Categories: Romans

Cousin de Lavarède !

Cousin de Lavarède !

de Paul d’Ivoi

À Monsieur HIPPOLYTE MARINONI

Directeur du Petit Journal.

 

C’est à vous et à votre appui que l’ancien Lavarède dut son heureuse fortune. Laissez-moi le plaisir de vous dédier le nouveau,en témoignage de mon affectueuse et profonde reconnaissance.

Paul d’IVOI

Partie 1
LE DIAMANT D’OSIRIS

Chapitre 1 DEUX BOLIDES

– Je t’en prie, mon cher Ulysse, quitte ce télescope.

– Un instant encore, mon bon Robert.

– Plus une seconde. Tu ne songes pas,malheureux, que de ses mains rouges, ma peu attrayante concierge prépare en ce moment le thé que je te conviai à déguster.

– Si… mais…

– Mais la dame du cordon est exacte. Elle connaît mes habitudes ; à 8 heures précises, elle met la bouilloire sur le feu ; à 8 h. 25, elle verse l’eau à100 degrés sur les feuilles aromatiques. Et il est 35. Depuis dix minutes, le thé infuse ; nous avons un grand quart d’heure de route pour gagner mon logis de la rue Lalande. Le thé sera trop fort, il nous énervera. Par ta faute, nous aurons une nuit sans sommeil.

– Pour mon compte, je suis déjà sûr de ne pas dormir.

– Égoïste, va !

Ces répliques s’échangeaient entre deux jeunes gens, sous la coupole de l’observatoire de Paris.

L’un, perché à quatre mètres en l’air, dans le fauteuil d’observation placé en face de l’oculaire du télescope géant, dit « Grand Équatorial », appartenait évidemment au personnel de la maison. Son aspect ne permettait pas le moindre doute. Sa face large encadrée de cheveux blond-pâle, son nez court et épaté, ses yeux petits et étonnés, sa bouche libéralement fendue, lui assuraient une ressemblance réelle avec l’astre des nuits : Isis, Sélènè, Hécate, Phœbé, comme disaient les anciens ; la Lune ainsi que l’appellent les modernes.

Ulysse Astéras occupait l’emploi de calculateur, humble commis de l’administration de savants qu’abrite l’Observatoire ; mais il avait « une boule d’astronome ».

Le mot était de son compagnon, un grand garçonde vingt-cinq à vingt-six ans, aux yeux noirs très doux, à la peaubrune, sur laquelle la moustache châtaine traçait une ligne plusclaire. Autant Ulysse semblait nerveux, agité, autant ce dernierparaissait calme.

Nonchalamment étendu sur le socle d’unerespectable lunette astronomique, il s’était soulevé à demi pourmorigéner son ami.

– Égoïste, va ! avait-il dit.

Du, haut de son perchoir, Astéras agitafrénétiquement les bras, sans quitter des yeux l’orifice de sontélescope.

– Égoïste ! tu l’es plus que moi. Ils’agit de mon avenir. Prends la peine…

– Je ne veux prendre que le thé.

– Sempiternel railleur. Songe donc à lagloire que je poursuis. Je serais classé parmi les notabilités dela science si…

– 8 heures 40 !

– Si je parvenais à observer cet astreerrant, ce bolide… à déterminer ses éléments.

– Je ne connais qu’un élémentindispensable. Le thé !

– Ce bolide, continua Ulysse sanss’inquiéter de l’interruption, ce bolide, apparu dans l’atmosphèreterrestre depuis quinze jours, ce bolide qui met en ébullition tousles observatoires du globe.

Le calculateur se dressa tout droit, désignantde l’index le sommet de la coupole.

– Car cet astéroïde unique, étrange,paradoxal, bouleverse toutes les lois célestes, Galilée et Newtonse sont trompés… Un corps animé d’un mouvement propre et abandonnédans l’espace…

– Tombe sur le plancher, ricana Robert envoyant son ami se cramponner au fauteuil, pour éviter unechute.

Mais l’enragé Astéras continua :

– Ce corps ne décrit pas forcément l’unedes trois courbes géométriques : ellipse, parabole, hyperbole.La preuve en est faite. Nous avons sous les yeux…

– Sur les yeux, rectifia soninterlocuteur.

– Un bolide à marche constante, maisirrégulière.

Robert éclata de rire ettranquillement :

– Voilà pourquoi tu te mets les sens àl’envers ?

– Il me semble que cela en vaut lapeine.

– Il te semble mal. Le sage ne court pasaprès les météores fantaisistes.

– Ce sage-là ignore les météorites.

– Point ! car tout homme a sonbolide.

À cette affirmation, Astérassursauta :

– Que dis-tu ?

– L’exacte vérité.

– Alors toi, Robert Lavarède, caissier dela maison Brice et Molbec, fabricants d’instruments d’optique…

– J’ai mon bolide et je le prouve.

– Je t’écoute.

Insidieusement le calculateur reprit sonobservation, enchanté du répit que lui annonçait l’exorde de sonami. Celui-ci, sans quitter son attitude nonchalante,commença :

– Né dans une ferme, située à cinquantekilomètres d’Ouargla, en plein sud Algérien, je fis mes études àAlger. À quinze ans, j’étais orphelin. L’un de mes professeurss’intéressa à moi ; il m’adopta, et lorsqu’il fut nomméprincipal du collège de Nîmes, il m’emmena avec lui. J’étaisbi-bac, c’est-à-dire gratifié de mes baccalauréatsès-lettres et ès-sciences, quand mon protecteur mourut à sontour.

Ému par ces souvenirs, le causeur se tut unmoment, et dans le silence, on entendit ces paroles marmottées parAstéras :

– Il a été signalé avant-hier dans laconstellation des Gémeaux, il ne peut être loin.

Évidemment cette remarque ne s’appliquait pasau récit de Robert. Absorbé, celui-ci ne l’entendit même pas, D’unevoix lente, assourdie, il poursuivit :

– J’étais seul. Durant trois années jerencontrai une famille dans l’armée. Puis l’époque de ma libérationarriva, je me retrouvai isolé. Je suis un affectueux. La solitudeme pesait. Pas un parent, pas un ami avec qui partager ma pensée.C’est dans cette disposition d’esprit que j’appris, par lesjournaux, l’existence et l’adresse d’Armand Lavarède, mon cousin.Oh ! cousin au cinquantième degré, à la mode de Bretagne et deProvence ! Je ne l’avais jamais vu. Mon père n’avait pasdavantage rencontré son père. Les deux branches de la familleavaient vécu sans se donner la moindre marque de souvenir. Maisbah ! c’était un parent. Je me rappelais que mon père m’enavait entretenu quelquefois. N’ayant rien à lui demander qu’un peud’amitié, je n’avais aucune crainte d’être mal reçu. Je vins àParis.

– Rien, rien, grommela Ulysse du haut deson observatoire.

– Ici j’appris que mon cousin avaitquitté la France. Pour obéir aux clauses d’un testament, ileffectuait le tour du monde avec vingt-cinq centimes en poche.J’avais trouvé mon bolide.

– Tu as trouvé le bolide… où cela, clamaAstéras, tiré de sa préoccupation par ce mot magique ?

– Eh ! je ne te parle pas de tonastre errant. Il s’agit de mon cousin.

– Je le regrette.

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Rien. Continue je t’en prie.

– Je le veux bien. Il fallait vivre.J’entrai comme commis dans la maison Brice et Molbec, pour attendrele retour du voyageur. Les mois se passent. On m’envoie àSaint-Gobain pour une vérification de lentilles destinées àl’observatoire de Pulkowa. Je reste quinze jours absent. Jereviens. Misère ! Armand Lavarède avait traversé Paris, maisil était reparti en Angleterre afin d’épouser une charmante miss,qui l’avait accompagné avec son digne père, durant son tour dumonde. On l’attendait prochainement. Une attaque d’influenza meforce à garder la chambre. Une semaine à peine. Je suis guéri. Jecours chez mon cousin. Il avait passé à Paris avec sa jeune femme,mais il était loin déjà, faisant un voyage de noces en Amérique. Etmaintenant j’espère toujours. Trouve donc beaucoup de bolides àmarche aussi constante et aussi irrégulière ?

Un rugissement d’Astéras répondit :

– Je le tiens enfin.

– Quoi donc ? interrogeatranquillement Robert.

– Mon bolide.

Le bouillant calculateur s’était déjà remis àson télescope. Ses bras étendus frétillaient joyeusement :

– Oui, c’est bien lui ! Avec salumière propre signalée par tous les observateurs ! Ellesemble en effet provenir d’une origine électrique plutôt que d’unecombustion.

– 9 heures, remarqua Lavarède. Veux-tu,oui ou non, venir prendre le thé ?

– Éteint ! gémit Astéras.

– Tu dis ?

– Éteint comme une bougie que l’onsouffle. Invisible, introuvable.

– Mais, triple fou, abandonne à son sortce morceau d’astre qui se moque de toi, et mettons-nous enroute.

– Tu as raison, gronda le calculateurdépité par la brusque disparition du météore. Au diable cefantasque passant céleste !

Il dégringola l’échelle d’observation, etentraîna son ami à travers les couloirs de l’Observatoire. Uninstant plus tard, tous deux franchissaient le portail del’édifice, gagnaient la rue Cassini, le boulevard Saint-Jacques,traversaient la place Denfert, l’avenue d’Orléans ets’engouffraient dans la rue Daguerre. Il faisait une nuit noire,brumeuse de novembre. Les rues humides étaient désertes etsilencieuses.

Tout en marchant d’un bon pas, Astérasexhalait sa mauvaise humeur :

– A-t-on jamais vu cet astéroïde quis’éteint à la seconde où j’allais m’assurer de son identité.

– Il craint peut-être les indiscrétionsde la police, fit placidement Robert.

– Plaisante, mon ami, plaisante. Tant pispour toi si tu ne t’intéresses pas aux merveilles de la science.Si, au lieu d’un être matériel, j’avais à mes côtés unintellectuel, il s’étonnerait avec moi de la variabilitéextraordinaire de l’éclat de ce monde minuscule.

Et du ton d’un professeur en chaire :

– Certes ! le ciel, ce livre del’immensité, où l’histoire de l’univers est écrite par des soleils,certes, le ciel contient des étoiles variables. T de laconstellation de la Couronne est descendue, du 12 au 21 mai 1866,de la 2e à la 9e grandeur ; X du Cygnevarie, dans une période régulière de 406 jours, de la 4eà la 13e grandeur ; V des Gémeaux passe par 3grandeurs en 21 heures ; mais aucune n’a la variabilitéintensive du singulier mondicule qui nous occupe. D’une seconde àl’autre, celui-ci va d’un éclat insoutenable au noir absolu.

– Tous les astronomes teressemblent ? interrompit Lavarède.

– Oui. Tous sont épris comme moi del’infini mystérieux.

– Alors, sais-tu dans quelleconstellation je placerais l’Observatoire ?

– Je ne vois pas…

– Je le vois, moi ; dans celle deCharenton, dont il deviendra, s’il ne l’est déjà, le pourvoyeurprincipal.

Du coup, le calculateur leva les bras au cielen un geste d’éloquent désespoir :

– Que je reconnais bien ton esprit terreà terre. Des calembours. Voilà tout ton rêve. Ton idéal, c’est tonbureau où tu arrives chaque matin.

– À 9 heures, ami poète ; dont jesors à six ; où j’ai ma petite besogne méthodiquementordonnée. Tandis que tu parcours en imagination des millions delieues dans le ciel, moi je pousse l’horreur des voyages jusqu’à nepas laisser voyager ma pensée. Peut-être suis-je ainsi parce quemon cousin a accaparé toutes les facultés de déplacement desLavarède. En tout cas, je suis heureux d’être tel. Oh ! sedéplacer, se déranger, changer chaque jour d’habitat etd’habitudes ; quelle épouvante pour moi ! Je suiscasanier, tranquille, paisible, homme d’accoutumance. Je suiscaissier, j’espère l’être toujours. Plus heureux que plusieurs demes collègues, je suis certain de ne jamais puiser illicitement àla caisse qui m’est confiée, car si cette idée malheureuse mepouvait venir, tout mon « moi » se révolterait à lapensée du voyage en Belgique et en fugitif, qui devient de rigueuren pareil cas. Et je me connais ; je résisterais.

– Tu ne parleras pas toujours ainsi.

– Ah ça ! tu deviens insolent,Ulysse. Prétendrais-tu insinuer que je dilapiderai les fondsconfiés à ma garde ?

– Eh non ! tu es un honnête homme.Je voulais seulement dire que l’ambition te pousserait un beaumatin.

– Ni matin, ni soir.

– Et avec elle viendra le besoin dedéplacement, qui t’apparaît aujourd’hui comme une chosemonstrueuse.

– Monstrum horrendum ! Tuerres, mon bel ami. Charitablement je t’avertis ; si tut’établis nécromancien, tu feras faillite.

– Oh que non !

– Oh ! que si !

Et clignant des yeux d’un air fin, lecalculateur reprit :

– Tu sais que je ne connais rien de lavie. Perpétuellement penché sur mes tableaux de parallaxes, deminima, et cétera, je n’ai point le loisir d’étudier l’humanité quigrouille sous les étoiles.

– Ça, c’est vrai, souligna Robert. Àpreuve qu’au mardi gras tu prenais un costume de Folie pour unhabit de cour.

– Je ne suis pas un homme de nuances,c’est vrai. Mais je dîne parfois chez une vieille amie de mafamille. Elle prétend qu’il existe de par le globe des jeunesfilles qui sont des anges.

– Toutes les jeunes filles sont desanges.

– Ah ! fit Astéras de la meilleurefoi du monde, c’est bien possible. Eh bien donc, il est, paraît-il,une loi mathématique qui nous régit. Cette loi fait que l’onrencontre un de ces anges. On l’épouse, et alors l’ambitionnaît.

Son interlocuteur l’interrompit par un riresonore :

– Mon cher devin, ta prophétie tombed’elle-même.

– Où prends-tu cela ?

– Dans ma résolution de ne me marierjamais.

– Ta résolution se brisera contre la loidont je parlais l’instant.

– Non, ami Ulysse. Tu peux rayer cela detes papiers.

– Parce que ?

– Parce que je ne veux pas me marier.

Le jeune homme avait scandé ces derniers motsavec énergie. D’un ton plus posé, il affirma :

– Vois-tu. La jeune fille étant d’essenceangélique, moi je ne suis qu’un homme. Conséquence fatale : mafemme userait sa vie et la mienne à exprimer des avis contrairesaux miens.

– Par bonheur, tout le monde ne pense pascomme toi.

– Je ne l’ignore pas. Mais poursatisfaire mon instinct de combativité, il me suffit d’avoir sousla main un ami comme toi. Je te vois juste assez pour ne passouffrir de ton caractère. Tu me fatigues, je te quitte. Rien deplus commode.

– Ah ! murmura Ulysse en haussant,les épaules, à t’entendre on ne croirait pas que tu es un bravegarçon, plein de cœur, de générosité.

– Je ne suis pas assez riche pourrépandre cette croyance.

– Oui, mais je te connais, moi. Tu asbeau t’en défendre tu te marieras, mon ami Robert, et tu seras lemeilleur mari qui se puisse rêver.

Tout à leur conversation, les promeneurs neremarquèrent pas, à vingt mètres en avant d’eux, un groupe qui, àleur approche se dissimula dans la baie d’une porte basse, dont lebattant ouvert laissa apercevoir un corridor sombre.

Deux hommes étaient là :

– C’est lui, fit l’un d’eux à voixbasse.

– Ce Robert Lavarède que vous m’avezdésigné, seigneur ?

– Lui-même. Je reconnais son organe.

– Mais il n’est pas seul.

– Tant pis. L’autre sera de la partie.Nous ne pouvons laisser en liberté un individu qui clabauderait surl’aventure.

– Ce serait gênant en effet.

– Attention. Les voici. Sois adroit.

Robert et son compagnon approchaient. Ilspassèrent devant les mystérieux causeurs. Ils allaient s’engagerdans la rue Lalande où demeurait Lavarède.

Soudain un bruissement d’étoffe les fittressaillir. Avant qu’ils eussent pu se rendre compte de la causedu bruit, une sorte de manteau ample s’abattit sur leurs têtes, lesemprisonnant dans ses plis lourds.

Presqu’aussitôt des mains nerveuses lessaisissaient, et ils étaient entraînés dans le corridor sombre, àl’entrée duquel stationnaient un instant plus tôt les causeursinconnus.

Chapitre 2EN PLEIN MYSTÈRE

Si rapide avait été l’attaque, que ni Robert,ni son ami, n’avaient pu esquisser la plus légère résistance. Àdemi portés par leurs agresseurs, ils se sentirent brutalementpoussés dans une salle. À travers l’étoffe qui les aveuglait, ilsperçurent le bruit assourdi d’une porte qui se refermait, puis lesilence se fit.

Encore tout ahuris de l’incident, ilsparvinrent, non sans peine, à se débarrasser du manteau-filet quiavait assuré leur capture. Voir où ils se trouvaient était leurpensée.

Espoir vain ! Une obscurité opaque lesenvironnait. Avec colère, Lavarède frappa le sol du pied.

– Où sommes-nous ?

– Oh ! déclara naïvement Astéras,nous ne sommes pas éloignés de la rue Lalande.

– Satané rêveur. Cela, je le sais aussibien que toi. Je demande où nous nous trouvons en ce moment ;ce que signifie cette sotte plaisanterie ?

– J’en suis victime ainsi que toi-même.Je ne puis donc t’éclairer.

– Éclairer, voilà un mot juste. J’ai desallumettes. Éclairons notre prison ; peut-être que lasituation suivra ce bel exemple.

Le grésillement du phosphore annonça queRobert joignait le geste à la parole, et une faible lueurtremblotta dans la salle.

– Victoire ! des becs de gaz.

Ce cri était arraché au jeune homme par la vued’appliques, garnies de bougies de porcelaine, et placées de chaquecôté de la glace surmontant une cheminée de marbre blanc.

Les becs enflammés permirent aux captifsd’examiner leur geôle dans ses moindres détails.

Ils se trouvaient dans une petite salle dequatre mètres de côté, meublée sommairement de deux couchettes,d’une table de sapin et de quelques chaises. Détailparticulier : sauf la porte de chêne massif, la pièce n’avaitaucune ouverture apparente.

– Bah ! exclama Robert. La porteexiste, il s’agit de la forcer à s’ouvrir.

Dans une maison parisienne, le bruit appelleforcément l’attention. Faisons du bruit.

Et s’armant d’une chaise, il en porta un coupformidable contre le battant. Mais, à sa grande surprise, le chocn’eut point le retentissement prolongé qu’il espérait. Le son futsec, bref, comme étouffé. Évidemment une double porte capitonnéearrêtait la vibration.

Cette découverte porta au paroxysme la colèredu caissier de la maison Brice et Molbec. Sa main brandit sa chaisecomme un bélier, et durant quelques minutes il frappa l’huis. Lerésultat de cet exercice était facile à prévoir. La chaise cédatout à coup. Les morceaux roulèrent sur le plancher, et Robertdésarmé regarda autour de lui pour trouver quelque autre moyend’apaiser son courroux.

Déjà Astéras s’était assis philosophiquementdevant la table. De sa poche, il avait tiré des papiers couverts dechiffres et, insoucieux de sa captivité, il s’était absorbé dans larecherche passionnante d’un problème de réfraction.

Sa tranquillité gagna incontinent Lavarède. Ilse laissa choir sur un siège, en grommelant :

– Le fait est que je me donne bien du malen pure perte.

Mais, presqu’aussitôt, il seredressa :

– En pure perte ! Ce n’est pasexact. Le thé nous attend. Il ne sera plus buvable, si notreséquestration se prolonge.

Et élevant la voix :

– Monsieur, Madame ou Mademoiselle,déclama-t-il avec le plus grand sérieux. J’ignore le sexe, l’âge,le caractère, le nom de la personne qui nous contraint à accepterson hospitalité. Seulement je la conjure de nous délivrer sansretard, afin que mon ami Ulysse Astéras et moi puissions dégusterle thé qui nous attend.

Comme pour répondre à cette parole, unclaquement sec se fit entendre ; un panneau de la cloisons’abattit, démasquant un monte-plats, sur lequel une théièrefumante apparut au milieu d’un service à thé.

Un instant, le jeune homme demeura immobile,stupéfait de cette réplique d’allure fantastique, mais, reprenantson sang-froid.

– Après tout, profitons del’attention.

Délicatement il transporta sur la tablethéière, pot au lait, tasses, soucoupes chargées de« rôties » dorées du plus appétissant aspect. Lemonte-plats dévalisé, Lavarède reprit :

– Merci beaucoup, nous sommes servis.

Il n’avait pas achevé que le panneau de lamuraille se refermait. Décidément, un spectateur invisible épiaitles prisonniers. Cette pensée engagea Robert à faire bonnecontenance.

Quelqu’un, sans nul doute, s’amusait à sesdépens. On l’avait enfermé pour voir « la tête qu’ilferait ». Eh bien ! il accepterait gaiement l’aventure,et les rieurs seraient de son côté.

Cette résolution prise, il frappa sur l’épauled’Astéras, plus enfoncé que jamais dans ses calculs.

– Hein ? fit ce dernier ensursautant.

– Le thé est servi, mon bel ami.

– Le thé. Parfait ! Alors je serremes paperasses.

Tout en réintégrant ses feuilles dans sapoche, Ulysse roulait des yeux effarés ?

– Ah ça ! demanda-t-il enfin. Tu asdonc changé ton mobilier !

– Moi. Où prends-tu cela ?

– Ici donc. Ces couchettes, cesmeubles…

– Tu te figures donc être chezmoi ?

– N’y serions-nous pas ? bégaya lecalculateur d’un air ébahi.

Du coup Lavarède éclata de rire. Son ami,distrait comme toujours par ses études célestes, avait déjà oubliél’aventure dont il était victime.

Quelques mots le rappelèrent à la situation.Mais le thé répandait un délicieux parfum, les rôties beurréessollicitaient l’appétit, et le calculateur ne se fit point tirerl’oreille pour faire honneur à la collation offerte par uninconnu.

Robert, du reste, prêchait d’exemple. Avec unerapidité remarquable, liquide et solide disparurent. Seulement ilse produisit alors un phénomène étrange.

Les deux amis, bavards et joyeux durant lerepas, cessèrent brusquement de parler. Il leur sembla qu’un voiles’abaissait sur leurs yeux, noyant les objets dans une sorte debrouillard. Puis leurs paupières se fermèrent lentement, et ilsdemeurèrent immobiles, vaincus par un sommeil aussi soudain queviolent.

Le silence régnait dans la salle. Les flammesdu gaz dansaient capricieusement, promenant sur les objets desalternances d’ombres et de lumières mobiles.

Un quart d’heure s’écoula ainsi, puis laporte, si vainement brutalisée par Robert, tourna lentement sur sesgonds. Dans l’entre-bâillement, deux hommes se montrèrent.

L’un grand, le teint brun comme Lavarèdelui-même, était mis avec cette recherche un peu prétentieuseparticulière aux exotiques qui habitent Paris. Il était joligarçon, mais son regard manquait de franchise ; son front tropbas indiquait le cerveau où les larges idées ne sauraient sedévelopper à l’aise. Avec cela, dans son allure générale, quelquechose de veule, d’abattu comme chez tous ceux qui s’adonnent àl’oisiveté élégante, la plus ardue, la plus déprimante desoccupations.

Son compagnon, petit de taille, sec, brun,nerveux, sarrazin de type, semblait empêtré dans ses vêtements àl’européenne. À première vue, on sentait en lui l’être accoutuméaux tuniques flottantes de l’Orient. Ce fut lui qui parla lepremier :

– Vous le voyez, Seigneur, ilsdorment.

– Tu avais raison, Niari. Je n’auraisjamais cru que deux gouttes de sève d’euphorbe les réduiraient sipromptement.

– C’est que Votre Seigneurie a oublié lescoutumes d’Égypte.

– Bien oublié en effet. Et si j’ai unregret aujourd’hui, c’est d’être obligé d’y penser. Enfin, jecompte bien ne pas être absorbé longtemps.

Et d’un ton dolent :

– Combien d’heuresdormiront-ils ?

– Cinq ou six tout au plus.

– Cinq ou six, dis-tu ? Mais alorsnous n’aurons pas le temps de les transporter.

– Si, Seigneur, je vais transformer leursommeil en léthargie. Vous savez bien que votre fidèle Niari aétudié, chez les Brahmes Hindous, les connaissances mystérieusesqu’ils empruntèrent, il y a six mille ans, aux hiéroglyphites de lavallée du Nil.

– Oui, oui, je sais cela, fit soninterlocuteur d’un ton indifférent. Mais agis vite. J’ai hâte departir, de me débarrasser de la fastidieuse besogne que tu m’asapportée.

– Votre Seigneurie ne m’accuse pas, jepense. Mon dévouement ne sacrifie-t-il pas un peuple à safantaisie !

– Si, mon bon Niari. Ne prête aucuneattention à mes paroles. Je suis si ennuyé, que j’ai l’air de t’envouloir. Il n’en est rien, sois-en sûr.

Niari s’inclina cérémonieusement, fouilla dansles poches de son pardessus, et en tira une boîte ronde qu’ilouvrit.

À l’intérieur, on apercevait une sorte depommade de couleur émeraude.

– Voilà qui empêchera le réveil de cesdormeurs, aussi longtemps que vous le désirerez.

– Trois ou quatre jours suffisent.

– Bien, Seigneur.

À l’aide d’une spatule de bois, le singulierpersonnage prit une parcelle de la préparation, et l’introduisitentre les lèvres de Lavarède. Il procéda de même avec Astéras.

– Maintenant, déclara-t-il en terminant,durant quatre jours, ils seront immobiles, muets, comme morts. Leurrespiration va s’arrêter. Leur cœur cessera de battre.

À mesure qu’il parlait, la transformations’accomplissait.

Le visage de Robert, celui d’Ulysse, sedécoloraient. Leurs narines se pinçaient, la respiration,s’affaiblissant graduellement, devenait imperceptible.

– Très curieux, remarqua l’élégant auquelNiari témoignait un grand respect, mais es-tu certain quel’expérience est sans danger ?

– Absolument, Seigneur. La préparationque j’emploie est le Niemb-Vohé, que les brahmes vont récolter engrand secret dans les jungles du bassin du Gange. Grâce à elle, ilspeuvent accomplir ces miracles qui ont stupéfié la scienceeuropéenne. Suivant la dose absorbée, ils se mettent en léthargiepour vingt, trente, quarante, cent jours, se font ensevelir aprèsavoir annoncé la date de leur réveil. À l’époque fixée, on ouvre letombeau, d’où le brahme adroit sort en excellente santé. LesAnglais ont cru d’abord à une supercherie ; ils ont pristoutes les précautions de contrôle nécessaire, et ont dûreconnaître que les « miraculeux » restaient bien couchésdans leur cercueil. Mais ils ignorent le secret si simple del’affaire. Les brahmes le gardent.

Un silence suivit. La tête courbée, les yeuxfixés à terre, celui à qui on donnait le titre de : Seigneur,semblait avoir perdu la conscience du lieu où il se trouvait. Commel’attente se prolongeait, Niari appela timidement sonattention.

– Seigneur !

– Quoi ? murmura l’interpellé enrelevant brusquement le front.

– Je demande pardon à Votre Grandeur del’avoir arrachée à ses pensées. Mais j’attends ses ordres.

– Mes ordres ?

– Oui. Les deux « Roumis » sontplongés dans le sommeil. Faut-il agir ainsi que vous l’aviezdécidé ?

– T’ai-je donc dit lecontraire ?

Les sourcils de l’élégant s’étaient froncés.Ses yeux noirs brillaient d’une lueur fauve.

Niari se courba, les mains réunies en coupeau-dessus de sa tête, et d’une voix basse :

– Ne frappez pas d’un regard courroucévotre fidèle. Si j’ai péché, c’est par excès de dévouement. Alorsque le Scarabée sacré qui, dans les nuits transparentes, bourdonneautour des sommets effrités des hautes pyramides, alors que l’ibisdépossédé de ses autels séculaires demande à l’étoile Anubis laforce de terrasser le licorne britannique, il est permis à celuiqui est attendu, à celui dont le sol d’Égypte est le bien, de nepas persister dans sa résolution de neutralité. Il peut, celui-là,saisir la hampe de l’étendard des Pharaons, et grouper sous lesplis de l’emblème antédiluvien les hommes du Nil lassés de laservitude. Il peut les conduire contre les conquérants anglais… Ilpeut…

– Il pourrait, ricana son interlocuteur.Il pourrait, mais il ne le veut pas.

D’une voix sèche, mordante :

– Non, brave Niari. Je n’abuserai pas dema naissance illustre, pour entraîner mes compatriotes dans unelutte sans issue. L’Égypte est le fauve tombeau du passé.L’Angleterre est l’avenir. Et puis, je ne suis pas un héros, moi.Donner ma vie pour l’indépendance d’un pays que j’ai quitté toutenfant, auquel rien ne m’attache… Ce serait de la folie. Bien plus,ce serait de l’ingratitude pour l’Angleterre.

– Seigneur, ne parlez pas ainsi. Mon âmeégyptienne frissonne de douleur.

– Il faut bien appeler les choses parleur nom. Depuis dix ans, le gouvernement de Sa Gracieuse Majestéme paie une pension de 50.000 livres sterling (1.250.000 francs).Grâce à lui, je suis riche, heureux. Le plaisir me tresse descouronnes fleuries. Mais en acceptant ces bienfaits, je me suistacitement engagé à ne rien tenter pour chasser du Caire,d’Alexandrie, de Suez, les soldats de la Grande-Bretagne.

– Oui. On a acheté mon maître.

– Acheté, si le mot te plaît, Niari. Entout cas, reconnais qu’on y a mis le prix. Aujourd’hui que lesÉgyptiens, réunis en affiliation secrète sous le nom deNéo-Égyptiens, veulent se révolter, l’Angleterre double ma pension.Elle me charge d’apaiser les esprits, me reconnaissant en toutepropriété le diamant inestimable dit « La goutte de sangd’Osiris ». J’accepte !

Il regardait son serviteur en face, avec uneexpression de défi.

– Après tout, je suis bon prince. Pas unfilet de sang égyptien ne coulera à la faveur de mon plan.

Son accent se fit plus doux, presquecaressant :

– Songe, Niari, mon ami, que la victoireest incertaine. En prenant le commandement, j’assumerais uneresponsabilité trop lourde pour mes épaules, tandis qu’ensubstituant le roumi à moi, tout danger disparaît.

Il désignait Lavarède endormi. Un pétillementjoyeux passait dans son regard faux.

– Je l’ai cherché et trouvé avec peine.Né dans le Sud-Algérien, sans parents, ses dénégations nes’appuieront sur rien. Qu’il soit présenté aux conjurés, qu’on luiremette le diamant d’Osiris. Alors, il me suffit de le livrer auxautorités anglaises, pour mettre fin à la révolte et épargner auxrives du Nil les sanglantes hécatombes. Crois-moi, cela est mieuxainsi.

Et comme Niari hochait la tête, il reprit d’unton dur.

– D’ailleurs, je le veux.

– Vous serez obéi, Seigneur, murmura soncompagnon.

Sur ces mots, il frappa dans ses mains. Laporte s’ouvrit à ce signal, et plusieurs hommes parurent. Niarimontra Robert aux nouveaux venus :

– Voici le chef que les fils d’Osirisespèrent. Il refusait de se placer à notre tête. Je l’ai endormi,Nous l’emporterons avec nous. Et là-bas, en ce pays plein dessouvenirs d’autrefois, il se ressaisira. Les hypogées lui parlerontdes grandeurs disparues, les sphinx lui diront le devoirattendu.

Ces phrases, apprises sans doute à l’avance,étaient débitées sans conviction, d’un ton monotone. Niariobéissait aux ordres de son compagnon, mais son âme se rebellaitcontre sa volonté. Elle se refusait à participer au mensonge, à lasubstitution humaine qui devait tromper tout un peuple.

Mais les survenants ne s’en aperçurent point.Ils entouraient le caissier de la maison Brice et Molbec, seconfondant en génuflexions.

Le chef fit un signe, et Niarireprit :

– L’emballage est-il prêt ?

– Certes, répliqua l’un des hommes. Ilest dans la salle voisine.

– Alors, hâtons-nous.

À ce commandement, les personnages présentssaisirent Robert et Ulysse.

Ils soulevèrent les deux dormeurs et lestransportèrent dans la pièce, sur laquelle s’ouvrait la porte dumystérieux réduit.

Sur le plancher s’étalait une large caisse debois. Chose étrange, sous la surface extérieure s’alignaient deslamelles de verre de faible longueur, réservant, au centre, unespace libre suffisant pour que deux hommes y pussent tenir àl’aise. Les compagnons de Niari y couchèrent les victimes del’euphorbe. Puis ils posèrent le couvercle de la boîte, leclouèrent, mettant en lumière les inscriptions suivantes :Haut. Bas. Fragile. Verrerie.

Leur tâche terminée, tous se tinrentimmobiles, semblant attendre un commandement.

Niari se rapprocha de son chef, et baissant lavoix, l’attitude suppliante :

– Maître, il en est temps encore. Tu peuxdissuader ces hommes. L’autre tourna sur ses talons, avec ces seulsmots :

– Tu m’ennuies.

L’Égyptien devint pâle, sa main se crispa sursa poitrine. Puis d’un brusque effort de volonté, il se calma.

– Le camion est-il dehors ?demanda-t-il sans que rien dans sa physionomie trahît l’angoissequ’il venait d’éprouver.

– Il attend à la porte.

– Alors, frères, enlevez le colis.

S’arc-boutant, les assistants soulevèrent lalourde caisse, la firent passer dans le corridor sombre accédant àla rue Daguerre. Déserte était la voie. Le brouillard s’étaitépaissi. Il arrêtait la vue à quelques pas.

Au bord du trottoir un camion stationnait, seslanternes formant un halo de lumière rouge dans la brume.

La caisse fut chargée. L’un des hommes montasur le siège.

– Où allons-nous ? demanda-t-il.

Niari répondit :

– À la gare de Lyon. Enregistrez lacaisse pour Marseille, grande vitesse. Destinataire :capitaine du yacht Pharaon.

– Entendu !

La lourde voiture se mit en marche et disparutbientôt dans la brume.

Alors les personnages se dispersèrent, aprèsavoir échangé des signes bizarres avec Niari.

Celui-ci demeura seul auprès de l’homme qu’ilaccompagnait depuis le début de la soirée.

– Qu’ordonnez-vous maintenant,Seigneur ?

– Nous nous rendons nous-mêmes à la garede Lyon.

– Nous prenons le train de minuit45 ?

– Oui. À moins que cela ne tedéplaise ?

– Ne raillez pas, maître. Vous savez bienque mon plaisir n’est point mon conseiller.

– Alors quitte cet air tragique.

– Je tâcherai.

– Voilà une bonne parole. En route, bonNiari. Je crois que, ce soir, nous avons bien mérité del’Angleterre.

Et tous deux se dirigèrent d’un pas rapidevers l’avenue d’Orléans.

Soudain le chef s’arrêta :

– Un mot encore, Niari.

– Votre serviteur écoute, maître.

– Désormais, évite de m’appeler ainsi.Oublie que j’ai été moi. C’est celui que nous avons endormi quisera désormais ton chef.

– Mais vous-même ?

– Moi, je conserverai le nom sous lequelon me connaît à Paris. Je suis le prince hindou Radjpoor. Rien deplus, tu m’entends ?

– Soyez-en certain.

– C’est grâce à mon concours, à mesrelations, que tu as pu trouver celui que les conjurés t’avaientchargé de rechercher en Europe. Tu me ramènes en Égypte comme unami sûr, un allié courageux…

– Niari mentira autant que vousl’exigerez.

Le jeune homme qui avait adopté le nom deRadjpoor haussa les épaules, puis avec un sourirenarquois :

– Marchons donc. Allons rejoindre celuiqui dorénavant sera Moi.

Chapitre 3UN RÉVEIL BIZARRE

Par le hublot d’une cabine, le soleil matinalentrait en gerbe d’or animée par la farandole des poussièresdansantes. L’ombre, un instant plus tôt maîtresse de l’étroitespace, s’évanouissait comme à regret, refoulée dans les angles parla lumière victorieuse. Sur des couchettes superposées, deux hommesdormaient. Celui d’en bas fit entendre un bâillement sonore ;celui d’en haut allongea un bras hésitant. Le premier se livra àson tour à ce mouvement naturel chez quiconque passe du sommeil àla veille ; leurs mains se rencontrèrent au bord de laplanchette séparative, plafond de l’un, plancher de l’autre.

Ce simple contact parut les galvaniser.

Tous deux se dressèrent sur leur séant ;ils eurent un même cri empreint d’inquiétude :

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Avec un touchant ensemble, encore qu’ils nepussent s’apercevoir, ils regardèrent autour d’eux :

– Ah ça ! murmura l’occupant de lacouchette inférieure, j’ai la berlue.

– Et moi le cauchemar, repartit aussitôtle personnage assis à l’étage supérieur.

– Cette voix, clama le premier. Astéras,est-ce toi ?

– C’est moi-même. Mais il me semblereconnaître l’organe de Robert Lavarède.

– En personne !

Ce disant, le jeune homme se leva. Lemouvement terminé, sa tête dépassa la cloison qui isolait lescouchettes, et il se trouva nez à nez avec le calculateur.

– Que fais-tu là-haut ?interrogea-t-il ?

– Je n’en sais rien, ma parole !

Un geste brusque de Robert lui coupa la voix.Le caissier de la maison Brice et Molbec se cramponnait à lacouchette comme un homme qui craint de tomber.

– Qu’est-ce, hasarda Ulysse ?

– Eh ! c’est le plancher quivacille.

– Le plancher ?

– On dirait le roulis. Sapristi, noussommes sur un navire !

– Sur un navire ? Rue de Lalande,cela ne se serait jamais vu !

– Et pourtant cette pièce ressemble à unecabine… Cette ouverture, qui livre passage au jour, est un hublot,ou bien je suis halluciné. Astéras, je t’en prie, quevois-tu ? Parle ; ne te semble-t-il pas que ceci est unvaisseau ?

Lentement le calculateur quitta sacouchette.

– Je ne saurais te renseigner.L’Observatoire et la marine n’ont rien de commun.

– Peu importe, tu sais comment estaménagé un steamer ?

– Pas du tout. À quoi cela meservirait-il pour étudier les étoiles ?

Robert haussa les épaules, et s’appuyant à lacloison gagna le hublot. Mais à peine eut-il jeté un regard audehors qu’il poussa un véritable rugissement :

– La mer !

– Où cela, bégaya l’astronome en selevant ?

– Partout. Je ne vois que l’étendueliquide. Pas une terre, pas un rocher.

À son tour, Astéras prit place auhublot :

– C’est vrai, fit-il. C’est bien l’Océan– et d’un ton inspiré : – Puissance insondable de lanature ! À l’endroit où s’élevait Paris, avec ses monumentsorgueilleux, son peuple spirituel, les vagues s’entrechoquent, etle ventre des Léviathans frôle les ruines de la ville qui fut leflambeau du monde !

– Sapristi ! grommela Lavarède,qu’est-ce que tu chantes là ?

– Le chant de mort de Lutèce.

– Quoi ? que veux-tu dire ?

– Qu’un phénomène plutonien a précipitéles flots de l’Atlantique sur la France, et que nous flottonsau-dessus de notre patrie soudainement immergée.

– Tu divagues !

– Alors que penses-tu donc ?

– Moi, rien. Seulement, à ton sens, cephénomène plutonien, qui inonda la vallée de la Seine, nous auraittransportés à bord d’un navire.

À cette question, le calculateur se grattal’oreille, geste qui, dans les sociétés savantes et même dans lesautres, est un indice d’embarras.

– En effet, déclara-t-il enfin, laprésence de ce navire…

– Et notre présence dans ses flancs,appuya Robert.

– Compliquent étrangement le problème.Toutefois la solution n’en est pas impossible. Un bouleversementcosmique développe une prodigieuse quantité d’électricité, d’où ilserait permis d’inférer que nous avons bénéficié d’une sorte dechoc en retour, analogue aux faits maintes fois observésaprès la chute de la foudre.

Le calculateur s’arrêta en voyant soncompagnon hausser nerveusement les épaules.

– Joli, ton « choc en retour »,ricana le jeune homme. Il nous enferme dans une cabine, nous couchesur le cadre…

– Alors, comment expliqueras-tu lachose ? demanda vivement Astéras blessé dans son amour-proprede savant, lequel serait le plus susceptible de tous, si chaquecorporation ne sacrifiait avec prodigalité à la vanité.

– Je ne l’explique pas ; mais commeje suppose que ce navire ne vogue pas tout seul, je vais demanderau premier matelot que je rencontrerai la clef du mystère.

– C’est vrai, tu m’ouvres une idée.

– Parbleu. Avec une clef !

Et bras dessus, bras dessous, se soutenantpour résister aux attaques sournoises du roulis, les jeunes gensquittèrent la cabine.

Filant le long des coursives, ils atteignirentun escalier accédant au pont.

Éblouis par le soleil, ils s’arrêtèrent uninstant, fermant les yeux sous l’averse lumineuse. Puis leurspaupières se rouvrirent.

– Ah ça ! quel est cepavillon ?

Cette exclamation était arrachée à Robert parla vue du drapeau flottant à l’arrière.

– Connais pas, susurra Astéras. Unétendard bleu avec un croissant et trois étoiles blancs. Mais j’ysonge, la figuration de ces astres semble indiquer…

– Indiquer quoi ?

– L’amour de l’astronomie. Donc…

– Ce navire serait un observatoireambulant. Bravo, doux rêveur ! Mais je me souviens que cepavillon est celui de l’Égypte…

– L’Égypte, si tu veux. C’est la terreantique des astronomes. La religion, 4.000 ans avant notre ère,était celle des astres. Osiris personnifiait le soleil, Isis, lalune ; Anubis, l’étoile du berger ; Horus, la révolutiondiurne. Pour ma part, je suis heureux de fouler le pont d’un bateauappartenant à cette grande nation.

– Mon bonheur est plus curieux. J’aibesoin de savoir pourquoi je le foule.

Sur ces mots, Robert retint par la manche unmatelot qui passait, et demanda :

– Mon ami, pourriez-vous m’apprendre parsuite de quelles circonstances je me trouve à bord de cevaisseau ?

L’homme s’inclina, les bras tendus en avant,les doigts écartés, dans l’attitude mystique des personnages gravéssur les murailles de l’ancienne Thèbes, capitale des Pharaons, maisil ne répondit pas.

Sans plus de succès, Lavarède répéta saquestion.

Cette fois, cependant, le matelot indiqua parsignes qu’il ne comprenait pas et s’esquiva prestement.

Du coup, le caissier de la maison Brice etMolbec s’emporta. Cela devenait exaspérant. Depuis la veille, – ilpensait n’avoir dormi qu’une nuit – sa patience était mise à troprude épreuve. Être enlevé en plein Paris, séquestré dans une prisonprivée, étaient déjà choses désagréables. Mais s’endormir à deuxpas de l’Observatoire et se réveiller en pleine mer, sans parvenirà comprendre de quelle façon on a changé d’élément ; non, celadépassait les bornes !

Pourtant une réflexion calma Robert, au moinsmomentanément. Le matelot auquel il s’était adressé pouvait êtreune exception à bord, un simple sauvage, un rustre pour qui lesbeautés de la langue française étaient lettre morte. Il serait sageet facile de s’en assurer en procédant à l’interrogatoire d’unautre marin.

Mais Lavarède, docilement suivi par Astéras,eut beau s’adresser à chaque matelot, accentuer les syllabes, àfaire pâmer d’aise le fin diseur qui a nom Silvain, de laComédie-Française, une conviction désolante s’implanta dans sonesprit ; personne, sur cet odieux bateau, ne parlait la languede M. Félix Faure.

En allant de l’un à l’autre, les deuxpassagers avaient parcouru toute la longueur du navire. Arrêtés àl’avant, muets, découragés, ils embrassaient d’un regard mornel’immensité bleue qui les entourait. Moins préoccupé, Robert auraitadmiré l’élégant steamer frémissant sous ses pieds. Il se fûtétonné de voir la proue ornée d’une statue de femme, au frontsurmonté du Croissant Isiaque. Il n’eût pu s’expliquer l’étrangeattitude de l’équipage, qui semblait veiller sur lui avec unesollicitude respectueuse.

Mais il n’était pas en humeur d’observation.Son horreur des déplacements l’étreignait. Il se sentait navré,écrasé, à la pensée qu’il était entraîné loin de son bureau versune destination inconnue, au milieu d’êtres d’une autre race quelui. S’il avait eu quelque chance de vaincre, il se fût précipitésur les marins ; mais ceux-ci étaient trop nombreux. Et puisla victoire même ne le laisserait-elle pas captif sur ce navire,qu’il serait impuissant à diriger.

Comme il ruminait ces pensées moroses, ilsentit qu’une main se posait sur son bras. Il regarda. Une fillettede quatorze à quinze ans était debout devant lui. Singulière étaitl’apparition.

Le teint brun, la face maigre, trouée par desyeux énormes au regard velouté, l’enfant était enveloppée dans unesorte de pagne de laine blanche, qui laissait apercevoir ses braset ses pieds nus. Mignonne, chétive même, elle avait une grâcemaladive et mélancolique dont Astéras, en dépit de sa distractionhabituelle, parut frappé. Comme son ami, le calculateur eutl’intuition qu’une victime du destin se trouvait sur sonchemin.

Et ce fut d’une voix douce, où ne grondaitaucun écho de son mécontentement passé, que Robertdemanda :

– Que veux-tu, mon enfant ?

Elle eut un geste timide, indiquant qu’elle nepouvait parler.

– Allons bon ! s’écria Lavarède,encore une qui ne comprend pas le français. Alors pourquoi venirnous troubler ?

– Ce n’est pas là ce qu’elle exprime,interrompit Ulysse.

– Parfait ! L’astronomie t’aenseigné les secrets de la pantomime.

– Peut-être bien.

Et lentement, détachant bien les mots, lejeune savant demanda :

– Tu entends le français, n’est-ce pas,petite ?

La gamine sourit et fit oui de la tête.

– Tu vois, exclama Astéras triomphant.Elle sait notre langue ! – Puis, revenant à son interlocutrice– pourquoi ne réponds-tu pas ?

Une surprise douloureuse passa sur les traitsde la frêle créature. Lentement elle montra sa langue rose entreles rangées d’émail de ses dents.

– Serais-tu muette ?

Elle frappa dans ses mains, heureuse d’êtredevinée et abaissa à plusieurs reprises la tête de haut en bas.

Puis elle saisit la main du calculateur etvoulut l’entraîner.

– Elle a sans doute son idée, fitcelui-ci tout fier d’avoir compris la petite, suivons-la.

– Soit, acquiesça Robert.

Derrière leur guide, ils parcoururent le pont,descendirent l’escalier des cabines et pénétrèrent bientôt dans unepièce plus vaste que celles où dorment les passagers.

Aux murs étaient fixés des portraitsd’acteurs, d’actrices, de danseuses, des photographies représentantdes scènes de pièces en vogue. Une table-bureau, éclairée par unhublot, supportait un tas de papiers maintenu par une règle defer.

La muette les désigna aux jeunes gens. Etcomme ils hésitaient à mettre la main sur ces feuillets, retenuspar la longue habitude de la discrétion, elle les prit et les leurtendit.

Machinalement Astéras porta les yeux sur lapremière feuille, et une exclamation de surprise luiéchappa :

– Ton nom, mon brave Robert.

– Où cela ?

– Ici, au haut de la page.

En effet, les noms « RobertLavarède » s’étalaient en grosses lettres à la première lignedu papier.

– Peut-être ces notes nousdonneront-elles le mot de l’énigme. En tout cas, nous pouvons lire,puisqu’il s’agit de nous.

Et avec un étonnement croissant, le caissierde la maison Brice et Molbec lut ce qui suit :

Robert Lavarède,

Né à la ferme du Djebel-Gzam, à cinquantekilomètres ouest d’Ouargla (Algérie), orphelin. A fait ses étudesau collège d’Alger, puis à celui de Nîmes. Soldat au 105ème deligne. Ni parents, ni amis anciens.

– Ah ça ! grommela le jeune homme,c’est ma biographie cela.

– Continue, répondit Astéras :

Le document relatait ensuite minutieusementles moindres habitudes de Robert, ses relations avec Ulysse, lechemin qu’il suivait pour venir de l’Observatoire à la rue deLalande.

En bas de la feuille, une autre main avaittracé à l’encre rouge : « Accepté. Cachette préparée.Pharaon attend. Agir vite. »

Les voyageurs malgré eux s’entre-regardèrent.Que signifiait tout cela ?

Et comme, avec un touchant ensemble, ilshaussaient les épaules, geste désespéré qui, ainsi que le disaitBrasseur dans une pièce du répertoire, prouve que l’on donne salangue aux chiens, un sifflement suivi d’un cri de douleur les fitse retourner.

Accotée contre la cloison, la muette se tenaittoute pâle, le bras gauche marqué d’une meurtrissure rougeâtre, etsur le seuil se montrait un homme, qui portait à la main unecravache.

C’était le personnage étrange qui, avec Niari,avait enlevé les jeunes gens. D’un geste brusque, le nouveau venumontra la porte du doigt. La fillette s’enfuit aussitôt.

Puis, sans laisser aux Français le tempsd’exprimer leur sentiment sur le brutal traitement infligé à lapauvre petite :

– Messieurs, dit-il, l’indiscrétion d’uneesclave m’oblige à me présenter à vous, avant l’heure que j’avaisfixée. Au fond, la chose est sans importance. Je suis le princehindou Radjpoor, et je me félicite de me rencontrer avec vous. Lescirconstances me paraissent avoir été heureuses pour moi.

– Les circonstances qui ont amené cetterencontre, exclamèrent les passagers du navire inconnu. Vous lesconnaissez donc ?

– Soyez-en certains.

– Mais alors, vous allez nous expliquercomment, nous étant endormis hier, rue Daguerre…

– Vous faites erreur quant à la date.Votre sommeil remonte à quatre jours.

– Quatre jours ? Vousplaisantez.

– Je ne plaisante jamais.

– Enfin, ne discutons pas. Nous avonshâte de pénétrer le mystère de notre présence sur ce navire.Parlez, Monsieur.

Radjpoor sourit :

– Je ne parlerai pas longtemps. Lesindications qu’il m’est permis de vous donner seront brèves.Endormis à l’aide d’un narcotique…

– D’un narcotique ?

– Pour des raisons que vous apprendrezplus tard, vous avez été transportés à Marseille.

Du coup, Robert bondit :

– À Marseille ! Depuis quatrejours ! Que doit-on penser chez Brice et Molbec ?

– Et à l’Observatoire, appuyaAstéras ?

– Ceci je l’ignore, reprit le prince sansse départir de son flegme ; mais ce que je sais, c’est quenous sommes à cette heure par le travers de la Sicile, à bord dubrick Pharaon.

– La Sicile maintenant, clama Lavarèdeavec désespoir !

– Le bateau nous conduit en Égypte.

– En Égypte ? Mais je proteste. J’aiaffaire à mon bureau.

Plus fort que son ami, Astérasglapit :

– Et moi j’ai un travail commencé qui nesouffre aucun retard. La révision des tableaux de parallaxes.

Tranquillement Radjpoor laissa tomber cesparoles :

– Sans nul doute, Messieurs, vos travauxsont urgents ; mais moins cependant que les devoirs qui vousréclament.

– Quels devoirs ?

L’interrogation formulée par Robert dénotaitune colère naissante :

– Je ne puis répondre, à mon grandregret, poursuivit le pseudo Hindou. Attendez.

– Attendre, mais je refuse, hurla lecalculateur.

– À votre aise.

– Je veux retourner en France.

– Personne ne vous en empêche. Si vousêtes bon nageur, montez sur le pont et piquez une tête. Nul ne feraobstacle à votre détermination.

Et arrêtant un geste de rage qu’esquissaitRobert, le singulier personnage conclut :

– Croyez-moi. Restez calmes. Deux hommes,si résolus qu’ils soient, ne luttent pas contre l’équipage d’unnavire. Soyez assurés que des raisons graves ont seules motivévotre enlèvement. On ne vous veut aucun mal. Au contraire. Leshonneurs, la fortune sont au bout de l’aventure. Sur lestrente-huit millions de Français, vos compatriotes, il en est plusdes neuf dixièmes qui voudraient être à votre place.

Honneurs, fortune, mots magiques auxquels nulemportement ne résiste. En les entendant, les voyageurs malgré euxs’apaisèrent soudain, et ce fut d’un ton conciliant qu’Astérasdemanda :

– Que nous faudra-t-il faire ?

– Vous laisser conduire et ne résister enrien.

– C’est tout ?

– Absolument tout.

– Alors, déclara le calculateur, pour mapart je m’engage volontiers. Je vous prierai seulement de fairepasser une dépêche à l’Observatoire de Paris, afin de rassurer meschefs, inquiets sans doute de ma disparition.

– Dès notre arrivée en Égypte, votredésir sera satisfait.

– Pourquoi pas de suite ?

Robert ne put s’empêcher de rire :

– Parce qu’il n’y a pas de bureautélégraphique à bord d’un navire.

Réplique qu’Ulysse accueillit d’un air ahuri.Évidemment l’astronome s’était figuré que le steamer était encommunication avec la terre, idée saugrenue, comme toutes cellesque ce grand enfant professait pour les détails de la vie étrangersà l’étude sidérale.

Fût-ce la désillusion que lui causa la réponsede son ami ? on ne saurait le dire. Toujours est-il que,regardant Radjpoor bien en face :

– La question est vidée en ce qui nousconcerne, et de même que l’étoile aest englobée par la constellation du Centaure, nous sommes emportéspar votre mouvement. Je ne résisterai pas, mais je vous prierai dene plus vous livrer à des actes de brutalité.

L’Hindou fronça le sourcil. Mais Astéras, sipacifique à l’ordinaire, se sentait à cette heure des velléitésbatailleuses :

– Cette enfant, qui nous a conduits ici,ne méritait pas d’être cravachée.

Radjpoor sourit.

– Ne vous occupez point de cela.

– Si fait ! je tiens à m’enoccuper.

Son interlocuteur haussa lesépaules :

– Ces Français ! toujours lesmêmes !

– Vous l’avez dit, prince. Toujoursdisposés à défendre les faibles, à se dévouer à l’idée dejustice.

– Même les astronomes ?

– Ceux-là comme les autres. C’est quel’idée juste est aussi un soleil, et la rechercher appartientencore à notre profession. Mais je m’égare. Je plaidais pour notrepauvre petite « cicerone ».

– Ne parlons plus de cette esclave, fitl’Hindou avec impatience.

– Esclave, répétèrent les Français avecun serrement de cœur.

– Eh oui. Je l’ai achetée au marché duCaire. Elle m’appartient, ayant pour moi moins de valeur qu’unchien qui, lui, ne trahirait pas son maître.

Et changeant brusquement de ton :

– Laissons cela. Le sujet nousdiviserait, car nous autres Orientaux ne pensons pas comme les gensd’Europe. Montons sur le pont, et puisque les circonstances mecontraignent à être votre geôlier, facilitez-moi la tâche en meconsidérant…

Il se reprit :

– En feignant de me considérer comme unami.

Un instant plus tard, tous trois assis sur desrocking-chairs se balançaient mollement sous la poussée d’un roulispeu accentué. Seulement, si le seigneur Radjpoor s’était penché surLavarède, il l’aurait entendu murmurer :

– Le diable emporte la fortune s’il fautvoyager. À la première escale, je fausse compagnie à ce prince, etje retourne à mon bureau. Pourvu que cet imbécile ne m’ait pas faitperdre ma place ?

Chapitre 4EN VUE DE LA CÔTE D’ÉGYPTE

– Causons, avait dit Radjpoor. Invitationironique au possible, car s’il parla, durant les jours suivants, cefut de tout, sauf de ce qui intéressait les voyageursinvolontaires.

– Où nous conduit-on ? murmuraitRobert avec une rage croissante.

Et rongeant son frein, se promettant deglisser, dès la première occasion, entre les doigts de celui qu’ilappelait son geôlier, il écoutait impatiemment ses dissertationssur l’Égypte, but avoué de la traversée.

Sur ce point, Radjpoor se montrait prolixe. Ilracontait avec une éloquence particulière, empreinte d’une vagueraillerie, les splendeurs éteintes de la terre des Pharaons et desPtolémées. Il disait l’histoire de l’Égypte.

– C’est l’histoire de son fleuve,affirmait-il. Le Nil, le cours d’eau le plus long du globe, car ildépasse 6470 kilomètres, de la Méditerranée aux grands lacs, a faitéclore la plus gigantesque civilisation des siècles écoulés. Surses rives, ont surgi des monuments à sa taille, les pyramides, lesobélisques, les sphinx, les palais de Memphis et de Thèbes, dontchacun eût contenu l’une des bourgades nées sur les bords de cesruisselets, que l’Européen décore pompeusement du nom de fleuves.Le Nil était-il l’objet des préoccupations des gouvernements ;ses digues, barrages, canaux latéraux apparaissaient-ils en bonétat ; aussitôt le peuple égyptien devenait puissant,dominateur. Négligeait on le « chemin qui marche »,l’empire perdait toute énergie, les invasions asiatiquestriomphaient. Alors que les armées des Pharaons, que leursfantassins à la plume d’aigle, leurs chars de guerre au timond’airain subjuguaient l’immense territoire qui s’étend du Delta àla côte de Mozambique ; alors que leurs colonies guerrièrescampaient aux bords du lac Tchad, dans la boucle du Niger, auSénégal[1], le Nil apportait le tribut de ses eaux àla mer par sept branches, la Canopique, la Bolbytique, laSébénytique, la Phatnitique, la Mendésienne, la Tanitique Saïtiqueet la Pélusiaque. Sous la treizième dynastie, l’incuriegouvernementale laisse s’obstruer deux de ces embouchures.Immédiatement les Hycsos, pasteurs nomades venus d’Asie Mineure,soumettent l’Égypte qu’ils dominent pendant plus de trois centsans. Leur administration rétablit les sept bras du Delta ;c’est le signal d’un mouvement patriotique irrésistible. LesÉgyptiens, qui avaient fui vers le sud devant l’envahisseur, ets’étaient fixés en Éthiopie, en Abyssinie, descendent le cours duNil ; ils rejettent les Hycsos dans les déserts d’Arabie parl’isthme de Suez. Aujourd’hui, la grandeur de la terre antiqued’Osiris est bien finie, car son fleuve ne communique plus avec lamer que par deux branches ! celles de Damiette et de Rosette,les antiques Bolbitique et Phatnitique.

D’une oreille distraite, Robert Lavarèdeécoutait en grommelant tout bas.

– Les Égyptiens, les Pharaons, le Nil…comme je donnerais bien tout cela pour être à ma caisse, dans lamaison Molbec, Brice et Cie.

Quant à Ulysse Astéras, il ne semblait pasregretter l’Observatoire de Paris. Peut-être, avec sa distractionhabituelle, avait-il même oublié son existence.

Deux problèmes occupaient sa pensée :

L’un, nocturne, était posé par le bolide dontl’apparition avait bouleversé le monde savant. Le soleil couché, lepetit homme s’installait sur le pont et scrutait, avec uneattention béate, l’indigo du ciel taché par l’or des myriadesd’étoiles.

L’autre, diurne celui-là, l’agaçaitprofondément. Ses amis et connaissances eussent été prodigieusementsurpris s’ils avaient pu deviner que le calculateur, qui jusque-làn’avait connu l’existence des femmes que par ouï-dire, se livrait àdes recherches par tout le navire, pour retrouver la muette uninstant entrevue.

Car on ne la voyait plus nulle part. Sansdoute, le seigneur Radjpoor la séquestrait, afin d’éviter qu’elletrahit ses desseins. Et à l’idée que la pauvrette souffrait pourlui, Astéras ressentait une désolation comme jamais il n’en avaitéprouvée dans sa carrière d’astronome, pas même le jour néfaste oùil avait relevé une erreur dans l’un des tableaux communiqués parlui à l’Annuaire du bureau des Longitudes.

L’esclave Maïva – il avait appris son nom –jouait dans sa vie le rôle d’une petite étoile terrestre. Et ellefaisait tort à ses collègues de la sphère céleste, car le braveUlysse, sans bien s’en rendre compte, était plus dépité de sonéclipse persistante que de celle du bolide.

Oh ! il avait découvert sa prison.

En se glissant le long des coursives, les sonsplaintifs d’une guzla, sorte de guitare, étaient arrivés jusqu’àlui. Pas un instant il n’avait hésité. Le gémissement musicalémanait de Maïva. L’enfant muette confiait sa tristesse à la cordevibrante.

Tout troublé, il s’était élancé dans ladirection de l’harmonie, mais un homme s’était dressé devant lui.Petit, sec, noir, menaçant, Niari, le fidèle de Radjpoor carc’était lui, avait enjoint à Astéras de diriger sa promenade d’unautre côté du navire. Le calculateur avait voulu parlementer, maisNiari sans répondre avait fait glisser son poignard hors dufourreau, avec un froissement métallique si éloquent que soninterlocuteur n’avait pas insisté.

Ulysse n’était pas très brave, il le fautavouer. Cela n’a rien de surprenant. Un savant n’est point unmilitaire, et ce sont métiers différents que s’adonner à ladiffusion des lumières ou à l’effusion du sang.

Seulement de la constatation de soninfériorité batailleuse, naquit chez le bon garçon la pensée detourner l’obstacle par la ruse. Jamais auparavant il ne lui étaitvenu à l’esprit qu’il fût possible de biaiser. Il regardait bien enface les astres, qui le lui rendaient sans fausse modestie. Et toutà coup, ce que le ciel ne lui avait pas fait soupçonner, un méchantÉgyptien le lui enseignait ; à savoir que pour lutter contrela force, la faiblesse doit se doubler d’habileté.

Mais pour être adroit, il ne suffit pas de levouloir. Astéras en fit la cruelle expérience. Toutes sestentatives pour déjouer la surveillance de Niari furent inutiles.Si bien que, lorsque le Pharaon arriva en vue du phared’Alexandrie, son exaspération atteignait son paroxysme.

C’était le soir. Au loin, à l’ouest, dans desvapeurs rouges de fournaise, le soleil s’enfonçait lentement sousla ligne d’horizon, colorant la tour du phare, les murs de l’enclosqui l’entoure, de couleurs pourprées.

Accoudé sur le bastingage, le calculateurmonologuait nerveusement. Soudain une main s’appuya doucement surson épaule, et la voix de Robert susurra tout bas à sonoreille :

– Nous allons entrer dans le portd’Alexandrie ?

Le savant haussa les épaules avecindifférence.

– Voici ce que j’ai résolu, poursuivitLavarède. Le Pharaon s’arrêtera dans l’un des bassins. Lanuit venue, je me laisse glisser à l’eau, je gagne le quai, et jecours chez le consul de France pour qu’il te fasse remettre enliberté et qu’il nous renvoie à Paris.

– À Paris ? répéta le calculateurd’un air ahuri.

– Certainement, à Paris. Ah ça !éternel songe-creux, as-tu rayé la capitale du monde de tessouvenirs ?

– Non, mais…

– Mais quoi !

La bouche du savant s’ouvrit en accentcirconflexe ; sa face ronde exprima la gêne, et d’un tonhésitant, il répliqua :

– Quoi ? Dame, je pensais… enfin, tuconsentirais à revenir sans avoir mis le pied sur le solégyptien ?

– Non pas.

– À la bonne heure !

– J’y mettrai le pied, comme tu dis, pourme rendre au consulat.

Un instant éclairée, la figure d’Astéras serembrunit :

– Comment… ? Pas une visite auxPyramides, aux hypogées, au Labyrinthe ?

Robert leva les bras avec ahurissement.

– Tu es fou… Des marches, descontremarches. Par ma foi, ce voyage n’a que trop duré. Il me tarded’être réinstallé dans ma caisse, derrière mon guichet, dereprendre mes habitudes, ma bonne vie tranquille, d’oublier cedéplacement-cauchemar dont je souffre depuis quelques jours.

– Ah ! gronda Ulysse, natureprosaïque.

– Je m’en vante.

– Tu ne ressens aucune émotion devantcette terre classique.

– Tu te trompes… elle me fait horreur… Jeme souviens de mes pensums au collège. Les Pharaons… cinq centslignes… la mythologie du Nil… mille lignes… Osiris se présente àmon esprit avec la tête d’un pion barbare me privant de sortie ledimanche, et Thèbes aux cent portes me rappelle seulement quecelles du lycée se fermaient sur moi.

– Ainsi les ruines géantes… ?

– Tas de pierres !

– Les hiéroglyphes ?

– Grimoire !

– Les rois Chléphrem, Chéops… ?

– Souverains d’opérette !

– Les études des Égyptiens, les plusanciens astronomes du monde… ?

– Charlatanisme !

– Ah ! gémit Astéras… vraiment tun’as pas de cœur !

À cette conclusion inattendue, Robert demeurasans voix. Il lui fallut un instant pour se remettre de sonétonnement.

Enfin il demanda :

– Pas de cœur ? Où prends-tucela ?

– Dans tes paroles.

– Parce que je n’aime pas Osiris, Anubis,Nephtis, Isis, Apis et autres confettis de la mascarade deMemphis.

– Eh ! il s’agit bien decela !

Du coup, Lavarède sursauta.

– Il ne s’agit pas de cela… Alors de quoime parles-tu ?

– De quoi ? Tu oses le demander. Tun’as pas conscience d’avoir contracté une dette de gratitude…

– J’ai fait des dettes, moi, gémit lecaissier de la maison Molbec, Brice et Cie complètementabasourdi ?

– Sans doute… cette petite Maïva…

– L’esclave ?

– Elle-même ! Pour t’avoir manifestéquelque intérêt, elle est prisonnière, gardée par un geôlierrébarbatif. Mais cela t’est bien égal. Tu ne songes qu’à ta caisse,sans t’inquiéter de savoir quel sera le sort de cette pauvreenfant.

– C’est là que le bât te blesse.Rassure-toi. Elle est enfermée pour qu’elle ne puisse communiqueravec nous. Notre liberté reconquise assurera sa délivrance.

– Libres ! Nous serons libres, etelle restera l’esclave de cet homme qui la frappe.

– Le moyen de l’empêcher, mon pauvreUlysse ?

– Le moyen… il y en aurait bien un…

– Lequel, je te prie ?

– Ne pas fausser compagnie au seigneurRadjpoor.

Lavarède toisa son interlocuteur, porta lamain à son front, geste qui indique chez tous les peuples uneestime mince pour les facultés intellectuelles de qui le motive.Après quoi, il gonfla ses joues, et pivotant sur ses talons, se miten devoir de s’éloigner du savant.

Mais dans ce mouvement, ses yeux parcoururentun demi cercle d’horizon, et loin déjà dans l’ouest, étincelantdans les brumes grises du crépuscule, il aperçut le fanal du phared’Alexandrie.

– Le Pharaon avait passé devantle port, continuant sa marche vers l’Est.

D’un bond, Robert se retrouva auprès de sonami et lui désignant le feu tournant :

– Regarde, dit-il.

– Le phare, balbutia Astéras qui necomprenait pas encore ?

– Oui, il reste en arrière, nous netouchons pas à Alexandrie.

– Nous ne touchons pas, répétajoyeusement l’astronome !… Alors c’est parfait !

L’exclamation allait lui attirer une verteréplique de son compagnon, mais celui-ci n’eut pas le temps dedonner cours à sa mauvaise humeur.

Radjpoor s’avançait vers eux.

– Nous ne débarquons pas à Alexandrie,questionna Lavarède d’un ton sec ?

L’Hindou se prit à rire :

– Non, cher Monsieur.

– C’est un tort, il me semble que…

– Nul point n’était plus favorable. C’estexact. Le chemin de fer nous conduisait au Caire.

– Au Caire, nous allons au Cairemaintenant ?

– Et même plus loin.

– Plus loin… ah mais je m’insurge, à lafin.

Radjpoor secoua la tête d’un airsatisfait.

– C’est bien ce que je craignais.

– Ce que vous craigniez ?

– Vous ne voulez pas vous laisserconduire. Alors, au lieu de choisir le chemin le plus court, leplus commode, le plus rapide, vous m’obligez à des détours. Voilàce que j’avais à vous dire. Et sur ce, Messieurs, bien lebonsoir.

Il fit un pas en arrière, puis seravisant :

– À propos, un conseil. Couchez-vous, carvers minuit, il vous faudra vous lever.

Et sur cet avertissement donné d’un tondégagé, il quitta les voyageurs muets de surprise.

Dire quels rugissements s’échappèrent de lapoitrine de Robert, quelles épithètes malsonnantes il accumula surla tête du maître du Pharaon, est impossible. Quant àl’astronome, après avoir assisté un instant au débordement de lacolère de son compagnon d’aventures, il lui dit d’un airnarquois :

– Je vais me conformer à l’invitation deM. Radjpoor. Tu serais sage d’en faire autant.

– Va-t-en au diable, gronda Lavarèdeexaspéré.

– Tu ne veux pas, bien, bien… Je tesouhaite le bonsoir.

Et d’un pas léger, un sourire satisfaitépanouissant sa face arrondie, le calculateur gagna sa cabine.

Tout en s’étendant sur sa couchette, ilmurmurait :

– Par bonheur, ce Radjpoor est un malin.Sans cela, Robert lui jouait un tour de sa façon… C’eût étédommage… une excursion si bien commencée… Maintenant, une occasiond’arracher Maïva à l’esclavage, et je serai parfaitement heureux demon déplacement.

Puis il se tut. Sa respiration régulièreindiquait qu’il dormait. Par le hublot, un rayon de lune se glissadans la cabine et vint se jouer dans les cheveux de l’astronome.Phœbé rendait visite au savant qui, si souvent durant les nuitssereines, lui avait fait les doux yeux à travers les lentilles deson télescope.

Chapitre 5LE NIL

Demeuré seul, Lavarède s’était calmé. Immobileà la même place, il suivait du regard la côte qui fuyait à triborddu steamer.

C’était une ligne basse ; traçant uneteinte plus sombre dans la nuit transparente. De temps à autre, unfeu fixe ou intermittent dénonçait l’emplacement d’un phare. Àl’estime, le jeune homme jugea que l’on prolongeait le rivage de labaie d’Aboukir. Une agglomération lumineuse et lointaine luiindiqua la ville de Rosette. Mais le navire ne ralentit pas sonallure, conservant imperturbablement le cap à l’est.

Maintenant, il côtoyait, à un mille dedistance, une série de dunes peu élevées. Robert tira samontre : Elle marquait onze heures et demie.

À ce moment, l’hélice cessa brusquement debattre les flots, et le navire, courant sur son erre avec unevitesse décroissante, stoppa enfin juste en face d’une trouée, quiperçait de part en part la ligne des dunes et laissait apercevoirau delà une vaste nappe d’eau dormante.

Un mouvement inaccoutumé se produisit sur lepont. Glissant de ses palans, une chaloupe à vapeur était mise à lamer. Et comme Robert regardait sans comprendre, Radjpoor parut. Ils’avança vers le caissier, et avec sa politesse froide :

– Monsieur, lui dit-il, nous allonsdébarquer. Veuillez, je vous prie, descendre dans l’embarcation quidoit vous conduire à terre.

– Mais où sommes-nous ?

– En face le hameau de Bourlos, qui adonné son nom au lac intérieur que vous voyez au delà de lapasse.

Et avec une ironie à peineperceptible :

– C’est le détour que je vous aiannoncé.

Après tout, quitter le Pharaon étaitun premier succès. Sur la terre ferme, il serait plus aiséd’échapper à ses geôliers. Sans récriminer, Lavarède gagna lachaloupe. Déjà Astéras était assis à l’arrière. Il se pencha àl’oreille de son ami, et lui désigna deux ombres accroupies àl’autre extrémité du bateau :

– La muette Maïva et son gardienNiari.

Quatre matelots, puis Radjpoor rejoignirentles voyageurs. Aussitôt l’embarcation se mit en marche, tandis quele Pharaon, évoluant de son côté, reprenait en sensinverse le chemin parcouru dans la nuit.

Nul ne parlait. À travers la passe, le canotfilait ainsi qu’une mouette rasant les eaux. Durant quelquescentaines de mètres, les dunes formèrent de chaque côté unemuraille de sable qui arrêtait les regards. Puis le chenals’élargit encore, et à toute vapeur, l’esquif entra dans le lac deBourlos. Suivant une diagonale, il se dirigea vers l’ouest,laissant en arrière un sillage allongé que les feux stellairespailletaient d’argent.

Immobiles, engourdis par la fatigue, gênésd’ailleurs par la présence du seigneur Radjpoor, Robert et Ulyssegardaient le silence. Mais de temps à autre, le savant oubliait sonregard sur la forme sombre de Maïva, assise à l’avant, de lachaloupe, et il hochait la tête lentement.

Et puis la navigation se prolongeant, lesvoyageurs sans le vouloir sentirent leurs paupières s’appesantir.La terre d’Égypte, la surface brillante du lac, se confondirentdans un brouillard, ils perdirent la conscience de leursituation.

Un choc brusque, un bruit de voix lesrappelèrent à eux-mêmes. Le bateau accostait, et Radjpoor, une mainappuyée sur l’épaule des amis, les secouait sans pitié.

– À terre, dit-il seulement en les voyantrouvrir les yeux.

Chancelants comme des gens arrachés sansprécaution au sommeil, tous deux débarquèrent. Avant qu’ils eussenteu le temps de se reconnaître, les matelots les avaient saisis,enlevés et hissés sur des ânes, tenus en main par des fellahs, quiévidemment attendaient l’arrivée de la petite troupe. Un sifflementléger se fit entendre, une grêle de coups de bâton s’abattit sur lacroupe des coursiers aux longues oreilles, et la caravane s’ébranlaau grand trot.

Emportés comme en songe, les Françaisentrevirent au passage les silhouettes du bourg de Berimba, duvillage de Metoubi, environnés de champs admirablement cultivés, aumilieu desquels se dressait de loin en loin le fût élancé d’unpalmier.

Les arbres devinrent moins rares, ils serapprochèrent, formèrent des bouquets, puis une véritable forêt.Tout à coup, la route eut un coude brusque, s’élançant hors de lalisière du bois, et Astéras poussa un cri d’admiration.

– Le Nil !

C’était vrai. Le bras de Rosette, qui limitele delta à l’ouest, s’étendait devant eux. L’eau coulait lentementdans un mouvement majestueux, sur lequel les castes sacerdotales del’antique Égypte avaient rythmé la marche des processionsisiaques.

Et sur les rives basses, à perte de vues’alignaient des palais, des jardins, des fourrés de dattiers,derrière lesquels des disques lumineux indiquaient le tracé de lavoie ferrée de Rosette à Tamanhout.

Contre le rivage, un bateau était amarré, unyacht à vapeur, gracieux dans sa forme rappelant celle des« baris », qui transportaient, 4.000 ans avant notre ère,le corps des défunts de marque aux Memnonia. À la poupe, sur lebordage, s’allongeait l’œil osirien bordé d’antimoine ; lacabine des passagers affectait la disposition des naos, etnonobstant ses chaudières et ses aubes modernes, le vapeur avaitconservé les mâts et les voiles triangulaires des tempsécoulés.

Une passerelle volante reliait le pont à larive.

Lavarède et Astéras, poussés par leurscompagnons, la traversèrent. On les conduisit à la cabine, où onles enferma, et la vibration des pistons les avertit que lesteam-boat se mettait en marche.

Mais quelle que fût leur curiosité, leurfatigue fut la plus forte. D’ailleurs des divans moelleux, appuyésaux cloisons de la cabine, invitaient au repos. Ils s’y étendirent,et après quelques minutes ronflèrent à qui mieux mieux.

C’est ainsi que s’écoulèrent leurs premièresheures de navigation sur le Nil. Il faisait grand jour quand, ilsse réveillèrent. D’un même mouvement, ils écartèrent les rideaux dunaos et promenèrent un regard curieux à l’extérieur.

Le steam remontait le fleuve. Lentement lesrives fuyaient en sens inverse, toujours bordées d’habitationscoquettes, de jardins fleuris, de palmiers géants. Au loin,empruntant à l’atmosphère une teinte violacée, se profilaient lespremières rampes de la chaîne Lybique[2] qui, sur unparcours de trois mille kilomètres, borde le Nil et limite àl’ouest la zone utilisable pour la culture.

Et comme ils restaient là, pris par la beautédu spectacle qui se déroulait devant eux, le yacht dépassa unepointe de terre qui masquait l’horizon à bâbord, et le grand fleuveégyptien leur apparut dans toute sa splendeur triomphante.

Ils étaient parvenus au sommet du Delta, ainsinommé, on le sait, à cause de sa ressemblance avec la lettregrecque D. Derrière eux, les branchesde Rosette et de Damiette s’ouvraient. En avant, le Nil, bleu sousle ciel bleu, semblait un lambeau de la voûte céleste tendu aumilieu de la plaine d’Égypte, un tapis immense jeté sur le chemind’un triomphateur gigantesque. Et, haletant au départ de la gare deEl-Menami, un train soufflait sa fumée blanche sur la rive gauchedu cours d’eau.

Et alors, pour la première fois, RobertLavarède éprouva une émotion étrange. Les grandeurs, les monarques,les religions éteintes, toutes ces choses que la lente poussièredes siècles recouvre d’un manteau d’oubli, ainsi que les sables dudésert dévorant les plaines cultivées, toutes ces choses prirentcorps en son esprit.

Il oublia l’heure présente. Ce n’était plusl’Angleterre qui commandait en Égypte, c’était un Pharaon de laVIème dynastie, le front ceint du pschent (le bandeauroyal), la main armée du sceptre, sur le manche duquel était gravéela formule hiéroglyphique de la vie. Gravement il s’inclina devantdes ibis, les anciens oiseaux sacrés, qui, dans les roseaux durivage, se livraient tranquillement à la pêche.

La voix d’Astéras s’éleva soudain et le fitfrissonner.

– Vois, disait le savant, elle nous afait signe.

– Elle, qui cela,balbutia-t-il ?

– Maïva.

Avec humeur, il regarda dans la directionindiquée par Ulysse. Sur le pont, surveillée de près par Niari, lamuette se promenait, et elle souriait de loin aux voyageurs.

Lavarède haussa les épaules. Que lui importaitcette petite Égyptienne moderne à lui, dont le rêve, sur l’aile dusouvenir, explorait le sépulcre d’un féerique passé.

– Où sont les ruines de Memphis ?demanda-t-il après un silence.

– Memphis ?

– Oui.

– Au sud du Caire. Comme nous nousarrêterons dans cette dernière ville, à ce que j’ai cru comprendredu moins, nous ne les apercevrons pas.

– Ah ! tant pis.

Et sans prendre garde à la surprise de soninterlocuteur, il se replongea dans sa rêverie.

Cependant, le vapeur poursuivait saroute ; il dépassa le barrage inachevé que Mehemet-Ali avaitentrepris en 1848, afin que les branches du Nil fussent navigablesen toute saison, puis les pyramides de Chéops et de Chléphrem. Ilfila devant les quais de Boulak, le port du Caire, et enfin voguadevant l’énorme agglomération qui forme la capitale du pays.

Les dômes arrondis, les terrasses, lesminarets se succédèrent. Les quais interminables, encombrés par unefoule grouillante et multicolore, parcourus par des omnibus, desvoitures, des âniers, défilèrent sous les yeux des Français.

Une impatience les prenait. C’était là, danscette ville, où ils allaient aborder, qu’on leur apprendrait sansdoute le mot de l’énigme qui les avait entraînés de Paris sur laterre africaine.

Enfin ils allaient comprendre quelque chose àleur aventure.

Et rassérénés par cette pensée, ils suivirentde bonne grâce Niari, qui vint leur annoncer que le seigneur hindouRadjpoor les attendait au salon d’arrière pour déjeuner.

Coquette était la pièce, délicats furent lesmets arrosés, luxe auquel ils furent sensibles, d’excellentchampagne frappé.

Mais ils ne pouvaient plus observer le fleuve,ni ses berges, car les hublots étaient placés trop haut pour qu’unhomme assis vît au dehors.

Aussi le repas leur parut-il interminable.

Toujours le clapotement des aubes battantl’eau arrivait à leurs oreilles.

Le steam ne stoppait donc pas. Quelle étaitl’étendue de cette ville du Caire, qu’il fallût si longtemps pourarriver au point de débarquement.

Leur hôte ne paraissait pas s’apercevoir deleur inquiétude. Il mangeait lentement, buvait à petits coups,causait de Paris, de ses théâtres, et, pour taquiner Astéras sansdoute, affirmait que les étoiles de la scène étaient biensupérieures à celles du firmament.

Mais tout a une fin. Après avoir absorbé unmoka parfumé préparé à l’orientale, les Français furent libres dequitter la table. D’un pas pressé, ils gagnèrent aussitôt le pontet regardèrent sur la rive droite où ils supposaient être leCaire.

Une exclamation de dépit leur échappa.

Bien loin en arrière déjà étaient restées lesmaisons, palais, mosquées de la ville. Le yacht voguait derechefentre des prairies largement arrosées.

Sur la rive gauche, une plaine tourmentée,semée de crevasses, se montra. Bornée par un massif rocheux, deteinte rougeâtre, que les rayons du soleil piquaient de facettesbrillantes, elle avait l’aspect morne, tragique, désolé d’unenécropole.

En regardant mieux, Robert distingua desruines, des colonnes trapues, brisées pour la plupart, desmonolithes aux arêtes usées par le temps. Et comme il se retournaitvers Astéras, celui-ci murmura entre haut et bas :

– Tu demandais Memphis, tu es servi àsouhait.

– Quoi ! ces ruines ?

– Sont tout ce qui reste de la pluspopuleuse, de la plus riche cité de l’antiquité.

Cette réplique arracha un cri de désespoir àLavarède.

– Mais alors nous sommes déjà loin duCaire ?

– Quelques kilomètres au sud.

– Et ce damné bateau ne s’arrêtera pas.Oh ! mais j’en ai assez.

Comme il disait ces mots, Radjpoor fumant uncigare émergea de l’écoutille conduisant au salon d’arrière.

Le caissier courut à lui, et d’une voixtremblante de colère :

– Monsieur, s’écria-t-il, je trouve quela plaisanterie a assez duré…

– De quelle plaisanterieparlez-vous ? fit l’Hindou avec le plus grand flegme.

– De celle qui consiste à nous fairevoyager contre notre volonté.

Radjpoor s’inclina.

– Malheureusement, Monsieur, il ne dépendpas de moi d’interrompre cette excursion.

– Mais c’est la torture, c’estl’inquisition.

– Bien douce en ce cas, permettez-moi devous le faire remarquer. Tous mes efforts tendent à vous épargnerla fatigue et à vous assurer le confort.

– Mais non la tranquillité d’esprit.

– Qui ne dépend que de vous.

– Pardon, de vous aussi. Et à ce propos,vous vous étiez engagé à télégraphier à ma maison et àl’Observatoire pour expliquer l’absence de mon ami Astéras et lamienne.

– Eh bien mais, c’est fait.

– Allons donc.

– Je tiens toujours ce que je promets,affirma l’Hindou avec une pointe de hauteur. Le brickPharaon est entré dans le port d’Alexandrie. En quittantle bord, j’ai laissé au capitaine le texte de deux télégrammesqu’il a câblés dès son arrivée.

– Deux télégrammes.

– Par précaution, j’en ai conservé undouble.

Sans se départir de son calme, le mystérieuxpersonnage tira son portefeuille, y prit un carré de papier, et letendant à son interlocuteur :

– Lisez, Monsieur Lavarède.

Le jeune homme obéit et à voix haute énonçales phrases suivantes :

Molbec, Brice et Cie. – Paris-France.

Parti sans pouvoir prévenir. Bientôt deretour. Il s’agit de ma fortune. Respects.

Robert LAVARÈDE.

– Ceci vous concerne, expliqua Radjpoorimperturbable ; au-dessous, vous trouverez la dépêche relativeà votre ami.

– Il s’agit de ma fortune, grommelaRobert, influencé malgré lui par la formule magique. C’est laseconde fois que vous déclarez cela. Saprelotte, dites-moi au moinsoù nous allons ?

– Vous tenez à le savoir ?

– Énormément.

– Eh bien, vous allez être satisfait.Aussi bien, maintenant, je ne crains plus que vous me glissiezentre les doigts.

– Mais enfin…

L’Hindou eut un ricanement.

– Nous voguons vers l’île de Philæ.

À ce nom, comme mû par un ressort, Robertsauta en l’air.

– À l’île de Philæ, rugit-il, à plus demille kilomètres de la côte.

– Exactement quatorze cent vingt-cinq,rectifia placidement Radjpoor.

La réponse n’était pas pour calmer leFrançais.

– 1425, et vous vous figurez que je voussuivrai.

– Je me le figure.

– Jour de ma vie, j’aime mieux gagner lerivage à la nage.

Ce disant, Robert courait au balcon quientourait le pont et faisait mine de l’enjamber.

Sans un mouvement, son geôlier se borna à dired’une voix paisible :

– Je dois vous prévenir que le Nil estinfesté de crocodiles.

À l’évocation du hideux saurien, Lavarède quiavait déjà passé une jambe par dessus le balcon la ramenaprudemment en arrière.

– Les crocodiles, poursuivitimpitoyablement l’Hindou, sont très friands, de chairhumaine ; c’est un défaut, mais qui n’en a pas ? Ensomme, je pense que vous êtes mieux installé sur ce bateau que dansl’estomac d’un de ces animaux.

– Mais, sarpejeu, que voulez-vous que jefasse à Philæ ?

– Y assister à des choses curieuses.

– Je ne suis pas curieux.

– Tant mieux, car vous n’aurez l’airsurpris de rien, et c’est précisément ce qu’il faut.

– Ah ! gémit Robert en se prenant latête à deux mains, voilà les rébus qui recommencent.

– Mais non. Tenez, prêtez-moi cinqminutes d’attention, vous vous rendrez compte que la consigne estd’une simplicité enfantine.

– La consigne, à présent, bégaya le jeunehomme.

– La consigne est le mot juste, car en nel’observant pas, vous encourriez les risques les plus graves.

Et sans prendre garde à la mimique furibondede son interlocuteur, Radjpoor continua :

– Nous filons vers l’île de Philæ, ainsique je vous le disais à l’instant.

Là, des amis nombreux vous attendent.

– Des amis, clama désespérément Robert.J’ai des amis en Égypte, moi ?

– Un jour, cela ne vous étonnera plus,mais je reprends : ces amis vous parleront une langue étrange.Il est nécessaire que vous la compreniez, ou du moins que voussembliez la comprendre.

– Et si je ne comprenais pas ?

– Un coup de poignard vous ouvrirait lapoitrine, à défaut de l’intelligence.

Et sur un mouvement de Robert :

– Soyez donc raisonnable. Laissez-vousconduire. Et si votre caractère frondeur de Français vous pousse àla résistance, dites-vous que l’obéissance est d’or, tandis que larébellion est… d’acier… d’acier pointu.

Puis s’inclinant gravement devant sonprisonnier :

– Vous savez maintenant tout ce qu’ilm’est permis de vous apprendre.

Quittez cet air morose, et durant les quelquesjournées que nous avons à passer ensemble, profitez de l’occasionpour étudier cette vallée du Nil, si féconde en souvenirs.

Chapitre 6ENCORE LE BOLIDE

L’Hindou n’avait pas menti. Toute évasionétait impossible. N’étant pas le plus fort, le caissier de lamaison Brice, Molbec et Cie devait être résigné.

Il le fut, aidé d’ailleurs par l’exempled’Astéras, qui décidément prenait goût au voyage.

Sur le pont il s’installa sur unrocking-chair, satisfaisant ainsi dans la mesure du possible satendance à la situation paisible, et avec un intérêt qu’ilcherchait vainement à dissimuler, il vit défiler devant lui lespyramides, tombeaux de granit des souverains de Memphis, lelabyrinthe des douze rois, Kephr-El-Ayat, Atfieu, bâtie surl’emplacement de Cynopolis magna, la ville où les chiens étaientvénérés.

Le jour s’écoula. Les palettes des roues dusteam faisaient incessamment écumer les eaux du fleuve. Sans qu’ilralentît sa course, la nuit vint.

La nuit, si l’on peut appeler ainsi le momentoù la lune et les astres lointains répandent sur la terre une pluiede rayons lumineux. Dans ce pays où l’air est sec, il n’y a pointd’obscurité et comme le disait Théophile Gautier, ce peintre exquisde la légende des Pharaons : ici, un jour bleu succède à unjour jaune.

Cependant la disparition du soleil semblaitdonner le signal du réveil à la nature endormie sous les feux dujour. Les roseaux s’agitaient, des claquements de mâchoires, descris plaintifs résonnaient au loin. C’étaient les crocodiles, hôtessacrés du Nil, qui secouaient leur paresse diurne pour se mettre enchasse.

Astéras, Lavarède, caressés mollement par lafraîcheur du soir, s’abandonnaient à la douceur de vivre sanspensée dans un décor de rêve.

Et tout à coup, ils tressaillirent. Les cordesd’une guzla avaient vibré dans l’espace, jetant dans la nuittransparente les notes d’un prélude.

Tous deux se levèrent, cherchant le musicien.Et debout à la poupe relevée, drapée dans sa tunique blanche, ilsaperçurent la forme frêle et gracieuse de Maïva.

Imprécise dans la nuit transparente, ellesemblait la divinité du fleuve, la berceuse poétique et tendrefille de Hopi-Mou, père des eaux.

Auprès d’elle un matelot se tenait.

Elle préluda encore, puis commença unaccompagnement large et grave, tandis que son compagnonchantait.

Tout l’équipage du léger yacht s’étaitdressé ; tous écoutaient dans une attitude de respect, la têtedécouverte. Les coups sourds des pistons formaient une basseétrangement rythmée à l’harmonie troublante des musiciens.

Les syllabes sonores du dialecte d’Égyptepassaient dans l’air, et leurs vibrations courant sur les eauxéveillaient les échos endormis des rives, donnant l’illusion d’unchœur éloigné qui aurait répondu au chanteur.

Charmés, surpris aussi par l’attitude desmatelots, les Français écoutaient sans comprendre le sens desparoles. Un trouble indicible les envahissait, et ils sedemandaient :

– Quelle est donc cette mélopée qui nousémeut ainsi, bien que l’idiome employé nous soit inconnu ?

Comme pour répondre à leur pensée, Radjpoors’approcha d’eux.

Il était pâle, une expression douloureusecontractait ses traits, et il murmura d’une voixtremblante :

– Ceci est la légende d’Oph, la Thèbesaux cent portes, la Diospolis magna. C’est le chant d’agonie etd’espoir des Pharaons expirants sous le glaive de l’étranger ;c’est l’hymne de liberté de l’Égypte asservie !

Puis d’un ton lent, frémissant d’une émotionintérieure inexplicable, il traduisit les strophes énoncées par lematelot :

Le retour de l’étoile libre

« Les Pharaons sont morts. – Lecollège des hiéroglyphites, dépositaires de la sagesse des siècles– est en ruines et la ronce croît sur ses murs écroulés. – Lestarischeutes n’embaument plus les corps pour l’éternité – maisAmmon-Ra et Phré – dans le palais sans bornes de l’infini,veillent.

Sous l’ongle rigide du temps – lentementles pyramides s’effritent. – Les nécropoles de la chaîne Lybique,les Memnonia – sont profanées par les barbares, mais le sphinxmutilé, informe, – garde le secret des grandeurs futures del’Égypte, – qu’Ammon-Ra et Phré, dans le palais sans bornes del’infini, lui confièrent.

Tout est nuit, tout est néant, tout estpoussière. – Le sein du Nil-Roi est déchiré – par la proue desbarques de l’envahisseur – Sous le talon des barbares, le sol gémit– mais les étoiles brillent au ciel inviolé, flambeaux –qu’Ammon-Ra et Phré, dans le palais sans bornes de l’infini,allumèrent.

L’espoir n’est pas mort au cœur desvaincus – un libérateur viendra, tenant l’épée – sur son frontscintillera le diamant d’Osiris – il sera précédé par l’astreerrant en tous sens – libre soleil des résurrections – qu’Ammon-Raet Phré, dans le palais sans bornes de l’infini,créèrent. »

La musique s’éteignit, le chant se tut, etRadjpoor cessa de parler.

Les voyageurs restaient muets, bercés encorepar la cantilène, toute parfumée de la poésie astronomique etmystérieuse des grammates disparus depuis de longs siècles.

Un cri, répété par tous les matelots, les fitse lever en sursaut.

Les Égyptiens, les bras tendus vers le ciel,désignaient une magnifique étoile filante en hurlant avecenthousiasme :

– Hathor ! Hathor !

– Que disent-ils, interrogeaLavarède ?

– Hathor, dans l’ancienne mythologie dupays, était le génie du feu, de la lumière.

Il s’interrompit brusquement :

– Ah ! sapristi !

– Qu’est-ce qui te prend ?

– Mais là, cet astre qui file dans leciel.

– Eh bien ?

– C’est mon satané bolide… et avec leurchanson de tout à l’heure, tu comprends leur joie.

– Rien du tout.

– Mais si. Le poète leur prédit que laliberté sera proche, lorsque l’on verra dans le ciel un astreerrant en tous sens, libre soleil des résurrections, qu’Ammon-Ra etPhré, dans le palais sans bornes de l’infini, créèrent.

– Alors, tu crois ?

– Parbleu ! Ce coquin de boliderépond au signalement… Ils se figurent déjà être délivrés desconquérants… présentement natifs de la Grande-Bretagne.

Et changeant de ton :

– Dire que je ne possède aucun instrumentpour observer ce phénomène céleste !

Oubliant l’endroit où il se trouvait, Astérasse précipita en avant, comme pour se rapprocher du météore. Mais,repris par sa passion astronomique, il calcula mal son élan. Ilvint buter dans le garde-fou. Celui-ci était assez bas, si bien quele savant, emporté par sa vitesse, bascula, et le haut du corpscontinuant le mouvement commencé, tandis que les jambes étaientretenues par le balcon, il piqua une tête dans l’eau claire duNil.

Aux cris de Lavarède, la machine stoppaaussitôt ; le yacht décrivit un cercle et revint versl’endroit où Ulysse barbottait désespérément.

On le repêcha, on le remonta sur le pont àdemi évanoui.

Mais il reprit promptement ses sens, et lapremière personne qu’il aperçut auprès de lui fut la muette Maïva.Profitant du désarroi général, la jeune fille avait couru àl’astronome, et son joli visage contracté par l’inquiétude, ellelui avait pris la main qu’elle pétrissait nerveusement.

Il lui sourit. Aussitôt la figure de Maïvas’éclaira, et Ulysse voulant lui expliquer la cause de l’accident,lui montra le bolide qui fuyait vers l’horizon, en lui donnant lenom que les matelots lui avaient appliqué :

– Hathor !

À son grand étonnement, Maïva inclina la têted’un air reconnaissant, et porta à ses lèvres la main du savant.Avant qu’il eût pu chercher à deviner la signification de cettepantomime, Niari surgissait brusquement devant lui et entraînaitbrutalement la jeune esclave.

Furieux, Astéras voulut se ruer sur lesinistre personnage, mais des matelots l’entourèrent, et malgré sarésistance le conduisirent à la cabine où ils l’enfermèrent.

La fraîcheur de ses habits mouillés calma bienvite le bouillant astronome. Il s’empressa de les dépouiller et derevêtir un complet de rechange qu’une main inconnue avait disposébien en vue sur le divan.

Comme il finissait, Lavarède vint lerejoindre, et tout en se préparant à dormir, il lui posa cettequestion :

– Dis donc, Astéras. Crois-tu qu’une foisà Philæ, on nous lâchera ?

– Oh ! je n’en sais rien, du resteje ne pense pas à cela.

– Moi, je ne pense qu’à cela, voilà ladifférence.

Et d’un ton boudeur :

– C’est égal, si j’avais su ce qui devaitarriver. Je te jure bien que je n’aurais pas été te chercher àl’Observatoire.

Il se jeta sur le divan qui lui servait delit, en bougonnant.

– Ah ! mon pauvre bureau !Quand te reverrai-je ?

Mais l’influence bienfaisante de la stationhorizontale apaisa bientôt ses nerfs surexcités. Il étendit lesbras, s’accota confortablement, et avec un bâillementsonore :

– Si encore on pouvait dormir toujours,on ne s’apercevrait pas que l’on voyage.

Observation judicieuse, à laquelle Ulysse nerépondit pas et pour cause. Les émotions de sa baignadeinvolontaire avaient épuisé ses forces. Il dormait à poingsfermés.

La nuit s’écoula sans incident.

Au jour, Robert s’étira, se frotta les yeux,s’assit sur son séant, après quoi il alla secouer l’astronome, etcelui-ci tout ensommeillé demandant d’un air ahuri :

– Hein ? Quoi ? Queveux-tu ?

– Te questionner.

– Tu aurais pu attendre.

– Pas une seconde. La chose est d’un trophaut intérêt. Là, es-tu bien éveillé ?

Il le secoua une dernière fois pour luidébrouiller les idées et curieusement :

– Hier, quand tu es tombé à l’eau, aucuncrocodile n’a tenté de te dévorer !

– Non, aucun, fit Astéras enfrissonnant ; mais si c’est pour cela que tu m’as réveillé ensursaut ?…

– Laisse-moi parler. Je conclus del’expérience que ces animaux ne sont pas aussi terribles que leseigneur Radjpoor voulait bien le dire.

– Et alors ?

– Alors, j’ai grande envie de reprendremon projet. Sauter dans le fleuve et tirer ma coupe vers lebord.

Du coup, le calculateur sauta sur sespieds.

– Ne fais pas cela.

– Et pourquoi, s’il te plaît ?

– Parce que tu serais sûrementdévoré.

– Allons donc ! Tu vas me fairecroire que les crocodiles ont des préférences ; ils ne t’ontpas mangé, toi…

– Par une raison simple.

– Ils respectent l’astronomie en tapersonne, peut-être.

– Non, mais je suis tombé au milieu ducourant qu’ils évitent. Ils se tiennent généralement près de larive ; c’est là qu’ils attendent leur proie, et le péril n’estpas dans la traversée du fleuve, mais bien dans l’atterrissage.

– Tu crois ? insista Robert dontcette explication avait assombri le front.

– Je suis certain de ce quej’affirme.

– Alors, ne pouvant filer, il me fautaller jusqu’à l’île…

– De Philæ, oui, mon ami, c’est le plussage, avec ou sans calembour.

À dater de cette conversation, le caissier dela maison Brice, Molbec et Cie, ne parla plus d’évasion.

– La fatalité pèse sur moi, disait-il,les Lavarède sont destinés à voyager de gré ou de force.Témoins : mon cousin et moi.

Mais s’il se déplaçait, c’était avec lamauvaise volonté la plus évidente. Tout le jour, il s’étendait surune chaise à bascule. Le soir venu, il regagnait sa cabine et sevautrait sur les divans.

Et cependant le steam poursuivait sa routevers le sud, laissant peu à peu l’Égypte civilisée en arrière. Lavallée se rétrécissait. De chaque côté, les chaînes de montagnesLybique et Arabique se rapprochaient du fleuve, limitant à quelqueskilomètres la plaine cultivable. Au delà, derrière ces remparts degranit, le désert aux sables fauves commençait.

Abidos, Diospolis parva, Coptos étaientdépassés. Le point terminus du chemin de fer qui longe le Nil étaitperdu de vue. Et dans la campagne silencieuse, où travaillaient desfellahs demi-nus, serrés dans un pagne étroit, comme lescontemporains de Mosche et d’Aharon, plus rien ne trahissait la vieactuelle.

L’ancienne Égypte se montrait dans sa grandeurpuissante, dédaigneuse des stériles agitations des conquérantsd’Europe. Ses monuments restés debout, alors que des empires, desnations, des religions même ont disparu sans laisser de traces,bordaient le Nil de témoignages irrécusables d’une civilisationauprès de laquelle la nôtre n’est que barbarie.

L’Allée de Karnac, ornée jadis de deux millesphinx à tête de bélier, les ruines stupéfiantes de Thèbes, amas decolonnes, de chapiteaux, de temples, de palais déserts s’étendaientsur la rive droite, tandis qu’à gauche, se voyaient les vestiges duquartier des Memnonia, les flancs des monts Lybiques percés detrous innombrables ainsi qu’une éponge de pierre. Les voyageurssongeaient que là, dans les cavernes, les générations disparues,les habitants contemporains de la gloire de Diospolis, avaientdormi leur dernier sommeil sous des bandelettes enduites de natron.Plus loin s’ouvrait la Vallée de Biban-El-Molouch, gorge torréfiéepar le soleil, où de patients troglodytes avaient fouillé dans leflanc même de la montagne, les palais aux salles spacieuses, auxcouloirs interminables destinés à recevoir la dépouille des rois deThèbes.

Toutes ces ruines, ces nécropoles, gardaientcomme un rayonnement des temps superbes où les Pharaons régnaient.Sous les corniches branlantes, où se posaient paresseusement lesibis indolents, sous les frontons ébréchés autour desquels lesgypaètes décrivaient de larges cercles, il restait quelque chose dela vénération des hommes d’Égypte pour leurs dieux détrônés. L’âmedu plus grand peuple de l’antiquité planait encore sur cessolitudes.

Et Astéras, avec sa face ronde comme le cercleemblématique qui couronne les statues d’Isis, semblait une divinitéd’autrefois, lorsqu’il expliquait à Robert la religion desThébains.

– Pour le peuple, déclarait-il, toutesles figures symboliques étaient devenues les dieux ; mais pourles prêtres, les grammates, les hiéroglyphites, les classessacerdotale et guerrière, chaque image correspondait à une loi desnombres. La divinité était une, infinie, inexplicable,intraduisible, et pour tout dire d’un mot, astronomique ainsi quechez nos druides gaulois. Dès l’origine, l’astronomie a passionnéles Égyptiens. Les mouvements des astres, les éclipses, lesvariations de l’écliptique, la position exacte des constellationsau début des crues du Nil, tout avait été noté, classé, catalogué,traduit en nombres. Ce sont ces nombres que l’on représentait sousformes d’hommes à tête de chien, de bélier, de renard, d’oiseaux.Osiris, Isis, Horus, tous symboles de phénomènes astronomiques,dont le sens réel échappait aux foules, mais était jalousementconservé dans les collèges des rites.

Lavarède ne bronchait pas sous cette aversed’érudition. Bercé par le mouvement du bateau, alourdi par latiédeur du jour, alangui par l’inaction, il avait l’impressionbrumeuse de vivre un songe, de dormir dans la veille.

Tout se confondait en son imagination, lesépoques mythologiques et l’heure présente ; il mêlait, dans unmême respect de moderne pour les anciens, de jeune homme pour lesancêtres, les villes mortes et les nouvelles cités poussées sur lesruines, ainsi que les pariétaires entre les pierres disjointesd’une muraille ébranlée par les vents.

Taphium, Latopolis, Apollinopolis, Tanyès,Onibos, noms de centres détruits, conservés par l’histoire, seheurtaient sous son crâne aux réalités présentes d’Esheb, deBédézien, d’Assouan, et nonobstant son complet d’allure trèsanglaise, il eût par moment été bien empêché de dire s’il était unGaulois du dix-neuvième siècle, ou bien un scribe de l’époquereculée où régnait le Pharaon Ménephta[3].

Pour sa raison, il était grand temps que levoyage finît. Enfin, après huit journées de navigation, ayantdépassé Assouan, cité construite en face de l’Éléphantine desGrecs, le steam rallia la rive gauche.

La manœuvre tira Robert de sa torpeur.

– Nous allons aborder, demanda-t-il àRadjpoor qui se tenait près de lui comme à l’ordinaire.

– Oui. La chaloupe ne saurait aller plusloin. Le cours du Nil est barré par la première cataracte.

– Qui, si je me souviens bien, n’a decataracte que le nom. Elle est composée en réalité d’une successionde rapides…

– Précisément… limitée au nord parÉléphantine, elle l’est au sud…

– Par l’île de Philæ, point terminus denos pérégrinations.

L’Hindou eut un sourire énigmatique, mais nerépondit pas.

D’ailleurs le steam abordait. Aussitôt, commedes diables sortant d’une boîte, un groupe de chameliers, tirantaprès eux des dromadaires sellés, s’élancèrent hors d’un bouquetvoisin de palmiers et de lentisques. Les nouveaux venus serangèrent en face de l’endroit où le yacht avait stoppé.

– Que veulent ces gens, murmuraRobert ?

– Ils nous amènent nos montures, déclaraRadjpoor.

– Comment, je devrai me hisser sur unchameau ?

– Sans doute !

– En voilà une occupation pour uncaissier… Enfin, le vin est tiré, il faut le boire…

Puis avec un sourire :

– Mon proverbe est inepte… Parler deboire devant un animal qui s’en passe si facilement.

La passerelle de débarquement avait été jetéeentre le pont et la rive. Sur l’invitation de leur guide, lesFrançais la traversèrent. Au même instant, les chameliers faisaientagenouiller leurs bêtes, et les deux amis, saisis par dix mains setrouvaient sans savoir comment à califourchon sur deux mehari auxjambes nerveuses, qui se redressèrent aussitôt.

Radjpoor, Niari, Maïva étaient déjà en selle.Un sifflement déchira l’air, et les bêtes, comme si elles avaientattendu ce signal, partirent d’un trot allongé, dont leurscavaliers étaient agités ainsi que par le tangage d’un navireballotté par la tourmente.

Cramponnés au pommeau de la selle, secouéscomme salades en un panier, ni Robert, ni Ulysse n’eurent le loisird’admirer les eaux du Nil bondissant écumeuses entre deux muraillesde rochers. Le spectacle des rapides devient indifférent à des gensqui ont peur d’être précipités à terre. Furieux, Lavarède cria,menaça, sans que personne y fît attention. Ses clameurs n’eurentd’autre effet que d’accélérer la course de sa monture, et bientôt,lassé, essoufflé, moulu, l’infortuné cavalier renonça à seplaindre, concentrant tous ses efforts sur un objectifunique : se tenir en selle.

Combien de temps dura cette épreuve. Ni lui,ni l’astronome n’auraient pu le dire ; mais le cours du fleuvedevint moins tumultueux, le trot des dromadaires se ralentit, et aufond d’une anse où clapotait une eau tranquille, en face d’une îleverdoyante émergeant comme un bouquet du milieu du courant, lacaravane s’arrêta enfin.

Une barque légère était amarrée au rivage.Deux fellahs bronzés, au torse demi nu, indolemment étendus sur lesable, se levèrent à la vue de la petite troupe. Ils coururent audevant de Niari.

Celui-ci leur parla vivement, désignantsuccessivement du geste Radjpoor et les Français qui se laissaientglisser de leurs dromadaires. La surprise se peignit sur le visagedes indigènes, et comme Robert s’approchait, tous deux d’un mêmemouvement, mirent un genou en terre, étendant les bras en avant,dans l’attitude anxieuse et suppliante des « Adorateurs »des bas-reliefs égyptiens.

Le caissier de la maison Brice et Molbec lesconsidéra d’un air ahuri, il allait demander l’explication de cetteétrange attitude, mais Radjpoor se pencha à son oreille, et d’unevoix à peine perceptible, murmura :

– Paraître tout comprendre ; sinon,la mort.

Lavarède tressaillit. Son regard croisa leregard dur et ironique de l’Hindou. Puis il répondit :

– Tout comprendre est le moyen d’arriverà la fortune ?

Son interlocuteur abaissa la tête pouraffirmer.

– Alors, je me laisse faire – et avecl’emphase comique d’un grand seigneur d’opérette – relevez-vous,mes braves. C’est très fatigant d’être à genoux, laissez cetteposture aux petits enfants qui ont mérité le bonnet d’âne.

Une vive douleur au côté lui coupa la parole.Radjpoor venait de le piquer de la pointe de son poignard, et illui disait d’un ton menaçant :

– Le silence est d’or… la parole estd’acier…

– C’est vrai, balbutia le jeune homme ense frottant la partie blessée, seulement laissez-moi vous donneraussi un avertissement. Une autre fois, prévenez-moi plusdoucement, ne me lardez plus ; car vous apprendriez que, si lesilence est d’or et la parole d’acier, mon poing est… de plomb.

Un éclair livide passa dans l’œil sombre del’Hindou ; ses lèvres se contractèrent découvrant ses dentsblanches, acérées comme celle d’un chacal, mais ce fut d’un toncalme qu’il prononça ces mots :

– Que Votre Seigneurie me pardonne de luirappeler que nos frères attendent sa venue. Le soleil précipite sacourse, il est temps d’embarquer.

Et sans prendre garde à l’air hébété dontLavarède écoutait ce discours, il l’entraîna vers le bord du fleuveavec les apparences du plus profond respect, et le fit monter dansla barque amarrée au rivage.

Rapidement, Ulysse, Niari, Maïva et lui-mêmes’entassèrent au fond du bateau, tandis que les fellahs, prenantplace au banc des rameurs, se penchaient sur les avirons.

L’embarcation s’éloigna de la berge, piquantdroit sur l’île de Philæ – car c’était elle – dont les verduress’étalaient au milieu du fleuve.

Chapitre 7LA CRYPTE DE TEPURABOË

Luttant contre le courant, les rameurscontournèrent la pointe extrême de l’île, puis longèrent ses bergesescarpées, formées de rochers rougeâtres.

Une fissure étroite, aux parois à pic, sedécoupa dans la muraille rocheuse. On eût dit la coupure nette d’unsabre manié par un Titan. Lentement, la barque s’y engagea. Lesavirons touchaient presque le roc de chaque côté du canot. Aprèss’être frayé un passage à travers un léger rideau de lianes, dontles linéaments effleurèrent le visage des passagers, tous setrouvèrent brusquement plongés dans l’obscurité. La« coupée » devenait tunnel.

Cependant l’allure de l’esquif n’en fut pasralentie. Loin dans l’ombre, une lueur indécise vacillait, comme unphare indiquant la route aux navigateurs.

Un grincement fugitif, un choc léger seproduisirent ; la quille traînait sur le fond ; le canots’arrêta. D’un bond les rameurs s’élancèrent sur une étroitecorniche qui formait quai, et soutenus par eux, les Françaisdébarquèrent. À pied maintenant, la main frôlant les parois de laroche, ils continuèrent à avancer dans la direction de laclarté.

Au bout de cent pas, les guides les avertirentque l’eau finissait en cet endroit ; désormais toute lalargeur du corridor était praticable.

Le sol, couvert de sable fin, était doux sousles pieds. Sans doute, les habitants inconnus du souterrainl’entretenaient avec soin. Silencieux, le bruit de leurs pasassourdis résonnant seul sous la voûte, Robert et Ulysse allaienttoujours, ayant à la fois hâte et crainte d’arriver là, où on lesmenait.

Que verraient-ils ? Quel mystèreeffrayant les attendait au bout du chemin ? Ce mystère en faceduquel, selon l’expression concise et tragique de Radjpoor, lesilence était doré et la parole mortelle ?

Peu à peu, la lueur qui les dirigeaitaugmentait d’intensité, emplissant l’étroit boyau de lumièrediffuse, de scintillements arrêtés au passage par les facettes dela roche.

Enfin par une large baie, que fermait à demiune lourde draperie, la petite troupe pénétra dans une salle devastes dimensions.

Évidée dans le massif granitique, son plafondétait soutenu par six colonnes prises dans la masse de la couchegéologique.

Sur les murs s’étalaient des peintures, desbandelettes de fresques séparées par des lignes verticalesd’hiéroglyphes. Des formes d’éperviers, de scarabées aux élytresjaspées de vert se distinguaient tout d’abord. Sur les colonnes,des baris (barques) mystiques, des bœufs Apis portant des momiesétaient figurées en relief méplat. Juste en face des arrivants,deux personnages gravés et peints sur la pierre, coiffés de mitreset la main étendue sur un cercle jaune, semblaient deux sentinellesveillant à côté d’une porte trapézoïdale, dont le linteau étaitorné de deux cartouches tenus par des femmes ceintes de pagnesétroits, qui déployaient ainsi que des ailes leurs bras garnis deplumes.

– Ah ça ! dit Astéras, nous sommesdans un tombeau contemporain des Pharaons. Ceci ressemble à lapièce qui servait d’antichambre à la salle du sarcophage. Tous lespalais funèbres de l’Égypte ancienne sont creusés suivant le mêmemodèle… Les études des Champollion, des Belzoni, des Wilkinson, desLepsius, des Nauër et des Felistein ne laissent aucun doute sur cepoint. Et même, à la dimension de cette crypte, au soin qui aprésidé à son ornementation, il est à présumer que cette tombeétait celle d’un puissant personnage, peut-être même d’unsouverain.

Mais l’attention des jeunes gens est détournéepar des apparitions, bien vivantes celles-là.

Masqués jusqu’alors par les colonnes, deshommes se montrent. Tous ont la peau d’un brun rougeâtre, comme lesrameurs qui ont conduit les voyageurs. N’était leur costume, onreconnaîtrait en eux des fellahs ; mais leur accoutrementétrange fait écarter cette pensée.

L’un porte sur la cuisse un tambour au ventrebombé tendu de peau d’onagre. Nu jusqu’à la ceinture, il a pourvêtement une jupe courte plissée ornée de serpents bleus. Sonvoisin emprisonne son torse dans une tunique, serrée par uneceinture à palmettes d’or, dont les extrémités retombent jusqu’àses pieds. Un troisième porte une enseigne représentant un chacalsacré. Les deux suivants, la tête couverte d’un léger casquesurmonté d’une plume d’autruche, les reins enveloppés d’un pagne àplis raides, la targe ou épée d’airain suspendue à un baudrierd’azur, reproduisent avec exactitude la tenue des oëris ou chefsmilitaires de la légende pharaonienne.

Et parmi ces gens, qui semblent descendus desfresques funéraires des nécropoles d’autrefois, un grand gaillardau teint basané, coiffé d’un tarbouch, couvert de la vesteétriquée, du long jupon plissé des derviches tourneursd’aujourd’hui, fait l’effet d’un anachronisme animé, d’un Égyptienfin de dix-neuvième siècle jeté par une facétie osirienne en pleinecour d’un souverain de Thèbes.

– Qu’est-ce que c’est que cela, commenceLavarède ?

Mais Radjpoor, avec un regard expressif, poseun doigt sur ses lèvres, et le jeune homme renfonce sasurprise.

Quant aux personnages bizarrement costumés,ils viennent au caissier, s’agenouillent comme ont fait lesrameurs, puis l’un d’eux se relève et d’une voix lente :

– Maître, dit-il, permets à tesserviteurs de te guider dans ton palais. Les poussières de la routeont terni ta beauté. Le bain parfumé t’attend. Abandonne-toi à nossoins, avant de revêtir la tunique de lin et de ceindre ton frontdu pschent.

– Le pschent, mais c’est le bandeauroyal, murmure l’astronome !

– Vrai, réplique Robert sur le mêmeton ; alors cela devient amusant et puis… le silence étantd’or, je n’ai qu’à obéir.

D’une voix plus haute, il continue :

– Je remercie mes serviteurs et suis prêtà les suivre.

À cette déclaration, les singulierspersonnages s’inclinèrent derechef, et processionnellement sedirigèrent vers la porte située au fond de la salle.

Derrière eux, Lavarède la franchit, parcourutdes corridors aux murs couverts de peintures hiéroglyphiques etéclairés par des lampes de cuivre. Il descendit un escalier dequinze marches hautes et raides, et enfin pénétra dans une pièce,dont les parois était colorées d’une teinte lilas tendre querehaussait une corniche enluminée de tons éclatants et de motifsdorés. Sur les panneaux, des gerbes de fleurs, des oiseaux, desdamiers aux couleurs alternées. Et sur le sol revêtu d’un carrelageblanc, où des arabesques d’ocre rouge figuraient un tapis, unebaignoire de marbre affectant la forme curieuse d’un bœufagenouillé, courbant son dos pour recevoir le baigneur, gonflantses flancs tachetés de noir comme l’Apis. Auprès de cetanimal-meuble, un escabeau de cèdre et une table de marqueterieprécieuse supportant un miroir à pied d’ivoire, des buires d’agaterubanée contenant des eaux de senteur, des spatules à parfums, desciseaux, des limes, mille objets de toilette aux formes contournéeset gracieuses.

À l’entrée de ce cabinet de toilette, calquésur ceux des élégantes d’il y a quarante siècles, Robert s’arrêtaun moment. Barbare moderne, accoutumé au confort industriel, ilressentait son infériorité devant cet art exquis, prodigue etprodigieux de l’Égypte, qui ruisselait à profusion sur touteschoses, depuis la pyramide géante jusqu’à la lime minuscule à polirles ongles.

L’escorte de Lavarède s’était retirée.

Comme des statues de bronze, deux Éthiopiens àla face simiesque, couverts seulement d’un caleçon court,montraient leurs torses noirs, à la peau brillante, sous laquellesaillaient les muscles.

Ils s’emparèrent du caissier, le dépouillèrentde ses vêtements, le plongèrent dans la baignoire emplie d’eautiède et parfumée. Puis ils le massèrent, enduisirent ses membresd’huiles aromatiques.

– Jusqu’à présent, se confia le jeunehomme, l’aventure n’est pas désagréable. S’il suffit de se laisserdorloter pour arriver à la fortune, je serais bien bête derésister.

Et sur cette réflexion, il revêtit docilementune tunique de lin bordée d’un large galon d’or, sur lequel sedessinaient en arabesques des croissants isiaques et des serpentsazurés. Sur sa chevelure lissée et parfumée, il permit aux nègresde poser le pschent, dont les barbes cannelées tremblottaient lelong de ses joues.

Un des noirs lui présenta le miroir. Il seregarda et eut peine à retenir un cri de surprise. Celui dont laglace lui renvoyait l’image n’était plus le Robert qu’ilconnaissait, mais bien un être nouveau, tel que ces Pharaonsreproduits par le ciseau patient des sculpteurs Égyptiens sur lespages de granit des temples.

Il était prince d’une dynastie oubliée. Safigure brune prenait une étrange majesté sous le pschent dont lebandeau était troué, juste au milieu du front, par l’œil osirien àla prunelle rouge. Et comme il restait là, hypnotisé par sa brusquetransformation, ceux qui l’avaient accompagné naguère reparurent,et l’oëri qui déjà lui avait adressé la parole, reprit :

– Maître, Yacoub, fils de Hador, et leconseil des Sages attendent ton bon plaisir.

– Eh bien, répliqua gaiement Lavarède, neles faisons pas languir. Après tout, l’exactitude est la politessedes rois ; guide ton maître vers Yacoub et les Sages dont tuparles.

On quitta la salle de bain. De nouveau onparcourut des corridors étroits, puis l’on arriva devant une portemassive encadrée de globes verts, qui semblaient soutenus par desailes d’or déployées.

Celui qui paraissait être le chef de l’escortefrappa l’huis de plusieurs coups espacés de façon particulière. Lebattant tourna lentement sur ses gonds, et une exclamationadmirative s’échappa des lèvres du caissier.

Il était sur le seuil d’une salle immense,dont la voûte teintée en bleu, ornée de palmettes jaunes,s’arrondissait en dôme à trente pieds de haut. Sur les murs despeintures aux couleurs éclatantes, des globes symboliques ailés,des cartouches royaux, des serpents gonflant leurs gorges rouges,carminées, vertes, des dieux à têtes d’animaux, des scarabéesprenant leur vol, Isis et Nephtis secouant leurs brasempennés ; toute la mythologie égyptienne enfin s’agitant enun dessin intense, en une peinture éclatante.

À l’une des extrémités de la salle, uneestrade était dressée, gardée par des oëris, le sabre nu au poing,et entourée de flabellifères agitant au bout de hampes dorées deséventails de plumes. Trois fauteuils, dont l’un plus élevé que lesautres, figuraient des lions d’or dressés et supportant les siègesformés de couronnes de lotus bleus et roses recouvertes de coussinsde pourpre.

Le trône le plus haut était inoccupé. Sur lesiège placé à la droite de celui-ci était assis un vieillard à lalongue barbe blanche, la tête rasée, le corps couvert d’une peau depanthère, les pieds chaussés de sandales de biblos, et portant à lamain une canne d’airain.

Sur celui de gauche, immobile, comme absente,se tenait une jeune fille d’une merveilleuse beauté. Ses traitsoffraient l’idéal du type égyptien le plus pur. Des tons d’ambre etde rose coloraient sa pâleur ; ses grands yeux noirs, allongésd’antimoine suivant l’usage des femmes de la vallée du Nil,regardaient dans le vide avec une indicible tristesse que l’ons’étonnait de remarquer sur un visage si jeune, à la boucheenfantine, au nez d’un exquis modelé. Une pintade, dont les aileséployées retombaient sur les oreilles de la jeune fille, lacoiffait d’une sorte de casque constellé de points blancs ; degrands disques d’or luisaient à ses oreilles, et sur sa poitrine,cachant la robe blanche terminée par une large bordure bleue, unpectoral entrechoquait au moindre mouvement, avec un cliquetisharmonieux, les émaux, les perles, les figurines d’or dont il étaitcomposé.

Vis-à-vis de ces deux personnages, des bancsétaient rangés supportant une assemblée de guerriers, de prêtres,dont les costumes empruntés aux temps de la grandeur égyptiennecoudoyaient les burnous, les vestes soutachées, les larges grègueset les cnémides ou guêtres d’Arabes et de derviches soudanais denotre temps.

En arrière, Astéras, Radjpoor, Niari et lamuette Maïva se tenaient debout, adossés au mur.

À l’apparition de Lavarède, nul ne bougea. Oneût dit une assemblée de statues ; mais Niari, suivi deRadjpoor, s’avança d’un pas lent vers l’estrade. Parvenu à troispas du vieillard à la barbe blanche, il s’arrêta, croisa les brassur sa poitrine, et la tête courbée, l’émotion du mensonge imposépar le faux Hindou faisant grelotter sa voix, il dit :

– Yacoub, chef et initiateur desNeo-Égyptiens, tu as confié une mission à ton esclave Niari. Grâceà Osiris et à Radjpoor-Sahib ici présent, ennemi juré de ceux quenous haïssons, j’ai pu la mener à bonne fin.

Son interlocuteur ainsi que la jeune filleavaient levé la tête au son de sa voix. Une flamme joyeuse s’étaitallumée dans les yeux de Yacoub, tandis que les regards del’Égyptienne exprimaient la terreur, et que ses joues se couvraientd’une rougeur ardente.

– Tu as réussi, mon fidèle, réponditenfin le vieillard. Celui que nous attendons est avectoi ?

Niari désigna Robert et prononça ces seulsmots :

– Le voici !

Il n’avait pas achevé que, soulevé comme parune commotion électrique, Yacoub était debout.

D’un pas assuré, il descendit de l’estrade,vint à Robert et se prosterna devant lui, frappant du front lesdalles qui recouvraient le sol. Le caissier ne broncha pas. Ilcommençait à s’accoutumer à ces marques de respect, et il coula unregard vers Radjpoor, comme pour le prendre à témoin de sa bellecontenance.

Il vit l’Hindou, un doigt sur ses lèvres, unemain sur le manche de son poignard, double geste qui rappelait auFrançais l’opportunité du silence.

Cependant Yacoub se relevait, et d’un accentchevrotant il parlait en excellent français :

– Sois béni, toi qui as répondu à notreappel. Les haines de races, de familles s’apaisent aujourd’hui pourla résurrection de la patrie opprimée. Mets ta main dans la mienne.Que mon exemple serve à tous ; que tous t’obéissent comme moi,Yacoub fils des Hadors, dont le sol d’Égypte a bu le sang, commemoi qui t’aide à gravir les marches du trône.

Entre ses doigts maigres, aux veinesbleuâtres, il avait saisi la dextre du voyageur. Irrésistiblementil l’entraînait vers l’estrade, lui faisait gravir les degrés, leconduisait au trône, et lui mettait en main un long sceptre d’orterminé par un bouton de lotus.

Et tandis que le jeune homme, quelque peuempêtré de sa grandeur, murmurait à part lui :

– C’est aussi cocasse qu’une féerie auChâtelet de Paris, ou à l’Alhambra de Londres !

Yacoub, dressé sur la pointe des pieds, lesbras étendus, clamait d’une voix sonore dont vibrait la vastesalle :

– Frères ! c’est lui que nousattendions. Et vous, derviches, guerriers du noir Soudan, dont nousavons sollicité l’appui contre l’ennemi commun, nous lerefuserez-vous ? Celui qui fut annoncé est au milieu de nous.Il vient conquérir le diamant d’Osiris et faire revivre les gloiresdisparues.

Un rugissement sauvage répondit. Toutel’assistance était debout, les épées, yatagans, poignards tirés dufourreau, brandis frénétiquement par des bras fauves, croisaientleurs éclairs sous la lueur jaune des lampes :

– Le reconnaissez-vous pour roi, demandaencore Yacoub ?

Il y eut un seul cri, vibrant comme unefanfare, éclatant comme un coup de tonnerre :

– Oui, oui… qu’il soit notreroi !

Le vieillard se retourna vers Lavarède auquel,il faut bien l’avouer, tous ces gens apparaissaient ainsi que desmaniaques agités par un transport de folie.

– Et toi, fils de Chléphrem, veux-tu nouscommander ?

Robert hasarda un regard dans la direction deRadjpoor. Par un signe imperceptible, l’Hindou lui conseillad’accepter :

– Très volontiers, répondit alors lecaissier.

– Frères, vous l’entendez, il consent.Salut, ô roi. Tu sais ce que nous attendons de toi ?

– Oh ! certainement, balbutia à touthasard l’ami d’Astéras.

– Tu iras chercher le diamantd’Osiris ?

– Sans doute, acquiesça Robert avec plusd’énergie. Et pour lui-même il ajouta : Un diamant, celadevient clair, c’est le commencement de la fortune annoncée.

– Et tu le conserveras toujours.

– Cela ne se demande pas.

Puis continuant son monologue intérieur, lejeune homme conclut :

– Je t’écoute que je le conserverai. Undiamant ! Vous pouvez m’en offrir plusieurs. Pas de danger queje vous dise : « n’en jetez plus ! »

Mais ses réponses, bien simples et biennaturelles à son idée, avaient sur les assistants une influenceincompréhensible. Ils se serraient les mains, s’entretenaient avecde grands gestes, et soudain, une voix grave entonna un chant largeet terrible dans sa simplicité. Les paroles étaient d’une langueinconnue, mais la musique révélait le chant de guerre.

L’attitude de l’assemblée ne permettait pas dedoute. On heurtait les épées les unes contre les autres, et lecliquetis de l’acier semblable à l’écho d’une bataille engagéerythmait de façon saisissante l’hymne guerrier.

Tous s’étaient découverts. Mû par une habitudeinvétérée de politesse, Lavarède oublia qu’il n’avait plus dechapeau, et instinctivement il arracha le pschent de son front. Cegeste inconscient lui valut un triomphe. Un hourrah retentit.

– Le bandeau royal lui-même rend hommageau chant de liberté.

Comme une meute, les guerriers, prêtres,derviches se ruèrent vers l’estrade, et Robert, assis dans sonfauteuil, fut enlevé par vingt bras vigoureux, promené autour de lasalle, tandis que l’hymne, non plus chanté, mais rugi, formait unebasse formidable aux clameurs frénétiques de : Vive leRoi ! Gloire au Roi !

Enfin Lavarède amusé d’abord, bientôt inquietd’être ainsi ballotté au-dessus des têtes de l’assistance, fitsigne que l’on le déposât à terre. On lui obéit. Alors souriant,ravi de ces ovations sur lesquelles il n’était pas blasé, maisguidé par son sens pratique, il s’écria :

– Mes amis, certes, je suis obligé devotre accueil. Jamais nulle part je n’ai été reçu comme cela. Maisje pense, et votre amabilité pensera probablement de même, qu’ilserait bon de ne pas oublier le diamant d’Osiris.

Il n’avait pas fini, que les hurrahsrecommençaient, bien qu’une partie de l’assistance seule eût pucomprendre le sens de ses paroles. Un peu surpris, ilmurmura :

– Sapristi ! Voilà de braves gens.Sont-ils heureux de me bourrer de diamants.

Mais Yacoub, agitant la main, rétablit lesilence.

– Notre roi a bien parlé, fit-il, je vaisle conduire à son appartement et lui apprendre ce qu’il lui reste àfaire. Vous, frères, songez aussi à l’avenir !

Au milieu des vivats que soulevait sa courteharangue, le vieillard entraîna Lavarède, et, précédés par deuxguerriers armés de l’épée, ils quittèrent la salle, non sans queYacoub eût jeté à la jeune fille qui, silencieuse et désolée, avaitassisté à la scène, ces paroles énigmatiques :

– Lotia, l’heure espérée est venue.Chasse tes pensées funèbres, que ton visage prenne l’expression del’allégresse, la seule qui se marie avec les vêtements de fête.Souviens-toi !

Une porte retomba sur Robert et son guide,étouffant le bourdonnement confus de l’assemblée.

Chapitre 8SINGULIÈRE DEMANDE EN MARIAGE

De nouveau Robert parcourait le dédale descorridors de l’hypogée. Mais cette fois, la promenade fut courte.Au bout de cinquante pas, une porte basse se présenta. Les oërisrouvrirent, et s’adossant au mur, élevant leurs épéesverticalement, la coquille à hauteur des lèvres, ils laissèrentpasser Yacoub et le Français.

Ceux-ci se trouvèrent seuls, dans une petitepièce simplement meublée d’une table de bois commun et de chaisesde bambou et de roseaux tressés.

Le vieillard désigna l’un des sièges àLavarède :

– Daigne t’asseoir, ô Roi. Avant de teconduire auprès de ma fille Lotia, je voudrais t’adresser quelquesparoles.

– Je vous en prie, ne vous gênez pas,répliqua gracieusement le caissier en prenant place.

– Quoi que t’ait dit Niari, tu pouvaisconserver quelques doutes sur la sincérité de ma résolution.

– Ah ! se récria poliment le jeunehomme.

– Pourquoi le nier ? Ici nul nesaurait nous entendre, à quoi bon déguiser ton âme ?

– Puisque vous l’exigez, je conservais eneffet des doutes.

Et cette phrase conciliante prononcée, Robertse déclara in petto :

– Ah ! mais, il m’ennuie, le vieuxbonze. Il va me faire dire quelque sottise.

Yacoub sourit :

– Tu n’avais pas à t’en défendre. Lessiècles avaient passé sans éteindre la haine qui divisait les racesde Thanis, issue de Chléphrem et de Hador, descendant desconquérants Hycsos venus d’Arabie.

Sur un geste de vague approbation de soninterlocuteur, qui « donnait sa langue aux chiens »devant ce discours incompréhensible pour lui, l’Égyptienpoursuivit :

– Aujourd’hui, l’heure est grave. Il nefaut plus de malentendus, d’arrière-pensées. Il faut que notresituation soit nette et claire.

– Ah ! je ne demande pas mieux,s’écria légèrement Robert.

– Je le sais et te remercie del’affirmer.

– Cela n’en vaut pas la peine.

– Si, il est rare qu’un roi ait tafranchise.

– Mettons que je suis un bon roi etparlez.

– Soit donc ! Écoute. Longtemps nosraces luttèrent, élargissant, à chaque génération, le fleuve desang qui les séparait. Tantôt un Thanis abattait un Hador, tantôtun Hador vengeait ses victimes sur un Thanis.

– Bien, bien, murmura Lavarède, jeconnais ça, Roméo et Juliette, les Capulets et les Montaigus.

– La terre sacrée a bu le sang des jeuneshommes qui n’aurait dû couler que pour la défendre contre lesenvahisseurs. Ceux-ci survinrent et nous manquâmes de guerrierspour les combattre. Les luttes intestines avaient coûté la vie auxplus braves, aux plus audacieux. Nous fûmes vaincus. Le dernier desThanis s’enfuit. Il y a quinze années, il revint, et sourd aux crisde la patrie opprimée, n’entendant que la voix des hainesséculaires, il songea seulement à frapper les Hador exécrés. Sonpoignard arracha la vie à ma femme, ma vénérée Aïssa, la mère de maLotia.

– Tuer une femme, oh ! c’est lâchecela, s’écria Lavarède pris par le récit.

– Ce cri prouve ton bon cœur, interrompitvirement Yacoub, mais n’accuse point le meurtrier, souviens-toi quec’était ton père.

– Mon père !

Robert allait protester. Soudain le souvenirdes recommandations de Radjpoor lui revint. Il devait ne s’étonnerde rien. Une parole imprudente ferait s’abaisser sur lui uninvisible poignard déjà levé. Mais sa surprise avait été remarquéepar son interlocuteur.

– D’où vient ton étonnement, ô roi.Ignorais-tu le crime ?

– Je l’avais oublié, balbutia le caissierne sachant plus « à quel génie se vouer ».

Le vieillard leva la main et d’un airentendu :

– Je comprends ta pensée.

– Par ma foi, grommela Robert, il estbien heureux : je voudrais être à sa place.

– Tu désires m’indiquer, continua Yacoub,que nous avons vu la vérité, toi dans l’exil, moi devantl’invasion ; qu’il convient de jeter un voile sur lestristesses du passé, et de marcher la main dans la main au devoir.Tu as raison. Excuse un vieillard qui doutait de la sagesseprofonde de ta jeunesse. Excuse-moi, nous sommes bien alliés pourla même cause, éclairés par la même lumière. Fils de Thanis, levieil Hador sera le plus fidèle, le plus dévoué de tes sujets.

Et Lavarède inclinant la tête, mouvement quine lui semblait pas compromettant, Yacoub conclut.

– Thanis et Hador sont amis comme Damonet Pythias, comme l’étoile double de Castor et Pollux. C’estentendu, c’est promis, c’est juré. Maintenant occupons-nous del’Égypte.

– Occupons-nous de l’Égypte, répétadocilement l’ex-caissier de la maison Brice, Molbec et Cie.

– Tu sais ce que j’ai fait déjà. J’aiformé une affiliation secrète sous nom de« Néo-Égyptiens ». Nos emblèmes sont ceux de l’Égypteglorieuse, du temps où notre empire s’étendait sur toute l’Afrique.Les derviches du Soudan sont avec nous, à présent qu’ils t’ont vu.Les femmes fellahs fondent des balles, la nuit, dans leurscabanes ; les noirs Éthiopiens aiguisent leurs sabres ;au ciel s’est montrée l’étoile errant en tous sens prédite par lalégende.

– Ah ! oui, se confia Robert, lebolide d’Astéras.

– Tu es parmi nous, pour nous conduirecontre les Anglais roux et les forcer à reprendre la mer.

– Moi, moi, bégaya le jeune hommebouleversé par cette conclusion inattendue !

– Hésiterais-tu, gronda sévèrementYacoub ?

Son accent ramena Lavarède au sentiment de lasituation :

– Hésiter ? Jamais de la vie… Vousne me connaissez pas. Seulement suis-je capable de faire ce quevous attendez de moi ?

– Les prédictions sont formelles.

– Et puis, cela sera peut-être long.

Malgré lui, l’involontaire voyageur exprimaitsa crainte de voir se prolonger son absence de Paris. Mais soninterlocuteur riposta avec chaleur :

– Qu’importe le temps, pourvu qu’on aitla gloire. Relève la tête, fils de Thanis ; remémore-toi lesguerres d’antan ! Tes ancêtres n’ont-ils pas guerroyé contreles miens durant trois cents ans ?

– Trois cents ans, gémit lecaissier ! Et, si bas que le vieillard ne put l’entendre, ilacheva d’un air lamentable : ils vont me faire perdre maplace… Jamais ma caisse ne restera trois cents ans sanstitulaire.

Mais par réflexion, son visage se rasséréna.Il songeait au diamant d’Osiris. S’il le possédait, il n’auraitplus besoin d’être l’humble employé de fabricants d’instrumentsd’optique. Et tout naturellement il demanda :

– Mais nous ne parlons pas du diamantd’Osiris ?

– Nous y arrivons, Roi. L’exorde que tuviens d’ouïr était nécessaire.

Et doucement :

– Pour que les derviches combattent dansnos rangs, il faut que le diamant unique brille sur ton casque debataille. Donc nous irons le prendre là où il est caché aux regardsprofanes.

– Cela me va.

– Restent les guerriers d’Égypte. Ceux-cisont divisés en deux parties, les amis des Thanis, les clients desHador. Nous devons les fondre en un seul bloc, et pour cela leurprouver qu’aucune rivalité n’est possible entre nous ; leurdémontrer d’éclatante façon, pour les grouper eux-mêmes, que noussommes unis en une même aspiration.

– Allez toujours.

– Ce moyen, tu le connais comme moi.

– C’est égal, faites comme si je ne leconnaissais pas.

Le vieillard hocha la tête d’un airmécontent :

– Toujours tu te défies de moi. Tu necrois pas encore à la réalité des propositions que t’a portées lebrave Niari.

– C’est que sa mission était si peuofficielle, commença Robert se souvenant bien mal à propos de lamanière dont il était entré en relations avec le faroucheÉgyptien ; mais changeant d’accent devant le regard surpris deYacoub : Je veux dire qu’il n’avait point qualité pour traiterla question, et que je serais heureux de vous entendre merépéter…

– Ses paroles. Tu acceptes donc enprincipe ?

La question embarrassa prodigieusement lejeune homme. Accepter une chose que l’on ne connaît pas esttoujours imprudent, mais aussi dans le cas présent, refuser pouvaitdevenir dangereux. Le plus sage, au fond de ce souterrain, était dene pas mécontenter son hôte. C’était à coup sûr le moyen de revenirà l’air libre. Or, une fois en rase campagne, le prisonnier-roitrouverait bien une chance de fausser compagnie à ses mystérieuxgeôliers.

Le résultat de ces réflexions, quitraversèrent le cerveau du caissier dans l’espace d’un éclair, futqu’il répondit le plus naturellement du monde :

– Voyons ! si je n’acceptais pas, jene serais pas ici.

Les traits durs de l’Égyptiens’adoucirent ; ses mains sèches serrèrent celles du Françaiset d’une voix émue :

– Alors, je puis te nommer mon fils…

– Comment donc, avec plaisir !Seulement, marmotta notre héros entre ses dents, il pleut des papasdans cette grotte ; et quels papas ? Tout à l’heure unassassin, en ce moment ce vieux fou.

– Mon fils, redisait Yacoub, viens surmon cœur. La mort d’Aïssa s’efface de ma mémoire. Peuple,réjouis-toi ; jette sur son chemin les palmes vertes desdattiers, entonne l’hymne de délivrance ; les vieux partissont défunts, et l’Égypte unifiée va reprendre son vol vers seséternelles destinées.

Avec effusion, il donna l’accolade au jeunehomme qui s’en serait bien passé.

– Attends-moi, Roi ; dans peud’instants, ton serviteur reviendra te prendre.

Il se dirigeait vers la porte. Il rouvrit,franchit le seuil, et comme il ramenait le panneau sur lui, iltermina :

– Sous peu de minutes, je te guideraivers ta fiancée !

Le claquement de la porte couvritl’exclamation ahurie de Robert :

– Ma fiancée !

Cri d’un étonnement si sincère qu’il l’eûtcertainement trahi.

Par bonheur, Yacoub ne l’avait point perçu.Seul dans la salle de pierre, le caissier donna libre cours à sarage. Dans quelle sotte aventure l’avait-on engagé ? Chasserles Anglais, être roi, se marier, on n’exigeait que cela de lui.Ah ! mais, il en avait par dessus les oreilles desgrandeurs ! Certes il était disposé à accepter avecreconnaissance le diamant d’Osiris, mais se marier… cela dépassaitles bornes ! Et contre qui encore ? Il n’en savait rien.Pour qu’on lui eût tendu un pareil guet-apens, bien certainement lafuture était un monstre de hideur. Autrement cela ne s’expliqueraitpas. Les pères de famille n’ont pas l’habitude de jeter ainsi leursfilles et leurs diamants à la tête du premier venu.

Ce mariage n’était pas fait au reste. Il serévolterait… Il… Oui, mais voilà, s’il récriminait, s’ils’expliquait, ce damné Radjpoor entrait en scène avec son éternelpoignard.

– Quel dilemme stupide, gronda Robert,marié ou égorgé… Sans compter que les Anglais ne manqueront pas deme pendre s’ils me prennent au milieu de ces conspirateurs. Et moiqui dédaignais mon emploi de commis ; moi qui me laissaisbercer par un vain rêve de fortune. Eh bien, je suis gentilmaintenant ! Ah ! tu veux des diamants, mon gaillard,prends-en donc et qu’ils t’étranglent !

Il s’interrompit brusquement. La porte venaitde se rouvrir, et dans l’encadrement, Yacoub incliné disait d’unton obséquieux :

– La fiancée du Pharaon Thanis est à sesordres !

Lavarède fut sur le point de se ruer sur levieillard, mais la silhouette des oëris armés d’épées apparut audehors. La partie n’était pas égale, et puis, en admettant mêmequ’il réduisît ces ennemis à l’impuissance, comment sortirait-il dulabyrinthe souterrain où il était enfermé ?

La soumission s’imposait, sous la réservementale d’abandonner conjurés, future, pierres précieuses, Radjpooret Yacoub à la première occasion.

Et se contraignant à sourire, le jeune hommesuivit ses adversaires, c’est ainsi qu’il les désignaitdésormais.

Des couloirs aux circuits capricieux, auxparois couvertes de fresques, des escaliers étroits semblants’enfoncer au centre de la terre, furent parcourus. Les oëriss’arrêtèrent devant une ouverture, au-dessus de laquelle la pintadesymbolique étendait ses ailes ocellées. Des servantes parurent, etsans un mot, du pas raide et gracieux des danseuses de la vallée duNil, elles marchèrent devant les visiteurs.

À leur suite, ceux-ci pénétrèrent dans unechambre peinte de rose tendre, que rehaussaient des bouquets géantsde fleurs éclatantes.

Accoudée sur une table, soutenue par un ibisde bronze émaillé arc-bouté sur ses pattes, Lotia était là, sesyeux pensifs et attristés, attachés sur la porte.

Dans la salle du conseil, Lavarède étourdi parles cris, absorbé par le spectacle, l’avait à peine regardée ;mais en cet endroit où rien ne le distrayait, elle lui apparutsoudain comme l’incarnation de la beauté. Sa colère, ses projets defuite s’évanouirent. Toutes les vagues rêveries dont l’ailecapricieuse nous porte vers l’idéal, depuis le songe enfantin causépar les contes de fées, jusqu’aux hallucinations plus précises del’adolescence, tout cela était effacé, dépassé, anéanti par laréalité vers laquelle, après un enlèvement merveilleux, un voyageincroyable, un vieillard inconnu l’amenait.

Une impression de surnaturel le saisit. Il futsur le point de plier les genoux, mais Yacoub prit laparole :

– Lotia, dit-il, Thanis entre dans lademeure d’Hador. Que la joie brille sur ton front, car l’hôte estenvoyé par les dieux.

Son accent était étrange ; il trahissaitl’ordre, alors que son attitude semblait celle de la prière.

Lotia eut un léger frisson, sa pâleurs’accrut ; mais elle répondit :

– Que Thanis soit le bienvenu chez lafille d’Hador !

Le vieillard inclina le chef d’un airsatisfait.

– Ce soir, reprit-il, en présence descheiks arabes, des Égyptiens de noble lignée, des derviches duSoudan, groupés autour de nous pour chasser l’envahisseur, votremariage sera célébré suivant les rites antiques de la cité d’Oph.Ainsi se renouera la tradition pharaonienne, et la nouvelledynastie des rois continuera les dynasties effacées. Demain, vouspartirez vers le temple où le diamant d’Osiris attend lelibérateur, et tandis, que vous ferez le voyage, des courriers serépandront par toute l’Égypte, annonçant aux patriotes qu’Hador adonné son enfant à Thanis ; que les vieilles rivalités ontpris fin, et qu’une seule cause aujourd’hui doit faire couler lesang ; celle de l’émancipation de la terre où dorment nosglorieux ancêtres !

Yacoub se tut un moment. Son visageresplendissait d’enthousiasme, ses mains frémissaient. Maisredevenant maître de lui :

– Thanis, dit-il doucement, approche-toide Lotia. Sur son front, pose le baiser des fiançailles. C’estainsi que tes aïeux désignaient celle qu’ils avaient choisie pourépouse.

– Ma foi, bredouilla Robert, simademoiselle veut bien me permettre… je ne demande pas mieux qued’imiter mes aïeux.

La jeune fille avait fermé les paupières, uneindicible expression d’horreur couvrit ses traits, puis elle coulavers son père un regard éperdu et suppliant. Elle le vit droit,raide, immobile, l’œil fixe.

Alors d’un effort elle se leva, vint àLavarède, et s’arrêtant devant lui, tendit son front. Troublé audernier point, le caissier y appuya ses lèvres, et avec une secrèteterreur qu’il n’eût pu expliquer, il remarqua que la peau de Lotiaétait glacée.

Sous son baiser elle avait fléchi ; sesjambes la soutenaient à peine, et son visage blême, ses yeux égarésautour desquels se marqua soudain une meurtrissure bleuâtre, luidonnaient l’aspect d’une statue lamentable de la douleur.

Mais le Français n’eut pas le loisir des’informer. Yacoub l’entraîna hors de la pièce et le ramena dans lasalle du conseil, où Radjpoor, Astéras, Niari, Maïva,attendaient.

Et cependant Lotia restée seule fondait enlarmes. Au bruit de ses sanglots, une servante accourut :

– Vous pleurez, maîtresse, clama-t-elled’une voix attristée ?

Nourrice de la jeune fille, elle l’aimait.

– Oui, je pleure, gémit la jolieÉgyptienne à travers ses larmes, car je vais me sacrifier. L’heureest venue. Jusqu’alors j’espérais… Quoi ? Je ne sais, lemiracle impossible… Hélas, l’espérance même est morte. Thanis estici.

Et comme la nourrice, avec la tendresseingénue que l’on témoigne aux petits enfants, essuyait les grandsyeux de Lotia avec un fin mouchoir de batiste, celle-cicontinua :

– Un jour, mon père me dit : Pourrelever l’Égypte humiliée, il faut que tous ses enfants unissentleurs efforts, oublient leurs désirs personnels, leurs rêves debonheur, pour les remplacer par un seul et même souhait. Je veuxprêcher d’exemple. Je hais Thanis dont le père a mis à mort monépouse, ta mère. Thanis est en Europe, il vit largement d’unepension que lui paient nos ennemis. Mais dans ses veines coule unsang noble, généreux. L’appel de la patrie ne saurait lui demeurerindifférent. Je vais lui envoyer mon fidèle Niari. Il le chercheradans les cités des Européens, il le trouvera. Et alors, il luidira : Viens, l’Égypte asservie espère en toi. Elle t’offre lacouronne, et Hador sollicite ton alliance. Effaçons nos rivalitésqui furent fatales à la cause de la liberté. Épouse Lotia, monenfant bien-aimée, et conduis-nous à la victoire.

Elle s’arrêta un moment, et avec undécouragement profond :

– Je tentai de résister… comme si j’avaisassez de forces pour lutter contre la volonté de mon père. Niaripartit. Longtemps ses recherches furent infructueuses. Je merassurais. Thanis, pensais-je, ne songe plus à la vieilleÉgypte ; il est l’ami du vainqueur, son pensionné. Jamais ilne reviendra. Et quel que fût mon amour pour ma patrie, je meréjouissais de la défection de celui que tous appelaient comme chefet comme roi. Insensée, je me figurais qu’un homme issu de cetterace avide et hautaine dédaignerait la couronne, le pouvoir. EtNiari l’a ramené, et ce soir, je serai contrainte de mettre ma maindans celle du meurtrier de ma mère Aïssa. Ses doigts teints du sangdes miens déteindront sur mes doigts. Mais c’est ainsi. Sur l’autelde la patrie, les guerriers donnent leur existence ; moi,vierge timide, je dois immoler mon cœur. Je suis prête ausacrifice, au moins laissez-moi pleurer sur ma jeunesse qui étaitfaite pour le rire et les chansons, laissez-moi pleurer sur lebonheur auquel je pouvais aspirer comme toutes les jeunes filles,sur ma vie étouffée dans sa fleur, sur mon âme offerte enholocauste aux divinités cruelles des combats.

Sur ses joues brunes, les larmes coulaientlentement, tandis qu’elle exhalait sa plainte. Et la nourrice,impuissante à la consoler, appuyait sa tête charmante sur sonépaule, et dans ce dialecte égyptien, si doux, si caressant, luiprodiguait les appellations affectueuses qui apaisent les chagrinsdes tout petits.

Tout autre était l’humeur de Lavarède.Radjpoor, à son retour dans la salle du conseil, l’avait considéréavec une nuance d’inquiétude, et Yacoub s’étant éloigné afin dedonner les ordres nécessaires pour l’installation du caissierdevenu roi, le faux Hindou s’approcha vivement de cedernier :

– Eh bien, lui demanda-t-il ?

– Tout s’est bien passé, répliquagaillardement le Français. Il y a bien la guerre contrel’Angleterre qui me chiffonne un peu, mais le diamant d’Osiris, etsurtout Mlle Lotia (une perle cette jeune fille) mefont vous pardonner le passé.

– Quelle Lotia ? Quelle jeunefille ? questionna curieusement Astéras se mêlant aussi à laconversation.

– La plus jolie personne que j’aie jamaisrencontrée, mon cher, et elle sera ma femme dès aujourd’hui.

– Ta femme ? Tu te maries ?

– Il paraît.

– Comment, toi ! Il y a quinze joursencore, tu ne jurais que par le célibat.

– Eh bien ! je ne jure plus, voilàtout. Du reste on ne me demande pas mon avis, et le seigneurRadjpoor te dira, que si j’essayais de me dérober à la chaîne deroses que l’on veut me passer autour du col, je descendraisimmédiatement au tombeau.

Et laissant Ulysse stupéfait de ces parolesbizarres, Robert revint à l’Hindou.

– À propos, Seigneur, si j’ai biencompris, on me prend ici pour un autre, pour un certain Thanis…

– Plus bas, malheureux, interrompitRadjpoor en regardant avec crainte autour de lui.

– Soit, je baisse le ton, mais je répètema question plus bas.

– Vous avez bien compris !

– Parfait… Seulement si le vrai Thanis seprésente… ? À cette seule pensée, ma tête vacille sur mesépaules.

– Que votre tête reprenne son assiette.Jamais Thanis ne réclamera contre la substitution.

– Vous en êtes certain ?

– Absolument.

– Vous affirmez avec une autorité… Est-ceque vous le connaîtriez par hasard ?

– Que vous importe ? Avez-vousconfiance en moi ?

Robert se gratta la tête d’un airhésitant :

– Confiance ! Confiance !grommela-t-il… je n’en sais rien.

Sans se formaliser de l’aveu, l’Hindou sepencha vers lui, et d’une voix assourdie :

– Vous ai-je trompé jusqu’ici ? Jevous ai promis la fortune, le bonheur… ; il me semble que vousles touchez.

– À moi aussi. Mais vous ne m’aviez pasparlé des troupes anglaises à combattre.

– Pour ne pas vous inquiéter d’avance.J’étais persuadé du reste qu’elles passeraient par-dessus lemarché.

– Oh ! elles passent, ratifia lecaissier avec une grimace, elles passent… difficilement parexemple.

– Voulez-vous renoncer à Lotia, auxrichesses ?

– Non.

– Alors, croyez-moi. Laissez votrefortune s’établir, je vous donne ma parole que le véritable Thanisne vous disputera pas la place.

– Pourquoi ?

– Mon cher, railla Radjpoor en tournantle dos à son interlocuteur, ne cherchez pas à percer mon secret, ilest de ceux qui tuent.

Lavarède ne put retenir un geste demécontentement :

– Au diable ! Vous ne parlez que detuer.

Mais Yacoub accourait vers le jeune homme. Ilavait surpris son mouvement, et se méprenant sur sa véritablecause :

– Vous vous impatientez, Sire. Pardonnezsi je vous ai fait attendre, c’était pour vous mieux recevoir. Jevais vous conduire à votre appartement.

– Avec mon ami Astéras, compléta Roberten appuyant sa main sur l’épaule de l’astronome.

– Astéras ?

– Oui, un cœur dévoué, un homme sûr.

– Il suffit, Roi. Il est de ceux que tuaimes, tous nous l’aimerons.

Et s’inclinant cérémonieusement devant Ulysse,qui considérait tout cela avec la plus complète placidité.

– Seigneur Astéras, veuillez nous suivre.On vous fera préparer une salle dans l’appartement du roi.

Chapitre 9LES JOIES DE LA ROYAUTÉ

Bientôt dans une autre portion de la crypte,Robert et Astéras se trouvèrent seuls en présence d’une collation,servie par des chambellans qui circulaient autour d’eux dans unsilence respectueux. Yacoub s’était discrètement retiré. Sur ungeste de Lavarède, les serviteurs l’imitèrent.

– Ouf ! fit alors le jeune homme. Onpeut respirer enfin.

– Non pas, s’empressa de répondrel’astronome. Je demande des explications.

– Sur ?…

– Sur ce qui fait que l’on t’appelle roi,on te traite en grand seigneur ?

– Je ne suis pas très fixé moi-même.Cependant, je vais te conter ce qu’il m’a semblé deviner.

Et brièvement, l’ex-caissier mit son compagnonau courant. Le petit homme à face lunaire l’écouta avec attention,puis quand il eut achevé :

– En somme, tu es roi. Tu peux ce que tuveux ?

– Relativement. Tous ici sont disposés àm’obéir, sauf cependant sur un point.

– Lequel ?

– Eh bien mais… mon désir de retourner enFrance.

– Tu m’as fait peur, cela n’a pasd’importance.

– Merci bien… Tu trouves toi, espritléger. Et l’Observatoire ? Et mon bureau ?

– Bah ! ils ne s’envoleront pas,nous les rejoindrons toujours, Donc, je reprends. Tu es toutpuissant, tu es le gouvernement, par conséquent tu peux commettreune injustice en ma faveur.

– Du népotisme, déjà ?

– Sans vergogne : En route, le sieurRadjpoor commandait ; ici, la situation est retournée. Je teconjure d’en profiter pour arracher la pauvre Maïva aux mains deson bourreau.

– Ah ça ! tu t’intéresses bien àcette fillette.

Une légère teinte rose s’épandit sur les jouesrondes du savant, et avec une nuance d’embarras :

– Intérêt scientifique, mon bon Robert,tout ce qu’il y a de plus scientifique. Je souhaite de rendre laparole à cette infortunée et d’apprendre d’elle le fond et letréfonds de notre aventure.

L’argument frappa Robert.

– Au fait ! tu as raison, j’ysongerai… Cela nous fera plaisir et nous vengera un peu de ceseigneur mystérieux. Ne me parle plus de rien ; laisse moichercher le moyen de réussir.

La collation terminée, les serviteurs avaientemporté la desserte. D’autres les remplacèrent et se mirent endevoir de revêtir Robert de vêtements de fête.

On le drapa dans un étroit jupon de linplissé, retenu aux hanches par une ceinture, sur laquelle desplaquettes d’émail et d’or figuraient des écailles ; son bustefut enfermé dans une brassière quadrillée de mauve et de bistre,aux manches courtes, rayées transversalement de lignes d’or, demauve et de rose. Un large gorgerin de pierres précieuses et d’orrecouvrit sa poitrine ; ses pieds furent chaussés de sandalesà pointes recourbées. Enfin sur son front fut posée une sorte demitre bleue, constellée d’yeux emblématiques, formés de cerclesconcentriques noirs, blancs et rouges, et surmontée d’une vipèred’or se tordant menaçante au dessus du crâne du singuliersouverain.

Ainsi paré, Robert ressemblait à s’y méprendreau pharaon des fresques de la pyramide de Chéops, revenantvainqueur d’une guerre en Éthiopie, avec son cortège de chars, desoldats, de captifs et de prêtres.

Le jeune homme se prêtait docilement à cettemascarade. Puisque les Néo-Égyptiens avaient jugé bon d’adopter lesinsignes des générations éteintes, et qu’il était leur roi, sanss’expliquer clairement pourquoi pareille fonction, lui était échue,il devenait tout naturel qu’il se mît à la dernière mode desPharaons.

Et puis, les larges glaces qui garnissaient lasalle lui renvoyaient son image, faisant naître en lui unecoquetterie ignorée. Vraiment quand il était couvert de sesvêtements étriqués, veston, pantalon de coupe anglaise, il ne sedoutait pas qu’il pût avoir aussi grand air. Avec une satisfactioninavouée, masquée d’une allure de plaisanterie, ilmurmurait :

– Si Chéops lui-même sortait du tombeau,il me tendrait la main en m’appelant son cousin. Car je suppose queles monarques d’autrefois étaient cousins comme ceux de nos jours,histoire de taquiner les républiques grecques.

Il s’interrompit soudain pour jeter un regardsur Astéras, et un accès de folle hilarité le secoua toutentier.

– L’astronome aussi était transformé. Unetunique bleu clair tombait en plis larges de ses épaules jusqu’àses pieds. Une coiffure en dôme, de chaque côté de laquelle sedressaient les cornes d’or du croissant isiaque, lui donnait laplus hétéroclite des physionomies.

Du reste, le savant n’en avait cure. Ilconsidérait avec satisfaction ses manches, sur la bordure blanchedesquelles se succédaient en rouge les signes duzodiaque :

Et il murmurait le distique latin du poèteAusone donnant les noms des douze constellationszodiacales :

– Sunt :Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo,Virgo,

Libraque, Scorpius, Arcitinens, Caper, Amphora,Pisces.

L’éclat de rire de son ami ne le troubla pasdans son petit exercice astronomique, et il se borna à riposter parces mots :

– Pour toi, esprit terre à terre, jetraduis : Ces constellations sont : Le Bélier, leTaureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion, la Vierge, la Balance, leScorpion, le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau et lesPoissons.

Puis avec une emphase lyrique :

– Quel peuple que ces Égyptiens ! Aulieu des fantaisies banales des dessinateurs, c’est l’astronomiequ’ils utilisaient pour leurs motifs ornementaux. Le poète a pu ledire : Peuple-Soleil qui vivait au milieu desétoiles !

La résonnance métallique d’un gong coupa courtà l’improvisation d’Ulysse. Presque aussitôt Yacoub se présenta.Après des salamalecs compliqués, le vieillard demanda à Lavarèdes’il était prêt pour la cérémonie du mariage. L’heure avait sonnéde proclamer la réconciliation d’Hador et de Thanis.

Gravement, habitué déjà à son nouveau rôle,l’ancien caissier se déclara tout disposé à marcher à l’autel. Surl’invitation du père de Lotia, il le suivit, escorté d’Astéras, quiretroussait sa longue tunique, pour ne pas se prendre les piedsdans l’étoffe flottante.

Au seuil de l’appartement, de nombreuxguerriers formaient une haie d’honneur, et le pseudo-roi passé, ilsse rangèrent derrière lui.

Lentement, le cortège serpenta dans lescorridors de l’hypogée. Un silence religieux planait surl’assistance, et le froufrou des étoffes, la vibration étouffée del’acier semblaient les chuchottements[4] d’espritsinvisibles accompagnant la marche nuptiale.

Soudain une bouffée d’air frais vint caresserle visage de Robert. Il frissonna, leva les yeux, et dansl’encadrement d’une porte, il aperçut des arbres, le ciel noirpiqué d’étoiles de feu.

On sortait donc du souterrain. On allait seretrouver à l’air libre. Le dôme transparent du firmamentremplacerait les voûtes de granit du tombeau royal.

Quelques pas encore et le seuil fut franchi.Sur le sol croissait une herbe courte qui craquait sous les pieds.Des buissons épais, des palmiers balançant à dix mètres de hautleurs panaches verts, charmaient les yeux du Français.

Dans une sente que des parfums de fleursinvisibles embaumaient, on cheminait maintenant. L’étroit passages’élargit, se développa en clairière, le grondement des rapides dufleuve s’entendait à droite et à gauche.

– Allons, murmura Robert, la carrière aune seconde sortie dans l’île. C’est bon de respirer un peu.

Yacoub allait toujours, s’engageant dans uneavenue de vastes dimensions. Entre les arbres, les lianes, lesarbustes enchevêtrés, des apparitions de pierre semontraient : sphinx, colonnes brisées, pyramides,obélisques.

Une harmonie lointaine arrivait aux oreillesde Lavarède sur l’aile tiède du vent. Il percevait la vibration desharpes, le murmure sourd des tympanons, les notes brèves de laguzla.

Brusquement un pylône de briques terminal’avenue. Comme sous un arc triomphal le cortège passa, et Robertstupéfait se trouva à l’entrée d’une vaste place, forum où lepeuple se réunissait alors que l’histoire bégayait encore. Palaisruinés, dont les corniches à jour couraient sur des alignements decolonnes, tours en gradins, statues colossales, vision grandiose degranit et de porphyre se dessinant sur le fond vert desvégétations.

Et dans ce cadre merveilleux, sous la lumièrebleue tombant du ciel, une foule étrange, se pressant, se poussant,devant un orchestre installé sur les marches d’un temple au frontonécroulé.

Juste en face de l’escorte du jeune homme, unautre cortège apparaissait. En tête, conduite par un prêtrereconnaissable à la peau de léopard dont il était couvert, Lotias’avançait lentement, couronnée de fleurs de lotus, drapée dans latunique blanche à palmettes vertes des fiancées.

Les deux groupes s’arrêtèrent à quelquesmètres d’un autel bizarre dressé au milieu de la place.

C’était une réduction du tombeau d’Osymandiasde Thèbes. Des degrés minuscules l’entouraient du bas jusqu’ausommet, sur lequel était placé un cercle d’argile séchée, divisé entrois cent soixante-cinq degrés. Entre chaque ligne séparativeétait figurée l’étoile correspondant à un jour de l’année :Régulus, Aldébaran, les Pléïades, Algenib, Anteria. Autour dumonument, formant une ronde, des prêtres se tenaient par la main,couverts des emblèmes des divinités de l’Olympe de la vieilleÉgypte. Ils représentaient Knef, Bouto, Phia, Pan-Mendès, Hathor,Phré, Isis, Rempha, Pi-Zéous, Ertosi, Pi-Hermes, Imuthès, lesDécans ou démons familiers des divisions de l’année, puis Osiris,Haroëri, Typhon, Nephtis, Anubis, Thoth, Busiris, Babastis et enfinSérapis.

La ronde se disloqua. Les fiancés furentpoussés vers l’autel, leurs mains droites unies, tandis que leursmains gauches, serrées l’une contre l’autre par une bandelette detoile, étaient placées successivement sur chacun des degrés ducercle d’argile.

Pendant ce temps, les prêtres psalmodiaient.L’orchestre s’était tu. Comme pétrifiée, la foule assistait, sansun geste, sans un murmure à la cérémonie. Et dans ce décorinvraisemblable, parmi cette agglomération de choses d’autrefois,Robert sentait son cœur accélérer ses pulsations, l’émotionl’étreindre à la gorge.

Et un remords cuisant le prenait. Cette bellejeune fille, qu’on lui donnait pour épouse, croyait s’unir à ceThanis inconnu dont il usurpait la place. C’était grâce à unsubterfuge, à un mensonge, qu’elle lui accordait sa main. Il avaitenvie d’interrompre le mariage, de crier la vérité ; mais ilse rendait compte que pareille conduite le mettrait dans un dangerterrible, sans profit pour personne.

Tout en réfléchissant, il considéraitsournoisement Lotia, et en voyant ses paupières nacrées, chastementabaissées, son profil délicat, sa chevelure lustrée, il trouvaitdes excuses à son action. Après tout, il n’était pas libre ;d’ailleurs le Thanis invisible aurait-il assuré à la fiancée unbonheur plus grand que lui-même ? Que diable ! unFrançais vaut bien un Égyptien. Et mille autres raisons tout aussimauvaises, à l’aide desquelles il tentait d’endormir saconscience.

Soudain, la bandelette qui enserrait les mainsdes époux fut dénouée. L’un des prêtres s’élança sur l’autel, etd’une voix perçante clama :

– Peuple d’Égypte ! Hador et Thanisont scellé le pacte d’alliance. Plus de rivalités, plus dedivisions désormais. Groupez-vous tous dans une même pensée, Thaniset Hador confondent leurs âmes ; en eux mettez votre espoir, àleur volonté immolez la vôtre pour la patrie égyptienne !

Une acclamation s’éleva.

– Vive Thanis ! Vive Hador !Vive la liberté !

– Thanis, montre-toi à tes fidèles. Queta voix leur donne le courage et la haine de l’oppresseur.

Ces mots prononcés par Yacoub avaient à peineimpressionné le tympan de Lavarède, que poussé par les uns, tirépar les autres, le jeune homme se trouva juché sur l’autel, auprèsdu prêtre.

– Parle, ô roi, murmura celui-ci. Parle àtes fidèles.

– Parler… Parler, bredouilla Robert. Jene suis pas orateur moi !

De fait, il aurait voulu être à cent lieues delà. Mais son interlocuteur reprit :

– Permets que je prête à ton esprit lesecours de mon expérience.

Et soufflé par lui, l’ex-caissier harangua lepeuple :

– Frères, je vous salue. L’indignationfait bouillir votre sang, ainsi qu’un fleuve de lave, à la vue dusol sacré de la patrie meurtri par la botte brutale du conquérant.Le jour est proche où notre cri de guerre changera en terreur laquiétude de nos maîtres. Mais alors il sera trop tard ; lesglaives se seront échappés du fourreau, la poudre crépitera,lançant la mort. Et sur les cadavres amoncelés, sur les citadellesdémantelées, nous proclamerons, devant le monde surpris de cebrusque réveil, l’émancipation de la terre égyptienne.

Un cri formidable ébranla l’atmosphère. Leshommes brandissaient leurs armes, les femmes lançaient des clameursaiguës, qui dominaient le tumulte comme des coups de sifflet.

– Bien… parfait, murmura le prêtre quivenait de remplir avec tant de succès les fonctions de souffleur.Maintenant, ô roi ; affirme l’union de Thanis et d’Hador endésignant Yacoub comme ton premier lieutenant.

– Ceux que je choisirai ne pourront sedérober, interrogea le jeune homme ?

– Ils ne l’oseraient.

– Vraiment. En ce cas, je tiens monaffaire.

– Quelle affaire ?

– Rien. Une chose personnelle. Fais taireces braillards, et laisse-moi proclamer ma confiance en Hador.

L’Égyptien fit un signe. Aussitôt un roulementde tambours bourdonna. Les cris, les hurrahs s’éteignirent commepar enchantement, et Robert se tournant vers soncompagnon :

– Guide ma voix. Si longtemps j’ai vécuen exil, que j’ai oublié les paroles qui font vibrer le cœur de cesbraves gens.

– Écoute donc, Sire.

Lentement le prêtre prononça ce discours, quel’ancien caissier répéta sans se tromper :

– Pour être forts, il faut être unis. Unehaine impie animait Hador contre Thanis. La paix est conclue entreeux. Lotia, fille de Yacoub, est mon épouse ; Yacoub devientmon père. Je veux qu’il soit plus encore ; que tous luiobéissent comme à moi-même, que son regard soit le mien, que sonbras soit mon bras, que sa volonté soit mon vouloir. À dater de cejour, il est le premier de mes lieutenants, et dans le Conseil, iloccupera la place d’honneur auprès de moi.

Les applaudissements recommencèrent ;mais à la grande surprise du prêtre, Lavarède commanda :

– Tambours ! un roulement.

Les peaux d’âne vibrèrent aussitôt sous lesbaguettes.

– Que fais-tu, interrogea le compagnon deRobert ?

– Je réclame le silence.

– Pourquoi donc ?

– Parce que je n’ai pas fini.

– Si tu veux que je conduise ta parole,indique-moi au moins…

– Inutile… je n’ai plus besoin detoi.

Et s’adressant à la foule attentive :

– Frères, je viens de consacrer l’étroiteunion des défenseurs de la patrie, il me reste à accomplir un actede justice.

Il s’arrêta une seconde, fit planer surl’assemblée un regard dominateur, et d’une voix claire :

– Un homme, un étranger venu de l’Inde,n’ayant d’autre intérêt qu’une haine commune contre nosoppresseurs, a aidé le fidèle Niari dans ses recherches. Il adécouvert ma retraite, m’a accompagné, veillant sur mes jours avecle plus entier dévouement. Cet homme, ai-je besoin de lenommer ? Sur vos lèvres, je lis son nom :Radjpoor-Sahib.

– Vive Radjpoor-Sahib, hurla lafoule !

– Je vois, poursuivit Robert se tenant àquatre pour ne pas rire, je vois que vous appréciez sa conduite àsa juste valeur. Il a été à la peine, il est juste qu’il soit àl’honneur. Devant vous, je le nomme mon écuyer, car je veux qu’ilm’accompagne partout ainsi que dans le passé.

Un tonnerre de vivats ponctua la phrase.Profitant du tapage, Radjpoor s’était approché du monument. Sa facesombre exprimait la colère :

– Que signifie cette plaisanterie,questionna-t-il ?

Avec un geste ironique, Lavarède se penchaau-dessus de lui :

– Ce n’est pas une plaisanterie, monbon.

– Quoi, moi. Je serais votreécuyer ?

– Parfaitement ! Vous m’avez fourrédans une intrigue de tous les diables, eh bien, vous en serez avecmoi.

– Mais c’est impossible.

– Que non, cher Monsieur Radjpoor. Vousavez voulu que je sois roi. Parfait ! je le suis, donc vous medevez obéissance.

– Permettez !

– Je vous permets seulement de remercierma Grandeur.

Le public, remarquant ce colloque dont il necomprenait pas le sens, avait fait trêve à ses démonstrations.L’ancien caissier se redressa, souriant, épanoui par la vengeancequ’il tirait de son geôlier.

– Frères, fit-il, Radjpoor-Sahibm’exprimait sa reconnaissance. Mon cœur est plein de joie ausouvenir de ses paroles. Ô roi, m’a-t-il dit, je serai ton écuyerdévoué, je n’aurai qu’une pensée, être ton bouclier vivant, tepréserver des coups des ennemis. Laisse-moi offrir un dévouementsemblable à Lotia, ma souveraine. Je possède une esclave muette,Maïva est son nom. Daigne l’accepter pour le service de lareine.

Et comme Radjpoor, furieux d’être ainsi berné,faisait un mouvement pour protester, Lavarède impitoyables’écria :

– J’accepte, digne écuyer, j’accepte – etappelant deux oëris. – Messieurs, ordonna-t-il, Radjpoor-Sahib vavous conduire auprès de l’esclave Maïva. Il la remettra entre vosmains, et vous l’amènerez chez la reine. Elle commencera sonservice dès aujourd’hui.

D’un mouvement, très noble ma foi, il étenditla main au-dessus de la tête de l’Hindou, contraint de dévorer sarage impuissante ; il le regarda s’éloigner avec les oëris,puis se souvenant de la posture de la statue du maréchal Ney, illeva le bras en l’air et avec un enthousiasme parfaitementsimulé :

– Vive l’Égypte libre, cria-t-il d’unevoix de stentor !

Des hurlements lui répondirent. Au milieu d’unfracas épouvantable, il descendit de l’autel, reçut les complimentsde Yacoub et des principaux officiers. Astéras s’approchant à sontour, il lui serra fortement la main, et lui murmura àl’oreille :

– Es-tu content ?

– Parbleu, fit l’astronome sur le mêmeton, tu as été superbe.

Guidé par son beau-père, l’ancien caissier setrouva il côté de Lotia. Il lui prit la main sur l’ordre de Yacoub,et du même pas processionnel qu’à l’arrivée on retourna àl’hypogée.

Dans une salle tendue de soie bleue constelléed’étoiles d’argent, les époux furent laissés seuls.

Les portes étaient refermées, les parents, lesamis s’éloignaient, et le jeune homme debout en face de Lotia qui,silencieuse et attristée semblait oublier sa présence, sedit :

– Le Français est aimable, à ce que l’onprétend. Sans doute, ma charmante femme attend que je lui tourne uncompliment sterling.

Et souriant, la bouche en cœur, les mainsappuyées sur sa poitrine, ainsi qu’un jeune premier decomédie :

– Mademoiselle Lotia, susurra-t-il d’unaccent tremblé, vous êtes trop jolie pour être méchante ;laissez-moi cependant m’étonner que vous ayez été assez bonne pourm’épouser.

Mais il demeura pétrifié dans cette attituderidicule. Lotia s’était reculée, une teinte pourpre avait envahises joues brunes ; l’indignation brillait dans ses yeux.

– Ah ! fit-elle d’un ton méprisant,épargnez-moi au moins cette comédie.

Effaré, Robert bredouilla :

– Je vous assure que je suis sincère.J’avais horreur du mariage, je vous ai vue et j’ai changé d’avis.Mes paroles expriment un sentiment juste, mais modeste. Je ne voispas comment j’ai pu mériter votre affection.

– Mon affection, redit-elle.

Toute sa gracieuse personne frémissait.

– Mon affection, répéta-t-elle encore.Vous avez pensé que, fille indigne, j’oubliais la chèremorte ; que je donnais mon âme à celui dont le front estmarqué d’une tache de sang.

Vivement Lavarède tira son mouchoir et sefrotta le front, renversant dans sa précipitation la mitre dont ilétait casqué.

– Mademoiselle, essaya-t-il deprotester…

Elle l’interrompit :

– Quel mépris avez-vous donc des fillesd’Hador ?

– Du mépris, s’écria l’ancien caissieréperdu. Mais je n’ai que de l’admiration, de la tendresse.

D’un geste plein d’autorité, elle lui imposasilence :

– Vous voulez une explication ?Soit ! Sachez que les paroles que vous me contraignez àprononcer sont l’expression de la vérité. Sachez que ma résolutionest irrévocable, et inclinez-vous devant ce qui ne saurait êtreempêché.

Un instant elle se recueillit. Lui, laconsidérait avec stupeur, troublé par la gravité douloureuse de sonvisage, par l’amertume de sa voix. Elle reprit aveclenteur :

– Toute enfant j’ai appris à vous haïr,vous et ceux de votre race.

– Ma race, gronda Robert, ma race… quellerace ? les Thanis encore… Ces Thanis dont on m’assomme depuisce matin. Saprelotte, je veux bien être Thanis pour combattre, maissi vous me détestez, alors, bonsoir, je dépose ce nom décidémenttrop lourd à porter ; je ne suis plus Thanis.

Il se tut soudain. Emporté par sa mauvaisehumeur, il s’était trahi. Mais s’il avait conçu quelque inquiétude,il fut vite rassuré. La jeune fille murmurait avec un accentimpossible à rendre :

– Il renie ses ancêtres… Le dictonpopulaire est vrai : Fourbe comme Thanis !

Il essaya de parler encore, mais elle nel’écoutait pas. S’animant par degrés, elle continua :

– La patrie commandait, j’ai immolé maliberté ; j’ai endormi mes haines, mes répulsions, et fermantles yeux pour ne pas voir l’abîme où je roulais, j’ai placé ma maindans celle du meurtrier.

– Eh ! meurtrier, fit-il en grinçantdes dents. Il y a longtemps que l’on n’avait pas parlé de cela.

Sans prendre garde à l’interruption, elleallait toujours :

– Je sacrifiais ma vie, mes espoirs, à lacause supérieure d’un peuple. Mais mon cœur demeurait libre.J’assurais la couronne sur ton front, mais je te refusais matendresse. Écoute ce que j’ai résolu, Thanis. Avec toi, je merendrai à Axoum.

– À Axoum, en Abyssinie, rugit Lavarèdegalvanisé par cette déclaration ?

– À Axoum, en Abyssinie, oui. Là, lediamant d’Osiris te sera remis. Tu entreras en campagne contre nosoppresseurs. Ma tâche sera terminée. Alors je me retirerai dans uncouvent, je vivrai dans le souvenir de ma mère assassinée, et si,dans les nuits d’insomnie son ombre éplorée vient s’asseoir à monchevet, je lui dirai : Mère, je t’aime et j’abhorre ceux quit’ont précipitée jeune et belle dans le néant. J’ai dû paraîtreoublier pour la patrie. Toi-même m’eusses conseillé d’agir ainsi.Mais ce devoir rempli, je renonce au monde puisque je ne puis pluste venger.

Elle avait prononcé ces mots avec une énergiesauvage. Laissant Lavarède effaré, elle se dirigea vers une porteaux panneaux couverts d’hiéroglyphes bleus. Il eut un mouvementcomme pour la retenir. D’un geste rapide elle se campa devant leseuil. Un poignard brillait dans sa main crispée.

– Fourbe comme Thanis, fit-elle pour laseconde fois. Mais un poignard est un ami sûr, il permet d’échapperaux embûches de la trahison.

La pointe de la lame acérée s’appuyait sur sagorge délicate, rougissant la peau. Robert resta immobile,épouvanté par la froide résolution qu’il lisait dans ses yeuxnoirs. Elle comprit son angoisse, haussa dédaigneusement lesépaules et sortit.

La porte se referma avec un bruit deverroux.

Dans la salle nuptiale, le Français étaitseul ; une tristesse inconnue gonflait son cœur. Dans sa têteles idées s’entrechoquaient, l’emplissant de bourdonnementsconfus.

Il se laissa aller sur un siège, et se prenantle crâne à deux mains :

– En Abyssinie maintenant, ils veulentque j’aille en Abyssinie ! Ah ! mon pauvre bureau, mongrattoir poli, mon buvard rose, combien je vous regrette.

Soudain il leva le bras d’un air désolé, etcouvrant d’un regard humide la porte par laquelle avait disparuLotia.

– Si encore ce n’était que cela… Mais mafemme m’a en horreur, et moi, moi, nom d’un chien, je crois que jel’aime… Sur mon honneur, oui, je le crois.

Chapitre 10AU PAYS DES DERVICHES

La nuit s’écoula lentement. Robert auraitvoulu dormir, mais sa pensée en éveil ne le lui permettait pas. Deplus, sur une console, une horloge de forme antique, dont lemouvement était réglé par un sablier qui se renversait de quartd’heure en quart d’heure en actionnant une sonnerie, eût suffi àelle seule pour justifier l’insomnie.

Et le jeune homme, attristé autant que penaud,se répétait sans trêve :

– J’irai en Abyssinie puisqu’ils leveulent. Je prendrai ce diamant d’Osiris, origine de tous mes maux.Et après, bonsoir la compagnie. Mais le voyage sera long, durant delongs jours encore je verrai Lotia… et je serai très malheureux.Que la foudre écrase l’Égypte et les Égyptiens… et l’HindouRadjpoor par la même occasion !

Puis la lassitude vint. Le cerveau vide, lesmembres engourdis, il se jeta sur un lit, dont le bois curieusementouvragé figurait une barque portant à la proue l’épervier sacré auxailes déployées.

Mais là non plus le sommeil ne vint levisiter. En se retournant sur sa couche, il aperçut, soigneusementétendus sur une chaise, ses vêtements européens. Il comprit qu’onles avait mis là, afin qu’il les revêtit. Il eût été insensé, eneffet, de partir pour Axoum dans l’uniforme par trop voyant d’unpharaon. Parbleu ! ce costume le ferait arrêter, livrer auxAnglais ! Il ne manquerait plus que cela.

Avec une hâte rageuse, Robert se leva,dépouilla les insignes de la royauté, endossa ses propres habits etreprit ainsi sa physionomie habituelle.

Mais sa belle placidité d’antan ne lui revintpas, et son esprit troublé continua ses divagations où Lotia, lediamant d’Osiris, l’Abyssinie se succédaient ainsi que les imagesdu cinématographe.

Les heures ennuyeuses elles-mêmes ont une fin.Les aiguilles de la pendule marquaient sept heures, quand la portepar laquelle Lotia s’était retirée se rouvrit. La jeune fille parutsur le seuil. Elle aussi s’était européanisée. Sa taille souples’emprisonnait dans une robe de flanelle légère, un chapeau depaille muni d’un voile de gaze allongeait son bord doré au-dessusde ses yeux noirs. Ainsi parée, elle était charmante. Ce que latunique égyptienne donnait de trop théâtral à sa beauté avaitdisparu, et il restait une fille exquise, joignant à la grâceraidillonne d’une miss anglaise, un parfum discret et pénétrantd’orientalisme.

– Nous allons partir, dit-ellefroidement, je sonne pour avertir que nous sommes prêts.

En parlant, elle tirait une bandeletted’étoffe servant de cordon de sonnette.

– Un instant, fit Lavarède avec un gestepour l’arrêter.

Elle le toisa sévèrement :

– Pourquoi, je vous prie ?

– Pour qu’il me soit permis de vousparler, d’éteindre un malentendu fâcheux.

Elle haussa les épaules, et regardant soninterlocuteur avec une fixité gênante.

– N’insistez pas ; je me suissacrifiée, je vous ai mis à même d’atteindre le pouvoir, objet devotre ambition.

– Ambitieux, moi, voulut se récrierl’ancien caissier ?

– En échange de cela, poursuivit-ellesans se soucier de l’interruption, j’ai droit, je pense, à quelquepitié. Lorsque nous serons seuls, ayez la générosité de m’éviter latristesse de vous entendre.

À cette réplique sanglante, Robert demeurabouche bée. Presque aussitôt du reste la svelte Maïva, entrée enfonction de suivante, répondait à l’appel de la sonnerie etmontrait sa gracieuse silhouette à la porte :

– Prévenez mon père que nous sommesdisposés au départ.

À cet ordre donné par Lotia, l’esclavedisparut, pour revenir bientôt en compagnie de Yacoub.

Celui-ci se confondit en révérencescompliquées, dont se fut contenté le monarque le plus « àcheval sur l’étiquette », puis d’une voix basse, respectueuse,comme s’il avait eu l’intuition de parler il undemi-dieu :

– Si Votre Majesté y consent, j’aurail’honneur de la conduire à l’embarcation qui lui permettra decontinuer son voyage.

D’un mouvement de tête, Robert acquiesça à laproposition du vieillard qui, marchant le premier, le guida àtravers les méandres de l’hypogée. On atteignit la sortie empruntéela veille au soir, mais au lieu de se diriger vers le forum, oùl’union des fiancés avait été célébrée, Yacoub tourna en sensinverse, et par une pente raide, sur laquelle des rochers, trouantl’humus, formaient des gradins, il escalada l’éminence dont lepalais funèbre était recouvert ainsi que d’un dôme de granit.

Du sommet, un sentier moins déclive descendaitvers l’extrémité sud de l’île de Philæ. À travers les arbres, onapercevait près du bord, une légère chaloupe à vapeur de moindretonnage que celle qui avait amené les voyageurs. Les matelotsétaient à leurs postes, et sur le pont, Astéras, Niari, Radjpoorattendaient, les yeux fixés du côté des époux.

– Offre la main à ton épouse, ô Roi, ditalors le vieil Yacoub, les rites l’exigent.

Lavarède obéit. Il prit la main de Lotia.Cette main était glacée, elle tremblait, et avec un serrement decœur, l’ancien caissier surprit ces paroles s’échappant des lèvresfrémissantes de sa compagne :

– Pour la Patrie !

Une larme tremblotta à la naissance de sescils ; il la renfonça par un énergique effort. Il comprenaitle sens de l’exclamation de l’Égyptienne. C’était par seuldévouement à la cause de son pays, par pur patriotisme qu’elle luiabandonnait sa main fine, aux doigts fuselés. Sans cela comme ellel’aurait repoussé loin d’elle. Et de cela il souffrait cruellement,lui qui la trouvait belle, et qui savait bien n’être pas le Thanismeurtrier, lui, bienveillant petit Français, casanier peut-être,mais si disposé à se faire violence pour lui être agréable.

Cependant on atteignait l’embarcation. Robert,Lotia et la muette Maïva montèrent à bord, entre une double haie dematelots ; un coup de sifflet strident déchira l’air, et lachaloupe, dans un remous d’écume, évolua, mettant le cap au sud,tandis que Yacoub, debout sur la rive, les bras croisés, sa longuebarbe agitée par la brise, les regardait partir.

La navigation devait durer des semaines. Tantque le soleil brillait, le bateau filait à toute vapeur sur leseaux bleues du fleuve. Le soir venu, on ralliait le rivage, et sousdes tentes de poil de chameau, on passait la nuit. On entrait dansla période des basses eaux, car l’inondation annuelle qui atteintson maximum en juillet, décroît ensuite jusqu’en février.

La végétation se réduisait à une étroite bandeverte bordant le fleuve ; au delà, à quelques centaines demètres s’étendaient, tantôt des chaînes de hauteurs nues,torréfiées par le soleil, tantôt les plaines jaunes du désert.Bakleh, Korosko, Houadi-Halfa, agglomérations peu importantes,furent laissées en arrières. En ce dernier point, Robert apprit quela chaloupe était démontable, car les morceaux en furenttransportés par terre au-delà de la deuxième cataracte. Puis onrencontra Ahache, Salebi. Le petit steam put traverser les passesrocheuses du seuil de Kaïbar, qui, un mois plus tard, les eauxayant l’étiage le plus bas de l’année, eût barré complètement lecours du Nil.

On parlait peu à bord. Radjpoor et Niariavaient bien de mystérieux conciliabules, mais sans éprouver lebesoin de confier leurs pensées à leurs compagnons de route. Lotiarestait immobile, les paupières closes, comme étrangère à ce qui sepassait autour d’elle, et Robert la regardait, s’enivrant de sabeauté délicate et originale, jusqu’au moment où il se souvenait dela haine imméritée que l’Égyptienne faisait peser sur lui. Alors ilse glissait à l’avant du bateau, et ses yeux erraient avec uneindifférence ennuyée sur les alternances de massifs verdoyants etde sables aux tons d’or rouge.

Sans doute, la muette Maïva s’était aperçue deson chagrin ; à diverses reprises, elle s’était approchée deLotia, essayant de lui faire comprendre par gestes son injustice.Mais la fille d’Yacoub l’avait repoussée. Dans son esprit, cetteservante, imposée par Lavarède, ne pouvait être qu’une créature àsa dévotion, indigne par conséquent de toute confiance.

Et la pauvre petite avait fini par se réfugierauprès d’Astéras, qui, lui au moins, ne la rudoyait pas. Le savant,du reste, avait commencé son traitement du mutisme. Pour démontrerà Maïva qu’il est bon de parler, il bavardait pour tout le monde.Et elle écoutait surprise, charmée, ses longs discours surl’astronomie ; car tel était le sujet des monologues d’Ulysse.De quoi aurait-il causé, sinon de l’armée des soleils évoluant dansle champ de manœuvres sans limites de l’infini.

De fait, nulle chose n’aurait intéressé aumême degré la jeune Égyptienne. Issue de ces peuples, pour qui lespremiers dieux furent les voyageurs lumineux de l’espace, elleavait l’amour atavique des merveilles célestes, et toutnaturellement, le calculateur avait trouvé le chemin de sonattention et de son cœur.

Il lui disait l’histoire féerique et grandiosede la terre, d’abord amas de vapeurs embrasées perdu dans lanébuleuse solaire, puis le refroidissement insensible produit parle rayonnement ; la formation autour du noyau centrald’anneaux concentriques semblables à ceux qui entourent encore laplanète Saturne ; puis ces anneaux se condensant, et sous lesinfluences combinées de leur contraction et de leur mouvement,prenant la forme de sphères en fusion ; satellites nomadesemportés par la loi de la gravitation universelle autour du noyauigné, devenu le soleil de ces planètes.

Et le refroidissement continue ; lessatellites, plus petits que le soleil, deviennent liquides ;ils passent du blanc éclatant à la teinte jaune. La températures’abaisse encore ; des parcelles se solidifient ; une àune, la Terre, Vénus, Mars, Jupiter, Uranus, Saturne, Neptune,pages sidéraux qui accompagnent le Soleil roi, passent du jaune aurouge, puis au noir. Ce sont maintenant des boulets sombres,tournant dans les déserts de l’espace autour d’une sphère delumière. Elles sont mûres pour que la vie s’établisse à leursurface.

Les premières cellules organiques se montrent,se groupent, donnent naissance à des plantes élémentaires d’abord,puis à des êtres embryonnaires. Les formes, indécises au début, seprécisent, s’affinent. L’instinct rudimentaire du végétal, quiconduit la racine vers le point où elle trouvera sa nourriture, secomplique chez le reptile, puis chez le mammifère ; ilgrandit ; des apparences imprécises de volonté et deraisonnement s’y ajoutent. L’heure de l’intelligence a sonné ;l’homme apparaît. Barbare primitif, il domine bientôt les autresespèces animées. D’un pas lent, hésitant, il marche vers leprogrès. Au commencement, il admire la force brutale, mais lapensée s’éveille ; des philosophes inspirés prêchent la bonté,le respect du faible, l’infériorité de la vigueur physique sur lapuissance morale. Les révolutions se succèdent, car ce n’est pointen un seul mouvement que l’on parvient à la lumière. La conscienceobscure de l’humanité s’éclaire peu à peu. Elle a l’intuition vaguequ’elle doit deviner les lois immuables de la nature ; lasociété se développe ; on comprend l’axiome qui veut quecertains soient faits pour concevoir et d’autres pour exécuter. Ilfaut une tête, il faut des bras.

Qui sera cette tête ? Quels seront cesbras ? Là, de longs flottements se produisent. À la tête onplace les guerriers, les sorciers, ils sont reconnus insuffisants.Par quoi les remplacera-t-on ? Une période de bouleversements,dans laquelle nous vivons hélas ! est la première réponse àcette formidable question. Le capital, travail de la veille, letravail, capital du lendemain, se disputent la suprématie. Celadure et durera jusqu’au jour où l’on s’apercevra, que l’un etl’autre sont des convenances sociales et non des principes de lanature. Alors viendra le règne de l’intelligence, fin des luttesfratricides, apothéose de la pensée, apogée des raceshumaines !

Et puis à son tour le soleil s’éteindra. Déjàdes taches nombreuses paraissent à sa surface. En quantité, endimension, elles augmentent de siècle en siècle, et le momentarrivera où Phœbus ne sera plus qu’un globe de nuit emportant dansle vide d’autres sphères noires. La vie ne sera pas éteinte pourcela ; elle subira un temps d’arrêt, une sorte de sommeil.

Le soleil n’est pas un point immobile autourduquel nous tournons. Il est lui-même un astre en marche. Suivantune ligne dont l’origine est figurée par l’étoile Sirius, il sedirige vers les constellations d’Hercule et de la Lyre, avec unevitesse de 200,000 lieues par jour. De leur côté, cesconstellations s’avancent vers nous à une allure deux fois plusrapide. La distance qui nous sépare d’elles diminue donc de 600,000lieues par vingt-quatre heures. Cet énorme parcours est un pointdans l’espace, il faudra 40,000,000 d’années pour que notre systèmesolaire soit en contact avec ces groupes stellaires ; maispareil nombre d’années n’est rien dans l’éternité. Un chocformidable se produira alors. Selon les lois de la physique, lemouvement des corps, au moment de la collision, se transformera enchaleur. Les mondes éteints seront réduits en vapeur, formeront unenouvelle nébuleuse, qui elle-même donnera naissance à un nouveausystème solaire, sur lequel se développeront des racesintelligentes, sans doute aussi supérieures à nous-mêmes, que nousle sommes aux animalcules rudimentaires qui façonnent le corail. Etla vie se renouvelle partout ainsi dans l’espace, allant sans trêvevers un progrès irrêvé. C’est là le mystère géant, que les ancienspeuples d’Égypte et de Bactriane avaient symbolisé par la fable duPhénix renaissant de ses cendres.

Il s’était tu. Maïva l’écoutait encore.Soudain elle se dressa devant l’astronome, lui appuya les mains surles épaules, et la figure contractée par un violent effort, ellefit entendre un son inarticulé.

– Je comprends, s’écria Astéras ravi. Tuvoudrais parler, Maïva.

Elle inclina la tête, satisfaite d’êtredevinée.

– Eh bien ! enfant, jet’apprendrai.

Et tirant de sa poche une pièce de monnaied’argent, il la tendit à la muette.

– Tiens, mets ceci dans ta bouche, etessaie de prononcer a… a… tu entends ?

De nouveau elle fit signe qu’elleentendait :

– Exerce-toi toute seule. Quand tusauras, le reste ira bien.

D’un mouvement brusque, il attira la petite àlui, et l’embrassa sur le front, en ajoutant d’une voix émue.

– Tu parleras, mignonne, tu parleras etnous bavarderons.

Radjpoor n’avait rien perdu de cette scène. Lesoir, au moment de l’atterrissage, il prit Astéras àpart :

– Un mot, je vous prie.

– Plusieurs, si vous le désirez.

– J’ai remarqué tantôt votrerecommandation à Maïva. Vous pensez qu’une pièce de monnaieintroduite dans sa bouche lui permettra de parler.

– Peut-être. Sous l’action de la salive,le cercle métallique produit un faible courant d’électricité. Iln’en faut parfois pas davantage, pour stimuler le système nerveuxet rendre son fonctionnement normal à l’organe.

– Alors, acceptez un conseil.

– Bien volontiers.

– Renoncez à l’expérience que vousprojetez.

– Pourquoi ?

– Parce que Maïva mourra si elleparle !

Et laissant le calculateur bouleversé parcette déclaration, l’Hindou s’éloigna tranquillement.

Mais la perplexité d’Ulysse ne lui inspiraaucun moyen de résister à son terrible compagnon, et il regagna satente en murmurant :

– Quel cynisme ! Refuser à cettemalheureuse le moyen de s’exprimer. Oh ! je la préviendrai…Elle parlera sans qu’il s’en doute…, elle parlera ou bien j’yperdrai mon nom !

Vaines résolutions. Le lendemain, avant ledépart, Radjpoor s’entretint avec Lotia. Le visage de la jeunefemme trahit la surprise, la colère. Elle appela Maïva, et d’unaccent courroucé lui interdit de s’approcher d’Astéras, sous peined’être abandonnée sur le rivage, à la première infraction à cetordre.

De grosses larmes roulèrent sur les jouesbrunes de la muette, mais elle n’eut pas un geste de révolte. Dansle bateau, elle s’assit à la place qui lui fut désignée. Seulement,s’il lui était défendu d’aborder Ulysse, il lui était permis de leregarder, et ses yeux disaient éloquemment sa reconnaissance et savolonté d’obéir au savant.

Une fois elle essaya de glisser entre seslèvres la pièce de monnaie que lui avait remise lecalculateur ; mais Niari, qui épiait tous ses mouvements, seprécipita sur elle, lui arracha le disque d’argent et le jeta dansl’eau du fleuve.

Elle haussa les épaules et parut demeurerindifférente à cette brutalité.

Pourtant Astéras, qui l’observait aussi, lavit détacher un sequin de son collier et le faire disparaître danssa bouche, tandis que Niari, rassuré par son acte d’autorité, avaitla tête tournée d’un autre côté.

– Pauvre petite, murmura Ulysse, elle seperd. Si elle parle, elle mourra.

Désolé d’avoir mis la muette en danger,n’osant faire un geste que ses ennemis auraient surpris, ilattendit anxieux, la poitrine serrée, une occasion favorabled’avertir l’Égyptienne.

Cependant l’embarcation avait franchi lesrapides d’Hannek, qui forment la troisième cataracte.Dongola-le-Neuf et Dongola-le-Vieux étaient dépassés ; on sedirigeait vers Kosti et Abou-Hamed, suivant le coude du Nil,emprisonné entre le désert de Nubie et le désert de Bayouda.

Le temps était superbe. Le soleil versait destorrents de lumière sur le sable, et dans cette aveuglante clarté,de rares palmiers se dessinaient en noir sur la surface étincelantede la plaine.

Ce jour-là et les jours suivants, on franchitles rapides de la quatrième cataracte, puis ceux de la cinquième,désignés sous les noms d’étranglements de Gueracheb et de Mogrât.Enfin un soir, on campa au delà du bourg de Berber, au confluent duNil et de la grande rivière Atbara, dont la source est située surles hauts plateaux d’Abyssinie.

Le panorama était grandiose. Le large lit duNil s’étendait vers le sud jusqu’aux confins de l’horizon, bienloin derrière lequel se cachait Karthoum, la ville sainte desderviches ; l’Atbara se voyait à l’est, formant avec le fleuveégyptien un angle presque droit. Entre les deux cours d’eau uneplaine immense, sablonneuse, ornée de quelques bouquets depalmiers, terre jadis féconde que les anciens appelaient l’île deMéroë ; aujourd’hui pays inculte envahi par les dunes dudésert.

Sur ce sol dépeuplé, aucune surprise neparaissait à craindre. Personne ne fut chargé de la garde du camp.Mal en prit aux voyageurs qui, au milieu de la nuit, furentbrutalement réveillés. Des hommes armés avaient pénétré dans lestentes et, d’un air menaçant, tiraient leurs habitants audehors.

C’étaient de grands gaillards bronzés ounoirs, offrant les types les plus variés, depuis le Berbère Targuijusqu’au nègre soudanien. Sous la clarté de la lune, drapés dansleurs amples manteaux, ils avaient quelque chose de farouche et deterrifiant.

Au milieu d’un cercle hostile, tout étourdisde l’aventure, Lavarède, Maïva, Astéras, Lotia, Radjpoor, Niari,pêle-mêle avec l’équipage de la chaloupe, s’interrogeaient duregard sans parvenir à comprendre ce qui leur arrivait.

Soudain le silence se fit. Les rangs desagresseurs s’ouvrirent, et un jeune homme portant le costume desofficiers de l’armée égyptienne entra dans le cercle.

– Qui commande ici, demanda-t-il d’unevoix calme ?

Les voyageurs se consultèrent et Radjpoor pritla parole :

– Qui es-tu et de quel droit nousinterroges-tu ?

L’officier eut un sourire qui découvrit sesdents blanches.

– J’étais sabelcher – lieutenant– dans les troupes du khédive, mais l’oppression étrangère mepesait. Avec beaucoup d’autres, les plus nobles, les pluscourageux, j’ai quitté ma patrie asservie et suis venu prendre uncommandement chez les guerriers derviches. C’est encore une façonde lutter contre les envahisseurs. La facilité avec laquelle je teréponds doit te prouver que tu n’as à attendre aucun secours deceux-là.

– Alors, nous sommes amis, répliquaRadjpoor, en tirant de sa poitrine un parchemin couvert decaractères bizarres et agrémenté de larges cachets de cireverte.

À peine le sabelcher y eut-il jeté les yeuxque son attitude changea. Il s’inclina profondément devantLavarède, puis s’adressant à ses hommes :

– Inssallah ! paravabanlaou, cria-t-il.

Ces syllabes étranges produisirent un effetmerveilleux. En une seconde, le terrain occupé par le campement futdéblayé. Le groupe des guerriers derviches se massa à une distancerespectueuse, et l’officier qui les commandait se retira aprèss’être excusé en ces termes :

– Que le fils de Thanis pardonne àOussaya. Il ignorait qu’il était devant son roi. Pour rachetercette erreur, il foncera dans les rangs ennemis, comme un coin defer dans le bois tendre du dattier.

Puis doucement :

– Vous allez remonter l’Atbara et sonaffluent, la rivière Takazé, pour atteindre Axoum. Le long de leursrives, Sire, vous verrez un spectacle qui vous réjouira. Partoutles tribus se lèvent à notre voix. Elles marchent vers la citadellede Kassala, que les Italiens, ces serviteurs inconscients del’Angleterre, occupent. Il faut que cette forteresse tombe en notrepouvoir, afin que nous puissions sans inquiétude faire face vers leNord. Tes serviteurs travaillent pour toi.

Et avec une lente révérence, retirant letarbouch rouge dont il était coiffé, il ajouta :

– Longue vie et gloire àThanis !

D’un pas élastique il s’éloigna, rejoignit seshommes, et tous, après une acclamation puissante, disparurent dansla nuit.

Ce que les voyageurs avaient de mieux à faireétait de reprendre leur somme interrompu. Ils n’y manquèrent pas,après avoir au préalable distribué aux matelots les quarts deveille, afin d’éviter une nouvelle surprise.

Rien ne vint troubler leur quiétude. Au jour,tous se rembarquèrent, et le petit vapeur, cessant de battre de sonhélice les eaux du Nil, s’engagea à toute vitesse sur le coursindolent de l’Atbara.

Des journées se succédèrent. Maintenant lesvoyageurs voguaient sur la Takazé, tantôt élargie en nappesstagnantes, tantôt bondissant entre des murs de rochers. À maintesreprises, il fallut contourner par terre des passages par tropdangereux.

L’officier égyptien avait dit vrai. À chaqueinstant, on rencontrait des troupes indigènes en marche versKassala. Des patrouilles venaient reconnaître la caravane, et surla présentation du firman dont Radjpoor était muni, rejoignaientleurs camarades avec des cris d’allégresse.

Tout le pays s’agitait, se levait en masse.Les étendards verts du Prophète, les enseignes hideuses desfétichistes allaient côte à côte, emportés par un même élan à larencontre des soldats d’Italie, voués au carnage.

Et devant ce peuple en ébullition, soulevétout entier pour défendre sa liberté, Lavarède oubliait satristesse, Lotia perdait son indifférence dédaigneuse, Radjpoor etNiari surveillaient moins étroitement Maïva. Si bien quel’astronome, qui seul n’était pas en extase devant les nationsprêtes à s’entredéchirer, parvint sans éveiller l’attention àinformer la muette de sa brève mais significative conversation avecl’Hindou.

C’était à la nuit tombante. On établissait lecamp, et tous étaient absorbés par le dressage des tentes. Secourbant derrière de maigres buissons épineux, Astéras avait puarriver près de Maïva.

– Ne bouge pas la tête, ne fais pas unmouvement, lui dit-il, mais écoute.

Mot pour mot, il lui redit les paroles de sonennemi. Quand il eut achevé, en dépit de sa recommandation,l’Égyptienne se retourna vers lui. Ses yeux brillaient. Ses lèvress’ouvrirent à plusieurs reprises ; ses traits exprimèrent latension de sa volonté, et enfin de sa bouche s’échappa nettement ceson :

– A…

Une joie intense pénétra le calculateur ;il saisit les mains de la fillette, les serra nerveusement. Maisles tentes étaient en place, il ne fallait pas se laisser voir parRadjpoor ou Niari. Très vite, il murmura :

– Bien, je suis content… tu parleras. Tudis A.

Elle répéta :

– A.

– Essaie maintenant O… tu saisisO ?

Elle inclina sa jolie tête.

– Tu sais O, la lettre toute ronde quandon écrit.

Et comme elle le considérait d’un airinterrogateur.

– Car tu écris, acheva-t-il ?

Elle fit un geste négatif.

– Non. Pourtant dans la cabine duPharaon, tu nous as montré les papiers où il était question de monami Lavarède ?

Du doigt la jeune fille désigna son oreille,puis son front.

– Ah ! expliqua le savant, tu asentendu et retenu.

Elle frappa ses mains l’une contre l’autre etbaissa le front pour affirmer. Ulysse allait parler encore, mais unbruit de pas se fit entendre. On venait de leur côté.

– O… O… dit-il tout bas. Rappelle-toi…O.

Et rampant sur les mains et sur les genoux, ildisparut derrière les buissons, à l’instant même où Niari arrivaitauprès de Maïva et lui intimait durement l’ordre de se retirer soussa tente.

Astéras entendit sa voix acerbe. Il dut semaîtriser pour ne pas se ruer sur le sinistre personnage. Ilsentait grandir en lui des ardeurs belliqueuses qu’il ne s’étaitjamais connues à l’Observatoire. Mais cette fois encore, leraisonnement triompha de la colère, et dans un rictus ironique, ilmurmura :

– Elle dit A, sans que tu le soupçonnes,sauvage Niari. Elle va dire O. Elle m’apprendra ton secret, et jepourrai alors la délivrer, elle, délivrer Robert et me délivrermoi-même.

Il s’interrompit, mordu au cœur par unesoudaine tristesse.

– Alors il s’agira de lui trouver unemploi, car elle ne peut habiter avec moi. Je ne la verrai pluscomme à présent. C’est curieux combien cela me paraît pénible. Jeme suis attaché à cette pauvre enfant… Bah ! je dis cela, maisquand j’aurai repris mes travaux astronomiques…

Sans achever la phrase, il secoua la tête defaçon désolée. Décidément, la muette concurrençait victorieusementles étoiles dans l’esprit de l’astronome, et chose qu’il eûtdéclarée impossible autrefois, la terre était en voie de lui faireoublier le ciel.

Chapitre 11AXOUM

Cependant le voyage se poursuivait. Lanavigation, entravée à chaque instant par des marais encombrés dejoncs géants, par des chutes, des barrages de rochers, était deplus en plus difficile. Une fois au moins par jour, il fallaitdémonter la chaloupe et la transporter à bras d’hommes au-delà d’unobstacle infranchissable autrement.

Après plusieurs journées fatigantes, au prixd’efforts incroyables, la petite troupe parvint à Kassala, villed’une dizaine de mille habitants, alors au pouvoir des troupesitaliennes, et qui devait, plus tard, tomber sous l’assaut furieuxdes derviches.

L’embarcation fut encore tirée de l’eau, etles voyageurs décrivant un large cercle, contournèrent la place. Ileût été imprudent, en effet, de s’exposer aux investigations despatrouilles italiennes, qui n’eussent pas laissé passer desEuropéens à destination de l’Abyssinie. Car la guerre battait sonplein en ce coin du monde. Conduite par le général Baratieri, unecolonne expéditionnaire, partie de Massaouah, port de la colonieÉrythrée sur la mer Rouge, avait envahi l’Abyssinie, suivantl’itinéraire d’Asmara, de Goura, Sénafé, Adigrat, Adoua,Ada-Agamus, Makallé, Amba-Alaghi. Mais la fortune lui avait étédéfavorable. Battue à Amba-Alaghi, à Makallé, à Ada-Agamus, l’arméeitalienne avait dû reculer de cent soixante-dix kilomètres. Masséeautour d’Adoua, à quelques lieues à l’est d’Axoum, elle demeuraitlà, arrêtée dans sa retraite par un faux point d’honneur national,tandis que les troupes de Ménélik, négus d’Abyssinie,l’enveloppaient lentement. Déjà la famine apparaissait dans le campitalien ; la plupart des convois de ravitaillement expédiés deMassaouah étaient enlevés en route par des groupes de partisansqui, le coup fait, s’éloignaient sans laisser de traces, comme sila terre les avait soudainement engloutis.

Et trompés par les incessants mouvements del’ennemi, les bataillons d’Italie s’épuisaient en marches vaines,en contremarches inutiles, grillés dans les ravins profonds de laSuisse africaine égale en superficie aux quatre cinquièmes de laFrance, gelés sur les hauts sommets couverts de neige, rationnéscomme nourriture, souvent privés d’eau, mangeant les attelages del’artillerie, et hypnotisés pourtant par l’espoir décevant d’unevictoire impossible, mourants déjà penchés sur la tombe,inconscients de leur agonie commencée.

On juge par ce rapide exposé de la situation,si la garnison de Kassala eût fait bon accueil à une caravane sedirigeant vers Axoum, la capitale religieuse des Abyssins, la citésainte où les négus se font sacrer empereurs, de même que nos roisde France en la cathédrale de Reims.

Mais grâce aux précautions prises, lesvoyageurs ne furent pas inquiétés. Kassala fut laissée en arrière.Mais le fleuve s’encombrait de plus en plus ; à Ténem, on dutabandonner la chaloupe qui fut mise à la garde du cheik du village,et à dos de mulets, la petite troupe franchit la frontièreabyssine.

La période la plus pénible du voyage étaitarrivée. Longeant autant que possible le cours de la rivièreTakazé, la caravane traversait les Kolla ou basses terres del’empire du négus. À travers des plaines marécageuses, couvertesd’une végétation touffue, sous les branches entrecroisées desbaobabs ou doumas et des ébéniers, on avançait péniblement. Desnuées d’insectes avides se ruaient sur les voyageurs, perforantleur épiderme de leurs aiguillons empoisonnés. Au bruit de leurspas, des reptiles géants, des boas, des pythons de dimensionsdémesurées, tels que l’on n’en rencontre nulle part ailleurs,s’enfuyaient dans le lacis inextricable des lianes, déroulant leursanneaux avec des résonnances métalliques.

Brisés, ahuris, tous campaient à la nuit surun tertre, et malgré les piqûres de maringouins sanguinaires,s’endormaient d’un lourd sommeil, dont ils sortaient plus lasencore.

Vers le cinquième jour de marche, Niariannonça que, dès le lendemain, on gravirait les premières rampes duplateau abyssin. On allait quitter les Kolla pour entrer dans lesterres d’altitude moyenne, les Ouaïna-Déga. Réconfortés par cetteassurance, les voyageurs dînèrent d’assez bon appétit. Un buissonde pazaltéguo, dont la sève a la propriété d’éloigner lesmoustiques, avait été fauché par les matelots, et chacun s’étaitfrotté le visage, le cou, les mains de ses feuilles à la senteurviolente. Plus de piqûres, l’espoir d’une étape moinspénible ; il n’en fallait pas davantage pour ramener lesourire sur toutes les lèvres.

Entourés d’un cercle de feu, barrièreflamboyante allumée pour écarter les fauves affamés, tousdevisaient, sans hâte de regagner leurs tentes, Parfois Lotia,Maïva tressaillaient au rugissement lointain des carnassiers enchasse, et puis la conversation reprenait.

Lavarède interrogeait Radjpoor. Avant troisjours, on rencontrerait, sur la rive gauche de la Takazé, unruisseau limpide, le Hassam. Il suffirait de le suivre durantquinze kilomètres pour atteindre Axoum.

Et l’ancien caissier, se promettant in pettode gagner, avec le diamant d’Osiris, la côte d’Érythrée,demanda :

– Au fait ! pourquoi la pierreprécieuse en question se nomme-t-elle diamant d’Osiris ?

Un silence stupéfait suivit ces paroles. Unéclair haineux avait traversé les yeux noirs de Lotia. Enfin elledit d’une voix frémissante :

– Thanis a-t-il donc oublié les sainteslégendes d’Égypte ?

– Bon, fit ironiquement Robert, je ne lesai pas oubliées, par la raison que je ne les ai jamais connues.

– Il faut songer qu’il a quitté l’Égyptetout petit et qu’il a grandi dans l’exil, s’empressa d’ajouterRadjpoor.

Et comme Lotia ne répondait pas ; ilconclut :

– C’est à vous, gracieuse souveraine,qu’il appartient d’enseigner à notre roi ce qu’il ignoreencore.

Les traits de la jeune femme s’adoucirent.Elle eut, à l’adresse de l’Hindou, un regard bienveillant et d’unton affectueux :

– Seigneur Radjpoor, à vous qui sans yêtre forcé, sans être appelé – elle appuya sur ces dernièresparoles – à vous, qui librement êtes venu vous joindre aux oppriméspour le combat de la liberté, je n’ai rien à refuser.

Lavarède fut agité par un frisson. Une torturejalouse envahit son cœur.

Combien l’intonation de l’Égyptienne étaitdouce, alors qu’elle s’adressait à l’Hindou, quand pour lui-même,elle n’avait que des airs dédaigneux et des mots cruels. Est-ceque, trompée par l’infernal quiproquo dans lequel il se débattait,elle se prenait de tendresse pour l’artisan mystérieux del’intrigue incompréhensible dont le but, la raison, la pensée luiéchappaient.

– Ô terre des sphinx, murmura-t-il, toutest incompréhensible chez toi, les êtres et les choses !Seulement, acheva-t-il tout bas, ce qui est clair pour moi, c’estque je hais ce Radjpoor.

Il s’interrompit, Lotia, de sa voix musicale,disait la tradition attachée au diamant d’Osiris. Comme uneharmonie, les paroles s’égrenaient dans l’air, faisant palpiter lesombres du sous-bois. Voici ce que l’Égyptienne narrait :

– Au commencement, l’univers était unocéan de ténèbres. Osiris se dressa dans la nuit, et par trois foisappela la lumière. Et soudain du fond de l’infini, le soleil, lalune, les étoiles accoururent, peuplant de rayons la tunique noiredu chaos.

De nouveau Osiris parla, et les terres sebalancèrent dans le ciel, les mers roulèrent leurs vagues sur lesgrèves, et dans son lit, bordé de feuillages d’émeraude, le Nilcoula à travers l’Égypte.

Aussitôt les lions rugirent, les oiseauxchantèrent dans les branches, l’essaim bourdonnant des insectesdispersa ses rondes ailées dans les airs. Osiris souriait à sonœuvre, mais il se demanda tout à coup : – à qui donnerai-je laroyauté de la création ? Et il tomba dans une rêverieprofonde, qui se changea peu à peu en sommeil.

Un moustique l’aperçut, étendu sur la rive duNil, dont son corps couvrait plus de cinquante coudées. Curieux ils’approche, et sans reconnaître le divin dormeur, il perce sonépiderme de son aiguillon acéré.

La douleur tire le Maître de sonengourdissement. Il regarde sa main. Sur la peau brune, de lalégère blessure s’est échappée une goutte du sang blanc,cristallin, qui coule dans les veines du dieu. Ainsi qu’une sphèreoù le soleil se mire, elle tremblotte, prête à tomber ; maisil la touche, elle se coagule, devient la pierre précieusequ’aucune n’égalera, car la volonté de celui qui peut tout, aenfermé dans ses flancs la Transparence et la Clarté.

– Ceci, dit-il, sera le signe de laroyauté de l’homme.

Puis il saisit le moustique par les ailes.

– Chétif insecte, fait-il, je t’avaisdonné le moyen de t’élever dans les airs, de t’approcher des astresqui roulent dans les profondeurs de l’espace, et cependant tu n’aspas craint de t’attaquer à ton créateur. Je vais te donner unmaître qui te pourchassera sans cesse ; l’homme. Toi, tu serasfatalement poussé à le piquer, afin qu’il se souvienne de ta fauteet qu’il n’y tombe jamais.

Et frappant le sol du talon, il en fit sortirle premier des Pharaons.

C’est depuis ce jour que les moustiquess’acharnent à la poursuite de l’homme, et que le diamant d’Osirisest l’insigne du pouvoir.

Comme tous, bercés par le naïf récit, setaisaient, un rauquement formidable ébranla la forêt. Au-dessus dela barrière de flammes, une ombre décrivit une courbe, et unepanthère noire, exaspérée par la faim, les yeux sanglants,s’abattit sur le sol à deux pas de Lotia.

Un cri d’épouvante s’échappa de toutes lespoitrines, mais plus prompt que la pensée, sans armes, n’écoutantque son désir de protéger celle à qui appartenait son âme, Lavarèdes’était déjà jeté entre l’Égyptienne et la bête féroce. Celle-ci,surprise d’abord, se rasa avec un grondement sourd. Elle allaitbondir sur l’imprudent, le déchirer de ses griffes acérées… deuxcoups de feu retentirent, éclairant la scène de deux éclairsrougeâtres, et le félin atteint en plein cœur se tordit sur l’herbedans une suprême convulsion.

Profitant de la diversion opérée par Robert,Radjpoor et Niari avaient saisi leurs carabines et avaient dénoué àla satisfaction générale l’aventure tragique.

Lotia, pâlie par l’effroi, vint à eux, lesremercia avec effusion, mais elle n’eut pas un regard pour l’anciencaissier qui n’avait pas hésité à lui faire un rempart de soncorps. Et tandis qu’Astéras s’empressait seul auprès de lui,Radjpoor quittant Lotia à l’entrée de sa tente, murmurait tout engagnant la sienne avec Niari.

– Cette panthère avance. Dans quelquesjours, ce coquin de Français ayant le diamant d’Osiris, elle fûtdevenue providentielle.

– Bah ! riposta Niari. Il y a tantd’occasions de supprimer un homme. Il ne faut pas t’inquiéter,Seigneur.

Les deux hommes se considéraient avec uneexpression étrange.

– Et qui sait, poursuivit Niari, si luimort, tu ne reviendras pas sur ta décision d’abandonner l’Égypte àson sort.

Radjpoor esquissa un geste impatient ;son interlocuteur reprit vivement :

– Pardonne si je m’abuse. Il m’avaitsemblé que tes yeux s’arrêtaient volontiers sur Lotia.

– Et quand cela serait ?

– Elle-même te traite avec bienveillance.Avant peu, elle sera veuve. Tu pourrais aspirer à sa main, aupouvoir. La victoire est assurée, puisque « l’astre errant entous sens » a paru dans le ciel, Thanis, les dieux t’envoientla tendresse pour te rappeler ce que tu dois à ta race.

Mais le faux Hindou, auquel son compagnonvenait de rendre son véritable nom, secoua la tête :

– Ni guerre, ni massacres. En ce sièclel’Égypte est la barbarie, l’Angleterre est la civilisation. C’est àelle qu’appartient le triomphe.

Et d’un ton changé :

– Épouser Lotia, parbleu, je levoudrais ; j’y songerai. Mais la patrie égyptienne, non, centfois non.

– Pourtant !

– N’insiste pas, Niari. Tu es un ancienclient des Thanis, tu leur dois tout.

– Je m’en souviens, Seigneur.

– Je le sais. C’est pourquoi je t’ordonnede ne plus me parler jamais de tes rêves patriotiques. Des rêves,mon pauvre ami, de simples rêves… pourquoi les transformer encauchemars sanglants ?

Radjpoor-Thanis était parvenu au seuil de satente. Amicalement sa main s’appuya sur l’épaule de Niari.

– Jamais, tu m’entends, jamais. Lotiaveuve, oui, de cela seulement occupe-toi.

Et soulevant l’étoffe qui masquait l’entrée,il se glissa sous l’abri, tandis que son interlocuteur s’en allaitpensif à petits pas.

À ce moment même, à l’autre extrémité ducampement, Robert, désolé par l’ingratitude dont Lotia avait faitmontre à son égard, exhalait sa douleur devant Astéras.

Le savant l’écoutait sans prononcer uneparole, bien que ses lèvres fussent agitées de petits mouvements. Àpart lui, Ulysse murmurait :

– Bientôt on démasquera le Radjpoor.Maïva a dit A. Elle parlera, et alors… alors… on verra de quel boisse chauffe un astronome.

Et dans la tente voisine, Lotia s’endormait endisant avec une tristesse profonde :

– Radjpoor-Sahib m’a sauvée. Pourquoin’est-ce point lui, si brave, si loyal, que j’ai épousé au lieu dufourbe et criminel Thanis ? Pourquoi, oui, pourquoi ?

Quels que soient les sentiments qui agitentles humains, les heures passent insouciantes ; la nuits’écoula. À l’orient, l’aurore effeuilla ses roses sur le chemin duchar du soleil. Le campement fut levé, et par une succession depentes insensibles, la caravane s’éleva jusqu’aux premiers gradinsdu plateau abyssin.

En une demi-journée, le spectacle avaitchangé. Aux floraisons débordantes des basses terres succédaientles essences de l’Europe du sud. On eût cru traverser les forêtsdes Apennins ; le cours de la Takazé s’encaissait, roulanttorrentueusement au fond de gorges, à trois cents mètres au-dessousdu sentier suivi par les voyageurs.

La température était douce. Des brisesfraîches éventaient la caravane. Les moustiques avaient presquedisparu.

Et cependant, il y avait comme un chagrin, uneanxiété sur les personnages composant la troupe. Lotia, Radjpoor,Niari, Lavarède, Astéras, Maïva s’absorbaient en des réflexionsdiverses. Quant aux matelots, gênés par l’attitude de leurs chefs,ils devisaient à voix basse, suivant sans bruit, sans gaieté leursmaîtres taciturnes.

Durant trois fois vingt-quatre heures il enfut ainsi. Le dernier jour, le camp fut établi au confluent de laTakazé et du Hassam, ce ruisselet annoncé par Radjpoor et quiindiquait le chemin d’Axoum.

L’expédition touchait à sa fin ; lelendemain on pénétrerait dans la ville sainte, Le diamant d’Osirisserait remis à Robert. Et pourtant celui-ci éprouvait undéchirement en songeant que l’heure de s’évader allait sonner.C’est qu’il se rendait compte que sa paresse physique seule lepoussait à revenir en Europe. Son âme ne lui appartenait plus, elleresterait éplorée et douloureuse autour de l’insensible Lotia.

Aux premières lueurs de l’aube, la marche futreprise, Par des sentiers de chèvres, serpentant sur des rampesabruptes, on escalada les contreforts qui dominent la valléed’Axoum, On avançait lentement ; contraints à chaque instant àde longs détours, les voyageurs n’atteignirent les crêtes que versmidi.

On déjeuna rapidement, avec la hâte depoursuivre. À deux heures, la marche fut reprise. Maintenant ondescendait, au milieu de bois touffus, un escalier de géants taillédans le granit par les eaux pluviales.

Les arbres, les buissons se rapprochaient,s’enchevêtraient en une muraille de verdure.

– Nous sommes près de la lisière de laforêt, fit remarquer Niari, la végétation devient toujours plusexubérante au débuché.

Il achevait à peine que, s’ouvrant un passageà travers les broussailles, la caravane déboucha dans une immenseplaine verdoyante. Tous s’arrêtèrent. Leurs yeux, déshabitués deslarges horizons, se délectaient devant le vaste panorama qui sedéroulait devant eux.

Au loin Axoum étageait ses palais, sestemples, ses obélisques – il en existe 64 dans la ville sainte –mélangés dans un pittoresque désordre à des huttes de terressurmontées de toits coniques.

Mais ce qui frappa surtout nos voyageurs,c’est le prodigieux mouvement qui animait la plaine. Une arméeétait là, se livrant à une manœuvre incompréhensible. Desfantassins se formaient en bataillons, des groupes de cavaliers seréunissaient aux ailes. Et vers le centre, autour d’une tenteabattue, des batteries d’artillerie se massaient.

– Qu’est-ce que c’est que ça, s’écriaLavarède ?

Comme pour répondre à cette question, un grosde cavaliers se détacha de la masse grouillante et se dirigeaventre à terre vers la caravane.

– Ce sont des Abyssins, déclara Niariaprès un moment. Marchons à leur rencontre. Nous n’avons rien àcraindre.

On poussa aussitôt les montures. Cettemanœuvre fut remarquée des cavaliers indigènes, qui s’arrêtèrent etattendirent que la caravane les eût rejoints.

Lorsqu’elle fut arrivée à hauteur du groupe,l’un des Abyssins, un chef sans doute, s’approcha des voyageurs etleur intima très courtoisement d’ailleurs l’ordre de le suivre.Sans attendre leur réponse, il se dirigea vers l’endroit où étaitmassée l’artillerie. Il n’y avait pas à résister, on le suivit, etles cavaliers fermant la marche, le cortège passa devant les rangspressés des fantassins de Ménélik.

Curieuse était cette armée. Sauf le corps desartilleurs, uniformément coiffés d’un bandeau d’andrinople sous unecalotte verte, et vêtus d’une tunique galonnée de vert, les soldatsabyssins n’ont point de costume distinctif. Les chapeaux les plusbizarres, les chaussures les plus hétéroclites, des vêtementsvariés depuis la tobe – tunique blanche à bordure carminée– jusqu’au simple pagne laissant le torse nu, donnaient auxguerriers une apparence risible. Mais en y regardant de plus près,on comprenait à leurs regards étincelants, à leurs armesperfectionnées, que ces hommes affublés d’oripeaux étaient deredoutables adversaires. Tels les soldats de la République,couverts de haillons, sans pain, sans souliers, qui, à la fin dudix-huitième siècle firent trembler le monde.

On avançait toujours, À trois cents mètres, ungroupe brillant semblait attendre les voyageurs. En avant, un hommede haute taille, monté sur un cheval noir qu’un lion domestiqueparaissait garder, se distinguait tout d’abord. En approchant,Lavarède distingua sa figure noire et grêlée, entourée d’une barbegrisonnante. Sa tenue se composait d’une chemise de soie bleue,d’une chamma blanche et d’un burnous de satin noirs’ouvrant sur un pantalon de coton blanc ; un large feutrenoir posé sur un serre-tête de mousseline claire complétait sonajustement.

– L’empereur Ménélik, roi des rois,murmura le guide en le désignant.

À dix pas du négus, il s’arrêta, porta lesdeux mains à son front, puis allongea les bras à droite et àgauche. Ce salut fait, il vint au roi, lui parla un instant à voixbasse, puis se rapprochant des étrangers.

– Ménélik, maître de l’Abyssinie, demandequi vous êtes ?

Cette fois encore, Radjpoor présenta sonfirman à l’officier. Celui-ci le remit à l’empereur qui leparcourut rapidement. Son regard exprima une surprise joyeuse, sestalons pressèrent les flancs de son cheval qui l’amena vers lesvoyageurs et doucement :

– Lequel d’entre vous est Thanis ?Lequel veut faire l’Égypte libre et renouer ainsi les bonnesrelations établies jadis entre son peuple et le mien ?

À cette question, tous s’écartèrent, formantle cercle autour de Robert.

– C’est toi, frère, repritl’empereur ? Sois le bienvenu dans mon empire, et souviens-toique Ménélik a la haine de l’invasion, et que ses guerriers seronttoujours prêts à combattre côte à côte avec les tiens.

Puis tirant son épée suspendue à l’arçon de saselle.

– Approche, frère. L’empereur te faitchevalier d’Abyssinie. Toi et les tiens, grâce à la médaille d’orque voici, pourrez circuler librement dans tout le pays.

Et Lavarède s’inclinant, il lui frappa lesépaules du plat de son épée.

– Tu es chevalier, viens que je te donnel’accolade.

Les chevaux étaient flanc contre flanc. Lenégus serra l’ancien caissier dans ses bras, puis dénouant sonétreinte, il lui tendit un collier de fer, au bout duquelscintillait un disque d’or portant sur une face l’effigie del’empereur et sur l’autre cette devise hautaine : L’Abyssinietend seulement la main vers l’infini.

Et quand les anneaux de fer entourèrent le coldu jeune homme :

– Frère, je ne puis te recevoir ainsi queje le souhaiterais. Moi-même je défends l’indépendance de monpeuple contre les conquérants italiens. J’ai levé mon camp, je doispartir avec mon armée. Mais l’un de mes officiers t’accompagnera àAxoum : il dira à l’Abouma, le chef de notre église,nommé par le patriarche d’Alexandrie : Celui-ci est l’ami deMénélik, Et l’on fera ce que tu désires.

Lavarède s’embrouillait dans sesremerciements ; le négus l’interrompit :

– Viens, frère ; que je te présenteà ma compagne bien-aimée, à mes vaillants lieutenants qui, un jourpeut-être, se joindront à tes soldats pour balayer la terred’Égypte.

Il entraînait l’ancien caissier vers le groupequ’il avait laissé en arrière. Avec une émotion dont il ne fut pasmaître, le Français fut présenté à la reine Taïtou, RehetiepaBeheran, soleil et lumière de l’Éthiopie, au visage énergique etcharmant d’Espagnole ; au ras Makonnen, vice-roi du Harrar, àla physionomie fine et mélancolique, au ras Mikaël, époux de lafille du négus, au ras Mangasha, fils de l’empereur Johannès etjadis compétiteur de Ménélik, au ras Aloula, au ras Walé, frère deTaïtou, et enfin au lion de l’Abyssinie, le téméraire etchevaleresque Dedjaz-Gabayou.

Et après une nouvelle accolade, s’excusantencore d’être tenu par son devoir de généralissime, l’empereurchargea un officier de conduire la caravane égyptienne versAxoum.

Pour lui, levant l’étendard royal, il donna lesignal du départ. Aussitôt l’armée s’ébranla dans un ordre parfait,et traversant la plaine verdoyante, s’engouffra dans une gorgesombre, ainsi qu’un gigantesque serpent d’acier.

Cependant l’Abyssin désigné comme guidepressait les voyageurs de gagner Axoum. Son conseil était sage, etun temps de trot conduisit la caravane aux portes de la ville.

Ville morte, cité en ruines, dans les ruellesétroites de laquelle le sabot des chevaux résonnait sans qu’unhabitant curieux sortît des paillottes éventrées, des palais auxcorniches chancelantes. De loin en loin un obélisque dressait saflèche de pierre au milieu d’une place déserte, car les jours desplendeur sont passés pour Axoum. Cinq cents habitants à peine sontencore groupés autour de la basilique, centre religieux del’Abyssinie. Les autres ont fui vers la ville nouvelle, versAdoua.

Enfin, les hautes murailles du temple oùréside l’abouma se dressèrent devant les voyageurs. Une porte defer s’ouvrit lentement. Ils traversèrent des passages voûtés, descours silencieuses, où l’herbe croissait entre les pavés disjoints,et ils mirent pied à terre devant un perron aux marchesbranlantes.

Au haut des degrés, un vieillard, dont lecorps maigre dessinait ses angles sous une ample tunique violette,souhaita la bienvenue aux voyageurs.

– Durant trois journées seulement,dit-il, la basilique d’Axoum peut recevoir les étrangers. Maispendant ce laps, les hôtes sont les maîtres. Commandez ; onvous obéira.

Pour toute réponse, Radjpoor lui tendit lefirman aux cachets verts. L’abouma, c’était lui-même, en pritconnaissance :

– Ah ! ah ! continua-t-il d’unair pensif. Thanis a signé le traité d’alliance avec Hador. Lestemps prédits seraient-ils proches ?

Puis d’un ton bienveillant :

– Ce soir, à l’heure où la nuit coquetteégrène dans le ciel ses chapelets d’étoiles, j’attendrai Thanisdans cette cour, et je le conduirai lui seul, à la cachette ignoréeoù s’abrite le joyau d’Osiris. Maintenant prenez du repos, car laroute a été longue.

Il frappa ses mains l’une contre l’autre.Aussitôt des prêtres, à la robe blanche agrémentée de palmettesviolettes, accoururent. Courtoisement ils invitèrent les voyageursà les suivre et les installèrent dans les appartements réservés auxvisiteurs. Les salles étaient spacieuses, et le mobilier accusaitun mélange de luxe raffiné et de simplicité primitive. On avait làl’impression exacte de l’âme abyssine, incomparablement supérieureà celle des peuples noirs qui l’entourent, mais gênée dans sonessor par les vagues vivantes qui viennent battre les flancs del’îlot rocheux qu’elle habite et qui domine les déserts.

Partout en effet, dans ce pays singulier, serencontrent les mêmes oppositions. Chrétiens grecs, les Abyssinsmêlent au rite russe certaines pratiques païennes. Auprès de leursmonuments, qui indiquent un goût raffiné de l’architecture, sedressent des paillottes aux murs d’argile séchée, coiffées de toitsconiques de chaume, identiques aux constructions éphémères despeuplades soudaniennes.

Ils n’ont point adopté l’ère russe, qui a,avec la nôtre, un écart de treize années. Ils comptent d’aprèsl’ère d’Antioche, dont l’origine est placée 5493 ans avant J.-C.,laquelle fut apportée au quatrième siècle par Frumentius ; sibien que notre année 1896 est pour eux l’an 7389.

Avides de liberté, ils maintiennentl’esclavage. Désireux de transformer leur organisation guerrière,ils conservent, comme castes privilégiées, la noblesse et leclergé, reléguant au bas de la hiérarchie sociale, les marchands etles cultivateurs. Et comme si ces divisions ne creusaient pas unabîme infranchissable entre l’aristocratie et le populaire, leslois du pays imposent une langue différente à chacun des deuxgroupes. Les chefs, les ras, les guerriers parlentl’amharic, le peuple emploie l’idiome agaou, detelle sorte qu’un seigneur et un artisan sont exposés à ne secomprendre qu’à la condition d’être assistés par un interprète.

Dans une même chambre, Lavarède et Astérascausaient.

– Eh bien, disait le premier avec unepointe de tristesse, le diamant d’Osiris va nous faireriches ; il s’agit à présent de quitter… à l’anglaise, noscompagnons.

– En emmenant Maïva, se récriaUlysse.

– Que ne puis-je en même temps entraînerLotia, ma femme, vers des contrées plus clémentes ?

– Bah ! laisse donc. Une sauvagesans cœur.

Robert se leva avec impatience.

– Mais non, pas sans cœur du tout. Lapreuve est qu’elle me déteste.

– Eh bien mais…

– Et je l’approuve.

– Tu es vraiment trop bon.

– Non, je suis juste. Elle me croitThanis, fils d’un homme qui a tué sa mère, Je ne comprends qu’àmoitié, mais pour elle, cela doit être très clair. Sa haine montreson amour filial. Je l’estime de me refuser son affection.

– Ton raisonnement biscornu prouve…

– Quoi ?

– Qu’il ne faut jamais dire :Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

D’un regard étonné, Robert enveloppa soninterlocuteur. L’astronome sourit :

– Tu ne te souviens pas de notreconversation, le soir où nous sortîmes de l’Observatoire ?

– Ma foi non.

– Je t’affirmais, sur la foi d’une amiede ma famille, qu’il existe de par le monde des anges dont la vueseule donne l’horreur du célibat.

– Eh bien ?

– Tu me répondis : Jamais celan’arrivera pour moi. Hélas ! tu avais raison. Car ta Lotian’est pas un ange, mais un démon.

Les sourcils de l’ancien caissier sefroncèrent :

– Raille, raille, mon bel ami. Il mesemble que tu es logé à la même enseigne que moi ; ton intérêtpour la muette Maïva.

– Eh là, je t’arrête ! D’abord jen’ai pas dit comme toi : Jamais. Et ensuite…

– Ensuite ?

– Maïva est un ange.

– Parbleu !

– Un pauvre être opprimé, qui nous montresans cesse son attachement, son dévouement.

Avec un haussement d’épaules, Robert fitironiquement :

– Entendu ! Elle est bonne, dévouée.Elle s’intéresse à l’astronomie et force ainsi la tendresse del’astronome.

– Que veux-tu dire ?

– Qu’une fois en France, tul’épouseras.

– Moi ?

Le savant écarquilla les yeux, ouvrit labouche, exprimant par cette mimique une surprise non équivoque. Saphysionomie était si cocasse, que son ami ne put s’empêcher derire.

– Toi-même, appuya-t-il enfin. Toi qui,sans t’en douter, as donné toute ton affection à cette petiteesclave que tu protégeais.

– Tu crois ?

– Il ne faut pas être grand clerc pourarriver à la certitude.

– Eh bien, déclara résolument le savant,je l’épouserai.

Puis devenu soudainement joyeux :

– Au fait ! c’est le moyen de ne pasla quitter, de la voir tous les jours. Moi qui me creusais la têtepour trouver. Cela y est, et grâce à toi, mon bon Robert. Tu serasde la noce.

Mais de nouveau le visage de Lavarède s’étaitassombri.

– En attendant, nous sommes prisonniers.Comment regagner la France ?

La question calma les transports del’astronome. Emporté par la satisfaction de voir clair en lui-même,il avait oublié la situation présente. Et grave maintenant ilrépéta :

– Comment regagner la France ?

Aucune solution ne se présenta à l’esprit desjeunes gens. Un lourd silence pesa sur la salle. Ils songeaient,sans réussir à faire jaillir de leur cerveau la combinaisonlibératrice.

Et comme ils demeuraient là, immobiles,absorbés, la porte tourna lentement sur ses gonds et Maïvaparut.

Repoussant le battant, elle s’approchad’Ulysse qui la regardait, ravi de la voir, la trouvant pluscharmante depuis que, grâce à son ami, il comprenait combien ellelui était chère. Elle déploya devant lui un papier qu’elle tenait àla main, et lui fit signe d’y jeter les yeux.

Il obéit. C’était une carte rudimentaire de larégion, où les sentiers, les passages de montagnes étaient figuréspar des traits, Au centre à peu près, en caractères latins, lemot : Axoum, s’allongeait auprès d’un fouillis de maisonnettesreprésentant la ville sainte.

– Une carte, murmura le savant. Queveux-tu que j’en fasse ?

Derechef elle lui conseilla par gestes de lirele plan.

Robert s’était levé. Il examinait la feuillepar dessus l’épaule de son compagnon :

– Pour fuir, dit-il entre haut et bas, ilest bon de connaître la topographie du pays.

Les yeux de la muette brillèrent ; seslèvres s’épanouirent en un sourire.

– Ah ! c’est cela, s’écria Astéras àqui ces signes n’avaient pas échappé.

Elle inclina affirmativement la tête.

– Bon… alors cherchons à nousentendre.

Et mettant le doigt à l’endroit où Axoum étaitreprésenté :

– Nous sommes ici, à Axoum, Voyons, dequel côté penses-tu que nous devons nous diriger ?

Il s’arrêta et avec chagrin :

– Je suis bête. Tu ne sais pas lire.

De la main, elle lui ordonna d’attendre. Sonregard perçant parcourut la pièce, puis elle allongea les bras enavant, les ramena contre sa poitrine, simulant le geste d’unrameur.

– Parfait… en bateau… il faut gagnerl’eau… Laquelle ?

De l’index, la petite muette montra unfauteuil recouvert de velours rouge.

– Quoi… demanda Lavarède, unfauteuil ? Non… alors sa couleur peut-être… ? Oui… l’eaurouge… ? Il y a un fleuve rouge aux environs ? Non… pasun fleuve… Ah ! la mer Rouge !

Rapidement la tête de l’esclave s’abaissad’arrière en avant.

– Marchons vers la mer Rouge, continual’astronome… Nous passons par Adoua.

– Oui, mima encore Maïva.

– Adoua, où sont les Italiens, ennemis denos geôliers et amis des Anglais.

La jeune fille répéta le même geste.

– En effet, un de leurs convois nousramènerait à Massaouah. Seulement comment sortir d’ici ?

À cette interrogation, la muette se pencha surune table qui occupait le centre de la salle et fit mined’écrire.

– Écrire, à qui ?

Elle revint au fauteuil rouge.

– À la mer Rouge… ? non, à ceux quipeuvent nous y conduire… aux Italiens ?

Elle sauta joyeusement.

– Aux Italiens ?… Ah ! j’ysuis. Leur dire que nous sommes captifs ici ; que les Abyssinsse sont éloignés, et qu’une reconnaissance nous délivrerait…

À mesure qu’Astéras parlait, la muettedevenait plus gaie. C’était bien cela qu’elle désirait.

– Écrire, je veux bien, mais qui porterala lettre ?

Elle mit la main sur sa poitrine.

– Toi, le pourras-tu ?

Elle affirma de la tête.

– Quand ?

La fillette s’approcha de la fenêtre. Son brasse tendit dans la direction du soleil et décrivit un cercle versl’horizon.

– Après le coucher du soleil, traduisitRobert palpitant. La nuit en un mot. Mais nos compagnons ?

Dans le fauteuil Maïva se laissa tomber, lesyeux clos, simulant le sommeil.

– Ils dormiront. Eh bien, soit !pauvre mignonne ; nous nous confierons à toi, et pourcommencer, nous allons écrire ce que tu désires.

Et, s’installant à la table, sur laquelle uneattention délicate avait rassemblé des feuilles d’un papyrusgrossier, des plumes de roseau et une encre rougeâtre obtenue parla macération dans l’alcool d’une argile ocreuse, l’ex-caissiertraça les lignes suivantes :

À MM, les officiers des troupes italiennesau camp d’Adoua.

« Messieurs,

« Deux voyageurs captifs en la métropoled’Axoum vous prient de les délivrer. Ils ont assisté au départ del’armée du Négus. Le chemin est donc libre, et une compagniesuffirait à la tâche. Au nom de la civilisation et de la solidaritéeuropéenne, nous vous supplions de répondre à notreappel ».

Il signa : Robert Lavarède, employé decommerce ; fit apposer à son ami sa griffe : UlysseAstéras, de l’Observatoire de Paris, et pliant la missive, aprèsl’avoir relue à haute voix, il la remit à Maïva qui la cachaaussitôt dans son gorgerin.

Ulysse avait saisi les mains de lamuette :

– Tu est bonne, Maïva, dit-il d’un tonému, tu es bonne et je t’aime.

Elle le regarda tendrement et doucement, avecune caresse dans la voix :

– A… O… A… O… gazouilla la fillette.

L’astronome eut un cri de joie :

– Deux voyelles déjà… tu parlerasbientôt… Tu pourras exprimer tout ce qu’il y a d’exquis en tapetite âme. Travaille, Maïva… il faut apprendre à dire U.

Elle inclina sa jolie tête, mit un doigt surses lèvres, et d’un pas silencieux gagna la porte. D’un regardrapide elle s’assura qu’aucun fâcheux n’était aux écoutes, et sansbruit elle se glissa dehors.

Chapitre 12LE DIAMANT D’OSIRIS

Vers minuit, le long des murailles sombres quiceignent à l’est la basilique d’Axoum, une masse blanche glissajusqu’au sol. Parvenue à terre, elle se redressa, et Radjpoor,Niari, s’ils eussent été là, eussent reconnu avec surprise lasilhouette élégante de Maïva.

Dès son arrivée, la muette s’était aperçue quesa chambre était située près du mur extérieur. Une étroite fenêtre,percée comme une meurtrière dans l’enceinte s’ouvrait à trentepieds du sol. L’idée de s’évader, de sauver les Français qui luiavaient appris la bonté, avait aussitôt germé dans son cerveau. Unevieille carte, piquée au mur, lui avait servi de trait d’unionentre sa pensée et celle de ses amis. Et maintenant elle venaitd’utiliser une natte découpée en lanières en façon de corde pouratteindre le pied du mur.

Elle riait silencieusement au souvenir deNiari, qui, la nuit venue, l’avait enfermée dans sa chambre avec unluxe de précautions bien inutile. Il n’était, point venu à l’espritde l’Égyptien que la courageuse créature irait à la liberté,suspendue à dix mètres du sol, à un faible lien que le poids légerde son corps souple eût pourtant suffi à rompre. Elle, insouciantedu danger, avait accompli heureusement son tour de force, etmaintenant, longeant les maisons, dans la zone d’ombre qu’ellesprojetaient, Maïva marchait d’un pas élastique et rapide, à traversla cité endormie.

Bientôt elle se trouva dans la campagne. Desbruits menaçants s’élevaient autour d’elle : rugissements defauves, cris plaintifs de gazelles effrayées ; mais rien neralentit son allure. Elle traversa la plaine, atteignit une gorgerocheuse et noire, qui trouait la chaîne de montagnes dont lavallée d’Axoum est entourée ainsi que d’une ceinture, et s’enfonçadans l’obscurité.

Au même instant, Lavarède, se conformant auxinstructions de l’abouma, descendait seul dans la cour, où le grandprêtre avait reçu les voyageurs.

L’endroit était lugubre ; on eût dit lefond d’un puits d’ombre. De tous cotés, les hautes murailles de labasilique s’élevaient perpendiculaires, découpant entre les arêtesde leurs sommets un polygone du ciel où de rares étoilesscintillaient.

– Me ferait-on poser, murmura le jeunehomme impressionné par le morne silence qui régnait autour delui ?

Il avait à peine achevé que le grincementléger d’une porte lui arriva, et que sur le perron, il distinguaune forme qui se mouvait plus sombre que l’obscurité ambiante.

– Es-tu là, mon fils, demanda une voixque Robert reconnut ?

– Oui, Abouma, je t’attendais.

– Tu es exact, c’est bien. Le roi quipratique l’exactitude est soucieux du bonheur de ses sujets. Viens,mon fils, et puisse le bijou précieux que je vais remettre entretes mains te donner la victoire.

Ce disant, il descendait les degrés du perron.Parvenu auprès de l’ex-caissier, il lui prit la main :

– Laisse-toi conduire. Dans le temple,j’allumerai la lanterne dont je suis muni. Mais nous accomplissonsune œuvre de mystère, et nulle lueur ne doit déceler notrepassage.

Tâtonnant, butant contre des marchesinvisibles, Lavarède suivit son guide dans la nuit. Ilsparcoururent ainsi des corridors obscurs, des salles dallées dontles vastes dimensions se trahissaient seulement par la répercussionprolongée du bruit de leurs pas.

L’abouma se dirigeait dans ce dédale commes’il eût fait grand jour. À chaque instant, il avertissaitdoucement son compagnon de la présence d’un obstacle.

– Courbe le front, car la voûtes’abaisse. Attention ! deux marches à gravir, etc., etc.

Soudain le grand prêtre fit halte. Une faiblelumière brilla. Il avait enflammé une allumette. De sa main maigreet tremblante, il ouvrit une lanterne attachée à sa ceinture etcommuniqua le feu à la bougie de cire fichée à l’intérieur.

Alors Robert distingua devant lui une porte defer, sur laquelle d’énormes clous dorés formaient une croixgrecque.

L’abouma introduisit une clef dans la serrure,la porte s’ouvrit, et un courant d’air froid vint fouetter levisage du jeune homme.

– Entre, mon fils, marmotta soncompagnon ; le temple supérieur d’Axoum est prêt à terecevoir.

– Le temple supérieur, répéta leFrançais ?

– Oui. Avance sans crainte et tucomprendras.

Le voyageur céda à cette injonction. Sur lesol formé de dalles blanches et noires alternées il fit quelquespas, et la nef se dessina confusément à ses yeux sous la clartétremblottante de la lanterne.

Non prévenu, il eût cru se trouver dans unemosquée sarrazine. Partout des piliers légers, élancés, jaillissantdu sol ainsi que des fûts de palmiers, montant à une prodigieusehauteur et se rejoignant en ogives allongées. L’autel étincela dansla pénombre avec ses ornements d’or et de lazzulite. Toujourssuivant son guide, Robert le contourna et vit à ses pieds unescalier tournant qui s’enfonçait en spirale dans la nuit.

L’abouma descendit les degrés. Robert l’imita,comptant cinquante-deux marches.

– Le temple médian, dit encorele grand prêtre.

Autour de lui, l’ancien caissier promena unregard effaré. Sous la mosquée musulmane, il distinguait une égliseromane, aux assises trapues, aux pleins-cintres massifs. Là aussiil y avait un autel ; mais celui-ci était de marbre uni. Pasde dorures, pas de pierres précieuses ; la grandeur austèredes premiers siècles du christianisme.

Il se retourna vers l’abouma pourl’interroger, pour apprendre par quels événements ces deux templesétaient ainsi superposés ; mais le prêtre s’éloignait déjà,précédé du cercle lumineux de sa lanterne et laissant derrière luiune ombre démesurée. Robert pressa le pas pour le rejoindre. Dansses traces, il traversa la nef à la voûte basse. Dans l’angleopposé à l’entrée, l’Abyssin lui désigna une dalle portant unanneau de fer.

– Nul n’a soulevé cette trappe depuis quele diamant d’Osiris nous a été confié. Prends le pic que tu voisappuyé au mur, descelle-la, et tu seras libre alors de pénétrerdans le temple inférieur, celui que les Pharaons avaientconstruit au temps de leur grandeur.

Dominé par l’étrangeté de la scène, Robertsaisit le pic, dégagea le tour de la dalle ; puis glissantavec peine l’extrémité de l’instrument sous la plaque de pierre, illa fit, par une lente pesée, sortir de son alvéole. Un nouvelescalier se présenta.

– Mon fils, psalmodia le prêtre. Je nepuis te suivre dans cet asile de l’ancien paganisme ; jet’attendrai ici. Emporte la lanterne et le pic. Au bas del’escalier tu apercevras un coffre de pierre au couvercle en dosd’âne. Ouvre-le, et tu y trouveras ce que tu cherches.

Robert ne se le fit pas dire deux fois.S’emparant des objets désignés, il s’engagea dans l’escalier étroitaux marches glissantes. Il s’enfonçait dans un air lourd,concentré, enfermé depuis des siècles en la crypte souterraine, oùnul ne pénétrait, ainsi que l’avait affirmé l’abouma.

Il se sentait envahi par un étrangemalaise ; les ombres mobiles projetées sur les murs par lalueur tremblottante de la lanterne, prenaient l’apparence d’êtresanimés, gardiens impalpables du trésor des Pharaons. Et ilsongeait, non sans trouble, qu’il allait enlever le bijou précieux,lui, citoyen sans importance de la république française ; queses mains plébéiennes toucheraient la pierre étincelante quibrillait jadis au front des souverains.

Certes, celui qui s’approprie le bien d’autruiest un voleur, mais Lavarède n’était-il pas contraint par tousd’agir ainsi. Par suite d’un quiproquo fantastique dont la causelui échappait, il était devenu Thanis, roi des Égyptiens révoltés,ami des derviches, chevalier d’Abyssinie. Il eût été héroïque, ilse l’avouait, de braver la colère de ses sujets, de crier àtous :

– Je ne suis pas Thanis, mais RobertLavarède, caissier de la maison Brice, Molbec et Cie.

Caissier… ce mot le fit sourire. L’était-ilencore seulement ? Sans doute un autre commis avait pris saplace, tandis que lui-même prenait celle de Thanis, de ce Thanismystérieux, fils d’un assassin.

Tout en réfléchissant, il avait atteint le basde l’escalier. Il promena autour de lui le rayon de sa lanterne. Ilétait dans une vaste salle plus longue que large, dont les piliers,aux corniches desquels s’enroulaient des boutons de lotus, étaientcouverts de caractères hiéroglyphiques ainsi que les murs. Dans sonellipse d’or, un cartouche était reproduit partout, figurant cetteimage : Il indiquait à quelle divinité le temple était jadisconsacré. Les hiéroglyphes inscrits à l’intérieur sont ceux de laplanète Vénus ; – l’Oiseau d’Osiris – c’était donc en sonhonneur que les prêtres d’autrefois brûlaient en ce lieu la myrrheet l’encens.

Mais Robert, qui n’avait rien de commun avecChampollion, chercha vainement le sens du cartouche, portant à sapartie inférieure le contour du scarabée sacré.

– Après tout, se dit-il enfin, je ne suispas ici pour déchiffrer les rébus égyptiens ; où est l’écrinqui renferme le diamant d’Osiris ?

Il l’aperçut bientôt. C’était une énorme boîtede basalte noir, sarcophage poli, sur lequel des sculpteurs destemps écoulés avaient gravé des scènes de la vie antique, modelantdans ce rocher, sur lequel s’émoussent les aciers les mieuxtrempés, des figures gracieuses, parfaites comme des camées. Auxangles, des statues de dieux à la barbe tressée en fines nattes,regardaient de leurs yeux immobiles ce moderne qui venait troublerleur séculaire repos.

– Allons, fit Lavarède à haute voix,comme pour se donner du courage, voici l’écrin et il est d’unebelle dimension ; il s’agit de le débarrasser de soncouvercle.

Tout en parlant ainsi, il introduisit le picqu’il portait, sous la plaque de basalte dont le sarcophage étaitfermé. Lentement, à l’aide de pesées répétées, il le fit glisser àterre.

Aussitôt, des senteurs aromatiques serépandirent dans l’air ; odeurs inconnues de nos jours,distillées jadis par les femmes Colchytes pour la toilette funèbredes rois. Frissonnant sous ces émanations ignorées, Lavarède élevasa lanterne pour éclairer l’intérieur du coffre. Un cri de stupeurs’échappa de ses lèvres. Étendu sur le fond, un squelette recouvertd’une toge de pourpre, le front ceint du pschent, le sceptre d’ordans sa main décharnée, montrait le ricanement éternel et figé desa mâchoire. Au centre du pschent, formant la prunelle d’un œilosirien, un diamant énorme, double au moins du « Régent »de France, brillait avec un insoutenable éclat.

Certes, après les aventures dont il étaitassailli depuis quelques semaines, l’ancien caissier devaits’attendre à tout, mais l’apparition de ce squelette, imagegrimaçante du pouvoir, emblème philosophique et funèbre du néantdes grandeurs humaines, le médusa.

Qu’osait-on exiger de lui ? Qu’ilarrachât le bandeau royal au front de ce mort inconnu ; qu’ildépouillât de leur dernière parure ces ossements abandonnés encette crypte obscure. Il fut sur le point de renoncer à son projet,mais en lui s’éleva la voix de l’instinct de la conservation.Comment expliquerait-il à ses compagnons l’émotion qui arrêtait samain à l’instant décisif ? Ne serait-ce pas avouer lasupercherie, bien involontaire de sa part, dont tous avaient étévictimes ? Et quelles représailles tragiques seraient laconséquence de cet aveu !

– Ma foi, dit-il en regardant lesquelette bien en face, vous êtes défunt, digne détenteur du joyaud’Osiris ; cela ne vous rendrait pas la santé, si je vousrejoignais au tombeau. Bien contre ma volonté, on m’a fait votrehéritier, permettez que j’entre en possession d’un bijou dont vousn’avez que faire.

D’un geste brusque, il saisit le pschent, lefit glisser sur le crâne poli et se redressa.

Le diamant étincelait dans sa main. Sous levolume d’une noix, le caillou précieux représentait une fortuneprincière.

– Cette pierre transparente, murmuraRobert, vaut des châteaux, des parcs, des fermes, des prairies, deschevaux, des voitures, tout ce qui embellit et charme l’existence.Et ce n’est qu’un peu de carbone solidifié qu’une flamme réduiraiten cendres. Enfin puisque les hommes y attachent tant de prix,c’est un trésor inestimable.

Et reprenant son pic qui avait glissé à terre,il se dirigea vers l’escalier.

Une réflexion lui fit faire lagrimace :

– Quelle tête j’aurais, si un joaillierallait me dire que c’est du strass.

Mais chassant cette pensée morose :

– Allons donc, les Pharaons ne portaientpas du « toc » ; les Lère-Cathelain et les Bluze nefleurissaient pas sur les rives du Nil.

Rassuré par cette constatation historique, ilgravit deux à deux les degrés et rejoignit bientôt l’abouma. Sansune parole, le grand prêtre remit en place la dalle qui cachaitl’escalier, puis les deux hommes, reprenant en sens inverse lechemin qu’ils avaient parcouru, parvinrent bientôt au perron d’oùils étaient partis.

L’abouma regagna sa chambre et Lavarède en fitautant.

Mais il ne dormit pas de la nuit. Il sesouvenait que Maïva s’était engagée à porter aux Italiens campés àAdoua la missive qu’il lui avait confiée. Aurait-elle réussi àtromper la surveillance de ses gardiens, à sortir de la basilique,à atteindre le camp ?

Si elle échouait, on serait ramené versl’Égypte, et alors… que de complications : Robert devrait serésoudre à être général, à marcher à la tête des rebelles, quesais-je encore ? Et la perspective, il le faut reconnaître,n’avait rien de réjouissant pour un homme casanier, de mœurspaisibles, désireux seulement de rentrer en France, pour s’y livrerà une existence régulière, sans imprévu, sans émotions. Grâce à laréalisation du diamant d’Osiris, il serait riche, il pourrait fairebeaucoup de bien. Certes il n’y manquerait pas, mais il le ferait àheure fixe, comme tout le reste ; car pour la charité, commepour le repos, la promenade, les repas, la méthode est tout, etLavarède, ballotté depuis trop de jours par des événementsdésordonnés, caressait le rêve d’être méthodique avec passion.

À ce tableau enchanteur il n’y avait qu’uneombre, importante il est vrai ; c’était d’abandonner Lotia.Ah ! certes, l’ancien caissier eût été complètement heureuxs’il avait pu lui faire partager sa vie rangée, mais hélas !cette partie de son rêve était plus irréalisable que les autres. Safemme, – elle l’était à la mode de l’Égypte antique – nedissimulait pas son aversion pour lui. Et puis, comme son pèreYacoub, elle était fanatisée par l’idée de délivrer sa patrie. Enadmettant même que Robert arrivât à lui persuader qu’il n’avaitrien de commun avec le sanglant Thanis, elle considérerait sondépart pour la France comme une défection.

Et se retournant sur son lit, le jeune hommegrommelait à haute voix, comme s’il répondait à la belleÉgyptienne :

– Que diable ! Je suis avant toutsoldat français. Si je dois me faire rompre les os pour le bassind’un fleuve, ce n’est pas pour celui du Nil biencertainement ; il ne contient ni Strasbourg, ni Metz.

Vers le jour, Lavarède s’assoupit enfin. Unvacarme épouvantable le réveilla. C’était Astéras qui venaitd’entrer dans sa chambre avec tant de précipitation, qu’il avaitheurté une chaise ; la chaise était tombée sur la table quis’était renversée, tandis que l’astronome s’allongeait sur leparquet.

– Hein ? Qu’y a-t-il, balbutial’ancien caissier en se frottant les yeux ?

– Il y a, clama triomphalement Ulyssesans quitter sa position horizontale. Il y a que Maïva s’est enfuiecette nuit.

– Enfuie… Comment ? paroù ?

– Par la fenêtre de sa chambre, braveenfant, en se servant d’une natte comme d’une corde… Mais nous laféliciterons plus tard. Radjpoor est furieux, il craint quelquemanigance de la mignonne. Il veut quitter Axoum ce matin même.Alors je suis accouru te prévenir. Tu es le roi, donc tu commandes.Arrange-toi pour attendre le retour de Maïva.

Il se releva enfin et venant à sonami :

– As-tu compris ? Tu me regardescomme si j’étais tombé de la lune.

– Là, là, calme-toi, irascible savant.J’ai parfaitement entendu. Nous resterons ici jusqu’à l’arrivée denos libérateurs.

Et prenant dans sa poche le diamant d’Osiris,il le balança devant le nez de son interlocuteur :

– Rentrons en Europe au plus vite, aprèsfortune faite, continua-t-il. Avec un pareil joyau, tu penses bienque j’ai hâte de quitter la brousse… Quand on possède despierreries, il n’y a encore que les pays civilisés, avec de bonsgendarmes et des coffres-forts incombustibles.

– Il est superbe, déclara Ulysse enretournant le bijou sous toutes ses faces. Superbe ! Cela vautvingt ou trente millions.

– Au moins, cher ami ; avec cela jete bâtirai un observatoire pour toi tout seul. L’observatoireAstéras.

– C’est trop, beaucoup trop.

– Pas du tout. Moi j’aurai une maison decommerce, avec une petite caisse vitrée comme chez Brice et Molbec.J’y passerai ma journée. Le soir j’irai te chercher sous tacoupole. Nous reprendrons nos anciennes habitudes.

– Et Maïva ?

– Elle en sera. Ce voyage m’a formé,j’admets quelques visages nouveaux et même…

– Même quoi ?

– Je sens en moi une soif de débauche…Nous irons parfois au théâtre ; et le lendemain matin, commeje serai mon patron, je me permettrai d’arriver au bureau une heureplus tard.

Gravement Astéras leva l’index en l’air, etd’un ton railleur :

– Prends garde, Robert, tu tedéranges.

– Que veux-tu ? répliquasérieusement l’ancien caissier, je suis vraiment trop riche pour nepas me permettre quelques extras. Fortune oblige, parbleu… et pourme faire pardonner ces infractions administratives, j’obligerai lesautres, le plus possible. Je leur dirai comme aux petits enfanteauxquels on offre une friandise : « Ouvre la bouche, etferme les yeux. »

Deux coups secs frappés à la porteinterrompirent les projets d’avenir de Lavarède.

Il s’était jeté tout habillé sur son lit. D’unbond, il sauta à terre, releva la table et la chaise que ledistrait Astéras n’avait pas songé à ramasser, et d’une voix forte,cria :

– Entrez !

Sur le seuil Radjpoor se montra aussitôt. Lepseudo-Hindou était souriant ; son regard cauteleux se posatour à tour sur chacun des Français, puis avec l’accent du plusgrand respect :

– J’ose espérer que Sa Majesté a biendormi.

À ces mots, à ce titre, Lavarède regardaautour de lui, mais se frappant le front :

– C’est vrai, La Majesté, c’est moi. Oui,seigneur Radjpoor, Ma Majesté a parfaitement dormi.

Le visiteur inclina la tête avecsatisfaction.

– J’en suis bien heureux. Je craignaisque son expédition nocturne n’eût troublé le repos de mon roi.

Ses prunelles noires se fixaient en même tempssur le diamant que l’astronome tenait toujours à la main. Robertintercepta ce regard. D’un geste rapide il enleva le bijou à sonami et le fit disparaître dans sa poche.

– Mais, continua Radjpoor sans paraîtres’apercevoir de ce mouvement, puisque Morphée, la bienfaisantedéesse, a daigné verser ses pavots sur vos paupières, vous ferezbon accueil je pense, Sire, à la proposition de votresujet ?

Lavarède échangea un coup d’œil avec lesavant :

– Voyons la proposition, Seigneur.

Le sourire de l’Hindou s’accentua, sa voix sefit plus mielleuse :

– Les nobles Égyptiens attendent votreretour avec impatience. Le but de notre long voyage est atteint,l’emblème du pouvoir se trouve entre vos mains ; il serait bonde revenir sans retard vers ceux qui vous espèrent.

De nouveau Robert regarda Astéras :

– Sans retard, que voulez-vousdire ?

– Que nous pourrions dès aujourd’huiquitter Axoum et reprendre la route du Nil.

– Dès aujourd’hui ?

Le Français se passa la main dans les cheveux,fit mine d’hésiter, et enfin répondit :

– Décidément, non, seigneur Radjpoor,cela ne me va pas.

– Songez que l’aristocratie d’Égypte estdans l’attente.

– Oh ! une journée de plus ou demoins, cela n’a pas d’importance.

Avec un geste de colère aussitôt réprimél’Hindou insista.

– Quelques heures ont parfois compromisdes empires.

– Et parfois aussi un léger retard en asauvés.

– C’est vrai, mais comme en politique, onne sait jamais, le plus sage…

– Le plus sage est de se taire, achevaLavarède. Se taire et écouter son instinct. Or, le mien me pousse àprendre un peu de repos, à faire, après le déjeuner, une promenadedans la ville.

– Et à remettre le départ à demain,demanda Radjpoor en serrant les dents ?

Son interlocuteur haussa insoucieusement lesépaules :

– Je n’ai pas dit cela, SeigneurRadjpoor. L’homme raisonnable ne préjuge pas ce que serademain.

– Enfin, Sire, vous n’avez pasl’intention de séjourner longtemps en cette cité !

Agacé par la résistance inattendue ducaissier, l’Hindou perdait toute mesure. Mais Lavarède se redressade toute sa hauteur et d’un ton sans réplique :

– Monsieur, les rois reçoivent desexplications et n’en donnent pas. Veuillez rentrer dans votrechambre et y demeurer aux arrêts pour avoir oublié cette véritéfondamentale de toute autorité. Quand il me conviendra de partir,je vous ferai prévenir… Allez.

D’un geste digne, il congédia celui quil’avait fait souverain et qui devait sincèrement le regretter en cemoment, puis resté seul avec l’astronome :

– Es-tu content,questionna-t-il ?

– Certes, fit le petit homme. Seulementcet énigmatique personnage ne l’est pas.

– Que m’importe ! Il m’a donné letitre de roi, je lui ai octroyé celui d’écuyer. Donc…

– Donc ?

– Il n’a qu’à s’incliner devant mavolonté.

Et se mettant à rire :

– C’est égal, va, mon cher ami, si nousétions encore à Paris et ce monsieur aussi, il ne se donnerait plusautant de mal pour nous traîner en Égypte.

Mais tandis qu’il se réjouissait, l’Hindoufarouche, le visage pâli par la colère, rejoignait Niari et luifaisait part de son insuccès. Son complice l’écouta, puislentement :

– Il était d’accord avec Maïva. Elles’est enfuie sur son ordre. Il attend son retour.

– Tu penses, mais alors…

– Il veut nous échapper. Qu’a-t-ilimaginé, combiné ? Je n’en sais rien, mais je suis certain dene pas me tromper.

– Il renoncerait au pouvoir ?

– Ah ! maître, tu ne l’as pasregardé. S’il a tout accepté jusqu’à ce moment, du moins n’a-t-iléprouvé aucun plaisir. Je crois comprendre qu’il tenait à posséderle diamant d’Osiris. Il est en sa possession maintenant, et il luiplairait sans doute de nous glisser entre les doigts en emportantce royal butin.

Les yeux de Radjpoor se remplirentd’éclairs.

– Il nous volerait ce diamant ?

– Certainement ! Ah ! maître,pourquoi as-tu repoussé les conseils de ton fidèle serviteur, alorsqu’il en était temps encore ?

– Tais-toi, ordonna brutalement l’Hindou.Je t’ai défendu de me parler de cela. Au lieu de faire de la moraleà ton maître, tu ferais mieux de chercher comment on pourraitréduire ce Français. Car moi, Thanis, issu du sang le plus noble detoute la vallée du Nil, je ne puis servir de hochet à cet individuque j’ai tiré de son obscurité.

Et s’exaltant par degrés :

– Il ose jouer au souverain, ce fantocheque d’un souffle je réduirais en poussière. Il me tient en échec.Sa résistance même démontre que notre intérêt est de l’entraînerloin d’ici. Que résoudre ? Que faire ?L’enchaîner ?…

Froidement Niari secoua la tête :

– Cela est impossible, Seigneur. Pournotre escorte, il est Thanis, il est le roi. Quiconque porterait lamain sur lui serait massacré.

– Et pourtant je ne puis plier le genoudevant ce fantôme de roi, ce mannequin sur les épaules duquel j’aijeté la pourpre ! Et puis, je le sens, quelque chose se tramecontre nous… Vers quel but Maïva a-t-elle porté ses pas ?

– Je l’ignore. Mais je pense que lagracieuse Lotia réussirait peut-être, là où vous avez échoué.

– Lotia… Comment luiexpliquer ?…

– Vos inquiétudes causées par l’évasionde la muette ?… Quoi de plus simple ! En cette contrée oùles bandes armées vagabondent, qui sait si la petite esclave ne vapas rencontrer un parti d’aventuriers ; si, pour sauver sa viemenacée, elle ne désignera pas notre retraite. Si enfin, tout estsupposable, elle ne s’est point enfuie uniquement pour ramener dessoldats, délivrer les Français, ses amis, et leur permettre deretourner en Europe, et d’y mener joyeuse vie, grâce au talismand’Osiris ?

Une bordée de malédictions s’échappa de labouche de Radjpoor. Dans son traité secret avec l’Angleterre, ilavait trahi, vendu son pays pour une pension annuelle dépassant unmillion, et il avait stipulé de plus que le merveilleux diamant luiappartiendrait. Et soudain Lavarède, dans lequel il n’avait vuqu’un pantin docile, menaçait de lui enlever ce trésor. Cela nepouvait se passer ainsi. Sur son ordre, Niari gagna l’appartementoccupé par Lotia et fit demander à la jeune femme de consentir àrecevoir Radjpoor-Sahib pour une communication urgente.

L’audience fut accordée, et bientôt le fauxHindou exprimait à l’Égyptienne les craintes que faisait naître enson esprit la disparition de Maïva. C’était l’allié dévoué, l’amifervent de la liberté de la vallée du Nil qui se permettait deparler ainsi, qui osait, malgré la défense du roi, supplier lareine d’user de son influence pour que l’on ne séjournât pas unjour, pas une heure de plus à Axoum.

Lotia fut dupe du fourbe. Elle partagea sesterreurs imaginaires et se rendit chez Robert. Trop tard,malheureusement, car le jeune homme et son ami étaient descendus,après avoir annoncé leur intention de déjeuner et de visiterAxoum.

Elle ne se découragea pas cependant et lesjoignit au « réfectoire », où les étrangers sont servispar des « novices » de cette Chartreuse Abyssine.

Nerveuse, agitée, elle s’approcha de l’anciencaissier.

– Thanis, lui dit-elle, sans hésiter,j’ai foulé aux pieds mes rêves de jeune fille, j’ai mis ma maindans la vôtre, afin d’assujettir sur votre front la couronneroyale. À votre tour de ne pas rester sourd à ma voix. Je vousadresse une prière, j’ai peur d’un ennemi inconnu. Partons sansperdre une minute ; retournons là-bas, où mon père, où nosamis attendent, les yeux fixés vers le sud.

Il avait levé la tête, il la considérait,oubliant à sa vue ses projets d’évasion, de rentrée heureuse ettriomphante en Europe.

– Accordez-moi ce que je demande,supplia-t-elle, et je vous bénirai.

Elle suppliait. Son regard altier étaithumide. Tout à l’heure, Lavarède était irrésistiblement attiré versParis. Maintenant, la capitale lumineuse, enfiévrée, se résolvaiten une ombre confuse, se noyait dans le brouillard. Il ne percevaitplus que l’éclatante beauté de celle dont les dédains l’avaient sisouvent attristé.

– Vous ne me haïssez plus, demanda-t-ild’une voix hésitante ?

Et, sans faire attention à la mine désoléed’Astéras :

– Répondez, je vous en conjure,Lotia.

Elle eut un instant d’hésitation, puis sedécidant enfin :

– Non je le jure.

– Eh bien ! qu’il soit fait ainsique vous le désirez, nous allons partir.

Et tout bas il ajouta :

– Tant pis pour l’Europe, c’est Lotia queje préfère.

Il s’était levé, prêt à retourner en Égypte, àcombattre pour l’indépendance des fellahs, à sacrifier ses rêves detranquillité. Mais une pimpante sonnerie de trompettes vibra dansl’air, secouant les trois personnages d’un tressaillement.

– Qu’est cela ? balbutie Robert.

Dix secondes se passent. La porte duréfectoire s’ouvre, l’abouma essoufflé, les vêtements en désordre,se précipite. Il clame d’une voix épouvantée :

– Les Italiens envahissent la métropoled’Axoum ?

Et sur ses talons, paraissent des bersaglieri– chasseurs piémontais – qui font sonner sur le sol la crosse deleurs fusils. Parmi eux se glisse Maïva. Elle court à Astéras, etlui montrant les soldats, elle murmure :

– A… O… U…

L’astronome la serre sur son cœur. Mais Lotiaa tout vu. Le complot lui est apparu dans sa terrifiante clarté.C’est celui qu’elle prend toujours pour Thanis qui a appelé lesItaliens. Il a trahi la cause de la liberté égyptienne. Elle estprisonnière, elle le sait. Alors elle croise ses bras sur sapoitrine, et foudroyant le caissier ahuri de son regard enflammé,elle prononce ce seul mot :

– Lâche !

Puis elle va se placer au milieu des soldatsitaliens qui l’entraînent, ainsi que Robert et Ulysse, dans lacour, où déjà, entourés par un groupe de bersaglieri, Radjpoor,Niari et les matelots sont rangés, les mains liées, sombres,silencieux et stupéfaits.

Chapitre 13L’ESCALIER DU DIABLE

Un jeune officier, à la fine moustache noire,s’avança vers Lavarède, auprès duquel la muette se tenaitrayonnante de joie :

– Monsieur, dit-il, la présence à voscôtés de cette gentille messagère me fait supposer que vous êtes levoyageur qui nous a appelés ici.

– Vous ne vous trompez pas. Mais unequestion, seriez-vous Français ? Vous parlez notre langue avecune facilité…

– Toute naturelle. Originaire de lafrontière piémontaise, j’ai appris en même temps l’italien et lefrançais. C’est même ce qui m’a valu l’honneur de commander ledétachement envoyé à votre secours.

– Je vous remercie, Monsieur.Permettez-moi de mettre encore votre courtoisie àl’épreuve ?

– Trop heureux de vous être agréable,parlez.

– Eh bien. Si vos soldats ne sont pastrop fatigués, partons à l’instant.

– J’allais vous le proposer.

– Alors en route. Je ne serai tranquillequ’au milieu du campement italien.

L’officier fit entendre un commandement bref,et les bersaglieri, encadrant les prisonniers, sortirent de labasilique.

On traversa la ville, plus déserte encore quede coutume. Ses rares habitants avaient fui à rapproche desItaliens. Il était sage de ne pas perdre de temps, car sans aucundoute quelque fuyard rejoindrait l’armée du Négus pour l’informerde la pointe poussée sur Axoum.

D’un pas alerte, les chasseurs filaient parles rues silencieuses. Plusieurs hommes partis en avant éclairaientla marche.

Précaution inutile. À cette heure, la citésainte, en dehors des prêtres de la basilique, ne contenait pas unêtre vivant.

Sans encombre on gagna la plaine. On latraversa et bientôt la petite troupe s’engouffra dans un étroitdéfilé, passage rocheux qui trouait à l’Est la ceinture de granitde la plaine d’Axoum.

Avec une brusquerie saisissante, le paysageavait changé. Aux champs verdoyants succédait un terrain tourmenté,difficile. Les voyageurs arrivaient dans « lacitadelle », ainsi que Georges Charlet du PetitJournal a justement dénommé le plateau abyssin qui domine lamer Rouge.

Partout des rochers de teinte brune amoncelésen un effrayant désordre, surplombant la route étroite ; dansles anfractuosités croissaient des chardons géants, aux ardillonsacérés, dont les villages se font un rempart infranchissable, puisle djibara aux feuilles rigides d’un vert sombre allongées en formede sabre, le kolkoual, arbuste gracieux et perfide, car sa sève estempoisonnée.

On montait sur des crêtes balayées par desvents glacés, puis le caprice du chemin conduisait la caravane dansdes vallées encaissées, où l’on haletait sous une températuretorride, îlots verdoyants, humides et malsains cachés au fond d’unentonnoir rocheux.

C’était le pays formidable et mortel qui, pardes gradins escarpés, s’abaisse jusqu’à la mer, et que les Anglais,en 1868, lors de leur expédition contre Théodoros, avaient appeléThe devil’s stairs, l’Escalier du Diable.

Après deux heures de marche, on fit halte surun petit plateau abrité par une muraille de rochers. Le besoin d’unpeu de repos se faisait sentir. Lotia n’avançait plus quepéniblement – dans la précipitation du départ, on avait oublié samonture – et Maïva, malgré son courage, semblait exténuée.

Tous, soldats et prisonniers, s’étendirent surla mousse dure et roussie qui tapissait le sol. Les regards vaguesparcoururent l’horizon tourmenté comme celui d’une mer furieusebrusquement figée, puis les paupières lourdes s’abaissèrent. Tousdormaient en dehors des sentinelles vigilantes placées autour duplateau.

Durant quelques minutes, personne ne bougea,puis Radjpoor couché auprès de Niari rouvrit les yeux, relevalentement la tête, s’assura que nul ne l’observait, et rassuré parl’immobilité de ses compagnons, il appela doucement :

– Niari.

L’Égyptien tressaillit. Ses paupièresbattirent, il coula autour de lui un regard perçant etrépondit :

– Je vous écoute, Seigneur.

– Nous sommes joués. Notre homme va sefaire conduire à Massaouah. Il prendra passage sur un navire pourl’Europe, échappant ainsi à l’Angleterre, qui a besoin de le tenirmort ou vif, pour tuer dans l’œuf la révolte égyptienne.

– Comme patriote, Sahib, je m’enréjouis.

– Tu as tort, te dis-je. Tu m’es dévoué,tu dois donc penser seulement ce que je pense.

Niari ne répliqua pas. Une contractiondouloureuse plissa sa face et ce fut tout.

– Es-tu prêt à m’obéir, reprit Radjpooraprès un silence ?

– Je l’ai juré, fit soudainement soncomplice. Quoi que vous ordonniez, j’obéirai.

– Bien, c’est tout ce que je désire.Niari, il faut que tu t’évades.

– Je m’évaderai.

– Que tu gagnes Massaouah avant nous.

– J’irai.

– Tu verras le consul anglais, tu luiexposeras la situation. Qu’il prenne des ordres à Londres ; uncablegramme, sa réponse, en vingt-quatre heures, il seraédifié.

– Quand dois-je partir ?

– Le plus tôt sera le mieux.

– Alors, Sahib, approchez-vous de moi, etsi vos mains ne sont pas trop étroitement serrées, déliez lescordes qui entourent les miennes.

De nouveau Radjpoor promena aux alentours unregard soupçonneux. Personne ne l’observait. Les factionnairesimmobiles sur les roches tournaient le dos au campement. Par desmouvements lents, insensibles, les deux hommes se rapprochèrent,leurs mains se touchèrent. Puis chacun reprit sa place et feignitde dormir.

Cependant si quelqu’un avait pu se glisserprès du faux Hindou, il eût pu l’entendre murmurer :

– J’aurai le diamant d’Osiris. C’est lafortune colossale, indépendante. Mon rêve !

Le soleil commençait à s’abaisser versl’horizon, quand l’officier qui commandait le détachement donna lesignal du départ.

En un instant, les soldats furent debout,rompirent les faisceaux, et assujettissant leurs cartouchières sepréparèrent à reprendre la marche. Les prisonniers s’arrachèrent àla sieste avec plus de lenteur, mais enfin la colonne fut reformée.Au premier signe, les éclaireurs, pointe d’avant-garde etflanqueurs, s’étaient éloignés.

On quitta le plateau. Le sentier sinueux etaccidenté se déroula de nouveau devant les voyageurs. Dans unsilence accablant, on avançait toujours. Soudain, les blocsgranitiques qui resserraient le passage se terminèrent par unefalaise à pic, dont le pied se perdait à deux cents mètres plusbas, dans un vallon encaissé, où à travers un fouillis inextricablede plantes entrelacées, courait un ruisseau tumultueux, torrentminuscule, écumant dans son lit de rochers. En face, à un kilomètrede là, une autre falaise dressait sa masse énorme. Comme un barragegéant, le chemin allait de l’une à l’autre, coupé au milieu par unpont de bois jeté sur le cours d’eau. De chaque côté, des pentesraides couvertes de genévriers au feuillage raide, à la silhouettegrimaçante.

Avec précaution, ralentissant leur allure, lesbersaglieri s’engagèrent en file indienne sur le sentier. Au centreétaient les prisonniers. En avant et en arrière les soldats.

La moitié du chemin fut parcourue sansencombre. La tête de la colonne s’engageait sur le pont, à cinqcents pieds au-dessous duquel mugissait le torrent. Soudain Niarichancela, perdit l’équilibre, et se renversa sur la pente qu’ildévala avec une rapidité vertigineuse.

Avant que l’on eût pu se rendre compte del’événement, l’Égyptien avait disparu.

L’officier commanda une halte. Des chasseursfurent envoyés à la recherche du prisonnier. Ils descendirent dansla vallée, fouillèrent les taillis, mais sans retrouver la moindretrace de Niari. Un à un ils revinrent. À leur avis, le captif avaitdû tomber dans la rivière qui, bien que de faible profondeur, avaitun courant assez violent pour emporter le corps d’un homme. Lemalheureux avait dû être brisé contre les rochers dont le lit dutorrent était encombré.

Impressionnés par cet incident tragique, tousse remirent en route. Seule, Lotia, à qui Radjpoor avait parlé àvoix basse, ne semblait pas émue. Un vague sourire errait sur seslèvres roses, et ses yeux se fixaient avec une ironie cruelle surLavarède.

Vers cinq heures du soir, épuisés, brisés, lesvoyageurs parvinrent au camp italien. L’officier, qui les avaitguidés jusque-là, les conduisit au mess – baraque primitive – oùses collègues se réunissaient pour prendre leur repas.

Ceux-ci reçurent Lavarède et Ulysse aveccourtoisie. Sur leur demande, Lotia et Maïva s’assirent à la tabledressée pour eux. Une nouvelle idée avait germé dans l’esprit del’ancien caissier. Lotia était son épouse. Pourquoi nel’emmènerait-il pas en Europe, où il lui démontrerait, preuves enmain, qu’il n’était pas le Thanis qu’elle abhorrait. Ilrégulariserait, à la mode de France, son union égyptienne et ilpourrait être heureux.

Aussi, après avoir répondu de son mieux auxquestions de ses hôtes, s’enquit-il des moyens de gagnerMassaouah.

– Il n’en est qu’un, lui répondit lejeune officier, son cicerone ; c’est de partir avec un de nosconvois. Seulement, je dois vous avertir que le trajet n’est passans danger. Des bandes pillardes parcourent la montagne, et il estrare qu’un voyage s’effectue sans coups de fusil.

Il ne disait pas que les partisans de Ménélikinterceptaient à peu près deux convois sur trois, affamant ainsil’armée italienne. Il ne disait pas que déjà l’on avait abattu lesattelages de l’artillerie pour nourrir les troupes, et que l’heureétait proche où il faudrait vaincre ou mourir.

Il ne le croyait pas sans doute. Avec sa belleconfiance de la jeunesse et du courage, il ajouta :

– Avant peu une grande bataille selivrera par ici. Nous occupons solidement un triangle formé parEnfiscio, Adoua et Adigrat, attendant une occasion d’écraser lesAbyssins. Vous feriez mieux de rester avec nous, et après lavictoire, vous gagneriez sans péril le port de Massaouah.

Pauvre garçon ! quelques jours plus tard,il devait trouver la mort dans cette bataille d’Adoua qu’ilannonçait. Avec dix mille soldats, il devait dormir l’éternelsommeil sur cette terre de granit qu’il rêvait de conquérir pour sapatrie.

Mais bien qu’il ne devinât pas cet avenirsombre, Lavarède insista pour partir le plus promptement possible.Sa tendresse pour Lotia, son aversion pour les aventures lepoussaient irrésistiblement vers Paris, ce Paris paisible où ilirait chaque matin à son bureau, sur des trottoirs admirablementplats, sans être contraint de franchir des abîmes ou d’escaladerdes montagnes.

Et avec une bonne grâce parfaite, le jeuneofficier s’informa, apprit qu’un convoi de ravitaillement,retournait le surlendemain à Massaouah. Il obtint de ses chefs lapermission pour les voyageurs de profiter de l’escorte. Robert,Astéras, Maïva et Lotia seraient amenés au port de l’Érythrée, oùils seraient libres. Quant à Radjpoor et aux matelots égyptiens, onles remettrait aux mains de la justice italienne qui statuerait surleur sort.

L’attente du départ sembla interminable auxFrançais. Astéras encore la supporta, car il occupait ses loisirsforcés à continuer la cure de la muette, qui en quittant le campitalien, prononçait presque sans difficulté les cinqvoyelles : a, e, i, o, u.

Mais l’ancien caissier, auquel Lotia refusaitde répondre, devenant, par un jeu d’équilibre de la fatalité,muette volontaire alors que Maïva commençait à parler, l’anciencaissier errait à travers le camp, surprenant sur les visagespâles, amaigris par la fièvre et par la famine, le secretdouloureux de cette effroyable expédition d’Abyssinie qui a coûté àl’Italie tant d’or et tant de sang. Il les plaignait ces malheureuxsoldats, victimes comme lui d’une volonté étrangère ; cesbraves gens qui sans être consultés, toujours ainsi que lui-même,avaient été arrachés de leur pays fertile, dont on avait interrompules rires et les chansons pour les amener sur ce sol ingrat, grand« mangeur d’Européens », dont le chaos granitique sedresse comme un tombeau géant au-dessus des rivages desséchés de lamer Rouge.

De ces promenades, il revenait profondémenttriste, et ce lui fut un soulagement quand, le convoi formé, lui etses compagnons juchés sur des mulets, il serra pour la dernièrefois la main de l’officier italien.

La caravane s’ébranla, traversa le camp,répondant aux adieux des soldats, héros souriants dont si peudevaient survivre à la bataille d’Adoua.

Dire ce que fut cette descente vers la côteest impossible. L’Escalier du Diable ménageait chaque jour unesurprise nouvelle aux voyageurs. À chaque instant, des remparts degranit rouge barraient la route. On les escaladait au prix de millepeines, et quand on atteignait les sommets de 2 à 3,000 mètres,c’était pour apercevoir d’autres obstacles de même nature, séparésentre eux par de profondes vallées.

Si loin que pussent se porter les regards, descubes, des pyramides, des aiguilles rocheuses, des montagneséventrées, déchiquetées, disloquées, s’entassant les unes sur lesautres, apparaissaient ainsi qu’un troupeau de monstres vomis parl’enfer. Les unes figuraient des châteaux en ruines, d’autressemblaient de gigantesques animaux, gonflant étrangement leurséchines, comme pour bondir sur les audacieux qui passaient à leurspieds.

Et dans ce pays désolé, dans ce décoreffrayant, on comprenait le succès des rapides coups de main des« guérillas » abyssines ; on craignait à toutinstant d’être surpris. Dans les vallées, on considérait aveceffroi les hauteurs, pris par la crainte de les voir se couronnerde guerriers. Durant la traversée des gorges, un vague malaisefaisait courber la tête aux soldats de l’escorte. Ils sesouvenaient que, peu de jours auparavant, un convoi avait étélittéralement broyé sous une avalanche de pierres lancées d’en hautpar un ennemi invisible. Cependant on contourna sans encombre laplace forte d’Adigrat, on passa à Sénafé, à Goura.

Encore soixante-dix kilomètres à parcourir etl’on atteindrait la baie d’Adulis, où Massaouah, construite sur uneîle peu éloignée de la côte, offrirait à l’escorte, aux voyageurs,un asile gardé par la mer.

Les visages se rassérénaient. Et cependant ledanger était proche.

À deux lieues d’Asmara, la caravane, après unemontée fatigante, déboucha sur un plateau couvert de broussailleset tomba en plein bivouac de partisans Abyssins. Sans doute, leséclaireurs s’étaient relâchés de leur surveillance en approchant dubut.

Toujours est-il qu’en un instant les ennemisse dispersèrent, devinrent invisibles, et qu’une grêle de balless’abattit sur le chemin. Rapidement, l’escorte s’était formée entirailleurs et répondait au feu des assaillants.

Lotia immobile sur la route, un peu pâle maisla tête droite, regardait. D’un bond, Robert fut auprès d’elle, etlui appuyant la main sur l’épaule, il la força à s’accroupir sur lesol.

– Vous avez peur, Thanis, dit-elle avecune moue méprisante ?

Il rougit sous l’injure :

– Oui, peur pour vous ; car en cequi me concerne, il n’en est rien.

Et se dressant de toute sa hauteur :

– Après tout, cela m’habituera à lafusillade. Cela peut toujours servir.

Pendant quelques minutes, les détonations sesuccédèrent. Des fumées blanches s’élevaient lentement, semblantramper à la cime des broussailles. Des sifflements rapidespassaient dans l’air, chant lugubre des balles dans leur volhomicide. Puis les coups de feu se firent plus rares ;l’ennemi battait en retraite, mollement poursuivi par lesItaliens.

À un coup de sifflet du chef de l’escorte,ceux-ci rallièrent le convoi, rapportant deux blessés et un mort,qui furent placés sur un chariot.

– Eh bien, murmura Lavarède, je n’avaisjamais vu de combat sérieux… En somme, ce n’est pas terrible.

Et tirant son chapeau, il envoya un grandsalut dans la direction qu’avait prise la bande des indigènes. Maisson mouvement commencé ne s’acheva pas. Au bout de son bras, soncouvre-chef était à hauteur de ses yeux, et il voyait au travers.Un projectile en avait traversé la partie supérieure, déchirant lacoiffe.

– Les imbéciles, gronda l’anciencaissier, ils m’ont abîmé mon chapeau – puis par réflexion, ilajouta en souriant – Lotia, regardez ceci, vous verrez que je n’aipas peur.

L’Égyptienne leva les yeux, elle considéra lestrous laissés par la balle à la partie supérieure de la coiffure,et blême, comme effrayée de ce qu’elle disait, elle pensa à hautevoix :

– Un peu trop haut !

– Trop haut, répéta le jeune homme sanscomprendre ?

Mais le sens des paroles de sa compagne luiapparut. Elle exprimait un regret. Si le projectile avait frappé unpouce plus bas, il traversait le crâne de Robert.

Il ne trouva rien à répondre, mais son regardse voila, et comme la colonne se remettait en marche, il suivit engémissant :

– Comme elle me hait, moi qui l’aimetant.

Le soir même on campa à Asmara. À partir de cepoint, on n’avait plus aucune surprise à redouter. Des troupesnombreuses gardaient la route, et jusqu’à Massaouah aucun retouroffensif de l’ennemi n’était possible. En outre on quittait lamontagne. La plaine de sable succédait, brûlante, desséchée, aride,mais permettant une allure plus rapide, n’exigeant pas un effortaussi violent.

Le surlendemain la mer apparut au loin. Onhâta le pas, talonnant les mules exténuées, et bientôt on arrivasur la plage, entre les baraquements provisoires dressés pourrecevoir les troupes de réserve. Un bras de mer séparait seul lesvoyageurs de l’île de Massaouah !

Et comme ils aspiraient a pleins poumons l’airque le voisinage de la nappe liquide chargeait de vapeur d’eau, unhomme d’une trentaine d’années, qui causait avec deux matelotsassis dans une grande chaloupe amarrée à un piquet de bois fiché enplein sable, se retourna, examina le groupe formé par les soldatset leurs prisonniers, puis s’avança vivement.

Le nouveau venu, grand, blond, rose de teint,était vêtu avec cette propreté correcte qui distingue lesAnglo-Saxons. Coiffé d’un casque colonial, couvert d’un veston etd’un pantalon blancs, une cravate bleue à pois soigneusementajustée au cou, il vint au chef de l’escorte et l’attira àl’écart :

– Vous arrivez d’Adoua, demanda-t-il,lorsqu’il fut à quelques pas des voyageurs ?

– Oui, Monsieur, en effet.

– Et ces Européens qui vous accompagnentsont ceux que l’on retenait captifs à Axoum ?

– Comment, vous savez cela ?

– Je suis sir Polson, consul deGrande-Bretagne à Massaouah.

L’Italien s’inclinacérémonieusement :

– Pardon, Monsieur, je ne vousconnaissais pas.

– Don’t mention it, please.Veuillez seulement jeter les yeux sur ce papier signé de M. legouverneur général de l’Érythrée.

Ce disant, sir Polson tendait à soninterlocuteur une feuille administrative, à en-tête dugouvernement. Celui-ci la parcourut du regard, examinaattentivement la signature, et lentement :

– Ordre de vous remettre les voyageursramenés d’Axoum. Où vous plaît-il que je les conduise ?

L’Anglais désigna la chaloupe, près delaquelle il se tenait un instant plus tôt :

– Veuillez les faire embarquer.

– Immédiatement, Monsieur le Consul.

Avec empressement l’Italien rejoignit satroupe. Lavarède et ses amis furent menés auprès de l’embarcationet priés d’y prendre place.

Ils obéirent sans protester, pensant que lecanot allait les transporter dans l’île de Massaouah. Alors lefonctionnaire britannique sauta dans l’esquif, s’assit au bancd’arrière et commanda :

– Go ahead !

Les matelots frappèrent l’eau de la pelle deleurs avirons, et l’on s’éloigna du rivage, tandis que l’escorteitalienne, faisant volte face, se dirigeait d’un pas accéléré versles baraquements.

Chapitre 14LA REVANCHE DE RADJPOOR

Un sourire narquois distendait les lèvres deRadjpoor. En arrivant sur la plage, il avait d’abord paruinquiet ; mais à la vue de sir Polson, son visage brun avaitexprimé une satisfaction, que le colloque du consul avec le chef duconvoi, puis l’embarquement précipité des voyageurs, n’avaient faitqu’accentuer.

– Allons, murmura-t-il entre ses dents,Niari a réussi.

Et avec un ricanement, il ajouta :

– Je commence à croire que le diamantd’Osiris m’appartiendra bientôt, et que la belle Lotia sera veuve.Il est temps, je pense, de la mettre au courant, afin qu’elleapprécie ma conduite ainsi que je le désire.

La jeune femme était auprès de lui, droite,les yeux clos, indifférente en apparence à ce qui se passait autourd’elle. Il la poussa légèrement du coude, et se penchant, ilprononça quelques paroles à voix basse. Elle fut secouée par unfrisson, ses paupières battirent, un voile de rougeur s’épandit surses joues.

– Est-ce possible, fit-elle en joignantles mains ?

– Cela est, repartit le faux Hindou. Etbaissant le ton : comme cela, la révolte n’est point briséesans espoir. Le souvenir de Thanis demeure intact, et les conjuréspeuvent attendre son retour, ou s’il ne doit pas revenir, le bravequi sera envoyé par lui pour prendre le commandement.

– Vous, compléta Lotia ?

Il appuya un doigt sur ses lèvres, et avec unefinesse astucieuse, évitant de s’engager :

– Qui sait !

Mais l’Égyptienne était trop loyale pours’arrêter à cette réticence. Elle pressa la main de Radjpoor dansla sienne et laissa tomber ce seul mot :

– Merci !

Puis le silence se rétablit. Le traîtreThanis-Radjpoor considérait en dessous la fille de Yacoub, qui eûtété épouvantée si elle avait pu deviner son monologueintérieur :

– Veuve, elle deviendra ma femme.Fortune, tendresse j’aurai tout. D’ici là, sur mes indications, lesfauteurs de la rébellion seront arrêtés, mis dans l’impossibilitéde nuire. Je puis donc sans danger me poser en héros. – Un sourirecompléta sa pensée. – Ô filles romanesques, il faut vous leurrertoujours de prouesses chevaleresques ! Vous ne comprenez rienà l’existence pratique, heureuse, vouée au seul plaisir.

Cependant les rames battaient régulièrementles flots. Le rivage demeurait loin en arrière. Mais au lieu de sediriger sur l’île de Massaouah, le canot prolongeait la côte,semblant vouloir doubler un promontoire qui, masquait la hautemer.

Lavarède s’étonna de cette évolution.

– Nous n’atterrissons donc pas de cecôté, questionna-t-il ?

Le matelot auquel il s’adressait,répondit :

– Ship.

– Ship, navire, traduisitl’ancien caissier. Nous allons vers un vaisseau qui noustransportera sans doute ?

– Yes.

– Ah ça, remarqua Robert, les matelotsitaliens parlent anglais à présent ?

– English sailor, fit l’hommed’un ton sec.

– Un marin anglais au service de l’Italiealors ?

Le rameur haussa les épaules et se courba surl’aviron, sans ajouter une parole.

– Ils sont aimables ces Anglais, grommelaLavarède. Un mélange de hérisson et de porc-épic.

– Bah ! intervint Astéras quiécoutait. Un bon bateau va nous ramener en France. Peu importe sison équipage est poli ou non. Tu entends, ma douce Maïva, la Franceoù tu seras libre ! Une quinzaine de jours de traversée. Jeveux qu’en arrivant, tu parles pour dire ta joie de n’être plusesclave.

À ce moment, le canot, parvenu à l’extrêmepointe de l’île, appuya à bâbord. Quelques coups de rame encore etle promontoire fut contourné. La pleine mer s’étendait devant lespassagers, et leurs yeux ravis se posèrent sur un élégant vapeurqui se balançait à moins de trois encablures.

Des fumées légères fusaient par les cheminées,indiquant que le steam était sous pression, prêt à partir. Onallait le rallier, monter à bord, et sans une minute de retardprendre la route de l’Europe.

Et comme ils le considéraient avec émotion,Ulysse remarqua :

– C’est bizarre, il me semble que jedistingue des canons.

Lavarède sursauta :

– Des canons, tu es fou. Cependant, enregardant mieux, tu as raison. C’est un navire de guerre, uncroiseur. Nous nous sommes trompés ; ce n’est pas lui qui nousemmènera, car ces vaisseaux-là ne prennent point de passagers commenous.

La remarque était juste, et pourtant lachaloupe gouvernait droit sur le croiseur.

– Mais c’est un vapeur anglais, repritRobert après un moment, le pavillon du Royaume-Uni flotte àl’arrière.

Astéras l’interrompit :

– Le pavillon m’est indifférent. Leprincipal est qu’il marche vite, afin de nous déposer bientôt cheznous.

Il n’y avait plus à en douter, l’embarcationavait pour but le steamer. Bientôt elle stoppa le long de sesflancs percés d’embrasures pour l’artillerie. Un à un les voyageursse hissèrent sur le pont.

En y arrivant, Lavarède eut un serrement decœur. Auprès du capitaine correct et grave, se tenait un hommebasané qu’il reconnut aussitôt. C’était Niari. Le fidèle serviteurde Radjpoor désigna le Français. Aussitôt le capitaine fit unsigne. Quatre matelots armés de fusils, baïonnette au canon,entourèrent le malheureux.

Hébété, sentant qu’un nouveau malheur fondaitsur lui, l’ancien commis de la maison Brice, Molbec et Ciedemanda :

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

Ce fut Lotia qui répondit :

– Cela veut dire que vous êtes prisonnierde l’Angleterre.

– Prisonnier ! moi,pourquoi ?

– Parce que d’autres – elle eut un regardreconnaissant pour l’Hindou – d’autres, Thanis, ont éprouvé pourvotre honneur plus de souci que vous n’en avez vous-même.

– D’autres !… que le diable lespatafiole. C’est sans doute encore une aménité du seigneurRadjpoor.

– Ne le blâmez pas, je le remercie, moi.Il vaut mieux être captif et honoré de ceux qui avaient remis leursort entre vos mains, que libre et méprisé comme un traître et unparjure.

Du coup, Robert perdit patience. D’un bond, ilfut sur l’Hindou, le saisit à la gorge. Il l’aurait étranglé, siles marins armés ne l’avaient empoigné, réduit à l’impuissance etentraîné à l’arrière, où ils l’enfermèrent dans une cabine.

Furieux, bouleversé par la double pensée de laliberté ravie et de la vengeance impossible, Lavarède cria, hurla,rugit, tempêta. Et tout à coup une secousse le fit chanceler. Uneoscillation lente du navire, le ronflement de l’arbre de couche, latrépidation de la machine, lui firent comprendre que le croiseur semettait en marche, l’emportant vers une destination inconnue.

Alors son irritation se changea en désespoir.C’en était fait de ses rêves de tranquillité, de monotone etdélicieuse régularité. Quel démon, jaloux des gens paisibles,s’amusait donc à bouleverser sa vie, à le lancer sans cesse dans denouvelles aventures.

Où le conduisait-on maintenant ? Était-ceen Angleterre ? Allait-on rééditer, pour lui les lugubreshistoires de pontons ? Ou bien, chose pire encore, le steaml’entraînait-il vers une des innombrables coloniesanglo-saxonnes ? Incertitude horrible, qui bientôt lui pesa àtel point qu’il voulut coûte que coûte être éclairé.

Il frappa à la porte de sa cabine. Du dehorsune voix rude s’éleva. Un factionnaire veillait. Décidément on letraitait en personnage dangereux. C’était trop fort !

– Que voulez-vous, interrogea la voix enpur anglais ?

Dans la même langue.

– Parler au capitaine, réponditRobert.

– Il n’a pas le temps, attendez. Il vousappellera plus tard.

– Soit. Mais enfin, où suis-je ?

– À bord du Rob-Roy, croiseur dedeuxième classe.

– Et nous allons ?…

– Je ne sais pas.

Le jeune homme eut beau prier, multiplier lesquestions, il ne put tirer autre chose du matelot qui le gardait.Évidemment ce marin ne savait rien. Robert s’avoua du reste qu’ilen devait être ainsi, le commandant d’un navire de guerre nepouvant être tenu de confier à son équipage la teneur des ordres àlui adressés par l’Amirauté.

Il fallait donc attendre qu’il plût à cetofficier de lui accorder un moment d’entretien.

Avec la résignation, Lavarède retrouva leraisonnement :

– Après cinq minutes d’explications, touts’arrangera, se dit-il. Quand j’aurai raconté au capitaine par quelhasard je me suis vu traîné de Paris à Massaouah, il n’aura plusqu’à me présenter ses excuses. Que diable ! on n’enferme pasles gens sans les entendre, et fût-il sourd, je crierai si fortqu’il m’entendra.

Sur cette réflexion encourageante, ils’approcha du hublot qui éclairait la cabine et regarda au dehors.Déjà la baie d’Adulis était invisible, masquée par le promontoirequi la limite au sud, et la côte basse, sablonneuse, dorée par lesrayons du soleil, s’étendait à l’ouest, bornée par les cimes bleuesdes montagnes abyssines.

– Nous descendons vers le sud, vers Adenet Obok, murmura le Français.

Bah ! on me ramènera vers le nord.

Et frappant sur sa poche où le diamantd’Osiris était enfoui :

– J’ai d’ailleurs de quoi payer monvoyage.

Puis par réflexion :

– C’est ce coquin de Niari qui m’adénoncé comme chef de la conspiration. Pourquoi ? Quel jeujoue donc le drôle ? Je n’en sais rien. Après tout, cela m’estindifférent. L’Angleterre n’est pas l’Égypte, et on ne mepoignardera pas si je révèle ma véritable identité.

Songeur, suivant d’un œil vague les sinuositésdu rivage qui se déroulaient devant lui, il resta près d’une heureainsi. Il commençait à s’impatienter, quand un bruit métallique lefit sursauter. On introduisait une clef dans la serrure. Le déclicdu pêne résonna sec, rapide, et la porte de la cabine s’ouvrit,laissant apercevoir plusieurs matelots.

– Monsieur, dit l’un d’eux, le commandantdésire vous voir.

D’un bond, Lavarède fut auprès du nouveauvenu :

– Il désire, ce cher commandant, et moidonc. Ne le faisons pas attendre. Pour ma part, j’en seraisdésolé.

Entre quatre marins armés, il suivit lescoursives, traversa l’entrepont et arriva bientôt dans la cabine ducapitaine qui, un carnet à la main, lisait rapidement deux pagescouvertes d’une écriture fine et serrée. À son entrée, l’officierleva la tête, lui indiqua un siège. D’un geste il congédia lesmatelots, et, la porte refermée, il commença d’un tonaimable :

– Avant toute chose, permettez-moi dem’excuser si je ne vous ai pas reçu de suite ; mais lesdevoirs de ma charge rendaient l’audience impossible.

Il eut un sourire :

– Je dis audience, pardonnez-moi,Monseigneur ; c’est votre titre qui m’a inspiré ce mot bienprétentieux pour un simple commandant de croiseur.

– Vous tombez mal, fit gaiement Robert.Je venais justement vous prier de ne pas me donner duMonseigneur.

– N’ajoutez rien, je vous en prie. Jesais les égards qui vous sont dus, et je ne prendrai jamais sur moide les oublier.

– Il le faudra cependant, car je n’y aiaucun droit.

– Vous dites ?

– Que ma présence à votre bord, leshonneurs dont vous me gratifiez, sont le résultat d’unmalentendu.

Lavarède ne put continuer. Son interlocuteurs’était levé, et d’un ton respectueux mais ferme :

– Monseigneur, je suis Anglais, baronnet.Certes, le livre du « peerage and baronetage »du Royaume-uni contient des noms avec lesquels je ne mettrais enbalance aucun des grands noms du continent, mais le vôtre, c’estdifférent. Toute l’aristocratie saxonne doit s’incliner devant unfils de roi, dont l’arbre généalogique pousse ses rameaux depuis6,000 ans.

– Hé ? fit seulement le jeune hommeavec stupeur.

Puis reprenant son sang-froid :

– C’est là que gît le malentendu, moncher monsieur, je ne suis pas fils de roi.

– Pas fils de roi ?

Et clignant des yeux, l’officierrailla :

– Ah ! Monseigneur, vous me traitezen juge d’instruction, et je ne suis qu’un soldat exécutant uneconsigne, auquel tout ce que vous pourriez dire ne servirait derien.

– Vous ne me comprenez pas.

– Que si. Vous m’avez fait l’honneur deme dire que vous n’êtes pas fils de roi.

– Justement !

– S’il plaît à votre Altesse deplaisanter.

– Mais je ne plaisante pas.

Et d’une voix impatiente :

– Je ne compte aucun monarque parmi mesascendants. Mon nom est plébéien, Robert Lavarède. Mon père étaitun fermier, un colon des environs d’Ouargla.

– C’est bien loin du Nil, soulignal’Anglais en s’abandonnant à une douce hilarité.

– Très loin, parbleu… et la charruepaternelle est loin du trône.

– Oui, oui, fit l’officier redevenusérieux, les rois en exil.

– Encore les rois. Puisque je vousaffirme…

– Je supplie votre Altesse de ne paspoursuivre.

À cette réplique, Robert frappa du pied.Vraiment l’entêtement de ce marin à le prendre pour un hautpersonnage justifiait son exaspération. Élevant la voix, ils’écria :

– Mais, nom d’un chien, c’est del’obstination. Je m’appelle Lavarède, j’ai fait mes études à Algeret à Nîmes ; je suis Français, soldat ; j’ai servi au105e de ligne, et en dernier lieu j’étais caissier de lamaison Brice, Molbec et Cie, instruments d’optique, à Paris.Sapristi, ce n’est pas une raison pour me traiter d’Altesse.

Le commandant hocha lentement latête :

– L’adversité supportée vaillammentdouble le respect.

– Eh, sarpejeu, il n’y a pas d’adversitélà-dedans. Faut-il que je vous répète…

Du geste, l’Anglo-Saxon l’arrêta :

– Inutile, Monseigneur.

– Encore ce titre ?

– Toujours. Je savais tout ce que vousvenez de me raconter.

– Eh bien alors ?

– L’Angleterre n’agit pas à la légère, etelle surveille de près ceux dont elle craint ou espère quelquechose.

– Je ne suis pas de ceux-là.

– Attendez. Il est vrai que votrenaissance fut déclarée à Ouargla ; que votre état civil futétabli au nom de Robert Lavarède, fils de Marc-Albert Lavarède etde Laure-Angèle, née Darriance.

– Bon.

– Il est également vrai qu’après debrillantes études à Alger et à Nîmes, vous fûtes incorporé dansl’armée française, et plus tard admis comme employé dans la maisonBrice et Molbec.

– Tout est vrai, vous le reconnaissez. Ence cas, qu’est-ce que je fais ici ?

Robert était ravi ; tout allaits’expliquer. Mais l’Anglais ne le laissa pas continuer :

– Il est impossible que Votre Altessel’ignore.

– Altesse, voilà que vous yrevenez ?

Le jeune homme se prit la tête à deuxmains.

– Entendons-nous, je vous en prie.Altesse ou caissier, mais pas tous les deux.

– Il ne dépend pas de moi qu’il en soitautrement, affirma flegmatiquement l’officier.

– Alors je ne comprends plus.

– Votre Altesse veut rire.

– Je n’en ai pas la moindre envie. C’està devenir fou ! On m’enlève à Paris, on me traîne à traversl’Égypte, l’Éthiopie. On me raconte des histoires à dormir debout.Sur un steamer anglais, j’avais le droit d’espérer que lamystification prendrait fin. Pas du tout, cela continue de plusbelle Je vous en conjure, éclairez-moi.

Un sourire passa sur les lèvres du commandant,mais sans se départir de son attitude respectueuse :

– Oh ! s’il convient à Votre Altesseque je lui narre son histoire, je suis à ses ordres.

– Ma foi, je vous en serai trèsobligé.

– Écoutez donc, Monseigneur.

Et toujours placide, l’Anglais parlaainsi :

– 3,800 avant notre ère, régnait surl’Égypte Hem-Oph, souverain glorieux, dont les armées victorieusesavaient soumis l’Éthiopie, le Soudan, le pourtour des grands lacs,tandis que les caravanes marchandes gagnaient le Zambèze, le fleuveOrange, découvraient les gisements aurifères du pays montagneuxappelé aujourd’hui Transvaal, et revenaient chargées d’or et dediamants. L’Égypte, remarqua complaisamment le narrateur, sembleavoir tenu à cette époque le rôle de la Grande-Bretagne.

– Pardon, interrompit Robert, est-ilnécessaire de reprendre aussi loin ?

– Sans doute, Altesse, car le pharaonHem-Oph se nommait aussi Thanis.

– Thanis ! Ah bon !Thanis ; il m’a assez corné aux oreilles, celui-là.

Son interlocuteur le considéra avec une muettesurprise. Sans doute, il trouvait le Français bien irrespectueuxpour une famille aussi ancienne, puis il reprit :

– La race des Hador était rivale desThanis. Ce furent, durant des siècles, des luttes sans fin entreles familles ennemies. Puis elles furent définitivement écartées dutrône. Mais, alors que toutes les races nobles disparaissaient uneà une, Thanis et Hador se perpétuaient, ainsi que leurs divisionsintestines.

– On m’a déjà appris cela,après ?

– Comme vous voudrez, Altesse. Il y atrente ans, les Hador triomphaient. Ils obtinrent du khédive unarrêté d’expulsion contre votre père.

– Mon père, il était tout expulsé, car iln’a jamais mis le pied en Égypte.

– Vous voulez parler de Sir Lavarède.

– Et de qui donc, s’il vousplait ?

L’Anglais écarquilla les yeux, murmura à partlui :

– Il plaisante. Very« humbug », ce gentleman !

Et poursuivit paisiblement :

– Sir Lavarède n’était pas votrepère.

– Patatras ! clama Robert avec unsursaut. Celle-là est plus forte que toutes les autres. Mon pèren’était pas mon père ?

– Non, Altesse. Il remplissait une sortede fidéicommis. L’auteur de vos jours, fugitif, vous avait confié àlui. Puis inconnu, déguisé, il rentra en Égypte pour se venger desHador. Il n’y réussit que trop bien. L’épouse et le fils aîné deYacoub moururent, elle, sous son poignard, lui d’une maladieétrange qui peut-être eut pour cause le poison. Les Hador n’avaientplus d’héritiers mâles. Voilà pourquoi, oubliant ses rancunes,passant l’éponge sur le sang versé, Hador vous offrit lecommandement suprême des rebelles assez fous pour essayer de luttercontre la vieille Angleterre. Voilà pourquoi, vous êtes prisonnierà mon bord.

Attentivement Lavarède écoutait. Le jour sefaisait enfin dans son esprit. Un quiproquo dont le but luiéchappait encore, lui avait donné la place peu enviable dudescendant des Pharaons.

– Tout cela est bel et bon, fit-il, maisc’est de la fiction pure.

– De la fiction ?

– Sans aucun doute, et vous même nedouterez plus, si à la première escale, vous voulez bientélégraphier en France… ?

– Inutile, l’amirauté avait pris cetteprécaution.

– Mais, saperlipopette, je suis soldatfrançais, je me réclame de mon pays.

– Il ne l’est plus.

– Comment ? Vousprétendez… ?

– Que mon gouvernement a obtenu du vôtrela radiation de votre nom sur les états de l’armée.

Cette fois, ce fut un rugissement quis’échappa des lèvres du prisonnier.

– On m’a rayé, moi ; mais je ne veuxpas.

– Votre volonté ne saurait être prise enconsidération.

– C’est trop fort. On me dénaturalisesans me consulter. Qu’est-ce que je suis alors ?

– Égyptien.

– Au diable !

– C’est-à-dire, conclut imperturbablementl’officier, un sujet anglais, et même un sujet rebelle.

Puis d’un accent courtois :

– Mais l’Angleterre est la plus généreusedes nations. Vous avez appelé les indigènes aux armes ; elleaurait eu le droit de vous traiter en traître, de vous fairefusiller. Elle a préféré écouter les conseils de la clémence.

– Elle est charmante, gémit Robertdécouragé… et sa clémence consiste ?…

– À vous mettre simplement hors d’état denuire.

– Ce qui signifie ?

– Que vous serez traité avec honneur etdéférence ; qu’une habitation, des serviteurs seront mis àvotre disposition, que tout le confort possible vous seraassuré ; mais des soldats de ma nation veilleront à ce quevous ne quittiez jamais la demeure qui vous seraaffectée ?

– Alors, je suis prisonnier àperpétuité ?

– Oh ! pas prisonnier,Altesse ; du moment où vous ne vous éloignerez pas du districtdésigné, vous aurez toute liberté. Alors que vous étiez employé àParis, vous étiez moins libre.

– Oui, oui, répondit Lavarède qui, toutétourdi de l’aventure, ne savait plus trop ce qu’il disait. J’étaismoins libre.

Et tout bas, il murmura avec une angoisseimpossible à rendre :

– Seulement j’avais l’illusion de l’êtredavantage. C’est bizarre…, les Anglais réalisent mon rêve detranquillité. Toute ma vie doit s’écouler à la même place. Etcependant, cela me révolte. Est-ce que décidément la liberté seraitcapable de me révolutionner à ce point ?

Il leva les yeux sur l’Anglais, qui gardait lesilence, afin de ne pas interrompre ses réflexions.

– À propos, commandant, vous est-ilpermis de m’apprendre où je serai… logé et surveillé aux frais dela clémente Angleterre ?

– Parfaitement, Altesse.

– C’est… ?

– En Australie.

Le jeune homme ne s’irrita pas. Il n’eutaucune révolte :

– En Australie, répéta-t-il lentement, lepays des kangourous et des eucalyptus. J’aurais pu voir tout celaau Jardin d’acclimatation, sans quitter Paris. Mais enfin,puisqu’un démon péripatéticien s’acharne après moi, va pourl’Australie.

Puis, avec une placidité qui trompa lecommandant :

– Voilà donc qui est entendu. Je descendsdes Pharaons, je suis Égyptien ; mais qui donc vous a si bieninstruit ?

– Un de vos serviteurs, Altesse.

– Niari ?

– Lui-même.

– Et que vous a-t-il conté ?

– À moi, rien ; mais à sir Polson,consul à Massaouah, il a confié que pour échapper aux mains desAbyssins, vous aviez dû implorer le secours des troupes italiennes,auxquelles vous aviez caché votre véritable nom.

– Parfait ! et ma femme ?

– La princesse Lotia ?

– Quel sera son sort ?

– Elle partagera le vôtre, ainsi que tousceux qui vous accompagnent. Obligée de prendre des précautionscontre vous, l’Angleterre veut cependant vous être agréable, autantqu’il lui sera possible de concilier ce sentiment avec le soin desa sécurité. Vous verrez, Monseigneur, que lorsque vous nousconnaîtrez mieux, vous aimerez notre pays.

– Je l’aime déjà, Monsieur.

– Cette parole me réjouit, Altesse.

– Je l’aime à la façon des Normands… quiont conquis l’Angleterre.

Et sans prendre garde à l’air furibond aveclequel cette plaisanterie, souverainement désagréable à desoreilles anglaises, était accueillie, le jeune homme tourna le dosau commandant, en grommelant :

– En attendant, c’est moi qui suisconquis. Il s’agit de secouer le joug !

Chapitre 15L’AUSTRALIE OCCIDENTALE

– James Parker, squatter andsurveyor du district de Youle ; c’est moi-même.

– De plus, mon geôlier ?

– Oh non, Monseigneur, pas geôlier ;seulement administrateur des plaisirs de Votre Altesse.

– Et vous me conduisez à Youle ?

– Dans la province dont je suis lepremier magistrat, le surveyor. Pays superbe, bordant legrand désert de Victoria, mais assez fertile encore, abrité qu’ilest des vents du nord par le mont Youle. Vous vous y plairez, ets’il vous convient de vous intéresser à mon élevage de bestiaux,cela en vaut la peine… Je suis certainement le plus riche squatterde l’ouest Australien.

– Éloigné de la côte votredistrict ?

– À peine 450 milles. J’ai franchi ladistance en dix jours, au reçu du télégramme qui m’invitait à venirvous chercher à l’embouchure de la rivière Gardner. Il faudra noushâter au retour, car les pluies ont commencé, et nous allons entrerdans la période des inondations. Vous ne savez ce que c’est. – Desmilliers de lieues carrées transformées en lac, d’où émergentseulement les collines et la cime des forêts. C’estmerveilleusement beau à la fin de mars. Puis mai et juin arrivent,les eaux s’écoulent ou s’évaporent ; des végétationsluxuriantes, pâturages, arbres, taillis, couvent la terre jusqu’enaoût. Alors la sécheresse se fait sentir, les feuilles tombent, lesherbages s’appauvrissent, et la contrée devient un désert assezsemblable au Sahara africain. Ici, chaque saison a un aspect siparticulier que l’on se croirait transporté dans des régionsdifférentes, Ah ! Altesse ! vous l’aimerez notreWestland, vous l’aimerez.

Ces répliques étaient échangées entre RobertLavarède et James Parker, premier magistrat du district de Youle,situé dans l’État de Victoria (ouest-australien). Tous deux àcheval, suivis à peu de distance par Astéras, Lotia, Radjpoor,Maïva et Niari qu’escortait un groupe de cavaliers armés, ilsremontaient la rive gauche de la rivière Gardner, qui va se jeter àla mer sur la côte occidentale de la grande île océanienne, par 30degrés de latitude et 113° 23’de longitude.

C’est en cet endroit, qu’après avoir traverséla mer Rouge et l’océan Indien, le Rob-Roy, croiseur dedeuxième classe de la marine britannique, avait remis sesprisonniers au digne squatter Parker.

Celui-ci, gros, large d’épaules, la figurecolorée, était le type accompli de ces Australiens pour lesquelsl’Australie seule existe. Content de lui, gentleman-farmer etfonctionnaire, réunissant dans ses mains épaisses et larges lafortune et l’autorité, le nouveau geôlier de Lavarède bavardaitvolontiers, à la condition toutefois de faire les demandes et lesréponses, car la moindre interruption lui apparaissait comme uneatteinte à sa dignité.

Toutefois, Robert lui ayant été annoncé commeun prince illustre, dernier survivant de l’antique race des roisd’Égypte, le squatter était flatté, lui qui descendait probablementd’un convict – forçat – colon primitif de la vastepossession anglaise, il était flatté, disons-nous, de voyager avecun grand personnage. Il en témoignait par une condescendanceparticulière, permettant à son compagnon de placer de temps à autreune courte phrase. Jamais de mémoire d’homme, il n’avait laissépersonne parler autant.

Donc Lavarède et sa suite – amis et ennemis –avaient passé des flancs du Rob-Roy sur la terreaustralienne, troqué leurs gardiens de la marine anglaise contredes employés de James Parker, qui les occupait tantôt à garder sestroupeaux, tantôt à assurer l’ordre dans le district. À la foisbouviers et gendarmes, ces gaillards étaient robustes, bien armés,bons tireurs et cavaliers à rendre des points aux Gauchos del’Amérique méridionale.

Comme on l’a vu par la conversation quiprécède, M. Parker avait pris livraison du Thanis malgré lui,à l’endroit où la rivière Gardner se perd dans l’Océan, et suivantla rive gauche du cours d’eau, il se dirigeait vers l’est.

Depuis deux jours déjà durait le voyage. Larivière devenait de plus en plus étroite. Au sol bas et plat de lacôte, avait succédé une région légèrement montueuse, dont lesroches de quartzite, de gneiss, de schistes argileux, affleuraientla surface et s’effritaient en fine poussière sous le sabot deschevaux.

À l’horizon, noyé dans la brume, un massif demontagnes apparaissait.

– Les collines Marshall, avait répondu lesurveyor à une question de Robert. Pas bien hautes, 6 à 700 mètres,pas davantage ; mais cela suffit pour former un rebord qui, entemps d’inondation, transforme le pays situé sur l’autre versant enune immense cuvette, où les eaux s’accumulent, roulent en toussens, impuissantes qu’elles sont à se frayer un chemin vers la mer.Nous y serons demain soir, avait-il ajouté, et nous devrons poussernos montures ensuite, car des nuages commencent à se montrer auciel. Il y a dix mois que nous n’en avions vu, Monsieur ; dixmois, hein ! cela enfonce les plus beaux ciels du monde.

– Mais en quoi ces nuages nousobligent-ils à nous hâter ?

– En quoi, vous le demandez ? Il estvrai que, n’étant pas du pays, vous êtes excusable. Eh bien donc,ces nuées annoncent que la saison des pluies est proche. Dansquelques jours, – combien ? on ne sait jamais – les cataractescélestes fondront sur la terre, et il sera bon de ne pas sepromener en plaine.

– Si je comprends bien… la pluie tombe àce point qu’elle est dangereuse pour le voyageur ?

– Dangereuse, dites mortelle, Monsieur.Du jour au lendemain, des fleuves naissent, débordent, couvrent laplaine de dix pieds d’eau. Vous pensez bien que l’Australie nerenfermant pas de hautes montagnes, il n’y a point deglaciers ; partant la plupart de nos rivières coulentseulement pendant la saison humide, mais à ce moment-là, elles serattrapent, elles s’en donnent pour toute l’année.

Et dans sa mémoire, prodigieusement bourrée desouvenirs locaux, le squatter puisait des anecdotes, racontait lesépisodes des explorations entreprises par Forrest, Giles, Brown,Warburton, Gosse, Stuart, Bucke, MacKinley, à travers le continentaustralien, qui atteint la dimension des quatre cinquièmes del’Europe, et est certainement le coin du monde le moins connu, denos jours, en dépit des travaux des hardis pionniers dont il citaitles noms.

Au soir, on reçut l’hospitalité dans uneferme, hospitalité primitive comme les gens qui habitaient en cetendroit. Lavarède, fatigué, avait pu se procurer de la paille ets’était confectionné, sous un hangar, une couche moelleuse surlaquelle il dormait à poings fermés.

Alors le fermier, sa femme, leurs quatorzeenfants, auxquels le vaniteux Parker n’avait pu se tenir de confierle titre attribué au jeune homme, vinrent le voir dormir. Puis,pénétrés de respect pour eux-mêmes, depuis que leur toit abritaitun si grand personnage, ils firent part de l’honneur inespéré dontils jouissaient à leurs serviteurs.

Ceux-ci, à leur tour, voulurent considérerl’auguste physionomie du fils de rois dont la race remontait àplusieurs milliers d’années ; Européens, indigènes noirs à latignasse crépue, au front fuyant, à la bouche énorme se pressèrentdevant le hangar. De la différence de leurs idiomes naquit la plusréjouissante des confusions, et par la suite, un noir Zaké,originaire d’une tribu de l’intérieur, affirma avoir vu un hommeblanc qui avait atteint l’âge respectable de 6,000 ans. Sur quoi,les sorciers de sa tribu s’empressèrent d’expliquer que cet hommeavait dû recourir à un philtre ; ils retrouvèrent le secret dela préparation merveilleuse et en vendirent avec la même impudeurque nos marchands d’eau à faire repousser les cheveux sur lescrânes chauves, démontrant ainsi que, sous tous les climats, sousles épidermes les plus différemment colorés, se cache toujours lemême homme avide, prompt au mensonge et à l’exploitation de sessemblables.

Bien entendu, le Français ne se douta de rien.Au jour, il se leva frais et dispos, et profita de la paresse deses gardiens pour échanger quelques paroles avec Astéras ; –satisfaction qui lui était refusée le reste du jour, car Sir JamesParker, en homme de bonne compagnie qu’il se piquait d’être,pensait que lui seul était digne de converser avec le princeThanis, dont il éloignait sévèrement les autres voyageurs.

C’est ainsi que l’ancien caissier apprit queMaïva commençait l’étude des consonnes. Ses progrès étaient plusrapides maintenant, et l’astronome croyait pouvoir affirmerqu’avant deux mois elle serait en état de parler. L’espérance deson ami faisait plaisir à Robert. Lui, qui au fond de lui-même,songeait constamment à l’inflexible Lotia, il lui était doux derecevoir les confidences du savant, qui, pour rendre la voix à unepetite muette aux grands yeux noirs, oubliait l’astronomie.

Sir Parker mit fin au tête à tête des deuxFrançais. Il s’excusa, avec les grâces d’un éléphant joueur deflûte, d’avoir prolongé son sommeil plus longtemps que Son Altesse,avala un grand verre d’eau-de-vie obtenue par la macération du boisde l’eucalyptus à manne sucrée, et se déclara prêt à se mettre enroute, « aux ordres de monseigneur Thanis ».

Maudissant in petto l’importun,Robert donna le signal du départ. On prit congé des fermiers, et autrot allongé des chevaux la troupe s’éloigna.

Vers midi, on atteignit le lac de Caw-Cowing,dont on suivit la rive pendant quelques kilomètres, puis à traversune forêt de red cedars – cèdres rouges – de Tristanias,de Mellas Azédarack, dans le tronc desquels les indigènes creusentleurs canots, on gravit les pentes insensibles des montsMarshall.

Au soir, on campa sur le sommet de la chaîne,au milieu d’un plateau couvert d’une herbe rare, dure, à l’odeurâcre que les chevaux refusèrent de brouter.

– C’est l’herbe du porc-épic,expliqua Sir James Parker, ainsi nommée parce que les troupeaux larefusent. Par opposition, les pâturages des vallées sont désignéssous l’appellation d’herbe du kangourou. Un conseilmaintenant, dormons et partons de grand matin. Il importe de faireles étapes doubles, car le ciel devient de plus en plusmenaçant.

L’ancien caissier leva le nez en l’air. Desnuages peu nombreux encore, ainsi que des flocons de légèresfumées, glissaient lentement, poussés par un faible vent d’ouest.Certes, ces buées ne semblaient point annoncer une tempêteprochaine.

– Que craignez-vous donc, questionna-t-ilen abaissant son regard sur l’Australien ?

– The cataract, répondit cedernier, employant le mot local qui désigne les grandes pluies.

– Ces petites nuées-là, allonsdonc !

– C’est comme je vous le dis,Monseigneur. L’Australie est un pays qui ne ressemble à aucunautre ; sa faune, sa flore ne se retrouvent nulle partailleurs, et sa climatologie est tout aussi étrange. Vous croyezces nuages sans importance. Eh bien, si une seule goutte d’eau s’enéchappe, vous changerez d’avis. À peine la pluie a-t-elle humectéla terre, que les nuées s’accumulent, deviennent noires, opaques,interceptant presque la clarté du jour, et l’averse diluviennecommence. Puissions-nous être à mon exploitation de Youle avant cemoment !

Le ton dont le surveyor prononça cesparoles impressionna Lavarède.

Il comprenait qu’il se trouvait en face d’unpéril inconnu. Aussi, se conformant aux instructions de son guide,se glissa-t-il, aussitôt après avoir soupé, sous la tente de feutredressée pour lui. Dès l’aube, il fut debout. Déjà Parker faisaitseller les montures, tout en examinant la voûte céleste d’un airsoucieux.

– Vous êtes inquiet, interrogea le jeunehomme ?

Le squatter hocha la tête :

– Oui et non. Pourtant, il me semble queles vapeurs ont bien augmenté cette nuit.

C’était vrai. De lourds cumulus erraient enmasses compactes dans l’atmosphère, et les rayons du soleil n’enperçaient qu’avec peine l’écran mobile.

– Hâtons-nous ! Hâtons-nous, fit SirJames en se mettant en selle.

Bientôt on dévala les rampes du mont Marshall.En avant, on apercevait une plaine basse, unie, couverte d’herbes.De loin en loin, des bouquets de bluegum, gommiers au feuillagevert-bleu, et, partageant l’immense prairie, une ligne deXanthonéa, dont les longues feuilles étroites retombaient ainsi queles rameaux de saules pleureurs, se continuait jusque par delàl’horizon. Des manguiers se distinguaient en taches plus sombresdans ces verdures tendres.

Parker montra les arbres à soncompagnon :

– Ils indiquent le lit desséché de larivière Seabrook. Absorbée par la terre pendant la saison sèche,cette rivière coule sous le sol, et fournit ainsi aux plantesl’humidité dont elles ont besoin.

Longeant la barrière verdoyante, la caravanes’engagea dans la plaine. Fréquemment le squatter regardait leciel, mais maintenant les nuages semblaient demeurer stationnaires,et Sir James, après chaque observation, éperonnait son cheval enmurmurant :

– Oui, nous arriverons peut-être.

On passa la nuit près du lac Seabrook,profonde dépression alimentée par la rivière du même nom.

À l’aube, un brouillard épais environnait lecampement.

– Mauvais signe, déclara lesurveyor tout en activant la levée du camp. Talonnant samonture, il prit la tête de la caravane, et forçant le train,entraîna les voyageurs et l’escorte à travers la prairie.

Peu à peu, la brume se dissipait, mais quandelle se fut résolue en impalpables vapeurs, les cavaliersconstatèrent que le ciel était couvert de nuages. Plus un coin debleu, plus un interstice par où pût filtrer un rayon de soleil.Partout, à perte de vue, le dôme du firmament était uniformémentgris.

Les chevaux avançaient avec peine. Auxherbages avait succédé un terrain rocailleux portant des buissonsépineux, des gommiers rabougris. C’était « le bush »,ainsi que le dénomment les Anglais.

Soudain, sans que rien fît prévoir sa venue,une rafale passa, soulevant une nuée de poussière. Les coursierseurent un hennissement d’effroi ; le squatter, tout pâle, sedressa sur ses étriers, et désignant des hauteurs qui seprofilaient à la gauche du chemin parcouru par lacaravane :

– Au galop, vers le mont Jackson.

Les hommes de l’escorte répétèrent :

– Au galop !

On eût cru que les animaux eux-mêmes avaientcompris l’ordre du chef. Tous bondirent en avant dans un élanaffolé. Alors commença une course échevelée, incompréhensible pourles Européens. Leurs montures emportées dans un galop furieux,franchissaient les buissons, les crevasses, les blocs de rochers.Un instinct mystérieux les avertissait du danger imminent, et lesflancs battant sous leur respiration précipitée, la sueurruisselant écumeuse sur leurs croupes, elles allaient toujours.

De nouvelles rafales s’élevèrent, plusrapprochées, plus brutales encore. La poudre soulevée ne retombaitplus. Elle flottait dans l’air, remplissant les yeux, les narinesdes voyageurs, apportant jusqu’au fond des poumons, une sensationde gêne et de brûlure.

Dans ce brouillard, on apercevait sur lesflancs de la colonne, des silhouettes étranges, sautant, courant àqui mieux mieux vers le mont Jackson. Kangourous, sarigues,wallabis, opossums, emeus ou casoars, terrifiés par l’approche dela tempête, gagnaient la colline ainsi que les membres de lacaravane.

On en était à 400 mètres, quand des gouttes depluie, larges, espacées, fouettèrent le sol.

– En avant ! rugit une dernière foissir Parker.

Si terrifiante était son intonation, que sansréfléchir, tous enfoncèrent leurs éperons dans le flanc de leurschevaux. Les braves animaux hennirent de douleur, et redoublantd’efforts, atteignirent le premier gradin de l’éminence, au momentoù, ainsi que d’une digue effondrée, une pluie torrentielle,invraisemblable, auprès de laquelle nos averses les plus abondantesne sont que faible rosée, s’abattait sur la campagne.

En dix secondes, tous furent trempés.Ruisselants, aveuglés par cette trombe d’eau, ils se laissaientguider par leurs montures qui, haletantes, les naseaux fumants,galopaient, malgré la pente rapide, dans les traces du cheval dusquatter.

Presque au sommet de l’éminence, une grottes’ouvrait. Parker sauta à terre, et conduisant son cheval par labride, il pénétra dans l’excavation. Tous l’imitèrent en hâte,n’ayant qu’une pensée : se soustraire à la douche glacée quitombait du ciel. Après avoir parcouru un couloir sombre, ils setrouvèrent dans une vaste caverne circulaire, dont la voûte, percéede crevasses, laissait filtrer la lumière… et aussi la pluie ;car sous les ouvertures des flaques boueuses se marquaientdéjà.

Tel quel, l’abri n’était pas à dédaigner. Leschevaux furent entravés dans un coin, et à l’autre extrémité de lagrotte, les hommes du surveyor allumèrent, non sans peine,un feu autour duquel tous les voyageurs se groupèrent pour seréchauffer.

Un vacarme épouvantable se faisait entendre àl’entrée :

– Qu’est-ce là, demanda Robert ?

– Ça, fit en riant sir Parker, c’estnotre garde-manger.

Et comme le jeune homme le considérait avecsurprise, ne saisissant pas le sens de ses paroles.

– Je veux dire que les animaux de laplaine ont fui, comme nous, vers le mont Jackson. Vous avez dû lesapercevoir en route ?

– En effet.

– Notre présence les gêne. N’osantenvahir la caverne, ils se sont entassés dans le couloir qui ydonne accès.

– Mais pourquoi les désigniez-vous tout àl’heure sous cette appellation le« garde-manger » ?

– Vous ne devinez pas ?

– Ma foi non.

– C’est pourtant clair. L’inondation vanous bloquer ici, jusqu’au moment où l’on enverra de ma fermed’Youle des embarcations à notre recherche.

– Eh bien ?

– Eh bien, nous n’avons pas deprovisions.

– Je comprends. Ces animaux serviront ànotre nourriture.

– Tout simplement. Dans les intervallesdes averses, ils se répandront sur les pentes de la hauteur, pourbrouter, se sustenter. L’inondation les empêchera de s’éloigner, etnous les retrouverons toujours.

– Mais la plaine ne va pas être inondéesi vite que cela ?

– Elle l’est déjà !

– Déjà ? Il pleut depuis deux heuresà peine.

– C’est suffisant. Au reste, venez vousen rendre compte, Monseigneur.

Le squatter entraîna Robert vers l’entrée dela caverne. Passant au milieu des animaux sauvages, tellementbouleversés par le déchaînement de la tempête qu’ils ne songeaientpas à s’effrayer du voisinage de l’homme, tous deux parvinrent àl’ouverture.

La pluie effrayante, torrentielle, éclairéepar les zig-zags flamboyants des éclairs, limitait la vue àquelques pas.

– Impossible d’apercevoir la campagne,murmura Lavarède.

– Attendez un instant.

Sir James avait à peine achevé sa phrase,qu’un coup de vent formidable s’abattit sur la montagne, avec leretentissement d’une explosion d’artillerie.

Sous l’irrésistible poussée des couchesatmosphériques, la pluie fut comme volatilisée. Au loin, la plaineapparut. Mais l’eau déjà avait recouvert les herbes et lesbuissons. C’était un lac désormais d’où le mont Jackson émergeaitainsi qu’un îlot.

Le vent cessa de souffler, l’averse repritviolente, voilant de nouveau l’horizon. Le Français demeurait à lamême place, anéanti devant cette nature australienne, soudaine,excessive, antithèse de celle de l’ancien monde.

Soudain il prêta l’oreille. À travers lefracas de la tourmente, le grondement de la chute de l’eau, il luiavait semblé entendre comme un aboiement. Il se retourna vers songuide pour l’interroger. Il le vit soucieux, les sourcils froncés.Il fut frappé également de l’agitation des animaux groupés derrièrelui. Tous frissonnaient, cherchant à se glisser aux derniersrangs.

De nouveau, l’aboi retentit plusrapproché.

– Les dingos, gronda sir JamesParker.

– Les dingos… Qu’est-ce encore ?

– Des chiens sauvages, nombreux, féroces,coureurs infatigables, nageurs intrépides. Leur instinct lesconduit vers notre asile.

– Eh bien, on les recevra.

– Soyez-en sûr ; mais avec cesanimaux-là, on n’est jamais certain du lendemain, et je ne vouscache pas que j’aimerais mieux avoir affaire à une tribud’Australiens indigènes qu’à ces loups du bush.

– Ils sont donc terribles ?

– Vous ne le verrez que trop tôt,Monseigneur. En attendant, il faut nous préparer à soutenir un rudeassaut.

Et laissant son compagnon, le squatter rentradans la caverne, en criant à pleins poumons :

– Alerte, les dingos !

Chapitre 16LES DINGOS

Comme une commotion électrique, l’appel de sirParker secoua les hommes de son escorte. En un instant, tous furentà l’orifice de la caverne, écoutant les hurlements toujours pluséclatants des ennemis à quatre pattes qui approchaient.

Puis, sur un signe de leur chef, ilsrefoulèrent à l’intérieur tous les herbivores craintifs entassésdans le couloir, et ils se mirent en devoir d’obstruer l’entrée.Roulant les blocs de rochers épars, ils les empilèrent. Ils sehâtaient, stimulés par les abois rauques des dingos. Bientôt lerempart atteignit la hauteur d’un homme. À ce moment, la pluieredoubla de violence, le vent rugit plus lugubrement, et desaboiements sonores, nombreux partirent du bas même del’éminence.

Les dingos prenaient pied sur l’îlot.

À leur cri sauvage répondit un gémissementaffolé. Pris de panique à l’approche de leur ennemi, le terribleloup du bush, les animaux enfermés dans la grotte, kangourous,casoars, wallabis, les chevaux des voyageurs eux-mêmes rompantleurs entraves, se ruèrent sur la barricade, la renversèrent ets’enfuirent dans toutes les directions, laissant sur le sol unjeune kangourou qui, pressé par la troupe éperdue, avait eu lepoitrail défoncé sur les roches.

Parker s’approcha de la pauvre bête, et d’uncoup de revolver mit fin à ses souffrances.

– Allons, fit-il, il faudra nousrationner, nos provisions courent les champs ; pas pourlongtemps, du reste, car les dingos vont rapidement les exterminer.Tenez, écoutez-les, les voilà en chasse.

En effet, les aboiements des chiens sauvagesavaient changé ; ils étaient courts, brefs, comme ceux d’unemeute sur la piste. Ils résonnaient de toutes parts, effrayants,sinistres.

– By devil’s horn !grommela le surveyor, ils sont là par centaines ;l’assaut va être terrible.

Puis avec cette insouciance que donnel’habitude de la vie du désert :

– Après tout, cette chasse infernale nousassure quelque répit. Profitons-en pour consolider notrefortification.

Sans doute, ses subordonnés avaient fait desréflexions analogues, car tous réparaient la brèche pratiquée parles animaux terrorisés. Après quoi, ils renforcèrent la barricadeen roulant au pied de nouveaux blocs de pierre.

– Placez des factionnaires, commanda sirJames. On se relaiera de deux en deux heures.

Et s’adressant à Robert, à qui tous cesévénements semblaient un rêve :

– Les dingos ont mangé ce soir. Ils nenous attaqueront pas avant demain. Venez, Monseigneur. Soupons etdormons. Une fois le siège commencé, les minutes de repos serontrares.

Machinalement Lavarède le suivit dans lacaverne.

Déjà, deux cavaliers de l’escorte avaientdépouillé le kangourou. Ils découpaient sa chair en minces lanièresqu’ils enfilaient sur une baguette de fusil, puis ils lessuspendaient au-dessus d’un feu de broussailles, qui produisaitplus de fumée que de feu.

– Que se passe-t-il donc ?

C’est par cette question que l’astronome saluale retour de son ami. Le squatter ne laissa pas au Français letemps de répliquer :

– Il se passe qu’une bande de chiens dubush est sur la montagne. Ces animaux féroces et braves marchentgénéralement par troupes de plusieurs centaines. Quand ils ontfaim, ils attaquent l’homme.

– Diable !

– Et ils auront faim demain.

– Ces chiens sont-ils dangereux pournous, reprit Lotia de sa voix douce ?

– Oui, d’autant plus que les eaux nousbloquent et que nous n’avons pas de vivres.

Un morne silence accueillit ces paroles dusurveyor. La situation apparaissait terrible à tous,prisonniers de l’inondation sur une colline dénudée, sans aliments,en face d’une invasion de carnivores dont le nombre n’avait d’égalque la voracité.

Mais Robert releva la tête :

– Pas de vivres, dit-il. Parbleu, si,nous en avons. Les chiens du bush veulent nous manger,mangeons-les… par représailles et pour nous soutenir. Nous rendronsles honneurs… culinaires à ceux qui succomberont dans la mêlée.

– N’espérez pas cela, interrompitParker.

– À cause de quoi, s’il vousplaît ?

– À cause d’une habitude de ces horriblesbêtes. Celles qui sont blessées sont aussitôt saisies par leursvoisines, entraînées à l’écart et dévorées. Bref, nos fusilsfourniront des provisions de bouche à nos ennemis, mais pas ànous-mêmes.

– Mais alors l’avenir est folâtre,soupira Robert. Le kangourou durera deux jours. Après cela, ayantde l’eau,… en abondance hélas ! nous tiendrons encore autant…total : quatre journées.

Il regardait Lotia avec une émotion dont iln’était pas maître. Ces paroles qu’il venait de prononcercontenaient l’arrêt de mort de la jolie Égyptienne. S’aperçut-ellede son trouble ; voulut-elle montrer encore en face du trépasl’orgueil de sa race et son mépris pour celui dont elle était lafemme. Mystère ! Toujours est-il qu’elle dit à haute voix,sans lever les yeux sur Robert :

– La mort sera la bienvenue. J’aisacrifié ma vie, et le sacrifice a été inutile. Bénie soit l’heureoù mon esprit délivré quittera mon corps immobile etfroid !

– Mais vous ne songez pas à ce que seral’agonie, s’écria l’ancien caissier, insensible à l’insulte,n’écoutant que sa pitié et son affection ?

Elle eut un geste dédaigneux :

– Les lâches seuls ont l’effroi de lalente agonie. Les courageux savent comment elle s’abrège.

Et après un temps :

– J’ai toujours mon poignard,acheva-t-elle.

Lui, la considérait toujours, pris par uneépouvantable angoisse. Quoi ! cette enfant qu’il chérissaitmalgré son injustice, cette enfant se frapperait ? Il laverrait pâle, sanglante, endormie du sommeil glacé del’éternité ? Cela ne serait pas, ne pouvait pas être. Ilfallait trouver un moyen de la sauver, et saisissant le bras dusquatter :

– Sir James, dit-il nerveusement, commentcomptez-vous sortir de ce mauvais pas !

– Je vous l’ai déjà appris, je crois. Lasaison des pluies commence tôt. À la ferme de Youle, mon épouse,Mistress Parker, et mes fils enverront certainement des pirogues àma recherche. Ces embarcations visiteront tous les points de laplaine qui émergent. Le tout est qu’ils arrivent ici assez tôt.Sinon, on ne trouvera plus que nos os, nettoyés comme des piècesanatomiques par ces gredins de dingos.

Son flegme exaspéra Robert.

– Mais sapristi, ne pourrait-on pasguider les recherches, un signal de feu au sommet de la hauteurpendant un arrêt de la pluie.

– Sans doute, Monseigneur. J’y songeaisquand nous sommes arrivés ici.

– Vous voyez bien.

– Seulement, la chose est devenueimpossible.

– Impossible, allons donc ?

– Les chiens du bush ne nouspermettraient pas de mettre ce plan si simple à exécution.

La remarque était juste. L’armée des chienstenait les voyageurs prisonniers. Quiconque sortirait de la caverneserait mis en pièces, dévoré. Il fallait donc compter uniquementsur une chance improbable, à savoir que les gens envoyés à ladécouverte dirigeraient leurs premières recherches vers le MontJackson.

Et comme Lavarède s’avouait mentalement qu’ily avait gros à parier que la chose ne se passerait pas ainsi, uncoup de feu vibra, suivi d’un concert effrayant de hurlements.

Les hommes avaient sauté sur leurs armes, maisla voix lointaine du factionnaire s’éleva :

– Ce n’est rien. Un dingo trop curieux.Il regardait par-dessus la barricade ; je l’ai brûlé.

– Parfait, remarqua Parker, tâchons de nepas brûler aussi le kangourou.

Les cavaliers préposés à la cuisine selevèrent vivement et coururent au foyer, au-dessus duquel seboucanait la viande du marsupiau[5]. Lesgrillades étaient sèches, mais non grillées, à point par conséquentpour être conservées.

Sous l’œil du squatter, on les divisa enquatre portions, chacune devant servir à un repas, puis on lesroula dans un manteau, qui fut enfermé dans un coffre portéprécédemment par l’un des chevaux. Pour ce soir-là, on soupa dureste des provisions emportées la veille de la ferme, puis chacuns’étendit à sa guise sur le sol. Sauf le factionnaire placéderrière le rempart de rochers, nul ne demeura éveillé.

C’est une chose étrange en effet que lafatigue triomphe des appréhensions les plus vives. Lassés par laroute, Australiens ou étrangers, tous trouvaient le repos danscette grotte sombre, dont les chiens du bush, aux crocs acérés,gardaient l’issue.

Aucun incident ne troubla la nuit.

La lumière revint. Curieusement, les voyageurss’approchèrent de la sortie et regardèrent au dehors. Un spectaclesaisissant les attendait. Sur le plateau rocheux qui s’étendaitdevant la barricade, sur les pentes voisines, les dingospullulaient. Ils étaient là par centaines, allongeant vers lagrotte leurs museaux pointus, dressant les oreilles, se réunissantpar groupes comme pour se consulter. Certains, plus philosophes oumoins affamés, restaient paresseusement étendus sur le sol. Lapluie avait cessé, mais, sur la plaine transformée en lac, filaientd’épais nuages, bas et sombres, indice d’averses prochaines.

En somme, les chiens du bush étaient assezcalmes. Leur attaque ne semblait pas imminente. Peut-êtred’ailleurs, ces animaux, qui ont un instinct stratégique étonnant,avaient-ils compris la difficulté d’enlever la position, etessayaient-ils d’un blocus, que bientôt leur faim, aiguisée parl’attente, les amènerait à changer en assaut furieux.

Quoi qu’il en soit, la matinée s’écoula sansincident. On grignotta du bout des dents quelques tranches deviande de kangourou, arrosées de l’eau claire des flaques quis’étaient formées au-dessous des fissures du rocher, puis on seremit en observation. Les chiens sauvages continuaient le mêmemanège.

Vers le soir ; pourtant, ilsmanifestèrent quelque inquiétude. Ils se rapprochèrent de l’entréede la caverne tandis que les assiégés se livraient à leur repas, etpar instants, l’un d’eux poussait un hurlement lugubre, que lesautres répétaient aussitôt. C’était un sabbat à faire dresser lescheveux sur la tête.

La nuit s’étendit sur la plaine. La pluies’était remise à tomber, les cataractes du ciel s’écroulaient surla terre avec un crépitement assourdissant. Des éclairs déchiraientles nues de leurs éblouissantes lignes brisées, le tonnerrerugissait, et dominant le fracas de la tourmente, les chienssauvages hurlaient à la mort.

C’était horrible et tragique.

Personne ne songeait au repos. Assis encercle, échangeant de rares paroles à voix basse, les assiégés, lamain sur leurs armes, attendaient, l’âme angoissée, l’attaque desfauves. Mais les heures nocturnes s’écoulèrent, sans que lesbush’s dogs tentassent l’assaut.

Un jour gris, blafard, se leva. On déjeunatristement de la troisième ration de chair de kangourou.

Encore un repas, et le spectre de la faimhabiterait la caverne, ajoutant une épouvante aux horreurs de lasituation, apportant une torture nouvelle au lent supplice desvoyageurs.

Abattus, tous songeaient au lendemain. Lesprovisions seraient épuisées. Les forces diminueraient lentement, àl’heure précise où les dingos, exaspérés par l’attente, serueraient sur la barricade improvisée.

Au moment où les défenseurs de la placeauraient besoin de toute leur vigueur, les fusils échapperaient àleurs mains défaillantes.

Les loups envahiraient la grotte.

Un suprême combat se livrerait, et puis lavictoire resterait aux farouches quadrupèdes.

La victoire ! Ce mot évoquait un tableausanglant. Aux oreilles bourdonnantes des prisonniers résonnaient destridents bruits de mâchoires. Ils seraient dévorés, à moins d’unsecours miraculeux sur lequel personne ne comptait plus.

Seul, Astéras semblait étranger à lapréoccupation générale. Il était allé s’asseoir auprès dufactionnaire placé à l’entrée de la grotte, là où la clarté étaitplus grande, et sur son carnet, il dressait un tableau, alignaitdes signes bizarres, avec un sourire satisfait :

– Cela amusera Maïva, monologuait-il touten se livrant à ce singulier travail. Elle apprendra ainsi à lireet à prononcer les lettres du même coup.

Une fois de plus, l’éternel distrait avaitoublié la situation où il se trouvait. Et il avait quelque mérite àcela, car plus le temps avançait, plus les grognements des chiensdu bush devenaient aigus. La faim et la colère grandissaient chezeux. Évidemment, l’instant était proche où le combatcommencerait.

Cela dura jusqu’à cinq heures du soir. Le venttomba tout coup, l’averse se calma, les dingos eux-mêmes se turent,surpris par cette brusque accalmie ; mais soudain quelquesabois secs, rapides, résonnèrent. Comme si cela eût été un signalattendu, tous les chiens se dressèrent sur leurs pattes, semassèrent en un bataillon compact, présentant, à l’entrée de lagrotte, une rangée terrifiante de dents acérées.

– À la barricade, cria lefactionnaire !

À cet appel, tous coururent au rempart. Ilétait temps. L’armée des chiens s’ébranlait.

Ainsi qu’une vague furieuse déferlant sur lafalaise, les carnassiers vinrent se briser sur l’obstacle.

Des coups de feu pressés éclatèrent. Lesassiégés tiraient dans la masse, au hasard, sans viser.

Des hurlements de douleur répondirent à cettedécharge. Les blessés étaient entraînés par leurs congénères, quiles déchiraient sans pitié. Mais l’attaque ne fut pas arrêtée.

Troupe grouillante, compacte, les dingos sehissaient les uns sur les autres, se cramponnant des griffes et desdents aux aspérités des blocs de rochers. Ils arrivaient à lahauteur du rebord supérieur, et leurs mâchoires avides soufflaientà la face des assiégés leur haleine brûlante.

Le temps de recharger les armes manquait. Lesfusils, les révolvers se transformaient en massues, s’abaissantsans relâche, broyant les crânes des bush’s dogs.

Mais de nouveaux assaillants surgissaienttoujours, hurlant, grinçant des dents, les yeux injectés, avides demordre.

Ce que dura cette infernale vision, aucun desassiégés n’aurait pu le dire. Soit par lassitude, soit que lesnombreuses victimes des armes européennes eussent suffi à apaiserla fringale des plus affamés, l’attaque des chiens sauvages mollitsubitement, et tous, tournant le dos à la barricade, s’enfuirent etdisparurent dans les brumes de la nuit tombante.

Ainsi que l’avait affirmé Parker, aucuncadavre ne restait en vue. Les assiégés avaient fourni des alimentsà leurs ennemis, mais rien à eux-mêmes.

Tristement ils prirent leur dernier repas, etquand ils eurent mastiqué avec peine les languettes de chairséchée, ils se regardèrent avec un découragement profond.

Le premier acte du drame, auquel le MontJackson servait de théâtre, était achevé. Le second allaitcommencer, avec un adversaire nouveau : la famine !

Aussi fut-ce un étonnement général, lorsquel’astronome d’un air enchanté appela Maïva.

– Viens, petite, je vais te montrer desimages qui t’intéresseront.

Tous regardèrent de son côté. Sa large faceexprimait la joie. Il clignait de l’œil d’un air malin, en toisantRadjpoor, absorbé par de sinistres réflexions. Sa main brandissaitune feuille arrachée à son carnet.

– D’où provient ta satisfaction,interrogea Robert en s’approchant !

– De ce que j’ai trouvé le moyend’activer les progrès de cette bonne petite Maïva.

Les lettres de l’alphabet sont difficiles àretenir, parce qu’on les enseigne comme des sons, ne représentantrien à l’esprit.

Eh bien, en fouillant dans mes souvenirs, j’airéussi à rétablir le sens et l’origine des lettres. Par l’image,elle les apprendra en quarante-huit heures !

Et sans s’apercevoir de l’air ahuri de soninterlocuteur, surpris qu’en un pareil moment il pût être préoccupéde lecture, le savant lui montra triomphalement le tableau quevoici :

– Toutes les lettres primordiales y sont,clama l’astronome en forçant son ami à examiner le tableau.

Les Aryas de l’Inde, les Égyptiens, lesPhéniciens ne connurent que dix-neuf lettres, ou plus exactementdix-neuf hiéroglyphes, dont la forme se modifia avec le temps, etdont la signification s’obscurcit, à mesure, qu’ils s’éloignaientdu dessin primitif.

Tu ne vois pas figurer ici les lettres k,f, j, w, x, y et z, lesquelles sont de simples variantes dessignes c, e, i, v et s.

Si nous écrivions les nombres en chiffresromains, je ferais un travail du même genre.

Chez les anciens la main servit d’abord àcompter. 1 était représenté par le pouce, 2 par le pouce etl’index, et ainsi de suite jusqu’à 5 et 10 figurés par une ou deuxmains ouvertes.

Avec le temps, les doigts disparurent etfurent remplacés par de simples lignes, comme ceci.

Et rapidement il traça le petit croquis suivant :

– Prends les deux doigts extrêmes de lamain, le pouce et l’auriculaire, poursuivit Ulysse, tu obtiens laforme du V, adoptée par abréviation pour représenter le 5, ce quiconduisit à écrire 4 : IV ; 6 : VI, jusqu’à dix dontl’X est simplement la réunion de deux V, c’est-à-dire deux fois5.

Pour les chiffres arabes, leur originephénicienne est un peu plus compliquée.

Les Phéniciens avaient groupé les jours parpériodes de 10 ; à chacun des jours de ces décades – reprisesplus tard comme semaines par la révolution française – un animalcorrespondait, et sa forme servait à désigner dans quelle divisionun fait s’était produit.

C’est ainsi, conclut-il en griffonnant de nouveau, que nousobtenons la liste que j’indique grossièrement :

Tout à son idée, Astéras allait poursuivre saconférence ; par bonheur Lavarède, un instant suffoqué partant d’inconscience, retrouva la voix :

– Tu es fou, dit-il.

Le savant leva la tête d’un aireffaré :

– Fou ! mais malheureux, ce que jeviens de te dire n’est pas une supposition en l’air, une hypothèsesans fondement, c’est…

– Je me soucie bien des origines del’alphabet et de la numération. Sempiternel rêveur, peux-tu songerà de telles balivernes, alors qu’il faut peut-être nous préparer àmourir.

– Tu dis ?

– Que les dingos nous assiègent et quenous n’avons plus une miette de nourriture.

La figure ronde de l’astronome se rembrunit.Il se donna une calotte sur la tête et répliqua d’un tonpenaud :

– Tu as raison, je suis fou, cette pauvreMaïva…

– Maïva, comme Lotia, toi, moi, tous ceuxqui nous entourent sont en danger de mort, à moins d’un secoursprovidentiel.

– Il faut le provoquer ce secours.

– Comment, mon pauvre Ulysse ?

– N’avais-tu pas parlé d’un signal defeu, allumé au sommet de la montagne !

– Si, mais les chiens sauvages veillent.Personne ne tromperait leur flair.

– Oh ! dit simplement le savant. Onne sait jamais. J’essaierai, si tu veux.

Et sans se rendre compte qu’avec uneinsouciance sublime, il offrait d’accomplir un acte de foliehéroïque, l’astronome se leva et se dirigea vers l’entrée de lacaverne. Robert lui barra le chemin et lui serrant les mains, avecune émotion qui faisait trembler sa voix :

– Non, cher illuminé, non, ne tente pascela. Ton dévouement serait inutile. Tu n’arriverais qu’àtransformer en réalité l’horrible vision du songe d’Athalie et ànous montrer

Un horrible mélange

D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange

Que des chiens dévorants se disputaient entre eux,

Puis avec un sourire, sa bonne humeur nativereprenant le dessus :

– Reste ce que tu es, un astronome,gardien vigilant de la Grande et de la Petite Ourse, du Dragon etde cent autres constellations aux noms féroces. Ce serait déchoirque te faire dépecer par de vulgaires chiens de la brousse.

Il redevint grave, le sentiment aigu de lasituation le ressaisissant.

– Seulement il faut sortir d’ici et auplus tôt – et avec une sourde irritation – au diable l’existencesédentaire et bureaucratique où l’on n’apprend pas à se tirer dudanger. J’aurais dû me faire colon en Afrique, comme mon père.J’aurais chassé le lion, la panthère, et aujourd’hui je ne seraispas bloqué, empêtré par ces maudits caniches.

Pensif, il ramena son ami dans la caverne.Leurs compagnons étaient étendus sur le sol, enveloppés dans leursmanteaux. Dormaient-ils, ou bien feignaient-ils le sommeil, afin den’avoir pas à échanger leurs pensées sur l’avenir désespérantouvert devant eux. Lavarède ne se le demanda même pas.

Parmi ces corps immobiles, une forme seuleattirait son regard, celle de Lotia. À pas de loup, il s’approchad’elle. Elle ne bougeait pas ; ses paupières étaientcloses ; de ses lèvres vermeilles s’échappait un soufflerégulier.

Il allait se retirer quand elle ouvrit lesyeux ; avec une expression indéfinissable elle considéra leFrançais debout ; sa physionomie s’éclaira d’un sourire cruelet d’une voix ironique :

– Tu le vois, Thanis, dit-elle. Lalâcheté est mauvaise conseillère. Tu pouvais laver la tacheancestrale dans le sang des oppresseurs de ta patrie. Le peuplet’aurait acclamé, adoré, et moi-même peut-être un jour, éblouie parta gloire, j’aurais pardonné. Au lieu de cela, tu as fui bassement,en fils de chiens, et ce sont les chiens qui te châtieront.

Elle se tut un instant, comme si elleattendait une réponse. Désespéré par ses paroles, ne trouvant rienpour lui expliquer son erreur, Robert garda le silence. Alors elleeut un imperceptible mouvement d’impatience.

– Éloigne-toi, Thanis. Ta présence blessela vue de celle dont tu as fait une victime.

La tête basse, le cœur saignant sousl’outrage, Robert obéit à la jeune femme. Chaque mot prononcé parelle était une insulte, une blessure nouvelle, et cependant iln’éprouvait pas de colère. Il avait pitié, et tout bas il murmuraiten s’éloignant :

– Une idée, une simple idée. Que je donnema vie, mais qu’elle soit sauvée par moi. Elle est bonne aufond ; elle me regretterait si elle croyait que je me suissacrifié pour elle.

Chapitre 17LE PHARE

Les dingos avaient certainement éprouvé despertes sensibles, car de toute la nuit, ils ne tentèrent aucuneattaque nouvelle. La lumière reparut et la journée s’écoula sansincident. Des averses, accompagnées de tonnerre et d’éclairs, sesuccédaient, séparées par des périodes de calme.

Dans la caverne, le découragement prenait lesassiégés. Depuis bientôt vingt-quatre heures, ils n’avaient plusd’aliments. Sombres, muets, l’estomac tenaillé par les crampes dela faim, ils échangeaient des regards farouches.

De loin en loin, un juron, une plainteéchappait à l’un d’entre eux, puis le silence morne pesait denouveau sur les malheureux.

Au dehors, les chiens des fourrés s’étaientrapprochés de l’entrée de la grotte. Leurs grognements parvenaientjusqu’aux assiégés avec des modulations ironiques. On eût dit queles maudites bêtes avaient connaissance de la situation désespéréede leurs ennemis ; qu’elles se réjouissaient à la pensée de lacurée prochaine, inévitable.

Pour la quatrième fois depuis que lescompagnons de Sir Parker étaient bloqués sur le Mont Jackson,l’ombre couvrit la terre. Après une nuit sans sommeil, lesinfortunés durent repousser, aux premières lueurs du jour, unassaut des bush’s dogs. Ils arrêtèrent encore les assaillants, maisaprès le combat, ils se sentirent plus découragés, plus anéantisqu’auparavant.

L’effort avait épuisé leurs forces. Privés denourriture depuis quarante heures, trompant leur faim en absorbantl’eau des flaques de la grotte, ils étaient envahis par unefaiblesse qui croissait de minute en minute.

Leurs visages pâlissaient, leurs yeuxbrillaient de fièvre ; une sueur abondante ruisselait surleurs fronts, les épuisant encore. Un des hommes de l’escorte,réputé grand mangeur, et qui, par cela même, souffrait plus de ladisette que ses camarades, parlait de tenter une sortie, de gagnerun piton élevé, de le couronner d’un bûcher, dont la lueurannoncerait au loin le lieu de la retraite de la petite troupe.

Et à ceux qui lui rappelaient l’impossibilitéde sortir, il répondait obstinément :

– Eh bien quoi ! Mourir pourmourir…, autant tomber en se vengeant qu’attendre ici d’êtreparalysés par la famine.

– Silence, ordonna Parker. Notre seulespoir est que l’on vienne à notre aide du dehors, attendons.

– Mais un signal de feu…

– Eh ! interrompit le squatter, avecquoi l’allumerais-tu ? Nous n’avons plus de bois, plus rienqui puisse flamber.

Un murmure terrifié accueillit cettedéclaration.

– Plus rien, répétèrent lesassistants.

– Plus rien, reprit le surveyord’un ton ferme. Mais ce n’est pas une raison pour s’abandonner audésespoir. Chaque instant diminue la distance qui nous sépare deceux qui sont sûrement à notre recherche. Donc, faisons bonnegarde, et tant qu’il nous restera une parcelle de force,défendons-nous.

Bien qu’il cherchât à encourager sescompagnons, il n’espérait plus. Il savait par expérience combiensouvent des colons, surpris par l’inondation, avaient périmisérablement sur un îlot. On les découvrait certes, mais mortsaprès la longue agonie de la faim, Sur la plaine couverte d’eau,les éminences forment un archipel, dans lequel les recherchess’égarent, se prolongent, s’éternisent. En philosophe de laprairie, il avait fait son deuil de tout espoir, mais il croyait deson devoir de soutenir jusqu’au bout le moral de ceux qu’ilcommandait.

Les Égyptiens furent réconfortés par sesparoles ; mais les Australiens, qui connaissaient la prairietout aussi bien que leur chef, haussèrent les épaules, et celui quidéjà avait parlé, traduisit ainsi l’opinion de tous :

– Je ne donnerais pas un farthing denotre peau !

Cependant la journée s’avançait. Tantôt l’un,tantôt l’autre se traînait, d’un pas mal assuré, vers l’entrée dela grotte et interrogeait l’horizon d’un regard anxieux. Inspectionvaine ! Sur le lac aux eaux limoneuses qui recouvrait laprairie, aucune embarcation ne se montrait, Alors l’observateurrevenait plus morose auprès de ses compagnons.

Les dingos faisaient bonne garde. Ilssurveillaient étroitement le refuge des assiégés, avertis par leurinstinct infaillible que le dénouement de la tragédie n’était pluséloigné. À de longs intervalles, un aboiement clair retentissait,répété sur tout le flanc de la colline. C’était comme un appel desentinelles, se conviant à veiller.

Le jour baissait quand Lavarède qui, depuisplus d’une heure, réfléchissait, le visage caché dans ses mains,releva soudainement le front.

– Sir James Parker, appela-t-il.

Le squatter se glissa aussitôt près delui :

– Que désirez-vous,Monseigneur ?

– Vous soumettre un plan que je viens decombiner.

– Un plan ?

– Pour enflammer cette nuit un fanal, quiservira de phare à vos amis, et cela sans risquer d’être déchirépar les chiens sauvages.

Parker accueillit cette déclaration par unsourire incrédule.

– Nous ne possédons pas un brin decombustible, commença-t-il…

– Pour cela vous êtes dans l’erreur.

– Comment ? Vous prétendezaffirmer ?

– Que les selles de vos chevaux sont enbois recouvert de cuir, et qu’à défaut d’autre chose, cela brûlerasuffisamment.

– Tiens ! c’est vrai, je n’y avaispas songé, exclama le surveyor. Soit ! nous pouvonsfaire du feu, mais cela ne nous donne pas la possibilité de sortird’ici.

– Vous vous trompez encore, SirJames.

À cette affirmation, tous les assiégés serapprochèrent des causeurs, les enveloppant de regards avides.

– Ma foi, Monseigneur, prouvez-moi cela,répondit Parker, et je vous en serai bien reconnaissant.

– C’est ce que je vais faire.

Et lentement, comme pour graver plus sûrementses paroles dans le cerveau de ses auditeurs, Robertreprit :

– Vous avez remarqué comme moi que cettecaverne est située presque au sommet du Mont Jackson ?

– En effet, mais…

– Attendez donc. Ce sommet est au-dessusde nos têtes. Des fissures assez larges laissent pénétrer jusqu’ànous l’air, la lumière et la pluie. Or, il me semble que la voûten’étant élevée que de quatre mètres environ, il ne serait pas trèsdifficile d’y fixer une corde formée par les brides des chevauxattachées bout à bout.

– Dans quel but ?

– Vous l’allez voir. L’un de nous, moipar exemple, s’élèverait par ce moyen jusqu’à une crevasse assezlarge pour livrer passage à un homme ; celle-ci, compléta leFrançais en montrant du doigt une fissure qui s’ouvrait au milieudu plafond de la grotte. Par ce conduit naturel, je parviens audehors. Un de vos hommes lie successivement les selles, les petitsmorceaux de bois, tout ce qui est susceptible de brûler enfin, àl’extrémité de la corde. Je hisse ces matériaux, je les entasse aubord du trou, sur le plateau, et j’y mets le feu.

– Très ingénieux, mais vous serez dépistépar les dingos.

– Si ces horribles bêtes me serrent detrop près, je me réfugie dans la crevasse. Du reste, rien ne vousempêche de les occuper pendant mon opération. En vous postant àl’entrée de la grotte et en les fusillant, vous attirerez leurattention de ce côté, et vous me donnerez ainsi toute liberté dedresser et d’enflammer mon phare.

Toutes les mains, sauf celles de Lotia, setendirent vers l’ancien caissier. Certes, le signal de feu n’étaitpas le salut, mais c’était un regain d’espérance. Les tortures dela faim étaient momentanément oubliées ; et puis on agirait,au lieu de s’abandonner sans lutte à la mort. L’action porte enelle-même sa récompense, elle console et réconforte.

Avec une impatience nerveuse, les assiégésattendirent les ombres propices de la nuit. Peu à peu, le jourdéclina. Pour tromper leur anxiété, les prisonniers des chiensavaient, à l’aide d’un crampon, fixé la corde dans la paroi de lacrevasse indiquée par Lavarède. L’opération n’avait été ni longue,ni difficile. Quelques blocs de pierre amoncelés avaient permis auxtravailleurs d’atteindre le sommet de la voûte.

Enfin l’obscurité se fit. L’instant d’agirétait venu.

Tous eussent voulu se charger d’allumer lefoyer, mais Robert insista pour obtenir la préférence. L’idée luiappartenait en somme, et toute contestation était impossible. Undes hommes de l’escorte fut choisi pour demeurer dans la caverne etfaire parvenir au Français les matériaux du bûcher. Les autresapprêtèrent leurs armes, afin d’opérer la diversion imaginée parLavarède.

– Monsieur, quand il vous plaira,prononça enfin Sir Parker. Il ne pleut pas, et il fait noir commedans un four.

– Il me plaît de suite, Monsieur.

Et s’approchant de Lotia, Robert lui dit àvoix basse :

– Ni lâche, ni haineux, ni traître. Si jesuccombe en essayant de vous sauver, demandez à mon ami Astéras quije suis, Croyez-le, et accordez-moi un souvenir.

Sans lui donner le loisir de répondre, ilescalada le monticule factice dressé sur le sol de la grotte. Ilserra la main d’Astéras, assura son fusil en bandoulière, etsaisissant les courroies de cuir qui devaient faciliter sonascension, il atteignit la crevasse où il disparut.

Quelques minutes se passèrent. Silencieux,frémissants, tremblant que les chiens du bush ne dépistassent leurcompagnon, les assiégés demeuraient rangés sous la fissure, lesregards fixés sur le trou d’ombre dans lequel Lavarède s’étaitenglouti.

Une voix qui semblait venir du ciel arrivajusqu’à eux :

– Tout va bien. Commencez lamanœuvre.

Aussitôt, tous, sauf l’homme chargé du serviced’alimentation du signal de feu, coururent à l’entrée de la caverneet commencèrent une fusillade en règle contre les dingos, surprispar cette soudaine attaque.

Cependant Lavarède qui, grâce à la cheminéenaturelle, avait gagné le sommet du plateau, s’occupait avec uneprécipitation fébrile à édifier le bûcher. Une à une il hissait lesselles que son aide resté en bas attachait à l’extrémité descourroies. Il déchiquetait les enveloppes de cuir, mettant le boisde la forme à nu, disposait ses matériaux en ménageant de grands« jours », de façon à faciliter l’embrasement.

Bientôt le monceau de matières combustiblesatteignit la hauteur d’un mètre.

– Il n’y a plus rien, cria d’en basl’Australien.

– Parfait ! alors j’allume.

Le jeune homme fouilla dans sa poche, pourprendre la boîte d’allumettes dont il s’était muni. À son grandétonnement, il ne la trouva pas. Sans doute, elle était tombéependant son ascension.

– Bah ! dit-il philosophiquement,mon « associé » va m’en faire parvenir.

Et se penchant sur la fissure, ainsi qu’unramoneur sur une cheminée :

– Ohé ! clama-t-il.

– Que voulez-vous, répondit l’organe del’Australien !

– Des allumettes, je n’ai plus lesmiennes.

– À l’instant !

Il fallait quelques secondes pour que les« australian matches » attendues fussent attachéessolidement à l’extrémité de la lanière de cuir. Lavarède se dressaet regarda autour de lui. La fusillade des assiégés retentissaittoujours, jetant dans les ténèbres de rapides lueurs et soulevantun assourdissant tumulte de hurlements.

Soudain le cœur du jeune homme cessa debattre. Au bord du plateau une forme indécise était apparue.

– Un dingo, murmura-t-il. S’il mesignale, j’aurai dans une minute toute la bande sur les bras.Vais-je échouer au port ?

Le dingo s’avançait lentement vers le bûcherderrière lequel Lavarède se dissimulait. Ses yeux brillaient delueurs phosphorescentes. Ses oreilles sans cesse en mouvement, lalenteur de sa marche indiquaient une vague inquiétude. Évidemmentle fauve se demandait que était ce monceau d’objets inconnussubitement poussé sur le sommet du mont Jackson.

Robert a la main sur la lanière de cuir. Unesecousse l’avertit que l’homme de la caverne a amarré lesallumettes. Avec mille précautions, il hale sur la courroie. Sousses doigts, il sent la boîte ; mais tout à coup un frisson lesecoue jusqu’aux moelles. Arrêté à dix pas du bûcher, le chiensauvage vient de lancer dans l’espace un aboiement prolongé.

– Il appelle les autres, hâtons-nous,gronde le Français.

D’un seul coup, il enflamme le contenu de laboîte, glisse les allumettes pétillantes sous l’amas des selles etsouffle avec rage afin de déterminer l’incendie.

Mais des pas nombreux résonnent sur le flancde la colline. L’armée des chiens du bush accourt ; en rangspressés ils envahissent le plateau. Ils vont rouler vers le foyer,le disperser, car la flamme qui les effraierait ne darde pas encoreses langues dansantes vers le ciel. Il faut à tout prix lesretarder, donner au phare le temps de s’embraser.

Le péril est terrible, mais Robert n’y songemême pas, absorbé qu’il est par une pensée unique : faire lesignal de feu ainsi qu’il l’a promis.

D’un coup d’épaule, il fait glisser son fusildans sa main. L’arme est chargée, il tire dans la masse grouillantequi le menace, Pour cela, il s’est redressé. Sa brusque apparition,la détonation surprennent les bush’s dogs. Ils glapissent, hurlentde colère et de crainte. Le jeune homme a rechargé son fusil. Denouveau il épaule, son doigt presse la gâchette, mais une tempêted’aboiements furieux répond à l’explosion, et la bande de chiens serue sur lui.

Une seconde ils s’arrêtent en face du bûcher.Des flammèches s’élancent de la masse, léchant les parois. Cela leseffraie ; ils contournent l’obstacle.

Devant leurs yeux flamboyants, leurs gueulesavides, dont le souffle fétide arrive jusqu’à lui, le Français a unmoment de trouble ; mais il le chasse bien vite. Il doitcombattre, protéger encore le foyer, de l’éclat duquel dépendentpeut-être la vie de ses compagnons, l’existence chère de Lotia.

Saisissant son fusil par le canon, il décritde terribles moulinets, défonçant les crânes, brisant lesmâchoires, maintenant autour de lui un cercle infranchissable,au-delà duquel les fauves bondissent.

Et le feu crépite ; dans la fumée, desflammes claires montent, illuminant l’ombre. Les dingos reculent,chassés par cette lumière. Robert a accompli sa tâche, il peutrejoindre ses amis. Il profite de l’effroi momentané de sesadversaires, et se coulant rapidement dans la crevasse, il selaisse glisser jusqu’au sol.

Il tombe au milieu des assiégés éperdus. Del’entrée de la grotte, ils ont vu les chiens du bush s’élancer versle sommet du Mont Jackson. Ils ont compris le but de ce mouvement.Le but, c’était leur courageux compagnon. Aussi le revoient-ilsavec une joie délirante.

– Le signal flambe, leur crie Robert.

Tous l’entourent, lui serrent les mains.

– Mais vous êtes blessé ! exclameParker.

En effet, le Français a été mordu au bras. Sonsang coule.

– C’est ma foi vrai, dit-il en souriant.Bah ! ce n’est pas une affaire ! Venez voir comment notrephare se comporte.

Et tamponnant sa blessure avec son mouchoir,il entraîne les assiégés vers l’issue de la grotte.

Debout derrière la barricade, ils regardent.Une grande lueur éclaire le plateau, se reflète au loin sur leseaux de la plaine inondée.

Le signal de feu est fait. Si dans le vastecercle de l’horizon, des pirogues sont à la recherche desprisonniers du Mont Jackson, on verra la flamme éclatante, onviendra les délivrer.

Longtemps ils restent là. La lumière diminuegraduellement. Elle s’éteint faute d’aliments ; l’aversereprend formidable, torrentielle ; un instant mise en fuite,l’obscurité revient victorieuse et noie la terre sous ses voilesopaques.

Alors il semble aux assiégés que leurespérance elle-même s’est évanouie. Leur fatigue pèse pluslourdement sur eux, leur faim prend une recrudescence d’acuité. Ilsse trouvent fous d’avoir pu penser un instant qu’ils seraientsauvés parce qu’un feu brillerait à la crête de la montagne.

Influence néfaste de la nuit, le douteremplace la croyance. À leur reconnaissance pour Robert succède unsentiment intraduisible, complexe. Pour un peu, on lui en voudraitd’avoir risqué ses jours pour ne donner qu’une espérance.

Taciturnes, tous sont revenus dans la caverne.Ils se sont étendus sur le sol. Ainsi ils restent jusqu’au jour. Ily a plus de cinquante heures qu’ils n’ont pas mangé.

Chez Lotia, plus faible que les autresassiégés, la faim exerce des ravages plus rapides. Eux sontaffaiblis, elle a la fièvre. Vers le milieu de la journée, elle estprise de délire, et une plainte monotone et douce s’échappe de seslèvres décolorées.

Elle rêve que sous ses yeux s’étend la terred’Égypte enfin reconquise par les fellahs soulevés. Il lui sembleque sur un char de triomphe elle passe, avec Thanis, au milieu dela multitude enthousiaste ; elle murmure des phrasesétranges :

– Thanis, la morte elle-même m’ordonne depardonner. Les tiens m’ont ravi ma mère ; tu me rends une mèreplus grande, la patrie.

Puis elle tombe dans un lourd sommeil, d’oùelle ne sort que pour divaguer encore.

Décidément la fortune est contre les assiégés.En vain, les jambes flageolantes, ils se traînent à la barricadepour interroger du regard la surface déserte du lac immense dontils sont environnés, Aucune barque, aucune pirogue n’apparaît.

Deux fois les chiens sauvages tentent deforcer le passage. Deux fois on les repousse encore, mais leshommes sentent qu’un troisième assaut sera peut-être le dernier.Leur vigueur décline rapidement, leurs armes sont lourdes à leursbras fatigués. Un engourdissement invincible les couche sur laterre. De temps à autre, ils se soulèvent brusquement, hantés parla pensée de l’attaque des dingos, de la lutte suprême où ilsdoivent succomber.

L’après-midi s’écoule, la clarté baisse, toutest ténèbres. Plus personne ne bouge : on dirait que lesassiégés ont cessé de vivre, Certes, si les chiens du bush seruaient à ce moment dans la caverne, ils auraient bon marché deleurs adversaires épuisés.

Mais le jour reparaît sans que les fauvesaient fait le moindre simulacre d’attaque. Aucun des compagnons deLavarède ne fait un mouvement. Sont-ils déjà endormis du longsommeil de la mort. Robert se soulève péniblement. Avec effort, ilse traîne auprès de Lotia. L’Égyptienne a les yeux clos, ellerespire péniblement.

Une pâleur livide s’est répandue sur sestraits. Elle se meurt. Et il la considère effaré, stupide, avecl’impression angoissée que son propre cœur va éclater, que son âmes’envolera en même temps que celle de la fille de Yacoub Hador.

À l’autre extrémité de la grotte, Ulysse estassis auprès de Maïva. La muette est allongée sur le rocher. Sonmignon visage est contracté par l’approche du trépas, mais ses yeuxnoirs sont rivés sur ceux de l’astronome. De sa main défaillante,elle lui a montré la voûte céleste. Il a compris, il lui parled’une voix lente et assourdie des étoiles. Et au fond de lui-même,il ressent une gratitude infinie pour l’astronomie, cette sciencepour laquelle il a vécu, et dont il berce les derniers instants desa douce compagne de voyage.

Radjpoor, adossé à la muraille de granit,semble inconscient des choses de la terre. Niari est auprès de lui,regardant de ses yeux étranges et profonds de sphinx.

Combien de temps dure cette scène lugubre. Nulne le sait. Tout à coup un fracas de mousqueterie, des voixhumaines retentissent. Les moribonds sortent de l’immobilité. Ilsont entendu. Est-ce la délivrance ! La fusillade continue, serapproche.

Alors, galvanisés, ils se lèvent, ils courentà l’entrée de la caverne et un cri de joie s’élance dans l’espace.Des pirogues sont amarrées au pied de la colline. Des squattersgravissent les pentes, pourchassant les dingos affolés. Lesassiégés se précipitent au dehors, prenant les quadrupèdes àrevers, et épuisés par cet ultime effort, ils tombent sansconnaissance dans les bras de leurs libérateurs.

Ce sont les fils, les amis de Sir Parker. Lesurveyor avait pensé juste. L’inondation s’étant produite,tous s’étaient mis en quête de l’Australien et de ses compagnons.La nuit précédente, ils avaient aperçu la lueur du bûcher allumépar Lavarède, mais ils étaient loin. Ils n’avaient pu arriver aumont Jackson qu’au soir. Les aboiements des dingos les avaientavertis du danger qu’ils courraient en débarquant dans lesténèbres, et ils avaient attendu le matin.

Une heure plus tard, les assiégés, après avoirpris un peu de nourriture, étaient étendus dans le fond desembarcations qui s’éloignaient à force de rames du Mont Jackson,sur lequel les survivants de la troupe des chiens sauvagescouraient follement en faisant retentir l’atmosphère de crisaigus.

Chapitre 18LE MONT YOULE

Brisés par les émotions violentes qu’ilsvenaient de subir, Lavarède et ses compagnons restèrent constammentaffalés au fond des pirogues, Ils ne virent point l’aspect étrangede la plaine noyée. Parfois c’était comme un bief immense que,poussés par le vent, parcouraient des flots limoneux ; puisdes éminences rapprochées s’égrenaient en îlots à la surface,créant un dédale de canaux, où des gens moins accoutumés au pays sefussent inévitablement égarés.

Quand la pluie se mettait à tomber, onétendait sur les bordages des claies, et ainsi provisoirementpontées, les embarcations ne risquaient pas d’être emplies par ledéluge céleste.

Le soir venu, on aborda sur un plateau peuélevé. Les pirogues furent tirées à terre et retournées la quilleen l’air, offrant ainsi un abri aux voyageurs.

Mais quelque désir que pussent en avoir lesrameurs, il leur fut impossible de dormir. Dans l’obscurité desbruits bizarres se produisaient. Des cris aigus, le piétinement detroupes nombreuses d’êtres inconnus réveillaient en sursaut ceuxque la fatigue terrassait.

Ce ne fut qu’aux pâles clartés de l’aube quel’on eut l’explication du phénomène. Des milliers de lapinss’étaient réfugiés en ce lieu. Le plateau était un gigantesqueterrier dont les entrées innombrables vomissaient à chaque minutedes bandes de rongeurs.

– Une des plaies de l’Australie, expliquasir Parker à Lavarède qui regardait ce spectacle avec intérêt.Primitivement le sol se divisait en deux zones bien tranchées, larégion des forêts, celle des déserts. Peu de pâturages, partant peud’herbivores. Mais les colons ont défriché, ils ont créé desprairies pour l’élevage des moutons. Aussitôt kangourous et lapinsde pulluler, à ce point que de 1889 à 1893, ils ont failli ruinerla contrée. Il a fallu que toute la population s’armât pour lesdétruire, que l’on allouât des primes au chasseurs. Il était temps,car les pasteurs voyaient leurs troupeaux décimés par la faim, leslapins leur enlevant l’herbe de la bouche ; les banqueschancelaient, un krack formidable était imminent. Enfin, grâce àd’énergiques mesures de protection, les hommes, après trois annéesde guerre, ont eu raison des lapins et l’Australie a étésauvée.

Robert ne put s’empêcher de rire :

– Un peuple dévoré par les lapins, voilàqui n’est pas ordinaire. Le Marseillais lui-même n’aurait pastrouvé celle-là.

– Pour notre malheur, nous l’avonstrouvée, répliqua gravement le squatter ; et pour nous lelapin est le plus irréconciliable des ennemis. Ce qui d’ailleurs nenous empêche pas de le faire figurer sur nos tables, car il estsucculent.

Les fils du surveyor, Paul et Harry,qui avaient dirigé l’expédition de secours, pensaient sans doutecomme lui au sujet du lapin, considéré comme animal comestible, caron les aperçut bientôt rapportant une ample provision des innocentsquadrupèdes qu’ils avaient massacrés le plus aisément du monde.

Parker présenta ses enfants cérémonieusement àMonseigneur Thanis, « un gentleman qui remonte à plus de 4000ans », dit-il, puis on revint vers le rivage. Les embarcationsavaient été remises à l’eau.

– Ce soir, nous arriverons chez nous,déclara l’Australien. Ne retardons pas le départ. Mistress Parkernous attend certainement avec impatience, et elle trompe soninquiétude en nous confectionnant un dîner de choix. Vous verrez,Monseigneur, que la maison d’un squatter n’est pas du tout un lieude privations.

Sur quoi, il embarqua après avoir aidé« Monseigneur » à s’installer. La petite flottille pritaussitôt le large se dirigeant vers l’Est.

Un soleil radieux se mirait dans les eaux.Ainsi qu’il arrive parfois, durant la saison pluvieuse, une sautede vent avait momentanément balayé le ciel. Pas un nuage n’étaitvisible jusqu’aux confins de l’horizon.

Mais au loin, une ligne noirâtre dessinait sacourbe sinueuse au-dessus de l’onde.

– Les premiers gradins du Mont Youle,expliqua encore Parker. Ce sont mes prairies, où j’élève centcinquante mille moutons, quinze mille bœufs et douze cents chevaux.Enfant du pays, j’ai choisi ce qu’il y avait de mieux, cinquantemille hectares bien arrosés, mais d’une altitude suffisante pourn’être jamais inondés. Grâce à cette situation, pas de voisins àcraindre, car ma propriété est bornée de trois côtés par desplaines basses, recouvertes chaque année par l’eau des pluies, etdu quatrième par le désert de Victoria, vaste étendue de steppesarides.

– Enfin, conclut Lavarède, trop d’eaud’une part, pas assez de l’autre.

– Tout juste, approuva le squatter avecun gros rire.

Peu à peu, la terre vers laquelle sedirigeaient les embarcations se précisait davantage. On distinguaitles pentes douces du massif montagneux, couvertes de prairiesverdoyantes, au milieu desquelles des petits bois se dressaient,donnant à l’exploitation l’apparence d’un parc anglais.

Des kraals, enceintes fermées par des piquetsaccolés et contenant des baraquements couverts, attirèrent lesregards des voyageurs.

– Quelles sont ces constructions, fitcurieusement Lavarède, intéressé malgré lui par la nouveauté duspectacle ?

– Des étables, s’empressa d’expliquer SirParker. Durant la saison pluvieuse, les animaux s’y réfugient àleur guise. Parfois des moutons imprudents s’abritentinsuffisamment et meurent. Ce sont là des pertes inévitables, car,vu le nombre de nos têtes de bétail, il nous est impossible desoigner nos troupeaux ainsi qu’on le fait en Europe, à ce que j’aientendu dire du moins. Nous fournissons les hangars, et nouscomptons sur l’instinct des animaux pour en profiter.

Comme il terminait, des fumées légèress’élevèrent sur les rampes de la montagne, bientôt suivies parl’écho affaibli de détonations d’armes à feu.

– Des bergers, des cowboys nous ontaperçu, reprit le squatter. Ils annoncent notre arrivée.

En effet, un mouvement insolite se produisitbientôt sur la rive. Des formes humaines accouraient, s’agitaient.Des cavaliers galopaient au bord de l’eau. Sir James avait reprissa lorgnette.

– Bon, dit-il, voici Mistress Parker enpersonne. Pauvre chère lady, elle a dû avoir bien de l’inquiétude,je vais la rassurer.

Et déchargeant son fusil en l’air :

– Là… elle reconnaîtra la voix de monrifle, et elle comprendra ainsi que tout va bien.

Les rameurs redoublèrent d’énergie, lesbarques filèrent comme des flèches sur les eaux jaunâtres, et unquart d’heure plus tard, au milieu des cris frénétiques dupersonnel de l’exploitation, de coups de feu, de hennissements dechevaux, la flottille atteignait la côte.

Au bord de la rive, une femme forte, haute encouleur, abritant sous un chapeau d’homme à larges bords satignasse abominablement rousse, glapissait en tendant les bras ausurveyor :

– Vivant ! Sans blessures aumoins ! Pauvre de moi, Parker, quelles transes vous m’avezcausées.

Ce disant, elle l’enlaçait et le pressaitnerveusement contre son cœur.

À demi suffoqué, Sir James se dégagea del’étreinte de sa tendre moitié et répondit :

– Oui, tout est bien, darling Bérenitz,mais laissons les effusions. Je vous ramène des hôtes qui, jepense, meurent de faim comme moi-même.

– Vous avez raison, Parker. Lasensibilité naturelle à mon faible sexe me fait oublier les devoirsde maîtresse de maison. Mais n’ayez crainte, la table estdressée ; l’oxtail soup (soupe à la queue de bœuf)fume dans le chaudron, le kangourou rôti se dore devant le feu, lebeefstake pie (pâté de bifteck) et le plum-pudding sontprêts.

Et saluant Lavarède et ses amis, avec uneprétention grotesque qu’elle prenait sans doute pour la grâceelle-même, Mistress Parker ajouta :

– Nobles étrangers, vous êtes les maîtressur mon domaine, car je suis honorée de vous recevoir. Oui,parfaitement, honorée ; le mot est celui qui rend exactementma pensée.

Puis avec une pétulance qui surprenait chezune personne aussi ronde, elle prit la tête du cortège, etprocessionnellement, avec l’escorte bruyante des vachers, bergerset autres employés de l’exploitation Parker, on suivit le chemin dela ferme.

Vingt minutes de marche conduisirent lecortège sur un plateau uni, que couronnaient la maisond’habitation, coquettement rustique, et d’innombrables dépendances.Le fer et la brique formaient les principaux éléments de cesconstructions.

Mais si l’art avait tenu peu de place dans lespréoccupations de l’architecte, les salles étaient vastes,largement aérées. Les meubles en bois d’Eucalyptus Xilomelum, quesa dureté a fait choisir pour la confection des bois de fusil,manquaient d’élégance, mais en revanche ils étaient éminemmentpratiques. En outre, le culte de la musique s’affirmait par laprésence de pianos, et durant le trajet du vestibule à la salle àmanger, Lavarède n’en compta pas moins de six, ce qui lui suggéracette réflexion.

– S’il y a dans la colonie autant devirtuoses que d’instruments, ce doit être un enfer où Wagner estdieu !

Comme on le voit, l’ancien caissierappartenait à cette race de pianophobes pour qui les Érard, Pleyelet autres sont de simples appareils de torture, et qui considèrentque le clavier aux dents blanches n’a d’autre but que de déchirerles oreilles délicates.

Constater le fait, n’est point l’apprécier.Aussi, sans vouloir défendre le jeune homme, dirons-nous seulementaux pères, aux époux, dont les filles, les femmes charmantesembellissent les jours des accords du piano :

– Que celui qui ne pense pas comme Robertlui jette la première pierre !

Peut-être échappera-t-il ainsi au dangerd’être lapidé.

Cependant Mistress Parker désignait à seshôtes leurs places autour de la table. Lavarède et Lotia avaientles postes d’honneur, avec l’aggravation de sièges plus élevés queles autres. La femme du surveyor affirmait volontiersqu’elle connaissait les habitudes des cours et laissait supposeraux auditeurs bénévoles que le hasard lui livrait que ses ancêtresavaient tenu à la noblesse. C’était d’ailleurs une véritéapproximative, car son père avait rempli les délicates fonctions demaître d’hôtel dans une vieille famille d’Écosse.

Quoi qu’il en soit, elle s’empressa autour del’ancien caissier, lui prodiguant les : Monseigneur, lesAltesses et les meilleurs morceaux, le menaçant le plusrespectueusement du monde d’une double indigestion d’honneurs et devictuailles.

Saturé de flatteries un peu lourdes et denourriture non moins pesante, le Français vit arriver avec joie lemoment de se coucher, Avec des égards qui retardèrent d’une grandedemi-heure cet instant impatiemment attendu, son altesse Thanis futconduit au pavillon, désormais glorieux, affirma la grosse dameavec un fin sourire, à qui incombait l’insigne fortune d’abriter satête royale.

Enfin on le laissa seul. Avec un sentiment dedélivrance, il dépouilla ses vêtements et s’étendit dans le lit, unpeu dur comme tous les lits australiens, destiné à supporter sonillustre personne. Habitué aux rochers du Mont Jackson, la couchedu reste lui parut moelleuse par comparaison, et bientôt, fermantles yeux, il oublia ses soucis, son voyage involontaire, satransformation en prince exotique, et s’abandonna à un reposréparateur.

De grand matin, Parker se présenta chez lui,s’informa poliment de sa santé, et après les complimentsd’usage :

– J’ai fait seller un cheval pour vous,Monseigneur. Si la chose vous agrée, nous parcourrons mon domaine.J’ai hâte de vous montrer notre existence, de vous amener àl’aimer, et de changer ainsi en lieu de délices le districtd’internement dont le gouvernement anglais m’a fait geôlier.

L’offre fut acceptée. Devant le pavillon,trois chevaux attendaient, et déjà l’astronome se hissait sur l’und’eux avec des contorsions qui démontraient jusqu’à l’évidence sonpeu d’habitude de l’équitation.

Robert et son hôte l’imitèrent. Puis, à unpetit galop de chasse, tous trois s’éloignèrent de Youle-House –nom de la ferme, – non sans que Mistress Parker leur eût souhaitébonne promenade de la façon la plus emphatique :

– Voyez-vous, Monseigneur, déclara lesurveyor après un temps, j’ai tenu à vous présenter votredomaine dès aujourd’hui, car des coquins de petits nuages seforment à l’horizon, et la pluie, interrompue un moment, reprendraavec une nouvelle intensité. Mais ne vous effrayez pas de cepronostic. Quand la promenade est impossible, on passe le tempsagréablement à la maison ; nous ne sommes pas des sauvages, etnous vous ferons entendre d’aussi bonne musique que dans les salonsde Londres, de Paris ou du Caire.

– Précisément ce que je craignais,murmura le jeune homme, si bas que son interlocuteur ne l’entenditpas.

– Mais ne songeons pas à cela, poursuivitle squatter. Admirez ces plaines qui s’étendent jusqu’à l’horizonet même au delà. Voyez nos troupeaux, que nos bergers à chevalsurveillent. Je suis certain que vous ignorez à quel point l’élèvede ces bêtes est passionnante et demande de précautions.

D’un geste vague, Lavarède indiqua sonignorance absolue, et tandis qu’il regardait ces herbages sansbornes, où d’innombrables moutons paissaient, Parkercontinua :

– Il faut veiller sur eux comme sur desenfants, les mener suivant le temps sur des pâturages plus ou moinsverts, afin d’éviter les maladies, songer aux agneaux ; maisl’opération capitale est la tonte de la laine.

Et désignant des baraquements situés à droiteet à gauche de la route :

– Allons de ce côté, Monseigneur. Vousserez surpris de voir que nos moutons sont traités, ma parole,mieux que bien des humains.

Un court galop à travers la plaine herbeuseconduisit les trois hommes auprès des baraques qui recouvraient unlarge espace. Tout alentour le sol était saupoudré d’un sable fin,jaune comme de l’or.

– Figurez-vous, Altesse, repritl’incorrigible bavard, que le point capital de la tonte est defournir une laine blanche, dépouillée de suint, Elle se conservemieux ainsi et double de valeur. Dans les exploitations peuimportantes, on lave les moutons dans un cours d’eau, mais lespropriétaires sérieux, qui ne craignent pas les lourdes dépenses depremier établissement, préfèrent recourir au lavage à l’eauchaude.

Tout en parlant, il mettait pied à terre, etses compagnons l’ayant imité, il pénétra dans le hall le plusproche.

Les Français eurent un cri de surprise. Devanteux s’étendait un hangar de soixante à quatre-vingts mètres delongueur. Des pompes à vapeur, des chaudières se groupaient d’uncôté. De l’autre, le sol descendait par une pente légère jusqu’à unabreuvoir, auprès duquel nos piscines eussent paru de simplescuvettes. Au-dessus, fixés à la toiture par des tiges de fer,étaient suspendus des « doucheurs ». Lances, pommesd’arrosoir pour la douche en pluie, s’alignaient par centaines.

– Les pompes à vapeur font monter l’eaunécessaire au lavage, expliqua Parker ; cette eau passe parles chaudières où elle devient tiède, puis elle est dirigée, soitsur le réservoir où on plonge les moutons, soit dans les appareilsdoucheurs. Soumises au bain et à la douche, les petites bêtes sontvite décrassées. Après cette opération, on les parque dans des présenclos, que l’on débarrasse soigneusement de toute ordure. Là, lesmoutons sèchent. Il ne reste plus ensuite qu’à les conduire dansles hangars, où les tondeurs opèrent, aidés chacun par un gamin,qui ramasse la laine, et par un « wool roller » dont lafonction consiste à séparer les débris de la toison, et à mettre àpart celle du dos formant la première qualité et celle du cou et duventre, qui n’est que la seconde.

Ces diverses opérations achevées, la laine estmise en balles et expédiée. Vous suivrez ce travail en détail,quand la saison sera venue, conclut l’Australien. Aujourd’hui, jedésire seulement vous donner un aperçu de la vie du squatter, etvous convaincre que l’on n’a pas le loisir de s’ennuyer. Remontonsà cheval et poursuivons notre excursion.

Tout le jour, les cavaliers parcoururent lesterres du surveyor, passant de surprise en surprise devantles curiosités de cet élevage géant. Vers midi, ils avaient déjeunédans une cabane de cow-boys. Un quartier de mouton, rôtidans un trou creusé en terre, et quelques verres de Tricheliawine, liqueur à la couleur de saphir, obtenue par lafermentation des baies du Trichelia, arbre curieux dont lefeuillage a le parfum de la rose, leur avaient rendu leurs forces,et grisés d’air pur, baignés de lumière, ils avaient galopé dansles traces de leur guide, jusqu’au moment où celui-ci avait déclaréqu’il était l’heure de reprendre le chemin du logis.

Ils revenaient vers la ferme en suivant lebord de l’eau, devisant de ces gigantesques exploitations agricolesd’Australie, auprès desquelles nos fermes d’Europe semblent desjouets d’enfants.

Soudain, l’attention de Lavarède fut appeléesur un point noir, qui se mouvait avec rapidité à la surface de laplaine submergée.

– Qu’est-ce là ?demanda-t-il ?

Parker saisit aussitôt sa longue vue, et aprèsavoir examiné l’objet désigné.

– Rien de grave. Une pirogue montée parun indigène. L’homme est seul, partant inoffensif ; mais ilest singulier qu’un bushman insoumis se hasarde si près de mapropriété.

– Un bushman insoumis, répétèrent lesFrançais ? à quoi reconnaissez-vous cela ?

– À son costume, composé uniquement d’unjupon court. De plus, il porte les amulettes d’expédition :les dents d’ours dans les cheveux, l’os de kangourou fiché dans lesnarines et surtout le boomerang.

Il passa la jumelle à Robert.

– Le boomerang, fit celui-ci, n’est-cepas cet instrument bizarre, en forme de croissant qui est à côté durameur ?

– Si, c’est cela même.

– Une arme unique au monde, particulièreaux seuls Australiens ?

– Précisément, une arme dont, seuls, ilssavent se servir ; une arme étrange comme tout ce que produitcette terre curieuse.

Et profitant de l’occasion pour placer undiscours :

– Le boomerang, reprit le squatter, estune sorte de massue recourbée que le guerrier papou lance au loin.Mais, tandis que tous les projectiles décrivent entre leur point dedépart et le but visé une trajectoire à peu près droite, celui quinous occupe suit une ligne brisée, analogue au parcours d’une billede billard qui rencontre la bande.

Comme ses auditeurs le considéraient avecl’air hésitant de gens qui ne comprennent pas très bien, sir Parkertraça sur le sable avec le bout de sa canne, la figureci-contre :

– Un noir, placé en A veut atteindre unoiseau qui se trouve en B. Il ne lui lancera pas directement leboomerang. La massue ira frapper un point C, et par une sorte« d’effet en retour » reviendra sur elle-même pourabattre le gibier convoité. Cent fois, j’ai assisté à ce tirinvraisemblable, et parmi les premiers colons, plus d’un a trouvéla mort en regardant un indigène qui, debout à côté de sa victime,lui paraissait viser un objet situé à quelque distance en avant.Maintenant, vous me demanderez sans doute comment les bushmenproduisent ce curieux mouvement. Je vous répondrai franchement queje l’ignore. Il y a là un lancé particulier, un coup de mainspécial qu’aucun blanc, à ma connaissance, n’a pu attraper. L’armenationale australienne n’est maniable que pour les indigènes.

Tandis qu’il parlait, la pirogue qui motivaitcette digression avait fait du chemin. Elle n’était plus qu’àquelques centaines de mètres des Européens, vers lesquels le rameursemblait se diriger.

Il maniait ses pagaies avec une rare vélocité,et son esquif volait littéralement sur les flots. La distancediminuait à vue d’œil ; enfin le noir imprima un dernier élanà la pirogue dont l’avant vint glisser en grinçant sur le sable.D’un bond, le rameur fut à terre et s’inclinant devant Parker, enappliquant les mains sur sa nuque, il prononça d’une voix gutturaleen mauvais anglais :

– Tu es James Parker, surveyordu district. Moi, je suis Racawene, de la tribu des Chaap-Whuurongset je sollicite ton hospitalité.

– L’hospitalité est due au voyageur,répliqua le squatter sans hésiter. Tu es mon hôte. Ne crois doncpas que j’obéisse à un mouvement de défiance en te demandant quelleaventure t’a entraîné aussi loin des territoires où chassent tesfrères ?

– Je te répondrai loyalement. Je suisbien, en effet, des districts où, là-bas, dans l’Est, par delà laplaine sans eau (le désert) sont établis les Chaap-Whuurongs. Sij’ai quitté ma hutte, mon village, les miens, c’est qu’une filledes Kuurn-Kopan-Noot avait ravi mon âme.

– Les Kuurn-Kopan-Noot ne sont-ils pasennemis de ta tribu ?

L’indigène inclina la tête à plusieursreprises :

– Si, si, nos campements sont en guerredepuis longtemps, et bien souvent les eucalyptus se sont dépouillésde leurs feuilles sans que nos mains cessassent de serrer leboomerang et la lance, mais le divin Ouadnu-Buroo se rit des hainesdes tribus.

– Ouadnu-Buroo, murmura Lavarède enregardant Parker ?

– Le dieu du mariage, répondit cedernier.

– Il m’a fait diriger ma course vers lesterritoires de chasse des adversaires de ma tribu, continual’Australien, et j’ai rencontré Mareahu, la plus belle d’entreleurs filles. Pour les contraindre à me la donner pour épouse, j’aiattendu une nuit obscure. Sur les mains, sur les genoux, je me suisglissé dans leur village. J’ai atteint la hutte où reposaitMareahu. Elle dormait ainsi que les Abcor-Gova, génies bienfaisantsau ciel de Tohuatepee. J’ai dérobé une tresse de sa chevelure, etmaintenant, ses parents seront obligés de venir me prier d’être sonmari.

En parlant, il ouvrait un sac formé d’une peaud’opossum repliée, et en tirait une mèche de cheveux rudes etnoirs, ayant plus d’analogie avec les crins du cheval qu’avec unechevelure humaine ; mais le système pileux des Australiensn’est pas réputé pour sa délicatesse. Parker et ses compagnons lesavaient, aussi ils ne manifestèrent aucune surprise.

Toutefois Lavarède, toujours prompt àquestionner, demanda à son hôte :

– En quoi le larcin commis par cetindigène, oblige-t-il les parents de la jeune fille à lesunir ?

– Une superstition des bushmen. Ilss’imaginent que celui qui détient une mèche de cheveux acquiert unpouvoir occulte sur la personne dépossédée, sur sa famille et mêmesur sa tribu. Dès lors, le seul moyen de conjurer le mauvais sortest de marier le voleur et la volée. Rien ne prévaut contre cepréjugé. Les haines de tribu à tribu, l’insulte au chef, touts’efface devant l’idée saugrenue qu’une tresse enlevée confère unepuissance surnaturelle à qui la possède.

– Je comprends. Pas bête, le Rocawene quinous parle. Il a la face d’un singe, mais aussi il en a lamalice.

– Enfin, pourquoi as-tu choisi ma demeurepour y attendre les parents de ta fiancée, fit Parker se retournantvers l’Australien ?

Celui-ci eut un large sourire, qui découvritses dents blanches, taillées en pointe :

– Pourquoi ? Parce que tu esmagistrat Ageü (Anglais), et que, si les Kuurn-Kopan-Noot voulaientplus tard se venger de moi, les miens n’auraient qu’à les signalerà ceux de ta nation, pour qu’ils arrêtent les meurtriers et lessuspendent au bout d’une corde jusqu’à ce que mort s’ensuive. Or,tu le sais, la pendaison prive à jamais qui en est victime desjoies que Tehuatepee promet aux guerriers frappés au combat. On melaissera donc vivre en paix avec Mareahu.

– Soit donc. Viens avec nous, etpuisses-tu être heureux ?

L’indigène remercia Parker de ce souhait parune inclination et tous revinrent à la ferme.

Le dîner se passa avec le même cérémonial quela veille. Il fut suivi par une séance de musique dont Lavarèdepensa devenir fou.

Durant près de deux heures, avec des grâces defemme colosse, Mistress Parker chanta d’une voie tonitruante desopéras surannés. Elle s’accompagnait sur le piano dont elletouchait comme d’autres battent de la grosse caisse. Évidemment labonne dame confondait tapage avec mélodie et croyait ingénumentqu’en tapant comme une sourde, elle prouvait qu’elle avait del’oreille.

Parker, enthousiasmé de ces accents brutauxqui rappelaient les mugissements de la tempête dans la plaine,applaudissait avec fracas, et bon gré, mal gré, Lavarède exaspérédut faire chorus. Mistress Parker, ainsi encouragée, redoubla decris et d’accords tumultueux, Une fois de plus, l’ancien caissiermaudit sa politesse française qui prolongeait son supplice.

Enfin, enrouée, la sueur ruisselant sur sonlarge visage écarlate, la virtuose s’arrêta ; l’ouragan desonorités fit trêve. Trop tard hélas ! Robert avait unemigraine caractérisée, et il courut s’enfermer dans son pavillon,où il maudit à l’aise les cruels inventeurs des gammes chromatiquesou autres.

Il avait de l’Australie par-dessus la tête eten arrivait inconsciemment à regretter l’Égypte, l’Abyssinie, voiremême la fastidieuse traversée de Massaouah à laNouvelle-Hollande.

Le lendemain devait lui apporter une curieusedistraction.

La pluie s’était remise à tomber, et ledéjeuner achevé, le jeune homme voyait avec épouvante mistressParker rôder autour du piano, comme pour renouveler la séance de laveille, quand une douzaine d’Australiens « peints enfête », c’est-à-dire zébrés de lignes d’ocre rouge, entrèrentdans la cour de la ferme.

Il y eut un moment d’émoi. Parker, ses fils,ses serviteurs avaient sauté sur leurs armes, mais la venue desindigènes s’expliqua bientôt de la façon la plus pacifique.C’étaient les proches parents de la belle Mareahu, qui l’amenaientcérémonieusement à son fiancé Rocawene.

Cette beauté, tant vantée par l’Australien,était un véritable monstre. Le front fuyant auréolé d’une crinièrerude ; les yeux stupides, à fleur de tête, la bouche énorme,les bras et les jambes grêles, les tibias terminés par des piedslarges, disproportionnés, elle ne rappelait que vaguement la formegracieuse de Diane, ou de Vénus.

Mais, comme le fit remarquer judicieusementAstéras, la beauté est une pure convention de race. Si les Chinois,les Indiens Peaux-Rouges, les Africains avaient la même esthétiqueque nous, ils seraient les plus malheureux des hommes. En réaliténous décorons du nom de beauté les images qui se présentent le plusfréquemment à notre vue, auxquelles nous sommes accoutumés, et qui,dès lors, ne nous choquent plus. Dans nos pays mêmes n’en avonsnous pas des exemples tous les jours. Les contemporains de lacrinoline ne la trouvaient pas disgracieuse, et si nous déclaronsjolis les petits pieds, nous ne devons pas oublier que les Françaisdu moyen âge les considéraient comme une difformité. Berthe auxlongs pieds qui, dans notre cordonnerie moderne, aurait chaussé ducinquante-trois, passait alors pour posséder le pied type, le piedidéal.

– Donc, conclut philosophiquementl’astronome, admettons que Mareahu est belle pour un Australien, etque si elle ne nous apparaît point telle, c’est uniquement parceque notre éducation incomplète ne nous permet pas d’apprécier.

Comme toujours, le naïf calculateur débitaitcela d’un air convaincu, ne comprenant pas que Lavarède ne serendît pas à ses raisons, un peu agacé même de voir qu’ilcontinuait à sourire ironiquement.

Mais Parker, au courant des usages du pays,faisait apporter du vin, et le verre en main, engloutissantgloutonnement le liquide auquel nous devons les ivrognes, ilssignaient à leur manière le contrat des mariés.

Après quoi, tous touchèrent la main deRocawene. Avec un sourire niais, Mareahu lui offrit une tigefleurie de Rhizocarpi des marais, sorte de haricot qui croît dansles bas fonds humides, et dont les fleurs, rouges et blanches,exhalent un vague parfum d’iris.

Il la prit et l’enroula autour de son cou.

Alors les assistants se levèrent en tumulte,ils se précipitèrent dans la cour, se divisèrent en deux camps etfaisant voler dans l’air, avec une merveilleuse adresse, leursterribles boomerangs, ils simulèrent un combat acharné.

Après quelques minutes de cette étrangefantasia, Mareahu tendit la main à Rocawene, et tous deux sortirentà leur tour, marchant lentement entre les combattants. Le simulacrede bataille cessa aussitôt ; les deux camps se rapprochèrentet commencèrent, autour des nouveaux époux, une ronde infernale,accompagnée de sourds murmures et de cris aigus.

Puis sur un signe de l’héroïne de la fête,tous rentrèrent à la ferme, burent une dernière rasade et prirentcongé du surveyor.

Mais avant de suivre sa nouvelle famille,Rocawene tendit les deux mains à Parker.

– Surveyor, lui dit-illentement, Rocawene n’oubliera jamais qu’il te doit le bonheur.Accepte cet os de kangourou, où sont gravés les signes de ma tribuet de mes ancêtres. Si tu dois jamais traverser le désert, terendre au-delà dans la région des grands bois, où lesChaap-Whuurongs sont les maîtres, cet os te rendra sacré, et parmimes frères tu n’auras que des amis.

Sur ce discours, il salua gravement à la rondeet s’éloigna d’un pas pressé pour rejoindre ses compatriotes.

Curieusement Robert s’approcha du squatter etconsidéra le singulier sauf-conduit que venait de lui remettrel’Australien.

Sur l’os, de bas en haut, s’alignaient lescaractères inconnus que voici :

Il le tourna et le retourna sans parvenir àdeviner le sens de ces caractères. Et comme il restait là, un bruitléger lui fit lever les yeux. C’était Lotia qui, pensive,s’appuyait à la fenêtre et regardait tristement, au loin déjà, legroupe des indigènes regagnant les pirogues qui les avaient amenésau mont Youle.

– Elle pense que ceux-là ont del’affection l’un pour l’autre, murmura mélancoliquement le jeunehomme. Et d’un geste las, montrant à Astéras debout auprès de lui,l’Égyptienne et la troupe des indigènes : s’il suffisait decouper une de ses boucles brunes pour faire cesser l’affreuxmalentendu qui nous sépare, comme je sauterais sur lesciseaux !

– Bah ! répliqua l’astronome, à quoibon cela ? N’avons-nous pas Maïva, qui parlera bientôt et nousaidera à faire triompher la vérité.

Robert l’interrompit d’un signe brusque. Àdeux pas du calculateur, Radjpoor était assis. Mais l’Hindou ne fitpas un mouvement. Sans doute, il n’avait pas entendu, et les deuxamis se retirèrent à l’écart pour continuer leur conversation. Uninstant plus tard, sous couleur de mettre leurs notes en ordre, ilsquittèrent la salle et regagnèrent leur pavillon.

Alors un ricanement distendit les lèvres deRadjpoor, qui se leva lentement, rejoignit Parker debout sur leseuil et regardant la pluie frapper le sol.

– Sir Parker, lui dit-il, je croisl’heure arrivée de vous expliquer ma présence en ce lieu.

– Votre présence, fit le squatter avecétonnement ? Mais elle n’a pas besoin d’explications. Vousêtes de la suite de Monseigneur Thanis, cela suffit.

– Non, cela ne suffit pas. Veuillezm’accompagner dans une salle où nul ne pourra entendre mes paroles,nous avons à causer sérieusement.

Tout à l’heure Parker considérait Radjpoorcomme l’un des prisonniers dont il avait la garde. Maintenant, àson accent de commandement, il pressentait vaguement un maître.Aussi n’essaya-t-il même pas de résister :

– S’il vous plaît de me suivre, sirRadjpoor, je vous montre le chemin ?

– Je vous en prie.

Tous deux quittèrent la salle commune et setrouvèrent bientôt seuls dans une pièce que le surveyordécorait du nom de bureau.

La porte refermée avec soin, le gros hommes’assit en face de Radjpoor et attendit.

– Sir Parker, reprit ce dernier, legouvernement anglais m’a spécialement attaché à Son Altesse Thanis,bien entendu sans que ce seigneur le sache, pour le surveiller etagir, selon les circonstances, au mieux des intérêtsbritanniques.

Le squatter eut une inclinationrespectueuse ; Radjpoor continua :

– Vous comprendrez l’importance de mamission, en prenant connaissance du plein pouvoir qui m’a été remisà cet effet.

Il mettait en même temps sous les yeux de soninterlocuteur une feuille de papier couverte de timbres, de cachetset de signatures. L’Australien fit mine de la repousser, mais lefaux Hindou insista :

– Lisez, je vous en prie, lisez.

Et avec une stupeur pleine de déférence, lesurveyor déchiffra les lignes suivantes :

« Ordre à tout fonctionnaire militaire oucivil de prêter le concours le plus dévoué à Sir Radjpoor,Esqre, auquel nous conférons le titre de commissairespécial de la couronne et de représentant de H. M. Victoria,reine de Grande Bretagne, Impératrice des Indes… »

Tout d’une pièce Parker se dressa. Sa figurerougeaude exprimait une déférence presque craintive, et ilbalbutia :

– Ah ! Seigneur, si j’avaissu ?…

– Vous ne pouviez deviner, réponditRadjpoor avec condescendance. Ne vous excusez donc pas. Etmaintenant, reprenez place en face de moi, et écoutez d’une oreilleattentive les ordres verbaux que les circonstances m’incitent àvous donner.

– Soyez assuré que je ne perdrai pas unede vos paroles. Mon dévouement à la Reine est absolu.

– J’en suis certain. Et d’abord unerecommandation : Personne, pas même votre gracieuse compagnene doit soupçonner ma mission.

– Que demandez-vous là ? Jetremblerai sans cesse qu’elle ne vous témoigne pas les égardsauxquels vous ayez droit.

– Il faut que tous et vous-même metraitiez comme par le passé.

– Le pourrai-je, Sir ?

– Je le veux ainsi.

– Alors, acquiesça Parker avec un gestedésespéré, j’obéirai, puisque vous l’ordonnez.

Radjpoor approuva de la tête.

– Parfait ! Autre chose maintenant.Dans la suite de Son Altesse Thanis, se trouve une jeunefille ; Maïva est son nom.

– Je sais, je sais, affirma Parkerempressé.

– Cette jeune fille a surpris mon secret.Elle est muette par bonheur, mais l’ami de Thanis, Ulysse Astéras,s’est mis en tête de lui rendre la parole. Si elle parle, elle metrahira. Il est donc nécessaire qu’elle soit séparée de sonmaître.

– Diable, ce ne sera pas aisé.L’inondation annuelle transforme ma propriété en une île…

– Très simple au contraire. Votre domaineest vaste. Reléguez Maïva au loin ; vous l’emploierez àquelque travail peu rude, mais suffisant pour justifier sonéloignement.

– Son Altesse ne manquera pas de mequestionner sur les causes de ma soudaine détermination.

– Vous lui répondrez, cher monsieurParker, que vous obéissez aux instructions qui vous ont étédonnées, lorsque vous fûtes chargé d’héberger le seigneur Thanis etsa suite.

– Si pourtant il désire en savoirdavantage ?

– Vous affirmerez que vous ignorez lesmotifs qui ont inspiré vos chefs hiérarchiques. Vous pouvez mêmemanifester votre surprise des mesures exceptionnelles appliquées àune fillette inoffensive.

– Oh ! comme cela…, je ne crains pasde trop parler. Et quand vous plaît-il que Miss Maïva quitte laferme ?

– Aujourd’hui même.

– Dans une heure, elle sera en route pourles fromageries que j’ai installées sur l’autre versant du MontYoule.

– J’y compte et je vous remercie de votreempressement.

Puis tendant la main à son interlocuteur, quiy plaça timidement la sienne.

– Soyez assuré, Sir Parker, que la Reinesera informée de votre libéralisme.

À ces mots, le squatter devint cramoisi dejoie. Il toussa, et d’une voix tremblante bredouilla :

– Vous aurez cette bonté… La Reinesaura… ?

– Je m’y engage.

– Vive la Reine, clama le gros hommeenthousiasmé.

Mais il s’arrêta sur un geste expressif del’Hindou.

– Pas de bruit. C’est un secret d’Étatque je vous ai confié. Gardez-vous de le divulguer.

Ceci dit, Radjpoor se leva. Parker s’empressade l’imiter, et une heure ne s’était pas écoulée, qu’un chariot,attelé de deux bœufs puissants, aux longues cornes recourbées,sortait de la cour de la ferme, emportant Maïva.

La fillette avait bien tenté de résister, maisdes serviteurs du squatter avaient eu tôt fait de paralyser sarésistance. On l’avait enroulée dans un puncho, portée dans lechariot, où un noir robuste avait pris place, afin de prévenirtoute évasion.

Enfermés dans leur pavillon, Robert et Astérasn’avaient rien vu, rien entendu. Ce fut seulement à l’heure dudîner qu’ils remarquèrent l’absence de l’Égyptienne. Poussé par sonami, très inquiet de cette disparition, Lavarède interrogea lesquatter :

– Votre Altesse désire savoir où estcette jeune personne, fit ce dernier d’un air détaché ?

Et sur la réponse affirmative de l’anciencaissier :

– Je l’ai envoyée à quelques millesd’ici.

– Mais pourquoi ?

– Pour me conformer aux ordres dugouvernement.

– Comment, on vous a prescrit… ?

– Oui, Altesse.

– Dans quel but ? Cette enfant nepouvait porter ombrage à personne.

– C’est mon avis, Monseigneur. Cependant,il ne m’appartient pas de discuter les décisions arrêtées en hautlieu. Je devais observer les prescriptions de mes chefs. Je l’aifait. Ne m’en demandez pas davantage, car je ne suis pas plusrenseigné que vous-même.

Quoi qu’il fît, Lavarède n’en put tirer autrechose.

Il eut l’intuition fugitive que l’enlèvementde la muette était encore une idée de Radjpoor. Avec colère, ilregarda l’Hindou. Celui-ci ne parut pas s’en apercevoir. Il parlaitavec animation à Lotia. Cet artisan en perfidies expliquait à lafille de Yacoub – à sa façon, bien entendu – l’incident quiirritait Lavarède et désolait Astéras :

– Vous vous souvenez, ô reine, disait-il,que lorsque nous remontions le Nil pour gagner Axoum, je vousavertis que Maïva était dévouée à Thanis et à son ami.

– Sans doute ; c’est à ce moment queje lui interdis de les entretenir, sous peine d’être débarquée etabandonnée sur la rive.

– Précisément ! Eh bien, j’aidécouvert qu’elle préparait la fuite de votre époux et de sonfidèle Ulysse.

– La fuite, murmura-t-elle avechorreur.

– Ne le regardez pas, je vous en conjure.Il est inutile qu’il se sache percé à jour.

Elle leva les yeux et d’une voixanxieuse :

– Mais enfin, quel était sonbut ?

– Retourner en Europe probablement.

– Pour y traîner une existence misérable,au lieu d’accepter la gloire que mon père lui offrait.

– Pas si misérable que cela, insinual’Hindou, insensible au reproche qui s’adressait indirectement àlui-même.

– Que voulez-vous dire ?

– Qu’il a en sa possession le diamantd’Osiris, et qu’une pièce de cette beauté trouvera toujours unacquéreur.

Avec un cynisme révoltant, il prêtait sesprojets au Français.

Une rougeur ardente colora les joues deLotia ; un éclair fauve illumina ses yeux noirs.

– Oh ! le misérable, gronda-t-elle.À des mercantis, il vendrait le talisman sacré, l’emblème de laliberté, pour lequel un peuple tout entier se sacrifierait.Ah ! comme ma nourrice avait raison. Fourbe comme Thanis,disait-elle. On pourrait ajouter : cupide, et lâche, et infâmeet traître. Pourquoi nos Oëris ne sont-ils pas ici, afin de lepunir.

Puis avec l’accent d’une ardenteprière :

– Mais vous êtes auprès de moi, vous,Seigneur Radjpoor, qui librement avez consenti à partager nospérils, vous qui êtes victime de votre dévouement à la cause d’unpeuple opprimé. Je remets mon honneur entre vos mains. Je suis unefemme faible, ballottée par la tourmente d’une révolution, et lehasard m’a faite l’épouse de ce traître. Oh ! je vous enconjure, épargnez-moi la suprême honte. Surveillez-le, et sil’opprobre de la désertion ne l’arrête pas, frappez-le sans pitié.Que l’infamie de Thanis ne rejaillisse pas sur Hador ! Que monpère, ce vieillard vénérable, ne voie pas sa vieillesse finir dansla fange. Que la patrie égyptienne puisse encore espérer, le jouroù dans le costume des veuves, j’irai lui crier : Thanistrahissait, Thanis est mort, mais la bannière d’Hador est sanstache. Suivez-la, guerriers. C’est la main d’une femme qui laporte, ne craignez rien cependant, c’est au fort de la mêlée quevous la trouverez toujours.

Elle s’animait en parlant ainsi. CurieusementLavarède fit quelques pas vers elle.

Radjpoor veillait. Rapidement il glissa àl’oreille de la vaillante jeune femme, trompée comme tout le mondepar son infernale habileté :

– Thanis vient. Dissimulons et comptezsur votre serviteur.

Puis rappelant le sourire sur ses lèvres,donnant à sa voix l’accent indifférent des conversationsbanales :

– Fâcheuse cette pluie, certes ; carelle nous oblige à garder la maison. Un peu de patience cependant,car à ce que m’a affirmé notre hôte, la saison pluvieuse estrelativement courte dans ces régions. Jamais elle ne dure plus dedeux mois, et souvent elle finit bien avant cette période.

Il eut l’air de s’apercevoir alors de laprésence de Robert et avec un sourire narquois :

– Ma foi, Monseigneur, nous parlions devous.

– Ah ! grommela le jeune homme,démonté par l’aplomb de son adversaire.

– Oui, nous disions que par ce tempsd’averses incessantes, la prison devait vous paraître pénible àsupporter.

Et pirouettant sur ses talons avec uneaffectation d’insouciance, le rusé personnage s’adressant àMistress Parker :

– Serais-je indiscret, Mistress, en vouspriant humblement de mettre en fuite nos idées noires ? Lamusique, le piano, une virtuose incomparable…

L’énorme moitié du squatter minauda, mais nese fit pas prier. Un instant après, elle chantait en ouragan, etles vitres tremblaient sous une tempête de mélodie.

Chapitre 19LE PLAN DE RADJPOOR

Dire ce que furent les semaines suivantes estimpossible. La pluie fouettait la terre sans trêve, sans relâche.Des nuages lourds, bas, sombres, interceptaient la lumière du jour.Les habitants de la ferme s’agitaient tristement dans une clartégrise, douteuse, frissonnant aux hurlements sinistres des rafales,auxquels, pour comble de malheur, répondaient les accordstonitruants de Mistress Parker.

Le piano, instrument de musique et desupplice, était la grande distraction de l’hivernage, et encouragéepar les applaudissements hypocrites de Radjpoor, la maîtresse dulogis s’en donnait à cœur joie. À tout instant, elle se précipitaitau clavier, tapant à tour de bras, sous le prétexte ingénu demettre de l’expression, de rendre la pensée des compositeurs.

Le plus « rendu » était certainementLavarède. Il se répandait en lamentations tragiques et secrètes,donnant au diable les facteurs de pianos, comparant l’horribleboîte à musique aux plus odieux instruments de torture des tempspassés.

Cacus, le Sphinx, le lion de Némée, Méduse, leMinotaure, les Cyclopes, les ogres, les goules, guivres ou lymnies,lui semblaient moins cruels que ce clavier, aux touches blanches etnoires, toujours prêtes au vacarme sous les mains grasses et rougesde Mistress Parker.

Il se vengeait comme il pouvait, confiant àAstéras sa haine pour ce piano de l’inquisition, cette musique deTorquemada, cette terreur harmonique. Du do au sitoutes les notes devenaient des tortionnaires ; les dièzes lecrucifiaient ; dans les bémols, il reconnaissait les fauves,que les belluaires des cirques romains lâchaient dans l’arène.Seuls, les silences trouvaient grâce à ses yeux. Il aurait tressédes couronnes au compositeur génial, qui aurait écrit un morceauuniquement avec des pauses et des soupirs ; des soupirssurtout, car il ressentait pour ce signe, emblème de ses chagrins,une estime particulière.

Mais tout a une fin ici-bas. La saisons’avança ; la pluie devint moins fréquente, et les promenadesétant possibles, le piano s’ouvrit moins souvent.

Enfin le soleil brilla dans un ciel sansnuages, ruisselant en cascade d’or sur les hauteurs verdoyantes,sur les vallées transformées en lacs.

De jour en jour, les eaux baissèrent ;les bas-fonds apparurent, et du sol saturé d’eau s’élancèrent desherbes qui croissaient à vue d’œil. Les arbres se couvraient depousses d’un vert tendre. C’était un printemps rapide, hâtif,illuminé, qui succédait à la saison des nuées.

Chaque matin, Lavarède, Astéras partaient àcheval avec le squatter. Ils parcouraient les pâturages, lesateliers de tonte, les fromageries, éprouvant la joie intense decollégiens en vacances, aspirant à pleins poumons l’air tiède dontle plateau était sans cesse éventé.

Désireux de leur être agréable, lesurveyor leur fit faire des excursions qui les retinrentplusieurs jours hors de la ferme. On s’aventurait à la poursuitedes casoars et des kangourous, dans le désert de Victoria, alorsparé d’un tapis vert, qui, deux mois plus tard, serait grillé parla sécheresse et ne présenterait plus qu’une immensité fauve,desséchée, où la soif implacable, mortelle, guette le voyageurégaré dans ces solitudes.

Mais à cette époque, les bas-fondsconservaient encore l’eau. Des étangs nombreux brillaient à lasurface du sol, et les Français se disaient, avec d’étrangespalpitations de cœur, qu’ils pourraient, si une occasion favorablese présentait, s’enfuir à travers le désert, gagner les territoireshabités et fertiles du nord de l’Australie et reprendre sur unnavire le chemin de l’Europe.

Chacun était retenu par une affection. Robertsouffrait à la pensée de quitter Lotia.

Quant à l’astronome, il n’eût consenti pourrien au monde à partir sans Maïva.

Au cours de ses promenades, il avait découvertsa retraite sur le versant Est du plateau ; il avait dû secontenter de voir la jeune fille à distance. Les vaqueros,stylés par leur maître, ne lui avaient pas permis d’approcher.

Radjpoor surprit-il les pensées des Français,ou bien jugea-t-il le moment propice pour mettre à exécution sesprojets de trahison et de fortune ? Il serait téméraire de seprononcer. Toujours est-il qu’un soir, après une journée de chasse,il appela du geste Niari auprès de lui. L’Égyptien accourutaussitôt :

– Vous avez besoin de moi,Sahib ?

– Oui.

– Parlez.

– Ainsi vais-je faire. Écoute. La viedans cette contrée me pèse. J’ai soif de Paris, de ses fêtes, deson mouvement. Je suis las de voir cet inepte Lavarède promenertriomphalement le diamant merveilleux, pour la possession duquel jene suis mêlé des affaires égyptiennes. Il est temps que ce jeuprenne fin.

– Le bras de Niari, Maître, vousappartient comme sa pensée. Est-ce votre désir que je frappe celuiqui a usurpé le nom de Thanis ?

Lentement le faux Hindou secoua latête :

– Non, mon bon Niari, ce seraitmaladroit.

– Maladroit ? Je ne vous comprendspas, Monseigneur.

– Aussi vais-je m’expliquer.

Il prit un temps, puis d’une voix aussitranquille que s’il n’eût point parlé de la mort d’un homme, ilcontinua :

– Pour que j’aie tenu ma promessevis-à-vis de l’Angleterre ; pour que la révolte des fellahssoit étouffée à jamais, il faut que Thanis cesse de vivre.

Et avec un sourire ironique :

– Quand je dis Thanis, tu conçois bienque j’entends celui qui, pour tout le monde sauf pour nous, estdétenteur de ce nom dangereux. Thanis défunt, je ne m’en porteraipas plus mal.

– Seigneur ! Seigneur !balbutia Niari, gêné par la façon irrévérencieuse dont soninterlocuteur traitait la question égyptienne.

L’Hindou lui prit la main :

– Ne t’offusque pas de mes paroles, monbrave Niari. Tu crois à toutes les billevesées du patriotisme, jen’y crois pas ; voilà pourquoi je n’exprime pas les foliesgénéreuses qui hantent ton cerveau. Mais je reprends. Thanistrépassé, son décès officiellement constaté, j’hérite du diamantd’Osiris et la révolte n’a plus de chef ! L’Angleterre esttranquille en Égypte et moi en France. Seulement, il faut qu’ildisparaisse, sans que l’on puisse accuser le gouvernement de laGrande-Bretagne d’avoir médité sa mort. Il convient que ce soit unaccident, mieux encore, une provocation de sa part qui amène undénouement fatal.

Radjpoor s’arrêta une minute, un rire mauvaiscontractait sa physionomie.

Il poursuivit :

– J’ai bien réfléchi à cela, et tonconcours m’est nécessaire.

– Comme toujours je ferai ce qui vousconviendra, Maître.

– Je l’espère bien.

Et après avoir jeté autour de lui un regardperçant, afin de s’assurer qu’aucune oreille indiscrète n’était àproximité :

– Captif dans cette ferme, gardé par unsquatter dont la conversation, en dehors de l’élevage des bestiaux,est parfaitement insipide, Thanis doit s’ennuyer.

L’Égyptien opina du bonnet.

– Tu conçois cela. Donc il s’ennuie. Dèslors il doit penser qu’il vaudrait mieux pour lui êtreailleurs.

Et sur un nouveau signe affirmatif de sonauditeur.

– Il a par conséquent l’intention defuir.

– Oui, Sahib, dit enfin Niari.

– Or, tu as surpris ses projets. Tu asentendu un entretien qu’il avait à ce sujet avec son ami.

– Moi ?

– Toi-même. Voici ce que tu as appris, etce que tu raconteras, sur ma prière, à Sir James Parker,propriétaire du Mont Youle. Son Altesse Thanis a remarqué que lesécuries ne sont pas gardées la nuit. Il serait possible de prendredes chevaux, de gagner le désert au galop. Au jour, quand ons’apercevrait de la fuite des prisonniers, ils auraient une avancetelle qu’il resterait bien peu de chances de les rejoindre.

– Mais c’est exact cela, s’écriaNiari.

– Parbleu ! Sans cela, tadénonciation n’aurait aucune valeur.

Eh comme son serviteur baissait le front sousson regard moqueur.

– Seulement, il y a un seulement, l’amide Thanis ne veut pas abandonner Maïva, et Lavarède Thanis prieraSir Parker de la faire rentrer à la ferme.

L’Égyptien considéra Radjpoor avec unesurprise non dissimulée.

– Il ne tentera pas cettedémarche ?

– Tu te trompes, il la tentera ; carcela est nécessaire pour démontrer au surveyor lacertitude de tes renseignements.

– Mais comment en viendra-t-illà ?

– Ceci me regarde, Niari.

Le fidèle serviteur des Thanis s’inclina avecsoumission :

– Je n’interroge plus, Maître. Tescommandements seront ponctuellement exécutés.

– C’est bien.

– Quand devrai-je parler ?

– Demain. Je serai là d’ailleurs, et jete ferai signe.

– Rien d’autre à faire ?

– Non. Je me charge du reste.

De la main, l’Hindou congédia son compagnon.Il le regarda s’éloigner avec un sourire indéfinissable :

– Brave homme, ce Niari, murmura-t-il. Ilva m’assurer le diamant d’Osiris, la forte pension anglaise, latendresse de Lotia, et l’existence fastueuse et tranquille, exemptedésormais de tout Thanis.

Il s’allongea sur l’herbe et ricana :

– Thanis est décédé, hip, hip, hurrahpour Radjpoor. Amusons-nous for ever.

Le lendemain matin, comme Lavarède montait àcheval pour faire sa promenade quotidienne, il vit accourir verslui un cavalier. Ce dernier arrêta sa monture à deux pas de celledu Français. C’était Radjpoor.

D’un geste courtois, il salua Robert etdoucement :

– Vous alliez partir,questionna-t-il ?

– Vous le voyez, seigneur Radjpoor.

– Permettez-moi de vous accompagner.

– Vous ?

Le jeune homme se mordit les lèvres. Il avaitété sur le point de refuser, mais quel prétexte invoquer, quelleraison donner à son refus ?

Du reste, sans paraître soupçonner sonhésitation, l’Hindou fit tourner son cheval, se plaça botte à botteavec l’ancien caissier, et se penchant légèrement vers lui.

– J’ai à vous entretenir de chosesintéressantes. Voici là-bas, Sir Parker qui vient vousprendre ; mais il aura sans doute en chemin à parler à desvachers, des bergers, des employés quelconques, et je pourrai, sanséveiller son attention, vous mettre au courant.

Le ton dont ces paroles furent prononcéesdonna à réfléchir au Français, et il poussa son cheval dans les pasde celui du squatter, en se demandant avec une vive curiosité quelmystère nouveau cachait la démarche de l’Hindou.

Celui-ci d’ailleurs ne semblait plus s’occuperde lui. Il bavardait amicalement avec Parker, supputant les sommesdépensées sur la propriété, son rapport, le nombre de têtes debétail, etc. ; toutes choses que le squatter, dans soninconscient égoïsme, trouvait les plus intéressantes de la terre.N’est-ce point humain et peut-on causer un plaisir plus grand à unmillionnaire qu’en lui parlant de sa fortune, à un négociant qu’envantant sa boutique.

Cependant, passant du pas au trot et du trotau galop, la caravane avançait toujours ; à plusieursreprises, le surveyor avait interpellé des gardiens, leuravait distribué des conseils, des éloges ou des réprimandes, maissans s’écarter de ses compagnons. Lavarède s’impatientait. Peu àpeu, sur la confidence de Radjpoor, son imagination se donnaitcarrière, et il arrivait à désirer violemment savoir ce que cepersonnage bizarre avait à lui proposer.

Enfin l’occasion attendue se présenta.

Dans un pâturage, un vaquero, fatigué sanscloute, s’était endormi sur son chevaI. Les bœufs confiés à sasurveillance en avaient profité pour descendre dans un vallonmarécageux, où ils s’ébrouaient, dans l’eau jusqu’à mi-jambes. Àcette vue, Parker poussa un cri de colère. Le séjour dans lesendroits humides prédispose les bestiaux à une maladie de la cornepédestre, dont on les guérit rarement. C’est alors une perte sèchepour le propriétaire, qui est obligé de les faire abattre.

Enfonçant ses éperons dans le ventre de samonture, le gros homme partit à fond de train vers le gardiennégligent. Il le rejoignit, l’apostropha vivement, et l’aida àfaire sortir les animaux du marais.

Pendant ce temps, Radjpoor se plaçait auprèsde l’ancien caissier, et de sa voix tranquille, disait, tout endésignant l’Australien :

– Le moment souhaité.

Robert tressaillit. Il regarda l’Hindou dansles yeux :

– En effet, seigneur Radjpoor.Profitez-en donc pour me révéler ce que vous tenez tant àm’apprendre.

– Oh ! j’y tiens dans votre intérêt,plaisanta le fourbe.

– Dans mon intérêt ?

– Absolument.

– Ma foi, si vous me démontrez cela…

Radjpoor ne lui permit pas d’achever laphrase :

– Mon cher Monsieur, fit-il plussérieusement ; je tiens toujours ce que je promets. Ce n’estpas ma faute si les circonstances m’entraînent parfois en dehors dela ligne la plus directe. Vous êtes intelligent, curieux. Aussin’êtes-vous pas sans vous être aperçu que tous, tant que noussommes, nous nous débattons au milieu d’une intrigue embrouillée,Vous y discernez peu de chose, je semble beaucoup mieux renseigné.Au fond, je suis, ainsi que vous-même, le jouet d’événements dontle but final m’échappe, et tout aussi ardemment que vous, jesouhaite retourner à Paris et envoyer un éternel adieu à ces paysexotiques où, d’honneur, je ne m’amuse pas.

Cela était débité avec une telle rondeur, untel accent de sincérité que Lavarède fut dupe de l’Hindou.

– Mais encore, ce n’est point pour mefaire cet aveu que vous vous êtes imposé cette longue et fatigantepromenade ?

– Évidemment non.

– Alors, veuillez continuer, car SirParker ne nous laissera pas longtemps en repos.

Radjpoor jeta un coup d’œil dans la directiondu squatter. Il l’aperçut galopant à la poursuite du troupeau qu’ilchassait vers le plateau avec de grands cris.

– Il en a pour un bon quart d’heureencore, mais ainsi que vous le faisiez si justement observer, cen’est pas une raison pour m’attarder à des circonlocutionsinutiles.

Et levant son doigt d’un air grave, comme pourassurer plus de poids à ses paroles :

– Je vous ai promis, si docilement vousvous laissiez conduire, la fortune et le bonheur. La fortune, vousl’avez en poche, sous la forme d’un diamant évalué à plusieursmillions ; j’ai donc tenu la moitié de mon engagement. Est-cevrai ?

– Oui, répliqua Robert, mais vousl’auriez tenu tout à fait si à Massaouah…

– Je ne vous avais pas fait arrêter parle consul d’Angleterre… c’est bien cela que vous voulezdire ?

– Je n’ai aucun motif de ledissimuler.

L’Hindou leva les bras au ciel et d’un tonpathétique :

– Vous ne vous doutez pas, cher Monsieur,qu’en cet instant vous êtes prodigieusement injuste. Il m’estdéfendu de vous apprendre certains secrets de haute politique, maisje puis vous affirmer de la façon la plus formelle :primo, que si vous n’aviez pas appelé les Italiens àAxoum, vous seriez aujourd’hui bien tranquille en France ;secondo, que sans votre mise en arrestation à Massaouah,vous étiez un homme mort.

Et comme la figure de Lavarède prenaitl’expression de l’ahurissement, il poursuivit d’un air bonenfant :

– Je ne vous demande pas dereconnaissance, et je vous pardonne de nous avoir contraints àpasser une ennuyeuse saison au Mont Youle. Depuis que nous sommesici, je cherche à faire honneur à ma parole, à vous assurer, aprèsla fortune, le bonheur, et pour atteindre le bonheur, à vousaplanir la route de la liberté.

– De la liberté, répéta le Françaisétourdi par un brusque espoir. Vous voulez me tirerd’ici ?

– Pas autre chose.

D’un mouvement involontaire, Robert et Astérasse rapprochèrent. L’Hindou se mit à rire :

– Ah ! ah ! cela commence àvous intéresser, j’en étais sûr ; écoutez-moi donc ; caraussi bien, fit-il en désignant du regard Parker qui avait réussi àl’assembler son troupeau, notre hôte ne tardera pas à revenir semettre entre nous.

– Parlez, parlez, dirent impétueusementles deux Français.

– Le désert de Victoria, actuellementbien arrosé, couvert de végétation, peuplé de gibier, offre unchemin facile à des fugitifs.

– Je l’avais pensé, appuya Lavarède, maisà pied…

– Rien de plus simple que d’avoir deschevaux.

– Vous croyez ?

– J’en suis sûr et je le prouve.

– Je vous en prie.

D’un coup d’œil rapide, Radjpoor s’assura queSir Parker, tout occupé à morigéner son vacher, ne l’observaitpoint, et d’un ton insidieux :

– J’ai remarqué que, durant la nuit, lesécuries de la ferme ne sont pas gardées.

– Pas gardées ? redirent sesauditeurs avec un tressaillement.

– Non. Par conséquent, un soir, on seretire de bonne heure sous couleur de fatigue. À minuit on gagneavec précaution l’écurie ; on selle silencieusement deschevaux, on part, au pas d’abord pour ne point faire de bruit, puisau galop quand on est assez loin des habitations. Lorsque l’ons’aperçoit que les oiseaux sont dénichés, on a sept ou huit heuresd’avance, et comme on a eu le soin de choisir les bêtes les plusvigoureuses, on défie toute poursuite. En un mois, on arrive dansla zone fertile du Nord-Australien, on atteint la côte, ons’embarque sur le premier navire en partance et la farce est jouée,Cela vous convient-il ?

Robert et Ulysse ouvrirent la bouche pourrépondre, mais aucun son ne sortit de leurs lèvres. Une même penséeétranglait la parole dans leur gosier. Certes oui, ils avaientenvie de fuir, d’échapper à un geôlier qui, tout aimable qu’ils’efforçât de se montrer, ne réussissait point à leur faire oublierque son hospitalité était une captivité déguisée ; mais il yavait Lotia, il y avait Maïva !

Sevrés d’affection, le caissier et l’astronomes’étaient laissé prendre à la grâce des jeunes filles, etmaintenant, alors que les portes de leur prison s’entrebâillaient,ils ne se sentaient plus le courage de fuir. À quoi bon s’évader sileur âme, leur pensée, devaient rester captives auprès de cesfleurs de beauté écloses au bord du puissant Nil bleu.

Un ricanement fugitif passa sur les traits deRadjpoor pour s’éteindre aussitôt, et ce fut d’un ton exempt depersiflage que le faux Hindou murmura :

– Je vois ce qui vous arrête. Lotia voussuivra. J’ajouterai même que, à notre arrivée en Europe, toute lavérité lui sera révélée, et que les motifs de haine qu’elle penseavoir contre vous, s’évanouiront comme des fumées légères dans unrayon de soleil.

– C’est vrai cela, balbutia Lavarède dontle cœur se prit à sauter éperdûment ?

– Rigoureusement vrai.

– Alors partons quand vous voudrez… ouplutôt non, rectifia-t-il en apercevant le visage désolé d’Astéras…il faut aussi qu’Astéras soit heureux.

– C’est de Maïva qu’il s’agit, sansdoute, dit froidement l’Hindou ?

– Eh bien oui, là, c’est d’elle.

– Qu’à cela ne tienne. Je donneraivolontiers cette esclave à monsieur Astéras.

– Mais elle est éloignée de la ferme.

– Faites-la revenir.

Lavarède sursauta :

– Moi… que je… ?

– Vous-même. Je pense d’ailleurs que vousn’aurez qu’à demander la chose à Sir Parker. Le digne homme esttrès satisfait de vous. À son insu, j’ai pris connaissance d’unrapport qu’il adressait, ces jours derniers, au gouvernement del’État. Il ne tarissait pas en éloges sur vous, sur la philosophiesereine avec laquelle vous acceptiez l’existence monotone de laferme. Il sera très heureux de vous être agréable, de vousremercier ainsi de ne pas lui avoir suscité d’ennuis.

– En êtes-vous bien persuadé, insistaUlysse d’une voix anxieuse ?

– Croyez que sans cela, je ne parleraispas comme je le fais. Au surplus, vous ne risquez pas grand’chose àtenter la démarche. Elle réussit, nous fixons le moment de notreévasion. Elle ne réussit pas, alors nous attendons et nouscombinons un autre plan. Est-ce dit ?

– Oui.

– Vous adresserez votre requête à SirParker ?

– Ce soir même.

– À la bonne heure !

Et tendant les mains aux deuxFrançais :

– Oubliez, je vous prie, que parfois j’aidû adopter une attitude étrange pour vous. Sous peu, vous serezlibres, heureux et riches. Et cependant, c’est encore moi qui vousserai redevable, car votre confiance m’a permis de mener à bien latâche la plus ardue qui ait jamais été imposée à un homme.

Ils allaient interroger ; Radjpoor lesarrêta du geste :

– Sir Parker revient vers nous. Voussaurez tout plus tard. Qu’il ne soupçonne rien de notreentente.

En effet, le squatter arrivait au grandtrot.

– Je vous prie de m’excuser, s’écria-t-ilà vingt pas, mais un troupeau dans un marais est une méchanteaffaire, et j’ai couru au plus pressé.

– Vous êtes excusé, Sir James, répliquagaiement Robert ; nos préoccupations étaient les mêmes. Tandisque vous pourchassiez les bêtes à cornes, nous causionschevaux.

– Les chevaux ont toujours intéressé lesrois, remarqua gracieusement le surveyor en s’inclinantdevant Lavarède.

Celui-ci eut toutes les peines du monde às’empêcher de pouffer de rire.

– C’est vrai, c’est vrai, parvint-il àdire, question d’affinité. Les rois sont déjà en exil, et leschevaux le seront bientôt. La république chasse les uns, lesautomobiles expulsent les autres.

– Bah ! Altesse, vous avez un bienplus précieux qu’un royaume : la gaieté.

Sur cette remarque, la marche fut reprise,Parker pressait ses compagnons, car la tournée devait être courteet il avait promis à sa ménagère de rentrer pour l’heure dudéjeuner.

Éperonnant leurs montures couvertes de sueur,les quatre cavaliers arrivèrent à la ferme à midi sonnant.

Déjà la table était servie et les convivesfirent honneur aux mets apprêtés par Mistress Parker, ce qui mitcette dernière en joie. Sir James devait retourner dans les pâtis.Il absorba viandes, légumes, desserts et café avec rapidité, puis,s’excusant auprès de ses hôtes d’être esclave des devoirs de sacharge, il les laissa seuls.

Lavarède, dont la satisfaction éclatait malgrélui, entraîna Astéras dans une promenade aux environs. Loin deleurs geôliers, ils pourraient parler à l’aise, exprimer lecontentement dont ils étaient pleins.

Quant à Radjpoor, il les regarda partir avecun signe d’intelligence aux éloignés, il manifesta un grand désird’admirer le poulailler établi par Mistress Parker, il pria Lotiade vouloir bien l’accompagner.

Avertie par un regard expressif, l’Égyptienneaccepta et contourna avec lui les dépendances de la ferme, pourgagner l’enclos où poules, dindons, canards, oies, criaient,barbottaient et picoraient ensemble.

Debout devant le treillage, ils semblaients’intéresser aux ébats des volatiles.

– Pas un mouvement, pas un gesteimprudent, recommanda Radjpoor à sa compagne.

– Pourquoi ?

– Parce que je vais vous apprendre desnouvelles incroyables.

– Incroyables à ce point ?

– Oui. Thanis consent à rentrer en Égypteet à engager la lutte contre l’Angleterre.

La jeune femme pâlit. Elle s’appuya à laclôture pour ne pas tomber.

– Il consent, dit-elle enfin ? Lesefforts de mon père, de ses amis, mon sacrifice personnel neseraient pas inutiles ?

– Oui.

– Mais comment ce prodige s’est-ilopéré ?

– À la suite d’un entretien que j’ai euavec lui.

Elle l’enveloppa d’un regard brillant dereconnaissance :

– Vous, toujours vous,murmura-t-elle ?

– Non, le hasard, voilà tout, un hasardque j’ai simplement aidé… par amitié pour vous.

Il l’enveloppa d’un regard caressant.

– Des chevaux nous emporteront une desnuits prochaines à travers le désert. Par mes soins un navire nousattendra sur la côte Nord et nous conduira sur la côte de la merRouge. Entre deux maux : la captivité perpétuelle et laguerre, Thanis choisit le moindre. Il me reste à vous adresser unerecommandation, gardez le silence. Que nul ne soupçonne que je vousai mise au courant. Un mot maladroit remettrait tout en question.Attendez que le roi soit en notre pouvoir, qu’il ne puisse plusnous échapper.

Douloureusement, elle secoua latête :

– Je comprends, vous le menez au devoirmalgré lui.

– Je n’ai pas dit cela.

– Non, sans doute ! Cependant jedevine que par une supercherie sainte vous avez rendu aux Égyptiensun chef indigne mais nécessaire.

Hypocritement Radjpoor appuya un doigt sur seslèvres :

– N’ajoutez pas une parole, ô reine. Sivous croyez que le plus dévoué de vos sujets mérite une récompense,consentez à lui serrer la main, il sera payé et au delà de sespeines.

– Oh ! de grand cœur, s’écria-t-elleen serrant nerveusement les doigts du traître.

Un instant ils demeurèrent ainsi, puisl’Hindou se dégagea doucement.

– Rentrons, ma souveraine. Ons’étonnerait peut-être d’une plus longue absence.

Avec un respect affecté, il la ramena à laferme. Il la quitta dans la cour. D’un geste imperceptible ilappela Niari, qui se promenait philosophiquement devant la maisonprincipale, et suivi de son complice, il gagna la campagne enmurmurant :

– Au grand jeu maintenant. Avantquarante-huit heures, Lavarède sera mort, et Lotia veuve accepterama main. Le diamant et la beauté… Par ma foi, je ne regrette plusmon voyage.

Chapitre 20LOYAUTÉ ET FÉLONIE

Au bout de cinq cents pas, Niari rejoignit sonmaître. Sans mot dire, il marcha à ses côtés.

– Où est Sir Parker, demanda soudainl’Hindou ?

– Au pâturage numéro trois, Sahib. Ilchoisit et marque les moutons à expédier comme viande deboucherie.

– Numéro trois. C’est de bon augure, carnumero deus impare gaudet. Allons donc retrouver ce dignesquatter.

Un quart d’heure de marche conduisit lespromeneurs au pâturage désigné. Il y régnait une animationinsolite. Dans une enceinte de pieux, que des palissades divisaienten plusieurs sections, trois ou quatre mille moutons se pressaient,se bousculaient avec des bêlements éplorés. Des bergers, les brasnus, se frayaient un passage à travers la masse grouillante,s’arrêtaient soudain, enlevaient l’un des quadrupèdes etl’apportaient devant Sir Parker qui, assis au centre, examinait lessujets présentés, les acceptant ou les refusant d’un signe.

Dans le second cas, l’animal était remis surses pieds et courait rejoindre le troupeau ; dans le premier,on le marquait d’un P. de couleur rouge et il était enfermé dans uncompartiment spécial.

Les deux Égyptiens regardaient, quand lesurveyor les aperçut :

– Arrivez donc, cria-t-il. L’opération nedurera pas longtemps, je ne fais qu’une expéditioninsignifiante : six cents têtes.

Ils obéirent, et debout auprès de leur hôte,amusés par les manœuvres des bergers, ils attendirent patiemmentque Sir Parker fût libre.

Tout en procédant à son choix, celui-ci lestenait au courant :

– Encore cinquante, disait-il. Plus quetrente-cinq, vingt, douze, cinq… Embarquez le dernier. Voilà quiest fait.

Et s’adressant à l’un de sesemployés :

– Pritge, emmène les bêtes à la ferme.Les chariots sont attelés. Tu embarqueras et partiras sur l’heure.On m’a recommandé de faire diligence.

– Bien, Sir !

Et tandis que l’homme rassemblait lesquadrupèdes, il entraîna les visiteurs hors del’enceinte :

– Accompagnez-moi jusqu’au pré numéro 11,une jatte de lait chaud nous fera du bien, car le soleil commence àêtre brûlant.

Une fois sur la route, Radjpoor passa sansfaçon son bras sous celui du squatter :

– Sir Parker, commença-t-il, si je suisvenu vous troubler…

– Mais vous ne me troublez pas.

– C’est que j’avais à vous faire unecommunication grave, laquelle ne souffrait aucun retard.

À cet exorde, le surveyor dressal’oreille.

– Une communication grave,redit-il ?

– Très grave.

– De quoi s’agit-il ?

– Du service de Sa gracieuse Majesté.

D’un mouvement brusque, Parker porta la main àson large chapeau, et après avoir salué :

– Que dois-je faire ?

– Je vais vous l’apprendre, Sir James.Mais auparavant, veuillez interroger Niari qui nous suit…

– L’interroger, sur quoi ?

– Sur une conversation qu’il asurprise…

– Mais encore…

– Il vous expliquera lui-même.

Et appelant Niari :

– Répète à Sir Parker ce que tu m’asconfié tout à l’heure.

L’Égyptien inclina la tête et d’une voixsourde :

– Le déjeuner terminé, je me promenaisautour de la ferme. Le hasard de ma promenade me conduisit auprèsdu pavillon habité par monseigneur Thanis. Un bruit de parolesarriva jusqu’à moi ; je reconnus sans peine que, dans unesalle du rez-de-chaussée dont la fenêtre était ouverte, Son Altesses’entretenait avec l’Européen, son ami.

– Ulysse Astéras, souligna lesurveyor.

– Ulysse Astéras, en effet. J’allaism’éloigner, quand certains vocables attirèrent mon attention, je meblottis contre le mur, à deux pas de la fenêtre ; etj’écoutai.

– Mais c’est de l’espionnage, cela,hasarda Sir James.

Radjpoor lui lança un regard courroucé etsévèrement :

– Espionner pour la plus grande gloire dela Reine, c’est du loyalisme.

– Parfaitement ! c’est ce que jevoulais dire, balbutia le surveyor tout penaud, maiscontinuez, mon ami, continuez, je vous en prie.

– Or, voici ce que j’entendis, poursuivitnettement Niari. Son Altesse parlait de fuir, de retourner enÉgypte afin de soulever le pays.

– Que me contez-vous là, clama Parker enlevant les bras au ciel ? Mais je serais un homme perdu,déshonoré, s’il réussissait.

– Et il aurait réussi, déclara Radjpoor,sans l’intervention heureuse de ce brave Niari.

– Son Altesse, reprit ce dernier, aconstaté que vos écuries ne sont pas gardées la nuit.

– C’est vrai !

– Donc, rien de plus aisé que de prendredes chevaux et de gagner le désert.

Dans ses mains épaisses, le squatteremprisonna celles de l’Égyptien et les étreignant avec une vigueurqui prouvait sa gratitude :

– Vous me sauvez tout simplement. Dès cesoir, j’établirai des gardes d’écurie.

Il s’arrêta en voyant le faux Hindou secouernégativement la tête.

– Non, vous ne voulez pas ?

– Non, Sir Parker.

– Alors qu’exigez-vous ?

– Il faut que l’évasion s’exécute.

– Il faut… bredouilla le gros hommestupéfait ?

– Oui.

– Je n’y suis plus alors, Seigneur ;daignez me donner quelques éclaircissements.

– Je ne suis pas venu pour autrechose.

Et d’un ton emphatique :

– Sir Parker, vous êtes arrivé à un deces instants où la carrière d’un homme se dessine ; une faussemanœuvre vous ferait révoquer de vos fonctions desurveyor…

– Révoquer, répéta sir Jamesblêmissant.

– Au contraire, une adroite opérationvous met en vue, attire les honneurs sur votre tête, etprobablement la décoration de la Jarretière.

Du blanc le squatter passa au rouge.

– L’ordre de la Jarretière, fit-il d’unevoix tremblante, Cet ordre que la Reine ne décerne qu’auxsouverains, ou aux citoyens ayant rendu un signalé service àl’Angleterre !

– Oui, gentleman.

– Et comment pourrait-elle songer à moipour cette distinction ?

– Par cela même qu’elle compte sur vouspour rendre à la couronne un signalé service, ainsi que vous ledisiez à l’instant.

– Ah ! Seigneur Radjpoor, parlez, jesuis prêt.

Un sourire distendit les lèvres de l’Hindou.Avec son habileté ordinaire, il avait préparé le terrain. Emportépar la vanité, l’Australien lui appartenait. Pourtant rien netrahit sa satisfaction intérieure. Ce fut d’un ton calme qu’ilreprit :

– Sir Parker, l’heure est venue de vousinitier aux dessous de la politique. Je n’ai pas besoin de vousrecommander le secret le plus absolu, vous êtes hommed’honneur.

– Certes.

– D’ailleurs, conclut négligemmentRadjpoor, en cas d’indiscrétion, je vous désavouerais et vousseriez la première victime de votre imprudence.

– Je sais garder un secret.

– J’en suis persuadé, aussi jem’explique, Thanis, chef reconnu des rebelles égyptiens, est unemenace perpétuelle pour la domination anglaise dans la vallée duNil. Sa mort seule mettra un terme à l’agitation.

– Sa mort, fit en écho lesquatter ?

– Oui. Or, il a été élevé en France, il aservi dans l’armée de ce pays. Il a fallu par voie diplomatiqueobtenir sa radiation des cadres de l’armée. Donc l’attention étaitattirée sur lui, et la Reine a dû, pour éviter des complicationsextérieures, commuer en exil la peine de mort qu’il avaitencourue.

Le surveyor opina de la tête d’un airparfaitement convaincu.

– On attend seulement une occasion de lefaire disparaître. Cette occasion, c’est lui-même qui nousl’offre.

– Lui-même, dites-vous ?

– Suivez-moi bien. Par une nuit sombre,il se glisse hors de son pavillon. Moi, qu’il croit dévoué à sapersonne et qu’il compte certainement emmener avec lui, je me suisrendu un peu avant aux écuries, j’ai fait sortir les chevaux, jeles ai conduits à quelque distance de la ferme dans un fourré. Latentative d’évasion est bien caractérisée, n’est-ce pas ?

– Oh, je ne puis pas dire lecontraire.

– Bien. Mais vous, dont la surveillanceinquiète ne se dément jamais, vous avez surpris des conciliabules,saisi quelques bribes de conversation. Bref ! vousveillez ; vous avez vu ma manœuvre. Avec quelques serviteursarmés, vous gagnez les taillis où j’ai caché les chevaux, et vousfusillez Thanis, au moment où il va sauter en selle.

Le squatter eut un frisson.

– Vous avez, continua Radjpoor en élevantla voix, vous avez sauvé l’Angleterre, mérité l’estime de la Reineet accompli votre devoir strict de gardien d’un révolté.

– Mais est-il bien certain que Sagracieuse Majesté désire ?

– Vous oubliez que je suis commissairespécial de la Couronne.

– C’est vrai. En somme, vous metransmettez des ordres…

– Dont le but est de préparer unaccident, de façon à ne pas entacher la réputation de magnanimitéde l’Angleterre. La reine peut compter sur vous ?

– Oui, Seigneur Commissaire.

– Songez que Thanis est un ennemi.

– J’y songe.

– Un ennemi acharné. Qu’il peut souleverdes millions d’hommes, faire ruisseler le sang.

– C’est vrai.

– Que le patriotisme et l’humanité vouscommandent de détruire ce monstre ; car, broyée la tête, mortela bête.

– Il mourra, Mais est-il certain que safuite… ?

– Je viens de vous l’affirmer, Sir James.Le prisonnier, du reste, se trahira lui-même. Pour satisfaire à sonséide, le nommé Astéras qui s’est pris d’une belle affection pourMaïva, il tiendra à emmener cette petite. Ceci n’est qu’unesupposition, mais je parierais volontiers qu’il vous priera de lafaire rentrer à la ferme.

– Ah ! s’il fait cela !…

– Il le fera, allez, c’est probable.

– En ce cas, que luirépondrai-je ?

– Que vous aviez reçu l’ordre d’isolercette enfant, mais que la précaution vous paraît déraisonnable, etque vous prenez sur vous de satisfaire au désir de monseigneur. Ilne faut pas l’inquiéter, vous comprenez ?

– Parfaitement !

Et d’un ton hésitant, qui démontrait bien quele digne surveyor eût préféré toute autre combinaison quecelle qu’on lui proposait :

– C’est pour la patrie ! pour laReine !

– Qui sera fière de son féal sujet et lelui prouvera royalement !

Au pâturage n° 11, les trois hommes burent lajatte de lait promise par le squatter, mais celui-ci laissa son bolà moitié plein. Évidemment la haute politique, à laquelle il sevoyait mêlé, influait défavorablement sur son appétit.

Radjpoor, lui, semblait avoir oublié leurconversation. Il dissertait joyeusement. Tout avait marché au gréde ses désirs, et il se déclarait sans remords qu’il avait bienmené son affaire. En imagination, il apercevait dans un lointainembrasé, Paris, où il reprendrait bientôt son existence oisive etfrivole.

Toujours pensif, le surveyor ramenases hôtes à la ferme. Ils y arrivèrent un peu avant le dîner.

Sans ostentation, l’Hindou parvint à seglisser auprès de Lavarède :

– Agissez vite, lui dit-il tout bas. Lepersonnel est réduit en ce moment, plusieurs hommes sont partisaujourd’hui pour accompagner une expédition de moutons, celafacilite notre besogne.

– C’est vrai. Dès ce soir, je vaism’occuper de Maïva. Pourvu que le surveyorconsente !

– Bah ! essayez toujours. Nousverrons bien.

Durant le repas, qui fut monotone, chacuns’entretenant avec sa pensée, Lavarède surprit, à plusieursreprises, les yeux de Lotia fixés sur lui avec une expression plusdouce qu’à l’ordinaire. Cela lui donna du courage. Le loyal garçonne pouvait se figurer qu’il devait cette joie aux manœuvressournoises de l’Hindou.

Aussi, ce qui ne lui était pas habituel, ilinsista pour que mistress Parker se mît au piano. Il l’y conduisitmême, ce dont la commère faillit se pâmer d’aise. Songez donc, êtreguidée par une altesse. Et quand elle eut entonné à pleine voix unair de Guillaume Tell, qui certainement ne fut jamais chanté ainsià l’Opéra, Lavarède vint s’asseoir à côté du fermier et d’un airconciliant :

– Sir James, vous êtes le plus courtoisdes hôtes ; cela m’encourage à faire appel à votreamabilité.

Le surveyor, tiré brusquement de sesréflexions, eut un regard effaré à son adresse, et répondit ens’inclinant :

– Votre appel ne sera pas inutile,Altesse.

Le début était bon, Robert sedécida :

– Parmi mes compagnons, il en est un quej’honore d’une estime particulière. J’ai nommé Ulysse Astéras.

– J’ai remarqué en effet.

– Eh bien ! il est en proie à unetristesse que vous seriez en mesure de faire cesser.

Le gros homme lança un coup d’œil à Radjpoor,assis en face de lui. La supposition émise par le commissairespécial prenait corps. Parker pressentait ce que son interlocuteurallait lui demander. Et avec un frisson, il pensait que Son AltesseThanis signait ainsi son arrêt de mort. Aussi murmura-t-il d’unevoix hésitante :

– Je ferai tout ce qui sera en monpouvoir.

– Voilà une bonne parole, déclararondement Robert. J’irai droit au but. Astéras aime beaucoup uneenfant muette, à laquelle il a juré de rendre la parole. Ils’afflige de ne plus la voir, et il serait heureux si vousconsentiez à la rappeler parmi nous.

La farce sanglante commençait. Thanis avaitparlé. Sir James sentit une sueur froide mouiller ses tempes, et lecœur tressautant dans sa poitrine, il bredouilla :

– Tout ce que votre Altesse voudra. J’aireçu des ordres, vous savez, des ordres pour isoler la petiteMaïva… car c’est d’elle qu’il s’agit n’est-ce pas ?… Mais jepense, oui certes, je pense cette mesure vexatoire, vexatoire estle mot, et je prendrai sur moi… de la faire revenir ici.

– Alors, demain…

– Demain matin, oui, Monseigneur. Tropheureux – il exhala un profond soupir – Oui, je dois le dire, bienheureux de vous prouver mon désir de vous être agréable… Car jesouhaite, je souhaite positivement que vous n’ayez pas à vousplaindre de moi.

Ravi du succès de sa négociation, l’anciencaissier l’interrompit :

– Ne craignez rien à cet égard, SirParker, vous êtes le meilleur des hommes.

Et il étreignit solidement la main de soninterlocuteur, ce qui porta à son comble l’émotion de cedernier.

Cinq minutes plus tard, Mistress Parkerachevait son morceau au milieu des applaudissements. Profitant dubrouhaha, Lavarède s’approcha d’Ulysse et d’une voix contenue quela satisfaction faisait tremblotter :

– Demain, lui dit-il, Maïva rentrera à laferme.

– Est-ce possible ?

– Du calme. Va remercier sir Parker.C’est pour t’éviter un chagrin qu’il a accédé à ma prière.

L’astronome ne se le fit pas répéter. Ilcourut au squatter qui parlait à Radjpoor et le remercia aveceffusion.

Sa reconnaissance eût été fort diminuée s’ilavait pu entendre le court dialogue échangé entre les deuxhommes.

– Il m’a demandé Maïva, avait confié lesurveyor à l’Hindou.

Et celui-ci avait répliqué :

– Cela ne pouvait manquer. Choisissez leshommes pour l’embuscade, de bons tireurs surtout.

Puis sans que son visage exprimât la moindreémotion, l’astucieux personnage se faufila auprès de Lavarède, etle sourire aux lèvres :

– Vous avez réussi, à ce que je vois.

– Sans difficulté.

– Quand Maïva vous sera-t-ellerendue ?

– Demain.

– Rien ne nous empêche de partir demaindans la nuit.

– Mais Lotia ?

– Elle est prévenue et elle accepte.

Du coup, Robert murmura :

– Vous pensez à tout. Va donc pour lanuit de demain.

Mistress Parker, à la demande générale,reprenait place au piano. Radjpoor s’installa sur une chaisevoisine de celle du Français.

– Profitons du tapage de cettehallucinée, poursuivit-il, pour causer. Vous avez remarqué cebouquet d’eucalyptus situé au bas de la montagne, et qui semblemarquer la limite du désert ?

– Oui, en effet.

– Eh bien, demain soir, j’y conduirai leschevaux ; nous sommes six, vous, M. Ulysse, Lotia, Maïva,Niari et moi. Donc, six bêtes et des meilleures. Cela simplifierales allées et venues. D’autre part, si l’on me surprenait, comme jene suis pas un prisonnier important, je m’en tirerais plusfacilement que vous.

– C’est juste !

– Il vous suffira donc, vers minuit, dequitter votre chambre, et de vous rendre en flânant au lieu durendez-vous. Je préviendrai tout le monde, acheva le fourbe avec unsourire dont son interlocuteur ne comprit pas le véritablesens.

Comment aurait-il pensé qu’une demi-heureaprès, alors que, enfermé dans le pavillon, il devisait avecAstéras de la liberté bientôt reconquise, de Maïva, de Lotia,Radjpoor prenait sir Parker à part, et lui disait avec unricanement cruel :

– Demain, à minuit, au taillisd’eucalyptus, à la lisière du désert, vous gagnerez laJarretière.

Comme les autres, l’Hindou se retira chez lui.Tout en se couchant, il monologuait :

– Bah ! la Reine, l’Angleterres’étonneront un peu de la façon dont j’ai usé des pouvoirs quim’ont été confiés, mais après tout, la solution que je prépareconcilie tous les intérêts. J’encours un léger blâme, cela n’estpas pour me préoccuper.

Et seul peut-être de tous les habitants de laferme, il goûta un sommeil paisible qui attestait à la fois sabonne santé et l’élasticité de sa conscience.

Le jour vint. Sur tous les visages l’insomnieavait laissé des traces, dans tous les yeux se lisait l’attenteanxieuse. Au moindre bruit, les Français et leurs compagnonstressaillaient. Lentement, les heures s’écoulèrent, le déjeuner futexpédié et l’après-midi commença.

Vers quatre heures, les conjurés furentdistraits par l’apparition de Maïva, qu’un cavalier était alléquérir de bon matin.

Astéras courut à elle, il lui saisit les mainset la regarda sans mot dire. Elle lui sourit, tandis que de grosseslarmes perlaient au bord de ses paupières, puis secouant sonémotion d’un mouvement mutin de sa jolie tête, elle articulanettement, presque sans effort :

– Ami !

– Ami ! elle a dit ami, s’écrial’astronome transporté. Oui, ton ami, ma douce Maïva, ton amidévoué jusqu’à la mort.

Pour un peu il aurait dansé. Mais Radjpoors’étant approché, les yeux de l’Égyptienne se voilèrent, la craintefit trembloter ses lèvres.

– Il n’y prit pas garde et du ton le plusaffable :

– Maïva, déclara-t-il, je ne suis pluston maître.

Et comme elle levait sur lui un regard étonné,indécis :

– Je te répète que tu n’es plus monesclave ; je t’ai donnée à M. Ulysse Astéras, puisque tuparais avoir pour lui plus d’affection que pour moi.

Une lueur passa dans les prunelles de la jeunefille. Elle se tourna vers l’astronome, l’interrogeant d’un gestesuppliant. Lui, riant, hocha la tête :

– C’est vrai ! Le seigneur Radjpoora consenti à me faire présent de toi, gentille Maïva. Cela veutdire que tu n’es plus esclave de personne. Je ne prétends te garderprès de moi que si ton amitié te conseille d’y rester.

Avec un mouvement charmant, elle posa sur satête la main d’Astéras, et gazouilla de nouveau avec une indicibleintonation de trouble et de tendresse :

– Ami, oui, ami !

Elle ne pouvait croire encore à sonaffranchissement. Plus d’une fois elle considéra en dessousRadjpoor qui ne s’inquiétait plus d’elle, et elle ne futcomplètement rassurée, que quand sir Parker rentrant au moment dudîner, lui confirma de tous points l’affirmation de l’Hindou.

Alors, péniblement elle réussit à fairecomprendre qu’elle ne voulait pas se séparer d’Astéras. Ellepasserait la nuit dans une pièce voisine de sa chambre. Ulysseinsista pour que l’on donnât satisfaction à ce caprice d’enfant. Ilsongeait qu’ainsi, il serait assuré que la jeune fille ne resteraitpas en arrière, qu’elle partagerait ses chances d’évasion.

Et avec un étonnement non dissimulé, Maïvaentendit Radjpoor joindre ses prières aux siennes.

Sir Parker consentit d’ailleurs sansdifficulté. Celui qu’il considérait comme un délégué de la reineavait parlé ; il ne lui restait aucune raison pourrefuser.

L’Égyptienne eut alors un cri de joie. Ellevint au squatter, agita les lèvres, parut chercher un moment, puisd’un coup elle lança ce mot :

– Merci !

On applaudit la muette, qui décidément faisaitdes progrès rapides. Radjpoor la félicita tout particulièrement. Àcet instant même, le cruel et perfide personnage sedisait :

– Il était temps d’agir. Avant quinzejours, cette petite peste aurait dévoilé mon secret. Enfin, parle,parle, ma fille, les morts resteront sourds à ta voix.

Il était à peine dix heures quand on sesépara. Les premières journées de soleil fatiguent, avait affirmébénévolement le squatter. Aussitôt, avec un touchant ensemble,chacun avait renchéri sur cette affirmation. Jamais pareillelassitude n’avait pesé sur les hôtes du Mont Youle.

Bref on se souhaita le bonsoir et chacun s’enfut de son côté.

Mais une demi-heure après, une dizained’hommes, armés jusqu’aux dents, sortaient furtivement del’habitation, descendaient avec précaution les pentes de lahauteur, atteignaient la prairie et disparaissaient dans un épaisfourré d’eucalyptus, au delà duquel s’étendait la plaine sanslimites du désert.

Sir Parker et ses gens prenaient l’affût pourfusiller les Français, que le traître Radjpoor allait leur amener àportée de fusil.

Chapitre 21L’INATTENDU

Robert et Ulysse, flanqués de Maïva, étaientrentrés dans leur pavillon.

Tous trois s’étaient réunis dans une salle durez-de-chaussée, et la jeune fille, fatiguée du voyage effectuédans la journée, avait pris place sur un fauteuil, où elle s’étaitendormie presque aussitôt.

Sans lumière, afin qu’aucune lueur ne décelâtleur veille, les Français attendaient minuit. Une émotion poignantecomprimait leur poitrine. Ils ne parlaient pas. Qu’auraient-ils puse dire à cet instant décisif. Et dans la pièce sombre, où lafenêtre découpait un parallélogramme plus clair, la respirationrégulière de la dormeuse s’entendait seule.

Immobiles, muets, les deux amis semblaientindifférents. Mais de temps à autre, chacun se levait, s’approchaitde la croisée et consultait furtivement sa montre, suivant ainsi sapréoccupation.

– Onze heures, murmura enfinLavarède.

Comme s’il n’avait attendu que ces mots,Astéras le rejoignit, et avec un accent intraduisible :

– Encore une heure.

– Oui, une heure encore.

Et ils restèrent là sans ajouter un mot,percevant seulement le bruit de leur cœur battant avec force lesparois de sa prison thoracique.

– Onze heures quinze, dit Astéras aprèsun long silence.

– Dans quarante-cinq minutes, nouspartirons, répliqua son ami.

– Et nous serons libres.

– Je l’espère.

– Libres ! Moi qui constamment étaisenfermé à l’Observatoire, je ne comprenais pas le bonheur dont jejouissais : le droit d’aller et de venir à ma guise ; jen’en profitais pas, mais je possédais ce bien inestimable, j’étaislibre.

Lavarède haussa les épaules :

– Tu as raison. Il nous a fallu perdre laliberté pour l’apprécier à sa juste valeur.

– Ah ! continua l’astronome avec unenervosité croissante, je vais donc reprendre mes chères études. Denouveau ma pensée planera au-dessus des misères terrestres, ravie,transportée, parmi les sphères de lumière, dans les rangs pressésdes étoiles. Captif, le rossignol ne chante plus ; enchaîné jenégligeais l’astronomie.

Et avec un geste amical vers Maïva :

– Sans cette pauvre enfant qui m’aapporté le secours de sa jeunesse et de sa bonté, je crois, maparole, que je serais devenu enragé.

– Onze heures et demie, prononçaRobert.

– Dans un quart d’heure, il faudraréveiller notre gentille compagne. Va-t-elle être surprise ?Car avec tout cela je ne lui ai pas appris nos projets. Entouré degeôliers, je craignais qu’un mouvement involontaire n’attirât leurattention soupçonneuse.

– Tu as agi prudemment.

– Deux précautions valent mieuxqu’une.

– Et le trop en cela ne fut jamais perdu,comme disait La Fontaine, acheva l’ancien caissier.

Derechef il consulta sa montre :

– Quarante-cinq ! Quand je songe quemaintes fois, des gens ont exprimé en ma présence cette penséeridicule : Le temps vole. Facétie grotesque. Le temps me faitl’effet de parcourir l’éternité à cheval sur une tortue.

– Pas même, ou plutôt…

– Plutôt quoi ?

– Ce dieu, inspirateur de l’horlogerie,est un cruel plaisantin. Il franchit les heures heureuses en trainexpress et les autres sur le chélonien que tu désignais.

– Horreur de l’attente, conclut Robert.Voilà que nous philosophons. Cinquante ! je pense que nousferons bien de tirer Maïva de son rêve.

– Tu as toujours raison.

Sur la pointe des pieds, avec les précautionsd’une mère éveillant son baby, Astéras alla à l’Égyptienne.Doucement il la secoua.

Elle poussa un long soupir, ses paupièrespalpitèrent. Elle ouvrit les yeux et reconnaissant le savant, ellesusurra de sa voix caressante :

– Ami !

– Un méchant ami, répondit Ulysse. Unméchant ami qui t’éveille. Mais tu lui pardonneras, car il nepouvait agir autrement.

Et aidant la jeune fille à se soulever.

– Maïva, nous allons partir.

Elle le considéra avec étonnement. Évidemment,le sens des paroles lui échappait.

– Oui, partir, reprit l’astronome. Dansquelques instants, nous quitterons la ferme. Des chevaux nousattendent au pied de la montagne et nous fuirons.

Elle se dressa toute droite, les yeuxbrillants. Son attitude disait clairement :

– Je suis prête, allons.

– Attends encore, enfant. L’heure n’a passonné. Je pourrai ainsi t’apprendre ce que tu ignores. C’est pourt’emmener avec nous, que nous avons sollicité et obtenu tonretour.

Elle saisit les mains de son interlocuteur,les serrant avec transport dans ses doigts fluets.

– Radjpoor a dérobé les monturesnécessaires.

Astéras se tut soudain. Un faible cri s’étaitéchappé des lèvres de Maïva. Une expression d’effroi couvrait sestraits et un tremblement convulsif agitait son corps.

– Qu’as-tu donc, demanda Ulysse étonnépar son attitude ?

Elle essaya de parler, mais sa langue n’étaitpas encore assez assouplie.

Désespérément elle secoua la tête, indiquantainsi son impuissance.

– Voyons, je vais t’aider, poursuivit lesavant. Le nom de Radjpoor t’effraie ?

Elle fit oui du geste.

– Il a été brutal avec toi, brutal etcruel ; c’est de là que vient ton aversion ?

Avec énergie elle nia.

– Non ? alors d’où provient tafrayeur ?

L’enfant se serra contre lui et avec unetendresse infinie :

– Ami !

– C’est pour moi que tu as peur,interrogea Astéras éclairé par son accent ?

La jolie tête affirma vite, très vite. Puis deson doigt étendu, Maïva toucha la poitrine du savant et celle deLavarède.

– Pour lui et pour moi, expliqual’astronome. Tu te défies de Radjpoor ?

Sur un signe affirmatif, ilcontinua :

– Tu es peut-être dans le vrai. Pourtantil a tenu ses promesses jusqu’à, ce jour. Il s’était engagé àguider mon ami vers la fortune et le bonheur. Il l’a mené à lacachette du diamant d’Osiris, et maintenant…

Maïva l’interrompit en frappant le sol d’unpied impatient. Elle tenta encore de parler, mais n’y pouvantréussir, elle se tordit les bras avec désespoir.

– Calme-toi, chère petite, calme-toi,supplia Ulysse. Laisse-moi chercher à te comprendre. Ne te désolepas ; va, le jour est proche où la parole te sera complètementrendue.

Et l’entraînant près de la fenêtre :

– Regarde-moi bien en face. Dans tes yeuxclairs, je lirai la vérité. Tu n’as aucune confiance en Radjpoor…ne bouge pas… tes regards ont répondu : non. Cela vient, sansdoute, du secret que tu as surpris, et que tu as tenté de nousapprendre à bord du yacht Pharaon ?

Le visage de l’Égyptienne s’épanouit.

– Je suis dans la bonne voie. Ce secretest donc terrible ?

Elle étendit les bras en avant, la têterenversée, dans l’attitude de l’épouvante.

– Oui, il l’est. Cet homme qui nous aenlevés, transportés en Égypte, mêlés à une conspiration, qui aimposé à Lavarède ce nom supposé, de Thanis, avait un intérêtcapital à agir ainsi ?

– Oui, oui, murmura-t-elle.

– Un intérêt à ce que Robert prit laplace de Thanis.

Elle affirma plus énergiquement encore.

– Mais lequel, lequel ?

Les petites mains de la jeune fille secrispèrent sur celles de l’Astronome, sa bouche s’entrouvrit, secontracta dans un effort surhumain…

– Tha… Tha… bégaya-t-elle la poitrinehaletante.

Et soudain laissant retomber les mains dusavant, elle se redressa, allongea le bras dans la direction où setrouvait la ferme, et les yeux dilatés, toute sa gracieuse personnevibrant sous le pouvoir de sa volonté :

– Thanis ! lança-t-elle avecéclat.

Les deux hommes s’entreregardèrent ; quevoulait-elle dire ? Toujours sa main se tendait du même côtéet elle répétait :

– Thanis ! Thanis !

– Ah ça ! fit Lavarède, est-cequ’elle voudrait indiquer que Radjpoor… ?

Il n’avait pas achevé que Maïva bondissaitauprès de lui, fixant sur ses lèvres son regard ardent :

– Radjpoor est-il Thanis, termina lejeune homme ?

Elle eut un cri de délivrance. À coupssaccadés, sa tête se leva et s’abaissa plusieurs fois, puis ellefondit en larmes. La tension nerveuse avait été trop violente, laréaction se produisait.

Tout en s’empressant autour de la mignonnecréature, les Français se consultaient. La révélation del’Égyptienne changeait la face des choses. Radjpoor n’était plus cequ’il paraissait, mais bien le Thanis véritable dont l’anciencaissier avait malgré lui joué le rôle.

Et une question brûlante montait aux lèvresdes jeunes gens :

– Quel mobile avait poussé Thanis ?Vers quel but mystérieux se dirigeait implacablement cet hommeétrange ?

Ils comprenaient qu’ils n’avaient été en sesmains que de vains jouets, et ils avaient l’intuition que, devenusinutiles à ses projets, il les briserait sans pitié.

– Que devons-nous faire, prononçaAstéras, résumant ainsi ses rapides réflexions ?

Maïva essuya vivement ses pleurs. Elle fit legeste de prendre quelque chose à sa ceinture, puis le bras droit àdemi replié, le poing fermé à hauteur des yeux, elle sembla viserun point de l’espace.

– Un revolver traduisit le savant. Elle araison, il nous faut des armes.

Mais son ami haussa les épaules :

– Des armes ! où en trouver ?On nous a confisqué les nôtres, lors de notre arrestation, et dansnotre empressement à recouvrer la liberté, nous n’y avons pas mêmesongé. Maintenant, il est trop tard !

Puis prenant son parti :

– Après tout, on ne meurt qu’une fois. Ilest minuit, partons.

– Tu le veux, partons donc, consentitAstéras.

– Une poignée de mains avant d’aller audanger possible, mon bon Ulysse.

– Un shake-hand, c’est trop peu.L’accolade, mon bon Robert. C’est ainsi que jadis les compagnons debataille se préparaient à marcher au combat.

Avec une émotion intense, les Françaistombèrent dans les bras l’un de l’autre.

– Et maintenant, ordonna Robert, enavant !

Maïva n’avait pas fait un geste. À ce momentelle saisit le bras d’Astéras, non pour le retenir, mais pour lesuivre. En fille courageuse de la vallée du Nil héroïque, ellecomprenait la résolution des jeunes gens.

Ils allaient sortir, quand un bruit léger lescloua sur place. Des coups secs étaient frappés sur la vitre de lacroisée, et derrière se dessinait la silhouette noire d’unhomme.

Était-ce un geôlier ? Non. Un coup d’œilsuffit aux Français pour reconnaître le nouveau venu :

– C’est Radjpoor, commença Robert.

– C’est Thanis, rectifia Ulysse.

– Eh bien… rejoignons-le.

Délibérément, tous se glissèrent dehors et setrouvèrent face à face avec le faux Hindou.

– Je suis venu vous prendre, ditcelui-ci. Niari attend dans le fourré avec les chevaux. Lotia est àquelques pas d’ici.

– Je vous remercie, répondit Lavarèdesans que sa voix trahît l’inquiétude dont il était assiégé. Maisj’ai fait une réflexion.

– Laquelle ?

– Il nous faudrait des armes. Autrement,durant la traversée du désert, nous risquerons de mourir defaim.

– Ne craignez point ce trépas, s’empressade répliquer Radjpoor avec une nuance imperceptible d’ironie. J’aisongé à tout. J’ai réussi à me procurer trois révolvers, deuxcarabines et des cartouches.

– Pour qui les carabines, questionna leFrançais défiant ?

– Mais pour vous et pour moi, si vous letrouvez bon.

– Où sont ces armes ?

– Les révolvers dans les fontes de noschevaux. Les fusils accrochés à l’arçon. – Puis changeant deton : – Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous netarderons pas davantage à nous mettre en route. Une fois hors deportée, nous aurons le loisir de bavarder.

Il n’y avait qu’à s’incliner. L’Hindou avaittout prévu. Impossible de découvrir la moindre hésitation dans sesréponses, de concevoir le plus léger doute sur sa sincérité.

Derrière lui, Robert, Astéras et Maïva sefaufilèrent en silence à travers les bâtiments de la ferme. Toutsemblait dormir. Aucun bruit, aucune lumière. Et cependant lescœurs des fugitifs battaient d’émotion. La pleine lune versait surla terre sa clarté argentée, et quand il fallait traverser unespace découvert, tous hâtaient le pas, avec l’angoisse d’êtreaperçus par un gardien victime de l’insomnie. Ils ne se rassuraientqu’en se plongeant de nouveau dans l’ombre.

Pourtant, ils se trouvèrent sans encombre surle plateau. Comme ils approchaient de l’endroit où la pente vers ledésert s’accusait, une forme se dressa soudainement derrière unbuisson.

Il y eut un moment d’émoi, vite dissipé dureste, car l’apparition n’était autre que Lotia. Ainsi que l’avaitannoncé Radjpoor, la fille de Yacoub attendait ses compagnons aupassage. Elle se joignit à eux et l’on s’engagea sur le sentier enrampe douce aboutissant à la plaine.

Au bout de quelques pas, la crête du plateaumasqua les constructions de la ferme, et les Français enéprouvèrent une sorte de soulagement. Ils ne voyaient plus, donc onne pouvait plus les voir.

La descente était facile. La lune éclairaitnettement les moindres aspérités du Mont Youle, l’immense surfacede la plaine, sur laquelle un bouquet de bois se dessinait ainsiqu’une tache noire, à quelques centaines de mètres. C’était letaillis d’eucalyptus désigné comme lieu du rendez-vous.

Radjpoor le montra à Lavarède, et d’un accentbizarre, dont le jeune homme ne perçut pas la perfidie.

– Quand nous serons là, je seraitranquille.

– Moi aussi, riposta le Français quicommençait à se rassurer.

L’Hindou sourit :

– Oui, pensait-il, tu seras tranquille etpour toujours.

Il n’avait point pitié de la victime qu’ilmenait confiante à la mort. Cependant, côtoyant les rochers dont lasente était bordée, parcourant les sinuosités du chemin, onavançait toujours. La déclivité devenait de plus en plus faible,venant mourir par une rampe insensible dans la plaine couverte dehautes herbes.

Tous s’arrêtèrent soudain effrayés. Une bandede casoars, troublés dans leur sommeil par la venue de la petitetroupe, s’était brusquement levée de son gîte et s’enfuyait avec degrands cris aigus en agitant les ailes.

Un instant les compagnons de Radjpoordemeurèrent immobiles, regardant avec anxiété vers le sommet duMont Youle. Si les clameurs des oiseaux avaient réveillé leshabitants de la ferme, si des poursuivants allaient apparaître.

Mais non, les casoars se perdirent dans lelointain sans qu’un ennemi se montrât.

Les pieds des Français foulaient le sol de laplaine. Dans cinq minutes, ils entreraient dans le petit boisd’eucalyptus ; ils sauteraient en selle, et dans un galopfurieux, ils jetteraient entre eux et leurs geôliers des kilomètresde désert.

Une hâte nerveuse accélérait leurs pas, quifaisaient craquer les herbes, On approchait. On n’était plus qu’àdeux cents mètres du fourré, quand Lavarède, qui marchait en avant,crut percevoir comme un éclair entre les branches.

On eût dit la réflexion d’un rayon sur uneplaque métallique polie.

Il fit halte, observant attentivement le pointoù s’était produite la manifestation lumineuse.

– Que cherchez-vous donc ? demandad’un ton indifférent Radjpoor en rattrapant l’ancien caissier.

Robert l’enveloppa d’un regard scrutateur, etsecouant la tête, reprit sa marche en répondant :

– Rien, rien du tout !

Seulement ses yeux fouillaient obstinément lebouquet d’arbres. Il ne distinguait rien, et il se gourmandait déjàde sa pusillanimité, quand un second éclair se produisit.

Cette fois, il s’arrêta net. Sans s’occuper deRadjpoor qui s’informait de la cause de cette manœuvre, ils’adressa à ses compagnons.

– Il se passe quelque chose d’insolitelà-bas.

– Là-bas ? se récrièrent tous lesassistants, troublés par ces paroles.

– Oui, à deux reprises, il m’a sembléreconnaître les lueurs produites par le reflet de la lune sur del’acier.

– Sur de l’acier, murmura Astéras. Dansun bois, on ne trouve généralement pas ce métal industriel.

– C’est sans doute Niari, fitdédaigneusement l’Hindou.

On eût dit qu’il reprochait à Robert sacouardise. Lotia rougit et d’une voix impérieuse :

– C’est Niari évidemment. Pressons-nous,car avec toutes ces lenteurs, nous serons encore ici au lever dujour.

L’explication donnée par Radjpoor étaitplausible, mais l’ancien caissier, chez lequel la méfiance seréveillait, ne se rendit pas :

– Lotia, dit-il avec autorité ;quelle que soit votre façon de voir, je vous ai épousée, à la moded’Égypte c’est vrai, mais je ne m’en considère pas moins commevotre mari. Je ne me pardonnerais pas de vous faire courir undanger inutile. Permettez-moi donc d’aller en avant enreconnaissance.

Et se courbant vers le sol, de façon à êtrecomplètement caché par les hautes herbes :

– C’est du service en campagnecela ; je me souviens que j’ai été soldat de France.

Tout en parlant, il se glissait dans lesfouillis herbeux, il disparaissait.

Une expression de rage contracta le visage deRadjpoor. Le Français allait découvrir l’embuscade. Lotia peut-êtredevinerait sa trame odieuse. Elle le haïrait, alors qu’il pensaitavoir trouvé le chemin de son cœur, et la moitié de son rêve sefondrait en vapeurs.

Oui, certes, il voulait la mort de Lavarède,la possession du diamant d’Osiris, mais il voulait aussi que Lotia,veuve du faux Thanis, se consolât de son deuil en lui accordant samain.

Aux pulsations désordonnées de son cœur, autrouble de ses idées, il comprenait que sans elle, le bonheur luiserait impossible. Non qu’il ressentît pour la fille de Yacoub, latendresse dévouée, indulgente, entière que Lavarède éprouvait pourelle ; cette affection d’honnête homme ne lui était paspermise. Mais enfin il l’aimait autant qu’il le pouvait,c’est-à-dire ainsi qu’un bibelot de prix, une pierre précieuse, unfruit rare, un plaisir inaccoutumé.

Tous attendaient, frissonnants, agités desentiments différents par l’acte du Français.

Et tout à coup, un même cri de terreur jaillitde leurs lèvres. À la lisière du fourré, une flamme rougeâtre avaitapparu une seconde. Elle était à peine éteinte que le bruit d’unedétonation arrivait jusqu’à eux.

Aussitôt, à cent mètres d’eux, un grand corpsbondit au-dessus des herbes, et Lavarède haletant, couvert deterre, accourut comme le vent en leur criant :

– Fuyez ! Fuyez… le bois estgardé.

Éperdus, comprenant que leur fuite étaitdécouverte, leur liberté perdue, tous coururent vers le MontYoule.

Mais du taillis sortent des ombres humaines,des coups de feu précipitent la course des fugitifs. Plus rapidesqu’eux, les balles sifflent à leurs oreilles, ainsi que des oiseauxchantant la mort.

Ils galopent toujours, affolés, horsd’haleine, revenant, sans savoir pourquoi, vers le Mont Youle, maisla fusillade se fait plus pressée. Les projectiles frappent laterre autour d’eux. Une balle soulève un nuage de poussière à côtéde Lotia.

À cette vue, Robert oublie tout.

– Si cela continue, ils vont la tuer. Mafoi, puisque c’est à moi que l’on en veut certainement, autant merendre de suite, et la sauver.

Il s’arrête, les bras croisés sur la poitrine,attendant l’ennemi contre lequel il ne saurait se défendre, car ilest sans armes.

Radjpoor le voit, il comprend. Ses compagnonsne l’observent pas. Ils l’ont dépassé et courent toujours. Il a unricanement diabolique ; de sa poche, il tire un révolver etajuste froidement Lavarède.

Le jeune homme est perdu. Il semble qu’aucunepuissance humaine ne saurait le sauver.

Et cependant l’Hindou ne tire pas.

Une ombre gigantesque a paru sur la plaineinondée de la clarté lunaire. Elle va comme le vent. Poursuivants,fugitifs l’ont aperçue ; ils demeurent immobiles, stupéfaitsde ce prodige. L’ombre approche, couvre le terrain où sont Robertet ses compagnons.

Un cri de stupeur échappe à tous presque aumême instant. Un corps dur les a frappés l’un après l’autre auxjambes, les a fait culbuter pêle-mêle dans une sorte de pocheformée d’un vaste filet, et étourdis par leur chute, incapablesd’expliquer ce qui leur arrive, ils se sentent enlevés de terre etemportés vers le nord avec une vertigineuse rapidité.

Un vent violent les frappe, ils respirent avecpeine, le sang afflue à leurs tempes. Ils perdent connaissance,tandis que bien loin déjà dans la plaine, sir Parker et ses hommesusent inutilement leurs cartouches pour atteindre la chose inconnuequi leur enlève leurs victimes.

Partie 2
LE BOLIDE

Chapitre 1UN PROBLÈME

Robert Lavarède étendit les bras, se frottales yeux et promena autour de lui un regard troublé.

Mal remis de la secousse qu’il venaitd’éprouver, étourdi encore par l’afflux du sang à la tête, ilvoyait confusément, comme dans un brouillard, les objets quil’entouraient, et ces objets il ne les reconnaissait pas.

Il se trouvait dans un petit salon, meublé dedivans et de sièges bas. Au plafond un motif figurait une couronnede feuillages, dans laquelle des lampes électriques formaient desfleurs lumineuses.

– Qu’est-ce que cela, murmura le jeunehomme ?

Un instant il ferma les yeux, puis les rouvritde nouveau ; la vision persista. En regardant mieux, Robertaperçut Astéras, Lotia, Maïva, Radjpoor. Tous étaient assis commelui-même, mais leurs paupières closes, l’immobilité de leurs traitsindiquaient qu’ils n’avaient point conscience de leursituation.

Avec effort, le Français se dressa sur sespieds. Son sang n’avait pas encore repris son cours normal ;il chancelait. Cependant, s’appuyant aux meubles, il réussit àarriver auprès de l’astronome.

– Ulysse, appela-t-il !

Mais le savant ne répondit pas.

– Ah ça ! c’est le château de laBelle au bois dormant, reprit Robert. Ils ont tous l’air de s’êtresaturés de chloroforme. Cela ne peut pas durer.

Sur cette conclusion, il se mit à secouervigoureusement son ami. L’effet de ce massage primitif ne se fitpas attendre. Astéras eut une grimace, ses yeux s’entrouvrirent,ses mains s’agitèrent, et d’une voix pâteuse il prononça :

– Maïva !

Lavarède ne put s’empêcher de sourire.

– Les voilà bien les savants. Il ne sedemande pas où il se trouve, mais seulement où elle est. Elle est àcôté de toi, rêveur. Tu vas la rappeler à elle, tandis que j’agiraide même à l’égard de Lotia. Pour le seigneur Radjpoor, il se tirerad’affaire tout seul.

Il sentait s’évanouir l’engourdissement quil’avait terrassé. La vie revenait à flots. L’astronome se penchaitdéjà sur la muette ; Robert s’occupa de Lotia.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que lesjeunes Égyptiennes parcouraient la salle d’un œil effaré.

– Où sommes-nous, firent-elles avec untouchant ensemble ?

– Nous allons nous en informer, ripostaRobert. Le plus pressé était de vous tirer de votreévanouissement.

– C’est vrai, reprit Lotia d’un tonhésitant, comme si elle cherchait à préciser ses souvenirs. J’aiperdu connaissance.

– Oui.

– Je me rappelle une ombre sur laprairie, un choc dont je fus renversée.

– Comme nous.

– Qu’était-ce ?

À cette question, tous se regardèrent avecembarras.

– Ma foi, grommela Robert après uninstant de silence, je n’en sais rien. Au fait ! que nousest-il arrivé ?

– Oui, que nous est-il arrivé ?répéta la voix dolente de Radjpoor. L’Hindou avait ouvert les yeux,et de même que ses compagnons, il paraissait très intrigué parl’aspect du salon où tous se trouvaient réunis.

– Le mieux est de nous informer, murmuraLavarède.

Et se dirigeant vers une des portes, ilajouta :

– Ensuite, Seigneur Radjpoor, je vousdemanderai quelques explications sur le guet-apens, auquel nousavons miraculeusement échappé – puis par réflexion – quand je diséchappé, je n’en suis pas certain, car du diable si je comprends cequi nous arrive !

– Cela ne vous empêche pas d’accuser, fitLotia d’un ton grave.

Le jeune homme eut à son adresse un regardattristé. L’abîme qui le séparait de l’Égyptienne n’était pascomblé. Ainsi que par le passé, elle prenait contre lui la défensede l’Hindou.

Cependant, il n’ajouta pas une parole. Ilgagna la porte et essaya de l’ouvrir. Elle résista. Une secondeouverture existait en face de celle-ci. Robert s’en approcha, maisvainement encore il tenta de sortir. Évidemment les voyageursétaient enfermés.

– Prisonniers, gronda Robert, maisoù ? Car par la morbleu, nous ne sommes pas à la ferme de SirParker.

Puis sa colère augmentant, il revint àRadjpoor.

– Seigneur Radjpoor, je vous connaismaintenant. C’est vous qui avez dirigé toutes les aventures dont jefus victime. Vous êtes donc certainement en mesure de m’expliquerla dernière.

– Vous vous trompez, répondittranquillement l’Hindou, qui cette fois disait la vérité.

Mais son interlocuteur ne le laissa pasachever :

– Pardon ! Vous essayez de metromper encore, voilà l’expression juste. Peine inutile. Je veux,j’exige une réponse catégorique, et si vous me la refusez…

– Si je vous la refuse ?…

– Je vous contraindrai par la force à mela donner.

Radjpoor haussa les épaules, tira de sa pocheun revolver, le même avec lequel il avait été sur le pointd’assassiner le Français, et d’un ton railleur :

– Je me mets donc sur le pied de légitimedéfense.

Mais l’ironie s’étrangla dans sa gorge. Rapidecomme la pensée, Robert s’était rué sur lui, avait fait sauter lerevolver au loin d’un revers de main, et sous son élanirrésistible, avait renversé le fourbe qu’il tenait maintenant sousson genou.

Lotia éperdue fit un mouvement pours’interposer, mais elle trouva devant elle Astéras et Maïva qui luibarraient le passage.

Et Lavarède parlait à son ennemiterrassé :

– Vous savez bien, vous, que je suisFrançais, qu’un méchant pistolet ne m’effraie pas. Vous avez tropcompté sur ma mansuétude. Depuis des mois, par votre faute, je suistiraillé, ballotté en tout sens. J’en ai assez, j’en ai trop, etvous allez confesser vos mensonges.

Suffoqué, haletant, les nerfs tendus pouréchapper à l’étreinte de Lavarède, Radjpoor devenait livide ;ses yeux s’injectaient de sang.

– Mais vous l’étouffez, gémit Lotia,cherchant en vain à repousser Astéras et Maïva.

– Bah ! riposta Robert, il a unmoyen bien simple de retrouver la respiration. Ne pas mentir…, pourune fois.

Et se penchant sur l’Hindou :

– Comprenez-vous les charmes de laloyauté ?

– Je n’ai rien à dire, fit le vaincud’une voix sifflante. Renversé par traîtrise…

– Par traîtrise, c’est le mot juste. Vousaviez un revolver, j’étais sans armes… donc, je suis un traître. Jene m’élève pas contre ce raisonnement dépourvu de logique. Je veuxme montrer bon prince. Un petit aveu et vous êtes libre. Du reste,je vais vous aider.

Et d’un ton impossible à rendre :

– Dites-moi, cher Monsieur Radjpoor, vousconnaissez Thanis ?

L’Hindou eut un soubresaut brusque, il parvintà se soulever ; mais Lavarède était vigoureux. De nouveau ill’étendit sur le sol.

– Ne faites pas le méchant. Vous êtesconfortablement couché sur le plancher, position commode entretoutes pour causer ; restez-y. Je répète ma question. Vousconnaissez Thanis ?

Un instant Robert attendit une réponse qui nevint pas.

– Vous craignez de parler, reprit-il. Àquoi bon… je le connais moi. Il est présentement à terre, avec mongenou sur la poitrine.

– Mensonge, gronda l’Hindou !

– Oui, mensonge cruel, fit Lotia en écho.Pourquoi cette comédie ?

– Pourquoi ? continua Lavarède ens’animant, pourquoi ? Parce que je suis las de jouer le rôled’un personnage équivoque, traître à son pays, serviteur del’Angleterre sans doute ; parce que je veux reprendre mon nomde Lavarède et rendre à Thanis ce qui appartient à Thanis.

– Il devient fou, gémit Lotia en setordant les bras.

– Fou ! Parbleu, une tête moinssolide que la mienne y aurait succombé. Mais rassurez-vous, jejouis de tout mon bon sens, et je le prouve. Radjpoor et Thanis nefont qu’un. Cet homme m’a enlevé par surprise, jeté avec menace demort dans la plus incompréhensible aventure. Je n’ai vu clair quecette nuit, grâce à Maïva, son esclave. Interrogez cetteenfant ; elle vous désignera le véritable Thanis.

D’une voix rauque, Radjpoor s’écria :

– Complot tramé par vous pour chasser ducœur de Lotia la haine qu’elle a vouée au meurtrier de sa mère.

– Vérité, riposta Astéras !

– Oui, appuya Maïva.

– Vos complices diront comme vous.

Les mains de Robert se crispèrent sur les brasde l’Hindou.

– Prenez garde ! Je vais vousretourner vos recommandations d’autrefois. Radjpoor, la vérité estd’or, le mensonge est d’acier.

– Eh ! tuez-moi. Je ne veux pas vousaider à tromper Lotia.

– Vous avez de la volonté, mais moiaussi. Ulysse, des cordes. Nous allons garrotter ce gaillard-là etaviser au moyen de modifier son caractère. Ah ! dame, je leconçois, il est dur de tomber de félonie en loyauté.

Déjà l’astronome furetait dans tous les coinspour se procurer un lien. Avec une pitié grandissante, Lotiaconsidérait l’Hindou. Son attitude, courageuse en somme, avaitchassé le doute, né une seconde auparavant des paroles de Robert.De nouveau elle était conquise. Oui, on avait voulu égarer sonesprit, avec l’aide de l’esclave Maïva. Une fois de plus, l’astucede Radjpoor triomphait de la franchise de ses adversaires.

Pourtant la résolution de Lavarède allaitpeut-être vaincre toutes les résistances. Il était disposé à seporter à toute extrémité. Dût-il torturer son ennemi, il luiarracherait l’aveu de ses machinations. Mais l’heure de la lumièren’avait pas encore sonné, car tandis qu’il maintenait l’Hindou, quele savant cherchait vainement des liens, que Lotia et Maïva, enproie à des sentiments contraires, demeuraient spectatrices de lascène, le bruit d’une clef tournant dans la serrure se fitentendre.

Tous eurent un frémissement, ils tournèrentles yeux vers la porte de droite, qui lentement pivota sur sesgonds, livrant passage à deux personnages inconnus : un hommeet une femme.

L’homme salua de la main et d’une voixtranquille :

– Relevez-vous, Messieurs. Sur leGypaète, les colères humaines ne doivent point élever lavoix.

Dominé par l’accent du nouveau venu, Lavarèdelâcha Radjpoor, qui, chancelant, se remit sur ses pieds, et avecune surprise non dissimulée les voyageurs considérèrent lesvisiteurs.

Ils étaient de taille moyenne, souriants,doués l’un et l’autre d’un cou long, supportant une tête allongéeau profil d’oiseau. Le veston de l’homme, le corsage de la dameétaient bordés de plumes multicolores. Et, chose étrange, cessingulières personnes secouaient incessamment de droite à gaucheleurs chefs, appuyant leurs joues alternativement sur chaqueépaule, ayant l’air en un mot de se livrer à un de ces exercicesd’assouplissement, qualifiés par les professeurs de gymnastique de« préparatoires ».

– À qui ai-je l’honneur de parler,questionna enfin l’homme ?

Il employait un français très pur, mais avecdes inflexions gutturales indiquant que la France n’était point sapatrie.

– Robert Lavarède, Français, s’empressade répondre l’époux de Lotia.

Mais Radjpoor l’interrompit :

– Pardon ! Thanis, Égyptien.

Le jeune homme eut un cri de rage.

– Mille diables ? Je suis Françaiset…

Le nouveau venu l’apaisa du geste :

– Calmez-vous, Monsieur. Ici lesnationalités sont sans importance. Les divisions de la surface duglobe n’ont pas d’écho parmi les libres citoyens del’atmosphère.

Et comme ses auditeurs le considéraient avecahurissement, ne comprenant rien à ses étranges paroles, ilpoursuivit paisiblement :

– Quant à vos noms, je ne sais vraimentoù j’avais la tête pour vous les demander ; puisque je doisvous prier de les oublier.

– Les oublier, firent-ils tous d’une mêmevoix stupéfaite ?

– Sans doute ! les appellationsterrestres seraient un non-sens pour des habitants du ciel. Ainsitenez, vous, Monsieur, – le singulier homme désignait Lavarède. –Vous avez le front large, le regard loyal, courageux, vous serezdésormais Monsieur l’Aigle.

– Hein ? permettez ?

– Quand j’aurai achevé, je vous prie.Votre voisin – il s’agissait d’Astéras – avec sa figure ronde, sesyeux de nyctalope, deviendra le Grand-Duc.

Puis regardant successivement Radjpoor, Lotiaet Maïva.

– Celui-ci sera Milan, oiseau de proiesans courage, et ces jolies dames deviendront Mésange et Fauvette.Ceci dit, il me reste à vous présenter vos hôtes. Je suis MonsieurRamier, et voici ma femme, ma compagne fidèle, qui répond au douxnom de Madame Hirondelle.

Peindre l’étonnement des voyageurs estimpossible. Ils écoutaient l’inconnu avec une crainte vague, queRobert traduisit enfin en murmurant à l’oreille d’Ulysse :

– Ce gaillard-là est fou.

Et soudain, prenant son parti, ilquestionna :

– Où sommes-nous ?

– À bord du Gypaète,Monsieur.

– Le Gypaète… unnavire ?

– Aérien. J’ai résolu le problème ardu del’aviation, la navigation dans l’atmosphère au moyen d’un appareilplus lourd que l’air. Découverte heureuse pour vous, soit dit sansme flatter, car sans elle vous n’auriez pas échappé aux ennemis quivous pourchassaient dans la plaine du désert de Victoria.

Et comme ses auditeurs se considéraient avecune impression de rêve, le mystérieux personnage poursuivit d’unton dogmatique :

– Toute chose créée suit une courbefermée. La planète, issue d’un soleil, décrit une ellipse.L’humanité, née de la terre, parcourt dans son évolution une orbeque l’on peut figurer graphiquement par une circonférence, laquellen’est, en somme, qu’une ellipse dont les deux foyers seconfondent.

Sans s’apercevoir que Robert, troublé par cesformules scientifiques, ouvrait des yeux effarés, M. Ramiercontinua.

– Donc, l’humanité doit repasserforcément par les mêmes phases ; si l’on déterminait lesdifférentes étapes de ses origines, on serait en mesure de prévoirle cycle entier de ses inventions.

– Vous croyez, balbutia Lavarèdeabasourdi ?

Le maître du Gypaète ne sembla pasl’entendre :

– Eh bien, moi, j’ai découvert l’ancêtreindéniable de l’homme.

– Le singe, interrompit Astéras, d’aucunsl’affirment.

– Ils se trompent, clama le petit hommeen piétinant d’impatience. Le singe est une espèce voisine, annexe,si j’ose m’exprimer ainsi, et non pas un point de départ. Duchimpanzé au zaimziri en passant par le gibbon, l’espèce simiesquefait partie de l’humanité, mais n’en est point la source.

À cette affirmation singulière, tousdemeurèrent cois.

– L’ancêtre de l’homme, repritM. Ramier avec enthousiasme, il faut le chercher parmi lesoiseaux, parmi les grands volateurs des âges disparus. L’homme acommencé par avoir des ailes ; il lui en est restél’admiration des étoiles et le désir de regarder en haut. Noussommes les fils des Ptérodactyles géants.

– Des chauves-souris antédiluviennes,murmura Robert ?

– Oui, des chauves-souris qui, au-dessusdes marécages tièdes de la croûte terrestre en formation,traversaient les airs, effleuraient de leurs ailes membraneuses lacime des conifères, des champignons plus hauts que nos chênesmodernes, des fougères qui eussent abrité nos baobabsd’aujourd’hui. Donc partant du principe de la courbe fermée, que jeformulais tout à l’heure, je suis arrivé à cet axiome :L’homme a volé dans l’espace, donc il doit voler de nouveau. C’estainsi que j’ai été amené à me poser le problème de l’aviation, àrésoudre cette difficulté réputée insurmontable : « Étantdonné un appareil plus lourd que l’air, le déterminer à s’élever età flotter dans l’atmosphère. »

Lavarède, Astéras, Maïva, Lotia, Radjpoors’entre-regardèrent.

Une même pensée naissait dans leurs cerveaux.Celui qui leur parlait était un fou. Comment expliquer sans celaqu’il osât donner pour parrain à l’homme le ptérodactyle, qu’ilprétendit avoir inventé le navire aérien ?

Le résultat de cette réflexion fut que Robertgrommela tout bas :

– Il ne faut pas contrarier leslunatiques.

Et il reprit à haute voix :

– Alors nous sommes dans unaéronef ?

– Baptisé : Le Gypaète,répondit M. Ramier en s’inclinant.

– Et nous flottons dans l’air ?

L’homme consulta un manomètre accroché aumur :

– Exactement à 953 mètres de la surfacedu globe. Flotter n’est pas le mot juste, car actuellement nousnous déplaçons vers le Nord avec une vitesse de 66 milles àl’heure.

– 120 kilomètres environ ?

– À peu près.

Un instant l’ex-caissier se sentit troublé.Les réponses du fou étaient si précises, qu’il se demandait sil’impossible n’était pas réalisé, si vraiment lui et ses compagnonsn’étaient pas devenus les passagers d’un aéronef ; mais ilchassa bien vite cette pensée saugrenue. La découverte d’unappareil volant à travers l’espace eût fait grand bruit dans lemonde. Les journaux, les revues périodiques se seraient emparés dela question. Il y aurait eu une avalanche d’articles, dechroniques, de polémiques, de réfutations. À Massaouah, au MontYoule même, l’écho de ce vacarme serait arrivé. Or, il n’en étaitrien, donc la première supposition restait la bonne. M. Ramierétait un simple maniaque qu’il importait de fuir au plus vite.

Le meilleur moyen semblait consister à flattersa « toquade ». Aussi le jeune homme dit-il du ton leplus insinuant :

– Ma foi, ce doit être un beau spectacleque de voir la terre fuir sous ses pieds.

– Sublime, riposta le fou.

– Je voudrais pouvoir en régaler mesyeux.

– Rien de plus simple.

– Comment ? Vous trouvez celasimple, balbutia Robert bouleversé par la tranquillité de soninterlocuteur ?

– Très simple. Veuillez me suivre. Nousallons monter sur le pont, et vous regarderez tout à votreaise.

– Sur le pont ?

– Sans doute. Mon appareil a sensiblementla forme d’un bateau, et la partie supérieure, entourée d’unebalustrade légère, forme pont.

Et s’adressant à sa compagne, muette etsouriante :

– Ma chère Hirondelle, passez lapremière, vous nous montrerez le chemin.

Chapitre 2L’ŒUVRE D’UN FOU DE GÉNIE

Véritablement très émus, les voyageurssuivirent leurs hôtes. On quitta le salon. Tous se trouvèrent alorsdans un couloir étroit éclairé de loin en loin par de petiteslampes électriques.

Tout en marchant, Lavarède tâtait les murs.Avec surprise, il constata qu’ils étaient formés de plaquesmétalliques.

– Sapristi, murmura-t-il, est-ce que ceM. Ramier aurait dit la vérité ? Mais il secoua la tête.Non l’aéronef n’était qu’une chimère ; l’aviation, ce problèmeardu qui a coûté la vie à tant de chercheurs, n’était pasrésolu ! Et pourtant le jeune homme se rappelait vaguement dequelle façon ses amis et lui avaient échappé à la poursuite desassassins conduits par M. Parker. Il n’y avait pas à le nier,ils avaient eu l’impression d’être enlevés dans les airs. Alors,que conclure, sinon qu’à l’heure présente ils étaient captifs dansun appareil aérien ? Non pas un aérostat ordinaire, un ballon,car pour élever une nacelle de la dimension de celle où ils setrouvaient, il eût fallu une enveloppe de taffetas gonfléed’hydrogène d’une étendue superficielle égale à la moitié deParis.

Il interrompit soudain son monologueintérieur. On était arrivé dans une petite pièce circulaire. Uneéchelle de fer se dressait du plancher au plafond.

Avec une agilité surprenante, M. Ramierla gravit, tira sans bruit un verrou, puis il appuya la main sur leplafond, le fit lentement tourner sur lui-même et démasqua ainsiune ouverture carrée, par laquelle s’engouffra un vent frais.

Stupéfaits, incapables de prononcer uneparole, les voyageurs regardaient le ciel étoilé, que laissaitapercevoir l’écoutille ouverte.

– Montez, ordonna leur guide !

– Montez, répétaMme Hirondelle d’une voix chantante !

– Ma foi, autant être fixé de suite,grommela Lavarède en posant les pieds sur les échelons demétal.

Un instant après, il se trouvait debout auprèsdu fou, sur une plate-forme de 50 pieds de long sur 10 de large,autour de laquelle courait une légère balustrade d’acier ; sescompagnons le rejoignirent et tous demeurèrent anéantis devant lespectacle le plus étrange qu’il fût possible de rêver.

Au-dessus de leurs têtes, la voûte du ciel oùles constellations étalaient leurs lignes sinueuses, semblantformer cortège à la lune, qui baignait le pont de ses rayonsargentés ; à leurs pieds, la plate-forme, et au-delà, dechaque côté du parapet, une surface métallique, brillante,s’infléchissant en une courbe gracieuse vers l’endroit où devait setrouver la terre.

– Approchez-vous de la balustrade,conseilla M. Ramier, et regardez en bas. Le vertige n’est pasà craindre, puisque les flancs de mon aéronef prolongent le pont etne vous permettent pas de regarder perpendiculairement.

Lentement, gagnés par le vague effroi del’invraisemblable devenant vrai, de la chose réputée impossibletransformée en réalité, les passagers obéirent.

Un même cri de stupeur s’échappa de toutes leslèvres.

Loin au-dessous d’eux s’agitait une surfacemouvante que les rayons lunaires pailletaient d’éclairs.

– La mer, expliqua tranquillement le fou.Nous planons en ce moment au-dessus de l’océan Pacifique. Eh tenez,ajouta-t-il après un instant, ces lumières qui se déplacentlentement sont les feux d’un navire. Il est ballotté par les lames,il tangue, il roule, alors que nous voguons dans l’atmosphère sanssecousses et sans bruit.

Puis élevant la voix :

– Tenez-vous bien, je vais donner l’ordred’accélérer la vitesse. J’avais fait ralentir tout à l’heure, pourque vous ne soyez pas surpris par la chasse d’air.

Et se penchant sur un porte-voix analogue àcelui des officiers de quart dans la marine.

– À six cents tours de roue,cria-t-il ?

– Vous avez donc un équipage, murmuraLavarède ?

– Oui… cramponnez-vous.

Presque aussitôt un ronflement partit del’avant de l’aéronef. Des bras aux formes étranges battirent l’air,et comme un cheval auquel on rend la main, le Gypaètes’élança à travers l’espace.

Tous comprenaient maintenant l’utilité de larecommandation du fou. Assourdis par les grondements de la machinemotrice, fouettés par un courant d’air violent, ils se rendaientcompte du déplacement rapide de l’appareil. En quelques minutes, lesteamer dont ils considéraient les feux, restait en arrière, ildisparaissait dans la nuit.

Avec peine, se glissant le long de labalustrade, Robert rejoignit M. Ramier.

– Quels sont ces organes bizarres qui semeuvent à l’avant.

– Ce sont les ailes de monGypaète.

Et avec une nuance d’orgueil :

– Cela paraît vous intéresser.Descendons. J’aurai grand plaisir à vous montrer ma machine. Je nel’expliquerais pas aux hommes de la terre, mais puisque le hasardvous a jeté à mon bord, je ne vois pas pourquoi j’aurais dessecrets pour vous.

Sans laisser à son interlocuteur le loisir des’étonner de cette confiance subite, M. Ramier lança un ordrenouveau dans le porte-voix. Les ronflements du moteur s’apaisèrent,le vent diminua de violence, et tous, sur l’invitation du singulierpersonnage, regagnèrent l’intérieur de l’aéronef dont le panneaufut refermé avec soin.

Et tandis que Mme Hirondelle,souriante et empressée, ramenait Lotia, Maïva et Radjpoor dans lesalon où ils étaient tout à l’heure, le fou entraînait sur ses pasRobert et son ami Astéras.

Dans le couloir, il ouvrit une porte.

– Entrez, messieurs, fit-il. Avant devous faire visiter les appareils, quelques mots d’explication sontnécessaires. Cette salle est mon bureau, nous y serons fort bienpour causer.

Les Français promenèrent autour d’eux unregard curieux. Sur trois côtés de la pièce spacieuse où ilsentraient, les murs étaient cachés par des planchettes surlesquelles se mêlaient, dans un pittoresque désordre, des livres,des ustensiles de chimie, de mécanique, de physique. La quatrièmeface était entièrement couverte par un tableau noir, couvertd’équations algébriques, dont les rangs pressés arrachèrent unegrimace à l’ancien caissier. Comme meubles, de larges planches àdessin portées par des chevalets, un fourneau encombré de ballons,d’éprouvettes et de flacons, puis des sièges de paille.

Avec la sûreté de main d’un professeur faisantune démonstration, M. Ramier traça sur le tableau diversesfigures.

– Messieurs, dit-il en terminant,excusez-moi si je vous présente mon Gypaète sous une formepédagogique. Mais la rencontre de gens intelligents est rarelorsque l’on habite au pays des nuages, et je tiens à vous faireconnaître complètement mon appareil, afin que vous l’aimiez commemoi.

Et désignant la figure 1 :

– Ceci est l’épure de mon navire aérien.Elle vous donne sa forme générale. Vous y voyez le pont où nousétions à l’instant, les ailes motrices placées à l’avant, l’hélicede démarrage à l’arrière, ainsi que le gouvernail mobile dans unplan vertical autour d’un axe horizontal.

– Mais, objecta Astéras, qui écoutaitavec un intérêt non dissimulé, il me semble que vous avez indiqué,non pas deux ailes, mais bien quatre. Votre machine volerait doncmoins à la façon des oiseaux, qu’à celle des hannetons ?

– Des hannetons que ce bon monsieur adans le plafond, soupira Robert si bas que ses compagnons ne purententendre cette remarque désobligeante.

M. Ramier, du reste, s’empressait derépondre à l’observation d’Astéras :

– Non, non, vous vous méprenez leGypaète est actionné par une seule paire d’ailes à lafois. Les autres, appliquées sur la paroi extérieure, restentimmobiles. Ce sont les ailes de sûreté.

– De sûreté ?

– Absolument. Admettez que l’une de mesailes en mouvement subisse une avarie.

– L’appareil cesse d’être soutenu et unechute épouvantable commence…

– Commencerait, si, au même instant,l’aile de sûreté correspondante ne se déclenchait automatiquementet ne fonctionnait en lieu et place de l’organe abîmé.

– Je comprends, je comprends, clamal’astronome enthousiasmé, il est à peu près impossible detomber.

– À peu près, grommela encore Lavarède, àpeu près, et cela te suffit.

– Seulement, poursuivit le savant sansprendre garde à l’interruption, permettez-moi encore uneobjection.

– Je vous écoute, déclara M. Ramieren s’inclinant.

– Il me semble que, étant donnée la massede l’aéronef, vos ailes n’ont pas les dimensions suffisantes… en unmot que l’envergure de votre machine volante est bien faible.

Un sourire satisfait illumina le visage dufou :

– C’est de cela que je suis fier,articula-t-il lentement. Vous avez mis le doigt sur la vraiedifficulté du problème. En effet, obtenir les trois mouvements del’aile de l’oiseau, de bas en haut, d’arrière en avant et d’avanten arrière suivant une diagonale, de façon à lui faire parcourir lecontour d’un triangle – il traçait en même temps sur le tableau lafigure suivante – c’était un jeu d’enfant ; un système deleviers réunis par des articulations ou joints Goubet, y suffisait.Fabriquer les ailes au moyen de lamelles qui, de même que lesplumes des volateurs animés, se laissent traverser par l’air dansle mouvement ascendant, mais deviennent imperméables dans la coursedescendante, seule utile à la propulsion, aisé encore. Le nœud dela question était la dimension des ailes, car la force et le poidsdu moteur nécessaire sont en proportion de leur surface. Avec desailes normales, tout mon appareil eût été employé uniquement àsoulever les moteurs. Cela était inadmissible.

– J’en conviens, appuyal’astronome ; mais comment avez-vous résolu cette difficulté.J’avoue qu’elle me paraît insurmontable.

Cette déclaration amena un nouveau sourire surles lèvres de M. Ramier.

– Suivez-moi bien, reprit-il avec unecondescendance orgueilleuse. Vous savez que chez les oiseauxgéométriquement semblables, les dimensions linéaires étant dans uncertain rapport, les surfaces croîtront comme les carrés et lespoids comme les cubes de ce rapport.

– C’est évident, dit Astéras.

Lavarède haussa les épaules :

– Évident ! Tu comprends,toi ?

– Sans doute !

– Allons donc, ces carrés qui gambadentsur des cubes ?

– C’est clair comme de l’eau deroche.

– De l’eau de Seine, veux-tudire ?

Un geste d’impatience de M. Ramierl’empêcha de continuer.

– Cela ne se discute pas, fit le petithomme d’un ton sec. Pompéïen-Picaud, mon précurseur en aviation, etavant lui une pléiade d’esprits éminents : Édison, Dandrieux,Tatin, Kaufmann, de Groof, de Bris, Michel Loup, Degen, Guard, lemarquis de Bocqueville, Besnier, Jean-Baptiste Dante, Paul Guidottiet Léonard de Vinci lui-même, le grand artiste de la Renaissance,ont démontré expérimentalement que plus l’oiseau est gros, moinsson envergure proportionnelle est étendue.

– C’est trop fort. Alors un oiseau, quiserait cent fois, mille fois plus lourd que les espèces existantes,n’aurait plus d’ailes du tout ?

Le jeune homme croyait embarrasser sonadversaire, mais le fou répliqua tranquillement :

– Votre raisonnement est ce que l’onappelle le raisonnement à l’infini.

– Vous dites ?

– Que c’est là une argutie théorique.Dans la pratique, pour obtenir une surface, il faut des lignes.

– Au diable, s’écria Robert, j’ai connuun pêcheur émérite. Il ne m’a jamais parlé de surfaces. Avec seslignes, il n’attrapait que du poisson.

Le calembour ne fit pas sourciller le maîtredu Gypaète. Il se tourna vers Astéras et continuaflegmatiquement :

– J’ai cherché à réduire l’étendue desailes, d’abord pour la question du moteur, ensuite pour diminuerles chances d’avaries et j’ai trouvé. J’ai purement remplacél’étendue par la vitesse. Les ailes de mon aéronef donnent jusqu’àmille battements à la minute.

– Mille ?… C’est prodigieux, maisvotre force motrice ?

– Est insignifiante, car l’effort répétéaussi fréquemment peut être presque nul. Si je donnais, en effet,un coup d’aile par minute, il devrait produire la même quantité detravail utile ; ce serait effroyable. Tandis qu’avec mavitesse, chaque palpitation ne doit apporter qu’un millième decette quantité.

– Très exact, reste la question dumoteur.

À ces mots, Ramier prit une pose avantageuse,et saisissant son bâton de craie, il dessina rapidement sur letableau noir.

– Voici le schéma de l’appareil que j’aiimaginé, dit-il enfin d’un ton triomphant. À la partie supérieurese trouve un réservoir de carbure.

– Ah ! s’exclama l’astronome, unemachine à acétylène.

Le fou eut une moue dédaigneuse :

– Non pas. C’est un carbure nouveau,découvert et liquéfié par moi, dont la puissance est à celle del’acétylène comme un à 10. Une gouttelette du liquide tombealternativement dans les godets placés de chaque côté du corps depompe. N’étant plus comprimée, cette goutte se réduit en gaz etpousse le piston à la façon de la vapeur dans les locomotives. Latige du piston actionne un arbre de couche qui agit sur les ailes.Cet arbre porte deux excentriques réglant au moyen de tigesl’ouverture des soupapes qui permettent l’introduction du carbureliquide et l’expulsion du gaz carburé.

Et comme Astéras battait des mains, le fouconclut :

– J’ai à bord dix machines de ce genre.Deux pour chaque aile, deux pour l’hélice d’arrière et legouvernail, chacune pèse trente kilogrammes.

– Superbe !

– Pour m’éclairer, j’ai l’électricité. Unsystème de peignes métalliques suspendus à des fils conducteurs,soutire pendant la marche, l’électricité de l’atmosphère etl’emmagasine, dans des accumulateurs spéciaux.

– Renversant !

– Maintenant vous connaissez leGypaète au point de vue mécanique. Comme habitabilité, ilne laisse rien à désirer. Un couloir central le dessert. À droiteet à gauche sont les cabines, le salon, la salle à manger ; àl’avant et à l’arrière, les chambres des machines, où se tiennentles quatre hommes de mon équipage.

Lavarède poussa un cri :

– Vous avez un équipage ? Ce n’estpas une navigation ?

– Naturellement.

– Vous avez trouvé des hommes qui ontconsenti à vivre entre ciel et terre ?

– Oui, gronda Ramier avec amertume. Desgens que les êtres brutaux, qui rampent à la surface du sol,appelaient fous… comme moi.

– Ah ! on vous traitait… ?

– En fous. Enfermé à l’asile Sainte-Anne,c’est parmi mes codétenus que j’ai rencontré la sagesse. Nous noussommes évadés. Ma femme restée libre avait réalisé notre fortune.Nous avons quitté notre pays, fait fabriquer dans des maisonsdifférentes les diverses pièces du Gypaète, nous les avonsmontées nous-mêmes dans les déserts glacés du nord de l’Amérique.Puis nous nous sommes envolés dans les airs, en disant un adieudéfinitif aux terres habitées par les hommes injustes etstupides.

Le petit homme s’était animé. Ses yeuxbrillaient étrangement, une expression hagarde envahissait saphysionomie. Avec inquiétude, Astéras et Robert échangèrent unregard.

– Vous n’atterrissez donc jamais, hasardatimidement ce dernier ?

– Dans quel but ?

– Mais pour déposer sur le sol desvoyageurs comme nous.

Les traits du fou se contractèrent, et d’unevoix irritée il répondit :

– Jamais vous ne me quitterez.

– Pourtant, s’écria Lavarède avec uncommencement de colère… ?

– Jamais, jamais, répéta l’insensé. Commemoi vous vivrez de la vie libre du ptérodactyle aux premiers joursdu monde, et si vous jouissez de votre bon sens, vous ne voussouviendrez de l’humanité que pour la maudire.

Vivement Astéras se rapprocha de sonami :

– Ne l’irrite pas. Qui sait à quellesextrémités le pourrait porter sa folie. N’oublie pas que noussommes à plusieurs centaines de mètres du sol.

La réflexion apaisa sur-le-champ la fougue del’ancien caissier. D’un brusque effort il se domina, et ce fut d’unton conciliant qu’il tenta de prendre son hôte par la vanité.

– Oh ! dit-il, je ne tiens pas pourmon compte personnel à retourner parmi les hommes.

– À la bonne heure, approuva Ramier,calmé par cette déclaration.

– Seulement je trouve triste qu’un géniecomme le vôtre reste ignoré ; si je parlais de descendre àterre, c’était pour répandre votre merveilleuse découverte, pourpeupler les villes de vos statues…

Il aurait continué longtemps sur ce ton, maisle fou secoua la tête :

– Je ne veux rien des humains. Qu’ilsm’ignorent toujours ; ils m’ont enfermé dans une maison defous, j’ai peur d’eux.

– Ils n’avaient pas compris, maisaujourd’hui que le Gypaète existe, qu’il fendmajestueusement les airs…

– Eh ! clama impétueusement le petithomme, je ne veux pas qu’ils le soupçonnent.

– Trop tard, plaisanta Robert.

– Que voulez-vous me faireentendre ?

– Que durant les nuits sombres, le fanaldu Gypaète a attiré l’attention sur lui. Que lesastronomes le cherchent. – Il regarda railleusement Astéras etcontinua : – Ils pensent être en présence d’un bolide, maisbientôt un observateur découvrira la nature de cette lumière errantdans l’espace.

Ramier écoutait en dodelinant la tête. Robertcrut un instant qu’il hésitait. Il voulut porter un dernier coup àson interlocuteur ; celui-ci ne lui en laissa pas letemps :

– Ah ! fit-il avec un accentsingulier, les observatoires s’occupent de moi ?

– Beaucoup. Sans cesse des lunettesexplorent le ciel… depuis le jour où le colonel Mooger, directeurde l’observatoire libre de Barget au Kamtchatka, a télégraphiéqu’il avait remarqué dans le ciel un objet lumineux se déplaçantavec une grande rapidité.

– Ah ! Ah ! murmura le fou,c’est le colonel Mooger, de la station de Barget… ?

– C’est lui-même.

– Eh bien nous irons lui rendrevisite.

Lavarède sursauta :

– Vous prétendez nous emmener auKamtchatka ?

– Puisque j’y vais moi-même ; vousne regretterez pas le voyage, vous verrez… Ah ! ce bon colonelMooger ! Vous verrez.

Et d’un bond, Ramier gagna la porte, rouvritet disparut, tandis que Robert, décidément exaspéré,rugissait :

– En Sibérie maintenant ! C’est doncle voyage forcé à perpétuité. Ah mais, j’en ai assez, j’en ai trop.Je suis paisible, sédentaire, je ne veux plus être traité ennomade.

Astéras s’efforçait vainement de le calmer,quand la porte se rouvrit. Un grand gaillard entra. Il était vêtud’une vareuse et d’un pantalon, sur lesquels des plumes d’oiseauxfiguraient des arabesques bizarres.

– Messieurs, dit-il, veuillezm’accompagner à la cabine qui vous est réservée. Vous pourrez vousreposer sans crainte. Dans l’air il n’y a pas de mauvaises genscomme sur la terre. Personne ne vous enfermera à Sainte-Anne.

Le nom de l’asile d’aliénés, résonnant pour laseconde fois aux oreilles de Lavarède, transforma son courroux enterreur. Celui qui parlait était un homme de l’équipage duGypaète, un fou encore. Il songea à Lotia, emportée commelui dans la course mystérieuse d’un aéronef dirigé par desinsensés.

Sa situation était effrayante, épouvantable,mais nulle résistance n’était possible. Il fallait céder, attendreune occasion favorable de tromper la manie de leurs gardiens.

Il courba le front et, accompagné par Astéras,il suivit le matelot aérien. Ce dernier ouvrit une porte donnantsur le couloir central, s’effaça pour laisser passer les Françaiset s’esquiva après les avoir salués d’un « dormez bien »guttural.

Les deux amis étaient seuls dans une cabineassez spacieuse, garnie de deux couchettes, d’une table de toilettebien garnie et de quelques chaises.

Chacun s’affaissa sur un siège et demeura là,sans voix, sans pensée, hébété par ce concours déconcertant decirconstances qui l’avait entraîné de Paris à bord d’un navireaérien portant un équipage d’aliénés.

Chapitre 3QUELQUES INSTANTS DANS LA LUNE

La lassitude triomphe des pensées les plusmoroses. Robert et Ulysse succombèrent au sommeil. Ils furentréveillés par un matelot qui leur annonça que le déjeuner étaitservi.

Avec effort, ils se dressèrent sur leurspieds, et, les jambes raides, la tête lourde, ils gagnèrent lasalle à manger, où déjà, autour de la table, leurs compagnons etleurs geôliers avaient pris place.

Il leur suffit d’un coup d’œil pour s’assurerque ni Lotia, ni Maïva, ni Radjpoor n’avaient trouvé à bord duGypaète plus de repos qu’eux-mêmes.

Les jeunes filles étaient pâles, leurs yeuxétaient cernés ; une expression d’inquiétude attristait leursjolis visages. Quant à Radjpoor-Thanis, il semblait encore plus malen point que les douces Égyptiennes. Évidemment elles et luiavaient parlé à Mme Hirondelle.

Ils savaient aux mains de qui ils setrouvaient.

– Eh ! vous voici, dit gaiementRamier. Hein ! on dort bien en plein ciel ? On n’est pasdérangé, comme dans les grandes villes, par le bruit de la foule,le roulement des voitures, les cornes de tramways. Vous adorerezvotre nouvelle existence quand vous la connaîtrez mieux. Enattendant, veuillez prendre place et ne craignez pas de manger.Dans cet air pur, où le microbe est inconnu, l’appétit est derigueur.

Il désignait de la main deux sièges restésvides, l’un à la gauche de sa femme, l’autre auprès de Maïva.

Astéras s’empara de ce dernier, laissant laplace d’honneur à son ami. Un furtif serrement de main de Maïva lerécompensa aussitôt, et la mignonne se penchant vers lui, murmurade sa voix chantante :

– Peur !

L’astronome la rassura du geste et le repascommença. En vérité, les convives du fou pensaient rêver. Le menuétait celui d’une maison bourgeoise, terrestre.

Sardines

Tripes à la mode de Caen

Tanches grillées sauce tomates

Filet de bœuf aux champignons

etc., etc.

Au filet, Lavarède n’y tint plus, ets’adressant à Ramier qui mastiquait avec bruit :

– Vous m’avez affirmé que vous nedescendiez jamais à terre.

– C’est exact.

– Eh bien, à moins que je ne sois lejouet d’une hallucination, nous dégustons en ce moment un filet debœuf ?

– Vous ne vous trompez pas.

– En ce cas, je ne comprends plus. Lesfilets de bœufs n’ayant pas l’habitude d’aller se promener dans lesnuages, comment celui-ci figure-t-il sur votre table ?

Ramier éclata de rire,Mme Hirondelle l’imita. Leur gaieté était sifranche, que les voyageurs, oubliant leurs craintes, finirent pars’associer à leur hilarité. Enfin le fou parvint à se dominer.

– Vous n’êtes pas observateur, fit-ilavec indulgence.

– En quoi ai-je manquéd’observation ? questionna l’ancien caissier.

– En ceci, que mieux que personne vousdevriez être en mesure de répondre à votre question, puisque vousêtes arrivé à bord du Gypaète de la même façon que cemorceau de bœuf… Une petite tranche encore, n’est-ce pas ?

Tout en tendant son assiette, Lavarèdereprit :

– Je vous avouerai que je ne me suis pasrendu compte de l’événement. Comme je courais dans le désert, j’aisenti un choc aux jambes, je suis tombé à la renverse, j’ai perduconnaissance et me suis retrouvé ici.

– Comme moi, firent d’une seule voix lescompagnons du jeune homme.

– Alors c’est différent. Je vais vousinstruire. Au-dessous de nos appartements, se trouvent des caves enquelque sorte, où se trouvent mes provisions de carbure, de vivres,mes pièces de rechange pour les machines et cœtera. Des cloisonsles divisent en compartiments. Dans l’un est enfermée une vastepoche en filet. Veux-je chasser : j’adapte à cette poche unetige souple et résistante faite de fanons de baleine réunisensemble ; j’ouvre une trappe située à la partie inférieure del’aéronef, et je laisse filer mon appareil au bout d’un câblejusqu’à ras de terre. Alors je commande en avant, je poursuisl’animal que je désire, je l’atteins, la perche le frappe auxjambes, le renverse dans le filet et je le hisse à bord. En un motje chasse au vol.

Et comme tous se regardaient avec une surpriseévidente :

– C’est ainsi que j’ai procédé pourvous-mêmes. J’avais juré de n’avoir plus aucun rapport avecl’humanité, mais en vous voyant traqués par des ennemis quicherchaient à vous fusiller, j’ai été pris de pitié. Ceux-là, mesuis-je dit, sont des victimes comme moi, je dois leur portersecours. Voilà comment nous déjeunons ensemble aujourd’hui.

Ces dernières paroles avaient été prononcéesd’un ton ému, avec une réelle noblesse. Toutes les mains setendirent vers le fou qui, obéissant à une impulsion généreuse,avait arraché les captifs de Sir Parker à une mort certaine.

Ramier parut enchanté. Il serra les doigts deses invités et doucement :

– Je vais faire modérer la vitesse duGypaète, nous prendrons le café sur le pont, et en face dusublime spectacle qui s’offrira à vos yeux, vous deviendrez tout àfait des nôtres.

Cinq minutes après, tous étaient rassembléssur le pont, qu’un léger velarium abritait des ardeurs d’un soleilde feu.

Ramier avait dit vrai. Penchés sur labalustrade, les voyageurs regardaient pétrifiés par l’admiration.L’aéronef planait par 3.000 mètres d’altitude au-dessus de l’océanPacifique. À cette distance, la mer prenait une teinte sombre surlaquelle se détachaient comme des plaques d’émerauded’interminables chapelets d’îlots verdoyants. Cela tenait du rêve,et en voyant de si haut la terre, Lavarède se surprit à oublierqu’il était un des enfants les plus sédentaires du globe qui fuyaitsous ses pieds.

– Que cela est beau, murmura-t-il enfinen tendant la main, dans un besoin d’effusion, à la personne laplus proche de lui.

Il tressaillit en la reconnaissant. C’étaitLotia. Elle aussi le considéra, le regard troubles comme au sortird’un songe. Elle aussi avança sa main fine, mais le mouvementcommencé ne s’acheva pas. Elle tourna la tête vers Radjpoor qui,immobile à l’extrémité opposée du pont, l’observait d’un airsombre.

Alternativement ses yeux se portèrent sur lesdeux hommes. Une incertitude poignante se peignit sur son visage,et elle murmura :

– Qui donc a menti ?

– Bon, ce n’est pas moi, répliqua leFrançais.

Elle le considéra encore. L’expressiondouloureuse de ses traits s’accentua et tristement :

– Le sais-je ? Perdue au milieu duciel, dans les régions que parcourt seul l’esprit d’Osiris, c’est àlui que je demande de faire éclater la vérité à mes yeux.

Puis avec un soupir :

– Peut-être ne m’as-tu pas trompée ;peut-être la sincérité est-elle chez Radjpoor-Sahib. J’hésite, jeflotte ; des pensées contradictoires se heurtent sous monfront. Infortunée Lotia ! Pauvre Égypte !

D’un pas lent, elle s’éloigna sans que Robertfît un mouvement pour la retenir. Une joie immense chantait en lui.Lotia ne l’accusait plus brutalement.

Le doute avait germé dans son esprit. Et cedoute n’était-il point l’aurore d’une période heureuse, où la jolieÉgyptienne comprendrait et partagerait son affection.

Bercé par cette idée radieuse, il continua deremplir ses yeux de l’admirable panorama qui défilait sousl’aéronef.

La fille de Yacoub s’était approchée de Maïva,à qui Astéras parlait. Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent de saprésence. L’astronome disait :

– Oui, Maïva, l’aventure estbienfaisante. Mon pauvre Robert était triste, sous le coup des plusnoires accusations. Mais ici, en plein ciel, voisins du soleil,proches des étoiles dont la lumière ne nous apparaîtra plusobscurcie par les brumes de la terre, il est impossible que Lotian’atteigne pas à la vérité.

Celle dont il prononçait le nom frissonna. Lesavant exprimait la pensée que tout à l’heure, elle-même avaittrouvée sur ses lèvres. Est-ce que vraiment son âme s’était égaréeà ce point d’avoir confondu l’innocent et le coupable.

Du regard elle chercha Lavarède. Il étaitaccoudé sur la balustrade ; un sourire béat éclairait safigure loyale. Puis elle tourna les yeux vers Radjpoor, etrencontrant sa prunelle noire obstinément fixée sur elle, une sortede malaise l’envahit. Elle avait cru en lui, et maintenant, il luisemblait que sa foi chancelait, que les ténèbres l’environnaient.Impatiemment elle secoua la tête.

Mais Astéras continuait sans prendre garde àelle :

– Vois-tu, Maïva, faisait-il, toutebonté, toute justice, sont dans les étoiles. Ce qui rend les hommescruels, pervers, c’est qu’ils s’hypnotisent dans la contemplationde la terre qu’ils prétendent se partager, comme si la mort fatale,inévitable, ne devait pas mettre un terme à leurs ambitions. Lessages lèvent la tête, ils regardent en haut, et leurs yeux setroublant aux rayons des astres, soleils lointains gravitant dansl’espace, ils pressentent que l’homme n’est rien dans l’infini,qu’une petite mousse parasitaire grandie à la surface duglobe ; que l’idée du bien et du juste sont tout, etqu’eux-mêmes ne seront quelque chose dans l’harmonie de l’universqu’en se consacrant au triomphe de cette idée.

Et souriant à l’ex-muette, qui l’écoutaitreligieusement :

– En dehors de cela toute science estvaine, nos moyens d’investigation étant bornés. Toute ma vie a étéemployée à étudier le ciel. Suis-je plus avancé qu’au premierjour ? Oui, en ce qui concerne ses dimensions ; j’aiappris son immensité, j’ai senti que, si, depuis l’apparition del’homme sur la terre jusqu’à nos jours ? des calculateursavaient compté sans cesse, énoncé les dizaines, les centaines, lesmilliers, les millions, celui qui continuerait cette tâche ardue setrouverait en présence de nombres de neuf cents ou de douze centschiffres, et que ces nombres formidables, incompréhensibles pournotre entendement, seraient seulement la mesure d’un point dansl’infini. Mais après ? Sur la constitution de l’espace, surcelle des innombrables systèmes solaires de l’univers, quesais-je ? Rien. Des hypothèses plus ou moins rationnelles etc’est tout.

– Encore, encore, soupira la voix doucede Maïva, gourmande de cette poésie grandiose de l’Astronomie.

– Tiens, poursuivit sans se faire prierAstéras, dont la face rayonnait de la joie d’exprimer ses idées lesplus chères ; prenons la Lune, notre voisine immédiate, qui sebalance à une distance ridicule, 90,000 lieues en chiffres ronds.Pour les uns, c’est un astre mort. Privée d’air et d’eau,disent-ils, la Lune n’est pas habitable. Pardon, répondent lesautres, ce n’est point là une raison ; ne pouvons-nousimaginer des êtres à la vie desquels ni l’eau ni l’air ne soientnécessaires. La différence qui existe entre les habitants des merset ceux des continents ne prouve-t-elle point que les moyens dontdispose la nature n’ont pas de limites, et dès lors, pourquoidéclarer déserte une planète, simplement parce que notre humanitén’y saurait vivre ? Lesquels ont raison ?

– Ce sont les seconds, dit auprès d’euxune voix tranquille.

Astéras, Maïva, Lotia elle-même seretournèrent. Ramier s’était approché sans bruit, et il sedandinait d’un air avantageux :

– Ceux qui prétendent la lune habitée,reprit-il, ont raison.

– Comment pouvez-vous affirmer cela,interrogea l’astronome en se levant précipitamment ?

– Grâce à un modeste auxiliaire.

– Qui se nomme ?

– La photographie.

Et d’un ton emphatique, le fouajouta :

– Si vous daignez m’accompagner, je vousmontrerai des clichés qui ne laisseront subsister aucun doute dansvotre esprit.

Point n’était besoin de répéter cettealléchante observation. Tous se portèrent au panneau donnant accèsà l’intérieur du Gypaète, et bientôt ils furent rassemblésdans le bureau, où déjà Robert et Ulysse avaient pénétré lorsqueRamier leur avait exposé les principes de son appareil.

Tranquillement le petit homme ouvrit une boîtede chêne et en tira une plaque qu’il mit sous les yeux de sescompagnons.

– Ceci, dit-il est une photographiedirecte de la montagne lunaire désignée sur les cartessélénographiques sous le nom de Mont-Copernic. C’est évidemment unancien volcan. La ceinture montagneuse annulaire a une vingtaine dekilomètres d’épaisseur. Une plaine de soixante kilomètres dediamètre environ occupe le fond du cratère, et plusieurs picss’élèvent vers le centre.

– Tout cela m’est familier, répliquavivement Ulysse. À l’observatoire de Paris, on possède des clichésaussi nets, mais il n’y a rien là qui prouve l’existence d’êtresanimés.

Le fou ne se troubla point.

– Attendez. Grâce à un systèmed’agrandissement que j’ai imaginé, j’ai trouvé la preuve que vouscherchez, la voici :

Et fouillant prestement dans un carton à demidressé le long de la cloison, il en sortit une feuille de papierépais.

– Qu’est cela ?

– C’est l’agrandissement de la partieouest du cratère de Copernic.

– Mais cette ligne sinueuse qui descendles pentes et vient aboutir au massif central ?

– C’est une route.

– Une route ?

La voix de l’astronome tremblait. Quoi, leproblème ardu de l’habitabilité de la Lune serait résolu dans lesens de l’affirmative. Des routes sillonneraient la surface del’astre des nuits ! Mais cela supposerait l’existence d’êtrespensants, d’ingénieurs, de terrassiers.

– Quel rêve, murmura-t-il sanss’apercevoir qu’il parlait à haute voix.

Mais le fou répliqua avec une pointed’impatience :

– Ce n’est pas un rêve.

– Pourtant il faut se défier desapparences.

– Oui, mais il faut aussi accueillir lescertitudes. Ici la certitude existe. Vous l’allez voir tout àl’heure. Auparavant laissez-moi vous rappeler que la lune neconnaît ni le printemps, ni l’automne. Son année se compose d’unjour de 364 heures, c’est l’été, et d’une nuit d’égale durée quiest l’hiver. Durant le jour, la température dépasse celle duSénégal, soit 60°, au-dessus de zéro ; la nuit vient, etsoudain le climat du pôle Nord se fait sentir, c’est-à-dire que lasurface lunaire est glacée par 40 ou 60 degrés au-dessous dezéro.

– Nous nous écartons de notre sujet,grommela le savant non sans humeur.

– Pardon, répondit Ramier, ce préambuleétait nécessaire. Étant donné l’écart de près de cent degrés entreles deux saisons de notre satellite, il est permis de supposer queles habitants vivent de façon différente pendant chacuned’elles.

– Les habitants, s’il y en a, marmottaLavarède.

Sans relever l’interruption, le petit hommepoursuivit :

– Nous voyons, en Russie, lespopulations, se tenir enfermées à l’époque des frimas et vivre audehors dès que les souffles tièdes du printemps réchauffentl’atmosphère.

Par analogie, les lunatiques, on peut lepenser, sont susceptibles d’agir de même.

Ceci établi, veuillez remarquer que la routedu cirque de Copernic, part d’un point sombre et aboutit à un pointégalement noir ; sans doute ce sont là des entrées decavernes, de cités souterraines où ils se cloîtrent pendant leurslongues nuits.

– C’est la fable des troglodytes,s’exclama ironiquement Robert.

– Mais, reprit imperturbablement le fou,le soleil reparaissant au-dessus de l’horizon, ils sortent de leurscavernes, vaquent à leurs travaux, trafiquent, échangent,cultivent, chassent, au milieu d’une faune et d’une flore dont nousne saurions avoir idée.

S’ils existent comme je le prétends, si ce quereprésente mon cliché est une route, il doit s’y produire desmouvements.

– Eh bien, interrogea avidementl’astronome, devinant que son interlocuteur arrivait au pointintéressant de sa communication ?

– Eh bien, dit paisiblement Ramier, celaest.

Un véritable rugissement s’échappa des lèvresd’Ulysse.

– Cela est. La preuve… la preuve.

– Je vais vous la présenter.

Et tout en fouillant de nouveau dans lecarton, le capitaine du Gypaète parla ainsi :

– À diverses reprises mon attention avaitété appelée sur la présence de points noirs à la surface blanche dela route de Copernic. Dans l’ordre des pensées où je me trouvais,je me demandai si ce n’étaient point là les Sélénites que jepressentais.

Dans l’impossibilité d’obtenir desagrandissements plus considérables de mes clichés – je chercheactuellement à résoudre ce problème et j’y réussirai – je comprisque le seul moyen de m’éclairer était de me démontrer à moi-mêmeque ces points imperceptibles étaient doués de mouvement.

– Et ?

C’était Astéras qui, incapable de se contenir,formulait cette ardente interrogation.

– J’ai appliqué la cinématographie à monexamen. Des clichés successifs obtenus ainsi m’ont permis dedéterminer la marche de mes points noirs sur la route. Voici unedes images dont il s’agit :

Et tandis qu’Astéras, les pupilles dilatées,regardait les dix clichés Ramier susurra avec une modestieaffectée :

– Un point C étant figuré sur une sectionde route A B, il est évident que si la projection cinématographiquele porte de A en B, il est doué d’un mouvement propre, c’est-à-direqu’il est animé. Or, dans la résultante de ces diverses épreuvesledit point C, occupant successivement les positions marquées surchacune, marche de A en B. Êtes-vous convaincu ?

– Oui, oui, balbutia l’astronome d’unevoix haletante. On ne saurait le nier. Des êtres animés parcourentcette route lunaire ! Mais quels sont ces vivants ! Quelssont-ils ?

Ramier leva un doigt en l’air et d’un tonprophétique :

– Patience ! Patience ! Mesgrossissements ne me permettent pas encore de répondre, maispuisque cela vous intéresse, nous chercherons ensemble ; noussurprendrons la forme de ce point animé. Allez, vous bénirez lejour où vous avez mis le pied à bord de mon Gypaète.Bientôt nous photographierons l’intérieur des cavernes où lesSélénites se réfugient, alors que la nuit de douze jours couvre lesol de leur planète.

À ces mots, Ulysse stupéfait ne trouva rien àrépondre, la voix lui manquait ; mais sa mimique expressivedisait sa curiosité.

– Vous connaissez les rayons noirs, fitcomplaisamment son interlocuteur.

On les appelle noirs, ultra violets, Rœntgen,X. Ils ont la propriété de traverser les corps opaques. Ehbien ! j’ai inventé, sauf quelques menus détails à trouverencore, des plaques photographiques insensibles aux rayonslumineux, et qui seront impressionnées par ces seuls rayons X,ainsi les rayons noirs émanant de la lune nous révèleront lessecrets de la vie sélénite !

Il semblait transfiguré ; une émotioncommunicative faisait trembler sa voix. D’un mouvement brusquel’astronome lui prit les mains et avec un accent d’inexprimableadmiration :

– Ah ! Maître ! Maître !bégaya-t-il, quel génie y a-t-il donc en vous !

La physionomie de Ramier se contracta, un rirestrident s’élança de ses lèvres.

– Du génie, mon pauvre ami Grand-Duc, –pour la première fois, il appliquait au savant le surnom dont ill’avait gratifié lors de son arrivée, – du génie, mais je suis fou,fou à lier. Vos amis l’Aigle, Milan, Mésange et Fauvette lepensent. – il désignait les assistants – on le pensait sur laterre, puisque l’on m’a enfermé à Sainte-Anne. Ah ! ah !ah ! Je suis fou ! Les sages sont ceux qui se promènenten liberté sans penser à rien. Ah ! ah ! je suis fou,fou, fou comme Salomon de Caus dont le génie s’éteignit entre lesmurs d’un cabanon.

Il aurait continué longtemps sur ce ton, siMme Hirondelle ne s’était avancée vers lui endisant avec calme :

– Oublions cela, Ramier, nous n’avonsplus rien de commun avec l’humanité !

Ces simples paroles apaisèrent le fou commepar enchantement. Son exaltation tomba, ses yeux sevoilèrent :

– C’est vrai, au fait, s’écria-t-iljoyeusement. Où avais-je la tête de me tracasser pour les terriens– et passant amicalement son bras sous celui d’Astéras. – Venez,mon cher Grand-Duc, nous allons travailler.

Poliment, il confia les autres voyageurs à safemme et s’enferma avec l’astronome qui allait devenir le confidentde ses travaux.

Chapitre 4SOUS LE CERCLE POLAIRE ARCTIQUE

Les voyageurs étaient désormais tiraillés pardes sentiments opposés. Ni la folie, ni le génie de Ramiern’étaient niables, et tandis que la première les faisait trembler,ils se sentaient pénétrés de respect pour le second.

Trois jours se passèrent ainsi. Astérasconsacrait chaque matin une heure à compléter la guérison de Maïva,puis il s’enfermait avec Ramier dans le laboratoire. Lui au moinsne souffrait pas du voyage, absorbé qu’il était par l’étudepassionnante de l’infini. Quand ses amis, un peu jaloux de sasuperbe tranquillité, la lui reprochaient, il se contentait derépondre avec un bon sourire :

– Bah ! Pourquoi metarabuster ? Je me réfugie dans la science qui fait toutoublier. Mes recherches d’ailleurs ne sont pas exemptes d’amertume,car j’ai conscience que chacun de mes efforts rapproche l’instantterrible où l’homme saura de l’infini tout ce qu’il est permis ànotre race d’en surprendre.

Et mélancoliquement il ajoutait :

– Le jour viendra où nos télescopes, deplus en plus puissants, découvriront des étoiles de plus en pluséloignées. Les points brillants, qui parsèment le ciel,augmenteront en nombre, se serreront incessamment et finiront parse toucher. Alors il faudra s’arrêter, car entre nos yeux etl’infini s’étendra un rideau de soleils. De même, le microscope,scrutant la goutte d’eau, à force de découvrir des organismes plusténus, atteindra la limite des investigations qui lui sontpermises, en rencontrant le rideau compact des infiniment petits.Ce jour-là, l’humanité aura accompli son œuvre qui est de mesurerune minime section de l’espace entre une barrière de bacilles etune barrière d’étoiles. Elle aura ainsi préparé, chaînon modestedans la chaîne sans fin des êtres, l’avènement d’une race plusvigoureuse, plus intelligente qui, à son tour, poursuivral’ascension éternelle vers la Vérité.

Puis, laissant ses auditeurs un peuabasourdis, il retournait au laboratoire.

Lavarède, Lotia, Radjpoor, Maïva lisaient.Après les repas, ils montaient sur le pont. La température serafraîchissait à chacune de ces ascensions. Évidemment leGypaète poursuivait sa course vers le Nord avec uneinconcevable rapidité.

Dès le troisième jour, les voyageurs avaientdû revêtir des casaques ouatées de plumes, queMme Hirondelle avait gracieusement mises à leurdisposition.

Le quatrième, en arrivant sur le pont, ilspoussèrent un même cri de surprise. L’aéronef planait au-dessusd’une région glacée. À perte de vue, la campagne était couverte deneige, et la configuration de la côte était indiquée par un chaostitanique de blocs de glace. Comme toujours, la pression, dans levoisinage des terres, avait disloqué l’ice-field[6] étendusur la surface de la mer. C’était un enchevêtrement indescriptibled’aiguilles, de cubes, de polyèdres. En certains endroits, soitqu’il existât un courant sous-marin constant, soit pour toute autrecause, la croûte glacée affectait la forme d’une rue bordée depalais ruinés.

– Où sommes~nous, demandaRobert ?

Ramier qui avait rejoint ses hôtesrépondit :

– Kamtchatka !

Et désignant au loin un dôme neigeux émergeantdu sol, il ajouta :

– Observatoire de Barget.

Le Français ressentit comme un choc dans lapoitrine. L’observatoire de Barget était le but indiqué par le fou,quand il avait appris que ce poste d’observation avait le premiersignalé l’apparition du Gypaète dans le ciel. Certes, lesastronomes n’avaient point cru à l’existence d’un aéronef, ilsl’avaient qualifié de « bolide irrégulier », mais leurcuriosité avait irrité Ramier, lui avait fait modifier sa route.Songeait-il donc à se venger d’une indiscrétion toutescientifique ?

Sous l’empire de ces pensées, Robertinterrogea le petit homme, et avec une crainte vague :

– Pourquoi donc êtes-vous venu en cepoint désolé du globe ?

L’autre ricana :

– Pour donner une leçon à desobservateurs impertinents.

– Mais inconscients. Ils ignoraient quelappareil ils avaient dans le champ de leur lunette.

– S’ils l’avaient su, croyez-vous qu’ilsauraient gardé le silence.

Lavarède se tut, embarrassé par cette questionsi nette.

– Vous ne le pensez pas, reprit le fou.Ils se seraient empressés de me dénoncer à tous les observatoiresde l’univers. L’humanité s’occupe de moi, je ne le veux pas, etdésormais la guerre est allumée entre les établissementsastronomiques et moi. Pour ceux-ci je serai clément, car je suispressé d’atteindre le pôle.

Le pôle ! Robert chancela.

– Le pôle ? fit-il avec effort, nousallons au pôle ?

– Aussitôt ma petite affaire avecBarget-house réglée. J’ai besoin de renouveler ma provision decarbure, et ma réserve est là-bas.

L’ancien caissier n’eut pas l’énergie deprotester, mais il lança un mauvais regard à Radjpoor, puis il seretira à l’écart. Si l’un de ses amis s’était approché de lui, ill’eût entendu murmurer avec un découragement profond :

– Ce misérable Thanis ne périra que de mamain. Au pôle nord ? moi qui étais né pour l’existencepaisible des caissiers honnêtes, on me lance vers le pôle, onm’oblige à recommencer les exploits de Behring, de Cook, deFranklin, de Bellot, de Nordenskiold, de Payer et Weyprecht, deLockrood, de Baffin, de Nansen. On me traîne dans les pays froids,alors que je ne me sens aucune vocation pour ce genre depérégrinations. Je me vengerai.

Il était en train de formuler les plusterribles serments de haine, quand Astéras, qui venait de causerquelques instants avec Ramier, accourut vers lui, et sa face ronderayonnant de joie :

– Tu ne sais pas, nous gagnons lepôle.

– Si, je le sais !

– Et tu ne te réjouis pas !

La figure de Robert exprimal’ahurissement.

– Me réjouir, quand je suis emporté versce point mystérieux qui a coûté la vie à tantd’explorateurs ?

– Ils n’avaient point unGypaète.

– Jolie invention que leGypaète.

– Tu as tort d’en médire. Songe donc,quelle gloire à notre retour lorsque nous présenterons à l’Académieun mémoire sur le pôle jusqu’à nous inabordable.

C’en était trop. La colère de Lavarèdeéclata :

– Va-t-en au diable ! Garde-toiqu’un ours blanc ne mette fin à tes rêves ambitieux. Va, va, quandtu seras dans l’estomac d’un de ces carnassiers, nous verrons biensi tu prépares des mémoires à l’Académie.

Et l’astronome voulant discuter encore, lejeune homme lui tourna le dos et quitta le pont de l’aéronef.

Il faut bien le dire, Maïva et Lotia nepartagèrent pas le courroux de l’ancien caissier. Les jeunes filless’accoutumaient à leur nouvelle existence. L’idée du dangers’affaiblissait, et même elles s’enthousiasmèrent avec Astéras à lapensée de fouler du pied le point précis que traverse l’axe idéalautour duquel s’exécute le mouvement de rotation de la terre.

Radjpoor seul ne manifesta pas son opinion.Toujours sombre, replié sur lui-même, il n’échangeait que quelquesparoles brèves avec ses compagnons de captivité.

Au fond, il enrageait de l’aventure quil’avait jeté avec eux à bord de l’aéronef. Il avait perdu laconfiance de Lotia. Le diamant d’Osiris restait en la possession deRobert. Son mécontentement était encore exacerbé par l’insistanceque mettait Maïva, à présent qu’elle prononçait quelques mots, à ledésigner toujours sous le nom de « Thanis ».

Chaque fois, il voyait tressaillirLotia ; chaque fois, il lisait dans les yeux de la fille deYacoub une irrésolution plus douloureuse ; il étouffait dedevoir réfréner sa rage, de ne pouvoir frapper celle qui ledémasquait.

Cependant, ce jour-là, le Gypaèteavait modéré sa vitesse. Il décrivait dans l’atmosphère descrochets incessants autour de l’observatoire de Barget. On eût ditun milan prêt à fondre sur sa proie.

Malgré la promesse faite par Ramier de semontrer clément, tous étaient angoissés, attendant anxieusement quele fou dévoilât son plan de vengeance.

Le jour baissa, la nuit vint, nuit opaque dontles voiles noirs cachèrent la terre. Les Européens étaientrassemblés dans le salon. Ramier pensif ne prenait aucune part àleur conversation. Il semblait attendre, et tous, comprenant qu’ilattendait l’heure de frapper, avaient le cœur serré.

Qu’allait-il faire ? Incapables des’opposer à sa volonté, les passagers du Gypaèteallaient-ils devenir les spectateurs impuissants, les complicesinvolontaires d’une criminelle vendetta ?

Soudain il se leva.

– L’heure est venue, prononça-t-il d’unevoix lente.

Il appliqua ses lèvres sur l’embouchure dutube acoustique qui se balançait le long de la paroi, et donna desordres rapides. Les assistants entendaient le murmure de sa voixsans parvenir à discerner le sens de ses paroles.

Enfin il se redressa et s’adressant à seshôtes :

– Nous allons rire. S’il vous plaît dem’accompagner, je crois que vous vous amuserez.

Sans attendre de réponse, il sortit du salon.Tous le suivirent. On gagna ainsi la chambre des machines, située àl’arrière. Là, le fou souleva une trappe découpée dans le plancher,et une échelle de fer apparut au milieu de l’ouverture béante.

On descendait donc à la cale du navire aérien,dans cette cale où Ramier enfermait ses provisions de carbure, sesvivres et ses appareils de chasse ? Sur ses pas, touss’engouffrèrent dans la trappe.

Les dispositions de ce second étagereproduisaient exactement celles du premier, le seul où lesvoyageurs eussent été admis jusqu’alors : couloir centraléclairé par des lampes électriques, et de chaque côté, des portesindiquant les divers compartiments.

Ramier ouvrit l’une d’elles et pénétra dansune salle assez spacieuse, plus large du haut que du bas, car l’unedes parois épousait la forme curviligne du navire aux approches dela quille.

Le ronflement léger de la machine indiquaitque l’appareil n’avait pas stoppé. Ramier se croisa les bras et, latête baissée, attendit. Un silence de mort pesait sur l’assistance.Qu’eût-on pu dire à ce moment solennel, où allait se produire unévénement préparé par un fou ?

Soudain le bruit des pistons cessa. Une minutelongue comme un siècle s’écoula encore, puis deux hommes del’équipage parurent.

– Allez ! ordonna Ramier !

Les matelots s’avancèrent sans hésiter vers lacloison courbe et se mirent à dévisser plusieurs boulons, quibossuaient la paroi. Le flanc du Gypaète parut sedéchirer, et tournant lentement sur ses charnières, une plaque deson revêtement s’ouvrit ainsi qu’une fenêtre.

Emporté par sa curiosité, Astéras se penchavivement. Heureusement pour le distrait astronome, Robert le saisitd’une main ferme et le ramena en arrière. En effet, sous le panneaus’ouvrait le vide. À une quinzaine de mètres plus bas, onapercevait confusément un dôme couvert de neige.

– Filez le câble, commanda Ramier.

Aussitôt les matelots déclenchèrent un treuil,que les voyageurs n’avaient pas remarqué, et par l’ouverture béanteune corde, portant à son extrémité un sac de toile, descenditlentement.

– Stop, fit encore le fou !

Le treuil enclenché, il regarda sessubordonnés et prononça ce seul mot :

– Allez.

L’un après l’autre, les marins de l’airempoignèrent le câble et se laissèrent glisser dans le vide.

Retenant leur respiration, les hôtes de Ramiersuivaient tous leurs mouvements. Ils les virent prendre pied sur lerebord du dôme qui, de même que ceux de tous les observatoires,était mobile et tournait sur des galets. Un instant, les singuliersexcursionnistes parurent chercher, puis ils atteignirent le secteurdécouvert, à travers lequel un équatorial était braqué sur le cielainsi qu’un obusier ; ils firent passer la corde par cetteentrée astronomique, qui découpait sur le dôme blanc son trianglecurviligne en noir, et disparurent à leur tour.

Dix minutes s’écoulèrent ; soudain, ainsique des diables sortant d’une boîte, les matelots émergèrent de lacoupole. Ramier actionna la manivelle du treuil, et bientôt le sacgonflé à se déchirer était hissé à bord. De nouveau le câble futfilé, et par le même procédé les matelots regagnèrent l’aéronef. Lepanneau refermé, les boulons serrés « à bloc », le fou setourna vers les assistants :

– Venez, dit-il, tandis que toute sapersonne frétillait de joie, nous allons jouir de la surprise deces bons astronomes.

Lavarède voulut l’interroger, mais déjà lepetit homme s’était enfoncé dans le couloir central.

Force fut à ses hôtes de le suivre. D’un pasrapide, tous remontèrent à la salle des machines et revinrent dansle laboratoire. En y entrant, un changement dans la disposition dulieu les frappa. Devant le tableau noir s’étalait un écran de toileblanche.

Ramier le désigna du geste :

– Ceci est l’écran d’un téléphote,appareil qui permet de voir à distance. Mon téléphote est doubléd’un téléphone. Or, mes hommes ont posé les récepteurs sur lacoupole. De la sorte, nous pourrons entendre et admirer lesastronomes, lorsqu’ils s’apercevront que les objectifs, les miroirsde leurs lunettes et de leurs télescopes ont disparu. Ces objetssont maintenant à mon bord, et par suite de sa situation àl’extrémité du monde civilisé, l’observatoire du Kamtchatka seradurant de longs mois dans l’impossibilité de les remplacer.

Adieu les observations ! Cela apprendraaux savants impertinents à mettre le nez dans mes secrets.

Tous respirèrent plus librement après cetteconfidence. En somme, la vengeance du fou n’était pas cruelle. Ledrame pressenti se terminait en vaudeville.

Et ma foi, les meilleurs d’entre les hommesétant disposés à se moquer de leurs semblables, les voyageursfurent pris d’une douce hilarité, en songeant à la mine déconfitedes astronomes kamtchatkadales devant leurs instrumentsimpuissants.

Cependant, Mme Hirondelleavait obstrué, à l’aide de volets pleins, les hublots par lesquelsfiltrait la pâle lumière des étoiles. Ramier éteignit le globeélectrique, et la salle fut plongée dans l’obscurité.

Tous les yeux se portèrent sur l’écran.Lui-même était presque noir. Toutefois, en le considérant avecattention, on distinguait vaguement les détails de l’intérieur dela coupole, dont l’image, cueillie par les récepteurs, se projetaitsur la surface de la toile.

C’était une vaste salle circulaire ; desinstruments d’optique y étaient groupés dans un pittoresquedésordre.

Personne ne s’y trouvait. Mais au fond de lapièce, une raie lumineuse, passant par les ais mal joints d’uneporte, indiquait que les habitants n’étaient pas loin.

La lanterne magique du téléphone-téléphoteprésentait son décor aux passagers attentifs de l’aéronef.

Soudain le panneau s’éclaira. La porte del’observatoire venait de s’ouvrir et l’image de deux hommes sereproduisait sur l’écran. C’étaient sans nul doute les astronomesdont les matelots de Ramier avaient violé le domicile.

Tous deux firent quelques pas dans la salle,échangeant des paroles dans un idiome incompréhensible pour lesspectateurs. C’était du russe probablement. Puis l’un s’approcha dela lunette d’observation, avec l’intention évidente de mettre l’œilà l’oculaire.

Il eut un geste de surprise et parla vivementà son compagnon.

À ce moment, Ramier fit entendre unricanement, et désignant l’écran :

– Ils s’aperçoivent que l’oculaire estenlevé. Ah ! ils vont être bien étonnés en constatant qu’il neleur reste plus une lentille, ni un miroir.

Cependant les astronomes discutaient avecanimation. Bien que le sens de leurs paroles échappât auxassistants, leur mimique était claire. Ils se demandaient où étaitl’oculaire, bien loin de soupçonner qu’à vingt mètres au-dessus deleurs têtes, des étrangers s’amusaient de leur déconvenue.

Mais la farce prenait corps. Après avoirvainement cherché, l’un des habitants de la coupole saisit unelunette, son camarade en prit une autre. Rien ne saurait peindrel’ahurissement de leurs physionomies. Les verres manquaientencore.

Alors ils se précipitèrent sur les diversinstruments à leur portée, et constatant que tous étaientdépouillés de leurs lentilles, de leurs miroirs, ils se livrèrent àla plus extravagante des pantomimes.

À leur appel, d’autres hommes accoururent, ettous, effrayés et effarés, brandissant, qui un télescope, qui unelunette, avaient l’air de fous se livrant à un sabbatfantastique.

Les voyageurs riaient aux larmes. Quelquepitié qu’ils ressentissent pour les malheureux astronomes, lecomique de la situation les prenait irrésistiblement.

Renversés sur des chaises, les yeux fixés surl’écran, ils étaient secoués par un rire inextinguible.

Enfin Ramier prit la parole.

– Cela leur apprendra à s’occuper de moi,dit-il. Maintenant reprenons la route du nord.

Appuyant sur un bouton électrique, il transmitun ordre à la machinerie. Aussitôt la vision s’effaça ; unflot de lumière remplit la chambre, et le sourd murmure de l’arbrede couche annonça aux passagers que le Gypaète seremettait en marche.

Il était tard du reste. Chacun regagna sacabine, et bientôt tout dormit à bord de l’aéronef, qui filait avecune rapidité vertigineuse au-dessus d’immenses plaines glacées.

Chapitre 5COURSE VERS LE PÔLE

Quand les Français ouvrirent les yeux, ilsremarquèrent que les vitres circulaires des hublots étaientcouvertes de fleurs de glace. Ils se levèrent et tout grelottantsprocédèrent à leur toilette.

Encore que le Gypaète fût chauffé, lefroid extérieur s’y faisait sentir.

Si pressés que fussent les jeunes gens, ilss’arrêtèrent plusieurs fois pour écouter. Il leur semblaitpercevoir le bruit d’une querelle violente. Des cris étouffés, deséclats de voix parvenaient jusqu’à eux.

Inquiets, ils se hâtèrent et coururent ausalon. Leurs compagnons y étaient déjà rassemblés, et Lotiatremblante leur apprit que Ramier venait de s’abandonner à unterrible accès de colère, dont les conséquences pouvaient êtreeffroyables.

Dès l’aube, il s’était rendu sur le pont, afinde jeter par-dessus bord les instruments dérobés à l’observatoirede Barget. Or, parmi les objets entassés en hâte dans le sac dontles matelots s’étaient munis, le fou avait découvert un exemplairedu Petit Journal vieux de six semaines déjà. Il l’avaitdéplié machinalement, et, en première page, avait lu l’entrefiletsuivant :

LA LUNE À UN KILOMÈTRE

« Une dépêche d’Amérique nous apprendque l’on monte en ce moment, à l’observatoire des MontagnesRocheuses, la plus gigantesque lunette que l’industrie ait encorefabriquée.

Longue de 220 pieds, munie de lentilles de2 mètres de diamètre, elle donnera des grossissements quilaisseront loin derrière eux tous ceux obtenus jusqu’à cejour.

Pour en donner une idée, il suffira dedire que cet instrument géant ramènera la lune à 1 kilomètre, cequi permettra enfin d’observer pratiquement la surface de notresatellite et de décider si, oui ou non, la vie y estéteinte.

C’est là un gros événement dans le mondesavant. Grâce à sa puissance extraordinaire, le nouvel enginscientifique mettra les astronomes à même de vérifierexpérimentalement certaines théories en cours. Il leur fourniranotamment la possibilité de déterminer la nature d’un astre errantdepuis plusieurs mois dans la zone d’attraction de la terre, etdont l’éclat variable, la marche irrégulière, ont mis en émoi tousles observateurs du globe. »

Ces dernières lignes s’appliquaient clairementà l’aéronef. De là, chez le fou, qui, on l’a remarqué, neprofessait pas de tendres sentiments à l’égard des observateurs,une explosion de rage dont tout le navire aérien avait retenti. Ilavait proféré à l’endroit des stations astronomiques les plusépouvantables menaces, puis s’était enfermé dans son laboratoire,laissant Lotia et Maïva éperdues de terreur.

Les Français essayèrent vainement de lesrassurer. Leurs paroles manquaient de conviction. Ils avaientl’arrière-pensée que l’articulet du Petit Journal avaitétrangement compliqué la situation.

Si le capitaine du Gypaète, emportépar son imagination maniaque, se mettait en tête d’exercer desreprésailles contre les observatoires, on ne pouvait prévoir où ils’arrêterait. Maître d’un appareil qui, par sa nature, échappait àtoute poursuite, quelles catastrophes Ramier était capable depréparer ?

Et les passagers, captifs dans les flancs del’aéronef, impuissants et désolés, devraient assister à l’œuvresinistre éclose dans une cervelle de dément.

Cependant en interrogeant les matelots, ilsapprirent que le Gypaète n’avait pas changé sa direction. Ilconservait le cap au Nord, donc la réalisation des projets du fouétait ajournée. Cette certitude rendit un peu de tranquillité auxvoyageurs. Rien n’est mobile comme la pensée d’un insensé, etpuisque l’aéronef ne se ruait pas sur l’Amérique, il y avait lieud’espérer que l’incident n’aurait pas de suites.

– Au surplus, déclara Robert, troishommes résolus, unis pour un même but, sauront bien venir à boutd’un fou.

– Où prends-tu trois hommes, questionnaUlysse, tandis que les yeux noirs de Lotia se posaient avec unesurprise mal dissimulée sur l’ancien caissier ?

– Je les prends où ils se trouvent. Toi,moi et le seigneur Radjpoor. Ennemis pour tout le reste, il mesemble sage de nous allier, lui et moi, pour la cause del’humanité.

L’Hindou répondit par un geste vague.Acquiescement ou refus, on n’aurait su l’affirmer.

Pour Lotia, elle murmura comme malgré elle,une rougeur montant à ses joues veloutées :

– Thanis ou Lavarède, votre pensée estbonne et généreuse. Si une femme peut vous aider dans la tâche quevous assumez, je serai heureuse de vous apporter mon concours.

Robert la regarda, un rayonnement joyeuxéclairait son visage. Il ouvrit la bouche comme pour prononcer lesmots dont son cœur était plein. Mais une réflexion arrêta la parolesur ses lèvres, et ce fut seulement après un instant de silencequ’il articula froidement :

– Attendons, Mlle Lotia.Ma petite démonstration batailleuse est peut-être injustifiée,partant ridicule. Il nous suffira, sans doute, pour écarter lesmalheurs que prévoit notre imagination trop prompte, de parler àM. Ramier qui, au fond, est un excellent homme.

Mais l’éclat de ses yeux, le frémissement detout son être qui se communiquait à sa voix, juraient avec soncalme voulu. Lotia comprit-elle tout ce qu’il ne disait pas ?Mystère ! Toujours est-il qu’elle détourna la tête, et que sespaupières frangées de longs cils s’abaissèrent.

Mouvement inutile. Maïva l’observait.Doucement la petite se glissa auprès de Robert et désignant lafille de Yacoub de la main, montrant ses yeux clos, elle dit toutbas, avec ce charme hésitant des premiers bégaiements :

– Larmes. Pleure.

Lavarède parut prêt à s’élancer vers la jolieÉgyptienne. Mais il se contint. Il sentait que le courantsympathique s’établissait entre elle et lui. Il ne fallait pas, parune expansion intempestive, compromettre l’avenir. Comme il étaitloin le moment où, lui donnant sa main selon le rite d’Égypte, lajeune fille lui crachait à la face, avec l’accent d’une hainesauvage, cette affirmation :

– C’est pour la patrie !

Maintenant de douces larmes coulaient sur sesjoues. Le doute s’était implanté dans son esprit. Elle n’osait plusaccuser, et l’indécision de sa pensée s’était trahie tout à l’heureencore.

– Thanis ou Lavarède, avait-elle dit.

Radjpoor songeait aux mêmes choses. Lessourcils froncés, l’œil dur, il assistait au triomphe de ceFrançais maudit, dont il avait imaginé faire un jouet. Est-ce quedécidément il perdrait la partie ? Le diamant d’Osiris, l’âmede Lotia lui échapperaient en même temps ? Non cela ne seraitpas. Il saurait bien tisser une trame si serrée que Robert y seraitdéfinitivement emprisonné, que la défiance ressusciterait dans lecœur de la jeune fille !

Et tandis qu’il cherchait les mensongespropices à son dessein, Lavarède, désireux de mettre fin à unescène qui, en se prolongeant, devenait embarrassante, empoignal’Astronome par le bras et l’entraînant vers la porte :

– Arrive, nous allons un peu catéchiserRamier, nous assurer de ses dispositions. Et si nous le trouvonstrop menaçant pour la tranquillité de l’observatoire des MontagnesRocheuses, nous verrons ce qu’il conviendra de faire pour déjouerses projets.

Et tous deux sortirent, accompagnés par unregard bienveillant de Lotia.

– Ah ! murmura la fille de Yacoubquand ils eurent disparu, qui me dira où est la vérité ?

– Moi, fit une voix douce auprèsd’elle.

Maïva s’était approchée sans bruit, etlentement, le bras étendu vers la porte close :

– Vérité là… Eux vrais.

Puis braquant son index accusateur surRadjpoor.

– Lui… mentir… Thanis !Thanis !

Lotia cacha sa tête dans ses mains ets’absorba en de profondes réflexions. Durant ce temps, Robert etson ami frappaient à l’huis du laboratoire où Ramier s’étaitenfermé.

Mais ils eurent beau heurter, appeler, senommer, le battant ne tourna pas sur ses gonds ; aucun bruitne leur répondit. De guerre lasse, ils revinrent au salon, sepromettant bien de voir le fou dans la journée.

Vaine promesse. Le capitaine duGypaète ne se montra pas. Lassés d’errer dans le couloircentral, les voyageurs, après s’être emmitouflés de fourrures, – ouplus exactement de houppelandes doublées de plumes – prirent leparti de monter sur le pont.

Il faisait un froid intense. À quelquescentaines de mètres au dessous de l’aéronef, fuyait vers le sud,avec la rapidité d’un express, un océan figé par la gelée. C’étaitl’ice-field immense des mers polaires, uni, monotone, décourageant.Parfois des îles se devinaient aux brusques mouvements de la croûteglacée qui, brisée sur leurs côtes, se solidifiait en icebergs, enaiguilles, en éminences formées de blocs mal équilibrés quisemblaient prêts à tomber.

Une tristesse infinie montait de la plaineblanche dans l’air froid. Et comme ils regardaient sans parler cepaysage désolé, une même émotion fit battre leurs cœurs àl’unisson. Sous une croûte de neige durcie un navire, une épaveétait là.

On ne pouvait en douter. Les formes dubâtiment, alourdies par le manteau de glace, restaient trop nettes,trop précises, pour que l’on pût supposer qu’il y avait dans sasilhouette un simple jeu de la nature.

Du reste, en approchant, les voyageursreconnurent les mâts, rompus par le milieu et trouant encore lelinceul blanc dont l’épave était recouverte. Sur le gaillardd’arrière, des ours blanc grattaient furieusement la neige.Peut-être flairaient-ils des cadavres enfermés dans ce bateau perduau milieu de l’immensité polaire. Une plaque de glace se détachasoudain sous leurs griffes, démasquant une partie du tableaud’arrière, et Robert, Astéras, Lotia lurent en même temps.

…RAM

Le nom du navire abandonné se terminait parces trois lettres, seules visibles.

À tous vint la même idée. Ce fut Ulysse quil’exprima d’un ton assourdi :

– Serait-ce le Fram ?

Le Fram ! Ce nom rappelait celuid’un héros de la science : Nansen, le hardi Scandinave, qui afait construire un bateau de forme spéciale pour résister à lapression des glaces, et qui est parti vers ce pôle Nord, tombelointaine de tant de vaillants explorateurs. Il se flattaitd’arriver là où nul encore n’a pris le pied, en s’abandonnant auxcourants qui vont de l’Atlantique au Pacifique en traversantdiamétralement le cercle polaire. Depuis son départ, aucunenouvelle n’est parvenue en Europe. Poursuit-il son audacieuseexpédition ? Ou bien ce navire abandonné, entraînéirrésistiblement dans la marche lente de la plaine de glace, est-ille sien ? Son courage, son énergie, son dévouement surhumainn’ont-ils abouti qu’à une catastrophe, et faut-il ajouter son nomau martyrologe déjà long des régions arctiques ?[7]

Voilà ce que les voyageurs se demandaient toutbas.

Que ce fût le Fram ou tout autrevaisseau, le navire désert disait la catastrophe. Captif de labanquise, voyant les vivres s’épuiser, l’équipage sans doute avaitabandonné le bateau. Il avait confectionné des traîneaux, étaitparti à l’aventure, marquant sa route de cadavres. Et peut-être ence moment même, à bout de forces et de provisions, le derniersurvivant du drame tombait-il anéanti en un coin perdu del’ice-field.

Les Français se le représentaient couché surle sol glacé, rampant encore vers le Sud, vers le soleil, dans undernier transport de volonté, et puis, brisé par ce suprême effort,s’allongeant pour mourir, les membres raidis par le froid, glaçondéjà et vivant encore, ultime torture, les espérances déçues et lesimpitoyables regrets.

L’aéronef ne ralentit pas sa course,indifférent à l’épave qu’il laissait en arrière. Transis, affligés,Robert, l’astronome et l’Égyptienne redescendirent au salon. Ramiern’avait pas paru. À déjeuner, à dîner, il fut également invisible.Mme Hirondelle ne semblait pas émue par ce brusqueamour de l’isolement. Elle pria ses hôtes d’excuser son mari, trèsoccupé, dit-elle ingénument, et parla tranquillement comme àl’ordinaire des menus incidents du bord.

– Demain, conclut-elle au moment où lespassagers prenaient congé d’elle pour s’aller coucher, demain nousserons au pôle. Vous verrez comme la nature avait préparé unsplendide appartement à notre Gypaète.

Sur ces paroles énigmatiques, elle souhaita lebonsoir à ses hôtes et s’éloigna.

Rentrés dans leur cabine, Robert et Ulyssedécidèrent que, Ramier fuyant toute explication, ils s’opposeraientde vive force à ses projets criminels, car ils ne doutaient plus deleur existence ! Pour cela, il leur fallait se procurer desarmes.

– Eh, déclara l’astronome, dans la piècevoisine du laboratoire, il y a des fusils.

– Des fusils, s’écria Lavarède avecjoie ?

– Oh ! ce ne sont pas des armescomme tu as l’habitude d’en voir. Ce sont des carabines à carbure Zde l’invention de Ramier.

– Des carabines à carbure… Voilà une idéede fou !

– Et même de sage, riposta l’astronome.Je suis convaincu que l’industriel qui l’exploiterait feraitfortune dans notre beau pays de France.

– Comment ? c’est sérieux ?

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Lachose m’a intéressé à ce point que j’en ai pris un croquis sur moncarnet.

Et, tirant son portefeuille de sa poche,Ulysse mit sous les yeux de son ami la page où s’étalaient lesfigures que voici :

– Du diable si j’y comprends un traîtremot ! grommela Robert en se grattant l’oreille.

– C’est pourtant simple.

– La simplicité scientifique, je connaisça. Après quinze années d’études, on arrive à la goûter. Tu feraisbien de m’expliquer…

– Volontiers. La crosse, qui s’ouvrecomme une boîte, est divisée en trois compartiments. Le premier, A,renferme douze balles de nickel ; le second, B, contient unaccumulateur électrique, et le troisième, C, est tout bonnement unréservoir à carbure liquide analogue à l’acétylène. Le problème estcelui-ci : Étant donné que le carbure Z gazeux, mélangé àl’air dans une certaine proportion, forme une combinaison détonantedont la moindre étincelle détermine l’explosion, il s’agit, par unmouvement très simple, d’amener automatiquement la balle en E,extrémité intérieure du canon, le carbure et l’air dans la chambred’explosion K prime.

– Catherine ? fit ironiquementLavarède.

– Non, K prime, et de les mettre enprésence d’une étincelle électrique.

– Comme tu le disais à l’instant, rienn’est moins compliqué. Du reste, on te prierait de hisser lePanthéon sur l’arc de l’Étoile que tu ne t’étonnerais pas.

Astéras eut un sourire bonasse :

– Attends donc, sempiternel railleur.Remarque la gâchette GG’. Tu veux charger ton arme.

Tu pousses la gâchette d’arrière enavant ; la tige G pousse le culot du godet D, qui pivote etverse la balle sur le plan incliné F qui l’amène en F’. Cela fait,tu vises le but à atteindre, et tu presses la gâchette d’avant enarrière.

Qu’arrive-t-il ?

La tige G fait basculer le godet D en sensinverse de tout à l’heure, ce qui permet à la balle suivante devenir s’y placer. De plus, le mouvement du godet actionne lasoupape J qui cesse de fermer le réservoir de carbure. Une ou deuxgouttes tombent dans la chambre de volatilisation K et remplissentde vapeurs K et K’. Or la chambre K’contient déjà de l’air puisque,par le canon de l’arme, elle est en communication avecl’atmosphère. Le mélange détonant est obtenu, il ne manque plus quel’étincelle qui l’enflammera.

– C’est curieux, murmura l’anciencaissier, intéressé malgré lui.

– Tu y viens, mon bel ami. Eh bien !admire l’ingéniosité de l’inventeur.

Le godet D, basculant sous la poussée dulevier G’, touche l’accumulateur de son bord et établit le courantélectrique, qui produit une étincelle entre les pointes l et l’, aubeau milieu du gaz détonant. Explosion, dilatation brusque etprojection de la balle au dehors. La portée est de douze à quatorzecents mètres. As-tu compris maintenant ?

– Si j’ai compris mais c’est-à-dire queje n’ai qu’un désir : avoir une de ces carabines entre lesmains pour te montrer si je sais m’en servir.

– Je crois que Ramier nous en confierasans difficulté.

L’ancien caissier accueillit cette affirmationpar une moue dubitative.

– Tu doutes ? reprit Astéras.

– Ma foi, il n’est pas assez fou pourarmer ses prisonniers.

– Voilà en quoi tu te trompes.

– Tu as l’air sûr de ton fait ?

– Je le suis, puisqu’il m’a développé sesidées à ce sujet.

– Et ces idées… ?

– Sont fort raisonnables. En me montrantses fusils, il me dit : La salle n’est jamais fermée, s’ilvous paraît agréable de tirer quelques oiseaux au vol, il voussuffira de prendre les armes au râtelier et de garnir la crosse deprojectiles. Les accumulateurs et le réservoir sont toujourschargés.

– Il t’a dit cela ?

– En propres termes. Et comme je nepouvais dissimuler ma surprise, il devina ce qui se passait dans matête, et ajouta négligemment : « Cela m’est égal de vousvoir armés, puisque vous ne pouvez tourner vos armes contremoi ».

– Comment ? nous ne pouvonspas ? interrompit Lavarède avec violence.

– Eh non, mon pauvre Robert, car nousignorons la manière de diriger le Gypaète ; aussi, ennous révoltant, en réduisant Ramier à l’impuissance, nous ferionsune chose assez semblable à un suicide, car notre navigation seterminerait vraisemblablement par une chute vertigineuse.

– Nous le forcerions bien à nousindiquer…

– Lui ? Tu ne le connais pas. Il seferait hacher plutôt que de divulguer le détail de samécanique.

– Alors, des armes nous sont inutiles,puisque nous sommes dans l’impossibilité de nous opposer à sesdesseins.

– Aussi je n’en considère qu’une commeayant une valeur.

– Laquelle, je te prie ?

– La persuasion, ami Robert, lapersuasion.

Puis, commençant à se dévêtir, l’astronomeajouta :

– Mais il est l’heure de dormir ;couchons-nous…

– Et la nuit portant conseil…

– Nous aurons peut-être trouvé demain lemoyen de concilier le soin de notre sécurité avec le salut desastronomes des Montagnes Rocheuses.

Chapitre 6LA PÊCHE À L’OURS

Le jour venait à peine de poindre, que déjàles Français sortaient de leur cabine. Dans le couloir central, uncourant d’air glacial les surprit désagréablement.

– Bigre, s’écria Lavarède, le panneau dupont est ouvert. Hâtons-nous de nous réfugier au salon ; sanscela nous allons être « frappés » comme de simplescarafes.

Et déjà il poussait la porte de la piècedésignée, quand une réflexion lui vint :

– Mais j’y songe. Si le panneau estouvert, c’est que quelqu’un est sur le pont. Sans doute Ramier qui,à cette heure matinale, pense ne pas être dérangé.

– Cela est possible, appuyal’astronome.

– Alors, tâchons de le surprendre…

– Et surtout d’apprendre ses projets.

D’un pas pressé, Robert s’élança dans lecouloir, mais Astéras l’arrêta brusquement.

– Un moment, cher ami, revêtons d’abordnos manteaux de plumes et nos couvre-chefs. Sous ces latitudesinclémentes, la moindre imprudence peut être mortelle.

L’observation était juste, et maintes fois lesnavigateurs des régions boréales ont été frappés de congestion pouravoir négligé de se vêtir suffisamment. Robert le comprit et,nonobstant son impatience, s’emmitoufla avec soin.

Mais cet hommage rendu à la prudence, ilcourut au panneau, escalada l’échelle de fer et sauta sur lepont.

À l’avant, le fou, accoudé sur la balustrade,regardait fixement vers le Nord.

– Nous le tenons, murmura l’astronome quirejoignait son impétueux compagnon.

Ils se glissèrent auprès de Ramier qui,absorbé dans sa contemplation, n’avait pas remarqué leur venue, et,s’accoudant de chaque côté du petit homme, ils dirent avec untouchant ensemble :

– Bonjour, M. Ramier, comment vousportez-vous ?

L’insensé tressaillit, un nuage passa sur sestraits, mais, se remettant soudain, il répondit d’un ton de bonnehumeur :

– Aussi bien que possible, maisvous-mêmes ne semblez point malades.

Puis avec un sourire peut-êtreironique :

– Il paraît que vous vous faites auxhabitudes du bord, vous devenez matineux.

Lavarède échangea un coup d’œil avec Ulysse.La pseudo-question du capitaine du Gypaète lui fournissaitune entrée en matière.

– Oh ! reprit-il d’un air détaché,ce n’est point précisément par plaisir que nous nous sommes levéssi tôt ; je dois à la vérité d’avouer que l’inquiétude y estbien pour quelque chose.

– L’inquiétude ?

– Elle-même. Nous ne vous avons pasaperçu hier. Or, sachant qu’un article du Petit Journalvous avait irrité, nous craignions…

– Oui, interrompit le maniaque d’un tonsombre, il m’a profondément irrité.

Une lueur fauve s’était allumée dans sesyeux :

– J’ai fui l’humanité, continua-t-ilcomme se parlant à lui-même. Je n’ai plus rien de commun avec elle.Je ne lui demande rien, et elle prétend me torturer de sacuriosité. Ils trouvent naturel d’installer une lunette géante surles Montagnes Rocheuses, pour violer le secret de mon existence.Fous qui ne comprennent pas que je puis réduire leurs projets ànéant.

– Vous voulez empêcher le montage de lalunette ?

– Certes, glapit le petit homme. Il fautun exemple, je le donnerai. Je raserai cet observatoire maudit.J’ai dans mes soutes des cartouches de carbure Z, dont la puissanceexplosive est infinie. S’il me plaisait, je réduirais Londres ouParis en poussière. Dans quelques jours, l’observatoire desMontagnes Rocheuses ne sera plus qu’un monceau de ruines.

– Vous ne ferez pas cela, gronda Robertoubliant toute prudence devant l’immensité de la catastropheannoncée.

Le fou se redressa comme s’il avait été piquépar un serpent. Avec un ricanement rageur, il demanda :

– Qui donc m’en empêcherait ?

– Moi ! articula nettement l’anciencaissier.

– Vous ?

Ramier jeta ses mains comme des pinces sur lesbras de son interlocuteur :

– Vous. Voilà la gratitude humaine. Onsauve la vie aux gens, on les reçoit dans sa demeure. Aussitôt ilsprétendent commander. Misérable ! il ne tient qu’à moi de tepunir. Que j’appelle mes matelots, ils te saisiront, teprécipiteront dans l’espace, et ta carcasse ira se briser sur lasurface de l’ice-field.

Les jeunes gens ne purent se défendre d’unfrisson en entendant cette terrible menace, que l’insensé étaithomme à mettre à exécution.

Mais avec la mobilité d’impressions quicaractérise les fous, Ramier lâcha soudain Robert. Il se prit àrire nerveusement.

– Même si tu me réduisais àl’impuissance, dit-il, que ferais-tu ? Saurais-tu diriger levol du Gypaète ? Va, va, tes révoltes sontplatoniques ; tu ne peux me nuire sans signer ton arrêt demort. C’est pour cela que je te pardonne.

Un silence suivit.

– Votre hospitalité est horrible, repritenfin Lavarède ; vous nous contraignez à assister impassiblesau plus monstrueux des crimes.

Le fou eut un nouveau ricanement :

– Ce que tu appelles crime, je le nomme,moi, justice. Au reste, je ne veux pas discuter. Si ma société tepèse, rien ne t’empêche de la fuir. Va-t-en !

– Eh ! vous savez bien que je ne lepuis pas. Vous parlez d’évasion à un homme prisonnier del’espace ; mais si vous persistez dans votre détermination, jevous en conjure, abandonnez-nous dans le désert de glace…

– Avec les jeunes filles quit’accompagnent, questionna ironiquement Ramier ?

Du coup, Robert pâlit. Quelque horreur qu’ileût pour le crime qui s’apprêtait, il ne devait pas condamner à ladouloureuse agonie du froid, de la faim deux êtres innocents :Lotia ! Maïva !

– Oh ! s’écria-t-il, vous vous jouezde moi. Et pourtant je ne veux pas être votre complice.

– Ah ! fit en riant le capitaine duGypaète. C’est là que le bât vous blesse, Monsieurl’Aigle. Rassurez-vous. Vous ne serez pas complice, non plus quevos amis.

Et arrêtant l’interrogation prête à s’échapperdes lèvres du Français :

– Ne demandez pas d’explications, ceserait inutile. Contentez-vous de ma parole : Vous ne serezpas complices.

Puis, d’un ton brusquement changé :

– Abandonnons ce sujet de conversationqui nous divise. Savez-vous ce que je regardais lors de votrearrivée ? Non ! Eh bien je vais vous rapprendre. Vousn’ignorez pas sans doute que les phoques, amphibies qui, ainsi quenous, sont doués de la respiration pulmonaire, se ménagent, dans lacroûte glacée dont la mer est couverte, des sortes de puits, parlesquels ils remontent à la surface et renouvellent leur provisiond’air.

– En effet, répliquèrent les amisinterloqués par le brusque crochet que faisait l’entretien.

– Parfait ! Nous arrivons dans unerégion où ces intéressants animaux pullulent. Rien d’étonnant àcela, l’homme n’a jamais pénétré dans ces solitudes ; noussommes par 88° de latitude Nord.

– 88 degrés, répéta l’astronome, à deuxdegrés du pôle ?

– Oui, affirma tranquillement le fou,nous parviendrons au pôle même dans la journée, mais il ne s’agitpas de cela. Les phoques abondent et je veux vous régaler duspectacle d’une chasse comme nous les pratiquons.

– Une chasse ?

– Au filet. Tenez, nous approchons duterritoire giboyeux. Apercevez-vous ces ouvertures à la surface duchamp de glace ?

– Ce sont les trous desphoques ?

– Précisément. Venez, Messieurs, nousallons déjeuner, et ensuite nous prendrons des fusils.

Lavarède eut un haut le corps.

– Des fusils ?

– Naturellement. Quand l’animal est hisséà bord, il faut bien l’abattre. Et puis, il peut vous être agréablede canarder au vol quelque pièce de gibier. Sur ce, à table. Un bolde chocolat n’est pas à dédaigner par ce froid. Nous ferons lesecond déjeuner au pôle.

Le petit homme, tout en parlant, gagnaitl’écoutille et s’engageait sur l’échelle de fer.

Lavarède retint son ami en arrière :

– Des armes, fit-il à voix basse, il vanous donner des armes.

– Ne te l’avais-je pas dit ? Va, ilest bien certain que nous n’en userons pas contre lui.

– C’est égal, riposta l’ancien caissier,je ne serai pas fâché d’être armé. Et à son tour, il s’engouffradans l’écoutille.

Déjà Lotia, Maïva et Radjpoor étaientrassemblés dans la salle à manger où Mme Hirondelleremplissait ses devoirs de maîtresse de maison volante avec unebonne grâce parfaite.

L’annonce de la chasse au phoque futaccueillie avec enthousiasme. C’était une distraction pour lesprisonniers, une trêve à leurs pensées moroses.

Le chocolat accompagné de rôties beurréesdisparut avec une rapidité merveilleuse. Sur la fin du repas,Ramier s’absenta un moment, puis revint en disant :

– Mes hommes ont préparé l’affût. Quandil vous plaira, nous ouvrirons la chasse.

En même temps, il tendait à Robert et à Ulyssedes fusils à carbure qu’il rapportait.

Tous se levèrent en tumulte, et, dans lestraces du fou, se rendirent à l’étage inférieur de l’aéronef. Maiscette fois, ils ne pénétrèrent pas dans la salle qu’ils avaientoccupée pendant le pillage de l’observatoire de Barlet. Leur guideles conduisit dans une pièce plus spacieuse, située à l’avant dunavire aérien.

En y entrant, ils eurent un cri d’admirationangoissée. Au centre du plancher, un large panneau enlevé, laissaitun trou béant, à travers lequel on apercevait ; à deux centsmètres plus bas, la nappe blanche de l’ice-field.

Autour de l’ouverture, courait une légèrebalustrade mobile ; au-dessus, une grosse poulie, fixée auplafond, laissait se dérouler un câble, dont une extrémité pendaitau dehors, tandis que l’autre était attachée à un treuil placé prèsde la muraille. En se penchant, les voyageurs virent, se balançantau bout libre de la corde, une vaste poche en filet. Leurs lèvress’écartèrent pour sourire. Ils se souvenaient que c’était par cettevoie, peu poétique, qu’ils avaient été apportés dans l’aéronef.

Cependant la poulie cessa de tourner. Unmatelot, debout près du treuil, venait d’embrayer. Le filet rasaitle sol.

– Tout est paré, déclara le fou. À vous,Mesdames, de choisir votre victime. Du geste il désignaitl’ice-field, dont la blancheur était tachée de formes noires etmouvantes.

– Les phoques sont au rendez-vous,continua-t-il gaiement. Ne les faisons pas attendre.

Une minute s’écoula. Lotia, Maïva,Mme Hirondelle scrutaient la plaine de glace,considérant les monstres marins qui se traînaient péniblement à sasurface. Bientôt leurs regards s’arrêtèrent sur un superbe animalqui, paresseusement étendu au pied d’un monticule de neige,semblait dormir.

Elles le montrèrent à Ramier.

– Puisque celui-ci obtient vospréférences, fit galamment le petit homme, nous allons lui fournirle moyen de s’élever jusqu’à vous pour vous présenter seshommages.

Il se pencha sur le tube acoustiquecommuniquant avec la chambre des machines.

Aussitôt le Gypaète évolua, et, à unevitesse modérée, se dirigea vers l’éminence auprès de laquellereposait le phoque.

À mesure que l’on approchait, on distinguaitmieux l’animal. Il mesurait environ sept pieds de long etreprésentait un superbe échantillon de son espèce.

Il ne bougeait pas, plongé dans une doucequiétude provenant de l’ignorance du danger. Les bêtes, en effet,ne deviennent timides et craintives que lorsqu’elles ont vul’homme, ce roi de la création, dont la mission semble être dedétruire.

Le Gypaète s’avançait toujours. Le filetrasait le sol à 50 mètres de la proie convoitée, quand ungrognement formidable retentit. Tous eurent un brusque mouvement desurprise.

– Il y a un ours blanc aux environs, secontenta de dire Ramier, mais cela nous est égal.

Par bonheur, il ne s’est pas trahi plus tôt,sans cela notre gibier nous aurait échappé. Voyez comme il se hâtevers son trou.

En effet, le phoque tiré de son sommeil par lerugissement du terrible carnassier du cercle arctique, rampait surla terre aussi rapidement que le lui permettait saconformation.

Longeant l’éminence, il cherchait évidemment àatteindre un trou ouvert à peu de distance.

Tout occupé d’échapper à l’ours, qui demeuraitinvisible, le malheureux amphibie n’aperçut pas la poche béantedont il était menacé.

– Au treuil, ordonna soudain Ramier.

Tous tournèrent les yeux vers le matelotpréposé à la manœuvre de l’appareil.

À ce moment même, le filet happait le phoque.Une secousse légère ébranla le navire aérien, et presque aussitôtle déclic du treuil se fit entendre. Courbé sur la manivelle, lesubordonné du fou remontait le filet.

– Mâtin, murmura-t-il, c’estlourd !

Sur un signe de Ramier, tous s’étaient reculésjusqu’à la cloison ; la balustrade s’était abaissée, dégageantles abords de l’ouverture. Le matelot continuait à tournerpéniblement la manivelle.

– Un peu de courage, cria le fou, onaperçoit la partie supérieure du filet. Quelques tours du treuil,et le sac entrait dans la salle ; le panneau se refermait delui-même avec un claquement sec, et tous se précipitaient en avantpour admirer leur capture.

Mais ils s’arrêtent dans leur élan.

Le grognement de l’ours polaire a résonné denouveau, et cette fois dans la salle même où ils se trouvent.

– Qu’est cela ? glapit Ramier.

Comme pour lui répondre, l’ouverture du filets’écarte, distendue par une force irrésistible, et une tête énorme,velue, couverte de poils blancs hérissés se montre.

Cette apparition soulève une clameuréperdue :

– Un ours blanc !

C’en est un, en effet, et de taille colossale.Tout à l’heure, sur l’ice-field, il guettait le même gibier que leschasseurs.

Masqué par l’éminence de neige, il se glissaitvers lui. Il s’était élancé au moment même où le filet enlevaitl’amphibie, et il avait roulé au fond du sac en même temps que saproie.

Maintenant de ses griffes puissantes, illacère les mailles qui entravent ses mouvements.

En dix secondes il est libre ; il marchesur les chasseurs épouvantés, balançant lourdement sa tête, faisantcraquer ses dents aiguës, promenant sur ses ennemis son regardrouge comme pour choisir celui qu’il va dévorer.

Lotia, pétrifiée d’épouvante, subit une sortede fascination. Inconsciemment elle fait un pas en avant, elle vase jeter dans les griffes du carnassier, mais Lavarède la voit, ilse précipite, la repousse, et, dans l’espace d’un éclair,introduisant le canon de sa carabine dans la gueule du fauve, ilpresse la gâchette.

Une détonation sèche éclate. Un jet de sangs’échappe de la gueule menaçante. L’ours a un effroyablesoubresaut.

Un instant il demeure debout, tremblant surses pattes trapues, puis il roule sur le plancher, renversant dansune convulsion suprême, celui qui vient de lui faire sauter lecrâne.

Le jeune homme se relève de suite, un peufroissé mais sans blessures, et tandis que l’on s’empresse autourde lui, le fou, déjà remis en possession de son sang-froid, assommele phoque étendu sur le sol, cause innocente du drame qui a faillicoûter la vie à la fille de Yacoub.

Chapitre 7UN CADEAU PRINCIER

En voyant tomber Robert, Lotia avait fait unpas vers lui ; mais lorsqu’il se releva, elle s’enfuit. LeFrançais, tout étourdi encore de l’aventure, ne remarqua pasl’étrangeté de sa conduite.

Ce fut seulement quand Ramier l’invita àquitter la cale, afin de laisser les matelots dépecer les animauxcouchés sur le plancher, qu’il s’aperçut de l’absence del’Égyptienne.

Ce lui fut une tristesse aiguë. Pour laseconde fois, il se jetait entre elle et la mort. Pour la secondefois, elle ne croyait pas lui devoir un remerciement. Combientenace était donc la haine de la jeune fille. Depuis quelquesjours, elle semblait douter que Lavarède fût le cruel Thanis, filsde l’assassin de sa mère. Il avait espéré que l’abîme, creusé entrelui et celle que les Néo-Égyptiens lui avaient donnée pour épouse,allait se combler. Et soudain, le précipice se faisait plusprofond, plus infranchissable. Il exposait sa vie pour elle, ellelui refusait le merci banal qu’un adversaire quelconque lui eûtaccordé sans difficulté.

Astéras devina sa pensée – il lui était pousséde grandes délicatesses de cœur depuis qu’il enseignait la parole àMaïva, – la petite muette aussi comprit, car ils se placèrent dechaque côté de Robert ; chacun saisit une main du jeune hommeet la serra énergiquement, sans une parole.

Qu’eussent-ils pu dire d’ailleurs pouramoindrir l’affliction de leur ami. Sa douleur était de celles queles mots ne sauraient guérir. Il fallait se borner à lui montrerqu’il n’était pas isolé, que des amitiés sincères l’entouraient,que l’ingratitude d’une seule ne devait pas le conduire à lamisanthropie.

C’est ainsi qu’ils regagnèrent le salon.

Radjpoor s’y trouvait déjà, nonchalammentétendu sur un divan. Il ne se dérangea pas à l’entrée de ceux qu’ilavait entraînés dans une aventure sans issue. Il ne fit pas unmouvement, lorsque Ramier et Mme Hirondelles’étonnèrent naïvement de la brusque retraite de Lotia. Etpourtant, de son regard sombre il étudiait la physionomie deRobert. Il vit la souffrance de ce dernier, et un fugitif souriredesserra ses lèvres.

Allons, tout n’était pas perdu ! La fillede Yacoub luttait contre le courant de sympathie qui l’entraînaitvers le Français. Un coup frappé juste l’éloignerait de lui àjamais.

Et ce coup, il le porterait dans la journéemême. Dans son cerveau fécond en ruses, une idée était née. Lediamant d’Osiris, gardé pieusement durant les siècles par lesprêtres d’Axoum, ce diamant dont la cachette n’avait jamais étérévélée, malgré les tortures musulmanes, malgré les menacesanglaises, ce bijou, destiné à l’avènement d’une ère de libertépour le peuple d’Égypte, il allait l’utiliser pour terrasser laloyauté de Robert, pour déchirer l’âme délicate de Lotia.

Ramier se retira au bout d’un instant pours’enfermer dans son laboratoire. Quant àMme Hirondelle, désireuse de présider elle-même àla confection d’une sauce inédite, elle s’excusa auprès de seshôtes et se rendit à la cuisine de l’aéronef.

Robert, Maïva, Astéras et l’Hindou restèrentseuls en présence.

Aucun n’avait envie de parler. Allongés surleurs sièges, l’œil vague, ils demeuraient immobiles sous le lourdsilence pesant sur eux.

Soudain un bruit léger leur fit tourner latête. La porte venait de glisser sans bruit sur ses gonds, et Lotiase tenait debout sur le seuil.

L’Égyptienne était pâle, ses yeux rougisdisaient qu’elle avait pleuré. Toute sa personne trahissaitl’affaissement dont est toujours suivie une lutte morale.

Elle s’appuya un instant au chambranle, commesi ses jambes refusaient de la soutenir, puis son gracieux visagese contracta. On voyait que sa volonté tendait ses nerfs, et d’unpas lent, hésitant, elle marcha vers Lavarède.

Il la regardait venir, troublé de son trouble,brisé par son émotion, n’osant lui parler. Il voulut se lever,aller à sa rencontre, mais il retomba sur son siège. Ses membreslui refusaient le service.

Quand elle fut devant lui, elle pâlit encoreet sa poitrine se soulevant à coups précipités, elle murmura d’unevoix basse, à peine distincte :

– En Abyssinie, devant une panthèrenoire, vous vous êtes précipité sans armes pour me protéger. Tout àl’heure encore vous m’avez sauvée. Je ne veux pas que vous mecroyiez ingrate. Pourquoi ma pensée est-elle ainsi faite ? Jel’ignore, mais cela est ainsi. Je sens peut-être que vous m’êtesdévoué, entièrement dévoué, mais je songe en même temps quepeut-être, malgré vos dénégations, vous êtes Thanis, le fils dumeurtrier de ma mère Aïssa. J’ai juré de vous haïr, et cependantvous êtes mon sauveur. Je suis pénétrée de reconnaissance et je nedois pas l’exprimer, car on ne peut à la fois être l’obligé etl’ennemi. Ah ! si vous avez dit vrai, si vous n’êtes pas dusang de celui qui a frappé, parlez, donnez-moi une preuve de votreinnocence, donnez-moi l’apaisement de l’esprit.

– Eh ! fit tranquillement Astéras,les preuves abondent. Ma parole d’abord, à moi qui suis l’ami deRobert, celle de Maïva ensuite, qui fut l’esclave du seigneurRadjpoor et pénétra ses combinaisons.

L’esclave se dressa d’un mouvement ; samain mignonne se tendit vers l’Hindou :

– Thanis ! lui ; lui,Thanis !

Sans un geste, celui-ci avait écouté. Àl’accusation précise de Maïva, il répondit par un ricanementironique :

– Ah ! Lotia est sur le point derenier le sang des Hador, elle va pactiser avec l’ennemi de sarace, avec l’homme qui a menti aux siens, qui s’est dérobé audevoir, à la cause de l’indépendance égyptienne.

D’un regard anxieux, la fille de Yacoubinterrogea Lavarède :

– Eh ! gémit le jeune homme, quevous dirai-je que je ne vous aie déjà dit ?

Je suis Français ; je vivais tranquille àParis, sans m’occuper des querelles anglo-égyptiennes. Thanis estvenu ! On m’a enlevé, jeté dans un imbroglio auquel je necomprends rien.

– Naturellement, souligna l’Hindou de savoix railleuse. On ne comprend rien, c’est bien plus facile qued’expliquer le plan machiavélique que vous me prêtez. Car enfin, sij’étais Thanis, comme vous le prétendez, quel serait mon intérêtdans toute cette affaire ?

À cette question insidieuse, Robert demeuracourt. Il ne pouvait deviner les mobiles de son ennemi.

– Vous gardez le silence, reprit celui-cid’un air triomphant. L’occasion est cependant unique. Lotia vousprie de chasser ses doutes. Dites-lui donc quelle raison a étéassez forte pour conduire le véritable Thanis à renoncer à sa main,à la donner à un autre avec l’inestimable diamant d’Osiris.

Lotia se cacha la figure dans sesmains :

– C’est vrai ! c’est vrai !

Un rugissement de rage s’échappa des lèvres deRobert. Il se sentait enchaîné par la logique du raisonnement del’Hindou. Quel était donc l’intérêt de cet homme ?

– Fâchez-vous tout à votre aise, Thanis,poursuivit le rusé personnage, cela n’empêchera pas d’exister cequi est. Et puisque Lotia hésite encore, puisque la colère negronde pas en elle, à la vue du fils de celui qui a poignardé samère, je lui rappellerai que, roi sans courage, vous refusiez desuivre Niari en Égypte, que nous avons dû vous plonger dans unsommeil factice pour vous emporter à bord du brickPharaon. J’ajouterai que, plus tard, par crainte del’Angleterre, vous avez songé à trahir la cause de ceux quis’étaient confiés à vous. Sans moi, à Massaouah, vous vousembarquiez pour l’Europe, abandonnant vos soldats, volant à lavallée du Nil la plus belle de ses jeunes filles et le plusmerveilleux de ses diamants.

Lavarède était devenu livide. Ses mains secrispaient furieusement sur les bras de son fauteuil.

– Oh ! gronda-t-il, vous, je voustuerai ; mais auparavant, il faut que je vous démasque.

Il s’arrêta. Maïva venait de lui toucher lebras. Tout son corps frêle était agité d’un frissonnement.Évidemment elle voulait parler, mais sa langue rebelle se refusaità prononcer les mots désirés.

Ses yeux ardents se fixaient sur Radjpoor.

– Tu veux nous apporter le mot del’énigme, demanda Ulysse ?

Elle fit oui de la tête. Lotia vit lemouvement. Angoissée, elle se rapprocha de l’esclave, et d’une voixémue :

– Tu sais, toi, tu sais et nous nepouvons deviner ce qui se passe dans ton cerveau. Cherche, je t’enprie, cherche, car l’incertitude me tue.

Et tout à coup, une lueur joyeuse dansa dansles prunelles de la muette. Son poing désigna Radjpoor, et avecéclat !

– Lui… Anglais… argent… donner !

– Les Anglais lui faisaient une pension,clama Ulysse enthousiasmé ?

– Oui.

Sans sourciller l’Hindou laissa tomber cesmots.

– Parbleu ! jolie preuve. Thanisdoit bien savoir ce qu’il touchait du gouvernement anglais pour sedésintéresser des affaires d’Égypte. Mais avide comme tous ceux desa race, il a voulu davantage. De là, ses mensonges en se trouvantparmi ses fidèles.

– Mes mensonges, cria Robertexaspéré ?

– Sans doute ! N’as-tu pas affirmé àYacoub, au peuple assemblé, à Lotia elle-même que je supplie de sesouvenir, que tu étais Thanis ?

– Oui, oui, murmura la jeune filleaccablée.

– Sarpejeu ! C’est vous-même, maîtredrôle, qui m’avez conduit à cela. Je veux vous mener à la fortune,m’avez-vous déclaré. Pour l’atteindre, il suffit de ne vous étonnerde rien. Rappelez-vous au surplus que, si le silence est d’or, laparole est d’acier pointu.

Radjpoor haussa les épaules :

– Contes à dormir debout !

Et comme Lavarède, Lotia se considéraient avecune défiance renaissante, il profita de son avantage :

– Voyez-vous, Thanis, vos accusations melaissent froid, parce que j’ai agi loyalement.

– Ne parlez pas de votre loyauté,interrompit l’ancien caissier, elle est hors de cause.

– Sans doute !

– Hors de cause par raison d’absence,acheva le Français.

De nouveau les épaules de l’Hindouesquissèrent un haussement dédaigneux.

– La défense est faible. Mais puisquevous m’y contraignez, je vais vous confondre.

– Je vous en prie.

– Pensionné de l’Angleterre…

– Encore ?

– Je le suppose. Votre séjour enAustralie et sur le Gypaète vous permettront sans doute deréclamer quelques arrérages, si nous rentrons en Europe !

– Oh ! ces insinuations dépassentles bornes.

– Aussi je les laisse de côté, et jeprocède par affirmations.

Et les lèvres écartées par un sourirenarquois, le fourbe ajouta :

– Tenez-vous à ce que j’explique votreconduite ?

– Énormément, quoique vous ne paraissiezpas tirer vos renseignements du puits où habite la Vérité.

– La vérité est sur mes lèvres.

– Bien changée alors, car je ne lareconnais pas.

– Vous avez acquis de l’esprit en France,cela n’a rien d’étonnant du reste ; en vivant au milieu dupeuple le plus spirituel de la terre, on prend ses qualités… etaussi ses défauts. Le principal de ces derniers, vous le possédez,notre discussion le démontre surabondamment. Vous manquez deraisonnement.

– On ne vous fera pas le même reproche.Vous raisonnez juste, même le faux.

– Très joli le mot ; mais ce n’estqu’un mot, et comme tel il ne prouve rien. Laissant donc de côtéles effets oratoires, je vais droit au but. Conduit en Égyptemalgré vous, par le brave Niari, vous avez appris de luil’existence du diamant d’Osiris. Vous aimez la fortune, je ne vousen blâme pas, je constate simplement. Le bijou en question vautplusieurs millions. Son possesseur a évidemment l’indépendance.Vous vous êtes avoué que l’Angleterre pouvait un beau jour selasser de vous couvrir de ses libéralités. Avec le diamant, cetteoccurrence n’était plus inquiétante. Mais pour le posséder, ilfallait sembler marcher de pair avec les patriotes de la vallée duNil. Vous n’avez pas hésité. Votre but ressort de vos actes, carune fois à Axoum ; détenteur du joyau royal, vous avez avertiles Italiens de votre présence, afin qu’ils vinssent vous délivrerd’une escorte trop zélée, et qu’ils vous ramenassent en Europe,d’apparence malgré vous.

Le Français avait écouté cette harangue sanssourciller. Dès les premières paroles du l’Hindou, il avait devinéoù il tendait, et sa résolution avait été prise :

– Alors, fit-il, vous m’accusez d’avoirmenti pour m’approprier le diamant d’Osiris ?

– Demandez à Lotia si elle ne pense pasde même.

Malgré lui Robert regarda l’Égyptienne. Elledétourna la tête. Mais l’ancien caissier ne parut pas troublé parce mouvement, qui équivalait cependant à une réponseaffirmative :

– Parfait ! se borna-t-il àmurmurer. Je suis un pleutre ; pour un caillou brillant, jesacrifierais une nation, je tromperais un vieillard vénérable commeYacoub, une noble enfant comme Lotia ! C’est exquis et je suisun joli monsieur.

Puis élevant la voix :

– Seulement, il y a un seulement. Parsuite de votre habileté infernale, M. Thanis, il m’estimpossible de démontrer que je ne suis pas Vous ; grâce auciel, je puis au moins me laver du reproche de cupidité.

Il avait enfoncé sa main droite dans sa poche,il la retira vivement. Entre le pouce et l’index, il tenait lebandeau Royal enlevé dans la basilique d’Axoum, et au milieu duquelle diamant d’Osiris étincelait de mille feux.

– Voilà cette pierre précieuse, plusprécieuse en ce moment qu’elle ne l’a jamais été, car je vais m’endéfaire.

Et le tendant à Lotia :

– Lotia, murmura-t-il d’une voix douce,prenez ce bijou, et en échange donnez-m’en un qui, pour moi, a centfois plus de prix : votre confiance.

Dans les doigts de la jeune fille, il glissaitle joyau royal. Elle leva les yeux vers lui ; deux larmesperlaient entre ses longs cils. Elle ouvrit la bouche pour parler,mais Radjpoor ne lui en laissa pas le temps :

– Cadeau princier, fit-il en riant. Lotiaest prisonnière comme nous à bord du Gypaète et le diamantse retrouvera toujours.

De nouveau, les paupières de l’Égyptiennes’abaissèrent.

– C’est juste, répliqua tranquillementRobert, et je remercie le seigneur Thanis-Radjpoor de me signalerles suppositions malveillantes auxquelles on pourrait selivrer.

Puis s’adressant à Lotia d’un ton plusdoux :

– Lotia, je donnerais ma vie pour quevous eussiez foi en moi. Ce bijou nous divise. Montons ensemble surle pont et jetez-le dans l’espace. De cette façon, il sera bienperdu pour tous. Et cette pierre brillante, qui n’a fait naîtreautour d’elle qu’infamies et mensonges s’abîmera, au premier dégel,au fond de l’Océan, avec les glaces qui la supporteront. Je supposeque, de la sorte, vous ne me croirez plus un lâche adorateur de larichesse.

Il marchait vers la porte. Lotia lerappela :

– Non, dit-elle, je garde ce diamant. Ilest sacré pour une Égyptienne, car il est l’emblème de liberté.

– Me soupçonnez-vous encore, demanda-t-ild’une voix suppliante ?

– Le sais-je, gémit la jeune fille.Cherchez la vérité, faites qu’elle éclate à tous les yeux, etalors…

Elle s’interrompit brusquement. Une teinterosée envahit son visage et d’une voix abaissée :

– Alors ?… Folle que j’étais desonger à cet instant qui peut-être n’arrivera jamais. Seulement,vous m’avez sauvée deux fois, et que vous soyez ou non Thanis, jevous dis : Merci !

Sur ces mots, elle courut à la porte, l’ouvritet disparut, avant que Robert ravi, Radjpoor irrité eussent pus’opposer à son départ et lui demander le sens des paroles bizarresqu’elle venait de prononcer.

Chapitre 8CONFIDENCE INATTENDUE

Les deux rivaux n’eurent pas le loisird’échanger leurs impressions, ce qui, entre des gaillards aussiexaspérés, eût pu avoir les conséquences les plus fâcheuses. Ramierreparut et lança ce mot magique :

– La mer libre !

– La mer libre ! répétèrent lespassagers ?

– Sans doute ! Vous n’ignorez pasque de nombreux savants, s’appuyant sur ce fait que le pôle dufroid, c’est-à-dire l’endroit précis où la température atteint lalimite minima, se trouve sensiblement au Sud du pôle de rotation,ont soutenu cette théorie que, dans le voisinage même du pôle,l’Océan pouvait être libre de glaces. Mac Clure crut reconnaîtreles rivages de cette mer, lors d’une pointe au Nord exécutée entraîneau à travers la banquise. Eh bien ! ces chercheursavaient raison. Autour du pôle, le climat s’adoucit ; durantla plus grande partie de l’année, l’océan roule ses flots liquides.Il en est de même d’ailleurs au pôle Sud. Daignez m’accompagner surle pont. Il vous sera loisible de contempler la mer polaire surlaquelle nulle créature humaine n’a vogué.

Si indifférent que l’on soit en matièrescientifique, on ne saurait taxer de banale une proposition de cegenre : embrasser du regard une région inexplorée.

Aussi, en dépit de leurs préoccupationspersonnelles, les assistants suivirent le fou sur le pont.

En y arrivant, ils éprouvèrent une impressionbizarre. Tout là-bas, semblant rouler sur la ligne d’horizon, lesoleil éclairait de ses rayons obliques la mer libre, donnant descolorations, des reliefs dont les habitants des zones tempérées nesauraient avoir idée.

Sur des îlots nombreux, couverts de mousses,de lichens verts, les vagues déferlaient, se disloquant en pluied’écume.

Une faune nombreuse animait le paysage. Surles rivages, des morses, des phoques prenaient leurs ébats. Lesfalaises étaient garnies de rangées de pingouins, d’eiders, d’oiesau plumage éclatant. Et à la surface des eaux profondes, desbaleines jouaient, soulevant en nuages l’onde battue par leursformidables queues.

C’était un tableau de l’âge d’or, alors queles bêtes étaient heureuses et que l’homme, sous prétexted’intelligence et de progrès, n’avait pas élevé à la hauteur d’undogme la loi de destruction, où la brutalité du plus fort a raisondu droit du plus faible.

Une brise relativement tiède éventait lespassagers du Gypaète, et vers le Sud, la limite extrême dela banquise se découpait sur l’horizon en une dentelure d’un bleuviolet.

Le regard des jeunes gens se portait surtoutde ce côté. Malgré eux, ils subissaient l’attraction des payslointains où le soleil vivifie de ses rayons une nature exubérante.En présence des mousses, ils regrettaient sans bien préciser leursentiment, le baobab géant et l’eucalyptus élancé.

– Veuillez regarder au Nord, leur ditRamier.

Ils obéirent. D’abord ils ne comprirent pas lepourquoi de l’ordre du fou. Mais en fixant leurs yeux dans ladirection indiquée, ils aperçurent comme une tache sombre s’élevantau dessus des eaux.

On eût dit un brouillard prêt à se dissiper aumoindre souffle. Et cependant le capitaine du Gypaètedésignait cette fumée légère :

– Le pôle Nord, murmura-t-il d’un accentétrange.

Nul ne répondit. Tous venaient de recevoir unecommotion morale. C’était donc vrai ? Le génie d’un fou avaittriomphé des obstacles glacés accumulés par la nature entre le pôleet la curiosité humaine ; il avait réussi là où les plusaudacieux, les plus intelligents avaient échoué. Sans effort, enpressant seulement un bouton de son merveilleux appareil, il avaitfranchi les remparts éternels de glace ; il allait toucher àce point précis où l’axe idéal de la planète troue la coucheterrestre !

Ramier souriait d’un air satisfait delui-même. Nul ne songea à lui reprocher cette petite manifestationd’orgueil.

– Le pôle, reprit le petit homme ;le pôle où dame Nature avait ménagé au Gypaète un spacieuxlogement. Le pôle où personne avant moi n’avait posé le pied.

Il secoua la tête d’un air pensif etcontinua :

– Je dis personne, et pourtant…

De nouveau il s’arrêta. Mais la singulièrehésitation du fou n’avait pas échappé à Astéras. Quel mystèrenouveau cachaient ses réticences ?

Le savant voulut l’apprendre et d’un tondétaché :

– Oh ! personne avant vous, biencertainement. Mieux que tout autre vous avez le droit del’affirmer.

L’insensé esquiva un geste impatient.

– Moins qu’un autre, devriez-vousdire.

– Moins qu’un autre… etpourquoi ?

– Parce que là-bas, la première fois quemon Gypaète est entré dans le sanctuaire dont je parlaistout à l’heure, j’ai trouvé, moi… une chose étrange, tellementétrange que je n’ose formuler ma conviction… Mais cela est, cela aété un document humain. Sont-ce les hommes qui l’ont apportélà ? Sont-ce les éléments, les hasards d’une débâcle ?Qui affirmerait ? Qui nierait ?

Et l’astronome le questionnant du geste, duregard, Ramier murmura :

– Vous ne comprenez pas ? Non,n’est-ce pas ? Eh bien, tâchez d’expliquer ceci. Quand monaéronef fut construit sur la côte de la baie d’Hudson, jel’essayai. Satisfait de ses qualités, j’accomplis un voyage autourdu globe. Je voulus atteindre le pôle, but décevant de tantd’explorations manquées. Il me plaisait à moi, victime des humains,de respirer un air que jamais l’haleine d’un homme n’avaitvicié.

– Il me semble que pas un point du globen’était mieux indiqué…

– Ah ! vous pensez comme je pensaisalors.

– Vous avez donc changé d’idée ?

– Je ne sais pas. Voici ce qui advint. Àun soixantième de degré du pôle même…

– À une minute ?

– Une minute exactement, c’est-à-direenviron dix-huit cents mètres, je découvris une caverne gigantesquede basalte, auprès de laquelle les grottes de Fingal ne sont quedes bibelots d’étagère. Je m’y aventurai avec prudence. La mer enavait envahi une partie, mais au delà, le sol s’élevait et… dansune salle si large, si élevée, que l’on eût cru y voir, avec un peud’imagination, la nef d’une cathédrale de géants, je conduisis monnavire aérien. Il avait en cet endroit un refuge assuré, danslequel ni les flots, ni la tempête, ni les hommes ne viendraient letroubler.

Un profond soupir s’échappa des lèvres du fouqui, fixant ses prunelles troubles sur ses auditeurs muets,continua :

– J’opérai une reconnaissance desgrottes. Jamais fantaisie plus admirable n’était sortie du creusetséculaire de la nature. J’étais émerveillé. Songez donc, quel rêveenchanteur : arriver là où l’homme n’existe pas et y trouverun palais réduisant à néant les colossales manifestations de l’artégyptien ou Kmer. On pourrait jucher la pyramide de Chléphrem surcelle de Chéops sans atteindre la voûte, et les ruines des valléesdu Nil et du Gange, celles de la plaine d’Angkor s’accumuleraienten vain dans cette caverne sans parvenir à la remplir. Il me fallutdes jours pour explorer mon nouveau domaine. Depuis huit foisvingt-quatre heures j’y séjournais, lorsque m’approchant d’unenfoncement dont je ne m’étais pas inquiété encore, j’y remarquaiun tas de blocs de basalte empilés symétriquement.

– Hein ? s’écria Ulysse avec un hautle corps.

– Je fis le même mouvement que vous,gémit Ramier. Puis le raisonnement dominant la surprise, je medéclarai que, mes semblables n’ayant jamais atteint le pôle, jedevais me trouver en face d’une construction accidentelle, plusbizarre que tout ce que j’avais vu déjà, et je continuai mapromenade de découverte. Seulement ma joie était diminuée,j’emportais avec moi une sourde inquiétude. J’eus beau me tenir lesdiscours les plus probants, toujours le souvenir de ces blocs debasalte entassés régulièrement me hantait. Le lendemain, n’ypouvant tenir, je retournai au singulier monument.

– Et, interrogea avidementl’astronome ?

– Et pierre à pierre je le détruisis. Or,sous l’amoncellement, sous le tumulus, savez-vous ce que jerencontrai ?

– Non.

– Un coffret de fer dévoré par larouille, mais résistant encore… et dans ce coffret… Au surplus,vous l’allez voir.

Le fou se pencha sur le tube acoustique, puisil se releva et demeura immobile.

Les assistants n’osaient le questionner, etcependant ils attendaient avec une impatience anxieuse le mot del’énigme posée par leur interlocuteur.

Leur attente fut courte. Un matelot surgit del’écoutille et remit à l’insensé un paquet assez volumineux, puisil se tint à quelques pas, les talons réunis, les bras pendants,dans une attitude militaire.

Avec une hâte fébrile, Ramier dépliaitl’enveloppe du ballot. Il mit à jour un coffret de fer. Sous lacouche de rouille dont il était couvert se devinaient vaguement dessculptures effacées.

Ramier fit sauter le couvercle, sa mains’enfonça un instant dans la cassette, et quand elle reparut, sesdoigts se crispaient sur un parchemin jauni, piqué par lesémanations salines.

– Voici, dit-il, ce qui était enfoui sousle tumulus.

– Ce parchemin ?

– Oui.

Et le dépliant lentement, il ajouta :

– Un parchemin couvert de caractères quin’appartiennent à aucune écriture connue. Et comme si cetteétrangeté ne suffisait pas, des sceaux reproduisant des monnaiesastronomiques lui forment une sorte d’encadrement.

– Mais ces monnaies elles-mêmesn’indiquent-elles pas l’origine de ce curieux document ?

– Non, hélas ! Car elles furentfrappées chez des peuples qui ne sont pas précisément voisins. Ausurplus, voyez vous-mêmes.

Il tendit la feuille à Astéras :

– Remarquez que la première médaillereproduite au haut de la feuille est japonaise ; la secondeest chinoise et les suivantes sont des monnaies gauloises, frappéesdans l’ancienne France des druides. Quant aux caractères, ils nesont ni chinois, ni assyriens, ni hindous, ni arabes, ni européens.Que conclure de cela ? Que penser ?

Les sourcils froncés, les veines du frontgonflées par l’effort qu’il faisait pour deviner le mystère proposéà sa sagacité, Astéras considérait le singulier parchemin.

Mais il cherchait vainement. Le fou avait ditvrai. Les signes employés par l’écrivain inconnu n’avaient jamaisfrappé ses regards, et les sceaux monétaires dont la confusionavait sans doute un sens pour l’explorateur ignoré du pôle Nord,n’en présentaient malheureusement aucun pour lui-même.

De guerre lasse, il rendit la feuille àRamier.

– Que pensez-vous, demandacelui-ci ?

– Je ne sais trop que vous répondre.Pourtant une chose me semble évidente.

– Laquelle ?

– C’est que coffret et parchemin ne sontpas venus tout seuls au pôle.

– Alors votre avis ?

– Est qu’un voyageur, dont l’histoire n’apas conservé le nom, a réussi à franchir la banquise. Quelétait-il ? À quelle race appartenait cet audacieux ? Celaje ne puis le deviner. Peut-être même son secret est-il mort aveclui. Après avoir laissé ce témoignage de son passage, il a reprisla route de sa patrie, et sans doute que, moins heureux au retour,il a péri dans la banquise, sans que l’humanité ait appris lesuccès de sa téméraire expédition.

Le fou eut un ricanement joyeux :

– Déjà je me suis fait des réflexionsanalogues.

– Cela ne m’étonne pas.

– Mais je suis réjoui de vous lesentendre exprimer. Ainsi, d’après vous, nous serions seuls àposséder ce secret du passé ?

– Oh ! bien certainement !

– Alors qu’il disparaisse.

Et déjà le petit homme faisait mine dedéchirer le parchemin, quand Astéras l’arrêtabrusquement :

– Pourquoi détruire ceci ?

– Pour que le nom d’un rival disparaisseà jamais.

– Ne faites pas cela. Vous avez eu à vousplaindre des foules, mais un homme de génie ne saurait prendreombrage d’un génie différent.

L’argument frappa l’insensé. Il repliasoigneusement la feuille, puis la mettant dans la maind’Ulysse :

– Vous avez raison, lui dit-il, vousm’épargnez un acte bas. Mais gardez vous-même ce document, car jene suis pas certain de résister à l’envie de revendiquer pour moiseul l’honneur de la conquête du pôle.

Et soudain il éclata d’un rire aigre,douloureux :

– L’honneur ! Je suis affolé devanité, en vérité. L’honneur ! Qui donc me l’accordera,puisque je me suis mis en dehors de l’humanité, que je ne dois plusavoir de rapports avec elle. Ma parole ! Le ridiculeamour-propre survit à toutes les résolutions. Vanitasvanitatum ! Imbécile, il y a donc encore de l’homme entoi.

Des larmes de rage roulaient sur ses jouescontractées. Il cacha son visage dans ses mains et s’appuya sur labalustrade.

Robert et Ulysse le considéraient avecpitié.

Dans ce maniaque qui, jusqu’à ce moment, neleur avait inspiré que terreur, admiration ou mépris, ils venaientde pressentir un martyr. Sans doute, celui que les sanglotssecouaient devant eux avait vu son puissant génie méconnu, nié, parla tourbe des incapables envieux, et d’une intelligence d’élitel’infâme jalousie avait fait ce pauvre déséquilibré, en qui lesrêves de gloire s’agitaient encore, cet infortuné qui, après avoirbrutalement rompu avec l’humanité, sentait encore le besoin d’êtreapplaudi par les hommes.

Longtemps ils restèrent ainsi. L’aéronefvolait rapidement au-dessus de la mer libre, franchissant lesîlots, diminuant sans cesse la distance qui le séparait du massifaperçu à l’horizon.

Maintenant, les Français distinguaient dehautes falaises, dominées par une chaîne de montagnes de huit àneuf cents mètres d’altitude. Ils discernaient, entre deux pointesde rochers, l’entrée d’une sorte de golfe resserré, analogue auxfjords des côtes de Norwège.

– Serait-ce l’ouverture qui donne accèsdans les grottes, murmura Lavarède qui se trouvait auprès deRamier ?

Celui-ci parut être ramené à lui-même par laquestion. Il se redressa et montrant aux deux amis sa facecongestionnée, mouillée de larmes :

– Oui c’est là !

Et après un silence :

– Quoi qu’il en soit, mon prédécesseurest mort depuis des siècles sans doute, et moi, je suis le seul etlégitime maître du pôle.

Il secoua la tête d’un mouvement brusque,comme pour chasser une pensée importune, et, d’un tonchangé :

– Je vous laisse, Messieurs. Les abordsdu refuge sont difficiles. Je vais prendre place aux leviers dedirection. Restez ici, je vous le conseille. L’entrée de ma cavernevaut la peine d’être vue.

Un salut rapide ponctua sa phrase. D’un paspressé, il traversa le pont, se coula par l’écoutille conduisant àl’intérieur de l’aéronef et disparut, laissant seuls les Françaiset leur ennemi Radjpoor.

Chapitre 9LE PÔLE NORD

Aucun des trois hommes ne songea à reprendrela querelle que la venue de Ramier avait empêchée. Leurs idéessuivaient à présent un autre cours. Le pôle, ce point mystérieuxétait devant eux. Leurs pieds fouleraient le sol qu’aucunnavigateur n’avait eu le bonheur d’atteindre. Il y avait bienl’auteur anonyme de la feuille manuscrite qu’Ulysse avaitprécieusement enfermée dans son carnet ; mais celui-là, commel’avait déclaré l’Astronome, était évidemment mort sans avoir pufaire part de sa découverte aux gens de sa nation. Peut-être mêmel’avait-il ignorée. Il ne faut pas oublier en effet que ladétermination du point est d’invention récente ; les anciensnaviguaient en vue des côtes, et si par hasard le vent ou lescourants les en éloignaient, ils voguaient au hasard, témoin lesage Ulysse qui mit dix années à revenir d’Ilion à Ithaque, alorsque nos vaisseaux actuels effectuent le trajet en trois jours.Cette réflexion aidant, l’aventureux inconnu ne gênait plusl’enthousiasme des passagers du Gypaète.

La vitesse de l’aéronef avait été modérée.Décrivant un large cercle dans l’air, il avait évolué de façon àprésenter son avant à la passe étroite remarquée par Lavarède. Souspetite pression, si l’on peut s’exprimer ainsi, il se dirigeaitvers la coupure étroite et profonde qui déchirait le flanc de lafalaise.

Les détails de la côte devenaient distincts.La roche d’apparence unie à distance, se montrait maintenant forméede colonnes basaltiques, polies par l’incessant ressac desflots.

Des remous tumultueux se produisaient dans lefjord dominé par des murailles rocheuses de près de cent mètresd’élévation. Le navire aérien atteignit l’étroite coupure ; samarche se ralentit encore, et à une allure lente, il s’engagea dansle passage.

La route était presque droite. Au dessus deleurs têtes, les passagers distinguaient une bande lumineuse duciel qui semblait tendue ainsi qu’un voile sur les arêtes de lacrête. Au dessous, la lumière décroissait peu à peu. Bien avant lefond, l’œil était arrêté par les ténèbres. On planait sur ungouffre noir d’où montaient comme des plaintes, des clapotis d’eause heurtant aux parois de basalte.

Soudain toute clarté disparut. La partie dugolfe à ciel ouvert se terminait brusquement par un murperpendiculaire de rocs, troué par une large ouverture béante etsombre.

Le Gypaète s’était engouffré danscette baie naturelle. Presque aussitôt son fanal s’alluma,illuminant un couloir large de trente mètres. Les rayonsélectriques se brisant sur les facettes de la roche, remplissaientl’espace d’éclairs. Les voyageurs éprouvaient une sorted’éblouissement lorsqu’ils jetaient les yeux sur les paroislatérales, que le fanal striait de lignes de feu. Le ronflement dela machine éveillait des échos sonores, et par instant on eût cruentendre les rauquements d’une armée de fauves.

Durant quelques minutes ce cheminextraordinaire se continua, puis les parois s’écartèrent, leplafond s’éleva, et avec un grondement de tonnerre, l’aéronefpénétra dans une caverne de dimensions colossales.

Ramier n’avait pas exagéré en parlant de son« palais de basalte ».

Les murailles, hautes de quatre cents mètres,étaient formées de rangées de colonnes prismatiques accolées. Leciel de la carrière, formé de cristallisations à facettes,renvoyait la lumière du fanal avec un insoutenable éclat.

Et dans cette demeure cyclopéenne, leGypaète descendit lentement sur le sol où il se posa sanssecousse ainsi qu’un oiseau fatigué qui se prépare au repos.

À peine le mouvement de l’aéronef avait-ilcessé, que le fou reparut sur le pont. À sa suite venaient Maïva,Lotia, Radjpoor, escortés de Mme Hirondelle et desmatelots du navire aérien.

– Ici, dit le petit homme, on peutdescendre à terre, car l’humanité avec ses vices et ses hontes n’apas encore pénétré en ce coin de monde.

Comme pour compléter ses paroles, les matelotsfixaient à la balustrade du pont une échelle de corde, dontl’extrémité atteignait le sol.

Les voyageurs ne se firent pas répéterl’invitation. Emprisonnés depuis plusieurs jours dans les flancs duGypaète, ils éprouvaient le besoin de fouler la terreferme.

La terre était au pôle, il est vrai ; desocéans liquides ou glacés la séparaient des continentshabités ; mais enfin c’était la terre, et de même qu’Antéereprenait des forces lorsqu’il touchait la glèbe, les captifs, enmettant le pied sur le rocher, se sentirent une énergie nouvelle,une espérance plus vigoureuse.

Armés de lanternes, ils parcoururent la cavitésouterraine. Des passages étroits réunissaient des grottes dedimensions variables, et sous les voûtes sonores, si loin descivilisations que celles-ci semblaient tenir du rêve, lesexplorateurs malgré eux eurent l’impression de vivre un conte desmille et une nuits ou de Perrault, de parcourir le palais enchantédu Roc fabuleux ou de l’ogre du petit Poucet. À chaque détour descouloirs, derrière chaque colonne soutenant la toiture basaltique,ils regardaient curieusement, comme s’ils se fussent attendus àrencontrer là, filant le lin de son rouet d’or, la sultaneScheherazade, Peau-d’Âne, Cendrillon, ou quelqu’autre belle dame dupays merveilleux de la légende.

Marchant ainsi, ils arrivèrent devant uneouverture que barrait une cloison de planches. À la vue de cetravail humain, leur illusion s’évanouit, et par une brusqueprojection de la pensée, ils retombèrent de l’âge des fées et desgénies à notre époque. Scheherazade, le Roc, Peau-d’Âne disparurentde leur esprit ; ils se souvinrent qu’ils étaient captifs d’unfou ; que la caverne était la plus sûre des prisons, car mieuxque des soldats, des geôliers, les éléments en gardaient lesissues.

Et tandis que ses compagnons gardaient lesilence, tristement impressionnés par ce retour involontaire à laréalité, Astéras, frappant de la main la barrière de bois, demandade sa voix tranquille :

– Qu’est cela ?

– Cela, répliqua Ramier, est l’entrée dema réserve. C’est là que j’ai accumulé mes provisions de carbure Z,de vêtements, mes pièces de rechange pour la réparation de mesappareils. C’est, en résumé, mon magasin et mon atelier.

Ce disant, il tirait une clef de sa poche,ouvrait un cadenas qui assurait la fermeture de la grossièreclôture, et prouvait en même temps la continuelle défiance del’insensé qui, dans ces régions inabordables, désertes, avait crudevoir recourir à un produit de l’industrie humaine pour préserverson bien des voleurs.

Les planches s’abattirent, démasquant uneouverture sombre, dans laquelle tous s’engouffrèrent à la suite ducapitaine du Gypaète.

Ce réduit ressemblait à une cave basse. Lelong des murailles étaient amoncelés des caisses, des tubesmétalliques, des cordages, des pièces de fer, d’acier oud’aluminium. Au centre, creusé dans le roc même, un bassin de formeirrégulière était rempli de potasse à demi liquéfiée.

– Une précaution que j’ai prise, dit lefou en s’adressant à Astéras. La potasse absorbe l’humidité del’air et mes aciers s’oxydent moins.

Puis d’un ton brusquement changé :

– Maintenant vous connaissez laconfiguration générale des cavernes. Promenez-vous à votre guise,tandis que mes matelots et moi, nous procèderons au ravitaillementdu Gypaète.

Sous sa forme amicale, l’invitation était unordre. Les passagers de l’aéronef ne s’y trompèrent pas, et saluantRamier, ils quittèrent la réserve.

De nouveau ils parcoururent les grottesimmenses, repris par l’impression étrange qui déjà, à leur arrivée,les avait, pour ainsi dire, dépouillés de leur personnalité pourles transporter, sur les ailes de l’imagination, à l’époqueimprécise où Simbad le Marin sillonnait les étranges océans de lalégende.

Sans parler, ils marchaient, regardant, selonl’expression populaire, de tous leurs yeux. Les salles succédaientaux salles. Ils avaient repassé auprès de l’aéronef qui, couché surun socle de basalte, semblait un monstre de la fable guettant uneproie. Dans l’irradiation de son fanal, ils avaient hâté le pas,pressés de se retrouver dans la lumière plus douce de leurslanternes. Ils allaient maintenant vers l’entrée des souterrains,suivant le large couloir parcouru naguère par le navire aérien.

Tout à coup Robert, qui précédait sescompagnons, se rejeta en arrière avec une exclamation. Le cheminpraticable s’interrompait brusquement, coupé par une tranchéesombre, dont les rayons des lanternes ne permettaient pasd’apercevoir le fond. Un pas de plus et le jeune homme aurait étéprécipité !

Arrêtés au bord de l’abîme, tous regardaient.Un bruit monotone, régulier comme le clapotis des vagues, montaitdes profondeurs du gouffre. Et comme les voyageurs demeuraientimmobiles, inquiétés par les ténèbres qui s’épaississaient au delàdu cercle lumineux formé par leurs lampes, la voix de l’astronomes’éleva dans le silence :

– Là haut… le ciel… levez la tête, laGrande Ourse brille !

Tous obéirent. Le savant ne s’était pastrompé. Dans leur promenade, les captifs de Ramier avaient atteintl’endroit où le couloir était à ciel ouvert. Les sept étoilesprincipales de la constellation de la Grande Ourse se détachaientavec un incomparable éclat sur un fond d’un noir absolu, On eût ditsept diamants jetés sur une bande de velours. Un peu plus loin, uneétoile isolée attira l’attention d’Ulysse. Il la désigna dugeste :

– L’étoile polaire !

Puis sans transition, éprouvant le besoin depenser à haute voix, il continua :

– Dire qu’en face de ces soleils perdusdans l’infini, les cosmographes n’ont eu qu’une idée : grouperles astres en constellations, de façon à obtenir des figuresgrossières d’hommes ou d’animaux. Si ces niais avaient vu, commenous, au sortir d’un tombeau de granit, les sept étoiles étincelersur la voûte céleste ainsi que des flambeaux d’espérance,certes ! ils ne les eussent pas groupées sous la silhouettegrotesque et lourde d’un ours.

Et s’enflammant peu à peu, le savantpoursuivit en élevant la voix :

– Un ours ! Et quel ours ! unquadrupède ridicule, balourd, tel que jamais il n’en fut enfantépar la nature, qui cependant s’est montrée avare de beauté àl’égard des plantigrades.

Puis tirant de sa poche un carnet quelque peufroissé par l’usage, il le feuilleta et présentant un dessin à sescompagnons :

– Regardez-moi cela. Est-ce assezlaid ? Comparez les astres flamboyants qui scintillent là-hautà cette odieuse caricature. Ah ! les représentationsgraphiques sont à refaire en astronomie. Il semble que cettescience idéale, qui eût dû être présentée seulement par des poètes,ait été confiée à des bouffons, désireux avant tout d’amuser lesignorants par des « charges » de rapins en délire. Durantdes siècles on a accumulé les fantaisies bizarres, torturant leslignes, contorsionnant les figures. Il serait grand temps que lemeilleur, le plus pur de l’art fût consacré à la plus grandiose desconnaissances humaines.

Il feuilletait nerveusement soncarnet :

– J’entre en fureur, reprit-il, quand jesonge qu’Andromède par exemple, ce type de la beauté grecque, qui adonné son nom à l’une des plus brillantes constellations du ciel, apu inspirer à un monsieur, qui n’était ni astronome, ni poète, lacomplainte barbare que vous voyez transcrite sur ces deuxpages.

LA COMPLAINTE D’ANDROMÈDE

Andromède avait deux poissons,

Deux gros poissons sur l’es-

Tomac.

Elle sautait comme un goujon,

Quand le bon docteur Persées

Passa

Ce qu’un poisson craint plus que tout,

Dit ce savant, ce sont les cou-

Rants d’air.

Pour enchifrener ces filous,

De l’œil aux pieds, perçons des trous,

C’est clair !

Changea la belle en écumoire,

Sitôt le vent siffla parmi

Ses os.

Pris de fièvre sternutatoire

Un poisson tombe à terre, expi-

Rando.

L’autre meurt de ballonnement,

Et Andromède en sa grati-

Tude,

L’offrit au docteur en paiement.

–––

Regret

–––

De si modeste émolument

Esculape a perdu l’habi-

Tude !

Signé : Un Astronome.

Extrait du premier et unique numéro del’Astronomie Poétique, publication scientifico-littéraireéclose et défunte en mars 1827.

Un éclat de rire accueillit la présentation dece singulier document. Astéras leva les bras en l’air avec une minedésolée :

– Vous riez, clama-t-il, vous riez, aulieu d’éprouver de la rage, et contre les dessinateurs sans art, etcontre le poète irrémédiablement brouillé avec Pégase. Vous riez,alors que du ciel, asile de toute poésie, on a fait un vaudeville.Voilà bien les peuples de la terre, voilà l’esprit humain. Maisnous changerons cela malgré vous, malgré ceux qui vous ressemblent.Dans ce carnet, j’ai groupé une foule d’exemples analogues ;je les mettrai sous les yeux des vrais astronomes, et j’en suissûr, ils soulèveront un tolle tel, que l’on sera obligé dereprésenter ce qu’il y a de plus beau dans notre univers, par lesimages les plus belles nées dans le cerveau de nos artistes. Riez,riez donc !

Le savant enrageait pour tout de bon. Roberteut peine à lui faire entendre que ses amis et lui partageaient samanière de voir. Leur hilarité provenait de la fantaisie bizarredes illustrateurs astronomiques, mais elle ne constituait pas uneapprobation ; loin de là.

Non sans résistance, Astéras se laissafléchir, et l’harmonie était rétablie quand les promeneursremontèrent à bord du Gypaète.

Cependant Ramier et ses hommes n’avaient pasperdu leur temps. Les approvisionnements nécessaires étaientarrimés dans la cale de l’aéronef, et le petit homme annonça à sespassagers que, dès le lendemain, on reprendrait le chemin duSud.

– Où nous conduisez-vous, demandaLavarède, ravi malgré sa captivité, de revenir vers les pays dusoleil ?

– En Amérique.

– Ah ! en Amérique, murmuraphilosophiquement l’ancien caissier. Nous avons déjà touché enAfrique, en Océanie, en Asie ; à présent nous allons parcourirle Nouveau-Monde ; nous finirons peut-être bien par songer àla vieille Europe.

Comme on le voit, le jeune homme finissait parprendre son parti de ses voyages obligatoires ; mais uneréflexion lui vint :

– À propos, cher Monsieur, vers quellepartie de l’Amérique dirigez-vous votre vol ?

– États-Unis… Observatoire desMontagnes-Rocheuses.

Ces quelques mots jetèrent à bas larésignation de Lavarède. Un instant il avait oublié le serment devengeance proféré par le fou contre l’observatoire desMontagnes-Rocheuses. L’arrivée au Pôle Nord, la visite des cavernesavaient chassé l’angoisse de son esprit ; maintenant elle sereprésentait plus aiguë, plus lancinante.

Le capitaine du Gypaète avait parléde faire un exemple terrible. Un crime allait être commis que nulne pourrait empêcher. Et les passagers de l’aéronef, captifs dansleur prison ailée, assisteraient à la catastrophe qu’ilsprévoyaient devoir être effroyable.

Tous avaient entendu les brèves répliqueséchangées entre les deux hommes. Aussi, sur l’invitation de Ramier,descendirent-ils à la salle à manger, le cœur serré, une vagueterreur pesant sur eux ainsi qu’un linceul de plomb.

Chapitre 10L’AMÉRIQUE À VOL D’OISEAU

Cette nuit-là, on dormit mal à bord duGypaète. Des cauchemars sinistres assiégèrent lesprisonniers de Ramier, et dans une ronde infernale, ils virentdéfiler devant eux une armée d’astronomes privés de têtes, de brasou de jambes, qui bondissaient éperdument sur les ruines fumantesd’observatoires incendiés.

Aussi, lorsque de grand matin, la trépidationdes machines les avertit que l’aéronef se remettait en marche,furent-ils debout en un instant et se trouvèrent-ils réunis, sanss’être donné le mot, sur le pont du navire aérien.

Déjà l’appareil avait quitté les cavernes. Ilsuivait maintenant le fjord resserré qui s’ouvrait sur la merlibre. À l’extrémité du conduit, il vira avec une admirableprécision et mit le cap au Nord.

– Tiens, grommela Lavarède avec surprise,nous ne nous dirigeons donc pas vers l’Amérique. Notre geôlieraurait-il changé d’avis ?

Mais Ulysse secoua la tête :

– La terre est ronde, répondit-il enfin,et du pôle, point d’intersection des lignes qui figurent lesdivisions du globe en longitude, nous redescendrons tout droit versle Sud et vers l’observatoire que menace notre insensé.

– Ne ferez-vous rien pour leprotéger ?

La question était prononcée d’une voix émuepar Lotia. Les yeux de la douce Égyptienne se fixaient anxieusementsur Robert.

Celui-ci étendit la main vers elle, et avec unaccent profond :

– Si, Lotia, je vous le jure, noustenterons l’impossible pour empêcher le crime que vousredoutez.

Un geste effrayé de Maïva arrêta la parole surses lèvres. Suivant la direction des regards de la mignonnecréature, Lavarède aperçut le fou qui, glissant silencieusement surla surface du pont, se rapprochait du groupe formé par lespassagers.

Il ne semblait pas les voir. Évidemment leurspropos n’étaient pas arrivés jusqu’à lui.

Passant auprès de ses prisonniers, il allas’accouder sur la balustrade, et, la tête rejetée en arrière, ilregarda avec persistance dans la direction du Nord.

Muets maintenant, tous l’observaient. Unebrise légère, plutôt fraîche que froide, caressait lesvoyageurs.

À quatre cents pieds d’eux, la mer sedéroulait paresseusement, agitée par une houle faible, et venaitlécher mollement de ses lames allongées les rivages d’innombrablesîlots.

Soudain l’astronome poussa une exclamation desurprise. Tous tressaillirent, et répondant à leur muetteinterrogation, Astéras montra un récif isolé s’élevant d’unevingtaine de mètres au-dessus des eaux :

– Voyez là, dit-il. Mes yeux me trompentsans doute, mais il me semble voir un drapeau flotter sur cerocher.

Non, il ne se méprenait pas. LeGypaète piquait droit vers le roc ; la distancediminuait rapidement, et bientôt tous distinguèrent nettement unpavillon noir sur lequel se détachait une ancre blanche.

Et comme ils regardaient, stupéfaits derencontrer en ce point une trace du passage de l’homme, le fou seretourna brusquement. Il courut au porte-voix, prononça un ordrebref dans l’embouchure ; aussitôt un claquement sec retentit àl’arrière de l’aéronef.

Les prisonniers dirigèrent leurs yeux de cecôté, et avec stupeur, ils virent émerger de la surface polie unpavillon semblable à celui que portait le rocher.

Ramier revint à eux, et un sourire orgueilleuxcrispant ses traits :

– Mon drapeau, dit-il. Il a la couleur dudeuil, mais il contient l’ancre blanche de l’espérance. Celui quivole à la suite de mon Gypaète salue celui que j’ai arboré au pointprécis qui marque le pôle.

Avec une sorte de respect, tous les regards sereportèrent sur le récif, modeste bloc de rocher, situé par uncaprice de la nature à l’endroit où l’axe terrestre perce la croûtedu globe.

Et ils se surprirent à s’étonner de ne pointtrouver le paysage plus étrange. L’eau de la mer ressemblait àl’eau d’un océan quelconque. Le récif était tel que tout autreécueil. De cela ils éprouvèrent comme une désillusion. Quoi, lepôle du monde que tant de navigateurs ont tenté d’atteindre, pourla découverte duquel les nations civilisées ont sacrifié sanscompter les millions et les existences humaines, c’était ce petitmorceau de pierre, sans caractère, sans grandeur, que par les grostemps, les vagues de la mer libre devaient recouvrir.

L’auréole mystérieuse du pôle s’évanouissaitpour eux. Il n’était plus l’inconnu, l’inabordable, et dégagé dubrouillard des légendes, il se montrait dans sa prosaïque etattristante nudité.

Cependant le rocher restait en arrière. Ildisparaissait bientôt, et suivant le 110e de longitude,l’aéronef s’élançait à toute vitesse vers le sud.

Durant quelques jours, aucun incident netroubla l’existence monotone du bord. Le navire franchit la merlibre, l’immense étendue de glaces qui l’entoure. Les passagersentrevirent au passage le Groenland, les plaines neigeuses duLabrador, traversèrent à la vitesse d’un express le Canada etfranchirent la frontière des États-Unis.

Souvent l’un ou l’autre avait été sur le pointd’interroger le fou, de lui demander quels projets il nourrissaitcontre l’observatoire des Montagnes Rocheuses, mais toujours, commes’il eût pressenti la question suspendue au-dessus de sa tête, lepetit homme s’était dérobé, glissant entre les doigts de sesinterlocuteurs, avec une prestesse telle que le découragements’emparait d’eux.

Et pourtant chaque minute rapprochait lemoment où le navire aérien atteindrait le but de sa courserapide ; chaque seconde aggravait le danger dont les paisiblesastronomes des Great-Mountains étaient menacés.

À tout hasard, Robert et Astéras s’étaientmunis de fusils à carbure ; ils les conservaient dans leurcabine. Certainement Ramier n’ignorait pas ce détail, mais il nejugea pas à propos de faire à ce sujet la moindre observation.

Les prairies du Far-West, les territoires dechasse des indiens Pawnies défilaient sous les yeux desprisonniers ; mais ce spectacle magique ne les intéressaitpas. Ils ne prêtaient aucune attention aux villes nouvellesentrevues, aux forêts impénétrables, aux fleuves larges comme desbras de mer.

Les voies ferrées sillonnant les solitudes dela prairie, les bandes de bisons migrateurs, les chevauchéeshurlantes des guerriers indiens, toute la vie des déserts herbeuxde l’Ouest, sollicitaient vainement leurs regards indifférents. Unecrainte aiguë les absorbait, plus intense, plus insupportable àmesure que le voyage se prolongeait.

Vague jusque-là, leur terreur se précisatout-à-coup lorsque la silhouette dentelée de la chaîne desMontagnes-Rocheuses barra l’horizon. C’était là, au milieu de cettenature tourmentée, de ces pics pointant leurs cimes vers le ciel,que le malheur allait s’accomplir.

Alors une rage les prit. Non, ils neconsentiraient pas à devenir les complices de leur geôlier.L’inaction, en pareil cas, serait une lâcheté ; ils agiraient.Réunis au salon, les passagers du Gypaète tinrentconseil.

Ils ne connaissaient pas l’emplacement exactde l’observatoire, mais ils le sentaient proche. Sans tarder, ilfallait paralyser la volonté de Ramier. Peut-être, en privant lenavire aérien de son capitaine, préparait-on un épouvantableaccident, une chute vertigineuse ou l’aéronef et son équipagerouleraient broyés, pulvérisés, dans les gorges ouvertes, ainsi quedes gueules avides, au milieu des escarpements. Tel était l’étatd’esprit de tous que cette perspective ne les arrêta pas. L’horreurdu crime les haussait jusqu’à l’héroïsme. Ils acceptaient d’êtrevictimes pour ne pas devenir bourreaux.

Il fut décidé que Robert et Astéras semuniraient de leurs armes, et que le soir, alors que le fou seraitavec eux dans la salle à manger, ils le saisiraient, leligotteraient et ne lui rendraient la liberté que sous promesseformelle d’épargner l’observatoire et ses habitants.

– Et puis, conclut Lavarède, qui sait si,du même coup, nous ne pourrons obtenir du « Capitaine »qu’il nous dépose à terre.

En parlant ainsi, il regardait Lotia. La jeunefille baissa la tête avec embarras. Il comprit ce qui se passait enson esprit, et d’une voix lente :

– À terre, Lotia, vous serez libre. Jevous l’ai affirmé, je suis Français, et je ne considère pas que lacérémonie célébrée dans l’île de Philæ soit un mariage. Vous n’êtespas enchaînée. Si un jour, vous croyez enfin que je n’ai jamaismenti, je solliciterai votre main et vous supplierai de mel’accorder suivant les rites de ma patrie.

Elle leva ses paupières, fixant sur soninterlocuteur le regard clair de ses yeux noirs.

– Je vous remercie de me parler ainsi,murmura-t-elle. Je sens bien que vous exprimez la vérité ; jecrois qu’en effet je serais libre si je foulais la surface dusol.

– Ah ! vous avez donc confiance enmoi !

– Pour le présent, oui… Pour le passé, jene dois pas.

– Vous ne devez pas ?

– Non, car je ne suis plus seule en jeu.Moi, je puis obéir à une impression, à un instinct ; mais ilne faut pas que je me contente de cela pour tout ce qui touche àl’honneur de ma race. Là, je suis contrainte d’exiger des preuvesindiscutables, puisqu’il est nécessaire de persuader aussi lesautres qui m’attendent là-bas, et qui, sans cela, m’accuseraient defélonie.

Son accent était douloureux. On sentaitqu’elle souffrait de refuser sa confiance entière au Français, maisque rien ne vaincrait l’obstination dont elle pensait devoir fairemontre pour l’honneur de l’antique famille des Hador.

Robert n’insista pas, mais il tendit la main àla belle Égyptienne avec ces seuls mots, murmurés sur le ton de laprière :

– Pour me porter bonheur !

Elle eut un pâle sourire, laissa tomber samain dans celle de l’ancien caissier, et d’une voix grave ellerépéta :

– Pour vous porter bonheur !

Radjpoor avait assisté à l’entretien. Iln’attendit pas davantage, se glissa dehors sans que ses compagnonsfissent attention à son mouvement, et parcourant le couloir centrald’un pas rapide, il alla frapper à la porte du laboratoire deRamier.

Cependant, Robert et Astéras, après quelquesexplications complémentaires, se séparaient de Lotia véritablementtrès émue, de Maïva rayonnante de joie, et entraient dans leurcabine afin de prendre leurs armes et de se préparer à lalutte.

Mais à leur grande surprise, ils ne trouvèrentplus les fusils. Ceux-ci avaient disparu, enlevés par une maininvisible.

Les deux amis se regardèrent interdits, maissecouant son inquiétude, Robert s’écria :

– Bah ! le matelot qui fait leménage, les a sans doute reportés au râtelier d’armes ;allons-y.

– Tu as raison, acquiesça l’astronome,allons-y.

Tous deux coururent à la porte, mais lebattant s’était refermé derrière eux, et malgré tous leurs efforts,ils ne parvinrent pas à le faire tourner sur ses gonds.

Cette fois, il n’y avait pas à en douter. Onles avait enfermés, après les avoir dépouillés de leurs armes.

Pourquoi ? Dans quel but ? Ramieravait-il surpris leur complot et avait-il voulu les empêcherd’agir ?

Cela devait être, et pourtant ils ne sesouvenaient pas de s’être trahis en sa présence, d’avoir laissééchapper une parole imprudente. Étaient-ils donc l’objet d’unesurveillance constante, et les cloisons du Gypaèteavaient-elles des oreilles ainsi que les murs des palais desrois ?

Questions insolubles. Ce qui n’était pasniable, par exemple, c’est que les jeunes gens étaient captifs dansleur cabine, et que leurs forces réunies ne parvenaient pas àébranler la porte métallique fermée sur eux.

Cette constatation amena d’abord une explosionde colère chez le patient Ulysse comme chez son bouillantcompagnon ; mais une réflexion soudaine les glaça. Si l’onavait cru bon de prendre tant de précautions contre eux, c’est quel’heure du crime n’était pas éloignée.

Peut-être déjà l’observatoire condamné par lefou était-il en vue.

À cette proposition formulée par l’astronome,les prisonniers se portèrent au hublot qui éclairait la cabine. Ilsregardèrent avidement au dehors. Le crépuscule tombait, noyant desa cendre grise la région tourmentée que dominait l’aéronef.C’était le chaos de la montagne, effrayant et sublime, mais rienn’indiquait la présence d’êtres vivants ; on ne voyait nulletrace d’habitation.

Les jeunes gens respirèrent. Ils s’étaienttrompés. Ainsi que tout homme sous le coup d’une aventuremenaçante, ils ressentaient une joie profonde de la savoirdifférée.

Leur satisfaction fut brève.

Le navire aérien modifia sa direction, et,dans le champ de l’ouverture du hublot, les Français découvrirentun dôme que trouait le tube d’une puissante lunette.

Cette fois, la catastrophe était imminente. Àcent mètres à peine du Gypaète, se dessinait la terrasse en gradinsétablie à grands frais par le gouvernement des États-Unis. Il n’apas fallu, en effet, moins de seize mille fourneaux de mine pourdéblayer l’emplacement où l’observatoire fut édifié. Par ce seuldétail il est aisé de juger du reste.

Robert, Astéras s’étaient pris la main. Clouésà la vitre par une force supérieure, incapables de se mouvoir ou deparler, ils regardaient. L’aéronef cessa de marcher en avant.

La nuit venait. Dans l’obscurité de plus enplus opaque, les jeunes gens aperçurent des ombres humainesglissant le long de cordes tendues du navire aérien à la plateformede l’observatoire. Ils devinèrent que l’équipage allait procéder àla sinistre besogne ordonnée par le fou. Les hommes disparurentdans les bâtiments.

Un quart d’heure, un siècle se passa, puis leshommes reparurent, furent hissés à bord, et tout aussitôt les ailesde l’appareil frappèrent l’air avec un grondement inaccoutumé.

À toute vitesse, l’aéronef s’éloignait del’observatoire. Qu’avaient fait les matelots ? Quellevengeance Ramier avait-il tirée des astronomes assez malheureuxpour avoir découvert son fanal ?

La réponse à ces questions, que s’adressaienttout bas les Français, ne se fit pas attendre.

Soudain une gerbe de flammes jaillit de lamontagne comme d’un cratère, suivie, après quelques secondes, parune épouvantable détonation. Un brusque appel d’air, déterminé parl’explosion, fit virer l’aéronef, mais comme un coursier généreux,il se redressa aussitôt, et, dans une fuite éperdue, reprit laroute du sud.

Frappés de stupeur, Robert et son amirestaient à la même place. La vérité horrible leurapparaissait.

À l’aide de tubes de carbure liquide, Ramieravait provoqué une effroyable explosion, et maintenant sans doute,sous le manteau de la nuit, les murailles de l’observatoire desMontagnes Rocheuses s’écroulaient, écrasant sous leurs débris lessavants qui, en croyant rechercher une étoile, avaient innocemmenttroublé la quiétude d’un fou.

Abasourdis, désespérés, ils s’arrachèrentenfin de ce hublot maudit, qui leur avait permis d’assister auforfait ; mais alors un cri leur échappa, cri d’effroi, derage, de stupéfaction.

La porte de la cabine était ouverte au large,sans qu’ils eussent entendu le bruit de la clef restée àl’extérieur dans la serrure.

Le crime commis, on leur rendait la liberté.Chancelants, ils se rendirent au salon.

Lotia et Maïva y pénétraient au même instant.Comme les Français, elles avaient été enfermées et délivrées de lamême façon mystérieuse.

Frissonnantes, elles écoutèrent le récit deleurs compagnons. Elles n’avaient rien vu, elles ; mais ellesavaient perçu le bruit de la détonation, la secousse imprimée àl’aéronef par le courant d’air qui avait suivi.

Et à cette heure, elles mesuraient avecépouvante l’étendue du désastre.

Pour Robert, le premier moment de stupeurpassé, il lui restait une indignation généreuse, une horreur ducontact du fou criminel. Quoi qu’il pût advenir, il dirait à Ramierson mépris.

Mais ses projets furent réduits à néant parl’absence du capitaine du Gypaète. Celui-ci, non plus queMme Hirondelle, ne se montra les jours suivants.Les matelots servaient les repas aux passagers, mais ils restaientmuets, ne répondant pas une parole à leurs interrogationsexaspérées.

Désœuvrés, irrités, Lavarède et ses compagnonsdemeuraient la plupart du temps sur le pont, regardant, avec unerage croissante, défiler sous leurs yeux les paysages grandiosesdes deux Amériques.

À la Prairie des États-Unis succédaient lesterras calientes – terres chaudes – du Mexique, le massifvolcanique des petites républiques du centre américain, les forêtsde Colombie, du Vénézuela, des Guyanes, l’immense vallée del’Amazone, les llanos de la République Argentine.

Au bout de quelques journées, après avoirsuffoqué sous le soleil brûlant de l’Équateur, les voyageurscommençaient à ressentir les premières atteintes du froid, enplanant au-dessus des plaines interminables de la Patagonie.

Puis ils aperçurent le détroit de Magellan, laTerre de Feu, île située à l’extrémité sud du continent. Mais leGypaète ne s’arrêta point. Audacieusement il poursuivitson vol au-dessus de l’Océan, sa proue inflexiblement dirigée versle sud. Après avoir visité le pôle Nord, les prisonniers enfermésdans ses flancs allaient-ils être entraînés par sa courseirrésistible vers le pôle antarctique ?

Chapitre 11CYCLONE

Très aisément les captifs de Ramier s’étaientrendu compte du chemin parcouru. Chaque matin, sur une carte fixéeà la cloison de la salle à manger, une main invisible marquait lepoint. Une épingle, portant un petit drapeau noir, avec au centreune ancre blanche, était piquée à l’endroit précis que dominaitl’aéronef.

Maintenant les renseignements nediscontinuaient pas. Le Gypaète franchissait les mersillustrées par les explorations de Wilkes, de James Ross, deDumont-d’Urville. Il filait vers la terre de Graham, située à lalimite extrême du cercle polaire. On ne pouvait plus douter. Le butdu voyage était le pôle Sud.

Et Robert, avec un mélange d’ironie et demauvaise humeur, répétait dix fois par heure :

– Non, cela n’a pas le sens commun !Moi, qui n’aime pas voyager, on me fait faire le tour du monde enpassant par les deux pôles !

Récrimination bien platonique, car celui quila causait persistait à demeurer invisible.

Par instants, l’ancien caissier se répandaiten reproches à l’adresse d’Astéras, reproches que celui-ci écoutaitd’un air étonné. Le distrait astronome, à même pour la premièrefois de contempler les constellations de l’hémisphère Sud, ne sesouvenait plus de Ramier, ni de son odieux attentat contrel’observatoire des Montagnes Rocheuses.

Dans une vitrine du salon, il avait trouvé unfragment de bas-relief, évidemment d’origine égyptienne.

Une étiquette, collée sur la tranche, portaitces mots.

Ruines du MASHONALAND

(Afrique Australe).

Représentation hiéroglyphique du Ciel et de la Terre.

Cette découverte avait été le point de départd’interminables dissertations astronomiques, que Maïva seule avaitécoutées. Mais comme le savant avait plaisir à parler à la jeunefille, que celle-ci ne se lassait pas d’entendre Ulysse, ilrésultait de cette satisfaction en partie double que l’éloquence del’astronome était intarissable.

Après avoir vanté le peuple des Pharaons,avoir démontré qu’en effet il avait dû établir des colonies dansl’Afrique méridionale, puisque sur certains de ses monuments estfigurée la constellation de la Croix du Sud, invisible de l’Égypteproprement dite, Astéras s’était lancé à corps perdu dans unediscussion dont il faisait tous les frais, afin de prouver àl’ex-muette que seuls les hiéroglyphes de la vallée du Nil sontastronomiques. Les étoiles, les soleils, les sculpteurs despyramides se mêlaient en un pittoresque désordre, et quand Ulysse,lassé mais non rassasié de monologue, s’arrêtait, Maïva le priaitde continuer. Décidément ces deux êtres, nés sous des latitudesdifférentes, avaient été créés l’un pour l’autre.

De son carnet, inépuisable recueil dedocuments scientifiques, l’astronome avait tiré, à l’appui de sathèse, des reproductions de sculptures arias, assyriennes, perses,indiquant les différences capitales qui les distinguaient desœuvres similaires de la patrie des Pharaons.

– Tous les peuples, disait-il, lorsqu’ilsont voulu fixer leurs idées sur la pierre, ont figuré des chosesterrestres, matérielles. Seuls les Égyptiens ont entrevu l’idéal.Seuls, ils ont brisé les liens qui les attachaient au sol et ontpermis à leur pensée de voler librement dans l’espace. Ce qui estvrai pour l’antiquité, l’est également chez les modernes. Lespeuples inférieurs de nos jours usent encore de l’écriturehiéroglyphique. Où vont leurs pensées ? Simplement à deschoses vulgaires, aux menus faits de la vie usuelle.

Et comme preuve de cette affirmation, il avaitmontré triomphalement à Maïva, qui, il faut l’avouer, en parutravie, le calendrier des Peaux-Rouges Dakotahs pendant la périodecomprise entre les années 1799 et 1870.

– Ce document, commentait-il, a ététrouvé à la fin de 1869, lorsque les milices américaines, après unsiège de plusieurs semaines, enlevèrent le village fortifié de latribu indienne. Tous les survivants furent faits prisonniers ettransportés dans l’Ouest.

On avait besoin de leur territoire pour lescolons. Sans m’appesantir sur ce procédé de civilisation, jepoursuis ma démonstration. J’ai noté quelques uns des faits que lesPeaux-Rouges relatent dans leur calendrier. Guerres, chasses,maladies, incendies ; voilà pour cette tribu les incidentsannuels dignes d’être rapportés. Deux fois seulement en soixante etonze ans, nous voyons figurer des événements astronomiques :une pluie de bolides et une éclipse de soleil. Mais il ne faudraitpas croire qu’il y a là un embryon d’observation céleste. LesDakotahs ont signalé ces phénomènes uniquement parce qu’ils en onteu peur, car ils les attribuaient à des génies terrestres,dispensateurs des ténèbres et de la lumière.

C’était sur le pont, vers quatre heures dusoir, que l’astronome pérorait ainsi. À quelques pas de lui, Robertet Lotia examinaient l’horizon qui semblait éclairé d’une lueurétrange. C’était le blink, réverbération de la banquisesur laquelle le Gypaète allait bientôt s’engager.

Cela formait une ligne claire, sauf vers leSud-Ouest, où une tache noire se développait lentement sur leciel.

Le Français considéra ce point sombre, sansparvenir à discerner sa nature, et il finit par se demander à voixhaute :

– Qu’est donc cela ?

Lotia se crut interrogée.

– Je ne sais, dit-elle ; onpenserait que ce sont des nuages, mais si noirs, si noirs qu’ilsannonceraient une tempête.

Il y avait une nuance de crainte dans lesparoles de la jeune fille. En effet l’ouragan est déjà terrifiant àla surface du sol ; mais, dans le navire aérien, l’idée quel’on allait essuyer le choc des vents déchaînés prenait quelquechose d’horrible et de fantastique.

Du reste, l’hésitation des observateurs ne futpas de longue durée. L’armée des nuées gagnait rapidement sur leciel. Bientôt un tiers de l’horizon fut noyé dans un brouillardgris-jaunâtre, cotonneux, où se confondaient la mer et la voûtecéleste.

– Rentrons, murmura Lotia, et prévenonsl’équipage.

– Vous avez raison, acquiesça Robert.L’assaut du vent sera terrible, et il est bon sans doute de prendrequelques dispositions pour le supporter.

Il appela Ulysse et Maïva qui n’avaient rienvu.

Mis au courant, ceux-ci partagèrent lescraintes de leurs compagnons, et tous quittèrent le pont. Mais ilseurent beau parcourir l’aéronef, ils ne rencontrèrent ni le fou, niMme Hirondelle. De guerre lasse, ils se rendirent àla machinerie.

Les matelots les écoutèrent tranquillement.Ils souriaient comme si les terreurs des passagers leurparaissaient puériles.

En vain Robert insista. Tout ce qu’il obtint,ce fut cette réponse d’un marin :

– Le Gypaète se rit du vent.Soyez paisibles. Il ne déviera pas de sa route.

Loin d’être calmées par le flegme del’équipage, les appréhensions des prisonniers de Ramiers’accrurent.

Rassemblés dans le salon, penchés aux hublots,ils considéraient, avec un serrement de cœur, les nuages quimontaient toujours. Si le Gypaète ne modifiait pas saroute ; il serait pris en flanc par la tempête ! etquelque admiration qu’ils eussent pour l’appareil volant, c’étaitavec angoisse que les voyageurs se demandaient comment ilsupporterait la tourmente.

Cependant un calme lourd, précurseur del’orage, pesait sur la nature ; la surface de la mer avaitpris une teinte livide, mais elle s’étalait sans une ride sans unremous, ainsi qu’un lac d’huile.

Soudain un éclair rouge fendit la nue, unedétonation épouvantable assourdit les passagers. Comme si la foudreavait donné le signal de la lutte des éléments, un vent violents’abattit sur l’Océan, le creusant en gouffres sombres, lesoulevant en lames déchiquetées.

Le Gypaète avait tressailli sous le choc, samembrure craquait ; à chaque rafale, il était secoué par unroulis violent. Pourtant il continuait sa marche, fonçantintrépidement dans la tourmente. Les éclairs se croisaient, lescoups de tonnerre se succédaient avec des sonoritésassourdissantes, de l’Océan montait le bruit des vagues sefracassant les unes sur les autres, et au milieu de ce vacarme,parmi les hurlements de la tempête, il volait imperturbablementvers le pôle Sud.

Ahuris, confondus par l’audace de cettemanœuvre, les passagers restaient debout auprès des hublots. Levisage pâle, les dents serrées, ils assistaient à cette luttedésordonnée d’un frêle aéronef contre le gigantesque cyclone.Malgré eux, la bonne tenue du Gypaète ranimait leurconfiance. Ils se surprenaient à penser qu’il vaincrait l’ouragan.Les balancements que lui imprimait le vent cessaient de lesinquiéter.

Et comme ils se regardaient, prêts à secommuniquer leur espérance, voilà qu’un coup sec fait trembler toutl’appareil. Le Gypaète se couche sur le flanc ; ilparaît prêt à se retourner complètement, mais il se redressesoudain pour se coucher encore.

Personne n’a le temps de demander uneexplication.

La porte du salon s’ouvre violemment, etRamier se précipite dans la pièce. Il est blême, ses cheveux sehérissent sur son front. Il court au tube acoustique, y jette desordres rapides.

Presque aussitôt les mouvements désordonnés del’aéronef cessent, il retrouve sa stabilité ; il filemollement à travers la bourrasque.

Le fou se redresse ; son visage a reprisson calme habituel. Il se dirige vers la porte ; il va sortirsans adresser la parole à ses hôtes, qu’il n’a point l’air devoir.

Mais Lavarède ne l’entend pas ainsi. Il seplante devant le petit homme et s’inclinant :

– Bonjour, Monsieur Ramier. Un vilaintemps, n’est-ce pas ?

L’insensé secoue la tête :

– Vilain, parce que nous avons uneavarie, sans cela mon Gypaète…

– Une avarie, interrompt leFrançais ?

– Oui ; une aile brisée net. Ce sontles ailes de sûreté qui fonctionnent maintenant. Par prudence j’aiordonné de fuir dans le vent.

– Alors l’ouragan nous emporte ?

– Parfaitement.

– Où cela ?

– Je n’en sais rien. La direction estSud-Ouest Nord-Est. Qu’importe, d’ailleurs en plein ciel, il n’y apas d’écueils à éviter. Et puis, vu l’avarie dont je parlais, latempête me met presque dans mon chemin.

– Elle vous éloigne cependant du pôleSud ?

– Absolument.

– Ne désiriez-vous pasl’atteindre ?

– Si, mais j’ai dû changer d’avis. Monatelier de réparations, mes pièces de rechange sont au pôle Nord.Il me faut donc y retourner.

– Alors, nous revenons là-bas, dans lacaverne, balbutia Robert perdant tout sang-froid devant cettefatalité qui le condamnait à un nouveau voyage au pôlearctique ?

Le fou se méprit sur son sentiment :

– Oh ! en huit jours, le dommagesera réparé, et alors, je vous le promets, je vous conduirai à cepôle Sud qui paraît tant vous intéresser, bien qu’il ressemblefurieusement à l’autre.

– Ensuite au pôle Sud, répéta le Françaisd’une voix étranglée et laissant retomber ses bras avecabattement.

Ramier fit oui de la tête, et se glissantprestement entre la cloison et son interlocuteur incapable des’opposer à son mouvement, il s’élança dehors et disparut dans lecouloir.

Quant au jeune homme, il ne prit pas garde àcette fuite. Il regarda ses compagnons et hochant la tête d’un airdésolé :

– Hein, dit-il, est-ce assezcomplet ? Un pôle nous renvoie à l’autre ; c’est unepartie de raquettes, et nous sommes le volant !

Un coup de tonnerre plus violent arrêta laparole sur les lèvres de ses amis ; une gerbe de flammesjaillit des nuages et alla s’éteindre dans la mer, rappelant toutel’attention des passagers aux hublots.

L’ouragan sembla redoubler d’intensité ;une brume épaisse environnait l’aéronef, et de la mer, rendueinvisible par le brouillard, s’élevaient des bruits singuliers. Oneût cru entendre des plaintes, des gémissements, des clameursd’agonie.

– Un navire en détresse, s’écriaRobert ?

Astéras fit un geste de dénégation :

– Non, un navire naufragé, eût-il deuxmille hommes à bord, ne réussirait pas à couvrir les hurlements duvent. Ce que tu entends, c’est la voix même de la tempête. Ce sontces cris qui faisaient dire à nos ancêtres, les Gaulois, que,durant l’ouragan, les âmes des nautoniers morts en mer revenaient àla surface implorer l’assistance des druides, pour gagner le mondemeilleur, où les guerriers étaient reçus après leur trépas.

Ces voix de la tourmente furent l’origine desmystères de l’île française de Sein. Durant les orages, desprêtresses, vêtues de longues tuniques blanches, les cheveuxdénoués, couraient sur les falaises qui regardent l’Armorique.

Parfois, l’une d’elles, prise du délire sacré,s’offrait volontairement en sacrifice aux divinités des eaux. Alorselle appelait ses compagnes, désignait le nombre d’âmes errantesque sa mort devait racheter, puis elle se mettait à danser avec degrands cris. Elle tournait sur elle-même, toujours plus vite, serapprochant sans cesse du bord de la falaise surplombant les flots.Elle atteignait ce rebord, et, sans interrompre sa danse, elle selaissait tomber dans l’abîme.

Cette fois, tous prêtaient une oreilleattentive au savant, et quand leurs yeux se fixaient sur leshublots derrière lesquels on n’apercevait qu’un rempart deténèbres, ils croyaient assister au spectacle lointain qu’ilévoquait.

Faisant un brusque retour sur eux-mêmes, ilssongeaient qu’une nouvelle avarie pouvait se produire, et qu’alors,tous, ainsi que la prêtresse de l’île de Sein, seraient précipitésdans le gouffre rugissant sous leurs pieds.

Certes ! ces réflexions n’avaient rien derécréatif. Aussi le dîner fut-il morose, la nuit détestable.

En face du péril imminent, les voyageurs nevoulurent pas se séparer. Ils s’installèrent tant bien que mal dansle salon, qui sur un fauteuil, qui sur un divan, et attendirent lesinistre qu’ils considéraient presque comme inévitable.

Quand l’aube vint, ils étaient brisés, mais lecyclone n’avait rien perdu de son intensité.

Cependant la clarté, encore qu’elle fûtindécise, leur apporta une sorte de soulagement. La journées’écoula sans apporter un changement à la situation.

Le soir revint avec son cortège deterreurs.

Quand la lumière reparut, il sembla auxprisonniers de Ramier que le vent se calmait.

Ce n’était pas une illusion.

Les nuages disloqués permettaient de voirquelques coins de ciel bleu, et vers midi, le soleil brilla dansune atmosphère apaisée.

Chapitre 12LE BOLIDE DE LAVARÈDE

Comme des convalescents pressés de respirerl’air pur, Robert et ses compagnons montèrent hâtivement sur lepont. La voûte du firmament s’était dégarnie de nuages ;quelques rares vapeurs seules flottaient ainsi que des floconsblancs sur l’indigo céleste. Une brise légère et tiède passait parbouffées.

Heureux de se retrouver vivants, ilsdemeuraient là, sans songer à rien, tout au plaisir de se baignerdans les rayons d’or du soleil. Tout à coup, un cri de Maïva lestira de leur béate rêverie :

– Un chemin de fer ! clamait lapetite Égyptienne.

Courant à la balustrade, tous regardèrent versla terre. L’élève d’Astéras ne s’était point trompée. Au milieud’un pays verdoyant, sur lequel l’aéronef voguait à une alluremodérée, un train suivait les lacets d’une voie ferrée, ensoufflant sa fumée blanche.

– Ah ça ! s’écria Lavarède, noussommes dans… ou plutôt sur un pays civilisé. Dans quelle partie dumonde nous a donc conduits ce brave cyclone qui nous a tanteffrayés ?

Tous avouèrent leur ignorance.

– Mais, hasarda Ulysse, notre capitaine adû, comme chaque jour, faire le point. Descendons consulter lacarte de la salle à manger.

La proposition fut adoptée sans contestation,et déjà les voyageurs se dirigeaient vers le panneau, quand Ramierémergea brusquement de l’ouverture.

Il fut aussitôt entouré.

– En quel endroit sommes-nous ?

– Exactement par 26° 13’7’’ de longitudeEst et par 25° 55’22’’ de latitude Sud. En d’autres termes, nousplanons à quelques kilomètres de Prétoria, ville de la républiquedes Boers, du Transvaal, au-dessus de la ligne ferrée du Cap àPrétoria et à Lourenço-Marquez.

Le petit homme fit une pause, puis d’une voixtranquille :

– D’après mes ordres, le Gypaètes’élève en ce moment. Je ne veux pas être aperçu de la terre. Maiss’il vous plaît d’examiner le pays riche en mines d’or, que lesAnglais et les habitants d’origine néerlandaise se disputent, jevais vous faire remettre des lunettes marines.

Il se pencha à l’écoutille, prononça quelquesmots dans une langue inconnue ; peu d’instants après, unmatelot montait sur le pont, chargé d’une demi-douzaine delunettes, qu’il distribua aux assistants.

Le besoin s’en faisait sentir. Par suite dumouvement ascensionnel de l’aéronef, les détails de la surface duglobe devenaient vagues, imprécis. Bientôt tous les passagersfurent penchés sur la balustrade, fouillant de leurs lunettes lepays situé au-dessous d’eux.

Grâce à la puissance des instruments, ilsdistinguaient les trains, les lourds chariots traînés par desbœufs, les piétons, les cavaliers parcourant les routes. Puis uneville s’étala sous leurs yeux, avec ses habitations coquettesentourées de jardins.

Ramier désigna l’une de ces maisons :

– Voici la demeure du chef suprême de laRépublique Transvaalienne, du président Krüger.

Toutes les lunettes furent aussitôt braquéessur l’endroit indiqué. C’était une villa spacieuse, à un seulétage, précédée d’une vérandah soutenue par des colonnettes debois. Devant la porte, les observateurs eurent le tempsd’apercevoir un gros homme, à la face bienveillante, qui, à demicouché sur un siège de rotin, fumait gravement une longue pipe.

Puis l’aéronef dépassa la maison, derrièrelaquelle se trouvait une cour précédant un jardin ombreux. Prèsd’une fontaine, les manches retroussées, une forte commère, penchéeau-dessus d’un cuveau, faisait la lessive.

– C’est la présidente Krüger en personne,déclara le fou. Elle lave le linge de la famille.

Et avec un respect attendri, ilajouta :

– Mœurs patriarcales, vénérables. Si jeconsentais à retourner parmi les humains, c’est chez ces Boers queje m’établirais ; chez ces êtres simples et honnêtes, où lafemme du premier magistrat de la République ne craint pas de selivrer aux soins du ménage. Chez eux l’orgueil, la sotte vanité, ledésir mesquin de jeter de la poudre aux yeux, sont inconnus. Lamère de famille, la femme d’intérieur y sont honorées, alors quechez des peuples prétendus policés, les femmes mettent toute leurfierté à n’être bonnes à rien. Mères, elles ne veulent points’occuper de leurs enfants ; épouses, elles refusent desurveiller leur maison. De pareils soucis, disent-elles, sont bonspour les petites gens. Tout beau, Mesdames, cela est bon, en effet,pour de petites gens… de cœur et d’esprit. Vous, vous vous ravalezau rang de coûteuses poupées, qui, dans la maison vide dedévouement, tiennent une place intermédiaire entre le cheval derace et le chien de luxe.

Durant le monologue de Ramier, l’aéronefpoursuivait sa course, laissant en arrière le gros del’agglomération. Maintenant les maisons s’espaçaient, séparées parde larges espaces boisés. Les reliefs du sol s’accusaient. Onpénétrait dans une région montueuse, accidentée. Vers trois heures,la cité de Pietersburg, centre des exploitations aurifères, seprofila à l’horizon. À la nuit, sur une falaise rocheuse dominantle cours du neuve Limpopo qui, né près de Prétoria, va se jeteraprès une vaste courbe dans l’océan Indien, le Gypaèteatterrit doucement.

Le fou voulait profiter de la solitude et dela nuit pour visiter soigneusement ses appareils, et se rendre uncompte exact de l’étendue des dégâts causés par le cyclone.

Au jour, il annonça d’un air radieux à sesprisonniers que, sauf une aile emportée par la tourmente, aucunedes machines n’avait souffert. Il était nécessaire de regagner lepôle Nord pour réparer le dommage, mais somme toute, l’accidentn’aurait pas de suites graves.

À son signal, le navire aérien s’était remisen marche. Franchissant le fleuve Limpopo, il suivait à moins dedeux cents mètres, les sinuosités de la plaine du Matabéléland.Dans ces régions, habitées seulement par des nègres fétichistes, ilétait inutile de se perdre dans les nuages. Qu’importait que lesnoirs aperçussent l’aéronef, dont ils étaient incapables de devinerla nature.

Le pays, largement arrosé par les affluents duLimpopo, de l’Omaramba et du Zambèze, offrait aux regards unesuccession de prairies immenses, coupées de forêts et de marécages.Des antilopes, des éléphants, des rhinocéros se montraient. Dansles alluvions vaseuses qui bordaient les cours d’eau, deshippopotames s’ébrouaient lourdement, sans souci des alligators,qui ainsi que des troncs d’arbres dépouillés, s’abandonnaientparesseusement au courant.

Devant ce district giboyeux, les instincts dechasseur des passagers se réveillèrent. Oubliant leurs soucis, leurcaptivité, ils demandèrent à Ramier la permission d’abattrequelques pièces. Le fou leur déclara que, son filet de chasse,naguère déchiré par l’ours, avait été réparé avec peine, et qu’ilne se souciait pas de l’exposer à de nouvelles avaries en lefaisant traîner sur une plaine sous les hautes herbes de laquellepouvaient se cacher des troncs d’arbres ou des rochers, dont larencontre serait désastreuse. Un peu plus au nord, on trouveraitdes terrains plus propices, et il se ferait un plaisir de donnersatisfaction à ses hôtes.

– Toutefois, conclut-il, s’il vous plaît,en attendant, de brûler un peu de carbure, je mets des fusils àvotre disposition. Nous ne saurions nous arrêter pour ramasser legibier abattu, mais enfin un exercice de tir est toujours unedistraction.

Si pesante était la monotonie du bord, queRobert et Ulysse acceptèrent la proposition. Cinq minutes plustard, ils se postaient à l’avant, armés de fusils à carbure Z,prêts à faire feu sur le premier animal qui passerait à portée.

Selon son habitude, Radjpoor-Thanis n’avaitpas profité de l’invitation de Ramier. Un moment il avait paru surle pont, puis il s’était retiré dans sa cabine, et là, seul, ilcherchait vainement l’idée ingénieuse qui devait à jamais séparerLotia et Lavarède.

Celui-ci ne songeait pas à son ennemi. Àquelques centaines de mètres, il venait d’apercevoir un troupeau despringbocks et de blessbocks[8] qui, sousla garde d’un mâle adulte, reconnaissable à ses longues cornesnoires recourbées en forme de lyre, paissaient insoucieusement. Lacourse de l’aéronef devait conduire les chasseurs aériens à bonneportée.

– Une balle à ce superbe animal, ditRobert en désignant l’antilope aux longues cornes.

– Si tu le veux, répliqua tranquillementAstéras. Seulement, si tu n’es pas plus adroit que moi, je penseque nous ne lui ferons pas grand mal.

L’ancien caissier haussa lesépaules :

– Je ne tiens pas à lui être désagréable.L’important est de faire du bruit, de s’étourdir un peu, d’oublierune minute que nous sommes captifs !

Tout en parlant, il épaulait. Son ami l’imita.Les deux détonations se confondirent en une seule, mais elleseurent un résultat inattendu.

Tandis que les antilopes, saines et sauves,s’enfuyaient à travers la plaine, une voix, qui semblait partird’un ravin boisé, s’éleva.

– À moi, criait-elle ! Àmoi !

Ces mots prononcés en français bouleversèrentles chasseurs. Un blanc, un compatriote était près d’eux, et ildemandait du secours. D’un même mouvement, les deux hommess’élancèrent vers Ramier :

– Vous avez entendu ?

Le fou sourit doucement :

– Oui, que voulez-vous que j’yfasse ?

– À moi, répéta la voix déjà affaibliepar l’éloignement !

– Ce que je veux, dit avec force Robert,troublé jusqu’au fond de l’âme par ce nouvel appel. Que vousmodifiiez votre route, que vous ne passiez pas indifférent auprèsd’une créature humaine que peut-être vous pouvez sauver.

– Et qui, une fois à mon bord, deviendramon ennemie, comme vous, comme vos compagnons.

– Qui sera impuissante comme nous-mêmes.Voyons, M. Ramier, soyez généreux. Qu’exigez-vous denous ?

Le capitaine du Gypaète considéraLavarède sans répondre, puis hochant la tête :

– Il est bon, il a un cœur pitoyable,murmura-t-il enfin. Pourquoi est-il de ces insensés, pour qui lasociété des hommes est nécessaire ? S’il me comprenait, jel’aimerais ; il deviendrait le plus cher de mes amis.

Et soudain prenant son parti, il fixa sonregard pénétrant sur le jeune homme :

– Jurez-moi que vous ne tenterez riencontre moi, contre mon équipage, ni contre mon appareil, et jeferai ce que vous désirez.

– Ah ! s’écria Robert emporté par unélan de pitié, je le jure. Je vous donnerai même ma parole de nepas chercher à m’échapper.

– Je ne vous demande pas cela. La fuiteest impossible. Je vous laisse toute liberté de me quitter, si vousen trouvez le moyen. Il me suffit de savoir, qu’à mon bord, je n’airien à craindre de vous.

– J’engage mon honneur.

– C’est bien. Nous allons tâcher dedécouvrir l’inconnu auquel vous vous intéressez.

À ces mots, le petit homme courut au tubeacoustique sur lequel il se pencha. Aussitôt le Gypaète évolua etrevint en arrière à une allure ralentie.

Bientôt il plana au-dessus du ravin d’où étaitparti l’appel de détresse. Accrochés à la balustrade, la moitié ducorps suspendue dans le vide, tous fouillaient du regard les pentesbroussailleuses.

Ils ne virent rien d’abord. Leurs yeux neparvenaient pas à percer la voûte de feuillage. Mais soudain lesarbres s’espacèrent, laissant libre une large clairière, et detoutes les poitrines s’échappa ce cri :

– Des blancs ! Prisonniers desMatabélés !

C’était vrai. On était en présence d’unvillage indigène.

Tout autour de la clairière s’élevaient deshuttes de bambou, d’où sortaient incessamment des guerriers noirsarmés de lances, d’arcs, voire même de mauvais fusils. Au centre,d’autres nègres enfonçaient dans le sol un poteau rayé de lignesrouges.

– Le poteau du supplice, remarquaRamier.

Le poteau du supplice ! Ces motsdonnaient à la scène une terrible clarté.

Les Matabélés avaient des prisonniers, etselon leur cruelle coutume, ils allaient les torturer.

Mais ces captifs, où étaient-ils ? Enparcourant des yeux la clairière, les voyageurs ne tardèrent pas àles distinguer. Étroitement garrottés de liens de paille, ilsétaient couchés sur le sol un peu à l’écart. C’étaient desblancs : un homme et une femme, jeunes tous deux ; lui,châtain, le visage expressif et intelligent coupé par une finemoustache brune ; elle blonde et rose. Et malgré leurs liens,ils se regardaient avec une tristesse affectueuse, semblant, chacunpour sa part, oublier le supplice qui l’attendait pour ne sesouvenir que des tortures dont l’autre était menacé.

Tout à coup, l’homme aperçut l’aéronef. Uneexpression d’espérance stupéfaite se peignit sur ses traits. Sabouche s’ouvrit toute grande pour laisser passer le même cri quetout à l’heure :

– À moi !

Les noirs se retournèrent. L’un d’eux marchasur les prisonniers en brandissant sa lance d’un air menaçant, maisRobert ne lui permit pas d’aller loin. D’un mouvement brusque ilreprit son fusil, épaula et pressa la détente. L’indigène roula surle sol, le torse troué, avec un rugissement de douleur.

Au bruit de la détonation, tous les Matabélésavaient levé les yeux. En voyant planer au-dessus de leurs têtes leGypaète, une épouvante folle s’empara d’eux. Les unss’enfuirent avec des hurlements aigus ; les autres seprosternèrent en poussant des clameurs gutturales.

Profitant de leur surprise, Ramier multipliaitles ordres dans le tube acoustique. Le filet de chasse descendaitvers le sol, l’aéronef accélérait sa vitesse, et bientôt, lescaptifs des noirs, cueillis au vol, étaient emportés dans sa courserapide. La clairière disparaissait, et reprenant la direction dunord, le navire aérien laissait bien loin derrière lui le villageMatabélé, poursuivi par les cris assourdissants des indigènes.

Sans plus s’occuper de ces braillards, Robert,Ulysse, Maïva, Lotia s’engouffraient dans le panneau, descendaientdans la cale du Gypaète. Ils arrivèrent juste au moment oùles matelots hissaient le filet à bord.

Les Européens étaient enfermés dans sesmailles, évanouis, à demi asphyxiés par la célérité du mouvement.Ils entraient dans l’aéronef de la même manière que ceux quivenaient de les sauver.

Lotia fit transporter la jeune femme dans sacabine, toute émue de la voir si jolie avec ses paupières closes.Quant à Robert, il saisit l’homme par les épaules, tandisqu’Astéras le prenait par les pieds, et tous deux, refusant l’aidedes matelots, emportèrent l’inconnu dans leur propre cabine.

Là, avec un trouble qu’il ne s’expliquait pas,l’ancien caissier se mit à frictionner le malade pour le rappeler àlui.

Mais la secousse violente qu’il venaitd’éprouver avait assommé le nouveau passager duGypaète.

Il demeurait inerte, insensible au massagevigoureux dont il était l’objet.

– De l’eau, il faudrait de l’eau, s’écriaRobert inquiet de cette immobilité persistante.

Courant au lavabo, il trempa une serviettedans le pot à eau et en bassina le visage de l’inconnu.

La lotion eut un effet presque immédiat. Unprofond soupir s’échappa des lèvres de l’homme, une teinte roséemonta à ses joues.

– Encore un peu de fraîcheur, fitl’ancien caissier en retournant au pot à eau.

À ce moment, le malade ouvrit les yeux.Astéras resté près de lui eut un cri de joie, et appelant sonami :

– Lavarède, clama-t-il, il ouvre lesyeux, il regarde.

Mais lui, mais Robert, qui à sa voix avaitbrusquement pirouetté sur ses talons restèrent pétrifiés, en voyantl’inconnu se soulever sur le coude et demander avec un étonnementnon dissimulé :

– Tiens ! vous savez mon nom ?Qui êtes-vous donc ?

Et comme ils ne répondaient pas, le trouble deleur esprit ne leur permettant p’as de comprendre ce qui sepassait, l’homme reprit :

– Enfin, vous me connaissez, puisque vousavez prononcé mon nom.

– Quel nom, bégaya Robert retrouvant laparole ?

– Mais… Lavarède donc !

– Vous vous appelez Lavarède ?…

Dire de quel ton l’ancien caissier formulacette interrogation est impossible. C’était de l’espoir, del’effarement qui faisaient trembler la voix.

L’inconnu, pour qui son émotion étaitincompréhensible, répondit avec calme :

– Sans doute, Lavarède.

– Armand ?

– Oui.

– De Paris ? journaliste ?…époux de Miss Aurett Murlyton ?

– Oui… mais ma femme, oùest-elle ?

Il y avait une angoisse dans l’accent dujournaliste.

– Rassurez-vous, s’empressa de répliquerRobert en riant sans pouvoir s’en empêcher, elle est sauvée.

Puis dans un besoin d’expansion, assénant surl’épaule d’Astéras une tape dont l’astronome fut plié endeux :

– Victoire. Tout comme toi j’ai rencontrémon bolide !

Et comme Armand l’enveloppait d’un regardcurieux.

– Je vais vous expliquer. Je suis RobertLavarède, d’Ouargla.

– Ah ! interrompit le mari d’Aurett,mon cousin dont j’ai trouvé la carte chez moi, à mon dernierpassage à Paris.

– Précisément !

– Parbleu ! je ne m’attendais pas àvous voir en plein Centre-Africain. Qu’à cela ne tienne,serrons-nous la main, cousin, et causons.

Les deux jeunes gens échangèrent un vigoureuxshake-hand, en disant avec une raillerie émue :

– Bonjour, cousin.

Chapitre 13DEUX CORRESPONDANTS DU « LONDON MAGAZINE »

– Causons, avait dit Armand.

Mais avant de s’engager dans la voie desconfidences, il voulut prendre des nouvelles de sa jeune femme.Guidé par Robert, il fut bientôt auprès d’elle. La gentilleAnglaise dormait. Sans secousse, elle avait passé del’évanouissement au sommeil. Le mieux était de ne pas troubler sonrepos. Aussi les deux cousins, la laissant sous la garde de Maïva,revinrent-ils à la cabine de l’ancien caissier.

Là, pour encourager son interlocuteur, Armandse mit à narrer son histoire, à la grande satisfaction de sesauditeurs, nous disons : ses, car Astéras n’avait eu garde des’éloigner.

– Donc, mon cher cousin Robert, voussavez… Au fait ! entre parents on se tutoie ; je penseque vous êtes comme moi, et que les mots : cousin, vous,jurent à votre oreille.

– Tout à fait.

– Alors… ?

– Pour les empêcher de jurer,transformons vous en tu…

– À la bonne heure. Je reprends. Mon chercousin, tu sais sans doute que, pour obéir aux clauses du testamentde mon cousin Richard…

– Vous avez… non, pardon ! tu asfait le tour du monde, avec cinq sous en poche pour touteressource. J’ai appris aussi qu’un digne gentleman, Sir Murlyton,t’accompagnait avec sa gracieuse fille, Miss Aurett, aujourd’hui macousine par alliance.

– Tant mieux ! cela abrégera monrécit. Moins bavard que Théramène, je m’en réjouis. De retour àParis, je m’empressai de gagner Londres, où j’épousai la pluscourageuse, la plus dévouée des femmes ; ma compagne de tourdu monde.

– C’est à ce moment que je me présentaipour la première fois chez toi. La seconde, tu étais déjà marié etparti en voyage de noces en Amérique, me dit-on.

– Le renseignement était exact. Mais nousavions compté sans l’ennui. Tu penses, des gens qui viennent deparcourir un parallèle sans argent, c’est-à-dire avec toutes lesressources de l’imprévu, doivent naturellement trouver bien plat levoyage banal accompli avec de l’or plein leurs poches. New-York,les chutes du Niagara, Baltimore, Chicago, la Nouvelle-Orléans,c’était toujours le même « meilleur hôtel », avec le mêmestewart souriant, qui nous servait des mets semblables avec unedéférence égale. Plus de difficultés à vaincre, plus d’initiative àdéployer ; nous étions devenus des machines à parcourir deskilomètres ou des milles, à passer du railway dans un hôtel, del’hôtel dans un railway, et ainsi de suite. Non, vraiment, pourapprécier les États-Unis il faut être sans le sou. De guerre lasse,Aurett et moi résolûmes un beau jour de quitter ce pays, dontl’originalité n’existe que dans les articles des revues d’Europe,et de nous mettre en quête de contrées d’où la fantaisie fut moinssévèrement bannie. Un journal nous tombe sous la main. Ilconsacrait deux colonnes au Transvaal, dont le président avait jene sais quels démêlés avec ses voisins de la colonie anglaise duCap. Nous nous regardons, Aurett et moi. – Tiens ! dit-elle,le Transvaal… – Pourquoi pas, répondis-je ? Et l’excursion futdécidée.

– Oh ! bolide ! bolide à marcheconstante mais irrégulière, soupira comiquement Robert !

– Tu dis ?

– Rien, continue. Cette exclamation faitpartie intégrante de mon histoire.

– À tes ordres. Nous arrivâmes au Cap, etévitant soigneusement le chemin de fer qui relie cette ville àPrétoria, nous marchâmes délibérément vers le Nord. Un chariottraîné par des bœufs, quelques serviteurs Cafres, composaient toutl’équipage. Il fallait chasser pour se nourrir, passer des rivièresà gué, tracer sa route dans le bush. Parfois on manquait d’eau oubien de rôti. Bref, nous étions au comble de nos vœux. Tout allabien jusqu’au moment où nous nous engageâmes sur le territoire desMatabélés. Il paraît que ces indigènes étaient en guerre avecl’Angleterre. Nous l’apprîmes trop tard, en tombant aux mains d’unetroupe de guerriers noirs auxquels les compatriotes d’Aurettvenaient d’administrer une formidable raclée. Tu juges de leursdispositions à notre égard. Du reste, la situation dont tu nous astirés te prouve que nous n’étions pas précisément sur un lit deroses.

Et roulant délicatement une cigarette entreses doigts, le journaliste conclut :

– Tu connais maintenant mes aventures,elles sont d’une simplicité enfantine. À ton tour maintenant. Jemeurs d’envie de savoir comment toi qui, s’il m’en souvient bien,inscrivais sur ta carte la mention « Caissier de la MaisonBrice, Molbec et Cie », tu vagabondes dans le Sud-Africain, àbord d’un navire aérien ?

– Eh ! mon pauvre cousin, c’est biencontre mon gré que je m’y trouve.

– Allons donc !

– S’il ne dépendait que de moi, jet’assure que je serais bien loin d’ici.

– En ce cas, je ne t’aurais pasrencontré.

– Ta présence tempère mes regrets. Maissache que si tu as échappé aux Matabélés, tu n’es pas libre pourcela.

– Pas libre ?

– Non. Comme moi, comme mon ami Astéras,tu es prisonnier dans cet aéronef.

– Prisonnier. Que ne le disais-tu desuite ? Et dans un aéronef encore ! C’est trèsintéressant.

– Le Gypaète est son nom.

– Joli !

– Et son capitaine est fou.

– Fou ! Aéronef !Prisonnier ! Ah ! mon bon cousin, que tu me fais plaisir.Voilà qui est amusant, Aurett sera la plus heureuse des femmesquand je lui conterai cela.

Et sans paraître s’apercevoir de l’air ahuridont Robert écoutait ces étranges exclamations :

– Mais procédons avec ordre. Narre-moi,par le menu, de quelle façon tu es parvenu de la position decaissier à celle bien plus élevée de captif du Gypaète.Prison pas ordinaire, hein ? Et qui aurait fourni quelqueschapitres intéressants aux « Souvenirs de Latude ».

Aussi brièvement que possible, Robert appritau journaliste ce qu’il désirait savoir.

Il dit son horreur des voyages, son enlèvementpar Radjpoor, son passage en Égypte, en Abyssinie, la façon dont ilavait conquis le diamant d’Osiris, enfin son internement enAustralie, son sauvetage par l’aéronef. Mais, sans en avoirconscience, il s’appesantit surtout sur les détails concernantLotia. Si bien que lorsqu’il se tut, Armand murmura :

– En somme, notre prison volante nous atous sauvés d’une mort certaine, n’en médisons donc pas. Elle estd’ailleurs une des plus belles inventions du siècle, et trèssincèrement, sans arrière-pensée, j’adresserai mes félicitations àson capitaine-constructeur.

Puis avec un sourire :

– Ceci dit, voilà où la chose va devenirintéressante. Captifs au pays des nuages, il s’agit de s’évader.Comme la liberté ne vaut rien sans le bonheur, il faut d’aborddémasquer ce monsieur Radjpoor-Thanis qui t’ennuie, et permettre àla jolie Lotia d’avoir foi entière en toi.

Et comme Robert secouait tristement latête.

– Ne te désole donc pas. On trouvetoujours quand on cherche. Va, nous « roulerons » leRadjpoor, et nous retournerons chez nous.

Il se frappa soudain le front :

– Tiens, au fait, la première moitié duproblème est déjà résolue. C’est la moins difficile, il estvrai.

– Comment ? Tu as déjà trouvé…,s’exclama Robert, qui ne connaissait pas les facultés inventives deson cousin !

– Le moyen d’amener ce coquin de Radjpoorà se trahir ? Oui.

– Oh ! si tu disais vrai.

– Je dis vrai.

– Mais sans l’endommager, car il ne doitpérir que de ma main.

Armand approuva du geste :

– Voilà une parole qui me fait plaisir,cousin. Je te croyais un peu mou ; excuse mon erreur dont jem’accuse. On ne te l’abîmera pas, ton ennemi, sois tranquille.

– Mais enfin, que prétends-tufaire ?

– Ceci.

Le journaliste allait s’expliquer, quand deuxcoups discrets, frappés à la porte, figèrent la parole sur seslèvres. Le battant s’ouvrit aussitôt ; et Ramier parut sur leseuil.

– Le capitaine du Gypaète,glissa l’ancien caissier à l’oreille de son cousin.

– Ah ! ah ! le fou, répliquacelui-ci sur le même ton.

Ramier s’avança lentement, s’inclina devantArmand, et avec une extrême politesse :

– Je venais m’enquérir de votre santé,Monsieur, dit-il. Nos procédés de sauvetage sont brutaux, et jecraignais de vous trouver quelque peu froissé. Je vois avec plaisirqu’il n’en est rien.

– Et moi, déclara le journaliste parisienen affectant, à la grande surprise de ses compagnons, un légeraccent anglais, je regrette que votre visite prévienne la mienne.Je voulais vous exprimer ma gratitude et vous adresser mesfélicitations au sujet de votre merveilleux appareil delocomotion.

Le fou s’inclina derechef.

– Bien que les noms de vos hôtes voussoient indifférents, s’empressa de dire Robert, permettez-moi devous présenter…

Il allait ajouter : mon cousin. Armandlui saisit brusquement le bras et termina la phrase commencée parces mots :

– Sir William Burke, correspondant duLondon Magazine, venu avec sa jeune femme pour suivre lesopérations de la guerre du Matabéléland, fait prisonnier par lesindigènes et délivré par vous, ce dont toute la presse britanniquevous remercie par ma bouche.

Puis désignant Robert qui se creusaitvainement la tête pour deviner à quel propos son cousin changeaitainsi sa personnalité :

– Monsieur, continua-t-il gravement, m’aappris que, dans ce navire volant, les noms de la terre n’ont pascours.

– C’est exact, souligna Ramier, et jevous prierai d’accepter le nom de : Albatros. C’est un oiseaucourageux, de large envergure, qui ne craint ni la terre nil’eau.

Avec un sourire aimable, Armand salua soninterlocuteur :

– Je l’accepte volontiers. Mais je pensequ’auparavant la présentation de mon être terrestre étaitnécessaire ; des gentlemen ne peuvent entrer en relations sansse connaître.

Soudain il changea de ton :

– Un mot encore, Sir Ramier. La rencontrede votre aéronef est un incident de voyage remarquable, et pourmoi, publiciste, il serait important de l’annoncer bon premier. Nepourrais-je faire passer une dépêche au LondonMagazine.

Le corps du capitaine du Gypaète futagité par un tressaillement :

– Mon navire et ceux qu’il porte nedoivent plus avoir de rapports avec l’humanité !

– Aoh ! modula le journaliste sansse départir de son sérieux, vous désirez garder le secret de votredécouverte ?

– Précisément !

– Oui, je comprends. Mais en ce cas, vousne consentirez pas à me déposer à terre !

– Non, jamais.

– Seulement je puis m’évader ?

– Vous êtes libre d’essayer, rectifia lefou avec une grimace ironique.

– Bon, fit flegmatiquement le fauxAnglais, je m’évaderai.

Sa tranquille assurance arracha un gested’étonnement à Ramier :

– Vous ne doutez de rien, fit-il commemalgré lui.

– De rien, je suis Anglais.

Et comme le petit homme, après un salut, sedirigeait vers la porte, Armand glissa à l’oreille de Robertabasourdi :

– Anglais, ce ne serait rien, mais jesuis Parisien. C’est pour cela que nous fausserons compagnie à cemonsieur.

À peine Ramier avait-il franchi le seuil, quel’ancien caissier se plantait devant son cousin :

– Que signifie tout cela ? Te voilàAnglais à présent.

– Eh ! C’est pour démasquer tonRadjpoor ; si je m’étais présenté comme ton cousin, il se fûtdéfié de moi, la belle Lotia aurait conservé toutes seshésitations. Tandis qu’un étranger ne lui inspirera aucuneméfiance.

– Soit, mais que veux-tu faire ?

– D’abord me rendre auprès de ma femme,afin de l’avertir de mon avatar ; cela l’amusera beaucoup deme voir devenir Anglais. Pressons-nous, de peur qu’une paroleimprudente ne bouleverse mes combinaisons.

Et entraînant à sa suite Robert et Astéras,intrigués et réjouis par sa promptitude de décision :

– Surtout, cousin, tutoyons-nous enparticulier, mais en public, du vous, encore du vous, toujours duvous !

Tous trois traversèrent le couloir etentrèrent dans la cabine, où ils avaient laissé Maïva auprèsd’Aurett endormie.

L’Anglaise s’était éveillée. À la vued’Armand, une rougeur colora son gracieux visage, ses yeux bleusdevinrent humides. Elle courut à lui :

– Vous, mon ami, j’étais inquiète de nepas vous voir. Sans blessures, au moins ?

– Comme vous-même, ma chère Aurett.

Et rapidement :

– Mais le temps nous presse ; nenous laissons pas aller à l’émotion, j’ai à vous parler.

Il s’arrêta en apercevant Maïva qui, immobile,regardait de ses grands yeux noirs.

Astéras comprit son indécision. Il prit lajeune égyptienne par la main :

– Parlez sans crainte devant elle,Monsieur. C’est une amie sûre qui ne nous trahira pas.

Robert approuva du geste :

– S’il en est ainsi, reprit Armand, jen’hésite plus.

Et souriant à Aurett :

– Ma chère Aurett, nous cherchions desaventures. Nous en avons rencontré une qui dépasse toutes cellesqui nous sont arrivés dans le passé.

Un éclair joyeux passa dans les yeux del’anglaise. Le journaliste avait dit vrai ; sa femme, toutcomme lui, avait horreur du voyage monotone.

– Nous sommes prisonniers, poursuivit-il,dans les flancs d’un navire aérien, dont le capitaine inventeur estfou et vient de me déclarer que jamais plus nous ne toucherions lasurface du sol.

Une ombre fugitive assombrit le frontd’Aurett.

– Mon père ! murmura-t-elle.

Puis le sourire revint à ses lèvres.

– Nous réussirons bien à tromper sasurveillance, acheva-t-elle.

– À la bonne heure, fit Armand, tandisque Robert et Astéras s’inclinaient malgré eux devant le calme dela jeune femme.

– J’ai confiance en vous, dit-elle enregardant son mari. Vous m’avez habituée à ne m’étonner derien.

– Parce qu’il n’y a rien d’étonnant aumonde, ma chère Aurett. Donc nous nous évaderons. Mais auparavant,nous devons assurer le bonheur de Robert Lavarède, mon cousin,captif ainsi que nous à bord du Gypaète.

Et tandis qu’Aurett tendait la main à l’anciencaissier :

– Pour cela, continua le journaliste,j’ai déjà changé de nom. Nous ne sommes plus Armand et AurettLavarède, mais bien Sir et Mistress William Burke, correspondantsdu London Magazine, suivant pour cette publication laguerre du Matabéléland.

La jeune femme sourit, découvrant ses dentspetites et blanches :

– Oh ! Burke, c’est compris. Et vousêtes Anglais ?

– Parfaitement !

– J’en suis heureuse pour mon pays,dit-elle gaiement ; bien que je sois devenue Française,acheva-t-elle en fixant son regard bleu sur le Parisien.

Il lui prit la main :

– Donc, Aurett, nous sommes Anglais, etmon cousin n’est plus mon cousin, sauf lorsque nous serons entrenous.

Ravie, elle frappa ses mains l’une contrel’autre :

– Une comédie maintenant, c’est charmant.Ah ! je crois que notre voyage va devenir réellementamusant !

Chapitre 14L’IDÉE D’ARMAND LAVARÈDE

Personne ne soupçonna le subterfuge imaginépar Armand. Au déjeuner, Ramier présenta cérémonieusement àMme Hirondelle et à ses hôtes, Sir et MistressWilliam Burke, qui désormais s’appelleraient M. etMme Albatros.

Radjpoor examina les nouveaux venus. Leurléger accent britannique, réel chez Aurett, affecté chez lejournaliste, le dérida. C’étaient bien des Anglais, c’est-à-diredes alliés pour lui, qui travaillait pour le compte del’Angleterre.

Aussi se mit-il en frais d’amabilité avec eux,et, le repas achevé, les suivit-il sur le pont.

L’aéronef avait marché. Il dominaitactuellement le pays forestier arrosé par le Zambèze. Loin encoreau Nord se profilaient dans une teinte violette, les cimes desMonts Mouchinga, qui limitent au sud la vaste dépression connuesous le nom de région des Grands Lacs.

Le faux Burke regardait. Il disait l’histoiresanglante des explorateurs du pays, les territoires à la végétationluxuriante bordant le long chapelet de mers intérieures, évoquantles luttes épiques livrées sur les rives des Lacs Demba,Moero-Nkata, Tanganika, Victoria Nyanza ou Kiséoué, Ouregga,Albert-Nyanza, Basso-Narok, Stéphane. Il parlait avec enthousiasmede Livingstone, de Stanley, et soudain, comme sans réflexion, ilprononça le nom du Congo belge, désigné sous l’épithète de :État Libre du Congo.

Alors, avec l’âpreté d’un véritable Anglais,il tonna contre cet État, qui coupait l’Afrique en deux.

– Il nous a empêchés, dit-il, de reliernotre colonie du Cap à nos possessions du Nil et nous a conduits àun échec, dont tous les citoyens du Royaume-Uni ont ressenti lecontre coup.

– De quel échec parlez-vous, interrogeaRadjpoor ?

– Mais de notre échec enÉgypte !

Ce disant, Armand considérait soninterlocuteur avec un étonnement si parfaitement joué, quel’Hindou, malgré toute sa ruse, ne se douta pas que, par une habilemanœuvre, le pseudo-Anglais venait d’amener la conversation aupoint précis vers lequel il tendait depuis le début del’entretien.

– En Égypte ? répéta Radjpoor entressaillant.

– Ne seriez-vous pas au courant, demandaArmand du ton le plus naturel ?

– J’ignore absolument de quoi ils’agit.

– C’est vrai, vous êtes mal placé pourrecevoir des nouvelles ; la poste n’a pas encore établi unservice aérien. Laissez-moi donc combler cette lacune postale.

Et tranquillement :

– Vous savez que nos troupes occupaientl’Égypte ?

– Oh cela, oui !

– Bien. Le gouvernement de Sa Majestéattendait une occasion favorable de transformer cette occupation enannexion, et déjà le haut commerce britannique escomptait cettemesure, dont les conséquences auraient été incalculables.

– Qu’est-il donc arrivé ?

– Une chose incroyable, imprévue, qui aéclaté dans le monde politique ainsi qu’un coup de foudre. LesCabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg ont provoqué un CongrèsEuropéen. Sans doute ils avaient déjà gagné les représentants desautres puissances territoriales, car à l’unanimité, le congrès adécidé que la pacification de l’Égypte étant achevée, nos troupesdevaient évacuer la vallée du Nil dans un délai de trois mois.

Radjpoor se leva d’un bond :

– Le Congrès a décidé cela ?

– Hélas oui. Et nous ne pouvons résisterà la coalition de toute l’Europe.

– C’est vrai. Mais alors l’Égypte estlibre ?

– Totalement.

– Elle aura un souverain de sonchoix ?

– C’est certain.

À deux mains, l’Hindou se pétrit le crâne enmurmurant :

– Imbécile ! Triple brute ! Etje n’ai pas deviné cela.

En un instant l’amer regret de ses fourberiesavait grandi en lui. Il se reprochait comme une stupidité den’avoir pas répondu à l’appel des Néo-Égyptiens, d’avoir substituéà lui-même Robert Lavarède. Sans cette idée malencontreuse, ilserait roi, époux de Lotia, il gouvernerait l’Égypte. Les trésors,les pompes, les esclaves lui appartiendraient ! Qu’était àcôté de cela sa situation présente. Après l’évacuation,l’Angleterre qui, selon le cas, sait être prodigue ou économe, luisupprimerait sans doute sa pension. Il s’emparerait bien du diamantd’Osiris, il en tirerait quelques millions, mais après ? Neserait-ce point la pauvreté relative pour lui, qui aurait pu montersur le trône, avoir la ressource inépuisable de l’impôt, voircourbés devant lui dix millions de sujets ayant la seule liberté dele flatter, de lui complaire en tout.

À grands pas, il parcourait le pont, avec desgestes brusques, oubliant dans son emportement que des yeuxétrangers suivaient tous ses mouvements.

Et cependant les regards du pseudo-Burkeeussent pu l’intéresser. Ils se fixaient sur lui avec uneexpression d’ironie railleuse, qui certainement, eût éveillé lesoupçon dans son esprit. Mais il ne songeait guère à observer.

Il fut tout interloqué, lorsqu’Armandl’arrêtant au passage, lui demanda avec un flegme bienbritannique :

– Vous êtes sujet anglais ?

– Oui, non, balbutia-t-il, c’est-à-diresi, je suis Hindou.

– Et vous ressentez profondément notreinjure.

– Votre injure ?

Dans son trouble, Radjpoor allaitcrier :

– Elle m’est indifférente.

Mais une lueur de raison empêcha cet aveumaladroit. Tendant ses nerfs, il se ressaisit et avec un accentsombre :

– Oui, reprit-il, je la ressensprofondément !

D’un mouvement cordial, le journaliste luitendit la main :

– Cela me fait plaisir. Je vous prieraiseulement de ne pas parler de tout cela aux autres passagers. Cesont, si j’ai bien compris, des Français et des Égyptiens. Ilsmontreraient une joie que je ne saurais tolérer.

– Ne craignez rien à ce sujet, promitdistraitement Radjpoor-Thanis, je serai muet.

Un silence suivit. Armand ne paraissait pluss’occuper de son interlocuteur. Les paupières baissées on eût ditqu’il était absorbé en de sombres réflexions. Soudain il murmura,comme se parlant à lui-même :

– Et dire que si cet homme n’avait pasdisparu, notre échec se transformait en éclatante victoire. À quoitiennent les destinées des nations !

Radjpoor tressaillit. Une secrète intuitionl’avertit que la remarque s’appliquait à lui-même. Il toucha dudoigt l’épaule de celui qu’il croyait fermement être William Burke,correspondant du London Magazine, et d’une voixassourdie :

– Je vous demande pardon, Sir, deparaître céder à la curiosité ; mais ma conduite est dictéepar mon ardent dévouement à la Reine.

– Je n’en doute pas, répliqua Armandfrémissant de joie, car il comprenait que son adversaire, que lefourbe qu’il s’était juré de démasquer, allait s’enferrer. Je n’endoute pas, mais de quoi s’agit-il ?

– Vous avez prononcé des parolesmystérieuses.

– Moi ?

– Un homme, disiez-vous, aurait putransformer l’évacuation de l’Égypte en triomphe.

– C’est exact, soupira le Parisien avecun geste découragé. Malheureusement ! cet homme a disparu.

– Quel était-il ?

Si maître qu’il fût de lui-même, Radjpoor posacette question d’une voix tremblante. Un sourire fugitif contractales lèvres d’Armand, mais ce fut d’un ton grave qu’ilrépliqua :

– Oh ! un homme d’une intelligenceremarquable, une de ces natures d’élite dont l’Angleterre aime às’assurer le concours. Il se nommait Thanis.

À ce nom, Radjpoor frissonna de la tête auxpieds. Sans en avoir conscience, il se redressa sous l’éloge.Intelligence remarquable, nature d’élite, il y avait de quoichatouiller délicieusement sa vanité, et Lavarède n’avait pas envain appliqué le proverbe : On prend les mouches avec du miel,non avec du vinaigre !

– Thanis, redit-il avec un pétillementjoyeux dans les yeux.

– Oui, Thanis, reprit imperturbablementle faux Anglais. Égyptien d’origine, il avait compris quel’Angleterre seule était capable de faire refleurir la civilisationsur les rives du Nil. Il s’était dévoué à faire son jeu. Aussi,après la décision néfaste du Congrès, le cabinet britanniquesongea-t-il aussitôt à faire donner la couronne à cet ami fidèle.Par sa naissance il pouvait prétendre au trône ; la noblesseégyptienne était toute disposée à l’acclamer, paraît-il. Luirégnant, c’était l’influence anglaise restaurée indirectement. Maisbaste ! il avait disparu sans laisser de traces. Ajoutez àcela, qu’une note du ministère interdit à tout journal de livrer cesecret d’État à la publicité ; sans cela, on eût appelé Thanispar la voix de la presse, et bien certainement il auraitrépondu !

Puis avec un soupir :

– Vous me croirez facilement, je suppose,quand j’affirmerai que je donnerais six ans de ma vie pourretrouver ce gentleman et le ramener en Angleterre.

Il regardait Radjpoor de ses yeux clairs.Celui-ci était en proie à une lutte intérieure. Des sentimentscontradictoires bouleversaient sa physionomie. Cette couronne qu’uninstant plus tôt il croyait perdue, l’Angleterre la luioffrait ; on l’appelait, on l’attendait comme un sauveur.

Il ouvrit la bouche comme pour parler, maisses prunelles inquiètes rencontrèrent les silhouettes gracieuses deLotia et de Maïva qui, à quelques pas, écoutaient Astéras etRobert.

Il eut un geste mécontent, puis se penchantvers Armand, il lui glissa à voix basse ces mots :

– Sir, permettez-moi de vous adresser uneprière.

– Bien volontiers, répondit le Parisien,sentant que son ennemi allait se livrer.

– Ce soir, après le dîner, veuillezentrer dans ma cabine.

– Dans votre cabine, répéta lepseudo-Burke en feignant la surprise ?

– Oui, je vous apprendrai des chosesintéressantes. Soyez assuré que s’il n’en était pas ainsi, je nesolliciterais pas cette entrevue.

– Cela suffit, Monsieur, j’irai.

– Merci. Et que nul ne devine notreentente.

Sur cette recommandation, l’Hindou pirouettasur ses talons, gagna l’écoutille et disparut à l’intérieur del’aéronef. Il s’enferma dans sa cabine. Il avait peur de se trahir.Le hasard lui amenait un allié, un gentleman anglais qui lutteraitavec lui contre Robert. Et quel allié ? Un homme actif,intelligent, énergique. En cela seulement il ne se trompaitpas ; il avait bien jugé Lavarède, mais sa perspicacité defourbe n’avait point su découvrir le Parisien sous l’apparence del’Anglais.

Cependant, au bout d’un instant, Armand seleva sans affectation, s’approcha du panneau de l’allure lente d’unflâneur, s’assura d’un regard rapide que l’Hindou n’était pas restédans le couloir central, et ces précautions prises, il fit signe àRobert de venir le joindre.

Celui-ci ayant obéi, le journaliste lui ditsans préliminaires :

– Tu sais où se trouve la cabine duRadjpoor ?

– Sans doute !

– Qui occupe la cabine voisine ?

– Astéras et moi.

– C’est au mieux. Eh bien, ce soir, amènesous un prétexte quelconque Lotia et Maïva dans ta chambre.Qu’elles ne fassent aucun bruit, mais qu’elles écoutentreligieusement ce qui se dira chez le coquin, qui s’est amusé àembrouiller ta situation. La cloison est mince.

– Que veux-tu dire ?

– Tu le verras. Mais j’y pense. Tesachant son voisin, il baissera la voix. Tâche donc, durant cetaprès-midi, de percer quelques trous dans la cloisonséparative.

– C’est aisé. Je prendrai un vilebrequinà la machinerie. Mais explique moi.

– À quoi bon. Tu veux que Lotia croie entoi ?

– Certes !

– Eh bien, fais ce que je te dis, et ellecroira. Maintenant retourne auprès d’elle, et agis comme tul’entendras.

Une demi-heure plus tard, quand Radjpoor, unpeu calmé, remonta sur le pont, il vit les passagers divisés endeux groupes comme à l’instant où il les avait quittés. À l’avant,sir Burke et sa femme regardaient le paysage. À l’arrière, Astéraset Robert continuaient leur conversation avec les Égyptiennes. Letraître les considéra avec une ironie sournoise, puis il marchavers les correspondants du London Magazine.

En leur compagnie, il se prit à discuter surla contrée que parcourait l’aéronef, mettant un soin si jaloux à nepas jeter du côté de l’ancien caissier un coup d’œil qui, dans sonidée, aurait pu le trahir, qu’il ne s’aperçut pas que le jeunehomme se glissait par l’écoutille et, après une absence d’unevingtaine de minutes, revenait sur le pont, le visage rayonnant dejoie.

Suivant à la lettre les instructions de soncousin, Robert avait percé de plusieurs trous la cloison quiséparait sa cabine de celle de Thanis.

Chapitre 15AU-DESSUS DU PAYS DE LOBEMBA

À l’heure du dîner, le Gypaètefranchit les frontières du pays de Lobemba, dont les habitants sontaccusés, à tort ou à raison, de goûts culinaires d’une rareperversion. On prétend qu’ils préfèrent l’homme à toute autrenourriture, l’homme blanc surtout ; cette préférence est on nepeut plus flatteuse pour les Européens, et elle démontresurabondamment, quoi qu’en disent les esprits chagrins, que lesblancs sont capables de causer de grandes joies aux pauvresnègres.

Comme la situation élevée de l’aéronef lemettait hors de la portée des anthropophages les plus affamés, lesvoyageurs ne ressentirent aucune inquiétude en apprenant que, siles Lobembaous les prenaient, ils les inviteraient à paraître, nonpas autour de leur table, mais bien dessus. Tranquillement ils serendirent à la salle à manger, et se mirent en devoir de biendîner.

Le repas fut gai. Avec une présence d’espritadmirable, étant donnée la nature de ses préoccupations, Armand fittous les frais de la conversation. Il parlait d’abondance,racontant des anecdotes sur Gladstone, The great oldman,sur Lord Salisbury, sur les hommes politiques de l’Europecontinentale, si nombreux, disait-il, qu’en les réunissant, ontrouverait peut-être la monnaie d’un grand homme.

Encore que Robert se sentît le cœur serré, àl’idée de la partie décisive qui allait se jouer, il ne putrésister à la verve de son cousin. Comme les autres il se laissaemporter par le courant de l’improvisation du journaliste. Il rit,s’émut, et fut tout interloqué, quand au dessert, le causeur luiindiqua d’un signe rapide que l’heure était venue de se retirer etde prendre place à son poste d’observation.

Du reste il se ressaisit de suite etnégligemment :

– Je propose, pour terminer cetteexcellente soirée, de monter sur le pont. Sous ces latitudes, lafraîcheur de la nuit n’est pas à craindre.

– Très bonne idée, s’empressa d’appuyerAstéras, qui sachant que le bonheur de son ami était en jeu,s’était abstenu de toute distraction. Allons mademoiselleLotia ; allons, Maïva, venez respirer là-haut.

Armand prit alors la parole :

– Je vous prie de m’excuser. Ici, commesur terre, je reste journaliste, et j’ai quelques notes à jeter surmon carnet ; mais mistress Burke vous accompagnera.

– Certainement, s’écria Aurett, et tandisque vous serez seul en face, de vos vilains papiers, nous nousdésaltérerons d’air tiède et parfumé.

Elle se levait en même temps. Tousl’imitèrent. Il y eut un instant de brouhaha, de chaises remuées,puis les hôtes du Gypaète sortirent. Il ne restait plusautour de la table que Ramier somnolent,Mme Hirondelle qui bâillait, car elle avaitl’habitude de s’endormir dès le coucher du soleil, Radjpoor et lepseudo-correspondant du London Magazine.

Celui-ci attendit que le bruit des pas de sesamis dans le couloir central se fût éteint, puis s’adressant aucapitaine du Gypaète :

– Je vous prierai de m’excuser, SirRamier ; mais ainsi que je le disais tout à l’heure, je tiensà consigner sur mes tablettes les aventures étranges de lajournée ; aussi vous demanderai-je la permission de meretirer.

– Très volontiers, bredouilla le petithomme brusquement tiré de son engourdissement. Je suis obligéd’ailleurs de faire ma tournée d’inspection à la machinerie, et mafemme, vous le voyez, victime d’un instinct d’imitation sidérale,ne songe qu’à dormir une fois Phœbus couché.

Le Parisien se leva aussitôt et prit congé deses hôtes. Radjpoor fit de même, et les deux hommes gagnèrentensemble la porte. Le battant retombé sur eux, un sourire ironiquecrispa les lèvres de l’Hindou :

– Tout est pour le mieux, fit-il d’unevoix légère comme un souffle. Nous causerons sans crainte d’êtredérangés. Veuillez me suivre, Sir Burke. Je crois décidément que,de notre rencontre, jaillira quelque chose d’heureux pourl’Angleterre.

Il atteignait la porte de sa cabine. Lapoussant avec précaution, il fit passer Armand et entra derrièrelui. Le battant retombé, il pressa le bouton donnant la lumièreélectrique, avança un siège au faux Anglais, s’assit lui-même, etd’un ton satisfait :

– À présent, Sir Burke, daignezm’écouter.

– Soyez assuré que je ne perds pas une devos paroles, déclara le Parisien, avec une nuance de raillerie troplégère pour être perçue par son interlocuteur. Commencez donc, jevous prie.

L’Hindou inclina la tête :

– Sir, fit-il lentement, Thanis vit et jesais où il est.

Bien qu’il s’attendît à un aveu de ce genre,Armand affecta une profonde surprise, et avec un troubleparfaitement simulé :

– Vous connaissez la retraite de cegentleman ? Ah ! sir Radjpoor, parlez. Fût-il au bout dumonde, j’irais vers lui sans hésiter.

– Oh ! vous n’avez pas besoind’aller aussi loin.

– Que prétendez-vous dire ?

– Je vous expliquerai d’abord comment ilse fait qu’aucun des agents anglais n’ait pu le rejoindre.

Et après un temps :

– Il y a quelques mois déjà, lesNéo-Égyptiens, société secrète dont fait partie toutel’aristocratie égyptienne, résolurent de se soulever contre ladomination anglaise.

– Ah ! ah ! murmura Armand d’unton intraduisible, voyez-vous cela.

– Ils prétendaient que si, depuis dessiècles, leur patrie était asservie, cela provenait uniquement desrivalités sanglantes de deux familles puissantes, les Hador et lesThanis. Les premiers descendant des rois Hycsos, les seconds sontissus des souverains nationaux.

– Bien, bien. Allez toujours, je voussuis.

– Il était de bonne politique d’éteindrecette haine séculaire. Or les Hador étaient représentés par unvieillard, du nom de Yacoub, et par une jeune fille d’une beautémerveilleuse, qui habitaient l’Égypte ; un seul Thanis vivaitencore à Paris, grâce à une large subvention de l’Angleterre, quin’avait pas voulu qu’un fils de rois fût déchiré par les onglesacérés de la misère.

– All right ! souligna le Parisiend’un air pénétré.

– Yacoub Hador songea qu’il était vieux,et que Thanis était jeune. Il se dit : Si je lui donnais mafille en mariage, nos rivalités anciennes disparaîtraient ;tous les guerriers de la vallée du Nil se grouperaient sous nosdrapeaux, et nous balayerions sans peine les envahisseurs jusqu’àla mer.

– Pas mal raisonné.

– Oh ! Yacoub est intelligent. Ceplan arrêté, il envoya en Europe un serviteur fidèle, Niari étaitson nom, avec mission de trouver Thanis, de lui porter lespropositions de son ancien ennemi et de le ramener en Égypte. Auprix de mille peines, Niari découvrit celui qu’il cherchait.

– Très intéressant. Ma parole ! Ondirait un roman de Georges Hobert Sims ou de Miss Una Treffry.

– Attendez. Thanis, lié vis-à-vis del’Angleterre par les liens de la reconnaissance, ne pouvait pasaccepter. Il atermoya et s’en fut conter la chose à l’ambassadeurde Grande-Bretagne. Celui-ci en référa à son gouvernement. Au boutde quelques jours, il fit appeler Thanis, et lui tint à peu près celangage : « Seigneur Thanis, la conspiration desNéo-Égyptiens constitue un danger permanent pour notre domination.Ces rebelles appellent Thanis, qui est leur suprême espoir. SiThanis mourait, l’association se dissoudrait d’elle-même. Donc ilfaut que Thanis meure.

– Diable ! Diable, fit le jeunehomme, ceci demande réflexion.

– Je crois bien, murmura Armand.

– Mais le ministre plénipotentiairereprit : Thanis doit continuer à se bien porter, à toucher larente que lui paie le gouvernement anglais, laquelle sera doublée.– Mais alors ? – Alors il s’agit de se procurer un fauxThanis, un homme sans importance, qui sera présenté aux Égyptienscomme le vrai, et dont le trépas sera le signal de la pacificationdéfinitive de la vallée du Nil.

– Jolie combinaison politique, grommelale journaliste.

Radjpoor ne comprit pas l’ironie de cetteremarque :

– N’est-ce pas, appuya-t-il. Niari étaitun ancien client de sa famille, Thanis le décida à entrer dans sesvues. Restait à découvrir le faux Thanis. Il fallait un homme quin’eût pas d’attaches, pas de parents, dont l’état civil pût êtrecontesté en cas de réclamations.

– Difficile !

– Très difficile. Mais le hasard estpropice aux audacieux. Il permit à Thanis de découvrir un certainRobert Lavarède.

À ce nom, Armand ne put dissimuler un brusquemouvement :

– Vous le connaissez ? interrogeavivement l’Hindou.

Mais déjà le Parisien s’était remis :

– Pas le moins du monde, répondit-ilplacidement. Seulement, je m’étonne qu’il se soit trouvé unepersonne remplissant les conditions nécessaires.

– Bon ! vous allez voir, reprit lefourbe, rassuré par cette explication. Robert Lavarède était né enplein Sud-Algérien, dans une ferme éloignée d’Ouargla d’unecinquantaine de kilomètres. Dans ces conditions, un état civil peutêtre discuté autant qu’on le veut.

– D’accord, mais pour le reste.

– Il était orphelin, sans parentsd’aucune sorte.

– Vraiment ? fit Armand, sesouvenant bien mal à propos que Robert et lui étaient cousins.

– Comme je vous le dis. Bref, Thanis jetason dévolu sur ce personnage, l’enleva, le conduisit en Égypte, et,le cajolant par des promesses de fortune, l’effrayant par deterribles menaces, réussit à lui faire jouer parmi les rebelles lerôle désiré. Je ne vous raconterai pas par suite de quellescirconstances, Robert fut remis aux mains des Anglais et interné enAustralie. Qu’il vous suffise de savoir que Thanis l’accompagnait,qu’avec lui, il fut enlevé par le navire aérien où nous sommes ence moment.

– Et il est à bord ? demanda leParisien.

– Oui.

– Hurrah pour la vieille Angleterre.Conduisez-moi vers lui.

– Telle a été ma première pensée,Sir.

– Auriez-vous changé d’idée ?

– Non, car Thanis…

– Thanis ?

– C’est moi !

L’Hindou avait à peine prononcé ces mots,qu’un véritable rugissement retentit dans la cabine voisine ;une porte battit violemment les parois du couloir, puis celle de lachambre fut poussée comme par une catapulte, et Robert, pâle, lesyeux flamboyants, parut sur le seuil.

À la fin du dîner, il avait proposé de montersur le pont, on s’en souvient. Une fois dehors, il avait entraînéLotia, Maïva, Astéras dans sa cabine. Il les avait installés auprèsdes trous forés par lui dans la cloison, répondant seulement auxquestions de la fille de Yacoub par ces parolesénigmatiques :

– Lotia, voulez-vous avoir la preuve dema loyauté ?

– Certes, dit la jeune fille en baissantles yeux.

– Alors écoutez, et surtout pas debruit.

Ainsi, tous avaient vu l’Hindou s’enfermeravec Armand, ils avaient suivi l’intrigue compliquée dont tousavaient été victimes. Bien avant que Radjpoor eût dit :Thanis, c’est moi ! Lotia l’avait deviné. Une joie intenseavait chanté dans son cœur. Elle avait regardé Robert et s’étaitsentie prise de regrets cuisants. Comme elle s’était montréecruelle, injuste pour ce dévoué, ce fidèle qui n’avait jamaismenti. D’un mouvement inconscient, elle lui avait pris la main dansles siennes en murmurant :

– Pardon ! pardon !

– Pourquoi ? avait-il répondu. Vousn’êtes pas coupable, Lotia. Comme moi, vous étiez emprisonnée dansles filets de ce misérable traître.

Il palpitait de colère. Lui, soldat français,on l’avait fait travailler à la gloire de l’Angleterre, on l’avaitmis en lutte avec les intérêts de sa patrie en Orient. Ses poingsse crispaient, des frissons rapides couraient sur son visage ainsique des ondes. Et quand Radjpoor affirma être Thanis, il ne futplus maître de lui. Un cri s’échappa de ses lèvres, il bondit versla porte qu’il ouvrit avec fracas, et furieux, affolé, pénétra chezson ennemi.

À sa vue, celui-ci avait prestement porté lamain à sa poche et en avait tiré un revolver. Ce geste apaisasoudain Robert ; il eut un rire méprisant.

– Rassure-toi, Thanis, je ne suis pas untraître à la solde des conquérants de ma patrie. Je ne viens past’assassiner.

– Alors que voulez-vous ?

– Te dire que tu es enfin démasqué. Dansla cabine voisine, j’ai entendu tes aveux de fourbe.

– Que m’importe ?

– Et auprès de moi étaient mon amiAstéras, Maïva… Lotia.

Une teinte livide envahit les traits deThanis.

– Lotia, as-tu dit ? bégaya-t-ild’une voix étranglée.

– Oui, Lotia qui te méprise, qui pleured’avoir cru en toi.

– Alors je me venge.

Rapide comme la pensée, le traître avaitbraqué son revolver sur Lavarède, mais aussi prompt que lui, lejournaliste, d’un coup sec, lui fit sauter l’arme des mains.

– Que faites-vous, glapit Radjpoor, ils’agit du triomphe de l’Angleterre.

– Dont je me soucie comme de l’an neuf,railla le Parisien reprenant son véritable accent, attendu que jesuis Français de Paris.

Et comme, hébété, le fourbe reculait jusqu’àla cloison :

– L’Angleterre d’ailleurs n’a que fairede vos services, elle a des hommes d’État qui lui assurent assez devictoires sans recourir à des moyens inavouables.

– Enfin que voulez-vous ? grondaThanis avec une vague terreur.

Ce fut Robert qui lui répondit :

– Je veux vous tuer.

Et sur un geste du traître.

– Mais vous tuer loyalement, reprit lejeune homme. Reconnaissez-vous m’avoir offensé ?

– Oui !

– Acceptez-vous une rencontre àl’épée ?

Un instant Thanis hésita à répondre. Enfin ilse décida :

– Si je refusais, queferiez-vous ?

– Je vous tuerais comme un chien.

– Bien, alors j’accepte. Nos témoins – ildésignait Armand et Astéras, dont la figure ronde paraissait à laporte, – nos témoins régleront les conditions du combat.

– À quoi bon, s’écria impétueusementRobert. Nous nous battrons au lever du jour, sur le pont, et lecombat ne prendra fin que par la mort de l’un de nous.

Un éclair fauve étincela dans les yeux deThanis.

– Soit, dit-il lentement. Au surplus l’unde nous est de trop.

– Et je dois vous prévenir, acheva Armandavec son plus charmant sourire, que si vous vous débarrassiez parhasard de votre adversaire, j’aurais l’indiscrétion de vous prierde vous aligner avec moi.

– Avec vous ? Mais c’est unguet-apens !

– Du tout, c’est un acte correct. Vousm’avez insulté également.

– Vous !

– Ne m’avez-vous pas proposé de vousaider à rentrer en Angleterre ?

– Si, mais où voyez-vous uneinsulte ?

– Oh ! Monsieur Thanis, vous vousfaites tort. Comment ? Vous ne trouvez pas insolent d’offrir àun galant homme, de devenir le complice d’un coquin…

Frémissant de colère, le fourbe ne réponditpas, et de son ton gouailleur, le Parisien conclut :

– Voilà donc qui est entendu. Sansdoute ! Vous avez quelques dispositions à prendre, nous nevoulons pas vous déranger plus longtemps. Bonsoir, MonsieurThanis ; dormez bien, si cependant votre conscience lepermet.

Sur cet adieu ironique, les cousins seretirèrent. Dans le couloir, ils trouvèrent Lotia. La jolieÉgyptienne pleurait. D’un geste douloureux elle saisit les deuxmains de Robert, les serrant avec force, et tout à coup ses larmesse firent jour :

– Ne vous battez pas ; il voustuera. Je vous en supplie, ne vous battez pas !

– Il le faut, répliqua doucement le jeunehomme, troublé par l’accent de son interlocutrice.

Elle secoua la tête avec désespoir :

– C’est vrai, c’est l’honneur. L’honneur,répéta-t-elle avec un rire pénible. Ah ! je vous méprisaiscomme un fourbe, un menteur, et à l’heure où je me repens, oùj’estime en vous l’homme courageux et loyal, il faut que vousrisquiez votre existence.

Armand crut devoir intervenir.

– Mademoiselle, fit-il doucement ;je vous en prie, montrez du courage pour ne pas lui enlever lesien.

Cette simple exhortation rappela à elle-mêmela fille des Hador. Elle releva le front, retenant ses larmes, etd’une voix ferme :

– Vous avez raison, j’aurai du courage.Monsieur Robert vous m’avez offert votre nom. Si nous parvenonsjamais à quitter le Gypaète, je l’accepte avec gratitude.Demain, c’est notre existence à tous deux que vous défendrez, et sile sort vous est contraire, je le jure, Lotia vous suivra.

Telles furent les fiançailles tragiques desjeunes gens.

Chapitre 16UN DUEL À 2870 MÈTRES D’ALTITUDE

Le lendemain, vers cinq heures du matin,Armand, Robert, Astéras et Thanis se glissaient lentement sur lepont. Dans la salle d’armes de Ramier, ils avaient trouvé sanspeine une paire d’épées, qui allait servir à la rencontre.

Sur le terrain, tandis que l’astronome et lejournaliste, faisant fonctions de témoins, arrêtaient les derniersdétails du duel à mort qui allait avoir lieu, Robert, accoudé surla balustrade, regardait au-dessous de lui. Le jeune homme étaitcalme, mais au moment d’engager un combat suprême à l’issuedouteuse, il ne pouvait se défendre d’une certaine mélancolie. Ildisait tout bas adieu à cette terre lointaine, sur laquellepeut-être il ne remettrait pas les pieds vivant.

Le Gypaète s’était élevé durant lanuit, sans doute pour éviter de se heurter à quelque sommet. Ilglissait rapidement parmi de légères buées, qui s’interposaientainsi qu’un voile de gaze, entre le sol et lui. Parfois, un coup devent écartait ces draperies de brouillard, une éclaircie sefaisait, et tout en bas, le voyageur apercevait la surfacemiroitante d’un grand lac, dont les rives basses, couvertes defourrés de roseaux, se prolongeaient au delà de l’horizon.

Enfin Armand vint le tirer de sarêverie :

– Es-tu prêt, cousin ?

– Oui, répondit-il d’un ton ferme.

– Bien. Et surtout du sang-froid.

– J’en aurai.

– Le Radjpoor doit connaître quelque coupde gredin. Défie-toi de la garde basse.

– Sois tranquille.

Et sur ces mots, l’ancien caissier prit placeen face de son adversaire. Astéras remit les épées aux combattants,les retenant par la pointe, afin de les contraindre à attendre lesignal du journaliste.

À ce moment même, au pied de l’échelle de fermontant vers l’écoutille, deux femmes s’arrêtaient chancelantes.C’étaient Lotia et Maïva.

Ni l’une ni l’autre n’avait pu trouver lesommeil. Des hallucinations sanglantes avaient peuplé leur veille.Quelques précautions qu’eussent prises les témoins et leursclients, les jeunes filles avaient perçu leurs pas furtifs dans lecorridor central. Alors elles s’étaient levées, s’étaient vêtues àla hâte, puis elles étaient venues là, pour être plus près de ceuxqui allaient jouer leur vie.

Pourquoi avaient-elles agi ainsi ? Ellesn’auraient su l’expliquer. À cette heure, rien ne pouvait empêcherla rencontre. Peut-être leur semblait-il que là, à deux pas de lui,leur présence serait une protection pour Robert. Elles obéissaientenfin à une de ces impulsions secrètes et toutes-puissantesauxquelles les femmes, plus sages que les hommes, ne cherchentpoint à résister.

Et au bas de l’échelle, elles attendaient, lagorge sèche, la respiration haletante. Le froissement de l’acierles fit frissonner. Armand venait de prononcer lesacramentel :

– Allez, Messieurs.

Les deux adversaires étaient debout, l’épée àla main. Le combat commençait.

Tous deux avaient la volonté de restercalmes ; aussi les premiers contacts furent-ils larges, peuprécipités, académiques si l’on peut s’exprimer ainsi. Évidemmentils s’observaient, se tâtaient. Armand, qui n’était pas exemptd’inquiétude à l’endroit de la science de son cousin, respira. Lesennemis étaient à peu près de force égale.

Bientôt cependant Thanis s’échauffa. Il avaitplus de haine au cœur que Robert, car alors que celui-ci avaitenfin conquis la foi de Lotia, l’Égyptien avait perdu en même tempsses espérances de fortune et d’affection.

Thanis s’irritait visiblement de la résistanceflegmatique du Français. Il multipliait les attaques, se dépensaiten feintes, cherchant à énerver son ennemi, à lui faire commettrequelque faute.

Mais guidé par la conviction que son épéedéfendait, non seulement sa vie mais encore son bonheur, Robertconservait une garde impeccable, se bornant à parer. Il attendaitune occasion favorable pour risquer une riposte foudroyante.

Soudain le jeu de Thanis changeabrusquement ; sa main descendit, passa à la garde basse.

Le journaliste s’en aperçut, il pressentitqu’une botte perfide allait suivre, et il feignit de tousser pouravertir son cousin.

Celui-ci eut un vague sourire. Ses yeux sefixèrent avec obstination sur ceux de son adversaire.

Rapide comme l’éclair, Thanis simula un coupdroit, et comme Robert venait d’instinct à la riposte, son épée nerencontra que le vide. L’Égyptien s’était laissé choir à terre etportait à l’ancien caissier un furieux coup de pointe de bas enhaut.

Armand, Astéras poussèrent un cri. Ils crurentle jeune homme transpercé ; mais plus prompt que la pensée,celui-ci s’était jeté de côté ; il évita l’arme de sonadversaire, qui glissa sur la hanche, égratignant simplementl’épiderme.

Les témoins voulurent s’interposer, mais illes arrêta du geste :

– À quoi bon, cria-t-il, Thanis se batainsi que les assassins. En le faisant, il prouve qu’il a peur.

Tout penaud de son insuccès, l’Égyptiens’était redressé. De nouveau les fers se croisèrent.

Mais la physionomie du duel avait changé.

Maintenant Robert passait à l’offensive, ilattaquait à son tour. Soit que Thanis fût pris de crainte, ainsique l’avait dit le jeune homme, soit qu’il éprouvât un commencementde fatigue, il rompait. Bientôt il fut acculé contre la balustradede fer.

Alors une pâleur livide couvrit son visage,ses traits se contractèrent. Par une série de bottes pressées, iltenta d’éloigner son adversaire. Dans le silence, les épées sefroissaient avec des bruits secs. Si hâtifs étaient leursbattements, si fulgurants leurs éclairs, que les assistants étaientéblouis.

Tout à coup, avec une vigueur irrésistible,Robert fit un pas en avant, se fendit, et la lame d’acier disparuttout entière dans la poitrine de son adversaire. Puis il seredressa, se remettant en garde.

Précaution inutile. Son ennemi était horsd’état de lui nuire. Le corps raide adossé à la balustrade, la têtepenchée en arrière, une écume rougeâtre aux lèvres, il faisaitentendre un sourd gémissement. L’épée avait traversé le poumon.Avant que les témoins fussent arrivés auprès de lui, sa maindéfaillante laissait échapper son arme, et il se renversait enarrière.

Mais à ce moment une chose imprévue,effroyable, se passa. Dans cette chute soudaine, ses reins vinrentfrapper le garde-fou, son corps bascula, et, glissant sur le flancde l’aéronef, il fut lancé dans l’espace.

Un même mouvement réunit Robert et ses amis àla place que le traître occupait une minute plus tôt. Machinalementils regardèrent. Thanis tombait dans le vide, se rapetissant,devenant un point noir, à mesure qu’il s’éloignait du navire aérienavec une vitesse uniformément accélérée.

Cela dura près d’une minute ; enfin lapetite tache sombre, qui avait été un homme, atteignit la surfacedu lac. Les spectateurs distinguèrent vaguement un éclaboussement,une gerbe d’eau projetée en l’air par la violence du choc, puisplus rien.

Et comme ils se redressaient, profondémenttroublés par ce dénouement du drame qui venait de se jouer, Lotia,soutenue par Maïva apparut à l’écoutille.

Le silence succédant au choc des épées avaitépouvanté la fille de Yacoub ; ses jambes tremblaient souselle, et son joli visage avait revêtu une teinte de cire.

Elle vit Robert debout, sans blessure. Ellevoulut courir à lui, mais ses genoux fléchirent et elle tomba surle pont.

D’un bond il la rejoignit, la releva. Alorssoutenue par lui, elle se prit à sanglotter :

– Vivant ! vivant ! disait-elleà travers ses larmes… La mort n’a pas été cruelle. Songez donc,j’ai été si coupable envers vous. Ma vie suffira-t-elle à expiermon injustice !

Mais elle se calma ; le désir de savoirla prit. Elle interrogea. Avec une stupeur heureuse elle apprit lesincidents du duel, et quand son fiancé, car il l’était désormais,lui raconta comment Thanis avait été précipité, elle hochadoucement la tête et murmura :

– Coup terrible de la destinée !Traître à tous, il croyait nous vaincre par la ruse, et maintenantil dort sous les eaux profondes d’un lac perdu au centre del’Afrique. Nul ne reconnaîtra l’endroit où il s’est abîmé, nul nelui creusera une sépulture. Justice ! Justice ! comme tusais toujours atteindre le coupable !

Elle parlait comme en rêve, puis elle secouale souvenir de l’auteur de tous ses maux ; elle redevintjoyeuse pour féliciter encore Robert, pour remercier Armand etAstéras. Les couleurs étaient remontées à ses joues. Longtemps elleaurait exprimé son bonheur, si le journaliste ne l’avaitinterrompue.

Ramassant les épées, il dit :

– Je vais ranger ces joujoux. Inutile demettre le sire Ramier dans la confidence. Nous lui déclarerons queThanis est tombé par accident. Rien de plus.

Tous ayant promis de se conformer à son désir,il se rendit à la salle d’armes, replaça soigneusement les épées,puis revenant à ses amis qui l’avaient suivi, il enveloppa Robertet Lotia d’un regard souriant :

– La première partie du programme estremplie, cousin. Tu es heureux. Reste maintenant à quitter notreprison.

– Ce sera plus difficile encore.

– Bah ! Tu connais le vieil axiomedes prisons d’État : Quand un geôlier a pris toutes lesprécautions, il peut être certain qu’il en a oublié au moins unedont profitera le captif, car le prisonnier a sur son gardienl’avantage indiscutable de ne nourrir qu’une seule pensée,recouvrer la liberté. Tu le verras, nous profiterons de cetavantage.

Et reprenant son ton de bonnehumeur :

– À présent, promenez-vous, tenez-vous engaieté, faites des projets d’avenir. Moi, je vais parcourir leGypaète. Pour sortir d’un cachot, il est bon de leconnaître.

Robert eut un geste dubitatif :

– Celui-ci défie toutes les tentatives.Le seul chemin qui nous conduirait à la liberté a été indiqué àl’instant par Thanis.

– Mauvais chemin, railla le journalistesans se déconcerter, c’est le bon que je cherche.

– En est-il ?

– Voilà que tu sacrifies audoute ?

– Puis-je faire autrement ?

– Je ne sais si tu le peux, maisj’affirme que tu le dois. Et sur ce, je pars en reconnaissance. Jesuppose que ma chère Aurett s’est arrachée au sommeil. Je laprierai de m’accompagner. Avec elle, ma curiosité inspirera moinsde soupçons.

Et saluant ses interlocuteurs :

– Il est bien entendu que pour nos hôtes,je suis toujours Sir William Burke. L’utilité de ce pseudonymebritannique est indiscutable, puisque nous voulons les quitter« à l’anglaise ».

Sur cet à peu près, il se sépara de ses amis,et tandis que ceux-ci regagnaient le pont, il alla frapper à laporte de la cabine d’Aurett.

La jeune femme ouvrit aussitôt Elle sedisposait à sortir :

– Vous avez bien dormi, mon amie, ditdoucement le Parisien, cela se voit. Vos joues sont des parterresde lis et de roses.

Elle sourit gentiment, heureuse d’êtrecomplimentée par son époux.

– Mais voyez un peu l’influence du reposréparateur, continua ce dernier. Vous vous êtes levée avec unecuriosité insatiable de mécanique.

– Moi, fit-elle surprise ?

– Vous-même, ma douce Aurett. Aussi, pourvous être agréable, vais-je vous mener visiter minutieusementl’aéronef qui nous emporte. Je vous connais, vous admirerez tout,et à chaque instant, vous m’adresserez des questions auxquelles jene serai pas en mesure de répondre, si bien qu’il me faudra merenseigner auprès des hommes de l’équipage.

La gracieuse fille d’Albion indiqua d’unmouvement de tête qu’elle comprenait.

– Oh ! termina Armand, avec le plusaimable sourire, croyez que je ne me plains pas, et que j’aurai aucontraire grand plaisir à vous servir de cicerone.

Galamment il offrit le bras à sa compagne.Tous deux suivirent le couloir central, avec la gravité un peuraide d’Anglo-Saxons visitant un musée et pénétrèrent dans lamachinerie.

Chapitre 17L’OBSERVATOIRE DE PARIS DEVIENT UTILE

Pendant plusieurs jours, Armand ne parla plusd’évasion. Il semblait avoir oublié ses projets. Cependant soncousin, qui épiait tous ses mouvements, remarqua que la présence dujournaliste sur le pont, au salon, partout enfin, coïncidaittoujours avec celle de Ramier.

Selon l’expression d’Astéras, on eût dit quele Parisien était un satellite retenu par la zone d’attraction dufou.

Par exemple si le capitaine du Gypaètes’enfermait dans son laboratoire, aussitôt Armand disparaissait. Àplusieurs reprises, on le surprit trinquant, bavardant, fumant avecdes hommes de l’équipage.

Et comme on le plaisantait, en insinuant quepeut-être il désirait se faire inscrire au rôle, il se contenta derépondre :

– Molière a trouvé le succès en lisantses pièces à sa cuisinière. Il est certain que je ne vaux pasPoquelin, mais un matelot n’est pas inférieur à un cordon-bleu.

Cette réponse quelque peu obscure dut suffireà ses interlocuteurs. Pour lui, il continua tranquillement sonétrange manège.

Cependant l’aéronef franchissait de vastesespaces. Traversant l’Équateur, il s’était élancé dans l’hémisphèreNord, et sous les pieds des voyageurs, avaient fui les immensesmarais du Bahr-El-Ghazal, recouverts d’une flore exubérante, lesriches districts du Darfour et du Kordofan.

À cette heure, le Gypaète dominait leSahara tripolitain, dont les dunes de sable rougeâtre sesuccédaient désolées, arides, sans cesse semblables, avec latristesse monotone d’un océan figé, à la houle soudainementimmobilisée.

Or, un soir, en se mettant à table, Robertconstata avec surprise que son cousin n’a l’ait pas son air placidehabituel. Tout son visage accusait la joie, des lueurs rieusesdansaient dans ses yeux, ses lèvres se pinçaient pour arrêterl’éclat de rire prêt à s’échapper.

L’ancien caissier regarda Lotia. Elle aussiconsidérait Armand avec un mélange confus de surprise etd’espérance. Depuis qu’il avait amené le fourbe Thanis à sedénoncer, l’Égyptienne, tout aussi bien qu’Aurett, le croyaitcapable de sortir des passes les plus difficiles, et elle sedemandait tout bas si la gaieté visible de l’aimable Parisien nevenait pas de ce qu’il avait enfin découvert le moyen de s’évaderde sa prison flottante.

Sans doute, il entrait dans les vues du pseudoSir Burke que sa bonne humeur fût remarquée, car il se mit àdébiter des folies, riant bruyamment, donnant en un motl’impression d’un homme satisfait des autres et de lui-même.

– Quel joyeux compagnon vous êtes !dit enfin Ramier. Au moins vous rendez justice aux mérites de monGypaète, vous ne vous ennuyez pas à bord.

– M’ennuyer… serait-cepossible ?

– Il paraît, car sans aller bien loin, jepourrais citer des personnes qui préfèreraient de beaucoup êtreailleurs.

– Allons donc, ce n’est passérieux ; ou bien il se produit chez ceux dont vous parlez unesorte de perversion du goût, qui les rend incapables d’apprécier lebonheur intense que procure cette course incessante dans lesnuages.

– Le bonheur ! Ah ! comme vousdites vrai.

– Je le sais bien.

– Tenez, s’écria le fou enthousiasmé parces paroles, le jour où je vous ai recueilli sur mon navirecéleste, doit être marqué d’une croix blanche.

Avec élan, le journaliste tendit par-dessus latable sa main à son interlocuteur, et d’un ton plein de chaleur, ilreprit :

– Depuis ce jour que vous rappelez, sirRamier, je suis au comble de mes vœux.

– De vos vœux ?

Il y avait une nuance d’étonnement dans le tondont la question fut posée.

– Oui, de mes vœux les plus chers… celavous surprend ?

– Oui et non. Il n’est pas ordinairequ’un habitant de la terre aspire à vivre en plein ciel.

– Mettons que je ne suis pas un hommeordinaire.

– J’en suis convaincu, sir Albatros. Ilexiste entre nous des affinités de caractère véritablementétonnantes. Comme moi, vous aviez le pressentiment del’aviation.

Armand sursauta avec une expressiond’étonnement parfaitement feinte :

– Comment, le pressentiment ? Oùprenez-vous le pressentiment ?

– Mais, répliqua l’insensé, dans votredésir de planer au-dessus des misères humaines.

– Ce désir, permettez-moi de vous ledire, n’était point basé sur une supposition, mais bien sur unecertitude.

Du coup, la face de Ramier trahit lastupéfaction.

– Une certitude, grommela le petit homme,une certitude, comme vous y allez. Au demeurant, vous n’allez pasprétendre avoir résolu le problème de l’aviation.

Levant les bras en l’air avec une moueempreinte de modestie :

– Loin de moi cette pensée orgueilleuse,s’écria le journaliste. Je voulais seulement dire que j’étaisassuré que l’aviation était découverte.

– Assuré ?

– Absolument. D’ailleurs, interrogezmistress Burke – et Armand lançait sur Aurett un regard malicieux,– interrogez-la. Elle vous répondra que je passais mes journées, lenez en l’air, fouillant l’espace des yeux, et qu’il ne s’écoulaitpas une heure, sans qu’elle m’entendît me plaindre de ne pouvoir metrouver à bord de l’aéronef mystérieux qui errait à traversl’atmosphère terrestre !

Si le Parisien avait voulu produire un effet,il dut être content du résultat de son affirmation.

Comme mus par des ressorts, Ramier,Mme Hirondelle s’étaient redressés.

Ils faisaient, suivant l’image populaire, desyeux ronds.

– L’aéronef, glapit l’épouse du fou.

– Vous aviez deviné mon aéronef, hurlaRamier ?

– Deviné, fit tranquillement lejournaliste, que non pas, j’avais simplement lu lesconclusions…

– Quelles conclusions ?

– Celles des astronomes.

– Quels astronomes ?

– Je ne me souviens pas de leurs noms. Ceque je me rappelle, c’est qu’ils faisaient partie de l’observatoirede Paris.

La figure de l’insensé se contractaaffreusement ; ses dents grincèrent. Un moment, les assistantscrurent qu’il allait bondir sur son interlocuteur, mais il vainquitson emportement pour demander d’une voix lente et calme, tandis queses mains se crispaient sur le rebord de la table :

– Et qu’avaient écrit vosastronomes ?

– Ils exposaient qu’après une séried’observations et de calculs précis, ils se refusaient à admettrequ’un bolide, un corpuscule de l’espace abandonné à son propremouvement pût suivre une ligne brisée sinueuse comme celle del’objet lumineux sur lequel s’exerçait la sagacité de tout le mondeastronomique.

Ceci posé, ils affirmaient qu’un gouvernement,ou peut-être un riche excentrique, avait surpris la formule de lanavigation aérienne au moyen du « plus lourd quel’air », et que la chose observée était bel et bien unaéronef.

Et, comme le capitaine du Gypaète,pétrifié par cette révélation, gardait un silencemenaçant :

– Je n’avais pas grand mérite, vous levoyez, à connaître l’existence de votre navire volant. Toutl’honneur de la découverte en revient à l’observatoire de Paris, jele proclame hautement, car je n’aime à me parer, ni des plumes dupaon, ni de celles des astronomes.

À cet instant, Ramier murmura d’une voixsourde :

– Ainsi l’observatoire de Paris a pénétrémon secret ?

– Oh ! relativement, rectifiahypocritement le faux Anglais. On connaît la nature de votreengin ; mais sur son but, sur son propriétaire, on n’a aucunrenseignement.

– On en aura. Parbleu ! Ondécouvrira les maisons qui ont fabriqué les diverses parties del’appareil ; on apprendra que ma femme avait fait lescommandes ; de là à prononcer mon nom, il n’y a qu’un pas, ilsera vite franchi. Et dans les journaux, mon nom terrestre ce nomque je croyais oublié à jamais, sera reproduit à des centaines demille exemplaires. De nouveau l’humanité s’acharnera sur moi, etimpuissante à atteindre mon corps, elle me flagelleramoralement.

Tout à·coup, le bras du petit homme se tenditmenaçant, un flot de sang envahit sa face pâle, et d’une voixgrinçante qui terrifia les assistants :

– C’en est fait ! La guerre estdéchaînée entre les observatoires et moi. Faux savants, curieuxineptes, je vous briserai.

Et après une pause :

– D’abord je raserai cet odieuxobservatoire de Paris, de la ville lumière. Je signerai mon œuvrede destruction, afin que le monde tremble, que ces potiniers de lacosmographie, qui s’embusquent derrière un télescope, ainsi que lebandit derrière un buisson, sachent qu’il convient de garder lesilence, sinon que rien ne les sauvera de ma vengeance.

Il jeta violemment sa serviette sur sa chaiseet se dirigeant vers la porte du couloir central, il appela d’unorgane tonitruant. Un marin parut.

– C’est toi, fit le maniaque avec unhideux ricanement. Va à la machinerie d’avant ; que l’on mettele cap sur Paris et que l’on force de vitesse.

– Bien, Capitaine.

– Va… ou plutôt je t’accompagne.

Ramier sortit sur ses pas.Mme Hirondelle, oubliant, tant elle était troublée,sa politesse habituelle, se précipita dehors.

Les prisonniers restaient seuls.

– Eh bien, murmura Robert en regardantson cousin, tu viens de faire un joli coup !

– En quoi donc, dit ce dernier, sur leslèvres duquel se jouait un fin sourire.

– Il va détruire l’observatoire deParis.

– Rien du tout ; car avant del’atteindre, il aura reçu une lettre de moi qui modifieracomplètement ses idées.

– Il sera furieux !

– J’y compte bien.

– Et tu jongles avec la colère d’unfou ?

– Décidément, mon pauvre Robert, tumanques de logique.

– Moi ?

– Toi-même. Voyons, j’exaspère Ramier,c’est convenu. Je te dis que je lui écrirai une missive quiarrangera l’affaire. Tu aurais dû comprendre aussitôt que sij’employais la plume au lieu de la parole, c’est qu’à l’instantprécis où ma correspondance lui sera remise, je me serai, moi,absenté de son aéronef.

Tous eurent un même cri :

– Absenté ! Vous avez donc un moyend’échapper à nos gardiens ?

– Naturellement ! C’est même pourcela que je viens de le décider à faire route pour la France. Carenfin, ce n’est pas le tout de sortir du Gypaète, encorefaut-il mettre le pied sur une terre civilisée, où nous nerisquions de mourir, ni de chaleur, ni de froid.

Armand disait ces choses d’un air bonhomme,avec l’ironie sans fiel dont il avait le secret :

– Mais ce moyen ? demandèrentRobert, Lotia, Aurett, Maïva et Astéras, anxieux de connaître leplan qui avait germé dans le cerveau inventif du journaliste.

– Oh ! répliqua-t-il, c’est bête…comme toutes les choses simples. Je m’étonne de n’y avoir pas songéde suite.

– Mais enfin, qu’est-ce ?

– Vous allez le trouver vous-mêmes.Tenez, une supposition : Vous êtes en ballon, l’aérostats’enflamme. Il vous faut le quitter. De quel appareil vousservirez-vous ?

– D’un parachute, firent tous lesassistants.

– Justement, mes bons amis, unparachute.

Tous parurent désillusionnés, et Robertexprima le peu de confiance de ses compagnons par cesmots :

– Mais nous n’en avons pas.

D’un air railleur, le Parisien imita soncousin :

– Nous n’en avons pas. Ô cœursimple ! Tu es captif, et voilà comment tu scrutes ta prison.Mais si, malheureux, il y a un parachute à bord, pouvant soutenirsept ou huit personnes, un parachute merveilleux, convenablementroulé sur le cylindre d’un treuil prêt à fonctionner. Et tu ne l’aspas vu, parce que tu n’as pas eu l’idée élémentaire de visiter lacale.

Puis reprenant un ton plus posé :

– À terre est placée la nacelle, justeau-dessus d’un panneau qui, débarrassé de deux boulons, se rabat audehors. La nacelle alors descend, par son propre poids et leparachute se déroule. Par l’orifice supérieur du parachute passe uncâble de soutien, dont les deux extrémités sont fixées au centre duplancher de la nacelle, l’une par un nœud, l’autre par un crochet.Les personnes qui veulent utiliser ce mode de descente se placentdans la nacelle. Alors le panneau s’ouvre, le treuil tourne et leparachute se déroule jusqu’au moment où, étendu ainsi qu’un vasteparapluie fermé, il n’est plus retenu que par le câble qui entourele rouleau du treuil, on détache alors le nœud fait à l’un de sesbouts et l’appareil tombe normalement.

Tous écoutaient avec une angoisse.

Certes, la fuite était possible ainsi, mais seconfier à un parachute, alors que l’on n’a pas l’habitude de cegenre d’exercice, est un expédient assez hasardeux.

– Oh ! murmura Lotia d’une voixfaible, je n’oserai jamais.

– En ce cas, répondit Armand, vouscondamnerez l’observatoire de Paris à la destruction, et vouscauserez sans doute, du même coup, le trépas de quelquesastronomes.

– Oh ! je dirais plutôt àM. Ramier…

– La vérité ! il ne vous croira pas.Il pensera que vous voulez sauver le monument de la ruine. Tandisque, notre évasion effectuée, la situation devient autre. Nouspartis, il trouve une lettre de moi. Je l’informe que, désireux dele quitter en pays civilisé, j’ai imaginé la fable dont il a étédupe. Il ne doute pas, car notre fuite est un fait précis, quidémontre jusqu’à l’évidence la véracité de mon dire.

– Et puis, ajouta Aurett en souriant,j’ai déjà fait de l’aérostation. La traversée aérienne de Pékin auThibet m’a donné confiance, j’adopte le parachute.

– Moi aussi, appuya crânement Maïva.

– Il n’y a aucun danger, ajouta Armandd’un ton insinuant.

Fut-ce cette dernière remarque, fut-cel’exemple de l’ex-muette, Lotia cessa de résister.

Chacun se déclara prêt à se confier aujournaliste.

– À propos, demanda soudain Robert à soncousin. Comment as-tu découvert l’existence de ceparachute ?

– En causant avec les matelots. Depuis unan environ, le Gypaète parcourt les airs. Au début,M. Ramier et son équipage souffraient un peu d’êtreconstamment enfermés dans ses flancs. De là, la nécessité dedescendre parfois à terre.

Or, comme la manœuvre de l’atterrissage estdélicate, on confectionna un parachute.

Quand le besoin de se dégourdir les jambesdevenait trop violent, les hommes prenaient place dans la nacelle,et Ramier, demeuré seul à bord, atterrissait de son côté avec sonappareil, après maint tâtonnement.

– Ah ! s’écria joyeusement Lotia, leparachute a déjà été éprouvé ?

– Une dizaine de fois.

– Eh bien alors ! va pour ce mode dedélivrance. Recevez, du reste, Monsieur, les remerciements qu’aupremier moment nous n’avons pas songé à vous adresser.

Toutes les mains pressèrent celles duParisien, et ce fut avec une émotion profonde que les voyageursremontant sur le pont, tournèrent les yeux vers le N.-O., où secachait, bien loin derrière l’horizon, la terre libre de France,sur laquelle ils allaient tenter de reconquérir leur liberté.

Chapitre 18LE PARACHUTE

La patience des captifs fut mise à une rudeépreuve pendant les jours suivants. Le Gypaète, malgré sonallure rapide, leur semblait se déplacer avec la lenteurdésespérante d’une tortue. Et cependant il avait traversé le Saharaen trente heures !

Mais l’idée de liberté faisait palpiter tousles cœurs. Les craintes s’étaient envolées. Les hasards de ladescente disparaissaient, cachés par cet espoir lumineux :marcher librement à la surface du globe.

De plus, Robert et Lotia songeaient quelà-bas, en France, ils se marieraient. Quant à Ulysse, il avaitdéclaré à Maïva que, si elle ne consentait pas à lui accorder samain, il se précipiterait du Gypaète sur la terre sans lemoindre parachute, résolution extrême dont la jeune Égyptiennel’avait aussitôt dissuadé en lui tendant les deux.

Et les projets de bonheur allaient leur train.Le diamant d’Osiris, impuissant à assurer la félicité des fellahs,suffirait à celle des voyageurs. Astéras et Maïva se plongeraientde concert dans les études astronomiques. Mais Robert ne parlaitplus d’aller à son bureau ; au cours de son voyage, il avaittrouvé une gentille femme et un diamant, deux pierres précieuses,seulement il avait perdu son goût obstiné pour la vie sédentaire.Il se proposait de passer le printemps à Paris, l’été au bord de lamer, l’automne à la chasse et l’hiver à Nice. Comme on le voit, sonhumeur était devenue vagabonde.

Sur le pont presque tout le jour, lesprisonniers du fou devisaient, relevant avec une attention inquiètele chemin parcouru. Le désert traversé, l’aéronef avait voléau-dessus de la Tripolitaine, quitté le continent africain au fondde la grande Syrte, battu l’air de ses ailes à deux mille mètresdes flots bleus de la Méditerranée ; on avait entrevu laSicile au passage, puis l’extrémité Nord-Est de la Sardaigne, ledétroit de Bonifacio, la Corse et ses maquis. D’un dernier élan, onavait atteint la côte de France entre Marseille et Toulon.

Les Français s’étaient découvertssilencieusement à la vue de la terre natale. Mais, sans suspendreson vol, le navire aérien poursuivait sa course. Il franchissaitcomme une flèche les départements des Bouches-du-Rhône et deVaucluse, passait, à Pont-Saint-Esprit, le Rhône, un instantvisible comme un ruban d’argent, escaladait les Cévennesardéchoises, entrait dans la Haute-Loire.

– Demain ! dit alors Armand àRobert, nous planerons sur les plaines du Cher. Qu’après ledéjeuner tout le monde se tienne prêt.

Et sur cette injonction, qui avait causé àtous un trouble extraordinaire, chacun s’était retiré dans sacabine. Croire que les voyageurs trouvèrent le sommeil durant ladernière nuit qu’ils comptaient passer à bord, serait contraire àla vérité.

Si parfois ils s’abandonnaient à un vagueengourdissement, ils se réveillaient en sursaut, avec l’impressionde chutes vertigineuses. Ah ! dame ! le parachute lestracassait.

Tant que l’évasion n’était pas une choseimmédiate, ils avaient fait bonne contenance. Un danger lointain nefait pas grand’peur. Mais à l’instant de l’affronter, il en estautrement.

Enfin le jour vint. Un à un les passagersarrivèrent sur le pont.

Ils se regardaient curieusement, étonnés de setrouver pâles et défaits.

Seuls Armand et Aurett conservaient leurvisage habituel.

Ils restèrent ainsi, considérant vaguement lacampagne cultivée qui défilait sous leurs pieds, jusqu’à l’heure dudéjeuner.

Comme à regret, ils descendirent à la salle àmanger.

Par bonheur, Ramier ne se montra pas. Depuissa conversation avec le journaliste, il ne paraissait plus,obéissant probablement à une « crise de solitude »analogue à celle dont il avait été pris, après son attentat, contrel’observatoire des Montagnes Rocheuses.

Le repas fut morne. Il se termina pourtant.Sur un signe d’Armand, tous se levèrent avec un serrement de cœur,et d’un pas lourd, comme hésitant, marchèrent dans les traces dujeune homme.

Celui-ci avait bien choisi son moment. À cetteheure, les matelots, réunis à l’avant, prenaient leurnourriture ; la manœuvre était confiée à tour de rôle à l’und’eux qui se tenait au tableau de direction, placé à l’arrière dansune petite cabine ménagée à cet effet. Les captifs purent doncgagner la cale sans être aperçus.

Une fois là, Armand poussa une porte à droiteet fit entrer ses compagnons dans une pièce spacieuse. Au milieu, àmi-hauteur du plafond, s’étendait un énorme rouleau de treuil, dontles axes étaient fixés sur de solides supports appuyés auxcloisons.

À terre, une sorte de panier, long de troismètres, large de deux, était rattaché par des cordelettes àl’extrémité d’un parachute de soie enroulé sur le treuil. Sur leplancher de cette « sorte de manne » ; deux fusils àcarbure étaient couchés.

Tous frissonnèrent à cette vue :

– Dépêchons, ordonna le Parisien ; –et, montrant les fusils : – Des souvenirs du voyage.

Dominés par son accent, tous s’entassèrent nonsans peine dans la nacelle.

L’opération d’ailleurs nécessitait unegymnastique assez pénible, car les rebords avaient environ 1 mètre50 d’élévation.

– Tenez-vous bien, fit encore Armand,quand ils furent installés. Demeurez assis au fond de lanacelle ; comme cela, le vertige n’est pas à craindre.Attention, je dévisse les boutons de la trappe.

Avec une clef anglaise qu’il s’était procurée,le courageux journaliste défit les boulons ; le plancher serabattit aussitôt, et la nacelle se balança mollement, tendant lescordes qui la rattachaient au parachute.

Robert ne put résister à sa curiosité, il sedressa lentement et regarda par-dessus le bord. Une exclamation luiéchappa.

Au-dessous de lui, il avait aperçu le vide, età plus de deux kilomètres de profondeur, la terre se déplaçant ensens inverse de la marche de l’aéronef avec une prodigieuserapidité.

– Immobile et assis, gronda Armand.

Et tandis que son cousin se laissait glisserau fond du panier d’osier, il fit jouer le déclic de l’engrenage dutreuil.

Le rouleau se prit à tourner lentement. Lanacelle s’abaissa d’un mouvement insensible, déroulant leparachute.

Mais Ulysse eut un cri effrayé :

– M. Armand reste surl’aéronef !

Le journaliste l’entendit :

– Eh ! cria-t-il en se penchant àl’ouverture, il faut bien que je dirige la manœuvre. Je vousrejoindrai par la corde, soyez tranquilles.

Il disait cela simplement, comme s’il avaitpensé que descendre, suspendu à un cordage, à six mille pieds dusol, était l’opération la plus naturelle du monde.

Cependant le parachute, complètement déroulé,flottait au dehors, retenu seulement par le cordage passé sur lerouleau du treuil.

– Attention, je descends, cria leParisien.

Et avec un merveilleux sang-froid, il saisitle cordage et se laissa glisser dans la nacelle auprès de ses amisépouvantés de son audace.

Puis, sans s’inquiéter de leur mine effarée,il prit la main d’Aurett, la porta doucement à ses lèvres. D’ungeste brusque, il la lâcha, et se penchant sur le fond de lanacelle, se mit en devoir de dénouer l’extrémité du câble.

Tous fermèrent les yeux, et soudain ilssentirent qu’ils tombaient. Le mouvement de chute, rapide d’abord,se ralentit bientôt, leur rendant le courage de regarder.

Au-dessus d’eux, ainsi qu’un immense parapluiedéployé, le parachute dessinait sa circonférence concave, percée aucentre d’une ouverture circulaire, destinée à permettrel’échappement de l’air comprimé et à éviter ainsi les oscillationsdangereuses.

À une certaine distance déjà, un grand oiseau,aux ailes courtes, filait dans l’espace en s’éloignant duparachute. C’était l’aéronef. Ainsi, le plan hardi d’ArmandLavarède avait été couronné de succès. Les captifs avaient quittéleur prison et ils allaient atteindre la terre.

Seul debout, le journaliste considérait lasurface du sol. Il se rapprochait peu à peu ; les détailsdevenaient plus distincts.

Avec joie, Armand constatait que le parachute,déviant légèrement sous la poussée d’un vent faible, flottaitau-dessus de vastes prairies, au milieu desquelles se dressaient dedistance en distance des peupliers aux formes élancées.

– Tout va bien, dit-il en s’adressant àses amis, le terrain est aussi favorable que possible.

Bientôt le parachute se balança à quatre centsmètres du sol. Il descendit encore.

Soudain un cri de Maïva fit tressaillir tousles passagers.

– Gypaète, faisait l’Égyptienneavec l’accent de la terreur, il revient.

Tous se retournèrent vers le point de l’espacedésigné par la jeune fille, et avec une épouvante indicible, ilsdistinguèrent l’aéronef qui se dirigeait vers eux à tired’aile.

Sans aucun doute, leur évasion étaitdécouverte, et le fou, dans sa manie, craignant que son secret nefût livré à la publicité, voulait frapper ceux qu’il ne pouvaitplus reprendre. Il fonçait à toute vitesse sur le parachute. Ill’atteindrait, le déchirerait, et les passagers précipités sebriseraient sur le sol.

Mais dans cet instant critique, Armand neperdit pas la tête. Il se baissa vivement, empoigna l’un des fusilsposés par lui dans la nacelle, les souvenirs du voyage, comme illes avait appelés, et montrant l’autre à son cousin :

– Allons, Robert, prends cela et vise lesailes. C’est le point faible du Gypaète.

Déjà il épaulait son arme. La détonationéclata, suivie d’un cliquetis métallique. La balle avait frappél’aile droite de l’aéronef, brisant une des lames mobiles figurantles plumes.

Le résultat de cette mince avarie fut que levaisseau aérien dévia légèrement. Ses flancs frôlèrent leparachute, lui imprimant une légère secousse, et, emporté par savitesse, il s’éloigna, tandis que la descente continuait.

Mais Ramier ne se tenait pas pour battu. Lesfugitifs, qui suivaient d’un œil hagard tous les mouvements duGypaète, le virent décrire un cercle et la proue menaçantedirigée sur leur frêle support, revenir avec une rapiditéinconcevable.

Ils se crurent perdus cette fois, leurs mainsse crispèrent désespérément sur les rebords de la nacelle, mais lavoix joyeuse d’Armand s’éleva :

– Nous atterrirons, mes amis ; noussommes protégés par un rempart ! En effet, la cime d’un hautpeuplier dépassait la nacelle, et la descente se poursuivant, netardait pas à masquer le parachute lui-même.

Évidemment, Ramier avait reconnul’obstacle ; il ne voulait pas risquer de briser son appareilen le lançant contre l’arbre. L’aéronef évolua pour contourner lepeuplier tutélaire.

Durant cette manœuvre, la nacelle touchait lesol, et le parachute, cessant d’être tendu, se rabattait auprèsd’elle. En quelques secondes, les fugitifs se dégagèrent descordages. Avec un bonheur infini, ils foulaient la terre. Ilsétaient sauvés.

Non, pas encore. Le Gypaète s’était abaissé.Sur le pont, Ramier paraissait avec plusieurs matelots armés defusils.

– Ah ça ! grommela le journaliste,ils vont nous canarder comme de simples lapins.

D’un coup d’œil, il inspecta le terrainenvironnant. Pas un abri, pas une cachette où l’on pût défier lesprojectiles. Seul, le peuplier étalait son feuillage touffu àquinze mètres de lui.

– Au peuplier, cria-t-il.

Et tandis que tous se précipitaient versl’arbre, il épaula lentement, visant le fou.

Ses ennemis le prévinrent, une grêle de balless’abattit autour de lui, soulevant un nuage de poussière, mais ilne s’en émut pas et lâcha son coup de feu.

Un matelot, debout auprès de Ramier, chancela.Il y eut à bord de l’aéronef un moment de confusion, dont leParisien profita pour rejoindre ses compagnons.

Derrière le peuplier dont les branches basseseffleuraient le sol, on avait tout au moins un abri relatif.

Ramier devait être furieux.

Impossible de voir ses adversaires. Impossibleégalement de les enlever au filet, car le voisinage de l’arbreempêchait le lancement.

Sa rage, son incertitude se trahissaient parles mouvements du Gypaète. L’aéronef décrivait de grandscercles autour du peuplier, mais les fugitifs exécutaient lemouvement en sens inverse, restant toujours masqués par lefeuillage.

Et toujours une fusillade inoffensivecontinuait.

On ne sait quelle eût été l’issue de cebizarre combat s’il se fût prolongé.

Soudain des appels lointains retentirent. Surune route qui serpentait à travers les prairies, des paysans armésde fourches accouraient au bruit. Les amis d’Armand répondirent àleurs cris. C’étaient des sauveurs qui arrivaient.

Ramier les aperçut aussi.

Il eut un geste de rage ; sa vengeance etson secret lui échappaient. Il donna un ordre ; les matelotsrentrèrent dans le navire aérien, qui s’éleva tout à coup, suivantun plan incliné et se perdit bientôt dans les nuages.

Une heure après, les voyageurs, entourés desbraves cultivateurs qui les avaient délivrés, faisaient une entréetriomphale dans le village de La Guerche-sur-l’Aubois, prèsBourges, à dix-huit cents mètres duquel le parachute les avaitdéposés.

Chapitre 19SURPRISES

Le lendemain, après une nuit paisible qui lesreposa de leurs émotions, les voyageurs gagnèrent Bourges, d’où untrain les emporta sur Paris.

Ils éprouvaient une joie débordante, desfredons leur montaient aux lèvres. Ils étaient en France, et lavoix enrouée des employés criant le nom des stations d’arrêtsemblait à leurs oreilles la plus douce des musiques.

Ils étaient dans cet état particulier del’exilé revenant sur le sol natal. À Paris, ce fut bien autrechose. Tandis qu’Armand et sa jeune femme emmenaient Lotia et Maïvadans l’ancien appartement de garçon du journaliste, devenu le« pied-à-terre » du ménage, Robert et Ulysse voulurentabsolument courir, qui à son domicile, qui à l’Observatoire.

Une voiture les emporta tous deux. Elle suivitles boulevards St-Marcel, de Port Royal.

Tous deux rayonnaient, parlaient haut,poussaient des exclamations admiratives, à ce point que leurcocher, qui les observait du coin de l’œil, murmura entre sesdents :

– Mâtin ! voilà des provinciaux quiont bien déjeune.

L’homme attribuait aux vins généreux lagriserie du retour.

À l’Observatoire, Ulysse descendit et Robertcontinua son chemin.

Certes, sous la coupole astronomique, onmarqua quelque surprise de la soudaine réapparition du savant, maisses explications suffirent à faire excuser son absenceinvolontaire. Les documents qu’il rapportait sur la constitution etla nature de l’aéronef, lequel était toujours l’objet de violentescontroverses, lui valurent un véritable triomphe. Il futincontinent prié de rédiger un rapport circonstancié qui seraitsoumis à l’Académie des sciences.

Quelque chose comme la gloire couronnaitl’odyssée de l’astronome.

Or, tandis que le doux rêveur marchait desatisfaction en satisfaction, Robert s’apercevait avec stupeurqu’il était, non seulement oublié, mais encore en état devagabondage.

Chez Brice et Molbec, fabricants d’instrumentsd’optique, on le reçut froidement. Un autre caissier trônait à sonbureau, il était remplacé dans son emploi et dans la confiance deses anciens patrons. Il s’y attendait un peu, d’ailleurs, et en futd’autant moins ému que le diamant d’Osiris lui assurait uneexistence à l’abri du besoin.

Mais à son ancien domicile, ce fut bien autrechose. Comme il franchissait le seuil, la conciergel’arrêta :

– Monsieur, Monsieur, oùallez-vous ?

– Mais chez moi, fit le jeunehomme : ne me reconnaissez-vous pas ?

La bonne femme le dévisagea, et aussitôt elleprit une attitude embarrassée.

– Ah ! bon !… M. RobertLavarède… ah bon !… Vous voilà revenu… on vous croyaitmort ! Dame ! une année sans nouvelles.

– Il n’existait pas de bureau de poste oùj’étais, fit-il. Je vous raconterai cela plus tard. Pour l’instant,il me tarde de revoir mon petit logement…

Il s’engageait dans l’escalier, la conciergele retint encore :

– Ne montez pas. Votre logement estoccupé.

– Occupé ?

– Sans doute. Le propriétaire a attendusix mois. Au bout de ce temps, ne vous voyant pas revenir, il afait enlever le mobilier, qui a été transporté dans ungarde-meuble, et il a loué l’appartement.

L’ancien caissier sans emploi, l’ancienlocataire sans logis écoutait d’un air ahuri.

– Mais alors où sont mesmeubles ?

– Je ne sais pas au juste. Lepropriétaire est en voyage. À son retour, je lui en parlerai, etvous pourrez reprendre ce qui vous appartient, moyennant lepayement des deux termes échus.

Tout abasourdi, Robert salua et revint chezArmand. Chacun s’amusa de la mésaventure qui, en somme, n’avaitaucune gravité. Pendant qu’Aurett hébergerait Mlle Lotiaet Maïva, le jeune homme prendrait une chambre à l’hôtel ouaccepterait l’hospitalité d’Ulysse, lequel, plus heureux que lui,avait retrouvé sa garçonnière en bon état.

Du reste, les jours suivants devaient êtrebien remplis. On allait préparer le double mariage de Robert avecLotia, d’Astéras avec Maïva.

La fille de Yacoub écrivit à son père, afind’obtenir et son consentement et les papiers nécessaires.

Armand se chargea de faire dresser un acte denotoriété pour Maïva qui, vendue toute enfant comme esclave,ignorait le lieu de sa naissance et son véritable nom ; Aurettse préoccuperait des corbeilles de noce.

Quant aux deux fiancés, ils auraientsuffisamment à faire à réunir les pièces nombreuses que la loiexige.

Donc chacun se mit en campagne.

Pour sa part, Robert télégraphia à Ouargla,afin qu’on lui envoyât son acte de naissance ainsi que les actes dedécès de ses père et mère.

Or, au bout de huit jours, il reçut la lettresuivante, qui le plongea dans une stupeur voisine del’abrutissement :

Ouargla, ce 24 octobre 1896.

Monsieur,

Par votre honorée du 16 courant, vous avezbien voulu me prier de vous faire tenir copie des actes de l’ÉtatCivil vous concernant.

À mon grand regret, il m’est impossible dedéférer à ce désir. Il résulte en effet d’instructions émanant desdépartements de l’Intérieur et des Affaires Étrangères que c’étaitpar suite d’une erreur, provoquée au moyen de déclarationsdélictueuses, que la qualité de Français et le nom de RobertLavarède vous avaient été attribués. Il appert d’une notecommuniquée par le gouvernement britannique, à la date du 12février de l’année courante, que vous êtes de nationalitéégyptienne et que votre véritable nom est Thanis.

Veuillez donc vous adresser pour recevoirduplicata des pièces vous concernant aux autorités compétentes.Afin de faciliter vos démarches, je vous autorise à produire laprésente lettre, par laquelle je déclare que toutes les écrituresrelatives à votre état civil ont été annulées sur les registres dela commune d’Ouargla ; la dite déclaration à telles fins quede droit.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma parfaiteconsidération.

L’Officier de l’état civil.

Signé : ILLISIBLE. »

Suivaient les cachets, timbres et estampillede la municipalité d’Ouargla. Cette fois la surprise étaitviolente, irréparable. Armand lui-même, à qui Robert communiquacette lettre étrange, parut embarrassé.

S’adresser aux autorités égyptiennes, il n’yfallait pas songer. C’était indiquer le lieu de la retraite dujeune homme aux Anglais, à qui l’ancien caissier, ayant joué lerôle de Thanis, paraissant vouloir le reprendre, semblerait unpersonnage dangereux.

Il s’exposerait ainsi à une surveillancegênante, peut-être même à l’un de ces guet-apens que la moraleréprouve, mais que la politique absout. Car, il n’y avait pas à s’yméprendre, c’était le gouvernement anglais qui avait dirigé toutcela. Le voyageur se rappelait d’ailleurs les paroles du capitainedu croiseur qui l’avait conduit en Australie.

Et puis, dernière raison, Robert avait étéFrançais et il prétendait le redevenir.

Sur le conseil de son cousin, aidé parcelui-ci, il remua ciel et terre, s’adressant successivement àl’Administration civile et à l’Administration militaire.

Peines inutiles ! la première luirépondit froidement :

– Robert Lavarède ? Rayé de l’étatcivil.

La seconde répliqua :

– Robert Lavarède ? Rayé descadres.

Et un beau soir, lassé, découragé, désespéré,le jeune homme dit à Lotia qui s’attristait autant quelui :

– Je n’ai plus de nom, plus de patrie,Lotia. Le rêve que je caressais s’évanouit. Le bonheur me repousseloin de lui. Il ne m’est plus permis de vous épouser. Maïva etAstéras se marient à la fin de la semaine, et nous, que Thanis mortpoursuit encore de sa vengeance, nous sommes à jamais séparés parla fourberie humaine.

Un sanglot de la fille de Yacoub fut sa seuleréponse.

– Eh ! sapristi, du courage, murmuraArmand, tout désolé devant ce malheur auquel il ne voyait pas deremède. Votre union est retardée soit, mais elle n’est pasimpossible.

– Que veux-tu dire, questionna Robertranimé par une vague espérance ?

– Je veux dire que, pour épouser Lotia,il te faut une nationalité. Eh bien ! puisque la France neveut plus de toi, que l’Égypte est trop dangereuse, on t’en feraune autre.

– Comment ?

– Eh ! si je le savais, ce seraitdéjà fait.

Et prenant les mains des deux fiancés éplorés,il les réunit en disant d’un ton à la fois gouailleur ettendre :

– Mes enfants ! foi de Lavarède, jevous le promets, vous serez consolés. Le bonheur, c’est comme lereste. Quand on le cherche bien, on le trouve… et nous allonschercher !

 

Share