Les Liaisons dangereuses

Lettre LXV

Le Chevalier Danceny à Cécile Volanges (Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre LXVI du Vicomte)

Ô ma Cécile, qu’allons-nous devenir ? Quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent ? Que l’amour nous donne au moins le courage de les supporter ! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges ? Qui a pu nous trahir ? Sur qui tombent vos soupçons ? Auriez-vous commis quelque imprudence ? Que faites-vous à présent ? Que vous a-t-on dit ? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout. Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.

Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que sait-on ? peut-être de vous revoir encore et plus librement que jamais.

Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur ? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier ? Eh bien ! j’ai l’espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d’approuver. Que dis-je ? je le dois aux soins consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.

Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu ? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité. C’est l’amour qui m’a conduit ; c’est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais séparés20. Vous connaissez l’ami dont je vous parle ; il est celui de la femme que vous aimez le mieux : c’est le vicomte de Valmont.

Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier d’engager Mme de Merteuil à se charger d’une lettre pour vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir ; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.

Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.

A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire ? Sans lui, je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre. L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre heureuse ! Vous le savez bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque consolation dans votre âme ! La mienne a besoin que vous m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il vous fait souffrir.

Adieu, ma Cécile ; adieu, ma tendre amie.

De…, ce 9 septembre 17**.

20M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettre LVII.

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