Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et
se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’oeil aux aguets, l’oreille aux
écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses
concurrents, pour deviner le traître. Sourire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi ouvert
ni ami assuré, montrer toujours un visage riant quand le coeur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux,
ni oser être triste !
Il est vraiment plaisant de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et de voir le bien
qu’ils peuvent attendre de leur peine et de leur vie misérable : ce n’est pas le tyran que le peuple
accuse du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui le gouvernent.
Ceux-là, les peuples, les nations, tous à l’envi jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, connaissent
leurs noms, décomptent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille insultes, mille ju-
rons. Toutes les prières, toutes les malédictions sont contre eux. Tous les malheurs, toutes les
pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si l’on fait parfois semblant de leur rendre hom-
mage, dans le même temps on les maudit du fond du coeur et on les tient plus en horreur que des
bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils recueillent de leurs services auprès des gens
qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne s’estimeraient pas encore satisfaits,
ni même à demi consolés de leur souffrance. Même après leur mort, leurs survivants n’ont de cesse
que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation dé-
chirée dans mille livres. Même leurs os sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par la postérité,
comme pour les punir encore aprés leur mort de leur méchante vie.
Apprenons donc ; apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel pour notre honneur ou
pour l’amour de la vertu, mieux encore pour ceux du Dieu tout-puissant, fidèle témoin de nos actes
et juge de nos fautes. Pour moi, je pense — et ne crois pas me tromper-, puisque rien n’est plus
contraire à un Dieu bon et libéral que la tyrannie, qu’il réserve là-bas tout exprès, pour les tyrans
et leurs complices, quelque peine particulière.
