Orlando

Virginia Woolf

ORLANDO

(1928)

Nombreux sont les amis qui m’ont aidée à écrire ce livre. Les uns sont morts et si fameux que j’ose à peine les nommer : mais nul ne peut lire ou écrire sans devenir le perpétuel débiteur de Defoe, Sir Thomas Browne, Sterne, Sir Walter Scott, Lord Macaulay, Emily Brontë, de Quincey et Walter Pater – pour citer les premiers qui me viennent à l’esprit. Les autres sont vivants et, quoique peut-être aussi fameux à leur manière, en deviennent moins redoutables. Je suis particulièrement redevable à Mr. C. P. Sanger : sans sa connaissance des lois de la propriété, ce livre n’aurait jamais pu être écrit. La vaste et particulière érudition de Mr. Sydney-Turner m’a évité, j’espère, quelques lamentables méprises. J’ai eu, en outre, le bonheur – que seule je peux estimer à son prix – de trouver à mon service les connaissances de Mr. Arthur Waley en chinois. Mme Lopokova (Mrs. J.-M. Keynes) s’est trouvée là à point pour corriger mon russe. À la bienveillance et à l’imagination sans rivale de Mr. Roger Fry je dois toute l’intelligence que je puis posséder dans l’art de la peinture. J’espère avoir fait mon profit, d’autre part, des critiques sévères, il est vrai, mais singulièrement pénétrantes, de mon neveu, Mr. Julien Bell. Les recherches de l’infatigable Miss M.-K. Snowdon dans les archives de Harrogate et Cheltenham n’étaient pas moins ardues pour devoir rester vaines. D’autres amis encore m’ont aidée de façons trop diverses pour les expliquer ici. Je dois me contenter de nommer Mr. Angus Davidson ; Mrs. Cartwright ; Miss Janet Case ; Lord Berners (dont la connaissance de la musique élisabéthaine se révéla inappréciable) ; Mr. Francis Birrel ; mon frère, le docteur Adrian Stephen ; Mr. F.-L. Lucas ; Mr. et Mrs. Desmond Mac Carthy ; le plus encourageant des critiques, mon beau-frère, Mr. Clive Bell ; Mr. G.-H. Rylands ; Lady Colefax ; Miss Nellie Boxall ; Mr. J.-M. Keynes ; Mr. Hugh Walpole ; Miss Violet Dickinson ; l’Hon. Edward Sackville-West ; Mr. et Mrs. St John-Hutchinson ; Mr. Duncan Grant ; Mr. et Mrs. Stephen Tomlin ; Mr. et Lady Ottoline Morrel ; ma belle-mère Mrs. Sidney Woolf ; Mr. Osbert Sitwell ; Mme Jacques Raverat ; le colonel Cory Bell ; Miss Valerie Taylor ; Mr. J.-T. Sheppard ; Mr. et Mrs. T.-S. Eliot ; Miss Ethel Sands ; Miss Nan Hudson ; mon neveu Mr. Quentin Bell (un vieux collaborateur dans le roman et que j’estime à son prix) ; Mr. Raymond Mortimer ; Lady Gerald Wellesley ; Mr. Lytton Strachey ; la vicomtesse Cecil ; Miss Hope Mirrlees ; Mr. E.-M. Forster ; l’Hon. Harold Nicolson, et ma sœur Vanessa Bell – mais la liste menace de devenir trop longue et elle est déjà beaucoup trop distinguée. Car si elle éveille en moi les souvenirs les plus plaisants, elle va susciter inévitablement dans l’esprit du lecteur des espérances que le livre lui-même ne peut que décevoir. Je conclurai donc en remerciant les fonctionnaires du British Museum et du Service des Archives pour leur courtoisie accoutumée ; ma nièce, Miss Angelica Bell pour un service qu’elle seule pouvait me rendre ; et mon mari, pour la patience avec laquelle il n’a jamais cessé de m’aider dans mes recherches et pour sa profonde connaissance de l’histoire : si ces pages ont quelque exactitude, c’est à lui qu’elles la doivent. Enfin je voudrais remercier – mais j’ai perdu son nom et son adresse – un gentleman américain qui a, généreusement et gratuitement, corrigé la ponctuation, la botanique, l’entomologie, la géographie et la chronologie de mes œuvres précédentes et qui, je l’espère, ne me refusera pas ce service à cette nouvelle occasion.

VIRGINIA WOOLF.

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Le Monastère des frères noirs

Étienne-Léon de Lamothe-Langon

LE MONASTÈRE DES FRÈRES NOIRS

L’ÉTENDARD DE LA MORT

(1825)

J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer !

RACINE

DÉDICACE À Mlle. HYACINTHE G… DE M…

Jusqu’à ce jour je n’ai rendu

Qu’à la beauté mon pur hommage ;

Et, phénomène assez rare en notre âge,

À nul pouvoir je ne me suis vendu :

D’un pareil cas, sans trop se faire accroire,

Il est permis de tirer quelque gloire,

Lorsque surtout un bien faible talent

Ne laisse point à l’orgueil insolent

Le droit de partager la place

Où de grands noms inscrits avec éclat

Brillent sur le nouveau Parnasse

Qui s’élève en colonne, et décore avec grâce

Le magasin de monsieur Ladvocat.

Français en tout, à l’honneur, à ma belle,

À mes sermens resté toujours fidèle,

D’un nœud nouveau craignant de me lier,

Si quelquefois je change de modèle,

J’aime à parer mon simple bouclier

D’un nom charmant qui sans cesse rappelle

L’heureux accord de tout ce qui séduit :

Vertus, beautés, dont l’attrait éblouit ;

Douce candeur, franchise naturelle

Taille élégante, esprit par fois rêveur,

C’est vous alors, Hyacinthe, ô ma sœur !

C’est votre nom que je prends pour égide ;

En lui tout mon pouvoir réside.

De ce Mystérieux, de ce sombre roman,

Que Radcliff et son noir génie

Ont inspiré sans doute à ma folle manie,

Il doit être le talisman.

D.L.L.

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Twilight Revelation

Twilight Revelation, 4ème partie de la saga Twilight de Stephenie Meyer, est en 3 parties : Partie 1, Bella parle ; Partie 2 : Jacob parle ; Partie 3 : Bella parle.

Partie 1 : Bella se marie enfin avec Edward même si elle ressent encore des sentiments pour Jacob, qui revient spécialement pour son mariage à ce moment-là. Pour leur lune de miel, Edward l’emmène sur une île que Carlisle (le ‘père’ transformateur d’Edward et des autres) avait offerte à Esmé (la compagne de Carlisle). Bella tombe alors enceinte et son enfant est sur le point de la tuer de l’intérieur, refusant toute forme de nourriture humaine.

Partie 2 : elle souffre durant des semaines mais refuse d’avorter. Cependant, Edward et Carlisle essayent de la convaincre d’avorter, tandis que Rosalie et Esmé la soutiennent dans son choix de mettre au monde son enfant, mi-humain, mi-vampire. Tous sont démunis face à cette grossesse qui la tue à petit feu car on n’avait jamais vu de vampire enfanté par une humaine. Alors, constatant que l’enfant refuse toute nourriture humaine, Bella tente de boire du sang humain pour voir si cela apaise le bébé, et celle-ci récupère des forces. Bella met alors Renesmée au monde, une magnifique petite fille ressemblant beaucoup à son père, malgré l’exacte copie des yeux de Bella. Les demi-vampires sortant grâce à leurs dents, Bella manque de peu de mourir. Pour sauver Bella qui est à l’agonie, Edward la transforme en vampire. Ils sont alors heureux mais c’est sans compter l’imprégnation de Jacob pour Renesmée (aussi appelée Nessie).

Partie 3 : Irina, une vampire du clan De Tanya …

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Twilight Hesitation

Twilight Hesitation est le troisième tome de la sage Twilight par Stephenie Meyer.
Bella et Edward, séparés dans le chapitre précédent, se remettent ensemble mais Jacob éprouve toujours des sentiments pour elle.

D’étranges phénomènes se produisent dans la région de Seattle. La famille Cullen l’identifie comme une armée de vampires nouveau-nés, mais reste la question de qui les aurait créés ? Peut-être Victoria pour tuer Bella à la suite de la mort de James ou les Volturi ? Après la découverte d’une visite de l’un de ces inconnus chez Bella, vampires et loups-garous signent une trêve sur le pacte d’autrefois afin de la sauver ainsi que la population.

Alors qu’Edward demande Bella en mariage, les sentiments qui animent celle-ci et Jacob sont de plus en plus ambigus. Qui va-t-elle choisir ? Mais c’est envers Edward qu’elle éprouve le plus de sentiments et elle accepte de lier son destin au sien. Pendant ce temps, Alice a une vision selon laquelle l’armée créée par Victoria va attaquer bientôt. Les Cullen, accompagnés des loups-garous vont se placer dans les montagnes, tandis qu’Edward, Bella et Jacob vont se placer à l’écart afin de ne pas trop exposer Bella. Jacob, qui meurt d’amour pour Bella, décide finalement de lutter contre les nouveau-nés. Bella ne sait plus où donner de la tête et demande a Jacob de l’embrasser. Edward, lisant dans les esprits, entend les pensées de son ennemi mais il n’en veut ni à Bella ni à Jacob. Jacob part alors tuer le clan ennemi. Les Cullen et les loups-garous déciment toute l’armée de vampires, exceptée une petite fille qui a accepté de se rendre (Bree Tanner, dont l’histoire est approfondie dans le livre « L’appel du sang, la seconde vie de Bree Tanner »). Pendant ce temps, Victoria avait rejoint Edward et Bella, accompagnée de Riley, son second. Edward et Seth, un loup-garou, les décapitent avant d’aller rejoindre les autres.
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Twilight Tentation

Twilight Tentation est le deuxième tome de la sage Twilight par Stephenie Meyer
Bella et Edward sont officiellement en couple et entrent en dernière année de lycée. Le jour de son anniversaire (pour ses 18 ans), Bella est invitée chez les Cullen et en ouvrant un cadeau, elle se fait une petite coupure au doigt. À la vue du sang, Jasper perd le contrôle et tente de se jeter sur elle. La catastrophe est évitée de peu, mais Edward est traumatisé par l’expérience. Quelques jours plus tard, il annonce à Bella qu’il la quitte, et s’envole pour une destination inconnue, emportant toute trace de lui. Bella va alors sombrer dans une dépression profonde de plusieurs mois. Un soir, Bella va à Port Angeles avec Jessica, une amie. Elle se met inutilement en danger et c’est là qu’elle entend la voix d’Edward. Elle embarque sur la moto d’un inconnu (seulement dans le film), mais finit par descendre de la moto après avoir entendu la voix d’Edward. Elle voit ensuite Jacob, qui va l’aider à pratiquer des sports extrêmes : elle pourra alors entendre la voix d’Edward. Entre Jacob et Bella se développe alors une amitié et peut-être autre chose qui va lui redonner le goût de vivre. Jacob va même en tomber amoureux mais elle n’oublie pas Edward. Lors d’une sortie à Port Angeles avec Mike et lui, Jacob fait sa déclaration à Bella ; malheureusement, Jacob va muter en loup-garou, il va y avoir une période de tension entre les deux. Elle n’oublie pas Edward et se jette d’une falaise, en quête de sensations fortes, dans l’espoir d’entendre une nouvelle fois la voix d’Edward.

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Twilight Fascination

Twilight Fascination est le premier roman de la saga Twilight par Stephenie Meyer. Il a été publié en 2005 aux États-Unis.
Résumé:
Sa mère se remariant, Bella Swan, 17 ans, quitte Phoenix pour rejoindre son père Charlie dans une petite ville pluvieuse de l’État de Washington, Forks. Elle s’inscrit au lycée, où elle rencontre la famille Cullen, qui est composée d’un couple et de cinq adolescents adoptés, également inscrits au lycée. Ils se tiennent tous à l’écart des autres élèves, et semblent très différents et discrets, par leur teint très pâle et leur beauté frappante. Emmett et Rosalie, tout comme Alice et Jasper, vivent en couple. Edward est célibataire, mais, d’après Jessica, une des nouvelles amies de Bella, « aucune fille n’est assez bien pour lui ». Bella est fascinée par ce garçon qui, pour sa part, semble avoir un secret à cacher, et a peur de s’approcher d’elle. Elle finit par découvrir son secret : Edward Cullen est en fait un vampire « végétarien » (il ne boit que du sang animal). Bella rencontre aussi Jacob Black, un garçon de 16 ans, très musclé, qui vit dans la réserve indienne à côté de Forks et ne fréquente pas le lycée.

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Les Liaisons dangereuses

Les Liaisons dangereuses

de Choderlos de Laclos

INTRODUCTION

La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l’armée à dix-huit ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du duc d’Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le retrouvons successivement secrétaire général de l’Administration des hypothèques, général de brigade commandant l’artillerie de l’armée du Rhin, enfin inspecteur général de l’artillerie de l’armée de Naples. Il mourut à Tarente le 5 novembre 1803.

La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée ; elle le fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l’édition luxueuse publiée en 1908.

La question de l’identification des personnages de son célèbre roman est réglée aussi, ainsi que l’a établi M. Van Bever, par les souvenirs d’Alexandre de Tilly et de Stendhal (Vie de Henry Brulard).

Les Liaisons dangereuses ont été composées à Grenoble, alors que l’auteur y était officier d’artillerie, et certains personnages de la ville ont pu servir de modèles à l’auteur, mais des personnages ignorés, oubliés, sans relief d’aucune sorte, tandis que les héros et héroïnes de Laclos pourraient être accusés d’un relief trop puissant.

Allut, dissertant sur Aloysia Sigea de Chorier, « le livre infâme dont l’auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur aussi, et l’éditeur un de messieurs les gens du roi », déclare d’abord que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui inspirent quelque défiance. Il ajoute qu’un siècle plus tard, on voit l’auteur d’un autre livre impudique choisir ses types de débauche et de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance coupable, à l’œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.

« J’ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L… que Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, dans un régiment d’artillerie alors en garnison à Grenoble, un exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu’il avait mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies étaient connues ; l’auteur n’avait eu qu’à les raconter sous des noms d’emprunt1. »

Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément évoquer, par quelques citations, l’atmosphère de l’époque où les Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de l’anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son inconscient dévergondage.

Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l’interprète de l’émotion publique :

« 15 avril 1782. — Depuis plusieurs années, il n’a pas encore paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C*** de L***, avec cette épigraphe : J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces Lettres. M. C*** de L*** est M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie ; il n’était connu jusqu’ici que par quelques pièces fugitives insérées dans l’Almanach des Muses, et plus particulièrement par une certaine Épître à Margot qui manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d’une allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la faveur, alors au comble, voulait être respectée.

« On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu’il était le Rousseau du ruisseau. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le Rétif de la bonne compagnie. Il n’y a point d’ouvrage, en effet, sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, où le désordre des principes et des mœurs de ce qu’on appelle la bonne compagnie et de ce qu’on ne peut guère se dispenser d’appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d’esprit : on ne s’étonnera donc point que peu de nouveautés aient été reçues avec autant d’empressement ; il faut s’étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d’en dire ; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n’a pas été exempt de chagrin : comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre ? Mais, en le détestant, on le craint, on l’admire, on le fête ; l’homme du jour et son historien, le modèle et le peintre sont traités à peu près de la même manière.

« En disant que le comte de Valmont, l’un des principaux personnages du nouveau roman, parvient, à force d’intrigue et de séduction, à triompher de la vertu d’une nouvelle Clarisse, abuse en même temps de l’innocence d’une jeune personne, les sacrifie l’une et l’autre à l’amusement d’une courtisane et finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait bien faire soupçonner que c’est là, selon toute apparence, le héros de notre histoire. Eh bien ! tout sublime qu’il est dans son genre, ce caractère n’est encore que très subordonné à celui de la marquise de Merteuil, qui l’inspire, qui le guide, qui le surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus vertueuse et la plus respectable. Valmont n’est, pour ainsi dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et de sa vengeance ; c’est un vrai Lovelace en femme ; et comme les femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu’elles prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.

« On croit bien qu’après avoir présenté à ses lecteurs des personnages si vicieux, si coupables, l’auteur n’a pas osé se dispenser d’en faire justice ; aussi l’a-t-il fait. M. de Valmont et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement, à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l’ami qu’il a trahi ; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée ; pour que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la petite vérole, qui la défigure affreusement ; elle y perd même un œil, et, pour exprimer combien cet accident l’a rendue hideuse, on fait dire au marquis de que la maladie l’a retournée et qu’à présent son âme est sur sa figure, etc.

« Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement amenées, n’occupent guère que quatre ou cinq pages ; en conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où l’art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout le charme que peuvent lui prêter les grâces de l’esprit et de l’imagination, l’ivresse du plaisir et le jeu très entraînant d’une intrigue aussi facile qu’ingénieuse ? Quelque mauvaise opinion qu’on puisse avoir de la société en général et de celle de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la lecture des Liaisons dangereuses de M. de La Clos. Ce n’est pas qu’on prétende l’accuser ici, comme l’ont fait quelques personnes, d’avoir imaginé à plaisir des caractères tellement monstrueux qu’ils ne peuvent jamais avoir existé : on cite plus d’une société qui a pu lui en fournir l’idée ; mais, en peintre habile, il a cédé à l’attrait d’embellir ses modèles pour les rendre plus piquants, et c’est par la même que la peinture qu’il en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu’à les corriger.

« Un des reproches qu’on a fait le plus généralement à M. de La Clos, c’est de n’avoir pas donné aux méchancetés qu’il fait faire à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est, en effet, assez frivole ; c’est pour punir le comte de Gercourt de l’avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute l’adresse de son ami à perdre la jeune personne qu’il doit épouser. « Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu’il n’est qu’un sot ; il le sera sans doute un jour ; ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait qu’il débutât par là… » Et c’est là l’objet important de tant d’intrigues, de tant de perfidies.

« On peut douter si Valmont est amoureux de l’aimable présidente de Tourvel ; en employant, pour la séduire, tout l’artifice imaginable, il semble qu’il n’ait d’autre but que celui d’assurer au vice l’espèce d’avantage qu’il peut usurper quelques moments sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace ? Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse ? Comme Valmont, il ne cherche que le charme des longs combats et les détails d’une pénible défaite.

« Ce n’est pas sans quelque regret qu’on se permet d’en convenir ; mais l’expérience le prouve trop bien tous les jours : à en juger par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs comme la vertu ; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant comme celui de l’homme vertueux, c’est de l’être sans aucun objet d’utilité personnelle et pour le seul plaisir de l’être. La société donne aux hommes tant de besoins, tant d’espèces d’amour-propre à contenter, elle leur laisse tant d’inquiétude, tant d’activité dont on ne sait le plus souvent que faire ! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper le vide de leur cœur, l’inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont l’honneur d’avoir été de ce nombre ?

« Pour avoir une juste idée de tout le talent qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître dans l’ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d’un bout à l’autre ; il n’y en a pas moins dans l’ensemble que dans les détails. Les caractères y sont parfaitement soutenus ; la naïveté de la petite de Volanges est un peu bête, mais elle n’en est que plus vraie, et ce personnage contraste aussi heureusement avec l’esprit de Mme de Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de Tourvel. L’extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille est peut-être ce qu’il y a de moins vraisemblable dans tout l’ouvrage ; elle est justifiée cependant autant qu’elle peut l’être et par l’adresse de Mme de Merteuil et par cette confiance qu’une femme dont la vie fut toujours irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l’entoure. On peut croire sans peine que la fille d’une Mme de Merteuil serait, à coup sûr, mieux gardée que ne l’est la petite de Volanges ; l’expérience du vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.

« Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L’aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l’exhorte à s’en défier : « S’il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et tout sera dit ; les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire ; quelles seront vos ressources… » Mme de Merteuil lui répond : « Quant à Prévan, je veux l’avoir, et je l’aurai ; il veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre roman… » Et ce roman n’en est pas un ; car Mme de Merteuil tient parole.

« Il n’y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu’il n’y en a dans les différents caractères des personnages que l’auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman ; cependant elles n’ont d’autre rapport ensemble que celui d’être également vraies, également originales2. »

Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont :

« 19 avril 1782. — Le livre à la mode aujourd’hui, c’est-à-dire celui qui fait la matière des conversations, est un roman intitulé Les Liaisons dangereuses, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos, officier d’artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse Épître à Margot, qui parut en 1773, qu’on attribua à M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui obligeait le poète de garder l’anonymat.

« Dans son dernier ouvrage, très noir, qu’on dit un tissu d’horreurs et d’infamies, on lui reproche d’avoir fait aussi ses héros trop ressemblants ; on assure, d’ailleurs, qu’il est plein d’intérêt et bien écrit. »

Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons devoir citer cette fameuse Épître à Margot, tant de fois reprochée à M. de Laclos :

ÉPÎTRE A MARGOT

Pourquoi craindrais-je de le dire ?
C’est Margot qui fixe mon goût :
Oui, Margot : cela vous fait rire…
Que fait le nom ? la chose est tout.
Je sais que son humble naissance
N’offre point à l’orgueil flatté,
La chimérique jouissance
Dont s’enivre la vanité ;
Que née au sein de l’indigence,
Jamais un éclat fastueux,
Sous le voile de l’opulence,
N’a pu dérober ses aïeux ;
Que sans esprit, sans connaissance,
A ces discours fastidieux
Succède un stupide silence :
Mais Margot a de si beaux yeux,
Qu’un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance.
Quoi ! dans ce monde singulier,
Triste jouet d’une chimère,
Pour apprendre qui doit me plaire,
Irai-je consulter d’Hozier ?
Non, l’aimable enfant de Cythère
Craint peu de se mésallier.
Souvent par l’amoureux mystère,
Ce dieu, dans ses goûts roturiers,
Donne le pas à la bergère,
En dépit des seize quartiers.
Et qui sait ce qu’à ma maîtresse
Garde l’avenir incertain ?
Margot encor dans sa jeunesse
N’est qu’à sa première faiblesse,
Laissez-la devenir catin ;
Bientôt, peut-être, le destin
La fera marquise ou comtesse.
Joli minois, cœur libertin,
Font bien des titres de noblesse.
Margot est pauvre, j’en conviens ;
Qu’a-t-elle besoin de richesse ?
Doux appas, et vive tendresse,
Ne sont-ce pas d’assez grands biens ?
Ne sait-on pas que toute belle
Porte son trésor avec elle ?
Doux trésor, objet des désirs
De l’étourdi, comme du sage,
Où la nature, d’âge en âge,
A su conserver nos plaisirs.
Des autres biens qu’a-t-elle à faire ?
Source de peine et d’embarras,
Qui veut en jouir les altère,
Qui les garde n’en jouit pas.
De son temps faire un bon usage,
Voilà la richesse du sage,
Et celle dont Margot fait cas.
Margot, en ménagère habile,
Mêlant l’agréable à l’utile,
Peut aisément suffire à tout.
Le travail est fort de son goût ;
Toute la journée elle file,
Et toute la nuit elle… coud.
Ainsi, malgré l’erreur commune,
Margot me prouve, chaque jour,
Que, sans naissance et sa fortune,
On peut être heureux en amour.
Reste l’esprit : j’entends d’avance
Nos beaux diseurs, docteurs subtils
Se récrier. Quoi, diront-ils,
Point d’esprit ! Quelle jouissance !
Que deviendront les doux propos,
Les bons contes, les jeux de mots,
Dont un amant, avec adresse,
Se sert auprès de sa maîtresse,
Pour charmer l’ennui du repos !
Si l’on est réduit à se taire,
Quand tout est fait, que peut-on faire ?
Ah ! les beaux esprits ne sont pas
Grands docteurs dans cette science.
Mais voyez le bel embarras,
Quand tout est fait on recommence,
Et même sans recommencer,
Il est un plaisir plus facile,
Et que l’on goûte sans penser.
C’est le sommeil, repos utile
Et pour les sens et pour le cœur,
Et préférable à la langueur.
De cette tendresse importune
Qui, n’abondant qu’en beaux discours,
Jure cent fois d’aimer toujours,
Et ne le pense jamais une.
Ô toi, dont je porte les fers,
Doux objet d’un tendre délire,
Le temps que j’emploie à t’écrire
Est sans doute un temps que je perds.
Jamais tu ne liras ces vers,
Margot, car tu ne sais pas lire.
Mais pardonne un ancien travers :
De penser la triste habitude
M’obsède encore, malgré moi,
Et je fais mon unique étude
Au moins de ne penser qu’à toi.
A mes côtés viens prendre place,
Le plaisir attend ton retour.
Viens ; et je troque, dans ce jour,
Les lauriers ingrats du Parnasse
Contre les myrtes de l’amour3.

Reprenons les notes des Mémoires secrets :

« 14 mai 1782. — Le roman des Liaisons dangereuses a produit tant de tentations, par les allusions qu’on a prétendu y saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait l’application des portraits qui s’y trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la police en a arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le mettre désormais sur leur catalogue.

« L’auteur est fils d’un M. Choderlos, premier commis d’un intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son ouvrage. Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un, fœnum habet in cornu, longe fuge. Il est allé à son régiment travailler à une justification. »

« 28 mai 1782. — Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C… de L…

« Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd’hui et qu’on prétend devoir marquer dans ce siècle ; il est en quatre parties formant quatre petits volumes.

« Il est précédé d’un Avertissement de l’éditeur, persiflage, où prévenant les allusions qu’on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à entendre que ce n’est qu’un roman, un roman gauche même, en ce qu’on y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.

« Suit une Préface du rédacteur, qui rend compte de la manière dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à l’intelligence des événements, soit au développement des caractères. Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu’il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en fait un des principaux mérites. »

« 13 juin 1782. — Les Liaisons dangereuses remplissent parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de l’histoire, finit par être puni cruellement.

« Il y a certainement beaucoup d’art dans l’ouvrage, à ne l’examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros n’est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos mœurs actuelles ; c’est un vrai roué du jour ; d’ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre et dont l’auteur n’a point de modèle ; c’est une création de son imagination. Tous les autres personnages sont également variés ; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c’est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et d’éducation, chacun a son style particulier très distinct.

« Ce livre doit faire infiniment d’honneur au romancier, qui marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils4 ».

Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman épistolaire. C’est une partie de la correspondance que Laclos échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il eut l’occasion de collaborer au théâtre.

Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés- révoltés menèrent une campagne violente contre l’ouvrage et l’auteur.

« Je ne suis pas surprise qu’un fils de M. de Choderlos écrive bien, l’esprit est héréditaire dans sa famille ; mais je ne puis le féliciter d’employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d’être utile ; en remplir un, ce n’est pas assez pour un homme honnête. On n’a pas besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j’invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu’il a prêtés à Mme de Merteuil. »

La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni :

« Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j’ai osé prendre d’attaquer le fond d’un ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m’attribuant la partialité d’un auteur. Je le suis de si peu de choses qu’en lisant un livre nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider celles des autres. C’est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l’honneur de ma nation, que j’ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l’assurez, ce caractère affreux existe, je m’applaudis d’avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.

« Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l’agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s’empresse à vous lire, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n’a pu le goûter autant que vous. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dûs,

« Votre très humble et très obéissante servante.

«Riccoboni.

« 14 avril 1782. »

« Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c’est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j’étais farouche ? Je le suis en effet, mais l’antre où je me cache ne m’a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous m’honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence d’une femme dont il a pu entendre parler à sa grand’mère ! Cela ne vous fait-il pas rire, monsieur ?

« Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre par vos raisonnements, qu’un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos remarques et non l’ouvrage de votre imagination. N’est-ce pas là votre idée ? En le supposant, toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un joli paysage, et c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine. Oui, sans doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez à tort d’un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, s’en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de sang-froid, ce qu’un homme amoureux ne saurait faire.

« Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d’adopter les mœurs d’une de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n’instruit pas. On s’écrie à chaque page : « Cela n’est point, cela ne saurait être ! » L’exagération ôte au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n’excite pas la moindre réflexion salutaire : il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les vérités douces et simples qui s’insinuent aisément dans le cœur ; on ne peut se défendre d’en être touché parce qu’elles parlent à l’âme et l’ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu’un homme extrêmement vertueux. On n’a pas besoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de l’horreur, mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d’en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à présenter des caractères que l’on désire d’imiter ? Vous prétendez aimer les femmes ? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regretterez un jour leur amitié ; elle est si douce, elle devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme l’objet de son amusement. Les hommes s’estiment, se servent, s’obligent même ; mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont l’amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J’ai l’honneur d’être, monsieur,

« Votre très humble et très obéissante servante,

«Riccoboni.

« Vendredi 19 avril 1782. »

« Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon adresse, c’est en effet une petite contradiction, mais désirer de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir, j’ai préféré, je l’avoue ; le parti de mes désirs à celui de mes craintes ; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion, j’espérais l’obtenir de votre politesse, et il est si difficile de s’arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement mériter qu’au moins par la suite, votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspondance. Je m’attends encore que cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens pour qu’il ne le fût pas, je n’en négligerais aucun. C’est toujours même conduite, comme vous voyez ; et que ce soit votre faute ou la mienne, j’ai bien peur de ne me pas corriger ; je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence ! et cependant je me rappelle fort bien d’avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma grand’mère ; j’en parle même encore tous les jours avec mon père, qui n’est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j’estimerais bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des torts pour le plaisir que je trouve à m’en justifier ; il n’en est pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue justification est si près d’être une justification ennuyeuse, qu’il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.

« Je conviens avec vous, madame, que toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un joli paysage, et que c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine ; mais si quelques-unes vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons- nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les gouffres et les volcans ? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre du Vésuve de calomnier la nature ? Mais quoi ! le même pinceau ne peut-il pas s’exercer tour à tour dans les deux genres ? Si je m’en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l’un n’a pas nui à l’autre.

«  Ce n’est pas que pour mon compte, je m’engage à courir l’autre carrière. Hé ! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantages ! pour rendre, comme en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et même leurs faiblesses ! toutes les vertus embellies, jusqu’aux défauts devenus séduisants ! la raison sans raisonnements, l’esprit sans prétention ! l’abandon de la tendresse et la réserve de la modestie ; la solidité de l’âge mûr et l’enjouement folâtre de l’enfance ! Que sais-je… mais surtout comment ne pas laisser là le tableau, pour courir après le modèle ? Rousseau osa fixer Julie ; il essaya de la peindre, il porta l’enthousiasme jusqu’au délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.

« Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu’elle trace une partie du charme qu’elle possède ; elle jouit dans son travail d’une paisible facilité ; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d’elle-même ; mais quel homme assez froid, peut faire une étude tranquille d’un modèle enchanteur ? Quelle main ne sera pas tremblante ? Quels yeux ne seront point troublés ?… et si cet homme impassible existe, il ne fera qu’une image imparfaite ; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu’il faut aimer, celle-là ne peut se reconnaître qu’aux transports qu’elle excite ; et celui qui les ressent s’occupe-t-il à la peindre.

« Vous voyez, madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d’apaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement, j’avais déjà quelques-unes d’elles pour amies et mon criminel ouvrage ne m’a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui disait en parlant de Dieu : « Les réprouvés, dit-on, le haïssent, il faudrait donc qu’il m’empêchât de l’aimer ». J’ose dire comme elle, je mets trop de prix à l’amitié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour vous, madame, il y aurait sûrement de l’indiscrétion à vous demander plus que de l’indulgence… Je sens qu’il faut m’arrêter ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.

« Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu’à une partie de la vôtre, et je n’ai même dit encore qu’une partie de mes raisons sur les objets dont j’ai parlé. Si vous craignez un second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir bientôt.

« J’ai l’honneur d’être, etc… »

« Cette lettre n’est, madame, que la continuation de celle que j’ai eu l’honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j’en profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec vous.

« Je n’ai point prétendu charger Tartuffe d’un désir incestueux ; si je n’ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c’est qu’écrivant sur un sujet si connu, j’étais assuré d’être entendu ; c’est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché, mais seulement le procédé. Or l’action considérée sous cette face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même, il n’en est pas moins vrai que l’expression n’est pas exacte ; et j’aurais dû dire, de séduire la faveur de l’homme dont il épousait la fille. Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dites de cette pièce ; c’est que Tartuffe n’est point puni par les lois, mais par l’autorité. Je fais cette remarque, parce qu’il me semble que le droit du moraliste, soit dramatique soit romancier, ne commence qu’où les lois se taisent. Molière lui-même m’a paru si bien être de son avis, qu’il a pris soin de mettre à l’abri des atteintes de la loi, jusqu’à la donation irrégulière d’Orgon à Tartuffe. C’est qu’en effet les hommes une fois rassemblés en société, n’ont droit de se faire justice que des délits que le gouvernement ne s’est pas chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les défauts et l’indignation pour les vices. La punition de Tartuffe n’est elle-même qu’une suite de l’indignation du prince, et le châtiment est motivé sur d’autres actions que celles qui se sont passées durant le cours de la pièce.

« Mais combien cette salutaire indignation publique n’est-elle pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle semble se relâcher ! C’est ce que j’ai voulu faire. Mme de M… et V… excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne sont ou n’ont été que mieux accueillis et plus honorés ; j’ajoute même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui manquent à mon caractère ; par la seule raison qu’ils étaient trop récents et trop connus, et que l’honnête homme en diffamant le vice, répugne cependant à diffamer les vicieux.

« Les mœurs que j’ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles de ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie ; mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d’ajouter à un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation de l’esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je l’avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à travers des sentiments qu’on désire d’imiter, n’empêche pas, je crois, qu’il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se défendre.

« Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de l’honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre ; et je me félicite d’avoir fixé un moment sur moi l’attention volage du public. C’est particulièrement par l’occasion que j’ai trouvé de faire parvenir jusqu’à vous et de pouvoir vous adresser moi-même, l’assurance et l’hommage des sentiments d’estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.

« J’ai l’honneur d’être, etc. »

« Avec de l’esprit, de l’éloquence et de l’obstination on a souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui n’aiment ni à disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous faire oublier ma légère censure ; parmi tant de suffrages, à quoi vous servirait celui d’une cénobite ignorée ? Il n’ajouterait point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d’où nous sommes partis.

« J’ai l’honneur d’être votre très humble et obéissante servante,

« Riccoboni5

« Ce vendredi. »

Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que celles consacrées par les frères de Goncourt à l’œuvre de Laclos.

« A mesure que le siècle vieillit, qu’il accomplit son caractère, qu’il creuse ses passions, qu’il raffine ses appétits, qu’il s’endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolument de ce côté l’assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent. qu’au mal. La méchanceté, qui était l’assaisonnement, devient le génie de l’amour. Les noirceurs » passent de mode, et la scélératesse » éclate. Il se glisse dans les relations d’hommes à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l’art des tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la gouverne. C’est l’heure où Laclos écrit d’après nature sesLiaisons dangereuses, ce livre admirable et exécrable, qui est à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce qu’est le traité du Prince à la morale politique de l’Italie du XVIe.

« Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société traversée et pénétrée jusqu’au plus profond de l’âme, par le malaise d’un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l’immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l’amabilité, l’impudence, l’hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d’imagination. Ils connaissent la puissance de l’occasion, le bon effet d’un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé, l’usage des femmes de chambre, des valets, du scandale, toutes. les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce qu’un homme peut se permettre d’horreurs », et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d’assaut, dans un secrétaire, le secret d’un cœur de femme, ils se prennent à regretter que le talent d’un filou n’entre pas dans l’éducation d’un homme qui se mêle d’intrigues. Leur grand principe est de. ne jamais finir une aventure avant d’avoir en main de quoi déshonorer la femme : ils ne séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur bonheur, c’est de faire expirer la vertu d’une femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle », et ils s’arrêtent à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu’ils ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction, dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l’autorité une jeune fille, une enfant, d’emporter son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement ; et c’est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu’une cloison sépare de la honte et des risées de son sang ! Le XVIIIe siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l’imagination dans l’ordre de la férocité morale.

« La femme égala l’homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d’esprit de son sexe se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l’épouvante.

« La rouerie s’éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans, effort de tout l’être, une observation profonde, un. coup d’œil pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient voir dans l’amour que des faits à méditer et à recueillir, c’étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que. ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents ; et une poli tique capables de faire la réputation d’uns ministre. Elles avaient étudié, dans leur cœur le cœur des autres ; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun.

« Décidées à respecter les dehors et le monde, à s’envelopper et à se couvrir d’une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu’on pouvait faire, ce qu’on devait penser, ce qu’on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d’une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans l’innocence. Elles martyrisent l’honnête femme, dont la vertu leur déplaît ; et l’ont-elles touchée à mort ? elles poussent ce cri de vipère : « Ah ! quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, la blessure est incurable… »

« Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre : elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent ! On pourrait dire d’elles, dans le sens moral, qu’elles dépassent de toute la tête la Messaline antique.

« Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que l’on serait tenté d’appeler une corruption idéale : le libertinage des passions méchantes, la luxure du Mal !

« Et que l’on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d’un romancier ; ils sont des individualités de ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras est qu’on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas nommer un homme fameux ? M. de Choiseul n’a-t-il pas commencé sa grande carrière par ce rôle d’homme à bonnes fortunes, de méchant impitoyable, de roué-consommé, marchant à son but avec l’air étourdi, n’avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre une femme, s’imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit en triomphant par la peur ? Mais que parle-t-on de Choiseul ? Laclos n’avait-il pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s’amusant à torturer Mme de Blot ? Et pour la femme que Laclos a peinte et pour laquelle il a attribué tant de grâces et de ressources infernales, n’en avait-il pas rencontré l’original et ne l’avait-il pas étudiée sur le vif ? Le prince de Ligne et Tilly n’affirment-ils pas, d’après la confidence de Laclos, qu’il n’a eu qu’à déshabiller la conscience d’une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu’à raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil6 ? »

*
**

Le manuscrit des Liaisons dangereuses se trouve dans les collections de la Bibliothèque Nationale, no 12845 du fonds français : il fut donné par Mme Charles de Laclos en 1849.

Ce manuscrit comprend un certain nombre de documents.

Folio 1. — Une copie des armes de la famille du général de Laclos ;

Fol. 2 à 10. — Quelques pièces de vers de Laclos ;

Fol. 13 à 15 et 26 à 31. — Un certain nombre de lettres de Mme Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites ci-dessus ;

Fol. 16 à 25 et 32 à 34. — Lettres diverses et épîtres en vers ;

Fol. 35. — Titre du roman :

LE DANGER DES LIAISONS

ou

Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres

par M. C….. D. L. C.

J’ai vu les mœurs de ce siècle, et j’ai publié ces lettres (J.-J. Rousseau, préface de la Nouvelle Héloïse).

La première ligne du titre a été biffée pour être remplacée par :

LES LIAISONS DANGEREUSES

Un roman avait paru en 1753 sous le titre Le Danger des liaisons, ou Mémoires de la Baronne de Blémon, par Mme de Saint-Aubin.

Fol. 36. — Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire Durand pour la publication de son ouvrage.

« Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.

« Savoir que moi Delaclos, capitaine d’artillerie etc, auteur du danger des liaisons.

« Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur Durand libraire aux conditions ci-après.

« 1° Qu’il se chargera d’en payer l’impression tirée à deux milles.

« 2° Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés, généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains le prix de la vente des douze cent premiers exemplaires.

« 30 Qu’il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans (non compris les cinquante que je prélève dès à présent sur l’Edition entière) à raison de trois livres par exemplaire de bénéfice sur lesquels huit cent exemplaires j’aurai les deux tiers, ce qui formera seize cent livres et à M. Durand l’autre tiers faisant huit cent livres.

« Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je promets décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à l’impression, brochure de son ouvrage, et de lui tenir compte des deux tiers de son bénéfice dans les huit cent exemplaires à mesure qu’il en aura été vendu un cent en un billet payable à l’échéance de six mois et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil sept cent quatre-vingt-deux.

J’approuve l’écrit cy dessus.

Durand

neveu.

J’approuve l’écrit cy dessus.

De Laclos

Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et consenti à une seconde édition aux mêmes conditions que la première.

Paris, 21 avril 1782.

De Laclos

Approuvé le contenu cy dessus,

Fait à Paris le 21 avril 1782.

Durand

neveu.

Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première édition le 7 mai 1782.

De Laclos

Fol. 38. — Note sur les lettres.

Fol. 39. — Avertissement de l’éditeur.

Fol. 40 à 126. — Le texte des Liaisons dangereuses, d’une écriture très serrée et presque sans ratures.

Fol. 128 à 142. — Lettres et documents divers.

Nous remarquons qu’au folio 123 (recto), une lettre portant primitivement le no 155 est biffée de deux traits et suivie d’une nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le texte de la lettre biffée :

LETTRE CLV

Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.

Je sais, madame, que vous ne m’aimez point, je n’ignore pas davantage que vous m’avez toujours été contraire auprès de Mme de Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus que jamais dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous pouvez les croire fondés ; cependant c’est à vous que je m’adresse et je ne crains pas non seulement de vous prier de remettre à Mme de Tourvel la lettre que je joins ici pour elle, mais encore de vous demander d’obtenir d’elle qu’elle la lise, de l’y disposer en l’assurant de mon repentir, de mes regrets et surtout mon amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange. Elle m’étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les calcule pas. Et d’ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui nous est commun, doit écarter toute autre considération Mme de Tourvel se meurt, Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui rendre la vie, la santé et le bonheur. Voilà l’objet à remplir ; tous les moyens sont bons qui peuvent en assurer ou en hâter le succès Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous resterez responsable de l’événement : sa mort, vos regrets, mon éternel désespoir, tout sera votre ouvrage.

Je sais que j’ai outragé indignement une femme digne de toute mon adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous les maux qu’elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni les excuser ; mais vous, madame, craignez d’en devenir complice en m’empêchant de les réparer. J’ai enfoncé le poignard dans le cœur de votre amie, mais je peux seul retirer le fer de la blessure, seul je connais les moyens de la guérir. Qu’importe que je sois coupable, si je puis être utile ! Sauvez votre amie ! sauvez-la ! Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance.

Paris, ce 5 décembre 17**.

A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le mot Fin Puis vient la note (I) : « Des raisons particulières…. », écrite sur un papier différent, non pas de la même main, et collée sur le folio du manuscrit.

Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente T… au Vicomte de V…, qui ne porte pas de numéro, et ne figure dans aucune des éditions antérieures à 1900. En voici le texte :

La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.

Ô ! mon ami, quel est donc le trouble que j’éprouve depuis l’instant où vous vous êtes éloigné de moi ; quelque tranquillité me serait si nécessaire ! Comment se fait-il que je sois livrée à une telle agitation qu’elle va jusqu’à la douleur et me cause un véritable effroi ? Le croiriez-vous ? Je sens que même pour vous écrire j’ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes heureux ; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez si bien nommée le doux calmant de l’amour en est, au contraire, devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop forte ; tandis que, si j’essaye de m’arracher à cette délicieuse méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que je vous ai promis d’éviter et dont, en effet, je dois me garantir si soigneusement, puisqu’elles altéreraient votre bonheur. Mon ami, vous m’avez facilement appris à ne vivre que pour vous ; apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous… Non, ce n’est pas là ce que je veux dire, c’est plutôt que loin de vous je voudrais ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine ; je sens le besoin du repos, et tout repos m’est impossible ; j’ai vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi ; je ne puis ni m’occuper, ni rester oisive ; tour à tour un feu brûlant me dévore, un frisson mortel m’anéantit ; tout mouvement me fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je ? Je souffrirais moins dans l’ardeur de la plus violente fièvre, et, sans que je puisse ni l’expliquer ni le concevoir, je sens très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir livrer mon âme tout entière.

Au moment même où vous êtes sorti, j’étais moins tourmentée ; quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je l’attribuais à l’impatience que me causait la présence de mes femmes qui entrèrent à l’instant et dont le service toujours trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule ; je ne doutais pas alors, qu’environnée de souvenirs si doux, je ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir qu’aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule en supporter la réminiscence. J’ai été bientôt bien cruellement détrompée…

Ici, mon tendre ami, j’hésite à vous dire tout…Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je vous cacher une seule de mes pensées ? Ah ! cela me serait bien impossible ; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes involontaires et que mon cœur ne partage pas : j’avais, suivant mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit…

Les Liaisons dangereuses ont eu un grand nombre d’éditions, et ont été traduites en presque toutes les langues. Il n’est guère de génération qui n’ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable.

La première date de 1782 : elle comprenait quatre parties en quatre volumes in-12 sans gravures. C’est celle que nous avons suivie.

Celle parue avec la rubrique Londres 1796, en deux volumes in-8, est une des plus rares et des plus superbement illustrées : 2 frontispices et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons reproduits dans notre édition.

A signaler aussi l’édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des figures de Dévéria ; et récemment :

L’édition du Mercure de France, 1903, in-18, « collationnée sur le manuscrit original ».

L’édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8, avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de Beauvais ;

Et l’édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l’Édition, 1908, avec une étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des « Liaisons dangereuses » par Ad. Van Berer ; 20 eaux-fortes originales par Martin Van Maële.

1P. Allut. Aloysia Sigea et Nicolas Chorier, Lyon, 1862, p. 61
2Correspondance littéraire, philosophique et critique, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.
3L’Épître à Margot fut publiée intégralement dans Les Fastes de Louis XV. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde partie, pp. 732 et suiv.
4 A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv., tome XX. Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1772 jusqu’à nos jours, ou Journal d’un observateur.
5Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, n° 12845, folios 13, 15, 26 à 31.
6Ed. et J. de Goncourt. — L’Amour au dix-huitième siècle. Paris, Charpentier, 1893, pages III et suiv.

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La Religieuse

La Religieuse

de Denis Diderot

NOTICE

Diderot n’est pas seulement une des plus grandes figures du XVIIIe siècle ; c’est l’une des plus curieuses et des plus diverses. Il a tout aimé, tout compris, depuis la philosophie jusqu’aux arts mécaniques, en passant par les lettres ; il a touché à tout. Il n’est point étonnant qu’il ait été le créateur et le zélateur principal de l’Encyclopédie, puisqu’il était une encyclopédie lui-même. Sa vie et son génie ont eu le même caractère aventureux et passionné, avide de se répandre de toutes les façons. C’est ce qui le rend à la fois si attachant et si difficile à saisir dans la multiplicité des aspects sous lesquels il nous apparaît.

Il naquit à Langres, en 1713, d’une famille d’artisans. Depuis des siècles, les Diderot étaient couteliers de père en fils, mais il avait été décidé qu’on ferait du jeune Denis un ecclésiastique : il devait succéder au bénéfice d’un oncle homme d’église. Dans cette intention, on le plaça à neuf ans chez les jésuites de Langres ; à onze ans, il recevait la tonsure par provision. Ses maîtres mirent tout en œuvre pour l’attirer à eux. Ils y réussirent presque, puisqu’il essaya de s’enfuir de Langres pour courir à Paris s’enfermer dans une de leurs maisons. Mais son père veillait. Le néophyte fut remis aux mains des excellents maîtres du collège d’Harcourt.

Il était à Paris, selon son désir. Il y fit de solides études, tout en scandalisant ses professeurs par les incartades de son esprit déjà très libre. Il ne devint pas prêtre ; il entra chez un procureur, où il apprit, outre le droit, l’anglais, l’italien et les mathématiques. Mais il ne se pressait point de choisir une profession ; son père, irrité, lui refusa tous subsides. Alors il dut gagner sa vie par n’importe quelles besognes, étant bon, heureusement, à n’importe quoi. Malgré l’opposition paternelle, il épousa par amour et secrètement une jeune fille aussi pauvre que lui, Mlle Champion.

Cependant, il commençait à se faire un nom et à gagner davantage Son activité littéraire était prodigieuse, et il le fallait bien. Car bientôt, outre les frais du ménage, il s’était imposé la charge d’entretenir une Mme de Puisieux, qui donnait dans le bel esprit. Il s’était aperçu, en effet, de l’insuffisance intellectuelle de sa femme : cette maîtresse lettrée y suppléait. Mme Diderot fermait les yeux. C’est alors qu’il écrivit, pêle-mêle, l’Essai sur le Mérite et la Vertu, ouvrage moral, les Bijoux indiscrets, qui tiennent plutôt du genre de l’Arétin, et les Pensées philosophiques où l’ancien élève des jésuites entre en coquetterie avec l’athéisme. Ces Pensées furent brûlées par la main du bourreau.

Mme de Puisieux étant insatiable, Diderot publia en 1749 la fameuse Lettre sur les Aveugles, où son athéisme s’accusait davantage. Cette fois, ce fut la prison à Vincennes. Le gouverneur était par chance un homme fort doux, le mari de la fameuse Émilie Du Châtelet, cette amie de Voltaire.

Il traitait son prisonnier à sa table et lui permettait de recevoir tous les visiteurs qui se présentaient. De ce nombre fut Jean-Jacques Rousseau, avec qui Diderot se lia, et sur qui son influence fut réelle, car il l’amena à prendre parti contre les lettres et les arts dans le fameux Discours à l’Académie de Dijon, et à se poser, dès le début de sa carrière, en ennemi de la civilisation.

C’est alors aussi que Diderot entra en correspondance avec Voltaire, à propos de la Lettre sur les Aveugles. On voit que cet emprisonnement ne lui fut point trop désavantageux. D’ailleurs, il sortit bientôt de Vincennes et fut délivré aussi de Mme de Puisieux par une infidélité un peu trop flagrante de celle-ci.

Ce fut, il est vrai, pour retomber tout aussitôt sous un autre joug, mais aimable et léger, celui de Mlle Volland, qui était une fille d’esprit et fort honnête.

Rendons grâces à Mlle Volland : nous lui devons un des meilleurs ouvrages de Diderot. La correspondance intermittente qu’il entretint avec elle, de 1759 à 1774, est aussi divertissante et aussi instructive que possible. Elle a le double mérite d’être à la fois une confession involontaire du philosophe et un tableau de son époque le plus amusant, le plus joliment nuancé qui soit.

Cependant on ne peut passer sous silence les essais dramatiques, d’ailleurs assez malheureux, de Diderot. Le théâtre l’avait toujours beaucoup occupé ; le trouvant en décadence, il voulut le régénérer par le sérieux et l’honnête, qu’il prétendait substituer au tragique et au frivole. Les intentions étaient louables, les résultats furent piteux. Le Fils naturel n’eut, et à grand’peine, que deux représentations. Le Père de Famille, malgré Préville et Mlle Gaussin, n’en obtint que huit ou neuf. Si l’école romantique n’avait repris, à grand tapage, quelques-unes des théories de Diderot, son essai de drame bourgeois serait entièrement oublié aujourd’hui. Mais le théâtre lui aura du moins inspiré une œuvre durable, et qui sera toujours discutée, son fameux Paradoxe sur l’insensibilité nécessaire du Comédien.

De même, on relit encore ses Salons, où il s’improvisa critique d’art pour être agréable à Grimm qui n’avait pas le temps de rendre compte à ses lecteurs princiers des expositions de peinture et de sculpture : il le fit à sa place. Ces Salons sont toujours inégalés.

L’œuvre la plus considérable de Diderot fut l’Encyclopédie ; il y travailla pendant trente ans.

Il est difficile de mesurer l’étendue d’un pareil effort. Sa collaboration personnelle, c’est-à-dire les articles qu’il rédigea lui-même, représente à elle seule un labeur étonnant. Elle comprend les arts mécaniques, qu’il étudia et pratiqua dans les ateliers avant d’en parler, se faisant ouvrier comme l’avait été son père. Mais il faut considérer en outre qu’il assuma la direction de toute l’entreprise, qu’il soutint la lutte contre le Parlement, la Sorbonne, l’archevêque de Paris et les jésuites ; qu’il dut vaincre aussi les difficultés matérielles, suppléer aux collaborateurs qui se décourageaient et quittaient la maison. Et quand il eut achevé cette œuvre colossale, il se trouva pauvre.

C’est alors que l’impératrice de Russie, la grande Catherine, eut envers lui une inspiration digne de tous les deux. Elle avait appris qu’il voulait vendre sa bibliothèque ; elle lui fit dire qu’elle l’achetait, à la condition qu’il la lui garderait à Paris et qu’il en serait le bibliothécaire. Il aurait pour cela un traitement de mille francs et plus tard un logement rue Richelieu, qu’il n’occupa que dans les derniers jours de sa vie. Diderot accepta, il fit le voyage de Russie pour remercier sa bienfaitrice. C’est au retour qu’il écrivit Jacques le Fataliste et la Religieuse, ainsi qu’un ouvrage moitié historique, moitié philosophique : l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Mais le froid de la Russie avait attaqué sa santé ; il tomba malade au commencement de 1784. Il traîna pendant quelques mois, gardant une sérénité philosophique au milieu des incommodités et des souffrances, et il mourut le 29 juillet. Il fut enterré dans la chapelle de la Vierge à Saint-Roch.

*
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Dans le genre scandaleux, Diderot a laissé deux œuvres de valeur fort inégale : les Bijoux indiscrets et la Religieuse. Les Bijoux indiscrets ne sont qu’une gauloiserie, renouvelée d’un vieux fabliau et mise à la mode du XVIIIe siècle, en exagérant la crudité du modèle primitif. La Religieuse est davantage : c’est un livre puissant, plein de passion dans tous les sens du mot. On y trouve d’abord un furieux pamphlet contre les couvents ; l’auteur nous en présente deux : l’un est une géhenne avec des tortionnaires ; l’autre une Mytilène que peuplent des Saphos embéguinées.

Mais, pour appuyer les conclusions du pamphlet, le roman nous offre une suite de scènes qui vont du sadisme à l’hystérie. Elles sont souvent traitées d’une façon admirable, et le philosophe réformateur des cloîtres s’y attarde avec une évidente complaisance. Ce sont ces pages-là qui firent le succès du livre et qui le prolongent aujourd’hui. Cependant, il y a encore autre chose dans la Religieuse ; une histoire mélodramatique qui ne ressemble pas mal à un épisode des Mystères de Paris, car Diderot contient déjà Eugène Sue. Cette fille de naissance irrégulière, séquestrée dans deux couvents successifs et qui se débat contre les machinations de ceux qui en veulent à son argent, fit couler les pleurs des âmes pures, tandis que les autres étaient surtout intéressées par le haut goût de ses aventures avec des nonnes très spéciales. On dit même que le vertueux M. de Croismare, mystifié de concert par Grimm et Diderot, voulait à toute force envoyer des secours à la touchante personne qu’on lui représentait comme une victime des intrigues monacales.

Cette anecdote donne la note comique. On ne la trouverait pas dans l’ouvrage lui-même. La Religieuse est un livre trouble et troublant ; ce n’est point un livre gai, mais plutôt un coin particulier de l’enfer ou sont parquées certaines damnées de la luxure et de la névrose. Ce n’est point un chef-d’œuvre ; c’est pire : une œuvre qui déconcerte, qui choque souvent le goût et qui fascine l’imagination. Quand on l’a lue on est peut-être irrité contre l’auteur et contre soi, mais il est absolument impossible qu’on l’oublie, ce qui arrive pour un certain nombre de chefs-d’œuvre. On se rappelle malgré soi cette atmosphère qui sent le soufre et l’encens, et ces visions paradoxales qui prouvent que Baudelaire n’a point inventé les chercheuses d’infini.

Memoires de Fanny Hill, femme de plaisir

Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir

de John Cleland

AVERTISSEMENT
Partie 1
LES PROGRÈS D’UNE GARCE

d’après les dessins de M. Hogarth.

Chapitre 1 L’Innocente trahie

Voyez cette fille de campagne : que ses regards sont innocents ! que ses habits sont propres quoique unis ! N’êtes-vous pas indigné de voir la maquerelle qui n’oublie rien pour la débaucher ? Elle couvre ses desseins sous le voile de la piété et ne parle que de prières et de dévotions, jusqu’à ce que la pauvrette soit vendue et livrée à Francisque.

Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne labelle : il est l’emblème véritable d’un satyre impudique. Le curé de campagne arrive à la ville avec une méchante rosse. Jugez ce qui l’amène : moins à faire et mieux payé.

Chapitre 2 Un juif l’entretient somptueusement

Débauchée d’abord et chassée ensuite, c’est le sort de toutes les putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptême comme Margot) est obligée de battre du plâtre jusqu’à ce qu’elle rencontre un juif opulent.

Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur.

Elle a un singe et un Maure qui la suit.

Qu’un homme est sot de s’imaginer jouir seul d’une femme ! Car malgré tout ce qu’il pourra lui donner, elle ne perdra pas une occasion favorable pour baiser avec d’autres.

Polly donc avait son amant dans le lit quand l’Hébreu arriva sans être attendu. Pour le faire évader, elle querelle le juif, donne un coup de pied à la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir le galant.

Chapitre 3 Elle est réduite à la misère dans son logement de Drury-Lane

Margot, renvoyée pour la deuxième fois, se loge dans l’allée de Drury-Lane. (célèbre à Londres par le grand nombre de filles de moyenne sorte), tient boutique pour son compte et commerce avec toute la ville. Pendant qu’on verse le thé,mademoiselle est occupée à regarder une montre qu’elle avait prise par subtilité à son galant pendant la nuit. On met sur une petite table, devant elle, du beurre enveloppé d’un mandement de Monseigneur, une soucoupe, un couteau et du pain.

Sa cape est derrière elle, sur le dos d’une chaise ; la chandelle est fichée dans le trou d’une bouteille qui est auprès de la chaise percée.

Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers pour mener mademoiselle et sa suivante à l’hôpital, pour y battre du chanvre ?

Au haut est écrit : « Boette à perruque de Jacques Datton ».

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Ben-Hur

Ben-Hur

de Lewis Wallace

Chapitre 1 Le Jébel es Zubleh est une chaîne de montagnes peu élevée, longue d’environ cinquante kilomètres. Du haut des rochers de grès rouge qui la composent, la vue ne découvre au levant, si loin qu’elle peut s’étendre, que le désert d’Arabie. Les sables, charriés par l’Euphrate, s’amoncellent au pied de la montagne, qui forme ainsi un rempart sans lequel les pâturages de Moab et d’ Ammon feraient, eux aussi, partie du désert. Une vallée,partie de l’extrémité du Jébel et se dirigeant de l’est au nord,pour devenir le lit du Jabok, traverse la route romaine, qui n’est plus aujourd’hui qu’un simple sentier, suivi par les pèlerins qui se rendent à la Mecque. Un voyageur venait de sortir de cette vallée.Il paraissait avoir quarante-cinq ans. Sa barbe, jadis du plus beau noir, commençait à s’argenter. Son visage, à demi caché par le kefieh, mouchoir rouge qui recouvrait sa tête, était brun comme du café brûlé, et ses yeux, qu’il levait par moments, étaient grands et foncés. Il portait les vêtements flottants en usage dans l’Orient, mais on ne pouvait en distinguer les détails, car il était assis sous une tente en miniature, disposée sur le dos d’un grand chameau blanc. C’était un animal digne d’admiration, que ce chameau. Sa couleur, sa hauteur, la largeur de son pied, sa bosse musculeuse, son long col de cygne, sa tête, large entre les yeux et terminée par un museau si mince, qu’il aurait tenu dans un bracelet de femme, son pas égal et élastique, tout prouvait qu’il était de cette pure race syrienne dont l’origine remonte aux jours de Cyrus et, par conséquent, absolument sans prix. Une frange rouge s’étalait sur son front, des chaînes de bronze, terminées par des sonnettes d’argent, entouraient son cou, mais il n’avait ni brides,ni licol, pour le conduire. En franchissant l’étroite vallée, le voyageur avait dépassé la frontière d’ El Belka, l’ancien Ammon. C’était le matin. Devant lui montait le soleil, noyé dans une brume légère, et s’étendait le désert. Ce n’était point encore le désert de sable,mais la région où la végétation commence à s’étioler, où le sol est jonché de blocs de granit et de pierres brunes ou grises, entre lesquelles croissent de maigres mimosas et des touffes d’alfa. De route ou de sentier, plus trace. Une main invisible semblait guider le chameau ; il allongeait son pas et, la tête tendue vers l’horizon, il aspirait, par ses narines dilatées, des bouffées de vent du désert. La litière où se reposait le voyageur se balançait sur son dos, comme un navire sur les flots. Parfois un parfum d’absinthe embaumait l’air. Des alouettes et des hirondelles s’envolaient devant eux et des perdrix blanches fuyaient à tire d’aile, avec de petits cris éperdus, tandis que de temps à autre un renard ou une hyène précipitait son galop, pour considérer de loin ces intrus. À leur droite s’élevaient les collines du Jébel, enveloppées d’un voile gris perle qui prenait aux rayons du soleil levant des teintes violettes, d’une incomparable intensité. Au dessus de leur sommet le plus élevé un vautour planait, en décrivant de grandes orbes. Mais rien de tout cela n’attirait l’attention du voyageur. So

Justine ou Les Malheurs de la vertu

Justine ou Les Malheurs de la vertu

du Marquis de Sade

Partie 1

Le chef-d’œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose sur l’homme, et de tracer, d’après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu’il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni à la connaître, ni à la définir.

Si, plein de respect pour nos conventions sociales, et ne s’écartant jamais des digues qu’elles nous imposent, il arrive,malgré cela, que nous n’ayons rencontré que des ronces, quand les méchants ne cueillaient que des roses, des gens privés d’un fond de vertus assez constaté pour se mettre au-dessus de ces remarques ne calculeront-ils pas alors qu’il vaut mieux s’abandonner au torrent que d’y résister ? Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle qu’elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu’on puisse prendre, quand elle se trouve trop faible pour lutter contre le vice, et que dans un siècle entièrement corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres ? Un peu plus instruits, si l’on veut, et abusant des lumières qu’ils ont acquises, ne diront-ils pas avec l’ange Jesrad, de Zadig, qu’il n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien, et qu’ils peuvent, d’après cela, se livrer au mal,puisqu’il n’est dans le fait qu’une des façons de produire le bien ? N’ajouteront-ils pas qu’il est indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ;que si le malheur persécute la vertu et que la prospérité accompagne le crime, les choses étant égales aux vues de la nature,il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les méchants qui prospèrent, que parmi les vertueux qui échouent? Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d’une fausse philosophie ; essentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse, présentés à une âme corrompue, dans laquelle il reste pourtant quelques bons principes, peuvent ramener cette âme au bien tout aussi sûrement que si on lui eût montré dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes et les plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans doute d’avoir à peindre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu, et d’une autre part l’affluence des prospérités sur ceux qui écrasent ou mortifient cette même femme.Mais s’il naît cependant un bien du tableau de ces fatalités,aura-t-on des remords de les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché d’avoir établi un fait, d’où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la leçon si utile de la soumission aux ordres de la providence, et l’avertissement fatal que c’est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le ciel frappe à côté de nous l’être qui nous paraît le mieux avoir rempli les siens ?

Tels sont les sentiments qui vont diriger nos travaux, et c’est en considération de ces motifs que nous demandons au lecteur de l’indulgence pour les systèmes erronés qui sont placés dans la bouche de plusieurs de nos personnages, et pour les situations quelquefois un peu fortes, que, par amour pour la vérité, nous avons dû mettre sous ses yeux.

Mme la comtesse de Lorsange était une de ces prêtresses de Vénus dont la fortune est l’ouvrage d’une jolie figure et de beaucoup d’inconduite, et dont les titres, quelque pompeux qu’ils soient, ne se trouvent que dans les archives de Cythère, forgés par l’impertinence qui les prend, et soutenus par la sotte crédulité qui les donne : brune, une belle taille, des yeux d’une singulière expression ; cette incrédulité de mode, qui,prêtant un sel de plus aux passions, fait rechercher avec plus de soin les femmes en qui on la soupçonne ; un peu méchante,aucun principe, ne croyant de mal à rien, et cependant pas assez de dépravation dans le cœur pour en avoir éteint la sensibilité ;orgueilleuse, libertine : telle était Mme Lorsange.

Cette femme avait reçu néanmoins la meilleure éducation ;fille d’un très gros banquier de Paris, elle avait été élevée avec une sœur nommée Justine, plus jeune qu’elle de trois ans, dans une des plus célèbres abbayes de cette capitale, où jusqu’à l’âge de douze et de quinze ans, aucun conseil, aucun maître, aucun livre,aucun talent n’avaient été refusés ni à l’une ni à l’autre de ces deux sœurs.

A cette époque fatale pour la vertu de deux jeunes filles, tout leur manqua dans un seul jour : une banqueroute affreuse précipita leur père dans une situation si cruelle, qu’il en périt de chagrin. Sa femme le suivit un mois après au tombeau. Deux parents froids et éloignés délibérèrent sur ce qu’ils feraient des jeunes orphelines ; leur part d’une succession absorbée parles créances se montait à cent écus pour chacune. Personne ne se souciant de s’en charger, on leur ouvrit la porte du couvent, on leur remit leur dot, les laissant libres de devenir ce qu’elles voudraient.

Mme Lorsange, qui se nommait pour lors Juliette, et dont le caractère et l’esprit étaient, à fort peu de chose près,aussi formés qu’à trente ans, âge qu’elle atteignait lors de l’histoire que nous allons raconter, ne parut sensible qu’au plaisir d’être libre, sans réfléchir un instant aux cruels revers qui brisaient ses chaînes. Pour Justine, âgée, comme nous l’avons dit, de douze ans, elle était d’un caractère sombre et mélancolique, qui lui fit bien mieux sentir toute l’horreur de sa situation. Douée d’une tendresse, d’une sensibilité surprenante, au lieu de l’art et de la finesse de sa sœur, elle n’avait qu’une ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans bien des pièges. Cette jeune fille, à tant de qualités, joignait une physionomie douce, absolument différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait d’artifice, de manège, de coquetterie dans les traits de l’une, autant on admirait de pudeur, de décence et de timidité dans l’autre ; un air de vierge, de grands yeux bleus, pleins d’âme et d’intérêt, une peau éblouissante, une taille souple et flexible, un organe touchant,des dents d’ivoire et les plus beaux cheveux blonds, voilà l’esquisse de cette cadette charmante, dont les grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux.

On leur donna vingt-quatre heures à l’une et à l’autre pour quitter le couvent, leur laissant le soin de se pourvoir, avec leurs cent écus, où bon leur semblerait. Juliette, enchantée d’être sa maîtresse, voulut un moment essuyer les pleurs de Justine, puis voyant qu’elle n’y réussirait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la consoler ; elle lui reprocha sa sensibilité; elle lui dit, avec une philosophie très au-dessus de son âge, qu’il ne fallait s’affliger dans ce monde-ci que de ce qui nous affectait personnellement qu’il était possible de trouver en soi-même des sensations physiques d’une assez piquante volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pourrait être douloureux; que ce procédé devenait d’autant plus essentiel à mettre en usage que la véritable sagesse consistait infiniment plus à doubler la somme de ses plaisirs qu’à multiplier celle de ses peines; qu’il n’y avait rien, en un mot, qu’on ne dût faire pour émousser dans soi cette perfide sensibilité, dont il n’y avait que les autres qui profitassent, tandis qu’elle ne nous apportait que des chagrins. Mais on endurcit difficilement un bon cœur, il résiste aux raisonnements d’une mauvaise tête, et ses jouissances le consolent des faux brillants du bel esprit.

Juliette, employant d’autres ressources, dit alors à sa sœur qu’avec l’âge et la figure qu’elles avaient l’une et l’autre, il était impossible qu’elles mourussent de faim. Elle lui cita la fille d’une de leurs voisines, qui, s’étant échappée de la maison paternelle, était aujourd’hui richement entretenue et bien plus heureuse, sans doute, que si elle fût restée dans le sein de sa famille; qu’il fallait bien se garder de croire que ce fût le mariage qui rendît une jeune fille heureuse; que captive sous les lois de l’hymen, elle avait, avec beaucoup d’humeur à souffrir,une très légère dose de plaisirs à attendre; au lieu que,livrées au libertinage, elles pourraient toujours se garantir de l’humeur des amants, ou s’en consoler par leur nombre.

Justine eut horreur de ces discours; elle dit qu’elle préférait la mort à l’ignominie, et quelques nouvelles instances que lui fît sa sœur, elle refusa constamment de loger avec elle dès qu’elle la vit déterminée à une conduite qui la faisait frémir.

Les deux jeunes filles se séparèrent donc, sans aucune promesse de se revoir, dès que leurs intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui allait, prétendait-elle, devenir une grande dame, consentirait-elle à recevoir une petite fille dont les inclinations vertueuses mais basses seraient capables de la déshonorer ? Et de son côté, Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la société d’une créature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de la débauche publique? Toutes deux se firent donc un éternel adieu, et toutes deux quittèrent le couvent dès le lendemain.

Justine, caressée lors de son enfance par la couturière de sa mère, croit que cette femme sera sensible à son malheur; elle va la trouver, elle lui fait part de ses infortunes, elle lui demande de l’ouvrage… à peine la reconnaît-on; elle est renvoyée durement.

– Oh, ciel ! dit cette pauvre créature, faut-il que les premiers pas que je fais dans le monde soient déjà marqués par des chagrins ! Cette femme m’aimait autrefois, pourquoi me rejette-t-on aujourd’hui ? Hélas ! c’est que je suis orpheline et pauvre ; c’est que je n’ai plus de ressources dans le monde, et que l’on n’estime les gens qu’en raison des secours et des agréments que l’on s’imagine en recevoir.

Justine, en larmes, va trouver son curé ; elle lui peint son état avec l’énergique candeur de son âge… Elle était en petit fourreau blanc ; ses beaux cheveux négligemment repliés sous un grand bonnet ; sa gorge à peine indiquée, cachée sous deux ou trois aunes de gaze ; sa jolie mine un peu pâle à cause des chagrins qui la dévoraient ; quelques larmes roulaient dans ses yeux et leur prêtaient encore plus d’expression.

– Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique…,oui, vous me voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille ; j’ai perdu mon père et ma mère… Le ciel me les enlève à l’âge où j’avais le plus besoin de leur secours… Ils sont morts ruinés, monsieur ; nous n’avons plus rien… Voilà tout ce qu’ils m’ont laissé, continua-t-elle, en montrant ses douze louis…et pas un coin pour reposer ma pauvre tête… Vous aurez pitié de moi, n’est-ce pas, monsieur ! Vous êtes le ministre de la religion, et la religion fut toujours la vertu de mon cœur ;au nom de ce Dieu que j’adore et dont vous êtes l’organe,dites-moi, comme un second père, ce qu’il faut que je fasse… ce qu’il faut que je devienne ?

Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine que la paroisse était bien chargée ; qu’il était difficile qu’elle pût embrasser de nouvelles aumônes, mais que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et, comme en disant cela, l’interprète des dieux lui avait passé la main sous le menton, en lui donnant un baiser beaucoup trop mondain pour un homme d’Église, Justine, qui ne l’avait que trop compris, le repoussa en lui disant :

– Monsieur, je ne vous demande ni l’aumône ni une place de servante ; il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire désirer ces deux grâces pour être réduite à les implorer ; je sollicite les conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les faire acheter un peu trop cher.

Le pasteur, honteux d’être dévoilé, chassa promptement cette petite créature, et la malheureuse Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu’elle est condamnée à l’ isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d’avance, et s’y livre à des larmes d’autant plus amères qu’elle est sensible et que sa petite fierté vient d’être cruellement compromise.

Nous permettra-t-on de l’abandonner quelque temps ici, pour retourner à Juliette, et pour dire comment, du simple état d’où nous la voyons sortir, et sans plus avoir de ressources que sa sœur, elle devint pourtant, en quinze ans, femme titrée, possédant trente mille livres de rente, de très beaux bijoux, deux ou trois maisons tant à la ville qu’à la campagne, et, pour l’instant, le cœur, la fortune et la confiance de M. de Corville,conseiller d’État, homme dans le plus grand crédit et à la veille d’entrer dans le ministère ? La carrière fut épineuse, on n’en doute assurément pas : c’est par l’apprentissage le plus honteux et le plus dur que ces demoiselles-là font leur chemin ; et telle est dans le lit d’un prince aujourd’hui, qui porte peut-être encore sur elle les marques humiliantes de la brutalité des libertins entre les mains desquels sa jeunesse et son inexpérience la jetèrent.

En sortant du couvent, Juliette alla trouver une femme qu’elle avait entendu nommer à cette jeune amie de son voisinage ; pervertie comme elle avait envie de l’être et pervertie par cette femme, elle l’aborde avec son petit paquet sous le bras, une lévite bleue bien en désordre, des cheveux traînants, la plus jolie figure du monde, s’il est vrai qu’à de certains yeux l’indécence puisse avoir des charmes ; elle conte son histoire à cette femme, et la supplie de la protéger nomme elle a fait de son ancienne amie.

– Quel âge avez-vous ? lui demande la Duvergier.

– Quinze ans dans quelques jours, madame, répondit Juliette.

– Et jamais nul mortel…, continua la matrone.

– Oh ! non, madame, je vous le jure, répliqua Juliette.

– Mais c’est que quelquefois dans ces couvents, dit la vieille…un confesseur, une religieuse, une camarade… Il me faut des preuves sûres.

– Il ne tient qu’à vous de vous les procurer, madame, répondit Juliette en rougissant.

Et la duègne s’étant affublée d’une paire de lunettes, et ayant avec scrupule visité les choses de toutes parts :

– Allons, dit-elle à la jeune fille, vous n’avez qu’à rester ici, beaucoup d’égards pour mes conseils, un grand fonds de complaisance et de soumission pour mes pratiques, de la propreté,de l’économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de la politique envers vos compagnes, et de la fourberie avec les hommes, avant dix ans je vous mettrai en état de vous retirer dans un troisième, avec une commode, un trumeau, une servante ; et l’art que vous aurez acquis chez moi vous donnera, de quoi vous procurer le reste.

Ces recommandations faites, la Duvergier s’empare du petit paquet de Juliette ; elle lui demande si elle n’a point d’argent, et celle-ci lui ayant trop franchement avoué qu’elle avait cent écus, la chère maman les confisque en assurant sa nouvelle pensionnaire qu’elle placera ce petit fonds à la loterie pour elle, mais qu’il ne faut pas qu’une jeune fille ait d’argent :

– C’est, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, et dans un siècle aussi corrompu, une fille sage et bien née doit éviter avec soin tout ce qui peut l’entraîner dans quelque piège. C’est pour votre bien que je vous parle, ma petite, ajouta la duègne, et vous devez me savoir gré de ce que je fais.

Ce sermon fini, la nouvelle venue est présentée à ses compagnes on lui indique sa chambre dans la maison, et dès le lendemain ses prémices sont en vente.

En quatre mois, la marchandise est successivement vendue à près de cent personnes ; les uns se contentent de la rose, d’autres plus délicats ou plus dépravés (car la question n’est pas résolue) veulent épanouir le bouton qui fleurit à côté. Chaque fois, la Duvergier rétrécit, rajuste, et pendant quatre mois ce sont toujours des prémices que la friponne offre au public. Au bout de cet épineux noviciat, Juliette obtient enfin des patentes de sœur converse ; de ce moment, elle est réellement reconnue fille de la maison ; dès lors elle en partage les peines et les profits. Autre apprentissage : si dans la première école, à quelques écarts près, Juliette a servi la nature, elle en oublie les lois dans la seconde ; elle y corrompt entièrement ses mœurs ; le triomphe qu’elle voit obtenir au vice dégrade totalement son âme ; elle sent que, née pour le crime, au moins doit-elle aller au grand et renoncer à languir dans un état subalterne, qui, en lui faisant faire les mêmes fautes, en l’avilissant également, ne lui rapporte pas, à beaucoup près, le même profit. Elle plaît à un vieux seigneur fort débauché, qui ne la fait venir d’abord que pour l’affaire du moment ; elle a l’art de s’en faire magnifiquement entretenir ; elle paraît enfin aux spectacles, aux promenades, à côté des cordons bleus de l’ordre de Cythère ; on la regarde, on la cite, on l’envie, et la fine créature sait si bien s’y prendre, qu’en moins de quatre ans elle ruine six hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus de rente. Il n’en fallait pas davantage pour faire sa réputation ; l’aveuglement des gens du monde est tel, que plus une de ces créatures a prouvé sa malhonnêteté, plus on est envieux d’être sur sa liste ; il semble que le degré de son avilissement et de sa corruption devienne la mesure des sentiments que l’on ose afficher pour elle.

Juliette venait d’atteindre sa vingtième année, lorsqu’un certain comte de Lorsange, gentilhomme angevin, âgé d’environ quarante ans, devint tellement épris d’elle, qu’il résolut de lui donner son nom : il lui reconnut douze mille livres de rente,lui assura le reste de sa fortune s’il venait à mourir avant elle ; lui donna une maison, des gens, une livrée, et une sorte de considération dans le monde, qui parvint en deux ou trois ans à faire oublier ses débuts.

Ce fut ici que la malheureuse Juliette, oubliant tous les sentiments de sa naissance et de sa bonne éducation, pervertie par de mauvais conseils et des livres dangereux, pressée de jouir seule, d’avoir un nom et point de chaînes, osa se livrer à la coupable idée d’abréger les jours de son mari. Ce projet odieux,conçu, elle le caressa ; elle le consolida malheureusement dans ces moments dangereux où le physique s’embrase aux erreurs du moral ; instants où l’on se refuse d’autant moins qu’alors rien ne s’oppose à l’irrégularité des vœux ou à l’impétuosité des désirs, et que la volupté reçue n’est vive qu’en raison de la multitude des freins qu’on brise, ou de leur sainteté. Le songe évanoui, si l’on redevenait sage, l’inconvénient serait médiocre,c’est l’histoire des torts de l’esprit ; on sait bien qu’ils n’offensent personne, mais on va plus loin, malheureusement. Que sera-ce, ose-t-on se dire, que la réalisation de cette idée,puisque son seul aspect vient d’exalter, vient d’émouvoir si vivement ? On vivifie la maudite chimère, et son existence est un crime.

Mme de Lorsange exécuta, heureusement pour elle, avec tant de secret, qu’elle se mit à l’abri de toute poursuite, et qu’elle ensevelit avec son époux les traces du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau.

Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses anciennes habitudes ; mais se croyant quelque chose dans le monde, elle mit à sa conduite un peu moins d’indécente. Ce n’était plus une fille entretenue, c’était une riche veuve qui donnait de jolis soupers, chez laquelle la cour et la ville étaient trop heureuses d’être admises ; femme décente en un mot et qui néanmoins couchait pour deux cents louis, et se donnait pour cinq cents par mois.

Jusqu’à vingt-six ans, Mme de Lorsange fit encore de brillantes conquêtes ; elle ruina trois ambassadeurs étrangers, quatre fermiers généraux, deux évêques, un cardinal et trois chevaliers des Ordres du roi ; mais comme il est rare de s’arrêter après un premier délit, surtout quand il a tourné heureusement, la malheureuse Juliette se noircit de deux nouveaux crimes semblables au premier ; l’un pour voler un de ses amants qui lui avait confié une somme considérable, ignorée de la famille de cet homme, et que Mme de Lorsange put mettre à l’abri par cette affreuse action ; l’autre pour avoir plus tôt un legs de cent mille francs qu’un de ses adorateurs lui faisait au nom d’un tiers, chargé de rendre la somme après décès. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait trois ou quatre infanticides. La crainte de gâter sa jolie taille, le désir de cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la résolution d’étouffer dans son sein la preuve de ses débauches ; et ces forfaits ignorés comme les autres n’empêchèrent pas cette femme adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles dupes.

Il est donc vrai que la prospérité peut accompagner la plus mauvaise conduite, et qu’au milieu même du désordre et de la corruption, tout ce que les hommes appellent le bonheur peut se répandre sur la vie ; mais que cette cruelle et fatale vérité n’alarme pas ; que l’exemple du malheur poursuivant partout la vertu, et que nous allons bientôt offrir, ne tourmente pas davantage les honnêtes gens. Cette félicité du crime est trompeuse,elle n’est qu’apparente ; indépendamment de la punition bien certainement réservée par la providence à ceux qu’ont séduits ses succès, ne nourrissent-ils pas au fond de leur âme un ver qui, les rongeant sans cesse, les empêche d’être réjouis de ces fausses lueurs, et ne laisse en leur âme, au lieu de délices, que le souvenir déchirant des crimes qui les ont conduits où ils sont ? A l’égard de l’infortuné que le sort persécute, il a son cœur pour consolation, et les jouissances intérieures que lui procurent ses vertus le dédommagent bientôt de l’injustice des hommes.

Tel était donc l’état des affaires de Mme de Lorsange,lorsque M. de Corville, âgé de cinquante ans, jouissant du crédit et de la considération que nous avons peints plus haut,résolut de se sacrifier entièrement pour cette femme et de la fixer à jamais à lui. Soit attention, soit procédés, soit politique de la part de Mme de Lorsange, il y était parvenu, et il y avait quatre ans qu’il vivait avec elle, absolument comme avec une épouse légitime, lorsque l’acquisition d’une très belle terre auprès de Montargis les obligea l’un et l’autre d’aller passer quelque temps dans cette province.

Un soir, où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade, de la terre qu’ils habitaient jusqu’à Montargis, trop fatigués l’un et l’autre pour entreprendre de retourner comme ils étaient venus, ils s’arrêtèrent à l’auberge où descend le carrosse de Lyon, à dessein d’envoyer de là un homme à cheval leur chercher une voiture. Ils se reposaient dans une salle basse et fraîche de cette maison, donnant sur la cour, lorsque le coche dont nous venons de parler entra dans cette hôtellerie.

C’est un amusement assez naturel que de regarder une descente de coche ; on peut parier pour le genre des personnages qui s’y trouvent, et si l’on a nommé une catin, un officier, quelques abbés et un moine, on est presque toujours sûr de gagner.Mme de Lorsange se lève, M. de Corville la suit, et tous deux s’amusent à voir entrer dans l’auberge la société cahotante. Il paraissait qu’il n’y avait plus personne dans la voiture, lorsqu’un cavalier de maréchaussée, descendant du panier, reçut dans ses bras d’un de ses camarades également placé dans le même lieu, une fille de vingt-six à vingt-sept ans, vêtue d’un mauvais petit caraco d’indienne et enveloppée jusqu’aux sourcils d’un grand mantelet de taffetas noir. Elle était liée comme une criminelle, et d’une telle faiblesse, qu’elle serait assurément tombée si ses gardes ne l’eussent soutenue. A un cri de surprise et d’horreur qui échappe à Mme de Lorsange, la jeune fille se retourne, et laisse voir avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble, la plus agréable, la plus intéressante, tous les appas enfin les plus en droit de plaire,rendus mille fois plus piquants encore par cette tendre et touchante affliction que l’innocence ajoute aux traits de la beauté.

M. de Corville et sa maîtresse ne peuvent s’empêcher de s’intéresser pour cette misérable fille. Ils s’approchent, ils demandent à l’un des gardes ce qu’a fait cette infortunée.

– On l’accuse de trois crimes, répond le cavalier, il s’agit de meurtre, de vol et d’incendie ; mais je vous avoue que mon camarade et moi n’avons jamais conduit de criminel avec autant de répugnance ; c’est la créature la plus douce, et qui paraît la plus honnête.

– Ah, ah ! dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir là quelques-unes de ces bévues ordinaires aux tribunaux subalternes ?… Et où s’est commis le délit ?

– Dans une auberge à quelques lieues de Lyon ; c’est Lyon qui l’a jugée ; elle va, suivant l’usage, à Paris pour la confirmation de sa sentence, et reviendra pour être exécutée à Lyon.

Mme de Lorsange, qui s’était approchée, qui entendait ce récit, témoigna bas à M. de Corville l’envie qu’elle aurait d’apprendre de la bouche de cette fille même l’histoire de ses malheurs, et M. de Corville, qui formait aussi le même désir, en fit part aux deux gardes en se nommant à eux.

Ceux-ci ne crurent pas devoir s’y opposer. On décida qu’il fallait passer la nuit à Montargis ; on demanda un appartement commode ; M. de Corville répondit de la prisonnière,on la délia ; et quand on lui eut fait prendre un peu de nourriture, Mme de Lorsange, qui ne pouvait s’empêcher de prendre à elle le plus vif intérêt, et qui sans doute se disait à elle-même : « Cette créature, peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout prospère autour de moi… de moi qui me suis souillée de crimes et d’horreurs », Mme de Lorsange, dis-je, dès qu’elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie, un peu consolée par les caresses que l’on s’empressait de lui faire, l’engagea de dire par quel événement, avec une physionomie si douce, elle se trouvait dans une aussi funeste circonstance.

– Vous raconter l’histoire de ma vie, madame, dit la belle infortunée, en s’adressant à la comtesse, c’est vous offrir l’exemple le plus frappant des malheurs de l’innocence, c’est accuser la main du ciel, c’est se plaindre des volontés de l’Être suprême, c’est une espèce de révolte contre ses intentions sacrées…je ne l’ose pas…

Des pleurs coulèrent alors avec abondance des yeux de cette intéressante fille, et après leur avoir donné cours un instant,elle commença son récit dans ces termes :

– Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance,madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je n’étais pas destinée à l’humiliation ou vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents ; je crus avec le peu de secours qu’ils m’avaient laissé pouvoir attendre une place convenable, et refusant toutes celles qui ne l’étaient pas, je mangeai, sans m’en apercevoir, à Paris où je suis née, le peu que je possédais ;plus je devenais pauvre, plus j’étais méprisée ; plus j’avais besoin d’appui, moins j’espérais d’en obtenir ; mais de toutes les duretés que j’éprouvai dans les commencements de ma malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenu, je ne vous citerai que ce qui m’arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitants de la capitale. La femme chez qui je logeais m’avait adressée à lui, comme à quelqu’un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort. Après avoir attendu très longtemps dans l’antichambre de cet homme, on m’introduisit ; M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de sortir de son lit, entortillé d’une robe de chambre flottante qui cachait à peine son désordre ;on s’apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda ce que je voulais.

– Hélas ! monsieur, lui répondis-je toute confuse, je suis une pauvre orpheline qui n’ai pas encore quatorze ans et qui connais déjà toutes les nuances de l’infortune ; j’implore votre commisération, ayez pitié de moi, je vous conjure.

Et alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être même un peu la peine que j’éprouvais à en prendre une, n’étant pas née pour cet état ;le malheur que j’avais eu, pendant tout cela, de manger le peu que j’avais…, le défaut d’ouvrage, l’espoir où j’étais, qu’il me faciliterait les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l’éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible,toujours à charge à l’opulence… Après m’avoir écoutée avec beaucoup de distractions, M. Dubourg me demanda si j’avais toujours été sage.

– Je ne serais ni aussi pauvre ni aussi embarrassée, monsieur,répondis-je, si j’avais voulu cesser de l’être.

– Mais, me dit à cela M. Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ?

– Et de quel service prétendez-vous parler, monsieur ?répondis-je ; je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la décence et mon âge me permettront de remplir.

– Les services d’une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison, me répondit Dubourg ; vous n’êtes ni d’âge ni de tournure à vous placer comme vous le demandez. Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes, et de travailler à trouver quelqu’un qui consente à prendre soin de vous ; cette vertu dont vous faites un si grand étalage ne sert à rien dans le monde ; vous aurez beau fléchir aux pieds de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point. La chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu’ils méprisent le plus souverainement, c’est la sagesse de votre sexe ; on n’estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui nous amusent ; mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait moins. Quand des gens de notre sorte donnent, en un mot, ce n’est jamais que pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu’on fait pour elle, si ce n’est par l’abandon de tout ce qu’on exige de son corps ?

– Oh ! monsieur, répondis-je le cœur gros de soupirs, il n’y a donc plus ni honnêteté ni bienfaisance chez les hommes ?

– Fort peu, répliqua Dubourg ; on en parle tant, comment voulez-vous qu’il y en ait ? On est revenu de cette manie d’obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n’étaient que les jouissances de l’orgueil,et comme rien n’est aussitôt dissipé, on a voulu des sensations plus réelles ; on a vu qu’avec un enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour fruit de ses avances tous les plaisirs que peut offrir la luxure, que ceux très froids et très futiles de la soulager gratuitement ; la réputation d’un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas même, à l’instant où il en jouit le mieux, le plus léger plaisir des sens.

– Oh ! monsieur, avec de pareils principes, il faut donc que l’infortuné périsse !

– Qu’importe ; il y a plus de sujets qu’il n’en faut en France ; pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l’État le plus ou le moins d’individus qui la pressent ?

– Mais croyez-vous que des enfants respectent leurs pères, quand ils en sont ainsi maltraités ?

– Que fait à un père l’amour d’enfants qui le gênent ?

– Il vaudrait donc mieux qu’on nous eût étouffés dès le berceau !

– Assurément, c’est l’usage dans beaucoup de pays, c’était la coutume des Grecs ; c’est celle des Chinois : là les enfants malheureux s’exposent ou se mettent à mort. A quoi bon laisser vivre des créatures qui ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents ou parce qu’ils en sont privés ou parce qu’ils n’en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu’à surcharger l’État d’une denrée dont il a déjà trop ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés devraient être condamnés à mort dès leur naissance ; les premiers et les seconds, parce que n’ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d’eux, ils souillent la société d’une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour, et les autres parce qu’ils ne peuvent lui être d’aucune utilité ; l’une et l’autre de ces classes sont à la société comme ces excroissances de chair qui, se nourrissant du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent, ou, si vous l’aimez mieux, comme ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s’adaptant leur semence nourricière. Abus criants que ces aumônes destinées à nourrir une telle écume, que ces maisons richement dotées qu’on a l’extravagance de leur bâtir, comme si l’espèce des hommes était tellement rare, tellement précieuse qu’il fallût en conserver jusqu’à la plus vile portion ! Mais laissons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne tient qu’à soi d’y remédier ?

– A quel prix, juste ciel !

– A celui d’une chimère, d’une chose qui n’a de valeur que celle que ton orgueil y met. Au reste, continue ce barbare en se levant et ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ;consentez-y, ou délivrez-moi de votre présence ; je n’aime pas les mendiants…

Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir ;le croirez-vous, madame, elles irritèrent cet homme au lieu de l’attendrir. Il referme la porte et me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu’il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet instant cruel, mon malheur me prête du courage ; je me débarrasse de ses mains, et m’élançant vers la porte :

– Homme odieux, lui dis-je en m’échappant, puisse le ciel, aussi grièvement offensé par toi, te punir un jour, comme tu le mérites,de ton exécrable endurcissement ! Tu n’es digne ni de ces richesses dont tu fais un aussi vil usage, ni de l’air même que tu respires dans un monde souillé par tes barbaries.

Je me pressai de raconter à mon hôtesse la réception de la personne chez laquelle elle m’avait envoyée ; mais quelle fut ma surprise de voir cette misérable m’accabler de reproches au lieu de partager ma douleur.

– Chétive créature, me dit-elle en colère, t’imagines-tu que les hommes sont assez dupes pour faire l’aumône à de petites filles comme toi, sans exiger l’intérêt de leur argent ? M. Dubourg est trop bon d’avoir agi comme il l’a fait ; à sa place je ne t’aurais pas laissée sortir de chez moi sans m’avoir contenté. Mais puisque tu ne veux pas profiter des secours que je t’offre, arrange-toi comme il te plaira ; tu me dois, demain,de l’argent, ou la prison.

– Madame, ayez pitié…

– Oui, oui, pitié… on meurt de faim avec la pitié !

– Mais comment voulez-vous que je fasse ?

– Il faut retourner chez Dubourg ; il faut le satisfaire,il faut me rapporter de l’argent ; je le verrai, je le préviendrai ; je raccommoderai, si je puis, vos sottises ; je lui ferai vos excuses, mais songez à vous mieux comporter.

Honteuse, au désespoir, ne sachant quel parti prendre, me voyant durement repoussée de tout le monde, presque sans ressource, je dis à Mme Desroches (c’était le nom de mon hôtesse) que j’étais décidée à tout pour la satisfaire. Elle alla chez le financier, et me dit au retour qu’elle l’avait trouvé très irrité ; que ce n’était pas sans peine qu’elle était parvenue à le fléchir en ma faveur ; qu’à force de supplications elle avait pourtant réussi à lui persuader de me revoir le lendemain matin ; mais que j’eusse à prendre garde à ma conduite, parce que, si je m’avisais de lui désobéir encore, lui-même se chargeait du soin de me faire enfermer pour la vie.

J’arrive tout émue. Dubourg était seul, dans un état plus indécent encore que la veille. La brutalité, le libertinage, tous les caractères de la débauche éclataient dans ses regards sournois.

– Remerciez la Desroches, me dit-il durement, de ce que je veux bien en sa faveur vous rendre un instant mes bontés ; vous devez sentir combien vous en êtes indigne après votre conduite d’hier. Déshabillez-vous, et si vous opposez encore la plus légère résistance à mes désirs, deux hommes vous attendent dans mon antichambre pour vous conduire en un lieu dont vous ne sortirez de vos jours.

– Ô monsieur, dis-je en pleurs et me précipitant aux genoux de cet homme barbare, laissez-vous fléchir, je vous en conjure ;soyez assez généreux pour me secourir sans exiger de moi ce qui me coûte assez pour vous offrir plutôt ma vie que de m’y soumettre…Oui, j’aime mieux mourir mille fois que d’enfreindre les principes que j’ai reçus dans mon enfance… Monsieur, monsieur, ne me contraignez pas, je vous supplie ; pouvez-vous concevoir le bonheur au sein des dégoûts et des larmes ? Osez-vous soupçonner le plaisir où vous ne verrez que des répugnances ? Vous n’aurez pas plus tôt consommé votre crime que le spectacle de mon désespoir vous accablera de remords…

Mais les infamies où se livrait Dubourg m’empêchèrent de poursuivre ; aurais-je pu me croire capable d’attendrir un homme qui trouvait déjà dans ma propre douleur un véhicule de plus à ses horribles passions ? Le croirez-vous, madame,s’enflammant aux accents aigus de mes plaintes, les savourant avec inhumanité, l’indigne se disposait lui-même à ses criminelles tentatives ! Il se lève, et se montrant à la fin à moi dans un état où la raison triomphe rarement, et où la résistance de l’objet qui la fait perdre n’est qu’un aliment de plus au délire, il me saisit avec brutalité, enlève impétueusement les voiles qui dérobent encore ce dont il brûle de jouir ; tour à tour, il m’injurie… il me flatte… il me maltraite et me caresse… Oh !quel tableau, grand Dieu ! quel mélange inouï de dureté…, de luxure ! Il semblait que l’Être suprême voulût, dans cette première circonstance de ma vie, imprimer à jamais en moi toute l’horreur que je devais avoir pour un genre de crime d’où devait naître l’affluence des maux dont j’étais menacée ! Mais fallait-il m’en plaindre alors ? Non, sans doute ; à ses excès je dus mon salut ; moins de débauche, et j’étais une fille flétrie ; les feux de Dubourg s’éteignirent dans l’effervescence de ses entreprises, le ciel me vengea des offenses où le monstre allait se livrer, et la perte de ses forces, avant le sacrifice, me préserva d’en être la victime.

Dubourg n’en devint que plus insolent ; il m’accusa des torts de sa faiblesse…, voulut les réparer par de nouveaux outrages et des invectives encore plus mortifiantes ; il n’y eut rien qu’il ne me dît, rien qu’il ne tentât, rien que la perfide imagination, la dureté de son caractère et la dépravation de ses mœurs ne lui fit entreprendre. Ma maladresse l’impatienta ; j’étais loin de vouloir agir, c’était beaucoup que de me prêter : mes remords n’en sont pas éteints… Cependant rien ne réussit, ma soumission cessa de l’enflammer ; il eut beau passer successivement de la tendresse à la rigueur… de l’esclavage à la tyrannie… de l’air de la décence aux excès de la crapule, nous nous trouvâmes excédés l’un et l’autre, sans qu’il pût heureusement recouvrer ce qu’il fallait pour me porter de plus dangereuses attaques. Il y renonça, me fit promettre de venir le trouver le lendemain, et pour m’y déterminer plus sûrement, il ne voulut absolument me donner que la somme que je devais à la Desroches. Je revins donc chez cette femme, bien humiliée d’une pareille aventure et bien résolue, quelque chose qui pût m’arriver, de ne pas m’y exposer une troisième fois. Je l’en prévins en la payant, et en accablant de malédictions le scélérat capable d’abuser aussi cruellement de ma misère. Mais mes imprécations, loin d’attirer sur lui la colère de Dieu, ne firent que lui porter bonheur ; huit jours après, j’appris que cet insigne libertin venait d’obtenir du gouvernement une régie générale qui augmentait ses revenus de plus de quatre cent mille livres de rentes ; j’étais absorbée dans les réflexions que font naître inévitablement de semblables inconséquences du sort, quand un rayon d’espoir sembla luire un instant à mes yeux.

La Desroches vint me dire un jour qu’elle avait enfin trouvé une maison où l’on me recevrait avec plaisir, pourvu que je m’y comportasse bien.

– Oh ! ciel, madame, lui dis-je, en me jetant avec transport dans ses bras, cette condition est celle que j’y mettrais moi-même, jugez si je l’accepte avec plaisir. L’homme que je devais servir était un fameux usurier de Paris, qui s’était enrichi non seulement en prêtant sur gages, mais même en volant impunément le public chaque fois qu’il avait cru le pouvoir faire en sûreté. Il demeurait rue Quincampoix, à un second étage, avec une créature de cinquante ans, qu’il appelait sa femme, et pour le moins aussi méchante que lui.

– Thérèse, me dit cet avare (tel était le nom que j’avais pris pour cacher le mien), Thérèse, la première vertu de ma maison,c’est la probité ; si jamais vous détourniez d’ici la dixième partie d’un denier, je vous ferais pendre, voyez-vous, mon enfant.Le peu de douceur dont nous jouissons, ma femme et moi, est le fruit de nos travaux immenses et de notre parfaite sobriété…Mangez-vous beaucoup, ma petite ?

– Quelques onces de pain par jour, monsieur, lui répondis-je, de l’eau et un peu de soupe, quand je suis assez heureuse pour en avoir.

– De la soupe ! morbleu, de la soupe ! Regardez, mamie, dit l’usurier à sa femme, gémissez des progrès du luxe :ça cherche condition, ça meurt de faim depuis un an, et ça veut manger de la soupe ; à peine en faisons-nous une fois tous les dimanches, nous qui travaillons comme des forçats ; vous aurez trois onces de pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d’eau de rivière, une vieille robe de ma femme tous les dix-huit mois et trois écus de gages au bout de l’année, si nous sommes contents de vos services, si votre économie répond à la nôtre, et si vous faites enfin prospérer la maison par de l’ordre et de l’arrangement. Votre service est médiocre, c’est l’affaire d’un clin d’œil ; il s’agit de frotter et nettoyer trois fois la semaine cet appartement de six pièces, de faire nos lits, de répondre à la porte, de poudrer ma perruque, de coiffer ma femme,de soigner le chien et le perroquet, de veiller à la cuisine, d’en nettoyer les ustensiles, d’aider à ma femme quand elle nous fait un morceau à manger, et d’employer quatre ou cinq heures par jour à faire du linge, des bas, des bonnets et autres petits meubles de ménage. Vous voyez que ce n’est rien, Thérèse ; il vous restera bien du temps, nous vous permettrons d’en faire usage pour votre compte, pourvu que vous soyez sage, mon enfant, discrète,économe surtout, c’est l’essentiel.

Vous imaginez aisément, madame, qu’il fallait se trouver dans l’affreux état où j’étais pour accepter une telle place ; non seulement il y avait infiniment plus d’ouvrage que mes forces ne me permettaient d’entreprendre, mais pouvais-je vivre avec ce qu’on m’offrait ? Je me gardai pourtant bien de faire la difficile,et je fus installée dès le même soir.

Si ma cruelle situation permettait que je vous amusasse un instant, madame, quand je ne dois penser qu’à vous attendrir,j’oserais vous raconter quelques traits d’avarice dont je fus témoin dans cette maison ; mais une catastrophe si terrible pour moi m’y attendait dès la seconde année, qu’il m’est bien difficile de vous arrêter sur des détails amusants avant que de vous entretenir de mes malheurs.

Vous saurez, cependant, madame, qu’on n’avait jamais d’autre lumière dans l’appartement de M. du Harpin, que celle qu’il dérobait au réverbère heureusement placé en face de sa chambre ; jamais ni l’un ni l’autre n’usaient de linge :on emmagasinait celui que je faisais, on n’y touchait de la vie ; il y avait aux manches de la veste de Monsieur, ainsi qu’à celles de la robe de Madame, une vieille paire de manchettes cousues après l’étoffe, et que je lavais tous les samedis au soir ; point de drap, point de serviettes, et tout cela pour éviter le blanchissage. On ne buvait jamais de vin chez lui, l’eau claire étant, disait Mme du Harpin, la boisson naturelle de l’homme, la plus saine et la moins dangereuse. Toutes les fois qu’on coupait le pain, il se plaçait une corbeille sous le couteau,afin de recueillir ce qui tombait : on y joignait avec exactitude toutes les miettes qui pouvaient se faire aux repas, et ce mets, frit le dimanche, avec un peu de beurre, composait le plat de festin de ces jours de repos ; jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles, de peur de les user, mais les housser légèrement avec un plumeau. Les souliers de Monsieur, ainsi que ceux de Madame, étaient doublés de fer, c’étaient les mêmes qui leur avaient servi le jour de leurs noces. Mais une pratique beaucoup plus bizarre était celle qu’on me faisait exercer une fois la semaine : il y avait dans l’appartement un assez grand cabinet dont les murs n’étaient point tapissés ; il fallait qu’avec un couteau j’allasse râper une certaine quantité de plâtre de ces murs, que je passais ensuite dans un tamis fin ; ce qui résultait de cette opération devenait la poudre de toilette dont j’ornais chaque matin et la perruque de Monsieur et le chignon de Madame. Ah ! plût à Dieu que ces turpitudes eussent été les seules où se fussent livrées ces vilaines gens ! Rien de plus naturel que le désir de conserver son bien ; mais ce qui ne l’est pas autant, c’est l’envie de l’augmenter de celui des autres.Et je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que ce n’était qu’ainsi que s’enrichissait du Harpin.

Il logeait au-dessus de nous un particulier fort à son aise,possédant d’assez jolis bijoux, et dont les effets, soit à cause du voisinage, soit pour avoir passé par les mains de mon maître, se trouvaient très connus de lui ; je lui entendais souvent regretter avec sa femme une certaine boîte d’or de trente à quarante louis, qui lui serait infailliblement restée, disait-il,s’il avait su s’y prendre avec plus d’adresse. Pour se consoler enfin d’avoir rendu cette boîte, l’honnête M. du Harpin projeta de la voler, et ce fut moi qu’on chargea de la négociation.

Après m’avoir fait un grand discours sur l’indifférence du vol,sur l’utilité même dont il était dans le monde, puisqu’il y rétablissait une sorte d’équilibre, que dérangeait totalement l’inégalité des richesses ; sur la rareté des punitions,puisque de vingt voleurs il était prouvé qu’il n’en périssait pas deux ; après m’avoir démontré avec une érudition dont je n’aurais pas cru M. du Harpin capable, que le vol était en honneur dans toute la Grèce, que plusieurs peuples encore l’admettaient, le favorisaient, le récompensaient comme une action hardie prouvant à la fois le courage et l’adresse (deux vertus essentielles à toute nation guerrière) ; après m’avoir en un mot exalté son crédit qui me tirerait de tout, si j’étais découverte, M. du Harpin me remit deux fausses clefs dont l’une devait ouvrir l’appartement du voisin, l’autre son secrétaire dans lequel était la boîte en question ; il m’enjoignit de lui apporter incessamment cette boîte, et que pour un service aussi essentiel, je recevrais pendant deux ans un écu de plus sur mes gages.

– Oh ! monsieur, m’écriai-je en frémissant de la proposition, est-il possible qu’un maître ose corrompre ainsi son domestique ! Qui m’empêche de faire tourner contre vous les armes que vous me mettez à la main, et qu’aurez-vous à m’objecter si je vous rends un jour victime de vos propres principes ?

Du Harpin, confondu, se rejeta sur un subterfuge maladroit : il me dit que ce qu’il faisait n’était qu’à dessein de m’éprouver, que j’étais bien heureuse d’avoir résisté à ses propositions… que j’étais perdue si j’avais succombé… Je me payai de ce mensonge ; mais je sentis bientôt le tort que j’avais eu de répondre aussi fermement : les malfaiteurs n’aiment pas à trouver de la résistance dans ceux qu’ils cherchent à séduire ; il n’y a malheureusement point de milieu dès qu’on est assez à plaindre pour avoir reçu leurs propositions : il faut nécessairement devenir dès lors ou leurs complices, ce qui est dangereux, ou leurs ennemis, ce qui l’est encore davantage. Avec un peu plus d’expérience, j’aurais quitté la maison dès l’instant,mais il était déjà écrit dans le ciel que chacun des mouvements honnêtes qui devrait éclore de moi serait acquitté par des malheurs !

M. du Harpin laissa couler près d’un mois, c’est-à-dire à peu près jusqu’à l’époque de la fin de la seconde année de mon séjour chez lui, sans dire un mot et sans témoigner le plus léger ressentiment du refus que je lui avais fait, lorsqu’un soir, venant de me retirer dans ma chambre pour y goûter quelques heures de repos, j’entendis tout à coup jeter ma porte en dedans, et vis, non sans effroi, M. du Harpin conduisant un commissaire et quatre soldats du guet près de mon lit.

– Faites votre devoir, monsieur, dit-il à l’homme de justice ; cette malheureuse m’a volé un diamant de mille écus,vous le retrouverez dans sa chambre ou sur elle, le fait est certain.

– Moi, vous avoir volé, monsieur ! dis-je en me jetant toute troublée hors de mon lit ; moi, juste ciel !Ah ! qui sait mieux que vous le contraire ? Qui doit être pénétré mieux que vous du point auquel cette action me répugne et de l’impossibilité qu’il y a que je l’aie commise ?

Mais du Harpin, faisant beaucoup de bruit pour que mes paroles ne fussent pas entendues, continua d’ordonner les perquisitions, et la malheureuse bague fut trouvée dans mon matelas. Avec des preuves de cette force, il n’y avait pas à répliquer ; je fus à l’instant saisie, garrottée et conduite en prison, sans qu’il me fût seulement possible de faire entendre un mot en ma faveur.

Le procès d’une malheureuse qui n’a ni crédit, ni protection,est promptement fait dans un pays où l’on croit la vertu incompatible avec la misère, où l’infortune est une preuve complète contre l’accusé ; là, une injuste prévention fait croire que celui qui a dû commettre le crime l’a commis ; les sentiments se mesurent à l’état où l’on trouve le coupable ; et sitôt que l’or ou des titres n’établissent pas son innocence, l’impossibilité qu’il puisse être innocent devient alors démontrée .

J’eus beau me défendre, j’eus beau fournir les meilleurs moyens à l’avocat de forme qu’on me donna pour un instant, mon maître m’accusait, le diamant s’était trouvé dans ma chambre ; il était clair que je l’avais volé. Lorsque je voulus citer le trait horrible de M. du Harpin, et prouver que le malheur qui m’arrivait n’était que le fruit de sa vengeance et la suite de l’envie qu’il avait de se défaire d’une créature qui, tenant son secret, devenait maîtresse de lui, on traita ces plaintes de récrimination, on me dit que M. du Harpin était connu depuis vingt ans pour un homme intègre, incapable d’une telle horreur. Je fus transférée à la Conciergerie, où je me vis au moment d’aller payer de mes jours le refus de participer à un crime ; je périssais ; un nouveau délit pouvait seul me sauver : la providence voulut que le crime servit au moins une fois d’égide à la vertu, qu’il la préservât de l’abîme où l’allait engloutir l’imbécillité des juges.

J’avais près de moi une femme d’environ quarante ans, aussi célèbre par sa beauté que par l’espèce et la multiplicité de ses forfaits ; on la nommait Du bois, et elle était, ainsi que la malheureuse Thérèse, à la veille de subir un jugement de mort : le genre seul embarrassait les juges. S’étant rendue coupable de tous les crimes imaginables, on se trouvait presque obligé ou à inventer pour elle un supplice nouveau, ou à lui en faire subir un dont nous exempte notre sexe. J’avais inspiré une sorte d’intérêt à cette femme, intérêt criminel, sans doute,puisque la base en était, comme je le sus depuis, l’extrême désir de faire une prosélyte de moi.

Un soir, deux jours peut-être tout au plus avant celui où nous devions perdre l’une et l’autre la vie, la Dubois me dit de ne me point coucher, et de me tenir avec elle sans affectation le plus près possible des portes de la prison.

– Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la Conciergerie, c’est l’ouvrage de mes soins ; beaucoup de gens seront brûlés sans doute, peu importe, Thérèse, osa me dire cette scélérate ; le sort des autres doit être toujours nul dès qu’il s’agit de notre bien-être ; ce qu’il y a de sûr,c’est que nous nous sauverons ; quatre hommes, mes complices et mes amis, se joindront à nous, et je réponds de ta liberté.

Je vous l’ai dit, madame, la main du ciel qui venait de punir l’innocence dans moi, servit le crime dans ma protectrice ; le feu prit, l’incendie fut horrible, il y eut vingt et une personnes de brûlées, mais nous nous sauvâmes. Dès le même jour nous gagnâmes la chaumière d’un braconnier de la forêt de Bondy, intime ami de notre bande.

– Te voilà libre, Thérèse, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu’il te plaira, mais si j’ai un conseil à te donner, c’est de renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t’ont jamais réussi ; une délicatesse déplacée t’a conduite aux pieds de l’échafaud, un crime affreux m’en sauve ; regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c’est bien la peine de s’immoler pour elles ! Tues jeune et jolie, Thérèse : en deux ans je me charge de ta fortune ; mais n’imagine pas que je te conduise à son temple par les sentiers de la vertu : il faut, quand on veut faire son chemin, chère fille, entreprendre plus d’un métier et servir à plus d’une intrigue ; décide-toi donc, nous n’avons point de sûreté dans cette chaumière, il faut que nous en partions dans peu d’heures.

– Oh ! madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je suis loin de vouloir m’y soustraire ;vous m’avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime ; croyez que s’il me l’eût fallu commettre,j’eusse préféré mille morts à la douleur d’y participer ; je sens tous les dangers que j’ai courus pour m’être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon cœur ;mais quelles que soient, madame, les épines de la vertu, je les préférerai sans cesse aux dangereuses faveurs qui accompagnent le crime. Il est en moi des principes de religion qui, grâces au ciel,ne me quitteront jamais ; si la providence me rend pénible la carrière de la vie, c’est pour m’en dédommager dans un mon de meilleur. Cet espoir me console, il adoucit mes chagrins, il apaise mes plaintes, il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. Cette joie s’éteindrait aussitôt dans mon âme si je venais à la souiller par des crimes, et avec la crainte des châtiments de ce monde, j’aurais le douloureux aspect des supplices de l’autre, qui ne me laisserait pas un instant dans la tranquillité que je désire.

– Voilà des systèmes absurdes qui te conduiront bientôt à l’hôpital, ma fille, dit la Dubois en fronçant le sourcil ;crois-moi, laisse là la justice de Dieu, ses châtiments ou ses récompenses à venir ; toutes ces platitudes-là ne sont bonnes qu’à nous faire mourir de faim. Ô Thérèse ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres ; que leur bourse s’ouvre à nos besoins, que l’humanité règne dans leur cœur,et les vertus pourront s’établir dans le nôtre ; mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi,notre asservissement, ne serviront qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage, et nous serions bien dupes de nous les refuser quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a fait naître tous égaux,Thérèse ; si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger les caprices et de réparer, par notre adresse, les usurpations du plus fort. J’aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j’aime à les voir nous prêcher la vertu ! Il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n’est entouré que d’adulateurs ou d’esclaves dont nos volontés sont les lois ; bien pénible, en vérité, d’être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ; ils ont bien du mal à être sincères,quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir !…Mais nous, Thérèse, nous que cette providence barbare, dont tu asla folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l’humiliation comme le serpent dans l’herbe ; nous qu’on ne voit qu’avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu’on tyrannise, parce que nous sommes faibles ; nous, dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces, tu veux que nous nous défendions du crime quand sa main seule nous ouvre la porte de la vie, nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre ! Tu veux que perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes les faveurs de la Fortune, nous ne nous réservions que la peine, l’abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les flétrissures et l’échafaud !Non, non, Thérèse, non ; ou cette providence que tu révères n’est faite que pour nos mépris, ou ce ne sont point là ses volontés. Connais-la mieux, mon enfant, et convaincs-toi que dès qu’elle nous place dans une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu’elle nous laisse en même temps la possibilité de l’exercer, c’est que ce mal sert à ses lois comme le bien, et qu’elle gagne autant à l’un qu’à l’autre ; l’état où elle nous a créés est l’égalité, celui qui le dérange n’est pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agissent d’après les impulsions reçues, tous deux doivent les suivre et jouir.

Je l’avoue, si jamais je fus ébranlée, ce fut par les séductions de cette femme adroite ; mais une voix, plus forte qu’elle,combattait ses sophismes dans mon cœur ; je m’y rendis, je déclarai à la Dubois que j’étais décidée à ne me jamais laisser corrompre.

– Eh bien ! me répondit-elle, deviens ce que tu voudras, je t’abandonne à ton mauvais sort ; mais si jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir, par la fatalité qui sauve inévitablement le crime en immolant la vertu, souviens-toi du moins de ne jamais parler de nous.

Pendant que nous raisonnions ainsi, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier, et comme le vin dispose l’âme du malfaiteur à de nouveaux crimes et lui fait oublier les anciens,nos scélérats n’apprirent pas plus tôt mes résolutions qu’ils se décidèrent à faire de moi une victime, n’en pouvant faire une complice ; leurs principes, leurs mœurs, le sombre réduit où nous étions, l’espèce de sécurité dans laquelle ils se croyaient,leur ivresse, mon âge, mon innocence, tout les encouragea. Ils se lèvent de table, ils tiennent conseil, ils consultent la Dubois, procédés dont le lugubre mystère me fait frissonner d’horreur, et le résultat est enfin un ordre de me prêter sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce, ou de force : si je le fais de bonne grâce, ils me donneront chacun un écu pour me conduire où je voudrai ; s’il leur faut employer la violence, la chose se fera tout de même ; mais pour que le secret soit mieux gardé, ils me poignarderont après s’être satisfaits et m’enterreront au pied d’un arbre.

Je n’ai pas besoin de vous peindre l’effet que me fit cette cruelle proposition, madame, vous le comprenez sans peine ; je me jetai aux genoux de la Dubois, je la conjurai d’être une seconde fois ma protectrice : la malhonnête créature ne fit que rire de mes larmes.

– Oh ! parbleu, me dit-elle, te voilà bien malheureuse !… Quoi ! tu frémis de l’obligation de servir successivement à quatre beaux grands garçons comme ceux-là ?Mais sais-tu bien qu’il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux pour être à ta place ! Écoute, ajouta-t-elle pourtant après un peu de réflexion, j’ai assez d’empire sur ces drôles-là pour obtenir ta grâce aux conditions que tu t’en rendras digne.

– Hélas ! madame, que faut-il faire ? m’écriai-je en larmes, ordonnez-moi, je suis toute prête.

– Nous suivre, t’enrôler avec nous, et commettre les mêmes choses sans la plus légère répugnance : à ce seul prix je te sauve le reste.

Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant cette cruelle condition, je courais de nouveaux dangers, j’en conviens, mais ils étaient moins pressants que ceux-ci ; peut-être pouvais-je m’en garantir, tandis que rien n’était capable de me soustraire à ceux qui me menaçaient.

– J’irai partout, madame, dis-je promptement à la Dubois, j’irai partout, je vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai de ma vie.

– Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille est de la troupe, je l’y reçois, je l’y installe ; je vous supplie de ne point lui faire de violence ; ne la dégoûtons pas du métier dès les premiers jours ; vous voyez comme son âge et sa figure peuvent nous être utiles, servons-nous-en pour nos intérêts, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs.

Mais les passions ont un degré d’énergie dans l’homme où rien ne peut les captiver. Les gens à qui j’avais affaire n’étaient plus en état de rien entendre, m’entourant tous les quatre, me dévorant de leurs regards en feu, me menaçant d’une manière plus terrible encore, prêts à me saisir, prêts à m’immoler.

– Il faut qu’elle y passe, dit l’un d’eux, il n’y a plus moyen de lui faire de quartier : ne dirait-on pas qu’il faut faire preuve de vertu pour être dans une troupe de voleurs ? et ne nous servira-t-elle pas aussi bien flétrie que vierge ? J’adoucis les expressions, vous le comprenez, madame, j’ affaiblira ide même les tableaux ; hélas ! l’obscénité de leur teinte est telle que votre pudeur souffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité.

Douce et tremblante victime, hélas ! je frémissais ; à peine avais-je la force de respirer ; à genoux devant tous les quatre, tantôt mes faibles bras s’élevaient pour les implorer, et tantôt pour fléchir la Dubois.

– Un moment, dit un nommé Cœur-de-Fer qui paraissait le chef de la bande, homme de trente-six ans, d’une force de taureau et d’une figure de satyre ; un moment, mes amis ; il est possible de contenter tout le monde ; puisque la vertu de cette petite fille lui est si précieuse, et que, comme dit fort bien la Dubois,cette qualité, différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire, laissons-la-lui ; mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n’y sont plus, Dubois, et dans l’état on nous voilà, nous t’égorgerions peut-être toi-même si tu t’opposais à nos plaisirs ; que Thérèse se mette à l’instant aussi nue que le jour qu’elle est venue au monde, et qu’elle se prête ainsi tour à tour aux différentes positions qu’il nous plaira d’exiger,pendant que la Dubois apaisera nos ardeurs, fera brûler l’encens sur les autels dont cette créature nous refuse l’entrée.

– Me mettre nue ! m’ écrié-je, oh, ciel !qu’exigez-vous ? Quand je serai livrée de cette manière à vos regards, qui pourra me répondre ?…

Mais Cœur-de-Fer, qui ne paraissait pas d’humeur à m’en accorder davantage ni à suspendre ses désirs, m’invectiva en me frappant d’une manière si brutale, que je vis bien que l’obéissance était mon dernier lot. Il se plaça dans les mains de la Dubois, mise par lui à peu près dans le même désordre que le mien, et dès que je fus comme il le désirait, m’ayant fait mettre les bras à terre, ce qui me faisait ressembler à une bête, la Dubois apaisa ses feux en approchant une espèce de monstre, positivement aux péristyles de l’un et l’autre autel de la nature, en telle sorte qu’à chaque secousse elle dût fortement frapper ces parties de sa main pleine,comme le bélier jadis aux portes des villes assiégées. La violence des premières attaques me fit reculer ; Cœur-de-Fer, en fureur, me menaça de traitements plus durs si je me soustrayais à ceux-là ; la Dubois a ordre de redoubler, un de ces libertins contient mes épaules et m’empêche de chanceler sous les saccades ; elles deviennent tellement rudes que j’en suis meurtrie, et sans pouvoir en éviter aucune.

– En vérité, dit Cœur-de-Fer en balbutiant, à sa place,j’aimerais mieux livrer les portes que de les voir ébranlées ainsi,mais elle ne le veut pas, nous ne manquerons point à la capitulation… Vigoureusement… vigoureusement, Dubois !…

Et l’éclat des feux de ce débauché, presque aussi violent que ceux de la foudre, vint s’anéantir sur les brèches molestées sans être entrouvertes.

Le second me fit mettre à genoux entre ses jambes, et pendant que la Dubois l’apaisait comme l’autre, deux procédés l’occupaient tout entier ; tantôt il frappait à main ouverte, mais d’une manière très nerveuse, ou mes joues ou mon sein ; tantôt sa bouche impure venait fouiller la mienne. Ma poitrine et mon visage devinrent dans l’instant d’un rouge de pourpre… Je souffrais, je lui demandais grâce, et mes larmes coulaient sur ses yeux ;elles l’irritèrent, il redoubla ; en ce moment ma langue fut mordue, et les deux fraises de mon sein tellement froissées que je me rejetai en arrière, mais j’étais contenue. On me repoussa sur lui, je fus pressée plus fortement de partout, et son extase se décida…

Le troisième me fit monter sur deux chaises écartées, et s’asseyant en dessous, excité par la Dubois placée dans ses jambes,il me fit pencher jusqu’à ce que sa bouche se trouvât perpendiculairement au temple de la nature ; vous n’imagineriez pas, madame, ce que ce mortel obscène osa désirer ; il me fallut, envie ou non, satisfaire à de légers besoins… Juste ciel ! quel homme assez dépravé peut goûter un instant le plaisir à de telles choses !… Je fis ce qu’il voulut, je l’inondai, et ma soumission tout entière obtint de ce vilain homme une ivresse que rien n’eût déterminée sans cette infamie.

Le quatrième m’attacha des ficelles à toutes les parties où il devenait possible de les adapter, il en tenait le faisceau dans sa main, assis à sept ou huit pieds de mon corps, fortement excité parles attouchements et les baisers de la Dubois ; j’étais droite, et c’est en tiraillant fortement tour à tour chacune de ces cordes que le sauvage irritait ses plaisirs ; je chancelais,je perdais à tout moment l’équilibre ; il s’extasiait à chacun de mes trébuchements ; enfin toutes les ficelles se tirèrent à la fois, avec tant d’irrégularité, que je tombai à terre auprès de lui ; tel était son unique but, et mon front, mon sein et mes joues reçurent les preuves d’un délire qu’il ne devait qu’à cette manie.

Voilà ce que je souffris, madame, mais mon honneur au moins se trouva respecté si ma pudeur ne le fut point. Un peu plus calmes,ces bandits parlèrent de se remettre en route, et dès la même nuit ils gagnèrent le Tremblay avec l’intention de s’approcher des bois de Chantilly, où ils s’attendaient à quelques bons coups.

Rien n’égalait le désespoir où j’étais de l’obligation de suivre de telles gens, et je ne m’y déterminai que bien résolue à les abandonner dès que je le pourrais sans risque. Nous couchâmes le lendemain aux environs de Louvres, sous des meules de foin ;je voulus m’étayer de la Dubois, et passer la nuit à ses côtés ; mais il me parut qu’elle avait le projet de l’employer à autre chose qu’à préserver ma vertu des attaques que je pouvais craindre. Trois l’entourèrent, et l’abominable créature se livra sous nos yeux à tous les trois en même temps. Le quatrième s’approcha de moi, c’était le chef.

– Belle Thérèse, me dit-il, j’espère que vous ne me refuserez pas au moins le plaisir de passer la nuit près de vous ? Et comme il s’aperçut de mon extrême répugnance : Ne craignez point, dit-il, nous jaserons, et je n’entreprendrai rien que de votre gré. Ô Thérèse, continua-t-il en me pressant dans ses bras,n’est-ce pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous conserver pure avec nous ? Dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il s’arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le dissimuler, chère enfant ; mais quand nous habiterons les villes, ce n’est qu’aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes.

– Eh bien, monsieur, répondis-je, puisqu’il est certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous opposez-vous à ma fuite ?

– Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer, vous devez servir nos intérêts ou nos plaisirs ;vos malheurs vous imposent ce joug, il faut le subir ; mais vous le savez, Thérèse, il n’y a rien qui ne s’arrange dans le monde, écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort :consentez de vivre avec moi, chère fille, consentez à m’appartenir en propre et je vous épargne le triste rôle qui vous est destiné.

– Moi, monsieur, m’écriai-je, devenir la maîtresse d’un… !

– Dites le mot, Thérèse, dites le mot, d’un coquin, n’est-ce-pas ? Je l’avoue, mais je ne puis vous offrir d’autres titres,vous sentez bien que nous n’épousons pas, nous autres ;l’hymen est un sacrement, Thérèse, et pleins d’un égal mépris pour tous, jamais nous n’approchons d’aucun. Cependant raisonnez un peu ; dans l’indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors votre soutien et votre protecteur,que de vous prostituer à tous ?

– Mais pourquoi faut-il, répondis-je, que je n’aie pas d’autre parti à prendre ?

– Parce que nous vous tenons, Thérèse, et que la raison du plus fort est toujours la meilleure, il y a longtemps que La Fontaine l’a dit. En vérité, poursuivit-il rapidement, n’est-ce pas une extravagance ridicule que d’attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une fille peut-elle être assez simple pour croire que la vertu puisse dépendre d’un peu plus ou d’un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? Eh ! qu’importe aux hommes ou à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je dis plus : c’est que l’intention de la nature étant que chaque individu remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes n’existant que pour servir de jouissance aux hommes, c’est visiblement l’outrager que de résister ainsi à l’intention qu’elle a sur vous ; c’est vouloir être une créature inutile au monde et par conséquent méprisable. Cette sagesse chimérique, dont on a eu l’absurdité de vous faire une vertu et qui, dès l’enfance, bien loin d’être utile à la nature et à la société, outrage visiblement l’une et l’autre, n’est donc plus qu’un entêtement répréhensible dont une personne aussi remplie d’esprit que vous ne devrait pas vouloir être coupable. N’importe,continuez de m’entendre, chère fille, je vais vous prouver le désir que j’ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne toucherai point, Thérèse, à ce fantôme dont la possession fait toutes vos délices ; une fille a plus d’une faveur à donner,et Vénus avec elle est fêtée dans bien plus d’un temple ; je me contenterai du plus médiocre ; vous le savez, ma chère,près des autels de Cypris, il est un antre obscur où vont s’isoler les Amours pour nous séduire avec plus d’énergie ; tel sera l’autel où je brûlerai l’encens ; là, pas le moindre inconvénient, Thérèse, si les grossesses vous effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière, votre jolie taille ne se déformera jamais ; ces prémices qui vous sont si douces seront conservées sans atteinte, et quel que soit l’usage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté-là, quelque rudes ou multipliées que soient les attaques ; dès que l’abeille en a pompé le suc, le calice de la rose se referme ; on n’imaginerait pas qu’il ait jamais pu s’entrouvrir. Il existe des filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même avec plusieurs hommes, et qui ne s’en sont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles ou de leurs sœurs, sans que celles-ci en soient devenues moins dignes de sacrifier ensuite à l’hymen ! A combien de confesseurs cette même route n’a-t-elle pas servi pour se satisfaire, sans que les parents s’en doutassent ! C’est en un mot l’asile du mystère, c’est là qu’il s’enchaîne aux Amours par les liens de la sagesse… Faut-il vous dire plus, Thérèse ? si ce temple est le plus secret,c’est en même temps le plus voluptueux ; on ne trouve que là ce qu’il faut au bonheur, et cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants d’un local où l’on n’atteint qu’avec effort, où l’on n’est logé qu’avec peine ; les femmes mêmes y gagnent, et celles que la raison contraignit à connaître ces sortes de plaisirs, ne regrettèrent jamais les autres. Essayez, Thérèse, essayez, et nous serons tous deux contents.

– Oh ! monsieur, répondis-je, je n’ai nulle expérience de ce dont il s’agit ; mais cet égarement que vous préconisez, je l’ai ouï dire, monsieur, il outrage les femmes d’une manière plus sensible encore… il offense plus grièvement la nature. La main du ciel se venge en ce monde, et Sodome en offrit l’exemple.

– Quelle innocence, ma chère, quel enfantillage ! reprit ce libertin ; qui vous instruisit de la sorte ? Encore un peu d’attention, Thérèse, et je vais rectifier vos idées. La perte de la semence destinée à propager l’espèce humaine, chère fille,est le seul crime qui puisse exister. Dans ce cas, si cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous l’accorde, l’en détourner est une offense. Mais s’il est démontré qu’en plaçant cette semence dans nos reins, il s’en faille de beaucoup que la nature ait eu pour but de l’employer toute à la propagation, qu’importe, en ce cas, Thérèse, qu’elle se perde dans un lieu ou dans un autre ? L’homme qui la détourne alors ne fait pas plus de mal que la nature, qui ne l’emploie point. Or, ces pertes de la nature qu’il ne tient qu’à nous d’imiter, n’ont-elles pas lieu dans tout plein de cas ? La possibilité de les faire d’abord est une première preuve qu’elles ne l’offensent point. Il serait contre toutes les lois de l’équité et de la profonde sagesse, que nous lui reconnaissons dans tout, de permettre ce qui l’offenserait ; secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois par jour exécutées par elle-même ; les pollutions nocturnes, l’inutilité de la semence dans le temps des grossesses de la femme, ne sont-elles pas des pertes autorisées par ses lois, et qui nous prouvent que, fort peu sensible à ce qui peut résulter de cette liqueur où nous avons la folie d’attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu’elle y procède chaque jour ; qu’elle tolère la propagation,mais qu’il s’en faut bien que la propagation soit dans ses vues ; qu’elle veut bien que nous nous multipliions, mais que,ne gagnant pas plus à l’un de ces actes qu’à celui qui s’y oppose,le choix que nous pouvons faire lui est égal ; que, nous laissant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire,nous ne la contenterons ni ne l’offenserons davantage en prenant,dans l’un ou l’autre de ces partis, celui qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n’étant que le résultat de sa puissance et de son action sur nous, il lui plaira toujours bien plus sûrement qu’il ne courra risque de l’offenser ? Ah ! croyez-le, Thérèse, la nature s’inquiète bien peu de ces mystères dont nous avons l’extravagance de lui composer un culte. Quel que soit le temple où l’on sacrifie,dès qu’elle permet que l’encens s’y brûle, c’est que l’hommage ne l’offense pas ; les refus de produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l’extinction de cette semence,quand elle a germé, l’anéantissement de ce germe longtemps même près sa formation, tout cela, Thérèse, sont des crimes imaginaires qui n’intéressent en rien la nature, et dont elle se joue comme de toutes nos autres institutions, qui l’outragent souvent au lieu de la servir.

Cœur-de-Fer s’échauffait en exposant ses perfides maximes, et je le vis bientôt dans l’état où il m’avait si fort effrayée la veille ; il voulut, pour donner plus d’empire à la leçon,joindre aussitôt la pratique au précepte ; et ses mains,malgré mes résistances, s’égaraient vers l’autel où le traître voulait pénétrer… Faut-il vous l’avouer, madame ? aveuglée par les séductions de ce vilain homme ; contente, en cédant un peu, de sauver ce qui semblait le plus essentiel ; ne réfléchissant ni aux inconséquences de ses sophismes, ni à ce que j’allais risquer moi-même, puisque ce malhonnête homme, possédant des proportions gigantesques, n’était pas même en possibilité devoir une femme au lieu le plus permis, et que conduit par sa méchanceté naturelle, il n’avait assurément point d’autre but que de m’estropier ; les yeux fascinés sur tout cela, dis-je,j’allais m’abandonner, et par vertu devenir criminelle ; mes résistances faiblissaient ; déjà maître du trône, cet insolent vainqueur ne s’occupait plus que de s’y fixer, lorsqu’un bruit de voiture se fit entendre sur le grand chemin. Cœur-de-Fer quitte à l’instant ses plaisirs pour ses devoirs ; il rassemble ses gens et vole à de nouveaux crimes. Peu après nous entendons des cris, et ces scélérats ensanglantés reviennent triomphants et chargés de dépouilles.

– Décampons lestement, dit Cœur-de-Fer, nous avons tué trois hommes, les cadavres sont sur la route, il n’y a plus de sûreté pour nous.

Le butin se partage. Cœur-de-Fer veut que j’aie ma portion ; elle se montait à vingt louis, on me force de les prendre ; je frémis de l’obligation de garder un tel argent ; cependant on nous presse, chacun se charge et nous partons.

Le lendemain nous nous trouvâmes en sûreté dans la forêt de Chantilly ; nos gens, pendant leur souper, comptèrent ce que leur avait valu leur dernière opération, et n’évaluant pas à deux cents louis la totalité de la prise :

– En vérité, dit l’un d’eux, ce n’était pas la peine de commettre trois meurtres pour une si petite somme !

– Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n’est pas pour la somme que je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce àces voyageurs, c’est pour notre unique sûreté ; ces crimes sont la faute des lois et non pas la nôtre : tant que l’on fera perdre la vie aux voleurs comme aux meurtriers, les vols ne se commettront jamais sans assassinats. Les deux délits se punissant également, pourquoi se refuser au second, dès qu’il peut couvrir le premier ? Où prenez-vous d’ailleurs, continua cette horrible créature, que deux cents louis ne valent pas trois meurtres ? Il ne faut jamais calculer les choses que par la relation qu’elle sont avec nos intérêts. La cessation de l’existence de chacun des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus-là fussent en vie ou dans le tombeau ; conséquemment si le plus petit intérêt s’offre à nous avec l’un de ces cas, nous devons sans aucun remords le déterminer de préférence en notre faveur ; car, dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de la chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l’adversaire ; parce qu’il n’y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres.Nous sentons l’un physiquement, l’autre n’arrive que moralement à nous, et les sensations morales sont trompeuses ; il n’y a devrai que les sensations physiques ; ainsi, non seulement deux cents louis suffisent pour les trois meurtres, mais trente sols même eussent suffi, car ces trente sols nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n’eussent fait les trois meurtres, quine sont rien pour nous, et de la lésion desquels il n’arrive pas à nous seulement une égratignure. La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion ou des lois, voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche d’aller au grand ; mais tout individu rempli de force et de vigueur, doué d’une âme énergiquement organisée, qui se préférant, comme il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré que c’est à lui seul qu’il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est en lui : l’effet du crime ne l’affecte pas, il est hors de lui ; or, je demande quel est l’homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose étrangère dont il ne ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ?

– Oh ! madame, dis-je à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre à ses exécrables sophismes, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu’à l’être assez puissant pour n’avoir rien à redouter des autres que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, madame,perpétuellement dans la crainte et l’humiliation ; nous,proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les lois,devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent qu’aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous trouvassions-nous même pas dans cette triste position,fussions-nous au centre de la société… fussions-nous où nous devrions être enfin, sans notre inconduite et sans nos malheurs,imaginez-vous que de telles maximes pussent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui,par un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre les intérêts des autres ? La société n’est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se déclare contre elle ? Et l’individu qui s’isole, peut-il lutter contre tous ? peut-il se flatter d’être heureux et tranquille si, n’acceptant pas le pacte social, il ne consent à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ? La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits, voilà les liens qui la cimentent ; tel qui, au lieu de ces bienfaits, n’offrira que des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué s’il est le plus fort, sacrifié par le premier qu’il offensera, s’il est le plus faible ; mais détruit de toute manière par la raison puissante qui engage l’homme à assurer son repos et à nuire à ceux qui veulent le troubler ; telle est la raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles : n’opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se réunir promptement pour en émousser l’aiguillon. Même entre nous, madame, osé-je ajouter, comment vous flatterez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous conseillez à chacun de n’écouter que ses seuls intérêts ? Aurez-vous de ce moment quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres, qui le fera, pour réunir à lui seul la part de ses confrères. Eh ! quel plus bel éloge de la vertu que la preuve de sa nécessité, même dans une société criminelle… que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas un moment sans la vertu !

– C’est ce que vous nous opposez, Thérèse, qui sont des sophismes, dit Cœur-de-Fer, et non ce qu’avait avancé la Dubois. Ce n’est point la vertu qui soutient nos associations criminelles : c’est l’intérêt, c’est l’égoïsme ; il porte donc à faux cet éloge de la vertu que vous avez tiré d’une chimérique hypothèse ; ce n’est nullement par vertu que me croyant, je le suppose, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour avoir leur part, c’est parce que me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer la fortune que j’attends de leur secouru ; ce motif est le seul qui retienne également leur bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif,vous le voyez, Thérèse, il n’est qu’égoïste, il n’a pas la plus légère apparence de vertu. Celui qui veut lutter seul contre les intérêts de la société doit, dites-vous, s’attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement s’il n’a pour y exister que sa misère et l’abandon des autres ? Ce qu’on appelle l’intérêt de la société n’est que la masse des intérêts particuliers réunis,mais ce n’est jamais qu’en cédant que cet intérêt particulier peut s’accorder et se lier aux intérêts généraux ; or, que voulez-vous que cède celui qui n’a rien ? S’il le fait, vous m’avouerez qu’il a d’autant plus de tort qu’il se trouve donnera lors infiniment plus qu’il ne retire, et dans ce cas l’inégalité du marché doit l’empêcher de le conclure ; pris dans cette position, ce qu’il reste de mieux à faire à un tel homme, n’est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n’accorder des droits qu’à une société différente, qui, placée dans la même position que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la puissance plus étendue qui voulait obliger le malheureux à céder le peu qu’il avait pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, direz-vous, de là un état de guerre perpétuel. Soit ! n’est-ce pas celui de la nature ? N’est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquirent tous isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir ou leur ambition ou leurs droits ; le législateur vint et dit : Cessez de vous battre ainsi ; en cédant un peu de part et d’autre, la tranquillité va renaître. Je ne blâme point la position de ce pacte, mais je soutiens que deux espèces d’individus ne durent jamais s’y soumettre : ceux qui, ses entant les plus forts, n’avaient pas besoin de rien céder pour être heureux, et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu’on ne leur assurait. Cependant la société n’est composée que d’êtres faibles et d’êtres forts ; or, si le pacte dut déplaire aux forts et aux faibles, il s’en fallait donc de beaucoup qu’il ne convînt à la société, et l’état de guerre, qui existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu’il laissait à chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie dont il se trouvait privé par le pacte injuste d’une société, enlevant toujours trop à l’un et n’accordant jamais assez à l’autre ; donc l’être vraiment sage est celui qui, au hasard de reprendre l’état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne irrévocablement contre ce pacte, le viole autant qu’il le peut, certain que ce qu’il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu’il pourra perdre, s’il se trouve le plus faible ; car il l’était de même en respectant le pacte :il peut devenir le plus fort en le violant ; et si les lois le ramènent à la classe dont il a voulu sortir, le pis aller est qu’il perde la vie, ce qui est un malheur infiniment moins grand que celui d’exister dans l’opprobre et dans la misère. Voilà donc deux positions pour nous ; ou le crime qui nous rend heureux, ou l’échafaud qui nous empêche d’être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer, belle Thérèse, et votre esprit trouvera-t-il un raisonnement qui puisse combattre celui-là ?

– Oh ! monsieur, répondis-je avec cette véhémence que donne la bonne cause, il y en a mille, mais cette vie d’ailleurs doit-elle donc être l’unique objet de l’homme ? Y est-il autrement que comme dans un passage dont chaque degré qu’il parcourt ne doit, s’il est raisonnable, le conduire qu’à cette éternelle félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous (ce qui pourtant est rare, ce qui pourtant choque toutes les lumières de la raison, mais n’importe), je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le scélérat qui s’y abandonne : vous imaginez-vous que la justice de Dieu n’attende pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?… Ah ! ne croyez pas le contraire, monsieur, ne le croyez pas, ajoutai-je avec des larmes, c’est la seule consolation de l’infortuné, ne nous l’enlevez pas ; dès que les hommes nous délaissent, qui nous vengera si ce n’est Dieu ?

– Qui ? personne, Thérèse, personne absolument ; il n’est nullement nécessaire que l’infortune soit vengée ; elle s’en flatte, parce qu’elle le voudrait, cette idée la console, mais elle n’en est pas moins fausse : il y a mieux, il est essentiel que l’infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au nombre des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle de la prospérité qui l’écrase ; telle est la vérité, qui doit étouffer le remords dans l’âme du tyran ou du malfaiteur ; qu’il ne se contraigne pas ; qu’il se livre aveuglément à toutes les lésions dont l’idée naît en lui : c’est la seule voix de la nature qui lui suggère cette idée, c’est la seule façon dont elle nous fait l’agent de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous disposent au mal, c’est que le mal lui est nécessaire, c’est qu’elle le veut,c’est qu’elle l’exige, c’est que la somme des crimes n’étant pas complète, pas suffisante aux lois de l’équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance ; qu’il ne s’effraye donc, ni ne s’arrête, celui dont l’âme est portée au mal ; qu’il le commette sans crainte, dès qu’il en a senti l’impulsion : ce n’est qu’en y résistant qu’il outragerait la nature. Mais laissons la morale un instant,puisque vous voulez de la théologie. Apprenez donc, jeune innocente, que la religion sur laquelle vous vous rejetez, n’étant que le rapport de l’homme à Dieu, que le culte que la créature crut devoir rendre à son créateur, s’anéantit aussitôt que l’existence de ce créateur est elle-même prouvée chimérique. Les premiers hommes, effrayés des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu’un être sublime et inconnu d’eux en avait dirigé la marche et l’influence. Le propre de la faiblesse est de supposer ou de craindre la force ; l’esprit de l’homme, encore trop dans l’enfance pour rechercher, pour trouver dans le sein de la nature les lois du mouvement, seul ressort de tout le mécanisme dont il s’étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature que de la voir motrice elle-même, et sans réfléchir qu’il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître gigantesque, qu’à trouver dans l’étude de la nature la cause de ce qui le surprenait, il admit ce souverain être, il lui érigea des cultes. De ce moment, chaque nation s’en composa d’analogues à ses mœurs, à ses connaissances et à son climat ; il y eut bientôt sur la terre autant de religions que de peuples, bientôt autant de dieux que de familles ; sous toutes ces idoles néanmoins, il était facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier fruit de l’aveuglement humain. On l’habillait différemment, mais c’était toujours la même chose. Or, dites-le, Thérèse, de ce que des imbéciles déraisonnent sur l’érection d’une indigne chimère et sur la façon de la servir, faut-il qu’il s’ensuive que l’homme sage doive renoncer au bonheur certain et présent de sa vie ?Doit-il, comme le chien d’Ésope, quitter l’os pour l’ombre, et renoncer à ses jouissances réelles pour des illusions ? Non,Thérèse, non, il n’est point de Dieu : la nature se suffit à elle-même ; elle n’a nullement besoin d’un auteur ; cet auteur supposé n’est qu’une décomposition de ses propres forces,n’est que ce que nous appelons dans l’école une pétition de principes. Un Dieu suppose une création, c’est-à-dire un instant où il n’y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l’un ou l’autre de ces états était un mal, pourquoi votre Dieu le laissait-il subsister ? Était-il un bien, pourquoi le change-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n’a plus rien à faire : or, s’il est inutile, peut-il être puissant ? et s’il n’est pas puissant, peut-il être Dieu ? Si la nature se meut elle-même enfin, à quoi sert le moteur ? Et si le moteur agit sur la matière en la mouvant,comment n’est-il pas matière lui-même ? Pouvez-vous concevoir l’effet de l’esprit sur la matière, et la matière recevant le mouvement de l’esprit qui lui-même n’a point de mouvement ?Examinez un instant, de sang-froid, toutes les qualités ridicules et contradictoires dont les fabricateurs de cette exécrable chimères ont obligés de la revêtir ; vérifiez comme elles se détruisent, comme elles s’absorbent mutuellement, et vous reconnaîtrez que ce fantôme déictique, né de la crainte des uns et de l’ignorance de tous, n’est qu’une platitude révoltante, qui ne mérite de nous ni un instant de foi, ni une minute d’examen ;une extravagance pitoyable qui répugne à l’esprit, qui révolte le caser, et qui n’a dû sortir des ténèbres que pour y rentrer à jamais.

Que l’espoir ou la crainte d’un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges, ne vous inquiète donc point, Thérèse ;cessez surtout de vouloir nous en composer des freins. Faibles portions d’une matière vile et brute, à notre mort, c’est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu’ait été notre conduite,nous passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous d’autres formes, et cela sans qu’il y ait plus de prérogatives pour celui qui follement encensa la vertu, que pour celui qui se livra aux plus honteux excès, parce qu’il n’est rien dont la nature s’offense, et que tous les hommes également sortis de son sein, n’ayant agi pendant leur vie que d’après ses impulsions, y retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même sort.

J’allais répondre encore à ces épouvantables blasphèmes, lorsque le bruit d’un homme à cheval se fit entendre auprès de nous.« Aux armes ! » s’écria Cœur-de-Fer, plus envieux de mettre en action ses systèmes que d’en consolider les bases. On vole… et au bout d’un instant on amène un infortuné voyageur dans le taillis où se trouvait notre camp.

Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul, et si matin dans une route écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu’il se nommait Saint-Florent, un des premiers négociants de Lyon, qu’il avait trente-six ans, qu’il revenait de Flandres pour des affaires relatives à son commerce, qu’il avait peu d’argent sur lui, mais beaucoup de papiers. Il ajouta que son valet l’avait quitté la veille, et que pour éviter la chaleur, il marchait de nuit avec le dessein d’arriver le même jour à Paris, où il reprendrait un nouveau domestique et conclurait une partie de ses affaires ; qu’au surplus, s’il suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu’il se fût égaré en s’endormant sur son cheval. Et cela dit, il demande la vie, offrant lui-même tout ce qu’il possédait. On examina son portefeuille, on compta son argent : la prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près d’un demi-million payable à vue sur la capitale,quelques bijoux et environ cent louis…

– Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d’un pistolet sous le nez, vous comprenez qu’après un tel vol nous ne pouvons pas vous laisser la vie.

– Oh, monsieur ! m’écriai-je en me jetant aux pieds de ce scélérat, je vous en conjure, ne me donnez pas, à ma réception dans votre troupe, l’horrible spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie, ne me refusez point la première grâce que je vous demande.

Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière, afin de légitimer l’intérêt que je paraissais prendre à cet homme :

– Le nom que vient de se donner Monsieur, ajoutai-je avec chaleur, me fait croire que je lui appartiens d’assez près. Ne vous étonnez pas, monsieur, poursuivis-je en m’adressant au voyageur, ne soyez point surpris de trouver une parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. A ces titres,repris-je en implorant de nouveau notre chef, à ces titres,monsieur, accordez-moi la vie de ce misérable ; je reconnaîtrai cette faveur par le dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts.

– Vous savez à quelles conditions je puis vous accorder la grâce que vous me demandez, Thérèse, me répondit Cœur-de-Fer ; vous savez ce que j’exige de vous…

– Eh bien, monsieur, je ferai tout, m’écriai-je en me précipitant entre ce malheureux et notre chef toujours prêt à l’égorger… Oui, je ferai tout, monsieur, je ferai tout,sauvez-le.

– Qu’il vive, dit Cœur-de-Fer, mais qu’il prenne parti parmi nous ; cette dernière clause est indispensable, je ne puis rien sans elle, mes camarades s’y opposeraient.

Le négociant surpris, n’entendant rien à cette parenté que j’établissais, mais se voyant la vie sauvée s’il acquiesçait aux propositions, ne crut pas devoir balancer un moment. On le fait rafraîchir, et comme nos gens ne voulaient quitter cet endroit qu’au jour :

– Thérèse, me dit Cœur-de-Fer, je vous somme de votre promesse,mais comme je suis excédé ce soir, reposez tranquille près de la Dubois, je vous appellerai vers le point du jour, et la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de votre fourberie.

– Dormez, monsieur, dormez, répondis-je, et croyez que celle que vous avez remplie de reconnaissance n’a d’autre désir que de s’acquitter.

Il s’en fallait pourtant bien que ce fût là mon projet, mais si jamais je crus la feinte permise, c’était bien en cette occasion.Nos fripons, remplis d’une trop grande confiance, boivent encore et s’endorment, me laissant en pleine liberté, près de la Dubois qui,ivre comme le reste, ferma bientôt également les yeux.

Saisissant alors avec vivacité le premier moment du sommeil des scélérats qui nous entouraient :

– Monsieur, dis-je au jeune Lyonnais, la plus affreuse catastrophe m’a jetée malgré moi parmi ces voleurs ; je déteste et eux et l’instant fatal qui m’a conduite dans leur troupe ; je n’ai vraisemblablement pas l’honneur de vous appartenir ; je me suis servie de cette ruse pour vous sauver et m’échapper, si vous le trouvez bon, avec vous, des mains de ces misérables. Le moment est propice, ajoutai-je, sauvons-nous ;j’aperçois votre portefeuille, reprenons-le ; renonçons à l’argent comptant, il est dans leurs poches ; nous ne l’enlèverions pas sans danger. Partons, monsieur, partons ;vous voyez ce que je fais pour vous, je me remets en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; ne soyez pas surtout plus cruel que ces gens-ci ; daignez respecter mon honneur, je vous le confie, c’est mon unique trésor, laissez-le-moi, ils ne me l’ont point ravi.

On rendrait mal la prétendue reconnaissance de Saint-Florent. Il ne savait quels termes employer pour me la peindre ; mais nous n’avions pas le temps de parler ; il s’agissait de fuir.J’enlève adroitement le portefeuille, je le lui rends, et franchissant lestement le taillis, laissant le cheval, de peur que le bruit qu’il eût fait n’eût réveillé nos gens, nous gagnons, en toute diligence, le sentier qui devait nous sortir de la forêt.Nous fûmes assez heureux pour en être dehors au point du jour, et sans avoir été suivis de personne ; nous entrâmes avant dix heures du matin dans Luzarches, et là, hors de toute crainte, nous ne pensâmes plus qu’à nous reposer.

Il y a des moments dans la vie où l’on se trouve fort riche sans savoir pourtant de quoi vivre : c’était l’histoire de Saint-Florent. Il avait cinq cent mille francs dans son portefeuille, et pas un écu dans sa bourse ; cette réflexion l’arrêta avant que d’entrer dans l’auberge…

– Tranquillisez-vous, monsieur, lui dis-je en voyant son embarras, les voleurs que je quitte ne m’ont pas laissée sans argent, voilà vingt louis, prenez-les, je vous en conjure, usez-en,donnez le reste aux pauvres ; je ne voudrais, pour rien au monde, garder de l’or acquis par des meurtres.

Saint-Florent, qui jouait la délicatesse, mais qui était bien loin de celle que je devais lui supposer, ne voulut pas absolument prendre ce que je lui offrais ; il me demanda quels étaient mes desseins, me dit qu’il se ferait une loi de les remplir, et qu’il ne désirait que de pouvoir s’acquitter envers moi :

– C’est de vous que je tiens la fortune et la vie, Thérèse,ajouta-t-il, en me baisant les mains, puis-je mieux faire que de vous offrir l’une et l’autre ? Acceptez-les, je vous en conjure, et permettez au Dieu de l’hymen de resserrer les nœuds de l’amitié.

Je ne sais, mais soit pressentiment, soit froideur, j’étais si loin de croire que ce que j’avais fait pour ce jeune homme pût m’attirer de tels sentiments de sa part, que je lui laissai lire sur ma physionomie le refus que je n’osais exprimer : il le comprit, n’insista plus, et s’en tint à me demander seulement ce qu’il pourrait faire pour moi.

– Monsieur, lui dis-je, si réellement mon procédé n’est pas sans mérite à vos yeux, je ne vous demande pour toute récompense que de me conduire avec vous à Lyon, et de m’y placer dans quelque maison honnête, où ma pudeur n’ait plus à souffrir.

– Vous ne sauriez mieux faire, me dit Saint-Florent, et personne n’est plus en état que moi de vous rendre ce service : j’ai vingt parents dans cette ville.

Et le jeune négociant me pria de lui raconter alors les raisons qui m’engageaient à m’éloigner de Paris, où je lui avais dit que j’étais née. Je le fis avec autant de confiance que d’ingénuité.

– Oh ! si ce n’est que cela, dit le jeune homme, je pourrai vous être utile avant d’être à Lyon ; ne craignez rien,Thérèse, votre affaire est assoupie ; on ne vous recherchera point, et moins qu’ailleurs assurément dans l’asile où je veux vous placer. J’ai une parente auprès de Bondy, elle habite une campagne charmante dans ces environs ; elle se fera, j’en suis sûr, un plaisir de vous avoir près d’elle ; je vous y présente demain.

Remplie de reconnaissance à mon tour, j’accepte un projet qui me convient autant ; nous nous reposons le reste du jour à Luzarches, et le lendemain nous nous proposâmes de gagner Bondy,qui n’est qu’à six lieues de là.

– Il fait beau, me dit Saint-Florent, si vous me croyez,Thérèse, nous nous rendrons à pied au château de ma parente, nous y raconterons notre aventure, et cette manière d’arriver jettera, ce me semble, encore plus d’intérêt sur vous.

Bien éloignée de soupçonner les desseins de ce monstre et d’imaginer qu’il devait y avoir pour moi moins de sûreté avec lui que dans l’infâme compagnie que je quittais, j’accepte tout sans crainte, comme sans répugnance ; nous dînons, nous soupons ensemble ; il ne s’oppose nullement à ce que je prenne une chambre séparée de la sienne pour la nuit, et après avoir laissé passer le grand chaud, sûr à ce qu’il dit que quatre ou cinq heures suffisent à nous rendre chez sa parente, nous quittons Luzarches et nous nous acheminons à pied vers Bondy.

Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt. Saint-Florent ne s’était pas encore un instant démenti : toujours même honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments ; eussé-je été avec mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d’horreur religieuse qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les cœurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers ; je marchais la première, je me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu’il faut suivre, si par hasard il ne s’égare point, s’il croit enfin que nous devions arriver bientôt.

– Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d’un coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance…

Oh ! madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme ; mais l’état dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j’avais été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris mes sens ; j’étais au pied d’un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée…déshonorée, madame ; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de faire pour ce malheureux ; et portant l’infamie au dernier période, ce scélérat, après avoir fait de moi tout ce qu’il avait voulu, après en avoir abusé de toutes manières,de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma bourse…ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi,j’étais presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps ; vous jugez de ma situation : au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir, exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours : si une arme se fût offerte à moi, je la saisissais, j’en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me présentait que des fléaux…

– Le monstre ! que lui avais-je donc fait, me disais-je,pour avoir mérité de sa part un aussi cruel traitement ? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune, il m’arrache ce que j’aide plus cher ! Une bête féroce eût été moins cruelle ! Ô homme, te voilà donc, quand tu n’écoutes que tes passions !Des tigres au fond des plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes d’abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur ; mes yeux remplis de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel ; mon cœur s’élance aux pieds du Maître qui l’habite… Cette voûte pure et brillante… ce silence imposant de la nuit… cette frayeur qui glaçait mes sens…cette image de la nature en paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur en moi, d’où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l’affligé.

Être saint et majestueux, m’écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d’une joie céleste, qui m’as, sans doute, empêchée d’attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide, j’aspire à tes bontés, j’implore ta clémence : vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes vœux. Dieu puissant ! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée ; j’ai voulu faire le bien à ton exemple,et ta volonté m’en punit ; qu’elle s’accomplisse, ô mon Dieu ! tous ses effets sacrés me sont chers, je les respecte et cesse de m’en plaindre ; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t’offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t’adorer loin de ces hommes pervers quine m’ont fait, hélas ! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes et dans l’abîme des douleurs ?

La prière est la plus douce consolation du malheureux ; il devient plus fort quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les haillons que le scélérat m’a laissés, et je m’enfonce dans un taillis pour y passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se rouvrirent : l’instant du réveil est affreux pour les infortunés ; l’imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et plus lugubrement des maux dont ces instants d’un repos trompeur lui ont fait perdre le souvenir.

Eh bien, me dis-je alors en m’examinant., il est donc vrai qu’il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces ! Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ?… Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces tristes réflexions ; je les finissais à peine,lorsque j’entendis du bruit autour de moi ; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l’oreille :

– Viens, cher ami, dit l’un d’eux, nous serons à merveille ici ; la cruelle et fatale présence d’une tante que j’abhorre ne m’empêchera pas de goûter un moment avec toi les plaisirs qui me sont si doux.

Ils s’approchent, ils se placent tellement en face de moi,qu’aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut m’échapper, et je vois… Juste ciel, madame, dit Thérèse, en s’interrompant, est-il possible que le sort ne m’ait jamais placée que dans des situations si critiques, qu’il devienne aussi difficile à la vertu d’en entendre les récits, qu’à la pudeur de les peindre ! Ce crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales, ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s’est appesantie si souvent, légitimé par Cœur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé surelle involontairement par le bourreau qui vient de l’immoler, cette exécration révoltante enfin, je la vis s’achever sous mes yeux avec toutes les recherches impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus réfléchie ! L’un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre ans, assez bien mis pour faire croire à l’élévation de son rang, l’autre à peu près du même âge paraissait un de ses domestiques. L’acte fut scandaleux et long. Appuyé sur ses mains à la crête d’un petit monticule en face du taillis où j’étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l’autel impie du sacrifice, et celui-ci, plein d’ardeur à ce spectacle, en caressait l’idole, tout prêt à l’immoler d’un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque que celui dont j’avais été menacée par le chef des brigands de Bondy ; mais le jeune maître, nullement craintif,semble braver impunément le trait qu’on lui présente ; il l’agace, il l’excite, le couvre de baisers, s’en saisit, s’en pénètre lui-même, se délecte en l’engloutissant ; enthousiasmé de ses criminelles caresses, l’infâme se débat sous le fer et semble regretter qu’il ne soit pas plus effrayant encore ; il en brave les coups, il les prévient, il les repousse… Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d’ardeur… Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs langues s’entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au centre des délices le complément de leurs perfides horreurs.L’hommage se renouvelle, et pour en rallumer l’encens, rien n’est épargné par celui qui l’exige ; baisers, attouchements,pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s’emploie à rendre des forces qui s’éteignent, et tout réussit àles ranimer cinq fois de suite ; mais sans qu’aucun des deux changeât de rôle. Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu’on pût découvrir en lui la possibilité d’être homme à son tour, il n’eut pas même l’apparence d’en concevoir un instant le désir. S’il visita l’autel semblable à celui où l’on sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l’autre idole, et jamais nulle attaque n’eut l’air de menacer celle-là.

Oh ! que ce temps me parut long ! Je n’osais bouger,de peur d’être aperçue ; enfin les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le maître s’approche du buisson qui me recèle ; mon bonnet me trahit… Il l’aperçoit…

– Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts… Une fille a vu nos mystères… Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y est.

Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile ;m’en arrachant aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds :

– Ô messieurs ! m’écriai-je, en étendant les bras vers eux,daignez avoir pitié d’une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez ; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens ; que la situation où vous m’avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de ma misère, bien plutôt que de mes torts ; loin d’augmenter les maux qui m’accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d’échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Le comte de Bressac (c’était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l’esprit, n’était pas pourvu d’une dose très abondante de commisération dans le cœur. Il n’est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié dans l’homme ; son effet ordinaire est d’endurcir : soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l’apathie de l’âme,soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action, toujours est-il qu’un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette dureté naturelle dans l’espèce de gens dont j’esquisse le caractère, il se joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu’il était bien difficile que je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l’émouvoir.

– Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de ton sexe ; si c’est l’aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les bonnes œuvres, nous n’en faisons jamais de ce genre… Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s’est passé entre Monsieur et moi ?

– Je vous ai vus causer sur l’herbe, répondis-je, rien de plus,monsieur, je vous l’assure.

– Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien ; si j’imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d’ouïr les aventures de cette fille, et nous verrons après ce qu’il en faudra faire.

Ces jeunes gens s’asseyent, ils m’ordonnent de me placer près d’eux, et là je leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m’accablent depuis que je suis au monde.

– Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j’eus fini, soyons juste une fois ; l’équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées ; faisons subir à la délinquante l’arrêt de mort qu’elle aurait encouru : ce petit meurtre, bien loin d’être un crime, ne deviendra qu’une réparation dans l’ordre moral ; puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement du moins quand l’occasion se présente…

Et les cruels, m’ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant de mes pleurs et de mes cris.

– Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit Bressac, en me mettant nue.

Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières, ils font des cordes dont je suis à l’instant liée,comme ils le projettent, c’est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude qu’il soit possible d’imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris ; il me semblait que l’on m’arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux,dirigé par son poids vers la terre, dût s’entrouvrir à tous les instants ; la sueur coulait de mon front, je n’existais plus que par la violence de la douleur ; si elle eût cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m’eût saisie. Les scélérats s’amusèrent de cette posture, ils m’y considéraient en s’applaudissant,

– En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et m’ordonnant de m’habiller, soyez discrète et suivez-nous : si vous vous attachez à moi, vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits ; je vais lui répondre de votre conduite ; mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres,Thérèse, regardez le terrain qu’ils enceignent, et qui devait vous servir de sépulcre ; souvenez-vous que ce funeste endroit n’est qu’à une lieue du château où je vous conduis, et qu’à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

A l’instant j’oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais, en larmes, le serment d’une bonne conduite ; mais aussi insensible à ma joie qu’à ma douleur :

– Marchons, dit Bressac, c’est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule réglera votre sort.

Nous avançons ; Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; je les suivais humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu’il renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison, il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de M. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m’offre obligeamment tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me présenter à la marquise.

Mme de Bressac était une femme de quarante-six ans,très belle encore, qui me parut honnête et sensible, quoi qu’elle mêlât un peu de sévérité dans ses principes et dans ses propos ; veuve depuis deux ans de l’oncle du jeune comte, qui l’avait épousée sans autre fortune que le beau nom qu’il lui donnait. Tous les biens que pouvait espérer M. de Bressac dépendaient de cette tante ; ce qu’il avait eu de son père lui donnait à peine de quoi fournir à ses plaisirs ;Mme de Bressac y joignait une pension considérable, mais cela ne suffisait point : rien de cher comme les voluptés du comte ; peut-être celles-là se payent-elles moins que les autres, mais elles se multiplient beaucoup plus. Il y avait cinquante mille écus de rente dans cette maison, et M. de Bressac était seul. On n’avait jamais pu le déterminer au service ; tout ce qui l’écartait de son libertinage était si insupportable pour lui, qu’il ne pouvait en adopter la chaîne. La marquise habitait cette terre trois mois de l’année ; elle en passait le reste à Paris ; et ces trois mois qu’elle exigeait de son neveu de passer avec elle étaient une sorte de supplice pour un homme abhorrant sa tante et regardant comme perdus tous les moments qu’il passait éloigné d’une ville où se trouvait pour lui le centre de ses plaisirs.

Le jeune comte m’ordonna de raconter à la marquise les choses dont je lui avais fait part, et dès que j’eus fini :

– Votre candeur et votre naïveté, me dit Mme de Bressac, ne me permettent pas de douter que vous ne soyez vraie. Je ne prendrai d’autres informations sur vous que celles de savoir si vous êtes réellement la fille de l’homme que vous m’indiquez ; si cela est, j’ai connu votre père, et ce sera pour moi une raison de plus pour m’intéresser à vous. Quant à l’affaire de chez du Harpin, je me charge de l’arranger en deux visites chez le Chancelier, mon ami depuis des siècles. C’est l’homme le plus intègre qu’il y ait au monde ; il ne s’agit que de lui prouver votre innocence pour anéantir tout ce qui a été fait contre vous. Mais réfléchissez bien, Thérèse, que ce que je vous promets ici n’est qu’au prix d’une conduite intacte ;ainsi vous voyez que les effets de la reconnaissance que j’exige tourneront toujours à votre profit.

Je me jetai aux pieds de la marquise, l’assurai qu’elle serait contente de moi ; elle me releva avec bonté et me mit sur-le-champ en possession de la place de seconde femme de chambre à son service.

Au bout de trois jours, les informations qu’avait faites Mme de Bressac, à Paris, arrivèrent ; elles étaient telles que je pouvais les désirer ; la marquise me loua de ne lui en avoir point imposé, et toutes les idées du malheur s’évanouirent enfin de mon esprit, pour n’être plus remplacées que par l’espoir des plus douces consolations qu’il pût m’être permis d’attendre ; mais il n’était pas arrangé dans le ciel que la pauvre Thérèse dût jamais être heureuse, et si quelques moments de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n’était que pour lui rendre plus amers ceux d’horreur qui devaient les suivre.

A peine fûmes-nous à Paris, que Mme de Bressac s’empressa de travailler pour moi : le premier Président voulut me voir ; il écouta le récit de mes malheurs avec intérêt ; les calomnies de du Harpin furent reconnues, mais en vain voulut-on le punir : du Harpin ayant réussi dans une affaire de faux billets par laquelle il ruinait trois ou quatre familles, et où il gagnait près de deux millions, venait de passer en Angleterre. A l’égard de l’incendie des prisons du Palais, on se convainquit que, si j’avais profité de cet événement, au moins n’y avais-je participé en rien, et ma procédure s’anéantit,m’assura-t-on, sans que les magistrats qui s’en mêlèrent crussent devoir y employer d’autres formalités ; je n’en savais pas davantage, je me contentai de ce qu’on me dit : vous verrez bientôt si j’eus tort.

Il est aisé d’imaginer combien de pareils procédés m’attachaient à Mme de Bressac ; n’eût-elle pas eu, d’ailleurs,pour moi toutes sortes de bontés, comment de telles démarches ne m’eussent-elles pas liée pour jamais à une protectrice aussi précieuse ? Il s’en fallait pourtant bien que l’intention du jeune comte fût de m’enchaîner aussi intimement à sa tante… Mais c’est ici le cas de vous peindre ce monstre.

M. de Bressac réunissait aux charmes de la jeunesse la figure la plus séduisante ; si sa taille ou ses traits avaient quelques défauts, c’était parce qu’ils se rapprochaient un peu trop de cette nonchalance, de cette mollesse qui n’appartient qu’aux femmes ; il semblait qu’en lui prêtant les attributs de ce sexe, la nature lui en eût également inspiré les goûts… Quelle âme,cependant, était enveloppée sous ces appas féminins ! On y rencontrait tous les vices qui caractérisent celle des scélérats : on ne porta jamais plus loin la méchanceté, la vengeance, la cruauté, l’athéisme, la débauche, le mépris de tous les devoirs, et principalement de ceux dont la nature paraît nous faire des délices. Au milieu de tous ses torts,M. de Bressac avait principalement celui de détester sa tante. La marquise faisait tout au monde pour ramener son neveu aux sentiers de la vertu : peut-être y employait-elle trop de rigueur ; il en résultait que le comte, plus enflammé par les effets mêmes de cette sévérité, ne se livrait à ses goûts que plus impétueusement encore, et que la pauvre marquise ne retirait de ses persécutions que de se faire haïr davantage.

– Ne vous imaginez pas, me disait très souvent le comte, que ce soit d’elle-même que ma tante agisse dans tout ce qui vous concerne, Thérèse ; croyez que si je ne la persécutais à tout instant, elle se ressouviendrait à peine des soins qu’elle vous a promis. Elle vous fait valoir tous ses pas, tandis qu’ils ne sont que mon seul ouvrage : oui, Thérèse, oui, c’est à moi seul que vous devez de la reconnaissance, et celle que j’exige de vous doit vous paraître d’autant plus désintéressée que quelque jolie que vous puissiez être, vous savez bien que ce n’est pas à vos faveurs que je prétends ; non, Thérèse, les services que j’attends de vous sont d’un tout autre genre, et quand vous serez bien convaincue de ce que j’ai fait pour votre tranquillité, j’espère que je trouverai dans votre âme ce que je suis en droit d’en attendre.

Ces discours me paraissaient si obscurs que je ne savais comment y répondre : je le faisais pourtant à tout hasard, et peut-être avec trop de facilité. Faut-il vous l’avouer ?Hélas ! oui ; vous déguiser mes torts serait tromper votre confiance et mal répondre à l’intérêt que mes malheurs vous ont inspiré. Apprenez donc, madame, la seule faute volontaire que j’aie à me reprocher… Que dis-je une faute ? une folie, une extravagance… qui n’eut jamais rien d’égal ; mais au moins ce n’est pas un crime, c’est une simple erreur, qui n’a puni que moi,et dont il ne paraît point que la main équitable du ciel ait dû se servir pour me plonger dans l’abîme qui s’ouvrit peu après sous mes pas. Quels qu’eussent été les indignes procédés du comte de Bressac pour moi, le premier jour où je l’avais connu, il m’avait cependant été impossible de le voir sans me sentir entraînée vers lui par un mouvement de tendresse que rien n’avait pu vaincre. Malgré toutes mes réflexions sur sa cruauté, sur son éloignement des femmes, sur la dépravation de ses goûts, sur les distances morales qui nous séparaient, rien au monde ne pouvait éteindre cette passion naissante, et si le comte m’eût demandé ma vie, je la lui aurais sacrifiée mille fois. Il était loin de soupçonner mes sentiments…Il était loin, l’ingrat, de démêler la cause des pleurs que je versais journellement ; mais il lui était impossible pourtant de ne pas se douter du désir que j’avais de voler au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire ; il ne se pouvait pas qu’il n’entrevît mes prévenances ; trop aveugles sans doute, elles allaient au point de servir ses erreurs, autant que la décence pouvait me le permettre, et de les déguiser toujours à sa tante.Cette conduite m’avait en quelque façon gagné sa confiance, et tout ce qui venait de lui m’était si précieux, je m’aveuglai tellement sur le peu que m’offrait son cœur, que j’eus quelquefois la faiblesse de croire que je ne lui étais pas indifférente. Mais combien l’excès de ses désordres me désabusait promptement ! Ils étaient tels que sa santé même en était altérée. Je prenais quelquefois la liberté de lui peindre les inconvénients de sa conduite, il m’écoutait sans répugnance, puis finissait par me dire qu’on ne se corrigeait pas de l’espèce de vice qu’il chérissait.

– Ah ! Thérèse, s’écria-t-il un jour dans l’enthousiasme,si tu connaissais les charmes de cette fantaisie, si tu pouvais comprendre ce qu’on éprouve à la douce illusion de n’être plus qu’une femme ! Incroyable égarement de l’esprit ! on abhorre ce sexe et l’on veut l’imiter ! Ah ! qu’il est doux d’y réussir, Thérèse, qu’il est délicieux d’être le catin de tous ceux qui veulent de vous, et, portant sur ce point, au dernier épisode, le délire et la prostitution, d’être successivement dans le même jour la maîtresse d’un crocheteur, d’un marquis, d’un valet, d’un moine, d’en être tour à tour chéri, caressé, jalousé,menacé, battu, tantôt dans leurs bras victorieux, et tantôt victime à leurs pieds, les attendrissant par des caresses, les ranimant par des excès… Oh ! non, non, Thérèse, tu ne comprends pas ce qu’est ce plaisir pour une tête organisée comme la mienne… Mais, le moral à part, si tu te représentais quelles sont les sensations physiques de ce divin goût ! il est impossible d’y tenir ; c’est un chatouillement si vif, des titillations de volupté si piquantes… on perd l’esprit… on déraisonne ; mille baisers plus tendres les uns que les autres n’exaltent pas encore avec assez d’ardeur l’ivresse où nous plonge l’agent ; enlacés dans ses bras, les bouches collées l’une à l’autre, nous voudrions que notre existence entière pût s’incorporer à la sienne ;nous ne voudrions faire avec lui qu’un seul être ; si nous osons nous plaindre, c’est d’être négligés ; nous voudrions que, plus robuste qu’Hercule, il nous élargît, il nous pénétrât ; que cette semence précieuse, élancée, brûlante au fond de nos entrailles, fît, par sa chaleur et sa force, jaillir la nôtre dans ses mains… Ne t’imagine pas, Thérèse, que nous soyons faits comme les autres hommes ; c’est une construction toute différente, et cette membrane chatouilleuse qui tapisse chez vous le temple de Vénus, le ciel en nous créant en orna les autels où nos Céladons sacrifient : nous sommes aussi certainement femmes là que vous l’êtes au sanctuaire de la génération ; il n’est pas un de vos plaisirs qui ne nous soit connu, pas un dont nous ne sachions jouir ; mais nous avons, de plus, les nôtres,et c’est cette réunion délicieuse qui fait de nous les hommes de la terre les plus sensibles à la volupté, les mieux créés pour la sentir ; c’est cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts, qui ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l’on avait encore la stupidité de nous punir,qui nous fait adorer, jusqu’au cercueil enfin, le dieu charmant qui nous enchaîne !

Ainsi s’exprimait le comte, en préconisant ses travers. Essayais-je de lui parler de l’être auquel il devait tout, et des chagrins que de pareils désordres donnaient à cette respectable tante, je n’apercevais plus dans lui que du dépit et de l’humeur,et surtout de l’impatience de voir si longtemps, en de telles mains, des richesses qui, disait-il, devraient lui appartenir ; je n’y voyais plus que la haine la plus invétérée contre cette femme si honnête, la révolte la plus constatée contre tous les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que quand on est parvenu à transgresser aussi formellement dans ses goûts l’instinct sacré de cette loi, la suite nécessaire de ce premier crime fût un affreux penchant à commettre ensuite tous les autres ?

Quelquefois je me servais des moyens de la religion ;presque toujours consolée par elle, j’essayais de faire passer ses douceurs dans l’âme de ce pervers, à peu près sûre de le contenir par ces liens si je parvenais à lui en faire partager les attraits ; mais le comte ne me laissa pas longtemps employer de telles armes. Ennemi déclaré de nos plus saints mystères,frondeur opiniâtre de la pureté de nos dogmes, antagoniste outré de l’existence d’un Être suprême M. de Bressac, au lieu de se laisser convertir par moi, chercha bien plutôt à me corrompre.

– Toutes les religions partent d’un principe faux, Thérèse, me disait-il ; toutes supposent comme nécessaire le culte d’un Être créateur, mais ce créateur n’exista jamais. Rappelle-toi sur cela les préceptes sensés de ce certain Cœur-de-Fer qui, m’as-tu dit, Thérèse, avait comme moi travaillé ton esprit ; rien de plus juste que les principes de cet homme, et l’avilissement dans lequel on a la sottise de le tenir ne lui ôte pas le droit de bien raisonner.

Si toutes les productions de la nature sont des effets résultatifs des lois qui la captivent ; si son action et sa réaction perpétuelles supposent le mouvement nécessaire à son essence, que devient le souverain maître que lui prêtent gratuitement les sots ? Voilà ce que te disait ton sage instituteur, chère fille. Que sont donc les religions, d’après cela, sinon le frein dont la tyrannie du plus fort voulut captiver le plus faible ? Rempli de ce dessein, il osa dire à celui qu’il prétendait dominer qu’un Dieu forgeait les fers dont la cruauté l’entourait ; et celui-ci, abruti par sa misère, crut indistinctement tout ce que voulut l’autre. Les religions, nées de ces fourberies, peuvent-elles donc mériter quelque respect ?En est-il une seule, Thérèse, qui ne porte l’emblème de l’imposture et de la stupidité ? Que vois-je dans toutes ? Des mystères qui font frémir la raison, des dogmes outrageant la nature, et des cérémonies grotesques qui n’inspirent que la dérision et le dégoût. Mais si, de toutes, une mérite plus particulièrement notre mépris et notre haine, ô Thérèse, n’est-ce pas cette loi barbare du Christianisme dans laquelle nous sommes tous deux nés ? En est-il une plus odieuse ? une qui soulève autant et le cœur et l’esprit ? Comment des hommes raisonnables peuvent-ils encore ajouter quelque croyance aux paroles obscures, aux prétendus miracles du vil instituteur de ce culte effrayant ? Exista-t-il jamais un bateleur plus fait pour l’indignation publique ! Qu’est-ce qu’un Juif lépreux qui, né d’une catin et d’un soldat, dans le plus chétif coin de l’univers, ose se faire passer pour l’organe de celui qui, dit-on,a créé le monde ! Avec des prétentions aussi relevées, tu l’avoueras, Thérèse, il fallait au moins quelques titres. Quels sont-ils, ceux de ce ridicule ambassadeur ? Que va-t-il faire pour prouver sa mission ? La terre va-t-elle changer de face ; les fléaux qui l’affligent vont-ils s’anéantir ;le soleil va-t-il l’éclairer nuit et jour ? Les vices ne la souilleront-ils plus ? N’allons-nous voir enfin régner que le bonheur ?… Point, c’est par des tours de passe-passe, par des gambades et par des calembours que l’envoyé de Dieu s’annonce à l’univers ; c’est dans la société respectable de manœuvres, d’artisans et de filles de joie que le ministre du ciel vient manifester sa grandeur ; c’est en s’enivrant avec les uns, couchant avec les autres, que l’ami d’un Dieu, Dieu lui-même, vient soumettre à ses loin le pécheur endurci ; c’est en n’inventant pour ses farces que ce qui peut satisfaire ou sa luxure ou sa gourmandise, que le faquin prouve sa mission ; quoi qu’il en soit, il fait fortune ; quelques plats satellites se joignent à ce fripon ; une secte se forme ; les dogmes de cette canaille parviennent à séduire quelques Juifs : esclaves de la puissance romaine, ils devaient embrasser avec joie une religion qui, les dégageant de leurs fers, ne les assouplissait qu’au frein religieux. Leur motif se devine, leur indocilité se dévoile ; on arrête les séditieux ; leur chef périt, mais d’une mort beaucoup trop douce sans doute pour son genre de crime, et par un impardonnable défaut de réflexion, on laisse disperser les disciples de ce malotru, au lieu de les égorger avec lui. Le fanatisme s’empare des esprits, des femmes crient, des fous se débattent, des imbéciles croient, et voilà le plus méprisable des êtres, le plus maladroit fripon, le plus lourd imposteur qui eût encore paru, le voilà Dieu,le voilà fils de Dieu égal à son père ; voilà toutes ses rêveries consacrées, toutes ses paroles devenues des dogmes, et ses balourdises des mystères ! Le sein de son fabuleux Père s’ouvre pour le recevoir, et ce Créateur, jadis simple, le voilà devenu triple pour complaire à ce fils digne de sa grandeur !Mais ce saint Dieu en restera-t-il là ? Non, sans doute, c’est à de bien plus grandes faveurs que va se prêter sa céleste puissance. A la volonté d’un prêtre, c’est-à-dire d’un drôle couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu créateur de tout ce que nous voyons va s’abaisser jusqu’à descendre dix ou douze millions de fois par matinée dans un morceau de pâte, qui, devant être digérée par les fidèles, va se transmuer bientôt au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus vils, et cela pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette impiété monstrueuse, dans un souper de cabaret. Il l’a dit, il faut que cela soit. Il a dit : « Ce pain que vous voyez sera ma chair ; vous le digérerez comme tel ; or je suis Dieu,donc Dieu sera digéré par vous, donc le Créateur du ciel et de la terre se changera, parce que je l’ai dit, en la matière la plus vile qui puisse s’exhaler du corps de l’homme, et l’homme mangera Dieu, parce que ce Dieu est bon et qu’il est tout puissant. »Cependant ces inepties s’étendent ; on attribue leur accroissement à leur réalité, à leur grandeur, à leur sublimité, à la puissance de celui qui les introduit, tandis que les causes les plus simples doublent leur existence, tandis que le crédit acquis par l’erreur ne trouva jamais que des filous d’une part et des imbéciles de l’autre. Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion, et c’est un empereur faible, cruel, ignorant et fanatique qui, l’enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Thérèse, de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ? Le sage peut-il voir autre chose dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit de l’imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d’un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque, et qu’il fût réellement puissant, ou, pour mieux dire, s’il y avait réellement un Dieu,serait-ce par des moyens aussi absurdes qu’il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l’organe d’un bandit méprisable qu’il nous eût montré comment il fallait le servir ? S’il est suprême, s’il est puissant, s’il est juste, s’il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes et des farces qu’il voudra m’apprendre à le servir et à le connaître ? Souverain moteur des astres et du cœur de l’homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous convaincre en se gravant dans l’autre ? Qu’il imprime un jour en traits de feu, au centre du Soleil, la loi qui peut lui plaire et qu’il veut nous donner ;d’un bout de l’univers à l’autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s’ils ne la suivent pas alors. Mais n’indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l’Asie ; choisir pour sectateur le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu’il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d’individus ; laisser les autres dans l’erreur, et les punir d’y être restés… Eh ! non,Thérèse, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider : j’aimerais mieux mourir mille fois que de les croire. Quand l’athéisme voudra des martyrs, qu’il les désigne, et mon sang est tout prêt. Détestons ces horreurs, Thérèse ; que les outrages les mieux constatés cimentent le mépris qui leur est si bien dû… A peine avais-je les yeux ouverts, que je les détestais, ces rêveries grossières ; je me fis dès lors un loi de les fouler aux pieds, un serment de n’y plus revenir ;imite-moi, si tu veux être heureuse ; déteste, abjure, profane ainsi que moi et l’objet odieux de ce culte effrayant, et ce culte lui-même, créé pour des chimères, fait, comme elles, pour être avili de tout ce qui prétend à la sagesse.

– Oh ! monsieur, répondis-je en pleurant, vous priveriez une malheureuse de son plus doux espoir si vous flétrissiez dans son cœur cette religion qui la console. Fermement attachée à ce qu’elle enseigne ; absolument convaincue que tous les coups qui lui sont portés ne sont que les effets du libertinage et des passions, irai-je sacrifier à des blasphèmes, à des sophismes qui me font horreur, la plus chère idée de mon esprit, le plus doux aliment de mon cœur ?

J’ajoutais mille autres raisonnements à cela, dont le comte ne faisait que rire, et ses principes captieux nourris d’une éloquence plus mâle, soutenus de lectures que je n’avais heureusement jamais faites, attaquaient chaque jour tous les miens, mais sans les ébranler. Mme de Bressac, remplie de vertu et de piété,n’ignorait pas que son neveu soutenait ses écarts par tous les paradoxes du jour ; elle en gémissait souvent avec moi ;et, comme elle daignait me trouver un peu plus de bon sens qu’à ses autres femmes, elle aimait à me confier ses chagrins.

Il n’était pourtant plus de bornes aux mauvais procédés de son neveu pour elle ; le comte était au point de ne s’en plus cacher ; non seulement il avait entouré sa tante de toute cette canaille dangereuse servant à ses plaisirs. Mais il avait même porté la hardiesse jusqu’à lui déclarer devant moi que si elle s’avisait encore de contrarier ses goûts, il la convaincrait des charmes dont ils étaient, en s’y livrant à ses yeux mêmes.

Je gémissais ; cette conduite me faisait horreur. Je tâchais d’en résoudre des motifs personnels pour étouffer dans mon âme la malheureuse passion dont elle était brûlée : mais l’amour est-il un mal dont on puisse guérir ? Tout ce que je cherchais à lui opposer n’attisait que plus vivement sa flamme, et le perfide comte ne me paraissait jamais plus aimable que quand j’avais réuni devant moi tout ce qui devait m’engager à le haïr.

Il y avait quatre ans que j’étais dans cette maison, toujours persécutée par les mêmes chagrins, toujours consolée par les mêmes douceurs, lorsque cet abominable homme, se croyant enfin sûr de moi, osa me dévoiler ses infâmes desseins. Nous étions pour lors à la campagne ; j’étais seule auprès de la comtesse : sa première femme avait obtenu de rester à Paris, l’été, pour quelques affaires de son mari. Un soir, peu après que je fus retirée,respirant à un balcon de ma chambre, et ne pouvant, à cause de l’extrême chaleur, me déterminer à me coucher, tout à coup le comte frappe, et me prie de le laisser causer avec moi. Hélas ! Tous les instants que m’accordait ce cruel auteur de mes maux me paraissaient trop précieux pour que j’osasse en refuser un ;il entre, ferme avec soin la porte, et se jetant à mes côtés dans un fauteuil :

– Écoute-moi, Thérèse, me dit-il avec un peu d’embarras… j’ai des choses de la plus grande conséquence à te dire ; jure-moi que tu ne t’en révéleras jamais rien.

– Oh ! monsieur, répondis-je, pouvez-vous me croire capable d’abuser de votre confiance ?

– Tu ne sais pas ce que tu risquerais si tu venais à me prouver que je me suis trompé en te l’accordant !

– Le plus affreux de tous mes chagrins serait de l’avoir perdue,je n’ai pas besoin de plus grandes menaces…

– Eh bien, Thérèse, j’ai condamné ma tante à la mort… et c’est ta main qui doit me servir.

– Ma main ! m’écriai-je en reculant d’effroi… Oh !monsieur, avez-vous pu concevoir de semblables projets ?… Non,non ; disposez de ma vie, s’il vous la faut, mais n’imaginez jamais obtenir de moi l’horreur que vous me proposez.

– Écoute, Thérèse, me dit le comte, en me ramenant avec tranquillité ; je me suis bien douté de tes répugnances, mais comme tu as de l’esprit, je me suis flatté de les vaincre… de te prouver que ce crime, qui te paraît si énorme, n’est au fond qu’une chose toute simple.

Deux forfaits s’offrent ici, Thérèse, à tes yeux peu philosophiques : la destruction d’une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction s’augmente, quand cette créature nous appartient de près. A l’égard du crime de la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère fille, il est purement chimérique. Le pouvoir de détruire n’est pas accordé à l’homme ; il a tout au plus celui de varier les formes ;mais il n’a pas celui de les anéantir : or toute forme est égale aux yeux de la nature ; rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s’exécutent ; toutes les portions de matières qui y tombent en rejaillissent incessamment sous d’autres figures, et quels que soient nos procédés sur cela, aucun ne l’outrage sans doute, aucun ne saurait l’offenser. Nos destructions raniment son pouvoir ; elles entretiennent son énergie, mais aucune ne l’atténue ; elle n’est contrariée par aucune…Eh ! qu’importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant aujourd’hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille insectes différents ? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coûte plus que celle d’un vermisseau, et qu’elle doit y prendre un plus grand intérêt ? Si donc ce degré d’attachement, ou bien plutôt d’indifférence, est le même, que peut lui faire que par le glaive d’un homme un autre homme soit changé en mouche ou en herbe ?Quand on m’aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m’aura démontré qu’elle est tellement importante à la nature, que nécessairement ses lois s’irritent de cette transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand l’étude la plus réfléchie m’aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait des ouvrages de la nature, est d’un égal prix à ses yeux, je n’admettrai jamais que le changement d’un de ces êtres en mille autres puisse en rien déranger ses vues. Je me dirai : tous les hommes, tous les animaux, toutes les plantes croissant, se nourrissant, se détruisant, se reproduisant par les mêmes moyens, ne recevant jamais une mort réelle, mais une simple variation dans ce qui les modifie ; tous, dis-je,paraissant aujourd’hui sous une forme, et quelques années ensuite sous une autre, peuvent, au gré de l’être qui veut les mouvoir,changer mille et mille fois dans un jour, sans qu’une seule loi de la nature en soit un instant affectée, que dis-je ? sans que ce transmutateur ait fait autre chose qu’un bien, puisqu’en décomposant des individus dont les bases redeviennent nécessaires à la nature, il ne fait que lui rendre par cette action, improprement qualifiée de criminelle, l’énergie créatrice dont la prive nécessairement celui qui, par une stupide indifférence, n’ose entreprendre aucun bouleversement. Ô Thérèse, c’est le seul orgueil de l’homme qui érigea le meurtre en crime. Cette vaine créature,s’imaginant être la plus sublime du globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer que l’action qui la détruirait ne pouvait qu’être infâme ; mais sa vanité,sa démence ne change rien aux lois de la nature ; il n’y a point d’être qui n’éprouve au fond de son cœur le désir le plus véhément d’être défait de ceux qui le gênent, ou dont la mort peut lui apporter du profit ; et de ce désir à l’effet,t’imagines-tu, Thérèse, que la différence soit bien grande ?Or, si ces impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu’elles l’irritent ? Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait ? Ah ! tranquillise-toi, chère fille, nous n’éprouvons rien qui ne lui serve ; tous les mouvements qu’elle place en nous sont les organes de ses lois ; les passions de l’homme ne sont que les moyens qu’elle emploie pour parvenir à ses desseins. A-t-elle besoin d’individus ? elle nous inspire l’amour, voilà des créations ; les destructions lui deviennent-elles nécessaires ? elle place dans nos cœurs la vengeance, l’avarice, la luxure, l’ambition, voilà des meurtres ; mais elle a toujours travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les crédules agents de ses caprices.

Eh ! non, non, Thérèse, non, la nature ne laisse pas dans nos mains la possibilité des crimes qui troubleraient son économie ; peut-il tomber sous le sens que le plus faible puisse réellement offenser le plus fort ? Que sommes-nous relativement à elle ? Peut-elle, en nous créant, avoir placé dans nous ce qui serait capable de lui nuire ? Cette imbécile supposition peut-elle s’arranger avec la manière sublime et sûre dont nous la voyons parvenir à ses fins ? Ah ! si le meurtre n’était pas une des actions de l’homme qui remplit le mieux ses intentions, permettrait-elle qu’il s’opérât ? L’imiter peut-il donc lui nuire ? Peut-elle s’offenser de voir l’homme faire à son semblable ce qu’elle lui fait elle-même tous les jours ? Puisqu’il est démontré qu’elle ne peut se reproduire que par des destructions, n’est-ce pas agir d’après ses vues que de les multiplier sans cesse ? L’homme, en ce sens, qui s’y livrera avec le plus d’ardeur sera donc incontestablement celui qui la servira le mieux, puisqu’il sera celui qui coopérera le plus à des desseins qu’elle manifeste à tous les instants. La première et la plus belle qualité de la nature est le mouvement qui l’agite sans cesse, mais ce mouvement n’est qu’une suite perpétuelle d crimes, ce n’est que par des crimes qu’elle le conserve :l’être qui lui ressemble le mieux, et par conséquent l’être le plus parfait, sera donc nécessairement celui dont l’agitation la plus active deviendra la cause de beaucoup de crimes, tandis, je le répète, que l’être inactif ou indolent, c’est-à-dire l’être vertueux, doit être à ses regards le moins parfait sans doute,puisqu’il ne tend qu’à l’apathie, qu’à la tranquillité qui replongerait incessamment tout dans le chaos, si son ascendant l’emportait. Il faut que l’équilibre se conserve ; il ne peut l’être que par des crimes ; les crimes servent donc la nature ; s’ils la servent, si elle les exige, si elle les désire, peuvent-ils l’offenser ? et qui peut être offensé, si elle ne l’est pas ?

Mais la créature que je détruis est ma tante… Oh ! Thérèse,que ces liens sont frivoles aux yeux d’un philosophe, Permets-moi de ne pas même t’en parler, tant ils sont futiles. Ces méprisables chaînes, fruits de nos lois et de nos institutions politiques,peuvent-elles être quelque chose aux yeux de la nature ?

Laisse donc là tes préjugés, Thérèse, et sers-moi ; ta fortune est faite.

– Oh ! monsieur, répondis-je tout effrayée au comte de Bressac, cette indifférence que vous supposez dans la nature n’est encore ici que l’ouvrage des sophismes de votre esprit. Daignez plutôt écouter votre cœur, et vous entendrez comme il condamnera tous ces faux raisonnements du libertinage ; ce cœur, au tribunal duquel je vous renvoie, n’est-il donc pas le sanctuaire où cette nature que vous outragez veut qu’on l’écoute et qu’on la respecte ? Si elle y grave la plus forte horreur pour le crime vous méditez, m’accorderez-vous qu’il est condamnable ?Les passions, je le sais, vous aveuglent à présent, mais aussitôt qu’elles se tairont, à quel point vous déchireront les remords ? Plus est grande votre sensibilité, plus leur aiguillon vous tourmentera… Oh ! monsieur, conservez,respectez les jours de cette tendre et précieuse amie ; ne l sacrifiez point ; vous en péririez de désespoir ! Chaque jour, à chaque instant, vous la verriez devant vos yeux, cette tante chérie qu’aurait plongée dans le tombeau votre aveugle fureur ; vous entendriez sa voix plaintive prononcer encore ces doux noms qui faisaient la joie de votre enfance ; elle apparaîtrait dans vos veilles et vous tourmenterait dans vos songes ; elle ouvrirait de ses doigts sanglants les blessures dont vous l’auriez déchirée ; pas un moment heureux, dès lors,ne luirait pour vous sur la terre ; tous vos plaisirs seraient souillés, toutes vos idées se troubleraient ; une main céleste, dont vous méconnaissez le pouvoir, vengerait les jours que vous auriez détruits, en empoisonnant tous les vôtres ; et sans avoir joui de vos forfaits, vous péririez du regret mortel d’avoir osé les accomplir.

J’étais en larmes en prononçant ces mots, j’étais à genoux aux pieds du comte ; je le conjurais par tout ce qu’il pouvait avoir de plus sacré d’oublier un égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie… Mais je ne connaissais pas l’homme à qui j’avais affaire ; je ne savais pas à quel point les passions établissaient le crime dans cette âme perverse. Le comte se leva froidement.

– Je vois bien que je m’étais trompé, Thérèse, me dit-il ;j’en suis peut-être autant fâché pour vous que pour moi ;n’importe, je trouverai d’autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné.

Cette menace changea toutes mes idées : en n’acceptant pas le crime qu’on me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte,et ma maîtresse périssait infailliblement ; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du courroux du comte, et je sauvais assurément sa tante. Cette réflexion, qui fut en moi ‘ouvrage d’un instant, me détermina à tout accepter ; mais comme un retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai quelque temps ma défaite : je mis le comte dans le cas de me répéter souvent ses sophismes ; j’eus peu à peu l’air de ne plus savoir qu’y répondre : Bressac me crut vaincue ; je légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, je me rendis à la fin. Le comte s’élance dans mes bras. Que ce mouvement m’eût comblée d’aise s’il eût eu une autre cause !… Que dis-je ? il n’était plus temps : son horrible conduite,ses barbares desseins avaient anéanti tous les sentiments que mon faible cœur osait concevoir, et je ne voyais plus en lui qu’un monstre…

– Tu es la première femme que j’embrasse, me dit le comte, et en vérité, c’est de toute mon âme… Tu es délicieuse, mon enfant ;un rayon de sagesse a donc pénétré ton esprit ! Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps restée dans les ténèbres ; et ensuite nous convînmes de nos faits. Dans deux ou trois jours, plus ou moins, suivant la facilité que j’y trouverais, je devais jeter un petit paquet de poison, que me remit Bressac, dans la tasse de chocolat que Madame avait coutume de prendre le matin. Le comte me garantissait de toutes les suites, et me remettait un contrat de deux mille écus de rente le jour même de l’exécution ; il me signa ces promesses sans caractériser ce qui devait m’en faire jouir, et nous nous séparâmes.

Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier,de trop capable de vous dévoiler l’âme atroce du monstre auquel j’avais affaire pour que je n’interrompe pas une minute, en vous le disant, le récit que vous attendez sans doute du dénouement de l’aventure où je m’étais engagée.

Le surlendemain de notre pacte criminel, le comte apprit qu’un oncle, sur la succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser quatre-vingt mille livres de rentes… Oh ! ciel, me dis-je en apprenant cette nouvelle, est-ce donc ainsi que la justice céleste punit le complot des forfaits ! Et me reprenant bientôt de ce blasphème envers la providence, je me jette à genoux, j’en demande pardon, et me flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets du comte… Quelle était mon erreur !

– Oh ! ma chère Thérèse, me dit-il en accourant le même soir dans ma chambre, comme les prospérités pleuvent sur moi !Je te l’ai dit souvent, l’idée d’un crime, ou son exécution, est le plus sûr moyen d’attirer le bonheur ; il n’en est plus que pour les scélérats.

– Eh ! quoi, monsieur, répondis-je, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez pas ne vous décide point à attendre patiemment la mort que vous voulez hâter ?

– Attendre, reprit brusquement le comte, je n’attendrais pas deux minutes, Thérèse ; songes-tu que j’ai vingt-huit ans, et qu’il est dur d’attendre à mon âge ?… Non, que ceci ne change rien à nos projets, je t’en supplie, et donne-moi la consolation devoir terminer tout avant l’époque de notre retour à Paris… Demain,après-demain au plus tard… Il me tarde déjà de te compter un quartier de tes rentes… de te mettre en possession de l’acte qui te les assure…

Je fis de mon mieux pour déguiser l’effroi que m’inspirait cet acharnement, et je repris mes résolutions de la veille, bien persuadée que si je n’exécutais pas le crime horrible dont je m’étais chargée, le comte s’apercevrait bientôt que je le jouais,et que, si j’avertissais Mme de Bressac, quelque parti que lui fît prendre la révélation de ce projet, le jeune comte, se voyant toujours trompé, adopterait promptement des moyens plus certains, qui, faisant également périr la tante, m’exposaient à toute la vengeance du neveu. Il me restait la voie de la justice,mais rien au monde n’aurait pu me résoudre à la prendre ; je e déterminai donc à prévenir la marquise ; de tous les partis possibles, celui-là me parut le meilleur et je m’y livrai.

– Madame, lui dis-je le lendemain de ma dernière entrevue avec le comte, j’ai quelque chose de la plus grande importance à vous révéler, mais à quelque point que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me donnez, avant, votre parole d’honneur de ne témoigner aucun ressentiment à monsieur votre neveu de ce qu’il a l’audace de projeter… Vous agirez, madame, vous prendrez les meilleurs moyens, mais vous ne direz mot. Daignez me le promettre, ou je me tais.

Mme de Bressac, qui crut qu’il ne s’agissait que de quelques extravagances ordinaires à son neveu, s’engagea par le serment que j’exigeais, et je révélai tout. Cette malheureuse femme fondit en larmes en apprenant cette infamie.

– Le monstre ! s’écria-t-elle, qu’ai-je jamais fait que pour son bien ? Si j’ai voulu prévenir ses vices, ou l’en corriger, quel autre motif que son bonheur pouvait me contraindre à cette sévérité ?… Et cette succession qui vient de lui échoir,n’est-ce pas à mes soins qu’il la doit ? Ah ! Thérèse,Thérèse, prouve-moi bien la vérité de ce projet… mets-moi dans la situation de n’en pouvoir douter ; j’ai besoin de tout ce qui peut achever d’éteindre en moi les sentiments que mon cœur aveuglé ose garder encore pour ce monstre…

Et alors je fis voir le paquet de poison ; il était difficile de fournir une meilleure preuve : la marquise voulut en faire des essais ; nous en fîmes avaler une légère dose à un chien que nous enfermâmes, et qui mourut au bout de deux heures dans des convulsions épouvantables. Mme de Bressac, ne pouvant plus douter, se décida ; elle m’ordonna de lui donner le reste du poison, et écrivit aussitôt par un courrier au duc de Sonzeval, son parent, de se rendre chez le ministre en secret, d’y développer l’atrocité d’un neveu dont elle était à la veille de devenir victime ; de se munir d’une lettre de cachet ;d’accourir à sa terre la délivrer le plus tôt possible du scélérat qui conspirait aussi cruellement contre ses jours.

Mais cet abominable crime devait se consommer ; il fallut que, par une inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse. L’animal sur lequel nous avions fait notre expérience découvrit tout au comte ; il l’entendit hurler ; sachant que ce chien était chéri de sa tante, il demanda ce qu’on lui avait fait ; ceux à qui il s’adressa,ignorant tout, ne lui répondirent rien de clair ; de ce moment, il forma des soupçons ; il ne dit mot, mais je le vis troublé ; je fis part de son état à la marquise, elle s’en inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser le courrier, et de mieux cacher encore, s’il était possible, l’objet de sa mission. Elle dit à son neveu qu’elle envoyait en diligence à Paris prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-champ à la tête de la succession de l’oncle dont on venait d’hériter, parce que si personne ne paraissait, il y avait des procès à craindre ; elle ajouta qu’elle engageait le duc à venir lui rendre compte de tout, afin qu’elle se décidât à partir elle-même avec son neveu, si l’affaire l’exigeait. Le comte, trop bon physionomiste pour ne pas voir de l’embarras sur le visage de sa tante, pour ne pas observer un peu de confusion dans le mien, se paya de tout et n’en fut que mieux sur ses gardes. Sous le prétexte d’une promenade, il s’éloigne du château ; il attend le courrier dans un lieu où il devait inévitablement passer. Cet homme, bien plus à lui qu’à sa tante, ne fait aucune difficulté de lui remettre ses dépêches, et Bressac, convaincu de ce qu’il appelle sans doute ma trahison, donne cent louis au courrier avec ordre de ne jamais reparaître chez sa tante. Il revient au château,la rage dans le cœur ; il se contient pourtant ; il me rencontre, il me cajole à son ordinaire, il me demande si ce sera pour le lendemain, me fait observer qu’il est essentiel que cela soit avant que le duc n’arrive, puis se couche d’un air tranquille et sans rien témoigner. Je ne sus rien alors, je fus la dupe de tout. Si cet épouvantable crime se consomma, comme le comte me l’apprit ensuite, il le commit lui-même sans doute, mais j’ignore comment ; je fis beaucoup de conjectures ; à quoi servirait-il de vous en faire part ? Venons plutôt à la manière cruelle dont je fus punie de n’avoir pas voulu m’en charger. Le lendemain de l’arrestation du courrier, Madame prit son chocolat comme à l’ordinaire, elle se leva, fit sa toilette, me parut agitée, et se mit à table ; à peine en est-on dehors,que le comte m’aborde :

– Thérèse, me dit-il avec le flegme le plus grand, j’ai trouvé un moyen plus sûr que celui que je t’avais proposé pour venir à bout de nos projets ; mais cela demande des détails, je n’ose aller si souvent dans ta chambre ; trouve-toi à cinq heures précises au coin du parc, je t’y prendrai et nous irons faire une promenade dans le bois, pendant laquelle je t’expliquerai tout.

Je vous l’avoue, madame, soit permission de la providence, soit excès de candeur, soit aveuglement, rien ne m’annonça l’affreux malheur qui m’attendait ; je me croyais si sûre du secret et des arrangements de la marquise, que je n’imaginai jamais que lecomte eût pu les découvrir ; il y avait pourtant de l’embarras dans moi.

Le parjure est vertu quand on promit le crime,

a dit un de nos poètes tragiques ; mais le parjure est toujours odieux pour l’âme délicate et sensible qui se trouve obligée d’y avoir recours. Mon rôle m’embarrassait.

Quoi qu’il en fût, je me trouvai au rendez-vous ; le comte ne tarde pas à y paraître, il vient à moi d’un air libre et gai, et nous avançons dans la forêt sans qu’il soit question d’autre chose que de rire et de plaisanter, comme il avait l’usage avec moi.Quand je voulais mettre la conversation sur l’objet qui lui avait fait désirer notre entretien, il me disait toujours d’attendre,qu’il craignait qu’on ne nous observât, et que nous n’étions pas encore en sûreté ; insensiblement nous arrivâmes vers les quatre arbres où j’avais été si cruellement attachée. Je tressaillis, en revoyant ces lieux ; toute l’horreur de ma destinée s’offrit alors à mes regards, et jugez si ma frayeur redoubla, quand je vis les dispositions de ce lieu fatal. Des cordes pendaient à l’un des arbres ; trois dogues anglais monstrueux étaient liés aux trois autres, et paraissaient n’attendre que moi pour se livrer au besoin de manger qu’annonçaient leurs gueules écumeuses et béantes ; un des favoris du comte les gardait.

Alors le perfide ne se servant plus avec moi que des plus grossières épithètes :

– Bou… me dit-il, reconnais-tu ce buisson d’où je t’ai tirée comme une bête sauvage, pour te rendre à la vie que tu avais mérité de perdre ?… Reconnais-tu ces arbres où je menaçai de te remettre si tu me donnais jamais occasion de me repentir de mes bontés ? Pourquoi acceptais-tu les services que je te demandais contre ma tante si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu imaginé de servir la vertu en risquant la liberté de celui à qui tu devais le bonheur ? Nécessairement placée entre ces deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus abominable ?

– Hélas ! n’avais-je pas choisi le moindre ?

– Il fallait refuser, poursuivit le comte furieux, me saisissant par un bras et me secouant avec violence, oui, sans doute, refuser et ne pas accepter pour me trahir.

Alors M. de Bressac me dit tout ce qu’il avait fait pour surprendre les dépêches de Madame, et comment était né le soupçon qui l’avait engagé à les détourner.

– Qu’as-tu fait par ta fausseté, indigne créature ?continua-t-il. Tu as risqué tes jours sans conserver ceux de ma tante : le coup est fait, mon retour au château m’en offrira les fruits, mais il faut que tu périsses, il faut que tu apprennes,avant d’expirer, que la route de la vertu n’est pas toujours la plus sûre, et qu’il y a des circonstances dans le monde où la complicité d’un crime est préférable à sa délation.

Et sans me donner le temps de répondre, sans témoigner la moindre pitié pour l’état cruel où j’étais, il me traîne vers l’arbre qui m’était destiné et où attendait son favori.

– La voilà, lui dit-il, celle qui a voulu empoisonner ma tante,et qui peut-être a déjà commis ce crime affreux, malgré mes soins pour le prévenir ; j’aurais mieux fait sans doute de la remettre entre les mains de la Justice, mais elle y aurait perdu la vie, et je veux la lui laisser pour qu’elle ait plus longtemps à souffrir.

Alors les deux scélérats s’emparent de moi, ils me mettent nue dans un instant :

– Les belles fesses ! disait le comte avec le ton de la plus cruelle ironie et touchant ces objets avec brutalité, les superbes chairs !… l’excellent déjeuner pour mes dogues !

Dès qu’il ne me reste plus aucun vêtement, on me lie à l’arbre par une corde qui prend le long de mes reins, me laissant les bras libres pour que je puisse me défendre de mon mieux ; et par l’aisance qu’on laisse à la corde je puis avancer et reculer d’environ six pieds. Une fois là, le comte, très ému, vient observer ma contenance ; il tourne et passe autour de moi ; à la dure manière dont il me touche, il semble que ses mains meurtrières voudraient le disputer de rage à la dent acérée de ses chiens.

– Allons ! dit-il à son aide, lâche ces animaux, il en est temps.

On les déchaîne, le comte les excite, ils s’élancent tous trois sur mon malheureux corps, on dirait qu’ils se le partagent pour qu’aucune de ses parties ne soit exempte de leurs furieux assauts ; j’ai beau les repousser, ils ne me déchirent qu’avec plus de furie, et pendant cette scène horrible, Bressac, l’indigne Bressac, comme si mes tourments eussent allumé sa perfide luxure…l’infâme ! il se prêtait, en m’examinant, aux criminelles caresses de son favori.

– C’en est assez, dit-il, au bout de quelques minutes, rattache les chiens et abandonnons cette malheureuse à son mauvais sort.

– Eh bien ! Thérèse, me dit-il bas en brisant mes liens, la vertu coûte souvent bien cher, tu le vois ; t’imagines-tu que deux mille écus de pension ne valaient pas mieux que les morsures dont te voilà couverte ?

Mais dans l’état affreux où je me trouve, je puis à peine l’entendre ; je me jette au pied de l’arbre et suis prête à  perdre connaissance.

– Je suis bien bon de te sauver la vie, dit le traître que mes maux irritent, prends garde au moins à l’usage que tu feras de cette faveur…

Puis il m’ordonne de me relever, de reprendre mes vêtements et de quitter au plus tôt cet endroit. Comme le sang coule de partout,afin que mes habits, les seuls qui me restent, n’en soient pas tachés, je ramasse de l’herbe pour me rafraîchir, pour m’essuyer ; et Bressac se promène en long et en large, bien plus occupé de ses idées que de moi.

Le gonflement de mes chairs, le sang qui ruisselle encore, les douleurs affreuses que j’endure, tout me rend presque impossible l’opération de me rhabiller, sans que jamais le malhonnête homme qui vient de me mettre dans ce cruel état… lui, pour qui j’aurais autrefois sacrifié ma vie, daignât me donner le moindre signe de commisération. Dès que je fus prête :

– Allez où vous voudrez, me dit-il ; il doit vous rester de l’argent, je ne vous l’ôte point, mais gardez-vous de reparaître à aucune de mes maisons de ville ou de campagne ; deux raisons puissantes s’y opposent. Il est bon que vous sachiez d’abord que l’affaire que vous avez cru terminée ne l’est point. On vous a dit qu’elle n’existait plus, on vous a induite en erreur ; le décret n’a point été purgé ; on vous laissait dans cette situation pour voir comment vous vous conduiriez ; en second lieu, vous allez publiquement passer pour la meurtrière de la marquise ; si elle respire encore, je vais lui faire emporter cette idée au tombeau, toute la maison le saura. Voilà donc contre vous deux procès au lieu d’un, et à la place d’un vil usurier pour adversaire, un homme riche et puissant, déterminé à vous poursuivre jusqu’aux enfers, si vous abusez de la vie que vous laisse sa pitié.

– Oh ! monsieur, répondis-je, quelles qu’aient été vos rigueurs envers moi, ne redoutez rien de mes démarches ; j’ai cru devoir en faire contre vous quand il s’agissait de la vie de votre tante, je n’en entreprendrai jamais quand il ne sera question que de la malheureuse Thérèse. Adieu, monsieur, puissent vos crimes vous rendre aussi heureux que vos cruautés me causent de tourments ! et quel que soit le sort où le ciel me place, tant qu’il conservera mes déplorables jours, je ne les emploierai qu’à prier pour vous.

Le comte leva la tête ; il ne peut s’empêcher de me considérer à ces mots, et comme il me vit chancelante et couverte de larmes, dans la crainte de s’émouvoir sans doute, le cruel s’éloigna, et je ne le vis plus.

Entièrement livrée à ma douleur, je me laissai tomber au pied de l’arbre, et là, lui donnant le plus libre cours, je fis retentir la forêt de mes gémissements ; je pressai la terre de mon malheureux corps, et j’arrosai l’herbe de mes larmes.

Ô mon Dieu, m’écriai-je, vous l’avez voulu ; il était dans vos décrets éternels que l’innocent devînt la proie du coupable ; disposez de moi, Seigneur, je suis encore bien loin des maux que vous avez souffert pour nous ; puissent ceux que j’endure en vous adorant me rendre digne un jour des récompenses que vous promettez au faible, quand il vous a pour objet dans ses tribulations et qu’il vous glorifie dans ses peines !

La nuit tombait : il me devenait impossible d’aller plus loin ; à peine pouvais-je me soutenir ; je jetai les yeux sur le buisson où j’avais couché quatre ans auparavant, dans une situation presque aussi malheureuse ; je m’y traînai comme je pus, et m’y étant mise à la même place, tourmentée de mes blessures encore saignantes, accablée des maux de mon esprit et des chagrins de mon cœur, je passai la plus cruelle nuit qu’il soit possible d’imaginer.

La vigueur de mon âge et de mon tempérament m’ayant donné un peu de force au point du jour, trop effrayée du voisinage de ce cruel château, je m’en éloignai promptement ; je quittai la forêt,et résolue de gagner à tout hasard la première habitation qui s’offrirait à moi, j’entrai dans le bourg de Saint-Marcel, éloigné de Paris d’environ cinq lieues. Je demandai la maison du chirurgien, on me l’indiqua ; je le priai de panser mes blessures, je lui dis que fuyant, pour quelque cause d’amour, la maison de ma mère, à Paris, j’avais été rencontrée la nuit par des bandits dans la forêt qui, pour se venger des résistances que j’avais opposées à leurs désirs, m’avaient fait ainsi traiter parleurs chiens.

Rodin, c’était le nom de cet artiste, m’examina avec la plus grande attention, il ne trouva rien de dangereux dans mes plaies ; il aurait, disait-il, répondu de me rendre en moins de quinze jours aussi fraîche qu’avant mon aventure, si j’étais arrivée chez lui au même instant ; mais la nuit et l’inquiétude avaient envenimé des blessures, et je ne pouvais être rétablie que dans un mois. Rodin me logea chez lui, prit tous les soins possibles pour moi, et le trentième jour, il n’existait plus sur mon corps aucun vestige des cruautés de M. de Bressac.

Dès que l’état où j’étais me permit de prendre l’air, mon premier empressement fut de tâcher de trouver dans le bourg une jeune fille assez adroite et assez intelligente pour aller au château de la marquise s’informer de tout ce qui s’y était passé de nouveau depuis mon départ ; la curiosité n’était pas le vrai motif qui me déterminait à cette démarche ; cette curiosité,vraisemblablement dangereuse, eût à coup sûr été fort déplacée ; mais ce que j’avais gagné chez la marquise était resté dans ma chambre ; à peine avais-je six louis sur moi, et j’en possédais plus de quarante au château. Je n’imaginais pas que le comte fût assez cruel pour me refuser ce qui m’appartenait aussi légitimement. Persuadée que sa première fureur passée, il ne voudrait pas me faire une telle injustice, j’écrivis une lettre aussi touchante que je le pus. Je lui cachai soigneusement le lieu que j’habitais, et le suppliai de me renvoyer mes hardes avec le peu d’argent qui se trouvait à moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt-cinq ans, vive et spirituelle, se chargea de ma lettre, et me promit de faire assez d’informations sous main pour me satisfaire à son retour sur les différents objets dont je lui laissai voir que l’éclaircissement m’était nécessaire. Je lui recommandai, sur toutes choses, de cacher le nom de l’endroit où j’étais, de ne parler de moi en quoi que ce pût être, et de dire qu’elle tenait la lettre d’un homme qui l’apportait de plus de quinze lieues de là.Jeannette partit, et, vingt-quatre heures après, elle me rapporta la réponse ; elle existe encore, la voilà, madame, mais daignez, avant que de la lire, apprendre ce qui s’était passé chez le comte depuis que j’en étais dehors.

La marquise de Bressac, tombée dangereusement malade le jour même de ma sortie du château, était morte le surlendemain dans des douleurs et dans des convulsions épouvantables ; les parents étaient accourus, et le neveu, qui paraissait dans la plus grande désolation, prétendait que sa tante avait été empoisonnée par une femme de chambre qui s’était évadée le même jour. On faisait des recherches, et l’intention était de faire périr cette malheureuse si on la découvrait. Au reste, le comte se trouvait, par cette succession, beaucoup plus riche qu’il ne l’avait cru ; le coffre-fort, le portefeuille, les bijoux de la marquise, tous objets dont on n’avait point de connaissance, mettaient son neveu,indépendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille francs d’effets ou d’argent comptant. Au travers de sa douleur affectée, ce jeune homme avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie, et les parents, convoqués pour l’ouverture du corps exigée par le comte, après avoir déploré le sort de la malheureuse marquise, et juré de la venger si la coupable tombait entre leurs mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et paisible possession de sa scélératesse. M. de Bressac avait lui-même parlé à Jeannette, il lui avait fait différentes questions auxquelles la jeune fille avait répondu avec tant de franchise et de fermeté, qu’il s’était résolu à lui donner sa réponse sans la presser davantage. La voilà cette fatale lettre, dit Thérèse en la remettant à Mme de Lorsange, oui, la voilà, madame, elle est quelquefois nécessaire à mon cœur, et je la conserverai jusqu’à la mort ; lisez-la, si vous le pouvez, sans frémir.

Mme de Lorsange ayant pris le billet des mains de notre belle aventurière y lut les mots suivants :

Une scélérate capable d’avoir empoisonné ma tante est bien hardie d’oser m’écrire après cet exécrable délit ; ce qu’elle fait de mieux est de bien cacher sa retraite ; elle peut être sûre qu’on l’y troublera si on l’y découvre. Qu’ose-t-elle réclamer ? Que parle-t-elle d’argent ? Ce qu’elle a pu laisser équivaut-il aux vols qu’elle a faits, ou pendant son séjour dans la maison, ou en consommant son dernier crime ? Qu’elle évite un second envoi pareil à celui-ci, car on lui déclare qu’on ferait arrêter son commissionnaire, jusqu’à ce que le lieu qui recèle la coupable soit connu de la Justice.

– Continuez ma chère enfant, dit Mme de Lorsange en rendant le billet à Thérèse, voilà des procédés qui font horreur ; nager dans l’or, et refuser à une malheureuse qui n’a pas voulu commettre un crime ce qu’elle a légitimement gagné,est une infamie gratuite qui n’a point d’exemple.

– Hélas ! madame, continua Thérèse, en reprenant la suite de son histoire, je fus deux jours à pleurer sur cette malheureuse lettre ; je gémissais bien plus du procédé horrible qu’elle prouvait que des refus qu’elle contenait. Me voilà donc coupable ! m’écriai-je, me voilà donc une seconde fois dénoncée à la Justice pour avoir trop su respecter ses lois !Soit, je ne m’en repens pas ; quelque chose qui puisse m’arriver, je ne connaîtrai pas du moins les remords tant que mon âme sera pure, et que je n’aurai fait d’autre mal que d’avoir trop écouté les sentiments équitables et vertueux qui ne m’abandonneront jamais.

Il m’était pourtant impossible de croire que les recherches dont le comte me parlait fussent bien réelles ; elles avaient si peu de vraisemblance, il était si dangereux pour lui de me faire paraître en Justice, que j’imaginai qu’il devait, au fond de lui-même, être beaucoup plus effrayé de me voir que je n’avais lieu de frémir de ses menaces. Ces réflexions me décidèrent à rester où j’étais, et à m’y placer même si cela était possible, jusqu’à ce que mes fonds un peu augmentés me permissent de m’éloigner ;je communiquai mon projet à Rodin, qui l’approuva, et me proposa même de rester dans sa maison ; mais avant de vous parler du parti que je pris, il est nécessaire de vous donner une idée de cet homme et de ses entours.

Rodin était un homme de quarante ans, brun, le sourcil épais,l’œil vif, l’air de la force et de la santé, mais en même temps du libertinage. Très au-dessus de son état, et possédant dix à douze mille livres de rentes, Rodin n’exerçait l’art de la chirurgie que par goût ; il avait une très jolie maison dans Saint-Marcel,qu’il n’occupait, ayant perdu sa femme depuis quelques années,qu’avec deux filles pour le servir, et la sienne. Cette jeune personne, nommée Rosalie, venait d’atteindre sa quatorzième année ; elle réunissait tous les charmes les plus capables de faire sensation : une taille de nymphe, une figure ronde,fraîche, extraordinairement animée, des traits mignons et piquants,la plus jolie bouche possible, de très grands yeux noirs, pleins d’âme et de sentiment, des cheveux châtains tombant au bas de sa ceinture, la peau d’un éclat… d’une finesse incroyables ; déjà la plus belle gorge du monde ; d’ailleurs de l’esprit, de la vivacité, et l’une des plus belles âmes qu’eût encore créées la nature. A l’égard des compagnes avec qui je devais servir dans cette maison, c’étaient deux paysannes, dont l’une était gouvernante et l’autre cuisinière. Celle qui exerçait le premier poste pouvait avoir vingt-cinq ans, l’autre en avait dix-huit ou vingt, et toutes les deux extrêmement jolies ; ce choix me fit naître quelques soupçons sur l’envie qu’avait Rodin de me garder.Qu’a-t-il besoin d’une troisième femme, me disais-je, et pourquoi les veut-il jolies ? Assurément, continuai-je, il y a quelque chose dans tout cela de peu conforme aux mœurs régulières dont je ne veux jamais m’écarter ; examinons.

En conséquence, je priai M. Rodin de me laisser prendre des forces encore une semaine chez lui, l’assurant qu’avant la fin de cette époque il aurait ma réponse sur ce qu’il voulait me proposer.

Je profitai de cet intervalle pour me lier plus étroitement avec Rosalie, déterminée à ne me fixer chez son père qu’autant qu’il n’y aurait rien dans sa maison qui pût me faire ombrage. Portant dans ce dessein mes regards sur tout, je m’aperçus dès le lendemain que cet homme avait un arrangement qui dès lors me donna de furieux soupçons sur sa conduite.

M. Rodin tenait chez lui une pension d’enfants des deux sexes ; il en avait obtenu le privilège du vivant de sa femme et l’on n’avait pas cru devoir l’en priver quand il l’avait perdue.Les élèves de M. Rodin était peu nombreux, mais choisis ;il n’avait en tout que quatorze filles et quatorze garçons. Jamais il ne les prenait au-dessous de douze ans, ils étaient toujours renvoyés à seize ; rien n’était joli comme les sujets qu’admettait Rodin. Si on lui en présentait un qui eût quelques défauts corporels, ou point de figure, il avait l’art de le rejeter pour vingt prétextes, toujours colorés de sophismes où personne ne pouvait répondre ; ainsi, ou le nombre de ses pensionnaires n’était pas complet, ou ce qu’il avait était toujours charmant ; ces enfants ne mangeaient point chez lui, mais ils y venaient deux fois par jour, de sept à onze heures le matin, de quatre à huit le soir. Si jusqu’alors je n’avais pas encore vu tout ce petit train, c’est qu’arrivée chez cet homme pendant les vacances, les écoliers n’y venaient plus ; ils y reparurent vers ma guérison.

Rodin tenait lui-même les écoles ; sa gouvernante soignait celle des filles, dans laquelle il passait aussitôt qu’il avait fini l’instruction des garçons ; il apprenait à ces jeunes élèves à écrire, l’arithmétique, un peu d’histoire, le dessin, la musique, et n’employait pour tout cela d’autres maîtres que lui.

Je témoignai d’abord mon étonnement à Rosalie de ce que son père exerçant la fonction de chirurgien, pût en même temps remplir celle de maître d’école ; je lui dis qu’il me paraissait singulier que, pouvant vivre à l’aise sans professer ni l’un ni l’autre de ces états, il se donnât la peine d’y vaquer. Rosalie, avec laquelle j’étais déjà fort bien, se mit à rire de ma réflexion ; la manière dont elle prit ce que je lui disais ne me donna que plus de curiosité, et je la suppliai de s’ouvrir entièrement à moi.

– Écoute, me dit cette charmante fille avec toute la candeur de son âge et toute la naïveté de son aimable caractère ; écoute,Thérèse, je vais tout te dire, je vois bien que tu es une honnête fille… incapable de trahir le secret que je vais te confier.Assurément, chère amie, mon père peut se passer de tout ceci, et s’il exerce l’un ou l’autre des métiers que tu lui vois faire, deux motifs que je vais te révéler en sont la cause. Il fait la chirurgie par goût, pour le seul plaisir de faire dans son art de nouvelles découvertes ; il les a tellement multipliées, il adonné sur sa partie des ouvrages si goûtés, qu’il passe généralement pour le plus habile homme qu’il y ait maintenant en France ; il a travaillé vingt ans à Paris, et c’est pour son agrément qu’il s’est retiré dans cette campagne. Le véritable chirurgien de Saint-Marcel est un nommé Rombeau, qu’il a pris sous sa protection, et qu’il associe à ses expériences. Tu veux savoir à présent, Thérèse, ce qui l’engage à tenir pension ?… le libertinage, mon enfant, le seul libertinage, passion portée à l’extrême en lui. Mon père trouve dans ses écoliers de l’un et l’autre sexe des objets que la dépendance soumet à ses penchants,et il en profite… Mais tiens… suis-moi, me dit Rosalie, c’est précisément aujourd’hui vendredi, un des trois jours de la semaine où il corrige ceux qui ont fait des fautes ; c’est dans ce genre de correction que mon père trouve ses plaisirs ;suis-moi, te dis-je, tu vas voir comme il s’y prend. On peut tout observer d’un cabinet de ma chambre, voisin de celui de ses expéditions ; rendons-nous sans bruit, et garde-toi surtout de jamais dire un mot, et de ce que je te dis, et de ce que tu vas voir.

Il était trop important pour moi de connaître les mœurs du nouveau personnage qui m’offrait un asile pour que je négligeasse rien de ce qui pouvait me les dévoiler ; je suis les pas de Rosalie, elle me place près d’une cloison assez mal jointe pour laisser, entre les planches qui la forment, plusieurs jours suffisant à distinguer tout ce qui se passe dans la chambre voisine.

A peine sommes-nous postées que Rodin entre, conduisant avec lui une jeune fille de quatorze ans, blanche et jolie comme l’Amour ; la pauvre créature tout en larmes, trop malheureusement au fait de ce qui l’attend, ne suit qu’en gémissant son dur instituteur, elle se jette à ses pieds, elle implore sa grâce, mais Rodin inflexible allume dans cette sévérité même les premières étincelles de son plaisir, elles jaillissent déjà de son cœur par ses regards farouches…

– Oh ! non, non ! s’écrie-t-il, non, non ! voilà trop de fois que cela vous arrive, Julie ; je me repends de mes bontés, elles n’ont servi qu’à vous plonger dans de nouvelles fautes, mais la gravité de celle-ci pourrait-elle même me laisser user de clémence, à supposer que je le voulusse ?… Un billet donné à un garçon en entrant en classe !

– Monsieur, je vous proteste que non !

– Oh ! je l’ai vu, je l’ai vu.

– N’en crois rien, me dit ici Rosalie, ce sont des fautes qu’il controuve pour consolider ses prétextes ; cette petite créature est un ange, c’est parce qu’elle lui résiste qu’il la traite avec dureté.

Et pendant ce temps, Rodin, très ému, saisit les mains de la jeune fille, il les attache en l’air à l’anneau d’un pilier placé au milieu de la chambre de correction. Julie n’a plus de défense…plus d’autre… que sa belle tête languissamment tournée vers son bourreau, de superbes cheveux en désordre, et des pleurs inondant le plus beau visage du monde… le plus doux… le plus intéressant.Rodin considère ce tableau, il s’en embrase ; il place un bandeau sur ces yeux qui l’implorent, Julie ne voit plus rien,Rodin, plus à l’aise, détache les voiles de la pudeur, la chemise retroussée sous le corset se relève jusqu’au milieu des reins… Que de blancheur, que de beautés ! ce sont des roses effeuillées sur des lis par la main même des Grâces. Quel est-il donc, l’être assez dur pour condamner aux tourments des appas si frais… si piquants ? Quel monstre peut chercher le plaisir au sein des larmes et de la douleur ? Rodin contemple… son œil égaré parcourt, ses mains osent profaner les fleurs que ses cruautés vont flétrir. Parfaitement en face, aucun mouvement ne peut nous échapper ; tantôt le libertin entrouvre, et tantôt il resserre ces attraits mignons qui l’enchantent ; il nous les offre sous toutes les formes, mais c’est à ceux-là seuls qu’il s’en tient.Quoique le vrai temple de l’amour soit à sa portée, Rodin, fidèle à son culte, n’y jette pas même de regards, il en craint jusqu’aux apparences ; si l’attitude les expose, il les déguise ;le plus léger écart troublerait son hommage, il ne veut pas que rien le distraie… Enfin sa fureur n’a plus de bornes, il l’exprime d’abord par des invectives, il accable de menaces et de mauvais propos cette pauvre petite malheureuse, tremblante sous les coupes dont elle se voit prête à être déchirée ; Rodin n’est plus à lui, il s’empare d’une poignée de verges prises au milieu d’une cuve, où elles acquièrent, dans le vinaigre qui les mouille, plus de verdeur et de piquant… « Allons, dit-il en se rapprochant de sa victime, préparez-vous, il faut souffrir… » Et le cruel,laissant d’un bras vigoureux tomber ces faisceaux à plomb sur toutes les parties qui lui sont offertes, en applique d’abord vingt-cinq coups qui changent bientôt en vermillon le tendre incarnat de cette peau si fraîche.

Julie jetait des cris… des cris perçants qui déchiraient mon âme… des pleurs coulent sous son bandeau, et tombent en perles sur ses belles joues ; Rodin n’en est que plus furieux… Il reporte ses mains sur les parties molestées, les touche, les comprime,semble les préparer à de nouveaux assauts ; ils suivent de près les premiers, Rodin recommence, il n’appuie pas un seul coup qui ne soit précédé d’une invective, d’une menace ou d’un reproche…le sang paraît… Rodin s’extasie ; il se délecte à contempler ces preuves parlantes de sa férocité. Il ne peut plus se contenir,l’état le plus indécent manifeste sa flamme ; il ne craint pas de mettre tout à l’air ; Julie ne peut le voir… un instant il s’offre à la brèche, il voudrait bien y monter en vainqueur, il ne l’ose ; recommençant de nouvelles tyrannies. Rodin fustige à tour de bras ; il achève d’entrouvrir à force de cinglons cet asile des grâces et de la volupté… Il ne sait plus où il en est ; son ivresse est au point de ne plus même lui laisser l’usage de sa raison : il jure, il blasphème, il tempête, rien n’est soustrait à ses barbares coups, tout ce qui paraît est traité avec la même rigueur ; mais le scélérat s’arrête néanmoins, il sent l’impossibilité de passer outre sans risquer de perdre des forces qui lui sont utiles pour de nouvelles opérations.

– Rhabillez-vous, dit-il à Julie, en la détachant et se rajustant lui-même, et si pareille chose vous arrive encore, songez que vous n’en serez pas quitte pour si peu.

Julie rentrée dans sa classe, Rodin va dans celle des garçons ; il en ramène aussitôt un jeune écolier de quinze ans, beau comme le jour ; Rodin le gronde ; plus à l’aise avec lui sans doute, il le cajole, il le baise en le sermonnant :

– Vous avez mérité d’être puni, lui dit-il, et vous allez l’être…

A ces mots, il franchit avec cet enfant toutes les bornes de la pudeur ; mais tout l’intéresse ici, rien n’est exclu, les voiles se relèvent, tout se palpe indistinctement ; Rodin menace, il caresse, il baise, il invective ; ses doigts impies cherchent à faire naître, dans ce jeune garçon, des sentiments de volupté qu’il en exige également.

– Eh bien, lui dit le satyre, en voyant ses succès, vous voilà pourtant dans l’état que je vous ai défendu… Je gage qu’avec deux mouvements de plus tout partirait sur moi…

Trop sûr des titillations qu’il produit, le libertin s’avance pour en recueillir l’hommage, et sa bouche est le temple offert à ce doux encens ; ses mains en excitent les jets, il les attire, il les dévore, lui-même est tout prêt d’éclater, mais il veut en venir au but.

– Ah ! je vais vous punir de cette sottise, dit-il en se relevant.

Il prend les deux mains du jeune homme, il les captive, s’offre en entier l’autel où veut sacrifier sa fureur. Il l’entrouvre, ses baisers le parcourent, sa langue s’y enfonce, elle s’y perd. Rodin,ivre d’amour et de férocité, mêle les expressions et les sentiments de tous deux…

– Ah ! petit fripon, s’écrie-t-il, il faut que je me venge de l’illusion que tu me fais !

Les verges se prennent ; Rodin fustige ; plus excité sans doute qu’avec la vestale, ses coups deviennent et bien plus forts, et bien plus nombreux ; l’enfant pleure, Rodin s’extasie, mais de nouveaux plaisirs l’appellent, il détache l’enfant et vole à d’autres sacrifices. Une petite fille de treize ans succède au garçon, et à celle-là un autre écolier, suivi d’une jeune fille ; Rodin en fouette neuf, cinq garçons et quatre filles ; le dernier est un jeune garçon de quatorze ans, d’une figure délicieuse : Rodin veut en jouir, l’écolier se défend ; égaré de luxure, il le fouette, et le scélérat,n’étant plus son maître, élance les jets écumeux de sa flamme sur les parties molestées de son jeune élève, il l’en mouille des reins aux talons : notre correcteur, furieux de n’avoir pas eu assez de force pour se contenir au moins jusqu’à la fin, détache l’enfant avec humeur, et le renvoie dans la classe en l’assurant qu’il n’y perdra rien. Voilà les propos que j’entendis, voilà les tableaux qui me frappèrent.

– Oh ! ciel, dis-je à Rosalie quand ces affreuses scènes furent terminées, comment peut-on se livrer à de tels excès ?Comment peut-on trouver des plaisirs dans les tourments que l’on inflige ?

– Ah ! tu ne sais pas tout, me répond Rosalie ;écoute, me dit-elle en repassant dans sa chambre avec moi, ce que tu as vu a pu te faire comprendre que lorsque mon père trouve quelques facilités dans ces jeunes élèves, il porte ses horreurs bien plus loin ; il abuse des jeunes filles de la même manière que des jeunes garçons (de cette criminelle manière, me fit entendre Rosalie, dont j’avais moi-même pensé devenir la victime avec le chef des brigands, entre les mains duquel j’étais tombée après mon évasion de la Conciergerie, et dont j’avais été souillée par le négociant de Lyon) ; par ce moyen, poursuivit cette jeune personne, les jeunes filles ne sont point déshonorées, point de grossesses à craindre, et rien ne les empêche de trouver des époux ; il n’y a pas d’années qu’il ne corrompe ainsi presque tous les garçons, et au moins la moitié des autres enfants. Sur les quatorze filles que tu as vues, huit sont déjà flétries de cette manière, et il a joui de neuf garçons ; les deux femmes qui le servent sont soumises aux mêmes horreurs… Ô Thérèse, ajouta Rosalie en se précipitant dans mes bras, ô chère fille, et moi-même aussi,et moi-même il m’a séduite dès ma tendre enfance ; à peine avais-je onze ans que j’étais déjà sa victime… que je l’étais,hélas ! sans pouvoir m’en défendre…

– Mais, mademoiselle, interrompis-je, effrayée… et la religion ? il vous restait au moins cette voie… Ne pouviez-vous pas consulter un directeur et lui tout avouer ?

– Ah ! ne sais-tu donc pas qu’à mesure qu’il nous pervertit, il étouffe dans nous toutes les semences de la religion,et qu’il nous en interdit tous les actes ?… et d’ailleurs le pouvais-je ? A peine m’a-t-il instruite. Le peu qu’il m’a dit sur ces matières n’a été que dans la crainte que mon ignorance ne trahît son impiété. Mais je n’ai jamais été à confesse, je n’ai jamais fait ma première communion ; il sait si bien ridiculiser toutes ces choses, en absorber dans nous jusqu’aux moindres idées, qu’il éloigne à jamais de leurs devoirs celles qu’il a subornées ; ou si elles sont contraintes à les remplir à cause de leur famille, c’est avec une tiédeur, une indifférence si entières, qu’il ne redoute rien de leur indiscrétion. Mais convaincs-toi, Thérèse, convaincs-toi par tes propres yeux,continue-t-elle en me poussant fort vite dans le cabinet d’où nous sortions ; viens, cette chambre où il corrige ses écoliers est la même que celle où il jouit de nous ; voici la classe finie,c’est l’heure où, échauffé des préliminaires, il va venir se dédommager de la contrainte que lui impose quelquefois sa prudence ; remets-toi où tu étais, chère fille, et tes yeux vont tout découvrir.

Quelque peu curieuse que je fusse de ces nouvelles horreurs, il valait pourtant mieux pour moi me rejeter dans ce cabinet que de me faire surprendre avec Rosalie pendant les classes ; Rodin en eût infailliblement conçu des soupçons. Je me place donc ; à peine y suis-je, que Rodin entre chez sa fille ; il la conduit dans celui dont il vient d’être question, les deux femmes du logis s’y rendent ; et là, l’impudique Rodin, n’ayant plus de mesures à garder, se livre à l’aise et sans aucun voile à toutes les irrégularités de sa débauche. Les deux paysannes, totalement nues, sont fustigées à tour de bras ; pendant qu’il agit sur une, l’autre le lui rend, et dans l’intervalle, il accable des plus sales caresses, des plus effrénées, des plus dégoûtantes, le même autel dans Rosalie, qui, élevée sur un fauteuil, le lui présente un peu penchée. Vient enfin le tour de cette malheureuse : Rodin l’attache au poteau comme ses écolières, et pendant que l’une après l’autre, et quelquefois toutes deux ensemble, ses femmes le déchirent lui-même, il fouette sa fille, il la frappe depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses, en s’extasiant de plaisir. Son agitation est extrême, il hurle, il blasphème, il flagelle ; ses verges ne s’impriment nulle part que ses lèvres ne s’y collent aussitôt. Et l’intérieur de l’autel, et la bouche de la victime… tout, excepté le devant, tout est dévoré de suçons ; bientôt, sans varier l’attitude, se contentant de se la rendre plus propice, Rodin pénètre dans l’asile étroit des plaisirs ; le même trône est, pendant ce temps, offert à ses baisers par sa gouvernante, l’autre fille le fouette autant qu’elle a de forces ; Rodin est aux nues, il pourfend, il déchire,mille baisers plus chauds les uns que les autres expriment son ardeur sur ce qu’on présente à sa lavure ; la bombe éclate, et le libertin enivré ose goûter les plus doux plaisirs au sein de l’inceste et de l’infamie.

Rodin alla se mettre à table : après de tels exploits, il avait besoin de réparer. Le soir il y avait encore et classe et correction ; je pouvais observer de nouvelles scènes si je l’eusse désiré, mais j’en avais assez pour me convaincre et pour déterminer ma réponse aux offres de ce scélérat. L’époque où je devais la rendre approchait. Deux jours après ces événements-ci,lui-même vint me la demander dans ma chambre. Il me surprit au lit.Le prétexte de voir s’il ne restait plus aucune trace de mes blessures lui donna, sans que je pusse m’y opposer, le droit de m’examiner nue, et comme il en faisait autant deux fois le jour depuis un mois, sans que je n’eusse encore aperçu dans lui rien qui pût blesser ma pudeur, je ne crus pas devoir résister. Mais Rodin avait d’autres projets, cette fois-ci : quand il en est à l’objet de son culte, il passe une de ses cuisses autour de mes reins, et l’appuie tellement, que je me trouve, pour ainsi dire,hors de défense.

– Thérèse, me dit-il alors en faisant promener ses mains de manière à ne plus me laisser aucun doute, vous voilà rétablie, ma chère, vous pouvez maintenant me témoigner la reconnaissance dont j’ai vu votre cœur rempli ; la manière est aisée, il ne me faut que ceci, continua le traître en fixant ma position de toutes les forces qu’il pouvait employer… Oui, ceci seulement, voilà ma récompense, je n’exige jamais que cela des femmes… Mais,continue-t-il, c’est que c’est un des plus beaux que j’aie vus de ma vie… Que de rondeur !… quelle élasticité !… que de finesse dans la peau !… Oh ! je veux absolument en jouir…

En disant cela, Rodin, vraisemblablement déjà prêt à l’exécution de ses projets, pour achever de les accomplir est obligé de me lâcher un moment ; je profite du jour qu’il me donne, et me dégageant de ses bras :

– Monsieur, lui dis-je, je vous prie de bien vous convaincre qu’il n’est rien dans le monde entier qui puisse m’engager aux horreurs que vous semblez vouloir. Ma reconnaissance vous est due,j’en conviens, mais je ne l’acquitterai pas au prix d’un crime. Je suis pauvre et très malheureuse, sans doute ; n’importe, voilà le peu d’argent que je possède, continué-je en lui offrant ma chétive bourse, prenez ce que vous jugerez à propos, et laissez-moi quitter cette maison, je vous prie, dès que j’en suis en état.

Rodin, confondu d’une résistance à laquelle il s’attendait peu avec une fille dénuée de ressources, et que d’après une injustice ordinaire aux hommes, il supposait malhonnête par cela seul qu’elle était dans la misère, Rodin, dis-je, me regarde avec attention :

– Thérèse, reprit-il au bout d’un instant, c’est assez mal à propos que tu fais la vestale avec moi ; j’avais, ce me semble, quelque droit à des complaisances de ta part ;n’importe, garde ton argent mais ne me quitte point. Je suis bien aise d’avoir une fille sage dans ma maison, celles qui m’entourent le sont si peu !… Puisque tu te montres si vertueuse dans ce cas-ci, tu le seras, j’espère, également dans tous. Mes intérêts s’y trouveront, ma fille t’aime, elle vient de me supplier, tout à l’heure encore, de t’engager à ne point nous quitter ; reste donc près de nous, je t’y invite.

– Monsieur, répondis-je, je n’y serais pas heureuse ; les deux femmes qui vous servent aspirent à tous les sentiments qu’il est en vous de leur accorder ; elles ne me verront pas sans jalousie, et je serai tôt ou tard contrainte à vous quitter.

– Ne l’appréhende pas, me répondit Rodin, ne crains aucun des effets de la jalousie de ces femmes ; je saurai les tenir à leur place en maintenant la tienne, et toi seule posséderas ma confiance sans qu’aucun risque en résulte pour toi. Mais pour continuer d’en être digne, il est bon que tu saches que la première qualité que j’exige de toi, Thérèse, est une discrétion à toute épreuve. Il se passe beaucoup de choses ici, beaucoup qui contrarieront tes principes de vertu ; il faut tout voir, mon enfant, tout entendre, et ne jamais rien dire… Ah ! reste avec moi, Thérèse, restes-y, mon enfant, je t’y garde avec joie ;au milieu de beaucoup de vices où m’emportent un tempérament de feu, un esprit sans frein et un cœur très gâté, j’aurai du moins la consolation d’avoir un être vertueux près de moi, et dans le sein duquel je me rejetterai comme aux pieds d’un dieu, quand je serai rassasié de mes débauches…

Ô ciel ! pensai-je en ce moment, la vertu est donc nécessaire, elle est donc indispensable à l’homme, puisque le vicieux lui-même est obligé de se rassurer par elle, et de s’en servir comme d’abri ! Me rappelant ensuite les instances que Rosalie m’avait faites pour ne la point quitter, et croyant reconnaître dans Rodin quelques bons principes, je m’engageai décidément chez lui.

– Thérèse, me dit Rodin au bout de quelques jours, c’est auprès de ma fille que je vais te mettre ; de cette manière, tu n’auras rien à démêler avec mes deux autres femmes, et je te donne trois cents livres de gages.

Une telle place était une espèce de fortune dans ma position ; enflammée du désir de ramener Rosalie au bien, et peut-être son père même, si je prenais sur lui quelque empire, je ne me repentis point de ce que je venais de faire… Rodin, m’ayant fait habiller, me conduisit dès le même instant à sa fille, en lui annonçant qu’il me donnait à elle ; Rosalie me reçut avec des transports de joie inouïs, et je fus promptement installée.

Il ne se passa pas huit jours sans que je commençasse à travailler aux conversions que je désirais, mais l’endurcissement de Rodin rompait toutes mes mesures.

– Ne crois pas, répondait-il à mes sages conseils, que l’espèce d’hommage que j’ai rendu à la vertu dans toi soit une preuve ni que j’estime la vertu, ni que j’aie envie de la préférer au vice. Ne l’imagine pas, Thérèse, tu t’abuserais ; ceux qui, partant de ce que j’ai fait envers toi, soutiendraient d’après ce procédé l’importance ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser. La masure qui me sert d’abri à la chasse quand les rayons ardents du soleil dardent à plomb sur mon individu,n’est assurément pas un monument utile, sa nécessité n’est que de circonstance ; je m’expose à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui me garantit, je m’en sers, mais ce quelque chose en est-il moins inutile ? en peut-il être moins méprisable ? Dans une société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : les nôtres n’étant pas de ce genre, il faut absolument ou la jouer, ou s’en servir, afin d’avoir moins à redouter de ceux qui la suivent. Que personne ne l’adopte, elle deviendra inutile. Je n’ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n’est que d’opinion ou de circonstances ; la vertu n’est pas un mode d’un prix incontestable, elle n’est qu’une manière de se conduire, qui varie suivant chaque climat et qui, par conséquent, n’a rien de réel : cela seul en fait voir la futilité. Il n’y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère de bonté ; voilà pourquoi l’on a mis l’immutabilité au rang des perfections de l’Éternel. Mais la vertu est absolument privée de ce caractère : il n’est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient vertueux de la même manière ; donc la vertu n’a rien de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte ; il faut s’en servir comme d’étai,adopter politiquement celle du pays où l’on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes,vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice. Mais, encore une fois, tout cela est de circonstances, et rien de tout cela n’assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu, d’ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderez-vous qu’une vertu qui combat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la nature ? Et si elle n’y est pas, comment peut-elle être bonne ? Assurément, ce seront chez les hommes dont il s’agit les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes… les seules manières d’être qui s’arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes ; il y aura donc dans cette hypothèse des vices très utiles : or,comment la vertu le sera-t-elle si vous me démontrez que ses contraires puissent l’être ? On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ;car s’il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n’est qu’un sophisme ; pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu’ils pratiquent la vertu, par l’obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché, j’éprouve beaucoup plus de mal des privations que j’endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l’arrangement n’étant point égal, je ne dois donc pas m’y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l’être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ?Reste maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux, et le mal que je recevrai à mon tour si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j’en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà dès lors l’égalité rétablie, dès lors tout le monde est à peu près également heureux : ce qui n’est pas, et ne saurait être, dans une société où les uns sont bons et les autres méchants, parce qu’il résulte de ce mélange des pièges perpétuels qui n’existent point dans l’autre cas. Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers : voilà la source d’une infinité de malheurs ; dans l’autre association, tous les intérêts sont égaux, chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants, tous marchent au même but,tous sont heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. Non, quand on est convenu d’encenser le bien ; mais déprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne révérez plus que ce que vous aviez la sottise d’appeler le mal ; et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu’il sera permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l’attrait), mais c’est que les lois ne le puniront plus,et qu’elles diminuent, par la crainte qu’elles inspirent, le plaisir qu’a placé la nature au crime.

Je suppose une société où il sera convenu que l’inceste(admettons ce délit comme tout autre), que l’inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s’y livreront seront malheureux, parce que l’opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, et qui ne l’oseront, d’après ces freins, seront également malheureux ;ainsi la loi qui proscrira l’inceste n’aura fait que des infortunés. Que dans la société voisine, l’inceste ne soit point un crime, ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. Il en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles :en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint ;car celui qui aime cette action quelconque s’y livre en paix, et celui qui ne s’en soucie pas ou reste dans une sorte d’indifférence qui n’est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu’il a pu recevoir par une foule d’autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou dans un état d’insouciance qui n’a rien de pénible ; par conséquent rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu’on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s’enorgueillissent donc pas de cette sorte d’hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre :c’est une affaire purement de circonstances, de convention ;mais dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l’obtient un instant n’en est pas pour cela plus belle.

Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin ; mais Rosalie plus douce et bien moins corrompue,Rosalie, détestant les horreurs auxquelles elle était soumise, se livrait plus docilement à mes avis : je désirais avec ardeur lui faire remplir ses premiers devoirs de religion ; il aurait fallu pour cela mettre un prêtre dans la confidence, et Rodin n’en voulait aucun dans sa maison, il les avait en horreur comme le culte qu’ils professaient : pour rien au monde, il n’en eût souffert un près de sa fille ; conduire cette jeune personne à un directeur était également impossible : Rodin ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu’elle fût accompagnée ; il fallut donc attendre que quelque occasion se présentât ; et pendant ces délais, j’instruisais cette jeune personne ; en lui donnant le goût des vertus, je lui inspirais celui de la religion,je lui en dévoilais les saints dogmes et les sublimes mystères, je liais tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur que je les rendais indispensables au bonheur de sa vie.

– Ô mademoiselle, lui disais-je un jour en recueillant les larmes de sa componction, l’homme peut-il s’aveugler au point de croire qu’il ne soit pas destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu’il ait été doué du pouvoir et de la faculté de connaître son Dieu, pour s’assurer que cette faveur ne lui a été accordée que pour remplir les devoirs qu’elle impose ? Or,quelle peut être la base du culte dû à l’éternel, si ce n’est la vertu dont lui-même est l’exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d’autres lois que le bien ? et nos cœurs peuvent-ils lui plaire si le bien n’en est l’élément ?Il me semble qu’avec les âmes sensibles, il ne faudrait employer d’autres motifs d’amour envers cet Être suprême que ceux qu’inspire la reconnaissance. N’est-ce pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers, et ne lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison plus forte encore établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs ; pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu’exige sa loi, puisque ce sont les mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N’est-il pas doux de sentir qu’on se rend digne de l’Être suprême rien qu’en exerçant les vertus qui doivent opérer notre contentement sur la terre, et que les moyens qui nous rendent dignes de vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous donnent après cette vie l’assurance de renaître auprès du trône de Dieu ? Ah ! Rosalie, comme ils s’aveuglent, ceux qui voudraient nous ravir cet espoir !Trompés, séduits par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les vérités éternelles que d’abandonner ce qui peut les en rendre dignes. Ils aiment mieux dire : On nous trompe, que d’avouer qu’ils se trompent eux-mêmes ; l’idée des pertes qu’ils se préparent troublerait leurs indignes voluptés ; il leur paraît moins affreux d’anéantir l’espoir du ciel que de se priver de ce qui doit le leur acquérir ? Mais quand elles s’affaiblissent en eux, ces tyranniques passions, quand le voile est déchiré, quand rien ne balance plus dans leur cœur corrompu cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il doit être, ô Rosalie, ce cruel retour sur eux-mêmes !combien le remords qui l’accompagne doit leur faire payer cher l’instant d’erreur qui les aveuglait ! Voilà l’état où il faut juger l’homme pour régler sa propre conduite : ce n’est ni dans l’ivresse, ni dans le transport d’une fièvre ardente que nous devons croire à ce qu’il dit, c’est lorsque sa raison calmée,jouissant de toute son énergie, cherche la vérité, la devine et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes alors cet Être saint autrefois méconnu ; nous l’implorons, il nous console ; nous le prions, il nous écoute. Eh ! Pourquoi donc le nierais-je,pourquoi le méconnaîtrais-je, cet objet si nécessaire au bonheur ? Pourquoi préférerais-je de dire avec l’homme égaré : Il n’est point de Dieu, tandis que le cœur de l’homme raisonnable m’offre, à tout instant, des preuves de l’existence de cet Être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu’il existe un Dieu, ce Dieu mérite un culte, et la première base de ce culte est incontestablement la vertu.

De ces premières vérités, je déduisais facilement les autres, et Rosalie, déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen, je le répète, de joindre un peu de pratique à la morale ? Rosalie,contrainte d’obéir à son père, ne pouvait tout au plus y montrer que du dégoût, et, avec un homme comme Rodin, cela ne pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun de mes systèmes ne tenait contre lui ; mais si je ne réussissais pas à le convaincre, au moins ne m’ébranlait-il pas.

Cependant, une telle école, des dangers si permanents, si réels,me firent trembler pour Rosalie, au point que je ne me crus nullement coupable en l’engageant à fuir de cette maison perverse.Il me semblait qu’il y avait un moindre mal à l’arracher du sein de son incestueux père que de l’y laisser au hasard de tous les risques qu’elle y pouvait courir. J’avais déjà touché légèrement cette matière et je n’étais peut-être pas très loin d’y réussir,quand tout à coup Rosalie disparut de la maison, sans qu’il me fût possible de savoir où elle était. Interrogeais-je les femmes de chez Rodin, ou Rodin lui-même, on m’assurait qu’elle était allée passer la belle saison chez une parente, à dix lieues de là.M’informais-je dans le voisinage, d’abord on s’étonnait d’une pareille question faite par quelqu’un du logis, puis on me répondait comme Rodin et ses domestiques : on l’avait vue, on l’avait embrassée la veille, le jour même de son départ ; et je recevais les mêmes réponses partout. Quand je demandais à Rodin pourquoi ce départ m’avait été caché, pourquoi je n’avais pas suivi ma maîtresse, il m’assurait que l’unique raison avait été de prévenir une scène douloureuse pour l’une et pour l’autre, et qu’assurément je reverrais bientôt celle que j’aimais. Il fallut se payer de ces réponses, mais s’en convaincre était plus difficile.Était-il présumable que Rosalie, Rosalie qui m’aimait tant !eût consenti à me quitter sans me dire un mot ? Et, d’après ce que je connaissais du caractère de Rodin, n’y avait-il pas bien à appréhender pour le sort de cette malheureuse ? Je résolus donc de mettre tout en usage pour savoir ce qu’elle était devenue,et pour y parvenir tous les moyens me parurent bons.

Dès le lendemain, me trouvant seule au logis, j’en parcours soigneusement tous les coins ; je crois entendre quelques gémissements au fond d’une cave très obscure… Je m’approche, un tas de bois paraissait boucher une porte étroite et reculée ;j’avance en écartant tous les obstacles… de nouveaux sons se font entendre ; je crois en démêler l’organe… Je prête mieux l’oreille… je ne doute plus.

– Thérèse ! entends-je enfin, ô Thérèse, est-ce toi ?

– Oui, chère et tendre amie ! m’écriai-je, en reconnaissant la voix de Rosalie… oui, c’est Thérèse que le ciel envoie te secourir…

Et mes questions multipliées laissent à peine à cette intéressante fille le temps de me répondre. J’apprends enfin que quelques heures avant sa disparition, Rombeau, l’ami, le confrère de Rodin, l’avait examinée nue, et qu’elle avait reçu de son père l’ordre de se prêter, avec ce Rombeau, aux mêmes horreurs que Rodin exigeait chaque jour d’elle ; qu’elle avait résisté, mais que Rodin, furieux, l’avait saisie et présentée lui-même aux attentats débordés de son confrère ; qu’ensuite, les deux amis s’étaient fort longtemps parlé bas, la laissant toujours nue, et venant par intervalles l’examiner de nouveau, en jouir toujours de cette même manière criminelle, ou la maltraiter en cent façons différentes ; que définitivement, après quatre ou cinq heures de cette séance, Rodin lui avait dit qu’il allait l’envoyer à la campagne chez une de ses parentes ; mais qu’il fallait partir tout de suite et sans parler à Thérèse, pour des raisons qu’il lui expliquerait le lendemain lui-même dans cette campagne, où il irait aussitôt la rejoindre. Il avait fait entendre à Rosalie qu’il s’agissait d’un mariage pour elle, et que c’était en raison de cela que son ami Rombeau l’avait examinée, afin de voir si elle était en état de devenir mère. Rosalie était effectivement partie sous la conduite d’une vieille femme ; elle avait traversé le bourg,dit adieu en passant à plusieurs connaissances ; mais aussitôt que la nuit était venue, sa conductrice l’avait ramenée dans la maison de son père où elle était rentrée à minuit. Rodin, qui l’attendait, l’avait saisie, lui avait intercepté de sa main l’organe de la voix, et l’avait, sans dire un mot, plongée dans cette cave où on l’avait d’ailleurs assez bien nourrie et soignée depuis qu’elle y était.

– Je crains tout, ajouta cette pauvre fille ; la conduite de mon père envers moi depuis ce temps, ses discours, ce qui a précédé l’examen de Rombeau, tout, Thérèse, tout prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de leurs expériences,et c’en est fait de ta pauvre Rosalie.

Après les larmes qui coulèrent abondamment de mes yeux, je demandai à cette pauvre fille si elle savait où l’on mettait la clef de cette cave : elle l’ignorait ; mais elle ne croyait pourtant point que l’on eût l’usage de l’emporter. Je la cherchai de tous côtés ; ce fut en vain ; et l’heure de reparaître arriva sans que je pusse donner à cette chère enfant d’autres secours que des consolations, quelques espérances, et des pleurs. Elle me fit jurer de revenir le lendemain ; je le lui promis, l’assurant même que si, à cette époque, je n’avais rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, je quitterais sur-le-champ la maison, je porterais mes plaintes en justice, et la soustrairais, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait.

Je remonte ; Rombeau soupait ce soir-là avec Rodin.Déterminée à tout pour éclairer le sort de ma maîtresse, je me cache près de l’appartement où se trouvaient les deux amis, et leur conversation ne me convainc que trop du projet horrible qui les occupait l’un et l’autre.

– Jamais, dit Rodin, l’anatomie ne sera à son dernier degré de perfection que l’examen des vaisseaux ne soit fait sur un enfant de quatorze ou quinze ans, expiré d’une mort cruelle ; ce n’est que de cette contraction que nous pouvons obtenir une analyse complète d’une partie aussi intéressante.

– Il en est de même, reprit Rombeau, de la membrane qui assure la virginité ; il faut nécessairement une jeune fille pour cet examen. Qu’observe-t-on dans l’âge de puberté ? rien ;les menstrues déchirent l’hymen, et toutes les recherches sont inexactes ; ta fille est précisément ce qu’il nous faut ;quoiqu’elle ait quinze ans, elle n’est pas encore réglée ; la manière dont nous en avons joui ne porte aucun tort à cette membrane, et nous la traiterons tout à l’aise. Je suis ravi que tu te sois enfin déterminé.

– Assurément, je le suis, reprit Rodin ; il est odieux que de futiles considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences ; les grands hommes se sont-ils laissé captiver par d’aussi méprisables chaînes ? Et quand Michel-Ange voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme, et de le copier dans les angoisses ?Mais quand il s’agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens ! Et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre ! C’est un sujet de sacrifié pour en sauver un million ; doit-on balancer à ce prix ?Le meurtre opéré par les lois est-il d’une autre espèce que celui que nous allons faire, et l’objet de ces lois, qu’on trouve si sages, n’est-il pas le sacrifice d’un pour en sauver mille ?

– C’est la seule façon de s’instruire, dit Rombeau, et dans les hôpitaux, où j’ai travaillé toute ma jeunesse, j’ai vu faire mille semblables expériences ; à cause des liens qui t’enchaînent à cette créature, je craignais, je l’avoue, que tu ne balançasses.

– Quoi ! parce qu’elle est ma fille ? Belle raison ! s’écria Rodin ; et quel rang t’imagines-tu donc que ce titre doive avoir dans mon cœur ? Je regarde un peu de semence éclose du même œil (au poids près) que celle qu’il me plaît de perdre dans mes plaisirs. Je n’ai jamais fait plus de cas de l’un que de l’autre. On est le maître de reprendre ce qu’on adonné ; jamais le droit de disposer de ses enfants ne fut contesté chez aucun peuple de la terre. Les Perses, les Mèdes, les Arméniens, les Grecs en jouissaient dans toute son étendue. Les lois de Lycurgue, le modèle des législateurs, non seulement laissaient aux pères tous droits sur leurs enfants, mais condamnaient même à la mort ceux que les parents ne voulaient pas nourrir, ou ceux qui se trouvaient mal conformés. Une grande partie des sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu’ils naissent. Presque toutes les femmes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique se font avorter sans encourir de blâme ; Cook retrouva cet usage dans toutes les îles de la mer du Sud. Romulus permit l’infanticide ; la loi des Douze Tables le toléra de même, et jusqu’à Constantin, les Romains exposaient ou tuaient impunément leurs enfants. Aristote conseille ce prétendu crime ; la secte des Stoïciens le regardait comme louable ; il est encore très en usage à la Chine. Chaque jour on trouve et dans les rues et sur les canaux de Pékin plus de dix mille individus immolés ou abandonnés par leurs parents, et quel que soit l’âge d’un enfant,dans ce sage empire, un père, pour s’en débarrasser, n’a besoin que de le mettre entre les mains du juge. D’après les lois des Parthes,on tuait son fils, sa fille ou son frère, même dans l’âge nubile ; César trouva cette coutume générale dans les Gaules ; plusieurs passages du Pentateuque prouvent qu’il était permis de tuer ses enfants chez le peuple de Dieu ; et Dieu lui-même, enfin, l’exigea d’Abraham. L’on crut longtemps, dit un célèbre moderne, que la prospérité des empires dépendait de l’esclavage des enfants ; cette opinion avait pour base les principes de la plus saine raison. Eh quoi ! un monarque se croira autorisé à sacrifier vingt ou trente mille de ses sujets dans un seul jour pour sa propre cause, et un père ne pourra,lorsqu’il le jugera convenable, devenir maître de la vie de ses enfants ! Quelle absurdité ! quelle inconséquence et quelle faiblesse dans ceux qui sont contenus par de telles chaînes ! L’autorité du père sur ses enfants, la seule réelle,la seule qui ait servi de base à toutes les autres, nous est dictée par la voix de la nature même, et l’étude réfléchie de ses opérations nous en offre à tout instant des exemples. Le tzar Pierre ne doutait nullement de ce droit ; il en usa, et adressa une déclaration publique à tous les ordres de son empire,par laquelle il disait que, d’après les lois divines et humaines,un père avait le droit entier et absolu de juger ses enfants à mort, sans appel et sans prendre l’avis de qui que ce fût. Il n’y a que dans notre France barbare où une fausse et ridicule pitié crut devoir enchaîner ce droit. Non, poursuivit Rodin avec chaleur, non,mon ami, je ne comprendrai jamais qu’un père qui voulut bien donner la vie ne soit pas libre de donner la mort. C’est le prix ridicule que nous attachons à cette vie qui nous fait éternellement déraisonner sur le genre d’action qui engage un homme à se délivrer de son semblable. Croyant que l’existence est le plus grand des biens, nous nous imaginons stupidement faire un crime en soustrayant ceux qui en jouissent ; mais la cessation de cette existence, ou du moins ce qui la suit, n’est pas plus un mal que la vie n’est un bien ; ou plutôt si rien ne meurt, si rien ne se détruit, ni rien ne se perd dans la nature, si toutes les parties décomposées d’un corps quelconque n’attendent que la dissolution pour reparaître aussitôt sous des formes nouvelles, quelle indifférence n’y aura-t-il pas dans l’action du meurtre, et comment osera-t-on y trouver du mal ? Ne dût-il donc s’agir ici que de ma seule fantaisie, je regarderais la chose comme toute simple : à plus forte raison quand elle devient nécessaire à un art aussi utile aux hommes… Quand elle peut fournir d’aussi grandes lumières, dès lors ce n’est plus un mal, mon ami, ce n’est plus un forfait, c’est la meilleure, la plus sage, la plus utile de toutes les actions, et ce ne serait qu’à se la refuser qu’il pourrait exister du crime.

– Ah ! dit Rombeau, plein d’enthousiasme pour d’aussi effrayantes maximes, je t’approuve, mon cher ; ta sagesse m’enchante, mais ton indifférence m’étonne, je te croyais amoureux.

– Moi ! épris d’une fille ?… Ah ! Rombeau, je me supposais mieux connu de toi ; je me sers de ces créatures-là quand je n’ai rien de mieux : l’extrême penchant que j’ai pour les plaisirs du genre dont tu me les vois goûter me rend précieux tous les temples où cette espèce d’encens peut s’offrir, et pour les multiplier, j’assimile quelquefois une jeune fille à un beau garçon ; mais pour peu qu’un de ces individus femelles ait malheureusement nourri trop longtemps mon illusion, le dégoût s’annonce avec énergie ; et je n’ai jamais connu qu’un moyen d’y satisfaire délicieusement… Tu m’entends, Rombeau ;Chilpéric, le plus voluptueux des rois de France, pensait de même.Il disait hautement qu’on pouvait à la rigueur se servir d’une femme, mais à la clause expresse de l’exterminer aussitôt qu’on en avait joui[3] . Il y a cinq ans que cette petite catin sert à mes plaisirs : il est temps qu’elle paye la cessation de mon ivresse par celle de son existence.

Le repas finissait ; aux démarches de ces deux furieux, à leurs propos, à leurs actions, à leurs préparatifs, à leur état enfin qui tenait du délire, je vis bien qu’il n’y avait pas un moment à perdre, et que l’époque de la destruction de cette malheureuse Rosalie était fixée à ce même soir. Je vole à la cave,résolue de mourir ou de la délivrer.

– Ô chère amie, lui criai-je, pas un moment à perdre… les monstres !… c’est pour ce soir… ils vont arriver…

Et en disant cela, je fais les plus violents efforts pour enfoncer la porte. Une de mes secousses fait tomber quelque chose,j’y porte la main, c’est la clef ; je la ramasse, je me hâte d’ouvrir… j’embrasse Rosalie, je la presse de fuir, je lui réponds de suivre mes pas, elle s’élance… Juste ciel ! il était encore dit que la vertu devait succomber, et que les sentiments de la plus tendre commisération allaient être durement punis… Rodin et Rombeau, éclairés par la gouvernante, paraissent tout à coup ;le premier saisit sa fille au moment où elle franchit le seuil de la porte, au-delà de laquelle elle n’avait plus que quelque pas à faire pour se trouver libre.

– Où vas-tu, malheureuse ? s’écrie Rodin en l’arrêtant,pendant que Rombeau s’empare de moi… Ah ! continue-t-il en me regardant, c’est cette coquine qui favorisait ta fuite !Thérèse, voilà donc l’effet de vos grands principes de vertu…enlever une fille à son père !

– Assurément, répondis-je avec fermeté, et je le dois quand ce père est assez barbare pour comploter contre les jours de sa fille.

– Ah ! ah ! de l’espionnage et de la séduction,poursuivit Rodin ; tous les vices les plus dangereux dans une domestique ! montons, montons, il faut juger cette affaire-là.

Rosalie et moi, traînées par ces deux scélérats, nous regagnons les appartements ; les portes se ferment. La malheureuse fille de Rodin est attachée aux colonnes d’un lit, et toute la rage de ces furieux se tourne contre moi ; je suis accablée des plus dures invectives, et les plus effrayants arrêts se prononcent ; il ne s’agit de rien moins que de me disséquer toute vive, pour examiner les battements de mon cœur, et faire sur cette partie des observations impraticables sur un cadavre. Pendant ce temps on me déshabille, et je deviens la proie des attouchements les plus impudiques.

– Avant tout, dit Rombeau, je suis d’avis d’attaquer fortement la forteresse que tes bons procédés respectèrent… C’est qu’elle est superbe ! admire donc le velouté, la blancheur de ses deux demi-lunes qui en défendent l’entrée, jamais vierge ne fut plus fraîche.

– Vierge ! mais elle l’est presque, dit Rodin. Une seule fois, malgré elle, on l’a violée, et pas la moindre chose depuis.Cède-moi le poste un instant…

Et le cruel entremêle l’hommage de ces caresses dures et féroces qui dégradent l’idole au lieu de l’honorer. S’il y avait eu là des verges, j’étais cruellement traitée. On en parla, mais il ne s’en trouva point, on se contenta de ce que la main put faire ; on me mit en feu… plus je me défendais, mieux j’étais contenue ;quand je vis pourtant qu’on allait se décider à des choses plus sérieuses, je me précipitai aux pieds de mes bourreaux, je leur offris ma vie, et leur demandai l’honneur.

– Mais dès que tu n’es pas vierge, dit Rombeau,qu’importe ? tu ne seras coupable de rien, nous allons te violer comme tu l’as déjà été, et dès lors pas le plus petit péché sur ta conscience ; ce sera la force qui t’aura tout ravi…

Et l’infâme, en me consolant de cette cruelle manière, me plaçait déjà sur un canapé.

– Non, dit Rodin en arrêtant l’effervescence de son confrère dont j’étais toute prête à devenir victime, non, ne perdons pas nos forces avec cette créature, songe que nous ne pouvons remettre plus loin les opérations projetées sur Rosalie, et notre vigueur nous est nécessaire pour y procéder : punissons autrement cette malheureuse. – En disant cela, Rodin met un fer au feu. – Oui,continue-t-il, punissons-la mille fois davantage que si nous prenions sa vie, marquons-la, flétrissons-la : cet avilissement, joint à toutes les mauvaises affaires qu’elle a sur le corps, la fera pendre ou mourir de faim ; elle souffrira du moins jusque-là, et notre vengeance plus prolongée en deviendra plus délicieuse.

Il dit : Rombeau me saisit, et l’abominable Rodin m’applique derrière l’épaule le fer ardent dont on marque les voleurs.

– Qu’elle ose paraître à présent, la catin, continue ce monstre,qu’elle l’ose, et en montrant cette lettre ignominieuse, je légitimerai suffisamment les raisons qui me l’ont fait renvoyer avec tant de secret et de promptitude.

On me panse, on me rhabille, on me fortifie de quelques gouttes de liqueur, et profitant de l’obscurité de la nuit, les deux amis me conduisent au bord de la forêt et m’y abandonnent cruellement,après m’avoir fait entrevoir encore le danger d’une récrimination,si j’ose l’entreprendre dans l’état d’avilissement où je me trouve.

Toute autre que moi se fût peu souciée de cette menace ;dès qu’il m’était possible de prouver que le traitement que je venais de souffrir n’était l’ouvrage d’aucun tribunal, qu’avais-je à craindre ? Mais ma faiblesse, ma timidité naturelle,l’effroi de mes malheurs de Paris et de ceux du château de Bressac,tout m’étourdit, tout m’effraya ; je ne pensai qu’à fuir ; bien plus affectée de la douleur d’abandonner une innocente victime aux mains de ces deux scélérats prêts à l’immoler sans doute, que touchée de mes propres maux. Plus irritée, plus affligée que physiquement maltraitée, je me mis en marche dès le même instant ; mais ne m’orientant point, ne demandant rien,je ne fis que tourner autour de Paris, et le quatrième jour de mon voyage, je ne me trouvai qu’à Lieursaint. Sachant que cette route pouvait me conduire vers les provinces méridionales, je résolus alors de la suivre, et de gagner ainsi, comme je le pourrais, ces pays éloignés, m’imaginant que la paix et le repos si cruellement refusés pour moi dans ma patrie m’attendaient peut-être au bout de la France. Fatale erreur ! que de chagrins il me restait à éprouver encore !

Quelles qu’eussent été mes peines jusques alors, au moins mon innocence me restait. Uniquement victime des attentats de quelques monstres, à peu de chose près néanmoins je pouvais me croire encore dans la classe des filles honnêtes. Au fait, je n’avais été vraiment souillée que par un viol fait depuis cinq ans, dont les traces étaient refermées… un viol consommé dans un instant où mes sens engourdis ne m’avaient pas même laissé la faculté de le sentir. Qu’avais-je d’ailleurs à me reprocher ? Rien,oh ! rien sans doute, et mon cœur était pur ; j’en étais trop glorieuse, ma présomption devait être punie, et les outrages qui m’attendaient allaient devenir tels, qu’il ne me serait bientôt plus possible, quelque peu que j’y participasse, de former au fond de mon cœur les mêmes sujets de consolation.

J’avais toute ma fortune sur moi cette fois-ci :c’est-à-dire environ cent écus, somme résultative de ce que j’avais sauvé de chez Bressac et de ce que j’avais gagné chez Rodin. Dans l’excès de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de ce qu’on ne m’avait point enlevé ces secours ; je me flattais qu’avec la frugalité, la tempérance, l’économie auxquelles j’étais accoutumée, cet argent me suffirait au moins jusqu’à ce que je fusse en situation de pouvoir trouver quelque place. L’exécration qu’on venait de me faire ne paraissait point, j’imaginais pouvoir la déguiser toujours et cette flétrissure ne m’empêcherait pas de gagner ma vie. J’avais vingt-deux ans, une bonne santé, une figure dont, pour mon malheur, on ne faisait que trop d’éloges ;quelques vertus qui, quoiqu’elles m’eussent toujours nui, me consolaient pourtant, comme je viens de vous le dire, et me faisaient espérer qu’enfin le ciel leur accorderait sinon des récompenses, au moins quelque cessation aux maux qu’elles m’avaient attirés. Pleine d’espoir et de courage, je poursuivis ma route jusqu’à Sens, où je me reposai quelques jours. Une semaine me remit entièrement ; peut-être eussé-je trouvé quelque place dans cette ville, mais pénétrée de la nécessité de m’éloigner, je me remis en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné ; j’avais beaucoup entendu parler de ce pays, je m’y figurais trouver le bonheur. Nous allons voir comme j’y réussis.

Dans aucune circonstance de ma vie, les sentiments de religion ne m’avaient abandonnée. Méprisant les vains sophismes des esprits forts, les croyant tous émanés du libertinage bien plus que d’une ferme persuasion, je leur opposais ma conscience et mon cœur, et trouvais au moyen de l’un et de l’autre tout ce qu’il fallait pour y répondre. Souvent forcée par mes malheurs de négliger mes devoirs de piété, je réparais ces torts aussitôt que j’en trouvais l’occasion.

Je venais de partir d’Auxerre le 7 d’août, je n’en oublierai jamais l’époque ; j’avais fait environ deux lieues, et la chaleur commençant à m’incommoder, je montai sur une petite éminence couverte d’un bouquet de bois, peu éloignée de la route,avec le dessein de m’y rafraîchir et d’y sommeiller une couple d’heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté que sur le grand chemin ; je m’établis au pied d’un chêne, et après un déjeuner frugal, je me livre aux douceurs du sommeil. J’en avais joui longtemps avec tranquillité, lorsque mes yeux se rouvrant je me plais à contempler le paysage qui se présente à moi dans le lointain. Du milieu d’une forêt, qui s’étendait à droite,je crus voir à près de trois ou quatre lieues de moi un petit clocher s’élever modestement dans l’air… Aimable solitude, me dis-je, que ton séjour me fait envie ! tu dois être l’asile de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s’occupent que de Dieu… que de leurs devoirs ; ou de quelques saints ermites uniquement consacrés à la religion… Éloignées de cette société pernicieuse où le crime veillant sans cesse autour de l’innocent cela dégrade et l’anéantit… ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j’en suis sûre, et quand les crimes de l’homme les exilent de dessus la terre, c’est là, c’est dans cette retraite solitaire qu’elles vont s’ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et les cultivent chaque jour.

J’étais anéantie dans ces pensées, lorsqu’une fille de mon âge,gardant des moutons sur ce plateau, s’offrit tout à coup à ma vue ; je l’interroge sur cette habitation, elle me dit que ce que je vois est un couvent de Bénédictins, occupé par quatre solitaires dont rien n’égale la religion, la continence et la sobriété. « On y va, me dit cette jeune fille, une fois par an en pèlerinage près d’une Vierge miraculeuse, dont les gens pieux obtiennent tout ce qu’ils veulent. » Singulièrement émue du désir d’aller aussitôt implorer quelques secours aux pieds de cette sainte Mère de Dieu, je demande à cette fille si elle veut y venir prier avec moi ; elle me répond que cela est impossible, que sa mère l’attend ; mais que la route est aisée. Elle me l’indique, elle m’assure que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, me recevra parfaitement bien, et m’offrira tous les secours qui pourront m’être nécessaires.

– On le nomme dom Sévérino, continua cette fille ; il est Italien, proche parent du Pape qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé plus des deux tiers en France… Vous en serez contente,mademoiselle, continua la bergère ; allez vous édifier dans cette sainte solitude, et vous n’en reviendrez que meilleure.

Ce récit enflammant encore davantage mon zèle, il me devint impossible de résister au désir violent que j’éprouvais d’aller visiter cette sainte église et d’y réparer par quelques actes pieux les négligences dont j’étais coupable. Quelque besoin que j’aie moi-même de charités, je donne un écu à cette fille, et me voilà dans la route de Sainte-Marie-des-Bois : tel était le nom du couvent vers lequel je dirigeai mes pas.

Dès que je fus descendue dans la plaine, je n’aperçus plus le clocher ; je n’avais pour me guider que la forêt, et je commençai dès lors à croire que l’éloignement dont j’avais oublié de m’informer était bien autre que l’estimation que j’en avais faite ; mais rien ne me décourage, j’arrive au bord de la forêt, et voyant qu’il me reste encore assez de jour, je me détermine à m’y enfoncer, m’imaginant toujours pouvoir arriver au couvent avant la nuit. Cependant nulle trace humaine ne se présente à mes yeux… Pas une maison, et pour tout chemin un sentier peu battu que je suivais à tout hasard. J’avais au moins déjà fait cinq lieues et je ne voyais encore rien s’offrir, lorsque l’astre ayant absolument cessé d’éclairer l’univers, il me sembla ouïr le son d’une cloche… J’écoute, je marche vers le bruit, je me hâte ;le sentier s’élargit un peu, j’aperçois enfin quelques haies, et bientôt après le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude,aucune habitation ne l’avoisinait, la plus prochaine était à six lieues, et des bois immenses entouraient la maison de toutes parts ; elle était située dans un fond, il m’avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m’avait fait perdre le clocher de vue, dès que je m’étais trouvée dans la plaine. La cabane d’un jardinier touchait aux murs du couvent ; c’était là que l’on s’adressait avant que d’entrer.Je demande à cette espèce de portier s’il est permis de parler au supérieur ; il s’informe de ce que je lui veux ; je fais entendre qu’un devoir de religion m’attire dans cette pieuse retraite, et que je serais bien consolée de toutes les peines que j’ai prises pour y parvenir si je pouvais me jeter un instant aux pieds de la miraculeuse Vierge et des saints ecclésiastiques dans la maison desquels cette divine image se conserve. Le jardinier sonne, et pénètre au couvent ; mais comme il est tard et que les Pères soupaient, il est quelque temps à revenir. Il reparaît enfin avec un des religieux :

– Mademoiselle, me dit-il, voilà dom Clément, l’économe de la maison ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d’interrompre le supérieur.

Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure,était un homme de quarante-huit ans, d’une grosseur énorme, d’une taille gigantesque, le regard sombre et farouche, ne s’exprimant qu’avec des mots durs et lancés par un organe rauque, une vraie figure de satyre, l’extérieur d’un tyran ; il me fit trembler…Alors, sans qu’il me fût possible de m’en défendre, le souvenir de mes anciens malheurs vint s’offrir en traits de sang à ma mémoire troublée…

– Que voulez-vous ? me dit ce moine, avec l’air le plus rébarbatif, est-ce là l’heure de venir dans une église ?… Vous avez bien l’air d’une aventurière.

– Saint homme, dis-je en me prosternant, j’ai cru qu’il était toujours temps de se présenter à la maison de Dieu ; j’accours de bien loin pour m’y rendre, pleine de ferveur et de dévotion, je demande à me confesser s’il est possible, et quand l’intérieur de ma conscience vous sera connu, vous verrez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte Image.

– Mais ce n’est pas l’heure de se confesser, dit le moine en sera doucissant ; où passerez-vous la nuit ? Nous n’avons point d’hospice… il valait mieux venir le matin.

A cela je lui dis les raisons qui m’en avaient empêchée, et,sans me répondre, Clément alla en rendre compte au supérieur.Quelques minutes après, on ouvre l’église ; dom Sévérino s’avance lui-même à moi, vers la cabane du jardinier, et m’invite à entrer avec lui dans le temple.

Dom Sévérino, duquel il est bon de vous donner une idée sur-le-champ, était un homme de cinquante-cinq ans, ainsi qu’on me l’avait dit, mais d’une belle physionomie, l’air frais encore,taillé en homme vigoureux, membru comme Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d’élégance et de moelleux régnait dans son ensemble, et faisait voir qu’il avait dû posséder, dans sa jeunesse, tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du monde, de la noblesse dans les traits, et le ton le plus honnête, le plus gracieux, le plus poli. Une sorte d’accent agréable dont pas un de ses mots n’était corrompu faisait pourtant reconnaître sa patrie, et, je l’avoue, toutes les grâces extérieures de ce religieux me remirent un peu de l’effroi que m’avait causé l’autre.

– Ma chère fille, me dit-il gracieusement, quoique l’heure soit indue, et que nous ne soyons pas dans l’usage de recevoir si tard,j’entendrai cependant votre confession, et nous aviserons après aux moyens de vous faire décemment passer la nuit, jusqu’au moment où vous pourrez demain saluer la sainte Image qui vous attire ici.

Nous entrons dans l’église ; les portes se ferment ;on allume une lampe près du confessionnal. Sévérino me dit de me placer ; il s’assied et m’engage à me confier à lui en toute assurance.

Parfaitement rassurée avec un homme qui me paraissait aussi doux, après m’être humiliée, je ne lui déguise rien. Je lui avoue toutes mes fautes ; je lui fais part de tous mes malheurs ; je lui dévoile jusqu’à la marque honteuse dont m’a flétrie le barbare Rodin. Sévérino écoute tout avec la plus grande attention, il me fait même répéter quelques détails avec l’air de la pitié et de l’intérêt ; mais quelques mouvements, quelques paroles le trahirent pourtant : hélas ! ce ne fut qu’après que j’y réfléchis mieux ; quand je fus plus calme sur cet événement, il me fut impossible de ne pas me souvenir que le moine s’était plusieurs fois permis sur lui-même plusieurs gestes qui prouvaient que la passion entrait pour beaucoup dans les demandes qu’il me faisait, et que ces demandes non seulement s’arrêtaient avec complaisance sur les détails obscènes, mais s’appesantissaient même avec affectation sur les cinq points suivants :

1° S’il était bien vrai que je fusse orpheline et née à Paris.2° S’il était sûr que je n’eusse plus ni parents, ni amis, ni protection, ni personne enfin à qui je pusse écrire. 3° Si je n’avais confié qu’à la bergère qui m’avait parlé du couvent le dessein que j’avais d’y venir, et si je ne lui avais point donné de rendez-vous au retour. 4° S’il était certain que je n’eusse vu personne depuis mon viol, et si j’étais bien sûre que l’homme qui avait abusé de moi l’eût fait également du côté que la nature condamne, comme de celui qu’elle permet. 5° Si je croyais n’avoir point été suivie, et que personne ne m’eût vue entrer dans le couvent.

Après avoir satisfait à ces questions, de l’air le plus modeste,le plus sincère et le plus naïf :

– Eh bien ! me dit le moine en se levant, et me prenant parla main, venez, mon enfant, je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds de l’Image que vous venez visiter : commençons par pourvoir à vos premiers besoins. Et il me conduit vers le fond de l’église…

– Eh quoi ! lui dis-je alors avec une sorte d’inquiétude dont je ne me sentais pas maîtresse… eh quoi ! mon père, dans l’intérieur ?

– Et où donc, charmante pèlerine ? me répondit le moine, en m’introduisant dans la sacristie… Quoi ! vous craignez de passer la nuit avec quatre saints ermites !… Oh ! vous verrez que nous trouverons les moyens de vous dissiper, cher ange ; et si nous ne vous procurons pas de bien grands plaisirs, au moins servirez-vous les nôtres dans leur plus extrême étendue.

Ces paroles me font tressaillir ; une sueur froide s’empare de moi, je chancelle ; il faisait nuit, nulle lumière ne guidait nos pas, mon imagination effrayée me fait voir le spectre de la mort balançant sa faux sur ma tête ; mes genoux fléchissent… Ici le langage du moine change tout à coup, il me soutient, en m’invectivant :

– Catin, me dit-il, il faut marcher ; n’essaye ici ni plainte, ni résistance, tout serait inutile.

Ces cruels mots me rendent mes forces, je sens que je suis perdue si je faiblis ; je me relève…

– Ô ciel ! dis-je à ce traître, faudra-t-il donc que je sois encore la victime de mes bons sentiments, et que le désir de m’approcher de ce que la religion a de plus respectable aille être encore puni comme un crime !…

Nous continuons de marcher, et nous nous engageons dans des détours obscurs dont rien ne peut me faire connaître ni le local,ni les issues. Je précédais dom Sévérino ; sa respiration était pressée, il prononçait des mots sans suite ; on l’eût cru dans l’ivresse ; de temps en temps, il m’arrêtait du bras gauche enlacé autour de mon corps, tandis que sa main droite, se glissant sous mes jupes par-derrière, parcourait avec impudence cette partie malhonnête qui, nous assimilant aux hommes, fait l’unique objet des hommages de ceux qui préfèrent ce sexe en leurs honteux plaisirs. Plusieurs fois même la bouche de ce libertin ose parcourir ces lieux, en leur plus secret réduit ; ensuite nous recommencions à marcher. Un escalier se présente ; au bout de trente ou quarante marches, une porte s’ouvre, des reflets de lumière viennent frapper mes yeux, nous entrons dans une salle charmante et magnifiquement éclairée ; là je vois trois moines et quatre filles autour d’une table servie par quatre autres femmes toutes nues : ce spectacle me fait frémir ; Sévérino me pousse, et me voilà dans la salle avec lui.

– Messieurs, dit-il en entrant, permettez que je vous présente un véritable phénomène : voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des filles de mauvaise vie, et dans la conscience toute la candeur, toute la naïveté d’une vierge… Une seule attaque de viol, mes amis, et cela depuis six ans ;c’est donc presque une vestale… en vérité, je vous la donne pour telle… d’ailleurs le plus beau… Oh ! Clément, comme tu vas t’égayer sur ces belles masses !… quelle élasticité, mon ami ! quelle carnation !

– Ah ! s… ! dit Clément, à moitié ivre, en se levant et s’avançant vers moi ; la rencontre est plaisante, et je veux vérifier les faits.

Je vous laisserai le moins longtemps possible en suspens sur ma situation, madame, dit Thérèse, mais la nécessité où je suis de peindre les nouvelles gens avec lesquelles je me trouve m’oblige de couper un instant le fil du récit. Vous connaissez dom Sévérino,vous soupçonnez ses goûts ; hélas ! sa dépravation en ce genre était telle qu’il n’avait jamais goûté d’autres plaisirs ; et quelle inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisque avec la bizarre fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore paru trop étroites !

Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Joignez, à l’extérieur que j’ai peint, de la férocité ; de la taquinerie,la fourberie la plus dangereuse, de l’intempérance en tous points,l’esprit satirique et mordant, le cœur corrompu, les goûts cruels de Rodin avec ses écoliers, nul sentiment, nulle délicatesse, point de religion, un tempérament si usé qu’il était depuis cinq ans hors d’état de se procurer d’autres jouissances que celles dont la barbarie lui donnait le goût, et vous aurez de ce vilain homme la plus complète image.

Antonin, le troisième acteur de ces détestables orgies, était âgé de quarante ans ; petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino et presque aussi méchant que Clément ; enthousiaste des plaisirs de ce confrère, mais s’y livrant au moins dans une intention moins féroce ; car si Clément, usant de cette bizarre manie, n’avait pour but que de vexer, que de tyranniser une femme, sans en pouvoir autrement jouir, Antonin, s’en servant avec délice dans toute la pureté de la nature, ne mettait le flagellant épisode en usage que pour donner à celle qu’il honorait de ses faveurs plus de flamme et plus d’énergie. L’un, en un mot, était brutal par goût, et l’autre par raffinement.

Jérôme, le plus vieux de ces quatre solitaires, en était aussi le plus débauché ; tous les goûts, toutes les passions, toutes les irrégularités les plus monstrueuses, se trouvaient réunis dans l’âme de ce moine ; il joignait aux caprices des autres celui d’aimer à recevoir sur lui ce que ses confrères distribuaient aux filles, et, s’il donnait (ce qui lui arrivait fréquemment), c’était toujours aux conditions d’être traité de même à son tour ;tous les temples de Vénus lui étaient d’ailleurs égaux, mais ses forces commençant à faiblir, il préférait néanmoins, depuis quelques années, celui qui, n’exigeant rien de l’agent, laissait à l’autre le soin d’éveiller les sensations et de produire l’extase.La bouche était son temple favori, et pendant qu’il se livrait à ces plaisirs de choix, il occupait une seconde femme à l’échauffer par le secours des verges. Le caractère de cet homme était d’ailleurs tout aussi sournois, tout aussi méchant que celui des autres, et sous quelque figure que le vice pût se montrer, il était sûr de trouver aussitôt des sectateurs et des temples dans cette infernale maison. Vous le comprendrez plus facilement, madame, en vous expliquant comme elle était formée. Des fonds prodigieux étaient faits pour ménager à l’ordre cette retraite obscène existant depuis plus de cent ans, et toujours remplie par les quatre religieux les plus riches, les plus avancés dans l’ordre, de la meilleure naissance, et d’un libertinage assez important pour exiger d’être ensevelis dans ce repaire obscur, dont le secret ne sortait plus, ainsi que vous le verrez par la suite des explications qui me restent à faire. Revenons aux portraits.

Les huit filles qui se trouvaient pour lors au souper étaient si distantes par l’âge qu’il me serait impossible de vous les esquisser en masse ; je suis nécessairement contrainte à quelques détails. Cette singularité m’étonna. Commençons par la plus jeune, je peindrai dans cet ordre.

A peine cette plus jeune des filles avait-elle dix ans : un minois chiffonné, de jolis traits, l’air humiliée de son sort,chagrine et tremblante.

La seconde avait quinze ans : même embarras dans la contenance, l’air de la pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d’intérêt dans l’ensemble.

La troisième avait vingt ans : faite à peindre, blonde, les plus beaux cheveux, des traits fins, réguliers et doux ;paraissant plus apprivoisée.

La quatrième avait trente ans : c’était une des plus belles femmes qu’il fût possible de voir ; de la candeur, de l’honnêteté, de la décence dans le maintien, et toutes les vertus d’une âme douce.

La cinquième était une fille de trente-six ans, enceinte de trois mois ; brune, fort vive, de beaux yeux, mais ayant, à ce qu’il me sembla, perdu tout remords, toute décence, toute retenue.

La sixième était du même âge : grosse comme une tour,grande à proportion, de beaux traits, un vrai colosse dont les formes étaient dégradées par l’embonpoint ; elle était nue quand je la vis, et je distinguai facilement qu’il n’y avait pas une partie de son gros corps qui ne portât l’empreinte de la brutalité des scélérats dont sa mauvaise étoile lui faisait servir les plaisirs.

La septième et la huitième étaient deux très belles femmes d’environ quarante ans.

Poursuivons maintenant l’histoire de mon arrivée dans ce lieu impur.

Je vous l’ai dit, à peine fus-je entrée que chacun s’avança vers moi ; Clément fut le plus hardi, sa bouche infecte fut bientôt collée sur la mienne ; je me détourne avec horreur, mais on me fait entendre que toutes ces résistances ne sont que des simagrées qui deviennent inutiles, et que ce qui me reste de mieux à faire est d’imiter mes compagnes.

– Vous imaginez aisément, me dit dom Sévérino, qu’il ne servirait à rien d’essayer des résistances dans la retraite inabordable où vous voilà. Vous avez, dites-vous, éprouvé bien des malheurs ; le plus grand de tous pour une fille vertueuse,manquait pourtant encore à la liste de vos infortunes. N’était-il pas temps que cette fière vertu fît naufrage, et peut-on être encore presque vierge à vingt-deux ans ? Vous voyez des compagnes qui, comme vous, en entrant, ont voulu résister et qui,comme vous allez prudemment faire, ont fini par se soumettre, quand elles ont vu que leur défense ne pouvait les conduire qu’à de mauvais traitements. Car il est bon de vous le déclarer, Thérèse,continua le supérieur, en me montrant des disciplines, des verges,des férules, des gaules, des cordes et mille autres sortes d’instruments de supplice… Oui, il est bon que vous le sachiez : voilà ce dont nous nous servons avec les filles rebelles ; voyez si vous avez envie d’en être convaincue. Au reste, que réclameriez-vous ici ? L’équité ? nous ne la connaissons pas ; l’humanité ? notre seul plaisir est d’en violer les lois ; la religion ? elle est nulle pour nous, notre mépris pour elle s’accroît en raison de ce que nous la connaissons davantage ; des parents… des amis… des juges ? Il n’y a rien de tout cela dans ces lieux, chère fille ; vous n’y trouverez que de l’égoïsme, de la cruauté, dela débauche, et l’impiété la mieux soutenue. La soumission la plusentière est donc votre seul lot ; jetez vos regards surl’asile impénétrable où vous êtes ; jamais aucun mortel neparut dans ces lieux ; le couvent serait pris, fouillé, brûlé,que cette retraite ne s’en découvrirait pas davantage : c’estun pavillon isolé, enterré, que six murs d’une incroyable épaisseurenvironnent de toutes parts, et vous y êtes, ma fille, au milieu dequatre libertins, qui n’ont sûrement pas envie de vous épargner etque vos instances, vos larmes, vos propos, vos génuflexions ou voscris n’enflammeront que davantage. A qui donc aurez-vousrecours ? Sera-ce à ce Dieu que vous veniez implorer avec tantde zèle, et qui, pour vous récompenser de cette ferveur, ne vousprécipite qu’un peu plus sûrement dans le piège ? à ce Dieuchimérique que nous outrageons nous-mêmes ici chaque jour eninsultant à ses vaines lois ?… Vous le concevez donc, Thérèse,il n’est aucun pouvoir, de quelque nature que vous puissiez lesupposer, qui puisse parvenir à vous arracher de nos mains, et iln’y a ni dans la classe des choses possibles, ni dans celle desmiracles, aucune sorte de moyen qui puisse réussir à vous faireconserver plus longtemps cette vertu dont vous êtes si fière ;qui puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous les sens, et detoutes les manières, la proie des excès libidineux auxquels nousallons nous abandonner tous les quatre avec vous… Déshabille-toidonc, catin, offre ton corps à nos luxures, qu’il en soit souillédans l’instant, ou les traitements les plus cruels vont te prouverles risques qu’une misérable comme toi court à nous désobéir.

Ce discours… cet ordre terrible ne me laissait plus deressources, je le sentais ; mais n’eussé-je pas été coupablede ne pas employer celle que m’indiquait mon cœur, et que melaissait encore ma situation ? Je me jette donc aux pieds dedom Sévérino, j’emploie toute l’éloquence d’une âme au désespoir,pour le supplier de ne pas abuser de mon état ; les pleurs lesplus amers viennent inonder ses genoux, et tout ce que j’imagine deplus fort, tout ce que je crois de plus pathétique, j’ose l’essayeravec cet homme… A quoi tout cela servait-il, grand Dieu !devais-je ignorer que les larmes ont un attrait de plus aux yeux dulibertin ? devais-je douter que tout ce que j’entreprenaispour fléchir ces barbares ne devait réussir qu’à lesenflammer ?…

– Prenez cette g…, dit Sévérino en fureur, saisissez-la,Clément, qu’elle soit nue dans une minute, et qu’elle apprenne quece n’est pas chez des gens comme nous que la compassion étouffe lanature.

Clément écumait ; mes résistances l’avaient animé ; ilme saisit d’un bras sec et nerveux ; entremêlant ses propos etses actions de blasphèmes effroyables, en une minute il fait sautermes vêtements.

– Voilà une belle créature, dit le supérieur en promenant sesdoigts sur mes reins ; que Dieu m’écrase si j’en vis jamaisune mieux faite ! Amis, poursuit ce moine, mettons de l’ordreà nos procédés ; vous connaissez nos formules de réception,qu’elle les subisse toutes, sans en excepter une seule ; quependant ce temps les huit autres femmes se tiennent autour de nous,pour prévenir les besoins, ou pour les exciter.

Aussitôt un cercle se forme, on me place au milieu, et là,pendant plus de deux heures, je suis examinée, considérée, touchéepar ces quatre moines, éprouvant tour à tour de chacun ou deséloges, ou des critiques.

Vous me permettrez, madame, dit notre belle prisonnière enrougissant, de vous déguiser une partie des détails obscènes decette odieuse cérémonie ; que votre imagination se représentetout ce que la débauche peut en tel cas dicter à desscélérats ; qu’elle les voie successivement passer de mescompagnes à moi, comparer, rapprocher, confronter, discourir, etelle n’aura vraisemblablement encore qu’une faible idée de ce quis’exécuta, dans ces premières orgies, bien légères sans doute, encomparaison de toutes les horreurs que j’allais bientôtéprouver.

– Allons, dit Sévérino dont les désirs prodigieusement exaltésne peuvent plus se contenir, et qui dans cet affreux état donnel’idée d’un tigre prêt à dévorer sa victime, que chacun de nous luifasse éprouver sa jouissance favorite.

Et l’infâme, me plaçant sur un canapé dans l’attitude propice àses exécrables projets, me faisant tenir par deux de ses moines,essaie de se satisfaire avec moi de cette façon criminelle etperverse qui ne nous fait ressembler au sexe que nous ne possédonspas, qu’en dégradant celui que nous avons. Mais, ou cet impudiqueest trop fortement proportionné, ou la nature se révolte en moi auseul soupçon de ces plaisirs : il ne peut vaincre lesobstacles ; à peine se présente-t-il, qu’il est aussitôtrepoussé… Il écarte, il presse, il déchire, tous ses efforts sontsuperflus ; la fureur de ce monstre se porte sur l’autel où nepeuvent atteindre ses vœux ; il le frappe, il le pince, il lemord ; de nouvelles épreuves naissent du sein de cesbrutalités ; les chairs ramollies se prêtent, le sentiers’entrouvre, le bélier pénètre ; je pousse des crisépouvantables ; bientôt la masse entière est engloutie, et lacouleuvre, lançant aussitôt un venin qui lui ravit ses forces, cèdeenfin, en pleurant de rage, aux mouvements que je fais pour m’endégager. Je n’avais de ma vie tant souffert.

Clément s’avance ; il est armé de verges ; sesperfides desseins éclatent dans ses yeux :

– C’est moi, dit-il à Sévérino, c’est moi qui vais vous venger,mon père ; c’est moi qui vais corriger cette pécore de sesrésistances à vos plaisirs.

Il n’a pas besoin que personne me tienne ; un de ses brasm’enlace et me comprime sur un de ses genoux qui, repoussant monventre, lui expose plus à découvert ce qui va servir ses caprices.D’abord il essaie ses coups, il semble qu’il n’ait dessein que depréluder ; bientôt, enflammé de luxure, le cruel frappe autantqu’il a de forces : rien n’est exempt de sa férocité ;depuis le milieu des reins jusqu’aux gras des jambes, tout estparcouru par ce traître ; osant mêler l’amour à ces momentscruels, sa bouche se colle sur la mienne et veut respirer lessoupirs que les douleurs m’arrachent… Mes larmes coulent, il lesdévore, tour à tour il baise, menace, mais il continue defrapper ; pendant qu’il opère, une des femmes l’excite ;à genoux devant lui, de chacune de ses mains elle y travaillediversement ; mieux elle y réussit, plus les coups quim’atteignent ont de violence ; je suis prête à être déchiréeque rien n’annonce encore la fin de mes maux : on a beaus’épuiser de toutes parts, il est nul ; cette fin quej’attends ne sera l’ouvrage que de son délire ; une nouvellecruauté le décide : ma gorge est à la merci de ce brutal, ellel’irrite, il y porte les dents, l’anthropophage la mord : cetexcès détermine la crise, l’encens s’échappe. Des cris affreux,d’effroyables blasphèmes en ont caractérisé les élans, et le moineénervé m’abandonne à Jérôme.

– Je ne serai pas pour votre vertu plus dangereux que Clément,me dit ce libertin en caressant l’autel ensanglanté où vient desacrifier ce moine, mais je veux baiser ces sillons ; je suissi digne de les entrouvrir aussi, que je leur dois un peud’honneur ; je veux bien plus, continua ce vieux satyre enintroduisant un de ses doigts où Sévérino s’est placé, je veux quela poule ponde, et je veux dévorer son œuf… existe-t-il ?…Oui, parbleu !… Oh ! mon enfant, qu’il estdouillet !…

Sa bouche remplace les doigts… On me dit ce qu’il faut faire,j’exécute avec dégoût. Dans la situation où je suis, hélas !m’est-il permis de refuser ! l’indigne est content… il avale,puis, me faisant mettre à genoux devant lui, il se colle à moi danscette posture ; son ignominieuse passion s’assouvit dans unlieu qui m’interdit toute plainte. Pendant qu’il agit ainsi, lagrosse femme le fouette, une autre, placée à hauteur de sa bouche,y remplit le même devoir auquel je viens d’être soumise.

– Ce n’est pas assez, dit l’infâme, il faut que dans chacune demes mains… On ne saurait trop multiplier ces choses-là…

Les deux plus jolies filles s’approchent ; elles obéissentvoilà les excès où la satiété a conduit Jérôme. Quoi qu’il en soit,à force d’impuretés il est heureux, et ma bouche, au bout d’unedemi-heure, reçoit enfin, avec une répugnance qu’il vous est facilede deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain homme.

Antonin paraît.

– Voyons donc, dit-il, cette vertu si pure ; endommagée parun seul assaut, à peine y doit-il paraître.

Ses armes sont braquées, il se servirait volontiers des épisodesde Clément. Je vous l’ai dit, la fustigation active lui plaît bienautant qu’à ce moine, mais comme il est pressé, l’état où sonconfrère m’a mise lui devient suffisant ; il examine cet état,il en jouit, et me laissant dans la posture si favorite d’eux tous,il pelote un instant sur les deux demi-lunes qui défendentl’entrée ; il ébranle en fureur les portiques du temple, ilest bientôt au sanctuaire, l’assaut, quoique aussi violent quecelui de Sévérino, fait dans un sentier moins étroit, n’estpourtant pas si rude à soutenir ; le vigoureux athlète saisitmes deux hanches, et suppléant aux mouvements que je ne puis faire,il me secoue sur lui avec vivacité ; on dirait, aux effortsredoublés de cet Hercule, que non content d’être maître de laplace, il veut la réduire en poudre. D’aussi terribles attaques,aussi nouvelles pour moi, me font succomber ; mais, sansinquiétude pour mes peines, le cruel vainqueur ne songe qu’àdoubler ses plaisirs ; tout l’environne, tout l’excite, toutconcourt à ses voluptés ; en face de lui, exhaussée sur mesreins, la fille de quinze ans, les jambes ouvertes, offre à sabouche l’autel sur lequel il sacrifie chez moi ; il y pompe àloisir ce suc précieux de la nature dont l’émission est à peineaccordée par elle à ce jeune enfant ; une des vieilles, àgenoux devant les reins de mon vainqueur, les agite, et de salangue impure animant ses désirs, elle en détermine l’extase,pendant que pour s’enflammer encore mieux, le débauché excite unefemme de chacune de ses mains ; il n’est pas un de ses sensqui ne soit chatouillé, pas un qui ne concoure à la perfection deson délire ; il y touche, mais ma constante horreur pourtoutes ces infamies m’empêche de le partager… Il y arrive seul, sesélans, ses cris, tout l’annonce, et je suis inondée, malgré moi,des preuves d’une flamme que je n’allume qu’en sixième ; jeretombe enfin sur le trône où je viens d’être immolée, n’éprouvantplus mon existence que par ma douleur et mes larmes… mon désespoiret mes remords.

Cependant dom Sévérino ordonne aux femmes de me faire manger,mais bien éloignée de me prêter à ces attentions, un accès dechagrin furieux vient assaillir mon âme. Moi qui mettais toute magloire, toute ma félicité dans ma vertu, moi qui me consolais detous les maux de la fortune, pourvu que je fusse toujours sage, jene puis tenir à l’horrible idée de me voir aussi cruellementflétrie par ceux de qui je devais attendre le plus de secours et deconsolation : mes larmes coulent en abondance, mes cris fontretentir la voûte ; je me roule à terre, je meurtris mon sein,je m’arrache les cheveux, j’invoque mes bourreaux, et les suppliede me donner la mort… Le croirez-vous, madame, ce spectacle affreuxles irrite encore plus.

– Ah ! dit Sévérino, je ne jouis jamais d’une plus bellescène : voyez, mes amis, l’état où elle me met ; il estinouï ce qu’obtiennent de moi les douleurs féminines.

– Reprenons-la, dit Clément, et pour lui apprendre à hurler dela sorte, que la coquine dans ce second assaut soit traitée pluscruellement.

A peine ce projet est-il conçu qu’il s’exécute ; Sévérinos’avance, mais quoi qu’il en eût dit, ses désirs ayant besoin d’undegré d’irritation de plus, ce n’est qu’après avoir mis en usageles cruels moyens de Clément qu’il réussit à trouver les forcesnécessaires à l’accomplissement de son nouveau crime. Quel excès deférocité, grand Dieu ! Se pouvait-il que ces monstres laportassent au point de choisir l’instant d’une crise de douleurmorale de la violence de celle que j’éprouvais, pour m’en fairesubir une physique aussi barbare !

– Il serait injuste que je n’employasse pas, au principal, aveccette novice, ce qui nous sert si bien comme épisode, dit Clémenten commençant d’agir, et je vous réponds que je ne la traiterai pasmieux que vous.

– Un instant, dit Antonin au supérieur qu’il voyait prêt à meressaisir ; pendant que votre zèle va s’exhaler dans lesparties postérieures de cette belle fille, je peux, ce me semble,encenser le dieu contraire ; nous la mettrons entre nousdeux.

La posture s’arrange tellement, que je puis encore offrir mabouche à Jérôme ; on l’exige ; Clément se place dans mesmains ; je suis contrainte à l’exciter ; toutes lesprêtresses entourent ce groupe affreux ; chacune prête auxacteurs ce qu’elle sait devoir l’exciter davantage ;cependant, je supporte tout ; le poids entier est sur moiseule ; Sévérino donne le signal, les trois autres le suiventde près, et me voilà, pour la seconde fois, indignement souilléedes preuves de la dégoûtante luxure de ces indignes coquins.

– En voilà suffisamment pour un premier jour, dit lesupérieur ; il faut maintenant lui faire voir que sescompagnes ne sont pas mieux traitées qu’elle.

On me place dans un fauteuil élevé, et là, je suis contrainte àconsidérer les nouvelles horreurs qui vont terminer les orgies.

Les moines sont en haie ; toutes les sœurs défilent devanteux, et reçoivent le fouet de chacun ; elles sont ensuiteobligées d’exciter leurs bourreaux avec la bouche pendant queceux-ci les tourmentent et les invectivent.

La plus jeune, celle de dix ans, se place sur le canapé, etchaque religieux vient lui faire subir un supplice de sonchoix ; près d’elle est la fille de quinze, dont celui quivient de faire endurer la punition doit jouir aussitôt à saguise ; c’est le plastron : la plus vieille doit suivrele moine qui agit, afin de le servir, ou dans cette opération, oudans l’acte qui doit terminer. Sévérino n’emploie que sa main pourmolester celle qui s’offre à lui, et vole s’engloutir au sanctuairequi le délecte et que lui présente celle qu’on a placée près delà ; armée d’une poignée d’orties, la vieille lui rend cequ’il vient de faire ; c’est du sein de ces douloureusestitillations que naît l’ivresse de ce libertin… Consultez-le,s’avouera-t-il cruel ? Il n’a rien fait qu’il n’endurelui-même.

Clément pince légèrement les chairs de la petite fille : lajouissance offerte à côté lui devient interdite, mais on le traitecomme il a traité, et il laisse aux pieds de l’idole l’encens qu’iln’a plus la force de lancer jusqu’au sanctuaire.

Antonin s’amuse à pétrir fortement les parties charnues du corpsde sa victime ; embrasé des bonds qu’elle fait, il seprécipite dans la partie offerte à ses plaisirs de choix. Il est, àson tour, pétri, battu, et son ivresse est le fruit destourments.

Le vieux Jérôme ne se sert que de ses dents, mais chaque morsurelaisse une trace dont le sang jaillit aussitôt ; après unedouzaine, le plastron lui présente la bouche ; il y apaise safureur, pendant qu’il est mordu lui-même aussi fortement qu’il l’afait.

Les moines boivent et reprennent des forces.

La femme de trente-six ans, grosse de trois mois, ainsi que jevous l’ai dit, est huchée par eux sur un piédestal de huit pieds dehaut ; ne pouvant y poser qu’une jambe, elle est obligéed’avoir l’autre en l’air ; autour d’elle sont des matelasgarnis de ronces, de houx, d’épines, à trois piedsd’épaisseur ; une gaule flexible lui est donnée pour lasoutenir : il est aisé de voir, d’un côté l’intérêt qu’elle ade ne point choir, de l’autre l’impossibilité de garderl’équilibre ; c’est cette alternative qui divertit les moines.Rangés tous les quatre autour d’elle, ils ont chacun une ou deuxfemmes qui les excitent diversement pendant ce spectacle ;toute grosse qu’elle est, la malheureuse reste en attitude prèsd’un quart d’heure ; les forces lui manquent enfin, elle tombesur les épines, et nos scélérats, enivrés de luxure, vont offrirpour la dernière fois sur son corps l’abominable hommage de leurférocité… On se retire.

Le supérieur me mit entre les mains de celle de ces filles, âgéede trente ans, dont je vous ai parlé ; on la nommaitOmphale ; elle fut chargée de m’instruire, de m’installer dansmon nouveau domicile ; mais je ne vis ni n’entendis rien cepremier soir ; anéantie, désespérée, je ne pensais qu’àprendre un peu de repos ; j’aperçus dans la chambre où l’on meplaçait de nouvelles femmes qui n’étaient point au souper ; jeremis au jour d’ensuite l’examen de tous ces nouveaux objets, et nem’occupai qu’à chercher un peu de repos. Omphale me laissatranquille ; elle alla se mettre au lit, de son côté ; àpeine suis-je dans le mien, que toute l’horreur de mon sort seprésente encore plus vivement à moi : je ne pouvais revenir,ni des exécrations que j’avais souffertes, ni de celles dont onm’avait rendue témoin. Hélas ! si quelquefois mon imaginations’était égarée sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme leDieu qui les inspirait, données par la nature pour servir deconsolation aux humains, je les supposais nés de l’amour et de ladélicatesse. J’étais bien loin de croire que l’homme, à l’exempledes bêtes féroces, ne pût jouir qu’en faisant frémir sa compagne…Puis revenant sur la fatalité de mon sort… « Ô justeciel ! me disais-je, il est donc bien certain maintenantqu’aucun acte de vertu n’émanera de mon cœur sans qu’il ne soitaussitôt suivi d’une peine ! Et quel mal faisais-je, grandDieu ! en désirant de venir accomplir dans ce couvent quelquesdevoirs de religion ? Offensé-je le ciel en voulant leprier ? Incompréhensibles décrets de la providence, daignezdonc, continuai-je, vous ouvrir à mes yeux, si vous ne voulez pasque je me révolte contre vous ! » Des larmes amèressuivirent ces réflexions, et j’en étais encore inondée, quand lejour parut ; Omphale alors s’approcha de mon lit.

– Chère compagne, me dit-elle, je viens t’exhorter à prendre ducourage ; j’ai pleuré comme toi dans les premiers jours, etmaintenant l’habitude est prise ; tu t’y accoutumeras commej’ai fait ; les commencements sont terribles ; ce n’estpas seulement la nécessité d’assouvir les passions de ces débauchésqui fait le supplice de notre vie, c’est la perte de notre liberté,c’est la manière cruelle dont on nous conduit dans cette affreusemaison.

Les malheureux se consolent en en voyant d’autres auprès d’eux.Quelque cuisantes que fussent mes douleurs, je les apaisai uninstant, pour prier ma compagne de me mettre au fait des mauxauxquels je devais m’attendre.

– Un moment, me dit mon institutrice, lève-toi, parcouronsd’abord notre retraite, observe les nouvelles compagnes ; nousdiscourrons ensuite.

En souscrivant aux conseils d’Omphale, je vis que j’étais dansune fort grande chambre où se trouvaient huit petits litsd’indienne assez propres ; près de chaque lit était uncabinet ; mais toutes les fenêtres qui éclairaient ou cescabinets ou la chambre étaient élevées à cinq pieds de terre etgarnies de barreaux en dedans et en dehors. Dans la principalechambre était, au milieu, une grande table fixée en terre, pourmanger ou pour travailler ; trois autres portes revêtues defer closaient cette chambre ; point de serrures de notrecôté : d’énormes verrous de l’autre.

– Voilà donc notre prison ? dis-je à Omphale.

– Hélas ! oui, ma chère, me répondit-elle ; telle estnotre unique habitation ; les huit autres filles ont prèsd’ici une semblable chambre, et nous ne nous communiquons jamaisque quand il plaît aux moines de nous réunir.

J’entrai dans le cabinet qui m’était destiné ; il avaitenviron huit pieds carrés ; le jour y venait, comme dansl’autre pièce, par une fenêtre très haute et toute garnie de fer.Les seuls meubles étaient un bidet, une toilette et une chaisepercée. Je revins ; mes compagnes, empressées de me voir,m’entourèrent ; elles étaient sept : je faisait lahuitième. Omphale, demeurant dans l’autre chambre, n’était danscelle-ci que pour m’instruire ; elle y resterait si je levoulais, et l’une de celles que je voyais la remplacerait dans sachambre ; j’exigeai cet arrangement, il eut lieu. Mais avantd’en venir au récit d’Omphale, il me paraît essentiel de vouspeindre les sept nouvelles compagnes que me donnait le sort ;j’y procéderai par ordre d’âge, comme je l’ai fait pour lesautres.

La plus jeune avait douze ans, une physionomie très vive et trèsspirituelle, les plus beaux cheveux et la plus jolie bouche.

La seconde avait seize ans ; c’était une des plus bellesblondes qu’il fût possible de voir, des traits vraiment délicieux,et toutes les grâces, toute la gentillesse de son âge, mêlées à unesorte d’intérêt, fruit de sa tristesse, qui la rendait mille foisplus belle encore.

La troisième avait vingt-trois ans ; très jolie, mais tropd’effronterie, trop d’impudence dégradait, selon moi, dans elle,les charmes dont l’avait douée la nature.

La quatrième avait vingt-six ans ; elle était faite commeVénus ; des formes cependant un peu trop prononcées ; uneblancheur éblouissante ; la physionomie douce, ouverte etriante, de beaux yeux, la bouche un peu grande, mais admirablementmeublée, et de superbes cheveux blonds.

La cinquième avait trente-deux ans ; elle était grosse dequatre mois, une figure ovale, un peu triste, de grands yeuxremplis d’intérêt, très pâle, une santé délicate, une voix tendre,et peu de fraîcheur ; naturellement libertine : elles’épuisait, me dit-on, elle-même.

La sixième avait trente-trois ans ; une femme grande, biendécouplée, le plus beau visage du monde, de belles chairs.

La septième avait trente-huit ans ; un vrai modèle detaille et de beauté ; c’était la doyenne de ma chambre ;Omphale me prévint de sa méchanceté, et principalement du goûtqu’elle avait pour les femmes.

– Lui céder est la vraie façon de lui plaire, me dit macompagne ; lui résister est assembler sur sa tête tous lesmaux qui peuvent nous affliger dans cette maison. Tu yréfléchiras.

Omphale demanda à Ursule (c’était le nom de la doyenne) lapermission de m’instruire ; Ursule y consentit sous conditionque j’irais la baiser. Je m’approchai d’elle : sa langueimpure voulut se réunir à la mienne, pendant que ses doigtstravaillaient à déterminer des sensations qu’elle était bien loind’obtenir. Il fallut pourtant malgré moi me prêter à tout, et quandelle crut avoir triomphé, elle me renvoya dans mon cabinet, oùOmphale me parla de la manière suivante.

– Toutes les femmes que tu as vues hier, ma chère Thérèse, etcelles que tu viens de voir, se divisent en quatre classes dequatre filles chacune. La première est appelée la classe del’enfance : elle contient les filles depuis l’âge le plustendre jusqu’à celui de seize ans ; un habillement blanc lesdistingue.

La seconde classe, dont la couleur est le vert, s’appelle laclasse de la jeunesse ; elle contient les filles de seizejusqu’à vingt ans.

La troisième classe est celle de l’âge raisonnable ; elleest vêtue de bleu ; on y est depuis vingt-un jusqu’àtrente ; c’est celle où nous sommes l’une et l’autre.

La quatrième classe, vêtue de mordoré, est destinée pour l’âgemûr ; elle est composée de tout ce qui passe trente ans.

Ou ces filles se mêlent indifféremment aux soupers des RévérendsPères, ou elles y paraissent par classe : tout dépend ducaprice des moines ; mais hors des soupers, elles sont mêléesdans les deux chambres, comme tu peux en juger par celles quihabitent la nôtre.

L’instruction que j’ai à te donner, me dit Omphale, doit serenfermer sous quatre articles principaux : nous traiteronsdans le premier de ce qui concerne la maison ; dans le second,nous placerons ce qui regarde la tenue des filles, leur punition,leur nourriture, etc., etc., etc. ; le troisième articlet’instruira de l’arrangement des plaisirs de ces moines, de lamanière dont les filles y servent ; le quatrième tedéveloppera l’histoire des réformes et des changements.

Je ne te peindrai point, Thérèse, les abords de cette affreusemaison, tu les connais aussi bien que moi ; je ne te parleraique de l’intérieur ; on me l’a fait voir afin que je puisse endonner l’image aux nouvelles venues, de l’éducation desquelles onme charge, et leur ôter par ce tableau toute envie de s’évader.Hier, Sévérino t’en expliqua une partie, il ne te trompa point, machère. L’église et le pavillon qui y tient forment ce qu’on appelleproprement le couvent ; mais tu ignores comment est situé lecorps de logis que nous habitons, comment on y parvient ; levoici. Au fond de la sacristie, derrière l’autel, est une portemasquée dans la boiserie qu’un ressort ouvre ; cette porte estl’entrée d’un boyau, aussi obscur que long, des sinuosités duquelta frayeur en entrant t’empêcha, sans doute, de t’apercevoir ;d’abord ce boyau descend, parce qu’il faut qu’il passe sous unfossé de trente pieds de profondeur, ensuite il remonte après lalargeur de ce fossé, et ne règne plus qu’à six pieds sous lesol ; c’est ainsi qu’il arrive aux souterrains de notrepavillon, éloigné de l’autre d’environ un quart de lieue. Sixenceintes épaisses s’opposent à ce qu’il soit possible d’apercevoirce logement-ci, fût-on même monté sur le clocher de l’église ;la raison de cela est simple : le pavillon est très bas, iln’a pas vingt-cinq pieds, et les enceintes composées, les unes demurailles, les autres de haies vives très serrées les unes sur lesautres, en ont chacune plus de cinquante de haut : de quelquepart qu’on observe cette partie, elle ne peut donc être prise quepour un taillis de la forêt, mais jamais pour une habitation ;c’est donc, ainsi que je viens de le dire, par une trappe donnantdans les souterrains que se trouve la sortie du corridor obscurdont je t’ai donné l’idée, et duquel il est impossible que tu tesouviennes d’après l’état où tu devais être en le traversant. Cepavillon-ci, ma chère, n’a en tout que des souterrains, unplain-pied, un entresol et un premier étage ; le dessus estune voûte très épaisse, garnie d’une cuvette de plomb pleine deterre, dans laquelle sont plantés des arbustes toujours verts qui,se mariant avec les haies qui nous environnent, donnent au total unair de massif encore plus réel. Les souterrains forment une grandesalle au milieu et huit cabinets autour, dont deux servent decachots aux filles qui ont mérité cette punition, et les six autresde caves ; au-dessus, se trouvent la salle des soupers, lescuisines, les offices, et deux cabinets où les moines passent quandils veulent isoler leurs plaisirs et les goûter avec nous, hors desyeux de leurs confrères. Les entresols composent huit chambres,dont quatre ont un cabinet ; ce sont les cellules où lesmoines couchent, et nous introduisent, quand leur lubricité nousdestine à partager leurs lits ; les quatre autres chambressont celles des frères servants, dont l’un est notre geôlier, lesecond le valet des moines, le troisième le chirurgien, ayant danssa cellule tout ce qu’il faut pour des besoins pressants, et lequatrième le cuisinier ; ces quatre frères sont sourds etmuets ; difficilement on attendrait donc d’eux, comme tu vois,quelques consolations ou quelques secours ; ils ne s’arrêtentjamais d’ailleurs avec nous, et il nous est très défendu de leurparler. Le dessus de ces entresols forme les deux sérails ;ils se ressemblent parfaitement l’un et l’autre ; c’est, commetu vois, une grande chambre où tiennent huit cabinets. Ainsi, tuconçois, chère fille, qu’à supposer que l’on rompît les barreaux denos croisées, et que l’on descendît par la fenêtre, on seraitencore loin de pouvoir s’évader, puisqu’il resterait à franchircinq haies vives, une forte muraille et un large fossé : cesobstacles fussent-ils même vaincus, où retomberait-on,d’ailleurs ? Dans la cour du couvent qui, soigneusement ferméeelle-même, n’offrirait pas encore dès le premier moment une sortiebien sûre. Un moyen d’évasion, moins périlleux peut-être, serait,je l’avoue, de trouver dans nos souterrains la bouche du boyau quiy rend ; mais comment parvenir dans ces souterrains,perpétuellement enfermées comme nous le sommes ? Y fût-onmême, cette ouverture ne se trouverait pas encore, elle rend dansun coin perdu, ignoré de nous et barricadé lui-même de grilles donteux seuls ont la clef. Cependant, tous ces inconvénients setrouvassent-ils vaincus, fût-on dans le boyau, la route n’en seraitpas encore plus sûre pour nous ; elle est garnie de piègesqu’eux seuls connaissent, et où se prendraient inévitablement lespersonnes qui voudraient la parcourir sans eux. Il faut doncrenoncer à l’évasion, elle est impossible, Thérèse ; crois quesi elle était praticable, il y a longtemps que j’aurais fui cedétestable séjour, mais cela ne se peut. Ceux qui y sont n’ensortent jamais qu’à la mort ; et de là naît cette impudence,cette cruauté, cette tyrannie dont ces scélérats usent avecnous ; rien ne les embrase, rien ne leur monte l’imaginationcomme l’impunité que leur promet cette inabordable retraite ;certains de n’avoir jamais pour témoins de leurs excès que lesvictimes mêmes qui les assouvissent, bien sûrs que jamais leursécarts ne seront révélés, ils les portent aux plus odieusesextrémités ; délivrés du frein des lois, ayant brisé ceux dela religion, méconnaissant ceux des remords, il n’est aucuneatrocité qu’ils ne se permettent, et dans cette apathie criminelle,leurs abominables passions se trouvent d’autant plusvoluptueusement chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflammecomme la solitude et le silence, comme la faiblesse d’une part etl’impunité de l’autre. Les moines couchent régulièrement toutes lesnuits dans ce pavillon, ils s’y rendent à cinq heures du soir, etretournent au couvent le lendemain matin sur les neuf heures,excepté un qui, tour à tour, passe ici la journée : onl’appelle le régent de garde. Nous verrons bientôt son emploi. Pourles quatre frères, ils ne bougent jamais ; nous avons danschaque chambre une sonnette qui communique dans la cellule dugeôlier ; la doyenne seule a le droit de la sonner, maislorsqu’elle le fait en raison de ses besoins, ou des nôtres, onaccourt à l’instant. Les pères apportent en revenant, chaque jour,eux-mêmes les provisions nécessaires, et les remettent au cuisinierqui les emploie d’après leurs ordres ; il y a une fontainedans les souterrains, et des vins de toute espèce et en abondancedans les caves.

Passons au second article, ce qui tient à la tenue des filles, àleur nourriture, à leur punition, etc.

Notre nombre est toujours égal ; les arrangements sont prisde manière que nous soyons toujours seize : huit dans chaquechambre ; et, comme tu vois, toujours dans l’uniforme de nosclasses ; la journée ne se passera pas sans qu’on te donne leshabits de celle où tu entres ; nous sommes tous les jours endéshabillé de la couleur qui nous appartient ; le soir, enlévite de cette même couleur, coiffées du mieux que nouspouvons ; la doyenne de la chambre a sur nous tout pouvoir,lui désobéir est un crime ; elle est chargée du soin de nousinspecter avant que nous ne nous rendions aux orgies, et si leschoses ne sont pas dans l’état désiré, elle est punie ainsi quenous. Les fautes que nous pouvons commettre sont de plusieurssortes. Chacune a sa punition particulière dont le tarif estaffiché dans les deux chambres ; le régent de jour, celui quivient, comme je te l’expliquerai tout à l’heure, nous signifier lesordres, nommer les filles du souper, visiter nos habitations, etrecevoir les plaintes de la doyenne, ce moine, dis-je, est celuiqui distribue le soir la punition que chacune a méritée. Voicil’état de ces punitions à côté des crimes qui nous les calent.

Ne pas être levée le matin à l’heure prescrite : trentecoups de fouet (car c’est presque toujours par ce supplice que noussommes punies ; il était assez simple qu’un épisode desplaisirs de ces libertins devînt leur correction de choix) ;présenter ou par malentendu, ou par quelque cause que cepuisse être, une partie du corps, dans l’acte des plaisirs, au lieude celle qui est désirée : cinquante coups ; être malvêtue, ou mal coiffée : vingt coups ; n’avoir pas avertilorsqu’on a ses règles : soixante coups ; le jour où lechirurgien a constaté votre grossesse : cent coups ;négligence, impossibilité, ou refus dans les propositionsluxurieuses : deux cents coups. Et combien de fois leurinfernale méchanceté nous prend-elle en défaut sur cela, sans quenous ayons le plus léger tort ! Combien de fois l’un d’euxdemande-t-il subitement ce qu’il sait bien que l’on vientd’accorder à l’autre, et ce qui ne peut se refaire tout desuite ! Il n’en faut pas moins subir la correction ;jamais nos remontrances, jamais nos plaintes ne sontécoutées ; il faut obéir ou être corrigées. Défauts deconduite dans la chambre ou désobéissance à la doyenne :soixante coups ; l’apparence des pleurs, du chagrin, desremords, l’air même du plus petit retour à la religion : deuxcents coups. Si un moine vous choisit pour goûter avec vous ladernière crise du plaisir et qu’il n’y puisse parvenir, soit qu’ily ait de sa faute, ce qui est très commun, soit qu’il y ait de lavôtre : sur-le-champ, trois cents coups. Le plus petit air derépugnance aux propositions des moines, de quelque nature quepuissent être ces propositions : deux cents coups ; uneentreprise d’évasion, une révolte : neuf jours de cachot,toute nue, et trois cents coups de fouet chaque jour ;cabales, mauvais conseils, mauvais propos entre soi, dès que celaest découvert : trois cents coups ; projets de suicide,refus de se nourrir comme il convient : deux centscoups ; manquer de respect aux moines : centquatre-vingts coups. Voilà nos seul délits, nous pouvons d’ailleursfaire tout, ce qui nous plaît, coucher ensemble, nous quereller,nous battre, nous porter aux derniers excès de l’ivrognerie et dela gourmandise, jurer, blasphémer : tout cela est égal, on nenous dit mot pour ces fautes-là ; nous ne sommes tancées quepour celles que je viens de te dire, mais les doyennes peuvent nousépargner beaucoup de ces désagréments, si elles le veulent.Malheureusement, cette protection ne s’achète que par descomplaisances souvent plus fâcheuses que les peines garanties parelles ; elles sont du même goût dans l’une et l’autre salle,et ce n’est qu’en leur accordant des faveurs qu’on parvient à lesenchaîner. Si on les refuse, elles multiplient sans raison la sommede vos torts, et les moines qu’on sert, en en doublant l’état, bienloin de les gronder de leur injustice, les y encouragent sanscesse ; elles sont elles-mêmes soumises à toutes ces règles,et de plus très sévèrement punies, si on les soupçonne indulgentes.Ce n’est pas que ces libertins aient besoin de tout cela pour sévircontre nous, mais ils sont bien aises d’avoir des prétextes ;cet air de nature prête des charmes à leur volupté, elle s’enaccroît. Nous avons chacune une petite provision de linge enentrant ici ; on nous donne tout par demi-douzaine, et l’onrenouvelle chaque année, mais il faut rendre ce que nousapportons ; il ne nous est pas permis d’en garder la moindrechose ; les plaintes des quatre frères dont je t’ai parlé sontécoutées comme celles de la doyenne ; nous sommes punies surleur simple délation ; mais ils ne nous demandent rien aumoins, et il n’y a pas tant à craindre qu’avec les doyennes, trèsexigeantes et très dangereuses quand le caprice ou la vengeancedirige leurs procédés. Notre nourriture est fort bonne et toujoursen très grande abondance ; s’ils ne recueillaient de là desbranches de volupté, peut-être cet article n’irait-il pas aussibien, mais comme leurs sales débauches y gagnent, ils ne négligentrien pour nous gorger de nourriture : ceux qui aiment à nousfouetter, nous ont plus dodues, plus grasses, et ceux qui, comme tedisait Jérôme hier, aiment à voir pondre la poule, sont sûrs, aumoyen d’une abondante nourriture, d’une plus grande quantitéd’œufs. En conséquence, nous sommes servies quatre fois lejour ; on nous donne à déjeuner, entre neuf et dix heures,toujours une volaille au riz, des fruits crus ou des compotes, duthé, du café, ou du chocolat ; à une heure on sert ledîner ; chaque table de huit est servie de même : un trèsbon potage, quatre entrées, un plat de rôti et quatreentremets ; du dessert en toute saison. A cinq heures etdemie, on sert le goûter : des pâtisseries ou desfruits ; le souper est excellent sans doute, si c’est celuides moines ; si nous n’y assistons pas, comme nous ne sommesalors que quatre par chambre, on nous sert à la fois trois plats derôti et quatre entremets ; nous avons chacune par jour unebouteille de vin blanc, une de rouge, et une demi-bouteille deliqueur ; celles qui ne boivent pas autant sont libres dedonner aux autres ; il y en a parmi nous de très gourmandesqui boivent étonnamment, qui s’enivrent, et tout cela sans qu’ellesen soient réprimandées ; il en est également à qui ces quatrerepas ne suffisent pas encore ; elles n’ont qu’à sonner, onleur apporte aussitôt ce qu’elles demandent.

Les doyennes obligent à manger aux repas, et si l’on persistaità ne le vouloir point faire, par quelque motif que ce pût être, àla troisième fois, on serait sévèrement punie. Le souper des moinesest composé de trois plats de rôti, de six entrées relevées par unepièce froide et huit entremets, du fruit, trois sortes de vin, ducafé et des liqueurs. Quelquefois, nous sommes à table toutes leshuit avec eux ; quelquefois ils obligent quatre de nous à lesservir, et elles soupent après ; il arrive aussi de temps entemps qu’ils ne prennent que quatre filles à souper ;communément alors, ce sont des classes entières ; quand nous ysommes huit, il y en a toujours deux de chaque classe. Il estinutile de te dire que jamais personne au monde ne nousvisite ; aucun étranger, sous quelque prétexte que ce puisseêtre, n’est introduit dans ce pavillon. Si nous tombons malades, leseul frère chirurgien nous soigne, et si nous mourons, c’est sansaucun secours religieux ; on nous jette dans un desintervalles formés par les haies, et tout est dit ; mais parune insigne cruauté, si la maladie devient trop grave, ou qu’on encraigne la contagion, on n’attend pas que nous soyons mortes pournous enterrer ; on nous enlève et nous place où je t’ai dit,encore toute vivante ; depuis dix-huit ans que je suis ici,j’ai vu plus de dix exemples de cette insigne férocité ; ilsdisent à cela qu’il vaut mieux en perdre une que d’en risquerseize ; que c’est d’ailleurs une perte si légère qu’une fille,si aisément réparée, qu’on y doit avoir peu de regrets.

Passons à l’arrangement des plaisirs des moines et à tout ce quitient à cette partie.

Nous nous levons ici à neuf heures précises du matin, en toutesaison ; nous nous couchons plus ou moins tard, en raison dusouper des moines. Aussitôt que nous sommes levées, le régent dejour vient faire sa visite, il s’assoit dans un grand fauteuil, etlà, chacune de nous est obligée d’aller se placer devant lui lesjupes relevées du côté qu’il aime ; il touche, il baise, ilexamine, et quand toutes ont rempli ce devoir, il nomme celles quidoivent être du souper ; il leur prescrit l’état dans lequelil faut qu’elles soient, il prend les plaintes des mains de ladoyenne, et les punitions s’imposent. Rarement ils sortent sans unescène de luxure à laquelle nous sommes communément employées toutesles huit. La doyenne dirige ces actes libidineux, et la plusentière soumission de notre part y règne. Avant le déjeuner, ilarrive souvent qu’un des Révérends Pères fait demander dans son litune de nous ; le frère geôlier apporte une carte où est le nomde celle que l’on veut ; le régent du jour l’occupât-il alors,il n’a pas même le droit de la retenir, elle passe, et revientquand on la renvoie. Cette première cérémonie finie, nousdéjeunons ; de ce moment jusqu’au soir, nous n’avons plus rienà faire ; mais à sept heures en été, à six en hiver, on vientchercher celles qui ont été nommées ; le frère geôlier lesconduit lui-même, et, après le souper, celles qui ne sont pasretenues pour la nuit reviennent au sérail. Souvent aucune nereste, ce sont de nouvelles que l’on envoie prendre pour lanuit ; et on les prévient également, plusieurs heures àl’avance, du costume où il faut qu’elles se rendent ;quelquefois il n’y a que la fille de garde qui couche.

– La fille de garde, interrompis-je, quel est donc ce nouvelemploi ?

– Le voici, me répondit mon historienne. Tous les premiers desmois, chaque moine adopte une fille qui doit pendant cet intervallelui tenir lieu et de servante et de plastron à ses indignesdésirs ; les doyennes seules sont exceptées, en raison dudevoir de leur chambre. Ils ne peuvent ni les changer dans le coursdu mois, ni leur faire faire deux mois de suite ; rien n’estcruel, rien n’est dur comme les corvées de ce service, et je nesais comment tu t’y feras. Aussitôt que cinq heures du soirsonnent, la fille de garde descend près du moine qu’elle sert, etelle ne le quitte plus jusqu’au lendemain, à l’heure où il repasseau couvent. Elle le reprend dès qu’il revient ; ce peud’heures s’emploie par elle à manger et à se reposer, car il fautqu’elle veille pendant les nuits qu’elle passe auprès de sonmaître ; je te le répète, cette malheureuse est là pour servirde plastron à tous les caprices qui peuvent passer par la tête dece libertin : soufflets, fustigations, mauvais propos,jouissances, il faut qu’elle endure tout ; elle doit êtredebout toute la nuit dans la chambre de son patron et toujoursprête à s’offrir aux passions qui peuvent agiter ce tyran ;mais la plus cruelle, la plus ignominieuse de ces servitudes, estla terrible obligation où elle est de présenter sa bouche ou sagorge à l’un ou l’autre besoin de ce monstre ; il ne se sertjamais d’aucun autre vase : il faut qu’elle reçoive tout, etla plus légère répugnance est aussitôt punie des tourments les plusbarbares. Dans toutes les scènes de luxure, ce sont ces filles quiaident aux plaisirs, qui les soignent, et qui approprient tout cequi a pu être souillé : un moine l’est-il en venant de jouird’une femme ? c’est à la bouche de la suivante à réparer cedésordre ; veut-il être excité ? c’est le soin de cettemalheureuse ; elle l’accompagne en tout lieu, l’habille, ledéshabille, le sert, en un mot, dans tous les instants, a toujourstort, et est toujours battue ; aux soupers, sa place est, ouderrière la chaise de son maître, ou, comme un chien, à ses pieds,sous la table, ou à genoux, entre ses cuisses, l’excitant de sabouche ; quelquefois elle lui sert de siège ou deflambeau ; d’autres fois elles seront toutes quatre autour dela table, dans les attitudes les plus luxurieuses, mais en mêmetemps les plus gênantes. Si elles perdent l’équilibre, ellesrisquent ou de tomber sur des épines qui sont placées près de là,ou de se casser un membre, ou même de se tuer, ce qui n’est passans exemple ; et pendant ce temps les scélérats seréjouissent, font débauche, s’enivrent à loisir de mets, de vins,de luxure et de cruauté.

– Ô ciel ! dis-je à ma compagne en frémissant d’horreur,peut-on se porter à de tels excès ! Quel enfer !

– Écoute, Thérèse, écoute, mon enfant, tu es loin de savoirencore tout, dit Omphale. L’état de grossesse, révéré dans lemonde, est une certitude de réprobation parmi ces infâmes, il nedispense ni des punitions, ni des gardes ; il est au contraireun véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins. Combien defois est-ce à force de coups qu’ils font avorter celles dont ils sedécident à ne pas recueillir le fruit ! et s’ils lerecueillent, c’est pour en jouir : ce que je te dis ici doitte suffire pour t’engager à te préserver de cet état le pluslongtemps possible.

– Mais le peut-on ?

– Sans doute, il est de certaines éponges… Mais si Antonin s’enaperçoit, on n’échappe point à son courroux ; le plus sûr, estd’étouffer l’impression de la nature en démontant l’imagination, etavec de pareils scélérats, cela n’est pas difficile.

Au reste, poursuivit mon institutrice, il y a ici des attenanceset des parentés dont tu ne te doutes pas, et qu’il est bon det’expliquer, mais ceci rentrant dans le quatrième article,c’est-à-dire dans celui de nos recrues, de nos réformes et de noschangements, je vais l’entamer pour y renfermer ce petitdétail.

Tu n’ignores pas, Thérèse, que les quatre moines qui composentce couvent sont à la tête de l’ordre, sont tous quatre de famillesdistinguées, et tous quatre fort riches par eux-mêmes.Indépendamment des fonds considérables faits par l’ordre desBénédictins pour l’entretien de cette voluptueuse retraite, où tousont espoir de passer tour à tour, ceux qui y sont ajoutent encore àces fonds une partie considérable de leurs biens ; ces deuxobjets réunis montent à plus de cent mille écus par an, qui neservent qu’aux recrues ou aux dépenses de la maison ; ils ontdouze femmes sûres et de confiance, uniquement chargées du soin deleur amener un sujet chaque mois, entre l’âge de douze ans et celuide trente, ni au-dessous, ni au-dessus. Le sujet doit être exemptde tout défaut et doué du plus de qualités possible, maisprincipalement d’une naissance distinguée. Les enlèvements, bienpayés, et toujours faits très loin d’ici, n’entraînent aucuninconvénient ; je n’en ai jamais vu résulter de plaintes.Leurs extrêmes soins les mettent à couvert de tout ; ils netiennent pas absolument aux prémices ; une fille déjà séduite,ou une femme mariée, leur plaît également ; mais il faut quele rapt ait lieu, il faut qu’il soit constaté ; cettecirconstance les irrite ; ils veulent être certains que leurscrimes coûtent des pleurs ; ils renverraient une fille qui serendrait à eux volontairement ; si tu ne t’étaisprodigieusement défendue, s’ils n’eussent pas reconnu un fond réelde vertu dans toi, et par conséquent la certitude d’un crime, ilsne t’eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce qui est ici,Thérèse, est donc de la meilleure naissance ; telle que tu mevois, chère amie, je suis la fille unique du comte de ***, enlevéeà Paris à l’âge de douze ans, et destinée à avoir cent mille écusde dot un jour ; je fus ravie dans les bras de ma gouvernantequi me ramenait seule dans une voiture, d’une campagne de mon pèreà l’abbaye de Panthemont où j’étais élevée ; ma gouvernantedisparut ; elle était vraisemblablement gagnée ; je fusamenée ici en poste. Toutes les autres sont dans le même cas. Lafille de vingt ans appartient à l’une des familles les plusdistinguées du Poitou. Celle de seize est fille du baron de ***,l’un des plus grands seigneurs de Lorraine ; des comtes, desducs et des marquis sont les pères de celle de vingt-trois, decelle de douze, de celle de trente-deux ; pas une enfin qui nepuisse réclamer les plus beaux titres, et pas une qui ne soittraitée avec la dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne sesont pas contentés de ces horreurs ; ils ont voulu déshonorerle sein même de leur propre famille. La jeune personne devingt-six, l’une de nos plus belles sans doute, est la fille deClément, celle de trente-six est la nièce de Jérôme.

Dès qu’une nouvelle fille est arrivée dans ce cloaque impur, dèsqu’elle y est à jamais soustraite à l’univers, on en réformeaussitôt une, et voilà, chère fille, voilà le complément de nosdouleurs ; le plus cruel de nos maux est d’ignorer ce qui nousarrive, dans ces terribles et inquiétantes réformes. Il estabsolument impossible de dire ce qu’on devient en quittant ceslieux. Nous avons autant de preuves que notre solitude nous permetd’en acquérir, que les filles réformées par les moines nereparaissent jamais ; eux-mêmes nous en préviennent, ils nenous cachent pas que cette retraite est notre tombeau ; maisnous assassinent-ils ? Juste ciel ! le meurtre, le plusexécrable des crimes, serait-il donc pour eux, comme pour cecélèbre maréchal de Retz[4] , une sortede jouissance dont la cruauté, exaltant leur perfide imagination,pût plonger leurs sens dans une ivresse plus vive ? Accoutumésà ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par destourments et par des supplices, serait-il possible qu’ilss’égarassent au point de croire qu’en redoublant, qu’en améliorantla première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plusparfait, et qu’alors, sans principes, comme sans foi, sans mœurs,comme sans vertus, les coquins, abusant des malheurs où leurspremiers forfaits nous plongèrent, se satisfissent par des secondsqui nous arrachassent la vie ? Je ne sais… Si on les interrogesur cela, ils balbutient, tantôt répondent négativement, et tantôtà l’affirmative ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucune decelles qui sont sorties, quelques promesses qu’elles nous aientfaites de porter des plaintes contre ces gens-ci et de travailler ànotre élargissement, aucune, dis-je, ne nous a jamais tenu parole…Encore une fois, apaisent-ils nos plaintes, ou nous mettent-ilshors d’état d’en faire ? Lorsque nous demandons à celles quiarrivent des nouvelles de celles qui nous ont quittées, elles n’ensavent jamais. Que deviennent donc ces malheureuses ? Voilà cequi nous tourmente, Thérèse, voilà la fatale incertitude qui faitle malheur de nos jours. Il y a dix-huit ans que je suis dans cettemaison, voilà plus de deux cents filles que j’en vois sortir… Oùsont-elles ? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir, aucunen’a-t-elle tenu parole ?

Rien au surplus ne légitime notre retraite ; l’âge, lechangement des traits, rien n’y fait ; le caprice est leurseule règle. Ils réformeront aujourd’hui celle qu’ils ont le pluscaressée hier ; et ils garderont dix ans celles dont ils sontle plus rassasiés ; telle est l’histoire de la doyenne decette salle ; il y a douze ans qu’elle est dans la maison, onl’y fête encore, et j’ai vu, pour la conserver, réformer desenfants de quinze ans dont la beauté eût rendu les Grâces jalouses.Celle qui partit, il y a huit jours, n’avait pas seize ans :belle comme Vénus même, il n’y avait qu’un an qu’ils enjouissaient, mais elle devint grosse, et je te l’ai dit, Thérèse,c’est un grand tort dans cette maison. Le mois passé, ils enréformèrent une de dix-sept ans. Il y a un an, une de vingt, grossede huit mois ; et dernièrement une à l’instant où elle sentaitles premières douleurs de l’enfantement. Ne t’imagine pas que laconduite y fasse quelque chose : j’en ai vu qui volaientau-devant de leurs désirs, et qui partaient au bout de sixmois ; d’autres, maussades et fantasques, qu’ils gardaient ungrand nombre d’années. Il est donc inutile de prescrire à nosarrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie deces monstres brise tous les freins et devient l’unique loi de leursactions.

Lorsque l’on doit être réformée, on en est prévenue le matin,jamais plus tôt, le régent de jour paraît à neuf heures comme àl’ordinaire, et il dit, je le suppose : « Omphale, lecouvent vous réforme, je viendrai vous prendre ce soir. » Puisil continue sa besogne. Mais à l’examen vous ne vous offrez plus àlui, ensuite il sort ; la réformée embrasse ses compagnes,elle leur promet mille et mille fois de les servir, de porter desplaintes, d’ébruiter ce qui se passe ; l’heure sonne, le moineparaît, la fille part, et l’on n’entend plus parler d’elle.Cependant le souper a lieu comme à l’ordinaire, les seulesremarques que nous ayons faites ces jours-là, c’est que les moinesarrivent rarement aux derniers épisodes du plaisir, on diraitqu’ils se ménagent, cependant ils boivent beaucoup plus,quelquefois même jusqu’à l’ivresse ; ils nous renvoient debien meilleure heure, il ne reste aucune femme à coucher, et lesfilles de garde se retirent au sérail.

– Bon, bon, dis-je à ma compagne, si personne ne vous a servies,c’est que vous n’avez eu affaire qu’à des créatures faibles,intimidées, ou à des enfants qui n’ont rien osé pour vous. Je necrains point qu’on nous tue, au moins je ne le crois pas ; ilest impossible que des êtres raisonnables puissent porter le crimeà ce point… Je sais bien que… Après ce que j’ai vu, peut-être nedevrais-je pas justifier les hommes comme je le fais, mais il estimpossible, ma chère, qu’ils puissent exécuter des horreurs dontl’idée même n’est pas concevable. Oh ! chère compagne,poursuivis-je avec chaleur, veux-tu la faire avec moi, cettepromesse à laquelle je jure de ne pas manquer ? Leveux-tu ?

– Oui.

– Eh bien ! je te jure sur tout ce que j’ai de plus sacré,sur le Dieu qui m’anime et que j’adore uniquement, je te protesteou de mourir à la peine, ou de détruire ces infamies ; m’enpromets-tu autant ?

– En doutes-tu ? me répondit Omphale, mais sois certaine del’inutilité de ces promesses ; de plus irritées que toi, deplus fermes, de mieux étayées, de parfaites amies, en un mot, quiauraient donné leur sang pour nous, ont manqué aux mêmesserments ; permets donc, chère Thérèse, permets à ma cruelleexpérience de regarder les nôtres comme vains, et de n’y pascompter davantage.

– Et les moines, dis-je à ma compagne, varient-ils aussi, envient-il souvent de nouveaux ?

– Non, me répondit-elle, il y a dix ans qu’Antonin estici ; dix-huit que Clément y demeure ; Jérôme y estdepuis trente ans, et Sévérino depuis vingt-cinq. Ce supérieur, néen Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien,ce n’est que depuis lui que les prétendus miracles de la Viergeassurent la réputation du couvent et empêchent les médisantsd’observer de trop près ce qui se passe ici ; mais la maisonétait montée comme tu la vois, quand il y arriva ; il y a plusde cent ans qu’elle subsiste sur le même pied et que tous lessupérieurs qui y sont venus y ont conservé un ordre si avantageuxpour leurs plaisirs. Sévérino, l’homme le plus libertin de sonsiècle, ne s’y est fait placer que pour mener une vie analogue àses goûts. Son intention est de maintenir les privilèges secrets decette abbaye aussi longtemps qu’il le pourra. Nous sommes dudiocèse d’Auxerre, mais que l’évêque soit instruit ou non, jamaisnous ne le voyons paraître, jamais il ne met les pieds au couvent.En général, il vient très peu de monde ici, excepté vers le tempsde la fête, qui est celle de la Notre-Dame d’août ; il neparaît pas, à ce que nous disent les moines, dix personnes par andans cette maison ; cependant il est vraisemblable que,lorsque quelques étrangers s’y présentent, le supérieur a soin deles bien recevoir ; il en impose par des apparences dereligion et d’austérité, on s’en retourne content, on fait l’élogedu monastère, et l’impunité de ces scélérats s’établit ainsi sur labonne foi du peuple et sur la crédulité des dévots.

Omphale finissait à peine son instruction, que neuf heuressonnèrent ; la doyenne nous appela bien vite, le régent dejour parut en effet. C’était Antonin, nous nous rangeâmes en haiesuivant l’usage. Il jeta un léger coup d’œil sur l’ensemble, nouscompta, puis s’assit ; alors nous allâmes l’une après l’autrerelever nos jupes devant lui, d’un côté jusqu’au-dessus du nombril,de l’autre jusqu’au milieu des reins. Antonin reçut cet hommageavec l’indifférence de la satiété, il ne s’en émut pas ; puis,en me regardant, il me demanda comment je me trouvais del’aventure ! Ne me voyant répondre que par deslarmes :

– Elle s’y fera, dit-il en riant il n’y a pas maison en Franceoù l’on forme mieux les filles que dans celle-ci.

Il prit la liste des coupables des mains de la doyenne, puiss’adressant encore à moi, il me fit frémir ; chaque geste,chaque mouvement qui paraissait devoir me soumettre à ceslibertins, était pour moi comme l’arrêt de la mort. Antoninm’ordonne de m’asseoir sur le bord d’un lit, et dans cetteattitude, il dit à la doyenne de venir découvrir ma gorge etrelever mes jupes jusqu’au bas de mon sein ; lui-même placemes jambes dans le plus grand écartement possible, il s’assoit enface de cette perspective, une de mes compagnes vient se poser surmoi dans la même attitude, en sorte que c’est l’autel de lagénération qui s’offre à Antonin au lieu de mon visage, et que s’iljouit, il aura ces attraits à hauteur de sa bouche. Une troisièmefille, à genoux devant lui, vient l’exciter de la main, et unequatrième, entièrement nue, lui montre avec les doigts sur moncorps, où il doit frapper. Insensiblement cette fille-ci m’excitemoi-même, et ce qu’elle me fait, Antonin, de chacune de ses mains,le fait également à droite et à gauche à deux autres filles. Onn’imagine pas les mauvais propos, les discours obscènes parlesquels ce débauché s’excite ; il est enfin dans l’état qu’ildésire, on le conduit à moi. Mais tout le suit, tout cherche àl’enflammer pendant qu’il va jouir, découvrant bien à nu toutes sesparties postérieures. Omphale, qui s’en empare, n’omet rien pourles irriter : frottements, baisers, pollutions, elle emploietout ; Antonio en feu se précipite sur moi…

– Je veux qu’elle soit grosse de cette fois-ci, dit-il enfureur.

Ces égarements déterminent le physique. Antonin, dont l’usageétait de faire des cris terribles dans ce dernier instant de sonivresse, en pousse d’épouvantables ; tout l’entoure, tout lesert, tout travaille à doubler son extase, et le libertin y arriveau milieu des épisodes les plus bizarres de la luxure et de ladépravation.

Ces sortes de groupes s’exécutaient souvent ; il était derègle que quand un moine jouissait de telle façon que ce pût être,toutes les filles l’entourassent alors, afin d’embraser ses sens detoutes parts, et que la volupté pût, s’il est permis de s’exprimerainsi, pénétrer plus sûrement en lui par chacun de ses pores.

Antonin sortit, on apporta le déjeuner ; mes compagnes meforcèrent à manger, je le fis pour leur plaire. A peine avions-nousfini que le supérieur entra : nous voyant encore à table, ilnous dispensa des cérémonies qui devaient être pour lui les mêmesque celles que nous venions d’exécuter pour Antonin.

– Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en me regardant.

En même temps, il ouvre une armoire et jette sur mon litplusieurs vêtements de la couleur annexée à ma classe et quelquespaquets de linges.

– Essayez tout cela, me dit-il, et rendez-moi ce qui vousappartient.

J’exécute, mais, me doutant du fait, j’avais prudemment ôté monargent pendant la nuit et l’avais caché dans mes cheveux. A chaquevêtement que j’enlève, les yeux ardents de Sévérino se portent surl’attrait découvert, ses mains s’y promènent aussitôt. Enfin, àmoitié nue, le moine me saisit, il me met dans l’attitude utile àses plaisirs, c’est-à-dire dans la position absolument contraire àcelle ou vient de me mettre Antonin ; je veux lui demandergrâce, mais voyant déjà la fureur dans ses yeux, je crois que leplus sûr est l’obéissance ; je me place, on l’environne, il nevoit plus autour de lui que cet autel obscène qui le délecte ;ses mains le pressent, sa bouche s’y colle, ses regards ledévorent… il est au comble du plaisir.

Si vous le trouvez bon, madame, dit la belle Thérèse, je vais meborner à vous expliquer ici l’histoire abrégée du premier mois queje passai dans ce couvent, c’est-à-dire les principales anecdotesde cet intervalle ; le reste serait une répétition ; lamonotonie de ce séjour en jetterait sur mes récits, et je dois,immédiatement après, passer, ce me semble, à l’événement qui mesortit enfin de ce cloaque impur.

Je n’étais pas du souper ce premier jour, on m’avait simplementnommée pour aller passer la nuit avec dom Clément ; je merendis, suivant l’usage, dans sa cellule quelques instants avantqu’il n’y dût rentrer, le frère geôlier m’y conduisit et m’yenferma.

Il arrive, aussi échauffé de vin que de luxure, suivi de lafille de vingt-six ans qui se trouvait pour lors de garde auprès delui ; instruite de ce que j’avais à faire, je me mets à genouxdès que je l’entends. Il vient à moi, me considère dans cettehumiliation, puis m’ordonne de me relever et de le baiser sur labouche ; il savoure ce baiser plusieurs minutes et lui donnetoute l’expression…, toute l’étendue qu’il est possible d’yconcevoir. Pendant ce temps, Armande (c’était le nom de celle quile servait) me déshabillait en détail ; quand la partie desreins, en bas, par laquelle elle avait commencé, est à découvert,elle se presse de me retourner et d’exposer à son oncle le côtéchéri de ses goûts. Clément l’examine, il le touche, puis,s’asseyant dans un fauteuil, il m’ordonne de venir le lui fairebaiser ; Armande est à ses genoux, elle l’excite avec sabouche, Clément place la sienne au sanctuaire du temple que je luioffre, et sa langue s’égare dans le sentier qu’on trouve aucentre ; ses mains pressaient les mêmes autels chez Armande,mais comme les vêtements que cette fille avait encorel’embarrassaient, il lui ordonne de les quitter, ce qui fut bientôtfait, et cette docile créature vint reprendre près de son oncle uneattitude par laquelle, ne l’excitant plus qu’avec la main, elle setrouvait plus à la portée de celle de Clément. Le moine impur,toujours occupé de même avec moi, m’ordonne alors de donner dans sabouche le cours le plus libre aux vents dont pouvaient êtreaffectées mes entrailles ; cette fantaisie me parutrévoltante, mais j’étais encore loin de connaître toutes lesirrégularités de la débauche : j’obéis et me ressens bientôtde l’effet de cette intempérance. Le moine, mieux excité, devientplus ardent, il mord subitement en six endroits les globes de chairque je lui présente ; je fais un cri et saute en avant, il selève, s’avance à moi, la colère dans les yeux, et me demande si jesais ce que j’ai risqué en le dérangeant : je lui fais milleexcuses, il me saisit par mon corset encore sur ma poitrine, etl’arrache ainsi que ma chemise en moins de temps que je n’en mets àvous le dire… Il empoigne ma gorge avec férocité, et l’invective enla comprimant ; Armande le déshabille, et nous voilà tous lestrois nus. Un instant, Armande l’occupe ; il lui applique desa main des claques furieuses ; il la baise à la bouche, illui mordille la langue et les lèvres, elle crie ; quelquefoisla douleur arrache des yeux de cette fille des larmesinvolontaires ; il la fait monter sur une chaise et exiged’elle ce même épisode qu’il a désiré avec moi. Armande ysatisfait, je l’excite d’une main ; pendant cette luxure, jele fouette légèrement de l’autre, il mord également Armande, maiselle se contient et n’ose bouger. Les dents de ce monstre se sontpourtant imprimées dans les chairs de cette belle fille. On les yvoit en plusieurs endroits ; se retournant ensuitebrusquement :

– Thérèse, me dit-il, vous allez cruellement souffrir (iln’avait pas besoin de le dire, ses yeux ne l’annonçaient quetrop) ; vous serez fustigée partout, me dit-il, je n’excepterien.

Et en disant cela, il avait repris ma gorge qu’il maniait avecbrutalité ; il en froissait les extrémités du bout de sesdoigts et m’occasionnait des douleurs très vives ; je n’osaisrien dire de peur de l’irriter encore plus, mais la sueur couvraitmon front, et mes yeux malgré moi se remplissaient de pleurs. Il meretourne, me fait agenouiller sur le bord d’une chaise, dont mesmains doivent tenir le dossier, sans se déranger une minute, sousles peines les plus graves ; me voyant enfin là, bien à saportée, il ordonne à Armande de lui apporter des verges, elle luien présente une poignée mince et longue ; Clément les saisit,et me recommandant de ne pas bouger, il débute par une vingtaine decoups sur mes épaules et sur le haut de mes reins ; il mequitte un instant, revient prendre Armande et la place à six piedsde moi, également à genoux, sur le bord d’une chaise. Il nousdéclare qu’il va nous fouetter toutes deux ensemble, et que lapremière des deux qui lâchera la chaise, poussera un cri, ouversera une larme sera sur-le-champ soumise par lui à tel suppliceque bon lui semblera. Il donne à Armande le même nombre de coupsqu’il vient de m’appliquer, et positivement sur les mêmesendroits ; il me reprend, il baise tout ce qu’il vient demolester, et levant ses verges :

– Tiens-toi bien, coquine, me dit-il, tu vas être traitée commela dernière des misérables.

Je reçois à ces mots cinquante coups, mais qui ne prennent quedepuis le milieu des épaules jusqu’à la chute des reinsexclusivement. Il vole à ma camarade et la traite de même ;nous ne prononcions pas une parole ; on n’entendait quequelques gémissements sourds et contenus, et nous avions assez deforce pour retenir nos larmes. A quelque point que fussentenflammées les passions du moine, on n’en apercevait pourtant aucunsigne encore ; par intervalles, il s’excitait fortement sansque rien se levât. En se rapprochant de moi, il considère quelquesminutes ces deux globes de chair encore intacte et qui allaient àleur tour endurer le supplice ; il les manie, il ne peuts’empêcher de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baisermille fois encore.

– Allons, dit-il, du courage…

Une grêle de coups tombe à l’instant sur ces masses et lesmeurtrit jusqu’aux cuisses. Extrêmement animé des bonds, deshaut-le-corps, des grincements, des contorsions que la douleurm’arrache, les examinant, les saisissant avec délices, il vient enexprimer, sur ma bouche qu’il baisa avec ardeur, les sensationsdont il est agité…

– Cette fille me plaît, s’écrie-t-il, je n’en ai jamais fustigéequi m’ait autant donné de plaisir !

Et il retourne à sa nièce, qu’il traite avec la même barbarie.Il restait la partie inférieure, depuis le haut des cuissesjusqu’aux mollets, et sur l’une et l’autre il frappe avec la mêmeardeur.

– Allons ! dit-il encore, en me retournant, changeons demain et visitons ceci.

Il me donne une vingtaine de coups, depuis le milieu du ventrejusqu’au bas des cuisses, puis, me les faisant écarter, il frapparudement dans l’intérieur de l’antre que je lui ouvrais par monattitude.

– Voilà, dit-il, l’oiseau que je veux plumer.

Quelques cinglons ayant, par les précautions qu’il prenait,pénétré fort avant, je ne pus retenir mes cris.

– Ah ! ah ! dit le scélérat, j’ai trouvé l’endroitsensible ; bientôt, bientôt, nous le visiterons un peumieux.

Cependant sa nièce est mise dans la même posture et traitée dela même manière ; il l’atteint également sur les endroits lesplus délicats du corps d’une femme ; mais soit habitude, soitcourage, soit la crainte d’encourir de plus rudes traitements, ellea la force de se contenir, et l’on n’aperçoit d’elle que desfrémissements et quelques contorsions involontaires. Il y avaitpourtant un peu de changement dans l’état physique de ce libertin,et quoique les choses eussent encore bien peu de consistance, àforce de secousses elles en annonçaient incessamment.

– Mettez-vous à genoux, me dit le moine, je vais vous fouettersur la gorge.

– Sur la gorge, mon père !

– Oui, sur ces deux masses lubriques qui ne m’excitèrent jamaisque pour cet usage.

Et il les serrait, il les comprimait violemment en disantcela.

– Oh ! mon père ! cette partie est si délicate, vousme ferez mourir.

– Que m’importe, pourvu que je me satisfasse ?

Et il m’applique cinq ou six coups qu’heureusement je pare demes mains. Voyant cela, il les lie derrière mon dos ; je n’aiplus que les mouvements de ma physionomie et mes larmes pourimplorer ma grâce, car il m’avait durement ordonné de me taire. Jetâche donc de l’attendrir… mais en vain. Il appuie fortement unedouzaine de coups sur mes deux seins que rien ne garantitplus ; d’affreux cinglons s’impriment aussitôt en traits desang ; la douleur m’arrachait des larmes qui retombaient surles vestiges de la rage de ce monstre, et les rendaient, disait-il,mille fois plus intéressants encore… Il les baisait, il lesdévorait, et revenait de temps en temps à ma bouche, à mes yeuxinondés de pleurs, qu’il suçait de même avec lubricité.

Armande se place, ses mains se lient, elle offre un seind’albâtre et de la plus belle rondeur ; Clément fait semblantde le baiser, mais c’est pour le mordre… Il frappe enfin, et cesbelles chairs si blanches, si potelées, ne présentent bientôt plusaux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces desang.

– Un instant, dit le moine avec fureur, je veux fustiger à lafois le plus beau des derrières et le plus doux des seins.

Il me laisse à genoux, et plaçant Armande sur moi, il lui faitécarter les jambes, en telle sorte que ma bouche se trouve àhauteur de son bas-ventre, et ma gorge entre ses cuisses, au bas deson derrière. Par ce moyen, le moine a ce qu’il veut à sa portée,il a sous le même point de vue les fesses d’Armande et mestétons ; il frappe l’un et l’autre avec acharnement, mais macompagne, pour m’épargner des coups qui deviennent bien plusdangereux pour moi que pour elle, a la complaisance de se baisseret de me garantir ainsi, en recevant elle-même des cinglons quim’eussent inévitablement blessée. Clément s’aperçoit de la ruse, ildérange l’attitude.

– Elle n’y gagnera rien, dit-il en colère, et si je veux bienépargner cette partie-là aujourd’hui, ce ne sera que pour enmolester une autre pour le moins aussi délicate.

En me relevant, je vis alors que tant d’infamies n’étaient pasfaites en vain : le débauché se trouvait dans le plus brillantétat ; il n’en est que plus furieux ; il change d’arme,il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs martinets, il en sortun à pointes de fer, qui me fait frémir.

– Tiens, Thérèse, me dit-il en me le montrant, vois comme il estdélicieux de fouetter avec cela… Tu le sentiras… tu le sentiras,friponne, mais pour l’instant je veux bien n’employer quecelui-ci…

Il était de cordelettes nouées à douze branches ; au bas dechaque, était un nœud plus fort que les autres et de la grosseurd’un noyau de prune.

– Allons, la cavalcade !… la cavalcade ! dit-il à sanièce.

Celle-ci, qui savait de quoi il était question, se met tout desuite à quatre pattes, les reins élevés le plus possible, en medisant de l’imiter ; je le fais. Clément se met à cheval surmes reins, sa tête du côté de ma croupe ; Armande, la sienneprésentée, se trouve en face de lui : le scélérat, nous voyantalors toutes les deux bien à sa portée, nous lance des coupsfurieux sur les charmes que nous lui offrons ; mais comme, parcette posture, nous ouvrons dans le plus grand écart possible cettedélicate partie qui distingue notre sexe de celui des hommes, lebarbare y dirige ses coups, les branches longues et flexibles dufouet dont il se sert, pénétrant dans l’intérieur avec bien plus defacilité que les brins de verges, y laissent des traces profondesde sa rage ; tantôt il frappe sur l’une, tantôt ses coups selancent sur l’autre : aussi bon cavalier que fustigateurintrépide, il change plusieurs fois de monture ; nous sommesexcédées, et les titillations de la douleur sont d’une telleviolence qu’il n’est presque plus possible de les supporter.

– Levez-vous ! nous dit-il alors en reprenant des verges,oui, levez-vous et craignez-moi.

Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout lecorps, nous l’évitons…, nous courons comme des égarées dans toutesles parties de la chambre, il nous suit, frappant indifféremment etsur l’une et sur l’autre ; le scélérat nous met en sang ;il nous rencogne à la fin toutes deux dans la ruelle du lit. Lescoups redoublent : la malheureuse Armande en reçoit un sur lesein qui la fait chanceler ; cette dernière horreur déterminel’extase, et pendant que mon dos en reçoit les effets cruels, mesreins s’inondent des preuves d’un délire dont les résultats sont sidangereux.

– Couchons-nous, me dit enfin Clément ; en voilà peut-êtretrop pour toi, Thérèse, et certainement pas assez pour moi ;on ne se lasse point de cette manie, quoiqu’elle ne soit qu’unetrès imparfaite image de ce qu’on voudrait réellement faire.Ah ! chère fille, tu ne sais pas jusqu’où nous entraîne cettedépravation, l’ivresse où elle nous jette, la commotion violentequi résulte, dans le fluide électrique, de l’irritation produitepar la douleur sur l’objet qui sert nos passions ; comme onest chatouillé de ses maux ! Le désir de les accroître…, voilàl’écueil de cette fantaisie, je le sais, mais cet écueil est-il àcraindre pour qui se moque de tout ?

Quoique l’esprit de Clément fût encore dans l’enthousiasme,voyant néanmoins ses sens plus calmes, j’osai, répondant à ce qu’ilvenait de dire, lui reprocher la dépravation de ses goûts ; etla manière dont ce libertin les justifia mérite, ce me semble, detrouver place dans les aveux que vous exigez de moi.

– La chose du monde la plus ridicule sans doute, ma chèreThérèse, me dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts del’homme, les contrarier, les blâmer ou les punir, s’ils ne sont pasconformes soit aux lois du pays qu’on habite, soit aux conventionssociales. Eh quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu’iln’est aucune sorte de goûts, quelque bizarres, quelque criminelsmême qu’on puisse les supposer, qui ne dépende de la sorted’organisation que nous avons reçue de la nature ! Cela posé,je le demande, de quel droit un homme osera-t-il exiger d’un autreou de réformer ses goûts, ou de les modeler sur l’ordresocial ? De quel droit même les lois, qui ne sont faites quepour le bonheur de l’homme, oseront-elles sévir contre celui qui nepeut se corriger, ou qui n’y parviendrait qu’aux dépens de cebonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât-onmême de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nousrefaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous sommes ?L’exigeriez-vous d’un homme contrefait, et cette inconformité denos goûts est-elle autre chose au moral que ne l’est au physiquel’imperfection de l’homme contrefait ?

Entrons dans quelques détails, j’y consens ; l’esprit queje te reconnais, Thérèse, te met à portée de les entendre. Deuxirrégularités, je le vois, t’ont déjà frappée parmi nous : tut’étonnes de la sensation piquante éprouvée par quelques-uns de nosconfrères pour des choses vulgairement reconnues pour fétides ouimpures, et tu te surprends de même que nos facultés voluptueusespuissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portentque l’emblème de la férocité. Analysons l’un et l’autre de cesgoûts, et tâchons, s’il se peut, de te convaincre qu’il n’est rienau monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.

Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales etcrapuleuses puissent produire dans nos sens l’irritationessentielle au complément de leur délire ; mais avant que des’étonner de cela, il faudrait sentir, chère Thérèse, que lesobjets n’ont de prix à nos yeux que celui qu’y met notreimagination ; il est donc très possible, d’après cette véritéconstante, que non seulement les choses les plus bizarres, maismême les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affectertrès sensiblement. L’imagination de l’homme est une faculté de sonesprit où vont, par l’organe des sens, se peindre, se modifier lesobjets, et se former ensuite ses pensées, en raison du premieraperçu de ces objets. Mais cette imagination, résultative elle-mêmede l’espèce d’organisation dont est doué l’homme, n’adopte lesobjets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite lespensées que d’après les effets produits par le choc des objetsaperçus : qu’une comparaison facilite à tes yeux ce quej’expose. N’as-tu pas vu, Thérèse, des miroirs de formesdifférentes ? Quelques-uns qui diminuent les objets, d’autresqui les grossissent ; ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-làqui leur prêtent des charmes ? T’imagines-tu maintenant que sichacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la facultéobjective, elle ne donnerait pas, du même homme qui se seraitregardé dans elle, un portrait tout à fait différent ? et ceportrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle auraitperçu l’objet ? Si aux deux facultés que nous venons de prêterà cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité,n’aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou tellemanière, l’espèce de sentiment qu’il lui serait possible deconcevoir pour la sorte d’être qu’elle aurait aperçu ? Laglace qui l’aurait vu beau, l’aimerait ; celle qui l’aurait vuaffreux, le haïrait ; et ce serait pourtant toujours le mêmeindividu.

Telle est l’imagination de l’homme, Thérèse ; le même objets’y représente sous autant de formes qu’elle a de différents modes,et d’après l’effet reçu de cette imagination par l’objet, quelqu’il soit, elle se détermine à l’aimer ou à le haïr. Si le choc del’objet aperçu la frappe d’une manière agréable, elle l’aime, ellele préfère, bien que cet objet n’ait en lui aucun agrémentréel ; et si cet objet, quoique d’un prix certain aux yeuxd’un autre, n’a frappé l’imagination dont il s’agit que d’unemanière désagréable, elle s’en éloignera, parce qu’aucun de nossentiments ne se forme, ne se réalise qu’en raison du produit desdifférents objets sur l’imagination. Rien d’étonnant, d’après cela,que ce qui plaît vivement aux uns puisse déplaire aux autres, et,réversiblement, que la chose la plus extraordinaire trouve pourtantdes sectateurs… L’homme contrefait trouve aussi des miroirs qui lerendent beau.

Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujoursdépendante de l’imagination, toujours réglée par l’imagination, ilne faudra plus s’étonner des variations nombreuses quel’imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitudeinfinie de goûts et de passions différentes qu’enfanteront lesdifférents écarts de cette imagination. Ces goûts, quoiqueluxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d’un genresimple ; il n’y a aucune raison pour trouver une fantaisie detable moins extraordinaire qu’une fantaisie de lit ; et dansl’un ou l’autre genre, il n’est pas plus étonnant d’idolâtrer unechose que le commun des hommes trouve détestable, qu’il ne l’estd’en aimer une généralement reconnue pour bonne. L’unanimité prouvede la conformité dans les organes, mais rien en faveur de la choseaimée. Les trois quarts de l’univers peuvent trouver délicieusel’odeur d’une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pourcondamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pourdémontrer que cette odeur soit véritablement agréable.

Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûtschoquent tous les préjugés admis, non seulement il ne faut points’étonner d’eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni lespunir ; mais il faut les servir, les contenter, anéantir tousles freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez êtrejuste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; parcequ’il n’a pas plus dépendu d’eux d’avoir ce goût bizarre, qu’il n’adépendu de vous d’être spirituel ou bête, d’être bien fait oud’être bossu. C’est dans le sein de la mère que se fabriquent lesorganes qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou tellefantaisie ; les premiers objets présentés, les premiersdiscours entendus achèvent de déterminer le ressort ; lesgoûts se forment, et rien au monde ne peut plus les détruire.L’éducation a beau faire, elle ne change plus rien, et celui quidoit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonneque soit l’éducation qui lui a été donnée, que vole sûrement à lavertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoiquel’instituteur l’ait manqué. Tous deux ont agi d’après leurorganisation, d’après les impressions qu’ils avaient reçues de lanature, et l’un n’est pas plus digne de punition que l’autre nel’est de récompense.

Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que tant qu’il n’estquestion que de choses futiles, nous ne nous étonnons pas de ladifférence des goûts ; mais sitôt qu’il s’agit de la luxure,voilà tout en rumeur ; les femmes toujours surveillantes àleurs droits, les femmes que leur faiblesse et leur peu de valeurengagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu’on neleur enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usagedans la jouissance des procédés qui choquent leur culte, voilà descrimes dignes de l’échafaud. Et cependant quelle injustice !Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme meilleur que lesautres plaisirs de la vie ? Le temple de la génération, en unmot, doit-il mieux fixer nos penchants, plus sûrement éveiller nosdésirs, que la partie du corps ou la plus contraire, ou la pluséloignée de lui, que l’émanation de ce corps ou la plus fétide, oula plus dégoûtante ? Il ne doit pas, ce me semble, paraîtreplus étonnant de voir un homme porter la singularité dans lesplaisirs du libertinage, qu’il ne doit l’être de la lui voiremployer dans les autres fonctions de la vie ! Encore unefois, dans l’un et l’autre cas, sa singularité est le résultat deses organes : est-ce sa faute si ce qui vous affecte est nulpour lui, ou s’il n’est ému que de ce qui vous répugne ? Quelest l’homme qui ne réformerait pas à l’instant ses goûts, sesaffections, ses penchants sur le plan général, et qui n’aimeraitpas mieux être comme tout le monde, que de se singulariser, s’il enétait le maître ? Il y a l’intolérance la plus stupide et laplus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n’estpas plus coupable envers la société, quels que soient seségarements, que ne l’est, comme je viens de le dire, celui quiserait venu au monde borgne ou boiteux. Et il est aussi injuste depunir ou de se moquer de celui-ci qu’il le serait d’affligerl’autre ou de le persifler. L’homme doué de goûts singuliers est unmalade ; c’est, si vous le voulez, une femme à vapeurshystériques. Nous est-il jamais venu dans l’idée de punir ou decontrarier l’un ou l’autre ? Soyons également justes pourl’homme dont les caprices nous surprennent ; parfaitementsemblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindreet non pas à blâmer. Telle est au moral l’excuse des gens dont ils’agit ; on la trouverait au physique avec la même facilitésans doute, et quand l’anatomie sera perfectionnée, on démontrerafacilement, par elle, le rapport de l’organisation de l’homme auxgoûts qui l’auront affecté. Pédants, bourreaux, guichetiers,législateurs, racaille tonsurée, que ferez-vous quand nous enserons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votrereligion, vos potences, votre paradis, vos dieux, votre enfer,quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, tellesorte de fibres, tel degré d’âcreté dans le sang ou dans lesesprits animaux suffisent à faire d’un homme l’objet de vos peinesou de vos récompenses ? Poursuivons : les goûts cruelst’étonnent ?

Quel est l’objet de l’homme qui jouit ? N’est-il pas dedonner à ses sens toute l’irritation dont ils sont susceptibles,afin d’arriver mieux et plus chaudement, au moyen de cela, à ladernière crise… crise précieuse qui caractérise la jouissance debonne ou mauvaise, en raison du plus ou du moins d’activité donts’est trouvée cette crise ? Or, n’est-ce pas un sophismeinsoutenable que d’oser dire qu’il est nécessaire pour l’améliorerqu’elle soit partagée de la femme ? N’est-il donc pas visibleque la femme ne peut rien partager avec nous sans nous prendre, etque tout ce qu’elle dérobe doit nécessairement être à nosdépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le demande,qu’une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ceprocédé un autre sentiment que l’orgueil qui puisse êtreflatté ? et ne retrouvez-vous pas d’une manière bien pluspiquante la sensation de ce sentiment orgueilleux, en contraignantau contraire avec dureté cette femme à cesser de jouir, afin devous faire jouir seul, afin que rien ne l’empêche de s’occuper devotre jouissance ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l’orgueild’une manière bien plus vive que la bienfaisance ? Celui quiimpose, en un mot, n’est-il pas le maître bien plus sûrement quecelui qui partage ? Mais comment put-il venir dans la têted’un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix enjouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu’elle y soitnécessaire ; elle n’ajoute jamais rien au plaisir dessens : je dis plus, elle y nuit ; c’est une chose trèsdifférente que d’aimer ou que de jouir ; la preuve en estqu’on aime tous les jours sans jouir, et qu’on jouit encore plussouvent sans aimer. Tout ce qu’on mêle de délicatesse dans lesvoluptés dont il s’agit ne peut être donné à la jouissance de lafemme qu’aux dépens de celle de l’homme, et tant que celui-cis’occupe de faire jouir, assurément il ne jouit pas, ou sajouissance n’est plus qu’intellectuelle, c’est-à-dire chimérique etbien inférieure à celle des sens. Non, Thérèse, non, je ne cesseraide le répéter, il est parfaitement inutile qu’une jouissance soitpartagée pour être vive ; et pour rendre cette sorte deplaisir aussi piquant qu’il est susceptible de l’être, il est aucontraire très essentiel que l’homme ne jouisse qu’aux dépens de lafemme, qu’il prenne d’elle (quelque sensation qu’elle en éprouve)tout ce qui peut donner de l’accroissement à la volupté dont ilveut jouir, sans le plus léger égard aux effets qui peuvent enrésulter pour la femme, car ces égards le troubleront : ou ilvoudra que la femme partage, alors il ne jouit plus, ou il craindraqu’elle ne souffre, et le voilà dérangé. Si l’égoïsme est lapremière loi de la nature, c’est bien sûrement plus qu’ailleursdans les plaisirs de la lubricité que cette céleste mère désirequ’il soit notre seul mobile. C’est un très petit malheur que, pourl’accroissement de la volupté de l’homme, il lui faille ou négligerou troubler celle de la femme ; car si ce trouble lui faitgagner quelque chose, ce que perd l’objet qui le sert ne le toucheen rien ; il doit lui être indifférent que cet objet soitheureux ou malheureux, pourvu que lui soit délecté ; il n’y avéritablement aucune sorte de rapports entre cet objet et lui. Ilserait donc fou de s’occuper des sensations de cet objet aux dépensdes siennes ; absolument imbécile si, pour modifier cessensations étrangères, il renonce à l’amélioration des siennes.Cela posé, si l’individu dont il est question est malheureusementorganisé de manière à n’être ému qu’en produisant, dans l’objet quilui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu’il doit s’ylivrer sans remords, puisqu’il est là pour jouir, abstraction faitede tout ce qui peut en résulter pour cet objet… Nous yreviendrons : continuons de marcher par ordre.

Les jouissances isolées ont donc des charmes, elles peuvent doncen avoir plus que toutes autres ; eh ! s’il n’en étaitpas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens oucontrefaits ou pleins de défauts ? Ils sont bien sûrs qu’on neles aime pas ; bien certains qu’il est impossible qu’onpartage ce qu’ils éprouvent : en ont-ils moins devolupté ? Désirent-ils seulement l’illusion ? Entièrementégoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés que d’enprendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais,dans l’objet qui leur sert, d’autres propriétés que des propriétéspassives. Il n’est donc nullement nécessaire de donner des plaisirspour en recevoir ; la situation heureuse ou malheureuse de lavictime de notre débauche est donc absolument égale à lasatisfaction de nos sens ; il n’est nullement question del’état où peut être son cœur et son esprit ; cet objet peutindifféremment se plaire ou souffrir à ce que vous lui faites, vousaimer ou vous détester : toutes ces considérations sont nullesdès qu’il ne s’agit que des sens. Les femmes, j’en conviens,peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, quine sont que les machines de la volupté, qui ne doivent en être queles plastrons, sont récusables toutes les fois qu’il faut établirun système réel sur cette sorte de plaisir. Y a-t-il un seul hommeraisonnable qui soit envieux de faire partager sa jouissance à desfilles de joie ? Et n’y a-t-il pas des millions d’hommes quiprennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Cesont donc autant d’individus persuadés de ce que j’établis, qui lemettent en pratique, sans s’en douter, et qui blâment ridiculementceux qui légitiment leurs actions par de bons principes, et cela,parce que l’univers est plein de statues organisées qui vont, quiviennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais serendre compte de rien.

Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres,et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple, alors,que cette jouissance, prise indépendamment de l’objet qui noussert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui plaire,mais même se trouve contraire à ses plaisirs : je vais plusloin, elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, unsupplice, sans qu’il y ait rien d’extraordinaire, sans qu’il enrésulte autre chose qu’un accroissement de plaisir bien plus sûrpour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de ledémontrer.

L’émotion de la volupté n’est autre sur notre âme qu’une espècede vibration produite, au moyen des secousses que l’imaginationenflammée par le souvenir d’un objet lubrique fait éprouver à nossens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore parl’irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut leplus fortement. Ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimablequi nous égare, qui nous transporte au plus haut point de bonheuroù puisse arriver l’homme, ne s’allumera jamais que par deuxcauses : ou qu’en apercevant réellement ou fictivement dansl’objet qui nous sert l’espèce de beauté qui nous flatte le plus,ou qu’en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensationpossible. Or, il n’est aucune sorte de sensation qui soit plus viveque celle de la douleur ; ses impressions sont sûres, elles netrompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées parles femmes et presque jamais ressenties par elles ; qued’amour-propre d’ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé nefaut-il pas pour être sûr de produire dans une femme cette douteuseet peu satisfaisante impression du plaisir ! Celle de ladouleur, au contraire, n’exige pas la moindre chose : plus unhomme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieuxil réussira. A l’égard du but, il sera bien plus sûrement atteint,puisque nous établissons qu’on ne le touche, je veux dire qu’onn’irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu’on a produit dansl’objet qui nous sert la plus grande impression possible, n’importepar quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femmel’impression la plus tumultueuse, celui qui bouleversera le mieuxtoute l’organisation de cette femme, aura décidément réussi à seprocurer la plus grande dose de volupté possible, parce que le chocrésultatif des impressions des autres sur nous, devant être enraison de l’impression produite, sera nécessairement plus actif, sicette impression des autres a été pénible, que si elle n’a été quedouce ou moelleuse ; et d’après cela, le voluptueux égoïstequi est persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu’autant qu’ilsseront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plusforte dose possible de douleur à l’objet qui lui sert, bien certainque ce qu’il retirera de volupté ne sera qu’en raison de la plusvive impression qu’il aura produite.

– Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dis-je à Clément,ils conduisent à des goûts cruels, à des goûts horribles.

– Et qu’importe ? répondit le barbare ; encore unefois, sommes-nous les maîtres de nos goûts ? Ne devons-nouspas céder à l’empire de ceux que nous avons reçus de la nature,comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l’orage qui leballotte ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle nenous les inspirerait pas ; il est impossible que nouspuissions recevoir d’elle un sentiment fait pour l’outrager, et,dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nospassions, de quelque genre, de quelque violence qu’elles puissentêtre, bien certains que tous les inconvénients qu’entraîne leurchoc ne sont que des desseins de la nature dont nous sommes lesorganes involontaires. Et que nous font les suites de cespassions ? Lorsque l’on veut se délecter par une actionquelconque, il ne s’agit nullement des suites.

– Je ne vous parle pas des suites, interrompis-je brusquement,il est question de la chose même ; assurément si vous êtes leplus fort, et que par d’atroces principes de cruauté vous n’aimiezà jouir que par la douleur, dans la vue d’augmenter vos sensations,vous arriverez insensiblement à les produire sur l’objet qui voussert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.

– Soit ; c’est-à-dire que par des goûts donnés par lanature, j’aurai servi les desseins de la nature qui, n’opérant sescréations que par des destructions, ne m’inspire jamais l’idée decelle-ci que quand elle a besoin des autres ; c’est-à-dire qued’une portion de matière oblongue j’en aurai formé trois ou quatremille rondes ou carrées. Oh ! Thérèse, sont-ce là descrimes ? Peut-on nommer ainsi ce qui sert la nature ?L’homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes ? Etlorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse oudétruit tout ce qu’il trouve dans son passage, a-t-il fait autrechose que servir la nature dont les premières et les plus sûresinspirations lui dictent de se rendre heureux, n’importe aux dépensde qui ? Le système de l’amour du prochain est une chimère quenous devons au christianisme et non pas à la nature ; lesectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et par conséquent dansl’état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance, àl’humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d’unêtre à un autre ; il préservait sa vie en le faisant réussir.Mais le philosophe n’admet pas ces rapports gigantesques ; nevoyant, ne considérant que lui seul dans l’univers, c’est à luiseul qu’il rapporte tout. S’il ménage ou caresse un instant lesautres, ce n’est jamais que relativement au profit qu’il croit entirer. N’a-t-il plus besoin d’eux, prédomine-t-il par saforce ? il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmesd’humanité et de bienfaisance auxquels il ne se soumettait que parpolitique ; il ne craint plus de rendre tout à lui, d’yramener tout ce qui l’entoure, et quelque chose que puisse coûterses jouissances aux autres, il les assouvit sans examen comme sansremords.

– Mais l’homme dont vous parlez est un monstre !

– L’homme dont je parle est celui de la nature.

– C’est une bête féroce !

– Eh bien, le tigre, le léopard dont cet homme est, si tu veux,l’image, n’est-il pas comme lui créé par la nature et créé pourremplir les intentions de la nature ? Le loup qui dévorel’agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme lemalfaiteur qui détruit l’objet de sa vengeance ou de salubricité.

– Oh ! vous aurez beau dire, mon père, je n’admettraijamais cette lubricité destructive.

– Parce que tu crains d’en devenir l’objet : voilàl’égoïsme ; changeons de rôle et tu la concevras ;interroge l’agneau, il n’entendra pas non plus que le loup puissele dévorer ; demande au loup à quoi sert l’agneau :« A me nourrir », répondra-t-il. Des loups qui mangentdes agneaux, des agneaux dévorés par les loups, le fort quisacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la nature,voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réactionperpétuelles, une foule de vices et de vertus, un parfaitéquilibre, en un mot, résultant de l’égalité du bien et du mal surla terre ; équilibre essentiel au maintien des astres, à lavégétation, et sans lequel tout serait à l’instant détruit. ÔThérèse, elle serait bien étonnée, cette nature, si elle pouvait uninstant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimesqui la servent, que ces forfaits qu’elle exige et qu’elle nousinspire, sont punis par des lois qu’on nous assure être l’image dessiennes. Imbécile, nous répondrait-elle, dors, bois, mange etcommets sans peur de tels crimes quand bon te semblera :toutes ces prétendues infamies me plaisent, et je les veux, puisqueje te les inspire. Il t’appartient bien de régler ce qui m’irrite,ou ce qui me délecte ! Apprends que tu n’as rien dans toi quine m’appartienne, rien que je n’y aie placé par des raisons qu’ilne te convient pas de connaître ; que la plus abominable detes actions n’est, comme la plus vertueuse d’un autre, qu’une desmanières de me servir. Ne te contiens donc point, nargue tes lois,tes conventions sociales et tes dieux ; n’écoute que moiseule, et crois que s’il existe un crime à mes regards, c’estl’opposition que tu mettrais à ce que je t’inspire par tarésistance ou par tes sophismes.

– Oh ! juste ciel, m’écriai-je, vous me faites frémir. S’iln’y avait pas des crimes contre la nature, d’où nous viendrait donccette répugnance invincible que nous éprouvons pour de certainsdélits ?

– Cette répugnance n’est pas dictée par la nature, réponditvivement ce scélérat ; elle n’a sa source que dans le défautd’habitude ; n’en est-il pas de même pour de certainsmets ? Quoique excellents, n’y répugnons-nous pas seulementpar défaut d’habitude ? oserait-on dire d’après cela que cesmets ne sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nousconviendrons bientôt de leur saveur ; nous répugnons auxmédicaments, quoiqu’ils nous soient pourtant salutaires ;accoutumons-nous de même au mal, nous n’y trouverons bientôt plusque des charmes ; cette répugnance momentanée est bien plutôtune adresse, une coquetterie de la nature, qu’un avertissement quela chose l’outrage : elle nous prépare ainsi les plaisirs dutriomphe ; elle en augmente ceux de l’action même : il ya mieux, Thérèse, il y a mieux ; c’est que, plus l’action noussemble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs,plus elle brise de freins, plus elle choque toutes nos conventionssociales, plus elle blesse ce que nous croyons être les lois de lanature, et plus, au contraire, elle est utile à cette même nature.Ce n’est jamais que par les crimes qu’elle rentre dans les droitsque la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, endifférant moins de la vertu, il établira plus lentement l’équilibreindispensable à la nature ; mais plus il est capital, plus ilégalise les poids, plus il balance l’empire de la vertu, quidétruirait tout sans cela. Qu’il cesse donc de s’effrayer, celuiqui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre :plus son crime aura d’étendue, mieux il aura servi la nature.

Ces épouvantables systèmes ramenèrent bientôt mes idées auxsentiments d’Omphale sur la manière dont nous sortirions de cetteaffreuse maison. Ce fut donc dès lors que j’adoptai les projets quevous me verrez exécuter dans la suite. Néanmoins, pour achever dem’éclaircir, je ne pus m’empêcher de faire encore quelquesquestions au Père Clément.

– Au moins, lui dis-je, vous ne gardez pas éternellement lesmalheureuses victimes de vos passions, vous les renvoyez sans doutequand vous en êtes las ?

– Assurément, Thérèse, me répondit le moine, tu n’es entrée danscette maison que pour en sortir, quand nous serons convenus tousles quatre de t’accorder ta retraite. Tu l’auras trèscertainement.

– Mais ne craignez-vous pas, continuai-je, que des filles plusjeunes et moins discrètes n’aillent quelquefois révéler ce quis’est fait chez vous ?

– C’est impossible.

– Impossible ?

– Absolument.

– Pourriez-vous m’expliquer ?

– Non, c’est là notre secret ; mais tout ce dont je puist’assurer, c’est que, discrète ou non, il te sera parfaitementimpossible de jamais dire, quand tu seras hors d’ici, un seul motde ce qui s’y fait. Aussi tu le vois, Thérèse, je ne te recommandeaucune discrétion ; une politique contrainte n’enchaînenullement mes désirs…

Et le moine s’endormit à ces mots. Dès cet instant il ne me futplus possible de ne pas voir que les partis les plus violents seprenaient contre les malheureuses réformées et que cette terriblesécurité dont on se vantait n’était le fruit que de leur mort. Jene m’affermis que mieux dans ma résolution ; nous en verronsbientôt l’effet.

Dès que Clément fut endormi, Armande s’approcha de moi.

– Il va se réveiller bientôt comme un furieux, medit-elle ; la nature n’endort ses sens que pour leur prêter,après un peu de repos, une bien plus grande énergie ; encoreune scène, et nous serons tranquilles jusqu’à demain.

– Mais toi, dis-je à ma compagne, que ne dors-tu quelquesinstants ?

– Le puis-je ? me répondit Armande, si je ne veillais pasdebout autour de son lit, et que ma négligence fût aperçue, ilserait homme à me poignarder.

– Oh, ciel ! dis-je, eh quoi ! même en dormant, cescélérat veut que ce qui l’environne soit dans un état desouffrance ?

– Oui, me répondit ma compagne, c’est la barbarie de cette idéequi lui procure ce réveil furieux que tu vas lui voir ; il estsur cela comme ces écrivains pervers, dont la corruption est sidangereuse, si active, qu’ils n’ont pour but, en imprimant leursaffreux systèmes, que d’étendre au-delà de leur vie la somme deleurs crimes ; ils n’en peuvent plus faire, mais leurs mauditsécrits en feront commettre, et cette douce idée qu’ils emportent autombeau les console de l’obligation où les met la mort de renoncerau mal.

– Les monstres ! m’écriai-je.

Armande, qui était une créature fort douce, me baisa en versantquelques larmes, puis se remit à battre l’estrade autour du lit dece roué.

Au bout de deux heures, le moine se réveilla effectivement, dansune prodigieuse agitation, et me prit avec tant de force que jecrus qu’il allait m’étouffer ; sa respiration était vive etpressée ; ses yeux étincelaient, il prononçait des parolessans suite qui n’étaient autres que des blasphèmes ou des mots delibertinage. Il appelle Armande, il lui demande des verges, etrecommence à nous fustiger toutes deux, mais d’une manière encoreplus vigoureuse qu’il ne l’avait fait avant de s’endormir. C’estpar moi qu’il a l’air de vouloir terminer ; je jette les hautscris ; pour abréger mes peines, Armande l’excite violemment,il s’égare, et le monstre, à la fin décidé par les plus violentessensations, perd avec les flots embrasés de sa semence et sonardeur et ses désirs.

Tout fut calme le reste de la nuit. En se levant, le moine secontenta de nous toucher et de nous examiner toutes les deux ;et comme il allait dire sa messe, nous rentrâmes au sérail. Ladoyenne ne put s’empêcher de me désirer dans l’état d’inflammationoù elle prétendait que je devais être ; anéantie comme jel’étais, pouvais-je me défendre ? Elle fit ce qu’elle voulut,assez pour me convaincre qu’une femme même, à pareille école,perdant bientôt toute la délicatesse et toute la retenue de sonsexe, ne pouvait, à l’exemple de ses tyrans, devenir qu’obscène oucruelle.

Deux nuits après, je couchai chez Jérôme ; je ne vouspeindrai point ses horreurs, elles furent plus effrayantes encore.Quelle école, grand Dieu ! Enfin, au bout d’une semaine,toutes mes tournées furent faites. Alors Omphale me demanda s’iln’était pas vrai que, de tous, Clément fût celui dont j’eusse leplus à me plaindre.

– Hélas ! répondis-je, au milieu d’une foule d’horreurs etde saletés qui tantôt dégoûtent et tantôt révoltent, il est biendifficile que je prononce sur le plus odieux de cesscélérats ; je suis excédée de tous, et je voudrais déjà mevoir dehors, quel que soit le destin qui m’attende.

– Il serait possible que tu fusses bientôt satisfaite, merépondit ma compagne ; nous touchons à l’époque de lafête : rarement cette circonstance a lieu sans leur rapporterdes victimes ; ou ils séduisent des jeunes filles par le moyende la confession, ou ils en escamotent, s’ils le peuvent ;autant de nouvelles recrues qui supposent toujours desréformes…

Elle arriva, cette fameuse fête… Pourrez-vous croire, madame, àquelle impiété monstrueuse se portèrent les moines à cetévénement ? Ils imaginèrent qu’un miracle visible doubleraitl’éclat de leur réputation ; en conséquence ils revêtirentFlorette, la plus jeune des filles, de tous les ornements de laVierge ; par des cordons qui ne se voyaient pas, ils lalièrent au mur de la niche, et lui ordonnèrent de lever tout à couples bras avec componction vers le ciel, quand on y élèveraitl’hostie. Comme cette petite créature était menacée des plus cruelschâtiments si elle venait à dire un seul mot, ou à manquer sonrôle, elle s’en tira à merveille, et la fraude eut tout le succèsqu’on pouvait en attendre. Le peuple cria au miracle, laissa deriches offrandes à la Vierge, et s’en retourna plus convaincu quejamais de l’efficacité des grâces de cette mère céleste. Noslibertins voulurent, pour doubler leurs impiétés, que Floretteparût aux orgies du soir dans les mêmes vêtements qui lui avaientattiré tant d’hommages, et chacun d’eux enflamma ses odieux désirsà la soumettre, sous ce costume, à l’irrégularité de ses caprices.Irrités de ce premier crime, les sacrilèges ne s’en tiennent pointlà : ils font mettre nue cette enfant, ils la couchent à platventre sur une grande table, ils allument des cierges, ils placentl’image de notre Sauveur au milieu des reins de la jeune fille etosent consommer sur ses fesses le plus redoutable de nos mystères.Je m’évanouis à ce spectacle horrible, il me fut impossible de lesoutenir. Sévérino, me voyant en cet état, dit que pour m’yapprivoiser il fallait que je servisse d’autel à mon tour. On mesaisit ; on me place au même lieu que Florette ; lesacrifice se consomme, et l’hostie… ce symbole sacré de notreauguste religion… Sévérino s’en saisit, il l’enfonce au localobscène de ses sodomites jouissances…, la foule avec injure…, lapresse avec ignominie sous les coups redoublés de son dardmonstrueux, et lance, en blasphémant, sur le corps même de sonSauveur, les flots impurs du torrent de sa lubricité !

On me retira sans mouvement de ses mains ; il fallut meporter dans ma chambre où je pleurai huit jours de suite le crimehorrible auquel j’avais servi malgré moi. Ce souvenir brise encoremon âme, je n’y pense pas sans frémir… La religion est en moil’effet du sentiment ; tout ce qui l’offense, ou l’outrage,fait jaillir le sang de mon cœur.

L’époque du renouvellement du mois allait arriver, lorsqueSévérino entre un matin, vers les neuf heures, dans notre chambre.Il paraissait très enflammé ; une sorte d’égarement sepeignait dans ses yeux ; il nous examine, nous place tour àtour dans son attitude chérie, et s’arrête particulièrement àOmphale. Il reste plusieurs minutes à la contempler dans cetteposture, il s’excite sourdement, il baise ce qu’on lui présente,fait voir qu’il est en état de consommer, et ne consomme rien. Lafaisant ensuite relever, il lance sur elle des regards où sepeignent la rage et la méchanceté ; puis, lui appliquant àtour de reins un vigoureux coup de pied dans le bas-ventre, ill’envoie tomber à vingt pas de là.

– La société te réforme, catin, lui dit-il ; elle est lassede toi ; sois prête à l’entrée de la nuit, je viendrai techercher moi-même.

Et il sort. Dès qu’il est parti, Omphale se relève ; ellese jette en pleurs dans mes bras.

– Eh bien ! me dit-elle, à l’infamie, à la cruauté despréliminaires, peux-tu t’aveugler encore sur les suites ? Quevais-je devenir, grand Dieu !

– Tranquillise-toi, dis-je à cette malheureuse, je suismaintenant décidée à tout ; je n’attends que l’occasion ;peut-être se présentera-t-elle plus tôt que tu ne penses ; jedivulguerai ces horreurs ; s’il est vrai que leurs procédéssoient aussi cruels que nous avons lieu de le croire, tâched’obtenir quelques délais, et je t’arracherai de leurs mains.

Dans le cas où Omphale serait relâchée, elle jura de même de meservir, et nous pleurâmes toutes deux. La journée se passa sansévénements ; vers les cinq heures, Sévérino remontalui-même.

– Allons, dit-il brusquement à Omphale, es-tu prête ?

– Oui, mon père, répondit-elle en sanglotant ; permettezque j’embrasse mes compagnes.

– Cela est inutile, dit le moine ; nous n’avons pas letemps de faire une scène de pleurs ; on nous attend,partons.

Alors elle demanda s’il fallait qu’elle emportât ses hardes.

– Non, dit le supérieur, tout n’est-il pas de la maison ?Vous n’avez plus besoin de cela.

Puis se reprenant, comme quelqu’un qui en a trop dit :

– Ces hardes vous deviennent inutiles, vous en ferez faire survotre taille qui vous iront mieux ; contentez-vous doncd’emporter seulement ce que vous avez sur vous.

Je demandai au moine s’il voulait me permettre d’accompagnerOmphale seulement jusqu’à la porte de la maison… Il me répondit parun regard qui me fit reculer d’effroi… Omphale sort, elle jette surnous des yeux remplis d’inquiétude et de larmes, et dès qu’elle estdehors, je me précipite sur mon lit, au désespoir.

Accoutumées à ces événements, ou s’aveuglant sur leurs suites,mes compagnes y prirent moins de part que moi, et le supérieurrentra au bout d’une heure ; il venait prendre celles dusouper. J’en étais ; il ne devait y avoir que quatre femmes,la fille de douze ans, celle de seize, celle de vingt-trois et moi.Tout se passa à peu près comme les autres jours ; je remarquaiseulement que les filles de garde ne s’y trouvèrent pas, que lesmoines se parlèrent souvent à l’oreille, qu’ils burent beaucoup,qu’ils s’en tinrent à exciter violemment leurs désirs, sans jamaisse permettre de les consommer, et qu’ils nous renvoyèrent debeaucoup meilleure heure, sans en garder aucune à coucher… Quellesinductions tirer de ces remarques ? Je les fis parce qu’onprend garde à tout dans de semblables circonstances, maisqu’augurer de là ? Ah ! ma perplexité était telle,qu’aucune idée ne se présentait à mon esprit qu’elle ne fûtaussitôt combattue par une autre ; en me rappelant les proposde Clément je devais tout craindre sans doute ; et puis,l’espoir… ce trompeur espoir qui nous console, qui nous aveugle etnous fait ainsi presque autant de bien que de mal, l’espoir enfinvenait me rassurer… Tant d’horreurs étaient si loin de moi, qu’ilm’était impossible de les supposer ! Je me couchai dans ceterrible état ; tantôt persuadée qu’Omphale ne manquerait pasau serment ; convaincue l’instant d’après que les cruelsmoyens qu’on prendrait vis-à-vis d’elle lui ôteraient tout pouvoirde nous être utile. Et telle fut ma dernière opinion quand je visfinir le troisième jour sans avoir encore entendu parler derien.

Le quatrième je me trouvais encore du souper ; il étaitnombreux et choisi. Ce jour-là, les huit plus belles femmes s’ytrouvaient ; on m’avait fait la grâce de m’y comprendre ;les filles de garde y étaient aussi. Dès en entrant nous vîmesnotre nouvelle compagne.

– Voilà celle que la société destine à remplacer Omphale,mesdemoiselles, nous dit Sévérino.

Et en disant cela, il arracha du buste de cette fille lesmantelets, les gazes dont elle était couverte, et nous vîmes unejeune personne de quinze ans, de la figure la plus agréable et laplus délicate : elle leva ses beaux yeux avec grâce surchacune de nous ; ils étaient encore humides de larmes, maisde l’intérêt le plus vif ; sa taille était souple et légère,sa peau d’une blancheur éblouissante, les plus beaux cheveux dumonde, et quelque close de si séduisant dans l’ensemble, qu’ilétait impossible de la voir sans se sentir involontairemententraîné vers elle. On la nommait Octavie ; nous sûmes bientôtqu’elle était fille de la première qualité, née à Paris et sortantdu couvent pour venir épouser le comte de *** : elle avait étéenlevée dans sa voiture avec deux gouvernantes et troislaquais ; elle ignorait ce qu’était devenue sa suite ; onl’avait prise seule vers l’entrée de la nuit, et, après lui avoirbandé les yeux, on l’avait conduite où nous la voyions sans qu’illui fût devenu possible d’en savoir davantage.

Personne ne lui avait encore dit un mot. Nos quatre libertins,un instant en extase devant autant de charmes, n’eurent la forceque de les admirer. L’empire de la beauté contraint aurespect ; le scélérat le plus corrompu lui rend malgré soncœur une espèce de culte qu’il n’enfreint jamais sansremords ; mais des monstres tels que ceux auxquels nous avionsaffaire languissent peu sous de tels freins.

– Allons, bel enfant, dit le supérieur en l’attirant avecimpudence vers le fauteuil sur lequel il était assis, allons,faites-nous voir si le reste de vos charmes répond à ceux que lanature a placés avec tant de profusion sur votre physionomie.

Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait,et qu’elle cherchait à s’éloigner, Sévérino, la saisissantbrusquement au travers du corps :

– Comprenez, lui dit-il, petite Agnès, comprenez donc que cequ’on veut vous dire est de vous mettre à l’instant toute nue.

Et le libertin, à ces mots, lui glisse une main sous les jupesen la contenant de l’autre ; Clément s’approche, il relèvejusqu’au-dessus des reins les vêtements d’Octavie, et expose, aumoyen de cette manœuvre, les attraits les plus doux, les plusappétissants qu’il soit possible de voir ; Sévérino, quitouche, mais qui n’aperçoit pas, se courbe pour regarder, et lesvoilà tous quatre à convenir qu’ils n’ont jamais rien vu d’aussibeau. Cependant la modeste Octavie, peu faite à de pareilsoutrages, répand des larmes et se défend.

– Déshabillons, déshabillons, dit Antonin, on ne peut rien voircomme cela.

Il aide à Sévérino, et dans l’instant les attraits de la jeunefille paraissent à nos yeux, sans voile. Il n’y eut jamais sansdoute une peau plus blanche, jamais des formes plus heureuses…Dieu, quel crime !… Tant de beautés, tant de fraîcheur, tantd’innocence et de délicatesse devaient-elles devenir la proie deces barbares ! Octavie, honteuse, ne sait où fuir pour déroberses charmes, partout elle ne trouve que des yeux qui les dévorent,que des mains brutales qui les fouillent ; le cercle se formeautour d’elle, et, ainsi que je l’avais fait, elle le parcourt entous les sens. Le brutal Antonin n’a pas la force derésister ; un cruel attentat détermine l’hommage, et l’encensfume aux pieds du dieu. Jérôme la compare à notre jeune camarade deseize ans, la plus jolie du sérail sans doute ; il placeauprès l’un de l’autre ; les deux autels de son culte.

– Ah ! que de blancheur et de grâces ! dit-il, entouchant Octavie, mais que de gentillesse et de fraîcheur setrouvent également dans celle-ci ! En vérité, poursuit lemoine en feu, je suis incertain.

Puis, imprimant sa bouche sur les attraits que ses yeuxconfrontent :

– Octavie, s’écria-t-il, tu auras la pomme ; il ne tientqu’à toi, donne-moi le fruit précieux de cet arbre adoré de moncœur… Oh ! oui, oui, donne-m’en l’une ou l’autre, et j’assureà jamais le prix de la beauté à qui m’aura servi plus tôt.

Sévérino voit qu’il est temps de songer à des choses plussérieuses : absolument hors d’état d’attendre, il s’empare decette infortunée, il la place suivant ses désirs ; ne s’enrapportant pas encore assez à ses soins, il appelle Clément à sonaide. Octavie pleure et n’est pas entendue ; le feu brilledans les regards du moine impudique, maître de la place, on diraitqu’il n’en considère les avenues que pour l’attaquer plussûrement ; aucune ruse, aucun préparatif ne s’emploient ;cueillerait-il les roses avec tant de charmes, s’il en écartait lesépines ? Quelque énorme disproportion qui se trouve entre laconquête et l’assaillant, celui-ci n’entreprend pas moins lecombat ; un cri perçant annonce la victoire, mais rienn’attendrit l’ennemi ; plus la captive implore sa grâce, pluson la presse avec vigueur, et la malheureuse a beau se débattre,elle est bientôt sacrifiée.

– Jamais laurier ne fut plus difficile, dit Sévérino en seretirant ; j’ai cru que pour la première fois de ma viej’échouerais près du port… Ah ! que d’étroit et que dechaleur ! c’est le Ganymède des dieux.

– Il faut que je la ramène au sexe que tu viens de souiller, ditAntonin, la saisissant de là, et sans vouloir la laisserrelever : il est plus d’une brèche au rempart, dit-il.

Et s’approchant avec fierté, en un instant il est au sanctuaire.De nouveaux cris se font entendre.

– Dieu soit loué ! dit le malhonnête homme, j’aurais doutéde mes succès sans les gémissements de la victime, mais montriomphe est assuré, car voilà du sang et des pleurs.

– En vérité, dit Clément, s’avançant les verges en main, je nedérangerai pas non plus cette douce attitude, elle favorise tropmes désirs.

La fille de garde de Jérôme et celle de trente ans contenaientOctavie : Clément considère, il touche ; la jeune filleeffrayée l’implore et ne l’attendrit pas.

– Oh ! mes amis, dit le moine exalté, comment ne pasfustiger l’écolière qui nous montre un aussi beau cul ?

L’air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruitsourd de leurs cinglons sur ces belles chairs ; les crisd’Octavie s’y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent :quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous toutes, àmille obscénités ! Ils l’applaudissent, ilsl’encouragent ; cependant la peau d’Octavie change de couleur,les teintes de l’incarnat le plus vif se joignent à l’éclat deslis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l’Amour, sila modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur uncrime affreux envers ses lois ; rien n’arrête le perfidemoine ; plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévéritédu régent ; depuis le milieu des reins jusqu’au bas descuisses, tout est traité de la même manière, et c’est enfin sur lesvestiges sanglants de ses plaisirs que le perfide apaise sesfeux.

– Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant labelle, et s’adaptant à ses lèvres de corail : voilà le templeoù je vais sacrifier… et dans cette bouche enchanteresse…

Je me tais… C’est le reptile impur flétrissant une rose, macomparaison vous dit tout.

Le reste de la soirée devint semblable à tout ce que vous savez,si ce n’est que la beauté, l’âge touchant de cette jeune fille,enflammant encore mieux ces scélérats, toutes leurs infamiesredoublèrent, et la satiété bien plus que la commisération, enrenvoyant cette malheureuse dans sa chambre, lui rendit au moinspour quelques heures le calme dont elle avait besoin.

J’aurais bien désiré pouvoir la consoler cette première nuit,mais obligée de la passer avec Sévérino, c’eût été moi-même aucontraire qui me fusse trouvée dans le cas d’avoir grand besoin desecours. J’avais eu le malheur, non pas de plaire, le mot ne seraitpas convenable, mais d’exciter plus vivement qu’une autre lesinfâmes désirs de ce sodomite ; il me désirait maintenantpresque toutes les nuits ; épuisé de celle-ci, il eut besoinde recherches ; craignant sans doute de ne pas me faire encoreassez de mal avec le glaive affreux dont il était doué, il imaginacette fois de me perforer avec un de ces meubles de religieuses quela décence ne permet pas de nommer et qui était d’une grosseurdémesurée ; il fallut se prêter à tout. Lui-même faisaitpénétrer l’arme en son temple chéri ; à force de secousseselle entra fort avant ; je jette des cris : le moine s’enamuse ; après quelques allées et venues, tout à coup il retirel’instrument avec violence et s’engloutit lui-même au gouffre qu’ilvient d’entrouvrir… Quel caprice ! N’est-ce pas làpositivement le contraire de tout ce que les hommes peuventdésirer ? Mais qui peut définir l’âme d’un libertin ? Ily a longtemps que l’on sait que c’est là l’énigme de lanature : elle ne nous en a pas encore donné le mot.

Le matin, se trouvant un peu rafraîchi, il voulut essayer d’unautre supplice, il me fit voir une machine encore bien plusgrosse : celle-ci était creuse et garnie d’un piston lançantl’eau avec une incroyable roideur par une ouverture qui donnait aujet plus de trois pouces de circonférence ; cet énormeinstrument en avait lui-même neuf de tour sur douze de long.Sévérino le fit remplir d’eau très chaude et voulut me l’enfoncerpar-devant ; effrayée d’un pareil projet, je me jette à sesgenoux pour lui demander grâce, mais il est dans une de cesmaudites situations où la pitié ne s’entend plus, où les passions,bien plus éloquentes, mettent à sa place, en l’étouffant, unecruauté souvent bien dangereuse. Le moine me menace de toute sacolère si je ne me prête pas ; il faut obéir. La perfidemachine pénétra des deux tiers, et le déchirement qu’ellem’occasionne joint à l’extrême chaleur dont elle est, sont prêts àm’ôter l’usage de mes sens ; pendant ce temps, le supérieur,ne cessant d’invectiver les parties qu’il moleste, se fait exciterpar sa suivante ; après un quart d’heure de ce frottement quime lacère, il lâche le piston qui fait jaillir l’eau brûlante auplus profond de la matrice… Je m’évanouis. Sévérino s’extasiait… Ilétait dans un délire au moins égal à ma douleur.

– Ce n’est rien que cela, dit le traître, quand j’eus repris messens, nous traitons ces attraits-là bien plus durement quelquefoisici… Une salade d’épines, morbleu ! bien poivrée, bienvinaigrée, enfoncée dedans avec la pointe d’un couteau, voilà cequi leur convient pour les ragaillardir ; à la première fauteque tu feras, je t’y condamne, dit le scélérat en maniant encorel’objet unique de son culte.

Mais deux ou trois hommages, après les débauches de la veille,l’avaient mis sur les dents : je fus congédiée.

Je retrouvai, en rentrant, ma nouvelle compagne dans lespleurs ; je fis ce que je pus pour la calmer, mais il n’estpas aisé de prendre facilement son parti sur un changement desituation aussi affreux ; cette jeune fille avait d’ailleursun grand fond de religion, de vertu et de sensibilité ; sonétat ne lui en parut que plus terrible. Omphale avait eu raison deme dire que l’ancienneté n’influait en rien sur les réformes ;que simplement dictées par la fantaisie des moines, ou par leurcrainte de quelques recherches ultérieures, on pouvait la subir aubout de huit jours comme au bout de vingt ans. Il n’y avait pasquatre mois qu’Octavie était avec nous, quand Jérôme vint luiannoncer son départ ; quoique ce fût lui qui eût le plus jouid’elle pendant son séjour au couvent, qui eût pu la chérir et larechercher davantage, la pauvre enfant partit, nous faisant lesmêmes promesses qu’Omphale ; elle les tint tout aussi peu.

Je ne m’occupai plus, dès lors, que du projet que j’avais conçudepuis le départ d’Omphale ; décidée à tout pour fuir cerepaire sauvage, rien ne m’effraya pour y réussir. Que pouvais-jeappréhender en exécutant ce dessein ? La mort. Et de quoiétais-je sûre en restant ? De la mort. Et en réussissant, jeme sauvais. Il n’y avait donc point à balancer, mais il fallait,avant cette entreprise, que les funestes exemples du vicerécompensé se reproduisissent encore sous mes yeux ; il étaitécrit sur le grand livre des destins, sur ce livre obscur dont nulmortel n’a l’intelligence, il y était gravé, dis-je, que tous ceuxqui m’avaient tourmentée, humiliée, tenue dans les fers,recevraient sans cesse à mes regards le prix de leurs forfaits,comme si la providence eût pris à tâche de me montrer l’inutilitéde la vertu… Funestes leçons qui ne me corrigèrent pourtant point,et qui, dussé-je échapper encore au glaive suspendu sur ma tête, nem’empêcheront pas d’être toujours l’esclave de cette divinité demon cœur.

Un matin, sans que nous nous y attendissions, Antonin parut dansnotre chambre et nous annonça que le Révérend Père Sévérino, parentet protégé du pape, venait d’être nommé par Sa Sainteté général del’ordre des Bénédictins. Dès le jour suivant, ce religieux partiteffectivement sans nous voir : on en attendait, nous dit-on,un autre bien supérieur pour la débauche à tous ceux quirestaient ; nouveaux motifs de presser mes démarches.

Le lendemain du départ de Sévérino, les moines s’étaient décidésà réformer encore une de mes compagnes ; je choisis pour monévasion le jour même où l’on vint annoncer l’arrêt de cettemisérable, afin que les moines plus occupés prissent à moi moinsd’attention.

Nous étions au commencement du printemps ; la longueur desnuits favorisait encore un peu mes démarches. Depuis deux mois jeles préparais sans qu’on s’en fût douté ; je sciais peu à peu,avec un mauvais ciseau que j’avais trouvé, les grilles de moncabinet ; déjà ma tête y passait aisément, et, des linges quime servaient, j’avais composé une corde plus que suffisante àfranchir les vingt ou vingt-cinq pieds d’élévation qu’Omphalem’avait dit qu’avait le bâtiment. Lorsqu’on avait pris mes hardes,j’avais eu soin, comme je vous l’ai dit, d’en retirer ma petitefortune se montant à près de six louis, je l’avais toujourssoigneusement cachée ; en partant je la remis dans mescheveux, et presque toute notre chambre se trouvant du souper cesoir-là, seule avec une de mes compagnes qui se coucha dès que lesautres furent descendues, je passai dans mon cabinet ; là,dégageant le trou que j’avais soin de boucher tous les jours, jeliai ma corde à l’un des barreaux qui n’était point endommagé, puisme laissant glisser par ce moyen, j’eus bientôt touché terre. Cen’était pas ce qui m’avait embarrassée : les six enceintes demurs ou de haies vives, dont m’avait parlé ma compagne,m’intriguaient bien différemment.

Une fois là, je reconnus que chaque espace ou allée circulairelaissé d’une haie à l’autre n’avait pas plus de huit pieds delarge, et c’est cette proximité qui faisait imaginer au coup d’œilque tout ce qui se trouvait dans cette partie n’était qu’un massifde bois. La nuit était fort sombre ; en tournant cettepremière allée circulaire pour reconnaître si je ne trouverais pasd’ouverture à la haie, je passai au-dessous de la salle dessoupers. On n’y était plus ; mon inquiétude en redoubla ;je continuai pourtant mes recherches : je parvins ainsi à lahauteur de la fenêtre de la grande salle souterraine qui setrouvait au-dessous de celle des orgies ordinaires. J’y aperçusbeaucoup de lumière, je fus assez hardie pour m’en approcher ;par ma position je plongeais. Ma malheureuse compagne était étenduesur un chevalet, les cheveux épars et destinée sans doute à quelqueeffrayant supplice où elle allait trouver, pour liberté,l’éternelle fin de ses malheurs… Je frémis, mais ce que mes regardsachevèrent de surprendre m’étonna bientôt davantage : Omphale,ou n’avait pas tout su, ou n’avait pas tout dit ; j’aperçusquatre filles nues dans ce souterrain, qui me parurent fort belleset fort jeunes, et qui certainement n’étaient pas des nôtres ;il y avait donc dans cet affreux asile d’autres victimes de lalubricité de ces monstres… d’autres malheureuses inconnues de nous…Je me hâtai de fuir, et continuai de tourner jusqu’à ce que jefusse à l’opposé du souterrain : n’ayant pas encore trouvé debrèche, je résolus d’en faire une ; je m’étais, sans qu’ons’en fût aperçu, munie d’un long couteau ; jetravaillai ; malgré mes gants, mes mains furent bientôtdéchirées ; rien ne m’arrêta ; la haie avait plus de deuxpieds d’épaisseur, je l’entrouvris, et me voilà dans la secondeallée ; là, je fus étonnée de ne sentir à mes pieds qu’uneterre molle et flexible dans laquelle j’enfonçais jusqu’à lacheville : plus j’avançais dans ces taillis fourrés, plusl’obscurité devenait profonde. Curieuse de savoir d’où provenait lechangement du sol, je tâte avec mes mains… Ô juste ciel ! jesaisis la tête d’un cadavre ! Grand Dieu ! pensai-jeépouvantée, tel est ici sans doute, on me l’avait bien dit, lecimetière où ces bourreaux jettent leurs victimes ; à peineprennent-ils le soin de les couvrir de terre !… Ce crâne estpeut-être celui de ma chère Omphale, ou celui de cette malheureuseOctavie, si belle, si douce, si bonne, et qui n’a paru sur la terreque comme les roses dont ses attraits étaient l’image !Moi-même, hélas ! c’eût été là ma place, pourquoi ne pas subirmon sort ! Que gagnerai-je à aller chercher de nouveauxrevers ? N’y ai-je pas commis assez de mal ? n’y suis-jepas devenue le motif d’un assez grand nombre de crimes ?Ah ! remplissons ma destinée ! Ô terre, entrouvre-toipour m’engloutir ! C’est bien quand on est aussi délaissée,aussi pauvre, aussi abandonnée que moi, qu’il faut se donner tantde peines pour végéter quelques instants de plus parmi desmonstres !… Mais non, je dois venger la Vertu dans les fers…Elle l’attend de mon courage… Ne nous laissons point abattre…avançons : il est essentiel que l’univers soit débarrassé descélérats aussi dangereux que ceux-ci. Dois-je craindre de perdretrois ou quatre hommes pour sauver des millions d’individus queleur politique ou leur férocité sacrifie ?

Je perce donc la haie où je me trouve ; celle-ci était plusépaisse que l’autre : plus j’avançais, plus je les trouvaisfortes. Le trou se fait pourtant, mais un sol ferme au-delà… plusrien qui m’annonçât les mêmes horreurs que je venais derencontrer ; je parviens ainsi au bord du fossé sans avoirtrouvé la muraille que m’avait annoncée Omphale ; il n’y enavait sûrement point, et il est vraisemblable que les moines ne ledisaient que pour nous effrayer davantage. Moins enfermée au-delàde cette sextuple enceinte, je distinguai mieux les objets ;l’église et le corps de logis qui s’y trouvait adossé seprésentèrent aussitôt à mes regards ; le fossé bordait l’un etl’autre ; je me gardai bien de chercher à le franchir de cecôté ; je longeai les bords, et me voyant enfin en face d’unedes routes de la forêt, je résolus de le traverser là et de mejeter dans cette route quand j’aurais remonté l’autre bord. Cefossé était très profond, mais sec, pour mon bonheur ; commele revêtissement était de brique, il n’y avait nul moyen d’yglisser, je me précipitai donc : un peu étourdie de ma chute,je fus quelques instants avant de me relever… Je poursuis,j’atteins l’autre bord sans obstacle, mais comment le gravir ?A force de chercher un endroit commode, j’en trouve un à la fin oùquelques briques démolies me donnaient à la fois et la facilité deme servir des autres comme d’échelons, et celle d’enfoncer, pour mesoutenir, la pointe de mon pied dans la terre ; j’étais déjàpresque sur la crête, lorsque tout s’éboulant par mon poids, jeretombai dans le fossé sous les débris que j’avais entraînés ;je me crus morte ; cette chute-ci, faite involontairement,avait été plus rude que l’autre ; j’étais d’ailleursentièrement couverte des matériaux qui m’avaient suivie ;quelques-uns m’ayant frappé la tête, je me trouvais toutefracassée… « Ô Dieu ! me dis-je au désespoir, n’allonspas plus avant ; restons là ; c’est un avertissement duciel ; il ne veut pas que je poursuive : mes idées metrompent sans doute ; le mal est peut-être utile sur la terre,et quand la main de Dieu le désire, peut-être est-ce un tort de s’yopposer ! » Mais, bientôt révoltée d’un système tropmalheureux fruit de la corruption qui m’avait entourée, je medébarrasse des débris dont je suis couverte, et trouvant plusd’aisance à remonter par la brèche que je viens de faire, à causedes nouveaux trous qui s’y sont formés, j’essaie encore, jem’encourage, je me trouve en un instant sur la crête. Tout celam’avait écartée du sentier que j’avais aperçu, mais l’ayant bienremarqué, je le regagne et me mets à fuir à grands pas. Avant lafin du jour, je me trouvai hors de la forêt, et bientôt sur cemonticule duquel, il y avait six mois, j’avais, pour mon malheur,aperçu cet affreux couvent. Je m’y repose quelques minutes, j’étaisen nage ; mon premier soin est de me précipiter à genoux et dedemander à Dieu de nouveaux pardons des fautes involontaires quej’avais commises dans ce réceptacle odieux du crime et del’impureté ; des larmes de regrets coulèrent bientôt de mesyeux. « Hélas ! me dis-je, j’étais bien moins criminelle,quand je quittai, l’année dernière, ce même sentier, guidée par unprincipe de dévotion si funestement trompé ! Ô Dieu !dans quel état puis-je me contempler maintenant ! » Cesfunestes réflexions un peu calmées par le plaisir de me voir libre,je poursuivis ma route vers Dijon, m’imaginant que ce ne pouvaitêtre que dans cette capitale où mes plaintes devaient êtrelégitimement reçues…

Ici Mme de Lorsange voulut engager Thérèse à reprendrehaleine, au moins quelques minutes ; elle en avaitbesoin ; la chaleur qu’elle mettait à sa narration, les plaiesque ces funestes récits rouvraient dans son âme, tout enfinl’obligeait à quelques moments de trêve. M. de Corvillefit apporter des rafraîchissements, et après un peu de repos, notrehéroïne poursuivit, comme on va le voir, le détail de sesdéplorables aventures.

Continuer la lecture de Justine ou Les Malheurs de la vertu

La Philosophie dans le boudoir

La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux

de Marquis de Sade

La mère en prescrira la lecture à sa fille. AUX LIBERTINS Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage ; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l’homme aux vues qu’elles a sur lui ; n’écoutez que ces passions délicieuses, leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur. Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modèle ; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l’enchaînèrent toute sa vie. Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante,imitez l’ardente Eugénie, détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d’imbéciles parents. Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse,n’avez plus d’autres freins que vos désirs, et d’autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d’exemple ;allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare ;convainquez-vous à son école que ce n’est qu’en étendant la sphère de ses goûts et de ses fantaisies, que ce n’est qu’en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d’homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie.

PREMIER DIALOGUE

MME DE SAINT-ANGE, LE CHEVALIER DEMIRVEL MME DE SAINT-ANGE : Bonjour, mon frère, eh bien,M. Dolmancé ? LE CHEVALIER : Il arrivera à quatre heures précises, nous ne dînons qu’à sept, nous aurons, comme tu vois, tout le temps de jaser. MME DE SAINT-ANGE : Sais-tu, mon frère, que je me repens un peu, et de ma curiosité, et de tous les projets obscènes formés pour aujourd’hui ? En vérité, mon ami, tu es trop indulgent ; plus je devrais être raisonnable, plus ma maudite tête s’irrite et devient libertine : tu me passes tout, cela ne sert qu’à me gâter… À vingt-six ans, je devrais être déjà dévote, et je ne suis encore que la plus débordée des femmes… On n’a pas idée de ce que je conçois, mon ami, de ce que je voudrais faire. J’imaginais qu’en m’en tenant aux femmes, cela me rendrait sage ; … que mes désirs concentrés dans mon sexe, ne s’exhaleraient plus vers le vôtre ; projets chimériques, mon ami, les plaisirs dont je voulais me priver ne sont venus s’offrir qu’avec plus d’ardeur à mon esprit, et j’ai vu que quand on était,comme moi, née pour le libertinage, il devenait inutile de songer à s’imposer des freins, de fougueux désirs les brisent bientôt.Enfin, mon cher, je suis un animal amphibie ; j’aime tout, je m’amuse de tout, je veux réunir tous les genres ; mais,avoue-le, mon frère, n’est-ce pas une extravagance complète à moi,que de vouloir connaître ce singulier Dolmancé qui de ses jours,dis-tu, n’a pu voir une femme comme l’usage le prescrit, qui,sodomite par principe, non seulement est idolâtre de son sexe, mais ne cède même pas au nôtre que sous la clause spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accoutumé de se servir chez les hommes ? Vois, mon frère, quelle est ma bizarre fantaisie ! je veux être le Ganymède de ce nouveau Jupiter, je veux jouir de ses goûts, de ses débauches, je veux être la victime de ses erreurs : jusqu’à présent tu le sais, mon cher, je ne me suis livrée ainsi qu’à toi, par complaisance, ou qu’à quelqu’un de mes gens qui, payé pour me traiter de cette façon, ne s’y prêtait que par intérêt ; aujourd’hui ce n’est plus ni la complaisance ni le caprice, c’est le goût seul qui me détermine… Je vois, entre les procédés qui m’ont asservie, et ceux qui vont m’asservir à cette manie bizarre, une inconcevable différence, et je veux la connaître. Peins-moi ton Dolmancé, je t’en conjure, afin que je l’aie bien dans la tête avant que de le voir arriver ;car tu sais que je ne le connais que pour l’avoir rencontré l’autre jour dans une maison où je ne fus que quelques minutes avec lui. LE CHEVALIER : Dolmancé, ma sœur, vient d’atteindre sa trente-sixième année ; il est grand, d’une fort belle figure,des yeux très vifs et très spirituels, mais quelque chose d’un peu dur et d’un peu méchant se peint malgré lui dans ses traits ;il a les plus belles dents du monde, un peu de mollesse dans la taille et dans la tournure, par l’habitude, sans doute, qu’il a de prendre si souvent des airs féminins ; il est d’une élégance extrême, une jolie voix, des talents, et principalement beaucoup de philosophie dans l’esprit. MME DE SAINT-ANGE : Il ne croit pas en Dieu,j’espère ? LE CHEVALIER : Ah ! que dis-tu là ? c’est le plus célèbre athée, l’homme le plus immoral… Oh ! c’est bien la corruption la plus complète et la plus entière, l’individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister au monde. MME DE SAINT-ANGE : Comme tout cela m’échauffe, je vais raffoler de cet homme, et ses goûts, mon frère ? LE CHEVALIER : Tu les sais ; les délices de Sodome lui sont aussi chers comme agent que comme patient ; il n’aime que les hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois néanmoins il consent à essayer les femmes, ce n’est qu’aux conditions qu’elles seront assez complaisantes pour changer de sexe avec lui. Je lui ai parlé de toi, je l’ai prévenu de tes intentions ; il accepte et t’avertit à son tour des clauses du marché. Je t’en préviens, ma sœur, il te refusera tout net, si tu prétends l’engager à autre chose : ce que je consens à faire avec votre sœur, est,prétend-il, une licence… une incartade dont on ne se souille que rarement et avec beaucoup de précautions. MME DE SAINT-ANGE : Se souiller !… des précautions ! J’aime à la folie le langage de ces aimables gens ; entre nous autres femmes, nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent comme ceux-là, l’horreur profonde dont elles sont pénétrées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis… Eh, dis-moi, mon cher… il t’a eu ? Avec ta délicieuse figure et tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme ! LE CHEVALIER : Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui, tu as trop d’esprit pour les blâmer. Dans le fait, j’aime les femmes moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m’en presse. Il n’y a rien que je ne fasse alors ; je suis loin de cette morgue ridicule qui fait croire à nos jeunes freluquets qu’il faut répondre par des coups de canne à de semblables propositions ; l’homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais, leur tort est celui de la nature, ils n’étaient pas plus les maîtres d’arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître ou bancal ou bien fait.Un homme vous dit-il d’ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu’il a de jouir de vous ? non, sans doute, c’est un compliment qu’il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n’y a que les sots qui puissent penser ainsi, jamais un homme raisonnable ne parlera de cette matière différemment que je ne fais ; mais c’est que le monde est peuplé de plats imbéciles qui croient que c’est leur manquer que de leur avouer qu’on les trouve propres à des plaisirs, et qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses de ce qui a l’air d’attenter à leurs droits, s’imaginent être les Don Quichotte de ces droits ordinaires, en brutalisant ceux qui n’en reconnaissent pas toute l’étendue. MME DE SAINT-ANGE : Ah ! mon ami, baise-moi, tu ne serais pas mon frère si tu pensais différemment ; mais un peu de détails, je t’en conjure, et sur le physique de cet homme et sur ses plaisirs avec toi. LE CHEVALIER : M. Dolmancé était instruit par un de mes amis, du superbe membre dont tu sais que je suis pourvu, il engagea le marquis de V*** à me donner à souper avec lui. Une fois là, il fallut bien exhiber ce que je portais ; la curiosité parut d’abord être le seul motif, un très beau cul qu’on me tourna,et dont on me supplia de jouir, me fit bientôt voir que le goût seul avait eu part à cet examen. Je prévins Dolmancé de toutes les difficultés de l’entreprise, rien ne l’effaroucha. Je suis à l’épreuve du bélier, me dit-il, et vous n’aurez même pas la gloire d’être le plus redoutable des hommes qui perforèrent le cul que je vous offre. Le marquis était là, il nous encourageait en tripotant,maniant, baisant tout ce que nous mettions au jour l’un et l’autre.Je me présente… je veux au moins quelques apprêts :« Gardez-vous-en bien, me dit le marquis, vous ôteriez la moitié des sensations que Dolmancé attend de vous ; il veut qu’on le pourfende… il veut qu’on le déchire. – Il sera satisfait », dis-je en me plongeant aveuglément dans le gouffre… et tu crois peut-être, ma sœur, que j’eus beaucoup de peine…, pas un mot ; mon vit, tout énorme qu’il est, disparut sans que je m’en doutasse, et je touchai le fond de ses entrailles sans que le bougre eût l’air de le sentir. Je traitai Dolmancé en ami, l’excessive volupté qu’il goûtait, ses frétillements, ses propos délicieux, tout me rendit bientôt heureux moi-même, et je l’inondai. À peine fus-je dehors que Dolmancé, se retournant vers moi, échevelé, rouge comme une bacchante : « Tu vois l’état où tu m’as mis, cher Chevalier, me dit-il, en m’offrant un vit sec et mutin, fort long et d’au moins six pouces de tour,daigne, je t’en conjure, ô mon amour ! me servir de femme après avoir été mon amant, et que je puisse dire que j’ai goûté dans tes bras divins tous les plaisirs du goût que je chéris avec tant d’empire. » Trouvant aussi peu de difficultés à l’un qu’à l’autre, je me prêtai ; le marquis se déculottant à mes yeux,me conjura de vouloir bien être encore un peu homme avec lui pendant que j’allais être la femme de son ami ; je le traitai comme Dolmancé, qui me rendant au centuple toutes les secousses dont j’accablais notre tiers, exhala bientôt au fond de mon cul,cette liqueur enchanteresse dont j’arrosais presque en même temps celui de V***. MME DE SAINT-ANGE : Tu dois avoir eu le plus grand plaisir,mon frère, à te trouver ainsi entre deux, on dit que c’est charmant. LE CHEVALIER : Il est bien certain, mon ange, que c’est la meilleure place ; mais quoi qu’on en puisse dire, tout cela sont des extravagances que je ne préférerai jamais au plaisir des femmes. MME DE SAINT-ANGE : Eh bien ! mon cher amour, pour récompenser aujourd’hui ta délicate complaisance, je vais livrer à tes ardeurs une jeune fille vierge, et plus belle que l’amour. LE CHEVALIER : Comment, avec Dolmancé… tu fais venir une femme chez toi ? MME DE SAINT-ANGE : Il s’agit d’une éducation, c’est une petite fille que j’ai connue au couvent l’automne dernier, pendant que mon mari était aux eaux. Là nous ne pûmes rien, nous n’osâmes rien, trop d’yeux étaient fixés sur nous, mais nous nous promîmes de nous réunir dès que cela serait possible ; uniquement occupée de ce désir j’ai, pour y satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son père est un libertin… que j’ai captivé. Enfin labelle vient, je l’attends, nous passerons deux jours ensemble… deux jours délicieux, la meilleure partie de ce temps, je l’emploie à éduquer cette jeune personne. Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tête tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l’embraserons de nos feux, nous l’alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre un peu de pratique à la théorie, comme je veux qu’on démontre à mesure qu’on dissertera, je t’ai destiné, mon frère, à la moisson des myrtes de Cythère, Dolmancé à celle des roses de Sodome. J’aurai deux plaisirs à la fois, celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d’en donner des leçons, d’en inspirer les goûts à l’aimable innocente que j’attire dans nos filets. Eh bien Chevalier, ce projet est-il digne de mon imagination ? LE CHEVALIER : Il ne peut être conçu que par elle, il est divin, ma sœur, et je te promets d’y remplir à merveille le rôle charmant que tu m’y destines. Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d’éduquer cette enfant ; quelles délices pour toi de la corrompre, d’étouffer dans ce jeune cœur toutes les semences de vertu et de religion qu’y placèrent ses institutrices ! En vérité, cela est trop roué pour moi. MME DE SAINT-ANGE : Il est bien sûr que je n’épargnerai rien pour la pervertir, pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux principes de morale dont on aurait pu l’étourdir ; je veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi… aussi impie… aussi débauchée. Préviens Dolmancé, mets-le au fait dès qu’il arrivera, pour que le venin de ses immoralités, circulant dans ce jeune cœur avec celui que j’y lancerai, parvienne à déraciner dans peu d’instants toutes les semences de vertu qui pourraient y germer sans nous. LE CHEVALIER : Il était impossible de mieux trouver l’homme qu’il te fallait, l’irréligion, l’impiété, l’inhumanité, le libertinage découlent des lèvres de Dolmancé, comme autrefois l’onction mystique, de celles du célèbre archevêque de Cambrai ; c’est le plus profond séducteur, l’homme le plus corrompu, le plus dangereux… Ah ! ma chère amie, que ton élève réponde aux soins de l’instituteur, et je te la garantis bientôt perdue. MME DE SAINT-ANGE : Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions que je lui connais… LE CHEVALIER : Mais dis-moi, chère sœur, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle retournera chez elle. MME DE SAINT-ANGE : Ne crains rien, j’ai séduit le père… il est à moi, faut-il enfin te l’avouer, je me suis livrée à lui pour qu’il fermât les yeux, il ignore mes desseins, mais il n’osera jamais les approfondir… Je le tiens. LE CHEVALIER : Tes moyens sont affreux. MME DE SAINT-ANGE : Voilà comme il les faut pour qu’ils soient sûrs. LE CHEVALIER : Eh ! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne ? MME DE SAINT-ANGE : On la nomme Eugénie, elle est la fille d’un certain Mistival, l’un des plus riches traitants de la capitale, âgé d’environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trente-deux, et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain,mon ami, que j’essaierais de te la peindre : elle est au-dessus de mes pinceaux, qu’il te suffise d’être convaincu que ni toi, ni moi n’avons certainement jamais vu rien d’aussi délicieux au monde. LE CHEVALIER : Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que sachant à peu près à qui je vais avoir affaire,je me remplisse mieux l’imagination de l’idole où je dois sacrifier. MME DE SAINT-ANGE : Eh bien ! mon ami, ses cheveux châtains qu’à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses, son teint est d’une blancheur éblouissante, son nez un peu aquilin, ses yeux d’un noir d’ébène, et d’une ardeur… Oh ! mon ami, il n’est pas possible de tenir à ces yeux-là… Tu n’imagines point toutes les sottises qu’ils m’ont fait faire… Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent… les intéressantes paupières qui les bordent, sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d’une fraîcheur… Une de ses beautés est la manière élégante dont sa belle tête est attachée sur ses épaules, l’air de noblesse qu’elle a quand elle la tourne… Eugénie est grande pour son âge, on lui donnerait dix-sept ans, sa taille est un modèle d’élégance et de finesse, sa gorge délicieuse… ; ce sont bien les deux plus  jolis tétons… à peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux… si frais… si blancs ; vingt fois j’ai perdu la tête en les baisant, et si tu avais vu comme elle s’animait sous mes caresses… comme ses deux grands yeux me peignaient l’état de son âme… ; mon ami, je ne sais pas comme est le reste. Ah !s’il faut en juger par ce que je connais, jamais l’Olympe n’eut une divinité qui la valût… Mais je l’entends… Laisse-nous, sors par le jardin pour ne la point rencontrer, et sois exact au rendez-vous. LE CHEVALIER : Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude… Oh ciel ! sortir… te quitter dans l’état où je suis… Adieu… un baiser… un seul baiser, ma sœur, pour  me satisfaire au moins jusque-là. Elle le baise, touche son vit au travers de sa culotte, et le jeune homme sort avec précipitation.

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Les 120 journees de Sodome

Les 120 journées de Sodome

de Marquis de Sade

Chapitre 1 Introduction

Les guerres considérables que Louis XIV eut à soutenir pendant le cours de son règne, en épuisant les finances de l’ Etat et les facultés du peuple, trouvèrent pourtant le secret d’enrichir une énorme quantité de ces sangsues toujours à l’affût des calamités publiques qu’ils font naître au lieu d’apaiser, et cela pour être à même d’en profiter avec plus d’avantages. La fin de ce règne, si sublime d’ailleurs, est peut-être une des époques de l’empire français où l’on vit le plus de ces fortunes obscures qui n’éclatent que par un luxe et des débauches aussi sourdes qu’elles. C’était vers la fin de ce règne et peu avant que le Régent eût essayé, par ce fameux tribunal connu sous le nom de Chambre de Justice, de faire rendre gorge à cette multitude de traitants, que quatre d’entre eux imaginèrent la singulière partie de débauche dont nous allons rendre compte.

 

Ce serait à tort que l’on imaginerait que la roture seule s’était occupée de cette maltôte; elle avait à sa tête de très grands seigneurs. Le duc de Blangis et son frère l’évêque de…, qui tous deux y avaient fait des fortunes immenses, sont des preuves incontestables que la noblesse ne négligeait pas plus que les autres les moyens de s’enrichir par cette voie. Ces deux illustres personnages, intimement liés et de plaisirs et d’affaires avec le célèbre Durcet et le président de Curval, furent les premiers qui imaginèrent la débauche dont nous écrivons l’histoire,et l’ayant communiquée à ces deux amis, tous quatre composèrent les acteurs de ces fameuses orgies.

 

Depuis plus de six ans ces quatre libertins, qu’unissait une conformité de richesses et de goûts, avaient imaginé de resserrer leurs liens par des alliances où la débauche avait bien plus de part qu’aucun des autres motifs qui fondent ordinairement ces liens; et voilà quels avaient été leurs arrangements. Le duc de Blangis, veuf de trois femmes, de l’une desquelles il lui restait deux filles, ayant reconnu que le président de Curval avait quelque envie d’épouser l’aînée de ces filles, malgré les familiarités qu’il savait très bien que son père s’était permises avec elle, le duc, dis-je, imagina tout d’un coup cette triple alliance. « Vous voulez Julie pour épouse, dit-il à Curval; je vous la donne sans balancer et je ne mets qu’une condition: c’est que vous n’en serez point jaloux, qu’elle continuera, quoique votre femme, à avoir pour moi les mêmes complaisances qu’elle a toujours eues, et, de plus,que vous joindrez à moi pour déterminer notre ami commun Durcet de me donner sa fille Constance, pour laquelle je vous avoue que j’ai conçu à peu près les mêmes sentiments que vous avez formés pour Julie. -Mais, dit Curval, vous n’ignorez pas sans doute que Durcet, aussi libertin que vous… -Je sais tout ce qu’on peut savoir, reprit le duc. Est-ce à notre âge et avec notre façon de penser que des choses comme cela arrêtent? Croyez-vous que je veuille une femme pour en faire ma maîtresse? Je la veux pour servir mes caprices,pour voiler, pour couvrir une infinité de petites débauches secrètes que le manteau de l’hymen enveloppe à merveille. En un mot, je la veux comme vous voulez ma fille: croyez-vous que j’ignore et votre but et vos désirs? Nous autres libertins, nous prenons des femmes pour être nos esclaves; leur qualité d’épouses les rend plus soumises que des maîtresses, et vous savez de quel prix est le despotisme dans les plaisirs que nous goûtons. »

 

Sur ces entrefaites Durcet entra. Les deux amis lui rendirent compte de leur conversation, et le traitant, enchanté d’une ouverture qui le mettait à même d’avouer les sentiments qu’il avait également conçus pour Adélaïde, fille du président, accepta le duc pour son gendre aux conditions qu’il deviendrait celui de Curval.Les trois mariages ne tardèrent pas à se conclure, les dots furent immenses et les clauses égales. Le président, aussi coupable que ses deux amis, avait, sans dégoûter Durcet, avoué son petit commerce secret avec sa propre fille, au moyen de quoi les trois pères, voulant chacun conserver leurs droits, convinrent, pour les étendre encore davantage, que les trois jeunes personnes,uniquement liées de biens et de nom à leur époux,n’appartiendraient relativement au corps pas plus à l’un des trois qu’à l’autre, et également à chacun d’eux, sous peine des punitions les plus sévères si elles s’avisaient d’enfreindre aucune des clauses auxquelles on les assujettissait.

 

On était à la veille de conclure lorsque l’évêque de … ,déjà lié de plaisir avec les deux amis de son frère, proposa de mettre un quatrième sujet dans l’alliance, si on voulait le laisser participer aux trois autres. Ce sujet, la seconde fille du duc et par conséquent sa nièce, lui appartenait de bien plus près encore qu’on ne l’imaginait. Il avait eu des liaisons avec sa belle-sœur,et les deux frères savaient à n’en pouvoir douter que l’existence de cette jeune personne, qui se nommait Aline, était bien plus certainement due à l’évêque qu’au duc: l’évêque qui s’était, dès le berceau, chargé du soin d’Aline, ne l’avait pas, comme on imagine bien, vu arriver à l’âge des charmes sans en vouloir jouir. Ainsi il était sur ce point l’égal de ses confrères, et l’effet qu’il proposait dans le commerce avait le même degré d’avarie ou de dégradation; mais comme ses attraits et sa tendre jeunesse l’emportaient encore sur ses trois compagnes, on ne balança point à accepter le marché. L’évêque, comme les trois autres, céda en conservant ses droits, et chacun de nos quatre personnages ainsi liés se trouva donc mari de quatre femmes.

 

Il s’ensuivit donc de cet arrangement, qu’il est à propos de récapituler pour la facilité du lecteur: que le duc, père de Julie,devint l’époux de Constance, fille de Durcet; que Durcet, père de Constance; devint l’époux d’Adélaïde, fille du président; que le président, père d’Adélaïde, devint l’époux de Julie, fille aînée du duc, et que l’évêque, oncle et père d’Aline, devint l’époux des trois autres en cédant cette Aline à ses amis, aux droits près qu’il continuait de se réserver sur elle.

 

On fut à une terre superbe du duc, située dans le Bourbonnais,célébrer ces heureuses noces, et je laisse aux lecteurs à penser les orgies qui s’y firent. La nécessité d’en peindre d’autres nous interdit le plaisir que nous aurions de peindre celles-ci. A leur retour, l’association de nos quatre amis n’en devint que plus stable, et comme il importe de les faire bien connaître, un petit détail de leurs arrangements lubriques servira, ce me semble, à répandre du jour sur les caractères de ces débauches, en attendant que nous les reprenions chacun à leur tour séparément pour les mieux développer encore.

 

La société avait fait une bourse commune qu’administrait tour à tour l’un d’eux pendant six mois; mais les fonds de cette bourse,qui ne devait servir qu’aux plaisirs, étaient immenses. Leur excessive fortune leur permettait des choses très singulières sur cela, et le lecteur ne doit point s’étonner quand on lui dira qu’il y avait deux millions par an affectés aux seuls plaisirs de la bonne chère et de la lubricité.

 

Quatre fameuses maquerelles pour les femmes et un pareil nombre de mercures pour les hommes n’avaient d’autres soins que de leur chercher, et dans la capitale et dans les provinces, tout ce qui,dans l’un et l’autre genre, pouvait le mieux assouvir leur sensualité. On faisait régulièrement ensemble quatre soupers par semaine dans quatre différentes maisons de campagne situées à quatre extrémités différentes de Paris. Le premier de ces soupers,uniquement destiné aux plaisirs de la sodomie, n’admettait uniquement que des hommes. On y voyait régulièrement seize jeunes gens de vingt à trente ans dont les facultés immenses faisaient goûter à nos quatre héros, en qualité de femmes, les plaisirs les plus sensuels. On ne les prenait qu’à la taille du membre, et il devenait presque nécessaire que ce membre superbe fût d’une telle magnificence qu’il n’eût jamais pu pénétrer dans aucune femme.C’était une clause essentielle, et comme rien n’était épargné pour la dépense, il arrivait bien rarement qu’elle ne fût pas remplie.Mais pour goûter à la fois tous les plaisirs, on joignait à ces seize maris un pareil nombre de garçons beaucoup plus jeunes et qui devaient remplir l’office de femmes. Ceux-ci prenaient depuis l’âge de douze ans jusqu’à celui de dix-huit, et il fallait, pour y être admis, une fraîcheur, une figure, des grâces, une tournure, une innocence, une candeur bien supérieures à tout ce que nos pinceaux pourraient peindre. Nulle femme ne pouvait être reçue à ces orgies masculines dans lesquelles s’exécutait tout ce que Sodome et Gomorrhe inventèrent jamais de plus luxurieux. Le second souper était consacré aux filles du bon ton qui, obligées là de renoncer à leur orgueilleux étalage et à l’insolence ordinaire de leur maintien, étaient contraintes, en raison des sommes reçues, de se livrer aux caprices les plus irréguliers et souvent même aux outrages qu’il plaisait à nos libertins de leur faire. On y en comptait communément douze, et comme Paris n’aurait pas pu fournir à varier ce genre aussi souvent qu’il l’eût fallu, on entre mêlait ces soirées-là d’autres soirées, où l’on n’admettait uniquement dans le même nombre que des femmes comme il faut, depuis la classe des procureurs jusqu’à celle des officiers. Il y a plus de quatre ou cinq mille femmes à Paris, dans l’une ou l’autre de ces classes,que le besoin ou le luxe oblige à faire de ces sortes de parties;il n’est question que d’être bien servi pour en trouver, et nos libertins, qui l’étaient supérieurement, trouvaient souvent des miracles dans cette classe singulière. Mais on avait beau être une femme honnête, il fallait se soumettre à tout, et le libertinage,qui n’admet jamais aucune borne, se trouvait singulièrement échauffé de contraindre à des horreurs et à des infamies ce qu’il semblait que la nature et la convention sociale dussent soustraire à des telles épreuves. On y venait, il fallait tout faire, et comme nos quatre scélérats avaient tous les goûts de la plus crapuleuse et de la plus insigne débauche, cet acquiescement essentiel à leurs désirs n’était pas une petite affaire. Le troisième souper était destiné aux créatures les plus viles et les plus souillées qui pussent se rencontrer. A qui connaît les écarts de la débauche, ce raffinement paraîtra tout simple; il est très voluptueux de se vautrer, pour ainsi dire, dans l’ordure avec des créatures de cette classe; on trouve là l’abandonnement le plus complet, la crapule la plus monstrueuse, l’avilissement le plus entier, et ces plaisirs,comparés à ceux qu’on a goûtés la veille, ou aux créatures distinguées qui nous les ont fait goûter, jettent un grand sel et sur l’un et sur l’autre excès. Là, comme la débauche était plus entière, rien n’était oublié pour la rendre et nombreuse et piquante. Il y paraissait cent putains dans le cours de six heures,et trop souvent toutes les cent ne sortaient pas entières. Mais ne précipitons rien; ce raffinement-ci tient à des détails où nous ne sommes pas encore. Le quatrième souper était réservé aux pucelles.On ne les recevait que jusqu’à quinze ans depuis sept. Leur condition était égale, il ne s’agissait que de leur figure: on la voulait charmante, et de la sûreté de leurs prémices: il fallait qu’elles fussent authentiques. Incroyable raffinement du libertinage: Ce n’était pas qu’ils voulussent assurément cueillir toutes ces roses, et comment l’eussent-ils pu, puisqu’elles étaient toujours offertes au nombre de vingt et que, de nos quatre libertins, deux seulement étaient en état de pouvoir procéder à cet acte, l’un des deux autres, le traitant, n’éprouvant plus absolument aucune érection, et l’évêque ne pouvant absolument jouir que d’une façon qui peut, j’en conviens, déshonorer une vierge,mais qui pourtant la laisse toujours bien entière. N’importe, il fallait que les vingt prémices y fussent, et celles qui n’étaient pas endommagées par eux devenaient devant eux la proie de certains valets aussi débauchés qu’eux et qu’ils avaient toujours à leur suite pour plus d’une raison. Indépendamment de ces quatre soupers,il y en avait tous les vendredis un secret et particulier, bien moins nombreux que les quatre autres, quoique peut-être infiniment plus cher. On n’admettait à celui-là que quatre jeunes demoiselles de condition, enlevées de chez leurs parents a force de ruse et d’argent. Les femmes de nos libertins partageaient presque toujours cette débauche, et leur extrême soumission, leurs soins, leurs services la rendaient toujours plus piquante. A l’égard de la chère faite à ces soupers, il est inutile de dire que la profusion y régnait autant que la délicatesse; pas un seul de ces repas ne coûtait moins de dix mille francs et on y réunissait tout ce que la France et l’étranger peuvent offrir de plus rare et de plus exquis.Les vins et les liqueurs s’y trouvaient avec la même finesse et la même abondance, les fruits de toutes les saisons s’y trouvaient même pendant l’hiver, et l’on peut assurer en un mot que la table du premier monarque de la terre n’était certainement pas servie avec autant de luxe et de magnificence.

 

Revenons maintenant sur nos pas et peignons de notre mieux au lecteur chacun de ces quatre personnages en particulier, non en beau, non de manière à séduire ou à captiver, mais avec les pinceaux mêmes de la nature, qui malgré tout son désordre est souvent bien sublime, même alors qu’elle se déprave le plus. Car,osons le dire en passant, si le crime n’a pas ce genre de délicatesse qu’on trouve dans la vertu, n’est-il pas toujours plus sublime, n’a-t-il pas sans cesse un caractère de candeur et de sublimité qui l’emporte et l’emportera toujours sur les attraits monotones et efféminés de la vertu? Nous parlerez-vous de l’utilité de l’un ou de l’autre? Est-ce à nous de scruter les lois de la nature, est-ce à nous de décider si le vice lui étant tout aussi nécessaire que la vertu, elle ne nous inspire pas peut-être en portion égale du penchant à l’un ou à l’autre, en raison de ses besoins respectifs? Mais poursuivons.

 

Le duc de Blangis, maître à dix-huit ans d’une fortune déjà immense et qu’il a beaucoup accrue par ses maltôtes depuis, éprouva tous les inconvénients qui naissent en foule autour d’un jeune homme riche, en crédit, et qui n’a rien à se refuser: presque toujours dans un tel cas la mesure des forces devient celle des vices, et on se refuse d’autant moins qu’on a plus de facilités à se procurer tout. Si le duc eût reçu de la nature quelques qualités primitives, peut-être eussent-elles balancé les dangers de sa position, mais cette mère bizarre, qui paraît quelquefois s’entendre avec la fortune pour que celle-ci favorise tous les vices qu’elle donne à de certains êtres dont elle attend des soins très différents de ceux que la vertu suppose, et cela parce qu’elle a besoin de ceux-là comme des autres, la nature, dis-je, en destinant Blangis à une richesse immense, lui avait précisément départi tous les mouvements, toutes les inspirations qu’il fallait pour en abuser. Avec un esprit très noir et très méchant, elle lui avait donné l’âme la plus scélérate et la plus dure, accompagnée des désordres dans les goûts et dans les caprices d’ ou naissait le libertinage effrayant auquel le duc était si singulièrement enclin.Né faux, dur, impérieux, barbare, égoïste, également prodigue pour ses plaisirs et avare quand il s’agissait d’être utile, menteur,gourmand, ivrogne, poltron, sodomite, incestueux, meurtrier,incendiaire, voleur, pas une seule vertu ne compensait autant de vices. Que dis-je? non seulement il n’en révérait aucune, mais elles lui étaient toutes en horreur, et l’on lui entendait dire souvent qu’un homme, pour être véritablement heureux dans ce monde,devait non seulement se livrer à tous les vices, mais ne se permettre jamais une vertu, et qu’il n’était pas non seulement question de toujours mal faire, mais qu’il s’agissait même de ne jamais faire le bien. « Il y a tout plein de gens, disait le duc,qui ne se portent au mal que quand leur passion les y porte;revenue de l’égarement, leur âme tranquille reprend paisiblement la route de la vertu, et passant ainsi leur vie de combats en erreurs et d’erreurs en remords, ils finissent sans qu’il puisse devenir possible de dire précisément quel rôle ils ont joué sur la terre.De tels êtres, continuait-il, doivent être malheureux: toujours flottants, toujours indécis, leur vie entière se passe à détester le matin ce qu’ils ont fait le soir. Bien sûrs de se repentir des plaisirs qu’ils goûtent, ils frémissent en se les permettant, de façon qu’ils deviennent tout à la fois et vertueux dans le crime et criminels dans la vertu. Mon caractère plus ferme, ajoutait notre héros, ne se démentira jamais ainsi. Je ne balance jamais dans mes choix, et comme je suis toujours certain de trouver le plaisir dans celui que je fais, jamais le repentir n’en vient émousser l’attrait. Ferme dans mes principes parce que je m’en suis formé de sûrs dès mes plus jeunes ans, j’agis toujours conséquemment à eux.Ils m’ont fait connaître le vide et le néant de la vertu; je la hais, et l’on ne me verra jamais revenir à elle. Ils m’ont convaincu que le vice était seul fait pour faire éprouver à l’ homme cette vibration morale et physique, source des plus délicieuses  voluptés; je m’y livre. Je me suis mis de bonne heure au-dessus des chimères de la religion, parfaitement convaincu que l’existence du créateur est une absurdité révoltante que les enfants ne croient même plus. Je n’ai nullement besoin de contraindre mes penchants dans la vue de lui plaire. C’est de la nature que je les ai reçus,ces penchants, et je l’irriterais en y résistant; si elle me les adonnés mauvais, c’est qu’ils devenaient ainsi nécessaires à ses vues. Je ne suis dans ses mains qu’une machine qu’elle meut à son gré, et il n’est pas un de mes crimes qui ne la serve; plus elle m’en conseille, plus elle en a besoin: je serais un sot de lui résister. Je n’ai donc contre moi que les lois, mais je les brave;mon or et mon crédit me mettent au-dessus de ces fléaux vulgaires qui ne doivent frapper que le peuple. » Si l’on objectait au duc qu’il existait cependant chez tous les hommes des idées de juste et d’injuste qui ne pouvaient être que le fruit de la nature,puisqu’on les retrouvait également chez tous les peuples et même chez ceux qui n’étaient pas policés, il répondait affirmativement à cela que ces idées n’étaient jamais que relatives, que le plus fort trouvait toujours très juste ce que le plus faible regardait comme injuste, et qu’en les changeant tous deux de place, tous deux en même temps changeaient également de façon de penser; d’ ou il concluait qu’il n’y avait de réellement juste que ce qui faisait plaisir et d’injuste que ce qui faisait de la peine; qu’à l’instant où il prenait cent louis dans la poche d’un homme, il faisait une chose très juste pour lui, quoique l’homme volé dût la regarder d’un autre œil; que toutes ces idées n’étant donc qu’arbitraires,bien fou qui se laisserait enchaîner par elles. C’était par des raisonnements de cette espèce que le duc légitimait tous ses travers, et comme il avait tout l’esprit possible, ses arguments paraissaient décisifs. Modelant donc sa conduite sur sa philosophie, le duc, dès sa plus tendre jeunesse, s’était abandonné sans frein aux égarements les plus honteux et les plus extraordinaires. Son père, mort jeune, et l’ayant laissé, comme je l’ai dit, maître d’une fortune immense, avait pourtant mis pour clause que le jeune homme laisserait jouir sa mère, sa vie durant,d’une grande partie de cette fortune. Une telle condition déplut bientôt à Blangis, et le scélérat ne voyant que le poison qui pût l’empêcher d’y souscrire, il se détermina sur-le-champ à en faire usage. Mais le fourbe, débutant pour lors dans la carrière du vice,n’osa pas agir lui-même: il engagea une de ses sœurs, avec laquelle il vivait en intrigue criminelle, à se charger de cette exécution, en lui faisant entendre que si elle réussissait, il la ferait jouir d’une partie de la fortune dont cette mort le rendrait le maître. Mais la jeune personne eut horreur de cette action, et le duc, voyant que son secret mal confié allait peut-être être trahi, se décida dans la minute à réunir à sa victime celle qu’il avait voulu rendre sa complice. Il les mena à une de ses terres d’ ou les deux infortunées ne revinrent jamais. Rien n’en courage comme un premier crime impuni. Après cette épreuve, le duc brisa tous les freins. Dès qu’un être quelconque opposait à ses désirs la plus légère entrave, le poison s’employait aussitôt. Des meurtres nécessaires, il passa bientôt aux meurtres de volupté: il conçut ce malheureux écart qui nous fait trouver des plaisirs dans les maux d’autrui; il sentit qu’une commotion violente imprimée sur un adversaire quelconque rapportait à la masse de nos nerfs une vibration dont l’effet, irritant les esprits animaux qui coulent dans la concavité de ces nerfs, les oblige à presser les nerfs érecteurs, et à produire d’après cet ébranlement ce qu’on appelle une sensation lubrique. En conséquence, il se mit à commettre des vols et des meurtres, par unique principe de débauche et de libertinage, comme un autre, pour enflammer ces mêmes passions, se contente d’aller voir des filles. A vingt-trois ans, il fit partie avec trois de ses compagnons de vice, auxquels il avait inculqué sa philosophie, d’aller arrêter un carrosse public dans le grand chemin, de violer également les hommes et les femmes, de les assassiner après, de s’emparer de l’argent dont ils n’avaient assurément aucun besoin, et de se trouver tous trois la même nuit au bal de l’Opéra afin de prouver l’alibi. Ce crime n’eut que trop lieu: deux demoiselles charmantes furent violées et massacrées dans les bras de leur mère; on joignit à cela une infinité d’autres horreurs, et personne n’osa le soupçonner. Las d’une épouse charmante que son père lui avait donnée avant de mourir, le jeune Blangis ne tarda pas de la réunir aux mânes de sa mère, de sa sœur et de toutes ses autres victimes, et cela pour épouser une fille assez riche, mais publiquement déshonorée et qu’il savait très bienêtre la maîtresse de son frère. C’était la mère d’Aline, l’une des actrices de notre roman et dont il a été question plus haut. Cette seconde épouse, bientôt sacrifiée comme la première, fit place à une troisième, qui le fut bientôt comme la seconde. On disait dans le monde que c’était l’immensité de sa construction qui tuait ainsi toutes ses femmes, et comme ce gigantesque était exact dans tous les points, le duc laissait germer une opinion qui voilait la vérité. Ce colosse effrayant donnait en effet l’idée d’Hercule ou d’un centaure: le duc avait cinq pieds onze pouces, des membres d’une force et d’une énergie, des articulations d’une vigueur, des nerfs d’une élasticité… Joignez à cela une figure mâle et fière, de très grands yeux noirs, de beaux sourcils bruns, le nez aquilin, de belles dents, l’air de la santé et de la fraîcheur, des épaules larges, une carrure épaisse quoique parfaitement coupée, les hanches belles, les fesses superbes, la plus belle jambe du monde,un tempérament de fer, une force de cheval, et le membre d’un véritable mulet, étonnamment velu, doué de la faculté de perdre son sperme aussi souvent qu’il le voulait dans un jour, même à l’âge de cinquante ans qu’il avait alors, une érection presque continuelle dans ce membre dont la taille était de huit pouces juste de pourtour sur douze de long, et vous aurez le portrait du duc de Blangis comme si vous l’eussiez dessiné vous-même. Mais si ce chef- d’œuvre de la nature était violent dans ses désirs, que devenait-il, grand dieu! quand l’ivresse de la volupté le couronnait. Ce n’était plus un homme, c’était un tigre en fureur.Malheur à qui servait alors ses passions: des cris épouvantables,des blasphèmes atroces s’élançaient de sa poitrine gonflée, des flammes semblaient alors sortir de

ses yeux, il écumait, il hennissait, on l’eût pris pour le dieu même de la lubricité. Quelle que fût sa manière de jouir alors, ses mains nécessairement s’égaraient toujours, et l’on l’a vu plus d’une fois étrangler tout net une femme à l’instant de sa perfide décharge. Revenu de là, l’insouciance la plus entière sur les infamies qu’il venait de se permettre prenait aussitôt la place de son égarement, et de cette indifférence, de cette espèce d’apathie,naissaient presque aussitôt de nouvelles étincelles de volupté. Le duc, dans sa jeunesse, avait déchargé jusqu’à dix-huit fois dans un jour et sans qu’on le vît plus épuise à la dernière perte qu’à la première. Sept ou huit dans le même intervalle ne l’effrayaient point encore, malgré son demi-siècle. Depuis près de vingt-cinq ans, il s’était habitué à la sodomie passive, et il en soutenait les attaques avec la même vigueur qu’il les rendait activement,l’instant d’après, lui-même, quand il lui plaisait de changer de rôle. Il avait soutenu dans une gageure jusqu’à cinquante-cinq assauts dans un jour. Doué comme nous l’avons dit d’une force prodigieuse, une seule main lui suffisait pour violer une fille; il l’avait prouvé plusieurs fois. Il paria un jour d’étouffer un cheval entre ses jambes, et l’animal creva à l’instant qu’il avait indiqué. Ses excès de table l’emportaient encore, s’il est possible, sur ceux du lit. On ne concevait pas ce que devenait l’immensité de vivres qu’il engloutissait. Il faisait régulièrement trois repas, et les faisait tous trois et fort longs et fort amples, et son seul ordinaire était toujours de dix bouteilles devin de Bourgogne; il en avait bu jusqu’à trente et pariait contre qui voudrait d’aller même à cinquante. Mais son ivresse prenant la teinte de ses passions, dès que les liqueurs ou les vins avaient échauffé son âme, il devenait furieux; on était obligé de le lier.Et avec tout cela, qui l’eût dit? tant il est vrai que l’âme répond souvent bien mal aux dispositions corporelles, un enfant résolu eût effrayé ce colosse, et dès que pour se défaire de son ennemi, il ne pouvait plus employer ses ruses ou sa trahison, il devenait timide et lâche, et l’idée du combat le moins dangereux, mais à égalité de forces, l’eût fait fuir à l’extrémité de la terre. Il avait pourtant, selon l’usage, fait une campagne ou deux, mais il s’y était si tellement déshonoré qu’il avait sur-le-champ quitté le service. Soutenant sa turpitude avec autant d’esprit que d’effronterie, il prétendait hautement que la poltronnerie n’étant que le désir de sa conservation, il était parfaitement impossible à des gens sensés de la reprocher comme un défaut.

 

En conservant absolument les mêmes traits moraux et les adaptant à une existence physique infiniment inférieure à celle qui vient d’être tracée, on avait le portrait de l’évêque de  frère du duc de Blangis. Même noirceur dans l’âme, même penchant au crime, même mépris pour la religion, même athéisme, même fourberie,l’esprit plus souple et plus adroit cependant et plus d’art à précipiter ses victimes, mais une taille fine et légère, un corps petit et fluet, une santé chancelante, des nerfs très délicats, une recherche plus grande dans les plaisirs, des facultés médiocres, un membre très ordinaire, petit même, mais se ménageant avec un tel art et perdant toujours si peu, que son imagination sans cesse enflammée le rendait aussi fréquemment que son frère susceptible de goûter le plaisir; d’ailleurs des sensations d’une telle finesse,un agacement si prodigieux dans le genre nerveux, qu’il s’évanouissait souvent à l’instant de sa décharge et qu’il perdait presque toujours connaissance en la faisant. Il était âgé de quarante-cinq ans, la physionomie très fine, d’assez jolis yeux,mais une vilaine bouche et de vilaines dents, le corps blanc; sans poil, le cul petit, mais bien pris et le vit de cinq pouces de tour sur dix de long. Idolâtre de la sodomie active et passive, mais plus encore de cette dernière, il passait sa vie à se faire enculer, et ce plaisir qui n’exige jamais une grande consommation de force s’arrangeait au mieux avec la petitesse de ses moyens.Nous parlerons ailleurs de ses autres goûts. A l’égard de ceux de la table, il les portait presque aussi loin que son frère, mais il y mettait un peu plus de sensualité. Monseigneur, aussi scélérat que son aîné, avait d’ailleurs par-devers lui des traits qui l’égalaient sans doute aux célèbres actions du héros qu’on vient de peindre. Nous contenterons d’en citer un; il suffira à faire voir au lecteur de quoi un tel homme pouvait être capable et ce qu’il savait et pouvait faire ayant fait ce qu’on va lire.

 

Un de ses amis, homme puissamment riche, avait autrefois eu une intrigue avec une fille de condition, de laquelle il y avait eu deux enfants, une fille et un garçon. Il n’avait cependant jamais pu l’épouser, et la demoiselle était devenue la femme d’un autre.L’amant de cette infortunée mourut jeune, mais possesseur cependant d’une fortune immense; n’ayant aucun parent dont il se souciât, il imagina de laisser tout son bien aux deux malheureux fruits de son intrigue. Au lit de mort, il confia son projet à l’évêque et le chargea de ces deux dots immenses, qu’il partagea en deux portefeuilles égaux et qu’il remit à l’évêque en lui recommandant l’éducation de ces deux orphelins et de leur remettre à chacun ce qui leur revenait, dès qu’ils auraient atteint l’âge prescrit parles lois. Il enjoignit en même temps au prélat de faire valoir jusque-là les fonds de ses pupilles, afin de doubler leur fortune.Il lui témoigna en même temps qu’il avait dessein de laisser éternellement ignorer à la mère ce qu’il faisait pour ses enfants et qu’il exigeait qu’absolument on ne lui en parlât jamais. Ces arrangements pris, le moribond ferma les yeux, et monseigneur se vit maître de près d’un million en billets de banque et de deux enfants. Le scélérat ne balança pas longtemps à prendre son parti:le mourant n’avait parlé qu’à lui, la mère devait tout ignorer, les enfants n’avaient que quatre ou cinq ans. Il publia que son ami en expirant avait laisse son bien aux pauvres, et dès le même jour le fripon s’en empara. Mais ce n’était pas assez de ruiner ces deux malheureux enfants; l’évêque, qui ne commettait jamais un crime sans en concevoir à l’instant un nouveau, fut, muni du consentement de son ami, retirer ces enfants de la pension obscure où l’on les élevait, et les plaça chez des gens à lui, en se résolvant dès l’instant de les faire tous deux bientôt servir à ses perfides voluptés. Il les attendit jusqu’à treize ans. Le petit garçon atteignit le premier cet âge; il s’en servit, l’assouplit à toutes ses débauches, et comme il était extrêmement joli, s’en amusa près de huit jours. Mais la petite fille ne réussit pas aussi bien: elle arriva fort laide à l’âge prescrit sans que rien arrêtât pourtant la lubrique fureur de notre scélérat. Ses désirs assouvis, il craignit que s’il laisse vivre ces enfants, ils ne vinssent à découvrir quelque chose du secret qui les intéressait. Il les conduisit à une terre de son frère, et sûr de retrouver dans un nouveau crime des étincelles de lubricité que la jouissance venait de lui faire perdre, il les immola tous deux à ses passions féroces, et accompagna leur mort d’épisodes si piquants et si cruels que sa volupté renaquit au sein des tourments dont il les accabla. Le secret n’est malheureusement que trop sûr, et il n’y a pas de libertin un peu ancré dans le vice qui ne sache combien le meurtre a d’empire sur les sens et combien il détermine voluptueusement une décharge. C’est une vérité dont il est bon que le lecteur se prémunisse avant que d’entreprendre la lecture d’un ouvrage qui doit autant développer ce système.

 

Tranquille désormais sur tous les événements, monseigneur revint jouir à Paris du fruit de ses forfaits, et sans le plus petit remords d’avoir trompé les intentions d’un homme hors d’état, par sa situation, d’éprouver ni peine ni plaisir.

 

Le président de Curval était le doyen de la société. Âgé de près de soixante ans, et singulièrement usé par la débauche, il n’offrait presque plus qu’un squelette. Il était grand, sec, mince,des yeux creux et éteints, une bouche livide et malsaine, le menton élevé, le nez long. Couvert de poils comme un satyre, un dos plat,des fesses molles et tombantes qui ressemblaient plutôt à deux sales torchons flottant sur le haut de ses cuisses; la peau en était tellement flétrie à force de coups de fouet qu’on la tortillait autour des doigts sans qu’il le sentît. Au milieu de cela s’offrait, sans qu’on eût la peine d’écarter, un orifice immense dont le diamètre énorme, l’odeur et la couleur le faisaient plutôt ressembler à une lunette de commodités qu’au trou d’un cul;et pour comble d’appas, il entrait dans les petites habitudes de ce pourceau de Sodome de laisser toujours cette partie-là dans un tel état de malpropreté qu’on y voyait sans cesse autour un bourrelet de deux pouces d’épaisseur. Au bas d’un ventre aussi plissé que livide et mollasse, on apercevait, dans une forêt de poils, un outil qui, dans l’état d’érection, pouvait avoir environ huit pouces de long sur sept de pourtour; mais cet état n’était plus que fort rare, et il fallait une furieuse suite de choses pour le déterminer. Cependant il avait encore lieu au moins deux ou trois fois de la semaine, et le président alors enfilait indistinctement tous les trous, quoique celui du derrière d’un jeune garçon lui fût infiniment plus précieux. Le président s’était fait circoncire, de manière que la tête de son vit n’était jamais recouverte, cérémonie qui facilite beaucoup la jouissance et à laquelle tous les gens voluptueux devraient se soumettre. Mais l’un de ses objets est de tenir cette partie plus propre: il s’en fallait beaucoup qu’il se trouvât rempli chez Curval, car aussi sale en cette partie-là que dans l’autre, cette tête décalottée, déjà naturellement fort grosse, là devenait plus ample d’au moins un pouce de circonférence. Également malpropre sur toute sa personne, le président, qui à cela joignait des goûts pour le moins  que sa personne, devenait un personnage dont l’abord assez malodorant eût pu ne pas plaire à tout le monde: mais ses confrères n’étaient pas gens à se scandaliser pour si peu de chose, et on ne lui en parlait seulement pas. Peu d’hommes avaient été aussi lestes et aussi débauchés que le président; mais entièrement blasé,absolument abruti, il ne lui restait plus que la dépravation et la crapule du libertinage. Il fallait plus de trois heures d’excès, et d’excès les plus infâmes, pour obtenir de lui un chatouillement voluptueux. Quant à la décharge, quoiqu’elle eût lieu chez lui bien plus souvent que l’érection et presque une fois tous les jours,elle était cependant si difficile à obtenir, ou elle n’avait lieu qu’en procédant à des choses si singulières et souvent si cruelles ou si malpropres, que les agents de ses plaisirs y renonçaient souvent, et de là naissait chez lui une sorte de colère lubrique qui quelquefois, par ses effets, réussissait mieux que ses efforts.Curval était si tellement englouti dans le bourbier du vice et du libertinage qu’il lui était devenu comme impossible de tenir d’autres propos que de ceux-là. Il en avait sans cesse les plus sales expressions à la bouche comme dans le cœur, et il les entremêlait le plus énergiquement de blasphèmes et d’imprécations fournis par la véritable horreur qu’il avait, à l’exemple de ses confrères, pour tout ce qui était du ressort de la religion. Ce désordre d’esprit, encore augmenté par l’ivresse presque continuelle dans laquelle il aimait à se tenir, lui donnait depuis quelques années un air d’imbécillité et d’abrutissement qui faisait, prétendait-il, ses plus chères délices. Né aussi gourmand qu’ivrogne, lui seul était en état de tenir tête au duc, et nous le verrons, dans le cours de cette histoire, faire des prouesses en ce genre qui étonneront sans doute nos plus célèbres mangeurs. Depuis dix ans, Curval n’exerçait plus sa charge, non seulement il n’en était plus en état, mais je crois même que quand il l’aurait pu, on l’aurait prié de s’en dispenser toute sa vie.

 

Curval avait mené une vie fort libertine, toutes les espèces d’écarts lui étaient familiers, et ceux qui le connaissaient particulièrement le soupçonnaient fort de n’avoir jamais dû qu’à deux ou trois meurtres exécrables la fortune immense dont il jouissait. Quoi qu’il en soit, il est très vraisemblable à l’histoire suivante que cette espèce d’excès avait l’art de l’émouvoir puissamment, et c’est à cette aventure qui,malheureusement, eut un peu d’éclat, qu’il dut son exclusion de la Cour. Nous allons la rapporter pour donner au lecteur une idée de son caractère.

 

Curval avait dans le voisinage de son hôtel un malheureux portefaix qui, père d’une petite fille charmante, avait le ridicule d’avoir des sentiments. Déjà vingt fois des messages de toutes les façons étaient venus essayer de corrompre ce malheureux et sa femme par des propositions relatives à leur jeune fille sans pouvoir venir les ébranler, et Curval, directeur de ces ambassades et que la multiplication des refus ne faisait qu’irriter, ne savait plus comment s’y prendre pour jouir de la jeune fille et pour la soumettre à ses libidineux caprices, lorsqu’il imagina tout simplement de faire rouer le père pour amener la fille dans son lit. Le moyen fut aussi bien conçu qu’exécuté. Deux ou trois coquins gagés par le président s’en mêlèrent; et avant la fin du mois le malheureux portefaix fut enveloppé dans un crime imaginaire que l’on eut l’air de commettre à sa porte et qui le conduisit tout de suite dans les cachots de la Conciergerie. Le président, comme on l’imagine bien, s’empara bientôt de cette affaire, et comme il n’avait pas envie de faire traîner l’affaire, en trois jours, grâce à ses coquineries et à son argent, le malheureux portefaix fut condamné à être roué vif, sans qu’il eût jamais commis d’autres crimes que celui de vouloir garder son honneur et de conserver celui de sa fille. Sur ces entrefaites, les sollicitations recommencèrent. On fut trouver la mère, on lui représenta qu’il ne tenait qu’à elle de sauver son mari, que si elle satisfaisait le président, il était clair qu’il arracherait par là son mari au sort affreux qui l’attendait. Il n’était plus possible de balancer. La femme consulta: on savait bien à qui elle s’adresserait, on avait gagné les conseils, et ils répondirent sans tergiverser qu’elle ne devait pas hésiter un moment. L’infortunée amène elle-même sa fille en pleurant au pied de son juge; celui-ci promet tout ce qu’on veut, mais il était bien loin d’avoir envie de tenir sa parole. Non seulement il craignait, en la tenant, que le mari sauvé ne vînt à faire de l’éclat en voyant à quel prix on avait mis sa vie, mais le scélérat trouvait même encore un délice bien plus piquant à se faire donner ce qu’il voulait sans être obligé de rien tenir. Il s’était offert sur cela des épisodes de scélératesse à son esprit dont il sentait accroître sa perfide lubricité; et voici comme il s’y prit pour mettre à la scène toute l’infamie et tout le piquant qu’il put. Son hôtel se trouvait en face d’un endroit où l’on exécute quelquefois des criminels à Paris, et comme le délit s’était commis dans ce quartier-là, il obtint que l’exécution serait faite sur cette place en question. A l’heure indiquée, il fit trouver chez lui la femme et la fille de ce malheureux. Tout était bien fermé du côté de la place de manière qu’on ne voyait,des appartements où il tenait ses victimes, rien du train qui pouvait s’y passer. Le scélérat, qui savait l’heure positive de l’exécution, prit ce moment-là pour dépuceler la petite fille dans les bras de sa mère, et tout fut arrangé avec tant d’adresse et de précision que le scélérat déchargeait dans le cul de la fille au moment où le père expirait. Dès que son affaire fut faite: « Venez voir, dit-il à ses deux princesses en ouvrant une fenêtre sur la place, venez voir comme je vous ai tenu parole. » Et les malheureuses virent, l’une son père, l’autre son mari, expirant sous le fer du bourreau. Toutes deux tombèrent évanouies, mais Curval avait tout prévu: cet évanouissement était leur agonie,elles étaient toutes deux empoisonnées, et elles ne rouvrirent jamais les yeux. Quelque précaution qu’il prît pour envelopper toute cette action des ombres du plus profond mystère, il en transpira néanmoins quelque chose; on ignora la mort des femmes,mais on le soupçonna vivement de prévarication dans l’affaire du mari. Le motif fut à moitié connu, et de tout cela sa retraite

résulta enfin. De ce moment, Curval, n’ayant plus de décorum à garder, se précipita dans un nouvel océan d’erreurs et de crimes.Il se fit chercher des victimes partout, pour les immoler à la perversité de ses goûts. Par un raffinement de cruauté atroce, et pourtant bien aise à comprendre, la classe de l’infortune était celle sur laquelle il aimait le plus à lancer les effets de sa perfide rage. Il avait plusieurs femmes qui lui cherchaient nuit et jour, dans les greniers et dans les galetas, tout ce que la misère pouvait offrir de plus abandonné, et sous le prétexte de leur donner des secours, ou il les empoisonnait, ce qui était un de ses plus délicieux passe-temps, ou il les attirait chez lui et les immolait lui-même à la perversité de ses goûts. Hommes, femmes,enfants, tout était bon à sa perfide rage, et il commettait sur cela des excès qui l’auraient fait porter mille fois sa tête sur un échafaud, sans son crédit et son or qui l’en préservèrent mille fois. On imagine bien qu’un tel être n’avait pas plus de religion que ses deux confrères, il la détestait sans doute aussi souverainement, mais il avait jadis plus fait pour l’extirper dans les cœurs, car, profitant de l’esprit qu’il avait eu pour être comme elle, il était auteur de plusieurs ouvrages dont les effets avaient été prodigieux, et ces succès, qu’il se rappelait sans cesse, étaient encore une de ses plus chères voluptés.

Plus nous multiplions les objets de nos jouissances…

Placez là le portrait de Durcet, comme il est au cahier l8,relié en rose, puis, après avoir terminé ce portrait par ces mots du cahier:… les débiles années de l’enfance, reprenez ainsi:

Durcet est âgé de cinquante-trois ans, il est petit, court,gros, fort épais, une figure agréable et fraîche, la peau très blanche, tout le corps, et principalement les hanches et les fesses, absolument comme une femme; son cul est frais, gras, ferme et potelé, mais excessivement ouvert par l’habitude de la sodomie;son vit est extraordinairement petit: à peine a-t-il deux pouces de tour sur quatre de long; il ne bande absolument plus; ses décharges sont rares et fort pénibles, peu abondantes et toujours précédées de spasmes qui le jettent dans une espèce de fureur qui le porte au crime; il a de la gorge comme une femme, une voix douce et agréable, et fort honnête en société, quoique sa tête soit pour le moins aussi dépravée que celle de ses confrères; camarade d’école du Duc, ils s’amusent encore journellement ensemble, et l’un des grands plaisirs de Durcet est de se faire chatouiller l’anus par le membre énorme du duc.

 

Tels sont en un mot, cher lecteur, les quatre scélérats avec lesquels je vais te faire passer quelques mois. Je te les aidé peints de mon mieux pour que tu les connaisses à fond et que rien ne t’étonne dans le récit de leurs différents écarts. Il m’a été impossible d’entrer dans le détail particulier de leurs goûts:j’aurais nui à l’intérêt et au plan principal de cet ouvrage en te les divulguant. Mais à mesure que le récit s’acheminera, on n’aura qu’à les suivre avec attention, et l’on démêlera facilement leurs petits péchés d’habitude et l’espèce de manie voluptueuse qui les flatte le mieux chacun en particulier. Tout ce que l’on peut dire à présent en gros, c’est qu’ils étaient généralement susceptibles du goût de la sodomie, que tous quatre se faisaient enculer régulièrement, et que tous quatre idolâtraient les culs. Le duc cependant, relativement à l’immensité de sa construction et plutôt sans doute par cruauté que par goût, foutait encore des cons avec le plus grand plaisir. Le président quelquefois aussi, mais plus rarement. Quant à l’évêque, il les détestait si souverainement que leur seul aspect l’eût fait débander pour six mois. Il n’en avait jamais foutu qu’un dans sa vie, celui de sa belle-sœur, et dans la vue d’avoir un enfant qui pût lui procurer un jour les plaisirs de l’inceste; on a vu comment il avait réussi. A l’égard de Durcet, il idolâtrait le cul pour le moins avec autant d’ardeur que l’évêque,mais il en jouissait plus accessoirement; ses attaques favorites se dirigeaient dans un troisième temple. La suite nous dévoilera ce mystère.

Achevons des portraits essentiels à l’intelligence de cet ouvrage et donnons aux lecteurs maintenant une idée des quatre épouses de ces respectables maris.

 

Quel contraste! Constance, femme du duc et fille de Durcet,était une grande femme mince, faite à peindre, et tournée comme si les Grâces eussent pris plaisir à l’embellir. Mais l’élégance de sa taille n’enlevait rien à sa fraîcheur: elle n’en était pas moins grasse et potelée et les formes les plus délicieuses, s’offrant sous une peau plus blanche que les lys, achevaient de faire imaginer souvent que l’Amour même avait pris soin de la former. Son visage était un peu long, ses traits extraordinairement nobles,plus de majesté que de gentillesse et plus de grandeur que de finesse. Ses yeux étaient grands, noirs et pleins de feu, sa bouche extrêmement petite et ornée des plus belles dents qu’on pût soupçonner; elle avait la langue mince, étroite, du plus bel incarnat, et son haleine était plus douce que l’odeur même de la rose. Elle avait la gorge pleine, fort ronde, de la blancheur et de la fermeté de l’albâtre; ses reins, extraordinairement cambrés,amenaient, par une chute délicieuse, au cul le plus exactement et le plus artistement coupé que la nature eût produit depuis longtemps. Il était du rond le plus exact, pas très gros, mais ferme, blanc, potelé et ne s’entrouvrant que pour offrir le petit trou le plus propre, le plus mignon et le plus délicat; une nuance du rose le plus tendre colorait ce cul, charmant asile des plus doux plaisirs de la lubricité. Mais, grand dieu! qu’il conserva peu longtemps tant d’attraits! Quatre ou cinq attaques du duc en flétrirent bientôt toutes les grâces, et Constance, après son mariage, ne fut bientôt plus que l’image d’un beau lys que la tempête vient d’effeuiller. Deux cuisses rondes et parfaitement moulées soutenaient un autre temple, moins délicieux sans doute,mais qui offrait au spectateur tant d’attraits que ma plume entreprendrait en vain de les peindre. Constance était à peu près vierge quand le duc l’épousa, et son père le seul homme qu’elle eût connu, l’avait, comme on l’a dit, laissée bien parfaitement entière de ce côté-là. Les plus beaux cheveux noirs, retombant en boucles naturelles par-dessus les épaules et, quand on le voulait, jusque sur le joli poil de même couleur qui ombrageait ce petit con voluptueux, devenaient une nouvelle parure que j’eusse été coupable d’omettre, et achevaient de prêter à cette créature angélique, âgée d’environ vingt-deux ans, tous les charmes que la nature peut prodiguer à une femme. A tous ces agréments, Constance joignait un esprit juste, agréable, et même plus élevé qu’il n’eût dû être dans la triste situation où l’avait placée le sort, car elle en sentait toute l’horreur, et elle eût été bien plus heureuse sans doute avec des perceptions moins délicates. Durcet, qui l’avait élevée plutôt comme une courtisane que comme sa fille et qui ne s’était occupé qu’à lui donner des talents bien plutôt que des mœurs, n’avait pourtant jamais pu détruire dans son cœur les principes d’honnêteté et de vertu qu’il semblait que la nature y eût gravés à plaisir. Elle n’avait point de religion, on ne lui en avait jamais parlé, on n’avait jamais souffert qu’elle en pratiquât aucun exercice, mais tout cela n’avait point éteint dans elle cette pudeur, cette modestie naturelle, indépendantes des chimères religieuses et qui, dans une âme honnête et sensible, s’effacent bien difficilement. Elle n’avait jamais quitté la maison de son père, et le scélérat, dès l’âge de douze ans, l’avait fait servir à ses crapuleux plaisirs. Elle trouva bien de la différence dans ceux que goûtait le duc avec elle; son physique s’altéra sensiblement de cette distance énorme, et le lendemain de ce que le duc l’eut dépucelée sodomitement, elle tomba dangereusement malade: on lui crut le rectum absolument percé. Mais sa jeunesse, sa santé, et l’effet de quelques topiques salutaires, rendirent bientôt au duc l’usage de cette voie défendue, et la malheureuse Constance,contrainte à s’accoutumer à ce supplice journalier qui n’était pas le seul, se rétablit entièrement et s’habitua à tout.

 

Adélaïde, femme de Durcet et fille du président, était une beauté peut-être supérieure à Constance, mais dans un genre absolument tout autre. Elle était âgée de vingt ans, petite, mince,extrêmement fluette et délicate, faite à peindre, les plus beaux cheveux blonds qu’on puisse voir. Un air d’intérêt et de sensibilité, répandu sur toute sa personne et principalement dans ses traits, lui donnait l’air d’une héroïne de roman. Ses yeux,extraordinairement grands, étaient bleus; ils exprimaient à la fois la tendresse et la décence. Deux grands sourcils minces, mais singulièrement tracés, ornaient un front peu élevé, mais d’une noblesse, d’un tel attrait, qu’on eût dit qu’il était le temple de la pudeur même. Son nez étroit, un peu serré du haut, descendait insensiblement dans une forme demi-douzaine. Ses lèvres étaient minces, bordées de l’incarnat le plus vif, et sa bouche un peu grande, c’était le seul défaut de sa céleste physionomie, ne s’ouvrait que pour faire voir trente-deux perles que la nature avait l’air d’avoir semées parmi des roses. Elle avait le col un peu long, singulièrement attaché, et, par une habitude assez naturelle, la tête toujours un peu penchée sur l’épaule droite,surtout quand elle écoutait; mais que de grâce lui prêtait cette intéressante attitude! Sa gorge était petite, fort ronde, très ferme et très soutenue, mais à peine y avait-il de quoi remplir la main; c’était comme deux petites pommes que l’Amour en se jouant avait apportées là du jardin de sa mère. Sa poitrine était un peu pressée, aussi l’avait-elle fort délicate. Son ventre était uni et comme du satin; une petite motte blonde peu fournie servait comme de péristyle au temple où Vénus semblait exiger son hommage. Ce temple était étroit, au point de n’y pouvoir même introduire un doigt sans la faire crier, et cependant, grâce au président, depuis près de deux lustres, la pauvre enfant n’était plus vierge, ni par là, ni du côté délicieux qu’il nous reste encore à tracer. Que d’attraits possédait ce second temple, quelle chute de reins,quelle coupe de fesses, que de blancheur et d’incarnat réunis! mais l’ensemble était un peu petit. Délicate dans toute ses formes,Adélaïde était plutôt l’esquisse que le modèle de la beauté; il semblait que la nature n’eût voulu qu’indiquer dans Adélaïde ce qu’elle avait prononcé si majestueusement dans Constance.Entrouvrait-on ce cul délicieux. un bouton de rose s’offrait alors à vous et c’était dans toute sa fraîcheur et dans l’incarnat le plus tendre que la nature voulait vous le présenter. Mais quel étroit, quelle petitesse! ce n’était qu’avec des peines infinies que le président avait pu réussir, et il n’avait jamais pure nouvel  que deux ou trois fois ces assauts. Durcet, moins exigeant, la rendait peu malheureuse sur cet objet, mais depuis qu’elle était sa femme, par combien d’autres complaisances cruelles, par quelle quantité d’autres soumissions dangereuses ne lui fallait-il pas acheter ce petit bienfait! Et d’ailleurs, livrée aux quatre libertins, comme elle le devenait par l’arrangement pris, que de cruels assauts n’avait-elle pas encore à soutenir, et dans le genre dont Durcet lui faisait grâce, et dans tous les autres! Adélaïde avait l’esprit que lui supposait sa figure,c’est-à-dire extrêmement romanesque; les lieux solitaires étaient ceux qu’elle recherchait avec le plus de plaisir, et elle y versait souvent des larmes involontaires, larmes que l’on n’étudie pas assez et qu’il semble que le pressentiment arrache à la nature.Elle avait perdu depuis peu une amie qu’elle idolâtrait, et cette perte affreuse se présentait sans cesse à son imagination. Comme elle connaissait son père à merveille et qu’elle savait à quel point il portait l’égarement, elle était persuadée que sa jeune amie était devenue la victime des scélératesses du président, parce qu’il n’avait jamais pu la déterminer à lui accorder de certaines choses, et le fait n’était pas sans vraisemblance: Elle s’imaginait qu’on lui en ferait quelque jour autant, et tout cela n’était pas improbable. Le président n’avait pas pris pour elle la même attention, relativement à la religion, que Durcet avait prise pour Constance, il avait laissé naître et fomenter le préjugé, imaginant que ses discours et ses livres le détruiraient facilement. Il se trompa: la religion est l’aliment d’une âme de la complexion de celle d’Adélaïde. Le président eut beau prêcher, beau faire lire,la jeune personne resta dévote, et tous ces écarts qu’elle ne partageait point, qu’elle haïssait et dont elle était victime,étaient bien loin de la détromper sur des chimères qui faisaient le bonheur de sa vie. Elle se cachait pour prier Dieu, elle se dérobait pour remplir ses devoirs de chrétienne, et ne manquait jamais d’être punie très sévèrement, ou par son père, ou par son mari, dès que l’un ou l’autre s’en apercevait. Adélaïde souffrait tout en patience, bien persuadée que le Ciel la dédommagerait un jour. Son caractère d’ailleurs était aussi doux que son esprit, et sa bienfaisance, l’une des vertus qui la faisaient le plus détester de son père, allait jusqu’à l’excès. Curval, irrité contre cette classe vile de l’indigence, ne cherchait qu’à l’humilier, à l’avilir davantage ou à y trouver des victimes; sa généreuse fille,au contraire, se serait passée de sa propre subsistance pour procurer celle du pauvre, et on l’avait souvent vue aller lui porter en cachette toutes les sommes destinées à ses plaisirs.Enfin Durcet et le président la tancèrent et la morigénèrent si bien, qu’ils la corrigèrent de cet abus et lui en enlevèrent absolument tous les moyens. Adélaïde, n’ayant plus que ses larmes à offrir à l’infortune, allait encore les répandre sur leurs maux, et son cœur impuissant, mais toujours sensible, ne pouvait cesser d’être vertueux. Elle apprit un jour qu’une malheureuse femme allait venir prostituer sa fille au président, parce que l’extrême besoin l’y contraignait. Déjà le paillard enchanté se préparait à cette jouissance du genre de celle qu’il aimait le mieux; Adélaï de fit vendre en secret une de ses robes, en fit donner tout de suite l’argent à la mère et la détourna, par ce petit secours et quelque sermon, du crime qu’elle allait commettre. Le président venant à les avoir (sa fille n’était pas encore mariée) se porta contre elle à de telles violences qu’elle en fut quinze jours au lit, et tout cela sans que rien pût arrêter l’effet des tendres mouvements de cette âme sensible.

 

Julie, femme du président et fille aînée du duc, eût effacé les deux précédentes sans un défaut capital pour beaucoup de gens, et qui peut-être avait décidé seul la passion de Curval pour elle;tant il est vrai que les effets des passions sont inconcevables et que leur désordre, fruit du dégoût et de la satiété, ne peut se comparer qu’à leurs écarts. Julie était grande, bien faite, quoique très grasse et très potelée, les plus beaux yeux bruns possibles,le nez charmant, les traits saillants et gracieux, les plus beaux cheveux châtains, le corps blanc et dans le plus délicieux embonpoint, un cul qui eût pu servir de modèle à celui que sculpta Praxitèle, le con chaud, étroit et d’une jouissance aussi agréable que peut l’être un tel local, la jambe belle et le pied charmant,mais la bouche la plus mal ornée, les dents les plus infectes, et d’une saleté d’habitude sur tout le reste de son corps, et principalement aux deux temples de la lubricité, que nul autre être, je le répète, nul autre être que le président, sujet aux mêmes défauts et les aimant sans doute, nul autre assurément,malgré tous ses attraits, ne se fût arrangé de Julie. Mais pour Curval, il en était fou: ses plus divins plaisirs se cueillaient sur cette bouche puante, il était dans le délire en la baisant, et quant à sa malpropreté naturelle, bien loin de la lui reprocher, il l’y excitait au contraire et avait enfin obtenu qu’elle ferait un parfait divorce avec l’eau. A ces défauts Julie en joignait quelques autres, mais moins désagréables sans doute: elle était très gourmande, elle avait du penchant à l’ivrognerie, peu de vertu, et je crois que si elle l’eût osé, le putanisme l’eût fort peu effrayée. Élevée par le duc dans un abandon total de principes et de moeurs, elle adoptait assez cette philosophie, et de tout point sans doute il y avait de quoi faire un sujet; mais, par un effet encore très bizarre du libertinage, il arrive souvent qu’une femme qui a nos défauts nous plaît bien moins dans nos plaisirs qu’une qui n’a que des vertus: l’une nous ressemble, nous ne la scandalisons pas; l’autre s’effraye, et voilà un attrait bien certain de plus. Le duc, malgré l’énormité de sa construction,avait joui de sa fille, mais il avait été obligé de l’attendre jusqu’à quinze ans, et malgré cela il n’avait pu empêcher qu’elle ne fût très endommagée de l’aventure, et tellement, qu’ayant envie de la marier, il avait été obligé de cesser ses jouissances et de se contenter avec elle de plaisirs moins dangereux, quoique pour le moins aussi fatigants: Julie gagnait peu avec le président, dont on sait que le vit était fort gros, et d’ailleurs quelque mal propre qu’elle fût elle-même par négligence, elle ne s’arrangeait nullement d’une saleté de débauche telle qu’était celle du président, son cher époux.

 

Aline, sœur cadette de Julie et réellement fille de l’évêque,était bien éloignée et des habitudes et du caractère et des défauts de sa sœur. C’était la plus jeune des quatre: à peine avait-elle dix-huit ans; c’était une petite physionomie piquante, fraîche et presque mutine, un petit nez retroussé, des yeux bruns pleins de vivacité et d’expression, une bouche délicieuse, une taille très bien prise quoique peu grande, bien en chair, la peau un peu brune,mais douce et belle, le cul un peu gros, mais moulé, l’ensemble des fesses le plus voluptueux qui pût s’offrir à l’œil du libertin,une motte brune et jolie, le con un peu bas, ce qu’on appelle à l’anglaise, mais parfaitement étroit, et, quand on l’offrit à l’assemblée, elle était exactement pucelle. Elle l’était encore,lors de la partie dont nous écrivons l’histoire, et nous verrons comme ces prémices furent anéanties. A l’égard de celles du cul,depuis huit ans l’évêque en jouissait paisiblement tous les jours,mais sans en avoir fait prendre le goût à sa chère fille qui,malgré son air espiègle et émoustillé, ne se prêtait pourtant que par obéissance et n’avait pas encore démontré que le plus léger plaisir lui fît partager les infamies dont on la rendait journellement victime. L’évêque l’avait laissée dans une ignorance profonde; à peine savait-elle lire et écrire, et elle ignorait absolument ce que c’était que la religion. Son esprit naturel n’était guère que de l’enfantillage, elle répondait drôlement, elle jouait, aimait beaucoup sa sœur, détestait souverainement l’évêque et craignait le duc comme le feu. Le jour des noces, quand elle se vit au milieu de quatre hommes, elle pleura, et fit d’ailleurs tout ce qu’on voulut d’elle, sans plaisir comme sans humeur. Elle était sobre, très propre et n’ayant d’autre défaut que beaucoup de paresse, la nonchalance régnant dans toutes ses actions et dans toute sa personne, malgré l’air de vivacité que ses yeux annonçaient. Elle abhorrait le président presque autant que son oncle, et Durcet, qui ne la ménageait pourtant pas, était néanmoins le seul pour lequel elle eût l’air de n’avoir aucune répugnance.

 

Tels étaient donc les huit principaux personnages avec lesquels nous allons vous faire vivre, mon cher lecteur. Il est temps de vous dévoiler maintenant l’objet des plaisirs singuliers qu’on se proposait.

 

Il est reçu, parmi les véritables libertins, que les sensations communiquées par l’organe de l’ouïe sont celles qui flattent davantage et dont les impressions sont les plus vives. En conséquence, nos quatre scélérats, qui voulaient que la volupté s’imprégnât dans leur cœur aussi avant et aussi profondément qu’elle y pouvait pénétrer, avaient à ce dessein imaginé une chose assez singulière. Il s’agissait, après s’être entouré de tout ce qui pouvait le mieux satisfaire les autres sens par la lubricité,de se faire en cette situation raconter avec les plus grands détails, et par ordre, tous les différents écarts de cette débauche, toutes ses branches, toutes ses attenantes, ce qu’on appelle en un mot, en langue de libertinage, toutes les passions.On n’imagine point à quel degré l’homme les varie, quand son imagination s’enflamme. Leur différence entre eux, excessive dans toutes leurs autres manies, dans tous leurs autres goûts, l’est encore bien davantage dans ce cas-ci, et qui pourrait fixer et détailler ces écarts ferait peut-être un des plus beaux travaux que l’on pût voir sur les moeurs et peut-être un des plus intéressants.Il s’agissait donc d’abord de trouver des sujets en état de rendre compte de tous ces excès, de les analyser, de les étendre, de les détailler, de les graduer et de placer au travers de cela l’intérêt d’un récit. Tel fut en conséquence le parti qui fut pris. Après des recherches et des informations sans nombre, on trouva quatre femmes déjà sur le retour (c’est ce qu’il fallait, l’expérience ici était la chose la plus essentielle), quatre femmes, dis-je, qui, ayant passé leur vie dans la débauche la plus excessive, se trouvaient en état de rendre un compte exact de toutes ces recherches. Et, comme on s’était appliqué à les choisir douées d’une certaine éloquence et d’une tournure d’esprit propre à ce qu’on en exigeait, après s’être entendues et recordées, toutes quatre furent en état de placer, chacune dans les aventures de leur vie, tous les écarts les plus extraordinaires de la débauche, et cela dans un tel ordre, que la première, par exemple, placerait dans le récit des événements de sa vie les cent cinquante passions les plus simples et les écarts les moins recherchés ou les plus ordinaires, la seconde, dans un même cadre, un égal nombre de passions plus singulières et d’un ou plusieurs hommes avec plusieurs femmes; la troisième également,dans son histoire, devait introduire cent cinquante manies des plus criminelles et des plus outrageantes aux lois, à la nature et à la religion; et comme tous ces excès mènent au meurtre et que ces meurtres commis par libertinage se varient à l’infini et autant de fois que l’imagination enflammée du libertin adopte de différents supplices, la quatrième devait joindre aux événements de sa vie le récit détaillé de cent cinquante de ces différentes tortures.Pendant ce temps-là, nos libertins, entourés, comme je l’ai dit d’abord, de leurs femmes et ensuite de plusieurs autres objets dans tous les genres, écouteraient, s’échaufferaient la tête et finiraient par éteindre, avec ou leurs femmes ou ces différents objets, l’embrasement que les conteuses auraient produit. Il n’y a aucun doute rien de plus voluptueux dans ce projet que la manière luxurieuse dont on y procéda, et ce sont et cette manière et ces différents récits qui vont former cet ouvrage, que je conseille,d’après cet exposé, à tout dévot de laisser la tout de suite s’il ne veut pas être scandalisé, car il voit que le plan est peu chaste, et nous osons lui répondre d’avance que l’exécution le sera encore bien moins.

Comme les quatre actrices dont il s’agit ici jouent un rôle très essentiel dans ces mémoires, nous croyons, dussions-nous en demander excuse au lecteur, être encore obligé de les peindre.Elles raconteront, elles agiront: est-il possible, d’après cela, de les laisser inconnues? Qu’on ne s’attende pas à des portraits de beauté, quoiqu’il y eût sans doute des projets de se servir physiquement comme moralement de ces quatre créatures. Néanmoins,ce n’était uniquement leur esprit et leur expérience, et il était,dans ce sens-là, impossible d’être mieux servi qu’on ne le fut.

 

Madame Duclos était le nom de celle que l’on chargeait du récit des cent cinquante passions simples. C’était une femme de quarante-huit ans, encore assez fraîche, qui avait de grands restes de beauté, des yeux fort beaux, la peau fort blanche, et l’un des plus beaux culs et des plus potelés qu’on pût voir, la bouche fraîche et propre, le sein superbe et de jolis cheveux bruns, la taille grosse, mais élevée, et tout l’air et le ton d’une fille du très bon air. Elle avait passé, comme on le verra, sa vie dans des endroits où elle avait été bien à même d’étudier ce qu’elle allait raconter, et on voyait qu’elle devait s’y prendre avec esprit,facilité et intérêt.

 

Madame Champville était une grande femme d’environ cinquante ans, mince, bien faite, l’air le plus voluptueux dans le regard et dans la tournure; fidèle imitatrice de Sapho, elle en avait l’expression jusque dans les plus petits mouvements, dans les gestes les plus simples et dans ses moindres paroles. Elle s’était ruinée à entretenir des femmes, et sans ce goût, auquel elle sacrifiait généralement ce qu’elle pouvait gagner dans le monde,elle eût été très à son aise. Elle avait été très longtemps fille publique et, depuis quelques années elle faisait à son tour le métier d’appareilleuse, mais elle était resserrée dans un certain nombre de pratiques, tous paillards sûrs et d’un certain âge;jamais elle ne recevait de jeunes gens, et cette conduite prudente et lucrative raccommodait un peu ses affaires. Elle avait été blonde, mais une teinte plus sage commençait à colorer sa chevelure. Ses yeux étaient toujours fort beaux, bleus et d’une expression très agréable. Sa bouche était belle, fraîche encore et parfaitement entière; pas de gorge, le ventre bien; elle n’avait jamais fait d’envie, la motte un peu élevée et le clitoris saillant de plus de trois pouces quand il était échauffé: en la chatouillant sur cette partie, on était bientôt sûr de la voir se pâmer, et surtout si le service lui était rendu par une femme. Son cul était très flasque et très usé, entièrement mou et flétri, et tellement endurci par les habitudes libidineuses que son histoire nous expliquera, qu’on pouvait y faire tout ce qu’on voulait sans qu’elle le sentît. Une chose assez singulière, et assurément fort rare à Paris surtout, c’est qu’elle était pucelle de ce côté comme une fille qui sort du couvent, et peut-être, dans la maudite partie où elle s’engagea, et où elle s’engagea avec des gens qui ne voulaient que des choses extraordinaires et à qui par conséquent celle-là plut, peut-être, dis-je, sans cette partie-là, ce pucelage singulier fût-il mort avec elle.

 

La Martaine, grosse maman de cinquante-deux ans, bien fraîche et bien saine et douée du plus gros et du plus beau fessier qu’on pût avoir, offrait absolument le contraire de l’aventure. Elle avait passé sa vie dans cette débauche sodomite, et y était tellement familiarisée qu’elle ne goûtait absolument de plaisir que par là.Une difformité de la nature (elle était barrée) l’ayant empêchée de connaître autre chose, elle s’était livrée à cette espèce de plaisir, entraînée et par cette impossibilité de faire autre chose et par de premières habitudes, moyennant quoi elle s’en tenait à cette lubricité dans laquelle on prétend qu’elle était encore délicieuse, bravant tout, ne redoutant rien. Les plus monstrueux engins ne l’effrayaient pas, elle les préférait même, et la suite de ces mémoires nous l’offrira peut-être combattant valeureusement encore sous les étendards de Sodome comme le plus intrépide des bougres. Elle avait des traits assez gracieux, mais un air de langueur et de dépérissement commençait à flétrir ses attraits, et sans son embonpoint qui la soutenait encore, elle eût pu déjà passer pour très usée.

 

Pour la Desgranges, c’étaient le vice et la luxure personnifiés:grande, mince, âgée de cinquante-six ans, l’air livide et décharné,les yeux éteints, les lèvres mortes, elle donnait l’image du crime prêt à périr faute de force. Elle avait été jadis brune; on avait prétendu même qu’elle avait un beau corps; peu après, ce n’était plus qu’un squelette qui ne pouvait inspirer que du dégoût. Son cul flétri, usé, marqué, déchiré, ressemblait plutôt à du papier marbré qu’à de la peau humaine, et le trou en était tellement large et ridé que les plus gros engins, sans qu’elle le sentît, pouvaient y pénétrer à sec. Pour comble d’agréments, cette généreuse athlète de Cythère, blessée dans plusieurs combats, avait un téton de moins et trois doigts de coupés; elle boitait, et il lui manquait six dents et un oeil. Nous apprendrons peut-être à quel genre d’attaques elle avait été si maltraitée; ce qu’il y a de bien sûr, c’est que rien ne l’avait corrigée, et si son corps était l’image de la laideur,son âme était le réceptacle de tous les vices et de tous les forfaits les plus inouïs. Incendiaire, parricide, incestueuse,sodomite, tribade, meurtrière, empoisonneuse, coupable de viols, de vols, d’avortements et de sacrilèges, on pouvait affirmer avec vérité qu’il n’y avait pas un seul crime dans le monde que cette coquine-là n’eût commis ou fait commettre. Son état actuel était le maquerellage; elle était l’une des fournisseuses attitrées de la société, et comme à beaucoup d’expérience elle joignait un jargon assez agréable, on l’avait choisie pour remplir le quatrième rôle d’historienne, c’est-à-dire dans le récit duquel il devait se rencontrer le plus d’horreurs et d’infamies. Qui, mieux qu’une créature qui les avait toutes faites, pouvait jouer ce personnage-là?

 

Ces femmes trouvées, et trouvées dans tous points telles qu’on pouvait les désirer, il fallut s’occuper des accessoires. On avait d’abord désiré de s’entourer d’un grand nombre d’objets luxurieux des deux sexes, mais quand on eut fait attention que le seul local où cette partie lubrique pût commodément s’exécuter était ce même château en Suisse appartenant à Durcet et dans lequel il avait expédié la petite Elvire, que ce château peu considérable ne pourrait pas contenir un si grand nombre d’habitants, et que d’ailleurs il pouvait devenir indiscret et dangereux d’emmener tant de monde, on se réduisit à trente-deux sujets en tout, les historiennes comprises; savoir: quatre de cette classe, huit jeunes filles, huit jeunes garçons, huit hommes doués de membres monstrueux pour les voluptés de la sodomie passive, et quatre servantes. Mais on voulut de la recherche à tout cela; un an entier se passa à ces détails, on y dépensa un argent immense, et voici les précautions que l’on employa pour les huit jeunes filles afin d’avoir tout ce que la France pouvait offrir de plus délicieux.Seize maquerelles intelligentes, ayant chacune deux secondes avec elles, furent envoyées dans les seize principales provinces de France, pendant qu’une dix-septième travaillait dans le même genre à Paris seulement. Chacune de ces appareilleuses eut un rendez-vous indiqué à une terre du duc auprès de Paris, et toutes devaient s’y rendre dans la même semaine, à dix mois juste de leur départ: on leur donna ce temps-là pour chercher. Chacune devait amener neuf sujets, ce qui faisait un total de cent quarante-quatre, huit seulement devaient être choisies. Il était recommandé aux maquerelles de ne s’attacher qu’à la naissance, la vertu et la plus délicieuse figure. Elles devaient faire leurs recherches principalement dans des maisons honnêtes, et on ne leur passait aucune file qui ne fût prouvée ravie, ou dans un couvent de pensionnaires de qualité, ou dans le sein de sa famille, et d’une famille de distinction. Tout ce qui n’était pas au-dessus de la classe de la bourgeoisie et qui, dans ces classes supérieures,n’était pas et très vertueuse, très vierge et très parfaitement belle, était refusé sans miséricorde. Des espions surveillaient les démarches de ces femmes et informaient à l’instant la société de ce qu’elles faisaient. Le sujet, trouvé comme on le désirait, leur était payé trente mille francs, tous frais faits. Il est inouï ce que ça coûta. A l’égard de l’âge, il était fixé de douze à quinze,et tout ce qui était au-dessus ou au-dessous était impitoyablement refusé. Pendant ce temps-là, avec les mêmes circonstances, les mêmes moyens et les mêmes dépenses, en mettant de même l’âge de douze à quinze, dix-sept agents de sodomie parcouraient de même et la capitale et les provinces; et leur rendez-vous était indiqué un mois après le choix des filles. Quant aux jeunes gens que nous désignerons dorénavant sous le nom de fouteurs, ce fut la mesure du membre qui régla seule: on ne voulut rien au-dessous de dix pouces ou douze pouces de long sur sept et demi de tour. Huit hommes travaillèrent à ce dessein dans tout le royaume, et le rendez-vous fut indiqué un mois après celui des jeunes garçons. Quoique l’histoire de ces choix et de ces réceptions ne soit pas de notre objet, il n’est pourtant pas hors de propos d’en dire un mot ici,pour mieux faire connaître encore le génie de nos quatre héros. Il me semble que tout ce qui sert à les développer et à jeter du jour sur une partie aussi extraordinaire que celle que nous allons décrire ne peut pas être regardé comme hors-d’oeuvre.

 

L’époque du rendez-vous des jeunes filles étant arrivée, on se rendit à la terre du duc. Quelques maquerelles n’ayant pu remplir leur nombre de neuf, quelques autres ayant perdu des sujets en chemin, soit par la maladie ou par l’évasion, il n’en arriva que cent trente au rendez-vous. Mais que d’attraits, grand dieu!Jamais, je crois, on n’en vit autant de réunis. Treize jours furent consacrés à cet examen, et chaque jour on en examinait dix. Les quatre amis formaient un cercle, au milieu duquel paraissait la jeune fille, d’abord vêtue telle qu’elle était lors de son enlèvement. La maquerelle qui l’avait débauchée en faisait l’histoire: si quelque chose manquait aux conditions de noblesse et de vertu, sans en approfondir davantage la petite fille était renvoyée à l’instant, sans aucun secours et sans être confiée à personne, et l’appareilleuse perdait tous les frais qu’elle avait pu faire pour elle. Ensuite la maquerelle ayant donné son détail,on la faisait retirer et on interrogeait la petite fille pour savoir si ce qu’on venait de dire d’elle était vrai. Si tout était juste, la maquerelle rentrait et troussait la petite fille par-derrière, afin d’exposer ses fesses à l’assemblée; c’était la première chose qu’on voulait examiner. Le moindre défaut dans cette partie la faisait renvoyer à l’instant; si, au contraire, rien ne manquait à cette espèce de charme, on la faisait mettre nue, et, en cet état, elle passait et repassait, cinq ou six fois de suite, de l’un à l’autre de nos libertins. On la tournait, on la retournait,on la maniait, on la sentait, on écartait, on examinait les pucelages, mais tout cela de sang-froid et sans que l’illusion des sens vînt en rien troubler l’examen. Cela fait, l’enfant se retirait, et à côté de son nom placé dans un billet, les examinateurs mettaient: reçue, ou: renvoyée, en signant le billet;ensuite ces billets étaient mis dans une boîte, sans qu’ils se communiquassent leurs idées; toutes examinées, on ouvrait la boîte:il fallait, pour qu’une fille fût reçue, qu’elle eût sur son billet les quatre noms des amis en sa faveur. S’il en manquait un seul,elle était aussitôt renvoyée, et toutes inexorablement, comme je l’ai dit, à pied, sans secours et sans guide, excepté une douzaine peut-être dont nos libertins s’amusèrent quand les choix furent faits et qu’ils cédèrent à leurs maquerelles. De cette première tournée, il y eut cinquante sujets d’exclus. On repassa les quatre-vingts autres, mais avec beaucoup plus d’exactitude et de sévérité: le plus léger défaut devenait dès l’instant un titre d’exclusion. L’une, belle comme le jour, fut renvoyée, parce qu’elle avait une dent un peu plus élevée que les autres; plus de vingt autres le furent, parce qu’elles n’étaient filles que de bourgeois. Trente sautèrent à cette seconde tournée: il n’en restait donc plus que cinquante. On résolut de ne procéder à ce troisième examen qu’en venant de perdre du foutre par le ministère même de ces cinquante sujets, afin que du calme parfait des sens pût résulter un choix plus rassis et plus sûr. Chacun des amis s’entoura d’un groupe de douze ou treize de ces jeunes filles. Les groupes varièrent de l’un à l’autre; ils étaient dirigés par des maquerelles. On changea si artistement les attitudes, on se prêta si bien, il y eut en un mot tant de lubricité de faite que le sperme éjacula, que la tête fut calme et que trente de ce dernier nombre disparurent encore à cette tournée. Il n’en restait que vingt; c’était encore douze de trop. On se calma par de nouveaux moyens, par tous ceux d’ ou l’on croyait que le dégoût pourrait naître, mais les vingt restèrent: et qu’eût-on pu retrancher sur un nombre de créatures si singulièrement célestes qu’on eut dit qu’elles étaient l’ouvrage même de la divinité? Il fallut donc, à beauté égale, chercher en elles quelque chose qui pût au moins assurer à huit d’entre elles une sorte de supériorité sur les douze autres, et ce que proposa le président sur cela était bien digne de tout le désordre de sa tête. N’importe, l’expédient fut accepté; il s’agissait de savoir qui d’entre elles ferait mieux une chose que l’on leur ferait souvent faire. Quatre jours suffirent pour décider amplement cette question, et douze furent enfin congédiées, mais non à blanc comme les autres; on s’en amusa huit jours complètement et de toutes les façons. Ensuite elles furent, comme je l’ai dit,cédées aux maquerelles, qui s’enrichirent bientôt de la prostitution de sujets aussi distingués que ceux-là. Quant aux huit choisies, elles furent mises dans un couvent jusqu’à l’instant du départ, et pour se réserver le plaisir d’en jouir à l’époque choisie, on n’y toucha pas jusque-là.

 

Je ne m’aviserai pas de peindre ces beautés: elles étaient toutes si également supérieures que mes pinceaux deviendraient nécessairement monotones. Je me contenterai de les nommer et d’affirmer avec vérité qu’il est parfaitement impossible de se représenter un tel assemblage de grâces, d’attraits et de perfections, et que si la nature voulait donner à l’homme une idée de ce qu’elle peut former de plus savant, elle ne lui présenterait pas d’autres modèles.

 

La première se nommait Augustine: elle avait quinze ans, elle était fille d’un baron de Languedoc et avait été enlevée dans un couvent de Montpellier.

 

La seconde se nommait Fanny: elle était fille d’un conseiller au parlement de Bretagne et enlevée dans le château même de son père.

 

La troisième se nommait Zelmire: elle avait quinze ans, elle était fille du comte de Terville qui l’idolâtrait. Il l’avait menée avec lui à la chasse, dans une de ses terres en Beauce, et, l’ayant laissée seule un instant dans la forêt, elle y fut enlevée sur-le-champ. Elle était fille unique et devait, avec quatre cent mille francs de dot, épouser l’année d’après un très grand seigneur. Ce fut celle qui pleura et se désola le plus de l’horreur de son sort.

 

La quatrième se nommait Sophie: elle avait quatorze ans et était fille d’un gentilhomme assez à son aise et vivant dans sa terre au Berry. Elle avait été enlevée à la promenade, à côté de sa mère qui, voulant la défendre, fut précipitée dans une rivière où sa fille la vit expirer sous ses yeux.

 

La cinquième se nommait Colombe: elle était de Paris et fille d’un conseiller au parlement; elle avait treize ans et avait été enlevée en revenant avec une gouvernante, le soir, dans son couvent, au sortir d’un bal d’enfants. La gouvernante avait été poignardée.

La sixième se nommait Hébé: elle avait douze ans, elle était fille d’un capitaine de cavalerie, homme de condition vivant à Orléans. La jeune personne avait été séduite et enlevée dans le couvent où on l’élevait; deux religieuses avaient été gagnées à force d’argent. Il était impossible de rien voir de plus séduisant et de plus mignon.

La septième se nommait Rosette: elle avait treize ans, elle était fille du lieutenant général de Chalon-sur-Saône. Son père venait de mourir; elle était à la campagne chez sa mère, près de la ville, et on l’enleva sous les yeux mêmes de ses parents, en contrefaisant les voleurs.

 

La dernière s’appelait Mimi ou Michette: elle avait douze ans,elle était fille du marquis de Senanges et avait été enlevée dans les terres de son père, en Bourbonnais, à l’instant d’une promenade en calèche qu’on lui avait laissé faire avec deux ou trois seules femmes du château, qui furent assassinées.

 

On voit que les apprêts de ces voluptés coûtaient bien des sommes et bien des crimes. Avec de tels gens, les trésors faisaient peu de chose, et quant aux crimes, on vivait alors dans un siècle où il s’en fallait bien qu’ils fussent recherchés et punis comme ils l’ont été depuis. Moyen en quoi, tout réussit, et si bien que nos libertins ne furent jamais inquiétés des suites et qu’à peine y eut-il des perquisitions.

 

L’instant de l’examen des jeunes garçons arriva. Offrant plus de facilités, leur nombre fut plus grand. Les appareilleurs en présentèrent cent cinquante, et je n’exagérerai sûrement pas en affirmant qu’ils égalaient au moins la classe des jeunes filles,tant par leur délicieuse figure que par leurs grâces enfantines,leur candeur, leur innocence et leur noblesse. Ils étaient payés trente mille francs chacun, le même prix que les filles, mais les entrepreneurs n’avaient rien à risquer parce que ce gibier étant plus délicat, et bien plus du goût de nos sectateurs, il avait été décidé qu’on ne ferait perdre aucun frais, qu’on renverrait bien, à la vérité, ce dont on ne s’arrangerait pas, mais que, comme on s’en servirait, ils seraient également payés. L’examen se fit comme celui des femmes. On en vérifia dix tous les jours, avec la précaution très sage et qu’on avait un peu trop négligée avec les filles, avec la précaution, dis-je, de décharger toujours par le ministère des dix présentés, avant de procéder à l’examen. On voulait presque exclure le président, on se méfiait de la dépravation de ses goûts; on avait pensé être dupe, dans le choix des filles, de son maudit penchant à l’infamie et à la dégradation.Il promit de ne s’y point livrer, et s’il tint parole, ce ne fut vraisemblablement pas sans peine, car lorsqu’une fois l’imagination blessée ou dépravée s’est accoutumée à ces espèces d’outrages au bon goût et à la nature, outrages qui la flattent si délicieusement, il est très difficile de la ramener dans le bon chemin: il semble que l’envie de servir ses goûts lui ôte la faculté d’être maîtresse de ses jugements. Méprisant ce qui est vraiment beau et ne chérissant plus que ce qui est affreux, elle prononce comme elle pense, et le retour à des sentiments plus vrais lui paraîtrait un tort fait à des principes dont elle serait bien fâchée de s’écarter. Cent sujets furent unanimement reçus dès les premières séances achevées, et il fallut revenir cinq fois de suite sur ces jugements pour extraire le petit nombre qui devait seul être admis. Trois fois de suite il en resta cinquante, lorsqu’on fut obligé d’en venir à des moyens singuliers pour déparer en quelque sorte les idoles qu’embellissait encore le prestige, quoiqu’on pût faire, et ne se procurer que ce qu’on voulait admettre.On imagina de les habiller en filles: vingt-cinq disparurent à cette ruse qui, prêtant à un sexe qu’on idolâtrait l’appareil de celui dont on était blasé, les déprima et fit tomber presque toute l’illusion. Mais rien ne put faire varier le scrutin à ces vingt-cinq derniers. On eut beau faire, beau perdre du foutre, beau n’écrire son nom sur les billets qu’à l’instant même de la décharge, beau mettre en usage le moyen pris avec les jeunes filles, les vingt-cinq mêmes restèrent toujours, et on prit le parti de les faire tirer au sort. Voici les noms qu’on donna à ceux qui restèrent, leur âge, leur naissance et le précis de leur aventure, car pour les portraits, j’y renonce: les traits de l’Amour même n’étaient sûrement pas plus délicats et les modèles où l’ Albane allait choisir les traits de ses anges divins étaient sûrement bien inférieurs.

 

Zélamir était âgé de treize ans; c’était le fils unique d’un gentilhomme de Poitou qui l’élevait avec le plus grand soin dans sa terre. On l’avait envoyé à Poitiers voir une parente, escorté d’un seul domestique, et nos filous qui l’attendaient assassinèrent le domestique et s’emparèrent de l’enfant.

 

Cupidon était du même âge; il était au collège de La Flèche;fils d’un gentilhomme des environs de cette ville, il y faisait ses études. On le guetta et on l’enleva dans une promenade que les écoliers faisaient le dimanche. Il était le plus joli de tout le collège.

 

Narcisse était âgé dé douze ans; il était chevalier de Malte. On l’avait enlevé à Rouen où son père remplissait une charge honorable et compatible avec la noblesse. On le faisait partir pour le collège de Louis-le-Grand, à Paris; il fut enlevé en route.

 

Zéphire, le plus délicieux des huit, à supposer que leur excessive beauté eût laissé la facilité d’un choix, était de Paris;il y faisait ses études dans une célèbre pension. Son père était un officier général, qui fit tout au monde pour le ravoir sans que rien pût y réussir. On avait séduit le maître de pension à force d’argent, et il en avait livré sept dont six avaient été réformés.Il avait tourné la tête au duc, qui protesta que s’il avait fallu un million pour enculer cet enfant-là, il l’aurait donné à l’instant. Il s’en réserva les prémices, et elles lui furent généralement accordées. 0 tendre et délicat enfant, quelle disproportion! et quel sort affreux t’était donc préparé!

 

Céladon était fils d’un magistrat dé Nancy. Il fut enlevé à Lunéville où il était venu voir une tante. Il atteignait à peine sa quatorzième année. Ce fut lui seul qu’on séduisit par le moyen d’une jeune fille de son âge qu’on trouva le moyen de lui faire voir: la petite friponne l’attira dans le piège en feignant de l’amour pour lui, on le veillait mal, et le coup réussit.

 

Adonis était âgé de quinze ans. Il fut enlevé au collège du Plessis où il faisait ses études. Il était fils d’un président de grand-chambre, qui eut beau se plaindre, beau remuer, les précautions étaient si bien prises qu’il lui devint impossible de jamais en entendre parler. Curval, qui en était fou depuis deux ans, l’avait connu chez son père, et c’était lui qui avait donné et les moyens et les renseignements nécessaires pour le débaucher. On fut très étonné d’un goût aussi raisonnable que celui-là dans une tête aussi dépravée, et Curval, tout fier, profita de. l’événement pour faire voir à ses confrères qu’il avait, comme on le voyait,quelquefois le goût bon encore. L’enfant le reconnut et pleura,mais le président le consola en l’assurant que ce serait lui qui le dépucellerait; et en lui administrant cette consolation tout à fait touchante, il lui ballottait son énorme engin sur les fesses. Il le demanda en effet à l’assemblée et l’obtint sans difficulté.

Hyacinthe était âgé de quatorze ans; il était fils d’un officier retiré dans une petite ville de Champagne. On le prit à la chasse,qu’il aimait à la folie et où son père faisait l’imprudence de le laisser aller seul.

 

Giton était âgé de treize ans. Il fut enlevé à Versailles chez les pages de la grande écurie. Il était fils d’un homme de condition du Nivernais qui venait de l’y amener il n’y avait pas six mois. On l’enleva tout simplement à une promenade qu’il était allé faire seul dans l’avenue de Saint-Cloud. Il devint la passion de l’évêque, auquel ses prémices furent destinées.

 

Telles étaient les déités masculines que nos libertins préparaient à leur lubricité: nous verrons en temps et lieu l’usage qu’ils en firent. Il restait cent quarante-deux sujets, mais on ne badina point avec ce gibier-là comme avec l’autre: aucun ne fut congédié sans avoir servi. Nos libertins passèrent avec eux un mois au château du duc. Comme on était à la veille du départ, tous les arrangements journaliers et ordinaires étaient déjà rompus, et ceci tint lieu d’amusement jusqu’à l’époque du départ. Quand on s’en fut amplement rassasié, on imagina un plaisant moyen de s’en débarrasser: ce fut de les vendre à un corsaire turc. Par ce moyen toutes les traces étaient rompues et on regagnait une partie de ses frais. Le Turc vint les prendre près de Monaco, où on les fit arriver par petits pelotons, et il les emmena en esclavage; sort affreux sans doute, mais qui n’en amusa pas moins bien complètement nos quatre scélérats.

 

Arriva l’instant de choisir les fouteurs. Les réformés de cette classe-ci n’embarrassaient point; pris à un âge raisonnable, on en était quitte pour leur payer leur voyage, leur peine, et ils s’en retournaient chez eux. Les huit appareilleurs de ceux-ci avaient d’ailleurs eu bien moins de peine, puisque les mesures étaient à peu près fixées et qu’ils n’avaient aucune gêne pour les conditions. Il en arriva donc cinquante. Parmi les vingt plus gros,on choisit les huit plus jeunes et plus jolis, et de ces huit,comme il ne sera, dans le détail, guère fait mention que des quatre plus gros, je vais me contenter de nommer ceux-là.

 

Hercule, vraiment taillé comme le dieu dont on lui donna le nom,avait vingt-six ans et il était doué d’un membre de huit pouces deux lignes de tour sur seize de long. Il ne s’était jamais rien vu de si beau ni de si majestueux que cet outil presque toujours en l’air et dont huit décharges, on en fit l’épreuve, remplissaient une pinte juste. Il était d’ailleurs fort doux et d’une physionomie très intéressante.

 

Antinoüs, ainsi nommé parce qu’à l’exemple du bardache d’Adrien,il joignait au plus beau vit du monde le cul le plus voluptueux, ce qui est très rare, était porteur d’un outil de huit pouces de tour sur douze de long. Il avait trente ans et la plus jolie figure du monde.

 

Brise-cul avait un hochet si plaisamment contourné qu’il lui devenait presque impossible d’enculer sans briser le cul, et de là lui était venu le nom qu’il portait. La tête de son vit,ressemblant à un cœur de bœuf, avait huit pouces trois lignes de tour; le membre n’en avait que huit, mais ce membre tortu avait unetelle cambrure qu’il déchirait exactement l’anus quand il y pénétrait, et cette qualité bien précieuse à des libertins aussi blasés que les nôtres l’en avait fait singulièrement rechercher.

Bande-au-ciel, ainsi nommé parce que son érection, quelque chose qu’il fit, était perpétuelle, était muni d’un engin de onze pouces de long sur sept pouces onze lignes de tour. On en avait refusé de plus gros pour lui, parce que ceux-là bandaient difficilement, au lieu que celui-ci, quelque quantité de décharges qu’il fit dans un jour, était en l’air au moindre attouchement.

 

Les quatre autres étaient à peu près de la même taille et de la même tournure. On s’amusa quinze jours des quarante-deux sujets réformés, et après s’en être bien fait donner et les avoir mis sur les dents, on les congédia bien payés.

 

Il ne restait plus que le choix des quatre servantes, et celui-ci sans doute était le plus pittoresque. Le président n’était pas le seul dont les goûts fussent dépravés; ses trois amis, et Durcet principalement, étaient bien un peu entichés de cette maudite manie de crapule et de débauche, qui fait trouver un attrait plus piquant avec un objet vieux, dégoûtant et sale qu’avec ce que la nature a formé de plus divin. Il serait sans doute difficile d’expliquer cette fantaisie, mais elle existe chez beaucoup de gens. Le désordre de la nature porte avec lui une sorte de piquant qui agit sur le genre nerveux peut-être bien autant et plus de force que ses beautés les plus singulières. Il est d’ailleurs prouvé que c’est l’horreur, la vilenie, la chose affreuse qui plaît quand on bande: or, où se rencontre-t-elle mieux qu’en un objet vicié? Certainement si c’est la chose sale qui plaît dans l’acte de la lubricité, plus cette chose est sale, plus elle doit plaire, et elle est sûrement bien plus sale dans l’objet vicié que dans l’objet intact ou parfait. Il n’y a pas à cela le plus petit doute. D’ailleurs la beauté est la chose simple, la laideur est la chose extraordinaire, et toutes les imaginations ardentes préfèrent sans doute toujours la chose extraordinaire en lubricité à la chose simple. La beauté, la fraîcheur ne frappent jamais qu’en sens simple; la laideur, la dégradation portent un coup bien plus ferme, la commotion est bien plus forte, l’agitation doit donc être plus vive. Il ne faut donc point s’étonner d’après cela que tout plein de gens préfèrent pour leur jouissance une femme vieille,laide et même puante à une fille fraîche et jolie, pas plus s’en étonner, dis-je, que nous ne le devons être d’un homme qui préfère pour ses promenades le sol aride et raboteux des montagnes aux sentiers monotones des plaines. Toutes ces choses-là dépendent de notre conformation, de nos organes, de la manière dont ils s’affectent, et nous ne sommes pas plus les maîtres de changer nos goûts sur cela que nous ne le sommes de varier les formes de nos corps. Quoi qu’il en soit, tel était, comme on l’a dit, le goût dominant, et du président, et presque en vérité de ses trois confrères, car tous avaient été d’un avis unanime sur le choix desservantes, choix qui pourtant, comme on va le voir, dénotait bien dans l’organisation ce désordre et cette dépravation que l’on vient de peindre. On fit donc chercher à Paris, avec le plus grand soin,les quatre créatures qu’il fallait pour remplir cet objet, et quelque dégoûtant que puisse en être le portrait, le lecteur me permettra cependant de le tracer: il est trop essentiel à la partie des moeurs dont le développement est un des principaux objets de cet ouvrage.

 

La première s’appelait Marie. Elle avait été servante d’un fameux brigand tout récemment rompu, et, pour son compte, elle avait été fouettée et marquée. Elle avait cinquante-huit ans,presque plus de cheveux, le nez de travers, les yeux ternes et chassieux, la bouche large et garnie de ses trente-deux dents à la vérité, mais jaunes comme du soufre; elle était grande, efflanquée,ayant fait quatorze enfants qu’elle avait, disait-elle, étouffés tous les quatorze, de peur de faire de mauvais sujets. Son ventre était ondoyé comme les flots de la mer et elle avait une fesse mangée par un abcès.

 

La seconde se nommait Louison. Elle avait soixante ans, petite,bossue, borgne et boiteuse, mais un beau cul pour son âge et la peau encore assez belle. Elle était méchante comme le diable et toujours prête à commettre toutes les horreurs et tous les excès qu’on pouvait lui commander.

 

Thérèse avait soixante-deux ans. Elle était grande, mince, l’air d’un squelette, plus un seul cheveu sur la tête, pas une dent dans la bouche et exhalant par cette ouverture de son corps une odeur capable de renverser. Elle avait le cul criblé de blessures et les fesses si prodigieusement molles qu’on en pouvait rouler la peau autour d’un bâton; le trou de ce beau cul ressemblait à la bouche d’un volcan par la largeur, et pour l’odeur c’était une vraie lunette de commodités; de sa vie Thérèse n’avait, disait-elle,torché son cul, d’où il restait parfaitement démontré qu’il y avait encore de la merde de son enfance. Pour son vagin, c’était lé réceptacle de toutes les immondices et de toutes les horreurs, un véritable sépulcre dont la fétidité faisait évanouir. Elle avait un bras tordu et elle boitait d’une jambe.

 

Fanchon était le nom de la quatrième. Elle avait été pendue six fois en effigie, et il n’existait pas un seul crime sur la terre qu’elle n’eût commis. Elle avait soixante-neuf ans, elle était camuse, courte et grosse, louche, presque point de front, n’ayant plus dans sa gueule puante que deux vieilles dents prêtes à choir;un érésipèle lui couvrait le derrière, et des hémorroïdes grosses comme le poing lui pendaient à l’anus; un chancre affreux dévorait son vagin et l’une de ses cuisses était toute brûlée. Elle était saoule les trois quarts de l’année, et dans son ivresse, son estomac étant très faible, elle vomissait partout. Le trou de son cul, malgré le paquet d’hémorroïdes qui le garnissaient, était si large naturellement qu’elle vessait et pétait et faisait souvent plus sans s’en apercevoir.

 

Indépendamment du service de la maison au séjour que l’on se proposait, ces quatre femmes devaient encore prendre part à toutes les assemblées pour tous les différents soins et services de lubricité que l’on pourrait exiger d’elles.

 

Tous ces soins remplis et l’été déjà commencé, on ne s’occupa plus que du transport des différentes choses qui devaient, pendant les quatre mois de séjour à la terre de Durcet, en rendre l’habitation commode et agréable. On y fit porter une nombreuse quantité de meubles et de glaces, des vivres, des vins, des liqueurs de toutes les espèces, on y envoya des ouvriers, et petit à petit on y fit conduire les sujets que Durcet, qui avait pris les devants, recevait, logeait et établissait à mesure. Mais il est temps de faire ici au lecteur une description du fameux temple destiné à tant de sacrifices luxurieux pendant les quatre mois projetés. Il y verra avec quel soin on avait choisi une retraite écartée et solitaire, comme si le silence, l’éloignement et la tranquillité étaient les véhicules puissants du libertinage, et comme si tout ce qui imprime, par ces qualités-là, une terreur religieuse aux sens dût évidemment prêter à la luxure un attrait de plus. Nous allons peindre cette retraite, non comme elle était  autrefois, mais dans l’état et d’embellissement et de solitude encore plus parfaite où les soins des quatre amis l’avaient mise.

 

Il fallait, pour y parvenir, arriver d’abord à Bâle; on passait le Rhin, au-delà duquel la route se rétrécissait au point qu’il fallait quitter les voitures. Peu après, on entrait dans la Forêt-Noire, on s’y enfonçait d’environ quinze lieues par une route difficile, tortueuse et absolument impraticable sans guide. Un méchant hameau de charbonniers et de gardes-bois s’offrait environ à cette hauteur. Là commence le territoire de la terre de Durcet,et le hameau lui appartient. Comme les habitants de ce petit village sont presque tous voleurs ou contrebandiers, il fut aisé à Durcet de s’en faire des amis, et, pour premier ordre, il leur fut donné une consigne exacte de ne laisser parvenir qui que ce fût au château par-delà l’époque du premier novembre, qui était celle où la société devait être entièrement réunie. Il arma ses fidèles vassaux, leur accorda quelques privilèges qu’ils sollicitaient depuis longtemps, et la barrière fut fermée. Dans le fait, la description suivante va faire voir combien, cette porte bien close,il devenait difficile de pouvoir parvenir à Silling, nom du château de Durcet. Dès qu’on avait passé la charbonnerie, on commençait à escalader une montagne presque aussi haute que le mont Saint-Bernard et d’un abord infiniment plus difficile, car il n’est possible de parvenir au sommet qu’à pied. Ce n’est pas que les mulets n’y aillent, mais les précipices environnent de toutes parts si tellement le sentier qu’il faut suivre, qu’il y a le plus grand danger à s’exposer sur eux. Six de ceux qui transportèrent les vivres et les équipages y périrent, ainsi que deux ouvriers qui avaient voulu monter deux d’entre eux. Il faut près de cinq grosses heures pour parvenir à la cime de la montagne, laquelle offre là une autre espèce de singularité qui, par les précautions que l’on prit, devint une nouvelle barrière si tellement insurmontable qu’il n’y avait plus que les oiseaux qui pussent la franchir. Ce caprice singulier de la nature est une fente de plus de trente toises sur la cime de la montagne, entre sa partie septentrionale et sa partie méridionale, de façon que, sans les secours de l’art, après avoir grimpé la montagne, il devient impossible de la redescendre. Durcet a fait réunir ces deux parties, qui laissent entre elles un précipice de plus de mille pieds de profondeur, par un très beau pont de bois, que l’on abattit dès que les derniers équipages furent arrivés: et, de ce moment-là, plus aucune possibilité quelconque de communiquer au château de Silling. Car, en redescendant la partie septentrionale, on arrive dans une petite plaine d’environ quatre arpents, laquelle est entourée de partout de rochers à pic dont les sommets touchent aux nues, rochers qui enveloppent la plaine comme un paravent et qui ne laissent pas la plus légère ouverture entre eux. Ce passage, nommé le chemin du pont, est donc l’unique qui puisse descendre et communiquer dans la petite plaine, et une fois détruit, il n’y a plus un seul habitant de la terre, de quelque espèce qu’on veuille le supposer, à qui il devienne possible d’aborder la petite plaine. Or, c’est au milieu de cette petite plaine si bien entourée, si bien défendue, que se trouve le château de Durcet. Un mur de trente pieds de haut l’environne encore; au-delà du mur, un fossé plein d’eau et très profond défend encore une dernière enceinte formant une galerie tournante; une poterne basse et étroite pénètre enfin dans une grande cour intérieure autour de laquelle sont bâtis tous les logements. Ces logements fort vastes, fort bien meublés par les derniers arrangements pris, offrent d’abord au premier étage une très grande galerie. Qu’on observe que je vais peindre les appartements non tels qu’ils pouvaient être autrefois, mais comme ils venaient d’être arrangés et distribués relativement au plan projeté. De la galerie on pénétrait dans un très joli salon à manger, garni d’armoires en forme de tours qui, communiquant aux cuisines, donnaient la facilité d’être servi chaud, promptement et sans qu’il fût besoin du ministère d’aucun valet. De ce salon à manger, garni de tapis, de poêles, d’ottomanes, d’excellents fauteuils, et de tout ce qui pouvait le rendre aussi commode qu’agréable, on passait dans un salon de compagnie, simple, sans recherche, mais extrêmement chaud et garni de fort bons meubles. Ce salon communiquait à un cabinet d’assemblée, destiné aux narrations des historiennes: c’était, pour ainsi dire, là le champ de bataille des combats projetés, le chef-lieu des assemblées lubriques, et comme il avait été orné en conséquence, il mérite une petite description particulière. Il était d’une forme demi-circulaire.Dans la partie cintrée se trouvaient quatre niches de glaces fort vastes et ornées chacune d’une excellente ottomane; ces quatre niches par leur construction, faisaient absolument face au diamètre qui coupait le cercle. Un trône élevé de quatre pieds était adossé au mur formant le diamètre. Il était pour l’historienne: position qui la plaçait non seulement bien en face des quatre niches destinées à ses auditeurs. mais qui même, vu que le cercle était petit, ne l’éloignant point trop d’eux, les mettait à même de ne pas perdre un mot de sa narration; car elle se trouvait alors placée comme est l’acteur sur un théâtre, et les auditeurs, placés dans les niches, se trouvaient l’être comme on l’est à l’amphithéâtre. Au bas du trône étaient des gradins sur lesquels devaient se trouver les sujets de débauche amenés pour servir à calmer l’irritation des sens produite par les récits: ces gradins,ainsi que le trône, étaient recouverts de tapis de velours noir garnis de franges d’or, et les niches étaient meublées d’une étoffe pareille et également enrichie, mais de couleur bleu foncé. A chaque pied des niches était une petite porte, donnant dans une garde-robe mitoyenne à la niche et destinée à faire passer les sujets qu’on désirait et qu’on faisait venir des gradins, dans le cas où l’on ne voulût pas exécuter devant tout le monde la volupté pour l’exécution de laquelle on appelait ce sujet. Ces garde-robes étaient munies de canapés et de tous les autres meubles nécessaires aux impuretés de toute espèce. Des deux côtés du trône, il y avait une colonne isolée et qui allait toucher le plafond; ces deux colonnes étaient destinées à contenir le sujet que quelque faute aurait mis dans le cas d’une correction. Tous les instruments nécessaires à cette correction étaient accrochés en la colonne, et cette vue imposante servait à maintenir une subordination si essentielle dans des parties de cette espèce; subordination d’où naît presque tout le charme de la volupté dans l’âme des persécuteurs. Ce salon communiquait à un cabinet qui se trouvait faire dans cette partie l’extrémité du logement. Ce cabinet était une espèce de boudoir; il était extrêmement sourd et secret, fort chaud, très sombre le jour, et sa destination était pour les combats tête à tête ou pour certaines autres voluptés secrètes qui seront expliquées dans la suite. Pour passer dans l’autre aile, il fallait revenir sur ses pas, et une fois dans la galerie au fond de laquelle on voyait une fort belle chapelle, on repassait dans l’aile parallèle qui achevait le tour de la cour intérieure. Là se trouvait une fort belle antichambre, communiquant à quatre très beaux appartements ayant chacun boudoir et garde-robe. De très beaux lits à la turque, en damas à trois couleurs, avec l’ameublement pareil, ornaient ces appartements dont les boudoirs offraient tout ce que peut désirer la lubricité la plus sensuelle,et même avec recherche. Ces quatre chambres furent destinées aux quatre amis, et comme elles étaient fort chaudes et fort bonnes,ils y furent parfaitement bien logés. Leurs femmes devant occuper,par les arrangements pris, les mêmes appartements qu’eux, on ne leur affecta point de logements particuliers. Le second étage offrait une même quantité d’appartements, à peu près mais différemment divisés. On y trouvait d’abord, d’un côté, un vaste appartement orné de huit niches garnies chacune d’un petit lit, et cet appartement était celui des jeunes filles, à côté duquel se trouvaient deux petites chambres pour deux des vieilles qui devaient en avoir soin; au-delà, deux jolies chambres égales destinées à deux des historiennes. Sur le retour, on trouvait un même appartement à huit niches en alcôve pour les huit jeunes garçons, ayant de même deux chambres auprès pour les deux duègnes que l’on destinait à les surveiller, et, au-delà, deux autres chambres également pareilles pour les deux autres historiennes.Huit jolis capucins, au-dessus de ce qu’on vient de voir, formaient le logement des huit fouteurs, quoique destinés à fort peu coucher dans leur lit. Dans le rez-de-chaussée se trouvaient les cuisines avec six cellules pour les six êtres que l’on destinait à ce travail, lesquelles étaient trois fameuses cuisinières. On les avait préférées à des hommes pour une partie comme celle-là, et je crois qu’on avait eu raison. Elles étaient aidées de trois jeunes filles robustes, mais rien de tout cela ne devait paraître aux plaisirs, rien de tout cela n’y était destiné, et si les règles que l’on s’était imposées sur cela furent enfreintes, c’est que rien ne contient le libertinage, et que la vraie façon d’étendre et de multiplier ses désirs est de vouloir lui imposer des bornes. L’une de ces trois servantes devait avoir soin du nombreux bétail que l’on avait amené, car, excepté les quatre vieilles destinées au service intérieur, il n’y avait absolument point d’autre domestique que ces trois cuisinières et leurs aides. Mais la dépravation, la cruauté, le dégoût, l’infamie, toutes ces passions prévues ou senties avaient bien érigé un autre local dont il est urgent de donner une esquisse, car les lois essentielles à l’intérêt de la narration empêchent que nous ne le peignions en entier. Une fatale pierre se levait artistement

sous le marchepied de l’autel du petit temple chrétien que nous avons désigné dans la galerie; on y trouvait un escalier en vis,très étroit et très escarpé, lequel, par trois cents marches,descendait aux entrailles de la terre dans une espèce de cachot voûté, fermé par trois portes de fer et dans lequel se trouvait tout ce que l’art le plus cruel et la barbarie la plus raffinée peuvent inventer de plus atroce, tant pour effrayer les sens que pour procéder à des horreurs. Et là, que de tranquillité! Jusqu’à quel point ne devait pas être rassuré le scélérat que le crime y conduisait avec une victime! Il était chez lui, il était hors de France, dans un pays sûr, au fond d’une forêt inhabitable, dans un réduit de cette forêt que, par les mesures prises, les seuls oiseaux du ciel pouvaient aborder, et il y était dans le fond des entrailles de la terre. Malheur, cent fois malheur à la créature infortunée qui, dans un pareil abandon, se trouvait à la merci d’un scélérat sans loi et sans religion, que le crime amusait, et qui n’avait plus là d’autre intérêt que ses passions et d’autres mesures à garder que les lois impérieuses de ses perfides voluptés.Je ne sais ce qui s’y passera, mais ce que je puis dire à présent sans blesser l’intérêt du récit, c’est que, quand on en fit la description au duc, il en déchargea trois fois de suite.

 

Enfin tout étant prêt, tout étant parfaitement disposé, les sujets déjà établis, le duc, l’évêque, Curval, et leurs femmes,suivis des quatre seconds fouteurs, se mirent en marche (Durcet et sa femme, ainsi que tout le reste, ayant pris les devants comme on l’a dit) et non sans des peines infinies arrivèrent au château le29 octobre au soir. Durcet, qui était allé au-devant d’eux, fit couper le pont de la montagne sitôt qu’ils furent passés. Mais ce ne fut pas tout: le duc, ayant examiné le local, décida que,puisque tous les vivres étaient dans l’intérieur et qu’il n’y avait plus aucun besoin de sortir, il fallait, pour prévenir les attaques extérieures peu redoutées et les évasions intérieures qui l’étaient davantage, il fallait, dis je, faire murer toutes les portes par lesquelles on pénétrait dans l’intérieur, et s’enfermer absolument dans la place comme dans une citadelle assiégée, sans laisser la plus petite issue, soit à l’ennemi, soit au déserteur. L’avis fut exécuté; on se barricada à tel point qu’il ne devenait même plus possible de reconnaître où avaient été les portes, et on s’établit dans le dedans, d’après les arrangements qu’on vient de lire. Les deux jours qui restaient encore jusqu’au premier novembre furent consacrés à reposer les sujets, afin qu’ils pussent paraître frais dès que les scènes de débauche allaient commencer, et les quatre amis travaillèrent à un code de lois, qui fut signé des chefs et promulgué aux sujets sitôt qu’on l’eût rédigé. Avant que d’entrer en matière, il est essentiel que nous les fassions connaître à notre lecteur, qui, d’après l’exacte description que nous lui avons faite du tout, n’aura plus maintenant qu’à suivre légèrement et voluptueusement le récit, sans que rien trouble son intelligence ou vienne embarrasser sa mémoire.

 

 

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Oeuvres completès de Paul Verlaine

Oeuvres complètes

de Paul Verlaine

Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,

Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,

Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,

Et que chaque âme était liée à l’un des astres.

(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent

Le rire est ridicule autant que décevant,

Cette explication du mystère nocturne.)

Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,

Fauve planète, chère aux nécromanciens,

Ont entre tous d’après les grimoires anciens,

Bonne part de malheur et bonne part de bile.

L’Imagination, inquiète et débile,

Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.

Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison,

Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule

En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.

Tels les Saturniens doivent souffrir et tels

Mourir, — en admettant que nous soyons mortels. —

Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne

Par la logique d’une Influence maligne.

P. V.

PROLOGUE

Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire,
Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
Et, par l’intensité de leur vertu, troublant
Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
Augustes, s’élevaient jusqu’au néant suprême,
Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encor
Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or
Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
Et retenant le vol obstiné des essaims,
Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints,
Ce pendant que le ciel et la mer et la terre
Voyaient — rouges et las de leur travail austère —
S’incliner, pénitents fauves et timorés,
Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés !
Une connexité grandiosement calme
Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme,
Valmiki l’excellent à l’excellent Rama :
Telles sur un étang deux touffes de padma.
— Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
De Sparte la sévère à la rieuse Attique,
Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient
Encore des héros altiers et combattaient,
Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive,
Fait retentir, clameur immense qui s’élève,
Vos échos, jamais las, vastes postérités,
D’Hektôr, et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés.
Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
Et non moins que de l’art d’Ares furent épris
De l’Art dont une Palme immortelle est le prix,
Akhilleus entre tous ! Et le Laëtiade
Dompta, parole d’or qui charme et persuade,
Les esprits et les cœurs et les âmes toujours,
Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours.
— Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
Comme le Preux sa part auguste des combats ?
Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
Et son neveu Roland resté dans la montagne
Et le bon Olivier et Turpin au grand cœur,
En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur,
Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux,
De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
Et furent de l’énorme et suprême tuerie,
Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?
— Aujourd’hui l’Action et le Rêve ont brisé
Le pacte primitif par les siècles usé,
Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
De l’harmonie immense et bleue et de la Force.
La Force qu’autrefois le Poète tenait
En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
La force, maintenant, la Force, c’est la Bête
Féroce bondissante et folle et toujours prête
A tout carnage, à tout dévastement, à tout
Égorgement d’un bout du monde à l’autre bout !
L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
Fuligineux d’un siècle en ébullition,
L’Action à présent, — ô pitié ! — l’Action,
C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
Et déroule parmi des bruits sourds l’effroi vert
Et rouge des éclairs sur le ciel entr’ouvert !
— Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
De la vie et du choc désordonné des armes
Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux,
Le monde que troublait leur parole profonde,
Les exile. A leur tour ils exilent le monde !
C’est qu’ils ont à la fin compris qu’ils ne faut plus
Mêler leur note pure aux cris irrésolus
Que va poussant la foule obscène et violente,
Et que l’isolement sied à leur marche lente.
Le Poète, l’amour du Beau, voilà sa foi,
L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
Où le rayonnement des choses éternelles
A mis des visions qu’il suit avidement,
Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
Sur le honteux conflit des besognes vulgaires,
Et sur vos vanités plates ; et si naguères
On le vit au milieu des hommes, épousant
Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques.
Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth,
S’il honorait parfois le présent d’un salut
Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
— Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène.

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La Chartreuse de Parme

La Chartreuse de Parme

de Stendhal

Partie 1
Gia mi fur dolci inviti a empir le carte

I luoghi ameni.

Ariost, sat. IV.

Chapitre 1

Milan en 1796

Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi,et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale:c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent devoir leur ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne.Depuis qu’ils étaient devenus de fidèles sujets leur grande affaire était d’imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs efféminées aux émotions profondes que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent des moeurs, nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour réel et chercher les actions héroïques.On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva inondé de lumière.Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son curé et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur,l’Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues a son armée.

En 1796 l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avecquatre magnifiques régiments de grenadiers hongrois. La liberté desmoeurs était extrême, mais la passion fort rare; d’ailleurs, outrele désagrément de devoir tout raconter au curé, sous peine de ruinemême en ce monde, le bon peuple de Milan était encore soumis àcertaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas qued’être vexantes. Par exemple l’archiduc ‘, qui résidait à Milan etgouvernait au nom de l’empereur, son cousin, avait eu l’idéelucrative de faire le commerce des blés. En conséquence, défenseaux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que Son Altesse eûtrempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeunepeintre en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, etqui était venu avec l’armée entendant raconter au grand Café desServi (à la mode alors) les exploits de l’archiduc, qui de plusétait énorme, prit la liste des glaces imprimée en placard sur unefeuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille ildessina le gros archiduc; un soldat français lui donnait un coup debaïonnette dans le ventre, et, au lieu du sang, il en sortait unequantité de blé incroyable. La chose nommée plaisanterie oucaricature n’était pas connue en ce pays de despotisme cauteleux.Le dessin laissé par Gros sur la table du Café des Selvi parut unmiracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit, et lelendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerrede six millions, frappée pour les besoins de l’armée française,laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingtprovinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d’habitset de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardieavec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls etquelques nobles s’aperçurent de la douleur de cette contribution desix millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Cessoldats français riaient et chantaient toute la journée; ilsavaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui enavait vingt-sept’, passait pour l’homme le plus âgé de son armée.Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d’unefaçon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuissix mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée que les Françaisétaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler età couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régimentmarchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières lesoldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse dulogis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon,improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup tropsavantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne lessavaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays, c’étaientcelles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine, laSauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez lesgens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, unlieutenant, nommé Robert, eut un billet de logement pour le palaisde la marquise del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaireassez leste, possédait pour tout bien, en entrant dans ce palais,un écu de six francs qu’il venait de recevoir à Plaisance. Après lepassage du pont de Lodi, il prit à un bel officier autrichien tuépar un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamaisvêtement ne vint plus à propos. Ses épaulettes d’officier étaienten laine et le drap de son habit était cousu à la doublure desmanches pour que les morceaux tinssent ensemble; mais il y avaitune circonstance plus triste: les semelles de ses souliers étaienten morceaux de chapeau également pris sur le champ de bataille,au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées tenaientau-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon quelorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre dulieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise,celui-ci fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et luipassèrent les deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner àtâcher de recoudre un peu l’habit et à teindre en noir avec del’encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le momentterrible arriva.

– De la vie je ne fus plus mal à mon aise, me disait lelieutenant Robert, ces dames pensaient que j’allais leur fairepeur, et moi j’étais plus tremblant qu’elles. Je regardais messouliers et ne savais comment marcher avec grâce. La marquise delDongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat de sa beauté:vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceurangélique, et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient sibien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre uneHérodiade de Léonard de Vinci, qui semblait son portrait. Dieuvoulut que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelleque j’en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que deschoses laides et misérables dans les montagnes du pays de Gênes:j’osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.

« Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans legenre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dansune salle à manger toute de marbre, douze laquais et des valets dechambre vêtus avec ce qui me semblait alors le comble de lamagnificence. Figurez-vous que ces coquins-là avaient non seulementde bons souliers, mais encore des boucles d’argent. Je voyais ducoin de l’oeil tous ces regards stupides fixés sur mon habit, etpeut-être aussi sur mes souliers, ce qui me perçait le coeur.J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens, mais comment lesmettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher les dames?car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l’adit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent, où elleétait pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, soeur de sonmari, qui fut depuis cette charmante comtesse de Pietranera:personne dans la prospérité ne la surpassa par la gaieté etl’esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage etla sévérité d’âme dans la fortune contraire.

« Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui enparaissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tantde peur d’éclater de rire en présence dé mon costume, qu’ellen’osait pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait depolitesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux desmouvements d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, jemâchais le mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfinune idée descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter àces dames ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ansdans les montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieuxgénéraux imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignatsqui n’avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain parjour. Je n’avais pas parlé deux minutes, que la bonne marquiseavait les larmes aux yeux, et la Gina était devenue sérieuse.

« – Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois oncesde pain!

« – Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquaittrois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nouslogions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnionsun peu de notre pain.

« En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à laporte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai audomestique qui m’avait servi à table cet unique écu de six francssur l’emploi duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.

« Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéréque les Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongorevint de son château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravementil s’était réfugié à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasardsde la guerre sa jeune femme si belle et sa seur. La haine que cemarquis avait pour nous était égale à sa peur, c’est-à-direincommensurable: sa grosse figure pâle et dévote était amusante àvoir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retourà Milan, je reçus trois aunes de drap et deux cents francs sur lacontribution des six millions: je me remplumai, et devins lechevalier de ces dames, car les bals commencèrent. »

L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous lesFrançais; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats,on en eut pitié, et on les aima.

Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deuxpetites années; la folie avait été si excessive et si générale,qu’il me serait impossible d’en donner une idée, si ce n’est parcette réflexion historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuiscent ans.

La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à lacour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Maisdepuis l’an 1624, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais,et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, etcraignent toujours la révolte, la gaieté s’était enfuie. Lespeuples, prenant, les moeurs de leurs maîtres, songeaient plutôt àse venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu’à jouirdu moment présent.

La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous lessentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à untel point, depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent àMilan, jusqu’en avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite dela bataille de Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchandsmillionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendantcet intervalle, avaient oublié d’être moroses et de gagner del’argent.

Tout au plus eût-il été possible de compter quelques famillesappartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurspalais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégressegénérale et l’épanouissement de tous les coeurs. Il est véritableaussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguéesd’une manière fâcheuse dans la répartition des contributions deguerre demandées pour l’armée française.

Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avaitété un des premiers à regagner son magnifique château de Grianta,au-delà de Côme, où les dames menèrent le lieutenant Robert. Cechâteau, situé dans une position peut-être unique au monde, sur unplateau à cent cinquante pieds ‘ au-dessus de ce lac sublime dontil domine une grande partie, avait été une place forte. La familledel Dongo le fit construire au XVe siècle, comme le témoignaient detoutes parts les marbres chargés de ses armes; on y voyait encoredes ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d’eau;mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six piedsd’épaisseur, ce château était à l’abri d’un coup de main; et c’estpour cela qu’il était cher au soupçonneux marquis. Entouré devingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait dévoués,apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à labouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondaitfort activement avec un espion placé par l’Autriche sur lafrontière suisse à trois lieues de Grianta, pour faire évader lesprisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu êtrepris au sérieux par les généraux français.

Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeaitles affaires de la famille, elle était chargée de faire face auxcontributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans lepays; elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait àvoir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions publiques,et même quelques non-nobles fort influents. Il survint un grandévénement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariagede sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plushaute naissance; mais il portait de la poudre: à ce titre, Gina lerecevait avec de grands éclats de rire, et bientôt elle fit lafolie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la vérité un fortbon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de pèreen fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idéesnouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légionitalienne, surcroît de désespoir pour le marquis.

Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire deParis, se donnant des airs de souverain bien établi, montra unehaine nouvelle pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les générauxineptes qu’il donna à l’armée d’Italie perdirent une suite debatailles dans ces mêmes plaines de Vérone, témoins deux ansauparavant des prodiges d’Arcole et de Lonato. Les Autrichiens serapprochèrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef debataillon et blessé à la bataille de Cassano, vint loger pour ladernière fois chez son amie la marquise del Dongo ‘. Les adieuxfurent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivaitles Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, àlaquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’arméemontée sur une charrette.

Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idéesanciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treizemois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à lasottise ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce quiétait vieux, dévot, morose, reparut à la tête des affaires, etreprit la direction de la société: bientôt les gens restés fidèlesaux bonnes doctrines publièrent dans les villages que Napoléonavait été pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le méritait àtant de titres.

Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres etqui revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo sedistinguait par sa fureur; son exagération le porta naturellement àla tête du parti. Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ilsn’avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent àcirconvenir le général autrichien: assez bon homme, il se laissapersuader que la sévérité était de la haute politique, et fitarrêter cent cinquante patriotes: c’était bien alors ce qu’il yavait de mieux en Italie.

Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et, jetés dansdes grottes souterraines, l’humidité et surtout le manque de painfirent bonne et prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignaitune avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il sevanta publiquement de ne pas envoyer un écu à sa soeur, la comtessePietranera: toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter sonmari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquiseétait désespérée; enfin elle réussit à dérober quelques petitsdiamants dans son écrin, que son mari lui reprenait tous les soirspour l’enfermer sous son lit dans une caisse de fer: la marquiseavait apporté huit cent mille francs de dot à son mari et recevaitquatre-vingts francs par mois pour ses dépenses personnelles.Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de Milan,cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas lenoir.

Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de gravesauteurs, nous avons commencé l’histoire de notre héros une annéeavant sa naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet,que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan.Il venait justement de se donner la peine de naître ‘ lorsque lesFrançais furent chassés et se trouvait, par le hasard de lanaissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grandseigneur, et dont vous connaissez déjà le gros visage blême, lesourire faux et la haine sans bornes pour les idées nouvelles.Toute la fortune de la maison était substituée au fils aîné Ascaniodel Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit ans, etFabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que tousles gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit dumont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encoreunique dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou.Peu de jours après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le resteest inutile à dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais,cette fois, elle était mélangée d’idées de vengeance: on avaitappris la haine à ce bon peuple. Bientôt l’on vit arriver ce quirestait des patriotes déportés aux bouches de Cattaro; leur retourfut célébré par une fête nationale. Leurs figures pâles, leursgrands yeux étonnes, leurs membres amaigris, faisaient un étrangecontraste avec la joie qui éclatait de toutes parts. Leur arrivéefut le signal du départ pour les familles les plus compromises. Lemarquis del Dongo fut un des premiers à s’enfuir à son château deGrianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis de haine etde peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les joiesdu premier séjour des Français, et regrettaient Milan et les balssi gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la CasaTanzi;. Peu de jours après la victoire, le général français chargéde maintenir la tranquillité dans la Lombardie s’aperçut quetous

les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de lacampagne, bien loin de songer encore à cette étonnante victoire deMarengo qui avait changé les destinées de l’Italie, et reconquistreize places fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’uneprophétie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivantcette parole sacrée, les prospérités des Français et de Napoléondevaient cesser treize semaines juste après Marengo. Ce qui excuseun peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs descampagnes, c’est que réellement et sans comédie ils croyaient à laprophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu quatre volumes en leurvie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs pour rentrer àMilan au bout de treize semaines, mais le temps, en s’écoulant,marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De retour àParis, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la Révolution àl’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre lesétrangers. Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux,découvrirent que d’abord ils avaient mal compris la prédiction dusaint patron de Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines,mais bien de treize mois. Les treize mois s’écoulèrent, et laprospérité de la France semblait s’augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant etrecevant force coups de poing au milieu des petits paysans duvillage, et en n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, onl’envoya au collège des jésuites à Milan. Le marquis son pèreexigea qu’on lui montrât le latin, non point d’après ces vieuxauteurs qui parlent toujours de républiques, mais sur un magnifiquevolume orné de plus de cent gravures, chef-d’oeuvre des artistes duXVIIe siècle; c’était la généalogie latine des Valserra, marquisdel Dongo, publiée en 1650 par Fabrice del Dongo, archevêque deParme. La fortune des Valserra étant surtout militaire, lesgravures représentaient force batailles, et toujours on voyaitquelque héros de ce nom donnant de grands coups d’épée. Ce livreplaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait, obtenait detemps en temps la permission de venir le voir à Milan, mais sonmari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sabelle-soeur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait.Après le retour des Français, la comtesse était devenue l’une desfemmes les plus brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roid’Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint dumarquis, toujours exilé volontaire, la permission de le fairesortir quelquefois de son collège. Elle le trouva singulier,spirituel, fort sérieux, mais joli garçon, et ne déparant pointtrop le salon d’une femme à la mode; du reste, ignorant à plaisir,et sachant à peine écrire. La comtesse, qui portait en touteschoses son caractère enthousiaste, promit sa protection au chef del’établissement, si son neveu Fabrice faisait des progrèsétonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix. Pour luidonner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher tous lessamedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que lemercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris parle prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois duroyaume, et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout leparti qu’il pourrait tirer de ses relations avec une femmetoute-puissante à la cour. Il n’eut garde de se plaindre desabsences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, à la fin del’année obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillantecomtesse Pietranera, suivie de son mari, général commandant une desdivisions de la garde, et de cinq ou six des plus grandspersonnages de la cour du vice-roi, vint assister à la distributiondes prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimente par seschefs.

La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantesqui marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Ellel’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgéde douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantéede sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page,ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Lelendemain, elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que levice-roi voulût bien ne pas se souvenir de cette demande, àlaquelle rien ne manquait que le consentement du père du futurpage, et ce consentement eût été refusé avec éclat. A la suite decette folie, qui fit frémir le marquis boudeur, il trouva unprétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. La comtesseméprisait souverainement son frère; elle le regardait comme un sottriste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence,elle écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre futlaissée sans réponse.

A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plusbelliqueux de ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde quefaire l’exercice et monter à cheval. Souvent le comte Pietranera,aussi fou de cet enfant que sa femme, le faisait monter à cheval,et le menait avec lui à la parade.

En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bienrouges de larmes répandues en quittant les beaux salons de satante, ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de sessoeurs. Le marquis était enfermé dans son cabinet avec son filsaîné, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des lettreschiffrées qui avaient l’honneur d’être envoyées à Vienne; le pèreet le fils ne paraissaient qu’aux heures des repas. Le marquisrépétait avec affectation qu’il apprenait à son successeur naturelà tenir, en partie double, le compte des produits de chacune de sesterres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de son pouvoirpour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire detoutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer desdépêches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaineil faisait passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Lemarquis prétendait faire connaître à ses souverains légitimesl’état intérieur du royaume d’Italie qu’il ne connaissait paslui-même, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de succès;voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, parquelque agent sûr, le nombre des soldats de tel régiment françaisou italien qui changeait de garnison, et, en rendant compte du faità la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand quart lenombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et ellesplaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice auchâteau, le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé:c’était la cinquième qui ornait son habit de chambellan. A lavérité, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet habit horsde son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter unedépêche sans avoir revêtu le costume brodé, garni de tous sesordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir autrement.

La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elleavait conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an augénéral comte d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert.La marquise avait horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elleinterrogea son fils et fut épouvantée de son ignorance.

« S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne saisrien, Robert, qui est si savant, trouverait son éducationabsolument manquée; or, maintenant il faut du mérite. »Une autreparticularité qui l’étonna presque autant, c’est que Fabrice avaitpris au sérieux toutes les choses religieuses qu’on lui avaitenseignées chez les jésuites. Quoique fort pieuse elle-même, lefanatisme de cet enfant la fit frémir. »Si le marquis a l’esprit dedeviner ce moyen d’influence, il va m’enlever l’amour de monfils. »Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice s’enaugmenta.

La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques,était fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées àla chasse ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il futétroitement lié avec les cochers et les hommes des écuries; tousétaient partisans fous des Français et se moquaient ouvertement desvalets de chambre dévots, attachés à la personne du marquis ou àcelle de son fils aîné. Le grand sujet de plaisanterie contre cespersonnages graves, c’est qu’ils portaient de la poudre à l’instarde leurs maîtres.

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Romans et contes

Romans et contes

de Voltaire

Introduction

Lorsque Voltaire revint à Paris en 1778 pour y recevoir un triomphe et pour y mourir, la foule, à son passage, criait : « Vive la Henriade ! Vive Mahomet ! Vive la Pucelle ! » Elle ne criait pas : « Vive Candide ! »

Ouvrez un dictionnaire biographique d’une date un peu ancienne, un Bouillet d’une cinquantaine d’années. Consultez-le à l’article « Voltaire ». Vous trouverez deux colonnes qui donnent les dates de la Henriade et de l’Essai sur les Mœurs, de Mérope et du Siècle de Louis XIV. Ni Zadig, ni Candide ne sont cités.

Il y a mieux. Une « Vie » apologétique de Voltaire figure en tête de nombreuses éditions de ses œuvres. Condorcet en est l’auteur. A Candide, Condorcet accorde une trentaine de lignes. C’est pour plaider l’utilité des romans philosophiques, genre qui a le malheur de paraître facile » Mais ces ouvrages sont lus par des hommes frivoles que le nom seul de philosophe rebute ou attriste, et que cependant il est important d’arracher aux préjugés ». Candide est jugé au point de vue de la propagande et non à celui de l’art. Condorcet ne nomme même pas les contes qui ont précédé ou suivi le plus célèbre de tous. Il en parle avec négligence : « De nouveaux romans, des ouvrages ou sérieux ou plaisants, inspirés par les circonstances, n’ajoutaient pas à sa gloire mais continuaient à la rendre toujours présente. » Sans doute Condor cet ne trouvait pas le Taureau blanc assez sérieux. Il n’est pas superflu d’ajouter que sa préface a été réimprimée jusqu’au XIXesiècle.

Ces trois exemples suffisent à montrer ce qu’a été, pendant plus de cent années, l’opinion dominante quant à la partie la plus vivante de l’œuvre de Voltaire, celle qu’on lit le plus aujourd’hui. Quel est, au temps où nous sommes, son grand titre de gloire littéraire ? Ses romans et ses contes. Eux surtout. Eux presque seuls. Le Dictionnaire philosophique a ses amateurs : j’en connais. La Correspondance aussi. Le meilleur de Voltaire est dans ses pages détachées, ses variétés, ses fantaisies, mine où l’explorateur trouve toujours du nouveau, tandis que son théâtre est mort et que ses « grandes machines », en vers et en prose, sont ennuyeuses, il faut l’avouer. M. André Bellessort vient, avec raison, de réhabiliter Voltaire historien. Mais le Charles XII lui-même est démodé. Car rien ne se démode comme la façon d’écrire l’histoire, qui devrait être éternelle.

Disons donc Les choses comme elles sont : ce qui est resté de l’œuvre de Voltaire, ce qu’on lit et relit, ce qui a le plus vaste public, ce sont ses romans. C’est Candide par-dessus tout. Voltaire est devenu l’auteur de Candide.

Chose nouvelle, récente. Non que l’on n’ait goûté Les contes philosophiques depuis le moment où ils eurent paru. Il en était publié un recueil à Paris dès un autre, plus complet, à Neuchâtel, en 1771. C’est celui-là qui a été reproduit un grand nombre de fois jusqu’à nos jours. Bengesco, dans sa Bibliographie, en compte au moins trente rééditions de 1771 à 1878, sans faire état des éditions des œuvres complètes, ce qui donne la belle moyenne d’une environ tous les trois ans et demi. Il n’y a d’éclipse que de 1790 à 1797 : on dirait que la Révolution n’a pas trouvé Candide assez jacobin et peut-être cette philosophie ne convenait-elle pas à un âge d’enthousiasme et de fanatisme. Car Voltaire (c’est M. Bellessort qui le remarque) avait horreur de l’enthousiasme. N’est-ce pas la thèse des Dieux ont soif ? Pour contraster avec Évariste Gamelin, sectaire de Rousseau, Anatole France a choisi un épicurien, nourri d’ironie voltairienne.

Sainte-Beuve, que nous retrouverons bientôt, et qui est toujours si pénétrant, même quand son inclination est ailleurs, note un trait qui vient à l’appui de ce que nous venons de dire. Droz (ce n’était pas celui de Monsieur, Madame et Bébé et d’Un été à la campagne), Droz était un philosophe sensible, homme vertueux, qui avait embrassé avec une ardeur désintéressée la cause de la Révolution. Sainte-Beuve observe que Droz n’avait jamais pu achever la lecture de Candide. L’éclipse enregistrée par la bibliographie et que les romans voltairiens ont subie pendant la période révolutionnaire fait donc partie de leur histoire.

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Et si, à cela près, les « Romans moraux et philosophiques », comme on les appelait au XVIIIesiècle, n’ont jamais manqué de lecteurs, c’est de nos jours seulement que la première place leur a été donnée dans l’œuvre de Voltaire. A s’en tenir à la seule chronologie, on constate que la grande vogue de Candide coïncide avec les grande succès d’Anatole France. Il y a là plus qu’une indication.

On trouve sans doute, avant Nodier, Taine et Arsène Houssaye, des critiques qui ont dit grand bien de Voltaire conteur. Ces critiques s’appelaient Auger, Vinet ou Bersot, étoiles de troisième dimension. Mais Sainte-Beuve ? Sainte-Beuve se réservait. Il faisait la petite bouche. C’est que Sainte-Beuve n’a jamais été voltairien. Il n’a jamais aimé Voltaire. Préférant à tout la Correspondance, il a montré, au tome XIII de ses Lundis, combien il avait dû prendre sur lui-même pour vaincre sa répulsion. En somme, il a toujours gardé de l’éloignement pour l’esprit de Voltaire. Presque autant que Renan en avait pour Béranger et pour les mêmes raisons. Ainsi le goût de Sainte-Beuve n’a pu vaincre sa répugnance au voltairianisme. Dans un cas comme celui-là, étonnant au premier abord, on est obligé de se souvenir que Sainte-Beuve a fait partie de l’école romantique et que le romantisme était l’antithèse de l’esprit voltairien. Le romantisme se rattachait non à Voltaire, mais à Rousseau. Le romantisme était pour le sentiment contre l’ironie qui était classique.

Une page précieuse de Michelet donne ici la clef. Lorsque, dans son Histoire de France, il en arrive à la querelle, qui, par une violente incompatibilité d’humeurs, mit aux prises Voltaire et Rousseau, Michelet doit choisir. Il hésite : les deux émancipateurs lui sont également chers. Soudain, il se décide, comme il lui arrive toujours, parce qu’une image sensible l’a frappé. Il a vu la descendance de Rousseau dans Chateaubriand et Montalembert. Jean-Jacques a conduit au Génie du Christianisme, aux Moines d’Occident, à la réaction religieuse et au romantisme moyenâgeux. Alors Michelet opte pour Voltaire, bien qu’il soit de nature encore moins voltairienne que Sainte-Beuve ne l’a été.

Nous avons cité l’exemple de Michelet pour faire comprendre l’attitude de Sainte-Beuve, attitude presque dédaigneuse à l’égard de Voltaire. Libre penseur, Sainte-Beuve restait à son insu dans l’état d’esprit de 1820, au temps où l’ironie voltairienne était le fait de classiques à perruque, de professeurs, de bourgeois, quelque chose en somme d’étroit et de mesquin, de vulgaire et de court. Il est singulier (mais l’histoire des idées est tissue de ces contradictions) que le rationalisme voltairien ait été tour à tour et même à la fois conservateur et libertaire, rétrograde et avancé, selon la position prise en face, selon que le romantisme était légitimiste et catholique, ce qu’il a été d’abord, ou bien révolutionnaire, ce qu’il est devenu assez tôt.

Ainsi, l’on peut dire que le succès constant des romans de Voltaire, succès attesté par la librairie, répondait au goût moyen et permanent du public français, public resté distinct des esthètes et des penseurs, tandis qu’à l’égard de ces romans comme du reste de l’œuvre, le sentiment des lettrés était sous l’influence de leurs de leurs doctrines, et le XIXesiècle, dans ses têtes supérieures, n’a certainement pas reconnu la souveraineté du roi Voltaire ». Sainte-Beuve, Renan eussent été, autant que Musset, sincèrement choqués d’être appelés voltairiens, comme des notaires de village. Ils ont jeté le discrédit sur sa critique violente et radicale du christianisme. La clarté de Voltaire, la généralité de ses thèmes, son génie de la simplification, tout ce qui tout ce qui le rend si accessible, le rendait, d’autre part, un peu commun. Émile Faguet témoigne encore de cette prévention dans son essai bien connu où se trouve la fameuse formule du chaos d’idées claires ». En somme, Voltaire était classé grand écrivain. On l’accordait. Mais on boudait au plaisir de ses livres, même de ceux qui ne sont faits que pour le plaisir, parce que son nom, trop populaire, était de ceux que les imbéciles se jettent à la tête. « Il est, disait très bien Sainte-Beuve, le champion voué à des causes immortelles. Demandez donc de l’impartialité dans cette mêlée ! »

Sans doute l’impartialité était difficile. On peut affirmer qu’elle est venue.

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Qui croirait que Flaubert ait été un des premiers à dire, en dehors de tout parti pris philosophique, en homme de lettres pur, que Candide était un chef – d’œuvre ? Si quelque chose ressemble peu à Salammbô, c’est la Princesse de Babylone. Voilà deux romans antiques » aussi différents que possible. Et quand Flaubert essaie d’être spirituel, dans, dans Bouvard et Pécuchet (où le coup de pied de Vénus est un souvenir de Pangloss), il est léger comme un éléphant. Mais il n’est pas rare qu’un artiste admire ce qui est le moins dans sa propre ligne. Flaubert, qui avait le culte de la langue française et qui écrivait difficilement, suant Dieu sait quelles sueurs, était en extase devant cette perfection si facile. En 1844, il écrivait à Cormenin : « J’avoue que j’adore la prose de Voltaire… » (notez ce j’avoue qui prouve que Flaubert craint de passer pour un philistin) et que ses contes sont pour moi d’un ragoût exquis. J’ai lu Candide vingt fois ; je l’ai traduit en anglais et je l’ai encore relu de temps à autre. » En 1852, à Louise Colet, il parle de la griffe du lion » à propos de la fin de Candide, preuve criante d’un génie de premier ordre ». Un peu plus tard, c’est la visite chez le seigneur Pococurante qu’il met au-dessus de tout, et il appelle ces quatre pages une des merveilles de la prose ».

Hommage de l’écrivain qui peinait à l’un des écrivains les plus parfaitement naturels que nous ayons eus. Depuis Flaubert jusqu’à nos jours, l’admiration pour les romans de Voltaire n’a cessé de monter et de se répandre. On n’a plus besoin de s’en excuser, de dire qu’on l’avoue », de prendre des précautions. M. André Bellessort, qui ne se nourrit pas de moines, écrit tranquillement : « Voltaire n’a pas créé le roman philosophique, mais il en a donné des modèles qu’on désespère d’égaler. » Cependant, il y a un siècle, un jeune écrivain promis à la gloire, qui travaillait encore pour le libraire, se croyait tenu à plus de réserve et, s’abstenant même de nommer Candide et Zadig, n’indiquait l’estime connaisseur pour ces ouvrages qu’avec une dédaigneuse prudence : « Ses contes, enfin, si désolants d’incrédulité et de scepticisme, valent mieux que ses histoires, où le même défaut se fait un peu moins sentir, mais où l’absence perpétuelle de dignité, etc… » Ces lignes sont de Victor Hugo, dans une préface à des Lettres choisies de Voltaire qui a paru en 1824 et qui figure dans Littérature et philosophie mêlées.

Aujourd’hui, l’œuvre de Voltaire a perdu, comme M. Henri Rambaud le remarquait récemment, une grande partie de son venin. Peu de personnes penseront que le Grand Inquisiteur soit autre chose qu’une figure de comédie-bouffe. L’anticléricalisme de Voltaire ne répond plus au caractère des polémiques présentes. Nous sommes moins tourmentés que lui par la question de savoir si Jonas a vraiment passé trois jours dans le ventre d’une baleine.

Seulement la vogue de ses contes est peut-être un signe de ce qu’on nomme la crise du roman et qui n’en est sans doute que la fatigue. Il y a un besoin de conteurs rapides, allégoriques, à idées générales, dont la fantaisie ouvre des fenêtres sur le monde et domine l’humanité. C’est pourquoi nous avons dit qu’Anatole France avait rendu le goût de Voltaire. Il y a aussi un besoin de clarté, de style uni et de langue pure. C’est ce que Zadig et Candide nous apportent. Bien des gens n’ont haï Voltaire que parce qu’il haïssait lui-même le faux goût et le galimatias, qui sont éternels, et auxquels il a fait la guerre autant que Boileau. Il disait dans sa Lettre à l’abbé d’Olivet : « On descend d’un style violent et effréné au familier le plus bas et le plus dégoûtant ; on dit de la musique du célèbre Rameau, l’honneur de notre siècle, qu’elle ressemble à la course d’une oie grasse et au galop d’une vache. On s’exprime enfin aussi ridiculement que l’on pense. » A toute époque, que de mauvais écrivains se seront reconnus là ! Ce sont des opinions pareilles que bien des gens pardonnent à Voltaire encore moins que l’incrédulité dont, bon jeune homme, se désolait Hugo.

Mais, veut-on, sur Candide et son auteur, la note tout à fait juste ? C’est encore à Sainte-Beuve qu’il faut la demander. Si quelque chose gâte parfois les contes, trouble le plaisir qu’ils donnent, c’est ce manque de réserve et de chasteté » qui leur est reproché, qui est noté dans un coin des Lundis. Le plus subtil des critiques, le plus sensible aussi, aura marqué de sa plume d’or les limites qu’il arrive à Voltaire de franchir. Aucune observation ne reste plus à faire quand la perfection de la délicatesse et du goût s’est exprimée ainsi sur la perfection de la fantaisie et du style.

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Maintenant, voyons l’œuvre elle-même que nous rassemblons ici.

A cinquante-trois ans, Voltaire devient romancier et conteur. Il est déjà célèbre. Il appartient à l’Académie française depuis un an. On croirait qu’il a le principal de son œuvre derrière lui. Il en a le plus gros, non le meilleur.

Si l’on en croit un récit que rapportent généralement ses biographes, Voltaire se serait révélé romancier par hasard. En 1747, il était réfugié chez la duchesse du Maine. Les plaisirs de cette petite cour de Sceaux étaient spirituels et raffinés. Il paraît qu’on y distribuait des lettres tirées au sort. Celui qui recevait un C devait donner une comédie. Celui à qui tombait l’O était redevable d’une ode ou d’un opéra. Un N échut à Voltaire qui composa une nouvelle et s’y prit si bien que, la même lettre étant venue à Mmede Montauban, celle-ci le pria d’écrire le conte à sa place et c’est ainsi que nous aurions Cosi-Sancta.

Il est possible que les premiers contes de Voltaire aient été le fruit des circonstances, qu’ils aient été des amusements de société ». Leur date porte à le croire. Mais, à cette occasion-là ou à une autre, Voltaire devait écrire des récits philosophiques. Il aurait mis en fiction sa vue du monde, les idées qui demandaient à sortir de sa tête. Un jour ou l’autre, cette forme supérieure de l’art d’écrire devait le tenter. Elle devait lui être nécessaire. L’homme qui est doué d’un grand talent littéraire finit par recourir à la fantaisie et à la fable comme au moyen le plus rapide et peut-être le plus complet de traduire sa pensée. C’est la marche qu’a suivie Renan.

Sans doute, pour dire ce qu’il avait à dire, Voltaire avait eu à sa disposition l’épopée, la satire, la tragédie. Il était mal à l’aise dans ces genres traditionnels et réguliers. Il y a, dans notre littérature, toute une lignée d’écrivains qui ont besoin de leur liberté, qui sortent des cadres tout faits et qui se construisent une habitation à leur manière. En cela les romans de Voltaire s’apparentent aux Essais de Montaigne et aux fables de La Fontaine. Les Fables n’appartiennent à aucun genre défini ou classé. Elles ne suivent ni les usages ni les règles. Les romans de Voltaire leur ressemblent par leur variété, tantôt longs et tantôt courts, affranchis de la préoccupation de donner au public ce qu’il attend d’un fournisseur ordinaire. On dirait que le caprice de l’écrivain règne seul, si ce caprice n’obéissait aux lois supérieures d’un art sur de lui. Frédéric de Prusse a dit le mot juste : « Voilà la seule espèce de roman que l’on peut lire. »

Cet art est celui de généraliser et d’abréger. C’est pourquoi la forme du conte convient si bien aux esprits ironiques. C’est aussi pourquoi ceux qui s’en sont le mieux servis s’y sont mis sur le tard. Il n’y a pas de génies précoces pour l’originalité. Le Voltaire dont nous nous occupons a été aussi tardif que le La Fontaine des fables. Le Renan du Prêtre de Némi, l’Anatole France des Dieux ont soif l’ont été également. On ne parle bien de l’humanité qu’après l’avoir connue, de même qu’on peint le mieux les passions quand on a cessé d’en être esclave.

Et tout cela revient à dire que Voltaire eût écrit Candide, même si la duchesse du Maine et Mmede Montauban ne l’eussent chargé l’une de la distraire et l’autre de la remplacer. Il paraît d’ailleurs qu’il n’avait pas attendu, pour s’essayer dans le conte, les amusements de la cour de Sceaux et l’année 1747. Dans une lettre de 1739 à Frédéric, encore prince royal de Prusse, Voltaire parle d’un Voyage du baron de Gangan qui n’a jamais été imprimé, que, que l’on n’a pas retrouvé et qui semble avoir été une première version de Micromégas. Et sans doute Micromégas rappelle Gulliver. Le Voyage du baron de Gangan pourrait avoir été inspiré par Swift à une époque ou Voltaire venait de découvrir l’Angleterre. Mais on a trop dit qu’il avait imité les « humouristes » anglais. Il y a eu Gargantua avant Gulliver. Tout au plus peut-on admettre que Swift et Sterne lui aient donné l’idée de faire quelque chose qui ne serait ni du Sterne ni du Swift. Il parle quelque part avec une sorte de dégoût du bas comique » de Tristram Shandy. Il connaissait lui-même la qualité supérieure de son art.

M. Edmond Pilon a très bien raconté comment recevant le prince de Ligne à Ferney, Voltaire demanda au voyageur, qui venait de Venise, s’il y avait vu le sénateur Pococurante. « Le sénateur Pococurante ? répondit le prince de Ligne. Je ne me souviens pas de lui. » A ces mots, Voltaire ne se contient plus : « Comment, Monsieur, vous n’avez pas lu Candide  ? » Le prince s’excuse, l’hôte se calme et tout finit le mieux du monde. Mais Voltaire avait montré le fond de son cœur. Il n’ignorait pas ce que valait Candide. Il ne l’ignorait pas le jour où, ayant achevé son manuscrit, il le jeta à la tête de sa nièce, comme s’il le jetait à la postérité, en disant : « Tenez, curieuse, voici pour vous ! » Il ne l’ignorait pas davantage quand il se plaignait avec véhémence des suites apocryphes que des pasticheurs avaient données à ses romans, des altérations et des falsifications dont ses enfants préférés avaient souffert. Car c’étaient bien ses enfants préférés. Et s’il les a publiés pour la plupart sous des noms supposés, s’il en a même quelquefois renié la paternité, c’était par prudence politique, non par l’effet d’un un doute ou d’un scrupule d’auteur. Il a du reste agi de même pour tout ce qu’il a écrit d’audacieux.

Seulement, dans le métier, nouveau pour lui, de romancier, Voltaire a avancé pas à pas, comme s’il s’était méfié de lui-même, comme s’il avait voulu être sûr de sa plume. A plus de cinquante ans, ce grand artiste se mettait encore à l’épreuve.

Les nouvelles de Sceaux lui avaient montré la voie. Il écrit alors sur des thèmes connus, qu’il orne et qu’il rafraîchit, la suite des apologues de Zadig. Par Micromégas et les Voyages de Scarmentado, on voit qu’il s’enhardit. Avec Candide il prend son vol. Puis c’est l’Ingénu où il se renouvelle et démontre qu’il peut écrire un roman romanesque et sentimental mais dans sa propre manière. Ce sera encore la Princesse de Babylone, puis le Taureau blanc, cette fantaisie extraordinaire qui atteste une faculté de renouvellement presque sans exemple. Il compose entre temps la charmante histoire de Jeannot et Colin que Florian reprendra. Virtuose, il semble se plaire à donner sa marque à tous les genres même au genre larmoyant.

L’âcreté pourtant domine. C’est que Voltaire est bien tel que Houdon l’a sculpté : un écorché vif. Tout le blesse, tout l’irrite, les hommes et les principes, les dogmes et les philosophies, les jansénistes autant que les jésuites la sottise autant que le mal, Rousseau autant que Rollin, un solécisme autant que l’Inquisition, les gaucheries du grand Corneille autant que les critiques du moindre chroniqueur. Les moines et les prêtres l’agacent. Dans un autre âge, ou il eût trouvé moins de théatins, des professeurs et des maîtres d’école l’eussent pareillement agacé. Il l’est par les économistes de son temps. Il l’est par les géologues qui affirmaient, comme ceux d’aujourd’hui, que notre continent avait été recouvert par les eaux. Il leur oppose les mêmes arguments et les mêmes railleries qu’à la Bible. Il ne respecte même pas la science. C’est dans les contes que s’épanche le plus librement ce grand susceptible et ce grand nerveux. Quand on a compris la raison profonde et pour ainsi dire physiologique de ses animosités, de ses outrances, de ses marottes, on ne s’en choque plus.

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Il nous reste à dire maintenant comment nous avons composé ce recueil, qui diffère sur quelques points de ceux qui l’ont précédé.

Nous avons suivi, pour les romans et les contes, l’ordre chronologique, qui est le plus naturel. C’est celui qui est observé dans le premier recueil collectif qui avait paru à Neuchâtel en 1771 sous le titre de Recueil de romans moraux et philosophiques par Voltaire.

On a coutume d’accompagner des contes en vers les romans et contes en prose. Nous avons rompu avec cette habitude qui, à notre sens, est vicieuse. Il n’y a qu’une lointaine parenté entre ces deux sortes de compositions. M. Eugène Marsan, dans la préface d’une réédition récente, a réhabilité Ce qui plaît aux dames et la Bégueule. Il en a tiré, il a serti, élégamment commenté des vers agréables, car Voltaire mettait du talent partout. L’ensemble n’en est pas moins froid et dépourvu d’originalité. Les contes de La Fontaine, malgré la sève qui les parcourt et la gauloiserie qui les assaisonne, sont eux-mêmes assez faibles, souvent pénibles, et Voltaire n’a rien ajouté à ce genre. Mais c’est surtout quand ses fantaisies rimées dont lues après Candide qu’on en sent l’infériorité. Quelque habile versificateur qu’il soit, c’est dans la prose qu’il est maître et qu’il atteint cette aisance souveraine et cette perfection auxquelles La Fontaine s’est élevé dans ses fables. C’est un mauvais service à rendre à Voltaire que de mettre bout à bout ce qu’il a écrit de plus excellent et ce qu’il a écrit de plus banal.

Avec bien plus de sens, l’édition des Romans et contes de 1778 ajoutait un certain nombre de morceaux à la série qui va, selon l’usage établi que nous respectons, de Babouc aux Oreilles du comte de Chesterfield. Comme on le verra, les Oreilles, de même que l’Homme aux quarante écus, et, sauf les premières et les dernières pages, l’Histoire de Jenny, ont un caractère fort peu romanesque. Ce sont des prétextes à dissertations sur divers sujets. Au contraire, en d’autres parties de son œuvre, et aux endroits ou l’on s’y attend le moins, Voltaire a suivi son inclination et, au lieu de raisonner, il a dit une fable. On en trouve plusieurs dans le Dictionnaire philosophique et dans divers fragments ou mélanges. Le Recueil de 1778, dont nous avons imité l’exemple, a bien fait d’extraire ces brillants morceaux de ce que nous appellerions presque leur gangue.

Mais, sur ce chemin, nous n’avons pas cru devoir nous arrêter. Pour avoir une juste idée de Voltaire conteur, il faut encore chercher dans son œuvre d’autres fruits de sa fantaisie et de son imagination. Nous avons cru qu’une édition comme celle-ci devait contenir tout ce qui est de la même veine. Parmi ses Dialogues, ou abondent d’assez fatigantes redites sur la théologie, de véritables bijoux gagnent à être isolés. Nous les avons joints au reste, et nous dirons, dans la notice du tome quatrième, les raisons de notre choix. Enfin, dans la série de ce qu’on nomme les facéties », il y a un certain nombre de pièces qui appartiennent au genre du journalisme le plus spirituel et que nous avons cueillies également. Nous pensons avoir formé ainsi un ensemble complet. Voltaire, artiste de la prose, y paraîtra dans sa richesse et sa variété. Peu importe qu’on partage ou non ses opinions philosophiques. Libre à qui le pourra de soutenir et d’illustrer les siennes en inventant et en écrivant comme lui.

Quant au texte que nous avons suivi, celui qu’a établi Bengesco dans sa réimpression de la « Nouvelle bibliothèque classique » (1887) nous a paru le meilleur. Bengesco connaissait admirablement l’œuvre de Voltaire à laquelle il avait presque consacré sa vie. Il avait un sens critique très sûr, c’est-à-dire beaucoup de bon sens. Le choix auquel il a procédé entre les variantes est toujours judicieux. Si l’édition de Kehl fait foi, il arrive que celle de Beuchot contienne des versions préférables. Bengesco a procédé à ce travail de comparaison. Il ne. Il ne reste rien à y ajouter, sinon de dire ce que nous lui devons. Grâce à lui cette édition peut être affranchie de l’appareil de notes qui l’alourdirait et l’encombrerait sans utilité.

J. B.

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Le doigt du Destin

Le doigt du Destin

de Thomas Mayne Reid

Chapitre 1 Les demi-frères.

Dans un bois, à dix milles environ de Windsor,deux jeunes gens s’avancent silencieusement, le fusil en arrêt. En avant, quête une couple de beaux chiens couchants ; en arrière, marche un garde revêtu d’une riche livrée et parfaitement équipé. La présence des épagneuls et du garde exclurait toute idée de braconnage, si l’apparence mémo des chasseurs permettait d’entretenir le moindre soupçon à ce sujet.

Ce bois n’est qu’une simple remise à faisans appartenant à leur père, le général Harding. Ancien officier de l’armée des Indes, le général, pendant vingt ans de service actif en Orient, a amassé les deux cent mille livres sterling nécessaires à l’acquisition d’une propriété dans le plaisant comté de Bucks ; c’est là qu’il s’est fixé dans l’espoir de se rétablir d’une maladie de foie gagnée dans les plaines brûlantes de l’ Hindoustan.

Un château, en briques rouges, datant du règne d’ Elisabeth, et dont on pouvait apercevoir, à travers les éclaircies de la futaie, se profiler sur l’azur les lignes élégantes, témoignait du goût raffiné du général, en même temps que cinq cents acres de parc admirablement boisé, des terres en plein rapport attenantes à l’habitation et une demi-douzaine de fermes bien arrentées, prouvaient que le ci-devant soldat ne s’était pas donné le mal de ramasser aux Indes une si grande quantité de lacs de roupies pour les gaspiller inintelligemment en Angleterre.

Les deux chasseurs sont ses fils uniques, parle fait, les seuls membres de sa famille, à l’exception d’une sœur qui, âgée de seize ans et peu intéressante, d’ailleurs, ne figure que pour mémoire dans le récit.

En examinant les jeunes gens, à mesure qu’ils s’avancent dans la réserve à faisans, on voit que si leur taille est à peu près égale, ils se distinguent l’un de l’autre parlâge et la physionomie. Tous deux ont le teint bronzé,mais d’une nuance différente. L’aîné, répondant au nom de Nigel, a la peau presque olivâtre et des cheveux droits et noirs qui, au soleil, revêtent des reflets pourpres.

Henry, le cadet, possède une carnation plus fine et plus rosée ; sa chevelure, d’un beau châtain doré,descend sur son cou en boucles ondoyantes.

Si différente est leur apparence extérieure,qu’un étranger pourrait difficilement s’imaginer quils sont frères.

Ils ne le sont pas non plus dans la stricte acception du mot. Tous deux peuvent appeler le général Harding leur père, mais ils doivent le jour à deux femmes différentes, mortes aujourd’hui. La mère de Nigel repose dans un mausolée aux environs de l’antique cité d’Hyderabad ; celle de henry, dans une tombe de date plus récente, élevée dans l’enclave d’un cimetière de village, en Angleterre.

Le général Harding n’est pas le seul homme,civil ou militaire, qui ait deux fois introduit son cou dans le joug du mariage, bien que peu d’individus aient jamais épousé deux femmes si dissemblables. Physiquement, intellectuellement,moralement, l’Hindoue d’Hyderabad différait autant de la Saxonne qui lui avait succédé, que l’Inde diffère de l’Angleterre.

Cette différence de tempérament s’est propagée de mère en fils ; et il suffit de considérer Nigel et Henry pour s’apercevoir que le sang paternel n’a pas réussi à la détruire.

Un incident va justement en donner la preuve.

Quoique le bois qu’ils fouillent soit exclusivement une réserve à faisans, ce n’est plus l’oiseau à l’aile vigoureuse que poursuivent les jeunes chasseurs. Les chiens cherchent un plus petit gibier.

Nous sommes au milieu de l’hiver. Une semaine auparavant, les deux frères, coiffés de la cape et revêtus de la robe d’étudiant, parcouraient en péripatéticiens les cloîtres du collège d’Oriel, à Oxford. En vacances pour plusieurs jours, ils ne peuvent trouver de plus agréable occupation que de battre les bois du domaine paternel.

La gelée, qui a durci le sol, s’oppose à lagrande chasse, mais la bécassine et le coq de bruyère, tous deuxoiseaux de passage, se sont abattus dans le voisinage des eauxcourantes.

C’est sur les bords d’un ruisseau qui, défiantla gelée, murmure à travers les arbres, que les jeunes gens se sontmis en quête. C’est le coq de bruyère qu’ils chassent : larace de leurs chiens, des épagneuls, l’indique suffisamment.

Ces chiens, un blanc et un noir, sont de racepure, mais différemment élevés. Le noir tombe en arrêt ferme commeun roc ; le blanc, plus évaporé, court comme un fou ;deux fois déjà il a lancé l’oiseau sans l’arrêter.

Le chien blanc appartient à Nigel, le noir àson demi-frère.

Pour la troisième fois, l’épagneul donne unepreuve de son défaut d’éducation, en faisant partir un coq avantque son maître puisse le tirer.

Le sang d’Hyderabad bouillonne, malgrél’hiver, dans les veines de Nigel.

– Ce gredin a besoin d’une leçon,s’écria-t-il, en déposant son fusil contre un arbre et en tirantson couteau. C’est ce que tu aurais du faire depuis longtemps,Doggy Dick, si tu avais accompli seulement la moitié de tondevoir.

– Mon Dieu, maître Nigel, répondit legarde auquel s’adressait l’apostrophe, j’ai fouetté l’animaljusqu’à me démancher les bras. Mais rien n’y fait. Il n’a pasl’instinct de l’arrêt.

– Alors, je vais le lui donner !s’écria le jeune Anglo-indien, s’avançant, couteau en main, versl’épagneul. Regarde !

– Arrête, Nigel, dit Henry ens’interposant. Tu ne veux certainement pas blesser le chien.

– Que t’importe ? Il est à moi etnon pas à toi.

– Il m’importe que tu ne commettes pas unacte de cruauté. Ce n’est pas sa faute à ce pauvre animal. C’estpeut-être, comme tu l’as dit, celle de Dick, qui l’aura maldressé.

– Merci, maître Henry ! Dieu obligédu compliment. C’est toujours ma faute, comme de juste. Pourtantj’ai fait de mon mieux. Bien obligé, maître Henry !

Doggy Dick qui, quoique jeune, n’est ni beauni bien tourné, accompagna son observation d’un regard témoignantd’une âme encore plus laide que n’était disgracieuse saphysionomie.

– Taisez-vous, tous deux, vociféra Nigel.Je vais châtier mon chien comme il le mérite, et non pas comme tusembles le désirer, mitre Henry. Il me faut une baguette pour lefouetter.

Ce ne fut pas une baguette qu’il coupa à unarbre, mais un bâton de trois quarts de pouce de diamètre. Il enfrappa brutalement l’épagneul, dont les hurlements plaintifsremplirent les bois.

Henry suppliait en vain son frère des’arrêter ; Nigel frappait toujours.

– Allez toujours, s’écriait le cruelgarde. C’est pour son bien.

– Quant à toi, Dick, je te recommanderaià mon père.

Une exclamation de colère de son demi-frère etun sourd grognement du sauvage à longues guêtres furent tout ce queproduisit la menace de Henry. Nigel, furieux, n’en frappa que plusfort.

– C’est une honte, Nigel ! Tu asassez battu la pauvre bête. Finis !

– Pas avant de lui avoir laissé unsouvenir de moi.

– Que vas-tu faire, dit anxieusementHenry ; en voyant gon frère jeter sa baguette et brandir soncouteau ? Certainement, tu ne veux pas…

– Lui fendre l’oreille ?… C’estprécisément mon intention.

– Tu me fendras la main auparavant !s’écria le jeune homme, en se jetant à genoux et couvrant de sesdeux mains la tête de l’épagneul.

– Bas les mains, Henry ! Le chienm’appartient ; j’en puis faire ce que je veux, bas lesmains !

– Non !

– Alors, tant pis pour toi !

De la main gauche, Nigel saisit l’oreille del’animal et frappa de l’autre à poing perdu.

Le sang jaillit à la face des doux frères etse répandit en flots écarlates sur la robe blanche de l’épagneul.Ce n’était pas le sang du chien de Nigel, mais celui de Henry, dontle petit doigt de la main gauche avait été ouvert de l’articulationà l’ongle.

– Cela t’apprendra à te mêler de mesaffaires, s’écria Nigel, sans témoigner le moindre regret de sasauvagerie. Une autre fois, tu mettras tes mains dans tespoches.

La brutalité de l’observation fit enfinbouillonner le sang saxon du frère cadet, auquel la douleur de sablessure avait laissé tout son sang-froid.

– Lâche ! s’écria-t-il, jette toncouteau et avance. Bien que tu ais trois ans de plus que moi, je nete crains pas et je vais te corriger à mon tour.

Nigel, fou de rage de se voir défier par unenfant qu’il avait pris l’habitude de corriger à sa guise, laissatomber son couteau ; et les deux frères entamèrent un duel àcoups de poing aussi furieux que si le même sang ne coulait pasdans leurs veines.

Comme il a été dit, il n’existait entre lesdeux frères qu’une légère différence extérieure : Nigel étaitplus grand, Henry plus solidement charpenté. Dans cette sorte delutte, les muscles du Saxon avaient une supériorité marquée surceux de l’Anglo-indien ; au bout de dix minutes, ce dernierétait si rudement étrillé que le garde se crut obligé d’intervenir.Il s’en serait bien gardé, si Henry avait eu le dessous.

Il ne pouvait plus être question de chasse.Enveloppant de son mouchoir sa main blessée, Henry appela son chienet reprit le chemin du château. Nigel, honteux de sa défaite,suivait de loin, Doggy Dick à ses côtés et l’épagneul taché de sangsur leurs talons.

Le prompt retour des chasseurssurprit le générai Harding. La rivière serait-elle prise ? Lescoqs de bruyère auraient-ils cherché une autre remise ? Lemouchoir maculé frappa ses yeux ; la blessure de Henry, levisage tuméfié de Nigel demandaient une explication. Chacun desdeux frères présenta la sienne. Naturellement, le garde appuyacelle de l’aîné ; mais le vieux soldat sut bien discerner lavérité, et Nigel eut la plus large part dans les reproches qu’iladressa à ses enfants.

La journée fut mauvaise pour tous, sauf pourl’épagneul noir. Doggy Dick ne sortit pas sain et sauf de labagarre. Le général lui ordonna de dépouiller sa livrée et dequitter immédiatement le château en l’invitant à ne plus seprésenter sur ses terres sous peine d’être traité enbraconnier.

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Les Chasseurs de chevelures

Les Chasseurs de chevelures

de Thomas Mayne Reid

INTRODUCTION LES SOLITUDES DE L’OUEST.

Déroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de l’Amérique du Nord. Au delà de l’Ouest sauvage, plus loin vers le couchant, portez vos yeux :franchissez les méridiens ; n’arrêtez vos regards que quand ils auront atteint la région où les fleuves aurifères prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges éternelles.Arrêtez-les là. Devant vous se déploie un pays dont l’aspect est vierge de tout contact des mains de l’homme, une terre portant encore l’empreinte du moule du Créateur comme le premier jour de la création ; une région dont tous les objets sont marqués à l’image de Dieu. Son esprit, que tout environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans le mugissement des fleuves. C’est un pays où tout respire le roman, et qui offre de riches réalités à l’esprit d’aventure. Suivez-moi en imagination, à travers des scènes imposantes d’une beauté terrible,d’une sublimité sauvage.

Je m’arrête dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le sud, vers l’est et vers l’ouest ;et, de tous côtés, j’aperçois le cercle bleu du ciel qui m’environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de l’horizon. De quoi est couverte cette vaste étendue ?d’arbres ? non ; d’eau ? non ; d’herbe ?non ; elle est couverte de fleurs ! Aussi loin que mon œil peut s’étendre, il aperçoit des fleurs, toujours des fleurs,encore des fleurs ! C’est comme une carte coloriée, une peinture brillante, émaillée de toutes les fleurs du prisme.Là-bas, le jaune d’or ; c’est l’hélianthe qui tourne son disque-cadran vers le soleil. À côté l’écarlate ; c’est la mauve qui élève sa rouge bannière. Ici, c’est un parterre de lamonarda pourpre ; là, c’est l’euphorbe étalant ses feuilles d’argent ; plus loin, les fleurs éclatantes de l’asclepia font prédominer l’orangé ; plus loin encore, les yeux s’égarent sur les fleurs roses du cléomé. La brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs étendards éclatants. Les longues tiges des hélianthes se courbent et se relèvent en longues ondulations,comme les vagues d’une mer dorée.

Ce n’est pas tout. L’air est plein de senteurs douces comme les parfums de l’Arabie et de l’Inde. Des myriades d’insectes agitent leurs ailes charmantes, semblables à des fleurs.Les oiseaux-mouches voltigent alentour, brillants comme des rayonségarés du soleil, ou, se tenant en équilibre par l’agitation rapidede leurs ailes, boivent le nectar au fond des corolles ; etl’abeille sauvage, les aisselles chargées, grimpe le long despistils mielleux, ou s’élance vers sa ruche lointaine avec unmurmure joyeux. Qui a planté ces fleurs ? Qui les a mélangéesdans ces riches parterres ? La nature. C’est sa plus belleparure, plus harmonieuse dans ses nuances que les écharpes decachemire. Cette contrée, c’est la mauvaise prairie. Elleest mal nommée : c’est le JARDIN DE DIEU.

La scène change. Je suis, comme auparavant,dans une plaine environnée d’un horizon dont aucun obstacle nebrise le cercle. Qu’ai-je devant les yeux ? des fleurs ?Non ; pas une seule fleur ne se montre, et l’on ne voit qu’unevaste étendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l’est àl’ouest, s’étend l’herbe de la prairie, verte comme l’émeraude, etunie comme la surface d’un lac endormi. Le vent rase la plaine,agitant l’herbe soyeuse ; tout est en mouvement, et les tachesd’ombre et de lumière qui courent sur la verdure ressemblent auxnuages pommelés fuyant devant le soleil d’été. Aucun obstaclen’arrête le regard qui rencontre par hasard la forme sombre ethérissée d’un buffalo, ou la silhouette déliée d’uneantilope ; parfois il suit au loin le galop rapide d’un chevalsauvage blanc comme la neige. Cette contrée est la bonneprairie, l’inépuisable pâturage du bison.

La scène change. Le terrain n’est plus uni,mais il est toujours verdoyant et sans arbres. La surface affecteune série d’ondulations parallèles, s’enflant çà et là en doucescollines arrondies. Elle est couverte d’un doux tapis de brillanteverdure. Ces ondulations rappellent celles de l’Océan après unegrande tempête, lorsque les frises d’écume ont disparu des flots etque les grandes vagues s’apaisent. Il semble que ce soient desvagues de cette espèce qui, par un ordre souverain, se sont tout àcoup fixées et transformées en terre. C’est la prairieondulée.

La scène change encore. Je suis entouré deverdure et de fleurs ; mais la vue est brisée par des massifset des bosquets, de bois taillis. Le feuillage est varié, sesteintes sont vives et ses contours sont doux et gracieux. À mesureque j’avance, de nouveaux aspects s’ouvrent à mes yeux ; desvues pittoresques et semblables à celles des plus beaux parcs. Desbandes de buffalos, des troupeaux d’antilopes et deshordes de chevaux sauvages, se mêlent dans le lointain. Des dindonscourent dans le taillis, et des faisans s’envolent avec bruit desbords du sentier. Où sont les propriétaires de ces terres, de ceschamps, de ces troupeaux et de ces faisanderies ? Où sont lesmaisons, les palais desquels dépendent ces parcsseigneuriaux ? Mes yeux se portent en avant, je m’attends àvoir les tourelles de quelque grande habitation percer au-dessusdes bosquets. Mais non. À des centaines de milles alentour, pas unecheminée n’envoie sa fumée au ciel. Malgré son aspect cultivé,cette région n’est foulée que par le mocassin du chasseur ou de sonennemi, l’Indien rouge. Ce sont les MOTTES, les îles de la prairiesemblable à une mer. Je suis dans une forêt profonde. Il est nuit,et le feu illumine de reflets rouges tous les objets qui entourentnotre bivouac. Des troncs gigantesques, pressés les uns contre lesautres, nous entourent ; d’énormes branches, comme les brasgris d’un géant, s’étendent dans toutes les directions. Je remarqueleur écorce ; elle est crevassée et se dessèche en largesécailles qui pendent au dehors. Des parasites, semblables à delongs serpents, s’enroulent d’arbre en arbre, étreignant leurstroncs comme s’ils voulaient les étouffer. Les feuilles ontdisparu, séchées et tombées ; mais la mousse blanche d’Espagnecouvre les branches de ses festons et pend tristement comme lesdraperies d’un lit funèbre. Des troncs abattus de plusieurs yardsde diamètre, et à demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrémitéss’ouvrent de vastes cavités où le porc-épic et l’opossum ontcherché un refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppés dansleurs couvertures et couchés sur des feuilles mortes, sont plongésdans le sommeil. Ils sont étendus les pieds vers le feu et la têtesur le siège de leurs selles. Les chevaux, réunis autour d’un arbreet attachés à ses plus hautes branches, semblent aussi dormir. Jesuis éveillé et je prête l’oreille. Le vent, qui s’est élevé,siffle à travers les arbres, et agite les longues floques blanchesde la mousse : il fait entendre une mélodie suave etmélancolique. Il y a peu d’autres bruits dans l’air, car c’estl’hiver, la grenouille d’arbre (tree-frog) et la cigale setaisent. J’entends le pétillement du feu, le bruissement desfeuilles sèches roulées par un coup de vent, le cououwuoou-ah duhibou blanc, l’aboiement du rackoon, et, par intervalles,le hurlement des loups. Ce sont les voix nocturnes de la forêt enhiver. Ces bruits ont un caractère sauvage ; cependant, il y adans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et monesprit s’égare dans des visions romanesques, pendant que je lesécoute, étendu sur la terre.

La forêt, en automne, est encore garnie detout son feuillage. Les feuilles ressemblent à des fleurs, tantleurs couleurs sont brillantes. Le rouge, le brun, le jaune et l’ors’y mélangent. Les bois sont chauds et glorieux maintenant, et lesoiseaux voltigent à travers les branches touffues. L’œil plongeenchanté dans les longues percées qu’égayent les rayons du soleil.Le regard est frappé par l’éclat des plus brillants plumages :le vert doré du perroquet, le bleu du geai et l’aile orange del’oriole. L’oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis desverts pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleurd’ambre des buissons de hêtre. Des ailes légères, par centaines,s’agitent à travers les ouvertures du feuillage, brillant au soleilde tout l’éclat des pierres précieuses.

La musique flotte dans l’air : douxchants d’amour ; le cri de l’écureuil, le roucoulement descolombes appareillées, le rat-ta-ta du pivert, et le tchirrupperpétuel et mesuré de la cigale, résonnent ensemble. Tout en haut,sur une cime des plus élevées, l’oiseau moqueur pousse sa noteimitative, et semble vouloir éclipser et réduire au silence tousles autres chanteurs. Je suis dans une contrée où la terre, decouleur brune, est accidentée et stérile. Des rochers, des ravinset des plateaux de sol aride ; des végétaux de formes étrangescroissent dans les ravins et pendent des rochers ; d’autres,de figures sphéroïdales, se trouvent sur la surface de la terrebrûlée ; d’autres encore s’élèvent verticalement à une grandehauteur, semblables à de grandes colonnes cannelées etciselées ; quelques-uns étendent des branches poilues ettordues, hérissées de rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y adans la forme, dans la couleur, dans le fruit et dans les fleurs detous ces végétaux une sorte d’homogénéité qui les proclame de lamême famille : ce sont des cactus ; c’est une forêt denopals du Mexique. Une autre plante singulière se trouve là. Elleétend de longues feuilles épineuses qui se recourbent vers laterre : c’est l’agave, le célèbre mezcal du Mexique(mezcal-plant). Çà et là, mêlés au cactus, croissent desacacias et des mezquites, arbres indigènes du désert.Aucun objet brillant n’attire les yeux ; le chant d’aucunoiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s’enfonce dansdes fourrés impénétrables, le serpent à sonnettes se glisse sousleur ombre épaisse, et le coyote traverse en rampant lesclairières.

J’ai gravi montagne sur montagne, etj’aperçois encore des pics élevant au loin leur tête couronnée deneiges éternelles. Je m’arrête sur une roche saillante, et mes yeuxse portent sur les abîmes béants, et endormis dans le silence de ladésolation. De gros quartiers de roches y ont roulé, et gisentamoncelés les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclinés etsemblent n’attendre qu’une secousse de l’atmosphère pour rompreleur équilibre. De noirs précipices me glacent de terreur ;une vertigineuse faiblesse me gagne le cerveau ; je m’accrocheà la tige d’un pin ou à l’angle d’un rocher solide. Devant,derrière et tout autour de moi, s’élèvent des montagnes entasséessur des montagnes dans une confusion chaotique. Les unes sontmornes et pelées ; les autres montrent quelques traces devégétation sous formes de pins et de cèdres aux noires aiguilles,dont les troncs rabougris s’élèvent ou pendent des rochers. Ici, unpic en forme de cône s’élance jusqu’à ce que la neige se perde dansles nuages. Là, un sommet élève sa fine dentelure jusqu’auciel ; sur ces flancs gisent de monstrueuses masses de granitqui semblent y avoir été lancées par la main des Titans. Un monstreterrible, l’ours gris, gravit les plus hauts sommets ; lecarcajou se tapit sur les roches avancées, guettant le passage del’élan qui doit aller se désaltérer au cours d’eau inférieur, et lebighorn bondit de roc en roc, cherchant sa timide femelle.Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches du pin,et l’aigle de combat, s’élevant au-dessus de tous, découpe sa vivesilhouette sur l’azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses,les Andes d’Amérique, les colossales vertèbres du continent.

Tels sont les divers aspects de l’Ouestsauvage ; tel est le théâtre de notre drame. Levons le rideau,et faisons paraître les personnages.

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Les Exilés dans la forêt

Les Exilés dans la forêt

de Thomas Mayne Reid

Chapitre 1 LA FAMILLE DU PROSCRIT.

Il y a de cela bien des années, par une belle soirée d’été, un petit groupe de voyageurs gravissait cette partie de la Cordillère des Andes qui se trouve à l’est de l’ancienne ville de Cuzco. C’était une famille entière ; père, mère, deux enfants, et un fidèle serviteur.

Le chef de la bande était un bel homme de haute mine, d’environ quarante ans, Espagnol d’origine, ou plutôt créole. N’oublions pas que ce mot ne s’applique jamais à des individus ayant du sang nègre dans les veines. Ceux-ci se nomment mulâtres, quarterons, quinterons ou métis, jamais créoles.Ce nom est exclusivement réservé à la race intermédiaire née du mariage des Espagnols d’Europe avec des Américains.

Don Pablo Ramero, notre voyageur, était donc créole, natif de Cuzco, l’ancienne capitale des Incas du Pérou. Il paraissait plus vieux que son âge ; car sa vie ne s’était point écoulée dans l’oisiveté. Beaucoup d’études, pas mal de soucis et de chagrins avaient altéré des traits originairement beaux ; mais, en dépit de son regard sérieux et même triste,son œil avait encore des éclairs de jeunesse ; sa démarche élégante, son pas élastique révélaient la souplesse et la vigueur de l’homme dans la plénitude de sa force.

Ses cheveux étaient courts, suivant la mode du pays ; il portait une moustache noire bien fournie, mais pas de favoris. Son costume se composait d’un pantalon de velours, dont le fond était garni de cuir imprimé ; de bottes de couleur fauve ; d’un justaucorps sombre, qui dessinait sa taille bien cambrée, et d’une riche ceinture écarlate dont les longs bouts frangés se nouaient à gauche. Dans cette ceinture étaient passés deux pistolets montés en argent et richement ciselés, ainsi qu’un couteau catalan.

Mais tout cela était caché par un ample poncho, espèce de surtout qui, dans l’Amérique méridionale, sert de manteau le jour et de couverture la nuit. Du reste, le poncho a réellement la dimension et la forme d’une couverture ordinaire,sauf qu’au centre on ménage une fente par laquelle on passe la tête, en laissant retomber les deux bouts de chaque côté du corps.En général, ce bizarre vêtement est tissé de laine de couleurs gaies et voyantes formant les dessins les plus variés. Au Mexique,ce surtout, également répandu dans toutes les classes, prend le nom de serapé.

Le poncho de Don Pablo était d’une granderichesse. Il était en belle laine de vigogne tissée à la main. Ilvalait au moins 500 fr., et garantissait aussi bien del’humidité que du froid, car il était imperméable.

Le sombrero de notre voyageur n’était pasmoins remarquable ni moins coûteux. C’était un de ces chapeaux quel’on nomme panama ou guayaquil,du nom des lieuxhabités par les tribus d’Indiens qui les façonnent avec une herbemarine très rare, qu’on ne trouve que sur les côtes de l’océanPacifique. Un bon guayaquil vaut de 4 à 500 fr. ; mais iljoint à l’avantage de durer une trentaine d’années celui depréserver de la pluie comme un parapluie, et de défendre contre lesardeurs du soleil des tropiques. C’est ce qui lui donne tant deprix dans ces contrées exposées à des chaleurs torrides.

L’ensemble de ce costume indiquait, vous levoyez, que don Pablo appartenait à la classe des ricos,c’est-à-dire à la classe la plus élevée de son pays.

La toilette de sa femme, Espagnole encorejeune et d’une extrême beauté, confirmait cette premièreimpression ; mais ce qui frappait surtout chez Doña Isidoraplus encore que sa parure aristocratique, c’était ce quelque chosed’indescriptible qui dénote la femme comme il faut. Des deuxenfants sur lesquels le regard de Don Pablo et de Doña Isidora sereportait fréquemment avec une vive expression de tendresse, l’unétait un charmant garçon de treize à quatorze ans, au teintrichement coloré, aux opulentes boucles brunes et aux grands yeuxnoirs expressifs ; l’autre était une ravissante fillette plusjeune, également brune, mais dont les yeux rêveurs étaient ombragésde longs cils qui leur communiquaient une douceur pénétrante. Onpeut dire que parmi les enfants de l’Espagne, si renommés pour leurbeauté, il eût été difficile d’en trouver deux plus idéalementbeaux que Léon et Léona Ramero.

Le dernier voyageur qu’il nous reste à décrireétait un homme mûr, d’une taille au moins aussi élevée que celle deson maître, mais beaucoup plus mince et plus anguleux de formes.Ses cheveux noirs, longs et droits, son teint cuivré, son œilperçant, son costume étrange, trahissaient un Indien de l’Amériquedu Sud. C’était en effet un descendant de la noble race des Incasdu Pérou ; et bien qu’il remplît auprès de Don Pablo lesfonctions de serviteur, il existait entre ce dernier et lui unedouce familiarité qui semblait révéler un lien plus intime que nele comportent les rapports ordinaires de domesticité.

Ce lien existait en effet.

Cet Indien, nommé Guapo, était un despatriotes qui se rallièrent à Tupac Amaru dans l’insurrection quiéclata contre les Espagnols. Il avait été proscrit, repris lesarmes à la main et condamné à mort. Seule l’intervention de DonPablo lui sauva la vie et lui fit rendre la liberté. Depuis cemoment, Guapo s’était donné corps et âme à son bienfaiteur, dont ilétait l’ami le plus sincère et le plus dévoué.

Guapo était chaussé de sandales. Ses jambesnues laissaient voir les nombreuses cicatrices faites par lescactus et les buissons d’acacia, si communs au Pérou. Une tuniquede bayeta ou serge grossière lui descendait aux genoux. La partiesupérieure de son corps était complètement nue et accusait sous sapeau cuivrée des muscles vigoureux, indices de forceexceptionnelle. Quand le soleil avait perdu de sa chaleur, Guaporevêtait comme son maître un poncho ; seulement le sien étaitd’une étoffe commune, faite de laine de lama. Il n’avait pas desombrero, ayant pour principe de ne jamais se couvrir la tête. Saphysionomie expressive respirait l’intelligence et le courage.

Nos voyageurs disposaient de quatre animaux,pour eux et pour leurs bagages. Il y avait un cheval, monté parLéon et conduit par son père ; une mule, qui portait DoñaIsidora et sa fille ; deux chameaux du Pérou, autrement ditdeux lamas, transportaient courageusement le peu d’objets qu’onavait emportés. L’Indien fermait la marche, l’œil et l’oreille auxaguets.

Don Pablo paraissait bien las. Comment,puisqu’il était si riche, n’avait-il pas seulement le nombre demontures voulu pour sa petite troupe ? Que Guapo allât à pied,cela se comprenait à la rigueur, il en avait tellementl’habitude ; mais qu’un riche seigneur en usât ainsi, celapeut provoquer quelque surprise.

Du reste, si nous entrons dans le domaine desinterrogations, pourquoi l’expression de chacun des membres de lapetite troupe était-elle si anxieuse ? Pourquoi, à chaquecoude de la route montagneuse qu’ils suivaient, Don Pablo et Guapose tournaient-ils avec une si vive inquiétude, pour examiner duregard le chemin parcouru ?

Hélas ! Don Pablo était un proscritfugitif, et craignait d’être poursuivi. Non certes qu’il eût commisun crime, le digne seigneur ! Il n’était victime que de laplus noble des vertus : de son patriotisme. Mais il étaitcontraint de fuir au désert, afin d’échapper à la mort ignominieuseque les ennemis de son pays avaient décrétée contre lui.

Ce que je vous raconte là se passait à la findu siècle dernier, avant que les colonies spano-américaines sefussent émancipées du joug de l’Espagne. Ces contrées étaient alorsgouvernées par des vice-rois qui représentaient le roi d’Espagne etétaient, en réalité, des despotes plus absolus que ce monarquelui-même. Ils tenaient une cour splendide, où la licence étaiteffrénée. Ils avaient le droit de vie et de mort sur le peuple eten usaient de la façon la plus arbitraire. Ils accaparaient à leurprofit tous les emplois, toutes les richesses. De là desmécontentements qui engendrèrent la grande révolution de 1810, d’oùsortit, après quinze années de luttes sanglantes et barbares,l’indépendance de ces malheureuses contrées.

On n’était encore qu’à la fin du siècledernier, et les premiers mouvements révolutionnaires étaientréprimés avec une cruelle énergie. Malheur à celui qui se trouvaitcompromis dans cette revendication du droit des créoles !C’était la mort pour lui et la ruine pour sa famille. Don Pablo eûtpartagé le sort de milliers de ses concitoyens, s’il n’avait reçuun avis opportun de ce qui le menaçait. Il put se soustraire à lavengeance des misérables qui convoitaient ses richesses. Tous sesbiens furent confisqués ; mais il eut la vie sauve, et c’estau moment de cette crise dans son existence que nous lerencontrons.

Avec l’aide de Guapo, il avait réuni à la hâtequelques objets indispensables à sa fuite ; de là son modesteéquipage et la route qu’il suivait : route peu fréquentée, quiconduisait au versant oriental des Andes. Son but était de gagnerquelque retraite de la montana et d’y vivre caché jusqu’àce qu’il eût eu le temps d’aviser à son avenir. Il était parvenu àlancer ceux qui le poursuivaient sur une fausse piste ; maisqui pouvait dire combien durerait l’erreur ? Qui luigarantissait que ses traces n’avaient pas étédécouvertes ?

Vous comprenez maintenant quels étaient lessentiments de la pauvre famille, et vous sympathisez, j’en suissûr, avec ses appréhensions et ses douleurs.

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Les Derniers Jours d’Emmanuel Kant

Les Derniers Jours d’Emmanuel Kant

de Thomas de Quincey

Partie 1
Préface

Est-ce le « puissant, juste, et subtil opium » qui tira souvent Thomas De Quincey vers le plus acre des plaisirs — la dépréciation de l’idéal ? Est-ce la ténébreuse tentacule de vanité qui nous sert à aspirer avidement en nos héros toutes les bassesses de leur humanité ? Qui sait ? Les œuvres de Thomas De Quincey sont toutes pénétrées de cette passion. Il n’aima personne autant que Coleridge, mais révéla les manies de son poète préféré avec volupté. Il adora Wordsworth ; et en trois pages d’extase il montre le grand homme coupant un beau livre — qui ne lui appartient pas — avec un couteau souillé de beurre. Mais parmi les héros de Thomas De Quincey, sans contredit le premier fut Kant.

Voici donc quel est le sens du récit qui suit. De Quincey considère que jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant. Et pourtant l’intelligence humaine, même à ce point, n’est pas divine. Non seulement elle est mortelle mais, chose affreuse, elle peut décroître, vieillir, se décrépir. Et peut-être De Quincey éprouve-t-il encore plus d’affection pour cette suprême lueur, au moment où elle vacille. Il suit ses palpitations. Il note l’heure où Kant cessa de pouvoir créer des idées générales et ordonna faussement les faits de la nature.

Il marque la minute où sa mémoire défaillit. Il inscrit la seconde où sa faculté de reconnaissance s’éteignit. Et parallèlement il peint les tableaux successifs de sa déchéance physique, jusqu’à l’agonie, jusqu’aux soubresauts du râle, jusqu’à la dernière étincelle de conscience, jusqu’au hoquet final.

Ce journal des derniers moments de Kant est composé au moyen des détails que De Quincey tira des mémoires de Wasianski, de Borowski,et de Jachmann, publiés à Kœnigsberg en 1804, année où Kant mourut ; mais il employa aussi d’autres sources. Tout cela est fictivement groupé dans un seul récit, attribué à Wasianski. En réalité l’œuvre est uniquement, ligne à ligne, l’œuvre de De Quincey : par un artifice admirable, et consacré par DeFoë dans son immortel Journal de la Peste de Londres, De Quincey s’est révélé, lui aussi, « faussaire de la nature », et a scellé son invention du sceau contrefait de la réalité.

Marcel Schwob

La Vogue, 4 avril 1899

Partie 2
Les derniers jours d’Emmanuel Kant

J’ADMETS qu’on m’accordera d’avance que toutes les personnes dequelque éducation prendront un certain intérêt à l’histoirepersonnelle d’Emmanuel Kant, si peu que leurs goûts ou lesoccasions aient pu les mettre en rapport avec l’histoire desopinions philosophiques de Kant. Un grand homme, même sur unsentier peu populaire, doit toujours être l’objet d’une libéralecuriosité. Supposer qu’un lecteur soit parfaitement indifférent àKant, c’est supposer qu’il soit parfaitement inintellectuel&|160;;en conséquence, même si en réalité il se trouvait ne pointconsidérer Kant avec intérêt, il faudrait encore feindre parpolitesse de supposer le contraire. Ce principe me permet de nepoint faire d’excuses à aucun lecteur, philosophe ou non, Goth ouVandale, Hun ou Sarrasin, pour lui imposer une courte esquisse dela vie de Kant et de ses habitudes familières, tirée des rapportsauthentiques de ses amis et disciples. Il est vrai que, sans aucunmanque de générosité de la part du public, les œuvres de Kant nesont pas, dans ce pays, considérées avec le même intérêt qui s’estamassé autour de son nom. Et ceci peut être attribué à troiscauses&|160;: premièrement au langage dans lequel ces œuvres sontécrites&|160;; secondement à l’obscurité supposée de la philosophiequ’elles contiennent, qu’elle soit inaliénable ou due au modeparticulier d’exposition de Kant&|160;; troisièmement àl’impopularité de toute philosophie spéculative quelle qu’ellesoit, et en quelque manière qu’elle soit traitée, dans un pays oùla structure et la tendance de la société impriment à toutel’activité de la nation une direction presque exclusivementpratique. Mais quelles qu’aient été les fortunes immédiates de seslivres, pas un homme de curiosité éclairée ne regardera l’auteurlui-même sans une nuance d’intérêt profond. Mesuré à une seuleévaluation du pouvoir – au nombre des livres écrits directementpour ou contre lui, pour ne rien dire de ceux qu’il a indirectementmodifiés – il n’y a point d’écrivain philosophique, si l’on excepteAristote, Descartes et Locke, qui puisse prétendre approcher deKant par l’étendue et la hauteur d’influence qu’il a exercée surles esprits des hommes. Tels étant les droits qu’il a à notreattention, je répète qu’il n’y aura de la part du lecteur qu’unacte raisonnable de respect à admettre en lui-même assez d’intérêtà Kant pour justifier ce court mémoire sur sa vie et seshabitudes.

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Emmanuel Kant, second de six enfants, naquit à Kœnigsberg enPrusse – cité qui dans ce temps comptait environ 50 000 habitants –le 22 avril 1724. Ses parents étaient des gens de rang humble,point même assez riches pour leur situation, mais qui purent, grâceà l’aide d’un proche parent et à quelques subsides qu’y ajouta ungentilhomme qui les estimait pour leur piété et leurs vertusdomestiques, donner à leur fils Emmanuel une éducationlibérale.

Il fut envoyé, enfant, à une école de charité, et en l’année1732, passa à l’Académie Royale ou Académie de Frédéric. Là ilétudia les classiques grecs et latins et entra en intimité avec unde ses camarades d’école, David Ruhnken (si connu plus tard dessavants sous son nom latin de Ruhnkenius), intimité qui durajusqu’à la mort de ce dernier. En 1737, Kant perdit sa mère, femmed’un caractère élevé, douée de qualités intellectuelles au-dessusde son rang, qui contribua à l’éminence future de son illustre filspar la direction qu’elle imprima à ses jeunes pensées, par la hautemorale à laquelle elle l’astreignit. Kant ne parla jamais d’ellejusqu’à la fin de sa vie sans la plus extrême tendresse et sans unesérieuse reconnaissance des obligations qu’il devait à son soinmaternel. En 1740, à la Saint-Michel, il entra à l’Université deKœnigsberg&|160;; en 1746, âgé d’environ 22 ans il écrivit sapremière œuvre sur une question demi-mathématique etdemi-philosophique&|160;: l’Évaluation des forces vives.Ce problème avait d’abord été proposé par Leibniz en opposition auxcartésiens. C’était, déclarait Leibniz, une nouvelle loid’évaluation, non point simplement une nouvelle évaluation&|160;;et on admit que le problème avait enfin é té résolu après avoiroccupé presque tous les grands mathématiciens d’Europe pendant plusd’un demi-siècle. La dissertation de Kant était dédiée au roi dePrusse et ne lui parvint jamais. En fait, bien qu’imprimée, jecrois, elle ne fut jamais publiée. Depuis ce moment jusqu’en 1770,Kant vécut comme précepteur auprès de différentes familles, ou endonnant des conférences privées à Königsberg, particulièrement auxmilitaires sur l’art de la fortification. En 1770, il fut nommé àla chaire de mathématiques, qu’il échangea bientôt après contrecelle de logique et de métaphysique. À cette occasion, il prononçaune dissertation inaugurale&|160;: De mundi sensibilis atqueintelligibilis forma et principiis, qui est digne de remarqueparce qu’elle contient les premiers germes de la philosophietranscendantale. En 1781, il publia sa grande œuvre&|160;: DieKritik der Reinen Vernunft ou Critique de la raisonpure. Le 12 février 1804, il mourut.

Telles sont les grandes époques de la vie de Kant. Mais cettevie fut remarquable non point tant pour ses incidents que pour lapureté et la dignité philosophiques de sa teneur journalière. On entrouvera la meilleure impression dans les mémoires de Wasianski,attestés et soutenus par les témoignages collatéraux de Jachmann,Rinke, Borowski et d’autres. Nous le voyons là lutter avec lamisère de facultés qui vont tomber en décrépitude et avec ladouleur, la dépression et l’agitation de deux maladies différentes,l’une qui lui affectait l’estomac et l’autre la tête, toutes chosesau-dessus desquelles la bonté et la noblesse de sa natures’élevèrent victorieusement, comme emportées par des ailes, jusqu’àla fin.

Le principal défaut de ce mémoire sur Kant, ainsi que tous lesautres, c’est qu’il rapporte trop peu de choses sur sa conversationet ses opinions. Et peut-être que le lecteur sera disposé à seplaindre que quelques-unes des notes soient trop minutieuses etdétaillées, tant qu’elles paraissent manquer de dignité, parfois desensibilité. En ce qui concerne la première objection, on peutrépondre qu’un commérage biographique de cette sorte et une enquêtepeu scrupuleuse sur la vie privée d’un homme, quelques difficultésqu’un homme d’honneur puisse éprouver à l’écrire, peut être luesans blâme, et là où le sujet en est un grand homme, parfois avecavantage. Quant à l’autre objection, je ne saurais trop commentexcuser M. Wasianski de s’être agenouillé au chevet de son amimourant pour noter, avec l’exactitude d’un reporter sténographe, ladernière palpitation du pouls de Kant et les luttes de la nature sedébattant dans l’agonie, sinon par la supposition que la conceptionidéalisée qu’il avait de Kant comme d’un homme appartenant à lapostérité, semblait en son esprit surpasser et étouffer lesrestrictions ordinaires de la sensibilité humaine, et que souscette impression il accomplit par un sens de devoir public ce quesans doute il aurait bien volontiers refusé de faire, s’il se fûtabandonné à ses affections privées. Maintenant donc commençons, etsupposons que c’est presque toujours Wasianski qui parle.

Mes relations avec le Professeur Kant commencèrent longtempsavant la période à laquelle se rapporte principalement ce petitmémoire. En l’anné e 1773 ou 1774, je ne saurais dire au juste, jesuivis ses leçons. Ensuite je lui servis de secrétaire et cesfonctions m’introduisirent naturellement auprès de lui dans uneintimité plus rapprochée qu’aucun autre des étudiants, si bien que,sans aucune requête de ma part, il m’accorda un privilège généralde libre accès à son amphithéâtre. En 1780, j’entrai dans lesordres et cessai tout rapport avec l’Université. Je continuaitoutefois à résider à Kœnigsberg, mais entièrement oublié, ou dumoins entièrement inaperçu par Kant. Dix ans plus tard, en 1790, jele rencontrai par hasard à une joyeuse fête. C’étaient les nocesd’un professeur de Kœnigsberg. À table, Kant distribua saconversation et ses attentions en général parmi les convives, mais,après qu’on se fut levé et que la compagnie se fut dispersée engroupes séparés, il vint s’établir fort obligeamment près de moi. Àce moment, j’étudiais les fleurs, en amateur, veux-je dire, et pourla passion que j’avais pour elles. Sitôt qu’il l’eût appris, il meparla de mon occupation favorite et avec une compétence trèsétendue. Dans le cours de notre conversation, je fus surpris dedécouvrir qu’il était parfaitement informé de toutes lescirconstances de ma situation. Il me rappela notre ancienneliaison, m’exprima sa satisfaction de me trouver heureux et futassez bon pour me prier, si mes engagements me le permettaient, devenir de temps en temps dîner avec lui. Bientôt après il se levapour prendre congé; et comme nos routes se trouvaient dans la mêmedirection, il me proposa de l’accompagner jusque chez lui. C’est ceque je fis&|160;; et alors je reçus une invitation pour la semainesuivante, avec une invitation générale pour toutes les semaines quisuivraient, et la liberté de choisir mon jour. Je trouvai difficiled’abord de m’expliquer la distinction avec laquelle Kant metraitait, et je conjecturai que quelque ami obligeant lui avaitpeut-être parlé de moi plus avantageusement qu’il ne convenait àmes humbles prétentions. Mais une expérience plus intime m’aconvaincu qu’il avait l’habitude de se tenir constamment au courantde ce qui arrivait à ses anciens disciples et qu’il se réjouissaittoujours sincèrement de leur réussite, si bien qu’il parut quej’avais eu tort de croire qu’il m’avait oublié.

Ce renouveau de mon intimité avec Kant coïncida presqueexactement avec une époque qui amena un complet changement danstoutes ses dispositions domestiques. Jusque-là, il avait eu coutumede dîner à table d’hôte, mais il commença dès lors à vivre chez luiet chaque jour invita quelques amis à dîner, de façon à ce que lasociété, lui-même compris, fût de trois au moins et de neuf auplus, et dans les petites solennités de cinq à huit. C’était, commeon le voit, un adepte ponctuel de la règle de Lord Chesterfield, àsavoir qu’une réunion de convives, l’hôte compris, ne doit pas êtreinférieure au nombre des Grâces, ni supérieur à celui des Muses.Dans toute l’économie du ménage de Kant, et en particulier de sesdîners, il y avait quelque chose de spécial et de plaisammentopposé aux conventions de la société, non point toutefois qu’il yeût aucun manque de décorum, comme il arrive parfois dans lesmaisons où il n’y a point de dames pour imposer un ton à laconversation. La routine qui, en aucune circonstance, ne variait nine se relâchait était celle-ci&|160;: à peine le dîner était-ilprêt que Lampe, le vieux valet de chambre du professeur, s’avançaitdans son cabinet de travail d’un air mesuré et annonçait qu’ilétait servi. Cet appel était suivi avec une rapidité extrême – Kantne cessant de parler jusqu’à la salle à manger de l’état de latempérature, sujet de conversation qu’il entretenait d’ordinairedurant la première partie du dîner&|160;; les sujets plus gravestels que les événements politiques du jour n’étaient jamaisintroduits avant le dîner, ni surtout dans le cabinet de travail. Àpeine Kant avait-il pris place et déplié sa serviette qu’il ouvraitles nouvelles opérations avec une formule particulière&|160;:Allons, Messieurs. Les paroles ne sont rien, mais le ton et l’airdont il les prononçait, proclamaient, d’une façon sur laquellepersonne ne pouvait se méprendre, le relâchement du labeur de lamatinée, l’abandon déterminé avec lequel il se livrait au repos età la gaieté. La table était hospitalièrement dressée&|160;: il yavait choix suffisant de plats pour la variété des goûts, et lesverres de vin étaient placés non point sur un buffet éloigné sousl’odieux contrôle d’un domestique cousin des Barmecides, maisanacréontiquement sur la table et sous la main de chaque convive.Chacun se servait lui-même et tous les retards, grâce à un espritde cérémonie trop raffinée, étaient si désagréables à Kant, qu’ilmanquait rarement d’exprimer son déplaisir s’il survenait rien dece genre, bien que sans colère. Pour cette haine des retards, Kantavait une excuse spéciale parce qu’il avait toujours travaillé sansrelâche depuis une heure fort matinale et n’avait jamais rien mangéjusqu’au dîner. De là vint que dans la dernière période de sa vie,quoique moins peut-être par un sentiment réel de faim que parquelque sensation inquiète d’habitude ou d’irritation périodique del’estomac, il pouvait à peine attendre avec patience l’arrivée dela dernière personne invitée.

Il n’y avait point d’ami de Kant qui ne considérât le jour où ildevait dîner avec lui comme un jour de fête. Sans se donner un aird’instructeur, Kant l’était réellement au plus haut degré. Toutl’entretien était arrosé du débordement de son intelligence,déversée naturellement et sans affectation sur tous les sujets àmesure que les hasards de la conversation les suggéraient&|160;; etle temps s’envolait rapidement d’une heure à quatre, cinq et mêmeplus tard, en grands profits et délices. Kant ne tolérait point«&|160;d’accalmie&|160;»&|160;: c’était le nom qu’il donnait auxpauses momentanées de la conversation quand son animation languit.Il devinait toujours quelque moyen pour réattiser l’intérêt. Enquoi il était fort aidé par le tact avec lequel il tirait de chaqueconvive ses goûts spéciaux ou la nature particulière de ses études,choses sur lesquelles il était toujours préparé, quelles qu’ellesfussent, à parler avec compétence et avec l’intérêt d’unobservateur original. Il eût fallu que les affaires locales deKœnigsberg fussent bien intéressantes vraiment avant qu’il tolérâtqu’elles usurpassent l’attention à sa table&|160;; et ce qui peutparaître encore plus singulier, rarement, plutôt jamais, ildirigeait la conversation vers aucune branche de la philosophiequ’il avait fondée. Il ne souffrait aucunement du défaut qu’onttant de savants et de littérateurs, intolérants pour ceux dont lesétudes peuvent les avoir disqualifiés pour une sympathie spécialeavec les leurs propres. Son style de conversation était familier auplus haut point et dépourvu de toute scholastique, si bien qu’unétranger qui aurait connu ses œuvres, non sa personne, auraittrouvé difficile de croire que, dans ce charmant et délicieuxcompagnon, il voyait le profond auteur de la Philosophietranscendantale.

Les sujets de conversation à la table de Kant étaientprincipalement tirés de la philosophie des sciences, de la chimie,de la météorologie, de l’histoire naturelle, et par-dessus tout, dela politique. Les nouvelles du jour telles qu’elles étaientrapportées dans les gazettes étaient discutées avec une spécialevigilance d’examen. En ce qui regardait tout récit auquel ilmanquait date de temps ou origine de lieu, quelque plausible qu’ilpût paraître, Kant se montrait toujours inexorablement sceptique etle tenait comme indigne d’être raconté. Si aiguë était sapénétration intérieure des événements politiques et de la secrètepolice qui les faisait mouvoir, qu’il parlait plutôt avecl’autorité d’un diplomate qui aurait eu accès au Conseil de Cabinetque comme un simple spectateur des grandes scènes qui sedéroulaient en ces jours à travers l’Europe. Au moment de laRévolution française, il émit de nombreuses conjectures, ce quipassait alors pour des prévisions paradoxales, surtout en ce quiconcerne les opérations militaires, qui furent aussi ponctuellementaccomplies que sa fameuse conjecture sur l’hiatus du systèmeplanétaire entre Mars et Jupiter, hypothèse dont il put voir encorela confirmation, grâce à la découverte de Cérès par Piazzi et dePallas par le Dr Olbers. Ces deux découvertes, il fautle dire, l’impressionnèrent fortement, et elles lui fournirent unsujet sur lequel il parlait toujours avec plaisir quoique, suivantsa modestie habituelle, il ne mentionnât jamais la sagacité qu’ilavait montrée en établissant, bien des années avant cesdécouvertes, leur probabilité a priori.

Ce n’était pas seulement comme compagnon que Kant brillait, maisaussi comme un hôte très courtois et généreux qui n’éprouvait pasde plus grand plaisir que de voir ses convives gais et à l’aise,sortir l’esprit rasséréné (les plaisirs mêlés, intellectuels etsensuels, de ces banquets platoniques. C’était peut-être, pourentretenir cette aimable cordialité qu’il se montrait artiste dansla composition de ses dîners&|160;; il y avait deux règles qu’il yobservait manifestement et auxquelles je ne le vis jamaismanquer&|160;: la première était que la société fût mélangée, cecipour donner suffisante variété à la conversation, et en conséquenceses invités présentaient toute la variété que pouvait offrir lemonde de Kœnigsberg. Tous les genres de vie étaient représentés,fonctionnaires, professeurs, médecins, ecclésiastiques etnégociants éclairés. La seconde règle était d’avoir une justeproportion de jeunes gens, quelquefois très jeunes, choisis parmiles étudiants de l’Université afin de donner quelque mouvement degaieté et de juvénilité à la causerie&|160;; à quoi s’ajoutait,comme j’ai raison de le croire, le motif que de cette façon ilparvenait à se distraire de la tristesse qui quelquefois luienvahissait l’esprit lorsqu’il songeait à la mort précoce dequelques jeunes amis qu’il aimait.

Et ceci m’amène à citer un trait singulier dans la façon dontKant exprimait sa sympathie pour ses amis lorsqu’ils étaientmalades. Tant que le danger é tait imminent, il manifestait uneanxiété pleine d’agitation, faisait des visites perpétuelles,attendait avec impatience la crise et souvent ne pouvait accomplirson travail habituel par trouble d’esprit. Mais à peine luiavait-on annoncé la mort du malade qu’il retrouvait son calme etprenait un air de ferme tranquillité, presque d’indifférence&|160;:la raison en était qu’il considérait la vie en général, et parconséquent cette particulière affection de la vie que nous appelonsmaladie, comme un état d’oscillation et de changement perpétuelentre quoi et le flottement des sympathies de l’espoir et de lacrainte, il y avait un rapport naturel qui les justifiait pour laraison, au lieu que la mort, état permanent qui n’admet ni plus nimoins, qui terminait toute anxiété et pour toujours éteignait lesagitations de l’inquiétude, ne lui paraissait point adaptée à unautre état d’âme qu’une disposition de même nature durable etimmuable. Cependant, tout cet héroïsme philosophique céda en uneoccasion. Car bien des gens se souviendront du tumulte de ladouleur qu’il manifesta sur la mort de M. Ehrenboth, jeune homme detrès belle intelligence et extraordinairement doué pour qui ilavait la plus grande affection&|160;; et il arriva naturellementdans une vie aussi longue que la sienne, malgré la prévoyance de larègle qui le menait à choisir ses camarades autant que possibleparmi les jeunes gens, qu’il eût à souffrir le deuil de bien despertes chères impossibles à remplacer.

Revenons maintenant à l’emploi de sa journée. Immédiatementaprès le dîner, Kant sortait pour prendre de l’exercice, mais alorsil n’emmenait jamais de compagnon, d’abord peut-être parce qu’iljugeait bon, après le relâchement de la conversation avec sesinvités, de poursuivre ses méditations&|160;; ensuite, ainsi que jeme trouve le savoir, pour la raison spéciale qu’il désiraitrespirer exclusivement par les narines, chose qu’il n’aurait pufaire s’il avait été obligé d’ouvrir continuellement la bouche encausant. La raison de ce désir était que l’air atmosphérique ainsientraîné par un plus long circuit et arrivant donc aux poumonsmoins rude et à une température un peu plus élevée, devait êtremoins apte à les irriter. Par une stricte persévérance dans cettepratique, qu’il recommandait constamment à ses amis, il se flattaitd’une longue immunité de rhumes, enrouements, de catarrhes ettoutes sortes d’incommodités pulmonaires&|160;: et le fait est queces désagréables indispositions l’attaquaient bien rarement. J’aitrouvé moi-même qu’en suivant seulement cette règle par occasion,ma poitrine en devenait plus résistante.

À son retour de promenade, il s’asseyait à sa table de travailet lisait jusqu’au crépuscule. Durant cette période de lumièredouteuse, si amie de la pensée, il restait en tranquille méditationsur ce qu’il venait de lire, pourvu que le livre le valût. Sinon,il faisait le plan de sa leçon du jour suivant ou de quelque partiede l’œuvre qu’il était alors en train d’écrire.

Pendant cet état de repos, il s’établissait, hiver comme été,auprès du poêle, regardant par la fenêtre la vieille tour deLoebenicht, non point qu’on pût dire proprement qu’il la voyait,mais la tour reposait sur son œil, comme une musique éloignée surl’oreille, obscurément, en demi-conscience. Il n’y a point deparoles qui semblent assez fortes pour exprimer le sens dereconnaissance du plaisir qu’il tirait de cette vieille tour, quandil la regardait ainsi au crépuscule, dans cette calme rêverie. Cequi suivit montre vraiment combien elle était devenue importante àsa vie&|160;: car il advint que quelques peupliers d’un jardinvoisin s’élevèrent à assez de hauteur pour cacher la vue de cettetour. Sur quoi, Kant devint fort troublé, inquiet et finalement setrouva positivement incapable de continuer ses méditations du soir.Par bonheur, le propriétaire de ce jardin était une personne fortconsidérée et obligeante, qui avait d’ailleurs un profond respectpour Kant&|160;; et par la suite, le cas lui ayant été représenté,il donna ordre de couper les peupliers. La chose fut faite&|160;:la vieille tour de Lœbenicht se découvrit de nouveau, Kant retrouvason égalité d’âme, put poursuivre de nouveau ses calmes méditationscrépusculaires.

Après qu’on avait apporté les chandelles, Kant continuait detravailler jusqu’à presque dix heures. Un quart d’heure avant de semettre au lit, il retirait autant que possible son esprit de touteclasse de pensée qui demandait quelque effort ou énergied’attention, tenant que ses pensées, par stimulation et excitation,pourraient être propres à lui causer de l’insomnie&|160;; lamoindre contrariété à l’heure habituelle de s’endormir lui était auplus haut point désagréable. Heureusement, c’était un accident quilui arrivait bien rarement. Il se déshabillait sans l’aide de sonvalet de chambre, mais dans un tel ordre et avec un tel respectromain du décorum et du το πρεπου, qu’il était toujoursprêt en une seconde à pouvoir paraître sans embarras pour lui oupour les autres. Ceci fait, il s’étendait sur un matelas,s’enveloppait d’une cotte qui en été é tait toujours de coton, enautomne de laine. À l’entrée de l’hiver, il se servait des deux etcontre les froids très rudes il se protégeait par une couvertured’édredon, dont la partie qui lui couvrait les épaules n’était pasbourrée de plumes mais garnie ou plutôt ouatée de couches serréesde laine. Une longue pratique lui avait enseigné une manière forthabile de se nicher et de s’enrouler dans les couvertures. D’abordil s’asseyait sur le bord du lit, puis d’un mouvement agile ils’élançait obliquement à sa place&|160;; puis il tirait un coin descouvertures sous son épaule gauche et, la faisant passer à traversle dos, l’amenait jusque sous son épaule droite&|160;;quatrièmement, par un particulier tour d’adresse, il opérait surl’autre coin de la même manière, et parvenait finalement àl’enrouler autour de toute sa personne. Ainsi, bandé comme unemomie, ou ainsi que je le lui disais souvent, enroulé comme le verà soie dans son cocon, il attendait l’approche du sommeil, quid’ordinaire survenait immédiatement.

Car la santé de Kant était exquise&|160;: ce n’était pointseulement la santé négative ou l’absence de douleur, d’irritationou de malaise, qui bien que n’étant point douloureux sont parfoispires à supporter que la douleur&|160;; mais c’était un état desensation positive de plaisir et une possession consciente detoutes ses activités vitales. Voilà pourquoi s’étant empaqueté pourla nuit en la manière que j’ai décrite, il s’écriait souvent toutseul, comme il nous le racontait à dîner&|160;: «&|160;Est-ilpossible de concevoir un être humain qui jouisse d’une santé plusparfaite que moi&|160;!&|160;» Telle était la pureté de sa vie etson heureuse condition, qu’aucune passion troublante ne s’élevaitjamais pour l’exciter, aucun souci pour le harasser, aucune peinepour l’éveiller. Même dans l’hiver le plus rude, sa chambre àcoucher demeurait sans feu&|160;; ce n’est que dans ses dernièresannées qu’il céda aux supplications de ses amis jusqu’à permettrequ’on y en allumât un bien petit. Tout dorlotage, tout soindouillet ne trouvait point de quartier auprès de Kant. D’ailleurscinq minutes, par la température la plus froide, suffisaient poursurmonter le premier frisson du lit, par la diffusion d’une chaleurgénérale dans tout son corps. S’il avait occasion de quitter sachambre à coucher pendant la nuit (elle demeurait toujours close etsombre, jour et nuit, été comme hiver), il se guidait au moyend’une corde dûment attachée au pied de son lit toutes les nuits,qui aboutissait vers une chambre voisine.

Kant ne transpirait jamais, ni le jour, ni la nuit. Cependant lachaleur qu’il supportait habituellement dans son cabinet de travailétait surprenante, et en fait, il se sentait mal à l’aise s’ilmanquait seulement un degré à cette chaleur. Soixante-quinze degrésFahrenheit étaient la température invariable de cette chambre où ilvivait habituellement&|160;; et si elle tombait en dessous de cepoint, quelle que fût la saison de l’année, il l’élevaitartificiellement à la hauteur habituelle. Dans les chaleurs del’été, il allait vêtu d’habits légers et invariablement de bas desoie. Pourtant, comme ses vêtements ne pouvaient toujours suffire àl’assurer contre la transpiration, s’il était occupé à quelqueexercice actif, il avait un singulier remède en réserve. Il seretirait alors dans un endroit ombragé et demeurait immobile avecl’air et l’attitude d’une personne qui écoute ou qui attend,jusqu’à ce que son aridité coutumière lui eût été rendue. Même parles nuits d’été les plus étouffantes, si la plus légère trace detranspiration avait souillé ses vêtements de nuit, il en parlaitavec emphase comme d’un accident qui l’avait choqué au plus hautpoint.

Et, puisque nous sommes en train d’exposer les notionsqu’entretenait Kant sur l’économie animale, il pourra être bond’ajouter un autre détail, qui est que, par crainte d’arrêter lacirculation du sang, il ne portait jamais de jarretières.Cependant, comme il avait trouvé difficile de garder ses bas tiréssans leur aide, il avait inventé à son usage un appareilextrêmement élaboré que je vais décrire. Dans un petit gousset, unpeu plus petit qu’un gousset de montre, mais occupant assezexactement la même place qu’un gousset de montre au-dessus dechaque cuisse, était placée une petite boîte assez semblable à unboîtier de montre, mais plus petite. Dans cette boîte avait étéintroduit un ressort de montre roulé en spirale, et autour de cettespirale était placée une cordelette élastique dont la force étaitréglée par un mécanisme spécial. Aux deux extrémités de cettecordelette étaient attachés des crochets&|160;: ces crochetspassaient à travers une petite ouverture du gousset, descendaientainsi tout le long du côté interne et externe de la cuisse etallaient saisir deux œillères fixées à la partie extérieure etintérieure de chaque bas. Ainsi qu’on peut bien le supposer, unemachinerie si compliquée était soumise, comme le système céleste dePtolémée, à des dérangements occasionnels. Mais, par bonne fortune,j’étais alors capable de remédier facilement à ces désordres quiautrement eussent menacé de troubler le confort et même la sérénitédu grand homme.

À cinq heures moins cinq précises, hiver comme été, Lampe, valetde chambre de Kant, qui avait jadis servi dans l’armée, s’avançaitdans la chambre de son maître du pas d’une sentinelle en faction etcriait à haute voix, sur un ton militaire&|160;: «&|160;Monsieur leProfesseur, voici l’heure.&|160;» À cet ordre, Kant obéissaitinvariablement sans un moment de retard, comme un soldat aucommandement, ne se donnant jamais de répit en une circonstancequelconque, même point aux rares cas où il aurait passé une nuitd’insomnie. À cinq heures sonnantes, Kant était assis à sa tableservie où il prenait ce qu’il appelait une tasse de thé, et sansdoute il le croyait&|160;; mais en réalité, par distraction derêverie, pour renouveler aussi la chaleur du thé, il remplissait satasse si souvent, qu’en général on suppose qu’il en buvait deux,trois, quelque nombre inconnu. Immédiatement après il fumait unepipe de tabac, la seule qu’il se permît de la journée entière, maissi rapidement que toute une partie de la pipe bourrée,partiellement enflammée, demeurait sans se consumer. Durant cetteopération, il réfléchissait à l’arrangement de sa journée, ainsiqu’il avait fait le soir d’avant au crépuscule. Vers sept heures,il se rendait d’ordinaire à l’amphithéâtre faire sa leçon et de làil retournaît à sa table de travail. À midi trois quarts précis, ilse levait de sa chaise et criait à haute voix à lacuisinière&|160;: «&|160;Midi trois quarts ont sonné.&|160;»Immédiatement après le potage, il avait l’habitude constanted’avaler ce qu’il appelait un tonique et qui se composait soit devin de Hongrie ou du Rhin, soit d’un cordial, ou à leur défaut, dela mixture anglaise du nom de bishop. La cuisinière montant unflacon ou un cruchon de ce breuvage à la proclamation de«&|160;Midi trois quarts&|160;», Kant l’emportait en toute hâte àla salle à manger, en versait sa suffisance, laissait le verre toutprêt, recouvert toutefois d’un papier pour prévenir l’évaporation,puis retournait à son cabinet où il attendait l’arrivée de sesinvités que jusqu’à la dernière période de sa vie il ne reçutjamais autrement qu’en costume d’apparat.

Nous voici donc revenus au dîner et le lecteur a maintenant untableau exact de la journée de Kant, selon la succession habituellede ses changements. Pour lui, la monotonie de cette successionn’était point fatigante&|160;; et probablement elle contribua, avecl’uniformité de son régime et d’autres habitudes de la mêmerégularité, à prolonger sa vie. À ce point de vue d’ailleurs, il enétait venu à regarder sa santé et le grand âge auquel il étaitparvenu comme étant en bonne partie le produit de ses propresefforts. Il se comparait souvent à un gymnaste qui aurait continuépendant près de quatre-vingts ans à conserver l’équilibre sur lacorde tendue de la vie sans jamais pencher ni à droite ni à gauche.Et certes, en dépit de toutes les maladies auxquelles l’avaientexposé les tendances de sa constitution, il gardait encoretriomphalement sa position dans sa vie.

Cette attention anxieuse pour sa santé explique le grand intérêtqu’il attachait à toutes les nouvelles découvertes en médecine, ouaux nouvelles théories pour rendre compte des anciennes. Ilconsidérait comme une œuvre aussi importante sur ces deux points,et de la plus haute valeur, la théorie du médecin écossais Brownou, selon le nom latin de son auteur, la théorie Brunonienne. Àpeine Weikard l’eut-il adoptée et popularisée en Allemagne que Kantla connut familièrement dans ses détails. Il la considérait nonseulement comme un grand pas fait dans la médecine, mais même dansl’intérêt général de l’homme, et s’imaginait y voir quelque chosed’analogue au processus que la nature humaine a suivi en desquestions encore plus importantes, à savoir une ascension continuevers le plus complexe, puis un retour par les mêmes degrésd’ascension vers le simple et élémentaire. Les essais du docteurBeddoes pour produire artificiellement et pour guérir la phtisiepulmonaire et la méthode de Reich contre les fièvres firent sur luiune impression puissante qui toutefois s’effaça à mesure que cesnouveautés, particulièrement la dernière, commencèrent à perdreleur crédit. Quant à la découverte que fit le docteur Jenner de lavaccine, il y fut moins favorablement disposé; il craignait dedangereuses conséquences qui suivraient l’absorption d’un miasmebrutal par le sang humain ou au moins par la lymphe. Et en toutcas, il pensait que cette méthode en tant que garantie contrel’infection varioleuse, exigeait un temps d’épreuve bien plus long.Quelque erronées que fussent toutes ces vues, on éprouvait unplaisir infini à entendre la fertilité d’arguments et d’analogiesqu’il apportait pour les soutenir. Un des sujets qui l’occupèrentvers la fin de sa vie fut la théorie et les phénomènes dugalvanisme dont toutefois il ne rendit jamais compte de façonsatisfaisante. Le livre d’Augustin sur ce sujet fut peut-être ledernier qu’il lut&|160;; un exemplaire porte encore en marges lesnotes que Kant y marqua au crayon sur ses doutes, sesinterrogations et ses suggestions.

Les infirmités de la vieillesse commencèrent maintenant àaffecter Kant et se manifestèrent sous bien des formes. Quoique lamémoire de Kant fût prodigieuse pour tout ce qui avait une portéeintellectuelle, il avait depuis sa jeunesse souffert d’uneextraordinaire faiblesse de cette faculté en ce qui concernait lesaffaires communes de la vie de tous les jours. Il existe de ce faitde remarquables exemples enregistrés depuis la période de sesannées d’enfance. Et maintenant que sa seconde enfance allaitcommencer, cette infirmité s’accrut en lui très sensiblement.

Un des premiers signes en fut qu’il se mit à répéter les mêmeshistoires plusieurs fois dans la même journée. La déchéance de samémoire fut si palpable même qu’elle ne put échapper à sonattention&|160;; et afin d’y remédier et de se garantir contretoute crainte d’infliger de l’ennui à ses invités, il entrepritd’écrire un Syllabus ou liste des sujets de conversationpour chaque jour, sur des cartes de visite, des enveloppes delettres, des morceaux de papier variés. Mais ces Memorandas’accumulaient si rapidement, se perdaient si aisément ou étaientsi difficiles à retrouver au moment opportun, que je le persuadaide les remplacer par un carnet qui existe encore et où on retrouvede touchants souvenirs sur la conscience qu’il avait de sa proprefaiblesse. Comme il arrive souvent d’ailleurs en de tels cas, ilconservait une mémoire parfaite des événements lointains de sa vieet pouvait réciter, à simple réquisition, de très longs passages depoèmes allemands ou latins, spécialement de l’Enéide, aulieu que des paroles qu’on venait de proférer il n’y avait qu’uneseconde, fuyaient de son souvenir. Le passé se dressait avec lanetteté et la vivacité d’une existence immédiate, tandis que leprésent s’évanouissait dans les ténèbres d’une distanceinfinie.

Un autre signe de sa déchéance mentale fut la faiblesse que pritmaintenant sa faculté de théorie. Il rendait compte de tout parl’électricité. Une singulière mortalité à cette époque s’étaitabattue sur les chats de Vienne, de Bâle, de Copenhague et autresvilles fort écartées les unes des autres. Le chat étant sinotoirement un animal électrique, il attribua naturellement cetteépidémie à l’électricité. Durant la même période, il se persuadaqu’il y avait prédominance d’une configuration spéciale des nuages,ce qui lui parut être une preuve collatérale de son hypothèseélectrique. Ses maux de tête, qui très probablement étaientindirectement causés par sa vieillesse, et immédiatement parl’incapacité de réfléchir avec autant d’aise et de netteté quejadis, lui parurent devoir être expliqués par le même principe.C’était là une notion sur laquelle ses amis ne s’empressaient pastrop à le désabuser, parce que la même nature de saison, et parconséquent sans doute la même distribution générale de pouvoirélectrique, se trouvant parfois prédominer pendant des cyclescomplets d’années, l’entrée qu’il allait faire d’un nouveau cyclesemblait devoir lui présenter quelque espérance de soulagement. Uneillusion qui pouvait promettre l’espérance, c’était ce qu’il yavait de mieux pour remplacer un remède positif et dans cesconditions un homme à qui on aurait retiré cette illusion,«&|160;Cui demptus per vim mentis gratissimus error »aurait pu s’écrier avec raison ce&|160;: «&|160;Prob meoccidistis amici »

Peut-être que le lecteur supposera que dans l’accusation del’atmosphère comme cause de déchéance, Kant était poussé par lafaiblesse de la vanité, par quelque répugnance à envisager le faitréel que c’étaient ses facultés qui déclinaient. Mais il n’en étaitpoint ainsi. Il se rendait parfaitement compte de sa condition et,dès l’année 1799, il dit devant moi à quelques-uns de sesamis&|160;: «&|160;Messieurs, je suis vieux, affaibli et tombé enenfance, et il faut me traiter en enfant.&|160;» Ou peut-être onpourrait croire qu’il reculait devant l’idée de la mort, événementqui aurait pu survenir tous les jours, puisque les douleurs qu’ilsouffrait à la tête semblaient être une menace d’apoplexie. Mais iln’en était point ainsi non plus. Il vivait maintenant dans un étatcontinu de résignation, préparé à tout décret de la Providence.«&|160;Messieurs, dit-il un jour à ses invités, je n’ai pas peur dela mort&|160;: je vous jure solennellement, comme si j’étais en laprésence de Dieu, que si cette nuit même je recevais tout à coupmon ordre de mort, je l’entendrais avec calme&|160;; je lèveraismes mains au ciel, et je dirais&|160;: Dieu soit béni&|160;!Ah&|160;! s’il était possible qu’alors j’entendisse retentir cemurmure&|160;: Tu as vécu quatre-vingts ans et, dans ce temps tu asfait bien du mal aux hommes&|160;! le cas ne serait pas lemême.&|160;» Quiconque a entendu Kant parler de sa propre mortpourra témoigner du ton de profonde sincérité qui dans ces momentsmarquait son accent et ses gestes.

Un troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu’ilperdit alors toute mesure exacte du temps. Une minute, même sansexagération, un espace de temps bien plus réduit, s’allongeait, enson appréhension des choses, à une lassante étendue. Je puis endonner un exemple amusant qui revenait constamment. Au commencementde la dernière année de sa vie, il prit l’habitude de boire, toutde suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les joursoù il se trouvait que j’étais invité&|160;: et telle étaitl’importance qu’il attachait à ce petit plaisir, qu’il tenait noted’avance dans le carnet que je lui avais donné que je dînerais chezlui le lendemain et que par conséquent il y aurait du café. Parfoisil arrivait que l’intérêt de la conversation l’entretenait au-delàde l’heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise&|160;:et je n’en étais point fâché, craignant que le café auquel iln’avait jamais été habitué pût troubler son sommeil de la nuit.Mais s’il ne perdait pas de vue l’heure, il y avait une scèneinfiniment curieuse. Il fallait apporter le café«&|160;sur-le-champ&|160;» (mot qu’il avait constamment à la bouchedurant les derniers jours de sa vie) «&|160;à laseconde&|160;»&|160;: et ses expressions d’impatience, encoredouces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si vives, etavaient tant de naïveté puérile qu’aucun de nous ne pouvait sedéfendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soinque tous les préparatifs fussent faits à l’avance. Le café étaitmoulu, l’eau bouillante&|160;; et au moment même où la parole étaitprononcée, son domestique partait comme une flèche et plongeait lecafé dans l’eau. Il ne restait donc plus que le temps de le fairebouillir. Mais cet insignifiant retard semblait insupportable àKant. Toute consolation pour lui était vaine&|160;; quelque variétéqu’on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête.Si on lui disait&|160;: «&|160;Cher Professeur, on va apporter lecafé tout de suite&|160;», — «&|160;on va&|160;!disait-il&|160;; mais voilà le point, c’est qu’onva&|160;: on n’a jamais le bonheur, on va l’avoir.&|160;» Siun autre s’écriait&|160;: «&|160;Le café vient immédiatement&|160;»« Oui, répondait-il, et l’heure prochaine aussi&|160;; etd’ailleurs ce sera à peu près le temps que je l’auraiattendu.&|160;» Puis il se redressait d’un air stoïque etdisait&|160;: «&|160;Enfin, on peut mourir&|160;: après tout cen’est que mourir, et dans l’autre monde, Dieu merci, on ne boirapas de café, par conséquent on ne l’attendra pas.&|160;»Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d’une voixfaible et plaintive comme s’il en appelait aux derniers vestigesd’humanité de ses semblables&|160;: «&|160;Du café, ducafé&|160;!&|160;» Et quand enfin il entendait les pas dudomestique sur l’escalier, il se retournait vers nous et, joyeuxcomme une vigie au grand mât, il clamait&|160;: «&|160;Terre&|160;!terre&|160;! mes chers amis, je vois terre&|160;!&|160;»

Ce déclin général des facultés de Kant, actives et passives,amena peu à peu une révolution de ses habitudes. Jusque-là, ainsique je l’ai déjà dit, il se mettait au lit à dix heures et selevait un peu avant cinq. Il conserva cette dernière coutume, maispoint longtemps. En 1802, il se retirait dès neuf heures, ensuiteencore plus tôt. Il se trouva si réconforté par ce reposadditionnel, que d’abord il fut prêt à crier&|160;:«&|160;Eurêka&|160;», comme s’il eût fait une grandedécouverte dans l’art de guérir l’épuisement chez l’homme. Maisplus tard, ayant poussé l’expérience plus loin, il ne trouva pasque le succès répondît à son attente. Ses promenades se bornaientmaintenant à quelque tour dans le parc royal qui était peu éloignéde sa maison. Afin de marcher avec plus de fermeté, il avait adoptéune méthode particulière de pas&|160;: il portait le pied à terrenon point en avant et obliquement, mais perpendiculairement et enfrappant de manière à s’assurer une base de soutien plus large enposant la plante entière d’un coup. Malgré cette précaution, iltomba une fois dans la rue&|160;: il fut tout à fait incapable dese relever, et deux jeunes dames qui aperçurent l’accidentcoururent l’aider. Avec sa grâce habituelle, il les remerciachaudement et présenta à l’une d’elles une rose qu’il tenait à lamain. Cette dame ne connaissait point Kant personnellement, maiselle fut charmée de son présent. Elle conserve encore la rose,frêle souvenir de sa passagère entrevue avec le grandphilosophe.

Cet accident, comme j’ai raison de croire, fut cause qu’ilrenonça désormais à tout exercice. Tous ses travaux, même leslectures, ne s’accomplissaient plus que lentement et avec un effortmanifeste, et ceux qui lui coûtaient quelque activité corporelledevinrent épuisants. Ses pieds lui refusèrent de plus en plus leuroffice&|160;: il tombait continuellement, parfois en traversant lachambre, même quand il se tenait debout immobile. Pourtant dans seschutes, il ne se blessait jamais&|160;; et il en riait sans cesse,affirmant qu’il était impossible qu’il se fit du mal par l’extrêmelégèreté de sa personne, laquelle était réduite alors à n’être plusqu’une pure ombre humaine. Très souvent, surtout le matin, ils’endormait sur sa chaise par pure lassitude et épuisement&|160;:il lui arrivait alors de tomber sur le plancher d’où il lui étaitimpossible de se relever, jusqu’à ce que le hasard ait amené un deses domestiques ou de ses amis dans la chambre. Plus tard onremédia à ces chutes en lui donnant un fauteuil à bras circulairesqui se joignaient par devant.

Ces brusques assoupissements l’exposaient à un autredanger&|160;: il tombait sans cesse pendant qu’il lisait, la têtedans les chandelles. Un bonnet de nuit en coton qu’il portaitprenait alors feu sur le cou et s’enflammait sur sa tête. Chaquefois que cet incident survenait, Kant se conduisait avec grandeprésence d’esprit&|160;; sans se soucier de la douleur, ilsaisissait le bonnet flambant, le tirait de sa tête, le déposaittranquillement à terre et éteignait les flammes sous ses pieds.Pourtant, comme cet acte mettait sa robe de chambre en un dangereuxvoisinage avec les flammes, je changeai la forme de son bonnet, luipersuadai de disposer différemment les chandelles et fisconstamment placer près de lui un grand vase plein d’eau. De cettefaçon je prévins un danger qui, autrement sans doute, lui auraitété fatal.

Les sorties impatientes que j’ai décrites au sujet du cafédonnèrent raison de craindre qu’à mesure que les infirmités de Kantaugmenteraient, il s’élevât en lui un caprice général et uneobstination d’humeur. Voilà pourquoi, autant pour moi que pour lui,je me fis une règle pour ma conduite future dans sa maison, quiétait qu’en aucune occasion je ne laisserais intervenir le respectque j’avais pour lui avec l’expression la plus ferme de ce qui meparaîtrait être une opinion juste en tout ce qui concernait sasanté, et que dans les cas de grande importance, je ne céderaisnullement à ces caprices particuliers, et que j’insisterais nonseulement sur mon point de vue, mais encore sur la mise en pratiquede mon point de vue, et que si je rencontrais un refus, jequitterais la place sur-le-champ, afin de ne point encourir laresponsabilité du bien-être d’une personne que je n’aurais point lepouvoir d’influencer.

C’est cette conduite qui me gagna la confiance de Kant, car iln’y avait rien qui lui répugnait autant que tout ce qui portaitl’empreinte de la sycophanterie ou de la concession timide. Plusson imbécillité augmentait, plus il devint de jour en jour sujetaux illusions mentales et, en particulier, il tomba en bien desidées fantastiques sur la conduite de ses serviteurs, d’où ilsuivit que parfois il les traitait avec acrimonie. En cesoccasions, j’observais généralement un profond silence et de tempsen temps il me demandait mon avis, et je ne me faisais pointscrupule de dire franchement alors&|160;: «&|160;Monsieur leProfesseur, je crois que vous avez tort.&|160;» — «&|160;Vouscroyez&|160;?&|160;» me répondait-il avec calme, puis il medemandait mes raisons qu’il écoutait avec grande patience etcandeur. Il était très évident que l’opposition la plus ferme, tantqu’elle reposait sur un terrain et des principes soutenables,rencontrait son estime&|160;; et sa noblesse de caractère n’avaitpoint cessé de le porter à son mépris habituel pour une timide etpartiale concession à ses opinions au moment même où ses infirmitéslui faisaient si anxieusement désirer cette concession.

Autrefois, dans la vie, Kant avait été peu accoutumé à lacontradiction. Sa superbe intelligence, sa conversation brillantefondée en partie sur son caustique esprit d’à-propos, en partie surla prodigieuse érudition qu’il possédait, l’air de noble confianceen lui que la conscience de ses avantages imprimait à toute safaçon d’être, la connaissance générale de la stricte pureté de sonexistence, tout cela s’unissait pour lui donner une positionsupérieure aux autres qui, généralement, le préservait contre toutecontradiction ouverte. Et, si parfois il rencontrait une oppositionbruyante et intempérante, mêlée de prétentions à l’esprit, ilabandonnait d’ordinaire avec calme une inutile discussion etdonnait à la conversation un tour grâce auquel il obtenait lafaveur générale de la société et imposait le silence, ou du moins,quelque modestie au plus hardi contradicteur. On ne pouvait doncguère espérer qu’une personne si peu familière à l’oppositionsoumît journellement ses désirs aux miens, sinon sans discussion,au moins sans déplaisir. Il en était ainsi toutefois. Quelquelongue qu’eût été une habitude, si j’y trouvais objection pour desraisons de santé, d’ordinaire il y renonçait&|160;; et il avaitalors, cette excellente coutume, ou bien d’adopter résolument etsur-le-champ son avis propre, ou bien, s’il professait de suivrecelui de son ami, de le suivre sincèrement et non point d’en faireun essai déloyal ou imparfait. Il n’y avait point de projetinsignifiant, dès lors qu’il avait consenti à l’adopter à lasuggestion d’un autre, auquel il renonçât ensuite ou qu’il gênâtpar l’intrusion de ses caprices. Ainsi la période même de sadéchéance mit en lumière tant de nouveaux traits de noblesse, decharme dans son caractère, que je sentais s’accroître de jour enjour mon affection et mon respect pour sa personne.

Et puisque j’ai parlé de ses domestiques, je profiterai ici del’occasion pour rapporter quelques détails sur son valet Lampe. Cefut un grand malheur pour Kant dans sa vieillesse et sesinfirmités, que cet homme, lui aussi, devînt vieux et fût frappéd’une espèce différente d’infirmité. Ce Lampe avait servi autrefoisdans l’armée prussienne&|160;; en la quittant, il était entré auservice de Kant. Il avait vécu en cette situation près de quaranteans, et toujours lourd et stupide, s’était à l’origine acquitté deses fonctions avec une fidélité suffisante. Mais en ces dernierstemps, persuadé qu’il était devenu indispensable par sa parfaiteconnaissance de tous les arrangements domestiques, et profitant dela faiblesse de son maître, il était tombé en de grandesirrégularités, en d’incessantes négligences. Kant s’était donc vuforcé de le menacer à plusieurs reprises de le renvoyer. Moi quisavais que Kant avait un cœur excellent, mais était aussi trèsferme, je prévoyais que ce renvoi une fois prononcé seraitirrévocable&|160;: car la parole de Kant était aussi sacrée que lesserments des autres hommes. J’avais donc saisi toutes les occasionspour montrer à Lampe la folie de sa conduite&|160;; en quoi safemme s’était jointe à moi. Et il était grand temps de réformer cetétat de choses&|160;; car il était devenu dangereux d’abandonnerKant, qui sans cesse tombait par faiblesse, aux soins d’un vieuxmisérable qui tombait lui-même continuellement par ivrognerie. Lefait est que, du moment où j’entrepris de gouverner les affaires deKant, Lampe vit que son vieux système d’abus de confiance au pointde vue pécuniaire, d’exploitation de toute sorte qu’il avait faitede l’état d’incapacité de son maître, était ruiné. Ceci le jeta audésespoir et il se conduisit de plus en plus mal jusqu’à ce qu’unmatin de janvier 1802 Kant me dît que, toute humiliante que fûtpour lui une telle confession, il devait m’avouer que Lampe venaitde le traiter d’une façon qu’il avait honte de me répéter. Je mesentis trop choqué pour le peiner en lui demandant lesdétails&|160;: mais le résultat fut que Kant insista avecmodération, mais fermeté, pour donner congé à Lampe. En effet onprit sur l’heure un nouveau domestique nommé Kauffmann et, le joursuivant, Lampe fut congédié avec une belle pension viagère.

Ici je dois mentionner une petite circonstance qui fait honneurà la bonté de Kant. Dans son testament, persuadé que Lampe leservirait jusqu’à sa mort, il lui avait ordonné une généreusedonation&|160;; mais sur cette nouvelle disposition de renteviagère, laquelle devait être payée immédiatement, il devintnécessaire de révoquer cette partie de son testament&|160;: cequ’il fit en un codicille séparé qui commençait ainsi&|160;:«&|160;Par suite de la mauvaise conduite de mon serviteur Lampe, jejuge bon, etc.&|160;» Mais bientôt après, songeant qu’un témoignagesi solennel et si délibéré sur la conduite de Lampe pourrait portersérieux préjudice à ses intérêts, il effaça ces lignes et leslibella en telle façon qu’aucune trace ne demeura de son justedéplaisir. La douceur de sa nature fut charmée par la conscienceque, cette seule phrase rayée, il n’en restait point d’autres enses nombreux écrits, publics ou confidentiels, qui portât la marquede la colère, pût laisser quelque raison de douter qu’il était morten parfait état de charité avec l’univers. Lorsque Lampe vintdemander un certificat, il fut toutefois très embarrassé. Lerespect bien connu de Kant pour la vérité, si ferme et siinexorable, était en cette circonstance cuirassé contre sespremiers mouvements de générosité. Longtemps, il demeura assis,anxieux, le certificat devant lui, se demandant comment il enremplirait les blancs. J’étais là; mais en une telle affaire, je neme permis pas de suggérer un conseil. Enfin il prit la plume etremplit le blanc ainsi qu’il suit&|160;: «&|160;M’a servi longtempset avec fidélité&|160;» – (en effet, Kant ne savait pas qu’ill’avait volé) – «&|160;mais n’a point su montrer ces qualitésparticulières qui convenaient au service d’un homme vieux etinfirme comme moi.&|160;»

Cette scène troublante terminée – et elle causa à Kant, si avidede paix et de tranquillité, un choc qu’il aurait bien voulus’épargner – il se fit par bonheur qu’aucune autre de cette naturene survint durant le reste de son existence. Kauffmann, lesuccesseur de Lampe, se trouva être un homme respectable et honnêtequi bientôt conçut un grand attachement pour son maître. Dès lors,les choses furent transformées dans le ménage de Kant. L’absenced’un des belligérants rétablit la paix parmi ses domestiques&|160;:car jusque-là il y avait eu guerre éternelle entre Lampe et lacuisinière. Quelquefois, c’était Lampe qui envahissaitbelliqueusement le domaine culinaire de la cuisine. Quelquefois,c’était la cuisinière qui se vengeait de ces insultes en exécutantdes sorties contre Lampe sur le terrain neutre de l’antichambre, oumême venait l’attaquer jusque dans son sanctuaire de l’office. Lesquerelles étaient incessantes. Là au moins ce fut un bonheur pourla paix du philosophe que d’avoir commencé à être atteint desurdité&|160;: ce qui lui épargna maintes manifestations d’horribletumulte ou d’ignoble violence qui ennuyaient ses hôtes et ses amis.Mais maintenant tout changea. Un profond silence régna dansl’office&|160;; la cuisine ne résonna plus d’alarmes martiales, etil n’y eut plus d’embuscades armées dans l’antichambre. Cependanton peut s’imaginer que pour Kant, à l’âge de 78 ans, leschangements, même en mieux, n’étaient point agréables. Si intenseavait été l’uniformité de sa vie et de ses habitudes, que lamoindre innovation dans l’arrangement d’objets aussi peu importantsqu’un canif ou une paire de ciseaux le troublait&|160;; et nonpoint seulement si on les avait placés à deux ou trois pouces deleur position habituelle, mais même si on les avait posés un peu detravers. Quant aux objets plus grands, tels que des chaises, etc.,tout dérangement dans la disposition usuelle, toute transposition,toute addition à leur nombre le jetait dans une absolue confusion.Et son oeil hantait avec inquiétude le coin dérangé jusqu’à ce quel’ancien ordre fût rétabli. Avec de telles habitudes le lecteurpeut concevoir combien il dut être troublant pour lui, à cettepériode où ses facultés s’affaiblissaient, de s’adapter à unnouveau domestique, à une nouvelle voix, à un nouveau pas, etc.

Je ne l’ignorais pas, et j’avais, la veille du jour où il pritson service, inscrit pour le nouveau valet sur une feuille depapier l’entière routine de la vie journalière de Kant, jusqu’auxdétails les plus minutieux et les plus complets&|160;; et il lesavait saisis avec la plus grande rapidité. Pour m’en assurertoutefois, je lui fis faire une répétition de l’ensemble durituel&|160;; tandis qu’il accomplissait la manœuvre, je lesurveillais et lui donnais les indications. Toutefois, je me sentisinquiet à l’idée qu’il serait entièrement abandonné à sadiscrétion, le jour où il ferait son début pour de bon, et je mefis donc un devoir d’être présent en cette importante journée. Dansles cas peu nombreux où le nouveau conscrit n’avait point accompliexactement la manœuvre, un regard ou un signe la lui firentfacilement corriger.

Il n’y avait qu’une partie du cérémonial quotidien où nousétions tous en défaut, puisque c’était la partie qu’aucun œilmortel n’avait jamais contemplée, sauf l’œil de Lampe. C’était ledéjeuner. Toutefois, afin de faire tout ce qui était en notrepouvoir, j’arrivai moi-même à quatre heures du matin. Ce fut,autant que je m’en souviens, le 1er février 1802. À cinqheures précises, Kant apparut et rien ne saurait égaler sonétonnement lorsqu’il me trouva dans la chambre. À peine sorti de laconfusion des rêves, également abasourdi par la vue de son nouveauvalet, par l’absence de Lampe et par ma présence, ce ne fut qu’avecdifficulté que je pus lui faire comprendre le but de ma visite.C’est dans le besoin qu’on reconnaît un ami&|160;; et à cette heurenous aurions donné beaucoup d’argent au savant thébain qui auraitpu nous révéler l’arrangement nécessaire du service de latable&|160;: c’était là un mystère qui n’avait point été révélé àun autre qu’à Lampe. À la fin Kant disposa tout lui-même etapparemment tout était maintenant établi à sa satisfaction.Cependant, je remarquai en lui un certain embarras et de la gêne.Là-dessus, je lui dis qu’avec sa permission, je prendrais une tassede thé et qu’ensuite je fumerais une pipe avec lui. Il accepta maproposition avec sa courtoisie usuelle et parut incapable de sefamiliariser avec la nouveauté de cette situation. À ce momentj’étais assis droit en face de lui et à la fin il me ditfranchement, mais avec l’air le plus tendre et le plus implorant,qu’il se voyait réellement forcé de me prier de m’asseoir à unendroit où ne tomberaient pas ses yeux. Ayant pris l’habituded’être assis seul à son déjeuner pendant beaucoup plus d’un demisiècle, il ne pouvait point abruptement adapter son esprit à unchangement de cette nature et trouvait que sa pensée en était forttroublée. Je fis comme il me priait. Le valet se retira dansl’antichambre, où il attendit à portée de la voix&|160;: et Kantretrouva son calme habituel. La même scène se reproduisitexactement quand je me présentai à la même heure par un beau matind’été, quelques mois plus tard. À partir de ce moment, tout sepassa régulièrement. Et si par hasard il y avait une petite erreur,Kant montrait beaucoup de condescendance et d’indulgence, faisantobserver spontanément qu’on ne saurait demander à un nouveau valetde chambre de connaître toutes ses habitudes et tous ses caprices.Il y eut toutefois un point sur lequel ce nouveau domestiques’adapta au goût d’érudition de Kant en une façon dont Lampes’était montré incapable. Kant était un délicat en matière deprononciation, et Kauffmann avait une grande facilité à saisir leson des mots latins, les titres des livres, et les noms et lesprofessions des amis de Kant&|160;: chose à laquelle Lampe, le plusinsupportable des imbéciles, n’avait jamais pu parvenir. Enparticulier les vieux amis de Kant m’ont raconté que pendantl’espace des trente-huit ans durant lesquels Kant avait l’habitudede lire la gazette publiée par Hartung, Lampe la lui apportait àson jour de publication en proférant la même et identiquesottise&|160;: «&|160;Monsieur le Professeur, voilà le journal deHartmann&|160;», sur quoi Kant répondait&|160;: «&|160;Hein&|160;?quoi&|160;? qu’est-ce que vous dites&|160;? Journal deHartmann&|160;; je vous dis que ce n’est pas Hartmann, maisHartung&|160;; allons, répétez après moi&|160;: pas Hartmann, maisHartung.&|160;» Alors, Lampe, morose, se redressait, prenait l’airraide d’une sentinelle en faction et, du ton monotone dont il avaitpoussé jadis le cri de «&|160;Qui-vive&|160;», rugissait&|160;:«&|160;pas Hartmann, mais Hartung&|160;».«&|160;Encore&|160;!&|160;», criait Kant. Sur quoi Lampe rugissaitpour la seconde fois&|160;: «&|160;pas Hartmann, maisHartung&|160;». «&|160;Encore une fois&|160;», criait Kant. Et unetroisième fois le malheureux Lampe hurlait avec un désespoirtruculent&|160;: «&|160;pas Hartmann, mais Hartung&|160;». Et cetteridicule scène de parade militaire était répétée sans cesse le jourde la publication de la gazette&|160;; dûment, deux fois parsemaine, l’incorrigible vieux sot était soumis au même exercice,lequel était invariablement suivi de la même sottise, la foissuivante. De sorte que ce pertinace idiot répéta sans variation lamême imbécillité 104 fois par an (deux fois par semaine) multipliéepar trente-huit, nombre des années&|160;! Pendant plus de la moitiéd’une vie normale humaine, selon les limites que lui accordel’Ecriture Sainte, ce vieil âne, qu’on ne saurait assez admirer,avait buté ponctuellement sur la même pierre. Et pourtant, malgrécet avantage en son nouveau domestique qui se joignait à unesupériorité générale sur son prédécesseur, la nature de Kant étaittrop tendre, trop bonne et trop indulgente aux infirmités de toutepersonne, sauf aux siennes propres, pour que la voix et le vieuxvisage familier auquel il avait été accoutumé pendant quarante ansne lui manquassent point. Et je trouvai un trait touchant du regretqu’éprouva Kant pour son vieux serviteur qui n’avait jamais rienvalu, qui est inscrit dans son carnet. D’autres personnes notent cedont elles désirent se souvenir. Là, Kant avait noté ce qu’ildevait oublier&|160;: Mem. – février 1802 – il ne faut plus sesouvenir du nom de Lampe.

Au printemps de cette année 1802, je conseillai à Kant deprendre l’air. Il y avait longtemps qu’il n’était sorti. Il n’yavait point à songer à le faire marcher, mais je pensai quepeut-être le mouvement de la voiture et l’air pourraient avoir unechance de le ranimer. Je ne me fiais guère au pouvoir desspectacles et des sons du printemps, car depuis longtemps il avaitcessé d’en être touché.

De tous les changements que le printemps apporte, il n’y enavait plus qu’un maintenant qui intéressait Kant. Il languissaitaprès avec une avidité et une intensité d’attente qu’il étaitpresque douloureux de contempler&|160;: c’était le retour d’unpetit oiseau (moineau peut-être ou rouge-gorge&|160;?) qui chantaitdans son jardin et devant sa fenêtre. Cet oiseau, soit le même,soit son successeur dans la suite des générations, avait chantépendant des années dans la même situation. Et Kant devenait inquietquand le temps froid avait duré plus longtemps qu’à l’ordinaire etretardait son retour. Comme Lord Bacon en effet, il avait un amourenfantin pour tous les oiseaux&|160;; en particulier, ils’appliquait à encourager des moineaux à faire leur nid au-dessusdes fenêtres de son cabinet de travail. Quand ceci survenait, etc’était fréquent à cause du profond silence qui régnait dans cettepièce, il guettait leur travail avec le délice et la tendresse qued’autres donnent à un intérêt humain. Pour en revenir au point dontje parlais, Kant montra beaucoup de répugnance d’abord à adopter maproposition de promenade&|160;: «&|160;Je ne pourrai pas me tenirdans la voiture, dit-il, et je m’affaisserai comme un tas de vieuxchiffons.&|160;» Mais je persistai en insistant doucement et lepoussai à essayer en lui promettant que nous reviendrions de suite,s’il trouvait l’effort trop grand. Donc, par un jour tiède aucommencement de l’été, moi et un vieil ami de Kant, nousl’accompagnâmes à une petite maison que j’avais à la campagne.Comme nous traversions les rues, Kant fut enchanté de découvrirqu’il pouvait se tenir droit et supporter le mouvement de lavoiture, et sembla éprouver un plaisir juvénile à voir les tours etautres monuments publics qu’il n’avait pas vus depuis des années.Nous arrivâmes très gais au but de notre promenade. Kant prit unetasse de café et essaya de fumer un peu. Puis il s’assit au soleilet écouta charmé le babil des oiseaux qui s’étaient assemblés engrand nombre. Il distingua chaque oiseau à son chant, le désignapar son nom. Après avoir passé là environ une demi-heure, nous nousmîmes en route pour revenir, Kant encore joyeux mais évidemmentrassasié par le plaisir de la journée.

En cette occasion, j’avais évité à dessein de l’emmener dans unjardin public afin de ne point troubler son plaisir en l’exposant àla désagréable curiosité des regards de la foule.

Cependant, on sut à Kœnigsberg que Kant était sorti&|160;; etcomme la voiture traversait les rues pour rentrer à la maison, il yeut une ruée de gens de tous les quartiers vers cette direction.Quand la voiture pénétra dans la rue où était sa maison, nous latrouvâmes entièrement encombrée par le peuple. Comme nous nousapprochions lentement de la porte, il se fit deux haies dans lafoule entre lesquelles nous vîmes passer Kant, moi et mon ami luidonnant le bras. Je remarquai dans cette foule les visages debeaucoup de personnes de rang et d’étrangers distingués&|160;:quelques-uns voyaient maintenant Kant pour la première fois etbeaucoup d’autres pour la dernière.

Comme l’hiver de 1802-03 s’approchait, il se plaignit plus quejamais d’une maladie d’estomac qu’aucun médecin n’avait pu soulagerni même expliquer. L’hiver se passa en souffrance&|160;: il étaitlas de la vie et attendait l’heure d’en prendre congé.

«&|160;Je ne peux plus rendre service au monde, disait-il, et jeme suis un fardeau à moi-même.&|160;» Souvent, j’essayai del’égayer par la promesse d’excursions que nous pourrions faireensemble, quand l’été serait revenu. Il y comptait si sérieusementqu’il en avait fait un plan ou classification régulière&|160;: I.Promenade&|160;; II. Excursions&|160;; III. Voyages. Et rien nepouvait égaler l’avis d’impatience qu’il exprimait pour l’arrivéedu printemps et de l’été, non point tant pour le plaisirparticulier de ces saisons que parce que c’étaient celles desvoyages. Il inscrivit cette note sur son carnet&|160;: «&|160;Lestrois mois d’été sont juin, juillet et août&|160;»&|160;: ce quisignifiait que c’étaient les trois mois où l’on voyage. Dans laconversation il exprimait la force fiévreuse de ses vœux, sianxieusement et si plaintivement, que tous éprouvaient pour lui unepuissante sympathie et auraient souhaité d’avoir quelque moyenmagique pour accélérer le cours des saisons.

Durant cet hiver, on fit souvent du feu dans sa chambre àcoucher. C’était la chambre où il conservait sa petite collectionde livres, environ 450 volumes, surtout des exemplaires d’auteurqui lui avaient été offerts. Il peut sembler étrange que Kant, quiavait tant lu, n’eût point de plus grande bibliothèque&|160;; maisil en avait moins besoin que d’autres savants parce que, dans sajeunesse, il avait été bibliothécaire à la Bibliothèque du Châteauet que depuis, la libéralité de Hartknoch, son éditeur, qui à sontour avait profité des généreuses conditions auxquelles Kant luiavait cédé ses droits d’auteur sur ses œuvres, lui avait permis delire tous les nouveaux livres à mesure qu’ils paraissaient.

Vers la fin de cet hiver, c’est-à-dire de 1803, Kant commença àse plaindre de rêves désagréables, quelquefois très terrifiants,qui provoquaient en lui une grande agitation. Souvent des mélodiesqu’il avait entendu chanter dans sa prime jeunesse parmi les ruesde Kœnigsberg, résonnaient douloureusement à ses oreilles et lehantaient si obstinément qu’il n’y avait point d’effort, dedistraction pour les chasser&|160;: ceci lui donnait de l’insomniejusqu’à des heures tardives. Et parfois, après que le sommeill’avait pris à la suite d’une longue veille, quelque profond quefût son sommeil, il était brusquement interrompu par de terribleshallucinations qui plongeaient Kant dans une extrême terreur.Presque toutes les nuits, le cordon de sonnette qui communiquaitavec une sonnette établie dans une chambre au-dessus de la sienneoù dormait son serviteur était violemment agité et avec une intenseprécipitation&|160;; et si vite que s’empressât le domestique, ilarrivait toujours trop tard et trouvait son maître levé et sedirigeant, terrifié, vers quelque autre partie de la maison. Encette occasion la faiblesse de ses jambes l’exposait à de si rudeschutes qu’enfin, mais avec une infinie difficulté, je le persuadaide faire coucher son domestique dans la même chambre que lui.L’état morbide de son estomac qui provoquait ces affreux rêves,devint de plus en plus lamentable, et il essaya des remèdes variésque jadis il avait hautement condamnés tels que quelques gouttes derhum sur un morceau de sucre, du naphte, etc. Mais ce ne furent làque des palliatifs, car son âge avancé empêchait tout espoir decure radicale. Ses rêves devinrent continuellement plusépouvantables. Une seule scène, un seul passage de ces rêves auraitsuffi à composer le cours entier de puissantes tragédies dontl’impression était si profonde qu’elle se prolongeait jusque bienloin dans ses heures de veille. Parmi d’autres phantasmes encoreplus angoissants et indescriptibles, ces rêves lui représentaientconstamment des formes d’assassins, qui s’approchaient de sonlit&|160;: et il était si troublé par les ténébreuses processionsde fantômes, qui glissaient tout le long de lui la nuit, que, dansle premier effarement du réveil, il prenait généralement sondomestique qui courait à son secours pour un assassin. Pendant lejour nous causions souvent de ces nombreuses illusions. Et Kant,avec son coutumier esprit et le mépris stoïque pour les faiblessesnerveuses de toutes sortes, en riait&|160;; et pour fortifier sapropre résolution de lutter contre elles, il inscrivit dans soncarnet&|160;: «&|160;Ne plus s’abandonner aux paniques desténèbres.&|160;» Cependant, sur ma suggestion, il laissa brûlermaintenant une lumière dans sa chambre, placée de façon à ce queles rayons ne vinssent pas tomber sur son visage. D’abord, il enéprouva beaucoup d’ennui, et peu à peu il s’y fit. Le fait mêmequ’il pût parvenir à la supporter fut pour moi une preuve de lagrande révolution qu’avait accomplie cette terrifiante opération deses rêves. Jusque-là l’obscurité et l’extrême silence étaient lesdeux piliers sur lesquels reposaient son sommeil. Nul pas ne devaits’approcher de sa chambre, et pour ce qui est de la lumière, s’ilvoyait seulement un rayon de lune perçant à travers une crevassedes volets, il en devenait malheureux. En fait, les fenêtres de sachambre à coucher étaient barricadées nuit et jour&|160;; maismaintenant l’obscurité était pour lui une terreur et le silence uneoppression. Il ajouta donc à sa lampe une pendule à répétitionqu’il fit placer dans sa chambre. D’abord, le battement en fut tropfort, mais on parvint à emmoufler le martelet et dès lors letic-tac et les sonneries lui devinrent des sons familiers.

Vers ce temps, au printemps 1803, son appétit commença àdiminuer, ce qui ne me parut pas un bon signe. Bien des personnesprétendirent que Kant avait l’habitude de trop manger. Je nesaurais toutefois souscrire à cette opinion, car il ne mangeaitqu’une fois par jour et ne buvait pas de bière. Il était mêmeennemi très déterminé de cette boisson (je veux dire la bière bruneforte). Si jamais un homme mourait tôt, Kant disait&|160;:«&|160;Il devait probablement boire de la bière&|160;» ou si unautre était indisposé, on pouvait s’attendre à ce qu’ildemandât&|160;: «&|160;Mais boit-il de la bière&|160;?&|160;» Etselon la réponse donnée, il formulait son pronostic du malade. Ilne cessa de maintenir en somme que la bière forte est un poisonlent. On sait que Voltaire répondit à un jeune médecin qui accusaitle café d’être aussi un poison lent&|160;: «&|160;Vous avez bienraison, mon ami&|160;: lent et horriblement lent, car j’en boisdepuis soixante-dix ans, et il ne m’a pas encore tué.&|160;» Maisc’est une réponse que Kant n’aurait point permise pour labière.

Le 22 avril I803, son jour de naissance, le dernier qu’il vit,fut célébré par une assemblée plé nière de ses amis. Il avaitlongtemps attendu cette fête et s’était plu à s’enquérir desprogrès qu’on faisait dans les préparatifs. Mais quand le jourvint, la trop grande excitation et la tension de l’attente semblas’être outrepassée. Il essaya d’avoir l’air joyeux&|160;: letumulte d’une société nombreuse le troubla, l’inquiéta et sa gaietéétait manifestement forcée.

Le premier sens de plaisir réel qu’il en éprouva parut lui venirle soir après que les invités furent partis, au moment où il sedéshabillait dans son cabinet de travail. Il parla alors avecbeaucoup de plaisir des cadeaux qu’on ferait en cette occasion,ainsi que c’est l’habitude, à ses serviteurs, car Kant n’étaitjamais joyeux s’il ne voyait autour de lui les autres joyeux. Ilétait grand donneur de cadeaux, mais en même temps ne supportaitpoint l’effet théâtral préparé, les formalités de congratulation,le pathos sentimental avec lesquels on fait en Allemagne lescadeaux de jour de naissance. En tout cela, son goût masculindécouvrait quelque chose de fade et de ridicule.

L’été de 1803 était arrivé et, rendant visite à Kant un jour, jefus atterré quand il me pria du ton le plus sérieux de rassemblerles fonds nécessaires pour un long voyage à l’étranger. Je ne fispoint d’opposition, mais lui demandai les raisons d’un tel projet.Il m’allégua les horribles souffrances qu’il éprouvait à l’estomacet qui n’étaient plus supportables. Sachant le pouvoir qu’avaittoujours eu sur Kant une citation de poète latin, je répliquaisimplement&|160;: «&|160;Post equitem sedet altracura&|160;», et sur l’instant il ne dit rien de plus. Mais lasincérité touchante et pathétique avec laquelle il ne cessaitd’implorer l’arrivée des beaux jours fit que je me demandai s’il nefallait pas au moins céder en partie à ses vœux. Je lui proposaidonc une petite excursion au cottage que nous avions visité l’annéed’avant. — «&|160;N’importe, dit-il, où vous voudrez, pourvu que cesoit loin.&|160;» Vers la fin de juin donc, nous mîmes ce dessein àexécution. En se mettant en voiture, l’ordre du jour de Kantfut&|160;: «&|160;De la distance, de la distance&|160;! Surtoutallons bien loin.&|160;» Mais à peine eûmes-nous atteint les portesde la ville que le voyage sembla avoir déjà duré trop longtemps. Enarrivant au cottage nous trouvâmes le café qui nous attendait. Maisil ne voulut pas même se donner le temps de le boire avant deredemander la voiture, et le voyage de retour lui semblainsupportablement long, quoique nous n’y mîmes qu’un peu moins devingt minutes. Il ne cessait de s’écrier&|160;: «&|160;Ce ne seradonc jamais fini&|160;?&|160;» Et grande fut sa joie quand il seretrouva dans son cabinet de travail, déshabillé, et au lit. Etcette nuit-là il dormit en paix et fut délivré pour une fois de lapersécution des rêves.

Bientôt après il commença de nouveau à parler d’excursions, devoyages dans des pays éloignés. Et en conséquence nousrecommençâmes plusieurs fois notre promenade. Et quoique lescirconstances fussent toujours les mêmes, qu’elles se terminassenttoujours par un désappointement du plaisir immédiat qu’il avaitanticipé, pourtant sans aucun doute elles furent en sommesalutaires à sa santé d’esprit. En particulier le cottage lui-mêmeabrité sous de grands ormes au pied desquels s’étendait une valléesilencieuse et solitaire où s’enlaçait un petit torrent coupé parune chute, dont la sonorité plaisait à l’oreille, donna quelquefoisde vives joies à Kant par de calmes journées de soleil. Et un jour,sous des circonstances accidentelles de nuages passagers,d’éclairage, ce petit paysage pastoral éveilla soudain le vivacesouvenir depuis longtemps assoupi d’une divine matinée d’été de sajeunesse qu’il avait passée dans un bosquet, sur les berges d’unruisselet qui traversait le parc d’un de ses anciens et chers amis,le général Von Lossow. La force de cette impression fut telle qu’ilrevivait cette matinée, qu’il pensait comme il avait pensé alors etqu’il causait avec des amis bien-aimés qui n’étaient plus.

Sa dernière excursion fut au mois d’août de cette année 1803,non dans mon cottage, mais dans le jardin d’un ami. Ce jour-là ilmanifesta une grande impatience. Il avait été convenu qu’ilrencontrerait un vieil ami dans ce jardin, et que moi, avec deuxautres messieurs, je l’accompagnerais. Il se trouva que notretroupe arriva la première et il nous fallut attendre, maisseulement quelques minutes. Telle était toutefois la faiblesse deKant et son total manque de capacité à estimer la durée du temps,qu’après avoir attendu quelques moments, il s’imagina que plusieursheures avaient dû s’écouler, si bien qu’il ne fallait plus comptersur son ami. Plein de cette conviction il voulut s’en aller, forttroublé dans son esprit. Et ainsi se terminèrent les voyages deKant en ce monde.

Au commencement de l’automne la vision de son oeil droitcommença à s’affaiblir. Il avait depuis longtemps perdu l’usage dugauche. Il est à noter que c’est grâce à un pur hasard qu’il avaitdécouvert cette première et ancienne infirmité. S’étant assis unjour pour se reposer au cours d’une promenade, il eut l’idéed’essayer la force relative de ses yeux. Mais en tirant un journalqu’il avait dans sa poche, il fut surpris de s’apercevoir qu’il nepouvait pas distinguer une seule lettre avec l’oeil gauche. Ilavait eu autrefois de notables accidents aux yeux&|160;: une fois,au retour d’une promenade, il avait vu les objets doubles pendantassez longtemps&|160;; deux autres fois il était devenu subitementaveugle. Sont-ce là des accidents anormaux&|160;? Je l’abandonne àla décision des oculistes. Il est certain qu’ils troublèrent fortpeu Kant qui, jusqu’à ce que la vieillesse eût abaissé la puissancede ses facultés, vivait dans un constant état de préparationstoïque pour le pis qui pût lui arriver. Je fus maintenant terrifiéde songer au degré auquel allait s’aggraver son sentimentd’impuissance s’il perdait totalement la vue. Déjà il lisait etécrivait avec grande difficulté, ce qu’il écrivait n’était guèreplus lisible que ce que les gens peuvent s’amuser à griffonner lesyeux fermés. Ses vieilles habitudes de travail solitaire faisaientqu’il n’avait point de plaisir à entendre lire à haute voix, ettous les jours il m’angoissait par l’accent pathétique dont ilm’implorait pour lui faire fabriquer des verres, propres à lalecture. Je tentai tout ce que ma propre science optique pouvaitsuggérer et on fit chercher les meilleurs opticiens, quiapportèrent leurs verres et les modifièrent suivant sesindications. Mais tout fut en vain.

Dans cette dernière année de sa vie, Kant eut beaucoup derépugnance à recevoir des visites d’étrangers, et sauf en descirconstances particulières, s’y refusa totalement. Pourtant, quanddes voyageurs s’étaient considérablement écartés de leur route pourvenir le voir, j’avoue que je ne savais trop comment faire. Refuseravec trop d’obstination, c’était me donner l’air de désirerm’attribuer de l’importance à moi-même. Je dois reconnaîtred’ailleurs que, malgré quelques exemples d’importunité etd’expression grossière d’une curiosité de bas étage, je constataigénéralement dans tous les rangs de la société une très délicatesensibilité pour la condition du vieux reclus. Les visiteursfaisaient d’ordinaire passer leur carte en déclarant qu’ils nedésiraient point satisfaire leur envie s’il devait en êtretourmenté. Le fait est que ces visites le tourmentaient infiniment.Il éprouvait que c’était une dégradation de s’exhiber en son étatd’impuissance et il était conscient de son incapacité de répondreconvenablement à l’attention qu’on lui portait. Quelques visiteurscependant furent introduits suivant le hasard et l’état accidentelde l’esprit de Kant au moment de la visite. Parmi ceux-là je mesouviens que nous eûmes un plaisir particulier en M. Otto, celuiqui signa le traité de paix franco-anglais avec le président lordLiverpool (alors lord Hawkesbury). Un jeune Russe aussi me revientà la mémoire pour l’enthousiasme excessif et je crois sansaffectation qu’il témoigna. Lorsqu’on le fit entrer il s’avançarapidement, saisit les deux mains de Kant et les baisa. Kant, parcequ’il avait vécu beaucoup parmi des amis anglais, avait pris unebonne part de réserve et de dignité anglaises, et détestait lesmises en scène, parut un peu effrayé par ce mode de salut et futassez embarrassé. Pourtant la manifestation de ce jeune hommecorrespondait, je crois, à des sentiments sincères, car lelendemain il revint de nouveau, s’enquit de la santé de Kant, semontra fort anxieux de savoir si sa vieillesse lui était pesante etpar-dessus tout demanda à emporter un petit souvenir du grandhomme. Par hasard le domestique avait découvert un court fragmentraturé du manuscrit original de l’Anthropologie de Kant.Avec ma sanction il le remit au Russe qui prit le papier avectransport, le baisa, puis donna au domestique le seul dollar qu’ileût sur lui. Puis, songeant que ce n’était point assez, il tira sonhabit et son gilet et obligea cet homme à les accepter. Kant, dontla naturelle simplicité de caractère le rendait très peu propre àla sympathie pour les extravagances sentimentales, ne put toutefoisse défendre d’un sourire de bonne humeur quand on lui apprit cetexemple de naïveté et d’enthousiasme chez son jeune admirateur.

J’arrive maintenant à un événement de la vie de Kant qui fut leprécurseur des scènes finales. Le 8 octobre 1803, pour la premièrefois depuis sa jeunesse, il tomba sérieusement malade. Etantétudiant à l’Université, il avait autrefois souffert d’une fièvrequi avait d’ailleurs cessé grâce à l’exercice forcé de lamarche&|160;; et dans les dernières années il avait éprouvéquelques douleurs d’une contusion à la tête&|160;; mais sauf cesdeux exceptions, si on peut ainsi les considérer, il n’avait jamaisété à proprement dire malade. À présent la cause de sa maladie futtelle&|160;: son appétit devint irrégulier ou plutôt, devrais-jedire, se déprava, et il ne prenait plus plaisir à rien manger quedu pain beurré et du fromage d’Angleterre. Le 7 octobre à dîner, ilne prit guère autre chose malgré tout ce que moi et un autre amiqui dînait avec lui, nous pûmes faire pour l’en dissuader. Pour lapremière fois il me sembla que mon importunité paraissait luidéplaire, comme si j’eusse dépassé les justes limites de mesdevoirs. Il affirma que le fromage ne lui avait jamais fait de malet ne lui en ferait pas maintenant. Il ne me restait qu’à me taireet il fit ce qui lui plut. La conséquence fut celle qu’on aurait puanticiper&|160;: nuit d’insomnie à laquelle succéda une journée degrave malaise. Le matin suivant, tout alla comme d’ordinairejusqu’à neuf heures, où Kant, jusqu’à ce moment appuyé sur le brasde sa sœur, tomba soudain par terre sans connaissance. On me fitchercher immédiatement, et je courus chez lui où je le trouvaiétendu sur son lit qu’on avait déplacé dans son cabinet de travail.Il n’avait plus la parole et aucune conscience. J’avais déjàprévenu le médecin, mais avant qu’il arrivât, la nature avait faitles efforts nécessaires pour ramener un peu Kant à lui-même. Aubout d’une heure environ il ouvrit les yeux et continua à marmotterdes mots inintelligibles jusque vers le soir, où il se remit un peuet commença à parler raisonnablement. Pour la première fois de savie il fut pendant quelques jours confiné dans son lit, sans rienmanger. Le 12 octobre, il reprit de nouveau quelque nourriture etréclama ses aliments favoris, mais j’étais maintenant résolu, mêmeau risque de lui déplaire, à m’y opposer fermement. Je lui exposaidonc toutes les conséquences de sa dernière imprudence, chose dontil n’avait manifestement aucun souvenir. II écouta tout ce que jedis avec beaucoup d’attention et exprima tranquillement laconviction que j’avais parfaitement tort, mais il se soumit pour lemoment. Toutefois quelques jours après, je découvris qu’il avaitoffert un florin pour un peu de pain et de fromage ensuite undollar et même davantage. Quand on lui refusa il se plaignitamèrement&|160;; mais peu à peu il se résigna à cesser sesdemandes, quoique souvent il ne pût se dé fendre de trahir combienson désir était violent.

Le 13 octobre, il reprit ses dîners habituels et on le considéracomme convalescent, mais en réalité, il ne retrouva guère le calmed’esprit qu’il avait conservé jusqu’à cette attaque. Il avaittoujours aimé autrefois à prolonger son repas, le seul qu’il prît,ou, ainsi qu’il s’exprimait selon la phrase classique, cenamducere, mais il devint difficile maintenant de le presserassez à son gré. Après le dîner qui se terminait à environ deuxheures, il se mettait aussitôt au lit et s’assoupissait parintervalles, et ces sommes étaient régulièrement interrompus pardes hallucinations ou des rêves terribles. À sept heures du soirarrivait une période de grande détresse qui durait jusqu’à cinq ousix heures du matin, quelquefois plus tard&|160;; et il ne cessaitpendant toute la nuit alternativement de se promener et des’étendre, parfois calme, mais plus souvent très agité.

Il devenait nécessaire maintenant de prendre une personne pourle veiller, parce que son domestique était épuisé par le service dela journée. Aucune ne semblait si propre à cet office que sasœur&|160;; d’abord elle avait longtemps reçu de lui une pensionfort généreuse et de plus, sa plus proche parente, elle pourraitporter le meilleur témoignage de ce que son illustre frère n’auraitmanqué à ses dernières heures d’aucun des soins et des attentionsqu’exigeait sa situation. On s’adressa donc à elle et elleentreprit de le veiller alternativement avec son valet de chambre.Elle prit ses repas à part et on fit une large addition à sa rente.On vit bientôt que c’était une femme tranquille, d’espritconciliant, qui ne soulevait point de discussion parmi lesdomestiques, et elle acquit vite l’estime de son frère par samodestie et sa réserve, et, ajouterai-je, par l’affection vraimentfraternelle qu’elle lui témoigna jusqu’à la fin.

La journée du 8 octobre avait gravement frappé les facultés deKant, mais ne les avait pas totalement détruites. Pendant de brefsintervalles, les nuages qui s’étaient assemblés sur sa majestueuseintelligence semblaient s’écarter pour la laisser briller commejadis. Durant ces moments de brève conscience d’esprit, sa bontécoutumière lui revenait, et il exprimait d’une manière bientouchante sa reconnaissance pour les efforts de ceux quil’entouraient, et le sentiment qu’il avait de leur peine. En ce quiregardait spécialement son domestique, il se montrait fort inquietqu’on le récompensât par de larges présents, et il me priaitinstamment de ne point montrer de parcimonie. Il faut dire que Kantn’était rien moins que princier dans son usage de l’argent et iln’y avait point d’occasion où il exprimât plus fortement sonsentiment de mépris que lorsqu’il appréciait des actions d’avariceou de basse cupidité. Ceux qui ne l’avaient vu que dans la rues’imaginaient qu’il n’était pas généreux, car il refusait fermementet par principe toute aumône à de communs mendiants. Mais, d’autrepart, il était très généreux à l’égard des institutions charitablespubliques&|160;; il avait assisté ses parents pauvres de façonbeaucoup plus large qu’on n’aurait pu raisonnablement le prévoir eton vit maintenant qu’il avait beaucoup d’autres pensionnairesdépendant de ses libéralités, fait qui nous était entièrementinconnu, jusqu’à ce que la faiblesse de sa vue et d’autresinfirmités m’obligèrent au devoir de payer ces pensions moi-même.Il faut se souvenir aussi que la fortune entière de Kant, qui endehors de son traitement officiel ne s’élevait pas à plus de 20 000dollars, était le produit de son travail honorable pendant près desoixante ans et qu’il avait lui-même subi toutes les affres de lapauvreté dans sa jeunesse, quoique ne s’étant jamais endettévis-à-vis d’aucun homme&|160;; circonstances de son histoire qui,ainsi qu’elles expriment la conscience qu’il devait avoir de lavaleur de l’argent, rehaussent infiniment le mérite de sagénérosité.

En décembre 1803, il devint incapable de signer son nom. Sa vues’était abaissée au point qu’à table il ne pouvait trouver sacuillère sans qu’on la lui donnât, et quand je me trouvais dîneravec lui, je commençais par couper en petits morceaux ce qu’il yavait sur son assiette&|160;; puis je les plaçais dans une cuillèreà dessert&|160;; puis enfin je lui conduisais la main jusqu’à lacuillère. Mais son incapacité à signer son nom n’avait pas pourseule cause la cécité. La vérité était que, par impuissance demémoire, il ne pouvait se souvenir des lettres qui composaient sonnom et quand on les lui répétait, il ne pouvait représenter lafigure de ces lettres dans son imagination. Vers la fin de novembrej’avais remarqué que cette incapacité s’accentuait rapidement, etj’avais donc obtenu de lui de signer d’avance tous les reçus, etc.,dont on aurait besoin à la fin de l’année. Plus tard, à ma prière,et, pour éviter toute difficulté, il me donna un pouvoir régulierde signature.

Quoique Kant fût maintenant bien déprimé, il avait parfois desmoments de gaieté. Son jour de naissance était toujours pour lui unsujet agréable. Quelques semaines avant sa mort je calculais letemps qui s’écoulerait encore jusqu’à cet anniversaire, et jel’égayais de la perspective des réjouissances qu’on y célébrerait.«&|160;Tous vos vieux amis, lui dis-je, se réuniront et boiront àvotre santé une coupe de champagne.&|160;» — «&|160;Oui, dit-il,mais il faut le faire sur-le-champ.&|160;» Et il ne fut satisfaitque lorsqu’on eut réuni la compagnie. Il but un verre de vin avecses invités, et avec une grande élévation d’esprit, célébra paranticipation ce jour de naissance qu’il ne devait jamais voir.

Cependant dans les dernières semaines de sa vie, un grandchangement se fit dans son humeur. À sa table, où jadis régnait unserein esprit de gaieté, il n’y avait plus qu’un mélancoliquesilence. Il était troublé de voir deux convives causer l’un avecl’autre, tandis que lui-même restait en scène comme un figurant quin’a pas de rôle. Et pourtant, l’engager dans la conversation auraitété encore plus désolant, car il n’entendait plus que très mal.L’effort qu’il faisait pour s’écouter lui était pénible et sesexpressions, même quand ses pensées étaient suffisamment précises,étaient devenues presque inintelligibles. Il est remarquabletoutefois que dans les plus profondes dépressions, devenuparfaitement incapable de s’entretenir raisonnablement des affairesordinaires de la vie, il pouvait encore répondre avec unecorrection et une distinction véritablement extraordinaires à toutequestion de philosophie ou de sciences, particulièrement degéographie physique, de chimie ou d’histoire naturelle. Il parlafort bien, dans sa pire condition, des lois des gaz et cita fortexactement différentes propositions de Kepler, notamment la loi desmouvements planétaires. Et je me souviens précisément que ledernier lundi de sa vie, où l’extrémité de sa faiblesse faisaitfondre en larmes ses amis qui l’assistaient, il était assis parminous, insensible à tout ce que nous pouvions lui dire, affaissé ouplutôt, faudrait-il dire, écroulé en une masse sans forme sur sachaise, sourd, aveugle, en torpeur, paralysé. À ce moment-là mêmeje dis à voix basse aux autres, que je m’engageais à faire entrerKant dans la conversation avec justesse et animation. C’est cequ’ils trouvèrent difficile de croire. Là-dessus je m’approchai deson oreille et je lui adressai une question sur les Barbaresques. Àla surprise de tous, excepté la mienne, il nous fit immédiatementun exposé sommaire de leurs mœurs et de leurs coutumes et nous dità ce propos que dans le mot Algiers il faudrait prononcerle g dur, comme dans le mot anglais gear.

Pendant les derniers quinze jours de la vie de Kant, ils’occupait incessamment à un travail qui semblait non seulementdépourvu de but, mais en lui-même contradictoire. Vingt fois à laminute il détachait et rattachait son foulard, de même une sorte deceinture qu’il portait à sa robe de chambre&|160;: sitôt qu’ elleétait agrafée il la dégrafait avec impatience, puis témoignaitautant d’impatience pour la faire agrafer de nouveau. Mais aucunedescription ne saurait donner une impression adéquate de lalassante inquiétude avec laquelle du matin à la nuit il poursuivaitce labeur de Sisyphe&|160;: faire et défaire, s’irriter de nepouvoir agir, s’irriter d’avoir agi.

Dès ce temps, il reconnaissait rarement ceux qui étaient autourde lui et nous prenait tous pour des étrangers. Ceci arriva d’abordpour sa sœur, puis pour moi, enfin pour son domestique. Cetteespèce de séparation me désola plus que toutes les autresmanifestations de déchéance. Je savais bien qu’il ne m’avait pasréellement retiré son affection et pourtant son air et sa manièrede s’adresser à moi me donnaient constamment cette sensation. Jen’en étais que plus ému, quand la santé de ses perceptions et deses souvenirs lui revenait mais à des intervalles de plus en pluslointains. En cette condition, silencieux ou babillant comme unenfant, absorbé et enfoncé dans la torpeur, ou bien occupé à deshallucinations et à d’imaginaires visions, s’éveillant un instantpour des bagatelles, retombant pendant des heures à ce quipeut-être étaient les fragments disjoints de grandes rêveriespérissantes, quel contraste avec ce Kant qui jadis avait été lecentre brillant des cercles les plus brillants de noblesse,d’esprit, ou de science, que possédait la Prusse&|160;! Unepersonne distinguée de Berlin qui lui avait rendu visite durantl’été précédent fut profondément émue et dit&|160;: «&|160;Ce n’estpas le Kant que j’ai vu, mais la coquille de Kant.&|160;» Etcombien cette parole eût été plus vraie, si elle l’eût vumaintenant&|160;!

Car voici que vint février 1804, qui fut le dernier mois queKant fut destiné à voir. Il est remarquable que, dans le carnetdont j’ai parlé, j’aie trouvé un fragment de vieille chanson queKant y avait noté, daté de l’été, environ six mois avant sa mort,et où il était dit que février était le mois où les hommes avaientà porter le plus léger fardeau pour la simple raison qu’il étaitplus court que les autres de deux ou trois jours. Et la conclusionétait dans un sentiment de fantaisie ému&|160;: «&|160;O heureuxmois de février où l’homme a le moins à supporter, le moins depeine, le moins de douleur, le moins de remords.&|160;» Même en cebref mois Kant n’eut pas à supporter douze jours entiers, car cefut le douzième qu’il mourut et véritablement on peut dire qu’ilétait mourant depuis le premier. Il ne faisait plus que végétermalgré les capricieuses lueurs passagères qui jaillissaient encoredes tisons de son ancienne et magnifique intelligence.

Le 3 février, les ressorts de la vie semblèrent s’arrêter dejouer, car à partir de ce jour il ne mangea littéralement plusrien&|160;: son existence ne sembla plus être que la prolongationde force acquise par une vie de quatre-vingts ans, après lacessation du pouvoir moteur du mécanisme. Son médecin lui rendaitvisite chaque jour à la même heure et il était convenu que jedevais toujours être là pour le rencontrer. Neuf jours avant samort, au moment de la visite ordinaire, survint cette petitecirconstance qui nous émut tous deux en nous rappelantinvinciblement l’ineffaçable courtoisie, et la tendresse de lanature de Kant.

Quand on annonça le médecin, je montai chez Kant et luidit&|160;: «&|160;Voici le docteur A…&|160;» Kant se leva de sachaise, tendit sa main au docteur et murmura quelque chose où lemot postes était répété à plusieurs reprises, mais avec l’air dedésirer qu’on l’aidât à achever la phrase. Le docteur A… quipensait que par postes, il voulait dire des relais de chevaux deposte, et que par conséquent il délirait, lui répondit que tous leschevaux avaient été commandés et le supplia de se calmer. Mais Kantcontinua avec un grand effort sur lui-même et ajouta&|160;:«&|160;Beaucoup de postes, bien de la bonté, beaucoup de bonté,beaucoup de reconnaissance.&|160;» Tout cela fut dit avec uneincohérence apparente mais avec une grande chaleur et une visibleconscience. Cependant je devinai parfaitement ce que Kant sous sabrume d’imbécillité désirait dire et j’interprétai&|160;: « Ce quele professeur désire dire, docteur A…, c’est ceci&|160;: étantdonné les postes nombreux et pesants que vous remplissez en villeet dans l’Université, cela témoigne d’une grande bonté de votrepart de lui donner autant de votre temps (car le docteur A… nevoulut jamais se laisser payer par Kant) et il vous a la plusprofonde reconnaissance de cette bonté.&|160;» — «&|160;C’est cela,dit Kant, gravement, c’est cela.&|160;» Mais il continua encore dese tenir debout et il allait tomber. Sur quoi j’avertis le médecinque j’étais persuadé que Kant ne voudrait point s’asseoir quelleque fût sa fatigue, jusqu’à ce que ses visiteurs se fussent assis.Le docteur sembla en douter, mais Kant qui avait entendu ce quej’avais dit, par un prodigieux effort confirma mon explication desa conduite et prononça distinctement ces paroles&|160;:«&|160;Dieu me préserve d’être tombé assez bas pour oublier lesoffices de l’humanité.&|160;»

Quand le dîner fut annoncé, le d