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Corsaire Triplex

Corsaire Triplex

de Paul d’Ivoi

De

Mon excellent ami Émile Rochard

Je suis heureux de placer le nom en tête de ce volume, en témoignage d’une ancienne et grande affection.

Paul D’IVOI.

Partie 1
L’ENNEMI INVISIBLE

Chapitre 1 À L’AMIRAUTÉ

Le 12 août 189…, la Commission B de l’Amirauté anglaise (Naval-office) était réunie. Le mois d’Auguste (August) dépeuple les habitations luxueuses de Londres. Banquiers, fonctionnaires, lords, tous ceux que la fortune a touchés de sa magique baguette ont filé à toute vapeur vers les lieux de villégiature en vogue. De Brighton à la pointe de Cornouailles, de l’île de Wight au cap Wrath, les stations balnéaires, lacustres, thermales sont envahies par des familles joyeuses, avides de repos et de grand air. Beaucoup même ne craignent pas de traverser la mer et, ainsi que des oiseaux migrateurs, on voit apparaître les complets à carreaux des gentlemen, les chapeaux canotiers des petites misses blondes, à Ostende, Dunkerque, Boulogne, Mayville, Dieppe,Trouville, en Bretagne, en Dauphiné, en Auvergne, dans les Gorges du Tarn.

Aussi la Commission B était-elle représentée seulement par trois membres. Mais ces trois valent une armée ; ce sont ceux qui ne se reposent jamais, qui tissent sans relâche l’immense toile d’araignée, faite de fils et de câbles télégraphiques, dont l’Angleterre prétend emprisonner le monde.

Donc lord Steam, président, le baronnet Helixet sir Torpedo travaillaient. Leurs plumes grinçantes couraient sur le papier, rédigeant ces ordres laconiques qui, tout autour de la boule terrestre, troublent la paix des nations.

De temps à autre, l’un des scribes levait la tête et la face impassible posait une question :

– Une petite insurrection sur le Mékong,afin de détourner du Niger l’attention des Français ?

– Cinq mille fusils à tir rapide aux indigènes du Cameroun ? Les Allemands se préoccupent trop dela question du Nil ?

Les deux autres répondaient :

– Nous pensons ainsi.

– All right !

Et la séance continuait.

Soudain la porte s’ouvrit et un usher– huissier – entra d’une allure compassée.

Les membres de la Commission interrompirentleur besogne et d’un regard inquiet enveloppèrent le nouveauvenu.

Il fallait un motif grave pour que,contrairement à tous les usages, on se permît de les déranger.

L’huissier portait sur un coussin de veloursune lettre décachetée.

– Qu’est-ce, Simmy ? demanda lordSteam d’une voix mal assurée.

– Une lettre qu’a reçue sa GracieuseMajesté la Reine et qu’elle transmet à l’Amirauté pour qu’elle yréponde au mieux des intérêts de l’Angleterre.

– Très bien, donnez… maintenant,allez dehors.

Simmy obéit après une révérence de grandstyle.

Alors le noble gentleman déplia la lettre etlut d’une voix lente ces lignes, dont la tournure très anglaise nelaissait aucun doute sur la nationalité de celui qui les avaittracées :

« En un point du monde, ce 11 mai 189…

« Très Haute, très Vénérée, très GracieuseMajesté,

« Je sais que vous êtes bonne et noncapable de faire dommage à quelqu’un ; mais de votre Bonté lesMinistres regardent à cela autrement. Ils disent le peuple estheureux, et le peuple répond tout bas : Je ne suispas !

« C’est votre Justice que je viensréclamer pour cause de deux choses impropres exécutées certainementen dehors de votre approbation, et qui marqueraient de taches leglorieux règne de Votre Majesté.

« Je dois fermer la bouche sur l’unede ces choses, mais pour l’autre, je puis dire ce que jesignifie.

« La matière est sir Toby Allsmine,général Directeur de la police sur toutes les terres de langueanglaise baignées par l’océan Pacifique (Australie, Malacca,Bornéo, Nouvelle-Guinée, Archipels divers, Nouvelle Zélande,Tasmanie, Comptoirs chinois et japonais, Provinces occidentales duDominion ou État du Canada), lequel est en résidence à Sydney, dansson hôtel de Paramata-Street.

« Ce personnage devrait avoir laprison ouverte sur lui-même et non pas l’ouvrir pour les autrescorps. Votre Majesté verrait la vérité en ordonnant une sérieuseinvestigation.

« Je pense que Votre Grâce pourrarépondre par la voie de la Presse dans les trois mois à venir, maisje lui déclare, de respect étant pleinement, que ce temps passésans aucune réponse, je considérerai être lésé dans mon Droit.Alors, tout en restant rempli de loyalisme, je me souviendrai queje suis un libre citoyen et proclamerai la guerre en face del’administration perfide. Alors les rives du Pacifique seronttremblant de moi. Je me dis le plein de respect et de foi de VotreAuguste Majesté.

Signé : « TRIPLEX, bientôt corsaire si vousaimez cela. »

Un silence suivit cette lecture. Les troismembres de la Commission B se consultaient du regard, hésitantà formuler une opinion en présence de l’audacieux défi ducorrespondant inconnu de la Reine.

Enfin lord Steam comprit qu’en sa qualité deprésident, il avait le devoir de parler le premier :

– Ne croyez-vous pas, demanda-t-il, quecet écrit est l’œuvre d’une folle tête de bûche ?

– Nous le croyons, modulèrent Helix etTorpedo.

– All right ! Vous estimez donccomme moi, qu’il doit être classé sans suite ?

– Oui.

– Au surplus, cette lettre est datée du11 mai. Nous sommes arrivés au 14 août ; les trois moisindiqués par le signataire sont écoulés.

– En effet.

Satisfait, le président prit un crayon bleu ettraça en travers de la feuille la phrase usuelle :

« Classé sans suite sur l’avis unanimedes membres présents. »

Il soulignait cette mention d’un traitvigoureux quand la porte se rouvrit, livrant passage à l’huissierSimmy, porteur de son coussin de velours sur lequel se voyaientplusieurs papiers :

– Câblegrammes, dit-il seulement.

Il fit glisser sur la table trois dépêches etse retira.

Les traits des assistants exprimèrent lastupeur. La séance était troublée pour la seconde fois, fait sansprécédent dans les annales de la Commission B.

Oubliant leur flegme, tous étendirent la mainvers les dépêches. Chacun en saisit une, la parcourut, eut unsoubresaut. Les bouches des trois gentlemen s’ouvrirent enfin etlaissèrent tomber la même exclamation :

– Aoh ! très grave !

Puis lord Steam s’empara d’une gomme à effaceret « gomma » rageusement la note qu’il venait d’inscriresur la missive transmise par la Reine.

– Pas folle tête de bûche dutout, ce Triplex, grommela-t-il. Helix et Torpedo approuvèrentde la tête et de la parole :

– Non, pas du tout !

Avec quelque surprise, le Président examinases compagnons. Comment lui répondaient-ils ainsi puisqu’il avaitlu le câblegramme des yeux seulement ; mais il vit les papiersdans leurs mains et se frappant le front :

– Dépêche en triple expédition, jecomprends.

– Sans doute.

– Trois… vu la gravitéexceptionnelle.

– Tout à fait exceptionnelle.

– Datée d’hier, 13 août.

– Exactement.

– Expédiée de Wickham, province deQueensland, Australie ?

LES TROIS DÉPÊCHES.

– Vous vous trompez, interrompit lebaronnet Helix. La dépêche vient d’Essington dans la Colombiebritannique, Dominion du Canada.

– Hein ? Vous dites ? clama lePrésident.

Ce fut sir Torpedo qui répliqua :

– Je dis que vous errez tous les deux. Laprovenance est Singapoor, presqu’île de Malacca.

– Voyez vous-même… Wickham.

– Et ceci : Essington.

– Singapoor est assez lisible.

Les trois hommes s’étaient levés. Ils sepassaient les câblegrammes, ahuris, égarés. Retombant sur leurssièges, chacun se prit la tête à deux mains :

– Comprenez-vous ? bégaya lePrésident.

Les autres eurent un geste désolé enbredouillant :

– Je ne fais pas.

– Il est impossible qu’un homme se trouvele même jour, à la même heure en trois endroits séparés par desmilliers de lieues.

– Mathématiquement impossible.

– Cependant ces dépêches sontformelles.

– Elles relatent des faits précis.

– Voyons, mes honorés collègues, ducalme, tâchons de voir clair dans tout cela.

Et le Président, ramenant à lui lesmalencontreux papiers qui bouleversaient à ce point la Commission,reprit d’un accent plus ferme :

– Je vais les relire à haute etintelligible voix.

Il s’enfonça dans son fauteuil, puiscontinua :

– Premier câble : Wickham,Queensland, 13 août ; garnison absente pour manœuvres ;malfaiteurs ont fait sauter fort Wickham. Trouvé sur décombrescarte piquée d’un canif portant inscription : TRIPLEX,corsaire (depuis le 11).

Un temps et lord Steam prit le secondpapier :

– Deuxième câble :Essington, Dominion, 13 août ; garnison absente pour grandechasse ; malfaiteurs ont fait sauter le fort Essington. Trouvésur ruines carte piquée par un harpon : TRIPLEX, corsaire(depuis le 11).

Après une nouvelle pause, le lecteuracheva :

– Troisième câble :Singapoor, Établissements de Malacca, 13 août ; garnisonabsente pour surveillance des pêcheries ; malfaiteurs ontincendié poste Herlang. Sur débris calcinés trouvé carte piquéegrande épingle siamoise : TRIPLEX, corsaire (depuis le11).

Lentement le président posa la dernièredépêche sur la table à côté des deux autres, et croisant les bras,interrogea ses auditeurs :

– Que faire ?

Ils levèrent les mains vers leplafond :

– Quoi faire ? Je le demande àmoi-même ?

– Excessivement délicat, articulaSteam.

– Excessivement.

– Nous ne pouvons rien.

– Cela est vrai.

– Cependant nous devons agir.

– Tel est notre devoir, en effet.

– Alors… Quoi faire ?

Ainsi que trois augures, les Anglais seregardaient, le visage sombre. Soudain la face sanguine de sirTorpedo s’éclaira :

– Il est quelqu’un qui est aucourant.

– Qui donc ? questionnèrent lesautres, haletants.

– Sir Toby Allsmine, dont le nom figuredans la lettre.

– C’est juste.

– Donnons-lui des ordres. Il est en jeudeux fois. Comme accusé par ce corsaire ubiquiste et commeDirecteur général de la police du Pacifique.

La Commission était rassérénée. Torpedo avaitraison. L’Amirauté ne pouvait perdre son temps à devinerl’énigme ; c’était là le devoir de l’agent responsable de labonne tenue des possessions britanniques des antipodes.

Et sans tarder, réunissant missives etdépêches en un dossier, on expédia le tout à sir Allsmine, avecinjonction formelle de capturer mort ou vif l’aventurier qui avaitosé toucher d’une main coupable des édifices abrités sous lepavillon de la vieille Angleterre.

Chapitre 2LE CHEF DE LA POLICE DU PACIFIQUE

– Hallo ! Hallo ! Officecentral de la Police de Sydney ?

– !……

– Qui est au téléphone ?

– !……

– Ah bien ! M. Mathewby, chefde la 5e section. Voici des ordres de sir Toby Allsmine,Directeur général pour le Pacifique. – Vous rendre à Little Rock,maison Sonder, saisir les jumelles Folman et procéder àl’arrestation de Folman en personne. Vous comprenez ?

– !……

– Bien. Au revoir.

Appuyant par deux fois sur le bouton de lasonnerie du téléphone, celui qui venait de parler se retourna.C’était un homme de trente-cinq ans environ, de taille moyenne, latournure agréable, bien que sa colonne vertébrale affectât unecourbure prononcée qui conduisait tous les gens mal élevés àdésigner sous le nom de « bossu » M. James Pack,secrétaire particulier de sir Toby Allsmine.

Mais la physionomie de James était siavenante, les yeux bleus si rieurs et si caressants, sa moustacheet ses cheveux blonds si soyeux que les jeunes misses deSydney (Nouvelle-Galles du Sud-Australie) lui disaient volontiersavec la candide liberté des mœurs saxonnes :

– Voulez-vous mariermoi-même ?

Ce à quoi il répondaitinvariablement :

– Je suis le plus obligé, mais jen’ai pas encore le temps devant moi de m’engager dans cetteaffaire.

Et de fait, dans le vaste hall vitré, faisantpartie du domicile particulier de sir Allsmine, le jeune homme, aumilieu des appareils téléphoniques, téléphotiques, télégraphiques,des transmetteurs et récepteurs électriques, des tubes acoustiques,couvrant les murs, qui mettaient la pièce en communication avecl’office central de la police, et par suite avec le monde, au moyendes câbles de Sydney à Port-Darwin et à Sumatra, de Sydney à Nelsonen Nouvelle-Zélande, de Sydney en Tasmanie, le jeune homme,disons-nous, n’avait véritablement pas le loisir de songer aumariage.

Tout le jour, et parfois la nuit, ilconversait avec les agents disséminés sur les côtes de l’océanPacifique, recevant les rapports, transmettant les instructions,veillant au bon fonctionnement des rouages compliqués qui assurentdans cette partie du monde comme dans les autres la suprématie del’Angleterre.

Trois scribes, ou plus exactement troisdactylographistes, c’est-à-dire trois employés experts en l’art demanipuler les machines à écrire, étaient sous les ordres dePack.

L’un d’eux avait levé la tête, et comme Jamesregagnait son bureau :

– Comment, mister Pack, dit-il, on vamettre Folman en incarcération ?

– Oui, Dick.

– Cet homme qui, utilisant les curieusespropriétés des rayons X, a inventé une jumelle photographiquedont les clichés reproduisent seulement les « postiches »des sujets.

– C’est à cause de cela.

– En vérité ?

– Absolument.

Et présentant un carton à son interlocuteur,Pack ajouta :

– Ceci est la cause de l’arrestation.

– Tiens ! s’écria l’employé,curieuse photographie ! Une jambe de bois, une pipe, unrâtelier complet et un nez…

– En argent. C’est le portrait du colonelAwis, obtenu par la jumelle Folman.

Un éclat de rire suivit cette déclaration.

– Or, reprit le secrétaire, le colonels’est fâché, a déposé une plainte pour obtenir une indemnité, vu lepréjudice causé à sa personne physique. Il est bien apparenté enAngleterre, et il importe pour notre chef de ne pas se faired’ennemis en ce moment surtout, où, malgré les ordres formels del’Amirauté, nous ne pouvons mettre la main sur l’introuvableCorsaire Triplex.

À ce nom les dactylographistes devinrentgraves :

– Le damné ! prononcèrent-ils d’uneseule voix.

– Oui certes, le damné, répéta lebossu ; car sûrement Satan a gagé sur son individu.

Et après un temps :

– Vous savez, poursuivit Pack en baissantla voix comme s’il craignait d’être entendu par un invisibleespion ; vous savez que ce corsaire semble avoir le dond’ubiquité. Pour débuter il a, exactement le même jour, à la mêmeheure, détruit trois établissements anglais, situés l’un enAmérique, dans la Colombie britannique ; le second en Asie,non loin de Singapoor ; le troisième sur notre côteAustralienne.

– C’est même après cet exploit quel’Amirauté envoya des instructions précises à sir TobyAllsmine.

– Juste ! Or, hier matin, nousreçûmes trois dépêches en provenance de Nouvelle-Zélande, duterritoire anglais de l’île de Bornéo et de l’île hindoue deCeylan. Il paraît que dans la nuit précédente, le sieur Triplexavait paru dans chaque endroit, s’était emparé chaque fois d’unfonctionnaire britannique et l’avait battu de verges jusqu’àcomplet évanouissement. Auprès de chacune de ses victimes setrouvait une carte de visite portant ces mots :

« Au nom de la justice, le corsaireTriplex bat les subordonnés de l’infâme Allsmine, en attendantqu’il l’atteigne lui-même. »

Les dactylographistes se regardèrent avec unevague émotion :

– Battus de verges, murmura l’un.

– Notre profession est pleine de périls,ajouta le second.

Quant au dernier, après un instant deréflexion, il demanda :

– Quelqu’un a-t-il vu ce mauditcorsaire… ?

– Chut ! chut ! interrompirentles autres, ne parlez pas ainsi de ce capitaine. Pourquoi attirersur nous-mêmes la colère d’un pareil homme ?

Un fugitif sourire passa sur les traits deJames Pack, qui s’empressa de répondre à l’interrogation :

– On l’a vu. Il porte l’uniforme d’unofficier de la marine anglaise, est drapé dans un largemanteau.

– Et sa figure ?

– Ah ! sa figure, on ne la connaîtpas. Il la cache sous un masque vert.

– Un masque vert, ce doit êtreeffrayant.

Tel était l’état d’esprit des scribes que toussursautèrent en entendant la porte s’ouvrir. Mais s’ils avaient cruapercevoir le corsaire sur le seuil, ils furent déçus. Celui quientra était sir Allsmine en personne.

Très grand, assez gros, la face pleine etcolorée, élargie par d’épais favoris roux, les yeux bleus, rusés etcruels, tel se montrait le Directeur de la police du Pacifique.

En ce moment il paraissait très nerveux.Sentant l’orage, les employés reprirent leur travail ; lemartèlement sec des machines à écrire retentit de tous côtés. SirToby marcha droit vers Pack et d’une voix assourdie :

– Eh bien, M. Pack, quellesnouvelles ce matin ?

– Aucune, Sir.

– J’en ai, moi, reprit le Directeur avecun geste de colère… C’est à devenir fou !

Il se pencha à l’oreille de soninterlocuteur :

– Vous savez que je me suis concerté hieravec Lord Boldkin, commandant en chef de notre escadre duPacifique ?

– Vous me le dites, Sir.

– Il fut convenu que tous les naviresdisponibles seraient mobilisés ; que les compagnies dedébarquement occuperaient toutes les côtes placées sous l’influenceanglaise.

– Vous me le dites également.

– Lord Boldkin, dont le pavillon flottesur le cuirassé Ironduke devait appareiller ce matin mêmeafin d’organiser la protection des rivages australiens.

– Oui.

– Un peu avant le lever du jour, ce dignemarin était sur le pont, attendant l’heure où la marée luipermettrait de sortir du port militaire de Farm-Cove. Tout à coup,sans que l’on vît personne, un coffret en bois tombe sur le pont.On l’ouvrit et on y trouva ceci, que lord Boldkin vient dem’adresser.

Il tendait à son secrétaire un papier qu’iltenait à la main.

James y jeta les yeux, et avec une expressionde surprise, lut à mi-voix :

« Digne Lord,

« Vous ne me rencontrerez pas sur votreroute, car je n’ai pas de raison d’être irrité contre vous. Maisvous ferez inutilement tout ce qu’il vous plaira pour m’empêcher depunir l’exécrable Allsmine.

« Corsaire TRIPLEX. »

Comme le jeune homme hochait la tête, sir Tobyreprit :

– Et savez-vous que cela est diabolique.Sur l’ordre du lord, les fanaux électriques furent allumés ;on inspecta ainsi tout le port. Rien, pas une barque, pas un canot.L’équipage est terrifié. Il croit que la boîte est tombée du ciel,jetée par un démon volant.

– Du diable, c’est le cas de le dire,grommela James, du diable s’il n’a pas raison ?

Mais le Directeur de la police haussa lesépaules :

– Allons, monsieur Pack, vous n’allez pascroire à la sorcellerie ?

– Non certainement, Sir, mais cetteaventure est inexplicable.

– Inexplicable en effet.

– Voulez-vous que je vous dise toute mapensée, Sir ?

– Je le veux certainement, monsieurPack.

– Alors, pour mon sens, ce quenous avons fait de mieux, c’est de promettre dans les journaux uneprime de quatre mille livres sterling à qui livrera le Triplex.

– Je l’ai cru aussi, mais depuis huitjours cette annonce a paru et nous n’avons rien appris.

– Attendez, Sir.

– Attendre, attendre, quand l’amirauté…Songez donc que le drôle a eu le front assez haut pourécrire directement à sa gracieuse Majesté… ?

– J’y songe bien, mais quefaire ?

Un même geste découragé indiqua qu’aucun desdeux hommes ne trouvait de réponse à cette question.

À ce moment deux coups légers furent frappés àla porte.

Comme par enchantement, les machines à écrirecessèrent de fonctionner. Un silence de mort régna dans la salle,et la voix du Directeur de la police prononça :

– Entrez.

Une femme parut aussitôt, élégante etgracieuse dans son vêtement noir très simple, présentant en pleinelumière, sous l’auréole dorée de ses cheveux blonds, un visagecharmant, jeune encore, fait pour plaire ; pourtant le hâlebistré qui creusait ses yeux bleus décelait l’habitude des larmes,et les rides légères dont son front pur était coupé trahissaientdes pensées mélancoliques.

– Lady Allsmine, murmurèrent les employésen se levant pour saluer la nouvelle venue.

Le chef de la police eut un mouvementd’impatience et d’une voix sèche :

– C’est vous, Joan, je ne m’attendais pasà vous voir dans ce bureau !

– Ce n’est point ma place en effet, Toby,répondit doucement la jeune femme. Croyez que je n’y viens pointsans un motif grave.

– Et ce motif ?

Joan se rapprocha de lui et toutbas :

– Le Corsaire Triplex, dit-elle.

Allsmine pâlit. Un juron monta à ses lèvres.Instinctivement il porta la main à son revolver que, de même quetous ses compatriotes, il portait dans une poche de sonpantalon.

Du geste elle l’arrêta :

– Passons dans la pièce voisine. J’aiamené quelqu’un qui vous instruira.

Inclinant la tête, sir Toby fit signe à JamesPack de le suivre. Précédés par la jeune femme, tous deuxquittèrent le bureau, laissant les dactylographes se livrer auxconjectures de la curiosité déçue.

Ils parcoururent un long couloir etpénétrèrent dans un petit salon blanc et or, meublé de fauteuils,canapés, chaises, recouverts d’étoffes aux teintes claires.

Là ils s’arrêtèrent stupéfaits. Assis sur unpouf, les jambes croisées, un garçonnet d’une quinzained’années semblait très occupé à transformer en chapeau une grandeaffiche jaune, sur laquelle des caractères d’imprimerie dessinaientleurs noires arabesques.

Étrange était le garçon couvert d’un vieuxdolman marron et d’une culotte de même couleur, les piedsemprisonnés dans des plaques de cuir fauve repliées, retenues pardes rubans d’un bleu passé enroulés autour de ses jambes bruniespar le hâle.

Mais plus curieuse encore apparaissait lafigure du singulier gamin. Les traits délicats, réguliers, labouche petite, le nez droit, le front lisse et blanc, les longscheveux d’or bouclés s’échappant d’un béret crânement posé enarrière, eussent formé un ensemble d’une exquise beauté, si lesyeux d’un vert foncé, très allongés, n’avaient laissé échapper unregard vague, inconscient ; le regard de ceux dont l’âme estabsente ; le regard des fous ou des simples d’esprit.

– Eh mais ! c’est Silly, fit James àl’oreille de son supérieur.

– Silly ?

– Oui, le petit idiot qui vagabonde dansle pays, vivant de charité, aujourd’hui ici, demain ailleurs.

L’enfant n’avait pas paru s’apercevoir del’entrée des personnages. Avec application, il continuait à plierson papier pour lui donner la forme désirée.

– Alors c’est un faibled’esprit ?

– Oui, c’est cela.

Non sans surprise, sir Toby tourna vers safemme un regard interrogateur. Celle-ci comprit :

– Vous désirez savoir pourquoi je vous aiamené cet enfant. Je vais vous expliquer cela. Vous savez que monamie Alida Lewis est malade. Ce matin, à la première heure, je fisatteler la Victoria et je me rendis chez la pauvre chèresouffrante. Sa santé étant en progrès, je revenais ici,lorsque près des Docks, un attroupement fit obstacle au passage dela voiture.

Lady Allsmine jeta un coup d’œil sur le petitSilly, qui fixait un plumet monumental à son chapeau de papierenfin achevé, puis elle poursuivit :

– C’était des ouvriers du port, quientouraient cet enfant en riant et proférant des plaisanteriespopulaires.

– J’entends. Vous l’avez tiré de leursmains…

– Demeurez tranquille, je ne suis pasà la fin de ce que j’ai à dire. Silly très sérieux collait surla muraille une affiche semblable à celle qu’il porte encore.

Et comme le gamin s’était levé et que, deboutdevant la glace il essayait son chapeau avec des mines satisfaites,Mistress Joan s’empara de l’une des affiches, la déplia et permitainsi à son mari ainsi qu’à James Pack de lire l’étrangeproclamation que voici :

« Habitants de Sydney. Mes frères,

« Les journaux, les gens de police, vouseffraient beaucoup trop de mon nom. Vous n’avez pas la moindrechose à craindre de moi. Je fais seulement la guerre au Directeurindigne de la police du Pacifique, lequel, au lieu d’être appelé àrendre la justice, devrait lui être livré. Cela, je pense, arriveraprochainement, mais en tout état de cause, vous, mes frères, nesubirez aucun dommage

« de votre dévoué

Signé : « Corsaire TRIPLEX. »

Allsmine était devenu écarlate. Ses yeuxmenaçants se portèrent sur le gamin, toujours campé devant lemiroir, mais Joan l’arrêta :

– Une minute encore, voulez-vous. Cepetit est privé d’intelligence ; il ne saurait êtreresponsable, et puis il m’a rendu service.

– À vous ? grommela le Directeur lesdents serrées.

– À moi, appuya-t-elle. La foule m’avaitreconnue. Insolente et gouailleuse, elle entourait la voiture. Deshommes plaisantaient. Ah ! ah ! la police a peur, elleenvoie les femmes pour combattre le Corsaire. Je commençais àm’inquiéter, quand Silly tourna la tête. Il me vit, posa à terre leseau plein de colle et le pinceau dont il était muni, puis s’élançad’un bond sur le marche-pied. Un instant il me considéra de sonregard étonné : Tu es bonne, dit-il doucement, très bonne.Silly te défendra. Donne-moi ta main. Je la lui tendis, il la portaà ses lèvres. Un immense éclat de rire accueillit ce geste :Bravo, Silly, Bravo ! Mais le petit se redressa, un éclairdans les yeux, les narines agitées d’une palpitationdédaigneuse : Tenez vos langues, fit-il avec colère.Les hommes du port ne savent-ils respecter une dame. Celle-ci estla protégée de Silly. Silly ne veut pas qu’on lui causenuisance.

– Jolie protection, gronda sir Toby enhaussant les épaules.

– Protection efficace, cependant. Noscompatriotes ont un respect presque superstitieux pour les fous etles faibles d’esprit. Tous se turent, le peuple s’écarta et permitainsi à mon cocher Gap de remettre la voiture en marche. Sillys’était assis à côté de moi. Il me tenait toujours la main enrépétant : Bonne, ah ! oui, bonne. Et je vous l’ai amené,pensant que vous pourriez apprendre du pauvre innocent comment onl’avait chargé de si dangereuse besogne.

– Par l’orteil de Satan, s’exclama leDirecteur de la police, votre pensée est droite, Joan. Jevais interroger ce jeune drôle. Qu’en dites-vous, Pack ?

– Que j’approuve grandement, répliqua lesecrétaire.

Sir Toby était déjà auprès du gamin et, luifrappant sur l’épaule :

– Silly, dit-il. Silly, écoute moi.

L’enfant se retourna vers lui.

– Bonjour, gentleman, bonjour. Letemps est petit, vous savez, et j’essaie mon chapeau degénéral.

– Il ne s’agit pas de cela, mon ami. Toutà l’heure, tu appliquais sur les murs des Docks, des affiches…

– J’appliquais des affiches, murmura legamin d’un air surpris, mais se souvenant : Ah ! oui,avec un pinceau, que je trempais dans un seau…

Il s’arrêta soudain et promena autour de luiun regard inquiet :

– À ce propos… où est-il mon seau ?je l’ai perdu… Mon seau… Mon seau…

La face contractée, prêt à pleurer, Sillyparcourait le salon, regardant sous les meubles.

– Eh ! s’écria Toby avec uncommencement d’impatience, il n’y a pas là de quoi nousoccuper.

– Pas de quoi ?… Ah ! vous nel’avez pas vu. Plein de colle… le soleil tapait dessus et celafaisait de jolies couleurs.

Pack se pencha à l’oreille duDirecteur :

– Il faut lui céder, sans cela nous n’entirerons rien.

– Lui céder ?

– Me permettez-vous de luiparler ?

– Très bien, faites.

Aussitôt, le secrétaire empoigna l’innocentpar le bras et doucement :

– Ne te trouble pas Silly. On te donneraun autre seau.

– Un autre ? redit le gamin dont lafigure se rasséréna.

– Oui, et plus grand.

– Avec de la colle et unpinceau ?

– Oui.

L’enfant fixa ses grands yeux sur ladyAllsmine.

– C’est vrai ? interrogea-t-il.

– Oui, fit-elle de sa voix douce ettriste.

– La dame dit que c’est vrai… alors jevous crois. Quand me le donnerez-vous ?

– Quand tu auras répondu à ce que j’ai àte demander.

Le petit se mit à rire :

– Silly répond toujours quand on luiparle. Silly n’est pas malhonnête.

Pack échangea un regard avec son chef, puis ilreprit :

– Ce matin, Silly, tu collais desaffiches. Pourquoi ?

– Pour m’amuser donc. Vous n’avez jamaiscollé du papier, vous ?

– Je n’ai pas le temps.

– Ah ! tant pis ! tantpis !

– Mais qui t’avait chargé de les coller,ces affiches ?

– Qui ?… mais lui… l’homme.

– Quel homme ?

– Je ne sais pas.

– Enfin, comment était-il cethomme ?

– Comme tous les hommes… il avait surtoutdes jambes… il courait.

Un geste de colère échappa à sir Toby. Ildevenait évident que l’on ne tirerait aucun éclaircissement dumalheureux idiot.

Pourtant James fit une dernièretentative :

– Que t’a dit cet homme ?

– Ceci : Silly, prenez ces papiers,ce seau. Amusez-vous à coller les feuilles sur les murs.

L’enfant s’était arrêté.

– Et c’est tout ?

– Tout… Ah ! non – et se frappant lefront – Silly n’a pas la mémoire longue – il aajouté : Vous porterez aussi cette lettre à sir TobyAllsmine.

Tous tressaillirent, pressentant qu’ilstouchaient au point intéressant de l’interrogatoire.

– Quelle lettre ? demanda Pack.

Sans un mot, Silly fouilla dans les poches desa vareuse et en tira une enveloppe sur laquelle s’étalait en groscaractères le nom du Directeur de la police du Pacifique.

Celui-ci avança la main pour la prendre, maisd’un saut l’idiot se mit hors de portée :

– Je ne dois pas vous remettre cela,dit-il, c’est pour sir Allsmine.

– Je suis sir Allsmine.

– Cela est vrai, mon enfant, ajoutaJoan.

– Ah ! bien, déclara le gamin. Vousle dites aussi. Alors prenez la lettre.

Sir Toby ne se fit pas répéter l’invitation.D’une main impatiente, il décacheta la missive, tandis que Joan etle secrétaire se plaçaient à côté de lui, afin de parcourir en mêmetemps cette correspondance si singulièrement parvenue à sonadresse.

« Excellence, disait la missive, je suisforcé par le Corsaire Triplex de procéder à l’affichage de saproclamation. Sous peine de mort, je dois obéir. Mais je désireêtre sauvé des griffes de ce terrible personnage. Ce soir, il y afête dans les docks, après la vente annuelle des marchandisesrestées en souffrance. Triplex y sera. Soyez-y aussi pourl’arrêter. Le moment venu, je me présenterai pour guider vosrecherches. Gardez le silence sur ceci, car une parole imprudenteamènerait le trépas de votre serviteur. »

Un cri de triomphe jaillit des lèvres duDirecteur de la police :

– Nous irons, monsieur Pack, et nousaurons la tête de ce pirate. Vous aviez raison de compter surl’annonce de notre prime de 4.000 livres. Ces bandits tiennentleurs hommes par l’argent… C’est par l’argent qu’il faut lescombattre. Ce soir, à la fête des Docks. Venez, monsieur Pack,venez, nous allons arrêter les dispositions utiles.

Le secrétaire s’inclina, mais avant de suivreson chef, il s’approcha de Silly qui, appuyé à une fenêtre donnantsur le vaste jardin de l’habitation, semblait absorbé par lacontemplation des fleurs.

– Au revoir Silly, dit James. Vous êtesun bon garçon, pressez les mains avec moi.

Et dans un vigoureux shake-hand, il glissaentre les doigts de l’enfant un objet que Silly fit prestementdisparaître dans sa poche, sans que personne s’aperçût de sonmouvement.

Puis les deux hommes ayant disparu, l’innocentvint à lady Joan.

– Et mon seau ? murmura-t-il d’unton quémandeur. La dame m’a promis un seau.

Elle sourit et, caressant les cheveux dupetit :

– Accompagne-moi, Silly, je te feraidéjeuner et te remettrai le jouet auquel tu tiens tant. Cela tesera agréable de déjeuner ?

– Oui, oui. Vous êtes bonne. Vous savez,Silly a faim souvent et maintenant aussi. Vous êtes bonne.

Devant cette détresse si naïvement exprimée,Joan ressentit une émotion soudaine, elle se pencha vers ledéshérité, appuya ses lèvres sur son front et l’emmena dans sesappartements situés à l’aile opposée des bâtiments.

Chapitre 3SILLY SE PROMÈNE

Dans la chambre même de lady Allsmine,l’innocent avait été installé devant une petite table. À bellesdents il déchiquetait un poulet froid, s’interrompant seulementpour porter à ses lèvres un verre d’eau claire.

Joan avait voulu colorer sa boisson d’un doigtde porto-wine, mais l’enfant avait refusé, disant :

– Jamais de vin… Le vin mauvais… aveclui, Silly perd son esprit.

Elle le considérait avec douceur, prise desympathie pour ce petit misérable, auquel son étrangeté mêmedonnait une sorte de distinction.

Cependant la première faim apaisée, le gaminpromenait autour de lui un regard étonné et curieux. Le lit d’unbois précieux aux délicates incrustations d’ivoire, la cheminéeavec sa grande glace encadrée de panneaux à sujets attirèrentd’abord son attention, puis ses yeux se fixèrent avec un plaisirévident sur un tableau accroché à la muraille.

On y voyait un baby, une fillette de deux anspeut-être, debout sur un banc de pierre adossé au piédestal d’unestatue qui semblait se pencher en avant pour l’admirer. La roberose de la mignonne tranchait sur le blanc cru de la pierre etformait avec les verdures du paysage un ensemble gracieux.

Joan avait suivi la direction des regards del’innocent. Une expression de tristesse avait couvert sonvisage.

– Qui est cette chère petitechose ? demanda Silly.

La question fit frissonner son interlocutrice.D’une voix altérée, un flot de larmes montant à ses paupières, ellerépondit :

– C’est, ou plutôt c’était ma filleMaudlin.

Silly se leva aussitôt et courut à ladyAllsmine. Il lui prit les mains.

– Tu pleures, fit-il avec compassion, tupleures. Silly ne devine pas pourquoi. Se peut-il que ta fille aitcessé d’être ta fille ? Je ne sais pas, moi ; jamais jen’ai eu de mère. J’ai été jeté dans la vie tout seul, au milieu deschamps. Mes parents sont les oiseaux des bois, les fleurettes desprairies. Pardonne-moi si j’ai mal parlé.

Son accent était si affectueuxqu’instinctivement Joan le pressa sur son cœur.

– Mon pauvre petit, tu n’as pas malparlé. Tu ne peux pas comprendre la mort encore. Ma fille n’estplus. Maudlin est tombée dans une rivière, loin de moi ; soncorps n’a jamais été retrouvé. Et je pleure parce que plus jamaisje ne l’embrasserai. Mais tu pleures aussi, enfant ?

– Oui, Silly pleure, parce que tul’embrasses comme on ne l’a jamais embrassé.

Si douce était sa voix qu’un sanglot soulevala poitrine de Joan. Plus étroitement elle serra l’innocent, et parune inspiration subite :

– Mère sans enfant, enfant sans mère,dit-elle. Le hasard nous réunit, épaves de la vie ; veut-iladoucir l’irréparable ?

Et comme prenant un parti :

– Silly, demeure près de moi ?

Le gamin la regarda de ses grands yeux pleinsde larmes. Il parut sur le point d’accepter, mais une ombre serépandit sur son visage :

– Non… Silly doit rester libre. Il luifaut les routes, où le grand soleil fait d’or la poussière, lesmontagnes contre lesquelles le vent se bat en mugissant, lesprairies où l’on va se rouler auprès des grands bœufs roux. Sillyne saurait exister dans une maison.

Puis brusquement :

– Et même, je dois partir. La mer chantelà-bas sur la côte, elle m’appelle. C’est ma grande amie, tu sais.Souvent, quand Silly avait faim, elle lui apportait des coquillagespour se nourrir. Nous nous entendons tous deux.

Joan ne répondit pas. Une impression bizarre,intraduisible, germait en elle. Il lui apparaissait que l’innocentallait emporter une portion de son cœur. Très vite, comme malgréelle :

– Attends, Silly, ne t’ai-je pas promisun seau ?

– Si, fit le petit, mais je reviendrai.Tu es mon amie aussi, la dame. Silly reviendra. Il s’agenouilleraprès de ta chaise et il te regardera, car il aime à te voir.

On eût pensé qu’il faisait effort sur lui-mêmepour s’éloigner. Pourtant il appliqua une dernière fois ses lèvressur la main de Joan et s’élança vers la porte.

Cinq minutes plus tard, l’innocent arpentaitles rues de la ville, se dirigeant du côté du port.

Ce port, désigné sous le nom de Port-Jackson,est un des plus vastes du monde. Il est formé par troisbaies : Farm-Cove, station des vaisseaux de guerre del’escadre du Pacifique ; Sydney-Cove dont le Circular Quay(quai circulaire) reçoit les grands paquebots d’Europe ; etDarling-Harbour, plus spécialement affecté aux bâtiments decommerce.

Ce fut vers ce dernier point que le gaminporta ses pas.

Il s’arrêta au bord de l’eau, et s’asseyantsur le quai formé de larges dalles, il parut considérer avecplaisir le tableau qu’il avait sous les yeux.

En face de lui, sur la côte Est deDarling-Harbour, se montraient les jetées, les wharfs, lesentrepôts des diverses sociétés maritimes qui centralisent lecommerce de la ville. Au delà, sur les hauteurs, se profilaient lesforts de Middle-Head et de George’s-Head dont les puissantesbatteries protégeraient efficacement Sydney contre touteattaque.

Sur les quais, au sommet de mâts multicolores,flottaient des drapeaux indiquant l’emplacement de la fête quidevait avoir lieu dans la soirée pour clôturer les opérations de lavente annuelle des marchandises restées en souffrance dans lesDocks. Des bouffées de musique barbare, apportées par le vent,indiquaient que des forains campaient autour des entrepôts.

Du côté où Silly avait fait halte, lespectacle changeait. Ici tout était en travail. Des grues énormesgrinçaient en déchargeant des navires venus de tous les points duglobe ; des courriers passaient à bicyclette à une allurevertigineuse, croisant les voitures automobiles à pétrole ou àvapeur, qui roulaient pesamment avec un bruit de ferraille et unhalètement essoufflé.

Une demi-heure environ, l’enfant demeuraainsi, puis il se releva, parcourut les quais en flâneur, ramassantdes petits cailloux dont la trouvaille semblait lui causer un vifplaisir.

Enfin, il fit halte au haut d’un escalier depierre dont les marches inférieures s’enfonçaient dans l’eau vertedu bassin.

À pas lents, il descendit les degrés,s’accroupit sur le dernier, et gravement se mit à lancer sescailloux, très intéressé en apparence par les ronds concentriquesque leur chute formait à la surface de l’onde.

Quiconque eût observé Silly eût cru voir ungarçonnet, quelque peu dadais, se livrant à un passe-temps puéril.Mais le petit bonhomme avait son idée. Soudain son regard vagues’anima d’une expression intelligente. Lentement il examina lesalentours. Personne ne s’occupait du pauvre vagabond. Deux matelotsqui passaient lui jetèrent un coup d’œil dédaigneux etpitoyable.

– Le petit gars rêve, dit l’un.

– Cela se peut-il ? répliqual’autre. Comment rêver sans cervelle ?

Et ils s’éloignèrent sans que Silly eût faitun geste indiquant qu’il les avait entendus.

Cependant le gamin se penche en avant. Sa mains’enfonce dans l’eau, semble tâtonner. Elle reparaît tenant unbouchon attaché à une ficelle. La cordelette se tend, on dirait queson extrémité est fixée au fond du bassin.

Un nouveau regard investigateur sur les quais,et l’innocent tire de sa poche l’objet que James Pack lui a remischez Sir Allsmine. C’est un petit cylindre de fer blanc qui brilleau soleil. Silly l’attache solidement au bouchon, puis il opèretrois tractions régulièrement espacées sur la cordelette. Dixsecondes s’écoulent, un sourire satisfait détend les lèvres dugamin qui desserre les doigts. La boîte métallique glisse dansl’eau et s’enfonce en tournoyant.

Silly a encore quelques cailloux. Placidementil recommence à faire des ronds, des ronds, et sa provision deprojectiles épuisée, il semble envahi par l’ennui. Mais ses yeuxverts se portent sur un poste sémaphorique. Les signaux annoncentl’entrée d’un paquebot dans Sydney-Cove. Le petit se lève aussitôt,il remonte l’escalier, et suivant les berges du port se dirige versCircular Quay.

Sa flânerie a un but maintenant. Il va voirdébarquer les passagers d’un steamer arrivant d’Europe.

Sans se presser il marchait, contournant lesballots, les caisses amoncelées en piles énormes, répondant par unsigne de tête au « bonjour » des employés du port, quitous éprouvaient une sorte de pitié affectueuse pour l’enfant, dansla jolie tête de qui la nature avait omis de mettre la raison.

Il allait, sifflotant un air de chasse,insouciant comme l’oiselet dont il avait la grâce. Tout à coup, enpassant près d’un poste de surveillance – police office –établi sur le quai, il tressaillit. James Pack causait sur le seuilavec le chef de poste.

Le gamin poursuivit pourtant sa route, mais lesecrétaire de sir Allsmine l’arrêta :

– Bonjour Silly.

– Bonjour Sir.

– Tu n’es donc pas resté auprès de ladyAllsmine ?

– Non. La liberté est trop douce.

– Cependant voudras-tu venir te promeneravec moi ce soir ?

– Je veux bien.

– Parfait ! Alors sois à neuf heuresexactement dans Paramata Street.

– Devant la maison de la dame ?

– Précisément. Je te conduirai à la fêtedes Docks.

Le petit frappa ses mains l’une contrel’autre.

– À la fête des Docks, avec les grandesbaraques, les manèges de bicyclettes ?

– C’est cela. Au revoir Silly, à cesoir.

– À ce soir, Sir.

Et tandis que l’innocent reprenait sapromenade, le bossu murmura à l’oreille du chef du poste desurveillance :

– Vous le voyez, Monsieur Warn, jerécompense ce gamin qui nous a mis sur la trace du CorsaireTriplex… et puis, vous le savez, il peut nous aider à retrouverl’homme qui lui a remis les affiches.

Le policier inclina la tête d’un air entendu,et regarda avec un attendrissement subit l’innocent déjà bienloin.

Maintenant le gamin traversait les ruelles oùgrouille la population laborieuse du port. Ici, des pêcheursraccommodaient leurs filets encombrant le passage déjà étroit. Toutprès, des matelots de la flotte de guerre péroraient à grand bruità la porte d’une taverne sombre, dont l’entrée basse jetait dans larue un air lourd chargé de vapeur de gin et de wiskey. Un peu audelà, des ménagères clabaudaient tumultueusement, oubliant dansleur soif de commérages, leur ménage à faire, leur dîner àapprêter, et préparant ainsi pour le soir les tempêtesconjugales.

Entre les groupes, Silly se faufilait. Aucunobstacle ne ralentissait sa marche. Bientôt il déboucha dansSydney-Cove, en face du quai circulaire, où abordent les puissantspaquebots d’Europe. Il était temps. Le navire annoncé par lesémaphore arrivait à quai.

Tandis qu’on lançait la passerelle, descommissionnaires, garçons d’hôtels, interprètes se coudoyaient, sebousculaient, chacun cherchant à parvenir au premier rang.

C’était un tohu-bohu, des cris, des poussées,des menaces, des éclats de rire. Une acclamation salua la venue deSilly :

– Nous sommes sauvés, clama un portefaixtaillé en hercule. Voilà du renfort. Viens ici, l’innocent, on abesoin d’hommes solides.

Tous ricanèrent trouvant la plaisanteriebouffonne. Mais le gamin ne s’intimida pas. Simplement ilrépondit :

– Silly n’est pas aussi fort qu’un bœuf.Cependant il peut porter une valise et gagner ainsi une pièce demonnaie pour manger.

Grossiers mais non méchants, les portefaixcessèrent de rire, un peu confus d’avoir raillé ce faible de corpset d’esprit qui venait si naïvement de réclamer son droit à lavie.

Volontiers on lui eût fait place, si à cemoment même, les passagers du paquebot n’avaient commencé àdébarquer.

Alors tous les pauvres diables, venus là pourgagner quelques pence (0 fr. 10) ne songèrent plus qu’à seprécipiter sur les valises, mallettes, sacs que les voyageurstenaient à la main.

Les interjections se croisaient dansl’air :

– Un bon commissionnaire, Lady !

– Confiez-moi votre valise,gentleman.

– Par ici, milord… Royal Hôtel, prixmodérés.

– Pavillon Hôtel… très confortable…chaque soir musique au parloir… dans chaque huitaine, uneattraction-surprise.

– Regardez de ce côté, young ladies…Moose-Park-Hôtel… le plus vaste, le plus moderne… serviceautomatique… les serviteurs remplacés par la machinerie électrique…grande sensation !

Les omnibus à vapeur lançaient des volutes defumées… peuh ! peuh ! tandis que les plus adroits desportefaix entassaient les bagages sur les impériales.

Au milieu de ce hourvari, les voyageurséperdus, prestement déchargés de leurs bagages, couraient derrièreles commissionnaires, coudoyés, bousculés, ahuris.

Un groupe cependant semblait échapper àl’affolement général, et à ce titre il attira l’attention deSilly.

Il se composait d’un gentleman et de deuxjeunes dames. Lui, de taille moyenne, la physionomie fine, leregard spirituel et rieur, la moustache châtaine relevée en croc,avec ce je ne sais quoi de confiant et d’aimable qui faitreconnaître le Français à l’étranger ; ses compagnes exquises,l’une blonde et l’autre très brune. Celle-là charmante avec sonminois rose, sa délicieuse raideur d’Anglaise élégante ;celle-ci non moins jolie, le teint doré, ses yeux noirs allongés,son allure légère de gazelle du désert.

Très calme, très souriant, le gentleman avaitécarté les portefaix de la badine qu’il tenait à la main. Sans sepresser, il avait choisi deux grands gaillards et les touchant desa canne :

– Garçons, dit-il en excellent anglais,Centennial-Park-Hôtel.

L’un des interpellés étendit la main vers lesvoitures :

– L’omnibus est archi-complet,gentleman.

– Peu importe, nous nous y rendrons àpied. Peu de bagages, trois valises. Nous voyageons pour notreagrément et achetons en route ce dont nous avons besoin.

Avec un respect visible, les commissionnairessaisirent aussitôt les valises.

Au pays Australien, où l’on ne se déplaceguère que pour affaires, le voyageur pour le plaisir jouitd’une considération particulière. Évidemment un homme qui« globetrotte » sans chercher à gagner d’argent,doit en avoir beaucoup. Il représente un capital considérable.

Les garçons s’étaient déjà mis enmarche. Le gentleman se tourna successivement vers sa blonde et sabrune compagne, puis d’une voix douce, bien timbrée :

– S’il vous plaît, Aurett… s’il vousplaît, Lotia, nous allons les suivre.

– Mon cher mari, répondit la blondeAnglaise, j’y suis toute disposée.

– Et vous, Lotia ?

– Moi aussi, monsieur Lavarède.

Silly qui, depuis un moment, s’était rapprochédes personnages, n’avait pas perdu une de leurs paroles. Uneexpression de surprise, d’attendrissement avait envahi son visage,une étincelle avait brillé dans ses yeux :

– Lotia ! Aurett !Lavarède ! murmura-t-il.

Soudain il eut un geste de décision. D’unregard profond il enveloppa ceux dont il venait de répéter lesnoms. Lotia tenait à la main un petit sac. L’enfant allongea lebras, le saisit par la poignée et du ton pleurard desmendiants :

– Silly, porter le sac de Miss. Deuxpence pour la course.

– Quoi, qu’est-ce ? demandaLavarède.

Les portefaix s’étaient retournés. L’un d’euxexpliqua :

– C’est Silly, un pauvre petit garssimple d’esprit. C’est une charité de lui faire gagner sonpain.

– Bien, bien. Alors, gamin, porte donc cesac et suis nous.

Silly inclina la tête gravement et se mit àmarcher auprès des voyageurs qui causaient sans s’inquiéter delui :

– Ainsi, Monsieur Armand, questionnait labrune Lotia avec un accent d’inquiétude, vous pensez que nousserons heureux à Sidney ?

– J’en suis certain.

– Vous espérez que nous retrouverons…

– Mon cousin Robert ?… maiscertainement ! – Et, comme la jeune fille esquissait un gestede doute : Réfléchissez, Lotia, nous sommes sur la piste dufugitif. Lorsqu’il nous eut quittés désespéré, je me souvins quej’avais été journaliste parisien, ce que la présence de ma douceAurett m’avait un peu fait oublier, je me rappelai mes prouesses dereporter et je vous affirmai que nous rejoindrions notre malheureuxami.

– C’est vrai. Je ne devrais pas oublierque, grâce à vous, nous avons retrouvé sa trace, acquis lacertitude qu’il s’était embarqué en Italie, à Brindisi, sur unpaquebot à destination de Sydney. À Port-Saïd, dans les diversesescales, vous nous avez prouvé qu’il n’avait pas quitté lesteamer.

– C’est donc ici, point terminus de laligne maritime…

– Que nous devons l’atteindre sûrement,acheva Aurett avec un joli sourire.

Mais Lotia secoua la tête :

– Ici, nous ne pourrons pas nous adresseraux autorités… il y aurait grand danger pour M. Robert àtomber entre les mains de la police anglaise.

– Pardon ! pardon ! fitgaiement le journaliste, il y a deux opérations distinctes. Lapremière, la plus délicate, est de retrouver mon cousin. Lesautorités nous y aideront, et avec un zèle que vous soupçonnez. Laseconde est de l’arracher aux griffes des policiers… un jeud’enfant, ici comme en Europe… avec un peu d’adresse.

– Alors…

– Dès demain, je solliciterai uneaudience du Directeur général de la police et… je ne vous demandequ’une chose, Lotia,… ne vous inquiétez pas.

On arrivait au Centennial-Park-Hôtel, immensebâtiment dont la masse imposante se dressait en face desmagnifiques jardins dont il avait tiré son nom.

Cinq minutes plus tard, les voyageursprenaient possession d’un appartement spacieux, orné de tous lesaccessoires scientifiques du confort moderne. Téléphone,électricité, clavier de service. Et même un domestique avertissaitSir Armand Lavarède, qu’un phonographe prêt à fonctionner setrouvait dans le salon.

– Ceci, ajouta cet homme, pour lesvoyageurs qui désirent rapporter des notes de voyage. L’Hôtel leurremet au départ les bandes métalliques utilisées, et rentrés chezeux, ils n’ont qu’à les replacer dans un autre appareilphonographique pour revivre les jours écoulés.

Les commissionnaires, Silly compris, furentrétribués de leur peine, et tous trois s’en allèrent, non sans quele gamin, avec la curiosité naïve de son âge, eût fait le tour dusalon, ce qui amusa beaucoup les voyageuses.

Armand et ses compagnes demeurèrent seuls.

– Mes gracieuses amies, dit alors lejournaliste, dès demain je compte entrer en relations avec leservice de la police australienne. Permettez-moi de vous lire lerapport au Directeur pour le Pacifique, que j’ai préparé durant latraversée. Je serai charmé d’avoir votre avis.

Et les jeunes femmes ayant consenti d’ungentil mouvement de tête, Lavarède commença.

Chapitre 4RAPPORT À SON EXCELLENCE, M. LE DIRECTEUR DE LA POLICE DUPACIFIQUE, SIR TOBY ALLSMINE

« Nous soussignés, Lavarède, Armand,chroniqueur parisien, détenteur du record des tourdumondistes(puisque en un an, jour pour jour, avec two pence and half penny (0fr. 25) j’ai fait le tour du globe terrestre[1] ;mon épouse Aurett Lavarède, née Murlyton, et Miss Lotia Hador,avons l’honneur d’exposer ce qui suit :

« Votre Excellence est trop au courantdes questions de politique générale pour ignorer les obstacles quel’influence britannique rencontre en Égypte.

« Sur cette terre illustrée par tant dePharaons, un parti, dit Néo-Égyptien, s’est formé qui veutl’indépendance de la vallée du Nil. Les rivalités de deux grandesfamilles, les Thanis et les Hador, entre lesquelles il y avait dusang, ont, durant de longues années, empêché les Néo-Égyptiens dese grouper. Enfin, le dernier des Hador, sacrifiant à la patrie unehaine séculaire, résolut de donner en mariage sa fille unique Lotiaau dernier survivant de la race des Thanis. De la sorte, lesdivisions intestines prendraient fin et tous les hommes d’Égyptepourraient se réunir sous le même drapeau[2].

« Or, Thanis vivait en France, à Paris,surveillé par l’Angleterre qui lui allouait une copieuse pension.Pressenti par un envoyé d’Hador, répondant au nom de Niari, cejeune homme accoutumé à la vie large et facile, s’effraya de lalutte à entreprendre et avisa l’ambassade d’Angleterre de ce qui sepassait. Voici ce qui advint de cette dénonciation :

« L’Amirauté comprit que si Thanisrefusait officiellement son concours à la rébellion, celle-ci seproduirait néanmoins. De là une guerre coûteuse et sanglante qu’ilimportait d’éviter. On décida que Thanis accepterait en apparencela proposition qui lui était faite, seulement il atermoierait etchercherait un individu né dans des circonstances telles que l’onput aisément modifier son état civil et le faire passer pour levéritable Thanis. Niari aveuglément dévoué au jeune Égyptienaiderait à cette substitution. Le troc opéré, le faux Thanis seraitarrêté en Égypte, déporté, et la conspiration privée de son chef,tomberait d’elle-même, ce qui permettrait au vrai Thanis decontinuer son existence oisive et élégante.

« Tout cela était fort habile. Le choixde l’Égyptien tomba sur Robert Lavarède, né dans une ferme duSud-Algérien, à cinquante kilomètres d’Ouargla, lequel, orphelin,n’ayant d’autre parent que le Soussigné, son cousin qui ne l’avaitjamais vu, répondait merveilleusement aux desiderata del’Amirauté.

« Tout se passa comme il était prévu.Robert enlevé par surprise, jeté sans y rien comprendre dans laconspiration égyptienne, fiancé à Miss Lotia Hador, puis arrêté parla police anglaise et interné dans l’Australie occidentale, réussità s’échapper par suite de circonstances trop longues à rapporterici, tua Thanis dans un duel dramatique et rentra en France.

« Il avait l’intention d’épouser MissLotia, à laquelle il était uni par une affection réciproque, et devivre bourgeoisement. Hélas ! ses tribulations ne faisaientque commencer !

« Pour assurer la tranquillité del’Égypte, il fallait à l’Angleterre un Thanis qu’elle eût sous sadépendance. Le gouvernement britannique avait demandé et obtenu dugouvernement français que le jeune homme fût rayé des listesciviles et militaires et noté comme sujet Égyptien inscrit parerreur à l’état civil de France.

« Du même coup, Robert perdait son nom etsa nationalité, n’ayant d’autre alternative que d’accepter lasurvivance du traître qu’il avait justement puni.

« Cela était inadmissible, VotreExcellence le comprendra. Quelle que soit la nation dont un galanthomme fait partie, il ne saurait consentir à porter un autre nomque le sien et de plus le nom d’un traître.

« Pour épouser sa fiancée, mon cousinavait besoin de reprendre son nom et sa nationalité.

« Alors ce fut une série de marches, decontremarches, de démarches inutiles, car les agents britanniquesdétruisaient nos meilleures combinaisons.

« De jour en jour, Roberts’assombrissait. Il se reprochait, le pauvre garçon, de briser lavie de Miss Lotia par ses luttes stériles. Vainement, jem’efforçais de lui rendre quelque courage ; le désespoirpénétrait en lui obscurcissant son esprit.

« Enfin par une belle nuit, il quitta lamaison que nous habitions, nous laissant pour adieu la lettredésolée dont copie :

« Cousin, vous tous que j’aime,

« C’en est fait ! mes yeuxs’ouvrent. J’ai entrepris une tâche au-dessus de mes forces ;un homme ne triomphe pas d’un peuple. En restant auprès de vous, jetrouble votre existence, je chasse le bonheur de votre foyer,j’engage la vie de Lotia, trop noble, trop bonne pour reprendre safoi. C’est mon devoir de la lui rendre. Qu’elle oublie l’infortunéqui trace ces lignes ; qu’elle ne cherche pas à meretrouver ; à l’heure où vous me lisez, je suis bien loin etchaque minute augmente la distance qui nous sépare.

« Le devoir est cruel, mais le sacrificeà ceux que l’on aime donne un but à ma vie manquée.

« Adieu pour toujours, avec les yeux etle cœur pleins de larmes.

Signé : « Celui qui n’a plus de nom. »

Un sanglot interrompit le lecteur. Lotiacachait son visage dans ses mains et son corps était agité desoubresauts convulsifs.

Très émue elle-même, Aurett s’était levée, etpenchée sur la gracieuse victime du drame poignant que relatait lerapport avec la sécheresse ordinaire de ces sortes d’écrits, ellelui prodiguait les caresses et les affectueuses paroles.

Doucement, le journaliste dit :

– Du courage, Lotia ; si je soumetsmon travail à votre critique, ce n’est pas pour vous faire pleurer.Elle est bien loin la tristesse que nous a causée la lettre deRobert ; le flambeau de l’espoir s’est rallumé. Nous leretrouverons.

– Oui, c’est vrai, je le crois… Mais lasituation restera la même. Par respect pour la mémoire de son père,sentiment que j’approuve, il veut reconquérir son nom deLavarède ; par amour pour sa patrie, il veut redevenirFrançais. Les mêmes difficultés renaîtront.

Armand eut un bon sourire.

– Voilà précisément ce qui voustrompe.

Et sous le regard curieux des deux femmes ilcontinua :

– Une idée qui m’est venue en touchant laterre Australienne ; une idée tellement simple que je m’étonnede ne l’avoir pas eue plus tôt.

– Quelle idée ?

– Celle-ci ; lorsque Robert quittace pays, avec vous Lotia, et avec le vrai Thanis, il laissa enarrière l’ambassadeur des Néo-Égyptiens, le Niari qui est aucourant de l’intrigue dont mon cousin est victime. Robert replacéau milieu de nous, nous cherchons ce drôle, nous l’amenons enFrance, et sur sa déclaration, sur la vôtre, Lotia, nous faisonsdresser un acte d’identité qui rend à votre fiancé et son nom et saplace dans les rangs des électeurs français.

Un double cri de joie répondit à cettedéclaration. Aurett et la jeune fille souriaient rassurées.Pourtant Lotia émit un doute :

– Niari consentira-t-il ?

– Évidemment, son intérêt est le même quele nôtre.

– Vous croyez ?

– C’est limpide. Cet homme est unpatriote Égyptien. Le chef de la conspiration est défunt, son désirdoit être que la chose soit constatée, afin que les partisans del’indépendance du Nil puissent élire un autre général et reprendreleurs projets… Donc…

– C’est vrai, c’est vrai, balbutia lafiancée de Robert en prenant les mains de l’aimable Parisien, etvotre cousin vous dépeignait bien, lorsqu’il disait jadis :Armand serait enfermé pieds et poings liés dans une caisse, lacaisse dans un bloc de béton, et le bloc de béton à cent pieds sousterre, qu’il est assez ingénieux pour en sortir.

– Vous exagérez, fit plaisamment lejournaliste, ou plutôt Robert exagérait… Il est né en Algérie etl’Algérie est au Midi de Marseille. Par bonheur, le problème àrésoudre ne comporte ni caisse, ni béton, et je crois que masolution hypothétique est juste.

Puis, avec ce sang-froid ironique qui semblaitfaire le fond de son caractère :

– Je reprends ma lecture. Au surplus jene vous retiendrai pas longtemps.

Et, revenant au rapport un instantabandonné :

« Nous nous lançâmes à la poursuite dufugitif. D’une enquête menée comme savent les mener les reporters,ces policiers du journalisme, auxquels les policiers, ces reportersde la justice, ont maintes fois rendu hommage, il résulta queRobert Lavarède avait gagné Brindisi et s’était embarqué sur lesteamer Botany, à destination de Sydney. Dans aucune desescales, le passager ne quitta le bord. Il a donc dû arriver àSydney vers le mois de juin dernier. »

Armand se tut.

Les jeunes femmes déclarèrent que lesexplications données leur semblaient avoir un caractère deprécision bien propre à faciliter les recherches de la police. LeParisien parut ravi et replaçant le papier dans sa valise, il ditjoyeusement :

– En ce cas, à demain les affairessérieuses. Songeons aujourd’hui à dîner. Je vais faire servirici.

Il s’était levé et marchait vers l’appareiltéléphonique installé dans un angle de la pièce, mais au moment oùil allait appuyer sur le bouton de la sonnerie-avertisseur, il eutune exclamation :

– Tiens !

Sur la tablette vibrante du téléphone, ilvenait d’apercevoir un papier plié portant, tracés par un crayontrès noir, les mots :

Armand LAVARÈDE, Esquire.

Important.

– Un billet pour moi, fit-il encore.

Les jeunes femmes se rapprochèrent curieuses,et avec une stupéfaction facile à comprendre, le journaliste ayantdéveloppé le papier lut à haute voix cet étrange avis :

« Gentleman,

« Sir Toby Allsmine, Directeur général dela police du Pacifique, reçoit très difficilement les étrangers.Toutefois, si vous voulez vous rendre demain, à six heures dumatin, le long du port de Farm-Cove, dans le parc du Domaine, vousrencontrerez sir Toby dans les massifs qui entourent la statue dunavigateur Cook et vous pourrez à loisir lui exposer l’affaire dontvous voulez vous occuper. »

Pendant quelques instants, les voyageursgardèrent le silence. Autour de la pièce, ils promenaient desregards étonnés, sans comprendre comment leur était parvenuel’indication qui répondait si exactement à leurspréoccupations.

Aurett prit enfin la parole :

– Que comptez-vous faire,Armand ?

– Aller au rendez-vous fixé. Qu’est-ceque je risque ? D’être victime d’une plaisanterie. Bah !je suis Parisien, j’en rirai le premier. Toutefois je crois bond’interroger les gens de l’hôtel.

Sitôt dit, sitôt fait. Les sonneriesélectriques fonctionnèrent, attirant dans l’appartement lesservants, boys, swimming boys, stewarts et jusqu’audirecteur de l’hôtel, l’honorable et correctM. Littlething.

Mais aucun ne put éclaircir le mystère.Littlething se confondit en excuses, désolé qu’un fait aussiinconvenant se produisit dans une maison aussi bien tenue que lasienne. Après quoi, il se retira en annonçant qu’il se rendait à ladirection de la police pour avertir l’autorité.

De guerre lasse, les voyageurs se firentservir à dîner et mangèrent d’excellent appétit, tout en se livrantaux plus étranges conjectures touchant leur mystérieuxcorrespondant. Vers neuf heures, chacun s’enferma dans sa chambreet ne tarda pas à céder au sommeil.

Chapitre 5LA FÊTE DE SYDNEY’S DOCKS

Beaucoup moins philosophe que ses clients, ledirecteur de Centennial-Park-Hôtel errait à travers les rues de lacité.

Il était furieux. Les bureaux de la policefermés lors de son arrivée, il s’était rendu inutilement audomicile privé des divers fonctionnaires susceptibles de recevoirsa déclaration. Tous étaient absents ou avaient refusé de lerecevoir.

Et cependant l’honneur de son établissement,le plus parfait de Sydney – Grande Sensation, – se trouvaitcompromis. Que penser d’un hôtel dont les hôtes sont exposés àrecevoir des billets anonymes, sans doute rédigés par des gens sansaveu, ne pouvant être présentés.

– Comme la police est mal faite,monologuait-il. Peuh ! Un commerçant notable, de fortuneassise, doit supporter les facéties de personnages, sans argentprobablement ! – Il fallait entendre avec quel mépris ilprononçait ces dernières paroles. – Car il est évident qu’uncitoyen riche, un homme de valeur ne se livrerait pas à de tellesexcentricités.

Soudain il s’interrompit. Devant luimarchaient trois personnes dont la silhouette ne lui était pasinconnue.

Au milieu, un homme de haute taille, de fortecorpulence, ayant à sa droite un individu plus petit dont latournure restait élégante en dépit d’une légère gibbosité et à sagauche un adolescent.

– Ah çà ! murmuraM. Littlething, ou j’ai de la poussière dans les yeux ou jevois sir Allsmine lui-même avec son secrétaire James Pack et cepetit drôle de Silly. Ma foi ! je serais bien stupide de nepas profiter de l’occurrence pour formuler ma réclamation.

Ceci dit, l’industriel accéléra sa marche,dépassa les promeneurs et d’un regard oblique s’assura qu’il nes’était pas trompé.

C’étaient bien le Directeur de la police duPacifique, James Pack et Silly qui se rendaient à la fête des Docksde Sydney, avec l’espoir d’arrêter dans la nuit l’insaisissableCorsaire Triplex.

Le chapeau vissé sur la tête – car lesAustraliens dédaignent les formes extérieures du respect toutautant que les Américains – Littlething se campa devant lespromeneurs de façon à leur barrer le passage :

– Bonsoir, Sir Allsmine.

Toby eut un geste d’étonnement en se voyantainsi arrêté dans la rue, mais reconnaissant l’importun :

– Ah ! c’est vous,M. Littlething, bonsoir.

– J’ai deux mots à vous confier.

– Ce soir, mon temps est troppetit. Venez demain.

– Demain les affaires me tiendront. Jeparlerai de suite. Peu de paroles suffiront.

Interprétant le silence surpris de soninterlocuteur comme un consentement, le négociant reprit :

– Ce soir, on s’est permis de déposerdans une chambre de Centennial-Park-Hôtel, à l’adresse d’unvoyageur, l’écrit que voici.

Il présentait en même temps le chiffon depapier qui avait si fort intrigué Armand Lavarède ; à laclarté d’une lanterne électrique, sir Toby parcourut la lettre.

– Lavarède, dit-il entre haut et bas…Lavarède, ce nom est dans ma mémoire… qu’est-ce donc ?

Pack et Silly eurent un léger tressaillement,ils échangèrent un regard rapide, puis le premier répliqua d’un tonindifférent :

– Lavarède est le nom que réclamait lepersonnage interné autrefois dans l’Australie occidentale… voussavez… il était mêlé à la question égyptienne.

– Parfaitement, ami James. Oh ! cen’est pas le même sûrement. Il ne reviendrait pas ici. Cependantnous verrons demain.

Mais cette remise au jour suivant ne faisaitpas l’affaire de Littlething.

– En attendant, grommela-t-il, ce soir,la respectabilité de ma maison est atteinte.

– Eh ! s’écria le Directeur de lapolice avec impatience, cessez de me troubler. Ce soir je suis tropoccupé ; priez seulement votre client de ne pas se déranger,bien certainement je ne serai pas à six heures dans les jardins duDomaine. Demain vous me ferez part de vos soupçons.

– Je le ferai maintenant. Mon personnelne saurait être mis en cause. Personnel de choix, références depremier ordre. Mais trois étrangers ont pénétré dans l’appartementde sir Lavarède : deux commissionnaires du port et le petitdrôle que je vois avec vous.

– Silly ?

– Oui.

– Silly, le pauvre enfant, n’est pourrien là dedans, intervint James non sans vivacité. Cependant si monhonorable Directeur le permet, je vous inviterai à ne pasdéconseiller M. Lavarède de venir. Peut-être des banditsont-ils de méchantes intentions à son égard. Qu’il se rende auDomaine, nous veillerons sur lui.

Et sir Toby ayant incliné la tête de façonapprobative, le secrétaire écarta l’hôtelier sans cérémonie ets’éloigna avec ses compagnons.

Tandis que Littlething maugréait de plus bellecontre les façons policières, ceux qu’il venait d’arrêter uninstant reprenaient le chemin des docks de Darling-Harbour.

Tout un côté des bassins était illuminé ;des arcs, des guirlandes de lanternes vénitiennes, de globes deverre dessinaient de lumineuses arabesques sur le fond sombre duciel ; des rampes de lampes électriques multicolores couraientle long des toitures des entrepôts ; des manèges, desexhibitions foraines avaient planté leurs installations provisoiresdans les rues ménagées entre les bâtiments permanents.

Les cuivres, les orgues à vapeur, les grossescaisses, les cymbales ronflaient, gémissaient, bourdonnaient en unecacophonie tumultueuse, surexcitant la joie bruyante de la foulequi s’empilait dans les baraques, s’écrasait dans les avenues.

Car la fête des Docks de Sydney est presqueune fête nationale. Toutes les classes de la société s’yrencontrent, et l’honorable – tout est « honorable » dansles pays de langue anglaise – l’honorable corporation despick-pockets la considère comme une fête patronale. C’est là,qu’avec une charité qui n’a d’égale que leur adresse, ils soulagentleurs concitoyens des bijoux, bourses portefeuilles ou objets devaleur quelconque dont ceux-ci se chargent imprudemment. SirAllsmine et ses compagnons parvinrent à l’entrée de la foire.

– Ne t’éloigne pas de moi, Silly, ordonnale Directeur de la police. Si tu aperçois l’homme qui te remit lesaffiches ce matin, désigne-le moi.

L’innocent inclina la tête sans répondre etles trois personnages allaient s’engouffrer dans la cohue joyeuse,lorsqu’un homme se dressa devant eux. C’était un agent de lasûreté.

– Excellence, dit-il. J’étais tout àl’heure posté devant le cirque Monkey. Un individu s’est approchéde moi et me désignant un gentleman qui pénétrait sous latente : Voici le corsaire Triplex, murmura-t-il, je suis celuiqui a adressé une communication aujourd’hui à sir TobyAllsmine.

– Où est cette personne ?

– Elle s’est perdue dans la foule avantque j’aie pu l’appréhender. Toby eut un mouvementd’impatience :

– C’est très fâcheux.

– Votre Excellence est droite,cependant si nous prenons le Triplex, la disparition de l’autre estsans aucune importance.

– D’autant plus que l’autre, appuya Pack,se montrera bien pour toucher la prime promise à quiconque auralivré le Corsaire.

La remarque parut rasséréner le Directeurgénéral.

– Oui, en effet, reprit-il, et regardantl’agent : Vous avez procédé à l’arrestation dubandit ?

– Pas encore. Je n’ai pas voulu troublerla représentation. J’ai placé quatre hommes en observation près ducirque, quatre gaillards armés de dins et dehandscuffs (casse-têtes et menottes). Si vigoureux quesoit le coquin, il ne pourra s’échapper.

– Il est vigoureux d’apparence,alors ?

– Certes oui, Excellence. Il est trèsgrand, taillé en athlète, les yeux bleus, le bas du visage cachépar une épaisse barbe blonde.

Sir Allsmine se frotta les mains :

– Enfin, nous avons le signalement de cecoquin, ne perdons pas de temps, car c’est un drôle adroit. Aucirque Monkey, Messieurs.

Aussi vite que le permettait l’encombrementdes voies, la petite troupe, guidée par l’agent, se dirigea versl’endroit où était établi le manège Monkey, renommé sur toute lacôte australienne.

Bientôt ils parvinrent devant l’estrade videen ce moment. Des applaudissements, des Hip ! Hip !partaient de l’intérieur, indiquant que la représentation suivaitson cours. Au pied des degrés de bois accédant à l’entrée, quatreformes noires, immobiles comme des statues, semblaient faire corpsavec la toile à laquelle ils s’adossaient.

Du doigt l’agent les désigna :

– Mes hommes, fit-il à voix basse.

– Très bien ! Très bien !approuva le Directeur. La sortie n’aura lieu que dans quelquesinstants ; ne pourriez-vous me faire apercevoir celui que nousattendons ?

– Si, si, Excellence, si vous voulez mesuivre. Avant de me mettre à votre recherche tout à l’heure, j’aipréparé un regard juste en face de l’entrée desartistes.

– Allons voir cela.

Précédé par son subordonné, Allsmine contournala tente circulaire du cirque. Son conducteur fit halte en un pointdiamétralement opposé à la porte qualifiée depublic-intrance. Une ouverture carrée d’un centimètre decôté à peine avait été découpée dans la toile.

– Placez votre œil à ce trou, Excellence,conseilla le policier. Vous apercevrez devant vous, au premierrang, ce fameux corsaire.

Toby obéit ; un frémissement de joieparcourut tout son être. L’homme à la barbe blonde occupait bien laplace indiquée. Il semblait prendre plaisir au spectacle, et penchéen avant, les coudes appuyés sur la barrière circulaire quienfermait l’arène, il considérait en souriant un clown se livrant àdes exercices de dislocation.

– Il ne se doute pas du tout de ce quil’attend à la sortie, souffla le Directeur à l’oreille de sonsubordonné.

– Bien sûrement que non, Excellence.Aussi ne peut-il soupçonner qu’il a été trahi.

De nouveau sir Allsmine se remit enobservation. Il éprouvait une intense satisfaction. Sous son regardil tenait cet ennemi mystérieux dont l’audace, la prodigieuserapidité de mouvements l’avaient un instant effrayé, il pouvaitbien se l’avouer maintenant. Les dents serrées ilgrommelait :

– Fini de rire ! Fini de nousnarguer, mon garçon. Une belle potence nous mettra à l’abri detoute récidive.

Il se tut brusquement. Le manager du cirque,M. Monkey en personne, venait de descendre dans l’arène, ettrès correct dans son habit noir il annonçait la fin de lareprésentation « pour avoir l’honneur de remercier ses trèssympathiques spectateurs ».

– Vite, pressons-nous, dit sir Toby. Lepublic va sortir.

En courant presque, il revint avec l’agentdevant l’estrade où s’effectuaient les parades du cirque.

Ses policiers étaient à leur poste. James Packet l’innocent, sans doute mus par une curiosité bien légitime, setenaient au bas de l’escalier. Allsmine vint se placer auprèsd’eux, sans remarquer l’énigmatique sourire qui voltigeait sur leurvisage.

Presque aussitôt, le vélum tendu devant lasortie s’écartait ; la foule des spectateurs débordait surl’estrade, se pressait sur l’escalier, et ayant atteint le solferme s’épanouissait en éventail, se répandant dans toutes lesdirections.

Le mouvement était lent. Le Directeur de lapolice et ses hommes avaient le loisir d’examiner chaque personne.Celui qu’ils attendaient d’ailleurs était facile à reconnaître,avec la longue barbe blonde qui descendait sur sa poitrine.

Le flot humain coulait toujours. Peu à peu ils’éclaircit. Les derniers retardataires passèrent vivement, puisl’entrée découpa sur la toile son rectangle noir dans l’encadrementduquel aucun être vivant n’apparaissait plus.

Le cirque était vide et le corsaire Triplex nes’était pas montré.

Un étonnement cloua le chef et les subordonnéssur place. Puis sir Toby poussa une exclamation de rage et suivi deses subalternes escalada l’escalier, fit irruption sous la tente ets’arrêta déconcerté.

Debout au milieu de l’arène, M. Monkeytoujours vêtu de son habit, faisait ratisser par ses employés lesable mouvant de la piste, afin de donner une nouvelle et dernièrereprésentation avant l’extinction des feux.

Il courut aux intrus en criant :

– Non, non, gentlemen, pas encore. Tout àl’heure le spectacle. Laissez-nous mettre l’ordre dans notreménage.

– Il ne s’agit pas de spectacle, grondale Directeur de la police. Le but de notre présence estl’arrestation d’un forban.

– Je n’ai point de forban parmi mesartistes.

– Qui vous parle de cela ? L’hommeen question était spectateur. Il a dû sortir…

– Par la porte, interrompit Monkey d’unair de dignité blessée. À la fin de la représentation j’étais ici,mes employés le long de moi, et la sortie s’est effectuéeavec l’ordonnance la plus parfaite.

– Cependant nous avons dévisagé tous ceuxqui partaient ; aucun ne répondait au signalement.

– Au signalement ?

– Oui. Un grand gaillard, facile àdistinguer à cause de sa barbe blonde.

– Aoh ! qui cachait tout le plastronde sa chemise, glapit un clown entré depuis un instant ? Jel’avais remarqué et je pensais au dedans de monesprit : Cette barbe-là est trop belle pour êtrevraie.

– Comment ? firent tous lesassistants.

– Eh oui ! c’était une postichebarbe.

– Postiche ! rugit Allsmine avec unetelle violence que tous tressaillirent. Postiche !

– Parfaitement bien. Au départ, jeregardais le gentleman. Tout à coup, cric, crac, il a retiré cesuperbe ornement et l’a mis dans sa poche.

Le Directeur de la police du Pacifiquepiaffait positivement de rage impuissante.

– Vous êtes certain de ce que vous dites,demanda-t-il d’une voix étranglée ?

Le clown se mit à rire :

– Très certain. Tenez, pour vous prouverque je n’ai pas fait de méprise, ce personnage était assis en cetendroit.

En parlant, l’artiste forain frappait sur levelours de la barrière circulaire, précisément à l’endroit où sirToby avait naguère vu son insaisissable adversaire.

Soudain le clown poussa un cri dedouleur :

– Aïe… j’ai piqué ma main. Qu’estcela ?

Tous se penchèrent vivement. Une carte devisite était épinglée sur le velours.

La saisir, la parcourir d’un regard, pousserun cri de colère surhumain, fut pour sir Toby l’affaire d’uneseconde. Puis il promena autour de lui des yeux égarés. Il venaitde lire sur le bristol ces mots ironiques :

 

CORSAIRE TRIPLEX

donne au nommé Allsmine un bon avis.

On ne prend pas celui qui se trouve partout à la fois.

 

Non seulement Triplex s’échappait, mais encoreil narguait son infortuné poursuivant.

Et comme tous étaient là, muets, troublés parla fureur que trahissait la physionomie de sir Toby, un policemanarriva en courant.

Tout essoufflé, le nouveau venu expliqua queson brigadier l’envoyait avertir son Excellence, M. leDirecteur, que le corsaire Triplex « brillait » à latable de la maison de jeu Jones Zachom, sise à l’autre extrémité dela foire.

Du coup, l’emportement d’Allsmine atteignit àson paroxysme. Outré de se sentir le jouet du Corsaire, ilinvectiva brutalement l’agent qui n’en pouvait mais. Enfin calmépar l’acuité même de ses cris, dont retentissait tout le cirque, ildemanda :

– Comment l’avez-vous reconnu ?

– Au signalement notifié dans tous lespostes par l’agent Burley qui vous accompagne.

– Alors vous pensez que ?…

– Triplex est un grand gaillard porteurd’une barbe blonde et longue.

En dépit des regards courroucés du Directeur,les employés du cirque éclatèrent de rire. C’était désopilant eneffet ce Corsaire qui perdait ou retrouvait sa barbe à volonté. Etpuis, en Australie comme ailleurs, tout en rendant justice auxefforts de la police, le peuple a une secrète tendresse pour ceuxqui la bafouent.

– Bon, dit James Pack arrêtant lesimprécations qui se pressaient sur les lèvres de son supérieur. Aupoint où nous en sommes, il ne nous en coûtera pas plus de nousrendre au tripot de Jones Zachom. Peut-être qu’en faisantdiligence…

Ces mots calmèrent sir Toby en lui rendantl’espérance.

Sans un salut, il sortit du cirque et se lançaà travers les promeneurs, se frayant un passage en jouant descoudes.

Tous couraient dans son sillage. En dixminutes, le terrain occupé par les forains fut traversé et latroupe fit halte devant une maison aux fenêtres brillammentéclairées.

Mais personne n’entra. Un policeman placé enfaction auprès de la porte, s’avança vivement auprès du Directeurde la police, et rectifiant la position lui tendit une lettre.

– Qu’est-ce, garçon ?

– Je ne sais pas, Excellence. Un jeunehomme qui descendait des salons de Jones m’a prié de vous fairetenir cette missive.

De nouveau James Pack échangea avec Silly unsourire fugitif. Quant à sir Toby, il déchira l’enveloppe avec unevivacité fébrile, en tira une carte et la passant à sonsecrétaire :

– Voyez, M. Pack, la plaisanteriecontinue.

En effet sur le carton s’étalait ce nomobsédant :

CORSAIRE TRIPLEX

Au-dessous, on avait tracé les lignes quevoici :

regrette de ne pouvoir attendre le sieur Allsmine.

Ce n’est point encore chez Jones que la rencontre doit avoirlieu.

Cette fois, le Directeur de la police duPacifique ne se fâcha pas. Une sorte de crainte l’envahissait. Ilse demandait si la lutte engagée contre l’audacieux et introuvableTriplex ne tournerait pas contre lui-même.

Cet homme était donc bien fort qui osait jouerainsi avec les brigades mises sur pied pour l’arrêter. D’abord Tobyavait refusé de croire à la présence simultanée du Corsaire enplusieurs endroits différents. Et voilà que lui-même se sentaitmené comme un pantin par le fantastique personnage.

À la même heure, le Corsaire Triplex semontrait au cirque Monkey, à la maison de jeu Jones, disparaissantà la minute précise où l’on eût pu le capturer.

Cela tenait du prodige et cela étaitmenaçant.

Interdit, incapable de prendre une résolution,sir Toby Allsmine ne bougeait pas. Les pieds rivés au sol, ilcherchait vainement à fixer ses pensées confuses. Autour de lui, àdistance respectueuse, son secrétaire James Pack, ses agentsattendaient un ordre. Tous portaient sur leurs traits les tracesd’une lourde inquiétude. Seul l’innocent Silly regardait la maisonde jeu, les lumières de la foire avec une placiditéindifférente.

Tout à coup un homme vêtu en ouvrier, petit,carré, ramassé, les cheveux noirs emmêlés sortant en mèchesrebelles d’une vieille casquette à la visière déchiquetée, sefaufila sans façon dans le groupe et appuyant sa main calleuse surle bras du Directeur, prononça ces paroles :

– Il y a toujours une prime de 4.000livres sterling pour le citoyen qui livrera le CorsaireTriplex ?

Et plus bas, de façon à n’être entendu que duseul Allsmine :

– C’est moi, Excellence, qui vous aiécrit ce matin.

Chapitre 6LES MASQUES VERTS

Tel était l’état d’esprit du Directeur de lapolice que, sans regarder son interlocuteur, il se répandit enreproches menaçants :

– Encore une démarche ridicule que vousconseillez… Le Corsaire se rit de nous, vous le savez… Sans nuldoute, vous êtes envoyé par lui pour que la gaieté publiques’élève contre moi… Oui c’est bien cela… Vous êtes l’un de sesalliés… je vais procéder à votre arrestation.

Très calme, l’ouvrier laissa passer cettebordée de phrases soupçonneuses. Mais comme sir Toby s’arrêtait uninstant pour reprendre haleine, il répondit doucement :

– Si vous êtes en défiance de moi,faites mettre mes mains dans les menottes, appelez vos agentset suivez mon chemin. Je vous conduirai à la maison où sirTriplex a dépensé toute sa soirée à écrire et danslaquelle il réside encore à cette heure.

À cette proposition d’apparence si loyale, lacolère d’Allsmine tomba soudain. Évidemment le personnage quidemandait si paisiblement à être fait prisonnier, ne nourrissaitpas de mauvaises intentions. Il était de bonne foi, car il n’estpoint d’usage parmi les bandits de se livrer si complètement auService de la Sûreté. Ce fut donc d’un ton radouci que lefonctionnaire reprit :

– Vous êtes donc bien certain de mettreentre mes mains celui dont nous parlons ?

– Oui, si nous ne perdons pas plus detemps. Vous avez bien compris ce que je dis ?

– Il convient de nous mettre en route desuite.

– C’est cela.

– Dans ce cas, prenez la tête, je voussuis.

Déjà le Directeur appelait Pack, Silly et lesagents auprès de lui. Mais l’inconnu le retint par lebras :

– Vous manifestez un grand empressement,vous savez. Avant toute chose, ordonnez que l’on me passe lesmenottes.

– Vous voulez plaisanter ?

– Non, je suis sérieux ; seulementtout doit être prévu. Dans le cas d’un insuccès, je désire que vousn’ayez pas de doute touchant ma sincérité. C’est bien assez de lavengeance de l’Autre pour menacer mon existence.

Toby hésitait, l’inconnu insista :

– Accordez-moi cela, vite, le tempsest petit.

Il n’y avait pas à tergiverser. Sur un gestedu Directeur, l’ouvrier fut chargé des menottes ; d’un airtrès satisfait, il considéra cet ornement qui pour tant de gens estun objet d’horreur, puis d’un ton allègre, il prononça :

– S’il vous plaît, je vous guide.

– Guidez, mon cher vieuxgarçon.

L’artisan n’en demanda pas davantage. Du paslourd, allongé des travailleurs, il traversa le terrain de la fête,suivi par Allsmine et une dizaine d’agents.

James Pack et l’innocent étaient restés enarrière. Silly avait passé sa main sous le bras du secrétaire, etcette main tremblait visiblement.

Le bossu s’en aperçut :

– Courage, Silly, fit-il avec uneexpression de profonde tendresse. Courage. Vous vous êtes confié àmoi. Vous avez cru à la vérité de mes paroles. L’heure que j’aipromise est venue.

Et l’enfant levant vers lui ses yeux qu’uneémotion incompréhensible remplissait de larmes.

– Courage, ajouta Pack. Soyez calme, onpeut nous observer.

– Oui, James, oui, balbutia le gamin,vous avez raison. Je veux montrer de la fermeté.

– Vous le devez, Silly. Maintenantêtes-vous en état de marcher ?

– Oui, je crois.

– Alors, rejoignons sir Allsmine. Il fautqu’il nous voie auprès de lui.

Sur ces mots, le secrétaire entraîna son jeunecompagnon à une allure rapide, et bientôt tous deux se trouvèrent àquelques pas du Directeur de la police.

La petite troupe sortait de l’espace concédéaux forains. Elle laissait en arrière le champ de foireresplendissant de lumières et s’enfonçait dans des ruellesobscures.

On marchait vers l’ouest de la ville. Àl’animation de la fête succédait la solitude des quartiersendormis : rues désertes, boutiques closes, fenêtres auxvolets fermés, silence dans lequel les talons des promeneurssonnaient sur la chaussée avec un bruit formidable.

De loin en loin, un passant attardés’arrêtait, regardant avec un mélange de crainte et de curiosité legroupe policier poursuivre son chemin ; ou bien une ronde depolicemen s’approchait, reconnaissait le Directeur et s’éloignaiten murmurant :

– Le grand chef opère lui-même ;cela va chauffer.

On avait passé près de l’Hôtel des Postes,vaste édifice de grès, italien de style, avec sa majestueusecolonnade de granit ; puis l’Hôtel-de-Ville dominé par unetour haute de soixante mètres avait été entrevu, et l’ouvrier quepersonne ne perdait de vue allait toujours.

Maintenant on entrait dans les faubourgs.

Soudain le guide fit halte et désignant unevoie étroite et sombre qui s’ouvrait à la droite de latroupe :

– Nous touchons au but, murmura-t-il.

Le cœur palpitant, Allsmine sonda du regard laprofondeur de la rue.

– C’est là !

– Oui, Excellence, à vingt mètres àpeine. Une petite maison sur la rue. Derrière, un assez grandjardin dont les murs sont bordés par des passages. Il faudraitcerner la propriété afin…

– … d’empêcher l’évasion de notre gibierde potence… Vous êtes droit.

Aussitôt, sir Toby distribua ses ordres, etpar groupe de deux, de trois, les policiers disparurent dans lesruelles avoisinantes. Le Directeur n’avait conservé auprès de luiqu’un agent, James Pack et le petit Silly qui regardait très pâle,le corps agité par de rapides frissons.

– À nous quatre, déclara Allsmine, noussuffirons à garder la porte. J’ai mon revolver, et vousM. Pack ?

– J’ai aussi le mien.

– Allons donc prendre position.

L’artisan s’engagea alors dans la ruelle qu’ilavait désignée un instant plus tôt. Il marchait sur la pointe despieds, évitant de faire du bruit, et ses compagnons l’imitaient,comprenant la nécessité de ne pas donner l’éveil à celui qu’ilstraquaient.

Au bout d’une trentaine de pas, le guides’arrêta. On était en face d’une maison d’aspect bourgeois, dont laporte de bois plein était ornée d’un marteau de cuivre. Toutes lespersiennes étaient closes, mais au premier et unique étage, unelumière se montrait entre les lames des volets.

L’ouvrier la désigna du doigt.

Tous devinèrent la signification de ce geste.C’était là que se tenait le Corsaire Triplex. Enfin, on allait doncvoir et capturer cet être qui, depuis plusieurs mois, se jouait dela police britannique du Pacifique.

Il était là.

De même que les chasseurs à l’instant del’hallali, les policiers éprouvent une émotion violente à l’heureoù va se jouer la dernière scène du drame dans lequel ils sontacteurs. Ils sont pris de passion pour ce duel sans fin engagéentre les malfaiteurs et eux. Aussi tout le corps d’Allsmine étaitagité par une trépidation nerveuse à l’idée que tout à l’heure iltiendrait en son pouvoir le Corsaire Triplex.

Il semblait au Directeur qu’il apercevait sonennemi écrivant à la clarté de sa lampe, sans se douter que laSûreté cernait sa demeure. Il se figurait son soubresaut terrifiélorsqu’il se rendrait compte que toutes les issues étaient gardées.Une immense satisfaction envahissait le fonctionnaire. La capturedu fantastique personnage mettait fin à ses inquiétudes ; elleserait pour lui le point de départ de nouveaux honneurs. Déjà chefde la police de la moitié du monde anglais, il pouvait aspirer àtout. Pourquoi ne demanderait-il pas le titre de Lord, que sessubalternes lui appliquaient sans qu’il y eut aucun droit. Et aveccette fatuité naïve des ambitieux, Toby s’avouait tout bas que sonnom se prêtait merveilleusement à être accolé au mot Lord.

Un coup de sifflet modulé d’une façonparticulière interrompit son rêve. C’était le signal convenu avecses agents. Il indiquait que l’habitation du Corsaire étaitcomplètement cernée.

D’un geste brusque, sir Toby saisit sonrevolver de la main droite – geste imité aussitôt par sescompagnons – tandis que de la gauche il soulevait le marteau decuivre de la porte et le laissait retomber en disant d’une voixgrave :

– Au nom de la Reine, ouvrez !

Mais alors se produisit une chose inattendue.Le Directeur n’avait pas achevé, que la porte s’ouvraitviolemment.

Surpris, car il n’est pas d’usage que les genshors la loi obtempèrent aussi rapidement aux injonctions de lapolice, sir Toby, son secrétaire, Silly, l’agent qui lesaccompagnait, entrevirent des formes humaines qui bondissaient parl’ouverture. Saisis par des mains vigoureuses, désarmés avec uneprodigieuse adresse, ils furent entraînés à l’intérieur de lamaison, dont la lourde porte retomba sur eux.

Ils n’avaient pas eu le temps de sereconnaître. Séparé de ses amis, la tête enveloppée dans un morceaud’étoffe qui interceptait ses cris, le Directeur pour le Pacifiquefut emporté dans un escalier.

Il traversa des salles, des corridors, puissoudain, il devina, à la fraîcheur de l’atmosphère, qu’il avait étéramené à l’air libre.

Du reste, il n’eut pas le loisir de se livrerà de longues réflexions. Une voix rude commanda :

– Montez !

Instinctivement, il leva le pied et fut poussédans une voiture, qui partit aussitôt avec rapidité.

Il porta les mains à l’étoffe quiencapuchonnait sa tête. Il voulait voir où il était, mais unepression violente ramena ses bras le long de son corps, tandis quel’organe qu’il avait déjà entendu grondait :

– Pas de curiosité. Cela est défendu.

Le ton du personnage n’avait rien derassurant. Sir Allsmine demeura coi, ce qui lui parut de la plusélémentaire prudence.

Toutefois ses oreilles lui permettaient defaire quelques observations. Ainsi il se rendait compte que lavoiture roulait à présent sur une chaussée macadamisée. On étaitdonc sorti de la ville dont toutes les rues sont dotées du pavageen bois.

La constatation n’était pas pour satisfaire leprisonnier. Il était sans aucun doute possible au pouvoir duCorsaire qui, dans toutes ses actions, avait montré qu’il neprofessait pas une tendresse particulière pour le fonctionnaire. Oril savait qu’en Australie où la civilisation n’a encore conquisqu’une étroite bande de terre, parallèle au rivage, l’intérieur dupays échappe à l’action de la police. Dans cette immense contréevaste comme l’Europe, et dont la population égale à peine en nombrecelle de la Belgique (3.500.000 habitants), la seule loi en vigueurest la loi du plus fort. En dehors des centres habités, on peutimpunément se défaire d’un ennemi. Le désert ne livre pas lecriminel, la solitude ne fournit pas de témoins.

Pareilles réflexions sont loin d’êtrefolâtres. Aussi Allsmine sentait-il une sueur glacée ruisseler surtout son corps. Cette abondante transpiration eût été permise auplus brave en telle occurrence. Il est effrayant d’être à la mercid’un ennemi dans un endroit où celui-ci a toute facilité de vousfaire disparaître sans risquer d’être jamais inquiété.

Cependant l’intention des geôliers de sir Tobyn’était pas de l’emmener jusqu’au désert, car après une heure demarche environ, la voiture ralentit sa course et les rouessonnèrent sur du pavé.

Le pavé d’une cour probablement, pensa leDirecteur averti par de vagues résonnances, que l’espace où semouvait le véhicule était borné par des bâtiments.

Au même moment, le mouvement cessait, laportière s’ouvrait avec un claquement sec, et le captif, empoignépar les deux bras, était poussé au dehors.

Toujours maintenu par ses gardiens, il gravitun perron de sept marches, traversa une salle dallée qu’il jugeaêtre un vestibule, puis une enfilade de chambres parquetées.

Enfin ses conducteurs l’installèrent sur unechaise et l’un d’eux prononça ces paroles :

– Vous pouvez tirer dehors lecapuchon de votre tête.

Avec une hâte facile à comprendre, Toby sedébarrassa de la pièce d’étoffe qui l’aveuglait, mais les choses,les êtres que rencontra son premier regard, lui firent presqueregretter sa cécité momentanée.

Il était assis au centre d’une sallespacieuse, aux murs nus. En face de lui, derrière une longue tablerecouverte d’un tapis rouge retombant jusqu’au plancher, setenaient immobiles et raides comme des statues trois personnagesétranges.

De longues robes vertes les enveloppaient deleurs plis lourds. Leurs têtes disparaissaient sous des cagoules demême couleur, dans lesquelles, à la place des yeux et de la bouches’ouvraient des trous noirs.

Autour du captif, d’autres hommes vêtus enmatelots, le visage caché par des masques verts semblaient préposésà sa garde.

Le Directeur voulut parler, mais l’un destrois individus à cagoule, celui-là même, qui tenait la place dumilieu, lui imposa silence du geste, puis se tournant vers unmarin, masqué de même que les autres, lequel était au bas bout dela table près d’un appareil dont le captif ne devinait pasl’utilité :

– Greffier, demanda-t-il d’une voixparfaitement inconnue à Sir Toby, le phonographe est-il prêt àfonctionner ?

– Oui, capitaine.

– Déclanchez-le afin qu’il enregistrel’interrogatoire.

Un déclic se fit entendre ; celui quivenait d’être appelé Capitaine étendit la main vers Allsmine et duton d’un président d’assises :

– Vos nom, prénoms ?questionna-t-il.

Une bouffée de colère monta au cerveau duprisonnier. Quoi, lui le chef de la police, on l’interrogeait commelui-même interrogeait les criminels. Il ne pouvait tolérer cela.Aussi répondit-il d’une voix sèche :

– Je n’ai point à parler. Je ne vousreconnais pas le droit de me questionner.

Un mouvement de la cagoule indiqua que le« Capitaine » haussait les épaules, et d’une voixindifférente, l’homme ordonna :

– Garçons, déliez la langue del’accusé.

Aussitôt, des couteaux brillèrent dans lesmains des gardiens du captif. Terrifié, celui-cibredouilla :

– Vous oseriez assassiner unhomme ?

Paisiblement le Capitaine répliqua :

– Je tuerais une bête sauvage sanshésitation, sans remords. Mais le temps fuit rapidement.Voulez-vous répondre ? Vos nom, prénoms.

– Sir Allsmine, murmura le policierdompté, Toby, Jehosuah, Sim.

– Âgé de… ?

– Quarante-sept ans.

L’homme qui semblait être le président dutribunal improvisé, consulta une note placée devant lui.

– Bien. Ceci est exact. Vous êtes fils depauvres émigrants établis sur les bords de la rivière Lachlan, àl’intérieur de l’État de la Nouvelle Galles du Sud ?

– Oui.

– Tout jeune vous entrâtes dans la policede Sydney. Vous étiez ambitieux, travailleur aussi, il faut ledire, car vous vous êtes astreint à faire seul vos études alors quevos moyens pécuniaires ne vous permettaient pas de suivre les coursdes écoles. Cependant jusqu’à trente ans vous avez végété dans lesemplois subalternes. Est-ce vrai ?

– Oui.

La voix de sir Toby était assourdie. Sur sonvisage se lisait une vague inquiétude. Le capitainereprit :

– Comment, en seize années, êtes-vousdevenu le Directeur de la police pour le Pacifique, titre qui vousconfère une autorité presque illimitée, presque royale ?

Et comme l’accusé gardait lesilence :

– Je vais vous le dire. Au surplus, nousne sommes ici que pour cela. À trente ans, vous eûtes la bonnefortune d’être présenté à Lord Green, Anglais fort riche, bienapparenté, qui promenait en Australie un incurable spleen. Votreconversation, le récit de vos aventures policières l’amusèrentquelque peu. Il voulut vous récompenser de l’avoir distrait. Ilemploya en votre faveur son crédit, celui de la famille de MissJoan Heart alors âgée de dix-neuf ans, qu’il venait d’épouser. Brefen deux années, vous devîntes chef du bureau des recherches etcommensal de la maison de Lord Green, la maison que vous habitez àprésent dans Paramata Street.

À cette dernière phrase négligemment jetée parle capitaine, sir Toby avait pâli. Son interlocuteur ne semblapoint remarquer ce détail et il poursuivit :

– Tout cela est conforme à la vérité,n’est-ce pas ?

– Je l’avoue.

– Bien. Du reste, vous manifestiez entoute circonstance à vos protecteurs une reconnaissance dont ilsétaient touchés. C’est ainsi qu’une miniature de famille, àlaquelle Lord Green attachait un grand prix, ayant disparu…

– Je découvris le voleur, interrompitimpétueusement Allsmine. J’ai accompli mon devoir et personne nesaurait m’infliger un blâme.

– Personne n’y songe, déclara lecapitaine d’un ton légèrement ironique. J’allais rendre hommage àvotre adresse, car sans vous, on n’eût jamais songé à accuser JoëPritchell, cousin pauvre et orphelin que Mistress Joan avaitrecueilli et dont elle payait généreusement l’éducation.

Un frisson agita la cagoule du personnageassis à la droite de l’orateur.

– On trouva, continua celui-ci, laminiature cachée dans les effets dudit Joë, un enfant de quinzeans. Malgré ses dénégations, sa culpabilité ne fit et ne pouvaitfaire doute. Cependant, la bonne Lady ne voulut pas l’abandonner,mais il cessa de faire partie de la maison et fut envoyé pourterminer ses études en Angleterre où il réside encore.

– Ces détails sont connus de tout lemonde, fit Toby.

– Rien d’étonnant à ce que je lesconnaisse, voulez-vous dire ? Votre affirmation est exacte.Tout à l’heure vous verrez que je sais aussi des choses moinspubliques.

La menace cachée dans cette phrase,impressionna l’accusé qui courba la tête un instant.

– Peu après, la petite fille de LordGreen et de Lady Joan, un délicieux baby de quatorze mois, que lesdomestiques appelaient respectueusement Miss Maudlin, fut atteinted’un mal bizarre. Une sorte de langueur, de consomption. Lesmédecins, impuissants à découvrir l’origine de la maladie,parlèrent vaguement du mauvais air des villes, des bienfaits de lavie rustique. Votre mère était encore de ce monde, Allsmine. Vousproposâtes de lui confier l’enfant. Là-bas, disiez-vous, dans lapetite ferme proche de la rivière Lachlan, Maudlin recouvreraitbientôt la santé, et il vous serait doux de penser que l’air purqui vous avait donné la vigueur à vous-même conserverait la fillede vos bienfaiteurs. Et puis, votre brave mère offrait desgaranties qu’une inconnue ne présenterait jamais. Il advint ce quidevait arriver. Vos raisons prévalurent et la petite malade futconfiée à la famille de Lachlan.

Bien en face, le Directeur de la policeregardait son interlocuteur :

– Eh bien, après ? Qu’y a-t-il entout cela de répréhensible ?

L’interpellé fit entendre un rirenarquois :

– Vous posez bien la question utile,Allsmine, mais elle est un peu précipitée ; j’y répondrai toutà l’heure. Pour l’instant, je reprends le récit. Le malheurs’acharnait contre la famille Green. Le Lord fut tué peu après dansune chasse au kangourou ; une balle égarée en plein cœur… etjamais on ne put établir quel fusil avait lancé le messager demort.

– C’est un accident.

– Il n’est point le seul. À peine laveuve se remettait-elle de ce deuil terrible, qu’un coup plusatroce encore la frappait. Votre mère affolée arrivait à Sydney etracontait que la pauvre petite Maudlin était tombée dans la rivièreLachlan, que le courant l’avait emportée, que son corps n’avait puêtre retrouvé. Personne n’avait assisté au drame. Une barque quiservait à traverser le cours d’eau avait été découverte la quilleen l’air. On supposait que l’enfant, s’étant échappée de la ferme,était montée dans le bateau, que la corde s’était rompue, quesais-je ?

Et Toby demeurant muet, le mystérieux jugeprononça ces mots :

– Quelle est votre opinion sur la mort decette pauvre chère mignonne petite chose,Allsmine ?

L’accusé se troubla visiblement. Cependant ilréussit à se dominer et à articuler d’une voix ferme :

– J’ai accepté la version que vous venezde rappeler. Pas plus que les autres, je ne sais la vérité.

– Vous ne savez pas, murmura le capitaineavec un accent indéfinissable.

Puis sans prendre garde au tremblement dont lecorps du Directeur fut secoué, l’inconnu reprit :

– Le désespoir de Lady Joan futeffrayant. Peut-être eût-elle appelé la mort comme une délivrance,si votre amitié – rien ne saurait rendre l’ironie avec laquelle cemot fut prononcé – si votre amitié n’avait veillé. Chaque jour vousveniez à la maison de la rue Paramata, vous prodiguiez lesconsolations à l’infortunée, vous employiez presque la violencepour la contraindre à se distraire. Partout vous vous montriez àses côtés. Bientôt la rumeur publique, aidée par vos actes, vousdésigna comme le futur mari de la veuve. Celle-ci effrayée de sasolitude, circonvenue par ses connaissances, tremblant de perdrevotre amitié si dévouée, consentit à vous donner sa main.

– J’avais pour elle la plus profondeaffection, essaya de dire le policier.

Mais le capitaine l’interrompitbrusquement :

– Vous aviez de l’ambition simplement. Cemariage était le but auquel vous tendiez depuis longtemps, car ildevait vous permettre d’utiliser les hautes relations de la familleGreen, d’atteindre ainsi la situation que vous occupez aujourd’hui,de n’avoir pour guide que votre volonté, pour loi que votretyrannie.

Arrêtant d’un geste violent la protestationsur les lèvres de l’accusé, l’homme à la cagoule verte conclutd’une voix éclatante, qui vibra dans le silence avec une faroucheénergie :

– Moi, Corsaire Triplex, je vous accuse,vous Allsmine : 1° d’avoir caché dans les hardes de JoëPritchell la miniature volée. Quoique jeune, Joë avait un espritpénétrant, il vous gênait ; 2° d’avoir tenu le fusil dontla balle causa la mort de votre protecteur Lord Green. Celui-làvous gênait aussi ; 3° d’avoir fait enlever Maudlin Greenpar un homme à vous, qui placé entre la punition d’un crime et unepromesse de grâce, n’hésita pas à se charger de la mission sinistrede noyer l’enfant qui eût protégé sa mère contre votre menteuseaffection.

Un sanglot interrompit l’orateur. Son voisinde droite s’était soulevé à demi. Ses mains pressaientconvulsivement la cagoule qui cachait son visage. Un mouvementbrusque déplaça le capuchon et laissa apercevoir les mèches d’or decheveux bouclés.

D’un mouvement rapide, le capitaine ramena lacagoule en place, mais les yeux d’Allsmine s’étaient arrêtés surles boucles blondes. Une expression de surprise avait passé sur sestraits et tout bas, il avait murmuré :

– On dirait la chevelure de Silly.L’hôtelier de Centennial-Park-Hôtel aurait-il un justesoupçon ?

Mais sa physionomie avait repris son apparenceimpassible, lorsque son juge se retourna vers lui :

– Depuis que vous êtes le premiermagistrat du Pacifique, dit lentement ce dernier, vous avez élevél’injustice, le régime du bon plaisir à la hauteur d’institutions.Vous avez piétiné sans pitié ceux que vous auriez dû protéger. Etpour ne parler que de votre dernier crime, pourquoi avez-vousemprisonné un Égyptien du nom de Niari ? Vous vous taisez, jerépondrai donc pour vous. Vous avez jeté ce malheureux sous lesverroux parce qu’il se repentait d’un mensonge par lequel tout sonpeuple avait été trompé. En le séparant des humains, vous saviezque vous condamniez au désespoir un Français, bien étranger auxintrigues égyptiennes, que vous lui arrachiez son nom de RobertLavarède pour lui imposer à jamais celui d’un traître, celui deThanis.

– Lavarède, répéta Allsmine, se souvenantque ce nom avait été prononcé devant lui dans la soirée… Lavarède,que vient-il faire là-dedans ?

Le capitaine allait répliquer, mais son voisinde gauche le tira par la manche. Il y eut un long silence. Enfinl’accusateur parla :

– Je cite ce Lavarède comme j’en pourraisciter cent autres. Mais il est temps de conclure. Sachant voscrimes, je devrais vous tuer ainsi qu’une bête venimeuse, mais lapierre qui scellerait votre tombeau, y enfermerait la Vérité que jeveux voir éclater au grand jour. Ce n’est point la vengeance que jepoursuis, c’est la réparation du mal que vous avez causé. Dansvotre situation, vous êtes inattaquable ; toute accusation sebriserait contre le piédestal où vous vous êtes hissé. Il faut doncvous précipiter à terre, vous faire révoquer. Administrativement,c’est le ridicule qui tue ; et bien, moi, Corsaire Triplex, jevous condamne au ridicule. Demain vous serez la fable de la villeen attendant que vous deveniez la fable de toutes les terresanglaises. Et n’espérez point donner le change, ce que j’ai résoluprouvera qu’ayant la possibilité de vous faire périr, je me suiscontenté de vous bafouer.

Avec un accent railleur, le Corsairetermina :

– Tous rendront hommage à ma générosité.Vous me devrez la vie jusqu’au moment où il me sera possible devous livrer à la justice.

Aucun son ne s’échappa de la gorge contractéed’Allsmine. Il avait peur, véritablement peur. Les dernièresphrases du capitaine avaient pénétré dans son cerveau ainsi que desgriffes d’acier. Oui, son ennemi avait vu juste, il y avait pourlui une chose plus terrible que le trépas, c’était le ridicule, laperte de son prestige, la première atteinte à sa situation. Et puiscomment cet homme inconnu savait-il les détails précis que lui, lecoupable, croyait avoir enveloppés du voile de l’oubli. Car toutétait vrai dans la flagellante accusation du Corsaire,tout !

Et dans le désarroi de sa pensée, une seulelueur tremblottait. On ne le tuerait pas, son juge l’avaitformellement déclaré. Il vivrait donc ; il pourrait tenter unelutte suprême. Et puis ces cheveux blonds semblables à ceux del’innocent Silly, ces cheveux entrevus tout à l’heure, ne luidésignaient-ils pas une piste ; ne fourniraient-ils pas à unhomme adroit, expert en ruses policières, le moyen d’atteindre quile menaçait.

Soudain il poussa un cri. Sur un signe de leurchef, les matelots s’étaient jetés sur lui, et tandis que les unslui encapuchonnaient la tête, les autres lui attachaient solidementles mains derrière le dos.

De nouveau il était aveugle et garrotté.

Comme à l’arrivée, il se sentit prendre lesbras. Il ne résista pas, à quoi bon d’ailleurs. Ses guidesl’entraînèrent au dehors, le firent remonter en voiture et lacourse dans la nuit recommença.

Chapitre 7L’INTERVIEW D’UN PENDU

De nouveau, après une heure environ, le cabs’arrêta, et sans cérémonie, le Directeur de la police fut extraitde sa prison roulante.

Il perçut vaguement un murmure de voix. Il eutconscience que des mains frôlaient son corps, que des cordess’enroulaient autour de sa poitrine, étaient passées sous ses bras.Une chaînette supportant un objet pesant fut jetée sur ses épaulesainsi qu’un collier. Soudain une voix qu’il reconnut pour êtrecelle du président du singulier tribunal des Masques vertsprononça :

– Hisse, garçons !

Son capuchon fut arraché. Mais il n’eut pas leloisir de regarder autour de lui. Une secousse violente le fitchanceler, une force irrésistible le tira en haut, ses piedsquittèrent le sol et il se balança dans l’espace.

Des pas précipités sonnèrent sur laterre ; il aperçut confusément des ombres humaines quis’enfuyaient en courant, puis le silence se rétablit, troubléseulement de temps à autre par la chanson des feuillages agités parle vent ou bien encore par des pépiements d’oiseauxeffarouchés.

Effaré, stupéfait, sir Toby interrogea desyeux tous les objets qui l’entouraient.

À douze pieds du sol il se trouvait suspendu.Des cordes comprimaient sa poitrine, continuées par un grelin quimontait tout droit au-dessus de sa tête jusqu’à une solive carréedont la forme se dessinait sur le ciel.

En suivant du regard cette pièce de bois, ilremarqua que son extrémité opposée s’appuyait à angle droit sur unepoutre, parallèle à la corde de suspension. Allsmine voulut tournerla tête pour mieux distinguer. Ce simple mouvement imprima augrelin une légère rotation. Le Directeur pivota lentement surlui-même et un cri sourd, empreint de rage et d’épouvante s’échappade ses lèvres.

Les poutres accolées d’équerre formaient unepotence, à laquelle il était accroché.

Lui, le Directeur pour le Pacifique, il étaitpendu… sans intention assassine, il dut en convenir, car nul filinn’enserrait son col ; il respirait avec facilité, et n’eût étéle souvenir du tribunal secret, il eût pu se croire soumis autraitement suspensif, préconisé par le corps médical pour letraitement de certaines maladies nerveuses.

Cependant, tout danger immédiat semblantécarté, on ne saurait s’étonner que la victime du Corsaire Triplextrouvât sa situation terrible.

La vue d’une potence a quelque chosed’effrayant, et il est particulièrement pénible pour un gentleman,dont la profession est de faire pendre son prochain, de se balancerlui-même à l’ombre de l’L renversé qui symbolise la répressionjudiciaire anglaise.

Et puis à l’angoisse physique vint bientôts’ajouter une torture morale. Avec une logique qui démontrait quemême dans cette circonstance exceptionnelle le Directeur pour lePacifique conservait toute sa puissance de raisonnement, celui-cise rendit compte qu’il ne pouvait demeurer éternellement entre cielet terre. Or, comme il lui était impossible de se délivrerlui-même, la conclusion naturelle était que d’autres devraient secharger de ce soin.

D’autres, c’est-à-dire des citoyens soumis àsa juridiction, le trouveraient, lui dont le nom seul faisaittrembler les sujets britanniques éparpillés sur les milliers delieues de côtes baignées par l’océan Pacifique ; ils letrouveraient accroché, mélancolique et grotesque, à un gibet.

Les paroles du Corsaire Triplex lui revenaienten mémoire :

– C’est le ridicule qui tue. Je voustuerai par le ridicule.

Certes jamais le cerveau d’un ennemi n’avaitdonné le jour à plus diabolique conception.

Un immense éclat de rire, Toby le constataitavec désespoir, dilaterait la rate de tous les Australiens, lorsquesa mésaventure serait connue. Son prestige recevrait un coupmortel.

Maint fonctionnaire se fût abandonné ensemblable occurrence, mais Allsmine était de ceux que l’obstacleirrite, stimule.

– Après tout, murmura-t-il, un coupd’éclat peut tout sauver. On n’est plus ridicule quand on se venge.Je tiens déjà un fil de l’intrigue. Silly, Silly dont j’ai crureconnaître la chevelure tout à l’heure ; Silly que le patrondu Centennial-Park-Hôtel avait désigné au hasard.

Puis avec un sourire :

– Le billet adressé à sir Lavarède –encore un nom à noter – portait que ce touriste me rencontreraitdans des jardins du Domaine, près la statue de Cook. Serais-je encet endroit ?

Les premières lueurs de l’aube apparaissaient.Le pendu regarda autour de lui. La potence était dressée au centred’un rond point auquel aboutissaient plusieurs avenues ombreuses.Mais les arbres serrés empêchaient la vue de s’étendre au loin.

Pourtant à mesure que la lumière devenait plusintense, l’horizon se reculait. Des éclaircies s’ouvraient ainsique des fenêtres dans les feuillages. Tout à coup, Allsmine poussaun cri.

Une forme blanche, imprécise se montraitconfusément à travers le lacis serré des branches.

– La statue. C’est la statue, s’écria leDirecteur. Alors rien n’est perdu. Si j’ai la chance que cemonsieur Lavarède arrive ici avant une autre personne, j’obtiendraide lui le silence… Pourvu qu’au Centennial, on ne l’ait pasdissuadé de venir. Cela serait fâcheux, car ce serait déjà unevictoire pour moi qu’il fût seul au courant de l’affaire. Etensuite sans rien dire à personne, pas même à James Pack qui riraitde cela, j’attache un agent aux pas de l’innocent Silly, je faisfiler le drôle. Je sens que j’atteindrai ainsi le Triplex, c’estmon instinct qui me guide et l’instinct m’a toujours servi.

Maintenant le soleil commençait à s’éleverau-dessus de l’horizon. Ses rayons d’or éveillaient les nids, etles oiselets perchés à l’extrémité flexible des branchesregardaient curieusement le pendu. Sans doute les bestioless’étonnaient de voir un homme aussi élevé au-dessus du sol.

De nouvelles transes commencèrent pour sirToby. Cinq heures sonnèrent aux diverses horloges de la ville. Lesvibrations lointaines des timbres le firent tressaillir.

– Si ce M. Lavarède vient,grommela-t-il, il ne sera ici que vers six heures. Une heureencore. Pourvu que personne ne me découvre d’ici-là. Éviter leridicule, voilà la question. J’ai chance d’ailleurs qu’il en soitainsi. Les grilles et portes s’ouvrent à six heures seulement.

Il secoua la tête, mais il ressentit unedouleur entre les épaules tandis qu’un objet carré qui s’appuyaitsur sa poitrine brimballait lourdement.

Baissant les yeux, il s’aperçut qu’unechaînette formant collier supportait une planchette carrée, miseainsi qu’un écriteau sur sa poitrine.

Qu’était cet étrange ornement ? En sebalançant légèrement au bout de sa corde, le pendu parvint às’assurer que la planchette était couverte de caractères, mais illui fut impossible de lire. Le mouvement d’oscillation lui donnaitle vertige, il dut renoncer à satisfaire sa curiosité.

Peu à peu, ainsi qu’un pendule abandonné àlui-même, le fonctionnaire était revenu à l’immobilité complète etverticale.

Il se sentait engourdi, moulu, mais l’approchede la sixième heure lui donnait du courage. À six heures moins dix,les grilles seraient ouvertes. Ah ! si ce M. Lavarède,client du Centennial-Park-Hôtel pouvait être exact !

Au fait, que lui voulait cet étranger ?C’était peut-être un parent de Robert Lavarède ? Est-ce quecelui-là aussi allait lui parler de l’Égyptien Niari ? Ceserait là une complication fâcheuse, car le Corsaire à la cagouleverte avait dit vrai.

Niari s’était présenté quelques moisauparavant à la Direction générale de la police du Pacifique. À sirToby lui-même, il avait raconté l’aventure égyptienne qui avaitfait de Robert Lavarède un Thanis, et Allsmine, soucieux avant toutde complaire à ses collègues africains, avait fait arrêter lepauvre diable, qui depuis était enfermé au secret dans le fort deBroken-Bay, à quelques lieues au nord de Sydney.

– Bah ! fit le fonctionnaireécartant ces idées. La seule chose intéressante en ce moment estque ce M. Lavarède me tire d’ici. Après nous verrons à forcersa langue à la discrétion.

Comme pour ponctuer la phrase, la demie decinq heures sonna au loin.

– Encore trente minutes d’incertitude,maugréa le pendu.

Mais il se tut soudain, prêtant l’oreille. Unbruit de pas se faisait entendre à sa droite.

– Qui diable se promène dans le parc, fitToby ? Les grilles sont encore fermées.

De nouveau il s’interrompit. Une marche rapidefaisait crier le gravier d’une allée à sa gauche.

– Un autre promeneur ?

Cependant, tant à sa droite qu’à sa gauche, leson se renforçait. Évidemment les personnages invisibles encoreapprochaient. Quels étaient-ils ?

La réponse ne se fit pas attendre. Par desallées opposées, deux jeunes gens pénétrèrent dans le rond-point.Tous deux blonds, vêtus à la dernière mode, le monocle à l’œil, desgants irréprochables aux mains. Signe caractéristique : chacuntenait un carnet et un crayon.

Ils eurent en s’apercevant un même geste decontrariété… aussitôt réprimé d’ailleurs. Le sourire aux lèvres,ils se touchèrent la main et échangèrent ce bizarredialogue :

– Ensemble, mon cher confrère.

– Vous l’avez dit[3].

– La New-Sydney Review a le roides reporters.

– Vous m’obligez à déclarer quel’Instantaneous possède le reporter empereur.

– Trop aimable.

– Moins que vous-même.

– Et vous veniez ?…

– Interview.

– Justement comme moi.

– Le New-Sydney Review a doncreçu une communication du Corsaire Triplex ?

– Elle a. De même quel’Instantaneous, je pense ?

– Alors, procédons.

– Procédons et ensuite chacun à sonjournal. Un match, à qui paraîtra le premier.

Tous deux eurent un rire joyeux, puis mettantle chapeau à la main, ils s’inclinèrent respectueusement devant lependu qui répondit par une affreuse grimace.

Le fonctionnaire n’avait pas perdu un mot dela conversation précédente. Il avait compris, qu’afin d’assurer savengeance, le Corsaire avait avisé les journaux de son aventure.Avec rage il se sentait pieds et poings liés, accroché de plus àune potence, au pouvoir des deux reporters qui venaient de seprésenter. Jamais interviewé ne fut en plus désavantageuseposition. Le ridicule était inévitable. Il allait être tiré à desmilliers d’exemplaires. Dans toutes les maisons on s’esbaudirait aurécit de la mésaventure du policier.

Il frissonna en entendant soudain un doubledéclic.

Tandis qu’il réfléchissait, les journalistesavaient pointé les appareils photographiques, dont tout journalisteaustralien est muni. Ils s’étaient procuré ainsi des« instantanés » du pendu.

Après quoi, sans paraître remarquer lesregards furibonds de leur victime, ils saluèrent derechef et avecun touchant ensemble :

– Merci de la complaisance, Sir TobyAllsmine, la pose était excellente. Comment est votre santé cematin ?

– Eh ! Messieurs, gronda Toby, aulieu de vous livrer à des plaisanteries de cette sorte, vousagiriez mieux en allant quérir une échelle pour me tirer hors del’endroit où je suis.

Les interpellés sourirent :

– Nous ferons ainsi dans un moment, Sir.Mais il est très difficile de vous aborder généralement, et lacirconstance nous donne un avantage d’interview, dont nous nesaurions sans faute ne pas profiter.

Et d’un ton conciliant :

– Le retard sera petit. Une note duCorsaire Triplex nous a raconté l’affaire. Nous sommes accourus.Les grilles du Domaine fermées, nous les avons escaladées pourtrois raisons : Prendre un portrait de vous, une, cela estfait. Ensuite pour copier le texte de l’étiquette que vous portezen avant de votre poitrine, deux. Cela demande dix secondes.

Chacun se prit à écrire sur son carnet, lisantà haute voix, ce qui permit à Allsmine, sans toutefois lui êtreagréable, de connaître la teneur de l’écriteau dont il se trouvaitorné :

« Le Corsaire Triplex aurait pucertainement punir le nommé Allsmine de ses crimes. Il lui auraitsuffi d’accrocher le dit par le col au lieu de l’attacherbénévolement par les épaules. S’il n’a point opéré parstrangulation, c’est uniquement parce qu’il laisse ce soin à lajustice britannique, qui ne manquera pas tôt ou tard d’avoir lesyeux ouverts sur le personnage dénommé. »

– La chose est inscrite, reprirent lesreporters avec satisfaction. Passons maintenant à notre troisièmeobjet. Voulez-vous nous dire vos impressions de pendu ?

À cette question saugrenue, sir Toby ne putretenir un juron :

– Allez au diable !

Mais les représentants de la New-SydneyReview et de l’Instantaneous, n’étaient point gens àse démonter pour si peu. Toujours gracieux, ilssusurrèrent :

– Prenez le temps nécessaire, nouspatienterons. La question est d’un intérêt très attrayant, d’allurephilosophique même, j’oserai dire. Vos réflexions doivent êtreparfaitement complètes. Car il semble que jamais un pendu n’a eu unloisir aussi long pour noter ses impressions.

Et comme Allsmine, absolument hors de lui, serenfermait dans un mutisme obstiné, l’un des reporters tira de sapoche un étui à cigares, offrit un Havane à son confrère, enchoisit un lui-même. Puis tous deux se mirent à fumerpaisiblement.

Quelle que fut son indignation, le Directeurde la police comprit qu’il fallait capituler :

– Messieurs ! appela-t-il.

Les jeunes gens se rapprochèrentaussitôt :

– Vous désirez, Sir ?

– Répondre à vos questions. Mais parl’orteil de Satan, faites hâte, car je suis horriblement lassé.

Ce fut l’envoyé de l’Instantaneousqui prit la parole :

– En vous voyant suspendu, Sir, quellesfurent vos pensées ?

– Désagréables.

– Je crois aussi. Mais enfin, était-ce lapeur qui dominait votre esprit ?

– Non, je me rendais compte que ma vie necourait aucun danger.

Les journalistes hochèrent la tête d’un airapprobateur :

– Cette déclaration confirme l’écriteaudu Corsaire Triplex. Ce Corsaire semble un gentleman trèsloyal.

Rien ne pouvait être plus irritant pour lependu que cet éloge appliqué à son adversaire. Aussi, oubliant soncalme d’emprunt, il clama :

– Lui, c’est un misérable !

– Pardon, interrompit flegmatiquement soninterlocuteur. Il affirme n’avoir pas voulu vous ôter l’existence,vous dites la même chose. Il est donc loyal.

– C’est un bandit, capable de tous lescrimes, hurla Toby exaspéré.

– Allons, allons, Sir, ayez un peu depolitesse. Nous ne saurions publier des répliques aussioutrageantes pour un honorable corsaire qui se fait un devoir derenseigner la presse.

Du coup, Allsmine se mordit les lèvres pour nepas couvrir d’injures ses imperturbables tourmenteurs.

– Au surplus, poursuivit l’élégantreporter, notre entrevue tire à sa fin. Une dernière interrogation.La police est-elle sur la piste de cet étrange Triplex ?

On eût véritablement dit que le questionneurchoisissait ce qui devait le plus mettre en rage le pendu.Toutefois ce dernier, chez qui la courbature faisait de rapidesprogrès, se contint par respect pour sa propre souffrance et d’unevoix étranglée parvint à bredouiller :

– Non. On n’a relevé jusqu’ici aucunindice.

La phrase notée, les reporters firentdisparaître carnets et crayons, puis du ton le pluscourtois :

– Le plus obligé, Sir, de votrecomplaisance. À présent, nous nous rendons chez le jardinier chef,et nous vous envoyons une échelle pour descendre…

– Non, non, glapit le pendu. Trop de gensm’ont déjà vu… ; je ne supporterai pas la venue des ouvriersdu parc.

– Vous désirez que nous rapportionsl’échelle nous-mêmes ?

– Si vous y consentez ?

– En vérité nous consentons. Venez, moncher confrère. Nous délivrerons sir Allsmine, et ensuite tout ànotre match.

Enchantés de leur expédition, les jeunes genss’en allèrent de conserve et bientôt ils disparurent dans une alléelatérale…

Il est certain que le pendu, interviewé malgrélui, appela sur leur tête « in petto » toutes lesmalédictions imaginées par la verve anglo-saxonne. Maintenant lasuspension lui causait une véritable torture. Dans ses membresengourdis, le sang circulait avec peine. Une torpeur emplie depicotements pénibles le gagnait, les minutes lui semblaient longuescomme des siècles.

Un bruit de pas le réveilla.

– Ce sont eux, murmura-t-il.

Point. L’homme qui pénétra dans le rond-pointlui était totalement inconnu et pour cause. C’était Armand Lavarèdequi, ganté de frais, venait au petit bonheur aurendez-vous fixé par le billet anonyme.

À la vue de la potence, le Parisien s’arrêtainterdit. Ses yeux parcoururent avec surprise l’écriteau dont lapoitrine de sir Toby était agrémentée, et il murmura entre haut etbas :

– Sir Toby Allsmine ! ma foi, jesavais les Anglais excentriques, mais pas à ce point là !

Naturellement la réflexion ranima la rage dupendu, et comme Armand, après un profond salut, seprésentait :

– Lavarède, journaliste parisien.

– Allez en enfer, gronda le policier,vous arrivez trop tard !

Tranquillement le Français tira samontre :

– Mille pardons. Il est exactement sixheures.

Comme pour appuyer son dire, les horloges dela ville se mirent à sonner.

– Écoutez vous-même, continua-t-il…

Mais le pendu lui coupa la parole :

– Il ne s’agit pas de cela. Victime d’unesotte plaisanterie, je comptais sur votre venue pour être délivrésans que ma mésaventure s’ébruitât.

– Rien de plus aisé.

– Trop tard, vous dis-je. Deux reportersde Sydney vous ont précédé. Ils vont me décrocher, mais ilstiennent un article sensationnel et ils le publieront.

Lavarède eut un sourire :

– Bah ! un article, on le dément.C’est un procédé de gouvernement, cela.

– Sans doute, sans doute, reconnutAllsmine tellement troublé qu’il en devenait sincère. Un article senie ; mais hélas ! Il y a autre chose…

– Autre chose ?

– Des photographies.

– Je ne comprends pas.

– Nos reporters sont munis d’appareilsinstantanés… Bref chacun d’eux a un cliché…

– … dont vous seriez charmé de lesdébarrasser ?

– Naturellement… Mais silence, lesvoici.

En effet, les représentants de laNew-Sydney-Review et de l’Instantaneouspénétraient dans la clairière portant une échelle double qu’ilsdressèrent méthodiquement sous la potence.

Lavarède s’inclina courtoisement et les voyantquelque peu surpris :

– Je suis, gentlemen, un de vos confrèresde France. Je me félicite, ainsi que vous sans doute, de lacurieuse chronique que je récolte ce matin.

– Un confrère, s’écrièrent les Saxonsavec cordialité. Alors nous allons vous confier le soin dedécrocher M. le Directeur de la police du Pacifique pour filerà nos journaux. Vous concevez, c’est un match…

Armand secoua la tête :

– Malheureusement je ne saurais vousrendre ce service. Étranger au pays, il est de convenanceélémentaire que je ne m’interpose pas entre la justice et lebanditisme.

– Juste, répliquèrent les Australiens,très correct ! Puis se frappant réciproquement sur lesépaules :

– Trêve au match, l’échelle est double.Montons chacun d’un côté et le gentleman Allsmine dépendu, nousreprendrons notre liberté d’action.

– All right !

À ces mots, chacun des jeunes gens se portad’un côté de l’échelle et posa le pied sur le premier barreau.

– Un instant, Messieurs, s’écriaLavarède.

Tous deux l’interrogèrent du regard. Ilétendit le doigt vers les appareils photographiques que lesreporters portaient en bandoulière :

– Ne craignez-vous pas qu’au cours del’exercice auquel vous allez vous livrer, il n’arrive un accident àvos appareils.

Les Australiens parurent frappés de laréflexion :

– Si, si, nous craignons cela.

Et d’un même mouvement, ils firent passer pardessus leurs têtes les courroies de cuir maintenant leursinstruments. Ils regardaient autour d’eux, cherchant où lesdéposer, mais avec un aimable sourire, Armand les prit :

– Permettez-moi de les tenir, c’est de labonne confraternité.

– Remerciements, murmurèrent lesjournalistes indigènes.

Après quoi, lestes comme desécureuils ; ils gravirent l’échelle et s’occupèrentde détacher le Directeur de la police qui, succombant à la fatigue,était presque évanoui. Alors Lavarède eut un clignement d’yeuxironique :

– Plus d’instantanés, fit-il à part lui,et je deviens l’ami de ce sir Allsmine dont le concours me seraprécieux pour retrouver mon pauvre Robert. Supprimons lesclichés.

Avec précaution, il enlevait en même temps lesobturateurs. Or, chacun sait que, jusqu’au moment où ils ont étéfixés par des bains appropriés, les clichés photographiques doiventêtre soustraits à l’action de la lumière, sinon ils s’effacent.

Le Parisien, réputé dans la Ville-Lumière pourson ingéniosité, venait d’en donner une nouvelle preuve. Désormaisles instantanés n’existaient plus.

Cependant, avec une peine infinie, lesreporters détachaient Allsmine, et le soutenant, le portantpresque, ils l’amenaient à terre.

Lestement Lavarède replaça les obturateurs,rendit à ses confrères australiens leurs appareils, sans que riensur sa physionomie trahît le bon tour qu’il venait de leur jouer etse laissa secouer cordialement la main par eux.

Ce devoir de courtoisie rempli, les jeunesrivaux se mesurèrent de l’œil :

– Instantaneous, dit l’un, latrêve est expirée.

– Je le sais, New Sydney Review,fit l’autre.

– Alors, le match commence.

– Il commence.

– Dix livres au premier publié.

– Tenu.

– En avant !

Tous deux prirent aussitôt le pas gymnastiqueet se perdirent sous les arbres, laissant Lavarède seul en présencedu policier.

Chapitre 8UNE FILATURE (STYLE POLICIER)

Il fallut dix minutes de frictions, demouvements dits « d’assouplissement » par les professeursde gymnastique pour rendre à sir Toby l’usage de ses membres.

Son intellect avait heureusement repris sonéquilibre un peu plus tôt, de sorte que Lavarède avait pu lui fairecomprendre le procédé simple et pratique grâce auquel il avaitréduit à néant les instantanés des reporters.

Aussi Allsmine lui prouva-t-il son retour à laconscience physique en lui broyant la main, dans une de cesétreintes chaleureuses dont les Anglo-Saxons ont le secret.

Ceci fait, les deux nouveaux amis prirent lechemin de l’hôtel de Paramata-Street. En route, Armand présenta son« Rapport » au chef de la police, lui narra l’odyssée deson cousin Robert, et sollicita de lui la mise en campagne de labrigade des recherches, afin de retrouver le fugitif.

Avec une impudence tranquille, Allsmine promittout ce qu’il voulut, en déclarant toutefois n’avoir jamais entenduparler de Robert, de Thanis ou de Niari.

Bref, ils atteignirent le but de leurpromenade enchantés l’un de l’autre. À la porte de l’hôtel, unesurprise attendait le policier.

James Pack et Silly se trouvaient là au milieud’un groupe d’agents. Une acclamation accueillit l’arrivée duDirecteur pour le Pacifique. Après échange de félicitations, Jamesraconta à son supérieur que, saisi comme lui, il s’était retrouvévers minuit, ligotté à un pilier en face du poste de surveillancede Darling-Harbour. À ses cris le poste était sorti et l’avaitdélivré. Aussitôt libre, lui même avait couru à la maison indiquéecomme la demeure du Corsaire Triplex. Assisté par les agents quicontinuaient gravement à cerner l’immeuble, il avait pénétré àl’intérieur ; mais à sa grande surprise, il avait constaté quele local était vide, dénué de mobilier, abandonné. Il avait fouillépartout, sondé les murs ; car il se rappelait confusémentavoir été emporté par un passage souterrain ; ses recherchesétaient restées vaines.

Quant à Silly qu’il venait de rencontrer,c’était une autre affaire. L’innocent prétendait avoir été enfermédans une chambre où des hommes à figure verte – sans doute despersonnages masqués – lui avaient servi un copieux repas.

Le gamin y avait fait honneur, puis s’étaitendormi. Au jour il s’était éveillé, étendu tout de son long surdes bottes de paille, débris d’emballages, à l’extrémité-est desDocks. Les souvenirs de la nuit se brouillant dans son cerveaufaible, l’enfant n’était pas certain de n’avoir pas rêvé.

Sans que la moindre contraction de ses traitsindiquât le soupçon, sir Toby écouta paisiblement ce récit.

– Bien, dit-il enfin. Tout cela manque declarté, mais la chose essentielle à cette heure est de se reposer.Vous, Monsieur Pack, rendez-vous au bureau pour assurer le service.Je vais dormir deux heures et viendrai ensuite vous relever.

Sur ces mots, il serra la main de Lavarède etpénétra dans l’hôtel avec son secrétaire. Il accompagna ce dernier,jusqu’au seuil du bureau mais une fois seul, au lieu de s’enfermerdans sa chambre ainsi qu’il en avait manifesté l’intention, ilressortit et d’un pas rapide, gagna l’Office Central de laPolice.

Là, il fit mander un agent du nom de Dove,s’entretint longuement avec lui, à voix si basse que soninterlocuteur l’entendait à peine. Enfin il revint à son domicileet verrouillé dans son cabinet de toilette, il se doucha, se tuba,se lotionna longuement avec une préparation aromatique ; puisfrais, dispos, ne portant aucune trace de fatigue, il s’en futremplacer au bureau James Pack qui, au moyen du téléphone, mettaitsur pied toute la police de Sydney pour courir sus au CorsaireTriplex. Resté dans la rue, Armand Lavarède avait considéré Sillyqui regardait de ses yeux vagues les agents se disperser. Le douxvisage de l’enfant, son infirmité cérébrale étaient bien faits pourinspirer la pitié. Et puis le journaliste parisien se trouvait danscette disposition d’esprit où l’on désire rendre heureux tous ceuxqui se montrent. Il ne doutait plus du succès de son entreprise.Arrivé la veille à Sydney, il avait pu rendre un réel service aupuissant fonctionnaire dont le concours lui était indispensablepour rejoindre son cousin. Aussi appuya-t-il amicalement la mainsur l’épaule de l’innocent en disant :

– Silly, puisque c’est ainsi que l’on tenomme, te souviens-tu d’avoir accompagné des voyageurs auCentennial-Park-Hôtel ?

– Silly accompagne souvent les voyageurs,répondit évasivement le gamin.

– Je n’en doute pas. Mais cherche dans tamémoire, hier ?

Silly parut réfléchir :

– Ah oui ! hier. Deuxjeunes dames bien jolies et un gentleman qui m’a donné un shilling(1 fr. 25).

– C’est cela.

– Eh bien ?

– Ce gentleman c’est moi.

– Vous l’êtes peut-être…

– Et je viens d’apprendre que tu as biendîné cette nuit. Te plairait-il de bien déjeuner cematin ?

Un sourire illumina la figure dupetit :

– Bien déjeuner après avoir bien dîné,fit-il enfin comme se parlant à lui-même. C’est beaucoup mangerpour un seul jour.

– Tu refuses ?

– Non, mais je trouve cela drôle,tant de repas dans la mêmejournée et pas du tout dans certaines autres. Cela doit être ainsiprobablement.

– Oui, pauvre enfant, s’écria Lavarèdeému par cette naïve résignation. Il faut croire que cela doit être,sans cela, ce serait trop décourageant. Viens donc avec moi.

Et prenant par la main Silly, qui n’opposaaucune résistance, le Parisien l’entraîna vers l’hôtel où il étaitdescendu.

Dans l’appartement mis à sa disposition,Aurett et Lotia l’attendaient déjà malgré l’heure matinale. Avecjoie, elles apprirent l’heureuse rencontre d’Armand avec leDirecteur pour le Pacifique, elles s’apitoyèrent sur le sort deSilly.

Aurett même, dans un élan généreux, parla deprendre l’innocent à son service. Une fois revenue en Europe, ellel’installerait dans une propriété, le chargerait de fonctions enrapport avec sa faiblesse d’esprit, et il vivrait paisible, àl’abri du besoin.

Mais le gamin, à qui elle s’efforçait de fairecomprendre la portée de sa proposition, refusa doucement :

– Vous êtes bonne, comme la dame là-bas,cependant Silly ne doit pas accepter. Il vit libre comme leskangourous du désert. Il ne saurait s’habituer à vivre dans unemaison : mais il se souviendra de vous. Il y a des choses pourlesquelles Silly a de la mémoire.

Devant l’obstination vagabonde de l’enfant, iln’y avait pas à insister. On le laissa vaguer par les chambres,tandis que l’on discutait les chances de revoir Robert.

Vers dix heures, le petit qui venaitd’absorber un excellent thé, agrémenté de sandwiches, d’œufs à lacoque et de fruits, déclara qu’il devait se rendre sur leport : Crânement il secoua la main du Parisien, effleura deses lèvres les doigts d’Aurett et de Lotia et partit sans que l’onessayât de le retenir.

– C’est un oiselet sauvage, avait ditLotia de sa voix musicale, la cage le tuerait.

Donc, Lavarède et ses compagnes se disposaientà aller visiter la ville, lorsqu’un, incident inattendu modifialeur résolution.

En fouillant dans la poche de son veston pourprendre son porte-cigarettes, Armand rencontra un papier plié enforme de lettre. Il le regarda et avec une exclamation :

– Allons, une nouvelle épître de moncorrespondant mystérieux.

Il présentait en même temps à sa femme lamissive, munie d’une inscription qui ne laissait aucun doute sur sadestination : À Monsieur Armand Lavarède, journalistefrançais.

– L’écriture est de la même main, s’écriaAurett.

– De la même en vérité, appuya Lotia. Ma,foi la première note a donné de trop bons résultats pour que nousfassions fi de la seconde. Lisez, Monsieur Lavarède, lisez, je vousen prie.

La gracieuse Égyptienne avait raison, aussi leParisien s’empressa-t-il d’obéir. Le billet était ainsiconçu :

« Gentleman,

« Vous désirez revoir votre brave cousin,sir Robert Lavarède. Je ne puis vous dire où il est, mais je veuxcalmer l’inquiétude de la jeune dame qui est sa fiancée. Il n’estpoint en danger et travaille utilement à rapprocher le moment où ilsera en mesure de lui offrir son nom enfin reconquis. Vous seriezen mesure de l’aider puissamment. Vous avez été assez heureux pourtirer sir Allsmine d’une aventure ridicule ; il doit avoirl’intention de prouver sa gratitude. Demandez-lui de faire sortirl’Égyptien Niari du cachot où il est enfermé, dans le fort deBroken-Bay. Par cette voie, vous acquerrez un témoin pleind’utilité.

« Votre véritablement

« Corsaire TRIPLEX. »

Les voyageurs se répandirent en interjections,en onomatopées, exprimant leur étonnement. Elle devenaitfantastique cette correspondance mystérieuse avec un inconnu qui,par des moyens secrets, était au courant de toutes leurspensées.

Comment, pourquoi ce personnages’intéressait-il au succès de leurs démarches ? Quel lien lesrattachait à ce Corsaire, dont tout le monde s’entretenait autourd’eux et dont personne n’avait vu le visage ?

Et les points d’interrogation allaient leurtrain, les pourquoise succédaient, sans que le moindreparce que les suivît.

Le premier, Armand recouvra sonsang-froid :

– Mes douces amies, dit-il à sescompagnes. Une chose me paraît évidente. Monsieur Triplex est denos amis, ou du moins il agit comme tel. En me conformant à sonpremier billet, j’ai acquis des droits à la bienveillance duDirecteur de la police pour le Pacifique. Il sera donc logiqued’obéir à sa nouvelle invitation. Êtes-vous de cet avis ?

– C’est-à-dire que je vous ensupplie ! s’écria vivement Lotia dont le teint s’était raniméen apprenant que son fiancé vivait, que son existence n’était pasmenacée.

Puis baissant les yeux, elle ajouta :

– Je vous demande pardon d’avoir parléavant Mistress Aurett, mais vous comprendrez sans doute la penséequi… le sentiment que…

Elle bredouillait, perdant contenance. Aurettvint à son secours et avec son joli sourire.

– Ne vous excusez pas, Lotia. Vous savezbien que je ne saurais avoir une autre idée que vous. Ayantaccompagné mon mari dans son fameux voyage autour du monde, j’aiappris par expérience qu’il faut parcourir de nombreux kilomètrespour épouser un Lavarède. C’est une famille de péripatéticiens.

– Sans la philosophie d’Aristote, serécria plaisamment le journaliste.

– Pardon, avec ; songez au chapitredes jambes.

Et d’une voix grave, avec la mine d’un docteuren chaire – si toutefois un docteur pouvait avoir le teint rose, leminois délicieux de la charmante femme – Aurett conclut :

– Donc, de par Aristote et de par nous,vous êtes invité, Monsieur mon mari, à vous rendre sans retardauprès de M. le chef de la police et à lui présenter larequête dictée par sir Triplex.

Sans perdre une minute, le Parisien pritcongé, dégringola l’escalier d’honneur de l’hôtel et par les ruesde la ville gagna Paramata-Street.

Le suisse, qui gardait la porte de sir Toby,ayant vu le matin même Armand en compagnie de son maître, lereconnut et le laissa entrer sans difficulté, se bornant à annoncersa venue au moyen d’une sonnerie électrique.

Peu après, un domestique introduisait levisiteur dans un petit cabinet voisin du bureau desdactylographistes, où Allsmine travaillait seul.

À l’entrée du Français, le Directeur se levavivement et lui tendit la main :

– Charmé de vous voir, Sir Lavarède,asseyez-vous je vous prie. Je n’espérais point une visite aussirapprochée.

– Je n’aurais pas osé venir voustroubler, répliqua le journaliste, sans une cause sérieuse.

– Et cette cause ?

– Prenez-en connaissance vous-même.

Ce disant, il présentait à son interlocuteurla lettre du Corsaire Triplex.

Toby la lut lentement, sans doute pour sedonner le loisir de rassembler ses esprits, car son adversaire luiportait un coup droit, difficile à parer. Après quoi, avec unefranchise affectée :

– Ma foi, cher Monsieur, j’ai laconfusion de vous avouer que votre correspondant est mieuxrenseigné que moi, si pourtant son affirmation est exacte. Maiscomme je tiens beaucoup à vous être agréable, voici ce que je vouspropose. Demain matin, vers huit heures, venez me prendre. J’auraides chevaux sellés et nous nous rendrons ensemble au fort deBroken-Bay. C’est une simple promenade de 20 kilomètres. Nousverrons les prisonniers et si par hasard ce Niari, auquel vous vousintéressez, est détenu sous un nom supposé à la suite d’un délitpoursuivi par un de mes sous-ordres, je m’engage à le remettreentre vos mains.

L’accent du policier était si vrai, son visagesi bienveillant que Lavarède se laissa prendre à sa feinteamabilité. Il lui adressa les plus vifs remerciements, puis, decrainte d’être indiscret, il allait se retirer après avoir promisau fonctionnaire d’être exact au rendez-vous le lendemain matin,lorsque son interlocuteur l’arrêta :

– À propos, ne soupçonnez-vous personnede vous avoir apporté la lettre qui me vaut la satisfaction devotre visite ?

– Ma foi, non. Je l’ai trouvée dans lapoche de mon veston.

– Vous aviez ce veston cematin ?

– Non, c’est vrai. Je l’ai passé enrentrant avec le petit Silly.

À ce nom, une contraction rapide passa sur levisage de Toby.

– Silly, répéta-t-il.

– Oh ! fit insoucieusement leParisien, l’enfant ne peut être accusé, car il ne songeait pas àvenir à l’hôtel. C’est moi qui, par pitié, l’ai emmené afin de luiassurer un déjeuner substantiel.

– Ce serait donc alors quelqu’unappartenant au personnel de l’établissement ?

– Cela me paraît probable.

– Enfin, peu importe, nous verronsdemain.

Cette dernière phrase était un congé. Lavarèdesortit aussitôt, mais s’il avait eu l’idée de regarder par le troude la serrure, lorsque la porte fut retombée sur lui, il eûtéprouvé un réel étonnement en constatant que l’attitude du policieravait changé du tout au tout.

En proie à un accès de rage folle, lefonctionnaire qui s’était contenu jusque-là, s’abandonnait enfin àses impressions.

Ses yeux lançaient des éclairs sous sessourcils froncés, ses poings crispés martelaient la table, de seslèvres s’échappaient des phrases hachées, brutales,menaçantes :

– Ce Silly… plus de doute… il devait setrouver mêlé à l’affaire. Jouis de ton reste, drôle… Bientôt je tetiendrai, et par toi j’arriverai jusqu’à tes complices. C’est unduel à mort. Qui sont ces gens qui connaissent ma vie ? Voilàce qu’il faut apprendre, car, ceux-là doivent être rendus muets.Mon agent Dove est très adroit… je l’ai chargé de filer Silly.Aujourd’hui, demain peut-être, j’aurai en main le fil de l’intrigueourdie contre moi… et quand je l’aurai, je le suivrai jusqu’aubout.

Soudain il montra le poing à laporte :

– Et ce niais de Français qui croit queje vais lui remettre Niari, que je compromettrai ainsi les intérêtsde l’Angleterre en Égypte. Sot, triple tête debûche ! Demain, il ne faut pas que Niari soit encore àBroken-Bay. Je vais le faire transférer ailleurs.

D’un geste impatient, il appuya sur le boutond’une sonnerie. Presque aussitôt la porte s’ouvrit et livra passageau bossu James Pack.

– Vous ? s’exclama sir Toby avec ungeste de surprise. Je vous croyais au lit ?

Le secrétaire inclina la tête :

– J’étais parti pour me coucher, maisl’idée m’est venue à l’esprit qu’après les événements de la nuitdernière, vous pourriez avoir besoin de moi. Un bain de vapeur, unmassage m’ont reposé autant que dix heures de sommeil, et me voicià votre accointance.

– Vous avez agi sagement, répliqua sirToby en lui serrant la main. J’avais justement le plus grand besoinde vous. Le Triplex a encore fait des siennes, il a aviséM. Lavarède que l’Égyptien Niari est prisonnier au fort deBroken-Bay.

– Pas possible ! s’exclama JamesPack avec un geste de surprise.

– Si, si, la preuve en est queM. Lavarède sort d’ici.

– Vous avez nié ?

– Totalement. J’ai même proposé à cevoyageur de venir demain à Broken-Bay avec moi et de s’assurer parlui-même…

James murmura :

– Je ne comprends pas, – puis se frappantla tête de la main. – Je vous demande pardon, je comprends… Vousallez faire transférer le captif…

– Dans une autre prison, celle deSydney.

Et prenant un papier sur la table :

– Voici l’ordre. Voulez-vous le porter àl’Office Central de la police, afin qu’il soit expédié par courrierau Directeur de Broken-Bay, et que Niari soit écroué la nuitprochaine à la maison centrale de Sydney.

Les paupières de Pack papillotèrent. On eûtdit que le secrétaire était pris d’une formidable envie de rire.Mais cela fut si fugitif que son interlocuteur ne s’en aperçutpas.

– Je pars à l’instant, répondit le bossuen s’inclinant. Sur ces mots, il prit l’ordre et quitta lebureau.

Très exactement, sans s’arrêter en chemin, ilgagna l’Office Central, remit l’ordre au service des Transfertsde prisonniers. Après quoi, les mains dans les poches,sifflotant un air en vogue, il se dirigea vers le poste desurveillance du quai de Darling-Harbour.

Là, il demanda le chef qui, la nuitprécédente, l’avait trouvé attaché à un pilier ; ils’entretint quelques instants avec cet agent, lui indiqua lesrecherches à faire pour découvrir les auteurs de la méchanteplaisanterie, et le service ainsi assuré, il reprit en flâneur lechemin de l’hôtel de la rue Paramata.

Tout à coup il eut un sourire. Sur le quai,peu fréquenté à cette heure, James venait d’apercevoir deuxpromeneurs qui devaient infailliblement le croiser.

L’un était Silly, plus distrait, d’allure plushésitante que jamais. L’autre, qui suivait l’enfant à cinquante pasde distance, paraissait être un ouvrier.

L’innocent allait toujours. Il se rapprocha,reconnut sans doute le bossu, car il vint à lui la maintendue :

– Salut, James Pack ; Silly tesalue.

– Bonjour, petit.

L’ouvrier s’était arrêté devant une annonced’affréteur. Le gamin le regarda du coin de l’œil etdoucement :

– Ce gaillard-là me file.

– Ordre d’Allsmine, sans doute, réponditJames. Ce que jecraignais arrive. Vos lettres auCentennial-Park-Hôtel, les cheveux sous la cagoule… Il a dessoupçons. Silly, il vous faut disparaître pour toujours ce soirmême.

– Je disparaîtrai. Seulement avec cetespion, il m’est impossible de Les prévenir.

– Je les préviendrai pour vous.

– Soyez remercié, James…

L’enfant s’arrêta, poussa un soupir et lesyeux devenus soudainement humides :

– L’absence me sera longue.

– À moi aussi, Silly. Mais j’espère et jeferai en sorte que nos épreuves prennent fin bientôt.

– Bientôt, répéta le gamin riant àtravers ses larmes. Vous espérez donc, James…

– Oui, Silly.

– Et nous ne nous quitteronsplus ?

À cette question, le visage du secrétaireexprima la souffrance, sa voix se fit grave pourrépliquer :

– Cela dépendra de la volonté d’une autrepersonne, à qui, vous et moi devons obéissance.

Mais changeant de ton :

– Au revoir, Silly, espérons. Songez à cesoir, je Lesaurai avertis.

Avec un geste gracieux d’adieu, l’innocentpoursuivit sa route. Aussitôt l’ouvrier toujours planté devantl’affiche, reprit sa marche.

Lorsque ce dernier croisa Pack, il le saluad’une imperceptible inclination de tête.

Le bossu répondit tout aussi discrètement etpassa en murmurant :

– C’est Dove, de la brigade F.Décidément ces policiers ne savent pas se grimer !

Sur cette réflexion, il continua paisiblementson chemin.

Pourtant à l’extrémité du bassin, il s’arrêtaau bord même du « pier » et considéra l’eau trouble avecun air de lassitude.

À trois reprises différentes, il réunit lesmains derrière sa nuque, s’étira, bâilla.

Après quoi, il regagna l’hôtel Allsmine.

La journée se passa en occupations monotonesde police.

Le soir vint.

James Pack se prépara à partir, mais il y mitune lenteur inaccoutumée. Peut-être la fatigue en était-ellecause ? La nuit précédente avait été rude et le corps humain,si vigoureux qu’il soit, a besoin de repos.

Donc d’un air endormi le secrétaire prenaitcongé de sir Toby, lorsqu’un domestique annonça l’agent Dove.Allsmine sourit et, retenant James, donna l’ordre d’introduire levisiteur. Presque aussitôt le policier parut.

– Quoi de nouveau ? demanda leDirecteur.

– L’enfant a loué une barque pour lanuit.

– Une barque ?

– Oui, il a déclaré vouloir pêcher horsdu port, près des rochers de la pointe Jackson.

– Il ne s’est point aperçu que vous lefiliez, Dove ?

– Pour cela, j’en jurerais.

– Et le choix de l’endroit vous a faitpenser… ?

– Qu’il se proposait de communiquer avecses complices.

Sir Toby se frotta les mains, puis frappantamicalement sur l’épaule de Pack :

– Nous ne dormirons pas encore cettenuit, monsieur James. Je vous retiens à dîner. Pour vous, Dove,faites préparer la grande chaloupe de la douane, équipage aucomplet, et à huit heures précises, attendez-nous au pier 23 deFarm-Cove.

– Mais que se passe-t-il donc ?murmura le secrétaire d’un air profondément étonné.

– Vous le verrez, le moment venu. Enattendant, songeons à dîner.

Et tandis que Dove s’en allait, les deuxhommes gagnèrent la salle à manger.

Déjà mistress Joan Allsmine occupait sa placedevant la table.

Elle ne manifesta aucune surprise lorsque sonmari l’informa que James partagerait leur repas. Mais le secrétaireremarqua qu’elle avait les yeux rouges comme si elle avaitpleuré.

Le Directeur fit la même observation et d’unton brutal :

– Quels sont ces yeux, Joan, vousavez encore dépensé des larmes ?

– Je l’ai fait, mon ami ; maisqu’importe, puisque je ne pleure pas en votre présence.

Ceci fut dit d’une voix si douce et simélancolique que Pack se sentit ému.

– Eh ! reprit Toby, il est bien dese souvenir, mais enfin les regrets doivent avoir une fin. Je suissûr que vous vous êtes encore tenue devant le portrait de votredéfunte petite fille Maudlin. Si vous continuez, je ferai enleverce tableau.

Elle secoua la tête :

– Non ce n’est pas cela.

– Quoi alors ?

– Cet enfant que nous avons vu hier…

– Silly ?

– Oui. Il devait revenir. Il m’aurait étéagréable de le revoir. On ne l’a pas empêché au moins ?

Un sourire narquois passa sur la figure de sirToby.

– Ah ! c’est ce gamin qui vousoccupe. Je m’étonne d’une sympathie si soudaine ; mais puisquevous désirez le voir, je vous procurerai ce plaisir. Demain il voussera loisible de le considérer tout à votre aise et il nes’éloignera pas.

Avec une interrogation dans les yeux, elleregarda le policier, cherchant à deviner le sens caché de sesparoles. Mais il ajouta d’un ton bonhomme :

– Vous avez bien entendu ce que je dis.Ne questionnez pas. Je garde le secret. Maintenant, assez larmoyé,tout à la joie ! Puff over !

– Oui, Puff over ! répétaJames avec une intonation étrange. Puff over !

Et s’inclinant devant Joan :

– Pardonnez-moi, Madame, si j’ose éleverla voix, mais autant que M. Allsmine, je pense que les joiessuivent la tristesse.

Elle le regarda étonnée. Bien qu’elle connûtPack depuis longtemps déjà, c’était la première fois qu’il luiadressait la parole en dehors du service. C’était lapremière, fois qu’il prononçait une phrase indiquant qu’ilconnaissait les secrètes pensées de la mère inconsolable de laperte de sa fille Maudlin. Puis elle sourit et doucement :

– Soit donc, puisque vous le voulez,Puff over !

Sir Toby parut enchanté de cette concession.Le repas s’acheva sans encombre ; après quoi, les deux hommesprirent congé de lady Allsmine.

Enveloppés dans des cabans de mer, ilsquittèrent l’hôtel et gagnèrent les quais de Farm-Cove.

À l’escalier du « pier » numéroté23, il s’arrêtèrent et se penchant au-dessus de l’eau, ilsregardèrent.

La silhouette sombre d’une barque leurapparut. Presque aussitôt une voix monta jusqu’à eux :

– Est-ce vous, Votre Honneur ?

– Dove est à son poste, murmura lepolicier, – puis plus haut : – C’est moi, Dove. Tout estparé ?

– Oui, Votre Honneur.

– Alors embarquons.

Descendant les degrés raides, le Directeur etson secrétaire, sautèrent dans la barque et s’assirent àl’arrière.

Six hommes étaient aux avirons, maiséquipement singulier, chacun portait une carabine.

Ces armes furent déposées sous les bancs. Lesrameurs attendaient.

Alors Dove, installé près de son chef, portala main à son chapeau :

– Quels sont les ordres de VotreHonneur ?

– Suivre les quais, puis la côte, defaçon à rester dans la zone d’ombre. Il fait une lune trop clairepour agir autrement.

– Bien, Votre Honneur. Du reste à lapointe Jackson, je sais une série de petites criques d’où l’onpourra surveiller celui que nous filons, sans qu’il se doute denotre présence.

– En route donc ?

– Nage, commanda Dove.

Et le canot, enlevé par ses avirons, glissa àla surface de l’eau, laissant à l’arrière un sillage argenté.

Sir Toby avait dit vrai. Le ciel était pur etla lune en son plein faisait ruisseler sa lumière blanche sur laterre.

Suivant une ligne oblique, la barque atteignitla zone étroite d’ombre projetée par les quais. Évoluant entre lesembarcations amarrées, elle filait ainsi qu’un bateau fantôme.Personne ne parlait. Le bruit des rames frappant l’onde s’entendaitseul.

Bientôt on fut dans le chenal d’entrée, on lefranchit. On était sorti du port. L’esquif flottait maintenant,mollement soulevé par la houle paresseuse de la rade en eauprofonde.

Au Nord se profilait la ligne sinueuse de lacôte terminée brusquement, deux milles plus loin, par la masserocheuse de la pointe Jackson. Il y avait à traverser là uneétendue éclairée, mais cela n’inquiéta pas Allsmine. Silly devaitpêcher en dehors de la pointe, et puisque son bateau n’était pasvisible, il était certain qu’il ne pouvait apercevoir ceux quivenaient surveiller ses actions.

En un quart d’heure, le canot se trouva dansl’ombre du rivage, et prolongeant la terre, il se dirigea versl’extrémité du promontoire.

À mesure que l’on approchait du but, lesrameurs, auxquels Dove transmettait à voix basse lesrecommandations de son chef, ralentissaient leurs mouvements. Avecprécaution, ils plongeaient leurs avirons dans l’eau.

À un moment ils cessèrent de ramer.Méthodiquement ils entourèrent les palettes de linges ; cettedisposition, qui diminue dans des proportions notables leclapotement, fut approuvée par le Directeur, et de nouveau lachaloupe sillonna silencieusement la surface de la mer.

Ainsi que l’avait annoncé Dove, le littorals’élevait à présent en falaises de moyenne hauteur.

Battu incessamment par les longues lames duPacifique, le rocher était déchiré, éventré, formant une suite depetits caps et de baies minuscules. Un homme penché à l’avantreconnaissait la route, car il ne fallait pas donner contre unrocher à fleur d’eau.

On avançait toujours ; la barqueatteignait la pointe extrême. Soudain, d’un seul mouvement, lesavirons se levèrent :

– Qu’y a-t-il ? interrogea Toby.

Un matelot répondit :

– La chose en question, par le travers ànous.

En regardant dans la direction indiquée, leDirecteur aperçut, à cent brasses peut-être, un bateau qui sedétachait en noir sur les flots argentés par les rayons de la lune.À l’arrière une silhouette humaine se montrait, et il n’eut pas depeine à la reconnaître. C’était l’innocent Silly qui pêchait, commeil en avait manifesté l’intention.

La chaloupe d’observation était dansl’obscurité près d’une masse rocheuse, qui semblait jetée là ainsiqu’une sentinelle avancée de la falaise. Une petite ancre fut miseà l’eau.

Il n’y avait plus qu’à attendre.

Longue fut la faction. Sans se douter que desyeux ardents suivaient tous ses mouvements, Silly se livrait à sonpasse-temps. Passe-temps n’est pas le mot juste, c’est gagne-painqu’il faudrait dire, car souvent le gamin avait vécu du produit desa pêche.

De temps à autre, il relevait sa ligne au boutde laquelle frétillait un point brillant. Il jetait sa prise aufond de son bateau ; le choc du poisson contre les planchesarrivait jusqu’aux policiers ; puis l’enfant amorçait denouveau et reprenait son patient affût.

Cela dura six heures.

Agacés par cette observation sans résultats,Allsmine, Pack se passaient la gourde de whisky dont ils s’étaientmunis au départ. Le petit gobelet de métal circulait aussi parmiles matelots de la douane.

Cependant la lune poursuivait sa course dansle ciel. Insensiblement l’ombre des falaises tournait en sensinverse, gagnant peu à peu l’endroit où Silly« travaillait ».

Enfin la bande obscure enveloppa le canot etle gamin, qui devinrent invisibles. Une demi-heure s’écoula encore,la ligne d’ombre dépassa la barque, et celle-ci se montra denouveau.

– Par l’orteil du diable,grommela Allsmine au bout d’un instant. Je vois bien la barque,mais où donc est le drôle ?

– Il se sera couché au fond du bateau,répliqua Pack. Il lui arrive de dormir ainsi. Nos pêcheurs l’ontsouvent rencontré.

– Il y a véritablement des grâces d’étatpour les imbéciles, continua sir Toby. Un homme sensé seraitsûrement victime d’un accident s’il se livrait à pareilleimprudence !

La barque était trop loin pour que Silly pûtentendre l’observation, car il demeura invisible. Et la faction desurveillance continua.

À l’Est les premières clartés du jourapparurent. Alors le Directeur de la police laissa éclater sacolère. Toute une nuit il avait attendu sans résultat. Il étaitexténué. Est-ce que décidément le Corsaire Triplex continuerait àse moquer de lui ?

La rage le poussant aux moyens violents, ilcommanda :

– Aux avirons !

Passivement les marins obéirent, mais Pack sehasarda à demander :

– Nous rentrons au port ?

– Non, monsieur, gronda sir Toby, nousallons droit à ce canot. Nous arrêtons le drôle qui le monte. Unefois en prison, je me charge de le faire parler.

– Vous pensez donc décidément que leCorsaire s’est confié à cet enfant ?

– Certainement je le pense.

Sur un signe, les rames frappèrent l’eau avecensemble, et le bateau de la douane s’avança rapidement vers labarque suspecte. Bientôt les deux embarcations furent bord àbord.

– Allons gamin, cria sir Allsmine,debout ! Songe à réunir tout ce que tu as de cervelle pour meparler.

L’appel brutal demeura sans résultat. Sepenchant par dessus le bordage, sir Toby poussa une exclamationstupéfaite. Le canot était vide. Silly avait disparu !

Chapitre 9OÙ LOTIA RETROUVE SON SOURIRE

Qu’était-il advenu de l’innocent ?Avait-il glissé dans l’eau, et les flots, ces grands mangeursd’hommes, avaient-il dévoré l’enfant ? Mystère !

La barque de la douane dut rentrer au port,traînant à la remorque le canot abandonné.

Les rameurs étaient sombres. Une terreursuperstitieuse planait sur eux, et plus d’un, en maniant l’aviron,sondait d’un œil inquiet les rivages de la baie, s’attendant à voirparaître le Corsaire Triplex dans un nuage de feu et de fumée.

Décidément l’ennemi de sir Toby prenait lesproportions d’un personnage de légende. Pour les hommes simples etcrédules de l’équipage, c’était lui qui avait fait disparaîtrel’innocent. Magie et prestidigitation mêlées. Ainsi qu’une muscade,Silly avait été escamoté.

Non moins préoccupé se montrait le Directeurde la police.

Une fois encore sa ruse avait été déjouée.Silly, sur lequel il comptait pour atteindre son insaisissableadversaire, venait de lui glisser entre les doigts. Le filconducteur qui devait le guider dans le dédale de la luttemystérieuse se rompait. Plus que jamais l’obscurité se faisaitautour de lui. La colère et la crainte se disputaient sonesprit.

Qu’allait-il faire maintenant ? Quelnouveau malheur fondrait sur lui ?

Et soudain, il se souvint du rendez-vous fixépour ce matin même à Armand Lavarède. Sans avoir le loisir de sereposer, de remettre un peu d’ordre dans ses idées, il devraitmonter à cheval, accompagner le Parisien à Broken-Bay afin de luidémontrer que l’Égyptien Niari n’y était pas interné.

Sans doute cela serait aisé puisque, d’aprèsses ordres, le prisonnier avait été transféré pendant la nuit à lamaison de détention de Sydney ; seulement il eût préférépouvoir rester seul, réfléchir.

Ah ! les événements se précipitaienttrop. Avec cela, impossible de remettre l’excursion. Lavarède nelui avait-il pas rendu un signalé service en détruisant les clichésphotographiques qui l’eussent voué au ridicule ?

Ses amis étaient trop peu nombreux pour qu’ilrisquât de s’aliéner le Parisien.

Le canot accosta au quai, à l’endroit mêmed’où il était parti. Allsmine et James Pack sautèrent à terre,tandis que Dove congédiait les matelots de la douane.

Ceux-ci s’empressèrent de rentrer chez eux,mais avant de goûter un repos bien mérité, ils contèrent à leursépouses, leurs voisins, fournisseurs, amis, connaissances, lesévénements de la nuit, en les agrémentant bien entendu desfioritures chères à l’imagination populaire.

Aussi, à huit heures du matin, au moment mêmeoù sir Toby et Armand Lavarède, après une cordiale poignée demains, se mettaient en selle pour se rendre à Broken-Bay, était-ilavéré parmi la population du port que Silly avait été enlevé, aunez et à la barbe de la police, par un géant fait de ténèbres, dontles yeux brillaient ainsi que les fanaux des phares.

Allsmine ne se doutait pas de la naissance decette légende. Botte à botte avec Armand, il traversait la ville,suivi à distance réglementaire par une escorte d’agents montés àbicyclettes. Car la colonie australienne, bien autrement dansle train que la capitale parisienne, a depuis longtempsremplacé sa cavalerie policière par de simples bicyclistes, aussirapides et moins coûteux.

Bientôt la cavalcade s’engagea sur la routequi, laissant à gauche le faubourg de Richmond, gagne par unecourbe insensible la baie de Broken, que domine le fort où serendaient les voyageurs.

Trompé par la bonhomie de son compagnon, lejournaliste s’excusait de lui imposer cette corvée, et le Directeurravi d’en faire accroire à quelqu’un, après avoir été sioutrageusement bafoué par le Corsaire Triplex, lui répondait avecune bienveillance gouailleuse :

– Ne parlez pas de cela, cela n’estrien.

Positivement, avec le soleil ruisselant encascades d’or sur la campagne, Allsmine sentait ses terreurss’évanouir.

Il vaincrait le Corsaire. Il suffisait d’uneimprudence de ce dernier pour qu’il fût livré, et l’imprudenceétait probable. Rien ne fait négliger les précautions commel’impunité.

Et puis en ce moment même, ne remportait-ilpas une première victoire, en déjouant les projets de sonantagoniste qui avait tenté de rapprocher le journaliste françaisde Niari, ce témoin gênant, prêt à attester l’identité deRobert.

Bref il devenait guilleret, et il en arriva àlancer son interjection joyeuse habituelle :

– Puff over !

Mais cette gaieté ne devait pas être de longuedurée. La route escaladait une colline boisée. Afin de réduire laraideur de la pente, les ingénieurs chargés de sa constructionl’avaient tracée en lacet, de telle sorte qu’engagés dans sesméandres, les voyageurs ne pouvaient voir à plus de cent ou deuxcents mètres en avant.

Or, comme ils approchaient du sommet, unmurmure de voix parvint jusqu’à eux.

C’étaient des gémissements, des supplications,des exclamations effrayées. On eût dit que des hommes imploraientune grâce que d’autres individus leur refusaient.

Pris de curiosité, les cavaliers poussèrentleurs chevaux, tandis que les bicyclistes pédalaient avec plusd’énergie.

On contourna une touffe d’eucalyptus quis’avançait sur la route ainsi qu’un promontoire verdoyant, et unspectacle bizarre s’offrit aux regards des policiers.

Sur le chemin grouillait une foule de paysanslevant les bras en l’air, pérorant à qui mieux mieux, mais setenant à distance respectueuse d’une douzaine de personnagesrevêtus de l’uniforme de la police, étroitement ficelés au troncdes arbres qui bordaient la voie.

Ceux-ci demandaient d’un accent lamentablequ’on les détachât, et les agriculteurs s’y refusaient.

Les voyageurs comprirent bientôt pourquoi.Au-dessus de la tête de l’un des malheureux, une plaque de cartonétait fixée dans le tronc de l’arbre par un poignard, et ces motsse détachaient en noir :

« Que nul ne touche à ceux que leCorsaire Triplex a punis. Le Directeur de la police passera sur laroute ce matin. C’est à lui qu’il appartient de délivrer sesemployés. Il faut qu’il reconnaisse cette fois encore sonimpuissance à contrecarrer ce que Triplex a résolu. À vous,passants inoffensifs, le justicier promet aide, protection, amitié.Malheur sur celui qui enfreindrait mes ordres. »

À la vue d’Allsmine, bien connu dans toute larégion, les bavards s’étaient écartés.

Le Directeur fit un signe. Aussitôt les hommesde l’escorte mirent pied à terre, et, laissant les bicyclettes à lagarde de deux d’entre eux, coururent couper les liens quienserraient les membres de leurs camarades.

À peine libre un vieux brigadier, qui semblaitêtre le chef des victimes du Corsaire, s’approcha péniblement desir Toby, et les talons réunis, les bras tombant naturellement avecune correction toute militaire, il parut attendre que son supérieurl’interrogeât.

– Qu’est-ce que vous faisiez là ?demanda ce dernier en fronçant les sourcils.

– Je ressentais un grand ennui, VotreHonneur. Le tronc d’un eucalyptus n’est pas aussi moelleux qu’unmatelas de bonne laine et mon dos sera malade pendant plus d’unehuitaine.

– Je le conçois. Mais qui vous a mis,vous et vos subordonnés, dans cet état pitoyable ?

Le brigadier indiqua la pancarte :

– Que Votre Honneur lise. Celui-là necache pas ses actions. Et je dois dire que si nous respironsencore, c’est bien parce qu’il a voulu qu’il en fût ainsi. Sanscela, il aurait pu nous jeter dans la mort aussifacilement qu’il nous a ficelés à ces arbres.

– Mais enfin qu’est-il arrivé ? Quelmotif vous avait conduits en cet endroit ?

– Un ordre de M. le Directeur de laprison de Broken-Bay.

– Tiens ! s’exclama Armand. Nousnous y rendons nous-mêmes, comme cela se trouve.

Quant à sir Toby, il avait frissonné. Unesubite pâleur envahit son visage et ce fut d’un ton embarrasséqu’il reprit :

– Accompagnez-nous jusqu’à Broken-Bay.Nous éclaircirons cette affaire là-bas.

– Comme il vous plaira, Votre Honneur,grommela philosophiquement le brigadier. Cependant, tout enmarchant, je pourrais vous rendre compte de l’affaire.

Armand appuya la motion :

– Il a raison. Pour ma part, si toutefoissir Allsmine ne s’y oppose pas, je serai enchanté de connaîtrel’aventure à la suite de laquelle j’ai rencontré des policiersattachés à des arbres comme des plants de lierre. N’êtes-vous pasintrigué comme moi, Sir Allsmine ?

Et le Directeur de la police, très gênédécidément, ne répondant pas, le vieux brigadier considéra sansdoute son silence comme un acquiescement, car il parla aveclenteur :

– Hier soir,M. Goldblow…

– Qui cela, M. Goldblow ?

– C’est le directeur général deBroken-Bay.

– Ah bien, pardon. Continuez, continuez,je vous en prie.

– Donc, M. Goldblow, poursuivitl’agent, me fit appeler dans son bureau qui est placé tout à côtéde l’office du greffe : « Alber, tel est mon nom, Alber,me dit-il, vous allez prendre dix hommes avec vous pour transférerun prisonnier à Sydney. – Dix hommes, m’écriai-je, où pensez-vousque je les trouverai ? – À la porte du fort, répond-il, ilsattendent votre bon plaisir. – Ah ! je dis, s’il en est ainsi,ils n’attendront pas longtemps ; mais quel prisonnier seratransféré ? – Le locataire de la cellule n° 19. – Ahoui ! le sauvage d’Égypte. »

Lavarède, à ce dernier mot, fit unmouvement ; mais il n’eut pas le temps d’exprimer sapensée ; le brigadier s’interrompit avec un cri de douleur, etportant vivement la main à sa jambe, il gémit :

– Quoi ? qu’y a-t-il ?

Cela, c’était un violent coup de pied que sirToby venait de lui administrer. Le Directeur, furieux de lamaladresse de l’agent qui avouait ingénument la présence de Niari àBroken-Bay, n’avait pu retenir ce témoignage de satisfactionnégative.

Ruade inutile d’ailleurs, Lavarède n’étant pasde ceux auxquels on en impose aisément.

– Cet Égyptien se nommait Niari,peut-être ? demanda-t-il.

La question porta à son comble l’embarras dubrigadier que son supérieur hiérarchique venait de rappeler siénergiquement à la discrétion. Il regarda son tibia meurtri, sonchef, son interlocuteur et bredouilla :

– Oui, non,… je ne peux pas dire…peut-être… cela n’est pas invraisemblable.

Comme le journaliste hochait la tête d’un airmécontent, Allsmine comprit qu’une explication était inévitable ets’adressant avec humeur au policier :

– Répondez clairement.

Ce qui fit ouvrir des yeux énormes àl’agent.

Le pauvre homme trouvait son métier tropdifficile. La bouche du Directeur lui ordonnait de répondre, sonpied le lui défendait. Il fallait à la fois parler et se taire, cequi, chacun s’en rendra compte, présente des difficultés d’ordretechnique insurmontables.

Aussi recommença-t-il de plus belle :

– Oui,… non,… peut-être,… je ne peux pasnier.

Il était urgent de lui venir en aide, de luiindiquer la marche à suivre. Toby l’interrompit :

– Ce gentleman et moi venions précisémentpour nous assurer que le prisonnier égyptien était interné au fortde Broken-Bay. J’ignorais l’existence de ce captif, et puisque voussemblez le connaître, veuillez nous éclairer.

Le brigadier poussa un soupir. Au moinsl’ordre était clair ! Avec volubilité, il parla :

– Ce n° 19 était en effet, je crois,porteur du nom de Niari. Ainsi que je vous le disais, je devais letransférer à Sydney. Nous partîmes vers minuit. Tout alla biend’abord. Mais voilà qu’en entrant dans le bois où nous noustrouvons en ce moment, les deux hommes qui marchaient devantculbutent sur une corde tendue en travers de la route. Avant quenous ayons pu nous rendre compte de l’incident, une bande de démonsbondit hors du couvert, nous assaille, nous attache au tronc desarbres où vous nous avez trouvés. Tous portaient sur la face desmasques verts. L’un, qui devait être le chef me dit alors :« Tu apprendras à maître Allsmine – pardon VotreHonneur, je répète ses paroles, – que nous délivrons Niari, enattendant que nous délivrions ceux qu’il tient captifs dans lemariage et dans le tombeau. » Puis tous ont disparu et nousavons passé une bien mauvaise nuit.

Sir Toby était devenu affreusement pâle. Lesparoles attribuées au Corsaire Triplex le glaçaient de terreur. Ilse souvenait du tribunal mystérieux devant lequel il avait comparu.Il comprenait l’allusion énigmatique ; celles qu’il avaitenfermées dans le mariage et dans le tombeau, c’était sa femmeJoan, c’était l’enfant de cette dernière, Miss Maudlin Green.

Le Corsaire ferait-il sortir la morte dunéant, la vivante de son pouvoir ?

Quelqu’invraisemblable que parût la chose, ilne sentait plus la même confiance dans l’avenir. Enfin, après unlong silence, il donna l’ordre de rentrer à Sydney.

Sans prendre garde à l’air curieux,questionneur, de Lavarède, il observa un silence absolu, moins parprudence que par suite d’une pensée obsédante qui faisait courirdes frissons sur son échine.

Triplex le hantait, le poursuivait. Toutpassant inoffensif lui devenait suspect. Pour un peu il eût faitarrêter en masse toute la population sous l’accusation decomplicité. Il fallait certainement que l’ennemi invisible eût denombreux affiliés, autrement il n’eût pas échappé aux recherches dela police.

Dans Paramata Street, Toby renvoya sonescorte, serra distraitement la main d’Armand et pénétra seul danssa maison.

Une crainte vague le fit se diriger versl’appartement de Mistress Joan. Est-ce que déjà sa femme auraitquitté sa demeure, ainsi que semblait l’indiquer la phrasemenaçante du Corsaire ?

À pas de loup, sans bruit, il parvint à laporte de la pièce ou la mère inconsolable se tenait. Un instant ils’arrêta pour écouter.

Étrange ! un bruit de voix frappa sonoreille. Quelqu’un était là… peut-être un émissaire de Triplex.D’une poussée violente il ouvrit la porte.

Joan était seule, accoudée sur un guéridon.Avec des paroles entrecoupées de larmes, elle pressait sur seslèvres un chiffon de papier.

À la vue de son mari, elle fit un mouvementpour dissimuler ce billet ; mais d’un bond de tigre, Allsminefut sur elle, lui saisit brutalement le poignet et le tordit. Lepapier échappa à ses doigts meurtris. Le Directeur de la polices’en saisit, le déplia, le lut :

« Mère, disait la missive, le crime nousa séparées. Mais la justice ne s’endort jamais. Elle a suscité unvengeur qui me permettra bientôt d’apporter mon front à vosbaisers. Croyez ce qu’écrit votre petite Maudlin, bien heureuse depouvoir enfin vous apprendre qu’elle vit. »

Une rage épouvantable bouleversa l’esprit deToby. En morceaux il déchira la lettre.

Puis ses regards tombèrent sur le tableau quireproduisait les traits de l’enfant disparue et devant lequel Joanavait souvent pleuré. Il l’arracha du mur, le broya entre sesmains, le jeta à terre, le piétina. Enfin calmé par cette dépensephysique, ayant conscience que son emportement l’accusait, iltourna ses regards égarés vers sa femme.

Celle-ci n’avait pas fait un mouvement.

Son visage avait exprimé successivement lasurprise, le doute, l’effroi, puis une joie incompréhensible.

– Je vous demande pardon, commença leDirecteur, j’ai cédé à un mouvement de colère.

Elle eut un geste inconscient.

– Si, si, j’ai eu tort. Mais quand jevois ma maison elle-même attaquée par mes ennemis.

– Ennemis, fit-elle doucement, oùprenez-vous cela ? Je ne puis considérer comme un ennemi celuiqui me rendra ma fille.

– Vous croyez donc à cescontes ?

Joan inclina la tête et nettement :

– Oui, j’y crois.

Et comme, repris de rage, il allait protester,elle l’arrêta :

– Folie, direz-vous. Soit ! Vousn’avez pas été père, vous ne sauriez comprendre ce que mon cœur asouffert. Mais on n’a pas retrouvé le corps de ma douceMaudlin ; toujours un espoir m’est resté. La lettre que vousvenez de détruire prouve que j’avais raison d’espérer.

– Manœuvre d’un bandit.

– Non, je n’ai jamais fait de mal àpersonne. Un bandit même n’aurait pas voulu écrire ce mot :Mère !

– Bref vous pactisez avec mesadversaires ?

– Je suis mère et je bénis tout ce qui medonne l’espoir que ma fille vit encore.

Sir Allsmine frappa du pied ; ses traitsse contractèrent.

– Oui, c’est cela. Peu vous importe quel’on se ligue contre moi. Votre époux n’est rien pour vous.

Ce fut avec étonnement qu’elle leconsidéra :

– En quoi mon affection maternelle vousporte-t-elle ombrage ?

Sous son regard, il baissa les yeux et d’unton embarrassé :

– En ceci que des misérables emploientcette affection à vous séparer de moi.

– Il n’est point question de cela. On mepromet seulement de me rendre Maudlin.

C’était vrai. Son nom, à lui, n’était même pasprononcé. Constatant qu’il faisait fausse route, son mécontentementredoubla.

– Si je vous faisais la même promesse,vous ne me croiriez pas.

– Pourquoi ne croirais-je pas ?

– Parce que vous réfléchiriez. Voussongeriez que si l’enfant vivait, on n’aurait pas attendu tantd’années pour vous la ramener… ; surtout lorsque nosrecherches ont fait tant de bruit. Mais un étranger, un inconnuvous écrit une lettre non signée… aussitôt il a votreconfiance.

Une larme roula lentement sur la joue de lapauvre femme, et avec un accent intraduisible, ellemurmura :

– L’étranger m’apporte l’espoir ;vous, vous ne conseillez que la désespérance.

– Ah ! vous êtes folle, folle àlier, rugit Allsmine exaspéré, je vous laisse à vosimaginations.

Et tirant la porte avec violence, il quitta lasalle.

Cependant Lavarède regagnait leCentennial-Park-Hôtel, en réfléchissant à ce qui venait de sepasser.

Malgré l’affabilité du Directeur de la police,en dépit de son apparente franchise, le journaliste sentait ledoute grandir en lui.

Il était inadmissible que le hautfonctionnaire eût ignoré l’existence d’un prisonnier aussiimportant que Niari. De là à conclure que sir Toby avait signél’ordre de transfert, il n’y avait qu’un pas.

Comme on le voit, Armand arrivait à peu près àla vérité.

Puis ses pensées prenaient un autre cours.Elles se portaient sur le personnage mystérieux qui avait enlevél’Égyptien.

Qui était ce Triplex si au courant desaffaires du Parisien ? Quel intérêt avait-il à se placer sanscesse sur son chemin ?

Il était plus facile de formuler cesinterrogations que d’y répondre. Aussi Lavarède atteignit l’hôtelsans avoir trouvé une explication admissible.

Répondant au salut courtois dumanager, il gravit l’escalier conduisant à sonappartement, mais dès les premiers degrés il s’arrêta.

Les accords d’un piano, les accents d’une voixjeune et délicieusement timbrée venaient de frapper sonoreille.

– Ah çà, murmura-t-il, c’est la voix deLotia ! Elle chante maintenant ?

Le ton de surprise de ses paroles en disaitlong sur la mélancolie de la descendante des Hador. En effet depuisqu’Armand connaissait la jeune fille, il l’avait vue triste,sombre, et jamais elle n’avait eu un de ces éclairs de joie quifont monter la chanson aux lèvres des jeunes filles.

Quel événement avait donc modifié sonhumeur ?

Très intrigué, le journaliste reprit sonascension. Un instant plus tard, après avoir heurté légèrement à laporte, il entrait dans le salon commun.

Lotia était bien au piano. Elle chantait àpleine voix un air d’Égypte, lent et majestueux comme le cours duNil qui avait inspiré le compositeur.

Auprès d’elle, Aurett souriante se tenaitdebout.

À la vue d’Armand, les deux femmes eurent unmême cri. Elles vinrent à lui, et doucement, avec un mélange depitié et d’ironie, Lotia demanda :

– Vous avez fait une course inutile,n’est-ce pas ?

Il ne put retenir un gested’étonnement :

– C’est vrai, mais comment lesavez-vous ?

Alors elles se regardèrent et partirent d’unéclat de rire qui emplit la salle d’une fusée de notes perlées.

– Bon, reprit le journaliste, je suissatisfait de voir que ma mésaventure vous égaie. Mais il seraitgénéreux à vous de m’expliquer…

– C’est ce que nous ferons volontiers sivous nous donnez votre parole…

– Ma parole de quoi ?

– De ne répéter à personne ce que vousallez apprendre… Pas même à votre cher ami sir Toby Allsmine.

De nouveau Aurett et Lotia eurent un accès degaieté.

– Mais enfin de quoi s’agit-il ? fitcurieusement le Parisien.

– Jurez d’abord.

– C’est juste. Eh bien, Aurett ; ehbien Lotia ; je m’engage d’honneur à être muet.

La jolie Égyptienne frappa ses mains l’unecontre l’autre :

– À la bonne heure. En ce cas nous allonsvous prendre pour confident.

En disant cela, elle tirait une lettre de soncorsage. L’enveloppe portait le timbre de la poste de Sydney.

– Qu’est cela ?

– Lisez.

Lotia lui tendait la missive. Lavarède la pritet avec une stupéfaction profonde il s’écria :

– L’écriture de Robert !

Lotia sourit, mais elle se borna àredire :

– Lisez.

Cette fois, le Parisien obéit et voici cequ’il déchiffra :

« Ma douce Lotia,

« J’ai désespéré trop tôt. Niari nousmanquait pour affirmer mon identité, pour nous permettre de dresserl’acte de notoriété, grâce auquel je redeviendrai moi, et pourraivous offrir ma main avec tout mon cœur dedans. Heureusement unhomme m’a pris sous sa protection, m’a guidé. De par sa volonté,Niari délivré des fers est près de moi. J’accourrais là où vousêtes, vous, ma lumière, mon étoile, si la reconnaissance ne meliait à mon bienfaiteur. Il m’a aidé, je dois l’aider dansl’accomplissement d’un terrible devoir ; mais il permet que jevous rassure, que je vous annonce le terme prochain de nostristesses. Durant deux mois vous ne recevrez aucune nouvelle, maisne vous inquiétez pas ; vous entendrez parler du CorsaireTriplex et vous penserez qu’il travaille à notre réunion.

« Vous penserez aussi, Lotia, que monâme, mon esprit sont avec vous. Entre Armand et ma si bonne cousineAurett, vous aurez du courage.

« À tous trois affection et espoir,

Signé : « Robert Lavarède. »

« P. S. – Le silence le plus absolusur cette lettre. »

À son tour Armand se mit à rire et tendant lamain à ses compagnes :

– Enfin, Robert existe. Il promet de nousrejoindre. Mais du diable si dans ma vie, assez mouvementéecependant, j’ai jamais été mêlé à une intrigue aussiembrouillée !

Chapitre 10OÙ TRIPLEX AGIT SANS SE MONTRER

À partir de ce jour, Lavarède vécut dans uneanxiété impossible à décrire. Son tempérament curieux dejournaliste s’accommodait mal du mystère, et le mystère étaitpartout autour de lui.

Souvent il voyait Allsmine, qui s’était prispour lui d’une confiance soudaine et lui dissimulait à peine sestranses.

Il était au courant des dépêches pressantes del’Amirauté anglaise, enjoignant à sir Toby d’arrêter coûte quecoûte le Corsaire Triplex ; dépêches de plus en plus brèves,de plus en plus menaçantes.

Certes, le Directeur de la police était bienappuyé. De par sa situation, il connaissait maint secret dont ladivulgation eût été terrible. De grandes familles, des noms estiméseussent été atteints s’il avait ouvert au public l’armoire oùs’empilaient ses « dossiers secrets ».

Aussi le ménageait-on en haut lieu. Maisl’opinion publique poussait les gouvernants. Tous les enfants del’Angleterre européenne ou exotique s’irritaient de voir lapuissance britannique tenue en échec par un adversaire inconnu.

– Puisque cette guerre, disait-on, estfaite uniquement contre sir Allsmine, sacrifions ce fonctionnaire.Mettons-le en jugement ainsi que le demande le trop fameuxCorsaire.

Car Triplex le demandait. Des correspondancesparvenaient à la presse Londonienne, Hindoue, Australienne par desvoies ignorées. Il semblait que l’introuvable aventurier fûtpartout à la fois.

Bien plus, les câbles sous-marins quitransmettaient les dépêches du Directeur à ses chefs ; cescâbles, immergés sous les eaux par une profondeur moyenne de 4.000mètres, n’étaient plus les messagers discrets d’antan. Ilsbavardaient.

Sans cela comment expliquer que le Corsaireeût connaissance de tous les câblegrammes, ainsi qu’en faisaientfoi les réponses télégraphiques qu’il adressait avec une ironieinsultante à son ennemi.

À chaque instant en effet, ce dernier recevaitune dépêche de ce genre :

« Réclamez protection Lord X… Son filscompromis dans affaire banque Towtec dossier 147. Avez raison, maisprotection inefficace. N’échapperez pas à punition de vos crimes.Triplex patient et bien armé. »

Les chiffres les plus compliqués, lesgrilles les plus ingénieuses, utilisés pour la confectiondes correspondances, ne déroutaient pas le Corsaire. Non seulementce personnage étrange avait le don d’ubiquité, mais encore ilparaissait lire en se jouant les combinaisons hiéroglyphiquesimaginées par la diplomatie moderne.

C’était à devenir fou, et de fait, Allsminesentait ses idées s’embrouiller. Par un effet réflexe, Armand semouvait dans un véritable brouillard intellectuel.

Puis, de même qu’un artificier clôt un feud’artifice par un bouquet, Triplex mit fin à cette guerre de petitspapiers par une apothéose.

Un soir que le Tout-Sydney élégant assistait àune représentation du célèbre cirque Longfoot, un énorme obus debois descendit du cintre, s’ouvrit brusquement et inonda lesspectateurs d’une pluie de fleurs. Mais autour de chaque corolleembaumée s’enroulait une carte de visite :

LE CORSAIRE TRIPLEX

délivrera l’Australie de la honte d’êtresurveillée par le criminel Allsmine,

lurent tous les spectateurs.

Sir Toby était dans la salle. Sous les regardsmoqueurs, il dut se retirer. Une perquisition eut lieu dans lesdépendances du cirque, mais elle ne donna aucun résultat. Suivantsa coutume, le Corsaire avait disparu sans laisser de traces.

La semaine suivante, profitant de ce que lalune, alors nouvelle, ne projetait aucune clarté sur la terre, deshommes demeurés inconnus couvrirent les murs de Sydney d’uneaffiche ainsi libellée :

« Habitants de Sydney,

« Ce soir rendez-vous sur le port.Regardez au large, vous apercevrez les yeux du Corsaire Triplexfixés sur votre ville malheureuse de compter un meurtrier parmi sespremiers fonctionnaires. »

Certes les agents de la police arrachèrent lesfeuilles avec un zèle louable, mais une partie de la populationavait déjà lu la bizarre invitation et elle la transmit à ceux quela paresse ou le travail avait retenus chez eux.

Aussi, le soir venu, les quais, jetées,promontoires de Port Jackson furent noirs de monde.

On se poussait, on s’étouffait, on grimpaitsur les bornes, sur les corniches, sur les toitures. Tous les yeuxscrutaient la haute mer, se reportant de temps à autre sur lesbâtiments de guerre mouillés dans le port, et dont les cheminéescouronnées de fumées blanches indiquaient que les marins de SaMajesté étaient prêts à courir sus à toute apparition qui seproduirait en mer.

D’aucuns affirmaient que ces préparatifsbelliqueux donneraient à réfléchir au Corsaire et que les yeuxannoncés ne se montreraient pas.

En cela, ces prophètes avaient tort, car àneuf heures précises, trois points lumineux s’allumèrent subitementà l’horizon, figurant un triangle.

Une acclamation jaillit de la foule ravie devoir quelque chose.

– Hip ! Hip !Hurrah !

Mais on n’eut pas le temps de se demanderquelles étaient ces clartés apparues à la surface de l’eaunoire ; les sirènes des navires de guerre lancèrent leurbeuglement sonore, et les cuirassés, sous l’impulsion des hélices,se dirigèrent lentement vers la sortie du port.

Du coup l’enthousiasme des badauds ne connutplus de bornes. On allait assister à un combat naval. La flotte duPacifique contre Triplex. Bien des mères, des épouses, des fiancéessentirent leur cœur se serrer en songeant aux officiers, aux marinsqui allaient affronter un péril inconnu.

Sur le pont du Destroyer, croiseurprotégé à tourelles, qui ouvrait la marche, un groupe de personnesregardait avec des sentiments divers les fanaux lointains toujoursimmobiles.

C’étaient sir Toby Allsmine, James Pack,Armand Lavarède, Lotia et Aurett. Le premier, par sa fonctionmême ; les autres, grâce à son appui, avaient obtenu la faveurenviée d’assister à l’expédition.

Près des compagnes d’Armand se tenait unefemme enveloppée dans un ample manteau dont le capuchon étaitrabattu sur son visage. Les marins se la désignaient avec respect.Les officiers disaient :

– C’est Mistress Joan Allsmine qui avoulu donner à son mari l’appui de sa présence dans sa lutte contrele Corsaire Triplex.

Telle était la raison énoncée par la mèreinconsolable de Maudlin pour obtenir de sir Toby la permission del’accompagner. Il avait cédé, comprenant bien que la démarcheimpressionnerait favorablement ses administrés.

Comme il aurait refusé s’il avait su que larequête de l’épouse avait été motivée par un billet laconiqueapporté par une invisible main dans la chambre de Joan. Celle-ciavait lu avec une émotion profonde ces courtes phrases :

« Mère, bientôt je vous serairendue. Suivez ce soir l’homme dont vous portez le nom. Vousretrouverez l’Arlequin d’or. Ce sera déjà une portion decelle que vous avez pleuré si longtemps. »

Et Joan avait obéi.

L’Arlequin d’or ! Ces mots évoquaientchez elle un souvenir oublié. Elle s’était rappelé soudain ledernier voyage fait à la ferme de la rivière Lachlan, ce voyage où,encore une fois, elle avait embrassé sa fille.

Elle revoyait la salle ou la mère de Toby luiavait amené sa Maudlin, rose, fraîche, souriante. Elle pressaitl’enfant dans ses bras, et la mignonne créature se mettait à joueravec un bijou qui lui était arrivé de Londres quelques joursauparavant.

Original ce bijou ; une chaînette d’orformant collier, à laquelle était suspendue une figurine de mêmemétal, un coquet petit arlequin délicieusement ciselé.

Elle riait de voir rire Maudlin ; elleétait heureuse de la joie de la petite qui, dans son babilenfantin, traitait l’arlequin comme une mignonne poupée.

Et puis venait l’instant de la séparation.Maudlin ne voulait plus rendre le bijou ; Joan, attristée parun inexplicable pressentiment, ne se sentait pas le courage de lereprendre, elle le lui donnait, et la gamine triomphante passait lachaînette d’or à son cou.

Aujourd’hui la missive parlait de l’Arlequind’or, de cette figurine dont elle-même avait oubliél’existence !

Voilà pourquoi elle se tenait pensive etsilencieuse sur le pont du Destroyer, auprès d’Aurett etde Lotia.

Chez celles-ci les sentiments étaient autres.Pour elles, les fanaux lointains bercés par les flots indiquaientl’endroit où Robert obéissait aux ordres de Triplex, sonprotecteur.

De son côté Allsmine était partagé entre larage et l’inquiétude.

Seul James Pack paraissait indifférent à cequi se passait. Tranquillement il conversait avec les officiers,lesquels se livraient à des considérations variées sur la naturedes feux dont le navire se rapprochait de minute en minute.

Tous étaient d’accord sur la cause duphénomène évidemment électrique ; mais tandis que les unsprétendaient distinguer des foyers lumineux d’une grande intensité,les autres au contraire opinaient pour une sorte de phosphorescenceparticulièrement vigoureuse.

Et de fait une zone éclatante s’étendait à lasurface de l’eau, comme si elle était illuminée par en dessous.L’écume des longues lames avait des bouillonnements d’or en fusion,et les yeux des spectateurs se troublaient en se fixant sur cetteirradiation fulgurante.

Un mille à peine séparait leDestroyer du point visé. À cette distance considérableencore, le navire flottait dans un brouillard lumineux. Unecuriosité pénétrante avait saisi tout le monde, officiers,matelots, passagers.

Les machines ronflaient car, répondant ausentiment de tous, l’officier de quart venait de faire forcer lavitesse.

Dans un quart d’heure, avant même, onsaurait.

Soudain un cri de désappointement sortit detoutes les poitrines. Les étranges météores se mettaient enmouvement.

Avec une rapidité vertigineuse, ilsdécrivaient un arc de cercle, se rejoignaient en arrière desbâtiments, reformant entre ceux-ci et le port le trianglemystérieux.

Il y eut un instant d’indécision, puis leDestroyer, imitant la manœuvre des autres vaisseaux,évolua lentement sur lui-même, reprenant la poursuite del’adversaire insaisissable.

– Bon, murmura un vieil officier deboutauprès d’Allsmine, si nous le rejoignons, c’est qu’il le voudrabien, ce corsaire.

La réflexion fit bondir leDirecteur :

– Comment osez-vous affirmercela ?

– Parce qu’il vient d’opérer sonmouvement à une vitesse d’au moins soixante nœuds. LeDestroyer en fait à peine vingt. Concluez.

– Mais enfin vous supposez ?…

– Que nous sommes en face desous-marins admirablement agencés.

– Des bateaux sous-marins ?

– En vérité. À moins d’admettre uneintervention satanique, je ne vois pas d’autre explicationplausible.

La conversation en resta là. De nouveau leDestroyer se rapprochait des étranges fanaux. Qu’allait-ilse passer ?

Un combat s’engagerait-il ? On eût pu lecroire d’après le mouvement qui se produisit à bord du croiseur.Chacun avait pris son poste de bataille. Près des lourdes piècesArmstrong, près des canons Hochkiss, les artilleurs se tenaientprêts à faire feu. Les compagnies d’abordage s’alignaient le longdes bordages. Une émotion profonde jetait un voile de gravité surles visages.

Quelques centaines de mètres séparaient encorele vaisseau des yeux du Corsaire Triplex quand un incidentinattendu se produisit.

Les fanaux s’éteignirent brusquement, et surles flots couleur d’encre, les hommes de barre ne trouvèrent plusun point de repère.

– Stop ! rugit l’officier de quartdans le porte-voix des machines.

L’hélice cessa de tourner et leDestroyer courut sur son erre avec une vitessedécroissante.

Des exclamations de colère se croisaient dansle groupe des officiers. Faudrait-il rentrer au port sans avoirpris contact avec l’ennemi ? On serait la risée de toute lapopulation.

Sans doute, mais que faire contre unadversaire invisible, insaisissable ?

Les mêmes hésitations existaient à bord desautres vaisseaux, car tous manœuvraient comme leDestroyer.

Évidemment les commandants ne savaient à quelparti se résoudre.

Les bâtiments à bout de course s’étaientarrêtés, mollement balancés par la houle.

Et comme ils échangeaient les signaux de nuit,comme ils allaient se décider à rallier le port, un bouillonnementbizarre eut lieu le long des flancs du croiseur sur lequels’étaient embarqués les compagnons du Directeur de la police.

Un rayon lumineux jaillit de l’eau ; unobjet s’éleva dans l’air et décrivant une parabole vint s’abattresur le pont, aux pieds mêmes de lady Joan ; puis la mer cessad’être troublée.

Tout le monde s’était précipité. Le commandanten personne ramassa le projectile, un œuf de bois semblable à ceuxdont se servent les bonnes femmes pour repriser les bas. Chosesingulière, cet envoi sorti de l’eau n’était pas mouillé.

Rien ne pouvait être plus inoffensif etl’officier allait passer l’objet à ses voisins, quand ses regardsfurent frappés par une petite étiquette collée sur la surfacepolie.

Vivement il se rapprocha d’un feu du bord etlut à haute voix :

« Pour mistress Joan Allsmine.Qu’elle ouvre et regarde. »

En entendant cela, l’épouse du Directeurs’était avancée. Galamment le capitaine du Destroyer luitendit l’œuf. Une ligne noire le coupait par le milieu indiquantqu’il était formé de deux parties.

En effet, avec un léger effort, Joan fittourner une moitié de l’œuf sur l’autre. Elle ouvrit. À l’intérieurévidé apparut une chaînette d’or supportant une figurine de mêmemétal.

D’une main tremblante, la mère de Maudlinsaisit le bijou. La lettre reçue dans la journée n’était pasmensongère. C’était bien l’Arlequin d’or que jadis elle avait passéelle-même au cou de sa petite fille.

Elle eut un cri, un flot de larmes jaillit deses yeux, et agitant devant elle la pieuse relique, ellemurmura :

– Le dernier présent que j’ai fait à lafille que je pleure.

Grinçant des dents, Allsmine gronda :

– Ce misérable se joue de la douleurd’une mère !

Mais alors avec une énergie sauvage, ellel’interrompit :

– Non, il a dit vrai. Maudlin vit et jela reverrai.

Chez tous cette scène rapide provoqua une viveémotion. Ce bijou, que Joan elle même déclarait avoir donné à sonenfant, et qui tout à coup sortait de l’Océan pour revenir entreses mains ; la façon dont elle venait, elle, la femme dufonctionnaire attaqué, de prendre la défense du Corsairefournissaient matière à réflexions.

Aussi quand l’escadre reprit sa marcherentrant à Port Jackson, chacun garda un silence obstiné.

Les officiers cherchaient vainement le mot del’énigme ; quant aux matelots, ils étaient frappés d’uneterreur superstitieuse. Ces hommes, qui tous avaient bravé lestempêtes, jetaient des regards craintifs sur les eaux noires,persuadés qu’il allaient voir apparaître le génie terrible etinconnu qui s’était manifesté tout à l’heure.

Ils en furent pour leurs transes d’ailleurs,car les bâtiments regagnèrent leur ancrage sans la moindredifficulté.

Sur les quais la foule se pressait encore,discutant les incidents de la soirée. Tout Sydney était en rumeur.Un seul homme conservait son air paisible, son sourire empreintd’une dédaigneuse philosophie, et cet homme était James Pack.

Tranquillement il prit congé du Directeur etde ses amis, s’excusant de ne pouvoir résister au désir dedormir.

Après quoi il s’éloigna d’un pas lent, avecune attitude lasse ; mais quand il fut hors de vue il seredressa soudain, sa démarche redevint élastique et à une allurerapide il contourna les bassins.

Une demi-heure plus tard il atteignait lalande de la pointe Jackson à l’extrémité de laquelle se dresse lephare Nord.

La nuit était sombre et il fallait que lechemin lui fût familier pour qu’il avançât ainsi sans s’égarer.

Soudain il s’arrêta. Une ombre humaine venaitde se dresser devant lui. Sans doute il s’attendait à cetterencontre, car il ne manifesta ni frayeur ni surprise :

– C’est vous ? demanda-t-ilseulement.

– C’est moi, capitaine, à vos ordres.

– Vous partirez à l’instant pour lesmines d’or du désert de Sandy.

– Demain je serai loin.

– Faites diligence. Sous peu de jours,celui que vous savez sera prévenu. Il faut qu’il se trahisse par cevoyage lointain.

– C’est entendu.

– Surtout ne perdez pas une minute, caril ne doit à aucun prix vous rejoindre.

– Soyez tranquille.

Les deux hommes échangèrent une cordialepoignée de mains. Ils étaient sur le point de se séparer, quandJames retint son interlocuteur :

– Et elle ? interrogea-t-il d’unevoix indistincte.

– Elle reste ici. Elle voudrait vousvoir.

– Non, non, dit vivement Pack. Tropdangereux.

Et avec mélancolie :

– D’ailleurs il lui faut s’accoutumer àla séparation. Bientôt j’espère, nos efforts seront couronnés desuccès. Alors nos routes se sépareront et ne se rencontrerontprobablement plus jamais.

Puis secouant la tête, son visage rayonnant decette exaltation qui fait les martyrs :

– Dites-lui, ami, que ce que j’ai jurés’accomplira, Dites-lui d’attendre avec confiance et de ne pass’inquiéter de moi, simple instrument suscité par la fatalité.

Un instant encore le secrétaire parut hésiter,comme s’il lui restait quelques mots à ajouter, mais derechef ilsecoua la tête, serra la main de l’inconnu en prononçant ce seulmot :

– Adieu !

Après quoi il reprit le chemin de laville.

Bientôt sa silhouette se perdit dansl’obscurité. L’homme avec qui il s’était entretenu n’avait pasbougé de place. Il étendit la main dans la direction où James avaitdisparu :

– Brave cœur, va, fit-il. Tu ne voudraispas être payé de ton dévouement. Mais je suis là. Tu as travaillé àmon bonheur, je travaillerai au tien.

Et à son tour le mystérieux promeneurs’enfonça dans la nuit.

Chapitre 11L’OFFICE DES TÉLÉPHONES

De son expédition, Allsmine était revenu latête lourde, l’esprit et le corps brisés.

Triplex lui avait porté un coup terrible, carJoan, publiquement, avait pris parti pour le Corsaire.

Et puis cet Arlequin d’Or, disparu depuis desi longues années, qui subitement sortait des flots comme untémoignage accusateur.

Le tribunal des Masques verts avait donc ditvrai ? Maudlin était vivante, et l’homme, la brute que leDirecteur avait employée au crime, avait trahi.

Toute la nuit Toby se retourna sur sa couchesans parvenir à trouver le sommeil. Parfois la fatigue l’emportait,ses yeux se fermaient malgré lui. Mais aussitôt un cauchemarcommençait.

À ses oreilles bourdonnait un étrangebruissement ; des murailles se détachaient des silhouettes,imprécises d’abord, qui bientôt devenaient plus nettes, plusréelles. C’étaient des Arlequins dont le chapeau bicorne, la batte,les vêtements étaient d’or de diverses nuances ; or jaune, orvert, or rouge, or mat ou poli. Tous portaient le loup vert, tousécartaient les lèvres dans un rire cruel qui découvrait leurs dentsblanches, tous tendaient vers le policier un bras accusateur.

Celui-ci se réveillait en sursaut, promenaitautour de lui un regard effaré. Le songe s’était dissipé pourreprendre un peu plus tard.

Quand arriva le matin, Toby était positivementmoulu. Ses membres courbatus étaient douloureux. Chaque mouvementlui arrachait une plainte.

Il s’habilla pourtant et furtif sortit de sachambre. Il gagna la rue avec l’allure d’un homme qui craint derencontrer un visage de connaissance.

Il avait peur de se trouver en face de Joan,de James Pack même. Il lui semblait que tous devaient lire dans sapensée, devaient acquérir en le regardant la certitude du crimecommis jadis.

Une seule personne conservait sa confiance,une seule. C’était Armand Lavarède.

Pourquoi ? Le Directeur de la policeaurait été bien embarrassé de l’expliquer.

Aux heures de détresse, les âmes faiblesdeviennent superstitieuses. Armand, apparu à sir Toby le jour où cedernier était accroché à la potence, Armand qui aussitôt lui avaitrendu l’inappréciable service de détruire les clichésphotographiques pris par les reporters australiens, Armand étaitdevenu pour lui une sorte de fétiche.

Allsmine se figurait que s’il pouvait attacherle journaliste à sa fortune, il triompherait de ses ennemis et toutnaturellement il se dirigea vers le Centennial-Park-Hôtel.

Au parloir il fit demander le Parisien.Celui-ci arriva presque aussitôt, assez surpris de cette visitematinale.

Mais le policier vint à lui la main tendue, etsans préambule :

– Sir Lavarède, dit-il, ma présence àpareille heure peut vous sembler inopportune. Je vais vousl’expliquer d’un mot. Je viens contracter avec vous un pacted’alliance.

D’un geste vague, Armand indiqua qu’il necomprenait pas.

– Entendez-moi bien, reprit Toby. Vous etmoi, sommes menacés par un même ennemi. Le Corsaire Triplex – ilbaissa la voix en prononçant ce nom, – le Corsaire Triplexm’attaque dans ma considération ; pour vous, c’est dans vosaffections qu’il vous contrecarre. Soyons donc alliés àl’encontre de lui.

– Mon concours vous est tout acquis,insinua le journaliste d’un air innocent.

La tournure que prenait l’entretien l’amusaitinfiniment. L’homme qui avait détenu Niari, qui avait empêchéRobert de reprendre son véritable nom, venait lui demanderassistance. Cela était du dernier bouffon.

Après tout, il pouvait lui être utile deposséder la confiance du Directeur, aussi avait-il cru de bonnepolitique de formuler une phrase encourageante.

Allsmine se laissa prendre à sesparoles :

– Je vous remercie de parler ainsi. Vousêtes un homme intelligent et vous comprenez à demi-mot. Voici doncce que je vous propose avec grande sympathie.

Il prit un temps avant depoursuivre :

– Voici la situation : je désireconserver mon appointement de Directeur de la police duPacifique. Vous-même avez la volonté de restituer à votre cousinson nom et sa nationalité. D’où vient l’opposition à nosdésirs ? Du Corsaire Triplex. Unissons-nous donc pour lebattre. Je ferai d’ailleurs tout ce qui sera en mon pouvoir pournous assurer la victoire si vous consentez à devenir mon ami.

– C’est déjà fait, murmura leParisien.

– Je vous suis très obligé de cettedéclaration. En ce pays que le misérable trouble avec de l’argentvolé sans aucun doute, vous êtes le seul sur qui s’appuie maconfiance. Ma femme elle-même, égarée par des rêveriesmaternelles, s’éloigne de moi. Je puis compter sur vous ?

– Comme sur vous-même, Sir Allsmine.

– Alors venez et promenez avecmoi. Je vais, sous le sceau du secret, vous montrer uneingénieuse innovation qui, je pense, nous assurera le succès.

– Et c’est… ?

– Vous verrez. Venez seulement.

Ma foi, Lavarède était curieux par nature, ilne résista pas davantage. En courant il remonta à sa chambre,s’habilla, dit un adieu rapide à Aurett et à Lotia, puis vintrejoindre le policier qui l’avait attendu au parloir.

Cinq minutes plus tard, tous deux marchaientcôte à côte dans la rue. Sir Toby était radieux. Il avait réussidans sa négociation, du moins il le croyait et ses transess’étaient évanouies.

Bientôt les promeneurs se trouvèrent devantl’office central des téléphones, vaste bâtiment carré entre lesmurs duquel se centralise tout le service téléphonique de la villede Sydney.

Traversant les halls, où une nuée d’employéss’agitaient devant les tableaux numérotés, donnaient, au milieu dessonneries stridentes, la communication à d’incessantsdialogues à distance, Armand et son guide parvinrent à l’entrée descaves. Ils descendirent un escalier tortueux.

Dans les méandres du sous-sol, ils firentplusieurs détours et s’arrêtèrent enfin devant une porte massivehermétiquement close.

À l’aide d’une clef qu’il tira de sa poche,Allsmine ouvrit, appuya sur un bouton électrique placé près del’entrée et aussitôt de nombreuses lampes s’allumèrent, éclairantune salle spacieuse à l’aménagement bizarre.

Du plafond descendaient comme une toiled’araignée géante, une innombrable quantité de fils de laiton, quiaboutissaient à un clavier dressé sur une table de chêne occupanttoute la longueur de la pièce.

Devant chaque face du clavier, reliées à luipar d’autres fils, s’alignaient des machines à écrire automatiques,lesquelles fonctionnaient sans trêve avec un bruit de marteaux.

Et cependant on n’apercevait personne.

Le premier sentiment qu’éprouva Lavarède futla surprise ; le second, le désir de comprendre. Aussi setourna-t-il vers son compagnon pour demander :

– Qu’est-ce que c’est que cela ?Avec un sourire Toby répondit :

– C’est l’office téléphonique de lapolice.

Puis d’un air avantageux, il ajouta :

– Une invention à moi. Je vais vousexpliquer. Vous n’ignorez pas que toute dépêche télégraphiqueimportante peut-être communiquée à la police. De même, grâce auxrayons Rœntgen, nous sommes en mesure de lire une lettre fermée.Mais les gens malintentionnés savaient ces choses et souvent ilspréféraient employer le téléphone dont la surveillance nouséchappait.

– Vous échappait, dites-vous ? Voilàun imparfait qui semble signifier…

– Qu’elle ne nous échappe plus ?

– Précisément.

Gaiement le Directeur secoua la main duParisien :

– C’est un plaisir de causer avec vous,Sir Lavarède, vous saisissez de suite.

– Quoi ! le téléphone…

– Est aujourd’hui mon agent fidèle.

Et d’un ton grave :

– Vous seul et moi connaissons ce secret.La discrétion est donc de rigueur. Si je vous ai pris pourconfident, c’est que je suis certain de votre honorabilité et quej’ai besoin de votre secours.

Lavarède s’inclina et d’un accent empreintd’une imperceptible ironie :

– Je suis tout à vous, seulement…

– Seulement, achevez…

– Je serais heureux de comprendredavantage.

– Vous allez être satisfait.

S’appuyant à la table, sir Toby reprit aprèsun instant de silence :

– Tous les habitants de la ville ignorentcette nouvelle installation. Les ouvriers que j’ai employés ont cruà la formation d’un bureau supplémentaire de communicationstéléphoniques. Seul j’ai la clef de la serrure à secret quimaintient fermée la porte de cette salle.

– Bien. Allez toujours.

– Voici maintenant le principe de mesappareils. Chacun des fils qui viennent du plafond est relié à l’undes branchements de la canalisation téléphonique de la ville.

– J’y suis. Ils dérivent ainsi lesconversations échangées et les amènent ici.

– Oui, mais de telle sorte que lescauseurs ne s’en doutent pas. Je dérive une quantité si petite,qu’elle ne saurait être sensible à l’oreille la plus exercée.

– Alors comment larecevez-vous ?

– Ne soyez pas trop pressé. Vous saureztout. Ces fils dériveurs arrivent dans le casier numéroté que vousavez devant les yeux. Là, sous l’action de courants électriques,leurs vibrations sont renforcées et transmises par d’autres filsaux machines à écrire rangées sur la table. Celles-ci, actionnéespar un courant régulier, enregistrent tous les sons sur un papiersans fin qui se déroule automatiquement au moyen d’un mouvementd’horlogerie.

– Bref, s’écria Armand, vous transformezla conversation téléphonique en message téléphoné ?

– Juste ! Vous êtes décidément trèsintelligent. Chaque jour, il me suffit de couper les bandescouvertes de caractères, et j’ai sous les yeux le résumé de lapensée intime de toute la cité.

Pendant un moment le journaliste demeuraabasourdi. Ce procédé d’information laissait loin derrière lui tousceux qu’emploient les journaux les mieux informés. C’était laréalisation pratique de la consultation directe de l’opinionpublique.

Le Directeur jouissait délicieusement de sastupéfaction. Il lui prit amicalement le bras :

– Les bobines de papier sont sous latable. Les rouleaux ont exactement sept cents mètres. Laconsommation étant de sept mètres environ par vingt-quatre heures,il suffit de remplacer les dits rouleaux tous les cent jours.

– Ah ! murmura le Parisien, toutcela est clair, mais je ne vois pas en quoi je puis vous êtreutile.

– Je suis ici pour vous l’apprendre.

– En ce cas j’ouvre mes oreilles afind’aider mes yeux.

– Écoutez donc.

Et baissant la voix, comme s’il craignaitd’être entendu par un invisible témoin, Allsmine murmura :

– Ma présence quotidienne à l’OfficeCentral attirerait l’attention. Vous au contraire, étranger,inconnu, vous y passerez inaperçu. J’espère que vous consentirez àvenir chaque matin enlever les feuilles noircies pour me lesremettre ensuite.

– Avec plaisir, riposta le Français trèsintéressé.

– Notre adversaire commun, le CorsaireTriplex – un drôle très au courant – se défie certainement dutélégraphe et de la poste. Dès lors, pour correspondre avec sesaffidés il doit se servir du téléphone.

– J’y suis !

– Ah ! et vous trouvez l’idéebonne ?

– Excellente. J’entre immédiatement enfonctions.

Ce disant, Lavarède s’approcha de la table etcommença à couper les bandes de papier sur lesquelles les machinesà écrire avaient aligné leurs caractères.

D’un air ravi, le policier le suivait, roulaitles bandes, assujettissait les rouleaux à l’aide d’anneaux decaoutchouc et les rangeait méthodiquement dans la serviette de cuirqu’il portait sous le bras.

En vingt minutes l’opération fut terminée. Lesdeux hommes sortirent alors. Toby referma soigneusement la porte,expliqua le secret de la serrure à son compagnon, puis luiremettant la clef :

– Désormais, Sir Lavarède, vous êtes lechef absolu de ce bureau. Je compte sur vous comme vous-même pouvezcompter sur moi.

**

*

Depuis cinq jours Armand allait chaque matin àl’Office Central des téléphones. Religieusement il débarrassait lesrouleaux des bandes utilisées, puis il apportait sa moisson àl’hôtel de Paramata-Street.

Jusque-là Allsmine n’avait rencontré aucunecommunication intéressante. Il se demandait si le Corsaire Triplex,décidément impossible à surprendre, arrivait à se passer même dutéléphone pour envoyer ses ordres à ses complices.

Le sixième jour, le Directeur était dans soncabinet, les verrous soigneusement tirés. Il compulsait avec unemauvaise humeur évidente, les coupures qu’Armand venait de luiremettre.

– Rien, toujours rien, grommela-t-il.

Et de fait les appareils n’avaient enregistréque des dialogues commerciaux ou amicaux dont il n’avait cure.

– Envoyez-moi cinquante pièces de drapn° 7 bis, lisait-il. Au diable les marchands !… PetitCoco a reçu son polichinelle, continuait-il. Au diable les enfantset leurs jouets !

Mais il avait beau envoyer à Satan tous sesadministrés, il ne trouvait pas une ligne concernant son mortelennemi.

D’un geste découragé il prit la dernièrebande. Il hésita avant de la dérouler.

– À quoi bon ? fit-il.

Puis appelant à lui toute savolonté :

– Il ne faut pas marchander ma peine,non, il ne faut pas. Je ferai mon métier jusqu’au bout.

Un mètre, deux mètres, quatre mètres de labande passèrent sous ses yeux. Son visage exprimait la fatigue.Soudain il eut un cri, dans ses prunelles brilla un pétillementjoyeux, et se levant il lut à haute voix les lignessuivantes :

– Allô, allô. Donnez-moi le 157,22.

– Bien, Monsieur, 157,22.

– Oui.

Ici un pointillé indiquant la sonneried’appel.

– Allô. C’est vous, Goodeye ?

– Oui, Fairnose.

– Bien, les ordres du Triple Captainsont-ils exécutés ?

– Ils le sont en vérité. Mais lui,comment se porte-t-il ?

– Bien je suppose. Il vient de partirpour les mines d’or de Brimstone-Mounts dans le désert deSandy.

– Un long voyage.

– Pas trop. Par mer jusqu’à l’estuaire dela rivière Schaim. Ensuite il remontera le cours d’eau et arriveraainsi à trois journées de marche des mines au lieu dit « LesTrois Aiguilles ».

– Et il en ramènera le témoin… ?

– Qui doit faire rentrer sous terreMonsieur Tout est à moi (Allsmine).

– Parfait ! pas d’instructionsnouvelles ?

– Non.

– Alors au revoir, Fairnose.

– Au revoir Goodeye !

Pendant une minute, sir Toby demeura immobile,songeant au parti qu’il pouvait tirer de la découverte.

Il n’y avait aucun doute en son esprit. Lecapitaine Triple, M. Tout est à moi mentionnés par lacommunication étaient Triplex et lui-même. Les pseudonymes luiapparaissaient transparents. Triple, Tout est à moi sont latraduction du nom latin Triplex, du nom anglais Allsmine (Allis mine).

– Puff over ! clama enfinle Directeur. Cette fois je le tiens.

Se coiffant de son chapeau, il sortit, courutau Centennial-Park-Hôtel. Justement Lavarède lisait les journaux auparloir. Allsmine vint à lui, et lui touchant l’épaule de lamain :

– Sir Lavarède, dit-il.

Le Parisien leva la tête.

– Sir Allsmine, vous ?

– Moi-même.

– Qu’est-ce qui me vaut une visite aussiagréable ?

– Le motif est sérieux.

– Pourtant vous riez ?

– C’est la meilleure preuve de la gravitéde la chose.

Devant cette déclaration, Armand garda lesilence, mais ses yeux exprimèrent la curiosité.

– Vous êtes un voyageur ? reprit lepolicier, sans répondre à son interrogation muette.

– Sinon par métier, du moins parcirconstance, fit modestement son interlocuteur.

– Un déplacement d’un mois n’est pas pourvous effrayer ?

– Non sans doute, mais…

D’un geste, le Directeur l’interrompit.

– Vous plairait-il d’annoncer que demainmatin vous partez pour la Nouvelle-Zélande ?

À cette question, le Français se leva toutd’une pièce :

– En Nouvelle-Zélande ?

– Votre parole d’abord que vous ne direzpas autre chose, à aucune personne ?

– Je vous la donne, seulement…

– Soyez quiet ! Vous avezdes raisons de penser que votre cousin est en New-Zealand. Vous yallez, je vous accompagne.

– Bien. Voilà ce qui n’est pas vrai,maintenant quelle est la vérité ?

– La voici : je sais où nousrencontrerons Triplex.

Lavarède tressaillit.

– De quelle façon avez-vous… ?

– Acquis la certitude, voulez-vousdire ? Il m’est aisé de répondre. C’est vous-même qui mel’avez apportée.

– Moi ?

– Ce matin.

– Ah ! les papiers dutéléphone ?

– C’est cela ! À présentconsentez-vous… ?

– Très volontiers, s’écria Armand. Ausurplus, l’inaction me pèse, et par ma foi, je ne serais pas fâchéde me trouver face à face avec ce Corsaire. Vivre en plein mystèresans en avoir l’explication, cela est insupportable à unjournaliste.

– Alors, nous sommes d’accord ?

– Entièrement.

– Faites donc vos préparatifs. Jeviendrai vous prendre ce soir.

Et secouant la main de son « allié »au point de lui désarticuler le bras :

– Puff over ! Sir Lavarède,ricana le policier. Puff over ! nous allons rire.

Les deux hommes se séparèrent. Allsmineregagna sa demeure, tandis que le Parisien remontait à sachambre.

Mais là il eut à subir les questions d’Aurettet de Lotia. Quand il eut répété ce qui avait été convenu avec sirToby, les deux femmes s’insurgèrent.

Comment il s’agissait de rejoindre son ami,son cousin, Robert, et il se figurait qu’elles consentiraient à seséparer de lui ? Jamais cela n’aurait lieu. Toutes deuxétaient des voyageuses intrépides, elles avaient l’intimeconviction qu’elles ne seraient pas un embarras. Donc ellesseraient de l’excursion, ou Lavarède y renoncerait.

En fin de compte, le journaliste dut céder. Ilse rendit donc dans Paramata-Street pour faire part au policier del’exigence de ses jolies camarades. À sa grande surprise, celui-ciparut enchanté de voyager en compagnie de ces dames, et il déclaraque le soir même, il emmènerait tout le monde.

Et Lavarède l’ayant quitté, il fit appelerJames Pack, lui raconta que, sollicité par Armand, il poussait unepointe en Nouvelle-Zélande, remit au fidèle secrétaire les rênes dela police du Pacifique, et lui enjoignit spécialement de surveillerles faits et gestes de mistress Joan.

– La pauvre femme m’inquiète, dit-ilhypocritement. Les agissements inqualifiables du Triplex ont eu sursa raison une influence néfaste. Veillez sur elle comme sur uneenfant.

James s’inclina d’un air pénétré, promit defaire bonne garde et se retira laissant son supérieur assuré qu’ilne se produirait rien d’anormal pendant son voyage.

À la nuit, il quitta mystérieusement sonlogis. Déjà Lavarède, Aurett et Lotia avaient réglé leur note aubureau de leur hôtel et attendaient sous le vestibule entourés degarçons portant leurs valises.

Tous se dirigèrent vers le port militaire. Unechaloupe les conduisit à bord du croiseur Destroyer,réquisitionné dans la journée par le Directeur de la police. Versdeux heures du matin, la mer étant étale, le navire se mitlentement en marche, embouqua la passe de Port Jackson, et bientôtsa double hélice battit les flots verts du Pacifique.

Chapitre 12LE CHAMP D’OR DE BRIMSTONE-MOUNTS

À deux ou trois jours de là, une légèrepirogue remontait le cours de la rivière Schaim, qui se jette dansl’Océan Indien à l’Ouest de la grande île Australienne.

Huit hommes maniaient les avirons. À leurteint hâlé, à leurs regards résolus, à leurs mouvements rythmés,l’observateur le plus superficiel eût reconnu des marins, encoreque tous fussent couverts de la blouse ample, du pantalon serrédans les guêtres de cuir fauve des coureurs de buissons.

À l’arrière, un personnage coiffé du casquecolonial demeurait inactif. Celui-ci, paraissait être le chef.

– Captain, dit respectueusement l’un desrameurs, nous devons approcher ?

Le rêveur leva la tête :

– Oui, mon garçon. Je pense qu’à quelquesmilles, la rivière s’infléchira vers le sud. C’est en ce point queje devrai prendre la route de terre.

Cette phrase fut prononcée en pur anglais,mais avec un accent français, auquel nul Saxon ne se fûtmépris.

De nouveau silencieuse et rapide,l’embarcation fila entre les rives boisées.

Limpide était l’eau qui se brisait avec unmurmure berceur contre les flancs de la barque ; désertesétaient les berges.

De temps à autre un cri bref déchirait l’air,un oiseau volait lourdement pour disparaître bientôt dans lefeuillage ; ou bien des kangourous détalaient à travers unespace découvert, avec une allure bondissante et funambulesque. Àchacun des sauts des étranges marsupiaux, leurs pattes postérieuresfrappaient le sol qui résonnait comme sous des appelsd’escrimeurs.

Et puis le calme se rétablissait, la grandetristesse de la campagne australienne régnait de nouveau, troubléeseulement par le clapotis des avirons dans l’eau.

Cependant le soleil atteignait presque lezénith, versant sur la terre une clarté aveuglante et torride. Lasueur ruisselait sur le front des matelots ; en grosses perleselle coulait sur les joues, le long du nez, dans les plis de labouche ainsi qu’en des rigoles. Tous soufflaient oppressés parl’atmosphère embrasée.

Celui qui tout à l’heure avait été salué dutitre de capitaine s’en aperçut :

– Abordez, garçons, commanda-t-il, on semettra à l’ombre pour laisser passer la grande chaleur.

Il y eut un sourire sur les faces bronzées etla pirogue évoluant aussitôt se dirigea droit vers la rive.

Mais dans ce mouvement, les rameurs tournésjusque là vers l’aval du cours d’eau, purent regarder en amont, etsoudain celui qui déjà avait élevé la voix, s’écria :

– Captain !

– Qu’y a-t-il, Braddy ?

– Regardez là-bas, s’il vous plaît. Larivière fait un coude vers le sud et j’aperçois les trois aiguillesque l’on nous a signalées.

Ces paroles firent courir un frémissement dansl’équipage. Les yeux se portèrent sur le point indiqué.

Braddy avait dit vrai. Derrière une pointecouverte d’arbres, qui jusqu’à ce moment l’avait cachée, lacourbure du fleuve se montrait, dominée par un monticule couronnépar trois pics, masses rocheuses rappelant vaguement la forme d’untrident.

– Eh bien Captain, demanda lemarin ?

– Je crois que vous avez raison, Braddy.Deux milles nous séparent à peine de cet endroit ; voulez-vousdonner un dernier coup de collier, garçons ? Le repos serameilleur au but.

Pour toute réponse les rameurs se courbèrentsur leurs avirons, et la pirogue reprenant sa direction premières’avança rapidement vers la colline.

Bientôt les détails devinrent plus distincts.Des arabesques étranges sillonnaient les flancs des blocs derochers. On eût dit l’œuvre patiente de sculpteurs titanesques. Surle granit rougeâtre, des lignes en creux se croisaient en lacismystérieux d’une teinte gris de fer.

Est-ce là une fantaisie de la nature ?Est-ce le labeur des aborigènes, et les monolithes fouilléssont-ils les muets témoins d’une enfantine religion dont les hommesont perdu le souvenir ?

Personne ne le sait, les tribus australiennespas plus que les conquérants européens.

Mais cette trinité de pitons dentelés n’enconstituait pas moins un point de repère auquel les voyageurs nepouvaient se tromper.

Du reste, s’ils avaient conservé le moindredoute, ils l’eussent bien vite perdu, car à l’approche du canot, unindigène, pacifiquement tatoué, sortit du couvert et poussa unhululement d’appel.

– Voilà le guide, Captain, s’exclamaBraddy.

– Oui, en effet, il me semble que c’estnotre homme.

– Alors, c’est ici que nous allons nousséparer ?

– Oui, garçon.

– Et que nous attendrons votreretour ?

– La pirogue et vous-mêmes dissimulésdans le fourré.

– All right !

Quelques coups d’avirons et l’avant del’embarcation glissa avec un grincement léger sur le sable d’or quigarnissait le fond d’une anse minuscule.

L’indigène debout sur la rive, salua. Demi-nu,les reins ceints d’un pagne clair, sa tignasse ébouriffée parseméede dents de fauves, qui sont la bijouterie australienne, la maingauche appuyée à la hanche, la droite soutenant une carabine, ilétait laid mais donnait l’impression de la force et del’agilité.

– Mora-Mora salue le Capitaine Triplex,prononça-t-il en anglais avec un accent guttural.

L’homme au casque colonial réponditaussitôt :

– Le Capitaine Triplex salueMora-Mora.

Après quoi, tous sautèrent sur le rivage. Endeux temps, les rameurs chargèrent l’embarcation sur leurs épauleset disparurent dans l’épais fourré qui commençait à quelques pas dela rivière.

– Le Capitaine désire faire lasieste ? reprit alors l’Australien.

– Oui.

– Nous ne déroulerons le ruban du cheminqu’après la forte chaleur, alors que le soleil, descendant la pentedu ciel, sera arrivé en ce point.

Du doigt, le guide indiquait un endroit del’espace. Son interlocuteur consentit d’un mouvement de tête.

– Bien. Mora-Mora a éteint la vie chez unjeune kangourou ; Mora-Mora a dépouillé son gibier, l’a exposéà la caresse de la flamme. Peut-être, le Captain voudra-t-ilprendre des forces avant le repos ?

– Certes, et mes compagnons aussi.

L’indigène sourit découvrant ses dentsblanches, aiguës comme celles d’un loup, et jetant sa carabine surson épaule, il se dirigea vers le fourré où il s’engouffra.

L’Européen restait seul, songeant à lasingulière poésie de langage du guide.

C’est là une particularité de l’espritaustralien. Hommes, femmes, enfants sont des monstres physiques,plus proches de l’espèce simiesque que de l’humanité, et par unsingulier caprice de nature, par une coquetterie imprévue de lacréation, leur être moral est plein d’agrément, de lueurspoétiques, inspirées à ces simples par la tristesse sereine desgrands bois, l’épouvante des déserts calcinés.

Au reste les réflexions du« Captain » ne furent pas de longue durée, car lesmatelots ayant mis la pirogue en sûreté revinrent. Presque aussitôtMora-Mora se montra de son côté, portant d’une main une moisson delarges feuilles et brandissant triomphalement de l’autre unkangourou rôti, encore embroché dans la baguette de son fusil.

Cette vue arracha un vigoureux :hurrah ! aux rameurs. En un instant tout le monde fut installéà l’ombre, les gourdes débouchées, et le claquement des mâchoiresannonça que les estomacs affamés faisaient à la venaison un accueilhospitalier.

Puis la faim apaisée, chacun s’étendit sur lesol, et dans l’atmosphère brûlante, que le voisinage de la rivièrene suffisait pas à rafraîchir, la petite troupe s’endormit.

Une fraîcheur relative réveilla les dormeurs.Ils ouvrirent les yeux. Les heures avaient marché.

À la lumière blanche, crue, aveuglante dumilieu du jour, succédait une clarté d’un jaune d’or, déjà adouciede traces rouges.

Mora-Mora, tenant en mains deux chevaux,appela le chef de l’expédition :

– Captain, le moment est venu.

D’un bond celui-ci fut debout.

– Je suis prêt, Mora-Mora.

Et après avoir donné à voix basse desinstructions rapides au vieux Braddy, Triplex sauta en selle, imitéaussitôt par l’indigène.

Tous deux s’engagèrent dans une sente à peinetracée qui s’enfonçait dans le fourré. Au bout d’une minute, ilsavaient perdu de vue la rivière et l’équipage de la pirogue.

Durant deux heures, ils marchèrent ainsi,emprisonnés entre deux murailles de verdure, puis ils débouchèrentdans une vaste plaine parsemée de bouquets de gommiers. La routeplus large leur permettait maintenant de chevaucher botte à botteet d’avancer plus rapidement.

Ils laissaient flotter les rênes sur le cou deleurs chevaux, et les animaux profitaient de cette libertérelative, pour happer au passage les tiges tendres del’herbe-vache, sorte de graminée qui doit son nom à lasève blanche, laiteuse qui remplit son fût de la grosseur dupouce.

À la nuit, les voyageurs s’arrêtèrent dans uneauberge, si toutefois on peut appliquer ce vocable à une grossièreconstruction en poutres non équarries. L’hôte les reçut avecobséquiosité.

– Eh ! eh ! fit-il en croisantles mains sur sa panse rebondie, voilà un gentleman qui se rend auchamp d’or de Brimstone-Mounts, j’en jurerais ?

– En effet, répondit négligemment lecapitaine.

– Idée excellente. La moisson estriche.

– Peu m’importe, j’y vais seulementrendre visite à un chercheur d’or.

– Foi de Cawson, exclama l’hôtelier, jen’en crois pas un mot. Le gold-field ne lâche pas ceux qui ont lebonheur de le fouler.

– Il me lâchera cependant, car je n’aipas besoin de lui.

– Ah ! le gentleman est riche !balbutia Cawson en retirant son bonnet d’un mouvementinstinctif.

Le voyageur ne put s’empêcher desourire :

– Votre respect pour la fortune feraitcroire qu’elle n’habite pas en ce pays.

– Eh ! gentleman, où habite-t-elle,cette fantasque divinité ?

– Mais il me semble que le pays del’or…

– Erreur, gentleman ; erreur, lesterrains aurifères contiennent plus de désillusions que de métalprécieux.

– En vérité ?

– Ainsi moi qui suis un ancien laveurde sable, je serais misérable, si je n’avais compris lavéritable manière d’exploiter les placers.

– C’est ? interrogea le Corsaireamusé par le tour de la conversation.

– D’être aubergiste.

– Ah bah !

– Sans aucun doute. Les pionniers quiarrivent pleins d’espoir, me laissent une partie de leurséconomies ; ceux qui reviennent m’abandonnent une part de leurbutin. Ils s’appauvrissent et je m’enrichis.

Le gros homme souffla, puis d’un tonsentencieux :

– Voyez-vous, gentleman, je puis biendire toute ma pensée à Votre Honneur. Les placers sont un leurre,sauf pour les débitants de boissons et de victuailles.

– Pas possible ?

– Mais si, veuillez suivre monraisonnement. Un mineur travaillant bien, ayant une chance moyenne,recueille environ cent francs d’or par jour.

– Diable ! c’est une sommecela !

– Attendez. Ce serait un joli salairedans une ville ordinaire ; mais ici à cause de la difficultédes communications, de l’absence de concurrence, tout est hors deprix.

– Je comprends. Les commerçants abusentde la situation.

– C’est la loi de l’offre et de lademande, gentleman. Vous n’avez pas besoin d’un produit, son prixbaisse ; ce produit vous devient indispensable, sa valeuraugmente.

– Si bien… ?

– Qu’un œuf vaut cinq francs ; unebouteille d’eau, quatre ; le vin ordinaire est taxé à vingtfrancs la bouteille ; un poulet de un à deux louis ; labière à dix francs le litre. Bref le moindre repas se solde par uneaddition de trente francs. Si vous ajoutez à cela que les objetsd’habillement, les outils, sont également fort chers, vous arrivezà cette conviction qu’avec cent francs chaque jour, un mineurs’endette.

– J’y arrive, en effet.

– Et ce n’est pas tout, les mineurs sontencore exploités par les marchands d’or. Ceux-ci connaissent lasituation des pionniers. Un mineur gêné trouve-t-il une bellepépite, le marchand d’or accourt et lui en offre le quart de savaleur monnayée. L’homme accepte. Au résumé, c’est sur le placer,au milieu de l’or, que l’on trouve la misère la plus affreuse.

Le capitaine l’interrompit :

– Eh bien ! digne master Cawson, surcette constatation philosophique, servez-nous à souper. Surtout nenous écorchez pas comme de pauvres mineurs.

Cette recommandation arracha à l’aubergiste unéclat de rire sonore. Aussi vite que sa corpulence le luipermettait, il disposa une table dans la salle commune du logis,appela deux domestiques nègres auxquels il donna ses ordres. Et cespréparatifs terminés, il revint aux voyageurs :

– Je sollicite votre pardon, si jevous fais stationner un petit temps, mais mon épouse Peggy estabsente. Elle est à la côte chez notre banquier. Nous conservonspeu de numéraire ici, car les mineurs découragés sont peuscrupuleux.

– Volés par les mercanti, ils les volentà l’occasion ; c’est la loi de l’équilibre, master Cawson.

L’homme se gratta la tête d’un airinterdit :

– Je ne connaissais pas cette loi-là,mais elle existe certainement puisque Votre Honneur l’affirme.

– Et dites-moi, il y a pourtant desgratteurs de placers qui font fortune ?

– Oh certainement ! Un sur dix millepeut-être trouve un gîte ; s’il peut l’exploiter sans attirerl’attention des autres, il est riche ; mais si sa trouvailles’ébruite, c’est un homme perdu. Cent couteaux s’affileront dansl’ombre pour lui ravir le bénéfice de sa découverte.

À ce moment, le guide, qui avait assistéimpassible à l’entretien, toucha légèrement le bras ducapitaine :

– Mora-Mora et ses frères méprisent lespierres d’or. Avec du courage, une bonne carabine et un boomerangbien recourbé, un guerrier se suffit et nourrit sa compagne. Lesblancs dédaignent l’or en paroles, mais ils se déchirent pour leposséder. Pourquoi disent-ils que nous sommes dessauvages ?

Embarrassante était la question ; aussil’interpellé se contenta de hocher la tête et se tournant versl’hôtelier :

– À propos, master Cawson, neconnaîtriez-vous pas à Brimstone-Mounts un certain BobSammy ?

– Bob Sammy, si. Un géant,toujours sombre et silencieux ?

– C’est cela.

– Un personnage étrange qui fait peur auxautres. Il n’a pas d’amis. Sa hutte est installée à l’écart sur unrocher enfermé comme un îlot entre deux ravins étroits. Iltravaille seul, et le soir, on aperçoit sa silhouette à l’endroitle plus élevé du roc qu’il appelle son domaine. Il reste là,regardant vers l’Ouest. On prétend qu’il passe à cette place unepartie des nuits. Un mineur m’a raconté qu’à l’époque de la pleinelune, il avait eu la curiosité de guetter Bob Sammy, et qu’ill’avait observé jusqu’à une heure après minuit. Sammy faisait degrands gestes. Il paraissait appeler quelqu’un. Au demeurant, il nefait de tort à personne, mais on le croit un peu fou.

Le voyageur n’eut pas le temps de répondre, sitoutefois il en avait envie, car à ce moment même les nègresapportèrent un ragoût d’opossum du plus engageant aspect.

Invitant du geste son guide à l’imiter, celuique l’on appelait Triplex s’installa et parut s’absorber dansl’importante occupation de se nourrir.

Après quoi, s’enroulant dans une couverturequi, durant la marche, était accrochée à la selle de son cheval, ils’accota dans un angle de la pièce et ferma les yeux, coupant courtaux velléités bavardes du gros Cawson. Celui-ci voulut alorss’adresser au guide, mais déjà l’Australien avait imité la manœuvredu capitaine.

Force fut à l’hôtelier de renoncer à sesespérances de dialogue ; ce qu’il fit du reste de bonne grâce,en s’offrant, à titre de compensation sans doute, les délices d’uninterminable monologue.

Enfin les portes assujetties au moyen delourdes barres de fer, il alla lui-même se coucher dans un taudisétroit et malpropre qu’il désignait pompeusement par cesmots : mon appartement.

Au jour les voyageurs prirent congé ducabaretier-philosophe, et au grand trot de leurs chevaux reprirentla direction de l’Est. La sieste eut lieu dans un massif degommiers entourant une fontaine à demi tarie ; la halte denuit dans un vallon rocheux.

Aucune habitation ne se montrant, le Capitaineet son guide se décidèrent à camper en cet endroit. La températuretiède rendait d’ailleurs une nuit à la belle étoile fortagréable.

Mais le lendemain fut une journée de fatigue.Le pays jusque-là verdoyant, changea brusquement d’aspect. C’étaitune plaine monotone bossuée de légères ondulations. Le sable fauvealternait avec des roches rougeâtres effleurant le sol.

On entrait dans le grand désert australien, leSandy.

Heureusement, avec son flair de sauvage,Mora-Mora découvrit vers onze heures une petite grotte, où soncompagnon et lui purent s’abriter des rayons du soleil. Puis ilsrepartirent.

Durant deux jours, les sabots des chevauxrésonnèrent sur la terre aride au milieu d’un paysage monotone etdésolé. Enfin au début de la troisième étape une silhouetteirrégulière, bleutée se montra à l’horizon.

L’Australien la désigna aucapitaine :

– Les Monts de Brimstone !

– Où nous devons rejoindre BobSammy ?

– C’est cela même.

À ces mots, Triplex éperonna son cheval, maisl’indigène saisit la bride :

– Si vous forcez votre monture à galoper,nous n’arriverons pas aujourd’hui.

– Allons donc ! il y a peine dixmilles à franchir.

– En mettant le double, Votre Honneursera plus près de la vérité. Vous n’êtes pas accoutumé à cesrégions de plaines et vous appréciez mal les distances.

L’observation était juste, car ce futseulement à l’heure où le soleil était près de toucher la ligned’horizon que les voyageurs pénétrèrent dans un défilé perçant laligne abrupte des Monts du Soufre.

Un spectacle d’horreur frappa les yeux duCorsaire Triplex. Les hauteurs déchiquetées, parsemées deboursouflures étranges, étaient séparées par des vallées étroites,encaissées, dans lesquelles flottait un brouillard bleuâtre dontl’odeur arracha une exclamation au compagnon del’indigène :

– Ah çà ! mais nous marchons dans unbrouillard d’acide sulfureux.

Le nom chimique était incompréhensible pour leguide, mais la grimace qui l’accompagnait était suffisammentclaire.

– Tu sens le soufre, expliqua-t-il. C’estle pays où on le récolte. Il y a des sources qui jettent de la boueet de la poussière de soufre. Du reste regarde, voici où elles setrouvent ; c’est aussi en cet endroit que l’on rencontre leplus de pierres d’or.

Les voyageurs débouchaient à ce moment dansune vallée plus large que les autres. Des protubérances de faiblehauteur hérissaient la surface du sol. Toutes vomissaient destorrents de fumée bleue et leurs flancs étaient tapissés d’unepoudre jaune composée uniquement de fleur de soufre.

C’étaient les solfatares ou volcans de soufrequi ont donné leur nom à la chaîne de collines que parcouraient lesnouveaux venus.

Tout d’abord la campagne paraissait déserte,mais en regardant mieux, le capitaine aperçut des hommes. Les unscourbés le long d’une rivière jaunâtre, lavaient les boues, lessables pour en extraire les précieuses paillettes dumétal-roi ; les autres attaquaient les roches de quartz surles flancs des hauteurs.

En avançant d’ailleurs, l’Européen constataque l’action des feux souterrains se faisait sentir partout. Dedistance en distance des blocs de basalte se dressaient comme degigantesques piédestaux séparés par des gorges aux parois à pic, aufond desquelles roulaient des eaux bourbeuses.

Sous les pieds, le sol frémissait ainsi que lacoque d’une chaudière, et toujours des fumées passaient âcres,agaçantes, irritant les muqueuses de la bouche, remplissant lesyeux de picotements.

Mora-Mora s’arrêta enfin auprès d’un« laveur de sable » à l’aspect farouche :

– Pouvez-vous me dire où est la maison deBob Sammy ? demanda-t-il. Le travailleur se redressa,considéra les voyageurs d’un regard soupçonneux etbrutalement :

– Ça ne servirait à rien que je vousl’indique, Bob ne reçoit personne.

– Qui vous fait penser que mon chefveuille être reçu ; mais il peut désirer voir de près le gîtedu mineur.

– Et attraper un coup de fusil pour prixde sa curiosité. Bon, bon, cela nous distraira un peu. Le cheminn’est pas difficile à trouver. Remontez le ruisseau pendant unmille ; vous atteindrez un endroit où les sources de soufresont si rapprochées que les vapeurs cachent la terre. Au milieu unrocher haut de vingt mètres, sur le rocher une cabane. C’estlà.

Puis, sans s’inquiéter davantage desétrangers, l’individu reprit son travail.

Le guide s’était du reste mis en mesure desuivre ses indications. Avec le capitaine il marchait le long de larivière dont les eaux avaient la teinte et exhalaient l’odeurcaractéristique des « barèges ». De loin en loin deschercheurs d’or se retournaient au bruit des pas des chevaux. Tousavaient le visage dur, le regard défiant, quelque chose d’hallucinéet de menaçant.

En les voyant, on songeait involontairement àla terrible apostrophe du philosophe hindou Nouraki :

« Celui que possède uniquement la soif del’or, devient un bandit. La vie se résume pour lui en un seulmot : prendre ; et l’occasion se présentant, ilprend sans hésiter, par ruse s’il est possible, car laruse est plus conforme à l’esprit de lâcheté, sinon il se décide àuser de la force. L’amant de l’or n’est plus une intelligence, uncœur, une pensée, c’est un simple appétit, un humain dégradé detoute générosité, de tout rêve humain, irrémédiablement précipitévers la bassesse et l’abrutissement. »

En les voyant, le capitaine concevait lafréquence terrifiante des meurtres sur les placers. Sur les frontssoucieux des chercheurs d’or, il y avait des révoltes de damnés,dans leurs yeux des éclairs de désespérance fauve, et leursbouches, quand elles s’ouvraient, semblaient vouloir mordre.

Cependant les voyageurs avançaient. Lescollines qui emprisonnaient la vallée se resserraient ; lessolfatares étaient plus rapprochées, leurs exhalaisons plus denses.Des fumées lourdes rasaient la terre qu’elles couvraient d’un voileplus opaque d’instant en instant.

Et à cent pas d’eux, ainsi qu’un châteaufantastique supporté par un nuage, se dressait un massif basaltiquesurmonté d’une cabane. Au bord même de l’escarpement, sur unentassement de rocs, un homme de haute stature était deboutimmobile, tourné vers l’Ouest. On eût dit une statue del’attente.

La silhouette puissante semblait faire corpsavec la masse granitique.

Cependant les vapeurs sulfureusess’épaississaient autour des voyageurs. Les yeux larmoyants, lagorge emplie de picotements, les cavaliers avaient peine àrespirer, et leurs montures levaient désespérément la tête comme sileur instinct les eût averties que c’était en haut qu’il fallaitchercher une atmosphère plus pure.

Chapitre 13LA CASE DE BOB SAMMY

Soudain le mineur pensif fit un mouvement. Ilvenait d’apercevoir les visiteurs.

– Ses yeux se sont posés sur nous, fitMora à voix basse.

Le guide avait deviné. Un instant le mineurconsidéra avec une évidente surprise les audacieux quis’approchaient ainsi de son domaine. Dans le portrait qu’il avaitfait de lui, l’aubergiste n’avait point exagéré sa sauvagerie, etplus d’un déjà parmi les gratteurs de placers avait expiéson imprudente curiosité.

Comme d’instinct, Bob arma sa carabine, maisil y avait dans cet acte une sorte d’indécision.

– Êtes-vous Bob Sammy ? criaaussitôt le Corsaire.

– Et vous, qui êtes-vous ? réponditle géant d’une voix rauque qui, malgré la distance arriva comme unmugissement aux oreilles des voyageurs.

Sans s’émouvoir, le capitainereprit :

– Je suis celui que tu attends.

L’homme reposa son arme à terre, tout enconservant une attitude soupçonneuse :

– Quelle preuve m’endonnez-vous ?

– La rivière Lachlan coule toujours àpleins bords, clama le cavalier ; mais l’arlequin d’or estsorti des eaux pour essuyer les larmes.

Le mineur lâcha sa carabine qui tomba sur leroc avec un bruit sec ; il étendit les bras et avec un accentoù palpitait une violente émotion :

– Je descends, Maître. Je descends pourvous guider.

Dans une course folle, il gagna le bord del’escarpement et s’engagea sur une sente étroite qui descendaitvers la plaine. Le chemin lui était familier, sans cela il se fûtcertainement rompu le cou sur la pente glissante et malaisée.

En cinq minutes il fut auprès des visiteurs,et comme le capitaine lui tendait la main, il se recula.

– Pas encore, Maître. Pas encore. Il fautattendre que le mal soit réparé. Puis humble, presquesuppliant :

– Venez, Maître. Il y a de longues annéesque ma hutte attend votre venue.

Sans nul doute, le capitaine était au courantdes pensées secrètes de son interlocuteur car il ne manifestaaucune surprise. Seulement en mettant pied à terre, ildemanda :

– Et nos chevaux ?

– Celui qui vous accompagne les mènerachez Roboam Smith, à la maison que vous apercevez là-bas à cinqcents mètres à peine.

Mora-Mora inclina la tête :

– Vous lui direz, guerrier : Ceschevaux sont à Bob Sammy. Cela suffira ; ils seront biensoignés. Ensuite vous viendrez sans crainte dans ma demeure. Vousêtes le serviteur du capitaine et ma maison est à lui.

Avec une réelle majesté, l’indigènedéclama :

– Mora-Mora accepte votre hospitalité.Mais Mora-Mora est un chef, serviteur de personne. Il est l’ami ducapitaine.

– Eh bien l’ami, fit le géantavec cette nuance de mépris que les pionniers de la grande îleAustralienne affectent à l’égard des autochtones, je vous réitèremon invitation.

Son ironie échappa-t-elle au guide, ou biencelui-ci ne voulut-il pas prolonger la conversation. Rien dans saphysionomie ne permit la moindre conjecture. Il rassembla les rênesde son cheval, prit en main celles de la monture du Corsaire et sedirigea au trot vers la maison désignée un instant plus tôt par lemineur.

Ce dernier était resté seul en face de sonhôte. Il le considérait avec un mélange de surprise et decontentement :

– C’est curieux, fit-il enfin, c’est luiet je ne le reconnais pas.

Un sourire passa sur les lèvres duCorsaire :

– Ne cherche pas à comprendre, Bob. Toutte sera expliqué en son temps. Je suis celui que tu attendais, etcependant je ne suis pas celui que tu crois.

Et arrêtant un geste commencé :

– Je te le répète. Obéis sans autreexplication. N’étant pas lui, je suis lui tout de même et le malsera réparé.

Le vigoureux chercheur d’or s’inclina si basque l’on eût cru qu’il voulait s’agenouiller, et d’un tonsoumis :

– Vous plaît-il, Maître, de gagner macabane ?

– Il me plaît, Bob.

– Alors venez.

Un dernier regard sur le guide qui allaitatteindre la maison de Roboam Smith et l’ermite volontaire sedirigea vers le massif de basalte, support puissant de sacahute.

Le capitaine le suivit. Tous deux se mirent àgravir le raidillon accédant au plateau. À chaque pas, le pionnierétendait sa main vigoureuse, soutenait la marche de son compagnon.Sa voix rude s’adoucissait pour formuler des recommandationsnécessitées par les difficultés du chemin :

– Le pied sur cette saillie, Maître… Lamain dans cette crevasse… Là… Parfait ! Prenez garde, ce blocvacille… Bien !

Enfin le pas périlleux fut franchi et les deuxgrimpeurs se trouvèrent sur le plateau même.

Malgré l’action polisseuse des pluies, lasurface rocheuse de quatre ou cinq cents mètres carrés conservaitla trace du travail plutonien qui l’avait autrefois projetéeau-dessus de la vallée. Partout la pierre était crevassée, semée deboursouflures qui semblaient autant d’ampoules ; on sentaitque l’on foulait de la lave figée en pleine ébullition par lecontact de l’air.

Cela était terrible et sinistre. Pas un brind’herbe, pas une de ces plantes parasites qui accrochent les onglesde leurs racines dans les anfractuosités du granit lui-même. Lebasalte est réfractaire aux floraisons, il ne se laisse paspénétrer par elles. Le volcan, pustule énorme qui dépare la face dela terre, le rejette comme une scorie, un rebut de la combustioninterne de la planète. Le basalte est l’humeur âcre qui embarrassela circulation vitale de notre monde, et projeté au dehors, ilreste noir, désolé, aride, germe de mort repoussé par la vie.

Abritée par un rempart naturel de rochers, lacabane du chercheur d’or se dressait à quelques pas.

Bob en ouvrit la porte grossière et invita leCorsaire à y pénétrer.

Celui-ci obéit et regarda curieusement autourde lui. Misérable était le logis, mais les murs de bois et detorchis, le sol de terre battue, les armes et outils accrochés auhasard, la batterie de cuisine rudimentaire, tout était propre. Onsentait que Bob avait dit la vérité, lorsqu’il avait déclaré quetoujours il attendait le Maître.

Le géant avança, un escabeau et de sa voixtonitruante :

– Sans doute vous avez faim, dit-il. Lanuit dernière j’ai chassé aux environs et j’ai rapporté desprovisions : un casoar, des sarigues, sans compter quelqueslapins. Tenez, Maître, asseyez-vous ici, tandis que je vaispréparer le dîner.

Et avec un clignement joyeux despaupières :

– Vous serez sur la trappe qui ferme macache. J’ai là deux sacs de poudre d’or. À votre service,si les fonds vous manquent pour vaincre celui qui a failli faire demoi un meurtrier.

Tout en bavardant, il tirait d’un grand coffrele gibier annoncé. Il traîna les animaux au dehors et se mit à lesdépouiller, mais par la porte ouverte, il restait visible etcontinuait à pérorer.

Bientôt du reste Mora-Mora survint à son tour.Sans un mot l’Australien aida le chercheur d’or. En peu de temps,les bêtes privées de leur fourrure ou de leur plumage furent prêtespour la cuisson.

La nuit était venue. Une chandelle fichée dansle goulot d’une bouteille éclairait la cabane. Au dehors, lecasoar, vidé, paré comme un énorme dindon, rôtissait embroché parune baguette de fusil sur un feu de bois, dont les flammes jetaientdes tons rouges sur le plateau.

Le capitaine s’était rapproché des cuisiniersimprovisés. Ses regards erraient distraitement sur la plaine noyéed’ombre.

Soudain le sol lui sembla frémir sous sespieds.

– Qu’est cela ? demanda-t-il.

Le géant haussa les épaules et d’un tonindifférent :

– Rien. Les volcans de soufre quis’agitent. Cela leur arrive de temps à autre. Il y a alors un peuplus de fumée en bas, mais ici nous n’avons pas à craindre cetinconvénient. Nous sommes trop haut.

Puis après un moment de silence :

– L’année dernière, des savants ont passépar ici. Ils employaient des mots baroques que je ne comprenais pastoujours. Cependant il m’a semblé percevoir que la vallée leurapparaissait comme un grand cratère comblé et dont la croûte solidede peu d’épaisseur était incessamment agitée de frissonnements.D’après eux, nous serions ici comme sur le couvercle d’unechaudière en ébullition. Après ça, peut-être bien que mes oreillesm’ont trompé. Je ne suis pas un savant, moi.

Brusquement il s’interrompit :

– Bon, voilà que les soufrièress’allument.

Le Corsaire suivit la direction de son regardet demeura saisi.

Tout en bas dans la plaine, une flamme verteet rouge se montrait. On eût dit un gigantesque feu follet. Puisd’autres flammes brillèrent, remplissant l’ombre de clartéslivides.

À perte de vue il y en avait. De sourdesdétonations retentissaient ; la colline de basalte frémissaitcomme si sa base avait été assaillie par le choc d’une mer enfurie. Le tableau prenait les apparences d’une visioninfernale.

Mais le capitaine n’eut pas le temps de selivrer à ses réflexions. Bob annonça que le rôti était cuit àpoint.

– Laissons les solfatares flamber,Maître, et mettons-nous à table.

La journée avait été rude, aussi ni leCorsaire, ni son guide, ne se firent répéter l’invitation. Lasarigue fut déclarée excellente, les lapins exquis. Leur faimapaisée les voyageurs sentirent davantage la fatigue.

En un instant leur hôte eut tendu des nattessur des piquets. Ils étendirent leurs membres las sur cescouchettes et s’endormirent. Bob rangea avec soin le reste desprovisions, et s’enroulant dans une couverture, il se coucha sur lesol.

Mais aucun des habitants de la cabane ne goûtales douceurs d’un sommeil paisible. Ils avaient bien perdu laconscience des choses, mais il leur semblait être ballottés par uncauchemar étrange. Ils avaient l’impression que leurs couchettesétaient balancées comme des hamacs dans l’entrepont d’un navire. Lebruit d’un combat arrivait jusqu’à eux, détonations d’artillerie,mousquetades, craquements dans la membrure du vaisseau, rien n’ymanquait, l’illusion était complète.

Une chaleur croissante faisait ruisseler lasueur sur leurs corps ; une atmosphère irrespirableembarrassait leur respiration. La souffrance devenait tropforte.

Soudain ils s’éveillèrent au même moment etpromenèrent autour d’eux des regards effarés.

Le jour pénétrait dans la cabane par lesfenêtres, un jour terne comme voilé de brouillard ; une brume,une fumée bleuâtre emplissait la pièce, et chose bizarre, cettebuée piquait les yeux, chatouillait le gosier provoquant latoux.

– Qu’arrive-t-il donc ? balbutia lecapitaine entre deux quintes.

– Bon ! les soufrières qui fument,répliqua placidement le géant. Seulement c’est la première fois queje vois le plateau envahi par les vapeurs.

Il n’acheva pas. Un éclatement strident vibradans l’air ; la colline de basalte fut secouée ainsi qu’unarbre par l’orage et des éclairs livides passèrent dans labrume.

D’un même mouvement les trois hommes furentdebout. Ils coururent à la porte, se précipitèrent au dehors. Maislà l’Australien se jeta sur le sol, le front sur le rocher, engémissant avec une épouvante indescriptible :

– Les esprits du feu sontdéchaînés !

Les Européens, eux, ne dirent rien, stupéfiéspar ce qu’ils voyaient.

Leur abri formait un îlot séparé d’autresmasses rocheuses par des gouffres étroits, défilés quiaboutissaient à la vallée parcourue la veille. À cette heure, unfleuve de lave y coulait incandescent.

– Une éruption volcanique ! murmuraenfin le Corsaire.

C’était bien cela. Les forces souterraineslongtemps contenues, avaient fait craquer la croûte solide ;la chaudière avait éclaté et les laves envahissaient la vallée, larecouvraient d’une couche de matières en fusion, sur lesquellesd’innombrables flammes se balançaient ainsi que des herbes folles àla surface d’une prairie.

Magique était le tableau, terrible aussi ainsique le constata le chercheur d’or :

– Nous sommes cernés par lefeu !

Ces mots firent tressaillir sescompagnons.

Sans s’être consultés, ils se portèrent aubord du plateau, regardèrent en bas.

Hélas ! Aucun doute n’était possible,partout la flamme léchait les flancs du bloc basaltique. Lesvoyageurs étaient enfermés dans une île, une île de rêve néfaste,car ce n’était pas la mer, mais la lave ardente qui déferlaitcontre ses rivages.

Certes le naufragé est à plaindre, lorsquel’Océan, sentinelle vigilante, le garde en un îlot perdu ;mais l’arbre le console et lui donne ses fruits, l’oiseau lui versesa chanson, le flot lui-même parsème la grève de coquillages,pourvoyant à sa nourriture en geôlier compatissant.

Ici rien de tel. Un roc nu, aride, cercléd’une coulée flamboyante. D’espoir de secours, aucun. La vallée estdéserte. Les mineurs ont fui. Une à une, leurs cabanes, atteintespar le courant lavique, s’embrasent d’un seul coup comme des gerbesde paille au contact d’une torche.

C’est la désolation, c’est la solitude, c’estl’abandon. Les captifs ne doivent compter que sur eux-mêmes. Laconstatation est cruelle. Que peuvent trois hommes contre leséléments déchaînés ?

Voilà ce que leur attitude semble dire. Chacunobéit à son tempérament. Mora-Mora s’est accroupi à terre, et lesmains crispées dans sa chevelure crépue, il fredonne une vaguemélopée, peut-être le chant de mort de sa tribu. Le capitaine s’esttourné vers l’Est ; il regarde là-bas, par delà l’horizon, seslèvres s’agitent comme s’il prononçait un adieu. Bob le considèreavec une expression tendre et désolée.

Et comme le silence se prolonge, qu’il devientpénible et décourageant, le chercheur d’or se rapproche duCorsaire.

– Maître, dit-il, nous avons desprovisions pour trois ou quatre jours. Déjeunons. Après noustiendrons conseil.

Ce rappel aux nécessités physiques tire lesvoyageurs de leurs réflexions. Manger, c’est lutter pour la vie.Puis l’éruption est dans une période d’accalmie. Les explosions ontcessé, le vent a balayé les vapeurs qui couvraient le plateau.

– Déjeunons, répondent les hôtes deBob.

Celui-ci sourit et fait le service. Lesmâchoires travaillent ; l’estomac satisfait, le cerveau sedégage ; on cause :

– Il faut sortir d’ici.

C’est le Corsaire qui a formulé ainsi leproblème.

– Oui, réplique Bob. Il y a peut-être unmoyen.

Ses compagnons se lèvent à demi :

– Un moyen ?…

– Hasardeux, mais qui a chance deréussite.

– Et c’est… ?

– Cet arbre.

De la main, le géant désigne un gommiercentenaire qui se dresse sur la falaise, de l’autre côté du fleuvede feu. Ses auditeurs ne comprennent pas :

– Cet arbre ?

– Oui. En l’abattant de façon que sa cimevienne tomber sur le plateau, nous établirions un pont suffisantpour franchir la crevasse où roulent les laves.

– Mais pour l’abattre il faut gagnerl’autre bord.

– Sans doute. J’essaierai.

– Comment ?

– Avec une corde garnie d’un grappin defer. Je fixe l’une des extrémités à un bloc de ce côté. Je lance legrappin jusqu’à ce qu’il se fiche dans le tronc du gommier. Jepasse armé d’une hache et…

Le Corsaire se récrie. L’entreprise est folle.Mais Bob insiste. Il fera ce qu’il a dit. Lui seul est assezrobuste, a une habitude suffisante de manier la hache.

Sans écouter les objections, il rentre dans sacabane, en revient avec une corde de la grosseur du petit doigt, àl’extrémité de laquelle brimballe un crampon de fer à quatrebranches acérées.

– Cela me connaît, reprend-il. Que defois j’ai escaladé des roches verticales avec ce seul soutien.Simple affaire d’habitude, vous verrez.

Une nouvelle convulsion volcanique retarda lecourageux chercheur d’or. Durant tout le reste du jour, lesdétonations se succédèrent sans relâche. À diverses reprises, lesprisonniers du feu pensèrent étouffer, tant étaient épaisses lesvapeurs qui s’élevaient jusqu’au plateau. Le soir vint sans qu’unetrêve aux furies de la nature eût permis à Bob Sammy de tenter sapérilleuse expérience.

Force fut aux naufragés d’un nouveau genre dese coucher et de remettre au lendemain leur tentative de salut.Déjà ils se familiarisaient avec les manifestations volcaniques.Les crépitements, les secousses du sol ne les empêchèrent pas dedormir, et au matin ils se levèrent frais et dispos. Par voie deconséquence, leur état d’âme s’était sensiblement amélioré et laconfiance renaissait en eux.

Du reste, à ce moment, le soleil brillait d’unvif éclat dans le ciel bleu. Le volcan se reposait, et, n’eût étél’aspect désolé de la vallée, les hôtes du plateau auraient pucroire avoir rêvé.

L’instant d’agir était venu.

Suivi par ses compagnons, Bob gagna le bord durocher situé exactement en face de l’endroit où croissait legommier qu’il avait remarqué. Assujettissant sa cordelette autourd’une masse de pierres, il balança son grappin au-dessus de sa têteet le lança.

La fine lanière se déroula dans l’espace, lecroc de fer frappa le tronc de l’arbre avec un son métallique, maisles pointes ne mordirent pas sur l’écorce rugueuse.

Sans se décourager, le mineur ramena sa cordeà lui et recommença. Trois fois il répéta la manœuvre sans plus desuccès. Enfin à la quatrième tentative, le grappin se fixa sur unegrosse branche. Avec précaution d’abord, puis plus fort, Bob halasur la cordelette. Celle-ci se tendit, mais le croc ne céda pas. Lamanœuvre avait réussi.

Le plus difficile restait à faire, et lecapitaine voulut s’opposer derechef au projet du chercheurd’or.

Tendu dans le vide, le lasso semblait un filtissé par une araignée. Il semblait impossible qu’un si frêlesupport soutînt le poids du géant.

Ce dernier ne répondit que par un éclat derire. Ce n’était pas la première fois qu’il se confiait à sa corde.Il savait bien qu’elle le porterait. Et pour mettre fin à ladiscussion, il l’empoigna à deux mains et se laissa glisser.

Lentement, déplaçant les poignets avecprécaution, il s’éloigna du plateau. Spectacle terrifiant quedonnait cet homme circulant le long d’un fil, avec, au-dessous delui, une bouillie de roches en fusion qui dardaient versl’audacieux des langues de flammes.

Il avançait. Il atteignait le milieu dupérilleux passage. La corde, tendue à se rompre, se courbait enligne brisée.

Soudain Bob poussa un cri :

– Le grappin dérape, halez sur lelasso.

Avant que le capitaine et l’Australien eussentcompris, un craquement se fit entendre. La branche du gommier cédasous les crocs de fer, et décrivant un arc de cercle, Sammy vint seheurter contre les parois du bloc de basalte.

Mais le courageux pionnier n’avait pas perdula tête. Sans lâcher la corde, il se retourna sur lui-même,présentant les pieds au rocher. Le choc n’eut ainsi aucune suitefâcheuse, mais Bob se trouva suspendu à quelques mètres au-dessusdes laves dans lesquelles le grappin avait plongé.

Épouvantés, ses compagnons se penchaient aubord du plateau, au risque d’être précipités.

– Halez, halez, cria le chercheur d’ord’une voix haletante, la corde prend feu. Si vous tardez, je suisperdu.

Cela était vrai, le croc de fer avait disparudans la fournaise et une flamme vacillante montait de l’extrémitélibre du lasso vers le mineur.

D’un bond, Mora-Mora fut auprès du rocherautour duquel la cordelette était encore. Le Corsaire l’imita, ettous deux s’arc-boutant sur leurs jarrets se prirent à tirer lelien fragile qui seul maintenait leur compagnon au-dessus del’abîme.

Pénible était la manœuvre. Le géant avait unpoids considérable. Cependant il remontait peu à peu.

– Hardi mes enfants, hardi, disait-il, laflamme s’approche, mais nous arriverons avant elle. Ne perdez pasune seconde cependant. On croirait qu’elle ne veut pas quej’échappe, elle se dépêche.

Enfin, la tête de Sammy apparut au bord duplateau. Il était temps. D’un mouvement brusque, il se cramponna aurocher, et aidé par ses amis, il put reprendre pied.

Mais comme ceux-ci lui serraient la mainsilencieusement, incapables dans leur émotion de prononcer uneparole :

– Merci, reprit le pionnier, merci ;quoique, après tout, votre action ne doive avoir d’autre résultatque de me permettre de mourir auprès de vous.

Ils se récrièrent :

– Dame, continua-t-il. Notre corde estaux deux tiers consumée. Il nous reste pour deux jours de vivres ennous rationnant et après…

– On peut venir à notre secours.

Un haussement d’épaules, un ricanementprécédèrent la réponse du chercheur d’or :

– Le volcan est en activité. Tant qu’ilfumera, personne n’approchera de ces lieux. Des semaines, des moispeut-être s’écouleront ainsi. Quand on arrivera, il y aura de longsjours que la faim aura fermé nos yeux. À moins, termina-t-il, quece satané gommier ne s’abatte tout seul.

Il venait d’établir nettement la situation. Laseule chance de salut des trois hommes captifs du fleuve de laves’était évanouie en fumée avec le lasso du mineur.

De cette constatation au découragement, il n’yavait qu’un pas. Tous le franchirent et la journée s’écoula lente,triste et muette, coupée seulement par les alternances de calme etd’activité du volcan.

De même la nuit, de même le lendemain.Seulement la situation s’aggrava. Les dernières provisions furentdivisées en rations minuscules afin de prolonger la lutte contre lafatalité.

Deux jours encore et les vivres manquentcomplètement. Les miettes sont dévorées, les os rongés ont étébroyés pour en extraire la moelle, faible réconfortant pour lesestomacs qui crient famine.

Il n’y a plus rien maintenant, plusrien !

Et toujours les laves roulent au fond duravin, toujours le volcan gronde, toujours sur l’autre falaise sedresse le gommier verdoyant, emblème ironique et insaisissable dusalut impossible.

Deux fois, trois fois le soleil s’est couchédepuis que les captifs ont absorbé leur suprême ration ; l’eauqui les a soutenus jusqu’ici, va manquer à son tour. Ils vont etviennent encore sur le plateau, mais déjà leurs jambess’affaiblissent ; il leur semble qu’ils sont devenus lourds,lourds, et que chaque heure augmente leur poids.

Le désir d’être étendus, de ne plus bougercommence à les prendre. Être allongé, cesser l’effort, est le débutdu sommeil ; c’est aussi le début de la mort.

Vingt-quatre heures se passent encore. Il n’ya plus d’eau.

Depuis neuf jours, le capitaine et sescompagnons sont emprisonnés par la coulée éruptive.

D’espoir, ils n’en ont plus ; laconscience de leur situation même les abandonne. Ils sont faibleset ils ont soif, voilà les seules idées qui se présententclairement à leur esprit.

Plus vigoureux que les autres, Bob Sammy setraîne parfois autour du plateau. De tous côtés, il interrogel’horizon. Il ne voit que la vallée transformée en désert ardent.Pas un être sur les hauteurs, pas un oiseau dans l’air ; c’estla solitude des terres maudites, avec la lugubre désespérance quiémane des choses mortes.

Et alors le robuste chercheur d’or, étreintpar la tristesse du milieu ambiant que son énergie toute physiquene comprend pas, retourne auprès de ses amis, s’accroupit à leurscôtés, essaie vainement de leur rendre quelque volonté.

– Il faudrait tenir conseil, répète-t-ilavec obstination. Tenir conseil et trouver le moyen de quitter cetîlot de pierre.

Partir, échapper au cercle de feu qui lesenserre ; voilà le rêve dont est hanté le prisonnier.

Il ne veut pas mourir ; non que le trépaslui fasse peur, mais il a besoin de vivre pour accomplir une œuvreà laquelle il a voué son existence.

C’est ce qu’il répète aux oreilles ducapitaine sans parvenir à l’émouvoir.

En vain il l’adjure, il lui rappelle que tousdeux doivent agir, doivent punir ; son « Maître »,ainsi qu’il le nomme toujours, n’a plus l’air de comprendre.

En termes émus, rageurs, le mineur parleencore. Mais une prudence inexplicable lui fait chercher destournures intraduisibles. Seuls des noms propres apparaissent,sonnant clairement : Maudlin, Pritchell, Allsmine.

Le capitaine le repousse d’un gestelas :

– Vous me brisez la tête, laissez-moidormir ; laissez-moi oublier que j’ai soif !

La voix du Corsaire est rauque, il parle avecdifficulté.

Et la nuit vient. Personne ne rentre dans lacabane. Il faudrait pour cela se lever, marcher ; autantdemeurer couché sur la terre, là où on a passé l’après-midi.

Le ciel se fonce, les étoiless’allument ; elles versent leurs rayons bleutés sur ces troishommes qui dorment en geignant parfois, car même pendant le repos,la souffrance les tenaille.

De temps en temps l’un des malheureux ouvreles yeux, mais il les referme bien vite. Leur vue s’est affaibliecomme leurs membres ; les astres prennent pour eux l’aspect detraits de feu.

Ils croient que la farandole des étoiles s’estmise en mouvement. Ce ne sont plus des soleils, des nébuleuses quiplanent dans l’espace, c’est une procession de jeunes fillesportant des flambeaux, qui se déroule en interminablesméandres.

L’hallucination consécutive de la faim étendsur eux sa baguette illusionniste.

Elle vient, bonté suprême de la nature, lesarracher à la réalité bien avant l’heure où la mort les fera sortirde la vie.

Une à une, les heures nocturnes passent sur leplateau silencieux. Servantes du temps, elles glissent impalpables,au-dessus de ces êtres agonisant dans une prison de laves.

L’aurore, camériste empressée du jour, fardeles sommets ; de blanc d’aube elle teint l’horizon, mais sonpinceau fait paraître les captifs plus pâles, plus hâves. Elle lestire de leur torpeur.

Ils ouvrent les yeux, s’agitent faiblement.Ils ne semblent pas voir la lumière qui, pour la dernière fois sansdoute, les éclaire.

Éveillés ils continuent leur rêve.

Mora-Mora d’une voix légère comme un souffle,voix de l’au-delà déjà, chantonne.

C’est un récit de fête qui lui monte auxlèvres. Lui qui meurt de faim, évoque le souvenir d’une orgiepantagruélique de sa tribu. Il dit :

« Les guerriers sortent de leurs cabanes,ils se répandent dans le village, heurtant leurs armes pour presserles paresseux. Car la fête va commencer, pour se prolonger jusqu’aulendemain. Le chef puissant et redouté Vaharong marie sa fille, labelle Rou-Ha au vaillant qu’elle a choisi.

« Déjà les kangourous entiers rôtissentdevant les grands feux. La graisse tombe avec un bruissementharmonieux dans des écuelles d’écorce. Oiseaux, gibier, moutonsleur tiennent compagnie. Que de choses à manger ! L’œil desguerriers s’anime et leur appétit s’aiguise.

« Plus loin, les femmes rangentl’eau-de-vie, le wisky des blancs. Elles y joignent la sèvefermentée des araucarias, les spiritueux extraits des racines etdes herbes. Que de choses à boire ! Les guerriers gambadent etleurs lèvres s’avancent goulûment.

« Et puis, voici les jeunes filles à latignasse ébouriffée où sont piqués avec art des osselets polis.Elles vont, chantant la cantilène des époux, chercher la mariéepour la présenter à la tribu. Sur leur passage, les guerriersoublient un instant leur gourmandise. Ils préfèrent leurs yeuxnoirs au kangourou rôti.

« Enfin Rou-Ha paraît. Qu’elle estbelle ! Sa peau est d’un beau noir rouge, tel le bois del’arbre géant et royal, dans lequel on creuse les pirogues. Seslèvres épaisses sont larges de deux doigts ; son nez s’épatecoquettement, voilant à demi ses joues de ses narines dilatées.

« Et ses yeux, que dire de sesyeux ? Petits, petits, si petits qu’on les voit à peine et quel’on se demande comment elle peut voir. Elle marche, avec la grâced’une fille des Toupapahous, génies bleus de la nuit ; sadémarche est rythmée par un mol balancement, ainsi que celle descanards des marais.

« Tous les trésors de beauté, Rou-Ha lespossède. Ses bras, ses jambes sont grêles, son torse court ettrapu ; mais la merveille de cette merveille, c’est les pieds,longs, larges ; plus longs, plus larges deux fois que ceux duguerrier le plus grand. Sous chacun de ses pas, elle écrase undemi-mètre de gazon.

« Mais les tympanons bourdonnent, lesboomerangs s’entrechoquent avec un claquement strident. Le régaldes regards est terminé ; c’est aux dents maintenant que l’onva donner plaisir. Débrochez les viandes, débouchez lesoutres ; les guerriers vont dévorer en l’honneur desépoux. »

Le capitaine avait redressé la tête. Ilécoutait. Ses yeux luisaient comme ceux d’un loup affamé enentendant son guide énumérer les victuailles. Puis le chanteur setut. Un moment le Corsaire sembla attendre, et tout bas, avec unaccent déchirant :

– Dévorer, non… mais une bouchée, unegoutte d’eau.

Autour de lui le malheureux promena un regardégaré, et soudain son visage s’épanouit :

– De l’eau, de l’eau, mais en voilà. Elleruisselle en cascades sur les rochers. Ah ! que c’estbon !

Il faisait mine de boire à longs traits.

– Pure, limpide, exquise, dit-il encoreavec un air de béatitude.

Puis il laissa doucement sa tête retomber enarrière. Une fois encore l’hallucination avait calmé sasouffrance.

Dormait-il, ou bien, ses forces épuisées,entrait-il doucement dans le néant ?

Bob Sammy se demandait cela en le couvrantd’un regard attristé. Le géant seul, servi en cela par saconstitution athlétique, conservait sa lucidité. Cependant il hochala tête avec découragement :

– Ce soir, tout sera fini, gronda-t-il enlevant un poing rageur vers le ciel. Personne ne viendra donc ànotre secours. Nous allons périr comme des chiens !

Rien ne répondit à la terrible question. Lemineur haussa les épaules, comme pour se gourmander d’espérer àcette heure, et il allongea son grand corps sur le sol.

À présent le soleil montait vers le zénith.Ses rayons ardents déjà dardaient sur le plateau ; mais lescompagnons du chercheur d’or n’étaient plus sensibles à sa chaleurqui ne pouvait vaincre le froid intérieur dont ils étaientenvahis.

Leur sang baissait de température, lespulsations de leur cœur se ralentissaient. Bientôt ellescesseraient complètement et le liquide sanguin se figerait dansleurs veines.

Tout à coup Bob eut un sursaut. D’un mouvementbrusque, il se souleva, s’appuya sur le coude et prêtal’oreille.

Il avait cru percevoir un bruit lointain,différent de tous les sons qui, depuis de longs jours, frappaientses oreilles.

– Des chevaux, fit-il lentement.

Mais en vain il allongea le cou, tendant toutce qui lui restait de forces pour cette suprême attention, le bruitne se renouvela pas.

– Je rêve, gronda le mineur… c’est lafaim.

Et il se laissa retomber sur le sol avec undécouragement plus intense. Une lueur d’espoir avait brillé dansson esprit, la désillusion était profonde. Il se gourmanda, lesdents serrées :

– Bête, va. Tu es condamné. À l’heure dela mort on expie. Tu es perdu et tu entraînes avec toi celui qui aempêché le crime. Le mal pensé nous poursuit donc toujours, mêmequand il n’a pas été exécuté.

Tout le corps du pionnier était agité defrissons.

– J’ai froid, reprit-il ; pourtantle soleil me brûle… C’est au cœur que j’ai froid ! Enfantséparée de ta mère par moi, il m’est interdit de te rendre à elle.Ah ! qu’est-ce que je vois là ? Milord Greenlui-même.

Les bras jetés en avant, le malheureuxregardait dans le vide avec épouvante. Il disait le songe affreuxdont sa conscience secouait son agonie :

– J’étais une brute, Milord Green. Lewisky, les cartes avaient réduit mes poches à l’état de videabsolu. J’étais traqué, poursuivi. Il m’a offert des guinées,beaucoup de guinées. Sur son ordre j’ai gagné la ferme de larivière Lachlan, j’ai pris la petite Maudlin… mais je ne l’ai pasjetée dans les eaux torrentueuses, ainsi qu’il l’avait prescrit…Non… elle vit… elle vit… Seulement, vous avez raison ; ellen’a pas connu sa mère ; celle-ci a épousé son meurtrier, levôtre. Grâce, mon bon Lord, grâce, vous voyez bien que j’ai horreurde moi : j’ai vécu seul, extrayant l’or que je hais ;mais le capitaine voulait… je n’avais qu’à obéir. J’espéraiseffacer le passé ; c’est le volcan, le feu vomi par la terrequi m’en empêche. Milord, je demande votre pardon !

L’athlète était en proie à une terreureffroyable. Il se tordait les mains, grelottait, et ses traitscontractés, ses yeux hagards étaient ceux d’un dément.

Brusquement son effroi cessa. Une expressionde surprise passa sur sa figure. Il se pencha, appuya son oreillesur le rocher.

– Est-ce imagination ? est-ceréalité ? fit-il lentement. J’entends encore les chevaux.

Un moment il garda le silence, crispé dans sonattitude d’écouteur, puis il eut un hurlement de fauve :

– Je ne me suis pas trompé. Il y alà-bas, loin encore, des chevaux, des cavaliers. Holà camarades,debout… Des sauveurs approchent. Il faut leur signaler notreprésence.

Il s’était redressé, secouait sescompagnons ; mais ceux-ci épuisés ne répondirent à ses parolesque par un gémissement. Ils n’étaient plus en état decomprendre.

Alors le géant se mit debout. Ses jambesvacillaient sous lui ; il avait l’impression que, dans soncrâne vide, son cerveau recroquevillé ballottait ainsi qu’uneamande sèche ; tout tournait autour de lui.

Mais le salut possible se présenta à sapensée, et titubant, zigzaguant comme un homme ivre, il se dirigeavers sa cabane. Il lui fallut de longues minutes, des effortsincroyables pour l’atteindre. Chaque pas sonnait douloureusementdans sa tête, dans sa poitrine, dans ses reins ; il allaitpourtant, galvanisé par l’idée qu’il pouvait écarter la griffeosseuse de la mort étendue sur les habitants du plateau.

Avec peine il décrocha sa carabine. Commel’arme légère était lourde à son bras ! Dans ses poches, ilglissa des cartouches, et les jambes pesantes, courbé sous sonfusil qui meurtrissait son épaule, il revint au bord du rocher, enface du gommier qu’au début du blocus il avait pensé atteindre.

Là il s’assit sur un bloc de basalte. Ilétouffait, sa respiration haletante s’échappait de sa gorge avec unsifflement pénible ; son cœur se balançait éperdument dans sapoitrine frappant les côtes de coups sourds dont tout l’être dupionnier se sentait ébranlé.

Peu à peu cette agitation fébrile se calma.Bob Sammy glissa une cartouche dans le canon et appuya sur lagâchette en fermant les yeux.

La détonation retentit. Elle se répercuta dansla vallée, dans les gorges latérales, enflée, multipliée parl’écho.

La face blême, le chercheur d’or écouta, puisil recommença, et de nouveau l’explosion de la poudre roula en coupde tonnerre de rocher en rocher.

Cette fois on répondit. Un crépitementlointain parvint jusqu’à Sammy. Ceux qu’il appelait avaient perçuson signal. Eux aussi avaient déchargé leurs armes.

C’était bien, mais il fallait hâter leurmarche, la diriger vers le point d’où ils apercevraient lesprisonniers du volcan ; car dans le méandre des hauteurs quiforment la chaîne de Brimstone-Mounts, il est facile de s’égarer,et tout retard amènerait la mort du capitaine, et de Mora-Mora dontl’existence tenait à un fil.

Raide, immobile à la même place, Bob, malgrésa faiblesse, se contraignit à tirer un coup de feu de cinq en cinqminutes. Il était étrange de voir cet homme, aux joues creusées, audos voûté par la faim, se livrer avec des gestes automatiques, àcette incessante fusillade.

Les étrangers ripostaient de loin en loin, etl’ampleur croissante du son permettait de juger du chemin qu’ilsavaient parcouru.

Enfin une détonation retentit si proche queBob comprit que son rôle de signaleur était terminé. Il déchargeaune dernière fois son arme, la laissa tomber auprès de lui, à boutde forces, les bras étreints par la courbature, et les yeux vivantseuls en lui, il regarda sur les crêtes voisines, attendant lessauveurs inconnus.

Que dura cette anxieuse faction ?Quelques minutes à peine, mais pour Bob les secondes étaient dessiècles. Il venait de dépenser ses dernières énergies, etmaintenant, cramponné des deux mains au rocher, il concentrait savolonté pour ne pas tomber.

Enfin des voix humaines s’élevèrent. Sur lafalaise des hommes parurent. Alors le chercheur d’or se leva toutdroit, étendit vers le gommier, dans son geste tragique, ses brastremblants ; il eut un cri surhumain :

– Abattez l’arbre pour faire unpont !

Et il tomba sur le sol, vaincu enfin. Le géants’était évanoui.

**

*

Le Corsaire, Mora-Mora, Bob reprirent leurssens sous une tente de toile soutenue par des piquets. Ils étaientétendus sur des nattes. Une ouverture carrée permettait à leursregards de se promener à l’extérieur. À quelques pas, une arêterocheuse indiquait le bord d’un abîme, puis au delà, réuni à cettecrête par un arbre abattu, ils apercevaient l’îlot de basalte, lacabane de Bob.

Avaient-ils donc franchi le fleuve delave ? La question leur vint aux lèvres.

– Oui, répondit une voix qu’ils neconnaissaient pas.

Avec un tressaillement nerveux, ils fixèrentles yeux sur le coin de la tente d’où, le son était parti. Un hommeétait là, assis à l’orientale, coiffé du casque colonial, la figuremilitaire.

– Oui, reprit celui-ci. On a abattul’arbre qui se dressait ici, on est allé vous chercher. Il étaittemps. Une heure plus loin, vous auriez été tués par lafaim. Enfin, cela va mieux et le chef pourra vous parler.

Sur ce l’inconnu se mit sur ses pieds etquitta la tente. Il revint bientôt, accompagné par un personnage dehaute taille au visage coloré, encadré d’une épaisse barbeblonde.

– Votre Honneur, lui dit-ilrespectueusement, peut s’assurer que ces gens sont en état del’entendre.

– Oui.

Le nouveau venu considéra les trois hommes,puis, s’approchant du mineur :

– Vous êtes Bob Sammy, n’est-cepas ?

– Parfaitement, répliqua le pionnier sansdéfiance.

Le visiteur hocha la tête avec satisfaction etdésignant l’Australien :

– Celui-ci est Mora-Mora, guideindigène ?

– En effet. Ah çà, dites donc, vous avezpris vos renseignements ?

Un sourire ironique et cruel plissa les jouesde l’interlocuteur du pionnier.

– Vous n’étiez pas en état de vousprésenter, se décida-t-il enfin à expliquer ; j’ai dû comblercette lacune. J’ai appris ainsi que votre dernier compagnon – sondoigt s’étendit, touchant presque la poitrine du capitaine – quevotre dernier compagnon, dis-je, n’est autre que le CorsaireTriplex.

Et, comme une exclamation inquiète échappaitaux trois hommes :

– Ceci me montre que mes parolesexpriment une chose exacte.

Avant qu’aucun eût pu répondre, le visiteurporta un petit sifflet à ses lèvres et en tira un son strident.

Aussitôt plusieurs hommes se précipitèrentsous la tente et vinrent se placer à côté des couchettes surlesquelles gisaient le capitaine et ses amis.

– Braves gens, déclama celui qui lesavait appelés, vous avez passé bien des nuits, exécuté denombreuses marches et contre-marches, fait une longue traversée. Onvous a hués, vilipendés, ridiculisés. Celui pour qui et par quivous avez souffert se dénomme orgueilleusement le Corsaire Triplex.Eh bien, le voici, il est en notre pouvoir.

Et tandis que sur un signe de lui, sessubordonnés saisissaient les prisonniers, trop faibles encore pourrésister efficacement, l’homme à la barbe blonde s’inclinanarquoisement devant le capitaine, puis avec un flegmeirritant :

– Vous me connaissez sans doute, MonsieurTriplex. Il est impossible que vous soyez parti en guerre contremoi sans me connaître. Toutefois je serai correct jusqu’à lafin ; cela est chose convenable en face d’un adversaire, et jeme présenterai, afin de vous mettre en mesure de juger la situationactuelle.

Il fit une pause, s’inclina derechef, et,appuyant la main sur sa poitrine, il laissa tomber lentement cesmots :

– Sir Toby Allsmine, Directeur de lapolice anglaise du Pacifique !

Chapitre 14RETROUVÉ !… MAIS PERDU

C’était Allsmine en effet qui, grâce à lacomplicité imprévue de l’éruption volcanique, était arrivé à tempspour s’emparer de l’ennemi si inutilement poursuivijusqu’alors.

Parti de Sydney sur le Destroyer, lepolicier avait laissé le navire à l’ancre à l’embouchure de larivière Schaim.

Lavarède, Lotia, Aurett étaient restés à bordsur son ordre, et lui-même, accompagné de plusieurs hommes résolus,avait pris le chemin de Brimstone-Mounts. En route, il avait apprisqu’un cataclysme bouleversait le champ d’or. Des mineurs fugitifs,interrogés par lui, avaient déclaré que deux inconnus s’étaientmontrés, cherchant Bob Sammy ; bref il avait acquis lacertitude que celui qu’il poursuivait n’avait pu échapper àl’éruption.

Cependant il avait continué sa route, mû parle désir de découvrir une preuve de la mort de son ennemi.

Le hasard l’avait servi au delà de sesespérances. Le Corsaire était son prisonnier. Du même coup, iltenait sa vengeance et avait la possibilité d’asseoir plussolidement que jamais son crédit, quelque peu ébranlé dans cesderniers mois par l’audace de Triplex.

**

*

À l’audition du nom d’Allsmine, Sammy et lecapitaine avaient pâli. Une même réflexion leur vint, et tous deuxjetèrent un regard de regret vers la coulée de laves. Ce regarddisait clairement :

– Il eût mieux valu mourir prisonniers dufeu que captifs du Directeur de la police !

Captifs ! le mot était juste, et Toby sechargea de le leur démontrer sans retard. D’après ses instructions,deux hommes furent préposés à la garde de chacun des Européens.Mora-Mora n’ayant rien à voir dans l’affaire, fut mis en liberté.On lui rendit ses armes, on y ajouta quelques provisions, aprèsquoi on l’invita sans façon à quitter le campement, avec injonctionformelle de ne pas tourner la tête.

Les geôliers eux, sachant le prix que leurchef attachait à l’arrestation du Corsaire, désireux par suite dene lui laisser aucune chance d’évasion, exagérèrent lesprécautions. Le capitaine et Bob furent surchargés de menottes, deliens compliqués, qui rendaient leurs mouvements trèsdifficiles.

Pour s’échapper dans ces conditions, il eûtfallu avoir recours à la magie, et encore… ; les sortilègesdes magiciens se seraient émoussés sur des chaînettes d’acierprovenant directement des inimitables manufactures deSheffield.

Bref c’est ficelés, enchaînés, que lesprisonniers parcoururent les diverses phases de laconvalescence.

Le troisième jour, leurs forces revenues, onles hissa sur des chevaux que leurs gardiens tinrent en main, ettoute la troupe s’éloigna du champ d’or.

Pénible fut la traversée du désert ; lesoleil dardait sur la terre d’implacables rayons, et lesprisonniers, gênés par leurs liens souffrirent cruellement.

La nuit, les malheureux pouvaient au moinsrespirer ; mais le jour était atroce. Cependant le capitaine,sombre d’abord, semblait peu à peu reprendre courage.

Vers la fin de la troisième étape, Bob Sammys’aperçut que son compagnon de misère fixait obstinément ses yeuxsur lui.

Il devina que le Corsaire avait quelque choseà lui dire. Aussi quand la troupe fit halte, le mineur prétextantla fatigue, s’étendit-il à terre, à deux pas de l’endroit oùTriplex s’était déjà couché.

Nul ne soupçonna le but de ce mouvement.Certains que leurs captifs, ligottés de la façon savante dont lespolices des deux hémisphères ont le secret, ne pouvaient s’enfuir,les hommes de l’escorte ne s’astreignaient plus à une surveillanceétroite.

Le Corsaire l’avait remarqué, et c’est pourcela que ses regards expressifs avaient appelé l’attention duchercheur d’or.

Tandis qu’Allsmine se retirait sous sa tente,que les policiers ayant posé des factionnaires préparaient le repasdu soir, les prisonniers parurent dormir.

Soudain le Corsaire ouvrit légèrement lesyeux, s’assura qu’il n’était point observé, qu’aucun des geôliersn’était à portée de l’entendre, puis sans se retourner, d’une voixlégère comme un souffle, il appela :

– Bob !

Trop habitué à la vie du désert pour laisseréchapper un geste imprudent, le mineur murmura :

– J’écoute, Maître.

– Bien ! Demain sans doute, nousarriverons à l’auberge de Cawson, où je me suis arrêté en venantvers vous ?

– Je pense que votre supposition estjuste.

– Là, il faudrait vous échapper, Bob.

– Je le ferai puisque vous l’ordonnez.J’ai récupéré toutes mes forces et je ferai craquer leurs menotteset leurs ficelles comme des brins de paille. Seulement je ne veuxpas faire une séparation avec vous.

– Taisez-vous ; c’est obéir qui estnécessaire. On vient.

Un des policiers s’approchait. Peut-être cethomme avait-il perçu quelque bruit, et, la défiance inhérente à saprofession aidant, il venait jeter un regard sur les prisonniers,il les vit immobiles, les yeux clos, dormant en apparence à poingsfermés :

– Bon, grommela-t-il, mes oreillesbourdonnent ; ces gaillards sont plongés dans le sommeil.

Et, avec un haussement d’épaules, il rejoignitses compagnons.

Le silence régna un instant après son départ,puis le capitaine reprit :

– Bob !

– Maître ?

– Il vous faudra fuir ; nem’interrompez pas, le temps presse. Nous évader tous deux seraittrop difficile, on me surveille particulièrement. Donc vouspartirez. Vous connaissez le pays ; vous gagnerez la rivièreSchaim, près des Trois-Aiguilles ; des amis à moi sont cachésavec une barque. Vous leur direz : je suis celui que lecapitaine est venu chercher. Il est pris par le Directeur de lapolice, on le ramène à Sydney ; retournons-y de notre côté.Miss Maudlin décidera ce qu’il y a à faire.

– J’agirai selon votre bon plaisir. Maissilence !

L’avertissement était motivé par la venue del’homme qui, une première fois déjà, avait interrompu lescauseurs.

– Par l’orteil de Satan, bougonnacelui-ci ; mes damnées oreilles me jouent encore un tour.Bah ! je vais séparer ces flibustiers, comme cela je ne meforgerai plus des imaginations.

Évidemment cet individu, doué d’une ouïe fine,avait discerné le chuchotement des prisonniers. D’un coup de piedil bouscula Sammy.

– Eh ! holà ! clama le mineuren se frottant les yeux comme un homme réveillé en sursaut, il y adu monde ; il n’est pas poli de marcher sur les gens.

Le policier éclata de rire :

– C’est bien ! C’est bien !Levez-vous.

– Pourquoi ?

– Parce que cela me plaît. Vouscontinuerez votre somme plus loin.

– Vous êtes peu correct de frapper unprisonnier.

– Ne vous plaignez pas, un coup de piedest moins pénible à supporter que la potence qui vous attend.Allons, debout !

Sammy eut un mauvais regard à l’adresse dupolicier ; cependant il se leva et suivit docilement sontourmenteur. À vingt mètres de là, l’agent de sir Toby désigna unendroit tapissé de mousse à l’ombre d’un faux ébénier :

– Tenez, étendez-vous ici. Vous voyez quevos plaintes étaient injustes, je vous ai choisi une couchemoelleuse. Dormez en me remerciant d’une aussi délicateattention.

Le géant se jeta sur la mousse sans répondre,et le policier alla s’asseoir à peu de distance, auprès du feu surlequel cuisait le repas de la caravane.

Le capitaine n’avait pas bougé. On eût penséqu’il n’avait rien vu, rien entendu.

Il fallut le secouer pour le tirer de sonsommeil, quand on lui apporta sa ration de nourriture. Il mangeavite, vida un gobelet d’eau acidulée d’un peu de wisky et denouveau il reprit son somme.

La nuit s’écoula sans incident. De bon matin,la petite troupe se remit en selle pour arriver, au jour tombant, àl’auberge de Cawson.

Celui-ci, bronzé par une longue expérience desmœurs des placers, ne manifesta pas la moindre surprise enreconnaissant les prisonniers. Il ne s’occupa pas d’eux, ne marquapar aucun signe qu’il les eût déjà vus.

Mais la prudence n’exclut pas la curiosité, etpuis Bob Sammy était un de ces clients qui ne tenaient pas à l’orarraché à la terre ; le cabaretier le savait mieux quepersonne, aussi profita-t-il de l’instant où l’escorte s’absorbaitdans la dégustation d’un dîner copieux, pour se glisser près de lafenêtre de la chambre où le mineur avait été enfermé.

La croisée était entr’ouverte.

– Hé ! Bob Sammy, est-ce bienvous ? demanda-t-il avec intérêt.

– C’est moi-même et je suis heureux devous voir.

– Je serais heureux aussi, si votresituation était différente.

Le géant sourit :

– Je le crois, Cawson, et je n’hésite pasà vous dire que vous pouvez la changer.

– Vous aider, balbutia l’hôtelier devenugrave, vous ne voulez pas prétendre que je vous aide à échapper àla police. Songez que j’ai une maison établie par des années detravail honorable.

Mais le pionnier l’interrompit :

– Non, non… Je ne prétends rien desemblable. Vous ne m’aideriez pas brave Cawson, vous vous borneriezà ne pas vous opposer à ma fuite !

Le cabaretier écarquilla les yeux :

– Ne pas m’opposer ?…

– Oui. Il vous suffirait de conserver voschiens à l’attache cette nuit… Vous ne risquez rien, les limiers dela police suffiront à garder la maison.

– C’est vrai, seulement si l’on m’accusede complicité… ?

– Personne ne le saura, bon Cawson… etpuis, en échange, je vous dirai où j’ai caché deux sacs contenantenviron quarante livres de poudre d’or.

À ces mots magiques, la large face del’aubergiste s’épanouit :

– Quarante livres, répéta-t-il, j’ai bienentendu ?

– Parfaitement.

– Quarante livres… et vous me lesdonneriez ?

– Je vous indiquerai où est la cachette,et vous irez prendre le métal.

– Si vous faites cela, je ne détacheraipas mes dogues.

– Et bien, c’est à Brimstone-Mounts, dansma cabane. Vous tournerez le dos au foyer, et compterez quatre pas.Alors vous gratterez le sol au point où vous vous serez arrêté. Ily a quarante centimètres de terre à enlever. Au dessous une plancheet sous la planche la cachette.

Cawson écoutait, suffoqué de joie et deconvoitise.

– Ce n’est point pour rire demoi ?

– Je vous donne ma parole degentleman.

– Je vous crois, Bob Sammy, je vouscrois. J’ai vu souvent que vous n’êtes point attaché aux bienspérissables. J’irai à Brimstone-Mounts et je prendrai les quarantelivres d’or en souvenir de vous, car vous êtes un amivéritable.

– Oui, mais, n’oubliez pas leschiens.

– N’ayez crainte, Cawson est carré enaffaires ; soyez tranquille et que le bonheur suive votrefuite.

Les dîneurs appelèrent l’aubergiste. Celui-cis’éloigna après un dernier signe d’intelligence au prisonnier.

Bob resta seul. Il entendit assez tard dans lanuit les rires des policiers, puis le silence se fit, troubléseulement par le bruit régulier des pas d’un factionnaire qui sepromenait dans la cour devant sa fenêtre.

Alors lentement l’hercule tendit ses muscles,brisa les liens qui enserraient ses poignets et ses chevilles. Ilricana :

– Bonnes pour des femmelettes, cesficelles ! Faut-il que l’humanité soit peu robuste pour quecela suffise à l’arrêter.

Après quoi, il se glissa doucement à bas deson lit, et rampant sur les mains et sur les genoux, il se dirigeavers la fenêtre. Le factionnaire lui tournait le dos.

– Tiens, murmura-t-il, je reconnais cettetournure-là. C’est le coquin qui m’a donné du pied dans les jambeshier soir. Ma foi j’aime mieux lui qu’un autre.

Brusquement il enjamba la fenêtre. Le policierse retourna au bruit, le vit, ouvrit la bouche pour lancer unappel, mais le cri s’arrêta dans sa gorge, renfoncé par un terriblecoup de poing. Sous le choc, le malheureux s’abattit, ainsi qu’unbœuf assommé par la masse du boucher.

Le géant se pencha vers lui, lui tâta lecrâne :

– J’ai peut-être frappé un peu fort,grommela-t-il entre ses dents. Je crois bien que je lui ai cassé latête.

Mais se redressant, il conclut : Tant pispour lui. Après tout, je lui ai rendu service. La vie n’est pas siamusante.

Cette laconique oraison funèbre prononcée, lemineur s’empara des armes du gardien, gagna l’écurie, fit sortirl’un des chevaux, le sella, et le tenant par la bride, l’entraînasilencieusement hors des bâtiments de l’auberge.

À quelque distance, il enfourcha l’animal, etlui serrant les flancs de ses talons robustes, il le lança à fondde train vers l’Est.

Le capitaine, gardé à vue dans une autrepartie de la demeure Cawson, ne put trouver le sommeil.

L’oreille aux aguets, il tremblait d’entendreune rumeur. Car sachant que Bob devait profiter des heuresnocturnes pour fausser compagnie à ses geôliers, il craignait qu’iléchouât.

En cas d’insuccès, ils seraient perdus tousdeux. L’espoir qu’il avait fondé sur la réunion du chercheur d’oret des marins formant l’équipage de son embarcations’évanouirait.

Cependant les heures s’écoulèrent et aucunealerte ne se produisit.

Sur les vitres de sa prison, le Corsaire vittremblotter la buée transparente qui annonce l’approche du jour.Des pas lourds, encore chargés de sommeil martelèrent bruyammentles planchers. L’escorte se levait. Bientôt la route seraitreprise.

Anxieux, le cœur bondissant dans sa poitrine,le captif s’était rapproché de la porte. Si Bob avait exécuté sesordres, s’il avait réussi à tromper la vigilance de ses gardiens,le moment était venu où sa fuite serait découverte.

Cette fuite provoquerait des cris, desexclamations dont l’écho parviendrait aux oreilles du prisonnier,lui apportant l’espérance.

Dix minutes s’écoulèrent dans une attentefiévreuse. Quoi… rien ? Sammy avait-il désobéi ? Avait-ilrencontré des obstacles insurmontables ? Rien ne sauraitpeindre l’émotion avec laquelle le capitaine se posait cesquestions. Son visage était blême, ses yeux se creusaient, toutdénotait en lui l’inquiétude poussée jusqu’à la torture.

Brusquement ses traits se détendirent. Un cride surprise, de colère, venait de retentir. Il fut bientôt suivi dehurlements, de vociférations. Entre toutes Triplex reconnut la voixde sir Toby Allsmine.

– Mort… rugissait le directeur,assommé ! Et il manque un cheval… par les cornes du damnéSatan ! Triplex se serait-il évadé ? Vite, que l’on coureà sa chambre.

Il y eut des appels, des souliers roulant dansl’escalier, une course de meute à la piste d’un fauve ; laporte ouverte brutalement poussée alla heurter le mur avec unfracas de tonnerre, et tous les policiers firent irruption dans lasalle où se tenait le capitaine.

En le voyant tranquillement assis sur son lit,car le prisonnier rassuré désormais s’y était jeté dès les premierscris, les hommes de l’escorte s’arrêtèrent interdits.

– Eh bien ? hurla d’en bas sirToby.

– Le capitaine est là, répondirent sessubordonnés.

– Mais alors qu’est-il arrivé ?Descendez avec le prisonnier, nous allons éclaircir cela.

Saisi, tiré par dix mains, Triplex sortit dela chambre, descendit l’escalier sans trop savoir comment et setrouva enfin debout dans la cour, en face d’Allsmine immobileauprès du cadavre de l’estafier assommé par Bob Sammy.

L’époux de Joan avait enfin compris. Lafenêtre ouverte par laquelle le mineur s’était enfui avait attiréson attention. Il s’était penché, avait constaté que la pièce étaitvide.

– C’est ce drôle qui a pris la clef deschamps, dit-il. Bah ! Cela n’a qu’une importance secondaire.Nous n’en serons que plus à l’aise pour veiller sur le principalcoupable.

Et, regardant le Corsaire avec une expressioncruelle :

– Oui, oui, Monsieur Triplex, nousveillerons sur vous, comme jamais mère ne veilla sur sonenfant.

Puis se tournant vers ses hommes :

– Allons, mes braves, à cheval. Ce soirnous serons aux Trois Aiguilles et la navigation nous reposera denos fatigues.

Avec la rapidité de l’éclair toute la troupese trouva en selle et quitta l’auberge, accompagnée jusqu’à laporte par les saluts respectueux de l’honorable Cawson enchanté del’excellente opération qu’il avait traitée avec Sammy.

La halte du milieu du jour fut abrégée, etvers quatre heures, gens et bêtes exténués, on arriva dans les boisqui bordent la rivière Schaim, au pied des Trois Aiguilles.

Des matelots campaient sur la berge en faced’une chaloupe à vapeur amarrée aux racines noueuses d’unarbre.

C’étaient l’équipage et le bateau qui avaientamené sir Toby jusqu’en ce point.

Il était trop tard pour continuer la route pareau. Les rivières australiennes presque à sec en été, torrentueusesdurant la saison des pluies, sont parsemées d’écueils et il seraitimprudent de s’y aventurer alors que règnent les ténèbres.

Un repas sommaire expédié, chacun se livra aurepos. Le capitaine avait été transporté à bord, enfermé dans lacabine, et deux hommes le gardaient revolver au poing.

Il ne paraissait pas ému du reste par ce luxede précautions, et il se coucha avec la même placidité que s’il eûtété entouré d’amis fidèles.

Rien ne serait venu troubler le calme de cettenuit tiède, traversée de parfums pénétrants, couverte d’étoiles, sivers une heure du matin, un factionnaire n’avait fait feu.

Toute la troupe fut sur pied en une seconde,mais l’alerte parut être sans cause. Le factionnaire prétenditavoir aperçu une masse noire glissant sur l’eau, et encore, sousles reproches, les plaisanteries de ses camarades finit-il pardouter lui même du témoignage de ses sens, ce en quoi il avaitgrand tort, car la masse sombre entrevue par lui n’était autre quele canot du Corsaire emportant vers la mer son équipage augmenté deBob Sammy.

Persuadé que la sentinelle avait eu la berlue,chacun regagna sa place et continua son rêve interrompu.

Dès la pointe du jour on embarqua. La chaloupeétait sous pression ; au signal donné par Allsmine, elles’éloigna du rivage et fila à toute vapeur entre les rives boiséesde la rivière.

Pendant trois fois vingt-quatre heures, sonétrave laboura les eaux claires. Chaque soir on atterrissait, onétablissait le campement, puis l’aube venue, le voyagecontinuait.

On ne fit une exception à ces dispositionsprudentes que le quatrième et dernier jour de navigation. Aucrépuscule, l’embarcation avait atteint l’estuaire allongé parlequel la Schaim se jette dans l’Océan indien. Ici, le lit étaitlarge, profond, et sir Toby décida que l’on voguerait malgrél’obscurité afin d’atteindre le Destroyer la nuitmême.

C’est ainsi qu’à deux heures du matin, lachaloupe rangea le croiseur et que, aidés seulement par lesmatelots de quart, l’équipage et les policiers montèrent àbord.

Pour le Corsaire, il fut conduit dans unecabine d’arrière, dont la porte munie d’un hublot circulairemettait ses geôliers en mesure d’observer ses moindres mouvements.Dûment enfermé, on le laissa à ses réflexions. Maintenant leDirecteur de la police était bien tranquille ; son prisonnierne lui échapperait pas, car l’Océan avec son immensité verte legardait plus jalousement qu’une armée de surveillants.

Aussi, rentré à son tour dans sa cabine,Allsmine dormit-il d’un sommeil paisible qu’il ne connaissait plusdepuis longtemps.

Toutes ses terreurs passées avaientdisparu ; l’ennemi insaisissable était enfin saisi. Il letenait ; il le ferait pendre haut et court comme un adversairede la Grande-Bretagne, ce Corsaire, qui avait eu l’outrecuidance des’attaquer à lui. Ainsi il serait débarrassé de son accusateur, ilcontinuerait à vivre, puissant, honoré. Il restait bien une ombreau tableau : Joan dont la tendresse maternelle avait reprisune acuité extrême. Mais le policier en veine d’optimisme ne daignapas s’arrêter à ce léger détail. Joan s’inclinerait somme tout lemonde devant son succès, et il saurait l’entourer d’un réseaud’espions si serré que sa fille Maudlin, s’il était vrai qu’ellevécût encore, ne parviendrait jamais jusqu’à elle.

Bref sir Toby se leva tard. Le balancement dunavire lui apprit que l’on avait levé l’ancre, et il se frotta lesmains en songeant qu’il cinglait vers Sydney, ramenant le Corsairedont l’audace avait amusé toute la ville.

Souriant, épanoui, il monta sur le pont. Unregard suffit à lui montrer que l’on avait fait du chemin tandisqu’il reposait. La côte n’apparaissait plus à l’Est que comme unbrouillard qui s’atténuait de moment en moment.

Des voix joyeuses le tirèrent de sesréflexions agréables.

Armand Lavarède, suivi par Aurett et parLotia, charmantes dans de fraîches toilettes claires, était devantlui.

– Bonjour, mon cher Directeur, s’écria lejournaliste. Enfin on vous revoit. Comment vous trouvez-vous aprèsce voyage ?

– Aussi bien que possible, cherSir ; mais vous-même, et ces dames dont le teint délicatsemble un pastel fleuri.

– Un madrigal… Ah ! je pensais quecela avait cours en France seulement.

– Erreur, erreur. L’Australie a unexcellent climat et les rayons des jolis yeux y font prospérer lemadrigal.

– De mieux en mieux. À propos, il paraîtque votre expédition a pleinement réussi ?

À cette question lancée par le Parisien avecune évidente curiosité, Allsmine se cambraavantageusement :

– Mes mesures étaient bien prises…J’étais assuré du résultat.

– De sorte que le CorsaireTriplex… ?

– Est triplement prisonnier : de lamer, de l’équipage du Destroyer et de moi.

Il y eut un silence. Un observateur attentifeût démêlé sur les traits d’Armand et des jeunes femmes toute autrechose que la satisfaction et s’il avait pu lire dans le cœur deLotia, il eût distingué nettement cette pensée :

– Quel malheur, puisque le Corsaire étaitle protecteur de Robert !

Mais le Directeur était trop gonflé de sonsuccès pour avoir une dose suffisante de perspicacité et ilreprit :

– Oui, oui, le coquin m’a donné beaucoupà faire. Très adroit, j’aime à le reconnaître. Du reste beaujoueur. La partie perdue, il n’a pas récriminé, et je l’ai ramenédu désert du Sandy dans la cabine qu’il occupe présentement sansavoir eu à subir la moindre plainte de lui.

– Ah ! Il est enfermé dans unecabine ? murmura négligemment Lavarède.

– À double tour.

– Et, s’écria Aurett, il a sans doute unefigure terrible ?

– Non, pas du tout.

– Est-ce possible ?

– En vérité, belle lady, cela est. Ledrôle est même joli garçon. Les yeux sont doux et… cela m’a surprismoi-même, ce corsaire audacieux, je le sais plus que personne,apparaît presque timide. Si j’osais employer une comparaisonpoétique, je dirais : C’est un tigre couvert de la peau d’unagneau !

– Curieux, très curieux, murmura lablonde Aurett. Vos paroles me donnent un désir de voir ceTriplex…

– Rien de plus facile.

– Quoi, ma demande ne vous semble pasindiscrète ?

– Du tout, du tout. Il est dans unecabine d’arrière. Une lucarne vitrée troue la porte…

– Et l’on peut voir sans être vue…Ah ! quel bonheur… Allons-y… Voulez-vous, Armand ?Voulez-vous, Lotia ?

Galamment sir Toby offrit le bras à la jeunefemme :

– Permettez que je vousconduise ?

– Volontiers.

Et déjà Aurett posait le pied sur le premierdegré de l’escalier accédant au couloir des cabines, quand lecapitaine du Destroyer s’avança et pria le Directeur delui accorder quelques minutes d’entretien.

Il s’agissait de rédiger un rapport sur laconduite de l’équipage de la chaloupe à vapeur mise aux ordres deToby durant son expédition.

Toby s’excusa et engagea ses« amis » à se rendre sans lui à l’arrière.

Les dames ne se le firent pas dire deux fois,et elles dégringolaient l’escalier des cabines avec une hâte quidémontrait clairement combien elles désiraient contempler lecélèbre Corsaire.

Maintenant elles suivaient les coursives d’unpas si pressé qu’Armand avait peine à ne pas se laisser distancer.Elles ne riaient plus ; leurs gracieux visages avaient prisune expression grave. Non, ce n’était pas une curiosité banale quiles poussait vers la prison de Triplex. Il y avait en elles unesympathie, née de l’affirmation écrite de Robert.

Le capitaine était celui qui avait étendu unemain protectrice sur le Français découragé, celui qui sans nuldoute avait délivré Niari, ce témoin indispensable au bonheur ducousin de Lavarède, au bonheur de Lotia.

Cependant en approchant du but, ellesralentirent leur marche. Une anxiété vague les faisait hésiter.

– Allons, dit doucement le journaliste,ne voulez-vous plus faire la connaissance de notre alliémystérieux ?

Ces mots semblèrent galvaniser l’Égyptienne.En face d’elle, se découpaient dans la cloison les portes des troiscabines d’arrière ; toutes trois de bois rouge, toutes troispercées au centre d’une ouverture circulaire garnie d’unevitre.

Sur la pointe des pieds la jeune fille alla àla première, elle regarda. La cabine était vide.

Sans hésiter, cette fois, elle passa à laseconde. Le compartiment était occupé. Un homme s’y tenaitimmobile, debout devant le hublot qui donnait sur la mer. Iltournait le dos à la gentille indiscrète et pourtant elle ressentitune commotion.

Cette silhouette ne lui était pas étrangère.Cette attitude rêveuse avait déjà frappé ses yeux. Elle poussa unprofond soupir.

À ce moment, comme si une communicationmagnétique s’était brusquement établie, le prisonnier seretourna ; ses traits apparurent, et Lotia portant les mains àson cœur se recula avec un cri étouffé :

– Robert !

– Hein ? Que dites-vous ?demanda Lavarède saisi.

Sans avoir la force de répondre, Lotia étenditla main vers la glace. Armand s’y précipita, et à son tour ilmurmura d’un ton d’indicible surprise :

– Mon cousin.

– Quoi, lui, le Corsaire Triplex ?balbutia Aurett comprenant enfin.

– Lui-même.

– C’est une erreur !

– Nous allons le savoir.

Avec la promptitude de décision qui lecaractérisait le journaliste bondit à l’entrée du couloir, s’assurad’un regard rapide qu’aucun importun n’était à proximité, puisrevenant à la porte de la cabine, il frappa un coup sec aucarreau.

Au bruit, le captif tressaillit. Il serapprocha de l’œil de bœuf, reconnut le visiteur, sourit, pâlit,rougit, et soudain lui fit signe d’attendre.

Tirant un carnet de sa poche, il traçanerveusement quelques lignes, déchira la feuille, se baissa et laglissa sous la porte qui, heureusement ne joignait pashermétiquement.

Armand se saisit du papier, et sous les yeuxde Robert, car c’était bien lui qui regardait à travers le carreau,il lut :

« Silence. Personne ne doit savoir qui jesuis. À Sydney, tâchez d’apprendre dans quelle maison de détentionje serai enfermé et avertissez-en James Pack, secrétaire duDirecteur de la police. Ainsi nous pourrons encore êtreréunis. »

Et comme Armand, sa lecture achevée,l’interrogeait du regard, toute conversation étant impossible,Robert inclina la tête à diverses reprises pour affirmer et il eutun sourire lorsque son cousin l’assura par gestes qu’il suivraitses instructions.

Un bruit lointain de pas résonna. On venaittroubler l’entretien muet du prisonnier et de ses amis.

Alors Lotia s’approcha de la vitre, elle yappuya son front et Robert, comme s’il avait entendu sa pensée,colla ses lèvres sur le carreau froid dont la transparence fut uninstant ternie par ce baiser chaste et doux d’un fiancé captif.

Presque aussitôt Allsmine rejoignit le groupe.Il s’excusa d’avoir été obligé de fausser compagnie aux ladies,sans soupçonner le plaisir que son absence leur avait fait. Puis,remarquant l’air de contrariété répandu sur leurs traits :

– Est-ce la vue de ce coquin qui voustrouble ainsi ?

Ce fut Armand qui s’empressa derépondre :

– Sans doute ! On ne se trouve pasface à face avec un bandit aussi célèbre sans s’avouer tout bas quela rencontre serait moins agréable si ce personnage était libre aulieu d’être bien et dûment enfermé.

Sir Toby eut un éclat de rire sonore.

– Quoi ? Vraiment ? Cescharmantes dames tremblent à cette pensée ?

– Elles tremblent. Chose bien naturelled’ailleurs, elles n’ont pas l’habitude de fréquenter lescorsaires.

– D’accord, mais elles peuvent serassurer.

– Je le pense aussi.

– Triplex ne tourmentera pluspersonne.

– Cela serait difficile dans saposition.

– Sa position changera.

– Vous croyez ?

– J’en suis certain. Ce coquincomparaîtra devant une juridiction exceptionnelle comme ayant portéatteinte à la sécurité des possessions anglaises, et une huitaineaprès notre arrivée à Sydney, vous pourrez le voir se balancer àune potence, où il ne vous paraîtra plus effrayant du tout.

Lotia ne put maîtriser un mouvement nerveux àces cruelles paroles. Le Directeur se méprit sur le sens de sonémotion, et, la bouche en cœur, il continua :

– Je veux que vous emportiez un souvenirde l’aventure, Mesdames. Vous aussi, Sir Lavarède. En France,n’est-ce pas, vous dites que la corde de pendu porte bonheur. Jevous ferai mettre de côté quelques centimètres du filin qui auraaidé ce sacripant à se séparer de son âme ; ce morceau dechanvre vous apprendra ce que je souhaite pour vous.

Très satisfait de son amabilité, Allsmineramena ses compagnons sur le pont ; mais bientôt ceux-ci seretirèrent sous des prétextes divers. Ils se réunirent dans lacabine de Lotia et la jeune fille laissa librement couler seslarmes, tandis qu’Armand répétait :

– James Pack est aussi contre cerhinocéros de sir Toby. La lettre de Robert le prouve. Ayezconfiance, Lotia, ayez confiance, tout ira bien.

Chapitre 15UN DÉFUNT QUI SE PORTE BIEN

La traversée dura onze jours ; maismalgré tous ses efforts, Lavarède ne put se rapprocher une secondefois de son cousin.

Certes il voyait le captif. Celui-ci montaitsur le pont chaque après-midi et se promenait durant deux heures –attention délicate de sir Toby – mais des policiers l’escortaient,épiant ses moindres gestes. Tout au plus lui était-il possibled’échanger à distance des regards avec ses amis.

Évidemment les dits regards exprimaient biendes choses, surtout lorsqu’ils se reposaient sur le visagemélancolique de Lotia ; seulement, n’en déplaise à Messieursles poètes, les yeux, ces miroirs de l’âme, ont besoin du secoursde la langue pour parler clairement.

Alors Armand se retourna du côté d’Allsmine,et après de patientes interrogations, motivées en apparence par sondésir de s’instruire de l’état social, administratif et judiciairede l’Australie, il acquit la certitude que Robert, réputé criminelpolitique, arrêté sous l’inculpation d’avoir attenté à la sécuritédu pays, serait enfermé dans la maison de détention spécialementaffectée aux coupables de même espèce.

Une question au capitaine duDestroyer obtint cette réponse :

– Les accusés politiques sont internés àla prison Macquarie.

La prison Macquarie est un ancien fortdésaffecté depuis que les progrès de la balistique ont contraintles Vaubans modernes à métamorphoser les ouvrages de défense.

Impuissant contre les obus à la mélinite, lefort est devenu maison de détention et ses murailles épaisses dequatre mètres, ses cellules étroites, anciennes casemates évidéesdans des cubes de pierre, se rient de toute tentatived’évasion.

Ces détails recueillis de droite et de gauchen’étaient pas pour satisfaire le journaliste. Il en concluait quela délivrance de Robert était, sinon impossible, du moins trèsproblématique.

Aussi lorsque le Destroyer eut jetél’ancre dans Port Jackson, Armand débarqua fort soucieux, et, safemme ainsi que Lotia réinstallées au Centennial-Park-Hôtel, ilprit le chemin de Paramata-Street. Selon le désir du captif, ilvoulait parler à James Pack, encore qu’il n’eût pas grandeconfiance dans l’intervention du bossu.

Mais il n’eut pas besoin d’entrer dansl’hôtel. Comme il se demandait non sans perplexité de quelle façonil parviendrait, sans éveiller les soupçons de sir Toby, à aborderson secrétaire, il aperçut James qui, la figure souriante, l’allurejoyeuse, arpentait le trottoir, se dirigeant vers lui.

– Bonjour, Sir Lavarède, s’exclama lebossu en l’abordant. Votre figure reflète une superbe santé, etc’est sans inquiétude que je vous pose la question : Commentcela va-t-il ce matin ?

– De santé je suis bien, etvous ?

– Exquisement.

– All right ; mais d’humeurje suis malade.

– L’êtes-vous réellement ?

– Je le suis. Au reste, si vous consentezà perdre quelques minutes, je crois que je parviendrai à vous fairecomprendre l’affection dont je souffre.

– Je me mets à votre ordre.

– Alors éloignons-nous quelque peu ;je crains qu’un indiscret ne nous voie.

Un vague sourire fit briller les yeux dusecrétaire ; toutefois il ne présenta aucune observation, etdocilement il s’éloigna de l’hôtel d’Allsmine en réglant son passur celui du Parisien.

Celui-ci se jeta dans la première rue latéralequ’il rencontra, et, certain désormais de ne pouvoir être aperçudes fenêtres de l’hôtel, il reprit :

– Je suis chargé d’un message pour vous,James Pack.

– Un message, j’écoute. De qui ?

– Du Corsaire Triplex.

À ce nom, le bossu rit de nouveau :

– Ah oui ! Le Corsaire que mon trèsadroit patron a capturé à Brimstone-Mounts.

– Justement.

– Fort bien !

Et avec un accent gouailleur, Jamesprononça :

– Auriez-vous des doutes touchant sonidentité ?

Puis lisant la surprise sur les traits de soninterlocuteur :

– Regardez-moi bien, Sir Lavarède. Jevous suis très obligé de la peine que vous avez prise ; très…oui certes. Seulement je dois vous avertir que votre dérangementest inutile. Je suis informé de tout.

– De tout ?

– Absolument. Je sais même ce que vousveniez m’apprendre.

Armand eut un haut-le-corps :

– Vous exagérez ?

– En aucune façon.

– Prouvez donc…

– Ce que j’avance, rien de plus aisé.

Se penchant vers le journaliste, de manière àamener ses lèvres à la hauteur de l’oreille de son auditeur, il ditlentement :

– Fort Macquarie.

Du coup, Armand s’inclina.

– Votre service d’informations estadmirable, déclara-t-il. C’est bien là, en effet le nom que jedésirais vous faire entendre. Vous le connaissez, c’estparfait ; le vœu du prisonnier est exaucé.

– En partie. Il en a formé un autre.

– Un autre ?

– Sortir de prison.

– Ah ! c’est juste, mais saréalisation me paraît peu aisée.

Pack fit entendre un petitricanement :

– Allez, allez, Sir Lavarède, votrecousin n’est plus de cet avis.

– Plus. Il est donc au courant de ce quise passe ?

– Entièrement, et il sait maintenant queaprès-demain soir, il sera hors des murs du fort Macquarie.

– Après-demain ? répéta le Parisienau comble de la surprise.

– Oui. Rentrez chez vous. Gardez lachambre et tenez-vous prêt à suivre le messager qui se présentera àvous.

Sur ce, sans attendre une réponse de soninterlocuteur suffoqué par la surprise, James Pack pirouetta surses talons et se dirigea à grandes enjambées vers Paramata-Street,à l’angle de laquelle il disparut.

– Non, murmura Lavarède enfin revenu deson étonnement, non, jamais de ma vie, je n’ai vu tant de mystèresaccumulés.

Puis il eut un geste insouciant :

– Au demeurant, l’avertissement n’a riende triste. Je crois que ce que j’ai de mieux à faire est deretourner au Centennial-Park. Aurett et surtout Lotia serontheureuses des nouvelles que je leur rapporterai.

Sans tarder il mit à exécution ce qu’il venaitde décider.

Or, pendant que son cousin se livrait auxdémarches que nous venons de résumer, Robert, extrait des flancs duDestroyer, prenait place dans un cab avec deuxpolicemen.

La voiture roulait à travers les rues étroitesdu vieux Sydney, gagnait les larges avenues disposées en échiquierdu Sydney neuf et finalement s’arrêtait devant la porte massive dufort Macquarie.

Des geôliers à l’uniforme gris de ferrecevaient le prisonnier des mains des agents de police. Des portesse refermaient sur lui avec un bruit de ferraille et il étaitpoussé dans une petite salle, où un greffier attendait, la plume àla main, le moment de coucher une nouvelle victime sur son livred’écrou.

Robert allait apprendre de la bouche de cetemployé à quel point les Anglo-Saxons d’Australie sont respectueuxde la liberté individuelle. En le voyant paraître, escorté deguichetiers, le scribe consulta une fiche placée sur son bureau etavec politesse :

– Vous êtes le CorsaireTriplex ?

Le fiancé de Lotia inclina la tête.

– Bien. En Europe, on a la malencontreusehabitude de substituer un numéro au nom de la personne incarcérée.C’est là une atteinte à la liberté que nous autres, fils libres dela libre Australie, ne saurions commettre ; ceci dit,préférez-vous conserver votre nom, ou bien adopter un pseudonyme,soit syllabique, soit chiffré ?

L’ancien caissier ouvrit des yeux énormes,puis avec une gaieté bien surprenante dans sa situation :

– Puisque vous êtes si respectueux de laliberté, dit-il, ne pourriez-vous me laisser partir ?

L’idée parut bouffonne au greffier quis’esclaffa. Il lui fallut une bonne minute pour récupérer assez decalme et répondre :

– Tout excepté cela. Ce n’est pas nous,mais la société qui vous enferme ici. Dans cette enceinte noussommes tout-puissants, mais notre autorité s’arrête aux portes dela prison. Vous allez voir qu’à l’intérieur nous accordons la pluslarge liberté.

Et d’un ton aimable :

– Sans doute, Sir Corsaire, vous désirezun cachot confortable ?

– Autant que faire se pourra.

– Probablement aussi l’ordinairede la maison vous paraîtra peu délicat et vous aimerez mieux fairevenir vos repas du dehors.

– Vous prévenez mes vœux.

– Trop heureux de vous être agréable. Ilme faut ajouter que, moyennant rétribution bien entendu, vous êteslibre – il appuya sur ce dernier mot – de vous procurer tout ce quevous souhaiterez. Si même il vous répugnait de subir la peinesévère qu’un tribunal prononcera contre vous, rien ne s’oppose à ceque vous vous fassiez apporter un poison libérateur. Je n’insistepas, mais si vous vous décidiez dans ce sens, la pharmacie de lamaison sera à votre disposition ; donnez-lui la préférence,ses prix sont moins élevés que ceux des pharmaciens de laville.

Robert ne résista pas et rit franchement àcette étrange proposition. Sa bonne humeur ne déplut pas au scribequi reprit d’un air fin :

– Mais je vous parle comme à un novice.Un homme de votre expérience, Sir Corsaire, doit avoir tout prévu,et vous avez certainement en poche le moyen d’éviter lapendaison.

Et sur un geste négatif duprisonnier :

– Ne vous en défendez pas, c’est votredroit. Un homme libre peut préférer le poison à la corde. Aussi onne vous fouillera pas, selon l’usage barbare des greffes del’ancien continent. Je me résume donc. Votre écrou portera lamention : Corsaire Triplex – cachot confortable, 3 shillingschaque jour – repas du dehors, 8 shillings ne vous mécontententpas ?

– J’accepte volontiers.

– Alors, Sir Corsaire, permettez-moi devous saluer.

S’adressant à un gardien, le greffierajouta :

– Crossby, conduisez ce gentleman à lachambre 2 ; je vous charge de veiller spécialement à lesatisfaire.

Après quoi, notre homme fit au captif unerévérence pleine de correction et se remit au travail.

Averti par un signe de Crossby, Robert sortitavec lui du greffe, traversa des cours, des corridors sombres, eten fin de compte, pénétra dans une pièce assez spacieuse, garnied’un lit, d’une armoire à glace, d’un lavabo, d’une table, et deplusieurs sièges, le tout en acajou. Cette geôle donnaitl’impression d’une chambre d’hôtel de second ordre. À la fenêtregrillée, des rideaux à fleurs et sur le plancher, une moquettecomplétaient l’ameublement.

– Cette cellule n’est véritablement pasmal, déclara le pseudo-corsaire.

Sa réflexion épanouit la face du geôlier.

– Oh Sir ! c’est la mieux de larésidence ; on y est très bien. En montant sur une chaise, onaperçoit, par dessus le chemin de ronde et la muraille extérieure,toute la basse ville et le port. Jolie vue, très bon air ; ilest regrettable que vos démêlés avec la justice ne me laissent pasespérer que vous fassiez un long séjour parmi nous.

Mais se donnant un coup de poing sur la tête,le brave garçon grommela :

– Je suis une folle bête. Je dis deschoses pas folâtres du tout. Excusez-moi. Si vous le permettez,nous allons dresser le menu de votre déjeuner. Je connais ici prèsun restaurateur dont les ragoûts ressusciteraient un mort.

Et prévenant, obséquieux, devinant avant mêmequ’elles fussent formulées les objections de son« client », le porte-clefs ne quitta la salle qu’aprèsavoir noté une succession de mets suffisants à nourrir dixpersonnes.

Évidemment il escomptait les reliefs du repas,et il les escomptait avec un robuste appétit.

Cela ne l’empêcha pas d’ailleurs de fermeravec soin la porte. Les pênes, les verrous tombèrent avec un bruitpénible, qui démontra au captif que si, l’on flattait ses goûtsgastronomiques, on n’avait pas la même faiblesse à l’égard de sondésir de s’évader.

Son visage s’assombrit en se trouvant seul. Ilse mit à marcher de long en large dans sa prison, monologuant avecun accent anxieux :

– Pourvu qu’Armand avertisse James Pack…Pourvu que Pack soit à Sydney. S’il était absent… oh ! lapensée noire… Pauvre Lotia, et aussi Pauvre Moi, commedisent les Anglais !

Certes l’éventualité qu’il évoquait n’avaitrien de récréatif. On ne lui avait pas caché que son procès seraitmené rondement, et la perspective d’être pendu, d’adresser entreciel et terre un adieu éternel à la mignonne Lotia eût rendurêveurs des gens infiniment plus joyeux que lui.

Heureusement le retour du gardien Crossbycoupa court à ses réflexions. L’aimable geôlier était chargé d’ungrand panier où s’agitaient des assiettes, des verres et desbouteilles.

Activement il dressa la table. De temps àautre il jetait sur son prisonnier un regard attristé. Ses lèvresremuaient comme pour dire quelque chose, mais aucun son ne s’enéchappait.

Pourtant lorsque plats et flacons furentalignés sur la table avec une engageante symétrie, Crossby semblase décider brusquement :

– Sir Corsaire, balbutia-t-il.

Et Robert le regardant d’un airquestionneur :

– Un gentleman, dans la rue, m’a chargéd’une commission pour vous.

L’ancien caissier tressaillit :

– Une commission, donnez.

– Oh ! je vous la remettraifidèlement, vous avez la liberté de faire entrer ici tout objet àvotre convenance. C’est une petite boîte cachetée. Mais avant devous la laisser prendre, je voudrais vous adresser une prière.

– Une prière, faites donc.

– Eh bien ! C’est peut-être là lepoison dont parlait ce matin le gentleman greffier. Ah ! vousavez le droit de l’absorber, seulement vous seriez bien bond’attendre le plus, tard possible. Je suis père de famille, j’aisept enfants et le service des prisonniers constitue mon principalbénéfice.

La naïveté de la requête dérida Robert.Vraiment le scribe n’avait pas fardé la vérité. Toutes les libertéscompatibles avec le régime cellulaire, jusqu’à celle du suicideinclusivement, étaient accordées aux prisonniers. Mais le geôlierattendait sa réponse. Tranquillement il demanda :

– J’aurais une huitaine de jours à vivred’après mes calculs, si je consentais à être pendu !

– Oui, à peu près.

– Que gagneriez-vous à mon servicependant ce laps ?

Le gardien réfléchit un instant et d’un tonhésitant :

– Deux shillings chaque jour, est-cetrop ?

– Mais non. Au total donc, seizeshillings !

– Exactement, s’il plaît à VotreHonneur ?

– Il me plaît.

Et fouillant dans sa poche, Robert en tira unebanknote de cinq livres sterling qu’il tendit au guichetier.

– Tenez, mon brave, voici centshillings.

Crossby se découvrit et les mainstremblantes :

– Cent… mais je n’ai pas de quoi vousrendre…

– Gardez tout, donnez-moi seulement lapetite boîte dont on vous a chargé.

Avec un mélange de respect et de tristessebien justifié par la générosité du prisonnier, le porte-clefs remità son interlocuteur une boîte longue de cinq centimètres, large detrois, parfaitement ficelée et scellée de cachets de cire.

Ce fut d’un mouvement brusque que Robert s’ensaisit.

– Attendez encore, Sir Corsaire,bredouilla le gardien réellement ému. On ne sait jamais ; tantque la vie existe, l’espoir reste. Attendez.

Le prisonnier eut un geste vague et congédiale singulier gardien. Il avait hâte d’être seul, de connaîtrel’origine et le but du mystérieux envoi.

La porte refermée, il écouta le bruit des pasdu guichetier se perdre dans l’éloignement, puis il courut à lafenêtre, fit sauter ficelles et cachets, arracha le couvercle de laboîte et demeura stupéfait.

Sur un lit d’ouate était couchée une minusculefiole emplie d’un liquide incolore et garnie d’une étiquetteportant ces mots « Acide cyanhydrique ».

Le captif considéra le flacon avec terreur. Iln’ignorait pas que le nom scientifique qu’il venait de lire estcelui du terrible et foudroyant acide prussique, cet acide dont unegoutte suffit à déterminer la mort subite.

Il en avait là, en sa possession, de quoijeter par terre un régiment. Que signifiait ce message demort ? Ses amis le considéraient-ils comme perdu, et lamacabre plaisanterie qui le poursuivait depuis son entrée au fortMacquarie allait-elle devenir une poignante réalité ?

Devrait-il user de la liberté depréférer le poison à la potence ?

Délicatement, avec des précautionsminutieuses, il tira la bouteille de son alvéole. Alors apparut unpetit carré de papier.

Robert eut l’intuition que la mince feuillecontenait l’explication cherchée. Il la saisit d’une maintremblante, la déplia sans pouvoir empêcher son cœur de battre àgrands coups dans sa poitrine.

Deux lignes étaient tracées :

« Confiance. Buvez jusqu’à la dernièregoutte… Brûlez ce mot. »

– Son écriture, murmura le prisonnier,son écriture. Soit ! j’aurai confiance, être étrange. J’aisubordonné ma volonté à la tienne. J’ai remis mon sort entre tesmains. Tu seras obéi.

Puis, pâle encore de l’émotion ressentie, ilenflamma une allumette, approcha le billet laconique du soufrepétillant, y mit le feu et quand il le vit complètement consumé, ilsouffla sur les parcelles noircies, les réduisit en poussièreimpalpable.

– Là, fit-il de nouveau, plus de tracesde correspondance. Il faut maintenant mettre en scène montrépas.

Avec un calme étonnant, Robert s’assit devantla table, arracha une feuille de son carnet et traça rapidementcette déclaration :

« C’est volontairement que je mets fin àmes jours ; nul ne doit être accusé de ma mort. »

Cela fait, il plaça le papier bien en vue,puis reprit la fiole qu’il avait disposée à côté de lui sur latable.

– Allons, dit-il, il est temps de prouverma confiance.

Il se jeta sur son lit, eut un souriredouloureux :

– Quoi qu’il arrive, Lotia, je meurs avecton nom sur les lèvres !

Il déboucha le flacon. Une forte odeurd’amandes amères se répandit dans la chambre. Il ferma les yeux,introduisit le goulot dans sa bouche et d’un trait avala lecontenu.

Une secousse galvanique agita tout soncorps ; il se redressa à moitié, puis retomba lourdement enarrière.

Ses doigts s’ouvrirent, le flacon roula àterre, et le prisonnier demeura immobile, la face violacée, lesmains marbrées de lignes noirâtres.

**

*

Une heure avant le dîner, le geôlier Crossbyentra dans la cellule pour prendre les ordres du captif.

Il poussa un cri en l’apercevant étendu surson lit. Il courut à lui, le secoua ; mais sous sa main ilsentit le froid de la mort.

Une expression chagrine se répandit sur sestraits :

– Bien sûr, il a préféré le poison,grommela-t-il d’un air apitoyé. C’est dommage. C’était un corsaire,mais si généreux. Et puis il n’avait fait de mal à personne. Iln’en voulait qu’à la police. Enfin quand je parlerais longuement,cela ne ferait pas revenir sa vie en arrière ; ilfaut avertir l’Administration.

Et refermant la porte par habitude, le bongardien s’en fut quérir le chef des geôliers, Mister Delooche,lequel, après avoir constaté le décès du prisonnier, portal’accident à la connaissance du comptable Boysar et du greffierBoyvin. De celui-ci, la nouvelle monta jusqu’à sir Dallbass,Baronet, directeur du fort Macquarie, en passant par lesous-directeur, l’honorable Caumbey.

En un instant toute la prison fut en émoi.Monsieur Caumbey lui-même fut délégué à sir Toby Allsmine pourl’informer de l’événement survenu.

Grand, gros, grave, le sous-directeur gagnal’hôtel de Paramata-Street. Un personnage de son importance nepouvait faire antichambre ; aussi fut-il introduit sans retarddans le cabinet où le policier travaillait avec James Pack.

À l’annonce de son nom, Allsmine se leva etgracieusement :

– Mister Caumbey, je n’avais pas leplaisir de vous connaître personnellement et je bénis le hasard quime permet de combler cette lacune. J’ai lu un livre que vous avezcomposé pendant vos loisirs, et où vous avez catalogué, avec unerare compétence, les huit cents et quelques espèces de singesexistant à la surface du globe.

– Oh ! répondit modestement levisiteur, un grand savant l’a dit : L’homme descend du singe.Cataloguer les espèces quadrumanes, c’est simplement pratiquer leculte des ancêtres. Mais permettez à l’auteur de disparaître pourfaire place au sous-directeur du fort Macquarie.

– Est-ce sous ce titre que vous vousprésentez ? questionna vivement sir Toby.

– C’est sous ce titre.

– Se serait-il produit… ?

– Un incident fâcheux ? achevaMister Caumbey. Oui, en vérité… Le Corsaire Triplex…

– S’est évadé ?

Ce n’était pas un cri, mais un hurlement quele Chef de la police lança en se levant tout d’une pièce ;mais son interlocuteur l’apaisa aussitôt :

– Il s’est évadé de la vie, simplement.C’est le seul genre d’évasion que permettent nos bonnesmurailles.

– Mort ?

– Totalement mort.

– Comment cela est-il arrivé ?

– Il a absorbé de l’acide prussique. Voussavez, Honorable Sir, que nous ne fouillons pas nos prisonniers. Ilest bon de leur laisser la faculté d’échapper à la vindicte deslois, en se faisant justice eux-mêmes.

Allsmine n’écoutait plus. Il marchait avecagitation dans le bureau. Soudain il parut prendre unerésolution :

– Mister Caumbey, veuillezm’attendre ; vous m’accompagnerez à la prison. Pour vous,Mister Pack, ne bougez pas d’ici. En prenant une voiture je seraide retour dans trois quarts d’heure et j’aurai besoin de vous.

Sur ces mots, il sortit en coup de vent pourreparaître, au bout d’un instant, le chapeau sur la tête, prêt àsortir. Il répéta en regardant James :

– Ne bougez pas.

Puis il entraîna le sous-directeur quelque peuinterloqué. Dans la rue, il héla un cab qui passait, ypoussa mister Caumbey avec tant de hâte que celui-ci pensa tomberpar la portière opposée, s’y engouffra à son tour impétueusement,écrasa du coup le chapeau de son compagnon et lança aucabby (cocher) ahuri :

– Fort Macquarie… au galop… largepourboire.

Stimulé par cette promesse, l’automédonfouailla son cheval qui prit une allure rapide, et un quart d’heureaprès il déposait ses clients à la porte de la prison.

La venue du Chef de la police du Pacifique mittout le personnel en ébullition, mais Allsmine coupa court auxprotestations du directeur. Il se fit mener à la cellule de Robert,il toucha le cadavre, constata avec une joie évidente que sonennemi était à jamais réduit à l’impuissance, et laissa même percersa satisfaction dans ses paroles. Il félicita chaudement lepersonnel de son zèle et promit d’avoir les yeux sur lui, quandviendrait l’époque bénie des fonctionnaires, où s’élaborent lesavancements et les gratifications.

Après quoi, rendant la liberté à misterCaumbey, il remonta dans son cab et se fit ramener à sademeure.

Tout le long du chemin Toby fredonna ; ilstupéfia le cocher par la largesse de son pourboire.

La terrible inquiétude, qui depuis des moispesait sur son cerveau, venait de disparaître sans retour. Il étaitheureux, et comme le bonheur, même chez les pires caractères, setraduit par une bonté momentanée, il était en veine d’être agréableà tout le monde.

Sans compter que le suicide du Corsaire étaitla solution qu’il eût indiquée lui-même s’il en avait eu lapossibilité.

Grâce à cette mort, plus de comparution devantun tribunal, plus d’explications de l’accusé qui auraient pu êtregênantes. Vraiment l’aventure tournait au mieux de ses intérêts.Bref pour un peu le policier eût répété la phrase profonde etterrible du souverain antique :

– Le cadavre d’un ennemi sent toujoursbon !

Dans ces joyeuses dispositions, il regagna lecabinet de travail où son secrétaire l’attendait.

– J’avais une bonne idée en vous priantde m’attendre, Mister Pack, s’écria-t-il en entrant, avec unecordialité que son subordonné ne lui connaissait plus depuislongtemps. Nous avons des démarches à faire pour presserl’inhumation du Corsaire Triplex.

Un éclair rapide brilla dans les yeux dubossu, puis celui-ci demanda d’un ton surpris :

– Quoi ? Serait-il défuntréellement ?

– Il l’est, cher ami, il l’est. J’ai vu,de mes yeux vu, sa dépouille mortelle étendue sur son lit.

– Ainsi mister Caumbey ?…

– Avait exprimé une chose réelle. Ledrôle a senti la partie perdue et il a ingurgité unrafraîchissement à l’acide prussique. C’est étonnant combien lescoquins ont le tremblement de la potence. Enfin, nous envoici débarrassés. Il n’y a pas de doute sur la cause de son décès,donc une autopsie est inutile. Je vous prierai conséquemment devous rendre à la faculté de médecine et d’aviser MM. lesdocteurs Formentine, Cowsin et Lefioustec, qu’il n’y a point làmotif à dérangement pour eux. De la sorte nous pourrons conduiredemain à sa dernière demeure le grand coupable dont il s’agit.

James se mit en devoir d’obéir, mais Allsminele retint encore.

– Voyez aussi le médecin de l’étatcivil ; envoyez un exprès au fort Macquarie afin que ledirecteur prenne les dispositions utiles. C’est tout. Allez, jevous remercie.

Profitant du congé, le bossu quitta le bureau,se rendit dans celui des dactylographistes, dépêcha l’un desemployés à la prison, puis lui-même prit le chemin de l’école demédecine.

Il marchait vite. Sa figure fine décelait unevive satisfaction intérieure, si bien qu’un reporter attaché à l’undes journaux de Sydney l’arrêta au passage :

– Vous allez bien, Mister Pack, cela sedevine à votre physionomie. N’y a-t-il rien de nouveau pour lejournal ?

– Pardon, un fait divers de premièreimportance.

– Lequel, je vous prie ?

– La mort tragique du CorsaireTriplex.

– Quoi ! Ce pauvrecorsaire ?

– Trépassa ce matin même. Pour plus dedétails, adressez-vous à l’administration du fort Macquarie.

– J’y cours, remerciements, cria lepubliciste qui déjà s’éloignait à toutes jambes.

Un instant James le suivit des yeux, puis ilse remit en marche. À l’École de médecine les professeurs auxquelsil transmit les explications de son chef exprimèrent le regretd’être privés d’un sujet d’amphithéâtre ; mais après tout,firent-ils remarquer, la perte n’était pas grande, vu la nature dupoison absorbé. L’acide prussique a en effet la propriété decorroder les tissus au point de les rendre anatomiquementméconnaissables.

Sa mission terminée, le secrétaire ne revintpas directement à l’hôtel de Paramata-Street. Il se rendit d’abordau port marchand et s’y promena, regardant sans affectation lesmatelots, les portefaix qui grouillaient sur le quai. On eût ditqu’il cherchait quelqu’un.

Soudain ses yeux se fixèrent sur un groupe detrois marins qui, à l’aide d’un filet en balance, péchaient de cespetits poissons argentés que l’on rencontre en troupes innombrablesdans les eaux troubles des ports.

Ces hommes ne faisaient pas attention à lui.Ils ne parurent même pas s’apercevoir de sa présence lorsqu’ils’arrêta à deux pas d’eux. Lentement il tourna la tête à droite età gauche, personne ne l’observait. Alors d’une voix assourdie, ilprononça ces mots :

– Demain soir, dix hommes. L’enfant auCentennial. Rendez-vous là-bas.

– Well ! firent lespêcheurs continuant à relever leur balance.

Et James s’en alla du pas nonchalant d’unflâneur.

**

*

Le soir le tirage des journaux monta d’unefaçon extraordinaire. Tous portaient des titres en caractèresénormes ; les vendeurs criaient de leurs voix aiguës, rauquesou lamentables :

SUICIDE SENSATIONNEL.

– LE CORSAIRE TRIPLEX EMPOISONNÉ !

Et les badauds se précipitaient, arrachant lesfeuilles, lisant les détails de l’affaire tout en marchant. Sydneyavait l’aspect d’une ville dont tous les habitants auraient étéatteints de la monomanie de la lecture.

Conformément aux instructions de James, Armandétait revenu au Centennial-Park-Hôtel, avait raconté à sescompagnes sa rencontre avec le secrétaire et n’était plussorti.

Il se trouvait au parloir avec Lotia et Aurettqui, pour se distraire de l’attente, se livraient à des parties dedames incessamment recommencées, quand les clameurs des marchandsparvinrent à ses oreilles.

Il écouta, entendit la terrible annonce, etsubitement pâli, il jeta un regard anxieux sur l’Égyptienne. Elleaussi avait entendu. La tête droite, les yeux voilés, les doigtsencore crispés sur le jeton qu’elle allait pousser un instant plustôt, elle paraissait privée de conscience, de volonté. Les syllabesfatales l’avaient pétrifiée.

Vers elle le journaliste courut :

– Lotia, supplia-t-il, Lotia, remontezdans votre chambre.

Mais elle le repoussa et d’une voixdure :

– Non. Je veux ce journal que l’on criaittout à l’heure.

Et Lavarède esquissant un geste de refus, ellese leva, marcha vers la porte d’un pas automatique, gagna levestibule. Il la suivait, n’osant l’arrêter, terrifié par laviolence de cette douleur qu’il devinait.

Sur le trottoir, Lotia regarda autour d’elle.Un vendeur était là. Elle lui fit signe d’approcher. Sans uneparole, elle prit le journal, paya, puis du même pas raide, commemécanique, elle revint vers l’escalier. Sans entrer au parloir,elle gravit les degrés, pénétra dans le salon de l’appartementréservé à elle et à ses amis, tourna le bouton électrique.

Les lampes s’allumèrent aussitôt répandant uneclarté aveuglante. La jeune fille déplia alors le papier, ses yeuxse portèrent sur la nouvelle fatale. Livide, elle parcourutl’article qui relatait le suicide. Pas une larme ne coula de sesyeux ; le tremblement de ses lèvres indiquait seul lavibration effroyable de son être.

– Mort ! dit-elle seulement.

Et foudroyée par sa souffrance, elle tombainanimée dans les bras d’Aurett qui venait de la rejoindre.

Quand la pauvre enfant rouvrit les yeux, ellese vit enfoncée dans un fauteuil. Devant elle Armand et sa femme setenaient debout, pressant dans les leurs ses mains glacées.

D’un coup le souvenir lui revint ; sesregards exprimèrent un horrible égarement.

Avec effort ses dents s’ouvrirent, livrantpassage à ces mots :

– Mort ! Mort ! Tout est fini,tout, tout !

L’immensité de ce désespoir rendait lesassistants muets. Qu’eussent-ils pu dire pour consoler leuramie ? Et se souvenant des transes qu’eux-mêmes avaientressenties durant leur voyage autour du monde, alors que sans sel’être dit, ils avaient fiancé leurs âmes, ils sondaient l’abîme dedouleur où roulait leur compagne, ils comprenaient qu’aucun baumene pourrait apaiser sa souffrance.

Toujours Lotia répétait :

– Mort ! Mort !

On eût dit qu’elle vivait éveillée un de cessombres cauchemars habillés de nuit, qui tenaillent l’esprit durantle sommeil :

– Mort ! Mort !

Le lugubre monosyllabe revenait sans cesse,refrain plaintif et déchirant d’une agonie morale.

Mais tous eurent soudain un mouvement desurprise. Un coup discret avait été frappé à la porte. Avant qu’ilseussent pu se remettre, le battant tourna sur ses gonds et JamesPack en personne parut. Il fit un geste désolé :

– J’arrive trop tard, dit-il. Tout occupéde l’avenir, j’ai négligé de vous informer.

Effet bizarre de sa venue, Lotia semblaitavoir repris possession d’elle-même ; ses grands yeux noirs sefixaient avec une expression attentive et curieuse sur lebossu.

– J’aurais dû tantôt, continua lesecrétaire, faire un saut jusqu’ici ; mais j’étais si pressé,si tenu…

Et après un silence :

– Enfin, Miss Lotia, écoutez etcroyez-moi. On ressuscite quand on est fiancé à une charmantepersonne telle que vous. Ne me demandez pas d’explications, je doisrester muet ; mais demain soir, suivez avec vos compagnons lapersonne qui vous dira : Je suis envoyé vers vous par JamesPack. Suivez-la et vous aurez la preuve que…

– Que ?… interrogea avidementl’Égyptienne.

– Que malgré les apparences, en dépit desarticles de presse, bien qu’il soit immobile et froid sur son lit,bien que l’on se prépare à le mettre en terre…

– Eh bien, achevez ?

– J’obéis en vous jurant sur l’honneur,Miss Lotia, en vous le jurant à vous Sir Lavarède, à vous MistressAurett…

– Nous vous croyons, parlez.

– Je vous jure donc que le défunt RobertLavarède, faussement enregistré sous le nom de Corsaire Triplex, seporte aussi bien que possible.

– Mais alors, ce suicide, cettemort… ?

– Sont le secret de celui qui a voué savie à réparer le mal commis par d’autres. N’insistez pas, il m’estdéfendu de parler, mais croyez à ce que je puis vous répéter :le défunt se porte bien.

Et appuyant ses lèvres sur la main que luitendait Lotia transfigurée, il se dirigea vers la porte sans quepersonne songeât à le retenir. Au moment de sortir, il appuyal’index sur sa bouche :

– Silence, n’est-ce pas. Demain voussaurez tout.

Et il disparut, laissant ses interlocuteursrassurés mais prodigieusement surpris.

Chapitre 16UNE VISION DANS LA VILLE MORTE

Vingt-quatre heures plus tard, le logis duconcierge-gardien du cimetière de Killed-Town était en liesse.

Il y avait bien de quoi. Dans l’après-midi, uncortège venant du fort Macquarie avait pénétré dans la nécropole.C’était le convoi funèbre de celui qui, de son vivant, avait étépour l’Administration, le Corsaire Triplex, et pour lui-même,Robert Lavarède.

Des gardiens de la prison, des policiers, sirToby Allsmine en personne, flanqué de son secrétaire Pack,suivaient le lugubre équipage. Rapidement, avec le sans-gêne usitéenvers les clients des geôles, le cercueil avait été descendu dansla fosse creusée à l’avance ; puis laissant les fossoyeurscombler l’excavation, chacun avait tiré de son côté.

Seulement le Directeur de la police, plustriomphant que jamais, avait voulu répandre une partie de sajubilation intérieure sur le concierge-gardien en la forme d’unedouble guinée (52 francs). Et, comme le fit plaisamment remarquerl’heureux récepteur de cette libéralité, les serviteurschaussant volontiers les souliers du maître, James se crutobligé de lui attribuer semblable gratification.

Quatre guinées ! Ce n’est pas tous lesjours que l’on rencontre une pareille aubaine !

Aussi le digne Jeremiah Tomy Looker avait-ilrésolu de célébrer les lucratives obsèques du Corsaire par unplantureux repas. Mistress Looker, son épouse, blonde rêveuseaustralienne, douée d’un cœur romanesque et d’un appétit très réel,s’était mise à ses fourneaux, tandis que le concierge allaitinviter à dîner les conservateurs ainsi que le marbrier principalde la cité des trépassés.

Tous ces braves gens que la mort nourrit sontde joyeux vivants. Le repas copieux, arrosé de liqueurs fortes, fitmonter la gaieté à un diapason tel que l’un des convives, railleurà froid, exprima la crainte que les cris et les chants bachiques netroublassent le sommeil de ceux qui dormaient pour toujours dansl’enceinte du cimetière.

Un rire général accueillit la réflexion. Leconcierge, désireux de surpasser son hôte, s’écria :

– Bah ! Si le Corsaire Triplexinhumé aujourd’hui venait nous prier de nous taire, nous luioffririons une rasade de brandy, et par ma foi, il chanterait avecnous.

– Oui, oui, articula un autre d’une voixpâteuse ; il chanterait, mais nous déchanterions.

– Pourquoi cela ?

– Parce que la vue d’un revenant n’a riend’agréable.

Une bordée de quolibets cingla le causeur.Devait-il être gris pour parler de revenants à des gens qui saventmieux que personne que le voyage dans l’au-delà est sansretour.

Toutefois, bien que les flacons de spiritueuxcontinuassent à circuler, une ombre plana désormais sur la bonnehumeur de tous. La conversation prit un tour effrayant, macabre,chacun apportant son contingent d’histoires merveilleuses,apparitions, résurrections, etc., etc. ; bref, on passa larevue de tous les contes dont les mauvais plaisants terrifient lesnaïfs.

Parler altère, de sorte que les bouteillesexécutaient un mouvement continu de va-et-vient et les verresmontaient de la table aux lèvres avec une admirable régularité.

La source de brandy tarie, la sociétés’aperçut qu’il était près de minuit, et avec force poignées demains, salutations, remerciements, les invités quittèrent le logishospitalier pour rentrer chez eux.

Jeremiah Looker resta en tête à tête avec sacompagne.

– Je me couche, fit celle-ci ; j’aimangé des fraises et cela m’est resté sur l’estomac ; jesouffre d’une névralgie.

Était-ce les fraises ou bien le brandy dont lagracieuse femme, par politesse sans doute, avait bu autant que seshôtes, qui causait sa migraine subite ? Il eût été peu galantd’approfondir la question.

Et Looker était galant. Il se contenta derépondre :

– C’est cela, dors, mon joli vieuxpetit canard ; moi, je vais faire ma ronde. Il ne fautpas qu’une bonne soirée nuise à mon devoir.

La blonde malade se retira aussitôt. Quant auconcierge il essaya d’allumer une lanterne, mais sa main tremblaittellement qu’il n’y put parvenir.

– Bah ! murmura-t-il, il y a de lalune, j’y verrai bien assez clair.

Et il ajouta :

– Fameux, le brandy, fameux. Parole, jecrois que la tête me tourne. La promenade me fera du bien.

Titubant quelque peu, il alla vers le casieroù étaient déposées les clefs des portes et poternes de lanécropole.

– Curieux, reprit-il, curieux. Je ne voispas la clef de la poterne n° 4. Il y en a auxquels la liqueurfait voir double, ils aperçoivent deux clefs dans la case 4 ;moi je n’en entrevois pas une.

Se frottant les yeux, il regardaencore :

– Non, décidément,… sortie, la clef.Après tout, elle n’a pas de jambes, elle ne sera pas allée loin. Ilest entré tant de monde ici aujourd’hui qu’il peut bien y avoir unpeu de désordre. Allons, allons, en route, Jeremiah !

Sur ce, le concierge ouvrit la porte etsortit.

La lune brillait ainsi qu’il l’avait dit, maisaprès la chaude journée, une buée montait de la terre, étendant unenappe de brouillard à laquelle les rayons de Phébé donnaient destons d’opale.

– Eh ! Eh ! grommela l’ivrogne,du brouillard. Je n’avais pas besoin de cela, car Satan me torde lecou si je sais pourquoi, mais je vois trouble. Damné brouillard,va !

Cependant tout en maugréant, il s’engageaitdans les allées du cimetière. Festonnant dans la brume, il allaitd’un pas mal assuré entre les rangées de tombes.

– Mal entretenus ces chemins. Il y a desbosses partout, pas moyen de marcher droit.

Le digne homme accusait la terre des méfaitsdu brandy ; mais si sa personne chancelait quelque peu, lesentiment du devoir conservait chez lui un équilibre parfait.

– C’est drôle, dans le brouillard, tousces monuments, reprit le promeneur, c’est drôle ! On diraitune armée rangée en ligne ; je serais le général passant surle front des troupes, comme à la revue de la milice.

Et au bout de quelques pas :

– Le fait est qu’il y en a une armée,là-dessous.

Il frappa le sol du pied.

– Si tout cela était debout, cela enferait des régiments ; mâtin, oui, la belle troupe. Seulement,n, i, ni, c’est fini ; ils ne reviendront pas, comme disaitFock tout à l’heure.

Ici il fit un faux pas, mais se raffermissantsur ses jambes :

– Sale chemin, je me plaindrai auconservateur chef. – Puis revenant à son idée : – Il est unpeu fou, le camarade Fock, avec ses revenants. Des revenants !Ah ! Ah !

Le rire de l’ivrogne se répercuta dans lesilence avec des résonnances bizarres. Looker s’arrêta net, promenaautour de lui un regard surpris :

– Ben quoi ? Ben quoi ?bredouilla-t-il. J’ai entendu quelque chose.

Un instant il demeura là, l’oreille tendue.Après quoi se remettant en marche :

– Je me suis trompé. C’est le brandy quisonne dans ma tête. C’est égal, il est joliment grand, lecimetière, ce soir ; je ne suis pas encore au bout. Faut quel’on ait reculé le mur sans m’avertir. Oh !l’Administration ! Pas d’ordre ! Pas d’ordre !

En cet instant, une bouffée de vent passa,appliquant sa caresse fraîche sur la joue brûlante de l’ivrogne.Celui-ci porta vivement la main à sa figure :

– Hein ? Comment ? Desfamiliarités ! Qu’est-ce qui se permet de toucher à monnez ?

De sa main restée libre il empoignabrusquement celle que, la première, il avait levée jusqu’à sonvisage. Il frissonna, resta sur place, vacillant :

– Une main. Il n’y a pas à dire… je latiens… Qu’est-ce que cela signifie ? Une main qui se promènetoute seule dans le cimetière ! Non ! C’est à ne pascroire ! Si c’est comme cela que les surveillants font leurservice… !

Dans son trouble, Jeremiah serrait sa mainavec force, sans s’apercevoir qu’elle faisait partie de sonindividu. Doublement ému par ses libations et par une peurcommençante, il se débattait sans se lâcher :

– Oui, oui, tu résistes. C’est inutile,je t’arrête, au nom des ordonnances de police.

Au beau milieu de cette lutte homérique, unfaux mouvement amena le coude du concierge en contact avec unecolonne funéraire. Vive fut la douleur. Du coup le promeneurdesserra son étreinte, leva les bras au ciel :

– On m’a frappé. Où es-tu, coquin ?Tu te caches, lâche !… Allons bon ! et ma prisonnière.Partie la main… !

Durant quelques secondes il pivota surlui-même, sondant la brume du regard :

– Rien ! Rien !… Décidément jedemanderai un chien à l’administration, un chien ou deux…, c’esttrès utile dans les rondes…, très… !

Son ivresse augmentait d’instant eninstant.

– Non, c’est bizarre ! Je riais dumaître d’école, dans le temps, quand il disait que la terre tourne…Eh bien ! j’avais tort ; mes excuses, Monsieur lemagister… je la sens tourner ; positivement, je la sens.

De fait, le pauvre gardien avait la perceptionque le sol se dérobait sous ses pas. La surface de la terre chargéedes fantasques monuments que le souvenir élève sur les tombeaux,stèles, fûts brisés, croix, chapelles, dalles, lui paraissaittourner dans un sens, tandis que le ciel chamarré d’étoilesexécutait sa rotation en sens inverse.

Pour ne pas choir, Looker s’accrocha à l’angled’une petite chapelle qui se trouvait à sa portée.

– Mon pauvre garçon, gémit-il ens’adressant en pensée au défunt dont la sépulture lui servaitd’appui, heureusement que tu demeures là… Sans cela je tombais.C’est égal, cela tourne trop, faut que la terre s’arrête, ou bienje demande à descendre.

Ses jambes accédèrent à sa prière en pliantsous lui, et il se trouva assis, le dos soutenu par lemonument.

Dans cette position il éprouva un soulagementmomentané.

– Cela va mieux ! – et, narguant laboule terrestre : – Tourne, tourne, ma fille, à présent, jesuis assis.

Mais soudain sa voix s’étrangla dans sa gorge,ses yeux se dilatèrent :

– Quoi encore ? On marche dans lecimetière… Ce n’est plus une main, cette fois ; ce sont despieds.

Se penchant en avant, il essaya de distinguerles mystérieux promeneurs dont ses oreilles lui annonçaientl’approche. Il disait tout bas :

– Bien certainement, ce sont de pauvresgens égarés comme moi… car on ne se réunit pas ici pour tenir unmeeting ou pour donner un bal… Oui, oui, les pas sont mal assurés…Ils ont bu du brandy, les malheureux.

Après avoir ri silencieusement, il fut prisd’une sollicitude d’ivrogne pour les gens qu’il supposait être dansle même état que lui :

– Je vais les remettre dans leur chemin…Comment sont-ils arrivés jusqu’ici ? Décidément on n’a pasreculé le mur, on l’a abattu. Oh ! l’administration !…Après ça, s’il n’y a plus de mur, je suis peut-être bien sorti deKilled-Town !… Diable ! Voyons… Orientons-nous. Non, non,je me trompe… j’y suis toujours. Voilà là en face, le saule souslequel est la tombe du Corsaire Triplex…, ce brave et digneCorsaire qui m’a offert un si bon dîner.

Et s’attendrissant soudain :

– Pauvre cher vieux garçon…Est-il bête de s’être fait enterrer ; comme si cela n’auraitpas été plus amusant pour lui de trinquer avec moi. Soistranquille, cher ami, j’ai mangé pour deux, à ta santé…, et je tepleure, termina-t-il en essuyant du revers de sa main les larmesqui coulaient sur ses joues.

La brusque apparition de plusieurs personnes,sous le saule qu’il désignait une minute plus tôt, changea encoreune fois le cours de ses divagations.

Dans le brouillard, les nouveaux venus avaientune apparence bizarre ; cependant Looker crut distinguer deshommes et des femmes.

– Ah çà ? murmura-t-il pris de peur,qui sont ceux-là ? Que viennent-ils faire ici ?

Un des visiteurs funèbres s’était penché enavant.

– Il bêche, celui-là !

Le son mat d’une pelletée de terre retombantsur le sol prouva que l’ivrogne ne se méprenait pas :

– Est-ce qu’ils voudraient déterrer cevieil ami le Corsaire ? Holà ! Holà ! je suis là,moi. Nous allons voir.

Se cramponnant désespérément au mausolée,Jeremiah tenta de reprendre la position verticale ; mais avantque son mouvement fût terminé, une voix à la fois tendre etrailleuse arriva jusqu’à lui :

– Ne craignez rien, Miss, disait-elle,notre Triplex va se lever de son cercueil pour baiser votre joliemain !

– Il va se lever ? bégaya le gardiendont les cheveux se hérissèrent. Se lever, lui, letrépassé… ?

Ses dents claquaient. De nouveau ses jambes sedérobèrent sous lui et il retomba si malheureusement que la partiepostérieure de son individu heurta rudement l’angle d’unepierre.

Il eut un gémissement étouffé. Il s’était faitmal, et tout affolé, la main gauche comprimant les battements deson cœur, la main droite appuyée sur l’endroit contusionné, ilassista terrifié, muet, à une scène extraordinaire.

Les inconnus creusaient le sol ;maintenant plusieurs travaillaient. On entendait le choc du fer surles cailloux, et près d’eux s’élevait rapidement un amas deterre.

Des femmes, élégantes autant que le gardien enpouvait juger dans la brume, assistaient à cette œuvre mystérieuse.Elles étaient trois : l’une désolée d’attitude, les autresparaissant l’encourager.

Et le labeur se poursuivait. Bientôt lesoutils rendirent un son sonore.

– Le cercueil, dit la même voix quis’était fait entendre déjà. Sautez dans la fosse et attachez lescordes.

Deux ombres semblèrent s’engouffrer dans laterre. C’en était trop pour le cerveau brouillé de Looker, ilappuya ses mains sur ses yeux :

– Non… je ne veux pas voir cela… Le mortva se lever… Ah ! si je pouvais en faire autant et mesauver.

Souhait superflu ; tremblant de tous sesmembres, ivre et terrifié, le concierge était incapable de faire unmouvement.

Il ne voyait pas, mais ses oreilles luiindiquaient nettement ce qui se passait. Ainsi il perçut leglissement des cordes sur le cercueil, le frottement contre lesparois de la fosse du coffre de chêne que les travailleurs inconnusremontaient, le bruit mat de la bière posée sur le sol.

Après cela des grincements légers l’avertirentque l’on dévissait le couvercle de la couche funèbre où le CorsaireTriplex reposait.

Une voix de femme murmura :

– Comme il est pâle !

Et la voix masculine, qui, à deux reprises,s’était fait entendre, répondit :

– Les couleurs vont revenir à ses joues,Miss, soyez sans crainte. Heureusement la prison s’est conformée àl’usage, qui consiste à inhumer les prisonniers défunts avec tousles vêtements qu’ils portaient dans la maison. Faute de cette sageprécaution notre ami eût pu, par ce brouillard, pincer un sérieuxcoryza.

Un mort qui s’enrhume, un défuntenchifrené ! Cette idée fantastique enleva à Looker sesdernières forces. Sans qu’il put les retenir, ses mains glissèrentde son visage et les yeux égarés, il vit… !

Il vit l’être qui venait de parler élever lamain. Entre ses doigts brillait sous un rayon de lune un objetpoli, qui lui parut être un petit flacon de cristal taillé.

– Voici l’antidote, prononçal’apparition. Le soporifique parfumé à l’essence d’amandes amèresva être chassé sans effort.

Puis l’ombre humaine – car le conciergen’aurait plus osé l’appeler homme – se pencha sur le cercueil,introduisit le goulot de la fiole entre les dents du trépassé, eten vida le contenu.

Cela fait, il se redressapaisiblement :

– Dans une minute, il sera debout.

Oh ! l’interminable minute. Looker nepeut détacher ses regards de la caisse funèbre. Une curiosité mêléed’épouvante lui fait attendre avec des frissons que le prodigeannoncé s’accomplisse.

Soudain un mouvement se produit dans la boîterectangulaire. Il y a comme un frémissement, un froissementd’étoffes, et lentement la tête, puis le buste du mortapparaissent.

Le Corsaire s’est assis dans soncercueil !

Deux cris jaillissent :

– Vivant ! Vous !

– Vivant pour vous revoir, ma doucefiancée. Vivant pour ne plus vous quitter.

C’est la jeune femme éplorée qui a parlé,c’est le mort qui a répondu.

Et ce dernier se lève, il sort du coffre, ilmarche, il vient à son interlocutrice, il lui prend les mains.

C’est extraordinaire ! Ces esprits, cesombres, ces âmes errantes dans la nécropole ont les gestes, lesattitudes de fiancés heureux de se retrouver après uneséparation.

De nouveau celui qui a tout dirigé élève lavoix :

– Offrez le bras à votre future etpartons.

– Par où sortirons-nous ?

– Poterne n° 4.

Juste l’ouverture dont la clef manquait dansle casier, Looker le constate. Les esprits lui ont volé cetteclef.

Cependant le groupe obéit. Le Corsairearrondit le bras sur lequel la jeune femme appuie sa main, etprocessionnellement, telle une noce d’ombres, tous s’éloignent,disparaissent entre les tombes, tandis que le concierge, à bout deforce, de résistance, s’étend doucement sur le sol, ayant perdu laconscience des choses.

**

*

La lune, modeste veilleuse de la nuit,s’éclipsait devant les premières clartés du jour, quand le digneLooker rouvrit les yeux. Insensiblement il avait glissé de lasyncope dans le sommeil et les fumées de l’ivresse s’étaientdissipées.

D’abord il fut surpris de se voir couché dansune allée de Killed-Town, puis la mémoire lui revint.

– Par Satan, grommela-t-il d’un airpenaud, j’ai passé la nuit ici ! Ma tendre épouse vacertainement me gourmander ; ce cher aimable petitcanard me battra peut-être. Diable ! Diable ! C’estce gueux de brandy ; je m’en défierai désormais ; plus debrandy, le gin et le wisky sont plus honnêtes.

Mais ses souvenirs se précisèrent.

– Et quel cauchemar ! Ce Corsairesortant du tombeau. On en a des idées cocasses quand on s’arrose debrandy !

Le brave homme se prit à rire ; sa gaietéfut brève, car de nouveau il se souvint qu’il lui fallait regagnerson domicile et que l’accueil qui l’y attendait serait assurémentdésagréable.

Pourtant une réflexion lui rendit quelquecourage :

– Ma gracieuse compagne devait être aussitroublée que moi. Si elle dormait encore…, si elle ne s’étaitaperçue de rien… ?

En ce cas il importait de rentrer au plus tôt.Looker se leva donc et déjà il prenait le chemin de sa demeure,quand il songea :

– Non, d’abord, il faut que je passe à latombe du Corsaire ; ce rêve me poursuit, il faut que je meprouve bien que tout cela n’est qu’imagination. C’est une démarcheridicule, je sais bien que mes « pensionnaires » ne s’envont pas…, seulement je serai tranquille.

Contournant quelques sépultures qui masquaientcelle de Triplex, il déboucha juste en face du saule sous lequels’abritait cette dernière.

Mais là, il s’arrêta suffoqué.

Auprès d’un amas de terre, la fosse s’ouvraitbéante ; à côté s’allongeait le cercueil décloué et vide.

Le concierge ouvrit la bouche, étendit lesbras, se prit la tête à deux mains, mimique expressive de lastupéfaction. Sapristi non, il n’avait pas rêvé ! Quoi ?Il était donc possible de se relever d’entre les morts, de quitterKilled-Town ?

Ahuri, ne pouvant se faire à cette idée,Looker se rapprocha de la fosse, palpa la bière. Il n’y avait pas àdire ; le décédé s’était envolé.

Alors une autre terreur le saisit :

– On va me révoquer. Nous ne devons paslaisser courir les champs à nos administrés. Ah bien ! Ahbien ! en voilà une jolie affaire.

Après avoir répété pendant un quart d’heureles mêmes choses, le pauvre diable eut une inspirationgéniale :

– Ma douce moitié me dit toujours que lesfemmes sont plus fines que les hommes, je vais la consulter.

Et, rasséréné, il courut plutôt qu’il nemarcha vers sa maisonnette. Il entra, le cœur palpitant. Aucunbruit. Mistress Looker dormait encore.

– Pauvre cher petit objet,murmura le gardien ; c’est dur de la réveiller ; mais lescirconstances commandent. Douce amie ? commence-t-il.

Mais Mistress Looker se dressafurieuse :

– C’est vous qui me réveillez ?

– Oui, une chose grave…

– Il n’y a de grave que matranquillité.

– Permettez… ?

– Je ne permets pas. Vous ne respectezrien. Vous êtes un sauvage, un cannibale…

– Cependant…, le Corsaire Triplex…

– J’ai la migraine.

– Est sorti…

– C’est pour me raconter cela que vous medérangez. Vous êtes fou !

– Mais non !

– Alors c’est une mauvaiseplaisanterie ?

– Chère amie…

– Je ne suis pas votre amie. Vous mefaites horreur. Sortez sans retard.

– Mais…

– N’insistez pas !

– Pourtant !

– Ah ! c’est trop fort.

Et parvenue au paroxysme de la colère, lagracieuse créature détacha à son seigneur et maître un retentissantsoufflet.

Tout étourdi, Looker ouvrait la bouche pours’expliquer, mais la concierge rugit :

– Un mot de plus et je recommence…Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Ma foi, le gardien jugea prudent de battre enretraite, en fermant soigneusement la porte de la chambre. Dans lapremière salle, Looker s’arrêta.

– Je ne rapporte de mon entretien qu’unegifle, – une vraie gifle par exemple. Oui, mais que vais-jefaire ?

Tout à coup, il se frappa le front :

– Je suis sot. La police retrouve lesobjets perdus. Donc… et même c’est chez le Directeur qu’il faut merendre. Ce fonctionnaire s’intéressait à mon fugitif, puisqu’il asuivi son convoi. C’est cela même, je vais voir sir TobyAllsmine.

Sitôt dit, sitôt fait. Looker se brossa, secira et s’en fut rapidement à l’hôtel de Paramata-Street.

– Sir Toby Allsmine ? demanda-t-ilau suisse.

Ce serviteur le toisa d’un airimportant :

– Il est à peine sept heures, mon brave.Repassez plus tard.

– Il faut que je voie M. leDirecteur de suite, insista le gardien. Il le faut. Soyez assuréqu’il ne vous pardonnerait pas de me faire revenir.

Son assurance en imposa au suisse qui sedécida à prévenir le Chef de la police du Pacifique.

Ce dernier venait de se lever. En apprenantqu’un employé de Killed-Town sollicitait une audience, ilfrissonna. Que lui voulait cet homme ? Le moyen le plus simplede l’apprendre était de recevoir le visiteur. Aussi Toby donna-t-ill’ordre d’introduire Looker.

– Vous venez tôt, garçon, lui dit-il.Votre confidence devra être intéressante pour que je vousexcuse.

– Votre Honneur m’excusera, j’en suiscertain.

– De quoi s’agit-il ?

– Du Corsaire Triplex.

Allsmine eut un soubresaut, mais se calmantsoudain :

– Bon ! n’en parlons plus. Nousl’avons enterré hier…

– Sans doute ! Sans doute !Seulement cette nuit il a quitté le cimetière.

– Il a quitté ?… Comment ? Quevoulez-vous dire ? interrogea le Directeur pâlissant.

– Ce que je dis à Votre Honneur. Cettenuit, le Corsaire est sorti de son cercueil et s’en est allétranquillement.

– Quelle est cette histoire ?

– La vérité, Excellence. Je l’ai vu.

– Vous ?

– Oui. Je faisais la ronde prescrite versminuit, et j’ai assisté à la résurrection du défunt !

Un instant Allsmine considéra soninterlocuteur avec attention. Il se demandait évidemment s’iln’avait pas un insensé en face de lui. Looker devina sapensée :

– Si Votre Honneur consent àm’accompagner là-bas ; il se rendra compte que j’ai toute maraison.

Il n’y avait plus à douter. Avec une hâtefiévreuse, le Directeur acheva de s’habiller et suivit leconcierge-gardien.

Vingt minutes plus tard, tous deuxs’arrêtaient au bord même de la fosse où, la veille, sous les yeuxde Toby lui-même, on avait descendu Triplex.

C’était au tour du haut fonctionnaire detrembler. Avidement il interrogeait son compagnon, se faisaitrépéter les moindres détails de la scène étrange dont il avait étéle spectateur.

Ainsi le mort était bien vivant. Le Corsaireallait recommencer la série de ses exploits. L’ennemi que l’oncroyait terrassé, se relevait plus terrible, plus dangereux quejamais.

Il était certain que cette aventuremerveilleuse donnerait au fugitif un crédit énorme dans l’esprit dupopulaire. Par ce temps prosaïque, que de gens feraient des vœuxpour ce personnage qui rééditait les miracles attribués aux époqueslointaines où l’histoire bégayait encore !

La vue de la tombe violée causait à Toby unmalaise insurmontable. Il s’en éloigna, atteignit la porte de lanécropole et sortit en répondant par un salut distrait auxcourbettes obséquieuses du concierge.

Il s’en allait pensif. Que fairemaintenant ? Où reprendre l’adversaire qui venait siprestement de lui glisser entre les doigts.

Il fut tiré de ses réflexions par les clameursde vendeurs qui criaient les journaux du matin. Il frissonna encomprenant ces mots :

RÉSURRECTION DU CORSAIRE TRIPLEX

DÉPÊCHES À LA PRESSE. – IMPORTANTES DÉCLARATIONS.

Au passage, il arrêta l’un des crieurs, pritune feuille au hasard et lut le bizarre entrefilet quevoici :

« Nous annoncions hier les funérailles duCorsaire Triplex. Nous avions tort de croire que cet hommeremarquable disparaîtrait ainsi. Il avait simplement, pour s’évaderde la prison du fort Macquarie, absorbé un narcotique qui lui avaitdonné l’apparence de la mort. Cette nuit même il est sorti dutombeau, ainsi qu’en fait foi cette note remise par ses soins auxbureaux de notre journal. Nous la publions sanscommentaires :

« Cette nuit, le Corsaire Triplex, nonpas mort, mais simplement endormi, a quitté Killed-Town. Il adressela même communication à l’Amirauté et à la presse européenne. Ladite note a pour but de fixer rendez-vous à la flotte anglaise duPacifique. Dans deux mois à dater de ce jour, je l’attendrai,écrit-il, dans l’île Goldland (Archipel de Cook), et cette fois, jepense obtenir enfin justice contre le sieur Allsmine, placé par jene sais quelle aberration, à la tête des services policiers dugrand Océan. »

Ces lignes achevées, sir Toby courba la tête.Il se sentait impuissant devant la prodigieuse activité de sonennemi.

Qui était cet homme, assez audacieux pourrisquer d’être enterré vivant, et qui, à peine hors de la tombe,reprenait les hostilités avec une nouvelle ardeur ?

Le découragement pesait sur le Directeur. Iléprouva le besoin de se confier à quelqu’un, de s’appuyer sur unami, et il se rendit au Centennial-Park-Hôtel. Il se flattait d’yrencontrer Armand, d’obtenir de l’ingénieux journaliste un conseil,une indication.

Hélas, une désillusion l’attendait ! Aubureau de l’hôtel, il apprit que, la veille au soir, un officier demarine avait rendu visite au Parisien, et que celui-ci avaitaussitôt réglé sa note, puis était parti, avec ses compagnes et lemarin, sans vouloir que les boys se chargeassent desvalises.

La disparition de Lavarède accrut l’inquiétudedu policier.

Très vite il retourna chez lui. Parbleu !À défaut de l’époux d’Aurett, il prendrait James Pack pourconfident. Après tout, il avait eu tort de tenir son secrétaire àl’écart depuis quelque temps ; James était adroit, remuant ettoujours il s’était montré serviteur dévoué.

Mais la fortune avait décidé que sir Tobychercherait vainement un auxiliaire ; Pack n’avait pas paru aubureau le matin. Agacé de ce contretemps, le Directeur expédia unagent au domicile du bossu, avec ordre formel de ramener lesecrétaire.

Au bout d’une heure l’agent revint, mais seul.James Pack était sorti de chez lui la veille au soir et personne nel’avait revu.

En dépit de son courage très réel, Allsminefut effrayé.

La disparition de Lavarède, celle de James,coïncidant presque avec l’évasion du Corsaire, lui semblaientréellement résulter de l’exécution d’un plan unique etraisonné.

Triplex avait-il donc voulu le priver desseuls concours sur lesquels il se croyait en droit decompter ?

Mais ce personnage était donc partout à lafois, frappant sans relâche. Ah ! pourquoi ne l’avait-il pastué de sa propre main, alors qu’il le tenait en son pouvoir.

À présent l’ennemi était libre, et il segarderait bien de se laisser surprendre de nouveau.

Allsmine resterait isolé, en butte à tous sestraits, incapable de parer les coups qu’il ne pouvait prévoir.Fatalement, dans deux mois, au jour fixé par le Corsaire, legouvernement anglais, convaincu ou non par ses explications,sacrifierait le Directeur de la police, puisque sa présence auxaffaires devenait une source de troubles et de difficultés.

Certes le formidable vengeur avait tout prévu.Il avait détaché de Toby tous les fidèles d’antan ; il avaitmême éloigné de lui l’affection de sa femme, de Joan.

Joan ! Ce nom resplendit pour lui commeune lumière pour un voyageur perdu dans la nuit. Joan ! Oui,il avait été brutal avec elle, mais en face du danger imminent,d’autant plus terrible que l’on ne pouvait la définir, elleoublierait peut-être s’il faisait appel à sa générosité.

Certes, elle serait impuissante à leprotéger ; mais déjà il ne souhaitait plus un défenseur. Cequ’il espérait, ce qu’il désirait, c’était une personne à qui ilpût parler, exprimer sa souffrance.

Il se sentait seul et il avait peur de lasolitude. Ce sentiment primait tout le reste. Il ne fallait pasrester seul ; à tout prix l’isolement devait être évité.

Oui, il irait vers Joan, il la supplierait.Vite il s’engagea dans les couloirs conduisant à l’appartement dela mère inconsolée. En y pénétrant il sentit un grand coup au cœur.Nul bruit ne se faisait entendre. Sur les meubles, les objets, ondevinait la tristesse des choses abandonnées.

Il avança pourtant, l’oreille tendue, désireuxde percevoir un son, une parole, un indice d’existence. Rien !Le silence régnait toujours, de plus en plus lourd, de plus en plusinquiétant.

Il parcourut ainsi les différentes pièces. Àla porte de la chambre à coucher de Joan, il hésita, mais cet arrêtfut court ; il fallait savoir. Violemment il poussa la porte,entra et regarda autour de lui.

La chambre était vide. Le lit non défaitmontrait que l’habitante du logis n’avait pas reposé sur sacouche.

Allsmine lança un cri sourd. Ses yeux injectésde sang fouillèrent la pièce. Soudain ils s’arrêtèrent sur unelettre placée en évidence au milieu d’un guéridon. Il bondit versle meuble, prit l’enveloppe sur laquelle était tracée cetteadresse : « Pour sir Toby Allsmine » ; ill’ouvrit, déplia une feuille de papier enfermée à l’intérieur, etavec un déchirement déchiffra les lignes que voici :

« À cette heure, je suis auprès de mafille Maudlin Green. Je ne veux pas accuser, mais à côté de cetteenfant bien-aimée, j’attends dans la retraite que la justice frappeles coupables. »

– Partie, bégaya sir Toby, partie… !Sa fille vivante… ! Le Corsaire Triplex ! C’est l’enfer,l’enfer ligué contre moi.

Et il se laissa aller sur une chaise,anéanti.

Partie 2
L’ÎLE D’OR

Chapitre 1TROIS ZÉROS

Six mois avant les derniers événements dontKilled-Town avait été le théâtre, un paquebot anglais, leBotany arrivait à Port-Jackson et déversait sur les quaisun flot de passagers.

Parmi ces derniers était un homme jeune, àl’air incurablement triste.

C’était Robert Lavarède qui, désespérant dereprendre son nom, sa qualité de Français, unité humaine réduitepar la politique anglo-égyptienne à l’état de zéro, fuyait Lotia etrevenait sur cette terre d’Australie, où il avait été jadis internésous l’appellation de Thanis.

Pourquoi avait-il choisi ce pays de préférenceà tout autre ?

Parce que, si opprimé que soit un homme, siirrémédiablement vaincu qu’il se croie, la fleur d’espérance ne sefane jamais dans son cœur.

Robert espérait encore. L’idée, que devaitconcevoir un peu plus tard son cousin Armand, s’était présentée àson esprit. Il venait là pour tâcher de rejoindre Niari, pourobtenir de l’Égyptien patriote et fanatique la déclaration qui luipermettrait de redevenir lui-même.

Donc il descendit à Sydney, s’enferma dans unechambre d’hôtel avec les meilleures cartes du continent Australienqu’il put se procurer et étudia consciencieusement la topographiede la grande île du Pacifique.

Il avait été interné autrefois dans laprovince d’Australie Occidentale, près du Mont Youle, dans uneexploitation agricole dirigée par un certain sir Parker ;c’est de la qu’il s’était échappé, laissant Niari aux mains de songardien. C’était là qu’il lui fallait retourner pour retrouver latrace de l’Égyptien.

Or les deux tiers de la Nouvelle-Hollande sontcouverts de déserts ou de forêts. De route il n’en existe point.Aussi importait-il au voyageur de gagner le point de la côte leplus rapproché du Mont Youle, afin de réduire autant que possiblele voyage par terre.

Après de mûres réflexions, Robert – ou Zéro,comme il s’appelait mélancoliquement, – décida qu’il irait par merjusqu’à la Sandy-Bigth située à l’embouchure de la rivière Russel,rivière bizarre dont le cours est tracé par des lacs et des maraisreliés entre eux au moyen de canaux souterrains, et dont la sourcese trouve à environ 400 kilomètres au nord du Mont Youle.

Ceci arrêté, l’ex-fiancé de Lotia ne perditpas de temps pour mettre son projet à exécution. Un vapeur duservice régulier de Sydney à Adélaïde le transporta dans cettedernière ville, d’où une goélette à voiles l’emmena jusqu’à la baiede Sandy. Le vingtième jour après son arrivée en Australie, levoyageur campait sur les bords de la Russel.

Le lendemain, sa carabine sur l’épaule, un sacde provisions sur le dos, il s’enfonçait dans l’intérieur desterres, marchant droit vers le nord, traversait la lignetélégraphique établie le long de la côte et pénétrait dans labrousse.

Il fallait être parvenu comme Robert auxconfins de l’énervement pour s’engager seul dans la solitudeaustralienne. Rien n’est morne, rien n’est lugubre comme cesimmenses espaces où, par suite de la rareté de l’eau durant la plusgrande partie de l’année, la végétation se réduit à quelquesespèces de gommiers et de plantes épineuses, où le gibier apparaîtrarement, où des tribus d’indigènes misérables et cruels errent,fuyant le contact des blancs.

Ces êtres sauvages dont la destinée lamentableest, comme celle des Indiens Peaux rouges de l’Amérique du Nord, dese retirer toujours devant l’envahisseur, jusqu’à la minute funèbreoù le dernier survivant de la race s’éteindra dans un repaireignoré ; ces sauvages sont sans pitié pour le voyageur isolé.Il semble qu’une démence les prend à la vue de l’Européen abhorréet qu’ils essaient en quelques instants de se venger des annéesd’oppression et de malheur.

Le Français savait-il bien toutes ceschoses ? Peut-être. Quoi qu’il en fût d’ailleurs, il allaitd’un bon pas, aspirant l’air tiède à pleins poumons.

– Est-ce drôle ! murmura-t-ilsoudain. La nature m’avait doué d’un tempérament sédentaire. L’idéed’un déplacement m’était insupportable. Et les circonstances, cesironiques servantes de la fatalité, font de ma vie un voyage sansfin.

Il soupira :

– Est-ce donc la destinée desLavarède ? Avons-nous été désignés pour concurrencer lecélèbre Juif Errant ? Ma parole ! je le croirais presque.Voyager, parbleu, ce n’est plus là ce qui me gêne, c’est de voyageravec si peu de fruit. Mon cousin, lui, a gagné, en faisant le tourdu monde, une femme charmante et une fortune ; moi j’ai perdule nom de mon père, ma patrie, ma fiancée. Toutes les chances pourlui, tous les malheurs pour moi ! Quand je pense qu’un niaisdu nom d’Azaïs, que les badauds qualifient de philosophe, appelaitcela la théorie des compensations. Absurde ! L’un est bienportant, l’autre toujours malade ; compensation !Celui-ci est riche, celui-là misérable ; compensation !Quelqu’un est heureux, il rit sans cesse, son voisin passe sa viedans les larmes ; compensation !… Ah ! gueux dephilosophe ! Ridicule Azaïs ! Je voudrais te tenir ici,sans armes, t’envoyer une balle que tu ne pourrais me retourner ette dire : Compensation !

Pour expliquer la mauvaise humeur de Robert,il faut dire que le chemin était exécrable. Chemin est un motimpropre, car il n’existait aucun sentier frayé, et le voyageur,pour conserver sa direction vers le nord, n’avait d’autre ressourceque de consulter fréquemment une petite boussole accrochée à saboutonnière.

Partout des terres basses et humides, dumilieu desquelles s’élevaient des buttes couvertes d’impénétrablesbroussailles épineuses, dont les branches barbelées s’étendaientmenaçantes comme pour griffer le passant.

Plus morne encore que le paysage était lesilence. Pas de chants d’oiseaux, pas de palpitations d’aileseffrayées ; pas de fuite éperdue dans les fourrés. À de raresintervalles seulement la grenouille géante d’Australie signalait saprésence par un long cri, semblable au beuglement d’un taureau.

Contraint à de perpétuels détours pour éviterles obstacles, le fiancé de Lotia gagnait peu de terrain.

À midi, il avait parcouru vingt kilomètrespour en gagner seulement cinq ou six vers le nord.

Sur un tertre il s’assit alors et défaisantson sac, il en tira quelques provisions.

Il mangea sans plaisir, avec cette hâteinstinctive qui se retrouve dans tous les repas solitaires.

– J’ai exactement trois centsoixante-seize kilomètres à faire, grommela-t-il en rebouclant sonsac. Si je continue de ce train-là, il me faudra plus d’un mois.Allons, Robert, allons, mon brave Zéro, du courage pour redevenirun citoyen français. En avant !

Et il repartit.

À mesure qu’il s’éloignait du bord de la mer,le sol s’élevait insensiblement. Aux fourrés succédaient lestaillis. Les eucalyptus, dont la famille ne contient pas moins detrois cents espèces se montraient avec leurs fûts élancés, leursbranches garnies de feuilles présentant leur tranche à lalumière ; arbres étranges du continent étrange qui refusentl’ombre au voyageur fatigué.

Vers le soir, Robert s’arrêta au milieu d’unbouquet d’acacias roses. Rien ne vint troubler son sommeil. Àl’aube il repartit. Ainsi durant huit jours. À mesure que sonvoyage avançait, Robert oubliait sa mauvaise humeur du départ.D’autres préoccupations le hantaient. Certes l’exploitationagricole de sir Parker, son ancien surveillant, était un but, maisc’était aussi un danger.

Évidemment le gentleman-farmer, s’ilsoupçonnait la présence de son ex-prisonnier, s’empresserait del’arrêter, et alors il retomberait plus étroitement que jamais sousle joug de la politique anglaise. Il redeviendrait Thanis, sujetégyptien, lui qui à cette alternative avait préféré l’annihilationde son « moi ». Zéro, soit ; mais Thanis, nonpas.

Il était donc indispensable d’agir de ruse, dereconnaître l’exploitation sans être vu pour s’assurer ainsi queNiari y résidait toujours. Et si le patriote du Nil avait quitté laferme, il importait de savoir vers quel point du globe il avaitporté ses pas.

Toutes choses fort difficiles, car le nombreuxpersonnel de Parker ne manquerait pas d’aviser son maître de toutedémarche.

Or, tandis que le piéton se creusait la têtepour éviter un péril encore lointain, un danger imminent lemenaçait.

C’était le dixième jour depuis qu’il avaitabordé à l’embouchure de la rivière Russel. S’étant mis en route degrand matin, Robert parcourait allègrement une forêt d’acacias.Sous les arbres peu de buissons, une herbe courte et dure quicraquait sous les pieds. La marche était donc facile, et leFrançais calculait que si le terrain continuait à être aussifavorable, il progresserait avant le soir d’environ quarantekilomètres vers le nord.

Tout réjoui par cette constatation, ilsifflotait en allongeant le pas, quand un bruit insoliteinterrompit soudain sa fantaisie musicale.

Loin encore s’élevait un bourdonnement confusdont la cause lui échappait. Instinctivement il se glissa derrièreun arbre autour duquel des figarevas aux feuilles vertd’eau, aux fleurs jaunes, s’entrelaçaient en buissons parfumés, et,la carabine à la main, il attendit.

Le vacarme croissait de minute en minute. Ildistinguait des hurlements, des chocs stridents.

– Diable ! Diable ! murmuraRobert. Des indigènes. Mauvaise rencontre !

Puis non sans curiosité :

– Mais à quel exercice se livrent-ilsdonc ?

En effet, formant une sorte d’accompagnementaux clameurs, des appels retentissants de pieds sur le solrésonnaient sous la voûte des arbres.

Tout à coup, éventrant un rideau debroussailles à cinquante mètres du voyageur, un troupeau dekangourous parut.

Affolés étaient les animaux. Sans s’arrêterils filèrent droit devant eux exécutant des bonds énormes. C’étaitle choc de leurs membres postérieurs sur la terre que le fiancé deLotia avait entendu tout à l’heure.

Une flèche, qui vint se planter dans le troncde l’arbre derrière lequel s’abritait Robert, lui indiqua le motifde la terreur des kangourous. Des indigènes chassaient.

Il se leva pour placer l’arbre entre lui etles archers, mais à ce moment un heurt d’une extrême violence lejeta sur le sol ; sa carabine lui échappa, et un kangourou quidans son effroi s’était cogné contre lui, détala avec des crisaigus.

Caché sous les tiges des figarevas, levoyageur vit passer des ombres bondissantes. Les indigènescontinuaient leur poursuite. Bientôt bêtes et gens disparurent àtravers les arbres ; le bruit de la chasse décrut,s’éloigna.

Alors Robert se releva. Il se palpa avecinquiétude. Si rude avait été sa chute, qu’il s’étonna de ne setrouver aucune blessure grave. Des contusions légères, probablementun peu de courbature seraient les seules suites de l’accident.

– Bon ! fit-il gaiement. Je m’entire à bon marché.

Satisfaction intempestive, ainsi qu’il leconstata bientôt.

Rassuré sur l’état de ses membres, Robert semit en quête de sa carabine et de son sac de provisions, qui luiavaient échappé au moment de sa chute. Il les retrouva bientôt dansles broussailles, mais dans quel état !

Le sac était éventré, les provisionspiétinées, immangeables ; quant à l’arme, le canon en avaitété faussé et désormais elle ne pouvait plus être utilisée quecomme massue.

Le désastre était irréparable. Perdu sansmoyen de se défendre, de renouveler ses victuailles, au milieu dela solitude australienne, le Français semblait voué à une mortcertaine.

Pendant plus d’une heure, le malheureuxdemeura comme écrasé devant cette douloureuse constatation. Ilprenait machinalement le fusil, considérait son canon tordu, avecle fol espoir de découvrir un procédé permettant de pallier ledommage.

La situation était critique. À douze jours demarche de la côte ; à pareille distance de la ferme du MontYoule, sans vivres et désarmé, qu’allait faire levoyageur ?

Au milieu de sa détresse une inspiration luivint. L’exploitation Parker n’était pas la seule de la région. Uneautre station habitée pouvait se rencontrer, et si Robert parvenaità atteindre une métairie, il lui serait possible de s’y procurerune carabine, des munitions.

D’ailleurs en dehors de cette solution, il n’yen avait qu’une autre : mourir d’inanition au coin d’un bois.Aussi, ramassant soigneusement les débris de ses provisions,c’est-à-dire de quoi faire un repas frugal, le jeune homme se remiten marche.

Mais après avoir franchi un kilomètre, ilvoulut consulter sa boussole, et un cri, un gémissement s’échappade ses lèvres. Le verre qui protégeait le cadran était brisé etl’aiguille aimantée détachée de son pivot, avait disparu !

Décidément la malechance s’acharnait contreRobert. La faculté de s’orienter lui était même refusée.

Pourtant il ne perdit pas encore courage. Lesmarais qui indiquent le cours de la Russel forment un chapelet deflaques d’eau suivant sensiblement la direction Sud-Nord. Encontournant leurs rives, le fiancé de Lotia continuerait à serapprocher du but de son voyage.

Bientôt hélas ! il dut reconnaître quecette idée, bonne en théorie, était détestable dans la pratique.Les marécages souvent fort étendus sont séparés par de vastesespaces, sous lesquels la rivière invisible parcourt des canauxsouterrains. Si bien qu’en longeant l’un des étangs, dont le rivageserpentait en incessantes sinuosités, le Français en fit le tourcomplet et ne se rendit compte de son erreur qu’en se retrouvant,après une étape fatigante de plusieurs heures, exactement au pointd’où il était parti.

Cette fois, son courage l’abandonna. À quoibon lutter quand on sent l’effort inutile. De même que legladiateur vaincu s’étendant sur le sable de l’arène pour recevoirle coup mortel, Robert se coucha au pied d’un arbre.

Le jour baissait, le soleil s’enfonçait sousl’horizon dans une apothéose écarlate qui teignait de sang l’eaudes mares et des étangs.

Tristement le voyageur dévora ce qui luirestait de vivres. Ces débris souillés de terre, broyés sous lepied du kangourou ne satisfirent point son palais, mais ilsapaisèrent son estomac. Cela lui rendit quelque raisonnement.

– Dormons, dit-il. Au jour, j’aurail’esprit dispos, et peut-être trouverai-je une idéeraisonnable.

Il fit ainsi qu’il l’avait dit. Il ferma lesyeux et, malgré son inquiétude, il s’endormit bientôt d’un lourdsommeil, bien nécessaire à son corps fatigué.

Au matin, il se réveilla. Ainsi qu’il l’avaitsupposé, ses idées éclaircies par le repos lui permirent deconsidérer sa position avec plus de netteté.

Et tout de suite une réflexion ingénieuse luivint.

– La ligne des étangs de la Russelm’indique la direction du nord. Ce qu’il me faut, c’est marcherparallèlement à cette ligne et non pas sur ses rives mêmes. Detemps à autre, je gravirai une éminence, au besoin j’escaladerai unarbre, afin de dominer la plaine et de m’assurer que je ne déviepas.

Puis réconforté par ces paroles, ilpoursuivit :

– La route est assurée ainsi. Reste lasubsistance. Le gibier m’est interdit maintenant que ma carabineest hors d’usage, je dois donc demander ma nourriture au règnevégétal. Dans ce pays très arrosé, il est inadmissible que je netrouve pas quelque plante comestible.

Là-dessus, mettant à exécution ce qu’il venaitd’exprimer, Robert se hissa à la cime d’un red Cedar dontles branches basses rendaient l’ascension facile, et du haut de cetobservatoire naturel releva un certain nombre de points de repèrepour jalonner sa marche.

Puis il regagna la surface du sol et se mitgaillardement en route, tout en examinant avec attention lesarbustes, arbres ou buissons qu’il rencontrait. Le Françaischerchait son déjeuner.

Il était écrit que ce jour-là tout luiréussirait. Il arriva près d’un champ de nardou, sorte deharicot sauvage des marais, dont les fèves lui parurentdélicieuses. Rendu prudent par l’adversité, il en fit une ampleprovision. Son sac, raccommodé tant bien que mal, ses poches enreçurent autant qu’ils en pouvaient contenir et, assuré désormaiscontre la famine, Robert allongea le pas.

D’heure en heure, il montait tantôt sur uneéminence, tantôt sur un arbre dominant le pays, pour s’assurerqu’il ne s’écartait pas de sa route. Mais à ce jeu il avançaitlentement, et vers quatre heures il dut s’arrêter complètementexténué.

Si nourrissantes que soient les fèves dunardou, elles ne valent pas un quartier de venaison pour soutenirles forces d’un homme astreint à une grande dépense physique.Telles quelles cependant, elles enlevaient au voyageur la craintede mourir de faim – sort commun à tant d’explorateurs de la brousseaustralienne – et Robert, après s’être voluptueusement couché àterre, en absorba quelques poignées.

La fatigue aidant, il se laissait aller à unedouce somnolence, quand un craquement de branches sèches le tira desa torpeur.

Le bruit s’était produit à peu de distance,dans le fourré épais qui avoisinait les rives d’une mare d’eaustagnante que les larges feuilles de plantes aquatiquesrecouvraient d’un manteau d’émeraude.

Un être, homme ou bête, se trouvait là.

Instinctivement, Robert saisit sa carabine parle canon et attendit.

Quelques instants s’écoulèrent sans que lesilence fut de nouveau troublé ; puis le vivant qui espionnaitsans doute le Français s’impatienta. Les buissons s’agitèrent sousune poussée violente ; le rideau de verdure s’écarta et unindigène parut, les cheveux embroussaillés autour d’une facehideuse.

D’un bond Robert se trouva debout, mais lenouveau venu ne parut pas avoir d’intentions hostiles à sonégard.

D’un geste tranquille, il jeta son fusil surson épaule et croisa les mains sur sa poitrine pour saluer selon lamode du pays. Après quoi, il s’avança lentement à la rencontre ducousin de Lavarède.

Celui-ci le regardait venir, ne sachant s’ildevait traiter l’inconnu en ami ou en ennemi.

Il fut bientôt fixé.

Parvenu à dix pas de lui, l’Australien fithalte et d’une voix gutturale il prononça en excellentanglais :

– Mora-Mora, chef des Faho-Bougs salue leblanc égaré dans la brousse.

Et comme le Français ne répondait pas, ilcontinua :

– Depuis l’aube, je suis à la piste leblanc. Si j’avais eu des intentions mauvaises, il m’eût été facilede le frapper d’une balle. Mora-Mora a le coup d’œil juste et lamain ferme. Le danger n’existait pas puisque la carabine duvoyageur est hors de service ; mais c’était un ami quiveillait sur les mouvements de l’homme blanc.

– Un ami ? murmura Robert d’un tonde doute. Pourquoi serait-il mon ami, celui qui ne me connaîtpas.

Un sourire ouvrit la large bouche del’indigène :

– Mora-Mora est l’ami des blancs. Il estleur guide, et en ce moment même, il reconduit à la côte deuxhommes qui, ainsi que toi, ont la couleur pâle de l’astre desnuits.

– Des Européens ! s’écria leFrançais faisant un pas en avant. Des Européens sont à peu dedistance ?

– Oui. Je leur ai signalé ta présenceainsi que les indices qui m’indiquaient que tu étais perdu, sansarmes, dans le bush, et ils m’ont chargé de te ramener verseux.

À ces mots, son interlocuteur oublia toutedéfiance. Il courut à l’Australien, lui secoua les mains et avecune joie facile à comprendre :

– Je suis las, mais je retrouverai desforces pour vous accompagner. Sont-ils bien loin ceux qui vous ontenvoyé vers moi ?

Du doigt Mora-Mora désigna un point de laplaine. Robert regarda dans la direction du geste, mais il ne vitrien. Il l’avoua aussitôt :

– Je n’aperçois pas ceux dont vousparlez.

De nouveau l’indigène eut un riresilencieux :

– Eux, non, pas possible. Les blancs sontmoins grands que les arbres. On ne saurait les voir.

– Que me montriez-vous donc ?

– Fumée du campement.

– Ah ! je saisis, la fumée d’un feuqu’ils ont allumé.

Mais malgré ce renseignement, Robert eut beauécarquiller les yeux, il ne lui apparut rien qui ressemblât à de lafumée. Il se retourna vers le guide. Celui-ci hocha la tête.

– Les yeux des blancs savent lire dansles livres, mais en face de la nature, ils sont moins bons que ceuxdes Australiens. Pourtant je vais t’aider. Regarde là-bas ce cèdrerouge dont la cime dépasse toutes les autres…

– Je le vois.

– Bien ! maintenant porte tes yeux àsa droite. N’aperçois-tu rien ?

En fixant ses regards avec attention, Robertdistingua alors une mince colonne de fumée montant au-dessus desarbres. C’était comme un brouillard léger, à peine perceptible, etle jeune homme dut reconnaître que, livré à lui-même, il ne l’eûtpas discerné.

– Feu d’Australien, reprit Mora-Mora avecune nuance d’orgueil. Fumée de bois sec, pas de brancheshumides.

– Oui, oui, je comprends. Vous voulezdire qu’un homme comme moi ramasserait le bois sans le choisir etque la vapeur d’eau rendrait la fumée plus épaisse…

– Et plus dangereuse.

– Dangereuse ?

– Oui, elle trahit le blanc ; elleappelle les indigènes sauvages altérés de vengeance. Tandis qu’unfeu comme le mien les fait sourire. Ils disent : Feu d’hommenoir, inutile d’aller l’inquiéter.

Puis, changeant de ton, Mora-Moracontinua :

– Le voyageur égaré est-il prêt à semettre en chemin ? Il faut atteindre le campement avant lanuit.

– Marchez devant, je vous suis.

L’Australien s’inclina et d’un pas élastiqueprécéda son compagnon. Ce dernier allait derrière lui, considérantles formes robustes de son conducteur. Certes Mora-Mora devaitjouir parmi ses congénères d’un respect parfaitement justifié parses muscles athlétiques.

Cependant on s’engageait dans une valléeétroite qui, à l’époque des crues, devait se transformer en lac.Durant près d’une demi-heure les deux hommes foulèrent un solspongieux dans lequel leurs pieds s’enfonçaient en faisant jaillirl’eau dont il était saturé. Puis le terrain s’éleva en pente douce,devint rocailleux. Les buissons disparurent, les arbress’espacèrent, laissant apercevoir un plateau nu que dominaient lesruines d’une ferme abandonnée.

Mora-Mora montra les murs éboulés :

– Ils sont là. Ancienne ferme. Bon refugefacile à défendre en cas d’attaque.

Ils se dirigeaient vers une brèche ouverte aumilieu des pierres. Se hissant sur les gravats vacillants,l’indigène et l’Européen pénétrèrent dans l’enceinte des bâtimentsde l’exploitation délaissée.

Une grande cour s’étendait devant eux. Aufond, sous un hangar à la toiture branlante, deux personnagesétaient accroupis auprès d’un feu clair, dont la flamme léchaitplusieurs pigeons embrochés par une baguette.

Si peu gourmand qu’il fût, Robert ne puts’empêcher d’adresser un regard attendri à ces préparatifs derepas. Mais son guide fit entendre un léger sifflement. Lesinconnus tournèrent la tête, reconnurent leur compagnon indigène,et, se levant aussitôt, vinrent au devant du Français.

Lui les détaillait. Les deux blancs étaientjeunes. L’un blond, distingué d’allure bien qu’affligé d’une légèregibbosité, pouvait avoir de trente à trente-cinq ans. Quant ausecond, c’était un adolescent gracieux qui certainement n’avait pasvu son seizième printemps.

Chacun s’inclina avec une aisance qui prouvaitque ces coureurs de buissons étaient en état de tenir leur placedans un salon, puis le plus âgé prit la parole :

– Gentleman, soyez le bienvenu ;j’espère que vous voudrez bien partager notre dîner ?

Si singulières étaient ces paroles au milieudu désert, que le Français demeura bouche bée, ne trouvant rien àrépondre.

Cependant il se ressaisit vite et il répliquasur le même ton :

– Trop aimable mille fois. Je suisextrêmement sensible à la bonne grâce que vous témoignez à uninconnu.

– Inconnu ! interrompit vivement soninterlocuteur. Inconnu, non pas. Le voyageur errant dans cessolitudes est sûrement un malheureux. Nous-mêmes sommes dessouffrants, et de la peine commune naît une sorte defraternité.

La voix du bossu s’était faite douce, presquetendre, pour prononcer ces derniers mots.

Robert s’inclina non sans surprise, car lesfarouches bushmen,qui parcourent la plaine australienne,ne sont point coutumiers de pareille sensibilité.

– Donc, reprit le blond voyageur, venezvous asseoir auprès de nous. Mangez, reposez-vous. Ne remerciezpas : ce sont des frères qui reçoivent leur frère.

– Soit, je n’exprimerai pas mareconnaissance, mais vous me permettrez bien de marquer monétonnement de rencontrer tant de prévenance…, tranchons le mot, decharité chez des personnes auxquelles je suis totalementinconnu.

– Inconnu, ne le croyez pas. Nous avonssu, en vous observant, que vous étiez égaré, sans armes, sansvivres ; que vous vous dirigiez vers le nord pour une affaireimportante, sans cela vous ne vous seriez pas livré à l’escaladefatigante des arbres les plus élevés, afin de jalonner votre route.À votre accent, je devine que vous êtes Français ; à vosmanières, que je parle à un gentleman…

Et comme Robert, stupéfait de cette analyserapide dont il était l’objet, esquissait un geste approbateur, lesingulier personnage conclut en souriant :

– Une seule chose manque à cesignalement ; mais dans la brousse, elle n’est pasnécessaire.

– Et cette chose… ?

– Que je ne vous demande pas, est votrenom.

Cette fois, le Français rit franchement et,avec une confiance soudaine :

– À cette question je ne pourraisrépondre.

– Je n’insiste pas.

– Mais moi je tiens à m’expliquer. Jen’ai pas de nom.

– Tiens ? murmurèrent lesinterlocuteurs de Robert en échangeant un regard.

Le jeune homme se méprit sur le sens de cetteexclamation, et vivement :

– C’est-à-dire que j’ai perdu le nomauquel j’étais accoutumé et que l’on m’en offre un autre que je nesaurais consentir à porter. Vous ne pouvez comprendre…

Mais le bossu hocha la tête :

– Je vous demande pardon ; jecomprends fort bien, car, moi aussi je suis dépourvu de nom.

– Comme moi-même, acheva l’adolescent quijusqu’alors avait gardé le silence.

Vraiment la coïncidence était curieuse etRobert put s’écrier avec autant de justesse que degrammaire :

– Mais alors le nom propre que j’avaisadopté devient un nom commun.

– Vous voulez dire ?…

– Que pour me désigner, j’avais choisi lemot mélancolique : Zéro. Le hasard fait qu’en plein désert, jeme trouve face à face avec deux autres Zéros.

Ses interlocuteurs se prirent à rire.

– Voyons, interrogea l’aîné, vous n’avezpas l’intention de dire qu’en prenant pour étiquette le signearithmétique zéro, vous avez voulu indiquer que vous êtes sansvaleur.

Secouant la tête d’un air piteux, le Françaismurmura :

– Non… Cependant, ma carabine étantbrisée, je ne vaux pas grand’chose.

– N’est-ce que cela ? fitcordialement l’inconnu. Nous avons un fusil en trop, il est à votredisposition.

Et comme le jeune homme, ému par cettegénérosité, plus grande en pays sauvage que l’offre d’une fortunedans une contrée civilisée, balbutiait d’une voix tremblante unindistinct remerciement :

– Ne parlons plus de cela. Le fusil estl’unité qui donne de la valeur au zéro, ceci pour continuer votreplaisanterie mathématique. Et maintenant, s’il m’est permis deparler sérieusement, m’est avis que de notre réunion doit naîtreune chose profitable pour tous. Seulement il est nécessaire, ajoutale singulier coureur de buissons après une légère pause, il estnécessaire que nous ayons confiance les uns dans les autres.

Et avec un sourire :

– Pour moi, c’est fait. Je n’ai aucunmérite à cela puisque je représente trois hommes armés contre unhomme sans défense, et il m’appartient de vous donner desarrhes.

D’un signe il appela Mora-Mora auprès de luiet murmura quelques paroles à voix basse. L’indigène courutaussitôt au hangar et revint rapportant une superbe carabine defabrication anglaise qu’il remit à Robert.

– Là, poursuivit l’inconnu, vous voussentez déjà plus à l’aise ; vos yeux brillent, votre taille seredresse. Votre allure indique l’homme brave ; votre visage lebrave homme, je suis enchanté. Vous croyez-vous en sûreté àprésent ?

Pour toute réponse, le Français mit l’arme enbandoulière.

– Voilà un geste éloquent dont je voussuis très obligé. Mais notre rôti paraît cuit à point, dînons, nouscauserons en satisfaisant nos estomacs.

Un instant plus tard, Robert et ses nouveauxamis, assis autour du feu, dégustaient de délicieux pigeons, dontla chair rappelle celle des faisans des Vosges.

Des gobelets pleins de thé parfumé apaisaientla soif des convives.

– Ma foi, remarqua le fiancé de Lotia misen belle humeur, voilà un ordinaire assez extraordinaireen pleine solitude.

Ce jeu de mots égaya ses hôtes et le bossurépliqua :

– Il serait naïf de se priver de ce quel’on peut avoir. Telle est ma doctrine physique… et aussi morale,ainsi que vous allez en juger par une question. Vous n’y répondrezque si elle ne vous paraît pas indiscrète.

Et lentement :

– Pouvez-vous me dire ce que vouscherchez dans ce désert ?

Le Français s’attendait presque à cettedemande, aussi s’écria-t-il sans hésiter :

– Très volontiers.

– Je vous écoute.

– Je cherche le nom que j’ai perdu.

À ces mots, les interlocuteurs du jeune hommecessèrent de manger. Une surprise intense se peignit sur leurstraits. Robert s’en aperçut :

– Cela vous étonne ?commença-t-il.

– Oui, s’empressa de dire le bossu, maisnotre étonnement provient de la ressemblance parfaite de votresituation avec la nôtre.

– Quoi, vous aussi vouschercheriez… ?

– Nos noms tout simplement.

L’étrangeté de la réunion des trois hommes secorsait d’instant en instant ; mais Robert n’était pas aubout.

– Je reprends l’interrogatoire, fitcourtoisement le blond pionnier. Connaissez-vous ce nom à larecherche duquel vous vous êtes lancé ?

– Parfaitement, je l’ai porté assezlongtemps pour ne l’oublier jamais.

– Et c’est…

Avant de parler, le Français se consulta uneminute. N’était-il pas imprudent de confier son secret à cescompagnons, aimables certes, mais dont il ne savait rien ? Lesphysionomies loyales de ses auditeurs le décidèrent.

– C’est le secret de ma vie, peut-êtremon bonheur de demain que je vais vous confier ; vous levoyez, moi aussi j’ai foi en vous.

Et le bossu s’étant incliné, ilpoursuivit :

– Ce nom qui fut celui d’un soldat deFrance aujourd’hui rayé des cadres de l’armée sans avoirfailli ; ce nom que j’aurais voulu offrir à une douce fiancéeest Robert Lavarède.

– Lavarède ? répétèrent les deuxpersonnages.

– Quoi ? L’auriez-vous déjàentendu ?

– Oui.

– Vous ? Où cela ? Quand ?Comment ?

Debout, gesticulant, le Français entassait lesquestions avides.

– Là, là, un peu de calme, conseilla lebossu. Je vous dirai tout, mais auparavant quelques motsencore.

– Soit.

– Vous avez été mêlé à une conspirationégyptienne sous le nom supposé de Thanis.

– C’est vrai, mais qui vous aappris ?…

– Attendez donc. La fiancée dont vousparliez tout à l’heure est miss Lotia Hador ?

– Oui, c’est elle.

– Et vous fûtes le prisonnier d’unfermier du Mont Youle, sir Parker ?

– C’est cela.

– Mais alors, je vous connais beaucoup etje devine le but de votre voyage, vous vous rendez au Mont Youle,pour y rencontrer un certain Niari qui est au courant de toutes vosaventures ?

– Vous l’avez dit.

– Eh bien ! J’avais raison, notreréunion a un premier résultat. Celui de vous éviter une courseinutile.

– Une course inutile ? répéta Robertabasourdi.

– Oui, Niari n’est plus au MontYoule.

– Parti !

Ce fut un cri de désespoir qui sortit deslèvres du fiancé de Lotia.

– Ne vous troublez donc pas, continua lesingulier bossu. Niari a appris que rentré en France, vous aviezaffirmé avoir tué en duel régulier le véritable Thanis.

– En effet.

– Il a su également que le gouvernementanglais, désireux de conserver sous sa main un Thanis, afin dedécapiter le parti indépendant égyptien, avait réussi à vous fairepasser pour menteur et à vous river sur le front le nom de votreadversaire.

– Oui, oui.

– Son but était d’empêcher les rebellesd’élire un nouveau chef.

– Hélas !

– Ne vous lamentez pas. Niari, qui setaisait par suite d’un dévouement aveugle au triste personnage quevous avez tué, ne voulut plus rester muet à la nouvelle de sa mort.Il n’admettait pas, lui l’Égyptien fanatique, qu’un roumide France, portât « le nom de son maître ». Il raconta lavérité à sir Parker. Nous nous trouvions précisément à la ferme àce moment. Sur mon conseil, le fermier a conduit son prisonnier àla côte, afin de l’embarquer et de l’expédier à Sydney, à sir TobyAllsmine, Directeur général de la police du Pacifique, qui recevrasa déposition.

Cette fois, Robert exulta :

– À Sydney, mais en ce cas, je n’ai qu’àretourner là bas, à courir chez sir Allsmine…

– Gardez-vous en bien, il vous feraitenfermer, comme il fera sûrement interner ce pauvre diable deNiari.

– Mais alors, s’écria le Françaisexaspéré, je suis plus perdu que jamais, et c’est vous qui avezaggravé ma situation… et vous venez me le dire froidement.

Paisiblement le bossu haussa les épaules.

– Français bouillant que vous êtes,tâchez donc de rester calme. Votre situation n’est pas plusmauvaise qu’auparavant. À la ferme de Youle, occupée militairementdepuis votre évasion, vous auriez infailliblement été pris, envoyécaptif à Sydney, tandis que vous êtes libre et vous êtes avecmoi.

Le coureur de buissons s’était redressé enprononçant ces paroles. Toute sa personne avait pris un caractèrede grandeur dont son hôte subit l’ascendant.

– Vous, murmura-t-il, vous… qui êtes vousdonc ?

– Un Anglais qui aime passionnément sapatrie, mais qui croit que faible est la puissance basée uniquementsur l’iniquité et le mensonge. Je voudrais la Grande-Bretagnemaîtresse du monde, mais aimée de tous. Je réprouve les injusticesque commettent certains agents ; je souffre d’entendre lesgémissements des victimes.

Et d’un ton douloureux :

– J’ai été frappé moi-même : en cemoment, je poursuis une œuvre de réparation. Je vous protégeraiaussi, vous, qui avez eu assez d’affection dans le cœur pour oserentreprendre la traversée des solitudes australiennes. Ce n’est niHador, ni Thanis qui enlèveront l’Égypte à mon pays ; c’estl’Angleterre elle-même qui s’est exilée des rives du Nil le jour oùelle les a occupées traîtreusement. Il est d’un bon citoyen dereconnaître les fautes de ses compatriotes ; c’est un devoirde les effacer. Chaque injustice réparée est un fleuron au frontd’une nation, c’est un rayon d’apothéose qui brille sur un peuple.Voilà pourquoi votre nom vous sera rendu, pourquoi vous épouserezla fiancée de votre choix, pourquoi vous redeviendrez français,vous qui aimez votre drapeau comme j’aime le mien.

À mesure qu’il parlait, l’inconnu revêtait auxyeux de Robert une majesté souveraine, et ce fut avec un respectévident que le jeune homme répéta :

– Qui êtes-vous donc ?

Le bossu eut un geste de pitié :

– Il vous faut un nom pour que vous vousconfiiez à moi. J’en ai plusieurs, dont aucun n’est le mien. ÀSydney, où vous allez me suivre, on m’appelle James Pack,secrétaire particulier du Directeur de la police.

– De sir Toby Allsmine ? s’écria lecousin de Lavarède en faisant un pas en arrière.

Mais d’un geste, le bossu calma l’appréhensionque trahissait ce mouvement.

– N’ayez crainte ; mes paroles necontiennent aucune menace. Je vous dis ce que personne en dehors decet enfant – il appuya la main sur l’épaule de son jeune compagnon– ce que personne ne sait. Faut-il que j’ajoute desexplications ? Apprenez donc que le véritable James Pack,envoyé d’Angleterre à sir Toby, a été intercepté par moi, que grâceà des moyens dont je dispose, je l’ai décidé à entrer à monservice ; cela afin de prendre sa place, de vivre sans cesseaux côtés de sir Allsmine, d’avoir enfin une fenêtre sur soncœur et sur son cerveau, ce qui était nécessaire à mesprojets.

Et brusquement, changeant de ton, lemystérieux coureur de buissons conclut :

– Vous n’ignorez plus rien de ce que vousdevez savoir. Êtes-vous prêt à m’obéir, à vous abandonnerentièrement à ma volonté ?

– Oui, répondit Robert sans hésiter cettefois.

Le visage de son interlocuteur exprima lasatisfaction.

– All right ! En ce cas, demain nousnous mettrons en marche vers la côte. Vous avez appris à vos dépensque la route n’est point aisée. Donc prenez du repos. Aussi bien lanuit est venue et nous devons partir de grand matin. Dormez, nousveillerons pour vous.

Quand bien même Robert n’eût pas promisobéissance, l’ordre lui eût été agréable. Il s’enveloppa dans sonmanteau, se jeta sur un lit de feuilles sèches disposé sous lehangar, et bientôt il tomba dans un sommeil profond sous la gardedes amis inconnus que sa bonne étoile lui avait fait rencontrer aumilieu de la solitude.

Et comme le sommeil n’est après tout qu’unecontinuation de la veille, le Parisien, muni maintenant d’alliés etd’armes, fut bercé par des rêves teintés des nuances de la plusbrillante aurore. Il avait recouvré sa nationalité et rien nes’opposait plus à ce que Lotia Hador, sa charmante fiancée,partageât son nom de Robert Lavarède enfin reconquis.

Naturellement, après cela, Robert se réveillad’excellente humeur. Déjà ses compagnons étaient debout et lepseudo James Pack lui demanda gaiement :

– Je pense que vous êtes remis de vosfatigues, Sir Robert Zéro ?

– Je ne m’en souviens plus, déclara lejeune homme ; mais je crains d’avoir retardé votre départ.

– Du tout, du tout. Mora-Mora, notreguide, prépare le thé. Il excelle dans cette opération. Le chaudbreuvage est l’antidote des brouillards du matin en ce paysmarécageux.

En attendant le déjeuner annoncé, le Françaisput procéder à sa toilette. Une demi-heure plus tard, frais,dispos, pénétré d’une douce chaleur par l’absorption de viandefroide et d’un bol de liquide parfumé, il quittait avec ses alliésla ferme où il avait passé la nuit.

Non sans émotion, il parcourut en sens inversele chemin franchi la veille. Comme sa situation avait changé !Il était seul, découragé, n’ayant pour se défendre qu’un fusil horsde service ; à présent des compagnons résolus l’escortaient,l’espoir lui était revenu, et sur son épaule il sentait le poidsréjouissant d’une bonne carabine.

Du reste pendant les journées qui suivirent,il ne cessa de se déclarer que le retour vers la côte étaitinfiniment plus agréable que le voyage effectué par lui pour s’enéloigner.

Des repas abondants, une conversationintéressante, des haltes en des endroits admirablement choisis,tout concourait à maintenir sa satisfaction. Vraiment l’inconnu,qui avait déclaré se nommer momentanément James Pack, était unvoyageur de race. Sa route était reconnue d’avance, les campementsprévus. Sans nul doute, il avait étudié avec soin son itinéraire,afin de ne rien laisser au hasard.

Le bossu d’ailleurs paraissait enchanté de sonhôte, et celui-ci lui ayant exprimé sa reconnaissance à plusieursreprises, lui arriva-t-il de dire :

– Ne me remerciez pas. Je vous sers, celaest vrai, mais vous aussi me servirez.

– Oh ! de grand cœur, s’exclamaRobert, et je souhaite vivement que vous me fournissiez l’occasionde vous être utile.

– Vous serez bientôt exaucé.

– Voilà une bonne parole. Vous quisemblez tout prévoir, vous devez déjà avoir fixé le moment où celase produira ?

– Peut-être.

– Vous plairait-il de mel’indiquer ?

– Non, pas encore. Tout dépend d’unecirconstance… Une idée qui m’est venue et dont la réalisation n’estpas certaine.

– Mais enfin, quand pensez-vous être enmesure d’acquérir la certitude ?

– Le lendemain du jour où nous seronsarrivés à la côte.

– C’est-à-dire ?

– Après-demain.

À cette réponse, Robert ne put retenir ungeste de surprise :

– Vous espérez donc arriver au bord de lamer dès demain ?

– Oui, cela vous étonne ?

– Absolument. Il m’a fallu onze journéesde marche pour gagner le point où j’ai eu la bonne fortune de vousrencontrer. Il y en a quatre que nous l’avons quitté et vous pensezque demain…

– Les vagues viendront se briser à nospieds. C’est ainsi. Soyez assuré par exemple qu’il n’y a là-dessousrien de magique ; j’ai simplement évité les détours auxquelsvotre ignorance du pays vous avait fatalement condamné.

– Des détours, avec maboussole ?

James rit franchement de l’air ahuri duFrançais.

– Des détours constants, causés par lesobstacles naturels, de telle sorte que vous avez suivi une lignebrisée et fait deux fois plus de chemin qu’il n’était nécessaire.Ne vous accusez pas, votre courage n’en est que plus grand.

La conversation en resta là, mais quelqueconfiance que le cousin de Lavarède eût en son nouvel ami, ilattendit le lendemain avec une réelle impatience. Les prévisions dubossu se réaliseraient-elles, et lui faudrait-il constater que,même avec une boussole, il est fort malaisé de conserver ladirection du nord dans la brousse australienne.

Cette conclusion, pénible pour sonamour-propre de touriste, s’imposa à lui au jour dit. Le lendemainen effet, vers quatre heures après midi, les quatre hommesescaladèrent une rangée de dunes et atteignirent une plage au sabledoré, sur laquelle les vagues venaient paresseusement sebriser.

Il courba la tête, un peu vexé ; mais ilse reprocha bien vite ce mouvement d’humeur et se tournant versJames Pack :

– Où sommes-nous ?

– À dix kilomètres ouest de l’estuaire dela rivière Russel, répondit le bossu.

– Nous ne regagnerons pas Sydney parterre ?

– Non. Il nous faudrait des semaines pourcela.

– Alors… ?

– Vous désirez savoir où estl’embarcation qui nous emportera ?

– C’est cela même.

– Elle viendra nous chercher à lanuit.

Et avec un malicieux sourire :

– Je vais lui indiquer que nousl’attendons.

Depuis un instant, Mora-Mora et le jeunegarçon qui accompagnaient James s’étaient éloignés. Ils reparurentportant des brassées d’oyats, herbes sèches et dures dontles dunes étaient couvertes.

Devant Robert ébahi, ils les amoncelèrent entrois tas, formant un triangle d’une vingtaine de mètres decôté.

– Vienne l’obscurité maintenant, repritJames que décidément la curiosité du Français amusait, et nousferons le signal de feu.

– Le signal à qui ? s’écria lefiancé de Lotia. J’ai beau interroger la surface de la mer, jen’aperçois rien qui ressemble à une embarcation !

Du coup, James se laissa aller à une franchehilarité qui gagna d’ailleurs ses compagnons. Et, comme Robert nedissimulait pas une grimace de dépit :

– Ne vous blessez pas de ma gaieté,dit-il. Je vous réserve une surprise, voilà tout. Les matelots nousvoient parfaitement.

– En ce cas, c’est un vaisseau fantôme,fit Robert, après avoir parcouru d’un regard circulaire l’étenduedéserte.

– Presque, quoiqu’il possède une solideenveloppe de métal.

Pour couper court aux questions du jeunehomme, James s’éloigna de quelques pas en ajoutant :

– Dînons, tandis que le soleil descendvers l’horizon.

Il n’y avait pas à insister. Renfonçant àregret sa curiosité, Robert aida ses amis à préparer le repas, etpeu après, tous déchiraient à belles dents un lémurien et desperroquets abattus, le jour même, par le guide australien.

Cependant l’astre lumineux poursuivait sacourse. Il touchait la ligne d’horizon, était échancré par elle,cessait d’être visible, ne laissant après lui, comme trace de sonpassage, qu’un embrasement rouge d’incendie.

Puis ces couleurs elles-mêmes pâlissaient,devenaient roses, violettes, grises. Tous les objets revêtaient destons de cendre qui se fonçaient de minute en minute. La nuitétendait son manteau d’ombre sur la terre et sur les eaux.

Alors James se leva :

– Allumons les feux !commanda-t-il.

Cet ordre était attendu, car sans autreexplication, Mora-Mora et l’enfant coururent chacun à l’un desmonceaux d’oyats, tandis que le bossu se plaçait lui-même près dutroisième.

Trois allumettes piquèrent l’obscurité depoints brillants. Il y eut des grésillements, puis trois flammesclaires s’élevèrent sur la plage, dardant leurs langues dansantesvers le ciel.

En cinq minutes, les bûchers furent consumés,laissant sur le sol des taches noires, dans lesquelles desétincelles palpitaient ainsi qu’un essaim d’insectes lumineux.

L’enfant s’était rapproché du bossu.

– Ils seront ici dans vingt minutes,n’est-ce pas ?

– Oui, à peu près.

– Il serait temps en ce cas de donner vosinstructions à Mora-Mora.

– Vous avez raison comme toujours.

La voix de Pack était douce, presquerespectueuse en prononçant ces mots. Robert en fit la remarque,mais son attention fut aussitôt distraite par le dialogue quis’établit entre le bossu et le guide :

– Mora-Mora, je te remercie. Tu as étéfidèle et dévoué. Il m’en coûte de me séparer de toi.

L’indigène s’inclina.

– J’aime la terre où dorment mesancêtres. Ma vie est liée à mes forêts, à mes déserts. Sans cela jete suivrais.

– Nous nous reverrons, guerrier, carj’attends encore beaucoup de toi.

– Parlez, Mora-Mora écoute. Il obéira.Son cœur est sur ses lèvres.

– Je le sais. Tu iras donc àBrimstone-Mounts pour dire à celui qui est là-bas que l’heureattendue sonnera bientôt. Longue est la route…

Avec un sourire, l’Australienl’interrompit :

– Toute route est courte pour qui marchebien.

– Cela fait, poursuivit James, tuattendras près des Trois-Aiguilles, le long de la rivière Schaimcelui qui sera moi, sans être moi.

– Je l’attendrai.

– Et tu le guideras ?

– Je le guiderai.

– Tu n’as pas oublié où je t’attendraiplus tard ?

– Mora-Mora n’oublie jamais. La mémoireest la première vertu du guerrier. À toute heure il doit savoir oùvivent ses amis, où se cachent ses ennemis. Oublier convientseulement aux femmes.

Ici l’indigène s’arrêta court ; uneexpression de gêne passa sur sa physionomie. Ses yeux se portèrentalternativement sur le bossu et sur l’adolescent ; puis d’unevoix hésitante :

– Mora-Mora vient de répéter un dicton desa tribu. Il a eu tort. Il y a aussi des femmes qui sesouviennent.

– Ne parlons plus de cela, fit vivementJames. Après notre départ, tu attendras le signal ?

– Oui.

– Et tu le reconnaîtras ?

– Il est gravé dans mon esprit.

– Bien. Alors, guerrier renommé,laisse-moi te serrer la main, avant de m’embarquer.

Les deux hommes échangèrent une étreintecordiale, tandis que Robert de plus en plus intrigué murmurait àpart lui :

– Du diable si je comprends comment ilentend s’embarquer !

Mais à peine venait-il de formuler cetteréflexion qu’il tressaillit ; un bruit lointain d’avironsarrivait à son oreille.

– Je rêve, fit-il encore.

Non, il ne rêvait pas. Le son avait été perçuégalement par ses compagnons, et Pack prononça lentement :

– Ils approchent. Au revoir, chef, aurevoir.

– Au revoir, répéta le guide d’une voixsourde.

Il y avait une émotion contenue dans sonaccent. La séparation lui paraissait évidemment pénible, mais avecl’orgueil des races primitives il domina son trouble et se mit àsiffler.

Cependant des rames battaient l’eau à peu dedistance. Robert, qui ne quittait plus des yeux la surface de lamer, distingua une forme noire qui s’avançait vers le rivage. Laforme se précisa, devint une chaloupe, les silhouettes des rameursse montrèrent.

– Ohé ! de la chaloupe ! criasoudain le bossu.

Un organe rude répondit :

– Qui appelle ?

– Celui qui alluma les trois feux.

Un silence, puis un commandement :

– Aborde, garçons.

Un dernier coup d’avirons et l’embarcationstoppa à dix mètres de la plage, sa quille traînant sur le fond desable.

Aussitôt les hommes qui la montaient sautèrentà l’eau, gagnèrent le sol sec et se mirent en devoir de porter lespassagers jusqu’au canot. À la vue de Robert, ils ne manifestèrentaucun étonnement. Enlevé comme ses compagnons par des brasvigoureux, il se trouva en un clin d’œil assis à l’arrière de lachaloupe entre ses nouveaux amis.

L’équipage avait repris sa place sur lesbancs. Les avirons levés montraient que l’on était prêt àpartir.

– Au revoir, Mora-Mora, clama lebossu ; puis du ton bref de l’homme accoutumé àcommander : Nage !

Les rames battirent l’eau. Le canot évolualentement et s’éloigna de la côte, filant vers la pleine mer.

Une longue houle soulevait lentement lasurface de l’Océan, berçant mollement la barque qui avançait avecrapidité. Au bout d’un instant, la côte, la haute silhouette del’Australien immobile sur la grève se perdirent dans l’ombre.

Comment se dirigeraient maintenant lesmatelots privés de tout point de repère ? Telle fut laquestion que se posa le Français. N’y trouvant pas de réponse, ilse pencha vers Pack :

– Où est le navire ? fit-il.

– En avant de nous, répliqua le bossu.Tenez, il vient d’allumer son fanal pour nous guider.

– Cela, un fanal ?

– Oui, et électrique encore.

Justifiée était l’exclamation du cousin deLavarède. À un mille environ au large, une clartéapparaissait ; mais au lieu de briller à une certaine hauteurcomme les feux de bord des navires, elle s’étendait ainsi qu’unenappe d’argent à la surface même de l’eau. Bien plus, il semblaitau jeune homme que le foyer qui la produisait se trouvaitau-dessous du niveau des flots.

En approchant il constata qu’il ne s’était pastrompé. Un fanal doué d’une extrême puissance étincelait aveuglantà quelques pieds de profondeur ; mais un nouvel objet détournal’attention du Français.

De la mer sortait un dôme qui, au milieu de laclarté apparaissait d’or pâle. On eût dit la carapace d’une énormetortue. Et sur cette chose des formes humaines s’agitaient.

Si fantastique était la vision que Robert eutpeur d’être halluciné. Il se pinça fortement. La douleur lui appritqu’il était bien éveillé. Il se frotta les yeux, puis regarda denouveau. Le même tableau se présenta à ses yeux.

Alors d’une voix étouffée, ilmurmura :

– Qu’est-ce que c’est que cela ?

La voix de James Pack répondit :

– C’est le navire que je vous aiannoncé !

– Un navire ?…

– Sous-marin, qui affleure en ce momentpour que nous puissions embarquer. Mais silence, nousaccostons ; il vous suffira d’écouter pour comprendre.

En effet la chaloupe atteignait le dôme. Celafigurait une surface arrondie, de forme elliptique qui s’élevait àson point culminant de quatre à cinq pieds au-dessus des vagues.Cela pouvait avoir vingt mètres de long sur dix de large. Au centrese dessinait une ouverture rectangulaire près de laquelle sedressait un panneau.

– L’entrée de mon navire, expliqua lebossu. Venez.

Tout étourdi de l’aventure, Lavarède obéit. Ilmit le pied sur le pont de l’étrange bateau, et sous son talon seproduisit une résonnance métallique.

Derrière son guide, il s’approcha del’ouverture, s’engagea après lui sur un léger escalier, de métalégalement, et se trouva dans une salle spacieuse qu’éclairaient deslampes électriques aux contours de fleurs de diverses nuances. Àdroite et à gauche des couloirs s’ouvraient.

Il eut un cri :

– Extraordinaire !

Ce à quoi le bossu répliqua non sansironie :

– Français, Français, toujours les mêmes.Vous vous étonnez de voir des étrangers se servir d’inventionssorties du cerveau de vos compatriotes.

Chapitre 2OÙ ROBERT DEVIENT FRACTION, CE QUI PEUT S’ÉCRIRE : ROBERT =CORSAIRE TRIPLEX / 3

Le jeune homme ouvrait la bouche pourquestionner. James Pack ne lui en donna pas le temps. Il le saisitpar le bras, ouvrit une porte et entraîna son compagnon, aprèsavoir jeté cette phrase bizarre à l’adolescent debout auprès delui :

– Vous pouvez redevenir vous-même.

La pièce où il avait introduit Robert était unsalon luxueux. Meubles précieux, riches étoffes, statues, tableauxde prix disposés en un pittoresque désordre, alternaient avec desvitrines emplies de trésors cueillis sur les fonds del’Océan : perles merveilleuses, coraux sanglants, fucus rares.Mais ce qui le frappa surtout, ce fut la décoration étrange de deuxdes parois.

Celles-ci étaient percées de hublotscirculaires, garnis de vitres épaisses, solidement maintenues pardes armatures de bronze. Elles donnaient l’impression de planches àbouteilles fabriquées pour une cave de géants.

James avait suivi la direction des regards deson compagnon.

– Ce sont là mes fenêtres. Actuellementles plaques de tôle qui servent de volets sont fermées. Vousapprécierez plus tard l’utilité de ces ouvertures. Pour l’instant,je dois vous montrer d’autres choses.

Ce disant il allait vers un piano depalissandre adossé à une cloison. Au-dessus de l’instrument, deuxgrandes toiles étaient suspendues côte à côte. L’une représentaitun homme blond, élégant et distingué ; l’autre une jeune femmedans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté.

Un instant le bossu les considéra en silence,puis d’une voix douce, caressante, où perçait une émotionprofonde :

– Lord Green, dit-il, Milady Joan,bientôt j’aurai accompli ma tâche. Alors je devrai me séparer devous et… de tous, sans autre récompense qu’un souvenir. Voilàpourquoi j’ai eu pitié d’un autre souffrant, pourquoi je l’amèneici pour l’associer à mon œuvre et m’associer à la sienne.

Il avait pris la main de Robert ; ilsemblait le présenter aux portraits impassibles. Tout à coup ilsecoua la tête comme pour chasser une pensée importune et d’ungeste brusque ouvrit le piano.

Le clavier apparut, clavier étrange fait detouches blanches et rouges alternées, dont chacune portait un signeincompréhensible pour le Français.

James fixa son regard perçant sur cedernier.

– Ceci, dit-il, est un clavier dedirection. En appuyant le doigt sur l’une de ces touches jetransmets mes ordres à l’homme du gouvernail. Il a devant lui unclavier semblable. Tout mouvement de celui-ci se transmet àl’autre. Les signes que vous voyez sur les touches sont au nombrede douze. Ils signifient en allant de gauche à droite : Enavant, stop, à tribord, à bâbord, montez, descendez, marchez à 10,20, 30, 40, 50 et 80 nœuds : c’est tout.

– Rien n’est plus simple, déclara lefiancé de Lotia. Un enfant se servirait de cet appareil, mais vousn’avez désigné que les touches blanches ; les rougessont-elles sans utilité ?

Le bossu hocha la tête d’un airapprobateur :

– La remarque me fait plaisir. Sachezdonc que les appareils électriques qui donnent à mon bateau lalumière, la chaleur et le mouvement, peuvent se détériorer, avoirbesoin de réparations. Or dans ma vie les minutes sont précieuses,je ne devais pas être exposé à rester en panne. J’ai donc établi unmoteur supplémentaire en utilisant les propriétés volatiles dunadol, cette benzine ininflammable. Mes courants sont-ilssuspendus, le nadol fonctionne et les touches rouges trouvent leurusage. Chacune a la même signification que la touche blanche qui laprécède.

– Je comprends.

– Quelques mots encore. Vous verrez lesmachines pendant la traversée, il faut simplement que vousappreniez le principe de mon sous-marin. Jusqu’ici les hommes ontcherché à flotter à la surface de l’eau ; ils ont imaginé lebateau-cygne, si je puis m’exprimer ainsi. Aviron, voiles, aubes,hélices sont des dérivés du mode de natation des palmipèdes. Icil’on s’est inspiré du poisson.

– Du poisson, dites-vous ?

– Absolument, vous allez en juger. Laparticularité de la gent pisciforme est qu’elle nage en étantcomplètement plongée dans l’élément liquide. Pour se maintenir àune plus ou moins grande profondeur, le poisson a une vessienatatoire qu’il gonfle d’air. Ainsi il établit l’équilibre avec lemilieu ambiant ; c’est-à-dire qu’il arrive à peser exactementle poids de l’eau qu’il déplace et n’est plus par suite sollicité àmonter ou à descendre, c’est l’équilibre à un niveau donné. Ici lavessie du poisson est remplacée par des réservoirs à eau. Cesréservoirs vides, le bâtiment flotte ainsi qu’au moment de notrearrivée. La manœuvre d’une simple manette ouvre des robinets quipermettent à l’eau d’envahir les réservoirs, alors ondescend : des cadrans gradués indiquent que la quantité d’eauadmise correspond à l’état d’équilibre à dix, cent, mille mètresau-dessous de la surface de l’océan.

– Mille mètres, s’écria Robert ;atteignez-vous de semblables profondeurs ?

– Je descends sans danger jusqu’à sixmille mètres. Le navire coulé en trois morceaux résiste aux plusfortes pressions. Il se comporte comme un bloc plein.

Et Robert murmurant :

– Une pareille découverte !…Personne ne la soupçonne !…

Le bossu ricana :

– Personne, vous croyez ? Pourtantle principe que je viens de vous exposer a été trouvé et prouvéexpérimentalement par un de vos compatriotes.

– Un Français ?…

– Tout simplement. Un homme de génie qui,aujourd’hui encore, lutte péniblement pour faire croire à soninvention, alors que, grâce à elle, je parcours le fond desmers : un homme méconnu ou inconnu de ses contemporains etauquel la postérité dressera des statues.

– Et il se nomme ?

– Goubet, et il a son bureau, à Paris,85, boulevard Haussmann, et il a fait des expériences dans le portde Cherbourg, aux Docks de Saint-Ouen.

– Mais c’est donc tout à faitsérieux ?

Pour toute réponse, James eut un gestecirculaire et prononça ces trois mots :

– Vous le voyez.

Eh oui, Robert le voyait. Il le vit mieuxencore après une rapide promenade à l’intérieur du navire. En unquart d’heure, il eut visité le poste de l’équipage situé àl’arrière, la chambre des machines à laquelle ses bobines, sesélectro-aimants, ses piles reliés par d’innombrables fils de laitonrecouverts de chanvre et de gutta-percha, donnaient l’aspect d’ungigantesque instrument à corde. Puis vinrent la double hélice, lescabines, soutes aux provisions, chambres du gouvernail, du fanal,etc., etc.

Les deux hommes se retrouvèrent dans le salon,devant le piano aux touches blanches et rouges.

Tout étourdi par les sensations nouvellesqu’il venait d’éprouver, Robert réfléchissait, cherchait à grouperses idées. À ce moment, le bossu lui appuya la main surl’épaule.

– Vous avez vu ?

– Certes.

– Et après cela, croyez-vous que l’hommequi posséderait trois vaisseaux semblables à celui-ci serait maîtredu monde ?

– Il défierait l’univers.

– Eh bien cet homme existe. Il est devantvous.

– Quoi ? Vous…

– Je commande à trois sous-marins. Monjeune ami est mon lieutenant et dirige l’un de ces vaisseaux ;voulez-vous être le capitaine du troisième ?

Comme Robert hésitait :

– Vous ne serez plus ainsi le citoyendésarmé, jouet des combinaisons louches d’une politique astucieuse,mais un adversaire redoutable, avec lequel il faudra compter.

Et après un silence :

– En outre vous me fournirez un nomnouveau ; le nom que je porterai sur mer.

– Un nom, je ne saisis pas ?

– Une idée qui m’est venue. Vous, monautre lieutenant et moi-même, aurons désormais une appellationunique, une volonté dans trois cerveaux, une décision que nousserons trois à exécuter et le monde sera bouleversé par lesexploits…

– De… ?

– Du Corsaire Triplex.

– Le Corsaire Tripl… j’y suis… oui, eneffet, trois navires, trois capitaines et toujours le nom deTriplex.

– C’est-à-dire le don d’ubiquité… lascience engendrant le fantastique. L’ennemi insaisissable frappantpartout à la fois. Mais pour que ce plan, né de votre rencontre,réussisse, il faut de votre part une obéissance aveugle, undévouement de tous les instants.

Robert étendit la main et d’une voixgrave :

– Désormais je suis votre serviteur.

À ces mots, le visage de James s’éclaira.

– Je compte sur vous. Veuillezm’accompagner sur le pont.

Un instant plus tard les deux personnages setenaient auprès de l’écoutille, et sur l’ordre du bossu, un matelotmettait le feu à une fusée qui, dans la nuit noire, traçait saparabole d’étincelles.

Au loin une lueur rapide brilla, suivie aubout de quelques secondes par une détonation assourdie.

– Bien, murmura le Corsaire, Mora-Mora avu le signal : il a répondu en déchargeant sa carabine ;redescendons, le bateau va se mettre en marche.

Robert intrigué voulut adresser une question àson mystérieux compagnon, mais celui-ci appuya un doigt sur seslèvres, et se souvenant de son serment d’obéissance, le jeune hommen’insista pas.

Rentré au salon, James alla au clavier dedirection. Ses doigts coururent sur les touches. Aussitôt unetrépidation presque imperceptible fit vibrer le plancher.

– Nous partons ! s’exclama leFrançais.

Il avait deviné juste. La navigationsous-marine commençait.

En proie à une émotion inexplicable, ayantl’intuition qu’il s’enfonçait dans l’inconnu, le fiancé de Lotiademeurait immobile, sans pensée, les pieds cloués au sol. Tout àcoup il tressaillit, la porte de la salle s’était ouverte avec unglissement léger.

Il regarda de ce côté et eut peine à retenirun cri d’étonnement. Sur le seuil se montrait une ravissante jeunefille, dont les traits rappelaient à s’y méprendre ceux del’adolescent qui accompagnait James Pack dans la brousse.

Le bossu comprit la pensée de son nouveaulieutenant, et, le sourire aux lèvres, avec la même aisance ques’il se fût trouvé dans une réunion mondaine, il fit laprésentation suivante :

– Miss, j’ai l’honneur de vous présentersir Robert Lavarède ; sir Robert Lavarède, miss Maudlin Green,dont je vais vous raconter l’histoire.

Et d’un ton mélancolique :

– Vous êtes désormais associé à notreœuvre, nous ne devons plus avoir de secrets pour vous.

En phrases rapides, il rapporta l’accusationterrible que le tribunal des Masques verts jeta à la face de TobyAllsmine. Il dit comment le Directeur de la police, après avoir tuélord Green, avait chargé un malheureux, perdu de dettes, du nom deBob Sammy, de se rendre à la ferme de la rivière Lachlan et denoyer la petite Maudlin.

– Je fus mis au courant, continua-t-il.Comment ? Cela importe peu. Mais je sauvai l’enfant. J’étaisjeune ; sans appui ; les concours que je cherchaistimidement me firent défaut. Personne ne se souciait d’entrer enlutte avec Allsmine soutenu par de puissants protecteurs. J’auraispu rendre la fille à sa mère, mais j’eus peur en agissant ainsi dela livrer de nouveau à celui qui avait ordonné sa mort. Et puis jen’avais pas de preuves suffisantes. Les affirmations del’aventurier Bob Sammy eussent été sans force contre la parole dupolicier. Bref, tandis que j’hésitais, le misérable épousa ladyJoan Green, veuve de sa première victime. Alors j’eus l’idée dedevenir si fort que toutes les résistances se brisassent devantmoi. J’élevai la petite qui devint une jeune fille accomplie. Jem’imposai des sacrifices constants, car je n’étais pas riche, etmon brevet d’ingénieur m’avait permis seulement d’être attaché àl’exploitation d’une mine, où mes faibles émoluments suffisaient àpeine à nous nourrir. Mais la justice de la nature veillait.

Miss Maudlin avait saisi la main du bossu,elle la tenait dans les siennes, regardant le causeur avec des yeuxpleins de larmes. Il lui sourit doucement :

– Ces souvenirs me sont doux, missMaudlin, très doux… et puis sir Robert doit savoir.

D’une voix ferme il reprit :

– Un jour un éboulement se produit dansles galeries ; des mineurs sont ensevelis sous les décombres.Au prix d’efforts incroyables on les retire respirant encore, maiscondamnés à une mort prompte. Parmi les blessés était un ancienmarin, un être bizarre. Il n’allait pas au cabaret comme lesautres, il vivait de peu, épargnant avec une âpreté cruelle sur sonsalaire. On le disait avare. J’allai le voir à l’hôpital. Il luttadésespérément contre le trépas. Au milieu de ses souffrances ilrépétait sans cesse : Je veux vivre. La fortune ! lafortune ! Enfin le pauvre diable comprit qu’il était perdu. Ildemanda à me voir et voici la conversation qui s’établit entrenous :

Lui. – Ingénieur, je vais mourir.

Moi. – Non, mon garçon, ne croyez pascela.

Lui. – Si, si, je le sens bien. Vous dites lecontraire, parce que vous êtes un brave homme, mais unechaufferette n’empêche pas un défunt d’avoir l’onglée. Pas deparoles inutiles. Vous avez toujours été bon pour moi, je veux vousléguer une découverte dont je ne puis profiter (tristement). Lasalade qui pousse doit être mangée par quelqu’un.

Moi. – Eh bien, je vous écoute.

Lui. – Avant d’être mineur, j’étais marin àbord d’une goélette qui faisait le commerce du coprah dans les îlesde la Polynésie. Or, un jour, sur la côte d’un îlot désert, jedécouvris des paillettes d’or. Sans rien dire de ma trouvaille, jebattis le rocher et j’arrivai à la certitude qu’il contenait ungisement d’or d’une richesse inouïe. Intelligent, je me seraisabouché avec un banquier, j’aurais obtenu la concession de l’île,installé une exploitation et je serais riche aujourd’hui, peut-êtremembre du Parlement. Hélas ! Un lingot d’or dans lacervelle ne met pas de plomb dans la tête ! Je devinsfou. Je voulus garder pour moi seul le trésor que la nature m’avaitmontré. Depuis vingt ans, je travaille, vivant de privations, afind’amasser assez d’argent pour louer un navire et aller là-bas lecharger d’or. Mon rêve de fortune est fini, et pourtant je ne veuxpas avoir souffert pour rien. Je n’ai pas d’amis, pas de parents.Vous, ingénieur, soyez mon héritier.

– Je pensais, reprit James, quej’entendais la voix du délire. Sans doute le moribond s’en aperçutà l’expression de ma physionomie, car il poursuivit :

– Non, non, j’ai tout mon bon sens,ingénieur. Faites ce que je vais vous dire et vous le verrez. Allezà ma cabane, déplacez la pierre du foyer. Dessous vous trouverezune boîte de fer qui contient mes économies en bonnes banknotes, etle gisement exact de l’île d’Or. Prenez tout, je vous le donne.Adieu.

Le malade ferma les yeux et se tut. J’essayaide le faire parler encore ; il refusa. Évidemment saconfidence avait épuisé ses dernières forces. Le soir même iltrépassait.

Alors j’exécutai à la lettre ses instructions.Je découvris le coffret dont il m’avait parlé. Il y avait àl’intérieur huit cents livres (20.000 francs) et une carte del’archipel de Cook, dont l’un des îlots était marqué d’une croix.Une feuille de papier était épinglée à la carte et j’ylus :

« La croix marque l’île d’Or, c’est unpic couvert de hautes herbes et où se rencontrent quelques rarescocotiers. Tout au sommet un énorme arbre mort et des rochers quisemblent un navire démâté feront reconnaître l’endroit. »

Après m’être assuré que le mineur n’avaitaucun parent auquel son héritage dût revenir, je résolus de tenterl’aventure. Je plaçai miss Maudlin dans un pensionnat et partispour l’Australie. Là je louai un petit bâtiment et je cinglai versl’archipel de Cook. Sans peine je reconnus l’île d’Or, et aprèshuit jours d’études, je fus un des plus riches parmi les riches dela terre. Ce massif rocheux était presque uniquement composé dequartz aurifère. Du même coup, j’acquérais le moyen d’engager lalutte contre le puissant sir Toby Allsmine.

Mes sous-marins furent construits parmorceaux, commandés, les uns en Angleterre, les autres en France,en Allemagne, en Autriche, aux États-Unis. Des navires à moi lestransportèrent à l’île d’Or, où ils furent montés par des hommes enqui j’ai toute confiance. Un mot vous prouvera que j’ai raison decroire en eux. Mes équipages sont formés de victimes de la tyranniedu Directeur de la police du Pacifique.

Puis avec calme, le bossu conclut :

– À présent vous n’ignorez plus rien.

– Pardon, une chose encore, interrompitRobert qui avait écouté avec une attention soutenue.

– Laquelle ? je vous prie.

– Votre véritable nom.

Une ombre se répandit sur le visage deJames :

– Il ne peut encore être prononcé. MissMaudlin elle-même ne le connaît pas. Faites comme elle, voyez enmoi le représentant de la justice, du droit. Dites-vous que je suisun homme qui, ne pouvant être heureux lui-même, a voué sa vie aubonheur des autres.

Bien que prononcées simplement, ces parolesrévélaient une torture violente. La figure du Corsaire avait pâliet dans ses yeux avait brillé l’exaltation des martyrs.

Respectueusement le Français s’inclina.

– Capitaine, commandez. Vos ordres serontponctuellement exécutés.

Le mystérieux personnage lui tendit la main,et, la voix changée :

– En ce cas, à l’ouvrage. La lutte vacommencer.

**

*

C’est ainsi que Robert devint le tiers duCorsaire Triplex ; qu’il porta la parole au tribunal desMasques verts, qu’il collabora à l’enlèvement de Niari et qu’ilterrifia le digne concierge du cimetière de Killed-Town.

Chapitre 3RÉUNIS ET SÉPARÉS

Avertis par des messagers de James, ArmandLavarède, Aurett, Lotia ainsi que mistress Joan, avaient assisté àla résurrection de Robert. Tous étaient sortis de l’enceinte ducimetière par la poterne n° 4, avaient gagné le port deSydney, pris place dans une chaloupe qui, à quelque distance, avaitabordé l’un des bateaux sous-marins, tout comme l’embarcation dontle Corsaire s’était servi à l’embouchure de la rivière Russel.

Et tous réunis maintenant dans le salon dunavire écoutaient le récit de la rencontre de Robert avec le bossuJames Pack.

Celui-ci avait disparu, mais personne n’enavait cure. Lotia et son fiancé se regardaient doucement, les yeuxhumides et le sourire sur les lèvres. Leur bonheur réjouissaitArmand et Aurett.

Seule, mistress Joan restait pensive. LeCorsaire avait promis de lui rendre son enfant et elleattendait.

– Ah ! disait Lotia, je ne vousquitterai plus. Oui, certes, votre lutte contre l’Angleterrem’attristait ; mais qu’était l’ennui éprouvé auprès dudésespoir que j’ai ressenti après votre départ. Nos amis meconsolaient de leur mieux ; ils ne pouvaient empêcher mesnuits d’être peuplées de songes funèbres. En suivant les tracesd’un vivant, je tremblais de ne rencontrer qu’un mort au bout duchemin.

– Et cela s’est réalisé, fit gaiement leFrançais. Seulement en ce pays excentrique les morts sortent dutombeau.

– Ne riez pas, je vous en prie.

– Demandez-moi tout excepté cela, Lotia.Depuis si longtemps que je suis sevré de votre chère présence, jevous vois et vous me défendez d’être joyeux. Est-ce que les oiseauxne chantent pas quand brille le soleil ? Eh bien moi, j’aideux soleils, vos yeux ; jugez de mes transports.

Armand interrompit le causeur :

– Je te félicite, cousin. Je craignaisque ton long séjour sous les eaux ne t’eût rendu loup demer ; je constate avec plaisir qu’il n’en est rien. Tuviens de tourner un compliment… astronomique que l’observatoire deParis t’envierait.

– Plaisante, plaisante, s’écria Robert.Demande donc à ton observatoire de te montrer une étoile pareille àLotia.

– Ah ! cela n’est plus galant.

– Que veux-tu dire ?

– Que ma femme, ma bonne et charmanteAurett est là.

– Eh bien ?

– Eh bien, aveugle, l’étoile semblableest trouvée.

Et comme tous riaient de cette escarmoucheamicale, on frappa un coup léger à la porte du salon.

– Entrez, dit Armand.

Le battant tourna sur ses gonds et James Packapparut.

– Ah ! s’exclama le journaliste,c’est vous, mon cher hôte, qui vous annoncez ainsi, vous êtesvraiment par trop discret.

Le Corsaire secoua la tête :

– Non, mais j’ai quelque mémoire.

– Je ne vois pas le rapport.

– Satisfaits, vous avez oublié la pauvremère qui, elle aussi, attend l’être cher dont elle a étéséparée.

Tous les yeux se fixèrent sur Joan, tous lesvisages devinrent graves.

Elle s’était soulevée à demi sur son siège etses regards exprimaient une ardente interrogation.

– Je vous comprends, Mistress Joan,reprit doucement le Corsaire, et si je me suis absenté tout àl’heure, c’était pour prévenir Miss Maudlin de votre arrivée àbord.

– Ma fille !

C’était un cri étouffé qui jaillit des lèvresde la pauvre femme.

– Ma fille sait que je suis ici et ellen’est pas dans mes bras.

– Elle va s’y jeter, Mistress.

Ce disant James ouvrit la porte et avec unprofond respect :

– Entrez, Miss Maudlin. Votre mère vousest rendue.

La jeune fille se précipita impétueusementdans la salle, et d’un seul élan se pelotonna dans les bras de samère.

Ce furent des baisers éperdus, des sanglots.Puis, la première émotion passée, Joan éloigna sa fille.

– Laisse-moi te regarder, enfant. Songeque, pour ainsi dire, je ne t’ai jamais vue.

De ses mains appuyées sur les épaules deMaudlin, elle la tournait, plaçant son jeune et frais visage enpleine lumière. Un cri de surprise échappa à tous lesassistants :

– Silly, l’innocentSilly !

Oui, on ne pouvait s’y méprendre. Les traitsde Maudlin étaient les mêmes que ceux du pauvre enfant errant dansles rues de Sydney, mais son regard clair, intelligent, n’étaitplus celui de l’innocent.

– Silly, reprit Joan, Silly, était-cedonc toi ? Était-ce ma fille que j’ai pressée sur mon cœursans la reconnaître ?

– Oui, mère, balbutia Maudlin.

– Toi ! Et tu as eu le courage de tetaire, de ne pas me crier : Je suis celle que tupleures !

La jeune fille montra James.

– En parlant, mère, je perdais celui quia consacré son existence à nous protéger.

– Ah oui ! c’est vrai. Le dangerl’environnait… par ma faute, à moi, misérable créature, qui aidonné ma main à notre pire ennemi…

– Que vous pensiez être le plus dévouédes amis, dit lentement le Corsaire en avançant d’un pas. Ne vousaccusez donc pas, Mistress. Vous fûtes la victime d’une odieusemachination, la victime, entendez-vous.

Et d’une voix douce, avec une ironiedouloureuse :

– Je vous laisse miss Maudlin. Elle vouscontera son existence. Vous avez été étonnée d’apprendre qu’elleavait incarné Silly ; vous le serez davantage lorsqu’elle vousaura dit qu’elle fut le capitaine de l’un de mes sous-marins ;qu’elle fut Corsaire Triplex, tout autant que sir Robert et quemoi-même.

– Quoi, ma fille… ?

– Le voulut ainsi. J’avais l’intention dela laisser en Europe, mais elle refusa net. Vous allez travailler àme rendre ma mère, me dit-elle, je veux travailler avec vous ;je veux être de moitié dans tous vos dangers. Ma mère elle-même mereprocherait de vous permettre de vous exposer seul pour le salutcommun. Mais je relève aujourd’hui le gracieux capitaine de soncommandement. Vous resterez auprès de votre mère, Miss, et lesecond vous remplacera à la direction du bateau. N’est-ce point làce que désire mistress Joan ?

– Si, si, homme de bien. Je vous remerciedu plus profond du cœur. Mais dites-moi qui est celui qui nous atirées de l’abîme, celui qui aime la justice au point de seconsacrer tout entier à son triomphe ?

– Je suis James Pack, Mistress, ou jesuis le Corsaire Triplex.

– Vous prétendez cacher votre véritablenom ; je n’ai pas le droit de résister à votre volonté. Maisquelle que soit l’appellation choisie par vous, vous resterez pourmoi le sauveur de ma fille.

Le Corsaire salua, puis d’une voix brève,comme s’il avait hâte de mettre fin à la scène :

– Par la voie de la presse, dit-il, j’aiconvié la flotte britannique à se trouver dans deux mois à l’îled’Or. Nous avons à travailler d’ici-là, afin d’assurer le triomphedéfinitif.

Ces paroles secouèrent les assistants. Tous selevèrent et d’une commune voix :

– Vous pensez donc réussirenfin ?

– Oui, je réussirai, murmura-t-il avecune tristesse inexplicable. Oui, vous serez heureux.

Ses traits se contractèrent, il eut un gestecomme pour chasser une idée importune et reprenant le ton ducommandement :

– Sir Robert, voici une enveloppe. Ellecontient mes instructions. Je vous rejoindrai dans les parages deBornéo, à la baie de Gaya, point d’attache du stationnairebritannique.

– Vous nous quittez donc ?

– Sans doute.

Rougissante, miss Maudlin se rapprocha etd’une voix hésitante :

– Est-ce donc indispensable ?

Les paupières de James battirent ; uneexpression indéfinissable passa dans ses yeux mais ce fut d’un airdétaché qu’il répondit :

– Il le faut. Le Corsaire Triplex doit semontrer partout à la fois pour vaincre les dernières hésitations del’Amirauté.

– Pourtant…

Il l’interrompit presquebrusquement :

– Ah ! laissez-moi achever monœuvre. Ma présence ici serait inutile. Vous êtes auprès de votremère, et cette compagne tant désirée vous fera oublier l’ami dontle souvenir rappellerait seulement les jours sombres.

La jeune fille fut agitée d’untremblement ; une teinte purpurine monta à sesjoues :

– Vous êtes injuste, capitaine, dit-elleenfin. Je n’ai pas mérité que vous m’accusiez d’ingratitude…

– Je n’ai rien affirmé de semblable…

– Pardon. Ne serait-ce pas del’ingratitude d’oublier celui qui m’a préservée de la mort, qui àtoute heure a veillé sur moi avec la sollicitude…

– … D’un serviteur dévoué, ricana Packavec une amertume étrange.

Mais la réplique eut un effet inattendu.Maudlin se calma soudain ; ses lèvres s’entr’ouvrirent pour unsourire et doucement :

– La sollicitude, le dévouement n’ont pasbesoin d’épithètes. Ils sont et c’est tout. Seulement ce que jetiens à vous déclarer, capitaine, c’est que ma mère et moi sommespénétrées de reconnaissance pour vous. Vous pouvez impunément êtreinjuste, cruel ; il ne dépend pas de vous de vous chasser denotre cœur.

James, dont le regard avait pris quelque chosed’halluciné, ne répondit rien. Il s’inclina profondément et seretira.

La porte retomba sur lui. Un instant encore onentendit le bruit de ses pas, puis le silence se fit.

Alors Robert, qui venait d’ouvrir l’enveloppecontenant les ordres, lut à haute voix :

« Se rendre à Poulo-Tantalam (Malacca),déposer une carte et rallier la baie Gaya. »

– C’est de l’hébreu ! s’exclamaArmand.

– Pour toi, oui ; mais pour moi cesinstructions sont claires.

– Alors explique-nous…

– Je ne le dois pas. Le capitaine m’aprescrit d’obéir, non de vous instruire.

Et pour couper court aux questions de son tropcurieux cousin, le jeune homme alla au tableau de direction, etpressa successivement plusieurs touches.

Dix secondes se passèrent, puis unfrémissement léger se produisit.

– Qu’est cela ? demanda Aurett.

– Le bateau se met en marche, cousine,tout simplement. Je vous prierai même de m’excuser si je m’éloigne.Il me faut transmettre mes ordres à l’équipage.

Sur ce il quitta le salon.

Et comme les passagers se regardaient avec unecertaine surprise, Maudlin s’approcha de Lotia :

– Permettez-moi de vous faire leshonneurs de votre nouvelle demeure. Ne vous plairait-il pas deregarder par la fenêtre ?

– Pardon, je ne comprends pas, murmura lajolie Égyptienne. Maudlin désigna les hublots circulaires quiornaient deux des cloisons.

– Les croisées, les voici.

Et, appuyant sur une manette :

– Je fais glisser les obturateurs.Maintenant il vous est loisible de voir les passants.

Aussitôt les hublots furent démasqués, et àtravers les vitres, les passagers aperçurent la mer que le fanalilluminait de rayons phosphorescents.

Des ombres passaient dans la zone lumineuseavec des contorsions éperdues. C’étaient des poissons, des raies,des squales troublés dans leur tranquillité sous-marine par cettesoudaine irradiation.

– Mais on doit nous apercevoir de lacôte, remarqua le journaliste.

– Pas le moins du monde, répliquaMaudlin. Consultez le manomètre. Nous sommes actuellement partrente brasses de profondeur, et un navire placéperpendiculairement au dessus de nous, c’est-à-dire dans lesmeilleures conditions d’observation ne distinguerait rien.

Un silence suivit. Tous s’étaient placés auxhublots et s’absorbaient dans la contemplation du spectacle rarequ’ils avaient sous les yeux.

Soudain l’attention de Lotia fut attirée pardes silhouettes qui passaient à la limite du cercle éclairé etsemblaient fuir avec une extrême rapidité en sens inverse de lacourse du navire.

– Qu’est cela ? demanda-t-elle.

– Des rochers !

Armand eut un sursaut.

– Des récifs ! Diable !Diable !

La gentille cicérone des passagers se tournavers lui :

– Qu’avez-vous, Sir ?

– J’ai… une réflexion désagréable.

– Qui est ?

– Celle-ci : le fanal éclaire uncercle restreint et si nous donnions sur un récif…

Ce fut par un éclat de rire perlé que Maudlinaccueillit l’observation, puis, son hilarité calmée :

– Pas de danger. Le n° 2, – car cebateau porte le numéro 2, le 1 étant commandé par sir James, et le3 étant celui que dirigeait votre cousin, – le n° 2, dis-je,obéit au gouvernail avec une facilité surprenante ; àl’occasion, il peut évoluer sur lui-même comme une toupie.

– Robert nous a conté que le bateau oùnous sommes pouvait marcher à soixante milles à l’heure, soit à peuprès à cent douze kilomètres.

– Il ne vous a pas trompé.

– J’en suis assuré. Ce que je désiresavoir, c’est la force nécessaire pour produire une marche aussirapide.

– Oh ! là je puis vous satisfaire.Il s’agit seulement de donner des chiffres et ma mémoire estfidèle.

Gracieusement elle continua après unepause :

– Voilà. Le navire déplace exactementdix-huit cents tonnes (1.800.000 kilogrammes). À la surface del’eau, pour mettre pareille masse en mouvement et lui imprimer lavitesse dont il s’agit, il faudrait plus de deux millechevaux-vapeur.

– Et par suite, acheva Lavarède, avoir àbord des machines énormes et encombrantes.

– Précisément. Or, entièrement plongédans la mer, notre sous-marin a seulement besoin de cinquantechevaux.

– Cinquante ?

– Oui. Vous avez bien entendu.

– Cinquante ! Alors il convientd’adopter la devise de certains industriels : Installationfacile, économie, célérité…

– Et discrétion, acheva Maudlin ;car personne, à la surface du globe, ne connaît encore ledispositif de nos appareils[4].

Une exclamation de Joan interrompit cedialogue scientifique. Debout près d’un hublot, la veuve de lordGreen avait continué à regarder au dehors, tournant la tête detemps à autre pour poser son regard attendri sur sa fille.

– Maudlin, dit-elle, viens, mon enfant.J’aperçois une chose énorme. Qu’est-ce donc ?

Et, la jeune fille s’étantapprochée :

– Tiens, là-bas, on dirait un cétacégigantesque.

– Mais c’est un autre sous-marin,mère.

– Un autre ?

– Oui. Probablement celui de sir James.C’est lui-même. Tenez, il fait des signaux.

En effet, le fanal du bâtiment venait des’allumer, passant successivement du blanc au vert, du vert aujaune, pour devenir ensuite d’un rouge éclatant.

– Interposition de verres de couleur,expliqua Maudlin. Signal simple, car je puis le traduire.

– Et il signifie ?

– Obéissance absolue. Je m’éloigne. Aurevoir.

Sans nul doute la jeune fille avait raison,car à peine venait-elle de prononcer ces derniers mots, que le feureprit sa couleur blanche et que, le navire pivotant sur lui-mêmes’éloigna avec rapidité pour disparaître bientôt dans la massesombre des eaux.

Avant de partir pour se livrer à un mystérieuxtravail, James Pack avait voulu adresser un adieu à sesprotégés.

Presque au même instant, la porte du salontourna sur ses gonds et Robert entra.

– Mes amis, dit-il, j’ai assuré leservice. Je reviens auprès de vous. Tout d’abord, permettez-moi devous transmettre une communication…

– Du Corsaire Triplex, fit Lotia.Inutile, nous avons intercepté la dépêche. Et d’une voix grave,elle répéta :

– Obéissance passive. Je m’éloigne. Aurevoir.

Robert s’étonna, mais ses yeux rencontrèrentMaudlin et secouant la tête :

– Je devine, c’est Mademoiselle qui aviolé le secret de nos correspondances lumineuses. En ce cas, il neme reste plus qu’à vous conduire à vos cabines, car après lesfatigues et les émotions de cette nuit, vous devez avoir besoin derepos.

La proposition parut surprendre tout le monde.Emportés par la situation si nouvelle où ils se trouvaient, lespassagers oubliaient la fatigue. Cependant personne neprotesta ; les paroles de Robert rappelant à tous qu’après unecourse au cimetière de Killed-Town, après leur embarquement sur ceféerique navire, il était raisonnable de se mettre au lit.

Quelques minutes plus tard, les voyageurss’enfermaient dans les cabines ménagées à l’arrière, et sous lagarde du pilote qui, les mains crispées sur la roue du gouvernail,fixait de son regard clair les limites de la clarté projetée par lefanal, le bateau n° 2, emportant son équipage endormi, filaità toute électricité dans la solitude paisible des eaux.

Telle était leur fatigue que, malgré lesentiment de malaise inséparable d’un début à l’existencesous-marine, les passagers se réveillèrent fort tard lelendemain.

Vers midi seulement, ils se réunirent dans lasalle à manger, voisine du salon.

Un menu délicat les y attendait.

Aux produits de la terre, fruits, légumes,viandes savoureuses, se mêlaient les poissons exquis, aux formesbizarres. Une certaine gelée de fucus rouges, non sans analogieavec la gelée de groseilles, obtint tous les suffrages.

Et comme si l’office du Corsaire Triplexn’avait pas été jugé suffisant pour mettre en belle humeur lesconvives, vers la fin du déjeuner, un courant d’air frais, toutchargé de senteurs salines, fit irruption dans la salle àmanger.

– Ah çà ! D’où vient cette brisedélicieuse ? questionna le journaliste toujours curieux.

– Des ventilateurs, expliqua Robert.Grâce à des réservoirs d’oxygène et à des récipients emplis depotasse caustique, nous pouvons refaire notre air ; mais quandrien ne s’y oppose, nous préférons remonter à la surface del’océan. On ouvre alors le panneau, et des ventilateurs puissantsrenouvellent l’atmosphère viciée du navire.

Pour conclure, il offrit à Lotia de monter surle pont.

Elle ne répondit qu’en se levant, et tousdeux, suivant le couloir, arrivèrent au pied de l’échelle quidonnait accès au dehors.

Le panneau était ouvert au large, laissantapercevoir un rectangle de ciel bleu. Les fiancés gravirent leséchelons, prirent pied sur le dôme de métal ruisselant de soleil.Un instant ils demeurèrent immobiles, aveuglés par le passagebrusque de la demi-obscurité à la lumière éclatante, puis ilsregardèrent autour d’eux. L’horizon formait un cercle parfait. Pasun îlot, pas un récif ne rompait la monotonie verte de l’Océan.

Aucune voile ne se montrait et le bateaun° 2 semblait un point perdu au milieu du désert liquide.

Mais ni Robert, ni Lotia n’étaient portés auxpensées tristes. Ils étaient l’un près de l’autre, eux quis’étaient crus séparés pour toujours, et la coupole de lapis-lazulidu ciel s’appuyant sur le tapis émeraude de la mer réjouissaitleurs yeux.

Pourquoi d’ailleurs auraient-ils été troubléspar l’aspect de l’océan ? L’immense étendue d’eau évoque chezles marins, chez les voyageurs ordinaires l’idée des naufrages, dessinistres sans nombre, des vaisseaux engloutis, flottant entre deuxeaux, épaves désolées montées par un équipage de morts. Mais pourles jeunes gens, la grande Verte était une amie.N’était-ce pas elle qui avait caché leur défenseur, qui lesprotégeait encore contre leurs ennemis ? La mer, que lesAnglais déclarent si hautement leur appartenir, se rebellait contreses maîtres, ouvrant ses abîmes pour abriter les victimesd’Allsmine.

Et ils avaient de doux regards pour lespetites vagues, qui venaient caresser le bateau de métal avec unharmonieux clapotis.

Soudain un bruit de pas sonnant sur le dômeles tira de leur rêverie. Ils tournèrent la tête, ils eurent ungeste de plaisir. L’Égyptien Niari était devant eux.

L’ancien confident de Thanis s’avança. Parvenuà trois pas de Lotia, il s’arrêta, mit un genou en terre en élevantau-dessus de sa tête ses mains réunies en forme de coupe, semblableaux « Adorateurs » des bas-reliefs des temples de lavallée du Nil :

– Fille des Rois, Niari te salue. Tuapparais à ses yeux ainsi que l’étoile du soir.

– Relève-toi, Niari, fit doucement lajeune fille. Relève-toi. Ce n’est plus la fille des puissantspharaons qui te tend la main ; c’est une pauvre enfant,victime d’une machination odieuse, qui espère que ta bouches’ouvrira pour proclamer la vérité et pour mettre fin à sestristesses.

– Est-elle chagrine, la gazelle aux yeuxde velours, que Yacoub Hador, son père, destinait comme femme auvainqueur des habits rouges (Anglais) ? Alors j’aimanqué à mon devoir. J’aurais dû être le premier à la saluer, maisj’ignorais sa venue. Tout à l’heure seulement j’ai appris qu’elleavait daigné prendre passage à bord de ce bateau étrange.

– Ne t’excuse, pas, Niari. Je saispourquoi tu as agi dans le passé. Je sais que, tout dévoué aufourbe Thanis, tu avais choisi avec lui un Français pour jouer sonrôle, pour tomber sous les coups des conquérants roux de la terrede nos ancêtres.

L’Égyptien courba la tête, murmurant d’unevoix sourde :

– Les miens ont toujours prêté le sermentde fidélité à ceux dont Thanis est issu.

– Cela est vrai. Aujourd’hui cependantThanis est mort.

– Mort, hélas ! sans avoir chassénos ennemis ainsi que son illustre naissance le lui ordonnait.

Tout bas la jeune fille glissa à l’oreille deRobert :

– Pauvre diable ! C’est un patrioteexalté, une âme généreuse. Pourquoi s’est-il attaché à untraître ?

Et élevant la voix :

– Oublions cela, Niari. Écoute-moi. Tuavais l’intention, m’a-t-on raconté, de dire la vérité, d’expliquerde quelle manière sir Robert Lavarède avait été substitué àThanis ?

Le visage bronzé de l’Égyptien secontracta ; il fixa son regard fauve sur le cousin de Lavarèdeet avec une énergie sauvage :

– Un Européen ne doit pas porter ce nomque tant de guerriers ont rendu égal à celui des dieux.

Robert allait répondre ; Lotia l’arrêtapar un sourire :

– Niari a raison. Le nom de Thanis nesaurait être prêté à un étranger ainsi qu’un manteau. Donc, deretour en Europe, fidèle serviteur, tu feras la déclarationque… ?

– Que je viens de dire ; oui, filledes Hador.

– Eh ! s’écria Robert incapable dese contenir plus longtemps, vous m’avez déjà fait cette promesse,digne Niari. Je vous ai garanti, je vous garantis encore que je nedemande pas autre chose.

Et prenant les mains de Lotia :

– Retrouver mon nom, ma nationalité pourpouvoir vous les offrir, ma chère fiancée. Être votre mari ;vivre auprès de vous dans la lumière de votre sourire… Ah ! lejoli rêve et comme il vaut mieux que cette étiquette de Thanis,synonyme de mensonge et de trahison !

Lancé sur ce terrain, le jeune homme auraitcontinué longtemps ; mais une main nerveuse se crispa sur sonbras. Il regarda. Niari était penché vers lui, le dévorant desyeux.

– Quoi encore ? fit le Français.

– J’ai mal entendu, gronda l’Égyptien.Oui, sans doute, mes oreilles m’ont trompé.

– En quoi ?

– N’avez-vous pas dit qu’en vousrestituant votre véritable nom, je ferais de vous l’époux de LotiaHador ?

– Je crois bien que je l’ai dit.

– C’est pour cela que vous m’avez tiré deprison, enlevé à mes geôliers, conduit dans ce navire ?

– Pas pour autre chose.

Les yeux de Niari flamboyèrent :

– Alors, ordonnez que l’on me ramène dansmon cachot, que l’on m’arrache la langue. Je préfère la torture aurôle odieux que vous me destinez.

– Ah çà ! Vous devenez fou.

– Moi, moi, je parlerais pour qu’un hommed’Europe épouse Lotia, la fleur du Nil. Non, non ! La fille deHador sera la femme du chef victorieux des envahisseurs. N’espèreplus que j’agisse selon tes vues. Désormais je te nommeThanis ; par tous les serments, j’affirmerai que tu es Thanis.Ah ! ce nom te déplaît, il empêche que Lotia contracte unehonteuse alliance avec toi. Eh bien, ce nom, je le rive à ta chair,je le grave sur ton front. Tu es Thanis ; tu es Thanis.Quiconque dira le contraire aura menti, menti… !

En proie à un délire sibyllin, l’Égyptienécumait. Terrifiés par sa soudaine surexcitation, Robert, Lotia leconsidéraient, frappés au cœur par ses paroles.

– Niari, bégaya la jeune fille, Niari,revenez à vous. C’est moi qui vous supplie. Vous ne voudrez pas mecondamner au malheur.

Il ricana :

– Le malheur est dans la honte. La honteest dans le mariage que tu as rêvé. Ton devoir, fille du Nil, estlà-bas, sur les rives du grand fleuve. Ton devoir est d’apporterl’appui de ton nom, l’espoir de ta beauté aux vaillants quiverseront leur sang pour l’indépendance.

– Non, non, écoute. Je ne suis pointfaite pour les scènes tumultueuses, pour les bruits sinistres descamps. Je ne veux point qu’il y ait des cadavres mutilés sur maroute, des agonies plaintives, des blessés gémissants. Je ne veuxpas que la terre se gorge de sang, que les sables du déserts’agglutinent en boue rougeâtre, que les larmes des mères, desfiancées, des enfants tombent en brûlante rosée. Niari…

Elle tendait des mains suppliantes versl’Égyptien, mais il la repoussa d’un geste dur :

– Jamais Niari ne manquera à ce qu’ildoit. Par Osiris, celui qui t’accompagne n’a plus pour moi qu’unnom, celui qui le sépare de toi… Il est Thanis, Thanis,Thanis !

Et tournant sur ses talons, le patrioteÉgyptien s’éloigna d’un pas raide et disparut par le panneauouvert.

Lotia n’avait pas fait un mouvement pour leretenir, mais une pâleur livide avait envahi son visage, et sousses longs cils de grosses larmes glissaient, coulant sur ses jouesen gouttelettes transparentes, que le poète Danois Rijne appelle sijustement les diamants de la douleur.

– Lotia ! s’écria Robert bouleversépar ce désespoir muet, Lotia ! ne pleurez pas ainsi.

Elle leva ses paupières, regarda son fiancé ettristement :

– Si, ami, il faut pleurer. Nous noussommes réjouis trop tôt. L’obstacle qui nous a séparés jusqu’icirenaît plus puissant que jamais.

– Non, non. Je contraindrai Niari…

– Ne le croyez pas. Vous pourrez le tuer,mais vous n’obtiendrez rien de lui.

Et une rougeur ardente montant à sonfront :

– D’ailleurs sa décision qui nous frappe,ne mérite-t-elle pas tout notre respect. C’est à la patrieégyptienne qu’il nous sacrifie, à la patrie qu’il veut libre. Je lemaudis et je le vénère. Seul, le nom d’Hador peut réunir tous lespatriotes. Ce nom effacé de l’armée des révoltés, les divisionsintestines commencent, prélude de la défaite. Il a raison. Il brisemon cœur, ami, mais il sauve mon honneur.

Éperdu, le Français lui avait pris lesmains :

– Lotia, ma douce fiancée, revenez àvous ; ne prononcez plus ces paroles de désespérance.

Elle secoua la tête :

– Vous voyez bien que mes larmes coulent,mais j’étais folle ; j’avais rêvé le bonheur paisible decelles dont les responsabilités ne chargent pas les épaules. Lavérité vient de m’apparaître. Qu’importe ma vie, qu’importe monaffection ? L’honneur parle, il ordonne tous lessacrifices.

Et le jeune homme reculant comme frappé de lafoudre :

– Oh ! Robert, je vous en supplie,comprenez cela.

Le Français l’écarta du geste :

– Ah ! Lotia. Vous n’avez pas pourmoi la tendresse que je sens pour vous.

– Mensonge !

– Hélas non !

Impétueusement elle courut à lui et, luiappuyant les mains sur les épaules :

– Ah ! je vous en conjure, nerépétez pas cela. C’est ma vie que je donne en échange del’honneur. Mais vous, vous qui êtes condamné à rester Thanis,…ah ! soyez-le. Soyez le Thanis vaillant, le libérateur d’unpeuple, la terreur des conquérants ennemis. Soyez surtout letriomphateur auquel ma main doit appartenir. Dites, Robert, levoulez-vous ?

Sous le regard de la jeune fille, il baissales yeux.

– Dites, répéta-t-elle, levoulez-vous ?

Lentement, sa voix tremblante scandée par lespalpitations de son cœur, il répondit :

– Non.

Et comme elle avait un cri dedouleur :

– Libre, Robert Lavarède, soldat deFrance, affronterait avec joie tous les dangers pour vous. Maisl’homme sans nom, auquel on a arraché sa patrie, auquel on imposeun nom abhorré, ne saurait le faire. Obéir serait renoncer, etrenoncer c’est la perte de ce que vous invoquiez tout àl’heure ; c’est la mort de l’honneur.

Lotia se tordit les mains, murmurant avec unaccent déchirant :

– C’est vrai ! c’est vrai !…C’est son honneur que je lui demande. Ah ! nous sommes perdus,perdus !

Il s’éloignait la tête basse. Elle le suivit.Tous deux redescendirent à l’intérieur du bateau. Chacun se retiradans sa cabine. Ils voulaient être seuls en face de l’horreur deleur situation.

Réunis après tant d’épreuves, ils étaient plusséparés que jamais.

Chapitre 4LES BAINS SACRÉS DE POULO-TANTALAM

Lorsqu’Armand, étonné de la réclusion de soncousin, l’interrogea, il éprouva une vive colère en apprenant ladécision prise par le fanatique Niari.

De fait, il y avait de quoi s’irriter ! Àl’instant où tous les obstacles semblaient aplanis, où le bonheurde Lotia et de Robert n’était plus qu’une question de jours, unenouvelle complication surgissait, plus terrible que les autres, carelle détruisait l’espoir ultime des malheureux fiancés.

Niari fut appelé, mais vainement Aurettsupplia, vainement le journaliste menaça, l’ancien serviteur deThanis demeura inébranlable dans sa résolution.

À tout ce qu’on put lui dire, il réponditinvariablement :

– Je désespère celle que je vénère, parcequ’au-dessus d’elle est la patrie. Dût-elle mourir, dussé-je périrau milieu des tortures, je ne pourrais pas m’attendrir. Lesacrifice servirait d’exemple et profiterait à la liberté de laterre d’Égypte.

De guerre lasse, il fallut renoncer àconvaincre Niari.

Tous s’étaient rassemblés au salon.Découragés, ils regardaient Lotia, dont le visage pâle, les yeuxéteints, exprimaient l’abattement.

La jeune fille succombait sous ce derniercoup. Tout en elle disait la tristesse. La mort de son espoirl’avait incurablement blessée. Aux paroles de ses amis, ellerépondait d’une voix sourde, douloureuse, monotone, tel un fiévreuxconversant dans le demi-brouillard du délire.

Maudlin, attristée par ce spectacle, essayaitde distraire la fille d’Hador ; mais si celle-ci l’écoutaitpatiemment, on sentait que son esprit était ailleurs, se reportanttoujours au rêve évanoui.

Inutilement les obturateurs des hublotsavaient été levés. Inutilement Maudlin et sa mère, unies dans unemême pensée, dissertaient sur les paysages sous-marins quidéfilaient devant leurs yeux, signalant le passage des bandes depoissons multicolores s’enfuyant épouvantés par la vue du bateau,monstre inconnu, venu là pour troubler leur quiétude.

Rien n’intéressait plus la jolieÉgyptienne.

Les jours succédaient aux jours sans que lesourire reparût sur ses lèvres. Sa pâleur augmentait. Que luiimportaient les coraux du détroit de Torrès, les floraisonsétranges de la mer de Banda, resserrée entre les îles de Timor, dela Nouvelle Guinée, de Célèbes, les eaux volcaniques auxtempératures diverses de la mer de Java, large détroit qui séparela grande terre malaise de Bornéo !

Le chenal de Kassinato avait été franchi, onpénétrait dans la mer de Chine, sans que les efforts des passagerseussent réussi à tirer la jeune fille de la torpeur à laquelle elles’abandonnait.

Un soir qu’elle s’était retirée dans sa cabineaussitôt après le dîner, Joan murmura :

– Dans cette prison flottante, il estimpossible de lutter contre sa tristesse. Ah ! si nous étionsà terre, on la contraindrait à sortir, à se promener. En dépitd’elle-même, le paysage, le mouvement de la vie influeraient surses pensées, seraient un dérivatif à sa douleur.

– Tu as raison, mère, s’écria vivementMaudlin, il faut la faire sortir.

Et comme les assistants regardaient avecétonnement :

– Oui, reprit la douce enfant. Vous vousfigurez que nous sommes captifs, il n’en est rien. Les excursionsau fond de la mer nous sont permises. Nous chassons le fusil à lamain dans les forêts sous-marines.

Toute réjouie à l’idée de distraire Lotia,elle poursuivit :

– Des explications vous semblentnécessaires ?

– Oui, firent d’une seule voix sesinterlocuteurs.

– Alors je m’exécute. – Et, d’un petitton doctoral : – Vous saurez donc que nous avons à bord desscaphandres recouverts de lames d’acier entre-croisées, qui ont unerésistance presque infinie et nous permettent de nous promener àdes profondeurs, où la pression de l’eau est telle qu’il semblaitinterdit à l’homme d’y atteindre.

Elle sourit, se tourna vers Aurett :

– Permettez-moi quelques chiffres, nonpar pédantisme, croyez-le… Car je les ignorerais, si lescirconstances n’avaient fait de moi un Corsaire Triplex. Mais jevois à votre visage que la pensée d’errer sous les flots vousinquiète, et je prétends vous donner confiance. Donc, la pressionde l’atmosphère au niveau du sol, ainsi que l’a établi Torricelli,correspond à la pression d’une colonne d’eau d’environ 10 mètres,exactement 10 mètres 40 cent…, c’est-à-dire à 103 kilog. 36 pour undécimètre carré de surface et 10.336 kilogrammes pour un mètrecarré. Ceci posé, il est évident que nous supporterons cettepression multipliée par 2, par 10, par 100, si nous descendons dansl’eau de deux fois, dix fois, cent fois 10 mètres. En un mot, sinous atteignons la profondeur de mille mètres, nous serons soumis àune pression de un million trente-trois mille six cents kilogrammes(notre surface totale étant d’environ un mètre carré), suffisantepour nous aplatir ainsi qu’une feuille de papier. Eh bien, nosscaphandres sont conçus de telle façon que nous avons pu sans lemoindre inconvénient, affronter des profondeurs de 3.000 mètres.Comme je vous propose en ce moment une excursion par trente ouquarante mètres de fond, vous voyez que vous ne courrez aucunrisque.

– Mais les poissons féroces, lesrequins… ? balbutia Joan, que le calme de sa fille faisaittrembler.

Maudlin se pencha vers elle :

– Les requins ? Oh ! maman, larencontre n’est périlleuse que pour eux, tu verras cela.

Et gaiement :

– Est-ce convenu ? Qui veut être dela petite partie de campagne ? Au surplus, pour la premièrepromenade sous-marine, le bateau nous suivra de près comme un chienfidèle. Eh bien, vous décidez-vous ?

Ce fut Aurett qui répondit :

– Pour moi, j’ai grande envied’accepter.

– Moi aussi, déclara Armand.

Ce fut le signal, Joan, Robert acquiescèrent àleur tour à la proposition de la jeune fille, et Lotia, sollicitéepar tous, consentit à être de la promenade.

– Seulement, fit remarquer Aurett, nousserons en pénitence, car la conversation est impossible sous leseaux.

– Erreur, erreur, s’écria joyeusementMaudlin, on peut bavarder.

Un mouvement de surprise secoua lesassistants, et le journaliste exprimant la pensée de tous,murmura :

– Si vous me démontrez cela, vous meferez plaisir.

– Rien de plus aisé.

– Nous vous écoutons.

– Une simple application dutéléphone.

– Vous dites, Miss Maudlin ?

– Ce qui est. Du reste, si vous consentezà me suivre, je vais vous présenter les appareils.

Elle se dirigeait vers la porte. Tous selevèrent et, par le couloir, gagnèrent, avec elle, un escalierconduisant à la cale du bateau n° 2.

Là, le gracieux guide ouvrit une porte,actionna des lampes électriques fixées aux parois, et sescompagnons distinguèrent une salle spacieuse, dont un des côtésaffectant une forme courbe, indiquait qu’il était fait parl’enveloppe même du navire.

Tout autour, supportés par des socles ainsique des mannequins, des scaphandres se dressaient.

L’impression était étrange. Ces vêtements decuir caoutchouté, renforcés de croisillons métalliques, surmontéspar les grosses calottes de cuivre, percées d’ouvertures rondesobturées par des verres épais, semblaient être des individusappartenant à une espèce inconnue.

– La salle des gardes d’un castelsous-marin, remarqua le Parisien.

– Oui, répliqua Maudlin, le mot estjuste. Mais ces armures, très dix-neuvième siècle sont infinimentplus commodes que celles des paladins du moyen âge.

Ce disant, elle déboulonnait prestement l’undes casques, qui s’ouvrit ainsi qu’une boîte.

– Veuillez regarder, continua la fille deJoan. À la partie antérieure de la calotte sphérique, à portée deslèvres de celui que l’appareil recouvre, se trouve une plaquettevibrante, analogue à celle des téléphones ordinaires. À hauteur del’oreille est un oreillon fixe, et sur l’épaule, à l’extérieur dela boule de métal, existe un anneau. Voulez-vous échanger quelquesobservations avec un compagnon de route, vous décrochez un filconducteur recouvert d’un corps isolant qui s’attache sur lapoitrine ainsi qu’une aiguillette d’officier d’état-major ;vous glissez le crochet qui le termine dans l’anneau placé surl’épaule de votre interlocuteur et la communication est établie.Vous pouvez alors discourir tout à votre aise, comme de bonsnégociants qui, de leur cabinet de travail à Paris, à Londres ouailleurs, transmettent des ordres à leurs correspondants.

Un murmure approbateur accueillit l’exposé dece dispositif aussi simple qu’ingénieux.

– Attendez, se récria Maudlin, je n’aipas fini. Sir James Pack est un ingénieur de grand mérite, il afait de ses scaphandres de véritables bijoux scientifiques.

Et avec une nuance d’orgueil ellereprit :

– Respirer est la première préoccupationdu scaphandrier. Primitivement, on était relié à la terre ferme pardes tuyaux de caoutchouc, qui traversaient la capsule métallique etétaient fixés sur une sorte de muselière, appliquée sur les lèvresdu plongeur. Celui-ci, bouchant alternativement chaque trou avec salangue, aspirait par l’un, l’air pur que lui envoyait une pompe,manœuvrée sur la rive, et expirait par l’autre l’air vicié dans sespoumons. L’homme était ainsi captif et de plus l’acte respiratoireétait fort difficile.

– Ma foi, interrompit le journaliste,permettez-moi de vous féliciter, Miss, vous parlez de ces chosescomme un véritable savant.

– C’est sir James qui m’a enseigné cela,fit la jeune fille tandis qu’une légère rougeur montait à sesjoues ; c’est à lui que revient votre éloge.

Puis très vite, comme pour détourner laconversation :

– Mais je reprends. Plus tard, onsubstitua à la pompe des réservoirs à air comprimé Denayrouse queles plongeurs portaient sur le dos et qui étaient reliés à labouche du patient par des tubes. Ainsi, le scaphandrier acquéraitplus de liberté, mais il était toujours pénible et fatigant derespirer. Sir James a modifié cela. Un réservoir fixé au doscontient de l’air pour douze heures. L’oxygène arrive directementdans la calotte sphérique, dosé par un robinet qui est réglé audépart. On respire comme à l’air libre, sans y faire attention.L’air expiré étant chargé d’acide carbonique tend à descendre versles pieds. Or à l’intérieur du scaphandre, à hauteur de lapoitrine, le long des jambes, sont disposés des récipients percésde trous imperceptibles et remplis de potasse caustique. Lesouvertures sont trop petites pour laisser filtrer le liquide, maiselles livrent passage aux gaz. Or vous le savez, la potasse, ainsique l’on s’exprime en chimie, est très avide d’acide carbonique. Ilse forme incessamment des carbonates de potasse, qui débarrassentde toute impureté l’appareil devenu ainsi une chambre respiratoireidéale.

– Bravo, bravo, murmurèrent lesauditeurs.

Mais Maudlin leur imposa silence dugeste :

– Un instant encore. Vous êtes convaincusque l’on peut errer dans les prairies sous-marines cent fois plusbelles que les prés terrestres ; vous comprenez que l’onrespire un air frais et pur. Il y a pourtant autre chose. Il fautêtre en état de se défendre contre les requins et autres animauxnuisibles dont ma mère parlait tout à l’heure.

Lavarède n’y tint plus :

– Quoi, sir James a aussi résolu ceproblème ?

– Parfaitement.

– Par quel moyen… je brûle del’apprendre ?

– Par un moyen simple.

– Je n’en doute pas, maislequel ?

– Voici. Sous le réservoir à air, setrouve un accumulateur électrique très puissant, pouvant fournircinq cents étincelles longues de 1m50 c’est-à-direcapables de foudroyer l’animal le plus robuste. Un conducteur lemet en relation avec une tige creuse, longue de 95 centimètres,accrochée au flanc du promeneur ainsi qu’une épée. Un requin, uncachalot, un espadon se présentent-ils, vite on met l’arme à lamain en appuyant sur trois boutons à ressort qui établissent lecontact, et l’on foudroie l’adversaire sans aucun danger poursoi-même. Maintenant, conclut l’aimable cicérone, vous connaissezaussi bien que moi, votre costume de voyage. Quelqu’un a-t-il uneobjection à formuler ?

– Oui, déclara Aurett qui depuis uninstant palpait l’un des scaphandres. Tout cela doit êtrehorriblement lourd.

– Tellement lourd, fit Maudlin, que sivous en étiez revêtue ici, il vous serait impossible de faire unmouvement ; mais une fois plongé dans l’eau,l’appareil perdant un poids égal à celui du volume de liquidedéplacé,… suivant le principe d’Archimède, ajouta-t-elle avec unemoue mutine à l’adresse d’Armand, vous serez en état de vousmouvoir avec la plus grande facilité.

– Alors, s’écria Aurett, quandpartons-nous ?

– Aujourd’hui même, promit Robert. Nousvous ferons visiter les pêcheries de perles des îles Anambas ;notre promenade aura ainsi un but.

– Des perles, on peut enramasser ?

– Si cela vous plaît, Mesdames. Il y a làdes bancs d’huîtres perlières inépuisables. La perle, il est vrai,a moins de valeur que sa congénère blanche de Ceylan, mais elle estencore très prisée avec sa nuance azurée du plus ravissanteffet.

– Des perles bleues… interrompit Aurettavec un frais éclat de rire. Tant mieux, nous en ornerons nosscaphandres qui, malgré toutes leurs qualités, ne sont pasprécisément coquets.

– À votre aise. En attendant, allonsdéjeuner afin de prendre des forces pour la route.

Tumultueusement tous les passagers regagnèrentla salle à manger. La joie brillait dans tous les yeux ; seuleLotia semblait indifférente et son doux visage n’avait rien perdude sa mélancolie. Robert la considérait attristé, comprenant bien àsa propre douleur ce que devait souffrir sa fiancée.

Mince distraction que la visite d’une pêcheriepour ces êtres que l’obstination de Niari condamnait à l’éternelleséparation.

Pourtant le repas expédié avec une hâte quidisait la curiosité des touristes, le jeune homme et l’Égyptiennesuivirent leurs compagnons dans la salle des scaphandres. Chacunchoisit le sien. Sur un appel électrique, plusieurs matelotsentrèrent, chargèrent sur leurs épaules les appareils qui leurfurent désignés, et derrière eux, les passagers gagnèrent lesprofondeurs du navire.

– Où sommes-nous ? questionnaArmand, en pénétrant dans un réduit sombre éclairé seulement par lalueur de lanternes que les marins venaient d’allumer.

– Dans l’un des réservoirs à eau,expliqua Maudlin. Quand vous serez revêtus de vos scaphandres, onouvrira les robinets en communication avec la mer et l’eau remplirale compartiment, vous apportant toute liberté de mouvements poursortir… Une trappe-glissoire se déplacera comme la porte d’unemaison, et voilà. Mais ne perdons pas de temps.

Les matelots venaient de disposer une sorte deparavent, derrière lequel la jeune fille poussa Joan, Aurett etLotia.

– Je vais vous aider à vous habiller,dit-elle en riant. Je deviens la camériste des scaphandrières.

Puis de cet abri improvisé, elle cria d’un tonde commandement très réjouissant :

– Pour vous, Messieurs, les matelots vousserviront de valets de chambre.

Aussitôt les marins s’approchèrent etcommencèrent à revêtir les passagers du lourd habillement destouristes sous-marins.

– C’est admirable, clama le journaliste,le torse, les jambes et les bras déjà enfermés dans la carapace decuir et de métal, je suis dans l’impossibilité de faire un geste.Sans compter que j’ai des semelles qui me rivent au plancher.

– Semelles de plomb, lest du promeneur,répliqua la voix rieuse de Maudlin.

– Oh ! je suis lesté, je lereconnais ; mais, ajouta-t-il en repoussant le matelot quis’apprêtait à lui passer la capsule sphérique sur la tête, avant demettre mon casque, je voudrais bien savoir quelque chose ?

– Dites.

– Je comprends parfaitement que l’eauentre dans le compartiment, la pression extérieure y aide, maiscomment sort-elle ? Tenez, par exemple, lorsque le bateau està 3.000 mètres de profondeur, vous avez, pour chasser le liquide, àvaincre une pression de 300 atmosphères ; je ne sais pas qu’ily ait de pompes foulantes assez puissantes pour triompher depareille résistance.

La voix de Maudlin s’éleva derrière leparavent :

– Aussi n’avons-nous pas de pompesfoulantes proprement dites.

– Alors ?

– Nous avons une simple application de lapresse hydraulique.

– Mais si tout cela se détraquait ;…une avarie est possible ; le bateau resterait donc au fond del’eau ?

– Non, rassurez-vous. Nous avons empruntéencore à monsieur Goubet son poids de sûreté. C’est une quille defonte mobile, accrochée à la quille fixe du bateau. En casd’avarie, il suffirait de déclencher les griffes qui la retiennent.Elle tomberait et l’allégement résultant de l’abandon de ce lest,nous permettrait de remonter à la surface de la mer.

Cette fois, le journaliste ne trouva plusd’objections, et avec l’aide du matelot, introduisit sa têterailleuse dans la capsule métallique, qui fut incontinent visséesur l’armature recouvrant déjà ses épaules.

Le réservoir d’oxygène fonctionna aussitôt. LeParisien constata avec satisfaction qu’il respirait sans la moindregêne. Alors, par les ouvertures vitrées disposées autour de lacalotte de métal qui emprisonnait sa tête, il regarda.

Il vit les matelots enlever le paravent,sortir, la porte se refermer et il se mit à riresilencieusement.

En face de lui, Joan, Aurett, Maudlin etLotia, revêtues comme lui de scaphandres, avaient l’allure balourdede guerriers grotesques, de chevaliers caricaturaux enfantés parl’imagination folle d’un conteur de légendes.

Certes, nul n’eût reconnu dans cet appareildisgracieux les femmes élégantes qui un instant plus tôt avaientpénétré dans la salle.

Une impression de fraîcheur aux pieds le tirade ses réflexions humoristiques. Il baissa les yeux. Le plancherdisparaissait sous une nappe d’eau qui montait de minute enminute.

Il comprit que les robinets communiquant avecl’extérieur avaient été ouverts et que l’on remplissait leréservoir.

Ce fut pour lui une impression étrange,l’impression du « terrien », qui devient une sorted’habitant amphibie des fonds sous-marins ; impression de rêves’il en fût jamais. Il songea que l’eau allait le recouvrir,recouvrir Aurett, qu’ils se trouveraient à la merci d’un accidentsurvenu à leurs scaphandres protecteurs, et son cœur se serra.

Mais cette faiblesse n’eut que la durée d’unéclair. Bien vite, le curieux d’impressions nouvelles qu’il étaitse ressaisit, et il se reprit à observer.

Maintenant il avait de l’eau jusqu’à laceinture. Le flot montait, montait. La tête seule émergea, puis laligne liquide atteignit la hauteur de ses lèvres, de son nez, deses yeux, elle dépassa le sommet de la sphère métallique.

Alors une sensation de bien-être le pénétra.Le scaphandre cessa de l’opprimer de son poids. Ainsi qu’un homme,longtemps réduit à l’immobilité par une camisole de force, qui toutà coup en est débarrassé, il étendit les bras, remua les jambesavec une satisfaction encore accrue par la facilité de cesmouvements.

Soudain une voix résonna à sonoreille :

– Eh bien cousin, cela vamieux ?

Il tressaillit. Qui donc réussissait à luiparler ? Puis il se souvint de l’appareil téléphonique fixédans le casque et actionné par l’accumulateur électrique suspendusous le réservoir d’oxygène.

C’était Robert qui venait de se mettre encommunication avec lui. Vite, il approcha ses lèvres de la plaquesensible et répondit :

– Beaucoup mieux. Seulement il fait noircomme dans un four.

– Attends, tu vas voir clair.J’interromps la communication, car nous allons nous mettre enroute.

Un instant de silence et un panneau de laparoi glissa lentement, démasquant une ouverture rectangulaire etlaissant pénétrer dans le compartiment la lumière du soleil tamiséepar une épaisse couche d’eau de mer.

Déjà Maudlin se portait au dehors. Elle tenaitl’extrémité d’une corde que Joan, Aurett et Lotia qui la suivaient,tenaient également.

Armand devina sans peine que c’était là uneprécaution destinée à éviter aux touristes tout moyen de s’égareret il prit la file, tandis que Robert fermait la marche.

Une fois sortis des flancs du bateau, lespassagers éprouvèrent une sorte de stupeur. Par trente mètres, lalumière solaire éclaire encore parfaitement les fonds. Ils voyaientautour d’eux dans un rayon d’une centaine de mètres, aussidistinctement que s’ils avaient été à la surface du sol.

Ils avaient pris pied sur un terrain formé desable fin, dans lequel leurs pas marquaient une trace légère. Descoquillages, des animalcules bizarres rampaient à leurs pieds, etparfois, lorsqu’ils passaient auprès d’une touffe d’algues,attachées par leurs racines à un rocher, des essaims de petitspoissons s’enfuyaient à toute vitesse ainsi qu’un vold’oiseaux.

En tournant la tête, Armand constata que lebateau s’était lui aussi mis en mouvement. Réglant son allure surcelle des touristes, il glissait lentement suivant les pentes dusol, semblable à un gigantesque baleinoptère.

Et le Parisien, délivré de ses premièresinquiétudes, déjà familiarisé avec la situation d’explorateursous-marin, accrocha l’aiguillette du téléphone à l’anneau placésur l’épaule de son cousin pour lui déclarer que, le navirel’accompagnant, il se faisait l’effet d’un Jonas ayant apprivoisésa baleine.

Comme on le voit, toute sa bonne humeur luiétait revenue.

Bientôt la nature du terrain changea. Au sablesuccédait un plateau rocheux, tapissé de varechs donnant toute lagamme des tons, depuis le jaune clair jusqu’au rouge brun, enpassant par la variété infinie des verts. Des huîtres semontraient, soit isolées, soit groupées par paquets.

À son tour, Robert téléphona à soncousin :

– Nous arrivons sur les pêcheries. Lasaison de la récolte des « pintadines » n’est pasouverte, aussi nous ne serons pas gênés.

Et, satisfait de faire les honneurs de cedomaine nouveau, il racontait à Armand, qui le savait aussi bienque lui, comment on pêche la perle.

– La pêche est affermée à unentrepreneur. Celui-ci embauche des équipages, des plongeurs. Cesderniers, se cramponnent à une corde assujettie au bateau etportant à l’extrémité opposée une grosse pierre ou un lingot defonte, qui les entraîne au fond de l’eau. Là, le travailleurs’empresse de ramasser le plus d’huîtres qu’il peut, il les empiledans un sac fixé autour de ses hanches et remonte. Il se reposequelques minutes puis recommence.

Ravi de bavarder sans être interrompu, carLavarède regardait, ne prêtant qu’une oreille distraite à sespropos, Robert continuait. Il expliquait que les huîtres pêchéessont abandonnées sur le rivage où elles pourrissent, et qu’ensuiteseulement les perles sont recueillies. Il contait que Ceylanfournit les spécimens les plus blancs ; les îles Anambas lesplus bleus ; les îles Batanes, au nord des Philippines, lesplus roses. Il se lançait ensuite dans les considérations les plusvariées sur la perle en général, il chantait les mérites des moulesqui sécrètent les perles noires, des bivalves d’eau douce desfleuves chinois fabricants de nacre, avec lesquels les enfants duCéleste Empire se livrent à une véritable collaboration.

– Oui, cousin, disait-il. Ces coquillagessont parqués. Les exploitants des parcs découpent de minceslamelles d’étain, en forme de fleurs, d’animaux réels ousymboliques, et ils glissent ces découpures à l’intérieur descoquilles. Les pauvres bestioles, dont la chair est très tendre,sont blessées par ces corps étrangers à arêtes vives, et pourmettre fin à la douleur, elles les recouvrent de nacre,arrondissant les angles, polissant les surfaces. En six mois, ellesont ainsi façonné, fleur ou animal, sur le patron qui leur a étéimposé. Telle est l’origine des jolies incrustations de nacrechinoise que nous admirons tant, sans nous douter qu’elles sontl’œuvre de modestes moules de l’espèce Unio Dipsasplicatus.

– À propos, interrompit à ce moment lejournaliste, sais-tu quels noms le commerce donne aux perlessuivant leur beauté et par suite leur prix ?

– Ma foi, non.

– Eh bien, ajoute cela à ton bagagescientifique. Il y a dix espèces commerciales qui, en commençantpar les plus chères, sont : l’Anie, l’Anathorie, la Masengoe,la Kalippo, la Korawell, la Pecsale, l’Oodwœ, la Mandangœ, la Kuralet la Thool. Maintenant, ne causons plus, laisse-moi admirer lepaysage.

Certes, la requête du Parisien étaitjustifiée. La petite troupe venait de pénétrer dans une valléerocheuse aux pentes douces. Des algues s’élevaient toutes droites,des fucus tapissaient les rochers et des myriades d’huîtress’amoncelaient en blocs capricieux affectant les formes les plusbizarres.

Et tout à coup, Maudlin, qui marchait en avants’arrêta. Tous se groupèrent autour d’elle, au bord d’un gouffre enentonnoir ouvert à ses pieds.

Elle téléphona aussitôt :

– Ce trou s’enfonce plus bas que la zoneexplorée par les plongeurs. Si vous le voulez, nous essaierons d’ydescendre ? Il doit y avoir là des pintadines, qui n’étantjamais troublées, ont pu grossir et produire des perles dignesd’être offertes à nos aimables compagnes de voyage.

Sur la réponse affirmative de tous, ladescente commença. Il fallut plus d’une heure pour atteindre lefond. La lumière avait décru peu à peu, remplacée par la pénombre.Cependant les voyageurs s’accoutumèrent bientôt à cette clartévague et distinguèrent les objets qui les entouraient.

Maudlin ne s’était pas trompée. Des huîtresénormes, retenues au roc par leur solide byssus, garnissaientl’excavation ; beaucoup de coquilles dépassaient trentecentimètres de diamètre, et la pêche fut décidée. Les bivalves,accoutumés à vivre en toute quiétude à cette profondeur, étaientsans défiance. La plupart étaient ouverts, agitant leur voilemembraneux pour séparer les corpuscules, dont ils se nourrissent,de l’eau qui les pénétrait. Rien n’était donc plus aisé que de lesdébarrasser des perles qu’ils contenaient. Des fragments depierres, introduits entre les coquilles, les empêchaient de serefermer et permettaient aux doigts de s’assurer si un globuleprécieux avait été sécrété par l’animal. L’exploration terminée, onretirait le caillou, et l’huître se refermait avec une vivacité quidisait combien la violation de son domicile l’avaitimpressionnée.

Bref, les jeunes femmes recueillirent environtrois cents perles, dont beaucoup avaient la dimension d’unenoisette, et dont une dizaine atteignaient celle d’une noix.C’était une véritable fortune. Pour l’acquérir, il leur avaitsuffi, suivant l’expression populaire, de se baisser pour laramasser.

Toute joyeuse, la bande des passagers remontales flancs du gouffre, et lorsque l’on eut atteint le sommet,Maudlin demanda si ses amies désiraient continuer leurpromenade.

Personne ne voulut retourner au bateau. Defait, la fatigue était nulle et les explorateurs se mouvaient dansl’eau avec une aisance incroyable.

Alors la marche fut reprise.

Pendant quelque temps, la troupe parcourut lebanc d’huîtres sans incident. Mais tout à coup les touristess’arrêtèrent surpris. L’ombre d’un bateau filant à la surface del’eau se dessina sur le fond ainsi que sur un écran, et un objet,dont ils ne distinguèrent point la nature, suspendu à l’extrémitéd’une chaîne, les frôla presque.

Comme ils regardaient, une seconde, unetroisième, puis quatre, huit, dix ombres semblables, semontrèrent.

Aussitôt Maudlin et Robert établirent lacommunication téléphonique avec leurs compagnons :

– Vous savez, dirent-ils, que l’aileronou nageoire dorsale du requin est un mets apprécié des gourmets deChine et de l’Indo-Chine. Ces ailerons séchés, séparés en filamentsqui ressemblent assez à un vermicelle transparent, entrent dans lacomposition des potages célestiaux. La consommation en estconsidérable. Aussi dans toute l’étendue de la mer de Chine, del’Océan Indien, des escadrilles sont constamment occupées à lapêche du requin. Ce que vous venez de voir est une de cesflottilles. Les bateaux ont à leur traîne un hameçon-croc, garnid’un appât. Avant peu, les requins vont se montrer. Tenons-nousdonc en groupe compact, afin d’éviter les accidents, et nous, quiavons l’habitude de manier notre lance électrique, nous veilleronsà ce qu’aucun des squales n’approche trop près.

Ces paroles, il faut bien l’avouer, causèrentune impression désagréable aux touristes. La chose estcompréhensible, et tout habitant de nos climats tempérés,transporté au milieu des jungles asiatiques, sentirait son cœur seserrer quand on lui signalerait le voisinage du tigre. Or,l’attente du tigre de la mer, du requin féroce, à la mâchoire arméede trois rangées de dents triangulaires, est encore pluseffrayante, avec cent pieds d’eau au-dessus de la tête.

Aussi chacun s’empressa-t-il de se rapprocherde ses voisins, de façon à former un groupe compact, près duquel lafille de Joan et Robert se tinrent la lance électrique à lamain.

Quelques secondes s’écoulèrent, puis à lalimite du cercle de visibilité, des taches verdâtres,phosphorescentes, apparurent.

– Les yeux des squales, murmura la jeunefille.

Comme celles des chats, les prunelles desrequins sont lumineuses.

Et puis des corps noirs, allongés, semontrèrent. Soudain, l’un d’eux fut agité d’un frémissement, il setordit avec rage, battant l’eau de formidables coups de queue.L’animal avait avalé l’appât et le croc de fer de l’un des bateauxpêcheurs. La pointe acérée fouillait ses viscères. Une buée rougese forma autour du monstre, dont le sang coulait, et lentement,entraîné par la chaîne tendue, l’animal remonta vers lasurface.

Toute émotion s’était éteinte chez lesspectateurs, pris par la nouveauté du spectacle, par l’étrangeté decette pêche considérée des profondeurs de l’Océan. Mais latranquillité de la petite troupe ne fut pas de longue durée.

Des squales éventèrent sa présence. Inquiétéssans doute par ces êtres à l’apparence étrange, ils serapprochèrent, décrivant des cercles qui allaient en serétrécissant.

Leurs yeux luisants pesaient sur le groupeavec une fixité gênante, exerçant sur les voyageurs une véritablefascination.

Enfin, l’un des monstres, plus affamé ou plushardi que les autres, arriva jusqu’à deux mètres de Maudlin.C’était une bête énorme, longue de quatre mètres, la tête évasée dechaque côté, affectant la forme d’un maillet. Les touristes avaientdevant eux un spécimen du plus terrible, du plus féroce descarnassiers marins, le requin-marteau ou Zygœna malais.

Sous les sphères métalliques quiemprisonnaient leurs têtes, tous eurent un cri d’angoisse, auquelsuccéda aussitôt un murmure étonné.

Maudlin avait allongé le bras armé de la lanceélectrique. Il y eut une flamme, un éblouissement ; ungrésillement bizarre arriva aux oreilles des assistants. Le squalese tordit, sa queue vint souffleter son museau ; puis d’uncoup, il s’étendit, tourna sur lui-même, et le ventre en l’air,remonta lentement vers la surface. Sur la peau verdâtre, un disquenoir, une brûlure, indiquait le point où l’étincelle avait frappéla bête.

Et la jeune fille agrafant le conducteurtéléphonique sur l’épaule de Joan, murmura :

– Tu vois, mère, qu’un requin n’est pasterrible pour nous.

Changeant de ton, elle ajouta :

– Mais je crois que la promenade a assezduré pour cette fois. Rejoignons le bateau.

À quelques mètres, se dessinait la silhouettesombre du sous-marin. Tous obéirent à l’invitation de Maudlin.

Dix minutes plus tard, ils étaient enfermésdans le compartiment à eau, dont le panneau mobile obturaitl’entrée. La salle était mise à sec, et les voyageurs, dépouillantleurs scaphandres, regagnaient le salon où ils s’asseyaient ensilence.

Personne n’avait envie de parler. Chacunsongeait à l’excursion terminée et se demandait s’il n’avait pasrêvé. Pourtant, lorsque la fille de Joan étala sur un guéridon lariche moisson de perles azurées recueillies dans le gouffre,Aurett, mistress Allsmine se précipitèrent, prises d’admirationpour ce merveilleux butin.

Lotia seule demeura indifférente, les yeuxclos, le visage un peu pâle, blottie d’un air de fatigue dans unfauteuil.

Pour elle, la promenade n’avait pas été unedistraction, et son cœur était aussi pénétré de tristesse au retourqu’au départ.

Que lui importaient les pintadines, lesperles, les squales, les horizons bizarres des valléessous-marines ? Quelle réalité pouvait la consoler del’écroulement de son rêve de bonheur ?

En vain, Aurett et Joan, conseillées parMaudlin, percèrent les perles, en firent des colliers royauxqu’elles essayèrent à Lotia, espérant avec leur instinct délicat defemmes, réveiller chez leur compagne la coquetterie, essence mêmede l’éternel féminin ; Lotia ne fit aucune attention à laparure.

Elle ne s’intéressait plus à sa beauté,puisqu’il lui était interdit de l’offrir ainsi qu’une fleurparfumée à celui qu’elle avait choisi entre tous.

Les jours suivants, on croisa dans les mêmesparages, remontant, avec des crochets dont le but échappait auxpassagers, jusqu’à l’entrée du golfe de Siam, ce large et profondestuaire qui sépare le Cambodge et la Cochinchine de la longuepresqu’île de Malacca.

Aux questions de son cousin, Robert répondaitinvariablement :

– J’exécute les ordres de James Pack.Dans deux jours, quatre, ou cinq au plus nous rallierons la plagede Poulo-Tantalam, puis nous filerons sur Bornéo, où notre ami nousrejoindra dans la baie de Gaya.

Enfin arriva le jour fixé pour l’exécution dela besogne mystérieuse dont il était chargé. Le sous-marin serapprocha de la côte de Malacca, et le cousin d’Armand s’adressantà ce dernier :

– Tu es curieux de voir ce qui m’a amenéici ?

– Tu le sais bien, fit le journalisted’un ton dépité. Voilà une semaine que je t’interroge à cesujet.

– Alors, accompagne moi.

– Où cela ?

– Aux bains sacrés de Poulo-Tantalam.

Le Parisien éclata de rire :

– Comment, nous avons fait ce voyage pouraller aux bains sacrés !

Très gravement Robert répliqua :

– La chose en vaut la peine. Ces bainssacrés, établis sur une côte sablonneuse, se composent d’un immensehangar, abritant des gradins descendant vers la mer. Les fidèless’y rendent vêtus de blanc et d’étoffes neuves n’ayant jamaisservi. Ils se juchent sur le gradin le plus élevé, et obéissant auxrègles d’un rituel compliqué, descendent lentement jusqu’au degréinférieur. Alors tout habillés ils entrent dans l’eau jusqu’auxépaules.

– Je connais cela. J’ai vu les bainssacrés du Gange.

– Eh bien, crois-tu que la venue duCorsaire Triplex, au milieu d’une cérémonie de ce genre, ne soitpas destinée à faire quelque bruit dans le monde ? Si j’ajoutequ’aujourd’hui même le sous-marin n° 1 entrera encommunication avec la flotte anglaise réunie dans le golfe duPetchili, et le n° 3 avec le stationnaire britannique des îlesHawaï que les Américains viennent de s’annexer en déclarant laguerre à l’Espagne, tu comprendras que l’Amirauté ne pourra oublierle rendez-vous que nous lui avons fixé à l’Île d’Or. Le mondeentier réclamera l’ouverture de pourparlers avec ce CorsaireTriplex, dont la faculté d’ubiquité peut faire un ennemi effrayant,si on le mécontente, en ne tenant aucun compte de ses désirs.

Du coup, Lavarède éclata de rire :

– Bref, c’est en Corsaire Triplex que tum’invites à figurer à Tantalam ?

– La chose n’a rien de désobligeant.

– Sans doute.

– C’est un homme de cœur, qui a tout faitpour me sauver. S’il n’a pas réussi, ce n’est pas sa faute. Sansl’obstination invraisemblable de ce misérable Niari…

– Ne l’accuse pas. Cet homme est unpatriote. Et puis nous en viendrons à bout. Dis-moi plutôt qui esten réalité ce James Pack, car je l’ignore toujours, et le mystèredont il s’enveloppe excite ma curiosité.

– Je ne puis malheureusement lasatisfaire.

– Encore des secrets ?

– Non, ignorance simplement.

– Comment, toi, son compagnon, soncomplice… tu ne sais… ?

– Son véritable nom… ? Je suis forcéde te l’avouer. James Pack est un être étrange, à coup sûrsupérieur, mais jamais il n’a voulu s’expliquer sur lui-même. MissMaudlin, sa protégée, presque sa sœur adoptive, ne connaît pas sonsecret.

Un geste violent du journalistel’interrompit :

– C’est trop fort. Ce personnage mehante. Moi, un roi de l’interview, je me heurte à un hommeimpénétrable. C’est décourageant.

Puis revenant au sujet primitif de laconversation :

– Et que ferons-nous àTantalam ?

– Nous déposerons une carte.

– Ah ! oui… une carte piquée d’unpoignard…

– Si tu le veux ?

– Et nous nous montrerons au milieu de lafoule qui fréquente les bains sacrés ?

– Telles sont mes instructions.

– Si l’on t’arrête ?

– Pas de danger.

– Pourquoi ?

– Tu le verras en me suivant.

Armand piétina :

– C’est à mourir, cette existence-là.Jamais une réponse précise. C’est le mystère à double, à tripledétente.

– Enfin, es-tu de l’expédition ?

– Il le faut bien, puisque c’est le seulmoyen d’apprendre quelque chose.

À ce moment même, le bateau n° 2stoppait. À sa grande surprise, le Parisien fut conduit par soncousin dans la salle des scaphandres.

– Est-ce que nous allons revêtir cesappareils ?

– Oui, répliqua laconiquement Robert.

– Pourquoi ?

– Tu le verras.

Force fut au bouillant Français de secontenter de cette promesse vague. Docilement il se laissa vêtirpar un matelot, et au bout de quelques instants, il sortait dunavire par quinze mètres de fond et marchait d’un bon pas à côté dufiancé de Lotia.

Le sol était uni, sans une ride. Un sable fin,de couleur grisâtre, résidu de rochers pulvérisés par la vague,formait un tapis moelleux.

Une pente douce ramenait peu à peu lespromeneurs vers la surface de la mer. Soudain, Robert s’arrêta,accrocha son conducteur téléphonique à la carapace de son cousin etprononça ces paroles :

– Nous ne sommes plus qu’à trois mètresde profondeur. Au moyen du tube optique, tu vas voir les bains deTantalam.

– Du tube optique ?

– Oui. De même que dans mon navire, enmarchant à quatre mètres sous l’eau, je pourrais en dressant untube optique, considérer la surface aussi nettement que si je m’ytrouvais, je jouis ici de cette faculté.

Tout en parlant, il prenait un tube attaché àsa ceinture et formé de plusieurs parties s’emboîtant les unes dansles autres. Il les développa, dressa l’appareilperpendiculairement, en appliqua la partie inférieure à l’une desouvertures vitrées de son casque, et après une seconde :

– Parfait ! les moricauds grouillentlà-bas. Notre visite fera sensation.

À son tour, Armand regarda.

La plage de Tantalam offrait l’aspect le plusanimé. Autour du hangar sacré, sur les gradins, dans l’eau même sepressaient des indigènes aux vêtements blancs. Sur le sable fauve,ces draperies semblaient des taches de neige.

Mais il ne fallait pas s’arrêter longtemps,Robert se remettait en marche, et le journaliste dut le suivre.

Ils se rapprochaient peu à peu des baigneurs,et la profondeur de l’eau diminuant, les calottes sphériques desscaphandres dépassèrent la surface unie de la mer.

Tout d’abord, on ne les aperçut pas. Pourtantl’un des Malaccais distingua quelque chose d’anormal et ses gestesavertirent les cousins qu’ils étaient découverts.

La nouvelle se propagea avec rapidité. Tousles fidèles tournèrent leurs regards vers ces objets arrondisglissant sur l’eau. Évidemment, ils étaient fortement intrigués, etpour tout dire, quelque peu troublés par la vue de ces chosesinconnues qui venaient à eux.

Bientôt un mouvement de retraite se dessina.Les baigneurs les plus avancés se replièrent vers le rivage. Lessphères de métal continuèrent leur marche, elles atteignirent lepoint où se trouvaient un instant plus tôt les indigènes.

Avec une épouvante croissante, ceux-ci virentémerger de l’océan des êtres étranges, ressemblant à des sacs decuir supportant une boule sur laquelle le soleil piquait deséclairs.

Un cri monta jusqu’au ciel :

– Boudha ! Boudha !

Pour tous ces gens, à la cervelle farcie deslégendes merveilleuses du boudhisme et du brahmanisme, desdivinités de la mer se manifestaient pour sanctifier les bainssacrés de Tantalam.

Des hurlements, des oraisons glapies à toutevoix se croisèrent dans l’air. La foule refluait vers le rivage,reculant devant les « génies ».

Sans obstacle, les scaphandriers parvinrentaux gradins. Robert piqua sur l’un d’eux, au moyen d’un couteau,une carte du Corsaire Triplex, puis saisissant la lance électrique,dont il était armé comme dans toute excursion sous-marine, ill’éleva lentement vers la toiture.

Un déchirement strident vibra dans l’espace,un éclair éblouissant jaillit. La foule se prosterna, le nez dansla poussière. Quand après un quart d’heure, les plus audacieuxlevèrent les yeux, les génies avaient disparu ; mais plusieursplanches de la toiture brûlées, la carte fichée sur un gradinrestaient, traces palpables de leur passage.

Le soir même, les autorités anglaises deSingapoor étaient avisées par un câblegramme de l’étrangeévénement. Et tandis que gouverneur, résidents, greffiers, troupebourdonnante, s’agitaient, télégraphiaient à Londres, le sous-marinn° 2 marchait à grande vitesse sur Bornéo.

Dans le salon, Armand racontait gaiement sapromenade et se déclarait infiniment flatté d’avoir passé pour unmessager de Brahma.

À l’Amirauté anglaise, on s’affola. Commetoujours, trois dépêches étaient arrivées presque à la même heure,signalant la présence du Corsaire Triplex à Tantalam, au fond dugolfe de Petchili et à Honolulu, capitale des îles Hawaï. Unconseil extraordinaire fut tenu, dont le Times, leTelegraph, le Morning-News et les autres journauxanglais rendirent compte le lendemain matin.

Ces organes de la presse concluaientainsi :

« La volonté manifeste du CorsaireTriplex est de forcer l’attention sans causer de préjudice àl’Angleterre. Rien ne s’oppose dès lors à ce que satisfaction soitdonnée à l’énigmatique personnage. Aussi des ordres sont-ilsenvoyés à l’escadre du Pacifique, afin qu’elle rallie l’Île d’Or(archipel de Cook) où le célèbre Corsaire lui a fixé unrendez-vous. D’ici peu, nous serons en mesure d’éclaircir lemystère dont l’opinion publique s’est justement émue. À la date dece jour, nous envoyons un correspondant spécial dans le Pacifique,afin d’être les premiers à même de renseigner complètement noslecteurs. »

Chapitre 5LE CROISEUR « SHELL »

Au beau milieu de la baie de Gaya, le croiseurShell, stationnaire britannique à Bornéo, était affourchésur ses ancres, mollement bercé par la houle venant du large.

On s’ennuyait ferme à bord. La croisière dunavire durait depuis six mois sans un incident curieux, et ellemenaçait de s’achever avec la même monotonie.

Sur le pont, le capitaine et le premierlieutenant le constataient avec une évidente mauvaisehumeur :

– Eh bien, Monsieur Bathurst, disait lepremier, je pense que voilà bien du temps perdu pour notrecarrière, car une croisière aussi nulle, aussi plate, aussi peumouvementée, n’est pas pour nous constituer des droitsexceptionnels à l’avancement.

– On ne peut pas marcher avec desjambes coupées, riposta sentencieusement son interlocuteur. Jecrois, capitaine Murray, que vous avez exposé notre situation avecnetteté.

– Aucune distraction ne nous estpermise.

– Aucune. Il nous est même interdit dedescendre à terre autrement que pour les nécessités du service.

– À cause de ces damnés indigènes, lesDayaks…

– Qui ont un goût prononcé pour la chairdes blancs.

– Stupides ces drôles… Comme si leroastbeef n’était pas une nourriture plus succulente que le filetde n’importe quel matelot.

– Ah ! vilaine station !

– Vilaine et inutile. Pourquoisommes-nous ici ? Pour empêcher la population malaise de lacôte de se livrer à la piraterie. Encore de jolis gaillards que cesMalais qui croiraient se déshonorer s’ils maniaient autre chosequ’un poignard, s’ils embrassaient une autre occupation que cellede pirate.

– Le fait est, capitaine Murray, quec’est une race de pillards…

– Qui se moquent de nous. Avec leursrivages bordés d’écueils, leurs fleuves parsemés de bancs de sableet de vase, nous ne pouvons poursuivre leurs bateaux légers, leurspraos comme disent ces brigands. Nous sommes leur risée.Vous avez bien entendu ce coquin de marchand venu à bord ces joursderniers. Je lui faisais admirer notre Shell qui, j’ose ledire, est un des plus jolis bâtiments de la flotte de Sa GracieuseMajesté…

Le capitaine salua, puis continuant :

– Qu’a répondu le drôle, vous ensouvenez-vous ? J’en étais indigné. Beau bateau, a-t-il dit,mais dangereux pour aller sur l’eau. Trop gros ventre, touche lefond. Toi, capitaine prudent, tu as jeté l’ancre. Tu sais bien queton grand navire ferait naufrage s’il marchait. Voilà ce que cesfaquins pensent de la marine anglaise, la première du monde,Monsieur Bathurst !

– La première, mon capitaine, sanscontredit.

Comme on le voit, le mécontentement desofficiers était justifié. Il le fallait du reste pour qu’ilsrestassent insensibles au spectacle qu’ils avaient sous lesyeux.

La baie se développait en arc de cercle,bornée par une ceinture de hauteurs en amphithéâtre couvertes deforêts descendant jusqu’à la mer. Les tecks, les ébéniers, lesrotangs à tiges flexibles, les muscadiers sauvages croisaient leursbranches, mêlaient leurs feuillages, mariant les verts sombres auxverts clairs. Vers le nord, la côte se prolongeait jusqu’àl’horizon, dominée au loin par le gigantesque massif du montKinibalou, qui dresse à plus de 4.000 mètres sa cime orgueilleuse.La vague, roulant sur un fond de corail, avait la transparence ducristal, et le soleil brûlant, dont la chaleur était atténuée parla brise du large, répandait sur toutes choses sa clarté d’or.

C’était une orgie de lumière, à laquelle lefond sombre des sous-bois, donnait une intensité inouïe.

Mais, ni le lieutenant Bathurst, ni lecapitaine Murray n’étaient en disposition d’admirer la nature.Debout sur la passerelle, ils échangeaient leurs impressions,lesquelles étaient plutôt désagréables.

Ils sursautèrent brusquement. La sonneried’appel reliant la passerelle à la cabine du commandant – unperfectionnement récent – venait de tinter. Les deux officiersregardèrent le marteau qui frappait le timbre dans son incessantva-et-vient ; ils se regardèrent eux-mêmes.

– Voilà qui est bizarre, murmura enfin lecapitaine. Je ne suis pas dans ma cabine et l’on sonne. Qui donc sepermet pareille plaisanterie ?

– Je vais voir, proposaM. Bathurst.

– Non, non… j’y vais moi-même. Je neserai pas fâché de pincer sur le fait le mauvais plaisant.

Ce disant, M. Murray descenditprécipitamment l’échelle de fer de la passerelle, traversa le ponten courant, ce qui ne manqua pas de surprendre l’équipage engourdidans une ennuyeuse oisiveté, et descendit dans l’entrepont. Sacabine était située à l’arrière, et les hublots qui l’éclairaients’ouvraient à bâbord du navire.

Il entra en coup de vent, prêt à tancerl’auteur de l’intempestive sonnerie mais les reproches netrouvèrent sur qui tomber ; la cabine était vide.

Un peu interloqué, le capitaine s’approcha dubouton de la sonnerie, constata avec surprise que le commutateuravait été placé sur le contact, puis ne pouvant soupçonner un hommede l’équipage d’avoir risqué « les fers » pour se livrerau mince plaisir de sonner, il conclut :

– Bon ! le commutateur aura glisséde lui-même. Je ferai resserrer la vis d’attache.

Mais derechef il s’arrêta. Sur la tablettefixée sous le hublot, il venait d’apercevoir un paquetsoigneusement ficelé, près duquel était posée une large enveloppeportant cette suscription d’une écriture fine et hardie :

« À Monsieur Murray, commandant dustationnaire Shell. »

Non seulement on sonnait, mais encore ondéposait des colis et correspondances dans sa cabine.

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Très intrigué, M. Murray fit sauter lecachet de l’enveloppe, et avec un étonnement voisin de la stupeur,il lut l’étrange billet que voici :

« Commandant,

« Il est probable que vous recevrezl’ordre, comme tous les officiers de l’escadre du Pacifique, derallier d’ici quelques semaines l’Île d’Or (Archipel de Cook). Lesoussigné, cause volontaire de ce voyage, a cru de son devoir de seprésenter par cette lettre. Ne pouvant se rendre lui-même à votrebord, il y envoie comme carte de visite (voir le paquet ci-joint)quelques perles et coraux, fleurs de la mer, qui seront,pense-t-il, agréables à Mistress Murray, lorsque vous les luioffrirez à votre retour en Angleterre. Pour vous-même et afin detémoigner de son estime pour votre personne, le soussigné désirevous offrir un échantillon de sa pêche. Si donc vous consentez àmettre ce soir un canot à la mer, il se fera un plaisir de leremplir de poissons succulents.

« À ce premier envoi, il joindra sous peudes bourriches de gibier, car plus heureux que vous-même, aucunordre ne lui interdit de débarquer.

« Il se dit du reste votre trèssincèrement

« Corsaire TRIPLEX. »

Il est impossible de peindre l’ahurissement dudigne capitaine après cette lecture.

Comme tout le monde, il avait entendu parlerdu célèbre Corsaire ; mais avec la belle incrédulité du marin,il s’était déclaré que les prouesses attribuées à ce personnagedevaient être des inventions de journalistes à court de« copie ».

Et voilà que brusquement, sans crier gare,Triplex entrait dans sa vie, forçait la porte de sa cabine, d’unefaçon aimable il est vrai, mais cependant incompréhensible.

En toute autre circonstance, M. Murrayeût cru à une plaisanterie ; seulement le paquet annoncé étaitsur la table, et son contenu qu’il vérifia : perles de choix,coraux superbes, ne permettait pas une pareille supposition. Laplaisanterie eût été par trop coûteuse pour son auteur.

Donc Triplex avait réussi à s’introduire àbord du Shell.Conclusion naturelle, il y avait été aidépar un ou plusieurs hommes de l’équipage, car de songer qu’il eûtmené à bien sans aucun concours une entreprise aussi délicate, iln’y avait pas moyen.

Aussi, le commandant, très satisfait commemari du cadeau princier du Corsaire, mais un peu froissé commeofficier de la manière de procéder de son mystérieux correspondant,remonta-t-il très perplexe sur le pont.

Le lieutenant, mis au courant de l’affaire,s’indigna. Il n’avait reçu ni perles, ni coraux, lui ; il nese sentait donc pas, comme son supérieur, porté versl’indulgence.

Il déclara l’acte du Corsaire attentatoire àla discipline. Les autres officiers voulurent faire preuve de zèleet montrèrent d’autant plus d’irritation qu’ils avaient moins degalons.

Bref, on décida de faire un exemple. Lestambours battirent, l’équipage fut rassemblé sur le pont, et dansune allocution vibrante, le commandant invita tous les matelots àcourir sus au Corsaire Triplex, les avertissant que quiconqueentretiendrait des intelligences avec ce personnage serait passibledu conseil de guerre maritime.

L’effet le plus clair de la harangue, futd’affoler les matelots. Il résultait des explications deM. Murray qu’un inconnu s’était introduit à bord, qu’il avaitpénétré dans la cabine du commandant.

Or, comme personne ne l’avait vu, comme onn’avait pas aperçu la moindre barque dans la baie, il fallait doncconclure que le Corsaire avait des ailes et qu’il possédait de plusla faculté de se rendre invisible.

Nul n’ignore la tendance à la merveillositéqui caractérise les marins. On peut juger de l’état d’esprit desbraves gens composant l’équipage du Shell.

Une inquiétude s’empara de tous, tellementvisible que les officiers durent reconnaître la parfaite innocencede leurs hommes.

Alors ils changèrent de ton. Le Corsaire avaitoffert de fournir des poissons si, à la nuit, une embarcation étaitmise à l’eau. On ferait ce que désirait Triplex. Pour remettre leproduit de sa pêche, il serait obligé de se montrer, et lescraintes des matelots s’évanouiraient dès qu’ils se trouveraient enface d’un adversaire visible et tangible.

L’annonce de cette décision ne calma pas lesesprits. Les hommes désignés pour monter la chaloupe furent sur lepoint de refuser le service, et il fallut que M. Bathurstlui-même s’engageât à prendre le commandement de l’expédition.

Durant cette journée, on ne s’ennuya pas àbord. Tout le monde attendait avec une impatience anxieuse que vîntla nuit. Ce que les gabiers proférèrent de malédictions à l’adressedu soleil, dont la marche paraissait trop lente à leur gré, estimpossible à imaginer.

L’astre radieux fut comparé à une chenille, àune tortue, à tous les êtres dépourvus de vitesse et de grâce, cequi ne sembla pas l’émouvoir, du reste, car il se coucha exactementà la même heure que la veille.

Alors cependant les matelots se calmèrent unpeu. Dans ces régions intertropicales, le crépuscule est trèscourt ; l’obscurité succède presque instantanément à lalumière. La surface de l’Océan prit des tons d’indigo comme le cielpailleté d’étoiles. L’heure d’agir était venue.

Une chaloupe fut descendue à la mer. Huitmatelots, le maître timonier et le lieutenant Bathurst y prirentplace. Puis lentement l’embarcation s’éloigna du croiseur.

Un fanal rouge, placé à l’avant, permettait desuivre tous ses mouvements du pont du navire. Officiers, maîtres,quartiers-maîtres, matelots, novices accoudés sur les bastingages,regardaient la lueur rouge glisser sur l’eau, attendant ce quiallait se produire.

Le bateau s’était arrêté à quelquesencablures. Pourquoi ramer après tout ? Le Corsaire n’avaitpas demandé que la chaloupe se rendît dans telle ou telle partie dela baie, et il la rejoindrait aussi bien à un endroit qu’à unautre.

Les matelots silencieux, impressionnés par lanuit, scrutaient d’un œil inquiet les ténèbres, que le halolumineux du fanal faisait paraître plus épaisses. Mais rien nebougeait, aucun bruit n’annonçait l’approche du Corsaire.

Cela dura une heure.

– Je pense, maugréa le lieutenant, que ceTriplex s’est moqué de nous. Nous allons retourner à bord. Aussibien notre expédition démontrera aux hommes que le personnage n’estpas un esprit ; car un être impalpable serait entré encommunication avec nous ; nous avons bien fait tout ce qu’ilfallait pour cela.

Il s’arrêta net. Un grincement léger,semblable à celui que produirait un crochet de fer glissant dans unanneau, s’était fait entendre à l’arrière de la chaloupe. Tous lesyeux se portèrent de ce côté, mais ils ne virent rien que lasurface sombre de l’eau.

Et comme ils regardaient, la mer se prit àbouillonner à tribord ; un objet sembla s’élancer hors del’eau pour retomber avec un bruit sec dans le fond du bateau.

Effarés, les marins s’étaient écartésvivement, avec si peu de précautions que le canot manqua dechavirer.

– Tout le monde à son banc ! ordonnaM. Bathurst.

Et à cette voix connue, à laquelle ils avaientl’habitude d’obéir, les matelots reprirent leurs places.

– Que personne ne bouge, dit alors lelieutenant. Je vais voir ce qui est tombé dans la barque. Quelquepoisson volant qui aura voulu éviter la dent d’un marsouin.

L’explication était plausible. Le poissonvolant peut en effet, grâce au développement de ses nageoires,s’élancer hors de l’eau et parcourir dans l’air vingt, trente etmême cinquante mètres. Tous les marins savent cela, aussil’équipage fut-il rassuré et tout prêt à rire de sa frayeur.

Cependant M. Bathurst se penchait ettâtait de la main le fond de la chaloupe. Soudain, il eut uneexclamation étonnée :

– Qu’est cela ? dit-il, enapprochant de ses yeux un corps dur de forme ovoïde, que ses doigtsvenaient de saisir sur le plancher.

Et après un rapide examen :

– Un œuf de bois… Mais cela s’ouvre.

En effet, le projectile était identique àcelui dont le Corsaire Triplex s’était servi jadis pour envoyer àJoan l’Arlequin d’or, dans la rade de Sydney.

Les deux parties séparées, un papier apparut.Se penchant dans le rayon du fanal, le lieutenant putlire :

« Une ligne à hameçons multiples estaccrochée à l’arrière de la chaloupe, elle porte environ deux centskilogrammes de poisson ; tout ce que j’ai pu me procureraujourd’hui. Acceptez-le, à bientôt un envoi de gibier.

« Your truly

« TRIPLEX. »

Il avait lu à mi-voix ; pas une syllaben’avait été perdue pour les marins qui, l’oreille tendue, ledévoraient des yeux.

– Deux cents kilos de poisson, fit l’un.Si cela est vrai, le Corsaire en remontrerait à tous les pirates dela côte.

M. Bathurst avait levé la tête. Sil’obscurité l’avait permis, on aurait pu discerner sur son visageune expression de stupéfaction profonde. Lentement, il revint àl’arrière. Ses mains parcoururent le rebord extérieur del’embarcation.

– Mille diables, s’écria-t-il, je sensune corde… Elle est soutenue par un crochet fiché dans l’un desanneaux du gouvernail. Il faut voir ce que c’est. Deux hommes pourhâler la chose à bord.

Personne ne bougea. Les rameurs semblaientvissés à leurs bancs. En proie à une terreur indicible, aucunn’avait la force d’obéir. Songez donc ! Toucher à un câblemagique, accroché au canot par un esprit. Car pour ces êtrescrédules, le féerique de l’aventure ne faisait aucun doute. Commentexpliquer en effet, sans le concours d’un enchantement, un incidentsi bizarre, qu’aucun bon matelot ne se souvenait d’avoir vu lepareil.

Et les contes du gaillard d’arrière leurrevenaient en mémoire. Cela était plus fort que le Vaisseaufantôme, ce vaisseau errant, monté par un équipage detrépassés et condamné à labourer sans cesse les océans sans pouvoiraborder jamais. C’était même plus fort que le Kraken, cemonstre fantastique des légendes maritimes, à la fois serpent etpieuvre, qui, dans ses tentacules immenses, emprisonne un navire etl’entraîne aux profondeurs inexplorées de l’onde verte.Vaisseau fantôme, Kraken se voient au moins, si l’on encroit les récits véridiques des gabiers, troubadours inconscientsdes traditions merveilleuses écloses dans la nuit des dunes ou desfalaises ; tandis que Triplex demeurait invisible, laissantdes traces indéniables de son passage, sans qu’aucun œil humain pûtapercevoir sa silhouette.

Le Lieutenant Bathurst se rendit compte del’état d’esprit de ses hommes. Il n’insista pas pour que l’on tirâtde l’eau le filin amarré à l’embarcation et se contentad’ordonner :

– Au navire !… Nage !

Les avirons aussitôt frappèrent l’eau. Àretourner au croiseur, les rameurs éprouvaient une joie. Ils sefiguraient sans doute être plus en sûreté dans les flancs duvaisseau de guerre, au milieu de leurs camarades. Tels des enfantsapeurés allant se réfugier auprès de leur mère.

Cependant ils constatèrent qu’il fallait« souquer » ferme. Le bateau n’obéissait à la ramequ’avec difficulté.

– Les poissons du diable, maugréa unmarin. Ils tirent à l’arrière comme s’ils étaient en fonte et plombainsi que les obus de nos canons de tourelles.

Peut-être aussi les braves gens, secoués parl’émotion, ne jouissaient-ils pas de tous leurs moyens.

Quoi qu’il en soit, leurs transes eurent unterme. Le canot rallia le croiseur et, en présence du commandantMurray, on hissa sur le pont le singulier cadeau du CorsaireTriplex.

C’était une ligne de fond, portant de distanceen distance des hameçons auxquels étaient accrochés des poissonsvariés et jusqu’à un squale roussette dont la peau écailleuse estappréciée en maroquinerie.

Pendant ce temps, on le devine, le sous-marinn° 2 flottait tranquillement entre deux eaux à peu de distancedu croiseur britannique.

Toute la petite comédie fantastique dontofficiers et matelots du Shell venaient d’être victimes,avait été organisée par Robert, afin de distraire Lotia, dont latristesse morne, l’abattement profond inquiétaient vivement sesamis.

Aurett, le journaliste, mistress Joanelle-même s’étaient déridés aux exploits des marins du singulierbateau. Mais Lotia était demeurée triste, songeuse, comme absente,et par un effet réflexe assez inexplicable, miss Maudlin, elleaussi, semblait avoir perdu sa gaieté.

Il lui était même arrivé de dire :

– Mieux vaut la mort que la séparationéternelle.

Et comme Joan s’était étonnée de la réflexion,la jeune fille avait rougi et s’était enfuie, les yeux pleins delarmes.

Dans sa cabine elle s’était enfermée et avecune ferveur étrange, elle avait répété à diversesreprises :

– James ! James !

Quoi qu’il en soit, Robert se trouvait engagé,de par sa plaisanterie même. Sous le nom de Corsaire Triplex, ilavait promis de faire parvenir du gibier à bord du croiseur, et ilne se reconnaissait pas le droit de manquer à un engagement prissous cette « raison sociale ».

Il fut donc décidé que les passagersdescendraient à terre et chasseraient dans les fourrés giboyeux dela grande île océanienne.

Mais, toujours pour arracher Lotia aux penséesqui la consumaient, il fut entendu que la partie durerait deuxjours. Tout d’abord on parcourrait en scaphandre le fond de la baiede Gaya. Le sous-marin attendrait les explorateurs aussi près de lacôte que possible, dans une anse invisible du croiseur anglais etle lendemain on s’engagerait dans la forêt qui couvrait la terreferme.

– Forêts d’arbres sur le rivage, remarquaRobert, et sous les eaux forêts de corail et d’éponges.

– Ah ! s’écria aussitôt Armand avecenthousiasme, nous allons donc errer au milieu des grandsbâtisseurs de continents !

Et comme ses amis le regardaient un peusurpris, il poursuivit avec un lyrisme croissant :

– Vous vous étonnez de mestransports ? C’est qu’aussi cette promenade réalise un de mesrêves : surprendre sur le fait un secret de lanature !

Puis gravement :

– La nature, puissance fantaisiste qui,par les polypes corallifères et autres, a voulu enseignerl’humilité à l’homme ! Oui l’humilité, car que sont lestravaux dont nous sommes si fiers, que sont même les constructionsgigantesques des Égyptiens ou des Kmers cambodgiens, auprès dessupports des mondes édifiés par ces animalcules moitié plantes,moitié animaux ? Avez-vous parfois réfléchi au nombreincalculable de siècles et de générations qu’il a fallu à desimples coquillages, pour former ces bancs de craie de sept à huitcents mètres d’épaisseur, qui ont amené les continents au-dessus dela surface des mers ? Aujourd’hui de mystérieux ouvriersfaçonnent au milieu du Pacifique les bases d’un immense continentdestiné à recevoir les humanités futures. Le corail est la racineplongeant dans l’infini sur laquelle la pensée de l’avenir doitéclore, sur laquelle des hommes, aussi supérieurs à nous-mêmes quenous le sommes aux primitifs, vivront, rêveront à l’idéalintangible, plongeront dans l’espace des regards cent fois, millefois plus aigus que les nôtres, et mourront en se rapprochant deplus en plus sans l’atteindre jamais du grand X de l’Univers.

Tous écoutaient. Lotia elle-même avait quittéson attitude nonchalante et doucement elle murmura :

– Parlez encore, Sir Lavarède.Aujourd’hui est triste pour moi ; dites l’espoir dedemain.

Le journaliste considéra l’Égyptienne avec unsourire affectueux et il continua :

– Soit ! Puisque cet étalage deconnaissances sous-marines vous distrait, je vous conterai ce queje sais sur les zoophytes corallifères et sur les spongiaires.

Il fit une pause et commença ainsi :

– Tout au bas de l’échelle des êtres setrouve l’éponge, formée d’une substance fibreuse, élastique etrésistante, enveloppée d’une matière gélatineuse dont on ladébarrasse pour la livrer au commerce. Cette matière est la partievivante. Elle est composée de bestioles rudimentaires affectantl’apparence de petits tubes. C’est tout ce qu’il y a de plus simplecomme être animé. Lors de leur naissance, les spongiaires, munis decils vibratiles, comme les polypes du corail, sont doués demouvement. Bien vite ils se fixent sur un rocher, s’aplatissent etdeviennent le support d’une colonie dont le résultat sera uneéponge. On la pêche, soit au moyen de dragues, soit à la main. Delà la distinction commerciale en éponges draguéeset enéponges plongées ; ces dernières ayant une valeurbien supérieure, car elles ne sont jamais déchirées. Voilà pour lesspongiaires, êtres d’une structure si rudimentaire, d’une vitalitési obscure, qu’au début de ce siècle encore on refusait de lesadmettre dans le règne animal.

Ici Armand toussa, prit un temps et d’un tonquelque peu doctoral :

– Passons maintenant aux corallifèresbien autrement intéressants. Le polype est un petit sac, armé dehuit tentacules destinés à saisir sa nourriture. Ces tentacules ens’ouvrant se développent en cercle et donnent l’illusion d’unefleur à huit pétales blancs striés de rouge. Ces animalcules seréunissent en innombrable quantité, sécrétant un support calcaire,blanc ou rouge, qui est ce que l’on appelle le corail enbijouterie. Au fond des eaux, ce pilier de sels calcaires estenveloppé par une couche molle, charnue, semblable à une écorcetendre, dans laquelle les polypes sont logés, et où circule unesève qui entretient la vie chez tous les animaux. Les formes lesplus variées, arbres, buissons, murailles, tertres, sont prises parces colonies corallifères. Tantôt c’est la forêt, avec ses troncsrouges et blancs parsemés de mille fleurs épanouies qui ne sontautres que les polypes vivants ; tantôt ce sont des poussesnaines, qui semblent une prairie rouge constellée d’étoilesblanches. Ils occupent d’immenses espaces. De la côte d’Afrique àMalacca, aux Îles basses, à la côte Américaine, les polypestravaillent, préparant le continent futur, dont beaucoup d’îlesactuelles sont simplement la partie la plus avancée. Leurs bancss’accroissent sans cesse ; ils atteignent déjà plusieurscentaines de kilomètres, augmentant de quelques millimètres par an,de telle sorte que l’on a pu évaluer à 200.000 ans le tempsnécessaire à la formation de certaines de ces agglomérations.Tantôt ils bordent la côte d’une ceinture de récifs, comme enNouvelle-Calédonie, tantôt ils façonnent des îles bassescirculaires ou atolls, dont l’archipel des Tuamotou, appartenant àla France, offre de nombreux exemples. Parvenus à la surface del’eau, leur tâche est finie, ils meurent au contact de l’air. Alorsl’océan se charge de transformer ces rochers en îles verdoyantes.La vague détache des fragments de corail, les roule, les réduit enpoussière. Elle fait ainsi des plages au gravier blanchâtre, seméde galets arrondis. Des débris de végétaux, de poissons, decrustacés, des coquillages sont apportés par les courants. Ils sedécomposent, se mêlent au sable madréporique et forment la premièrecouche de terre végétale. Des graines charriées par l’océan s’ydéveloppent. Des œufs d’insectes amenés sur quelque tronc d’arbre yéclosent. Les tortues de mer prennent pied sur cette terre nouvelleet déserte. Des oiseaux emportés par la tempête y trouvent unrefuge. Et un beau jour, une tribu chassée d’une île voisine par laguerre ou par l’émigration, aborde, s’installe, peuple l’île. Elledevient l’hôte des petits zoophytes, qui dans les profondeursmystérieuses du Pacifique, ont travaillé depuis des milliers desiècles à lui préparer une demeure.

Armand avait prononcé ces dernières parolesavec une émotion réelle. Le visage de Lotia était illuminé parl’admiration. Les voies de la nature incessamment créatrices’ouvraient nettement à ses yeux. Mais le Parisien changea deton :

– Avouez, conclut-il, que l’étudescientifique du corail est autrement belle, autrement poétique quela légende mythologique, qui attribuait sa formation au sang de laMéduse, l’une des trois Gorgones, dont la vue changeait en pierreceux qui osaient l’affronter et dont Persée débarrassa laterre ?

La conférence ainsi terminée, personne ne sefit prier pour revêtir les scaphandres et prendre part à lapromenade sous-marine proposée par Robert.

Ce fut un enchantement.

Bientôt les voyageurs parcouraient des valléesrocheuses envahies par des éponges énormes, dont la teinte allaitdu blond pâle au brun rouge. Ces végétations affectaient ici laforme régulière d’un aérostat, plus loin, digitées, lamellées,indentées de mille façons diverses, offraient un spectacle étrange,singulier. Les espèces se mélangeaient, le gant de Neptunecoudoyait les Halicondries, les Sheep-Wool, l’Euplectelle, lesHyaonema, les Trompettes, les Manchons, les Éventails, lesQueues-de-paon.

Et la marche continuant, la petite troupeentrait dans une région corallifère. C’était une vision de rêve queles troncs rouges, blancs, fleuris de polypes étoilés, et entre lesbranches desquels filaient, ainsi que des oiseaux, des troupes depoissons multicolores.

Mêlés aux coraux, d’autres polypes, bleus,roses, jaunes, verts, orangés, blancs, de toutes nuances,transparents, semblant des fleurs de verre, tapissaient le sol, lesrochers ; des Alcyons palmés, des Antipathes, des Actinies,des Tubipores, des Cornulaires, des Ammathées, des Naphtéesimmobiles et brillants comme l’Isis nobilis du corail.

Puis soudain se présentait une prairie depolypes libres, Pennatules, Vérétilles ou Révilles, et l’admirationdes touristes confinait au vertige devant ce champ de fleursanimées, en marche.

De retour à bord, on parla peu. Tous avaientla tête lourde, le cerveau brouillé. La féerie sous-marine leurcausait comme une indigestion morale. Le merveilleux de la natureavait été trop capiteux ; ils étaient ivres d’imprévu,d’incroyable, de surhumain.

Une longue nuit de sommeil dissipa à peine letrouble dont les voyageurs étaient imprégnés. Au matin, ils étaientsans force ; aussi d’un commun accord remirent-ils aulendemain leur promenade à terre.

Enfin, le second jour, décidément remis,n’éprouvant plus aucune fatigue, tous se déclarèrent prêts à semettre en route.

Le sous-marin n° 2, immergé dans unepetite crique qu’un promontoire boisé masquait à la vue del’équipage du croiseur anglais, remonta jusqu’à la surface del’eau. Le panneau fut ouvert, et les passagers s’embarquèrent surun canot démontable que l’on avait mis à la mer.

Dix minutes plus tard, ils prenaient pied surle sol de Bornéo.

Une plage étroite couverte de sable blanc etlimitée par une muraille de verdure, tel était l’endroit oùdébarquaient les chasseurs. À trente ou quarante pas d’eux, lefouillis prodigieux de la forêt vierge commençait.

Palmiers, teks, rotangs, sagoutiers, ébéniers,muscadiers entrelaçaient leurs branches, reliées entre elles parles enroulements des lianes dont les fleurs géantes s’ouvraientainsi que des calices d’or ou de pourpre.

– Ne nous éloignons pas de la rive, avaitdit Robert. Bien que les marins du Shell ne descendent pasà terre, le voisinage du navire est une protection, et les Dayaksn’oseraient s’aventurer trop près.

– Les Dayaks ?

– Oui, les habitants sauvages de l’île,les autochtones selon l’avis général des géographes.

– Ils sont dangereux ?

– On le prétend. Dans le doute, il vautmieux agir avec prudence.

Cependant une sente étroite s’ouvrait àtravers le taillis. C’était une passe de fauves.

Les chasseurs s’y engagèrent et soudain ils setrouvèrent dans une demi-obscurité. Le plafond de feuilles nelaissait filtrer qu’une lumière incertaine. L’air était lourd,humide, chargé d’une odeur de moisissure. C’était l’haleinepestilentielle de la forêt équatoriale.

Une terreur mystérieuse planait sous la voûtedes grands arbres. Le silence était profond. De temps à autre unbruit faisait tressaillir les voyageurs : cri de quadrumane,glapissement d’animal inconnu, sifflement d’oiseaux, bavardage deperroquets, puis tout se taisait de nouveau et l’atmosphèresemblait plus fétide, la pénombre plus obscure.

Soudain Robert s’arrêta, et apprêta sacarabine.

Une ombre s’était dressée à peu de distance.C’était quelque chose de monstrueux, une caricature horrible del’homme, aux épaules larges, aux bras démesurément longs. Cela setenait debout sur des jambes torses et brandissait un gourdin.

Les femmes s’étaient arrêtées tremblantes.

– Qu’est-ce ? demanda Aurett à voixbasse.

Robert répondit :

– Un orang-outang.

À ce mot, Armand porta son fusil, à l’épaule,mais son cousin releva vivement l’arme.

– Ne tire pas, malheureux, si tu lemanquais, nous aurions sur les bras le plus formidable adversairede la création. L’orang-outang vient à bout du tigre.

– Alors que faire ?

– Attendre. Il va s’éloigner sans doute,car ce singe redoutable attaque rarement.

Comme pour démontrer l’exactitude de cetteaffirmation, le terrible anthropomorphe tourna sur ses piedsénormes et s’enfonça dans les broussailles en s’appuyant sur sonbâton.

– Si nous revenions à la plage, hasardaalors Joan très impressionnée par cette rencontre.

– Bah ! avançons encore unpeu ; nous sommes venus pour chasser, et il serait ridicule derentrer sans avoir brûlé une cartouche.

– Sans compter, ajouta Robert, que leCorsaire Triplex a promis de la venaison au commandant duShell et qu’il ne saurait manquer à sa promesse.

Sur ce, on reprit la marche ; cinq centsmètres plus loin, les touristes débouchèrent brusquement dans unevaste clairière inondée de soleil. Sur les arbres quil’entouraient, des tribus de singes se poursuivaient avec des crisaigus, effarouchant des nuées de perroquets qui s’envolaientlourdement avec un assourdissant caquetage.

Les chasseurs ne se tinrent plus devant cetteabondance de gibier. Les fusils partaient d’eux-mêmes, et bientôtun monceau de volatiles se dressa au milieu de la clairière. Àcette fusillade inattendue, les singes interrompirent leurs jeux,les oiseaux leurs piaillements, puis tous disparurent, fuyant àgrands coups d’ailes ou par des bonds effarés un endroit aussidangereux.

Mais la petite troupe s’inquiéta peu desfuyards, vingt-deux pièces gisant sur l’herbe auraient suffi àsatisfaire l’amour-propre de disciples de saint Hubert plusexigeants que les amis de Lavarède. Et puis tous étaient un peulas. Ils résolurent donc de faire halte en cet endroit, d’y prendreune collation. Après quoi on retournerait au rivage.

Les vivres furent tirés des havresacs qui lescontenaient et chacun y fit honneur. Du reste dans cette clairièrelumineuse et fleurie, les jeunes femmes avaient oublié leursterreurs des sous-bois, tant il est vrai que l’ombre est l’originede la peur, ce que les philosophes ont traduit dans toutes lesthéogonies en faisant de l’esprit du mal, l’esprit de la nuit.

Après une sieste prolongée, il fallut songer àrevenir à la côte. On quitta la clairière et de nouveau, lesvoyageurs s’engagèrent dans la sente suivie à l’arrivée ; ilsmarchaient dans la demi-obscurité répandue sur la terre par lesgéants de la forêt.

De nouveau ils étaient oppressés par lesilence, et inconsciemment ils allongeaient le pas, avec une hâteinstinctive de se retrouver sur la plage, en face dusous-marin.

Pourtant ils furent distraits par une sorte dechevrotement qui s’éleva tout à coup en avant d’eux. Ilsdemeurèrent immobiles, prêtant l’oreille.

Le cri se renouvela.

Alors lentement, avec mille précautions, secourbant derrière les buissons, les chasseurs s’avancèrent ;bientôt ils aperçurent l’animal dont la voix les avait surpris.

C’était une petite antilope à robe brune, auxcornes courtes et recourbées, que les naturels du pays appellentNapu.

La gracieuse bête, debout auprès d’une mare,levait la tête avec inquiétude, flairant le vent. Sans doute elledevinait l’approche d’ennemis.

Sans prononcer une parole, les chasseursépaulèrent leurs armes ; les détonations se confondirent, etl’antilope faisant un bond prodigieux retomba sans mouvement sur lesol. Elle avait été foudroyée.

Robert, Armand se dressèrent sur leurs pieds,ils allaient s’élancer vers leur capture qui complétait si à proposla liste de leurs victimes, mais ils eurent un même cri de stupeur.Du haut des arbres qui les abritaient, des nœuds coulants venaientd’être jetés enserrant leurs bras, et irrésistiblement tirés enl’air, les chasseurs s’élevèrent à hauteur des premières branchessur lesquelles des figures humaines, tatouées, horribles,grimaçaient silencieusement. Au même instant des appels éperdusretentissaient du côté où ils avaient laissé leurs compagnes. Puistout se tut.

Un peu après, les jeunes femmes, les mainsattachées derrière le dos, se montrèrent, entourées par dessauvages.

Effrayants étaient ces hommes, dont le visagetatoué, criblé de lignes de couleur, était surmonté par unecouronne d’écorces figurant des cornes. Le torse nu, les reinsceints de peaux de tigres, les chevilles et les poignets chargés delourds anneaux d’or, ces indigènes avaient la mine féroce etterrifiante. Sur leur poitrine brimballaient des colliers faits dedents humaines.

À cette vue, Armand frissonna.

– Des Dayaks, murmura-t-il.

Et tout bas, il ajouta :

– Nous sommes perdus. Ce sont desmangeurs d’hommes, leurs colliers le prouvent.

Hélas ! la science du journaliste n’étaitpas en défaut. Ses amis et lui venaient de tomber au pouvoir desDayaks, l’une des races les plus cruelles et les plus perfides dela terre.

Chapitre 6CHEZ LES DAYAKS

Du reste le Parisien n’eut pas le loisir de selivrer à de longues réflexions. Ses ennemis laissèrent filer lecâble qui le portait, et, maintenu à vingt centimètres du sol, ilfut entouré d’un réseau de lianes flexibles qui le mirent dansl’impossibilité d’exécuter le moindre mouvement.

Dans cet appareil, il fut couché sur l’herbeauprès de Robert qui avait été traité exactement de la mêmefaçon.

Alors les Dayaks se partagèrent rapidement lesarmes et les divers objets enlevés aux Européens, sans oublier lecorps de l’antilope napu. Ils desserrèrent ensuite les liens quiparalysaient les jambes des prisonniers, et, mettant ceux-ci surleurs pieds, leur intimèrent par gestes l’ordre de les suivre.

Armand eut une velléité de révolte, mais l’undes indigènes le piqua durement de sa lance et fit ainsi pénétrerdans son esprit la conviction que toute résistance étaitinutile.

Le journaliste se résigna donc. Mais soncerveau fertile en expédients ne demeurait jamais inactif. Aussiglissa-t-il bientôt à l’oreille de ses compagnons :

– Tâchons de laisser le plus de tracespossible de notre passage. On s’inquiétera de notre absence àbord ; on nous cherchera. Tout indice sera utile à nos amis.Et puis c’est notre seule chance de salut !

Il affectait le sang-froid pour encourager lespauvres femmes qui, pâles, tremblantes, se soutenaient à peine.Telle est la puissance communicative du courage, qu’en l’écoutantelles se sentirent plus fortes, plus disposées à l’espoir, etqu’elles obéirent consciencieusement à ses instructions.

Les guerriers les entraînaient à travers laforêt. Ces indigènes, accoutumés au pays, se dirigeaient sanshésiter, sans se tromper jamais. Parfois ils échangeaient quelquesparoles dans un idiome dur et guttural.

Les prisonniers brisaient des branches. Aurettqui, ainsi que Lotia, Joan et Maudlin, avait été débarrassée de sesentraves – sans doute les Dayaks avaient jugé qu’elles n’étaientpas en état de lutter – Aurett avait déchiré son mouchoir en petitscarrés, et de distance en distance elle en jetait un morceau sur lesol. Elle procédait comme le guide d’un rallye-paper ; maisici l’enjeu de la partie était l’existence de ceux qui lajouaient.

Les indigènes ne semblaient pas s’inquiéter deces manœuvres, dont leur flair sauvage devait cependant comprendrele but. Leur tranquillité épouvantait Lavarède. Bientôt il encomprit le pourquoi.

La troupe atteignit le bord d’une rivière. Despirogues étaient amarrées aux arbres de la rive. On allaitcontinuer le voyage par eau, c’est-à-dire qu’à partir de cetendroit, toute trace des prisonniers serait perdue. Il ne restaitaucun moyen humain d’apprendre à ceux qui tenteraient de les sauverdans quelle direction leurs ravisseurs les entraînaient.

Armand embrassa d’un regard navré sa femme etces pauvres créatures désormais irrémissiblement vouées à lamort.

Les Dayaks cependant répartissaient lescaptifs dans les embarcations. Eux-mêmes y prirent place, saisirentles pagaies, et la flottille s’éloignant du rivage remonta le coursde l’eau, emportant vers l’intérieur de l’île encore inexploré ceuxqui, le matin même, étaient partis heureux et confiants dusous-marin n° 2.

Ce fut avec un déchirement que le journalistesuivit ces différentes évolutions.

Ses amis, car il ne doutait pas que l’équipagedu sous-marin chercherait à le rejoindre, arriveraient jusqu’à larivière. Là, ils battraient le fourré à droite et gauche, netrouveraient aucun indice, et après d’inutiles recherchesregagneraient le navire, découragés par l’insuccès de leurentreprise.

– Ah ! murmura-t-il, si l’on pouvaitau moins leur indiquer qu’il faut remonter le fleuve.

Et regardant les buissons épais qui, lesracines trempant dans l’eau, formaient sur la rive un rempartimpénétrable, que joignait, sans solution de continuité, unevéritable prairie aquatique, où les nénuphars, les lotus, le frêleroseau Tiupa, unissaient leurs feuilles arrondies, dentelées,lancéolées :

– C’est ici qu’il serait utiled’accrocher des lambeaux de nos vêtements aux branches pourjalonner la route.

Née dans le cerveau du Parisien, une idée,quelle qu’elle fût, était assurée d’une prompte solution.

Deux minutes s’étaient à peine écouléesqu’Armand poussait une sourde exclamation. Il enveloppa d’un regardles pagayeurs actionnés à leur besogne. Aucun ne semblait sepréoccuper des Européens. Alors Armand se pencha vers miss Maudlinqui occupait la même pirogue que lui, et à voix basse :

– Miss Maudlin ! appela-t-il.

La jeune fille sursauta, brusquement tirée deses pensées :

– Que désirez-vous ?

– Vous faire remarquer que vos bras sontlibres alors que les miens sont attachés.

– Hélas !

– Si bien qu’il vous serait possible delaisser une trace de notre passage, tandis que je dois renoncer àcette consolation.

– Que voulez-vous dire ?

– Ceci. Les marins nous chercheront, sansaucun doute, ils seront incapables de décider, en arrivant au bordde la rivière, si leur poursuite doit continuer en aval ou enamont.

– Je réfléchissais à cela à l’instantmême.

– Eh bien. Notre rôle est tout tracé.Indiquons-leur la route à suivre.

– Comment ?

– Ne croyez-vous pas qu’un objet nousappartenant, mon chapeau par exemple, perché sur les buissons de larive, constituerait un indice… ?

– Si, si, fit joyeusement Maudlin.

Mais aussitôt son visages’assombrit :

– Oui, seulement… le moyen ?…

– Oh ! élémentaire, le moyen. Nouslongeons la berge à vingt pas. Rien d’aisé comme de lancer monchapeau dans les broussailles. Comme je vous le disais tout àl’heure, j’ai les mains ligottées, et j’ai pensé que vousconsentiriez à vous charger de ce soin.

Pour la première fois depuis l’attaque desDayaks, le sourire reparut sur les lèvres de la fille de Joan.

– Vous avez raison, reprit-elle, et jevais…

Il l’arrêta :

– Pas de précipitation. Attendez unmoment favorable, et alors, hop !… Adieu mon couvre-chef.

L’avertissement était utile, car les indigènessurveillaient les prisonniers, dont la conversation, inintelligiblepour eux, les mettait en défiance.

Sous leurs regards ardents, Lavarède etMaudlin se turent, paraissant examiner les rives fuyantes aveccuriosité. Peu à peu cette attitude endormit les soupçons dessauvages. Un à un ils cessèrent de fixer leurs prunelles sombressur les Européens.

– Allez-y, murmura le journaliste.

Rapide comme la pensée, la jeune fille saisitle chapeau d’Armand et d’un coup sec l’envoya dans les branches, oùil resta perché. Mais un cri guttural était sorti des lèvres desrameurs.

Ces hommes, accoutumés à toutes les ruses,avaient compris sans peine le but de l’acte accompli parMaudlin.

L’un d’eux s’adressa vivement aux prisonniers.Sa langue barbare ne pouvait être perçue pour ceux-ci, mais à sesgestes véhéments, aux éclairs qui traversaient ses yeux noirs, illeur parut évident qu’il proférait de terribles menaces.

L’indigène du reste se tut bientôt. Ilprononça quelques paroles en désignant du doigt le point où lechapeau était fiché. C’était un ordre, car la pirogue évoluaaussitôt et se dirigea vers la rive.

L’intention des naturels n’était pas douteuse.Ils allaient aborder, s’emparer du chapeau et faire disparaîtreaussi l’unique espoir de leurs prisonniers.

Et comme Armand atterré regardait, il seproduisit un remue-ménage singulier dans les feuilles. Les branchesfurent agitées comme par un vent violent, et un singe, unorang-outang tout jeune, ainsi que l’on en pouvait juger à sonpelage clair et soyeux, parut.

Il allongea le bras, s’empara du chapeau ets’en coiffa avec mille grimaces de satisfaction.

Les indigènes eurent un sourire. Quelques-unslâchèrent la pagaie pour saisir leurs armes ; ils n’eurent pasle temps de s’en servir. Un grand corps velu dégringola de la cimedes arbres, arriva près du jeune singe. C’était la mère qui s’étaitrendu compte du danger auquel s’exposait son petit.

Elle le saisit sous son bras et bondissantd’arbre en arbre, disparut à travers le rideau des feuilles, avantqu’aucun indigène eût eu le loisir de tirer.

Ces derniers d’ailleurs ne manifestèrent aucunmécontentement. Le singe avait gardé le chapeau, enlevant ainsi lamarque de leur passage. De nouveau la pirogue regagna le milieu dela rivière et reprit sa course rapide. Durant deux jours, lespagayeurs frappèrent l’eau sans relâche. Toujours les rivesconservaient leur aspect grandiose et sauvage. Les forêtsalternaient avec des couloirs rocheux où les ondes se précipitaienten remous écumants, mais les légères embarcations, maniées avec uneextrême dextérité, filaient au milieu de ces rapides aussifacilement que sur un lac uni.

Aux approches du soir, les rives, désertespendant les ardeurs du jour, se peuplaient. Les fauves venaientboire. Des troupes de buffles à pieds blancs, des porcs barbus, destapirs à l’allure lourde s’ébattaient dans les eaux basses,troublés parfois par le cri rauque du tigre. Alors toutes ces bêtess’enfuyaient avec des beuglements, des grognements de terreur, pasassez vite souvent pour échapper au terrible carnassier. Un corpssouple décrivait une trajectoire dans l’air, tombait sur lesépaules de l’un des animaux qui roulait sur le sol, la colonnevertébrale broyée par les dents du seigneur des forêtsmalaises.

À la surface de l’eau des crocodilesflottaient ainsi que des troncs d’arbres, et des oiseaux de nuit,des chauves-souris vampires arrondissaient dans l’air les spires deleur vol cotonneux.

Les pirogues abordaient à cette heure. LesDayaks allumaient de grands feux qu’ils entretenaient à tour derôle, et les voyageurs essayaient en vain de dormir. Comme si leurspensées sombres n’eussent pas suffi à les tenir éveillés, deslégions de moustiques, de maringouins, innombrables dans cescontrées humides, les harcelaient sans relâche jusqu’au jour.

Tel était leur agacement physique que, malgréles craintes justifiées par leur situation, ils avaient hâte deparvenir au but du voyage.

– Après tout, avait dit Aurett, on nenous tuera qu’une fois, tandis que ces affreux moustiques nous fontsouffrir mille morts.

Les indigènes du reste traitaient leursprisonniers sans brutalité. Il les nourrissaient bien, et même lejournaliste remarqua que, parmi les animaux abattus chaque jour parles chasseurs, on réservait aux Européens les morceaux les plusdélicats.

Le procédé semblait indiquer toute autre choseque le désir de leur nuire, et Lavarède en arrivait à mépriserquelque peu les explorateurs de Bornéo qui ne tarissent pas enrécits mélodramatiques sur la cruauté des naturels.

Enfin une anse apparut. Tout à l’entour lesarbres avaient été coupés et une centaine de cabanes aux toitsconiques se dressaient sans régularité, chacune ayant étéconstruite à la place choisie par son propriétaire, sans souci d’unalignement ou d’un groupement quelconque.

À la vue de la flottille, toute la populationse porta sur le rivage, et quand les prisonniers débarquèrent, cefurent des cris, des chants, des manifestations de joieincompréhensibles pour ceux qui en étaient l’objet.

Des femmes, des enfants, s’approchaient desEuropéens, leur prenaient les mains, les pressaient avec un plaisirévident, prononçant des paroles étranges, dont les sons gutturauxs’adoucissaient d’une façon caressante.

– Ah çà ! s’exclama lejournaliste ; ils ont l’air enchantés de nous voir.

Et avec un sourire :

– Ils semblent vouloir nous traiteramicalement. Tout le problème se résume dès lors à tromper leursurveillance et à regagner la côte. Nous y arriverons, mes amis.Pour l’instant, inspirons-leur la confiance la plus grande, et pourcela, prenons des visages aussi riants que les leurs.

Prêchant d’exemple, il suivit ses guides, laface épanouie, en distribuant des poignées de mains à la foule. Ilremarqua bien que les indigènes lui serraient les mains d’une façonbizarre ; leurs doigts s’incrustaient dans les siens commes’ils eussent voulu prendre l’empreinte de ses os ; mais il sedéclara que des sauvages de l’intérieur de Bornéo ne pouvaientpratiquer le shake-hand avec la même souplesse que les flâneurs duboulevard des Italiens.

Bref, il était d’excellente humeur, lorsqu’ilfut enfermé avec ses compagnons dans une case spacieuse située aumilieu du village.

Mais cette heureuse disposition ne se maintintpas longtemps. Bientôt accoutumés à la demi-obscurité qui régnaitdans la cabane, ses yeux distinguaient des guirlandes d’objetsarrondis disposés le long des cloisons.

De prime abord, il crut que cet ornementbizarre était composé de noix de coco enfilées ainsi que les grainsd’un collier. Il s’approcha pour s’en assurer et un cri d’horreurs’étrangla dans sa gorge.

Ce qu’il avait pris pour les fruits ducocotier étaient des têtes humaines séchées, momifiées,racornies.

Il y en avait plus de cinquante sur les quatrefaces de la hutte. Brusquement le journaliste cessa de railler lesvoyageurs dont les récits le faisaient sourire un instant plus tôt.À son esprit se représentèrent en traits de feu les notes de voyagede Mme°Ida Pfeiffer, cette vaillante femme qui osa allerétudier les Dayaks jusque dans leurs repaires.

« Les actions les plus nobles àleurs yeux, dit-elle, sont celles qui attestent la férocité.L’objet qui leur semble indispensable entre tous est un panier fixéà leur ceinture et destiné à recevoir les chevelures humainesconquises sur l’ennemi. La tête d’un homme est le plus nobleprésent qu’un guerrier puisse offrir à sa fiancée.

« Lors d’une visite que je fis à un chefDayak, je trouvai au-dessus de mon lit de sangle une têtefraîchement coupée, déposée là pour me faire« honneur. »

C’était donc vrai. Il n’était pas possible dedouter. Armand avait sous les yeux les hideux trophées de lacruauté des indigènes.

Ses compagnons d’ailleurs avaient fait la mêmeconstatation, et les femmes éperdues s’étaient enlacéestremblantes, n’osant plus tourner leurs regards vers l’horribleornementation de la case.

Tous frissonnèrent en entendant la portes’ouvrir. Sur le seuil un homme se tenait, le nez et les oreillessupportant des anneaux de dix centimètres de diamètre, les brascerclés de bracelets d’ivoire. Sur ses épaules était fixée une peaude tigre, dont la queue traînait derrière lui. Plusieurs guerriersle suivaient ; mais ceux-ci restèrent au dehors, tandis quelui-même, d’un pas lent, s’approchait des captifs.

Il les considéra longuement en silence, allantde l’un à l’autre, hochant la tête avec satisfaction, puiss’arrêtant devant le Parisien, il lui dit en mauvaisanglais :

– Ouvrez la bouche.

À ces paroles, les premières qu’il comprenaitdepuis qu’il était au pouvoir des Dayaks, Armand eut uneexclamation joyeuse :

– Vous parlez anglais. Parfait ! Onpourra s’expliquer.

– Plus tard, interrompit gravementl’indigène, plus tard. Je parle anglais parce que j’ai habité lacôte, et comme tous les blancs parlent anglais[5], j’ai employé cet idiome. Ouvrez labouche.

Quelque peu surpris, Lavarède obéit cependant.Son interlocuteur regarda ses dents, puis tirant de sa ceinture unepierre rougeâtre, il la passa sur le front du journaliste, ytraçant ainsi une marque rouge. Successivement il pratiqua la mêmeopération sur les autres voyageurs, et chaque fois il semblait pluscontent. Cela fait, il allait se retirer, mais Armand le retintsans cérémonie par sa peau de tigre.

– Un instant. Vous m’avez promis uneexplication. Qui êtes-vous ?

– Le médecin de la tribu.

– Le médecin ! s’écria leprisonnier. Je saisis. Vous avez voulu vous assurer que nousn’avions aucune maladie pouvant se répandre parmi voscompatriotes ?

– Oui, vous voyez juste.

– Malades, vous nous auriezchassés ?

– Non. On vous aurait attachés au poteaudu supplice et nos guerriers auraient exercé leur adresse en vouslançant leurs flèches.

– Heureusement nous sommes bienportants.

– Heureusement, vous l’avez dit ;car vous mourrez sans souffrir pour paraître sur la table de nosjeunes hommes.

Ces paroles tombèrent sinistrement dans lesilence. Les Européens avaient pâli. La vérité leur apparaissait.Prisonniers des Dayaks anthropophages, ils seraient mangés parleurs gardiens. Pourtant Lavarède insista :

– Vous ne voulez pas dire que nous leurservirons de nourriture ?

– Si, si, répliqua l’indigène, – et avecune admiration goulue – la chair du blanc est supérieure à celle detous les animaux des forêts. Mais je vous le répète, vous nesouffrirez pas. La souffrance amène la fièvre et la fièvre détruitla saveur des mets. Vous ne resterez pas ici, car la peur aurait lemême résultat. On va vous conduire parmi les camphriers sauvages.Leur parfum vous engourdira, vous enlèvera la force de penser, etquand l’heure du festin approchera, vous passerez de la vie à lamort, sans même sentir le coup fatal. Ainsi vous serez bons,savoureux, et l’estomac des guerriers se réjouira.

Exprimer l’état d’esprit des prisonniers estimpossible. L’horreur, l’épouvante atteignaient en eux une telleacuité, qu’ils n’avaient plus conscience de leur dégoût, de leurterreur. Ils étaient dans cette situation particulière auxhallucinés qui n’est pas le sommeil et qui n’est pas la veille.

Marqués de rouge comme les bœufs que l’onconduit à l’abattoir, destinés à substanter les sauvages, ilsécoutaient comme en rêve le médecin indigène, qui détaillaitcomplaisamment les précautions imaginées par ses compatriotes pourassurer à la chair de leurs victimes son maximum de saveur.

Il leur semblait qu’ils n’appartenaient plus àla race humaine. Ils étaient une sorte d’animaux domestiques,devant lesquels un cuisinier expert discutait à quelle sauce ilsseraient mangés.

C’était grotesque et c’était horrible. Celaavait l’allure d’un de ces cauchemars si magistralement dépeintspar la plume d’Edgar Poë.

Tel était leur abattement, qu’ils nes’aperçurent même pas du départ du médecin.

Il fallut que des guerriers pénétrassent dansla case et les entraînassent au dehors pour leur rendre laconscience de leur être.

Alors Aurett, Lotia, Maudlin, Joan, poussèrentdes cris aigus, protestation nerveuse et affolée de la créature enface du supplice. Certes, la compagne d’Armand, la gentille Maudlinavaient prouvé qu’elles étaient courageuses ; mais devant lafin qui les menaçait, toute vaillance s’évanouissait.

Robert et son cousin lui-même étaientatterrés. L’ingénieux Lavarède ne se sentait plus d’ingéniosité. Laprison, la mort ne lui auraient rien enlevé de sa décision, de salucidité ; mais la perspective de devenir repas, et surtout ladouleur de savoir Aurett condamnée à pareil sort, le terrassait,l’annihilait.

Dans son cerveau bourdonnant des bruitsétranges se produisaient. Il croyait entendre déjà les os de sacompagne si brave, si dévouée, craquer sous la dent des cannibales,et son cœur cessait de battre, et un brouillard s’étendait sur sesyeux.

Machinalement, tel le troupeau las poussé à laboucherie, ils marchaient au milieu de leurs bourreaux. Avec eux,ils pénétrèrent dans un bois de camphriers dont les fleursrépandaient dans l’air leur parfum capiteux.

Ils furent enfermés dans une enceintecirculaire formée de pieux accolés, au-dessus desquels s’avançaientles branches fleuries, et brisés, ils se laissèrent tomber sur lesol.

L’odeur violente du camphre flottait dansl’atmosphère, stupéfiante, engourdissante. Peu à peu la vibrationexcessive de leurs nerfs s’apaisa. Un calme somnolent s’emparad’eux, et sans pensée, sans résistance, le souvenir même du dangerse fondant en un brouillard, tous fermèrent les yeux.

Le médecin avait dit vrai. Ils ne sentiraientmême pas le coup mortel. Leur fin serait douce, sous la caresseendormeuse des camphriers.

Quand ils se réveillèrent, le jour commençait.Durant près de dix-huit heures ils avaient été plongés dansl’anéantissement. Ils promenèrent autour d’eux des regards vagues,incertains ; le regard de ceux en qui l’esprit dort, en quin’existe plus que la vie animale. Au-dessus des pieux qui fermaientleur prison, apparaissaient des têtes curieuses d’indigènes venuslà pour veiller sur les captifs déclarés comestibles par le médecinde la tribu.

Très friands de chair humaine, ces sauvagesouvraient des bouches gourmandes, montrant leurs dents aiguës,leurs canines remplacées par des pointes d’or, coquetterie barbarequi leur donnait un air de fauves. Toutes les parures de ces êtressanguinaires tendent en effet à leur assurer une ressemblance avecle tigre, qui est pour eux le type de la beauté. Beaucoupréussissent dans cette copie du terrible félin, et il y avait làdes femmes à la face ronde, aux lèvres percées de trous danslesquels elles avaient fiché, en barbe de chat, de longues épinesde mimosa, qui certes rappelaient plutôt des tigresses que la gentdévouée et tendre à laquelle nous devons les mères.

Mais ces spectateurs effrayants ne troublaientplus les prisonniers, engourdis par le camphre, anéantis par unestupeur telle que la pensée même de la lutte ne se faisait plusjour en leur esprit.

Machinalement ils mangèrent les aliments queleurs gardiens avaient déposés à côté d’eux durant leursommeil ; mais ils n’essayèrent pas de se lever, de marcher.Ils étaient lourds, paresseux, avec une horreur instinctive dumouvement.

Quatre jours s’écoulèrent ainsi. Vers la findu quatrième, le médecin de la tribu pénétra dans l’enceinte depieux. Il ausculta les captifs, leur tâta le pouls, sans qu’aucunparût comprendre ce qu’il faisait. Le chef, reconnaissable aubandeau d’écorce découpé en ailes qui ceignait son front,l’accompagnait.

Son examen terminé, le médecin se tourna verslui :

– Vous pourrez convier les guerriers aufestin pour demain, dit-il. Les victimes sont prêtes.

Le chef s’inclina avec un sourire cruel ettous deux sortirent.

Le dernière nuit des voyageurs commençait,tiède, parfumée, pleine d’étoiles. Des forêts environnantesarrivaient de sourdes rumeurs. Les carnassiers, s’étirant après lalongue sieste du jour, saluaient le retour des ténèbres derauquements joyeux, auxquels répondaient, de la rivière, les crispleurards des crocodiles.

Et les Européens dormaient, inertes, le coutendu au couteau des bouchers sauvages qui bientôt viendraient lesdépecer ainsi que des animaux immondes.

**

*

Cependant à bord du sous-marin n° 2, onavait attendu les chasseurs avec inquiétude. Comme Lavarède l’avaitprévu, le second, ne les voyant pas rentrer le soir, avait débarquéavec quelques matelots bien armés, et avait suivi leur pistejusqu’au bord de la rivière, d’où les pirogues les avaientemportés.

Mais là, il s’était arrêté. La trace finissaitbrusquement. Le lieutenant revint sur ses pas, n’osant pas selancer à l’aventure dans les solitudes de l’île.

À son retour une nouvelle l’attendait, qui luifit plaisir, car elle le déchargeait d’une responsabilité troplourde pour ses épaules. Exact au rendez-vous fixé un moisauparavant, le sous-marin commandé par James Pack était arrivé dansla baie de Gaya et reposait auprès de celui où l’on regrettait lesdisparus.

James, si calme et si maître de luid’ordinaire, était dans un état de surexcitation indescriptible.Dans le salon qu’il arpentait à grands pas ainsi qu’un fauveenchaîné, il attendait le second.

– Eh bien, Paddy ? fit-il à sonentrée.

L’interpellé eut un geste desurprise :

– Ah ! Capitaine, vous savezl’affreux événement ?

– Oui, oui, mais pas de paroles inutiles.Avez-vous trouvé la piste ?

– Je l’ai trouvée. Ces gentlemen etladies ont été capturés par une bande de Dayaks.

– De Dayaks ! répéta Pack en seprenant la tête à deux mains dans un geste de désespoir ;mais, dominant cette faiblesse passagère, il continua :

– Pour les sauver, il faut agir vite.Avez-vous reconnu la direction ?

– Je l’ai fait. Ils ont été entraînésvers l’ouest.

– C’est bien. Partons sans perdre uninstant. Dix hommes nous accompagneront. Que l’on se munisse deballes explosives, allez… mais allez donc.

Paddy haussa tristement les épaules :

– Hélas ! Capitaine, j’ai suivi lapiste. Mais arrivé au bord d’une rivière, je l’ai perdue. Lesindigènes ont continué leur voyage par eau.

À cette réponse, James demeura atterré. Durantune longue minute il resta immobile, sans prononcer une parole.Seuls son visage pâle, ses sourcils froncés disaient l’intensité dela réflexion.

Enfin il demanda :

– Reconnaîtriez-vous l’endroit de larivière que vous avez atteint ?

– Oui, Capitaine. À tout hasard, j’aifixé des lambeaux d’étoffe à des branches.

– Bien, Paddy, je suis content de vous.Que nos deux bâtiments se mettent en route. Nous prolongerons lacôte jusqu’à l’embouchure de la première rivière à l’ouest. Vousferez armer les deux canots démontables dans l’estuaire, nousembarquerons et nous remonterons le cours d’eau. Nous gagneronsainsi plusieurs heures… Allez, ne perdez pas une minute… lessecondes mêmes sont précieuses.

Le lieutenant sortit et peu après latrépidation de l’hélice annonça à James que ses ordres étaientexécutés.

Alors le bossu se laissa aller dans unfauteuil. Des larmes jaillirent de ses yeux et il murmuradouloureusement :

– Maudlin ! Pauvre petiteMaudlin.

Chose étrange ! C’était le nom de lafille de Joan qui, à cette heure, montait à ses lèvres, comme sonnom à lui était monté quelques jours avant aux lèvres de Maudlin.Ainsi chacun avait trahi le secret enfermé dans son cœur.

Cependant les sous-marins filaient à touteélectricité. Ils sortaient de la baie de Gaya où le croiseurShell se balançait sur ses ancres, ils prolongeaient lacôte vers l’ouest. Une heure s’écoula, puis subitement les hélicess’arrêtèrent, et Paddy pénétrant dans le salon, s’écria en saluantson chef :

– Capitaine, l’embouchure de la rivièreen question.

James se redressa d’un bond. Une rougeurardente envahit son visage :

– Que les bateaux remontent à la surface,mettez les chaloupes à la mer et en chasse.

En trois minutes, le dôme des sous-marinsémergea. Les chaloupes, embarcations longues et étroites,demi-pontées et protégées contre les chocs par une ceinture decellulose, dansèrent à la lame. Huit marins avaient pris place danschacune, un neuvième se tenait à la barre, et un dernier, assis àl’avant, fixait sur son pivot un léger canon revolver, sorti desateliers de Saint-Étienne. Ce bijou d’acier était capable de lancerà la minute, trois cents projectiles cylindro-coniques de 45millimètres, chargés de mélinite, et dont l’explosion pouvaitcouvrir d’une pluie de feu un espace de trois cent quatre-vingtsmètres carrés.

James sauta dans l’une des chaloupes, Paddydans l’autre, et les moteurs électriques actionnés, lesembarcations se dirigèrent vers le fond de l’estuaire dufleuve.

Le canot de Pack était en tête. Le jeune hommesemblait avoir recouvré tout son sang-froid. Les yeux fixés surl’eau dont les changements de couleur lui indiquaient lesvariations du fond, il lançait des ordres brefs auxquels l’homme dugouvernail obéissait avec une habileté consommée, et le légerbateau évoluait, comme un oiseau rasant la vague, au milieu desbancs de sable, des écueils qui obstruaient l’entrée de larivière.

Un seuil rocheux barrait toute la largeur ducours d’eau. Pourtant après quelques instants de recherches lesbateaux trouvèrent une passe qu’ils franchirent sans accident.Maintenant ils volaient entre les rives basses qui s’élevaient peuà peu, suivant une pente insensible. Aux palétuviers, dont lesracines se plaisent dans les marécages, inondés par la mer,succédaient les essences variées de la forêt océanienne.

Au bout de deux heures, Paddy fit entendre unappel. Il désignait un point de la rive droite, où, dans lesbranches, flottaient des morceaux d’étoffe.

James comprit qu’il était en face de l’endroitoù ses amis avaient été jetés dans les pirogues de leursravisseurs, et sur son ordre, les chaloupes y abordèrent.

Un examen rapide des lieux apprit au Corsaireque Paddy ne s’était pas trompé. Sur la berge, les pirogues avaientlaissé leur trace et le sol humide conservait l’empreinte des piedsdes prisonniers. Il crut même reconnaître la trace légère etmignonne de Maudlin, et devant cette forme gracieuse, il resta unmoment, la tête penchée, le cœur étreint par l’angoisse. Mais bienvite il secoua son émotion. Les secondes, il l’avait dit, étaientprécieuses. Il fallait agir et agir rapidement.

– Deux hommes à la garde des chaloupes,s’écria-t-il. Vous, Paddy, explorez la rive en aval avec la moitiéde nos matelots. Avec le reste, je remonterai le cours d’eau.Observez attentivement les arbres du rivage, les enchevêtrements deplantes aquatiques. Si nos amis ont laissé une trace de leurpassage, c’est sûrement là que nous la découvrirons. En étant fixéssur la direction suivie par les sauvages, nous les atteindrons, carnos embarcations sont susceptibles de fournir une vitesse quatrefois plus grande que les rameurs les plus habiles.

Les matelots se partagèrent en deux groupes,dont l’un, à la suite de Pack, s’enfonça sous les arbres, remontantle long du fleuve vers le sud.

Mais quelque conscience que missent ces bravesgens dans leurs recherches, quelque attention que James lui-mêmeapportât à l’examen des moindres broussailles, rien ne se montrait,rien.

Un découragement rageur grandissait enl’esprit de l’ex-secrétaire de Toby Allsmine. Est-ce que la pisteserait définitivement perdue ? Est-ce que ses amis, Maudlin,allaient tomber sous les coups des Dayaks sans qu’il vînt à leursecours ? Est-ce qu’à cet instant même, où il erraitstupidement dans les fourrés, les échos lointains de la forêt nerépétaient pas leur cri d’agonie ?

Et il marchait toujours, tranchant de sonsabre d’abatis les lianes, les buissons épineux qui opposaient leurrempart verdoyant à ses regards.

Depuis quatre heures la battue étaitcommencée. La chaleur lourde du milieu de la journée accablait lesmarins. Une halte devenait nécessaire. En dépit de son impatience,James dut permettre à ses hommes de se reposer, et tous se mirenten quête d’une éclaircie propice à la sieste.

Bientôt le sous-bois s’éclaira. Évidemment uneclairière existait à peu de distance puisque les rayons du soleilparvenaient à traverser le feuillage des arbres. Les sabrestracèrent une sente dans l’épaisseur du fourré et James aperçut,entre les troncs d’un bouquet d’ébéniers, un espace nu de centmètres de superficie peut-être, garni par places de gazon court etrare. Mais ce qui le médusa, ce qui fit courir le long de sonéchine un frisson, ce fut la vue d’un animal qui s’ébattait au beaumilieu de la clairière.

La bête était un singe, tout jeune à en jugerpar son pelage et par la maladresse avec laquelle il se tenaitdebout sur ses pieds de derrière. Il appartenait incontestablementà l’espèce orang-outang, mais, et c’était là ce qui avaitbouleversé James Pack, il était agrémenté d’un ornement peuordinaire dans les solitudes de Bornéo.

Le singe portait un chapeau.

Parfaitement ; un chapeau de toileblanche cerclé d’un ruban bleu. Et ce chapeau, le Corsaire lereconnaissait ou croyait le reconnaître. En tout cas il étaitcertain qu’Armand Lavarède en avait possédé un semblable.

Un matelot du reste se pencha verslui :

– Capitaine.

– Quoi donc ?

– On dirait la coiffure de sirLavarède.

– Tu crois ?

– Bien sûr. J’étais dans le canot qui aconduit les chasseurs à terre ; et sir Lavarède a mêmeexpliqué à ses compagnons que ce chapeau, acheté par lui en Égypte,pouvait se plier, se mettre dans la poche, qu’il garantissait dusoleil aussi bien que le casque colonial et était infiniment plusléger. Naturellement j’ai regardé le chapeau et je suis sûr quecelui-là est le même.

– Eh bien assurons-nous en. Puisqu’il setrouve ici, c’est que sir Lavarède aura voulu nous indiquer qu’ilétait entraîné vers le haut de la rivière. Ce singe aura pris lechapeau là où on l’avait posé, peu importe comment. Le seul faitintéressant est que ce soit bien la coiffure de l’un desprisonniers, car nous saurons alors de quel côté nous diriger.

Ce disant, James faisait glisser son fusil deson épaule et l’armait.

Le singe ne se doutait pas du sort qui lemenaçait. Il marchait lourdement, ôtant sa coiffure, la remettantavec des gloussements joyeux.

Cependant au craquement de la batterie ilparut s’inquiéter, poussa un petit cri effrayé auquel répondit unmugissement terrible.

Avant que les Européens eussent pu se rendrecompte de la cause de ce bruit, il se produisit dans les feuillagesun fracas comparable à celui d’un vent impétueux et une masse velueapparut sur une branche à dix pas d’eux.

– La mère, murmura James. Une bêteredoutable. Tant pis ! Il faut que nous arrivions à lacertitude.

Les marins avaient saisi leurs armes. Cemouvement sembla remplir la guenon orang-outang de fureur. Ses yeuxlancèrent des regards rouges, tandis qu’elle faisait craquer sesdents d’une façon menaçante. Puis elle sauta à terre, se frappantla poitrine avec ses mains, et s’avança vers la petite troupe.

Vivement, Pack avait glissé une balleexplosive dans son fusil. Il épaula et fit feu. Atteinte à hauteurde la troisième côte, la bête chancela. Avec un grondement elle seredressa pourtant, fit deux pas encore, puis s’abattit lourdement,crispant ses mains sur les buissons voisins qu’elle brisa dans undernier effort.

Le projectile l’avait foudroyée. Soudain descris aigus retentirent. Le jeune orang-outang accourait. Il se jetasur le corps de sa mère, l’étreignit de ses longs bras, et frottantson museau sur ses joues il se prit à gémir doucement. On eût ditque le pauvre animal l’appelait, la conjurait de sortir de cesommeil étrange dont il ne comprenait pas la gravité.

Son chapeau avait roulé à quelques pas, il nes’en préoccupait plus, tout à sa douleur. La scène étaitimpressionnante. L’anthropomorphe traduisait son désespoir par desgestes presque humains.

– Pauvre bête, fit James Pack avec unesoudaine sensibilité, nous avons dû tuer sa mère, il ne faut pasl’abandonner seul dans la solitude.

Un matelot lui tendait au même moment lechapeau blanc à ruban bleu qu’il avait ramassé.

Plus de doute, c’était bien celui de Lavarède.La coiffe en effet portait en lettres d’or l’adresse d’un chapelierde Port-Saïd. Les prisonniers avaient donc remonté le fleuve et ilimportait de rejoindre en toute hâte les chaloupes afin decontinuer la poursuite.

Sur l’injonction du Corsaire, les matelotss’emparèrent non sans peine de l’orang-outang qui se cramponnait aucadavre de sa mère. Il était de la taille d’un enfant de six ans etdéjà sa force était considérable. Pourtant on en vint à bout et lesmatelots le portèrent à tour de rôle.

D’abord le singe continua de se lamenter, puispeu à peu ses cris devinrent moins perçants, et au bout d’une heurede marche, James lui ayant rendu le chapeau, l’animal le replaçasur sa tête et se remit à jouer avec insouciance.

On arriva sans encombre à l’endroit où onavait laissé les embarcations. Paddy était de retour avec satroupe. La découverte de Pack remplit tous les matelots de joie.Sans retard on se rembarqua et de nouveau les canots électriquesglissèrent à la surface de la rivière.

Seulement les recherches avaient demandébeaucoup de temps et la nuit arriva sans que l’on eût fait beaucoupde chemin.

Malgré l’importance reconnue par tous, qu’il yavait à mener l’entreprise avec célérité, il eût été imprudent denaviguer dans les ténèbres. Aussi les chaloupes rallièrent-elles larive où elles furent amarrées.

Au jour, on reprit la poursuite. Chacune desembarcations suivait d’aussi près que possible l’une des rives, etl’équipage scrutait attentivement les berges afin de distinguer lestraces des Dayaks et ne pas dépasser l’endroit où ils avaient opéréleur débarquement.

Cependant aucun indice de ce genre ne futrelevé dans la journée. Mais la largeur de la rivière diminuait.Comme la plupart des cours d’eau de la région septentrionale deBornéo, elle devait avoir une longueur médiocre. Évidemment onapprochait du but.

Le Corsaire n’avait pas dormi depuis ledépart. Une inquiétude effrayante chassait loin de lui le sommeil.Ses yeux obstinément fixés sur l’amont de la rivière semblaientchercher le lieu où Maudlin l’appelait sans doute. Son visages’était amaigri, ses orbites creusées, et si son énergie physiquen’était pas amoindrie en apparence, on sentait que ce résultatétait dû à la terrible tension nerveuse qu’il s’imposait.

Ce soir-là, lorsque l’on aborda pour établirle campement, Paddy s’étant approché de lui et ayantgrommelé :

– Encore rien !

James répondit avec un calmeterrifiant :

– Si nous arrivons trop tard, Paddy, jeme ferai sauter la cervelle. Vous ramènerez les hommes à bord, etvous vous partagerez ce que nous avons acquis ensemble.

Le lieutenant demeura interdit. En quelquesmots, Pack venait de faire son testament, et Paddy, comme tous ceuxqui étaient sous les ordres du Corsaire, le connaissait trop bienpour douter un instant qu’il tînt parole.

Avec cela les chances de réussite del’expédition étaient bien faibles. Il serait plus facile de trouverune aiguille dans une botte de foin – les rayons X rendraientaujourd’hui la recherche aisée – que de rencontrer des Européenségarés dans ces immenses forêts qui couvrent, à Bornéo, desterritoires vastes comme la France.

L’enthousiasme du départ était tombé ;tous se rendaient compte des difficultés, et n’eût été leurdévouement absolu au Corsaire Triplex, les équipages des chaloupeseussent fait volte-face pour retourner aux sous-marins.

Au jour cependant, la montée de la rivière futreprise. Assis à l’avant de son embarcation James se tenait pensif,fouillant les rives de son regard, cherchant avec une angoissecroissante à discerner l’endroit où les ravisseurs de Maudlinavaient quitté leurs pirogues.

Le cœur serré, il murmurait :

– N’avons-nous pas dépassé le lieu dudébarquement sans le voir ? Ne marchons-nous pas inutilementen avant tandis que derrière nous, mes amis succombent ?

Il disait mes amis, sa bouche se refusant àémettre la supposition que Maudlin était morte.

Lui qui s’était dévoué à la jeune fille, ilcomprenait à ce moment qu’elle était tout pour lui. Il s’était misen guerre au nom de la justice, mais maintenant c’était l’affectionseule qui le faisait agir. Et avec une douceur désolée, il serappelait les menus incidents qui avaient amené cettetransformation. Il se souvenait de son trouble, de ses révoltes,lorsque Maudlin, sous les traits de l’innocent Silly, avait vouluerrer dans les rues de Sydney, afin de coopérer à son œuvre. Il larevoyait, la lèvre frémissante, l’œil brillant, dire d’un ton trèsdécidé :

– Cela m’amusera. D’ailleurs je netrouverais pas convenable de vous laisser accaparer tout le dangerpour vous. C’est à mon profit que vous risquez votre existence etvotre liberté. Il est juste que je coure les mêmes risques.

Puis elle avait cité le proverbeanglais :

« Quand la maison est attaquée, les amisne doivent pas être seuls chargés de la défendre. »

Il avait cédé. Alors avait commencé une vie deruses. Non seulement il surveillait Allsmine, mais il veillait surla chère enfant. Que de détours, que d’adresse, pour rencontrerSilly, pour lui adresser à la dérobée quelques parolesencourageantes, et aussi quel plaisir douloureux dans ces entrevuesrapides, auxquelles le mystère donnait un charme pénétrant.

À cette heure, ces choses que le lointainembrumait de rêve, aboutissaient à cette horribleréalité :

Maudlin était aux mains de Dayaks, dessauvages les plus cruels du globe.

Et de nouveau James inspectait les berges d’unregard éperdu. Mais nulle trace des indigènes n’apparaissait. Lesfeuillages bruissaient, l’eau bleue coulait, bouillonnant sous lescoups de l’hélice de la chaloupe ; des singes, des oiseaux,saluaient de glapissements, de cris, le passage des embarcations.C’était tout.

Une heure, deux heures se passèrent ainsi. Lescanots venaient de remonter un rapide encaissé entre de hautesfalaises, des sommets desquelles pleurait le feuillage retombant degrands saules ; la rivière reprenait sa marche paresseuseentre des rives basses.

– Tiens ! grommela soudain lematelot chargé du service du canon revolver. Qu’y a-t-il donc enavant de nous ? Un barrage ?

James regarda.

À un demi-mille environ une série d’objetssemblables à des troncs d’arbres barrait la rivière d’un bord àl’autre.

Il n’est pas habituel de rencontrer desbarrages au milieu des forêts vierges, aussi le capitaineconsidéra-t-il cet ouvrage avec une surprise non dissimulée.

Les chaloupes avançaient toujours, réduisant àchaque minute la distance. Elles n’étaient plus qu’à cent mètresdes solives, quand celles-ci plongèrent subitement etdisparurent.

– Des crocodiles, s’écria le canonnier.Ah çà ! ils font donc l’exercice pour établir des alignementspareils.

– Non, non, mon brave Paterson, réponditPack. Ils pêchaient tout simplement. Sans doute, la rivière charriedes détritus dont ils sont friands. J’aurais dû me souvenir quej’ai déjà vu cela en Afrique et en Asie. Les riverains des fleuvesjettent à l’eau tous les débris quelconques dont ils veulent sedébarrasser. Les sauriens le savent. Aussi n’est-il pas rare de lesvoir, à quelque distance en aval des villages, attendre que lecourant leur apporte leur pitance.

– Mais en ce cas, fit observerl’artilleur, nous serions donc près d’une agglomération deDayaks ?

James fut secoué par un frisson. Sonsubordonné disait vrai. Un village aussi éloigné de la côte nepouvait être occupé que par les Dayaks !

Ses yeux se portèrent instinctivement sur larivière. De loin en loin, des points noirâtres flottaient à lasurface de l’eau. La chaloupe s’en approcha.

C’étaient des feuilles de riz, des fragmentsde peau saignante, tous les reliefs de repas que, dans notre pays,on jette aux ordures.

On ne pouvait douter, le campement d’une tribuétait proche. Alors Pack sembla se transfigurer. Le mélanged’audace et de sang-froid qui faisait le fond de sa naturereparut.

– Stop ! ordonna-t-il.

Sur un signe, l’autre chaloupe vint se rangerbord à bord avec la sienne. Il expliqua la situation au lieutenantPaddy, puis il conclut :

– Abordons, dissimulons les embarcationssous les arbres de la rive. Je vais partir en reconnaissance avecdeux hommes. Si par hasard nous étions surpris, un coup de feu vousavertirait. Alors remontez hardiment la rivière jusqu’au villageque nous devinons et mitraillez les misérables qui l’occupent.

– Bien capitaine, mais sur quelle riveprendrez-vous pied ?

– Sur la rive gauche. Voyez, les corpsflottants en sont plus rapprochés ; c’est donc de ce côtéqu’ils ont été jetés à l’eau.

Paddy inclina la tête en homme satisfait del’explication. Peu après, les chaloupes se glissaient près d’unbouquet de figuiers-sycomores, dont les branches s’avançaient deplusieurs mètres au-dessus de la rivière, et James, suivi par deuxmarins, sautait sur la berge.

De la main, il adressa un geste d’adieu à sonlieutenant et s’enfonça sous le fourré avec ses compagnons.

Au bout de vingt pas, le lacis serré desbranches et des lianes lui dérobait la vue du cours d’eau.

Lentement, prenant toutes les précautionsutiles dans le voisinage de l’ennemi, les trois hommes avançaientpourtant, le sabre d’abatis à la main. Bientôt ils trouvèrent unesente étroite tracée à travers les broussailles. Leur marche en futrendue plus facile, mais ils durent redoubler d’attention, carcette « passée » indiquait la proximité du village.

En effet ils l’aperçurent entre les arbres. Ily avait bien une centaine de cases autour desquelles grouillait lafoule des guerriers, des femmes, des enfants. Mais James eut beauexaminer les paillottes l’une après l’autre, aucune ne lui semblacontenir des prisonniers, car aucune n’était gardée.

Cette découverte l’attrista. N’était-ce pointlà les ravisseurs de ses amis, ou bien arrivait-il trop tard, lesacrifice étant déjà consommé ?

– Il faudrait savoir, fit-il à mi-voix,et pour cela tenir un de ces sauvages, l’interroger, le forcer àparler. Paddy a servi autrefois à Bornéo, il comprend la langueDayake.

Mais il n’était pas possible d’aller enleverun indigène au milieu du village.

James cherchait un moyen d’arriver à ses fins,quand un Dayak, sans armes, les épaules couvertes d’une peau detigre dont la queue traînait derrière lui, sortit d’une case et sedirigea vers la forêt.

C’était le médecin qui avait déclaré« bons à manger » ceux que Pack tentait de sauver.

Sans défiance, l’homme atteignit la lisière dubois et s’engagea dans la sente suivie un instant plus tôt par leCorsaire et ses matelots. Il avait fait sa visite à l’enclos desprisonniers, visite après laquelle il avait permis au chefd’annoncer le banquet pour le lendemain. Les captifs seraientégorgés dans la nuit, et lui-même partait à la recherche defeuilles aromatiques destinées à parfumer le rôti humain.

Il passa à deux pas des Européens tapisderrière un buisson. Aussitôt les trois hommes se levèrent et,courbés, s’élancèrent sans bruit dans les traces du médecin.Celui-ci ne se doutait de rien. Il allait, cueillant de loin enloin des feuilles de certains arbustes et enfermant sa moisson dansun grand sac de peau pendu à sa ceinture. Comme il se baissait pourprendre une plaque de mousse rougeâtre au pied d’un ébénier, uncorps lourd lui tomba sur le dos. En même temps, un bâillon étaitappliqué sur sa bouche et une cordelette solide lui attacha lesmains derrière le dos.

Effaré, l’indigène se redressa, regarda autourde lui et vit James Pack souriant entre ses deux marins. Crier,résister était impossible, bâillonné et ligotté comme il l’était.Aussi le médecin ne le tenta pas. Sans résistance il suivit lesEuropéens à travers la forêt. La nuit était presque complètelorsque la petite troupe rejoignit les chaloupes.

Alors le bâillon fut enlevé, et Paddy, stylépar le capitaine, dit lentement en dialecte dayak :

– Homme, tu n’as rien à craindre si turéponds franchement à mes questions ; mais si ta langue estfourchue, tu subiras le supplice des insulteurs du soleil.

Puis en anglais le lieutenantexpliqua :

– Je le menace du supplice desblasphémateurs du soleil. Ce supplice horrible entre tous consisteà arracher les dents, les ongles et les cheveux au patient. Celafait, on découpe sa peau par petits carrés et on le dépouillelentement. L’opération bien conduite dure une dizaine d’heures, etle supplicié survit parfois un jour entier. Je crois que jamaisaucun peuple n’a imaginé torture plus cruelle.

Le médecin avait pâli, c’est-à-dire que sapeau brun-rouge avait pris une teinte cendrée. Précipitamment ils’écria, en anglais cette fois :

– Je comprends l’anglais. Parle, jerépondrai. Je suis le médecin de la tribu. Je n’ai pas reçul’éducation des guerriers qui les prépare à supporter tous lessupplices.

Il tremblait. Ses genoux s’entrechoquaient.Évidemment il était sous le coup d’une terreur invincible et iln’oserait pas mentir. James Pack lui adressa la parole à sontour :

– Des guerriers de ta tribu ont enlevédes blancs près de la mer ?

– Oui, bégaya l’indigène, mais je n’étaispas avec eux.

– Peu importe. Toute la tribu seradétruite s’il leur a été fait le moindre mal.

– Non, non, ils vivent. On ne doit lessacrifier qu’au lever du jour.

À ces mots, le bossu respira fortement, sespaupières papillotèrent. Un instant il sembla être hors delui-même, mais il se ressaisit vite et doucement :

– Pourtant on ne les garde pas dans levillage ?

– Ils n’y sont pas.

– Quelle est leur retraite ?

– Ils sont enfermés dans le bois« de ceux que les dents attendent ».

Tous les assistants frémirent à cetteappellation sauvage.

– De nombreux guerriers les surveillentsans doute ?

– Non, deux suffisent.

– Deux, gronda James, tu mens. Il y aparmi les captifs deux guerriers blancs qui auraient tôt fait de sedébarrasser de leurs gardiens.

– Les guerriers blancs sont ivres decamphre.

– Tu dis ?

– Je dis que le bois est formé decamphriers. Les prisonniers n’ont plus conscience de leur état. Nosgardiens sont remplacés toutes les deux heures, sans cela ilsdormiraient aussi.

– Et peut-on atteindre ce bois sanstraverser le village ?

– Oui, il est au bord de laTaïrimoué.

– C’est la rivière que tu nommesainsi ?

– Oui.

Il n’y avait pas un instant à perdre. Lesprisonniers devaient mourir cette nuit même, James Pack et Paddytinrent rapidement conseil. Le résultat de leur conversation futque le Dayak serait embarqué sur l’une des chaloupes et que l’onremonterait le cours d’eau jusqu’à l’endroit qu’il désignerait.

Les canons-revolvers furent chargés, leshommes glissèrent des cartouches dans leurs fusils et, chacun à sonposte, les embarcations s’éloignèrent de la rive.

James avait fait asseoir le médecin à côté delui. Il tenait un revolver à la main et avait averti son prisonnierqu’au moindre soupçon de trahison, il lui casserait la tête. Aussile captif demeurait-il coi.

Il n’y avait pas de lune ; pourtant lanuit avait une transparence bleutée qui permettait de diriger sanspeine la course des canots.

En une demi-heure, on arriva en vue del’espace découvert où se trouvait le village. Les embarcationsrangèrent la rive opposée et passèrent sans avoir été remarquées.Un peu plus loin, l’air se chargea du parfum des camphriers, et leprisonnier désignant la rive gauche, murmura :

– C’est là.

Aussitôt on lui remit son bâillon ; lesbarques accostèrent et dix matelots sautèrent sur le rivage. Deuxd’entre eux furent préposés à la garde du médecin qui, escorté parces gaillards qui ne le perdaient pas de vue, s’engagea entre lestiges souples des camphriers. Il marchait d’un pas sûr, en hommeaccoutumé aux forêts, et James, le cœur palpitant, le suivait,précédant ses matelots.

Tout à coup des lumières brillèrent entre lesbranches, un murmure de voix parvint jusqu’aux Européens.

Ceux-ci firent halte, puis rampant sur le sol,ils se glissèrent vers la clarté.

Pack eut peine à retenir un cri en face duspectacle qui s’offrit à ses yeux.

L’enceinte de pieux où Lavarède et ses amisétaient enfermés avait été abattue. Les prisonniers étaient là,accroupis, l’air hébété, au milieu d’une vingtaine d’indigènesarmés de couteaux triangulaires. Des torches fichées en terreéclairaient la scène de leurs lueurs fuligineuses.

L’un des sauvages s’avança, et saisissantMaudlin par les cheveux, lui renversa la tête en arrière. Ilsemblait chercher la place où il frapperait sa victime, mais il lalâcha brusquement. Un rugissement avait passé dans l’air et un coupde feu avait retenti. La balle fracassa le crâne de l’indigène.

Avant que les autres fussent revenus de leursurprise, des ombres bondissaient, sortant de l’ombre du fourré.C’étaient James Pack et ses marins qui abordaient les Dayaks. En unclin d’œil, dix sauvages roulèrent sur le sol ; les autresprirent la fuite avec des hurlements de terreur.

Pack ne s’en inquiéta même pas. Il avait couruà Maudlin, l’enlevait dans ses bras et clamait d’une voixretentissante :

– Allons garçons, emportez nos amis. Auxchaloupes !

En un instant les robustes matelotssoulevèrent les prisonniers incapables de se mouvoir et quelquesminutes plus tard tout le monde se trouva en sûreté à bord deschaloupes.

Mais il ne fallait pas espérer repasser devantle village aussi facilement que tout à l’heure. Les Dayaks mis enfuite dans le bois de camphriers avaient porté à la population duvillage, réveillée par les détonations des armes à feu, la nouvellede l’enlèvement des Européens destinés à faire l’ornement dubanquet.

Les guerriers avaient sauté sur leursarmes ; des torches s’allumaient sur le rivage, éclairant lasurface de la rivière de lueurs rougeâtres, des pirogues montéespar des pagayeurs armés, se détachaient du bord. Chez les indigènesil y avait une rage infinie d’avoir été surpris, accrue encore parla gourmandise déçue.

Malgré tout, le combat ne fut pas de longuedurée.

Sur l’ordre de James, les chaloupes fondirentà toute vitesse sur leurs ennemis ; deux pirogues coupées parle milieu coulèrent avec leur équipage, tandis que lescanons-revolvers crachaient, avec un déchirement strident, unegrêle de projectiles sur les assaillants.

Ce fut rapide comme la pensée. Des crisassourdirent les Européens, quelques balles ricochèrent autourd’eux, une flèche se planta dans le bordage de l’embarcationcommandée par le bossu, puis tout se tut. Les canots avaientdépassé l’espace découvert occupé par le village et filaientmaintenant entre les berges, protégés par les massifs sombres de laforêt.

Des fanaux furent allumés. Maintenant que l’onn’avait plus à surprendre l’ennemi, on pouvait éclairer la route.Ainsi les chaloupes marcheraient de nuit et rejoindraient pluspromptement les sous-marins.

Toutes ces dispositions prises, James s’occupade ses amis ; mais ce ne fut qu’au bout de douze heures queceux-ci reprirent un usage de leurs facultés suffisant pourcomprendre ce qui s’était passé.

Encore alourdie par les fumées du camphre,Maudlin eut un regard reconnaissant à l’adresse du Corsaire ;elle lui tendit la main et doucement :

– Je vous remercie… Vous m’avezsauvée…

– Non, non, interrompit-il avec un accentétrange, comme s’il parlait malgré lui, je me suis sauvémoi-même…

– Vous-même ?…

– Car si vous étiez tombée sous le fer deces bandits, je cessais de vivre.

– Vous,… pourquoi ? balbutia-t-ellerougissante.

– Parce que je m’étais condamné.

Et brusquement, désireux de romprel’entretien, James présenta à ses amis le jeune orang capturépendant la montée de la rivière. Il raconta comment le pauvreanimal, jouant avec le chapeau d’Armand, avait, sans le savoir,indiqué la route à suivre.

Tous riaient. Seule Lotia demeurait grave.Tout à coup elle éleva la voix :

– Lui avez-vous donné un nom ?

– Pas encore.

– Eh bien ! permettez que je sois samarraine. Il a réuni ceux qui espéraient se revoir, qui sait s’ilne consolera pas ceux qui n’espèrent plus ?

Personne ne répondit, la réflexionmélancolique de l’Égyptienne avait glacé le rire sur toutes leslèvres ; elle caressait le singe qui la regardait de ses yeuxvifs :

– Désormais tu t’appelleras :Hope.

– Espoir, traduisit Robert.

– Oui, Espoir… Espoir… Espoir.

Comme s’il eût compris, l’orang saisit lesdeux mains de la jeune fille et les lécha, en faisant entendre ungémissement câlin, doux comme celui d’un petit enfant.

Chapitre 7LE CÂBLE SOUS-MARIN DE SYDNEY À BATAVIA

Une fois encore, les voyageurs qui venaient depasser par de si terribles émotions étaient réunis dans le salon dusous-marin n° 2.

James était auprès d’eux. Il avait confié lecommandement du bateau n° 1 au lieutenant Paddy et il ne seséparait plus de ses amis.

On avait quitté Bornéo après avoir – histoirede faire honneur à la promesse de Robert – accroché une centaine delivres de venaison au gouvernail du croiseur Shell, et lenavire électrique filait dans le dangereux détroit de Macassar,resserré entre la côte Est de Bornéo et les rivages rocheux deCélèbes.

C’est là le pays de prédilection du corail, etpar les hublots, débarrassés de leurs obturateurs, les passagersadmiraient les rochers rouges couverts des forêts vivantes édifiéespar les polypiers.

Maudlin ne quittait plus le Corsaire. Sansfin, elle l’interrogeait, trouvant toujours des prétextes nouveauxpour être auprès de lui. Et comme Joan n’avait qu’une idée, ne pasperdre de vue la chère enfant dont si longtemps elle avait étéséparée, elle accompagnait aussi James.

Armand et Aurett se tenaient au même hublot,tout heureux d’avoir échappé à la dent des Dayaks.

Seuls Robert et Lotia affectaient de resteréloignés l’un de l’autre, échangeant à la dérobée des regardstristes. Sauvés du terrible danger dont ils avaient été menacés,ils n’éprouvaient pas la joie de vivre comme leurs amis.

Un obstacle moral continuait à séparer cesêtres aimants, et s’ils avaient été tentés d’oublier parfois leursituation, la silhouette sombre de l’Égyptien Niari les eût bienvite rappelés à la réalité.

Le fanatique patriote de la vallée du Nilsurveillait ses victimes. À chaque instant, dans le couloir, sur leseuil d’une porte, sur le dôme de métal, quand le sous-marinremontait à la surface de la mer, il se montrait, ses yeux noirscomme le charbon obstinément fixés sur la fille des Hador, sur lecousin de Lavarède.

Mais si ses regards avaient une gravité tristeen se posant sur la jeune fille, ils prenaient une expressionféroce et haineuse quand ils rencontraient Robert.

Évidemment Niari rendait ce dernierresponsable des sentiments qui éloignaient la noble Égyptienne dudevoir, que dans son patriotisme étroit mais sublime, il lui avaittracé en paroles enflammées.

Quant au singe Hope, qui semblait avoir prisen amitié particulière les deux fiancés, il grinçait des dentsquand Niari s’approchait de lui. On eût cru que l’intelligentanimal comprenait ce qui se passait. Parfois aussi, il restaitlongtemps, la face appuyée à un hublot, considérant de ses yeuxvifs les paysages sous-marins dans lesquels se trouvait len° 2. Il y avait comme un étonnement dans la façon dont ilregardait. Peut-être se disait-il que tout cela était biendifférent de la forêt où il avait grandi ?

Cependant le bateau s’engageait dans la mer deJava. Sa vitesse s’était ralentie ; il faisait de fréquentscrochets, descendait à de grandes profondeurs. Il paraissaitchercher quelque chose.

Armand en fit la remarque à James Pack.

Celui-ci eut un sourire et s’arrachant unmoment à la conversation de la gentille Maudlin :

– Votre observation est juste, SirLavarède. Mon navire est en effet à la recherche de quelquechose.

– Serait-il indiscret de vous demanderquelle est cette chose ?

– Pas le moins du monde.

– Alors je risque la question…C’est ?…

– Mon bureau de télégraphe.

À cette réponse, faite avec le plus admirableflegme qu’ait jamais affecté un Anglais, le journaliste demeurainterdit. Pourtant au bout d’une seconde, il reprit :

– Je dois conclure de la plaisanterie quevous refusez de répondre ?

Mais James toujours souriant, serécria :

– Vous vous méprenez, Sir Lavarède. Jevous ai dit l’exacte vérité. Voyons, un endroit où les dépêchessont enregistrées et où je puis les prendre, mérite-t-il le nom debureau télégraphique ?

– Sans aucun doute, seulement au fond del’Océan…

– Cela n’existait pas avant moi,d’accord ; mais la nécessité rend ingénieux.

– Nous le savons, murmura doucementAurett avec un regard aimable à l’adresse de son mari.

– Eh bien, j’avais besoin, étant en lutteavec la puissance anglaise, de connaître tout ce que l’Angleterrepréparerait contre moi.

– Et ? interrogea Armand trèsintéressé.

– Je me suis arrangé de façon à recevoirtous les télégrammes transmis par les câbles sous-marins quirelient Sydney au reste du monde.

Le journaliste ouvrit des yeuxénormes :

– Ceci est plus fort que tout le reste.Ainsi vous interceptez les communications entre la métropole etl’Océanie.

Le Corsaire leva le doigt :

– Pardon, je n’ai pas dit cela.Intercepter n’eût pas été adroit ; car au bout de huit jours,on se serait aperçu que les dépêches ne passaient pas. On auraitsupposé que le câble de Sydney-Batavia était avarié, et l’on auraitenvoyé des navires pour rechercher le point de rupture. Dès lorstoute ma combinaison était à vau-l’eau.

– Très juste ! Pourtant si vousrecevez le câblegramme, ceux auxquels il était destiné ne lereçoivent pas ?

– Erreur ! Ne viens-je pas de vousdire qu’ils ne devaient se douter de rien. Et en fait, ajouta lemystérieux personnage, ils ne se sont doutés de rien.

– En ce cas, je ne comprends plus, avouale Parisien d’un ton rogue. Après cela, je devrais m’y habituer,car, depuis que je suis en relations avec vous, je passe ma viedans l’incompréhensible.

La réflexion provoqua chez Maudlin un accès degaieté dont elle ne fut pas maîtresse. Si francs furent ses éclatsde rire que l’hilarité gagna Joan, Aurett, Armand lui-même.

Durant quelques minutes tous s’esbaudirent àqui mieux mieux ; enfin la jeune fille reprit un peu de calmeet avec un accent d’indicible orgueil :

– James Pack, affirma-t-elle, est ungrand savant ; et d’autres que vous, Sir Lavarède, serontétonnés en apprenant ce qu’il a imaginé.

– Et quoi donc, je vous prie ?s’exclama l’interpellé. Je suis curieux, moi, et vos réticences mefont souffrir mille morts. Songez donc, un journaliste de goût, detempérament, vivant au milieu de choses qui ne sont pas encorevues, et qui, faute de comprendre, ne voit pas l’article à faire.Il y a de quoi se briser la tête contre les murs.

Il se reprit aussitôt :

– Non, pas contre les murs, l’expressionest impropre ici…, il n’y a pas de murs pour nous qui sommes dansla coque d’un navire. Cela même rend mon désarroi évident. Sibizarre est ma position, que les locutions usuelles ne peuvent plusservir à l’exprimer.

C’était vrai ; dans ce voyage à traversle merveilleux, les mots faisaient défaut pour rendre lesimpressions des compagnons de James. Maudlin très flattée par cetteconstatation, qui était un nouveau compliment à l’adresse del’homme à qui elle devait tout, saisit la main du Corsaire et laserra dans les siennes.

– Je m’explique, fit James après unsilence. Ce qui vous surprend est une simple application de latélégraphie sans fils que vous attribuez en France à l’ItalienMarconi.

Et avec un sourire :

– Tout d’abord je dois accomplir un actede justice, déclara le Corsaire. J’ai dit le télégraphe Marconi,uniquement pour me faire comprendre, car Marconi n’a rien inventé.Il est simplement un constructeur d’appareils basés sur lesdécouvertes de deux savants : l’Allemand Hertz et le FrançaisBranly. J’ajouterai qu’en France même, il existe un constructeur,M. Ducretet, dont les machines fonctionnent aussi bien aumoins que celles de Marconi.

Armand et Robert s’inclinèrent d’un airsatisfait et Pack poursuivit :

– Hertz rendit tangible ce que l’onnomme, d’après lui, l’électricité Hertzienne. Qu’est cetteélectricité ? C’est ce que je vais essayer de vous conter leplus clairement possible.

Et tout en parlant il dessina des figures surson carnet.

– Supposez deux boules A et A’électrisées toutes deux, insuffisamment cependant pour que leursélectricités se combinent, c’est-à-dire pour que l’étincellejaillisse entre les points B et B’. Il est certain que si l’onréunissait ces deux points par un conducteur, la combinaison auraitlieu. Or, si vous établissez un circuit C rattaché aux deux bouleset à une pile P, il arrivera que la tension électrique deviendraassez grande pour faire jaillir l’étincelle entre B et B’. Maispendant que l’étincelle existe, elle fait l’effet de conducteur etpermet à l’électricité des deux boules de se combiner. De la sorteil se produit une série de combinaisons dont la durée est limitéepar l’intermittence des étincelles. Hertz avait démontréexpérimentalement que ce phénomène produisait, dans l’air, unevibration ou onde sensible à distance sans fils. En un mot, lesavant Allemand avait trouvé l’électricité Hertzienne.

– Et le Français Branly ? interrogeaAurett avec un sourire à l’adresse de son mari.

– Il a trouvé le récepteur. Vous allezvoir comment. M. Branly avait remarqué que la limaille de ferou d’argent, interposée dans le courant comme le tube L L’était « mauvais conducteur ». À sa grande surprise, ilfut amené à constater que cette limaille devenait conductricelorsqu’une onde Hertzienne se produisait, et que même elleconservait ensuite sa conductibilité, à moins qu’elle ne supportâtun choc. Dès lors le récepteur était inventé. Un tube de limailleplacé au milieu du courant, le laisse passer toutes les fois qu’ilest impressionné par l’électricité Hertzienne ; un marteauanalogue à celui d’un timbre le frappe dans l’intervalle des ondes.Dans ces conditions, si le producteur et le récepteur sont placés àune certaine distance l’un de l’autre, il suffira de mettre ledernier en communication, avec un enregistreur Morse par exemple,pour recevoir sans fil la dépêche expédiée par le premier.

Les yeux brillants, Maudlin semblait prendreun plaisir réel à ces explications ardues ; mais Armandn’était pas homme à abandonner une question avant de l’avoircomplètement élucidée :

– Soit, dit-il. Voici la théorie de latélégraphie sans fils. Vous l’avez exposée très clairement, SirJames. Toutefois, je continue à ne pas saisir le rapport qui existeentre cette découverte et la… confiscation des dépêches transmisespar les câbles sous-marins.

– C’est que ceci est la découverte de sirJames ! s’écria impétueusement Maudlin.

Tous les yeux se fixèrent sur elle. La jeunefille rougit, baissa la tête avec un embarras si manifeste que leCorsaire s’empressa de reprendre sa démonstration afin de détournerl’attention des assistants.

– Nous y arrivons, Sir Lavarède. Laquestion était simple. Il s’agissait d’impressionner un courantHertzien, au passage du courant électrique dans le câble. Voicicomment j’ai résolu le problème.

Et traçant sur le feuillet de nouvellesfigures, il continua :

– Vous savez comment est construit uncâble. Il faut que le fil conducteur soit isolé de l’eau de mer,conductrice elle-même, et que l’appareil ait une grande solidité,afin de résister aux frottements contre les rochers du fond et auxcauses multiples de destruction. Il se compose de trois partiesprincipales : l’âme ou conducteur, que forment sept fils decuivre juxtaposés ; d’une épaisse enveloppe isolante degutta-percha ou de mélanges jouissant des mêmes propriétés ;et d’une armature extérieure faite de fils d’acier environnes detresses de chanvre.

– Très exact.

– Qu’ai-je fait ? J’ai imaginé unesorte de coincreux ayant sensiblement la forme d’un obusconique. Je l’introduis entre les fils de l’armature de façon quesa pointe traverse les deux tiers de la couche de gutta-percha. Cecoin contient une petite bobine. Le courant électrique, passantdans l’âme du câble, détermine par action réflexe un courant dansla bobine, et celui-ci met en mouvement un marteau de contact outrembleurplacé, comme le culot de mon obus, dans unecaisse absolument étanche, faite de verre épais. Le trembleur dansson mouvement complète un circuit Hertzien et détermine laproduction d’ondes Hertziennes qui, ayant la propriété detraverser le verre, se propagent à travers la masse des eaux etviennent frapper une autre caisse de verre placée à quelquedistance, laquelle contient un récepteur Ducretet, quelque peumodifié par moi. Dès lors, le courant intermittent du câble produitun courant Hertzien ayant la même intermittence, et un enregistreurMorse annexé au récepteur enregistre pour moi la dépêche, tout enlaissant celle-ci arriver à son adresse. Voilà tout lemystère ; maintenant notre bateau cherche simplement l’endroitoù sont déposés mes appareils afin de les enlever.

– Les enlever ?

– Sans doute. Le rendez-vous que j’aifixé à la flotte anglaise à l’Île d’Or est accepté en principe. Mespostes télégraphiques ne sont plus nécessaires.

Comme le Corsaire prononçait ces derniersmots, le sous-marin n° 2 s’arrêta brusquement.

– Hein ? Qu’y a-t-il ?demandèrent les passagers.

James s’était vivement porté à un hublot.

– Il y a, dit-il, que l’endroit estdécouvert. Si vous voulez vous mettre aux fenêtres, vous verrez mesbraves matelots enlever les appareils.

Tous obéirent à l’invitation. Au dehors, lefond de la mer était illuminé par les fanaux des deux naviressous-marins. Sur le sol rocheux le câble de Sydney à Batavias’étendait ainsi qu’un énorme serpent et tout près une caisse deverre s’apercevait.

Des scaphandriers, ouvriers étranges de lamer, s’agitaient sous la conduite de chefs d’équipe, quitransmettaient leurs ordres au moyen de signaux lumineux. C’étaitune vision étrange, quelque peu diabolique.

Tous étaient absorbés par la bizarrerie duspectacle. Joan profita de cet instant pour attirer sa fille auprèsd’elle.

– Maudlin, fit-elle doucement, veux-tu mepermettre de t’adresser une question ?

– Oh ! mère, pouvez-vous ledemander ?

– Je le veux, mon enfant. Tu m’as étérendue depuis trop peu de temps pour que je te désoblige.

– Rien de vous ne saurait me désobliger,mère.

– Tu dit vrai, je le lis dans tesbeaux chers yeux. Je me décide donc. Maudlin, ma chérie,te serais-tu engagée avec notre sauveur, sir JamesPack ?

Une buée rose passa sur les joues de la jeunefille. Engagée, pour les Anglais, correspond à notre motfrançais : fiancée. D’une voix faible elle répondit :

– Non, ma mère.

– Pourtant, reprit Joan avec uneaffectueuse insistance, tu as pour lui une admiration tendre qui setrahit à chaque instant ?

– Cela est vrai, mère. Comment enserait-il autrement ?

– Je ne te fais aucun reproche, monenfant ; mais parfois je te vois soucieuse ;pourquoi ?

D’un mouvement câlin, Maudlin jeta ses brasautour du cou de lady Allsmine et presque bas, très vite :

– Je n’ai point de secrets pour toi, mèreaimée ; mais lui en a un que je ne connais pas. Je sens, jesais que je suis sa vie, qu’il m’aime plus que tout au monde, etpourtant il parle toujours comme si, son œuvre achevée, nousdevions être séparés.

Et tout à coup des larmes jaillissant de sespaupières, elle ajouta :

– Et cela, mère, je ne le veux pas, je nele veux pas.

Puis les deux femmes causèrent longtemps àvoix basse ; si longtemps qu’elles furent surprises, lorsqueJames quittant le hublot par lequel il surveillait la manœuvre,déclara que l’opération avait bien réussi et que les sous-marinsallaient enfin prendre la route de l’archipel de Cook, dont faisaitpartie l’Île d’Or, but du voyage.

Qu’avaient-elles décidé ? Mystère. Il estpourtant permis de croire que Maudlin avait gagné sa mère à sacause, car celle-ci se prit à interroger tous les gens del’équipage que les hasards du service amenaient à sa portée.

C’étaient des questions sans fin. Oùavaient-ils connu le mystérieux Corsaire ? Comment lesavait-il embauchés ? Chaque fois elle obtenait un récitenthousiaste. Tous ces hommes devaient la vie ou l’honneur à celuiqui les commandait. Chacun était un témoignage vivant du courage,de la générosité de James ; chacun lui appartenait corps etâme, mais aucun ne savait qui il était. Ses équipages leconsidéraient comme un sauveur et avec la discrétion des simplesvis-à-vis de ceux qu’ils admirent, les braves gens respectaient lesecret de leur chef, ils se faisaient cette réflexion, que deshommes d’une éducation supérieure auraient peut-êtreomise :

– Il a tant donné aux autres, qu’il abien le droit de garder son secret.

Joan éprouvait la même impression, mais ellepoursuivait ses recherches inutiles. Il n’y avait point en elle unecuriosité vaine. Mère, elle voulait savoir ce qui s’opposait aubonheur de son enfant.

Cependant les jours s’écoulaient. Lessous-marins, naviguant de conserve, parcouraient avec une rapiditévertigineuse les mers resserrées, les détroits de l’Océanie.

Ils passaient dans les eaux de Java, de Timor,de la Nouvelle Guinée, parcourant la mer de Banda, évoluant au nordde Port-Darwin parmi les innombrables îlots qui encombrent cesparages. Ils doublaient le Cap York, la pointe la plusseptentrionale de l’Australie, franchissaient le détroit de Torrès,si fécond en naufrages, traversaient dans toute sa longueur la merde Corail que des milliards de polypes travaillent sans relâche àcombler, filaient entre les îles Loyauté et les Nouvelles Hébrides,laissant bien loin au sud l’île française de la Nouvelle-Calédonie.Durant toute une journée, ils parcoururent les canaux sinueux quiséparent les îlots des archipels Viti et Tonga. Ils entraient dansla Polynésie, la région de la « poussière d’îles » ainsique l’appelle si justement l’historien chilien, Pedro da Balma.

Enfin, les légers navires passèrent au largede l’île Atiou, l’une des plus importantes de l’archipel deCook.

À ce moment, les sous-marins remontèrent à lasurface de l’Océan, et James, réunissant ses amis sur le dôme, leurmontra au loin un pic qui s’élevait à quatre ou cinq cents mètresau-dessus du niveau de la mer :

– L’Île d’Or, mes amis. Dans une heurevous serez chez vous !

Les passagers regardaient curieusement cetteterre perdue dans l’immensité du Pacifique, où leur guidemystérieux avait convié les bâtiments de guerre de laGrande-Bretagne.

À mesure que l’on s’approchait, les détailsdevenaient plus distincts. L’île, amas rocheux agrémenté parquelques touffes de palmiers, affectait la forme d’un croissantentre les cornes duquel s’ouvrait une vaste baie, où les marines dumonde eussent tenu à l’aise… Seulement l’accès de ce havre étaitpeu commode. Un chapelet de récifs continuait la côte ;d’étroites passes reliaient seules les eaux de la baie avec cellesde l’Océan.

James expliqua ainsi cette curieuseparticularité :

– Le cône granitique est dû aux feuxsouterrains ; les récifs extérieurs aux polypiers quientourent le golfe d’un véritable atoll.Vous savezn’est-ce pas, que l’on désigne sous ce nom les îles circulairesmadréporiques ?

Cependant les sous-marins embouquaient lapasse centrale, large de deux cents mètres avec quinze mètres defond. À droite et à gauche, sur les rochers à fleur d’eau, lesvagues se brisaient, bouillonnaient, se creusaient en remous toutblancs d’écume.

Le chenal libre, uni comme un miroir, sedessinait ainsi qu’une route au milieu des champs. Du reste, nulécueil ne le rendait dangereux. D’une extrémité à l’autre, ilconservait une largeur et une profondeur régulières. C’est là unphénomène fréquent ; les polypiers établissent, lorsqu’il leurplaît, des alignements aussi parfaits que les fonctionnaires desPonts et Chaussées. Maintenant les bateaux se trouvaient dans labaie.

– Mes amis, dit alors James Pack, je doisvous prier de rentrer dans mon navire, car il va s’immerger denouveau.

– S’immerger, s’écria le journaliste, etpourquoi ?

– Parce que l’entrée de ma demeure estsous les eaux, tout simplement.

– L’entrée… ?

– Oui. L’Île d’Or, de même que celle deTénériffe, est un volcan éteint. Elle forme une suite de cavernesoù la lave bouillonnait autrefois. Un jour une fissure s’estproduite, l’eau de la mer s’est précipitée ; une lutteterrible a eu lieu entre les deux éléments. Le feu a été vaincu, età la place où étincelaient les matières en fusion s’étend un lacintérieur. C’est là que la nature m’avait ménagé un refuge, làqu’elle avait préparé les filons d’or dont un pauvre mineurm’indiqua le gisement. C’est là qu’elle avait accumulé un trésorinépuisable, pour me permettre de mener à bien une œuvre dejustice.

Soudain il se calma et la voixchangée :

– La porte de mon domaine estsous-marine. Voilà pourquoi je vous précède au salon.

Un instant plus tard, le panneau refermé, tousétaient debout devant les hublots de la pièce désignée. Lentement,le bateau descendait, frôlant la falaise accore. Puis une ouverturesombre troua le rocher, un couloir apparut confusément. Unevibration métallique résonna.

– Je signale mon arrivée, dit lentementPack, afin que l’on éclaire ma route.

Il n’avait pas achevé qu’une clarté aveuglantesuccédait à la pénombre verdâtre dans laquelle se mouvait lenavire.

Des lampes électriques, fixées sous des globesde verre au sommet de la voûte, venaient de s’allumer, et len° 2 s’avançait dans le tunnel sous-marin.

– Mais c’est un palais des Mille etune nuits que votre Île d’Or, s’exclama Lavarède.

– Oui, répondit gravement le Corsaire,des mille et une nuits de souffrance, de tristesse, de travail.Mille et une nuits pour arriver à un jour de justice.

Et comme tous, impressionnés par son accent,se taisaient, le couloir s’élargit brusquement ; ses paroisfilèrent à droite et à gauche. Le bateau s’arrêta, remonta dequelques mètres, puis demeura immobile, son dôme émergeant del’eau.

– Le panneau est ouvert, murmura encoreJames, vous pouvez monter sur le pont.

En désordre, avec une hâte curieuse, lespassagers se précipitèrent, gagnèrent l’échelle métallique et setrouvèrent en un instant sur le dôme. Un même cri d’admiration leuréchappa.

Le bateau flottait au centre d’une caverneimmense que d’innombrables lampes illuminaient de leurs rayonsélectriques. Sur les parois couraient aveuglantes des bandes quiréfléchissaient la lumière en éclairs jaunes. On eût dit desassises d’or alternant avec des couches sombres de granit.

– Quartz aurifère, prononça Pack, filonstrès riches.

À peu de distance apparaissaient les dômes desdeux autres sous-marins du Corsaire. Le lac intérieur avait desrives sur lesquelles s’agitaient une vingtaine d’hommes formantl’équipage du bateau n° 3, arrivé à l’île avant les autres.Dans les parois rocheuses s’ouvraient des galeries éclairées. Toutcela était singulier, donnait une impression d’irréel.

Mais des canots se détachèrent du rivage,accostèrent le n° 2.

– S’il vous plaît d’embarquer, fitdoucement le Corsaire, on va vous conduire à terre, et, ajouta-t-ilavec un sourire mélancolique, Triplex vous fera faire la visitedu propriétaire, comme vous dites en France, afin de vousfamiliariser avec le palais naturel où, durant trois semaines, vousêtes condamnés à attendre la venue de la flotte anglaise.

Les passagers sautèrent avec empressement dansles barques et bientôt tous prenaient pied sur la grève souterrainede l’Île d’Or.

Chapitre 8PERDU SOUS LES EAUX

Conduits par James Pack, les voyageurss’étaient engagés dans le dédale des galeries partant des rivagesdu lac intérieur. Partout l’électricité chassait les ténèbres, etles couloirs aux sinuosités capricieuses, tantôt étroits à laisserà grand’peine passage à une personne, tantôt s’élargissant encarrefours spacieux, semblaient semés de paillettes d’or.

Partout le précieux métal apparaissait,dessinant des lignes, des arabesques imprévues. Ici des colonnesévidées dans la masse rocheuse étincelaient sous la lumière commedes lingots d’or pur ; plus loin un « rognonquartzeux », à demi dépouillé de sa gangue, laissait voir unepépite énorme, encastrée dans la muraille et formant un ornementdont la valeur égalait celle d’un tableau de Raphaël ou deRembrandt.

C’était la réalisation du rêve de l’or, dontsont hantés les malheureux aventuriers qui vont mourirmisérablement sur les terres lointaines, Australie, Californie,Guyane ou Klondike, réputées riches en métal jaune.

Éblouis, fascinés, les amis du Corsaire serépandaient en exclamations admiratives.

– Mais vous êtes l’homme le plus riche dumonde ! s’écria enfin Lavarède.

James haussa les épaules et, d’un tonindifférent :

– Je le crois.

– Comment avez-vous eu l’idée de fixer unrendez-vous en cet endroit à l’escadre anglaise ? Ce gîteconnu, vous serez envahi bientôt par les chercheurs d’or.

– Non.

– Pourquoi non ?

– Parce que l’Île d’Or m’appartient. Jel’ai bel et bien achetée au gouvernement britannique, et nul n’ypeut résider sans mon consentement. Or, vous admettrez bien que messous-marins, susceptibles de devenir des torpilleurs à l’occasion,me mettent en mesure de faire respecter mes droits ?

– Sans doute, sans doute, murmura lejournaliste très surpris. Ainsi vous êtes propriétaire… ?

– De l’Île… ? Oui.

– L’Angleterre a consenti à la vendre auCorsaire Triplex ?

À cette question, un fugitif sourire distenditles lèvres de Pack.

– Non pas au Corsaire Triplex.

– À qui donc alors ?

– À celui que j’étais avant de devenirCorsaire ; à celui que je serai quand j’aurai dépouillé leCorsaire.

– Et celui-là, quel est-il ?

Pour toute réponse, James appuya un doigt surses lèvres, geste qui détermina chez son interlocuteur un furieuxmouvement d’impatience.

– Vraiment, vous êtes trop curieux,remarqua le Corsaire avec une légère pointe d’ironie. Cela vouspeine donc bien de ne pas savoir mon nom ?

– Si cela me peine ?… Ah ! pourfaire cette demande, il faut que vous n’ayez pas le moindre soupçonde ce qu’est une âme de journaliste. J’enrage tout simplement…D’autant plus que si j’avais connu, à Sydney, vos droits depropriété sur l’Île d’Or…

– Qu’auriez-vous fait ?

– J’aurais télégraphié à Londres, etj’aurais appris sans peine le nom du maître de céans.

Amicalement James frappa sur l’épaule duParisien :

– Je vais vous faire un aveu. Je medoutais de cela.

– En vérité ?

– Et c’est pourquoi j’ai attendu, pourvous honorer de ma confidence, que nous fussions ici, loin de toutcâble.

Il se moquait d’Armand ; mais presqueaussitôt il reprit son air habituel :

– Au surplus, ne regrettez rien. Bientôtma tâche sera terminée, et je n’aurai plus aucune raison de garderl’incognito.

En disant ces derniers mots, il se glissaitdans un couloir étroit qui conduisait à une longue galerieencombrée de machines.

Ses compagnons le suivirent. Ils regardaient,ne comprenant pas. Il leur paraissait qu’ils se trouvaient dans uneusine. Moteurs, volants, courroies de transmission, tubes, fils,clefs, rien n’y manquait.

– Qu’est cela ? interrogea Joan.

– Ceci est le fort qui défend l’Îled’Or.

– Le fort ?

– Oui, en actionnant ces appareils, jeferme ou j’ouvre à volonté la passe qui relie la pleine mer à labaie, unique ancrage de cette terre.

Et comme tous le considéraient, il hocha latête sous leurs regards interrogateurs :

– Le moment n’est pas venu. Vousassisterez à cela plus tard. Pour l’instant, permettez-moi de vousconduire à vos appartements.

Il n’y avait pas à insister avec cet hommeétrange ; silencieux, les passagers le suivirent dans lelabyrinthe des galeries. Au bout de quelques minutes, ilsdébouchaient sur la plage du lac intérieur du côté opposé à celuioù ils avaient abordé.

La caverne avait un aspect merveilleux. Lavoûte s’élevait à deux cents pieds de haut, soutenue par depuissants contreforts dont le pied de granit baignait dans le lac.Au milieu du bassin, les trois bateaux flottaient, le dôme hors del’eau, et des chaloupes exécutaient un incessant va-et-vient entreeux et la rive.

Des maisonnettes de bois, des« démontables », se dressaient auprès des amis duCorsaire. Celui-ci les leur montra :

– Vos demeures. Elles vous conviendront,je pense.

La visite des légères constructions fut unnouvel enchantement. Garnies, ainsi que les chalets des plagesfréquentées, de meubles clairs, de pitchpin, de citronnier blanc,elles étaient aussi gaies et aussi confortables que possible.

Ainsi que le fit remarquer Armand, un séjourdans la caverne valait une saison dans une station balnéaire, etmême mieux, car un solide plafond de rochers mettait les habitantsà l’abri des pluies.

Chacun choisit sa maison, et, James Pack,laissant ses amis à leur installation, rejoignit ses matelots quise livraient à des travaux incompréhensibles pour lespassagers.

Dès ce moment, chacun vécut à sa guise. Auxheures des repas, les marins apportaient dans les paniers le repasdes hôtes du Corsaire ; mais celui-ci se montrait rarement.Sans doute il se préparait à recevoir l’escadre anglaise qui, sielle était exacte, devait se présenter, dans la baie de l’Île d’Or,huit jours plus tard.

Les Européens étaient donc livrés àeux-mêmes.

Armand, Aurett, Joan, guidés par la toutegracieuse Maudlin, se promenaient. La jeune fille leur avaitenseigné un passage conduisant dans les caves d’une maisonconstruite, non plus à l’intérieur de la terre, mais au point leplus élevé du plateau dont l’île était couronnée.

Par ce chemin, les explorateurs avaient pugagner le plein air et parcourir le domaine de leur hôte.

C’était surtout un amoncellement rocheux,coupé par d’étroites vallées, où les cocotiers, les lianes, lesessences diverses s’enchevêtraient en minuscules forêtsvierges.

Seul le plateau supérieur, au centre duquel sedressait la maison dont les caves communiquaient avec les cavernes,était cultivé. Des allées y étaient tracées au milieu de pelousesque les panaches des palmiers protégeaient de leur ombre étoilée.On avait là l’impression de se trouver dans un jardin anglais deCalcutta ou de Madras, car les habitants de la Grande-Bretagne ontbeau changer de latitude, de flore, de climat, ils conservent àtout ce dont ils font usage le caractère de leur race. Ils ne seplient pas au pays où ils résident, mais ils le plient à leurshabitudes. La maison, le jardin d’un Anglo-Saxon, sont aussianglais dans l’Inde ou en Australie, qu’au Canada, en Chine, ou surles rives de la Tamise.

Là, les touristes oubliaient qu’ils étaientcaptifs sur un îlot, point imperceptible au milieu de l’immensitédu Pacifique ; mais il essayèrent vainement de décider Lotia àles accompagner. La jeune fille restait obstinément enfermée dansla maisonnette qu’elle avait choisie au bord du lagon de lacaverne.

Elle demeurait là, durant de longues heures,assise en face de l’eau que les lampes électriques piquaient demille feux. Voyait-elle ce qui l’entourait ?

C’est peu probable, car elle semblait surpriselorsque Aurett ou Maudlin, s’approchant d’elle, lui appuyaient lamain sur l’épaule. Évidemment elle rêvait sans cesse aux espoirsdisparus.

Son doux visage pâlissait, les joues secreusaient peu à peu, et Robert avait raison de dire avec undésespoir inexprimable :

– Elle meurt à petit feu !

Oui, la pensée la tuait, et son fiancélui-même ne pouvait la consoler. Sa vue exerçait sur elle uneinfluence douloureuse. S’il paraissait, elle se prenait à trembler,ses paupières palpitaient, et bien vite, elle allait s’enfermerdans la maison pour ne plus se montrer de la journée.

Un être rôdait sans cesse autour d’elle.C’était Niari qui semblait attristé de la voir dépérir, mais dontla volonté n’en demeurait pas moins inébranlable. La haine quibrillait dans ses regards, lorsqu’ils se fixaient sur Robert,disaient assez qu’il rendait le jeune homme responsable de tout lemal. Son aversion pour le fiancé de Lotia croissait chaque jour etse traduisait par de courtes phrases qui sifflaient entre ses dentsaiguës :

– Giaour perfide… Volé son âme !Osiris ! Donne à ton serviteur l’esprit des vengeances.

Mais prudent et dissimulé comme tous lesOrientaux, l’Égyptien se contenait quand il se sentait observé, etnul ne devinait les résolutions farouches qui bouillonnaient dansson cerveau.

Cependant Aurett s’inquiéta. Un beau jour,elle fit part de ses impressions à James Pack.

La confidence assombrit le Corsaire.

– D’ici peu, murmura-t-il, l’escadreanglaise va nous tomber sur les bras. Niari n’est pas de ceux quel’on fait revenir sur leur décision. Que puis-je offrir à cettepauvre enfant pour lui faire oublier ?

– Eh ! vos préparatifs voustiennent-ils à ce point que vous ne puissiez nous entraîner unefois encore au fond de la mer. Souvenez-vous, le spectacle de cedomaine ignoré des humains a produit jusqu’ici un heureux effet surLotia. Quelque résistance qu’elle ait faite, elle a été pénétréepar la grandeur de ce monde inconnu. Dites, Sir James,refuserez-vous d’accéder à ma prière ?

– Pas le moins du monde, répliqual’interlocuteur de l’aimable Anglaise. Je n’osais vous proposercela, car une excursion sous-marine me semble un faible dérivatif àune douleur profonde ; mais si vous pensez qu’il en estautrement, je suis entièrement à vos ordres.

– Je vous remercie. Quandpartons-nous ?

– Demain.

– Bravo. J’annonce cette nouvelle à nosamis ?

– Si vous le jugez bon. De grand matin,les canots vous conduiront au sous-marin n° 2, lequel noustransportera en dehors de la ceinture de récifs qui barre l’entréede la baie.

– Et… ?

– Je vous ferai visiter les grands fonds,afin d’étonner autant que possible la malade et tenter d’obtenirune réaction nerveuse favorable. Car, je dois l’avouer, j’ai peurque la consomption ne la tue bientôt.

Sur ces mots douloureux, James s’éloigna, etAurett attristée prévint Armand de ce qui venait d’être décidé.Robert, Joan, Maudlin acceptèrent avec joie d’être de la partie.L’existence sur l’Île d’Or leur pesait par sa monotonie.

Lotia voulut résister, mais ses amies luisignifièrent, d’un ton sans réplique, qu’elles avaient répondu pourelle et qu’il était impossible de se dédire.

Bref, après une nuit agitée, tous setrouvèrent réunis sur la plage, attendant l’arrivée des chaloupesqui devaient les mener au sous-marin n° 2.

Ils s’étonnèrent un peu de voir Niari aumilieu d’eux ; mais l’Égyptien demanda avec tant d’insistanceà être de la promenade, il eut en formulant sa requête des regardssi apitoyés à l’adresse de la fille de Yacoub Hador, que l’onconsentit à l’emmener.

Plusieurs pensèrent que le cœur de l’Égyptiens’amollissait ; que peut-être bientôt il renoncerait à sesprojets. Tout à cette idée, aucun des passagers ne remarqua l’airétrange, presque solennel, avec lequel l’ex-serviteur de Thanisprit place dans une chaloupe.

Et cependant Niari semblait moins un hommegagné par l’émotion qu’un de ces prêtres farouches, au visagemarmoréen, qui consommaient jadis les sanglants sacrifices exigéspar le rite d’Apis Vengeur.

Sur le dôme du sous-marin, le Corsaireattendait ses invités. Il les fit descendre au salon ; lepanneau extérieur fut fermé, le bateau s’enfonça lentement, sousl’eau. Il se mit en marche, parcourut le tunnel qui reliait lelagon à la baie de l’Île d’Or ; et bientôt son hélice battitles flots de la vaste échancrure, autour de laquelles’arrondissaient en demi-cercle les falaises de la côte.

– Ce golfe, demanda étourdiment Aurett,n’a-t-il pas un nom ?

La question parut embarrasser le Corsaire quirépondit évasivement :

– Pourquoi cette question ?

– Parce que, s’il n’en avait pas, j’enproposerais un, le vôtre, Sir James.

– Malheureusement, murmura l’interpellé,la baie a déjà reçu une appellation plus justifiée.

– Et c’est… ?

Il y eut un silence. Pack hésitait sûrement àrépondre.

– Est-ce encore un secret ? s’écriaLavarède avec un désespoir comique.

– Non.

– Alors ?…

– Ce golfe porte le nom de l’un de mescompagnons de lutte ; de celui qui a montré le plus decourage ; qui a soutenu ma volonté lorsqu’elle chancelait.C’est un hommage de reconnaissance que je lui ai adressé sans leconsulter, et maintenant, contraint à parler, je me demande si jen’ai pas eu tort, si mon silence ne lui paraîtra pas coupable.

Comme malgré lui, ses yeux se portaient surMaudlin. La jeune fille ; saisie d’un trouble inexplicable,fit effort pour dire :

– Vous n’avez rien pu faire derépréhensible, Sir James.

– Vous le croyez ? s’exclama-t-il.Eh bien, en ce cas, je parle. Nous naviguons en ce moment dans labaie Silly-Maudlin.

Tous applaudirent, sauf la fille de Joan quibaissa la tête en rougissant. Mais le regard furtif, qu’elle coulaentre ses paupières demi-closes vers le Corsaire, n’exprimait pasle mécontentement.

Et James continua :

– Le promontoire ouest est le cap LordGreen ; celui qui lui fait face est la pointe Joan ; lesrécifs amis qui défendent l’entrée du golfe portent des noms que jene saurais oublier jamais. Ce sont la roche Lavarède, la pierreRobert, les îlettes Lotia et Aurett.

Les assistants hochaient la tête avecsatisfaction. Rien ne pouvait être plus aimable que la pensée deleur hôte voulant conserver à jamais le souvenir de leur visite àl’Île d’Or.

Mais une injustice criante leur apparaissait,et Aurett traduisit l’impression de tous en disant :

– Il ne manque que votre nom, Sir James,à ce petit calendrier géographique.

– Il ne manque pas.

– Ah !

– La passe profonde, la seule parlaquelle un navire un peu important peut arriver dans la baie, areçu mon parrainage.

– Elle se nomme ? interrogea Armandavec le secret espoir d’apprendre enfin l’appellation véritable deson mystérieux compagnon.

Mais celui-ci eut un sourire narquois aussitôteffacé et du ton le plus naturel :

– Elle se nomme : la passeTriplex.

Sans vouloir remarquer l’expressiondésappointée du visage de ses auditeurs, il poursuivit :

– Tenez, nous y arrivons justement.Veuillez prendre place aux hublots ; je vous montrerai lesystème de défense qui met la baie à l’abri d’un coup de main.

Déjà Armand regardait au dehors. Il poussa uncri :

– Ah çà ! Vous avez… installé untramway, un chemin de fer sous-marin. Positivement j’aperçois desrails qui traversent la passe dans le sens de sa largeur.

C’était exact, et les compagnons dujournaliste, attirés aux hublots par ses exclamations, eurent lamême impression que lui.

Le sous-marin filait dans la passe étroite.Sur le fond uni se distinguaient nettement des lignes quiressemblaient à s’y méprendre à des voies de chemins de fer.

– C’est là ce que je désirais vous fairevoir, reprit le Corsaire.

– Mais dans quel but avez-vous établi cesrails ?

– Voici. Ce travail, n’est-ce pas, étaitaisé pour des hommes munis de scaphandres perfectionnés, jen’insiste donc pas sur ce point. Quant au but, il est purementdéfensif. J’ai voulu pouvoir fermer la passe en cas de besoin.

– Fermer la passe ? se récrièrentles touristes.

– Parfaitement. Supposez qu’un navireinquiétant se montre. Il ne peut aborder que dans la baie, carpartout ailleurs, la côte est formée de falaises abruptes, dontl’approche est encore rendue plus difficile par des récifs qui seprolongent fort loin en mer.

– Le vaisseau cherchera alors une passe,interrompit le Parisien avec son impatience habituelle.

– Oui, mais il n’en trouvera pas.

– Parce que ?…

– Parce que sur les rails que vous voyez,glissent des chariots de fonte qui supportent des rochers mobiles.Je vous ai montré mes ateliers électriques, lors de votre premièrevisite aux cavernes de l’île. Il me suffit d’établir là-basquelques « contacts » pour que mes chariots se mettent enmarche. Les récifs artificiels qu’ils véhiculent obstruent lapasse, et le navire suspect s’en va, persuadé en apercevant la merqui se brise et écume partout, que la baie est une sorte de lacintérieur dont l’accès est impossible.

Puis avec une ironie si légère qu’elle fut àpeine remarquée :

– Mon système, s’il était connu,défendrait l’entrée d’un port plus sûrement encore que lestorpilles, qu’en pensez-vous ?

Ce qu’en pensaient les hôtes de James nesaurait être dit. Leur état confinait à l’ahurissement. Ils sesentaient écrasés par la prodigieuse imagination de cetIngénieur-Corsaire, qui, à chaque instant, leur dévoilait uneinvention réalisée, de nature à révolutionner la vie sociale despays civilisés.

Cependant le sous-marin avait franchi lechenal bordé de récifs, et sans ralentir son allure, il descendaitvers le fond de l’Océan. Le manomètre accusait une profondeur dedeux kilomètres, quand Robert questionna :

– Toucherons-nous bientôt ?

– Oui, répondit Pack, dans dix minutes àpeu près, par deux mille huit cents mètres de fond. Aussi, je croisle moment venu de revêtir nos scaphandres, afin de nous mettre enchasse aussitôt que le bateau stoppera.

On se leva aussitôt, et tous songeant, les unsà la fantaisie du Corsaire qui avait réuni, pour baptiser lesaccidents de son île, les noms de Lord Green, de Joan, deMaudlin ; les autres à la capacité créatrice de cet hommeétrange, qui par la seule force de la volonté et de la science,amenait à composition la puissance anglaise, tous se rendirent dansla salle des scaphandres.

James avait bien calculé son temps, car sesamis finissaient justement de s’habiller quand le frémissement del’hélice cessa soudain. Le n° 2 ne marchait plus. Il reposaitsur un lit de sable, au fond de la « fosse » ou« creux » qui sépare les archipels de Cook et deTonga.

Fosse, on le sait, est le nom donné par lesgéographes aux dépressions considérables qui se rencontrent dansl’Océan Pacifique… Aucune mer ne présente en effet des différencesde niveau aussi tranchées. Aussi les fosses de Jeffrey’s et deThomson, au sud et à l’est de l’Australie, celle de la Gazelleautour de l’île Norfolk, celles de Nares, du Challenger, de VettorPizani, aux environs des Archipels des Carolines et des Mariannes,celles d’Ammen, de Belknap dans la région des îles Hawaï, et cellede Miller, près du groupe Clarence accusent de quatre à sept millemètres de fond, alors que les plateaux voisins exhaussés par lespolypiers indiquent à peine à la sonde des profondeurs de mille àdeux mille mètres. Bien plus, dans la Polynésie française (Tahiti,Toubouai, Gambier, Marquises) les coraux, aidés par un soulèvementvolcanique progressif, sont à cent mètres seulement de la surfacedes eaux, et si le mouvement géologique continue, le drapeautricolore abritera là-bas, avant un siècle, un empire plus vasteque la Nouvelle Guinée et l’île de Bornéo réunies, c’est-à-diretrois fois plus grand environ que la France européenne.

C’était donc dans un de ces gouffres duPacifique que James Pack allait guider ses amis, protégés par desscaphandres assez solides pour résister à la pression écrasante deneuf mille pieds d’eau.

Le compartiment fut bientôt rempli, et laporte-glissoire ouverte, tous quittèrent le navire.

À une telle profondeur la clarté du soleiln’arrivait pas. Mais la chose était prévue. Des lampes électriquesavaient été vissées aux capsules sphériques enfermant la tête desvoyageurs, et ces lampes, actionnées au moyen de l’accumulateur quifaisait partie de l’équipement, remplaçaient fort bien les rayonssolaires.

Tout d’abord, les touristes éprouvèrent unesurprise. Ils avaient ouï dire par de doctes personnages qui, dansdes bureaux bien chauffés, étudient les profondeurs sous-marinessans avoir jamais navigué, ils avaient ouï dire que toutevégétation disparaissait au-dessous de 800 mètres. Or, ils sepromenaient à une profondeur quadruple, et les roches étaienttapissées de plantes luxuriantes.

Ce n’étaient plus des algues, des fucus, desvarechs, des goémons. C’était autre chose, et cet autre chose étaitmerveilleusement beau.

Les végétations d’une consistance gélatineuse,découpées en fines lamelles transparentes et multicolores,semblaient taillées dans des pierres précieuses.

Ces lianes souples auxquelles le moindremouvement de l’eau communiquait un balancement serpentin,étincelaient sous les feux électriques.

Dans ces fourrés chatoyants passaient desformes étranges d’animaux innommés ; les uns lamelles,diaphanes, apparemment façonnés du même tissu que les végétaux dontils se nourrissaient ; les autres plus rapprochés des espècesconnues, mais ayant une puissance centuple, indispensable à desêtres appelés à vivre sous la pression formidable de trois millemètres d’eau.

Ces monstres d’ailleurs ne faisaient aucuneattention aux voyageurs, et Lavarède, établissant la communicationtéléphonique avec James Pack, en fit plaisamment laremarque :

– Ils sont blasés, vos poissons ;notre venue ne produit pas la plus légère sensation.

– Vous ne devinez pas pourquoi ?

– Non.

– C’est nos lampes électriques qui sontcause de cette indifférence. Mes poissons, comme il vous plaît deles appeler, nous prennent pour des Sternoptychides.

À ce nom baroque, le journalistesursauta :

– Pardon, vous dites ?

– Je dis : Sternoptychides.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ce sont les poissons chargés d’éclairerles fonds océaniques.

– D’éclairer, sérieusement ?…

– Certes !

– Quoi… ces animaux seraient en quelquesorte les gaziers des grandes profondeurs ?

– Mieux encore, les électriciens, car lesglandes lumineuses qu’ils portent au-dessus de la tête produisentun véritable rayon électrique.

Du coup, Armand éclata de rire :

– Vous me la baillez bonne. Vous avez vude ces jablockoff vivants ?

– Non ; inutiles autour de nous quiavons notre lumière, ils fuient ou s’éteignent.

– Alors, comment pouvez-vous affirmerleur existence et leur fonction ?

– Leur existence, parce que j’en aipêché, leur fonction par raisonnement. Vous allez comprendre. Lesanimaux destinés à vivre dans l’obscurité, tels les poissons descavernes, sont aveugles, ou pour être plus exact, privés desorganes de la vue.

– Cela, je le sais.

– Bien. Or, les habitants des fonds onttous des yeux, preuve qu’ils doivent connaître la lumière. Lesoleil n’arrivant pas jusqu’à eux, il faut bien conclure que despoissons, munis d’une glande électrique, sont destinés à fournircette lumière. Remarquez du reste que les savants français qui ontopéré des sondages par trois et quatre mille mètres dansl’Atlantique et ont ramené au jour des spécimens de ces curieusesbestioles, se sont arrêtés à la même conclusion que moi-même.

Cette fois, Lavarède ne protesta pas, maisavant l’interruption de la communication, James l’entenditmurmurer :

– Ô Nature ! Nature merveilleuse etdiverse…, tu avais créé l’éclairage électrique bien avant nosingénieurs, et cela sans appareils coûteux, sans installationscompliquées. Un petit poisson dans lequel tu enfermes un éclair,voilà la lampe demandée !

De nouveaux objets du reste appelaientl’attention des promeneurs. La nature du sol changeait. La routemaintenant traversait un chaos de roches désolées, jetées les unessur les autres. Un cataclysme avait sûrement bouleversé la croûtesolide en cet endroit. Des pics se dressaient comme des tourséventrées, des blocs figuraient des pans de murailles à demiéboulées, on se fût cru volontiers au milieu des ruines d’une villeprise d’assaut.

Et soudain tous les passagers s’arrêtèrentstupéfaits. L’eau autour d’eux devenait rouge, et les rayons deslampes y allumaient des reflets d’incendie. Un geste du Corsaireleur expliqua le phénomène. De la main il montrait le sol, surlequel grouillaient en quantité innombrable des bêtes ayant unevague ressemblance avec les escargots de nos champs.

Il téléphona ensuite ce seul mot :

– Murex.

Ce fut assez. Aucun des voyageurs n’ignoraitque le murex est le coquillage qui fournit la pourpre. Lespromeneurs avaient donné en plein dans un banc de murex migrateurs.À chaque pas, ils en écrasaient des douzaines, de là la teinterouge de l’eau.

Il leur fallut plus d’une demi-heure pourfranchir la zone occupée par les mollusques. Le sol s’était abaissépeu à peu et ils suivaient une vallée encaissée, parsemée de blocsrocheux, et dont les flancs étaient percés de taches sombres,entrées inquiétantes de cavernes qui pouvaient receler des hôtesdangereux.

Robert se glissa soudain dans l’étroitintervalle qui séparait deux masses de pierres. Il semblait là unefourmi tombée dans l’interstice de deux pavés. Son mouvement étaitmotivé par une sorte d’arbuste bleuâtre qui se dressait au pied durocher. C’était le corail bleu des fosses, connu seulement deshommes de science et qui, à raison de sa prédilection pour lesprofondeurs excessives, ne figurera pas de longtemps encore dansl’arsenal de la coquetterie.

La rareté du polypier explique l’empressementdu cousin d’Armand à le cueillir. Il avait l’intention de l’offrirà Lotia et l’espoir d’amener ainsi un sourire sur les lèvres pâliesde la jeune fille.

Il s’était baissé ; déjà sa main secrispait sur la tige de corail pour l’enlever du rocher, quand ildemeura immobile, comme paralysé. Un objet souple venait del’entourer et le pressait fortement contre l’un des blocs degranit, entre lesquels il s’était imprudemment faufilé.

Il regarda avec un commencement de peur etdemeura stupéfait. Ce qui l’appliquait au roc, ce quil’immobilisait était une corde.

Que signifiait cela ?

Il ne se le demanda pas longtemps. Unscaphandrier se dressa à côté de lui et l’oreillon téléphonique luiapporta ces paroles :

– Tu es l’obstacle à la liberté del’Égypte, tu as volé l’esprit de Lotia Hador. Meurs ici, Niari t’acondamné.

Il voulut répondre, supplier l’Égyptien, quin’avait suivi les passagers que pour accomplir cette affreusevengeance ; mais celui-ci intercepta la communication, eut undernier geste d’ironie et de haine, puis il s’éloigna à grands pas,pour rejoindre le reste de la caravane dont les lampes dansantesdevenaient de moins en moins distinctes.

Une sueur glacée ruissela sur le front deRobert. Est-ce que ses amis n’allaient pas s’apercevoir de sonabsence ? Est-ce qu’il allait rester seul, perdu dans legouffre, avec trois mille mètres d’eau au-dessus de satête ?

Non, cela n’était pas possible. Une telle finétait trop horrible. Il fit un effort surhumain pour s’arracher deses liens. La corde se tendit, mais elle résista.

Et là-bas, les lumières décroissaienttoujours, devenaient toutes petites, n’étaient plus qu’un point,puis un brouillard. Enfin tout disparut.

Robert était seul, captif sous les flots.

Il eut un cri sourd, il lui sembla qu’uneconvulsion effroyable contorsionnait son cerveau et il perditconnaissance.

Mais il resta debout, soutenu par les liensqui l’attachaient au rocher.

Que dura son évanouissement ? Lui-mêmen’aurait su le dire. Il rouvrit les yeux, se souvint, promenaautour de lui un regard égaré. La lampe électrique fichée au sommetde son casque, projetait un cercle de lumière, mais ellen’éclairait que des rochers. Dans ce désert sous-marin, le jeunehomme seul vivait.

Son cœur se serra et avec désespoir il sedit :

– Je vis, pour combien de temps ? Audépart j’avais de l’oxygène pour douze heures. Dans six maintenant,le gaz précieux me manquera !…

L’asphyxie hideuse étreindrait bientôt lagorge du Français ; mais cette idée, loin de l’épouvanter, luisembla consolante :

– Six heures d’agonie, fit-il encore,allons, ce n’est pas trop. Et puisque je suis perdu, car mes amisne pourront jamais me retrouver, autant ne pas souffrirlongtemps.

Malgré ces paroles résignées, le captif essayaencore de briser ses liens. Espérait-il donc quelque chose ?Non, mais l’instinct de la conservation survivait à l’espoir et lepoussait à lutter.

Il eut presque un cri de joie, en constatantque la corde s’était relâchée. Évidemment les nœuds faits par Niaris’étaient desserrés. Ah ! s’il pouvait débarrasser ses membresde ce réseau de chanvre dont ils étaient emprisonnés !

Doucement d’abord, puis plus fort, il exécutaun mouvement de va-et-vient, dont le résultat fut de faire glisserla corde sur les angles du rocher. Bientôt un brin du filinéclata ; un autre suivit et après une demi heure d’efforts, lejeune homme réussit à faire tomber ses liens à ses pieds.

Durant une minute, il fut en proie à une joiedélirante. Il était libre, mais presqu’aussitôt l’inanité de lalutte se présenta à son esprit. Libre ! Quelle plaisanterielugubre venait-il de proférer ? Libre, alors qu’il était égarédans l’immensité du Pacifique, sous une montagne d’eau de lahauteur du Mont Blanc.

Sa liberté consistait à pouvoir s’asseoir pourmourir.

Et pourtant, quelle pensée traverse soncerveau. Il est seul, c’est vrai ; ses compagnons ont disparu,c’est encore vrai ; mais s’il suivait leurs traces il lesrejoindrait. Et ils ont dû en laisser sur le sable, sur la vase quiremplit les creux des rochers.

Mais oui, le salut est là. Il faut à tout prixretrouver la piste.

Et Robert sort de son réduit. Telle est saconfiance, qu’il cueille la branche de corail bleu. Pourquoil’abandonner à présent qu’il est certain de l’offrir àLotia ?

Mais cinq minutes de recherches lui apportentle découragement.

Il n’a pas réfléchi, pas raisonné. Il se lereproche amèrement. Des traces !… Comme s’il en pouvaitsubsister sous la pression formidable de 3.000 mètres d’eau, de 300atmosphères, sous cette pression qui ferait éclater comme cornetsde papier les chaudières des plus puissantes machines à vapeur.

Non, le sol est uni partout, sans une ride. Etle Français songe qu’à cette minute même, Armand, James Packremarquent peut-être son absence ; qu’eux aussi cherchent latrace de leur passage pour revenir vers lui et qu’ils ne latrouvent pas, qu’ils ne la trouveront jamais.

Ah ! certes, ce n’est pas la mort quil’épouvante… il est si malheureux depuis quelque temps ; maiscela lui paraît effrayant de rendre le dernier soupir dans lesprofondeurs de la mer.

Une dernière fois il tourne sur lui-même,regardant avec l’anxiété d’un condamné s’il ne voit personne, etune angoisse nouvelle le prend.

À la limite de la zone éclairée, des formesindistinctes se meuvent. Oh ! il ne s’y trompe pas… Ce ne sontpoint des hommes… Mais alors qu’est-ce donc ?

Cela, il est incapable de le dire, mais celalui paraît horrible. Il a peur de ces choses aux lignes bizarresqui s’agitent, imprécises, ainsi qu’un brouillard, aux confins dela lumière et de l’ombre.

Instinctivement, le Français bat en retraitevers les rochers où il était prisonnier naguère. Il se glisse entreeux. Là il respire une seconde, il lui semble qu’il est en sûreté.Sa main droite se crispe sur sa latte électrique. Il est prêt àcombattre cet être qu’il ne connaît pas, mais qui va l’attaquer, ilen est sûr.

Brrrrr ! En dépit de sa résolution, ilsent un froid glacial courir dans tous ses membres, ses dentsclaquent avec un bruit de castagnettes, il ne sait pas ce qu’estson ennemi ; non sans doute. Pourtant il sait que c’est unmonstre des gouffres, un monstre qui voit en lui une proie.

Il faut découvrir l’animal. Qu’est-ildevenu ? Robert dirige la lumière de sa lampe sur les ténèbresqui environnent sa retraite.

Il a voulu voir. Il voit. Cela est plusépouvantable que tout ce qu’il pouvait imaginer.

Ce n’est pas un monstre qui apparaît sous lerayonnement électrique ; c’est une armée de bêteshétéroclites, grotesques et terribles. La nature, toujourssupérieure à l’homme, semble avoir voulu prouver que les inventionsde Callot n’étaient que de pauvres copies de son œuvre, à elle. Ceque les yeux hagards de Robert contemplent, ce n’est plus unevision d’horreur, de folie ; c’est l’horreur, c’est la folieelles-mêmes.

Là des crabes géants, aux pinces formidablescapables de couper un cheval en deux, s’avancent, embarrassantleurs pattes velues dans les échasses longues de plusieurs mètresd’énormes araignées de mer. Plus loin, ce sont des crustacéshideux, avec un corps de homard de la dimension d’une barriqueterminé par une queue mince et souple qui s’agite ainsi qu’unserpent. De l’autre côté, ce sont des bêtes sans forme et sans nom,masses gélatineuses et lamellées. Ces êtres ont dix à douze mètresde longueur. Ils semblent d’immenses poches, percées de deux trousoù brillent des yeux glauques et aussi d’une ouverture plus grandegarnie de ventouses… Celle-ci est la bouche de l’animal. Et cesmasses tremblotantes rampent lentement vers le Français.

Cette armée immonde s’approche, entoure lerefuge de Robert. Par bonheur, les monstres ne peuvent se glisserdans l’étroit couloir où le malheureux a trouvé place. Mais choseterrifiante, les bêtes escaladent les rochers. En haut, à droite, àgauche, le jeune homme ne voit que gueules avides, pincesmenaçantes qui s’efforcent de l’atteindre.

La griserie du désespoir le prend. De sa lanceélectrique il foudroie les plus ardents des assaillants. À traversson casque métallique des bruits étranges lui parviennent :grincements de pattes sur la pierre, claquements de mandibules quidévorent ceux que l’étincelle vengeresse a terrassés.

Il frappe sans relâche, en proie à uneexaltation délirante. Il semble être le faucheur gagé par la mort.Tout à sa tâche, il cesse un instant d’observer la partiesupérieure de la fente où il a trouvé asile. Une pince descendlentement, ouverte, prête à broyer. Elle se referme…, par bonheurRobert a fait un mouvement, il n’est pas saisi…, mais la terriblepatte brise la lampe attachée au casque du scaphandrier.

Plus de lumière à présent. La nuit opaqueentoure le fiancé de Lotia. Il ne voit plus, mais il entend lesourd fourmillement de ses ennemis.

Va-t-il donc périr, sans pouvoir se défendre,sans avoir épuisé sa provision d’électricité ?

Non, une lueur s’allume au milieu des eaux,puis une autre, une autre encore. De toute la circonférence desténèbres arrivent des clartés qui semblent des follets dansant sousla lune à la surface des tourbières. Elles vont, viennent, passent,repassent, incessante farandole des sternoptychides, quiremplissent leur office. Les poissons-lumière vont éclairer la mortdu Français.

Une mêlée furieuse se produit, la lance dujeune homme frappe partout à la fois. Il a tout oublié dansl’emportement de la lutte. Mais les étincelles projetées par sonarme se font plus courtes. La tension électrique diminue dansl’accumulateur… ; un éclair encore, un monstre foudroyé, etpuis plus rien. En vain Robert presse désespérément les ressorts decontact… Nulle étincelle ne jaillit. Les munitions du combattantsont épuisées… Tout est fini !

Et les pinces, plus menaçantes que jamais, semontrent partout. Robert se baisse, se pelotonne sur lui-même, sefait tout petit pour se tenir hors de portée des monstres.

À un pied de son visage, de son corps, despattes, terminées par des crocs acérés, s’agitent, secontorsionnent, cherchant à s’allonger pour arriver à lui.

C’est intolérable ; il sent que pendantles quelques minutes qui lui restent à vivre, il va perdre laraison.

Il ferme les yeux pour ne plus voir.

Et tout à coup un cri éperdu s’échappe de seslèvres ; il a été pris sous les bras, mis debout… ! ilest perdu !… Et il reste hébété, ne comprenant pas ce qu’ilvoit, se demandant si la démence a eu raison de son cerveau.

Les monstres ont disparu, des scaphandriersl’entourent. Ce sont ses amis, ses compagnons de voyage qui l’ontretrouvé. James Pack connaît bien la région ; maintes fois ila parcouru le gouffre aux abords de l’Île d’Or, et il a rejointl’ami égaré.

Robert est à bout de forces. Il se laisseentraîner, rentre avec ses sauveurs dans le sous-marin n° 2,et débarrassé du scaphandre, il pénètre dans le salon où tousl’attendent pour le féliciter.

Une exclamation salue son entrée, crid’étonnement, de stupeur. Si violentes ont été ses émotions qu’unemèche de ses cheveux, juste au milieu du front, a blanchi.

Mais on n’a pas le loisir de s’attendrir. Lesinge Hope est là, et avec des cris aigus il se jette au cou ducousin de Lavarède. On rit, tandis que Robert présente à Lotia lecorail bleu qu’au plus fort du combat il n’a point abandonné.

Chapitre 9TRIPLEX CAPTURE LA FLOTTE ANGLAISE

Il faut renoncer à peindre la colère quisecoua tous les passagers lorsqu’ils connurent la conduitecriminelle de Niari.

James Pack dut s’interposer, pour empêcher seshôtes de punir l’Égyptien par une application sommaire de la loi deLynch. S’il sauva la vie du coupable qui, il est juste de le dire,demeura aussi paisible devant les menaces que si on lui avait jouéun air de petite flûte, s’il lui sauva la vie, ce fut en promettantqu’il serait prisonnier dans les cavernes jusqu’à l’heure où ilconsentirait à faciliter le mariage de Robert avec Lotia.

Bien que personne n’espérât un tel revirementdans les idées de Niari, on consentit et l’affaire futdéfinitivement réglée.

Comme on le pense bien, il ne fut plusquestion les jours suivants d’excursions sous-marines. Les hôtes deJames Pack ne se sentaient pas de force à affronter de nouveau desangoisses semblables à celles qu’ils venaient de subir.

Ils se bornèrent donc à occuper leur oisivetéen gagnant le plateau supérieur de l’île et en parcourant le parc.Lotia se renferma comme auparavant dans sa demeure, et aucuneprière ne la décida à partager les distractions de sescompagnons.

Hope, lui, suivait volontiers Robert dans sescourses sur les flancs accidentés de l’île, et une amitié solide secimenta ainsi entre le Français et l’orang-outang.

Quant à Armand, il avait mis la main sur unmystère nouveau, aussi insoluble que les précédents, et il necessait d’enrager.

– Quel est le propriétaire de la villaconstruite sur le plateau ? avait-il demandé un jour auCorsaire.

– C’est un gentleman.

– Je n’en doute pas, mais oùest-il ? Quoique fort bien entretenue, la maison sembleinhabitée.

– Elle l’est pour l’instant.

– Enfin, le verra-t-on ce propriétaire,dont nous parcourons le sous-sol et le jardin avec unedésinvolture…

– Dont il vous saura gré.

– Quand ?

– Dans quelques jours. Il prendrapossession de sa demeure à l’arrivée de la flotte anglaise.

La conversation avait duré une heure, sans queTriplex consentît à s’expliquer suffisamment pour satisfaire lacuriosité de son interlocuteur.

On juge de l’agacement du journaliste. Il estcertain que si Dante Alighieri revenait sur la terre, il ajouteraitun huitième cercle à son Enfer, le cercle du Mystère, où lesInterviewers qui, durant leur vie terrestre n’auraient pas étésages, souffriraient, pendant l’éternité, les cuisantes douleurs dela curiosité inassouvie.

Armand oubliait tout : la tristesse deLotia, le désespoir de Robert. Il passait ses journées sur leplateau supérieur de l’Île d’Or, fouillant de sa lunette le cercledésert de l’horizon.

Il guettait la flotte anglaise avec uneimpatience fébrile, puisque son arrivée devait lui permettre deconnaître enfin le nom du propriétaire de la villa.

Entre temps, il avait bien cherché à releverun indice ; mais les précautions étaient bien prises. De lacave communiquant avec les cavernes, une succession de couloirsconduisait au vestibule qui s’ouvrait sur le parc. Sur ce parcours,pas un meuble, pas un tableau qui pût servir de point de départ àune supposition. Avec cela les portes des appartements étanthermétiquement fermées, Lavarède se livrait vainement à milleconjectures sur l’ameublement de la villa. Pour s’en faire uneidée, il eût dû procéder par effraction. Nous devons reconnaîtrequ’en dépit de son désir aigu de savoir, il ne songea même pas àemployer ce moyen de cambrioleur.

Un instant il crut tenir le mot de l’énigme.C’était un matin où, plus impatient encore qu’à l’ordinaire, ilavait quitté les cavernes dès l’aube. Dans le parc, il erraitnerveux, agité, quand ses yeux se portèrent machinalement sur unecorbeille disposée à l’angle d’une pelouse.

Des plantes grasses, qui en Europe végètentpéniblement dans les serres, la formaient, décrivant des arabesquesornementales. Le journaliste poussa un cri de triomphe. Au centremême de la corbeille, cerné par un cercle de fleurettes rouges, sedessinait un chiffre, et ce chiffre formait les lettresJ. P.

– J. P., s’écria-t-il.Parbleu ! J’ai trouvé le mot de la charade ! J. P.,James Pack. Ma foi, je cours lui faire part de ma découverte.

Ravi, enchanté par avance de la surprise qu’ilpensait causer au Corsaire, Armand regagna la maison, descendit àla cave, et par les escaliers tortueux taillés dans le roc parvintaux cavernes.

Bientôt il accostait James qui se promenaitsur la plage.

– Bonjour, lui dit-il gaiement. J’ai desremerciements à vous adresser.

– À moi ? répliqua le bossu avecflegme.

– À vous-même.

– Et à propos de quoi ?

– À propos du silence que vous avez gardétouchant le propriétaire de la maison du plateau.

Le Corsaire sourit légèrement.

– Vous ne m’en voulez pas d’unediscrétion nécessaire ?

– Loin de là, car elle m’a permis dedécouvrir moi-même son nom… ce qui me flatte beaucoup plus.

À la grande surprise de Lavarède, qui avaitescompté l’effet de cette phrase, Pack ne sourcilla pas :

– Vraiment ? fit-il du ton le plusindifférent. Contez-moi cela.

– Voilà, reprit le journaliste avec unenuance de dépit. Une corbeille du parc m’a enseigné sesinitiales.

– Qui sont ?

– J. P.

Toujours impassible, James demanda :

– Et vous en concluez ?

– Que le propriétaire et sir James Pack,J. P., sont une seule et même personne.

Ce disant, le journaliste s’était posé d’unefaçon avantageuse ; mais son triomphe fut de courte durée. LeCorsaire éclata de rire :

– Je ne m’étonne plus si les interviewssont parfois si fantaisistes, dit-il enfin. J. P., d’après vous nepeuvent signifier que James Pack. Permettez-moi de vousdétromper ? Ces lettres conviennent à bien d’autreschoses.

Et comme le Parisien, totalement démonté,gardait le silence, James poursuivit :

– Ayez donc un peu de patience. J’aipitié de votre curiosité. Dès l’arrivée des navires anglais, vosamis seront consignés dans les cavernes. Vous seul serez admis dansla villa du plateau. Vous y serez présenté à sir J. P., qui ne meressemble en rien et vous assisterez à tout ce qui se passera. Quepensez-vous de cet arrangement ?

– Il est parfait. Seulement un mot. Cemonsieur J. P. est votre allié, votre ami ?

– Vous le verrez ; encore une foisne m’interrogez pas.

Et pirouettant sur les talons, avec un rired’homme qui s’amuse énormément, le Corsaire s’éloigna, laissant soninterlocuteur fort penaud.

Décidément l’épreuve était rude. Être devantun mur derrière lequel il se passe quelque chose, et ne pas pouvoirsavoir ce qu’est cette chose. Ah ! reporters, frères deLavarède, vos cheveux se hérissent sûrement à la pensée d’unepareille situation !

Le journaliste en devint positivementenragé.

Tout le jour, il parcourut l’île, une lunetteà la main, interrogeant la surface déserte de l’Océan. Ilbougonnait :

– Maudite escadre. Elle ne viendra doncpas ? Si cela dure encore un peu, j’en ferai une maladie.

Il était dans l’état d’esprit de cesserviteurs dévoués qui, voulant espionner leurs maîtres par le troud’une serrure, s’aperçoivent que la clef laissée à l’intérieurbouche l’ouverture. Tous ceux qui ont au cœur assez d’humanité pourvouloir s’occuper des affaires de leurs voisins, alors mêmequ’elles ne les regardent pas du tout, comprendront la torture duParisien, bien qu’ils n’aient pas les mêmes raisons de curiositéprofessionnelle.

Il eut beau explorer l’Océan, aucun navire neparut. La nuit vint. Force fut à Lavarède de revenir aux cavernes.Il fut sombre, préoccupé toute la soirée, se coucha tôt et dormitmal.

Encore son sommeil fut-il troublé par un rêvepénible. Il se voyait au centre d’une vaste salle. Des portesnombreuses étaient percées dans les murs. Fermées au moyen debarres de fer, de cadenas, de verrous, de serrures revolvers,chacune était agrémentée d’une pancarte, sur laquelle onlisait : Mystère n° 1. Mystère n° 2. Mystèren° 3. Et ainsi de suite. Quand le journaliste s’approchait del’une de ces portes, la pancarte disparaissait, remplacée par lafigure railleuse de James Pack. C’était intolérable.

De guerre lasse, Armand se leva, s’habillasans bruit, sortit. Tout dormait dans les cavernes. Aucun son netroublait le silence du souterrain. Se hâtant sans savoir pourquoi,le Français gravit l’interminable escalier de granit qui accédaitaux caves de la villa. Essoufflé il atteignit le vestibule, enpoussa la porte et se trouva dans le parc.

La nuit régnait encore, mais déjà les étoilespâlissaient au ciel, et une bande blanche paraissant à l’horizonoriental annonçait l’approche du jour.

Une tiédeur parfumée emplissait l’air,apaisante et douce. Des oiseaux préludaient par des cris timidesaux brillantes vocalises dont ils salueraient bientôt le lever dusoleil ; de l’herbe montaient des grésillements, comme si lesplantes, sortant de l’engourdissement du sommeil, s’étiraient en seréveillant sous la caresse incertaine du jour tout proche. Puis unbourdonnement vibra, les insectes aussi se réveillaient, et soudainun rayon, ainsi qu’une flèche d’or, jaillit de l’horizon. À cesignal du soleil, ce grand chef d’orchestre de la nature, leconcert de la vie commença. Chants d’oiseaux, craquements desbranches, fanfares des moucherons entonnèrent l’hymne matinal àl’Astre-Roi, œil de flamme dont l’infini réchauffe l’humble planètesur laquelle rampe l’humanité. Calmé par la douceur pénétrante dece radieux crépuscule, Armand s’était arrêté à l’extrémité du parc,sur une plate-forme rocheuse qui dominait la falaise. Il rêvait etson âme de poète vibrait à l’unisson des choses environnantes.

Soudain il tressaillit, se pencha en avant,regardant au loin. Puis il se redressa, se frotta les yeux et denouveau lança un regard perçant vers le Nord.

Une longue minute, il resta ainsi. Après quoiil leva les bras d’un air joyeux, esquissa un pas de danse et avecune satisfaction évidente :

– Je ne me trompe pas. Là bas, sur lamer, ce sont des fumées. Ce sont les navires… une flotte… c’estl’escadre anglaise. Je vais prévenir Pack. Non… attendons encore,il faut être sûr. Dans ma précipitation, j’ai oublié ma lunette…attendons.

Pendant près d’une demi-heure, il observa. Ledoute n’était plus possible. Des steamers s’avançaient vers l’Îled’Or. Armand en compta quinze. Certain de son fait, il revint encourant à toutes jambes vers la villa, dégringola à la cave et seprécipita dans l’escalier tournant des cavernes.

Mais à mi-chemin, il dut s’arrêter pourlaisser passer un groupe de matelots qui montaient, chargés depaquets.

Il se colla le long de la paroi rocheuse, et,le chemin dégagé, il continua sa descente.

En atteignant le sol de la caverne, ilremarqua deux marins placés en sentinelle auprès des premièresmarches de l’escalier.

– Où est le capitaine Triplex ? leurdemanda-t-il.

– Il est en mer, répondit l’un deshommes ; il est allé reconnaître l’escadre anglaise qui a étésignalée hier soir.

– Hier soir ? répéta le journalistestupéfait.

– Oui, notre consigne est de ne laisserpersonne sortir des cavernes, sauf vous.

– Ah !

Le Corsaire tenait donc la parole donnée laveille. Lavarède s’empressa d’aller avertir ses amis, et ce soinpris, il s’esquiva, après avoir promis de tenir ses compagnons aucourant des incidents qui se produiraient.

Robert voulut l’accompagner, mais lesfactionnaires, excipant de leur consigne, l’arrêtèrent au pied del’escalier, et il dut à son grand regret, demeurer dans la grotte,tandis que son cousin disparaissait.

Celui-ci se trouva bientôt dans lesdépendances de la villa. Comme il arrivait dans le vestibule ets’apprêtait à retourner à son observatoire, une porte s’ouvrit etun majordome correctement vêtu de noir l’interpella :

– N’est-ce point sir Armand Lavarède quej’ai l’honneur de voir ?

– Si parfaitement, répliqua lejournaliste étonné par cette brusque apparition.

– Fort bien. En ce cas je dois vous prierde vouloir bien entrer au salon. Mon maître va vous y rejoindre, ildésire vivement faire votre connaissance.

Le cœur du Parisien battit.

– Votre maître ? Il est doncarrivé ?

– Oui, Monsieur.

– Alors vous pouvez me dire sonnom ?

Mais le majordome secoua la tête :

– Entrez au salon, Sir. Mon maître seprésente lui-même et ne permet à personne de se charger de cesoin.

Un geste de dépit échappa à Lavarède, mais ilse maîtrisa aussitôt. Après tout, dans un instant il se trouveraiten présence du personnage qui l’intriguait ; ce n’était pas lapeine de montrer de l’impatience. Il pénétra donc dans lesalon.

Là, dès le premier pas, il s’arrêtaébloui.

Le luxe du plus milliardaire des humains nesaurait donner une idée de la vaste salle qu’il avait sous lesyeux.

Ménagée dans toute la hauteur de la maison,longue de quinze mètres, large de douze, cette pièce offrait unaspect féerique. Des chefs-d’œuvre de la peinture, de la statuaire,de la céramique couvraient les murs, se dressaient sur despiédestaux. Des vases énormes, chinois, japonais, aztèques,laissaient jaillir des palmiers dont le feuillage retombant formaitun dais d’émeraude ; des meubles empruntés à toutes lescivilisations : chaires assyriennes, tabourets égyptiens,tables kmers, consoles renaissance se confondaient dans unharmonieux ensemble.

C’était un musée, mais un musée vivant ;un musée ayant une âme. C’était une vision des Mille et unenuits réalisée par un homme. C’était la transformation enidéal du métal-roi, dont les filons formaient les assises de l’Îled’Or.

Et comme Lavarède, le cœur battant, regardait,une porte glissa sur ses gonds, livrant passage au maître de cesincommensurables richesses.

Armand jeta sur lui des yeux avides. Lenouveau venu lui était inconnu. Un peu plus grand que James Pack,admirablement pris, ce personnage avait une épaisse chevelurebrune. La barbe fine et soyeuse encadrait le bas du visage, faisantressortir la matité du teint. Il avait la tête vigoureuse du lionet une élégance impeccable. Et sans doute la nature avait vouluréunir en lui les expressions les plus diverses, car son visageétait éclairé par deux yeux doux, spirituels et caressants.

Avec une aisance parfaite, il s’inclina devantle journaliste, et d’une voix bien timbrée :

– Sir Armand Lavarède, jepense ?

L’époux d’Aurett salua à son tour :

– Lui-même, gentleman.

– Enchanté de faire votre connaissance.Permettez moi de vous présenter votre hôte.

Lavarède tendit les oreilles. Il allait enfinconnaître le nom que figuraient les initiales J. P.

– Sir Joë Pritchell, continua soninterlocuteur, vous souhaite la bienvenue.

Puis, sans laisser au Parisien le loisir deréfléchir à ce nom qu’il pensait n’avoir jamais entendu, sir JoëPritchell continua :

– J’ai reçu ce matin des instructionsd’un de nos amis communs.

– Quel ami ?

– Le Corsaire Triplex.

Armand s’attendait à cette réponse ;pourtant il tressaillit, et vivement :

– Vous savez qui il est ?

– Sans doute ; il est mon ami leplus dévoué, et je le prouve en exécutant fidèlement sesordres.

– Mais sa véritable qualité, lasavez-vous ?

– Peut-être. Laissez-moi seulement vousprévenir que vous vous engagez dans un genre de questionsauxquelles il m’est interdit de répondre.

Cette fois, Lavarède étendit les bras avecdésespoir en murmurant :

– Toujours des mystères…

– Qui bientôt s’éclairciront ;prenez sur vous d’avoir un peu de patience, et veuillezécouter.

D’un geste, le journaliste indiqua qu’ilconcentrait toute son attention.

– Le Capitaine Triplex, continua sir Joë,m’informe que vous êtes curieux, mais qu’il a en vous touteconfiance ; il désire que vous ne me quittiez pas d’unesemelle, et pour commencer, que vous assistiez à l’entrevue que jevais avoir avec lord Strawberry, commandant en chef de l’escadreanglaise du Pacifique.

– Une entrevue ? pourquoi ?comment ?

– Vous le verrez. À quoi bon répéter deuxfois les mêmes choses ? Le temps presse d’ailleurs. En cemoment, les navires s’engagent dans la passe Triplex, se dirigeantvers la baie Silly-Maudlin. Si vous le voulez bien, c’est là quenous allons rejoindre l’escadre.

Sans attendre une réponse, M. Pritchellappuya sur le bouton d’un timbre électrique. Au bruit, deux laquaisparurent.

– Tout est prêt ? demanda le nouveaucompagnon d’Armand.

– Tout, oui, Sir.

– Alors, en route.

Et se tournant gracieusement vers leFrançais :

– Venez, Monsieur. Le mystère qui voustracasse va peu à peu s’éclaircir sous vos yeux.

Ma foi, Lavarède ne résista pas. Aux côtés dePritchell, que suivaient les domestiques, il sortit de la villa,gagna l’extrémité du plateau, et par des éboulis de roches, ilarriva bientôt au bord de la mer.

Le propriétaire de la villa avait dit vrai.Les vaisseaux anglais étaient rangés en ligne dans la baie.

Soudain un nuage de fumée jaillit de l’und’eux ; un coup de canon vibra dans l’air, répercuté par leséchos des falaises, et le pavillon britannique flotta aux mâts desbâtiments.

– Ils annoncent leur arrivée aurendez-vous, murmura Pritchell ; c’est à nous de répondre.

Prenant un revolver, il tira en l’air.Aussitôt l’un des laquais déroula un paquet long qu’il portait eten sortit un drapeau blanc dont il piqua la hampe dans lesable.

– Le drapeau des parlementaires, s’écriaLavarède.

Mais il se tut soudain. Des hauteurs de l’île,un bruit sourd, formidable avait retenti.

– C’est un canon ? reprit leParisien.

– Oui, expliqua paisiblement Pritchell.C’est le salut au pavillon anglais.

Il finissait à peine, qu’une secondedétonation gronda, puis de minute en minute, d’autressuccédèrent.

L’artillerie de l’escadre répondit à ce salutet vingt et un coups de canon furent échangés.

Armand était médusé. Dans ses promenades à lasurface de l’île, il n’avait pas aperçu la moindre bouche à feu. Oùdiable Triplex avait-il dissimulé les batteries qui tonnaient en cemoment ?

Le jeune homme se tourna vers sir Joë pourl’interroger ; mais celui-ci appuya un doigt sur ses lèvres,puis désigna une chaloupe, montée par quatre matelots, qui doublaitune pointe de rochers voisine.

– Nous allons nous rendre à bord duvaisseau qui porte le pavillon amiral.

Tout étourdi, Lavarède se tut. Machinalementil s’embarqua avec ses compagnons. Aussitôt les avirons frappèrentl’eau et l’embarcation se dirigea vers le navire.

C’était un de ces cuirassés à tourelles, quiressemblent moins à un bâtiment qu’à un château fort du moyen âge.L’énorme engin de guerre dessinait sur le ciel sa silhouettebizarre, ses tourelles blindées, entre les plaques d’acier chromédesquelles s’allongeait la gueule menaçante de pièces de groscalibre.

Malgré lui, le journaliste frissonna ensongeant que cette masse de fer, cette forteresse flottante seraitdétruite en un instant, sans pouvoir même se défendre, s’ilplaisait à James Pack d’envoyer contre elle un de ses sous-marins.Et se souvenant que les bateaux du Corsaire étaient dus àl’invention du Français Goubet, il eut un mouvement d’orgueilnational qui se fondit bientôt en tristesse.

Pourquoi la France n’avait-elle pas accueillil’inventeur de génie, qui lui apportait le moyen d’annihiler lapuissance maritime de l’Angleterre ? Avec l’argent dépensépour la construction de quatre cuirassés, elle aurait pucréer une flotte de deux cents torpilleurs sous-marins,qui, répartis sur nos côtes et dans nos colonies, eussent réduit ànéant les flottes les mieux outillées[6].

Cependant la chaloupe accostait le vaisseauamiral. Joë et Armand furent reçus à la coupée par un officier, quiles conduisit sans mot dire à lord Strawberry. Celui-ci, grand,distingué, attendait au milieu de son état-major.

Il répondit courtoisement au salut desvisiteurs et, regardant sir Pritchell bien en face :

– C’est vous, Sir, qui avez donnérendez-vous à l’escadre du Pacifique ?

– Non, non, Milord.

– Comment non ?

– Je suis sir Joë Pritchell, propriétairede l’Île d’Or, et je viens simplement remplir une mission que m’aconfiée par lettre le Corsaire Triplex, dont la personne ne m’a pasété présentée.

Malgré son flegme, l’amiral ne put cacher sonétonnement :

– Vous n’avez jamais vu leCorsaire ?

– Jamais lui et moi ne nous sommestrouvés en face l’un de l’autre.

– Pourtant vous avez permisl’installation dans votre propriété des batteries qui nous ontsalués à notre arrivée ?

– La permission ne m’a pas étédemandée.

– On les a donc dressées malgrévous ?

– Non, Milord, pas malgré moi, mais sansmoi.

– Que voulez-vous dire ?

– Que ce matin encore, rien ne trahissaitl’existence de canons sur mon domaine, et que le salut fait àl’escadre anglaise devait me surprendre plus que personne.

L’amiral serra les lèvres d’un airmécontent :

– Prétendez-vous soutenir que vous nesaviez rien ? Cela est invraisemblable.

– D’autant plus incroyable, appuyatranquillement Pritchell, que j’ai bon pied, bon œil et que jeparcours sans cesse la propriété que je mets en valeur. Cependant,je vous affirme que rien n’était visible. Après notre entretiend’ailleurs, s’il vous plaît de descendre à terre, je serai heureuxde vous faire les honneurs de mon île et de chercher avec vousl’emplacement de l’étrange batterie qui nous occupe.

Il parlait avec un tel accent de sincérité,que lord Strawberry auquel il était impossible de deviner le doublesens de ses réponses fut convaincu. Au surplus, depuis que le nomde Triplex retentissait dans les deux hémisphères, le Corsaireavait accompli des prouesses si inexplicables qu’il eût fallu unedose de présomption peu ordinaire pour affirmer qu’il n’avait paspu tromper la surveillance d’un propriétaire.

– Soit donc, Sir, reprit l’amiral,j’accepte votre invitation. Veuillez passer à l’objet de votremission.

– L’objet est le mot juste, Milord, caril s’agit d’une lettre.

– Une lettre qui vous estparvenue ?

– Oui.

– Pourriez-vous me direcomment ?

– Hélas non, Milord. Ce matin, en meréveillant, je l’ai trouvée sur ma table. Mes domestiquesinterrogés ont tous déclaré ne l’avoir pas eue entre les mains etn’avoir vu aucun étranger.

– Avouez que c’est fantastique !

– Étrange et agaçant, Milord. Cela m’atroublé à ce point que j’ai à peine touché à mon premierdéjeuner.

– Pourtant vous avez obéi aux ordres quecontient cette épître ?

Joë Pritchell se mit à rire :

– À ma place, Milord, auriez-vous risquéde vous brouiller avec ce diable insaisissable que l’on nommeTriplex ?

À cette question l’amiral rougitlégèrement ; mais évitant de répondre, il demanda :

– Enfin, voyons cette lettre.

Le compagnon de Lavarède fouilla dans sa pocheet en retira une enveloppe sur laquelle se lisaient cesmots :

À Sir JOË PRITCHELL

En son domaine

de l’ÎLE D’OR.

L’ouvrant méthodiquement, il en tira un papierplié et lut : « Au reçu de ce mot, sir Joë Pritchell serendra à bord du vaisseau amiral de l’escadre anglaise rassembléedans la baie de Silly-Maudlin.

Et, s’interrompant :

– Ceci est fait. – Puis, reprenant salecture – : « Amené devant lord Strawberry…

– Il savait mon nom ? balbutial’officier.

– Vous le voyez, Milord, mais jecontinue : « Amené devant lord Strawberry, il luidemandera si, conformément a la requête présentée par moi àl’Amirauté, le nommé Toby Allsmine, Directeur de la police duPacifique est à son bord ? »

Joë leva les yeux et, les fixant sur soninterlocuteur :

– Je vous adresse cette question,Milord ? fit-il lentement.

– Et, selon ce que je vous répondrai,vous aurez sans doute des instructions différentes ? ditl’amiral d’un ton rogue.

Sans nul doute, le ton de la lettre luidéplaisait.

Mais sir Pritchell ne parut pas s’apercevoirde sa mauvaise humeur, et ce fut du ton le plus aimable qu’ilreprit :

– Vous avez deviné, Milord. Voici cequ’écrit mon mystérieux correspondant : « Si Allsmine estprésent, veuillez prier lord Strawberry et ses officiers à dîner cesoir. Je me présenterai devant eux et démasquerai le« misérable policier. »

Et, regardant de nouveau l’officier :

– Vous prierai-je à dîner,Milord ?

– Non, car sir Allsmine n’est point avecnous.

Joë s’inclina et reportant les yeux sur lepapier :

– En ce cas, je dois vous demander devouloir bien expédier le plus rapide de vos bâtiments à Sydney. Lecommandant câblera à l’Amirauté, recevra sa réponse et reviendrasans perdre une minute à l’Île d’Or, après avoir embarqué leDirecteur de la police.

Un frémissement contracta les traits del’amiral, un éclair de colère passa dans ses yeux, et, les dentsserrées, il ricana :

– Alors le Corsaire Triplex commande à laflotte britannique. Ce ton inconvenant ne saurait être toléré. Mesnavires vont quitter immédiatement cette rade, rompant ainsi lespourparlers. Pour vous, Sir, regagnez la terre, et si votrecorrespondant vient vous demander des explications, vous lui direzque les officiers de la marine britannique ne reçoivent d’ordre quede la Reine et de l’Amirauté.

Joë sourit. Il se rapprocha du bastingage et,se penchant en dehors, il considéra sa barque immobile le long duflanc du cuirassé. Le laquais porteur du drapeau blanc était deboutà l’arrière.

– Garçon, lui cria le propriétaire,abaissez le drapeau.

– Que faites-vous ? interrogeal’amiral.

– J’obéis au dernier paragraphe de lalettre du Corsaire.

– Qui dit ?

– « En cas de refus, abaisser ledrapeau blanc et regarder vers la passe qui donne accès dans labaie. »

Puis placidement :

– Le drapeau trempe maintenant dans l’eauet je tourne les yeux vers la passe.

Si singulières que fussent ces paroles, lordStrawberry et ses officiers ne purent s’empêcher de porter leursregards vers la passe, dont l’eau limpide traçait un chemin aumilieu des récifs frangés d’écume.

Soudain une exclamation jaillit de toutes lespoitrines. Un phénomène incompréhensible se produisait.

Les rochers s’animèrent, se mirent enmouvement dans tous les sens, et avec une rapidité inconcevable, lapasse disparut, obstruée par des blocs de granit sur lesquels lavague brisait avec violence.

Il y eut un instant de stupeur. Touscomprenaient la portée de ce qui venait de se passer.

La flotte du Pacifique était enferméeprisonnière dans la baie de l’Île d’Or !

Armand se souvint des rails remarqués par luiau fond de l’eau, lorsqu’il était à bord du sous-marin n° 2.Triplex ne l’avait pas trompé, il ouvrait ou fermait la passe àvolonté.

Mais il ne put réfléchir longtemps. Unbouillonnement se produisit à côté de la chaloupe, un sifflementaigu retentit, et un objet pesant tomba sur le pont au milieu dugroupe des officiers.

C’était un œuf de bois semblable à celui quicontenait l’Arlequin d’or, dans cette nuit mouvementée, où lesstationnaires de Sydney avaient poursuivi les Yeux deTriplex.

Pritchell le ramassa, l’ouvrit, en sortit unpapier qu’il tendit à l’amiral, en disant d’un ton légèrementironique :

– Une dépêche pour lordStrawberry !

Ce dernier, interloqué au suprême degré,saisit machinalement la missive. Dans son trouble, il lut à hautevoix :

« À mon grand regret, honorable Lord, jeme vois obligé de couper toute communication entre la haute mer etla baie Silly. En voyant votre escadre prisonnière, alors que tantd’intérêts réclament sa présence en d’autres lieux, vousconsentirez sans doute à expédier un croiseur à Sydney pour ramenerle criminel Allsmine. Devant ce navire, la passe se rouvrira.Certes, je déplore ce qui arrive, mais la justice doit primertoutes choses et j’agis au nom de la justice et du bon droit.

« Corsaire TRIPLEX. »

« P. S. – Que le croiseur désignépar vous marche sans crainte vers la sortie de la baie. Je suivraitous ses mouvements, et il ne rencontrera aucun« obstacle. »

Décrire la stupeur des officiers estimpossible. Lord Strawberry oublia son calme habituel pour selivrer à un accès de colère épouvantable. Puis il fit mettre leschaloupes à la mer, et toutes se dirigèrent vers l’endroit où lapasse existait naguère ; évidemment l’amiral croyait à unesupercherie, à une illusion habilement ménagée.

Mais au retour des embarcations, il ne lui futpas permis de conserver cet espoir. Il n’y avait plus de passage.Là où les bâtiments avaient trouvé quinze mètres d’eau, sedressaient d’énormes blocs de rocher. C’était fou, invraisemblable,mais enfin cela était.

Un conseil eut lieu à bord et l’on dutreconnaître qu’il n’existait aucun moyen de résister aux désirs deTriplex. Le jour même le croiseur Wing fut envoyé versSydney. Ainsi que l’avait promis le Corsaire, la passe s’ouvritdevant sa proue pour se refermer derrière lui.

Il lui fallait au moins un mois pour effectuerle trajet aller et retour, et la flotte étant bloquée pendant cetemps, lord Strawberry, en dépit de son irritation, consentit àaccepter l’hospitalité que lui offrait sir Joë Pritchell.

Il débarqua dans l’Île d’Or, avec bon nombred’hommes. Il se livra à une battue en règle ; mais nulle part,il ne trouva trace des batteries qui avaient salué son arrivée,nulle part il ne découvrit un indice de la présence duCorsaire.

Au bout de huit jours, il renonça à cettevaine recherche. Un vieux lieutenant lui ayant insinué que leCorsaire, selon toute apparence, avait à sa disposition un bateausous-marin, et qu’il pouvait bien se tenir tranquillement au fondde la baie Silly, tandis qu’on le cherchait à terre, ce fut pourl’amiral le signal de nouvelles explorations. Toutes lesembarcations de l’escadre, armées de dragues, sillonnèrent les eauxde la rade. Elles recueillirent ainsi des échantillons de corail,des coquillages aux vives couleurs, des poissons, mais rien quiressemblât à un bateau.

Aussi, malgré la bonne chère que Joë Pritchellfaisait faire aux officiers dans sa merveilleuse villa, malgré lessoins dont il les entourait, l’amiral enrageait à ce point qu’ilfinit par promettre mille livres sterling (25.000 francs) de primeà quiconque, officier, matelot, ou fusilier de marine, découvriraitla retraite de Triplex.

Et ce jour-là, Armand, prisonnier de Joë, carles galeries conduisant aux cavernes avaient été condamnées,remarqua que sir Pritchell était d’une gaieté inaccoutumée. Est-ceque le propriétaire en savait plus qu’il n’en voulaitdire ?

À tout hasard, le Parisien l’interrogea. Dèsles premiers mots, Joë eut un irrésistible accèsd’hilarité :

– Mais oui, je sais. Ce qui m’amuse c’estque lord Strawberry promet une prime aussi forte pour rencontrer lecapitaine près duquel il passe vingt fois par jour.

– Quoi, il se trouve face à face aveclui ?

– Absolument.

– Mais où ? quand ?

– À cela, mon cher hôte, je ne puisrépondre. Suivez l’amiral, peut-être aurez-vous la vue meilleureque lui.

C’est ainsi que Lavarède fut replongé dans lesaffres de la curiosité, et que, de rage, il brisa sa canne enquatre morceaux, ce qui du reste ne rendit pas le Corsaire plusvisible qu’auparavant.

Chapitre 10À LA CONQUÊTE DE LA PRIME

– Une prime de vingt-cinq millefrancs ! Mâtin, si je gagnais cela, je prendrais mon congé.J’achèterais dans le comté de Sussex, dont je suis natif, unepetite ferme ; j’achèterais aussi une épouse travailleuse etsobre, et je finirais paisiblement mes jours en fumant des pipes.Pour voyager sans fatigue, rien de tel que de rester enplace !

Sur cette déclaration, le caporal CodyÉzechiel Kiddy gonfla ses joues, appuya l’index de la main droitesur son front sillonné de rides profondes et se plongea dans unabîme de réflexions.

Natif du Sussex, Kiddy était un de ces vieuxsoldats rengagés qui font la force des fusiliers de la marineanglaise. Son instruction avait été fort négligée, il écrivait simal que, devant l’incohérence des jambages tracés par sa maininhabile, il était impossible de juger s’il possédait un embryond’orthographe. Toujours est-il qu’après vingt et un ans deservices, quatorze campagnes, onze blessures, après avoir perdudeux doigts de la main gauche, une phalange de l’auriculaire droit,une oreille et la moitié du nez, ce glorieux débris n’avait pudépasser le grade de caporal.

Si sa fonction était modeste, son caractère nel’était pas. Kiddy n’avait jamais appartenu à cette catégorie degens, pour qui la violette est le délicat emblème de la réserve etde l’humilité. Volontiers il critiquait ses supérieurs, et sonescouade connaissait bien son exclamation habituelle :

– Si l’amiral était assez malin pourconsulter un vieux soldat, probable qu’il ne ferait pas desottises.

Il avait du reste des opinions tranchées surdiverses choses.

En politique, il blâmait le gouvernement, quine songeait pas à augmenter de 5 shillings (7 fr. 50) le traitementmensuel des caporaux rengagés.

Grand homme signifiait pour lui capabled’astiquer dans la perfection ses buffleteries ; hérosexprimait son sentiment devant un bon boxeur, et coup de fusilremplaçait le vocable « raisonnement ».

C’était un simple, que les midshipmen(aspirants) appelaient une brute, la jeunesse se montrant toujourssans pitié.

Donc Kiddy réfléchissait. Était-ce défautd’habitude ou bien fallait-il accuser la température, le caporalsuait à grosses gouttes. Enfin il parut prendre un parti, ets’étant épongé le visage avec un mouchoir à carreaux d’unedimension telle que l’on eût pu en faire un drap pour lit d’enfant,il se dirigea vers lord Strawberry qui, à ce moment, se trouvait àbord du vaisseau amiral.

À trois pas de son chef, le fusilier s’arrêta,porta la main à sa toque-polo, avec la raideur et la précisiond’une mécanique et attendit.

L’officier le regarda, sourit, et d’un ton debonne humeur :

– C’est toi, mon brave, queveux-tu ?

– Je voudrais, si toutefois la chose nedéplaisait pas à Votre Honneur, avoir à ma disposition un canot etquatre hommes.

– Et qu’en ferais-tu ?

– Voilà, Votre Honneur. Je ferais unereconnaissance autour de l’île et dans l’île. Du moment que lesrochers marchent, il y a quelqu’un pour les mettre en mouvement. Jetrouverais le quelqu’un, je vous l’amènerais et je toucherais laprime.

Le sourire de l’amiral s’accentua :

– Tu espérerais réussir ?

– Je pense ainsi, déclara Kiddy en secambrant avantageusement. La réussite, c’est une question derecherches. M’est avis que tout corsaire qu’il est, le gentlemanTriplex ne boucherait pas la vue à un vieux soldat.

– Eh bien, mon brave, fais ainsi que tule désires. Tu prendras la chaloupe de fer. Elle est demi-pontée,tient bien la mer et est très légère. Mais il te faudra desmatelots.

– Non, non, Votre Honneur. Moi et mesquatre fusiliers, nous naviguerons bien sans aide.

– Comme il te plaira. Va et gagne laprime, tu me feras plaisir.

Le caporal salua aussi automatiquement qu’àson arrivée, fit demi-tour par principes, et, partant du piedgauche en comptant : Un, se rendit dans l’entrepont, où lesfusiliers charmaient leur oisiveté en jouant aux cartes, aux dés,au loto ou aux osselets.

Il se promena au milieu des joueurs, scrutantles physionomies, semblant se demander quels hommes il feraitprendre part à son expédition. Puis, se décidant, ilappela :

– Mic, Piff, Mach et Flok. Lesinterpellés levèrent la tête et répondirent d’une seulevoix :

– Présent !

– Prenez vos armes, des cartouches, etsuivez-moi.

Un instant plus tard, la chaloupe de fer miseà l’eau, le caporal Kiddy y descendait avec les quatre fusiliersmarins : Mic, Piff, Mach et Flok.

– Aux avirons ! commanda-t-ilencore.

Et quand l’embarcation fut à quelque distance,avec autant de majesté que Napoléon haranguant ses troupes, Kiddyparla :

– Mes garçons, nous allons à la conquêtede la prime. La prime est pour moi, mais chacun de vous aura dixlivres (250 francs) pour sa part. Je n’ajoute pas de parolessubséquemment, vous avez compris. Soyez des lurons.

Ce morceau d’éloquence obtint l’approbationdes assistants, et séance tenante, Kiddy ordonna de pousser versles rochers qui obstruaient l’entrée de la baie.

Les navires de fort tonnage ne pouvaientpasser, soit : mais une barque légère, calant à peine un pied,serait certainement plus heureuse. Ainsi le caporal quitterait larade et contournerait l’île, pour s’assurer qu’il n’existait pasquelque grotte, quelque fissure dans la falaise, permettant auCorsaire Triplex d’échapper aux recherches.

Comme on le voit, le digne homme, un peuridicule à l’ordinaire, devenait assez adroit lorsqu’il s’agissaitdes choses de son métier.

Les soldats, excités par l’appât de la somme àtoucher en cas de succès, souquaient ferme et la chaloupe serapprochait rapidement des brisants.

L’océan était calme ; aucun ventn’agitait l’atmosphère, et les flots paresseux léchaient mollementles récifs. Si moelleux était le choc qu’il se produisait à peineune petite frange d’écume. Certes le temps se montrait favorable auprojet de Kiddy.

La chaloupe s’engagea bravement entre lespointes de granit, et tout d’abord son équipage put croire quel’entreprise n’offrirait pas de difficultés. Les premiers écueilsfurent contournés aisément ; bientôt l’embarcation se trouvaau beau milieu de la barrière qui retenait captive l’escadreanglaise.

Le caporal ne se sentait pas de joie. Dans unquart d’heure, vingt minutes au plus, le canot flotterait sur l’eauprofonde en dehors des brisants, et la reconnaissance pourraitcommencer.

Mais soudain, il se produisit un phénomèneincompréhensible. Un rocher se dressait à l’avant de la chaloupe.Kiddy saisit la barre pour éviter l’obstacle. À sa grande surprise,l’embarcation n’obéit pas au gouvernail et continua de courir surl’écueil.

– En arrière ! cria-t-il.

Les hommes obéirent sans réussir à enrayer lamarche du canot. Il existait sûrement un courant qui paralysaitleurs efforts. Dix secondes, dix siècles s’écoulèrent. La barqueétait tout près du récif ; mais au lieu du choc violent qu’ilattendait, le caporal perçut un léger froissement, puis l’esquifdemeura immobile, appuyé contre le roc.

– Ouf ! murmura le gradé, nous ensommes quittes pour la peur. Subséquemment c’est l’instant decontinuer notre promenade. Écartez le bateau de l’écueil.

Aussitôt les avirons s’appuyèrent sur le blocde granit, et les rameurs, poussant de toutes leurs forces,cherchèrent à éloigner la chaloupe. Peine inutile ! Celle-cine fit pas un mouvement. On eût dit qu’une puissance inconnue lafixait au récif.

Tous se regardèrent avec un commencementd’inquiétude. Ah çà ! Le bateau était ensorcelé ! Quelleattraction bizarre le collait donc invinciblement contre le bloc derocher ?

Tout à coup une main énorme, garnie d’un gantde cuivre, sortit de l’eau, se posa sur le bord de lachaloupe ; presque au même instant une boule ronde surlaquelle le soleil piquait des éclairs, émergea. Les fusilierséperdus, incapables de reconnaître un scaphandre, lâchèrent leursavirons et se cachèrent la figure. Quant à Kiddy, par suite d’unbrusque mouvement de recul, il glissa de sa banquette et tombarudement dans le fond de l’embarcation.

Quand il se releva, l’apparition avaitdisparu, mais à l’endroit où il était assis un moment plus tôt, unpetit poignard fixait sur le banc un papier couvert d’une écriturefine et serrée.

Non sans peine, Kiddy arracha le couteauprofondément enfoncé dans le bois et prit la correspondance arrivéesi étrangement dans ses mains.

Avec stupeur, il déchiffra ceslignes :

« Autour de vous, desélectro-aimants sont disposés. On va vous permettre de quitter lerocher qui vous retient, mais on vous enjoint de retournerimmédiatement dans la baie. Si vous vous obstiniez à vouloir gagnerla mer, on serait obligé de se fâcher. Vous avez vu comment votrecanot a été attiré par le flanc, songez à ce qui adviendrait devous, s’il était aspiré ainsi par le fond. »

Il n’y avait aucune signature, mais aucun dessoldats n’hésita à reconnaître dans l’événement la volonté duCorsaire Triplex. Kiddy se serait bien entêté dans son dessein,mais Mic, Piff, Mach et Flok se refusèrent obstinément à poursuivrel’expédition. Certes c’étaient de braves soldats, mais aucun ne sesentait le courage de lutter contre ce diable de Corsaire, assezfort pour empêcher une barque d’obéir à l’aviron et augouvernail.

À la première poussée du reste, le bateau sesépara du rocher et fut ramené, sans nouvel incident, au milieu dela baie Silly.

Mais le caporal ne voulut pas retourner à borddu vaisseau amiral. Il s’était trop avancé en présence de lordStrawberry pour se laisser rebuter par le premier obstacle.

Le chemin de la mer lui était fermé ; ehbien, il débarquerait dans l’île avec ses quatre subordonnés. Ilfouillerait les moindres cavités, éventrerait les buissons,sonderait les rochers et découvrirait la retraite de ce damnéCorsaire qui prétendait lui dicter des ordres.

C’était vraiment trop fort, cet individuinconnu se permettant de commander à un caporal des fusiliersmarins de la Reine.

Bref, la chaloupe vint rayer de sa quille laplage minuscule où Lavarède s’était embarqué avec sir JoëPritchell, et la petite troupe de Kiddy sauta à terre.

Après tout, les soldats préféraient le solferme au plancher mouvant d’une embarcation, et une fois dansl’île, ils se sentirent dix fois plus de courage que sur lesflots.

Guidés par leur chef, ils se mirent de suiteen route. Par les sentes escarpées des falaises, à travers lesinextricables fourrés des vallons, ils allèrent, les yeux et lesoreilles au guet, cherchant un indice de la présence de celuiqu’ils avaient promis de trouver.

Mais en vain ils frappèrent les roches de lacrosse de leurs fusils, en vain ils se tracèrent à grand coups desabre un passage à travers les buissons et les lianes, en vain ilsrisquèrent de se rompre le col en suivant les sentes accrochées auflanc des falaises ; rien ne décelait la retraite du CorsaireTriplex.

Et cependant le soleil montait vers le zénith.Midi approchait. La chaleur du milieu du jour suffoquait ces hommesqui, depuis l’aube, n’avaient pas pris un instant de repos.

La recherche devenait moins ardente ; lesfusiliers traînaient la jambe ; Kiddy lui-même s’épongeaitincessamment avec son grand mouchoir à carreaux, trempé comme s’ileût été exposé à une averse.

La mer était basse et la petite troupe suivaitle pied des falaises. Sur le sable, la marche était moinsfatigante ; puis le caporal qui, lorsqu’il avait une idée, nel’abandonnait pas volontiers, continuait à penser qu’une grottequelconque servait d’abri à Triplex. On sait que cette suppositionn’était pas éloignée de la vérité.

– Trouvons un endroit d’où il soitpossible d’escalader la falaise, et nous ferons halte ausommet ; car il serait maladroit d’être surpris, durant lasieste, par le flux de la mer.

Encouragés par l’espoir d’un repos prochain,les soldats allongèrent le pas. Bientôt ils arrivèrent à une anse,où la falaise éboulée offrait une pente propice à l’ascension.

Non sans peine ils atteignirent le sommet etdominèrent de là un vallon ombreux, où chantait un clair ruisseau,vers la rive duquel une sente étroite s’ouvrait, semblant adresserune invitation aux promeneurs.

En cinq minutes, la petite troupe futinstallée au bord du ruisselet murmurant. Les provisions furenttirées des sacs et déposées sur un tapis de mousse.

Elles consistaient en roastbeef conservé à laglace, en légumes secs, et surtout en gin enfermé dans les gourdesd’ordonnance. Il n’y avait plus qu’à déjeuner. Au dessert, lesAnglais secoueraient les cocotiers qui les ombrageaient et feraientainsi tomber les noix mûres, dont le lait sucré terminerait leurrepas de la façon la plus délectable.

Donc le caporal s’assit et ses subordonnésl’imitèrent. Ceux-ci s’étaient rangés autour de lui en demi-cercle,car même pour se nourrir, il importe d’observer les marquesextérieures de respect, bases de toute discipline.

– Mangeons, dit le caporal qui venaitd’ouvrir un couteau à manche de corne et infligeait une premièreblessure à la tranche de roastbeef mollement couchée sur un lit depain beurré.

– Mangeons, répétèrent les soldats avecun ensemble admirable, en portant d’un même mouvement une bouchée àleurs lèvres.

Kiddy eût un mouvement de tête approbateur.Même devant les victuailles, ses hommes conservaient une attitudemilitaire. Il s’écria, la bouche pleine :

– Je suis heureux de voir que votredévouement à la Reine – ici le caporal salua, en portant sonroastbeef au front – vous empêche de vous plaindre de la rusticitéde notre installation. Manger sans table, sans sièges, sanscouverts, est un sacrifice pénible pour des guerriers deGrande-Bretagne accoutumés au confortable. Car, ajouta-t-il avecorgueil, nous ne sommes pas comme ces misérables soldats françaisqui mettent leur gloire à se passer de tout. J’ai entendu raconterque, pendant une révolution où ils ont cherché à imiter notreCromwell, ils s’appelaient eux-mêmes : Sans-culottes. Celadonne une fâcheuse idée de leurs vertus guerrières et de leurpudeur. Garçons, buvons à la prospérité de la vertueuseAngleterre.

Ce disant, Kiddy allongea la main droite versle gazon sur lequel il avait déposé sa gourde. Mais ses doigts nerencontrèrent que le vide.

Étonné, le brave homme tourna la tête, mit àterre son pain et son roastbeef, se dressa sur les genoux etpromena autour de lui un regard scrutateur. Il ne vit que l’herbeet les mousses ; sa gourde avait disparu. Et comme ilregardait ses subordonnés, il les vit se livrer à la mêmepantomime.

– Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.

– Ma gourde, commença Mic…

– Disparue ! continua Piff.

– Envolée ! appuya Mach.

– Plus de gin ! soupira Flok, d’unevoie caverneuse ; plus même de quoi arroser le gosier d’unemouche.

Les cinq Anglais restèrent un instanthébétés.

– Ah çà ! fit enfin le caporal,est-ce que ce serait encore une plaisanterie du Corsaire ?

Les soldats secouèrent la tête d’un airdésolé :

– Cela est indigne d’un gentleman. On tueses ennemis loyalement, mais par Satan, on ne les réduit pas à ladisette de gin.

L’apostrophe demeura sans réponse.

– C’est donc une nouvelle épreuve quenous supporterons pour la Reine, déclara héroïquement Kiddy. Nousarroserons notre déjeuner de l’eau du ruisseau.

Et, joignant le geste à la parole, il sepencha sur l’onde claire et but à longs traits.

Les soldats hésitèrent une seconde, puislevant les yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de latorture injuste à laquelle ils étaient soumis, ils se mirent àabsorber de l’eau.

Ils buvaient avec des grimaces douloureuses.Il est certain que la source la plus délicieuse n’a pas le parfumsuave du gin, cette liqueur nationale qui racle le gosier etprocure à qui la déguste une sensation aussi agréable que s’ilavalait un cent d’épingles chauffées au rouge vif. Qu’est auprès decela la fade et insipide liqueur distillée par lesfontaines ?

Quoi qu’il en soit, leur soif apaisée, lesfusiliers songèrent qu’à défaut des satisfactions liquides, il leurrestait la possibilité de goûter les plaisirs solides de lamastication et ils revinrent à leurs tartines… c’est-à-dire à laplace où ils les avaient laissées ; car tandis qu’ilsapaisaient leur soif, une main invisible avait subrepticementenlevé pain beurré et bœuf rôti.

Cette fois le caporal et ses quatre hommesressentirent une colère terrible. Ils brandirent leurs fusils,tirèrent leurs sabres et foncèrent sur les buissons qui lesentouraient.

Ce fut un massacre effrayant de lianes, debranches, de fleurs, de jeunes pousses. Les troncs d’arbressonnaient sous les coups. Le fracas de cette lutte eût conduit unpoète à songer à un suprême combat de Don Quichotte, tant ces cinqAnglais, outrés qu’on leur eût retiré le pain de la bouche,s’escrimaient contre les innocents végétaux.

Quelle que fut leur vaillance, leurs forcess’épuisèrent bientôt. Leurs bras refusèrent de frapper, etruisselants de sueur ils retournèrent à l’endroit où tout à l’heureils étaient assis.

Ô surprise ! Leurs gourdes, leurs vivresétaient là, étalés sur la mousse. Ils se frottèrent les yeux, sepincèrent. Il n’y avait pas à dire… Gin et roastbeef étaient deretour.

Tous se précipitèrent, rentrèrent enpossession de leur déjeuner, et les larmes aux yeux, tremblantd’attendrissement, ils portèrent avec un ensemble parfait lesgourdes à leurs lèvres.

Pendant quelques instants dans ces gosiersbritanniques se produisirent des glouglous, dont l’harmonierivalisait avec la musique du ruisseau dansant sur les petitscailloux de son lit.

De même que le trop célèbre Harpagon secramponnait à sa précieuse cassette, les soldats conservaient lesmains crispées sur leur nourriture, et leur anxiété ne cessa quelorsqu’ils eurent fait passer dans leur estomac toutes lesprovisions dont ils étaient munis.

Repus ils s’allongèrent sur le sol. Maintenantil s’agissait de dormir, afin d’être en état d’affronter denouvelles fatigues. Car, le soldat anglais est le premier soldat aumonde, chacun sait cela, mais il lui faut bien manger, bien boire,avoir suffisamment de sommeil et ne pas marcher trop.

Bientôt tous ronflèrent à qui mieux mieux,absolument comme s’ils avaient reposé dans un champ de pavots dudivin Morphée.

**

*

Alors, un rocher, qui bossuait la prairie toutà côté des dormeurs, se souleva lentement, démasquant une ouverturesombre d’où sortirent plusieurs hommes. Les premiers étaient JoëPritchell et Armand Lavarède.

– Eh bien, fit le propriétaire de lavilla du plateau, je pense que cette aventure vous aamusé ?

– J’ai ri aux larmes. Mais cette île estmachinée comme un théâtre à spectacle.

– Pas le moins du monde. Un couloirnaturel venant des cavernes aboutit en ce point. Tout mon mériteconsiste à y avoir amené ces soldats, au moyen d’indications qu’ilsrecevaient sans pouvoir s’en rendre compte.

– Je ne saisis pas.

– C’est pourtant bien simple. Tenez cesentier qui relie la crête de la falaise au ruisseau, je l’ai faittracer ce matin. Le voyageur, dans un pays qu’il ne connaît pas,suivra toujours un chemin frayé, parce qu’il suppose que ce chemindoit le conduire quelque part.

– Cela me paraît juste.

– Alors vous possédez tout le secret.Depuis leur arrivée à terre, ces dignes fusiliers parcourent laroute qui leur était tracée selon les instructions de sirTriplex.

Armand s’inclina :

– Encore une question,voulez-vous ?

– Certes, affirma sir Joë.

– Pourquoi obéissez-vous ainsi auCapitaine Triplex ?

Un sourire ironique écarta les lèvres del’interlocuteur de Lavarède.

– J’obéis parce que je ne saurais faireautrement ; voilà tout ce qu’il m’est permis de vousrépondre.

Et, s’adressant aux hommes qui lesuivaient :

– Allons, mes amis, faites ce qui a étéconvenu.

**

*

Vers quatre heures, le caporal Kiddy seréveilla. Il éprouvait une sensation de bien-être inexplicable. Latempérature lui semblait s’être adoucie comme si, quittant lesrégions intertropicales, il avait été transporté tout à coup enpleine zone tempérée.

Il s’étira, bâilla voluptueusement etmurmura :

– Va falloir retourner à bord, lecrépuscule va venir, nous reprendrons nos recherches demain.

Et se levant :

– Holà ! Ho ! Garçons, enroute !

Mais soudain il se tut :

– Bon ! j’ai la berluemaintenant.

De nouveau il regarda et avec une colèrecontenue :

– Ils sont fous, ces gaillards-là. Ils sesont déshabillés. Les voilà en chemise… et cela pendant unereconnaissance.

Ce qui motivait ces exclamations, c’était latenue des quatre fusiliers. Ils dormaient avec un entrainmerveilleux, et sans doute pour souffrir moins de la chaleur, ilsavaient dépouillé vareuse et pantalons.

Furieux, Kiddy courut à eux pour lesgourmander d’importance, mais dans ce mouvement une brancheépineuse frôla une de ses jambes. Il porta les yeux sur le membreatteint et resta cloué sur place, saisi, médusé.

Lui aussi s’était déshabillé.

– Ça, bégaya-t-il, c’est plus fort quetout, je ne m’en suis pas aperçu.

Puis une réflexion lui vint :

– Heureusement qu’ils dorment ; jevais revêtir mon uniforme, car un caporal en chemise, ça n’a pasl’air d’un gradé.

Et tout en se demandant comment il avait pu,lui, vétéran apprécié de ses chefs, se livrer à pareille fantaisie,il chercha ses habits.

Seulement au bout de cinq minutes, il dut serendre à l’évidence ; ses vêtements avaient quitté laclairière. Il ne lui restait que ses brodequins, sa chemise, sacalotte, son ceinturon et son fusil.

De même pour ses subordonnés. La lumières’alluma dans son esprit. C’était encore le Corsaire qui avait faitdes siennes.

Et jurant, sacrant, il secoua les fusiliersdont les vociférations s’unirent bientôt aux siennes.

Mais après avoir maudit le mauvais plaisant,il fallut bien se résoudre à regagner la chaloupe et à rentrer àbord dans ce ridicule équipage.

La honte de la patrouille en chemise n’eutd’égale que la joie des marins en la voyant revenir ainsiaccoutrée.

Et ce qui porta à son comble l’exaspération ducaporal fut d’apprendre que les uniformes de ses hommes et le sienpropre, trouvés sur la plage par des officiers se rendant à lavilla du Plateau, avaient été rapportés à bord.

Il rentra en possession de sa vareuse, maispensa devenir fou en découvrant dans sa poche un petit papier surlequel il lut :

« Le Corsaire Triplex n’aime pas les gens tropcurieux. »

Comme toujours, le capitaine avait signé saplaisanterie.

Plus personne ne se présenta dès lors pourrechercher la cachette d’où le mystérieux Corsaire surveillaitl’escadre, et lord Strawberry, ainsi que son état-majorcontinuèrent à profiter de l’hospitalité de sir Joë Pritchell, enattendant que le retour du croiseur envoyé à Sydney leur donnâtenfin le mot de l’énigme.

Chapitre 11CINÉMATOGRAPHE ET PHONOGRAPHE

Il y avait trente-trois jours que lordStrawberry était le commensal de sir Joë Pritchell ;trente-trois jours que Lavarède suivait ce dernier comme son ombre,sans avoir pu faire la plus légère découverte touchant le mystèrequi l’entourait.

Si l’on ajoute à cela que le Parisien n’étaitpas descendu dans les cavernes, qu’il n’avait revu aucun de sescompagnons de voyage, on comprendra qu’il s’ennuyait fort.

Le déjeuner, composé d’un menu copieux etdélicat, venait de prendre fin. Les convives installés dans lesalon de la villa humaient un moka parfumé. Tous les visagesétaient riants, car il faut bien le reconnaître, les officiersanglais supportaient sans mécontentement leur longue station àl’Île d’Or. Leur hôte était si prévenant, sa table simerveilleusement servie, que tout naturellement, ces gens condamnéspresque toujours à l’ordinaire du bord, s’abandonnaient avec joie àla dégustation attrayante des satisfactions gastronomiques.

Pritchell, debout au milieu d’un groupe où setrouvaient l’amiral et le curieux Armand, avait entamé unedissertation sur les appareils de chauffe des steamers, et ildémontrait, clair comme le jour, que la machinerie navale étaitencore dans l’enfance, quand un domestique entra.

Cet homme portait un plateau d’argent surlequel une lettre était posée.

Glissant sur le tapis, il vint au propriétairede l’Île d’Or et, avec une inclination du meilleur style, il luitendit la missive.

Un vague sourire éclaira un instant laphysionomie de sir Pritchell qui, se tournant vers sesinterlocuteurs, murmura :

– Vous permettez, Messieurs.

Après quoi, il saisit la lettre, en fit sauterle cachet et la parcourut des yeux. Il eut une exclamationjoyeuse :

– Écoutez ceci, Messieurs. On m’annonceque votre captivité va prendre fin.

Tous les assistants se rapprochèrent aussitôtet un silence religieux plana dans la salle. Tranquillement, Joëlut ce qui suit :

« Honorable Sir. Le croiseur envoyé àSydney arrivera ce soir dans la baie Silly-Maudlin. »

– Ah ! Ah ! s’écrièrentquelques voix.

– Silence ! Silence ! écoutez,reprirent les autres.

Et le propriétaire poursuivit :

« Ce navire ramène à son bord TobyAllsmine. L’Amirauté autorise lord Strawberry à constituer untribunal pour entendre les explications contradictoires duDirecteur de la police du Pacifique et de son accusateur, leCorsaire Triplex. Celui qui sera reconnu coupable sera ramené enAngleterre pour y être traité selon les justes lois.

« Ceci posé, voici, HonorableSir Pritchell, ce que je sollicite de votre courtoisie. Veuillezannoncer immédiatement ces nouvelles à vos estimables hôtes.Priez-les de nommer aujourd’hui même les membres du tribunal appeléà juger. Ce soir, un homme sûr se présentera. Que tous le suiventsans crainte, accompagnés de Toby Allsmine. Ils verront etjugeront. »

Signé : « Corsaire Triplex. »

Joë se tut. Les officierss’entre-regardèrent.

– Je ferai bien volontiers ce que demandesir Triplex, dit enfin l’amiral ; mais une chose me surprend.Comment peut-il savoir ce que l’Amirauté a décidé ?

Un murmure approbateur indiqua que toutes lespersonnes présentes s’étaient déjà fait la même question.

Pritchell haussa les épaules :

– Je n’en sais rien.

– Mais enfin, cette lettre a été apportéepar quelqu’un ?

– Probablement.

– Qui est ce quelqu’un ?

– Je l’ignore, mais je vais ledemander.

Tout en parlant, Joë pressait une sonnerieélectrique. La porte du salon s’ouvrit aussitôt, et le laquais quiavait apporté l’étrange missive se montra sur le seuil.

Son maître lui fit signe d’entrer et,lentement :

– Vous m’avez remis une dépêche àl’instant.

– Oui, Sir.

– De qui la teniez-vous ?

Le domestique prit un air étonné :

– De qui ?

– Oui. Quelqu’un vous l’aapportée ?

– Non, personne.

La réponse fit bondir lord Strawberry.

– Alors comment l’aviez-vous entre lesmains ?

– Voilà… ; nous étions dans lacuisine, les fenêtres ouvertes. Tout à coup un papier tombe aumilieu de nous. Nous nous précipitons à la croisée. Personne !J’ai ramassé la lettre, et ayant lu l’adresse je me suis empresséde la remettre à sir Pritchell.

Un mois auparavant, les officiers se fussentmis l’esprit à la torture pour deviner quel était le messagerinconnu ; mais à présent ils étaient accoutumés aux procédésdu Corsaire. Aussi congédia-t-on le laquais sans le presserdavantage.

Au surplus, Triplex ne promettait-il pas de seprésenter le soir même devant ses juges. Pourquoi se creuser lacervelle quand la clef du mystère se découvrirait dans quelquesheures.

Le mieux était de se conformer aux désirs duCorsaire et de désigner ceux d’entre les officiers de la flottebritannique qui composeraient la Cour.

Et rapidement on nomma sept membres :

L’amiral lord Strawberry, président ;

Deux capitaines de vaisseau ;

Deux lieutenants ;

Un enseigne, secrétaire.

Ce dernier fut aussitôt dépêché à bord desnavires, afin de choisir un peloton de marins qui escorteraient leconseil de guerre maritime.

À quatre heures, les matelots débarquaient,conduits par le jeune officier, ils montaient à la villa, formaientles faisceaux dans le parc et attendaient les ordres de leurssupérieurs.

Tout était prêt.

Vers ce moment du reste, des officiers quiobservaient la mer annoncèrent l’apparition d’une fumée àl’horizon. Aussitôt toutes les lunettes se braquèrent sur le pointdésigné, et bientôt il n’y eut plus de doute pour personne. C’étaitle croiseur expédié à Sydney qui arrivait à toute vapeur.

Cette fois encore, les renseignements duCorsaire étaient exacts.

En effet, le navire s’était rendu à Sydney.Là, son commandant avait envoyé un câblegramme de trois cents motsà l’Amirauté, lui exposant la situation de l’escadre duPacifique.

En réponse, il avait reçu la dépêchesuivante :

« Prendre sir Allsmine à bord et partirimmédiatement pour l’Île d’Or. En terminer au plus vite avec cetteaffaire. Événements de Chine et des îles Philippines exigent pourflotte toute liberté de mouvements. Jugez le différend et ramenezen Angleterre le coupable. »

Sans retard l’officier s’était présenté àl’hôtel de Paramata-Street. Sa venue avait été un coup de foudrepour Toby Allsmine. Le policier s’était senti perdu. Mais il ne luiétait pas permis de résister, et la mort dans l’âme il s’étaitembarqué. Le lendemain matin, le croiseur, dont les soutes avaientété remplies de charbon, quittait Port-Jackson et filait vers l’Îled’Or.

Durant la traversée le policier se ressaisit.Après tout, il n’y avait aucune preuve de ses crimes ; il nepourrait être condamné que s’il avouait ; et il se jura bienque rien au monde ne lui arracherait un aveu.

Cette résolution prise, il se sentit pluscalme et montra à ses compagnons un visage insouciant. Il expliquason trouble de la première heure par la colère de voir quel’Amirauté mettait un homme de son importance enbalance avec unbandit.

Bref, l’état-major du croiseur, lorsque l’onarriva en vue de l’Île d’Or, était fort bien disposé pour lui, etpar contre jugeait sévèrement l’insaisissable Corsaire Triplex. Nulne se doutait que l’un des sous-marins avait accompagné le steamer.C’est ainsi que l’approche du bâtiment anglais avait pu êtresignalée.

La passe de la baie Silly s’ouvrit devant lenavire pour se refermer en arrière. Il était environ cinq heuresquand le bateau jeta l’ancre à peu de distance des autres unités del’escadre.

À cinq heures dix, un canot parti du vaisseauamiral accostait le croiseur. À cinq heures vingt, sir Allsminedescendait dans la chaloupe ; à trente-cinq, il débarquait surle rivage de la baie où plusieurs officiers l’attendaient. À sixheures dix, il arrivait à la villa ; à la demie, la clochesonnait le dîner, et le Directeur de la police prenait place à latable de Joë Pritchell, au milieu des convives habituels dupropriétaire.

À ce moment se produisit un incidentsingulier. Lord Strawberry crut de son devoir de présenter lenouveau venu.

– Sir Joë, dit-il en se levant, votremaison nous a été infiniment hospitalière. Ce soir encore nousabusons de votre bonne grâce, en vous amenant un nouvel invité.Notre excuse est que nous obéissons comme vous à la puissance deMonsieur Triplex ; mais nous serions impardonnables de manquerde correction.

Et, désignant le policier :

– Permettez-moi donc de vous présentersir Toby Allsmine, Directeur général de la police du Pacifique.

Gracieusement le propriétaire salua, et d’unevoix claire répondit :

– Sir Toby Allsmine est le bienvenu dansla maison de sir Joë Pritchell.

Ce nom eut sur le policier un effet inattendu.Il poussa un cri sourd, recula d’un pas et devint horriblementpâle.

Seul, Joë ne parut pas s’apercevoir de sontrouble ; tranquillement il reprit :

– Nous voici en règle avec lesconvenances ; à table Messieurs ; n’oublions pas que, cesoir même, nous devons nous rendre auprès du Corsaire fameux, dontles exploits m’ont valu le plaisir d’entrer en relations avecvous.

Comme tout le monde, Lavarède avait vul’impression épouvantée que le nom de Joë avait fait passer sur levisage d’Allsmine. Cela l’avait plongé dans un abîme de réflexions.Quels rapports pouvaient exister entre les deux hommes ?

S’il jetait les yeux sur son hôte, il étaittenté de croire qu’il s’était trompé. Pritchell était parfaitementpaisible et présidait au repas avec sa bonne grâce habituelle. Maiss’il reportait son attention sur le policier, la certitude d’avoirbien vu le reprenait. Toby touchait à peine aux mets. Lorsqu’il nese croyait pas observé, il coulait sur Joë des regards chargés dehaine et de terreur. À plusieurs reprises il remplit son verred’eau pure, et chaque fois il le vida d’un trait. Une émotionincompréhensible desséchait sa gorge.

Ce nouveau mystère piquait à ce point lejournaliste qu’il ne mangea presque pas. Vraiment il se sentait dumépris pour ces méthodiques officiers britanniques qui, à l’instantoù ils allaient se trouver en face du Corsaire, où tous les voilesseraient levés, mastiquaient solidement, imperturbablement,interminablement. Ces gens-là n’avaient donc aucunecuriosité ? Ils étaient de simples machines à broyer lesaliments.

On voit quelle était l’impatience de l’épouxd’Aurett.

Cependant, si long qu’il paraisse à certains,un repas s’achève toujours. On se leva enfin de table, et comme sile Corsaire n’eût attendu que ce moment, un matelot, le visagecaché par un masque vert, entra et cria d’une voixéclatante :

– Je suis chargé de conduire cesgentlemen vers le Capitaine Triplex.

Il se fit un brouhaha qui empêcha de remarquerl’attitude du Directeur de la police. Les mains crispées sur lapoitrine, il regardait stupidement le masque vert du nouveau venu,et il murmurait sans en avoir conscience ces parolesincompréhensibles pour les assistants :

– Joë Pritchell… le tribunal…, lescagoules… Tous, tous contre moi.

Mais l’amiral s’était avancé et s’adressant aumarin :

– C’est vous qui êtes le guideannoncé ?

– Oui, Votre Honneur. Mon capitaines’excuse de ne pas venir à vous, mais ce qu’il désire vous fairevoir ne saurait être montré ici.

– Bien. Un piquet pris parmi meséquipages m’accompagnera.

– Si Votre Honneur le veut.

– En ce cas, l’ami, montrez-nous lechemin.

Le marin salua militairement et s’engagea dansl’escalier des caves. Tous le suivirent, le peloton armé fermant lamarche.

Lavarède s’était glissé au premier rang,marchant côte à côte avec sir Allsmine, que lord Strawberry avaitappelé près de lui.

L’entrée des cavernes était rouverte.Lentement le cortège descendit les degrés de l’escalier creusé dansle roc, et bientôt il déboucha en face du lac souterrain.

Quel que fût leur flegme, les officiers demarine ne purent retenir un cri d’étonnement :

– Aoh !

Toutes les lampes étaient allumées, les filonsde quartz aurifère étincelaient et, à la surface du lac les troissous-marins étaient disposés en triangle, les hommes de garde surle pont.

Les marins de Pack, masqués de vert, étaientrangés sur le passage des nouveaux hôtes des cavernes.

– Admirable, murmura lord Strawberry,oubliant un instant devant ce spectacle la mission de justicierdont il était chargé.

– N’est-ce pas ? répondit JoëPritchell.

Ce fut tout. La marche continua. Le cortèges’engouffra dans l’une des galeries latérales. Après plusieursdétours, on atteignit une grotte spacieuse, dont la dispositionaugmenta encore la surprise des Anglais.

On eût dit une salle de spectacle. Au fond, unlarge rideau apparaissait, en face duquel des banquettess’alignaient. Devant celles du premier rang une table étaitdressée, recouverte d’un tapis vert sur lequel se détachaient enrectangles clairs des feuilles de papier. Des plumes, des encriersindiquaient que ceux qui y prendraient place devraient écrire.

Joë désigna la table et d’une voixgrave :

– Voici les places réservées aux membresdu conseil de guerre.

Puis indiquant du doigt une chaise isolée àdroite :

– Le siège de sir Toby Allsmine.

Et lui-même se dirigeant vers la gauche, où unescabeau faisait pendant à la chaise du policier, il s’assit endisant :

– Ici se tiendra celui qui portera laparole au nom du Corsaire Triplex.

Cependant Lavarède s’était arrêté à l’entréede la salle. Sous les masques verts qui cachaient leurs traits, ilavait reconnu sa femme, la gracieuse Aurett, et aussi Maudlin,Joan, Robert. Mais il eut beau regarder, il n’aperçut point Lotia.Étonné de l’absence de l’Égyptienne, il se pencha vers soncousin :

– Robert. Où donc est missLotia ?

L’interpellé fut secoué par un frisson etd’une voix assourdie, douloureuse :

– Elle n’a pu nous accompagner.

– Pourquoi ?

Il y eut un silence. Enfin, à travers lestrous du masque, tomba cette réponse désespérée :

– Elle se meurt.

Lugubrement les mots sonnèrent aux oreilles dujournaliste. Une minute il resta sans voix, sans pensée, et il luifallut un effort violent pour redevenir maître de lui.

À l’heure où joyeux il voyait sa curiosité surle point d’être satisfaite, un malheur irréparable menaçait soncousin, sa fiancée, ces êtres jeunes, bons, aimants, auxquels lespérils communs lui avaient fait vouer une affectionfraternelle.

Enfin il réussit à prononcer :

– Tu exagères, cousin.

Le fiancé de Lotia secoua la tête.

– Non. Depuis huit jours, elle ne se lèveplus. Le désespoir l’a minée sourdement. Pâle, amaigrie, elledemeure immobile, ne parlant pas, semblant ne plus penser. Ondirait qu’elle attend la mort avec l’impatience du captif qui vavers l’évasion. Hier, elle n’a ouvert la bouche qu’une fois. Notrejeune orang-outang grignotait des fruits en grimaçant. Lotia l’aregardé et a dit : Hope ! Hope ! tu vas perdrebientôt ta marraine. Cela est juste, car je t’ai mal nommé. Le motespoir ne devrait jamais être prononcé par moi. Puis elle s’esttue. Quand je pense que demain peut-être ses yeux se fermeront, queson doux regard s’éteindra, je sens la folie m’envahir. J’accuseceux qui se sont dévoués à moi, qui ont tenté d’enchaîner lemauvais sort. Je t’accuse toi-même et je songe : Pourquoia-t-il voulu me retrouver ? Pourquoi a-t-il réuni ceux que ledestin voulait séparer ?

Armand se sentit le cœur déchiré par cetteplainte cruelle. Il prit la main de son malheureux cousin, la serradans les siennes.

Mais durant cette scène, tout le monde avaitpris place, et Joë Pritchell, se levant, parla ainsi :

– Milord Amiral, Messieurs les officiers,permettez-moi de rappeler que le Corsaire Triplex, mon mandataire,est un fidèle sujet de Sa Majesté la Reine. Obligé par la situationde sir Allsmine à employer des moyens peu ordinaires, il s’estattaché, et grande était la difficulté, à ne jamais léser lesintérêts d’un citoyen anglais. En cet instant où la vérité va sefaire jour, où vous-mêmes désignerez le coupable, il m’est doux detémoigner ma reconnaissance à celle qui a voulu la Justice. Mercidonc à la Reine.

Tous les assistants se découvrirent. Il y eutun silence solennel que la voix de Joë troubla denouveau :

– Maintenant, quelques mots avant que lesdébats commencent. Une nuit, le Capitaine Triplex captura leDirecteur de la police du Pacifique. Il eût pu le tuer, mais ilpréféra agir légalement. Toutefois il voulut conserver le souvenirde l’accusation, le souvenir de l’attitude de l’accusé ; unphonographe enregistra les répliques échangées. Un appareilphotographique prit les clichés cinématographiques de la scène. Cesont ces choses que je veux vous montrer d’abord.

Et étendant le doigt vers le rideau tendu enface des spectateurs :

– Le tribunal du Corsaire Triplex vaparaître à vos yeux.

Joë se tut, il leva le bras comme pour unappel, et soudain toutes les lumières s’éteignirent. Dansl’obscurité un organe enroué clama :

– Une plaisanterie. Une séance decinématographe n’est pas une raison sérieuse !

C’était Allsmine qui protestait, la gorgeserrée par la terreur. Quoi ? On allait monter le tribunal desmasques verts ? Il se souvenait de ses angoisses dans cettenuit funeste de la fête des Docks, à Sydney. Certes, sa langueavait été prudente, aucun aveu ne lui avait échappé. Peu luiimportaient les révélations du phonographe. Mais qu’allait donnerla photographie ? Quelles avaient été les expressions de sonvisage en face de ses juges improvisés ? Avait-il trahi sonépouvante, et un cliché insensible révélerait-il saculpabilité ?

Un grésillement léger se fit entendre. Lerideau s’éclaira lentement, des formes vagues se dessinèrent,prirent de la netteté. Le tribunal des masques verts apparut.

Ce premier cliché représentait une salle auxmurs nus. Derrière une longue table recouverte d’un tapis retombantjusqu’au plancher, se tenaient, immobiles et raides comme desstatues, trois personnages étranges.

De longues robes les enveloppaient de leursplis lourds. Leurs têtes disparaissaient sous des cagoules, danslesquelles, à la place des yeux et de la bouche, s’ouvraient destrous noirs.

– En avant ! ordonna Joë.

Aussitôt le cinématographe fonctionna.

Les figures s’animèrent. Une porte s’ouvrit,et plusieurs matelots masqués entrèrent, poussant devant eux unhomme dont la tête était encapuchonnée.

Celui-ci fut poussé vers une chaise, il sedépouilla de la pièce d’étoffe qui l’aveuglait.

Un murmure léger plana sur les assistants.Tous venaient de reconnaître, dans l’apparition cinématographique,les traits du Directeur de la police.

Allsmine s’était dressé. Il regardait aussi,et il éprouvait une terreur indéfinissable à se voir lui, sur lerideau, agissant, répétant les gestes dont il n’avait pas euconscience au moment où il les faisait.

Il se voyait regardant autour de lui d’un airahuri. Puis l’un des individus à cagoule, celui qui occupait laplace du milieu à la table, se pencha vers un marin masqué, assisau bas-bout, près d’un phonographe renforcé par un pavillonmégaphone.

Il parut donner un ordre, puis il se retournavers Toby.

Alors il se produisit une chose effrayante,inouïe. Une voix qui paraissait sortir du rideau même,demanda :

« – Vos nom etprénoms. »

L’image d’Allsmine se contorsionna etrépondit :

« – Je n’ai pas à parler. Je ne vousreconnais pas le droit de me questionner. »

Cela était terrible et magique. LordStrawberry et ses assesseurs restaient immobiles, ne respirantplus, sentant que la vérité allait jaillir des appareilsscientifiques auxquels l’homme n’a pu apprendre encore àmentir.

Et la scène se poursuivit.

Le juge à la cagoule haussa les épaules ets’adressant aux marins, ordonna :

« – Garçons, déliez la langue del’accusé. »

Des couteaux brillèrent dans les mains desgardiens du captif. Celui-ci bégaya terrifié :

« – Vous oseriez assassiner unhomme ?

« – Je tuerais, répliqua le juge, unebête sauvage sans hésitation, sans remords. Mais le temps presse.Voulez-vous répondre ? Vos nom, prénoms ? »

Comme vaincu, l’accusé murmura :

« – Sir Allsmine, Toby,Jehosuah, Sim.

« – Âgé de… ?

« – Quarante-septans. »

Le président du tribunal consulta une noteposée devant lui et doucement :

« – Bien : Ceci estexact. Vous êtes fils de pauvres émigrants établis sur les bords dela rivière Lachlan, à l’intérieur de l’État de la Nouvelle-Gallesdu Sud ?

« – Oui.

« – Tout jeune vous entrâtes dans lapolice de Sydney. Vous étiez ambitieux,… travailleur aussi, il fautle dire, car vous vous êtes astreint à faire seul vos études, alorsque vos moyens pécuniaires ne vous permettaient pas de suivre lescours des écoles. Cependant, jusqu’à trente ans, vous avez végétédans les emplois subalternes. Est-ce vrai ?

« – Oui. »

À ce moment l’amiral eut un hochement de tête.Il était frappé par l’altération des traits de l’imaged’Allsmine.

« – Comment, reprit l’homme à lacagoule, en seize années, êtes-vous devenu le Directeur de lapolice pour le Pacifique, titre qui vous confère une autoritéillimitée, presque royale ? »

Un sourd gémissement se fit entendre du côtéoù se tenait le véritable Allsmine.

« – Je vais vous le dire,continua l’apparition. Au surplus nous ne sommes ici que pourcela. À trente ans, vous eûtes la bonne fortune d’être présenté àlord Green, Anglais fort riche, bien apparenté, qui promenait enAustralie un incurable spleen. Votre conversation, le récit de vosaventures policières l’amusèrent quelque peu. Il voulut vousrécompenser de l’avoir distrait. Il employa en votre faveur soncrédit, celui de la famille de miss Joan Heart, alors âgée dedix-neuf ans, qu’il venait d’épouser. Bref, en deux années vousdevîntes chef au bureau des recherches et commensal de la maison delord Green, la maison que vous habitez présentement dansParamata-Street. »

Un sanglot retentit dans le fond de la salle,passant comme une plainte de folle sur les spectateurs plongés dansl’ombre. Joan n’avait pu s’empêcher de pleurer devant ces souvenirsdu passé brusquement évoqués.

Mais la scène se poursuivait :

« – Tout cela est conforme à lavérité, n’est-ce pas ? interrogea l’homme à lacagoule.

« – Oui, fit le portraitd’Allsmine.

« – Du reste, ricana le juge,vous manifestiez en toute circonstance à vos protecteurs unereconnaissance dont ils étaient touchés. C’est ainsi qu’uneminiature de famille, à laquelle lord Green attachait un grandprix, ayant disparu… »

– Je découvris le voleur, clama sir TobyAllsmine d’une voix retentissante, qui couvrit un instant celle duphonographe… et c’est ce voleur qui se venge aujourd’hui.

Mais de tous les points de la salle onrépondit :

– Chut ! chut ! écoutez.

Et le silence rétabli, le jugeacheva :

« – J’allais rendre hommage à votreadresse ; car sans vous, on n’eût jamais soupçonné JoëPritchell, cousin pauvre et orphelin que mistress Joan avaitrecueilli et dont elle payait généreusementl’éducation. »

Ces dernières paroles soulevèrent un légermurmure. Joë Pritchell, le nom du propriétaire de l’île d’Or ;mais le bruit s’éteignit aussitôt. Le portrait de sir Toby avait euun geste effrayé et la voix du président disait :

« – On trouva la miniature cachéedans les effets dudit Joë, un enfant de quinze ans. Malgré sesdénégations, sa culpabilité ne fit et ne pouvait faire doute.Cependant la bonne Lady ne voulut pas l’abandonner ; mais ilcessa de faire partie de la maison et fut envoyé, pour terminer sesétudes, en Angleterre où il est encore.

« – Ces détails sont connus de toutle monde.

« – Rien d’étonnant à ce que je lesconnaisse, voulez-vous dire ? Vous avez raison. Tout àl’heure, vous verrez que je sais aussi des choses moinspubliques. »

Ici Allsmine frissonna de la tête aux pieds.Son effigie venait de se courber dans une attitude qui équivalait àun aveu. Mais la scène marchait toujours, actionnée par lesmouvements d’horlogerie des appareils.

« – Peu après, reprit le juge,la petite fille de lord Green et de lady Joan, un délicieuxbaby de quatorze mois, que les domestiques appelaientrespectueusement miss Maudlin, fut atteinte d’un mal bizarre ;une sorte de langueur, de consomption. Les médecins, impuissants àdécouvrir l’origine de la maladie, parlèrent vaguement du mauvaisair des villes, des bienfaits de la vie rustique. Votre mère étaitencore de ce monde, Allsmine. Vous proposâtes de lui confierl’enfant. Là-bas, disiez-vous, dans la petite ferme proche de larivière Lachlan, Maudlin recouvrerait bientôt la santé et il vousserait agréable de penser que l’air pur, qui vous avait donné lavigueur à vous-même, conserverait la fille de vos bienfaiteurs. Etpuis votre brave mère offrait des garanties qu’une inconnue neprésenterait jamais. Il advint ce qui devait arriver. Vos raisonsprévalurent, et la petite malade fut confiée à la famille deLachlan.

« – Eh bien après, s’écria l’image duDirecteur de la police, qu’y a-t-il de répréhensible en toutceci ? »

La cagoule de son interlocuteurs’agita :

« – Vous posez bien la question,Allsmine, mais elle est un peu précipitée ; j’y répondrai toutà l’heure. Pour l’instant je reprends le récit. Le malheurs’acharnait contre la famille Green. Le lord fut tué peu après dansune chasse au kangourou… ; une balle égarée en plein cœur… etjamais on ne put établir quel fusil avait lancé le messager demort. »

« – C’est un accident, glapitl’effigie de sir Toby, avec une effroyable contraction destraits.

« – Il n’est point le seul. À peinela veuve se remettait-elle de ce deuil terrible, qu’un coup plusatroce encore la frappait. Votre mère affolée arrivait à Sydney etracontait que la pauvre petite Maudlin était tombée dans la rivièreLachlan ; que le courant l’avait emportée, que son corpsn’avait pas été retrouvé. Personne n’avait assisté au drame. Unebarque, qui servait à traverser le cours d’eau, avait étédécouverte la quille en l’air. On supposait que l’enfant s’étantéchappée de la ferme était montée dans le bateau, que la cordes’était rompue,… que sais-je ? »

Et après un silence :

« – Quelle est votre opinion sur lamort de cette pauvre chère mignonne petite chose,Allsmine ? »

La photographie de l’accusé se troublavisiblement. Cependant elle articula d’une voixincertaine :

« – J’ai accepté la version que vousvenez de rappeler. Pas plus que les autres, je ne sais lavérité.

« – Vous ne la savez pas, soit, jevous la dirai tout à l’heure. »

Et, tandis que le cinématographe laissaitpercevoir distinctement le tremblement dont était agité le corps duDirecteur de la police, l’homme en cagoule poursuivit avec unecruelle ironie :

« – Le désespoir de lady Joan futeffrayant. Peut-être fût-elle morte si votre amitié n’avait veillé.Chaque jour vous veniez à la maison de la rue Paramata ; vousprodiguiez les consolations à l’infortunée ; vous employiezpresque la violence pour la contraindre à se distraire ;partout vous vous montriez à ses côtés. Bientôt la rumeur publique,aidée par vos actes, vous désigna comme le futur mari de la veuve.Celle-ci, effrayée de sa solitude, circonvenue par sesconnaissances, tremblant de perdre votre amitié si dévouée,consentit à vous donner sa main. »

– Il est infâme de jouer ainsi avecl’affection, gronda dans la salle la voix de sir Toby.

Et comme pour répondre à cette interruption,le juge du cinématographe étendit le bras. C’était terrible de voircette image fugitive donner la réplique à l’être vivant :

« Vous aviez de l’ambitionsimplement. Ce mariage était le but auquel vous tendiez depuislongtemps, car il devait vous permettre d’utiliser les hautesrelations de la famille Green, d’atteindre ainsi la situation quevous occupez aujourd’hui, de n’avoir pour guide que votre volonté,pour loi que votre tyrannie. »

Tous les assistants étaient impressionnés. Lafaçon dont l’interrogatoire avait été mené avait fait pénétrer danstous les esprits la même conviction. Alors la figure eut un gesteviolent, dominateur, et le phonographe lança avec éclat cesterribles paroles :

« – Moi, Corsaire Triplex, je vousaccuse, vous Allsmine :

1° d’avoir caché dans les hardes de JoëPritchell la miniature volée. Quoique jeune, Joë avait un espritpénétrant ; il vous gênait ;

2° d’avoir tenu le fusil dont la ballecausa la mort de votre protecteur lord Green ; celui-là vousgênait aussi ;

3° d’avoir fait enlever Maudlin Green parun homme à vous, qui, placé entre la punition d’une faute et unepromesse de grâce, n’hésita pas à se charger de la mission sinistrede noyer l’enfant, dont la présence eût protégé sa mère contrevotre menteuse affection. »

Sur cette menaçante conclusion, le tableaus’effaça ; les lampes électriques se rallumèrent, et sous leurclarté les spectateurs se virent pâles, haletants, bouleversés parl’étrange spectacle qui venait de leur être offert.

Allsmine était debout, les mains crispées surle dossier de sa chaise. Ses cheveux en désordre, son visage lividedisaient les terribles émotions qui l’avaient assailli.

Cependant il voulut payer d’audace, ilcria :

– Tout cela est une fantasmagorieimaginée pour frapper l’esprit de mes juges. J’ai été enlevé par leCorsaire Triplex, j’ai été sa victime, soit. Mais le phonographea-t-il enregistré une parole de moi qui corrobore les accusationsridicules de mes ennemis ? Pour condamner un homme, il fautdes preuves, des témoins… ; où sont-ils ?

– Ici, répondit une voix grave.

Toby, les officiers portent leurs regards versl’escabeau où tout à l’heure Joë Pritchell était assis. Ce dernieravait disparu, mais, rangés devant le rideau du cinématographe, despersonnages immobiles, fixaient leurs yeux sur l’accusé.

Celui-ci chancela et porta les mains à sonfront avec un cri sourd.

James Pack était là, et près de lui, Maudlin,Bob Sammy, et encore un autre homme dont la vue l’épouvanta. Jamesfit un pas en avant :

– Moi, James Pack, ancien secrétaireparticulier de sir Allsmine, je jure sur l’honneur qu’il estcoupable. Celui qu’il avait chargé de tuer la fille de lord Green aeu pitié de la pauvre petite créature. Il me l’a amenée ; jel’ai élevée, protégée. Aujourd’hui je la venge. Approche, BobSammy, toi qui t’es refusé au crime, parle.

Le géant étendit la main et de son organemugissant clama :

– Je jure qu’il en est ainsi.

– Et toi, reprit Pack en s’adressant àl’homme inconnu dont la présence avait terrifié le Directeur de lapolice. Raconte la mort de lord Green.

L’interpellé étendit la main à sontour :

– Je jure de dire la vérité.

Puis lentement, avec un accent irlandais trèsmarqué :

– Je me nomme O’Kean. J’étais employédans le bureau de sir Allsmine, ma femme était mourante et lamisère régnait à la maison. Pour sauver la malade, les médecins medisaient de l’envoyer dans le Sud Australien, où le climat plusdoux lui serait favorable. Il fallait de l’argent. J’en parlai àmon chef. Il me répondit : Tu en auras si tu m’obéis. Etaffolé je promis. J’assistai à la chasse dont lord Green ne devaitpas revenir. Il était convenu que sir Allsmine et moi, noustirerions sur le lord. Au dernier moment, le courage m’a manqué,mais sir Toby avait tiré, lui, et sa victime était sur le sol. Ils’irrita de ma faiblesse, et pour sceller son secret sur meslèvres, il me fit jeter en prison, au secret. J’y suis resté dixans… j’y serais encore si le Corsaire Triplex ne m’avait délivré.En sortant, j’appris que ma femme, pour qui j’avais failli devenirmeurtrier, avait succombé à la misère. Allsmine n’avait pas eu lecœur de dépenser quelques guinées pour la sauver. C’est tout.

Un silence terrifiant planait surl’assistance. Ce fut James qui le rompit :

– Maintenant il est temps de dire qui jesuis.

Et soudain le bossu glissa sa main sous sonveston ; un déclic retentit, un objet lourd tomba à ses piedset il se redressa, toute trace de gibbosité ayant disparu. Puis desa poche il tira une barbe postiche, la mit et présenta auxofficiers le visage de celui qui, depuis un mois, était leuramphytrion.

– Mon nom est Joë Pritchell. Je suiscelui qu’Allsmine a injustement accusé d’un vol. Le plus faibleennemi est parfois celui qui terrasse les puissants. Allsmine étaitcraint ; il avait en son pouvoir des dossiers secrets dont lapublication eût déshonoré cent familles parmi les plus respectées.Quelle famille ne contient un coupable ; quel troupeau n’a passa brebis galeuse ? Il fallait lui enlever cette armeformidable pour que mon acte de justice n’entraînât pas la ruined’innocents. J’ai pris la place du secrétaire qu’on lui envoyait deLondres. J’ai connu ses plus secrètes pensées ! Par seslettres de menaces, j’ai su quels étaient ceux qui tremblaient soussa volonté sans scrupule. Un à un, j’ai fait parvenir auxintéressés les dossiers dont ils avaient peur. Aujourd’hui, lesdossiers secrets du Directeur de la police contiennent seulement dupapier blanc. Mais il était si haut dans la hiérarchie anglaise,qu’un simple citoyen n’aurait pu l’atteindre. Alors j’ai appelé àmon secours la science d’ingénieur et je suis devenu le CorsaireTriplex qui, en échange des ennuis qu’il a causés à sa patrie, ladotera, quand elle sera menacée, de bateaux sous-marins dont sapuissance sera décuplée.

Il salua gravement et conclut :

– James Pack, ou Corsaire Triplex, ou JoëPritchell, toujours fidèle sujet de la Reine, je donnerai àl’Angleterre, le jour où elle sera menacée, les navires qui m’ontpermis de faire triompher la vérité.

Puis la voix changée, le regard dominateur, ilse tourna vers Allsmine qui courbait la tête :

– Eh bien, Sir Toby, dit-il, vousdemandiez des témoins, ceux que j’ai amenés sont-ilssuffisants ?

À cette question poignante, le policier tentaune suprême défense. Il rassembla ses forces pour rugir :

– Tout cela est un tissu de mensonges.Vous avez payé de faux témoins pour me perdre.

Mais la voix s’étrangla dans sa gorge. Uncorps lourd, velu, s’était jeté sur ses épaules, des mains noiresfourrageaient sa chevelure. C’était le singe Hope qui, s’étantglissé on ne sait comment dans la salle, avait, soit intelligence,soit instinct, bondi sur l’accusé.

Son attaque inattendue terrifia Toby. Lesang-froid factice du misérable s’évanouit ; une terreurpanique le bouleversa, et fou de terreur, les yeux hagards,chancelant, il se jeta à genoux en bégayant :

– Grâce, grâce… Lord Green… Maudlin…Grâce !

Le criminel avouait.

Sur un signe de lord Strawberry, des marins sesaisirent du Directeur de la police sans force. Sans pensée,celui-ci n’opposa aucune résistance. Il se laissa ramener à lasurface de l’île ; machinalement il suivit ses gardiens,s’embarqua avec eux dans une chaloupe, et une heure plus tard ilétait enfermé dans l’une des cabines du vaisseau amiral.

Devant la porte, un marin, l’arme au bras,baïonnette au canon, veillait sur l’homme qui avait commandé àtoutes les forces anglaises du Pacifique.

Chapitre 12ROBERT FRANCHIT LE RUBICON QUI, DANS L’ESPÈCE, EST LE NIL

Les membres du Conseil de guerre s’étaientretirés. Ils s’étaient réunis dans la villa pour lire le compterendu de la séance émouvante à laquelle ils venaientd’assister.

Dans la salle, trois personnes restaientseules.

Joë Pritchell, Joan et Maudlin.

Tous trois se regardaient comme au sortir d’unrêve. Enfin Joan fit un pas vers l’ancien Corsaire, et, lui tendantles mains :

– Joë, mon enfant, me pardonneras-tu det’avoir méconnu un jour, de t’avoir accusé sur la dénonciation de…l’homme que tu viens de confondre ?

Mais il l’interrompit :

– Ce jour-là, vous fûtes une victimecomme moi-même. Jamais mon cœur ne vous a blâmé, et dans les joursde détresse, ma pensée se reportait vers vous comme vers labonté.

Et avec expansion :

– Ne vous dois-je pas tout ?N’avez-vous pas veillé de loin à mon éducation ? Nem’avez-vous pas armé pour la lutte ? N’est-ce point vous quim’avez fait ce que je suis ? Vous pardonner, dites-vous… maisfussiez-vous coupable, que seul je n’aurais pas le droit de vousjuger. Pour vous je ne puis éprouver que reconnaissance etaffection.

– Digne cœur, commença Joan ; maisson émotion l’empêcha de continuer.

De douces larmes coulaient sur ses joues, etdans un élan maternel, elle ouvrit ses bras à celui qu’elle avaitéloigné adolescent.

Il s’y précipita. Durant un moment ilsrestèrent ainsi, puis la mère de Maudlin murmura :

– Et maintenant… que comptes-tufaire ?

Il releva la tête, une ombre fugitive passasur son front. Cependant ce fut d’un ton calme qu’ilrépondit :

– Je veux exploiter les richesses del’Île d’Or. Je veux faire la fortune de tous ces braves gens quim’ont aidé dans mon entreprise hasardeuse. C’est à leur dévouement,à leur abnégation que je dois le succès. Il est juste que je leurdonne le bonheur !

– Et ne songeras-tu pas au tien ?demanda Joan.

– Au mien ?

– Oui. Vas-tu vivre seul, loin de toussur cette terre perdue, captif de l’Océan. N’as-tu jamais rêvéd’avoir une famille, de… ?

Joë frissonna, ses paupières battirent etpresque violemment :

– Non. Je dois renoncer à cela. Je nem’appartiens pas ; je suis à ces hommes qui ont mis leurconfiance en moi. À quelle jeune fille pourrais-je imposer cedevoir ? À quelle fiancée pourrais-je dire : Soyezl’épouse d’un homme qui doit rester le plus longtemps loin dumonde, loin des centres civilisés, jusqu’au jour où il pourraquitter les compagnons fidèles qui se sont groupés sous soncommandement.

– À celle qui a contracté la même detteque vous, fit la voix douce de Maudlin.

L’ex-Corsaire la regarda. Il la vitrougissante, les yeux baissés.

Et comme il ne savait que répondre, Joan luiprit la main, y enferma celle de sa fille et avec une emphaseattendrie, s’écria :

– Au nom de lord Green, charge-toi de lavie de cette enfant à qui tu l’as conservée.

Puis, avec des larmes dans la voix :

– J’ai failli envers toi, Joë, lorsque jet’ai éloigné de ma présence ; laisse-moi racheter ma faute endevenant ta mère.

Ah ! cette fois, le jeune homme nerésista plus. Une joie débordante illumina son visage, et lui quiavait affronté tant de dangers en souriant, lui qui avait prouvédans la lutte une âme de bronze, il pleura entre ces deux femmesdont l’image avait rempli toute son existence.

Soudain un bruit de pas précipités sonna sousles voûtes. Un homme fit irruption dans la salle,clamant :

– Sir James… non, Sir Joë, venez à notresecours.

C’était Armand Lavarède, mais le Parisienrieur était méconnaissable. Une angoisse terrible bouleversait sonvisage. Tous eurent un serrement de cœur en le voyant :

– Qu’y a-t-il ? questionnal’ex-Corsaire.

– Il y a que mon cousin va tuerNiari…

– Tuer Niari… ?

– Oh ! une bête venimeuse de moins,cela ne serait rien… ; mais il ne faut pas qu’il le frappe,car ce misérable seul peut arracher Lotia à la mort.

– Que dites-vous ?

– Elle délire… Déjà son esprit est dansla nuit. Pour la sauver, il faut, il faut, vous entendez, qu’ilconsente à reconnaître que mon cousin n’est pas Thanis. Vouspeut-être réussirez là où nous avons échoué.

– Je vous suis, fit simplement JoëPritchell. Fasse le ciel que j’aie le pouvoir que vous mesupposez.

Avec Joan et Maudlin, il accompagna aussitôtLavarède. Tous se rendirent dans la caverne, auprès du lacsouterrain. Longeant la grève, ils atteignirent bientôt la maisonde Lotia.

La porte était ouverte comme dans la demeuredes mourants. Ils pénétrèrent dans le vestibule ; guidés parune voix gémissante, ils gravirent l’escalier et se trouvèrent surle seuil de la chambre de la jeune fille.

Là ils s’arrêtèrent, impressionnés par cequ’ils voyaient.

Garrotté, Niari gisait à terre. Ses yeuxnoirs, pleins de haine, ne se baissaient pas sous le regard fou deRobert, qui, assis devant lui, un revolver à la main, semblait prêtà le frapper.

– Son dernier soupir, fit à ce moment leFrançais, en désignant de la main un lit sur lequel reposait Lotia,son dernier soupir sera le signal de ta mort.

L’Égyptienne était bien changée. La maladieavait fait son œuvre. Son visage s’était aminci, ses joues maigresavaient une apparence presque diaphane. L’âme avait usé le corps,et sans doute, la mort était proche.

Quand Armand et ses compagnons pénétrèrentdans la salle, Robert les considéra d’un air farouche, sansprononcer une parole ; mais Lotia se redressa commegalvanisée.

Elle s’assit sur son séant et, regardant Joëde ses yeux brillants de fièvre :

– Est-ce toi, divin Osiris ?dit-elle. Viens-tu chercher ta fille pour l’emmener dans ton palaisd’infini qu’éclairent les étoiles ?

Tous frissonnèrent ; c’était la voix dudélire qui retentissait à leurs oreilles. Lotiapoursuivit :

– Oh ! laisse-moi encore sur cetteterre. L’Égypte marche à la liberté. Déjà j’entends les cris dejoie de ses enfants délivrés de l’oppresseur.

Elle joignit les mains :

– Attends, Osiris. Les vainqueursapprochent. Ma tâche sera remplie et je pourrai être l’épouse duvictorieux, de celui que j’ai choisi entre tous.

Une extase se peignait sur ses traits.

– Écoute, les entends-tu ? Toutprend part à leur joie. Les Scarabées sacrés entrechoquent leursélytres ainsi que des cymbales. Les Ibis volent en cercle au plushaut du ciel dans la poussière d’or du soleil. Tout chante, touts’agite, tout se précipite à la rencontre de l’armée libératrice.Le Nil, cet azur qui marche, se soulève en ondulations rythmées,ainsi qu’une poitrine délivrée de l’oppression.

Ce que n’avait pu faire la venue du Corsaire,la voix de la jeune fille le fit. Robert se leva, oubliant uninstant son ennemi étendu à ses pieds, et, d’une voixsuppliante :

– Lotia, pria-t-il, Lotia, revenez àvous.

Mais elle l’écarta d’un geste large et dans unépanouissement :

– Silence ! Que votre voix ne couvrepas les cris de liberté. Le peuple d’Égypte s’avance. Il rugit sajoie ; c’est le mugissement du torrent dans les gorges, lefracas de la mer battant la falaise. Voici les fantassins, leschars de guerre, le train d’artillerie, les cavaliers aux coursiersrapides, dont les sabots semblent d’or, couverts qu’ils sont de lapoudre jaune du désert… Et puis, voici le chef, porté sur le pavoispar les plus hauts dignitaires, un étendard flottant au-dessus desa tête fière…

Brusquement la malade se tut. Ses regardsreflétèrent la surprise :

– Quel est donc ce drapeau ?murmura-t-elle.

De nouveau ses yeux se fixèrent dans levide :

– Ce n’est point celui de l’Égypte ;ce n’est pas le drapeau bleu avec ses trois étoiles et le croissantblancs. Quelles sont ces couleurs ?

Un instant Lotia parut chercher, puislentement :

– Bleu… Blanc… Rouge.

Et soudain un cri s’échappa de seslèvres :

– Le drapeau de France… C’est de Franceque vient la liberté.

Comme si ce dernier effort l’avait épuisée, lapauvre enfant battit l’air de ses bras et se renversa en arrièreprivée de sentiment.

D’un bond Robert fut auprès d’elle, le visagebouleversé par une effrayante contraction. Il la crut morte ;mais l’âme de l’Égyptienne ne s’était pas encore envolée.

Un évanouissement succédait aux transports dudélire.

Tandis que tous s’empressaient autour de lamalade, que Maudlin et Jean lui mouillaient les tempes, Joës’approcha de Niari. Il souleva le prisonnier, l’accota dans unfauteuil et le regardant bien en face :

– Niari, dit-il, tu as vu, tu asentendu ?

Le fanatique baissa la tête pour affirmer.

– Lotia, reprit le Corsaire, se débatcontre la mort. Ses forces sont bien près d’être épuisées.

Un tressaillement passa sur la figure maigrede l’ancien serviteur de Thanis.

Si fugace qu’eût été cette marque desensibilité, Joë l’avait distinguée. Il en conçut un vagueespoir ; sa voix se fit plus pénétrante pourcontinuer :

– C’est la fille de Hador, la dernièrefleur éclose sur le tronc vieux de quatre mille ans. Ses aïeuxmarchèrent au combat sous les ordres de seize dynasties dePharaons. Ils furent les intraitables adversaires des conquérantsHycsos. Contemporains de Moïse, ils assistèrent impassibles audéchaînement des plaies d’Égypte. Ils virent le fleuve rouge desang ; leur maison fut mise en deuil par la peste ; lesinsectes, les grenouilles ravagèrent leurs champs, mais ils necourbèrent point leur tête altière. Pharaon céda. Il permit auxesclaves israélites de quitter la terre d’Égypte ; mais àpeine l’exode était-il commencé que les Hador se présentèrent aupalais de Thèbes aux cent portes. Au risque de leur vie, ilsinsultèrent le monarque tout puissant, le flagellèrent de phrasesmordantes, et enfin le décidèrent à poursuivre ceux quifuyaient.

Tandis qu’il parlait, Niari relevait peu à peule front. Ses yeux noirs se fixaient étincelants sur le jeunehomme ; ses narines palpitaient. Il semblait respirer l’airembrasé des batailles.

– Alors, reprit Joë, les Hador firentatteler leurs coursiers rapides à leurs chars de guerre aux rouesd’airain. Armés de javelots, de leur grand arc de palmier, ilspartirent comme l’ouragan, suivant les traces d’Israël. Toute lanoblesse Égyptienne se ruait derrière eux, entraînant le Pharaon.L’ouragan de fer atteignit les fuyards près de la mer Rouge. Lesouffle de Jéhovah, dit la légende, sépara en deux les eaux de lamer qui se dressaient ainsi que des murs laissant libre un passagedans lequel Israël se précipita. Les pieds du peuple s’imprégnaientdans la vase que, jusqu’à cette heure, avait seul rayée le ventredes Léviathans. Devant ce prodige de simples guerriers eussenthésité. Mais les Hador étaient des héros, les Grecs en eussent faitdes demi-dieux, et le chef de la race, fouaillant ses chevaux quise cabraient en hennissant d’épouvante, poussa le premier son chardans l’abîme.

Malgré les cordes qui enserraient ses membres,l’Égyptien avait réussi à se dresser sur ses pieds. Une rougeurcolorait sa face bronzée ; dans son regard aigu luisait leflamboiement des gloires disparues.

Joë poursuivit après un moment desilence :

– Les destins avaient condamné lesguerriers de la vallée du Nil. Comme ils allaient atteindre lesHébreux, les roues des chars se détachèrent. Il y eut unencombrement de chars, de chevaux, puis les eaux s’écroulèrent, unevague géante jaillit jusqu’au ciel, roulant dans les tourbillonsd’écume, ainsi que des fétus de paille, les cadavres de ces titansque le pouvoir de l’infini n’avait pu effrayer.

Et tout à coup, sans transition, l’accent dujeune homme, se fit plaintif.

– Ainsi que la fleur sur le tronc ducorail, Lotia est née de cette souche d’hommes de granit. Elle estla grâce, la douceur, la bonté comme ils étaient l’orgueil et lecourage. Vas-tu la condamner à mourir ? Vas-tu trancher cedernier rameau qui rappelle les temps héroïques de la patrie ?Son âme ingénue l’a poussée vers un de nos compagnons. Quel est-il,celui-là ? Un Français, un homme de cette race bienveillanteet aimable qui travaillait autrefois à rendre l’Égypte prospère,puissante, qui préparait la renaissance de ta patrie. À son insu,Lotia était guidée par l’esprit de ses ancêtres… Bon sang nesaurait mentir. Ce qu’elle cherchait inconsciemment, c’étaitl’alliance de la jeune Égypte avec le pays des Francs.

Le ton de Joë devint sévère alors :

– Toi, pendant ce temps, quefais-tu ? Emporté par un aveugle patriotisme tu désespères, tujettes dans les bras de la mort celle qui seule peut grouper tousles patriotes Égyptiens.

Mais Niari interrompit soninterlocuteur :

– Si elle l’épousait, elle serait aussiperdue pour la cause à laquelle j’ai voué mon existence. Tu as bienparlé, certes, et mon cœur a tressailli à tes paroles. Seulementcelui dont tu plaides la cause a refusé de combattre nosoppresseurs.

Un instant Pritchell demeurainterdit :

– S’il acceptait cependant,consentirais-tu à faire la déclaration qu’il espère detoi ?

À son tour l’Égyptien hésita :

– Je ne sais pas, fit-il enfin.

– Comment ?

– Je ne sais pas, répéta Niari.

Et se décidant brusquement às’expliquer :

– Suis-je certain qu’après avoir fait cequ’il désire, il agirait ainsi que tu le dis ?

– Oui, s’il s’engageait sur l’honneur. Ilest de ceux qui ne manquent pas à leur parole.

Les traits de Niari se plissèrent de millerides, ses yeux traduisirent la lutte suprême de son affection pourLotia contre l’incertitude de l’avenir.

– Mais vous êtes Anglais, vous,murmura-t-il à demi vaincu. Pourquoi me priez-vous en faveur d’unhomme qui, si je vous crois, fera la guerre aux gens de votrenation ?

Une ombre s’épandit sur le visage duCorsaire :

– Pourquoi me rappelles-tu cela ? Jene me souvenais que de la justice et du droit.

Il redressa la tête, le regard brillant.

– Malgré ce que tu viens de dire, je teprie encore. Individus, sociétés, doivent mépriser leurs intérêtsquand la justice se présente. Plus haut que la fortune estl’honneur.

Un instant Niari sembla réfléchir, puisprenant son parti :

– Soit, je sens que vos paroles sontvraies. Que sir Robert Lavarède prenne l’engagement de conduire nosjeunes hommes au combat, et je l’aiderai à dépouiller le nom deThanis.

Pritchell allait répondre, mais il n’en eutpas le temps.

Légère comme un souffle, une voix douceretentit à ses oreilles :

– Oui, disait-elle, oui, Robert,acceptez. Aidez-moi à remplir le grand devoir légué par mesaïeux.

Lotia venait de sortir de son évanouissement.Elle avait entendu les derniers mots prononcés par Niari, et dansle trouble de son retour à la conscience, ne se souvenant plus quece qu’elle demandait était ce qui l’avait séparée de son fiancé,elle avait supplié :

– Acceptez, Robert, acceptez.

La prière fit pâlir le cousin de Lavarède,mais Armand et Joë se penchèrent vers lui :

– C’est la vie de cette enfant, dit lesecond.

– Tu reprendras le nom de ton père et tute vengeras du mal que t’ont fait ceux qui t’ont jeté dans larévolution égyptienne, continua le premier.

Alors Robert se retourna vers Niari :

– Nous allons rentrer en France. Tuaffirmeras que je ne suis pas Thanis, ta déclaration permettra dedresser un acte de notoriété, grâce auquel je redeviendraimoi ?

– Oui.

– Et moi, je te donne ma parole de fairece que tu voudras pour l’indépendance égyptienne.

– Est-ce vrai ?

– Je l’ai dit.

– Tu seras le chef de larévolte ?

– Je serai le chef.

– Tu donneras ta vie à la cause despatriotes ?

– Je la donnerai.

– Et après la victoire, tu épouseras lafille des Hador, selon les coutumes de ton pays ?

– Oui !

Et avec explosion Robert s’écria :

– Moi qui désirais la vie paisible ettranquille, me voici forcé de mettre toute une contrée à feu et àsang, pour qu’une jeune fille puisse revêtir la robe blanche desmariées !

– Si tu as des regrets, il est tempsencore de te séparer d’elle ! gronda l’Égyptien.

Mais le Français ne lui permit pas decontinuer :

– J’ai juré. J’irai en Égypte, jeravagerai tout sur mon passage, je comblerai le Nil si tu l’exiges,mais, jour de ma vie, Lotia vivra.

La malade sourit doucement, elle tendit samain amaigrie au brave garçon, puis ses paupières se fermèrent etelle s’endormit paisiblement.

Chapitre 13LE TOUT-SYDNEY VOIT ENFIN LES YEUX DE TRIPLEX

Un mois plus tard, la ville de Sydney était enfête.

Une foule compacte, bruyante, enthousiaste,emplissait les rues.

Au milieu des groupes circulaient lesreporters de l’Instantaneouset du New-SydneyReview rencontrés jadis par Armand Lavarède au pied de lapotence de sir Toby Allsmine.

Ils étaient radieux. Le journaliste français,pour réparer le mauvais tour joué à ses confrères, dont, on s’ensouvient, il avait détruit les clichés photographiques, avaitpréparé à leur intention, durant la traversée de l’Île d’Or àSydney (lui et ses compagnons étaient revenus à bord du vaisseauamiral de l’escadre du Pacifique) un historique complet desaventures du Corsaire Triplex.

Dès l’arrivée à Port Jackson, il l’avait remisaux jeunes gens, qui l’avaient publié dans leurs feuillesquarante-huit heures avant tous leurs concurrents, ce qui s’étaittraduit, pour l’Instantaneous et le New-SydneyReview par un tirage fantastique.

C’est ainsi que le grand public avait apprisla défaite de Toby Allsmine et le prochain mariage du Corsaire,alias Joë Pritchell, avec miss Maudlin Green, fille dunoble lord assassiné par le Directeur de la police.

La double nouvelle avait couru sur les filstélégraphiques le long des côtes de l’Australie, provoquant partoutun « émoi indescriptible », accru encore par ce fait queTriplex était Anglais et que ses merveilleux sous-marinsappartiendraient un jour à l’Angleterre.

Tout le monde avait voulu « honorer de saprésence » le mariage de l’illustre navigateur. Les compagniesde chemins de fer, sollicitées de tous côtés, avaient dû organiserdes trains de plaisir pour Sydney ; les entreprises denavigation avaient affrété des steamers pour transporter vers lapopuleuse cité les innombrables admirateurs de Triplex. Certainsretardataires même, désespérant de trouver place dans les wagons ousur les navires, étaient venus en ballon.

Sur toutes les routes, ç’avait été un défiléinterminable de bicyclettes, de chevaux, d’automobiles. Desentrepreneurs de transports firent fortune.

Les libraires amassaient des rentes en vendantdes portraits plus ou moins authentiques des objets de l’engouementgénéral.

Et ce jour-là, jour où devait être célébréel’union de Joë et de Maudlin, les camelots firent de l’or envendant une petite médaille de bronze commémorative de l’hymenTriplex.

La population de Sydney était décuplée. Ons’écrasait partout. Dans les rues, dans les maisons. Les hôtels,regorgeant de monde, avaient augmenté leurs prix. Une chambre pourune personne en contenait cinq, ce qui n’empêchait pas chacun desclients de payer deux guinées par jour. Le roastbeef atteignait leprix invraisemblable de vingt-cinq francs la livre, le pain étaitcoté deux francs ; un œuf, un franc cinquante centimes, et lereste à l’avenant.

Mais il est à remarquer que ces prix fabuleuxn’altéraient en rien la gaieté générale.

Les Australiens sont commerçants et ilstrouvaient tout naturel d’être rançonnés dans une circonstanceaussi exceptionnelle.

La promenade des époux à travers la ville futune véritable marche triomphale.

Les voitures, qui les emportaient, filaiententre une double haie de curieux qui applaudissaientfrénétiquement.

Les hip, les hurrah se croisaient dans l’airavec un bruit de tonnerre ; les chapeaux sautaient en l’air.C’était du délire.

Les officiers de l’escadre, qui tous faisaientpartie du cortège, eurent leur part de ces acclamations, et lesoir, pendant le bal qui fut donné dans les salons de l’hôtel deParamata-Street, la presse fut telle dans la rue que cinquante-septpersonnes furent écrasées dans la foule.

En un mot, c’était une vraie fête, commel’affirmèrent le lendemain toutes les gazettes de la ville.

Le second jour, la folie universelle futencore plus grande.

Les navires de l’escadre pavoisés saluèrent leCorsaire Triplex de salves d’artillerie, auxquelles répondirent lesbatteries des forts.

La foule eut la joie de voir circuler à lasurface de l’eau les navires mystérieux dont elle avait seulementaperçu les fanaux dans la nuit mémorable où Joan avait reçul’Arlequin d’or.

Enfin elle voyait les yeux deTriplex !

**

*

Et durant ce temps, dans la cabine où il étaitenfermé, sir Toby Allsmine dépouillé de sa situation, vaincu,déshonoré, réfléchissait. Il était sombre, les clameurs populaires,que lui apportait la brise, lui arrachaient des gestesviolents.

Être jeté à terre lorsque l’on a escaladé lesommet des honneurs. Être captif lorsque l’on a été le maîtretout-puissant des millions d’hommes qui, sur les rives duPacifique, obéissent à l’Angleterre…, c’est horrible.

Mais plus horrible encore est le triomphe del’ennemi.

Par l’étroit hublot, Allsmine regardait leport. Les pavillons multicolores hissés aux mâts, les détonationsdes canons dont le grondement roulait pesamment sur les eaux, lesvivats de la population le frappaient en plein cœur.

Triplex était tout, et lui n’était plusrien.

Une rage folle montait en lui, obscurcissantson cerveau. Il allait être traîné en Angleterre, jeté devant untribunal sur le banc des meurtriers.

Plus personne ne parlerait en sa faveur,maintenant que ce diabolique Corsaire avait soustrait ses dossierssecrets. Il serait condamné à la pendaison comme lesmalfaiteurs.

Ah ! son ennemi avait dit vrai, la nuitde la fête des Docks. Ses paroles revenaient à l’esprit duprisonnier. Il entendait sa voix mordante prononcer :

– Je pourrais vous tuer, je préfère vousvouer au ridicule en attendant que la justice anglaise vouspunisse.

Comme il avait tenu parole ! Avec quellepatience, quelle activité il avait travaillé à la chute de sirToby !

Maintenant tout était fini, tout !

Peu à peu les rumeurs de la fêtes’éteignirent. Le grand silence de la nuit s’épandit sur la ville,sur la rade endormies. Alors les réflexions du prisonnierchangèrent de nature.

Au milieu de l’apaisement des choses, ilressentit comme une lassitude physique et morale, un besoininvincible de repos. Sa vie avait été bien remplie… À quarante-huitans en somme, il avait vécu, dans le sens actif du mot, beaucoupplus que la plupart des octogénaires. Il avait connu la pauvreté,puis les satisfactions de la toute-puissance, en passant par tousles degrés de la hiérarchie. Toujours il avait surmonté lesobstacles, sauf cette dernière fois. Eh bien, il avait joué, ilavait perdu, il paierait.

Sa vie, après tout, valait-elle qu’il essayâtde la défendre. Peut-être en s’y employant bien, parviendrait-il àsauver sa tête… La belle avance ! Transformer une condamnationcapitale en une condamnation aux travaux forcés à perpétuité.Est-ce vivre qu’être privé de liberté ? La détention n’estqu’une longue agonie. Mourir vite, avec le minimum de souffrance,était préférable.

Oui, mais être pendu, se contorsionner au boutd’une corde sous les regards d’une foule à l’idiote badauderie.Non, mille fois non. Il n’était pas de ceux que la main du bourreautouche à l’épaule.

Presque toute la nuit il réfléchit.

L’aube blanchissait l’horizon, lorsqu’ilmurmura avec un geste énergique :

– Brûlé, ami Toby. Saluez la société etallez vous reposer.

Après ces paroles énigmatiques, il retira unebague chevalière passée à l’annulaire de sa main gauche. Il laconsidéra un instant, puis pressant de l’ongle un ressortinvisible, il fit basculer le chaton qui s’ouvrit ainsi que lecouvercle d’une boîte.

Dans la monture d’or une petite cavité avaitété évidée.

Elle contenait trois granules d’un rougebrun.

Allsmine les regarda, la face sombre, commehaletant sous une terreur intérieure. Enfin il fit couler lesgrains dans sa main.

Lentement il marcha vers sa couchette, s’yétendit. Durant dix minutes peut-être il demeura immobile, lespaupières closes. Le tremblottement de ses lèvres indiquait qu’ilprononçait des paroles inintelligibles.

Puis il rouvrit les yeux, fixa avec uneexpression d’horreur et de rage le hublot dont la vitre s’éclairaitdes premiers feux du jour ? et d’un geste brusque, porta à sabouche la main qui contenait les granules.

De nouveau il resta sans mouvement.

Avec un poison que le misérable portaittoujours sur lui, il venait d’échapper à la justice humaine.

**

*

Six mois s’écoulèrent. Les deux Lavarède,Aurett, Lotia et Niari étaient de retour à Paris après des adieuxémus à Joë Pritchell qui, avec sa jeune femme et mistress Joan,avait regagné l’Île d’Or, où, selon sa promesse, il allait assurerla richesse à ses anciens compagnons de course.

Sur les démarches d’Armand, sur lesdéclarations de Niari, un certificat de notoriété avait étédressé.

Désormais Robert avait repris son nom ;de nouveau il était citoyen français.

Le soir de l’heureuse journée où les dernièresformalités administratives avaient été remplies, il devisaitgaiement avec Lotia qui, elle, avait retrouvé avec l’espoir, sasanté et son adorable visage.

Gravement accroupi sur un tabouret,l’orang-outang Hope, qui avait beaucoup grandi, semblait écouter laconversation avec un réel intérêt.

Tout à coup Niari s’approcha du groupe. Hopegrinça des dents, mais un geste de Lotia l’apaisa aussitôt.

– Que veux-tu, Niari ? demanda lajeune fille.

L’Égyptien s’inclina, les mains réunies encoupe au dessus de sa tête :

– Fille des Hador, et toi, seigneurfranc, j’ai rempli ma promesse. Quand remplirez-vous lavôtre ?

– Eh ! interrompit Aurett qui,penchée sur l’épaule d’Armand, lisait à mesure qu’il les écrivait,ses impressions sur son merveilleux voyage aux côtés de Triplex.Eh ! brave Niari, laissez-leur le temps de respirer.

Mais le patriote haussa les épaules :

– Un peuple courbé sous le bâton attendsa délivrance. Est-il juste que ceux dont on espère le cri deliberté, s’abandonnent aux loisirs, à la paresse ?

– Non, dit gravement Lotia en se levant,un rayon enthousiaste dans ses grands yeux. Non, cela ne serait pasjuste.

Et prenant la main de Robert :

– Chef ! laissez-moi être lapremière à vous donner ce titre. Chef ! quand nousconduisez-vous vers les rives du Nil ; vers le pays qui libredoit voir notre union ?

Le jeune homme lui sourit. Partir en guerredevenait pour lui synonyme de conduire à l’hyménée celle quipossédait toute son âme. Puis se tournant vers Niari :

– Prépare tout pour le départ, Niari.Nous quitterons Paris aussitôt que tu auras pris les dispositionsque tu jugeras utiles.

Pour la première fois un large rire distenditles lèvres de l’Égyptien. Il se prosterna devant le fiancé deLotia :

– Je te remercie de ces paroles, Chef. Tabouche ne sait point mentir et ton cœur est loyal comme elle.Bientôt nous partirons à la conquête du Nil.

Il n’est point de situation grave où lecomique ne prenne sa place.

L’orang-outang, qui avait suivi la scène,bondit vers le Français, lui prit la main d’un air héroïque. Luiaussi semblait dire :

– Allons conquérir le Nil !

Et Lotia soupira doucement :

– Est-ce un présage ? Hope,Espoir, annoncez-vous le succès et la fin de nosépreuves ?

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