Andromaque


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Andromaque

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Adresse

 

À Madame

 

MADAME,

Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savait que VOTRE ALTESSE ROYALE avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie ; on savait que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements ; on savait enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, MADAME, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudraient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’Andromaque tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de VOTRE ALTESSE ROYALE.

Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne saurait tromper.Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?

On sait, MADAME, et VOTRE ALTESSE ROYALE a beau s’en cacher, que, dans ce haut degré de gloire où la Nature et la Fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étaient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe, par les connaissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous qui travaillons pour plaire au public,nous n’avons plus que faire de demander aux savants si noustravaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire àVOTRE ALTESSE ROYALE.

Voilà sans doute la moindre de vos excellentesqualités. Mais, MADAME, c’est la seule dont j’ai pu parler avecquelque connaissance ; les autres sont trop élevées au-dessusde moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la faiblesse demes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelleje suis,

MADAME,

DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

Le très humble, très obéissant,

et très fidèle serviteur,

RACINE.

Première préface

 

Virgile au troisième livre del’Énéide

(c’est Énée quiparle) :

Littoraque Epiri legimus, portuquesubimus

Chaonio, et celsam Buthroti ascendimusurbem…

Solemnes tum forte dapes et tristiadona…

Libabat cineri Andromache, Manesquevocabat

Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespiteinanem,

Et geminas, causam lacrymis, sacraverataras…

Dejecit vultum, et demissa voce locutaest :

« Ô felix una ante alias Priameïavirgo,

Hostilem ad tumulum, Trojae sub mœnibusaltis,

Jussa mori, quae sortitus non pertulitullos,

Nec victoris heri tetigit captivacubile !

Nos, patria incensa, diversa per aequoravectae,

Stirpis Achilleae fastus, juvenemquesuperbum,

Servitio enixae, tulimus, qui deindesecutus

Ledaeam Hermionem, Lacedaemoniosquehymenaeos…

Ast illum, ereptae magno inflammatusamore

Conjugis, et scelerum Furiis agitatus,Orestes

Excipit incautum, patriasque obtruncat adaras ».

Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cettetragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, lesquatre principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celuid’Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez marquésdans l’Andromaque d’Euripide.

Mais véritablement mes personnages sont sifameux dans l’antiquité, que, pour peu qu’on la connaisse, on verrafort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous lesont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fût permis de rienchanger à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a étéd’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans saTroade, et Virgile, dans le second livre del’Énéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai crule devoir faire.

Encore s’est-il trouvé des gens qui se sontplaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouserune captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pasassez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieuxconnu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhusn’avait pas lu nos romans. Il était violent de son naturel, et tousles héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

Quoi qu’il en soit, le public m’a été tropfavorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux outrois personnes qui voudraient qu’on réformât tous les héros del’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leurintention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que deshommes impeccables mais je les prie de se souvenir que ce n’estpoint à moi de changer les règles du théâtre. Horace nousrecommande de peindre Achille farouche, inexorable, violent, telqu’il était, et tel qu’on dépeint son fils. Aristote, bien éloignéde nous demander des héros parfaits, veut au contraire que lespersonnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait lacatastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni toutà fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons,parce que la punition d’un homme de bien exciterait plusl’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soientméchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Ilfaut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertucapable de faiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelquefaute qui les fasse plaindre sans les faire détester.

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