Les Mystères du peuple – Tome VI

Les Mystères du peuple – Tome VI

d’ Eugène Sue

 

Il n’est pas une réforme religieuse,sociale ou politique que nos pères n’aient été forcés de conquérir,de siècle en siècle, au prix de leur sang, par l’INSURRECTION.

Correspondance avec les Éditeurs étrangers

 

L’éditeur des Mystères du Peuple offre aux éditeurs étrangers, de leur donner des épreuves de l’ouvrage, quinze jours avant l’apparition des livraisons à Paris,moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10francs le cent.

 

Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume :

 

Protes et Imprimeurs : RichardMorris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock, Jules Desmarest,Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux,Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, AlphonsePerrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, AugusteMignot, Benjamin, Dunon et Waseige.

Clicheurs : Curmer et sesouvriers.

Fabricants de papiers : Maubancet ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.

Artistes Dessinateurs :Charpentier, Castelli.

Artistes Graveurs : Ottweit,Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood, Massard,Masson.

Planeurs d’acier : Héran et sesouvriers.

Imprimeurs en taille-douce :Drouart et ses ouvriers.

Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d’Horlogers, de Lampistes et d’ouvriers en Bronze : Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas,Ducerf, Renardeux, etc., etc.

Employés et correspondants de l’administration : Maubanc, Gavet, Berthier, Henri,Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens,Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent,Charpentier, Dally, Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas,Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles,Poncin, Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher,Darris, Adolphe, Renoux, Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon,Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux, Lecerf, Bailly,Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud,Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary,C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles, Celois,Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc., etc.,de Paris ; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier,Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin,Weelen, Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes,Verlé, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund,Robert, Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch, Celles, Laurent,Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley,Bréjot, Ginon, Féraud, Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson,Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel, Binger, Molini, Bailly,Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau, Goyet,Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, Bellue, etc.,etc., des principales villes de France et de l’étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à la propagation de l’ouvrage.

Le Directeur de l’Administration.

Paris – Typ.Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DUPEUPLE.

Chers lecteurs,

Lorsque par un beau jour d’été, traversant le pont de la Concorde, un moment vous vous arrêtez frappés du magnifique coup d’œil offert à vos regards, admirant ces quais immenses plantés d’arbres, ces monuments splendides, ces jardins ombreux qui semblent se mirer dans les eaux de la Seine, dont le cours va baigner le pied des vertes collines de Chaillot et de Passy, au versant desquelles s’étagent tant de riantes demeures ; ou bien, lorsque le soir, au coucher du soleil, le gaz éclatant jaillit des milliers de candélabres de bronze, qui, àperte de vue, illuminent les Champs-Élysées, les quais et cettegrande place de la Révolution (laissons-lui ce saint nom),où de gigantesques fontaines épandent leurs cascades des deux côtésde l’obélisque de Louqsor ; lorsque enfin vous contemplez d’unœil enchanté, ces merveilles de la civilisation, de la science, del’art, de l’industrie et du progrès, votre enchantement semélangerait d’une mélancolie profonde, si, vous reportant par lapensée à une époque éloignée de huit à neuf cents ans de cetemps-ci, vous songiez à ce qu’était Paris à ces époquesreculées ; si vous songiez à quels horribles désastres cetteville fut si souvent exposée pendant une partie des neuvième etdixième siècles (de 845 à 912) ; si vous songiez enfin auxmaux affreux qu’ont endurés nos pères les Parisiens en ces tempsmaudits, si regrettés des partisans des rois de DROIT DIVIN. Envérité, bien que chaque page de notre histoire atteste ces faitsinouïs, on peut à peine les croire, et souvent, lorsque je traversel’un des ponts de Paris, je m’arrête en regardant le courstranquille de la Seine, et je me dis : « Les eaux de cefleuve qui coule entre ces rives depuis tant de siècles apportaientfréquemment, il y a de cela huit ou neuf cents ans, une innombrablequantité de bâtiments pirates qui, partis des côtes de la Norwége,du Danemark, de la Suède et autres pays du Nord, traversaient lesmers, entraient à Rouen, dans la Seine, la remontaient jusqu’àParis ; et, après avoir assiégé, pillé, incendié ou rançonnécette ville (notamment en 815, 856, 857, 861, 885, 901, 912), ilsregagnaient leurs légers bâtiments et s’en retournaient vers lesmers du Nord en descendant le fleuve. Vous verrez les mœurs de cesterribles pirates North-mans, ainsi appelés, dit le romande Rou (Rollon), plus historiquement ROLF[1], parce que : Man en engleiz(en anglais), et en noreiz (langue du Nord), sénéfiehom en franchiez (français) – justez (joignez)ensemble North-et-man – ensemble ditez donc North-man – de çovint li nom as Normanz (d’où vient qu’ils ont le nom deNormands). »

Oui, ces North-mans auxquels se joignaient,dès qu’ils abordaient le sol de la Gaule, une multitude de serfspoussés à bout par la misère et l’esclavage ; oui, cesNorth-mans ont navigué sur les eaux de cette même Seine, qui coulesi paisiblement à nos yeux ; oui, les cris de guerre de ceshordes sauvages dont les innombrables bateaux couvraient le fleuved’une rive à l’autre, allaient jeter l’épouvante dans les palaisdes évêques ou des comtes de la vieille cité de Paris.

Mais comment direz-vous, chers lecteurs, de siincroyables excursions avaient-elles lieu si fréquemment, siimpunément[2] ? Le récit suivant vous expliquera,je le crois, cet étrange mystère.

Je dois aussi, pour l’intelligence de cettehistoire, ajouter quelques mots relatifs à la configurationtopographique de Paris à cette époque, c’est-à-dire vers l’an 900.Cette ville, devenue immense par la suite des temps, se bornaitalors à l’espace qu’occupe de nos jours le quartier de la Citéet de Saint-Louis en l’Île ; c’est-à-dire que le Paris dudixième siècle était renfermé dans l’espace que laissent entre euxles deux bras de la Seine, dont les eaux baignaient ainsi en cestemps-là les remparts de la ville. Il n’existait alors que deuxponts en bois pour communiquer avec la rive droite et avec la rivegauche du fleuve. Le premier, le Petit-Pont, était placé àpeu près au même point où se trouve aujourd’hui le pont qui porteencore ce nom de Petit-Pont. – Le second, appelé leGrand-Pont, occupait à peu près l’emplacement duPont-au-Change. – Sur les rives droite et gauche de laSeine, où s’élèvent de nos jours les splendides quartiersSaint-Germain et des Tuileries, l’on voyait disséminés çà et làdans la plaine plusieurs bourgs, tels que lebourg-Thiboust, le Beau-bourg, lebourg-l’Abbé (qui ont donné plus tard leurs noms aux ruesBeaubourg et Bourg-l’Abbé) ; là aussis’élevaient entre autres les riches abbayes de Saint-Germainl’Auxerrois, sur la rive droite ; de Saint-Germaindes Prés, sur la rive gauche. Les champs, les bois, lesprairies, les huttes des serfs de ces abbayes occupaient alors ceterritoire qui, à cette heure, est couvert de maisons et sillonnéde rues commerçantes. C’était, comme on dit : lacampagne ; la ville proprement dite étant, je vous lerépète, renfermée dans l’île de la Cité, dont les deux bras de laSeine baignaient les remparts. Ces souvenirs topographiques bienretenus par vous, chers lecteurs, vous faciliteront, je l’espère,l’intelligence du récit intitulé : Les Mariniers parisienset la Vierge au bouclier.

Maintenant, un mot de réponse à une critique(je ne réponds point évidemment à ces critiques en action,qui, au lieu de réfuter mon œuvre par de bonnes raisons, trouventplus catégorique et surtout plus commode de faire brûler lesMystères du Peuple par la main du bourreau, ainsi que celadernièrement a eu lieu à Erfurth en Prusse). Donc, un motde réponse à une critique née d’un sentiment honorable que jerespecte ; l’on m’a dit :

« En racontant l’histoire et lesconséquences de la conquête de la Gaule, notre mère-patrie, par lesrois franks ; conquête spoliatrice et sanglante, surtoutaccomplie grâce à la toute-puissante influence de l’Églisecatholique, avide de partager les dépouilles de la Gauleconquise ; ne craignez-vous pas de réveiller l’antagonisme, lahaine de race entre les descendants des conquérants et desconquis ? des vainqueurs et des vaincus ? des Franks etdes Gaulois ? »

À ceci je pourrais répondre que les faits sontles faits, et que notre histoire n’a été pendant quatorze sièclesde monarchie de droit divin, que l’histoire de la lutte deces deux races, dont l’une a constamment opprimé, spolié, exploité,asservi l’autre, grâce à l’abominable complicité de l’Églisecatholique, apostolique et romaine ; et que notre grande,notre immortelle révolution de 89 n’a été que la légitime et troptardive réaction de la race conquise contre la race conquérante etses complices, les rois, l’aristocratie, le clergé ;mais je ne bornerai pas là cependant ma réponse ; j’ajouteraiceci : – Est-ce nous, écrivains démocrates, qui avons lespremiers songé à réveiller cet antagonisme de race ? nel’a-t-on pas cent fois invoqué contre nous, contre la liberté aunom du droit divin ? au nom de l’Église ? Nous nousdéfendons à armes égales, rien de plus. Et d’abord, est-il vrai quede nos jours, hier, aujourd’hui l’on ait exalté, l’on exaltel’excellence, la légitimité de la monarchie de droit divin, etl’omnipotence, salutaire de l’Église catholique et romaine ?Est-il vrai que l’on veut, on l’a dit tout haut à la tribune del’Assemblée nationale, relever le drapeau de la monarchie deClovis, le premier conquérant des Gaules ? Quant à l’Église,il ne s’agit plus de vœux, mais de faits ; l’expédition deRome, la loi de l’enseignement public, et tant d’autres triomphesdu parti prêtre ont ouvert les yeux des moins clairvoyants ;des missionnaires en chaire prêchent ouvertement, chaque jour, lanécessité d’un prompt retour aux institutions religieuses etmonarchiques de la féodalité. (Nous arrivons à l’époque de laféodalité, vous la jugerez pièces en mains, cherslecteurs.) Ces tendances du parti prêtre et royaliste ne sont pasnouvelles : en 1816 et en 1817, elles se sont révélées danstoute leur hautaine et implacable persistance. Voici ce qu’à cetteépoque (1816) écrivait M. le Comte de Montlosier, dans sonouvrage sur la Monarchie française ; il s’adressait ànous, fils des conquis, et disait :

« RACE D’AFFRANCHIS ! RACED’ESCLAVES arrachés de nos mains ! Peuple tributaire !peuple nouveau, licence vous fut octroyée d’être libres et non pasd’être nobles : Pour nous tout est de DROIT, pourvous tout est de GRÂCE ! Nous ne sommes pas de votrecommunauté ; nous sommes un tout par nous-mêmes ; votreorigine est claire, la nôtre l’est aussi ; dispensez-vous desanctionner nos titres, nous saurons nous mêmes lesdéfendre. »

(Le comte de Montlosier, de la Monarchiefrançaise, t. I., p. 186, 149.)

Un autre écrivain royaliste constatait lesmêmes prétentions et disait :

« C’est notre race septentrionale (racedes Franks) qui s’empara de la Gaule sans en extirper les vaincus,cette race franque, dont le nom devint synonyme de liberté, lorsqueseule elle devint libre, sur le sol qu’elle avaitenvahi ; cette race qui eut bon marché, dans la ténacitéde son despotisme, de l’insouciance légère des Gaulois, sutléguer à ses successeurs (maintenant dépouillés CONTRE TOUT DROIT)les terres de la conquête à POSSÉDER, les hommes de laconquête à RÉGIR. »

(M. le comte de Jouffroy, Obs. de lamarine, 9e livraison, p. 299. – 1817.)

Est-ce assez clair ?

Est-ce assez carrément exprimé ?

– La race conquérante a légué à sesdescendants les terres de la conquête à posséder, les hommes de laconquête à régir.

Or, le gouvernement de la monarchie de droitdivin ne peut se résumer et se poser qu’en ces termes explicites,rigoureux, sinon la monarchie n’a aucune raison d’être ; donc,à défaut de la possession complète des terres de la Gaule (dont lemilliard d’indemnité a d’ailleurs fait rentrer une portionconsidérable entre les mains de leurs propriétaires : lesémigrés), la monarchie de droit divin se croit le droitantérieur, supérieur et souverain de nous régir, nousautres descendants des hommes de la conquête.

Maintenant, que l’on réponde ?

Est-ce nous, démocrates, nous, raced’affranchis, nous, race d’esclaves comme nousappelle le comte de Montlosier ; est-ce nous qui, lespremiers, avons songé à réveiller l’antagonisme desraces ?

Que l’on nous permette de citer à ce sujetquelques lignes d’un homme aussi vénéré pour l’élévation de soncaractère et de son patriotisme qu’illustre dans la science del’histoire, un homme dont la juste renommée est une des gloires lesplus précieuses de la France ; M. Augustin Thierry,faisant allusion aux écrits monarchiques que nous venons de citer,a écrit ceci :

« Après de si longs avertissements, ilest temps que nous nous rendions à l’évidence, et que de notre côtéaussi nous revenions aux faits ; le ciel nous est témoin quece n’est pas nous qui, les premiers, avons évoqué cette véritésombre et terrible qu’il y a deux camps ennemis sur le sol dela France ; il faut le dire, car l’histoire en fait foi,quel qu’ait été le mélange physique des deux races primitives,leur esprit contradictoire a vécu jusqu’à ce jour dans deuxportions toujours distinctes de la population confondue, LEGÉNIE DE LA CONQUÊTE S’EST JOUÉ DE LA NATURE ET DU TEMPS, IL PLANEENCORE SUR CETTE TERRE MALHEUREUSE. C’est par lui que lesdistinctions de castes ont succédé à celles du sang ; cellesdes ordres à celles des castes ; celles des titres à cellesdes ordres. La noblesse actuelle se rattache par ses prétentionsaux hommes à privilèges du seizième siècle. Ceux-là se disaientissus des possesseurs d’hommes du treizième siècle qui serattachent aux franks de Karl-le Grand, qui remontaient auxSicambres de Clovis. On peut contester ici la fictionnaturelle ; MAIS LA DESCENDANCE POLITIQUE EST ÉVIDENTE ;donnons-la donc à ceux qui la revendiquent, et nous, revendiquonsla descendance contraire ; nous sommes les fils dutiers-état ; le tiers-état sortit des communes ; lescommunes furent l’asile des serfs ; les serfs étaient lesvaincus de la conquête ; ainsi, de formule en formule, àtravers l’intervalle de quinze siècles, nous sommes conduits auterme d’une conquête qu’il s’agit d’effacer. – Dieu veuilleque cette conquête s’abjure d’elle-même, et que l’heure du combatn’ait pas besoin de sonner ; mais sans cette abjurationformelle, n’espérons ni repos ni liberté. »

(Augustin Thierry, Dix ans d’étudeshistoriques, p. 240.)

L’heure du combat sonna en 1830, et l’on saitce qu’il en advint ; mais ces paroles solennelles de Thierry,écrites aux plus mauvais jours de la Restauration, sontaujourd’hui, comme alors, profondément vraies et rempliesd’à-propos en présence des prétentions royalistes qui semanifestent de nouveau ; mais nous répéterons après l’illustrehistorien : – « Le ciel nous est témoin que ce n’est pasnous qui, les premiers, avons évoqué cette vérité sombre etterrible qu’il y a deux camps ennemis sur le sol de laFrance. » – Non ! que la funeste responsabilité de cetappel au passé retombe sur ceux là qui, dans un pays républicain,ont proclamé, proclament chaque jour que Henri V ne peutrentrer en France que comme roi de cette terre conquise par sesancêtres ; qu’elle retombe encore, cette responsabilitéfuneste, sur ceux-là qui ont posé la question catholique entreles fils de Voltaire et les fils des croisés (nousarriverons prochainement à l’époque des croisades, chers lecteurs,et vous les jugerez pièces en mains, ces pieux croisésdont on revendique la descendance).

Non, non, loin de nous ces pensées de haine etde division ; plus que personne nous respectons lesconvictions de nos adversaires politiques ; plus que personnenous désirons le généreux apaisement d’un antagonisme de race, dontnos pères ont été si cruellement victimes durant quatorzesiècles : plus que personne nous appelons de tous nos vœux lejour où ceux que le hasard de la naissance a fait naître princes deces races royales, où la filiation naturelle du sang des rois de laconquête s’est surtout absolument perpétuée, puissent rentrer enFrance et y jouir de leurs droits de citoyens de la Républiquefrançaise ; mais nous sommes aussi de ceux-là qui, pour lesalut, la paix, la dignité, la prospérité, l’avenir du pays,pensent que si les races royales persistent, au nom du droit divinconsacré par l’Église catholique, leur complice de tous les temps,à revendiquer le droit de nous régir, droit uniquement né de laconquête, c’est-à-dire de la violence, de la spoliation et dumassacre, nous devons opposer à ces prétentions royales le droit etl’action révolutionnaires, grâce auxquels nous, peuplevaincu, nous avons brisé les chaînes de la conquête et le joug del’Église romaine après quatorze siècles de misère, de honte etd’asservissement.

Voilà, chers lecteurs, ma réponse à lacritique dont je vous ai entretenus. Non, je ne veux réveilleraucun antagonisme de races ! En m’efforçant de vous instruiredes choses du passé, je n’ai d’autre but que de clairement préciserla position des vainqueurs et des vaincus, des oppresseurs et desopprimés durant les siècles de notre histoire ; que laconnaissance de ces temps maudits soit votre enseignement pourl’avenir. Pleurons le martyre de nos pères ; mais redevenuslibres et égaux de tous, jamais n’oublions notre deviserépublicaine : liberté, égalité, fraternité !Tendons une main fraternelle aux descendants des conquérants ;mais si venait le jour où, dans leur aveuglement, le partiroyaliste et le parti prêtre voulaient encore, par le faitseul du rétablissement de la monarchie et de l’omnipotence del’Église, diviser de nouveau le peuple français en conquérants eten conquis, en vainqueurs et en vaincus, en fils desGaulois et en fils des Franks, en fils desCroisés et en fils de Voltaire ; oh !ce jour-là, nous autres, Gaulois, nous autres, fils de Voltaire,souvenons-nous… et aux armes !

EUGÈNE SUE,

Représentant du Peuple.

Paris, 15 mai 1851.

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