Eugénie Grandet

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Romans — Auteur:

Eugénie Grandet

d’ Honoré de Balzac

A MARIA,

Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet ouvrage, soit ici comme une branche de buis bénit,prise on ne sait à quel arbre, mais certainement sanctifiée par la religion et renouvelée, toujours verte, par des mains pieuses, pour protéger la maison.

DE BALZAC

Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes, et les ossements des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d’un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l’étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides, quoique construites en bois,et leurs divers aspects contribuent à l’originalité qui recommandecette partie de Saumur à l’attention des antiquaires et desartistes. Il est difficile de passer devant ces maisons sansadmirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés enfigures&|160;bizarres et qui couronnent d’un bas-relief noir lerez-de-chaussée de la plupart d’entre elles. Ici, des pièces debois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent deslignes bleues sur les frêles murailles d’un logis terminé par untoit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeauxpourris ont été tordus par l’action alternative de la pluie et dusoleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dontles délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent troplégers pour le pot d’argile brune d’où s’élancent les œillets oules rosiers d’une pauvre ouvrière. Plus loin, c’est des portesgarnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a tracé deshiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a mauditHenri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes desa&|160;noblesse de cloches, la gloire de son échevinageoublié. L’Histoire de France est là tout entière. À côté de latremblante maison à pans hourdés où l’artisan a déifié son rabot,s’élève l’hôtel d’un gentilhomme où sur le plein-cintre de la porteen pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes, briséespar les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays.Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni desboutiques ni des magasins, les amis du moyen-âge y retrouveraientl’ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces sallesbasses, qui n’ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sontprofondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs.Leur porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrementferrées, dont la supérieure se replie intérieurement, et dontl’inférieure, armée d’une sonnette à ressort va et vientconstamment. L’air et le jour arrivent à cette espèce d’antrehumide, ou par le haut de la porte, ou par l’espace qui se trouveentre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur d’appui danslequel s’encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis etmaintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert àétaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme.Suivant la nature du commerce, les échantillons consistent en deuxou trois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets detoile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives duplancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drapsur des rayons. Entrez. Une fille propre, pimpante de jeunesse, aublanc fichu, aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son pèreou sa mère qui vient et vous vend à vos souhaits, flegmatiquement,complaisamment, arrogamment, selon son caractère, soit pour deuxsous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez unmarchand de merrain assis à sa porte et qui tourne ses pouces encausant avec un voisin, il ne possède en apparence que de mauvaisesplanches à bouteilles et deux ou trois paquets de lattes&|160;;mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers del’Anjou&|160;; il sait, à une planche près, combien il ‘‘peut’’ detonneaux si la récolte est bonne&|160;; un coup de soleill’enrichit, un temps de pluie le ruine&|160;: en une seule matinée,les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans cepays, comme en Touraine, les vicissitudes de l’atmosphère dominentla vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de bois,tonneliers, aubergistes, mariniers sont tous à l’affût d’un rayonde soleil&|160;; ils tremblent en se couchant le soir d’apprendrele lendemain matin qu’il a gelé pendant la nuit&|160;; ilsredoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l’eau, duchaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entrele ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride,égaie tour à tour les physionomies. D’un bout à l’autre de cetterue, l’ancienne Grand’rue de Saumur, ces mots&|160;: Voilà un tempsd’or&|160;! se chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-ilau voisin&|160;: Il pleut des louis, en sachant ce qu’un rayon desoleil, ce qu’une pluie opportune lui en apporte. Le samedi, versmidi, dans la belle saison, vous n’obtiendriez pas pour un sou demarchandise chez ces braves industriels. Chacun a sa vigne, sacloserie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étantprévu, l’achat, la vente, le profit, les commerçants se trouventavoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties, enobservations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagèren’achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent au marisi elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête àsa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là doncles consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables,noires et silencieuses n’ont point de mystères. La vie est presquetoujours en plein air&|160;: chaque ménage s’assied à sa porte, ydéjeune, y dîne, s’y dispute. Il ne passe personne dans la rue quine soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans uneville de province, était-il gaussé de porte en porte. De là lesbons contes, de là le surnom de ‘‘copieux’’ donné aux habitantsd’Angers qui excellaient à ces railleries urbaines. Les ancienshôtels de la vieille ville sont&|160;situés en haut de cette ruejadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine demélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoireétait précisément un de ces logis, restes vénérables d’un siècle oùles choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que lesmœurs françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi lesdétours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidentsréveillent des souvenirs et dont l’effet général tend à plongerdans une sorte de rêverie machinale, vous apercevez un renfoncementassez sombre, au centre duquel est cachée la porte de la maison àmonsieur Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur decette expression provinciale sans donner la biographie de monsieurGrandet.

Monsieur Grandet jouissait à Saumur d’une réputation dont lescauses et les effets ne seront pas entièrement compris par lespersonnes qui n’ont point, peu ou prou, vécu en province. MonsieurGrandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet, mais lenombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789 unmaître-tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter.Dès que la République française mit en vente, dans l’arrondissementde Saumur, les biens du clergé, le tonnelier, alors âgé de quaranteans, venait d’épouser la fille d’un riche marchand de planches.Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deuxmille louis d’or, au district, où, moyennant deux cents doubleslouis offerts par son beau-père au farouche républicain quisurveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour un morceaude pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux vignoblesde l’arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Leshabitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandetpassa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour unesprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que letonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommémembre de l’administration du district de Saumur, et son influencepacifique s’y fit sentir politiquement et commercialement.Politiquement, il protégea les ci-devant et empêcha de tout sonpouvoir la vente des biens des émigrés&|160;; commercialement, ilfournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces devin blanc, et se fit payer en superbes prairies dépendant d’unecommunauté de femmes que l’on avait réservée pour un dernier lot.Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administrasagement,&|160;vendangea mieux encore&|160;; sous l’Empire, il futmonsieur Grandet. Napoléon n’aimait pas les républicains&|160;: ilremplaça monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnetrouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futurbaron de l’Empire. Monsieur Grandet quitta les honneurs municipauxsans aucun regret. Il avait fait faire dans l’intérêt de la villed’excellents chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison etses biens, très avantageusement cadastrés, payaient des impôtsmodérés. Depuis le classement de ses différents clos, ses vignes,grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mottechnique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent lapremière qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de laLégion-d’Honneur. Cet événement eut lieu en 1806. Monsieur Grandetavait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Unefille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dixans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans doute consolerde sa disgrâce administrative, hérita successivement pendant cetteannée de madame de La Gaudinière, née de La Bertellière, mère demadame Grandet&|160;; puis du vieux monsieur La Bertellière, pèrede la défunte&|160;; et encore de madame Gentillet, grand’mère ducôté maternel&|160;: trois successions dont l’importance ne futconnue de personne. L’avarice de ces trois vieillards était sipassionnée que depuis longtemps ils entassaient leur argent pourpouvoir le contempler secrètement. Le vieux monsieur La Bertellièreappelait un placement une prodigalité, trouvant de plus grosintérêts dans l’aspect de l’or que dans les bénéfices de l’usure.La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d’après lesrevenus des biens au soleil. Monsieur Grandet obtint alors lenouveau titre de noblesse que notre manie d’égalité n’effacerajamais&|160;: il devint&|160;le plus imposé&|160;del’arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dansles années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçonsde vin. Il possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, paréconomie, il avait muré les croisées, les ogives, les vitraux, cequi les conserva&|160;; et cent vingt-sept arpents de prairies oùcroissaient et grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793.Enfin la maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsiétablissait-on sa fortune visible, Quant à ses capitaux, deuxseules personnes pouvaient vaguement en présumerl’importance&|160;: l’une était monsieur Cruchot, notaire chargédes placements usuraires de monsieur Grandet&|160;; l’autre,monsieur des&|160;Grassins, le plus riche banquier de Saumur, auxbénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance etsecrètement. Quoique le vieux Cruchot et monsieur des Grassinspossédassent cette profonde discrétion qui engendre en province laconfiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à monsieurGrandet un si grand respect que les observateurs pouvaient mesurerl’étendue des capitaux de l’ancien maire d’après la portée del’obséquieuse considération dont il était l’objet. Il n’y avaitdans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet n’eûtun trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne sedonnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vued’une grande masse d’or. Les avaricieux en avaient une sorte decertitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaunesemblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d’un hommeaccoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contractenécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou ducourtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvementsfurtifs, avides, mystérieux qui n’échappent point à sescoreligionnaires. Ce langage secret forme en quelque sorte lafranc-maçonnerie des passions. Monsieur Grandet inspirait doncl’estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne devaitjamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,devinait avec la précision d’un astronome quand il fallaitfabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinqcents&|160;; qui ne manquait pas une seule spéculation, avaittoujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait pluscher que la denrée à recueillir, pouvait mettre sa vendange dansses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deuxcents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur àcinq louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentementvendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres.Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et duboa&|160;: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps saproie, sauter dessus&|160;; puis il ouvrait la gueule de sa bourse,y engloutissait une charge d’écus, et se couchait tranquillement,comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique.Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentimentd’admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumurn’avait-il pas senti le déchirement poli de ses griffesd’acier&|160;? à celui-ci maître Cruchot avait procuré l’argentnécessaire à l’achat d’un domaine, mais à&|160;onze pourcent&|160;; à celui-là monsieur des Grassins avait escompté destraites, mais avec un effroyable prélèvement d’intérêts. Ils’écoulait peu de jours sans que le nom de monsieur Grandet fûtprononcé soit au marché, soit pendant les soirées dans lesconversations de la ville. Pour quelques personnes, la fortune duvieux vigneron était l’objet d’un orgueil patriotique. Aussi plusd’un négociant, plus d’un aubergiste disait-il aux étrangers avecun certain contentement&|160;: «&|160;Monsieur, nous avons ici deuxou trois maisons millionnaires&|160;; mais, quant à monsieurGrandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune&|160;!&|160;» En1816 les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biensterritoriaux du bonhomme à près de quatre millions&|160;; mais,comme terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis 1793 jusqu’en1817, cent mille francs de ses propriétés, il était présumablequ’il possédait en argent une somme presque égale à celle de sesbiens-fonds. Aussi, lorsqu’après une partie de boston, on quelqueentretien sur les vignes, on venait à parler de monsieur Grandet,les gens capables disaient-ils&|160;: — Le père Grandet&|160;?… lepère Grandet doit avoir cinq à six millions. — Vous êtes plushabile que je ne le suis, je n’ai jamais pu savoir le total,répondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s’ilsentendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild oude monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s’ils étaientaussi riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait ensouriant une dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochantla tête d’un air d’incrédulité. Une si grande fortune couvrait d’unmanteau d’or toutes les actions de cet homme. Si d’abord quelquesparticularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à lamoquerie, la moquerie et le ridicule s’étaient usés. En sesmoindres actes, monsieur Grandet avait pour lui l’autorité de lachose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement deses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l’avoirétudié comme un naturaliste étudie les effets de l’instinct chezles animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse deses plus légers mouvements. — L’hiver sera rude, disait-on, le pèreGrandet a mis ses gants fourrés&|160;: il faut vendanger. — Le pèreGrandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette année.Monsieur Grandet n’achetait jamais ni viande ni pain. Ses fermierslui apportaient par semaine une provision suffisante de chapons, depoulets, d’œufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait unmoulin dont le locataire devait,&|160;en sus du bail, venirchercher une certaine quantité de grains et lui en rapporter le sonet la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu’elle nefût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain dela maison. Monsieur Grandet s’était arrangé avec les maraîchers,ses locataires, pour qu’ils le fournissent de légumes. Quant auxfruits, il en récoltait une telle quantité qu’il en faisait vendreune grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dansses haies ou pris dans les vieilles&|160;truisses&|160;àmoitié pourries qu’il enlevait au bord de ses champs, et sesfermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaientpar complaisance dans son bûcher et recevaient ses remerciements.Ses seules dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette desa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chaises àl’église&|160;; la lumière, les gages de la grande Nanon, l’étamagede ses casseroles&|160;; l’acquittement des impositions, lesréparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations. Ilavait six cents arpents de bois récemment achetés qu’il faisaitsurveiller par le garde d’un voisin, auquel il promettait uneindemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait dugibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il parlaitpeu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrasessentencieuses et dites d’une voix douce. Depuis la Révolution,époque à laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d’unemanière fatigante aussitôt qu’il avait à discourir longuement ou àsoutenir une discussion. Ce bredouillement, l’incohérence de sesparoles, le flux de mots où il noyait sa pensée, son manqueapparent de logique attribués à un défaut d’éducation étaientaffectés et seront suffisamment expliqués par quelques événementsde cette histoire. D’ailleurs, quatre phrases exactes autant quedes formules algébriques lui servaient habituellement à embrasser,à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce&|160;:Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela.Il ne disait jamais ni&|160;oui&|160;ni&|160;non,et n’écrivait point. Lui parlait-on&|160;? il écoutait froidement,se tenait le menton dans la main droite en appuyant son coude droitsur le revers de la main gauche, et se formait en toute affaire desopinions desquelles il ne revenait point. Il méditait longuementles moindres marchés. Quand, après une savante conversation, sonadversaire lui avait livré le secret de ses prétentions en croyantle tenir, il lui répondait&|160;: — Je ne puis rien conclure sansavoir consulté ma femme. Sa femme, qu’il avait réduite à unilotisme complet, était en affaires&|160;son paravent le pluscommode. Il n’allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoirni donner à dîner&|160;; il ne faisait jamais de bruit, et semblaitéconomiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez lesautres par un respect constant de la propriété. Néanmoins, malgréla douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage etles habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il était aulogis, où il se contraignait moins que partout ailleurs. Auphysique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayantdes mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuseset de larges épaules&|160;; son visage était rond, tanné, marqué depetite vérole&|160;; son menton était droit, ses lèvres n’offraientaucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches&|160;; ses yeuxavaient l’expression calme et dévoratrice que le peuple accorde aubasilic&|160;; son front, plein de rides transversales, ne manquaitpas de protubérances significatives&|160;; ses cheveux jaunâtres etgrisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens quine connaissaient pas la gravité d’une plaisanterie faite surmonsieur Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupeveinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice.Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sanschaleur, l’égoïsme d’un homme habitué à concentrer ses sentimentsdans la jouissance de l’avarice et sur le seul être qui lui fûtréellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière.Attitude, manières, démarche, tout en lui, d’ailleurs, attestaitcette croyance en soi que donne l’habitude d’avoir toujours réussidans ses entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles enapparence, monsieur Grandet avait-il un caractère de bronze.Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd’hui levoyait tel qu’il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaientavec des cordons de cuir, il portait en tout temps des bas de lainedrapés, une culotte courte de gros drap marron à boucles d’argent,un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puces,boutonné carrément, un large habit marron à grands pans, unecravate noire et un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides queceux des gendarmes, lui duraient vingt mois, et, pour les conserverpropres, il les posait sur le bord de son chapeau à la même place,par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur cepersonnage.

Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cettemaison. Le plus considérable des trois premiers était le neveu demonsieurCruchot. Depuis sa nomination de président au tribunal depremière instance de Saumur, ce jeune homme avait joint au nom deCruchot celui de Bonfons, et travaillait à faire prévaloir Bonfonssur Cruchot. Il signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur assezmalavisé pour l’appeler monsieur Cruchot s’apercevait bientôt àl’audience de sa sottise. Le magistrat protégeait ceux qui lenommaient monsieur le président, mais il favorisait de ses plusgracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur deBonfons. Monsieur le président était âgé de trente-trois ans,possédait le domaine de Bonfons (Boni Fontis), valant septmille livres de rente&|160;; il attendait la succession de sononcle le notaire et celle de son oncle l’abbé Cruchot, dignitairedu chapitre de Saint-Martin de Tours, qui tous deux passaient pourêtre assez riches. Ces trois Cruchot, soutenus par bon nombre decousins, alliés à vingt maisons de la ville, formaient un parti,comme jadis à Florence les Médicis&|160;; et, comme les Médicis,les Cruchot avaient leurs Pazzi. Madame des Grassins, mère d’unfils de vingt-trois ans, venait très assidûment faire la partie demadame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselleEugénie. Monsieur des Grassins le banquier favorisaitvigoureusement les manœuvres de sa femme par de constants servicessecrètement rendus au vieil avare, et arrivait toujours à temps surle champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient égalementleurs adhérents, leurs cousins, leurs alliés fidèles. Du côté desCruchot, l’abbé, le Talleyrand de la famille, bien appuyé par sonfrère le notaire, disputait vivement le terrain à la financière, ettentait de réserver le riche héritage à son neveu le président. Cecombat secret entre les Cruchot et les des Grassins, dont le prixétait la main d’Eugénie Grandet, occupait passionnément lesdiverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet épousera-t-ellemonsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins&|160;? À ceproblème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait safille ni à l’un ni à l’autre. L’ancien tonnelier rongé d’ambitioncherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, à quitrois cent mille livres de rente feraient accepter tous lestonneaux passés, présents et futurs des Grandet. D’autresrépliquaient que monsieur et madame des Grassins étaient nobles,puissamment riches, qu’Adolphe était un bien gentil cavalier, etqu’à moins d’avoir un neveu du pape dans sa manche, une alliance siconvenable devait satisfaire des gens de rien, un homme que toutSaumur avait vu la&|160;doloire&|160;enmain,&|160;et qui, d’ailleurs, avait porté le bonnet rouge. Lesplus sensés faisaient observer que monsieur Cruchot de Bonfonsavait ses entrées à toute heure au logis, tandis que son rival n’yétait reçu que les dimanches. Ceux-ci soutenaient que madame desGrassins, plus liée avec les femmes de la maison Grandet que lesCruchot, pouvait leur inculquer certaines idées qui la feraient,tôt ou tard, réussir. Ceux-là répliquaient que l’abbé Cruchot étaitl’homme le plus insinuant du monde, et que femme contre moine lapartie se trouvait égale. — Ils sont manche à manche, disait un belesprit de Saumur. Plus instruits, les anciens du pays prétendaientque les Grandet étaient trop avisés pour laisser sortir les biensde leur famille, mademoiselle Eugénie Grandet de Saumur seraitmariée au fils de monsieur Grandet de Paris, riche marchand de vinen gros. À cela les Cruchotins et les Grassinistesrépondaient&|160;: — D’abord les deux frères ne se sont pas vusdeux fois depuis trente ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a dehautes prétentions pour son fils. Il est maire d’un arrondissement,député, colonel de la garde nationale, juge au tribunal decommerce&|160;; il renie Grandet de Saumur, et prétend s’allier àquelque famille ducale par la grâce de Napoléon. Que ne disait-onpas d’une héritière dont on parlait à vingt lieues à la ronde etjusque dans les voitures publiques, d’Angers à Bloisinclusivement&|160;? Au commencement de 1818, les Cruchotinsremportèrent un avantage signalé sur les Grassinistes. La terre deFroidfond, remarquable par son parc, son admirable château, sesfermes, rivières, étangs, forêts, et valant trois millions, futmise en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliserses capitaux. Maître Cruchot, le président Cruchot, l’abbé Cruchot,aidés par leurs adhérents, surent empêcher la vente par petitslots. Le notaire conclut avec le jeune homme un marché d’or en luipersuadant qu’il y aurait des poursuites sans nombre à dirigercontre les adjudicataires avant de rentrer dans le prix deslots&|160;; il valait mieux vendre à monsieur Grandet, hommesolvable, et capable d’ailleurs de payer la terre en argentcomptant. Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé versl’œsophage de monsieur Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur,le paya, sous escompte, après les formalités. Cette affaire eut duretentissement à Nantes et à Orléans. Monsieur Grandet alla voirson château par l’occasion d’une charrette qui y retournait. Aprèsavoir jeté sur sa propriété le coup d’œil du maître, il revint àSaumur, certain&|160;d’avoir placé ses fonds à cinq, et saisi de lamagnifique pensée d’arrondir le marquisat de Froidfond en yréunissant tous ses biens. Puis, pour remplir de nouveau son trésorpresque vide, il décida de couper à blanc ses bois, ses forêts, etd’exploiter les peupliers de ses prairies.

Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de cemot, la maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide,silencieuse, située en haut de la ville, et abritée par les ruinesdes remparts. Les deux piliers et la voûte formant la baie de laporte avaient été, comme la maison, construits en tuffeau, pierreblanche particulière au littoral de la Loire, et si molle que sadurée moyenne est à peine de deux cents ans. Les trous inégaux etnombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrementpratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baiel’apparence des pierres vermiculées de l’architecture française etquelque ressemblance avec le porche d’une geôle. Au dessus ducintre régnait un long bas-relief de pierre dure sculptée,représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et toutesnoires. Ce bas-relief était surmonté d’une plinthe saillante, surlaquelle s’élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard,des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain,et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif,brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, étaitsolidement maintenue par le système de ses boulons qui figuraientdes dessins symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreauxserrés et rouges de rouille, occupait le milieu de la porte bâtardeet servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau qui s’yrattachait par un anneau, et frappait sur la tête grimaçante d’unmaître-clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux quenos ancêtres nommaient Jacquemart, ressemblait à un gros pointd’admiration&|160;; en l’examinant avec attention, un antiquaire yaurait retrouvé quelques indices de la figure essentiellementbouffonne qu’il représentait jadis, et qu’un long usage avaiteffacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les amis, autemps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, aufond d’une voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradéespar lesquelles on montait dans un jardin que bornaientpittoresquement des murs épais, humides, pleins de suintements etde touffes d’arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempartsur lequel s’élevaient les jardins de quelques maisons voisines. Aurez-de-chaussée de la maison, la pièce la plus considérable étaitune&|160;salle&|160;dont l’entrée se trouvait sous lavoûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissentl’importance d’une salle dans les petites villes de l’Anjou, de laTouraine et du Berry. La salle est à la fois l’antichambre, lesalon, le cabinet, le boudoir, la salle à manger&|160;; elle est lethéâtre de la vie domestique, le foyer commun&|160;; là, lecoiffeur du quartier venait couper deux fois l’an les cheveux demonsieur Grandet&|160;; là entraient les fermiers, le curé, lesous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croiséesdonnaient sur la rue, était planchéiée&|160;; des panneaux gris, àmoulures antiques, la boisaient de haut en bas&|160;; son plafondse composait de poutres apparentes également peintes en gris, dontles entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni.Un vieux cartel de cuivre incrusté d’arabesques en écaille ornaitle manteau de la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, surlequel était une glace verdâtre dont les côtés, coupés en biseaupour en montrer l’épaisseur, reflétaient un filet de lumière lelong d’un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandolesde cuivre doré qui décoraient chacun des coins de la cheminéeétaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur servaient debobèches, et dont la maîtresse-branche s’adaptait au piédestal demarbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait unchandelier pour les petits jours. Les sièges de forme antiqueétaient garnis en tapisseries représentant les fables de LaFontaine&|160;; mais il fallait le savoir pour en reconnaître lessujets, tant les couleurs passées et les figures criblées dereprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cettesalle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminéspar de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer enmarqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans letableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette table,il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par desrubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusementfolâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée àla cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenterl’aïeul de madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, enlieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet enbergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros deTours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d’église.Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes deGrandet, avait été comprise dans l’achat de la maison, ainsi que letrumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures enbois de rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, setrouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur despatins, afin d’élever madame Grandet à une hauteur qui lui permitde voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteintremplissait l’embrasure, et le petit fauteuil d’Eugénie Grandetétait placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées dela mère et de la fille s’étaient paisiblement écoulées à cetteplace, dans un travail constant, à compter du mois d’avril jusqu’aumois de novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaientprendre leur station d’hiver à la cheminée. Ce jour-là seulementGrandet permettait qu’on allumât du feu dans la salle, et il lefaisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni auxpremiers froids du printemps ni à ceux de l’automne. Unechaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de lacuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant d’adresse,aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou lessoirées les plus fraîches des mois d’avril et d’octobre. La mère etla fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaientsi consciencieusement leurs journées à ce véritable labeurd’ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à samère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil entrompant son père pour avoir de la lumière. Depuis longtempsl’avare distribuait la chandelle à sa fille et à la Grande Nanon,de même qu’il distribuait dès le matin le pain et les denréesnécessaires à la consommation journalière.

La Grande Nanon était peut-être la seule créature humainecapable d’accepter le despotisme de son maître. Toute la villel’enviait à monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsinommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces,appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu’elle n’eût quesoixante livres de gages, elle passait pour une des plus richesservantes de Saumur. Ces soixante livres, accumulées depuistrente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment quatremille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longueset persistantes économies de la Grande Nanon parut gigantesque.Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour sesvieux jours, était jalouse d’elle sans penser au dur servage parlequel il avait été acquis. À l’âge de vingt-deux ans, la pauvrefille n’avait pu se placer chez&|160;personne, tant sa figuresemblait repoussante&|160;; et certes ce sentiment était bieninjuste&|160;: sa figure eût été fort admirée sur les épaules d’ungrenadier de la garde&|160;; mais en tout il faut, dit-on,l’à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardaitles vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animéede ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandetpensait alors se marier, et voulait déjà monter son ménage. Ilavisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la forcecorporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu’onpouvait tirer d’une créature femelle taillée en Hercule, plantéesur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, fortedes hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et uneprobité vigoureuse comme l’était son intacte vertu. Ni les verruesqui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les brasnerveux, ni les haillons de la Nanon n’épouvantèrent le tonnelier,qui se trouvait encore dans l’âge où le cœur tressaille. Il vêtitalors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, etl’employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, laGrande Nanon pleura secrètement de joie, et s’attacha sincèrementau tonnelier, qui d’ailleurs l’exploita féodalement. Nanon faisaittout&|160;: elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elleallait laver le linge à la Loire, le rapportait sur sesépaules&|160;; elle se levait au jour, se couchait tard&|160;;faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les récoltes,surveillait les&|160;halleboteurs&|160;;défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître&|160;;enfin, pleine d’une confiance aveugle en lui, elle obéissait sansmurmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuseannée de 1811, dont la récolte coûta des peines inouïes, aprèsvingt ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille montre àNanon, seul présent qu’elle reçut jamais de lui. Quoiqu’il luiabandonnât ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il estimpossible de considérer le profit trimestriel des souliers deGrandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité renditcette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l’aimercomme on aime un chien, et Nanon s’était laissé mettre au cou uncollier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. SiGrandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle nes’en plaignait pas&|160;; elle participait gaiement aux profitshygiéniques que procurait le régime sévère de la maison où jamaispersonne n’était malade. Puis la Nanon faisait partie de lafamille&|160;: elle riait quand riait Grandet, s’attristait,gelait,&|160;se chauffait, travaillait avec lui. Combien de doucescompensations dans cette égalité&|160;! Jamais le maître n’avaitreproché à la servante ni l’halleberge ou la pêche de vigne, ni lesprunes ou les brugnons mangés sous l’arbre. — Allons, régale-toi,Nanon, lui disait-il dans les années où les branches pliaient sousles fruits que les fermiers étaient obligés de donner aux cochons.Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n’avait récolté quede mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charité,le rire équivoque du père Grandet était un vrai rayon de soleil.D’ailleurs le cœur simple, la tête étroite de Nanon ne pouvaientcontenir qu’un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans, ellese voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet,pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier luidisant&|160;: — Que voulez-vous, ma mignonne&|160;? Et sareconnaissance était toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeantque cette pauvre créature n’avait jamais entendu le moindre motflatteur, qu’elle ignorait tous les sentiments doux que la femmeinspire, et pouvait comparaître un jour devant Dieu, plus chasteque ne l’était la Vierge Marie elle-même&|160;; Grandet, saisi depitié, disait en la regardant&|160;: — Cette pauvre Nanon&|160;!Son exclamation était toujours suivie d’un regard indéfinissableque lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à autre,formait depuis longtemps une chaîne d’amitié non interrompue, et àlaquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié,placée au cœur de Grandet et prise tout en gré par la vieillefille, avait je ne sais quoi d’horrible. Cette atroce pitiéd’avare, qui réveillait mille plaisirs au cœur du vieux tonnelier,était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi&|160;:Pauvre Nanon&|160;! Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions deleur voix et à leurs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur unegrande quantité de ménages où les domestiques étaient mieuxtraités, mais où les maîtres n’en recevaient néanmoins aucuncontentement. De là cette autre phrase&|160;: «&|160;Qu’est-ce queles Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu’elle leur soit siattachée&|160;? Elle passerait dans le feu pour eux&|160;!&|160;»Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient sur la cour, étaittoujours propre, nette, froide, véritable cuisine d’avare où rienne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré lesrestes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparéede la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès deses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour lasoirée. La servante couchait au fond de ce couloir,&|160;dans unbouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé luipermettait d’habiter impunément cette espèce de trou, d’où ellepouvait entendre le moindre bruit par le silence profond quirégnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un doguechargé de la police, ne dormir que d’une oreille et se reposer enveillant.

La description des autres portions du logis se trouvera liée auxévénements de cette histoire&|160;; mais d’ailleurs le croquis dela salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonnerpar avance la nudité des étages supérieurs.

En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois denovembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première fois.L’automne avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bienconnu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les sixantagonistes se préparaient-ils à venir armés de toutes pièces,pour se rencontrer dans la salle et s’y surpasser en preuvesd’amitié. Le matin tout Saumur avait vu madame et mademoiselleGrandet, accompagnées de Nanon, se rendant à l’église paroissialepour y entendre la messe, et chacun se souvint que ce jour étaitl’anniversaire de la naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi,calculant l’heure où le dîner devait finir, maître Cruchot, l’abbéCruchot et monsieur C. de Bonfons s’empressaient-ils d’arriveravant les des Grassins pour fêter mademoiselle Grandet. Tous troisapportaient d’énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres.La queue des fleurs que le président voulait présenter étaitingénieusement enveloppée d’un ruban de satin blanc, orné defranges d’or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pourles jours mémorables de la naissance et de la fête d’Eugénie, étaitvenu la surprendre au lit, et lui avait solennellement offert sonprésent paternel, consistant, depuis treize années, en une curieusepièce d’or. Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille unerobe d’hiver ou d’été, selon la circonstance. Ces deux robes, lespièces d’or qu’elle récoltait au premier jour de l’an et à la fêtede son père, lui composaient un petit revenu de cent écus environ,que Grandet aimait à lui voir entasser. N’était-ce pas mettre sonargent d’une caisse dans une autre, et, pour ainsi dire, élever àla brochette l’avarice de son héritière, à laquelle il demandaitparfois compte de son trésor, autrefois grossi par les LaBertellière, en lui disant&|160;: — Ce seraton&|160;douzain&|160;de mariage. Le douzain est unantique usage encore en vigueur et saintement conservé dansquelques&|160;pays situés au centre de la France. En Berry, enAnjou, quand une jeune fille se marie, sa famille ou celle del’époux doit lui donner une bourse où se trouvent, suivant lesfortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze centspièces d’argent ou d’or. La plus pauvre des bergères ne semarierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de gros sous.On parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert à uneriche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaisesd’or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fitprésent, en la mariant à Henri II, d’une douzaine de médailles d’orantiques de la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, toutjoyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s’étaitécrié&|160;: — Puisque c’est la fête d’Eugénie, faisons dufeu&|160;! ce sera de bon augure.

— Mademoiselle se mariera dans l’année, c’est sûr, dit la grandeNanon en remportant les restes d’une oie, ce faisan destonneliers.

— Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madameGrandet en regardant son mari d’un air timide qui, vu son âge,annonçait l’entière servitude conjugale sous laquelle gémissait lapauvre femme.

Grandet contempla sa fille, et s’écria gaiement&|160;: — Elle avingt-trois ans aujourd’hui, l’enfant, il faudra bientôt s’occuperd’elle.

Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d’œild’intelligence.

Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme uncoing, gauche, lente&|160;; une de ces femmes qui semblent faitespour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un grosfront, de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vagueressemblance avec ces fruits cotonneux qui n’ont plus ni saveur nisuc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, etson menton affectait la forme dite en galoche. C’était uneexcellente femme, une vraie La Bertellière. L’abbé Cruchot savaittrouver quelques occasions de lui dire qu’elle n’avait pas été tropmal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une résignationd’insecte tourmenté par des enfants, une piété rare, uneinaltérable égalité d’âme, un bon cœur, la faisaientuniversellement plaindre et respecter. Son mari ne lui donnaitjamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses.Quoique ridicule en apparence, cette femme qui, par sa dot et sessuccessions, avait apporté au père Grandet plus de trois cent millefrancs, s’était toujours sentie si profondément humiliée&|160;d’unedépendance et d’un ilotisme contre lequel la douceur de son âme luiinterdisait de se révolter, qu’elle n’avait jamais demandé un sou,ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot luiprésentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblessed’âme constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient laconduite de cette femme. Madame Grandet mettait constamment unerobe de levantine verdâtre, qu’elle s’était accoutumée à fairedurer près d’une année&|160;; elle portait un grand fichu decotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et gardait presquetoujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu du logis, elleusait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais rien pour elle.Aussi Grandet, saisi parfois d’un remords en se rappelant le longtemps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à safemme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en vendant sesrécoltes de l’année. Les quatre ou cinq louis offerts par leHollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaientle plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quandelle avait reçu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, commesi leur bourse était commune&|160;: — As-tu quelques sous à meprêter&|160;? Et la pauvre femme, heureuse de pouvoir faire quelquechose pour un homme que son confesseur lui représentait comme sonseigneur et maître, lui rendait, dans le courant de l’hiver,quelques écus sur l’argent des épingles. Lorsque Grandet tirait desa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les menuesdépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il nemanquait jamais, après avoir boutonné son gousset, de dire à safemme&|160;: — Et toi, la mère, veux-tu quelque chose&|160;?

— Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment dedignité maternelle, nous verrons cela.

Sublimité perdue&|160;! Grandet se croyait très généreux enverssa femme. Les philosophes qui rencontrent des Nanon, des madameGrandet, des Eugénie ne sont-ils pas en droit de trouver quel’ironie est le fond du caractère de la Providence&|160;? Après cedîner, où, pour la première fois, il fut question du mariaged’Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille de cassis dans lachambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en descendant.

— Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisseraischoir comme une autre, toi&|160;?

— Monsieur, c’est cette marche de votre escalier qui ne tientpas.&|160;

— Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faireraccommoder depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s’y fouler lepied.

— Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle, puisquec’est la naissance d’Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prendsun petit verre de cassis pour te remettre.

— Ma foi, je l’ai bien gagné, dit Nanon. À ma place, il y a biendes gens qui auraient cassé la bouteille, mais je me serais plutôtcassé le coude pour la tenir en l’air.

— C’te pauvre Nanon&|160;! dit Grandet en lui versant lecassis.

— T’es-tu fait mal&|160;? lui dit Eugénie en la regardant avecintérêt.

— Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mesreins.

— Hé bien&|160;! puisque c’est la naissance d’Eugénie, ditGrandet, je vais vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas,vous autres, mettre le pied dans le coin, à l’endroit où elle estencore solide.

Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et saservante, sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vivesflammes, et alla dans le fournil chercher des planches, des clouset ses outils.

— Faut-il vous aider&|160;? lui cria Nanon en l’entendantfrapper dans l’escalier.

— Non&|160;! non&|160;! ça me connaît, répondit l’ancientonnelier.

Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escaliervermoulu, et sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années,les trois Cruchot frappèrent à la porte.

— C’est-y vous, monsieur Cruchot&|160;? demanda Nanon enregardant par la petite grille.

— Oui, répondit le président.

Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétaitsous la voûte, permit aux trois Cruchot d’apercevoir l’entrée de lasalle.

— Ah&|160;! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant lesfleurs.

— Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix deses amis, je suis à vous&|160;! Je ne suis pas fier, je rafistolemoi-même une marche de mon escalier.

— Faites, faites, monsieur Grandet,&|160;Charbonnier estMaire chez lui, dit sentencieusement le président en rianttout seul de son allusion que personne ne comprit.

Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président,profitant de l’obscurité, dit alors à Eugénie&|160;: — Mepermettez-vous,mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd’hui quevous venez de naître, une suite d’années heureuses, et lacontinuation de la santé dont vous jouissez&|160;?

Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur&|160;; puis,serrant l’héritière par les coudes, il l’embrassa des deux côtés ducou, avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Leprésident, qui ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsifaire sa cour.

— Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allezles jours de fête, monsieur le président&|160;!

— Mais, avec mademoiselle, répondit l’abbé Cruchot armé de sonbouquet, tous les jours seraient pour mon neveu des jours defête.

L’abbé baisa la main d’Eugénie. Quant à maître Cruchot, ilembrassa la jeune fille tout bonnement sur les deux joues, etdit&|160;: — Comme ça nous pousse, ça&|160;! Tous les ans douzemois.

En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui nequittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quandelle lui semblait drôle, dit&|160;: — Puisque c’est la fêted’Eugénie, allumons les flambeaux&|160;!

Il ôta soigneusement les branches des candélabres, mit labobèche à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chandelleneuve entortillée d’un bout de papier, la ficha dans le trou,l’assura, l’alluma, et vint s’asseoir à côté de sa femme, enregardant alternativement ses amis, sa fille et les deuxchandelles. L’abbé Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, àperruque rousse et plate, à figure de vieille femme joueuse, dit enavançant ses pieds bien chaussés dans de forts souliers à agrafesd’argent&|160;: — Les des Grassins ne sont pas venus&|160;?

— Pas encore, dit Grandet.

— Mais doivent-ils venir&|160;? demanda le vieux notaire enfaisant grimacer sa face trouée comme une écumoire.

— Je le crois, répondit madame Grandet.

— Vos vendanges sont-elles finies&|160;? demanda le président deBonfons à Grandet.

— Partout&|160;! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour sepromener de long en long dans la salle et se haussant le thorax parun mouvement plein d’orgueil comme son mot, partout&|160;! Par laporte du couloir qui allait à la cuisine, il vit alors la grandeNanon, assise à son feu, ayant une lumière et se préparant à filerlà, pour ne pas se mêler à la fête. — Nanon, dit-il, en s’avançantdans le&|160;couloir, veux-tu bien éteindre ton feu, ta lumière, etvenir avec nous&|160;? Pardieu&|160;! la salle est assez grandepour nous tous.

— Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.

— Ne les vaux-tu pas bien&|160;? ils sont de la côte d’Adam toutcomme toi.

Grandet revint vers le président et lui dit&|160;: — Avez-vousvendu votre récolte&|160;?

— Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dansdeux ans il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien,se sont juré de tenir les prix convenus, et cette année les Belgesne l’emporteront pas sur nous. S’ils s’en vont, hé bien&|160;! ilsreviendront.

— Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d’un ton qui fitfrémir le président.

— Serait-il en marché&|160;? pensa Cruchot.

En ce moment, un coup de marteau annonça la famille desGrassins, et leur arrivée interrompit une conversation commencéeentre madame Grandet et l’abbé.

Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives,dodues, blanches et roses, qui, grâce au régime claustral desprovinces et aux habitudes d’une vie vertueuse, se sont conservéesjeunes encore à quarante ans. Elles sont comme ces dernières rosesde l’arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont lespétales ont je ne sais quelle froideur, et dont le parfums’affaiblit. Elle se mettait assez bien, faisait venir ses modes deParis, donnait le ton à la ville de Saumur, et avait des soirées.Son mari, ancien quartier-maître dans la garde impériale,grièvement blessé à Austerlitz et retraité, conservait, malgré saconsidération pour Grandet, l’apparente franchise desmilitaires.

— Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main etaffectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasaittoujours les Cruchot. — Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoirsalué madame Grandet, vous êtes toujours belle et sage, je ne saisen vérité ce que l’on peut vous souhaiter. Puis il présenta unepetite caisse que son domestique portait, et qui contenait unebruyère du Cap, fleur nouvellement apportée en Europe et fortrare.

Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie, luiserra la main, et lui dit&|160;: — Adolphe s’est chargé de vousprésenter mon petit souvenir.

Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d’assezbonnesfaçons, timide en apparence, mais qui venait de dépenser àParis, où il était allé faire son droit, huit ou dix mille francsen sus de sa pension, s’avança vers Eugénie, l’embrassa sur lesdeux joues, et lui offrit une boîte à ouvrage dont tous lesustensiles étaient en vermeil, véritable marchandise de pacotille,malgré l’écusson sur lequel un E. G. gothique assez bien gravépouvait faire croire à une façon très soignée. En l’ouvrant,Eugénie eut une de ces joies inespérées et complètes qui fontrougir, tressaillir, trembler d’aise les jeunes filles. Elle tournales yeux sur son père, comme pour savoir s’il lui était permisd’accepter, et monsieur Grandet dit un «&|160;Prends, mafille&|160;!&|160;» dont l’accent eût illustré un acteur. Les troisCruchot restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animélancé sur Adolphe des Grassins par l’héritière à qui de semblablesrichesses parurent inouïes. Monsieur des Grassins offrit à Grandetune prise de tabac, en saisit une, secoua les grains tombés sur leruban de la Légion-d’Honneur attaché à la boutonnière de son habitbleu, puis il regarda les Cruchot d’un air qui semblait dire&|160;:— Parez-moi cette botte-là&|160;? Madame des Grassins jeta les yeuxsur les bocaux bleus où étaient les bouquets des Cruchot, encherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d’une femmemoqueuse. Dans cette conjoncture délicate, l’abbé Cruchot laissa lasociété s’asseoir en cercle devant le feu et alla se promener aufond de la salle avec Grandet. Quand ces deux vieillards furentdans l’embrasure de la fenêtre la plus éloignée des Grassins&|160;:— Ces gens-là, dit le prêtre à l’oreille de l’avare, jettentl’argent par les fenêtres.

— Qu’est-ce que cela fait, s’il rentre dans ma cave, répliqua levigneron.

— Si vous vouliez donner des ciseaux d’or à votre fille, vous enauriez bien le moyen, dit l’abbé.

— Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.

— Mon neveu est une cruche, pensa l’abbé en regardant leprésident dont les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à lamauvaise grâce de sa physionomie brune. Ne pouvait-il inventer unepetite bêtise qui eût du prix&|160;?

— Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame desGrassins.

— Mais nous sommes tous réunis,&|160;nouspouvons&|160;deux tables…

— Puisque c’est la fête d’Eugénie, faites votre loto général,dit le père Grandet, ces deux enfants en seront. L’ancientonnelier,&|160;qui ne jouait jamais à aucun jeu, montra sa filleet Adolphe. — Allons, Nanon, mets les tables.

— Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiementmadame des Grassins toute joyeuse de la joie qu’elle avait causée àEugénie.

— Je n’ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l’héritière.Je n’ai rien vu de si joli nulle part.

— C’est Adolphe qui l’a rapportée de Paris et qui l’a choisie,lui dit madame des Grassins à l’oreille.

— Va, va ton train, damnée intrigante&|160;! se disait leprésident&|160;; si tu es jamais en procès, toi ou ton mari, votreaffaire ne sera jamais bonne.

Le notaire, assis dans son coin, regardait l’abbé d’un air calmeen se disant&|160;: — Les des Grassins ont beau faire, ma fortune,celle de mon frère et celle de mon neveu montent en somme à onzecent mille francs. Les des Grassins en ont tout au plus la moitié,et ils ont une fille&|160;: ils peuvent offrir ce qu’ilsvoudront&|160;! héritière et cadeaux, tout sera pour nous unjour.

À huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. Lajolie madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côtéd’Eugénie. Les acteurs de cette scène pleine d’intérêt, quoiquevulgaire en apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et dejetons en verre bleu, semblaient écouter les plaisanteries du vieuxnotaire, qui ne tirait pas un numéro sans faire une remarque&|160;;mais tous pensaient aux millions de monsieur Grandet. Le vieuxtonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses, la toilettefraîche de madame des Grassins, la tête martiale du banquier, celled’Adolphe, le président, l’abbé, le notaire, et se disaitintérieurement&|160;: Ils sont là pour mes écus. Ils viennents’ennuyer ici pour ma fille. Hé&|160;! ma fille ne sera ni pour lesuns ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harponspour pêcher&|160;!

Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairépar deux chandelles&|160;; ces rires, accompagnés par le bruit durouet de la grande Nanon, et qui n’étaient sincères que sur leslèvres d’Eugénie ou de sa mère&|160;; cette petitesse jointe à desi grands intérêts&|160;; cette jeune fille qui, semblable à cesoiseaux victimes du haut prix auquel on les met et qu’ils ignorent,se trouvait traquée, serrée par des preuves d’amitié dont elleétait la dupe&|160;; tout contribuait à rendre cette scènetristement comique. N’est-ce pas d’ailleurs&|160;une scène de tousles temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simpleexpression&|160;? La figure de Grandet exploitant le fauxattachement des deux familles, en tirant d’énormes profits,dominait ce drame et l’éclairait. N’était-ce pas le seul dieumoderne auquel on ait foi, l’Argent dans toute sa puissance,exprimé par une seule physionomie&|160;? Les doux sentiments de lavie n’occupaient là qu’une place secondaire, ils animaient troiscœurs purs, ceux de Nanon, d’Eugénie et sa mère. Encore, combiend’ignorance dans leur naïveté&|160;! Eugénie et sa mère ne savaientrien de la fortune de Grandet, elles n’estimaient les choses de lavie qu’à la lueur de leurs pâles idées, et ne prisaient ni neméprisaient l’argent, accoutumées qu’elles étaient à s’en passer.Leurs sentiments, froissés à leur insu mais vivaces, le secret deleur existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cetteréunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreusecondition de l’homme&|160;! il n’y a pas un de ses bonheurs qui nevienne d’une ignorance quelconque. Au moment où madame Grandetgagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût jamaisété ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d’aise envoyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteauretentit à la porte de la maison, et y fit un si grand tapage queles femmes sautèrent sur leurs chaises.

— Ce n’est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit lenotaire.

— Peut-on cogner comme ça, dit Nanon. Veulent-ils casser notreporte&|160;?

— Quel diable est-ce&|160;? s’écria Grandet.

Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnéede Grandet.

— Grandet, Grandet, s’écria sa femme qui poussée par un vaguesentiment de peur s’élança vers la porte de la salle.

Tous les joueurs se regardèrent.

— Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup demarteau me paraît malveillant.

À peine fut-il permis à monsieur des Grassins d’apercevoir lafigure d’un jeune homme accompagné du facteur des messageries, quiportait deux malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandetse retourna brusquement vers sa femme et lui dit&|160;: — MadameGrandet, allez à votre loto. Laissez-moi m’entendre avecmonsieur.&|160;Puis il tira vivement la porte de la salle, où lesjoueurs agités reprirent leurs places, mais sans continuer lejeu.

— Est-ce quelqu’un de Saumur, monsieur des Grassins&|160;? luidit sa femme.

— Non, c’est un voyageur.

— Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire entirant sa vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblaità un vaisseau hollandais, il est&|160;neuffe-s-heures.Peste&|160;! la diligence du Grand Bureau n’est jamais enretard.

— Et ce monsieur est-il jeune&|160;? demanda l’abbé Cruchot.

— Oui, répondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquetsqui doivent peser au moins trois cents kilos.

— Nanon ne revient pas, dit Eugénie.

— Ce ne peut être qu’un de vos parents, dit le président.

— Faisons les mises, s’écria doucement Madame Grandet. À savoix, j’ai vu que monsieur Grandet était contrarié, peut-être neserait-il pas content de s’apercevoir que nous parlons de sesaffaires.

— Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doutevotre cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j’ai vu au balde monsieur de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère luimarcha sur le pied, puis, en lui demandant à haute voix deux souspour sa mise&|160;: — Veux-tu te taire, grand nigaud&|160;! luidit-elle à l’oreille.

En ce moment, Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le paset celui du facteur retentirent dans les escaliers&|160;; il étaitsuivi du voyageur qui depuis quelques instants excitait tant decuriosités et préoccupait si vivement les imaginations, que sonarrivée en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut êtrecomparée à celle d’un colimaçon dans une ruche, ou à l’introductiond’un paon dans quelque obscure basse-cour de village.

— Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.

Avant de s’asseoir, le jeune étranger salua très gracieusementl’assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par uneinclination polie, et les femmes firent une révérencecérémonieuse.

— Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vousarrivez peut-être de…

— Voilà bien les femmes&|160;! dit le vieux vigneron en quittantla lecture d’une lettre qu’il tenait à la main, laissez doncmonsieur se reposer.&|160;

— Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose,dit Eugénie.

— Il a une langue, répondit sévèrement le vigneron.

L’inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnesétaient faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quandces deux demandes et ces deux réponses furent échangées, l’inconnuse leva, présenta le dos au feu, leva l’un de ses pieds pourchauffer la semelle de ses bottes, et dit à Eugénie&|160;: — Macousine, je vous remercie, j’ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il enregardant Grandet, je n’ai besoin de rien, je ne suis même pointfatigué.

— Monsieur vient de la capitale, demanda madame desGrassins.

Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandetde Paris, en s’entendant interpeller, prit un petit lorgnonsuspendu par une chaîne à son col, l’appliqua sur son œil droitpour examiner et ce qu’il y avait sur la table et les personnes quiy étaient assises, lorgna fort impertinemment madame des Grassins,et lui dit après avoir tout vu&|160;: — Oui, madame. Vous jouez auloto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en prie, continuez votre jeu,il est trop amusant pour le quitter…

— J’étais sûre que c’était le cousin, pensait madame desGrassins en lui jetant de petites œillades.

— Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame desGrassins, n’est-ce pas votre numéro&|160;?

Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme,qui, saisie par de tristes pressentiments, observa tour à tour lecousin de Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps,la jeune héritière lança de furtifs regards à son cousin, et lafemme du banquier put facilement y découvrirun&|160;crescendo&|160;d’étonnement ou de curiosité.

Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans,produisait en ce moment un singulier contraste avec les bonsprovinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaientpassablement, et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceciveut une explication. À vingt-deux ans, les jeunes gens sont encoreassez voisins de l’enfance pour se laisser aller à desenfantillages. Aussi, peut-être, sur cent d’entre eux, s’enrencontrerait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraientconduits comme se conduisait Charles Grandet. Quelques jours avantcette soirée, son père lui avait dit d’aller pour quelques moischez son frère de Saumur. Peut-être&|160;monsieur Grandet de Parispensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en province pour lapremière fois, eut la pensée d’y paraître avec la supériorité d’unjeune homme à la mode, de désespérer l’arrondissement par son luxe,d’y faire époque, et d’y importer les inventions de la vieparisienne. Enfin, pour tout expliquer d’un mot, il voulait passerà Saumur plus de temps qu’à Paris à se brosser les ongles, et yaffecter l’excessive recherche de mise que parfois un jeune hommeélégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce.Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus jolifusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Ilemporta sa collection de gilets les plus ingénieux&|160;: il y enavait de gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabée, à refletsd’or, de pailletés, de chinés, de doubles, à châle ou droits decol, à col renversé, de boutonnés jusqu’en haut, à boutons d’or. Ilemporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur àcette époque. Il emporta deux habits de Buisson, et son linge leplus fin. Il emporta sa jolie toilette d’or, présent de sa mère. Ilemporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissantepetite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui dumoins, par une grande dame qu’il nommait Annette, et qui voyageaitmaritalement, ennuyeusement, en Écosse, victime de quelquessoupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément sonbonheur&|160;; puis force joli papier pour lui écrire une lettrepar quinzaine. Ce fut, enfin, une cargaison de futilitésparisiennes aussi complète qu’il était possible de la faire, et où,depuis la cravache qui sert à commencer un duel, jusqu’aux beauxpistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous lesinstruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer lavie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, ilétait venu dans le coupé de la diligence retenu pour lui seul,assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyagecommandée pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que…etc., et qu’il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden.Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasserà courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie dechâteau&|160;; il ne savait pas le trouver à Saumur où il nes’était informé de lui que pour demander le chemin deFroidfond&|160;; mais, en le sachant en ville, il crut l’y voirdans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle,soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette devoyage la plus coquette, la plus&|160;simplement recherchée&|160;;la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumaitles perfections spéciales d’une chose ou d’un homme. À Tours, uncoiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains&|160;;il y avait changé de linge, et mis une cravate de satin noircombinée avec un col rond de manière à encadrer agréablement sablanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à demi boutonnéelui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire àchâle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre,négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se rattachait parune courte chaîne d’or à l’une des boutonnières. Son pantalon grisse boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noireenjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne dontla pomme d’or sculpté n’altérait point la fraîcheur de ses gantsgris. Enfin, sa casquette était d’un goût excellent. Un Parisien,un Parisien de la sphère la plus élevée, pouvait seul et s’agencerainsi sans paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité àtoutes ces niaiseries, que soutenait d’ailleurs un air brave, l’aird’un jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette.Maintenant, si vous voulez bien comprendre la surprise respectivedes Saumurois et du jeune Parisien, voir parfaitement le vil éclatque l’élégance du voyageur jetait au milieu des ombres grises de lasalle, et des figures qui composaient le tableau de famille,essayez de vous représenter les Cruchot. Tous les trois prenaientdu tabac et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni lesroupies, ni les petites galettes noires qui parsemaient le jabot deleurs chemises rousses, à cols recroquevillés et à plis jaunâtres.Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt qu’ils se lesétaient attachées au cou. L’énorme quantité de linge qui leurpermettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de legarder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer sesteintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite ententede mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries quel’étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons,semblaient usées, racornies, et grimaçaient. La négligence généraledes autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur, comme le sontles toilettes de province, où l’on arrive insensiblement à ne pluss’habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prixd’une paire de gants, s’accordait avec l’insouciance des Cruchot.L’horreur de la mode était le seul point sur lequel lesGrassinistes et les Cruchotins s’entendissent&|160;parfaitement. LeParisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliersaccessoires de la salle, les solives du plancher, le ton desboiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et dontle nombre aurait suffi pour ponctuer l’Encyclopédie méthodique etle Moniteur, aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et leconsidéraient avec autant de curiosité qu’ils en eussent manifestépour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils, auxquels lafigure d’un homme à la mode n’était pas inconnue, s’associèrentnéanmoins à l’étonnement de leurs voisins, soit qu’ils éprouvassentl’indéfinissable influence d’un sentiment général, soit qu’ilsl’approuvassent en disant à leurs compatriotes par des œilladespleines d’ironie&|160;: — Voilà comme&|160;ils&|160;sont àParis. Tous pouvaient d’ailleurs observer Charles à loisir, sanscraindre de déplaire au maître du logis. Grandet était absorbé dansla longue lettre qu’il tenait, et il avait pris pour la lirel’unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes ni deleur plaisir. Eugénie, à qui le type d’une perfection semblable,soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrementinconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelquerégion séraphique. Elle respirait avec délices les parfums exhaléspar cette chevelure si brillante, si gracieusement bouclée. Elleaurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis gantsfins. Elle enviait les petites mains de Charles, son teint, lafraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefoiscette image peut résumer les impressions que le jeune élégantproduisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à rapetasserdes bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vies’était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette ruesilencieuse plus d’un passant par heure, la vue de son cousin fitsourdre en son cœur les émotions de fine volupté que causent à unjeune homme les fantastiques figures de femmes dessinées parWestall dans les Keepsake anglais et gravées par les Finden d’unburin si habile, qu’on a peur, en soufflant sur le vélin, de faireenvoler ces apparitions célestes. Charles tira de sa poche unmouchoir brodé par la grande dame qui voyageait en Écosse. Envoyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perduespour l’amour, Eugénie regarda son cousin pour savoir s’il allaitbien réellement s’en servir. Les manières de Charles, ses gestes,la façon dont il prenait son lorgnon, son impertinence affectée,son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir à lariche héritière et qu’il trouvait&|160;évidemment ou sans valeur ouridicule&|160;; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les desGrassins lui plaisait si fort qu’avant de s’endormir elle dut rêverlongtemps à ce phénix des cousins.

Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto futarrêté. La grande Nanon entra et dit tout haut&|160;:

— Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit à cemonsieur.

Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors àvoix basse&|160;:

— Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deuxsous dans la vieille soucoupe écornée où il les avait mis&|160;;puis l’assemblée se remua en masse et fit un quart de conversionvers le feu.

— Vous avez donc fini&|160;? dit Grandet sans quitter salettre.

— Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant prendre placeprès de Charles.

Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au cœur desjeunes filles quand un sentiment s’y loge pour la première fois,quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle avaitété questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans douteavoué qu’elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu’elleétait travaillée par un poignant désir d’inspecter la chambre deson cousin pour s’y occuper de son cousin, pour y placer quoi quece fût, pour obvier à un oubli, pour y tout prévoir, afin de larendre, autant que possible, élégante et propre. Eugénie se croyaitdéjà seule capable de comprendre les goûts et les idées de soncousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour prouver à samère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, que toutétait à faire. Elle donna l’idée à la grande Nanon de bassiner lesdraps avec la braise du feu; elle couvrit elle-même la vieilletable d’un napperon, et recommanda bien à Nanon de changer lenapperon tous les matins. Elle convainquit sa mère de la nécessitéd’allumer un bon feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter,sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor.Elle courut chercher dans une des encoignures de la salle unplateau de vieux laque qui venait de la succession de feu le vieuxmonsieur de La Bertellière, y prit également un verre de cristal àsix pans, une petite cuiller dédorée, un flacon antique où étaientgravés des amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de lacheminée. Il lui avait plus surgi d’idées en un quart d’heurequ’elle n’en avait eu depuis qu’elle était au monde.&|160;

— Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l’odeur d’unechandelle. Si nous achetions de la bougie&|160;?… Elle alla, légèrecomme un oiseau, tirer de sa bourse l’écu de cent sous qu’elleavait reçu pour ses dépenses du mois.

— Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.

— Mais, que dira ton père&|160;? Cette objection terrible futproposée par madame Grandet en voyant sa fille armée d’un sucrierde vieux Sèvres rapporté du château de Froidfond par Grandet.

— Et où prendras-tu donc du sucre&|160;? es-tu folle&|160;?

— Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de labougie.

— Mais ton père&|160;?

— Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre d’eausucrée&|160;? D’ailleurs, il n’y fera pas attention.

— Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.

Nanon hésitait, elle connaissait son maître.

— Mais va donc, Nanon, puisque c’est ma fête&|160;!

Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la premièreplaisanterie que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obéit.Pendant qu’Eugénie et sa mère s’efforçaient d’embellir la chambredestinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvaitl’objet des attentions de madame des Grassins, qui lui faisait desagaceries.

— Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitterles plaisirs de la capitale pendant l’hiver pour venir habiterSaumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez quel’on peut encore s’y amuser.

Elle lui lança une véritable œillade de province, où, parhabitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence dansleurs yeux qu’elles leur communiquent la friande concupiscenceparticulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisirsemble ou un vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé danscette salle, si loin du vaste château et de la fastueuse existencequ’il supposait à son oncle, qu’en regardant attentivement madamedes Grassins, il aperçut enfin une image à demi effacée des figuresparisiennes. Il répondit avec grâce à l’espèce d’invitation qui luiétait adressée, et il s’engagea naturellement une conversation danslaquelle madame des Grassins baissa graduellement sa voix pour lamettre en harmonie avec la nature de ses confidences. Il existaitchez elle et chez Charles un même besoin de confiance. Aussi, aprèsquelques moments de causerie coquette et de plaisanteriessérieuses, l’adroite&|160;provinciale put-elle lui dire sans secroire entendue des autres personnes qui parlaient de la vente desvins, dont s’occupait en ce moment tout le Saumurois&|160;:

— Monsieur, si vous voulez nous faire l’honneur de venir nousvoir, vous ferez très certainement autant de plaisir à mon mariqu’à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous trouverezréunis le haut commerce et la noblesse&|160;: nous appartenons auxdeux sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là, parce qu’on s’yamuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est également considérépar les uns et par les autres. Ainsi, nous tâcherons de fairediversion à l’ennui de votre séjour ici. Si vous restiez chezmonsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu&|160;! Votre oncleest un grigou qui ne pense qu’à ses provins, votre tante est unedévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cousine est unepetite sotte, sans éducation, commune, sans dot, et qui passe savie à raccommoder des torchons.

— Elle est très bien, cette femme, se dit en lui-même CharlesGrandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins.

— Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit enriant le gros et grand banquier.

À cette observation, le notaire et le président dirent des motsplus ou moins malicieux&|160;; mais l’abbé les regarda d’un air finet résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac, et offrantsa tabatière à la ronde:

— Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire à monsieur leshonneurs de Saumur&|160;?

— Ha&|160;! çà, comment l’entendez-vous, monsieur l’abbé&|160;?demanda monsieur des Grassins.

— Je l’entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pourvous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajoutale rusé vieillard en se tournant vers Charles.

Sans paraître y prêter la moindre attention, l’abbé Cruchotavait su deviner la conversation de Charles et de madame desGrassins.

— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d’un air qu’il auraitvoulu rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelquesouvenir de moi&|160;; j’ai eu le plaisir d’être votre vis-à-vis àun bal donné par monsieur le baron de Nucingen, et, …

— Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles surprisde se voir l’objet des attentions de tout le monde.

— Monsieur est votre fils&|160;? demanda-t-il à madame desGrassins.&|160;

L’abbé regarda malicieusement la mère.

- Oui, monsieur, dit-elle.

- Vous étiez donc bien jeune à Paris&|160;? reprit Charles ens’adressant à Adolphe.

- Que voulez-vous, monsieur, dit l’abbé, nous les envoyons àBabylone aussitôt qu’ils sont sevrés.

Madame des Grassins interrogea l’abbé par un regard d’uneétonnante profondeur.

- Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouverdes femmes de trente et quelques années aussi fraîches que l’estmadame, après avoir eu des fils bientôt Licenciés en Droit. Il mesemble être encore au jour où les jeunes gens et les damesmontaient sur des chaises pour vous voir danser au bal, madame,ajouta l’abbé en se tournant vers son adversaire femelle. Pour moi,vos succès sont d’hier…

- Oh&|160;! le vieux scélérat&|160;! se dit en elle-même madamedes Grassins, me devinerait-il donc&|160;?

- Il paraît que j’aurai beaucoup de succès à Saumur, se disaitCharles en déboutonnant sa redingote, se mettant la main dans songilet, et jetant son regard à travers les espaces pour imiter lapose donnée à lord Byron par Chantrey.

L’inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire, lapréoccupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre,n’échappèrent ni au notaire ni au président, qui tâchaient d’enconjecturer le contenu par les imperceptibles mouvements de lafigure du bonhomme, alors fortement éclairée par la chandelle. Levigneron maintenait difficilement le calme habituel de saphysionomie. D’ailleurs, chacun pourra se peindre la contenanceaffectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:

«&|160;Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne noussommes vus. Mon mariage a été l’objet de notre dernière entrevue,après laquelle nous nous sommes quittés joyeux l’un et l’autre.Certes je ne pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seulsoutien de la famille, à la prospérité de laquelle tu applaudissaisalors. Quand tu tiendras cette lettre en tes mains, je n’existeraiplus. Dans la position où j’étais, je n’ai pas voulu survivre à lahonte d’une faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffrejusqu’au dernier moment, espérant surnager toujours. Il faut ytomber. Les banqueroutes réunies de mon agent de change et deRoguin, mon notaire, m’emportent mes dernières ressources et ne melaissent&|160;rien. J’ai la douleur de devoir près de quatremillions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d’actif.Mes vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse quecausent l’abondance et la qualité de vos récoltes. Dans troisjours, Paris dira&|160;: «&|160;Monsieur Grandet était unfripon&|160;!&|160;» Je me coucherai, moi probe, dans un linceuld’infamie. Je ravis à mon fils et son nom que j’entache et lafortune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfantque j’idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait,par bonheur, que les derniers flots de ma vie s’épanchaient danscet adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour&|160;? Mon frère, monfrère, la malédiction de nos enfants est épouvantable&|160;; ilspeuvent appeler de la nôtre, mais la leur est irrévocable. Grandet,tu es mon aîné, tu me dois ta protection&|160;: fais que Charles nejette aucune parole amère sur ma tombe&|160;! Mon frère, si jet’écrivais avec mon sang et mes larmes&|160;; il n’y aurait pasautant de douleurs que j’en mets dans cette lettre&|160;; car jepleurerais, je saignerais, je serais mort, je ne souffriraisplus&|160;; mais je souffre et vois la mort d’un œil sec. Te voilàdonc le père de Charles&|160;! il n’a point de parents du côtématernel, tu sais pourquoi. Pourquoi n’ai-je pas obéi aux préjugéssociaux&|160;? Pourquoi ai-je cédé à l’amour&|160;? Pourquoi ai-jeépousé la fille naturelle d’un grand seigneur&|160;? Charles n’aplus de famille. Ô mon malheureux fils&|160;! mon fils&|160;!Écoute, Grandet, je ne suis pas venu t’implorer pour moi&|160;;d’ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez considérables poursupporter une hypothèque de trois millions&|160;; mais pour monfils&|160;! Sache-le bien, mon frère, mes mains suppliantes se sontjointes en pensant à toi. Grandet, je te confie Charles en mourant.Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu luiserviras de père. Il m’aimait bien, Charles&|160;; j’étais si bonpour lui, je ne le contrariais jamais&|160;: il ne me maudira pas.D’ailleurs, tu verras&|160;; il est doux, il tient de sa mère, ilne te donnera jamais de chagrin. Pauvre enfant&|160;! accoutumé auxjouissances du luxe, il ne connaît aucune des privations auxquellesnous a condamnés l’un et l’autre notre première misère… Et le voilàruiné, seul. Oui, tous ses amis le fuiront, et c’est moi qui seraila cause de ses humiliations. Ah&|160;! je voudrais avoir le brasassez fort pour l’envoyer d’un seul coup dans les cieux près de samère. Folie&|160;! je reviens à mon malheur, à celui de Charles. Jete l’ai donc envoyé pour que tu lui apprennes convenablement et mamort et son sort à venir. Sois un père pour lui, mais un bonpère.&|160;Ne l’arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu letuerais. Je lui demande à genoux de renoncer aux créances qu’enqualité d’héritier de sa mère il pourrait exercer contre moi. Maisc’est une prière superflue&|160;; il a de l’honneur, et sentirabien qu’il ne doit pas se joindre à mes créanciers. Fais-lerenoncer à ma succession en temps utile. Révèle-lui les duresconditions de la vie que je lui fais&|160;; et s’il me conserve satendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n’est pas perdu pourlui. Oui, le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendrela fortune que je lui emporte&|160;; et, s’il veut écouter la voixde son père, qui pour lui voudrait sortir un moment du tombeau,qu’il parte, qu’il aille aux Indes&|160;! Mon frère, Charles est unjeune homme probe et courageux&|160;: tu lui feras une pacotille,il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les premiers fonds quetu lui prêteras&|160;; car tu lui en prêteras, Grandet&|160;! sinontu te créerais des remords. Ah&|160;! si mon enfant ne trouvait nisecours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement vengeanceà Dieu de ta dureté. Si j’avais pu sauver quelques valeurs, j’avaisbien le droit de lui remettre une somme sur le bien de samère&|160;; mais les payements de ma fin du mois avaient absorbétoutes mes ressources. Je n’aurais pas voulu mourir dans le doutesur le sort de mon enfant&|160;; j’aurais voulu sentir de saintespromesses dans la chaleur de ta main, qui m’eût réchauffé&|160;;mais le temps me manque. Pendant que Charles voyage, je suis obligéde dresser mon bilan. Je tâche de prouver par la bonne foi quipréside à mes affaires qu’il n’y a dans mes désastres ni faute niimprobité. N’est-ce pas m’occuper de Charles&|160;? Adieu, monfrère. Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pourla généreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n’endoute pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dansle monde où nous devons aller tous un jour, et où je suis déjà.

» Victor-Ange-Guillaume&|160;Grandet.&|160;»

— Vous causez donc&|160;? dit le père Grandet en pliant avecexactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans lapoche de son gilet. Il regarda son neveu d’un air humble etcraintif sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs. — Vousêtes-vous réchauffé&|160;?

— Très bien, mon cher oncle.

— Hé&|160;! bien, où sont donc nos femmes&|160;? dit l’oncleoubliant déjà que son neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénieet madame Grandet rentrèrent. — Tout est-il arrangé là-haut&|160;?leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme.

— Oui, mon père.

— Hé&|160;! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vousconduire à votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartementdemirliflor&|160;! mais vous excuserez de pauvresvignerons qui n’ont jamais le sou. Les impôts nous avalenttout.

— Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier.Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons lebonsoir. À demain.

À ces mots, l’assemblée se leva, et chacun fit la révérencesuivant son caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la portesa lanterne, et vint l’allumer en offrant aux des Grassins de lesreconduire. Madame des Grassins n’avait pas prévu l’incident quidevait faire finir prématurément la soirée, et son domestiquen’était pas arrivé.

— Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon bras,madame&|160;? dit l’abbé Cruchot à madame des Grassins.

— Merci, monsieur l’abbé. J’ai mon fils, répondit-ellesèchement.

— Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, ditl’abbé.

— Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.

L’abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver àquelques pas en avant de la caravane.

— Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en luiserrant le bras.&|160;Adieu, paniers, vendanges sontfaites&|160;! Il vous faut dire adieu à mademoiselle Grandet,Eugénie sera pour le Parisien. À moins que ce cousin ne soitamouraché d’une Parisienne, votre fils Adolphe va rencontrer en luile rival le plus…

— Laissez donc, monsieur l’abbé. Ce jeune homme ne tardera pas às’apercevoir qu’Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur.L’avez-vous examinée&|160;? elle était, ce soir, jaune comme uncoing.

— Vous l’avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.

— Et je ne m’en suis pas gênée…

— Mettez-vous toujours auprès d’Eugénie, madame, et vous n’aurezpas grand’chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine, il ferade lui-même une comparaison qui…

— D’abord, il m’a promis de venir dîner après-demain chezmoi.

— Ah&|160;! si vous vouliez, madame, dit l’abbé.&|160;

— Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l’abbé&|160;?Entendez-vous ainsi me donner de mauvais conseils&|160;? Je ne suispas arrivée à l’âge de trente-neuf ans, avec une réputation sanstache, Dieu merci, pour la compromettre, même quand il s’agirait del’empire du Grand-Mogol. Nous sommes à un âge, l’un et l’autre,auquel on sait ce que parler veut dire. Pour un ecclésiastique,vous avez en vérité des idées bien incongrues. Fi&|160;! cela estdigne de Faublas.

— Vous avez donc lu Faublas&|160;?

— Non, monsieur l’abbé, je voulais dire les LiaisonsDangereuses.

— Ah&|160;! ce livre est infiniment plus moral, dit en riantl’abbé. Mais vous me faites aussi pervers que l’est un jeune hommed’aujourd’hui&|160;! Je voulais simplement vous…

— Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller devilaines choses. Cela n’est-il pas clair&|160;? Si ce jeune homme,qui est très bien, j’en conviens, me faisait la cour, il nepenserait pas à sa cousine. À Paris, je le sais, quelques bonnesmères se dévouent ainsi pour le bonheur et la fortune de leursenfants&|160;; mais nous sommes en province, monsieur l’abbé.

— Oui, madame.

— Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même nevoudrait pas de cent millions achetés à ce prix…

— Madame, je n’ai point parlé de cent millions. La tentation eûtété peut-être au-dessus de nos forces à l’un et à l’autre.Seulement je crois qu’une honnête femme peut se permettre, en toutbien tout honneur, de petites coquetteries sans conséquence, quifont partie de ses devoirs en société, et qui…

— Vous croyez&|160;?

— Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables lesuns aux autres… Permettez que je me mouche. — Je vous assure,madame, reprit-il, qu’il vous lorgnait d’un air un peu plusflatteur que celui qu’il avait en me regardant&|160;; mais je luipardonne d’honorer préférablement à la vieillesse la beauté…

— Il est clair, disait le président de sa grosse voix, quemonsieur Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans desintentions extrêmement matrimoniales…

— Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe,répondait le notaire.&|160;

— Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhommeestcachottier.

— Des Grassins, mon ami, je l’ai invité à dîner, ce jeune homme.Il faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnière, etles du Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bienentendu&|160;; pourvu qu’elle se mette bien ce jour-là&|160;! Parjalousie, sa mère la fagote si mal&|160;! J’espère, messieurs, quevous nous ferez l’honneur de venir, ajouta-t-elle en arrêtant lecortège pour se retourner vers les deux Cruchot.

— Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.

Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s’enretournèrent chez eux, en se servant de ce génie d’analyse quepossèdent les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces legrand événement de cette soirée, qui changeait les positionsrespectives des Cruchotins et des Grassinistes. L’admirable bonsens qui dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur fitsentir aux uns et aux autres la nécessité d’une alliance momentanéecontre l’ennemi commun. Ne devaient-ils pas mutuellement empêcherEugénie d’aimer son cousin, et Charles de penser à sacousine&|160;? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuationsperfides, aux calomnies doucereuses, aux médisances pleinesd’éloges, aux dénégations naïves qui allaient constamment tournerautour de lui et l’engluer, comme les abeilles enveloppent de cirele colimaçon tombé dans leur ruche&|160;?

Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle,monsieur Grandet dit à son neveu&|160;: — Il faut se coucher. Ilest trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici, nousprendrons demain un moment convenable. Ici, nous déjeunons à huitheures. À midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain sur lepouce, et nous buvons un verre de vin blanc&|160;; puis nousdînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l’ordre. Si vousvoulez voir la ville ou les environs, vous serez libre comme l’air.Vous m’excuserez si mes affaires ne me permettent pas toujours devous accompagner. Vous les entendrez peut-être tous ici vous disantque je suis riche&|160;: monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandetpar là&|160;! Je les laisse dire, leurs bavardages ne nuisent pointà mon crédit. Mais je n’ai pas le sou, et je travaille à mon âgecomme un jeune compagnon, qui n’a pour tout bien qu’une mauvaiseplaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être bientôt parvous-même ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons, Nanon,les chandelles&|160;?&|160;

— J’espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vousaurez besoin, dit madame Grandet&|160;; mais s’il vous manquaitquelque chose, vous pourrez appeler Nanon.

— Ma chère tante, ce serait difficile, j’ai, je crois, emportétoutes mes affaires&|160;! Permettez-moi de vous souhaiter unebonne nuit, ainsi qu’à ma jeune cousine.

Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougied’Anjou, bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille àde la chandelle, que monsieur Grandet, incapable d’en soupçonnerl’existence au logis, ne s’aperçut pas de cette magnificence.

— Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.

Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous lavoûte, Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir quiséparait la salle de la cuisine. Une porte battante garnie d’ungrand carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté del’escalier afin de tempérer le froid qui s’y engouffrait. Mais enhiver la brise n’en sifflait pas moins par là très rudement, et,malgré les bourrelets mis aux portes de la salle, à peine lachaleur s’y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon allaverrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dansl’écurie un chien-loup dont la voix était cassée comme s’il avaitune laryngite. Cet animal d’une notable férocité ne connaissait queNanon. Ces deux créatures champêtres s’entendaient. Quand Charlesvit les murs jaunâtres et enfumés de la cage où l’escalier à rampevermoulue tremblait sous le pas pesant de son oncle, sondégrisement alla&|160;rinforzando. Il se croyait dans unjuchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers lesquelles il seretourna pour interroger leurs figures, étaient si bien façonnées àcet escalier, que, ne devinant pas la cause de son étonnement,elles le prirent pour une expression amicale, et y répondirent parun sourire agréable qui le désespéra.

— Que diable mon père m’envoie-t-il faire ici&|160;? sedisait-il. Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portespeintes en rouge étrusque et sans chambranles, des portes perduesdans la muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées,apparentes, terminées en façon de flammes comme l’était à chaquebout la longue entrée de la serrure. Celle de ces portes qui setrouvait en haut de l’escalier et qui donnait entrée dans la piècesituée au-dessus de la cuisine, était évidemment murée. On n’ypénétrait en effet que par la chambre de Grandet, à qui cette pièceservait de cabinet. L’unique croisée d’où elle tirait son jourétait défendue sur la cour&|160;par d’énormes barreaux en fergrillagés. Personne, pas même madame Grandet, n’avait la permissiond’y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste àson fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été trèshabilement pratiquée, là s’emmagasinaient les titres de propriété,là pendaient les balances à peser les louis, là se faisaientnuitamment et en secret les quittances, les reçus, lescalculs&|160;; de manière que les gens d’affaires, voyant toujoursGrandet prêt à tout, pouvaient imaginer qu’il avait à ses ordresune fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait àébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et bâillaitdans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bienendormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver,cuver, cercler son or. Les murs étaient épais, les contreventsdiscrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, ilconsultait des plans sur lesquels ses arbres à fruits étaientdésignés et où il chiffrait ses produits à un provin, à une bourréeprès. L’entrée de la chambre d’Eugénie faisait face à cette portemurée. Puis, au bout du palier, était l’appartement des deux épouxqui occupaient tout le devant de la maison. Madame Grandet avaitune chambre contiguë à celle d’Eugénie, chez qui l’on entrait parune porte vitrée. La chambre du maître était séparée de celle de safemme par une cloison, et du mystérieux cabinet par un gros mur. Lepère Grandet avait logé son neveu au second étage, dans la hautemansarde située au-dessus de sa chambre, de manière à pouvoirl’entendre, s’il lui prenait fantaisie d’aller et de venir. QuandEugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles sedonnèrent le baiser du soir&|160;; puis, après avoir dit à Charlesquelques mots d’adieu, froids sur les lèvres, mais certeschaleureux au cœur de la fille, elles rentrèrent dans leurschambres.

— Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charlesen lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vousappelleriez Nanon. Sans elle, votre serviteur&|160;! le chien vousmangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir.Ha&|160;! ha&|160;! ces dames vous ont fait du feu, reprit-il. Ence moment la grande Nanon apparut, armée d’une bassinoire. — Envoilà bien d’une autre&|160;! dit monsieur Grandet. Prenez-vous monneveu pour une femme en couches&|160;? Veux-tu bien remporter tabraise, Nanon.

— Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur estvraiment mignon comme une femme.&|160;

— Allons, va, puisque tu l’as dans la tête, dit Grandet en lapoussant par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puisl’avare descendit en grommelant de vagues paroles.

Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoirjeté les yeux sur les murs d’une chambre en mansarde tendue de cepapier jaune à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, surune cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul aspectdonnait froid, sur des chaises de bois jaune garnies en cannevernissée et qui semblaient avoir plus de quatre angles, sur unetable de nuit ouverte dans laquelle aurait pu tenir un petitsergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de lisière placé au basd’un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient comme si ellesallaient tomber, achevées par les vers, il regarda sérieusement lagrande Nanon et lui dit&|160;: — Ah çà&|160;! ma chère enfant,suis-je bien chez monsieur Grandet, l’ancien maire de Saumur, frèrede monsieur Grandet de Paris&|160;?

— Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un benparfait monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vosmalles&|160;?

— Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier&|160;! N’avez-vouspas servi dans les marins de la garde impériale&|160;?

— Oh&|160;! oh&|160;! oh&|160;! oh&|160;! dit Nanon, quoi quec’est que ça, les marins de la garde&|160;? C’est-y salé&|160;? Çava-t-il sur l’eau&|160;?

— Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise.En voici la clef.

Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soieverte à fleurs d’or et à dessins antiques.

— Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.

— Oui.

— Sainte-Vierge&|160;! le beau devant d’autel pour la paroisse.Mais, mon cher mignon monsieur, donnez donc ça à l’église, voussauverez votre âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh&|160;!que vous êtes donc gentil comme ça. Je vais appeler mademoisellepour qu’elle vous regarde.

— Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous voustaire&|160;! Laissez-moi coucher, j’arrangerai mes affairesdemain&|160;; et si ma robe vous plaît tant, vous sauverez votreâme. Je suis trop bon chrétien pour vous la refuser en m’en allant,et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.&|160;

Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sanspouvoir ajouter foi à ses paroles.

— Me donner ce bel atour&|160;! dit-elle en s’en allant. Il rêvedéjà, ce monsieur. Bonsoir.

— Bonsoir, Nanon.

— Qu’est-ce que je suis venu faire ici&|160;? se dit Charles ens’endormant. Mon père n’est pas un niais, mon voyage doit avoir unbut. Psch&|160;! à demain les affaires sérieuses, disait je ne saisquelle ganache grecque.

— Sainte-Vierge&|160;! qu’il est gentil, mon cousin, se ditEugénie en interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pasfinies.

Madame Grandet n’eut aucune pensée en se couchant. Elleentendait, par la porte de communication qui se trouvait au milieude la cloison, l’avare se promenant de long en long dans sachambre. Semblable à toutes les femmes timides, elle avait étudiéle caractère de son seigneur. De même que la mouette prévoitl’orage, elle avait, à d’imperceptibles signes, pressenti latempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour employerl’expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu’ilavait fait mettre à son cabinet, et se disait&|160;:

— Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer sonenfant&|160;? Jolie succession&|160;! Je n’ai pas vingt écus àdonner. Mais qu’est-ce que vingt écus pour ce mirliflor quilorgnait mon baromètre comme s’il avait voulu en faire dufeu&|160;?

En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandetétait peut-être plus agité que ne l’était son frère au moment où ille traça.

— J’aurais cette robe d’or?… disait Nanon qui s’endormithabillée de son devant d’autel, rêvant de fleurs, de tabis, dedamas, pour la première fois de sa vie, comme Eugénie rêvad’amour.

Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient uneheure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l’âme,où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du cœurcommuniquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent lesidées en un vague désir&|160;; jour d’innocente mélancolie et desuaves joyeusetés&|160;! Quand les enfants commencent à voir, ilssourient&|160;; quand une fille entrevoit le sentiment dans lanature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière estle premier amour de la vie, l’amour n’est-il pas la lumière ducœur&|160;? Le moment de voir clair aux&|160;choses d’ici-bas étaitarrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province,elle se leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l’œuvre desa toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens. Ellelissa d’abord ses cheveux châtains, tordit leurs grosses nattesau-dessus de sa tête avec le plus grand soin, en évitant que lescheveux ne s’échappassent de leurs tresses, et introduisit dans sacoiffure une symétrie qui rehaussa la timide candeur de son visage,en accordant la simplicité des accessoires à la naïveté des lignes.En se lavant plusieurs fois les mains dans de l’eau pure qui luidurcissait et rougissait la peau, elle regarda ses beaux brasronds, et se demanda ce que faisait son cousin pour avoir les mainssi mollement blanches, les ongles si bien façonnés. Elle mit desbas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit, sanspasser d’œillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de savie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d’avoir unerobe fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand satoilette fut achevée, elle entendit sonner l’horloge de laparoisse, et s’étonna de ne compter que sept heures. Le désird’avoir tout le temps nécessaire pour se bien habiller l’avait faitlever trop tôt. Ignorant l’art de remanier dix fois une boucle decheveux et d’en étudier l’effet, Eugénie se croisa bonnement lesbras, s’assit à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit etles hautes terrasses qui le dominaient&|160;; vue mélancolique,bornée, mais qui n’était pas dépourvue des mystérieuses beautésparticulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte.Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d’une margelle,et à poulie maintenue dans une branche de fer courbée,qu’embrassait une vigne aux pampres flétris, rougis, brouis par lasaison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur, s’y attachait,courait le long de la maison et finissait sur un bûcher où le boisétait rangé avec autant d’exactitude que peuvent l’être les livresd’un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces teintes noirâtresproduites avec le temps par les mousses, par les herbes, par ledéfaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemiseverte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches quirégnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin,étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme letombeau d’un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.Au-dessus d’une assise de pierres toutes rongées s’élevait unegrille de bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquellese mariaient à leur gré&|160;des plantes grimpantes. De chaque côtéde la porte à claire-voie s’avançaient les rameaux tortus de deuxpommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparéespar des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d’unebordure en buis, composaient ce jardin que terminait, au bas de laterrasse, un couvert de tilleuls. À un bout, desframboisiers&|160;; à l’autre, un immense noyer qui inclinait sesbranches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beausoleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient àdissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, auxmurs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénietrouva des charmes tout nouveaux dans l’aspect de ces choses,auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confusesnaissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que croissaientau dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement deplaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l’être moral, comme unnuage envelopperait l’être physique. Ses réflexions s’accordaientavec les détails de ce singulier paysage, et les harmonies de soncœur firent alliance avec les harmonies de la nature. Quand lesoleil atteignit un pan de mur, d’où tombaient des Cheveux de Vénusaux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la gorge despigeons, de célestes rayons d’espérance illuminèrent l’avenir pourEugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurspâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles semêla un souvenir gracieux comme ceux de l’enfance. Le bruit quechaque feuille produisait dans cette cour sonore, en se détachantde son rameau, donnait une réponse aux secrètes interrogations dela jeune fille, qui serait restée là, pendant toute la journée,sans s’apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent detumultueux mouvements d’âme. Elle se leva fréquemment, se mitdevant son miroir, et s’y regarda comme un auteur de bonne foicontemple son œuvre pour se critiquer, et se dire des injures àlui-même.

Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la penséed’Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fillene se rendait pas justice&|160;; mais la modestie, ou mieux lacrainte, est une des premières vertus de l’amour. Eugénieappartenait bien à ce type d’enfants fortement constitués, commeils le sont dans la petite bourgeoisie, et dont les beautésparaissent vulgaires&|160;; mais si elle ressemblait à Vénus deMilo, ses formes étaient ennoblies par cette suavité du sentimentchrétien qui purifie la femme et lui donne&|160;une distinctioninconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme, lefront masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux grisauxquels sa chaste vie, en s’y portant tout entière, imprimait unelumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais etrose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pourn’y point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté dela peau, néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser desa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était unpeu trop fort, mais il s’harmoniait avec une bouche d’un rouge deminium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines d’amour et debonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé,soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver&|160;; ilmanquait sans doute un peu de la grâce due à la toilette&|160;;mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette hautetaille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n’avaitdonc rien du joli qui plaît aux masses&|160;; mais elle était bellede cette beauté si facile à reconnaître, et dont s’éprennentseulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à lacéleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine cesyeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges quedonne parfois la nature, mais qu’une vie chrétienne et pudique peutseule conserver ou faire acquérir&|160;; ce peintre, amoureux d’unsi rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d’Eugénie lanoblesse innée qui s’ignore&|160;; il eût vu sous un front calme unmonde d’amour&|160;; et, dans la coupe des yeux, dans l’habitudedes paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contoursde sa tête que l’expression du plaisir n’avait jamais ni altérés nifatigués, ressemblaient aux lignes d’horizon si doucement tranchéesdans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme,colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposaitl’âme, communiquait le charme de la conscience qui s’y reflétait,et commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vieoù fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent lesmarguerites avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elleen se mirant, sans savoir encore ce qu’était l’amour&|160;: — Jesuis trop laide, il ne fera pas attention à moi.

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait surl’escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.— Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousseriematinale de Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant lasalle, allumant son feu,&|160;enchaînant le chien et parlant à sesbêtes dans l’écurie. Aussitôt Eugénie descendit et courut à Nanonqui trayait la vache.

— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café demon cousin.

— Mais, mademoiselle, il aurait fallu s’y prendre hier, ditNanon qui partit d’un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire dela crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon.Vous ne l’avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et d’or. Jel’ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis àmonsieur le curé.

— Nanon, fais-nous donc de la galette.

— Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et dubeurre&|160;? dit Nanon laquelle en sa qualité de premier ministrede Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux d’Eugénieet de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votrecousin&|160;? Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois, il estvotre père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descendpour voir aux provisions…

Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendanttrembler l’escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjàles effets de cette profonde pudeur et de cette conscienceparticulière de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raisonpeut-être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautentaux yeux d’autrui. En s’apercevant enfin du froid dénuement de lamaison paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de dépit dene pouvoir la mettre en harmonie avec l’élégance de son cousin.Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pourlui&|160;; quoi&|160;? elle n’en savait rien. Naïve et vraie, ellese laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de sesimpressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousinavait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ilsdurent se déployer d’autant plus vivement, qu’ayant atteint savingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de sonintelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dansle cœur de la terreur à l’aspect de son père, vit en lui le maîtrede son sort, et se crut coupable d’une faute en lui taisantquelques pensées. Elle se mit à marcher à pas précipités ens’étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les rayons dusoleil plus vivifiants, et d’y puiser une chaleur morale, une vienouvelle. Pendant qu’elle cherchait un artifice pour obtenir lagalette, il s’élevait&|160;entre la Grande Nanon et Grandet une deces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles enhiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer lesvivres nécessaires à la consommation de la journée.

— Reste-t-il du pain d’hier&|160;? dit-il à Nanon.

— Pas une miette, monsieur.

Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un deces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait lecouper, quand Nanon lui dit&|160;: — Nous sommes cinq, aujourd’hui,monsieur.

— C’est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres,il en restera. D’ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras queça ne mange point de pain.

— Ça mangera donc de la&|160;frippe, dit Nanon.

En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprimel’accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine,frippe vulgaire, jusqu’aux confitures d’alleberge, la plusdistinguée des frippes&|160;; et tous ceux qui, dans leur enfance,ont léché la frippe et laissé le pain, comprendront la portée decette locution.

— Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ilssont quasiment comme des filles à marier.

Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien,le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermantnéanmoins les armoires de sa&|160;Dépense, lorsque Nanonl’arrêta pour lui dire&|160;: — Monsieur, donnez-moi donc alors dela farine et du beurre, je ferai une galette aux enfants.

— Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de monneveu&|160;?

— Je ne pensais pas plus à votre neveu qu’à votre chien, pasplus que vous n’y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous nem’avezaveint&|160;que six morceaux de sucre, m’en fauthuit.

— Ha&|160;! çà, Nanon, je ne t’ai jamais vue comme ça. Qu’est-cequi te passe donc par la tête&|160;? Es-tu la maîtresse ici&|160;?Tu n’auras que six morceaux de sucre.

— Eh&|160;! bien, votre neveu, avec quoi donc qu’il sucrera soncafé&|160;?

— Avec deux morceaux, je m’en passerai, moi.

— Vous vous passerez de sucre, à votre âge&|160;! J’aimeraismieux vous en acheter de ma poche.&|160;

— Mêle-toi de ce qui te regarde.

Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux dutonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valaittoujours six francs la livre, pour lui. L’obligation de le ménager,prise sous l’Empire, était devenue la plus indélébile de seshabitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruserpour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucrepour obtenir la galette.

— Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vousvoulez de la galette&|160;?

— Non, non, répondit Eugénie.

— Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille,tiens. Il ouvrit la&|160;mette&|160;oùétait la farine, lui en donna une mesure, et ajouta quelques oncesde beurre au morceau qu’il avait déjà coupé.

— Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l’implacableNanon.

— Eh&|160;! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-ilmélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, ettu nous cuiras au four tout le dîner&|160;; par ainsi, tun’allumeras pas deux feux.

— Quien&|160;! s’écria Nanon, vous n’avez pas besoin de me ledire. Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d’œil presquepaternel. — Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons unegalette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangeaune première assiettée sur la table de la cuisine. — Voyez donc,monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu’a votre neveu. Quelcuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc&|160;?Faut-il y mettre de votre cirage à l’œuf&|160;?

— Nanon, je crois que l’œuf gâterait ce cuir-là. D’ailleurs,dis-lui que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin,oui, c’est du maroquin, il achètera lui-même à Saumur ett’apportera de quoi illustrer ses bottes. J’ai entendu dire qu’onfourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.

— C’est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottesà son nez. Tiens, tiens, elles sentent l’eau de Cologne de madame.Ah&|160;! c’est-il drôle.

— Drôle&|160;! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à desbottes plus d’argent que n’en vaut celui qui les porte.&|160;

— Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avaitfermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux foisle pot-au-feu par semaine à cause de votre…?

— Oui.

— Faudra que j’aille à la boucherie.

— Pas du tout&|160;; tu nous feras du bouillon de volaille, lesfermiers ne t’en laisseront pas chômer. Mais je vais dire àCornoiller de me tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleurbouillon de la terre.

— C’est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts&|160;?

— Tu es bête, Nanon&|160;! ils mangent, comme tout le monde, cequ’ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts&|160;?Qu’est-ce donc que les successions&|160;? Le père Grandet n’ayantplus d’ordre à donner, tira sa montre&|160;; et voyant qu’ilpouvait encore disposer d’une demi-heure avant le déjeuner, il pritson chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit&|160;: — Veux-tute promener au bord de la Loire sur mes prairies&|160;? j’aiquelque chose à y faire.

Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé detaffetas rose&|160;; puis, le père et la fille descendirent la ruetortueuse jusqu’à la place.

— Où dévalez-vous donc si matin&|160;? dit le notaire Cruchotqui rencontra Grandet.

— Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe dela promenade matinale de son ami.

Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notairesavait par expérience qu’il y avait toujours quelque chose à gagneravec lui. Donc il l’accompagna.

— Venez, Cruchot&|160;? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mesamis, je vais vous démontrer comme quoi c’est une bêtise de planterdes peupliers dans de bonnes terres…

— Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vousavez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire,dit maître Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu dubonheur&|160;?… Couper vos arbres au moment où l’on manquait debois blanc à Nantes, et les vendre trente francs&|160;!

Eugénie écoutait sans savoir qu’elle touchait au moment le plussolennel de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer surelle un arrêt paternel et souverain. Grandet était arrivé auxmagnifiques prairies qu’il possédait au bord de la Loire, et oùtrente&|160;ouvriers s’occupaient à déblayer, combler, niveler lesemplacements autrefois pris par les peupliers.

— Maître Cruchot, voyez ce qu’un peuplier prend de terrain,dit-il au notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier me… me… mesure avecta toise dans tou… tou… tous les sens&|160;?

— Quatre fois huit pieds, répondit l’ouvrier après avoirfini.

— Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J’avais surcette ligne trois cents peupliers, pas vrai&|160;? Or… trois ce…ce… ce… cent fois trente-d…eux pie… pieds me man… man… man…mangeaient cinq… inq cents de foin&|160;; ajoutez deux fois autantsur les côtés, quinze cents&|160;; les rangées du milieu autant.Alors, mé… mé… mettons mille bottes de foin.

— Eh&|160;! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottesde ce foin-là valent environ six cents francs.

— Di… di… dites dou… ou… ouze cents à cause des trois à quatrecents francs de regain. Eh&|160;! bien, ca… ca… ca… calculez ce queque que dou…ouze cents francs par an pen… pendant quarante ans do…donnent a… a… avec les in… in… intérêts com… com… composés que queque vouous saaavez.

— Va pour soixante mille francs, dit le notaire.

— Je le veux bien&|160;! ça ne ne ne fera que que que soixantemille francs. Eh&|160;! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deuxmille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquantemille francs. Il y a perte. J’ai trouvé ça, moi, dit Grandet en sedressant sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous,excepté du côté de la Loire, où tu planteras les peupliers que j’aiachetés. En les mettant dans la rivière, ils se nourriront auxfrais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot etimprimant à la loupe de son nez un léger mouvement qui valait leplus ironique des sourires.

— Cela est clair&|160;: les peupliers ne doivent se planter quesur les terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs deGrandet.

—&|160;O-u-i, monsieur, répondit ironiquement letonnelier.

Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sansécouter les calculs de son père, prêta bientôt l’oreille auxdiscours de Cruchot en l’entendant dire à son client&|160;: –Hé&|160;! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n’estquestion que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoirun contrat à dresser, père Grandet.&|160;

— Vous… ou… vous êtes so… so… orti de bo… bonne heure pooour medire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d’unmouvement de sa loupe. Hé&|160;! bien, mon vieux camaaaarade, jeserai franc, et je vous dirai ce que vooous voooulez sa… savoir.J’aimerais mieux, voyez-vooous, je… jeter ma fi… fi… fille dans laLoire que de la dooonner à son cououousin&|160;: vous pou… pou…ouvez aaannoncer ça. Mais non, laissez jaaser le mon… onde.

Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointainesespérances qui pour elle commençaient à poindre dans son cœurfleurirent soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau defleurs qu’elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille,elle s’attachait à Charles par tous les liens de bonheur quiunissent les âmes&|160;; désormais la souffrance allait donc lescorroborer. N’est-il pas dans la noble destinée de la femme d’êtreplus touchée des pompes de la misère que des splendeurs de lafortune&|160;? Comment le sentiment paternel avait-il pu s’éteindreau fond du cœur de son père&|160;? de quel crime Charles était-ildonc coupable&|160;? Questions mystérieuses&|160;! Déjà son amournaissant, mystère si profond, s’enveloppait de mystères. Ellerevint tremblant sur ses jambes, et en arrivant à la vieille ruesombre, si joyeuse pour elle, elle la trouva d’un aspect triste,elle y respira la mélancolie que les temps et les choses y avaientimprimée. Aucun des enseignements de l’amour ne lui manquait. Àquelques pas du logis, elle devança son père et l’attendit à laporte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui voyait dans la maindu notaire un journal encore sous bande, lui avait dit&|160;: – Oùen sont les fonds&|160;?

— Vous ne voulez pas m’écouter, Grandet, lui répondit Cruchot.Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deuxans, outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres derente pour quatre-vingt mille francs. Les fonds sont àquatre-vingts francs cinquante centimes.

— Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant lementon.

— Mon Dieu&|160;! dit le notaire.

— Hé&|160;! bien, quoi&|160;? s’écria Grandet au moment oùCruchot lui mettait le journal sous les yeux en lui disant&|160;: –Lisez cet article.

Monsieur Grandet, l’un des négociants les plus estimés deParis, s’est brûlé la cervelle hier après avoir fait son apparitionaccoutumée à la Bourse. Il avait envoyé au président dela&|160;Chambre des Députés sa démission, et s’étaitégalement démis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce.Les faillites de messieurs Roguin et Souchet, son agent de changeet son notaire, l’ont ruiné. La considération dont jouissaitmonsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu’il eûtsans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est àregretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment dedésespoir, etc.

&|160;

Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité denotaire, se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet deParis avait peut-être imploré vainement les millions de Grandet deSaumur.

— Et son fils, si joyeux hier…

— Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le mêmecalme.

— Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot, qui comprit tout et allarassurer le président de Bonfons.

En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, aucou de laquelle Eugénie sauta pour l’embrasser avec cette viveeffusion de cœur que nous cause un chagrin secret, était déjà surson siége à patins, et se tricotait des manches pour l’hiver.

— Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliersquatre à quatre, l’enfant dort comme un chérubin. Qu’il est gentilles yeux fermés&|160;! Je suis entrée, je l’ai appelé. Ah bienoui&|160;! personne.

— Laisse-le dormir, dit Grandet, il s’éveillera toujours asseztôt aujourd’hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.

— Qu’y a-t-il donc&|160;? demanda Eugénie en mettant dans soncafé les deux petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien degrammes que le bonhomme s’amusait à couper lui-même à ses heuresperdues. Madame Grandet, qui n’avait pas osé faire cette question,regarda son mari.

— Son père s’est brûlé la cervelle.

— Mon oncle?… dit Eugénie.

— Le pauvre jeune homme&|160;! s’écria madame Grandet.

— Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.

— Hé&|160;! ben, il dort comme s’il était le roi de la terre,dit Nanon d’un accent doux.&|160;

Eugénie cessa de manger. Son cœur se serra, comme il se serrequand, pour la première fois, la compassion, excitée par le malheurde celui qu’elle aime, s’épanche dans le corps entier d’une femme.La pauvre fille pleura.

— Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu&|160;?lui dit son père en lui lançant un de ces regards de tigre affaméqu’il jetait sans doute à ses tas d’or.

— Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas depitié pour ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sanssavoir son sort&|160;?

— Je ne te parle pas, Nanon&|160;! tiens ta langue.

Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujoursdissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.

— Jusqu’à mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j’espère,m’ame Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligéd’aller faire aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serairevenu à midi pour le second déjeuner, et je causerai avec monneveu de ses affaires. Quant à toi, mademoiselle Eugénie, si c’estpour ce mirliflor que tu pleures, assez comme cela, mon enfant. Ilpartira, d’arre d’arre, pour les grandes Indes. Tu ne le verrasplus…

Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec soncalme habituel, les assujettit en s’emmortaisant les doigts les unsdans les autres, et sortit.

— Ah&|160;! maman, j’étouffe, s’écria Eugénie quand elle futseule avec sa mère. Je n’ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet,voyant sa fille pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer legrand air. – Je suis mieux, dit Eugénie après un moment.

Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu’alors en apparencecalme et froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa filleavec cette intuition sympathique dont sont douées les mères pourl’objet de leur tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, lavie des célèbres sœurs hongroises, attachées l’une à l’autre parune erreur de la nature, n’avait pas été plus intime que ne l’étaitcelle d’Eugénie et de sa mère, toujours ensemble dans cetteembrasure de croisée, ensemble à l’église, et dormant ensemble dansle même air.

— Ma pauvre enfant&|160;! dit madame Grandet en prenant la têted’Eugénie pour l’appuyer contre son sein.

À ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mèrepar&|160;un regard, en scruta les secrètes pensées, et luidit&|160;: – Pourquoi l’envoyer aux Indes&|160;? S’il estmalheureux, ne doit-il pas rester ici, n’est-il pas notre plusproche parent&|160;?

— Oui, mon enfant, ce serait bien naturel&|160;; mais ton père ases raisons, nous devons les respecter.

La mère et la fille s’assirent en silence, l’une sur sa chaise àpatins, l’autre sur son petit fauteuil&|160;; et, toutes deux,elles reprirent leur ouvrage. Oppressée de reconnaissance pourl’admirable entente de cœur que lui avait témoignée sa mère,Eugénie lui baisa la main en disant&|160;: – Combien tu es bonne,ma chère maman&|160;! Ces paroles firent rayonner le vieux visagematernel, flétri par de longues douleurs. – Le trouves-tubien&|160;? demanda Eugénie.

Madame Grandet ne répondit que par un sourire&|160;; puis, aprèsun moment de silence, elle dit à voix basse&|160;: – L’aimerais-tudonc déjà&|160;? ce serait mal.

— Mal, reprit Eugénie, pourquoi&|160;? Il te plaît, il plaît àNanon, pourquoi ne me plairait-il pas&|160;? Tiens, maman, mettonsla table pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fitautant en lui disant&|160;: – Tu es folle&|160;! Mais elle se plutà justifier la folie de sa fille en la partageant. Eugénie appelaNanon.

— Quoi que vous voulez encore, mademoiselle&|160;?

— Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.

— Ah&|160;! pour midi, oui, répondit la vieille servante.

— Hé&|160;! bien, donne-lui du café bien fort, j’ai entendu direà monsieur des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris.Mets-en beaucoup.

— Et où voulez-vous que j’en prenne&|160;?

— Achètes-en.

— Et si monsieur me rencontre&|160;?

— Il est à ses prés.

— Je cours. Mais monsieur Fessard m’a déjà demandé si les troisMages étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la villeva savoir nos déportements.

— Si ton père s’aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet,il est capable de nous battre.

— Eh&|160;! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups àgenoux.

Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanonprit sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle allachercher quelques-unes des grappes de raisin qu’elle s’étaitamusée&|160;à étendre sur des cordes dans le grenier&|160;; ellemarcha légèrement le long du corridor pour ne point éveiller soncousin, et ne put s’empêcher d’écouter à sa porte la respirationqui s’échappait en temps égaux de ses lèvres. – Le malheur veillependant qu’il dort, se dit-elle. Elle prit les plus vertes feuillesde la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que l’aurait pudresser un vieux chef d’office, et l’apporta triomphalement sur latable. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poirescomptées par son père, et les disposa en pyramide parmi desfeuilles. Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bienvoulu mettre à sac toute la maison de son père&|160;; mais il avaitles clefs de tout. Nanon revint avec deux œufs frais. En voyant lesœufs, Eugénie eut l’envie de lui sauter au cou.

— Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui aidemandés, et il me les a donnés pour m’être agréable, lemignon.

Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quittavingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour allerécouter le bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussità préparer un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeaitterriblement aux habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner demidi s’y faisait debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit oudu beurre, et un verre de vin. En voyant la table placée auprès dufeu, l’un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, envoyant les deux assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille devin blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénietrembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regardsque lui lancerait son père, s’il venait à entrer en ce moment.Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si soncousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.

— Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai toutsur moi, dit madame Grandet.

Eugénie ne put retenir une larme.

— Oh&|160;! ma bonne mère, s’écria-t-elle, je ne t’ai pas assezaimée&|160;!

Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre enchanteronnant, descendit enfin. Heureusement, il n’était encore queonze heures. Le Parisien&|160;! il avait mis autant de coquetterieà sa toilette que s’il se fût trouvé au château de la noble damequi voyageait en Écosse. Il entra de cet air affable et riant quisied si bien à la jeunesse, et qui causa une joie triste à Eugénie.Il avait pris en plaisanterie le désastre de ses châteaux en Anjou,et aborda sa tante fort gaiement.

— Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante&|160;? Et vous,ma cousine&|160;?

— Bien, monsieur&|160;; mais vous, dit madame Grandet.

— Moi, parfaitement.

— Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie&|160;;mettez-vous à table.

— Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève.Cependant, j’ai si mal vécu en route, que je me laisserai faire.D’ailleurs… Il tira la plus délicieuse montre plate que Breguet aitfaite. Tiens, mais il est onze heures, j’ai été matinal.

— Matinal&|160;?… dit madame Grandet.

— Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh&|160;! bien, jemangerais volontiers quelque chose, un rien, une volaille, unperdreau.

— Sainte Vierge&|160;! cria Nanon en entendant ces paroles.

— Un perdreau, se disait Eugénie, qui aurai voulu payer unperdreau de tout son pécule.

— Venez vous asseoir, lui dit sa tante.

Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femmequi se pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaiseset se mirent près de lui devant le feu.

— Vous vivez toujours ici&|160;? leur dit Charles en trouvant lasalle encore plus laide au jour qu’elle ne l’était auxlumières.

— Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendantles vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous àl’abbaye de Noyers.

— Vous ne vous promenez jamais&|160;?

— Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, ditmadame Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand onles fauche.

— Avez-vous un théâtre&|160;?

— Aller au spectacle, s’écria madame Grandet, voir descomédiens&|160;! Mais, monsieur, ne savez-vous pas que c’est unpéché mortel&|160;?

— Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les œufs,nous vous donnerons les poulets à la coque.

— Oh&|160;! des œufs frais, dit Charles qui semblable auxgens&|160;habitués au luxe ne pensait déjà plus à son perdreau.Mais c’est délicieux, si vous aviez du beurre&|160;? Hein, ma chèreenfant.

— Ah&|160;! du beurre&|160;! Vous n’aurez donc pas de galette,dit la servante.

— Mais donne du beurre, Nanon, s’écria Eugénie.

La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et yprenait plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris enprend à voir jouer un mélodrame où triomphe l’innocence. Il estvrai que Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné parune femme à la mode, avait des mouvements coquets, élégants, menus,comme le sont ceux d’une petite maîtresse. La compatissance et latendresse d’une jeune fille possèdent une influence vraimentmagnétique. Aussi Charles, en se voyant l’objet des attentions desa cousine et de sa tante, ne put-il se soustraire à l’influencedes sentiments qui se dirigeaient vers lui en l’inondant pour ainsidire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards brillants de bonté, decaresses, un regard qui semblait sourire. Il s’aperçut, encontemplant Eugénie, de l’exquise harmonie des traits de ce purvisage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses yeuxoù scintillaient de jeunes pensées d’amour, et où le désir ignoraitla volupté.

— Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et engrande toilette à l’Opéra, je vous garantis que ma tante auraitbien raison, vous y feriez faire bien des péchés d’envie aux hommeset de jalousie aux femmes.

Ce compliment étreignit le cœur d’Eugénie, et le fit palpiter dejoie, quoiqu’elle n’y comprît rien.

— Oh&|160;! mon cousin, vous voulez vous moquer d’une pauvrepetite provinciale.

— Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j’abhorrela raillerie, elle flétrit le cœur, froisse tous les sentiments… Etil goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n’aiprobablement pas assez d’esprit pour me moquer des autres, et cedéfaut me fait beaucoup de tort. À Paris, on trouve moyen de vousassassiner un homme en disant&|160;: Il a bon cœur. Cette phraseveut dire&|160;: Le pauvre garçon est bête comme un rhinocéros.Mais comme je suis riche et connu pour abattre une poupée dupremier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et en pleinchamp, la raillerie me respecte.

— Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon cœur.&|160;

— Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal devous demander à la voir&|160;?

Charles tendit la main en défaisant son anneau, et Eugénierougit en effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de soncousin.

— Voyez, ma mère, le beau travail.

— Oh&|160;! il y a gros d’or, dit Nanon en apportant lecafé.

— Qu’est-ce que c’est que cela&|160;? demanda Charles enriant.

Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé àl’intérieur, bordé d’une frange de cendre, et au fond duqueltombait le café en revenant à la surface du liquidebouillonnant.

— C’est du café boullu, dit Nanon.

— Ah&|160;! ma chère tante, je laisserai du moins quelque tracebienfaisante de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés&|160;! Jevous apprendrai à faire du bon café dans une cafetière à laChaptal.

Il tenta d’expliquer le système de la cafetière à laChaptal.

— Ah&|160;! bien, s’il y a tant d’affaires que ça, dit Nanon, ilfaudrait bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça.Ah&|160;! bien, oui. Et qui est-ce qui ferait de l’herbe pour notrevache pendant que je ferais le café&|160;?

— C’est moi qui le ferai, dit Eugénie.

— Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.

À ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur cemalheureux jeune homme, les trois femmes se turent et lecontemplèrent d’un air de commisération qui le frappa.

— Qu’avez-vous donc, ma cousine&|160;?

— Chut&|160;! dit madame Grandet à Eugénie, qui allait parler.Tu sais, ma fille, que ton père s’est chargé de parler àmonsieur…

— Dites Charles, dit le jeune Grandet.

— Ah&|160;! vous vous nommez Charles&|160;? C’est un beau nom,s’écria Eugénie.

Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon,madame Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson auretour du vieux tonnelier, entendirent un coup de marteau dont leretentissement leur était bien connu.

— Voilà papa, dit Eugénie.

Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceauxsur la nappe. Nanon emporta l’assiette aux œufs. Madame Grandet sedressa comme une biche effrayée. C’était une peur panique delaquelle Charles dut s’étonner.&|160;

— Eh&|160;! bien, qu’avez-vous donc&|160;? leurdemanda-t-il.

— Mais voilà mon père, dit Eugénie.

— Eh&|160;! bien&|160;?…

Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, surCharles, il vit tout.

— Ah&|160;! ah&|160;! vous avez fait fête à votre neveu, c’estbien, très bien, c’est fort bien&|160;! dit-il sans bégayer. Quandle chat court sur les toits, les souris dansent sur lesplanchers.

— Fête&|160;?… se dit Charles, incapable de soupçonner le régimeet les mœurs de cette maison.

— Donne-moi mon verre, Nanon&|160;? dit le bonhomme.

Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteaude corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre,l’étendit soigneusement, et se mit à manger debout. En ce moment,Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut les morceaux desucre, examina sa femme qui pâlit, et fit trois pas&|160;; il sepencha vers l’oreille de la pauvre vieille, et lui dit&|160;: — Oùdonc avez-vous pris tout ce sucre&|160;?

— Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n’y en avaitpas.

Il est impossible de se figurer l’intérêt profond que cettescène muette offrait à ces trois femmes&|160;: Nanon avait quittésa cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les chosess’y passeraient. Charles ayant goûté son café, le trouva trop ameret chercha le sucre que Grandet avait déjà serré.

— Que voulez-vous, mon neveu&|160;? lui dit le bonhomme.

— Le sucre.

— Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre cafés’adoucira.

Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjàserrée, et la mit sur la table en contemplant son père d’un aircalme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de sonamant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne montrepas plus de courage que n’en déployait Eugénie en remettant lesucre sur la table. L’amant récompensera sa Parisienne qui lui feravoir orgueilleusement un beau bras meurtri dont chaque veineflétrie sera baignée de larmes, de baisers, et guérie par leplaisir&|160;; tandis que Charles ne devait jamais être dans lesecret des profondes agitations qui brisaient le cœur de sacousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.

— Tu ne manges pas, ma femme&|160;?&|160;

La pauvre ilote s’avança, coupa piteusement un morceau de pain,et prit une poire. Eugénie offrit audacieusement à son père duraisin, en lui disant&|160;: — Goûte donc à ma conserve,papa&|160;! Mon cousin, vous en mangerez, n’est-ce pas&|160;? Jesuis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous.

— Oh&|160;! si on ne les arrête, elles mettront Saumur aupillage pour vous, mon neveu. Quand vous aurez fini, nous ironsensemble dans le jardin, j’ai à vous dire des choses qui ne sontpas sucrées.

Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles àl’expression duquel le jeune homme ne put se tromper.

— Qu’est-ce que ces mots signifient, mon oncle&|160;? Depuis lamort de ma pauvre mère… (à ces deux mots, sa voix mollit) il n’y apas de malheur possible pour moi…

— Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquellesDieu veut nous éprouver&|160;? lui dit sa tante.

— Ta&|160;! ta&|160;! ta&|160;! ta&|160;! dit Grandet, voilà lesbêtises qui commencent. Je vois avec peine, mon neveu, vos joliesmains blanches. Il lui montra les espèces d’épaules de mouton quela nature lui avait mises au bout des bras. Voilà des mains faitespour ramasser des écus&|160;! Vous avez été élevé à mettre vospieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les portefeuilles oùnous serrons les billets de banque. Mauvais&|160;!mauvais&|160;!

— Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si jecomprends un seul mot.

— Venez, dit Grandet. L’avare fit claquer la lame de soncouteau, but le reste de son vin blanc et ouvrit la porte.

— Mon cousin, ayez du courage&|160;!

L’accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit sonterrible parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, samère et Nanon vinrent dans la cuisine, excitées par une invinciblecuriosité à épier les deux acteurs de la scène qui allait se passerdans le petit jardin humide où l’oncle marcha d’abordsilencieusement avec le neveu. Grandet n’était pas embarrassé pourapprendre à Charles la mort de son père, mais il éprouvait unesorte de compassion en le sachant sans un sou, et il cherchait desformules pour adoucir l’expression de cette cruelle vérité. Vousavez perdu votre père&|160;! ce n’était rien à dire. Les pèresmeurent avant les enfants. Mais&|160;: Vous êtes sans aucune espècede fortune&|160;! tous les malheurs de la terre étaient réunis dansces paroles. Et le bonhomme de faire,&|160;pour la troisième fois,le tour de l’allée du milieu, dont le sable craquait sous lespieds. Dans les grandes circonstances de la vie, notre âmes’attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrinsfondent sur nous. Aussi Charles examinait-il avec une attentionparticulière les buis de ce petit jardin, les feuilles pâles quitombaient, les dégradations des murs, les bizarreries des arbresfruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés dans sonsouvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par unemnémotechnie particulière aux passions.

— Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant uneforte partie d’air.

— Oui, mon oncle, mais pourquoi…

— Eh&|160;! bien, mon garçon, reprit l’oncle, j’ai de mauvaisesnouvelles à t’apprendre. Ton père est bien mal…

— Pourquoi suis-je ici&|160;? dit Charles. Nanon&|160;!cria-t-il, des chevaux de poste. Je trouverai bien une voiture dansle pays, ajouta-t-il en se tournant vers son oncle qui demeuraitimmobile.

— Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet.Charles resta muet, pâlit et les yeux devinrent fixes. — Oui, monpauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n’est rien. Il y aquelque chose de plus grave. Il s’est brûlé la cervelle…

— Mon père&|160;?…

— Oui. Mais ce n’est rien. Les journaux glosent de cela commes’ils en avaient le droit. Tiens, lis.

Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatalarticle sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeunehomme, encore enfant, encore dans l’âge où les sentiments seproduisent avec naïveté, fondit en larmes.

— Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m’effrayaient. Ilpleure, le voilà sauvé. Ce n’est encore rien, mon pauvre neveu,reprit Grandet à haute voix, sans savoir si Charles l’écoutait, cen’est rien, tu te consoleras&|160;; mais…

— Jamais&|160;! jamais&|160;! mon père&|160;! monpère&|160;!

— Il t’a ruiné, tu es sans argent.

— Qu’est-ce que cela me fait&|160;! Où est mon père, monpère&|160;?

Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces muraillesd’une horrible façon et se répercutaient dans les échos. Les troisfemmes, saisies de pitié, pleuraient&|160;: les larmes sont aussicontagieuses que peut l’être le rire. Charles, sans écouter sononcle, se sauva dans&|160;la cour, trouva l’escalier, monta dans sachambre, et se jeta en travers sur son lit en se mettant la facedans les draps pour pleurer à son aise loin de ses parents.

— Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet enrentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquementrepris leurs places et travaillaient d’une main tremblante aprèss’être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n’est bon à rien, ils’occupe plus des morts que de l’argent.

Eugénie frissonna en entendant son père s’exprimant ainsi sur laplus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger sonpère. Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaientdans cette sonore maison&|160;; et sa plainte profonde, quisemblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, aprèss’être graduellement affaiblie.

— Pauvre jeune homme&|160;! dit madame Grandet.

Fatale exclamation&|160;! Le père Grandet regarda sa femme,Eugénie et le sucrier&|160;; il se souvint du déjeunerextraordinaire apprêté pour le parent malheureux, et se posa aumilieu de la salle.

— Ah&|160;! çà, j’espère, dit-il avec son calme habituel, quevous n’allez pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je nevous donne pasmon&|160;argent pour&|160;embucquer&|160;desucre ce jeune drôle.

— Ma mère n’y est pour rien, dit Eugénie. C’est moi qui…

— Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompantsa fille, que tu voudrais me contrarier&|160;? Songe, Eugénie…

— Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chezvous de…

— Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques,le fils de mon frère par-ci, mon neveu par là. Charles ne nous estde rien, il n’a ni sou ni maille&|160;; son père a faitfaillite&|160;; et, quand ce mirliflor aura pleuré son soûl, ildécampera d’ici&|160;; je ne veux pas qu’il révolutionne mamaison.

— Qu’est-ce que c’est, mon père, que de faire faillite&|160;?demanda Eugénie.

— Faire faillite, reprit le père, c’est commettre l’action laplus déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorerl’homme.

— Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notrefrère serait damné.

— Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant lesépaules. Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loiprendmalheureusement sous sa protection. Des gens ont donné leursdenrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d’honneur et deprobité, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pourpleurer. Le voleur de grand chemin est préférable aubanqueroutier&|160;: celui-là vous attaque, vous pouvez vousdéfendre, il risque sa tête&|160;; mais l’autre… Enfin Charles estdéshonoré.

Ces mots retentirent dans le cœur de la pauvre fille et ypesèrent de tout leur poids. Probe autant qu’une fleur née au fondd’une forêt est délicate, elle ne connaissait ni les maximes dumonde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes&|160;: elleaccepta donc l’atroce explication que son père lui donnait àdessein de la faillite, sans lui faire connaître la distinction quiexiste entre une faillite involontaire et une faillitecalculée.

— Eh&|160;! bien, mon père, vous n’avez donc pu empêcher cemalheur&|160;?

— Mon frère ne m’a pas consulté. D’ailleurs, il doit quatremillions.

— Qu’est-ce que c’est donc qu’un million, mon père&|160;?demanda-t-elle avec la naïveté d’un enfant qui croit pouvoirtrouver promptement ce qu’il désire.

— Deux millions&|160;? dit Grandet, mais c’est deux millions depièces de vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pourfaire cinq francs.

— Mon Dieu&|160;! mon Dieu&|160;! s’écria Eugénie, comment mononcle avait-il eu à lui quatre millions&|160;? Y a-t-il quelqueautre personne en France qui puisse avoir autant de millions&|160;?(Le père Grandet se caressait le menton, souriait, et sa loupesemblait se dilater.) — Mais que va devenir mon cousinCharles&|160;?

— Il va partir pour les Grandes-Indes, où, selon le vœu de sonpère, il tâchera de faire fortune.

— Mais a-t-il de l’argent pour aller là&|160;?

— Je lui payerai son voyage… jusqu’à… Oui, jusqu’à Nantes.

Eugénie sauta d’un bond au cou de son père.

— Ah&|160;! mon père, vous êtes bon, vous&|160;!

Elle l’embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet,que sa conscience harcelait un peu.

— Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million&|160;? luidemanda-t-elle.

— Dame&|160;! dit le tonnelier, tu sais ce que c’est qu’unnapoléon.&|160;

Eh&|160;! bien, il en faut cinquante mille pour faire unmillion.

— Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.

— J’y pensais, répondit la mère.

— C’est cela&|160;: toujours dépenser de l’argent, s’écria lepère. Ah&|160;! çà, croyez-vous donc qu’il y ait des mille et descent ici&|160;?

En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes lesautres, retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie etsa mère.

— Nanon, va voir là-haut s’il ne se tue pas, dit Grandet. —Ha&|160;! çà, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa filleque son mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vouslaisse. Je vais tourner autour de nos Hollandais, qui s’en vontaujourd’hui. Puis j’irai voir Cruchot, et causer avec lui de toutça.

Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mèrerespirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fillen’avait senti de contrainte en présence de son père&|160;; mais,depuis quelques heures, elle changeait à tous moments et desentiments et d’idées.

— Maman, pour combien de louis vend-on une pièce devin&|160;?

— Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,quelquefois deux cents, à ce que j’ai entendu dire.

— Quand il récolte quatorze cents pièces de vin…

— Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait&|160;; tonpère ne me dit jamais ses affaires.

— Mais alors papa doit être riche.

— Peut-être. Mais monsieur Cruchot m’a dit qu’il avait achetéFroidfond il y a deux ans. Ça l’aura gêné.

Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, enresta là de ses calculs.

— Il ne m’a tant seulement point vue, le mignon&|160;! dit Nanonen revenant. Il est étendu comme un veau sur son lit, et pleurecomme une Madeleine, que c’est une vraie bénédiction&|160;! Quelchagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme&|160;?

— Allons donc le consoler bien vite, maman&|160;; et, si l’onfrappe, nous descendrons.

Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voixde sa fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux,le cœur palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porteétait ouverte. Le jeune homme ne voyait ni n’entendait rien. Plongédans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées.&|160;

— Comme il aime son père&|160;! dit Eugénie à voix basse.

Il était impossible de méconnaître dans l’accent de ces parolesles espérances d’un cœur à son insu passionné. Aussi madame Grandetjeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité, puis toutbas à l’oreille&|160;: — Prends garde, tu l’aimerais, dit-elle.

— L’aimer&|160;! reprit Eugénie. Ah&|160;! si tu savais ce quemon père a dit&|160;!

Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.

— J’ai perdu mon père, mon pauvre père&|160;! S’il m’avaitconfié le secret de son malheur, nous aurions travaillé tous deux àle réparer. Mon Dieu&|160;! mon bon père&|160;! je comptais si bienle revoir que je l’ai, je crois, froidement embrassé.

Les sanglots lui coupèrent la parole.

— Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vousà la volonté de Dieu.

— Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage&|160;! Votre perte estirréparable&|160;; ainsi songez maintenant à sauver votrehonneur…

Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l’espriten toute chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper ladouleur de son cousin en l’occupant de lui-même.

— Mon honneur&|160;?… cria le jeune homme en chassant sescheveux par un mouvement brusque, et il s’assit sur son lit en secroisant les bras. — Ah&|160;! c’est vrai. Mon père, disait mononcle, a fait faillite. Il poussa un cri déchirant et se cacha levisage dans ses mains. — Laissez-moi, ma cousine,laissez-moi&|160;! Mon Dieu&|160;! mon Dieu&|160;! pardonnez à monpère, il a dû bien souffrir.

Il y avait quelque chose d’horriblement attachant à voirl’expression de cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sansarrière-pensée. C’était une pudique douleur que les cœurs simplesd’Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste pourleur demander de l’abandonner à lui-même. Elles descendirent,reprirent en silence leurs places près de la croisée, ettravaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot.Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu’elle jeta sur leménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient touten un clin d’œil, les jolies bagatelles de sa toilette, sesciseaux, ses rasoirs enrichis d’or. Cette échappée d’un luxe vu àtravers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, parcontraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais unspectacle si dramatique n’avait frappé l’imagination&|160;de cesdeux créatures incessamment plongées dans le calme et lasolitude.

— Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.

— Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.

Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait sespoints avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à unobservateur les fécondes pensées de sa méditation. Le premier désirde cette adorable fille était de partager le deuil de son cousin.Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au cœur demadame Grandet.

— Qu’a donc ton père&|160;? dit-elle à sa fille.

Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il sefrotta les mains à s’en emporter la peau, si l’épiderme n’en eûtpas été tanné comme du cuir de Russie, sauf l’odeur des mélèzes etde l’encens. Il se promenait, il regardait le temps. Enfin sonsecret lui échappa.

— Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notrevin est vendu&|160;! Les Hollandais et les Belges partaient cematin, je me suis promené sur la place, devant le auberge, en ayantl’air de bêtiser. Chose, que tu connais, est venu à moi. Lespropriétaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte etveulent attendre, je ne les en ai pas empêchés. Notre Belge étaitdésespéré. J’ai vu cela. Affaire faite, il prend notre récolte àdeux cents francs la pièce, moitié comptant. Je suis payé en or.Les billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans trois mois,les vins baisseront.

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton calme, mais siprofondément ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce momentsur la place et anéantis par la nouvelle de la vente que venait defaire Grandet, en auraient frémi s’ils les eussent entendus. Unepeur panique eût fait tomber les vins de cinquante pour cent.

— Vous avez mille pièces cette année, mon père&|160;? ditEugénie.

— Oui,&|160;fifille.

Ce mot était l’expression superlative de la joie du vieuxtonnelier.

— Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.

— Oui, mademoiselle Grandet.

— Eh&|160;! bien, mon père, vous pouvez facilement secourirCharles.

L’étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar enapercevant le&|160;Mane-Tekel-Pharès&|160;ne sauraient secomparer au froid&|160;courroux de Grandet qui, ne pensant plus àson neveu, le retrouvait logé au cœur et dans les calculs de safille.

— Ah&|160;! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pieddans&|160;ma&|160;maison, tout y va de travers. Vous vousdonnez des airs d’acheter des dragées, de faire des noces et desfestins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je sais, à mon âge,comment je dois me conduire, peut-être&|160;! D’ailleurs je n’ai deleçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour monneveu ce qu’il sera convenable de faire, vous n’avez pas à yfourrer le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournantvers elle, ne m’en parle plus, sinon je t’envoie à l’abbaye deNoyers avec Nanon voir si j’y suis&|160;; et pas plus tard quedemain, si tu bronches. Où est-il donc, ce garçon, est-ildescendu&|160;?

— Non, mon ami, répondit madame Grandet.

— Eh&|160;! bien, que fait-il donc&|160;?

— Il pleure son père, répondit Eugénie.

Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était unpeu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, ilmonta promptement à son cabinet pour y méditer un placement dansles fonds publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanclui avaient donné six cent mille francs&|160;; en joignant à cettesomme l’argent de ses peupliers, ses revenus de l’année dernière etde l’année courante, outre les deux cent mille francs du marchéqu’il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf centmille francs. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps sur lesrentes, qui étaient à 80 francs, le tentaient. Il chiffra saspéculation sur le journal où la mort de son frère était annoncée,en entendant, sans les écouter, les gémissements de son neveu.Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à descendre&|160;:le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche del’escalier, Grandet disait en lui-même&|160;: — Puisque jetoucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans,j’aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en bonor.

— Eh&|160;! bien, où donc est mon neveu&|160;?

— Il dit qu’il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n’est passain.

— Autant d’économisé, lui répliqua son maître.

— Dame,&|160;voui, dit-elle.

— Bah&|160;! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le louphors du bois.&|160;

Le dîner fut étrangement silencieux.

— Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, ilfaut que nous prenions le deuil.

— En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventerpour dépenser de l’argent. Le deuil est dans le cœur et non dansles habits.

— Mais le deuil d’un frère est indispensable, et l’Église nousordonne de…

— Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez uncrêpe, cela me suffira.

Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la premièrefois dans sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, maissubitement éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soiréefut semblable en apparence à mille soirées de leur existencemonotone, mais ce fut certes la plus horrible. Eugénie travaillasans lever la tête, et ne se servit point du nécessaire que Charlesavait dédaigné la veille. Madame Grandet tricota ses manches.Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures, abîmé dans descalculs dont les résultats devaient, le lendemain, étonner Saumur.Personne ne vint, ce jour-là, visiter la famille. En ce moment, laville entière retentissait du tour de force de Grandet, de lafaillite de son frère et de l’arrivée de son neveu. Pour obéir aubesoin de bavarder sur leurs intérêts communs, tous lespropriétaires de vignobles des hautes et moyennes sociétés deSaumur étaient chez monsieur des Grassins, où se fulminèrent deterribles imprécations contre l’ancien maire. Nanon filait, et lebruit de son rouet fut la seule voix qui se fît entendre sous lesplanchers grisâtres de la salle.

— Nous n’usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dentsblanches et grosses comme des amandes pelées.

— Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de sesméditations. Il se voyait en perspective huit millions dans troisans, et voguait sur cette longue nappe d’or. — Couchons-nous.J’irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s’ilveut prendre quelque chose.

Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pourentendre la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et lebonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.

— Hé&|160;! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez,c’est naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre malen&|160;patience. Je m’occupe de vous pendant que vous pleurez. Jesuis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vousboire un petit verre de vin&|160;? Le vin ne coûte rien à Saumur,on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de thé. — Mais,dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais,mauvais&|160;! faut voir clair à ce que l’on fait. Grandet marchavers la cheminée. — Tiens&|160;! s’écria-t-il, voilà de la bougie.Où diable a-t-on pêché de la bougie&|160;? Les garces démoliraientle plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là.

En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurschambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité desouris effrayées qui rentrent dans leurs trous.

— Madame Grandet, vous avez donc un trésor&|160;? dit l’homme enentrant dans la chambre de sa femme.

— Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d’une voixaltérée la pauvre mère.

— Que le diable emporte ton bon Dieu&|160;! répliqua Grandet engrommelant.

Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent esttout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté surl’époque actuelle, où, plus qu’en aucun autre temps, l’argentdomine les lois, la politique et les mœurs. Institutions, livres,hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d’une viefuture sur laquelle l’édifice social est appuyé depuis dix-huitcents ans. Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée.L’avenir, qui nous attendait par delà le requiem, a été transposédans le présent. Arriver&|160;per fas et nefas&|160;auparadis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifierson cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères,comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de bienséternels, est la pensée générale&|160;! pensée d’ailleurs écritepartout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur&|160;:Que payes-tu&|160;? au lieu de lui dire&|160;: Que penses-tu&|160;?Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, quedeviendra le pays&|160;?

— Madame Grandet, as-tu fini&|160;? dit le vieux tonnelier.

— Mon ami, je prie pour toi.

— Très bien&|160;! bonsoir. Demain matin, nous causerons.

La pauvre femme s’endormit comme l’écolier qui, n’ayant pasappris ses leçons, craint de trouver à son réveil le visage irritédu&|160;maître. Au moment où, par frayeur, elle se roulait dans sesdraps pour ne rien entendre, Eugénie se coula près d’elle, enchemise, pieds nus, et vint la baiser au front.

— Oh&|160;! bonne mère, dit-elle, demain je lui dirai que c’estmoi.

— Non, il t’enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne memangera pas.

— Entends-tu, maman&|160;?

— Quoi&|160;?

— Hé&|160;! bien,&|160;il&|160;pleure toujours.

— Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Lecarreau est humide.

Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toutela vie de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plusaussi complet ni aussi pur qu’il l’avait été jusqu’alors. Assezsouvent certaines actions de la vie humaine paraissent,littéralement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais neserait-ce pas qu’on omet presque toujours de répandre sur nosdéterminations spontanées une sorte de lumière psychologique, enn’expliquant pas les raisons mystérieusement conçues qui les ontnécessitées&|160;? Peut-être la profonde passion d’Eugéniedevrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plusdélicates&|160;; car elle devint, diraient quelques railleurs, unemaladie, et influença toute son existence. Beaucoup de gens aimentmieux nier les dénouements, que de mesurer la force des liens, desnœuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à un autre dansl’ordre moral. Ici donc le passé d’Eugénie servira, pour lesobservateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de sonirréflexion et à la soudaineté des effusions de son âme. Plus savie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plusingénieux des sentiments, se déploya dans son âme. Aussi, troubléepar les événements de la journée, s’éveilla-t-elle, à plusieursreprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu lessoupirs qui depuis la veille lui retentissaient au cœur. Tantôtelle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourantde faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terribleexclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour,d’un pied léger, auprès de son cousin qui avait laissé sa porteouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du flambeau.Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis dans unfauteuil, la tête renversée sur le lit&|160;; il rêvait commerêvent les gens qui ont l’estomac vide. Eugénie put&|160;pleurer àson aise&|160;; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbrépar la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui toutendormis semblaient encore verser des pleurs. Charles devinasympathiquement la présence d’Eugénie, il ouvrit les yeux, et lavit attendrie.

— Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l’heurequ’il était ni le lieu où il se trouvait.

— Il y a des cœurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nousavons cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vouscoucher, vous vous fatiguez en restant ainsi.

— Cela est vrai.

— Hé&|160;! bien, adieu.

Elle se sauva, honteuse et heureuse d’être venue. L’innocenceose seule de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussibien que le Vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n’avait pastremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sachambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna,se fit mille reproches. Quelle idée va-t-il prendre de moi&|160;?Il croira que je l’aime. C’était précisément ce qu’elle désirait leplus de lui voir croire. L’amour franc a sa prescience et sait quel’amour excite l’amour. Quel événement pour cette jeune fillesolitaire, d’être ainsi entrée furtivement chez un jeunehomme&|160;! N’y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour,équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles&|160;!Une heure après, elle entra chez sa mère, et l’habilla suivant sonhabitude. Puis elles vinrent s’asseoir à leurs places devant lafenêtre et attendirent Grandet avec cette anxiété qui glace le cœurou l’échauffe, le serre ou le dilate suivant les caractères, alorsque l’on redoute une scène, une punition&|160;; sentimentd’ailleurs si naturel, que les animaux domestiques l’éprouvent aupoint de crier pour le faible mal d’une correction, eux qui setaisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhommedescendit, mais il parla d’un air distrait à sa femme, embrassaEugénie, et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de laveille.

— Que devient mon neveu&|160;? l’enfant n’est pas gênant.

— Monsieur, il dort, répondit Nanon.

— Tant mieux, il n’a pas besoin de bougie, dit Grandet d’un tongoguenard.

Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrentmadameGrandet qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme…Ici peut-être est-il convenable de faire observer qu’en Touraine,en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjàsouvent employé pour désigner Grandet, est décerné aux hommes lesplus cruels comme aux plus bonasses, aussitôt qu’ils sont arrivés àun certain âge. Ce titre ne préjuge rien sur la mansuétudeindividuelle. Le bonhomme donc prit son chapeau, ses gants, etdit&|160;:

— Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.

— Eugénie, ton père a décidément quelque chose.

En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuitsaux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à sesobservations, à ses plans, leur étonnante justesse et leurassuraient cette constante réussite de laquelle s’émerveillaientles Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et detemps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l’avareest un constant exercice de la puissance humaine mise au service dela personnalité. Il ne s’appuie que sur deux sentiments&|160;:l’amour-propre et l’intérêt&|160;; mais l’intérêt étant en quelquesorte l’amour-propre solide et bien entendu, l’attestation continued’une supériorité réelle, l’amour-propre et l’intérêt sont deuxparties d’un même tout, l’égoïsme. De là vient peut-être laprodigieuse curiosité qu’excitent les avares habilement mis enscène. Chacun tient par un fil à ces personnages qui s’attaquent àtous les sentiments humains, en les résumant tous. Où est l’hommesans désir, et quel désir social se résoudra sans argent&|160;?Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l’expressionde sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares,un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, deleur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n’est-ce pasfaire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit demépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer&|160;?Oh&|160;! qui a bien compris l’agneau paisiblement couché aux piedsde Dieu, le plus touchant emblème de toutes les victimesterrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et laFaiblesse glorifiées&|160;? Cet agneau, l’avare le laisses’engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et leméprise. La pâture des avares se compose d’argent et de dédain.Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autrecours&|160;: de là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour semoquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pétrir, lesfaire aller, venir, suer, espérer, pâlir&|160;; pours’amuser&|160;d’eux, lui, ancien tonnelier au fond de sa sallegrise, en montant l’escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Sonneveu l’avait occupé. Il voulait sauver l’honneur de son frère mortsans qu’il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fondsallaient être placés pour trois ans, il n’avait plus qu’à gérer sesbiens, il fallait donc un aliment à son activité malicieuse et ill’avait trouvé dans la faillite de son frère. Ne se sentant rienentre les pattes à pressurer, il voulait concasser les Parisiens auprofit de Charles, et se montrer excellent frère à bon marché.L’honneur de la famille entrait pour si peu de chose dans sonprojet, que sa bonne volonté doit être comparée au besoinqu’éprouvent les joueurs de voir bien jouer une partie danslaquelle ils n’ont pas d’enjeu. Et les Cruchot lui étaientnécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avaitdécidé de les faire arriver chez lui, et d’y commencer ce soir mêmela comédie dont le plan venait d’être conçu, afin d’être lelendemain, sans qu’il lui en coûtât un denier, l’objet del’admiration de sa ville. En l’absence de son père, Eugénie eut lebonheur de pouvoir s’occuper ouvertement de son bien-aimé cousin,d’épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l’une dessublimes supériorités de la femme, la seule qu’elle veuille fairesentir, la seule qu’elle pardonne à l’homme de lui laisser prendresur lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respirationde son cousin&|160;; savoir s’il dormait, s’il se réveillait&|160;;puis, quand il se leva, la crème, le café, les œufs, les fruits,les assiettes, le verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner,fut pour elle l’objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dansle vieil escalier pour écouter le bruit que faisait son cousin.S’habillait-il&|160;? pleurait-il encore&|160;? Elle vint jusqu’àla porte.

— Mon cousin&|160;?

— Ma cousine.

— Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votrechambre&|160;?

— Où vous voudrez.

— Comment vous trouvez-vous&|160;?

— Ma chère cousine, j’ai honte d’avoir faim.

Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout unépisode de roman.

— Eh&|160;! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votrechambre, afin de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans lacuisine avec la légèreté d’un oiseau. — Nanon, va donc faire sachambre.

Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait lemoindre bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère devétusté&|160;; elle le voyait lumineux, il parlait, il était jeunecomme elle, jeune comme son amour auquel il servait. Enfin sa mère,sa bonne et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisiesde son amour, et lorsque la chambre de Charles fut faite, ellesallèrent toutes deux tenir compagnie au malheureux&|160;: lacharité chrétienne n’ordonnait-elle pas de le consoler&|160;? Cesdeux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petitssophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet sevit donc l’objet des soins les plus affectueux et les plus tendres.Son cœur endolori sentit vivement la douceur de cette amitiéveloutée, de cette exquise sympathie, que ces deux âmes toujourscontraintes surent déployer en se trouvant libres un moment dans larégion des souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par laparenté, Eugénie se mit à ranger le linge, les objets de toiletteque son cousin avait apportés, et put s’émerveiller à son aise dechaque luxueuse babiole, des colifichets d’argent, d’or travailléqui lui tombaient sous la main, et qu’elle tenait longtemps sousprétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans unattendrissement profond l’intérêt généreux que lui portaient satante et sa cousine&|160;; il connaissait assez la société de Parispour savoir que dans sa position il n’y eût trouvé que des cœursindifférents ou froids. Eugénie lui apparut dans toute la splendeurde sa beauté spéciale. Il admira dès lors l’innocence de ces mœursdont il se moquait la veille. Aussi, quand Eugénie prit des mainsde Nanon le bol de faïence plein de café à la crème pour le luiservir avec toute l’ingénuité du sentiment, et en lui jetant un bonregard, ses yeux se mouillèrent-ils de larmes&|160;; il lui prit lamain et la baisa.

— Hé&|160;! bien, qu’avez-vous encore&|160;? demanda-t-elle.

— C’est des larmes de reconnaissance, répondit-il.

Eugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre lesflambeaux.

— Nanon, tenez, emportez, dit-elle.

Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore,mais au moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joieexcessive qui lui inondait le cœur&|160;; mais leurs yeuxexprimèrent un même sentiment, comme leurs âmes se fondirent dansune même pensée&|160;: l’avenir était à eux. Cette douce émotionfut d’autant plus délicieuse pour Charles au milieu de son immensechagrin, qu’elle était moins attendue. Un coup de marteau rappelales deux femmes&|160;à leurs places. Par bonheur, elles purentredescendre assez rapidement l’escalier pour se trouver à l’ouvragequand Grandet entra&|160;; s’il les eût rencontrées sous la voûte,il n’en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. Aprèsle déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquell’indemnité promise n’avait pas encore été donnée, arriva deFroidfond, d’où il apportait un lièvre, des perdreaux tués dans leparc, des anguilles et deux brochets dus par les meuniers.

— Eh&|160;! eh&|160;! ce pauvre Cornoiller, il vient comme maréeen carême. Est-ce bon à manger, ça&|160;?

— Oui, mon cher généreux monsieur, c’est tué depuis deuxjours.

— Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela,ce sera pour le dîner, je régale deux Cruchot.

Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.

— Eh&|160;! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et desépices&|160;?

— Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moisouvenir d’aller à la cave chercher du bon vin.

— Eh&|160;! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde quiavait préparé sa harangue afin de faire décider la question de sesappointements, monsieur Grandet…

— Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tues un bon diable, nous verrons cela demain, je suis trop presséaujourd’hui.

— Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.

Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d’acheter la paixpour onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinzejours, après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l’argent qu’il luidonnait.

— Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans lamain, quelque jour nous reconnaîtrons tes services.

Cornoiller n’eut rien à dire. Il partit.

— Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris sonpanier, je n’ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez,ça ira tout de même.

— Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, ditEugénie.

— Décidément, il se passe ici quelque chose d’extraordinaire,dit madame Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notremariage, ton père donne à dîner.

Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mèreavaient&|160;fini de mettre un couvert pour six personnes, et où lemaître du logis avait monté quelques bouteilles de ces vins exquisque conservent les provinciaux avec amour, Charles vint dans lasalle. Le jeune homme était pâle. Ses gestes, sa contenance, sesregards et le son de sa voix eurent une tristesse pleine de grâce.Il ne jouait pas la douleur, il souffrait véritablement, et levoile étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet airintéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l’en aima biendavantage. Peut-être aussi le malheur l’avait-il rapproché d’elle.Charles n’était plus ce riche et beau jeune homme placé dans unesphère inabordable pour elle&|160;; mais un parent plongé dans uneeffroyable misère. La misère enfante l’égalité. La femme a cela decommun avec l’ange que les êtres souffrants lui appartiennent.Charles et Eugénie s’entendirent et se parlèrent des yeuxseulement&|160;; car le pauvre dandy déchu, l’orphelin se mit dansun coin, s’y tint muet, calme et fier&|160;; mais, de moment enmoment, le regard doux et caressant de sa cousine venait luire surlui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à s’élanceravec elle dans les champs de l’Espérance et de l’Avenir où elleaimait à s’engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur étaitplus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu’elle nel’avait été la veille par la vente de sa récolte qui constituait uncrime de haute trahison envers le vignoble. Si le politiquevigneron eût donné son dîner dans la même pensée qui coûta la queueau chien d’Alcibiade, il aurait été peut-être un grand homme&|160;;mais trop supérieur à une ville de laquelle il se jouait sanscesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les des Grassinsapprirent bientôt la mort violente et la faillite probable du pèrede Charles, ils résolurent d’aller dès le soir même chez leurclient afin de prendre part à son malheur et lui donner des signesd’amitié, tout en s’informant des motifs qui pouvaient l’avoirdéterminé à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner.À cinq heures précises, le président G. de Bonfons et son oncle lenotaire arrivèrent endimanchés jusqu’aux dents. Les convives semirent à table et commencèrent par manger notablement bien. Grandetétait grave, Charles silencieux, Eugénie muette, madame Grandet neparla pas plus que de coutume, en sorte que ce dîner fut unvéritable repas de condoléance. Quand on se leva de table, Charlesdit à sa tante et à son oncle&|160;: — Permettez-moi de me retirer.Je suis obligé de m’occuper d’une longue et tristecorrespondance.&|160;

— Faites, mon neveu.

Lorsque après son départ, le bonhomme put présumer que Charlesne pouvait rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures,il regarda sournoisement sa femme.

— Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pourvous, il est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrerdans votre portefeuille. Bonne nuit, ma fille.

Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commençala scène où le père Grandet, plus qu’en aucun autre moment de savie, employa l’adresse qu’il avait acquise dans le commerce deshommes, et qui lui valait souvent, de la part de ceux dont ilmordait un peu trop rudement la peau, le surnom de&|160;vieuxchien. Si le maire de Saumur eût porté son ambition plus haut,si d’heureuses circonstances, en le faisant arriver vers lessphères supérieures de la Société, l’eussent envoyé dans lescongrès où se traitaient les affaires des nations, et qu’il s’y fûtservi du génie dont l’avait doté son intérêt personnel, nul doutequ’il n’y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins,peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de Saumur,le bonhomme n’aurait fait qu’une pauvre figure. Peut-être en est-ildes esprits comme de certains animaux, qui n’engendrent plustransplantés hors des climats où ils naissent.

— Mon… on… on… on… sieur le pré… pré… pré… président, vouoouousdi… di… di… disiiieeez que la faaaaiiillite…

Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme etqui passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il seplaignait par les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, sifatigant pour les deux Cruchot, qu’en écoutant le vigneron ilsgrimaçaient à leur insu, en faisant des efforts comme s’ilsvoulaient achever les mots dans lesquels il s’empêtrait à plaisir.Ici, peut-être, devient-il nécessaire de donner l’histoire dubégayement et de la surdité de Grandet. Personne, dans l’Anjou,n’entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement lefrançais angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute safinesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans ladiscussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet,sous prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien encherchant ses mots, que Grandet, victime de son humanité, se crutobligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées queparaissait chercher le Juif, d’achever lui-même les raisonnementsdudit Juif, de parler comme devait parler le damné Juif, d’êtreenfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de ce combatbizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindrependant le cours de sa vie commerciale. Mais s’il y perditpécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et,plus tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-ilpar bénir le Juif qui lui avait appris l’art d’impatienter sonadversaire commercial&|160;; et, en l’occupant à exprimer sapensée, de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Or,aucune affaire n’exigea, plus que celle dont il s’agissait,l’emploi de la surdité, du bredouillement, et des ambagesincompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses idées.D’abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de sesidées&|160;; puis, il voulait rester maître de sa parole, etlaisser en doute ses véritables intentions.

— Monsieur de Bon… Bon… Bonfons… Pour la seconde fois, depuistrois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Leprésident put se croire choisi pour gendre par l’artificieuxbonhomme. — Vooouuous di… di… di… disiez donc que les faiiiillitespeu… peu… peu… peuvent, dandans ce… ertains cas, être empê… pê… pê…chées pa… par…

— Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous lesjours, dit monsieur C. de Bonfons, enfourchant l’idée du pèreGrandet ou croyant la deviner et voulant affectueusement la luiexpliquer. Écoutez&|160;?

— J’écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant lamalicieuse contenance d’un enfant qui rit intérieurement de sonprofesseur tout en paraissant lui prêter la plus grandeattention.

— Quand un homme considérable et considéré, comme l’était, parexemple, défunt monsieur votre frère à Paris…

— Mon… on frère, oui.

— Est menacé d’une déconfiture…

— Çaaaa s’aappelle dé, dé, déconfiture&|160;?

— Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal decommerce, dont il est justiciable (suivez bien), a la faculté, parun jugement, de nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs.Liquider n’est pas faire faillite, comprenez-vous&|160;? En faisantfaillite, un homme est déshonoré&|160;; mais en liquidant, il restehonnête homme.&|160;

— C’est bien di… di… di… différent, si çaââ ne coû… ou… ou… ou…oûte pas… pas… pas plus cher, dit Grandet.

— Mais une liquidation peut encore se faire, même sans lesecours du tribunal de commerce. Car, dit le président en humant saprise de tabac, comment se déclare une faillite&|160;?

— Oui, je n’y ai jamais pen… pen… pen… pensé, réponditGrandet.

— Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan augreffe du tribunal, que fait le négociant lui-même, ou son fondé depouvoirs, dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête descréanciers. Or, si le négociant ne dépose pas de bilan, si aucuncréancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare le susditnégociant en faillite, qu’arriverait-il&|160;?

— Oui… i… i…, voy… voy… ons.

— Alors la famille du décédé, ses représentants, sonhoirie&|160;; ou le négociant, s’il n’est pas mort&|160;; ou sesamis, s’il est caché, liquident. Peut-être voulez-vous liquider lesaffaires de votre frère&|160;? demanda le président.

— Ah&|160;! Grandet, s’écria le notaire, ce serait bien. Il y ade l’honneur au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom,car c’est votre nom, vous seriez un homme…

— Sublime, dit le président en interrompant son oncle.

— Ceertainement, répliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre,frère se no, no, no noommait Grandet tou… out comme moi. Cé, cé,c’es, c’est sûr et certain. Je, je, je ne, ne dis pa, pas non. Et,et, et, cette li, li, li, liquidation pou, pou, pourrait danstouous llles cas, être sooous tous lles ra, ra, rapports trèsavanvantatageuse aux in, in, in, intérêts de mon ne, ne, neveu, quej’ai, j’ai, j’aime. Mais faut voir. Je ne co, co, co, connaispas&|160;llles malins&|160;de Paris. Je… suis à Sau, au,aumur, moi, voyez-vous&|160;! Mes prooovins&|160;! mes fooossés, eten, enfin j’ai mes aaaffaires. Je n’ai jamais fait de bi, bi,billets. Qu’est-ce qu’un billet&|160;? J’en, j’en, j’en ai beau,beaucoup reçu, je n’en ai jamais si, si, signé, Ça, aaa se sssetouche, ça s’essscooompte. Voilllà tooout ce qu, qu, que je sais.J’ai en, en, en, entendu di, di, dire qu’ooooon pou, ou, ouvaitrachechecheter les bi, bi, bi…

— Oui, dit le président. L’on peut acquérir les billets sur laplace, moyennant tant pour cent. Comprenez-vous&|160;?

Grandet se fit un cornet de sa main, l’appliqua sur son oreille,et le président lui répéta sa phrase.&|160;

— Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à mangerdan, dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, detoooutes ce, ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, icipour ve, ve, veiller au grain. Le grain, s’aama, masse, et c’e,c’e, c’est aaavec le grain qu’on pai, paye. Aavant, tout, faut ve,ve, veiller aux, aux ré, ré, récoltes. J’ai des aaaffaires ma, ma,majeures à Froidfond et des inté, té, téressantes. Je ne puis pasa, a, abandonner ma, ma, ma, maison pooour des&|160;em, em,embrrrrououillllami gentes&|160;de, de, de tooous les di,diaâblles, où je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que jedevrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la déclaration defaillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver à la foisen, en, en deux endroits, à moins d’être pe, pe, pe, petit oiseau…Et…

— Et je vous entends, s’écria le notaire. Eh&|160;! bien, monvieil ami, vous avez des amis, de vieux amis, capables dedévouement pour vous.

— Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vousdonc&|160;!

— Et si quelqu’un partait pour Paris, y cherchait le plus fortcréancier de votre frère Guillaume, lui disait…

— Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait.Quoi&|160;? Quelque, que cho, chooo, chose ce, ce, comme ça&|160;:— Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det,det de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu.Grandet est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnesintentions. Il a bien vendu sa ré, ré, récolte. Ne déclarez pas lafa, fa, fa, fa, faillite, aaassemblez-vous, no, no, nommez des li,li, liquidateurs. Aaalors Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurezez bien davantage en liquidant qu’en lai, lai, laissant les gens dejustice y mettre le né, né, nez… Hein&|160;! pas vrai&|160;?

— Juste&|160;! dit le président.

— Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, fautvoir avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne peut, ne, ne peut. Entoute af, af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui,ruiner, il faut connaître les ressources et les charges.Hein&|160;! pas vrai&|160;?

— Certainement, dit le président. Je suis d’avis, moi, qu’enquelques mois de temps l’on pourra racheter les créances pour unesomme de, et payer intégralement par arrangement. Ha&|160;!ha&|160;! l’on&|160;mène les chiens bien loin en leur montrant unmorceau de lard. Quand il n’y a pas eu de déclaration de failliteet que vous tenez les titres de créances, vous devenez blanc commeneige.

— Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet desa main. Je ne comprends pas la né, né, neige.

— Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.

— J’é, j’é, j’écoute.

— Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sabaisse. Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham surl’usure. Ce publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait deréprobation les usuriers était une sottise.

— Ouais&|160;! fit le bonhomme.

— Attendu qu’en principe, selon Bentham, l’argent est unemarchandise, et que ce qui représente l’argent devient égalementmarchandise, reprit le président&|160;; attendu qu’il est notoireque, soumise aux variations habituelles qui régissent les chosescommerciales, la marchandise-billet, portant telle ou tellesignature, comme tel ou tel article, abonde ou manque sur la place,qu’elle est chère ou tombe à rien, le tribunal ordonne…(tiens&|160;! que je suis bête, pardon), je suis d’avis que vouspourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.

— Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben…

— Bentham, un Anglais.

— Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans lesaffaires, dit le notaire en riant.

— Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, bon sens, ditGrandet. Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si leseffets de mon frère… va, va, va, va, valent… ne valent pas. Si. Je,je, je, dis bien, n’est-ce pas&|160;? Cela me paraît clair… Lescréanciers seraient… Non, ne seraient pas. Je m’een, entends.

— Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. Endroit, si vous possédez les titres de toutes les créances dues parla maison Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien àpersonne. Bien.

— Bien, répéta le bonhomme.

— En équité, si les effets de votre frère se négocient(négocient, entendez-vous bien ce terme&|160;?) sur la place à tantpour cent de perte&|160;; si l’un de vos amis a passé par là&|160;;s’il les a rachetés, les créanciers n’ayant été contraints paraucune violence à les donner, la succession de feu Grandet de Parisse trouve loyalement quitte.

— C’est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit letonnelier. Cela pooooosé… Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne,nez, que c’est di, di, di, difficile. Je, je, je n’ai pasd’aaargent, ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni…

— Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé&|160;! bien, je vousoffre d’aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c’estune misère). J’y vois les créanciers, je leur parle, j’atermoie, ettout s’arrange avec un supplément de payement que vous ajoutez auxvaleurs de la liquidation, afin de rentrer dans les titres decréances.

— Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, jene veux pas m’en, en, en, engager sans, sans, que… Qui, qui, qui,ne, ne peut, ne peut. Vooouous comprenez&|160;?

— Cela est juste.

— J’ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que voous, vous m’a, a,a, avez dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, première fois de ma vieque je, je suis fooorcé de son, songer à de…

— Oui, vous n’êtes pas jurisconsulte.

— Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien dece que vou, vou, vous venez de dire&|160;; il fau, fau, faut quej’é, j’é, j’étudie çççà.

— Hé&|160;! bien, reprit le président en se posant comme pourrésumer la discussion.

— Mon neveu&|160;? … fit le notaire d’un ton de reproche enl’interrompant.

— Hé&|160;! bien, mon oncle, répondit le président.

— Laisse donc monsieur Grandet t’expliquer ses intentions. Ils’agit en ce moment d’un mandat important. Notre cher ami doit ledéfinir congrûm…

Un coup de marteau qui annonça l’arrivée de la famille desGrassins, leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchotd’achever sa phrase. Le notaire fut content de cetteinterruption&|160;; déjà Grandet le regardait de travers, et saloupe indiquait un orage intérieur&|160;; mais d’abord le prudentnotaire ne trouvait pas convenable à un président de tribunal depremière instance d’aller à Paris pour y faire capituler descréanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait leslois de la stricte probité&|160;; puis, n’ayant pas encore entendule père Grandet exprimant la moindre velléité de&|160;payer quoique ce fût, il tremblait instinctivement de voir son neveu engagédans cette affaire. Il profita donc du moment où les des Grassinsentraient pour prendre le président par le bras et l’attirer dansl’embrasure de la fenêtre.

— Tu t’es bien suffisamment montré, mon neveu&|160;; mais assezde dévouement comme ça. L’envie d’avoir la fille t’aveugle.Diable&|160;! il n’y faut pas aller comme une corneille qui abatdes noix. Laisse-moi maintenant conduire la barque, aide seulementà la manœuvre. Est-ce bien ton rôle de compromettre ta dignité demagistrat dans une pareille…

Il n’acheva pas&|160;; il entendait monsieur des Grassins disantau vieux tonnelier en lui tendant la main&|160;: — Grandet nousavons appris l’affreux malheur arrivé dans votre famille, ledésastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votrefrère&|160;; nous venons vous exprimer toute la part que nousprenons à ce triste événement.

— Il n’y a d’autre malheur, dit le notaire en interrompant lebanquier, que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne seserait-il pas tué s’il avait eu l’idée d’appeler son frère à sonsecours. Notre vieil ami qui a de l’honneur jusqu’au bout desongles compte liquider les dettes de la maison Grandet de Paris.Mon neveu le président pour lui éviter les tracas d’une affairetout judiciaire lui offre de partir sur-le-champ pour Paris afin detransiger avec les créanciers et les satisfaire convenablement.

Ces paroles confirmées par l’attitude du vigneron qui secaressait le menton surprirent étrangement les trois des Grassinsqui pendant le chemin avaient médit tout à loisir de l’avarice deGrandet en l’accusant presque d’un fratricide.

— Ah&|160;! je le savais bien s’écria le banquier en regardantsa femme. Que te disais-je en route, madame des Grassins&|160;?Grandet a de l’honneur jusqu’au bout des cheveux, et ne souffrirapas que son nom reçoive la plus légère atteinte&|160;! L’argentsans l’honneur est une maladie. Il y a de l’honneur dans nosprovinces&|160;! Cela est bien, très bien, Grandet. Je suis unvieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée&|160;; je la disrudement&|160;: cela est, mille tonnerres&|160;! sublime.

— Aaalors llle su… su… sub… sublime est bi… bi… bien cher,répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouaitchaleureusement la main.&|160;

— Mais ceci, mon brave Grandet, n’en déplaise à monsieur leprésident, reprit des Grassins, est une affaire purementcommerciale, et veut un négociant consommé. Ne faut-il pas seconnaître aux comptes de retour, débours, calculs d’intérêts&|160;?Je dois aller à Paris pour mes affaires, et je pourrais alors mecharger de…

— Nous verrions donc à tâ… tâ… tâcher de nous aaaarranger tou…tous deux dans les po… po… po… possibilités relatives et sans m’en…m’en… m’engager à quelque chose que je… je… je ne voooou… oudraispas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que, voyez-vous, monsieurle président me demandait naturellement les frais du voyage.

Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.

— Eh&|160;! dit madame des Grassins, mais c’est un plaisir qued’être à Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.

Et elle fit un signe à son mari comme pour l’encourager àsouffler cette commission à leurs adversaires coûte quecoûte&|160;; puis elle regarda fort ironiquement les deux Cruchot,qui prirent une mine piteuse. Grandet saisit alors le banquier parun des boutons de son habit et l’attira dans un coin.

— J’aurais bien plus de confiance en vous que dans le président,lui dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il enremuant sa loupe. Je veux me mettre dans la rente&|160;; j’aiquelques milliers de francs de rente à faire acheter, et je ne veuxplacer qu’à quatre-vingts francs. Cette mécanique baisse, dit-on, àla fin des mois. Vous vous connaissez à ça, pas vrai&|160;?

— Pardieu&|160;! Eh&|160;! bien, j’aurais donc quelques millelivres de rente à lever pour vous&|160;?

— Pas grand’chose pour commencer.&|160;Motus&|160;! Jeveux jouer ce jeu-là sans qu’on en sache rien. Vous me concluriezun marché pour la fin du mois&|160;; mais n’en dites rien auxCruchot, ça les taquinerait. Puisque vous allez à Paris, nous yverrons en même temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleursont les atouts.

— Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit àhaute voix des Grassins, et je viendrai prendre vos dernièresinstructions à… à quelle heure&|160;?

— À cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottantles mains.

Les deux partis restèrent encore quelques instants enprésence.Des Grassins dit après une pause en frappant sur l’épaulede Grandet&|160;: — Il fait bon avoir de bons parents comme ça…

— Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis unbon pa… parent. J’aimais mon frère, et je le prouverai bien si siça ne ne coûte pas…

— Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier enl’interrompant heureusement avant qu’il n’achevât sa phrase. Sij’avance mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires.

— Bien, bien. Moi-même, raa… apport à ce que vouvous savez, jeje vais me rereretirer dans ma cham… ambre des dédélibérations,comme dit le président Cruchot.

— Peste&|160;! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensatristement le magistrat dont la figure prit l’expression de celled’un juge ennuyé par une plaidoirie.

Les chefs des deux familles rivales s’en allèrent ensemble. Niles uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s’étaitrendu coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et sesondèrent mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu’ilspensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelleaffaire.

— Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous&|160;? dit desGrassins au notaire.

— Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle lepermet, j’ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire unpetit bonsoir, et nous nous y rendrons d’abord.

— Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quandles des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphedit à son père&|160;: — Ils fument joliment, hein&|160;?

— Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuventencore nous entendre. D’ailleurs ce que tu dis n’est pas de bongoût et sent l’École de Droit.

— Eh&|160;! bien, mon oncle, s’écria le magistrat quand il vitles des Grassins éloignés, j’ai commencé par être le président deBonfons, et j’ai fini par être tout simplement un Cruchot.

— J’ai bien vu que ça te contrariait&|160;; mais le vent étaitaux des Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit&|160;?…Laisse-les s’embarquer sur un&|160;nous verrons&|160;dupère Grandet, et tiens-toi tranquille, mon petit&|160;: Eugénien’en sera pas moins ta femme.

En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution deGrandet se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne futplusquestion dans toute la ville que de ce dévouement fraternel.Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foijurée entre les propriétaires, en admirant son honneur, en vantantune générosité dont on ne le croyait pas capable. Il est dans lecaractère français de s’enthousiasmer, de se colérer, de sepassionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants del’actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils doncsans mémoire&|160;?

Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.

— Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travaillerensemble. À onze heures Cornoiller doit se trouver à ma porte avecle berlingot de Froidfond. Écoute-le venir afin de l’empêcher decogner, et dis-lui d’entrer tout bellement. Les lois de policedéfendent le tapage nocturne. D’ailleurs le quartier n’a pas besoinde savoir que je vais me mettre en route.

Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanonl’entendit remuant, fouillant, allant, venant, mais avecprécaution. Il ne voulait évidemment réveiller ni sa femme ni safille, et surtout ne point exciter l’attention de son neveu, qu’ilavait commencé par maudire en apercevant de la lumière dans sachambre. Au milieu de la nuit, Eugénie, préoccupée de son cousin,crut avoir entendu la plainte d’un mourant, et pour elle ce mourantétait Charles&|160;: elle l’avait quitté si pâle, sidésespéré&|160;! peut-être s’était-il tué. Soudain elle s’enveloppad’une coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et voulut sortir.D’abord une vive lumière qui passait par les fentes de sa porte luidonna peur du feu&|160;; puis elle se rassura bientôt en entendantles pas pesants de Nanon et sa voix mêlée au hennissement deplusieurs chevaux.

— Mon père enlèverait-il mon cousin&|160;? se dit-elle enentr’ouvrant sa porte avec assez de précaution pour l’empêcher decrier, mais de manière à voir ce qui se passait dans lecorridor.

Tout à coup son œil rencontra celui de son père, dont le regard,quelque vague et insouciant qu’il fût, la glaça de terreur. Lebonhomme et Nanon étaient accouplés par un gros gourdin dont chaquebout reposait sur leur épaule droite et soutenait un câble auquelétait attaché un barillet semblable à ceux que le père Grandets’amusait à faire dans son fournil à ses moments perdus.

— Sainte Vierge&|160;! monsieur, ça pèse-t-il&|160;?… dit à voixbasse la Nanon.

— Quel malheur que ce ne soit que des gros sous&|160;! réponditle bonhomme. Prends garde de heurter le chandelier.&|160;

Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entredeux barreaux de la rampe.

— Cornoiller, dit Grandet à son garde&|160;in partibus,as-tu pris tes pistolets&|160;?

— Non, monsieur. Pardé&|160;! quoi qu’il y a donc à craindrepour vos gros sous&|160;?…

— Oh&|160;! rien, dit le père Grandet.

— D’ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ontchoisi pour vous leurs meilleurs chevaux.

— Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j’allais&|160;?

— Je ne le savais point.

— Bien. La voiture est solide&|160;?

— Ça, notre maître&|160;? ha&|160;! ben, ça porterait troismille. Qu’est-ce que ça pèse donc vos méchants barils&|160;?

— Tiens, dit Nanon, je le savons bien&|160;! Y a ben près dedix-huit cents.

— Veux-tu te taire, Nanon&|160;! Tu diras à ma femme que je suisallé à la campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train,Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.

La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha lechien, se coucha l’épaule meurtrie, et personne dans le quartier nesoupçonna ni le départ de Grandet ni l’objet de son voyage. Ladiscrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait jamais unsou dans cette maison pleine d’or. Après avoir appris dans lamatinée par les causeries du port que l’or avait doublé de prix parsuite de nombreux armements entrepris à Nantes, et que desspéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter, le vieuxvigneron par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers, semit en mesure d’aller y vendre le sien et d’en rapporter en valeursdu receveur-général sur le trésor la somme nécessaire à l’achat deses rentes après l’avoir grossie de l’agio.

— Mon père s’en va, dit Eugénie qui du haut de l’escalier avaittout entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et lelointain roulement de la voiture, qui cessa par degrés, neretentissait déjà plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénieentendit en son cœur, avant de l’écouter par l’oreille, une plaintequi perça les cloisons, et qui venait de la chambre de son cousin.Une bande lumineuse, fine autant que le tranchant d’un sabre,passait par la fente de la porte et coupait horizontalement lesbalustres du vieil&|160;escalier. — Il souffre, dit-elle engrimpant deux marches. Un second gémissement la fit arriver sur lepalier de la chambre. La porte était entr’ouverte, elle la poussa.Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux fauteuil, samain avait laissé tomber la plume et touchait presque à terre. Larespiration saccadée que nécessitait la posture du jeune hommeeffraya soudain Eugénie, qui entra promptement. — Il doit être bienfatigué, se dit-elle en regardant une dizaine de lettres cachetées,elle en lut les adresses&|160;: A messieurs Farry, Breilman et Cie,carrossiers. — A monsieur Buisson, tailleur, etc. — Il a sans doutearrangé toutes ses affaires pour pouvoir bientôt quitter la France,pensa-t-elle. Ses yeux tombèrent sur deux lettres ouvertes. Cesmots qui en commençaient une&|160;: «&|160;Ma chère Annette…&|160;»lui causèrent un éblouissement. Son cœur palpita, ses pieds seclouèrent sur le carreau. Sa chère Annette, il aime, il estaimé&|160;! Plus d’espoir&|160;! Que lui dit-il&|160;? Ces idéeslui traversèrent la tête et le cœur. Elle lisait ces mots partout,même sur les carreaux, en traits de flammes. — Déjà renoncer àlui&|160;! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m’en aller.Si je la lisais, cependant&|160;? Elle regarda Charles, lui pritdoucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissafaire comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore sa mèreet reçoit, sans s’éveiller, ses soins et ses baisers. Comme unemère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une mère, ellebaisa doucement les cheveux. Chère Annette&|160;! Un démon luicriait ces deux mots aux oreilles. — Je sais que je fais peut-êtremal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie détourna la tête,car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa vie, lebien et le mal étaient en présence dans son cœur. Jusque-là ellen’avait eu à rougir d’aucune action. La passion, la curiositél’emportèrent. À chaque phrase, son cœur se gonfla davantage, etl’ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui renditencore plus friands les plaisirs du premier amour.

«&|160;Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si cen’est le malheur qui m’accable et qu’aucune prudence humainen’aurait su prévoir. Mon père s’est tué, sa fortune et la miennesont entièrement perdues. Je suis orphelin à un âge où, par lanature de mon éducation, je puis passer pour un enfant&|160;; et jedois néanmoins me relever homme de l’abîme où je suis tombé. Jeviens d’employer une partie de cette nuit à faire mes calculs. Sije veux quitter la France en honnête homme, et ce n’est pas undoute, je n’ai pas&|160;cent francs à moi pour aller tenter le sortaux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j’irai chercher lafortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux,elle est sûre et prompte, m’a-t-on dit. Quant à rester à Paris, jene saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter lesaffronts, la froideur, le dédain qui attendent l’homme ruiné, lefils du failli&|160;! Bon Dieu&|160;! devoir deux millions&|160;?…J’y serais tué en duel dans la première semaine. Aussi n’yretournerai-je point. Ton amour, le plus tendre et le plus dévouéqui jamais ait ennobli le cœur d’un homme, ne saurait m’y attirer.Hélas&|160;! ma bien-aimée, je n’ai point assez d’argent pour allerlà où tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où jepuiserais la force nécessaire à mon entreprise…&|160;»

— Pauvre Charles, j’ai bien fait de lire&|160;! J’ai de l’or, jele lui donnerai, dit Eugénie.

Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.

«&|160;Je n’avais point encore songé aux malheurs de la misère.Si j’ai les cent louis indispensables au passage, je n’aurai pas unsou pour me faire une pacotille. Mais non, je n’aurai ni cent louisni un louis, je ne connaîtrai ce qui me restera d’argent qu’aprèsle règlement de mes dettes à Paris. Si je n’ai rien, j’iraitranquillement à Nantes, je m’y embarquerai simple matelot, et jecommencerai là-bas comme ont commencé les hommes d’énergie qui,jeunes, n’avaient pas un sou, et sont revenus, riches, des Indes.Depuis ce matin, j’ai froidement envisagé mon avenir. Il est plushorrible pour moi que pour tout autre, moi choyé par une mère quim’adorait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon débutdans le monde, ai rencontré l’amour d’une Anna&|160;! Je n’ai connuque les fleurs de la vie&|160;: ce bonheur ne pouvait pas durer.J’ai néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu’il n’étaitpermis à un insouciant jeune homme d’en avoir, surtout à un jeunehomme habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de Paris,bercé dans les joies de la famille, à qui tout souriait au logis,et dont les désirs étaient des lois pour un père… Oh&|160;! monpère, Annette, il est mort… Eh&|160;! bien, j’ai réfléchi à maposition, j’ai réfléchi à la tienne aussi. J’ai bien vieilli envingt-quatre heures. Chère Anna, si, pour me garder près de toi,dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, tatoilette, ta loge à l’Opéra, nous n’arriverions pas encore auchiffre des dépenses nécessaires à ma vie&|160;dissipée&|160;; puisje ne saurais accepter tant de sacrifices. Nous nous quittons doncaujourd’hui pour toujours.&|160;»

— Il la quitte, Sainte Vierge&|160;! Oh&|160;!bonheur&|160;!…

Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eutfroid de terreur&|160;; mais, heureusement pour elle, il nes’éveilla pas. Elle reprit&|160;:

«&|160;Quand reviendrai-je&|160;? je ne sais. Le climat desIndes vieillit promptement un Européen, et surtout un Européen quitravaille. Mettons-nous à dix ans d’ici. Dans dix ans, ta filleaura dix-huit ans, elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, lemonde sera bien cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nousavons vu des exemples de ces jugements mondains et de cesingratitudes de jeunes filles&|160;; sachons en profiter. Garde aufond de ton âme comme je le garderai moi-même le souvenir de cesquatre années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvreami. Je ne saurais toutefois l’exiger, parce que, vois-tu, ma chèreAnnette, je dois me conformer à ma position, voir bourgeoisement lavie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage,qui devient une des nécessités de ma nouvelle existence&|160;; etje t’avouerai que j’ai trouvé ici, à Saumur, chez mon oncle, unecousine dont les manières, la figure, l’esprit et le cœur teplairaient, et qui, en outre, me paraît avoir…&|160;»

— Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire,se dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cettephrase.

Elle le justifiait&|160;! N’était-il pas impossible alors quecette innocente fille s’aperçût de la froideur empreinte dans cettelettre&|160;? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignoranteset pures, tout est amour dès qu’elles mettent le pied dans lesrégions enchantées de l’amour. Elles y marchent entourées de lacéleste lumière que leur âme projette, et qui rejaillit en rayonssur leur amant&|160;; elles le colorent des feux de leur propresentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de lafemme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de saconfiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots&|160;: Ma chèreAnnette, ma bien-aimée, lui résonnaient au cœur comme le plus jolilangage de l’amour, et lui caressaient l’âme comme, dans sonenfance, les notes divines du&|160;Venite adoremus,redites par l’orgue, lui caressèrent l’oreille. D’ailleurs, leslarmes qui baignaient encore les yeux de Charles lui accusaienttoutes les noblesses de cœur par lesquelles une jeune fille doitêtre séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait tant sonpère et le&|160;pleurait si véritablement, cette tendresse venaitmoins de la bonté de son cœur que des bontés paternelles&|160;?Monsieur et madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours lesfantaisies de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de lafortune, l’avaient empêché de faire les horribles calculs dont sontplus ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, enprésence des jouissances parisiennes, ils forment des désirs etconçoivent des plans qu’ils voient avec chagrin incessammentajournés et retardés par la vie de leurs parents. La prodigalité dupère alla donc jusqu’à semer dans le cœur de son fils un amourfilial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins, Charles était unenfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annetteelle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du jeunehomme. Il avait reçu l’épouvantable éducation de ce monde, où, dansune soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus de crimes quela Justice n’en punit aux Cours d’assises, où les bons motsassassinent les plus grandes idées, où l’on ne passe pour fortqu’autant que l’on voit juste&|160;; et là, voir juste, c’est necroire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes, ni même auxévénements&|160;: on y fait de faux événements. Là, pour voirjuste, il faut peser, chaque matin, la bourse d’un ami, savoir semettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive&|160;;provisoirement, ne rien admirer, ni les œuvres d’art, ni les noblesactions, et donner pour mobile à toute chose l’intérêt personnel.Après mille folies, la grande dame, la belle Annette, forçaitCharles à penser gravement&|160;; elle lui parlait de sa positionfuture, en lui passant dans les cheveux une main parfumée&|160;; enlui refaisant une boucle, elle lui faisait calculer la vie&|160;:elle le féminisait et le matérialisait. Double corruption, maiscorruption élégante et fine, de bon goût.

— Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J’aurai bien de lapeine à vous apprendre le monde. Vous avez été très mal pourmonsieur des Lupeaulx. Je sais bien que c’est un homme peuhonorable&|160;; mais attendez qu’il soit sans pouvoir, alors vousle mépriserez à votre aise. Savez-vous ce que madame Campan nousdisait&|160;? — Mes enfants, tant qu’un homme est au Ministère,adorez-le&|160;; tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie.Puissant, il est une espèce de dieu&|160;; détruit, il estau-dessous de Marat dans son égout, parce qu’il vit et que Maratétait mort. La vie est une suite de combinaisons, et il faut lesétudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours en bonneposition.&|160;

Charles était un homme trop à la mode, il avait été tropconstamment heureux par ses parents, trop adulé par le monde pouravoir de grands sentiments. Le grain d’or que sa mère lui avaitjeté au cœur s’était étendu dans la filière parisienne, il l’avaitemployé en superficie et devait l’user par le frottement. MaisCharles n’avait encore que vingt et un ans. À cet âge, la fraîcheurde la vie semble inséparable de la candeur de l’âme. La voix, leregard, la figure paraissent en harmonie avec les sentiments. Aussile juge le plus dur, l’avoué le plus incrédule, l’usurier le moinsfacile hésitent-ils toujours à croire à la vieillesse du cœur, à lacorruption des calculs, quand les yeux nagent encore dans un fluidepur, et qu’il n’y a point de rides sur le front. Charles n’avaitjamais eu l’occasion d’appliquer les maximes de la moraleparisienne, et jusqu’à ce jour il était beau d’inexpérience. Mais,à son insu, l’égoïsme lui avait été inoculé. Les germes del’économie politique à l’usage du Parisien, latents en son cœur, nedevaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisifil deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presquetoutes les jeunes filles s’abandonnent aux douces promesses de cesdehors&|160;; mais Eugénie eût-elle été prudente et observatriceautant que le sont certaines filles en province, aurait-elle pu sedéfier de son cousin, quand, chez lui, les manières, les paroles etles actions s’accordaient encore avec les inspirations ducœur&|160;? Un hasard, fatal pour elle, lui fit essuyer lesdernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce jeune cœur,et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de laconscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d’amour,et se mit complaisamment à contempler son cousin endormi&|160;: lesfraîches illusions de la vie jouaient encore pour elle sur cevisage, elle se jura d’abord à elle-même de l’aimer toujours. Puiselle jeta les yeux sur l’autre lettre sans attacher beaucoupd’importance à cette indiscrétion, et, si elle commença de la lire,ce fut pour acquérir de nouvelles preuves des nobles qualités que,semblable à toutes les femmes, elle prêtait à celui qu’ellechoisissait.

«&|160;Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre jen’aurai plus d’amis&|160;; mais je t’avoue qu’en doutant de cesgens du monde habitués à prodiguer ce mot, je n’ai pas douté de tonamitié. Je te charge donc d’arranger mes affaires, et compte surtoi, pour tirer un bon parti de tout ce que je possède. Tu doismaintenant connaître ma position. Je n’ai plus rien, et veux partirpour&|160;les Indes. Je viens d’écrire à toutes les personnesauxquelles je crois devoir quelque argent, et tu en trouverasci-joint la liste aussi exacte qu’il m’est possible de la donner demémoire. Ma bibliothèque, mes meubles, mes voitures, mes chevaux,etc., suffiront, je crois, à payer mes dettes. Je ne veux meréserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de mefaire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, jet’enverrai d’ici, pour cette vente, une procuration régulière, encas de contestations. Tu m’adresseras toutes mes armes. Puis tugarderas pour toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix decette admirable bête, j’aime mieux te l’offrir, comme la bagued’usage que lègue un mourant à son exécuteur testamentaire. On m’afait une très&|160;comfortable&|160;voiture de voyage chezles Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l’ont pas livrée, obtiensd’eux qu’ils la gardent sans me demander d’indemnité&|160;; s’ilsse refusaient à cet arrangement, évite tout ce qui pourraitentacher ma loyauté, dans les circonstances où je me trouve. Jedois six louis à l’insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de leslui…&|160;»

— Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvantà petits pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne futpas sans une vive émotion de plaisir qu’elle ouvrit le tiroir d’unvieux meuble en chêne, l’un des plus beaux ouvrages de l’époquenommée laRenaissance, et sur lequel se voyait encore, àdemi effacée, la fameuse Salamandre royale. Elle y prit une grossebourse en velours rouge à glands d’or, et bordée de cannetilleusée, provenant de la succession de sa grand’mère. Puis elle pesafort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier le compteoublié de son petit pécule. Elle sépara d’abord vingt portugaisesencore neuves, frappées sous le règne de Jean V, en 1725, valantréellement au change cinq lisbonines ou chacune cent soixante-huitfrancs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais dont lavaleur conventionnelle était de cent quatre-vingts francs, attendula rareté, la beauté desdites pièces qui reluisaient comme dessoleils.Item, cinq génovines ou pièces de cent livres de Gênes,autre monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change,mais cent francs pour les amateurs d’or. Elles lui venaient duvieux monsieur La Bertellière.Item, trois quadruples d’or espagnolsde Philippe V, frappés en 1729, donnés par madame Gentillet, qui,en les lui offrant, lui disait toujours la même phrase&|160;: — Cecher serin-là, ce&|160;petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huitlivres&|160;! Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur devotre trésor.Item, ce que son père estimait le plus (l’or de cespièces était à vingt-trois carats et une fraction), cent ducats deHollande, fabriqués en l’an 1756, et valant près de treizefrancs.&|160;Item, une grande curiosité&|160;!… des espèces demédailles précieuses aux avares, trois roupies au signe de laBalance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d’or pur àvingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dontchacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids&|160;;mais au moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment àmanier l’or.&|160;Item, le napoléon de quarante francs reçul’avant-veille, et qu’elle avait négligemment mis dans sa bourserouge. Ce trésor contenait des pièces neuves et vierges, devéritables morceaux d’art desquels le père Grandet s’informaitparfois et qu’il voulait revoir, afin de détailler à sa fille lesvertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la clarté du plat,la richesse des lettres dont les vives arêtes n’étaient pas encorerayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la manie de sonpère, ni au danger qu’il y avait pour elle de se démunir d’untrésor si cher à son père&|160;; non, elle songeait à son cousin,et parvint enfin à comprendre, après quelques fautes de calcul,qu’elle possédait environ cinq mille huit cents francs en valeursréelles, qui, conventionnellement, pouvaient se vendre près de deuxmille écus. À la vue de ses richesses, elle se mit à applaudir enbattant des mains, comme un enfant forcé de perdre son trop pleinde joie dans les naïfs mouvements du corps. Ainsi le père et lafille avaient compté chacun leur fortune&|160;: lui, pour allervendre son or&|160;; Eugénie, pour jeter le sien dans un océand’affection. Elle remit les pièces dans la vieille bourse, la pritet remonta sans hésitation. La misère secrète de son cousin luifaisait oublier la nuit, les convenances&|160;; puis, elle étaitforte de sa conscience, de son dévouement, de son bonheur. Aumoment où elle se montra sur le seuil de la porte, en tenant d’unemain la bougie, de l’autre sa bourse, Charles se réveilla, vit sacousine et resta béant de surprise. Eugénie s’avança, posa leflambeau sur la table et dit d’une voix émue&|160;: — Mon cousin,j’ai à vous demander pardon d’une faute grave que j’ai commiseenvers vous&|160;; mais Dieu me le pardonnera, ce péché, si vousvoulez l’effacer.

— Qu’est-ce donc&|160;? dit Charles en se frottant les yeux.

— J’ai lu ces deux lettres.

Charles rougit.&|160;

— Comment cela s’est-il fait&|160;? reprit-elle, pourquoisuis-je montée&|160;? En vérité, maintenant je ne le sais plus.Mais, je suis tentée de ne pas trop me repentir d’avoir lu ceslettres, puisqu’elles m’ont fait connaître votre cœur, votre âmeet…

— Et quoi&|160;? demanda Charles.

— Et vos projets, la nécessité où vous êtes d’avoir unesomme…

— Ma chère cousine…

— Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n’éveillons personne.Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d’une pauvrefille qui n’a besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin,j’ignorais ce qu’était l’argent, vous me l’avez appris, ce n’estqu’un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vouspouvez bien emprunter la bourse de votre sœur.

Eugénie, autant femme que jeune fille, n’avait pas prévu desrefus, et son cousin restait muet.

— Eh&|160;! bien, vous refuseriez&|160;? demanda Eugénie dontles palpitations retentirent au milieu du profond silence.

L’hésitation de son cousin l’humilia&|160;; mais la nécessitédans laquelle il se trouvait se représenta plus vivement à sonesprit, et elle plia le genou.

— Je ne me relèverai pas que vous n’ayez pris cet or&|160;!dit-elle. Mon cousin, de grâce, une réponse&|160;?… que je sache sivous m’honorez, si vous êtes généreux, si…

En entendant le cri d’un noble désespoir, Charles laissa tomberdes larmes sur les mains de sa cousine, qu’il saisit afin del’empêcher de s’agenouiller. En recevant ces larmes chaudes,Eugénie sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.

— Eh&|160;! bien, oui, n’est-ce pas&|160;? dit-elle en pleurantde joie. Ne craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet orvous portera bonheur&|160;; un jour vous me le rendrez&|160;;d’ailleurs, nous nous associerons&|160;; enfin je passerai partoutes les conditions que vous m’imposerez. Mais vous devriez nepas donner tant de prix à ce don.

Charles put enfin exprimer ses sentiments.

— Oui, Eugénie, j’aurais l’âme bien petite, si je n’acceptaispas. Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.

— Que voulez-vous, dit-elle effrayée.

— Écoutez, ma chère cousine, j’ai là… Il s’interrompit pourmontrer sur la commode une caisse carrée enveloppée d’un surtout decuir. — Là, voyez-vous, une chose qui m’est aussi précieuseque&|160;la vie. Cette boîte est un présent de ma mère. Depuis cematin je pensais que, si elle pouvait sortir de sa tombe, ellevendrait elle-même l’or que sa tendresse lui a fait prodiguer dansce nécessaire&|160;; mais, accomplie par moi, cette action meparaîtrait un sacrilège. Eugénie serra convulsivement la main deson cousin en entendant ces derniers mots.

— Non, reprit-il après une légère pause, pendant laquelle tousdeux ils se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni ledétruire, ni le risquer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous enserez dépositaire. Jamais ami n’aura confié quelque chose de plussacré à son ami. Soyez-en juge. Il alla prendre la boîte, la sortitdu fourreau, l’ouvrit et montra tristement à sa cousine émerveilléeun nécessaire où le travail donnait à l’or un prix bien supérieur àcelui de son poids.

— Ce que vous admirez n’est rien, dit-il en poussant un ressortqui fit partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut laterre entière. Il tira deux portraits, deux chefs-d’œuvre de madamede Mirbel, richement entourés de perles.

— Oh&|160;! la belle personne, n’est-ce pas cette dame à quivous écriv…

— Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici monpère, qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais voussupplier à genoux de me garder ce trésor. Si je périssais enperdant votre petite fortune, cet or vous dédommagerait&|160;; et,à vous seule, je puis laisser les deux portraits, vous êtes dignede les conserver&|160;; mais détruisez-les, afin qu’après vous ilsn’aillent pas en d’autres mains… Eugénie se taisait.

— Hé&|160;! bien, oui, n’est-ce pas&|160;? ajouta-t-il avecgrâce.

En entendant les mots qu’elle venait de dire à son cousin, ellelui jeta son premier regard de femme aimante, un de ces regards oùil y a presque autant de coquetterie que de profondeur&|160;; illui prit la main et la baisa.

— Ange de pureté&|160;! entre nous, n’est-ce pas&|160;?…l’argent ne sera jamais rien. Le sentiment, qui en fait quelquechose, sera tout désormais.

— Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douceque la vôtre&|160;?

— Oh&|160;! bien plus douce…

— Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons,Charles, couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. Àdemain.&|160;

Elle dégagea doucement sa main d’entre celles de son cousin, quila reconduisit en l’éclairant. Quand ils furent tous deux sur leseuil de la porte&|160;: — Ah&|160;! pourquoi suis-je ruiné,dit-il.

— Bah&|160;! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.

— Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans lachambre et s’appuyant le dos au mur, il n’aurait pas laissé mourirle mien, il ne vous laisserait pas dans ce dénuement, enfin ilvivrait autrement.

— Mais il a Froidfond.

— Et que vaut Froidfond&|160;?

— Je ne sais pas&|160;; mais il a Noyers.

— Quelque mauvaise ferme&|160;!

— Il a des vignes et des prés…

— Des misères, dit Charles d’un air dédaigneux. Si votre pèreavait seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vouscette chambre froide et nue&|160;? ajouta-t-il en avançant le piedgauche.

— Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux bahutpour voiler sa pensée.

— Allez dormir, dit-elle en l’empêchant d’entrer dans unechambre en désordre.

Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuelsourire.

Tous deux ils s’endormirent dans le même rêve, et Charlescommença dès lors à jeter quelques roses sur son deuil. Lelendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se promenant avantle déjeuner en compagnie de Charles. Le jeune homme était encoretriste comme devait l’être un malheureux descendu pour ainsi direau fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la profondeur del’abîme où il était tombé, avait senti tout le poids de sa viefuture.

— Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyantl’inquiétude peinte sur le visage de sa mère.

Il était facile de voir dans les manières, sur la figured’Eugénie et dans la singulière douceur que contracta sa voix, uneconformité de pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s’étaientardemment épousées avant peut-être même d’avoir bien éprouvé laforce des sentiments par lesquels ils s’unissaient l’un à l’autre.Charles resta dans la salle, et sa mélancolie y fut respectée.Chacune des trois femmes eut à s’occuper. Grandet ayant oublié sesaffaires, il vint un assez grand nombre de personnes. Le couvreur,le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier, desclosiers, des fermiers, les&|160;uns pour conclure des marchésrelatifs à des réparations, les autres pour payer des fermages ourecevoir de l’argent. Madame Grandet et Eugénie furent doncobligées d’aller et de venir, de répondre aux interminablesdiscours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissaitles redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordresde son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maisonou vendu au marché. L’habitude du bonhomme était, comme celle d’ungrand nombre de gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vinet de manger ses fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandetrevint d’Angers ayant eu quatorze mille francs de son or, et tenantdans son portefeuille des bons royaux qui lui portaient intérêtjusqu’au jour où il aurait à payer ses rentes. Il avait laisséCornoiller à Angers, pour y soigner les chevaux à demi fourbus, etles ramener lentement après les avoir bien fait reposer.

— Je reviens d’Angers, ma femme, dit-il. J’ai faim.

Nanon lui cria de la cuisine&|160;: — Est-ce que vous n’avezrien mangé depuis hier&|160;?

— Rien, répondit le bonhomme.

Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres deson client au moment où la famille était à table. Le père Grandetn’avait seulement pas vu son neveu.

— Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nouscauserons. Savez-vous ce que vaut l’or à Angers où l’on en est venuchercher pour Nantes&|160;? je vais en envoyer.

— N’en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjàsuffisamment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évitepas une perte de temps.

— Mais l’or y vaut treize francs cinquante centimes.

— Dites donc valait.

— D’où diable en serait-il venu&|160;?

— Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voixbasse.

Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversations’établit entre eux d’oreille à oreille, pendant laquelle desGrassins et Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. Aumoment où sans doute l’ancien tonnelier dit au banquier de luiacheter cent mille livres de rente, des Grassins laissa derecheféchapper un geste d’étonnement.&|160;

— Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris&|160;;et, si vous aviez des commissions à me donner…

— Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.

— Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pourarranger les affaires de la maison Guillaume Grandet.

— Y aurait-il donc quelque espoir&|160;? demanda Charles.

— Mais, s’écria le tonnelier avec un orgueil bien joué,n’êtes-vous pas mon neveu&|160;? votre honneur est le nôtre. Nevous nommez-vous pas Grandet&|160;?

Charles se leva, saisit le père Grandet, l’embrassa, pâlit etsortit. Eugénie contemplait son père avec admiration.

— Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, etemboisez-moi bien ces gens-là&|160;! Les deux diplomates sedonnèrent une poignée de main, l’ancien tonnelier reconduisit lebanquier jusqu’à la porte&|160;; puis, après l’avoir fermée, ilrevint et dit à Nanon en se plongeant dans son fauteuil&|160;: —Donne-moi du cassis&|160;? Mais trop ému pour rester en place, ilse leva, regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et semit à chanter, en faisant ce que Nanon appelait des pas dedanse&|160;:

Dans les gardes-françaises

J’avais un bon papa.

Nanon, madame Grandet, Eugénie s’examinèrent mutuellement et ensilence. La joie du vigneron les épouvantait toujours quand ellearrivait à son apogée. La soirée fut bientôt finie. D’abord le pèreGrandet voulut se coucher de bonne heure&|160;; et, lorsqu’il secouchait, chez lui tout devait dormir&|160;; de même que quandAuguste buvait la Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles etEugénie n’étaient pas moins las que le maître. Quant à madameGrandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant lesdésirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures accordées àla digestion, le tonnelier, plus facétieux qu’il ne l’avait jamaisété, dit beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seuldonnera la mesure de son esprit. Quand il eut avalé son cassis, ilregarda le verre.

— On n’a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu’il est déjàvide&|160;! Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été.Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse,autrement la vie serait trop belle.&|160;

Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec sonrouet&|160;: — Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse tonchanvre.

— Ah&|160;! ben&|160;!… quien, je m’ennuierais, répondit laservante.

— Pauvre Nanon&|160;! Veux-tu du cassis&|160;?

— Ah&|160;! pour du cassis, je ne dis pas non&|160;; madame lefait ben mieux que les apothicaires. Celui qu’i vendent est de ladrogue.

— Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit lebonhomme.

Le lendemain, la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner,offrit le tableau de la première scène d’une intimité bien réelle.Le malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénieet Charles&|160;; Nanon elle-même sympathisait avec eux sans lesavoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant auvieux vigneron, son avarice satisfaite et la certitude de voirbientôt partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose queson voyage à Nantes, le rendirent presque indifférent à sa présenceau logis. Il laissa les deux enfants, ainsi qu’il nomma Charles etEugénie, libres de se comporter comme bon leur semblerait sousl’œil de madame Grandet, en laquelle il avait d’ailleurs uneentière confiance en ce qui concernait la morale publique etreligieuse. L’alignement de ses prés et des fossés jouxtant laroute, ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d’hiverdans ses clos et à Froidfond l’occupèrent exclusivement. Dès lorscommença pour Eugénie le primevère de l’amour. Depuis la scène denuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au cousin, soncœur avait suivi le trésor. Complices tous deux du même secret, ilsse regardaient en s’exprimant une mutuelle intelligence quiapprofondissait leurs sentiments et les leur rendait mieux communs,plus intimes, en les mettant pour ainsi dire, tous deux en dehorsde la vie ordinaire. La parenté n’autorisait-elle pas une certainedouceur dans l’accent, une tendresse dans les regards&|160;: aussiEugénie se plut-elle à endormir les souffrances de son cousin dansles joies enfantines d’un naissant amour. N’y a-t-il pas degracieuses similitudes entre les commencements de l’amour et ceuxde la vie&|160;? Ne berce-t-on pas l’enfant par de doux chants etde gentils regards&|160;? Ne lui dit-on pas de merveilleuseshistoires qui lui dorent l’avenir&|160;? Pour lui l’espérance nedéploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses&|160;? Neverse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur&|160;?Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour des cailloux&|160;aveclesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquetsaussitôt oubliés que coupés&|160;? N’est-il pas avide de saisir letemps, d’avancer dans la vie&|160;? L’amour est notre secondetransformation. L’enfance et l’amour furent même chose entreEugénie et Charles&|160;: ce fut la passion première avec tous sesenfantillages, d’autant plus caressants pour leurs cœurs qu’ilsétaient enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissancesous les crêpes du deuil, cet amour n’en était d’ailleurs que mieuxen harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison enruines. En échangeant quelques mots avec sa cousine au bord dupuits, dans cette cour muette&|160;; en restant dans ce jardinet,assis sur un banc moussu jusqu’à l’heure où le soleil se couchait,occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans le calme quirégnait entre le rempart et la maison, comme on l’est sous lesarcades d’une église, Charles comprit la sainteté de l’amour&|160;;car sa grande dame, sa chère Annette ne lui en avait fait connaîtreque les troubles orageux. Il quittait en ce moment la passionparisienne, coquette, vaniteuse, éclatante, pour l’amour pur etvrai. Il aimait cette maison, dont les mœurs ne lui semblèrent plussi ridicules. Il descendait dès le matin afin de pouvoir causeravec Eugénie quelques moments avant que Grandet ne vint donner lesprovisions&|160;; et, quand les pas du bonhomme retentissaient dansles escaliers, il se sauvait au jardin. La petite criminalité de cerendez-vous matinal, secret même pour la mère d’Eugénie, et queNanon faisait semblant de ne pas apercevoir, imprimait à l’amour leplus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. Puis,quand, après le déjeuner, le père Grandet était parti pour allervoir ses propriétés et ses exploitations, Charles demeurait entrela mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à leur prêterles mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à lesentendre jaser. La simplicité de cette vie presque monastique, quilui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde étaitinconnu, le toucha vivement. Il avait cru ces mœurs impossibles enFrance, et n’avait admis leur existence qu’en Allemagne, encoren’était-ce que fabuleusement et dans les romans d’AugusteLafontaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l’idéal de la Margueritede Gœthe, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, sesparoles ravirent la pauvre fille, qui s’abandonna délicieusement aucourant de l’amour&|160;; elle saisissait sa félicité comme unnageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et sereposer sur la&|160;rive. Les chagrins d’une prochaine absencen’attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de cesfuyardes journées&|160;? Chaque jour un petit événement leurrappelait la prochaine séparation. Ainsi, trois jours après ledépart de des Grassins, Charles fut emmené par Grandet au Tribunalde Première Instance avec la solennité que les gens de provinceattachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à lasuccession de son père. Répudiation terrible&|160;! espèced’apostasie domestique. Il alla chez maître Cruchot faire fairedeux procurations, l’une pour des Grassins, l’autre pour l’amichargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir lesformalités nécessaires pour obtenir un passeport à l’étranger.Enfin, quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charlesavait demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et luivendit sa garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au pèreGrandet.

— Ah&|160;! vous voilà comme un homme qui doit s’embarquer etqui veut faire fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d’uneredingote de gros drap noir. Bien, très bien&|160;!

— Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que jesaurai bien avoir l’esprit de ma situation.

— Qu’est-ce que c’est que cela&|160;? dit le bonhomme dont lesyeux s’animèrent à la vue d’une poignée d’or que lui montraCharles.

— Monsieur, j’ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes lessuperfluités que je possède et qui pouvaient avoir quelquevaleur&|160;; mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulaisvous prier ce matin de…

— De vous acheter cela&|160;? dit Grandet en l’interrompant.

— Non, mon oncle, de m’indiquer un honnête homme qui…

— Donnez-moi cela, mon neveu&|160;; j’irai vous estimer celalà-haut, et je reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centimeprès. Or de bijou, dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huità dix-neuf carats.

Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d’or.

— Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deuxboutons qui pourront vous servir à attacher des rubans à vospoignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment.

— J’accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant unregard d’intelligence.&|160;

— Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusementdans ma toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli déd’or à madame Grandet, qui depuis dix ans en désirait un.

— Il n’y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit lavieille mère dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matindans mes prières j’ajouterai la plus pressante de toutes pour vous,en disant celle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vousconserverait ce bijou.

— Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinzecentimes, mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pourvous éviter la peine de vendre cela, je vous en compterai l’argent…en livres.

Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que lesécus de six livres doivent être acceptés pour six francs sansdéduction.

— Je n’osais vous le proposer, répondit Charles&|160;; mais ilme répugnait de brocanter mes bijoux dans la ville que voushabitez. Il faut laver son linge sale en famille, disait Napoléon.Je vous remercie donc de votre complaisance. Grandet se grattal’oreille, et il y eut un moment de silence. — Mon cher oncle,reprit Charles en le regardant d’un air inquiet comme s’il eûtcraint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ontbien voulu accepter un faible souvenir de moi&|160;; veuillez àvotre tour agréer des boutons de manche qui me deviennentinutiles&|160;: ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin devous, pensera certes à ceux qui désormais seront toute safamille.

— Mon garçon&|160;! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça…Qu’as-tu donc, ma femme&|160;? dit-il en se tournant avec aviditévers elle, ah&|160;! un dé d’or. Et toi, fifille, tiens, desagrafes de diamants. Allons, je prends tes boutons, mon garçon,reprit-il en serrant la main de Charles. Mais… tu me permettras de…te payer… ton, oui… ton passage aux Indes. Oui, je veux te payerton passage. D’autant, vois-tu, garçon, qu’en estimant tes bijoux,je n’en ai compté que l’or brut, il y a peut-être quelque chose àgagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Je te donneraiquinze cents francs… en livres, que Cruchot me prêtera&|160;; carje n’ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrottet, qui est enretard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l’allervoir.

Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.&|160;

— Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard detristesse mêlée d’admiration.

— Il le faut, dit-il en baissant la tête.

Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles deCharles étaient devenus ceux d’un homme profondément affligé, maisqui, sentant peser sur lui d’immenses obligations, puise un nouveaucourage dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s’était faithomme. Aussi jamais Eugénie ne présuma-t-elle mieux du caractère deson cousin, qu’en le voyant descendre dans ses habits de gros drapnoir, qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombrecontenance. Ce jour-là le deuil fut pris par les deux femmes, quiassistèrent avec Charles à unRequiem&|160;célébré à laparoisse pour l’âme de feu Guillaume Grandet.

Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et leslut.

— Hé&|160;! bien, mon cousin, êtes-vous content de vosaffaires&|160;? dit Eugénie à voix basse.

— Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, réponditGrandet. Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoifourres-tu le nez dans celles de ton cousin&|160;? Laisse-le donc,ce garçon.

— Oh&|160;! je n’ai point de secrets, dit Charles.

— Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu’il faut tenir sa langue enbride dans le commerce.

Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit àEugénie en l’attirant sur le vieux banc où ils s’assirent sous lenoyer&|160;: — J’avais bien présumé d’Alphonse, il s’est conduit àmerveille. Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je nedois rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et ilm’annonce avoir, d’après les conseils d’un capitaine au long-cours,employé trois mille francs qui lui restaient en une pacotillecomposée de curiosités européennes desquelles on tire un excellentparti aux Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve unnavire en charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudranous dire adieu pour toujours peut-être, mais au moins pourlongtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m’envoient deux demes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à monretour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas enbalance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être seprésentera-t-il pour vous un riche établissement…&|160;

— Vous m’aimez&|160;?… dit-elle.

— Oh&|160;! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d’accentqui révélait une égale profondeur dans le sentiment.

— J’attendrai, Charles. Dieu&|160;! mon père est à sa fenêtre,dit-elle en repoussant son cousin qui s’approchait pourl’embrasser.

Elle se sauva sous la voûte, Charles l’y suivit&|160;; en levoyant, elle se retira au pied de l’escalier et ouvrit la portebattante&|160;; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie setrouva près du bouge de Nanon, à l’endroit le moins clair ducouloir&|160;; là Charles, qui l’avait accompagnée, lui prit lamain, l’attira sur son cœur, la saisit par la taille, et l’appuyadoucement sur lui. Eugénie ne résista plus&|160;; elle reçut etdonna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tousles baisers.

— Chère Eugénie, un cousin est mieux qu’un frère, il peutt’épouser, lui dit Charles.

— Ainsi soit-il&|160;! cria Nanon en ouvrant la porte de sontaudis.

Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, oùEugénie reprit son ouvrage, et où Charles se mit à lire leslitanies de la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.

— Quien&|160;! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.

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