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Bouvard et Pécuchet

Bouvard et Pécuchet

de Gustave Flaubert

Chapitre 1

 

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l’atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.

Deux hommes parurent.

L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous unecasquette à visière pointue.

Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirentà la même minute, sur le même banc.

Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, quechacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut écrit dansle chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-cidistinguait aisément dans la casquette du particulier en redingotele mot : Pécuchet.

– Tiens ! dit-il nous avons eu la même idée, celled’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.

– Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à monbureau !

– C’est comme moi, je suis employé.

Alors ils se considérèrent.

L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.

Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans sonvisage coloré. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas surdes souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sachemise à la ceinture ; – et ses cheveux blonds, frisésd’eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chosed’enfantin.

Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflementcontinu.

L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.

On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèchesgarnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figuresemblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas.Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient deproportion avec la longueur du buste ; et il avait une voixforte, caverneuse.

Cette exclamation lui échappa : – Comme on serait bien à lacampagne !

Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapagedes guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoinsà se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.

Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l’eauhideuse où une botte de paille flottait, sur la cheminée d’uneusine se dressant à l’horizon ; des miasmes d’égouts’exhalaient. Ils se tournèrent de l’autre côté. Alors, ils eurentdevant eux les murs du Grenier d’abondance.

Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore pluschaud dans les rues que chez soi !

Bouvard l’engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquaitdu qu’en dira-t-on !

Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir ; –et à propos des ouvriers, ils entamèrent une conversationpolitique. Leurs opinions étaient les mêmes, bien que Bouvard fûtpeut-être plus libéral.

Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon depoussière. C’étaient trois calèches de remise qui s’en allaientvers Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois encravate blanche, des dames enfouies jusqu’aux aisselles dans leurjupon, deux ou trois petites filles, un collégien. La vue de cettenoce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, – qu’ilsdéclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela, ellesétaient souvent meilleures que les hommes ; d’autres foiselles étaient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles ;aussi Pécuchet était resté célibataire.

– Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants !

– C’est peut-être un bonheur pour vous ? Mais la solitude àla longue était bien triste.

Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat.Blême, les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elles’appuyait sur le bras du militaire, en traînant ses savates etbalançant les hanches.

Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexionobscène. Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s’éviter derépondre, lui désigna du regard un prêtre qui s’avançait.

L’ecclésiastique descendit avec lenteur l’avenue des maigresormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu’il n’aperçut plusle tricorne, se déclara soulagé car il exécrait les jésuites.Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour lareligion.

Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en faces’étaient relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Septheures sonnèrent.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarquessuccédant aux anecdotes, les aperçus philosophiques auxconsidérations individuelles. Ils dénigrèrent le corps des Ponts etchaussées, la régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notremarine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi degrands déboires. Chacun en écoutant l’autre retrouvait des partiesde lui-même oubliées ; – et bien qu’ils eussent passé l’âgedes émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorted’épanouissement, le charme des tendresses à leur début.

Vingt fois ils s’étaient levés, s’étaient rassis et avaient faitla longueur du boulevard depuis l’écluse d’amont jusqu’à l’éclused’aval, chaque fois voulant s’en aller, n’en ayant pas la force,retenus par une fascination.

Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes,quand Bouvard dit tout à coup :

– Ma foi ! si nous dînions ensemble ?

– J’en avais l’idée ! reprit Pécuchet mais je n’osais pasvous le proposer !

Et il se laissa conduire en face de l’Hôtel de Ville, dans unpetit restaurant où l’on serait bien.

Bouvard commanda le menu.

Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier lecorps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ilsglorifièrent les avantages des sciences : que de choses àconnaître ! que de recherches – si on avait le temps !Hélas, le gagne-pain l’absorbait ; et ils levèrent les brasd’étonnement, ils faillirent s’embrasser par-dessus la table endécouvrant qu’ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans unemaison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine, – ce qui nel’empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments àl’étude. Il avait noté des fautes dans l’ouvrage de M. Thiers et ilparla avec le plus grand respect d’un certain Dumouchel,professeur.

Bouvard l’emportait par d’autres côtés. Sa chaîne de montre encheveux et la manière dont il battait la rémoulade décelaient leroquentin plein d’expérience ; et il mangeait le coin de laserviette dans l’aisselle, en débitant des choses qui faisaientrire Pécuchet. C’était un rire particulier, une seule note trèsbasse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui deBouvard était continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouaitles épaules, et les consommateurs à la porte s’en retournaient.

Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autreétablissement. Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur ledébordement du luxe, puis d’un geste dédaigneux écarta lesjournaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimaittous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse desdispositions pour être acteur !

Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billardet deux boules d’ivoire comme en exécutait Barberou, un de sesamis. Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancherentre les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Legarçon qui se levait toutes les fois pour les chercher à quatrepattes sous les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut unequerelle avec lui ; le limonadier survint, il n’écouta pas sesexcuses et même chicana sur la consommation.

Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans sondomicile qui était tout près, rue Saint-Martin.

À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne etfit les honneurs de son appartement.

Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait parses angles ; et tout autour, sur des planchettes, sur lestrois chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins setrouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, leManuel du magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins, – avec destas de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnetturc – et des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Unecouche de poussière veloutait les murailles autrefois peintes enjaune. La brosse pour les souliers traînait au bord du lit dont lesdraps pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire,produite par la fumée de la lampe.

Bouvard, à cause de l’odeur sans doute, demanda la permissiond’ouvrir la fenêtre.

– Les papiers s’envoleraient ! s’écria Pécuchet quiredoutait, en plus, les courants d’air.

Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuisle matin par les ardoises de la toiture.

Bouvard lui dit : – À votre place, j’ôterais maflanelle !

– Comment ! et Pécuchet baissa la tête, s’effrayant àl’hypothèse de ne plus avoir son gilet de santé.

– Faites-moi la conduite reprit Bouvard l’air extérieur vousrafraîchira.

Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant : Vousm’ensorcelez ma parole d’honneur ! – et malgré la distance, ill’accompagna jusque chez lui au coin de la rue de Béthune, en facele pont de la Tournelle.

La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percaleet des meubles en acajou, jouissait d’un balcon ayant vue sur larivière. Les deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs aumilieu de la commode, et le long de la glace des daguerréotypesreprésentant des amis ; une peinture à l’huile occupaitl’alcôve.

– Mon oncle ! dit Bouvard, et le flambeau qu’il tenaitéclaira un monsieur.

Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d’un toupetfrisant par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de lachemise, du gilet de velours, et de l’habit noir l’engonçaient. Onavait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés auxpommettes, et il souriait d’un petit air narquois.

Pécuchet ne put s’empêcher de dire : – On le prendrait plutôtpour votre père !

– C’est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutantqu’il s’appelait de ses noms de baptême François, Denys,Bartholomée. Ceux de Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille ;– et ils avaient le même âge : quarante-sept ans ! Cettecoïncidence leur fit plaisir ; mais les surprit, chacun ayantcru l’autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent laProvidence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses. – Car,enfin, si nous n’étions pas sortis tantôt pour nous promener, nousaurions pu mourir avant de nous connaître ! et s’étant donnél’adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.

– N’allez pas voir les dames ! cria Bouvard dansl’escalier.

Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.

Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, – tissusd’Alsace rue Hautefeuille 92, une voix appela : – Bouvard !Monsieur Bouvard !

Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet quiarticula plus fort.

– Je ne suis pas malade ! Je l’ai retirée !

– Quoi donc !

– Elle ! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.

Tous les propos de la journée, avec la température del’appartement et les labeurs de la digestion l’avaient empêché dedormir, si bien que n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui saflanelle. – Le matin, il s’était rappelé son action heureusementsans conséquence, et il venait en instruire Bouvard qui, par là,fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.

Il était le fils d’un petit marchand, et n’avait pas connu samère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de pensionpour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent ;et le patron fut envoyé aux galères, histoire farouche qui luicausait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé deplusieurs états, maître d’études, élève en pharmacie, comptable surun des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de divisionséduit par son écriture, l’avait engagé commeexpéditionnaire ; mais la conscience d’une instructiondéfectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait,irritaient son humeur ; et il vivait complètement seul sansparents, sans maîtresse. Sa distraction était, le dimanche,d’inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bordsde la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle,l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À samajorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait prisfemme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, sonépouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonnechère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine.Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main ; et depuisdouze ans, il se tenait dans la même place, MM. Descambos frères,tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son oncle, qui autrefois luiavait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignoraitmême sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livresde revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tousles soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ilss’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes.D’ailleurs, comment expliquer les sympathies ? Pourquoi telleparticularité, telle imperfection indifférente ou odieuse danscelui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu’on appelle lecoup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin dela semaine, ils se tutoyèrent.

Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’unparaissait, l’autre fermait son pupitre et ils s’en allaientensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées,tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa redingote qui luibattait les talons semblait glisser sur des roulettes. De mêmeleurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe,aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchetprisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait unmorceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi,généreux. L’autre discret, méditatif, économe.

Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet laconnaissance de Barberou. C’était un ancien commis-voyageur,actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, etqui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisantet il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur – (car il avaitpublié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littératuredans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinionsorthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.

Aucun des deux n’avait caché à l’autre son opinion. Chacun enreconnut la justesse. Leurs habitudes changèrent ; et quittantleur pension bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous lesjours.

Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont onparlait, sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes ducommerce. De temps à autre l’histoire du Collier ou le procès deFualdès revenait dans leurs discours ; – et puis, ilscherchaient les causes de la Révolution.

Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ilsvisitèrent le Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, lesGobelins, les Invalides, et toutes les collections publiques. Quandon demandait leur passeport, ils faisaient mine de l’avoir perdu,se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.

Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissementdevant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant lespapillons, avec indifférence devant les métaux ; les fossilesles firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent lesserres chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tousces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent ducèdre, c’est qu’on l’eût rapporté dans un chapeau.

Ils s’efforcèrent au Louvre de s’enthousiasmer pour Raphaël. Àla grande bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exactdes volumes.

Une fois, ils entrèrent au cours d’arabe du Collège deFrance ; et le professeur fut étonné de voir ces deux inconnusqui tâchaient de prendre des notes. Grâce à Barberou, ilspénétrèrent dans les coulisses d’un petit théâtre. Dumouchel leurprocura des billets pour une séance de l’Académie. Ilss’informaient des découvertes, lisaient les prospectus et par cettecuriosité leur intelligence se développa. Au fond d’un horizon pluslointain chaque jour, ils apercevaient des choses à la foisconfuses et merveilleuses.

En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pasvécu à l’époque où il servait, bien qu’ils ignorassent absolumentcette époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des paysd’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Lesouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leursemblaient contenir un mystère.

Et ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrances. Quand unemalle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin departir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour lacampagne.

Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin ; etpassant par Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long dujour ils vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent descoquelicots au bord des champs, dormirent sur l’herbe, burent dulait, mangèrent sous les acacias des guinguettes, et rentrèrentfort tard, poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent cespromenades. Les lendemains étaient si tristes qu’ils finirent pars’en priver.

La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement legrattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et lesmêmes compagnons ! Les jugeant stupides, ils leur parlaient demoins en moins ; cela leur valut des taquineries. Ilsarrivaient tous les jours après l’heure, et reçurent dessemonces.

Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métierles humiliait depuis qu’ils s’estimaient davantage ; – et ilsse renforçaient dans ce dégoût, s’exaltaient mutuellement, segâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard pritquelque chose de la morosité de Pécuchet.

– J’ai envie de me faire saltimbanque sur les placespubliques ! disait l’un.

– Autant être chiffonnier s’écriait l’autre.

Quelle situation abominable ! Et nul moyen d’ensortir ! Pas même d’espérance !

Un après-midi (c’était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à soncomptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.

Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et iltomba évanoui sur le carreau.

Les commis se précipitèrent ; on lui ôta sa cravate ;on envoya chercher un médecin.

Il rouvrit les yeux – puis aux questions qu’on lui faisait : –Ah ! … c’est que… c’est que… un peu d’air me soulagera.Non ! laissez-moi ! permettez ! et malgré sacorpulence, il courut tout d’une haleine jusqu’au ministère de lamarine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou,tâchant de se calmer.

Il fit demander Pécuchet.

Pécuchet parut.

– Mon oncle est mort ! j’hérite !

– Pas possible !

Bouvard montra les lignes suivantes :

ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.

Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.

« Monsieur,

« Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendreconnaissance du testament de votre père naturel M. François, Denys,Bartholomée Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes, décédéen cette commune le 10 du présent mois. Ce testament contient envotre faveur une disposition très importante.

« Agréez, Monsieur, l’assurance de mes respects.

« TARDIVEL, notaire. »

Pécuchet fut obligé de s’asseoir sur une borne dans la cour.Puis, il rendit le papier en disant lentement :

– Pourvu… que ce ne soit pas… quelque farce ?

– Tu crois que c’est une farce ! reprit Bouvard d’une voixétranglée, pareille à un râle de moribond.

Mais le timbre de la poste, le nom de l’étude en caractèresd’imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l’authenticitéde la nouvelle ; – et ils se regardèrent avec un tremblementdu coin de la bouche et une larme qui roulait dans leurs yeuxfixes.

L’espace leur manquait. Ils allèrent jusqu’à l’Arc de Triomphe,revinrent par le bord de l’eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvardétait très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans ledos, et pendant cinq minutes déraisonna complètement.

Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait semonter… ? – Ah ! ce serait trop beau ! n’en parlonsplus. Ils en reparlaient.

Rien n’empêchait de demander tout de suite des explications.Bouvard écrivit au notaire pour en avoir.

Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminaitainsi : En conséquence je donne à François, Denys, BartholoméeBouvard mon fils naturel reconnu, la portion de mes biensdisponible par la loi.

Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l’avaittenu à l’écart soigneusement, le faisant passer pour unneveu ; et le neveu l’avait toujours appelé mon oncle, bienque sachant à quoi s’en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvards’était marié, puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimesayant tourné contrairement à ses vues, un remords l’avait pris surl’abandon où il laissait depuis tant d’années son autre enfant. Ill’eût même fait venir chez lui, sans l’influence de sa cuisinière.Elle le quitta grâce aux manœuvres de la famille – et dans sonisolement près de mourir, il voulut réparer ses torts en léguant aufruit de ses premières amours tout ce qu’il pouvait de sa fortune.Elle s’élevait à la moitié d’un million, ce qui faisait pour lecopiste deux cent cinquante mille francs. L’aîné des frères, M.Étienne, avait annoncé qu’il respecterait le testament.

Bouvard tomba dans une sorte d’hébétude. Il répétait à voixbasse, en souriant du sourire paisible des ivrognes :

– Quinze mille livres de rente ! et Pécuchet, dont la têtepourtant était plus forte, n’en revenait pas.

Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel.L’autre fils, M. Alexandre, déclarait son intention de régler toutdevant la justice, et même d’attaquer le legs s’il le pouvait,exigeant au préalable scellés, inventaire, nomination d’unséquestre, etc. ! Bouvard en eut une maladie bilieuse. À peineconvalescent, il s’embarqua pour Savigny – d’où il revint, sansconclusion d’aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.

Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère etd’espoir, d’exaltation et d’abattement. Enfin, au bout de six mois,le sieur Alexandre s’apaisant, Bouvard entra en possession del’héritage.

Son premier cri avait été : – Nous nous retirerons à lacampagne ! et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchetl’avait trouvé tout simple. Car l’union de ces deux hommes étaitabsolue et profonde.

Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, ilne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans ;n’importe ! Il demeura inflexible et la chose fut décidée.

Pour savoir où s’établir, ils passèrent en revue toutes lesprovinces. Le Nord était fertile mais trop froid, le Midienchanteur par son climat, mais incommode vu les moustiques, et leCentre franchement n’avait rien de curieux. La Bretagne leur auraitconvenu sans l’esprit cagot des habitants. Quant aux régions del’Est, à cause du patois germanique, il n’y fallait pas songer.Mais il y avait d’autres pays. Qu’était-ce par exemple que leForez, le Bugey, le Roumois ? Les cartes de géographie n’endisaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit oudans tel autre, l’important c’est qu’ils en auraient une.

Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d’uneplate-bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de laterre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant del’alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un paniercueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre legrain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraientau mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plusd’écritures ! plus de chefs ! plus même de terme àpayer ! – Car ils posséderaient un domicile à eux ! etils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leurjardin, et dîneraient en gardant leurs sabots ! – Nous feronstout ce qui nous plaira ! nous laisserons pousser notrebarbe !

Ils s’achetèrent des instruments horticoles, puis un tas dechoses qui pourraient peut-être servir telles qu’une boîte à outils(il en faut toujours dans une maison), ensuite des balances, unechaîne d’arpenteur, une baignoire en cas qu’ils ne fussent malades,un thermomètre, et même un baromètre système Gay-Lussac pour desexpériences de physique, si la fantaisie leur en prenait. Il neserait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours travaillerdehors), d’avoir quelques bons ouvrages de littérature ; – etils en cherchèrent, – fort embarrassés parfois de savoir si tellivre était vraiment un livre de bibliothèque. Bouvard tranchait laquestion.

– Eh ! nous n’aurons pas besoin de bibliothèque.

– D’ailleurs, j’ai la mienne disait Pécuchet.

D’avance, ils s’organisaient. Bouvard emporterait ses meubles,Pécuchet sa grande table noire ; on tirerait parti des rideauxet avec un peu de batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ilss’étaient juré de taire tout cela ; mais leur figurerayonnait. Aussi leurs collègues les trouvaient drôles. Bouvard,qui écrivait étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pourmieux arrondir sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement touten clignant d’un air malin ses lourdes paupières. Pécuchet huchésur un grand tabouret de paille soignait toujours les jambages desa longue écriture – mais en gonflant les narines pinçait leslèvres, comme s’il avait peur de lâcher son secret.

Après dix-huit mois de recherches, ils n’avaient rien trouvé.Ils firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuisAmiens jusqu’à Évreux, et de Fontainebleau jusqu’au Havre. Ilsvoulaient une campagne qui fût bien la campagne, sans tenirprécisément à un site pittoresque, mais un horizon borné lesattristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations etredoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient,puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d’avis,l’endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, outrop près d’une manufacture ou d’un abord difficile.

Barberou les sauva.

Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu’onlui avait parlé d’un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise.Cela consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec unemanière de château et un jardin en plein rapport.

Ils se transportèrent dans le Calvados ; et ils furententhousiasmés. Seulement, tant de la ferme que de la maison (l’unene serait pas vendue sans l’autre) on exigeait cent quarante-troismille francs. Bouvard n’en donnait que cent vingt mille.

Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfindéclara qu’il compléterait le surplus. C’était toute sa fortune,provenant du patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais iln’en avait soufflé mot, réservant ce capital pour une grandeoccasion.

Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant saretraite.

Bouvard n’était plus copiste. D’abord, il avait continué sesfonctions par défiance de l’avenir, mais s’en était démis, une foiscertain de l’héritage. Cependant il retournait volontiers chez lesMessieurs Descambos, et la veille de son départ il offrit un punchà tout le comptoir.

Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, etsortit le dernier jour, en claquant la porte brutalement.

Il avait à surveiller les emballages, faire un tas decommissions, d’emplettes encore, et prendre congé deDumouchel !

Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il letiendrait au courant de la Littérature ; et après desfélicitations nouvelles lui souhaita une bonne santé. Barberou semontra plus sensible en recevant l’adieu de Bouvard. Il abandonnaexprès une partie de dominos, promit d’aller le voir là-bas,commanda deux anisettes et l’embrassa.

Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une largebouffée d’air en se disant : Enfin. Les lumières des quaistremblaient dans l’eau, le roulement des omnibus au loins’apaisait. Il se rappela des jours heureux passés dans cettegrande ville, des pique-niques au restaurant, des soirs au théâtre,les commérages de sa portière, toutes ses habitudes ; et ilsentit une défaillance de cœur, une tristesse qu’il n’osait pass’avouer.

Pécuchet jusqu’à deux heures du matin se promena dans sachambre. Il ne reviendrait plus là ; tant mieux ! etcependant, pour laisser quelque chose de lui, il grava son nom surle plâtre de la cheminée.

Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Lesinstruments de jardin, les couchettes, les matelas, les tables, leschaises, un caléfacteur, la baignoire et trois fûts de Bourgogneiraient par la Seine, jusqu’au Havre, et de là seraient expédiéssur Caen, où Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir àChavignolles. Mais le portrait de son père, les fauteuils, la caveà liqueurs, les bouquins, la pendule, tous les objets précieuxfurent mis dans une voiture de déménagement qui s’acheminerait parNonancourt, Verneuil et Falaise. Pécuchet voulut l’accompagner.

Il s’installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvertde sa plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sachancelière de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, ilsortit de la Capitale.

Le mouvement et la nouveauté du voyage l’occupèrent lespremières heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena desdisputes avec le conducteur et le charretier. Ils choisissaientd’exécrables auberges et bien qu’ils répondissent de tout, Pécuchetpar excès de prudence couchait dans les mêmes gîtes. Le lendemainon repartait dès l’aube ; et la route, toujours la même,s’allongeait en montant jusqu’au bord de l’horizon. Les mètres decailloux se succédaient, les fossés étaient pleins d’eau, lacampagne s’étalait par grandes surfaces d’un vert monotone etfroid, des nuages couraient dans le ciel, de temps à autre la pluietombait. Le troisième jour des bourrasques s’élevèrent. La bâche duchariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d’un navire.Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois qu’ilouvrait sa tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, seretourner complètement. Pendant les cahots, il entendait oscillerderrière lui tout son bagage et prodiguait les recommandations.Voyant qu’elles ne servaient à rien, il changea de tactique ;il fit le bon enfant, eut des complaisances ; dans les montéespénibles, il poussait à la roue avec les hommes ; il en vintjusqu’à leur payer le gloria après les repas. Ils filèrent dès lorsplus lestement, si bien qu’aux environs de Gauburge l’essieu serompit et le chariot resta penché. Pécuchet visita tout de suitel’intérieur ; les tasses de porcelaine gisaient en morceaux.Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deuximbéciles ; et la journée suivante fut perdue, à cause ducharretier qui se grisa ; mais il n’eut pas la force de seplaindre, la coupe d’amertume étant remplie.

Bouvard n’avait quitté Paris que le surlendemain, pour dînerencore une fois avec Barberou. Il arriva dans la cour desmessageries à la dernière minute, puis se réveilla devant lacathédrale de Rouen ; il s’était trompé de diligence.

Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues ; nesachant que faire, il alla au Théâtre des Arts, et il souriait àses voisins, disant qu’il était retiré du négoce et nouvellementacquéreur d’un domaine aux alentours. Quand il débarqua le vendredià Caen ses ballots n’y étaient pas. Il les reçut le dimanche, etles expédia sur une charrette, ayant prévenu le fermier qu’il lessuivrait de quelques heures.

À Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit uncheval de renfort, et jusqu’au coucher du soleil on marcha bien. Audelà de Bretteville, ayant quitté la grande route, il s’engageadans un chemin de traverse, croyant voir à chaque minute le pignonde Chavignolles. Cependant les ornières s’effaçaient, ellesdisparurent, et ils se trouvèrent au milieu des champs labourés. Lanuit tombait. Que devenir ? Enfin Pécuchet abandonna lechariot, et pataugeant dans la boue, s’avança devant lui à ladécouverte. Quand il approchait des fermes, les chiens aboyaient.Il criait de toutes ses forces pour demander sa route. On nerépondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout à coupdeux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s’élança pourle rejoindre. Bouvard était dedans.

Mais où pouvait être la voiture du déménagement ? Pendantune heure, ils la hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle seretrouva, et ils arrivèrent à Chavignolles.

Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dansla salle. Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur lacharrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ilss’attablèrent.

On leur avait préparé une soupe à l’oignon, un poulet, du lardet des œufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait detemps à autre s’informer de leurs goûts. Ils répondaient : Oh trèsbon ! très bon ! et le gros pain difficile à couper, lacrème, les noix, tout les délecta ! Le carrelage avait destrous, les murs suintaient. Cependant, ils promenaient autour d’euxun regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table oùbrûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grandair. Ils tendaient leur ventre, ils s’appuyaient sur le dossier deleur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient : – Nous y voilàdonc ! quel bonheur ! il me semble que c’est unrêve !

Bien qu’il fût minuit, Pécuchet eut l’idée de faire un tour dansle jardin. Bouvard ne s’y refusa pas. Ils prirent la chandelle, etl’abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long desplates-bandes.

Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes : Tiens : descarottes ! Ah ! des choux.

Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha dedécouvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout àcoup sur le mur ; – et les deux ombres de leur corps s’ydessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes desherbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètementnoire ; et tout se tenait immobile dans un grand silence, unegrande douceur. Au loin, un coq chanta.

Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que lepapier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, onvenait d’en faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Cefut une surprise.

Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps,puis s’endormirent ; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte,tête nue, Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre,affublé d’un bonnet de coton ; – et tous les deux ronflaientsous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.

Chapitre 2

 

Quelle joie, le lendemain en se réveillant ! Bouvard fumaune pipe, et Pécuchet huma une prise, qu’ils déclarèrent lameilleure de leur existence. Puis ils se mirent à la croisée, pourvoir le paysage.

On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec leclocher de l’église, – et à gauche un rideau de peupliers.

Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardinen quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans lesplates-bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprèsnains et des quenouilles. D’un côté, une tonnelle aboutissait à unvigneau, de l’autre un mur soutenait les espaliers ; – et uneclaire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait audelà du mur un verger, après la charmille un bosquet, derrière laclaire-voie un petit chemin.

Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à cheveluregrisonnante et vêtu d’un paletot noir, longea le sentier, enraclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. Lavieille servante leur apprit que c’était M. Vaucorbeil, un docteurfameux dans l’arrondissement.

Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefoisdéputé, et dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau quivendait du bois, du plâtre, toute espèce de choses, M. Marescot lenotaire, l’abbé Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.– Quant à elle, on l’appelait la Germaine, à cause de feu Germainson mari. Elle faisait des journées mais aurait voulu passer auservice de ces messieurs. Ils l’acceptèrent, et partirent pour leurferme, située à un kilomètre de distance.

Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy,vociférait contre un garçon et la fermière sur un escabeau, serraitentre ses jambes une dinde qu’elle empâtait avec des gobes defarine. L’homme avait le front bas, le nez fin, le regard endessous, et les épaules robustes. La femme était très blonde, avecles pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l’onvoit aux manants sur le vitrail des églises.

Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues auplafond. Trois vieux fusils s’échelonnaient sur la haute cheminée.Un dressoir chargé de faïences à fleurs occupait le milieu de lamuraille ; – et les carreaux en verre de bouteille jetaientsur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge une lumièreblafarde.

Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n’ayant vula propriété qu’une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouseles escortèrent ; – et la kyrielle des plaintes commença.

Tous les bâtiments, depuis la charreterie jusqu’à la bouillerie,avaient besoin de réparations. Il aurait fallu construire unesuccursale pour les fromages, mettre aux barrières des ferrementsneufs, relever les hauts-bords, creuser la mare et replanterconsidérablement de pommiers dans les trois cours.

Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Ellesmangeaient trop de fumier ; les charrois étaient dispendieux,– impossible d’extraire les cailloux, la mauvaise herbeempoisonnait les prairies ; – et ce dénigrement de sa terreatténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.

Ils s’en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. Lamaison montrait de ce côté-là, sa cour d’honneur et sa façade.

Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune.Le hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient enretour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec unepetite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxièmesalle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au premiers’ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en pritune pour ses collections ; la dernière fut destinée à labibliothèque ; et comme ils ouvraient les armoires, ilstrouvèrent d’autres bouquins, mais n’eurent pas la fantaisie d’enlire les titres. Le plus pressé, c’était le jardin.

Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous lesbranches une dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sajupe, les genoux pliés, la tête sur l’épaule, comme craignantd’être surprise. – Ah ! pardon ! ne vous gênez pas !– et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jourpendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.

Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient lesconnaître – on venait les observer par la claire-voie. Ils enbouchèrent les ouvertures avec des planches. La population futcontrariée.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête unmouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette ; et il avaitun grand tablier avec une poche par devant, dans laquelleballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les brasnus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient,s’imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible ; –mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du pointde vue.

S’ils rencontraient un limaçon, ils s’approchaient de lui, etl’écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, commepour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet, – etcoupaient en deux les vers blancs d’une telle force que le fer del’outil s’en enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer deschenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule,furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon – et des pommesd’amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau dela tonnelle.

Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et ledisposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts quiferaient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraientd’autres récoltes, procurant d’autres engrais, tout celaindéfiniment ; – et il rêvait au bord de la fosse, apercevantdans l’avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs,des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pourles couches lui manquait. Les cultivateurs n’en vendaientpas ; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup derecherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toutepudeur, il prit le parti d’aller lui-même au crottin !

C’est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour,l’accosta sur la grande route. Quand elle l’eut complimenté, elles’informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, trèsbrillants bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elleavait même un peu de moustache) intimidèrent Pécuchet. Il réponditbrièvement et tourna le dos – impolitesse que blâma Bouvard.

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids.Ils s’installèrent dans la cuisine, et faisaient dutreillage ; ou bien parcouraient les chambres, causaient aucoin du feu, regardaient la pluie tomber.

Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaientchaque matin : tout part. Mais la saison fut tardive ; et ilsconsolaient leur impatience, en disant : tout va partir.

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrentbeaucoup. La vigne promettait.

Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dansl’agriculture ; – et l’ambition les prit de cultiver leurferme. Avec du bon sens et de l’étude ils s’en tireraient, sansaucun doute.

D’abord, il fallait voir comment on opérait chez lesautres ; – et ils rédigèrent une lettre, où ils demandaient àM. de Faverges l’honneur de visiter son exploitation. Le Comte leurdonna tout de suite un rendez-vous.

Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d’uncoteau qui domine la vallée de l’Orne. La rivière coulait au fond,avec des sinuosités. Des blocs de grès rouge s’y dressaient deplace en place, et des roches plus grandes formaient au loin commeune falaise surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. Enface, sur l’autre colline, la verdure était si abondante qu’ellecachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, semarquant au milieu de l’herbe par des lignes plus sombres.

L’ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuilesindiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait surla droite avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu’àla rivière où des platanes alignés reflétaient leur ombre.

Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu’on fanait. Desfemmes portant des chapeaux de paille, des marmottes d’indienne oudes visières de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissépar terre – et à l’autre bout de la plaine, auprès des meules, onjetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée detrois chevaux. M. le Comte s’avança suivi de son régisseur.

Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris encôtelette, l’air à la fois d’un magistrat et d’un dandy. Les traitsde sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.

Les premières politesses échangées, il exposa son systèmerelativement aux fourrages ; on retournait les andains sansles éparpiller, les meules devaient être coniques, et les bottesfaites immédiatement sur place, puis entassées par dizaines. Quantau râteleur anglais, la prairie était trop inégale pour un pareilinstrument.

Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont lecorps se montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boireaux femmes, en versant du cidre d’un broc, qu’elle appuyait contresa hanche. Le comte demanda d’où venait cet enfant ; on n’ensavait rien. Les faneuses l’avaient recueillie pour les servirpendant la moisson. Il haussa les épaules, et tout en s’éloignantproféra quelques plaintes sur l’immoralité de nos campagnes.

Bouvard fit l’éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, eneffet, malgré les ravages de la cuscute ; les futurs agronomesouvrirent les yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, ils’appliquait aux prairies artificielles ; c’était d’ailleursun bon précédent pour les autres récoltes, ce qui n’a pas toujourslieu avec les racines fourragères. – Cela du moins me paraîtincontestable.

Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble : Oh !incontestable.

Ils étaient sur la limite d’un champ tout plat, soigneusementameubli. Un cheval que l’on conduisait à la main traînait un largecoffre monté sur trois roues. Sept coutres, disposés en bas,ouvraient parallèlement des raies fines, dans lesquelles le graintombait par des tuyaux descendant jusqu’au sol.

– Ici dit le comte je sème des turneps. Le turnep est la base dema culture quadriennale et il entamait la démonstration du semoir.Mais un domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, auchâteau.

Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façonsobséquieuses.

Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, où quatorzemoissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaientdes seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait àdroite. Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et toussur la même ligne, ils avançaient en même temps. Les deux Parisiensadmirèrent leurs bras et se sentaient pris d’une vénération presquereligieuse pour l’opulence de la terre.

Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépusculetombait ; des corneilles s’abattaient dans les sillons.

Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là,pâturaient et on entendait leur continuel broutement. Le berger,assis sur un tronc d’arbre, tricotait un bas de laine, ayant sonchien près de lui.

Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, etils traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous lespommiers.

Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaientles trois côtés de la cour. Le travail s’y faisait à la mécanique,au moyen d’une turbine, utilisant un ruisseau qu’on avait, exprès,détourné. Des bandelettes de cuir allaient d’un toit dans l’autre,et au milieu du fumier une pompe de fer manœuvrait.

Le régisseur fit observer dans les bergeries de petitesouvertures à ras du sol, et dans les cases aux cochons, des portesingénieuses, pouvant d’elles mêmes se fermer.

La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux debriques reposant sur des murs de pierre.

Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poulesdes poignées d’avoine. L’arbre du pressoir leur parut gigantesque,et ils montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement lesémerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d’eaupour inonder les dalles ; et en entrant, une fraîcheur voussurprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voiesétaient pleines de lait jusqu’aux bords. Des terrines moinsprofondes contenaient de la crème. Les pains de beurre sesuivaient, pareils aux tronçons d’une colonne de cuivre, et de lamousse débordait les seaux de fer-blanc, qu’on venait de poser parterre.

Mais le bijou de la ferme c’était la bouverie. Des barreaux debois scellés perpendiculairement dans toute sa longueur ladivisaient en deux sections, la première pour le bétail, la secondepour le service. On y voyait à peine, toutes les meurtrières étantcloses. Les bœufs mangeaient attachés à des chaînettes et leurscorps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Maisquelqu’un donna du jour. Un filet d’eau, tout à coup se répanditdans la rigole qui bordait les râteliers. Des mugissementss’élevèrent. Les cornes faisaient comme un cliquetis de bâtons.Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les barreaux etbuvaient lentement.

Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulainshennirent. Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanterness’allumèrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient entraînant leurs sabots sur les cailloux – et la cloche pour lesouper tinta.

Les deux visiteurs s’en allèrent.

Tout ce qu’ils avaient vu les enchantait. Leur décision futprise. Dès le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatrevolumes de la Maison Rustique, se firent expédier le cours deGasparin, et s’abonnèrent à un journal d’agriculture.

Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent unecarriole que Bouvard conduisait.

Habillés d’une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, desguêtres jusqu’aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ilsrôdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et nemanquaient pas d’assister à tous les comices agricoles.

Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils,déplorant principalement son système de jachères. Mais le fermiertenait à sa routine. Il demanda la remise d’un terme sous prétextede la grêle. Quant aux redevances, il n’en fournit aucune. Devantles réclamations les plus justes, sa femme poussait des cris.Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler lebail.

Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser lesmauvaises herbes, ruina le fonds. Et il s’en alla d’un air farouchequi indiquait des plans de vengeance.

Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c’est-à-dire plus dequatre fois le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire deParis les envoya.

Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours etprairies, vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situéssur un monticule couvert de cailloux et qu’on appelait laButte.

Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatrechevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons – et commepersonnel, deux charretiers, deux femmes, un valet, un berger, deplus un gros chien.

Pour avoir tout de suite de l’argent ils vendirent leursfourrages ; – on les paya chez eux ; l’or des napoléonscomptés sur le coffre à l’avoine leur parut plus reluisant qu’unautre, extraordinaire et meilleur.

Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C’était Bouvard quifouettait le cheval et Pécuchet monté dans l’auge retournait lemarc avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaientdans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots,s’amusaient énormément.

Partant de ce principe qu’on ne saurait avoir trop de blé, ilssupprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, etcomme ils n’avaient pas d’engrais ils se servirent de tourteauxqu’ils enterrèrent sans les concasser, – si bien que le rendementfut pitoyable.

L’année suivante, ils firent les semailles très dru. Des oragessurvinrent. Les épis versèrent.

Néanmoins, ils s’acharnaient au froment ; et ilsentreprirent d’épierrer la Butte ; un banneau emportait lescailloux. Tout le long de l’année, du matin jusqu’au soir, par lapluie, par le soleil, on voyait l’éternel banneau avec le mêmehomme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petitecolline. Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltesà mi-côte pour s’éponger le front.

Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux,leur administraient des purgations, des clystères.

De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devintenceinte. Ils prirent des gens mariés ; les enfantspullulèrent, les cousins, les cousines, les oncles, lesbelles-sœurs. Une horde vivait à leurs dépens ; – et ilsrésolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle.

Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambreles offusquait ; – et Germaine qui apportait les repas,grommelait à chaque voyage. On les dupait de toutes les façons. Lesbatteurs en grange fourraient du blé dans leur cruche à boire.Pécuchet en surprit un, et s’écria, en le poussant dehors par lesépaules :

– Misérable ! tu es la honte du village qui t’a vunaître !

Sa personne n’inspirait aucun respect. – D’ailleurs, il avaitdes remords à l’encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas detrop pour le tenir en bon état. – Bouvard s’occuperait de la ferme.Ils en délibérèrent ; et cet arrangement fut décidé.

Le premier point était d’avoir de bonnes couches. Pécuchet enfit construire une, en briques. Il peignit lui-même les châssis, etredoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes lescloches.

Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avecles feuilles. Ensuite, il s’appliqua aux marcottages. Il essayaplusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, enécusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, ilajustait les deux libers ! comme il serrait lesligatures ! quel amas d’onguent pour les recouvrir !

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait surles plantes, comme s’il les eût encensées. À mesure qu’ellesverdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblaitse désaltérer et renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse ilarrachait la pomme de l’arrosoir, et versait à plein goulot,copieusement.

Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s’élevait unemanière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait sesinstruments ; et il passait là des heures délicieuses àéplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordreses petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte,sur une caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles degéraniums ; entre les cyprès et les quenouilles, il planta destournesols ; – et comme les plates-bandes étaient couvertes deboutons d’or, et toutes les allées de sable neuf, le jardinéblouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves ; – et malgré lesréchauds de feuilles mortes, sous les châssis peints et sous lescloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques.Les boutures ne reprirent pas ; les greffes sedécollèrent ; la sève des marcottes s’arrêta, les arbresavaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent unedésolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots.L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçageaux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets – et ducresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Aprèsle dégel, tous les artichauts étaient perdus.

Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances.Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux, etabsolument incomestible. N’importe ! Pécuchet fut content deposséder un monstre.

Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art :l’élève du melon.

Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettesremplies de terreau, qu’il enfouit dans sa couche. Puis, il dressaune autre couche ; et quand elle eut jeté son feu repiqua lesplants les plus beaux, avec des cloches par-dessus. Il fit toutesles tailles suivant les préceptes du bon jardinier, respecta lesfleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras,supprima les autres ; et dès qu’ils eurent la grosseur d’unenoix, il glissa sous leur écorce une planchette pour les empêcherde pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait,enlevait avec son mouchoir la brume des cloches – et si des nuagesparaissaient, il apportait vivement des paillassons. La nuit, iln’en dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva ; et piedsnus dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout lejardin pour aller mettre sur les bâches la couverture de sonlit.

Les cantaloups mûrirent.

Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pasmeilleur, le troisième non plus ; Pécuchet trouvait pourchacun une excuse nouvelle, jusqu’au dernier qu’il jeta par lafenêtre, déclarant n’y rien comprendre.

En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres desespèces différentes, les sucrins s’étaient confondus avec lesmaraîchers, le gros Portugal avec le grand Mogol – et le voisinagedes pommes d’amour complétant l’anarchie, il en était résultéd’abominables mulets qui avaient le goût de citrouilles.

Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchelpour avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision deterre de bruyère et se mit à l’œuvre résolument.

Mais il planta des passiflores à l’ombre, des pensées au soleil,couvrit de fumier les jacinthes, arrosa les lys après leurfloraison, détruisit les rhododendrons par des excès d’abattage,stimula les fuchsias avec de la colle forte, et rôtit un grenadier,en l’exposant au feu dans la cuisine.

Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômesde papier fort enduits de chandelle ; cela faisait comme despains de sucre, tenus en l’air par des bâtons. Les tuteurs desdahlias étaient gigantesques ; – et on apercevait, entre ceslignes droites les rameaux tortueux d’un sophora-japonica quidemeurait immuable, sans dépérir, ni sans pousser.

Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans lesjardins de la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles ?et Pécuchet se procura le lilas des Indes, la rose de Chine etl’Eucalyptus, alors dans la primeur de sa réputation. Toutes lesexpériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.

Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils seconsultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient à unautre, puis ne savaient que résoudre devant la divergence desopinions.

Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande ; le manuel Roretla combat.

Quant au plâtre, malgré l’exemple de Franklin, Rieffel et M.Rigaud n’en paraissent pas enthousiasmés.

Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique.Cependant, Leclerc note les cas où elles sont presqueindispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui pendant undemi-siècle a cultivé des céréales sur le même champ ; celarenverse la théorie des assolements. Tull exalte les labours aupréjudice des engrais ; et voilà le major Beatson qui supprimeles engrais, avec les labours !

Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuagesd’après la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceuxqui s’allongent comme des crinières, ceux qui ressemblent à desîles, ceux qu’on prendrait pour des montagnes de neige – tâchant dedistinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus ;les formes changeaient avant qu’ils eussent trouvé les noms.

Le baromètre les trompa ; le thermomètre n’apprenaitrien ; et ils recoururent à l’expédient imaginé sous Louis XV,par un prêtre de Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monteren cas de pluie, se tenir au fond par beau fixe, s’agiter auxmenaces de la tempête. Mais l’atmosphère presque toujours contreditla sangsue. Ils en mirent trois autres, avec celle-là. Toutes lesquatre se comportèrent différemment.

Après force méditations, Bouvard reconnut qu’il s’était trompé.Son domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et ilaventura ce qui lui restait de capitaux disponibles : trente millefrancs.

Excité par Pécuchet, il eut le délire de l’engrais. Dans lafosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, desboyaux, des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa laliqueur belge, le lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, duvarech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer – etpoussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perditl’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait danssa cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurscharognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait aumilieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereaucrachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient l’airdégoûté, il disait : Mais c’est de l’or ! c’est de l’or. – Etil regrettait de n’avoir pas encore plus de fumiers. Heureux lespays où l’on trouve des grottes naturelles pleines d’excrémentsd’oiseaux !

Le colza fut chétif, l’avoine médiocre ; et le blé sevendit fort mal, à cause de son odeur. Une chose étrange, c’est quela Butte enfin épierrée donnait moins qu’autrefois.

Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta unscarificateur Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglaiset le grand araire de Mathieu de Dombasle. Le charretier ledénigra.

– Apprends à t’en servir !

– Eh bien, montrez-moi !

Il essayait de montrer, se trompait, et les paysansricanaient.

Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche.Sans cesse, il criait derrière eux, courait d’un endroit à l’autre,notait ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous,n’y pensait plus – et sa tête bouillonnait d’idées industrielles.Il se promettait de cultiver le pavot en vue de l’opium, et surtoutl’astragale qu’il vendrait sous le nom de café des familles.

Afin d’engraisser plus vite ses bœufs, il les saignait tous lesquinze jours.

Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d’avoine salée.Bientôt la porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour,défonçaient les clôtures, mordaient le monde.

Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent àtourner, et peu de temps après, crevèrent.

La même semaine, trois bœufs expiraient, conséquence desphlébotomies de Bouvard.

Il imagina pour détruire les mans d’enfermer des poules dans unecage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue –ce qui ne manqua point de leur briser les pattes.

Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et ladonna aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d’entrailles sedéclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, leshommes étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir ; etBouvard leur céda.

Cependant, pour les convaincre de l’innocuité de son breuvage,il en absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, maiscacha ses douleurs, sous un air d’enjouement. Il fit mêmetransporter la mixture chez lui. Il en buvait le soir avecPécuchet, et tous deux s’efforçaient de la trouver bonne.D’ailleurs, il ne fallait pas qu’elle fût perdue.

Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine allachercher le docteur.

C’était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença pareffrayer son malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cettebière dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir lacomposition, et la blâma en termes scientifiques, avec deshaussements d’épaule. Pécuchet qui avait fourni la recette futmortifié.

En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et deséchardonnages intempestifs, Bouvard, l’année suivante, avait devantlui une belle récolte de froment. Il imagina de le dessécher par lafermentation, genre hollandais, système Clap-Mayer ;c’est-à-dire qu’il le fit abattre d’un seul coup, et tasser enmeules, qui seraient démolies dès que le gaz s’en échapperait, puisexposées au grand air ; après quoi, Bouvard se retira sans lamoindre inquiétude.

Le lendemain, pendant qu’ils dînaient, ils entendirent sous lahêtrée le battement d’un tambour. Germaine sortit pour voir cequ’il y avait ; mais l’homme était déjà loin ; presqueaussitôt la cloche de l’église tinta violemment.

Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, etimpatients d’être renseignés, s’avancèrent tête nue, du côté deChavignolles.

Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent unpetit garçon qui répondit : – Je crois que c’est le feu ? etle tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin,ils atteignirent les premières maisons du village. L’épicier leurcria de loin : – Le feu est chez vous !

Pécuchet prit le pas gymnastique ; et il disait à Bouvardcourant du même train à son côté : – Une, deux ; une,deux ; – en mesure ! comme les chasseurs deVincennes.

La route qu’ils suivaient montait toujours ; le terrain enpente leur cachait l’horizon. Ils arrivèrent en haut, près de laButte ; – et, d’un seul coup d’œil, le désastre leurapparut.

Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans – aumilieu de la plaine dénudée, dans le calme du soir.

Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnespeut-être ; et sous les ordres de M. Foureau, le maire, enécharpe tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraientla paille du sommet, afin de préserver le reste.

Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin quise trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l’accablad’injures pour ne l’avoir pas averti. Le valet au contraire, parexcès de zèle avait d’abord couru à la maison, à l’église, puischez Monsieur, et était revenu par l’autre route.

Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l’entouraient parlant àla fois ; – et il défendait d’abattre les meules, suppliaitqu’on le secourût, exigeait de l’eau, réclamait despompiers !

– Est-ce que nous en avons ! s’écria le maire.

– C’est de votre faute ! reprit Bouvard. Il s’emportait,proféra des choses inconvenantes ; – et tous admirèrent lapatience de M. Foureau qui était brutal cependant, commel’indiquaient ses grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue.

La chaleur des meules devint si forte qu’on ne pouvait plus enapprocher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avecdes crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure commedes grains de plomb. Puis, la meule s’écroulait par terre en unlarge brasier, d’où s’envolaient des étincelles ; – et desmoires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans lesalternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, etd’autres brunes comme du sang caillé. La nuit était venue ; levent soufflait ; des tourbillons de fumée enveloppaient lafoule ; – une flammèche, de temps à autre, passait sur le cielnoir.

Bouvard contemplait l’incendie, en pleurant doucement. Ses yeuxdisparaissaient sous leurs paupières gonflées ; – et il avaittout le visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouantavec les franges de son châle vert l’appelait pauvre Monsieur,tâchait de le consoler. Puisqu’on n’y pouvait rien, il devait sefaire une raison.

Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la boucheouverte et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait àl’écart, dans ses réflexions. – Mais le curé, survenu tout à coup,murmura d’une voix câline : – Ah ! quel malheur,véritablement ; c’est bien fâcheux ! Soyez sûr que jeparticipe ! …

Les autres n’affectaient aucune tristesse. Ils causaient ensouriant, la main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa desbrins qui brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent àdanser. Un polisson s’écria même que c’était bien amusant.

– Oui ! il est beau, l’amusement ! reprit Pécuchet quivenait de l’entendre.

Le feu diminua. Les tas s’abaissèrent ; – et une heureaprès, il ne restait plus que des cendres, faisant sur la plainedes marques rondes et noires. Alors on se retira.

Mme Bordin et l’abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard etPécuchet jusqu’à leur domicile.

Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reprochesfort aimables sur sa sauvagerie – et l’ecclésiastique exprima toutesa surprise de n’avoir pu connaître jusqu’à présent un de sesparoissiens aussi distingué.

Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l’incendie – et au lieude reconnaître avec tout le monde que la paille humide s’étaitenflammée spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Ellevenait, sans doute, de maître Gouy, ou peut-être du taupier ?Six mois auparavant Bouvard avait refusé ses services, et mêmesoutenu dans un cercle d’auditeurs que son industrie étant funeste,le gouvernement la devait interdire. L’homme, depuis ce temps-là,rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblaiteffrayant, surtout le soir quand il apparaissait au bord des cours,en secouant sa longue perche, garnie de taupes suspendues.

Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leursituation, Pécuchet pendant huit jours travailla les registres deBouvard qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoircollationné le journal, la correspondance et le grand livre couvertde notes au crayon et de renvois, il découvrit la vérité : pas demarchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse,zéro ; le capital se marquait par un déficit de trente-troismille francs.

Bouvard n’en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ilsrecommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la mêmeconclusion. Encore deux ans d’une agronomie pareille, leur fortuney passait !

Le seul remède était de vendre.

Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était troppénible ; Pécuchet s’en chargea.

D’après l’opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faired’affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux etlaisserait venir leurs propositions.

– Très bien ! dit Bouvard on a du temps devant soi !Il allait prendre un fermier ; ensuite, on verrait. Nous neserons pas plus malheureux qu’autrefois ! seulement nous voilàforcés à des économies !

Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelquesjours après, il dit :

– Nous devrions nous livrer exclusivement à l’arboriculture, nonpour le plaisir, mais comme spéculation ! – Une poire quirevient à trois sols est quelquefois vendue dans la capitalejusqu’à des cinq et six francs ! Des jardiniers se font avecles abricots vingt-cinq mille livres de rentes ! À SaintPétersbourg pendant l’hiver, on paie le raisin un napoléon lagrappe ! C’est une belle industrie, tu en conviendras !Et qu’est-ce que ça coûte ? des soins, du fumier, et lerepassage d’une serpette !

Il monta tellement l’imagination de Bouvard, que tout de suite,ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants àacheter ; – et ayant choisi des noms qui leur paraissaientmerveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequels’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvaitpas le placement.

Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, unquincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour lessupports. Les formes des arbres étaient d’avance dessinées. Desmorceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres. Deuxpoteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalementdes fils de fer ; – et dans le verger, des cerceauxindiquaient la structure des vases, des baguettes en cône celle despyramides – si bien qu’en arrivant chez eux, on croyait voir lespièces de quelque machine inconnue, ou la carcasse d’un feud’artifice.

Les trous étant creusés, ils coupèrent l’extrémité de toutes lesracines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost.Six mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes aupépiniériste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plusprofonds ! Mais la pluie détrempant le sol, les greffesd’elles-mêmes s’enterrèrent et les arbres s’affranchirent.

Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. iln’abattit pas les flèches, respecta les lambourdes ; – ets’obstinant à vouloir coucher d’équerre les duchesses qui devaientformer les cordons unilatéraux, il les cassait ou les arrachait,invariablement. Quant aux pêchers, il s’embrouilla dans lessur-mères, les sous-mères, et les deuxièmes sous-mères. Des videset des pleins se présentaient toujours où il n’en fallaitpas ; – et impossible d’obtenir sur l’espalier un rectangleparfait, avec six branches à droite et six à gauche, – non comprisles deux principales, le tout formant une belle arête depoisson.

Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent.Il abattit leurs troncs à ras du sol ; aucun ne repoussa. Lescerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de lagomme.

D’abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux dela base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands : et souventils hésitaient ne sachant pas distinguer les boutons à bois desboutons à fleurs. Ils s’étaient réjouis d’avoir des fleurs : maisayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts, pourfortifier le reste.

Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, dupalissage, du cassage, de l’éborgnage. Ils avaient au milieu deleur salle à manger, dans un cadre, la liste de leurs élèves, avecun numéro qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau debois, au pied de l’arbre.

Levés dès l’aube, ils travaillaient jusqu’à la nuit, leporte-jonc à la ceinture. Par les froides matinées de printempsBouvard gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pécuchet savieille redingote sous sa serpillière ; – et les gens quipassaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans lebrouillard.

Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel ; et ilen étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui,dans la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre.Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plusd’estime pour l’auteur.

Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devantles pyramides. Un jour, il fut pris d’un étourdissement – etn’osant plus descendre, cria pour que Pécuchet vînt à sonsecours.

Enfin des poires parurent ; et le verger avait des prunes.Alors ils employèrent contre les oiseaux tous les artificesrecommandés. Mais les fragments de glace miroitaient à éblouir, lacliquette du moulin à vent les réveillait pendant la nuit – et lesmoineaux perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, etmême un troisième, dont ils varièrent le costume, inutilement.

Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchetvenait d’en remettre la note à Bouvard quand tout à coup letonnerre retentit et la pluie tomba, – une pluie lourde etviolente. Le vent, par intervalles, secouait toute la surface del’espalier. Les tuteurs s’abattaient l’un après l’autre – et lesmalheureuses quenouilles en se balançant entrechoquaient leurspoires.

Pécuchet surpris par l’averse s’était réfugié dans la cahute.Bouvard se tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonnerdevant eux, des éclats de bois, des branches, des ardoises ; –et les femmes de marin qui sur la côte, à dix lieues de làregardaient la mer, n’avaient pas l’œil plus tendu et le cœur plusserré. Puis tout à coup, les supports et les barres descontre-espaliers avec le treillage, s’abattirent sur lesplates-bandes.

Quel tableau, quand ils firent leur inspection ! Lescerises et les prunes couvraient l’herbe entre les grêlons quifondaient. Les passe-colmar étaient perdus, comme leBési-des-vétérans et les Triomphes-de-Jodoigne. À peine, s’ilrestait parmi les pommes quelques bons-papas. Et douzeTétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches, roulaient dans lesflaques d’eau, au bord des buis déracinés.

Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avecdouceur :

– Nous ferions bien de voir à la ferme, s’il n’est pas arrivéquelque chose ?

– Bah ! pour découvrir encore des sujets detristesse !

– Peut-être ? car nous ne sommes guère favorisés ! –et ils se plaignirent de la Providence et de la Nature.

Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration –et, comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projetsagricoles lui revinrent à la mémoire, particulièrement la féculerieet un nouveau genre de fromages.

Pécuchet respirait bruyamment ; – et tout en se fourrantdans les narines des prises de tabac, il songeait que si le sortl’avait voulu, il ferait maintenant partie d’une sociétéd’agriculture, brillerait aux expositions, serait cité dans lesjournaux.

Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.

– Ma foi ! j’ai envie de me débarrasser de tout cela, pournous établir autre part !

– Comme tu voudras dit Pécuchet ; – et un moment après:

– Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct.La sève, par là, se trouve contrariée, et l’arbre forcément ensouffre. Pour se bien porter, il faudrait qu’il n’eût pas defruits. Cependant, ceux qu’on ne taille et qu’on ne fume jamais enproduisent – de moins gros, c’est vrai, mais de plus savoureux.J’exige qu’on m’en donne la raison ! – et, non seulement,chaque espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaqueindividu, suivant le climat, la température, un tas dechoses ! où est la règle, alors ? et quel espoiravons-nous d’aucun succès ou bénéfice ?

Bouvard lui répondit :

– Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser ledixième du capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dansune maison de banque ; au bout de quinze ans, parl’accumulation des intérêts, on aurait le double sans s’être fouléle tempérament.

Pécuchet baissa la tête.

– L’arboriculture pourrait bien être une blague ?

– Comme l’agronomie ! répliqua Bouvard.

Ensuite, ils s’accusèrent d’avoir été trop ambitieux – et ilsrésolurent de ménager désormais leur peine et leur argent. Unémondage de temps à autre suffirait au verger. Les contre-espaliersfurent proscrits, et ils ne remplaceraient pas les arbres morts –mais il allait se présenter des intervalles fort vilains, à moinsde détruire tous les autres qui restaient debout. Comment s’yprendre ?

Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte demathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n’arrivaient àrien de satisfaisant. Heureusement qu’ils trouvèrent dans leurbibliothèque l’ouvrage de Boitard, intitulé L’Architecte desJardins.

L’auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d’abord,le genre mélancolique et romantique, qui se signale par desimmortelles, des ruines, des tombeaux, et un ex-voto à la Vierge,indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d’unassassin ; on compose le genre terrible avec des rocssuspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genreexotique en plantant des cierges du Pérou pour faire naître dessouvenirs à un colon ou à un voyageur. Le genre grave doit offrir,comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques etles arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de lamousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur.Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen sevoyait naguère dans un jardin wurtembergeois – car, on yrencontrait successivement, un sanglier, un ermite, plusieurssépulcres, et une barque se détachant d’elle-même du rivage, pourvous conduire dans un boudoir, où des jets d’eau vous inondaient,quand on se posait sur le sofa.

Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurentcomme un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé auxprinces. Le temple à la philosophie serait encombrant. L’ex-voto àla madone n’aurait pas de signification, vu le manque d’assassins,et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantesaméricaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possiblescomme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse ; –et dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements,avec l’aide d’un seul valet, et pour une somme minime, ils sefabriquèrent une résidence qui n’avait pas d’analogue dans tout ledépartement.

La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet,rempli d’allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur del’espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel ondécouvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenirsuspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des ruinespar terre.

Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place untombeau étrusque c’est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayantsix pieds de hauteur, et l’apparence d’une niche à chien. Quatresapinettes aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmontépar une urne et enrichi d’une inscription.

Dans l’autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait unbassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées.La terre buvait l’eau, n’importe ! Il se formerait un fond deglaise, qui la retiendrait.

La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à desverres de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarrissupportaient un chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et letout signifiait une pagode chinoise.

Ils avaient été sur les rives de l’Orne, choisir des granits,les avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans unecharrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en lesaccumulant les uns pardessus les autres ; et au milieu dugazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme deterre.

Quelque chose manquait au delà pour compléter l’harmonie. Ilsabattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quartsmort, du reste) et le couchèrent dans toute la longueur du jardin,de telle sorte qu’on pouvait le croire apporté par un torrent, ourenversé par la foudre.

La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin:

– Ici ! on voit mieux !

– Voit mieux fut répété dans l’air.

Pécuchet répondit :

– J’y vais !

– Y vais !

– Tiens ! un écho !

– Écho !

Le tilleul, jusqu’alors l’avait empêché de se produire ; –et il était favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dontle pignon surmontait la charmille.

Pour essayer l’écho, ils s’amusèrent à lancer des motsplaisants. Bouvard en hurla d’obscènes.

Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d’argent àrecevoir – et il en revenait toujours avec de petits paquets qu’ilenfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendreà Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu’il cacha sousson lit.

Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deuxpremiers ifs de la grande allée (qui la veille encore, étaientsphériques) avaient la forme de paons – et un cornet avec deuxboutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchets’était levé dès l’aube ; et tremblant d’être découvert, ilavait taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiéspar Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière ceux-làimitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des cylindres,des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n’égalait les paons, Bouvardle reconnut, avec de grands éloges.

Sous prétexte d’avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnondans le labyrinthe. Car il avait profité de l’absence de Pécuchet,pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime.

La porte des champs était recouverte d’une couche de plâtre, surlaquelle s’alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes,représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmesnues, des pieds de cheval, et des têtes de mort !

– Comprends-tu mon impatience !

– Je crois bien !

Et dans leur émotion, ils s’embrassèrent.

Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d’être applaudis –et Bouvard songea à offrir un grand dîner.

– Prends garde ! dit Pécuchet tu vas te lancer dans lesréceptions. C’est un gouffre !

La chose pourtant, fut décidée.

Depuis qu’ils habitaient le pays, ils se tenaient à l’écart. –Tout le monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation,sauf le comte de Faverges, appelé dans la capitale pour affaires.Ils se rabattirent sur M. Hurel, son factotum.

Beljambe l’aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisinercertains plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis lafille de basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendraitaussi. Dès quatre heures la grille était grande ouverte, et lesdeux propriétaires, pleins d’impatience, attendaient leursconvives.

Hurel s’arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis,le curé s’avança revêtu d’une soutane neuve, et un moment après M.Foureau, avec un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à safemme qui marchait péniblement en s’abritant sous son ombrelle. Unflot de rubans roses s’agita derrière eux ; c’était le bonnetde Mme Bordin, habillée d’une belle robe de soie gorge de pigeon.La chaîne d’or de sa montre lui battait sur la poitrine, et lesbagues brillaient à ses deux mains, couvertes de mitaines noires. –Enfin parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dansl’œil ; car l’officier ministériel n’étouffait pas en luil’homme du monde.

Le salon était ciré à ne pouvoir s’y tenir debout. Les huitfauteuils d’Utrecht s’adossaient le long de la muraille, une tableronde dans le milieu supportait la cave à liqueurs, et on voyaitau-dessus de la cheminée le portrait du père Bouvard. Les embusreparaissant à contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucherles yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait àl’illusion des favoris. Les invités lui trouvèrent une ressemblanceavec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu’ilavait dû être un fort bel homme.

Après une heure d’attente, Pécuchet annonça qu’on pouvait passerdans la salle.

Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceuxdu salon, complètement tirés devant les fenêtres ; – et lesoleil, traversant la toile, jetait une lumière blonde sur lelambris, qui avait pour tout ornement, un baromètre.

Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire àsa gauche, le curé à sa droite ; – et l’on entama les huîtres.Elles sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua lesexcuses ; et Pécuchet se leva pour aller dans la cuisine faireune scène à Beljambe.

Pendant tout le premier service, composé d’une barbue entre unvol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur lamanière de fabriquer le cidre. Après quoi on en vint aux metsdigestes ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consulté. Iljugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu lefond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindrecontradiction.

En même temps que l’aloyau, on servit du bourgogne. Il étaittrouble. Bouvard attribuant cet accident au rinçage de labouteille, en fit goûter trois autres, sans plus de succès – puisversa du Saint-Julien, trop jeune, évidemment ; et tous lesconvives se turent. Hurel souriait sans discontinuer ; les paslourds du garçon résonnaient sur les dalles.

Mme Vaucorbeil, courtaude et l’air bougon (elle était d’ailleursvers la fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu.Bouvard ne sachant de quoi l’entretenir lui parla du théâtre deCaen.

– Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur.

M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que lesItaliens.

– Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre auVaudeville, pour entendre des farces !

Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait lesfarces ?

– Ça dépend de quelle espèce répondit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuiteelle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talentsde ménagère étaient connus, et elle avait une petite fermeadmirablement soignée.

Foureau interpella Bouvard : – Est-ce que vous êtes dansl’intention de vendre la vôtre ?

– Mon Dieu, jusqu’à présent, je ne sais trop…

– Comment ! pas même la pièce des Écalles ? reprit lenotaire ce serait à votre convenance, madame Bordin.

La veuve répliqua, en minaudant : – Les prétentions de M.Bouvard seraient trop fortes !

On pouvait, peut-être, l’attendrir.

– Je n’essaierai pas !

– Bah ! si vous l’embrassiez ?

– Essayons tout de même ! dit Bouvard – et il la baisa surles deux joues, aux applaudissements de la société.

Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonationsamenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Lesrideaux s’ouvrirent, et le jardin apparut.

C’était dans le crépuscule, quelque chose d’effrayant. Le rochercomme une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube aumilieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexepar-dessus les haricots – et la cabane, au delà, une grande tachenoire ; car ils avaient incendié son toit pour la rendre pluspoétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient,jusqu’à l’arbre foudroyé, qui s’étendait transversalement de lacharmille à la tonnelle, où des pommes d’amour pendaient comme desstalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. Lapagode chinoise peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau.Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient des feux,et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, lacampagne toute plate terminait l’horizon.

Devant l’étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchetressentirent une véritable jouissance.

Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pascompris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacunà tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvardet Pécuchet avaient charrié de l’eau pendant toute la matinée. Elleavait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase lesrecouvrait.

Tout en se promenant on se permit des critiques : – À votreplace j’aurais fait cela. – Les petits pois sont en retard. – Cecoin franchement n’est pas propre. – Avec une taille pareille,jamais vous n’obtiendrez de fruits.

Bouvard fut obligé de répondre qu’il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d’un air finaud :

– Ah ! voilà une personne que nous dérangeons ! milleexcuses !

La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait ladame en plâtre !

Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant laporte aux pipes. Des regards de stupéfaction s’échangèrent. Bouvardobservait le visage de ses hôtes, – et impatient de connaître leuropinion :

– Qu’en dites-vous ?

Mme Bordin éclata de rire : Tous firent comme elle. Le curépoussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur enpleurait, sa femme fut prise d’un spasme nerveux, – et Foureau,homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu’il mit dans sa poche,comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner sonmonde avec l’écho, cria de toutes ses forces :

– Serviteur ! Mesdames !

Rien ! pas d’écho. Cela tenait à des réparations faites àla grange, le pignon et la toiture étant démolis.

Le café fut servi sur le vigneau – et les Messieurs allaientcommencer une partie de boules, quand ils virent en face derrièrela claire-voie un homme qui les regardait.

Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, uneveste bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse ;et il articula d’une voix rauque :

– Donnez-moi un verre de vin !

Le maire et l’abbé Jeufroy l’avaient tout de suite reconnu.C’était un ancien menuisier de Chavignolles.

– Allons Gorju ! éloignez-vous dit M. Foureau. On nedemande pas l’aumône.

– Moi ? l’aumône ! s’écria l’homme exaspéré. J’ai faitsept ans la guerre en Afrique. Je relève de l’hôpital. Pasd’ouvrage ! Faut-il que j’assassine ? nom d’unnom !

Sa colère d’elle-même tomba – et les deux poings sur leshanches, il considérait les bourgeois d’un air mélancolique etgouailleur. La fatigue des bivouacs, l’absinthe et les fièvres,toute une existence de misère et de crapule se révélait dans sesyeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui découvrant lesgencives. Le grand ciel empourpré l’enveloppait d’une lueursanglante – et son obstination à rester là causait une sorted’effroi.

Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d’une bouteille.Le vagabond l’absorba gloutonnement ; puis disparut dans lesavoines, en gesticulant.

Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisancesfavorisaient le désordre. Mais Bouvard irrité par l’insuccès de sonjardin prit la défense du peuple ; – tous parlèrent à lafois.

Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le mondeque la propriété foncière. L’abbé Jeufroy se plaignit de ce qu’onne protégeait pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. MmeBordin criait par intervalle : – Moi d’abord, je déteste laRépublique et le docteur se déclara pour le progrès. Car enfin,monsieur, nous avons besoin de réformes.

– Possible ! répondit Foureau ; mais toutes cesidées-là nuisent aux affaires.

– Je me fiche des affaires ! s’écria Pécuchet.

Vaucorbeil poursuivit : – Au moins, donnez nous l’adjonction descapacités. Bouvard n’allait pas jusque-là.

– C’est votre opinion ? reprit le docteur. Vous êtestoisé ! Bonsoir ! et je vous souhaite un déluge pournaviguer dans votre bassin !

– Moi aussi, je m’en vais dit un moment après M. Foureau ;et désignant sa poche où était l’Abd-el-Kader : Si j’ai besoin d’unautre, je reviendrai.

Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu’il netrouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu deslégumes. Hurel, en se retirant salua très bas la compagnie. M.Marescot avait disparu après le dessert.

Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit uneseconde recette pour les prunes à l’eau-de-vie – et fit encoretrois tours dans la grande allée ; – mais en passant près dutilleul le bas de sa robe s’accrocha ; et ils l’entendirentqui murmurait : – Mon Dieu ! quelle bêtise que cetarbre !

Jusqu’à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle,exhalèrent leur ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou troispetites choses par-ci, par-là ; et cependant les convivess’étaient gorgés comme des ogres, preuve qu’il n’était pas simauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement provenait de laplus basse jalousie ; et s’échauffant tous les deux :

– Ah ! l’eau manque dans le bassin ! Patience, on yverra jusqu’à un cygne et des poissons !

– À peine s’ils ont remarqué la pagode !

– Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opiniond’imbécile !

– Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoiinconvenance ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en construireun dans son domaine ? Je veux même m’y faireenterrer !

– Ne parle pas de ça ! dit Pécuchet.

Puis, ils passèrent en revue les convives.

– Le médecin m’a l’air d’un joli poseur !

– As-tu observé le ricanement de Marescot devant leportrait ?

– Quel goujat que M. le maire ! Quand on dîne dans unemaison, que diable ! on respecte les curiosités.

– Mme Bordin dit Bouvard.

– Eh ! c’est une intrigante ! Laisse-moitranquille.

Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, devivre exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre desbouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent leschambres. Chaque soir, en regardant le bois brûler, ilsdissertaient sur le meilleur système de chauffage.

Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de coulereux-mêmes la lessive. Germaine qu’ils incommodaient haussait lesépaules. À l’époque des confitures, elle se fâcha, et ilss’établirent dans le fournil.

C’était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots,une grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l’ambitionleur étant venue de fabriquer des conserves.

Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petitspois ; ils en lutèrent les bouchons avec de la chaux vive etdu fromage, appliquèrent sur les bords des bandelettes de toile,puis les plongèrent dans l’eau bouillante. Elle s’évaporait ;ils en versèrent de la froide ; la différence de températurefit éclater les bocaux. Trois seulement furent sauvés.

Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, ymirent des côtelettes de veau et les enfoncèrent dans lebain-marie. Elles sortirent rondes comme des ballons ; lerefroidissement les aplatirait. Pour continuer l’expérience, ilsenfermèrent dans d’autres boîtes, des œufs, de la chicorée, duhomard, une matelote, un potage ! – et ils s’applaudissaient,comme M. Appert d’avoir fixé les saisons ; de pareillesdécouvertes, selon Pécuchet, l’emportaient sur les exploits desconquérants.

Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant levinaigre avec du poivre ; et leurs prunes à l’eau-de-vieétaient bien supérieures ! Ils obtinrent par la macération desratafias de framboise et d’absinthe. Avec du miel et de l’angéliquedans un tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin deMalaga ; et ils entreprirent également la confection d’unchampagne ! Les bouteilles de chablis, coupées de moût,éclatèrent d’elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus de laréussite.

Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner desfraudes dans toutes les denrées alimentaires.

Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils sefirent un ennemi de l’épicier, en lui soutenant qu’il adultéraitses chocolats. Ils se transportèrent à Falaise, pour demander dujujube ; – et sous les yeux même du pharmacien soumirent sapâte à l’épreuve de l’eau. Elle prit l’apparence d’une couenne delard, ce qui dénotait de la gélatine.

Après ce triomphe, leur orgueil s’exalta. Ils achetèrent lematériel d’un distillateur en faillite – et bientôt arrivèrent dansla maison, des tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires,des chausses et des balances, sans compter une sébile à boulet etun alambic tête-de-maure, lequel exigea un fourneau réflecteur,avec une hotte de cheminée.

Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentessortes de cuite : le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé,la morve et le caramel. Mais il leur tardait d’employerl’alambic ; et ils abordèrent les liqueurs fines, encommençant par l’anisette. Le liquide presque toujours entraînaitavec lui les substances, ou bien elles se collaient dans lefond ; d’autres fois, ils s’étaient trompés sur le dosage.Autour d’eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matrasavançaient leur bec pointu, les poêlons décoraient le mur. Souventl’un triait des herbes sur la table, tandis que l’autre faisaitosciller le boulet de canon dans la sébile suspendue. Ils mouvaientles cuillers ; ils dégustaient les mélanges.

Bouvard, toujours en sueur, n’avait pour vêtement que sa chemiseet son pantalon tiré jusqu’au creux de l’estomac par ses courtesbretelles ; mais étourdi comme un oiseau, il oubliait lediaphragme de la cucurbite, ou exagérait le feu. Pécuchetmarmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une espècede sarrau d’enfant avec des manches ; et ils se considéraientcomme des gens très sérieux, occupés de choses utiles.

Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes lesautres. Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, dukirsch comme dans le marasquin, de l’hysope comme dans lachartreuse, de l’ambrette comme dans le vespetro, du calamusaromaticus comme dans le krambambuli ; – et elle seraitcolorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel noml’offrir au commerce ? Car il fallait un nom facile à retenir,et pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrentqu’elle se nommerait la Bouvarine !

Vers la fin de l’automne, des taches parurent dans les troisbocaux de conserves. Les tomates et les petits pois étaientpourris. Cela devait dépendre du bouchage ? Alors le problèmedu bouchage les tourmenta. Pour essayer les méthodes nouvelles ilsmanquaient d’argent. Leur ferme les rongeait.

Plusieurs fois, des tenanciers s’étaient offerts. Bouvard n’enavait pas voulu. Mais son premier garçon cultivait d’après sesordres, avec une épargne dangereuse, si bien que les récoltesdiminuaient, tout périclitait ; et ils causaient de leurembarras, quand maître Gouy entra dans le laboratoire, escorté desa femme qui se tenait en arrière, timidement.

Grâce à toutes les façons qu’elles avaient reçues, les terress’étaient améliorées – et il venait pour reprendre la ferme. Il ladéprécia. Malgré tous leurs travaux les bénéfices étaient chanceux,bref s’il la désirait c’était par amour du pays et regret d’aussibons maîtres. On le congédia d’une manière froide. Il revint lesoir même.

Pécuchet avait sermonné Bouvard ; ils allaientfléchir ; Gouy demanda une diminution de fermage ; etcomme les autres se récriaient, il se mit à beugler plutôt qu’àparler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines, vantant sesmérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la têteau lieu de répondre. Alors sa femme, assise près de la porte avecun grand panier sur les genoux recommençait les mêmesprotestations, en piaillant d’une voix aiguë comme une pouleblessée.

Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francspar an, un tiers de moins qu’autrefois.

Séance tenante, maître Gouy proposa d’acheter le matériel ;– et les dialogues recommencèrent.

L’estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s’en mouraitde fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire queGouy, d’abord en écarquilla les yeux et s’écriant : – Convenu, luifrappa dans la main.

Après quoi, les propriétaires suivant l’usage offrirent decasser une croûte à la maison ; et Pécuchet ouvrit une desbouteilles de son malaga, moins par générosité que dans l’espoird’en obtenir des éloges.

Mais le laboureur dit en rechignant : – C’est comme du sirop deréglisse, et sa femme pour se faire passer le goût implora un verred’eau-de-vie.

Une chose plus grave les occupait ! Tous les éléments de laBouvarine étaient enfin rassemblés.

Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l’alcool,allumèrent le feu et attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté parla mésaventure du malaga prit dans l’armoire les boîtes defer-blanc, fit sauter le couvercle de la première, puis de laseconde, de la troisième. Il les rejetait avec fureur, et appelaBouvard.

Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter versles conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veauressemblaient à des semelles bouillies ; un liquide fangeuxremplaçait le homard ; on ne reconnaissait plus la matelote.Des champignons avaient poussé sur le potage – et une intolérableodeur empestait le laboratoire.

Tout à coup, avec un bruit d’obus, l’alambic éclata en vingtmorceaux, qui bondirent jusqu’au plafond, crevant les marmites,aplatissant les écumoires, fracassant les verres ; le charbons’éparpilla, le fourneau fut démoli – et le lendemain, Germaineretrouva une spatule dans la cour.

La force de la vapeur avait rompu l’instrument, d’autant que lacucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.

Pécuchet, tout de suite, s’était accroupi derrière la cuve, etBouvard comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ilsdemeurèrent dans cette posture, n’osant se permettre un seulmouvement, pâles de terreur, au milieu des tessons. Quand ilspurent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était lacause de tant d’infortunes, de la dernière surtout ? – et ilsn’y comprenaient rien, sinon qu’ils avaient manqué périr. Pécuchettermina par ces mots :

– C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie !

Chapitre 3

 

Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault –et apprirent d’abord que les corps simples sont peut-êtrecomposés.

On les distingue en métalloïdes et en métaux, – différence quin’a rien d’absolu, dit l’auteur. De même pour les acides et lesbases, un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou desbases, suivant les circonstances.

La notation leur parut baroque. – Les Proportions multiplestroublèrent Pécuchet.

– Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avecplusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit sediviser en autant de parties ; mais si elle se divise, ellecesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je necomprends pas.

– Moi, non plus ! disait Bouvard.

Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui deGirardin – où ils acquirent la certitude que dix litres d’airpèsent cent grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons,que le diamant n’est que du carbone.

Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre commeélément n’existe pas.

Ils saisirent la manœuvre du chalumeau, l’or, l’argent, lalessive du linge, l’étamage des casseroles ; puis sans lemoindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimieorganique.

Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants lesmêmes substances qui composent les minéraux. Néanmoins, ilséprouvaient une sorte d’humiliation à l’idée que leur individucontenait du phosphore comme les allumettes, de l’albumine commeles blancs d’œufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.

Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de lafermentation.

Elle les conduisit aux acides – et la loi des équivalents lesembarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l’élucider avec lathéorie des atomes, ce qui acheva de les perdre.

Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu desinstruments. La dépense était considérable ; et ils en avaienttrop fait.

Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, leséclairer.

Ils se présentèrent au moment de ses consultations.

– Messieurs, je vous écoute ! quel est votre mal ?

Pécuchet répliqua qu’ils n’étaient pas malades, et ayant exposéle but de leur visite :

– Nous désirons connaître premièrement l’atomicitésupérieure.

Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendrela chimie.

– Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs ! maisactuellement, on la fourre partout ! Elle exerce sur lamédecine une action déplorable. Et l’autorité de sa parole serenforçait au spectacle des choses environnantes.

Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boitechirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaientune cuvette dans un coin – et il y avait contre le mur, lareprésentation d’un écorché.

Pécuchet en fit compliment au Docteur.

– Ce doit être une belle étude que l’Anatomie ?

M. Vaucorbeil s’étendit sur le charme qu’il éprouvait autrefoisdans les dissections ; – et Bouvard demanda quels sont lesrapports entre l’intérieur de la femme et celui de l’homme.

Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque unrecueil de planches anatomiques.

– Emportez-les ! Vous les regarderez chez vous plus à votreaise !

Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, lestrous de ses yeux, la longueur effrayante de ses mains. – Unouvrage explicatif leur manquait ; ils retournèrent chez M.Vaucorbeil, et grâce au manuel d’Alexandre Lauth ils apprirent lesdivisions de la charpente, en s’ébahissant de l’épine dorsale,seize fois plus forte, dit-on, que si le Créateur l’eût faitdroite. – Pourquoi seize fois, précisément ?

Les métacarpiens désolèrent Bouvard ; – Pécuchet acharnésur le crâne, perdit courage devant le sphénoïde, bien qu’ilressemble à une selle turque, ou turquesque.

Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient – etils attaquèrent les muscles.

Mais les insertions n’étaient pas commodes à découvrir – etparvenus aux gouttières vertébrales, ils y renoncèrentcomplètement.

Pécuchet dit, alors :

– Si nous reprenions la chimie ? – ne serait ce que pourutiliser le laboratoire !

Bouvard protesta ; et il crut se rappeler que l’onfabriquait à l’usage des pays chauds des cadavres postiches.

Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus desrenseignements. – Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un desbonshommes de M. Auzoux – et la semaine suivante, le messager deFalaise déposa devant leur grille une caisse oblongue.

Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d’émotion. Quandles planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soieglissèrent, le mannequin apparut.

Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avecd’innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela neressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou, fortvilain, très propre et qui sentait le vernis.

Puis ils enlevèrent le thorax ; et ils aperçurent les deuxpoumons pareils à deux éponges, le cœur tel qu’un gros œuf, un peude côté par derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet desentrailles.

– À la besogne ! dit Pécuchet.

La journée et le soir y passèrent.

Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans lesamphithéâtres, et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaientleurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la porte. –Ouvrez !

C’était M. Foureau, suivi du garde champêtre.

Les maîtres de Germaine s’étaient plu à lui montrer le bonhomme.Elle avait couru de suite chez l’épicière, pour conter lachose ; et tout le village croyait maintenant qu’ilsrecelaient dans leur maison un véritable mort. Foureau, cédant à larumeur publique, venait s’assurer du fait. Des curieux se tenaientdans la cour.

Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc ; etles muscles de la face étant décrochés, l’œil faisait une sailliemonstrueuse, avait quelque chose d’effrayant.

– Qui vous amène ? dit Pécuchet.

Foureau balbutia : – Rien ! rien du tout ! et prenantune des pièces sur la table : – Qu’est-ce que c’est ?

– Le buccinateur ! répondit Bouvard.

Foureau se tut – mais souriait d’une façon narquoise, jaloux dece qu’ils avaient un divertissement au-dessus de sa compétence.

Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leursinvestigations. Les gens qui s’ennuyaient sur le seuil avaientpénétré dans le fournil – et comme on se poussait un peu, la tabletrembla.

– Ah ! c’est trop fort ! s’écria Pécuchet.Débarrassez-nous du public !

Le garde champêtre fit partir les curieux.

– Très bien ! dit Bouvard ! nous n’avons besoin depersonne !

Foureau comprit l’allusion ; et lui demanda s’ils avaientle droit, n’étant pas médecins, de détenir un objet pareil ?Il allait, du reste, en écrire au Préfet. – Quel pays ! onn’était pas plus inepte, sauvage et rétrograde ! Lacomparaison qu’ils firent d’eux-mêmes avec les autres les consola.– Ils ambitionnaient de souffrir pour la science.

Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin commetrop éloigné de la nature ; mais profita de la circonstancepour faire une leçon.

Bouvard et Pécuchet furent charmés ; et sur leur désir, M.Vaucorbeil leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque,affirmant toutefois qu’ils n’iraient pas jusqu’au bout.

Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales,les exemples d’accouchement, de longévité, d’obésité et deconstipation extraordinaires. Que n’avaient-ils connu le fameuxCanadien de Beaumont, les polyphages Tarare et Bijoux, la femmehydropique du département de l’Eure, le Piémontais qui allait à lagarde-robe tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifié,et cet ancien maire d’Angoulême, dont le nez pesait troislivres !

Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ilsdistinguaient fort bien dans l’intérieur, le septumlucidum composé de deux lamelles et la glande pinéale, quiressemble à un petit pois rouge. Mais il y avait des pédoncules etdes ventricules, des arcs, des piliers, des étages, des ganglions,et des fibres de toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, etle corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi user leurexistence.

Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement lecadavre, puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place lesmorceaux.

Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout ! etils ne tardaient pas à s’endormir, Bouvard le menton baissé,l’abdomen en avant, Pécuchet la tête dans les mains, avec ses deuxcoudes sur la table.

Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait sespremières visites, entr’ouvrait la porte.

– Eh bien, les confrères, comment va l’anatomie ?

– Parfaitement ! répondaient-ils.

Alors il posait des questions pour le plaisir de lesconfondre.

Quand ils étaient las d’un organe, ils passaient à un autre –abordant ainsi et délaissant tour à tour le cœur, l’estomac,l’oreille, les intestins ; – car le bonhomme de carton lesassommait, malgré leurs efforts pour s’y intéresser. Enfin leDocteur les surprit comme ils le reclouaient dans sa boîte.

– Bravo ! Je m’y attendais. On ne pouvait à leur âgeentreprendre ces études ; – et le sourire accompagnant sesparoles les blessa profondément.

De quel droit les juger incapables ? est-ce que la scienceappartenait à ce monsieur ! Comme s’il était lui-même unpersonnage bien supérieur !

Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu’à Bayeux pour yacheter des livres. Ce qui leur manquait, c’était laphysiologie ; – et un bouquiniste leur procura les traités deRicherand et d’Adelon, célèbres à l’époque.

Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et lestempéraments leur semblèrent de la plus haute importance. Ilsfurent bien aises de savoir qu’il y a dans le tartre des dentstrois espèces d’animalcules, que le siège du goût est sur lalangue, et la sensation de la faim dans l’estomac.

Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n’avoirpas la faculté de ruminer, comme l’avaient eue Montègre, M. Gosse,et le frère de Bérard ; – et ils mâchaient avec lenteur,trituraient, insalivaient, accompagnant de la pensée le bolalimentaire dans leurs entrailles, le suivaient même jusqu’à sesdernières conséquences, pleins d’un scrupule méthodique, d’uneattention presque religieuse.

Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrentde la viande dans une fiole, où était le suc gastrique d’un canard– et ils la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours,sans autre résultat que d’infecter leurs personnes.

On les vit courir le long de la grande route, revêtus d’habitsmouillés et à l’ardeur du soleil. C’était pour vérifier si la soifs’apaise par l’application de l’eau sur l’épiderme. Ils rentrèrenthaletants ; et tous les deux avec un rhume.

L’audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement.Mais Bouvard s’étala sur la génération.

Les réserves de Pécuchet en cette matière l’avaient toujourssurpris. Son ignorance lui parut si complète qu’il le pressa des’expliquer – et Pécuchet en rougissant finit par faire unaveu.

Des farceurs, autrefois, l’avaient entraîné dans une mauvaisemaison – d’où il s’était enfui, se gardant pour la femme qu’ilaimerait plus tard ; – une circonstance heureuse n’étaitjamais venue ; si bien, que par fausse honte, gêne pécuniaire,crainte des maladies, entêtement, habitude, à cinquante deux ans etmalgré le séjour de la capitale, il possédait encore savirginité.

Bouvard eut peine à le croire – puis il rit énormément, maiss’arrêta, en apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.

Car les passions ne lui avaient pas manqué, s’étant tour à tourépris d’une danseuse de corde, de la belle-sœur d’un architecte,d’une demoiselle de comptoir – enfin d’une petiteblanchisseuse ; – et le mariage allait même se conclure, quandil avait découvert qu’elle était enceinte d’un autre.

Bouvard lui dit :

– Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu ! Pas detristesse, voyons ! je me charge si tu veux…

Pécuchet répliqua, en soupirant, qu’il ne fallait plus y songer.– Et ils continuèrent leur physiologie.

Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellementune vapeur subtile ? La preuve, c’est que le poids d’un hommedécroît à chaque minute. Si chaque jour s’opère l’addition de cequi manque et la soustraction de ce qui excède, la santé semaintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l’inventeur de cetteloi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourritureavec toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant derelâche que pour écrire ses calculs.

Ils essayèrent d’imiter Sanctorius. Mais comme leur balance nepouvait les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet quicommença.

Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration – etil se tenait sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgréla pudeur, son torse très long pareil à un cylindre, avec desjambes courtes, les pieds plats et la peau brune. À ses côtés, surune chaise, son ami lui faisait la lecture.

Des savants prétendent que la chaleur animale se développe parles contractions musculaires, et qu’il est possible en agitant lethorax et les membres pelviens de hausser la température d’un baintiède.

Bouvard alla chercher leur baignoire – et quand tout fut prêt,il s’y plongea, muni d’un thermomètre.

Les ruines de la distillerie balayées vers le fond del’appartement dessinaient dans l’ombre un vague monticule. Onentendait par intervalles le grignotement des souris ; unevieille odeur de plantes aromatiques s’exhalait – et se trouvant làfort bien ils causaient avec sérénité.

Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.

– Agite tes membres ! dit Pécuchet.

Il les agita, sans rien changer au thermomètre ; – c’estfroid, décidément.

– Je n’ai pas chaud, non plus reprit Pécuchet, saisi lui-mêmepar un frisson mais agite tes membres pelviens !agite-les !

Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait sonventre, soufflait comme un cachalot ; – puis regardait lethermomètre, qui baissait toujours. – Je n’y comprends rien !Je me remue, pourtant !

– Pas assez !

Et il reprenait sa gymnastique.

Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoignale tube.

– Comment ! douze degrés ! – Ah ! bonsoir !Je me retire !

Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune,galeux, la langue pendante.

Que faire ? pas de sonnettes ! et leur domestiqueétait sourde. Ils grelottaient mais n’osaient bouger, dans la peurd’être mordus.

Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant desyeux.

Alors le chien aboya ; – et il sautait autour de labalance, où Pécuchet se cramponnant aux cordes, et pliant lesgenoux, tâchait de s’élever le plus haut possible.

– Tu t’y prends mal dit Bouvard ; et il se mit à faire desrisettes au chien en proférant des douceurs.

Le chien sans doute les comprit. – Il s’efforçait de lecaresser, lui collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avecses ongles.

– Allons ! maintenant ! voilà qu’il a emporté maculotte !

Il se coucha dessus, et demeura tranquille.

Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrentl’un à descendre du plateau, l’autre à sortir de labaignoire ; – et quand Pécuchet fut rhabillé, cetteexclamation lui échappa :

– Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences !

Quelles expériences ?

On pouvait lui injecter du phosphore, puis l’enfermer dans unecave pour voir s’il rendrait du feu par les naseaux. Mais commentinjecter ? et du reste, on ne leur vendrait pas dephosphore.

Ils songèrent à l’enfermer sous la machine pneumatique, à luifaire respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons.Tout cela peut être ne serait pas drôle ! Enfin ils choisirentl’aimantation de l’acier par le contact de la moelle épinière.

Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette desaiguilles à Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Ellesse cassaient, glissaient, tombaient par terre ; il en prenaitd’autres, et les enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit sesattaches, passa comme un boulet de canon par les carreaux, traversala cour, le vestibule et se présenta dans la cuisine.

Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec desficelles autour des pattes.

Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Ilfit un bond et disparut.

La vieille servante les apostropha.

– C’est encore une de vos bêtises, j’en suis sûre ! – Et macuisine, elle est propre ! Ça le rendra peut-êtreenragé ! On en fourre en prison qui ne vous valentpas !

Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pasune n’attira la moindre limaille.

Puis, l’hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir larage, revenir à l’improviste, se précipiter sur eux.

Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations – etpendant plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne,sitôt qu’apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.

Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs,les pigeons qu’ils saignèrent l’estomac plein ou vide, moururentdans le même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l’eaupérirent au bout de cinq minutes – et une oie, qu’ils avaientbourrée de garance, offrit des périostes d’une entièreblancheur.

La nutrition les tourmentait.

Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, dela lymphe et des matières excrémentielles ? Mais on ne peutsuivre les métamorphoses d’un aliment. L’homme qui n’use que d’unseul est, chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs.Vauquelin ayant calculé toute la chaux contenue dans l’avoine d’unepoule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses œufs. Donc,il se fait une création de substance. De quelle manière ? onn’en sait rien.

On ne sait même pas quelle est la force du cœur. Borelli admetcelle qu’il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt millelivres, et Keill l’évalue à huit onces, environ. D’où ilsconclurent que la Physiologie est (suivant un vieux mot) le romande la médecine. N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaientpas.

Un mois se passa dans le désœuvrement. Puis ils songèrent à leurjardin.

L’arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ilsl’équarrirent. Cet exercice les fatigua. – Bouvard avait, trèssouvent, besoin de faire arranger ses outils chez le forgeron.

Un jour qu’il s’y rendait, il fut accosté par un homme portantsur le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, deslivres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé,par François Raspail.

Cette brochure lui plut tellement qu’il écrivit à Barberou delui envoyer le grand ouvrage. Barberou l’expédia, et indiquait danssa lettre, une pharmacie pour les médicaments.

La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affectionsproviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons,dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits.Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer c’est le camphre. Bouvardet Pécuchet l’adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient etdistribuaient des cigarettes, des flacons d’eau sédative, et despilules d’aloès. Ils entreprirent même la cure d’un bossu.

C’était un enfant qu’ils avaient rencontré un jour de foire. Samère, une mendiante, l’amenait chez eux tous les matins. Ilsfrictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaientpendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis larecouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu’il reviendrait, luidonnaient à déjeuner.

Ayant l’esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa surla joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuislongtemps la traitait par les amers ; ronde au début comme unepièce de vingt sols, cette tache avait grandi, et formait un cerclerose. Ils voulurent l’en guérir. Elle accepta ; mais exigeaitque ce fût Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devantla fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la jouetendue, en le regardant avec un œil, qui aurait été dangereux sansla présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré l’effroidu mercure ils administrèrent du calomel. Un mois plus tard, MmeBordin était sauvée.

Elle leur fit de la propagande ; – et le percepteur descontributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, toutle monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.

Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha lacigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignitdes pilules d’aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvardeut des maux d’estomac et Pécuchet d’atroces migraines. Ilsperdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n’en riendire, craignant de diminuer leur considération.

Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent àsaigner sur des feuilles de chou, firent même l’acquisition d’unepaire de lancettes.

Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puisconsultaient leurs livres.

Les symptômes notés par les auteurs n’étaient pas ceux qu’ilsvenaient de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec,du français, une bigarrure de toutes les langues.

On les compte par milliers, et la classification linnéenne estbien commode, avec ses genres et ses espèces ; mais commentétablir les espèces ? Alors, ils s’égarèrent dans laphilosophie de la médecine.

Ils rêvaient sur l’archée de Van Helmont, le vitalisme, leBrownisme, l’organicisme, demandaient au Docteur d’où vient legerme de la scrofule, vers quel endroit se porte le miasmecontagieux, et le moyen dans tous les cas morbides de distinguer lacause de ses effets.

– La cause et l’effet s’embrouillent, répondait Vaucorbeil.

Son manque de logique les dégoûta ; – et ils visitèrent lesmalades tout seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte dephilanthropie.

Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gensdont la figure pendait d’un côté, d’autres l’avaient bouffie etd’un rouge écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avecles narines pincées, la bouche tremblante ; et des râles, deshoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieuxfromage.

Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fortsurpris que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifsdes purgatifs, qu’un même remède convienne à des affectionsdiverses, et qu’une maladie s’en aille sous des traitementsopposés.

Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral,avaient l’audace d’ausculter.

Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu’onétablit dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ilsseraient les professeurs.

Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui deFalaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ilsl’engagèrent à fabriquer comme les Anciens des pilapurgatoria, c’est-à-dire des boulettes de médicaments, qui àforce d’être maniées, s’absorbent dans l’individu.

D’après ce raisonnement qu’en diminuant la chaleur on entraveles phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrellesdu plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaientà tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.

Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la modenouvelle d’introduire des thermomètres dans les derrières.

Une fièvre typhoïde se répandit aux environs : Bouvard déclaraqu’il ne s’en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vintgémir chez eux. Son homme était malade depuis quinze jours ;et M. Vaucorbeil le négligeait.

Pécuchet se dévoua.

Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs auxarticulations, ventre ballonné, langue rouge, c’étaient tous lessignes de la dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu’enôtant la diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, unpeu de viande. Tout à coup, le docteur parut.

Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière ledos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.

Il s’approcha du lit, et jeta l’assiette par la fenêtre, ens’écriant :

– C’est un véritable meurtre !

– Pourquoi ?

– Vous perforez l’intestin, puisque la fièvre typhoïde est unealtération de sa membrane folliculaire.

– Pas toujours !

Et une dispute s’engagea sur la nature des fièvres. Pécuchetcroyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre desorganes. – Aussi j’éloigne tout ce qui peut surexciter !

– Mais la diète affaiblit le principe vital !

– Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital !Comment est-il ? qui l’a vu ?

Pécuchet s’embrouilla.

– D’ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas denourriture.

Le malade fit un geste d’assentiment sous son bonnet decoton.

– N’importe ! il en a besoin !

– Jamais ! son pouls donne quatre-vingt-dix-huitpulsations.

– Qu’importe les pulsations ! Et Pécuchet nomma sesautorités.

– Laissons les systèmes ! dit le Docteur.

Pécuchet croisa les bras.

– Vous êtes un empirique, alors ?

– Nullement ! mais en observant.

– Et si on observe mal ?

Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l’herpès de MmeBordin, histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenirl’agaçait.

– D’abord, il faut avoir fait de la pratique.

– Ceux qui ont révolutionné la science, n’en faisaientpas ! Van Helmont, Boerhave, Broussais, lui-même.

Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant lavoix :

– Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin ?

Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit àpleurer.

Sa femme non plus ne savait que répondre ; car l’un étaithabile ; mais l’autre avait peut-être un secret ?

– Très bien ! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entreun homme nanti d’un diplôme : … Pécuchet ricana. Pourquoiriez-vous ?

– C’est qu’un diplôme n’est pas toujours un argument !

Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans saprérogative, dans son importance sociale. Sa colère éclata.

– Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pourexercice illégal de la médecine ! Puis se tournant vers lafermière : Faites-le tuer par monsieur tout à votre aise, et que jesois pendu si je reviens jamais dans votre maison.

Et il s’enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sacanne.

Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grandeagitation.

Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes.Vainement avait-il soutenu qu’elles préservent de toutes lesmaladies, Foureau n’écoutant rien, l’avait menacé de dommages etintérêts. Il en perdait la tête.

Pécuchet lui conta l’autre histoire, qu’il jugeait plus sérieuse– et fut un peu choqué de son indifférence.

Gouy, le lendemain eut une douleur dans l’abdomen. Cela pouvaittenir à l’ingestion de la nourriture ? Peut-être queVaucorbeil ne s’était pas trompé ? Un médecin après tout doits’y connaître ! et des remords assaillirent Pécuchet. Il avaitpeur d’être homicide.

Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause dudéjeuner lui échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n’était pas lapeine de les avoir fait venir tous les jours de Barneval àChavignolles !

Foureau se calma – et Gouy reprenait des forces. À présent, laguérison était certaine ; un tel succès enhardit Pécuchet.

– Si nous travaillions les accouchements, avec un de cesmannequins…

– Assez de mannequins !

– Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèvessages-femmes. Il me semble que je retournerais le fœtus ?

Mais Bouvard était las de la médecine.

– Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections tropnombreuses, les remèdes problématiques – et on ne découvre dans lesauteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie,de la diathèse, ni même du pus !

Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.

Bouvard, à l’occasion d’un rhume, se figura qu’il commençait unefluxion de poitrine. Des sangsues n’ayant pas affaibli le point decôté, il eut recours à un vésicatoire, dont l’action se porta surles reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.

Pécuchet prit une courbature à l’élagage de la charmille, etvomit après son dîner, ce qui l’effraya beaucoup. Puis observantqu’il avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, sedemandait : Ai-je des douleurs ? et finit par en avoir.

S’attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, setâtaient le pouls, changeaient d’eau minérale, se purgeaient ;– et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, lesmouches, principalement les courants d’air.

Pécuchet imagina que l’usage de la prise était funeste.D’ailleurs, un éternuement occasionne parfois la rupture d’unanévrisme – et il abandonna la tabatière. Par habitude, il yplongeait les doigts ; puis, tout à coup, se rappelait sonimprudence.

Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à lademi-tasse ; mais il dormait après ses repas, et avait peur ense réveillant ; car le sommeil prolongé est une menaced’apoplexie.

Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à forcede régime atteignit une extrême vieillesse. Sans l’imiterabsolument, on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tirade sa bibliothèque un Manuel d’hygiène par le docteur Morin.

Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là ? Les platsqu’ils aimaient s’y trouvent défendus. Germaine embarrassée nesavait plus que leur servir.

Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et lacharcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sontréfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de gélatineet par conséquent est lourd. Les légumes causent des aigreurs, lemacaroni donne des rêves, les fromages considérés généralement,sont d’une digestion difficile. Un verre d’eau le matin estdangereux ; chaque boisson ou comestible étant suivi d’unavertissement pareil, ou bien de ces mots : mauvais ! –gardez-vous de l’abus ! – ne convient pas à tout le monde. –Pourquoi mauvais ? où est l’abus ? comment savoir sitelle chose vous convient ?

Quel problème que celui du déjeuner ! Ils quittèrent lecafé au lait, sur sa détestable réputation ; et ensuite lechocolat, – car c’est un amas de substances indigestes ;restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses doivent sel’interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle enprescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les maraisdu pancréas.

Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d’autant plusqu’il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets etcasquettes, exigence qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent letraité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même unbon aliment, le tabac d’une innocence parfaite, et le caféindispensable aux militaires.

Jusqu’alors ils avaient cru à l’insalubrité des endroitshumides. Pas du tout ! Casper les déclare moins mortels queles autres. On ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafraîchi sapeau. Bégin veut qu’on s’y jette en pleine transpiration. Le vinpur après la soupe passe pour excellent à l’estomac. Lévy l’accused’altérer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde,ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent àPécuchet, sans ambages ni crainte de l’opinion, des auteurs ledéconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.

Qu’est-ce donc que l’hygiène ?

– Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M.Lévy ; et Becquerel ajoute qu’elle n’est pas une science.

Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, uncanard, du porc au chou, de la crème, un Pont-l’Évêque, et unebouteille de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque unerevanche ; et ils se moquaient de Cornaro ! Fallait-ilêtre imbécile pour se tyranniser comme lui ! Quelle bassesseque de penser toujours au prolongement de son existence ! Lavie n’est bonne qu’à la condition d’en jouir. – Encore unmorceau ? – Je veux bien. – Moi de même ! – À tasanté ! – À la tienne ! – Et fichons-nous du reste !Ils s’exaltaient.

Bouvard annonça qu’il voulait trois tasses de café, bien qu’ilne fût pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles,prisait coup sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoind’un peu de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d’aller de suiteau cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village était troploin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.

– Je vous somme, entendez-vous ! je vous somme d’ycourir.

Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt sesmaîtres, tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.

Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur levigneau.

La moisson venait de finir – et des meules au milieu des champsdressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtreet douce. Les fermes étaient tranquilles. On n’entendait même plusles grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humantla brise qui rafraîchissait leurs pommettes.

Le ciel très haut, était couvert d’étoiles ; les unesbrillant par groupes, d’autres à la file, ou bien seules à desintervalles éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant duseptentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il yavait entre ces clartés, de grands espaces vides ; – et lefirmament semblait une mer d’azur, avec des archipels et desîlots.

– Quelle quantité ! s’écria Bouvard.

– Nous ne voyons pas tout ! reprit Pécuchet. Derrière lavoie lactée, ce sont les nébuleuses ; au delà des nébuleusesdes étoiles encore ! La plus voisine est séparée de nous partrois cents billions de myriamètres ! Il avait regardé souventdans le télescope de la place Vendôme et se rappelait les chiffres.Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius adouze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurenttrente-quatre millions de lieues !

– C’est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance etmême regrettait de n’avoir pas été, dans sa jeunesse, à l’ÉcolePolytechnique.

Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montral’étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y,Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l’horizon, lerouge Aldebaran.

Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,quadrilatères et pentagones qu’il faut imaginer pour se reconnaîtredans le ciel.

Pécuchet continua :

– La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dansune seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nousparvenir – si bien qu’une étoile, quand on l’observe, peut avoirdisparu. Plusieurs sont intermittentes, d’autres ne reviennentjamais ; – et elles changent de position ; tout s’agite,tout passe.

– Cependant, le Soleil est immobile ?

– On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd’hui,annoncent qu’il se précipite vers la constellationd’Hercule !

Cela dérangeait les idées de Bouvard – et après une minute deréflexion :

– La science est faite, suivant les données fournies par un coinde l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’onignore, qui est beaucoup plus grand, et qu’on ne peutdécouvrir.

Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur desastres – et leurs discours étaient coupés par de longssilences.

Enfin ils se demandèrent s’il y avait des hommes dans lesétoiles. Pourquoi pas ? Et comme la création est harmonique,les habitants de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d’unetaille moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soitpartout la même chose ? Il existe là-haut des commerçants, desgendarmes ; on y trafique, on s’y bat, on y détrône desrois ! …

Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant surle ciel comme la parabole d’une monstrueuse fusée.

– Tiens ! dit Bouvard voilà des mondes quidisparaissent.

Pécuchet reprit :

– Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens desétoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommesmaintenant ! De pareilles idées vous renfoncent l’orgueil.

– Quel est le but de tout cela ?

– Peut-être qu’il n’y a pas de but ?

– Cependant ! et Pécuchet répéta deux ou trois foiscependant sans trouver rien de plus à dire. – N’importe ! jevoudrais bien savoir comment l’univers s’est fait !

– Cela doit être dans Buffon ! répondit Bouvard, dont lesyeux se fermaient. Je n’en peux plus ! je vais mecoucher !

Les Époques de la nature leur apprirent qu’une comète, enheurtant le soleil, en avait détaché une portion, qui devint laTerre. D’abord les pôles s’étaient refroidis. Toutes les eauxavaient enveloppé le globe. Elles s’étaient retirées dans lescavernes ; puis les continents se divisèrent, les animaux etl’homme parurent.

La majesté de la création leur causa un ébahissement, infinicomme elle. Leur tête s’élargissait. Ils étaient fiers de réfléchirsur de si grands objets.

Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer ; – et ilsrecoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin deSaint-Pierre.

Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques,humaines, fraternelles et même conjugales, tout y passa – sansomettre les invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours !Ils s’étonnaient que les poissons eussent des nageoires, lesoiseaux des ailes, les semences une enveloppe – pleins de cettephilosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuseset la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul, toujoursoccupé à répandre des bienfaits !

Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans,les forêts vierges ; – et ils achetèrent l’ouvrage de M.Depping sur les Merveilles et beautés de la nature en France. LeCantal en possède trois, l’Hérault cinq, la Bourgogne deux – pasdavantage – tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu’à quinzemerveilles ! Mais bientôt, on n’en trouvera plus ! Lesgrottes à stalactites se bouchent, les montagnes ardentess’éteignent, les glacières naturelles s’échauffent ; – et lesvieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous lacognée des niveleurs, ou sont en train de mourir.

Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.

Ils rouvrirent leur Buffon et s’extasièrent devant les goûtsbizarres de certains animaux.

Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle,ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s’ilsavaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochonsrechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre euxdes turpitudes.

– Jamais de la vie ! On trouvait même ces questions un peudrôles pour des messieurs de leur âge.

Ils voulurent tenter des alliances anormales.

La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leurfermier ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien ;et l’époque du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dansle pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour quel’événement pût s’accomplir en paix.

Chacune, d’abord, mangea son petit tas de foin. Puis, ellesruminèrent, la brebis se coucha ; – et elle bêlait sansdiscontinuer, pendant que le bouc, d’aplomb sur ses jambes torses,avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux sesprunelles, qui luisaient dans l’ombre.

Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable defaciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet,lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisiede peur, se mit à tourner dans le pressoir comme dans un manège.Bouvard courut après, se jeta dessus pour la retenir, et tomba parterre avec des poignées de laine dans les deux mains.

Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard,sur un dogue et une truie, avec l’espoir qu’il en sortirait desmonstres et ne comprenant rien à la question de l’espèce.

Ce mot désigne un groupe d’individus dont les descendants sereproduisent. Mais des animaux classés comme d’espèces différentespeuvent se reproduire, et d’autres compris dans la même en ontperdu la faculté.

Ils se flattèrent d’obtenir là-dessus des idées nettes, enétudiant le développement des germes ; et Pécuchet écrivit àDumouchel, pour avoir un microscope.

Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, dutabac, des ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié lagoutte d’eau, indispensable. C’était, d’autres fois, la petitelamelle ; – et ils se poussaient, dérangeaientl’instrument ; puis, n’apercevant que du brouillard accusaientl’opticien. Ils en arrivèrent à douter du microscope. Lesdécouvertes qu’on lui attribue ne sont peut-être pas sipositives.

Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillirà son intention des ammonites et des oursins, curiosités dont ilétait toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour lesexciter à la géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrandavec le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe.

Après ces deux lectures, ils se figurèrent les chosessuivantes.

D’abord une immense nappe d’eau, d’où émergeaient despromontoires, tachetés par des lichens ; et pas un êtrevivant, pas un cri ; c’était un monde silencieux, immobile etnu. – Puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard quiressemblait à la vapeur d’une étuve. Un soleil tout rougesurchauffait l’atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, lesroches ignées jaillissaient des montagnes ; et la pâte desporphyres et des basaltes qui coulait, se figea. – Troisièmetableau : dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ontsurgi ; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine.Il y a des coquillages pareils à des roues de chariot, des tortuesqui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds. Des amphibiesallongent entre les roseaux leur col d’autruche à mâchoire decrocodile. Des serpents ailés s’envolent. – Enfin, sur les grandscontinents, de grands mammifères parurent, les membres difformescomme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que desplaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières, etdes défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient lesplaines où fut depuis l’Atlantique ; le paléothérium, moitiécheval moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières deMontmartre, et le cervus giganteus tremblait sous leschâtaigniers, à la voix de l’ours des cavernes, qui faisait japperdans sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme unloup.

Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres pardes cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C’était commeune féerie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose.

Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierresdes empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux, – et ayantfeuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de lagrande route, M. le curé passa, et les abordant d’une voix pateline:

– Ces messieurs s’occupent de géologie ? fortbien !

Car il estimait cette science. Elle confirme l’autorité desÉcritures, en prouvant le Déluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments debêtes, pétrifiés.

L’abbé Jeufroy parut surpris du fait ; après tout, s’ilavait lieu, c’était une raison de plus, d’admirer laProvidence.

Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu’alors n’avaient pas étéfructueuses, – et cependant les environs de Falaise, comme tous lesterrains jurassiques, devaient abonder en débris d’animaux.

– J’ai entendu dire répliqua l’abbé Jeufroy qu’autrefois onavait trouvé à Villers la mâchoire d’un éléphant. Du reste, un deses amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux etarchéologue, leur fournirait peut-être des renseignements ! Ilavait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée ladécouverte d’un crocodile.

Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d’œil ; le mêmeespoir leur était venu ; – et malgré la chaleur, ils restèrentdebout pendant longtemps, à interroger l’ecclésiastique quis’abritait sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas duvisage un peu lourd avec le nez pointu, souriait continuellement,ou penchait la tête en fermant les paupières.

La cloche de l’église tinta l’angélus.

– Bien le bonsoir, messieurs ! Vous permettez, n’est-cepas ?

Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines laréponse de Larsonneur. Enfin, elle arriva.

L’homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodontes’appelait Louis Bloche ; les détails manquaient. Quant à sonhistoire, elle occupait un des volumes de l’Académie Lexovienne, etil ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller lacollection. Pour ce qui était de l’alligator, on l’avait découvertau mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, àSainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux.Suivaient des compliments.

L’obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir dePécuchet. Il aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.

Bouvard objecta que pour s’épargner un déplacement peut-êtreinutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre desinformations – et ils écrivirent au Maire de l’endroit une lettre,où ils lui demandaient ce qu’était devenu un certain Louis Bloche.Dans l’hypothèse de sa mort, ses descendants ou collatérauxpouvaient-ils les instruire sur sa précieuse découverte ?Quand il la fit, à quelle place de la commune gisait ce documentdes âges primitifs ? Avait-on des chances d’en trouverd’analogues ? Quel était par jour le prix d’un homme et d’unecharrette.

Et ils eurent beau s’adresser à l’Adjoint, puis au premierConseiller Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle.Sans doute les habitants étaient jaloux de leurs fossiles ? Àmoins qu’ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettesfut résolu.

Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen.Ensuite une carriole les transporta de Caen à Bayeux ; – et deBayeux, ils allèrent à pied jusqu’à Port-en-Bessin.

On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait descailloux bizarres – et sur les indications de l’aubergiste, ilsatteignirent la grève.

La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec uneprairie de goémons jusqu’au bord des flots.

Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d’uneterre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses stratesinférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d’eau entombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait.Elle semblait parfois suspendre son battement ; – et onn’entendait plus que le petit bruit des sources.

Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient àsauter des trous. – Bouvard s’assit près du rivage, et contemplales vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramenavers la côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans laroche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s’y brisèrent,il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d’ailleurs !– Le ciel était empourpré à l’occident, et toute la place couverted’une ombre. – Au milieu des varechs presque noirs, les flaquesd’eau s’élargissaient. La mer montait vers eux ; il étaittemps de rentrer.

Le lendemain dès l’aube, avec une pioche et un pic, ilsattaquèrent leur fossile dont l’enveloppe éclata. C’était unammonite nodosus, rongé par les bouts mais pesant bien seizelivres, et Pécuchet, dans l’enthousiasme, s’écria : – Nous nepouvons faire moins que de l’offrir à Dumouchel !

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, desorques, et pas de crocodile ! – à son défaut, ils espéraientune vertèbre d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quelossement contemporain du Déluge, quand ils distinguèrent à hauteurd’homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbed’un poisson gigantesque.

Ils délibérèrent sur les moyens de l’obtenir.

Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet endessous, démolirait la roche pour le faire descendre, doucement,sans l’abîmer.

Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leurtête, dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d’unair de commandement.

– Eh bien ! quoi ? fiche-nous la paix ! et ilscontinuèrent leur besogne, Bouvard sur la pointe des orteils,tapant avec sa pioche, Pécuchet les reins pliés, creusant avec sonpic.

Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, enmultipliant les signaux : ils s’en moquaient bien ! Un corpsovale se bombait sous la terre amincie, et penchait, allaitglisser.

Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.

– Vos passeports !

C’était le garde champêtre en tournée ; – et au même momentsurvint l’homme de la douane, accouru par une ravine.

– Empoignez-les, père Morin ! ou la falaise vas’écrouler !

– C’est dans un but scientifique répondit Pécuchet.

Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous lesquatre, qu’un peu plus ils étaient morts.

Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât denavire qui s’émietta sous la botte du douanier.

Bouvard dit en soupirant : – Nous ne faisions pas grandmal !

– On ne doit rien faire dans les limites du Génie ! repritle garde champêtre. D’abord qui êtes-vous ? pour que je vousdresse procès !

Pécuchet se rebiffa, criant à l’injustice.

– Pas de raisons ! suivez-moi !

Dès qu’ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins lesescorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne.Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux ; – et cesdeux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n’avaientpas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dansl’auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l’entrée. Puis lemaçon réclama ses outils ; ils les payèrent ; encore desfrais ! – et le garde champêtre ne revenait pas !pourquoi ? Enfin un monsieur qui avait la croix d’honneur, lesdélivra ; et ils s’en allèrent, ayant donné leurs noms,prénoms et domicile, avec l’engagement d’être à l’avenir pluscirconspects.

Outre un passeport, il leur manquait bien des choses ! etavant d’entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent leGuide du voyageur géologue par Boné.

Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis unechaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et troismarteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous laredingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale, quel’on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adoptafranchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longuepointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ouparapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer lasoie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n’oublièrent pas deforts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles,à cause de la transpiration et bien qu’on ne puisse se présenterpartout en casquette ils reculèrent devant la dépense d’un de ceschapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus,leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite :Savoir la langue du pays que l’on visite, ils la savaient. Garderune tenue modeste, c’était leur usage. Ne pas avoir d’argent sursoi, rien de plus simple. Enfin, pour s’épargner toutes sortesd’embarras, il est bon de prendre la qualité d’ingénieur !

– Eh bien ! nous la prendrons !

Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absentsquelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grandair.

Tantôt sur les bords de l’Orne, ils apercevaient dans unedéchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre despeupliers et des bruyères ; – ou bien ils s’attristaient de nerencontrer le long du chemin que des couches d’argile. Devant unpaysage, ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeurdes lointains ni les ondulations de la verdure ; mais ce qu’onne voyait pas, le dessous, la terre ; – et toutes les collinesétaient pour eux encore une preuve du Déluge.

À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Lesgrosses pierres seules dans les champs devaient provenir deglaciers disparus ; – et ils cherchaient des moraines et desfaluns.

Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leuraccoutrement – et quand ils avaient répondu qu’ils étaient desingénieurs une crainte leur venait ; l’usurpation d’un titrepareil pouvait leur attirer des désagréments.

À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurséchantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y enavait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dansla salle, dans la cuisine ; et Germaine se lamentait sur laquantité de poussière.

Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes,que de savoir les noms des roches ; la variété des couleurs etdu grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granitet le gneiss, le quartz et le calcaire.

Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien,cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces motsn’étaient pas ailleurs qu’en Devonshire, près de Cambridge, et dansle Jura ? Impossible de s’y reconnaître ! ce qui estsystème pour l’un est pour l’autre un étage, pour un troisième unesimple assise. Les feuillets des couches, s’entremêlent,s’embrouillent ; mais Omalius d’Halloy vous prévient qu’il nefaut pas croire aux divisions géologiques.

Cette déclaration les soulagea – et quand ils eurent vu descalcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phillades àBalleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, etcherché de la houille à Cartigny, et du mercure à laChapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion pluslointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque etl’argile de Kimmeridge !

À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin quiconduit sous les phares. Des éboulements l’obstruaient ; – ilétait dangereux de s’y hasarder.

Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenadesaux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s’ille fallait.

Ses prix étaient déraisonnables ; mais le nom de Fécamp lesavait frappés : en se détournant un peu sur la route, on pouvaitvoir Étretat – et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendreau plus loin, d’abord.

Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avectrois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n’hésitèrentpas à se qualifier d’ingénieurs.

On s’arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinqminutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d’eauavançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virentune arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde. Elle étaitsonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes dehaut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.

Cet ouvrage de la nature les étonna ; et ils s’élevèrent àdes considérations sur l’origine du monde.

Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire étaitplutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevéles terrains, fait des crevasses. C’est comme une mer intérieureayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous ensépare. On ne dormirait pas si l’on songeait à tout ce qu’il y asous nos talons. – Cependant le feu central diminue, et le soleils’affaiblit, si bien que la Terre un jour périra derefroidissement. Elle deviendra stérile ; tout le bois ettoute la houille se seront convertis en acide carbonique – et aucunêtre ne pourra subsister.

– Nous n’y sommes pas encore dit Bouvard.

– Espérons-le ! reprit Pécuchet.

N’importe ! cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût,les assombrit – et côte à côte, ils marchaient silencieusement surles galets.

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çàet là, par des lignes de silex, s’en allait vers l’horizon tel quela courbe d’un rempart ayant cinq lieues d’étendue. Un vent d’est,âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre etcomme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s’envolaient,tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, unepierre se détachant, rebondissait de place en place, avant dedescendre jusqu’à eux.

Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées : – À moins que laterre ne soit anéantie par un cataclysme ? On ignore lalongueur de notre période. Le feu central n’a qu’à déborder.

– Pourtant, il diminue ?

– Cela n’empêche pas ses explosions d’avoir produit l’île Julia,le Monte-Nuovo, bien d’autres encore.

Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand – Maisde pareils faits n’arrivent pas en Europe ?

– Mille excuses ! témoin celui de Lisbonne ! Quant ànos pays, les mines de houille et de pyrite martiale y sontnombreuses et peuvent très bien en se décomposant, former lesbouches volcaniques. Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujoursprès de la mer.

Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer auloin, une fumée qui montait vers le ciel.

– Puisque l’île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrainsproduits par la même cause, auront peut-être, le même sort ?Un îlot de l’Archipel est aussi important que la Normandie, et mêmeque l’Europe.

Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.

– Admets dit Pécuchet qu’un tremblement de terre ait lieu sousla Manche. Les eaux se ruent dans l’Atlantique. Les côtes de laFrance et de l’Angleterre en chancelant sur leur base, s’inclinent,se rejoignent, et v’lan ! tout l’entre-deux est écrasé.

Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vitequ’il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l’idée d’uncataclysme le troubla. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Sestempes bourdonnaient. Tout à coup le sol, lui parut tressaillir, –et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À cemoment, une pluie de graviers, déroula d’en haut.

Pécuchet l’aperçut qui détalait avec violence, comprit saterreur, cria, de loin : – Arrête ! arrête ! la périoden’est pas accomplie.

Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec sonbâton de touriste, tout en vociférant : La période n’est pasaccomplie ! la période n’est pas accomplie !

Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranchestomba, les pans de sa redingote s’envolaient, le havresacballottait à son dos. C’était comme une tortue avec des ailes, quiaurait galopé parmi les roches ; une plus grosse le cacha.

Pécuchet y parvint hors d’haleine, ne vit personne ; puisretourna en arrière pour gagner les champs par une valleuse queBouvard avait prise, sans doute.

Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans lafalaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme del’albâtre poli. À cinquante pieds d’élévation, Pécuchet voulutdescendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper.

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça.À mesure qu’il approchait du troisième, ses jambes devenaientmolles. Les couches de l’air vibraient autour de lui, une crampe lepinçait à l’épigastre ; il s’assit par terre les yeux fermés,n’ayant plus conscience que des battements de son cœur quil’étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec lesgenoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteauxtenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux dontses poches étaient bourrées tapaient ses flancs ; la visièrede sa casquette l’aveuglait, le vent redoublait de force ;enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était montéplus loin, par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.

Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virentau bas d’un journal, un feuilleton intitulé De l’enseignement de lagéologie.

Cet article, plein de faits, exposait la question comme elleétait comprise à l’époque.

Jamais il n’y eut un cataclysme complet du globe ; mais lamême espèce n’a pas toujours la même durée, et s’éteint plus vitedans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âgecontiennent des fossiles différents comme des dépôts très éloignésen renferment de pareils. Les fougères d’autrefois sont identiquesaux fougères d’à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains seretrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, lesmodifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs.Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts,et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que desabstractions.

Cuvier jusqu’à présent leur avait apparu dans l’éclat d’uneauréole, au sommet d’une science indiscutable. Elle était sapée. LaCréation n’avait plus la même discipline ; et leur respectpour ce grand homme diminua.

Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chosedes doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Tout cela contrariait les idées reçues, l’autorité del’Église.

Bouvard en éprouva comme l’allégement d’un joug brisé.

– Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy merépondrait sur le Déluge !

Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait lesmembres du Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout àl’heure, pour l’acquisition d’une chasuble.

– Ces messieurs souhaitent… ?

– Un éclaircissement, s’il vous plaît, et Bouvard commença.

Que signifiaient dans la Genèse, l’abîme qui se rompit et lescataractes du ciel ? Car un abîme ne se rompt pas, et le cieln’a point de cataractes !

L’abbé ferma les paupières, puis répondit qu’il fallaitdistinguer toujours entre le sens et la lettre. Des choses quid’abord nous choquent deviennent légitimes en lesapprofondissant.

– Très bien ! mais comment expliquer la pluie qui dépassaitles plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues ! ypensez-vous, deux lieues ! une épaisseur d’eau ayant deuxlieues !

Et le maire, survenant, ajouta : – Saprelotte, quelbain !

– Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement.

Le curé avait lu Bonald, et répliqua : – J’ignore sesmotifs ; c’était, sans doute, pour imprimer un effroisalutaire aux peuples qu’il dirigeait !

– Enfin, cette masse d’eau, d’où venait-elle ?

– Que sais-je ? L’air s’était changé en pluie, comme ilarrive tous les jours.

Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur desContributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire ; etBeljambe l’aubergiste donnait le bras à Langlois l’épicier, quimarchait péniblement à cause de son catarrhe.

Pécuchet, sans souci d’eux, prit la parole.

– Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l’atmosphère (la sciencenous le démontre) est égal à celui d’une masse d’eau qui feraitautour du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, sitout l’air condensé tombait dessus à l’état liquide, ilaugmenterait bien peu la masse des eaux existantes.

Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.

Le curé s’impatienta.

– Nierez-vous qu’on ait trouvé des coquilles sur lesmontagnes ? qui les y a mises, sinon le Déluge ? Ellesn’ont pas coutume, je crois, de pousser toutes seules dans la terrecomme des carottes ! Et ce mot ayant fait rire l’assemblée, ilajouta en pinçant les lèvres : À moins que ce ne soit encore unedes découvertes de la science ?

Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, lathéorie d’Élie de Beaumont.

– Connais pas ! répondit l’Abbé.

Foureau s’empressa de dire : – Il est de Caen ! Je l’ai vuune fois à la Préfecture !

– Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié descoquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à desprofondeurs de trois cents mètres quelquefois.

Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la traditiondu genre humain et les animaux découverts dans de la glace, enSibérie.

Cela ne prouve pas que l’Homme ait vécu en même tempsqu’eux ! La Terre, selon Pécuchet, était considérablement plusvieille. – Le Delta du Mississippi remonte à des dizaines demilliers d’années. L’époque actuelle en a cent mille, pour lemoins. Les listes de Manéthon…

Le comte de Faverges s’avança.

Tous firent silence à son approche.

– Continuez, je vous prie ! Que disiez-vous ?

– Ces messieurs me querellaient répondit l’abbé.

– À propos de quoi ?

– Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte !

Bouvard, de suite, allégua qu’ils avaient droit, commegéologues, à discuter religion.

– Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur,un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d’un ton à lafois hautain et paternel : Croyez-moi ! vous yreviendrez ! vous y reviendrez !

Peut-être ! – mais que penser d’un livre, où l’on prétendque la lumière a été créée avant le soleil, comme si le soleiln’était pas la seule cause de la lumière !

– Vous oubliez celle qu’on appelle boréale ditl’ecclésiastique.

Bouvard, sans répondre à l’objection, nia fortement qu’elle aitpu être d’un côté et les ténèbres de l’autre, qu’il y ait eu unsoir et un matin quand les astres n’existaient pas, et que lesanimaux aient apparu tout à coup, au lieu de se former parcristallisation.

Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, onmarchait dans les plates-bandes. Langlois fut pris d’une quinte detoux. Le capitaine criait : Vous êtes des révolutionnaires !Girbal : La paix ! la paix ! Le prêtre : Quelmatérialisme ! Foureau : Occupons-nous plutôt de notrechasuble !

– Hou ! Laissez-moi parler ! Et Bouvard s’échauffant,alla jusqu’à dire que l’Homme descendait du Singe !

Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pours’assurer qu’ils n’étaient pas des singes.

Bouvard reprit : – En comparant le fœtus d’une femme, d’unechienne, d’un oiseau…

– Assez !

– Moi, je vais plus loin ! s’écria Pécuchet. L’hommedescend des poissons ! Des rires éclatèrent. Mais sans setroubler : le Telliamed ! un livre arabe ! …

– Allons, messieurs, en séance !

Et on entra dans la sacristie.

Les deux compagnons n’avaient pas roulé l’abbé Jeufroy, commeils l’auraient cru – aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet dujésuitisme.

Sa lumière boréale les inquiétait cependant ; ils lacherchèrent dans le manuel de d’Orbigny.

C’est une hypothèse, pour expliquer comment les végétauxfossiles de la baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales.On suppose, à la place du soleil, un grand foyer lumineux,maintenant disparu, et dont les aurores boréales ne sont peut-êtreque les vestiges.

Puis un doute leur vint sur la provenance de l’Homme ; – etembarrassés, ils songèrent à Vaucorbeil.

Ses menaces n’avaient pas eu de suites. Comme autrefois, ilpassait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tousles barreaux l’un après l’autre.

Bouvard l’épia – et l’ayant arrêté, dit qu’il voulait luisoumettre un point curieux d’anthropologie.

– Croyez-vous que le genre humain descende despoissons ?

– Quelle bêtise !

– Plutôt des singes, n’est-ce pas ?

– Directement, c’est impossible !

À qui se fier ? Car enfin le Docteur n’était pas uncatholique !

Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las del’éocène et du miocène, du Mont-Jorullo, de l’île Julia, desmammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés danstous les auteurs à des médailles qui sont des témoignagesauthentiques, si bien qu’un jour, Bouvard jeta son havresac parterre, en déclarant qu’il n’irait pas plus loin.

La géologie est trop défectueuse ! À peine connaissons-nousquelques endroits de l’Europe. Quant au reste, avec le fond desOcéans, on l’ignorera toujours.

Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral :

– Je n’y crois pas, au règne minéral ! puisque des matièresorganiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, del’or peut-être ! Le diamant n’a-t-il pas été du charbon : lahouille un assemblage de végétaux : – en la chauffant à je ne saisplus combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellementque tout passe, tout coule. La création est faite d’une matièreondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d’autrechose !

Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant quePécuchet la tête basse et un genou dans les mains, se livrait à sesréflexions.

Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par desfrênes dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, desmenthes, des lavandes exhalaient des senteurs chaudes,épicées ; l’atmosphère était lourde ; et Pécuchet, dansune sorte d’abrutissement, rêvait aux existences innombrableséparses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sourcescachées sous le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dansleurs nids, au vent, aux nuages, à toute la Nature, sans chercher àdécouvrir ses mystères, séduit par sa force, perdu dans sagrandeur.

– J’ai soif ! dit Bouvard, en se réveillant.

– Moi de même ! Je boirais volontiers quelquechose !

– C’est facile reprit un homme qui passait, en manches dechemise, avec une planche sur l’épaule.

Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avaitdonné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portaitles cheveux en accroche-cœur, la moustache bien cirée, et dandinaitsa taille d’une façon parisienne.

Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d’une cour, jetasa planche contre un mur, et les fit entrer dans une hautecuisine.

– Mélie ! es-tu là, Mélie ?

Une jeune fille parut ; sur son commandement, alla tirer dela boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.

Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin detoile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de soncorps sans un pli ; – et le nez droit, les yeux bleus, elleavait quelque chose de délicat, de champêtre et d’ingénu.

– Elle est gentille, hein ? dit le menuisier, pendantqu’elle apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle,costumée en paysanne ! et rude à l’ouvrage, pourtant ! –Pauvre petit cœur, va ! quand je serai riche, jet’épouserai !

– Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elled’une voix douce, sur un accent traînard.

Un valet d’écurie vint prendre de l’avoine dans un vieux coffre,et laissa retomber le couvercle si brutalement qu’un éclat de boisen jaillit.

Gorju s’emporta contre la lourdeur de tous ces gars de lacampagne puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place dumorceau. Pécuchet en voulant l’aider, distingua sous la poussière,des figures de personnages.

C’était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, despampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devantureen cinq compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène deboutsur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circéet ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père ; toutcela délabré, rongé de mites, et même le panneau de droitemanquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchetcelui de gauche, qui présentait sous l’arbre du Paradis, Adam etÈve dans une posture fort indécente.

Bouvard également admira le bahut.

– Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte.

Ils hésitaient, vu les réparations.

Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste. –Allons ! Venez ! et il entraîna Pécuchet vers la masure,où Mme Castillon, la maîtresse, étendait du linge.

Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de lafenêtre, son métier à dentelles, s’assit en pleine lumière, ettravailla.

Le linteau de la porte l’encadrait. Les fuseaux sedébrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes.Son profil restait penché.

Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu’onlui donnait.

Elle était de Ouistreham, n’avait plus de famille, gagnait unepistole par mois – enfin, elle lui plut tellement qu’il désira laprendre à son service pour aider la vieille Germaine.

Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu’ilscontinuaient leur marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, sila petite bonne consentirait à devenir sa servante.

– Parbleu !

– Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.

– Eh bien ! je ferai en sorte. Mais n’en parlez pas !à cause de la bourgeoise.

Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs.Pour le raccommodage on s’entendrait.

À peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement àMélie.

Pécuchet s’arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière,huma une prise, et s’étant mouché :

– Au fait, c’est une idée ! mon Dieu, oui ! pourquoipas ? D’ailleurs, tu es le maître !

Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d’un fossé –et les interpellant :

– Quand faut-il que je vous apporte le meuble ?

– Demain !

– Et pour l’autre question, êtes-vous décidés ?

– Convenu ! répondit Pécuchet.

Chapitre 4

 

Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues ;– et leur maison ressemblait à un musée.

Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Lesspécimens de géologie encombraient l’escalier ; – et unechaîne énorme s’étendait par terre tout le long du corridor.

Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils necouchaient pas et condamné l’entrée extérieure de la seconde, pourne faire de ces deux pièces qu’un même appartement.

Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge depierre (un sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappéspar de la quincaillerie.

Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets etune plaque de foyer, qui représentait un moine caressant unebergère. Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux,des serrures, des boulons, des écrous. Le sol disparaissait sousdes tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait lescuriosités les plus rares : la carcasse d’un bonnet de Cauchoise,deux urnes d’argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Unfauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle deguipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la cloison àdroite ; et en dessous, des pointes maintenaienthorizontalement une hallebarde, pièce unique.

La seconde chambre, où l’on descendait par deux marches,renfermait les anciens livres apportés de Paris, et ceux qu’enarrivant ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux enétaient retirés. Ils l’appelaient la bibliothèque.

L’arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul toutle revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure aupastel d’une dame en costume Louis XV faisait pendant au portraitdu père Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour décoration unsombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine defeuilles, les restes d’un nid.

Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse)flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchaitun paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait undécime, rendu par un canard.

Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages,avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chattenant une souris dans sa gueule, – pétrification de Saint-Allyre,– une boîte à ouvrage en coquilles mêmement ; et sur cetteboîte, une carafe d’eau-de-vie contenait une poire debon-chrétien.

Mais le plus beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, unestatue de saint Pierre ! Sa main droite couverte d’un gantserrait la clef du Paradis, de couleur vert pomme ; sachasuble que des fleurs de lis agrémentaient était bleu ciel, et satiare très jaune pointue comme une pagode. Il avait les jouesfardées, de gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers eten trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d’un vieux tapisoù l’on distinguait deux amours dans un cercle de roses – et à sespieds comme une colonne se levait un pot à beurre, portant ces motsen lettres blanches sur fond chocolat : Exécuté devant S.A.R.Monseigneur le duc d’Angoulême, à Noron, le 3 d’octobre 1817.

Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade – etparfois même il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pourallonger la perspective.

Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celledu bahut renaissance.

Il n’était pas achevé. Gorju y travaillait encore ;varlopant les panneaux dans le fournil, et les ajustant, lesdémontant.

À onze heures, il déjeunait ; causait ensuite avec Mélie,et souvent ne reparaissait plus de toute la journée.

Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard etPécuchet s’étaient mis en campagne. Ce qu’ils rapportaient neconvenait pas. Mais ils avaient rencontré une foule de chosescurieuses. Le goût des bibelots leur était venu, puis l’amour dumoyen âge.

D’abord, ils visitèrent les cathédrales ; – et les hautesnefs se mirant dans l’eau des bénitiers, les verrerieséblouissantes comme des tentures de pierreries, les tombeaux aufond des chapelles, le jour incertain des cryptes, tout, jusqu’à lafraîcheur des murailles leur causa un frémissement de plaisir, uneémotion religieuse.

Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques – etdédaigneux des sacristains, ils disaient : – Ah ! une absideromane ! Cela est du XIIe siècle ! voilà que nousretombons dans le flamboyant !

Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur leschapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbreen fleurs. Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoiregrotesque qui terminent les cintres de Feuguerolles ; – etpour l’exubérance de l’homme obscène couvrant un des meneauxd’Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaientchéri la gaudriole.

Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence.Tout était de la décadence – et ils déploraient le vandalisme,tonnaient contre le badigeon.

Mais le style d’un monument ne s’accorde pas toujours avec ladate qu’on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domineencore dans la Provence. L’ogive est peut-être fort ancienne !et des auteurs contestent l’antériorité du roman sur le gothique –Ce défaut de certitude les contrariait.

Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux deDomfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainuresde la herse, et parvenus au sommet, ils voyaient d’abord toute lacampagne, puis les toits de la ville, les rues s’entrecroisant, descharrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait àpic jusqu’aux broussailles des douves – et ils pâlissaient ensongeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des échelles.Ils se seraient risqués dans les souterrains, mais Bouvard avaitpour obstacle son ventre, et Pécuchet la crainte des vipères.

Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully,Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à l’angle des bâtiments,derrière le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisinegarnie de bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales.D’autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs troisenceintes encore visibles, des meurtrières sous l’escalier, delongues tourelles à pans aigus. Puis, on arrive dans unappartement, où une fenêtre du temps des Valois ciselée comme univoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur le parquet desgrains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange. Lesinscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu deschamps, un pignon reste debout – et du haut en bas est revêtu d’unlierre que le vent fait trembler.

Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d’étain,une boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manqued’argent les retenait.

Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez unétameur, un vitrail gothique, – qui fut assez grand pour couvrirprès du fauteuil la partie droite de la croisée jusqu’au deuxièmecarreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain,produisant un effet splendide.

Avec un bas d’armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettresous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si fortequ’ils regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien dutout, – comme la maison de plaisance des évêques de Séez.

– Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre. Ils encherchèrent la place inutilement.

Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par desmédailles d’empereurs qu’on y a découvertes autrefois. Ilscomptaient y faire une belle récolte. Le gardien leur en refusal’entrée.

Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existaitentre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canardsqu’on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant : –Can can can d’où est venu le nom de la ville.

Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.

À l’auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut undéjeuner pour la somme de quatre sols. – Ils y firent le mêmerepas, et constatèrent avec surprise que les choses ne se passaientplus comme ça !

Quel est le fondateur de l’abbaye de Sainte-Anne ?Existe-t-il une parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIesiècle une nouvelle espèce de pommes, et Onfroy gouverneurd’Hastings, à l’époque de la conquête ? Comment se procurerL’Astucieuse Pythonisse, comédie en vers d’un certain Dutrésor,faite à Bayeux, et actuellement des plus rares ? Sous LouisXVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage,qui n’a jamais paru, plein d’anecdotes sur Argentan. – Il s’agiraitde retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoiresautographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l’histoireinédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant deSaint-Martin ? – Autant de problèmes, de points curieux àéclaircir.

Mais souvent un faible indice met sur la voie d’une découverteinappréciable.

Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donnerl’éveil ; – et sous l’apparence de colporteurs, ils seprésentaient dans les maisons, demandant à acheter de vieuxpapiers. On leur en vendit des tas. C’étaient des cahiers d’école,des factures, d’anciens journaux, rien d’utile.

Enfin, Bouvard et Pécuchet s’adressèrent à Larsonneur.

Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement àleurs questions en fit d’autres.

Avaient-ils observé autour d’eux des traces de la religion duchien comme on en voit à Montargis ; et des détails spéciaux,sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictonspopulaires, etc. ? Il les priait même de recueillir pour lui,quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des celtoe, etque les druides employaient dans leurs criminels holocaustes.

Par Gorju, ils s’en procurèrent une douzaine, lui expédièrent lamoins grande – les autres enrichirent le muséum.

Ils s’y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, enavaient parlé à toutes leurs connaissances.

Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pourle voir.

Bouvard les reçut, et commença la démonstration par levestibule.

La poutre n’était rien moins que l’ancien gibet de Falaise,d’après le menuisier qui l’avait vendue – lequel tenait cerenseignement de son grand-père.

La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes dudonjon de Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, auxchaînes des bornes devant les cours d’honneur. Bouvard étaitconvaincu qu’elle servait autrefois à lier les captifs. Et ilouvrit la porte de la première chambre.

– Pourquoi toutes ces tuiles ? s’écria Mme Bordin.

– Pour chauffer les étuves ! mais un peu d’ordre, s’il vousplaît ! Ceci est un tombeau découvert dans une auberge où onl’employait comme abreuvoir.

Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d’une terre, quiétait de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole,afin de montrer par quelle méthode les Romains y versaient despleurs.

– Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres !

Effectivement, c’était un peu sérieux pour une dame, et alors iltira d’un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denierd’argent.

Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd’hui celapourrait valoir.

La cotte de mailles qu’il examinait, lui échappa desdoigts ; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula sonmécontentement.

Il eut même l’obligeance de décrocher la hallebarde – et secourbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine defaucher les jarrets d’un cheval, de pointer comme à la baïonnette,d’assommer un ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rudegaillard.

Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat deSaint-Allyre l’étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peumoins. Puis arrivant à la cheminée :

– Ah ! voilà un chapeau qui aurait besoin deraccommodage.

Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.

C’était celui d’un chef de voleurs sous le Directoire, David deLa Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement.

– Tant mieux, on a bien fait ! dit Mme Bordin.

Marescot souriait devant les objets d’une façon dédaigneuse. Ilne comprenait pas cette galoche qui avait été l’enseigne d’unmarchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, unvulgaire pichet de cidre ; – et le saint Pierre, franchement,était lamentable avec sa physionomie d’ivrogne.

Mme Bordin fit cette remarque : – Il a dû vous coûter bon, toutde même ?

– Oh pas trop ! pas trop !

Un couvreur d’ardoises l’avait donné pour quinze francs.

Ensuite, elle blâma, vu l’inconvenance, le décolletage de ladame en perruque poudrée.

– Où est le mal ? reprit Bouvard, quand on possède quelquechose de beau ? et il ajouta plus bas : Comme vous, je suissûr ?

Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de lafamille Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avecsa longue chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir deson corsage ; et les cils un peu rapprochés, elle baissait lementon, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d’un air ingénu:

– Comment s’appelait cette dame ?

– On l’ignore ! c’est une maîtresse du Régent, – vous savez– celui qui a fait tant de farces !

– Je crois bien ! les mémoires du temps ! … et lenotaire, sans finir sa phrase déplora cet exemple d’un prince,entraîné par ses passions.

– Mais vous êtes tous comme ça !

Les deux hommes se récrièrent ; et un dialogue s’en suivitsur les femmes, sur l’amour. Marescot affirma qu’il existe beaucoupd’unions heureuses. – Parfois même, sans qu’on s’en doute, on après de soi, ce qu’il faudrait pour son bonheur. L’allusion étaitdirecte. Les joues de la veuve s’empourprèrent ; mais seremettant presque aussitôt :

– Nous n’avons plus l’âge des folies ! n’est-ce pasmonsieur Bouvard ?

– Eh ! eh ! moi, je ne dis pas ça ! et il offritson bras pour revenir dans l’autre chambre. Faites attention auxmarches. Très bien ! Maintenant, observez le vitrail.

On y distinguait un manteau d’écarlate et les deux ailes d’unange – tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient enéquilibre les nombreuses cassures du verre. Le jourdiminuait ; des ombres s’allongeaient ; Mme Bordin étaitdevenue sérieuse.

Bouvard s’éloigna, et reparut, affublé d’une couverture delaine, puis s’agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors,la face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sacalvitie ; – et il avait conscience de cet effet, car il dit :– Est-ce que je n’ai pas l’air d’un moine du moyen âge ?Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noyés, faisantprendre à sa figure une expression mystique.

On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet :

– N’aie pas peur ! c’est moi !

Et il entra, la tête complètement recouverte d’un casque – unpot de fer à oreillons pointus.

Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaientdebout. Une minute se passa dans l’ébahissement.

Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulutsavoir si on lui avait tout montré.

– Il me semble ? et désignant la muraille : Ah !pardon ! nous aurons ici un objet que l’on restaure en cemoment.

La veuve et Marescot se retirèrent.

Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ilsallaient en courses l’un sans l’autre, le second faisant des offressupérieures à celles du premier. Pécuchet ainsi venait d’obtenir lecasque.

Bouvard l’en félicita et reçut des éloges à propos de lacouverture.

Mélie avec des cordons, l’arrangea en manière de froc. Ils lamettaient à tour de rôle, pour recevoir les visites.

Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux,puis de personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers,jusqu’aux servantes des voisins ; – et chaque fois, ilsrecommençaient leurs explications, montraient la place où serait lebahut, affectaient de la modestie, réclamaient de l’indulgence pourl’encombrement.

Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu’il avaitautrefois à Paris, l’estimant plus en rapport avec le milieuartistique. À un certain moment, il se coiffait du casque, et lepenchait sur la nuque, afin de dégager son visage. Bouvardn’oubliait pas la manœuvre de la hallebarde ; enfin, d’un coupd’œil ils se demandaient si le visiteur méritait que l’on fît lemoine du moyen âge.

Quelle émotion quand s’arrêta devant leur grille, la voiture deM. de Faverges ! Il n’avait qu’un mot à dire. Voici lachose.

Hurel, son homme d’affaires, lui avait appris que cherchantpartout des documents ils avaient acheté de vieux papiers à laferme de la Aubrye.

Rien de plus vrai.

N’y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval,ancien aide de camp du duc d’Angoulême, et qui avait séjourné à laAubrye ? On désirait cette correspondance, pour des intérêtsde famille.

Elle n’était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose quil’intéressait s’il daignait les suivre, jusqu’à leurbibliothèque.

Jamais pareilles bottes vernies n’avaient craqué dans lecorridor. Elles se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit mêmeécraser plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deuxmarches – et parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voirsous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à beurre, exécutéà Noron.

Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois,pouvait servir.

Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée. – Il répétait: Charmant, très bien ! tout en se donnant sur la bouche depetits coups avec le pommeau de sa badine, – pour sa part, il lesremerciait d’avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque de foireligieuse et de dévouements chevaleresques. il aimait le progrès,– et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes. – Mais laPolitique, le conseil général, l’Agriculture, un véritabletourbillon l’en détournait !

– Après vous, toutefois, on n’aurait que des glanes ; carbientôt, vous aurez pris toutes les curiosités du département.

– Sans amour-propre, nous le pensons dit Pécuchet.

Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, parexemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, unbénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial.

Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regardsignifiant est-ce la peine ? mais déjà le Comte ouvrait laporte.

Mélie, qui se trouvait derrière, s’enfuit brusquement.

Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train defumer sa pipe, les bras croisés.

– Vous employez ce garçon ! Hum ! un jour d’émeute jene m’y fierais pas. Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.

Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur ?

Ils la questionnèrent ; et elle conta qu’elle avait servidans sa ferme. C’était cette petite fille qui versait à boire auxmoissonneuses quand ils étaient venus. Deux ans plus tard, onl’avait prise comme aide, au château – et renvoyée par suite defaux rapports.

Pour Gorju, que lui reprocher ? Il était fort habile, etleur marquait infiniment de considération.

Le lendemain, dès l’aube, ils se rendirent au cimetière.

Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dursonna. Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvetteen grès, un font baptismal où des plantes poussaient.

On n’a pas coutume cependant d’enfouir les fonts baptismaux horsdes églises.

Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description ; et ilsenvoyèrent le tout à Larsonneur.

Sa réponse fut immédiate.

– Victoire, mes chers confrères ! Incontestablement, c’estune cuve druidique !

Toutefois qu’ils y prissent garde ! La hache étaitdouteuse. – Et autant pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquaitune série d’ouvrages à consulter.

Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaîtrecette cuve – ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait levoyage de la Bretagne.

Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l’archéologieceltique. D’après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux,adoraient Kirk et Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et laTerre, le Vent, les Eaux, – et, par-dessus tout, le grand Teutatès,qui est le Saturne des Païens. – Car Saturne, quand il régnait enPhénicie épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut un enfantappelé Jeüd – et Anobret a les traits de Sara, Jeüd fut sacrifié(ou près de l’être) comme Isaac ; – donc, Saturne est Abraham,d’où il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mêmesprincipes que celle des Juifs.

Leur société était fort bien organisée. La première classe depersonnes comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxièmeles jurisconsultes, – et dans la troisième, la plus haute, serangeaient, suivant Taillepied, les diverses manières dephilosophes c’est-à-dire les Druides ou Saronides, eux-mêmesdivisés en Eubages, Bardes et Vates.

Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d’autresenseignaient la Botanique, la Médecine, l’Histoire et laLittérature, bref tous les arts de leur époque. Pythagore et Platonfurent leurs élèves. Ils apprirent la métaphysique aux Grecs, lasorcellerie aux Persans, l’aruspicine aux Étrusques – et auxRomains, l’étamage du cuivre et le commerce des jambons.

Mais de ce peuple, qui dominait l’ancien monde, il ne reste quedes pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, oudisposées en galeries, ou formant des enceintes.

Bouvard et Pécuchet, pleins d’ardeur, étudièrent successivementla Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre-Couplée au Guest, la Pierre duJarier, près de Laigie – d’autres encore !

Tous ces blocs, d’une égale insignifiance, les ennuyèrentpromptement ; – et un jour qu’ils venaient de voir le menhirdu Passais, ils allaient s’en retourner, quand leur guide les menadans un bois de hêtres, encombré par des masses de granit pareillesà des piédestaux, ou à de monstrueuses tortues.

La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bordsse relève – et du fond partent deux entailles qui descendentjusqu’à terre ; c’était pour l’écoulement du sang ;impossible d’en douter ! Le hasard ne fait pas de ceschoses.

Les racines des arbres s’entremêlaient à ces rocs abrupts. Unpeu de pluie tombait ; au loin, les flocons de brumemontaient, comme de grands fantômes. Il était facile d’imaginersous les feuillages, les prêtres en tiare d’or et en robe blanche,avec leurs victimes humaines les bras attachés dans le dos – et surle bord de la cuve la druidesse, observant le ruisseau rouge,pendant qu’autour d’elle, la foule hurlait, au tapage des cymbaleset des buccins faits d’une corne d’auroch.

Tout de suite, leur plan fut arrêté.

Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin ducimetière, marchant comme des voleurs, dans l’ombre des maisons.Les persiennes étaient closes, et les masures tranquilles ;pas un chien n’aboya. Gorju les accompagnait, ils se mirent àl’ouvrage. On n’entendait que le bruit des cailloux heurtés par labêche, qui creusait le gazon. Le voisinage des morts leur étaitdésagréable ; l’horloge de l’église poussait un râle continu,et la rosace de son tympan avait l’air d’un œil épiant lessacrilèges.

Enfin, ils emportèrent la cuve.

Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces del’opération.

L’abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui fairel’honneur d’une visite ; et les ayant introduits dans sapetite salle, il les regarda singulièrement.

Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait unesoupière décorée de bouquets jaunes.

Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.

– C’est un vieux Rouen reprit le curé, un meuble de famille. Lesamateurs le considèrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grâce àDieu il n’avait pas l’amour des curiosités ; – et comme ilssemblaient ne pas comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-mêmedérobant le font baptismal.

Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L’objeten question n’était plus d’usage.

N’importe ! ils devaient le rendre.

Sans doute ! Mais au moins qu’on leur permît de faire venirun peintre pour le dessiner.

– Soit, messieurs.

– Entre nous, n’est-ce pas ? dit Bouvard sous le sceau dela confession !

L’ecclésiastique, en souriant les rassura d’un geste.

Ce n’était pas lui, qu’ils craignaient, mais plutôt Larsonneur.Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve –et ses bavardages iraient jusqu’aux oreilles du gouvernement. Parprudence, ils la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle,dans la cahute, dans une armoire. Gorju était las de latrimbaler.

La possession d’un tel morceau les attachait au celticisme de laNormandie.

Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département del’Orne s’écrit parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gauloisjuraient par le taureau, importation du bœuf Apis. Le nom latin deBellocastes qui était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa,demeure, sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris même divinité. Rienne s’oppose dit Mangon de la Lande à ce qu’il y ait eu, près deBayeux, des monuments druidiques.

– Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiensbâtirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple etqui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques enrenferment.

En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environsde Bayeux, plusieurs vases d’argile, pleins d’ossements – etconclut (d’après la tradition et des autorités évanouies) que cetendroit, une nécropole, était le mont Faunus, où l’on a enterré leVeau d’or.

Cependant le Veau d’or fut brûlé et avalé ! – à moins quela Bible ne se trompe ?

Premièrement, où est le mont Faunus ? Les auteurs nel’indiquent pas. Les indigènes n’en savent rien. Il aurait fallu selivrer à des fouilles ; – et dans ce but, ils envoyèrent à M.le préfet, une pétition, qui n’eut pas de réponse.

Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n’était pasune colline mais un tumulus ? Que signifiaient lestumulus ?

Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du fœtusdans le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était poureux comme une seconde gestation les préparant à une autre vie.Donc, le tumulus symbolise l’organe femelle, comme la pierre levéeest l’organe mâle.

En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté.Témoin ce qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, àLivarot. Anciennement, les bornes des routes et même les arbresavaient la signification de phallus – et pour Bouvard et Pécuchettout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture,des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons depharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient : À quitrouvez-vous que cela ressemble ? puis, confiaient le mystère– et si l’on se récriait, ils levaient, de pitié, les épaules.

Un soir, qu’ils rêvaient aux dogmes des druides, l’abbé seprésenta, discrètement.

Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par levitrail, mais il leur tardait d’arriver à un compartiment nouveau,celui des Phallus. L’ecclésiastique les arrêta, jugeantl’exhibition indécente. Il venait réclamer son font baptismal.

Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le tempsd’en prendre un moulage.

– Le plus tôt sera le mieux dit l’abbé. Puis il causa de chosesindifférentes.

Pécuchet qui s’était absenté une minute, lui glissa dans la mainun napoléon.

Le prêtre fit un mouvement en arrière.

– Ah ! pour vos pauvres !

Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d’or dans sasoutane.

Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices ? Jamais de lavie ! Ils voulaient même apprendre l’hébreu, qui est la languemère du celtique, à moins qu’elle n’en dérive ? – et ilsallaient faire le voyage de la Bretagne, – en commençant par Rennesoù ils avaient un rendez-vous avec Larsonneur, pour étudier cetteurne mentionnée dans les mémoires de l’Académie celtique et quiparaît avoir contenu les cendres de la reine Artémise – quand lemaire entra, le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossierqu’il était.

– Ce n’est pas tout ça, mes petits pères ! Il faut lerendre !

– Quoi donc ?

– Farceurs ! je sais bien que vous le cachez !

On les avait trahis.

Ils répliquèrent qu’ils le détenaient avec la permission demonsieur le curé.

– Nous allons voir.

Et Foureau s’éloigna.

Il revint, une heure après.

– Le curé dit que non ! Venez vous expliquer.

Ils s’obstinèrent.

D’abord on n’avait pas besoin de ce bénitier, – qui n’était pasun bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisonsscientifiques. Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leurtestament, qu’il appartenait à la commune.

Ils proposèrent même de l’acheter.

– Et d’ailleurs, c’est mon bien ! répétait Pécuchet. Lesvingt francs, acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve ducontrat – et s’il fallait comparaître devant le juge de paix, tantpis, il ferait un faux serment !

Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieursfois ; et dans son âme s’était développé le désir, la soif, leprurit de cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettraitla cuve. Autrement, non.

Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.

Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise.La cuve décora le porche de l’église ; et ils se consolèrentde ne plus l’avoir par cette idée que les gens de Chavignolles enignoraient la valeur.

Mais la soupière leur inspira le goût des faïences – nouveausujet d’études et d’explorations dans la campagne.

C’était l’époque où les gens distingués recherchaient les vieuxplats de Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait delà comme une réputation d’artiste, préjudiciable à son métier, maisqu’il rachetait par des côtés sérieux.

Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière,il vint leur proposer un échange.

Pécuchet s’y refusa.

– N’en parlons plus ! et Marescot examina leurcéramique.

Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues surun fond d’une blancheur malpropre ; – et quelques-unesétalaient leur corne d’abondance aux tons verts et rougeâtres,plats à barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuiviset rapportés sur le cœur, dans le sinus de la redingote.

Marescot en fit l’éloge, parla des autres faïences, del’hispano-arabe, de la hollandaise, de l’anglaise, del’italienne ; – et les ayant éblouis par son érudition : – Sije revoyais votre soupière ?

Il la fit sonner d’un coup de doigt, puis contempla les deux Speints sous le couvercle.

– La marque de Rouen ! dit Pécuchet.

– Oh ! oh ! Rouen, à proprement parler, n’avait pas demarque. Quand on ignorait Moustiers toutes les faïences françaisesétaient de Nevers. De même pour Rouen, aujourd’hui !D’ailleurs on l’imite dans la perfection à Elbeuf !

– Pas possible !

– On imite bien les majoliques ! Votre pièce n’a aucunevaleur – et j’allais faire, moi, une belle sottise !

Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s’affaissa dans lefauteuil, prostré !

– Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tut’exaltes ! tu t’emportes toujours.

– Oui ! je m’emporte et Pécuchet empoignant la soupière, lajeta loin de lui, contre le sarcophage.

Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un ; – et,quelque temps après, eut cette idée :

– Marescot par jalousie, pourrait bien s’être moqué denous ?

– Comment ?

– Rien ne m’assure que la soupière ne soit pasauthentique ? tandis que les autres pièces, qu’il a faitsemblant d’admirer, sont fausses peut-être ?

Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, lesregrets.

Ce n’était pas une raison pour abandonner le voyage de laBretagne. Ils comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dansleurs fouilles.

Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminerplus vite le raccommodage du meuble. La perspective d’undéplacement le contraria et comme ils parlaient des menhirs et destumulus qu’ils comptaient voir :

– Je connais mieux leur dit-il ; en Algérie, dans le Sud,près des sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Ilfit même la description d’un tombeau, ouvert devant lui, parhasard ; – et qui contenait un squelette, accroupi comme unsinge, les deux bras autour des jambes.

Larsonneur, qu’ils instruisirent du fait, n’en voulut riencroire.

Bouvard approfondit la matière, et le relança.

– Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soientinformes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au tempsde Jules César ? Sans doute, ils proviennent d’un peuple plusancien ?

– Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait depatriotisme.

– N’importe ! rien ne dit que ces monuments soient l’œuvredes Gaulois. – Montrez-nous un texte !

L’académicien se fâcha, ne répondit plus ; – et ils enfurent bien aises, tant les Druides les ennuyaient.

S’ils ne savaient à quoi s’en tenir sur la céramique et sur lecelticisme c’est qu’ils ignoraient l’histoire, particulièrementl’histoire de France.

L’ouvrage d’Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque ;mais la suite des rois fainéants les amusa fort peu, lascélératesse des maires du Palais ne les indigna point ; – etils lâchèrent Anquetil, rebutés par l’ineptie de sesréflexions.

Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleurehistoire de France.

Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet delecture et leur expédia les lettres d’Augustin Thierry, avec deuxvolumes de M. de Genoude.

D’après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assembléesnationales, voilà les principes de la nation française, lesquelsremontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. LesCapétiens, d’accord avec le peuple s’efforcèrent de les maintenir.Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre leProtestantisme, dernier effort de la Féodalité – et 89 est unretour vers la constitution de nos aïeux.

Pécuchet admira ces idées.

Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry,d’abord.

– Qu’est-ce que tu me chantes, avec ta nation française !puisqu’il n’existait pas de France, ni d’assembléesnationales ! et les Carlovingiens n’ont rien usurpé, dutout ! et les Rois n’ont pas affranchi les communes !Lis, toi-même !

Pécuchet se soumit à l’évidence, et bientôt le dépassa enrigueur scientifique ! Il se serait cru déshonoré s’il avaitdit : Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu deClodowig.

Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de fairese rejoindre les deux bouts de l’histoire de France, si bien que lemilieu est du remplissage ; – et pour en avoir le cœur net,ils prirent la collection de Buchez et Roux.

Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et decatholicisme les écœura ; les détails trop nombreuxempêchaient de voir l’ensemble.

Ils recoururent à M. Thiers.

C’était pendant l’été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle.Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voixcaverneuse, sans fatigue, ne s’arrêtant que pour plonger les doigtsdans sa tabatière. Bouvard l’écoutait la pipe à la bouche, lesjambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.

Des vieillards leur avaient parlé de 93 ; – et dessouvenirs presque personnels animaient les plates descriptions del’auteur. Dans ce temps-là, les grandes routes étaient couvertes desoldats qui chantaient la Marseillaise. Sur le seuil des portes,des femmes assises cousaient de la toile, pour faire des tentes.Quelquefois, arrivait un flot d’hommes en bonnet rouge, inclinantau bout d’une pique une tête décolorée, dont les cheveux pendaient.La haute tribune de la Convention dominait un nuage de poussière,où des visages furieux hurlaient des cris de mort. Quand on passaitau milieu du jour près du bassin des Tuileries, on entendait leheurt de la guillotine, pareil à des coups de mouton.

Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûresse balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant desregards autour d’eux, ils savouraient cette tranquillité.

Quel dommage que dès le commencement, on n’ait pu s’entendre –car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Coury avait mis plus de franchise, et ses adversaires moins deviolence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.

À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard,esprit libéral et cœur sensible, fut constitutionnel, girondin,thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, sedéclara sans-culotte et même robespierriste.

Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plusviolents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de lanature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse femme,versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau, mais duchambertin.

Pour avoir plus de faits à l’appui de leurs arguments, ils seprocurèrent d’autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois,Lacretelle, etc. ; et les contradictions de ces livres ne lesembarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendresa cause.

Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent milleécus pour faire des motions qui perdraient la République ; –et selon Pécuchet Vergniaud aurait demandé six mille francs parmois.

– Jamais de la vie ! Explique-moi plutôt, pourquoi la sœurde Robespierre avait une pension de Louis XVIII ?

– Pas du tout ! c’était de Bonaparte ; et puisque tule prends comme ça, quel est le personnage qui peu de temps avantla mort d’Égalité eut avec lui une conférence secrète ? Jeveux qu’on réimprime dans les mémoires de la Campan les paragraphessupprimés ! Le décès du Dauphin me paraît louche. La poudrièrede Grenelle en sautant tua deux mille personnes ! Causeinconnue, dit-on, quelle bêtise ! car Pécuchet n’était pasloin de la connaître, et rejetait tous les crimes sur les manœuvresdes aristocrates, l’or de l’étranger.

Dans l’esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis,les vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaientindiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million devictimes tout juste.

Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu’à Nantes, dansune longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet égalementconçut des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.

La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D’autresla proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté,naturellement sont des martyrs.

Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot derechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne passuivre cette méthode dans l’examen des époques plus récentes ?Mais l’Histoire doit venger la morale ; on est reconnaissant àTacite d’avoir déchiré Tibère. Après tout, que la Reine ait eu desamants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairialque ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et enthermidor les Jacobins ou la Plaine, qu’importe au développement dela Révolution, dont les origines sont profondes et les résultatsincalculables ! Donc, elle devait s’accomplir, être ce qu’ellefut ; mais supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierres’échappant ou Bonaparte assassiné – hasards qui dépendaient d’unaubergiste moins scrupuleux, d’une porte ouverte, d’une sentinelleendormie, et le train du monde changeait.

Ils n’avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque,une seule idée d’aplomb.

Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes leshistoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes lespièces manuscrites, car de la moindre omission une erreur peutdépendre qui en amènera d’autres à l’infini. Ils y renoncèrent.

Mais le goût de l’Histoire leur était venu, le besoin de lavérité pour elle-même.

Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époquesanciennes ? Les auteurs, étant loin des choses, doivent enparler sans passion. Et ils commencèrent le bon Rollin.

– Quel tas de balivernes ! s’écria Bouvard, dès le premierchapitre.

– Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leurbibliothèque, où s’entassaient les livres du dernier propriétaire,un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit ; – et ayantdéplacé beaucoup de romans et de pièces de théâtre, avec unMontesquieu et des traductions d’Horace, il atteignit ce qu’ilcherchait : l’ouvrage de Beaufort sur l’Histoire romaine.

Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste enfait honneur aux Troyens d’Énée. Coriolan mourut en exil selonFabius Pictor, par les stratagèmes d’Attius Tullus, si l’on encroit Denys ; Sénèque affirme qu’Horatius Coclès s’en retournavictorieux, Dion qu’il fut blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayerémet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.

On n’est pas d’accord sur l’antiquité des Chaldéens, le siècled’Homère, l’existence de Zoroastre, les deux empires d’Assyrie.Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nousaurions de César une autre idée, si le Vercingétorix avait écritses commentaires.

L’Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ilsabondent dans la moderne ; – et Bouvard et Pécuchet revinrentà la France, entamèrent Sismondi.

La succession de tant d’hommes leur donnait envie de lesconnaître plus profondément, de s’y mêler. Ils voulaient parcourirles originaux, Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceuxdont les noms étaient bizarres ou agréables.

Mais les événements s’embrouillèrent faute de savoir lesdates.

Heureusement qu’ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, unin-12 cartonné avec cette épigraphe : Instruire en amusant.

Elle combinait les trois systèmes d’Allévy, de Pâris, et deFeinaigle.

Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1s’exprimant par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsidu reste. Pâris frappe l’imagination au moyen de rébus ; unfauteuil garni de clous à vis donnera : Clou, vis = Clovis ;et comme le bruit de la friture fait ric, ric des merles dans unepoêle rappelleront Chilpéric. Feinaigle divise l’univers enmaisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre paroisà neuf panneaux, chaque panneau portant un emblème. Donc, lepremier roi de la première dynastie occupera dans la premièrechambre le premier panneau. Un phare sur un mont dira comment ils’appelait Phar à mond système Pâris – et d’après le conseild’Allévy, en plaçant au-dessus un miroir qui signifie 4, un oiseau2, et un cerceau 0, on obtiendra 420, date de l’avènement de ceprince.

Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leurpropre maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties unfait distinct ; – et la cour, le jardin, les environs, tout lepays, n’avait plus d’autre sens que de faciliter la mémoire. Lesbornages dans la campagne limitaient certaines époques, lespommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons desbatailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les murs,des quantités de choses absentes, finissaient par les voir, mais nesavaient plus les dates qu’elles représentaient.

D’ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ilsapprirent dans un manuel pour les collèges, que la naissance deJésus doit être reportée cinq ans plus tôt qu’on ne la metordinairement, qu’il y avait chez les Grecs trois manières decompter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencerl’année. – Autant d’occasions pour les méprises, outre celles quirésultent des zodiaques, des ères, et des calendriersdifférents.

Et de l’insouciance des dates, ils passèrent au dédain desfaits.

Ce qu’il y a d’important, c’est la philosophie del’Histoire !

Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.

– L’aigle de Meaux est un farceur ! Il oublie la Chine, lesIndes et l’Amérique ! mais a soin de nous apprendre queThéodose était la joie de l’univers, qu’Abraham traitait d’égalavec les rois et que la philosophie des Grecs descend des Hébreux.Sa préoccupation des Hébreux m’agace !

Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lireVico.

– Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plusvraies que les vérités des historiens ?

Pécuchet tâcha d’expliquer les mythes, se perdait dans laScienza Nuova.

– Nieras-tu le plan de la Providence ?

– Je ne le connais pas ! dit Bouvard.

Et ils décidèrent de s’en rapporter à Dumouchel.

Le Professeur avoua qu’il était maintenant dérouté en faitd’histoire.

– Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome etles voyages de Pythagore ! On attaque Bélisaire, GuillaumeTell, et jusqu’au Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, unsimple bandit. C’est à souhaiter qu’on ne fasse plus dedécouvertes, et même l’Institut devrait établir une sorte de canon,prescrivant ce qu’il faut croire !

Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dansle cours de Daunou :

– Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaisepreuve ; elles ne sont pas là pour répondre.

– Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias lapierre avalée par Saturne.

– L’architecture peut mentir, exemple : l’Arc du Forum, où Titusest appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant luipar Pompée.

– Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, onbattit des monnaies avec le coin de Henri II.

– Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt desapologistes et des calomniateurs.

Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles – mais tous envue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un parti,d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple,offrir des exemples moraux.

Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pasmieux. Car on ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans lechoix des documents, un certain esprit dominera ; – et commeil varie, suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoirene sera fixée.

C’est triste, pensaient-ils.

Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, enfaire bien l’analyse – puis le condenser dans une narration, quiserait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité toutentière. Une telle œuvre semblait exécutable à Pécuchet.

– Veux-tu que nous essayions de composer une histoire ?

– Je ne demande pas mieux ! Mais laquelle ?

– Effectivement, laquelle ?

Bouvard s’était assis. Pécuchet marchait de long en large dansle musée ; quand le pot à beurre frappa ses yeux, ets’arrêtant tout à coup :

– Si nous écrivions la vie du duc d’Angoulême ?

– Mais c’était un imbécile ! répliqua Bouvard.

– Qu’importe ! Les personnages du second plan ont parfoisune influence énorme – et celui-là, peut-être, tenait le rouage desaffaires.

Les livres leur donneraient des renseignements – et M. deFaverges en possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieuxgentilshommes de ses amis.

Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin,de passer quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour yfaire des recherches.

Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires généraleset des brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, detrois quarts, Monseigneur le duc d’Angoulême.

Le drap bleu de son habit d’uniforme disparaissait sous lesépaulettes, les crachats, et le grand cordon rouge de la Légiond’honneur. Un collet extrêmement haut enfermait son long cou. Satête piriforme était encadrée par les frisons de sa chevelure et deses minces favoris ; – et de lourdes paupières, un nez trèsfort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression debonté insignifiante.

Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent unprogramme.

Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs estl’abbé Guénée, l’ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre uncanon, et il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-ilnommé, malgré sa jeunesse, colonel d’un régiment degardes-nobles.

97. Son mariage.

1814. Les Anglais s’emparent de Bordeaux. Il accourt derrièreeux – et montre sa personne aux habitants. Description de lapersonne du Prince.

1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roid’Espagne, et Toulon, sans Masséna, était livré à l’Angleterre.

Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous lapromesse de rendre les diamants de la couronne, emportés au grandgalop par le Roi, son oncle.

Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vittranquille. Plusieurs années s’écoulent.

Guerre d’Espagne. – Dès qu’il a franchi les Pyrénées, laVictoire suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève leTrocadéro, atteint les colonnes d’Hercule, écrase les factions,embrasse Ferdinand, et s’en retourne.

Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles,dîners dans les préfectures, Te Deum dans les cathédrales.Les Parisiens sont au comble de l’ivresse. La ville lui offre unbanquet. On chante sur les théâtres des allusions au Héros.

L’enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisépar souscription rate.

Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, quiva partir pour Alger.

Juillet 1830. Marmont lui apprend l’état des affaires. Alors ilentre dans une telle fureur qu’il se blesse la main à l’épée dugénéral.

Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.

Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne– et ne trouve pas un seul mot à leur dire.

De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes.Ça ne l’ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s’assoitau pied d’un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval,passe devant Saint-Cyr, et envoie aux élèves des parolesd’espérance.

À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.

Il s’embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin desa carrière.

On doit y relever l’importance qu’eurent les ponts. D’abord ils’expose inutilement sur le pont de l’Inn, il enlève lePont-Saint-Esprit et le pont de Lauriol ; à Lyon, les deuxponts lui sont funestes – et sa fortune expire devant le pont deSèvres.

Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel iljoignait une grande politique. Car il offrit soixante francs àchaque soldat, pour abandonner l’Empereur – et en Espagne, il tâchade corrompre à prix d’argent les Constitutionnels.

Sa réserve était si profonde qu’il consentit au mariage projetéentre son père et la reine d’Étrurie, à la formation d’un cabinetnouveau après les ordonnances, à l’abdication en faveur deChambord, à tout ce que l’on voulait.

La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassal’infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, etau moyen d’une manœuvre, était parvenue à lui faire escorte –tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à enavoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause dudésordre, et pardonna à l’infanterie, véritable jugement deSalomon.

Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémenceen obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armescontre lui.

Détails intimes – traits du Prince :

Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avecson frère à creuser une pièce d’eau que l’on voit encore. Une foisil visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et lebut à la santé du Roi.

Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, àlui-même : Une, deux ; une, deux ; une, deux !

On a conservé quelques-uns de ses mots :

À une députation de Bordelais : – Ce qui me console de n’êtrepas à Bordeaux c’est de me trouver au milieu de vous !

Aux protestants de Nîmes : – Je suis bon catholique ; maisje n’oublierai jamais que le plus illustre de mes ancêtres futprotestant.

Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu : – Bien, mesamis ! Les nouvelles sont bonnes ! Ça va bien ! trèsbien.

Après l’abdication de Charles X : Puisqu’ils ne veulent pas demoi, qu’ils s’arrangent !

Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village : – Plus deguerre, plus de conscription, plus de droits réunis.

Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassenttout.

La première du comte d’Artois débutait ainsi : – Français, lefrère de votre roi est arrivé.

Celle du prince : – J’arrive ! Je suis le fils de vosrois ! Vous êtes Français.

Ordre du jour, daté de Bayonne : – Soldats, j’arrive !

Une autre, en pleine défection : – Continuez à soutenir avec lavigueur qui convient au soldat français, la lutte que vous avezcommencée. La France l’attend de vous !

Dernière à Rambouillet. – Le roi est entré en arrangement avecle gouvernement établi à Paris ; et tout porte à croire quecet arrangement est sur le point d’être conclu. Tout porte à croireétait sublime.

– Une chose me chiffonne dit Bouvard c’est qu’on ne mentionnepas ses affaires de cœur ?

Et ils notèrent en marge : Chercher les amours duPrince !

Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fitvoir un autre portrait du duc d’Angoulême.

Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil,l’œil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats,voltigeant.

Comment concilier les deux portraits ? Avait-il les cheveuxplats, ou bien crépus, à moins qu’il ne poussât la coquetteriejusqu’à se faire friser ?

Question grave, suivant Pécuchet ; car la chevelure donnele tempérament, le tempérament l’individu.

Bouvard pensait qu’on ne sait rien d’un homme tant qu’on ignoreses passions ; – et pour éclaircir ces deux points ils seprésentèrent au château de Faverges. Le comte n’y était pas, celaretardait leur ouvrage. ils rentrèrent chez eux, vexés.

La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans lacuisine. Ils montèrent l’escalier ; et que virent-ils aumilieu de la chambre de Bouvard ? Mme Bordin qui regardait dedroite et de gauche.

– Excusez-moi dit-elle en s’efforçant de rire. Depuis une heureje cherche votre cuisinière, dont j’aurais besoin, pour mesconfitures.

Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormantprofondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.

– Qu’est-ce encore ? Vous êtes toujours à me diguer avecvos questions !

Il était clair qu’en leur absence, Mme Bordin lui enfaisait.

Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.

– Je reste pour vous soigner dit la veuve.

Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont lesbarbes s’agitaient. C’était Mme Castillon la fermière. Elle cria :Gorju ! Gorju !

Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:

– Il n’est pas là !

Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, enémoi. – Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elledéboucla leurs guêtres sans murmurer.

Ensuite, ils allèrent voir le bahut.

Ses morceaux épars jonchaient le fournil ; les sculpturesétaient endommagées, les battants rompus.

À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retintses pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.

Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait : il venaitde mettre le bahut dehors pour le vernir quand une vache errantel’avait jeté par terre.

– À qui la vache ? dit Pécuchet.

– Je ne sais pas.

– Eh ! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout àl’heure ! C’est de votre faute !

Ils y renonçaient du reste : depuis trop longtemps, il leslanternait – et ne voulaient plus de sa personne ni de sontravail.

Ces messieurs avaient tort. Le dommage n’était pas si grand.Avant trois semaines tout serait fini ; – et Gorju lesaccompagna jusque dans la cuisine où Germaine en se traînant,arrivait, pour faire le dîner.

Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, auxtrois quarts vidée.

– Sans doute par vous ? dit Pécuchet à Gorju.

– Moi ? jamais.

Bouvard objecta : – Vous étiez le seul homme dans la maison.

– Eh bien, et les femmes ? reprit l’ouvrier, avec un clind’œil oblique.

Germaine le surprit : – Dites plutôt que c’est moi !

– Certainement c’est vous !

– Et c’est moi, peut-être qui ai démoli l’armoire !

Gorju fit une pirouette. – Vous ne voyez donc pas qu’elle estsaoule !

Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur,elle empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous sonbonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pourGorju.

La vieille éclata.

– Si ce n’est pas une abomination ! que vous passiez desjournées ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit !espèce de Parisien, mangeur de bourgeoises ! qui vient cheznos maîtres, pour leur faire accroire des farces.

Les prunelles de Bouvard s’écarquillèrent. – Quellesfarces ?

– Je dis qu’on se fiche de vous !

– On ne se fiche pas de moi ! s’écria Pécuchet, et indignéde son insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa ;qu’elle eût à déguerpir. Bouvard ne s’opposa point à cette décision– et ils se retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots surson malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.

Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements,se demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s’étaitbrisé, que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju, – et s’ilavait déshonoré Mélie ?

– Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notreménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux etles amours du duc d’Angoulême !

Pécuchet ajouta : – Combien de questions autrementconsidérables, et encore plus difficiles !

D’où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout.Il faut les compléter par la psychologie. Sans l’imagination,l’Histoire est défectueuse. – Faisons venir quelques romanshistoriques !

Chapitre 5

 

Ils lurent d’abord Walter Scott.

Ce fut comme la surprise d’un monde nouveau.

Les hommes du passé qui n’étaient pour eux que des fantômes oudes noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers,valets, gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, quidélibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent,chantent et prient, dans la salle d’armes des châteaux, sur le bancnoir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sousl’auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysagesartistement composés, entourent les scènes comme un décor dethéâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long desgrèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, lalune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluireles cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sansconnaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes,et l’illusion était complète. L’hiver s’y passa.

Leur déjeuner fini, ils s’installaient dans la petite salle, auxdeux bouts de la cheminée ; – et en face l’un de l’autre, avecun livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jourbaissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient enhâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantirde la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait lavisière de sa casquette inclinée sur le front.

Germaine n’était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venaitfouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli deschoses matérielles.

Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manièred’une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes,forts comme des bœufs, gais comme des pinsons, entrent et partentbrusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d’affreusesblessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Ily a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements– et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour laréflexion. L’amour conserve de la décence, le fanatisme est gai,les massacres font sourire.

Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer lefatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy nid’Arlincourt.

La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacobleur parut insuffisante – et M. Villemain les scandalisa enmontrant page 85 de son Lascaris, un Espagnol qui fume unepipe une longue pipe arabe au milieu du XVe siècle.

Pécuchet consultait la biographie universelle – et il entrepritde réviser Dumas au point de vue de la science.

L’auteur, dans Les Deux Diane se trompe de dates. Lemariage du Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le20 mars 1549. Comment sait-il (voir Le Page du Duc deSavoie) que Catherine de Médicis, après la mort de son épouxvoulait recommencer la guerre ? Il est peu probable qu’on aitcouronné le duc d’Anjou, la nuit, dans une église, épisode quiagrémente La Dame de Montsoreau. La Reine Margot,principalement, fourmille d’erreurs. Le duc de Nevers n’était pasabsent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri deNavarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et HenriIII ne revint pas de Pologne aussi vite. D’ailleurs, combien derengaines, le miracle de l’aubépine, le balcon de Charles IX, lesgants empoisonnés de Jeanne d’Albret. Pécuchet n’eut plus confianceen Dumas.

Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause desbévues de son Quentin Durward. Le meurtre de l’évêque deLiège est avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck étaitJeanne d’Arschel et non Hameline de Croy. Loin d’être tué par unsoldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure duTéméraire, quand on trouva son cadavre, n’exprimait aucune menace,puisque les loups l’avaient à demi dévorée.

Bouvard n’en continua pas moins Walter Scott, mais finit pars’ennuyer de la répétition des mêmes effets. L’héroïne,ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l’amoureux, unenfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux.Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, desjeunes filles pures, des valets facétieux et d’interminablesdialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.

En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.

Il s’enthousiasma pour les belles adultères et les noblesamants, aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, ethabiter Venise ! Il poussait des soupirs, ne savait pas cequ’il avait, se trouvait lui-même changé.

Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait lespièces de théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatreCharlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d’Arc,et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations deCellamare !

Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans.Car il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien nepeut détruire. Louis XI ne manquera pas de s’agenouiller devant lesfigurines de son chapeau ; Henri IV sera constammentjovial ; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel – enfin, tousles caractères se montrent d’un seul bloc, par amour des idéessimples et respect de l’ignorance – si bien que le dramaturge, loind’élever abaisse, au lieu d’instruire abrutit.

Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit àlire Consuelo, Horace, Mauprat, futséduit par la défense des opprimés, le côté social, et républicain,les thèses.

Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda aucabinet de lecture des romans d’amour.

À haute voix et l’un après l’autre, ils parcoururent LaNouvelle Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika. Mais lesbâillements de celui qui écoutait gagnaient son compagnon, dont lesmains bientôt laissaient tomber le livre par terre. Ilsreprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu,l’époque, le costume des personnages. Le cœur seul esttraité ; toujours du sentiment ! comme si le monde necontenait pas autre chose !

Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques ; tels queLe Voyage autour de ma chambre, par Xavier de Maistre,Sous les Tilleuls, d’Alphonse Karr. Dans ce genre delivres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien,de ses pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne, d’abordles charma, puis leur parut stupide ; – car l’auteur effaceson œuvre en y étalant sa personne.

Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romansd’aventures, l’intrigue les intéressait d’autant plus qu’elle étaitenchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s’évertuaient àprévoir les dénouements, devinrent là dessus très forts, et selassèrent d’une amusette, indigne d’esprits sérieux.

L’œuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme uneBabylone, et comme des grains de poussière sous le microscope. Dansles choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ilsn’avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.

– Quel observateur ! s’écriait Bouvard.

– Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croitaux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est éblouipar les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et sesbourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoigonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises ? Il afait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre surles machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait fait lecocher de fiacre, le porteur d’eau, le marchand de coco. Nous enaurons sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis surtoutes les villes et les étages de chaque maison et chaqueindividu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de lastatistique ou de l’ethnographie.

Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s’instruire,descendre plus avant dans la connaissance des mœurs. Il relut Paulde Kock, feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d’Antin.

– Comment perdre son temps à des inepties pareilles ?disait Pécuchet.

– Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.

– Va te promener avec tes documents ! Je demande quelquechose qui m’exalte, qui m’enlève aux misères de ce monde !

Et Pécuchet, porté à l’idéal tourna Bouvard, insensiblement versla Tragédie.

Le lointain où elle se passe, les intérêts qu’on y débat et lacondition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment degrandeur.

Un jour, Bouvard prit Athalie, et débita le songetellement bien, que Pécuchet voulut à son tour l’essayer. – Dès lapremière phrase, sa voix se perdit dans une espèce debourdonnement. Elle était monotone, et bien que forte,indistincte.

Bouvard, plein d’expérience lui conseilla, pour l’assouplir, dela déployer depuis le ton le plus bas jusqu’au plus haut, et de lareplier, – émettant deux gammes, l’une montante, l’autredescendante ; – et lui-même se livrait à cet exercice, lematin dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs.Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon ;leur porte était close – et ils braillaient séparément.

Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c’était l’emphase, lesdiscours sur la Politique, les maximes de perversité.

Ils apprirent par cœur les dialogues les plus fameux de Racineet de Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard,comme au Théâtre-Français, marchait la main sur l’épaule dePécuchet en s’arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux,ouvrait les bras, accusait les destins. Il avait de beaux cris dedouleur dans le Philoctète de La Harpe, un joli hoquetdans Gabrielle de Vergy – et quand il faisait Denys tyrande Syracuse une manière de considérer son fils en l’appelantMonstre, digne de moi ! qui était vraiment terrible.Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non labonne volonté.

Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina dereproduire le sifflement de l’aspic, tel qu’avait dû le fairel’automate inventé exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fitrire jusqu’au soir. La Tragédie tomba dans leur estime.

Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchisedémontra combien elle est artificielle et podagre : la niaiserie deses moyens, l’absurdité des confidents.

Ils abordèrent la Comédie – qui est l’école des nuances. Il fautdisloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes.Pécuchet n’en put venir à bout – et échoua complètement dansCélimène.

Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneursassommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussifaux qu’Égisthe et qu’Agamemnon.

Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle oùl’on voit des pères de famille désolés, des domestiques sauvantleurs maîtres, des richards offrant leur fortune, des couturièresinnocentes et d’infâmes suborneurs, genre qui se prolonge deDiderot jusqu’à Pixérécourt. Toutes ces pièces prêchant la vertules choquèrent comme triviales.

Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sajeunesse. Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo,Dumas, ou Bouchardy ; – et la diction ne devait plus êtrepompeuse ou fine, – mais lyrique, désordonnée.

Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet lejeu de Frédéric Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec sonchâle vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu’elle rapportait, cesmessieurs ayant l’obligeance de lui prêter des romans,quelquefois.

– Mais continuez ! car elle était là depuis une minute, etavait plaisir à les entendre.

Ils s’excusèrent. Elle insistait.

– Mon Dieu ! dit Bouvard rien ne nous empêche ! …

Pécuchet allégua, par fausse honte, qu’ils ne pouvaient jouer àl’improviste, sans costume.

– Effectivement ! nous aurions besoin de nous déguiser. EtBouvard chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec,et le prit.

Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans lesalon.

Des araignées couraient le long des murs – et les spécimensgéologiques encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière levelours des fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchonpour que Mme Bordin pût s’asseoir.

Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard étaitpartisan de La Tour de Nesle. Mais Pécuchet avait peur desrôles qui demandent trop d’action.

– Elle aimera mieux du classique ! Phèdre parexemple ?

– Soit.

Bouvard conta le sujet. – C’est une reine, dont le mari, a,d’une autre femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme –y sommes-nous ? En route !

– Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée,

– Je l’aime !

Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, sonvisage, cette tête charmante, se désolait de ne l’avoir pasrencontré sur la flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec luidans le labyrinthe.

La mèche du bonnet rouge s’inclinait amoureusement ; – etsa voix tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel deprendre en pitié sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletaitpour marquer de l’émotion.

Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant lesfaiseurs de tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, enmanches de chemise, les regardait par la fenêtre.

Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le déliredes sens, le remords, le désespoir, et il se rua sur le glaiveidéal de Pécuchet avec tant de violence que trébuchant dans lescailloux, il faillit tomber par terre.

– Ne faites pas attention ! Puis, Thésée arrive, et elles’empoisonne !

– Pauvre femme ! dit Mme Bordin.

Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.

Le choix l’embarrassait. Elle n’avait vu que trois pièces :Robert le Diable dans la capitale, le Jeune Marià Rouen – et une autre à Falaise qui était bien amusante et qu’onappelait La Brouette du Vinaigrier.

Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de Tartuffe,au troisième acte.

Pécuchet crut une explication nécessaire :

Il faut savoir que Tartuffe…

Mme Bordin l’interrompit. On sait ce que c’est qu’unTartuffe !

Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.

– Je ne vois que la robe de moine dit Pécuchet.

– N’importe ! mets-la !

Il reparut avec elle, et un Molière.

Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresserles genoux d’Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.

– Que fait là votre main ?

Bouvard bien vite répliqua d’une voix sucrée :

– Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. Et il dardaitses prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un airextrêmement lubrique, finit même par s’adresser à Mme Bordin.

Les regards de cet homme la gênaient – et quand il s’arrêta,humble et palpitant, elle cherchait presque une réponse.

Pécuchet eut recours au livre : – La déclaration est tout à faitgalante.

– Ah ! oui, s’écria-t-elle, c’est un fier enjôleur.

– N’est-ce pas ? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilàune autre, d’un chic plus moderne, et ayant défait sa redingote, ils’accroupit sur un moellon et déclama la tête renversée.

Des flammes de tes yeux inonde ma paupière.

Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir,

Tu m’en chantais, avec des pleurs dans ton œilnoir.

– Ça me ressemble pensa-t-elle.

Soyons heureux ! buvons ! car la coupe estremplie,

Car cette heure est à nous, et le reste est folie.

– Comme vous êtes drôle !

Et elle riait d’un petit rire, qui lui remontait la gorge etdécouvrait ses dents.

N’est-ce pas qu’il est doux

D’aimer, et de savoir qu’on vous aime àgenoux ?

Il s’agenouilla.

– Finissez donc !

Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,

Doña Sol ! ma beauté ! mon amour !

– Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange.

– Heureusement ! car sans cela… ! Et Mme Bordinsourit, au lieu de terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle seleva.

Il avait plu tout à l’heure – et le chemin par la hêtrée n’étantpas facile, mieux valait s’en retourner par les champs. Bouvardl’accompagna dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.

D’abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Ilétait encore ému de sa déclamation ; – et elle éprouvait aufond de l’âme comme une surprise, un charme qui venait de laLittérature. L’Art, en de certaines occasions, ébranle les espritsmédiocres ; – et des mondes peuvent être révélés par sesinterprètes les plus lourds.

Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait destaches lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avecde petits cris sautillaient sur le tronc d’un vieux tilleul abattu.Une épine en fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis sepenchaient.

– Ah ! cela fait bien ! dit Bouvard, en humant l’air àpleins poumons.

– Aussi, vous vous donnez un mal !

– Ce n’est pas que j’aie du talent, mais pour du feu, j’enpossède.

– On voit reprit-elle – et mettant un espace entre les mots quevous avez… aimé… autrefois.

– Autrefois, seulement – vous croyez !

Elle s’arrêta.

– Je n’en sais rien.

– Que veut-elle dire ? Et Bouvard sentait battre soncœur.

Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fitmonter sous la charmille.

Alors ils causèrent de la représentation.

– Comment s’appelle votre dernier morceau ?

– C’est tiré de Hernani, un drame.

– Ah ! puis lentement, et se parlant à elle-même ce doitêtre bien agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,– pour tout de bon.

– Je suis à vos ordres répondit Bouvard.

– Vous ?

– Oui ! moi !

– Quelle plaisanterie !

– Pas le moins du monde !

Et ayant jeté un regard autour d’eux, il la prit à la ceinture,par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.

Elle devint très pâle comme si elle allait s’évanouir – ets’appuya d’une main contre un arbre ; puis, ouvrit lespaupières, et secoua la tête.

– C’est passé.

Il la regardait, avec ébahissement.

La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte.Une rigole coulait de l’autre côté. Elle ramassa tous les plis desa jupe, et se tenait au bord, indécise.

– Voulez-vous mon aide ?

– Inutile !

– Pourquoi ?

– Ah ! vous êtes trop dangereux !

Et, dans le saut qu’elle fit, son bas blanc parut.

Bouvard se blâma d’avoir raté l’occasion. Bah ! elle seretrouverait ; – et puis les femmes ne sont pas toutes lesmêmes. Il faut brusquer les unes, l’audace vous perd avec lesautres. En somme, il était content de lui ; – et s’il neconfia pas son espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur desobservations, et nullement par délicatesse.

À partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie etGorju tout en regrettant de n’avoir pas un théâtre de société.

La petite bonne s’amusait sans y rien comprendre, ébahie dulangage, fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait lestirades philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour lepeuple dans les mélodrames ; – si bien que charmés de son goûtils pensèrent à lui donner des leçons, pour en faire plus tard unacteur. Cette perspective éblouissait l’ouvrier.

Le bruit de leurs travaux s’était répandu. Vaucorbeil leur enparla d’une façon narquoise. Généralement on les méprisait.

Ils s’en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes.Pécuchet porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux,avec sa mine ronde et sa calvitie, que de se faire une tête à laBéranger !

Enfin, ils résolurent de composer une pièce.

Le difficile c’était le sujet.

Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueurindispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres.Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit ; après quoi, ilsdescendaient dans le verger, s’y promenaient, enfin sortaient pourtrouver dehors l’inspiration, cheminaient côte à côte, etrentraient exténués.

Ou bien, ils s’enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait latable, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restaitles yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil,méditait les jambes droites et la tête basse.

Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d’uneidée ; au moment de la saisir, elle avait disparu.

Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prendun titre, au hasard, et un fait en découle ; on développe unproverbe, on combine des aventures en une seule. Pas un de cesmoyens n’aboutit. Ils feuilletèrent vainement des recueilsd’anecdotes, plusieurs volumes des causes célèbres, un tasd’histoires.

Et ils rêvaient d’être joués à l’Odéon, pensaient auxspectacles, regrettaient Paris.

– J’étais fait pour être auteur, et ne pas m’enterrer à lacampagne ! disait Bouvard.

– Moi de même, répondait Pécuchet.

Une illumination lui vint : s’ils avaient tant de mal, c’estqu’ils ne savaient pas les règles.

Ils les étudièrent, dans La Pratique du Théâtre pard’Aubignac, et dans quelques ouvrages moins démodés.

On y débat des questions importantes : Si la comédie peuts’écrire en vers, – si la tragédie n’excède point les bornes entirant sa fable de l’histoire moderne, – si les héros doivent êtrevertueux, – quel genre de scélérats elle comporte, – jusqu’à quelpoint les horreurs y sont permises ? Que les détailsconcourent à un seul but, que l’intérêt grandisse, que la finréponde au commencement, sans doute !

« Inventez des ressorts qui puissent m’attacher », ditBoileau.

Par quel moyen inventer des ressorts ?

« Que dans tous vos discours la passion émue

Aille chercher le cœur, l’échauffe et le remue. »

Comment chauffer le cœur ?

Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, legénie.

Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l’Académiefrançaise, n’entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire.Racine fut bafoué par Subligny. La Harpe rugissait au nom deShakespeare.

La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître lanouvelle, et firent venir les comptes rendus de pièces, dans lesjournaux.

Quel aplomb ! Quel entêtement ! Quelleimprobité ! Des outrages à des chefs-d’œuvre, des révérencesfaites à des platitudes – et les âneries de ceux qui passent poursavants et la bêtise des autres que l’on proclamespirituels !

C’est peut-être au Public qu’il faut s’en rapporter ?

Mais des œuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dansles sifflées quelque chose leur agréait.

Ainsi, l’opinion des gens de goût est trompeuse et le jugementde la foule inconcevable.

Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté,écrivit à Dumouchel.

L’ancien commis-voyageur s’étonna du ramollissement causé par laprovince, son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref n’y étaitplus du tout.

Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Celarentre dans l’article-Paris. On va au spectacle pour se divertir.Ce qui est bien, c’est ce qui amuse.

– Mais imbécile s’écria Pécuchet ce qui t’amuse n’est pas ce quim’amuse – et les autres et toi-même s’en fatigueront plus tard. Siles pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment sefait-il que les meilleures soient toujours lues ? Et ilattendit la réponse de Dumouchel.

Suivant le professeur, le sort immédiat d’une pièce ne prouvaitrien. Le Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n’est pluscomprise. Qui parle aujourd’hui de Ducange et de Picard ? – Etil rappelait tous les grands succès contemporains, depuis Fanchonla Vielleuse jusqu’à Gaspardo le Pêcheur, déplorait la décadence denotre scène. Elle a pour cause le mépris de la Littérature – ouplutôt du style.

Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément lestyle ? – et grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ilsapprirent le secret de tous ses genres.

Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, lestournures qui sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relèvepar dévorants. Vomir ne s’emploie qu’au figuré. Fièvre s’appliqueaux passions. Vaillance est beau en vers.

– Si nous faisions des vers ? dit Pécuchet.

– Plus tard ! Occupons-nous de la prose, d’abord.

On recommande formellement de choisir un classique pour semouler sur lui mais tous ont leurs dangers – et non seulement ilsont péché par le style – mais encore par la langue.

Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils semirent à étudier la grammaire.

Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfiniscomme en latin ? Les uns pensent que oui, les autres que non.Ils n’osèrent se décider.

Le sujet s’accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions oùle sujet ne s’accorde pas.

Nulle distinction autrefois entre l’adjectif verbal et leparticipe présent, mais l’Académie en pose une peu commode àsaisir.

Ils furent bien aises d’apprendre que leur, pronom, s’emploiepour les personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et ens’emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire cette femme a l’air bon ou l’air bonne ? – unebûche de bois sec ou de bois sèche – ne pas laisser de ou que de –une troupe de voleurs survint, ou survinrent ?

Autres difficultés : Autour et à l’entour dont Racine et Boileaune voyaient pas la différence – imposer ou en imposer synonymeschez Massillon et chez Voltaire ; croasser et coasserconfondus par La Fontaine, qui pourtant savait reconnaître uncorbeau d’une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord ; ceux-civoyant une beauté, où ceux-là découvrent une faute. Ils admettentdes principes dont ils repoussent les conséquences, proclament lesconséquences dont ils refusent les principes, s’appuient sur latradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements bizarres.Ménage au lieu de lentilles et cassonade préconise nentilles etcastonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsalles œils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment ? desz’annetons vaudrait mieux que des hannetons, des z’aricots que desharicots – et sous Louis XIV, on prononçait Roume et M. de Lounepour Rome et M. de Lionne !

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais iln’y eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et lagrammaire une illusion.

En ce temps-là, d’ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçaitqu’il faut écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu’onait senti, observé.

Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils sejugèrent capables d’écrire. Une pièce est gênante par l’étroitessedu cadre ; mais le roman a plus de libertés. Pour en faire un,ils cherchèrent dans leurs souvenirs.

Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilainmonsieur, et il ambitionnait de s’en venger par un livre.

Bouvard avait connu à l’estaminet, un vieux maître d’écritureivrogne et misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.

Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deuxsujets, en un seul – en demeuraient là, passèrent aux suivants : –une femme qui cause le malheur d’une famille – une femme, son mariet son amant – une femme qui serait vertueuse par défaut deconformation, un ambitieux, un mauvais prêtre.

Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des chosesfournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchetétait pour le sentiment et l’idée, Bouvard pour l’image et lacouleur – et ils commençaient à ne plus s’entendre, chacuns’étonnant que l’autre fût si borné.

La science qu’on nomme esthétique, trancherait peut-être leursdifférends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leurenvoya une liste d’ouvrages sur la matière. Ils travaillaient àpart, et se communiquaient leurs réflexions.

D’abord qu’est-ce que le Beau ?

Pour Schelling c’est l’infini s’exprimant par le fini, pour Reidune qualité occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour DeMaistre ce qui plaît à la vertu ; pour le P. André, ce quiconvient à la Raison.

Et il existe plusieurs sortes de Beau : un beau dans lessciences, la géométrie est belle, un beau dans les mœurs, on nepeut nier que la mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans lerègne animal. La Beauté du chien consiste dans son odorat. Uncochon ne saurait être beau, vu ses habitudes immondes ; unserpent non plus, car il éveille en nous des idées de bassesse. Lesfleurs, les papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin lacondition première du Beau, c’est l’unité dans la variété, voilà leprincipe.

– Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés quedeux yeux droits et produisent moins bon effet, –ordinairement.

Ils abordèrent la question du sublime.

Certains objets, sont d’eux-mêmes sublimes, le fracas d’untorrent, des ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Uncaractère est beau quand il triomphe, et sublime quand illutte.

– Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime letrès Beau.

Comment les distinguer ?

– Au moyen du tact, répondit Pécuchet.

– Et le tact, d’où vient-il ?

– Du goût !

– Qu’est-ce que le goût ?

On le définit un discernement spécial, un jugement rapide,l’avantage de distinguer certains rapports.

– Enfin le goût c’est le goût, – et tout cela ne dit pas lamanière d’en avoir.

Il faut observer les bienséances ; mais les bienséancesvarient ; – et si parfaite que soit une œuvre, elle ne serapas toujours irréprochable. – Il y a, pourtant, un Beauindestructible, et dont nous ignorons les lois, car sa genèse estmystérieuse.

Puisqu’une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nousdevons reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun desArts plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent où le stylede l’un entrera dans l’autre sous peine de dévier du but, de ne pasêtre vrai.

L’application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et lapréoccupation de la Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéalpas de Vrai ; – c’est pourquoi les types sont d’une réalitéplus continue que les portraits. L’Art, d’ailleurs, ne traite quela vraisemblance – mais la vraisemblance dépend de qui l’observe,est une chose relative, passagère.

Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moinsen moins, croyait à l’esthétique.

– Si elle n’est pas une blague, sa rigueur se démontrera par desexemples. Or, écoute. Et il lut une note, qui lui avait demandébien des recherches.

Bouhours accuse Tacite de n’avoir pas la simplicité que réclamel’Histoire. M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour sonmélange du sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouvequ’André Chénier est comme poète au-dessous du XVIIe siècle, Blair,Anglais, déplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontelgémit sur les licences d’Homère. Lamotte n’admet point l’immoralitéde ses héros, Vida s’indigne de ses comparaisons. Enfin, tous lesfaiseurs de rhétoriques, de poétiques et d’esthétiques meparaissent des imbéciles !

– Tu exagères ! dit Pécuchet.

Des doutes l’agitaient – car si les esprits médiocres (commeobserve Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennentaux maîtres, et on devra les admirer ? C’est trop fort !Cependant les maîtres sont les maîtres ! Il aurait voulu faires’accorder les doctrines avec les œuvres, les critiques et lespoètes, saisir l’essence du Beau ; – et ces questions letravaillèrent tellement que sa bile en fut remuée. Il y gagna unejaunisse.

Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinièrede Mme Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour samaîtresse.

La veuve n’avait pas reparu depuis la séance dramatique.Était-ce une avance ? Mais pourquoi l’intermédiaire deMarianne ? – Et pendant toute la nuit, l’imagination deBouvard s’égara.

Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridoret regardait de temps à autre par la fenêtre ; un coup desonnette retentit. C’était le notaire.

Il traversa la cour, monta l’escalier, se mit dans le fauteuil –et les premières politesses échangées, dit que las d’attendre MmeBordin, il avait pris les devants. Elle désirait lui acheter lesÉcalles.

Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambrede Pécuchet.

Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux ; – M.Vaucorbeil devant venir tout à l’heure.

Enfin, elle arriva. Son retard s’expliquait par l’importance desa toilette : un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenuequi sied aux occasions sérieuses.

Après beaucoup d’ambages, elle demanda si mille écus ne seraientpas suffisants ?

– Un acre ! Mille écus ? jamais !

Elle cligna ses paupières : – Ah ! pour moi !

Et tous les trois restaient silencieux. M. de Favergesentra.

Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette demaroquin – et en la posant sur la table :

– Ce sont des brochures ! Elles ont trait à la Réforme –question brûlante ; – mais voici une chose qui vous appartientsans doute ? Et il tendit à Bouvard le second volume desMémoires du Diable.

Mélie, tout à l’heure, le lisait dans la cuisine ; et commeon doit surveiller les mœurs de ces gens-là, il avait cru bienfaire en confisquant le livre.

Bouvard l’avait prêté à sa servante. On causa des romans.

Mme Bordin les aimait, quand ils n’étaient pas lugubres.

– Les écrivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous descouleurs flatteuses !

– Il faut peindre ! objecta Bouvard.

– Alors, on n’a plus qu’à suivre l’exemple ! …

– Il ne s’agit pas d’exemple !

– Au moins, conviendrez-vous qu’ils peuvent tomber entre lesmains d’une jeune fille. Moi, j’en ai une.

– Charmante ! dit le notaire, en prenant la figure qu’ilavait les jours de contrat de mariage.

– Eh bien, à cause d’elle, ou plutôt des personnes quil’entourent, je les prohibe dans ma maison, car le Peuple, chermonsieur ! …

– Qu’a-t-il fait, le Peuple ? dit Vaucorbeil, paraissanttout à coup sur le seuil.

Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à lacompagnie.

– Je soutiens reprit le comte qu’il faut écarter de luicertaines lectures.

Vaucorbeil répliqua : – Vous n’êtes donc pas pourl’instruction ?

– Si fait ! Permettez ?

– Quand tous les jours dit Marescot on attaque legouvernement !

– Où est le mal ?

Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrerLouis-Philippe, rappelant l’affaire Pritchard, les lois deseptembre contre la liberté de la presse.

– Et celle du théâtre ! ajouta Pécuchet.

Marescot n’y tenait plus. – Il va trop loin, votrethéâtre !

– Pour cela, je vous l’accorde ! dit le comte ; despièces qui exaltent le suicide !

– Le suicide est beau ! – témoin Caton, objectaPécuchet.

Sans répondre à l’argument, M. de Faverges stigmatisa cesœuvres, où l’on bafoue les choses les plus saintes, la famille, lapropriété, le mariage !

– Eh bien, et Molière ? dit Bouvard.

Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus –et d’ailleurs était un peu surfait.

– Enfin dit le comte Victor Hugo a été sans pitié – oui sanspitié, pour Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type dela Reine dans le personnage de Marie Tudor !

– Comment ! s’écria Bouvard moi – auteur – je n’ai pas ledroit…

– Non, monsieur, vous n’avez pas le droit de nous montrer lecrime sans mettre à côté un correctif, sans nous offrir uneleçon.

Vaucorbeil trouvait aussi que l’Art devait avoir un but : viserà l’amélioration des masses ! Chantez-nous la science, nosdécouvertes, le patriotisme et il admirait Casimir Delavigne.

Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.

Le notaire reprit : – Mais la langue, y pensez-vous ?

– La langue ? comment ?

– On vous parle du style ! cria Pécuchet. Trouvez-vous sesouvrages bien écrits ?

– Sans doute, fort intéressants !

Il leva les épaules – et elle rougit sous l’impertinence.

Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire.Il était trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras deMarescot.

Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de lespropager.

Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l’arrêta.

– Vous m’oubliez, Docteur !

Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et sescheveux noirs qui pendaient sous un foulard mal attaché.

– Purgez-vous dit le médecin ; et lui donnant deux petitesclaques comme à un enfant : Trop de nerfs, trop artiste !

Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait ; – etdès qu’ils furent seuls :

– Tu crois que ce n’est pas sérieux ?

– Non ! bien sûr !

Ils résumèrent ce qu’ils venaient d’entendre. La moralité del’Art se renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts.On n’aime pas la Littérature.

Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tousréclamaient le suffrage universel.

– Il me semble dit Pécuchet que nous aurons bientôt dugrabuge ? Car il voyait tout en noir, peut-être à cause de sajaunisse.

Chapitre 6

 

Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles,par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert debarricades – et le lendemain, la proclamation de la République futaffichée sur la mairie.

Ce grand événement stupéfia les bourgeois.

Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d’appel, laCour des Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires,l’Ordre des avocats, le Conseil d’État, l’Université, les générauxet M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion auGouvernement Provisoire, les poitrines se desserrèrent ; – etcomme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le Conseilmunicipal décida qu’il en fallait à Chavignolles.

Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par letriomphe du Peuple – quant à Pécuchet, la chute de la Royautéconfirmait trop ses prévisions pour qu’il ne fût pas content.

Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers quibordaient la prairie au-dessous de la Butte, et le transportajusqu’au Pas de la Vaque, à l’entrée du bourg, endroit désigné.

Avant l’heure de la cérémonie, tous les trois attendaient lecortège.

Un tambour retentit, une croix d’argent se montra ;ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M.le curé avec l’étole, le surplis, la chape et la barrette. Quatreenfants de chœur l’escortaient, un cinquième portait le seau pourl’eau bénite, et le sacristain le suivait.

Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier,garni de bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et sesdeux adjoints Beljambe et Marescot, puis les notables, M. deFaverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de paix, bonhomme à figuresomnolente ; Heurtaux s’était coiffé d’un bonnet de police –et Alexandre Petit le nouvel instituteur, avait mis sa redingote,une pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, quecommandait Girbal sabre au poing, formaient un seul rang ; del’autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieuxshakos du temps de La Fayette – cinq ou six, pas plus, la gardenationale étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans etleurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, setassaient par derrière ; – et Placquevent, le garde champêtre,haut de cinq pieds huit pouces, les contenait du regard, en sepromenant les bras croisés.

L’allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans lamême circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifiala République. Ne dit-on pas la République des Lettres, laRépublique chrétienne ? Quoi de plus innocent que l’une, deplus beau que l’autre ? Jésus-Christ formula notre sublimedevise ; l’arbre du peuple c’était l’arbre de la Croix. Pourque la Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité – etau nom de la charité, l’ecclésiastique conjura ses frères de necommettre aucun désordre, de rentrer chez eux, paisiblement.

Puis, il aspergea l’arbuste, en implorant la bénédiction deDieu. Qu’il se développe et qu’il nous rappelle l’affranchissementde toute servitude, et cette fraternité plus bienfaisante quel’ombrage de ses rameaux ! – Amen !

Des voix répétèrent Amen – et après un battement de tambour, leclergé, poussant un Te Deum, reprit le chemin de l’église.

Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples yvoyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, unhommage rendu à leurs principes.

Bouvard et Pécuchet trouvaient qu’on aurait dû les remercierpour leur cadeau, y faire une allusion, tout au moins ; – etils s’en ouvrirent à Faverges et au docteur.

Qu’importaient de pareilles misères ! Vaucorbeil étaitcharmé de la Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d’Orléans.On ne les reverrait plus ; bon voyage ! Tout pour lepeuple, désormais ! – et suivi de Hurel, son factotum, il allarejoindre M. le curé.

Foureau marchait la tête basse, entre le notaire etl’aubergiste, vexé par la cérémonie, ayant peur d’une émeute ;– et instinctivement il se retournait vers le garde champêtre, quidéplorait avec le Capitaine, l’insuffisance de Girbal, et lamauvaise tenue de ses hommes.

Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant laMarseillaise. Gorju, au milieu d’eux, brandissait une canne ;Petit les escortait, l’œil animé.

– Je n’aime pas cela ! dit Marescot, on vocifère, ons’exalte !

– Eh bon Dieu ! reprit Coulon, il faut que jeunesses’amuse !

Foureau soupira. Drôle d’amusement ! et puis la guillotine,au bout ! Il avait des visions d’échafaud, s’attendait à deshorreurs.

Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Lesbourgeois s’abonnèrent à des journaux. Le matin, on s’encombrait aubureau de la poste, et la directrice ne s’en fût pas tirée sans leCapitaine, qui l’aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur laPlace, à causer.

La première discussion violente eut pour objet la Pologne.

Heurtaux et Bouvard demandaient qu’on la délivrât.

M. de Faverges pensait autrement.

– De quel droit irions-nous là-bas ? C’était déchaînerl’Europe contre nous. Pas d’imprudence ! Et tout le mondel’approuvant, les deux Polonais se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires deLedru-Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.

Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimél’esclavage.

– Qu’est-ce que ça me fait, l’esclavage !

– Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matièrepolitique ?

– Parbleu ! reprit Foureau ; on voudrait tout abolir.Cependant qui sait ? Les locataires déjà, se montrent d’uneexigence !

– Tant mieux ! les propriétaires selon Pécuchet étaientfavorisés. Celui qui possède un immeuble…

Foureau et Marescot l’interrompirent, criant qu’il était uncommuniste.

– Moi ? communiste !

Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder unclub ! Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n’enverrait à Chavignolles.

Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale –l’opinion l’ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu’il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal ytenait. Foureau ne se souciait pas d’en délivrer.

Gorju le regarda. – On trouve, pourtant, que je sais m’en servircar il joignait à toutes ses industries celle du braconnage – etsouvent M. le maire et l’aubergiste lui achetaient un lièvre ou unlapin.

– Ma foi ! prenez-les ! dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C’était sur la pelouse, devant l’église. Gorju en bourgeronbleu, une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d’unefaçon automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale. –Rentrez les ventres ! Et tout de suite, Bouvard s’empêchant derespirer, creusait son abdomen, tendait la croupe. – On ne vous ditpas de faire un arc, nom de Dieu ! Pécuchet confondait lesfiles et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche ;mais le plus lamentable était l’instituteur : débile et de tailleexiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous lepoids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudrierscrasseux, de vieux habits d’uniforme trop courts, laissant voir lachemise sur les flancs ; – et chacun prétendait n’avoir pas lemoyen de faire autrement. Une souscription fut ouverte pourhabiller les plus pauvres. Foureau lésina, tandis que des femmes sesignalèrent. Mme Bordin offrit cinq francs, malgré sa haine de laRépublique. M. de Faverges équipa douze hommes ; et nemanquait pas à la manœuvre. Puis il s’installait chez l’épicier etpayait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passaitaprès les ouvriers. On briguait l’avantage de leur appartenir. Ilsdevenaient des nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D’autrestravaillaient dans les manufactures d’indiennes, ou à une fabriquede papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate,menait boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux ; et les jours demarché, M. de Faverges se promenant sur la Place, s’informait deleurs besoins, tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaientsans répondre, comme le père Gouy, prêt à accepter toutgouvernement, pourvu qu’on diminuât les impôts.

À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu’on leporterait à l’Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui, – tout en cherchant à ne passe compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau etMarescot. Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi –un rustre, un crétin. Le docteur s’en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris – et c’était laconscience de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Unecarrière plus vaste allait se développer – quelle revanche !Il rédigea une profession de foi et vint la lire à messieursBouvard et Pécuchet.

Ils l’en félicitèrent ; leurs doctrines étaient lesmêmes.

Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l’histoire,pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoipas ? Mais lequel devait se présenter ? Et une lutte dedélicatesse s’engagea. Pécuchet préférait à lui-même, son ami.Non ! non, ça te revient ! tu as plus de prestance !– Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet ! Etsans résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans deconduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. LeCapitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sabouffarde ; et l’instituteur aussi, dans son école, et le curéaussi entre deux prières – tellement que parfois il se surprenaitles yeux au ciel, en train de dire : Faites, ô mon Dieu ! queje sois député !

Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chezHeurtaux, et lui exposa les chances qu’il avait.

Le capitaine n’y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sansdoute ; mais peu chéri de ses confrères, et spécialement despharmaciens. Tous clabauderaient contre lui ; le peuple nevoulait pas d’un Monsieur ; ses meilleurs malades lequitteraient ; – et ayant pesé ces arguments, le médecinregretta sa faiblesse.

Dès qu’il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieuxmilitaires on s’oblige ! Mais le garde champêtre, tout dévouéà Foureau, refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l’heure n’était pas venue.Il fallait donner à la République le temps de s’user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu’il ne seraitjamais assez fort pour vaincre la coalition des paysans et desbourgeois, l’emplirent d’incertitudes, lui ôtèrent touteconfiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe leprévint que s’il échouait, sa destitution était certaine.

Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaisevolonté pour les fusils, son opposition au club, ses idéesrétrogrades, son avarice ; – et même persuadèrent à Gouy qu’ilvoulait rétablir l’ancien régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l’exécraitd’une haine accumulée dans l’âme de ses aïeux, pendant dix siècles– et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. lemaire ; et le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sansque personne s’en doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort netrancha rien – et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.

Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados,avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis futgrande ; chacun, outre la sienne, ressentait celle de l’autre.Mais la Politique les échauffait. Le jour des élections, ilssurveillèrent les urnes. Flacardoux l’emporta.

M. le comte s’était rejeté sur la garde nationale, sans obtenirl’épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommerBeljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux.Il avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois lesmanœuvres, et émettre des observations. N’importe ! Iltrouvait monstrueux qu’on préférât un aubergiste à un ancienCapitaine de l’Empire – et il dit, après l’envahissement de laChambre au 15 mai : Si les grades militaires se donnent comme çadans la capitale, je ne m’étonne plus de ce qui arrive !

La Réaction commençait.

On croyait aux purées d’ananas de Louis Blanc, au lit d’or deFlocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin – et comme la provinceprétend connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois deChavignolles ne doutaient pas de ces inventions, et admettaient lesrumeurs les plus absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendrel’arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d’après Foureau, se disposait avec ses marins, à vousréduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement LouisBonaparte serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses,erraient dans la campagne.

Un dimanche (c’était dans les premiers jours de juin) ungendarme, tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriersd’Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient surChavignolles.

Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s’assembla ;– et résolut, pour prévenir des malheurs, qu’on ne ferait aucunerésistance. La gendarmerie fut même consignée, avec l’injonction dene pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d’orage. Puis le chantdes Girondins ébranla les carreaux ; – et des hommes, brasdessus bras dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux,en sueur, dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhahas’élevait.

Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L’un étaitmaigre et à figure chafouine avec un gilet de tricot, dont lesrosettes pendaient. L’autre noir de charbon – un mécanicien sansdoute – avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et dessavates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa veste surl’épaule.

Tous les trois restaient debout – et les Conseillers, siégeantautour de la table couverte d’un tapis bleu, les regardaient,blêmes d’angoisse.

– Citoyens ! dit Gorju il nous faut de l’ouvrage !

Le maire tremblait ; la voix lui manqua.

Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviseraitimmédiatement ; – et les compagnons étant sortis, on discutaplusieurs idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemind’Angleville à Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare ? ce n’était pas un travailsuffisant ! ou bien creuser une seconde mare ! mais àquelle place ?

Langlois était d’avis de faire un remblai le long des Mortins,en cas d’inondation – mieux valait, selon Beljambe, défricher lesbruyères. Impossible de rien conclure ! – Pour calmer lafoule, Coulon descendit sur le péristyle, et annonça qu’ilspréparaient des ateliers de charité.

– La charité ? Merci ! s’écria Gorju. À bas lesaristos ! Nous voulons le droit au travail !

C’était la question de l’époque. Il s’en faisait un moyen degloire. On applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avaitentraîné jusque-là – et ils engagèrent une conversation. Rien nepressait ; la mairie était cernée. Le Conseil n’échapperaitpas.

– Où trouver de l’argent ? disait Bouvard.

– Chez les riches ! D’ailleurs, le gouvernement ordonnerades travaux.

– Et si on n’a pas besoin de travaux ?

– On en fera, par avance !

– Mais les salaires baisseront ! riposta Pécuchet. Quandl’ouvrage vient à manquer, c’est qu’il y a trop de produits !– et vous réclamez pour qu’on les augmente !

Gorju se mordait la moustache. – Cependant… avec l’organisationdu travail…

– Alors le gouvernement sera le maître ?

Quelques-uns, autour d’eux, murmurèrent : – Non !non ! plus de maîtres !

Gorju s’irrita. – N’importe ! on doit fournir auxtravailleurs un capital – ou bien instituer le crédit !

– De quelle manière ?

– Ah ! je ne sais pas ! mais on doit instituer lecrédit !

– En voilà assez dit le mécanicien ; ils nous embêtent, cesfarceurs-là !

Et il gravit le perron, déclarant qu’il enfoncerait laporte.

Placquevent l’y reçut, le jarret droit fléchi, les poingsserrés. – Avance un peu !

Le mécanicien recula.

Une nuée de la foule parvint dans la salle ; tous selevèrent, ayant envie de s’enfuir. Le secours de Falaise n’arrivaitpas ! On déplorait l’absence de M. le Comte. Marescottortillait une plume. Le père Coulon gémissait. Heurtaux s’emportapour qu’on fît donner les gendarmes.

– Commandez-les ! dit Foureau.

– Je n’ai pas d’ordre.

Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte demonde ; – et tous observaient le premier étage de la mairie,quand à la croisée du milieu, sous l’horloge, on vit paraîtrePécuchet.

Il avait pris adroitement l’escalier de service ; – etvoulant faire comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:

– Citoyens !

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individumanquait de prestige.

L’homme au tricot l’interpella :

– Est-ce que vous êtes ouvrier ?

– Non.

– Patron, alors ?

– Pas davantage !

– Eh bien, retirez-vous !

– Pourquoi ? reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt, il disparut dans l’embrasure, empoigné par lemécanicien. Gorju vint à son aide. – Laisse-le ! c’est unbrave ! Ils se colletaient.

La porte s’ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama ladécision municipale. Hurel l’avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, etqui mènerait au château de Faverges.

C’était un sacrifice que s’imposait la commune dans l’intérêtdes travailleurs. Ils se dispersèrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreillesfrappées par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordinpoussaient des exclamations, la veuve criait plus fort, – et à leuraspect :

– Ah ! c’est bien heureux ! depuis trois heures que jevous attends ! mon pauvre jardin ! plus une seuletulipe ! des cochonneries partout, sur le gazon ! Pasmoyen de le faire démarrer.

– Qui cela ?

– Le père Gouy !

Il était venu avec une charrette de fumier – et l’avait jetéetout à vrac au milieu de l’herbe. Il laboure maintenant !Dépêchez-vous pour qu’il finisse !

– Je vous accompagne ! dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d’untombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, enfrôlant les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé unrhododendron, abattu les dahlias – et des mottes de fumier noir,comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avecardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu’elle voulait leretourner. Il s’était mis à la besogne, et malgré sa défensecontinuait. C’est de cette manière qu’il entendait le droit autravail, le discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d’œuvre etgarda le fumier. Elle était judicieuse, l’épouse du médecin – etmême celle du notaire, bien que d’un rang supérieur, laconsidéraient.

Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun troublen’advint. Gorju avait quitté le pays.

Cependant la garde nationale était toujours sur pied ; ledimanche une revue, promenades militaires, quelquefois – et chaquenuit des rondes. Elles inquiétaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons, par facétie ; onpénétrait dans les chambres où des époux ronflaient sur le mêmetraversin ; alors on disait des gaudrioles ; et le marise levant allait vous chercher des petits verres. Puis on revenaitau corps de garde, jouer un cent de dominos ; on y buvait ducidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui s’ennuyaità la porte l’entrebâillait à chaque minute. L’indiscipline régnait,grâce à la mollesse de Beljambe.

Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde futd’accord pour voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvaitquitter la mairie, Marescot son étude, le Docteur sa clientèle,Girbal ses pompiers. M. de Faverges était à Cherbourg. Beljambes’alita. Le capitaine grommelait : On n’a pas voulu de moi, tantpis ! et Bouvard eut la sagesse de retenir Pécuchet.

Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

Des paniques survenaient, causées par l’ombre d’une meule, oules formes des branches ; une fois, tous les gardes nationauxs’enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperçu dans unpommier, un homme avec un fusil – et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisanthalte sous la hêtrée entendit quelqu’un devant elle.

– Qui vive ?

Pas de réponse !

On laissa l’individu continuer sa route, en le suivant àdistance, car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête – maisquand on fut dans le village, à portée des secours, les douzehommes du peloton, tous à la fois se précipitèrent sur lui, encriant : Vos papiers ! Ils le houspillaient, l’accablaientd’injures. Ceux du corps de garde étaient sortis. On l’ytraîna ; – et à la lueur de la chandelle brûlant sur le poêle,on reconnut enfin Gorju.

Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Sesorteils se montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures etdes contusions faisaient saigner son visage. Il était amaigriprodigieusement, et roulait des yeux, comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvaitsous la hêtrée, ce qu’il revenait faire à Chavignolles, l’emploi deson temps, depuis six semaines.

Ça ne les regardait pas. Il était libre.

Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allaitprovisoirement le coffrer.

Bouvard s’interposa.

– Inutile ! reprit le maire on connaît vos opinions.

– Cependant ? …

– Ah ! prenez garde, je vous en avertis ! Prenezgarde.

Bouvard n’insista plus.

Gorju alors, se tourna vers Pécuchet : – Et vous, patron, vousne dites rien ?

Pécuchet baissa la tête, comme s’il eût douté de soninnocence.

Le pauvre diable eut un sourire d’amertume. – Je vous aidéfendu, pourtant !

Au petit jour, deux gendarmes l’emmenèrent à Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamnépar la correctionnelle à trois mois de prison, pour délit deparoles tendant au bouleversement de la société.

De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyerprochainement un certificat de bonne vie et mœurs – et leursignature devant être légalisée par le maire ou par l’adjoint, ilspréférèrent demander ce petit service à Marescot.

On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient desplats de vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneaule plus étroit. Sur la table d’acajou, sans nappe, il y avait deuxserviettes, une théière, des bols. Mme Marescot traversal’appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C’était uneParisienne qui s’ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, unetoque à la main, un journal de l’autre ; – et tout de suite,d’un air aimable, il apposa son cachet – bien que leur protégé fûtun homme dangereux.

– Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles ! …

– Quand la parole amène des crimes, cher monsieur,permettez !

– Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entreles phrases innocentes et les coupables ? Telle chose défenduemaintenant sera par la suite applaudie. Et il blâma la manièreféroce dont on traitait les insurgés.

Marescot allégua naturellement la défense de la Société, leSalut Public, loi suprême.

– Pardon ! dit Pécuchet, le droit d’un seul est aussirespectable que celui de tous – et vous n’avez rien à lui objecterque la force – s’il retourne contre vous l’axiome.

Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcilsdédaigneusement. Pourvu qu’il continuât à faire des actes, et àvivre au milieu de ses assiettes, dans son petit intérieurconfortable, toutes les injustices pouvaient se présenter sansl’émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il s’excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indignés. Lesconservateurs parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d’étonnement : Cavaignac baissait. La garde mobiledevint suspecte. Ledru-Rollin s’était perdu, même dans l’esprit deVaucorbeil. Les débats sur la Constitution n’intéressèrentpersonne ; – et au 10 décembre, tous les Chavignollaisvotèrent pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l’encontre dupeuple ; – et Bouvard et lui étudièrent la question dusuffrage universel.

Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d’intelligence. Unambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme untroupeau, les électeurs n’étant pas même contraints de savoirlire ; – c’est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tantde fraudes dans l’élection présidentielle.

– Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise dupeuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommadeDupuytren, l’eau des châtelaines, etc. ! Ces nigauds formentla masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi nepeut-on se faire avec des lapins trois mille livres derentes ? C’est qu’une agglomération trop nombreuse est unecause de mort. – De même, par le fait seul de la foule, les germesde bêtise qu’elle contient se développent et il en résulte deseffets incalculables.

– Ton scepticisme m’épouvante ! dit Pécuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, quileur apprit l’expédition de Rome. On n’attaquerait pas lesItaliens. Mais il nous fallait des garanties. Autrement, notreinfluence était ruinée. Rien de plus légitime que cetteintervention.

Bouvard écarquilla les yeux. – À propos de la Pologne, voussouteniez le contraire ?

– Ce n’est plus la même chose ! Maintenant, il s’agissaitdu Pape.

Et M. de Faverges en disant : Nous voulons, nous ferons, nouscomptons bien représentait un groupe.

Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme dugrand. La plèbe en somme, valait l’aristocratie.

Le droit d’intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrentles principes dans Calvo, Martens, Vattel ; – et Bouvardconclut :

– On intervient pour remettre un prince sur le trône, pouraffranchir un peuple – ou par précaution, en vue d’un danger. Dansles deux cas, c’est un attentat au droit d’autrui, un abus de laforce, une violence hypocrite !

– Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sontsolidaires.

– Peut-être ! Et Bouvard se mit à rêver.

Bientôt commença l’expédition de Rome à l’intérieur.

En haine des idées subversives, l’élite des bourgeois parisiens,saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l’ordre seformait.

Il avait pour chefs dans l’arrondissement, M. le comte, Foureau,Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils sepromenaient d’un bout à l’autre de la Place, et causaient desévénements. L’affaire principale était la distribution desbrochures. Les titres ne manquaient pas de saveur : Dieu levoudra – les Partageux – Sortons du gâchis – Oùallons-nous ? Ce qu’il y avait de plus beau, c’était lesdialogues en style villageois, avec des jurons et des fautes defrançais, pour élever le moral des paysans. Par une loi nouvelle,le colportage se trouvait aux mains des préfets – et on venait defourrer Proudhon à Sainte-Pélagie – immense victoire.

Les arbres de la liberté furent abattus généralement.Chavignolles obéit à la consigne. Bouvard vit de ses yeux lesmorceaux de son peuplier sur une brouette. Ils servirent à chaufferles gendarmes ; – et on offrit la souche à M. le Curé – quil’avait béni, pourtant ! quelle dérision !

L’instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard etPécuchet l’en félicitèrent un jour qu’ils passaient devant saporte.

Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine,ils lui rendirent sa visite.

Le jour tombait ; les gamins venaient de partir, et lemaître d’école en bouts de manche, balayait la cour. Sa femmecoiffée d’un madras allaitait un enfant. Une petite fille se cachaderrière sa jupe ; un mioche hideux jouait par terre, à sespieds ; l’eau du savonnage qu’elle faisait dans la cuisinecoulait au bas de la maison.

– Vous voyez dit l’instituteur comme le gouvernement noustraite ! Et tout de suite, il s’en prit à l’infâme capital. Ilfallait le démocratiser, affranchir la matière !

– Je ne demande pas mieux ! dit Pécuchet.

Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l’assistance.

– Encore un droit ! dit Bouvard.

N’importe ! le Provisoire avait été mollasse, enn’ordonnant pas la Fraternité.

– Tâchez donc de l’établir !

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à safemme de monter un flambeau dans son cabinet.

Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraitslithographiés des orateurs de la gauche. Un casier avec des livresdominait un bureau de sapin. On avait pour s’asseoir une chaise, untabouret et une vieille caisse à savon ; il affectait d’enrire. Mais la misère plaquait ses joues, et ses tempes étroitesdénotaient un entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamaisil ne calerait.

– Voilà d’ailleurs ce qui me soutient !

C’était un amas de journaux, sur une planche – et il exposa enparoles fiévreuses les articles de sa foi : désarmement destroupes, abolition de la magistrature, égalité des salaires, niveau– moyens par lesquels on obtiendrait l’âge d’or, sous la forme dela République – avec un dictateur à la tête, un gaillard pour vousmener ça, rondement !

Puis, il atteignit une bouteille d’anisette, et trois verres,afin de porter un toast au Héros, à l’immortelle victime, au grandMaximilien !

Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l’instituteur, etlui dit presque à voix basse :

– Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle ?

– Ils n’ont rien donné ! reprit le maître d’école.

– C’est de votre faute !

– J’ai fait ce que j’ai pu !

– Ah ! – vraiment ?

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit serasseoir ; et s’adressant au curé : – Est-ce tout ?

L’abbé Jeufroy hésita ; – puis, avec un sourire quitempérait sa réprimande :

– On trouve que vous négligez un peu l’histoire sainte.

– Oh ! l’histoire sainte ! reprit Bouvard.

– Que lui reprochez-vous, monsieur ?

– Moi ? rien ! Seulement il y a peut-être des chosesplus utiles que l’anecdote de Jonas et les rois d’Israël !

– Libre à vous ! répliqua sèchement le prêtre – et sanssouci des étrangers, ou à cause d’eux : L’heure du catéchisme esttrop courte !

Petit leva les épaules.

– Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires !

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de saplace. Mais la soutane l’exaspérait. – Tant pis,vengez-vous !

– Un homme de mon caractère ne se venge pas ! dit leprêtre, sans s’émouvoir. Seulement, – Je vous rappelle que la loidu 15 mars nous attribue la surveillance de l’instructionprimaire.

– Eh ! je le sais bien ! s’écria l’instituteur. Elleappartient même aux colonels de gendarmerie ! Pourquoi pas augarde-champêtre ! ce serait complet !

Et il s’affaissa sur l’escabeau, mordant son poing, retenant sacolère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L’ecclésiastique le toucha légèrement sur l’épaule.

– Je n’ai pas voulu vous affliger, mon ami !Calmez-vous ! Un peu de raison ! Voilà Pâquesbientôt ; j’espère que vous donnerez l’exemple, – encommuniant avec les autres.

– Ah c’est trop fort ! moi ! moi ! me soumettre àde pareilles bêtises !

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Samâchoire tremblait. – Taisez-vous, malheureux !taisez-vous !

Et c’est sa femme qui soigne les linges de l’église !

– Eh bien ? quoi ? Qu’a-t-elle fait ?

– Elle manque toujours la messe ! – Comme vous,d’ailleurs !

– Eh ! on ne renvoie pas un maître d’école, pourça !

– On peut le déplacer !

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dansl’ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l’autre bout de la France, leur dernier soumangé par le voyage ; – et il retrouverait là-bas sous desnoms différents, le même curé, le même recteur, le mêmepréfet ! – tous, jusqu’au ministre, étaient comme les anneauxde sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà un avertissement,d’autres viendraient. Ensuite ? – et dans une sorted’hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac audos, ceux qu’il aimait près de lui, la main tendue vers une chaisede poste !

À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d’une quintede toux, le nouveau-né se mit à vagir ; et le marmotpleurait.

– Pauvres enfants ! dit le prêtre d’une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots. – Oui ! oui ! toutce qu’on voudra !

– J’y compte reprit le curé ; – et ayant fait la révérence: – Messieurs, bien le bonsoir !

Le maître d’école restait la figure dans les mains. – Ilrepoussa Bouvard.

– Non ! laissez-moi ! j’ai envie de crever ! jesuis un misérable !

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant deleur indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

On l’appliquait maintenant à raffermir l’ordre social. LaRépublique allait bientôt disparaître.

Trois millions d’électeurs se trouvèrent exclus du suffrageuniversel. Le cautionnement des journaux fut élevé, la censurerétablie. On en voulait aux romans-feuilletons ; laphilosophie classique était réputée dangereuse ; les bourgeoisprêchaient le dogme des intérêts matériels – et le Peuple semblaitcontent.

Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.

M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l’Eure, fut portéà la Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvadosétait d’avance certaine.

Il jugea bon d’offrir un déjeuner aux notables du pays.

Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendreleurs paletots, le billard et les deux salons en enfilade, lesplantes dans les vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées,les baguettes d’or aux lambris, les rideaux épais, les largesfauteuils, ce luxe immédiatement les flatta comme une politessequ’on leur faisait ; – et en entrant dans la salle à manger,au spectacle de la table couverte de viandes sur les platsd’argent, avec la rangée des verres devant chaque assiette, leshors d’œuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les visagess’épanouirent.

Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, lesous-préfet de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Favergespria ses hôtes d’excuser la comtesse, empêchée par unemigraine ; – et après des compliments sur les poires et lesraisins qui emplissaient quatre corbeilles aux angles, il futquestion de la grande nouvelle : le projet d’une descente enAngleterre par Changarnier.

Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine desprotestants, Foureau dans l’intérêt du commerce.

– Vous exprimez dit Pécuchet des sentiments du moyenâge !

– Le moyen âge avait du bon ! reprit Marescot. Ainsi, noscathédrales ! …

– Cependant, monsieur, les abus ! …

– N’importe, la Révolution ne serait pas arrivée ! …

– Ah ! la Révolution, voilà le malheur ! ditl’ecclésiastique, en soupirant.

– Mais tout le monde y a contribué ! et – (excusez-moi,monsieur le comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec lesphilosophes !

– Que voulez-vous ! Louis XVIII a légalisé laspoliation ! Depuis ce temps-là, le régime parlementaire voussape les bases ! …

Un roastbeef parut – et durant quelques minutes on n’entenditque le bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas desservants sur le parquet et ces deux mots répétés : Madère !Sauterne !

La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg.Comment s’arrêter sur le penchant de l’abîme ?

– Chez les Athéniens dit Marescot chez les Athéniens, aveclesquels nous avons des rapports, Solon mata les démocrates, enélevant le cens électoral.

– Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre ; tout ledésordre vient de Paris.

– Décentralisons ! dit le notaire.

– Largement ! reprit le Comte.

D’après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue,jusqu’à interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeaitconvenable.

Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus,écrevisses, champignons, légumes en salade, rôtis d’alouettes, biendes sujets furent traités : le meilleur système d’impôts, lesavantages de la grande culture, l’abolition de la peine de mort –le sous-préfet n’oublia pas de citer ce mot charmant d’un hommed’esprit : – Que MM. les assassins commencent !

Bouvard était surpris par le contraste des choses quil’entouraient avec celles que l’on disait – car il semble toujoursque les paroles doivent correspondre aux milieux, et que les hautsplafonds soient faits pour les grandes pensées. Néanmoins, il étaitrouge au dessert, et entrevoyait les compotiers dans unbrouillard.

On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga…M. de Faverges qui connaissait son monde fit déboucher duchampagne. Les convives, en trinquant burent au succès del’élection – et il était plus de trois heures, quand ils passèrentdans le fumoir, pour prendre le café.

Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre desnuméros de l’Univers ; cela représentait un citoyen, dont lesbasques de la redingote laissaient voir une queue, se terminant parun œil. Marescot en donna l’explication. On rit beaucoup.

Ils absorbaient des liqueurs – et la cendre des cigares tombaitdans les capitons des meubles. L’abbé voulant convaincre Girbalattaqua Voltaire. Coulon s’endormit. M. de Faverges déclara sondévouement pour Chambord. – Les abeilles prouvent la monarchie.

– Mais les fourmilières la République ! Du reste, lemédecin n’y tenait plus.

– Vous avez raison ! dit le sous-préfet. La forme dugouvernement importe peu !

– Avec la liberté ! objecta Pécuchet.

– Un honnête homme n’en a pas besoin répliqua Foureau. Je nefais pas de discours, moi ! Je ne suis pas journaliste !et je vous soutiens que la France veut être gouvernée par un brasde fer !

Tous réclamaient un Sauveur.

Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Favergesqui disait à l’abbé Jeufroy :

– Il faut rétablir l’obéissance. L’autorité se meurt, si on ladiscute ! Le droit divin, il n’y a que ça !

– Parfaitement, monsieur le comte !

Les pâles rayons d’un soleil d’octobre s’allongeaient derrièreles bois ; un vent humide soufflait ; – et en marchantsur les feuilles mortes, ils respiraient comme délivrés.

Tout ce qu’ils n’avaient pu dire s’échappa en exclamations :

– Quels idiots ! quelle bassesse ! Comment imaginertant d’entêtement ? D’abord, que signifie le droitdivin ?

L’ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés surl’esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.

La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II parl’Anglais Filmer.

La voici :

Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde.Elle fut transmise à ses descendants ; et la puissance du Roiémane de Dieu. Il est son image, écrit Bossuet. L’empirepaternel accoutume à la domination d’un seul. On a fait les roisd’après le modèle des pères.

Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue dumonarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que lemonarque sur les siens. La royauté n’existe que par le choixpopulaire – et même l’élection était rappelée dans la cérémonie dusacre, où deux évêques, en montrant le Roi, demandaient aux nobleset aux manants, s’ils l’acceptaient pour tel.

Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout cequ’il veut, dit Helvétius, de changer sa constitution, dit Vattel,de se révolter contre l’injustice, prétendent Glafey, Hotman,Mably, etc. ! – et saint Thomas d’Aquin l’autorise à sedélivrer d’un tyran. Il est même, dit Jurieu, dispensé d’avoirraison.

Étonnés de l’axiome, ils prirent le Contrat social deRousseau.

Pécuchet alla jusqu’au bout – puis fermant les yeux, et serenversant la tête, il en fit l’analyse.

– On suppose une convention, par laquelle l’individu aliéna saliberté. Le Peuple, en même temps, s’engageait à le défendre contreles inégalités de la Nature et le rendait propriétaire des chosesqu’il détient.

– Où est la preuve du contrat ?

– Nulle part ! et la communauté n’offre pas de garantie.Les citoyens s’occuperont exclusivement de politique. Mais comme ilfaut des métiers, Rousseau conseille l’esclavage. Les sciences ontperdu le genre humain. Le théâtre est corrupteur, l’argentfuneste ; et l’État doit imposer une religion, sous peine demort.

Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de ladémocratie !

Tous les réformateurs l’ont copié ; – et ils se procurèrentl’Examen du socialisme, par Morant.

Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.

Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition deshéritages, tous les biens meubles et immeubles composant un fondssocial, qui sera exploité hiérarchiquement. Les industrielsgouverneront la fortune publique. Mais rien à craindre ! onaura pour chef celui qui aime le plus.

Il manque une chose, la Femme. De l’arrivée de la Femme dépendle salut du monde.

– Je ne comprends pas.

– Ni moi !

Et ils abordèrent le Fouriérisme.

Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l’Attractionsoit libre, et l’Harmonie s’établira.

Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes,quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les premièresà l’individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupesde groupes, ou séries, dont l’ensemble est la Phalange, société dedix-huit cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, desvoitures emmènent les travailleurs dans la campagne, et lesramènent le soir. On porte des étendards, on donne des fêtes, onmange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède troishommes, le mari, l’amant et le géniteur. Pour les célibataires, leBayadérisme est institué.

– Ça me va ! dit Bouvard ; et il se perdit dans lesrêves du monde harmonien.

Par la restauration des climatures la terre deviendra plusbelle, par le croisement des races la vie humaine plus longue. Ondirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, ilpleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navirestraverseront les mers polaires dégelées sous les aurores boréales –car tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle etfemelle, jaillissant des pôles – et les aurores boréales sont unsymptôme du rut de la planète, une émission prolifique.

– Cela me passe dit Pécuchet.

Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à desquestions de salaire.

Louis Blanc, dans l’intérêt des ouvriers veut qu’on abolisse lecommerce extérieur, La Farelle qu’on impose les machines, un autrequ’on dégrève les boissons, ou qu’on refasse les jurandes, ou qu’ondistribue des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, etréclame pour l’État le monopole du sucre.

– Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours latyrannie.

– Mais non !

– Si fait !

– Tu es absurde !

– Toi, tu me révoltes !

Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que lesrésumés. Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant :

– Lis, toi-même ! Ils nous proposent comme exemple, lesEsséniens, les Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, etjusqu’au régime des prisons.

Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, lesfemmes accouchent à l’hôpital. Quant aux livres, défense d’enimprimer sans l’autorisation de la République.

– Mais Cabet est un idiot.

– Maintenant voilà du Saint-Simon : les publicistes soumettrontleurs travaux à un comité d’industriels.

Et du Pierre Leroux : la loi forcera les citoyens à entendre unorateur.

Et de l’Auguste Comte : les prêtres éduqueront la jeunesse,dirigeront toutes les œuvres de l’esprit, et engageront le Pouvoirà régler la procréation.

Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, ilrépliqua.

– Qu’il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j’enconviens. Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du mondeles désolait, et pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert.Rappelle-toi Morus décapité, Campanella mis sept fois à la torture,Buonarroti avec une chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant demisère, bien d’autres. Ils auraient pu vivre tranquilles !mais non ! ils ont marché dans leur voie, la tête au ciel,comme des héros.

– Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce auxthéories d’un monsieur ?

– Qu’importe ! dit Pécuchet, il est temps de ne pluscroupir dans l’égoïsme ! Cherchons le meilleursystème !

– Alors, tu comptes le trouver ?

– Certainement !

– Toi ?

Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventresautaient d’accord. Plus rouge que les confitures, avec saserviette sous l’aisselle, il répétait : Ah ! ah !ah ! d’une façon irritante.

Pécuchet sortit de l’appartement, en faisant claquer laporte.

Germaine le héla par toute la maison ; – et on le découvritau fond de sa chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et lacasquette sur les sourcils. Il n’était pas malade ; mais selivrait à ses réflexions.

La brouille étant passée, ils reconnurent qu’une base manquait àleurs études : l’économie politique.

Ils s’enquirent de l’offre et de la demande, du capital et duloyer, de l’importation, de la prohibition.

Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d’une bottedans le corridor. La veille comme d’habitude, il avait tirélui-même tous les verrous – et il appela Bouvard qui dormaitprofondément.

Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit nerecommença pas.

Les servantes interrogées n’avaient rien entendu.

Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent aumilieu d’une plate-bande, près de la claire-voie l’empreinte d’unesemelle – et deux bâtons du treillage étaient rompus. – On l’avaitescaladé, évidemment.

Il fallait prévenir le garde champêtre.

Comme il n’était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chezl’épicier.

Que vit-il dans l’arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmiles buveurs ? Gorju ! – Gorju nippé comme un bourgeois, –et régalant la compagnie.

Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent àla question du Progrès.

Bouvard n’en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais enlittérature, il est moins clair – et si le bien-être augmente, lasplendeur de la vie a disparu.

Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.

– Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient laparcourir, toutes les fois qu’elle s’abaisse, ne verraient plusl’horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ilsatteindront le sommet. Telle est l’image du Progrès.

Mme Bordin entra.

C’était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite et côte à côte, l’Appel au peuple, ladissolution de la Chambre, l’emprisonne ment des députés.

Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.

– Comment ? vous ne dites rien !

– Que voulez-vous que j’y fasse ? Ils oubliaient de luioffrir un siège. Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir.Ah ! vous n’êtes guère aimables aujourd’hui et elle sortit,choquée de leur impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans levillage, épandre leur indignation.

Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensaitdifféremment. Le bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel.On aurait désormais une politique d’affaires.

Beljambe ignorait les événements, et s’en moquaitd’ailleurs.

Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

Le médecin était revenu de tout ça. – Vous avez bien tort devous tourmenter.

Foureau passa près d’eux, en disant d’un air narquois : –Enfoncés les démocrates ! – Et le capitaine au bras de Girbal,cria de loin : Vive l’Empereur !

Mais Petit devait les comprendre – et Bouvard ayant frappé aucarreau, le maître d’école quitta sa classe.

Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Celavengeait le Peuple. – Ah ! ah ! messieurs les Députés, àvotre tour !

La fusillade sur les boulevards eut l’approbation deChavignolles. Pas de grâce aux vaincus, pas de pitié pour lesvictimes ! Dès qu’on se révolte on est un scélérat.

– Remercions la Providence ! disait le curé – et après elleLouis Bonaparte. Il s’entoure des hommes les plus distingués !Le comte de Faverges deviendra sénateur.

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à setaire.

– Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, lesprêtres serviles – et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans,pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bienfait ! – qu’il le bâillonne, le foule et l’extermine ! cene sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, sonineptie, son aveuglement !

Bouvard songeait : – Hein, le Progrès, quelle blague ! Ilajouta : – Et la Politique, une belle saleté !

– Ce n’est pas une science reprit Pécuchet. L’art militaire vautmieux, on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous ymettre ?

– Ah ! merci ! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte.Vendons plutôt notre baraque – et allons au tonnerre de Dieu, chezles sauvages !

– Comme tu voudras !

Mélie dans la cour, tirait de l’eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre,elle courbait les reins – et on voyait alors ses bas bleus jusqu’àla hauteur de son mollet. Puis, d’un geste rapide, elle levait sonbras droit, tandis qu’elle tournait un peu la tête – et Pécuchet enla regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, unplaisir infini.

Chapitre 7

 

Des jours tristes commencèrent.

Ils n’étudiaient plus dans la peur de déceptions ; leshabitants de Chavignolles s’écartaient d’eux ; les journauxtolérés n’apprenaient rien – et leur solitude était profonde, leurdésœuvrement complet.

Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient ; àquoi bon ? En d’autres jours, ils avaient l’idée de nettoyerle jardin, au bout d’un quart d’heure une fatigue lesprenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaientécœurés ; ou de s’occuper de leur ménage, Germaine poussaitdes lamentations ; ils y renoncèrent.

Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara cesbibelots stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois pourtirer des alouettes ; l’arme éclatant du premier coup faillitle tuer.

Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quandle ciel blanc écrase de sa monotonie un cœur sans espoir. On écoutele pas d’un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de lapluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille mortevient frôler la vitre, puis tournoie, s’en va. Des glas indistinctssont apportés par le vent. Au fond de l’étable, une vachemugit.

Ils bâillaient l’un devant l’autre, consultaient le calendrier,regardaient la pendule, attendaient les repas ; – et l’horizonétait toujours le même ! des champs en face, à droitel’église, à gauche un rideau de peupliers ; leurs cimes sebalançaient dans la brume, perpétuellement, d’un airlamentable !

Des habitudes qu’ils avaient tolérées les faisaient souffrir.Pécuchet devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe sonmouchoir. Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en sedandinant. Des contestations s’élevaient, à propos des plats ou dela qualité du beurre. Dans leur tête-à-tête ils pensaient à deschoses différentes.

Un événement avait bouleversé Pécuchet.

Deux jours après l’émeute de Chavignolles, comme il promenaitson déboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par desormes touffus ; et il entendit derrière son dos une voix crier: – Arrête !

C’était Mme Castillon. Elle courait de l’autre côté, sansl’apercevoir. Un homme, qui marchait devant elle, se retourna.C’était Gorju ; – et ils s’abordèrent à une toise de Pécuchet,la rangée des arbres les séparant de lui.

– Est-ce vrai ? dit-elle tu vas te battre ?

Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre :

– Eh bien ! oui, répliqua Gorju je vais me battre !Qu’est-ce que ça te fait ?

– Il le demande ! s’écria-t-elle, en se tordant les bras.Mais si tu es tué, mon amour ? Oh reste ! – Et ses yeuxbleus, plus encore que ses paroles, le suppliaient.

– Laisse-moi tranquille ! je dois partir !

Elle eut un ricanement de colère. – L’autre l’a permis,hein ?

– N’en parle pas ! Il leva son poing fermé.

– Non ! mon ami, non ! je me tais, je ne dis rien. Etde grosses larmes descendaient le long de ses joues dans les ruchesde sa collerette.

Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte deblés jaunes. Tout au loin, la bâche d’une voiture glissaitlentement. Une torpeur s’étalait dans l’air – pas un cri d’oiseau,pas un bourdonnement d’insecte. Gorju s’était coupé une badine, eten raclait l’écorce. Mme Castillon ne relevait pas la tête.

Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices,les dettes qu’elle avait soldées, ses engagements d’avenir, saréputation perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela lespremiers temps de leur amour, quand elle allait, toutes les nuits,le rejoindre dans la grange ; – si bien qu’une fois son maricroyant à un voleur, avait lâché par la fenêtre un coup depistolet. La balle était encore dans le mur. – Du moment que jet’ai connu, tu m’as semblé beau comme un prince. J’aime tes yeux,ta voix, ta démarche, ton odeur ! Elle ajouta plus bas : – Jesuis en folie de ta personne !

Il souriait, flatté dans son orgueil.

Elle le prit à deux mains par les flancs, – et la têterenversée, comme en adoration.

– Mon cher cœur ! mon cher amour ! mon âme ! mavie ! voyons ! parle ! que veux-tu ? – est-cede l’argent ? on en trouvera. J’ai eu tort ! jet’ennuyais ! pardon ! et commande-toi des habits chez letailleur, bois du champagne, fais la noce ! je te permetstout, – tout ! – Elle murmura dans un effort suprême : jusqu’àelle ! … pourvu que tu reviennes à moi !

Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pourl’empêcher de tomber ; – et elle balbutiait : – Chercœur ! cher amour ! comme tu es beau ! mon Dieu, quetu es beau !

Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de sonmenton, les regardait, en haletant.

– Pas de faiblesse ! dit Gorju. Je n’aurais qu’à manquer ladiligence ! on prépare un fameux coup de chien ; j’ensuis ! – Donne-moi dix sous, pour que je paye un gloria auconducteur.

Elle tira cinq francs de sa bourse. – Tu me les rendras bientôt.Aie un peu de patience ! Depuis le temps qu’il estparalysé ! songe donc ! – Et si tu voulais nous irions àla chapelle de la Croix-Janval – et là, mon amour, je jureraisdevant la sainte Vierge, de t’épouser, dès qu’il seramort !

– Eh ! il ne meurt jamais, ton mari !

Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa ; – et secramponnant à ses épaules :

– Laisse-moi partir avec toi ! je serai tadomestique ! Tu as besoin de quelqu’un. Mais ne t’en vapas ! ne me quitte pas ! La mort plutôt !Tue-moi !

Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pourles baiser ; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et sescheveux courts s’éparpillèrent. Ils étaient blancs sous lesoreilles – et comme elle le regardait de bas en haut, toutesanglotante, avec ses paupières rouges et ses lèvres tuméfiées, uneexaspération le prit, il la repoussa.

– Arrière la vieille ! Bonsoir !

Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d’or, quipendait à son cou – et la jetant vers lui :

– Tiens ! canaille !

Gorju s’éloignait, – en tapant avec sa badine les feuilles desarbres.

Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et lesprunelles éteintes elle resta sans faire un mouvement, – pétrifiéedans son désespoir, – n’étant plus un être, – mais une chose enruines.

Ce qu’il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme ladécouverte d’un monde – tout un monde ! – qui avait des lueurséblouissantes, des floraisons désordonnées, des océans, destempêtes, des trésors – et des abîmes d’une profondeurinfinie ; – un effroi s’en dégageait ; qu’importe !il rêva l’amour, ambitionnait de le sentir comme elle, del’inspirer comme lui.

Pourtant, il exécrait Gorju – et, au corps de garde, avait eupeine à ne pas le trahir.

L’amant de Mme Castillon l’humiliait par sa taille mince, sesaccroche-cœurs égaux, sa barbe floconneuse, un air deconquérant ; – tandis que sa chevelure – à lui – se collaitsur son crâne comme une perruque mouillée, son torse dans sahouppelande ressemblait à un traversin, deux canines manquaient, etsa physionomie était sévère. Il trouvait le ciel injuste, sesentait comme déshérité, et son ami ne l’aimait plus. Bouvardl’abandonnait tous les soirs.

Après la mort de sa femme, rien ne l’eût empêché d’en prendreune autre – et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison.Il était trop vieux pour y songer !

Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaientleurs couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois ; pasune dent n’avait bougé ; – et à l’idée qu’il pouvait plaire,il eut un retour de jeunesse ; Mme Bordin surgit dans samémoire. – Elle lui avait fait des avances, la première fois lorsde l’incendie des meules, la seconde à leur dîner, puis dans lemuséum, pendant la déclamation, et dernièrement, elle était venuesans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, ety retourna, se promettant de la séduire.

Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirantde l’eau il lui parlait plus souvent ; – et soit qu’ellebalayât le corridor, ou qu’elle étendit du linge, ou qu’elletournât les casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de lavoir, – surpris lui-même de ses émotions, comme dans l’adolescence.Il en avait les fièvres et les langueurs, – et était persécuté parle souvenir de Mme Castillon, étreignant Gorju.

Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s’yprennent pour avoir des femmes.

– On leur fait des cadeaux ! on les régale aurestaurant.

– Très bien ! Mais ensuite ?

– Il y en a qui feignent de s’évanouir, pour qu’on les porte surun canapé, d’autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Lesmeilleures vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard serépandit en descriptions, qui incendièrent l’imagination dePécuchet, comme des gravures obscènes. La première règle, c’est dene pas croire à ce qu’elles disent. J’en ai connu, qui sousl’apparence de Saintes, étaient de véritables Messalines !Avant tout, il faut être hardi !

Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennementajournait sa décision, était d’ailleurs intimidé par la présence deGermaine.

Espérant qu’elle demanderait son compte, il en exigea unsurcroît de besogne, notait les fois qu’elle était grise,remarquait tout haut, sa malpropreté, sa paresse, et fit si bienqu’on la renvoya.

Alors Pécuchet fut libre !

Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard !Quel battement de cœur, dès que la porte était refermée !

Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à laclarté d’une chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avecses dents, puis clignait les yeux, pour l’ajuster dans la fente del’aiguille.

D’abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient.Étaient-ce, par exemple, ceux du genre de Bouvard ? Pas dutout ; elle préférait les maigres. Il osa lui demander si elleavait eu des amoureux ? – Jamais !

Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa boucheétroite, le tour de sa figure. Il lui adressa des compliments etl’exhortait à la sagesse.

En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage desformes blanches d’où émanait une tiède senteur, qui lui chauffaitla joue. Un soir, il toucha des lèvres les cheveux follets de sanuque, et il en ressentit un ébranlement jusqu’à la moelle des os.Une autre fois, il la baisa sous le menton, en se retenant de nepas mordre sa chair, tant elle était savoureuse. Elle lui renditson baiser. L’appartement tourna. Il n’y voyait plus.

Il lui fit cadeau d’une paire de bottines, et la régalaitsouvent d’un verre d’anisette.

Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait lebois, allumait le feu, poussait l’attention jusqu’à nettoyer leschaussures de Bouvard.

Mélie ne s’évanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir etPécuchet ne savait à quoi se résoudre, son désir augmentant par lapeur de le satisfaire.

Bouvard faisait assidûment la cour à Mme Bordin.

Elle le recevait, un peu sanglée dans sa robe de soiegorge-pigeon qui craquait comme le harnais d’un cheval, tout enmaniant par contenance sa longue chaîne d’or.

Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, oudéfunt son mari, autrefois huissier à Livarot.

Puis, elle s’informa du passé de Bouvard, curieuse de connaîtreses farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quelsintérêts il était lié à Pécuchet ?

Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dînait chez elle,la netteté du service, l’excellence de la table. Une suite deplats, d’une saveur profonde, que coupait à intervalles égaux unvieux pommard, les menait jusqu’au dessert où ils étaient fortlongtemps à prendre le café ; – et Mme Bordin, en dilatant lesnarines, trempait dans la soucoupe sa lèvre charnue, ombréelégèrement d’un duvet noir.

Un jour, elle apparut décolletée. Ses épaules fascinèrentBouvard. Comme il était sur une petite chaise devant elle, il semit à lui passer les deux mains le long des bras. La veuve sefâcha. Il ne recommença plus mais il se figurait des rondeurs d’uneamplitude et d’une consistance merveilleuses.

Un soir, que la cuisine de Mélie l’avait dégoûté, il eut unejoie en entrant dans le salon de Mme Bordin. C’est là qu’il auraitfallu vivre !

Le globe de la lampe, couvert d’un papier rose, épandait unelumière tranquille. Elle était assise auprès du feu ; et sonpied passait le bord de sa robe. Dès les premiers mots, l’entretientomba.

Cependant, elle le regardait, les cils à demi fermés, d’unemanière langoureuse, avec obstination.

Bouvard n’y tint plus ! – et s’agenouillant sur le parquet,il bredouilla : – Je vous aime ! Marions-nous !

Mme Bordin respira fortement ; puis, d’un air ingénu, ditqu’il plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n’était pasraisonnable. Cette déclaration l’étourdissait.

Bouvard objecta qu’ils n’avaient besoin du consentement depersonne. Qui vous arrête ? est-ce le trousseau ? Notrelinge a une marque pareille, un B ! nous unirons nosmajuscules.

L’argument lui plut. Mais une affaire majeure l’empêchait de sedécider avant la fin du mois. Et Bouvard gémit.

Elle eut la délicatesse de le reconduire, – escortée deMarianne, qui portait un falot.

Les deux amis s’étaient caché leur passion.

Pécuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. SiBouvard s’y opposait il l’emmènerait vers d’autres lieux, fût-ce enAlgérie, où l’existence n’est pas chère ! Mais rarement ilformait de ces hypothèses, plein de son amour, sans penser auxconséquences.

Bouvard projetait de faire du muséum la chambre conjugale, àmoins que Pécuchet ne s’y refusât ; alors il habiterait ledomicile de son épouse.

Un après-midi de la semaine suivante, – c’était chez elle dansson jardin ; les bourgeons commençaient à s’ouvrir ; etil y avait, entre les nuées, de grands espaces bleus, – elle sebaissa pour cueillir des violettes, et dit, en les présentant :

– Saluez Mme Bouvard !

– Comment ! Est-ce vrai ?

– Parfaitement vrai.

Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quelhomme ! – puis devenue sérieuse, l’avertit que bientôt, ellelui demanderait une faveur.

– Je vous l’accorde !

Ils fixèrent la signature de leur contrat à jeudi prochain.

Personne jusqu’au dernier moment n’en devait rien savoir.

– Convenu !

Et il sortit les yeux au ciel, léger comme un chevreuil.

Pécuchet le matin du même jour s’était promis de mourir, s’iln’obtenait pas les faveurs de sa bonne – et il l’avait accompagnéedans la cave, espérant que les ténèbres lui donneraient del’audace.

Plusieurs fois, elle avait voulu s’en aller ; mais il laretenait pour compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voirle fond des tonneaux ; cela durait depuis longtemps.

Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière du soupirail,droite, les paupières basses, le coin de la bouche un peurelevé.

– M’aimes-tu ? dit brusquement Pécuchet.

– Oui ! je vous aime.

– Eh bien, alors, prouve-le-moi !

Et l’enveloppant du bras gauche, il commença, de l’autre main, àdégrafer son corset.

– Vous allez me faire du mal ?

– Non ! mon petit ange ! N’aie pas peur !

– Si M. Bouvard…

– Je ne lui dirai rien ! Sois tranquille !

Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s’y laissa tomber,les seins hors de la chemise, la tête renversée ; – puis secacha la figure sous un bras – et un autre eût compris qu’elle nemanquait pas d’expérience.

Bouvard, bientôt, arriva pour dîner.

Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir.Mélie les servait impassible, comme d’habitude. Pécuchet tournaitles yeux, pour éviter les siens, tandis que Bouvard considérant lesmurs, songeait à des améliorations.

Huit jours après, le jeudi, il rentra furieux.

– La sacrée garce !

– Qui donc ?

– Mme Bordin.

Et il conta qu’il avait poussé la démence jusqu’à vouloir enfaire sa femme. Mais tout était fini, depuis un quart d’heure, chezMarescot.

Elle avait prétendu recevoir en dot les Écalles, dont il nepouvait disposer – l’ayant comme la ferme, soldée en partie avecl’argent d’un autre.

– Effectivement ! dit Pécuchet.

– Et moi ! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur,à son choix ! C’était celle-là ! j’y ai mis del’entêtement ; si elle m’aimait, elle m’eût cédé ! Laveuve, au contraire s’était emportée en injures, avait dénigré sonphysique, sa bedaine. Ma bedaine ! je te demande un peu.

Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait lesjambes écartées.

– Tu souffres ? dit Bouvard.

– Oh ! – oui ! je souffre !

Et ayant fermé la porte, Pécuchet après beaucoup d’hésitations,confessa qu’il venait de se découvrir une maladie secrète.

– Toi ?

– Moi-même !

– Ah ! mon pauvre garçon ! qui te l’adonnée ?

Il devint encore plus rouge, et dit d’une voix encore plus basse:

– Ce ne peut être que Mélie !

Bouvard en demeura stupéfait.

La première chose était de renvoyer la jeune personne.

Elle protesta d’un air candide.

Le cas de Pécuchet était grave, pourtant ; mais honteux desa turpitude, il n’osait voir le médecin.

Bouvard imagina de recourir à Barberou.

Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer àun docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit duzèle, persuadé qu’elle concernait Bouvard, et l’appela vieuxroquentin, tout en le félicitant.

– À mon âge ! disait Pécuchet n’est-ce pas lugubre !Mais pourquoi m’a-t-elle fait ça !

– Tu lui plaisais.

– Elle aurait dû me prévenir.

– Est-ce que la passion raisonne ! Et Bouvard se plaignaitde Mme Bordin.

Souvent, il l’avait surprise arrêtée devant les Écalles, dans lacompagnie de Marescot, en conférence avec Germaine, – tant demanœuvres pour un peu de terre !

– Elle est avare ! Voilà l’explication !

Ils ruminaient ainsi leur mécompte, dans la petite salle, aucoin du feu, Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard enfumant des pipes – et ils dissertaient sur les femmes.

– Étrange besoin, est-ce un besoin ? – Elles poussent aucrime, à l’héroïsme, et à l’abrutissement ! L’enfer sous unjupon, le paradis dans un baiser – ramage de tourterelle,ondulations de serpent, griffe de chat ; – perfidie de la mer,variété de la lune – ils dirent tous les lieux communs qu’elles ontfait répandre.

C’était le désir d’en avoir qui avait suspendu leur amitié. Unremords les prit. – Plus de femmes, n’est-ce pas ? Vivons sanselles ! – Et ils s’embrassèrent avec attendrissement.

Il fallait réagir ! – et Bouvard, après la guérison dePécuchet, estima que l’hydrothérapie leur serait avantageuse.

Germaine, revenue dès le départ de l’autre, charriait tous lesmatins, la baignoire dans le corridor.

Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient degrands seaux d’eau ; – puis ils couraient pour rejoindre leurschambres. – On les vit par la claire-voie ; – et des personnesfurent scandalisées.

Chapitre 8

 

Satisfaits de leur régime, ils voulurent s’améliorer letempérament par de la gymnastique.

Et ayant pris le manuel d’Amoros, ils en parcoururentl’atlas.

Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliantles jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant desfardeaux, chevauchant des poutres, grimpant à des échelles,cabriolant sur des trapèzes, un tel déploiement de force etd’agilité excita leur envie.

Cependant, ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase,décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurerun vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, unbassin pour la natation, ni une montagne de gloire, collineartificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur.

Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût étédispendieux, ils y renoncèrent ; le tilleul abattu dans lejardin leur servit de mât horizontal ; et quand ils furenthabiles à le parcourir d’un bout à l’autre, pour en avoir unvertical, ils replantèrent une poutrelle des contre-espaliers.Pécuchet gravit jusqu’en haut. Bouvard glissait, retombaittoujours, finalement, y renonça.

Les bâtons orthosomatiques lui plurent davantage, c’est-à-diredeux manches à balai reliés par deux cordes dont la première sepasse sous les aisselles, la seconde sur les poignets – et pendantdes heures il gardait cet appareil, le menton levé, la poitrine enavant, les coudes le long du corps.

À défaut d’haltères, le charron leur tourna quatre morceaux defrêne qui ressemblaient à des pains de sucre, se terminant engoulot de bouteille. On doit porter ces massues à droite, à gauche,par devant, par derrière ; mais trop lourdes, elleséchappaient de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes.N’importe, ils s’acharnèrent aux mils persanes et même craignantqu’elles n’éclatassent, tous les soirs, ils les frottaient avec dela cire et un morceau de drap.

Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaienttrouvé un à leur convenance, ils appuyaient au milieu une longueperche, s’élançaient du pied gauche, atteignaient l’autre bord,puis recommençaient. La campagne étant plate, on les apercevait auloin ; – et les villageois se demandaient quelles étaient cesdeux choses extraordinaires, bondissant à l’horizon.

L’automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre ;elle les ennuya. Que n’avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil deposte imaginé sous Louis XIV par l’abbé de Saint-Pierre !Comment était-ce construit ? où se renseigner ? Dumouchelne daigna pas même leur répondre !

Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Surdeux poulies vissées au plafond passait une corde, tenant unetraverse à chaque bout. Sitôt qu’ils l’avaient prise, l’un poussaitla terre de ses orteils, l’autre baissait les bras jusqu’au niveaudu sol ; le premier, par sa pesanteur, attirait le second, quilâchant un peu la cordelette, montait à son tour ; en moins decinq minutes leurs membres dégouttelaient de sueur.

Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tâchèrent dedevenir ambidextres, jusqu’à se priver de la main droite,temporairement. Ils firent plus : Amoros indique les pièces de versqu’il faut chanter dans les manœuvres – et Bouvard et Pécuchet, enmarchant, répétaient l’hymne n° 9 :

Un roi, un roi juste est un bien sur la terre.

Quand ils se battaient les pectoraux : Amis, la couronne et lagloire, etc. Au pas de course :

À nous l’animal timide !

Atteignons le cerf rapide !

Oui ! nous vaincrons !

Courons ! courons ! courons !

Et plus haletants que des chiens, ils s’animaient au bruit deleurs voix.

Un côté de la gymnastique les exaltait : son emploi comme moyende sauvetage.

Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porterdans des sacs ; – et ils prièrent le maître d’école de leur enfournir quelques-uns. Petit objecta que les familles sefâcheraient. Ils se rabattirent sur les secours aux blessés. L’unfeignait d’être évanoui ; et l’autre le charriait dans unebrouette, avec toutes sortes de précautions.

Quant aux escalades militaires, l’auteur préconise l’échelle deBois-Rosé, ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois,en montant par la falaise.

D’après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets uncâble, et l’attachèrent sous le hangar.

Dès qu’on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième,on jette ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était toutà l’heure contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. Onse redresse, on empoigne le quatrième et l’on continue. – Malgré deprodigieux déhanchements, il leur fut impossible d’atteindre ledeuxième échelon.

Peut-être a-t-on moins de mal en s’accrochant aux pierres avecles mains, comme firent les soldats de Bonaparte à l’attaque duFort-Chambray ? – et pour vous rendre capable d’une telleaction, Amoros possède une tour dans son établissement.

Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentèrentl’assaut.

Mais Bouvard, ayant retiré trop vite son pied d’un trou, eutpeur et fut pris d’étourdissement.

Pécuchet en accusa leur méthode : ils avaient négligé ce quiconcerne les phalanges – si bien qu’ils devaient se remettre auxprincipes.

Ses exhortations furent vaines ; – et dans sa présomption,il aborda les échasses.

La nature semblait l’y avoir destiné ; car il employa toutde suite le grand modèle, ayant des palettes à quatre pieds dusol ; – et tranquille là-dessus, il arpentait le jardin,pareil à une gigantesque cigogne qui se fût promenée.

Bouvard à la fenêtre le vit tituber – puis s’abattre d’un blocsur les haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sachute. On le ramassa couvert de terreau, les narines saignantes,livide – et il croyait s’être donné un effort.

Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes deleur âge ; ils l’abandonnèrent, n’osaient plus se mouvoir parcrainte des accidents, et restaient tout le long du jour assis dansle muséum, à rêver d’autres occupations.

Ce changement d’habitudes influa sur la santé de Bouvard. Ildevint très lourd, soufflait après ses repas comme un cachalot,voulut se faire maigrir, mangea moins, et s’affaiblit.

Pécuchet également, se sentait miné, avait des démangeaisons àla peau et des plaques dans la gorge. Ça ne va pas, disaient-ils,ça ne va pas.

Bouvard imagina d’aller choisir à l’auberge quelques bouteillesde vin d’Espagne, afin de se remonter la machine.

Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommesapportaient à Beljambe une grande table de noyer ; Monsieurl’en remerciait beaucoup. Elle s’était parfaitement conduite.

Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Ilen plaisanta le clerc.

Cependant par toute l’Europe, en Amérique, en Australie et dansles Indes, des millions de mortels passaient leur vie à fairetourner des tables ; – et on découvrait la manière de rendreles serins prophètes, de donner des concerts sans instruments, decorrespondre aux moyens des escargots. La Presse offrant avecsérieux ces bourdes au public, le renforçait dans sa crédulité.

Les Esprits-frappeurs avaient débarqué au château de Faverges,de là s’étaient répandus dans le village – et le notaireprincipalement, les questionnait.

Choqué du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis à unesoirée de tables tournantes.

Était-ce un piège ? Mme Bordin se trouverait là. Pécuchet,seul, s’y rendit.

Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, lecapitaine, d’autres bourgeois et leurs épouses, Mme Vaucorbeil, MmeBordin effectivement, de plus, une ancienne sous-maîtresse de MmeMarescot, Mlle Laverrière, personne un peu louche avec des cheveuxgris tombant en spirales sur les épaules, à la façon de 1830. Dansun fauteuil se tenait un cousin de Paris, costumé d’un habit bleuet l’air impertinent.

Les deux lampes de bronze, l’étagère de curiosités, des romancesà vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans descadres exorbitants faisaient toujours l’étonnement de Chavignolles.Mais ce soir-là les yeux se portaient vers la table d’acajou. Onl’éprouverait tout à l’heure, et elle avait l’importance des chosesqui contiennent un mystère.

Douze invités prirent place autour d’elle, les mains étendues,les petits doigts se touchant. On n’entendait que le battement dela pendule. Les visages dénotaient une attention profonde.

Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent defourmillements dans les bras. Pécuchet était incommodé.

– Vous poussez ! dit le capitaine à Foureau.

– Pas du tout !

– Si fait !

– Ah ! monsieur !

Le notaire les calma.

À force de tendre l’oreille, on crut distinguer des craquementsde bois. – Illusion ! – Rien ne bougeait.

L’autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau étaientvenues de Lisieux et qu’on avait emprunté exprès la table deBeljambe, tout avait si bien marché ! Mais celle-làaujourd’hui montrait un entêtement ! … Pourquoi ?

Le tapis sans doute la contrariait ; – et on passa dans lasalle à manger.

Le meuble choisi fut un large guéridon, où s’installèrentPécuchet, Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.

Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers ladroite ; les opérateurs sans déranger leurs doigts suivirentson mouvement, et de lui-même il fit encore deux tours. On futstupéfait.

Alors M. Alfred articula d’une voix haute :

– Esprit, comment trouves-tu ma cousine ?

Le guéridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D’aprèsune pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des lettres,cela signifiait – charmante. Des bravos éclatèrent.

Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l’esprit de déclarerl’âge exact qu’elle avait.

Le pied du guéridon retomba cinq fois.

– Comment ? cinq ans ! s’écria Girbal.

– Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau.

La veuve sourit, intérieurement vexée.

Les réponses aux autres questions manquèrent, tant l’alphabetétait compliqué. Mieux valait la Planchette, moyen expéditif etdont Mlle Laverrière s’était servie pour noter sur un album lescommunications directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin,Jean-Jacques Rousseau, etc. Ces mécaniques se vendaient rued’Aumale ; M. Alfred en promit une, puis s’adressant à lasous-maîtresse :

– Mais pour le quart d’heure, un peu de piano, n’est-cepas ? une mazurka !

Deux accords plaqués vibrèrent. Il prit sa cousine à la taille,disparut avec elle, revint. On était rafraîchi par le vent de larobe qui frôlait les portes en passant. Elle se renversait la tête,il arrondissait son bras. On admirait la grâce de l’une, l’airfringant de l’autre ; et sans attendre les petits fours,Pécuchet se retira, ébahi de la soirée.

Il eut beau répéter : – Mais j’ai vu ! Bouvard niait lesfaits et néanmoins consentit à expérimenter, lui-même.

Pendant quinze jours, ils passèrent leurs après-midi en facel’un de l’autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, surune corbeille, sur des assiettes. Tous ces objets demeurèrentimmobiles.

Le phénomène des tables tournantes n’en est pas moins certain.Le vulgaire l’attribue à des Esprits, Faraday au prolongement del’action nerveuse, Chevreul à l’inconscience des efforts, oupeut-être, comme admet Ségouin, se dégage-t-il de l’assemblage despersonnes une impulsion, un courant magnétique ?

Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. Il prit dans sa bibliothèquele Guide du magnétiseur par Montacabère, le relut attentivement, etinitia Bouvard à la théorie.

Tous les corps animés reçoivent et communiquent l’influence desastres, propriété analogue à la vertu de l’aimant. En dirigeantcette force on peut guérir les malades, voilà le principe. Lascience, depuis Mesmer, s’est développée ; – mais il importetoujours de verser le fluide et de faire des passes qui,premièrement, doivent endormir.

– Eh bien, endors-moi dit Bouvard.

– Impossible répliqua Pécuchet pour subir l’action magnétique etpour la transmettre la foi est indispensable. Puis considérantBouvard : – Ah ! quel dommage !

– Comment ?

– Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n’y aurait pasde magnétiseur comme toi !

Car il possédait tout ce qu’il faut : l’abord prévenant, uneconstitution robuste – et un moral solide.

Cette faculté qu’on venait de lui découvrir flatta Bouvard. Ilse plongea sournoisement dans Montacabère.

Puis comme Germaine avait des bourdonnements d’oreilles, quil’assourdissaient, il dit un soir d’un ton négligé : Si on essayaitdu magnétisme ? Elle ne s’y refusa pas. Il s’assit devantelle, lui prit les deux pouces dans ses mains, – et la regardafixement, comme s’il n’eût fait autre chose de toute sa vie.

La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença parfléchir le cou ; ses yeux se fermèrent, et tout doucement,elle se mit à ronfler. Au bout d’une heure qu’ils la contemplaientPécuchet dit à voix basse : Que sentez-vous ?

Elle se réveilla.

Plus tard sans doute la lucidité viendrait.

Ce succès les enhardit ; – et reprenant avec aplombl’exercice de la médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau,pour ses douleurs intercostales, Migraine, le maçon, affecté d’unenévrose de l’estomac, la mère Varin, dont l’encéphaloïde sous laclavicule exigeait pour se nourrir des emplâtres de viande, ungoutteux, le père Lemoine, qui se traînait au bord des cabarets, unphtisique, un hémiplégique, bien d’autres. Ils traitèrent aussi descoryzas et des engelures.

Après l’exploration de la maladie, ils s’interrogeaient duregard pour savoir quelles passes employer, si elles devaient êtreà grands ou à petits courants, ascendantes ou descendantes,longitudinales, transversales, biditiges, triditiges ou mêmequinditiges. Quand l’un en avait trop, l’autre le remplaçait. Puisrevenus chez eux, ils notaient les observations, sur le journal dutraitement.

Leurs manières onctueuses captèrent le monde. Cependant onpréférait Bouvard ; et sa réputation parvint jusqu’à Falaisequand il eut guéri la Barbée, la fille du père Barbey, un anciencapitaine au long cours.

Elle sentait comme un clou à l’occiput, parlait d’une voixrauque, restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévoraitdu plâtre ou du charbon. Ses crises nerveuses débutant par dessanglots se terminaient dans un flux de larmes ; et on avaitpratiqué tous les remèdes, depuis les tisanes jusqu’aux moxas – sibien que par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard.

Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il semit à frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires– un bien-être se manifesta par des soupirs et des bâillements. Illui posa un doigt entre les sourcils au haut du nez – tout à coupelle devint inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient ;sa tête garda les attitudes qu’il voulut – et les paupières à demicloses, en vibrant d’un mouvement spasmodique, laissaientapercevoir les globes des yeux, qui roulaient avec lenteur ;ils se fixèrent dans les angles, convulsés.

Bouvard lui demanda si elle souffrait ; elle répondit quenon ; ce qu’elle éprouvait maintenant ? elle distinguaitl’intérieur de son corps.

– Qu’y voyez-vous ?

– Un ver !

– Que faut-il pour le tuer ?

Son front se plissa : – Je cherche, – je ne peux pas ; jene peux pas.

À la deuxième séance, elle se prescrivit un bouillon d’orties, àla troisième de l’herbe au chat. Les crises s’atténuèrent,disparurent. C’était vraiment comme un miracle.

L’addigitation nasale ne réussit point avec les autres ; etpour amener le somnambulisme ils projetèrent de construire unbaquet mesmérien. – Déjà même Pécuchet avait recueilli de lalimaille et nettoyé une vingtaine de bouteilles, quand un scrupulel’arrêta. Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe. –Et que ferons-nous s’il leur prend des accès d’érotismefurieux ?

Cela n’eût pas arrêté Bouvard ; mais à cause des potins etdu chantage peut-être, mieux valait s’abstenir. Ils se contentèrentd’un harmonica et le portaient avec eux dans les maisons, ce quiréjouissait les enfants.

Un jour, que Migraine était plus mal, ils y recoururent. Lessons cristallins l’exaspérèrent ; mais Deleuze ordonne de nepas s’effrayer des plaintes, la musique continua. Assez !assez ! criait-il. – Un peu de patience répétait Bouvard.Pécuchet tapotait plus vite sur les lames de verre, et l’instrumentvibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le médecin parut attirépar le vacarme.

– Comment ! encore vous ! s’écria-t-il, furieux de lesretrouver toujours chez ses clients. Ils expliquèrent leur moyenmagnétique. Alors il tonna contre le magnétisme, un tas dejongleries, et dont les effets proviennent de l’imagination.

Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l’affirme et M.Lafontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n’avaient pasde lionne. Le hasard leur offrit une autre bête.

Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur direqu’on les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.

Ils y coururent.

Les pommiers étaient en fleurs, et l’herbe dans la cour fumaitsous le soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d’undrap, une vache beuglait, grelottante des seaux d’eau qu’on luijetait sur le corps ; – et démesurément gonflée, elleressemblait à un hippopotame.

Sans doute, elle avait pris du venin en pâturant dans lestrèfles. Le père et la mère Gouy se désolaient – car le vétérinairene pouvait venir, et un charron qui savait des mots contrel’enflure ne voulait pas se déranger, mais ces messieurs dont labibliothèque était célèbre devaient connaître un secret.

Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l’un devant lescornes, l’autre à la croupe – et avec de grands efforts intérieurset une gesticulation frénétique ils écartaient les doigts, pourépandre sur l’animal des ruisseaux de fluide tandis que le fermier,son épouse, leur garçon et des voisins les regardaient presqueeffrayés.

Les gargouillements que l’on entendait dans le ventre de lavache provoquèrent des borborygmes au fond de leurs entrailles.Elle émit un vent. Pécuchet dit alors :

– C’est une porte ouverte à l’espérance ! un débouché,peut-être ?

Le débouché s’opéra ; l’espérance jaillit dans un paquet dematières jaunes éclatant avec la force d’un obus. Les cœurs sedesserrèrent, la vache dégonfla. Une heure après, il n’y paraissaitplus.

Ce n’était pas l’effet de l’imagination, certainement. Donc, lefluide contient une vertu particulière. Elle se laisse enfermerdans des objets, où on ira la prendre sans qu’elle se trouveaffaiblie. Un tel moyen épargne les déplacements. Ilsl’adoptèrent ; – et ils envoyaient à leurs pratiques, desjetons magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de l’eau magnétisée,du pain magnétisé.

Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pourle système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieilarbre, au tronc duquel une corde s’enroule.

Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprès. Ils lepréparèrent en l’embrassant fortement à plusieurs reprises. Un bancfut établi en dessous. Leurs habitués s’y rangeaient ; et ilsobtinrent des résultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeilils le convièrent à une séance, avec les notables du pays.

Pas un n’y manqua.

Germaine les reçut dans la petite salle, en priant de faireexcuse, ses maîtres allaient venir.

De temps à autre, on entendait un coup de sonnette. C’était lesmalades qu’elle introduisait ailleurs. Les invités se montraient ducoude les fenêtres poussiéreuses, les taches sur les lambris, lapeinture s’éraillant ; – et le jardin était lamentable !Du bois mort partout ! – Deux bâtons, devant la brèche du mur,barraient le verger.

Pécuchet se présenta. – À vos ordres, messieurs ! et l’onvit au fond sous le poirier d’Édouïn, plusieurs personnesassises.

Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre, et en soutanelle delasting avec une calotte de cuir, s’abandonnait à des frissonsoccasionnés par sa douleur intercostale ; Migraine, souffranttoujours de l’estomac, grimaçait près de lui. La mère Varin, pourcacher sa tumeur portait un châle à plusieurs tours. Le pèreLemoine, pieds nus dans des savates, avait ses béquilles sous lesjarrets – et la Barbée en costume des dimanches était pâle,extraordinairement.

De l’autre côté de l’arbre, on trouva d’autres personnes : unefemme à figure d’albinos épongeait les glandes suppurantes de soncou. Le visage d’une petite fille disparaissait à moitié sous deslunettes bleues. Un vieillard dont une contracture déformaitl’échine heurtait de ses mouvements involontaires Marcel, uneespèce d’idiot, couvert d’une blouse en loques et d’un pantalonrapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu laissait voir ses incisives– et des linges embobelinaient sa joue, tuméfiée par une énormefluxion.

Tous tenaient à la main une ficelle descendant de l’arbre ;– et des oiseaux chantaient, l’odeur du gazon attiédi se roulaitdans l’air. Le soleil passait entre les branches. On marchait surde la mousse.

Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient leurspaupières.

– Jusqu’à présent, ce n’est pas drôle dit Foureau. – Commencez,je m’éloigne une minute. Et il revint, en fumant dans unAbd-el-kader, reste dernier de la porte aux pipes.

Pécuchet se rappela un excellent moyen de magnétisation. Il mitdans sa bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine pourtirer à lui l’électricité – et en même temps, Bouvard étreignaitl’arbre, dans le but d’accroître le fluide.

Le maçon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agité,l’homme à la contracture ne bougea plus. – On pouvait maintenants’approcher d’eux, leur faire subir toutes les épreuves.

Le médecin, avec sa lancette, piqua sous l’oreille Chamberlan,qui tressaillit un peu. La sensibilité chez les autres futévidente. Le goutteux poussa un cri. Quant à la Barbée, ellesouriait comme dans un rêve, et un filet de sang lui coulait sousla mâchoire. Foureau, pour l’éprouver lui-même, voulut saisir lalancette, et le Docteur l’ayant refusée, il pinça la maladefortement. Le Capitaine lui chatouilla les narines avec une plume,le Percepteur allait lui enfoncer une épingle sous la peau.

– Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d’étonnant, aprèstout ! une hystérique ! le diable y perdrait sonlatin !

– Celle-là dit Pécuchet, en désignant Victoire la femmescrofuleuse est un médecin ! elle reconnaît les affections etindique les remèdes.

Langlois brûlait de la consulter sur son catarrhe ; iln’osa ; – mais Coulon, plus brave, demanda quelque chose pourses rhumatismes.

Pécuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire– et les cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, leslèvres frémissantes, la somnambule, après avoir divagué, ordonna duValum Becum.

Elle avait servi à Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil eninféra qu’elle voulait dire de l’album graecum motentrevu, peut-être, dans la pharmacie.

Puis il aborda le père Lemoine qui selon Bouvard percevait àtravers les corps opaques.

C’était un ancien maître d’école tombé dans la crapule. Descheveux blancs s’éparpillaient autour de sa figure ; – etadossé contre l’arbre, les paumes ouvertes, il dormait, en pleinsoleil, d’une façon majestueuse.

Le médecin attacha sur ses paupières une double cravate ; –et Bouvard lui présentant un journal dit impérieusement : –Lisez.

Il baissa le front, remua les muscles de sa face ; puis serenversa la tête, et finit par épeler : Cons-ti-tu-tionnel.

Mais avec de l’adresse on fait glisser tous lesbandeaux !

Ces dénégations du médecin révoltaient Pécuchet. Il s’aventurajusqu’à prétendre que la Barbée pourrait décrire ce qui se passaitactuellement dans sa propre maison.

– Soit répondit le docteur ; et ayant tiré sa montre : Àquoi ma femme s’occupe-t-elle ?

La Barbée hésita longtemps – puis, d’un air maussade : –Hein ? quoi ? Ah ! j’y suis. Elle coud des rubans àun chapeau de paille.

Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et écrivit unbillet, que le clerc de Marescot s’empressa de porter.

La séance était finie. Les malades s’en allèrent.

Bouvard et Pécuchet en somme, n’avaient pas réussi. Celatenait-il à la température, ou à l’odeur du tabac, ou au parapluiede l’abbé Jeufroy, qui avait une garniture de cuivre – métalcontraire à l’émission fluidique ?

Vaucorbeil haussa les épaules.

Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze,Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces maîtres affirment que dessomnambules ont prédit des événements, subi, sans douleur, desopérations cruelles.

L’abbé rapporta des histoires plus étonnantes. Un missionnaire avu des brahmanes parcourir une voûte la tête en bas, le Grand-Lamaau Thibet se fend les boyaux, pour rendre des oracles.

– Plaisantez-vous ? dit le médecin.

– Nullement.

– Allons donc ! Quelle farce !

Et la question se détournant chacun produisit des anecdotes.

– Moi dit l’épicier j’ai eu un chien qui était toujours maladequand le mois commençait par un vendredi.

– Nous étions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suisné un 14, mon mariage eut lieu un 14 – et le jour de ma fête tombeun 14 ! Expliquez-moi ça.

Beljambe avait rêvé, bien des fois, le nombre de voyageurs qu’ilaurait le lendemain à son auberge. Et Petit conta le souper deCazotte.

Le curé, alors, fit cette réflexion : – Pourquoi ne pas voir làdedans, tout simplement…

– Les démons, n’est-ce pas ? dit Vaucorbeil.

L’abbé, au lieu de répondre, eut un signe de tête.

Marescot parla de la Pythie de Delphes. – Sans aucun doute, desmiasmes…

– Ah ! les miasmes, maintenant !

– Moi, j’admets un fluide reprit Bouvard.

– Nervoso-sidéral ajouta Pécuchet.

– Mais prouvez-le ! montrez-le ! votre fluide !D’ailleurs les fluides sont démodés ; écoutez-moi.

Vaucorbeil alla plus loin, se mettre à l’ombre. Les bourgeois lesuivirent. Si vous dites à un enfant : Je suis un loup, je vais temanger, il se figure que vous êtes un loup et il a peur ;c’est donc un rêve commandé par des paroles. De même le somnambuleaccepte les fantaisies que l’on voudra. Il se souvient et n’imaginepas, n’a que les sensations quand il croit penser. De cette manièredes crimes sont suggérés et des gens vertueux, pourront se voirbêtes féroces, et devenir anthropophages.

On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur science avait des périlspour la société.

Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant unelettre de Mme Vaucorbeil.

Le Docteur la décacheta, – pâlit – et enfin lut ces mots :

– Je couds des rubans à un chapeau de paille !

La stupéfaction empêcha de rire.

– Une coïncidence, parbleu ! Ça ne prouve rien. Et commeles deux magnétiseurs avaient un air de triomphe, il se retournasous la porte pour leur dire :

– Ne continuez plus ! ce sont des amusementsdangereux !

Le curé, en emmenant son bedeau, le tança vertement.

– Êtes-vous fou ? sans ma permission ! des manœuvresdéfendues par l’Église !

Tout le monde venait de partir ; Bouvard et Pécuchetcausaient sur le vigneau avec l’instituteur quand Marcel débusquadu verger, la mentonnière défaite, et il bredouillait :

– Guéri ! guéri ! Bons messieurs !

– Bien ! assez ! laisse-nous tranquilles !

– Ah bons messieurs ! je vous aime !serviteur !

Petit, homme de progrès, avait trouvé l’explication du médecinterre à terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains desRiches. Elle exclut le Peuple. À la vieille analyse du moyen âge,il est temps que succède une synthèse large et primesautière !La Vérité doit s’obtenir par le Cœur – et se déclarant spiritiste,il indiqua plusieurs ouvrages, défectueux sans doute, mais quiétaient le signe d’une aurore.

Ils se les firent envoyer.

Le spiritisme pose en dogme l’amélioration fatale de notreespèce. La terre un jour deviendra le ciel ; et c’est pourquoicette doctrine charmait l’instituteur. Sans être catholique, ellese réclame de saint Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publiemême des fragments dictés par eux et qui sont au niveau desopinions contemporaines. Elle est pratique, bienfaisante, et nousrévèle, comme le télescope, les mondes supérieurs.

Les Esprits, après la mort et dans l’Extase, y sont transportés.Mais quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils fontcraquer les meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent lesbeautés de la Nature et les plaisirs des Arts.

Cependant, plusieurs d’entre nous possèdent une trompe aromale,c’est-à-dire derrière le crâne un long tuyau qui monte depuis lescheveux jusqu’aux planètes et nous permet de converser avec lesesprits de Saturne ; – les choses intangibles n’en sont pasmoins réelles, et de la terre aux astres, des astres à la terre,c’est un va-et-vient, une transmission, un échange continu.

Alors le cœur de Pécuchet se gonfla d’aspirations désordonnées –et quand la nuit était venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtrecontemplant ces espaces lumineux, qui sont peuplés d’esprits.

Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d’un an il aexploré Vénus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus,il a vu à Londres Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saintJean, il a vu Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugementdernier.

Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.

On y trouve des fleurs, des palais, des marchés et des églisesabsolument comme chez nous.

Les anges, hommes autrefois, couchent leurs pensées sur desfeuillets, devisent des choses du ménage, ou bien de matièresspirituelles ; et les emplois ecclésiastiques appartiennent àceux, qui dans leur vie terrestre, ont cultivé l’Écrituresainte.

Quant à l’enfer, il est plein d’une odeur nauséabonde, avec descahutes, des tas d’immondices, des personnes mal habillées.

Et Pécuchet s’abîmait l’intellect pour comprendre ce qu’il y ade beau dans ces révélations. Elles parurent à Bouvard le délired’un imbécile. Tout cela dépasse les bornes de la Nature ! Quiles connaît, cependant ? Et ils se livrèrent aux réflexionssuivantes.

Des bateleurs peuvent illusionner une foule ; un hommeayant des passions violentes en remuera d’autres ; maiscomment la seule volonté agirait-elle sur de la matièreinerte ? Un Bavarois, dit-on, mûrit les raisins ; M.Gervais a ranimé un héliotrope ; un plus fort à Toulouseécarte les nuages.

Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde etnous ? L’od, un nouvel impondérable, une sorte d’électricité,n’est pas autre chose, peut-être ? Ses émissions expliquent lalueur que les magnétisés croient voir, les feux errants descimetières, la forme des fantômes.

Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les donsextraordinaires des Possédés pareils à ceux des somnambules,auraient une cause physique ?

Quelle qu’en soit l’origine, il y a une essence, un agent secretet universel. Si nous pouvions le tenir, on n’aurait pas besoin dela force de la durée. Ce qui demande des siècles se développeraiten une minute ; tout miracle serait praticable et l’univers ànotre disposition.

La magie provenait de cette convoitise éternelle de l’esprithumain. On a, sans doute, exagéré sa valeur ; mais elle n’estpas un mensonge. Des Orientaux qui la connaissent exécutent desprodiges ; tous les voyageurs le déclarent ; et auPalais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt, l’aiguilleaimantée.

Comment devenir magicien ? Cette idée leur parut folled’abord, mais elle revint, les tourmenta, et ils y cédèrent, touten affectant d’en rire.

Un régime préparatoire est indispensable.

Afin de mieux s’exalter, ils vivaient la nuit, jeûnaient, etvoulant faire de Germaine un médium plus délicat rationnèrent sanourriture. Elle se dédommageait sur la boisson, et but tantd’eau-de-vie, qu’elle acheva de s’alcooliser. Leurs promenades dansle corridor la réveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pasavec ses bourdonnements d’oreilles et les voix imaginaires qu’elleentendait sortir des murs. Un jour qu’elle avait mis le matin uncarrelet dans la cave, elle eut peur en le voyant tout couvert defeu, se trouva désormais plus mal ; et finit par croire qu’ilslui avaient jeté un sort.

Espérant gagner des visions, ils se comprimèrent la nuque,réciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ilsadoptèrent la boîte magique ; une petite boîte, d’où s’élèveun champignon hérissé de clous et que l’on garde sur le cœur par lemoyen d’un ruban attaché à la poitrine. Tout rata. Mais ilspouvaient employer le cercle de Dupotet.

Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondellenoire, afin d’y enclore les esprits animaux que devaient aider lesesprits ambiants – et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d’unair pontifical : Je te défie de le franchir !

Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son cœur battit,ses yeux se troublaient. Ah ! finissons ! Et il sautapar-dessus pour fuir un malaise inexprimable.

Pécuchet, dont l’exaltation allait croissant, voulut faireapparaître un mort.

Sous le Directoire, un homme rue de l’Échiquier montrait lesvictimes de la Terreur. Les exemples de Revenants sontinnombrables. Que ce soit une apparence, qu’importe ! ils’agit de la produire.

Plus le défunt nous touche de près, mieux il accourt à notreappel ; mais il n’avait aucune relique de sa famille, ni bagueni miniature, pas un cheveu, tandis que Bouvard était dans lesconditions à évoquer son père – et comme il témoignait de larépugnance Pécuchet lui demanda : – Que crains-tu ?

– Moi ? Oh ! rien du tout ! Fais ce que tuvoudras !

Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur fournit en cachette unevieille tête de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandesnoires, avec un capuchon comme à la robe de moine. La voiture deFalaise leur apporta un long rouleau dans une enveloppe. Puis ilsse mirent à l’œuvre, l’un curieux de l’exécuter, l’autre ayant peurd’y croire.

Le muséum était tendu comme un catafalque. Trois flambeauxbrûlaient au bord de la table poussée contre le mur sous leportrait du père Bouvard, que dominait la tête de mort. Ils avaientmême fourré une chandelle dans l’intérieur du crâne ; – et desrayons se projetaient par les deux orbites.

Au milieu, sur une chaufferette, de l’encens fumait. Bouvard setenait derrière – et Pécuchet, lui tournant le dos, jetait dansl’âtre des poignées de soufre.

Avant d’appeler un mort, il faut le consentement des démons. Or,ce jour-là étant un vendredi – jour qui appartient à Béchet, ondevait s’occuper de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué dedroite et de gauche, fléchi le menton, et levé les bras,commença.

– Par Éthaniel, Amazin, Ischyros il avait oublié le reste. –Pécuchet bien vite souffla les mots, notés sur un carton.

– Ischyros, Athanatos, Adonaï, Sadaï, Éloy, Messias la kyrielleétait longue je te conjure, je t’obsècre, je t’ordonne, ô Béchetpuis baissant la voix : Où es-tu Béchet ? Béchet !Béchet ! Béchet !

Bouvard s’affaissa dans le fauteuil ; et il était bien aisede ne pas voir Béchet – un instinct lui reprochant sa tentativecomme un sacrilège. Où était l’âme de son père ? Pouvait-ellel’entendre ? Si tout à coup, elle allait venir ?

Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entraitpar un carreau fêlé ; – et les cierges balançaient des ombressur le crâne de mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuseles brunissait également. De la moisissure dévorait les pommettes,les yeux n’avaient plus de lumière. Mais une flamme brillaitau-dessus, dans les trous de la tête vide. Elle semblaitquelquefois prendre la place de l’autre, poser sur le collet de laredingote, avoir ses favoris ; – et la toile, à demi déclouée,oscillait, palpitait.

Peu à peu, ils sentirent comme l’effleurement d’une haleine,l’approche d’un être impalpable. Des gouttes de sueur mouillaientle front de Pécuchet – et voilà que Bouvard se mit à claquer desdents, une crampe lui serrait l’épigastre, le plancher comme uneonde fuyait sous ses talons, le soufre qui brûlait dans la cheminéese rabattit à grosses volutes, des chauves-souris en même tempstournoyaient, un cri s’éleva ; – qui était-ce ?

Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellementdécomposées, que leur effroi en redoublait – n’osant faire ungeste, ni même parler – quand derrière la porte ils entendirent desgémissements, comme ceux d’une âme en peine.

Enfin, ils se hasardèrent.

C’était leur vieille bonne – qui les espionnant par une fente dela cloison, avait cru voir le Diable ; – et à genoux dans lecorridor, elle multipliait les signes de croix.

Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir même – nevoulant plus servir des gens pareils.

Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place ; – et il seforma contre eux une sourde coalition, entretenue par l’abbéJeufroy, Mme Bordin, et Foureau.

Leur manière de vivre – qui n’était pas celle des autres –déplaisait. Ils devinrent suspects ; et même inspiraient unevague terreur.

Ce qui les ruina surtout dans l’opinion, ce fut le choix de leurdomestique. À défaut d’un autre, ils avaient pris Marcel.

Son bec-de-lièvre, sa hideur et son baragouin écartaient de sapersonne. Enfant abandonné, il avait grandi au hasard dans leschamps et conservait de sa longue misère une faim irrassasiable.Les bêtes mortes de maladie, du lard en pourriture, un chienécrasé, tout lui convenait, pourvu que le morceau fût gros ; –et il était doux comme un mouton ; mais entièrementstupide.

La reconnaissance l’avait poussé à s’offrir comme serviteur chezMessieurs Bouvard et Pécuchet ; – et puis, les croyantsorciers, il espérait des gains extraordinaires.

Dès les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyèrede Poligny, autrefois, un homme avait trouvé un lingot d’or.L’anecdote est rapportée dans les historiens de Falaise ; ilsignoraient la suite : douze frères avant de partir pour un voyageavaient caché douze lingots pareils, tout le long de la route,depuis Chavignolles jusqu’à Bretteville ; – et Marcel suppliases maîtres de commencer les recherches. Ces lingots, sedirent-ils, avaient peut-être été enfouis au moment del’émigration.

C’était le cas d’employer la baguette divinatoire. Les vertus ensont douteuses. Ils étudièrent la question, cependant ; – etapprirent qu’un certain Pierre Garnier donne pour les défendre desraisons scientifiques : les sources et les métaux projetteraientdes corpuscules en affinité avec le bois.

Cela n’est guère probable. Qui sait, pourtant ?Essayons !

Ils se taillèrent une fourchette de coudrier – et un matinpartirent à la découverte du trésor.

– Il faudra le rendre dit Bouvard.

– Ah ! non ! par exemple !

Après trois heures de marche, une réflexion les arrêta : Laroute de Chavignolles à Bretteville ! – était-ce l’ancienne,ou la nouvelle ? Ce devait être l’ancienne ?

Ils rebroussèrent chemin – et parcoururent les alentours, auhasard, le tracé de la vieille route n’étant pas facile àreconnaître.

Marcel courait de droite et de gauche, comme un épagneul enchasse ; toutes les cinq minutes, Bouvard était contraint dele rappeler ; Pécuchet avançait pas à pas, tenant la baguettepar les deux branches, la pointe en haut. Souvent il lui semblaitqu’une force, et comme un crampon, la tirait vers le sol ; –et Marcel bien vite faisait une entaille aux arbres voisins pourretrouver la place plus tard.

Pécuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s’ouvrit, sesprunelles se convulsèrent. Bouvard l’interpella, le secoua par lesépaules ; il ne remua pas, et demeurait inerte, absolumentcomme la Barbée.

Puis il conta qu’il avait senti autour du cœur une sorte dedéchirement, état bizarre, provenant de la baguette, sansdoute ; – et il ne voulait plus y toucher.

Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites auxarbres. Marcel avec une bêche creusait des trous ; jamais lafouille n’amenait rien ; – et ils étaient chaque foisextrêmement penauds. Pécuchet s’assit au bord d’un fossé ; etcomme il rêvait la tête levée, s’efforçant d’entendre la voix desEsprits par sa trompe aromale, se demandant même s’il en avait une,il fixa ses regards sur la visière de sa casquette ; l’extasede la veille le reprit. Elle dura longtemps, devenaiteffrayante.

Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutreparut ; c’était M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument.Bouvard et Marcel le hélèrent.

La crise allait finir quand arriva le médecin. Pour mieuxexaminer Pécuchet, il lui souleva sa casquette – et apercevant unfront couvert de plaques cuivrées :

– Ah ! ah ! fructus belli ! – ce sont dessyphilides, mon bonhomme ! soignez-vous ! diable !ne badinons pas avec l’amour.

Pécuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de béret,bouffant sur une visière en forme de demi-lune, et dont il avaitpris le modèle dans l’atlas d’Amoros.

Les paroles du Docteur le stupéfiaient. Il y songeait, les yeuxen l’air – et tout à coup fut ressaisi.

Vaucorbeil l’observait, puis d’une chiquenaude, il fit tomber sacasquette.

Pécuchet recouvra ses facultés.

– Je m’en doutais dit le médecin la visière vernie voushypnotise comme un miroir ; et ce phénomène n’est pas rarechez les personnes qui considèrent un corps brillant avec tropd’attention.

Il indiqua comment pratiquer l’expérience sur des poules,enfourcha son bidet, et disparut lentement.

Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent un objet pyramidal,dressé à l’horizon, dans une cour de ferme – on aurait dit unegrappe de raisin noir monstrueuse, piquée de points rouges çà etlà. C’était suivant l’usage normand, un long mât garni de traversesoù juchaient des dindes se rengorgeant au soleil.

– Entrons et Pécuchet aborda le fermier qui consentit à leurdemande.

Avec du blanc d’Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu dupressoir, lièrent les pattes d’un dindon, puis l’étendirent à platventre, le bec posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôtsembla morte. Il en fut de même des autres. Bouvard les repassaitvivement à Pécuchet, qui les rangeait de côté dès qu’elles étaientengourdies. Les gens de la ferme témoignèrent des inquiétudes. Lamaîtresse cria ; une petite fille pleurait.

Bouvard détacha toutes les volailles. Elles se ranimaient,progressivement ; mais on ne savait pas les conséquences. Àune objection un peu rêche de Pécuchet le fermier empoigna safourche.

– Filez, nom de Dieu ! ou je vous crève lapaillasse !

Ils détalèrent.

N’importe ! le problème était résolu ; l’extase dépendd’une cause matérielle.

Qu’est donc la matière ? Qu’est-ce que l’Esprit ? D’oùvient l’influence de l’une sur l’autre, etréciproquement ?

Pour s’en rendre compte, ils firent des recherches dansVoltaire, dans Bossuet, dans Fénelon – et même ils reprirent unabonnement à un cabinet de lecture.

Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur desœuvres ou la difficulté de l’idiome ; mais Jouffroy et Damironles initièrent à la philosophie moderne ; – et ils avaient desauteurs touchant celle du siècle passé.

Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke,d’Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando.Le premier s’attachait à l’expérience, l’idéal était tout pour lesecond. Il y avait de l’Aristote dans celui-ci, du Platon danscelui-là – et ils discutaient.

– L’âme est immatérielle disait l’un.

– Nullement ! disait l’autre ; la folie, lechloroforme, une saignée la bouleversent et puisqu’elle ne pensepas toujours, elle n’est point une substance ne faisant quepenser.

– Cependant objecta Pécuchet j’ai, en moi-même, quelque chose desupérieur à mon corps, et qui parfois le contredit.

– Un être dans l’être ? l’homo duplex ! allonsdonc ! Des tendances différentes révèlent des motifs opposés.Voilà tout.

– Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous leschangements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible etpartant spirituelle !

– Si l’âme était simple répliqua Bouvard, le nouveau-né serappellerait, imaginerait comme l’adulte ! La Pensée, aucontraire, suit le développement du cerveau. Quant à êtreindivisible, le parfum d’une rose, ou l’appétit d’un loup, pas plusqu’une volition ou une affirmation ne se coupent en deux.

– Ça n’y fait rien ! dit Pécuchet ; l’âme est exemptedes qualités de la matière !

– Admets-tu la pesanteur ? reprit Bouvard. Or si la matièrepeut tomber, elle peut de même penser. Ayant eu un commencement,notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître aveceux.

– Moi, je la prétends immortelle ! Dieu ne peutvouloir…

– Mais si Dieu n’existe pas ?

– Comment ? Et Pécuchet débita les trois preuvescartésiennes ; primo, Dieu est compris dans l’idée que nous enavons ; secundo, l’existence lui est possible ; tertio,être fini, comment aurais-je une idée de l’infini ? – etpuisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu, donc Dieuexiste !

Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition despeuples, au besoin d’un créateur. Quand je vois une horloge…

– Oui ! oui ! connu ! mais où est le père del’horloger ?

– Il faut une cause, pourtant !

Bouvard doutait des causes. – De ce qu’un phénomène succède à unphénomène on conclut qu’il en dérive. Prouvez-le !

– Mais le spectacle de l’univers dénote une intention, unplan !

– Pourquoi ? Le mal est organisé aussi parfaitement que leBien. Le ver qui pousse dans la tête du mouton et le fait mouriréquivaut comme anatomie au mouton lui-même. Les monstruositéssurpassent les fonctions normales. Le corps humain pouvait êtremieux bâti. Les trois quarts du globe sont stériles. La Lune, celampadaire, ne se montre pas toujours ! Crois-tu l’Océandestiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nosmaisons ?

Pécuchet répondit :

– Cependant, l’estomac est fait pour digérer, la jambe pourmarcher, l’œil pour voir, bien qu’on ait des dyspepsies, desfractures et des cataractes. Pas d’arrangement sans but ! Leseffets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois.Donc, il y a des causes finales.

Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait desarguments, et il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction deSaisset.

Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami leprofesseur Varlot, exilé au Deux décembre.

L’Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ilslurent seulement les endroits marqués d’un coup de crayon, etcomprirent ceci :

La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sansorigine. Cette substance est Dieu.

Il est seul l’Étendue – et l’Étendue n’a pas de bornes. Avecquoi la borner ?

Mais bien qu’elle soit infinie, elle n’est pas l’infiniabsolu ; car elle ne contient qu’un genre de perfection ;et l’Absolu les contient tous.

Souvent ils s’arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchetabsorbait des prises de tabac et Bouvard était rouged’attention.

– Est-ce que cela t’amuse ?

– Oui ! sans doute ! va toujours !

Dieu se développe en une infinité d’attributs, qui exprimentchacun à sa manière, l’infinité de son être. Nous n’en connaissonsque deux : l’Étendue et la Pensée.

De la Pensée et de l’Étendue, découlent des modes innombrables,lesquels en contiennent d’autres.

Celui qui embrasserait, à la fois, toute l’Étendue et toute laPensée n’y verrait aucune contingence, rien d’accidentel – mais unesuite géométrique de termes, liés entre eux par des loisnécessaires.

– Ah ! ce serait beau ! dit Pécuchet.

Donc, il n’y a pas de liberté chez l’homme, ni chez Dieu.

– Tu l’entends ! s’écria Bouvard.

Si Dieu avait une volonté, un but, s’il agissait pour une cause,c’est qu’il aurait un besoin, c’est qu’il manquerait d’uneperfection. Il ne serait pas Dieu.

Ainsi notre monde n’est qu’un point dans l’ensemble des choses –et l’univers impénétrable à notre connaissance, une portion d’uneinfinité d’univers émettant près du nôtre des modificationsinfinies. L’Étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppéepar Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers possibles,et sa pensée elle-même est enveloppée dans sa substance.

Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial,emportés d’une course sans fin, vers un abîme sans fond, – et sansrien autour d’eux que l’insaisissable, l’immobile, l’Éternel.C’était trop fort. Ils y renoncèrent.

Et désirant quelque chose de moins rude, ils achetèrent le Coursde philosophie, à l’usage des classes, par monsieur Guesnier.

L’auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l’ontologiqueou la psychologique ?

La première convenait à l’enfance des sociétés, quand l’hommeportait son attention vers le monde extérieur. Mais à présent qu’illa replie sur lui-même nous croyons la seconde plus scientifique etBouvard et Pécuchet se décidèrent pour elle.

Le but de la psychologie est d’étudier les faits qui se passentau sein du moi ; on les découvre en observant.

– Observons ! Et pendant quinze jours, après le déjeunerhabituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard –espérant y faire de grandes découvertes, et n’en firent aucune – cequi les étonna beaucoup.

Un phénomène occupe le moi, à savoir l’idée. De quelle natureest-elle ? On a supposé que les objets se mirent dans lecerveau ; et le cerveau envoie ces images à notre esprit, quinous en donne la connaissance.

Mais si l’idée est spirituelle, comment représenter lamatière ? De là scepticisme quant aux perceptions externes. Sielle est matérielle, les objets spirituels ne seraient pasreprésentés ? De là scepticisme en fait de notions internes.D’ailleurs qu’on y prenne garde ! cette hypothèse nousmènerait à l’athéisme ! car une image étant une chose finie,il lui est impossible de représenter l’infini.

– Cependant objecta Bouvard quand je songe à une forêt, à unepersonne, à un chien, je vois cette forêt, cette personne, cechien. Donc les idées les représentent.

Et ils abordèrent l’origine des idées.

D’après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion –Condillac réduit tout à la sensation.

Mais alors, la réflexion manquera de base. Elle a besoin d’unsujet, d’un être sentant ; et elle est impuissante à nousfournir les grandes vérités fondamentales : Dieu, le mérite et ledémérite, le juste, le beau, etc., notions qu’on nomme innées,c’est-à-dire antérieures à l’Expérience et universelles.

– Si elles étaient universelles, nous les aurions dès notrenaissance.

– On veut dire, par ce mot, des dispositions à les avoir, etDescartes…

– Ton Descartes patauge ! car il soutient que le fœtus lespossède et il avoue dans un autre endroit que c’est d’une façonimplicite.

Pécuchet fut étonné.

– Où cela se trouve-t-il ?

– Dans Gérando ! Et Bouvard lui donna une claque sur leventre.

– Finis donc ! dit Pécuchet. Puis venant à Condillac : Nospensées ne sont pas des métamorphoses de la sensation ! Elleles occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut unmoteur. Car la matière de soi-même ne peut produire lemouvement ; – et j’ai trouvé cela dans ton Voltaire !ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde.

Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments, – chacun méprisantl’opinion de l’autre, sans le convaincre de la sienne.

Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils serappelaient avec pitié leurs préoccupations d’Agriculture, deLittérature, de Politique.

À présent le muséum les dégoûtait. Ils n’auraient pas mieuxdemandé que d’en vendre les bibelots ; – et ils passèrent auchapitre deuxième : des facultés de l’âme.

On en compte trois, pas davantage ! Celle de sentir, cellede connaître, celle de vouloir.

Dans la faculté de sentir distinguons la sensibilité physique dela sensibilité morale.

Les sensations physiques se classent naturellement en cinqespèces, étant amenées par les organes des sens.

Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doiventrien au corps. – Qu’y a-t-il de commun entre le plaisir d’Archimèdetrouvant les lois de la pesanteur et la volupté immonde d’Apiciusdévorant une hure de sanglier !

Cette sensibilité morale a quatre genres ; – et sondeuxième genre désirs moraux se divise en cinq espèces, et lesphénomènes du quatrième genre affections se subdivisent en deuxautres espèces, parmi lesquelles l’amour de soi penchant légitime,sans doute, mais qui devenu exagéré prend le nom d’égoïsme.

Dans la faculté de connaître, se trouve l’aperceptionrationnelle, où l’on trouve deux mouvements principaux et quatredegrés.

L’Abstraction peut offrir des écueils aux intelligencesbizarres.

La mémoire fait correspondre avec le passé comme la prévoyanceavec l’avenir.

L’imagination est plutôt une faculté particulière, suigeneris.

Tant d’embarras pour démontrer des platitudes, le tonpédantesque de l’auteur, la monotonie des tournures Nous sommesprêts à le reconnaître – Loin de nous la pensée – Interrogeonsnotre conscience l’éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin toutce verbiage, les écœura tellement, que sautant par dessus lafaculté de vouloir, ils entrèrent dans la Logique.

Elle leur apprit ce qu’est l’Analyse, la Synthèse, l’Induction,la Déduction et les causes principales de nos erreurs.

Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.

– Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l’hiver approchelocutions vicieuses et qui feraient croire à des entitéspersonnelles quand il ne s’agit que d’événements biensimples ! – Je me souviens de tel objet, de tel axiome, detelle vérité illusion ! ce sont les idées, et pas du tout leschoses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Jeme souviens de tel acte de mon esprit par lequel j’ai perçu cetobjet, par lequel j’ai déduit cet axiome, par lequel j’ai admiscette vérité.

Comme le terme qui désigne un accident ne l’embrasse pas danstous ses modes, ils tâchèrent de n’employer que des mots abstraits– si bien qu’au lieu de dire : Faisons un tour, – il est temps dedîner, – j’ai la colique ils émettaient ces phrases : Une promenadeserait salutaire, – voici l’heure d’absorber des aliments, –j’éprouve un besoin d’exonération.

Une fois maîtres de l’instrument logique, ils passèrent en revueles différents critériums, d’abord celui du sens commun.

Si l’individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individusen sauraient-ils davantage ? Une erreur, fût-elle vieille decent mille ans, par cela même qu’elle est vieille ne constitue pasla vérité. La Foule invariablement suit la routine ; c’est, aucontraire, le petit nombre qui mène le Progrès.

Vaut-il mieux se fier au témoignage des sens ? Ils trompentparfois, et ne renseignent jamais que sur l’apparence. Le fond leuréchappe.

La Raison offre plus de garanties, étant immuable etimpersonnelle – mais pour se manifester, il lui faut s’incarner.Alors, la Raison devient ma raison. Une règle importe peu, si elleest fausse. Rien ne prouve que celle-là soit juste.

On recommande de la contrôler avec les sens ; mais ilspeuvent épaissir leurs ténèbres. D’une sensation confuse, une loidéfectueuse sera induite, et qui plus tard empêchera la vue nettedes choses.

Reste la morale. C’est faire descendre Dieu au niveau del’utile, comme si nos besoins étaient la mesure del’Absolu !

Quant à l’Évidence, niée par l’un, affirmée par l’autre, elleest à elle-même son critérium. M. Cousin l’a démontré.

– Je ne vois plus que la Révélation dit Bouvard. Mais pour ycroire il faut admettre deux connaissances préalables, celle ducorps qui a senti, celle de l’intelligence qui a perçu, admettre leSens et la Raison, témoignages humains, et par conséquentsuspects.

Pécuchet réfléchit, se croisa les bras. – Mais nous allonstomber dans l’abîme effrayant du scepticisme.

Il n’effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.

– Merci du compliment ! répliqua Pécuchet. Cependant il y ades faits indiscutables. On peut atteindre la vérité dans unecertaine limite.

– Laquelle ? Deux et deux font-ils quatre toujours ?Le contenu est-il, en quelque sorte, moindre que lecontenant ? Que veut dire un à-peu-près du vrai, une fractionde Dieu, la partie d’une chose indivisible ?

– Ah ! tu n’es qu’un sophiste ! Et Pécuchet, vexé,bouda pendant trois jours.

Ils les employèrent à parcourir les tables de plusieurs volumes.Bouvard souriait de temps à autre – et renouant la conversation:

– C’est qu’il est difficile de ne pas douter ! Ainsi, pourDieu, les preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pasles mêmes, et mutuellement se ruinent. La création du monde par lesatomes, ou par un esprit, demeure inconcevable.

Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant cequ’est l’une et l’autre. L’impénétrabilité, la solidité, lapesanteur me paraissent des mystères aussi bien que mon âme – àplus forte raison l’union de l’âme et du corps.

Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé son harmonie,Malebranche la prémotion, Cudworth un médiateur, et Bonnet y voitun miracle perpétuel qui est une bêtise, un miracle perpétuel neserait plus un miracle.

– Effectivement ! dit Pécuchet.

Et tous deux s’avouèrent qu’ils étaient las des philosophes.Tant de systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien.On peut vivre sans elle.

D’ailleurs leur gêne pécuniaire augmentait. Ils devaient troisbarriques de vin à Beljambe, douze kilogrammes de sucre à Langlois,cent vingt francs au tailleur, soixante au cordonnier. La dépenseallait toujours ; et maître Gouy ne payait pas.

Ils se rendirent chez Marescot, pour qu’il leur trouvât del’argent, soit par la vente des Écalles, ou par une hypothèque surleur ferme, ou en aliénant leur maison, qui serait payée en rentesviagères et dont ils garderaient l’usufruit – moyen impraticable,dit Marescot, mais une affaire meilleure se combinait et ilsseraient prévenus.

Ensuite, ils pensèrent à leur pauvre jardin. Bouvard entrepritl’émondage de la charmille. Pécuchet la taille de l’espalier –Marcel devait fouir les plates-bandes.

Au bout d’un quart d’heure, ils s’arrêtaient, l’un fermait saserpette, l’autre déposait ses ciseaux, et ils commençaientdoucement à se promener, – Bouvard à l’ombre des tilleuls, sansgilet, la poitrine en avant, les bras nus, Pécuchet tout le long dumur, la tête basse, les mains dans le dos, la visière de sacasquette tournée sur le cou par précaution ; et ilsmarchaient ainsi parallèlement, sans même voir Marcel, qui sereposant au bord de la cahute mangeait une chiffe de pain.

Dans cette méditation, des pensées avaient surgi ; ilss’abordaient, craignant de les perdre ; et la métaphysiquerevenait.

Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d’un gravierdans leur soulier, d’une fleur sur le gazon, à propos de tout.

En regardant brûler la chandelle, ils se demandaient si lalumière est dans l’objet ou dans notre œil. Puisque des étoilespeuvent avoir disparu quand leur éclat nous arrive, nous admirons,peut-être, des choses qui n’existent pas.

Ayant retrouvé au fond d’un gilet une cigarette Raspail, ilsl’émiettèrent sur de l’eau et le camphre tourna.

Voilà donc le mouvement dans la matière ! un degrésupérieur du mouvement amènerait la vie.

Mais si la matière en mouvement suffisait à créer les êtres, ilsne seraient pas si variés. Car il n’existait à l’origine, niterres, ni eaux, ni hommes, ni plantes. Qu’est donc cette matièreprimordiale, qu’on n’a jamais vue, qui n’est rien des choses dumonde, et qui les a toutes produites ?

Quelquefois ils avaient besoin d’un livre. Dumouchel, fatigué deles servir, ne leur répondait plus, et ils s’acharnaient à laquestion, principalement Pécuchet.

Son besoin de vérité devenait une soif ardente.

Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, lereprenait bientôt pour le quitter, et s’écriait la tête dans lesmains : Oh ! le doute ! le doute ! j’aimerais mieuxle néant !

Bouvard apercevait l’insuffisance du matérialisme, et tâchait des’y retenir, déclarant, du reste, qu’il en perdait la boule.

Ils commençaient des raisonnements sur une base solide. Ellecroulait ; – et tout à coup plus d’idée, – comme une mouches’envole, dès qu’on veut la saisir.

Pendant les soirs d’hiver, ils causaient dans le muséum, au coindu feu, en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans lecorridor faisait trembler les carreaux, les masses noires desarbres se balançaient, et la tristesse de la nuit augmentait lesérieux de leurs pensées.

Bouvard, de temps à autre, allait jusqu’au bout del’appartement, puis revenait. Les flambeaux et les bassines contreles murs posaient sur le sol des ombres obliques ; et le saintPierre, vu de profil, étalait au plafond, la silhouette de son nez,pareille à un monstrueux cor de chasse.

On avait peine à circuler entre les objets, et souvent Bouvard,n’y prenant garde, se cognait à la statue. Avec ses gros yeux, salippe tombante et son air d’ivrogne, elle gênait aussi Pécuchet.Depuis longtemps, ils voulaient s’en défaire ; mais parnégligence, remettaient cela, de jour en jour.

Un soir au milieu d’une dispute sur la monade, Bouvard se frappal’orteil au pouce de saint Pierre – et tournant contre lui sonirritation :

– Il m’embête, ce coco-là, flanquons-le dehors !

C’était difficile par l’escalier. Ils ouvrirent la fenêtre, etl’inclinèrent sur le bord doucement. Pécuchet à genoux tâcha desoulever ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses épaules. Lebonhomme de pierre ne branlait pas ; ils durent recourir à lahallebarde, comme levier – et arrivèrent enfin à l’étendre toutdroit. Alors, ayant basculé, il piqua dans le vide, la tiare enavant – un bruit mat retentit ; – et le lendemain, ils letrouvèrent cassé en douze morceaux, dans l’ancien trou auxcomposts.

Une heure après, le notaire entra, leur apportant une bonnenouvelle. Une personne de la localité avancerait mille écus,moyennant une hypothèque sur leur ferme ; et comme ils seréjouissaient : Pardon ! elle y met une clause ! c’estque vous lui vendrez les Écalles pour quinze cents francs. Le prêtsera soldé aujourd’hui même. L’argent est chez moi dans monétude.

Ils avaient envie de céder l’un et l’autre. Bouvard finit parrépondre : – Mon Dieu… soit !

– Convenu ! dit Marescot ; et il leur apprit le nom dela personne, qui était Mme Bordin.

– Je m’en doutais ! s’écria Pécuchet.

Bouvard, humilié, se tut.

Elle ou un autre, qu’importait ! le principal étant desortir d’embarras.

L’argent touché (celui des Écalles le serait plus tard) ilspayèrent immédiatement toutes les notes, et regagnaient leurdomicile, quand au détour des Halles, le père Gouy les arrêta.

Il allait chez eux, pour leur faire part d’un malheur. Le vent,la nuit dernière, avait jeté bas vingt pommiers dans les cours,abattu la bouillerie, enlevé le toit de la grange. Ils passèrent lereste de l’après-midi à constater les dégâts, et le lendemain, avecle charpentier, le maçon, et le couvreur. Les réparationsmonteraient à dix-huit cents francs, pour le moins.

Puis le soir, Gouy se présenta. Marianne, elle-même, lui avaitconté tout à l’heure la vente des Écalles. Une pièce d’un rendementmagnifique, à sa convenance, qui n’avait presque pas besoin deculture, le meilleur morceau de toute la ferme ! – et ildemandait une diminution.

Ces messieurs la refusèrent. On soumit le cas au juge de paix,et il conclut pour le fermier. La perte des Écalles, l’acre estimédeux mille francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dixfrancs ; – et devant les tribunaux il gagneraitcertainement.

Leur fortune se trouvait diminuée. Que faire ? Commentvivre bientôt ?

Ils se mirent tous les deux à table, pleins de découragement.Marcel n’entendait rien à la cuisine ; son dîner cette foisdépassa les autres. La soupe ressemblait à de l’eau de vaisselle,le lapin sentait mauvais, les haricots étaient incuits, lesassiettes crasseuses, et au dessert, Bouvard éclata, menaçant delui casser tout sur la tête.

– Soyons philosophes dit Pécuchet ; un peu moins d’argent,les intrigues d’une femme, la maladresse d’un domestique, qu’est-ceque tout cela ? Tu es trop plongé dans la matière !

– Mais quand elle me gêne, dit Bouvard.

– Moi, je ne l’admets pas ! repartit Pécuchet.

Il avait lu dernièrement une analyse de Berkeley, et ajouta : Jenie l’étendue, le temps, l’espace, voire la substance ! car lavraie substance c’est l’esprit percevant les qualités.

– Parfait dit Bouvard mais le monde supprimé, les preuvesmanqueront pour l’existence de Dieu.

Pécuchet se récria, et longuement, bien qu’il eût un rhume decerveau, causé par l’iodure de potassium ; – et une fièvrepermanente contribuait à son exaltation. Bouvard, s’en inquiétant,fit venir le médecin.

Vaucorbeil ordonna du sirop d’orange avec l’iodure, et pour plustard des bains de cinabre.

– À quoi bon ? reprit Pécuchet. Un jour ou l’autre, laforme s’en ira. L’essence ne périt pas !

– Sans doute dit le médecin la matière est indestructible !Cependant…

– Mais non ! mais non ! L’indestructible, c’estl’être. Ce corps qui est là devant moi, le vôtre, docteur,m’empêche de connaître votre personne, n’est pour ainsi dire qu’unvêtement, ou plutôt un masque.

Vaucorbeil le crut fou. – Bonsoir ! Soignez votremasque !

Pécuchet n’enraya pas. Il se procura une introduction à laphilosophie hégélienne, et voulut l’expliquer à Bouvard.

– Tout ce qui est rationnel est réel. Il n’y a même de réel quel’idée. Les lois de l’Esprit sont les lois de l’univers ; laraison de l’homme est identique à celle de Dieu.

Bouvard feignait de comprendre.

– Donc, l’Absolu c’est à la fois le sujet et l’objet, l’unité oùviennent se rejoindre toutes les différences. Ainsi lescontradictoires sont résolus. L’ombre permet la lumière, le froidmêlé au chaud produit la température, l’organisme ne se maintientque par la destruction de l’organisme ; partout un principequi divise, un principe qui enchaîne.

Ils étaient sur le vigneau ; et le curé passa le long de laclaire-voie, son bréviaire à la main.

Pécuchet le pria d’entrer, pour finir devant lui l’expositiond’Hegel et voir un peu ce qu’il en dirait.

L’homme à la soutane s’assit près d’eux ; – et Pécuchetaborda le christianisme.

– Aucune religion n’a établi aussi bien cette vérité : La Naturen’est qu’un moment de l’idée !

– Un moment de l’idée ? murmura le prêtre, stupéfait.

– Mais oui ! Dieu, en prenant une enveloppe visible, amontré son union consubstantielle avec elle.

– Avec la Nature ? oh ! oh !

– Par son décès, il a rendu témoignage à l’essence de lamort ; donc, la mort était en lui, faisait, fait partie deDieu.

L’ecclésiastique se renfrogna. Pas de blasphèmes ! c’étaitpour le salut du genre humain qu’il a enduré les souffrances…

– Erreur ! On considère la mort dans l’individu, où elleest un mal sans doute, mais relativement aux choses, c’estdifférent. Ne séparez pas l’esprit de la matière !

– Cependant, monsieur, avant la création…

– Il n’y a pas eu de création. Elle a toujours existé. Autrementce serait un être nouveau s’ajoutant à la pensée divine ; cequi est absurde.

Le prêtre se leva ; des affaires l’appelaient ailleurs.

Je me flatte de l’avoir crossé ! dit Pécuchet. Encore unmot ! Puisque l’existence du monde n’est qu’un passagecontinuel de la vie à la mort, et de la mort à la vie, loin quetout soit, rien n’est. Mais tout devient ;comprends-tu ?

– Oui ! je comprends, ou plutôt non ! L’idéalisme à lafin exaspérait Bouvard. Je n’en veux plus ! le fameux cogitom’embête. On prend les idées des choses pour les choseselles-mêmes. On explique ce qu’on entend fort peu, au moyen de motsqu’on n’entend pas du tout ! Substance, étendue, force,matière et âme, autant d’abstractions, d’imaginations. Quant àDieu, impossible de savoir comment il est, ni même s’il est !Autrefois, il causait le vent, la foudre, les révolutions. Àprésent, il diminue. D’ailleurs, je n’en vois pas l’utilité.

– Et la morale, dans tout cela ?

– Ah ! tant pis !

Elle manque de base, effectivement se dit Pécuchet.

Et il demeura silencieux, acculé dans une impasse, conséquencedes prémisses qu’il avait lui-même posées. Ce fut une surprise, unécrasement.

Bouvard ne croyait même plus à la matière.

La certitude que rien n’existe (si déplorable qu’elle soit) n’enest pas moins une certitude. Peu de gens sont capables de l’avoir.Cette transcendance leur inspira de l’orgueil ; et ilsauraient voulu l’étaler. Une occasion s’offrit.

Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupementdevant la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise, etil était question de Touache, un galérien qui vagabondait dans lepays. Le conducteur l’avait rencontré à la Croix-Verte entre deuxgendarmes et les Chavignollais exhalèrent un soupir dedélivrance.

Girbal et le capitaine restèrent sur la Place ; puis,arriva le juge de paix curieux d’avoir des renseignements, et M.Marescot en toque de velours et pantoufles de basane.

Langlois les invita à honorer sa boutique de leur présence. Ilsseraient là plus à leur aise ; et malgré les chalands, et lebruit de la sonnette, ces messieurs continuèrent à discuter lesforfaits de Touache.

– Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voilàtout !

– On en triomphe par la vertu répliqua le notaire.

– Mais si on n’a pas de vertu ? Et Bouvard nia positivementle libre arbitre.

– Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux !je suis libre, par exemple… de remuer la jambe.

– Non ! monsieur, car vous avez un motif pour laremuer !

Le capitaine chercha une réponse, n’en trouva pas – mais Girbaldécocha ce trait :

– Un républicain qui parle contre la liberté ! c’estdrôle !

– Histoire de rire ! dit Langlois.

Bouvard l’interpella :

– D’où vient que vous ne donnez pas votre fortune auxpauvres ?

L’épicier, d’un regard inquiet, parcourut toute sa boutique.

– Tiens ! pas si bête ! je la garde pourmoi !

– Si vous étiez saint Vincent de Paul, vous agiriezdifféremment, puisque vous auriez son caractère. Vous obéissez auvôtre. Donc vous n’êtes pas libre !

– C’est une chicane répondit en chœur l’assemblée.

Bouvard ne broncha pas ; – et désignant la balance sur lecomptoir :

– Elle se tiendra inerte, tant qu’un des plateaux sera vide. Demême, la volonté ; – et l’oscillation de la balance entre deuxpoids qui semblent égaux, figure le travail de notre esprit, quandil délibère sur les motifs, jusqu’au moment où le plus fortl’emporte, le détermine.

– Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et nel’empêche pas d’être un gaillard joliment vicieux.

Pécuchet prit la parole :

– Les vices sont des propriétés de la Nature, comme lesinondations, les tempêtes.

Le notaire l’arrêta ; et se haussant à chaque mot sur lapointe des orteils :

– Je trouve votre système d’une immoralité complète. Il donnecarrière à tous les débordements, excuse les crimes, innocente lescoupables.

– Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétitsest dans son droit, comme l’honnête homme qui écoute la Raison.

– Ne défendez pas les monstres !

– Pourquoi monstres ? Quand il naît un aveugle, un idiot,un homicide, cela nous paraît du désordre, comme si l’ordre nousétait connu, comme si la nature agissait pour une fin !

– Alors vous contestez la Providence ?

– Oui ! je la conteste !

– Voyez plutôt l’Histoire ! s’écria Pécuchet rappelez-vousles assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensionsdans les familles, le chagrin des particuliers.

– Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s’excitaient l’unl’autre cette Providence soigne les petits oiseaux, et faitrepousser les pattes des écrevisses. Ah ! si vous entendez parProvidence, une loi qui règle tout, je veux bien, etencore !

– Cependant, monsieur dit le notaire il y a desprincipes !

– Qu’est-ce que vous me chantez ! Une science, d’aprèsCondillac, est d’autant meilleure qu’elle n’en a pas besoin !Ils ne font que résumer des connaissances acquises, et nousreportent vers ces notions, qui précisément sont discutables.

– Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé lesarcanes de la métaphysique ?

– Il est vrai, messieurs, il est vrai !

Et la société se dispersa.

Mais Coulon les tirant à l’écart, leur dit d’un ton paterne,qu’il n’était pas dévot certainement et même il détestait lesjésuites. Cependant il n’allait pas si loin qu’eux ! Ohnon ! bien sûr ; – et au coin de la place, ils passèrentdevant le capitaine, qui rallumait sa pipe en grommelant : Je faispourtant ce que je veux, nom de Dieu !

Bouvard et Pécuchet proférèrent en d’autres occasions leursabominables paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité deshommes, la chasteté des femmes, l’intelligence du gouvernement, lebon sens du peuple, enfin sapaient les bases.

Foureau s’en émut, et les menaça de la prison, s’ilscontinuaient de tels discours.

L’évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaientdes thèses immorales, ils devaient être immoraux ; descalomnies furent inventées.

Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, cellede voir la bêtise et de ne plus la tolérer.

Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames desjournaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entenduepar hasard.

En songeant à ce qu’on disait dans leur village, et qu’il yavait jusqu’aux antipodes d’autres Coulon, d’autres Marescot,d’autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur detoute la terre.

Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.

Un après-midi, un dialogue s’éleva dans la cour, entre Marcel etun monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conservesnoires. C’était l’académicien Larsonneur. Il ne fut pas sansobserver un rideau entrouvert, des portes qu’on fermait. Sadémarche était une tentative de raccommodement et il s’en allafurieux, chargeant le domestique de dire à ses maîtres qu’il lesregardait comme des goujats.

Bouvard et Pécuchet ne s’en soucièrent. Le monde diminuaitd’importance – ils l’apercevaient comme dans un nuage, descendu deleur cerveau sur leurs prunelles.

N’est-ce pas, d’ailleurs, une illusion, un mauvais rêve ?Peut-être, qu’en somme, les prospérités et les malheurss’équilibrent ? Mais le bien de l’espèce ne console pasl’individu.

– Et que m’importent les autres ! disait Pécuchet.

Son désespoir affligeait Bouvard. C’était lui qui l’avait pousséjusque-là ; et le délabrement de leur domicile avivait leurchagrin par des irritations quotidiennes.

Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, seprescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresseplus forte, dans un découragement profond.

À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, àgémir d’un air lugubre – Marcel en écarquillait les yeux, puisretournait dans sa cuisine où il s’empiffrait solitairement.

Au milieu de l’été, ils reçurent un billet de faire-partannonçant le mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-ZulmaPoulet.

Que Dieu le bénisse ! et ils se rappelèrent le temps où ilsétaient heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus lesmoissonneurs ? Où étaient les jours qu’ils entraient dans lesfermes cherchant partout des antiquités ? Rien maintenantn’occasionnerait ces heures si douces qu’emplissaient ladistillerie ou la Littérature. Un abîme les en séparait. Quelquechose d’irrévocable était venu.

Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans leschamps, allèrent très loin, se perdirent. – De petits nuagesmoutonnaient dans le ciel, le vent balançait les clochettes desavoines, le long d’un pré un ruisseau murmurait, quand tout à coupune odeur infecte les arrêta ; et ils virent sur des cailloux,entre des joncs, la charogne d’un chien.

Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueuledécouvrait sous des babines bleuâtres des crocs d’ivoire ; àla place du ventre, c’était un amas de couleur terreuse, et quisemblait palpiter tant grouillait dessus la vermine. Elles’agitait, frappée par le soleil, sous le bourdonnement desmouches, dans cette intolérable odeur, une odeur féroce et commedévorante.

Cependant Bouvard plissait le front ; et des larmesmouillèrent ses yeux. – Pécuchet dit stoïquement : Nous serons unjour comme ça !

L’idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, enrevenant.

Après tout, elle n’existe pas. On s’en va dans la rosée, dans labrise, dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève desarbres, de l’éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. Onredonne à la Nature ce qu’elle vous a prêté et le Néant qui estdevant nous n’a rien de plus affreux que le néant qui se trouvederrière.

Ils tâchaient de l’imaginer sous la forme d’une nuit intense,d’un trou sans fond, d’un évanouissement continu. N’importe quoivalait mieux que cette existence monotone, absurde, et sansespoir.

Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avaittoujours désiré des chevaux, des équipages, les grands crus deBourgogne, et de belles femmes complaisantes dans une habitationsplendide. L’ambition de Pécuchet était le savoir philosophique.Or, le plus vaste des problèmes, celui qui contient les autres,peut se résoudre en une minute. Quand doncarriverait-elle ?

– Autant tout de suite, en finir.

– Comme tu voudras dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide.

Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous écrase ? et decommettre une action ne nuisant à personne ? Si elle offensaitDieu, aurions-nous ce pouvoir ? Ce n’est pas une lâcheté, bienqu’on dise ; – et l’insolence est belle, de bafouer même à sondétriment, ce que les hommes estiment le plus.

Ils délibérèrent sur le genre de mort.

Le poison fait souffrir. Pour s’égorger, il faut trop decourage. Avec l’asphyxie, on se rate souvent.

Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de lagymnastique. Puis, les ayant liés à la même traverse du toit,laissa pendre un nœud coulant et avança dessous deux chaises, pouratteindre aux cordes.

Ce moyen fut résolu.

Ils se demandaient quelle impression cela causerait dansl’arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurspaperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisaits’attendrir sur eux-mêmes. Cependant, ils ne lâchaient point leurprojet, et à force d’en parler, s’y accoutumèrent.

Le soir du 25 décembre, entre dix et onze heures, ilsréfléchissaient dans le muséum, habillés différemment. Bouvardportait une blouse sur son gilet de tricot – et Pécuchet, depuistrois mois, ne quittait plus la robe de moine, par économie.

Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti dès l’auben’avait pas reparu) Bouvard crut hygiénique de boire un carafond’eau-de-vie et Pécuchet de prendre du thé.

En soulevant la bouilloire, il répandit de l’eau sur leparquet.

– Maladroit ! s’écria Bouvard.

Puis trouvant l’infusion médiocre, il voulut la renforcer pardeux cuillerées de plus.

– Ce sera exécrable dit Pécuchet.

– Pas du tout !

Et chacun tirant à soi la boîte, le plateau tomba ; une destasses fut brisée, la dernière du beau service en porcelaine.

Bouvard pâlit. – Continue ! saccage ! ne te gênepas !

– Grand malheur, vraiment !

– Oui ! un malheur ! Je la tenais de monpère !

– Naturel ajouta Pécuchet, en ricanant.

– Ah ! tu m’insultes !

– Non, mais je te fatigue ! avoue-le !

Et Pécuchet fut pris de colère, ou plutôt de démence. Bouvardaussi. Ils criaient à la fois tous les deux, l’un irrité par lafaim, l’autre par l’alcool. La gorge de Pécuchet n’émettait plusqu’un râle.

– C’est infernal, une vie pareille ; j’aime mieux la mort.Adieu.

Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte.

Bouvard, au milieu des ténèbres, eut peine à l’ouvrir, courutderrière lui, arriva dans le grenier.

La chandelle était par terre – et Pécuchet debout sur une deschaises avec le câble dans sa main.

L’esprit d’imitation emporta Bouvard : – Attends-moi ! Etil montait sur l’autre chaise quand s’arrêtant tout à coup :

– Mais… nous n’avons pas fait notre testament ?

– Tiens ! c’est juste !

Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à lalucarne pour respirer.

L’air était froid ; et des astres nombreux brillaient dansle ciel, noir comme de l’encre. La blancheur de la neige, quicouvrait la terre, se perdait dans les brumes de l’horizon.

Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol ; etgrandissant, se rapprochant, toutes allaient du côté del’église.

Une curiosité les y poussa.

C’était la messe de minuit. Ces lumières provenaient deslanternes des bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaientleurs manteaux.

Le serpent ronflait, l’encens fumait. Des verres, suspendus,dans la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feuxmulticolores – et au bout de la perspective des deux côtés dutabernacle, les cierges géants dressaient des flammes rouges. Pardessus les têtes de la foule et les capelines des femmes, au delàdes chantres, on distinguait le prêtre dans sa chasuble d’or ;à sa voix aiguë répondaient les voix fortes des hommes emplissantle jubé, et la voûte de bois tremblait, sur ses arceaux de pierre.Des images représentant le chemin de la croix décoraient les murs.Au milieu du chœur, devant l’autel, un agneau était couché, lespattes sous le ventre, les oreilles toutes droites.

La tiède température, leur procura un singulier bien-être ;et leurs pensées, orageuses tout à l’heure, se faisaient douces,comme des vagues qui s’apaisent.

Ils écoutèrent l’Évangile et le Credo, observaient lesmouvements du prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, lespauvresses en guenille, les fermières en haut bonnet, les robustesgars à blonds favoris, tous priaient, absorbés dans la même joieprofonde ; – et voyaient sur la paille d’une étable, rayonnercomme un soleil, le corps de l’enfant-Dieu. Cette foi des autrestouchait Bouvard en dépit de sa raison, et Pécuchet malgré ladureté de son cœur.

Il y eut un silence ; tous les dos se courbèrent – et autintement d’une clochette, le petit agneau bêla.

L’hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, leplus haut possible. Alors éclata un chant d’allégresse, quiconviait le monde aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchetinvolontairement s’y mêlèrent ; et ils sentaient comme uneaurore se lever dans leur âme.

Chapitre 9

 

Marcel reparut le lendemain à trois heures, la face verte, lesyeux rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestantl’eau-de-vie, immonde.

Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là,près d’Iqueville faire le réveillon chez un ami ; – etbégayant plus que jamais, pleurant, voulant se battre, il imploraitsa grâce comme s’il eût commis un crime. Ses maîtres l’octroyèrent.Un calme singulier les portait à l’indulgence.

La neige avait fondu tout à coup – et ils se promenaient dansleur jardin, humant l’air tiède, heureux de vivre.

Était-ce le hasard seulement, qui les avait détournés de lamort ? Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sapremière communion ; et pleins de reconnaissance pour laForce, la Cause dont ils dépendaient, l’idée leur vint de faire deslectures pieuses.

L’Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ilsapercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la fouleen dessous l’écoutant – ou bien au bord du Lac, parmi les Apôtresqui tirent des filets – puis sur l’ânesse, dans la clameur desalléluias, la chevelure éventée par les palmes frémissantes – enfinau haut de la croix, inclinant sa tête, d’où tombe éternellementune rosée sur le monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait,c’est la tendresse pour les humbles, la défense des pauvres,l’exaltation des opprimés. – Et dans ce livre où le ciel sedéploie, rien de théologal ; au milieu de tant de préceptes,pas un dogme ; nulle exigence que la pureté du cœur.

Quant aux miracles, leur raison n’en fut pas surprise ; dèsl’enfance, ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravitPécuchet – et le disposa à mieux comprendre l’Imitation.

Ici plus de paraboles, de fleurs, d’oiseaux – mais des plaintes,un resserrement de l’âme sur elle-même. Bouvard s’attrista enfeuilletant ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume,au fond d’un cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre viemortelle y apparaît si lamentable qu’il faut, l’oubliant, seretourner vers Dieu ; – et les deux bonshommes, après toutesleurs déceptions, éprouvaient le besoin d’être simples, d’aimerquelque chose, de se reposer l’esprit.

Ils abordèrent l’Ecclésiaste, Isaïe, Jérémie.

Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion,le fracas du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de laGéhenne, et son Dieu dispersant les empires, comme le vent fait desnuages.

Ils lisaient cela le dimanche, à l’heure des vêpres, pendant quela cloche tintait.

Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent.C’était une distraction au bout de la semaine. Le comte et lacomtesse de Faverges les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Lejuge de paix leur dit, en clignant de l’œil : – Parfait ! jevous approuve. Toutes les bourgeoises, maintenant leur envoyaientle pain bénit.

L’abbé Jeufroy leur fit une visite ; ils la rendirent, onse fréquenta ; et le prêtre ne parlait pas de religion.

Ils furent étonnés de cette réserve ; si bien que Pécuchet,d’un air indifférent lui demanda comment s’y prendre pour obtenirla Foi.

– Pratiquez, d’abord.

Ils se mirent à pratiquer, l’un avec espoir, l’autre par défi,Bouvard étant convaincu qu’il ne serait jamais un dévot. Un moisdurant, il suivit régulièrement tous les offices, mais, àl’encontre de Pécuchet, ne voulut pas s’astreindre au maigre.

Était-ce une mesure d’hygiène ? on sait ce que vautl’Hygiène ! une affaire de convenance ? à bas lesconvenances ! une marque de soumission envers l’Église ?il s’en fichait également ! bref, déclarait cette règleabsurde, pharisaïque, et contraire à l’esprit de l’Évangile.

Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce queGermaine leur servait.

Mais Bouvard cette fois, s’était commandé un beefsteak. Ils’assit, coupa la viande ; – et Marcel le regardaitscandalisé, tandis que Pécuchet dépiautait gravement sa tranche demorue.

Bouvard restait la fourchette d’une main, le couteau de l’autre.Enfin se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coupses mains tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête serenversait.

– Tu te trouves mal ?

– Non ! … Mais… et il fit un aveu. Par suite de sonéducation (c’était plus fort que lui) il ne pouvait manger du grasce jour-là, dans la crainte de mourir.

Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à saguise.

Un soir, il rentra la figure empreinte d’une joie sérieuse, etlâchant le mot, dit qu’il venait de se confesser.

Alors ils discutèrent l’importance de la confession.

Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait enpublic : la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas quecette enquête sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, unlevain de moralité.

Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices. Lesbouffées d’orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût dutravail l’exemptait de la paresse. Quant à la gourmandise, personnede plus sobre. Quelquefois des colères l’emportaient. Il se jura den’en plus avoir.

Ensuite, il faudrait acquérir les vertus, premièrementl’Humilité ; – c’est-à-dire se croire incapable de toutmérite, indigne de la moindre récompense, immoler son esprit, et semettre tellement bas que l’on vous foule aux pieds comme la bouedes chemins. Il était loin encore de ces dispositions.

Une autre vertu lui manquait : la chasteté – car intérieurement,il regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, legênait avec son décolletage.

Il l’enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque àcraindre de porter ses regards sur lui-même, et couchait avec uncaleçon.

Tant de soins autour de la Luxure la développèrent. Le matinprincipalement il avait à subir de grands combats – comme en eurentsaint Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort avancé.De suite, ils recouraient à des pénitences furieuses. La douleurest une expiation, un remède et un moyen, un hommage àJésus-Christ. Tout amour veut des sacrifices – et quel plus pénibleque celui de notre corps !

Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après lesrepas, se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froidsextrêmes ne mettait plus de casquette.

Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une échellecontre le mur de la terrasse près de la maison – et sans levouloir, se trouva plonger dans la chambre de Pécuchet.

Son ami, nu jusqu’au ventre, avec le martinet aux habits, sefrappait les épaules doucement, puis s’animant, retira sa culotte,cingla ses fesses, et tomba sur une chaise, hors d’haleine.

Bouvard fut troublé comme à la découverte d’un mystère, qu’on nedoit pas surprendre.

Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur lescarreaux, moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure –changements qui étaient dus à l’intervention de Reine, la servantede M. le curé.

Mêlant les choses de l’église à celles de sa cuisine, fortecomme un valet de charrue et dévouée bien qu’irrespectueuse, elles’introduisait dans les ménages, donnait des conseils, y devenaitmaîtresse. Pécuchet se fiait absolument à son expérience.

Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petitsyeux à la chinoise, un nez en bec de vautour. C’était M. Goutman,négociant en articles de piété ; – il en déballa quelques-uns,enfermés dans des boîtes, sous le hangar : croix, médailles etchapelets de toutes les dimensions, candélabres pour oratoires,autels portatifs, bouquets de clinquant – et des sacrés-cœurs encarton bleu, des saint Joseph à barbe rouge, des calvaires deporcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul l’arrêtait.

Goutman ne demandait pas d’argent. Il préférait les échanges, etmonté dans le muséum, il offrit, contre les vieux fers et tous lesplombs, un stock de ses marchandises.

Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l’œil de Pécuchet, lesinstances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par leconvaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre, lahallebarde ; Bouvard, las d’en avoir démontré la manœuvre,l’abandonna. L’estimation totale étant faite, ces messieursdevaient encore cent francs. On s’arrangea, moyennant quatrebillets à trois mois d’échéance – et ils s’applaudirent du bonmarché.

Leurs acquisitions furent distribuées dans tous lesappartements. Une crèche remplie de foin et une cathédrale de liègedécorèrent le muséum. Il y eut sur la cheminée de Pécuchet, unsaint Jean-Baptiste en cire, le long du corridor les portraits desgloires épiscopales, et au bas de l’escalier, sous une lampe àchaînettes, une sainte Vierge en manteau d’azur et couronnéed’étoiles – Marcel nettoyait ces splendeurs, n’imaginant au paradisrien de plus beau.

Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il auraitfait bien dans le vestibule ! Pécuchet s’arrêtait parfoisdevant l’ancienne fosse aux composts, où l’on reconnaissait latiare, une sandale, un bout d’oreille, lâchait des soupirs, puiscontinuait à jardiner ; – car maintenant, il joignait lestravaux manuels aux exercices religieux – et bêchait la terre, vêtude la robe de moine, en se comparant à saint Bruno. Ce déguisementpouvait être un sacrilège ; il y renonça.

Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par lafréquentation du curé. Il en avait le sourire, la voix, et d’un airfrileux glissait comme lui dans ses manches ses deux mainsjusqu’aux poignets. Un jour vint où le chant du coql’importuna ; les roses l’ennuyaient ; il ne sortaitplus, ou jetait sur la campagne des regards farouches.

Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants quichantaient des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure,lui avaient donné comme le sentiment d’une jeunesse impérissable.Dieu se manifestait à son cœur par la forme des nids, la clarté dessources, la bienfaisance du soleil ; – et la dévotion de sonami lui semblait extravagante, fastidieuse.

– Pourquoi gémis-tu pendant le repas ?

– Nous devons manger en gémissant répondit Pécuchet ; carl’Homme par cette voie, a perdu son innocence phrase qu’il avaitlue dans le Manuel du séminariste, deux volumes in-12 empruntés àM. Jeufroy. Et il buvait de l’eau de la Salette, se livrait portescloses à des oraisons jaculatoires, espérait entrer dans laconfrérie de Saint-François.

Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire unpèlerinage à la sainte Vierge.

Le choix des localités l’embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame deFourvières, de Chartres, d’Embrun, de Marseille ou d’Auray ?Celle de la Délivrande, plus proche, convenait aussi bien. – Tum’accompagneras !

– J’aurais l’air d’un cornichon dit Bouvard.

Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas del’être, et céda par complaisance.

Les pèlerinages doivent s’accomplir à pied. Mais quarante-troiskilomètres seraient durs ; – et les gondoles n’étant pascongruentes à la méditation ils louèrent un vieux cabriolet, quiaprès douze heures de route les déposa devant l’auberge.

Ils eurent une pièce à deux lits, avec deux commodes, supportantdeux pots à l’eau dans des petites cuvettes ovales, et l’hôtelierleur apprit que c’était la chambre des capucins. Sous la Terreur ony avait caché la dame de la Délivrande avec tant de précaution queles bons Pères y disaient la messe clandestinement.

Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice surla chapelle, prise en bas dans la cuisine.

Elle a été fondée au commencement du IIe siècle par saintRégnobert premier évêque de Lisieux, ou par saint Ragnebert quivivait au VIIe, ou par Robert le Magnifique au milieu du XIe.

Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l’ontincendiée et ravagée à différentes époques.

Vers 1112, la statue primitive fut découverte par un mouton, quien frappant du pied dans un herbage, indiqua l’endroit où elleétait – sur cette place le comte Baudouin érigea un sanctuaire.

Ses miracles sont innombrables : – un marchand de Bayeux captifchez les Sarrasins l’invoque, ses fers tombent et il s’échappe. –Un avare découvre dans son grenier un troupeau de rats, l’appelle àson secours et les rats s’éloignent. – Le contact d’une médailleayant effleuré son effigie fit se repentir au lit de mort un vieuxmatérialiste de Versailles. – Elle rendit la parole au sieurAdeline qui l’avait perdue pour avoir blasphémé ; et par saprotection, M. et Mme de Becqueville eurent assez de force pourvivre chastement en état de mariage.

On cite parmi ceux qu’elle a guéris d’affections irrémédiablesMlle de Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, François Dufai, etMme de Jumillac, née d’Osseville.

Des personnages considérables l’ont visitée : Louis XI, LouisXIII, deux filles de Gaston d’Orléans, le cardinal Wiseman,Samirrhi, patriarche d’Antioche, Mgr Véroles, vicaire apostoliquede la Mandchourie ; – et l’archevêque de Quélen vint luirendre grâce pour la conversion du prince de Talleyrand.

– Elle pourra dit Pécuchet te convertir aussi !

Bouvard déjà couché, eut une sorte de grognement, et s’endormittout à fait.

Le lendemain à six heures, ils entraient dans la chapelle.

On en construisait une autre ; – des toiles et des planchesembarrassaient la nef et le monument, de style rococo, déplut àBouvard, surtout l’autel de marbre rouge, avec ses pilastrescorinthiens.

La statue miraculeuse dans une niche à gauche du chœur estenveloppée d’une robe à paillettes. Le bedeau survint, ayant pourchacun d’eux un cierge. Il le planta sur une manière de hersedominant la balustrade, demanda trois francs, fit une révérence, etdisparut.

Ensuite ils regardèrent les ex-voto.

Des inscriptions sur plaques témoignent de la reconnaissance desfidèles. On admire deux épées en sautoir offertes par un ancienélève de l’École polytechnique, des bouquets de mariée, desmédailles militaires, des cœurs d’argent, et dans l’angle au niveaudu sol, une forêt de béquilles.

De la sacristie déboucha un prêtre portant le saint-ciboire.

Quand il fut resté quelques minutes au bas de l’autel, il montales trois marches, dit l’Oremus, l’Introït et le Kyrie, quel’enfant de chœur à genoux récita tout d’une haleine.

Les assistants étaient rares, douze ou quinze vieilles femmes.On entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d’unmarteau cognant des pierres. Pécuchet incliné sur son prie-Dieurépondait aux Amen. Pendant l’élévation il supplia Notre-Dame delui envoyer une foi constante et indestructible.

Bouvard dans un fauteuil, à ses côtés, lui prit son Eucologe, ets’arrêta aux litanies de la Vierge.

– Très pure, très chaste, vénérable, aimable – puissante,clémente – tour d’ivoire, maison d’or, porte du matin ces motsd’adoration, ces hyperboles l’emportèrent vers celle qui estcélébrée par tant d’hommages.

Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d’église, sur unamoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l’Enfant-Dieu àsa poitrine – mère des tendresses que réclament toutes lesafflictions de la terre, – idéal de la Femme transportée dans leciel ; car sorti de ses entrailles l’Homme exalte son amour etn’aspire qu’à reposer sur son cœur.

La messe étant finie, ils longèrent les boutiques qui s’adossentcontre le mur du côté de la Place. On y voit des images, desbénitiers, des urnes à filets d’or, des Jésus-Christ en noix decoco, des chapelets d’ivoire ; – et le soleil, frappant lesverres des cadres, éblouissait les yeux, faisait ressortir labrutalité des peintures, la hideur des dessins. Bouvard, qui chezlui trouvait ces choses abominables, fut indulgent pour elles. Ilacheta une petite Vierge en pâte bleue. Pécuchet comme souvenir secontenta d’un rosaire.

Les marchands criaient : – Allons ! allons ! pour cinqfrancs, pour trois francs, pour soixante centimes, pour deuxsols ! ne refusez pas Notre-Dame !

Les deux pèlerins flânaient sans rien choisir. Des remarquesdésobligeantes s’élevèrent.

– Qu’est-ce qu’ils veulent ces oiseaux-là ?

– Ils sont peut-être des Turcs !

– Des protestants, plutôt !

Une grande fille tira Pécuchet par la redingote ; un vieuxen lunettes lui posa la main sur l’épaule ; tous braillaient àla fois ; puis quittant leurs baraques, ils vinrent lesentourer, redoublaient de sollicitations et d’injures.

Bouvard n’y tint plus. – Laissez-nous tranquilles, nom deDieu ! La tourbe s’écarta.

Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, etcria qu’ils s’en repentiraient.

En rentrant à l’auberge, ils trouvèrent dans le café Goutman.Son négoce l’appelait en ces parages – et il causait avec unindividu examinant des bordereaux, sur la table, devant eux.

Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon trèslarge, le teint rouge et la taille fine, malgré ses cheveux blancs,l’air à la fois d’un officier en retraite, et d’un vieuxcabotin.

De temps à autre, il lâchait un juron puis, sur un mot deGoutman dit plus bas, se calmait de suite, et passait à un autrepapier.

Bouvard qui l’observait, au bout d’un quart d’heure s’approchade lui.

– Barberou, je crois ?

– Bouvard ! s’écria l’homme à la casquette, et ilss’embrassèrent.

Barberou depuis vingt ans avait enduré toutes sortes defortunes. Gérant d’un journal, commis d’assurances, directeur d’unparc aux huîtres ; je vous conterai cela ; enfin revenu àson premier métier, il voyageait pour une maison de Bordeaux, etGoutman qui faisait le diocèse lui plaçait des vins chez lesecclésiastiques – mais permettez ; dans une minute, je suis àvous !

Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette:

– Comment, deux mille ?

– Sans doute !

– Ah ! elle est forte, celle-là !

– Vous dites ?

– Je dis que j’ai vu Hérambert moi-même, répliqua Barberoufurieux. La facture porte quatre mille ; pas deblagues !

Le brocanteur ne perdit point contenance.

– Eh bien ; elle vous libère ! après ?

Barberou se leva, et à sa figure blême d’abord, puis violette,Bouvard et Pécuchet croyaient qu’il allait étrangler Goutman.

Il se rassit, croisa les bras. Vous êtes une rude canaille,convenez-en !

– Pas d’injures, monsieur Barberou ; il y a destémoins ; prenez garde !

– Je vous flanquerai un procès !

– Ta ! ta ! ta !

Puis ayant bouclé son portefeuille, Goutman souleva le bord deson chapeau :

– À l’avantage ! et il sortit.

Barberou exposa les faits : pour une créance de mille francsdoublée par suite de manœuvres usuraires, il avait livré à Goutmantrois mille francs de vins ; ce qui payerait sa dette avecmille francs de bénéfice ; mais au contraire, il en devaittrois mille. Ses patrons le renverraient, on le poursuivrait !– Crapule ! brigand ! sale juif ! – et ça dîne dansles presbytères ! D’ailleurs, tout ce qui touche à lacalotte ! … Il déblatéra contre les prêtres, et tapait sur latable avec tant de violence que la statuette faillit tomber.

– Doucement ! dit Bouvard.

– Tiens ! Qu’est-ce que ça ? et Barberou ayant défaitl’enveloppe de la petite vierge : un bibelot du pèlerinage ! Àvous ?

Bouvard, au lieu de répondre, sourit d’une manière ambiguë.

– C’est à moi ! dit Pécuchet.

– Vous m’affligez reprit Barberou ; mais je vous éduquerailà-dessus, – n’ayez pas peur ! Et comme on doit êtrephilosophe, et que la tristesse ne sert à rien, il leur offrit àdéjeuner.

Tous les trois s’attablèrent.

Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille dela bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez euxbientôt, et leur apporterait un livre farce.

L’idée de sa visite les réjouissait médiocrement. Ils encausèrent dans la voiture, pendant une heure, au trot du cheval.Ensuite Pécuchet ferma les paupières. Bouvard se taisait aussi.Intérieurement, il penchait vers la Religion.

M. Marescot s’était présenté la veille pour leur faire unecommunication importante. – Marcel n’en savait pas davantage.

Le notaire ne put les recevoir que trois jours après ; – etde suite exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq centsfrancs, Mme Bordin proposait à M. Bouvard de lui acheter leurferme.

Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenantset aboutissants, défauts et avantages – et ce désir était comme uncancer qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande,chérissait par-dessus tout le bien moins pour la sécurité ducapital que pour le bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dansl’espoir de celui-là, elle avait pratiqué des enquêtes, unesurveillance journalière, de longues économies, et elle attendaitavec impatience, la réponse de Bouvard.

Il fut embarrassé, ne voulant pas que Pécuchet un jour setrouvât sans fortune ; mais il fallait saisir l’occasion, –qui était l’effet du pèlerinage. – La Providence pour la secondefois se manifestait en leur faveur.

Ils offrirent les conditions suivantes : la rente non pas desept mille cinq cents francs mais de six mille serait dévolue audernier survivant. Marescot fit valoir que l’un était faible desanté. Le tempérament de l’autre le disposait à l’apoplexie, et MmeBordin signa le contrat, emportée par la passion.

Bouvard en resta mélancolique. Quelqu’un désirait sa mort ;et cette réflexion lui inspira des pensées graves, des idées deDieu, et d’éternité.

Trois jours après M. Jeufroy les invita au repas de cérémoniequ’il donnait une fois par an à des collègues.

Le dîner commença vers deux heures de l’après-midi, pour finir àonze du soir. On y but du poiré, on y débita des calembours. L’abbéPruneau composa séance tenante un acrostiche, M. Bougon fit destours de cartes, et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petiteromance qui frisait la galanterie. Un pareil milieu divertitBouvard. Il fut moins sombre le lendemain.

Le curé vint le voir fréquemment. Il présentait la Religion sousdes couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste ? – etBouvard consentit bientôt à s’approcher de la sainte table.Pécuchet, en même temps que lui, participerait au sacrement.

Le grand jour arriva.

L’église, à cause des premières communions était pleine demonde. Les bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs,et le menu peuple se tenait debout par derrière, ou dans le jubé,au-dessus de la porte.

Ce qui allait se passer tout à l’heure était inexplicable,songeait Bouvard ; mais la Raison ne suffit pas à comprendrecertaines choses. De très grands hommes ont admis celle-là. Autantfaire comme eux. Et dans une sorte d’engourdissement, ilcontemplait l’autel, l’encensoir, les flambeaux, la tête un peuvide car il n’avait rien mangé – et éprouvait une singulièrefaiblesse.

Pécuchet en méditant la Passion de Jésus-Christ s’excitait à desélans d’amour. Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des autres– et les ravissements, les transports, les illuminations dessaints, tous les êtres, l’univers entier. Bien qu’il priât avecferveur, les différentes parties de la messe lui semblèrent un peulongues.

Enfin, les petits garçons s’agenouillèrent sur la premièremarche de l’autel, formant avec leurs habits, une bande noire, quesurmontaient inégalement des chevelures blondes ou brunes. Lespetites filles les remplacèrent, ayant sous leurs couronnes, desvoiles qui tombaient ; de loin, on aurait dit un alignement denuées blanches au fond du chœur.

Puis ce fut le tour des grandes personnes.

La première du côté de l’Évangile était Pécuchet ; maistrop ému, sans doute, il oscillait la tête de droite et de gauche.Le curé eut peine à lui mettre l’hostie dans la bouche, et il lareçut en tournant les prunelles.

Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires que salangue lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant,il coudoya Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Ellesouriait ; sans savoir pourquoi, il rougit.

Après Mme Bordin communièrent ensemble Mlle de Faverges, laComtesse, leur dame de compagnie, – et un monsieur que l’on neconnaissait pas à Chavignolles.

Les deux derniers furent Placquevent, et Petitl’instituteur ; – quand tout à coup on vit paraître Gorju.

Il n’avait plus de barbiche ; – et il regagna sa place, lesbras en croix sur la poitrine, d’une manière fort édifiante.

Le curé harangua les petits garçons. Qu’ils aient soin plus tardde ne point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conservertoujours leur robe d’innocence. Pécuchet regretta la sienne. Maison remuait des chaises ; les mères avaient hâte d’embrasserleurs enfants.

Les paroissiens à la sortie, échangèrent des félicitations.Quelques-uns pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture setourna vers Bouvard et Pécuchet, et présenta son futur gendre : –M. le baron de Mahurot, ingénieur. Le comte se plaignait de ne pasles voir. Il serait revenu la semaine prochaine. Notez-le ! jevous prie. La calèche était arrivée ; les dames du châteaupartirent. Et la foule se dispersa.

Ils trouvèrent dans leur cour un paquet au milieu de l’herbe. Lefacteur, comme la maison était close, l’avait jeté par-dessus lemur. C’était l’ouvrage que Barberou avait promis, – Examen duChristianisme par Louis Hervieu, ancien élève de l’École normale.Pécuchet le repoussa. Bouvard ne désirait pas le connaître.

On lui avait répété que le sacrement le transformerait : durantplusieurs jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Ilétait toujours le même ; et un étonnement douloureux lesaisit.

Comment ! la chair de Dieu se mêle à notre chair – et ellen’y cause rien ! La pensée qui gouverne les mondes n’éclairepas notre esprit. Le suprême pouvoir nous abandonne àl’impuissance.

M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catéchisme de l’abbéGaume.

Au contraire, la dévotion de Pécuchet s’était développée. Ilaurait voulu communier sous les deux espèces, chantait des psaumes,en se promenant dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pourdiscuter, et les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbalhaussa les épaules, et le capitaine l’appela Tartuffe. On trouvaitmaintenant qu’ils allaient trop loin.

Une excellente habitude c’est d’envisager les choses commeautant de symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugementdernier ; devant un ciel sans nuages, pensez au séjour desbienheureux ; dites-vous dans vos promenades que chaque pasvous rapproche de la mort. Pécuchet observa cette méthode. Quand ilprenait ses habits il songeait à l’enveloppe charnelle dont laseconde personne de la Trinité s’est revêtue. Le tic-tac del’horloge lui rappelait les battements de son cœur, une piqûred’épingle les clous de la croix. Mais il eut beau se tenir à genouxpendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se pressurerl’imagination, le détachement de soi-même ne se faisait pas ;impossible d’atteindre à la contemplation parfaite !

Il recourut à des auteurs mystiques : sainte Thérèse, Jean de laCroix, Louis de Grenade, Simpoli, – et de plus modernes,Monseigneur Chaillot. Au lieu des sublimités qu’il attendait, il nerencontra que des platitudes, un style très lâche, de froidesimages, et force comparaisons tirées de la boutique deslapidaires.

Il apprit cependant qu’il y a une purgation active et unepurgation passive, une vision interne et une vision externe, quatreespèces d’oraisons, neuf excellences dans l’amour, six degrés dansl’humilité, et que la blessure de l’âme ne diffère pas beaucoup duvol spirituel.

Des points l’embarrassaient.

– Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l’ondoive remercier Dieu pour le bienfait de l’existence ? Quellemesure garder entre la crainte indispensable au salut, etl’espérance qui ne l’est pas moins ? Où est le signe de lagrâce ? etc. !

Les réponses de M. Jeufroy étaient simples : – Ne voustourmentez pas ! À vouloir tout approfondir, on court sur unepente dangereuse.

Le Catéchisme de Persévérance par Gaume avait tellement dégoûtéBouvard qu’il prit le volume de Louis Hervieu – c’était un sommairede l’exégèse moderne défendu par le gouvernement. Barberou, commerépublicain l’avait acheté.

Il éveilla des doutes dans l’esprit de Bouvard – et d’abord surle péché originel. – Si Dieu a créé l’Homme peccable, il ne devaitpas le punir ; et le mal est antérieur à la chute, puisqu’il yavait déjà, des volcans, des bêtes féroces ! Enfin ce dogmebouleverse mes notions de justice !

– Que voulez-vous disait le curé c’est une de ces vérités donttout le monde est d’accord sans qu’on puisse en fournir depreuves ; – et nous-mêmes nous faisons rejaillir sur lesenfants les crimes de leurs pères. Ainsi les mœurs et les loisjustifient ce décret de la Providence, que l’on retrouve dans laNature.

Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l’enfer.

– Car tout châtiment doit viser à l’amélioration du coupable –ce qui devient impossible avec une peine éternelle ! – etcombien l’endurent ! Songez donc : tous les Anciens, lesjuifs, les musulmans, les idolâtres, les hérétiques et les enfantsmorts sans baptême, ces enfants créés par Dieu ! et dans quelbut ? pour les punir d’une faute, qu’ils n’ont pascommise !

– Telle est l’opinion de saint Augustin ajouta le curé et saintFulgence enveloppe dans la damnation jusqu’aux fœtus. L’Église, ilest vrai, n’a rien décidé à cet égard. Une remarque pourtant : cen’est pas Dieu, mais le pécheur qui se damne lui-même ; etl’offense étant infinie, puisque Dieu est infini, la punition doitêtre infinie. Est-ce tout, monsieur ?

– Expliquez-moi la Trinité dit Bouvard.

– Avec plaisir ! – Prenons une comparaison : les troiscôtés du triangle, ou plutôt notre âme, qui contient : être,connaître et vouloir ; ce qu’on appelle faculté chez l’Hommeest personne en Dieu. Voilà le mystère.

– Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun letriangle. Ces trois facultés de l’âme ne font pas trois âmes. Etvos personnes de la Trinité sont trois Dieux.

– Blasphème !

– Alors il n’y a qu’une personne, un Dieu, une substanceaffectée de trois manières !

– Adorons sans comprendre dit le curé.

– Soit ! dit Bouvard.

Il avait peur de passer pour un impie, d’être mal vu auchâteau.

Maintenant ils y venaient trois fois la semaine – vers cinqheures – en hiver – et la tasse de thé les réchauffait. M. le comtepar ses allures rappelait le chic de l’ancienne cour, la Comtesseplacide et grasse, montrait sur toutes choses un granddiscernement. Mlle Yolande leur fille, était le type de la jeunepersonne, l’Ange des keepsakes – et Mme de Noares leur dame decompagnie ressemblait à Pécuchet, ayant son nez pointu.

La première fois qu’ils entrèrent dans le salon, elle défendaitquelqu’un.

– Je vous assure qu’il est changé ! Son cadeau leprouve.

Ce quelqu’un était Gorju. Il venait d’offrir aux futurs époux unprie-Dieu gothique. On l’apporta. Les armes des deux maisons s’yétalaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parutcontent ; et Mme de Noares lui dit :

– Vous vous souviendrez de mon protégé !

Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d’une douzained’années et sa sœur, qui en avait dix peut-être. Par les trous deleurs guenilles, on voyait leurs membres rouges de froid. L’unétait chaussé de vieilles pantoufles, l’autre n’avait plus qu’unsabot. Leurs fronts disparaissaient sous leurs chevelures et ilsregardaient autour d’eux avec des prunelles ardentes comme dejeunes loups effarés.

Mme de Noares conta qu’elle les avait rencontrés le matin sur lagrande route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail.

On leur demanda leur nom. Victor – Victorine. – Où était leurpère ? – En prison. – Et avant, que faisait-il ? – Rien.– Leur pays. – Saint-Pierre. – Mais quel Saint-Pierre ? Lesdeux petits pour toute réponse disaient en reniflant : – Sais pas,sais pas. Leur mère était morte et ils mendiaient.

Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de lesabandonner ; elle attendrit la Comtesse, piqua d’honneur leComte, fut soutenue par Mademoiselle, s’obstina, réussit. La femmedu garde-chasse en prendrait soin. On leur trouverait de l’ouvrageplus tard ; – et comme ils ne savaient ni lire ni écrire, Mmede Noares leur donnerait elle-même des leçons afin de les préparerau catéchisme.

Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deuxmioches, il les interrogeait puis faisait une conférence, où ilmettait de la prétention, à cause de l’auditoire.

Une fois, qu’il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard ens’en retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement.

Jacob s’est distingué par des filouteries, David par lesmeurtres, Salomon par ses débauches.

L’abbé lui répondit qu’il fallait voir plus loin. Le sacrificed’Abraham est la figure de la Passion. Jacob une autre figure duMessie, comme Joseph, comme le serpent d’airain, comme Moïse.

– Croyez-vous dit Bouvard, qu’il ait composé lePentateuque ?

– Oui ! sans doute !

– Cependant on y raconte sa mort ! même observation pourJosué – et quant aux Juges, l’auteur nous prévient qu’à l’époquedont il fait l’histoire, Israël n’avait pas encore de Rois.L’ouvrage fut donc écrit sous les Rois. Les Prophètes aussim’étonnent.

– Il va nier les Prophètes, maintenant !

– Pas du tout ! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovahsous des formes diverses, celle d’un feu, d’une broussaille, d’unvieillard, d’une colombe ; et ils n’étaient pas certains de laRévélation puisqu’ils demandent toujours un signe.

– Ah ! – et vous avez découvert ces belles choses ?…

– Dans Spinoza ! À ce mot, le curé bondit. – L’avez-vouslu ?

– Dieu m’en garde !

– Pourtant, monsieur, la Science ! …

– Monsieur, on n’est pas savant, si l’on n’est chrétien.

La Science lui inspirait des sarcasmes. – Fera-t-elle pousser unépi de grain, votre Science ! Que savons-nous ?disait-il.

Mais il savait que le monde a été créé pour nous ; ilsavait que les Archanges sont au-dessus des Anges ; – ilsavait que le corps humain ressuscitera tel qu’il était vers latrentaine.

Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui par méfiance de LouisHervieu écrivit à Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à M.Jeufroy des explications sur l’Écriture.

Les six jours de la Genèse veulent dire six grandes époques. Lerapt des vases précieux fait par les juifs aux Égyptiens doits’entendre des richesses intellectuelles, les Arts, dont ilsavaient dérobé le secret. Isaïe ne se dépouilla pas complètement –Nudus en latin signifiant nu jusqu’aux hanches ; ainsi Virgileconseille de se mettre nu, pour labourer, et cet écrivain n’eût pasdonné un précepte contraire à la pudeur ! Ézéchiel dévorant unlivre n’a rien d’extraordinaire ; ne dit-on pas dévorer unebrochure, un journal ?

Mais si l’on voit partout des métaphores que deviendront lesfaits ? L’abbé, soutenait cependant qu’ils étaient réels.

Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Ilpoussa plus loin ses recherches et apporta une note sur lescontradictions de la Bible.

L’Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit dessacrifices dans le désert ; on n’en fit aucun suivant Amos etJérémie. Les Paralipomènes et Esdras ne sont point d’accord sur ledénombrement du Peuple. Dans le Deutéronome, Moïse voit le Seigneurface à face ; d’après l’Exode, jamais il ne put le voir. Oùest, alors, l’inspiration ?

– Motif de plus pour l’admettre répliquait en souriant M.Jeufroy. Les imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n’yprennent garde. Dans l’embarras recourons à l’Église. Elle esttoujours infaillible.

De qui relève l’infaillibilité ?

Les conciles de Bâle et de Constance l’attribuent aux conciles.Mais souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pourAthanase et pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la décernentau pape. Mais Adrien VI déclare que le Pape, comme un autre, peutse tromper.

Chicanes ! Tout cela ne fait rien à la permanence dudogme.

L’ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations : lebaptême autrefois était réservé pour les adultes. L’extrême-onctionne fut un sacrement qu’au IXe siècle ; la Présence réelle aété décrétée au VIIIe, le Purgatoire, reconnu au XVe, l’ImmaculéeConception est d’hier.

Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus.Trois évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean ilparaît s’égaler à Dieu ; dans un autre du même se reconnaîtreson inférieur.

L’abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilateet le témoignage des Sibylles dont le fond est véritable. Ilretrouvait la Vierge dans les Gaules, l’annonce d’un Rédempteur enChine, la Trinité partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, enÉgypte au poing des dieux ; – et même il fit voir une gravure,représentant un nilomètre, lequel était un phallus suivantPécuchet.

M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui luicherchait des preuves dans les auteurs. Une lutte d’éruditions’engagea ; et fouetté par l’amour-propre Pécuchet devinttranscendant, mythologue.

Il comparait la Vierge à Isis, l’eucharistie au Homa des Perses,Bacchus à Moïse, l’arche de Noé au vaisseau de Xithuros, cesressemblances pour lui démontraient l’identité des religions.

Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu’il n’y aqu’un Dieu – et quand il était à bout d’arguments, l’homme à lasoutane s’écriait : – C’est un mystère !

Que signifie ce mot ? Défaut de savoir ; très bien.Mais s’il désigne une chose dont le seul énoncé impliquecontradiction, c’est une sottise ; – et Pécuchet ne quittaitplus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin, l’attendait auconfessionnal, le relançait dans la sacristie.

Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir.

Un jour, qu’il était parti à Sassetot administrer quelqu’un,Pécuchet se porta au-devant de lui sur la route, manière de rendrela conversation inévitable.

C’était le soir, vers la fin d’août. Le ciel écarlate serembrunit, et un gros nuage s’y forma, régulier dans le bas, avecdes volutes au sommet.

Pécuchet d’abord, parla de choses indifférentes, puis ayantglissé le mot martyr :

– Combien pensez-vous qu’il y en ait eu ?

– Une vingtaine de millions, pour le moins.

– Leur nombre n’est pas si grand, dit Origène.

– Origène, vous savez, est suspect !

Un large coup de vent passa, inclinant l’herbe des fossés, etles deux rangs d’ormeaux jusqu’au bout de l’horizon.

Pécuchet reprit : – On classe dans les martyrs, beaucoupd’évêques gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n’estplus la question.

– Allez-vous défendre les Empereurs !

Suivant Pécuchet, on les avait calomniés. – L’histoire de laLégion thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose etses sept fils, Félicité et ses sept filles, et les sept viergesd’Ancyre, condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onzemille vierges de sainte Ursule, dont une compagne s’appelaitUndecemilla, un nom pris pour un chiffre, – encore plus les dixmartyrs d’Alexandrie !

– Cependant ! … Cependant, ils se trouvent dans des auteursdignes de créance.

Des gouttes d’eau tombèrent. Le curé déploya sonparapluie ; – et Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendreque les catholiques avaient fait plus de martyrs chez les juifs,les musulmans, les protestants, et les libres penseurs que tous lesRomains autrefois.

L’ecclésiastique se récria :

– Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu’au CésarGalère !

– Eh bien, et les massacres des Albigeois ! et laSaint-Barthélemy ! et la Révocation de l’édit deNantes !

– Excès déplorables sans doute mais vous n’allez pas comparerces gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, unefoule de missionnaires.

– Pardon ! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague,Jean Huss, Bruno, Vanini, Anne Du Bourg !

La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu’ilsrebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchetet M. Jeufroy marchaient avec lenteur serrés l’un contre l’autre,et le curé disait :

– Après des supplices abominables, on les jetait dans deschaudières !

– L’Inquisition employait de même la torture, et elle vousbrûlait très bien.

– On exposait les dames illustres dans les lupanars !

– Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussentdécents ?

– Et notez que les chrétiens n’avaient rien fait contrel’État !

– Les Huguenots pas davantage !

Le vent chassait, balayait la pluie dans l’air. Elle claquaitsur les feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleurde boue se confondait avec les champs dénudés, la moisson étantfinie. Pas un toit. Au loin seulement, la cabane d’un berger.

Le maigre paletot de Pécuchet n’avait plus un fil de sec. L’eaucoulait le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans sesoreilles, dans ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros.Le curé, en portant d’un bras la queue de sa soutane, se découvraitles jambes, et les pointes de son tricorne crachaient l’eau sur sesépaules comme des gargouilles de cathédrale.

Il fallut s’arrêter, et tournant leur dos à la tempête, ilsrestèrent face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatremains le parapluie qui oscillait.

M. Jeufroy n’avait pas interrompu la défense descatholiques.

– Ont-ils crucifié vos protestants, comme le fut saint Siméon,ou fait dévorer un homme par deux tigres comme il advint à saintIgnace ?

– Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes séparéesde leurs maris, d’enfants arrachés à leurs mères ! Et lesexils des pauvres, à travers la neige, au milieu desprécipices ! On les entassait dans les prisons ; à peinemorts on les traînait sur la claie.

L’abbé ricana : – Vous me permettrez de n’en rien croire !Et nos martyrs à nous sont moins douteux. Sainte Blandine a étélivrée dans un filet à une vache furieuse. Sainte Julie péritassommée de coups. Saint Taraque, saint Probus et saint Andronic,on leur a brisé les dents avec un marteau, déchiré les côtes avecdes peignes de fer, traversé les mains avec des clous rougis,enlevé la peau du crâne !

– Vous exagérez dit Pécuchet. La mort des martyrs était dans cetemps-là une amplification de rhétorique !

– Comment de la rhétorique ?

– Mais oui ! tandis que moi, monsieur, je vous raconte del’histoire. Les catholiques en Irlande éventrèrent des femmesenceintes pour prendre leurs enfants !

– Jamais.

– Et les donner aux pourceaux !

– Allons donc !

– En Belgique, ils les enterraient toutes vives.

– Quelle plaisanterie.

– On a leurs noms !

– Et quand même objecta le Prêtre, en secouant de colère sonparapluie on ne peut les appeler des martyrs. Il n’y en a pas endehors de l’Église.

– Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, commentservirait-il à en démontrer l’excellence ?

La pluie se calmait ; jusqu’au village ils ne parlèrentplus.

Mais, sur le seuil du presbytère, l’Abbé dit :

– Je vous plains ! véritablement, je vous plains !

Pécuchet conta de suite à Bouvard son altercation. Elle luiavait causé une malveillance antireligieuse ; – et une heureaprès, assis devant un feu de broussailles, il lisait le CuréMeslier. Ces négations lourdes le choquèrent ; puis sereprochant d’avoir méconnu, peut-être, des héros, il feuilleta dansla Biographie, l’histoire des martyrs les plus illustres.

Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dansl’arène ! – et si les lions et les jaguars étaient trop doux,du geste et de la voix ils les excitaient à s’avancer. On lesvoyait tout couverts de sang, sourire debout le regard auciel ; – sainte Perpétue renoua ses cheveux pour ne pointparaître affligée. – Pécuchet se mit à réfléchir – La fenêtre étaitouverte, la nuit tranquille, beaucoup d’étoiles brillaient – Ildevait se passer dans leur âme des choses dont nous n’avons plusl’idée, une joie, un spasme divin ? – Et Pécuchet à force d’yrêver dit qu’il comprenait cela, aurait fait comme eux.

– Toi ?

– Certainement.

– Pas de blagues ! Crois-tu oui, ou non ?

– Je ne sais.

Il alluma une chandelle – puis ses yeux tombant sur le crucifixdans l’alcôve : – Combien de misérables ont recouru àcelui-là ! et après un silence : On l’a dénaturé ! c’estla faute de Rome : la politique du Vatican !

Mais Bouvard admirait l’Église pour sa magnificence, et auraitsouhaité au moyen âge être un cardinal. – J’aurais eu bonne minesous la pourpre, conviens-en !

La casquette de Pécuchet posée devant les charbons n’était passèche encore. Tout en l’étirant, il sentit quelque chose dans ladoublure, et une médaille de saint Joseph tomba. Ils furenttroublés, le fait leur paraissant inexplicable.

Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet s’il n’avait pas éprouvécomme un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions.Une fois, pendant qu’il jouait au billard, elle lui avait cousu lamédaille dans sa casquette.

Évidemment, elle l’aimait ; ils auraient pu se marier :elle était veuve ; et il ne soupçonna pas cet amour, quipeut-être eût fait le bonheur de sa vie.

Bien qu’il se montrât plus religieux que M. Bouvard, ellel’avait dédié à saint Joseph, dont le secours est excellent pourles conversions.

Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et lesindulgences qu’ils procurent, l’effet des reliques, les privilègesdes eaux saintes. Sa montre était retenue par une chaînette quiavait touché aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques luisaitune perle d’or, à l’imitation de celle qui contient dans l’églised’Allouagne une larme de Notre-Seigneur. Un anneau à son petitdoigt enfermait des cheveux du curé d’Ars ; – et comme ellecueillait des simples pour les malades, sa chambre ressemblait àune sacristie et à une officine d’apothicaire.

Son temps se passait à écrire des lettres, à visiter lespauvres, à dissoudre des concubinages, à répandre des photographiesdu Sacré-Cœur. Un monsieur devait lui envoyer de la Pâte desmartyrs : mélange de cire pascale et de poussière humaine prise auxcatacombes, et qui s’emploie dans les cas désespérés en mouches ouen pilules. Elle en promit à Pécuchet.

Il parut choqué d’un tel matérialisme.

Le soir, un valet du château lui apporta une hottée d’opuscules,relatant des paroles pieuses du grand Napoléon, des bons mots decuré dans les auberges, des morts effrayantes advenues à desimpies. Mme de Noares savait tout cela par cœur, avec une infinitéde miracles.

Elle en contait de stupides – des miracles sans but, comme siDieu les eût faits pour ébahir le monde. Sa grand’mère, àelle-même, avait serré dans une armoire des pruneaux couverts d’unlinge, et quand on ouvrit l’armoire un an plus tard, on en vittreize sur la nappe, formant la croix. – Expliquez-moi cela.C’était son mot après ses histoires, qu’elle soutenait avec unentêtement de bourrique, bonne femme d’ailleurs, et d’humeurenjouée.

Une fois pourtant, elle sortit de son caractère. Bouvard luicontestait le miracle de Pezilla : un compotier où l’on avait cachédes hosties pendant la Révolution se dora de lui-même – toutseul.

Peut-être y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenantde l’humidité ?

– Mais non ! je vous répète que non ! La dorure a pourcause le contact de l’Eucharistie et elle donna en preuvel’attestation des évêques. C’est, disent-ils, comme un bouclier,un… un palladium sur le diocèse de Perpignan. Demandez plutôt à M.Jeufroy !

Bouvard n’y tint plus ; et ayant repassé son Louis Hervieu,emmena Pécuchet.

L’ecclésiastique finissait de dîner. Reine offrit des sièges, etsur un geste, alla prendre deux petits verres qu’elle emplit deRosolio.

Après quoi, Bouvard exposa ce qui l’amenait.

L’abbé ne répondit pas franchement. Tout est possible à Dieu –et les miracles sont une preuve de la Religion.

– Cependant, il y a des lois.

– Cela n’y fait rien. Il les dérange pour instruire,corriger.

– Que savez-vous s’il les dérange ? répliqua Bouvard. Tantque la Nature suit sa routine, on n’y pense pas ; mais dans unphénomène extraordinaire, nous voyons la main de Dieu.

– Elle peut y être dit l’ecclésiastique et quand un événement setrouve certifié par des témoins…

– Les témoins gobent tout, car il y a de fauxmiracles !

Le prêtre devint rouge. – Sans doute… quelquefois.

– Comment les distinguer des vrais ? Et si les vrais donnésen preuves ont eux-mêmes besoin de preuves, pourquoi enfaire ?

Reine intervint, et prêchant comme son maître, dit qu’il fallaitobéir.

– La vie est un passage, mais la mort est éternelle !

– Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miraclesd’autrefois ne sont pas mieux démontrés que les miraclesd’aujourd’hui ; des raisons analogues défendent ceux deschrétiens et des païens.

Le curé jeta sa fourchette sur la table. – Ceux-là étaient faux,encore un coup ! – Pas de miracles en dehors del’Église !

– Tiens se dit Pécuchet même argument que pour les martyrs : ladoctrine s’appuie sur les faits et les faits sur la doctrine.

M. Jeufroy, ayant bu un verre d’eau, reprit :

– Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissentdouze pêcheurs, voilà, il me semble, un beau miracle ?

– Pas du tout ! Pécuchet en rendait compte d’une autremanière. Le monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens.Le Logos est à Platon, la Vierge-mère à l’Asie.

N’importe ! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait quele christianisme pût avoir humainement la moindre raison d’être,bien qu’il en vît chez tous les peuples, des prodromes ou desdéformations. L’impiété railleuse du XVIIIe siècle, il l’eûttolérée ; mais la critique moderne avec sa politesse,l’exaspérait.

– J’aime mieux l’athée qui blasphème que le sceptique quiergote !

Puis il les regarda d’un air de bravade, comme pour lescongédier.

Pécuchet s’en retourna mélancolique. Il avait espéré l’accord dela Foi et de la Raison.

Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu :

Pour connaître l’abîme qui les sépare, opposez leurs axiomes:

La Raison vous dit : Le tout enferme la partie ; et la Foivous répond par la substantiation. Jésus communiant avec sesapôtres, avait son corps dans sa main, et sa tête dans sabouche.

La Raison vous dit : On n’est pas responsable du crime desautres – et la Foi vous répond par le Péché originel.

La Raison vous dit : Trois c’est trois – et la Foi déclare que :Trois c’est un.

Et ils ne fréquentèrent plus l’abbé.

C’était l’époque de la guerre d’Italie. Les honnêtes genstremblaient pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de Noaresallait jusqu’à lui souhaiter la mort.

Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand laporte du salon tournait devant eux et qu’ils se miraient en passantdans les hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevaitles allées, où tranchait sur la verdure le gilet rouge d’undomestique, ils éprouvaient un plaisir ; et le luxe du milieules faisait indulgents aux paroles qui s’y débitaient.

Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il endéveloppait les principes, devant un cercle d’intimes : Hurel, lecuré, le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, quivenait de temps à autre pour vingt-quatre heures au château.

– Ce qu’il y a d’abominable disait le comte c’est l’esprit de89 ! D’abord on conteste Dieu, ensuite, on discute legouvernement, puis arrive la liberté ; liberté d’injures, derévolte, de jouissances, ou plutôt de pillage. Si bien que laReligion et le Pouvoir doivent proscrire les indépendants, leshérétiques. On criera sans doute, à la Persécution ! comme siles bourreaux persécutaient les criminels. Je me résume. Pointd’État sans Dieu ! la Loi ne pouvant être respectée que sielle vient d’en haut ; et actuellement il ne s’agit pas desItaliens mais de savoir qui l’emportera de la Révolution ou duPape, de Satan ou de Jésus-Christ !

M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec unsourire, le juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchetregardaient le plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolandetravaillaient pour les pauvres – et M. de Mahurot près de safiancée, parcourait les feuilles.

Puis, il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans larecherche d’un problème. Napoléon III n’était plus un Sauveur, etmême il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries,les maçons travailler le dimanche.

– On ne devrait pas permettre était la phrase ordinaire de M. leComte. Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire,doctrines scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité dechrétien et de père de famille ; – et plût à Dieu que legouvernement à cet égard eût la même rigueur qu’il déployait danssa maison. Le Pouvoir seul est juge des dangers de lascience ; répandue trop largement elle inspire au peuple desambitions funestes. Il était plus heureux, ce pauvre peuple, quandles seigneurs et les évêques tempéraient l’absolutisme du roi. Lesindustriels maintenant l’exploitent. Il va tomber enesclavage !

Et tous regrettaient l’ancien régime, Hurel par bassesse, Coulonpar ignorance, Marescot, comme artiste.

Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie,d’Holbach, etc. – et Pécuchet s’éloigna d’une religion, devenue unmoyen de gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour séduiremieux ces dames et s’il pratiquait, c’était à cause desdomestiques.

Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano, etadmirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bongoût ; ce qu’on rapporte des abus féodaux, de l’Inquisition oudes Jésuites, préjugés, et il vantait le Progrès, bien qu’ilméprisât tout ce qui n’était pas gentilhomme ou sorti de l’ÉcolePolytechnique.

M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges,faisait des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous lesidiomes sont dérivés de l’hébreu ; sa rhétorique manquaitd’imprévu ; invariablement, c’était le cerf aux abois, le mielet l’absinthe, l’or et le plomb, des parfums, des urnes – et l’âmechrétienne, comparée au soldat qui doit dire en face du Péché : Tune passes pas !

Pour éviter ses conférences, ils arrivaient au château le plustard possible.

Un jour pourtant, ils l’y trouvèrent.

Depuis une heure, il attendait ses deux élèves. Tout à coup Mmede Noares entra.

– La petite a disparu. J’amène Victor. Ah ! lemalheureux.

Elle avait saisi dans sa poche, un dé d’argent perdu depuistrois jours, puis suffoquée par les sanglots : – Ce n’est pastout ! ce n’est pas tout ! Pendant que je le grondais, ilm’a montré son derrière ! Et avant que le Comte et la Comtesseaient rien dit : Du reste, c’est de ma faute,pardonnez-moi !

Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfantsde Touache, maintenant au bagne.

Que faire ?

Si le Comte les renvoyait, ils étaient perdus – et son acte decharité passerait pour un caprice.

M. Jeufroy ne fut pas surpris. L’homme étant corrompunaturellement il fallait le châtier pour l’améliorer.

Bouvard protesta. La douceur valait mieux.

Mais le Comte, encore une fois s’étendit sur le bras de fer,indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-làétaient pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin brutal.Ce vol, après tout on l’excuserait, l’insolence jamais, l’éducationdevant être l’école du respect.

Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme unebonne fessée immédiatement.

M. de Mahurot, qui avait à lui dire quelque chose, se chargea dela commission. Il prit un fusil dans l’antichambre et appelaVictor, resté au milieu de la cour, la tête basse :

– Suis-moi dit le Baron.

Comme la route pour aller chez le garde, détournait peu deChavignolles, M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l’accompagnèrent.

À cent pas du château, il les pria de ne plus parler, tant qu’illongerait le bois.

Le terrain dévalait jusqu’au bord de la rivière, où sedressaient de grands quartiers de roches. Elle faisait des plaquesd’or sous le soleil couchant. En face les verdures des collines secouvraient d’ombre. Un air vif soufflait.

Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient legazon.

Un coup de feu partit, un deuxième, un autre, – et les lapinssautaient, déboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir, ethaletait trempé de sueur.

– Tu arranges bien tes nippes dit le baron. – Sa blouse enloques avait du sang.

La vue du sang répugnait à Bouvard. Il n’admettait pas qu’on enpût verser.

M. Jeufroy reprit :

– Les circonstances quelquefois l’exigent. Si ce n’est pas lecoupable qui donne le sien, il faut celui d’un autre, – vérité quenous enseigne la Rédemption.

Suivant Bouvard, elle n’avait guère servi, presque tous leshommes étant damnés, malgré le sacrifice de Notre-Seigneur.

– Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l’Eucharistie.

– Et le miracle dit Pécuchet se fait avec des mots, quelle quesoit l’indignité du Prêtre !

– Là est le mystère, monsieur !

Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tâchait même d’ytoucher.

– À bas les pattes ! Et M, de Mahurot prit un sentier sousbois.

L’ecclésiastique avait Pécuchet d’un côté, Bouvard de l’autre –et il lui dit :

– Attention, vous savez : Debetur pueris.

Bouvard l’assura qu’il s’humiliait devant le Créateur, maisétait indigné qu’on en fît un homme. On redoute sa vengeance, ontravaille pour sa gloire ; il a toutes les vertus, un bras, unœil, une politique, une habitation. Notre Père qui êtes aux cieux,qu’est-ce que cela veut dire ?

Et Pécuchet ajouta :

– Le monde s’est élargi ; la terre n’en fait plus lecentre. Elle roule dans la multitude infinie de ses pareils.Beaucoup la dépassent en grandeur, et ce rapetissement de notreglobe procure de Dieu un idéal plus sublime. Donc la Religiondevait changer. Le Paradis est quelque chose d’enfantin avec sesbienheureux toujours contemplant, toujours chantant – et quiregardent d’en haut les tortures des damnés. Quand on songe que lechristianisme a pour base une pomme !

Le curé se fâcha. – Niez la Révélation, ce sera plus simple.

– Comment voulez-vous que Dieu ait parlé ? dit Bouvard.

– Prouvez qu’il n’a pas parlé ! disait Jeufroy.

– Encore une fois, qui vous l’affirme ?

– L’Église !

– Beau témoignage !

Cette discussion ennuyait M. de Mahurot ; – et tout enmarchant :

– Écoutez donc le curé ! il en sait plus quevous !

Bouvard et Pécuchet se firent des signes pour prendre un autrechemin, puis à la Croix-Verte : – Bien le bonsoir.

– Serviteur dit le baron.

Tout cela serait conté à M. de Faverges ; et peut-êtrequ’une rupture s’en suivrait ? tant pis ! Ils sesentaient méprisés par ces nobles ; on ne les invitait jamaisà dîner ; et ils étaient las de Mme de Noares avec sescontinuelles remontrances.

Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre ; – et unequinzaine après ils retournèrent au château, croyant n’être pasreçus.

Ils le furent.

Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris,et par extraordinaire Foureau.

La correction n’avait point corrigé Victor. Il refusaitd’apprendre son catéchisme ; et Victorine proférait des motssales. Bref le garçon irait aux Jeunes Détenus, la petite filledans un couvent. Foureau s’était chargé des démarches, et il s’enallait quand la Comtesse le rappela.

On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariagequi aurait lieu à la mairie, bien avant de se faire à l’église,afin de montrer que l’on honnissait le mariage civil.

Foureau tâcha de le défendre. Le Comte et Hurel l’attaquèrent.Qu’était une fonction municipale près d’un sacerdoce ! – et leBaron ne se fût pas cru marié s’il l’eût été, seulement devant uneécharpe tricolore.

– Bravo ! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage étantétabli par Jésus…

Pécuchet l’arrêta. – Dans quel évangile ? Aux tempsapostoliques on le considérait si peu, que Tertulien le compare àl’adultère.

– Ah ! par exemple !

– Mais oui ! et ce n’est pas un sacrement ! Il faut ausacrement un signe. Montrez-moi le signe, dans le mariage ! Lecuré eut beau répondre qu’il figurait l’alliance de Dieu avecl’Église. Vous ne comprenez plus le christianisme ! et laLoi…

– Elle en garde l’empreinte dit M. de Faverges ; sans lui,elle autoriserait la Polygamie !

Une voix répliqua : Où serait le mal ?

C’était Bouvard, à demi caché par un rideau. On peut avoirplusieurs épouses, comme les patriarches, les mormons, lesmusulmans et néanmoins être honnête homme !

– Jamais s’écria le Prêtre ! l’honnêteté consiste à rendrece qui est dû. Nous devons hommage à Dieu. Or qui n’est paschrétien, n’est pas honnête !

– Autant que d’autres dit Bouvard.

Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à laReligion l’exalta. Elle avait affranchi les esclaves.

Bouvard fit des citations, prouvant le contraire :

– Saint Paul leur recommande d’obéir aux maîtres comme à Jésus.– Saint Ambroise nomme la servitude un don de Dieu. – Le Lévitique,l’Exode et les Conciles l’ont sanctionnée. – Bossuet la classe parile droit des gens. – Et Mgr Bouvier l’approuve.

Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avaitdéveloppé la civilisation.

– Et la paresse, en faisant de la Pauvreté, une vertu !

– Cependant, monsieur, la morale de l’Évangile ?

– Eh ! eh ! pas si morale ! Les ouvriers de ladernière heure sont autant payés que ceux de la première. On donneà celui qui possède, et on retire à celui qui n’a pas. Quant auprécepte de recevoir des soufflets sans les rendre et de se laisservoler, il encourage les audacieux, les poltrons et les coquins.

Le scandale redoubla, quand Pécuchet eut déclaré qu’il aimaitautant le Bouddhisme.

Le prêtre éclata de rire. – Ah ! ah ! ah ! leBouddhisme.

Mme de Noares leva les bras. – Le Bouddhisme !

– Comment, – le Bouddhisme ? répétait le comte.

– Le connaissez-vous ? dit Pécuchet à M. Jeufroy, quis’embrouilla.

– Eh bien, sachez-le ! mieux que le christianisme, et avantlui, il a reconnu le néant des choses terrestres. Ses pratiquessont austères, ses fidèles plus nombreux que tous les chrétiens, etpour l’incarnation, Vischnou n’en a pas une, mais neuf !Ainsi, jugez !

– Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares.

– Soutenus par les francs-maçons ajouta le curé.

Et tous parlant à la fois : – Allez donc – Continuez ! –Fort joli ! – Moi, je le trouve drôle – Pas possible si bienque Pécuchet exaspéré, déclara qu’il se feraitbouddhiste !

– Vous insultez des chrétiennes ! dit le Baron. Mme deNoares s’affaissa dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande setaisaient. Le comte roulait des yeux ; Hurel attendait desordres. L’abbé, pour se contenir, lisait son bréviaire.

Cet exemple apaisa M. de Faverges ; et considérant les deuxbonshommes : – Avant de blâmer l’Évangile, et quand on a des tachesdans sa vie, il est certaines réparations…

– Des réparations ?

– Des taches ?

– Assez, messieurs ! vous devez me comprendre ! Puiss’adressant à Fourreau : Sorel est prévenu ! Allez-y ! EtBouvard et Pécuchet se retirèrent sans saluer.

Au bout de l’avenue, ils exhalèrent tous les trois, leurressentiment. On me traite en domestique grommelait Foureau ;– et les autres l’approuvant, malgré le souvenir des hémorroïdes,il avait pour eux comme de la sympathie.

Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L’homme qui lescommandait se rapprocha ; c’était Gorju. On se mit à causer.Il surveillait le cailloutage de la route votée en 1848, et devaitcette place à M. de Mahurot, l’ingénieur, celui qui doit épouserMlle de Faverges ! Vous sortez de là-bas, sansdoute ?

– Pour la dernière fois ! dit brutalement Pécuchet.

Gorju prit un air naïf. – Une brouille ? tiens,tiens !

Et s’ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné lestalons, ils auraient compris qu’il en flairait la cause.

Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent devant un enclos detreillage, qui contenait des loges à chien, et une maisonnette entuiles rouges.

Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. Lafemme du garde parut.

Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor.

Tout d’avance, était prêt, et leur trousseau dans deuxmouchoirs, que fermaient des épingles. Bon voyage leur dit-elle,heureuse de n’avoir plus cette vermine !

Était-ce leur faute, s’ils étaient nés d’un père forçat !Au contraire ils semblaient très doux, ne s’inquiétaient pas mêmede l’endroit où on les menait.

Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux.

Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard aubras, comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournaitquelquefois ; et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sagentille tournure, regrettait de n’avoir pas une enfant pareille.Élevée en d’autres conditions, elle serait charmante plus tard :quel bonheur que de la voir grandir, d’entendre tous les jours sonramage d’oiseau, quand il le voudrait de l’embrasser ; – et unattendrissement, lui montant du cœur aux lèvres, humecta sespaupières, l’oppressait un peu.

Victor comme un soldat, s’était mis son bagage sur le dos. Ilsifflait – jetait des pierres aux corneilles dans les sillons,allait sous les arbres, pour se couper des badines – Foureau lerappela ; et Bouvard, en le retenant par la main jouissait desentir dans la sienne ces doigts d’enfant robustes et vigoureux. Lepauvre petit diable ne demandait qu’à se développer librement,comme une fleur en plein air ! et il pourrirait entre des mursavec des leçons, des punitions, un tas de bêtises ! Bouvardfut saisi par une révolte de la pitié, une indignation contre lesort, une de ces rages où l’on veut détruire le gouvernement.

– Galope ! dit-il. Amuse-toi ! jouis de tonreste !

Le gamin s’échappa.

Sa sœur et lui coucheraient à l’auberge – et dès l’aube, lemessager de Falaise prendrait Victor pour le descendre aupénitencier de Beaubourg – une religieuse de l’orphelinat deGrand-Camp emmènerait Victorine.

Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées.Mais Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l’entretien desdeux mioches.

– Bah ! … L’affaire, peut-être, de trois centsfrancs ! Le comte m’en a remis vingt-cinq pour les premiersdébours ! Quel pingre !

Et gardant sur le cœur, le mépris de son écharpe, Foureau hâtaitle pas, silencieusement.

Bouvard murmura :

– Ils me font de la peine. Je m’en chargerais bien !

– Moi aussi dit Pécuchet, la même idée leur étant venue.

Il existait sans doute des empêchements ?

– Aucun ! répliqua Foureau. D’ailleurs il avait le droitcomme maire de confier à qui bon lui semblait les enfantsabandonnés. – Et après une longue hésitation : – Eh bien oui !prenez-les ! ça le fera bisquer.

Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.

En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l’escalier, sousla madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La têterenversée, les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, ilavait l’air d’un fakir en extase.

– Quelle brute ! dit Bouvard.

– Pourquoi ? Il assiste peut-être à des choses que tu luijalouserais si tu pouvais les voir. N’y a-t-il pas deux mondes,tout à fait distincts ? L’objet d’un raisonnement a moins devaleur que la manière de raisonner. Qu’importe la croyance !Le principal est de croire.

Telles furent à la remarque de Bouvard les objections dePécuchet.

Chapitre 10

 

Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l’Éducation – etleur système fut résolu. Il fallait bannir toute idée métaphysique,– et d’après la méthode expérimentale suivre le développement de laNature. Rien ne pressait, les deux élèves devant oublier ce qu’ilsavaient appris.

Bien qu’ils eussent un tempérament solide, Pécuchet voulaitcomme un Spartiate les endurcir encore, les accoutumer à la faim, àla soif, aux intempéries, et même qu’ils portassent des chaussurestrouées afin de prévenir les rhumes. Bouvard s’y opposa.

Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre àcoucher. Elle avait pour meubles deux lits de sangle, deuxcuvettes, un broc. L’œil-de-bœuf s’ouvrait au-dessus de leurtête ; et des araignées couraient le long du plâtre.

Souvent, ils se rappelaient l’intérieur d’une cabane où l’on sedisputait. Une nuit, leur père était rentré avec du sang aux mains.Quelque temps après les gendarmes étaient venus. Ensuite ilsavaient logé dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabotsembrassaient leur mère. Elle était morte ; une charrette lesavait emmenés ; on les battait beaucoup, ils s’étaient perdus.Puis ils revoyaient le garde champêtre, Mme de Noares, Sorel, etsans se demander pourquoi cette autre maison, ils s’y trouvaientheureux. Aussi leur étonnement fut pénible quand au bout de huitmois les leçons recommencèrent.

Bouvard se chargea de la petite. Pécuchet du gamin.

Victor distinguait ses lettres, mais n’arrivait pas à former lessyllabes. Il en bredouillait, s’arrêtait tout à coup, et avaitl’air idiot. Victorine posait des questions. D’où vient que ch dansorchestre a le son d’un q et celui d’un k dans archéologie ?On doit par moments joindre deux voyelles, d’autres fois lesdétacher. Tout cela n’est pas juste. Elle s’indignait.

Les maîtres professaient à la même heure ; dans leurschambres respectives – et la cloison étant mince, ces quatre voix,une flûtée, une profonde et deux aiguës composaient un charivariabominable. Pour en finir et stimuler les mioches par l’émulation,ils eurent l’idée de les faire travailler ensemble dans lemuséum ; et on aborda l’écriture.

Les deux élèves à chaque bout de la table copiaient un exemple.Mais la position du corps était mauvaise. Il les fallaitredresser ; leurs pages tombaient, les plumes se fendaient,l’encre se renversait.

Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutespuis traçait des griffonnages ; et prise de découragementrestait les yeux au plafond. Victor ne tardait pas à s’endormir,vautré au milieu du bureau.

Peut-être souffraient-ils ? Une tension trop forte nuit auxjeunes cervelles. – Arrêtons-nous dit Bouvard.

Rien n’est stupide comme de faire apprendre par cœur ; maissi on n’exerce pas la mémoire, elle s’atrophiera ; – et ilsleur serinèrent les premières fables de La Fontaine. Les enfantsapprouvaient la fourmi qui thésaurise, le loup qui mange l’agneau,le lion qui prend toutes les parts.

Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quelamusement leur donner ?

Jean-Jacques, dans Émile conseille au gouverneur de faire faireà l’élève ses jouets lui-même en l’aidant un peu, sans qu’il s’endoute. Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet àcoudre une balle.

Ils passèrent aux jeux instructifs, tels que des découpures, unverre ardent. Pécuchet leur montra son microscope ; – et lachandelle étant allumée, Bouvard dessinait avec l’ombre de sesdoigts un lièvre ou un cochon sur la muraille. Le public s’enfatigua.

Des auteurs exaltent comme plaisir, un déjeuner champêtre, unepartie de bateau ; était-ce praticable, franchement ?Fénelon recommande de temps à autre une conversation innocente.Impossible d’en imaginer une seule !

Ils revinrent aux leçons ; et les boules à facettes, lesrayures, le bureau typographique, tout avait échoué, quand ilsavisèrent un stratagème.

Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait lenom d’un plat : bientôt il lut couramment dans le Cuisinierfrançais. Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, sipour l’avoir, elle écrivait à la couturière : en moins de troissemaines elle accomplit ce prodige. C’était courtiser leursdéfauts, moyen pernicieux mais qui avait réussi.

Maintenant qu’ils savaient écrire et lire, que leurapprendre ? Autre embarras. Les filles n’ont pas besoin d’êtresavantes comme les garçons. N’importe ! on les élèveordinairement en véritables brutes, tout leur bagage se bornant àdes sottises mystiques.

Convient-il de leur enseigner les langues ? L’espagnol etl’italien prétend le Cygne de Cambrais ne servent qu’à lire desouvrages dangereux. Un tel motif leur parut bête. CependantVictorine n’aurait que faire de ces idiomes ; tandis quel’anglais est d’un usage plus commun. Pécuchet en étudia lesrègles, et il démontrait, avec sérieux, la façon d’émettre le thcomme cela, tiens – the, the, the !

Mais avant d’instruire un enfant, il faudrait connaître sesaptitudes. On les devine par la Phrénologie. Ils s’y plongèrent.Puis voulurent en vérifier les assertions sur leurs personnes.Bouvard présentait la bosse de la bienveillance, de l’imagination,de la vénération et celle de l’énergie amoureuse ; vulgo :érotisme.

On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie etl’enthousiasme, joints à l’esprit de ruse.

Tels étaient leurs caractères.

Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l’uncomme l’autre le penchant à l’amitié ; – et charmés de ladécouverte, ils s’embrassèrent avec attendrissement.

Leur examen, ensuite, porta sur Marcel.

Son plus grand défaut et qu’ils n’ignoraient pas, était unextrême appétit. Néanmoins, Bouvard et Pécuchet furent effrayés enconstatant au-dessus du pavillon de l’oreille, à la hauteur del’œil, l’organe de l’alimentivité. Avec l’âge leur domestiquedeviendrait peut-être comme cette femme de la Salpêtrière, quimangeait quotidiennement huit livres de pain, engloutit une foisdouze potages – et une autre, soixante bols de café. Ils nepourraient y suffire.

Les têtes de leurs élèves n’avaient rien de curieux. Ils s’yprenaient mal sans doute ? Un moyen très simple développa leurexpérience. Les jours de marché ils se faufilaient au milieu despaysans sur la Place, entre les sacs d’avoine, les paniers defromages, les veaux, les chevaux, insensibles aux bousculades – etquand ils trouvaient un jeune garçon, avec son père, ilsdemandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.

Le plus grand nombre ne répondait même pas. D’autres croyantqu’il s’agissait d’une pommade pour la teigne refusaient vexés –quelques-uns par indifférence se laissaient emmener sous le porchede l’église, où l’on serait tranquille.

Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre lecuré, tout à coup, parut ; et voyant ce qu’ils faisaientaccusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme.Le voleur, l’assassin, l’adultère, n’ont plus qu’à rejeter leurscrimes sur la faute de leurs bosses.

Bouvard objecta que l’organe prédispose à l’action, sanspourtant vous y contraindre. De ce qu’un homme a le germe d’unvice, rien ne prouve qu’il sera vicieux. Du reste, j’admire lesorthodoxes ; ils soutiennent les idées innées, et repoussentles penchants. Quelle contradiction !

Mais la Phrénologie, suivant M. Jeufroy, niait l’omnipotencedivine, et il était malséant de la pratiquer à l’ombre dusaint-lieu, en face même de l’autel. Retirez-vous ! non !retirez-vous.

Ils s’établirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toutehésitation Bouvard et Pécuchet allaient jusqu’à régaler les parentsd’une barbe ou d’une frisure.

Le docteur, un après-midi vint s’y faire couper les cheveux. Ens’asseyant dans le fauteuil, il aperçut reflétés par la glace, lesdeux phrénologues, qui promenaient leurs doigts sur des cabochesd’enfant.

– Vous en êtes à ces bêtises-là ? dit-il.

– Pourquoi, bêtises ?

Vaucorbeil eut un sourire méprisant ; puis affirma qu’iln’y avait point dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel hommedigère un aliment que ne digère pas tel autre. Faut-il supposerdans l’estomac autant d’estomacs qu’il s’y trouve degoûts ?

Cependant, un travail délasse d’un autre, un effort intellectuelne tend pas à la fois, toutes les facultés. Chacune a donc un siègedistinct.

– Les anatomistes ne l’ont pas rencontré dit Vaucorbeil.

– C’est qu’ils ont mal disséqué reprit Pécuchet.

– Comment ?

– Eh ! oui ! Ils coupent des tranches, sans égard à laconnexion des parties, phrase d’un livre – qu’il se rappelait.Voilà une balourdise ! s’écria le médecin. Le crâne ne semoule pas sur le cerveau, l’extérieur sur l’intérieur. Gall setrompe et je vous défie de légitimer sa doctrine, en prenant auhasard, trois personnes dans la boutique.

La première était une paysanne, avec de gros yeux bleus.

Pécuchet, dit en l’observant :

– Elle a beaucoup de mémoire.

Son mari attesta le fait, et s’offrit lui-même àl’exploration.

– Oh ! vous mon brave, on vous conduit difficilement.

D’après les autres il n’y avait point dans le monde un pareiltêtu.

La troisième épreuve se fit sur un gamin escorté de sagrand-mère.

Pécuchet déclara qu’il devait chérir la musique.

– Je crois bien ! dit la bonne femme montre à ces messieurspour voir !

Il tira de sa blouse une guimbarde – et se mit à soufflerdedans. Un fracas s’éleva. C’était la porte, claquée violemment parle docteur qui s’en allait.

Ils ne doutèrent plus d’eux-mêmes, et appelant les deux élèvesrecommencèrent l’analyse de leur boîte osseuse.

Celle de Victorine était généralement unie, marque depondération – mais son frère avait un crâne déplorable ! uneéminence très forte dans l’angle mastoïdien des pariétaux indiquaitl’organe de la destruction, du meurtre ; – et plus bas, unrenflement était le signe de la convoitise, du vol. Bouvard etPécuchet en furent attristés pendant huit jours.

Il faudrait comprendre le sens des mots ; ce qu’on appellela combativité implique le dédain de la mort. S’il fait deshomicides, il peut de même produire des sauvetages. L’acquisivitéenglobe le tact des filous et l’ardeur des commerçants.L’irrévérence est parallèle à l’esprit de critique, la ruse à lacirconspection. Toujours un instinct se dédouble en deux parties,une mauvaise, une bonne ; on détruira la seconde en cultivantla première ; et par cette méthode, un enfant audacieux, loind’être un bandit deviendra un général. Le lâche n’aura seulementque de la prudence, l’avare de l’économie, le prodigue de lagénérosité.

Un rêve magnifique les occupa ; s’ils menaient à bienl’éducation de leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayantpour but de redresser l’intelligence, dompter les caractères,ennoblir le cœur. Déjà ils parlaient des souscriptions et de labâtisse.

Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres – et des gensles venaient consulter, afin qu’on leur dise leurs chances defortune.

Il en défila de toutes les espèces : crânes en boule, en poire,en pains de sucre, de carrés, d’élevés, de resserrés, d’aplatis,avec des mâchoires de bœuf, des figures d’oiseau, des yeux decochon – Tant de monde gênait le perruquier dans son travail. Lescoudes frôlaient l’armoire à vitres contenant la parfumerie, ondérangeait les peignes, le lavabo fut brisé ; – et il flanquadehors tous les amateurs, en priant Bouvard et Pécuchet de lessuivre, ultimatum qu’ils acceptèrent sans murmurer, étant un peufatigués de la cranioscopie.

Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet ducapitaine, ils aperçurent causant avec lui Girbal, Coulon, le gardechampêtre, et son fils cadet Zéphyrin, habillé en enfant de chœur.Sa robe était toute neuve, il se promenait dessous avant de laremettre dans la sacristie – et on le complimentait.

Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme,curieux de savoir ce qu’ils penseraient.

La peau du front avait l’air comme tendue ; un nez mince,très cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lèvrespincées ; le menton était pointu, le regard fuyant, l’épauledroite trop haute.

– Retire ta calotte lui dit son père.

Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur depaille ; puis ce fut le tour de Pécuchet ; et ils secommuniquaient à voix basse leurs observations.

– Biophilie manifeste. Ah ! ah !l’approbativité ! Conscienciosité absente ! Amativiténulle !

– Eh bien ? dit le garde champêtre.

Pécuchet ouvrit sa tabatière, et huma une prise.

– Rien de bon ! hein ?

– Ma foi répliqua Bouvard ce n’est guère fameux.

Placquevent rougit d’humiliation. – Il fera, tout de même, mavolonté.

– Oh ! oh !

– Mais je suis son père, nom de Dieu, et j’ai bien ledroit ! …

– Dans une certaine mesure reprit Pécuchet.

Girbal s’en mêla :

– L’autorité paternelle est incontestable.

– Mais si le père est un idiot ?

– N’importe dit le Capitaine son pouvoir n’en est pas moinsabsolu.

– Dans l’intérêt des enfants ajouta Coulon.

D’après Bouvard et Pécuchet, ils ne devaient rien aux auteurs deleurs jours, et les parents, au contraire, leur doivent lanourriture, l’instruction, des prévenances, enfin tout !

Les bourgeois se récrièrent devant cette opinion immorale.Placquevent en était blessé comme d’une injure.

– Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur lesgrandes routes ! ils iront loin ! Prenez garde.

– Garde à quoi ? dit aigrement Pécuchet.

– Oh ! je n’ai pas peur de vous !

– Ni moi, non plus.

Coulon intervint, modéra le garde champêtre, et le fits’éloigner.

Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il futquestion des dahlias du capitaine qui ne lâcha point son monde,sans les avoir exhibés l’un après l’autre.

Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur domicile, quand à cent pasdevant eux, ils distinguèrent Placquevent, et Zéphyrin près de lui,levait le coude en manière de bouclier pour se garantir desgifles.

Ce qu’ils venaient d’entendre exprimait sous d’autres formes lesidées de M. le comte ; mais l’exemple de leurs élèvestémoignerait combien la liberté l’emporte sur la contrainte. Un peude Discipline était cependant nécessaire.

Pécuchet cloua dans le muséum un tableau pour lesdémonstrations ; on tiendrait un journal où les actions del’enfant notées le soir seraient relues le lendemain. Touts’accomplirait au son de la cloche. Comme Dupont de Nemours, ilsuseraient de l’injonction paternelle d’abord, puis de l’injonctionmilitaire et le tutoiement fut interdit.

Bouvard tâcha d’apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois, ilse trompait ; ils en riaient l’un et l’autre ; puis lebaisant sur le cou, à la place qui n’a pas de barbe, elle demandaità s’en aller ; il la laissait partir.

Pécuchet aux heures des leçons avait beau tirer la cloche, etcrier par la fenêtre l’injonction militaire, le gamin n’arrivaitpas. Ses chaussettes lui pendaient toujours sur leschevilles ; à table même, il se fourrait les doigts dans lenez, et ne retenait point ses gaz. Broussais là-dessus défend lesréprimandes ; car il faut obéir aux sollicitations d’uninstinct conservateur.

Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant mé itoupour moi aussi, bère pour boire, al pour elle, un deventiau, del’iau ; mais comme la grammaire ne peut être comprise desenfants, – et qu’ils la sauront s’ils entendent parlercorrectement, les deux bonshommes surveillaient leurs discoursjusqu’à en être incommodés.

Ils différaient d’opinions quant à la géographie. Bouvardpensait qu’il est plus logique de débuter par la commune. Pécuchetpar l’ensemble du monde.

Avec un arrosoir et du sable il voulut démontrer ce qu’était unfleuve, une île, un golfe ; et même sacrifia troisplates-bandes pour les trois continents ; mais les pointscardinaux n’entraient pas dans la tête de Victor.

Par une nuit de janvier, Pécuchet l’emmena en rase campagne.Tout en marchant, il préconisait l’astronomie ; lesnavigateurs l’utilisent dans leurs voyages ; Christophe Colombsans elle n’eût pas fait sa découverte. Nous devons de lareconnaissance à Copernic, Galilée, Newton.

Il gelait très fort et sur le bleu noir du ciel, une infinité delumières scintillaient.

Pécuchet leva les yeux. Comment ? pas de grandeourse ; la dernière fois qu’il l’avait vue, elle était tournéed’un autre côté ; enfin il la reconnut puis montra l’étoilepolaire, toujours au Nord, et sur laquelle on s’oriente.

Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit àvalser autour.

– Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis laterre ! Elle se meut ainsi.

Victor le considérait plein d’étonnement.

Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant lespôles puis l’encercla d’un trait au charbon pour marquerl’équateur. Après quoi, il promena l’orange à l’entour d’unebougie, en faisant observer que tous les points de la surfacen’étaient pas éclairés simultanément, ce qui produit la différencedes climats, et pour celle des saisons, il pencha l’orange, car laterre ne se tient pas droite ce qui amène les équinoxes et lessolstices.

Victor n’y avait rien compris. Il croyait que la terre pivotesur une longue aiguille et que l’équateur est un anneau, étreignantsa circonférence.

Au moyen d’un atlas, Pécuchet lui exposa l’Europe ; maisébloui par tant de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus lesnoms. Les bassins et les montagnes ne s’accordaient pas avec lesroyaumes, l’ordre politique embrouillait l’ordre physique.

Tout cela, peut-être, s’éclaircirait en étudiant l’Histoire.

Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuitel’arrondissement, le département, la province. Mais Chavignollesn’ayant point d’annales, il fallait bien s’en tenir à l’Histoireuniverselle.

Tant de matières l’embarrassent qu’on doit seulement en prendreles Beautés.

Il y a pour la grecque : Nous combattrons à l’ombre, l’envieuxqui bannit Aristide et la confiance d’Alexandre en sonmédecin ; pour la romaine : les oies du Capitole, le trépiedde Scévola, le tonneau de Régulus. Le lit de roses de Guatimozinest considérable pour l’Amérique ; quant à la France, ellecomporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la mort deJeanne d’Arc, la poule au pot du Béarnais, – on n’a que l’embarrasdu choix. Sans compter À moi d’Auvergne, et le naufrage duVengeur !

Victor confondait les hommes, les siècles et les pays.

Cependant, Pécuchet n’allait pas le jeter dans desconsidérations subtiles et la masse des faits est un vrailabyrinthe.

Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victorles oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechniede Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pourlui ! Conclusion : l’Histoire ne peut s’apprendre que parbeaucoup de lectures. Ils les feraient.

Le dessin est utile dans une foule de circonstances ; orPécuchet eut l’audace de l’enseigner lui-même, d’aprèsnature ! en abordant tout de suite le paysage. Un libraire deBayeux lui envoya du papier, du caoutchouc, deux cartons, descrayons, et du fixatif pour leurs œuvres – qui sous verre et dansdes cadres orneraient le muséum.

Levés dès l’aurore, ils se mettaient en route, avec un morceaude pain dans la poche ; – et beaucoup de temps était perdu àchercher un site. Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui setrouvait sous ses pieds, l’extrême horizon et les nuages. Mais leslointains dominaient toujours les premiers plans ; la rivièredégringolait du ciel, le berger marchait sur le troupeau – un chienendormi avait l’air de courir. Pour sa part il y renonça.

Se rappelant avoir lu cette définition : Le dessin se compose detrois choses : la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le traitde force – mais le trait de force, il n’y a que le maître seul quile donne il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillaitle grainé fin, et attendait l’occasion de donner le trait de force.Elle ne venait jamais tant le paysage de l’élève étaitincompréhensible.

Sa sœur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table dePythagore. Mlle Reine lui montrait à coudre – et quand ellemarquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvardensuite, n’avait pas le cœur de la tourmenter avec sa leçon decalcul. Un de ces jours, ils s’y remettraient.

Sans doute, l’arithmétique et la couture sont nécessaires dansun ménage. Mais il est cruel, objecta Pécuchet, d’élever les fillesen vue exclusivement du mari qu’elles auront. Toutes ne sont pasdestinées à l’hymen, et si on veut que plus tard elles se passentdes hommes il faut leur apprendre bien des choses.

On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plusvulgaires ; – dire par exemple, en quoi consiste le vin ;et l’explication fournie Victor et Victorine devaient la répéter.Il en fut de même des épices, des meubles, de l’éclairage ;mais la lumière, c’était pour eux la lampe, et elle n’avait rien decommun avec l’étincelle d’un caillou, la flamme d’une bougie, laclarté de la lune.

Un jour, Victorine demanda d’où vient que le bois brûle ;ses maîtres se regardèrent embarrassés, la théorie de la combustionles dépassant.

Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu’au fromage, parlades éléments nourriciers, et ahurit les deux petits sous lafibrine, la caséine, la graisse et le gluten.

Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang serenouvelle, et il pataugea dans la circulation.

Le dilemme n’est point commode ; si l’on part des faits, leplus simple exige des raisons trop compliquées, et en posantd’abord les principes, on commence par l’Absolu, la Foi.

Que résoudre ? combiner les deux enseignements, lerationnel et l’empirique ; mais un double moyen vers un seulbut est l’inverse de la méthode ? Ah ! tantpis !

Pour les initier à l’histoire naturelle, ils tentèrent quelquespromenades scientifiques.

– Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un bœuf,les bêtes à quatre pieds, ce sont des quadrupèdes. Les oiseauxprésentent des plumes, les reptiles des écailles, et les papillonsappartiennent à la classe des insectes. Ils avaient un filet pouren prendre – et Pécuchet tenant la bestiole avec délicatesse, leurfaisait observer les quatre ailes, les six pattes, les deuxantennes et la trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs.

Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs nomsou en inventait, afin de garder son prestige. D’ailleurs, lanomenclature est le moins important de la Botanique.

Il écrivit cet axiome sur le tableau : Toute plante a desfeuilles, un calice, et une corolle enfermant un ovaire oupéricarpe qui contient la graine.

Puis il ordonna à ses élèves d’herboriser au hasard dans lacampagne.

Victor en rapporta des boutons d’or, sorte de renoncule dont lafleur est jaune. Victorine une touffe de graminées ; il ychercha vainement un péricarpe.

Bouvard qui se méfiait de son savoir fouilla toute labibliothèque et découvrit dans le Redouté des Dames, le dessind’une rose ; l’ovaire n’était pas situé dans la corolle, maisau-dessous des pétales.

– C’est une exception, dit Pécuchet.

Ils trouvèrent une rubiacée qui n’a pas de calice.

Ainsi le principe posé par Pécuchet était faux.

Il y avait dans leur jardin des tubéreuses, toutes sans calice.– Une étourderie ! La plupart des Liliacées en manquent.

Mais un hasard fit qu’ils virent une shérardie (description dela plante) – et elle avait un calice.

Allons, bon ! si les exceptions elles-mêmes ne sont pasvraies, à qui se fier ?

Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier despaons, jetèrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment,ils ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toitd’ardoises, les barrières étaient neuves, les chemins empierrés. Lepère Gouy parut : Pas possible ! est-ce vous ? Qued’histoires depuis trois ans, la mort de sa femme entre autres.Quant à lui il se portait toujours comme un chêne.

– Entrez donc une minute.

On était au commencement d’avril – et les pommiers en fleursalignaient dans les trois masures leurs touffes blanches etroses ; le ciel couleur de satin bleu, n’avait pas unnuage ; des nappes, des draps et des serviettes pendaientverticalement, attachés par des fiches de bois à des cordestendues. Le père Gouy les soulevait pour passer quand tout à coup,ils rencontrèrent Mme Bordin, nu-tête, en camisole, – et Mariannelui offrait à pleins bras, des paquets de linge.

– Votre servante, messieurs ! Faites comme chez vous !moi, je vais m’asseoir, je suis rompue.

Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson.

– Pas maintenant dit-elle j’ai trop chaud !

Pécuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le père Gouy,Marianne et Victor.

Bouvard s’assit par terre, à côté de Mme Bordin. Il recevaitponctuellement sa rente, n’avait pas à s’en plaindre, ne lui envoulait plus.

La grande lumière éclairait son profil, un de ses bandeaux noirsdescendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient à sapeau ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu’elle respirait, sesdeux seins montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeurde sa chair solide ; et Bouvard eut un revif de tempérament,qui le combla de joie. Alors il lui fit des compliments sur sapropriété.

Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir lescours, elle abattrait le haut-bord.

Victorine, à ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait desprimevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d’unvieux cheval, qui broutait l’herbe, au pied.

– N’est-ce pas qu’elle est gentille ? dit Bouvard.

– Oui ! c’est gentil, une petite fille ! et la veuvepoussa un soupir, qui semblait exprimer le long chagrin de touteune vie.

– Vous auriez pu en avoir.

Elle baissa la tête.

– Il n’a tenu qu’à vous !

– Comment ?

Il eut un tel regard, qu’elle s’empourpra, comme à la sensationd’une caresse brutale – mais de suite, en s’éventant avec sonmouchoir :

– Vous avez manqué le coche, mon cher !

– Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait.

Elle le considéra de haut en bas, longtemps, – puis, sourianteet les prunelles humides : – C’est de votre faute !

Les draps, autour d’eux, les enfermaient comme les rideaux d’unlit.

Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de safigure.

– Pourquoi ? hein ? pourquoi ? et comme elle setaisait, et qu’il était dans un état où les serments ne coûtentrien, il tâcha de se justifier, s’accusa de folie, d’orgueil : –Pardon ! ce sera comme autrefois ! … voulez-vous ? …et il avait pris sa main, qu’elle laissait dans la sienne.

Un coup de vent brusque fit se relever les draps – et ils virentdeux paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile,les jarrets pliés, la croupe en l’air. Le mâle se promenant autourd’elle arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait,gloussait, puis sauta dessus, en rabattant ses plumes, qui lacouvrirent comme un berceau ; – et les deux grands oiseauxtremblèrent, d’un seul frémissement.

Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea,bien vite. Il y avait devant eux, béant, et comme pétrifié le jeuneVictor qui regardait ; un peu plus loin, Victorine étalée surle dos en plein soleil, aspirait toutes les fleurs qu’elle s’étaitcueillies.

Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade unedes cordes, s’y empêtra les jambes, et galopant dans les troiscours, traînait la lessive après lui.

Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le père Gouyinjuriait son cheval : Bougre de rosse ! carcan ! voleur,lui donnait des coups de pied dans le ventre, des coups sur lesoreilles avec le manche d’un fouet.

Bouvard fut indigné de voir battre un animal.

Le paysan répondit : – J’en ai le droit ! ilm’appartient.

Ce n’était pas une raison.

Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussileurs droits, car ils ont une âme, comme nous, – si toutefois lanôtre existe ?

– Vous êtes un impie s’écria Mme Bordin.

Trois choses l’exaspéraient : la lessive à recommencer, sescroyances qu’on outrageait, et la crainte d’avoir été entrevue toutà l’heure dans une pose suspecte.

– Je vous croyais plus forte dit Bouvard.

Elle répliqua magistralement :

– Je n’aime pas les polissons. Et Gouy s’en prit à eux d’avoirabîmé son cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait toutbas : Sacrés gens de malheur ! j’allais l’enterrer, quand ilssont venus.

Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules.

Victor leur demanda pourquoi ils s’étaient fâchés contreGouy.

– Il abuse de sa force, ce qui est mal.

– Pourquoi est-ce mal ?

Les enfants n’auraient-ils aucune notion du juste ?Peut-être.

Et le soir, Pécuchet ayant Bouvard à sa droite, sous la mainquelques notes, et en face de lui les deux élèves, commença uncours de morale.

Cette science nous apprend à diriger nos actions.

Elles ont deux motifs, le plaisir, l’intérêt – et un troisièmeplus impérieux : le devoir.

Les devoirs se divisent en deux classes : Primo devoirs enversnous-mêmes, lesquels consistent à soigner notre corps, nousgarantir de toute injure. Ils entendaient cela parfaitement.Secundo devoirs envers les autres, c’est-à-dire être toujoursloyal, débonnaire, et même fraternel, le genre humain n’étantqu’une seule famille. Souvent une chose nous agrée qui nuit à nossemblables ; l’intérêt diffère du Bien, car le Bien est desoi-même irréductible. Les enfants ne comprenaient pas. Il remit àla fois prochaine, la sanction des devoirs.

Dans tout cela suivant Bouvard, il n’avait pas défini leBien.

– Comment veux-tu le définir ? On le sent.

Alors les leçons de morale ne conviendraient qu’aux gensmoraux ; et le cours de Pécuchet s’arrêta.

Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant àinspirer l’amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.

Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sachambre des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle duMauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiaitl’allemand, secourait un aveugle, et était reçu à l’ÉcolePolytechnique. Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir à sonpère, avait une querelle dans un café, battait son épouse, tombaitivre mort, fracturait une armoire – et un dernier tableau lereprésentait au bagne, où un monsieur accompagné d’un jeune garçondisait, en le montrant : Tu vois, mon fils, les dangers del’inconduite.

Mais pour les enfants l’avenir n’existe pas. On avait beauprêcher, les saturer de cette maxime : le travail est honorable etles riches parfois sont malheureux, ils avaient connu destravailleurs nullement honorés, et se rappelaient le château où lavie semblait bonne. Les supplices du remords leur étaient dépeintsavec tant d’exagération qu’ils flairaient la blague et se méfiaientdu reste.

On essaya de les conduire par le point d’honneur, l’idée del’opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantantles grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce,Franklin, Jacquard ! Victor ne témoignait aucune envie de leurressembler.

Un jour qu’il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousità sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous.Mais ayant oublié la mort de Henri IV, Pécuchet le coiffa d’unbonnet d’âne. Victor se mit à braire avec tant de violence etpendant si longtemps, qu’il fallut enlever ses oreilles decarton.

Sa sœur comme lui, se montrait flattée des éloges etindifférente aux blâmes.

Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir,qu’ils durent soigner ; – et on leur confiait deux ou troissols pour qu’ils fissent l’aumône. Ils trouvèrent la prétentionodieuse ; cet argent leur appartenait.

Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvardmon oncle et Pécuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moitiédes leçons, ordinairement, se passait en disputes.

Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait parles cheveux ; pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait dunez comme lui, – et le pauvre homme n’osait se plaindre, tant ilaimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s’élevaextraordinairement. Bouvard et Pécuchet descendirent dans lacuisine. Les deux élèves observaient la cheminée – et Marceljoignant les mains s’écriait : Retirez-le ! c’est trop !c’est trop !

Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus éclate. Unemasse grisâtre bondit jusqu’au plafond, puis tourna sur elle-mêmefrénétiquement, en poussant d’abominables cris.

On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poil, la queuepareille à un cordon. Des yeux énormes lui sortaient de la tête.Ils étaient couleur de lait, comme vidés et pourtantregardaient.

La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l’âtre, disparut,puis retomba au milieu des cendres, inerte.

C’était Victor qui avait commis cette atrocité ; – et lesdeux bonshommes se reculèrent – pâles de stupéfaction et d’horreur.Aux reproches qu’on lui adressa, il répondit comme le gardechampêtre pour son fils, et comme le fermier pour son cheval : – Ehbien ? puisqu’il est à moi ! sans gêne, naïvement, dansla placidité d’un instinct assouvi.

L’eau bouillante de la marmite était répandue par terre, descasseroles, les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles.Marcel fut quelque temps à nettoyer la cuisine – et ses maîtresenterrèrent le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.

Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Lesang paternel se manifestait. Que faire ? Le rendre à M. deFaverges ou le confier à d’autres serait un aveu d’impuissance. Ils’amenderait peut-être un peu.

N’importe ! L’espoir était douteux, la tendresse n’existaitplus ! Quel plaisir que d’avoir près de soi un adolescentcurieux de vos idées, dont on observe les progrès, qui devient unfrère plus tard ; mais Victor manquait d’esprit, de cœurencore plus ! et Pécuchet soupira, le genou plié dans sesmains jointes.

– La sœur ne vaut pas mieux dit Bouvard.

Il imaginait une fille, de quinze ans à peu près, l’âmedélicate, l’humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sajeunesse ; et comme s’il eût été son père et qu’elle vînt demourir, le bonhomme en pleura.

Puis cherchant à excuser Victor, il allégua l’opinion deRousseau : L’enfant n’a pas de responsabilité, ne peut être moralou immoral.

Ceux-là, suivant Pécuchet avaient l’âge du discernement et ilsétudièrent les moyens de les corriger.

Pour qu’une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit êtreproportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L’enfant abrisé un carreau, on n’en remettra pas, qu’il souffre du froid. Si,n’ayant plus faim, il redemande d’un plat, cédez-lui ; uneindigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux ; qu’ilreste sans travail ; l’ennui de soi-même l’y ramènera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvaitendurer des excès, et la fainéantise lui conviendrait.

Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale. Despensums lui furent donnés ; il devint plus paresseux. On leprivait de confiture ; sa gourmandise en redoubla.

L’ironie aurait peut-être du succès ? Une fois qu’il étaitvenu déjeuner les mains sales, Bouvard le railla, l’appelant jolicœur, muscadin, gants-jaunes. Victor écoutait le front bas, blêmittout à coup, et jeta son assiette à la tête de Bouvard – puisfurieux de l’avoir manqué, se précipita vers lui. Ce n’était pastrop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait par terre,tâchait de mordre. – Pécuchet l’arrosa de loin avec unecarafe ; de suite il fut calmé ; – mais enroué, pendanttrois jours. Le moyen n’était pas bon.

Ils en prirent un autre ; au moindre symptôme de colère, letraitant comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victors’y trouvait bien, et chantait.

Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix decoco ; – et commençait à la fendre, quand Pécuchetsurvint.

– Mon coco !

C’était un souvenir de Dumouchel ! Il l’avait apporté deParis à Chavignolles, en leva les bras d’indignation. – Victor semit à rire. Bon ami n’y tint plus – et d’une large calotte l’envoyabouler au fond de l’appartement ; – puis tremblant d’émotion,alla se plaindre à Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches. – Es-tu bête avec ton coco !Les coups abrutissent, la terreur énerve. Tu te dégradestoi-même !

Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefoisindispensables. Pestalozzi les employait ; et le célèbreMélanchthon avoue que sans eux il n’eût rien appris.

Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants ausuicide ; on en relate des exemples.

Victor s’était barricadé dans sa chambre. Bouvard parlementaderrière la porte ; et pour la faire ouvrir, lui promit unetarte aux prunes. Dès lors il empira.

Restait un moyen, préconisé par Dupanloup : le regard sévère.Ils tâchaient d’imprimer à leurs visages un aspect effrayant et neproduisaient aucun effet.

Nous n’avons plus qu’à essayer de la Religion dit Bouvard.

Pécuchet se récria. Ils l’avaient bannie de leur programme.

Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le cœuret l’imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien desâmes est indispensable, et ils résolurent d’envoyer les enfants aucatéchisme.

Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison etsavait se faire aimer par des manières caressantes. Victorinechangea tout à coup, fut plus réservée, mielleuse, s’agenouillaitdevant la Madone, admirait le sacrifice d’Abraham, ricanait avecdédain au nom seul de protestant.

Elle déclara qu’on lui avait prescrit le jeûne. Ils s’eninformèrent ; ce n’était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu,les juliennes disparurent d’une plate-bande pour décorer lereposoir ; elle nia effrontément les avoir coupées. Une autrefois elle prit à Bouvard vingt sols qu’elle mit dans le plat dusacristain.

Ils en conclurent que la morale se distingue de laReligion ; – quand elle n’a point d’autre base, son importanceest secondaire.

Un soir, pendant qu’ils dînaient M. Marescot entra – Victors’enfuit immédiatement.

Le notaire ayant refusé de s’asseoir, conta ce qui l’amenait. Lejeune Touache avait battu, presque tué son fils.

Comme on savait les origines de Victor et qu’il étaitdésagréable, les autres gamins l’appelaient Forçat ; et tout àl’heure il avait flanqué à M. Arnold Marescot une violente raclée.Le cher Arnold en portait des traces sur la figure. Sa mère est audésespoir, son costume en lambeaux, sa santé compromise, oùallons-nous ?

Le notaire exigeait un châtiment rigoureux ; et que Victorne fréquentât plus le catéchisme, afin de prévenir des collisionsnouvelles.

Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue,promirent tout ce qu’il voulut, calèrent.

Victor avait-il obéi au sentiment de l’honneur, ou de lavengeance ? En tout cas, ce n’était point un lâche. .

Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant lesmœurs, Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège.

Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes, et àne pas confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son maîtres’évertua à lui expliquer la gamme, l’accord parfait, lediatonique, le chromatique et les deux espèces d’intervalles,appelés majeur et mineur.

Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouchegrande ouverte, et pour l’instruire par l’exemple, poussa desintonations d’une voix fausse ; celle de Victor lui sortait dularynx péniblement tant il le contractait – quand un soupircommençait la mesure, il partait tout de suite, ou trop tard.

Pécuchet néanmoins, aborda le chant en partie double. Il pritune baguette pour tenir lieu d’archet, et faisait aller son brasmagistralement, comme s’il avait eu un orchestre derrièrelui ; mais occupé par deux besognes, il se trompait detemps ; – son erreur en amenait d’autres chez l’élève, et lesyeux sur la portée, fronçant les sourcils, tendant les muscles deleur cou, ils continuaient au hasard, jusqu’au bas de la page.

Enfin Pécuchet dit à Victor : – Tu n’es pas près de briller auxorphéons et il abandonna l’enseignement de la musique. Locked’ailleurs a peut-être raison : Elle engage dans des compagniestellement dissolues qu’il vaut mieux s’occuper à autre chose.

Sans vouloir en faire un écrivain il serait commode pour Victorde savoir au moins trousser une lettre. Une réflexion les arrêta.Le style épistolaire ne peut s’apprendre ; car il appartientexclusivement aux femmes.

Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelquesmorceaux de littérature ; et embarrassés du choix,consultèrent l’ouvrage de Mme Campan. Elle recommande la scèned’Éliacin, les chœurs d’Esther, Jean-Baptiste Rousseau, toutentier.

C’est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, commepeignant le monde sous des couleurs trop favorables.

Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Père de famillepar miss Opy. – Qui est-ce miss Opy ?

Ils ne découvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud.Restait les contes de Fées. Ils vont espérer des palais de diamantsdit Pécuchet. La littérature développe l’esprit mais exalte lespassions.

Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes.

On l’avait surprise, embrassant le fils du notaire ; etReine ne plaisantait pas ! sa figure était sérieuse sous sonbonnet à gros tuyaux. Après un scandale pareil, comment garder unejeune fille si corrompue ?

Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sabonne le défendit. Ils ripostèrent, et elle s’en alla en roulantdes yeux terribles, en grommelant : On vous connaît ! on vousconnaît !

Victorine effectivement, s’était prise de tendresse pour Arnold,tant elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de velours,ses cheveux sentant bon ; – et elle lui apportait desbouquets, jusqu’au moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin.

Quelle niaiserie que cette aventure ! Les deux enfantsétaient d’une innocence parfaite.

Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération ? Jen’y verrais pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedowl’exposait à ses élèves, ne détaillant toutefois que la grossesseet la naissance.

Pécuchet pensa différemment, Victor commençait àl’inquiéter.

Il le soupçonnait d’avoir une mauvaise habitude. Pourquoipas ? des hommes graves la conservent toute leur vie, et onprétend que le Duc d’Angoulême s’y livrait. Il interrogea sondisciple d’une telle façon qu’il lui ouvrit les idées, et peu detemps après n’eut aucun doute.

Alors il l’appela criminel, et voulait comme traitement luifaire lire Tissot. Ce chef-d’œuvre, selon Bouvard, était pluspernicieux qu’utile.

Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique. Aimé Martinrapporte qu’une mère, en pareil cas, prêta La Nouvelle Héloïse àson fils ; et pour se rendre digne de l’amour, le jeune hommese précipita dans le chemin de la Vertu.

Mais Victor n’était pas capable de rêver un Ange.

– Si plutôt nous le menions chez les dames ?

Pécuchet exprima son horreur des filles publiques.

Bouvard la jugeait idiote ; et même parla de faire exprèsun voyage au Havre.

– Y penses-tu ? on nous verrait entrer !

– Eh bien achète-lui un appareil !

– Mais le bandagiste croirait peut-être que c’est pour moi ditPécuchet.

Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse ;elle amènerait la dépense d’un fusil, d’un chien. Ils préférèrentle fatiguer par l’exercice, et entreprirent des courses dans lacampagne.

Le gamin leur échappait. Bien qu’ils se relayassent ils n’enpouvaient plus et le soir, n’avaient pas la force de tenir lejournal.

Pendant qu’ils attendaient Victor ils causaient avec lespassants – et par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendrel’hygiène, déploraient la perte des eaux, le gaspillage desfumiers.

Ils en vinrent à inspecter les nourrices, et s’indignaientcontre le régime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau,ce qui les fait périr de faiblesse. D’autres les bourrent de viandeavant six mois – et ils crèvent d’indigestion. Plusieurs lesnettoient avec leur propre salive ; toutes les manientbrutalement.

Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ilsentraient dans la ferme et disaient :

– Vous avez tort ; – ces animaux vivent de rats, decampagnols ; on a trouvé dans l’estomac d’une chouette jusqu’àcinquante larves de chenilles.

Les villageois les connaissaient pour les avoir vus,premièrement comme médecins, puis en quête de vieux meubles, puis àla recherche des cailloux, et ils répondaient :

– Allez donc, farceurs ! n’essayez pas de nous enremontrer !

Leur conviction s’ébranla. Car les moineaux purgent lespotagers, mais gobent les cerises. Les hiboux dévorent lesinsectes, et en même temps, les chauves-souris, qui sont utiles –et si les taupes mangent les limaces, elles bouleversent le sol.Une chose dont ils étaient certains c’est qu’il faut détruire toutle gibier, funeste à l’Agriculture.

Un soir qu’ils passaient dans le bois de Faverges, ilsarrivèrent devant la maison du garde. Sorel au bord de la routegesticulait entre trois individus.

Le premier était un certain Dauphin savetier, petit, maigre, età figure sournoise. Le second le père Aubain, commissionnaire dansles villages, portait une vieille redingote jaune avec un pantalonde coutil bleu.

Le troisième Eugène, domestique chez M. Marescot, se distinguaitpar sa barbe, taillée comme celle des magistrats.

Sorel leur montrait un nœud coulant, en fil de cuivre – quis’attachait à un fil de soie retenu par une brique, ce qu’on nommeun collet ; et il avait découvert le savetier, en train del’établir.

– Vous êtes témoin, n’est-ce pas ?

Eugène baissa le menton d’une manière approbative – et le pèreAubain répliqua :

– Du moment que vous le dites.

Ce qui enrageait Sorel, c’était le toupet d’avoir dressé unpiège aux abords de son logement, le gredin se figurant qu’onn’aurait pas l’idée d’en soupçonner dans cet endroit.

Dauphin prit le genre pleurard.

– Je marchais dessus, je tâchais même de le casser. Onl’accusait toujours ; il était bien malheureux !

Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche, un calepin,une plume et de l’encre pour écrire un procès-verbal.

– Oh non ? dit Pécuchet.

Bouvard ajouta : Relâchez-le, c’est un brave homme !

– Lui ! un braconnier !

– Eh bien, quand cela serait ! Ils se mirent à défendre lebraconnage. On sait d’abord, que les lapins rongent les jeunespousses ; les lièvres abîment les céréales, sauf la bécassepeut-être…

– Laissez-moi donc tranquille. Et le garde écrivait, les dentsserrées.

– Quel entêtement murmura Bouvard.

– Un mot de plus, je fais venir les gendarmes.

– Vous êtes un grossier personnage ! dit Pécuchet.

– Vous, des pas grand’chose, reprit Sorel.

Bouvard s’oubliant, le traita de butor, d’estafier ! – etEugène répétait : La paix, la paix tandis que le père Aubaingémissait à trois pas d’eux sur un mètre de cailloux.

Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent deleurs cabanes ; on voyait à travers le grillage, leursprunelles ardentes, leurs mufles noirs, et courant çà et là, ilsaboyaient effroyablement.

– Ne m’embêtez plus s’écria leur maître ou bien, je les lancesur vos culottes !

Les deux amis s’éloignèrent, contents d’avoir soutenu leProgrès, la Civilisation.

Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaîtredevant le tribunal de simple police, pour injures envers le garde –et s’y entendre condamner à cent francs de dommages et intérêtssauf le recours du ministère public, vu les contraventions par euxcommises. Coût six francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin,huissier.

Pourquoi un ministère public ? La tête leur en tourna. Puisse calmant, ils préparèrent leur défense.

Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la Mairie,une heure trop tôt. Personne – des chaises et trois fauteuilsentouraient une table couverte d’un tapis ; une niche étaitcreusée dans la muraille pour recevoir un poêle, et le buste del’Empereur occupant un piédouche dominait l’ensemble.

Il flânèrent jusqu’au grenier, où il y avait une pompe àincendie, plusieurs drapeaux, – et dans un coin par terre d’autresbustes en plâtre : Napoléon sans diadème, Louis XVIII, avec desépaulettes sur un frac, Charles X, reconnaissable à sa lèvretombante, Louis-Philippe, les sourcils arqués, la chevelure enpyramide. L’inclinaison du toit lui frôlait la nuque et tousétaient salis par les mouches et la poussière. Ce spectacledémoralisa Bouvard et Pécuchet. Les gouvernements leur faisaientpitié quand ils revinrent dans la grande salle.

Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l’un ayant saplaque au bras, l’autre un képi.

Une douzaine de personnes causaient, incriminées, pour défaut debalayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendantla messe un cabaret ouvert.

Enfin Coulon se présenta, affublé d’une robe en serge noire etd’une toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mità sa gauche. Le Maire en écharpe, à droite. – Et on appela, desuite, l’affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.

Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles(Calvados), profita de sa position de témoin, pour épandre tout cequ’il savait sur une foule de choses étrangères au débat.

Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorelet de nuire à ces messieurs, il avait entendu de gros mots, endoutait cependant, allégua sa surdité.

Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s’adressant au garde :Persistez-vous dans vos déclarations ?

– Certainement.

Coulon ensuite demanda aux deux prévenus, ce qu’ils avaient àdire.

Bouvard soutenait n’avoir pas injurié Sorel, mais en défendantDauphin avoir défendu l’intérêt de nos campagnes. Il rappela lesabus féodaux, les chasses ruineuses des grands seigneurs.

– N’importe ! la contravention.

– Je vous arrête ! s’écria Pécuchet. Les motscontravention, crime et délit ne valent rien. – Prendre la peine,pour classer les faits punissables, c’est prendre une basearbitraire. Autant dire aux citoyens : Ne vous inquiétez pas de lavaleur de vos actions. Elle n’est déterminée que par le châtimentdu Pouvoir ; du reste, le Code pénal me paraît une œuvreirrationnelle, sans principes.

– Cela se peut, répondit Coulon. Et il allait prononcer sonjugement : Attendu…

Mais Foureau qui était ministère public se leva. On avaitoutragé le garde dans l’exercice de ses fonctions. Si on nerespecte pas les propriétés, tout est perdu. Bref, plaise à M. lejuge de paix d’appliquer le maximum de la peine.

Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêtsenvers Sorel.

– Très bien prononça Bouvard.

Coulon n’avait pas fini : – Les condamne à cinq francs d’amendecomme coupables de la contravention relevée par le ministèrepublic.

Pécuchet se tourna vers l’auditoire : L’amende est une bagatellepour le riche mais un désastre pour le pauvre. Moi, ça ne me faitrien ! Et il avait l’air de narguer le tribunal.

– Je m’étonne, dit Coulon, que des Messieurs d’esprit…

– La loi vous dispense d’en avoir répliqua Pécuchet. Le juge depaix siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême estréputé capable jusqu’à soixante-quinze ans, – et celui de premièreinstance ne l’est plus à soixante-dix.

Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s’avança. Ilsprotestèrent.

– Ah ! si vous étiez nommés au concours !

– Ou par le conseil général.

– Ou un comité de prud’hommes !

– D’après un titre sérieux.

Placquevent les poussait ; – et ils sortirent, hués desautres prévenus croyant se faire bien voir par cette marque debassesse.

Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chezBeljambe.

Son café était vide, les notables ayant coutume d’en partir versdix heures. On avait baissé le quinquet ; les murs et lecomptoir s’apercevaient dans un brouillard.

Une femme survint.

C’était Mélie.

Elle ne parut pas troublée, – et en souriant, leur versa deuxbocks. Pécuchet mal à son aise, quitta vite l’établissement.

Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par dessarcasmes contre le maire, et dès lors fréquenta l’estaminet.

Dauphin, six semaines après fut acquitté, faute de preuves.Quelle honte ! On suspectait ces mêmes témoins, que l’on avaitcrus déposant contre eux.

Et leur colère n’eut plus de bornes, quand l’Enregistrement lesavertit d’avoir à payer l’amende. Bouvard attaqua l’Enregistrementcomme nuisible à la propriété.

– Vous vous trompez ! dit le Percepteur.

– Allons donc ! Elle endure le tiers de la chargepublique ! Je voudrais des procédés d’impôts, moinsvexatoires, un cadastre meilleur, des changements au Régimehypothécaire, et qu’on supprimât la Banque de France, qui a leprivilège de l’usure.

Girbal n’était pas de force, dégringola dans l’opinion, et nereparut plus.

Cependant Bouvard plaisait à l’aubergiste ; il attirait dumonde ; et en attendant les habitués, causait familièrementavec la bonne.

Il émit des idées drôles sur l’instruction primaire. On auraitdû, en sortant de l’école, pouvoir soigner les malades, comprendreles découvertes scientifiques, s’intéresser aux Arts ! – Lesexigences de son programme le fâchèrent avec Petit ; et ilblessa le Capitaine en prétendant que les soldats au lieu de perdreleur temps à la manœuvre feraient mieux de cultiver deslégumes.

Quand vint la question du libre échange, il ramenaPécuchet ; – et pendant tout l’hiver, il y eut dans le café,des regards furieux, des attitudes méprisantes, des injures et desvociférations, avec des coups de poing sur les tables qui faisaientsauter les canettes.

Langlois et les autres marchands, défendaient le commercenational ; Voisin filateur, Oudot gérant d’un laminoir etMathieu orfèvre l’industrie nationale, les propriétaires et lesfermiers l’agriculture nationale, chacun réclamant pour soi desprivilèges, au détriment du plus grand nombre. – Les discours deBouvard et de Pécuchet alarmaient.

Comme on les accusait de méconnaître la Pratique, de tendre aunivellement et à l’immoralité, ils développèrent ces troisconceptions.

Remplacer le nom de famille par un numéro matricule.

Hiérarchiser les Français, – et pour conserver son grade, ilfaudrait de temps à autre, subir un examen.

Plus de châtiments, plus de récompenses, mais dans tous lesvillages une chronique individuelle qui passerait à laPostérité.

On dédaigna leur système.

Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note auPréfet, une pétition aux Chambres, un mémoire à l’Empereur.

Le journal n’inséra pas leur article ; le Préfet ne daignarépondre ; les Chambres furent muettes, et ils attendirentlongtemps un pli du Château. De quoi s’occupait l’Empereur ?de femmes sans doute !

Foureau leur conseilla plus de réserve de la part dusous-préfet.

Ils se moquaient du sous-préfet, du Préfet, et des Conseils dePréfecture, voire du Conseil d’État, la Justice administrativeétant une monstruosité, car l’administration par des faveurs et desmenaces gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ilsdevenaient incommodes ; – et les notables enjoignirent àBeljambe de ne plus recevoir ces deux particuliers.

Alors Bouvard et Pécuchet voulurent se signaler par une œuvrequi forçant les respects, éblouirait leurs concitoyens – et ils netrouvèrent pas autre chose que des projets d’embellissement pourChavignolles.

Les trois quarts des maisons seraient démolies ; on feraitau milieu du bourg une place monumentale, un hospice du côté deFalaise, des abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque,une église romane et polychrome.

Pécuchet composa un lavis à l’encre de Chine, n’oubliant pas deteinter les bois en jaune, les prés en vert, les bâtiments enrouge ; les tableaux d’un Chavignolles idéal, le poursuivaientdans ses rêves ! Il se retournait sur son matelas. Bouvard,une nuit, en fut réveillé !

– Souffres-tu ?

Pécuchet balbutia : – Haussmann m’empêche de dormir.

Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoirle prix des bains de mer de la côte normande.

– Qu’il aille se promener avec ses bains ! Est-ce que nousavons le temps d’écrire ? Et quand ils se furent procuré unechaîne d’arpenteur, un graphomètre, un niveau d’eau et uneboussole, d’autres études commencèrent.

Ils envahissaient les demeures ; souvent les bourgeoisétaient surpris d’y voir ces deux hommes plantant des jalons dansles cours. Bouvard et Pécuchet annonçaient d’un air tranquille cequi en adviendrait. Le Public s’inquiéta car enfin, l’autorité serangerait peut-être à leur avis ?

Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait lesmurs et montait dans les combles pour y appendre un signal,témoignait de la bonne volonté et même une certaine ardeur.

Ils étaient aussi plus contents de Victorine.

Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur laplanche, en chantonnant d’une voix douce, s’intéressait au ménage,fit une calotte pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurentles compliments de Romiche.

C’était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes,raccommoder les habits. On l’eut quinze jours à la maison.

Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporelspar une humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors ilamusait Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait salangue jusqu’au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque,et le soir s’épargnant les frais d’auberge, allait coucher dans lefournil.

Or un matin, de très bonne heure, Bouvard sentant une envie detravail vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu.

Un spectacle le pétrifia.

Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche etVictorine dormaient ensemble.

Il lui avait passé le bras sous la taille – et son autre main,longue comme celle d’un singe, la tenait par un genou, lespaupières entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme deplaisir. Elle souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sacamisole laissait à découvert sa gorge enfantine marbrée de plaquesrouges par les caresses du bossu. Ses cheveux blonds traînaient, etla clarté de l’aube jetait sur tous les deux une lumièreblafarde.

Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt enpleine poitrine. Puis une pudeur l’empêcha de faire un pas, ungeste. Des réflexions douloureuses l’assaillaient.

– Si jeune ! perdue ! perdue !

Ensuite il alla réveiller Pécuchet, d’un mot lui apprittout.

– Ah ! le misérable !

– Nous n’y pouvons rien ! Calme-toi !

Et ils furent longtemps à soupirer l’un devant l’autre. Bouvard,sans redingote les bras croisés, Pécuchet au bord de sa couche,pieds nus, et en bonnet de coton.

Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ilsle payèrent d’une façon hautaine, silencieusement.

Mais la Providence leur en voulait.

Marcel les conduisit à pas de loup dans la chambre deVictor ; – et leur montra au fond de sa commode une pièce devingt francs. Le gamin l’avait prié de lui en fournir lamonnaie.

D’où provenait-elle ? d’un vol, bien sûr ! et commisdurant leurs tournées d’ingénieurs.

Si on la réclamait ils auraient l’air complices.

Enfin ayant appelé Victor ils lui commandèrent d’ouvrir sontiroir ; la pièce n’y était plus.

Tantôt, pourtant, ils l’avaient maniée et Marcel était incapablede mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que depuis lematin, il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.

Monsieur,

Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j’ai recours a votreobligeance. De qui donc la signature ? Olympe Dumouchel, néeCharpeau.

Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire,Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie lamoins bruyante ? tous les moyens de transport, le prix dublanchissage, mille choses.

Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel, puis lafatigue les plongea dans un découragement plus lourd.

Ils récapitulèrent tout le mal qu’ils s’étaient donné, tant deleçons, de précautions, de tourments.

– Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faired’elle une sous-maîtresse ! et de lui dernièrement un piqueurde travaux !

– Si elle est vicieuse ce n’est pas la faute de seslectures.

– Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographiede Cartouche.

– Peut-être ont-ils manqué d’une famille, des soins d’unemère.

– J’en étais une ! objecta Bouvard.

– Hélas reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sensmoral ; – et l’éducation n’y peut rien.

– Ah ! oui ! c’est beau, l’éducation.

Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leurchercherait deux places de domestiques, – et puis à la grâce deDieu ! ils ne s’en mêleraient plus ! – Et désormais Mononcle et Bon ami les firent manger à la cuisine.

Mais bientôt ils s’ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d’untravail, leur existence d’un but !

D’ailleurs que prouve un insuccès ? Ce qui avait échoué surdes enfants, pouvait être moins difficile avec des hommes ? Etils imaginèrent d’établir un cours d’adultes.

Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. Lagrande salle de l’auberge conviendrait à cela, parfaitement.

Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusad’abord, puis changea d’opinion, le fit dire par la servante.Bouvard dans l’excès de sa joie, la baisa sur les deux joues.

Le maire était absent, l’autre adjoint Marescot pris tout entierpar son étude, ainsi la conférence aurait lieu et le tambourl’annonça, pour le dimanche suivant à trois heures.

La veille seulement, ils pensèrent à leur costume.

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit decérémonie a collet de velours, deux cravates blanches, et des gantsnoirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, dessouliers de castor, et ils étaient fort émus en traversant levillage.

Ici s’arrête le manuscrit de Gustave Flaubert

Notes de l’auteur

Nous publions un extrait du plan, trouvé dans ces papiers,et qui indique la conclusion de l’ouvrage.

CONFERENCE.

L’auberge de la Croix d’or, – deux galeries de bois latérales aupremier avec balcon saillant, – corps de logis au fond, – café aurez-de-chaussée, salle à manger, billard, les portes et lesfenêtres sont ouvertes.

Foule : notables, gens du peuple.

Bouvard : « il s’agit d’abord de démontrer l’utilité de notreprojet, nos études nous donnent le droit de parler. »

Discours de Pécuchet, pédantesque.

Sottises du gouvernement et de l’administration, – tropd’impôts, deux économies à faire : suppression du budget des culteset de celui de l’armée.

On l’accuse d’impiété.

« Au contraire ; mais il faut une rénovation religieuse.»

Foureau survient et veut dissoudre l’assemblée.

Bouvard fait rire aux dépens du maire en rappelant ses primesimbéciles pour les hiboux. – Objection.

« S’il faut détruire les animaux nuisibles aux plantes, ilfaudrait aussi détruire le bétail, qui mange de l’herbe. »

Foureau se retire.

Discours de Bouvard, – familier.

Préjugés : célibat de prêtres, futilité de l’adultère –émancipation de la femme : « Ses boucles d’oreille sont le signe deson ancienne servitude. »

On reproche à Bouvard et Pécuchet l’inconduite de leurs élèves.– Aussi pourquoi avoir adopté les enfants d’un forçat ?

Théorie de la réhabilitation. Ils dîneraient avec Touache.

Foureau, revenu, lit, pour se venger de Bouvard une pétition delui au conseil municipal, où il demande l’établissement d’un bordelà Chavignolles. – (Raisons. de Robin.)

La séance est levée dans le plus grand tumulte.

En s’en retournant chez eux, Bouvard et Pécuchet aperçoivent ledomestique de Foureau, galopant sur la route de Falaise à francétrier.

Ils se couchent très fatigués, sans se douter de toutes lestrames qui fermentent contre eux, – expliquer les motifs qu’ont deleur en vouloir le curé, le médecin, le maire, Marescot, le peuple,tout le monde.

Le lendemain, au déjeuner, ils reparlent de la conférence.Pécuchet voit l’avenir de l’Humanité en noir :

L’homme moderne est amoindri et devenu une machine

Anarchie finale du genre humain (Buchner, I. II.).

Impossibilité de la Paix (id.).

Barbarie par l’excès de l’individualisme et le délire de lascience.

Trois hypothèses : 1° le radicalisme panthéiste rompra tout lienavec le passé, et un despotisme inhumain s’ensuivra ; 2° sil’absolutisme théiste triomphe, le libéralisme dont l’humanités’est pénétrée depuis la Réforme succombe, tout est renversé ;3° si les convulsions qui existent depuis 89 continuent, sans finentre deux issues, ces oscillations nous emporteront par leurspropres forces. Il n’y aura plus d’idéal, de religion, demoralité.

L’Amérique aura conquis la terre.

Avenir de la littérature.

Pignouflisme universel. Tout ne sera plus qu’une vaste ribotted’ouvriers.

Fin du monde par la cessation du calorique.

Bouvard voit l’avenir de l’Humanité en beau. L’Homme moderne esten progrès.

L’Europe sera régénérée par l’Asie. La loi historique étant quela civilisation aille d’Orient en Occident, – rôle de la Chine, –les deux humanités enfin seront fondues.

Inventions futures : manières de voyager. Ballon. – Bateauxsous-marins avec vitres, par un calme constant, l’agitation de lamer n’étant qu’à la surface. – On verra passer les poissons et lespaysages au fond de l’Océan. –Animaux domptés. –Toutes lescultures.

Avenir de la littérature (contre-partie de littératureindustrielle). Sciences futures. – Régler la force magnétique.

Paris deviendra un jardin d’hiver ; – espaliers à fruitssur le boulevard. La Seine filtrée et chaude, – abondance depierres précieuses factices, – prodigalité de la dorure, –éclairage des maisons – on emmagasinera la lumière, car il y a descorps qui ont cette propriété, comme le sucre, la chair de certainsmollusques et le phosphore de Bologne. On sera tenu de fairebadigeonner les façades des maisons avec la substancephosphorescente, et leur radiation éclairera les rues.

Disparition du mal par la disparition du besoin. La philosophiesera une religion.

Communion de tous les peuples. Fêtes publiques.

On ira dans les astres, – et quand la terre sera usée,l’Humanité déménagera vers les étoiles.

À peine a-t-il fini que les gendarmes apparaissent. – Entrée desgendarmes.

À leur vue, effroi des enfants, par l’effet de leurs vaguessouvenirs.

Désolation de Marcel.

Émoi de Bouvard et Pécuchet. – Veut-on arrêter Victor ?

Les gendarmes exhibent un mandat d’amener.

C’est la conférence qui en est cause, On les accuse d’avoirattenté à la religion, à l’ordre, excité à la révolte, etc.

Arrivée soudaine de M. et Mme Dumouchel, avec leursbagages ; ils viennent prendre les bains de mer. Dumoucheln’est pas changé, Madame porte des lunettes et compose des fables.– Leur ahurissement.

Le maire, sachant que les gendarmes sont chez Bouvard etPécuchet, arrive, encouragé par leur présence.

Gorju, voyant que l’autorité et l’opinion publique sont contreeux, a voulu en profiter et escorte Foureau. Supposant Bouvard leplus riche des deux, il l’accuse d’avoir autrefois débauchéMélie.

« Moi, jamais !»

Et Pécuchet tremble.

« Et même de lui avoir donné du mal. »

Bouvard se récrie.

« Au moins qu’il lui fasse une pension pour l’enfant qui vanaître, car elle est enceinte. »

Cette seconde accusation est basée sur la privauté de Bouvard aucafé.

Le public envahit peu à peu la maison.

Barberou, appelé dans le pays par une affaire de son commerce,tout à l’heure a appris à l’auberge ce qui se passe etsurvient.

Il croit Bouvard coupable, le prend à l’écart, et l’engage àcéder, à faire une pension.

Arrivent le médecin, le comte, Reine, Mme Bordin, Mme Marescotsous son ombrelle, et d’autres notables. Les gamins du village, endehors de la grille, crient, jettent des pierres dans le jardin.(Il est maintenant bien tenu et la population en est jalouse.)

Foureau veut traîner Bouvard et Pécuchet en prison.

Barberou s’interpose, et, comme lui, s’interposent Marescot, lemédecin et le comte avec une pitié insultante.

Expliquer le mandat d’amener. Le sous-préfet, au reçu de lalettre de Foureau, leur a expédié un mandat d’amener pour leurfaire peur, avec une lettre à Marescot et à Faverges, disant de leslaisser tranquilles s’ils témoignaient du repentir.

Vaucorbeil cherche également à les défendre.

« C’est plutôt dans une maison de fous qu’il faudrait lesmener ; ce sont des maniaques. – J’en écrirai au préfet. »

Tout s’apaise.

Bouvard fera une pension à Mélie.

On ne peut leur laisser la direction des enfants. – Ils serebiffent ; mais comme ils n’ont pas adopté légalement lesorphelins, le maire les reprend.

Ils montrent une insensibilité révoltante. – Bouvard et Pécucheten pleurent.

M. Mme Dumouchel s’en vont.

Ainsi tout leur a craqué dans la main.

Ils n’ont plus aucun intérêt dans la vie.

Bonne idée nourrie en secret par chacun d’eux. Ils se ladissimulent. – De temps à autre, ils sourient quand elle leurvient, – puis, enfin, se la communiquent simultanément :

Copier comme autrefois.

Confection du bureau à double pupitre. – (Ils s’adressent pourcela à un menuisier. Gorju, qui a entendu parler de leur invention,leur propose de le faire. – Rappeler le bahut.)

Achat de registres et d’ustensiles, sandaraque, grattoirs,etc.

Ils s’y mettent.

FIN

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