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Jean Diable – Tome II

Jean Diable – Tome II

de Paul Féval (père)

LE PROCÈS CRIMINEL

I – Juge Bamboche.

Il était assis sur son siége, le juge bamboche(puppet-Justice), l’homme le plus gai de Londres ;son siège était une barrique, dont le ventre largement ouvert et chantourné formait un fauteuil commode en même temps que majestueux. Devant lui était sa table : une vieille planche sur deux tréteaux, supportant un effrayant verre de gin. Pour simarre, il avait la jaquette goudronnée des porteurs de charbon ; pour perruque, il portait un paquet d’étoupes qui avait dû servir longtemps de faubert et laver le pont de bien des alléges. Auprès de lui reposaient sa pipe et sa poche à tabac,ainsi que son chapeau muni d’un appendice long et large comme cette queue du castor architecte qui attendrit tous les naturalistes.Cette queue ici n’est pas une truelle, c’est le bouclier qui protège la rude peau d’Hercule charbonnier contre les caresses de son panier trop lourd.

À sa droite, son greffier s’asseyait ; à sa gauche, dans une autre barrique, siégeait l’attorney du roi. Les avocats étaient à leurs bancs, l’accusé sur sa sellette,l’auditoire les pieds dans la boue.

Et tous, juge, attorney, greffier, avocats,jouaient leurs rôles divers avec un imperturbable sérieux. C’était le fun tribunal de Lowlane, le tribunal bamboche, une des plus chères amusettes du petit peuple anglais, qui se délecte éternellement à railler la drôlatique législation qu’éternellement aussi ses hommes d’État proclament la première législation du monde.

Le juge bamboche et l’attorney bamboche, legreffier, les jurés, les témoins, les avocats, tout le funtribunal, autrement nommé Irish court, car Londresimplacable ne perd aucune occasion de jeter à l’Irlande la moquerieou l’injure, avaient pour salle d’audience le bas-bout du cabaretdu Sharper’s, c’est-à-dire l’amphithéâtre même où Thomas Paddock,en son vivant Jean Diable, avait abreuvé aux eaux de sa sciencetoute une jeune génération de filous. Jenny Paddock, la veuve deThomas, était une femme industrieuse, qui faisait des affairesconsidérables et se donnait beaucoup de mal dans le but d’épouserle petit juif qui vendait du tabac de contrebande sous soncomptoir, dès que ce jeune commerçant aurait l’âge. Elle n’avaitqu’une vingtaine d’années de plus que lui, et ces sortes d’unionssont fort communes de l’autre côté de la Manche, même dans legentil peuple, comme s’intitule modestement la hautebourgeoisie. L’ambition de Jenny Paddock était précisément de faireun jour partie du gentil peuple. Pour en arriver là, elleaccomplissait loyalement ses divers devoirs de voleuse, derecéleuse, de fraudeuse et d’empoisonneuse. Elle était en vérité lamère de cette famille de coquins qui encombrait son taudis. Lesmères, en effet, aiment à tenir en lieu sûr les petites économiesde la couvée Jenny Paddock ne laissait jamais un farthing dans lapoche de ses poussins ; tout le fruit de leurs pillagespassait dans son escarcelle ; elle avait déjà quelque part unmillier de livres de revenu qui représentaient la dîme prélevée surun million de forfaits. Il n’était pas dans Londres entier unpique-poche qu’elle n’eût entamé, un crocheteur de serrures qu’ellen’eût écorché, un assassin qu’elle n’eût dépouillé. Titus, délicesdu genre humain, et son père Vespasien, patron d’une industrie plusutile qu’agréable, disaient : L’argent n’a pas d’odeur ;en nos âges où la considération est fille de l’argent, le respectpublic enchérit de beaucoup sur l’opinion de Vespasien et deTitus : l’argent a de l’odeur à la façon des roses dont latige sort du fumier, l’argent sent bon, l’argent porte en soi leplus noble et le plus enivrant de tous les parfums. Jenny Paddockn’avait pas tort, et son entreprise était loin d’être folle. Dufond de son enfer elle appartenait déjà au gentil peuple,puisqu’elle avait de l’argent.

Elle avait du bonheur aussi, à part même laperte qu’elle avait faite de Thomas Paddock qui la rouait de coups.Le tribunal bamboche, ou la cour irlandaise, ayant eu maille àpartir avec son ancien impresario, le maître du Saint-Antoine,derrière Lincoln-Inn-Fields, s’était réfugié chez elle, lui amenantsa clientelle nombreuse et bien choisie, et du même coup le marchéaux témoins, qui suit partout le fun tribunal.Covent-Garden et Drury-Lane, les théâtres de Shakspeare abandonné,auraient bien voulu avoir tous les gentlemens qu’on refusait à laporte du Sharper’s.

Il était neuf heures du soir environ, et lasalle, pleine d’asphyxiantes chaleurs, grognait de joie en suivantl’éternel procès de Jack Simple, qui a volé les dindons de satante. Ce procès légendaire est célèbre chez nos voisins, commechez nous sont populaires les aventures du petit Poucet ou lesmalheurs de Geneviève de Brabant. Jack Simple est le filleul dusquire et le neveu de la vieille Maud, qui parle en versets de laBible. Il aime Suzy la bergère, et Suzy, comme de juste, courtaprès un mauvais sujet. Jack va trouver Peg la sorcière et luidemande un philtre pour forcer l’inclination de Suzy. Peg luidit : Pour composer le philtre, il faut un dindon gras ;et Jack Simple s’introduit nuitamment chez sa tante Maud pour luivoler le roi de sa basse-cour. Peg dévore le dindon et fournit lephiltre ; Jack Simple, l’ayant avalé, veut embrasserSuzy ; il reçoit un coup de poing sur l’œil : celal’étonne et l’afflige ; il va se plaindre à Peg, qui a digéréle dindon et qui lui demande sévèrement s’il a bu le philtre àjeun. Sur sa réponse négative, Peg lui fait un bout de morale surle péché de gourmandise ; son sermon se termine par l’ordreexprès d’apporter un autre dindon. Jack Simple escalade de nouveaul’enclos de la tante Maud. Un second dindon est dévoré par Peg, quifournit un second philtre, et Jack Simple, plein de confiance, etayant eu soin cette fois de le boire avant déjeuner, courtprésenter sa joue à Suzy, qui lui fait un noir sur l’autre œil. Unecolère légitime le transporte, il coupe un brin de bois vert etprodigue à Peg une juste volée. En elle-même, Peg jure de sevenger. L’occasion ne tarde pas à s’offrir ; la tante Maudarrive chez la sorcière pour savoir d’elle le nom du misérable quia volé les deux plus beaux dindons de sa basse-cour. Peg faitbouillir son crâne de vache dans la marmite magique.« Voisine, dit-elle, cette nuit, à la douzième heure, lelarron escaladera le mur de votre basse-cour. »

La vieille Maud, ayant récité en guise depaiement quelques versets appropriés à la circonstance, rentre chezelle et convoque ses voisins. On prépare une forte corde avec unnœud coulant. Pendant cela, Peg, la perfide créature, va trouverJack Simple et lui dit : « J’ai fait bouillir pour toimon crâne de vache ; Suzy te suivra partout comme un chien situ parviens à tordre le cou d’un troisième dindon à l’heure deminuit. »

Hélas ! vous devinez le reste ; maisce qu’il vous est impossible de mesurer, ce sont les joies de latourbe choisie qui encombre le Saint-Antoine ou le Sharper’s à lareprésentation de ces naïves moralités. Quand la vieille Maudreconnaît son neveu dans le larron à demi étranglé, c’est un oraged’allégresse et les murs tremblent.

Or, Jack Simple est amené, la corde au cou,devant le squire, qui prétend n’être que son parrain. Jack Simpleest pour le squire un impôt vivant ; il reçoit du squire cinqschellings au Christmas et cinq schellings à la Saint-Jean, safête ; cela fait une demi-guinée. Le squire, enchantéd’éteindre cette rente, renvoie Jack Simple devant les assises ducomté. Ici commence la procédure macaronique, qui est vieille commela lourde gaieté de l’Angleterre elle-même, mais à laquelle chaquemetteur en scène ajoute de nouveaux détails.

C’est d’abord l’interrogatoire par le coroneren bras de chemise, qui fait sa barbe et chante une chansond’Écosse pendant que l’infortuné Jack répond à ses questions. C’estensuite l’entrée en prison, l’inventaire des poches, et le partagedes pauvres dépouilles entre les porte-clés ; c’est enfinquelque Proserpine de ce noir Tartare qui vient jouer auprès deJack Simple épouvanté le terrible rôle de Madame Putiphar.

Mais la cour de circuit arrive à grand fracas,cette justice ambulante qui fait le tour de l’Angleterre avec sonarmée et les goujats de son armée, avec ses officiers ministériels,ses procureurs de la couronne, ses greffiers, ses employés etjusqu’à ses avocats : véritable compagnie, comme eûtdit Scarron en son Roman comique, troupe complète où leDestin, avocat, défend noblement la veuve et l’orphelin, soutenuepar La Rancune, avoué. Cela vous met une ville en révolution ;l’émoi saisit tout Ragotin et toute Madame Bouvillon. Il y a mêmedes gens passionnés pour la justice qui suivent lecircuit-court à la traîne, de ville en ville, comme lesgamins chez nous accompagnent, de la place d’armes à la caserne,les tambours battant la retraite.

Le jury est constitué : une douzaine debraves gens qui parlent cotons filés, poisson salé et fer fondu. Lechef-justice prend place sur son siège auguste, le sollicitor duroi se couvre, les avocats ajustent leurs perruques et l’auditoireadmire la belle tenue des huissiers qui laissent tomberpériodiquement, même quand personne ne parle, leur fameux motsilence, ainsi prononcé :

– Saïlennn’ce.

L’acte d’accusation où ce malheureux JackSimple est chargé de tous les vices et de tous les crimes, se lit àhaute voix, puis le chef-juge ordonne l’introduction des témoins.Entre Paddy, dont l’orteil passe au travers de sa chaussure, etdont les grands cheveux rouges, hérissés, supportent un tout petitchapeau sans fond et sans bords, au cordon duquel une pipe courteet noire est passée. Paddy marche vite et d’un air troublé ;il jette à l’auditoire des regards sauvages. C’est un Irlandais, ila un succès de haine.

– Je jure que j’ai tout vu. VotreHonneur ! Je jure qu’il a pris la bête ! Je jure quec’est un coquin ! Je jure que c’est un païen ! Il avaitune veste grise trouée au coude, je le jure ! Et la pauvrebête a crié si fort que j’ai eu froid sous les aisselles ! Jejure que je suis d’Ardagh où il n’y a point de menteurs ! Jejure…

Voilà Murphy, encore un Irlandais ! Il atout vu, il jure aussi de la main droite, de la main gauche, desdeux pieds s’il le faut. Oh ! le scélérat maudit ! Ilavait une veste de toile blanche, et il a emporté la bête vivantesous son bras. La bête gloussait tout doucement, malheureusecréature…

À Murdock, maintenant, toujours unIrlandais :

– Mentir est un péché, voshonneurs ! que Dieu bénisse vos petits enfants ! Lemisérable coquin avait une veste noire, aussi vrai qu’il fautpercer la langue de tous les imposteurs avec un fer rouge ! Jejure bien sur mon salut et sur celui de ma femme que le crimineln’était pas à son coup d’essai, car il a su étouffer le malheureuxanimal sans le faire crier… Que j’aille en enfer, mes vrais amis,si je n’ai pas dit la vérité ! Et d’autres Irlandais à lafile : des monceaux de haillons et de parjure ! Pas unedéposition qui ressemble à une autre déposition, mais toutes lesdépositions vraies et affirmées sous les plus terriblesserments.

Le juge bamboche dit :

– Voilà de jolis garçons : un coup àla santé de l’Irlande ! Il avale une effroyable rasade, ettout le monde l’imite. L’huissier lui crie, en essuyant ses lèvreshumides de gin avec l’étoupe de sa perruque :

– Saïlennn’ce,gentlemen !

L’attorney de la couronne se lève comme unressort.

– Milord et messieurs ! s’écrie-t-ilde ce ton furibond que le doux Cicéron dut prendre pour prononcerle quousque tandem ; – depuis assez longtemps uneplaie gangreneuse et contagieuse décime les populations de cettecontrée qui, j’ose le proclamer ici, est la première du mondeentier, tant sous le rapport des institutions morales qu’au pointde vue du système politique ; depuis trop longtemps un malfuneste et dont l’origine, à ce qu’il semble, doit resteréternellement un mystère, ronge le cœur même des libres habitantsde nos campagnes. Si l’on interroge la statistique, scienceéminemment anglaise et que plusieurs bons esprits regardent commedevant remplacer toutes les autres dans un temps donné, on découvreavec une épouvante à laquelle se mêle quelque horreur que dans leseul comté de Middlesex, centre du royaume uni, et par conséquentpivot de l’univers, 772 cas de cette affection morbide se sontdéclarés depuis quarante-trois ans seulement. Loin de diminuer, laproportion augmente, le chiffre des dernières années dépasse de 29p. 100 celui des premières, et nul ne saurait dire, à moins d’êtreprophète, où s’arrêtera cette effrayante progression.

Milord et messieurs, le premier devoir d’unorateur devant un auditoire illustre comme celui qui m’entoure estde ménager ses paroles. Je n’ai pas d’énigme à vous proposer. Jedésignerai loyalement les choses par leur nom, et je dirai sansambages ni frivoles circonlocutions que le mal dont je parle, malprofond, mal qui tend à devenir endémique sur toute l’étendue destrois royaumes, est le vol nocturne des dindons…

Cette chute est toujours la même depuis que lefun-tribunal existe. Voilà près d’un siècle qu’ellesoulève chaque soir la même tempête d’applaudissements. Sur lecontinent, nous n’avons point de succès si durables.

Quand l’huissier a nasillé sonsaïlenn’ce ! et que l’orage est un peu calmé, lesamis de l’attorney viennent lui serrer la main avec émotion. Lesjurés lui font de loin des mamours et le juge lui envoie un baiser.Il reprend son réquisitoire, où il demande justice prompte, sévèreet impitoyable. Il faut couper le mal dans sa racine. LesInstitutes de Gaïus n’y vont pas par quatre chemins, et lesPandectes de l’empereur Justinien sont formelles dans l’espèce. Lechancelier Stair opine pour la mort ; Blakstone, la lampeimmortelle de la jurisprudence anglaise, n’a pas d’autre avis dansses prodigieux Commentaires ; Christian dans sesNotices,Glamorgan dans son Syntagma demandent àgrands cris le dernier supplice. Toutes ces nobles intelligencescomprenaient qu’une médication vigoureuse peut seule arrêter leprogrès de ce déplorable cancer des sociétés modernes. Il esttemps, ajoute l’attorney d’une voix que l’émotion rend chevrotanteet voilée ; il est grand temps ! Les dindons, vous lesavez, milord et messieurs, sont d’origine étrangère et naturaliséschez nous. Au droit étroit se joint le bénéfice supérieur de la loid’hospitalité. Ce sont eux qui vous parlent ici par la voix del’avocat de la couronne, et qui réclament bien plus encore qu’ilsne sollicitent votre protection. Ils vous demandent, et je terminemoi-même par cette question : Voulez-vous, oui ou non, que lafamille des poulets d’Inde continue d’exister dans vosbasses-cours ? ou prétendez-vous la rayer de l’échelle desêtres et la reléguer parmi ces races disparues dont la scienceseule connaît aujourd’hui les noms ? Pour les condamner, dequel crime les accusez-vous ? ont-ils tué ou même voléseulement ? Et à défaut de la mémoire du cœur, n’avez-vous pascelle de l’estomac ? Encore dix ans, la statistique leproclame, le dernier dindon aura péri victime de cette guerresourde et sauvage. Vous avez, pour réduire la question à cetteévidence limpide qui ne laisse pas de prétexte au doute, vous avezà choisir entre les dindons et les voleurs, entre le mal et lebien, entre le crime et l’innocence… Dieu me préserve, milord etmessieurs, d’ajouter une parole ! Le sort de toute une raceest entre vos mains : je vous laisse en tête-à-tête avec votreconscience, et que l’accusé soit pendu !

Rasade générale, tandis que les amis duministère public l’embrassent avec effusion.

Mais l’avocat Bamboche a rangé devant lui unemultitude de papiers crasseux, et empilé à sa droite un monceau debouquins en lambeaux. Il dépose sa pipe, il tourmente sa perruque,il arrange sur son gilet souillé, le lambeau de serviette qui luisert de rabat ; tout en lui annonce ce travail mentalprécurseur d’un foudroyant exorde.

Tout à coup il saisit d’une main noire unbouquin plus gros et plus sordide que les autres.

– Saïlenn’ce ! chantelentement l’huissier.

– Et nous aussi, s’écrie l’avocat quibrandit son bouquin avec transport ; et nous aussi, nous tepossédons, divin Blackstone ! Le soleil luit pour tout lemonde ! Indignes que nous sommes, ta lumière nouséclaire ! Blackstone ! Guillaume Blackstone, épée etflambeau de la Thémis anglaise, nous te possédons, non passeulement dans notre bibliothèque, mais encore dans notre mémoireet dans notre cœur ; nous possédons ton œuvre incomparable,nous la possédons vierge et débarrassée des notes impures de ceChristian que n’a pas craint de citer notre adversaire !…Milord et messieurs, je vous le demande : la bougie la plusbrillante est-elle à l’abri de l’éteignoir ? et de quel usagepeut être une bougie éteinte dans l’obscurité ? L’honorablemagistrat qui nous attaque a pris un éteignoir nomméChristian ; il l’a posé sur Guillaume Blackstone, le flambeau,et il s’écrie : Voyez-vous clair ?

Non, nous ne voyons pas clair, parce que lepropre de l’éteignoir, selon Gottlieb Heineccius, jurisconsulteallemand dont personne ici ne contestera le savoir (autant vaudraitnier le jour même), le propre de l’éteignoir, dis-je, est desupprimer momentanément la lumière. Je demande à l’éloquent avocatdu roi s’il nie le fait ?…

L’attorney hausse les épaules avec dédain.

– Il ne nie pas le fait ! reprend ledéfenseur triomphant. Et je prie tous ceux qui m’écoutent deremarquer une chose : j’ai prononcé le motmomentanément ; pourquoi ? parce que pour faire brillerde nouveau une bougie éteinte, il suffit de la rallumer. C’estélémentaire, mais c’est capital ! Je me fais fort d’enleverl’éteignoir ; je rendrai à notre Blackstone le lustre dont onle dépouille à plaisir, et il suffira d’un seul de ses rayons pourdissiper les ténèbres factices, si j’ose m’exprimer ainsi, au seindesquelles on vient de nous plonger !

Jack Simple, l’accusé bamboche, était icireprésenté par un gros nigaud qui, depuis l’ouverture del’audience, mangeait du pudding aux groseilles en buvant du porternoir. L’avocat, se tournant vers lui au moment où il venaitd’engloutir une bouchée magistrale qui lui gonflait les deuxjoues :

– Pensez-vous, milord et messieurs,reprit-il, que dans un pays libre il soit permis d’arracher à safamille un malheureux enfant sous un prétexte que je qualifieraisde futile, s’il n’était à la fois choquant et odieux ?Pensez-vous qu’il soit licite de changer en deuil la paix d’uncitoyen, de lui enlever le sommeil de ses nuits et l’appétit de sesjours, de remplacer son embonpoint par la maigreur, et par lapâleur le gai coloris des joues de la jeunesse ? Tournez, s’ilvous plait, vous juges, vous jurés, vous auditoire, un regard verscette déplorable victime d’une législation imprudente, et dites-moicombien il faudrait de dindons pour payer une semblabletorture !…

Notre Jack Simple, ayant achevé son pudding,mordit une corde de tabac, et croisa les bras avec quiétude sousles regards de l’assistance.

– Jeunesse ! clama l’avocatimpétueusement, don des dieux immortels, fleur de la vie, trésor dela nature ! amour, but providentiel de l’existence, loisplendide supérieure à toutes les lois portées dans le parlement,supérieure et antérieure, puisque Philémon aima Baucis, etréciproquement, bien avant l’instauration du régimeparlementaire ! Sourires, baisers, danses sur l’herbe, au sondu violon champêtre ! doux accomplissement du précepte :croissez et multipliez, pépinière de l’humanité, préservation dumonde, élixir de vie qui sans cesse remet du sang nouveau dans lesveines épuisées de l’univers ! Trois dindons ! quedis-je, deux dindons seulement, car le troisième orne encore labasse-cour de notre tante, deux dindons ont été sacrifiés surl’autel de l’amour. Voilà le crime ! Que l’attorney du roivienne faire ici serment qu’aucun dindon n’a jamais été immolé à sagourmandise ?

Voulez-vous savoir un fait déplorable ?C’est la superstition qui domine encore nos campagnes. On vientnous parler ici tout uniment d’une sorcière. Je m’adresse auxgentlemen jurés : Pourquoi y a-t-il encore dessorcières ? Que fait le gouvernement pour l’extirpation de lasorcellerie ? La sorcière a mangé les dindons ; c’est lafable de Bertrand et Raton ; mon client a retiré les dindons,non pas du feu, mais de la basse-cour, et la sorcière seule, en aprofité. Pendez la sorcière ! pendez toutes lessorcières ! Faites un peu, un tout petit peu votre devoir demoralisateurs, et il sera temps alors de vanter en termes pompeuxl’excellence de vos institutions morales. Moi, je prétends quec’est vous, gouvernement, qui avez volé les dindons, et que monclient Jack Simple est un martyr !

En fait, milord et messieurs, nous plaidonsnon coupable. Rien ne prouve que deux dindons manquent à la tanteMaud, qui a pris la peine de fonder une secte où il est défendu deprêter serment. La tante Maud est seule de sa secte, comme c’estl’habitude dans notre joyeux pays où il y a autant de sectes qued’exemplaires de la Bible. Les voisins ont vu Jack Simple venirchez sa tante en passant par-dessus le mur. À l’âge de mon client,on traverse les rivières à la nage, plutôt que de chercher le pont.Je ne vois qu’une circonstance coupable, c’est le nœud coulantqu’on lui a mis autour du cou, et je fais mes réserve pour lesdommages-intérêts. En dehors de cela, nous avons dix témoins quidisent le blanc et le noir, le pour et le contre, le chaud et lefroid : ce sont des Irlandais. Un balai !

Sommes-nous arrivés à ce point de risquer lacorde chaque fois que nous rendons nos devoirs à des parents quiont une basse-cour ? Périssent les dindons plutôt que tant deprincipes attaqués dans cette perverse procédure ! Je lesaime, cependant, milord et messieurs, les dindons, mais j’abaissemon appétit devant mon caractère.

En droit, la législation de Lycurgue à Sparteet celle des décemvirs à Rome, la loi hébraïque et ce que noussavons de la jurisprudence brahmane, s’accordent parfaitement avecle corps du droit romain, les codes des peuples du nord, etc.

Silberradt en Allemagne, Loe enAngleterre ; en France, Ferrière et Pothier, s’accordent etoffrent l’exemple d’un admirable ensemble. Le texte : Siquis gallinam… ne peut s’appliquer aux dindons. Il y a dansces deux noms déterminatifs une racine visible : Dindon parlede l’Inde comme Gallina parle des Gaulles. Les dindons n’étaientpas sujets de l’empereur Justinien.

Ici l’avocat fit une pause au milieu desmurmures les plus flatteurs. On but à la ronde, et Jenny Paddockrenouvela sur chaque table la provision de gin. Puis, le défenseurfaisant un tas de ses notes éparpillées et posant bruyamment sur letout le volume maculé des divins commentaires de Blackstone,retroussa ses manches en homme qui va donner un fort coup decollier.

– Messieurs les jurés, reprit-il d’unevoix creuse et changée, j’ai dit. Vous êtes des hommeslibres ; ne soyez point arrêtés par la vaine crainte dedéplaire à la cour. La cour n’est pas plus que vous. Votre verdictva être entre vous et Dieu. D’un côté, il s’agit de deux oiseauxdomestiques que nulle puissance humaine ne peut ressusciter, del’autre se présente une jeune âme chrétienne, un homme, lechef-d’œuvre de la création. Là-bas, sur les bords fleuris de lapetite rivière, au bout de la prairie large et teinte d’un vertprofond, s’élève un modeste cottage. Les grands bœufs qui ruminentdans la prairie n’appartiennent pas à la malheureuse femme en deuilaccoudée à la fenêtre, la tête inclinée et les yeux humides. Elleest pauvre, celle-là, elle n’a qu’un bien ici-bas, c’est son fils.Elle attend ; qui attend-elle ? son époux, non. Sa robeest noire, et le vent agite sur son front le voile des veuves. Sonmari ne reviendra jamais. Elle attend son fils, son uniquetrésor ; son fils qui la soutient, son fils qui la console,son fils qui fait renaître parfois un sourire sous ses larmes…C’est la mère de Jack Simple… Vous avez entre vos mains sa vie ousa mort. Que Dieu éclaire votre raison et souffle en vous samiséricorde !

Il se laissa tomber, suffoqué par son émotion.Ses amis se pressèrent incontinent autour de lui et lui entonnèrentun verre à bière plein de gin, après quoi ils le portèrent entriomphe.

– Accusé ! cria le juge bamboche,avez-vous quelque chose à dire au tribunal ?

Jack Simple se leva lentement et vint à labarre, après avoir étiré ses membres comme un chien paresseux qu’ona brusquement éveillé. Il regarda d’un œil terne le tribunald’abord, puis les jurés, puis l’auditoire. On applaudit tantc’était un superbe idiot !

– J’ai à dire, répondit-il d’un accenttraînant, que, si j’en réchappe, j’arrangerai Peg et la tanteMaud !

– Malheureux ! s’écria l’avocat.

– Toi, répliqua Jack Simple, tu n’esqu’un fainéant ! Ma mère n’a pas de cottage. Elle est à laprison de Bridewell !

– Malheureux !… répéta le défenseuren arrachant l’étoffe de sa perruque.

– Et pour ce qui est des dindons,continua paisiblement Jack Simple, c’est les deux premiers que j’aipris ; avant cela, je ne voulais que des poules… Et ils en ontmenti, s’interrompit-il avec colère, ceux qui disent que j’ai faitcrier les dindons ! pas si bête ! Si vous voulez, je vasvous expliquer comment on emporte ces animaux-là sans les fairecrier…

L’avocat n’avait plus un brin de filasse à saperruque.

C’est l’heure des trépignements et destransports d’allégresse. L’explication de Jack Simple, démolissantl’œuvre de son défenseur, est le cinquième acte de la pièce, qui setermine, bien entendu, par une belle et bonne pendaison. Il fauttoujours un fond lugubre aux gaietés de John Bull. Mais,aujourd’hui, le drame ne devait pas avoir son dénoûmenttragi-comique. L’explication de Jack Simple fut interrompue par ungrand bruit qui se fit du côté de la porte, ouverte et referméeavec fracas. Les spectateurs de bonne foi eurent beau crier :Écoutez ! écoutez ! les hurlements et les bravos quis’élevaient à l’autre extrémité du cabaret couvrirent la voix del’acteur principal qui finit par se retourner, abandonnant sonrôle. Le public, que rien ne retenait plus, s’élança en tumultevers le comptoir qui restait voilé derrière un épais nuage defumée.

Au delà de ce nuage, le tumulte augmentait,dominé par cent voix joyeuses qui criaient en chœur :

– Ned Knob ! le petit Ned et sajolie Molly qui sont venus au Sharper’s en équipage !

Certes, c’était chose rare. Il y avait, eneffet, une voiture de louage qui stationnait à la porte duSharper’s, devant les baraques démolies, servant de dortoir auxbohèmes de la misère londonienne.

Et c’était bien Ned, avec sa maigre figureridée et ses yeux malades, habillé de neuf de la tête aux pieds,chapeau lustré, bottes reluisantes comme deux miroirs, gantsblancs, canne de jonc à penne d’argent doré, Ned, tout petit etpendu au bras de la jolie Molly, barbue et roulant ses yeux ternispar la somnolence de l’ivresse, mais fière sous sa robe de soierouge à falbalas, portant haut son chapeau de paille surmonté d’unpaquet de plumes déjà fanées, et brandissant un superbe parapluiequi semblait pour elle la partie la plus flatteuse de satoilette.

Ned s’arrêta à quelques pas de la porte etprit une pose pour se laisser admirer. L’orgueil est la folie desgrands nègres et des petits hommes : Quand il eut bien joui dela surprise et de l’émerveillement général, au lieu de répondre auxquestions qui se croisaient autour de lui de toutes parts, ilfouilla dans sa poche qui sonna l’or, et jeta sur le comptoir undouble louis de France en disant :

– Un punch pour tout le monde !

Hommes et femmes poussèrent un longhurrah.

– À distance ! cria Ned, tandis queMolly faisait le moulinet avec son beau parapluie. Ne touchez ni àmon drap ni à la soie de milady, s’il vous plaît. Tout cela coûtede l’argent honnêtement gagné. Vous êtes contents de me revoir,c’est tout naturel ; je comprends votre attachement, maisentre nous la familiarité ne serait pas convenable. Nousn’appartenons pas à la même classe sociale.

Il y a malheureusement nombre de coquins enFrance, et par conséquent, sauf certaines différences de mœurs etde physionomie, il peut se trouver à Paris ou ailleurs quelquebouge comparable au Shasper’s de Low-Lane. Figurez-vous cependantles rires et les huées qui accueilleraient chez nous un discourscomme celui de Ned Knob. À Londres, il n’en est pas ainsi. La maniedes castes, des distinctions, des catégories est là si profondémentinvétérée qu’elle pénètre jusque dans les bas-fonds, où la honte, àtout le moins, devrait établir un niveau. Parmi les coquins, commechez les honnêtes gens, toute prétention insolente a chance de sefaire accepter, pourvu qu’elle parle avec accompagnement de monnaieau gousset. La boue de la Cité a, comme le radieux West-End, sanoblesse, son gentry, son public. On se cacha pour rire du petitNed Knob et de la puissante Molly, qui avaient du drap fin et de lasoie sur le dos ; on fit cercle autour d’eux, à distance,comme cela était ordonné, et le juge bamboche, exprimant l’opiniongénérale, dit :

– Nous savons bien que vous êtesau-dessus de nous maître Knob.

Jenny Paddock ajouta, non sans une légèrepointe de moquerie :

– Entrez au parloir, gentleman, avecvotre lady ; mettez la balustrade entre vous et les gens ducommun.

Le petit clerc se tourna vers sa compagne ets’écria, dans la naïveté de sa gloriole :

– Voyez comme on me traites Molly, jevous prie, ma chère enfant ! N’est-il pas flatteur pour unefemme d’avoir un cavalier tel que moi ?

– Donnez un coup à boire, Ned, répliquaMolly. Je consens à être damnée si vous n’êtes pas un gentilhommecomme il faut !

Ned ouvrit la claie branlante qui servait deporte au parloir, et poussa Molly devant lui avec une gravitéprotectrice.

Il s’assit à une table.

– Holà Bab ! cria-t-il en appelantdu geste une des misérables créatures qui servaient d’aide de campà la veuve de Jean Diable ; venez essuyer cette planche avecvotre tablier, ma fille, pour que j’y puisse mettre mes coudes etcauser familièrement avec tous ces vieux compagnons… Voussouvenez-vous, Bab ? Je vous ai fait la cour autrefois, etvous avez fait la renchérie ; voyez ce que vous avez perdu, mafille ; c’est vous qui auriez porté aujourd’hui la robe deMolly sur le corps !

Molly saisit Bab par l’épaule et la secouarudement.

– Un coup à boire ? ordonna-t-elle,ou je te casse en deux, effrontée !

– Voyez ! murmura Ned enchanté. Majolie Molly est jalouse de son homme !

Jenny Paddock était à peu près de la taille deMolly, mais elle avait moins de barbe. Par le fait, toutes lesmalheureuses qui étaient là pouvaient bien envier la haute fortunede Molly, mais la jalousie elle-même était forcée d’avouer queMolly méritait son bonheur. Dans Londres entier, Ned Knob n’auraitpas trouvé à la remplacer. Elle prit des mains de Bab la bouteillede brandy que celle-ci apportait et fourra le goulot dans sabouche. Au carnaval, nous voyons plus d’un Auvergnat déguisé encomtesse, mais pour le ton mâle de la chair, pour l’odeur d’ail etpour la dureté du poil, la jolie Molly aurait rendu des points hautla main. Ned Knob contempla pendant qu’elle s’abreuvait, son coumusculeux et tanné, sortant d’un foulard bleu de ciel noué sur sarobe rouge, sa face bronzée touchant sur les rubans roses de sonchapeau, ses gros yeux de poisson tranchant à la bouteille. Dieupouvait damner ce petit Ned Knob : il avait son paradis sur laterre.

– Comme cela, maître Ned, dit la veuvePaddock qui apportait elle-même les verres sur un plateau, mafoi ! comme cela, vous avez mis dans le blanc !

Ned lui caressa le menton paternellement.

– Votre sexe est créé pour le plaisir etnon pour les affaires, ma jolie Jenny, répondit le petit clerc.L’homme est changeant. Si jamais je répudie Molly, ma femme, jepenserai à vous… Allons ! les enfants, ysommes-nous ?

Les filles et les garçons du comptoir avaientservi le punch qui brûlait de toutes parts dans des terrines,jetant des reflets livides à toutes ces figures de bandits. Lesacteurs de la comédie judiciaire étaient au premier rang autourd’un chaudron plein d’esprit flambant ; avec des femmes et desenfants qui étaient à eux ou à d’autres. Tous emplirent leursverres ; la double santé du gentleman Ned et de sa lady futportée au milieu de clameurs enthousiastes. Puis le gentleman Nedprit un air grave et dit en déposant son verre :

– Mes enfants ! vous devinez bienque, dans la position avantageuse où je me trouve, je ne suis pointvenu ici pour boire votre méchant punch et éternuer la fumée devotre mauvais tabac. Je suis membre d’un club, et je fréquente lescigar-divans d’Oxford street… pas davantage !… mais j’ai unetrentaine de livres à partager entre quelques bons garçons, et j’aipensé à vous, mes camarades… Un hurrah pour moi et la jolieMolly !

On lui donna trois hurrahs au lieu d’un, et ilreprit en s’adressant au juge bamboche :

– Saunie, vieille main, approche ici, jete permets d’entrer dans le parloir.

Saunie, très-sérieusement honoré de ce choix,jeta sa perruque d’étoupe, mit sa pipe dans sa poche et enjamba laclôture. Le gentleman Ned quitta sa table et l’emmena tout au boutde l’enceinte en disant avec emphase :

– Ma femme elle-même ne connaît pas messecrets !

Ceci importait peu à la jolie Molly, quirejeta son chapeau à plumes derrière son dos pour se donner del’air, découvrant ainsi sa titus, hérissée comme une brosse àchasser les araignées. Elle saisit à deux mains sa bouteille auxtrois quarts vide, mit son parapluie entre ses jambes, et se prit àchanter d’une voix de matelot je ne sais quelle lugubre chose.

Le gentleman Ned, les mains dans ses poches,et se haussant sur ses pointes pour lever la tête à la hauteur dumenton de Saunie, demanda tout bas :

– Vieille main, quel est le cours du jourpour les témoins au criminel ?

II – Poulets vierges.

Le wiskey de pommes de terre flambait de touscôtés, mêlant ses âcres parfums à toutes les infâmes odeurs quiviciaient l’atmosphère de cet antre. Jenny Paddock avait repris saplace au comptoir ; les puits avaient leurs sociétés dejoueurs ; quelques fillettes ivres dansaient toutes seules,pâles et hâves, tandis que les enfants poitrinaires toussaient,grouillaient et jouaient dans la boue ; çà et là des ivrognessolitaires fixaient leurs yeux abrutis dans le vide. Un peu plusloin, Paddy l’Irlandais, que rien ne peut guérir de son bavardageenfilait ses jurons gaéliques et ses histoires du pays, quepersonne n’écoutait ; il y avait (infandum), descouples amoureux qui se parlaient tout bas. Et quelle est,Seigneur ! la langue de l’amour au fond de ces insondableségoûts ! D’autres échangeaient à l’écart des coups de poingsilencieux ; d’autres encore dormaient vautrés en travers duchemin. La jolie Molly, semblable au tonneau des Danaïdes, essayaiten vain de s’emplir et portait le diable en terre en poursuivant sachanson sinistre.

Il y avait longtemps qu’on ne s’était si biendiverti au Sharper’s !

– La joyeuse Angleterre pourtoujours ! dit le gentleman Ned qui regardait ce tableau avecattendrissement. Je reviens de France, et j’avais besoin de meréchauffer le cœur !

– Oui, oui, répondit Saunie, le jugebamboche ; il n’y a que Londres encore pour se divertirhonnêtement entre camarades… Avez-vous vu les vieilles mains deParis, maître Ned ?

Le petit clerc haussa les épaules avec unsouverain mépris.

– La misère ! murmura-t-il. Lapolice a droit de se promener partout.

Saunie ouvrit de grands yeux étonnés, comme sion lui eût parlé de quelque barbare coutume de l’empirechinois.

– La police, partout ! répéta-t-il.Mais comment font les camarades ?

– La misère ! répéta Ned à son tour.Les Français ne sont pas des hommes, tu sais bien. J’en ai boxéquatre à moi tout seul, sans lâcher le parapluie de ma jolie Mollyque j’avais sous le bras… Et Molly avait la tête au-dessus de tousleur soldats… La misère !… Leur vin est plus faible que notrepetite ale, leur brandy est pâle comme l’eau de la Tamise, leurviande ne saigne pas sur la table ; vous croisez cent hommesdans les rues sans voir une seule joue gonflée par une bonnechique, et quand ma douce Molly allumait sa pipe dans leurstavernes, toutes leurs femelles de singe riaient en se bouchant lenez… La misère !… si une fois Londres était bien connu sur lecontinent, il ne resterait pas un seul Parisien dans Paris !Mais nous ne sommes pas ici pour causer, vieille main, – Si le prixdes témoins ne me convient pas, il me faut le temps d’allerjusqu’au spirit shop d’Inner-Temple.

– Auriez-vous bien le coeur de prendrevos témoins dans Inner-Temple, maître Ned ? se récria Saunie.Les affaires ne vont pas ici, et nous avons besoin de gagner notrevie. Il y a témoins, et témoins, vous savez ?

– Il me les faut premier choix ;c’est une grande machine. Et je peux bien vous dire que ça seraittant pis pour celui qui nous tromperait.

– Pour qui travaillez-vous maintenant,maître Ned ?

Le petit clerc tourna vers lui son œilclignotant et goguenard.

– Si on te le demande, vieille-main,répliqua-t-il, je te charge expressément de répondre que tu n’ensais rien.

– Cela suffit, cela suffit,M. Knob ! grommela le juge bamboche. Chacun a sesaffaires. C’était seulement pour avoir des nouvelles Noll Green,notre boxeur, et de l’avaleur d’ale, Dick de Lobacher, qui sontpour sûr là-dedans.

Ned baissa les yeux, et les rides de son frontse creusèrent.

– Ils sont fixés en France tous deux,murmura-t-il.

– On ne les a pas revus depuis les deuxcoups de sifflet, reprit Saunie ; vous savez, le soir où vousnous lisiez ici même l’histoire de Jean Diable le Quaker… Tout demême Gregory Temple a été noyé du coup !

Le petit clerc sembla secouer unepréoccupation importune et dit brusquement :

– Tout cela est vieux comme Hérode, monhomme ! Jean Diable est loin… Dick et Noll aussi ;Gregory Temple vivait avant le déluge. Il n’y a ici que moi, quisuis devenu un gentleman et qui veux être bien servi parce que jepaie comptant.

Que je travaille pour autrui ou que je soismaître dans la boutique, cela ne te regarde point… As-tu destémoins, oui ou non ?

– Oui, pardieu ! s’écria Saunie.Plutôt dix que cinq, et plutôt cent que dix. Mais vous avez étédans la partie, maître Ned, et vous savez…

– Je sais que tu marchandes comme unmaquignon, l’ami ! Dis ton prix : j’accepterai ou jerefuserai.

– Dites plutôt le vôtre, maître Ned,repartit le juge bamboche ; il y a témoins et témoins… Pour leHundred, on en trouve à six shellings, c’est évident… etpour un procès civil à la cour des plaids-communs, je me chargeraisbien de vous en fournir six à une livre la pièce, des Irlandaiss’entend ; deux livres s’il vous faut des Écossais ;quatre livres si vous exigez de vrais Anglais… Mais aucriminel… ! vous comprenez pourtant bien cela, maître Ned, onn’aime pas, à montrer le coin de sa bouche devant le shérif.

– Il s’agit des assises, interrompitl’ancien clerc.

– Seigneur Dieu ! se récria Saunie.Et vous avez parlé de trente livres pour une demi-douzaine !Si le vieux Peter-Duck d’Inner-Temple les fournit à Votre Honneur àce taux-là, je crois que vous ferez bien de toper… Les assises,Seigneur Dieu !

Le gentleman Ned sourit parce qu’on lui avaitdit : Votre Honneur.

Mais ce fut tout. Sous sa vanité d’enfant il yavait une habileté vraie. Celui qui l’avait choisi savait ce qu’ilfaisait et jugeait les hommes d’un coup d’œil. Ned ne mentait pasquand il disait que Molly elle-même ne connaissait pas sonsecret.

– Mon vieux Saunie, reprit-il, pourtrente livres j’emmènerais au tribunal toute l’aimable société quinous entoure, avec Jenny Paddock par-dessus le marché, quoiqu’ellesoit riche comme Crésus. Jenny coûtait trois schellings, quandj’étais employé à l’office de M. Wood, et son témoignagevalait celui de trois hommes parce que les juges s’amusaient à lamesurer. Une fois elle enleva un juré qui avait une montre desoixante livres… Combien demandes-tu par tête de ton bétail pourtémoigner devant les assises ?

– Quel genre d’affaire ?

– Une affaire grave.

– Un vol ?

– Un meurtre.

Saunie secoua la tête d’un air sérieusementembarrassé.

– Il faut pour cela desmaiden-chicken, dit-il.

Les maiden-chickens (poulets vierges)sont précisément l’opposé, des old-hands ou vieillesmains. On appelle ainsi dans la langue savante des voleurs deLondres les rares praticiens qui n’ont jamais eu maille à partiravec la justice, et dont par conséquent la personne et le nom sontinconnus aux gens des tribunaux. Ces maiden-chickens sontde placement facile dans toutes les foires aux faux témoins.

Nous pensons bien que nul n’est sans connaîtrel’étrange prospérité dont jouit pendant longtemps en Angleterrecette industrie de faux témoignage, qui, du reste, est bien loind’avoir dit son dernier mot à l’instant où nous écrivons ces pages.Dans le procès civil des frères Gartner contre la maison Hodgson,Mary-Bury et Hodgson (1821), l’appel au banc du roi révéla cettecirconstance que les solicitors des frères Gartner avaient reçu 673livres sterling pour frais de témoignages ; 673livres font 16,825 fr. argent de France. Nous livrons le fait sanscommentaires, en ajoutant qu’à Londres personne ne fut surpris.Dans les années qui suivirent, la justice mit la main sur plusieurscentaines de faux témoins. Mais les forêts qu’on élague ne s’enportent pas plus mal, et la classe intéressante des libresévidences, comme ils s’intitulent eux-mêmes, a continué deflorir tout doucement.

– Eh bien ! ami Saunie, répliqua lepetit clerc, tu nous donneras trois couples de tes poulets-vierges.Dis seulement combien la paire.

Le juge bamboche sembla réfléchir.

– L’accusé est-il une vieille-main ?demanda-t-il après un long silence.

Non ; l’accusé est lui-même tout ce qu’ily a de plus maiden-chicken.

– Alors il a tué parimprudence ?

– Non… par prudence.

– À la suite d’une rixe,peut-être ?

– Non ; de parfait sang-froid.

– Pour voler ?

– Il n’a rien volé.

– Parce qu’il n’a pas pu ?

– Parce qu’il n’a pas voulu.

– Alors pourquoi le meurtre ?

– Une fantaisie peut-être, amiSaunie ; nous n’avons pas à traiter cette question-là tousdeux.

– Monsieur Knob, répliqua le jugebamboche avec une fermeté calme et sérieuse, car en ce momentc’était purement un commerçant traitant une affaire d’importance,je n’ai pas à vous apprendre que mes questions sont de strictenécessité.

– C’est pourquoi j’y réponds avecconcision et précision, ami Saunie.

– Le prix de nos témoins est régléd’après le danger qu’ils courent.

– C’est trop juste.

– Et il y a de telles circonstances où ledanger est si grand que, pour argent ni pour or, nos témoins nevoudraient s’y exposer.

– Je conçois cela.

Ici le petit clerc éleva la voix.

– Ne vous ennuyez pas, Molly, monamour ! cria-t-il. Nous serons à temps pour la seconde entréedu théâtre Olympique, et nous y passerons le restant de notresoirée.

La jolie Molly ne s’ennuyait pas ; elleavait glissé au bas de son siége et ronflait sous la table.

– L’accident est-il récent ? demandaSaunie.

– Mois de février.

– Peste ! c’est d’hier !… Quandil y a des années, les témoins sont plus à l’aise… L’affairen’a-t-elle pas fait du bruit ?

– Énormément.

– Fâcheux ! Les circonstances de cescauses trop célèbres sont tellement connues !… Que viendraientfaire par exemple nos hommes dans une affaire comme celle de MadameBartolozzi ?

Ned sourit et secoua son jabot avec un gestede comédie.

– Alors, vieille-main, tu reculerais s’ils’agissait précisément de l’affaire Bartolozzi ?

– Est-ce que Tom Brown est arrêté ?demanda Saunie vivement.

Ned Knob ne répondit pas.

– Porter témoignage en faveur de TomBrown, continua Saunie avec agitation, ce serait fourrer sa têtedans le nœud coulant.

– Tom Brown est-il donc unpoulet-vierge ? demanda le petit clerc d’un ton moqueur ;je t’ai dit…

– Bien ! bien ! gronda le jugebamboche ; vous avez dit ce que vous avez voulu, maître Ned…,mais vous ne feriez pas serment sur votre pouce que votre maîtren’a pas nom Jean Diable.

Le petit clerc le regardait en face, et sesyeux brillaient étrangement derrière leurs paupières malades.

– Vieille main, prononça-t-il à voixbasse, mais d’un ton pénétrant, elle coûtera cher à filer la cordequi pendra Tom Brown. Quand Tom Brown sera en prison, il nes’adressera ni à toi ni à moi… Tom Brown n’est pas en prison… Et nebaisse pas les yeux : oserais-tu me marchander si je venais aunom de Tom Brown ?

À son tour, Saunie garda le silence. Sur sonvisage, qui naguère exprimait l’effronterie et la bonne humeur, ily avait maintenant de l’effroi.

Il murmura au bout de quelquessecondes :

– Dick et Noll reviendront-ils ?

– Jamais, répondit le petit clerc dont lagrimaçante figure avait pris aussi une sombre expression.

Puis, pendant que Saunie hésitait encore, ilajouta :

– L’homme, il ne s’agit pas de JeanDiable, et il ne s’agit pas non plus de se compromettre en essayantde sauver un malheureux malgré les juges du roi. C’est tout lecontraire ; nous voulons prêter la main au tribunal, qui esten peine, et lui donner les moyens de condamner l’homme qui aétranglé Constance Bartolozzi.

Saunie le regarda stupéfait.

– Alors ce sont des témoins à chargequ’il vous faut, maître Knob ?

– Précisément… et des bons !

– Je veux que Dieu me punisse si j’aijamais fait pareil métier ! s’écria Saunie.

– Il y a commencement à tout,vieille-main. Dites votre prix ?

– Mais nos gaillardsvoudront-ils ?…

– Nous le saurons en le leurdemandant : votre prix ?

Le juge bamboche hésitait de plus en plus.

– C’est une histoire à se faire donner uncoup de couteau dans le dos, le soir, en rentrant se coucher !grommela-t-il.

– Tu m’en as fait dire bien long pour merefuser, l’homme ! prononça sèchement le petit clerc. Si tu aspeur des coups de couteau, je t’engage à réfléchir.

La menace n’était même pas déguisée, et certesce n’était pas à lui-même que Ned Knob, ce pauvre enfant si frêle,faisait allusion quand il parlait de violence.

– Celui qu’il faut faire condamnerappartient-il à la grande famille ? demanda encore Saunie,comme s’il eût cherché un moyen d’échapper à une nécessitéterrible.

On sait en effet que l’association généraledes malfaiteurs de Londres, connue sous ce nom, la grande famille,avait une organisation très-puissante et des lois que nul nepouvait enfreindre sans danger.

Mais Ned répondit péremptoirement.

– Il n’appartient pas à la grandefamille.

– Est-il venu quelquefois parminous ?

– En ennemi peut-être car il a faitpartie du bureau de Scotland-Yard.

– Et le connaissons-nous ?

– Comme le lièvre connaît le lévrier.

Saunie courba la tête. Il était vaincu.

– Vous me donnerez vos trente guinées,maître Ned, dit-il, et vous vous servirez de mon monde. J’ai cinqgarçons et une femme, tous dans les conditions qu’il faut pourfaire l’état, et n’ayant jamais reçu sommation de la justice. S’ily a une déposition difficile, voici l’homme.

Il pointait du doigt l’acteur qui venait dejouer le personnage de Jack Simple. L’avocat Bamboche aussi auraitété bien précieux, mais il revenait de Sidney en directe ligne.

– Holà ! Jenny Paddock, mamignonne ! s’écria Ned ; faites allumer un bon feu dansvotre chambre, pour chasser le mauvais air. Je vous la loue unschelling par heure, et je vous la rendrai quand il sera temps devous coucher. Nous avons des affaires à traiter pour le prochainmarché aux moutons. Que l’on monte du rhum, qualité des lords, dusucre blanc, des citrons et de la canelle ; je n’aime pas lepunch des petites gens !… et que, sous aucun prétexte,personne ne vienne nous déranger !… Si ma Molly chéries’éveille, donnez-lui à boire… Qui m’aime me suive !

Il traversa le cabaret en carrant de son mieuxsa pauvre poitrine étroite, et gagna la porte de l’appartementprivé de la veuve, située derrière le comptoir. Saunie fit l’appelde son troupeau, et le suivit tête basse.

Dans la salle commune du Sharper’s, quelquesregards mornes épièrent ce mouvement. Mais l’eau-de-vie de pommesde terre agissait, aidant l’asphyxie, et toutes les têtes étaientde plomb.

L’instant d’après, en face d’un feu dehouille, qui s’allumait lançant ses spirales de fumée opaque etgrise, Ned Knob était installé dans le propre fauteuil de JennyPaddock, au-devant d’un lit garni de serge olive et gardé par unefoule de saints irlandais, sombres dans leur cadre de cuivre.Vis-à-vis de lui, sur des escabelles, se rangeaient les soldats deSaunie et Saunie lui-même, un peu regaillardi par la flamme d’unpunch qu’il remuait avec une cuiller de fer. L’ancien clerc tenaità la main un papier contenant la liste du troupeau.

– Mes enfants, commença-t-il de ce tonimportant qui lui allait si bien, voici la première fois qu’il vousarrive de coopérer à un travail utile ; au lieu d’ouvrir unefausse voie à la justice, qui se tromperait bien sans vous, vousallez aujourd’hui venir en aide à la société dans l’embarras. Vousn’ignorez pas que je suis versé dans l’étude des lois. N’ayez doncaucune crainte ; nous marchons sur un terrain solide, et, endehors du prix convenu, je récompenserai chacun de vous selon sesmérites.

Ce dernier membre de phrase rasséréna tous lesvisages, que l’idée de travailler pour la justice avait visiblementrembrunis.

– Nous disons, reprit Ned en consultantsa liste, que cette chère enfant s’appelle Jeanie, ce gros réjouiSam, ce grand jaune William : ce n’est pas assez d’un car, surtrois Anglais, le proverbe dit qu’il y a toujours deux Will et unJohn ; le voici notre John ! Nous avons ensuite Toby etNumph ; c’est très-bien. Voilà l’histoire : vous ne savezpas le nom du gentleman, comprenez-vous ?

– C’est votre leçon, intercala Saunie.Tachez d’écouter, mes brebis.

– Nous y sommes, dit miss ou mistressJeanie, qui tendit son verre au punch brûlant.

Et Saunie, le berger, ajouta :

– Excepté Numph, ils sont tous d’uneremarquable intelligence.

– Tout va donc au mieux, poursuivitNed : vous ne savez pas le nom du gentleman et vous ignorez cequ’il a fait. Vous êtes témoins à charge. Vous allez me demanderalors : Que dirons-nous si nous ne savons rien ? Je vaisvous l’apprendre : Le 3 février de la présente année, un crimea été commis dans une confortable maison de Regent street portantle n° 19. La police et la justice connaissent parfaitement lecoupable, mais elles ne peuvent le condamner faute de preuves.

» Vous qui ne connaissez rien, vousfournirez les preuves. Vous direz : j’ai vu ceci, j’ai vucela ; des choses innocentes en elle-même pour la plupart. Lajustice tirera les conséquences. On vous montrera un accusé, vousdirez : C’est lui ; comprenez-vous ? non pas lui quia commis le crime, vous l’ignorez ; mais lui que j’ai vupasser tel jour, à telle heure, en tel endroit, lui qui a laissééchapper telle parole, lui qui a égaré telle pièce, lui qui amanifesté tel trouble… Vous êtes ici, mes petits enfants, vis-à-visd’une personne qui a professé l’état, et qui était chargéeprécisément de cette partie chez un des solicitors les plusemployés du Strand. Ah ! ah ! nous en avons monté descomédies dans le temps, aux plaids-communs ! et je réponds quec’était coupé dans le fil ! Miss Jeanie, mon bijou, ouvrez vosdeux oreilles : je vais commencer par vous, afin de fairehonneur au beau sexe.

Jeanie Bird, une fillette maigre et pâle, auvisage doux, aux yeux déjà entamés par le gin, déposa son verre etprit l’attitude de l’enfant qui écoute son maître d’école.

– Très-bien, dit l’ancien clerc. Dans lapièce, vous êtes marqueuse de linge fin et vous lisez tous lesimprimés à un sou qui se crient dans la rue. C’est del’ouvrage ! Au mois de janvier dernier, on vous donna àmarquer, chez votre entrepreneuse, une douzaine de mouchoirs enbatiste, R. T., pour laquelle tâche vous reçûtes un schellinget six pence. Voilà tout… et faites bien attention, mes bonnesgens, que vous avez à apprendre par cœur mes paroles sans en rienretrancher, sans y rien ajouter… C’est du Shakspeare,morbleu ! Si vous changiez un mot, vous seriez lapidés !…Miss Jeanie, mon trésor, vous voilà donc avec votre schelling etvos six pence, ne songeant plus guère à la douzaine de mouchoirs,quand au mois de février vous achetez pour un penny les aventuresde Jean Diable le Quaker, livre très-bien fait ethautement historique. Vous y trouvez, entre autres choses,l’assassinat de la chanteuse Bartolozzi, et cette circonstance quele meurtrier a laissé sous le lit son mouchoir de batiste marquéR. T. taché d’une goutelette de sang… Parbleu ! il y adix mille gentlemen et ladies à Londres qui marquent R. T.,mais sait-on pourquoi certaines choses vous frappent ? LaProvidence est quelque part. Vous restez tourmentée et vouscherchez à savoir où le mouchoir de batiste est déposé. Il estdéposé à la boutique de Scotland-Yard. Vous y courez ; on vousmontre le mouchoir ; c’est un de ceux que vous avez marqués.Vous le dites, à qui ? à Gregory Temple lui-même. Celui-là nereviendra pas de Paris pour vous démentir. Et souvenez-vous bien dececi : Gregory Temple vous fait promettre sous serment degarder le silence jusqu’au jour où la justice vous interrogera.Est-ce entendu ?

– C’est entendu, répondit Jeanie.

– On vous donnera une seconde répétition,une troisième, si vous voulez.

– Au punch, je veux bien, mais j’aiquelque chose à dire.

– Dites ! prononça magistralement lepetit clerc.

– Si on me demande le nom et l’adresse del’entrepreneuse ?

– J’aime les natures intelligentes !s’écria Ned ; venez m’embrasser maiden-chicken del’amour ! Votre observation dénote un grand sens…

– Je vous dis, interrompit Saunie, pourdes poulets-vierges, ils sont étonnants ! Excepté le pauvreNumph, ils vendraient tous leur père et leur mère !

– Ma belle petite, reprit Ned, nous avonsréponse à tout, et ce que nous faisons ici est le résultat d’uncalcul établi avec soin. Si l’on vous demande le nom et l’adressede l’entrepreneuse de broderies, vous direz hardiment :Mistress Spencer, Haymarket, 13.

– Et si l’on vérifie ?

– Mistress Spencer est morte à la fin dumois de mars.

Parmi les poulets-vierges, il y eut unmouvement approbateur, et Saunie lui-même ne put s’empêcher desourire en artiste satisfait.

– Voyons, Numph ! s’écria le petitclerc ; tu es le moins fort, à ce qu’il paraît… Tu feraispourtant bien une commission pour un schelling, n’est-cepas ?

– Oh ! oui, Votre Honneur, réponditNumph, si ce n’était pas trop loin.

Numph était un bon Gallois à la figurecandide, mais brutale, portant les cheveux à la mode de Kaërbran,qui ressemble à la coiffure de nos paysans du Finistère. Ned luifit un signe de tête tout amical et poursuivit :

– Attention ! Tu es donc uncommissionnaire gagnant ta vie à porter ceci et cela. Le 3 févrierdernier, un gentleman t’aborda et te mit un schelling dans la mainavec une lettre adressée à Madame Constance Bartolozzi, Regentstreet, 19. Il y avait une réponse. Tu fis ton devoir et tu revinsdire au gentleman : Pas de réponse. Le gentleman devint toutblême et marmotta une malédiction. Voilà.

– J’en pourrais dire plus long, protestaNumph humilié.

– C’est juste ce qu’il faut… Maintenant,à la différence de notre Jeanie, qui n’a à reconnaître que lemouchoir, quand on fera lever l’accusé en disant : « Lereconnaissez-vous ? » tu répondras : « Je lereconnais ; c’est le gentleman qui m’a donné le schelling etla lettre… » Te charges-tu de ce rôle ?

– Parbleu ! gronda Numph, je ne suispas plus bête qu’un autre ; et j’étais le coq chez nous. Jepeux faire mieux.

– Cela te regarde, l’ami ; un mot deplus et tu passes à la cour du circuit comme faux témoin. Tu esjeune, et l’on revient parfois de la Nouvelle Galles-du-Sud.Médite !

– On va lui siffler sa note, dit Saunie.Prenez Sam maintenant, maître Ned, s’il vous en faut un bon.

Sam était le Jack Simple de la courirlandaise. Maître Ned déclara qu’il le gardait pour le dessert etappela Will.

– Toi, l’ami, dit-il, tu es un Anglais nédans l’Ulster, paresseux comme une couleuvre et hardi menteur deton état : nous allons te servir. Tu te promènestoujours ; tu te promenais ce jour-là, le 4 ou le 5 février,tu ne pourrais pas dire au juste, au parc Saint-James, et turegardais la neige qui allait fondant sur les toits du château. Ungroupe se forma autour d’un jeune homme qui venait de tomber sansconnaissance. On te demande même si tu n’étais point chirurgien parhasard, afin de saigner ce malheureux qui tenait à la main unnuméro du Morning Post racontant la mort subite de lasignora Bartolozzi… Quand on fera lever l’accusé, tu diras :« Ma foi ! celui-là ressemble au jeune homme ; maisil faudrait être bien sûr pour prononcer une parole qui serait lamort d’un chrétien… Le jeune homme avait un costume d’hiver… et ilétait plus pâle que ce gentleman… Je ne puis rien dire, sinonqu’ils se ressemblent. »

– Voilà un damné petit coquin !grommela Saunie.

– Hein, bonhomme ! fit l’ancienclerc, qui passa ses pouces dans les entournures de son gilet, jecrois que ça a du style.

Les poulets-vierges le regardaient désormaisavec une respectueuse admiration.

– À toi, Toby, reprit-il ; tu m’asl’air d’un gaillard résolu et sachant ton monde. Tu ferais un agentde police au besoin. D’où es-tu ?

– De Douvres.

– Alors, tu sais baragouinerfrançais ?

– Assez bien.

– Parfait ! Tu viens de France, oùtu étais détectif surnuméraire aux ordres et aux frais d’un certainJames Davy, commissaire adjoint à Scotland-Yard, et âme damnée del’ancien intendant supérieur, Gregory Temple… Prends des notes, monami Will, ça commence à se compliquer… Les chiens savent le gibierqu’ils chassent, et sont en cela plus avancés que les détectifssubalternes. Tu étais à Paris pour trouver la piste d’un quidamdont tu ignorais le vrai nom, et qui avait trompé la surveillancede la police anglaise en volant la propre carte de ce James Davy,carte dont il se servait à l’étranger comme d’un excellentpasse-port. Elle avait été visée au foreign-office… Tu perds tontemps à Paris ; tu as beau fouiller la ville de fond encomble, le faux James Davy est introuvable. Un jour enfin, et deguerre lasse, tu veux revenir à Londres. Tu te rencontres auxmessageries avec un Anglais retenant comme toi sa place pourLondres. On lui demande son passe-port ; il fournit la cartede James Davy. Bonne affaire ! Tu t’embarques avec lui dans ladiligence, puis sur le paquebot, et, en arrivant à Douvres, il tefile dans la manche… As-tu saisi, Toby ?

– J’ai saisi ; mais ma carted’agent ?

– Tu en auras une au nom de JamesDavy.

– Et si l’on me confronte avec les gensde Scotland-Yard ?

– Voilà le beau ! s’écria Ned.Écoute cela, Saunie, vieille-main ! Le faux William Davy estlui-même un homme de Scotland-Yard ; par conséquent, pour lechasser, il fallait un limier dont le museau fût inconnu à lamaison. S’il y avait eu au monde un gaillard plus étranger que toià l’armée dont Gregory Temple était le général, le vrai James Davyl’aurait choisi à ta place. Tu répondras cela, Toby.

– Démon d’enfant ! gronda le jugebamboche.

– Tu trouves donc décidément que nousavons du talent vieille-main ?

– Et faudra-t-il reconnaîtrel’accusé ? demanda Toby.

– En plein… Tu lui gardes rancune,puisqu’il s’est moqué de toi à Douvres, quand tu croyais le tenir.Tu te vengeras en répondant : J’avais mis son signalement dansma tête ; c’est lui ! c’est l’homme qui avait la carte deJames Davy !… Et à présent un coup à boire, enfants !comme dit ma jolie Molly… Pourquoi n’ont-ils pas une bouteille pourchaque pupitre, à la chambre des communes ? Ouvre l’oreille,John, vieux frère : tu peux être un poulet-vierge puisquenotre ami Saunie l’affirme, mais tu as plutôt l’air d’un coq decinq ans, bon à mettre au pot pour allonger la soupe. Eh !eh ! ça ne te fait pas rire ? Tu portes le deuil de tesécus !… L’affaire des hiboux, c’est de voleter la nuit, lelong des vieux murs. Le 4 février, à deux heures du matin, tufaisais les cent pas dans le Quadrant, au bout de Régent street, ensongeant à la cherté du gin et au malheur des temps. Les arcadesétaient désertes et tu écoutais le piano du Grand-Salon, où lesjeunes squires campagnards venaient boire du Sherry en regardantvalser les Françaises. Tout à coup un homme passa près de toi encourant et te choqua l’épaule, bien qu’il y eût, Dieu merci !de la place où circuler dans la galerie. Cet homme allait de droiteet de gauche ; il chancelait en courant comme s’il eût étéivre. Tu le vis tomber, puis se relever, et tu aperçus un papier àla place de sa chute. Tu l’appelas : Eh ! l’homme !mais ta voix sembla l’effrayer ; ce fut pour lui comme un coupd’éperon lancé dans le ventre d’un cheval fatigué. Il prit unnouvel élan et disparut en tournant le rond du Quadrant. Turamassas le papier, qui était une reconnaissance ou obligation demille livres, signée par Fanny Thompson, la comédienne, au profitde sa camarade Constance Bartolozzi.

Un grand silence régnait dans la chambre deJenny Paddock, où les bruits du cabaret voisin parvenaient comme unlarge murmure. Saunie et son troupeau écoutaient maintenant dansune sombre immobilité.

– Prends des notes, ami John,s’interrompit Ned Knob. Tu as un beau rôle, et ta déposition seramise tout au long dans les journaux. Comme tu es un fort honnêtegarçon, malgré ta mine funèbre, et que d’ailleurs une obligationentre mains tierces ne peut absolument pas servir, tu te rendis lelendemain matin chez madame Bartolozzi, pour lui rendre son titremoyennant une honorable récompense. Madame Bartolozzi était mortecette nuit-là même. Tu plaignis son malheureux sort, et l’idée tevint de chercher Fanny Thompson, car, de ce côté, la récompensedevait être bien plus forte. Le fils de Fanny Thompson étant lesecrétaire et l’ami de l’intendant supérieur de la police, tucourus au bureau de Scotland-Yard et tu demandas Richard Thompson.Richard Thompson était absent ; tu l’attendis, il ne vintpas ; tu revins le lendemain, et tu attendis encore :point de Richard Thompson ! alors, tu pris l’almanach deLondres, et tu vis que Fanny Thompson, retirée du théâtre, vivait àla campagne, dans le comté de Surrey. En quelques heures, un cochepublic te mit à sa porte. La maison te parut avoir un singulieraspect. La venue d’un étranger y sembla produire une sorte detrouble et même d’effroi. Le fils de la comédienne étaitabsent ; personne ne put ou ne voulut dire où l’on pourrait letrouver. Quant à Fanny Thompson elle-même, on ne pouvait la voirpour cause de maladie. Tu insistas ; elle vint enfin. Onn’avait point menti : elle était malade. Quand elle vitl’obligation entre tes mains, elle s’appuya, au mur pour ne pointtomber à la renverse, et elle dit : Malheureux !malheureux enfant ! Elle prit la reconnaissance,cependant, et te donna cinq guinées en te recommandant le silence…Ami John, es-tu de force à te charger de cela ?

– Je suis de force, répondit John. Meconfrontera-t-on avec Fanny Thompson ?

– Fanny Thompson joue la comédie, à cetteheure, au théâtre de New-York.

– Et faudra-t-il reconnaîtrel’accusé !

– Il n’est pas besoin, tu ne l’as vuqu’en passant et dans l’ombre… Tu diras, et cela mettra sur tadéposition un cachet de sévère véracité : Je me refuse àaffirmer que l’accusé soit l’homme qui a perdu l’obligation sousles arcades du Quadrant.

– Pardieu ! murmura Saunie, vous enavez assez sans cela, M. Knob… Et pourtant, s’il n’y a pas untémoin ab oculis, le jury peut encore faire dessiennes.

– Voyons donc le maître coq de votrebasse-cour, vieille-main ! répliqua le petit clerc avec sonvaniteux sourire. Vous me donnez ce Sam pour un gaillard depremière force ?

– Il n’y a plus que lui pour jouer JackSimple dans toute la Cité ! répliqua Saunie.

– Jack Simple est un joli emploi,vieille-main, mais nous avons mieux… Regardez-nous en face, Sam…Voulez-vous faire votre réputation d’un seul coup et gagner vingtguinées ?

Il y eut un murmure parmi les autrespoulets-vierges. Les yeux de Sam brillèrent.

– Soyez tranquilles, mes petits, dit Ned.Tout le monde aura lieu d’être content. Nous savons récompenser lemérite.

Sam était un tout jeune homme, presque unenfant. Sa figure portait encore en ce moment les traces despeintures et du grimage, pour employer un mot de coulissesqui n’a point d’équivalent à l’académie, dont il avait couvert sestraits pour les approprier au type reçu de Jack Simple. Par nature,Sam était tout l’opposé de ce type rond, lourd et niais. Il avaitune coupe de visage hardie, un front intelligent et des yeux aigus.Il fallait donc qu’il y eût en lui du comédien, et du grandcomédien, pour qu’il pût remplir à la satisfaction générale ce rôlede Jack Simple, le voleur de dindons, miroir des stupiditéspopulaires au-delà de la Manche. Ned le considéra longtemps avecattention, puis il dit :

– C’est de la haute école, je t’enpréviens, garçon, il y a risque de se casser le cou.

– Voyons votre haute école, petit homme,répondit Sam.

Ned fit la grimace. Sam ajouta :

– Je vous appellerai grand homme si on lemet dans le marché.

– Allons, allons ! dit Ned. Undirecteur passe tout à ses premiers sujets. Soyons sérieux, l’ami.Je vous propose l’affaire ; vous pouvez la refuser. D’abordvous n’aurez point de sommation. Tous vos camarades seront assignéspar le coroner et l’attorney du roi. Vous, il faudra vous présenterde vous-même au magistrat qui conduit en ce moment l’instruction.Cela vous convient-il ?

– Allez jusqu’au bout, répondit Sam, nousverrons bien.

Ned se recueillit un instant etreprit :

– Vous êtes un jeune badaud de provinceque la folie du théâtre a pris à la gorge.

– Dieu me damne ! interrompit Sam enrougissant jusqu’au blanc des yeux… qui vous a dit cela ?

Puis, sans attendre la réponse, il éclata derire, donnant ainsi un signal que tout le monde suivit.

– Voilà qui est touché ! s’écriaSaunie. Vous êtes un sorcier, maître Knob !

– Je n’en fais pas d’autre, vous savezbien, dit Ned bonnement. Je ne compte plus mes traits dans cegenre… La paix, tout le monde ! et attention, Sam !… Aucommencement de cette année, vous êtes arrivé de votre village toutchaud, tout bouillant, pour débuter à Drury-Lane dans Macbeth oudans Glocester. Les directeurs vous ont mis à la porte sans mêmevouloir vous entendre, parce que vous étiez mal couvert et que vousn’aviez en poche aucune recommandation de la cour, des ministèresni de la banque… C’est peut-être cela dans la réalité ?

– C’est cela, répondit Sam.

– Tant mieux. Vous jouerez votre rôle aunaturel. Ce que je vous dis est votre rôle… Rebuté partout, maisnon pas découragé, et soutenu par la conscience de votre génie,vous vous êtes mis à courir les tavernes qui avoisinent lesthéâtres, et chaque soir un demi-pot de gin vous donnait ce rêve devotre première représentation gênée par les couronnes, encombréepar les bouquets, assourdie par les bravos. Mais la monnaie desdeux guinées que vous avait données votre mère s’envolait. Vouscommenciez à savoir qu’il faut des protections pour entrer authéâtre. Le soir où votre dernier schelling dormait silencieux dansle vide de votre poche, une inspiration vous vint, une idéesublime, un trait de folie !

Auprès de vous un auteur éconduit venait dedire que madame Bartolozzi était toute-puissante…

Vous sortez, vous achetez un mauvais poignardébréché avec votre dernière pièce d’argent, vous escaladez les mursd’une écurie pour entrer dans la cour, de la cour vous montez aubalcon, vous brisez un carreau, vous êtes dans le cabinet detoilette de celle qui, d’un mot magique, peut faire tomber cesremparts d’acier, barrière infranchissable entre le théâtre etvous !

Or vous n’êtes pas un assassin, malgré votrepoignard rouillé ; vous n’êtes pas non plus un voleur, vousêtes tout uniment un artiste. La férocité de l’art vous tient. Vousavez escaladé ces murs et ces balcons pour tomber aux genoux de lacomédienne en vogue et pour implorer son aide. Si elle vousrepousse, eh bien ! vous la contraindrez, le couteau sous lagorge, à vous entendre déclamer l’ambition de Richard ou lajalousie du More de Venise. Il faut qu’elle vous juge, fût-ce dansune syncope ; c’est votre droit de fou. Kaen aurait-faitcela !

– Dieu me damne ! s’écria Sam toutpâle ; moi aussi, de tout mon cœur, si l’idée m’en étaitvenue !

– On vous croira, poursuivit l’ancienclerc, dont la physionomie rayonnait en vérité une diaboliqueintelligence. On fera plus, on vous admirera, parce que cela estanglais des pieds à la tête. Ailleurs, l’extravagance est faiteautrement. Vous débuterez huit jours après où vous voudrez avec unsuccès infernal !

– Mais que fais-je dans le cabinet detoilette ? demanda Sam.

– Vous attendez. La reine de théâtrereçoit sa cour. On joue le whist dans son salon. L’instant ne vautrien. Les heures passent et votre cerveau se refroidit. Il fautbattre la folie pendant qu’elle est chaude. L’idée de fuir vous estdéjà venue avec la honte de votre entreprise insensée, mais c’estl’heure du travail aux écuries ; les valets de chevauxemplissent la cour, étrillant, brossant, lavant, blasphémant. Àminuit, la Bartolozzi entre dans sa chambre ; le cœur vousrevient, c’est l’heure… Elle n’est pas seule ! Sa femme dechambre l’assiste. Vous attendez encore. La fièvre vous monte aucerveau. Vous êtes résolu cette fois.

La pendule a sonné un coup ; le silencerègne dans la chambre à coucher ; votre cœur bat, mais votretête bout. Vous pesez lentement sur le bouton de la porte, qui,lentement aussi, s’entr’ouvre sans produire aucun bruit. Uneveilleuse éclaire la chambre. Madame Bartolozzi est couchée sur sonlit et dort, auprès d’elle, sur sa table de nuit, il y a desdiamants qui lancent des étincelles bleuâtres, allongées ouraccourcies par les jeux de la lumière qui tremble. Vous avezhésité une seconde et c’est assez.

Vis-à-vis de vous une autre porte s’ouvre etun homme entre, celui-là sans hésiter.

– Écoutez bien ceci, jeune homme,s’interrompit Ned Knob dont la voix se faisait solennelle malgrélui. Gravez chacune de mes paroles dans votre mémoire, car en lesrépétant vous direz la vérité. Ce sera comme si la conscience dumeurtrier parlait, ou comme si la morte s’éveillait elle-même pourdire les circonstances de ce crime sans témoins.

L’homme va droit au lit, et du pas dont onmarche quand on ne craint rien. Aux lueurs de la veilleuse, vousapercevez vaguement son visage pâle mais calme, si calme que vousvous dites en vous-même : Il ne s’agit que d’une intrigued’amour. Et pourtant vous avez un frisson dans les veines. Cethomme est près du lit, immobile ; pourquoi n’éveille-t-il pascelle qui dort ? Il se penche. Une de ses mains passe entrel’oreiller et la tête ; l’autre s’étend sur la poitrine. Et ladormeuse ne s’éveille pas.

Que veut cet homme ? Il se relève.Qu’a-t-il fait ? Tout cela est-il un rêve ? Il essuie samain avec un mouchoir qui tombe, et il traverse la chambre en sedirigeant vers le cabinet où vous êtes. Vous vous cachez derrièreles rideaux ; il passe tout près de vous. Il a la clef de laporte communiquant avec l’escalier ; il ouvre cette porte etdisparaît.

Qu’a-t-il fait ? Les diamans sonttoujours sur la table de nuit, dispersant leurs étincellesmouvantes. Vous entrez à votre tour. Rien n’éveille cette femmeendormie ! Vous vous approchez ; son souffle ne s’entendpas. Vous touchez son pouls d’une main tremblante ; sur ce litil n’y a plus qu’une morte !…

– Et buvons, les enfants ! repritbrusquement Ned, qui essuya la sueur de ses tempes.

Il ajouta :

– Si tu ne te sens pas capable deraconter cette histoire-là, Sam, nous t’en trouverons bien unautre !

Sam frappa du poing la table ets’écria :

– Ça sera de l’effet comme une chose dethéâtre. Que Dieu me damne si je laisse échapper cerôle-là !

III – Triomphe d’un gentleman.

Pendant que maître Ned Knob émerveillait parson habileté l’impresario Saunie et sa troupe, un nouveau chalandétait entré au Sharper’s, sans exciter, celui-là, en aucune manièrel’attention générale. C’était un pauvre petit vieillard quisemblait fort accablé par l’âge, chose rare en ces bouges deLondres, où le vice et la misère ne laissent presque jamais à lavieillesse le temps de venir. La caducité précoce qui suit lesexcès ne ressemble pas du tout à celle qu’apporte avec soi lefardeau des années ; l’une inspire le respect, et l’autre ledégoût. Aussi ce vieux petit homme, au pas tremblant, à la faceridée, aux yeux craintifs et faciles à blesser derrière leursépaisses armures de verre bleu, avait-il eu besoin d’expliquer lesmotifs de sa présence ; la première fois qu’il avait mis lepied au Sharper’s.

Il l’avait fait d’un seul mot, sansaffectation et sans intention peut-être, en demandant bien polimentà Jenny Paddock, étonnée de voir de si près un honnête visage, sielle n’avait point ouï parler depuis peu d’un jeune homme appeléOlivier Green, et connu sous le nom de Noll de Southwart le boxeur.Jenny Paddock, prudente par état, ne donnait pas ainsi desnouvelles de ses pratiques au premier venu, mais le vieillard,allant au-devant de ses questions, lui-avait fait entendre qu’ilétait le père de ce garnement, père courroucé mais toujours ami, etcherchant son fils pour mettre dans sa main quelques économiesgagnées à la sueur de son front.

Ceci avait eu lieu quelques jours avant lasoirée où nous sommes.

Depuis lors le vieillard venait chaque soirprendre son petit verre de wiskey, qu’il trempait d’eau. Ilarrivait tard, parce qu’il finissait tard sa journée à la fabriquede cuivres estampés de Surrey. Il avait annoncé tout d’abord qu’ilrenouvellerait ainsi sa visite chaque soir.

La présence de ce pauvre bonhomme avaitd’abord causé une certaine gêne parmi les habitués du Sharper’s, etinspiré même aux plus compromis, un mouvement d’inquiétude.D’ordinaire, quand les choses en sont là, l’homme qui cause cettegêne ou qui inspire cette inquiétude n’est pas précisément ensûreté parmi ces rudes compagnons, qui n’ont ni frein, ni foi niloi. Faire disparaître une créature humaine est là-bas la moindredes bagatelles, et l’on peut dire de quiconque franchit sans êtreaffilié les redoutables barrières de ces citadelles du crime, qu’iln’appartient plus déjà au monde des vivants.

En 1817, cette année-là même où se passe notrehistoire, deux sergents du bureau de Marylebone se déguisèrent etpénétrèrent dans le purgatoryde Saint-Gilles, pour gagnerla prime attachée à la capture d’Isaac Burton, le burkerou marchand de cadavres. Ils ne revinrent pas, voilà tout ce qu’onpeut dire, car on ne retrouva d’eux ni un lambeau de vêtement ni unos, ni un cheveu.

Mais notre petit vieillard était le père deNoll Green, et Noll Green, ainsi que son camarade Dick Lochaber,possédait une influence de premier ordre dans Low-Lane. C’étaitdéjà une protection. En outre, il prenait si peu de place dans sonpetit coin du parloir, il souriait si franchement aux coquineriesracontées, il faisait même à son jeune temps des allusions sihonnêtement significatives, qu’on devait lui supposer, sinon unecomplète communion d’idées avec les damnés de cet enfer, du moinsune indulgence assez profonde et assez large pour avoir sa sourcedans quelque bonne réserve d’anciennes peccadilles.

Selon les caractères, à cet âge, les banditsémérites se vantent de leurs méfaits avec une prolixité sénile oubien ils les cachent soigneusement. C’est ici le cas, sans doute,et, à tout prendre, le père de Noll, courant après son fils, nepouvait pas être un modèle de vertu bien austère.

On le tolérait ; quelques-uns mêmeallaient plus loin et s’habituaient à sa présence. Il avait fait àpropos deux ou trois libéralités de gin, qui lui avaient gagné unedemi-douzaine de cœurs. Il appelait tout le monde mauvaissujet et garnement, mais avec tant de douceur !On sait que le mot méchant est une caresse dans la bouched’une femme qui aime. Eh bien ! ce vieux Salomon Green, lepère de Noll, vous caressait avec ses souriantes injures. Il n’yavait pas besoin d’être sorcier pour deviner qu’il préférait debeaucoup ses mauvais sujets et ses garnements du Sharper’s auxvertueux sergents de Scotland-Yard, par exemple, dont il parlaitavec une amertume tout à fait convenable.

Il y a une chose certaine, c’est que, avec sonâge et sa tournure, s’il s’était posé en ogre invalide, faisantblanc de ses anciennes scélératesses et mettant sa parole au niveaudu cynisme qui était l’atmosphère même de cet antre, sa voixchevrotante aurait détonné, sa figure distinguée auraitprotesté ; sa toilette même qui certes ne brillait pourtant nipar la symétrie ni par l’élégance, aurait donné un démenti à cesvaines bravades. Tout au plus aurait-il pu jouer le rôle d’un deces malfaiteurs à côté, qui profitent du crime sans le commettre,ou qui exploitent le poison du vice sans y tremper leurslèvres.

Mais ceux-là sont tellement connus desmalfaiteurs militants, qui ont besoin d’eux sans cesse, comme lemanufacturier a besoin de l’escompteur ; ceux-là, usuriers surgages, banquiers du faux papier et de la fausse monnaie, courtiersjurés du pillage, racoleurs, fondeurs, receleurs sont en contact sijournalier avec leur clientelle, qu’un vieux praticien ayant,par-dessus le marché l’honneur d’être le père d’un bandit depremier degré comme notre ami Noll, n’aurait pu absolument être unefigure nouvelle pour les habitués du Sharper’s. Rien ne nous forcede penser que le bonhomme aux lunettes bleues jouât un rôle ;mais s’il eût été comédien ou diplomate, le premier comédien ou leplus rusé diplomate de l’univers, il n’aurait pu choisir avec untact plus précis ni plus exquis la coupe de son déguisement ou lanuance de son personnage.

Parmi ceux qui protégeaient le vieux SalomonGreen, il faut compter surtout les membres du tribunal bamboche, etSaunie, le vénérable président de cette cour. Le vieux Salomon, enfait de procès bamboches, avait une provision inépuisable desouvenirs. Il parlait du temps où l’irish court se tenaitaux Armes de Glencoe, chez l’Écossaise Mohna-Mahrée, où venaientboire les soldats de ce brave 47e de ligne, tout composéd’highlanders, lesquels étaient tous gentilshommes et partisans duroi de l’autre côté de l’eau : la garde noire, commeon l’appelait. Le sergent Farquhar Mat-Pherson était un jugebamboche comme on n’en vit jamais, et ce pipeur ou sonneur decornemuse, Alaster Mac-Pherson, son cousin, jouant le rôle de JackSimple, donnait des convulsions à l’auditoire quand il se levaitaprès la plaidoirie larmoyante de l’avocat pour dire que sa mèreétait Bridewell. Ah ! ah ! Il parlait de longtemps. Il yavait encore alors un bon tiers de jacobites dans l’armée. On enfusillait toutes les semaines devant le pont-levis de la Tour, etc’était un grand deuil de voir ces pauvres beaux jeunes gensmarcher au feu avec leur bière ouverte que les valets du régimentportaient devant eux.

Une fois, ce fut au tour du sergent Farquharet d’Alaster, le joueur de cornemuse. Farquhar commanda le feu, etAlaster voulut qu’on approchât de ces lèvres l’embouchure de sacornemuse. Comme il avait les mains liées derrière le dos, ce futson frère Colquhoun qui mit ses doigts sur les trous. Et le derniersoupir du pauvre Alaster fut ainsi pour chanter le pibroch, du clanMac-Pherson : « Le roi reprendra sa couronne… »

Mais le vieux Salomon retenait aussi de bonstours. Chez dame Mahrée, il y avait de joyeux vivants qui n’étaientni pour Stuart, ni pour Brunswick, quoiqu’ils missent volontiers lamain dans les poches des deux partis. Red John, par exemple, ouJean le Rouge, qui avait parlé un jour de voler toutes les montresdu tribunal bamboche pendant l’audience. Il vint comme témoin, enPaddy Irlandais, et prit les bourses avec les montres. C’était unjoli garçon : Quand on le pendit dans Tiburn, il y eut biendes ladies qui pleurèrent.

Enfin le vieux Salomon avait été jusqu’àpromettre de faire lui-même, quelque beau soir, la plaidoirie del’avocat bamboche dans toute la rigueur des traditions antiques,dès qu’une toux maligne qu’il avait lui laisserait un peu de répit.Saunie comptait moissonner une bonne recette ce soir-là.

C’était par Saunie principalement que SalomonGreen avait connu les dernières nouvelles de Noll. Le vieillardn’ignorait point que Noll s’était évadé, de l’île de Norfolk, enAustralie, avec le fameux Tom Brown et Dick de Lochaber. Il tiraitmême de cela une certaine vanité de fort bon goût, et témoignait ungrand désir de voir ce Tom Brown, qui, si jeune, avait acquis déjàtant de célébrité. Mais ses informations s’arrêtaient au retour deNoll en Angleterre. Noll n’était venu le voir qu’une seule fois, cegarnement ! et encore pour lui soutirer une banknote de cinqlivres ! Il lui avait dit en le quittant « Père, quandvous voudrez me voir, venez au Sharper’s, dans Low-Lane. Si l’onvous regarde de travers, dites que Noll Green, votre fils,nettoiera la bouche de ceux qui vous feront la grimace. »

Saunie et les habitants du Sharper’s ensavaient plus long que lui, mais pas beaucoup. Saunie put lui direque Noll et Dick passaient pour être les mates ou aideshabituels de Tom Brown et qu’ils avaient mené bonne vie, buvant dela première qualité dans le parloir, et battant chaque soir unenouvelle femme : ceci jusqu’à un certain jour, peu de tempsaprès la mort de la Bartolozzi, – et pour mieux préciser, le jourmême où Gregory Temple quitta comme un piteux son bureau deScotland-Yard. Ce soir-là, pendant qu’on était en train de lire àhaute voix le livre de Jean Diable le Quaker, le sifflet de TomBrown fut entendu au dehors. Noll et Dick sortirent en promettantde casser la tête à quiconque les suivrait. Personne ne les suivit,et depuis lors, âme qui vive n’avait entendu parler ni de l’un nide l’autre.

Salomon, en écoutant ce récit, avait secoué savieille tête embéguinée.

– Ces mauvais sujets finiront mal, mespauvres bons amis, avait-il dit : Mais, après tout, legarnement est mon fils… mon fils unique encore – et s’il gagnaitbeaucoup d’argent avec ce Tom Brown, il s’établirait peut-être.Pour sûr, il n’est ni emprisonné ni pendu, nous le saurions. Ce TomBrown les aura embarqués peut-être dans quelque affaired’importance.

Si vous le rencontrez ici ou là, mes amis, enfaisant votre besogne, dites lui qu’on est en peine de lui à lamaison, et qu’il y a encore quelque schellings au fond du boursicotde son père.

Aujourd’hui, le vieux Salomon était venu plustard encore qu’à l’ordinaire.

– Rien de mon garnement ? dit-il ensaluant la veuve Paddock à son comptoir.

– Rien, monsieur Green… Jean Diable lesaura menés jusqu’en enfer !

– Toujours le mot pour rire, ma bonnedame ! Faites-moi donner, je vous prie, mon verre de gin, dusucre et de l’eau. J’ai le goût de cuivre dans la bouche !

– Mauvais état, dit-on, monsieur Green,répliqua la veuve, mais qui a mis du temps à vous empoisonner, poursûr… Baby ! fainéante ! le petit grog deM. Green !

Le vieillard se retourna pour aller prendre saplace ordinaire dans le parloir, mais précisément la jolie Mollyronflait, vautrée sur le sol humide, au pied de la table qued’habitude, il occupait. Au travers de ses lunettes bleues, lebonhomme fixa sur elle un regard rapide, mais attentif, il eut unpetit mouvement, mais le tranquille et débonnaire sourire qui étaitplaqué à demeure sur ses lèvres ne se démentit point. Il pénétradans le parloir, fit un circuit pour éviter les longues jambes del’ancienne porteuse de charbons, qui avait de bons souliers ferréssous sa robe de soie rouge, et alla s’asseoir à une table enclavéedans le coin le plus obscur. Si quelqu’un eût fait attention à luien ce moment, on aurait pu remarquer qu’il installait son escabellede façon à présenter aux personnes qui pourraient s’asseoir à latable de Molly, la ligne de son profil perdu, rompue par les mèchesen désordre d’une longue chevelure grise. Il s’assit et demeuracoi, selon sa coutume, écoutant les bruits confus et péchant çà etlà un mot distinct qui nageait parmi les murmures.

Au moment où Bab lui apportait son gin et soneau, la porte de la chambre à coucher de Jenny Paddock s’ouvritavec fracas, et le gentleman Ned, toujours bruyant, toujoursprenant quatre fois plus de place qu’il ne lui en fallait pourpasser, saisit la taille musculeuse de la veuve et lui ravittraîtreusement un baiser.

– Ma pauvre Molly ne nous voit pas,dit-il avec un rire scélérat. Je m’arrange pour qu’elle ne sachepas mes succès auprès des autres dames. On ne peut se tenir à uneseule beauté, à mon âge et dans ma position !

– Tous les hommes sont destrompeurs ! murmura la veuve, qui baissa ses paupièressanglantes avec modestie.

Derrière le gentleman Ned venait le troupeaudes poulets vierges, escorté par Saunie.

Le regard aigu du vieux Salomon passa pardessus la monture de ses lunettes, et fit en un clin d’œill’inventaire des nouveaux arrivants. À l’aspect du petit clerc, sonsourire, de bonhomme qu’il était, devint presque railleur.Évidemment Ned et la jolie Molly étaient pour lui de vieillesconnaissances.

Mais son envie, paraitrait-il, n’était pas deles saluer ce soir, car il mit son visage entier dans l’ombre et seprit à mélanger avec un soin minutieux son eau, son sucre et songin.

– Éveillez milady, Bab ! cria Ned, –avec respect, s’il vous plaît, ma fille ! – Mistress Paddock,envoyez un de vos garçons prévenir mon cocher, afin qu’il préparemes chevaux… Nous avons eu de la peine dans cette ruelle maudite,qui n’est pas faite pour les équipages… mais un homme tel que moine va pas à pied… Eh bien ! Molly, mon petit amour, avons-nousfait de jolis rêves ?

– Un coup à boire, si vous voulez, maîtreKnob, répondit l’énorme femme en se mettant sur ses piedslourdement.

Elle replaça d’un temps son chapeau à plumescomme si c’eût été une casquette. Sa robe de soie rouge souilléelui venait à mi-jambes. Elle se planta carrément sur ses largessouliers ferrés, et bourra sa pipe en promenant à la ronde son œilmorne.

– Ils la suivaient dans les rues àParis ! dit le gentleman Ned avec orgueil. Vous sentez bienque, là-bas, plus d’une comtesse et plus d’une duchesse aussi m’ontfait des agaceries. Elles courent toutes après les Anglais pourleur bonne mine et leurs guinées ! Mais quand on a un amour defemme comme Molly, ma mignonne, on ne regarde même pas les autresbeautés. Donnez-lui un coup à boire, mistress Paddock ! deuxcoups ! tout ce qu’elle voudra. La galanterie est le propredes gentilshommes. Si elle demandait un tonneau de gin, jedirais : servez le tonneau !

Molly alluma sa pipe à une chandelle.

– Trésor ! cria Ned, transportéd’amour, venez embrasser votre homme, et n’oubliez pas votreparapluie.

– Une autre tournée de punch,milord ? demandèrent quelques voix enrouées dans le nuage devapeur.

– Oui bien, pardieu ! mes enfants,répondit l’ancien clerc sans hésiter. La libéralité sied auxgrands. Servez un punch de la dernière qualité à ces pauvrescréatures, afin qu’elles bénissent le nom d’un jeune homme qui a sufaire son chemin. Au revoir, ma bonne mistress Paddock, je vouspromets ma pratique et ma protection !

Au milieu d’un tonnerre d’acclamations, legarçon revint dire que le cocher de milord attendait.

Ned fit un signe amical à sesmaiden-chickens et glissa dans l’oreille deSaunie :

– Demain, à l’adresse indiquée, pour larépétition générale… Soyez muets comme la tombe, et vous éprouverezles effets de ma générosité… En avant, ma jolie Molly !

La Jolie Molly avait entre les dents le goulotd’une nouvelle bouteille.

– Gardez-la, maître Knob, dit-elle enreprenant haleine. En route, on peut avoir besoin d’un coup àboire.

– C’est le moment, mes petits, cria JennyPaddock en se plaçant debout à côté de la porte. Il faut engagerLeurs Seigneuries à revenir nous voir ; faites commemoi : Molly et Ned Knob pour toujours !

– Molly et Ned Knob pour toujours !répondit un chœur formidable.

Le petit clerc avait les larmes aux yeux tantil était ému.

Molly tressaillit d’abord, mais elle se dressade son haut et ses yeux s’injectèrent de rouge. Elle raffermit d’uncoup de poing son chapeau sur sa tête hérissée, et ôta sa pipe desa bouche comme si elle eût voulu parler. Elle était belle à couperen deux une charge de cuirassiers.

– Eh bien ! mon amour, lui demandaNed attendri, êtes-vous contente ?

Elle ne répondit pas, mais saisit son hommepar la ceinture et le jeta sur son bras gauche comme une nourricetient son poupon ; puis, brandissant son parapluie de la maingauche, elle sortit au milieu d’une tempête d’applaudissements.

L’orage fut plus d’une minute à se calmer,d’autant plus qu’on servait la seconde tournée de punch.

L’orage calmé, Jenny Paddock dit :

– C’est grande pitié de voir de l’or dansla poche percée d’un singe !

– Et de la soie sur les épaules d’unvieux cheval de cab ! ajouta Baby, la servante, avec rancune.Elle a trois fois l’âge de maître Ned…

Mistress Paddock, qui était la contemporainede Molly, l’interrompit par un retentissant soufflet.

– Bénéfice clair de la jeunesse !murmura ce bon vieux petit M. Salomon, qui revenait prendre saplace de chaque soir sur l’escabelle occupée naguère par Molly.

Père Green, dit Saunie en s’approchant de luid’un air pensif, ces deux-là pourraient vous donner des nouvellesde votre Noll…

– Ah ! le garnement, mon braveami ! soupira le vieillard. Faut-il qu’on garde del’attachement pour de semblables mauvais sujets !

– Noll Green était un franc compagnon,prononça Saunie avec tristesse.

Salomon releva les yeux sur lui vivement. Unphysionomiste aurait eu de la peine à définir avec exactitudel’expression de son regard. Ce n’était, en ce premier moment, ni del’anxiété paternelle ni de la tristesse ; mais c’était sansnul doute de l’émotion, une grande émotion, et c’était plus encorepeut-être : c’était de la passion.

Il resta bouche béante devant Saunie ;puis sa paupière se baissa comme s’il eût craint d’étonner soninterlocuteur par la flamme étrange qu’il sentait brûler dans saprunelle.

Il dit tout bas :

Vous parlez de Noll comme s’il étaitmort !

Il y a de ces coquins qui ont bon cœur. Saunieavait bon cœur.

– Père, répliqua-t-il avec embarras, Nolln’est peut-être pas mort.

Salomon se prit à trembler et ses dentsclaquèrent dans sa bouche.

– Écoutez ! s’écria Saunie, j’aibien pensé à vous tantôt en causant avec ce chien habillé de Knob.Je veux qu’on me pende, et cela viendra peut-être, que je leveuille ou non, si je n’aimerais pas mieux perdre une guinée de mapoche que de vous voir tremblant comme cela, vieil homme !…Noll est allé là-bas avec Jean Diable…

– Où cela ? demanda le vieillardardemment, où cela ?

– À Paris, pardieu !… Et Ned Knobdit qu’il ne reviendra jamais.

– Ah !… fit Salomon en un long etprofond soupir.

Mais, je vous le dis, les yeux d’un père quiapprend la mort de son fils unique n’ont point ce rayonnementextraordinaire. Saunie ne la vit pas, cette flamme, parce que levieillard se couvrit le visage de ses mains.

– Où pourrais-je trouver Ned Knob, commevous l’appelez ? demanda-t-il au travers d’un sanglot.

– Il m’a bien défendu… commença Saunie.Mais attendez ! s’interrompit-il. Ce n’est pas lui qu’il fautinterroger, c’est Molly ; en la faisant boire… boire beaucoup,car elle ne dit rien tant qu’elle n’est ivre qu’à demi… Demain, àonze heures du matin, Ned Knob doit aller à un rendez-vous ;Molly sera seule… Allez-y : Rosemary-Lane, 7. Goodmans-Field…,et ne me vendez pas !

Salomon se leva tout chancelant, et lui serrales deux mains avec effusion.

– Merci, murmura-t-il d’une voixentrecoupée. Ô mon pauvre Noll ! mon cher enfant !…J’irai, mon brave ami, et ne craignez rien pour vous !

Il gagna la porte d’un pas pénible etsortit.

À peine fut-il dans la rue, que tout son êtreen quelque sorte grandit et s’élargit. Sa taille courbée seredressa, sa poitrine s’enfla, son pas devint rapide et ferme. Vouseussiez presque dit la course d’un jeune homme.

Et, tout en courant, il murmurait entre seslèvres frémissantes :

– Ah ! ah ! il est mort !…ah ! ah ! ils sont morts !… S’il n’a pas brûlé leurscadavres, je les trouverai, fussent-ils à cent pieds sousterre !

Ses mains se rapprochèrent et il les frottaconvulsivement l’une contre l’autre.

À cent pas du Sharper’s, en un lieu où laruelle élargie formait une sorte de place, un cab stationnait. Ils’y jeta en prononçant le nom d’un hôtel de Leicester square. Lecheval partit. La première lanterne glissant ses rayons par laportière éclaira une paire de mains maigres, entre lesquellesroulait une tabatière ronde à couvercle blanc, sur laquelle selisaient écrites en lettres noires, ces trois lignes :

« MÉMENTO.

« 3 février 1817.

« Constance Bartolozzi… »

À ce moment, l’équipage du gentleman Ned Knobarrivait devant le numéro 7 de Rosemary-Lane.

– Descendez, cocher, cria-t-il et frappezcomme pour un lord.

– Mon hôte ! ajouta-t-il en voyantle maître de l’hôtel qui entr’ouvrait la porte déjà fermée, venezoffrir votre bras à milady… Comme on dîne, bonhomme, chez lesambassadeurs ! Ils ont porté si souvent la santé de ma femme,ces aldermen, ces ducs et ces directeurs de la compagnie, que voilàce pauvre ange endormi au fond de ma voiture ! Faites-luichauffer un pot de rosée-de-cœur pour me la remettre, mon hôte, etn’épargnez pas le brandy… Quant à moi, il me reste à voir deuxsecrétaires d’État… Allez, cocher.

Molly monta le perron en femme comme il faut,le parapluie sous le bras, et relevant sa robe de façon à passerune rivière à gué.

– Allez, cocher, allez ! commanda legentleman Ned, vous savez de quel côté est la cour !

Il n’alla pourtant pas jusqu’à la cour. Versles onze heures du soir, il cria stop devant cette maisondu Strand où le tilbury du Quaker s’était arrêté, le soir oùcommence notre histoire, pour y déposer Richard Thompson.Office de M. Wood, disait toujours la plaque decuivre posée au-dessus du marteau. Ned descendit et rajusta satoilette, en homme qui veut se présenter à son avantage. Nous avonsfait remarquer déjà qu’à Londres tout visiteur indique sonimportance par la valeur de son coup de marteau. Le régentd’Angleterre aurait regardé à deux fois avant de cogner comme lefit notre ami Ned Knob. La porte sonore retentit, et un mouvementse fit aussitôt dans la maison.

Ned Knob pensait, en grimaçant son rire desinge :

– Le patron en a gros comme la boule dudôme de Saint-Paul sur la conscience ? Il va croire que le roil’envoie chercher enfin pour lui donner gratis une alcôve àNewgate !

– Bonsoir, Kate ! s’écria Ned Knob,dès que la porte s’ouvrit, montrant deux ou trois domestiqueseffarés qui arrivaient tous à la fois avec des flambeaux ;bonsoir, Daniel ; bonsoir, vieille Loo de malheur ! Lamaison n’a, donc pas encore brûlé par le feu de l’enfer !

Il se carrait, les mains dans ses poches, surla dernière marche du perron.

Le valet et les deux servantes, ébranlés parce foudroyant coup de marteau, s’attendaient à voir je ne saisquoi ; un géant pour le moins. L’idée du petit clerc renvoyépour vol était si loin de leur pensée qu’aucun d’eux ne le reconnutau premier aspect. Ils le voyaient énorme. Ce fut la voix grêle etcriarde du gentleman qui leur ouvrit les yeux.

– Dieu me pardonne, Dan ! dit Katela première, allez chercher le fouet de poste, je vous prie. Cen’est que ce petit rogue de Ned Knob qui est ivre et quivient nous chanter pouille !

– Ned Knob ! gronda Loo, la femme decharge, qui avait été longtemps la victime des espiègleries dusaute-ruisseau. J’ai mon balai.

Daniel saisit en même temps la gaule à battrele tapis.

Une sonnette impatiente retentit à l’étagesupérieur.

Loin de reculer, l’ancien clerc fit un pas enavant, ce qui le mit en pleine lumière. Kate, Dan et Loo virentqu’il avait des bottes bien cirées, un chapeau neuf et un habitcomplet de drap fin. Ils se regardèrent indécis ; tous lestrois avaient cette même pensée que Ned était peut-être un hommeriche maintenant. À Londres, insulter un homme riche est quelquechose comme un sacrilège. Ned avait bien compté là-dessus.

– Examinez-moi un peu, dame Kate,reprit-il. Savez-vous la différence qu’il y a entre unrogue et un jeune homme de famille ? Etn’entendîtes-vous jamais parler de fils de lords qui retrouvent àla fin leurs nobles parents ? Écoutez cette chanson, vénérableLoo, ajouta-t-il en frappant sur son gousset qui parla d’or. Mortet passion ! mes camarades, nous roulons carrosse maintenant,et nous allons prendre l’ami Wood pour notre homme d’affaires. Celane vous réjouit donc pas le cœur, vieilles gens, de voir un joligarçon qui a fait fortune ?

Loo déposa son balai et Daniel mit bas sagaule.

Un second coup de sonnette, plus colère etplus impérieux, se fit entendre à l’autre étage.

– Ne montez pas, commanda Ned. Je veuxménager au patron la joie de la surprise. Éclairez, Dan ! Àprésent, j’ai des domestiques qui ne mettraient pas pour balayermes appartements votre livrée du dimanche.

Dans l’escalier, une grosse voixdemanda :

– Qui donc s’est permis de frapper decette sorte ? et quel diable de conciliabule avons-nouslà ?

Le gentleman Ned mit un doigt sur sa bouche etmonta lestement les degrés.

Sur le carré du premier étage il y avait unemanière de bouledogue humain à tête rouge et chauve, où seplantaient ça et là quelques cheveux gris hérissés comme des crins.Il était enveloppé dans une robe de chambre à ramages, et seslunettes de presbyte se relevaient sur son front écaillé. C’était,dans toute sa brutale insolence, le type anglais pléthorique, avecle sang sur la peau et des veines violettes dans le bleu clair desyeux. Toute la sève de ses cheveux tombés était passée dans sessourcils : deux touffes de poils durs qui saillaient à unpouce en avant de ses paupières.

C’était M. Wood, l’ancien solicitor etl’ancien tuteur d’Hélène Brown. S’il en fallait croire son visage,il devait avoir derrière lui une longue et terrible histoire. Onlui aurait donné soixante et dix ans à peu près ; mais, malgréce grand âge, il portait haut le poids de son tempérament sanguinet semblait jouir encore d’une vigueur extraordinaire.

Avec l’index et le pouce, il eût aisémentbroyé le poignet du gentleman Ned.

Comme tous les presbytes, à dix pas il avaitune vue de jeune homme. Il était en outre de ceux qui pensent àtout et s’attendent à tout. Il reconnut son ancien clerc du premiercoup d’œil, et l’examina curieusement, pendant qu’il montaitl’escalier.

– C’est vous qui avez frappé comme cela,maître Ned ? demanda-t-il en baissant la voix.

– Oui, patron, répondit l’ancien clerc.Comment vous va depuis le temps ? Toujours vert comme unhoux ! Vous pouvez vous vanter d’avoir une jolie vieillesse,et je ne souhaite qu’une chose, moi, c’est d’avoir à votre âge unesanté comme la vôtre.

– À mon âge, Ned Knob, vous serez depuiscinquante ans au cimetière, si l’on y met les corps de pendus.

– C’est votre politesse qui ne diminuepas non plus, patron, repartit le petit homme en ricanant,Permettez-moi cependant d’espérer mieux que votre pronostic.Puisque vous n’avez pas été pendu, pourquoi le serais-je ?

Les gros sourcils du solicitor se froncèrent,faisant une ombre épaisse à ses yeux. Les veines de son front secordèrent. Ned Knob fit un pas vers lui et reprit aveccalme :

– Vous comprenez bien, patron, que jeconnais la force et le poids de votre poing. Je ne suis pas icipour jouter avec vous, qui d’une chiquenaude pourriez me lancer parla fenêtre. Entrons dans votre cabinet et parlons raison, je vousprie, car à l’heure qu’il est et sans vous offenser, mon temps estau moins aussi précieux que le vôtre.

M. Wood tourna le dos et repassa ensilence le seuil de son appartement, Ned Knob le suivit. Ce fut Nedqui ferma la porte.

M. Wood le regarda d’un air inquiet.

– Tu as été mon domestique, gronda-t-ild’une voix que la colère faisait déjà balbutier, tu as mangé monpain, je te donne un conseil : Ne me menace pas, ou jet’écrase la tête sous mon talon !

– Vous en seriez bien capable, patron,mais je n’ai aucune menace à vous faire. Je viens de Paris et jeviens de sa part.

– Toi ! fit l’ancien sollicitor avecdéfiance.

– Regardez-moi donc une bonne fois commevotre élève, patron, dit rondement le petit bonhomme, et vous nevous étonnerez plus du chemin que j’ai fait. Que diable !l’habileté est contagieuse ; à force de se frotter à un bongénéral, on devient un bon soldat.

Il plongea la main dans ses cheveux durs etcrépus, touffus comme une toison. Il en retira un pli roulé, largecomme la moitié d’une carte de visite, et ajouta :

– Voici la lettre de créance qui vousprouvera que je suis bien un ambassadeur.

M. Wood prit la lettre. Ned Knob seplongea dans un fauteuil et croisa ses jambes lune sur l’autre.

La lettre ne contenait que deux lignes.

Quand M. Wood l’eut achevée, il regardason ancien clerc très-attentivement.

– Il faut qu’il y ait quelque chose entoi, nabot ! grommela-t-il, car je n’ai jamais vu le filsd’Hélène se tromper ni sur un fait ni sur un homme. J’étais tropprès de toi pour te juger. Derrière ton burlesque comique, s’il y ade l’intelligence, tant mieux… Quand tu es entré, j’ai pensé que tuétais dans la police.

Ned haussa les épaules avec un méprissouverain.

– Un intendant supérieur ne gagne qu’unmillier de livres, répondit-il, et j’ai des passions àsatisfaire.

La face du bouledogue s’épanouit en un grosrire.

– Ce Tom Brown est le diable !murmura-t-il. Moi, je me serais toujours arrêté à la couche destupidité grotesque qui enveloppe ce singe ! Allons, mon chermonsieur Knob, puisqu’il faut traiter avec vous de puissance àpuissance, la lettre est bien de Tom Brown. Elle me dit de vousparler comme si vous étiez le fils d’Hélène lui-même. Vous en savezpeut-être encore plus long que moi, après tout, et puisque Tom vousa choisi, je m’incline. Que voulez-vous de moi ?

– Je vais vous apprendre certainesnouvelles et en apprendre d’autres de vous, patron. D’abord, toutva bien à Paris ; l’affaire marche, et vous verrez sous peu lefils d’Hélène, comme vous appelez milord. Je suis dépêché, versvous pour ce qui regarde la jeune fille principalement…

– Quelle jeune fille ?

– L’héritière de Constance Bartolozzi…Avez-vous les papiers qui constatent que Constance Bartolozzis’appelait de son nom Constance Herbet ?

– J’ai tous les papiers, réponditl’ancien solicitor : j’ai l’acte de naissance de ConstanceHerbet, j’ai les engagements, où le nom Bartolozzi est toujourssuivi du nom Herbet entre parenthèses. J’ai sa déclaration aucommissaire de Waterloo place.

L’identité est claire comme le jour, et celane peut souffrir l’ombre d’une difficulté…

– À merveille, patron ! Moi je vousapporte l’acte de naissance de mademoiselle Jeanne Herbet, mineureémancipée, et sa procuration, avec certaines autres pièces, tellesque le pouvoir de la tutrice, etc.…, si besoin est… Il s’agit deretirer les testaments déposés chez le notaire Daws.

– Voilà ce que je ne comprends pas !s’écria M. Wood.

– Pourquoi ne comprenez-vous pas cela,patron ?

– Parce que Tom Brown est l’héritierunique de Franck Turner à Lyon et, de William Robinson à Bruxelles,du chef d’Hélène Brown, leur cousine germaine, sa mère ; parceque cette jeune fille, Jeanne Herbet, est le seul obstacle entreTom et la succession ; parce que la Bartolozzi morte emportaitle secret de ses affaires, et que le notaire Daws lui-même ignorel’existence de cette Jeanne Herbet… En présence de ces faits,pourquoi mettre en lumière ce qu’il était si facile de laisser sousle boisseau ?

– Nous avons nos raisons, patron… D’abordnotre qualité de convict évadé, et la gloire dont rayonne notresurnom de Jean Diable, ne nous placent peut-être pas dans lameilleure position du monde pour réclamer en justice l’héritage dedeux hommes assassinés…

– On pourrait tourner l’obstacle,répliqua M. Wood. L’affaire ne doit pas être plaidée àLondres. Ce nom de Brown, aussi commun ici que le sont en Franceles noms de Durand, de Lebrun ou de Martin, aurait-il excité lamoindre attention devant les tribunaux de Lyon et deBruxelles ?

– Peut-être. N’oubliez pas que GregoryTemple est là-bas.

– Tom veut épouser la jeune fille ?demanda brusquement l’ancien solicitor.

– Selon toute probabilité, patron.

– C’est un coude !… Je n’aime pasqu’une histoire de femme vienne se jeter à la traverse decombinaisons aussi sérieuses ?

– Eh ! eh ! fit le gentlemanNed d’un air capable, l’amour perdit Troie !…

– Et la difficulté ici est bien plusgrande ! poursuivit M. Wood en s’animant. M. lecomte de Belcamp joue contre la loi française une partieaudacieuse, et qui me semblerait folle si les cartes étaient tenuespar tout autre que lui. La vérité est qu’il possède des ressourcesqui ne sont à personne… J’ignore les mesures qu’il a prises ouqu’il prendra en dehors de sa comédie de l’alibi double, qui est unenfantillage ou un chef-d’œuvre, selon la manière dont onl’exploitera : j’ignore ses combinaisons nouvelles, et je n’aipas besoin de les connaître : je sais qu’il gagnera comme il agagné toujours ; cela me suffit… Mais il y a des noms jetésdans le public français.

L’assassin de Turner s’appelle Belcamp,Belcamp aussi l’assassin de Robinson. Quand on verra Belcampépouser l’héritière de Robinson et de Turner…

– Est-ce Belcamp qui épousera ?interrompit Ned Knob.

L’œil de l’ancien solicitor s’éclaira.

– Il nage là-dedans !murmura-t-il ; il jongle avec les dangers mortels comme leChinois d’Astley-Circus avec ses boules et ses poignards ;donnez-lui l’océan à sauter, il va, prendre son élan !…l’impossible est à lui… rien ne pourra l’arrêter, sinon quelquepetit caillou de la route de tout le monde qu’un enfant auraitévité… Ami Ned Knob, vous voilà, enflé comme la grenouille de lafable qui voulait ressembler à un bœuf. Ce rôle ne vous messiedpoint, et puisqu’il se sert de vous, ne fût-ce qu’un peu, je resteprofondément convaincu de votre mérite. Seulement, pénétrez-vousbien de cette vérité : Vous ne savez rien de lui, nous nesavons rien de lui, personne ne sait rien de lui !…

Le petit homme eut un sourire plein desuffisance, et le bouledogue détourna de lui son regard avecdédain.

C’était un vieux damné. Il avait au moins laconscience de ne point voir clair ; ce qui est énorme.

– Maître Knob, reprit-il en changeant deton, nous nous rendrons ensemble demain chez le notaire Daws, à lapremière heure. Les papiers que vous apportez sont en règle ;ceux qui sont en ma possession de même. Après-demain, dans lasoirée, les testaments peuvent être à Paris.

– Et d’un ! s’écria le gentleman Nedcomme s’il eût remporté une difficile victoire. Passons maintenantà un autre sujet ! La maison Balcomb…

– Encore une chose que je ne comprendspas ! l’interrompit froidement M. Wood.

– Patron, dit Ned, il est convenu quevous n’avez pas besoin de comprendre.

– Voudrais-tu me faire croire que tucomprends mieux que moi, petit, murmura l’ancien solicitor, quil’enveloppa d’un regard dédaigneux. Il y a là déjà une somme énormeenfouie, Dieu sait dans quel but !… Dieu ou le diable !…Qu’y a-t-il de commun entre Tom Brown et cet attrape-nigaud qu’onnomme la vapeur ? La vapeur est bonne pour émerveiller deuxcent mille badauds, rangés sur les bords de la Tamise et regardantpasser un bateau qui va tout seul, sans avirons ni voiles, enjetant derrière lui une crinière de fumée. Je ne comprends pas,mais c’est tout, entends-le bien, je ne nie pas non plus. Derrièrele charlatanisme de la vapeur, le fils d’Hélène Brown a dû voir unevérité, puisqu’il a fait un pas dans cette voie. S’il l’a vue, elley est. C’est l’œil sûr et infaillible par excellence…

– Milord est inquiet au sujet de lamaison Balcomb, interrompit le petit clerc.

– S’il tient à la maison Balcomb, il y ade quoi être inquiet, répondit M. Wood.

– Que se passe-t-il ?

– Les paiements sont suspendus depuistrois jours, et la machine de huit cents chevaux est saisie.

– Et vous ne l’avez pasprévenu ?…

– Il sait pourquoi j’ai gardé le silence.J’attendais de l’argent de Prague aujourd’hui même.

– Milord m’a chargé de vous dire,prononça Ned simplement et nettement, qu’il tient à la MaisonBalcomb et à ce qui s’y fait comme à sa propre vie !

– Tant pis, garçon !

Ce fut la seule réponse de M. Wood.

– La regardez-vous donc commeperdue ? s’écria Ned.

– Il y a neuf cent mille francséchus.

– Mais l’argent de Prague ?

– Prague n’enverra plus d’argent.

– Les comtes Boehm ?…

– Ah ! ah ! tu en sais long,mon fils ! l’interrompit l’ancien solicitor étonné. Il n’y aplus qu’un comte Boehm, qui sera à Londres demain.

– Et les deux autres ?

M. Wood réfléchit un instant, puis ilplongea la main sous le vaste revers de sa robe de chambre et enretira une lettre.

– J’aurais voulu ne confier celle-ciqu’au fils d’Hélène en personne, dit-il, mais puisque vous avezplein pouvoir, lisez, maître Knob.

Celui-ci déplia la lettre qui était ainsiconçue :

« M. Wood, à Londres.

» Monsieur,

» Je suis le cadet et le dernier vivantdes trois fils du major-général comte Boehm. Mon frère aîné, lecomte Albert, est mort à vingt-cinq ans ; mon second frère, lecomte Reynier, est mort à Vingt-quatre ans. Je n’ai pas encorevingt et un ans.

» Le comte Albert fut tué en duel àPrague ; le comte Reynier mourut à Pesth d’un coup depoignard, par suite d’une terrible méprise.

» À sa dernière heure, le comte Reynierme dit : Albert et moi nous sommes justement châtiés.

» Il me dit encore :

» Pour l’honneur de notre nom, fais droità toutes les demandes d’argent qui te seront adressées par lamaison Balcomb et Cie, de Londres.

» Au mois de février de la présenteannée, j’ai fourni au compte de cette maison, et sur votre lettre,adressée à mes frères, dont sans doute vous ignoriez la finprématurée : florins, 150,000.

» Au mois de mars, sur une réquisitionsemblable : florins, 275,000.

» Au mois d’avril : fl. 70,000.

» Au mois de mai : fl. 380,000.

» Sur une nouvelle réquisition de votrepart, plus considérable encore, j’ai dû prendre enfin l’avis deceux qui dirigent ma conscience et mes intérêts. Il m’a été dit,chose que j’ignorais et qui m’a navré le cœur, qu’en l’année 1813un soupçon avait pesé sur mes nobles frères, à l’occasion dumeurtre du général O’Brien. J’étais bien jeune à cetteépoque ; j’arrivais à l’université, et je ne suivais pas lesmêmes cours que mes frères ; mais, sinon par certitude appuyéesur le témoignage de mes yeux ou des hommes, du moins par la voixde mon sang et de ma conscience, je proteste disant qu’un comteBoehm ne peut être un assassin.

» Ma détermination, approuvée par mesconseils spirituels et temporels, est d’aller autant qu’il sera enmoi au fond de ce mystère. Je sais qu’il existe à Londres un hommequi a eu entre les mains les pièces de cette ténébreuse affaire,après l’arrêt d’acquit rendu par la cour de Prague ; il senomme Gregory Temple et a occupé le poste d’intendant supérieur dela police. J’ai pris mes mesures pour me rencontrer avec lui lesamedi de cette semaine. S’il s’agit d’une restitution, monsieur,je vous la ferai d’un seul coup. S’il s’agit d’autre chose, et quela restitution doive être opérée au profit d’un tiers,j’accomplirai mon devoir.

» À Londres, ma résidence seraMivart-Hotel.

» J’ai l’honneur d’être, etc.

» Comte FRÉDÉRIC BOEHM.

IV – Scotland-Yard.

Il était dix heures du matin, et le soleil deLondres, soleil à part, généralement coiffé de vapeurs ternes, maisdont tout à coup et par caprice, une douzaine de fois l’an, lesrayons se mettent à brûler comme au Sénégal, éclairait brillammentl’ancien bureau de Gregory Temple, dans Scotland-Yard. Le bureauavait changé d’aspect en même temps que de maître. Une fée coquettesemblait avoir soufflé sur toutes les sévérités de ce lieu, oùl’ancien intendant de police avait passé dans la solitude et laméditation les meilleures années de sa vie. Des rideaux enmousseline des Indes tombaient en plis floconneux et cachaientsuffisamment les barreaux de fer qui défendaient les croisées. Latable de chêne toute simple était remplacée par un meuble mignon enbois de palissandre, qui rappelait le secrétaire où nos petitesmaîtresses écrivent leurs jolies correspondances. Lesfauteuils-pompadour étaient recouverts d’étoffes gaies, à couleurstendres, et le casier lui-même où dormaient les terribles cartonsavait pris je ne sais quelle galante tournure.

C’était plaisir, en vérité, que d’êtreinterrogé dans ce boudoir aimable avant de faire le plongeon dansles profondeurs de Newgate ou du Fleet.

Sir Paulus Mac-Allan, successeur de GregoryTemple, ancien employé subalterne et chevalier de la nouvellecréation, était un homme élégant, adoré des dames, ennemi de laroutine et de toutes les choses gothiques. Les médisansprétendaient qu’il avait obtenu son poste et son titre parl’entremise de miss Clara Clayton, écuyère d’un incontestablemérite, appréciée surtout par M. le marquis de Waterford, undes amis du prince régent.

Ce bon prince Georges et cet excellent marquisde Waterford ont été les victimes d’une véritable avalanche decancans. Mais cela, dit-on encore, ne les inquiéta jamais.

Au temps de Gregory Temple, sir PaulusMac-Allan, qui avait occupé un poste de police en Australie,passait pour un homme d’assez mince valeur, bon tout au plus pourminuter des signalements derrière un grillage ; maintenant ildînait deux fois par semaine chez le lord-chef justice et c’étaitun garçon de génie. Clara Clayton n’aurait pas souffert qu’on luiaccordât simplement du talent. Par le fait, il n’avait ni talent nigénie, mais il rendait beaucoup de petits services aux gens dont lareconnaissance est une monnaie, et la bande des jeunes lordstapageurs qui traitent chaque nuit Londres en pays conquis,proclamaient volontiers la supériorité de son administration.

Il avait demandé autrefois la main de missSuzanne Temple : peut-être sa démarche avait-elle étéaccueillie avec une hauteur un peu trop dédaigneuse. On ne peut pasdire que Gregory Temple fût exempt du péché d’orgueil.

Sir Paulus Mac-Allan venait d’entrer dans sonbureau, et son valet de chambre était encore en train de passerpar-dessus son habit la légère douillette de foulards des Indes quiprêtait, au dire de Clara Clayton, quelque chose d’oriental à saphysionomie… C’était un très-beau blond à la peau lisse et un peublafarde, aux traits chevalins, à la taille longue et bien calculéepour la parade. Il n’avait pas plus de trente ans ; sa grandefigure régulière et insignifiante portait précisément cet âge.Comme il y a toujours une raison au succès d’un homme, nous pensonscharitablement que sir Paulus possédait quelque qualité cachée. Àpart toute qualité, nous ne resterions pas sans vert ; nousavons prononcé un mot qui est d’or, INSIGNIFIANT ; que devictoires dans ces simples syllabes !

Un homme de belle taille et franchementinsignifiant, décoré en outre de ce flegme blond que l’Angleterreproduit partout sans culture, ne manquant point enfin de cetteélégance fabriquée par les tailleurs, les bottiers et leschemisiers, ne saurait prétendre à de trop hautes destinées.Quelque poète naîtra pour chanter la déesse Fadeur !

Un dernier trait : Sir Paulus Mac-Allann’était même pas méchant.

– Je n’y serai pour personne, ce matin,Walter, dit-il à son valet de chambre, qui avait un joli petitbureau près du sien, excepté pour Leurs Seigneuries, bienentendu, et miss Clary, si sa fantaisie l’amène… J’aiprodigieusement de travail… Appelez les inspecteurs et qu’ilss’arrangent entre eux au salon… J’aime à laisser un certain jeu auxinstitutions… Il faudra me dire cependant s’il y a quelque choseconcernant Leurs seigneuries… Faites monterM. Hoary !

M. Hoary avait été jadis le chef de SirPaulus : il se présenta froid et grave avec ses dossiers sousle bras.

– Un beau temps, M. Hoary !s’écria sir Paulus en l’apercevant. Un gai soleil,certes !

– Certes, répondit M. Hoary, un gaisoleil, monsieur.

– Quoi de nouveau ?

– Un pauvre homme du guet déplorablementblessé, monsieur.

– Dans les bas quartiers, jepense ?

– Portland place, monsieur, en haut deRégent street.

C’est l’équivalent de notre rue de la Paix, àParis.

Sir Paulus égalisa les boucles de sescheveux.

– Ces watchmen ne sont pas toujours àjeun, murmura-t-il.

M. Hoary ne répondit point, mais le rougelui monta au visage.

– Y a-t-il eu arrestation ? demandal’intendant.

– Trois jeunes noblemen, monsieur, parmilesquels le vicomte B…

– Un pair d’Angleterre !…Laissez-moi le dossier, Hoary… Diable !

– Eh bien ! reprit-il d’un tonléger, nous voilà maîtres complétement dans cette pyramidaleaffaire Bartolozzi ! Ce pauvre M. Temple y avait perduson latin, mais il n’était pas très-fort. Les renseignementspleuvent depuis l’arrestation de ce Richard Thompson !

– Il y a quelque chose qui n’est pasclair, monsieur, répliqua l’inspecteur. Thompson a été adjoint dansmon bureau… C’était un digne jeune homme.

– Certes, certes… mais la justice estsaisie, et ce digne jeune homme a bel et bien tordu le cou à cettebrave Constance… Elle vieillissait… J’ai ici un petit paquet delettres interceptées, se reprit-il en touchant la poche de sonfrac ; c’est curieux au dernier point, M. Hoary… et c’estterrible, voyez-vous. Je crois avoir déployé en tout ceci quelquezèle et un peu d’habileté… Je ne vous demande pas de compliments.Je dis que c’est terrible !… et que M. Temple fait biende ne pas repasser le détroit.

– M. Temple est un homme respectableet distingué, monsieur, selon mon avis.

– Certes, certes… J’ai beaucoup d’égard àvotre manière de voir, Hoary… les lettres sont de madameThompson.

– La mère ?… FannyThompson ?

– Non pas, répliqua sir Paulus Mac-Allen,qui mit du triomphe dans son fade sourire : Suzanne Thompson,la femme de Richard.

– Elle est mariée !

– Nous avons découvert tout cela, Hoary…non sans quelque peine… non sans quelque adresse peut-être… Je nevous demande pas de compliments. Il était marié, très-positivement…et je vous donne en cent à deviner le nom du père de safemme !… Ne l’essayez pas, ce serait peine perdue… MistressRichard Thompson s’appelle Suzanne Temple.

– Monsieur, répliqua l’inspecteur d’unton roide et menaçant, je connais Suzanne Temple depuis sonenfance ; c’est un cœur pur, une âme respectable !

– Certes, certes… et une belle personne,assurément !… Ses lettres ne seront pas la partie la moinscurieuse de ce procès… Son Altesse royale en a déjà demandé descopies. On dirait un roman de Richardson, en vérité !…M. Hoary, j’ai l’honneur de vous offrir mes civilités, vouspouvez aller à votre besogne… Je crois devoir vous dire qu’on nevous saurait point gré d’ébruiter cette affaire du watchmanblessé.

– Nous avons fait une souscription entreemployés, monsieur.

– C’est honorable… ajoutez-y ceschelling, mais ne publiez pas mon nom… Jusqu’au plaisir de vousrevoir, mon cher M. Hoary.

L’inspecteur sortit. Le valet de chambre fermala porte. Sir Paulus Mac-Allan resta seul et se plongea dans uneimmense bergère placée au devant du bureau de palissandre. Il yavait une chose singulière ; dans cette pièce qui avait subiune si complète transformation, un trait restait le même. Nousaurions pu voir sur la tablette de bois des îles ; exactementà la place on il était jadis sur la planche de vieux chêne, cedossier qui portait en grosses lettres le nom de ConstanceBartolozzi. Comme pour faire la parité plus entière, le mouchoir debatiste, marqué R. T., et taché d’une gouttelette de sang,était auprès du dossier avec le billet ouvert et signé des mêmesinitiales.

Seulement, sur la couverture ou chemise, audessous du nom de Constance Bartolozzi, et séparé par une largebarre, on voyait écrit en gros caractères ce nom : RichardThompson.

Sir Paulus Mac-Allan atteignit d’abord saboîte à cigares, et y choisit un havannah sans défaut dont il coupale bout avec beaucoup de précautions, à l’aide d’un instrumentinventé ad hoc, le patent cigar,guillotine, de J.-H.-C. Cook et fils, fournisseurs duprince régent. Tout en se livrant à ce soin, il pensait :

– Je ne sais pas pourquoi LeursSeigneuries éprouvent tant de plaisir à battre les watchmen, quisont de pauvres pères de famille ; mais il est certain qu’onne peut pas mériter la réputation d’un franc tarker sansestropier quelqu’un de ces malheureux. L’Angleterre est un paysjoyeux et excentrique : impossible d’aller contre cela !Ces jeunes lords ont un esprit d’enfer ! Non-seulement ils semettent douze pour rosser un vieillard qui ne se défend pas, maisencore ils retournent les enseignes, brisent les réverbères etarrachent les marteaux des portes. Rien n’amuse le régent comme lerécit de ces charmantes espiègleries !

Il alluma son cigare et tira de sa poche unpetit paquet de papiers très-fins qui semblaient des lettresdisposées en cahier ; à un certain endroit du cahier il yavait une corne, comme on fait aux livres qu’on est en train delire.

– En voici une, dit sir Paulus, qui arefusé d’être lady Mac-Allan, tout net, ma foi ! et même d’unefaçon assez leste. Je n’étais encore qu’un inspecteur adjoint àcent vingt-cinq livres… La sotte ! et combien je lui sais gréde sa sottise ! J’aurais pour beau-père un homme disgracié. Jeserais inspecteur tout au plus, et ma femme me gênerait dans mespetites affaires avec Leurs Seigneuries… Voyons le roman de missSuzanne. J’aime bien mieux le lire, sur ma parole, que d’en être lehéros. Où en étions-nous ? J’ai vu l’affaire del’Opéra-Comique avec la chemise tâchée de rouge, l’arrestation dece comte de Belcamp, qui est un vrai personnage de comédie… Et dudiable si la justice française n’est pas folle ! arrêter unhomme pour deux faits dont l’un rend l’autre impossible ! Onest forcé, en avançant dans la vie, de convenir avec soi-même quetoute l’intelligence du globe est concentrée dans ce paysd’Angleterre, qui est à la tête du monde… et vous voyez des gensqui avouent tout naïvement, sans rougir, qu’ils sont Français… maisil y a aussi les Esquimaux… Lettre n° 5… au milieu ; monaffaire.

« … Combien je souhaiterais, mon pauvreRichard, que votre innocence fût facile à prouver comme celle ducomte, Henri ! Son arrivée à Versailles fut un véritabletriomphe. Le préfet vint le voir au greffe, malgré, l’heureavancée, et le juge d’instruction se confondit en excuses. Onvoulait le relâcher immédiatement. Notre bon et cher ami lemarquis, son père, s’y opposa, disant qu’il fallait une réparationaussi éclatante que l’injure elle-même.

» Le comte Henri était calme, courtoisinsouciant. Il m’appela près de lui et me dit :

» – Votre père est décidément mon ennemi,Suzanne, mon ennemi mortel… peut-être parce que j’ai été l’ami deRichard Thompson.

» Mon cœur se serrait pendant qu’il meparlait. Je ne saurais dire pourquoi je crois que cet homme possèdeune puissance presque surnaturelle. J’eus peur, mais ce ne fut paspour lui.

» – Votre père, continua-t-il, m’adéclaré la guerre ce soir. Il est en train de me porter le premiercoup. Les coups qu’il me portera ne feront du mal qu’à lui… ouplutôt qu’à vous, ma pauvre Suzanne, et par-dessus tout à celui quevous aimez.

» Il disait vrai : mon père venaitd’arriver. Je le voyais de loin avec sa face pâle et ses yeux quiont toujours la fièvre maintenant. Il parlait au milieu d’un groupecomposé de magistrats et d’autorités. Que disait-il ? Onl’écoutait en silence.

» Je vis tout à coup le marquis deBelcamp furieux qui levait sa canne sur lui en l’appelant menteuret misérable. Henri s’élança : ce fut pour arrêter la main deson père.

» Gregory Temple s’éloigna après avoirjeté vers M. de Belcamp un regard dont je ne puis vouspeindre la douloureuse expression. Qu’y a-t-il entre mon père et lecomte Henri ? Mon père peut se tromper, mais il ne peut êtreni méchant ni cruel.

» Les choses avaient changé. Le comteHenri ne devait point retourner au château. Le préfet deSeine-et-Oise et le président du tribunal de Versailles vinrenttour à tour offrir leur maison au prisonnier, car le comte Henriétait prisonnier.

» Il refusa sans hauteur vaine nibravade, mais avec fermeté. Il parvint même à calmer la colère duvieux marquis. Tous ceux qui étaient là pour lui, et c’était unefoule, comprirent qu’il fallait les formes légales pour que laréparation exigée eût toute sa solennité.

» Nous conduisîmes tous le comte Henrijusqu’à la maison d’arrêt de Versailles.

» En chemin, je réfléchissais, Richard,et je me perdais dans ce dédale de mystères.

» Car il y a deux hommes assassinés danstout ceci. Où sont les assassins ? et par quelle bizarrecoïncidence tous deux ont-ils pris le nom de comte deBelcamp ?

» N’est-ce pas là une machinationinfernale, ou plutôt deux machinations, deux vengeances qui vontmanquer leur but, faute de s’être concertées ? Sur monsalut ! je ne soupçonne pas mon père. Le comte Henri a sansdoute d’autres ennemis…

» Au moment des adieux, qui furentbruyants et pleins de fanfaronnade du côté des amis du comte Henri,calmes et reconnaissants de sa part, il m’appela encore et trouvamoyen de me parler, il me parla plus longtemps et Jeanne Herbetelle-même !

» Suzanne, me dit-il, tout ceci est commeune pièce de théâtre, et c’est un acte qui finit : voilà lerideau.

» Il me montra avec un sourire la portede la prison.

– » Si ma vie est le drame, reprit-il, jene regrette rien de ce que j’ai accompli pendant cet acte, le pluslong, le plus laborieux, le plus douloureux aussi de toute lapièce, l’action va changer. Quand vous vous éveillerez demain, unmonde d’événements se sera passé dans la coulisse… En deux mots,car le temps nous presse, je n’ai plus besoin de peser sur votrepauvre cœur. Vous ne pouvez plus rien contre moi, Suzanne ;personne ne peut plus rien ; à quoi me servirait unétage ? Faites en sorte d’être seule avec lady Frances, etvous aurez un grand bonheur avec une grande peine.

» Il nous quitta.

» J’achève cette lettre à l’auberge deVersailles où nous sommes. Je l’adresse à votre mère. Dieu veuillequ’elle vous parvienne, mon bien-aimé mari, et que j’aie enfin uneréponse de vous ! »

Sir Paulus Mac-Allan secoua la cendre de soncigare et tourna la page. C’était une autre lettre datée dulendemain au château de Belcamp.

« Un grand bonheur, il l’avait biendit ! hélas ! et une grande peine ! J’ai apprisaujourd’hui que vous étiez arrêté, Richard, mon pauvreRichard ! Nos chères espérances devaient-elles donc aboutir àtant de malheur ? Vous êtes en prison ! au secret,dit-on ! Je ne sais plus même si le cri de mon inquiétude irajusqu’à vous. J’écris toujours à votre mère, et votre mère ne merépond jamais. L’idée m’est venue parfois que mes lettres étaientinterceptées.

» En m’apprenant votre arrestation, ladyFrances m’a dit : Ne craignez rien ; le comte Henrirépond de lui. Mais le comte Henri peut-il répondre de lui-mêmemaintenant que le voilà prisonnier ? Et pourtant, ce matin,mon père m’a embrassée plus tendrement que de coutume. Et il aembrassé aussi notre enfant. Il n’y a point eu d’explication entrenous, mais je crois qu’il sait tout ; son regard me l’a dit,et il m’a semblé voir une larme dans ses yeux pendant qu’il donnaitun baiser à notre petit Richard.

» Je lui ai parlé de vous. Il a tourné latête et ne m’a point répondu, mais je le connais, sa colère estpassée, bien passée, et il me semble voir en lui une sorte detristesse qui est comme un repentir.

» S’il voulait, Richard, le régent lui ades obligations personnelles, et il conserve à Londres plusd’influence qu’on ne croit, s’il voulait… »

Ici, le successeur de Gregory Temple arrêtabrusquement sa lecture et posa le cahier sur sa table.

– Oui-dà !… fit-il d’un airpensif ; des obligations personnelles !… Son AltesseRoyale sera tout particulièrement flattée en arrivant à ce passageque je vais grassement souligner… M. Temple a dit à sa filleque le régent lui avait des obligations… et sa fille l’écrit àRichard Thompson… en toutes lettres, sur ma foi ! Et siRichard Thompson recouvre la liberté, il lui sera loisible del’aller dire à Rome !… Or, quelles sont les obligationspersonnelles, – le mot y est, – qu’un régent d’Angleterre peutavoir contractées envers un employé de la police ?… J’ai beaun’avoir point de rancune contre ce bon Gregory, je ne donnerais pascette seule ligne pour dix guinées !

Il ralluma son cigare éteint etcontinua :

« … S’il voulait !… Richard, quelquechose en moi me dit qu’il voudra, et j’espère.

» Mais je vous parlais d’un grandbonheur… Notre enfant chéri, notre bien-aimé petit Richard, vousl’avez vu il y a bien peu de temps, je sais cela, et j’ai cherchévos baisers sur ses joues. Quand je songe que mon mari est venu siprès de moi et que je n’ai pu le serrer sur mon cœur ! Vousm’avez accusée bien souvent d’être froide, Richard, parce quel’inquiétude et le chagrin ont jeté tout à coup un deuil sur lajeunesse même de nos amours. C’est bien vrai, je ne savais passourire au milieu de ces terreurs, et le poids qui oppressait monâme m’empêchait de répondre à vos caresses. Et puis peut-êtresuis-je froide en effet, car mes gaietés d’autrefois m’apparaissentimpossibles comme la folie d’un rêve. Mais je vous aime, Richard,et je voudrais que vous pussiez voir mes pauvres yeux fatigués delarmes. Que ne m’est-il donné de mourir pour vous ?

» C’était lui, ce blond chérubin, cetamour charmant qui consolait et trompait mon besoin de mère !lui dont je vous parlais dans toutes mes lettres en disant :Ah ! si le nôtre lui ressemblait ! Le comte Henri nementait pas : un grand bonheur après une mortelle peine !J’adorais notre fils en ce cher enfant, et la bonté de Dieu veutque toutes ces caresses égarées aient été à leur véritable objet.Je pensais toujours en berçant le petit Édouard Elphinstone sur mesgenoux et sur mon cœur : Notre petit Richard a justement cetâge… et je m’accusais d’être folle lorsque j’ajoutais enmoi-même : Il me semble qu’il a les traits de son père…

» De son père qui était vous, Richard,dans ma pensée déjà…

» C’était lui. Le songe était la réalitémême. J’avais votre enfant dans mes bras, et j’ai été étonnée de nepouvoir l’aimer davantage en l’appelant mon fils.

» Un grand bonheur ! un grandbonheur ! Il y avait plus de deux ans que j’étais mère, et dela maternité je ne connaissais que les larmes ! Un grandbonheur ! une joie céleste et suprême ! J’ai mon fils,mon fils me connaît et m’appelle. Il m’aime mieux que cetteétrangère dont il porte encore le nom.

» Il faut que je vous parle d’elle. LadyFrances Elphinstone m’a dit que vous étiez son ami. Qui est cettefemme ? Dieu me préserve d’humilier mon mari, mais vous êtesle fils de Fanny Thompson, et l’ancien secrétaire de GregoryTemple. Je ne vous savais pas d’amitiés parmi les grandes dames deLondres. Moi-même j’ai vu bien peu ce monde de la noblesse anglaiseon ma naissance ne m’appelait point : mais je l’ai vu assezpour dire que Lady Frances Elphinstone ne lui appartient pas. Elleest élégante et grande, mais autrement que nos ladies ; sadistinction n’est pas la leur ; elle ignore certaines chosesque nous savons toutes ; sa grâce même, qui est exquise, maisne ressemble pas à notre grâce, la met en dehors de nous.

» Lady Frances, j’en ferais le serment,n’a jamais mis le pied dans un salon de la noblesse à Londres. Elleest merveilleusement belle, mais sa beauté n’est pas de cheznous.

» Elle est très-bonne, elle estspirituelle à miracle, elle a des hardiesses et des gaietés deFrançaise. Elle m’a raconté votre voyage de Paris et votre visiteau Colisée ; elle m’a dit aussi vos larmes quand vous reveniezde la cabane du bucheron.

» Mais elle n’a pas voulu me dire quellien vous attachait au comte Henri ; mais elle a refusé dem’apprendre quel motif avait pu porter une vicomtesse du peeraged’Angleterre à jouer le rôle de mère près de l’enfantd’autrui… »

Le bouton de cuivre était toujours à lacloison. Sir Paulus Mac-Allan le toucha ; la cloche sonna audehors, et la porte dérobée encadra en s’ouvrant la jaune etimmobile figure de Foster.

– Un peerage, de 1817 demandasir Paulus.

La porte se referma pour se rouvrir l’instantd’après, et M. Foster, sans entrer, tendit le volumineuxalmanach à son supérieur, qui lui dit :

– Un temps véritablement clairaujourd’hui, monsieur Foster !

– Oui, monsieur, clair véritablement,repartit l’automate.

Sir Paulus Mac-Allan feuilleta l’Almanachde la pairie, et arriva d’un temps à l’article Elphinstone,qu’il parcourut. Il haussa les épaules.

– J’en étais sûr, murmura-t-il,vicomtesse pour rire… c’est assez bon pour des Français !

Il bâilla et sauta plusieurs feuillets dumanuscrit en murmurant :

– Je me déclare saturé d’amour conjugalet d’amour maternel : cherchons autre chose.

»… Voilà déjà huit jours que le comte Henriest prisonnier à Versailles. Le procès s’instruit par ordresupérieur, dit-on, et malgré l’opinion de la magistrature. Il estéchappé à mon père de dire devant moi : Ce n’est pas là levrai procès. Il faut d’abord un prétexte pour le retenirprisonnier.

» Vous savez que le comte Henri, sous unautre nom, a été son bras droit et son ami. Sous l’acharnementinattendu de mon père, on trouverait peut-être le mot del’énigme…

» J’ai dû quitter le château de Belcamp,d’où mon père a été chassé après une scène violente avec M. lemarquis. Je demeure au château neuf, chez lady Frances Elphinstone.Depuis son explication avec le marquis, mon père a disparu.M. Robert Surrizy, un jeune homme avec qui il entretient desrapports qui semblent avoir trait à une entreprise mystérieuse,ignore lui-même sa retraite et le suppose à Londres Dieu veuillequ’il y soit pour vous, Richard !

» Et Dieu veuille aussi qu’il abandonneson idée de séjourner en France et la guerre qu’il fait au comteHenri de Belcamp ! Je ne sais pourquoi cette guerre m’effrayede plus en plus, non-seulement pour lui, mais pour nous-mêmes,c’est-à-dire pour vous. Je n’ai à citer aucun fait nouveau, mais jesens autour de moi comme un brouillard qui va sans cesses’épaississant. Il y a dans la route où nous marchons un abîme demystères, si large et si profond que nous y tombons tous…

» Personne n’est contre moi, assurément,mais tout le monde est pour le comte Henri, qui est l’ennemi de monpère. Tout le monde tient à lui, soit par affection avouée, soitpar des liens qu’il est impossible de définir. Lady Frances est sonesclave et affirme que votre dévouement ne le cède point au sien.Le pays entier célèbre d’avance l’issue de ce procès, qui n’est pasmême douteux, et quiconque parle de Gregory Temple croit se montrerclément en ne l’accusant que de folie.

» Vous faut-il un exemple de ce prestigeincroyable exercé par le comte Henri du fond de sa prison ? Ily a deux jeunes filles qui l’aiment et qui restent amies, commes’il était le soleil dont personne n’est jaloux. Ceci n’est rien.Ces jeunes filles ont abandonné leurs fiancés : deux fiers etvaillants jeunes gens. Les fiancés, qui gardent leur amour, sontles esclaves du comte Henri !…

» Or, je me souviens que, moi aussi, j’aiété son esclave, et je me demande s’il a une main assez large pourtenir ainsi chacun par une chaîne différente…

» Et je me réponds, en interrogeant mapropre pensée, qu’il y a un miracle plus grand encore, puisquemoi-même je n’ai pas cessé de lui appartenir depuis que ma chaîneest brisée. Je suis encore son esclave. Pourquoi ? Parce queje vous aime Richard et que j’ai plus de confiance dans le pouvoiret dans la volonté de ce prisonnier que dans l’intervention de monpère, qui est libre.

» Une voix crie au dedans demoi-même : Ton mari sera sauvé par le comte Henri deBelcamp !… Et je prie pour lui en pressant notre petit Richardcontre mon cœur… »

– Qu’est-ce, Foster ? interrompitsir Paulus Mac-Allan à la vue de la figure jaune qui apparaissaitdans le cadre de la petite porte.

– C’est pour dire à M. l’intendantsupérieur, répondit Foster, qu’il y a en bas quelque chose detrès-drôle.

– Quoi donc, mon garçon ?

– M. Temple qui vient d’entrer dansla cour. Le chien du portier l’a reconnu et lui fait toutes sortesde cabrioles… une bête qui m’a toujours mordu !

– M. Temple ! répéta sir Paulusstupéfait. Quelle diable d’idée ! Vous rêvez tout éveillé,Foster !

Tout en parlant, il faisait disparaître leslettres de Suzanne dans la poche de son habit.

– M. l’intendant peut venir voir,répliqua paisiblement Foster. La fenêtre de mon trou donne sur lacour.

Sir Paulus Mac-Allan se leva. Le trou deM. Foster était une petite loge servant de trait d’union entrele cabinet du chef et la caserne des employés. Foster, qui étaitdepuis longues années la chrysalide de ce cocon, trouvait moyen des’y caser tout entier, lui et ses paperasses. Foster venait trentefois par jour au seuil de ce cabinet qu’il ne franchissait jamais.C’était un excellent commis, un mouvement parfait, comme on ditpour les montres. Au moment où sir Paulus mettait son binocle àl’œil-de-bœuf qui éclairait le trou de Foster, M. Temple, quiavait traversé la cour, entrait sous le vestibule : sir Paulusle vit seulement par derrière, mais il le reconnut et revint demauvaise humeur dans son cabinet.

Par tous pays vous pourrez trouver bien desridicules dans ces vieilles administrations et bien des petitessesaussi. Quoique la splendeur du type bureaucratique légumineux,méticuleux, difficultueux, important, ignorant, tranchant,fatigant, inutile, nuisible, payé pour être obstacle et se vengeantsur le public qui le paye des ennuis humiliants de sa domesticité,méchant parce qu’il est malheureux, orgueilleux, parce qu’il estdédaigné, intolérable enfin sur toutes les coutures, parce qu’ils’ennuie par tous les pores, quoique ce fruit odieux et misérablede notre civilisation soit français et n’atteigne toute sa cruellesaveur que dans les immenses marais administratifs où il estcultivé en France ; cependant, vous rencontrez ce produit, àl’état simple et plus humble, sous toutes les latitudes. EnAngleterre même il existe, surtout dans les antiques bureaux de lapolice métropolitaine.

Eh bien ! tout au fond de ces limbes,quelque part sous ces ridicules, et derrière ces petitesses, il y aun cœur. De case en case, et je ne sais comment, la nouvelles’était répandue que Gregory Temple, l’ancien intendant supérieur,était dans la maison de Scotland-Yard. Pour tout ce monde, GregoryTemple était un grand souvenir. Il ne faut pas prétendre que lacuriosité ne fût pas pour un peu dans l’élan, qui en un instantjeta tous ces reclus hors de leurs alvéoles, mais il y avait autrechose que la curiosité.

– Que Dieu vous bénisse, monsieur Temple,lui dit le gardien sous le vestibule. On s’entretient de VotreHonneur, ici, bien souvent.

– Je voudrais parler à sir PaulusMac-Allan, mon garçon, répondit l’ancien intendant avec une sortede timidité.

Car il avait cette émotion du vieux marin qui,pour la première fois depuis sa retraite prise, revoit la mer etson vaisseau.

– Je vais conduire Votre Honneur.

– Pas de dérangement, mon garçon…commençait M. Temple ; mais plusieurs voix partant del’escalier l’interrompirent :

– Dieu vous bénisse, GregoryTemple !

Une demi-douzaine de constables étaient là, lechapeau à la main, dans une attitude respectueuse ; l’ancienintendant supérieur éprouva une gêne visible et murmura :

– Mes enfants, je ne suis ici qu’unsimple visiteur…

– On se souvient de vous dansScotland-Yard, Votre Honneur, fut-il répondu ; vous étiez unchef doux et juste.

M. Temple monta l’escalier le plus vitequ’il put. Dans le grand corridor, d’autres constables, dessergents, des inspecteurs faisaient la haie chapeau bas :

– Que Dieu vous bénisse,M. Temple ! Pourquoi nous avez-vous quittés ?

Pas un ne manquait. Des larmes vinrent auxyeux du vieux Gregory.

– Mes amis, dit-il d’une voix tremblante,mes bons amis, merci !…

Il toucha plus d’une main en passant, mais ilpassa vite et ne se retourna point.

L’inspecteur Hoary était le dernier.M. Temple l’embrassa et lui dit tout bas :

– Qu’on ne fasse pas de bruit pour moi,mon vieux camarade. Il s’en faut que je sois ici en triomphateur…Rentrez tous, mes enfants ; je vous en prie… je vousl’ordonne !

Il tourna l’angle du corridor pendant que tousces braves gens, émus jusqu’aux larmes, regagnaient leurs postes ensilence. La porte du cabinet de l’intendant était au bout ducorridor. M. Temple, avant d’y frapper, essuya ses yeux, etprit le temps de composer son visage. Ce fut Walter, le valet dechambre, qui vint ouvrir.

Chez nous, le valet de chambre est meubled’intérieur. En Angleterre, il suit le maître, avec lequel il nefait qu’un seul et même gentleman. Ainsi, au temps de Dunois,appelait-on « un homme d’armes » un tout composé d’unchevalier, d’un cheval, d’un écuyer et d’un varlet. Le plus mincesous-lieutenant de l’armée anglaise a son valet de chambre, qui neporte pas sa lance, il est vrai, mais qui lui fait la barbe. Lagentlemanrie est une fleur tout comme la chevalerie. EnCrimée, si nos alliés les Anglais n’étaient pas toujours lespremiers au feu, c’est qu’ils avaient de l’occupation dans leursménages.

Le valet de chambre anglais est invariablementdoux aux durs et dur aux humbles. Il a envie de battre ceux qui luiôtent leur chapeau. M. Temple se présenta timidement ;Walter lui dit :

– Sa Seigneurie n’est pas visible,l’homme !

– Veuillez faire passer mon nom à sirPaulus Mac-Allan, insista doucement M. Temple qui lui tenditsa carte.

– Il n’y a pas de nom qui tienne ?répliqua Walter en élevant la voix ; vous seriez le princerégent en personne…

– Animal ! interrompit la voix deson maître qui venait d’entr’ouvrir la seconde porte, – nereconnais-tu pas M. Temple ?… La consigne n’est jamaisfaite pour des gens comme lui… Entrez, mon vieux et respectablemaître, je suis véritablement enchanté de vous voir en bonnesanté.

Il s’effaça, et M. Temple, qui avait jetéun regard furtif à la fadeur immobile de ses traits, franchit leseuil. Sir Paulus lui roula un fauteuil, en disant :

– Comment vous va, cher maître ?… Unbeau temps, aujourd’hui… ne trouvez-vous pas ?

– Un temps superbe, monsieur, répondit levieillard en s’asseyant, je viens…

– Certes, il y avait six semaines aumoins que nous n’avions eu ce soleil remarquable. Vous jouissez decela, vous maintenant, cher maître… nous autres, nous restons àl’attache.

L’œil de l’ancien intendant avait fait le tourdu bureau.

– Oui, oui, dit son hôte avec un souriresatisfait ; cela est un peu rajeuni… indubitablement, chermonsieur… le goût du jour, vous savez… Des nouvelles de missSuzanne Temple, je vous prie.

– Bonnes, monsieur, je vous remercie…M’est-il permis de solliciter de vous un service ?

– Dix, mon maître, et quinzeplutôt ! s’écria sir Paulus. Je vous le répète, vous êtes icichez vous, pardieu ! Que puis-je faire pour vous êtreagréable ?

– Souffrir que je prenne connaissance,sous vos yeux, bien entendu, de deux dossiers.

– De tous, cher maître, de tous !l’interrompit sir Paulus ; je vous le répète ; vous êtesici chez vous. Voici nos cartons, et quoique certes il ne soit pasrégulier de permettre à un étranger… votre ancienne position… et lahaute honorabilité de votre caractère…

– Il y en a deux pourtant, reprit-il,qu’avec la meilleure volonté du monde nous ne pouvons pas vousfournir… ce sont les deux dossiers soustraits de votre temps…

– Soustraits de mon temps ! répétaM. Temple qui pâlit.

Il avait fait évidemment une désespéréeprovision de calme, de conciliation et d’humilité ; mais safièvre était derrière tout cela, et, malgré tous ses efforts, aumoindre mot sa prunelle avait des éclairs.

Sir Paulus Mac-Allan s’était assis vis-à-visde lui dans sa bergère. Il avait cet impitoyable sang-froid desneutres. Il éprouvait en outre un vague plaisir à trôner devant sonancien supérieur.

– Soustraits sous votre administration,cher maître rectifia-t-il, pour employer une forme plusgrammaticale. Le dossier Brown mère et fils et le dossier relatif àl’assassinat du général O’Brien, Prague, 1813.

Les bras de Gregory Temple tombèrent.

– Ceux-là ! justement !…murmura-t-il.

Puis son regard alla tout droit aux deuxcartons, qui n’avaient pas bougé de place. Il se leva, leste commeun jeune homme, et ouvrit les deux cartons d’une main habituée.L’un et l’autre étaient vides.

– La fumée du cigare vousincommode-t-elle ? demanda sir Paulus Mac-Allan.

– Je ne me souviens pas d’avoir omis uneseule fois d’emporter la clef de ce bureau, pensa tout hautM. Temple.

Sir Paulus toucha le bouton de la cloison.

– Que Dieu bénisse Votre Honneur !dit Foster dans son cadre. C’est moi qui vous ai vu le premier dansla cour… et vous êtes-vous bien porté depuis le temps ?

– C’est vous qui avez dressél’inventaire, l’interrompit sir Paulus Mac-Allan ; dites à monrespectable maître et ami que les dossiers Brown et O’Brienmanquaient le lendemain de son départ, c’est-à-dire deux joursavant mon entrée en fonctions.

– C’est l’exacte vérité, répondit Foster,dont la figure jaune disparut sur un signe de son chef.

Sir Paulus reprit :

– On m’avait donné le conseil de suivrecette affaire ; mais mon opinion est qu’il faut avant tout seconduire en vrai gentleman. J’ai reculé devant la pensée de fairedu tort à un homme de votre âge et dans votre situation…

– M’auriez-vous soupçonné,monsieur ?

– Je n’avais pas à vous soupçonner, chermaître. Vous étiez responsable purement et simplement… mais, vouscomprenez, notre nouvelle administration est forte… très-forte…elle peut se montrer indulgente au besoin… Le dossier O’Brienregardait une affaire de luxe où vous avez engagé notre police enamateur. J’appartiens à une école plus sévère, et j’avoue que jetenais médiocrement au dossier O’Brien… Quant au dossier Brown, jecrois pouvoir dire qu’il déparait un peu les archives deScotland-Yard. Je compte en faire un nouveau où je placerai pourpremière pièce le livre des aventures de Jean Diable le Quaker…vous savez… et dans le carton O’Brien, je renfermerai la plus bellefleur de ma couronne, cher maître… Ah ! ah ! il faut bienl’avouer ; là où vous aviez échoué, nous avons glorieusementréussi. Et ce n’est pas peu d’honneur pour moi que d’avoir surpassédu premier coup mon illustre maître Gregory Temple. Je renfermeraidans le carton O’Brien le dossier Bartolozzi, dès que RichardThompson aura payé sa dette à la justice.

M. Temple retint de force une parole quidéjà pendait à sa lèvre.

Il ferma les deux cartons et revints’asseoir.

– Ma visite avait un double but,monsieur, dit-il, rouge de l’effort qu’il faisait pour garder lecalme de sa voix ; je venais aussi vous parler de l’affaireBartolozzi.

– Nous sommes reconnaissants d’avance,cher maître, de tous les bons renseignements que vous allez nousfournir.

– Je ne vous en fournirai qu’un, sirPaulus ; vous faites fausse route, et Richard Thompson estinnocent.

Sir Paulus Mac-Allan s’attendait à cesparoles, car il répondit sans s’émouvoir :

– Tant mieux pour lui, de tout cœur, moncher maître ; mais il y a contre lui de terribles apparences.Depuis que je l’ai fait arrêter…

– Vous ne l’avez pas fait arrêter,monsieur, interrompit Gregory Temple.

Sir Paulus releva sur lui un regard où il yavait un peu d’étonnement et beaucoup de compassion.

– Serait-ce vous, par hasard, chermaître ? murmura-t-il.

– C’est moi, monsieur, et que j’en soispuni ! répondit l’ancien intendant d’un air sombre. Toutes lesnotions que vous croyez avoir, c’est moi qui vous les ai fournies –James Davy était mon agent.

– Un charmant jeune homme, dit sir Paulusdu bout des lèvres. Il voyage à l’étranger pour notre compte, et,de temps en temps, nous avons eu par lui de vos chèresnouvelles.

Le vieux limier ne put retenir un sourire demépris. Sir Paulus consulta sa montre.

– Walter ! appela-t-il.

– Bien cher monsieur, ajouta-t-il, cen’est pas à vous que je ferai des excuses. Vous savez quels sontles devoirs de notre cruel métier. J’ai rendez-vous à onze heures àSessions-house pour m’entendre avec le recorder qui instruit cettedéplorable affaire Thompson… Sans cela, je vous aurais donné detout cœur ma journée entière.

– Il faut que je voie aussi le recorder,monsieur, répondit Gregory Temple. Je vous demande une place dansvotre voiture.

– Très-honoré, certes, certes…Walter ! mon chapeau et mes gants… Si milady ou LeursSeigneuries viennent me demander, vous direz que je dîne auHanover-Club avec qui vous savez… La voiture, Walter Très-chermaître, nous voici à vos ordres.

La maison des Sessions ou cour centralecriminelle faisait partie déjà à cette époque des bâtiments deNewgate. C’est entre cet édifice et la prison qu’est situé le vastepréau appelé cour de la Presse, où les prisonniersindisciplinés recevaient, longtemps encore après l’époque dont nousparlons, le barbare châtiment du fouet.

La voiture élégante de sir Paulus Mac-Allans’arrêta dans Old-Bailey, et nos deux intendants de police,l’ancien et le nouveau, entrèrent bras dessus, bras dessous dans lasombre maison de la justice criminelle.

Je ne crois pas qu’il y ait au monde unmonument d’aspect plus lugubre que Newgate. C’est du mélodrameanglais, c’est-à-dire la perfection de l’horreur, du noir sale etrougeâtre, de cette sinistre boue où l’on croit deviner des filetsde sang.

La cour centrale criminelle étend sajuridiction sur les comtés de Middlesex, la Cité, Kent, Essex etSurrey. Le lord-maire est ici juge d’office, mais il n’instruitjamais sans le secours du recorder ou sergent commun, qui est levéritable magistrat instructeur. Le recorder instruit sur pièces, àla différence du coroner, qui ne peut interroger que sur le lieu ducrime ou du délit.

Thimothy Bennett, sergent commun pour lasession, était un gentleman de bonne apparence, gros, mais bienpris encore dans sa courte taille, et ne devant arriverdéfinitivement à l’état apoplectique que dans deux ou troissaisons. Il avait à peu près l’âge de sir Paulus Mac-Allan, son amiintime, et pouvait passer comme lui pour un dandy de la secondesorte.

Son cabinet, qui était gai comme une cave àmettre des cercueils, avait vue sur Old-Bailey, au travers d’unrobuste grillage en fer.

Il travaillait, assis près d’une table où il yavait un reste de jambon, du café, des gâteaux au rhum et unecruche de sherry.

– Un beau temps, n’est-ce pas, Bennett,mon cher ? lui dit sir Paulus en entrant et en clignant del’œil pour annoncer qu’il n’était pas seul.

– Fait-il beau temps, vraiment ?répliqua le juge avec bonne humeur ; ici tous les temps seressemblent, pardieu !

– Sur ma parole, Bennett, il fait untemps que j’appellerai remarquable !… Voici mon cher etrespectable prédécesseur qui désire vous parler… monsieur Temple,monsieur Bennett ! monsieur Bennett, monsieurTemple !

Il prit la pose voulue pour prononcer cetteformule sacramentelle de la présentation anglaise. Ces deuxgentlemen se saluèrent ; après quoi le juge serra rondement lamain de l’ancien intendant.

Derrière celui-ci était sir Paulus Mac-Allanqui haussa les épaules en faisant des grimaces.

– Bennett, mon cher, dit-il en tirant desa poche le cahier des lettres de Suzanne, j’ai parcourucela ; c’est moins curieux que je ne croyais.

– Cela jette un jour… répliqua lejuge.

– Certes, certes, mon cher, cela jette unjour.

Bennett reprit :

– Cela jette un jour, évidemment.

Et sir Paulus Mac-Allais :

– Un jour manifeste, mon cher !

Après quoi, les trois gentlemen restèrentvis-à-vis les uns des autres silencieux et quelque peu embarrassés.Les signes et les grimaces de sir Paulus avaient mis Thimothy engarde. Il ne savait sur quel pied danser.

– M. Temple accepterait peut-être unverre de sherry ? commença-t-il. Qu’en pensez-vous, Mac-Allan,mon cher ?

– M. Temple, répondit sir Paulus,appartient à l’ancienne école. Je suis certain que nos manièresl’étonnent. Il doit savoir pourtant que Son Altesse Royale aime lesjoyeux compagnons. M. Temple va prendre la peine de vous direce qu’il souhaite, et nous entamerons notre besogne, le temps estprécieux.

– Je suis entièrement aux ordres deM. Temple, ajouta Thimothy ; le temps est précieux,indubitablement.

– Monsieur, commença l’ancien intendantde police avec lenteur, car il se recueillait en lui-même, jesollicite près de vous un permis pour voir Richard Thompson, monancien secrétaire du bureau de Scotland-Yard.

Derrière lui, sir Paulus fit avec sa tête unsigne négatif.

– Impossible, monsieur, répliquarondement Thimothy Bennett. J’aurais voulu de tout mon cœur êtreagréable à un homme tel que vous, mais l’accusé Richard Thompsonest au secret. Le lord-chef-justice lui-même ne pourrait pas vousaccorder votre demande.

Il y avait sur les traits de l’ancienintendant une pâleur mate et profonde que des plaques rougesvenaient marbrer par instant. L’effort terrible qu’il faisait surlui-même était maintenant si apparent que le juge interrogea sirPaulus du regard.

Sir Paulus se toucha le front d’une façontoute significative.

Il y avait une glace en face deM. Temple. La glace reflétait la longue, blonde et lymphatiquefigure de sir Paulus Mac-Allan. M. Temple vit son geste.

– Non, monsieur, dit-il en se retournant,je ne suis pas fou ; regardez-moi bien.

Sa parole était froide, mais sous ce calme lapassion frémissait. Son visage était froid, mais ses yeuxbrûlaient. La tenue de sir Paulus Mac-Allan changea ; il semit à jouer avec son binocle de cet air que prennent les personnesraisonnables, pour ne point répondre aux importunités desenfants.

– Messieurs, continua Gregory Temple, ilne serait peut-être pas prudent de me pousser à bout, si bas que jevous paraisse tombé !

Thimothy Bennett affecta un grandétonnement.

– Ah çà ! murmura-t-il en setournant vers son ami, quelle mouche pique ce respectablegentleman, mon cher ?

– Mon cher, M. Temple croit àl’innocence de Richard Thomson, répondit sir Paulus Mac-Allan.

Bennett éclata de rire.

– Et vous n’ignorez pas, poursuivit sirPaulus d’un ton de froid persifflage, que M. Temple jouitd’une grande influence à la cour ; Son Altesse Royale lui ades obligations.

– C’est juste, c’est juste ! s’écriaThimothy, des obligations personnelles, sur mon honneur !

– Personnelles, comme vous dites !répéta le nouvel intendant. Il faut faire attention àcela !

La sueur perlait sous les cheveux deGregory.

– Il y aura malheur sur quelqu’un,prononça-t-il entre ses dents serrées, si je vais jusqu’au régentd’Angleterre.

– Ne menacez pas, monsieur Temple, ditBennett sans colère ; j’ai l’honneur de vous faire observerque je suis dans ma fonction de magistrat.

– Je ne menace pas, monsieur, je sais queje parle à un magistrat ; je tente mon dernier effort pouréclairer une conscience.

– J’ai le droit de vous écouter commetémoin, dit Bennett, malgré les signes de son ami ; Votredéposition ira devant la cour.

M. Temple étendit la main droite avec uneviolence convulsive.

– Je jure devant Dieu de dire la vérité,toute la vérité, rien que la vérité : Richard Thompson estinnocent !

– C’est votre gendre, prononça la voixglaciale de sir Paulus.

Gregory bondit sur son siége comme s’il eûtsenti la morsure d’un serpent.

– Ah !… fit-il en étreignant sapoitrine à deux mains, on ne me tuera pas tout d’un coup, etj’aurai le temps d’allumer un flambeau dans cette nuit !

– Calmez-vous, monsieur, dit Bennett d’unton où l’intérêt naissant perçait ; nul ne songe à tuer, Dieumerci !…

Connaissez-vous le coupable ?

– Oui, répondit l’ancien intendant.

– Nommez-le, je vous prie.

– C’est James Davy.

– Parbleu ! ricana sir PaulusMac-Allan.

– Le fait est que nous savons très-biencela, monsieur Temple, fit observer le recorder. Richard Thompson aété arrêté porteur de la passe du commissaire adjoint, JamesDavy ; il se servait de cette pièce, qu’il avait soustraitepour tromper les investigations de la justice. En ce sens, lecoupable a bien nom James Davy.

– Vous êtes encore un jeune homme,prononça péniblement le vieux Gregory, bien que vous occupiez unposte qu’on réservait de mon temps aux vétérans de la magistrature.L’honneur et la bonne foi sont vivants à votre âge. Je vous jure,sur l’espoir de mon salut, que James Davy a donné lui-même sa passéà Thompson comme Nessus donna sa robe empoisonnée.

– Ceci est de la fable, interrompit sirPaulus entre haut et bas. Pas fort ! pas fort !

– Pourquoi James Davy aurait-il tendu cepiége à Thompson ? demanda plus sérieusement le recorder.

– Parce que tout gibier aux abois chercheà donner le change. James Davy savait que, j’avais la main surlui.

– Vous ?… Que pouvait-il craindre devous, simple particulier désormais ?

– Le sort de Richard Thompson !s’écria le vieillard en se frappant la poitrine, car c’est moi,c’est moi seul, trompé par James Davy, qui ai fait arrêter RichardThompson !

Le nouvel intendant de police fit des épaulesun mouvement qui signifiait clairement :

– Que voulez-vous répondre à desemblables extravagances ?

– Ignorez-vous donc, poursuivitM. Temple, à qui sa passion impuissante mettait des larmesdans les yeux, que votre James Davy et le comte de Belcamp, accuséd’un double meurtre en France, ne font qu’une seule et mêmepersonne ?

– Oui, pardieu ! j’ignore cela, mondigne monsieur ! s’écria Bennett perdant son sérieux. Pourquoin’allez-vous pas conter vos histoires aux juges de France, biendignes de les écouter, j’en fais serment !

– Ignorez-vous donc, éclata Gregory avecun accent et des gestes qui véritablement étaient d’un fou, car lacolère trop longtemps contenue et faisant explosion ressemble à ladémence, ignorez-vous donc que votre James Davy est TomBrown ?

– Tom Brown aussi ! gémit Bennet,qui se tordait de rire.

– Et aussi Jean Diable, parbleu !lança sir Paulus.

Gregory se leva et lui mit ses deux mains surles épaules.

– Et aussi Jean Diable ! hurla-t-il,en lui jetant au visage l’écume de ses lèvres ; Jean Diable,oui, Jean Diable aussi vrai que vous êtes, vous, aveugle denaissance, sourd incurable et misérablement idiot !

Sir Paulus Mac-Allan recula, car il eut peur.M. Temple était effrayant à voir.

Quand les épaules de sir Paulus ne soutinrentplus les mains crispées du vieillard, ses bras tombèrent. Il restaau milieu de la chambre, frissonnant, les yeux baissés, les jambeschancelantes, comme un homme foudroyé par une malédiction.

– Ah !… balbutia-t-il avec horreuret sans savoir qu’il parlait, c’est vrai ! c’est vrai !je suis la cause de tout cela… et je suis fou !

– Mon cher, dit sir Paulus en se tenantprudemment à distance et derrière la table, je crois qu’il fautappeler un constable, non pas pour arrêter ce pauvre homme, maispour le reconduire jusqu’à la rue. C’est de la charité, moncher.

Le recorder sonna et ajouta avec une sincèretristesse en buvant un verre de sherry :

– Ce que c’est que de notre pauvrecervelle humaine !

L’instant d’après deux constables entraînaientGregory Temple, qui se laissait faire comme un enfant. Au moment oùils gagnaient Old-Bailey après avoir franchi la voûte, la voituredu lord-chef-justice montait la colline au grand trot de sonmagnifique attelage. Le regard de Sa Seigneurie tomba sur cet hommequi était soutenu des deux côtés par les aisselles.

Il prononça tout haut le nom de GregoryTemple, et ajouta, mêlant l’orgueil du prophète à un sentiment debanale compassion :

– Voici longtemps que j’avais préditcela !

M. Temple s’affaissa contre la muraille,au-dessous de l’endroit où l’on dresse l’échafaud, et restaimmobile comme une pierre tombée. Les deux constables, ayantaccompli leur devoir, qui était strictement de mettre un homme dansla rue, revinrent à la maison des Sessions au moment où sir PaulusMac-Allan, courbé en deux devant le lord-chef-justice, apprenait àSa Seigneurie que le temps était clair aujourd’hui, positivement etce qu’on appelle remarquable, certainement.

V – Un coup à boire.

Il est à Londres, comme à Paris, des gens quise ressemblent et font cercle autour d’un homme tombé, à terre. ÀParis, la curiosité, est presque toujours secourable, et vous voyezjournellement le pauvre ouvrier, l’ouvrière pauvrette, jouer lerôle de la Providence et faire une richesse à l’enfant qui pleure,au vieillard terrassé par la faim, en cotisant leurs indigences.C’est que Paris est beau jusqu’en ses misères, pour ceux qui ont ducœur !

À Londres, la curiosité est trop souventinféconde. Un malheureux hasard a fait que je l’ai vue la plupartdu temps dédaigneuse et sarcastique. Il m’est arrivé de m’éloignernavré des insultes qu’elle avait à la bouche. C’est que tout estlaid à Londres, depuis les grossiers écrasements de la richesseimpitoyable jusqu’à ces inconcevables duretés dont le pauvre useenvers le pauvre.

Ils ont un mot qui se trouve, hélas !être trop fréquemment l’expression de la vérité :intoxicated veut dire à la fois ivre etempoisonné !

Empoisonné par le gin, il faut s’entendre. Cesont eux qui l’avouent : leur ivresse est un lugubreempoisonnement.

Autour de tout corps gisant, la foule dit, sic’est un homme : il est ivre ! – Elle est ivre ! sic’est une femme.

Autour de Gregory Temple, ils étaient là, unedouzaine de cockneys qui riaient et qui disaient : Il estivre ! Deux ou trois avaient assez de charité pour produirecette variante : Il est fou ! On ne sortait pas de là. Aubout de dix minutes, M. Temple demanda un verre d’eau. Unhomme se trouva pour lui rendre ce service avec un louableempressement. Cet homme poussa le dévouement jusqu’à le soutenirpendant qu’il buvait. En ouvrant ses yeux pleins de gratitude,l’ancien intendant de police reconnut un célèbre pique-poches, etn’eût que le temps de sauvegarder sa bourse.

Au bout de dix autres minutes, un tilburys’arrêta brusquement devant le groupe et tout le monde cria :Un physicien ! un physicien !

À Londres, en effet, les médecins portent cenom, qui est chez nous le titre adopté par Bosco et parRobert-Houdin.

Le physicien perça le cercle, saisit satrousse et releva, ses manches en homme qui va gagner avec plaisirle droit de faire insérer dans le Times ce petitarticle : « Nous citons avec plaisir le trait d’humanitésuivant : Aujourd’hui, à midi, dans Old-Bailey, et devant unefoule de curieux qui applaudissaient à sa généreuse action, lejeune docteur J.-N White, spécialité pour les maladies desenfants ; 17, High-Holborn, a sauvé la vie d’un pauvre hommefrappé d’apoplexie à l’aide d’une saignée opérée à propos et avectoute l’habileté qui distingue ce jeune praticien déjà, fort connu.Le docteur J.-N. White, a refusé toute récompense. »

Et, de plus, l’insertion de ces lignes luicoûte deux guinées. Quel cœur ! prenez l’adresse.

M. Temple ne s’était pas levé pour fairele pick-poket, mais à la vue du physicien secourable, un suprêmeeffort le mit sur ses jambes. Les cokneys voulaient s’emparer delui pour qu’on le saignât de force : Cela fait passer unmoment agréable ; mais Gregory gagna le milieu de la voie, ettourna l’angle de la cour du Berceau-Vert, célèbre dans lestrois-royaumes par cet escalier haut et roide que Jack-Sheppard,poursuivi par une armée de constables ; descendit un jour augalop de son cheval. Tout le monde, à Londres, vous racontera cebrillant tour de force ; bien peu songeront à vous montrer,auprès de l’escalier, la petite fenêtre d’une chambre où OlivierGoldsmith écrivit le Vicaire de Wakefield. M. Templen’avait perdu aucun de ses cokneys persécuteurs quand il s’engageadans Green-Arbour-Court, mais le fameux escalier en arrêtaquelques-uns, au haut de l’escalier commence un de ces étonnantsdédale qu’on nomme à Londres des passages ou des cours, et quiforment souvent de véritables villages intérieurs, pleins deruelles croisées, où le diable ne retrouverait pas son chemin.M. Temple, qui savait par état sur le bout du doigt sagéographie des quartiers fantaisistes, traversa deux ou troismaisons percées, et se vit bientôt délivré de sa suite incommode.Il déboucha dans Cheapside, et se prit à marcher rapidement, droitdevant lui, sans avoir la conscience de la route qu’il voulaitsuivre.

La cohue affairée qui encombre la Cité débordebien dans Cheapside, mais c’est Fleet street surtout qui est le litnaturel de ce brutal courant. Il faut avoir vu les deux fleuvesdistincts qui vont montant et descendant la grande artère ducommerce londonnien, pour se faire une idée de la grossièreté, dusans gêne, de l’égoïsme sauvage qui peut devenir la manière d’êtrede tout un peuple. C’est une rue d’affaires ; le temps est del’argent ; on doit tenir sa droite. Étant donnés, ces troisaxiomes, tant pis pour les femmes terrassées, pour les vieillardslancés sous l’omnibus. Le temps est de l’argent ; c’est unerue d’affaires ; que ne tenaient-ils leur droite ?

Entre le flux qui monte avec une violenceterrible et la marée qui descend non moins impétueuse, il n’y a pasde place pour glisser un mouchoir. Ce sont des affaires qui vont etqui viennent ; des intérêts respectables, comme ilsdisent, des commandes de cotons filés qui croisent des ordres decoutellerie, deux trains d’avidités à toute vapeur qui grincent ense frôlant sans cesse. Tel coup de coude dans le sein d’une femmevaut dix mille livres sterling.

Que viennent faire là les femmes ? C’estune rue d’affaires. Tous les hommes ont l’air de bouledogues ou deboxeurs. Que viennent faire là les enfants ? Le commerce estcomme la guerre, il a ses dures nécessités : le temps est del’argent. Les vieillards peuvent rester au coin du feu. Faute decasser un bras, on peut manquer une commission capitale !

Que diable ! les hommes, les enfants, lesvieillards ne vont pas se mettre devant les canons aupolygone ! À quoi servent les femmes qui ne tiennent pas leslivres, les enfants qui n’ont pas encore le carnet, les vieillardsqui n’en ont plus ? On a beau les estropier, les broyer, lesmassacrer, parce qu’ils ne prennent pas leur droite, ils fontperdre encore plus d’un million sterling à Fleet street chaqueannée.

Il y a des heures pour être humain. Le soir,la fonte de fer, les sucres et même les cotons sont pères defamille. Ils se fâcheraient si quelqu’un coudoyait milady parmégarde, et je ne les blâme pas pour cela. Mais la bourse est labourse. À midi, dans Fleet street, le coton, pour passer,étoufferait sa propre femme.

Allez voir cela, et prenez votre droite.

Le courant qui descendait vers Royal-Exchangesaisit l’ancien intendant de police et l’entraîna comme ces brinsde paille que le ruisseau gonflé par l’averse fait tourbillonner.Il y a des nageurs si habiles qu’ils ne peuvent plus couler ;les vieux londonniens ont tellement l’habitude de ces cohueshomicides qu’ils se laissent aller au flux et au reflux en faisantla planche. Du moment qu’ils savent nager, ils ne comprennent pasque d’autres s’y puissent noyer. Ils sont calmes sous la protectionde leurs coudes arc-boutés en béliers. Le mal sera toujours pourautrui, en conséquence, rien à craindre.

M. Temple, au milieu de ce tourbillon,nageait aussi, mais dans une autre mer. Une véhémente fièvresuccédait en lui à cette prostration qui tout à l’heure l’avaitterrassé. La lucidité de son cerveau renaissait ; il avaitconscience d’avoir commis un acte de folie ; ilsouffrait ; mais toute sa volonté de combattre se réveillaitplus tenace que jamais et plus vaillante.

La foule elle-même, l’agitation, la pressen’était pas étrangères à la soudaineté de cette résurrection. Detout cela un fluide se dégage, c’est certain. Des poches m’ont ditles fécondités étranges d’une rêverie dans la cohue. Chose plusbizarre, des calculateurs m’ont vanté la cohue comme un milieupropice aux grands problèmes résolus.

Il y a pour cela une raison ; c’est qu’aumonde entier il n’est pas de condition où l’on soit plus absolumentseul que dans la foule. La foule isole au même titre que lesténèbres qui bornent la vue ; elle isole par la multiplicitédes distractions ; elle isole encore au même titre que lalumière trop vive qui force à fermer les yeux ; elle bercel’idée comme la mer ; elle met l’attention sur ladéfensive ; elle sollicite l’effort, elle surexcitel’élan.

Gregory Temple n’aurait pas été plus concentréen lui-même au fond d’un désert. Il ne sentait pas qu’on lepoussait et qu’on le meurtrissait ; il songeait.

– Je ne suis pas fou, pensait-il, puisquej’apprécie ma conduite qui a été celle d’un insensé. Le sang aenvahi mon cerveau ; la passion brutale a été plus forte quele calcul intelligent. Je n’ai pas su vaincre la colère que laseule vue de cet homme excite en moi. Pourquoi ? parce qu’ilm’a succédé Misère de l’âme humaine !

Je ne suis pas fou ; seulement, ma têteest plus faible qu’autrefois. Il faut que je me hâte.

Ma science a tué Thompson, que j’aimais ;Thompson, qui est le mari de ma fille et le père de mon petit-fils.Cependant ma science n’est pas vaine. Une influence de démon aégaré mes calculs, je connais le démon, Thompson doit revivre.

J’ai résolu le problème il y a longtemps. J’aivu la lumière le jour où mon regard s’est attaché sur ce fauxtimbre de la poste de Londres, qui était imprimé sur la lettre deJames Davy. De ce point de départ, je suis revenu sur mes pas,marchant d’un pas ferme désormais ; j’ai rencontré tous lescrimes de Tom Brown comme des étapes sur ma route : laBartolozzi au centre ; auparavant O’Brien ; plus tard,Robinson et Turner ; hier, Noll Green et Dick de Lochaber… Desmeurtres pour cacher des meurtres… comme ces caissiers infidèlesqui commettent des faux pour dissimuler des vols. Je sais tout,maintenant, tout !

Non, ma science n’est pas vaine ; non, jene suis pas fou.

C’est avec ma propre science que Tom Brownm’échappe. Je lui ai révélé ce chemin de l’impossible : il m’ydevance, et pourrai-je l’y rejoindre jamais !…

Il arrivait au coin de Lombard street, où lescourants contraires forment cet éternel remous, cette barre, cemascaret que les affaires traversent par des prodiges de vaillance.Gregory Temple ne savait pas où il était. Son intelligences’absorbait en son idée fixe aussi complètement que s’il eutrespiré l’air enfermé de sa chambre de la rue Dauphine, à Paris, aumilieu de ses dates funèbres, de ses noms de morts, de sesimplacables mémento.Il passa d’un courant dans l’autre àson insu, et dériva en sens contraire dans le parvis de Saint-Paulcontusionné par de nouveaux coudes, malmené par d’autres livraisonset d’autres commandes.

– Est-il plus fort que moi ? sedemandait-il en tendant sa pensée. Ma formule entre ses mainsest-elle une baguette de sorcier ? Il me devance ! il medevance ! Son habileté suprême est de n’avoir aucun compliceet de se faire des complices de tous des complices aveugles, qui nesavent pas. Je suis arrivé trop tard en France, pour Robinson etTurner. J’arrive trop tard en Angleterre pour la Bartolozzi.L’opinion est faite. On dresse devant moi ce fantôme évoqué parmoi-même : l’impossible !… et l’on rit, et l’on rit endisant : Voilà un vieillard qui a perdu la raison !

Ce n’était pas du tout cela qu’on se disaitautour de lui. On se disait :

– Voilà un malheureux qui n’a pas flairéla baisse des houilles ou qui a des cotons à livrer en hausse.

Et quelques petits commis, n’ayant encorequ’une demi-écaille autour du cœur, lui criaient :

– Prenez votre droite, vieilhomme !

– Montez ! lui disaient lesconducteurs d’omnibus : – Pimlico ! Chelsea !Paddington ! Pancrass !

Sur le pavé, une autre cohue, celle desvoitures, se dévidait sans trop d’accidents, grâce au miraculeuxsang-froid des cochers anglais.

Gregory Temple ne voyait rien et n’entendaitrien.

– Je combattrai ! reprenait-il,suivant sa rêverie obstinée ; tant que j’aurai le souffle, jecombattrai ! Qu’ils rient ! le moment vient où la véritéfait explosion comme la poudre d’une mine… Ah !misérable ! misérable ! je me suis fait petit pourdevenir invisible ; j’ai jeté mes armes pour mieux courir. Jeme disais : Que je trouve seulement, que je découvre, que jesache ! J’ai trouvé, j’ai découvert, je sais, et je resteimpuissant ! La lumière est en moi, je ne peux pas la faireluire ! L’intendant Gregory Temple aurait parlé si haut qu’ileût bien fallu l’entendre. Je ne suis plus rien ! rien ?…Je n’ai pas une preuve, je n’ai pas une arme… L’impossible estautour de moi comme un réseau qui me garrotte !… Ma fille vaêtre veuve, mon petit-fils va être orphelin… par moi ! toutcela par moi ! Oh ! je combattrai, j’irai témoignerdevant le jury, je défendrai Thompson ; j’irai chez lerégent !… Et si rien ne fait, par la mort ! moi qui aijuré respect à la loi, je me lèverai contre la loi : jepénètrerai dans la prison ; je sauverai Richard de viveforce !

– Holà ! bourgeois ! cria-t-onen français à son oreille.

Un homme qui portait le costume du paysan desenvirons de Paris lui mit sans façon-la main sur l’épaule.

– Dormez-vous tout éveillé,bourgeois ? reprit-il, voilà une demi-heure que je vous parleet vous ne me répondez pas.

M. Temple avait l’air en effet de sortird’un profond sommeil. Il regarda le paysan d’un œil fixe etterne.

– Pierre Louchet, dit l’autre enriant ; le commissionnaire de l’hôtel français de Leicestersquare, que vous avez envoyé ce matin porter deux bouteilles deliqueurs à la dame de Rosemary-Lane… En voilà une gaillarde qui ade rudes moustaches !

L’ancien intendant de police passa la main surson front. Le paysan l’avait entrainé hors du courant, à l’abrid’une encoignure de la grille de Saint-Paul.

– J’ai parfaitement ma raison, lui ditGregory Temple, avec cette timidité de l’hermine qui précisémentn’est pas sûr de ne point sentir sa raison chanceler. Vous m’avezparlé de Robert Surrisy, et j’ai promis de faire quelque chose pourvous.

– Et vous m’avez dit que si je vous avaisraconté l’histoire de l’enfant, avec le nom de la dame écrit sur maporte, il y a seulement trois semaines, vous m’auriez donné unpourboire en conséquence… mais on ne pouvait pas deviner… il y adonc que j’ai porté les deux bouteilles de genièvre dansRosemary-Lane. J’ai demandé madame Molly. On m’a fait monter toutdroit. Il n’y a pas de façons dans cette maison-là. Madame Mollyétait en jupon et en chemise, assise sur le pied de son lit. Ellecriait pour avoir un coup à boire, et ça m’avait l’air qu’elle enavait déjà pas mal eu à boire, des coups ! Je suis entré avecmes deux bouteilles, une dans chaque main. Elle a ri en passant sagrande main noire sur ses lèvres. – Est-ce pour moi, mon joligarçon ? qu’elle m’a demandé… On l’a été dans le temps, toutde même au régiment, joli homme et tout… J’ai répondu selon laconsigne : C’est deux échantillons de boisson qui vous sontenvoyés par une ancienne connaissance qui en vend, pour lesgoûter ; il viendra savoir la réponse… Je ne sais pas si ellea compris, mais elle a débouché et avalé une lampée à me coucherpar terre, moi qui parle… Mais les Anglaises, ça reste froid commel’éponge qui s’imbibe… Elle m’a tendu, après ça, la bouteillepoliment ; mais, vous savez, l’ancien soldat considère lapropreté ; j’ai remercié sans faire semblant du dégoût, pourne pas humilier personne, et j’ai retourné à l’hôtel. Voilà lerapport.

M. Temple l’avait écouté avecdistraction. Sa physionomie changeait à vue d’œil, son fronts’éclairait et une lumière était dans ses yeux.

– Avez-vous toujours envie de retourneren France, Pierre Louchet ? demanda-t-il.

– Toujours, bourgeois, répondit lebûcheron. Le Milord m’a envoyé ici voir s’il y était ; c’estconnu à présent. Il n’y a que les fonds qui manquent.

– Venez me voir ce soir à l’hôtel, mongarçon, dit M. Temple en lui mettant une couronne dans lamain. Vous faites bien les commissions : je veux vous endonner une pour votre pays.

Il le congédia d’un geste amical, et tourna lacathédrale pour entrer dans Watling street, laquelle est parallèleà la grande rue du Fleet, mais ordinairement aussi calme que savoisine est bruyante et affairée, M. Temple avait maintenantun but. Il marchait d’un pas rapide et ferme. Vous n’auriezretrouvé sur son visage aucune trace de maladie morale ; ilavait le front haut et l’œil clair.

Il suivit Watling street jusqu’au square de laTrinité, qu’il traversa pour s’engager dans Rosemary-Lane. Ilallait à l’hôtel du gentleman Ned.

Ce n’était pas un palais, mais cela n’avaitnullement la physionomie de nos garnis de bas étage. La portetriste mais propre, à laquelle on arrivait par trois marelles enmaçonnerie rongées par l’humidité, continuait un pont traversant lepetit fossé qui donnait jour aux cuisines en sous-sol. Le vestibuleavait des tapis fanés, usés, mais rapiécés soigneusement.L’escalier avait aussi un tapis, le carré de même, de même toutesles chambres. Il n’y a point de carreau brisé, dépareillé, deplancher éraillé ou vermoulu qui puisse être aussi misérable queces haillons de tapis. C’est comme les loques d’habit noir dontnous avons parlé déjà. Dès que l’Angleterre n’est plus toute richeet toute neuve elle fait froid à regarder.

À droite de l’entrée, un parloir à vastecheminée, dont la grille était à hauteur de poitrine, montrait sesboiseries noirâtres qui suintaient la glace du dernier brouillard.On sentait le gin en passant près de la porte comme on sent letabac, la bière ou le café mélangé d’eau-de-vie sur les trottoirsoù nos estaminets borgnes respirent leur repoussante haleine. Il yavait autour de la table, enfumée comme les boiseries, desvoyageurs de médiocre mine qui buvaient.

Le parloir est toujours la plus belle pièced’un hôtel.

Le gentleman Ned et sa femme, la jolie Molly,demeuraient au second étage, dans une chambre assez vaste etpourvue comme tout le reste de tapis en lambeaux. Mais comme il yavait déjà vingt-quatre heures que la jolie Molly habitait cetappartement, la chambre était déjà pleine de désordre et desouillures. L’hôte conduisit M. Temple jusqu’à moitié del’escalier et lui dit :

– Je n’ai pas une maison de Grosvenorsquare… ni même de Picadilly, monsieur… mais du diable si je reçoissouvent du monde pareil !… C’est une futaille à gin que cettelady, sur mon honneur !… La chambre en face de l’escalier,numéro 16. Montez !

M. Temple frappa à la porte du numéro 16,au travers de laquelle on entendait un chant rauque et lugubre. Onne répondait point, et le chant ne cessa pas. M. Temple frappaune seconde fois : toujours la chanson sinistre ; maispas de réponse. M. Temple ouvrit et entra.

Il s’était assuré d’avance que le gentlemanNed n’était pas encore de retour.

Les rideaux étaient fermés, plongeant lachambre dans une demi-obscurité. Par l’interstice des deux piècesde serge, usées jusqu’à la corde, un rayon de soleil passait etfrappait obliquement la joue osseuse de Molly, assise sur la tableau milieu de l’appartement, et balançant avec lenteur ses jambesballantes. Le lit était défait ; la robe de soie rouge,bouchonnée, traînait à terre ; le chapeau coiffait la pendulearrêtée. À proprement parler, il n’y avait point là de misère, maiscela suait un dégoût navrant, horrible.

Éclairée ainsi à revers, Molly paraissaitd’une taille gigantesque. Sa charpente musculaire se montrait soussa chemise ; sa joue était d’un vert terreux aux rayons dusoleil ; sa bouche humide avait de ces convulsions fixées quirestent après la mort ; son œil disparaissait au fond de sesorbites.

Elle chantait, les lèvres à demi ouvertes etimmobiles. Les mots d’une langue peignent un peuple. Cela est vraitristement : l’ivresse, là-bas, n’est pas de l’ivresse, c’estl’agonie produite par un toxique.

Il est juste d’ajouter que la terriblepropriété du substantif anglais intoxication ne pouvaitjamais ressortir d’une façon aussi effrayante qu’en face de cettecréature, dont la force native, énervée et prostrée, luttait encorecontre une dose de poison capable de tuer trois hommes jeunes etrobustes.

Il y avait en effet sur la table troisbouteilles de grès, dont deux étaient complétement vides et latroisième entamée aux deux tiers. Molly avait englouti tout celadepuis la visite de Pierre Louchet. L’envoi de M. Temple nelui avait point suffi : il lui avait fallu une troisièmebouteille. Et la journée n’était pas à beaucoup plus demoitié !

Et Molly se tenait droite, en équilibre sur satable !

Elle chantait !

M. Temple lui dit, en passant leseuil :

– Bonjour, Molly, ma bonne fille.

Elle se retourna vers lui lentement, et soncorps versa sur sa main gauche.

– Oh ! oh ! gronda-t-elle enriant, je tomberai si je n’ai pas un coup à boire… Ce n’est pasvous encore, mon homme Ned ?

Elle approcha de ses lèvres le goulot, quisonna contre ses grandes dents.

– Je viens pour le gin de ce matin,reprit M. Temple dont le cœur se soulevait.

– Le gin, maître Knob ?… Il y alongtemps que je n’ai eu du vrai gin à boire… Savez-vous ? Ilsfont maintenant le gin avec de l’eau !

– Alors vous n’en voulez pas d’autresbouteilles, Molly ?

– D’autres bouteilles, l’hôte ? Onne le sent pas dans la bouche et il brûle la gorge… J’ai vu letemps où il y avait du gin à boire en Angleterre !

Elle secoua la tête de haut en bas gravement.M. Temple pensait :

– La dose était trop forte ; elleest incapable de me répondre.

Mais l’ancienne porteuse de charbon éleva lavoix tout à coup.

– Je suis une lady maintenant, et je n’aipas peur des gens de police ! s’écria-t-elle.

Elle eut un rire énervé qui faillit la lancertête première contre le carreau.

– Le gin est bon, Molly, ditM. Temple, puisqu’il vous met en gaieté comme cela. Je viensvous demander s’il faut vous en fournir d’autre.

– Mon homme Ned a tout l’argent, réponditla grande femme. Il ne laisse rien à la maison.

– On vous fera crédit, Molly.

– Et qui donc me fera crédit ?

– Le marchand, pardieu !

– Et comment se nomme le marchand ?demanda Molly, que la pensée d’avoir d’autres bouteilles éclairaitcomme une lueur de raison.

– Eh bien ! vous ne le savez doncpas ? répliqua M. Temple, dont l’œil aigu essayaitd’entrer dans le regard de Molly pourvoir l’effet de sesparoles : C’est Noll Green de Southwart.

Les jambes de la géante cessèrent de sebalancer. Ses paupières battirent. Elle tourna les yeux vers lesmains de Gregory Temple qui s’était approché de la table.

– Noll Green, murmura-t-elle ; vousn’êtes pas Noll Green, puisque vous avez vos cinq doigts de la maindroite.

– Pas moi, Molly, pas moi !… J’aibien des années de plus que Noll… Je viens seulement de sapart.

Elle pointa du pied une pipe cassée qui gisaitsur le tapis.

– C’était à lui… grommela-t-elle.

Puis se redressant de son haut :

– Je suis comme une pierre quand jeveux ! Ils ne me feront pas parler !

– À lui qui ? demanda M. Templedoucement.

– Et bien d’autres choses en vérité, fitMolly qui pensait tout haut ; mais qui peut se vanter de mefaire parler ?

– À Noll le boxeur, n’est-ce pas ?…interrompit Gregory Temple. Il peut en avoir de plus belles,maintenant qu’il vend des liqueurs aux gens riches.

La femme de Ned, eut un rire silencieux.

– Ce n’est pas celui-là, Votre Honneur,dit-elle en prenant soudain un ton respectueux. Je sais comment ilfaut parler aux shérifs. Pensez-vous que j’en sois à mon premierinterrogatoire ?

– Molly, ma bonne fille, repartitM. Temple en riant de soi mieux, je viens pour le gin et je nesuis pas un shérif.

– Alors, allez votre chemin, l’homme. Lepremier venu n’a pas le droit d’entrer chez la femme d’ungentleman. Si Noll est ressuscité, je n’y comprends rien, et quem’importe ?

– Noll et Dick, pardieu ! Molly.

– Oui, oui… et avec eux on avait toujoursun coup à boire… C’étaient deux amis… et ils ne se quittèrent pasmême cette nuit là…

– Quelle nuit. Molly, ma belle ?…Voulez-vous les venir voir tous les deux ?

Elle frissonna de la tête aux pieds. Un éclairtraversait la nuit de sa cervelle.

– Qui êtes-vous, l’homme ?demanda-t-elle d’un ton bref et sec.

L’ancien intendant de police entr’ouvrit sahouppelande, et montra un flacon d’eau-de-vie de France qu’ilvenait d’acheter sur la place de la Tour.

– Je vends de cela, Molly, répliqua-t-ilau comptant ou à crédit, selon les personnes.

Elle tendit la main comme malgré elle.

– C’est de la bonne étoffe,poursuivit M. Temple ; vous avez dû vous en régaler àParis.

– Je suis comme une pierre, gronda lagrande femme en fronçant le sourcil. Je vous défie de me faireparler !

Elle avançait toujours la main. Le vieuxGregory déboucha le flacon avec bruit.

– Goûtez-moi cela, petite mère !s’écria-t-il d’un ton engageant.

Molly mit le goulot entre ses dents, commepourrait faire un voyageur perdu dans les sables, qui n’aurait pasvu d’eau depuis trois jours. Elle poussa un large soupir aprèsavoir bu, et fit claquer sa langue.

– C’est bon, dit-elle, mais j’aime mieuxle gin le vrai gin !

Puis s’appuyant des deux mains à la table,parce qu’un vertige la prenait, elle ajouta :

– Est-ce vous qui m’avez parlé de NollGreen et de Dick de Lochaber ?

– Qui sont ceux-là ? réponditeffrontément l’ancien intendant de police ; est-ce que vousrêvez debout, bonne femme ?

Les yeux morts de l’ivrognesse roulèrent dansleurs orbites caves.

– Quelqu’un m’a parlé de Dick et de Noll…balbutia-t-elle péniblement ; mais il était autrement habilléque vous… Il voulait savoir…

– C’était quelque sergent déguisé,Molly ; il faut prendre garde.

– Ah ! ah ! ils peuvent sedéguiser, jeune homme ! je suis comme une pierre quand jeveux… Dick n’aurait pas pu boire autant de gin que moi, non, luiqui avalait un seau de bière… et je ne craignais pas un coup depoing de Noll… J’ai porté Ned, mon homme, pendant quatre lieues, envenant de Boulogne à Paris. Il ne pèse pas moitié d’une corbeillede charbon de mer, quoique ce soit un gentleman !

M. Temple poussa un tabouret auprèsd’elle et s’assit.

– Prêtez votre pipe, dit-elle, si vousêtes un bon compagnon.

M. Temple était un bon compagnon, ou dumoins un compagnon trop habile pour ne pas être, muni de tous lesaccessoires de son rôle. Il tira de sa poche une pipe de matelot,comme vous n’en auriez pas trouvé du tunnel à Vauxhall-Bridge.Molly lui donna, sur l’épaule, en témoignage de son contentement,un coup de poing qui fit craquer ses os. Elle bourra la pipe avecvolupté.

L’heure avançait cependant, et la besognen’avait pas fait un pas. L’ancien intendant de police, prêtaitl’oreille souvent aux bruits de l’escalier. D’un instant à l’autrele gentleman Ned pouvait revenir.

Il prit une demi-poignée de tabac et la pétritdans sa main pour en faire une chique, sauf le respect qui est dûaux lecteurs. Molly avait sur lui ses yeux ternes. Elledit :

– À Paris, je ne vous aurais pas laisséme prendre une si grosse bouchée, l’ami !

– C’est qu’à Paris vous n’aviez pas unchapeau neuf et une belle robe de soie, mon enfant. Maître Knob m’adit que vous aviez manqué de pain, là-bas ?…

– Du pain ! répéta la grande femmeavec un ineffable mépris ; on a toujours assez de pain !– Mais, ajouta-elle, tandis que son briquet attaquait le cailloud’un choc assez ferme encore, j’ai été un jour et une nuit sansavoir un coup à boire !

Elle prononça ces derniers mots d’un accentsolennel, et sa physionomie exprima une véritable horreur.

– Ça n’a pas duré longtemps,heureusement, glissa le vieux Gregory.

– Ça a duré jusqu’au soir où mon homme arencontré milord.

Elle appuya familièrement ses deux gros piedssur les genoux de M. Temple, et se prit à fumer sa pipe avecplaisir. M. Temple avait de la sueur par tout le corps. Ilsentait bien que toutes les subtilités employées d’ordinaire dansles interrogatoires s’émousseraient contre cette borne. Il eûtfallu la verge de Moïse pour en faire sortir la fontaine.

Et cependant il avait la complète certitudeque Molly pouvait d’un mot rétablir sa partie perdue et lui fournirl’arme qui lui manquait. Il était là, rôdant comme un renard autourd’un poulailler sans portes.

Molly était retombée dans le silence.

– Ned Knob est riche maintenant, repritM. Temple ; je fournirai cinquante bouteilles à crédit,si l’on veut.

– De gin ? prononça Molly dont lesprunelles eurent une lueur livide.

– De gin ou de brandy… Maintenant qu’iltravaille pour milord, on peut avoir confiance, c’est certain.

Molly but une lampée d’eau-de-vie, et dit avecune vague intention de faire aussi de l’habileté :

– C’est certain, vieil homme. Commentperdre avec des gens tels que nous ? vous pouvez mettresoixante bouteilles et les apporter demain, sans rien risquer.

– Demain, soit ! soixantebouteilles.

Il vint un peu de rouge aux joues de la grandefemme. Elle avait confusément l’idée de ne point montrer sa joie.Mais soixante bouteilles ! elle ne put résister ; elle semit sur ses pieds d’un effort violent et traversa la chambre entrois ou quatre longues enjambées. C’est à peine si ellechancelait. En revenant, elle agita ses bras musculeux et essaya dedanser. Sa chanson, entonnée d’une voix d’homme, éclata comme untonnerre.

Elle se tut soudain et s’arrêta devantM. Temple, dont elle caressa le menton.

– Dieu me damne ! cria-t-elle, carle mouvement avait modifié la nature de son ivresse, etl’exaltation la prenait, Dieu me damne ! et vous aussi,gentleman ! et toute la terre ! J’ai ouï dire dans leséglises qu’il n’y avait pas de gin au ciel !… Mon homme Nedest tout petit, voyez-vous, mais il a encore plus d’esprit que moi…Il m’a dit : « Sois comme une pierre quand on voudra tefaire parler ! Ai-je parlé ! répondez !…Jamais ! quand il s’agirait d’un coup à boire ! Ehbien ! écoutez cela ! Mon homme Ned a suivi milord depuisle pont de Blackfriars, à Londres, jusqu’au Palais-Royal de Paris,et du Palais-Royal jusque…

Elle hésita.

M. Temple mit toute sa force à larepousser et dit brusquement :

– Laissez-moi la paix, bonne femme !Est-ce que j’ai besoin d’écouter vos histoires ?

La folle colère de l’ivresse mit du sang sousles paupières de Molly.

– Et si je veux causer, vieux courtier deliqueurs volées ! s’écria-t-elle en joignant à cetteapostrophe un chapelet de blasphèmes. C’est trois bouteilles de gintout au juste qu’il faut pour me délier la langue, entends-tu etalors je vaux mieux qu’un avocat. J’ai mon compte. Sois pendu si tune conviens pas que mon homme Ned a de l’esprit commequatre !

– Le gin volé ne vaut-il pas bienl’autre ! grommela l’ancien intendant de police qui saisitl’idée aux cheveux.

– Vieux coquin ! continua Mollycaressante… Oui, oui… je me souviens bien de t’avoir vu quelquepart… au Sharper’s ou au Saint-Antoine !… Mon homme Ned vintm’éveiller là-bas, dans notre trou, avec un coup à boire, et il mefit prendre la pelle et la pioche… Il était aux environs de minuit,et je marchais vite pour me réchauffer. Maître Knob soufflaitderrière moi… Il y a de ce côté-là un bal, et, de par tous lesdiables, Maître Knob m’y conduisit le lendemain… J’ai dansé àTivoli, et tout le monde regardait ma robe rouge… Les jeunesgentlemen français m’apportaient des petits verres d’eau-de-vie…Autant boire dans un dé à coudre, n’est-ce pas ?… Je leurdis : Soyons tous damnés, jeunesses, ai-je l’air d’un moineaufranc pour boire dans un joujou ? et j’en versai trente deleurs petits verres dans le chapeau de mon homme Ned, quicriait : Gentlemen ! c’est à moi ce trésor-là !… Ilsne savaient pas ce que nous avions fait la veille, de l’autre côtédu mur… et personne ne le saura, vieil homme, car je suis comme unepierre !

– Parlons plutôt de nos affaires,femme ! dit M. Temple d’un ton bourru, dès qu’il la vits’arrêter. Tout cela ne me regarde point.

– Sois brûlé par le feu éternel,toi ! hurla Molly qui le saisit par le cou ; jet’étranglerai comme une poule si tu ne veux pas faire à mafantaisie !

Elle le lâcha et s’assit sur ses genoux.

– Ils étaient tous les deux à la tavernequi est de l’autre côté du chemin, reprit-elle avec complaisance, –j’entends du chemin qui borde le jardin du bal… et j’y ai dîné àcette taverne… mon homme Ned voulut dîner dans la chambre… Il nemangeait guère, car il pensait aux deux corps morts que nous avionsenterrés… et c’était pour cela que j’avais emporté la pelle et lapioche… Non, il ne mangeait guère : c’est encore tout jeune…mais moi, je buvais… Noll et Dick étaient des amis, mais n’est-ilpas vrai que nous mourrons tous ?… Tant pis pour ceux quin’ont pas du tout ce qu’ils pouvaient boire ! Passez labouteille, l’homme : pas l’eau-de-vie, le gin !

Le vieux Gregory défaillait sous l’énormepoids de la géante ; ses pauvres genoux fléchissaient. Ilpassa, la bouteille, et Molly en téta le goulot avec délices.

– Ah ! ah ! ah !reprit-elle en riant de son rire pesant, tu ne veux pasm’écouter ! La taverne a un nom français, quelque chose commele Gourmand du jour. Les Français sont desgloutons qui aiment mieux manger que boire… Maître Knob avait suivimilord depuis le Palais-Royal jusque-là… Noll et Dick attendaientmilord… Maître Knob se glissa dans les champs et grimpa jusqu’à lacroisée pour voir ce qui allait se passer. Milord n’entra pas toutde suite, parce que bien sûr il écoutait à la porte. Maître Knobeut le temps de voir que Dick et Noll avaient leurs couteaux sousla chemise. Ils comptaient faire une fin de milord.

Milord entra. Il apportait de l’argent. Nollet Dick avaient travaillé pour lui, je ne sais pas à quoi, mais cedevait être de bonne besogne, car il mit pour six cents livressterling de banknotes sur la nappe. On peut faire n’importe quoipour six cents livres. Chacun sait bien du reste que milord payecomme un roi, et c’est une bonne place pour un jeune homme de l’âgede maître Knob…

L’argent fut compté. Dick et Noll étaientivres à demi ; cependant ils n’osaient pas attaquer milord,qui était sans armes. Ils avaient l’air de deux taureaux auprès delui, élégant comme une femme ; mais il faut du courage pour semettre sur Jean Diable, quand on n’est que deux. Ils se faisaientdes signes, chaque fois que milord tournait la tête… à quicommencerait… Ned les voyait bien ; peut-être que milord lesvoyait bien aussi, car il voit tout.

Il était calme entre eux deux, les coudes surla table. Il fit apporter un punch, du madère, du rhum et de lamenthe pour faire un strongburnt.Il l’accommoda lui-même.C’était l’occasion : Dick et Noll attendirent, pensant que laboisson allait leur donner du cœur.

Quand le bol fut vide, ils étaient ivres toutà fait, mais ils n’osaient pas encore.

Milord se leva et dit à Noll tout d’uncoup.

– Ce n’est pas bien de voler uncamarade !

Et pendant que le boxeur le regardait bouchebéante, milord dit à Dick :

– Noll t’a volé tes trois centsguinées.

Dick fouilla dans sa poche, qui était vide.Les six cents livres étaient dans le gousset de Noll.

Mon homme Ned, qui était assis sur le bord dela fenêtre avait regardé de tous ses yeux. Demandez-lui comment lachose se fit, il ne pourra vous le dire ; Jean Diable est unsorcier.

Noll et Dick se levèrent à leur tour,tremblants sur leurs jambes et le sang aux yeux. Satan sait ce quemilord avait mis dans le bol. Leur ivresse était de la fureur. Dickse jeta sur Noll comme un dogue enragé.

Milord les sépara en disant :

– Sortez et boxez comme des Anglais surle gazon ou la terre fraîche. Je serai témoin, et s’il y en a un demort, l’autre ne sera point inquiété.

Ils vinrent dans le champ. Milord fut témoin.Noll était trop fort pour Dick ; mais, avant de tomberassommé, Dick avait tiré son couteau et taillé le poignet de Noll,qui s’en alla se coucher sous un buisson.

Maître Knob voyait tout cela, caché derrièreun talus. Il vit milord aller à Dick d’abord. Dick soufflait commeun bœuf. Milord lui souleva la tête sur un genou et lui posa lamain sur la gorge : Dick ne souffla plus. Noll râlait. Milordpassa une main sous ses cheveux et mit l’autre à la gorge, comme ilavait fait pour Dick ; Noll cessa de râler. Milord se retira.Et quand nous vînmes avec la pelle et la pioche, ils étaient bienmorts tous les deux, Noll et Dick. Ils étaient habillés, Dieumerci ! comme des princes. Moi, en cherchant si Noll avait desbagues, je vis son doigt de moins, et je ne le reconnus que là…Nous eûmes un bon paquet de nippes… Maître Knob, pendant que jecreusais la fosse, arracha des chardons pour les replanter dessusdans la terre fraîche… Il a de l’esprit, et je ne le contredisjamais… Cependant les chardons étaient une mauvaise idée, car ilsont dû se dessécher… et si j’avais à retrouver les deux cadavres,j’irais tout droit aux chardons morts, là-bas, dans la plaine deTivoli…

M. Temple déroba ses jambes endolories.Molly tomba comme si une trappe se fût ouverte sous elle. Elles’étendit tout de son long sur le tapis, au lieu d’essayer de serelever. Ainsi couchée, elle riait le rire épuisant de la dernièreivresse.

Puis devenant sérieuse :

– Je n’ai rien dit de tout cela,prononça-t-elle d’une voix rauque et chargée de sommeil. Ilsn’auront jamais de moi une parole, car je suis comme une pierre… jeme sens faible, l’homme ! Il y a trop longtemps que je n’ai euun coup à boire !…

VI – Mivart hôtel.

Une heure après, Gregory Temple était plongéjusqu’au cou dans un bain et donnait ordre au valet de l’hôtelqu’il habitait dans Leicester square de faire passer à la vapeur lelinge et les vêtements dont il s’était servi depuis deux jours. Ily avait là-dedans des souvenirs du Sharper’s et des parfumsempruntés au domicile du gentleman Ned. M. Temple gardait cesterribles effluves tout au fond de ses fosses nasales. Il eût vouluse retourner comme un gant pour baigner à grande eau l’intérieur deson corps. Le mieux, en ces cas-là, est de se faire transpirerviolemment par un moyen gymnastique ou autre ; mais rien n’yfait, en définitive, et à cela, comme aux grandes douleurs, il n’ya qu’un remède : le temps. L’odeur de la jolie Molly et dugentleman Ned est en effet pour le moins aussi tenace qu’elle estpénétrante. Une société de pharmaciens, d’artistes et de savantsferait sa fortune à inventer une essence pour la toilette quijouirait de propriétés pareillement obstinées. Mais le mal seulsemble être durable en ce bas monde, et les plus gracieux arcanesdeviennent souillures en quelques minutes au contact des plus beauxcorps.

Dieu a fait l’air pur ; le diable aobtenu la permission d’attacher à chaque vice un miasme : cesont les deux extrêmes. Entre Dieu et le diable, les dames ontglissé l’eau de Cologne, ce parfum-légion qui porte mille noms etqui pue toujours. Pardon du mot, pardon à genoux, mais le verbesentir mauvais ne me paraît ni assez français ni assezfort pour rendre la torture infligée aux narines par toutes lesbonnes odeurs de ces dames. Le divin Platon était bien jeune,puisqu’en proscrivant les poëtes, il n’a pas songé auxparfumeurs !

Gregory Temple, en sortant du bain, se fitbrosser à grande eau comme une serviette à la lessive ; on luicoupa les cheveux, on lui rasa la barbe, ses ongles furent passés àla pierre ponce et ses dents au corail. Cela suffisait pour lestiers, mais, pour lui-même, c’était peu. Quand une émanationpestilentielle est entrée en nous, elle s’accroche à nos muqueusesavec un entêtement qui tient du prodige. Le sentiment d’horreurpeut persister une semaine et se renouveler à chacune desaspirations pulmonaires qui sont la vie même. On emporte le malavec soi comme l’atra cura d’Horace ; vous avez beaufuir, l’aiguillon est dans votre chair, le poison voyage avecvous.

Gregory Temple ne se plaignait pas. Le soldatvainqueur eut-il jamais l’idée de maudire sa blessure ?Gregory Temple était vainqueur encore une fois, après avoir subi unsi humiliant échec dans la matinée, et, selon la pente de sanature, il triomphait en lui-même hautement et sans réserves. Iltombait vite, mais il se relevait de même. Il ne faut jamaisdédaigner les adversaires qui sont faits ainsi. Là était la forcede l’hydre qui vivait toujours en rime de ses sept têtes. L’Olympeeut besoin d’Hercule pour vaincre ce reptile. Aussitôt qu’il étaitrelevé, M. Temple recouvrait tout de suite ses plus hautsesprits, comme disent les Anglais ; il remontait d’un élan ausommet de sa confiance en lui-même, et ne se souvenait de sadéfaite que pour aspirer plus passionnément au triomphedéfinitif.

Il avait conquis son arme. Son carnet, quiétait près de lui, avait déjà ses notes rapidement crayonnées. Ilallait courir à une bataille nouvelle dont son infatigable besoinde travailler établissait d’avance le plan.

Ses calculs, nous l’avons laissé voir, avaientchangé complètement de but. Nous l’avons vu autrefois enfermé dansson fantastique laboratoire et poursuivant, avec un acharnementd’alchimiste, la solution du problème qui le fuyait. Le problèmeétait résolu pleinement désormais ; le calculateur avaitdégagé l’inconnue de son équation ; sa méthode algébriqued’abord fourvoyée s’était trouvée juste, en définitive ; ilsavait. Il pouvait se dire à lui-même et crier aux autres :Voici un homme qui est l’assassin de Constance Bartolozzi.

Il avait donc marché en définitive, marchétrès-vite et très loin.

Mais celui qu’il poursuivait avait couru.

La distance entre eux deux restait la même sielle n’avait pas grandi.

À l’exemple de ces assiégés indomptables quiélèvent de nouveaux remparts derrière leurs murailles démolies, lacitadelle, assaillie par Gregory Temple, restait intacte. L’ennemiavait abandonné ses ouvrages extérieurs, il est vrai, mais il étaitdebout, solide et sans blessures, derrière les glacis d’unenouvelle forteresse.

Et de là il avait attaqué à son tour, et deson premier coup il avait rempli de deuil la maison de sonadversaire.

M. Temple savait : sa certitudeétait mathématique ; mais il était seul à savoir et il n’étaitpas juge. Le problème posé maintenant était de faire entrer saconviction en ceux qui avaient mission de juger.

Or, c’était là que son adversaire, quelque nomqu’on lui donne ici désormais, Tom Brown ou le comte Henri deBelcamp, James Davy ou Jean Diable, c’était là que son adversairel’avait devancé, coupant le terrain de tranchées et d’obstacles,multipliant ses défenses avec cette activité infatigable, aveccette intelligence supérieure qui force presque toujours lavictoire.

Dès l’abord, il s’était introduit auprès deM. Temple sans défiance, et c’était entre les murs mêmes dubureau de police de Scotland-Yard qu’il avait préparé à loisir sespremières machines de guerre. Aujourd’hui même, M. Temple enavait eu une éclatante et toute nouvelle preuve. James Davy étaitresté seul dans son bureau, après son départ, le soir où il avaitdonné sa démission d’intendant supérieur, et deux dossiers avaientdisparu : le dossier Brown, le dossier O’Brien.

Et maintenant que M. Temple avait une clépour expliquer les énigmes du passé, il retrouvait partout ce mêmeagent mystérieux de ses erreurs, de son malheur. C’était James Davyqui, tout en feignant de protéger Richard Thompson, ce doux etloyal enfant, avait dirigé vers lui les soupçons. James Davy avaitété le témoin du mariage secret. Qui sait s’il n’avait pas été lepremier auteur de ce roman ? Comme on sème l’amour, il vient.Suzanne et Thompson, ignorant la vie tous les deux, avaient dûcéder à quelque influence étrangère. Ni l’un ni l’autre n’auraitosé de lui-même commettre un acte si grave.

Chose plus caractéristique encore, Suzanne,enfant gâté, n’avait point de raison sérieuse pour craindre sonpère ; Richard, traité toujours en favori, se trouvait dans lemême cas.

Pourquoi n’étaient-ils pas venus tous les deuxen se tenant par la main, et pourquoi n’avaient-ils pas dit :Père, nous nous aimons, faites notre bonheur.

Gregory Temple n’eût point répondu par unrefus. Sur l’honneur ! il en était sûr.

Une fois, il est vrai, une parole imprudenteet orgueilleuse lui était échappée. Il avait dit, en parlant de lafille d’un lord en train de jouer ce vaudeville si commun enAngleterre :

« On n’épouse pas le fils d’unecomédienne ! » Mais cela eût-il suffi si quelque méchanteinterprétation n’eut grossi l’importance de cetteboutade ?

Or, il n’y avait pas à chercherl’interprète : James Davy était là quand la parole avait étéprononcée.

Faire de Richard le gendre de Gregory Temple,puis lancer Gregory Temple sur les traces de Richard faussementaccusé de meurtre, telles étaient les prémisses de ce syllogisme enaction, taillé depuis à mille facettes, que Jean Diable opposait àson adversaire.

Car l’ancien intendant de police, détectifpuissant, éprouvé, sûr de lui-même, devait trouver des traces, mêmedans une fausse voie. Jean Diable se chargerait du reste d’enparsemer le sol. L’ancien intendant de police devait marcher enavant toujours, comme c’était son génie, rassembler un arsenal depreuves, dépenser les trésors de son habileté à rendre ces preuvesvraisemblables, et fonder enfin les bases d’une de ces belles etdifficiles instructions qui avaient rendu son nom célèbre.

Pour peu qu’il eût le temps de polir l’œuvre,son gendre était perdu !

Et la perte de Richard Thompson, c’était lesalut de Jean Diable.

Jusqu’ici, le calcul de Jean Diable étaitjuste exactement et terriblement. L’œuvre de Gregory Temple,accomplie avec conscience, avec passion aussi, avait une tellesolidité que Gregory Temple lui-même ne pouvait plus la détruire.L’histoire des erreurs judiciaires est un livre effrayant et long.Les sociétés, pour le besoin d’une défense légitime, dressentcertains hommes à une certaine gymnastique intellectuelle dont lebut est de faire d’eux, précisément les limiers qu’il faut pourchasser au malfaiteur. L’homme, on doit bien l’avouer, n’a pas lessûrs instincts de l’animal. Le chien court au loup : quand ilne trouve pas le loup, jamais il n’étrangle le mouton errant sousprétexte que ce mouton, ressemble à un loup. L’homme, qui aau-dessus du chien la raison et la manie, prend son loup où il letrouve ; et quand ce loup est un lapin, ma foi ! qu’yfaire ?

Errare humanum est ! s’écrie ledésolant axiome des philosophes. Et il fallait un loup.

Le vrai loup, cependant, est au bois, où ilcontinue tranquillement son commerce.

Gregory Temple avait fait un loup. Ce loupétait un chef-d’œuvre, d’autant mieux que Jean Diable y avait misla main. Gregory Temple avait beau crier désormais : Ce loupest une brebis, on lui riait au nez. Son œuvre était plus forte quelui, et Pygmalion succombait étouffé sous Galatée.

Pendant toute la première phase de la lutte,où il allait perdant sa réputation, sa raison et sa vie, pièce àpièce en quelque sorte, et comme les malades du jeu perdent leurhonneur avec leur argent, c’était l’inconnu qui s’était dressédevant lui. Maintenant le fantôme avait pris corps, et, au momentoù Gregory triomphant s’élançait pour le saisir, le fantôme armé detoutes pièces l’avait arrêté d’un défi et d’une menace : défisérieux : menace redoutable, que Gregory Temple retrouvaitdésormais partout et toujours autour de lui. La seconde phase de lalutte était bien plus terrible que la première. Celui qui fuyaitjadis frappait maintenant. Du fond de sa prison, il étreignait sonennemi d’un bras surnaturel ; il l’attaquait à la tête et aucœur ; l’écrasait sous la raillerie méprisante, ill’ensevelissait dans le deuil.

Il se chargeait, par une expérienceimplacable, de démontrer à l’inventeur la véritable portée de saméthode ; il se chargeait d’enseigner au dialecticien lapuissance de son propre argument ; il disait à Archimède,enfant : Voilà ce qu’est ton levier !

Et l’inventeur éperdu voyait sa pensée dansles profondeurs nouvelles ouvertes sur ses pas. Figurez-vous lemoine de Fribourg au lendemain du jour où le hasard fit détonerentre ses mains un peu de soufre et de salpêtre.

Figurez-vous Berthold Schwartz en face d’unemine chargée de dix mille kilogrammes de poudre et qui fend unemontagne en éclatant ! Figurez-vous Salomon de Caus quittantla bouilloire qui vient de lui dire à l’oreille le premier secretde la vapeur, et voyant passer tout à coup sur le viaduc sonore cedémon aux entrailles de feu, qui change aujourd’hui la face dumonde et entraîne des milliers d’hommes dans sa fuite rapide commeun tourbillon !

Gregory Temple n’avait fait qu’entrevoirl’impossible. Jean Diable, son élève, avait reçu de lui le principeet en tirait les conséquences.

Cette forteresse où Jean Diable s’enfermaits’appelait l’Impossible. Il était là-dedans, comme l’Arioste placel’enchanteur Atlant, dans son château magique dont les muraillesétaient d’acier poli.

Mais, dans la réalité comme dans ces contes defées, il y a un mot toujours pour détruire les plus fortsenchantements. L’impossible aussi a sa clef, parce que, Jean Diablenous l’a dit lui-même, l’impossible humain ne peut jamais être quel’invraisemblable, poussé à une certaine puissance.

Il est un ordre d’idées dans lequel nousaurions pu trouver des trésors de comparaisons. Les peaux rouges del’Amérique du Nord ont une façon de faire la guerre qui ressembleexactement au duel engagé entre Gregory Temple et Jean Diable. Ilsne s’attaquent jamais de front, et leur suprême habileté estprodiguée toujours dans le seul but d’arriver à une surprise. Laguerre est pour eux la chasse à l’homme.

Supposez cependant le plus habile d’entre euxun de ceux que l’inimitable pinceau de Fenimore Cooper a faitvivre : quelle que soit son adresse et quelle que soit sasubtilité, il laissera toujours une dernière trace, car poureffacer l’empreinte d’un pas il faut avoir fait un autre pas.

Le mot qui détruit l’enchantement, c’est cettedernière trace ; la clef de l’impossible, c’est cette suprêmeempreinte que rien ne peut effacer.

Jean Diable n’avait pu échapper à cette loi.Sa dernière empreinte, c’est-à-dire son dernier crime, à l’aideduquel il avait effacé peut-être tous ses autres crimes, devaitexister quelque part. Gregory Temple avait tenu aujourd’hui sur sesgenoux la géante Molly, pour savoir où chercher cette dernièreempreinte.

Déjà, bien des fois, M. Temple avaitainsi ouvert la main avidement, croyant saisir une arme. JeanDiable, comme quelques grands peintres, traitait en effet certainsdétails avec une incroyable négligence. Nous citerons par exemplece qui se rapporte à l’enfant de Suzanne et à Pierre Louchet. Mais,pour ce cas comme pour d’autres, la négligence de Jean Diable avaitsa raison d’être. Il marchait très-vite vers son but final, trèsvite et très-droit, Malgré la multiplicité de ses détoursapparents. Chaque pas fait, nous le verrons bien, était uneposition prise. Personne n’avait le secret de son travail, et sesconquêtes n’étaient pas toujours apparentes. Loin de là, quelques –unes pouvaient ressembler à des pertes ou à des échecs ; maisc’étaient des conquêtes.

Or, la position prise reléguait dans l’inutiletoutes les préparations que la conquête avait nécessitées. Leniveau changeait. Il n’était plus permis d’attaquer d’en bas cettenouvelle plate-forme. Jean Diable, on peut le dire en touterigueur, mesurait la solidité de chaque ressort à la durée de sonutilité.

L’enfant de Suzanne, et par conséquent tout cequi se rapportait à ce levier devait cesser de jouer un rôleaussitôt après la double arrestation au château de Belcamp. C’étaitcombiné ainsi ; jean Diable n’avait plus à s’occuper de cela.Il laissait derrière lui une jeune mère heureuse, et gardait, pourexpliquer au besoin sa conduite, ce fait que le secret de Suzannene lui appartenait point. La femme de Thompson conservaitvolontairement son nom de miss Temple ; miss Temple ne pouvaitpubliquement reconnaître son enfant. Que reprocher à celui qui rendun service à une femme ?

Ainsi du reste. Dans son système, tout lienqui ne servait plus pouvait rompre ou lâcher, mais toute attachesérieuse était un câble.

Aujourd’hui cependant M. Temple avait unearme, une vraie arme. Pourquoi ? parce qu’un fait imprévus’était jeté à la traverse des combinaisons de Jean Diable. Le soirde la représentation de Joconde, à l’Opéra-Comique, legentleman Ned s’était glissé dans la calèche stationnant rueSaint-Lazare, et le gentleman Ned avait une femme.

Telle barre de fer qui porterait une maisoncontient une paille et rompt sous le poids d’un enfant.

M. Temple avait une arme. Les naturesspéculatives restent jeunes en dépit de l’âge, parce que en ellesl’âge n’éteint pas la passion. En sortant de son bain, l’ancienintendant de police se sentait fort comme aux meilleurs jours de sagloire. Il ceignait ses reins pour la bataille, et son exaltationlui montrait déjà le triomphe. Vers cinq heures du soir, il se fithabiller avec beaucoup de soin, et monta dans une voiture qui leconduisit à l’hôtel Mivart.

La célébrité de l’hôtel Mivart à Londresdépasse de beaucoup celle de l’hôtel Meurice à Paris. Ce sont leshôtes qui font la gloire de ces maisons, et toute l’Europe illustrea passé à l’hôtel Mivart. Ce magnifique caravansérail qu’on a bâtichez nous depuis peu, en face du Louvre, mériterait de gagner lapremière place entre toutes les hôtelleries de l’univers, s’il nepassait déjà, pour avoir une clientelle un peu mêlée. Les roisn’aiment pas à prendre, même pour un jour, un palais dont lescombles ont tant de petites chambres à louer.

À l’hôtel Mivart, M. Temple demanda lecomte Frédéric Boehm.

On lui fit monter un escalier latéral dont lesmarches, le mur et la rampe étaient habillés de tapis turcs,suivant le luxe anglais. Sur le carré, vêtu comme l’escalier, unvalet au pas silencieux, vêtu de noir bien mieux qu’un ministre,lui demanda son nom discrètement, et l’introduisit dans uneantichambre vaste, doublée de moquette dans toute son étendue.

M. Temple donna sa carte. L’instantd’après, un abbé autrichien, avec sa grande redingote et ses bottesde gendarme, vint le recevoir à la porte du salon.

Le salon, autre boîte doublée de laine sombre,et triste à navrer le cœur, contenait quatre personnages assis àgrande distance les uns des autres, autour de la grille où brûlaitun feu de houille. C’étaient, outre le prêtre, docteur enthéologie, un docteur en médecine et un docteur en droit. On payedes primes aux gens qui ne sont pas docteurs en Allemagne.

Le médecin s’appelait docteur Weber ; lelégiste, docteur Spiegel ; le prêtre, docteur Arnheim. Ilsdirigeaient, le premier la santé, le second les affaires, letroisième la conscience du jeune comte Frédéric Boehm, qui n’étaitpas moins docteur qu’eux, ayant soutenu trois thèses à l’universitéde Prague.

Le docteur Weber, le docteur Spiegel et ledocteur Arnheim avaient en effet l’air de trois docteursparfaitement respectables. C’étaient trois honnêtes figuresallemandes, paisibles et un peu massives, qui gardaient entre ellesje ne sais quelle couleur de parenté. Leurs trois perruques étaientblondes, leurs six joues avaient un ton clair et blafard, leursdouze paupières possédaient la même tendance à se rapprocherpériodiquement, battant le rappel de la somnolence.

En entrant dans cette vaste pièce, GregoryTemple cessa de sentir l’arrière-goût du tabac de la jolie Molly,parce que les pipes des trois docteurs et celle du jeune comtemettaient dans l’atmosphère un pur et véhément parfum de tabaclevantin, excellent pour les amateurs.

Les docteurs avaient des pipes deporcelaine ; le jeune comte se servait d’une admirable pipeturque à tuyau d’ambre. C’était le feu éternel de Vesta : celane s’éteignait jamais.

Le comte Frédéric Boehm était un très-grandjeune homme, d’apparence maladive, et beau comme une femmeremarquablement belle. Ses magnifiques cheveux noirs, soyeux etlourds s’échappaient en boucles nombreuses de sa toque illyrienneen velours brodé d’or. Il portait une robe de chambre de veloursaussi, en forme de dalmatique, relevée aux hanches par une torsadede soie où couraient de minces fils d’or. Sous sa robe de chambre,il était botté et éperonné.

Si le caractère se peut juger d’après laphysionomie, Frédéric Boehm devait être brave comme un lion ettimide plus qu’un enfant. Il y avait je ne sais quelles harmoniessérieuses, tristes même, dans les courbes de son front noble etlargement ombragé. Son regard tendre nageait sous la ligne délicatede ses sourcils ; et la couleur féminine était surtout dansl’étrange mélancolie de son sourire.

Il se leva ainsi que tout son monde afin derecevoir M. Temple, et fit quelques pas vers lui pour lesaluer cordialement mais gravement.

– Je vous remercie d’être venu, monsieur,lui dit-il.

– Comte, répondit l’ancien intendant depolice, si vous n’étiez pas venu me trouver en Angleterre, j’auraisfait le voyage d’Allemagne.

– Pour me voir, monsieur ? demandale comte Frédéric Boehm qui baissa les yeux.

– Pour vous voir, comte… J’ai besoin devous plus encore que vous ne pouvez avoir besoin de moi.

Les trois docteurs étaient debout. Ilsgardaient le silence. M. Temple n’avait besoin que d’uncoup-d’œil pour juger un homme : c’était rigoureusement sonmétier. Il resta en face de ces trois hommes comme s’il eût tournétrois pages d’un livre écrit en langue inconnue.

Frédéric Boehm roula lui-même un fauteuil etle désigna d’un geste courtois à l’ancien intendant de police.

– Comte, lui dit M. Temple, il fautque nous soyons seuls.

Les docteurs choisirent précisément cetinstant pour s’asseoir tous les trois à la fois, et leurs troislongues pipes, lancèrent de nouveau des nuages de fumée.

– Je suis l’intendant de Son Excellence,dit Spiegel.

– Je suis son médecin, reprit Weber.

– Je suis son confesseur, ajoutaArnheim.

Et tous trois en chœur.

– Le jour, nous ne quittons jamais SonExcellence ; la nuit, nous dormons dans sa chambre, autour deson lit.

Gregory Temple repoussa le siège qui lui étaitprésenté.

– Comte, dit-il, notre entrevue a prisfin avant de commencer.

Une nuance rosée vint sous la pâleur deFrédéric Boehm. Il ne tourna point les yeux vers les troisdocteurs, qui semblaient parfaitement décidés à conserver leurposte.

– Quel droit ont sur vous ces gentlemen,demanda franchement M. Temple.

Le jeune comte hésita et répondit :

– Ce sont mes amis.

– N’y a-t-il que cela ?

– Je suis mineur, ajouta Frédéric enbaissant la voix, et j’ai dépensé un million de florins depuisquatre mois.

– Sont-ils vos tuteurs ?

– Non, murmura le jeune comte.

– Nous sommes mieux que cela, dit enfinle docteur Spiegel sans tourner la tête.

Et les deux autres répétèrent avec unecertaine emphase :

– Nous sommes mieux que cela.

Ils étaient assis face au foyer tous lestrois. Le regard aigu de l’ancien intendant de police interrogealeurs profils perdus.

Frédéric Boehm prononça d’un ton si bas qu’oneut peine à l’entendre :

– J’ai l’honneur d’être le parent et lepupille de Sa Majesté Impériale et Royale François-Josephd’Autriche, et l’archiduchesse Marie-Louise, femme de Bonaparte,est ma marraine.

– Excellence, dit sévèrement le docteurSpiegel, vous touchez à un secret d’État !

Arnheim et Weber se tournèrent de son côtécomme des automates.

– Avez-vous la volonté d’agir librement,jeune homme ? demanda M. Temple, la tête haute, enpromenant son œil résolu sur les trois docteurs.

Mes amis, murmura Frédéric Boehm, dont lestempes pâles avaient de la sueur, je vous donne ma parole d’honneurqu’il ne sera question entre M. Temple et moi ni del’impératrice Marie-Louise, ni de son fils, le petit duc deReischtadt… Je vous prie de vous retirer.

– Et si les gentlemen désirent rester,ajouta l’ancien intendant de police, j’ai en bas ma voiture. EnAngleterre où nous sommes, les médecins tâtent le pouls, lesavocats plaident et les prêtres officient ; c’est tout, quandmême ils tiendraient une autre mission du fait de Sa MajestéImpériale et Royale, qui n’est maîtresse que chez elle !

Les trois docteurs se levèrent sans témoignerla moindre irritation. L’orateur de ce triumvirat était Spiegel. Ilvint jusqu’au comte Boehm et le salua respectueusement endisant :

– Excellence, nous avons fait notredevoir, nous ferons notre rapport.

C’était une simple affirmation dépourvue detoute menace. Les deux autres s’inclinèrent et ils s’en allèrenttous les trois avec leurs pipes. Dès qu’ils furent partis,M. Temple prit la main du jeune comte et lui dit :

– Je sais votre histoire aussi bien,peut-être mieux que vous-même ; je vous plains de tout moncœur et je suis prêt à vous servir.

La timidité de Frédéric Boehm sembla sechanger en étonnement. Ses grands yeux languissants se fixèrent surson interlocuteur, puis ses paupières battirent comme si une larmeeût été derrière ses cils.

– Vous savez mon histoire !…répéta-t-il. Je ne l’ai dite à personne, monsieur.

– Ces trois espions…

– Je ne puis souffrir, interrompîtFrédéric avec vivacité, que vous parliez ainsi des trois hommes quiont été les amis dévoués de mon père. Ils essaient de me soustraireau sort de mes deux frères aînés ; ils seront vaincus, parceque rien ne résiste à la destinée, mais ce sont de loyaux et dignesserviteurs.

– Comte, vous n’avez que vingtans !… murmura Temple, qui ne put réprimer un sourire desupériorité.

– C’est jeune, il est vrai, pour mourir,répliqua le jeune homme ; mais j’ai déjà beaucoupsouffert.

Il y avait une gravité si fière dans sonaccent, et un si haut rayon d’intelligence s’était allumé tout àcoup dans sa prunelle, que la réplique s’arrêta sur les lèvres deM. Temple.

– Je me suis trop avancé, dit-il après unsilence ; au-delà de ce que je sais il y a peut-être d’autresmalheurs.

– Que savez-vous !… ou plutôtpermettez-moi cette formule, monsieur, car les choses qui sepassent chez vous revêtent parfois de trompeuses apparences quecroyez-vous savoir ?

– Comte, s’écria l’ancien intendantstupéfait, à vous entendre, je doute de moi-même !… J’aibesoin de vous demander tout de suite si vous ne venez point àLondres pour apprendre la vérité sur le meurtre du général MauriceO’Brien, votre cousin par alliance.

– Et ami du major général Boehm, monpère… Si fait, monsieur.

– J’ignorais ce dernier détail, prononçaM. Temple avec une certaine amertume. Je vais vous dire ce queje sais, ou ce que je crois savoir, pour employer votre propreexpression. Le général Maurice O’Brien fut assassiné dans la nuitqui précéda le jour fixé pour son mariage avec une dame française,dont il avait eu un fils. Il me serait impossible de vous fixeraujourd’hui les dates précises, parce que les pièces relatives àcette affaire ont été soustraites au bureau de police deScotland-Yard…

– Ah !… dit le jeune homme dontl’œil s’anima ; sous-traites !

Le feu qui brilla un instant sous sa paupièrene parla point à la perspicacité, d’ordinaire si subtile, del’ancien intendant. Était-ce surprise, peine ou plaisir ?…

– L’assassin du général O’Brien, continuaM. Temple, était, selon ma conviction personnelle, un célèbrebandit anglais, Tom Brown, surnommé Jean Diable, qui étaitprécisément alors en Autriche sous le nom de George Palmer, avec samère, Hélène Brown. J’aurais pu donner en ce temps aux tribunaux dePrague tous les moyens de condamner cet audacieux malfaiteur. Maisdeux jeunes gens appartenant à l’une des plus nobles familles del’Allemagne étaient compromis.

L’affaire fut étouffée systématiquement. Cecirentre-t-il dans l’ordre des faits qui vous sont connus, monsieurle comte ?

– De pareilles calomnies ont étérépandues contre les comtes Albert et Reynier Boehm, mes bien-aimésfrères, répondit Frédéric avec une froideur glaciale. Je nel’ignore point : veuillez poursuivre.

– À vos ordres… Le comte Albert eut, lepremier, l’administration de l’immense fortune de votre famille,augmentée des biens de Maurice O’Brien, qui, permettez-moi de vousle dire, ne vous appartiennent à aucun titre, puisque le généralavait une fille, née dans le mariage…

La main de Frédéric Boehm se leva, puisretomba. Il était si pâle que M. Temple s’interrompit pour luidemander :

– Comte, vous trouvez-vous mal ? etfaut-il appeler votre médecin ?

Au lieu de répondre le jeune homme appuya satête entre ses deux mains.

– Je parlerai après vous, murmura-t-ilavec effort ; c’est pour la fille du général O’Brien que jesuis venu à Londres…

Je vous prie de continuer, monsieur.

– Le comte Albert dut se croire quitteenvers l’assassin, – vous comprenez que je suis toujours maversion, et bien heureux serais-je de la voir rectifiée, – quand ileut payé la somme convenue, deux cent mille florins d’Autriche,selon un témoin en face duquel je vous mettrai à Paris… Le comteAlbert, en effet, ne fut point inquiété pendant plusieurs années.L’assassin était entre les mains de la justice anglaise, à laNouvelle-Galles du Sud. Il s’évada, il revint en Europe ; lecomte Albert eut alors à subir de considérables exigences. Le jouroù il essaya de s’y soustraire, une insulte publique lui futadressée au théâtre de Vienne. Un duel s’ensuivit, et le comteReynier devint administrateur des biens de Boehm à la place de sonfrère mort… Est-ce cela ?…

– Non, monsieur, répondit Frédéric, maiscela y ressemble… je vous écoute.

– Même histoire pour le comte Reynier,sauf qu’un coup de poignard remplaça le coup d’épée. Vous avezsuccédé au comte Reynier, vous avez, comme lui et comme votre frèreaîné, cédé largement à de certaines exigences ; comme eux vousvous êtes lassé : vous avez peur d’être assassiné commeeux.

– Jamais peur, monsieur, prononçalentement le jeune homme, dont un intrépide sourire éclaira levisage ; mais, pour moi, il faut que l’assassin se hâte :sans cela on verra, pour la première fois depuis bien longtemps, uncomte Boehm mourir dans son lit.

Il passa le revers de sa main sur son front etsembla un instant se recueillir. Puis regardant l’ancien intendantde police en face.

– Cet entretien doit être confidentieldes deux côtés, monsieur, dit-il. De ce que vous m’apprenez jen’userai que selon votre volonté ; puis-je compter sur la mêmediscrétion de votre part ?

– Je suis un homme privé maintenant,reprit M. Temple. Je puis m’engager à garder un secret.

– Je prends cela comme une promesse,monsieur, et je vous parle à cœur ouvert… Le général O’Brien estmort assassiné, c’est ma foi vrai, bien que les médecins aientdéclaré la mort naturelle. Mes deux frères sont morts assassinés…C’est la terrible guerre que se livrent en Allemagne deux sectes defrancs-juges, dont l’une croit soutenir les rois, dont l’autrepense servir les peuples… Les rosen-kreuz ont tué O’Brien, leurimplacable ennemi, cela, au nom des peuples… au nom des rois, lesporte-glaives ont tué les deux comtes Boehm, qui conspiraientcontre la Sainte-Alliance.

– Conspiraient-ils ? murmuraM. Temple, et cette inquisition des tribunaux secretsexiste-t-elle ? Ma vie est déjà bien longue ; j’en aidépensé plus de moitié à surprendre le secret des choses et deshommes. J’ai vu de ces associations mystérieuses jurer sur lepoison ou sur le poignard, et, presque toujours, profitant du bruitde leur serment, un vrai malfaiteur est venu derrière elles,servant sa propre cupidité ou sa propre vengeance. Nous ne sommesplus au temps des francs-juges, mais le crime, qui est éternel,profite de ces comédies… Avez-vous ouï parler du meurtre deConstance Bartolozzi ?

– J’ai assisté à sa condamnation,monsieur, répondit Frédéric Boehm avec calme.

M. Temple recula comme s’il eût reçu uncoup en plein visage. Puis ses deux mains frémissantes touchèrentson front, avec ce geste qui trahit la raison chancelante.

– Y avait-il donc un homme,balbutia-t-il, qui portait le nom de prince AlexisOrloff ?

– Moi-même, monsieur, répliqua le jeunecomte, lors de mon premier voyage à Londres.

– Et ce voyage eut lieu à quelleépoque ? s’écria M. Temple d’une voix étranglée quifaisait un étrange contraste avec le sang-froid de soninterlocuteur.

Celui-ci répondit :

– Aux mois de janvier et février de laprécédente année. Gregory Temple se tut anéanti.

Ses calculs, son système, sa science, lapassion de sa vie entière ! tout était-il néant ? Et n’yavait-il qu’une vérité : la folie qui tournait autour de soncerveau ?

– Mes nobles frères conspiraient, repritFrédéric Boehm de sa voix tranquille et grave. Les porte-glaivesexistent et leur serment n’est point un jeu. Les francs-juges sontde tous les temps. L’empereur d’Autriche a pleuré à la mortd’Albert Boehm, qu’il aimait d’une affection toutepaternelle ; à la mort du comte Reynier, son filleul, il fitle voyage de Bude, où le crime avait eu lieu, et présida de sapersonne la table royale de Hongrie. La présence du souverain nefit jaillir aucune lueur de cette nuit… Au contraire de vous,monsieur, je suis tout jeune et j’ai peu vu. Je parle de ce quej’ai vu : notre Allemagne. Dans cette lutte ténébreuse etsuprême, les rois ne sont pas plus les maîtres de ceux quicombattent pour eux que les peuples ne dirigent leurs propreschampions. C’est une bataille à mort entre deux géants, qu’ilsaient nom Principes, Intérêts ou Haines. Vous parliez du temps etdes choses qu’il tue. Il y a une chose morte, c’est l’obéissance.Rien ne sépare plus le vizir du tribun, et Séide est un Gracque quisert le roi son maître à la manière dont les fils de Cornélieservaient le peuple, leur esclave. Je ne suis pas venu vers vous,M. Temple, pour savoir ce qui s’est passé à Prague pourMaurice O’Brien, à Vienne pour Albert Boehm, à Pesth pour le comteReynier. Ma lettre était un prétexte… Je n’ai besoin derenseignements ni sur le solicitor Vood, à qui mes frères ontcompté des millions, ni sur la maison Balcomb et Cie,qui va étonner deux fois le monde : avec la vapeur et quelquechose de plus grand encore. Vous avez une réputationeuropéenne ; à votre nom est attaché le mot détectif,qui veut dire découvreur. J’ai perdu un trésor sansprix ; pour le retrouver je donnerais la dernière goutte de cesang qui va manquer à mes veines. Je suis le plus riche de toutel’Allemagne, après le prince de Lichtenstein, qui a un revenu de 20millions de florins. Vous avez des passions et des devoirs qui vousont fait pauvre sans que votre passion soit assouvie ni votredevoir accompli ; je viens vous acheter votre aide.

M. Temple mettait tous ses efforts àécouter, mais le sens précis des paroles prononcées lui échappait,parce qu’une idée bizarre et soudaine avait traversé son esprit,portant au comble la confusion de son cerveau. Jean Diable étaitlà-dedans ! Que ce fût le cri de sa manie qui voyait partoutJean Diable désormais, ou que ce fût la voix de la vérité même, cecri, cette voix, évoquaient un fantôme. Pourquoi ne dominait-il pascet enfant de vingt ans qui avait besoin de lui ? D’où venaitencore ce mirage qui, déjà une fois, avait trompé sa vue ?Allait-il croire au prince Alexis Orloff, maintenant que cepersonnage était là sous ses yeux, disant : « Mevoici. » Était-ce là l’homme qui avait laissé à la gorge deConstance Bartolozzi cette meurtrissure homicide ?

Il regardait le jeune comte Boehm avec desyeux effrayés et troublés, parce que la pensée du surnaturel quiavait essayé plusieurs fois de naître en lui frappait à coupsredoublés au seuil de sa cervelle. Il était homme de calculs ;il avait passé sa vie à vanter la rigueur de son positivisme, maisces fanatiques de la déduction, ces algébristes du chiffre moral,ces Barème, qui vont additionnant et pondérant les colonnes desprobabilités, sont précisément toujours près du rêve. Leurinstrument possède une puissance réelle, puisqu’ils arrivent à desprodiges ; mais dérangez seulement l’aiguille, au point dedépart, de l’épaisseur d’un cheveu, et vous les verrez atteindrefatalement aux erreurs les plus fantastiques.

Gregory Temple regardait le jeune comte Boehm,parce qu’il se demandait s’il n’y avait pas là quelque diaboliqueillusion. Où pouvait s’arrêter l’audace de Jean Diable ? oùson pouvoir ? Depuis trois mois, lui, M. Temple, nemarchait-il pas environné d’impossibilités et desorcelleries ?

N’était-il pas le jouet d’un prestidigitateurprodigieux dont l’habileté trompait non-seulement son intelligence,mais encore ses sens ?

Il regardait Frédéric Boehm parce qu’il sedisait : C’est peut-être Jean Diable !

Mais ces longs cheveux noirs soyeux, etbouclant leurs gracieux anneaux sur un front de femme ! maisces grands yeux languissants, et cette pâleur, si belle, mais sifatale, que nul artifice ne saurait produire !

Non, celui-là n’était pas James Davy, et lesverrous de la prison de Versailles se fermaient sur Henri deBelcamp.

Mais il y avait un être inféodé à Jean Diableet qui était en quelque sorte sa seconde incarnation, celle que lalégende lui donnait pour maîtresse : la belle Irlandaise.

La soie brillante de ces cheveux noirs, lescourbes féminines de ce front… Il y a des déguisements qui tiennentdu miracle…

Gregory Temple regardait. Ce ne pouvait pasplus être Sarah O’Neil que Jean Diable lui-même. Cette taille hauteet amaigrie par la souffrance n’appartenait pas à une femme.C’était bien un jeune homme de vingt ans, possédant cette beautéidéale que certaines âmes romanesques bercent dans leurssonges.

– J’attends votre réponse, monsieur, ditle comte Frédéric Boehm de ce ton froid et doux qui ne l’avait pasquitté un seul instant depuis le commencement de l’entrevue.

– Comment se peut-il faire, réponditl’ancien intendant, perdu dans ses doutes et ses soupçons, que voussoyez venu me révéler le secret des chevaliers de la Délivrance… àmoi !

– Vous n’avez plus votre charge,monsieur, et le dernier chevalier de la Délivrance qui soit enAngleterre, à l’heure où nous sommes, c’est moi.

– Dois-je comprendre, prononçaM. Temple à voix basse, que j’ai devant les yeux le meurtrierde madame Bartolozzi !

Le jeune comte eut un sourire mélancolique etfier.

– Je suis gentilhomme, monsieur,répliqua-t-il avec un singulier accent de tristesse, je suischrétien, et les médecins disent que je n’atteindrai pas mavingt-deuxième année… J’ai empêché parfois le sang de couler, maisje ne l’ai jamais répandu.

VII – Frédéric Boehm.

Le jour baissait. Entre les rideaux des hautesfenêtres, le crépuscule du soir glissait ses lueurs grises, et lahouille brillait davantage dans la grille rougie. La grilleéclairait l’ancien intendant de police, dont le visage semblaitécarlate, tandis qu’un rayon du dehors tombant sur la joue du jeunecomte, la faisait plus creuse et plus pâle.

Ils étaient assis l’un près de l’autre etseuls ; Frédéric parlait ; M. Temple écoutait avecune extrême attention.

– … L’impératrice des Français, qui étaitalors l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, disait le comteBoehm continuant un récit, n’avait que six ans quand elle me tintsur les fonds de baptême. J’ai été élevé près d’elle, au palaisimpérial de Vienne, sous l’aile de Marie-Thérèse des Deux-Siciles,femme de François Ier, l’empereur mon maître.Reynier, mon second frère, était comme je vous l’ai dit, le filleulde l’empereur, Albert et lui vivaient près de notre père ; quiavait un commandement dans les provinces illyriennes ; où nouspossédons des domaines immenses. Mes frères furent affiliés auxbons-cousins de Venise, vente d’Istrie, par leur gouverneur ;était un gentilhomme milanais. C’étaient deux nobles cœurs, etl’université de Prague ne se souvient pas d’avoir eu jamais deuxplus vaillantes épées.

Du plus loin que je me souvienne, je me vois,enfant de quatre ans, dans les bras d’un autre enfant de dix ansque j’appelais ma petite mère. C’était Marie-Louise, qui devaitavoir cette grande gloire et ce grand malheur d’être femme deNapoléon. Il ne manque pas de gens pour détester la politique de lamaison d’Autriche, mais chacun rendit toujours hommage auxpatriarcales vertus de François Ier et de safamille. Le peuple de Vienne l’aimait comme un père. Ces premièresannées de mon existence ont laissé en moi une impression de reposet de respect. Le burg, avec ses portes babyloniennes et sesterrasses regardant le glacis changé en promenade par-dessus lesombrages des jardins du Peuple et de la Cour ; les grandespelouses de Lachsenburg et cette verte pente des parterres deSchœnbrunn, montant du château entre deux charmilles, les plushautes du monde, jusqu’à la colline qui voit d’un côté latranquille campagne viennoise où coule le géant Danube, de l’autre,à l’horizon clair, la tête rase du Mont Leitha, qui annonce etpromet les cimes tyroliennes, sont restés dans ma mémoire,paisibles comme ce doux sommeil de l’enfance dont la jeunesse estle réveil.

J’étais encore un enfant quand Marie-Louise,ma marraine, quitta Vienne pour Paris, moitié craintive, moitiéenthousiaste, et songeant à réunir, comme Cornélie, deux races dehéros. Elle voulut m’emmener. Je partis avec elle, et j’étais là,quand on lui lut ce contrat de mariage copié sur celui deLouis XVI avec Marie-Antoinette.

L’empereur Napoléon n’avait pas pour m’aimerles mêmes raisons que François Ier, et la cour deFrance était bien loin de ressembler à celle d’Autriche. Onaffectait de m’y regarder comme une poupée, apportée du pays parune fillette devenue trop tôt femme. Cependant j’y fus traité avecbienveillance, et l’empereur, un jour qu’il était galant, permit àMarie-Louise de me donner rang de page. Je refusai, disant que jeme nommais Boehm et que j’avais rang de lieutenant-colonel dansl’armée autrichienne. L’empereur me toucha la joue de son doigtblanc et fin.

– Et si le fils de ta Marraine, empereur,fait la guerre à l’Autriche ? me demanda-t-il.

Je rougis parce que je sentais que je faisaismal, mais je répondis :

– Je n’aime rien tant que mamarraine.

Marie-Louise, peu de jours après cela, mettaitau monde un fils, le roi de Rome. Elle me dit enallemand :

– S’il a besoin, Friedrich, tu seras pourlui ce que j’ai été pour toi.

À la fin de 1812, je quittai la France pourfaire mes années d’université. Mes frères étaient à Prague etavaient pour résidence d’été Reichstadt, ancien domaine de notrefamille, médiatisé et devenu possession impériale. Au château mêmede Reichstadt, l’empereur avait institué une tutelle pour sixjeunes filles nobles, au nombre desquelles était ma jeune cousineO’Brien, âgée de quinze ans et placée là après la mort de sa mère.Je la vis et je l’aimai…

La voix du comte Frédéric baissa pendant qu’ilprononçait ces derniers mots, et sa belle tête pâle, qui maintenantdisparaissait dans la nuit, s’inclina sur sa poitrine. Ce récitétait bien loin des pensées qui tenaient captive l’attention del’ancien intendant de police, et cependant son attention restaitviolemment excitée. Il n’aurait point su définir quel lien existaitentre ce tableau d’une enfance noble et heureuse et les événementsà la fois terribles et mystérieux qui se groupaient autour de luicomme un faisceau de lugubres énigmes, mais ce lien, il le sentait,et malgré lui le narrateur éveillait en son cœur un sentiment devive sympathie.

– Non pas comme je l’aime aujourd’hui,reprit ce dernier dont la voix trembla tout à coup dans sa gorgeoppressée, car un sourire charmant et béni ne peut ressembler auxconvulsions de l’agonie. Je l’aimai comme on respire un parfum oucomme on contemple l’horizon rose où va se lever le soleil. J’avaisseize ans ; je m’étais enfui de France parce que ma marraine,dans le calme de sa noble amitié, ne s’apercevait pas que jen’étais plus un enfant et que j’avais peur de ses caresses.

J’étais grand ; on me disaittrès-beau ; je ne savais pas la signification du mot souffrir.J’étais heureux, joyeux, plein d’espoirs splendides qui faisaientde mon avenir le plus beau des poëmes…

J’aimais comme on aime dans le bonheur, quandon a toute une longue vie pour se faire aimer, et que les annéess’étendent au-devant de vous à perte de vue, immense horizon toutverdoyant de cette moisson de désirs que la félicité fauche etregrette.

J’aimais comme on prie quand le cœur a gardétoute sa virginale pureté. Mon amour était si doux et si beau que,en regardant mon âme en deuil, je répète malgré moi mon nom, medisant : Suis-je le même ?

Car j’aime en pleurant, maintenant, et ensouffrant ; j’aime avec un cœur qui saigne, j’aime avec mapauvre âme en deuil. J’ai beaucoup d’angoisses et j’ai bien peud’espoir. Chaque heure qui passe emporte une part de ma confianceen moi-même, chaque jour écoulé m’arrache un lambeau de ma foi.J’économise ce pauvre restant de souffle qui est dans ma poitrine.Je me force à vivre, moi qui me sens mourir, pour avoir le temps dela retrouver et de l’entendre peut-être me dire : Jet’aime !…

Il me semble qu’elle doit m’aimer. Il mesemble que c’est ma destinée de rendre mon dernier soupir dans sesbras.

Car je l’aime cent fois plus maintenant que jesouffre, oh ! mille fois plus ! Et si je devais êtreaimé, ne fut-ce qu’une heure, je mettrais cette heure suprême,pendant laquelle je voudrais vivre toute une vie de félicités, audessus des espérances de mon salut éternel !…

Le comte Frédéric s’arrêta encore, parce queson souffle épuisé s’embarrassait dans sa poitrine.

M. Temple lui prit la main et la serraentre les siennes, en disant avec émotion :

– Je m’étais trompé sur vous, je vousdemande pardon, M. le comte.

Car l’Anglais et l’Allemand se ressemblent etsympathisent en ceci qu’ils sont friands tous les deux de voluptésen deuil et de mortelles amours.

Mais ce n’était pas de la passion à froid,comme en ont fait les poëtes funèbres de la lyre germanique, quibrisait le souffle de cet enfant. C’était bien l’amour, le grandamour qui ressuscite ou qui tue, l’amour viril mais tout jeune,flexible et fort comme une chaîne d’acier.

– Elles allaient, poursuivit-il, comme sison souvenir l’eût entraîné malgré lui, toujours ensemble, les sixjeunes filles de la tutelle, escortées par les deux gouvernantesnobles, et suivies de loin par les deux écuyers à la livrée del’empereur. Un instinct me guidait pour savoir à quel endroit duparc immense et tout plein de merveilleuses solitudes mes pascroiseraient leur route. Que de fois ai-je vu sa course folleeffrayer la sauvagerie des daims dans la clairière ? Elle neressemblait pas à ses compagnies. Au milieu de ces blondes fillesdont les cheveux tressés battaient les épaules, son front hardi etjoyeux ressortait sous sa couronne de boucles noires. Elle étaitbelle, rieuse, heureuse…

Moi, je restais souvent caché dans le fourré,plus timide que les daims qui fuyaient, quoique j’eusse défendu monposte au péril de ma vie. Je la voyais au travers des feuillesbalancées par le vent qui tombait des montagnes. Parfois elle étaitrêveuse, et je me disais : Si elle songeait à moi !…

Elle me sourit, un matin que le soleil jouaitdans la rosée. Cette heure est restée vivante pour moi. Je voisl’échappée de lumière qui pénétrait sous l’ombre du bois, j’entendsla lointaine cascade, je respire l’odeur des feuillages mouillés.Elle est là qui passe, le bras autour du cou de la mieux aimée deses compagnes et se retournant à demi pour me donner ce rapideregard et ce sourire d’or…

Mais ceci n’est pas une histoire d’amour. Jevins à Prague pour suivre les cours à l’université. Je ne la visplus. Le général O’Brien donnait des fêtes, et je reçus plusieursinvitations. Mes frères aînés me défendirent de m’y rendre. Ilsétaient bons pour moi, nous nous aimions tous les troistendrement.

Un dimanche au soir, à la cathédrale, auxlumières des vingt-quatre lampes d’argent et d’or qui éclairent lemonument de Saint-Népomuc, je vis auprès de l’uniforme blanc dugénéral, la forme gracieuse d’une jeune fille agenouillée. Mon cœurbattit ; j’avais reconnu cette noire couronne de cheveuxabondants et fins où se baignaient tous les baisers de mes rêves.C’était la commémoration, tous les fidèles se rendaientaprès le salut à la chapelle Wenceslas, dont les murs sont faits depierres précieuses, car, entre toutes les villes de l’univers notrePrague est riche et magnifique. On s’agenouilla devant le tombeaudu saint, où restent son casque et sa cote de mailles ; chacuntoucha l’anneau de fer que serra sa main mourante au moment où sonfrère le frappait par derrière ; chacun se signa en face dutableau de Lucas Cranach représentant cette tragédie fratricide.J’avais pris place auprès du bénitier, scellé entre les deuxaméthystes brutes qui valent les trésors d’une couronne, etj’attendais pour présenter l’eau bénite à la pupille de l’empereur.Un homme se mit au devant de moi et me prévint. Elle lui sourit. Jene pus apercevoir son visage, mais ma jalousie me montra sa tailleplus héroïque et plus haute que celle d’un roi dans les récitschevaleresques.

Il sortit avec O’Brien et sa fille. Tous lestrois montèrent dans la même voiture, pour descendre du Hradschinau Kleinseite, où le général avait son habitation d’été. Je suivaisaisément, car les chevaux allaient au pas dans leSpornergasse ; à cause de la pente rapide. Je ne saurais pasdire quelles étaient mes pensées ; mais, pour la premièrefois, je ressentis à la poitrine et au cœur cette angoisse profondequi accompagne maintenant chacune de mes respirations.

Elle n’était pas venue que pour un jour.

Aux vacances, je retournai à Reichstadt. Elleavait grandi. Je distinguais encore le rire de sa joie éclatanteparmi les tranquilles causeries de ses compagnes mais elle rêvaitplus souvent. Ce fut en vain que je cherchai son sourire. Elle mereconnaissait pourtant, car son regard évitait le mien, dont ellecraignait la muette tristesse comme un reproche.

Il n’y avait pas loin du pavillon quej’habitais au château de la Tutelle. Une nuit, je fus éveillé parles chiens qui hurlaient. Je sautai hors de mon lit ; onentendait au dehors des pas de chevaux et des cris d’appel. Une despupilles de Sa Majesté Impériale et Royale avait été enlevée. Jesentis mes lèvres humides et j’y portai la main, que je retiraiteinte de sang. On ne m’avait pas dit le nom de la pupille enlevée,mais je savais déjà aux élancements de mon cœur que c’était SarahO’Brien…

– Sarah !… répéta l’ancien intendantde police qui tressaillit.

– Le lendemain matin, continua le comteFrédéric, on apprit à Reichstadt le meurtre du général. C’étaitbien Sarah qui avait été enlevée. Toutes les recherches furentinutiles ; on ne put joindre ses ravisseurs.

Je n’eus que des notions très-vagues sur ladouble instruction judiciaire qui suivit ce rapt et l’assassinat dugénéral. La fièvre me clouait à mon lit. Je fis une longue etdouloureuse maladie : les médecins me condamnèrent. La mortm’a donné un sursis, mais je n’ai point appelé de la sentence desmédecins. Je ne me suis jamais relevé dans la force de mon âge etde ma constitution. Ma blessure est au cœur ; mes heures sontcomptées.

Quand ma santé me permit de retourner à Praguepour suivre les cours de l’université, je trouvai un grandchangement dans la conduite de mes frères. Ils avaient rompu avecleurs habitudes de plaisir. C’étaient maintenant des jeunes genssérieux et forts assidus à leurs études. Cette assiduité cachaitcependant d’autres préoccupations : mes frères étaient à latête de la confrérie des rosen-kreuz. On ne parlait déjà plus del’affaire O’Brien.

– Permettez-moi une question, interrompitici l’ancien intendant de police. Dans le peu que vous avez pusavoir touchant ce tragique événement, le nom de John Devil ou JeanDiable se trouvait-il mêlé ?

– Hans Teufel, répondit Frédéric enallemand. Le peuple attribuait la mort du général à un banditmystérieux et introuvable dont c’était là le sobriquet ou lenom.

– Et n’y avait-il point, demanda encoreM. Temple, lors de votre première apparition àl’université ; j’entends avant le meurtre, n’y avait-il pointparmi les étudiants amis de vos frères un jeune homme appelé HenriBrown ?

– Non, répondit le comte Boehm sanshésiter.

– Non plus un certain JamesDavy ?

– Non plus.

– Y avait-il au moins quelque étudiantanglais à l’université de Prague ?

– Il y avait Georges Palmer, répliquaFrédéric.

L’ancien intendant de police sourit etdemanda :

– Connaissez-vous ce Georges Palmer sousun autre nom ?

– Sous plusieurs autres noms, répondit lejeune comte.

– À la bonne heure ! s’écriaM. Temple qui salua ironiquement.

– Je ne vous demande pas même,poursuivit-il, si ce Georges Palmer avait disparu de Prague quandvous revîntes après le meurtre ?

– Monsieur Temple, dit vivement le jeunecomte, je vous prie de vouloir bien remarquer que vous parlez icide mon meilleur ami, de mon seul ami peut-être, du plus noble cœuret de la plus haute intelligence que j’aie rencontrés en ma vie…Georges Palmer était reçu docteur, il avait repris avec sa mère lechemin de l’Angleterre.

– Avec sa mère ! répéta l’ancienintendant qui fronça le sourcil. Savez-vous qui était samère ?…

– Du point où vous êtes, M. Temple,interrompit Frédéric, en homme qui a sa conviction profondémentassise et n’en veut point changer ; je vous préviens que vousne pouvez pas juger le comte Henri de Belcamp. Vous êtes desennemis, quoi que votre lutte ait eu lieu sur un terrain autre quecelui où nous nous trouvons maintenant. Son rôle a été de vouscombattre et de vous donner le change en toutes occasions. Je saisqu’il vous l’a donné. Vous n’êtes pas à son égard dans desconditions d’impartialité.

– Mais qui êtes-vous donc à la fin, jeunehomme ? s’écria Gregory Temple dont le sang chaud trahissaittoujours la prudence. Qui êtes-vous pour parler froidement detelles choses et de tels hommes ?

– Je suis le dernier d’une familleillustre qui va s’éteindre, répondit Frédéric avec calme. Je saisce que vous ne savez pas. La main sur la conscience, si Dieu meprenait à l’heure même, je mourrais en chrétien !

– Si vous savez ce que je ne sais pas, àquoi bon venir de si loin pour m’interroger ?

– Parce que vous savez peut-être ce quej’ignore.

– Poursuivez donc, monsieur le comte, ditl’ancien intendant dont les sourcils étaient froncés. Vous êtesbien jeune pour repousser l’expérience d’un vieillard. Mais,d’après ce que je devine, nous ne nous séparerons pas de sitôtdésormais, et je puis faire serment que vous serez éclairé malgrévous.

– Je refusai de m’affilier auxrosen-kreuz, continua Frédéric, jusqu’en 1814, époque où mamarraine, l’impératrice Marie Louise, quitta la France aprèsl’abdication de Napoléon, et fut confinée à la résidence deSchönbrunn avec son fils le roi de Rome. Avant d’abandonner Praguepour me rendre auprès d’elle, je fis serment sur la rose et sur lacroix. J’étais à la fille de François Ier avantd’être à François Ier lui-même, et les rosen-kreuz,qui avaient juré une haine mortelle à Napoléon empereur, étaientles alliés naturels de Napoléon prisonnier à l’île d’Elbe. Ce sontdes jeux bizarres, où l’atout change souvent de couleur comme dansles parties de cartes.

À Schœnbrunn, avec l’agrément de Sa MajestéImpériale et Royale, Marie-Louise me choisit pour son écuyer. Jen’avais plus entendu parler de Sarah O’Brien. Mon amour n’était paséteint, car je suis de ceux qui n’oublient point, mais ilsommeillait et ma vie se donnait tout entière à mes devoirs. Unedéputation des rosen-kreuz, dont mes deux frères faisaient partie,était maintenant à Vienne. Un service de dépêches était établientre nous et la France. Marie-Louise, à Paris, m’avait dit unefois de rendre à son fils ce qu’elle avait fait pour moi : jecommençais à payer ma dette…

– Et m’est-il permis de vous demander,monsieur le comte, interrompit encore M. Temple non sans uneintention évidente de sarcasme, si à cette époque vous eûtesquelques nouvelles de votre ami Percy-Balcomb ?

– Oui, certes, monsieur, réponditgravement Frédéric. J’allais vous parler de lui. La justiceanglaise commet d’étranges erreurs, dont quelques-unes, dit-on,sont volontaires… Si vous descendiez en vous-même et que vousprissiez la peine de repasser les événements de la journée où noussommes, vous ne me contrediriez pas.

M. Temple le regarda stupéfait.

Le comte Boehm reprit :

– À l’époque dont il est question, lajustice anglaise, confondant Percy-Balcomb avec les plus vilscriminels, l’envoya en Australie, d’où il est revenu, car les voiesde la Providence sont profondes, avec une idée qui peut écraserl’Angleterre et changer la face du monde… Je n’ajoute rien,M. Temple, parce que en ce moment vous seriez peut-être encorecontre nous… Mais la patience humaine a des bornes, tandis que labrutale insolence n’en connaît point, quand elle se croit sûre del’impunité… Qui sait si demain vous ne serez pas avecnous ?

L’ancien intendant de police garda lesilence.

– En 1815, poursuivit Frédéric Boehm,vers la fin de mars, nous reçûmes presque en même temps la nouvelledu débarquement de Cannes et l’ordre de tout préparer pourl’enlèvement du roi de Rome et de l’impératrice. Marie-Louiseportait alors officiellement le titre de princesse de Parme, dontFrançois Ier lui avait assuré lasouveraineté ; mais elle avait protesté et se faisait appelerla duchesse de Colorno. Mesdames de Menneval, de Brignoles, deBeausset et de Karaksai, ses femmes, la couronnèrent ce soir-là enlui rendant son titre d’impératrice.

M. le duc de Wellington était à Vienne.Sous prétexte de son départ prochain et pour le service prétendu desa fuite, nous retînmes, mes frères et moi, tous les chevaux deposte dans un rayon de vingt-cinq lieues autour de Vienne ;une fois le premier relais franchi, il y aurait eu impossibilité depoursuivre les illustres fugitifs. La nuit tomba. Outre les fidèlesde Marie-Louise, il y avait cent cinquante rosen-kreuz, armésjusqu’aux dents, sous bois, de l’autre côté de la Gloriette. À dixheures du soir, je vins annoncer que les voitures étaient prêtes àl’extrémité des charmilles, et je pris le petit roi de Rome dansmes bras.

Au moment où les dames descendaient le perrondu côté du parc, et comme Marie-Louise paraissait à la porte aubras de son premier écuyer, des commandements militairesretentirent sous les bosquets, situés à droite et à gauche de larampe qui monte à la Gloriette. En un instant, la pelouse futblanche d’uniformes.

Des hommes noirs, sortis du château même parles portes latérales, nous entourèrent et Onslow, le sous directeurde la police impériale, engagea, chapeau bas, la princesse de Parmeà rentrer dans ses appartements. Il y avait eu trahison.

Marie-Louise quitta Schœnbrunn le soir même,pour n’y rentrer jamais. On lui assigna pour résidence le palais dela chancellerie, à Vienne, et désormais elle fut séparée de sonfils. Je restai, pour ma part, auprès du jeune prince, et quand,cette année même où nous sommes, l’empereur l’a fait duc deReichstadt, avec grade de colonel dans l’armée autrichienne, j’aireçu mon brevet de lieutenant-colonel.

J’aime l’empereur François d’Autriche, je n’aipour l’empereur Napoléon que le respect dû à la gloire et àl’infortune. Vous êtes Anglais, M. Temple, je vous diraicependant quel est le véritable sentiment qui pousse en avant touteune armée de jeunes et généreux cœurs : c’est l’horreurinspirée par l’égoïsme et la trahison de l’Angleterre…

À la fin de 1816, le comte Albert Boehm futtué en duel par le capitaine Baumgarten, de l’artillerie impérialeet royale ; deux mois après, en sortant du burg d’Ofen, oùl’archiduc-vice-roi de Hongrie l’avait mandé, le comte Reynier, surle pont de bateaux qui sépare Bude de Pesth, reçut un coup decouteau d’un magyar jaloux de sa femme, et qui le prenait pourl’amant de celle-ci. Il m’est connu que le magyar Kerolvi et lecapitaine Baumgarten sont affiliés aux porte-glaives ; Reynierétait à Pesth pour organiser une ligue ou vente de rosen-kreuz.

J’arrivai le lendemain de l’accidentpour recevoir son dernier soupir. Il me donna ses secrets et mourutdans mes bras.

Ceux qui nous connaissaient tous les troisn’auraient jamais pu croire que je resterais le dernier vivant. Mesfrères étaient forts et hardis comme deux lions ; moi, je n’aide ma race que le courage.

Reynier devait venir à Londres en janvier dela présente année 1817 ; je m’y rendis à sa place et pouraccomplir une de ses dernières volontés. Le comte Henri de Belcampm’attendait sous London-Bridge, lors de l’arrivée du paquebot. Endébarquant, et sans prendre le temps de changer mes habits devoyage, je montai dans une voiture qui me conduisit dans Regentstreet, chez la signora Constance Bartolozzi, où le conseil de laDélivrance était assemblé. Je fus reçu compagnon sur laprésentation du comte Henri de Belcamp, et je prêtai serment entreses mains. Mon nom de frère fut : Pierre-Alexis Orloff, pourdépister la surveillance des agents autrichiens.

Ce qui fut décidé chez Constance Bartolozzi, àcette séance et à d’autres, ne doit point vous être dit. En dehorsde ces séances, la Bartolozzi recevait et donnait à jouer. Un soir,je me trouvai chez elle en présence de Sarah O’Brien, qu’on me ditêtre sa dame de compagnie. Je passe de longues heures, souvent, àme demander si Sarah me reconnut. Son regard se fixa sur moiplusieurs fois. Je m’approchai d’elle, et la voix s’arrêta dans magorge. On m’emporta évanoui.

Pauvre histoire, n’est-ce pas, monsieur ?enfance prolongée, timidité puérile et qui sans doute mériterait unautre nom ?… Je ne sais ce qui se passa en moi ; je crusque j’allais mourir. Cet amour est tellement au-dessus des forcesde mon cœur qu’il fait trembler ma voix en ce moment et mouille mestempes comme un effort épuisant. Sarah me sembla mille fois plusbelle qu’autrefois. C’était une femme ; et cependant saprunelle nageait dans cette eau diamantée que le mariage dessèche,dit-on ; elle avait les fiertés farouches et les capricessouriants des jeunes filles.

Sarah n’était qu’une jeune fille avec son portde reine et son éblouissant diadème de beauté.

Je voulais savoir, je voulais parler, jevoulais agenouiller mon aveu à ses pieds ; je n’osaipas ; le bonheur, la crainte, l’espoir, étreignirent à la foismon pauvre cœur malade ; je fus paralysé : j’avaisparfois souhaité cette mort.

Par quelle série de circonstances était-elletombée jusqu’à cette condition ? Elle avait plus de quinze ansquand elle avait quitté Prague, et elle ne pouvait ignorer ni sanaissance ni ses droits. Le mystère reste tout entier ici ;aucune de mes questions n’a eu de réponse ; l’occasion perduene devait point renaître.

Sarah O’Brien avait maintenant un autre nom,un nom irlandais aussi ; elle s’appelait Sarah O’Neil chezMme Bartolozzi.

– J’aurais pu vous l’apprendre, comte,murmura M. Temple.

– Tant mieux si vous en savez assez longpour me satisfaire, monsieur, dit Frédéric dont la fatigue étaitmaintenant visible. Puissé-je apprendre auprès de vous tout ce quej’ai si grand besoin de savoir ! Mais laissez-moi poursuivre.Encore quelques mots et j’aurai achevé.

Le 1er février, je fus convoquéselon la forme, non plus chez madame Bartolozzi, mais, chose qui mesurprit, dans le propre salon que j’occupais ici, hôtel Mivart. Jen’étais pas sorti de ma chambre depuis que j’avais vu Sarah ;je n’avais donné aucune autorisation ; j’attendis.

À onze heures du soir, sept membres étaientprésents. L’un d’eux accusa la signora Bartolozzi de trahison, etle fait ne fut prouvé que trop clairement par deux lettres de cettemalheureuse femme, adressées à vous-même, monsieur, et qui avaientété interceptées dans vos propres bureaux. Sept voix unanimes lacondamnèrent, et l’exécution fut fixée à la nuit du lendemain.

Le lendemain, je me munis chez mon banquierd’une somme considérable, et je louai une chaise de poste. J’avaisl’intention d’enlever madame Bartolozzi et de la conduire àDouvres, où je l’aurais embarquée sur le paquebot de Calais.

J’aurais payé son obéissance au lieu de laforcer.

J’avais l’intention de m’expliquer avec Sarahet de lui offrir ma main. En cas de refus, je voulais lui rendreintégralement la fortune de sa mère.

Il n’est pas besoin de vous apprendre qu’àLondres surtout l’argent est le maître. Rien ne résiste à l’argent.Devant mon talisman, les portes de la maison de madame Bartolozzis’ouvrirent, et les domestiques désertèrent leurs postes. À deuxheures du matin, j’étais seul dans cette demeure abandonnée, bienplus seul, hélas ! que je ne croyais, car des deux femmes quej’étais venu chercher, l’une était absente, l’autre étaitmorte.

Morte sur son lit en sommeillant sans doute,et telle que je me figure O’Brien décédé, d’après les récits de mesfrères ; morte les deux bras paisiblement arrondis, la bouchetranquille, les yeux fermés, ses bijoux auprès d’elle.

Je quittai Londres le lendemain matin, partiepour fuir le théâtre de cette tragédie, partie pour obéir à unordre de rappel de M. le prince de Metternich. À Vienne, où jerepris mon service auprès du roi de Rome, la maison Balcomb etCie, de Londres, par l’ordre de M. Wood, anciensollicitor…

– Un des plus dangereux coquins des troisroyaumes ? s’écria M. Temple.

– Je sais cela, monsieur, et c’est lemalheur de ceux qui travaillent dans l’ombre de n’avoir pastoujours le choix de leurs agens… À Vienne, disais-je, la maisonBalcomb et Cie m’adressa de Londres trois demandesd’argent… Je devais : je payai.

– Vous deviez ?… répétaM. Temple, qui malgré l’obscurité, complète maintenant, jetasur lui un regard inquisiteur.

– Pas comme vous le pourriez entendre,monsieur, répliqua le jeune comte, si vous mettiez à m’écouter lamême entière bonne foi que je mets à vous parler… Mais enfin jedevais, j’avais promis en pleine connaissance de cause.

– Dans la lettre que Votre Seigneurie m’afait l’honneur de m’écrire, objecta l’ancien intendant de police,j’ai trouvé copie d’une missive adressée à ce M. Wood, etcontenant le bordereau des sommes payées depuis le 1erjanvier à la maison Balcomb et Cie. Cette missiveparlait tout autrement que ne le fait maintenant VotreSeigneurie.

– Cette missive avait un but que voussaurez tout à l’heure. Mon intention est de ne vous rien cacher. Jefis honneur à ces trois premières demandes d’argent, et monbanquier de Vienne me dénonça à l’empereur. François me fit manderau Hofburg. Il y avait sur la table une lettre pour le gouverneurde la forteresse de Spandau. « Vous êtes le dernier d’une raceillustre et fidèle, » me dit-il, « votre père était, monami. Entre les mains d’un enfant comme vous, des revenus comme lesvôtres sont en danger. Vous êtes mêlé à de certaines menées ;je vous excuse, parce que j’aime l’archiduchesse de Parme, mafille. Mon Conseil veut faire de vous un prisonnier d’État, maisvous n’irez pas à Spandau si vous consentez librement à vous mettreen tutelle. » Je consentis sans hésiter, et, faisant valoirles menaces de mort prochaine écrites trop lisiblement sur monfront, j’obtins de Sa Majesté la permission de voyager en Italie,en France et en Angleterre. En me donnant congé, l’empereur,parlant à voix basse et le front soucieux, fit une allusion rapideau sort de mes frères et me recommanda la prudence.

Mes trois compagnons de voyage furent choisisen conseil parmi les serviteurs de ma famille qui offraient le plusde garantie à la cour. Nous partîmes ; on m’avait fixé unbudget de prince. Je savais en outre que, à Paris comme à Londres,je trouverais des spéculateurs hardis tout prêts à passer, en vued’un gros bénéfice, par-dessus l’obstacle de minorité. À peinearrivé en France, je reçus une demande de 380,000 florins, àlaquelle je pus faire droit immédiatement…

– Près d’un million ! murmuraM. Temple.

– Je comptais passer tout de suite enAngleterre, mais un incident me retint. Le lendemain de monarrivée, je voulus visiter le jardin du Colisée. J’étais dans lafoule, admirant la vogue de ce divertissement bizarre qu’on nommeles montagnes russes, quand je vis la beauté de Sarah glisserdevant mes yeux comme un rêve, emportée sur la pente avec une follerapidité. Dans son traîneau, il y avait un jeune homme qui m’étaitinconnu. Je m’élançai, mais la foule retarda ma course, et, quandje parvins au lieu où les voyageurs descendent de traîneau, Sarahet son cavalier avaient disparu.

Elle était à Paris. Je restai plusieurssemaines remuant ciel et terre pour la trouver. Tous mes effortsfurent inutiles. Au commencement de juin, il y a quelques jours àpeine, je revenais d’une promenade au bois, à cheval, quandj’aperçus du bout de la rue et sortant de mon hôtel, une femme enélégante toilette qui remontait dans sa voiture. Sa taille mefrappa. La voiture me croisa l’instant d’après, et je reconnusSarah O’Brien à travers le carreau de la portière fermée. J’étais àcheval, je piquai des deux : elle ne pouvait m’échapper cettefois !…

Au bout de cinquante pas, les sergents depolice me barrèrent le passage. Il est défendu de galoper dans lesrues de Paris. La discussion dura quelques secondes ; quandelle prit fin, la voiture de Sarah était hors de vue.

À mon hôtel, je trouvai une lettre contenantune cinquième demande d’argent. La demande dépassait un million. Jedevais, j’aurais fait cette fois comme les autres, mais j’apprisque la lettre avait été remise par une jeune femme, élégante etcharmante, dont la description se rapportait exactement à Sarah.Mon esprit, appliqué sans cesse aux moyens de retrouver Sarah, seprit à travailler. J’avais ouï parler de vous, et l’on m’avaitdésigné M. Wood comme l’agent avec lequel, au besoin, jedevais correspondre. J’écrivis à M. Wood et à vous les deuxlettres que vous savez. C’est là l’explication que je vouspromettais tout à l’heure. Mon refus n’était qu’une ruse de guerre.Au moyen de cette manœuvre, soit par vous, soit par M. Wood,il me semblait certain que je retrouverais Sarah. Voilà tout ce quej’avais à vous dire.

Le jeune comte Boehm cessa de parler.M. Temple réfléchit un instant.

– Alors, murmura-t-il sans prendre soucide dissimuler l’amertume dédaigneuse de sa pensée, votre butprincipal, ou plutôt votre but unique est de retrouver cettefemme ?

– Je l’aime, prononça tout basFrédéric.

– Et suivant toute apparence vousn’écouteriez pas volontiers tout ce qui serait dit contreelle ?

– Je l’aime ! répéta le jeune comteavec une énergie concentrée. Il me la faut pour vivre par lebonheur ou pour mourir de joie !

– La douleur aussi fait mourir, ditM. Temple comme malgré lui.

Puis, après un silence, il reprit de cettevoix précise et ferme que nous lui connaissions du temps où iltrônait dans son bureau de Scotland-Yard.

– Monsieur le comte, vous avez vingt ans.À cet âge les illusions sont tenaces. En vous écoutant, il m’estvenu tout un monde d’idées, dont quelques-unes arrivent àl’extravagance : quand il s’agit d’un homme comme Jean-Diable,il faut parfois chercher la sagesse dans l’extravagance… C’est moiqui l’ai formé… Je vous prie de ne point m’interrompre ; jeserai bref et clair… C’est moi qui l’ai formé, dis-je, sans levouloir et sans le savoir : je connais les routes où va sapensée… Les gens comme lui montreront toujours aux gens comme vous,dans un lointain plus ou moins brumeux, quelque immense édificecommencé, en disant : Voici mon œuvre : je suis un grandarchitecte !… Écraser l’Angleterre et changer la face dumonde, avez-vous dit ; c’est bien cela ! il me semblel’entendre !… Mais quel roc assez lourd, détaché de quellecime assez haute, écraserait l’Angleterre, contre laquelle votreNapoléon s’est brisé ?… L’Angleterre vit et grandit pendantque son ennemi se meurt, rongé par les vautours de sa colèreimpuissante… Et le monde va sa route, ignorant le rôle que lescharlatans lui font jouer dans leurs contes à dormir debout !Assez là-dessus : je ne suis ni assez jeune, ni assez poëtepour discuter en politique les théories de Polichinelle ou de JeanDiable. Vous avez mis la question tout en haut de je ne sais quellefantastique échelle, elle est pour moi tout en bas : nous nesaurions nous entendre. Ce qui est réel, ce sont les millions qu’onvous a extorqués. J’appuierais sur ce point vis-à-vis d’un autre,mais avec vous à quoi bon ? ce n’est qu’une goutte d’eau dansle profond réservoir de votre richesse. Je pourrais vous renseignercatégoriquement sur l’homme lui-même ; je le ferai sans douteplus tard ; aujourd’hui, non ; vous êtes prévenu, et sije vous disais que votre comte Henri était un employé infidèle dema police, vous me répondriez sans doute encore : je lesavais.

– Je le savais, il est vrai, monsieur,répondit Frédéric.

– C’est au mieux !… Alors vousn’avez pas à chercher le nom de celui qui intercepta les lettres del’infortunée Constance Bartolozzi, même peut-être le mot de cetteénigme funèbre… Mais je veux m’attacher à un seul ordre d’idées etme renfermer dans un seul fait. Je comprends les idées fixes :j’ai la mienne comme vous avez la vôtre. Je sais où est SarahO’Brien, et je vous l’apprendrai.

– Pour prix d’un tel service… commença lejeune comte qui lui saisit les deux mains.

M. Temple se dégagea de cette étreinte etne le laissa pas achever.

– Monsieur le comte, dit-il d’un tontriste et fier, j’étais riche… non pas comme vous, mais assez pourvivre une tranquille vieillesse et donner l’indépendance à monunique enfant. Je suis maintenant un mendiant, car j’ai toutdévoré, jusqu’au pain de ma fille !… J’accepterai un payement,je l’exigerai considérable, mais ce ne sera pas pour moi, cetargent, non ! ce ne sera pas même pour ma fille chérie… cesera pour ma justice, à moi, qui suis désormais franc-juge aussi…ce sera pour ma vengeance !

– Vous fixerez vous-même la somme,monsieur.

– J’ai achevé, sauf un dernier mot. Danstout marché, il faut savoir ce qu’on achète. Ce fut Jean Diable, ouGeorge Palmer, ou le comte Henri de Belcamp, ou, si mieux vousaimez, le chef de la maison Balcomb et Cie, qui enlevaSarah O’Brien du château de la Tutelle, à Reichstadt. Le comteHenri de Belcamp vous a joué comme il vous a pillé. Les maîtressesdes bandits sont célèbres aussi bien que celles des héros. SarahO’Neil est là Belle Irlandaise, maîtresse de Jean Diablele Quaker.

– Vous avez la preuve de cela, monsieur’?prononça le jeune Allemand d’une voix à peine intelligible.

– Et je vous la fournirai, je m’y engage,si vous voulez me suivre à Paris.

Frédéric Boehm sonna et donna l’ordred’apporter des flambeaux.

La lumière vint, éclairant la mortelle pâleurde ses traits si beaux, et ses grands yeux où la fièvre lentemettait un sinistre éclat.

– Qu’on fasse venir M. Spiegel,M. Arnheim et M. Weber, ordonna-t-il encore.

Puis, se tournant vers M. Temple, ildemanda :

– Vous plait-il que nous partions pourParis ce soir même ?

– Je voudrais auparavant, réponditl’ancien intendant de police, connaître le caractère précis de cesmessieurs.

– Trois conjurés comme moi, répondit lejeune comte.

Les trois docteurs rentraient avec leurs pipeset leurs bonnes faces allemandes resplendissantes de santé.

– Nous partons pour Paris dans une heure,leur dit Frédéric Boehm ; M. Temple vient avec nous.

– Quelle est la suite de men herr ?demanda le docteur Spiegel, chargé des préparatifs.

– Un seul homme, Français, du nom dePierre Louchet, répondit M. Temple.

Il se leva pour aller quérir son bagage. Lecomte Boehm appuyé sur son bras, l’accompagna jusqu’à la porte.

En arrivant au seuil, il retira de sa boucheson mouchoir blanc, qui avait des taches de sang, et dit de sa voixglacée :

– Je vous attends, monsieur… Si SarahO’Brien est la maîtresse d’Henri de Belcamp, je le tuerai, je vousle jure !

VIII – Versailles.

Les Russes bâtissent avec les glaces de laNeva de féeriques palais, ornés de statues que l’on taille dans desblocs de frimas. Ils donnent des fêtes là-dedans, et c’est, dit-on,splendide. Mes mâchoires ont le tétanos, et je sens du frissonplein mes veines, rien qu’en songeant à ces fantaisieshyperboréennes. J’ai vu, dans un rêve de décembre, des quadrillesde femmes demi-nues, gelées sur place avec des diamants au cou etdes fleurs dans leurs cheveux : tout gelait, tout : labeauté, l’amour, la lumière ! Les sons de l’orchestre seglaçaient dans l’air sans vibration, et je vois encore le terribleépanouissement de tous ces sourires immobiles.

Nous avons cela chez nous. Versailles aussi,tombe éblouissante et glacée, a des splendeurs qui font froid.C’est comme un autre monde habité par des marbres qui s’ennuient àregarder les ifs monstrueux tondus en pyramides. Il n’y a de vivantque ces eaux verdâtres dont chaque goutte a le prix d’un verre devin. Ce château gèle les rayons du soleil ! Il manque desmausolées dans ces parterres en deuil. On s’entend à ouïr le bruitdu papier froissé quand la brise passe dans le feuillage de cesarbres.

À l’heure où le poëte allemand vit la granderevue fantastique aux Champs-Élysées, sous les rayons de la luneblême, aplatie contre un ciel de porphyre bleu, quelque grandeprocession doit descendre à pas lents et silencieux l’escalier desGéants pour gagner la pièce d’eau des Suisses, autour de laquelleattendent les carrosses du roi. Bourdaloue a prêché ; Molièreen baisse s’est enfui avec son Tartuffe dans sa poche ; Ninoncabale en vain en faveur du diable ; le carême est vainqueurpartout ! Le roi descend, courbé sous ce fardeau qu’il portapendant soixante-douze ans de règne : l’ennui, le grand ennui,un dieu, le père des fêtes compassées, des divertissements réglés,des tableaux commandés, des parcs fabriqués, et des palaiscarrés : le roi descend, fermant l’oreille aux derniers sonsde la musique qu’on fit pour lui, et ne voulant plus voir la muetteflatterie de toutes ces statues ; le roi blasé sur la pâleverdure de ces arbres qu’on lui apporta malades ; le roidétestant ces eaux qui viennent de si loin pour parodier à sesoreilles un murmure de ruisseau : le roi, ennemi de la naturequ’il a voulu surpasser, et las en même temps de toutes cesimitations impuissantes ; le roi découragé, le roi se mourantd’étiquette, le roi étranglé entre un bal et un sermon, le roifatigué, triste, misérable, le roi Louis XIV, le grand roi, leroi de Colbert, de Condé, de Vauban, de Bossuet, de Le Sueur et dela Fontaine !

Derrière lui, c’est sa cour, navrée du mêmemal, la plus brillante cour du monde, Saint-Simon, Sévigné, Bussy,Racine, Lully, Lavallière et tant d’autres étoiles, baignées dansla lumière de ce soleil !

Ils descendent, ils passent, les femmesadorables, les poëtes divins, les grands hommes… Le maître abâillé ; Racine bâille, et aussi Sévigné son ennemie, et aussiLully qui réchauffa Quinault, et aussi tous les autres. Les chevauxfont le tour de l’eau d’un pas d’enterrement. On revient au pointde départ.

Le roi bâille. Tous ces géants remontent leurescalier en bâillant. La partie était de bâiller.

Et quel tact ils avaient en ce siécled’Auguste ! Versailles n’est-il pas, dans l’univers entier, lelieu où l’on bâille le mieux !

On n’y bâille plus guère maintenant. Cesmagnificences figées s’ennuient toutes seules, et c’est à peine si,deux ou trois fois par an, quand les eaux jouent, lesfaubourgs de Paris daignent y venir dîner sur l’herbe.

Depuis Louis XIV, Versailles eutcependant encore un moment de vie, quelques bons jours, pendantlesquels son sommeil, tourmenté par les bruits de caserne, fittrêve brillamment et gaiement. Ce fut en 1817, au mois dejuin ; et c’était Miremont qui réveillait ainsiVersailles ! Il y avait bien, nous le concédons, quelquesdifférences capitales entre la société miremontaise et la cour dufils d’Anne d’Autriche, mais ces différences n’étaient pas toutesau désavantage de Miremont. Certes, l’ambassade de Siam ne putsembler plus drôle aux naïades du bassin de Neptune ou aux déessesde la grande allée que le trio Bondon de la Perrière : untartan gris entre deux redingotes brunes promenant le long descharmilles l’idylle du bonheur conjugal. Madame Célestin, paissantses deux moutons dans ces allées ombreuses qui mènent aux Trianons,entremêlait sa conversation d’enseignements utiles ; quandelle lâchait leurs bras, ils ramassaient des cailloux ronds ouquelques fleurs champêtres dont ils lui composaient un bouquet.C’était une femme sérieuse, et si pure qu’elle demanda une fois àM. Potel, le plus instruit des deux adjoints, ce quesignifiait le mot bigamie.

L’autre adjointe, Madame Morin du Reposoir,venait aussi souvent en compagnie de Madame Besnard ou de MadameTouchard, qui avait parfois avec le prisonnier des entretiensprivés qui rendaient ses compagnes jalouses. Le ménage Chaumeron etmademoiselle étaient en quelque sorte des Versaillais maintenant.M. le marquis, en effet, donnait volontiers à dîner à ceux quivenaient voir son fils, et tenait table ouverte à l’hôtel deFrance. Les Chaumeron aimaient l’hôtel de France, et enrapportaient toujours quelques souvenirs.

M. le marquis habitait l’hôtel de Franceavec presque toute sa maison. Madame Étienne, sauf le chagrin demanger la cuisine des autres, engraissait comme un coq en pâte.Elle avait été déjà à l’hôtel, du temps de son ancienne dame, unefois qu’on avait relevé les parquets à la maison, et c’était àl’hôtel de Pontoise ! Julot et Anille allaient et venaient,avec la bride sur le cou ; Pierre se faisait servir :c’était fête.

Le marquis avait généralement pour société sesdeux belles chéries, comme il appelait Jeanne et Germaine. Ellesavaient toutes les deux leurs chambres à l’hôtel, où plusieurs foispar semaine lady Frances Elphinstone et Suzanne venaient visiterM. de Belcamp. Il n’y avait dans tout ce monde queSuzanne de triste ; nous connaissons la cause de satristesse ; mais nous savons aussi quelle consolation elleavait au fond de son cœur. M. le marquis ne lui tenait pointrigueur. On ne parlait jamais du vieux Temple, qui passaitnaturellement pour un maître fou.

Le soir, à l’hôtel de France, il y avaitréception chez le marquis. Les gens bien posés de la ville avaientbrigué l’honneur d’être présentés, et le vieux gentilhomme mettaitune certaine ostentation à montrer la parfaite liberté de sonesprit.

Ce fut là que se noua, pendant la captivité dujeune comte, un épisode qui étonnera certes nos lecteurs, mais quitient trop au cœur même de ce récit pour que nous le puissionspasser sous silence : nous voulons parler des fiançailles denotre belle Jeanne, qui eurent lieu sous les auspices réunis de satante Madame Touchard et de M. le marquis de Belcamp.

Le fiancé n’était pas le comte Henri.

Les clairvoyants de Miremont avaient puremarquer entre Jeanne et le comte Henri, pendant le court séjourde ce dernier au château, quelques symptômes d’inclinationréciproque, mais depuis l’emprisonnement les apparences avaientchangé. Il n’y avait des deux parts qu’une franche et fraternelleamitié ; la preuve, c’est que Jeanne accueillait au dehors etd’une façon fort apparente la recherche d’un autre prétendant.

Cet autre prétendant n’était pas RobertSurrizy.

Et, chose plus surprenante que tout le reste,Robert Surrizy, triste mais calme, semblait accueillir ce congédéfinitif avec résignation.

Le fiancé de Jeanne, car les choses en étaientà ce point que nous pouvons lui donner ce titre, était un jeuneAnglais que nous connaissons déjà, quoiqu’il n’ait pas encore étéprésenté au lecteur ; c’était l’ami du comte Henri, cePercy-Balcomb, héros de l’aventure en Australie et chef actuel dela grande maison Balcomb et Cie de Londres. Le comteHenri avait annoncé sa visite autrefois ; le hasard avait faitque Percy-Balcomb était arrivé le lendemain même del’emprisonnement.

Cette ressemblance singulière dont le jeunecomte avait parlé frappa tout le monde au premier aspect. C’étaitla même taille et le même port, la même coupe de visageaussi : de telle sorte que par derrière on aurait dit le mêmehomme, mais il n’y avait pas besoin néanmoins de faveur lilas, roseou bleue pour faire la différence entre les deux amis. Les cheveuxde Percy-Balcomb étaient beaucoup plus bruns, les sourcils plusfoncés, les paupières plus ombrées ; il portait moustaches,contre l’habitude expresse des Anglais, et, dès qu’il parlait, savoix grave et profonde, qui faisait un contraste complet avec celled’Henri, achevait de rendre toute méprise impossible.

Il venait en France pour affaires, et passaitrégulièrement ses journées à Paris ; il était bien appuyé, caril avait obtenu de voir Henri à la prison, à une heure où lesportes se fermaient rigoureusement pour tous. Sa carte d’entréeétait personnelle, et le marquis lui-même ne pouvait l’accompagnerdans ses visites.

Percy-Balcomb professait pour Henri une amitiéchevaleresque ; ceci, joint à ses qualités aimables, lui avaitconcilié tout d’un coup les amitiés du petit cercle. Le marquis, onpeut le dire, aimait son fils en lui.

Il fut aisé de voir, dès l’abord, que Jeanneet lui se plaisaient. Balcomb pouvait être un chevalier, mais cechevalier était à la tête d’une maison de commerce : leschoses furent menées rondement et commercialement. Henri, dans saprison, fit la demande à Madame Touchard, en présence du marquis.Les avantages réciproques furent stipulés, et comme Jeanne,émancipée, venait d’être envoyée en possession de l’héritageTurner, de Lyon, la dot fut fixée à deux millions, payables à lasignature du contrat. Tous les biens venus et à venir entraient dureste dans la communauté.

Le marquis dit ce jour-là à Henri :

– Fils, si tu avais pris les devants, jem’y connais, elle t’aurait aimé.

Percy-Balcomb, esclave des affaires, étaitreparti pour Londres. On l’attendait de jour en jour et le contratétait prêt.

C’était fête : nous avons prononcé ce motqui n’est pas trop fort. On pensait à cette noce, dont chacunescomptait les plaisirs comme si de rien n’eût été. C’était fêtepour tout le monde : les gens qui s’intéressaient au comte deBelcamp ne concevaient pas l’ombre d’une inquiétude, et la partieaigre de la société miremontaise gardait néanmoins quelque espoirde grabuge. Les uns et les autres étaient contents.

Quant à l’opinion publique, elle n’était mêmepas divisée. Le tribunal était tout bonnement accusé d’absurditépour avoir jugé qu’il y avait lieu à suivre. Le double alibisautait si violemment aux yeux que tous les esprits forts del’endroit, ceux qui ont une opinion à eux, déclaraientd’avance que le juge d’instruction finirait sa vie auxPetites-Maisons. La magistrature elle-même, il faut le dire, avaitété d’avis de surseoir, non pas qu’elle eût une conviction bienarrêtée, mais parce qu’il fallait du temps, à son sens, pour percerce mystère.

On prétendait tout bas, – soit que la choseeût ou n’eût point de vraisemblance, – que le juge d’instructionavait cédé à une influence supérieure.

Les prudents attendaient, disant que le mot deces énigmes judiciaires surgit tout à coup, au moment où l’on ypense le moins.

En somme, il y avait eu deux meurtres…

Trois meurtres ! disait le vieux marquis,car cette machination infernale des deux passe-ports pris au nom deson fils était bien évidemment une tentative de meurtre.

Henri était arrivé au château de Belcampincognito ; il venait du bout du monde, il n’avait vu personneà Paris. Le lâche et cruel ennemi qui lui avait tendu ce piège lecroyait sans doute encore en pays étranger, où peut-être Henriaurait eu grande peine à établir judiciairement sa présence aumoment du meurtre.

Mais la Providence avait voulu qu’il en fûtautrement. Une commune entière, son maire en tête, allait témoignerdevant la cour d’assises.

M. le marquis avait cru devoir adresserune lettre autographe au juge d’instruction pour le remercier de sadécision. Il fallait que la question fût hautementtranchée !

Mais c’était dans la prison même que l’onpouvait voir à quel point les gens d’administration, hauts et basemployés, regardaient sa condamnation comme impossible. Cen’étaient pas des faveurs qui lui étaient accordées ; on luireconnaissait en quelque sorte des droits. En dehors de la pistole,on lui avait arrangé deux chambres d’employés, vastes et commodes,qui formaient un véritable appartement. L’une d’elles lui servaitde salon. Il y recevait, dans toute la force du terme,bonne et nombreuse compagnie. Le conseiller Boisruel, de la cour deParis, qui s’était récusé comme président d’assises à cause de saparenté, venait l’y voir très-souvent, et ne cachait pas qu’il leregardait comme un des hommes supérieurs de l’époque. Despersonnages considérables avaient désiré lui être présentés, et lesquatre ducs, qui peut-être l’auraient bien laissé tranquille auchâteau, étaient venus le visiter dans sa prison avec leurs quatreduchesses. Le faubourg Saint-Germain le revendiquait maintenant.Les journaux, tout petits alors, il est vrai, mais disant à peuprès tout ce qui se passait par la tête de leur rédaction,donnaient de lui les biographies les plus diverses et les pluscontradictoires. Toutes étaient intéressantes ; toutes étaientdévorées par le public avide d’émotions. Depuis longtemps, endehors de la guerre et de la politique, nul n’avait excité uneattention pareille ; la curiosité générale arrivait à lafièvre, et le procès qui s’instruisait allait être, au plus hautdegré, une cause célèbre.

Nous avons dit : en dehors de lapolitique, et le mot est juste. Cependant, à ces époques d’opinionstranchées, et si près des révolutions, quels hommes et quelleschoses peuvent échapper complétement à la politique ? Lesbiographies du comte Henri de Belcamp, travail de Pénélope quiallait se faisant et se défaisant, roman à mille chapitres auquelchaque jour apportait son contingent de faits dramatiques etmerveilleux, pouvaient se diviser en deux classes biendistinctes : les biographies royalistes et les biographiesbonapartistes. Personne n’aurait su dire où les auteurs de cespoèmes puisaient leurs renseignements contradictoires ; maisil est certain que, au milieu d’une grande quantité de fables, ils’y trouvait bon nombre de vérités. La vie entière du comte Henriétait là-dedans par morceaux, et il fallait qu’un historien fût aufond de tout cela. Seulement, les uns appuyaient sur sa qualité defils d’émigré et mettaient en avant ce fait qu’il avait remporté àl’étranger toutes ses victoires universitaires. Il était docteurd’Édimbourg, de Cambridge, de Prague, d’Iéna, etc.… Mais il n’avaitvoulu repasser la frontière française qu’après le triomphe desvrais principes. Les autres prenaient occasion de son voyaged’Australie, amendé et transfiguré, pour raconter sa visite àl’empereur. Et tous parlaient vaguement de grandes idées etd’immense avenir.

Ce qu’il y avait sous ces réticences pouvaitêtre interprété selon la passion de chacun, car chacun croittoujours à ce qu’il veut, et rien de plus. L’histoire contemporainea toujours deux versions, l’une blanche, l’autre noire, quis’impriment concurremment, et qui, mutuellement, s’accusent demensonge.

Le comte Henri souriait à cette renommée dehéros de roman avec un dédain calme qui lui allait à merveille. Ilne mettait aucune affectation à marquer sa profonde indifférence ausujet de tout le bruit qui se faisait autour de lui. Il ne disaitmême pas qu’il n’ouvrait jamais un journal.

Son père les lisait pour lui ; son pèreécoutait avec un infatigable ravissement toutes les voix quiparlaient du fils bien-aimé. Il était avide de gloire et s’enivraitlittéralement aux échos de ce concert. La visite des ducs, sesparents, l’avait rendu fier, lui qui était si sincèrement digne,lui dont l’âme avait tant de sereine hauteur. L’adoration qu’ilavait pour Henri le rendait femme ; il avait le cœur faible etgrand comme une mère.

Et qui sait où allaient maintenant sesambitions ? Regrettait-il Jeanne, ou songeait-il encore àGermaine pour ce fils qui était désormais un héros ?songeait-il même à lady Frances Elphinstone ? quelle princesseétait au-dessus d’Henri ? Son triomphe était parfois si naïfet si complet, que la société miremontaise, impatiente, jalouse,fatiguée d’admirer, songeait à l’ostracisme, bien qu’elle eût peulu l’histoire d’Athènes. Il y avait des moments où ce héros decomte Henri eût été condamné au dernier supplice, – pour faireenrager M. le maire, – si Miremont eût été jury.

C’était une chaude et orageuse journée d’été.Midi venait de sonner à l’horloge du château, dont les lignesdroites tranchaient en blanc mat sur un ciel plombé. Pas un soufflede vent n’agitait l’eau des bassins où les groupes de bronze,défigurés par leurs tuyaux inutiles, sommeillaient comme desacteurs au rebut qui n’endossent plus qu’à de longs intervallesleurs paillettes de comparses. Quelques provinciaux regardaient lafaçade, aussi célèbre que le fameux coup d’archet del’Opéra, et se livraient à des dissertations historiques,abondamment émaillées d’anachronismes. Le palais ne contenait pasencore toutes les gloires de la France, comme l’affirment à la foisl’enseigne et le livret ; mais les voyageurs aimaient à voirles ifs. Le long des rampes, des bonnes et des soldats négligeaientdes enfants ; sous les premiers arbres de l’avenue duTapis-Vert, une douzaine de vieilles dames et la marchande depetits pains s’assoupissaient.

Sur le tapis vert lui-même, un spectacle plusanimé s’offrait aux six curieux répandus dans l’allée. Je vousdéfie d’aller à Versailles sans voir une pareille représentation.Au fond de tout deuil, il y a toujours un pauvre petit grain degaieté.

Toute la gaieté de Versailles est dans cecarré long de vilaine herbe, bordé de beaux arbres et de statues,qui va du parterre de Latone au bassin d’Apollon. Depuis descentaines d’années, les dieux et les déesses de la fable, adossésaux charmilles, n’ont pas d’autre récréation.

Ils étaient trois : deux gros hommes etune maigre femme. Les deux gros hommes portant bandeaux comme desAmours, essayaient de descendre le carré à tâtons sans perdrel’herbe ; la femme maigre tricotait un bas en lesregardant.

Garniture Bondon ! âmes simples !tels étaient vos plaisirs ! Les deux jumeaux venaient icichaque jour à la même heure depuis l’événement. Ilspariaient chacun une petite pièce de cinq sous contre leur dame.Ils perdaient toujours, et ils s’étonnaient de ne pas faire deprogrès.

Ce séjour de la capitale de Seine-et-Oisen’était pas absolument sans danger pour le célibataire Florian,nature brûlante, dont une jeunesse trop orageuse n’avait pascomplétement éteint les feux. Bien souvent il regardait d’un œilmalintentionné quelque forte Normande dévolue à un soldat ducentre. Mais madame Célestin le tirait alors par la faveur lilasqui ornait son bras, et Florian dissimulait sous un sourire soumisle coupable dévergondage de sa pensée.

Célestin, lui, était de marbre, commeAchille sous l’habit de Pyrrha, dû au ciseau deVigier.

La ville de Versailles commençait à connaîtreces deux végétations symétriques. Dans les hôtels, on prévenait lesétrangers que ces curiosités s’ajoutaient momentanément à celles duparc. Quand les familles s’arrêtaient pour les regarder, ils selaissaient voir avec complaisance et les Anglais obtenaient lapermission de toucher.

Les allées du parc étaient encore aujourd’huiplus abandonnées que de coutume, à cause de la menace du temps. Lesilence régnait sous les nobles arceaux des avenues latérales, ettoute cette population mythologique qui fatigue ses muscles depierre à poser sous les bosquets déployait ses grâces en pureperte. Autour des groupes dont la jeunesse écouta tant de bruits etvit tant de sourires, il n’y avait que le bois vieillissant,défendu par ses treillages vermoulus, retraites humides et tristesoù les Sylvains hardis ne poursuivent plus jamais les vraiesNymphes.

Non loin du bosquet de la colonnade, et autourde cet admirable jardin du roi qu’on avait dessiné l’annéeprécédente pour rendre à Louis XVIII ses pelouses fleuries deHartwell, le labyrinthe prolonge ses dernières charmilles. Deuxjeunes gens étaient là sous le feuillage immobile et se promenaientlentement. La jeune femme, élégante et charmante, ne s’appuyaitpoint au bras de son cavalier. Elle avait les deux mains jointessur l’étoffe légère de sa robe, et son front voilé s’inclinait avectristesse. Ils ne parlaient point. Un pas tout entier les séparait.Ils avaient parlé cependant, car le jeune homme guettait au traversdu voile, avec une tendresse mélancolique, deux belles larmes quiroulaient sur les joues de sa compagne.

C’était Robert Surrizy avec lady FrancesElphinstone. Ils avaient parlé en effet, et leur entretien duraitdepuis longtemps déjà.

Lady Elphinstone s’arrêta la première, devantun banc de marbre où l’ombrage des charmes gardait des gouttes derosée.

– Je suis lasse, murmura-t-elle d’unevoix altérée : lasse et faible.

– Asseyons-nous, ma sœur, répliquaRobert.

Elle tressaillit à ce mot et tourna la têtecomme si elle eût voulu cacher une émotion soudaine.

Robert s’assit auprès d’elle sur le banc.

– Moi, Frances, dit-il après un silence,le moment où j’ai appris que j’étais votre frère a été l’un desplus beaux moments de ma vie. Je vous aimais déjà ; maintenantque je vois en vous la fille de mon brave et infortuné père, matendresse augmente, et je vous mets dans mon cœur auprès de mamère.

Sarah lui tendit sa main qui était froide. Iln’y avait plus de larmes au bord de ses paupières fatiguées.

– N’êtes-vous pas heureuse, vousFrances ? murmura Surrizy.

– Si, Robert, bien heureuse,prononça-t-elle tout bas.

Puis, se reprenant, et d’une voix oùrevenaient ses pleurs :

– Oh ! certes, certes, je suisheureuse ! il est des pressentiments la première fois que j’aientendu votre nom, mon cœur a battu comme si l’on eût éveillé enmoi un cher souvenir. La première fois que je vous ai vu, tout monêtre s’est élancé vers vous… Parmi tous ces jeunes gens, sur lepaquebot, mes yeux vous suivaient comme si vous eussiez été… monfrère, en effet, Robert… ; et quand vous dites en levant votreverre : Mon nom veut dire sourire, je m’appelle RobertSurrizy, je ne sais quel enthousiasme d’enfant exalta mon âme…

– D’enfant, ma Frances chérie, c’estvrai, dit Robert avec quelque confusion. Ce refrain pédant me vientdu collège…

– Puisse ce pauvre hasard être unprésage, Robert, soupira Sarah ! puisse votre vie être toutepleine de bonheur !

Surrizy soupira à son tour, et sa joue mâleeût une nuance de pâleur.

– J’ai confiance ! pensa-t-il touthaut. Je suis un soldat, mon bonheur est à la pointe de monépée.

Mais, depuis ce premier jour où nous lerencontrâmes à la Croix-Moraine, sa physionomie avait changé. Oneût cherché en vain sur ses traits vaillants cette joyeuseinsouciance de la jeunesse.

Un cercle sombre, était autour de sesyeux.

– Vous aussi, vous souffrez !murmura sa compagne ; vous aussi vous avez dans le rieur unamour brisé ?

Robert tourna vers elle son regardinquiet.

– Moi aussi !… répéta-t-il.

Frances rougit depuis la bordure de sa robe,que son sein agité souleva brusquement, jusqu’à la racine de sesadmirables cheveux noirs.

– Je suis heureuse, dit-elle d’une voixtremblante, bien heureuse de vous appeler mon frère.

Le regard du jeune soldat se baissa. LadyFrances poursuivit en affermissant son accent :

Je parle vrai, Robert ; nous autresIrlandaises, nous avons, dit-on, des cœurs d’enfants… Pourquoi nevous le dirais-je pas ? Je ne m’attendais point à trouver envous un frère, et cependant je vous aimais. J’étais attirée versvous par une tendresse qu’il m’était impossible de définir.J’espérais en vous, je comptais sur vous, je vous cherchais commeon court après la guérison d’une souffrance. Maintenant que je saisnotre commune et mélancolique histoire, maintenant que je puisporter la lumière au fond de mon âme, tout ce qui était obscur enmoi s’éclaire… J’allais vers vous comme on implore un refuge…

– Un refuge, Frances, et contrequi ?

– Contre moi-même, répéta tout bas lajeune fille.

Vous aimez donc, ma sœur ? demandaRobert, tandis que le nuage de son front s’éclaircissait.

– Saurais-je répondre ?… murmura lajeune fille avec hésitation ; mon cœur m’a déjà deux foistrompée…

– Vous aimez, Frances s’écria joyeusementSurrizy ; je m’y connais, vous aimez !

Sarah pâlit et baissa les yeux :

J’ai peur d’aimer, prononça-t-elle à voixbasse. Chaque fois qu’une barrière se dresse entre moi et les rêvesque je me forge à plaisir, chaque fois que les routes où s’enfuyaitma pensée se trouvent closes tout à coup, je vois bien que madestinée est là… et j’ai peur d’aimer.

– Lui ? demanda Robert d’un accentétrange où nul n’aurait su dire s’il y avait de la tendresse ou dela haine.

– Non, répliqua Sarah ; lui aussi aété pour moi un décevant espoir. Je vous dis que je cherchais unrefuge… il fut un jour où j’espérai l’aimer.

– Vous aima-t-il jamais ?

– Je ne sais… ma tendresse à moi n’étaitmême pas celle qu’on a pour un frère… je l’admirais et je lerespectais…

– Si jeune… si beau !… murmuraSurrizy dont l’accent contenait un doute.

– Mais si grand ! prononça Sarahavec emphase.

Il y eut un silence qui ne fut pas mêmetroublé par les bruits extérieurs. Nul pas ne retentissait dans lesallées, nul souffle de brise ne balançait les feuillées, pas unegoutte d’eau ne tombait de tant de lèvres de Marbre dans cesbassins morts, miroirs immobiles reflétant l’immobilité.

– Frances, reprit Surrizy dont la voixhésitait, cet autre amour que vous vouliez fuir était donc bienredoutable ?

– Était-ce de l’amour ? dit Sarahqui rêvait.

– Vous étiez une enfant quand vousquittâtes Prague.

– Oui, j’étais une enfant, j’avais quinzeans.

– Il semble que vous répugnez à memontrer votre cœur, dit Robert avec reproche.

– Mon frère, interrompit la jeune fille,retrouvant la fermeté de sa voix, il n’y a rien dans ma conscience,et je ne puis me confesser, puisque je ne sais pas… si c’est del’amour… si c’est une destinée… Je crois que j’en mourrai, monfrère ; car entre lui et moi la fatalité a mis dusang !

– Au nom du ciel, parlez ! s’écriaSurrizy.

– Je parlerai, répondit Sarah, qui rejetason voile en arrière et montra son beau visage, pâle mais calme. Ilfaut en effet que vous écoutiez mon histoire, afin de savoir toutema vie comme je sais maintenant la vôtre, si généreuse, si dévouée,si belle !… J’en étais à l’année qui précède la mort de mamère. Nous quittâmes la campagne de Trieste pour venir à Prague oùle général O’Brien, notre père, eut un commandement militaire. Mamère était malade et triste ; notre père avait le cœur bon,mais c’était un Irlandais au caractère léger, et fuyant tout ce quin’est pas la gaité… Peut-être suis-je faite ainsi, car ma mère mereprochait souvent avec une étrange amertume de n’avoir riend’allemand en moi ; elle m’appelait l’Irlandaise… Je n’avais,au contraire, du général que des caresses et des baisers… Ai-jebesoin de vous dire que j’aimais néanmoins ma pauvre mère de toutmon cœur ? Bien des fois, malgré mon âge, je tâchaisd’inspirer à mon père le besoin d’une vie plus sage. Il m’écoutait,il souriait, il m’embrassait, et il courait chercher au dehors lajoie qui n’était pas à la maison, dont l’atmosphère tristel’étouffait.

Ma mère l’aimait d’amour. Elle ne savait rienfaire de ce qu’il faut pour retenir l’époux chancelant au seuil dela demeure conjugale. Elle pleurait, elle se plaignait. Peut-êtreavait-elle le cœur plus haut et plus profond que notre père. Elle asu mourir.

Notre père l’aimait et la craignait. Il fuyaitau dessert, comme un enfant qui se précipite dans la cour desrécréations.

Pour ce qui me regarde, ma mère disait vrairigoureusement. Bien que née en Autriche, et malgré le sangautrichien qui coulait dans mes veines, j’étais une petiteirlandaise, gaie, folle, communicative, et ne sachant pascomprendre le deuil de celle qui restait au logis. À sa place, moi,j’aurais bien su comment secouer la tristesse. Je me disais celadéjà. Et comme je le lui dis une fois à elle-même, elle me chassaindignée.

Toutes les choses d’Irlande me plaisaient etje dédaignais l’Allemagne. Notre père, esclave de ma fantaisie,m’avait fait venir un costume de paysanne du Connaught. J’allaispar les champs avec ma jupe rayée et ma mante rouge. Ma mère enprenait du chagrin, comme si c’eût été là une faute sérieuse. Elleessayait parfois de me dire les dolentes et mystérieuses légendesde la poésie allemande. Je frissonnais ou je me moquais. J’avaisune haine innée pour ces fastidieux radotages, tout pleinsd’ossements qui craquent, de tombes qui s’ouvrent et de morts quivoyagent. La ballade allemande ne saurait sortir que ducimetière ; ce sont des cancans de fossoyeurs. Mais parlez-moides belles histoires que me racontait la vieille Ellen, la nourriceirlandaise de notre père ! Les batailles de géants dans lebrouillard, les amours des filles de la mer, les fééries desgrottes de Fingal qui vont cent lieues sous l’Océan, l’île desperles et la légende de Fin-Bar, le saint à la blanche chevelure,j’aurais passé ma vie à écouter ces naïves et chères imaginationsdu peuple-enfant. J’étais une Irlandaise et je n’étais pas uneAllemande, puisque, pour comble, j’aimais la France et lesFrançais.

Quand mourut ma pauvre mère, à la suite d’unemaladie de langueur, je n’avais pas encore quatorze ans. Notre pèreétait alors un des généraux les plus en faveur à la cour.L’empereur lui envoya un brevet qui me plaçait au nombre despupilles du château impérial et royal de Reichstadt, honneurréservé seulement aux orphelines des plus grandes maisons deBohème. Je quittai le général avec répugnance, et j’emportai lapersuasion que déjà il songeait à se remarier. Cependant je nesavais rien de ses secrets : quand je l’interrogeais, ilcommençait à faire avec moi comme avec ma pauvre mère : ilriait, il plaisantait, il chantait. La catastrophe qui mit fin àses jours le surprit avant qu’il m’eût fait aucune confidence. Parma mère seulement, qui était jalouse de ce souvenir, je connaissaisl’existence d’une autre femme et d’un fils né en Angleterre. C’estvous qui m’avez appris tout à l’heure que, au moment de sa mort,mon père était sur le point de rendre justice à Madeleine Surrizy,votre mère.

Il avait de l’honneur, et le souvenir d’uneancienne affection, était-il pour quelque chose dans sa froideurvis-à-vis de ma mère ?

Il avait de l’honneur, bien que l’histoire deson mariage me paraisse être une tache grave dans la vie d’unhomme. L’Irlande est une pauvre nation tombée. Nos grands aïeuxn’auraient pas voulu de cet honneur…

Vous savez aussi bien que moi désormais le nomque portait en Allemagne le fils de M. le marquis de Belcamp.J’étais déjà depuis quelques mois à la maison de Tutelle, quand jerencontrai pour la première fois Georges Palmer, lors d’une visiteque je fis à mon père. Les jeunes filles ont une grandereconnaissance pour la première personne qui cesse de les traiteren enfants. J’eus cette reconnaissance envers Georges Palmer, quiétait le commensal et l’ami de mon père… Vous redoublez d’attentionRobert. Je ne sais pas si mon récit contentera l’envie que vousavez de savoir : je puis vous certifier, du moins sur maparole, que, après m’avoir entendue, tout ce que je sais vous lesaurez.

Il y avait à l’université de Prague troisjeunes gens, trois cousins de ma mère, les comtes Boehm. Leur père,le major général Boehm, venait parfois chez nous, en Istrie, quandj’étais toute petite. Les fils, dissipateurs et débauchés, avaientreçu déjà plusieurs avis de la clémence de l’empereur, leurprotecteur, qui même était le parrain de l’un d’eux. Ces comtesBoehm affectaient de mépriser notre père et disaient publiquementque, en épousant une vieille femme comme leur parente, il leuravait volé un héritage.

L’aîné, Albert, était la première épée del’université ; Reynier, le second, était le roi du Bierscandal et la terreur des Philistins. À la maison nous savionstout cela, parce que mon père se divertissait beaucoup à ouïr lerécit des excentricités universitaires. Je m’accuse humblementd’avoir partagé cette faiblesse. J’aimais presqu’autant les épopéesdes renards d’or et des maisons moussues que mesvieilles légendes irlandaises elles-mêmes.

Le troisième des comtes Boehm avait nomFrédéric. C’était presque un enfant comme moi. On disait qu’ilserait un mauvais sujet comme ses frères. Il revenait de France, oùil faisait partie de la suite de Marie-Louise.

Les trois comtes Boehm étaient troisremarquables types de cette superbe race de montagnards tzèques quifurent les maîtres de la Bohème. Frédéric surtout était le jeunehomme, le plus beau que j’ai rencontré de ma vie. Il habitait lapetite ville de Reichstadt pendant la saison du repos.

Un soir, à Prague, le comte Albert, ivre,m’insulta au sortir du théâtre. Le comte Henri le châtia sur placeet le blessa d’un coup d’épée le lendemain. Je dois ajoutercependant que le comte Henri, qui portait alors le nom de Palmer,et qu’on appelait l’Anglais parmi les étudiants de l’université,était de toutes les parties des comtes Boehm et leur camarade,sinon leur ami.

Ces comtes Boehm m’inspiraient une véritableterreur, et parfois je m’étais dit, en regardant Frédéric, cettetête d’archange : Si une pauvre fille venait àl’aimer… !

Ici lady Frances Elphilstone ne put retenir unsourire, parce que Robert l’interrogeait d’un regard souriant.

– Eh bien ! oui s’écria-t-elle enfrappant de son pied charmant le sable de l’allée, la frayeur detoute ma vie a été de l’aimer !

– Alors, prenez garde à vous, petitesœur, dit Robert.

Sarah devint sérieuse.

– Il y a entre nous le souvenir de monpère, prononça-t-elle tout bas.

Il vous est donc prouvé que les comtes Boehmont assassiné Maurice O’Brien ?

Sarah ne répondit pas tout de suite. Ellepassa ses doigts sur son front.

– Prouvé ?… répéta-t-elle ; quedire d’un fait environné d’une nuit profonde ?… Frédéric avaitseize ans, et, la veille du jour fatal, je l’avais rencontré àReichstadt, à douze milles de Prague… mais le fait est qu’ils ontprofité du meurtre… et que lui, l’unique héritier maintenant,détient mon héritage avec la fortune qui devait être à vous.

– S’il n’avait que seize ans, peut-êtreignore-t-il ?…

– On le dit bien malade, interrompitSarah d’une voix sourde ; s’il meurt, je prierai pour lui.

Robert interrogea sa physionomie d’un regardfurtif. Elle avait les sourcils froncés, mais la paupièrehumide.

– Ce fut le comte Henri, reprit-ellebrusquement, qui me sauva de leurs mains après le meurtre. Ilsavait leurs desseins : j’étais réservée au même sort quenotre père. Vous connaissez suffisamment le comte Henri maintenantpour que je n’aie pas besoin de vous dire qu’il n’est pointd’obstacle humain capable d’arrêter ses pas. Il s’introduisit auchâteau de la Tutelle et m’enleva. Il ne m’a jamais trompée quecette fois. Il me dit que mon père, accusé de haute trahison etpréparant sa fuite, m’attendait.

Mais nous n’étions pas plutôt dans la chaisede poste que toute la vérité me fut connue. Je pleurai, du moins ensûreté, la mort de mon père, car le comte Henri avait eu ladélicate bonté de prendre avec lui l’ancienne femme de chambre dema mère. Tant que dura le voyage, elle fut en tiers entre nous.

À Londres, car ce fut à Londres que nous nousrendîmes en traversant la France tout entière, je fus placée dansune famille respectable…

Si vous me demandez quel était alors monsentiment à l’égard d’Henri, je vous répondrai : Imaginez leculte dont on peut entourer un Dieu sauveur. Il avait vingtans ; il avait la beauté d’un chevalier, si Frédéric avaitcelle d’un ange. De ses projets, il m’avait laissé voir ce qu’ilfaut pour éblouir un cœur d’enfant. Je crus non pas l’aimer, maisl’adorer. Je lui dis alors, je lui ai dit cent fois depuis :Tout ce qu’anime mon souffle est à vous.

Mon frère, il ne faut pas craindre. Cet hommeest un grand cœur. Ce qu’il y a derrière les mille plis du voilequi couvre sa vie, Dieu le sait, que Dieu le juge ! moi je lesers !

Le comte Henri ne prit de moi que ma virginaletendresse.

Parfois il berça mes transports en me faisantespérer que je serais sa femme. Il était sincère. Il me voyait sibelle de bonheur sous ses caresses fraternelles, qu’il croyaitm’aimer. Les baisers du comte Henri de Belcamp étaient purs et bonscomme ceux de mon père.

Il me reste trois choses à vous dire : levoyage d’Henri en Australie, sa conduite vis-à-vis des comtes Boehmet les événements qui ont suivi son retour en Europe, c’est làtoute ma propre histoire.

Et d’abord il y aura un mystère qui resterainexpliqué pour vous. La mère d’Henri était à Londres, et cen’était pas à sa garde qu’il m’avait confiée.

– Madame la marquise de Belcamp ?interrogea ici Robert.

– Je vous défends les questions, monfrère, parce qu’il ne m’est point permis d’y répondre. Tout cequ’il m’est possible de dire sera dit, et je vous affirme que lereste ne saurait modifier votre opinion sur ce qui me regarde.

Le comte Henri partit pour la Nouvelle-Gallesdu sud, deux mois après mon arrivée à Londres. Je devais faire levoyage à mon tour après certaines conditions accomplies. En effet,un homme d’affaires, du nom de Wood, me remit une somme d’argentconsidérable en banknotes, et une lettre contenant les instructionsd’Henri. L’argent venait d’Allemagne, l’argent venait d’Albert,l’allié des comtes Boehm ; j’emportais le nerf d’une grandeguerre, Rome fut ainsi l’œuvre de quelques bandits menés par undemi-dieu.

– Avait-il rêvé la conquête del’Australie ?… demanda Robert en souriant.

– Il n’avait que vingt ans, réponditSarah sérieuse et pensive. Il y a en lui je ne sais quelle haineinnée, forte comme un amour. Jusqu’à son dernier souffle, ilcherchera le cœur de l’Angleterre pour l’arracher. C’est dansl’Inde qu’il voulait fonder Rome, qui toujours finit par détruireCarthage. Il était le demi-dieu il venait en Australie faire samoisson de bandits.

Il n’avait que vingt ans. Vous serez trompé sivous vous attendez à une bataille. Il sait comme on attaque lesgéants. C’est dans les entrailles du sol qu’on enferme la poudrequi doit faire sauter les citadelles. Il faisait là ce qu’il faitici. La mine est longue à creuser, et il faut des soldats derrièrela brèche pratiquée.

Il creusait sa mine, il enrôlait ses soldats.Au fond de cet enfer de Sydney, il a trouvé l’homme qui,multipliant par elle-même l’idée de Fulton, va déplacer les basesde la guerre navale et donner à qui voudra la prendre cettesupériorité qu’eut au moyen-âge le lâche canon sur la lancevaillante.

Il était convict là-bas, comme il est conjuréchez vous ; sera brahme à Delhi et mandarin en Chine c’est samission. Il est l’instrument qu’il faut pour cueillir et rassembleren une seule gerbe, innombrable et irrésistible armée, toutes leshaines que l’Angleterre a semées sur la surface du globe.

Il n’avait que vingt ans, mais d’un mot jevais vous le faire admirer et craindre. Dans sa pensée, il avaitressuscité la race des Stuarts. Les ennemis vivants ne luisuffisaient pas. C’était un Stuart sorti du Vatican qui allaitbrandir le drapeau de la liberté. Il soulevait d’un coup troismondes : la haine, l’amour, la foi… Mais, chemin faisant, lesévénements devaient lui tailler un autre étendard plus large etsignifiant guerre universelle comme Stuart voulait dire guerrecivile. Il ne s’agissait plus de remuer la poussière d’une tombe.Napoléon venait d’aborder au rocher de Sainte-Hélène.

Quand il apprit cela, nous étions au plusprofond de ce terrible désert qu’on appelle le bush enAustralie, sans pain, sans eau, fiévreux, brisés, mourants. Unconvict évadé, fuyant comme nous l’implacable poursuite de lapolice noire, nous parla des fêtes qu’on avait célébrées à Sydney àl’occasion de la chute de l’empereur. Le dernier vaisseau de l’Étatapportant sa cargaison de condamnés avait touché à Sainte-Hélène etvu le géant prisonnier. Ce jour-là, Henri, entre sa mère à l’agonieet moi qui gisais expirante, créa d’un seul jet le plan qui vousmet tous à ses pieds.

Six mois après, il était à Sainte-Hélène,accomplissant cette œuvre impossible de pénétrer jusqu’àl’empereur. Vous savez cette portion de son histoire, Robert, etvous le servez, vous dont il a brisé le cœur !

– Jeanne m’a dit une fois, murmura Robertqui étouffa un soupir : Soyez son ami, je serai votresœur.

– Jeanne !… répéta Sarah.

Puis elle ajouta doucement :

– C’est une chère enfant ! que Dieula fasse bien heureuse !

– Aussitôt que nous fûmes de retour àLondres, la vie d’Henri devint un réseau de mystères. Moi-même, jeperdis le fil dans ce labyrinthe et je dus renoncer à le suivre.Quatre hommes s’étaient échappés avec nous : Perkins lemécanicien, Noll Green, Dick de Lochaber et un jeune garçon du nomde Tom Brown.

– Gregory Temple, l’interrompit Robert,donne souvent au comte Henri de Belcamp ce nom de Tom Brown. Ce nomet celui de Georges Palmer se trouvaient dans les notes qu’ilm’avait remises au sujet de l’assassinat du général O’Brien, parHans Tenfel ou Jean Diable.

– Gregory Temple était un détectifhabile, répondit Sarah. Son malheur a été de se trouver aux prisesavec une énigme qui n’avait point de mot dans le vocabulaire de lapolice. Gregory Temple cherche dans le comte Henri de Belcamp, quelque soit le nom qu’il lui donne, un assassin. À cette tâcheimpossible, il est devenu fou.

Henri, qui avait toujours les mains pleinesd’argent, me sépara de lui et me monta une maison à Londres. J’yportais le nom de Françoise O’Meara, ceci d’après un plan concertéavec le chirurgien de l’empereur lui-même, afin de faciliter lescorrespondances entre Londres et Longwood. Ces correspondancesdevinrent de plus en plus difficiles et incomplètes. L’Angleterrevoulait étouffer jusqu’au moindre soupir venant de Sainte-Hélène.Elle a peur que l’Europe n’entende.

Perkins, cependant, avait commencé laconstruction de sa machine, qui doit entraîner un vaisseau deguerre avec la rapidité d’un cheval. Henri recrutait son armée ets’était mis en correspondance avec l’Allemagne et l’Italie. Il yeut une loge des compagnons de la Délivrance, à Londres, dans lamaison de la Bartolozzi. Des soupçons s’élevèrent contre cettefemme, dont je ne m’attendais pas à connaître plus tard et à aimerles deux enfants. Il s’agissait de la vie de tous lesconjurés ; je fus placée près de la chanteuse pour lasurveiller. Elle se cacha de moi et je ne vis rien, mais elletrahissait ; un plus habile intercepta sacorrespondance : elle fut condamnée.

Chez elle, je revis le comte Frédéric Boehm,toujours beau et seul héritier maintenant de cette fortune immense,achetée au prix d’un crime. La main de Dieu semblait peser sur lui.J’eus peur comme autrefois et davantage, car je n’aurais point sudire si le sentiment qui remuait mon cœur à sa vue était de lahaine ou de l’amour… Oh ! j’aurais voulu aimerautrement ! Vivre pour moi veut dire sourire comme votre nom,Robert… et ni vous ni moi, peut-être, nous ne sourirons plusjamais !…

– Pour la première fois, continua-t-elle,depuis que je suivais Henri, un doute me vint à l’occasion de cetteaffaire Bartolozzi. Je l’avais toujours vu marcher d’un pas hardidans ces sentiers impraticables, et chaque fois qu’il m’avaitdit ; « Fais ceci, » je n’avais eu à dépenser que del’audace. Mais ici c’était une petite et basse intrigue. Il futcause, soit que ce fût une vengeance contre Gregory Temple, soittout autre motif, il fut cause du malheur de Thompson et deSuzanne.

Chose singulière, cette petite intrigue semblaprendre tout à coup une place énorme dans sa vie. Cet homme quirêvait l’immensité s’attarda durant des semaines à ce duel contreun employé de la police qui n’avait même plus son emploi. Il semblaun instant que le but de toute sa vie fût d’envoyer un innocent àl’échafaud.

À ce moment, j’ai douté de lui, pourquoi lecacherais-je ? J’ai douté d’autant plus que, durant son séjourau château de Belcamp, tout s’est amoindri pour prendre tournure decomédie bourgeoise, comédie où il semblait tromper tout le monde.Il suffisait d’une nuit pour tenir le conseil suprême.

Pourquoi le grand maître des chevaliers de laDélivrance a-t-il perdu deux semaines à jouer ce vaudevillefrivole ?

J’ai été réveillée par son arrestation. Icidoit être le nœud. Il y a sous ce bizarre événement un grandmystère sans doute, et j’attends que le voile soit soulevé parlui-même on par la justice, qu’il semble braver du haut d’unesituation inexpugnable…

Elle se tut et ses deux mains se croisèrentsur ses genoux, tandis que ses grands yeux noirs erraient dans levide.

– Frances, lui dit Surrizy, je vous aiattentivement écoutée, et je ne connais pas encore votre opinionsur l’homme qui depuis quatre ans est toute votre famille. De vosparoles rien ne se dégage pour moi, sinon une étrange froideur etbeaucoup de découragement. Je comprends votre rôle d’esclave tantqu’exista le prestige ; mais le prestige avait déjà disparuquand vous avez pris ce personnage nouveau de lady FrancesElphinstone…

Sarah resta immobile et dit :

– Ce qu’on a fait engage ce qu’onfera.

– J’ai besoin cependant de réponses plusprécises, ma sœur, insista Robert, non pas pour vous juger, maispour quitter la voie où je marche, si ce n’est pas la droitevoie.

– Henri n’a jamais été vaincu, murmura lajeune fille. Ce n’est pas une idée politique qu’il sert, c’est sonidée ; ce n’est pas pour Napoléon qu’il travaille, c’est pourlui-même… Il est fort, il percera l’obstacle : profitez etpassez !

– Dois-je abandonner complétement GregoryTemple ?

– C’est un malheureux, perdu les yeuxbandés dans une lande où mille routes se croisent. Vous ne pouvezpas le sauver ; vous vous perdriez avec lui.

– Êtes-vous sûre que le comte Henri n’aitpoint trempé dans le meurtre de notre père ?

– J’en suis sûre, répondit Sarah, cettefois sans hésiter.

– Êtes-vous certaine qu’il n’est pointl’auteur ou le complice de la mort de la mère de Jeanne ?

– J’en suis certaine.

– Vous ne craignez rien pourJeanne ?

– Rien… il l’aime.

– Alors vous le croyez pur ?

– Je ne sais… S’il ne remplit pas lapromesse qu’il a faite à Suzanne Temple, s’il laisse mourirThompson condamné par la cour des Sessions, il aura commis au moinsun meurtre en sa vie…

Des pas se firent entendre, et des voixjoyeuses crièrent à l’autre bout de l’allée : Les voici !les voici ! Germaine et Jeanne approchèrent souriantes et setenant par la main ; Suzanne venait derrière elles, portantdans ses bras le petit enfant, toujours le petit enfant.

Six témoins sont sortis de l’enfer, là-bas, àLondres, continua Sarah d’une voix basse et rapide ; siximposteurs !… Et Dieu veuille qu’Henri ne soit pour rienlà-dedans Richard Thompson est condamné à mort… Suzanne ignoretout… silence !

– Eh bien ! milady, s’écriaGermaine, allez-vous manquer l’heure de notre audience ?M. le marquis vous attend, nous n’avons pas plus de dixminutes pour nous rendre à la prison.

Lady Frances se leva et donna, toute pâlequ’elle était, un baiser au petit Richard.

Dans les beaux yeux de Jeanne, il y avait unbonheur calme et profond. C’était toujours la jeune fille, maisavec quelque chose de la femme. Vous eussiez dit une de cesmariées-enfants à qui les noces ont tenu plus que les promesses durêve virginal.

Elle tendit sa main à Robert.

– Nous avons bien parlé de vous,dit-elle. Nous comptons sur vous et nous vous aimons tous lesdeux.

Robert sentit des larmes au bord de sapaupière.

Nous ! disait-elle déjà…

Elle reprit :

– Je lui ai dit comme vous êtes noble etbon. Il sait que notre secret est en sûreté dans vos mains.

Ils avaient un secret, eux, le comteHenri et Jeanne ! Et Robert Surrizy était leurconfident !

Vous souvenez-vous comme il avait remerciéHenri au pont du moulin, Henri qui venait de sauver Jeanne, safiancée ? Où était l’horoscope de ce pauvre gentilhomme tombédans la cabane du paysan ? Cruel mensonge de ce nom quivoulait dire sourire !…

Les deux mains de Robert s’appuyèrent contreson cœur blessé.

Les jeunes filles s’éloignèrent, et Jeanneseule se retourna pour lui envoyer de loin un gracieux adieu.Robert resta seul. Il s’assit de nouveau sur le banc, et sa têtependit sur sa poitrine. Il fut longtemps ainsi. Quand il s’éveilla,tressaillant à un nouveau bruit de pas qui s’approchaient, uneligne sombre cernait ses yeux qui étaient rouges de larmes.

– Je ne l’ai jamais tant aimée !pensa-t-il. Quand j’aurai vu clair en tout ceci, quand je pourraime dire celui-là est digne d’elle et la fera heureuse, je m’en iraiavec mon épée, quelque part où la mort du soldat peut segagner.

C’était un bon et généreux cœur, car il ajoutaen lui-même.

– Je combattrai sous lui, s’il le faut…et puissé-je en tombant protéger celui que Jeanne aime !

Le bruit de pas éclatant et régulier, commecelui que produit un peloton en marche. On battait en même temps,mais non pas sur un tambour ; les ra et lesfla d’un pas accéléré.

– Par file à gauche, commanda la voix deFérandeau : arche !

L’artiste montra son profil espiègle et satoilette de rapin au détour de l’allée ; il était suivi parLaurent Herbet, qui avait sur le visage cette mauvaise humeurdoublée d’un sourire qui fait la physionomie de l’enfant maussadearrivant à résipiscence sous promesse d’un jouet ou d’ungâteau.

– Droite ! gauche !droite ! gauche ! disait l’élève de David en continuantde battre son pas accéléré sur son carton à dessin, à l’aide dedeux petits brins de bois sec.

– Que le diable t’emporte ! s’écriaLaurent. Laisse-nous faire sérieusement une chose sérieuse.

– Les arts ne vont pas, répliquaFérandeau ; les poseuses ont des prétentions usuraires, lesloyers augmentent, l’école de David tombe dans le rococo… C’est lemoment de mourir pour la patrie… Ohé ! Robert !… Parlonsavec prudence et craignons les oreilles indiscrètes… Je viensoffrir mon intelligence, mon courage et mon bras à la cause dumalheur !

Il s’arrêta devant Robert enajoutant :

– Halte !… fixe !… droitealignement !

– Tu ne me gronderas plus, vieux, ditLaurent qui s’assit auprès de son ami. Je suis décidé. Germaine m’apromis…

– Moi, au moins, s’écria Férandeau, jereste au-dessus de ces motifs frivoles… Je n’ai pas pu vendre madernière académie… Un brocanteur insolent m’a dit : Effacezcela et j’achèterai la toile… Aux armes !

– Que t’a promis Germaine, demanda Robertà Laurent.

– Qu’elle m’aimerait, murmura celui-ci enbaissant les yeux, si je suivais le comte Henri franchement etbravement.

– Elles sont toutes de laconspiration ! ajouta l’élève de David. C’est une affaired’opéra-comique. Nous trouverons la police à moitié chemin du champde bataille. Allons-y !

Robert gardait le silence et restaitpensif.

– Eh bien ! dit Laurent, tu ne mefélicites pas ?

– Les cadres sont-ils au complet ?demanda Férandeau. Je m’offre comme surnuméraire, commefournisseur, comme historiographe de l’expédition. Je boiterai, sil’on veut, comme Tyrtée, et je marcherai devant la musique enrécitant les victoires et conquêtes mises en vers. Je sais leflageolet, je puis apprendre aisément le trombone. Si vous êtesassez de combattants, nommez-moi quelque chose dans lesfortifications, ou bien j’achèterai des chevaux aux foires deNormandie. Que diable ! on ne laisse pas un camarade sur lepavé… Une idée ! j’aurai mon album et je me collerai dans uncoin. Après la campagne, je publierai vingt-quatre estampes,représentant vos principales batailles. Est-ce dit ? Qu’on menomme peintre ordinaire de la chose et je m’entendrai avec lapostérité !

Robert leva la tête lentement.

– Vous serez tous les deux dans macompagnie, dit-il d’un ton froid.

– Ah çà ! s’écria Laurent,parlons-nous grec ? Tu as l’air chaud comme un glaçon,vieux !

– Il y a peut-être une bande surl’affiche, insinua Férandeau.

– Dans trois jours, nous pouvons êtreembarqués tous trois, répondit l’ancien sous-lieutenant.

– Et vogue la galère ! dit l’élèvede David en dessinant un entrechat où l’on aurait trouvé déjà legerme de cette danse de caractère inventée quelques années plustard et qui place si haut notre jeunesse dans l’estime desvoyageurs étrangers.

Robert mit la main sur l’épaule deLaurent.

– Tu es bien déterminé ? luidit-il.

– Oui… au diable l’école !… Vois-tu,tout ce qui se passe ici m’a tourné la tête et le cœur. Je te donnema parole d’honneur que je n’envie pas les millions de Jeanne… maisce double héritage… ce mariage avec l’Anglais… sans Germaine ettoi, j’aurais déjà fait quelque sottise ?

Ils se levèrent tous deux et marchèrent brasdessus bras dessous.

Je sais l’histoire de l’héritage, ditRobert ; on vient de me la raconter. Moi aussi cela metourmentait ; mais au fond c’est tout simple. Il y a un banditanglais, Tom Brown ou Jean Diable, comme ils l’appellent, qui setrouvait être l’héritier légal de M. Turner et deM. Robinson. Tous les deux, parvenus pourtant à un âge assez,avancé, ont eu fantaisie de se marier. Cette fantaisie leur estvenue en même temps, parce qu’ils avaient, sans le savoir, la mêmemaîtresse qui est morte à Londres. Tom Brown, se voyant déshéritépar ces deux mariages, et ignorant l’existence des testamentsdéposés chez M. Daws, a fait son métier d’assassin.

– C’est tout simple, en effet, de la partdu bandit Tom Brown, répliqua Laurent à voix basse, mais pourquoiles deux testaments sont-ils en faveur de la fille de mamère ?…

Il avait du rouge au front et aux joues.

– Des circonstances, murmura l’anciensous-lieutenant, que l’avenir expliquera sans doute…

– Je te remercie, vieux, dit Laurent, quilui serra la main ; mais, en attendant l’explication de cescirconstances, tâche que j’aille à un endroit où l’on se battra duret ferme. J’ai besoin de cela.

– Pstt ! fit l’élève de David, quimarchait derrière eux en se donnant déjà une tournuremilitaire.

Ils se retournèrent, et Férandeau leur montradu doigt, au travers des feuilles, la grille du bosquet de laColonnade qu’un homme était en train d’escalader avec beaucoupd’agilité et d’adresse.

– Bricole ! murmura Surrizyétonné.

Ils s’approchèrent à pas de loup. Briquets’était glissé jusqu’au socle soutenant, au centre du péristyle,l’Enlèvement de Proserpine. Ce n’était pas la premièrefois qu’il venait là, car trois lettres gigantesques,B R I, rayaient déjà le marbre du piédestal. Au moment oùil affutait son couteau pour achever son œuvre, Férandeau cria d’unaccent terrible :

– Trompe-d’Eustache !coquin !

Briquet remit son couteau dans sa poche etrepassa la grille.

– Je travaillais, dit-il en vouscherchant… on demande M. Robert à la prison.

– Qui me demande ?

– Le comte, parbleu ! puisque vousêtes comme qui dirait son briquet… Voilà l’heure qui avance et nousn’avons que le temps.

Les trois jeunes gens prirent aussitôt lechemin de la maison d’arrêt.

Il y avait salon complet chez le comte Henri.Madame Célestin tricotait entre les deux Bondon, tout échauffésencore de leur gageure perdue contre le gazon du tapis vert.M. madame et mademoiselle Chaumeron racontaient àBien-des-Pardons, l’adjointe, l’horrifique histoire de cinquantepoulets, achetés d’un seul coup sur le territoire de Miremont parun accapareur de Paris. Les jeunes filles entouraient le comteassis sur le canapé auprès de son père. La chambre était vaste,bien aérée et donnait sur des jardins. L’ameublement très-simpleavait néanmoins bon aspect. Sur la table s’étalaient encore lesrestes d’un dîner confortable. Bien des gens à Versailles, à Pariset ailleurs, auraient envié le martyre du comte Henri deBelcamp.

– Je dis, criait papa Chaumeron en vertude son franc-parler, que si le gouvernement permet à la capitaled’affamer les localités environnantes, il y aura des catastrophes.Qu’on me mène au roi si on veut, je ne lui mâcherai point lesvérités… Cinquante poulets !… atout !

– Comme notre petite Jeanne vous a l’airgrave, murmura le marquis dont la main serrait celle d’Henri.

Jeanne rougit et Germaine aussi parcontrecoup. Henri leva les yeux sur Jeanne. Il avait aux lèvres sondoux sourire.

– J’ai des nouvelles de Londres…dit-il.

En ce moment, la porte s’ouvrit, donnantpassage à Robert Surrizy, que suivaient Laurent et Férandeau.

Henri s’interrompit et quitta sa place pouraller serrer la main de Robert.

– Si vous n’étiez pas venu, dit-il toutbas, c’eût été un grand malheur. C’est pour ce soir.

– Vous avez donc toujours des secretsvous deux, demanda de loin le marquis.

– Des secrets qui ne vous regardentguère, répondit Henri d’un ton léger.

Il ajouta en s’adressant à Surrizy :

– Mon cheval ira comme le vent d’ici àBeaumont… mais il faut encore six relais jusqu’àSaint-Valery-sur-Somme, les chevaux tout prêts et m’attendant surla route. Puis-je compter sur vous ?

– Vous pouvez, compter sur moi, réponditRobert.

– Alors vous partirez en sortantd’ici.

– Et les cinq autres coureurs partironten même temps que moi.

– À minuit je monterai à cheval.

– Nous aurons de huit à dix heuresd’avance : les relais vous attendront sur la route.

– Je vous remercie, commandantSurrizy.

Ils se serrèrent la main de nouveau, et lejeune comte regagna sa place auprès de son père avec un calmeparfait.

– Je disais donc, reprit-il, tandis queJeanne, émue, pour garder contenance, caressait le petit enfantentre les bras de Suzanne, que nous avons reçu des nouvelles deLondres.

– J’appelle un chat, un chat, moi !s’écria Chaumeron. À quand la noce ?

Le comte Henri sortit de son portefeuille unelettre timbrée de Londres. Regardant le trouble de Jeanne avec uneespiègle malice, il tint entre ses doigts la lettre fermée assezlongtemps pour que chacun pût bien voir le timbre de la posteanglaise. Gregory Temple seul, s’il eût été présent, aurait puremarquer que l’empreinte en était fruste et un peu effacée, commele timbre de toutes les lettres écrites jadis par Jaunes Davy.

Le comte Henri fit sauter enfin l’enveloppe.La lettre était de Percy Balcomb, vrai négociant occupé plus qu’unministre, soldat de l’industrie qui a pour devise : Letemps est de l’argent. Toujours pressé, toujours galopant enattendant les chemins de fer, ce Percy Balcomb comptait parminutes. Il annonçait son arrivée à Versailles pour ce soir même àsix heures. Le contrat devait être signé dans la soirée, afin quePercy Balcomb, ce mouvement perpétuel, pût repartir comme uneflèche et faire un tour à Royal-Exchange, où il avait unrendez-vous le surlendemain.

– En vérité, dit Mademoiselle, je nevoudrais pas d’un mari comme cela.

Elle avait l’eau à la bouche.

– Il en faudrait une douzaine !ajouta madame Célestin, dont les deux supports ne s’absentaientjamais.

– Va-t-on faire la chose un peu encérémonie ? Demanda Chaumeron avec appétit.

Tout Miremont flaira vaguement un festin.

– Mes enfants, dit le marquis, il fautque quelqu’un se dévoue et aille à l’hôtel commander le dîner.

– Quel dommage ! murmura l’adjointe.Je me suis imprudemment chargé l’estomac… Je m’adresserai auxchoses légères.

Ce fut comme ces vaillants régiments où toutle corps répond présent ! quand on demande un enfant perdu.Miremont se leva d’un seul élan pour aller commander le dîner.

– Je penserai à vous, à ma tablesolitaire, dit le comte Henri avec mélancolie.

Lady Frances Elphinstone baissa les yeux parceque le regard de Robert venait de rencontrer le sien. Robert avaitle rouge au front.

Le vieux marquis serra Henri dans sesbras.

L’œil d’Henri, ferme et triste, était fixé surRobert. Ce regard semblait dire : Vous témoignerez un jour quej’ai abaissé ma fierté jusqu’au mensonge !

– Père, reprit-il en rendant àM. de Belcamp ses caresses, remplacez-moi auprès dePercy. Nous sommes maintenant sa famille. Il ne pourra guère venirà la prison ce soir, car il se doit tout entier à notre belleJeanne ; mais obtenez de lui qu’il retarde son départ d’unjour, et que demain, je vous voie tous réunis autour de moi.

– Croirais-tu cela ? s’écria lemarquis ; c’est un enfantillage…, je donnerais dix louis pourvous voir une bonne fois l’un auprès de l’autre tous les deux.

– Voulez-vous savoir, dit Chaumeron, jene suis pas d’hier et je connais ça… L’un auprès de l’autre, ils nese ressembleraient plus du tout ! Attrape !

Au moment du départ, on se dit commed’ordinaire : À demain !

Mais pendant que Jeanne donnait son front pâleau baiser d’Henri, la jolie Germaine, toujours aux aguets etattendant son tour, crut l’entendre qui murmurait :

– À ce soir !…

IX – Contrat de mariage.

Le comte Henri de Belcamp resta un instantimmobile et pensif au milieu de sa chambre solitaire. Puis ilregagna le canapé où il s’assit. Son front recueilli s’appuyacontre sa main. Vous eussiez dit une statue de marbre, tant saméditation laissait impassibles les belles lignes de son visage. Aubout de quelques minutes, il se redressa, et un sourire fier vint àses lèvres.

– C’est l’heure, dit-il, et le sort enest jeté ! J’ai joué l’une après l’autre et à leur tempstoutes les cartes de cette grande partie. Les chances sont pourmoi. Mon étoile est au plus haut du ciel. De tous mes ennemis je mesuis fait des serviteurs, et quand la charge sonnera pour ladernière, pour la vraie bataille, ce sera l’épée d’un chevaliersans peur comme sans reproche que je brandirai dans mamain !

Il sonna. Un employé subalterne de la prison,qui avait plutôt l’air d’un domestique, et qui en effet le servait,parut aussitôt sur le seuil.

– Je désire voir M. Roblotsur-le-champ, Monet, dit le comte Henri.

– C’est l’heure où M. lesous-directeur se met à table, objecta l’employé.

– Allez le prévenir que je le demandepour affaire pressante.

Monet sortit. Quelques minutes après,M. Roblot entra d’un air maussade. Il tenait à la main unpaquet de lettres encore cachetées, dont plusieurs avaient tournureadministrative.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années,un vieux soldat, à en croire sa redoutable paire de moustaches, unbrave à l’humeur brusque et bourrue, si on s’en rapportait à saphysionomie canine et à l’expression de ses yeux.

– Du diable si vous me laisserez dînerune fois tranquille dans la semaine, monsieur le comte !s’écria-t-il en ouvrant la porte à grand bruit. J’ai besoin de maplace, corbleu ! mais si j’avais seulement deux pensionnairescomme vous, je donnerais ma démission ! Qu’y a-t-il pour votreservice ?

– Pouvez-vous me prêter, mon bon monsieurRoblot, repartit le jeune comte en souriant, une de ces petitesvalises à la main qui servent de sac de nuit ?

– C’est pour cela que vous m’avezdérangé ! gronda le bonhomme en lui jetant un regardfurieux.

– Pour cela et pour autre chose, mon bonmonsieur Roblot… Nous avons différents détails à régler cesoir…

– Avant mon dîner ?

– Si vous voulez bien le permettre.

– Cela devient une tyrannie,monsieur.

– Me croyez-vous sur un lit deroses ? disait Guatimozin à son ministre. Je vous certifie,mon bon monsieur Roblot, que je suis pour le moins aussi fatiguéque vous… mais quand le vin est tiré, il faut le boire… Faites-moiacheter, je vous prie, une de ces petites valises, si vous n’enavez pas une à vous.

– Et puis-je vous demander pourquoi,monsieur ?

– Certainement. Il n’y a point là demystère. C’est pour un voyage.

– Un voyage !… s’écria le bonhommeen haussant les épaules.

– Un petit voyage, acheva paisiblement leprisonnier, qui peut durer de cinq à six jours, tout au plus.

Les bras de ce bon M. Roblottombèrent.

– Le diable m’emporte, monsieur le comte,dit-il avec conviction, vous devenez fou !

– Vous m’avez répondu cela, mon cherdirecteur, riposta le prisonnier sans s’émouvoir, je m’en souviensà merveille, cela textuellement, la première fois que je vous aidemandé la permission de faire un petit tour de promenade en ville,avant de me mettre au lit, chaque soir.

Les gros sourcils du sous-directeur sebaissèrent et cachèrent ses yeux baissés.

– Moi, poursuivit le jeune comte, messouvenirs à cet égard sont très-précis : je posai ma main survotre épaule et je vous dis tout bas à l’oreille : Àl’avantage !

– Que le diable !… commençaRoblot avec fureur.

– C’est une façon de se souhaiter lebonsoir entre voisins et amis, continua le prisonnier ensouriant ; mais entre nous deux, anciens soldats del’Empire…

– Assez, monsieur, je ne tiens ici qu’àun fil et j’ai une famille à nourrir.

Henri prit un ton sérieux.

– Il faut que vous soyez d’abord sansinquiétude sur votre famille, capitaine Roblot : c’est lamoindre des choses. Si vous perdez votre place, je m’engage, au nomde l’empereur…

– Parlons raison, je vous prie, monsieurle comte, interrompit le bonhomme avec plus de calme. Je suis unvieux soldat, c’est vrai, mais pas beaucoup, et voilà déjà dix ansque j’ai pris mes invalides dans cette maison, où je suis bien. Mavocation, c’était d’être un bourgeois. Si l’on me proposait lesépaulettes de colonel, je dirais : Bien obligé… Un beau soir,là-bas, à Paris, où je vais une fois l’an, les amis sont venus,Roblot par-ici, Roblot par-là, le drapeau tricolore, les aigles,les bonnes histoires de la campagne d’Allemagne… et le punch à laMurat, mille bombes !… C’était trois fois plus qu’il n’enfallait pour virer la tête d’un père de famille qui n’a pasl’habitude de se déranger… Voilà, j’ai prêté le serment… Mais,voyez-vous, si je vous avais cru coupable, je me serais fait hacheren mille pièces plutôt que de vous laisser sortir.

– Je sais que vous êtes l’honneur même,capitaine… Mon heure est fixée : vous permettez que jecommence ma toilette ?

– Commencez et finissez toutes lestoilettes que vous voudrez, corbleu !…, mais vous me passerezsur le ventre si vous voulez faire votre voyage de sixjours !… Vous êtes innocent, c’est trente-six mille foisclair, et l’inspecteur me disait encore hier que la justice secomportait comme une vieille folle… Que diable ! nepouvez-vous attendre après votre acquittement pour faire vosgambades ?

Henri, profitant de la permission donnée, serasait devant une glace suspendue à la fenêtre.

– Non, mon cher monsieur Roblot, non,répondit Henri du bout des lèvres, entre deux coups derasoir ; je ne peux pas attendre après mon acquittement.

– Alors, votre serviteur, monsieur lecomte ; ouvrez votre fenêtre quand tout le monde sera couché,et sautez dans la cour.

– Il serait trop tard, capitaine… je doisdîner aujourd’hui hors de la prison… Prenez, je vous prie, la peinede vous asseoir.

– Du tout ! corbleu ! voiciassez de folies !… mon potage refroidit.

Le prisonnier se retourna et le regarda enface.

– Mon bon monsieur Roblot, prononça-t-ilavec gravité, il ne me conviendrait nullement de jouer le rôle demauvais plaisant vis-à-vis d’un homme de votre âge et de votrecaractère. Veuillez ne point vous y tromper. Je vous ai dit leschoses telles qu’elles sont : il faut que cela soit.

– Il faut ! il faut ! répéta lebonhomme à qui la colère mit de l’écarlate aux joues. Il faut alorsaussi que, pendant six jours, vous-rendiez les employés de laprison aveugles !… Et votre chambre qui ne désemplitpas ! il faut que, pendant six jours, toutes vos visitesaillent au diable !… Je vous dis, moi, que c’est impossible…et que je ne veux pas, sacrebleu !

La sortie de ce dernier mot procura à ce bonM. Roblot un soulagement qui nous excusera vis-à-vis des plussévères délicatesses. Fallait-il en effet étouffer un honnêtehomme ? Il fourra ses deux mains jusqu’aux coudes dans lespoches de son pantalon, et se prit à parcourir la chambre à grandspas.

Henri passait le rasoir sur sa seconde joue.Il resta un instant silencieux et tout entier à ce travail.

– Il faut ! prononça-t-il enfin pourla seconde fois en repassant la brosse à barbe sur son menton. Jesuis satisfait de vos observations très-justes ettrès-raisonnables. Je les avais prévues, je suis allé au-devant.Personne ne viendra me voir pendant ces six jours. Pendant ces sixjours, à mon endroit du moins, tous les employés de la maison deVersailles seront aveugles. Cela vous suffit-il ?

– Croyez-vous parler à un enfant,vous ? grommela le bonhomme qui s’arrêta devant lui et tirases mains de ses poches pour croiser ses bras derrière son dos.

La menace de cette posture ne parut pointproduire d’effet sur Henri, qui dit en remettant avec soin sesrasoirs dans leur boîte :

– Ayez la bonté, je vous prie, dedépouiller votre correspondance.

Roblot crut avoir mal entendu. Henri répéta,et M. Roblot dit :

– Est-ce que mes lettres du ministèrevont me parler de votre voyage de six jours ?

– Précisément, répliqua le jeune comte,qui prenait sous son bras un joli coffret en bois de rose, etpassait dans le cabinet voisin. Lisez. Le sous-directeur s’assitdevant la table où il déposa son paquet de lettres. Il tira de leurétui ses rondes lunettes d’argent, et les essuya après avoirsoufflé dessus.

– Vous pouvez vous vanter d’êtreassommant, vous, marmottait-il entre ses dents. Tout comte que vousêtes, et charmant garçon… et bien élevé… et bon diable au fond… sila levée de votre écrou était là-dedans, nom d’un tonnerre, je mepayerais un verre de madère après la soupe.

Il posa ses lunettes à cheval sur son nezcoloré et charnu.

– Ministère de la justice, lut-il enprenant une première lettre au hasard. « Monsieur ledirecteur… » Très-bien ! « j’ai l’honneur… »Ah ! ah ! c’est la fixation des affaires pour la sessionprochaine. Vous venez sixième… Le jury leur rivera leur clou, voilàtout… Pour innocent, vous êtes innocent, quoi ! C’est bête àforce d’être clair !

Henri mit sa tête à la porte du cabinet. Ilavait un collier de barbe naissante et des moustaches.M. Roblot, qui le regardait, ne parut nullement s’étonner decela.

– À quelle date à peu près ? demandaHenri.

– Du 25 au 30 juillet… Bon débarras pournous, sans compliments, monsieur le comte ?

– Lisez les autres, dit Henri quidisparut dans le cabinet.

– À la seconde !… Ministère del’intérieur… ça change !

– Tiens ! tiens !s’interrompit-il avec stupéfaction ; au secret !vous ! pourquoi diable cela, par exemple ?

La tête d’Henri se montra de nouveau. La lignede ses sourcils tranchait maintenant énergiquement sur son front,et sa physionomie était profondément modifiée déjà.

À ceci M. Roblot ne fit aucune espèced’attention. Il allait répétant avec une stupéfactioncroissante :

– Au secret, vous ! pourquoi diableau secret ?

– Vous ne devinez pas ? demandaHenri souriant.

– Je veux passer pour un nigaud si jecomprends ?

– Mon cher directeur, interrompit lejeune comte légèrement, c’est pour que personne ne vienne me voirpendant ces six jours.

Roblot le regarda ébahi.

– Avez-vous le bras si long ?murmura-t-il.

– Juste de cette longueur-là, mon vieilami !

– Alors pourquoi ne pas prendre la clefdes champs ?

– Parce que je suis ici pour quelquechose.

– Il n’y a rien de politique dans votreaffaire, que diable !

– Exactement rien.

– S’il n’y a rien de politique, à quoipeut servir votre présence dans la maison d’arrêt deVersailles ? Que diable ! nous ne sommes pas si fin queTalleyrand, mais pourtant nous savons distinguer les vessies deslanternes.

– Mon cher directeur, dit Henri quirentra dans son cabinet, je vous déclare que Talleyrand, si fin quevous le fassiez, n’y verrait pas plus clair que vous… Achevez votrecorrespondance.

Roblot décacheta une troisième lettre.

– Détails d’intérieur, dit-il en laparcourant.

– Lisez, lisez ! cria Henri du fondde son cabinet : ce sont des détails qui ont leurimportance.

– Je n’y vois rien d’important pour mapart… Le numéro de votre nouvelle chambre… Le nom du gardien quidoit vous être spécialement attaché.

Le comte Henri revenait en bras dechemise ; avec une chevelure châtain dont les bouclesbrillantes envoyaient des lueurs nouvelles à ses yeux.

– Tout de même, murmura le bonhomme, nonsans une arrière-pensée de défiance, il n’y en a pas un autre pourse déguiser comme vous ! Avant d’avoir vu le dessous descartes, moi qui vous parle, je vous aurais croisé dans la rue, enplein midi, sans vous reconnaître… Il y a la voix, pourtant,reprit-il. Vous avez une diable de voix qui vaut une demi-douzainede signalements… On ne peut pas changer la voix.

– C’est vrai, dit Henri dont le sourireprit une singulière expression ; on ne peut pas changer lavoix… Nous disons donc que mon gardien sera Mestivier ?…

– Vous ai-je parlé de cela ? s’écriaRoblot.

– Je ne crois pas, mon vieil ami… Nousdisons aussi que j’aurai le cachot n° 2 ?

– C’est la vérité… Comment lesavez-vous ?

– Comment ai-je su que je vous feraissauter au plafond rien qu’en vous chatouillant le creux de la mainet en vous disant : Bon cousin, à l’avantage !

– Oui, oui, grommela Roblot ; ilreste encore du vieux levain en France, c’est sûr… ; mais jeveux que le diable m’emporte si j’ai envie de voir une révolution,moi, monsieur le comte !

– Il y a les chevaux qui tirent et ceuxqui se laissent traîner, mon cher directeur… Savez-vous pourquoi onne met jamais personne dans le cachot n° 2 ?

– Ma foi ! je ne me suis jamais faitcette question-là.

– Savez-vous du moins pourquoi on ne metpoint l’eau dans une cruche percée ?

– Bah ! fit Roblot, qui resta labouche ouverte.

– Mon brave ami, reprit doucement lecomte Henri, enfermez-moi à double tour dans le cachotn° 2 ; une demi-heure après je puis être sur la placed’Armes. Ceux qui vous écrivent ne savent pas que vous m’éviterezla peine de déplacer des moellons ou de retirer des barreaux. L’unet l’autre de ces exercices gâtent une toilette, et je dois être engrande tenue ce soir. Vous comprendrez que je dois garder lespetits secrets de chacun. Nos collègues et supérieurs ne saventrien de vous ; vous ne saurez rien de vos supérieurs etcollègues, car les signataires de ces lettres agissentadministrativement et ne sont que des machines à transmettre desordres… L’absence de votre directeur est un fait qui ne s’est pasproduit tout seul ; le cachot a été choisi à dessein, àdessein le gardien Mestivier a été désigné… Croyez-moi, neregrettez pas d’être de ce côté-ci de la haie, nous sommesforts !

Pendant qu’il parlait ainsi d’un ton familieret frappant par sa simplicité même, le vieux Roblot avait la têtebaissée, il ne songeait plus beaucoup à son potage quirefroidissait.

Henri continuait sa toilette, et la bruneallait tombant.

On ne saurait exprimer précisément lesdifférences subtiles qui existent entre, la grande tenue dutrue gentleman et notre costume civil de cérémonie. C’estle même vêtement, et cependant il est toujours facile auxobservateurs qui ne sont même pas de première force de distinguerl’habit noir anglais de l’habit noir français. Le style estdifférent, pour parler la langue savante des tailleurs ; lecachet de l’un ne ressemble pas du tout au cachet de l’autre :la preuve, c’est qu’un Français habillé par un tailleur de Londresprend immédiatement l’air d’un Anglais. Mais pourquoi un Anglaishabillé par un tailleur de Paris ne devient-il jamais unFrançais ?

Henri, sa toilette faite, était un Anglais, unadmirable et parfait Anglais.

– Sommes-nous décidés ? demanda-t-ilau vieux Roblot, dont les gros sourcils moutonnaient comme deuxnuages avant la tempête.

Le silence que le bonhomme garda ne troublapoint la sérénité d’Henri.

– Mon déménagement, reprit-il, aura dûavoir lieu cette nuit. C’est simple comme bonjour. Vous n’avez decomptes à rendre à personne, et Mestivier sait son affaire.Mestivier seul aura le droit d’entrer dans ma cellule vide, où ilportera mon manger aux heures réglementaires. Aux employés de laprison comme aux visiteurs du dehors, vous avez à opposer vosinstructions, qui sont réelles, officielles,inattaquables !…

– Et si le directeur revient ?prononça Roblot à voix basse.

– Je vous donne ma parole d’honneur qu’ilne reviendra pas.

Le vieux soldat garda encore le silence.

– Bien ! dit Henri dont l’accent sefit impérieux.

– Eh bien ! s’écria Roblot quireleva sa grosse face empourprée, tout cela ne me va pas, monsieurle comte ! voilà ! Que le tonnerre m’écrase si voussortez d’ici ! Je suis geôlier, de par tous les diables !et il n’y a pas de bons cousins qui tiennent ! je ne crois pasaux fantasmagories. Je veux écrire au ministère et savoir qui estle sorcier là-dedans… Corbleu ! on verra comme le diable estnoir !… Et, après tout, un coquin peut avoir surpris lessignes et les paroles. Je suis compagnon comme vous ; jerefuse de marcher sans l’ordre d’un maître !… et ne bronchezpas, puisque mon bonnet est par-dessus les moulins, ou je vousflanque aux fers, dans une bouteille qui ne sera pas percée, nom denom de nom de nom !

Il grinçait, ma foi ! des dents, et sesyeux, marbrés de sang, regardaient son prisonnier en face.

Henri était en train de se ganter ; ilretira son gant. Il prit sur la table une petite boîte carrée demaroquin noir et l’ouvrit. Le contenu de cette boîte étaitrouge.

– Vous avez une femme et des enfants…prononça-t-il avec lenteur.

Il avait fait un pas vers Roblot. Celui-ciessaya, de Soutenir son regard, mais un éblouissement passa devantses yeux. C’était la foudre qui couvait au fond de cetteprunelle.

– Savez-vous, continua le comte Henri, lechâtiment réservé au compagnon parjure qui barre au maître lechemin de la fontaine ?

– Au maître ! répéta Roblot.

La main d’Henri toucha la sienne et il reculad’un pas.

– A-t-il été dit dans votre cercle,poursuivit le jeune comte, selon le devoir, qu’un homme était enFrance, non pas un maître, mais LE MAÎTRE, nommé par la volontémême de celui qui est en exil ?

– L’empereur ! balbutia le vieuxsoldat dont la voix tremblait.

– A-t-il été dit, demanda encore Henri,prenant l’objet rouge contenu dans la boîte et le tenant à la main,que la même volonté avait fait de cet homme, et d’un seul coup, unchevalier, un officier, un commandeur, un grand officier, un grandaigle de la Légion d’honneur ?

L’objet rouge, un large ruban de soie, sedéroula, et le comte Henri le mit à son cou.

– Bon cousin, acheva-t-il, de par la foi,l’espérance et la charité, je vous ordonne de m’ouvrir le chemin dela fontaine !

Roblot courba la tête et répondit :

– Maître, je suis prêt à vous obéir.

 

Le soleil était couché, mais il restaitquelques lueurs de jour. Trois hommes, dont l’un portait un manteauléger sur son élégant costume noir, étaient arrêtés devant la portedu cachot n° 2. Les deux autres étaient le sous-directeurRoblot et le gardien Mestivier, qui tenait à la main son trousseaud’énormes clefs.

– Le prisonnier sera bien tranquillelà-dedans, dit-il d’un ton goguenard et en donnant un dernier tourà la serrure massive.

– Tu réponds de lui, prononçaM. Roblot à haute voix.

– Oui, oui, grommela Mestivier. Pardié,oui… à vous revoir !

Il s’éloigna. L’homme au manteau passa sonbras sous celui de M. Roblot, et ils s’engagèrent dans leslongs corridors de la maison d’arrêt. Ni l’un ni l’autre neprononça une parole. Quand ils arrivèrent dans la cour, lefactionnaire leur présenta les armes, et ils passèrent.

À la porte extérieure, M. Roblot appelale guichetier.

– Le comte de Belcamp est au secret,dit-il.

– Alors, enfoncés les permis !répliqua joyeusement le guichetier… Ils n’en finissaient plus avecleurs visites !

Nos deux compagnons passèrent encore. Ilsétaient dehors, Roblot ne s’arrêta qu’au bout de l’avenue deParis.

– Monsieur le comte, dit-il avectristesse, on ne peut pas servir deux maîtres. J’ai fait mon devoird’un côté, je l’ai trahi de l’autre… J’ai besoin de ma place pourceux qu’elle fait vivre, sans cela je m’en irais comme vous.

Le prisonnier qui semblait n’éprouver aucunedes émotions ordinairement inséparables de la liberté conquise,répondit d’un ton sérieux et ferme :

– Dans six jours, à sept heures du soir,je serai à la porte du cachot n° 2, je vous le jure sur monhonneur !

Il tira en même temps un papier de sa poche etle mit dans la main du vieux soldat.

– On peut répondre de tout,poursuivit-il, sauf la volonté de Dieu. Je vais courir un granddanger. Si je ne suis pas au rendez-vous à l’heure dite, c’est queje serai mort. Alors, mon vieil ami, n’hésitez pas une heure,n’attendez pas une minute ; partez avec votre femme et vosenfants, sans oublier Mestivier le gardien : allez àLondres ; portez ce papier à son adresse ; vous serez unhomme riche et tranquille pour le restant de vos jours… Merci et aurevoir !

Il lui serra la main et s’éloigna d’un pasrapide.

Dans le salon du vieux marquis de Belcamp, àl’hôtel de France, tout avait l’apparence d’une simple et joyeusefête de famille. Le dîner était achevé depuis une heure environ,mais les estomacs miremontais ruminaient encore et s’entretenaientà l’aide de menus comestibles, pillés au dessert.

Le point de mire de tous les regards étaitnaturellement M. Percy Balcomb, assis sur le canapé auprès deM. le marquis, exactement dans la position que le comte Henrioccupait quelques heures auparavant entre son père et les jeunesfilles, lors de la visite à la prison.

– Il faut avoir bonne envie de trouverdes ressemblances, disait madame Célestin qui avait repris sontricot, pour voir le portrait du comte Henri dans cetAnglais-là !

Le Bondon de droite et le Bondon de gaucheapprouvèrent aussitôt du même geste.

– Certes, riposta Mademoiselle à quicette atmosphère de fiançailles faisait mal aux nerfs, il ne s’agitpas ici de deux phénomènes vivants à montrer en foire…

– Tapé ! cria Chaumeron. Elle aurason franc parler !

– Pour de l’esprit, ajouta la mère, ellesen ont toutes ! toutes les Chaumeron, bien entendu.

Madame Célestin dit en comptant lesapetissées de son bas :

– Quatorze, seize, dix-huit… Ce sont lesmaris qui manquent.

– Madame, riposta la grande fille, il nem’en faudra pas une paire.

– Tapé ! dit Chaumeron,atout !

– Et même gentiment pour une demoiselle,fit observer Bien-des-Pardons, adjointe et perfide.

– Madame Bondon sait bien qu’on peut rireen société, glissa madame Chaumeron d’un ton conciliant, mais, pouren revenir, moi, je trouve que sauf la barbe…

– Et la couleur des cheveux, ajoutal’adjointe.

– Et la nuance des yeux, appuya madameCélestin en ricanant.

– Et la voix… commença Chaumeron.

– Oh ! quant à la voix, s’écria toutle monde en chœur, c’est le blanc et le noir !

– Voilà tout, conclut madame Célestin,qui piqua une de ses aiguilles à tricoter dans ses cheveux. Moi, jene sais pas me disputer comme au marché. Je garde le rang où laProvidence m’a placée. Ceux qui veulent jouer aux gros mots n’ontqu’à s’adresser ailleurs. Je ne dis pas cela pour mademoiselleChaumeron, qui est une personne bien élevée et qui a l’âge desavoir ce qu’elle fait, depuis le temps qu’elle marche sanslisières… Je ne tire point d’orgueil de la ressemblance étonnantedont ma famille offre un exemple, et les messieurs Bondon possèdentce qu’il faut en biens fonds pour n’avoir pas besoin de se montreren foire ; outre ma dot, car moi j’avais une dot ! çan’offense personne. J’en arrive à ceci : sauf les cheveux, labarbe, les traits du visage et le reste, M. le comte etM. Balcomb se ressemblent comme deux gouttes d’eau. C’est monavis, et ce n’était pas la peine d’insulter deux hommes paisiblespour si peu de chose.

Elle reprit son tricot. L’adjointe lui enviace discours. Madame Chaumeron dit tout bas àmademoiselle :

– Vous ne serez jamais qu’unesotte !

Et Chaumeron ajouta, parlant franchement etavec l’autorité d’un père :

– As-tu ton compte, toi ! Tu asfailli me faire une mauvaise affaire d’honneur… Si tu bouges on tedonnera ton reste à la maison !… Attrape !

Si maintenant il fallait fournir notre avispersonnel sur la question de ressemblance, nous dirions qu’elleexistait, mais seulement dans la mesure annoncée par le comte Henrilui-même lors de son récit australien. Il y avait des rapportstrès-frappants dans la taille, dans le port, dans la coupe duvisage et dans le sculpté des traits, mais la tournure n’était pasdu tout la même, mais la tenue différait essentiellement, et à partmême ces disparités capitales résultant de la barbe, des sourcils,des cheveux, de la fente des yeux et du timbre de la voix, il yavait des raisons immatérielles en quelque sorte qui rendaienttoute confusion impossible.

L’un était un Anglais, un pur Anglais,gardant, non pas ridiculement, mais sensiblement au moins, l’accentanglais. Sa voix de poitrine, grave, profonde et appartenant àcette catégorie qualifiée baryton, avait en outre, pour sedistinguer du ténor vibrant d’Henri, les gutturales intonations dela mélopée britannique.

Notez que je vous défie de reconnaître la voixde votre propre frère s’il prononce pour la première fois et commeil faut une phrase anglaise devant vous. La langue anglaiseattaquée d’une bronchite chronique, arrive à chaque instant à laventriloquie. Et cet effet est bien plus appréciable encore quandl’Anglais prononce le français.

L’opinion de Chaumeron disant que, placésauprès l’un de l’autre, Percy et Henri ne se ressembleraient plusdu tout, était en vérité plausible.

Séparés, ils avaient un air de famille qui,dès la première vue, sautait aux yeux. C’était tout, parce que lesdétails démentaient cette première impression, et leur ressemblancen’arrivait point à causer ce sentiment de surprise que chacun denous a pu éprouver quelquefois en sa vie.

La société miremontaise aimait tropsincèrement ce jeu des morsures, où chacun reçoit tour à tour un ouplusieurs coups de dents, pour que les cicatrices fussent longtempsà se former. Mademoiselle bouda pendant trois minutes et ce futfini. Plût au ciel que le mal du célibat pût ainsi seguérir !

On attendait le notaire et madame veuveTouchard qui grandissait à la taille d’un personnagetrès-important. Madame Besnard disait qu’elle devait compter la dotce soir même. Or, vous ne sauriez croire combien on avait envie devoir les deux millions ! La source de ces millions étaitmystérieuse ; on peut même ajouter qu’elle était sinistre. Laseule personne qui le sentit très-énergiquement était peut-êtrenotre belle Jeanne elle-même. Les autres ne voyaient rien derrièreles millions. Les millions, c’est le soleil ! Miremontn’éprouvait pour ces millions qu’une tendre et respectueusesympathie. Au fond, qu’y avait-il ? Deux parents morts (quelque fût le degré), deux parents qu’elle ne connaissait pas. Quidonc, à Miremont et ailleurs, refuserait ce féerique billet deloterie ?

L’affaire du comte Henri, loin de faire dutort aux millions, familiarisait chacun avec la pensée des deuxmeurtres. On vivait avec cette idée qui n’attaquait pas plus lesmillions que le comte Henri. Les millions étaient innocents commele comte Henri lui-même, dont le seul accusateur, M. Temple,un fou, était devenu invisible, comme si la terre se fût ouvertepour l’engloutir avec son accusation.

On parlait beaucoup de la dot ; onparlait aussi de la corbeille ; les Anglais n’étaient pasalors aussi parfaitement connus qu’aujourd’hui sur le continent, etils avaient une réputation universelle de magnificence. Lacorbeille donnée par cet Anglais millionnaire qui épousait desmillions devait être quelque chose de splendide !

Quelques voix avaient constaté l’absence destrois fainéants, comme on appelait Robert, Laurent et Férandeau,mais personne ne s’en étonnait ; Férandeau ne comptait pas,Miremont méprisa toujours les arts ; Laurent devait êtrejaloux puisqu’il n’héritait pas ; Robert était un amantéconduit. Ils faisaient bien de se cacher.

Cependant, pourquoi Laurent n’héritait-ilpas ? Pourquoi tout à la sœur et rien au frère ? Certes,c’était là une question miremontaise au premier chef. Mais c’estbien le moins qu’on applique aux millions le droit de caprice dontjouissent les jolies femmes. Laurent n’avait rien, c’était bienfait, puisque c’était la fantaisie des millions. Et d’ailleurs, unheureux de moins, c’est autant de gagné chez Chaumeron.

Germaine, Suzanne, Frances et Jeanne causaientensemble, tandis que le vieux marquis s’entretenait affectueusementavec Percy Balcomb. Il y avait réellement quelque chose de touchantdans l’émotion que la vue de Jeanne causait à ce jeune homme sigrave, si froid en apparence, et que le fardeau des grandesaffaires avait si étrangement transformé depuis le temps où ilcourait les aventures avec le comte Henri dans les forêtsaustraliennes. Dans sa vie, dévolue d’abord au malheur et à lalutte, puis donnée tout entière à cette autre bataille,victorieuse, celle-là, qu’il livrait à la fortune, il n’avait paseu le temps d’aimer. Il arrivait, supérieur en toutes choses à ceuxde son âge, mais neuf en amour, tantôt menant son rêve avec larigueur d’une opération méthodique, tantôt s’attardant à desidylles naïves et à des timidités d’enfant.

Il aimait sincèrement et profondément, cela sevoyait. Jeanne partageait cet amour, mais on n’avait point vu entreeux cette chère fièvre des premières tendresses. Ils avaient entaméleur roman à la page du milieu. C’était comme s’ils se fussentretrouvés après une absence.

Miremont expliquait cela en disant ;M. Balcomb est si occupé !

Mais en général, il faut bien l’avouer, lemétier de l’amour est précisément d’oublier les affaires.

Miremont disait encore : ces Anglais sontsi originaux !

Voilà le vrai : Vous ne trouverez pasdans les vaudevilles un seul Anglais qui ne soit un original.

– Vous me la rendrez bien heureuse,n’est-ce pas, Percy ? disait le marquis en caressant du regardle doux profil de Jeanne.

– Je ferai de mon mieux, cher monsieur,répondit Balcomb. Je sens que je l’aime tous les joursdavantage.

On devinait à chaque instant dans saconversation qu’il s’exprimait en français sans difficulté, maisavec cette sobriété forcée particulière à l’étranger qui ne connaîtque les mots usuels d’une langue.

– Je ne sais pas, reprit M. lemarquis de Belcamp, pourquoi la pensée de mon Henri estincessamment entre nous deux. Souvent on dit plus à un ami qu’à unpère, surtout quand l’amitié s’est nouée au milieu d’un périlmortel. Je gagerais que vous savez son grand secret,Percy ?

C’était dans le sourire surtout que Balcombressemblait au jeune comte de Belcamp. Il souriait très-rarement,bien que son caractère fût loin d’être sombre.

Il sourit cette fois et ne répondit point.

– Notez que je ne vous interroge pas,Percy, reprit vivement le vieillard. Il me peinerait de savoir lesecret de mon fils par un autre que par lui-même.

– Mais, poursuivit-il bientôt après,emporté par l’idée qui le tenait sans cesse, rien ne m’empêchera depenser que cette bizarre affaire lui a été suscitée par les ennemisqu’il a dans ce même champ de bataille politique… car son secretest politique… il me l’a presque avoué…, et la lutte est mortelleentre les deux principes ; maintenant… il y a des instants oùj’ai peur.

Le regard de Percy se croisa avec celui deJeanne.

– Vous ne m’écoutez pas, repritM. de Belcamp. Que vais-je parler d’autre chose qued’amour !… Mais c’est que j’ai mon amour, Percy, moi aussi…Mon Henri est tout ce qui me reste au monde… J’ai aimé !… Dieuveuille que vous ne sachiez jamais où peut aller cette terrible etsublime folie !… Eh bien ! quand j’interroge cessouvenirs de mon cœur et cela le fait saigner encore, car il y ades blessures qui ne se guérissent jamais… quand j’essaye decomparer ma tendresse d’amant à ma passion de père, il me sembleque j’ai donné à Henri une part plus grande encore de mon âme.

Les deux mains gantées de Percy prirent cellesdu vieillard et les pressèrent avec émotion.

– Vous êtes bon, Balcomb, murmura cedernier, qui avait une larme dans les yeux. Oui, oui, vous êtes bonet ma Jeanne sera heureuse.

– M. Berthelot ! annonçaPierre, qui avait sa livrée de cérémonie.

Et, sur l’injonction formelle de l’officierministériel, il ajouta d’une voix éclatante :

– Notaire royal !

Me Berthelot, notaire entre deuxâges, chauve et ramenant les cheveux de sa nuque sur le sommet deson crâne où ils restaient fixés au moyen d’un enduit qui est lapropriété spéciale d’une douzaine de notaires et de quelques rarespharmaciens, fit son entrée en danseur d’un pas à la fois gracieuxet solennel. Il portait très-bien son carton rouge, et ses lunettesd’or lui allaient à merveille. Nous n’admettons pas cetteprétention affichée par les notaires de Paris d’être les seulsjolis notaires. Il y en a plusieurs à Versailles.

Me Berthelot était chausséd’escarpins, et ses orteils n’étaient encore qu’à moitié goutteux.Il eut emporté aisément madame Célestin dans les plis de son vastehabit noir. Il soufflait en parlant, et, chaque fois qu’ilsoufflait, il souriait à la ronde avec bienveillance, surtout auxdames.

Madame veuve Touchard venait derrière lui enpleine toilette. Tout Miremont lui lança un regard aigu pour voirsi elle avait la dot, mais ses mains étaient vides et les poches desa robe de soie ne paraissaient point gonflées.

– Monsieur le marquis, dit maîtreBerthelot en soufflant et en souriant aux dames, monsieur Balcomb…mesdames… mesdemoiselles… messieurs… J’ai l’honneur d’être votreserviteur !

Il s’essuya le front avec un mouchoir debatiste, en ayant soin de ne point offenser l’enduit qui collaitses cheveux, et reprit :

– Mortifié d’avoir peut-être faitattendre… Longues distances à Versailles… Plusieurs unions… Lecontrat de mademoiselle Bruno et de M. le duc de Cernay,au-delà des grilles… Le duc un peu ruiné, MAIS… duc !

Nous renonçons à rendre l’éloquence de cemais de notaire.

Il s’assit, sourit aux dames, souffla, essuyason front et ouvrit son carton, à l’aide d’une petite clef d’argentqui coquettement pendait à la chaîne de sa montre.

Miremont fit cercle plus dévotement qu’ausermon, Me Berthelot ayant assuré ses lunettes d’or d’untout petit coup de doigt, et tâté son siége pour voir si aucun desquatre pieds ne menaçait accident, toussa d’une façon agréable etcommença la lecture du contrat :

« Par devant Me FortunéBerthelot et son collègue, etc., ont comparu.

» Percy Balcomb, esq., chef de la maisonBalcomb et Cie, domicilié à Londres (Angleterre),Sloane-street, Brompton, stipulant en son nom personnel.

Et demoiselle Jeanne ConstanceHerbet… »

– Bien des pardons… interrompit icil’adjointe, dans une bonne intention peut-être ; le mienfaisait mention des pères et mères… J’entends mon contrat…

– Tapé ! pensa Chaumeron, qui ajoutapourtant tout haut : Ça n’a pas de sens !

Madame Touchant dit avec un froiddédain :

– Monsieur le notaire n’a pas besoin quedes personnes qui ont été en boutique lui apprennent sonétat !

– Atout ! ponctua Chaumeron.

Me Berthelot sourit à tout lemonde, et poursuivit de ce ton clair qui fait le charme d’unelecture authentique :

– « … Demoiselle Jeanne-ConstanceHerbet, mineure émancipée, domiciliée au lieu dit le Prieuré,commune de Miremont, canton de l’Isle Adam, département deSeine-et-Oise… »

Les deux Bondon eurent la même idée, qui étaitd’applaudir, tant ce passage leur sembla clair et heureusementtourné. Madame Célestin leur donna à chacun moitié d’un morceau desucre qu’elle avait gardé de son café, afin qu’ils fussentsages.

Nous ne mettrons point sous les yeux dulecteur l’œuvre complète du notaire royal ; il suffira de direque la chose était d’un fort bon style, et comportait mêmequelques-unes de ces fleurs qui croissent dans les études, sanss’écarter jamais de la droite voie du formulaire. En écoutant cela,Mademoiselle sentit battre plus d’une fois son cœur, et notre jolieGermaine était toute pâle.

C’était un riche contrat, l’adjointe elle-mêmene pouvait pas dire le contraire. Les avantages réciproques desépoux s’équilibraient avec une largeur qui attendrissait la voix dunotaire. Je ne sais pourquoi la mort, prévue à chaque ligne dansces poëmes grossoyés, n’inquiète personne. Elle est là, partiestipulante ; elle promet par-devant notaire de venir à sonheure ; on la salue quand elle parle ; c’est tout unimentune rose noire parmi tant de fraiches fleurs.

Je l’ai entendue exiger quelques billets demille francs pour le deuil de la veuve. Le notariat est laphilosophie !

L’époux est là. Voulez-vous qu’il marchande leprix de ces larmes à livrer qu’on versera sur son tombeau ? Ilest épris, car on aime, chose bizarre ! au travers de cesprodigieuses sauvageries ! Il pense peut-être avecmélancolie : pauvre mignonne, j’ai bien peur del’enterrer !…

Et le roman des noces marche parmi ces parfumsde pompes funèbres. Que ne met-on franchement le deuil de veuve aufond de la corbeille ?

Quand Me Fortuné Berthelot arrivaau paragraphe de la dot, l’attention redoubla. La dot apportéeconsistait en tous les biens meubles et immeubles, venus et à venirde la demoiselle Jeanne-Constance Herbet. Un petit alinéa stipulaitque deux millions de francs étaient payables à la signature ducontrat.

Il y eut un long murmure dans le salon del’hôtel de France.

Figurez-vous que, jusqu’à ce moment, onparlait des millions sans y croire tout à fait.

En 1862, un million est encore une très-joliechose comme argent de poche, mais vous saluez chaque jour dans larue vingt personnes qui possèdent un ou plusieurs millions. Letaux, le titre du million, sa valeur morale, ont singulièrementbaissé. La voix du notaire, cette sensitive de la poésie monnayée,ne frémit plus en prononçant le mot million. Le contrat de mariageest blasé sur la musique autrefois si rare de ces deux syllabes. Onentend parfois dire d’un homme : Il n’a qu’unmillion !

En 1817, un million était haut etresplendissant comme une pyramide d’Égypte, dont les quatre faceseussent été revêtues d’or. Le rêve s’arrêtait là. C’était lafortune et c’était l’absolu.

Le murmure miremontais fut composé d’abord deces deux mots : Deux millions, deux millions, deuxmillions ! et madame Célestin arrêta son tricot.

– Atout ! gronda Chaumeron.Ah ! bigre !

L’adjointe soupira du fin fond de son envieuxchagrin :

– Bien des pardons !… je ne suisqu’une femme… mais ça me semble un peu roide la remise d’unepareille somme à la signature du contrat.

– Pour roide, c’est roide, dit madameChaumeron.

Mademoiselle, qui avalait ses lèvres de dépit,glissa à l’oreille du savant Potel :

– Ça s’appelle acheter son maricomptant !

Les deux Bondon demandèrent à leur dame sielle avait encore du sucre.

La veuve Touchard était, au fond, de l’avisdes chuchoteurs. Elle dit, pour mettre sa responsabilité àcouvert :

– Ma nièce est émancipée ; c’estelle-même qui a exigé cela.

– Et la clause est dans l’intérêt deJeanne, ajouta le marquis. M. Balcomb a l’emploi immédiat dela somme dans sa propre maison.

– Peste ! peste ! fitChaumeron. Ce n’est pas une baraque alors !… mâtin l’emploi…immédiat… ah ! bigre !

Percy restait immobile, les yeux demi-fermés,perdu peut-être dans quelque haut calcul. On eût dit que cesdiscussions d’intérêt ne le regardaient point.

Jeanne fit de la main un petit signeimpérieux, et Me Berthelot continua sa lecture, aprèsavoir souri aux dames.

Quand vint l’article où les deux épouxéchangeaient donation mutuelle de tous leurs biens en cas de mort,Percy Balcomb sortit enfin de son mutisme.

– Je prie le notaire, dit-il avec sonaccent anglais qui donnait plus de précision et plus de mordant àses paroles, de modifier cette disposition. Si je meurs sansenfants, ma famille est riche ; il me plaît que ma femme aitl’héritage d’une fortune qui vient de moi. Si Dieu, me réserve à ceterrible malheur de perdre ma femme, Laurent Herbet, mon ami et monfrère, ainsi que madame Touchard, qui a servi de mère aux deuxorphelins, sont les héritiers naturels.

Jeanne lui tendit la main et ne protestapoint. Elle dit seulement :

– Que tout soit fait comme vous ledésirez, Percy ; je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre.Mais si jamais Dieu me fait veuve, je n’aurai pas besoin de tant derichesses pour pleurer et pour mourir.

Germaine se jeta à son cou, les larmes auxyeux.

– Très-mignon, dit l’adjointe.

– Simagrées ! grinçaMademoiselle.

– Moi, je ne suis pas gêné ! s’écriaChaumeron ; je ne dois rien à personne. Je dis que ça faitplaisir de voir des choses pareilles ! Tant pis pour ceux quine seront pas contents. Attrape !

Madame Touchard étancha ses yeux mouillés delarmes, et les Bondon firent tous deux la grimace des enfants quivont pleurer.

Il y eut un moment plus solennel encore. Cefut celui où madame Touchard, après la signature, tira la dot d’unvieux portefeuille qu’elle avait. Miremont n’eut pas assez d’yeuxpour regarder les deux millions. Nul ne sait au juste quelle formel’imagination de Miremont peut prêter à une dot de deux millions.La plus simple, c’est un tas d’or, haut comme une meule defoin ; mais cela ne tiendrait pas dans un portefeuille.

Quand les deux millions apparurent sousl’espèce d’une traite unique, tirée par Rothschild de Paris surRothschild de Londres, il y eut un mouvement de désappointement.Mais, en somme, ce n’en était que plus merveilleux. Chacun voulutvoir le précieux papier et le toucher comme une relique. Il passade main en main ; les Bondon le flairèrent.

– Ah ! dit Bien-des-Pardons avecmélancolie, en le passant à Mademoiselle, avec la cinquantièmepartie de cela, vous auriez votre affaire, ma pauvrepoule !

– La fortune ne fait pas le bonheur,répondit Mademoiselle.

– Elle aide à se marier, glissa MadameCélestin.

– Mon Dieu ! madame, riposta la mèreChaumeron exaspérée, dînez deux fois, si vous avez dequoi !

Et papa Chaumeron, caressant le papier avec ungeste et un regard également intraduisibles :

– Je ne dis que ça ! voilà del’atout !

La lettre de change passa dans le portefeuillede Percy Balcomb. Le notaire Berthelot ferma son carton, but undoigt d’eau sucrée, sourit aux dames et s’en alla.

Le Bondon de droite et le Bondon de gauche sepenchèrent impétueusement vers madame Célestin, de telle sortequ’on aurait pu mettre les trois têtes de la garniture sous le mêmebonnet. Ils demandèrent d’une seule voix :

– Va-t-on manger quelque chose àprésent ?

Certes, on allait manger quelque chose. Pierreet madame Etienne entrèrent avec des plateaux dont l’aspectréchauffa le cœur des Chaumeron. Madame Étienne s’en alla droit àPercy Balcomb et lui fit un discours où le souvenir de son anciennedame se mêlait éloquemment à toutes sortes de félicitationssincères. Puis commença le pillage des plateaux. Combien l’hommeest un animal borné ! Les singes, au moins, ont quatre mainspour prendre. Avec deux mains pourtant, deux simples mains, lesChaumeron firent merveille. Il ne fallut pas moins de troistranches de pâté pour étouffer le chagrin de Mademoiselle. LesBondon, toujours seuls au milieu de la foule, firent la dînette surun coin de la table ; madame Célestin veillant à ce que lanourriture fut équitablement partagée entre ses deux conjoints.

Les compliments furent faits, les mains et lesbouches pleines. Le marquis, tout rêveur car il pensait à sonHenri, avait donné le premier baiser à la fiancée, Chaumeroncria :

– À la bonne franquette ! Aimez-vousbien, mes enfants ! voilà !

– Du bonheur ! tout le bonheur quetu mérites, Jeanne ! souhaita Germaine d’une voix tremblante,mais du fin fond de son pauvre petit cœur.

– Et que M. le comte soit au dînerde noces ! ajouta lady Frances avec un singulier sourire.

Le marquis lui baisa la main.

– Quant à ça, reprit l’adjointe enfaisant la révérence à Jeanne, vous avez connu la misère, ma petitechérie…

– Comment ! la misère ! serécria la tante Touchard.

– Bien des pardons… j’entends qu’on nelui donnait pas les blancs du poulet à table, chez vous, mavoisine.

– Vos femmes de chambre seront mieuxhabillées que vous ne l’étiez, ajouta madame Célestin.

– Ah ! certes, nous n’aurions jamaiscru que vous feriez ce rêve-là, laissa échapper Mademoiselle. Vousavez de la chance !

Suzanne vint embrasser Jeanne sans rien dire.Les deux MM. Bondon lui tendirent leurs joues.

Le vieux marquis entraîna son Miremont autourde la table, et les deux fiancés restèrent seuls sur le canapé,guettés cependant par les regards pointus de Mademoiselle, demadame Célestin et de l’adjointe. On les vit, la main dans la main,portant tous deux sur leur visage l’expression d’un bonheur calmeet profond, échangeant parfois un sourire avec quelques raresparoles.

– M. Morin du Reposoir, fit observerl’adjointe, s’y prenait autrement que cela dans le temps.

– Ça ne chauffe pas, répliquaChaumeron ; les Anglais, ça ne court jamais, de peur de secasser. Si la chose n’offensait pas M. le marquis, j’offriraisà la compagnie une goutte de champagne, pour ravigoter lacirconstance… Tout rond, papa Chaumeron !

Le marquis fit aussitôt monter du champagne,et Miremont ravigoté ne songea plus qu’à festoyer.

À minuit, Balcomb se leva et baisa la main deJeanne, qui lui dit :

– Aimez-moi comme je vous aime, et nousaurons le ciel ici-bas !

– Partez-vous déjà ! s’écria-t-on detous côtés.

– Il faut que la dot de ma femme soitdemain à Londres, répondit Percy.

– Et mon pauvre Henri ne vous aura pasvu, cette fois ! murmura M. de Belcamp.

Percy ne prolongeait jamais les adieux. On levit échanger avec lady Frances quelques paroles à voix basse, et sediriger vers la porte après avoir pressé cordialement la main duvieux marquis.

– Miss Temple, dit-il très-simplement enpassant près de Suzanne, je me chargerai volontiers de voscommissions pour Londres.

Suzanne le regarda étonnée. Il s’approchad’elle et murmura en piquant chacune de ses parolesrapides :

– Quoi que vous puissiez apprendre, necraignez rien, j’ai fait serment de le sauver.

La réponse ne vint pas tout de suite auxlèvres tremblantes de Suzanne. Elle voulut parler, mais déjà ils’inclinait avec une politesse froide pour se retourner ensuite etfranchir le seuil du salon.

X – La délivrance.

Les nuits de Versailles sont silencieuses etdésertes, mais la solitude de ses rues est surabondamment gardéepar une armée de sentinelles, abritées derrière tout angleappartenant à une caserne, à un hôpital ou à un palais. Par suitede ces sages précautions, les statues de la cour royale n’ont pasencore été soustraites par les gens malintentionnés. Les maisons deVersailles qui ne sont ni palais, ni hôpitaux ni casernesappartiennent à des bourgeois qui hésitent à laisser sortir le soirleurs femmes dans la rue, par crainte des sentinelles. Beaucoupvont jusqu’à mourir dans le célibat, et la plupart n’ont point decuisinières ; le tout par crainte et en haine dessentinelles.

Dans les larges voies, bordées d’arbrestristes, on rencontre des patrouilles et point de passants. Cespatrouilles ont arrêté le dernier chien errant, il y a plus decinquante ans. Depuis vingt ans, elles ne trouvent plus derats.

Elles s’ennuient à regarder des deux côtés deleur chemin les grandes et belles maisons dont les fenêtres n’ontpoint de lumières et dont les jardinets essayent tous, depuis lepremier jusqu’au dernier, de ressembler un petit peu au parc dugrand roi.

Les sentinelles et les patrouilles n’aimentpas plus Versailles que Versailles n’aime les sentinelles et lespatrouilles.

Un homme allait, d’un pas tranquille, dans larue des Réservoirs. La nuit était calme ; la lune se cachaitsous des nuages de couleur blanchâtre. De temps en temps, unesentinelle criait : Qui vive ? et l’homme répondaitpatiemment : Ami. Il tourna par la rue de Maurepas pourarriver au boulevard et sortit par la porte Saint-Antoine où, pourla dernière fois, il répondit : Ami, à quelqu’un qui luidisait : Qui vive ?

La route de Marly était devant lui ; ils’y engagea, pressant sa marche graduellement, jusqu’à prendrebientôt le pas de course. À un demi-quart de lieue de la porteSaint-Antoine, un paysan était debout au beau milieu de la route ettenait par la bride un magnifique cheval tout sellé que lecocher-jardinier du château de Belcamp aurait bien reconnu, malgrél’obscurité, pour la jument anglaise du comte Henri.

Notre homme ralentit le pas en approchant dupaysan, et dit à demi-voix :

– À l’avantage !

– Que cherchez-vous, beau cousin ?dit le paysan qui lui remit la bride en main.

– Je cherche la fontaine.

D’un bond notre homme fut en selle. Ildemanda :

– Y a-t-il des loups dans laforêt ?

– Deux gendarmes à cheval qui sontpassés, voilà dix minutes, allant vers Marly, répliqua lepaysan.

Notre homme lui mit un louis dans la main etpiqua des deux, tandis que l’autre criait :

– Bon voyage !

Notre homme était déjà loin. Une minute après,on n’en tendait plus que le sabot du cheval.

En 1817, on exigeait très-rigoureusement lespasse-ports sur les routes. Notre homme semblait ne points’inquiéter de cela, car il galopait franchement dans la directionsuivie par les deux gendarmes. En dix minutes il eut atteint leChenay, où tout le monde dormait, et commença à longer le grand murde Marly. Deux hautes ombres se montrèrent bientôt sur laroute : c’étaient les deux gendarmes à cheval.

Loin de s’arrêter, il poussa sa monture. Lesdeux gendarmes firent halte enfournèrent leurs chevaux.

– Holà ! mes braves !cria-t-il, en éreintant une bonne bête, combien mettrai-je encore àgagner Marly-la-Ville ?

– Dix minutes, du train dont vous yallez… Êtes-vous du pays ?

– Du Chenay, pardieu !… et ma femmeest en couches…

– Ah ! ah ! le médecin !fit le bon brigadier qui ajouta : Laisse passer,Thomassin !

– Grand merci ! dit le cavalier quiglissa comme une flèche, entre eux deux ; pourvu que je letrouve :

– Une mignonne jument, brigadier !risqua Thomassin.

Le brigadier répondit avec autorité :

– Comment voulez-vous monter en grade etfaire votre chemin dans l’avancement si vous ne savez pas encore, àl’âge que vous êtes, distinguer le signalement d’un mâle d’avecl’autre sexe, chez les chevaux !

– Ce n’est pas une jument,brigadier ?

– Marchez et ouvrez l’œil !… Lesennemis et les malfaiteurs auraient beau jeu s’il n’y avait pas unbrigadier avec le simple gendarme !

Notre homme passait déjà comme un tourbillonle long de l’aqueduc, dont les voûtes massives découpaient leursarches dans le ciel gris. Il monta la rampe de Marly au galop, etredescendit du même train vers la Seine. La jument allaitd’elle-même, sans qu’il fût besoin de l’éperon ni de la voix. Lamontée de Saint-Germain fut gravie et la ville traversée sans uneminute d’arrêt. Le gendarme et son brigadier discutaient encore surle sexe de la bête que déjà son sabot rapide battait le pont dePoissy.

À Triel, cheval et cavalier quittèrent lagrande route pour prendre un chemin vicinal qui remontait vers lenord, sans autre arrêt que le temps voulu pour allumer un pain debougie et consulter une carte routière du département deSeine-et-Oise. Il était deux heures du matin quand ils atteignirentPontoise ; quatre heures sonnant, notre homme découvrait auxlueurs naissantes du jour le profil de l’église de Beaumont, aprèsune traite de quinze à seize lieues, eu égard au tour qu’il avaitpris pour ne point traverser Paris.

À quelques cents pas de la ville, un hommeétait debout au milieu du chemin, tenant un cheval tout sellé parla bride, comme le paysan de la route de Marly. Il sifflait unpetit air en battant la semelle, car le vent du matin étaitfrais.

– Holà ! cria-t-il du plus loin quepût porter sa voix, est-ce vous, monsieur le comte ?

C’est ce fou de Férandeau ? murmura notrevoyageur.

De la main il essaya de lui imposer silence,mais l’élève de David avait une gourde passée en bandoulière autourdu cou. Cette gourde qu’il avait apportée pleine était vide.

– Ta, ta, ta ! reprit-il,croyez-vous, que je vas chanter : Silence !prudence ! comme les Napolitains, de la Muette dePortici ! Dites-moi. À l’avantage ! je vousrépondrai : Que cherchez-vous, beau cousin ? C’eststupide ! Tous les loups sont couchés et, je vais, aller enfaire autant… Bonjour, monsieur de Belcamp, comment vous enva ? et chez vous ? Voilà deux grandes heures que je gobele marmot ici, sans reproche… Quand vous serez tous aux Tuileries,vous me donnerez une fière commande, hein ?… j’ai des cartonspour la décoration du Panthéon… ou autre chose, ça m’est égal… uneplace, si vous voulez… ou des rentes.

Notre voyageur avait mis pied à terre. C’étaitbien le comte Henri de Belcamp.

– Je vous recommande mon cheval,monsieur, dit-il.

– A-t-elle chaud, la pauvreCocotte !… Je vais la monter tout doucement jusqu’à l’aubergepour qu’elle n’attrape pas le rhume. Quand assiégeons-nous Paris,monsieur le comte ?

– J’ai vu des gens que l’on trouvaitderrière un buisson avec une balle dans l’oreille, monsieurFérandeau, prononça froidement Henri, et qui s’étaient conduitsplus prudemment que vous.

– Muet comme un ibis avec lesprofanes ! dit Férandeau, qui fit un grand geste d’académie.La Foi, l’Espérance et la Charité, quoi ! je sais à qui jeparle. Si j’avais su être remercié comme cela, du diable si jen’aurais pas été faire la poule rue Dauphine !… Lareconnaissance exilée de la terre remonte aux cieux : sujetallégorique !

Henri lui mit la main sur l’épaule et leregarda en face.

– Vous êtes un honnête garçon,murmura-t-il lentement, ce serait dommage…

– Dommage, quoi ?… demanda l’artisteeffrayé.

Henri retira sa main.

– Pas de mauvaise plaisanterie !s’écria Férandeau.

– Allez-vous mettre au lit, reprit Henri,qui bouclait sa petite valise sur le dos de son nouveau cheval.Silence absolu, et sachez exécuter à la lettre les instructions deM. Surrizy… sans cela, mon camarade, vous mourrez tout jeune,c’est moi qui vous le dis, et vos cartons ne deviendront jamais destableaux !

Il donna de l’éperon à son cheval.

Férandeau resta immobile ; quand le comteHenri eut disparu derrière le premier coude de la route, il souffladans ses joues énergiquement.

– Alors, on est des parias !s’écria-t-il. Je refuse la décoration du Panthéon ; je me faisgraveur en taille-douce ; je tricote des bas comme madameCélestin… Hue ! Cocotte ! c’est ça, laliberté !…

Il ôta, son vieux par-dessus et le mit sur lecou de la jument qui frissonnait.

– Hue donc, Anglaise ! Par-dessus lemarché, l’austère Surrizy va me faire de la morale ; pas dechance ! Je vais voir à donner ma démission. Viens coucher,Cocotte !

Le comte Henri, brûlait le pavé sur la routede Beauvais. Plus le jour, avançait, moins grands étaient lesdangers du voyage.

Pour quiconque l’interrogerait, Henri étaitdésormais un citadin paisible de la ville qu’il venait detraverser, et il faisait ainsi une promenade de quelques lieuespour essayer la vitesse de son cheval.

Au-delà de Beauvais, au village de Fouquenies,il trouva Laurent, qui l’attendait avec une monture fraîche ;un beau cheval picard plein de feu.

– M. Herbet, lui dit Henri, je saisque vous avez eu de fâcheuses préventions contre moi, et votreconduite actuelle n’en est que plus d’un, homme d’honneur. Vousaimez une chère enfant dont le cœur ne se connaît pas encorelui-même, mais qui est digne de vous et qui n’aimera que vous.

– Le savez-vous donc, monsieur lecomte ? Demandait Laurent qui gardait un air farouche.

Henri lui tendit la main.

– Je suis tout jeune encore, monsieurHerbet, murmura-t-il en fixant, sur lui son regard franc etferme ; mais, croyez-moi, je puis parler en père : j’aisur la tête des intérêts qui valent des cheveux blancs… Je le saisparce qu’elle me l’a dit.

Laurent rougit et sourit : Un peu plus,il avait les larmes aux yeux.

Il rendit l’étreinte à Henri et diténergiquement :

– Monsieur le comte, je me ferai tuerpour vous, maintenant, s’il le faut.

– Ce ne serait pas le compte de notreGermaine, répliqua Henri avec gaieté… Il ne s’agit pas de mourir,ami Laurent ; dans quatre jours vous reprendrez ici votreposte et vous m’attendrez de nouveau.

– Comment, s’écria l’étudiant en médecinestupéfait, maintenant que vous avez la clef des champs, vous neresterez pas là-bas ?

– Il faut que je sois jugé, Laurent, etj’ai donné ma parole… À bientôt !

Et il partit encore. Ils ont de bons chevauxnormands dans l’Oise et aussi dans la Somme, mais pour or ni argenton ne peut trouver chez les loueurs que des bêtes de louage :triste troupeau. À Beaumont, c’était Surrizy qui avait choisi lecheval ; à Fouquenies, c’était Laurent ; tout allaitbien. Au relais suivant, le comte Henri trouva un inconnu et unbucéphale de moyenne vertu qui lui broncha pendant six lieues entreles jambes ; à l’autre relais, un inconnu encore et quelquechose comme une grande chèvre. Il était midi passé quand il arrivaen face d’Hallencourt, sa dernière station avant Abbeville. Avec sabonne jument, il eût été déjà rendu depuis du temps au terme duvoyage :

Cette fois, c’était un vigoureux animal, tenuen bride par un beau Picard en blouse bleue brodée de rouge aucollet. Le Picard ne répondait pas au nom de bon cousin et semblaitignorer le chemin de la fontaine, mais son cheval avait encore lenez dans l’avoine quand le comte Henri quitta sa rosse rendue pourenfourcher ce nouveau coursier.

À la bonne heure ! celui-ci rassembla sesquatre pieds, qui donnèrent des étincelles, et partit comme untrait.

– Le bourgeois vous attend de l’autrecôté d’Épagne, cria le Picard en agitant son chapeau. Vous mettrezMorin à l’auberge chez Moreau, à qui je suis son gendre, et quenous nous portons tous bien à la maison.

– Morbleu ! Morin allait mieux qu’unlièvre. Pourvu que Moreau, son beau-père, eut le pareil, rienn’était perdu. Il ne fallut pas une heure au comte Henri pourapercevoir le petit clocher d’Épagne et Abbeville. Henri, quicherchait déjà des yeux le bourgeois, aperçut, non pascomme il en avait désormais l’habitude, non pas un homme deboutauprès d’un cheval, mais un cavalier en selle qui suivait au pas lamême route que lui en tenant une autre monture par la bride.

Deux belles bêtes !

Au bruit du galop le cavalier se retourna etmontra le franc visage de Robert Surrizy, qui s’arrêta aussitôt,souleva son chapeau, et mit pied à terre en même temps que le comtelui-même.

Un petit paysan qui marchait sur le bord de laroute s’approcha.

– Fiot, lui dit Robert, tu recommanderasau père Moreau de nous garder Morin. On payera les quatre joursd’écurie comme s’il courait la poste.

Henri et lui se touchèrent la main. Robertdemanda :

– Monsieur le comte veut-il bien mepermettre de lui faire un bout de conduite ?

– De tout cœur, mais au galop, monsieurSurrizy. J’ai perdu deux heures sur mon calcul, et désormais ilfera jour demain matin quand j’arriverai à Londres.

– Demain matin, répéta Robert incrédule.Vous ne sentez donc pas l’air sur votre joue gauche ? Regardezoù court la poussière ; il vente ouest-nord-ouest en plein età décorner un bouc. Il vous faudrait monter jusqu’en Hollande pourprendre le vent. D’ici, en louvoyant, vous ne toucherez pas Douvresen vingt-quatre heures, c’est moi qui vous le dis !

– Vous paraissez vous entendre à cela,dit le jeune comte en souriant.

– Je suis un peu rouillé, mais jeborderais bien encore une voile au besoin, foc, misaine oubrigantine, répliqua l’ancien sous-lieutenant. J’ai été pilotin…seaboy comme ils disent, là-bas, en Angleterre, avantd’être soldat en France.

– Et vous croyez qu’un navire, j’entendsun fin voilier, doit mettre aujourd’hui vingt-quatre heures pourtraverser la Manche ?

– Je parierais plutôt pourtrente-six.

– Un temps de galop, Surrizy ! Je nevais pas à Douvres… Je pique au vent mieux encore que cela !Je double l’île Thanet en grand, j’entre en Tamise, et, douzeheures après avoir quitté la rivière de Somme, je débarque sousLondon-Bridge !

– Il faudrait le diable pour remarquer,dit Robert. Mais cela vous regarde, monsieur le comte.

Ils galopèrent en silence pendant deuxminutes.

– Jusqu’où me conduisez-vous comme cela,Surrizy ? demanda brusquement le jeune comte.

Robert hésita un instant, puis il réponditavec émotion :

– Monsieur de Belcamp, je ne sais pasjouer au fin… Ce n’est pas la première fois que nous chevauchonsl’un près de l’autre… Ce jour-là, vous lui sauvâtes la vie… c’estbien certain : ni Laurent ni moi ne serions arrivés à tempspour l’empêcher d’être écrasée ou brûlée… Eh bien ! elle étaittout l’espoir, tout le bonheur de ma pauvre vie. Je crois qu’ellem’aimait : moi, c’était de l’adoration que j’avais pour elle…Vous me l’avez prise… vous êtes mon malheur… Il y a un serment quime lie à vous, c’est bien vrai, mais tout homme a sa passion qui,lorsque sonne une certaine heure, peut-être plus forte que sa foi…cela est certain. Je l’ai senti, moi qui parle… Sans le souvenir dece qui s’est passé au pont du moulin, qui sait si je n’essayeraispas en ce moment de vous casser la tête sur cette route, où lapoussière est comme un brouillard, et où personne, à perte de vuene se montre en ce moment.

– Pour peu que vous ayez un pistolet,M. Surrizy, et qu’il y ait l’étoffe d’un assassin dans unofficier de l’armée française, c’est la chose la plus aisée dumonde, car moi je suis sans armes.

– Les actes changent de nom suivant lescirconstances, monsieur le comte, dit Robert, dont la voix se fitplus sourde. Un officier français qui vengerait le meurtre de sonpère pourrait n’être pas confondu avec le gros des assassins.

Henri se tourna vers lui, pâle, maiscalme.

– Je vous répète, monsieur, que je suissans armes, prononça-t-il lentement. J’ai signé hier mon contrat demariage avec celle que vous aimez, et je porte sur moi deuxmillions qui sont à elle.

– Les millions !… murmura Robertavec amertume ; elle n’avait pas de millions quand jel’aimais !

– Et moi qui l’aime, monsieur Surrizy, jene l’eusse pas épousée sans les millions qu’elle possède.

– Osez-vous l’avouer, monsieur lecomte !…

Henri mit la main sur son cœur etrepartit :

– Ceux qui vivront quand je serai mort,diront : Celui-là donna tout à son œuvre, même sonamour !

Robert se tut. Les chevaux galopaient dans unnuage de poussière, car le vent augmentait à mesure qu’ons’approchait de la mer.

– M. le comte, reprit Surrizy, cesont de vaines paroles qui viennent d’être prononcées. Je ne vouscrois pas criminel. Si je vous croyais criminel, rien au monde nem’empêcherait d’être entre Jeanne et vous, l’épée à la main. Jeconnais une part de votre vie par lady Frances Elphinstone. Vousêtes entouré de mystères ; la tâche que vous avez entrepriseexplique ce voile dont vous vous enveloppez… J’ai fait monsacrifice. Si j’ai de la haine, elle est refoulée tout au fond demon cœur. Au lieu de vous combattre, je vous sers… Mepermettez-vous de vous faire quelques questions sur des sujets quime regardent très-personnellement et très-étroitement ?

– Aux nobles et fidèles compagnons telsque vous, Robert, répliqua Henri dont l’accent était affectueux etdoux, je permets toutes les questions, et j’y réponds avec mon cœurquand le devoir me le permet.

– Oui… murmura l’anciensous-lieutenant ; il vous reste toujours un abri où réfugiervotre silence… Je veux vous demander d’abord si vous me connaissiezquand nous nous sommes rencontrés à la Croix-Moraine, lors de votrearrivée au château ?

– Oui, repartit Henri. Je vous avais vuau bureau de police de Scotland-Yard, avec M. Temple.

– Est-il vrai que vous y fussiez attachécomme agent de police ?

– Cela est vrai… Pour la cause que nousservons tous deux, monsieur, j’ai fait des choses plus pénibles,plus glorieuses encore que celle-là !

– Vous saviez alors que j’avais acceptéde Gregory Temple une mission ?

– Oui… mais j’ignorais l’objet de cettemission.

– Vous ne connaissiez donc pas alors lenom de mon père ?

– Non, je ne l’ai su qu’hier, par labouche de votre sœur.

– Avez-vous pensé, au malheur qui pouvaitrésulter pour elle ?…

– J’en ai frémi, Robert !interrompit le jeune comte d’un accent si vif et si plein defranchise que Surrizy leva les yeux sur lui. C’est une étrangehistoire que la mienne ; en ce qui concerne surtout maconduite avec votre sœur : chère et généreuse créature quiaura sa récompense dès ce monde, si Dieu ne brise pas mes projetsdans ma main. Sarah n’a pas pu vous raconter toute cette histoire,car le fil s’en est rompu pour elle bien des fois. Cela touche augrand secret qui doit mourir avec moi ou éclater au jour de notrevictoire… mais ce qu’elle a pu vous dire a suffi, je n’en doutepas, pour donner à un esprit honnête et droit comme est le vôtreune présomption si forte en ma faveur qu’elle équivaut presqu’à unecertitude. J’ajouterai peu de chose : L’édifice le plusgrandiose ne se compose pas seulement des massives pierres detaille de la façade ; il y entre, mille matériaux légers ouvils même que le pauvre manœuvre a façonnés dans son humble misère.Pour l’édifice que je construis, moi, je suis à la foisl’architecte, le maçon, le charpentier et l’aide qui émiette lapaille hachée dans le mortier. Je fais tout : c’est monorgueil ! Aux spéculations dont la grandeur vous écraseraitpeut-être, je mêle, – et il le faut, – des intriguesmicroscopiques. Ici, le petit a la même importance que le grand, etvous savez bien que dans notre merveilleuse machine humaine, telfilet nerveux, ténu comme un cheveu, offensé tout à coup, peutcoller à votre flanc votre bras inerte et frappé de paralysie… J’aiété agent de police à Londres ; au château de Belcamp, j’aisoufflé un rôle de coquette à votre sœur… j’ai fait pis ou du moinsplus petit encore… et l’ensemble de mes actes dressera la tour deBabel !

Ses éperons touchèrent les flancs de soncheval, qui bondit dans la poudre. Robert le suivait avec peine. Ilne pouvait s’empêcher d’admirer par derrière cette noble taille etcette tête si fière, autour de laquelle les boucles blondesfouettaient au vent.

Abbeville était dépassé depuis longtemps, etdéjà, plusieurs fois, nos voyageurs avaient aperçu entre deuxcollines, la Somme élargie, dont les eaux semblaient ternes sous larafale.

– Jusqu’où comptez-vous m’accompagner,monsieur Surrizy ? demanda pour la seconde fois Henri, aumoment où cette grande ligne d’un bleu obscur, la mer, borda tout àcoup l’horizon.

– Si j’étais votre ami, monsieur lecomte, répondit Robert, qui avait le cœur gros et tout plein d’untrouble croissant, savez-vous que ce serait pour tout debon ?

Henri ralentit le pas pour lui tendre lamain.

– Vous êtes déjà mon ami à votre insu etmalgré vous, lui dit-il ; seulement, vous cherchez des motspour exprimer un désir qui vous semble à vous-même puéril et peudigne.

– Non, sur mon honneur ! s’écriaRobert rougissant devant le sourire de son compagnon ; cen’est chez moi ni vaine curiosité ni enfantillage. Tant qu’ils’agit de l’armée où vous êtes chef et moi soldat, je veux biengarder un bandeau sur mes yeux, c’est la loi de mon serment… maispour ce qui touche moi et les miens…

– Et que pouvez-vous voir ici, Robert,sinon l’arche même à laquelle votre serment vous lie ? Jesuis sur la route de la fontaine, pour employer notre langagesymbolique…

– Si j’en étais sûr !… commençaSurrizy qui avait les yeux baissés.

– Avez-vous le droit d’exiger cettecertitude du maître ?

– Si j’en étais sûr !… répéta Robertcomme s’il n’eût pas entendu.

– Écoutez, Belcamp, reprit-il d’un ton oùil y avait de la supplication et de la menace, la nuit où je marcheme pèse. La pensée de Jeanne jetée en proie à l’inconnu me torture.J’ai une sœur maintenant, je l’aime, et sa vue a ravivé le souvenirde mon père. Est-ce assez de motifs ? Y en a-t-il un seulparmi eux qui soit puéril et peu digne ? Faut-il parler detoutes les accusations qui pèsent sur vous ? Faut-il ajouterque si vous étiez un criminel, comme le crient tant de voix entrelesquelles est la voix de ma mère, je serais, moi, votrecomplice ; moi le fils de votre victime ?… Si j’en étaissûr, disais-je, si je voyais, ne fût-ce que de loin, ce mystérieuxmonument dont vous êtes l’unique architecte… non pas achevé, maisélevant seulement ses fondations au-dessus du sol !… SaintThomas voulut toucher les plaies du Sauveur, et je ne suis pas unsaint !… Songez que, de moi à vous, il n’y a que des motifs dehaïr… Soyez juste et ne niez pas votre dette, vous qui avez ruinémon bonheur ; soyez sincère vis-à-vis de celui qui est franc…Faites fléchir le droit, si le droit est inique… Prouvez, puisqu’ily a près de vous un cœur de bonne foi qui demande une preuve… Noussommes du même âge, Belcamp, je suis brave, je vous le jure, etvous voyez que je suis fort… La haine, quand elle cède, devientparfois inépuisable tendresse… Si j’étais sûr de votre œuvre, jeserais sûr de vous et je vous dirais : Allez devant vous sansprendre souci de tourner la tête. Par derrière, vous êtes gardé,votre ombre a une épée ; je suis là, moi, votrefrère !

Ils venaient de monter au trot une abruptecolline, au sommet de laquelle leur apparut Saint-Valéry-sur-Sommedéjà dépassé. Par delà Saint-Valery, sur la droite, la Somme, largecomme une mer, se couvrait d’embarcations battues par la rafale.Au-devant d’eux étaient le cap et le petit port du Hourdel, nichédans son anse. À gauche, s’étendait l’Océan.

Le comte Henri avait écouté les paroles deRobert avec un bienveillant sourire.

– Il y eut des heures dans ma vie,murmura-t-il, plus d’une, où la tendresse d’un frère m’eût gênéétrangement… Il est des instants où j’aurais marché sur monombre !

– Est-ce un refus ? demanda Surrisydont les sourcils se froncèrent.

Le soleil inclinait vers l’horizon. Henriconsulta sa montre.

– Quatre heures et demie, dit-il ;cinq heures quand nous serons là-bas. La diligence met trenteheures et la poste vingt-quatre : nous avons peu gagné, mais,en mer, nous rattraperons le temps perdu.

– Hop ! saint Thomas !s’écria-t-il gaiement. La foi vous manque en toutes choses ;en toutes choses nous allons vous la donner.

Les deux chevaux, lancés à fond de train,franchirent la vallée ventre à terre. Leurs cavaliers gardaientdésormais le silence. Henri rêvait ; on pouvait lire sur levisage de Robert un sentiment d’attente solennelle.

En vingt minutes ils eurent atteint le sommetdu cap, d’où l’on découvre tout un horizon de mer. Un petit pâtregardait là des moutons qui paissaient l’herbe maigre et salée. Lecomte Henri sortit une longue-vue de sa valise et la promena sur lelarge. Il n’y avait pas précisément de tempête, mais le vent d’avalfraîchissait, et les bateaux pêcheurs rentraient à force de voiles.Par contre, quelques caboteurs essayaient de sortir avec le reflux,et, malgré le courant qui les poussait, avaient grande peine àgagner du vent. En dehors des passes, il y avait deux bricks quicouraient la même bordée, essayant de serrer le vent pours’éloigner de la côte. C’étaient deux fins voiliers, piquant auplus près tous les deux et résistant vaillamment à la dérive.Néanmoins, quand ils virèrent pour prendre leur second bord, ilsavaient tous deux considérablement perdu.

– M. le comte, dit Robert, il n’estpas besoin d’être marin pour voir que la porte est close pouraujourd’hui. Je ne sais pas si un aviso de l’État gagnerait l’îlede Wight avec ce vent debout !

– Petiot ! appela le comteHenri.

Le gardeur de moutons s’approcha.

– Es-tu du Hourdel ?

– D’à côté, not’maître.

– Voilà un écu. Tu mèneras les deuxchevaux chez ton maître, qui les conduira au Soleil d’Or, àSaint-Valery. Il y aura deux écus pour lui.

Le petiot lança son bonnet en l’air et sifflacomme un merle. L’instant d’après, son troupeau, son chien et lui,qui tenait les deux chevaux par la bride, descendaient la penteescarpée.

– Est-ce que vous voyez votreaffaire ? demanda Surrisy.

– Ils viennent, répondit Henri.

Robert regardait le large de tous sesyeux.

– Je ne vois que les deux bricks,dit-il : bonnes barques mais qui vont finir par rentrer secoucher, vous verrez !… Les navires sont comme de bellesfilles : ils ne peuvent donner que ce qu’ils ont !

– Homme de peu de foi ! murmura lejeune comte, dont les lèvres gardaient leur obstiné sourire.

Il étendit en même temps la main vers lesud-ouest, dans la direction du petit port de Carjeux, caché parles escarpements de la côte.

– Oui, oui, fit Robert, si nous avions àdescendre au Havre, ça irait tout seul, c’est clair !

Comme il achevait, il aperçut une fuméefloconneuse qui faisait une étroite bordure aux festons de la côteen se déroulant au vent. Les sommets pointus de deux petits mâts semontrèrent bientôt dans une échancrure de la falaise, puisl’orifice noir et ambulant d’une cheminée qui vomissait des flotsde vapeur.

– Un steam-boat ! s’écriaRobert.

Il ajouta d’un ton méprisant :

– Un joujou curieux !

À cette époque tous ceux qui, de près ou deloin, tenaient à la marine, affectaient le plus profond mépris pourla vapeur appliquée à la navigation.

La cheminée et les deux mâts gagnaientcependant contre vent et contre marée.

– Vous connaissez cela, Surrisy ?demanda le jeune comte.

– J’ai vu, l’année dernière, lesexpériences de M. le marquis de Jouffroy, en Seine ;c’est ingénieux, mais ça ne peut pas tenir la mer.

– C’est avec cela pourtant que nousallons tenir la mer aujourd’hui.

– Du diable ! s’écria l’anciensous-lieutenant ; traverser la manche debout au vent par letemps qu’il fait, avec une grande barque qui a pour mâts deuxmanches à balai et dont la grand’voile serait trop étroite pourservir de mouchoir, autant vaudrait se mettre à cheval sur uncotret !

– Vous êtes libre de rester ou de venir,Surrisy.

Le vent portait du large ; on entendaitmaintenant distinctement les roues du petit bateau à vapeur ;et, à mesure qu’il avançait dans sa marche, contraire au vent et aureflux, on pouvait apercevoir à la crête des falaises une bordurede curieux. Il démasqua bientôt la dernière pointe qui le cachaitaux regards de nos deux compagnons, et parut, une roue hors del’eau et tournant comme une toupie, l’autre profondément enfoncéesous la vague. Il y avait une vingtaine d’hommes sur le pont, quitous se découvrirent et agitèrent leurs chapeaux en poussant unhourra. Le comte Henri se découvrit également et salua par troisfois.

– Ils vont mouiller et envoyer leurcanot, dit Surrisy. En avant, morbleu ! Personne au monde nepourra se vanter de m’avoir laissé en arrière !

Il s’élança le premier dans le sentiertournant qui conduisait au petit havre situé en dedans de lapointe. Évidemment il aurait eu le cœur plus content s’il s’étaitagi de monter au lieu de descendre, de monter à l’assaut de cettemême roche, défendue par un régiment prussien. Le courage est unevertu relative, et chacun choisit son danger. Robert allait ici enhomme résigné à un péril suprême.

Le bateau à vapeur venait de mouiller eneffet. Ses deux roues étaient immobiles. Il tourne au vent etmontra son arrière, sur lequel était inscrit ce nom en lettresd’or : la Délivrance.

C’était un navire de 200 tonneaux, environ,fin de carène et admirablement façonné. Il était gréé engoëlette ; un œil exercé aurait pu apercevoir au-dessus de saligne de flottaison six sabords fermés.

Robert s’arrêta à moitié chemin de la grèvepour voir tout cela. En lisant le nom de la goëlette, il sedécouvrit à son tour et salua silencieusement. Son regard, qui sereleva sur Henri, exprima une sorte de repentir.

Le canot avait quitté la Délivrance,et forçait de rames vers le rivage.

Il y avait dedans dix rameurs et unofficier.

– Je vais perdre aujourd’hui plus d’unpréjugé, monsieur le comte, dit Robert en arrivant au bas de ledescente. Mais on ne se refait pas en une minute, vous savez. Jevous jure que j’aurais plus de confiance en cette brave chaloupequ’en votre diable de souffleur avec ses deux roues demoulin !

Surrisy n’avait jamais été que pilotin. Depuisl’aspirant jusqu’à l’amiral, les officiers de marine avaient unvocabulaire d’injures bien autrement opulent quand il s’agissait debateaux à vapeur. Quant aux matelots, ils avaient employé dupremier coup la suprême invective en déclarant que ces sabotsn’étaient bons que pour des soldats marins.

Vous pouvez bien appeler un homme forçatévadé, là-bas, dans nos ports de l’Ouest ; lesforçats sont du monde, et, pour s’évader, il fautdes mains au bout des bras. Mais si le mot soldat-marin estprononcé par hasard, il y a un ventre de décousu.

L’officier qui commandait le canot donna deuxordres en anglais. Au premier, les avirons restèrent immobiles, ausecond, ils se dressèrent en double haie, comme on fait pour saluerun officier supérieur.

– Tout va bien, Perkins ? dit lecomte Henri en touchant son chapeau.

– All right ! réponditPerkins, un solide gaillard, au pied marin, qui se laissaitbalancer par le ressac, comme un ours marchant sur ses pattes dederrière.

– Très-bien ? très-bien !milord, ajouta-t-il en français, sauf que j’ai mis la clef sous laporte, là-bas, et que la machine est en vente àAuctions-Mart.

– Nous allons remédier à cela, Perkins.Dépêchons, je vous prie.

Le canot accosta dans une eau relativementtranquille, à cause de l’abri de pointe, une roche plate quiavançait comme un môle. Deux-avirons furent lancés pour servir depoints d’appui.

– Nous vous attendons seul, milord, ditPerkins d’un ton significatif.

– Vous nous recevez deux, moncamarade.

– M’est-il permis de demander qui est cegentleman ?

– Le lieutenant Robert Surrizy.

– De la marine ?

– De la garde impériale.

Les matelots firent un mouvement etregardèrent Surrizy avec de sympathiques sourires. Jamais iln’avait vu des matelots avec des figures si blanches et des minessi policées. Mais on devait s’attendre à tout sur un bateau àvapeur.

Henri mit le pied sur le plat-bord et sauta debanc en banc. Robert en fit autant, mais les campagnes de Russie etde France l’avaient habitué à un terrain plus solide. Il chancelaet tomba dans les bras d’un des matelots, qui lui mit deux grosbaisers sur les joues.

– Le capitaine Gauthier !s’écria-t-il en rendant l’accolade à la volée.

– Et moi ? dit le voisin.

– Le lieutenant Renault !…

Il avait les yeux éblouis et mouillés, maisson regard, en cherchait déjà d’autres.

– C’est tout pour le moment, garçon, ditle capitaine Gauthier, un bon réjoui à la moustache déjàgrisonnante, mais tout le régiment y viendra peut-être au premierson du violon.

– J’en connais plus de vingt pour mapart, ajouta Renault, il ne s’agit que de commencer ladanse !

– Les autres appartiennent à l’écolepolytechnique, à la marine, etc.…, reprit Gauthier qui montraSurrizy à ses compagnons d’un geste qui équivalait à uneprésentation sommaire ; nous faisons un équipage comme on envoit peu… mais tout à l’heure, à bord, autour d’un bol de punch, jevous présenterai dans les règles.

– Décolle ! cria la voix impérieusede Perkins ; borde les avirons ! nage partout !

Le capitaine, le lieutenant et les autresarrivèrent aussitôt à la manœuvre. Le canot glissa le long de lapierre plate, les dix avirons frappèrent l’eau en mesure, etl’embarcation, aidée par le reflux, cette fois, fila comme uneflèche vers la Délivrance ! Cette équipe d’officiersnageait à miracle.

À bord, tout le monde était sur le pont. LaDélivrance avait une trentaine d’hommes d’équipage, dontdix vrais matelots, chauffeurs, etc., le reste se composaitd’officiers français, dont quelques-uns avaient occupé des gradessupérieurs dans l’armée impériale. Il y avait un coloneld’artillerie.

Ce furent ces derniers surtout qui reçurent lecomte Henri avec une déférence voisine du respect.

Le capitaine commandant la Délivranceétait un Anglais, M. Edmund Abercrombie, qui avait occupé leposte de second sur le premier bateau à vapeur américain.

Robert avait dans le cœur un enthousiasmegrave et, en quelque sorte, un repentir concentré. Il aurait cru àHenri quand même un seul officier français eût été mêlé à unéquipage de forbans et d’échappés de Newgate, – car en fait deconspirations, les conjonctures ne laissent pas souvent la libertédu choix. La vue des gens qui l’entouraient grandissaitHenri ; Henri ne lui apparaissait plus que sur unpiédestal.

Il se demandait avec contrition comment ilavait pu douter d’Henri.

Un commandement anglais gronda sur le banc dequart et tomba, répété par la voix claire d’un mousse, jusqu’aufond de la chambre des mécaniciens. Le piston joua aussitôt que lasoupape eut sifflé, le balancier oscilla et la toux du géant,d’abord lente, alla précipitant ses quintes. Le nuage de fuméejaillit hors du tuyau, les roues hésitèrent, puis tournèrent, et lagoëlette, le nez à la lame et au vent, se prit à enjamber sansfaçon les montagnes liquides, au moment où les deux bricksdécouragés rentraient piteusement en rivière avec des ris dansleurs huniers.

XI – Pierre Louchet.

Il fallut cependant des années encore pour quece savant et illustre corps, la marine de l’État, voulût bienprendre en considération cette force qui fait reculer le vent et serit de la violence même des courants. Il est vrai que l’Académieprofessait, vers le même temps, cette opinion : qu’une vitessede dix lieues à l’heure, sur un chemin de fer, supprimerait larespiration chez l’homme et tuerait tous les malheureux assez fouspour se livrer à ces folles expériences. Il serait puéril d’accusernotre marine ou nos académies. Le monde est ainsi fait. Toutprogrès gêne quelque intérêt ou froisse quelque orgueil.

Dans le doute, abstiens-toi, disait la sagesseantique ; la sagesse moderne répond : Si tu ne saispas, empêche ! Fera-t-on jamais le compte des hommes etdes idées mis à mort au nom de ce fantôme idiot que les sagesnomment l’INVRAISEMBLANCE ?

Il devait avoir un cœur trois fois doubléd’airain, s’écria Horace, celui qui, le premier, sur une planchefrêle, tenta la colère des flots. C’est admirablement vrai.Ajoutons que les sages de son temps durent le combler de cruellesinjures.

Mais, en tout siècle, les sages eurent beau secoucher en travers de la grande route où marche l’humanité,l’humanité passa. L’invraisemblance, grotesque épouvantail, reculeses brouillards devant la lumière. Des miracles, déclarésimpossibles, se promènent paisiblement dans nos rues. Et tout vavite : voyez ! il y a de cela quarante ans à peine ;en cherchant bien, vous trouveriez certes encore, vivant etgrignotant sa bribe du budget, quelqu’un de ces Spartiates dont lamain tremblotante essaya d’arrêter la vapeur !

Comprenez-vous : Ils ne sont pas tousmorts ! Ils vont en wagon comme les fils de Jouffroy, à quiils ont volé la gloire de Fulton ! Et qu’une autre merveillesurgisse, ils lui cracheront leur dernier rire au visage enblasphémant : Cela ne se peut pas !

Il n’y a que quarante ans de cela, et cela atransfiguré l’univers ! La paix et la guerre sontchangées ; les extrémités de la terre se touchent ; lescapitales se donnent la main ; la Fayette ne mettrait que dixjours pour aller embrasser Washington ! C’est pour prononcerle mot impossible qu’il faut maintenant avoir le cœur doublé, nonpas d’un triple airain, mais d’une décuple peau d’âne.

Il allait, ce léger navire, premier-né del’invention française, fils de ce magnifique génie auquel toutesles nations empruntent leur splendeur, fruit de cet arbre que laFrance elle-même, insouciante et ingrate, se garde toujoursd’arroser, mais dont les moindres boutures deviennent des géants àl’étranger ; il allait, donnant son avant à la lame etbondissant comme un liége qui se joue des tempêtes pour rire d’unbassin.

Par le travers de Folkestone ; et commeles derniers rayons du jour montraient les falaises de Boulognevers l’est, une corvette de l’État croisait. La corvette voulutvoir de plus près cette poupée à ressorts : bons marins, bonnavire et le vent, c’était chose bien facile ! Perkins se mitau timon, et la fumée sortit un peu plus épaisse du tuyau. Lapoupée à ressorts acceptait la partie de barres. Vous savez biend’avance que le corvette n’y vit que du feu.

Le bol de punch promis était servi sur lepont, tandis que, dans la cabine, l’état-major, présidé par lecomte Henri, tenait conseil. Le comte Henri était ici pour le mondele commodore Davy, – ou MILORD.

Robert, entouré de vieux camarades et d’amisnouveaux, presque tous membres de l’ancienne armée comme lui etayant servi l’empereur sur terre et sur mer, jeunes comme lui pourla plupart, et quelques-uns déjà connus par des actions d’éclat,subissait une sorte d’ivresse morale. L’atmosphère régnante étaitdu reste l’enthousiasme. On parlait de la révolution comme d’unechose faite, et du commodore Davy comme d’un demi-dieu possédant unpouvoir surnaturel ; l’heure du combat était ardemmentappelée.

C’était ici l’avant-garde du mouvement, lebataillon sacré, dont chaque soldat avait mérité de marcher aupremier rang ; mais l’armée existait, toute prête, quoiquedisséminée. En quelques jours, les cadres vides pouvaient êtreremplis.

La Délivrance avait fait déjàplusieurs fois le voyage de France, et sa machine, toute neuve,n’avait point chômé depuis qu’elle était sortie la première, paréede feuillages et de fleurs, des ateliers de Balcomb etCie. Perkins en avait construit cinq autres, y comprisla grande machine de huit cents chevaux, encore une choseimpossible, qui, à Londres même, la ville où l’on permet le mieuxau génie de chercher, avait excité une défiance universelle.

Le capitaine Abercrombie avait ses papiers enrègle, et le navire était sa propriété ; aussi avait-il pucontinuer librement ses voyages depuis que la maison Balcomb avaitsuspendu ses payements. La Délivrance était bien connue àRoyal-Exchange et à la Bourse, où les capitalistes songeaient déjàà utiliser sa vélocité pour les opérations entre Paris et Londres.C’était purement un navire de commerce, et ses services devaientappartenir au plus offrant.

En attendant qu’il fît faire la navette auxcours du jour, ce navire de commerce avait déjà mis sousle pont de Londres quelques douzaines de jeunes et vieillesmoustaches à qui l’air de la France ne valait rien.

La nuit était tout à fait tombée, et lacorvette hors de vue, quand l’état-major sortit de la chambre duconseil. Tous les visages étaient radieux. Le vieux colonel ordonnaque l’on emplît les verres, et porta la santé de l’empereur, àlaquelle tous firent raison debout et découverts.

– Nous reverrons le drapeau, dit lecolonel, et c’est au commodore Davy après Dieu que nous devrons lavictoire ?

Tous les verres tendus se touchèrent denouveau, et le nom du commodore retentit au milieu desacclamations.

Perkins avait quitté la barre. Il descendit àla chambre du conseil, où il s’enferma avec Henri.

– Eh bien ! lui dit le jeunecomte.

– Eh bien, milord, si vous avez lespoches pleines, peut-être arriverons-nous à temps.

– Peut-être ! répéta Henri, quifronça le sourcil. La lettre de M. Wood m’annonce, la ventepour demain.

– Oui oui, je crois que c’est demain…mais il ne s’agissait que de quelques centaines de mille francspour payer nos créances, et c’est par millions qu’il faudra compteren vente publique. Combien apportez-vous ?

– Deux millions sur Rothschild.

– Ce sera peut-être assez.

– Petit-être !… dit encore une foisHenri.

– Il y a pour dix mille livres sterlingde fer, de cuivre, etc., milord, et moitié autant de main-d’œuvre.Ce n’est rien… Mais c’est une machine Perkins… du même Perkins, quia fait marcher la Délivrance devant quatre cent millecockneys, échelonnés sur les rives, sur les navires et sur lesponts, depuis Rotherhitbe jusqu’à Waux-Hall-Bridge… de Perkins,dont tous les constructeurs de Londres sont jaloux… Milk et Blunten donneront 30,000 livres… Powels poussera à quarante… SamuelBrand ira à cinquante…

– Et qu’en fera-t-il ?

– Il la détruira.

Le jeune comte resta pensif. Perkinsreprit :

– Soyez tranquille, je vous en ferai uneautre plus forte, plus belle, plus légère… Je grandis : ils nepourront jamais lutter contre moi.

– Il nous faut celle-là, dit Henri, nousn’aurions plus le temps.

Perkins haussa les épaules.

– Que gagnerez-vous à retirer cet hommede son rocher ? murmura-t-il. Avec mes machines je vousemplirai d’or la maison Balcomb des caves à la toiture… Dans dixans toutes les mers fumeront… il n’y a plus que du vieux bois dansle chantier de Milk et Blunt… Powels fera faillite et Samuel Brandse pendra de rage, le vieux coquin !

Henri n’écoutait pas cette bienheureuseprophétie.

– Alors vous n’avez rien reçu de Pragueni de Vienne ? demanda-t-il brusquement.

– Si fait, répliqua Perkins ; j’aireçu une lettre adressée à ce vieux coquin de Wood et qui arrêtaitles frais… Le jeune homme disait dans cette lettre qu’il en avaitassez, et qu’il voulait faire des restitutions si, par cas, sesfrères avaient causé du dommage à quelqu’un… Je n’ai jamais misl’œil au fin fond de cette affaire-là ; vous savez… je ne suisque pour les machines, Dieu-merci !… Nous avons manqué lepayement du 30, après avoir demandé terme pour celui du 15… Milk etBlunt, Powels et Samuel Brand nous guettaient… Ils ont acheté lescréances et remboursé les effets ; puis ils sont tombés surnous comme trois plombs… et la chaudière a crevé :voilà !

– Je croyais que Frederick Boehm avait dûvenir à Londres ? dit Henri.

– J’oubliais ! s’écria Perkins enriant. Il est venu pour consulter le vieux Temple, qui sait tout…excepté ce qu’il ignore… L’ami Wood a eu peur et s’est déjà vu lacorde au cou. Il a imaginé une diable de mécanique avec ce chatécorché de Ned Knob… Le jeune comte Boehm et l’ancien intendantsupérieur ont été arrêtés au moment où ils se mettaient en routepour Paris.

– Sous quel prétexte ?

– Comme complices dans l’assassinat de laBartolozzi… À propos, Thompson a été pendu, vous savez, le pauvregarçon ?

Le comte Henri devint si pâle que Perkins luiprit les deux mains pour le soutenir.

– Vous avez bon cœur tout de même !murmura-t-il ; quand je dis qu’il a été pendu, cela signifieseulement que c’était pour aujourd’hui, car, bien entendu, jen’assistais pas à la cérémonie… C’était un jeune homme bien doux etqui inspirait de l’intérêt à tout le monde, quoiqu’il fût le gendredu vieux Temple ; comme on l’a appris dans l’instruction… celalui a fait du tort… et il est sorti de terre une demi-douzaine detémoins à charge qui l’ont jeté à l’eau avec une pierre au cou.

Henri versa de l’eau dans-un verre et le portaà sa bouche.

– Êtes-vous bien sûr de ce que vous venezde dire ? demanda-t-il d’une voix altérée.

– Pour les témoins ?

– Non, pour la date de l’exécution.

Perkins compta sur ses doigts.

– Ma foi ! milord, s’écria-t-ilaprès avoir réfléchi, depuis que nous vivons sur l’eau, je ne saisplus bien les quantièmes… C’était peut-être pour aujourd’hui, c’estpeut-être pour demain. La chose sûre, c’est qu’on disait que lecomte Boehm et Gregory Temple étaient renvoyés à l’autre sessioncomme complices du meurtre, ainsi que Fanny Thompson, qui n’a pascomparu… et pour ce qui regarde le vieux Temple, cela a fait rirebien du monde.

Quatre heures du matin sonnaient à l’horlogede Greenwich quand la Délivrance passa à toute vapeurdevant l’hôpital magnifique où l’Angleterre abrite la vieillesse deses marins. Vers cinq heures, le canot débarqua le comte Henri etRobert Surrisy devant la douane de Londres.

Londres a un genre d’hospitalité qui lui estpropre. Au moment où votre pied touche le sol de la grandeBabylone, personne ne prend la peine de s’enquérir si vous êtes unmalfaiteur ou un honnête homme. On laisse de côté votre moralité,mais on s’occupe terriblement de vos bagages : la douane deLondres est célèbre dans l’univers entier.

Henri et, Robert furent conduits auCustom-House, où deux gentlemen voulurent bien les interroger, lesflairer, les peser et les tâter après quoi on les mit dehors.

Henri tendit la main à Robert.

– Nous nous séparons ici, Surrisy,dit-il. Vous avez vu ce que vous vouliez voir. La maison de réunionest à Spencer hôtel, Oxford street. Je ne serai pas plus de trenteheures à Londres, et peut-être y resterai-je moins longtemps. Àl’hôtel, on vous tiendra au courant, et vous pourrez m’yrencontrer… Au revoir !

Il sauta dans une voiture devant le monumentdu grand incendie de Londres, et ordonna au cocher de le conduiredans Old-Bailey.

Le long de la route, il tremblait la fièvre.Certes, son cocher pouvait l’instruire de ce qu’il voulait savoir,car à Londres rien n’est populaire comme les choses de la justicecriminelle. Ce Londres, affairé, triste, est aussi avide demélodrames judiciaires que notre gai Paris. Le caractère, à cequ’il paraît, n’y fait rien ; la corde vaut le couperet ;ce sont toujours des représentations très-suivies.

Mais le comte Henri n’osa pas interroger soncocher. Je vous dis qu’il tremblait la fièvre.

Il fit arrêter précisément à l’endroit oùM. Temple s’était affaissé contre la muraille, en sortant deSession-house. Il paya, et la voiture redescendit le pavé.

Le comte Henri était seul au milieu de la ruedéserte, aux deux bouts de laquelle le brouillard griss’épaississait. Un rayon de soleil rougissait le sommet desmaisons, dont la base semblait noire.

Henri avait les yeux fixés sur la place mêmeoù l’ancien intendant de police avait subi la curiosité insultantedes cockneys. Lui aussi défaillait, et les cockneys auraient pu leprendre aussi pour un homme ivre. Il fut une grande minute avant delever les yeux vers cet étage sinistre d’où l’échafaud s’élancecomme un pont suspendu entre la captivité et la mort. Au moment oùil interrogeait enfin du regard la noire façade, qui certes nepouvait pas répondre, car là, nulle trace ne reste de la piècereprésentée et le drame fini emporte le deuil de son décor, un sonde cloche accompagné par des bruits de roues se fit entendre dansle brouillard, au bas d’Old-Bailey. Le comte Henri seretourna ; un tombereau haut et formé de planches légèressortait du brouillard. Les planches étaient tapissées de papierjaune, amolli par la double humidité de la presse et du brouillard.Sur le papier jaune, il y avait des lettres gigantesques quitremblaient aux mouvements du tombereau.

« Just issuing !Dispatch ! »

Voilà ce qui vient de paraître !

C’était, s’il est permis de toucher légèrementà de pareils sujets, l’affiche du spectacle prochain, et le livretde la funèbre pantomime promise aux amateurs. Tout cela justissuing, tout frais, sortant des presses d’Ave-Maria-Lane.

Un long soupir dilata la poitrine du comteHenri. Il connaissait son Londres sur le bout du doigt. Pourdeviner de quoi il s’agissait un regard lui avait suffi. On ne vendplus le programme après le baisser du rideau. Il arrivait àtemps !

– Holà ! gentleman, lui cria leconducteur du chariot avec un gros rire, retenez-vous déjà votreplace pour demain matin ?… Si vous voulez m’étrenner, vousaurez, au prix d’un penny, seize pages d’impression en caractèresneufs et sur panier de qualité supérieure, sortant de la maisonMartins, la première dans Pater-Noster street et en Europe !…La vie et la mort de Richard Thompson, surnommé Jean Diable, gendrede Gregory Temple et assassin de la Bartolozzi, ses aventures, sestransformations ; sa célèbre évasion de Sidney, ses amours etautres en grand nombre… encore tout mouillé !

– L’ami, lui dit Henri, qui mit unecouronne dans sa main, vous m’avez rendu un grand service sans lesavoir. Buvez à ma santé !

– Et vous ne voulez pas du livre,milord ? s’écria le courtier de la maison Martins ; vousavez tort. Il y a de quoi amuser les hommes, les dames et lesenfants… Je remercie Votre Seigneurie… Je vais faire ce matinPentonville, Islington, Kingsland, Hackney et Hoxton… Je reviendraipar Bethnal Green, n’est-ce pas ? et j’aurai vendu mon mille,s’il plaît à Dieu… cela ne fait aucun tort au Pauvre diable quisera pendu…

Henri descendait déjà Old-Bailey. Le nuagesombre qui couvrait naguère ses traits avait disparu. C’était denouveau ce fier et calme visage qui a traversé tout notre récit. Ilprit Holborn, puis Chancery-Lane, et s’engagea dans ce dédaleinextricable de petites allées qui séparait Lincoln-Inn-Fields desderrières de Covent-Garden. Le plus long, le moins large, le pluscélèbre de tous ces coupe-gorge était Low-Lane, où florissait leSharper’s.

 

Il était environ dix heures du matin. RobertSurrizy avait pris le prétexte du déjeuner pour faire un tour àl’hôtel Spencer, dans Oxford street, et voir un peu ses amis lesconspirateurs. Il avait trouvé du rosbif froid sous des cloches demétal dit anglais, du jambon en quantité, du thé, du café clair, etdes gentlemen rouges qui mouillaient leur porter épais avec del’ale aqueuse, mais de conjurés, point. Il n’y avait pas là un seulhomme de l’équipage de la Délivrance.

Robert n’avait personne à voir dans toutLondres. Il s’en alla de guerre lasse, après avoir pris son repas,et gagna les parcs en se promenant. Il songeait, et n’accordaitqu’un regard distrait aux moutons du roi tondant le velours desgazons, aux canards du roi barbotant au bord de la Serpentine, etaux dindons du roi gloussant dans les cabanes de Kensington.Malheureusement la statue d’Achille, comme on appelle à Londres,sans rire, le bronze du duc de Wellington, n’était pas encoreérigée ; sans cela il aurait pu tuer cinq minutes à mesurerjusqu’où peut aller l’infatuation d’un peuple et le mauvais goûtd’une époque.

Il songeait. Le problème que les événementsavaient posé sur sa route était en partie résolu. Il avait vouluvoir, il avait vu. Cette traversée devait rester dans sessouvenirs. Quel que fût désormais le mystère enveloppant la vie ducomte Henri de Belcamp, il y avait une explication vaste etmultiple comme le mystère lui-même. Ce que Robert avait vu donnaitau comte Henri le droit de prendre tous les masques et de revêtirtous les déguisements.

Il eût voulu peut-être que cette démonstrationfût moins éclatante, car son amour pour Jeanne vivait au fond deson cœur, et cet homme qui venait de forcer son admiration étaitson rival, son rival heureux.

Mais c’était une âme de soldat. L’enthousiasmedu dévouement pouvait faire taire en lui la voix de la passion. Ille croyait, au moins, et cette parole était venue bien des foisdéjà sur ses lèvres :

– Qu’elle soit heureuse ! je feraicomme elle a dit : je resterai son frère.

Il sentait de loin l’odeur de la poudre, etcela l’aidait.

– Vous êtes Français, monsieur, ditderrière lui une voix connue qui le fit tressaillir. Je suis unpaysan de France, un ancien soldat de l’empereur, et je n’ai pas depain.

– Pierre Louchet ! s’écria Robertavant même de se retourner.

Le bûcheron fit un bond de joie et remit, mafoi ! sur sa tête son chapeau, qu’il tenait humblement à lamain.

– Le lieutenant ! dit-il les larmesaux yeux en se précipitant sur les mains de Robert ; nom d’unpetit bonhomme ! il y a un bon Dieu !

– Es-tu donc encore ici, mon pauvrePierre ! répliqua Surrizy étonné ; et comment a-t-on put’abandonner porteur d’un message comme celui dont tu étaischargé ?

– Êtes-vous là-dedans, lieutenant ?s’écria vivement le bûcheron. C’est une forêt de Bondy, croyez-moi.Le diable ne s’y reconnaît pas… Vous parlez de mon message ?…Je gênais l’Anglais là-bas… ou le Français… Est-ce qu’on sait lepays de ces gens-là ?… J’ai perdu la lettre en chemin, c’estvrai, la lettre qu’il m’avait donnée, mais je me souviens del’adresse et du nom, qui n’était pas difficile… J’ai été chez ceM. Wood, dans le Strand… Je lui ai dit : Àl’avantage ! Il m’a répondu : Au plaisir ! etje cours encore… Lieutenant, connaissez-vous un vieux qui a nomM. Temple ?

– Certainement, répondit Robert.

– Celui-là est en train de devenir foucomme un lièvre en mars, mais ça m’a l’air d’un brave et honnêtehomme au fond, quoique… écoutez ! ils ont tous des manigancesà n’en plus finir, et je perds la tête moi-même quand je regarde aufond de ce trou… Je m’étais donc fait commissionnaire dansLeicester square, qui est le quartier des Français… et, quand j’envoyais un qui avait un air comme ça, vous savez, je lui disais endouceur : À l’avantage !… Mais je t’en souhaite ?Des sauvages de banqueroutiers ou des commis voyageurs… passeulement la queue d’un bon cousin ?

– Entrons ici, vieux Pierre, dit Surrizyen l’arrêtant à la porte d’une belle taverne, à la grille du parcdans Picadilly, tu vas me conter ton histoire en déjeunant.

– Ce n’est pas de refus, lieutenant.

Surrizy l’installa dans une confortable cage,et l’éternel rosbif arriva sous sa cloche de faux argent. Robertleva la cloche, et Louchet regarda d’un air attendri la superbepièce de bœuf rôti qu’on livrait à sa discrétion.

– Pour avoir de belles viandes,murmura-t-il, ça y est ; mais on meurt de faim dans leurs ruescomme des mouches… Excusez si je tape là-dedans, c’est pressé.

Il mit sur son assiette une bonne tranche,dont il commença l’attaque avec volupté.

– Mange, mange, mon ami Pierre, ditSurrizy, nous avons le temps.

Le bûcheron laissa tomber sa fourchette.

– Me laisserez-vous à Londres ?demanda-t-il.

– Je te promets de te renvoyer àParis.

– Alors, soyez récompensé, mon manger neme fera pas de mal… Où en étais-je ? au père du petit enfantqui va être pendu, pas vrai ?

– Tu ne m’as rien dit de cela.

– Bien, bien… nous en étions àM. Temple, qui m’envoya porter deux bouteilles de gin à unegrande diablesse, là-bas, de l’autre côté de la Tour. Voilà que çase trouve qu’il connaît mon Anglais et mon Anglaise. L’Anglaisn’est pas le père, l’Anglaise n’est pas la mère, et je m’en doutaisassez, parce qu’elle ne l’avait embrassé qu’une seule fois :j’entends le petiot… un amour d’enfant !… C’est un autreAnglais qui est le père… et lui, le vieux Temple, se trouve être legrand-père… Allez !

Il donna un vigoureux coup de fourchette etbut une lampée d’ale.

– Pour être de bonne consommation,reprit-il, il n’y a pas à dire !… M. Temple devait doncm’emmener à Paris pour déterrer les deux corps morts dans la plaineà côté de Tivoli…

– Les deux corps morts !…interrompit Robert.

– Et ça aurait été facile de trouverl’endroit, poursuivit Pierre Louchet, à cause des chardonsdesséchés, et, un des morts ne devait avoir que quatre doigts à lamain droite.

– De quoi me parles-tu là, vieux, ditSurrizy qui lui secoua le bras ; rêves-tu ?

– Vous ne savez donc pas que l’Anglaisest en prison à Paris ? demanda le bûcheron étonné ; enprison pour avoir tué le même soir un homme à Lyon et un homme àBruxelles ?

La bouche de Surrizy resta béante.

– Oui, oui, continua Pierre, ça paraîtcocasse à première vue ; il n’y a pas mal loin de Bruxellesjusqu’à Lyon, et à moins de voyager sur un manche à balai comme lessorcières du temps jadis…, mais voilà : Les deux corps mortsde Tivoli avaient fait le coup en leur vivant, et l’Anglais lesavait par après couchés-là, sous l’herbe, à cette fin de les rendremuets… pas bête, hein, lieutenant !

Surrizy était pâle. Il avait les sourcilsfroncés convulsivement.

– Ah ! ah ! reprit Pierre, il yen a bien d’autres !… C’est Jean Diable, celui-là,entendez-vous, et, sous ce nom, ils vont étrangler demain uninnocent, comme des brutes d’Angliches qu’ils sont dans ce pays-ci,depuis le premier jusqu’au dernier ! Écoutez voir !…Voilà que nous partons le soir, dans une chaise de poste un peubien, moi sur le siége, avec un baragouin de cocher qui savaitgrogner : right ! left ! et puis voilàtout… c’est pourtant bien facile de dire hue ! et dia ! àde pauvres bêtes !… Dans l’intérieur, ils étaient cinq :le poitrinaire, les trois Allemands avec leurs pipes, etM. Temple…

– Tu ne m’as encore parlé ni dupoitrinaire ni des trois Allemands, interrompit Robert.

– Sans doute, lieutenant, répliquaPierre, puisque c’est la première fois que je les voyais… Lepoitrinaire était tout de même un bel homme plus grand que vous etl’air doux comme une pensionnaire… Les trois Allemandss’entr’appelaient docteur… Je n’ai guère vu que leurs pipes, debelles pipes !… Voilà que nous arrivons au premier relai, àcinq lieues de Londres ; sur la route de Douvres… C’était unepetite auberge, sur la gauche du chemin… il y avait de la lumière,et je m’amusai à regarder. Je vis ce M. Wood qui m’avait mis àla porte ; il était avec une manière de singe habillé engentleman. Le singe alla réveiller des gens de piètre mine quidormaient sur la table ; ils vinrent autour de la voiturependant qu’on changeait les chevaux, et l’un d’eux dit en levantune sale baguette ces mots qui me sont restés dans l’oreille :« Baï zy kigne ! » (by the king) au nom duroi, quoi ! et quelque chose après qui signifiait : Jevous empoigne ! Je criai par la portière :« Donnez-moi n’importe quoi pour taper, et je vas vous lesarranger, moi tout seul, à la croque-au-sel ! » Le vieuxTemple était de cet avis-là, le poitrinaire aussi, mais les troisdocteurs se mirent avec les gendarmes… Vous savez, ça ne se nommepas des gendarmes par ici, mais c’est toujours des argousins… Alorson appela le poitrinaire « mon prince » avec un nomrusse : Alexis of… of… Le M. Wood et son singe n’étaientplus là… M. Temple me dit : « Retourne à Londres etattends-moi : ça ne peut pas durer… » Je t’ensouhaite ! Voilà déjà du temps que ça dure, et voyez pourcombien de jours j’ai mangé !

Il montrait du doigt le rosbif diminué demoitié.

– Et qu’est-il résulté de toutcela ? demanda Surrizy.

– Je ne sais pas lire en français,répondit Pierre Louchet, et il n’y a que des journaux anglais.C’est dommage, car on dit qu’ils mettent tout là-dedans… J’ai été àla cour de Sessions, parce que j’avais ouï conter dans Leicestersquare que M. Temple et M. Orloff… le prince AlexisOrloff, c’est ça !… doivent être interrogés. J’ai boxé pourentrer, et je n’ai rien vu ni entendu… Ils sont en liberté souscaution, mais je ne sais pas ce que c’est, et M. Temple n’atoujours pas reparu à son hôtel.

– Devant toi, interrogea encore Surrizy,n’a-t-on jamais donné à celui que tu appelles l’Anglais le nom decomte Henri de Belcamp ?

– Belcamp ! répéta le bûcheronstupéfait à son tour, – c’est le fils de M. le marquis quis’appelle le comte de Belcamp !

– C’est le fils de M. le marquis,dit l’ancien sous-lieutenant, qui est en prison à Versailles,accusé d’avoir commis, dans la même soirée, un meurtre à Lyon, unmeurtre à Bruxelles…

Pierre Louchet repoussa son assiette.

– Le fils de M. le marquis ne peutpourtant pas être Jean Diable ! balbutia-t-il abasourdi.

Robert lui mit la main sur l’épaule etprononça lentement :

– Marche droit, camarade. Souviens-toique la police des rois ne recule devant aucun moyen pour nousécraser. Je crois que M. Temple est un honnête homme, mais ilcombat contre nous ; et qui sait si sa retraite, sonarrestation et le reste ne sont pas les scènes d’une mêmecomédie ? J’ai sacrifié plus que toi à la cause que nousservons tous deux, quoique je n’aie pas manqué de pain. Fais commemoi ; attends et sois prêt : l’homme qu’on désignait àtes coups est ton chef, le mien, et celui de tous ceux qui vonttirer l’épée pour la cause de l’empereur.

– Alors, dit Pierre Louchet, il fautprendre M. Temple, lui lier les mains, les jambes, et luicouper la langue ; car je ne sais pas tout moi, lieutenant,mais j’en sais assez pour affirmer que M. Temple letuera !

XII – Auction-Mart.

Entre la Bourse et la Banque de Londres, nonloin du centre de ce royaume d’argot dont le Stock-Exchange est lacapitale, s’élève à l’encoignure de Lothbury et de Throgmortonstreet un bâtiment vaste et de belle apparence, qui remplit là-bas,ou à peu de chose près, l’office de notre hôtel descommissaires-priseurs à Paris : c’est l’Auction-Mart, lemarché à l’encan. Bien qu’en Angleterre ce mode de vente soit passédans les mœurs, et qu’il se pratique très-souvent en l’absence detoutes les circonstances extrêmes qui l’accompagnent chez nous,Auction-Mart, bâti par la spéculation particulière, sertfréquemment aux encans forcés, lorsqu’il s’agit d’une volumineusepartie de marchandises, ou d’autres objets présentant une surfaceconsidérable.

Il y a là une langue particulière qui sembleun patois de l’idiome pittoresque parlé au Stock-Exchange. L’argotest la joie des Anglais de tous les états. Par punition sans doute,la langue anglaise, en passant le détroit, devient chez nous unvéritable et stupide argot dans la bouche des lions à la suite etdes sportmen pour rire.

Il y avait aujourd’hui un nombreux et bruyantrassemblement devant la façade, ionique sur dorique, coiffée de sonblanc fronton. Il n’était pas encore deux heures, et par conséquentla cloche du Stock-Exchange n’avait pas annoncé l’ouverture de labourse des marchands. On flânait sur la place en s’entretenant dela nouvelle du jour.

La nouvelle du jour était la vente de lagrande machine Perkins, mise à l’encan par suite de suspension depayements dans la maison Balcomb et Cie.

La machine était là, sous le portique, uneadmirable masse de fer poli et de cuivre étincelant. Les expertsexaminaient à la loupe les engrenages, les mouvements, lessoupapes ; les savants discutaient sur le frottement et sur lemode de transmission ; les simples mesuraient l’énormediamètre de la chaudière.

– C’est une glutton (gloutonne),dit le premier, Samuel Brand, gros juif au nez busqué, aux yeuxronds, à la peau vernie et tendue comme un tambour ; celamangera plus de bonne houille que ne vaut ce Perkins. Ne dit-on pasqu’il fit, pour son plaisir ou autrement, une fois en sa vie, levoyage de Port-Jackson, gentlemen ?

– On dit tant de choses comme cela,répliqua un petit homme aigu comme un canif, M. Milk, de lamaison Milk et Blunt. Ne dit-on pas que le jeune lord Peyton vousdoit cinq cents livres sterling, monsieur Brand, parce que vous luiauriez remis cent guinées ?

– Monsieur Milk, riposta Brand, il y aune loi contre les calomniateurs !

– Cela fait deux lois avec celle surl’usure, monsieur Brand.

– Du diable si cela marcherajamais ! s’écria M. Powels, autre gros bonnet du port. Ila voulu simplifier Watt et mêler ensemble Cowley et Vivian… Sur monhonneur, c’est un impertinent drôle, et sa mécanique est unepatraque !

– Il faudrait être un taureaupour acheter cela ! dit Blunt avec mépris.

– Un canard estropié (lameduck), ou que Dieu me punisse ! ajouta Samuel Brand quitourna le dos.

D’autres vinrent, examinèrent, mesurèrent ettouchèrent. Les employés de la maison d’encan donnaient gravementleur avis. Quelques dames firent le tour de la machine : desmarchandes qui parlaient de leur commerce, des ladies quidiscutaient avec animation un cas de cant ou un point de toilette.Il y avait, bien entendu, plus qu’il ne fallait de cockneys. Onentendait des propos de cette sorte :

– Je dis ceci, mistress Cake : avecce bon cuivre et ce beau fer, sans parler de l’acier, car il y ena, je pense, un atelier de serrurerie aurait marché pendant cinqans !

– Et croyez-vous, mistress Bloomfield,qu’il n’y a pas là de quoi faire bien des couteaux ?

– Et bien des casseroles, sur le nom duSauveur !…

– Sir Arthur s’est comporté d’une manièreshoking, voilà tout, ma chère !

– Les volans de lady Élisabeth n’avaientque sept pouces de hauteur, j’y engage ma conscience… et je puisaffirmer sérieusement que la robe arrivait de Paris par le dernierpaquebot… Ah ! voilà sir Lionel !

– Sur mon honneur ! je me mets à vospieds, miladies… Vous savez qu’on fourre des chevaux maintenantdans ces cuves… huit cents chevaux, m’a-t-on dit… cela me paraîtpositivement une mystification !

– Vous avez, cher lord, un binocleadorable.

– Apporté de Paris par la dernière poste,je puis le certifier sur ma foi, mesdames.

Un employé du marché :

– Gentlemen, il est défendu de toucheravec des marteaux.

– Est-ce en verre, mon ami ? J’avaistoujours supposé cela très-fragile.

Deux figures décentes, appartenant, l’une àRoyal-Mathematic institution, l’autre à Royal-Philothecnicsociety.

– J’appelle une jolie loi, monsieur,celle qui se résume symétriquement par des carrés ou des racines,soit directement, soit en raison inverse, comme la loi de la chutedes corps dans le vide… Toute progression géométrique a un charmeparticulier.

– Certes, certes !… je vais jusqu’àdire indubitablement !… mais cette unité qu’ils appellent uneatmosphère me paraît variable comme un baromètre, monsieur… Jen’aime pas la poésie, voyez-vous… Leur cavalerie de vapeur feraéclater ce fer comme une coquille d’œuf !

Un cockney :

– Et cependant il y a en Tamise unegoëlette qui marche avec ces manigances : je l’aivue !

Nous n’avons pas été présentés l’un à l’autre,monsieur, et je n’ai pas à vous répondre… Un fait isolé prouve peu.Y a-t-il de la vapeur d’eau dans votre montre ?… Elle marchecependant, je suppose… Il faudrait un jury… et je m’inscrisd’avance contre sa décision si elle est favorable. Mes opinions ontla fermeté d’un roc !

La bourse des acheteurs sérieux se formaitdans un coin.

– Mettez-vous là-dessus, Bradley ?dit Samuel Brand.

– Pourquoi, s’il vous plaît ? Il y adu métal et des hommes à la maison… Quand je voudrai, je feraimieux.

– Et sait-on, reprit Powels, à queldiable d’usage Balcomb destinait ce Léviathan ?

– À faire faillite, repartit SamuelBrand.

– Je me suis laissé dire, insinua untaureau que Black et Storm, de Greenwich, entendaientl’acheter pour établir un remorqueur en Tamise…

– Vous n’y êtes pas ! interrompit uncanard estropié,la maison Walter fait construire unpaquebot monstrueux destiné au service entre Londres et New-York…cela contiendra douze cents passagers.

On éclata de rire.

– Et Perkins lui-même, ajouta untroisième, n’est pas si bas qu’on le dit. Il y a une maîtressepièce en construction chez Munro, et l’on parle déjà de réduire desdeux tiers la traversée du Bengale.

On riait encore, mais certains regardssournois interrogeaient le cours des physionomies. Après cinqminutes de bourse, Powels, Milk et Blunt ainsi que Samuel Brandsavaient à n’en pas douter qu’il se livrerait un acharné combatautour de cette machine, déclarée inutile et d’usage impossible partous les hommes sérieux du marché.

La cloche sonna et la grande porte s’ouvrit,laissant voir les trois belles galeries intérieures. Une estradeavait été établie non loin de la porte, spécialement pour la ventede la machine Perkins, et l’auctionneur était déjà à son poste,avec son petit marteau d’ivoire et sa collection de bouts debougies.

Sauf certains détails de forme assezinsignifiants, le régime des ventes aux criées étant le même enFrance qu’en Amérique, qu’en Allemagne et en Angleterre, nous nenous attarderons point à une description minutieuse. La cérémoniecommença au milieu d’un nombre très-suffisant d’amateurs sérieux,enflé au décuple par les oisifs de toute sorte. Le commissaire ouauctionneur, ayant donné lecture du cahier des charges, mit lamachine Perkins au prix de 10,000 livres sterling (250,000francs).

Parmi nos lecteurs, ceux qui ont uneconnaissance spéciale de la matière doivent se garder ici de leursappréciations ou se résoudre à entrer dans le calcul descirconstances. La machine Perkins ne pouvait avoir qu’une valeur defantaisie. C’était un monstre dont aucun étalon existant ne pouvaitbaser le prix. Les chiffres des cours actuels n’ont aucunesignification quelconque en face du fait historique que nousracontons. On peut dire que, selon le vent, l’humeur, le caprice del’encan, la machine Perkins, aujourd’hui, représentait néant oureprésentait des millions.

C’était pour le temps une admirable chose, et,au fond de l’âme, nul, parmi ceux qui savaient, n’hésitait à laregarder comme un chef-d’œuvre. Mais, outre que tout point decomparaison manquait et que nulle expérience n’avait été faite,l’intérêt opposait silence à l’éloge. Le prix jeté parl’auctionneur souleva un long murmure.

– Est-ce monté sur rubis comme unchronomètre ? s’écria Samuel Brand d’un ton bourru.

– Et pense-t-on se jouer des commerçantssérieux ? ajouta Milk avec dédain.

– Je l’aurais fait entrer dans lacompensation de ma créance à tant per centum, ditM. Powels, s’il s’était agi d’un millier de guinées.

– Serviteur, messieurs, conclut l’aigupetit Milk, qui enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea versla porte.

Derrière l’auctionneur, on pouvait voirmaintenant l’énergique visage de Perkins, qui restait là immobile,pâle et les sourcils froncés.

À Londres, trois commissaires-priseurs réunisen consulte peuvent, du consentement des parties intéressées,baisser la mise à prix séance tenante. L’auctionneur voyant quetout le monde tournait le dos résolûment, prit l’avis descréanciers et de Perkins lui-même en l’absence de M. Balcomb,chef de la maison tombée, et envoya quérir deux de sescollègues.

On entendit de tous côtés ces mots :

– Perte de temps, perte detemps !

Mais un événement servit à tuer les quelquesminutes qui suivirent.

Un coupé très-simple, attelé d’un beau cheval,s’arrêta devant le portique, en face de la machine. Un jeune homme,vêtu de noir avec une rigoureuse élégance, mit pied à terre etmonta le perron.

Le nom de Percy Balcomb courut aussitôt degroupe en groupe, et il y eut un mouvement de curiosité générale, àlaquelle ne se mêlait assurément aucune espèce debienveillance.

– Voyons ! voyons !voyons ! disait-on de tous côtés, c’est un oiseau rare,celui-là !

– J’ai prié vingt fois qu’on me lemontrât en bourse ; mais il était trop grand seigneur pourfaire lui-même ses affaires.

– Milord voyageait…

– Milord se reposera sous peu à la prisondu Fleet.

L’espoir de voir milord à la prison pourdettes fit naître quelques sourires. Deux haies se massèrent prèsde la porte. Peu de gens, en vérité, connaissaient Percy-Balcombdans cette respectable réunion. Sa bonne mine et l’exquisedistinction de sa tournure firent un défavorable effet sur tout cequi était marchand. Les simples curieux virent en lui un beau dandyqui avait fait danser trop lestement les guinées de sa caisse, etce fut tout. Il prenait place derrière l’auctionneur, au moment oùcelui-ci, frappant la table de son marteau d’ivoire, annonçait àl’assistance que la consultation avait plus fin.

– À cinq mille livres la machinePerkins ! cria-t-il ; cinq mille livres !

Le chœur des marchands répondit :

– C’est trop !… c’est encore trop demoitié… Mettez cela à deux mille livres, et nous verrons !

Quelques figures nouvelles se montraient dansla foule : des figures tout à fait inconnues aux habituésd’Auction-Mart. Plus heureux ici qu’à l’hôtel Spencer, Surrizyn’eût pas été sans trouver désormais autour de la table plusieursvisages de connaissance. Une notable portion de l’équipage de laDélivrance était là, son capitaine en tête.

Le commissaire hésitait déjà devant cettedéfaveur générale, lorsque le regard de Percy-Balcomb croisa celuidu capitaine Abercrombie.

Le capitaine rougit, ce qu’il n’eût pas faitdevant une rangée de canons, et prononça d’une voixtimide :

– Cinq mille cent livres,monsieur !

Perkins releva la tête, et son rude visages’éclaira. Une fois la première mise posée, les intéressés ont ledroit de surenchérir.

Perkins prononça un regard provoquant sur ceuxqui venaient de l’humilier cruellement et de le siffler en quelquesorte, lui, l’auteur d’une grande œuvre ! Il dit touthaut :

– Je parie cent louis sur table que niSamuel Brand, ni Milk et Blunt, ni Powels ne laissent allerdésormais au-dessous de vingt mille guinées !

– Non-sens ! stupidité !orgueil ! gronda-t-on dans les groupes.

– Je parie deux cents louis pour quarantemille ! s’écria Perkins.

– Un million ! allons donc !… Àmoins que ce ne soit pour la montrer au prix d’un schelling, commetoutes les mécaniques qui ne marchent pas !

– Est-ce bon pour diriger lesballons ? demanda M. Milk en haussant les épaules.

– Cinq mille cent guinées, répétal’auctionneur.

– Cinq mille deux cents, dit untaureau qui voulait dépecer et vendre au poids.

– Trois cents, répondit le capitaine.

– C’est un jeu joué… commença SamuelBrand.

Mais il fut interrompu par la voix vibrante etcalme de Percy Balcomb, qui prononça distinctement :

– Dix mille guinées !

Il y eut un mouvement très-vif dans la foule.Les gros bonnets se regardèrent.

– Ce n’était pas la peine de fairedescendre la mise à prix, murmurèrent les naïfs.

– Onze mille ! jeta Powels.

Et il ajouta entre haut et bas :

– Pour faire pièce à Black et Storm quisont quelque part là-dessous.

– Ah ! ah ! tu la veux,toi ! grommela Blunt.

Il toucha le bras de Milk, qui fit un signed’assentiment et posa :

– Douze mille !

– Quinze mille ! couvritorgueilleusement Samüel Brand.

– Vingt mille ! dit Balcomb…

– Mes cent louis seraient gagnés !s’écria Perkins radieux : deux cents à quarante mille, deuxcents contre cent !

Il y eut un silence autour de la table. Lesyeux s’allumaient et les fronts prenaient des rides. Le commissaireimpassible chanta :

– À vingt mille livres la machinePerkins !

Il avançait la main vers la bougie, quand lecapitaine reprit :

– Vingt mille cent livres !

– Vingt mille deux cents, pardieu !dit une voix cassée derrière lui.

Ceux qui étaient très-grands purent voir unepâle et grimaçante figure à la hauteur de l’épaule du capitaine. Legentleman Ned était là.

– Dieu me damne ! gronda Powell, cesinge habillé doit être un agent de Walter… Vingt et unmille !

– Vingt-deux ! chargea aussitôtMilk.

– Vingt-cinq ! fit Brand.

– Trente mille ! laissa tomberBalcomb, qui ôta ses gant et se mit à son aise.

– Allons ! gentlemen ! criaPerkins en riant, deux cents contre dix pour quarante.

– Trente mille guinées la machinePerkins ! psalmodia l’auctionneur.

– Si Block et Storm établissent unremorqueur, dit Blunt, ils auront toute la place deLondres !

– Trente mille cinq cents ! grinçaMilk.

– Quarante mille ! ripostaPowels.

– Cinquante mille ! hurla SamuelBrand, dont le poing fermé frappa la table avec fureur.

– Soixante mille ! monta d’un seulcoup Percy Balcomb, froid comme une statue. Il y eut un longmurmure. Milk et Blunt baissèrent les yeux ; Samuel Brandessuya son front qui dégouttait de sueur.

Powels mit ses mains dans ses poches.

– Je suis trop riche pour faire depareilles folies, dit-il : acheter un million cinq cents millefrancs un bragas qu’il faudra démolir ou revendre mille livres,c’est idiot… Je donne ma démission !

Perkins avait croisé ses bras sur sa poitrineet posait en triomphateur.

On parlait de tous côtés tumultueusement.

– À soixante mille livres la machinePerkins ! proclama l’auctionneur.

Et comme personne ne répandait, ilajouta :

– Les bougies !

Une petite flamme brûla sur le bureau.

Un observateur doué d’un regard perçant eûtremarqué un frémissement léger aux tempes de Percy Balcomb ;mais, à dix pas, son visage était de marbre et l’expression de sestraits annonçait une imperturbable certitude.

Bien des yeux étaient fixés sur lui en cemoment.

– Une fois ! dit le commissairependant qui la seconde bougie prenait feu.

– Il faut qu’ils y tiennent bien pourmettre soixante, mille livres, dit Blunt.

– C’est peut-être leur dernier effort,fit observer Milk… Tâtons !… Soixante mille centlivres !

– Soixante mille deux cents livres !gronda Brand. Je vous suivrai au diable s’il le faut,vous !

– Quatre-vingt mille livres !prononça Percy Balcomb de la voix qu’il eût prise pour dire bonjourà un ami dans la rue.

– Bravo ! cria le gentleman Ned.Voilà un lord !

– Deux millions ! murmurait lafoule.

– Celui-là irait jusqu’à dixmillions ! Pensaient à l’unanimité les taureaux, les ours etles canards estropiés.

Il n’y avait que l’auctionneur qui entenditbattre le cœur de Balcomb.

Sur ses traits et, dans son regard, c’était uncalme absolu.

Milk, Blunt et Samuel Brand firent commeM. Powels, ils mirent leurs mains dans leurs poches.

– C’est autant de gagné pour lescréanciers, dit Blunt.

– S’il a de l’argent en poche, répliquaBrand, Black et Storm finiront à Bedlam !

– Quatre-vingt mille livres la machinePerkins ! prononça lentement le commissaire.

Et la première bougie brilla.

Les gros bonnets échangèrent bien, entre hautet bas, quelques malédictions sortant du meilleur de leur cœur,mais aucun n’osa surenchérir. Il y avait pour cela une raisoncapitale. Les dettes de la faillite Balcomb ne montaient pas à deuxmillions de francs : en conséquence, tout ceci pouvait n’êtrequ’une manœuvre destinée à pousser l’encan hors de ses limitesraisonnables. Un schelling de plus, Balcomb allait peut-êtres’arrêter et laisser, triomphant du succès de sa ruse, la machine àl’imprudent acquéreur. La vente publique est un jeu où il fautaussi deviner les cartes de son adversaire.

La première bougie s’éteignit et la secondebrûla.

L’auctionneur entendit plus libre larespiration de Percy Balcomb.

Ces figures inconnues mêlées à la fouleavaient peine à réprimer l’enthousiaste expression de leurjoie.

C’était une affaire jugée. La machine Perkins,quelle que fût sa valeur réelle, restait à son premierpropriétaire, au prix de deux millions de francs.

La troisième bougie s’alluma.

Un silence profond régnait maintenant dans lasalle, où tout le monde était immobile et silencieux.

– Trois fois ! dit l’auctionneur aumoment où la dernière bougie allait s’éteindre.

Et il ajouta comme c’était sondevoir :

– À quatre-vingt livres la machinePerkins !

Une voix faible, une voix de vieillard, rompitle silence et fit tressaillir l’assemblée entière, comme frémit levoyageur solitaire qui entend un bruit vague dans la nuit.

– À quatre-vingt mille cinq livres.

Était-ce un fou ?

Ce devait être un fou.

C’était un fou, car on le vit, avec une têteblême et des yeux ardens, qui glissait son corps maigre et touttremblant de fièvre entre Blunt et Samuel Brand. Il s’arrêta entrela table et l’estrade. Son regard se fixa sur Percy Balcomb.

Tout le sang de Percy Balcomb monta à sonvisage.

Ses yeux battirent, puis il devint pâle commeun mort.

Le vieillard, c’était un vieillard, lui fit unsigne de tête familier qu’il accompagna d’un sourire.

Ce sourire tranchait comme une lame.

Les taureaux, les ours et les canardsestropiés regardaient cela bouche béante. Les gros bonnetseux-mêmes étaient puissamment intrigués et sedemandaient :

– Pour qui fait celui-là ?

Balcomb lui rendit un grave salut.

Il avait changé deux fois de couleur, puis safigure avait repris son impassibilité de statue, mais il y avait àses tempes deux larges gouttes de sueur.

Chacun s’attendait à ce qu’il allait couvriren se jouant cette surenchère de cinq guinées, lui qui tout àl’heure faisait des bonds de dix mille louis. Il garda lesilence.

– Quatre-vingt mille cinq livres !dit l’auctionneur en s’adressant à lui seul, est-ce qu’il fautallumer, monsieur ?

– Balcomb s’inclina en signed’assentiment.

Un murmure semblable à celui que sa dernièreet vaillante surenchère avait excité quand il avait sauté desoixante mille à quatre-vingt mille courut dans la salle et duratant que brûlèrent les trois bougies.

– Votre, nom, gentleman, demanda,l’auctionneur au vieillard, comme le troisième feu allaits’éteindre.

Le Vieillard monta les degrés de l’estrade etsatisfit à la demande.

Le marteau d’ivoire retentit. La dernièrebougie fumait.

Tout vu, tout entendu, personne n’ayant ditmot, prononça solennellement l’auctionneur, la machine Perkins estadjugée, pour le prix de quatre-vingt mille cinq livres sterling, àGregory Temple ; esq., ancien intendant supérieur de la policede Londres.

La foule s’écoula, causant et riant. Une mainadroite s’appropria, en dehors de toute enchère, le binocle de sirArthur. Nous ne répondons ici que du gentleman Ned.

Quelques instants après, Percy-Balcombmarchait entouré de Perkins, d’Edmund Abercrombie et des marins dela Délivrance. Ils ressemblaient à un cortège funèbre.

Au lieu de répondre aux questions découragéesde ses amis, Balcomb s’arrêta tout à coup et dit :

– Messieurs, je pars pour Paris demain.Il me reste le quart d’un jour et une nuit entière. CapitaineAbercrombie, je vous donne mandat de faire remonter en rivière letrois-mâts l’Aigle, qui est à l’ancre sous Greenwich. Cenavire aura l’honneur de transporter à la côte de Guinée ceux quevous savez et la machine de notre ami Perkins. Il devra se mettreen charge au dock Saint-Sauveur aujourd’hui à dix heures du soir…Perkins, vous retiendrez la maîtresse-grue du dock pour toute lanuit… Messieurs, il faut que nous puissions saluer demain endoublant l’île Thanet la machine en marche pour sa destinationglorieuse ou que chacun de vous brise son épée et porte le deuil deses espoirs… Je vais jouer ma dernière partie, et je n’ai pasbesoin de vous : à demain !

XIII – In extremis.

Cela avait la forme d’un dé à jouer que l’onaurait creusé : c’était un trou, dans la pierre de taille, untrou, parfaitement cubique, dont les murailles lisses étaientpeintes au moyen d’une détrempe jaunâtre. Il y avait une fenêtre,fendue en large, comme une bouche sans lèvres, et protégée par unseul barreau de fer. Les Anglais écrivaient et parlaient déjàdepuis longtemps avec une fluidité prolixe la langue des réformesgénéreuses ; mais la pierre de Portland a son langage aussi,moins bavard, plus éloquent, et Newgate est encoredebout !

Les cachots du moyen-âge étaient hideuxautrement ; peut-être en somme l’étaient-ils davantage :nous n’en avons vu que les ruines. Newgate se porte bien et lasanté est toujours une beauté. Newgate est hideux entre toutes leschoses hideuses et la geôle de Mazas, croquemitaine de pierre quigrimace l’in-pace au milieu des sourires de notrecivilisation, est un palais de gaieté auprès de Newgate.

On pouvait respirer dans la cellule. Le nombrede pieds carrés nécessaires à la vie humaine était scientifiquementréservé ; le soupirail avait la mesure voulue pour quel’asphyxie ne se produisît point. C’était meublé d’une chaise enbois massif, attachée au mur par une chaîne, et d’un cadre enplanches recouvert d’un matelas de laine. Luxe plus grand encore,une chandelle brûlait à terre dans un lourd bougeoir de plomb.

Ce luxe coûtait cher. Dans la discussionparlementaire sur le régime des prisons, qui eut lieu quelquesannées plus tard, après l’avènement de Georges IV, on parla dechandelles qui se vendaient une guinée.

Les cachots du moyen âge étaient humides etnoirs : ils avaient d’étranges voûtes, des nervureseffrayantes, des carcans scellés dans le granit, comme on peut bienle voir au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ces souvenirs, quelleque soit l’exagération des peintres et des poëtes, sont terribles,lugubres et honteux. Le coffre de pierre que l’humanité anglaisereferme sur son captif ferait moins d’effet au théâtre ; c’estincomparablement moins pittoresque ; cela se rapproche mieuxde la paix du cercueil. Ici le sinistre n’a point defioriture ; c’est le laid sobre et l’horreur puritaine.

Il était aux environs de minuit. La bête fauveemprisonnée dans cette cage ne dormait pas. Aux lueurs vacillantesde la chandelle qui l’éclairait d’en bas, vous eussiez reconnu d’uncoup d’œil Richard Thompson, malgré sa maigreur et le mortelchangement qui s’était opéré dans sa physionomie. Il était assissur sa chaise, la tête et le cou nus. Il n’avait pour vêtemens queson pantalon et sa chemise. Ses mains croisées sur ses genouxétaient prises dans cette espèce particulière de menottes que lesAnglais appellent manicles. Ses jambes s’étendaient droitdevant lui ; sa tête pendait sur sa poitrine.

Ses joues creuses étaient si pâles,l’immobilité de son affaissement était si complète, qu’on l’auraitpu croire mort, s’il n’eût été difficile qu’un cadavre se tint danscette position sur un siège étroit.

Auprès de lui, un papier froissé traînait surla dalle.

L’horloge de l’église de Saint-James sonna. Leprisonnier rentra ses épaules comme un homme qui a froid, mais ilne se leva point pour prendre sa houppelande, jetée sur le pied dulit. Il ramassa ses deux genoux tout contre sa tête, et prit cettepose que les peintres donnent volontiers aux malheureux frappésd’idiotisme.

Il n’était pas idiot, cependant. Au bout d’uneminute ou deux, ses paupières baissées s’ent’rouvrirent ; sespauvres yeux agrandis et ardens regardèrent droit devant lui etrestèrent fixés sur la muraille.

La lumière frappait la muraille vivement. Il yavait sur l’enduit jaune une sorte de pochade, tracée naïvement etgrossièrement, au charbon, par une main novice. Cette pochade eûtarraché les larmes de vos yeux.

Elle représentait, Dieu sait comme, mais defaçon du moins à ce qu’on ne pût se méprendre, une femmeagenouillée auprès d’un petit enfant qui dormait. Au-dessous, il yavait deux noms écrits : Suzanne, Richard.

Un jour, un porte-clefs avait voulu effacercela en nettoyant la cellule. Thompson s’était traîné à genoux pourembrasser ses pieds. L’homme avait haussé les épaules ; iln’était pas méchant : la pochade resta sur la muraille.Thompson passait ses heures à la regarder.

Son imagination et son cœur, moins impuissantsque ses pauvres mains garrottées, donnaient à cette informeesquisse la couleur et la vie. Son rêve animait les lignestremblées du dessin, et bien des fois cette muraille froide luiavait souri par les yeux mouillés de sa femme et par les lèvresentr’ouvertes du petit enfant, qui balbutiait le nom de sonpère.

– Soixante-huit jours ! murmura-t-illes yeux fixés sur l’esquisse. Suzanne m’aimait bien !…Sait-elle que je vais mourir ?

Sa paupière retomba, tandis que ses lèvrespâles remuaient comme s’il eût murmuré une prière.

Nous l’avons vu beau et conservant je ne saisquoi des joyeuses insouciances de sa nature, le fils de lacomédienne, élevé sans doute dans une atmosphère de gaieté et deplaisirs ; nous l’avons vu, frappé déjà, mais gardant encore àses lèvres la saveur des baisers de son fils. Lady Frances ne luireprochait qu’une chose, à ce jeune homme brave et bon, safaiblesse.

Eh bien ! il y a des faiblesses qui nesont que la noble bonté. Richard n’était pas faible en face de lamort. Quand il pleurait, c’est que deux êtres chéris venaientvisiter sa solitude ; il fallait maintenant la pensée deSuzanne et du petit Richard pour amollir son cœur.

Il souffrait bien. Il souffrait trop, etn’avait pour appui aucun de ces mobiles au moyen desquels l’âmeexaltée brave la torture. Il n’avait à confesser ni foi politique,ni croyance religieuse. Il ne tombait pas sur un champ de bataille.C’était une mort obscure et triste qui montait, qui montait autourde sa jeunesse comme le niveau de la marée homicide qui va noyer lemalheureux dont les pieds sont pris dans le sable mouvant desgrèves.

Dieu lui avait enlevé une à une toutes sesjoies avant de le river à l’immobilité de cette lente agonie.

On l’avait aimé, il avait tenu dans ses brasl’idole de son cœur ; celle qu’il adorait lui avait donné unfils ; ils auraient pu compter les heures de cette félicitésitôt enfuie. Un mur était sorti de terre, un mur de deuil, leséparant de toutes ses joies et l’emprisonnant dans ledésespoir.

Il n’avait jamais revu Suzanne depuis letemps, et Suzanne ne lui avait pas écrit une seule fois.

Oh ! l’amour trouve moyen d’escalader lesmurailles d’une prison et de percer le chêne épais desportes ; il n’est point de cachot si sombre où ne puissepénétrer un rayon d’amour !

Une lettre, une ligne, le nom de Suzanne sousces trois mots ; je t’aime !

Mais rien ! Où était-elle ?Savait-elle ?

Il ne doutait pas de Suzanne. Il souffrait. Ilregardait parfois dans l’avenir l’enfant triste qui allaitgrandissant sous l’aile de sa mère.

Il les écoutait parler de celui qui n’étaitplus. L’enfant demandait l’histoire de son père.

Mais quelle histoire racontaient les larmes dela veuve ?

C’était ici la main de fer qui lui tordait lecœur. Quelle histoire !…

Il disait à Dieu : Le monde m’a condamné,que votre volonté soit faite ! mais pour elle, ah ! pourelle, faites tomber sur mon innocence le rayon de votrelumière ! Qu’elle n’ait pas cette douleur et cettehonte ; laissez l’honneur à son deuil !

Il disait encore : J’ai souffert troisparts. Rendez-leur en joie mes tortures. Ce sont mes héritiers,Seigneur, à moi qui n’ai point d’héritage ; que ma mort soitun patrimoine ! Je bénis votre main qui me frappe, si elleamasse pour eux les trésors de votre miséricorde !

Non, celui-là n’était pas faible. Qu’ilssoient bénis ceux qui n’ont point de haine ! Il doutait deJames Davy désormais, et il regardait M. Temple comme sonbourreau. Ni James Davy ni Gregory Temple n’eurent une malédictionde sa bouche.

Tout était fini. Les préliminaires del’instruction, envoyés de Paris par l’ancien intendant supérieur depolice, avaient cette terrible solidité propre à chacune de sesœuvres. La justice anglaise, lancée dans cette voie et impatiented’en finir avec une affaire qui avait jeté sur la police tant dedéfaveur et tant de ridicule, avait marché à grands pas. Comme ilarrive toujours, une fois que les mains liées du hardi malfaiteurne furent plus à craindre, les témoins surgirent de toutesparts.

Nous avons vu au Sharper’s, dans la chambre deJenny Paddock, la première répétition d’une comédie qui fut jouéequelques jours après à l’audience avec un merveilleux ensemble etavec un complet succès. Les dépositions échelonnées despoulets-vierges portèrent le dernier coup à RichardThompson, en achevant de convaincre le jury. Le verdict fut dèslors affirmatif sur toutes les questions, et la cour prononça lasentence de mort.

Le papier froissé qui gisait à terre aux piedsdu prisonnier était une copie à lui notifiée de l’arrêt des jugesde l’Échiquier qui rejetait son appel.

Quelques minutes après minuit, l’homme quiétait chargé de Thompson ouvrit la porte de sa cellule et entrad’un air bourru. C’était celui-là même qui avait épargné l’esquissesur la muraille. Il avait le visage écarlate et les yeuxtroublés.

À peine entré, ses paupières battirent et sesgros sourcils se froncèrent.

– Avez-vous quelque autre mauvaisenouvelle à m’annoncer, ami Clarke ? demanda Richard avecdouceur.

– On ne se couche donc pasaujourd’hui ? balbutia l’homme qui avait la langue épaissie.Le diable soit de moi ! je perdrai ma place pour masensibilité !

– Je me coucherai si vous l’ordonnez,Clarke, répliqua le prisonnier, mais je n’ai pas sommeil.

– Sommeil ! répéta Clarke qui tournabrusquement sur ses jambes chancelantes.

Son regard tomba sur l’esquisse, et un jurontomba dans sa gorge, tandis qu’il détournait les yeux.

– Que je sois pendu moi-même si je nerêve pas de toute cette histoire-là ! dit-il entre haut etbas.

Puis il ajouta d’une voix rauque :

– J’ai bu pour me mettre en cœur,monsieur Thompson. Voulez-vous boire, vous aussi ?… çaremonte !

À ce moment on entendit le bruit d’un mailletde charpentier qui frappait à coups redoublés sur le bois.

La tête du prisonnier se redressa, et l’onaurait pu lire un sentiment d’angoisse dans son regard. Ses yeuxquêtèrent autour de lui comme s’il eut instinctivement cherché uneissue pour fuir.

– Voulez-vous boire ? répéta Clarkequi détourna de lui sa vue.

– Pourquoi boire ? prononça Thompsondont la voix s’étrangla dans son gosier.

L’homme ne répondit pas. Le maillet allait surle bois, éveillant dans les grands corridors de la prison un échoretentissait et sinistre.

– Suzanne ! ma pauvre Suzanne !murmura Thompson qui joignit les mains.

– Oui ! oui ! grommela Clarkeen portant sa manche à ses yeux mouillés : et le petit enfant,n’est-ce pas ?… Pardieu, oui !… Que l’enfer mebrûle !… Il ne fallait pas tuer la comédienne,garçon !…

– Sur l’espoir de mon salut, je suisinnocent ! s’écria Richard.

– Pardieu, oui ! ça m’est-bien égal,garçon… C’est l’idée de ce qui est là sur le mur, voyez-vous bien…Il y a chez nous la femme et le petit aussi… Ah ! j’aibu ; voulez-vous boire ?

Il ouvrit sa veste et montra une bouteille. Unde ceux qui dressaient l’échafaud au dehors se mit à chanter.Clarke déposa la bouteille à terre et ferma les deux poings.

Puis, comme il vit que Thompson frissonnait,il alla prendre la houppelande sur le pied du lit et lui en couvritles épaules.

– Ce n’est pas de peur ! dit lejeune prisonnier qui essaya de sourire.

– C’est Lewis qui chante comme cela,gronda Clarke, je me charge de le retrouver… Buvez un coup,garçon.

– C’était de froid, vous voyez bien, ditThompson qui avait repris son calme. Je vous remercie, mon ami,mais je n’ai pas besoin de boire… C’est pour demain, n’est-cepas ?

Clarke saisit la bouteille et en fourra legoulot dans sa bouche.

– À quatre heures du matin, répondit-il…J’ai raconté à la femme la chose qui est là sur le mur… elle a ditque si vous vouliez n’importe quoi à manger ou à boire…

– Ne m’enverra-t-on pas un prêtre, monami ? interrompit le prisonnier.

– Je savais bien que j’oubliais quelquechose !… c’est ce Lewis et sa misérable chanson… Le ministreest en bas avec sa Bible…

– Je vous prie de lui annoncer que jesuis prêt.

Clarke fit un pas vers la porte, puis ils’arrêta et revint.

– La femme a dit que si vous aviezquelque chose à envoyer…, murmura-t-il, vous savez… pour ceux quisont là sur le mur… elle ira où vous voudrez.

– Je vous remercie, mon ami, répliquaThompson, qui avait des larmes plein la voix. J’ai un médaillonpendu à mon cou. Si vous voulez me rendre un grand service, vousôterez les cheveux qui sont dedans, et vous les mettrez sur moncœur, quand on va m’ensevelir… Vous couperez un peu de mes proprescheveux, que vous renfermerez dans le médaillon, et je vous diraidemain matin à qui l’envoyer, mon bon ami Clarke.

Le porte-clefs arracha sa main que Thompsontenait et se précipita hors de la cellule.

Thompson resta seul. Les coups de maillet nele faisaient plus tressaillir. Il entr’ouvrit sa chemise et prit lemédaillon qui pendait à son cou. Il le regarda longuement et lepressa contre ses lèvres en murmurant :

– Adieu, ma Suzanne chérie ! adieu,mon petit Richard bien-aimé !…

Puis il demeura immobile et recueilli enlui-même. Au bout de quelques minutes, la voix de Clarke se fitentendre de nouveau dans le corridor.

– Révérend, disait-il, c’est notre métierde prendre des précautions. Le doyen avait dit qu’il viendraitlui-même… Du moment que vous avez la lettre, signée de lui, commequoi vous le remplacez, tout est bien…

À une question, faite sans doute par lerévérend, il répondit :

– Vous savez, ils sont tous innocents…,mais celui-là, moi, je n’en ai jamais vu de pareil, depuis quinzeans que je mange le pain du roi… La comédienne a été étranglée,voilà, le sûr !… Après ça, dans quelque temps d’ici, un coquinnous dira peut-être, en montant sur les planches, là-bas, avec vousou un autre derrière lui : C’est moi qui avais étranglé lacomédienne… Chez nous, ça n’est pas si rare que les vaches à troiscornes… Entrez, et, pour sortir, frappez solidement à la porte endemandant Joseph Clarke.

La porte s’ouvrit, puis se referma à doubletour. Thompson avait devant lui un ministre de la communionanglicane dont le visage était à découvert et qui portait à la mainune Bible volumineuse.

Thompson le regardait et cherchait dans sessouvenirs à quel visage connu cette figure inconnue, austère etdouce à la fois sous ses cheveux noirs, ressemblait.

Il se leva pour saluer.

Le ministre anglican déposa sa Bible sur lelit et ôta son grand chapeau du même coup que ses cheveux noirs,laissant voir de gracieuses boucles blondes sous lesquellessouriait le jeune et hardi visage de James Davy.

Thompson recula stupéfait. Un cri vouluts’échapper de sa poitrine, mais la main du révérend était déjà sursa bouche.

– Mieux vaut tard que jamais, Thompson,dit-il tout bas.

– Quelque chose me disait que vousviendriez, James, murmura Thompson les larmes aux yeux.

– Je me perds dans tous mes noms,Richard, répondit le révérend en souriant ; appelez-moi Henri,qui est mon vrai nom, Henri de Belcamp ; mes amis meconnaissent ainsi désormais.

– Désormais !…, répéta Thompson. Jen’ai pas à vous apprendre ce que ce mot signifie pour moimaintenant.

– Il signifie l’avenir, Richard, lajeunesse, le bonheur… Pensez-vous que je sois venu ici pour vouspréparer à mourir ?…

– Comment avez-vous fait ?… demandale condamné.

Car la joie fait de ces puérilesquestions.

– J’avais promis à Suzanne de voussauver, Richard.

Cette fois, ce ne fut pas le dernier mot queThompson répéta. L’idée de salut elle-même disparut devant lapensée de Suzanne.

– Suzanne ! s’écria-t-il ;oh ! parlez-moi de Suzanne ! parlez-moi de mon petitRichard…

– Je vous parlerai de tout ce que vousvoudrez, Thompson ; mais en besogne, s’il vous plaît ! Jene vous ai pas apporté les ailes d’Icare… et Icare n’aurait pupasser par cette abominable fente qu’ils nomment une fenêtre… Vousavez un pantalon noir c’est déjà quelque chose ; jetez basvotre houppelande, et faisons vite, car un autre visiteur va venir,et celui-là, c’est moi seul qui dois le recevoir !

Le comte Henri agissait tout en parlant. Sonmouchoir fut suspendu vivement au-devant du trou de la serrure,pour arrêter les regards indiscrets, la houppelande vola sur le litet la grande Bible fut ouverte.

La grande Bible était le contenu principal decette précieuse valise que le comte Henri de Belcamp avait apportéede Versailles.

C’était une boîte de toilette, de toilettethéâtrale.

Et nous savons si le comte Henri était unhabile transformateur de physionomies. En un clin d’œil Thompson,moitié bon gré, moitié malgré, fut peint depuis le menton jusqu’àla racine des cheveux : un véritable tableau de maître quireproduisait à s’y méprendre la figure même du révérend JamesDavy.

– M’expliquerez-vous ?…commença-t-il.

– Évidemment, interrompit Henri. D’abord,Suzanne n’a qu’une maladie, c’est sa tristesse. Elle vous aimetoujours de tout son cher petit cœur…

– Oh ! merci, merci !… murmuraThompson.

– Il n’y a pas de quoi… En second lieu,le petit Richard est un amour qui a deux mères : Suzanne etSarah… C’est le plus heureux et le plus bel enfant du monde… Sivous pleurez, mort-diable ! vous allez gâter ma peinture… Ilne faut pas croire, pauvre ami, que j’accomplisse un acted’héroïsme c’est purement et simplement mon devoir que je fais, etje reste encore votre débiteur pour tout ce que vous avez souffert…Je pense être en mesure un jour d’acquitter cette autre dette.

– Généreux ami ! s’écria Richard, nevous souvenez-vous plus de tout ce que vous avez fait pourmoi ?

– Tenez-vous bien, que je pose laperruque ! À vous, comme à beaucoup d’autres, j’ai prêté peu,j’ai emprunté davantage ; ce n’est pas l’heure de régler noscomptes… Le très-honorable Peter Trump, doyen du clergé deSaint-James, n’aurait pas su vous ajuster comme cela, non !…Mais M. Temple nous en a appris bien d’autres !…

– Figurez-vous, continua-t-il en riant,que ce bon doyen, Peter Trump, est retenu prisonnier en ce momentpar quatre belles dames, dont deux comtesses, ma foi ! qui nesavent pas si bien faire !… L’an prochain, si vous voulez,vous serez le lion de la saison, après une pareille évasion.

– Je vais donc m’évader ?… ditRichard qui se laissait tourner et retourner comme un enfant.

– Commencez-vous à vous en douter,Thompson ?… Sur une parole ! si je n’étais parfaitementsûr que dans un quart d’heure vous aurez la clef des champs, cebruit qu’on fait là-bas m’empêcherait bien de rire.

Il s’arrêta un instant pour écouter lescharpentiers qui cognaient de tout leur cœur.

– Il y a loin d’ici la liberté !soupira Thompson.

– Deux cents pas et cinq minutesd’effronterie, ami… Je suis bien entré, pourquoi ne sortiriez-vouspas ? Donnez vos bras, je vous prie, que je vous passe madouillette… et faites bien attention à ceci le révérend parle toutbas, il a une extinction de voix.

– C’est donc cela que je ne vousentendais pas dans le corridor !…

– Précisément. J’ai pris mes précautions,parce que je ne pouvais changer votre voix comme votre visage… Leremplaçant du doyen Peter Trump doit marcher d’un pas tranquille etdiscret, sans affectation… Essayez, je vous prie… Plus de dignité…j’allais dire plus de vanité… vous venez de faire un grand acte etvotre nom sera demain dans le Times… Au chapeaumaintenant… Si l’on vous interrogeait par hasard, vous êtes JohnGravesend, adjoint au vicaire de Saint-James… Répétez le nom.

– John Gravesend.

– Plus bas… chuchotez-moi cela aveceffort… avez-vous oublié l’extinction de voix ?

– John Gravesend, répéta pour la secondefois Richard, adjoint au vicaire de Saint-James.

– Parfait… Vous allez tout uniment suivreClarke, votre Bible sous le bras… S’il ne dit rien, vous ne direzrien…, s’il vous interroge, vous répondrez du fond de votre gorgemalade : « Ah ! le malheureux garçon !…ah ! le pauvre jeune homme…

– Mais vous ? demanda Thompson.

– Ne vous inquiétez pas de moi… Quand jedevrais passer au travers les murailles, il faut que dans quelquesheures je sois sur la route de Paris : c’est promis… Êtes-vousprêt ?

– Je suis prêt à braver mille morts pourrevoir ma femme et mon enfant, répondit Richard.

– Vous ne bravez rien du tout… faitesseulement provision de sang froid et ne vous pressez pas…Maintenant, souvenez-vous bien de ceci : en arrivant sous lavoûte, vous direz aux guichetiers : « Mes amis, priezpour le pauvre malheureux qui va mourir… » vous tournerez àdroite, comme pour remonter à Saint-James, et vous irez doucementjusqu’au delà de l’église. Là, vous prendrez la première alléevenue, et vous descendrez vers Smith-Fiels aussi vite que vosjambes pourront vous porter. Vous gagnerez la Tamise, vous passerezle pont, d’où vous jetterez la douillette dans la rivière. Il vousrestera la redingote, et la casquette écossaise qui est dans lapoche droite… Vous flânerez dans Bermondsey jusqu’à quatre heuresdu matin, et, à ce moment, vous entrerez dans le cabaret del’Épée-de-Nelson, au coin du dock Saint-Laurent. J’y serai… Est-cebien entendu ?

– C’est bien entendu, mais laissez-moivous demander…

– Vous savez tout ce qu’il vous fautsavoir, et je n’ai pas de temps à perdre… Voilà votre Bible.

Il poussa vers la porte Thompson, qui étaitadmirablement déguisé.

– Y sommes-nous ?interrogea-t-il.

– Marchons ! dit Richard qui pritson courage à deux mains.

Henri donna trois grands coups de poing dansla porte en criant d’une voix étranglée :

– Clarke ! Joseph Clarke !

Presque aussitôt après, on put entendre un pasdans le corridor.

Henri recula vivement, s’assit sur la chaiserapprochée du lit, et appuya sa tête sur la couverture. Il s’étaitd’avance enveloppé dans la houppelande de Richard. On ne voyait quele derrière de sa tête nue, et nous savons que le prisonnier avaitaussi les cheveux blonds.

La porte s’ouvrait en ce moment. Clarke avaitcontinué de se remonter le cœur il était aux trois quarts ivre.

– Eh bien ! révérend, dit-il àRichard qui se présentait pour sortir.

– Ah ! le malheureux garçon !…chuchota Thompson du fond de la gorge.

– Oui, oui… pour sûr ! Et avez-vousvu ce qu’il y avait sur la muraille ?

Ils s’engageaient ensemble dans le corridor.Henri put encore entendre cependant Richard quirépondait :

– Ah ! le pauvre jeunehomme !

Et Clarke qui reprenait d’un tondoctoral :

– Quand on a le mauvais rhume comme cela,révérend, il faut faire chauffer un quart de pinte de gin avec dela cannelle, du poivre, du piment…

Il y avait sans doute encore autre chose danscette potion contre le mauvais rhume, mais la voix du porte-clefsse perdit au lointain.

La porte était refermée. Henri consulta samontre, qui marquait minuit et demi. La toilette de Thompsonn’avait pas duré dix minutes. Il s’étendit commodément sur le litet ferma les yeux au bruit des maillets qui chevillaientl’échafaud.

XIV – Le maître et l’élève

Ce n’était peut-être pas pour dormir que lecomte Henri de Belcamp avait fermé les yeux, mais il avait dans leventre, comme dirait un sportman, une traite de cinquante lieues àcheval, et deux nuits sans sommeil pesaient sur ses paupières. Ils’assoupit, volontairement ou non, bercé par le marteau descharpentiers mortuaires. Les gens qui ont beaucoup risqué en leurvie, les coureurs d’aventures du nouveau monde, les héros de cessolitaires épopées où le chercheur d’or et le sauvage prolongentleur bataille implacable dans l’arène sans borne des forêts viergesou des prairies, nos soldats d’Europe eux-mêmes quand ils ont faitlongtemps la guerre de partisans, tous ceux-là savent dormir d’unœil et reposer comme l’oiseau sur la branche. Le comte Henri étaitun soldat, un coureur d’aventures, un sauvage, un homme dontl’existence, remise incessamment sur le tapis comme un va-tout, sejouait d’heure en heure.

Celui-là pouvait fermer les yeux aux bords duprécipice, car il avait parfaite possession de lui-même.

Il y avait en lui un instinct qui restaitéveillé pour faire sentinelle.

Dormir, pour lui, ce n’était pas complètementperdre connaissance, c’était donner une courte trêve à l’effort etaux calculs.

Cette nuit, en dormant, il attendait.

Il était sur le grabat, le visage tourné versla muraille. La lumière, toujours posée au ras du carreau, dans sonbas chandelier de plomb, éclairait son dos enveloppé dans lahouppelande, et quelques boucles éparses de ses cheveux blonds. Ilne venait à son profil perdu que les lueurs tombant du plafond oureflétées par la muraille terne.

Au bout d’une demi-heure environ, un bruitindistinct se fit dans le corridor. Cela ressemblait à des pasqu’on eût maladroitement essayé d’étouffer. Henri ne bougeapas ; des voix chuchotèrent de l’autre côté de la porte.

– Je risque gros, murmurait Clarke, dontla langue épaissie articulait difficilement, vous devez savoir ça,vous qui avez été dans la chose… Et comment le pauvre jeune hommea-t-il pu vous faire dire ceci ou cela, puisqu’on n’a jamais laissépasser un mot de sa main au guichet ?…

– J’y suis bien passé, moi, au guichet,répliqua une autre voix.

– Et ça a dû vous coûter bon, j’enréponds !… Moi, je me suis mis un peu en train, parce que lecœur me manquait de voir le pauvre diable cette nuit… C’est douxcomme un agneau, n’est-ce pas ?… Et puis il a barbouillé unediable de chose sur sa muraille…

– Quelle chose ?

– Une femme qu’il a faite avec un bout decharbon… et un petit enfant…

Henri fit un mouvement sur le grabat. Sa têtese souleva à demi. Son regard interrogea la muraille. Il vitl’esquisse, sourit, consulta de nouveau sa montre, et remit sa têtesur l’oreiller.

– Ami Clarke, dit la voix de l’étranger,une voix de vieillard cassée et faible, tu sais que j’ai encore lebras long, malgré tout… Je ne serai pas plus d’une demi-heure avecle jeune homme, et tu gagneras du coup vingt guinées.

– Ma femme a grand besoin d’une manteneuve…, grommela Clarke.

– Vingt guinées sans rien risquer… Il estune heure ; on ne viendra pas avant trois heures du matin pourla toilette…

– Quatre heures, c’est annoncé… et lesconstables avec le shérif dix minutes auparavant.

– Nous avons donc quatre fois le tempsqu’il faut.

La clef heurta la serrure, comme si une mainmal assurée eu cherchait le trou.

– Eh bien ! dit Clarke, ce n’est paspour les vingt guinées, Dieu me punisse si je mens !… c’estparce que j’ai le cœur à l’envers cette nuit, et que je vois dansertout autour de moi la pauvre chose qui est sur la muraille… Si onme prenait comme cela ma femme et mon petit enfant !…

Le pêne glissa dans sa gâche ensifflant ; le verrou à roue ronfla ; un petit son d’orchanta.

– Pour sortir, dit encore Clarke, frappezsolidement en dedans et appelez-moi par mon nom. Diabled’enfer ! je crois que la tête me tourne !

La porte s’ouvrit, puis se referma sur GregoryTemple.

L’ancien intendant de police resta un instantprès au seuil. La lumière, qui le frappait d’en bas, creusaitprofondément les rides de son visage et mettait des ombres sur sesyeux, qui néanmoins avaient de vagues lueurs. Il portait le costumedes gardiens de Newgate, car il s’était évidemment introduit icipar quelque moyen de comédie rajeuni à force d’argent.

Les moyens de comédie traités ainsiréussissent toujours. On peut en inventer de nouveaux, mais lesvieux sont bons.

Le collet de la veste lui montait jusqu’àmi-joues, et les têtes d’un trousseau de clefs sortaient de sapoche. Il avait un bonnet écossais qui descendait jusqu’à sessourcils.

Son regard inquiet et d’une vivacité fiévreusefit le tour de la boîte de pierre. Il frissonna légèrement. Quandses yeux rencontrèrent le grossier croquis de la muraille, il lesdétourna.

– Richard ! murmura-t-il.

Une respiration calme et forte venait dulit.

– Est-ce du courage ? pensa touthaut le vieillard ; est-ce la brutalité de l’homme quis’abandonne ?… L’âme est-elle morte avant le corps chez ceuxqui n’espèrent plus ?…

– Moi, continua-t-il en frissonnant denouveau et plus fort, ces bruits de maillet m’empêcheraient dedormir.

Il appela pour la seconde fois :

– Richard !

Et, comme on ne répondait point encore, ils’approcha du grabat en répétant avec impatience :

– Richard !… RichardThompson !

– Je ne suis pas sourd, gronda ledormeur. Je vous entends bien !

M. Temple n’avait assurément aucunsoupçon de ce qui s’était passé. Si par impossible il avait eu unsoupçon, ces paroles l’auraient fait évanouir, car c’étaitidentiquement le ton, l’accent et la voix du pauvre Richard. Henriavait infuse la science d’imitation qui complète les grandscomédiens.

– Ne me reconnaissez-vous pas, Thompsondemanda Gregory dont l’accent trahissait une fiévreuseagitation.

– Si fait, répondit-on rudement, vousêtes la corde qui va me pendre.

– Je suis le père de votre femme,Richard ! J’ai été trompé ; je viens réparer mafaute.

– Si vous vous repentez, soyez pardonné,dit le prétendu Thompson. Je viens de parler au prêtre, et je veuxmourir en chrétien mais je veux mourir en homme aussi… Vousapportez des souvenirs qui me briseraient : sortez !

– Mais c’est la liberté que je vousapporte, mon fils, mon pauvre enfant ! s’écria le vieillardqui lui saisit le bras. Je sais que je vous ai fait bien dumal ; je ne vous demande ni tendresse ni reconnaissance… Maisécoutez-moi, au nom de votre femme et de votre fils !

La tête de Richard s’incrusta dans l’oreillerdur.

– Je vous écoute, dit-il d’un tonmorne.

– Ce n’était pas du courage !murmura M. Temple avec un amer sourire ; c’étaitl’affaissement de l’agonie !

Il se leva et fit quelques pas dans lachambre. Sa main pressa son front à plusieurs reprises.

– Richard, s’écria-t-il tout à coupviolemment, tu es mon fils, je veux que tu sois mon fils ! Jemourrai fou, entends-tu, et il faut que tu me venges !

Il s’arrêta devant le lit. Le prisonnierrestait immobile et silencieux.

– Il faut que tu te vengestoi-même ! reprit le vieillard, les deux mains appuyées contrele maigre matelas. Il faut que tu venges les pleurs de ta femme…oh ! ma tête est lucide en ce moment… je vois clair comme àvingt ans… Je te dirai tout à l’heure comment tu t’échapperasd’ici… auparavant, il faut que je t’explique ton devoir… car, si jereste prisonnier à ta place, mon fils, tu agiras à lamienne !

Le prétendu Thompson respira bruyamment. C’estparfois l’essor de la poitrine oppressée qui veut se dégager, maiscela exprime aussi l’incrédulité dédaigneuse et découragée.

M. Temple se laissa tomber sur la chaise.Ses deux mains se crispèrent sur son front qui dégouttait desueur.

– Soyez certain, Thompson, reprit-il enchangeant de ton, que je vais vous dire des choses exactes,précises, authentiques. Ma fièvre peut me tuer pendant que je vousparle, mais j’ai toute ma raison…, je le jure !… Cet homme esten fuite, cet homme se croit sauvé… celui qui a fait de notre vie àtous un enfer… celui qui a changé ma Suzanne joyeuse en une pâlestatue… celui qui a brouillé ma cervelle et qui cloue en ce momentles ais de votre échafaud.

– James Davy… murmura le prisonnier.

– Ah ! s’écria Gregory Temple quijoignit ses mains frémissantes, vous m’écoutez enfin ! Dieusera plus fort que le démon !… Oui, James Davy ! etqu’importent ses autres noms, à l’heure qu’il est !… JamesDavy, le triple, le décuple assassin… James Davy est à Londres… Iltriomphe sans doute… mais il est perdu !… Sa fuite le tue, sivous êtes encore un homme et que vous puissiez accomplir mesinstructions… Richard, Richard, pour vous sauver je risquepeut-être plus que ma vie ! Sur Dieu ! dites-moi que vousm’obéirez, car il y a du feu sous mon crâne, et une voix me cried’aller à ma destinée !

– Vous ne m’avez encore rien commandé,prononça froidement Thompson, qui s’agita sur son lit avecnonchalance. Je n’ai en vous que la confiance résultant de ce faitqu’il n’est plus au pouvoir d’un homme de me nuire. Expliquez-voussi vous voulez que je vous comprenne.

La poitrine de l’ancien intendant de policerendit un gémissement.

– Cela devait être ainsi !murmura-t-il ; c’est un malheureux enfant !… Pourquoil’idée de ma fille grandit-elle en moi depuis que je songe àmourir !

Ses cheveux gris s’ébouriffaient sur son fronthâve et ses yeux avaient les sinistres lueurs de l’égarement.

– Je vais m’expliquer, Richard,poursuivit-il cependant d’un ton soumis. Je conçois vos défiances,mais songez que je pouvais vous laisser ici. Et à quoi me serviraitde vous tromper, pauvre enfant ? La corde est autour de votrecou. La perte de cet homme, songez-y bien, me vengera non-seulementde lui, mais de tous les misérables qui m’ont humilié. Je lesabhorre désormais plus que lui-même. Mac-Allan, mon successeur… lelord chef-justice… et le régent ! Le régent, qui m’avait ditune fois, comme un sultan des Mille et une nuits :« Demande-moi tout ce que tu voudras… » le régent,débiteur ingrat, obligé insolvable, qui s’est ri de moi devant tousses valets en habit de cour et qui a dit : « Je dois eneffet une chose à ce vieil homme… un logement à Bedlam !

Il grinçait des dents et ses cheveux remuaientsur son crâne.

– Oh ! oh ! s’écria-t-il d’unevoix qui était comme un rauquement sourd, je veux prendre la têtetranchée de cet homme par les cheveux et leur en fouetter à tous levisage. Les nobles brutes ! les souveraines caricatures !Il me faut sur leurs joues de pleines poignées de boue et desang !… Savez-vous ce que j’étais, jeune homme, avant que cedémon ne m’eût pris mon sang-froid, mon intelligence et mamémoire ?… J’étais Gregory Temple, et combien de princes dusang ont tremblé devant moi !… Je savais tout, je voyaistout !… Le roi, s’il y avait eu un roi, n’aurait pas osé meparler comme à ses ministres… Savoir tout ! comprenez-vous lechiffre prodigieux de cette force !… Savoir tout, dans unmonde où chacun, fût-ce le maître, a quelque chose à cacher !…J’avais cette puissance… et je suis tombé si bas que les voleurs deSaint-Gilles me regardent en riant, quand ils me rencontrent dansla rue !

– Et vous avez beaucoup de haine ?dit le prisonnier avec un calme qui fit bondir le vieillard sur sonsiège.

– Oui râla-t-il en un cri étranglé par sarage folle. Assez de haine pour le jeter en proie au bourreau,enfant triste et faible que la peur a déjà changé encadavre !…

– Mais, non, non ! interrompit-il enportant ses deux poings à sa bouche ; ne m’écoute pas… Tu asraison : je ne me suis pas encore expliqué…, ce que tu as àfaire est si facile ! N’aimes-tu donc pas un peu le père de tafemme, Richard ?

À cette question qui arrivait si étrangement,le prisonnier répondit par ce mot évasif.

– Autrefois…

– C’est juste ! c’est juste !murmura M. Temple avec une soudaine émotion ; tu asbeaucoup souffert… souffert longtemps… Si je pouvais te bienconvaincre qu’il est la cause, la seule cause de tout cela…

– Dites-moi ce qu’il faut que je fasse,interrompit Thompson d’un accent plus vivant.

– Bien, ami ! Tu as raison encore,c’est là le principal… qu’il soit condamné là-bas par contumace etcela me suffit… Que m’importe sa mort si je puis pendre son cadavreen effigie à la porte du palais du régent et crier dans les millevoix de la presse à tous mes insulteurs : Honte !honte ! honte… Eh bien ! j’ai à Paris des trésors depreuves… et la dernière, celle que je suis venu chercher, carj’avais deviné son existence à l’aide de calculs dont ils semoquent tous, la dernière est à Paris, enfouie à quelques piedssous terre, dans un lieu que je te désignerai.

– Désignez ! dit Thompson quisemblait pris d’intérêt et même d’impatience.

M. Temple le regarda, perdu qu’il étaitdans l’ombre du lit. Puis ses yeux se reportèrent vers le flambeau,comme s’il eût été tenté de le soulever pour mieux voir.

Mais sa pensée tournait au vent de sa passionet de sa folie.

– Vous savez ce que c’est qu’un alibi,Richard, reprit-il essayant d’établir une démonstration simple etconcise. Les juges de France se trouvent en face d’un alibi commeon n’en vit jamais. Supposez un triangle A, B, C. Deuxcrimes ont été commis contemporainement, l’un au point B, l’autreau point C. On accuse un homme des deux crimes, et cet homme prouveclair comme le jour qu’il n’a point quitté le point A… Vousn’ignorez pas non plus que tout mon système de détection reposaitsur une base géométrique, puisque j’arrivais à cette conclusion quetout malfaiteur essaye d’acculer son juge à l’absurde… Pour moi,qui suis l’inventeur même de l’instrument, tout ce travail neprésente pas l’ombre de mystère. La main d’un adepte est là :c’est signé en toutes lettres ! James Davy, en posant ceproblème, me crie : C’est moi qui suis l’assassin… mais lesmagistrats Français ne savent pas ; ils en sont toujours auxvieux axiômes et aux vieilles méthodes. La triple impossibilitédressée devant eux comme une palissade infranchissable les arrêteraéternellement, – à moins qu’on ne leur mette dans la main larecette de ce tour d’escamotage… James Davy est accusé à Paris sousle nom de comte Henri de Belcamp. Il y a là, à un moment donné,trois Henri de Belcamp : un au point A, qui était lui-même, unau point B, qui était Noll le boxeur, un au point C qui était Dickde Lochaber. C’est assez naïf, n’est-ce pas ? Eh bien !voici un papier qui vous donne la topographie exacte d’un champsitué à Paris, derrière Tivoli, où se trouve le cadavre de Noll,assassiné en revenant du point B, et le cadavre de Dick, assassinéen revenant du point C, la veille même du jour où James Davy futarrêté au point A… Vous remarquez que ce jour-là même, au théâtrede l’Opéra-Comique, dix témoins, mentionnés au même papier, ont vudu sang au poignet du comte Henri et au-devant de sa chemise…Prenez cette pièce et prenez aussi la clef de la chambre quej’occupais à Paris, rue Dauphine, numéro 19 ; je vous lesconfie.

La main du faux Richard Thompson dut ledémanger assurément ; mais il ne savait pas encore tout cequ’il lui fallait apprendre, et son bras resta immobile.

– M. Temple, dit-il, prononçantenfin le maître mot du rôle qu’il jouait, tout le long de monprocès, ici, les juges et les avocats ont parlé de vous comme d’unhomme ayant perdu la raison… Je ne puis affirmer que je l’aie cru,car je vous sais capable de prendre tous les déguisements, mais jene me défends pas d’avoir eu et de garder des doutes… J’ai unespoir de salut en dehors de vous… Quel moyen d’évasionm’offrez-vous ?

– Le plus simple et le plus dangereuxpour moi, répondit sans hésiter l’ancien détectif. Vous prenez meshabits, et je reste à votre place.

– La différence de nos âges…

– J’ai là tout ce qu’il faut pour voustransformer en vieillard.

– Et une fois transformé envieillard ?…

– Que Dieu ait pitié de nous, mongendre !… à votre âge et dans votre situation, je n’en auraispas demandé si long !

Une fois transformé en vieillard, vous sortezavec Clarke qui est ivre et qui vous conduit jusqu’au corridor del’Ouest, qui donne sur la cour de la Presse. Vous payez cinq livresà Clarke, et il vous remet entre les mains d’un de ses collèguesqui coûte plus cher : celui-là a déjà reçu quinze livres, vouslui en compterez quinze autres, et il vous mènera au guichet duNord, où vous êtes attendu pour payer trente livres et une poignéede main au vieux maître portier, qui est une ancienne connaissance.Une fois dans la rue, faut-il vous dire que vous poserez une jambedevant l’autre alternativement, afin de gagner au pied.

La main du prisonnier s’ouvrit pour prendre laclef et le papier.

Puis, tout en s’ébranlant pour se retourner,il dit :

C’est précisément tout cela, monsieur Temple,que j’avais besoin de savoir.

L’ancien détectif tressaillit à cette voix,qui lui parut toute changée.

Mais il n’eut pas le temps d’approfondir cedoute, ou plutôt la certitude lui vint comme un choc.

Le prisonnier, eu effet, se retourna toutsimplement, et mit en pleine lumière le visage serein, ferme,intrépide, du comte Henri de Belcamp.

Les traits du vieillard se décomposèrent, etil voulut parler ou crier, mais sa voix s’étrangla dans sa gorge.Henri le regardait, toujours étendu qu’il était, mais appuyémaintenant sur le coude et la tête penchée en dehors du lit.

Il fut évident durant une minute que la foliecherchait Gregory Temple. Ses yeux, qui tout à l’heure brûlaient,devinrent ternes et comme étonnés. Il recula comme de plusieurspas, et ne s’arrêta qu’à la muraille.

Puis un tremblement le prit par tout le corps,secouant ses jambes, ses bras et sa mâchoire, pendant que, du frontau menton, sa face se couvrait d’une livide pâleur.

Tout le temps que dura cette crise, le comteHenri le considéra en silence d’un air indifférent et froid.

Au bout d’une minute, un flux de sang revintaux joues du vieillard, dont l’œil, demi fermé, jeta une flammeaiguë. En même temps sa main droite, d’un geste convulsif, seplongea sous le revers de sa veste, et il fit un pas en avant.

Le jeune comte sourit et dit :

– Détail oublié : votre ancienneconnaissance le portier vous a pris vos pistolets de poche, et ilme faudra les redemander en passant, pour compléter monpersonnage.

– Misérable ! s’écria M. Templequi avait de l’écume aux lèvres. Pour sortir d’ici, tu passeras surmon cadavre !

– S’il le faut absolument, maître,repartit Henri dont le sourire disparut, je passerai sur votrecadavre.

– Et vous savez bien, ajouta-t-il avec unsérieux où il y avait à la fois une menace terrible et une étrangemansuétude, que, pour faire de vous un cadavre, moi je n’ai pasbesoin d’armes.

La paupière de Gregory Temple s’injecta desang. Il eut peur de mourir, écrasé par l’angoisse même de sonimpuissance. Et ce rêve lui vint, qui mit de la glace dans sesveines. Il se vit couché, faible, sur ce carreau. L’autre sepenchait au-dessus de lui, la main droite à son cou, la main gauchesous la nuque…

Et il eut cette sensation de l’étranglé quiappelle en vain le souffle…

Il fit un effort désespéré. Ses poumonsengloutirent l’air avidement, et il ouvrit la bouche pour pousserun de ces cris qui percent les murailles.

– Attendez que les charpentiers fassenttrêve, dit Henri, qui laissa retomber sa tête sur l’oreiller. On nevous entendrait pas.

Il se trouvait en effet que tous lestravailleurs de l’échafaud donnaient du maillet à la fois,produisant un assourdissant tapage.

Henri ajouta :

– J’ai sauvé Richard Tompson, le mari devotre fille, mais sa destinée est attachée à la mienne.

La prunelle du vieillard eut un éclair sauvagetandis qu’il râlait :

– Que ma fille soit veuve !

Il n’y eut point de surprise dans le regard dujeune comte ; ce fut plutôt une froide pitié.

– Qu’est-ce qu’un bandit ?pensa-t-il tout haut, voici un vétéran des armées de laloi !

Puis il ajouta lentement :

– Gregory Temple, j’ai compassion de ceuxà qui la folie a ôté le cœur. Ne vous indignez point de cemot ; il n’a pas ici la même signification que dans la bouchede vos insulteurs. Peut-être ai-je comme vous mon idée fixe, idoleà laquelle je sacrifierais tout ce que j’aime. Ce n’est pas moi quivous ai déclaré la guerre ; je vous ai prévenu que j’avais desarmes sûres et que la guerre vous serait mortelle. Je n’ai contrevous ni rancune ni haine ; j’aime ceux que vous devriez aimeret que vous êtes prêt sans cesse à engager sur le tapis vert commeun suprême enjeu, dans votre partie désespérée… Ne criez pas,Gregory Temple ; vous êtes faible, ici comme partout, contremoi… Il n’y a de l’autre côté de cette porte qu’un homme ivre quisans doute sommeille. Il faudra pour le réveiller, non pas votrevoix brisée, mais ma voix à moi, qui sonne comme l’appel d’un cor…Je vous l’ai dit : Je dois sortir d’ici, fût-ce en foulant auxpieds votre cadavre… Ne criez pas ; ma main est un redoutablebâillon, et, sur ma conscience ! si vous restez en paix, jen’ai ni le dessein ni le besoin de vous nuire.

Pendant qu’il parlait, Gregory Temple avaitbaissé les yeux. C’était, lui aussi, un homme indomptable. Il avaitconscience de sa faiblesse, mais il n’était pas vaincu, puisque sonennemi dédaignait l’emploi de la force. Qui à terme ne doit, dit laphilosophie des hommes d’argent, – et dans ces luttes prodigieusesqui agitent la poésie homérique, c’est souvent le terrassé quitue…

Gregory Temple employait à chercher une armele temps qu’on lui accordait. Il étudiait sournoisement l’étroitchamp de bataille ; il repliait son regard en lui-même, et lasueur qui coulait sur ses tempes plombées disait l’effort qu’ilfaisait pour comprimer les violences de sa fièvre.

C’était entre ces deux hommes un contrastevéritablement profond et complet, à part même la puissancevictorieuse de l’un et la faiblesse épuisée de l’autre. Dans cecombat sans armes, pareil à celui qui se livre entre le juge etl’accusé, l’ancien magistrat ressemblait au coupable, et l’autre,le proscrit, l’évadé de toutes les prisons, avait le calme etl’autorité de la loi sur son siége.

– M. Temple, reprit Henri après unecourte pause, il vous a été donné d’exercer sur ma vie uneinfluence considérable. Je n’irai pas jusqu’à dire que cetteinfluence a été bienfaisante, mais je me garderai d’affirmer dumoins qu’elle ait été malheureuse. Par vous, j’ai souffert beaucoupet longtemps, il est vrai ; mais la souffrance trempe l’âme,et il se peut qu’une part de ma force me vienne de vous…M. Temple, vous avez aimé d’amour madame la marquise deBelcamp, ma mère.

– Hélène Brown ! dit l’anciendétectif qui se redressa dans son dédain amer ; moi !

– Non pas Hélène Brown dans sa honte,monsieur, non pas cette fille belle comme une sainte que les hommeset les femmes de votre aristocratie ont souillée et perdue, non pascet ange déchu déjà et chancelant au bord de l’abîme qu’un soldatdes jours chevaleresques, le dernier gentilhomme, le marquis deBelcamp, mon père, couvrit du manteau sans tache de son honneur,non pas même cette femme entraînée par la passion victorieuse quirejeta loin d’elle la robe nuptiale et foula aux pieds son salut,dans un accès de ce vertige froid et terrible comme tout ce qui estde Londres, et qui se plongea volontairement, avec un cri d’exiléqui retrouve sa patrie, dans les ténèbres d’un gouffre sans fond,non pas l’Hélène Brown de la légende fangeuse… mais un modèle deséduction décente et de noble esprit, mais une femme qui parut etdisparut comme un charmant météore à votre horizon brumeux… unecréole, commencez-vous à deviner ?…, une enchanteresse…

– Vous mentez ! dit rudementl’intendant supérieur.

Un tic nerveux agitait son corps et seslèvres.

– Lady Caroline Dudley, continuapaisiblement Henri.

– Vous mentez ! répéta Gregory.

– La mère du bandit Tom Brown, acheva lejeune comte qui le couvrait de son regard impassible ; de TomBrown qui est mon frère et votre fils.

Une troisième fois M. Templerépéta : Vous mentez ! mais il s’affaissa sur sa chaiseet ses deux mains couvrirent son visage.

Pour la troisième fois aussi, depuis qu’ilétait dans la prison, le comte Henri consulta sa montre et semblacalculer les heures.

– J’ai le temps… dit-il en se parlant àlui-même.

Puis il reprit :

– M. Temple, le moment et le lieupeuvent sembler étrangement choisis pour l’explication longue etsolennelle qui va prendre place entre nous ; mais il se peutque nous soyons désormais des années avant de nous retrouver enface l’un de l’autre. Vous serez prisonnier, moi libre ; et,quand vous serez libre, la mission à laquelle j’ai dévoué monexistence aura mis entre nous l’Océan…

– Avant tout, s’écria l’ancien détectif,la preuve de ce que vous avancez !

– La preuve est dans votre conscience etdans votre haine, monsieur.

– Vous n’en avez pas d’autre ?

– Si fait… Vous avez porté, vous portezpeut-être encore pendu à votre cou, un médaillon contenant unegoutte de sang desséché, bizarre relique d’une nuit d’ivresse. Surl’or du médaillon, Caroline Dudley, avec l’aiguille qui avait piquésa veine, dessina un cœur et traça des lettres qui voulaientdire…

– Heart’s blood ! (sang demon cœur) prononça tout bas Gregory Temple ; – un H et unB.

– Un H et un B, répéta le comteHenri : Hélène Brown.

M. temple ouvrit sa chemise d’un gesteconvulsif. Il prit le médaillon, souvenir de tant d’années, et lebroya sous son talon en disant :

– Dans le doute on se lave !

Une étincelle alluma la prunelle d’Henri.

– Cela est d’un méchant cœur !murmura-t-il.

Ce fut tout. Il reprit avec son calmereconquis :

– Je vous préviens, monsieur, que je nefaisais fond ni sur votre cœur, ni sur votre mémoire. Je ne suispas ici en suppliant, mais en maître, et l’explication, dont jevous parlais tout à l’heure, n’est pas encore commencée.

– Êtes-vous eu mesure de me montrer ceTom Brown ? demanda Gregory dont le trouble semblait augmenterà mesure qu’il réfléchissait.

– À l’heure voulue, peut-être, répliquaHenri.

– Et cette Hélène Brown qu’on a ditemorte sortira-t-elle encore de terre ?

– Peut-être, s’il en est besoin.

Il y eut un silence que le comte Henri rompitle premier.

– Monsieur Temple, dit-il, vous étiezmourant au moment où Hélène Brown fut jugée, condamnée et envoyéeen Australie avec Tom votre fils. Elle avait toujours gardé sonsecret comme une ressource suprême. Elle comptait sur vous, mais, àl’instant fatal, votre maladie rendit son secret inutile. Vous êtesné pour frapper, non pour secourir : chacun son étoile !Je partis pour la Nouvelle-Galles-du-Sud libre, et libre jerevins : nous causerons tout à l’heure du double motif quim’entraînait si loin de l’Europe, où j’avais devant moi une viefacile et heureuse.

Quand je revins à Londres, j’avais accompli undevoir et mûri de grandes idées… Je ne vous défends pas de sourire,monsieur ; mais désormais je dois compter les instants, et jedésire n’être point interrompu. Je vous fus présenté par lordPayne, qui connaissait vos relations intimes avec le secrétaire del’amirauté. Je ne vous parlai que de l’amirauté.

Mais il est un fait remarquable. La police,entourée de tant de répugnances, inspire à ses adeptes undévouement extraordinaire. Je vous plus sous mon nom de James Davy,et je n’ai pas à vous rappeler toutes les petites ruses, toutes lesdélicates prévenances, toutes les habiles coquetteries dont vousm’entourâtes pour faire de moi un prosélyte. Je me laissai prierlongtemps après avoir été converti, car votre système séduisit lecôté romanesque de mon intelligence, et je ne tardai pas àcomprendre que je pouvais avancer ma tâche dans vos bureaux encoremieux qu’à l’amirauté. Vous m’avez pris pour un voleur et pour unassassin, monsieur Temple…

– Et vous étiez un conspirateur, n’est-cepas ? ricana le détectif… nous connaissons cette histoire-làsur le bout du doigt !

– Et, dans quelques mois, poursuivitHenri sans tenir compte de l’interruption, je serai le premierministre d’un empire puissant… et l’Europe bouleversée vous dira lamisère de votre entêtement avec le néant de votrescepticisme !

– Si cela était, s’écria Gregory enhaussant les épaules, viendriez-vous me raconter vossecrets !…

– Je ne vous ai pas encore dit un seul demes secrets, répliqua le jeune comte. Cela va venir. Il fut untemps où ma force était de savoir ce que vous ignoriez, parce quevous luttiez encore. Maintenant vous ne pouvez plus lutter ;vous êtes vaincu à un point que vous ne soupçonnez pas vous-même.Je vous éclaire d’un seul mot, tenez ! Votre impuissanced’aujourd’hui sera celle de demain. La chaine qui vous garrotteici, vous suivra au dehors. S’il ne tenait qu’à moi, vous seriezlibre, et je vous dirais : marchez, accusez, frappez ! Jevous ai cloué au sol, j’ai paralysé vos bras, j’ai condamné votrelangue au mutisme.

– Ouvrez donc cette porte, provoqua ledétectif, et nous verrons bien l’effet de vossorcelleries !

– Cette porte sera ouverte, monsieur,repartit sérieusement Henri, mais vous n’en savez pas encoreassez ; je veux l’épreuve plus large ; écoutez encore… Aubureau de Scotland-Yard, où j’étais attaché, je surpris une foisdeux lettres de la signora Bartolozzi, dont chacune était unetrahison. Je pense que vous êtes au fait, puisque vous avez vuFrédéric Boehm ?

Gregory Temple fit un signe de têteaffirmatif. Tout ce qui regardait cette affaire de la comédienneavait le don de captiver violemment son attention.

– Ce fut là votre grand malheur, repritHenri, et le véritable point de départ de votre ruine. Connaissanten effet comme je les connais tous les rouages de votre mécaniquedétective, je ne doutai pas un seul instant de ce fait que, tôt outard, vos soupçons arriveraient à moi qui étais chez vous sous unfaux nom et qui avais supprimé les lettres. Je pris les devants, jevous lançai dans une fausse voie, j’épaissis un voile autour de vosyeux… Je ne voulais alors que gagner du temps jusqu’au moment où lagrande affaire de ma vie, engrenée à Londres, me permettrait depasser en France… Tout devait être alors fini entre nous.

– M’est-il permis de vous demander quivous accusez du meurtre de Constance Bartolozzi ? interrompitM. Temple avec une sorte de calme.

– Tom Brown, votre fils, répondit Henrisans hésiter. – Et il continua :

– En France, la fatalité qui vouspoursuit dans toute cette affaire me mit par trois fois en face devous : je rencontrai votre fille, je reconnus Robert Surrisy,près de qui vous aviez exploité le meurtre du général O’Brien, sonpère, pour vous faire un agent de plus, et enfin la fille deConstance Bartolozzi, que j’aimai…

– Et ce n’était certes pas pour lesmillions que devait lui conquérir votre industrie ! raillaM. Temple.

– Sans ces millions, monsieur, répliquaHenri, vous étiez sauvé… Je vous prie de noter en passant que toutema conduite a été dirigée, non pas contre vous, Gregory Temple,mais contre votre système, qui devait nécessairement vous amener àmoi… parce que votre système, suivant les probabilités à l’aveugle,comme l’eau coule dans un tuyau, devait rencontrer mon amour pourl’héritière de Turner et de Robinson, alors même que RobertSurrisy, Suzanne, la vieille Madeleine et autres n’auraient pas étélà pour servir de fil conducteur…

– En passant, interrompit le détectif,est-ce Tom Brown qui a tué le général O’Brien ?

– Oui, l’assassin de Maurice O’Brien futvotre fils Tom Brown, comme votre fils Tom Brown, héritier naturelde Turner et de Robinson du chef de sa mère, fut l’assassin deRobinson et de Turner… Je franchis les détails, ma conduite enversThompson et votre fille : ils m’ont pardonné tous les deux etils m’aiment… je suis leur bienfaiteur. J’arrive à l’affaire deVersailles, où, pour votre malheur, je vous ai retrouvé en face demoi.

Il est impossible que vous n’ayez pas remarquéun fait assez curieux pour être noté. Quand vous avez soulevé cielet terre pour empêcher l’ordonnance de non-lieu d’être rendue, vousavez trouvé en moi un aide et non point un obstacle. J’ai refusé depropos délibéré certaines explications… J’ai ménagé deslacunes…

– Mais, dit le vieux Temple, commentcolorez-vous le fait des deux passe-ports au nom du comteHenri ? N’est-il pas clair et certain que vous vous serviez làde mon algèbre, et que vous ménagiez un argument parl’absurde ?

– J’aurais la prétention, mon maître,répliqua Henri du bout des lèvres, de tirer un tout autre suc devos savantes leçons, si jamais j’en arrivais à la pratique… Je vousréponds encore par un mot : Tom Brown, votre fils, héritiernaturel, était primé par moi, héritier légal, seul enfant d’Hélène,né dans le mariage. Je le gênais, à supposer même qu’il ne connûtni les testaments en faveur de Jeanne Herbet, ni mes projetsd’union avec cette jeune fille… Ici, et bien à votre insu, sansdoute, monsieur, votre fils Tom Brown a été votre complice :il a voulu faire d’une pierre trois coups…

– Incidemment, reprit-il avec gravité,j’ai l’honneur de vous faire part de mon mariage avec cette mêmeJeanne Herbet…

– Dans votre position ! s’écriaM. Temple : vous avez osé donner cette arme terrible auministère public !

– Non… j’avoue que j’ai reculé…L’innocence elle-même doit limiter sa confiance en la justice deshommes… Je me suis astreint à jouer une comédie… j’ai épousémademoiselle Herbet sous le nom que je portais naguère dansAuction-Mart : Percy-Balcomb. Ce nom m’appartient, je l’aigagné.

– Et c’est à moi que vous venez faire unepareille révélation !

– Encore une fois, monsieur Temple,prononça Henri en piquant chacune de ses paroles, je me confesseici à un mort.

L’ancien détectif tressaillit et lui jeta unregard de défiance.

– Moralement mort, reprit le jeune comteen souriant, voilà tout ce que j’ai voulu dire… mais, en revanche,si parfaitement mort en ce sens tout figuré, que je vais vousrévéler avant de quitter la place des choses beaucoup plusimportantes… En attendant, je résume brièvement le sujet qui nousoccupe. Je me suis défendu contre vous de mon mieux ; j’avaisle droit de donner coup pour coup, car je n’étais pasl’agresseur ; je me rends cette justice de dire que je n’aipas frappé à outrance. Maintenant, le résultat : Vouscomprendrez tout à l’heure qu’avec le haut caractère qui m’attenddans un avenir prochain, je ne pouvais pas accepter dedemi-mesures. Le ministre de César, pas plus que sa femme, ne doitêtre soupçonné. Je suis légiste : j’ai tranché dans le vif,toujours dans la prévision de vos attaques, car je ne me connaispas au monde d’autre ennemi que vous. Je ne laisse rien derrièremoi ; à Prague, j’ai la décision de la table royale pourl’affaire O’Brien ; à Londres où nous sommes, j’ai le verdictdu jury contre Thompson : Non bis in idem. En France,je vais avoir chose jugée… Quant à Tom Brown, votre fils, qui,continuant le cours de ses exploits, paraît décidé à déranger mavie avec une patience de Pénélope, j’ai contre lui la plaine deTivoli et les deux cadavres de Noll et de Dick, ses complicesassassinés. Ici finit le point de mon premier discours.

Y avait-il un atome de vérité dans cettehistoire de Tom Brown ?

Ce dédoublement aurait expliqué bien deschoses inexplicables ; pas toutes cependant.

Et certes le médaillon broyé restait sur lecarreau, miroitant aux lueurs de la chandelle, dont la mèche rasaitmaintenant le plomb du bougeoir. Qui avait pu révéler à Henri lemystère de cette goutte de sang et des deux initiales qui étaient àla fois un cri d’amour et une infâme signature ?

– Chantons, dit Virgile, des choses unpeu plus grandes, reprit le jeune comte, trop vite au gré de sonauditeur qui eût voulu réfléchir. Vous avez pu entendre dire auchâteau de Belcamp, mon maître, que j’étais cinq fois docteur,c’est la vérité. Je me souviens de vous avoir ouï professer àvous-même cette opinion qu’un homme dans cette posture avait, selonles plus simples données de la probabilité, mieux à faire qu’àchoisir le métier de malfaiteur. J’ajoute que, dans mon casparticulier, je suis fils unique de gentilhomme, héritier d’unefortune honnête, et adoré de mon père que j’aime toutes choses quime paraissent ajouter à l’effet moralisateur des études.

Vous avez vu ma vie de très-près pendant plusd’une année. Je suis un homme du grand monde, mais je n’ai nibesoins qui soient des gouffres, ni vices insatiables. Avec lemoindre effort j’étais riche ; en me croisant les deux bras,je pouvais me laisser vivre.

Voulez-vous me dire quelle raison humaineaurait pu précipiter le jeune comte de Belcamp, au sortir de sesétudes brillantes, au plus profond des ignominies deLondres ?

Car c’est de là, du fin fond de cette fange,entendez-vous, que le verdict de la cour des sessions arracha TomBrown pour l’envoyer en Australie.

Et si vous voulez bien admettre qu’à cetteépoque, étant donné mon séjour authentique dans les universitésallemandes, je n’avais même pas eu le temps d’être criminel àLondres, que par conséquent il y a vraisemblance que le Tom Browncondamné n’était pas votre serviteur, pouvez-vous me dire quelmotif explicable me poussait vers cette terre australienne, égoutterrible de notre civilisation ?

Ma mère ? Vous tomberiez juste, monsieur.Je n’ai jamais cessé d’aimer ma mère.

Mais cela suffisait-il ? Non. Mon idéeétait née…

Oh ! vous êtes habile, je ne suis pas deceux qui le nient, moi ! mais vous aviez un système et unsystème est un canon percé aux deux bouts.

Vous n’avez pas réfléchi à ceci : que leprobable est néant vis-à-vis de ceux qui justement marchentau-dessus du probable.

Dussiez-vous sourire encore et me rendre lesdédains dont vous abreuvent vos ennemis vulgaires, le conspirateurvous échappait, tandis que vous chassiez au malfaiteur.

Voilà que vos yeux brillent, maître, commeautrefois quand nous étions sur une piste. Ne vous réjouissez pas.La piste est bonne, mais elle conduit à une forteresseimprenable.

J’étais ambitieux, j’aimais la liberté,j’avais lu comme on dévore un poème l’histoire des guerres del’indépendance américaine. Mon père avait été l’un des héros decette lutte. Moi aussi je voulais porter un coup à l’Angleterre.J’allais en Australie pour prêcher ma croisade. Enfant !direz-vous. C’est juste ; j’étais enfant. L’Australie aussi.Un désert ne se révolte pas. Maisme voici homme, et l’Australieatteindra, elle aussi, la puberté. Patience !

Il y a un rocher entre l’Australie et Londresqui s’appelle Sainte-Hélène… Vous tressaillez, cette fois,M. Temple ! Nous détestons les mêmes hommes. Le régentd’Angleterre et ses suppôts vous ont cruellement insultéhier ; demain, ils vous flagelleront. Voulez-vous vousvenger ?

Le vieillard avait tressailli en effet. Maisil releva son œil calme et clair en disant :

– Monsieur, on ne se venge pas d’unenation. Que Dieu sauve le régent ! Je suis Anglais.

– Et gentleman aussi, GregoryTemple !… je suis fâché d’être votre ennemi, prononça le jeunehomme avec lenteur.

Il écouta. Tout bruit avait cessé. La dernièrecheville de l’échafaud était posée.

– Le temps presse désormais, dit-il,j’achèverai ce que j’ai commencé, monsieur Temple. Je vous forceraide me respecter si vous continuez de me haïr. Vous êtesAnglais : je n’insulterai pas l’Angleterre. C’est du reste ungrand peuple pour avoir répandu la haine et la terreur de son nomsur la surface de l’univers entier, malgré ce mot de liberté, chéride tous, qu’elle a inscrit la fois sur son écusson féodal et surson drapeau envahisseur.

Ce fut mon premier travail : parcourird’un regard la carte du monde et chercher ceux qui, comme moi,détestaient l’Angleterre. D’où j’étais, je voyais d’abord, versl’Occident, l’Afrique et l’Amérique, au travers de ces archipelsconfus de l’Océanie qui ne connaissent pas encore d’autreoppresseur que l’Anglais. Du côté de l’Afrique, j’entendais deuxvoix : le chœur rauque des négriers anglais et le chant de cecantique libérateur où se trouve cette strophe :« Détruisons l’esclavage impie, afin de ruiner du même couples colonies françaises et les plantations yankees !« Peu m’importe le mobile secret. Je dis : Fille qu’elleest de deux péchés capitaux, l’avarice et la haine, la suppressionde la traite des noirs sera un des grands faits de ce siècle et lemeilleur honneur de l’Angleterre !

Du côté de l’Amérique, j’écoutai l’hymnelointain de la délivrance qui se chantait depuis les confins duMexique jusqu’aux deux Canadas. C’était en anglais encore, cettepoésie :

« Nous sommes libres, mais nous voulonsperpétuer l’esclavage ! »

Au-devant de l’Afrique, je vis la France, nonpas la France d’Europe, mais cette patrie lointaine qui a pourprotection le drapeau ; la colonie qui appelle la patrie samère, et celle-ci avait nom l’île de France. Le drapeau françaisgisait à terre ; le drapeau anglais flottait au vent, portantses plis comme un doigt indicateur vers cette autre île,imperceptible point perdu dans l’espace, où l’Angleterre fortifiaitune prison et creusait un tombeau. C’était encore la Francepourtant.

Vers le nord, je vis ces pays féeriques qui, àvol d’oiseau, me séparaient de l’Europe : un patrimoinefrançais aussi, l’Inde, trésor du monde ! L’ombre de Dupleixme montra, parmi les immenses contrées que baignent l’Indus et leGange, un domaine dérisoire par son exiguïté.

Mon regard franchit ces contréeséblouissantes, passa par-dessus la Perse menacée, et s’arrêta surl’incommensurable étendue de cet autre empire : la Russie,ennemi géographique et naturel de l’Angleterre. J’étais en Europeet je cherchais l’Angleterre. Je voyais les États d’Allemagne où,malgré l’alliance temporairement nouée pour écraser la France, lenom anglais est abhorré. Je voyais l’Italie instruite parl’esclavage de l’Archipel, l’Espagne déshonorée par Gibraltar, lePortugal tributaire, la Hollande annihilée, la France raillée parces deux îlots qui sont faits de son sable, Jersey et Guernesey, etParis conquis, tout plein d’habits rouges, réduisant l’histoire deFrance à la journée de Crécy et à la trahison deWaterloo !…

Plus loin, et séparés du reste du monde, commedit le poëte latin, je vis enfin les Anglais chez eux : unepetite terre divisée en trois parties, dont l’une opprime les deuxautres. Des ennemis partout, même à la maison : ennemismeurtris, foulés aux pieds, mais implacables : les highlandersau nord, les irlandais à l’ouest.

Sur ce tableau, je restai toutes les heuresd’une longue nuit, et mes yeux fatigués ne virent plus rien qu’unaigle perché sur le roc de Sainte-Hélène, et qui regardait l’empiredes Indes par-dessus le continent africain…

Dans l’œil de l’aigle, je lisais cettepensée : Le cœur de l’Angleterre est dans l’Inde, et l’Inde,c’est quatre-vingt millions de vaincus sous le fouet de quelquesmilliers d’oppresseurs.

Et sur cette pointe de terre qui séparaitl’aire de l’aigle du paradis à conquérir, sur ce cap, extrémité dela terre africaine, il y avait ces mots : Bonne-Espérance.

– Il s’appelle aussi le cap des Tempêtes…murmura M. Temple, qui concentrait désormais en lui-même saprofonde émotion.

Il voulait savoir maintenant ! Il étaitAnglais. À cette époque, le nom de Napoléon sonnait comme un tocsinà toute oreille anglaise.

Le comte Henri se leva.

– J’en accepte l’augure, dit-il, les yeuxbrillants et la tête haute. Tant mieux si la tempête vient. Je veuxpour alliés tous les tonnerres !

– Si vous n’avez pas d’autres soldats quela foudre !… dit l’ancien détectif d’un ton provoquant.

Henri dépouilla la houppelande de RichardThompson. Au lieu de répondre, il dit :

– Vous avez sur vous votreboîte ?

M. Temple l’avait annoncé lui-même. Ilavait prononcé naguères ces paroles qu’il croyait adressées àThompson : « J’ai là tout ce qu’il faut pour voustransformer en vieillard. »

La police de Londres était alors célèbre danstoute l’Europe pour l’incroyable perfection de sesdéguisements.

M. Temple hésita… mais il voulaitsavoir ; et qu’importait un déguisement tant que la porteclose restait entre le comte Henri et la liberté ?

– Je suis faible et vous êtes fort,murmura-t-il. À quoi me servirait de vous résister ?

Il lui tendait, en parlant ainsi, unexemplaire relié de son fameux livre intitulé : l’Art dedécouvrir les malfaiteurs. Le livre était creux, comme laBible du prétendu ministre anglican : il contenait couleurs,pinceaux, pommades et miroirs.

Dieu veuille pour vous, mon maître, dit Henri,que vous restiez sage ainsi jusqu’à la fin, car nous aurons àpasser un moment difficile, et votre tête est chaude…Pousserez-vous la soumission jusqu’à me tenir la glace ?

– Non, répondit M. Temple.

Henri prit le chandelier qu’il posa sur lelit, auprès de la boîte, et s’agenouilla devant.

– J’ai des soldats, reprit-il encommençant paisiblement sa toilette, et vous auriez pu vous montrerplus obligeant sans crainte de trahir la curiosité qui voustient : mon envie est de ne rien vous cacher… Plus voussaurez, moins vous serez à craindre… J’ai douze cents soldats enAfrique, armés comme il faut, croyez-moi… J’ai quatre cents soldatsdans un certain port des États-Unis… En France et en Angleterre,l’embarras sera pour le transport, car si j’avais une grandeflotte, j’aurais une grande armée… mais nous serons en tout plus dedeux mille hommes en quittant Sainte-Hélène. Dans l’Inde, trentemille Afghans nous attendent avec dix mille cipayes… Est-ce assez,le croyez-vous, pour avoir une armée de cent mille hommes un moisaprès notre arrivée ?

Le pinceau glissait sur ses joues et autour deses yeux.

Il n’est pas d’Anglais intelligent qui neregarde l’Inde comme une mine incessamment chargée, à laquelle lamoindre étincelle pourrait mettre le feu.

Tout cela était-il fantasmagorie ouréalité ?

En réalité, jamais expédition d’aventuriers,depuis les grandes guerres de la Tortue, n’avait pris desproportions aussi redoutables.

Le sang du vieillard bouillonnait dans sesveines. Il dit en contenant sa voix :

– Et l’aigle n’aura-t-il que ses ailespour passer par-dessus le continent africain ?

Henri recula pour voir l’effet de sapeinture.

– Aujourd’hui, dit-il, vous avez porté àtâtons un coup qui a failli nous tuer.

– Dans Auction-Mart ?

– Précisément… Le patriotisme anglais estun grand sentiment, et tout grand sentiment a des inspirations.Vous avez agi comme si vous aviez su que la machine Perkins étaitun pétard destiné à faire sauter l’Angleterre.

– Une machine infernale !…, s’écriaM. Temple.

– Étiez-vous déjà à Scotland-Yard quandon envoya de Londres celle qui devait éclater contre le premierconsul, demanda Henri !… J’ai mis votre front sur ma tête,monsieur Temple, tenez ?

Il se retourna brusquement et leva lechandelier. Les rides du vieux détectif jouèrent.

– Il me semble que je me vois dans unmiroir, monsieur le comte, balbutia-t-il.

– Celle-ci, continua Henritranquillement, cette machine infernale, ne ressemble pas àl’autre. Elle est faite pour le combat, non pour le meurtre. Lafrégate de guerre, percée de quarante-huit sabords, qui doit larecevoir dans ses flancs est construite et l’attend.

– Ah ! fit M. Temple,construite ?

– Et armée, ajouta le jeune comte.

– En France ?

– Plus près que cela de Sainte-Hélène… età portée des bricks de guerre, également à vapeur, qui se rangerontsous son pavillon.

– C’est donc la Providence qui m’apoussé ! murmura l’ancien intendant.

Il essuya la sueur de son front.

– Vous comprenez à demi-mot, vous,monsieur Temple, reprit Henri qui poursuivait sa toilette avec unsoin minutieux : ou la vapeur est une utopie, ou c’est lagrande invention des temps modernes ; dans le premier cas nouséchouons, et c’est à recommencer… dans le second, nous nous rionsde vos lourdes flottes.

– Ils me croiront cette fois !s’écria M. Temple qui joignit ses mains tremblantes ; ilsseront bien forcés de me croire, quand je leur apporterai cegigantesque témoignage !

Henri donnait le dernier coup à ses rides.

– Avec cette machine, continua-t-il,Napoléon pourra être, s’il consent à son enlèvement, à Pondichérytrois semaines avant la nouvelle de son évasion de Sainte-Hélène.L’empire français aux Indes, monsieur Temple ! ajouta-t-il,tandis que son œil brillant éblouissait tout à coup le regard deGregory. Êtes-vous de force à calculer l’infini…, et avais-jeraison de vous dire que j’allais changer la face dumonde ?

– Et c’est moi qui ai empêché cela !Que Dieu protége ma patrie ! s’écria M. Temple les larmesaux yeux.

– Je n’avais que deux millions, dit lejeune comte, et je savais que le comte Frédérick Boehm étaitderrière vous avec sa fortune immense. À quoi bon lutter ? Mesdeux millions ont servi à autre chose, et pendant que nous parlonscomme deux amis, monsieur Temple, la machine descend la Tamise surun fin voilier.

L’ancien intendant de police fit un mouvementrapide, comme s’il et voulu s’élancer vers la porte. Henri luibarra le chemin, et M. Temple s’écria :

– Fou que je suis ! n’ai-je pas lereçu de la maison Staunton, chez qui la machine estemmagasinée !

– Dans votre portefeuille, jepense ?

– Sans doute.

– Et votre portefeuille est sur latablette de votre secrétaire, dans la chambre que vous occupez àMivart-Hôtel, appartement du comte Frédérick Boehm… libres souscaution que vous êtes tous deux… Frédérick Boehm était votre alliéhier ; il vous a donné quatre-vingt cinq mille livressterling… Cette nuit, il vous les a reprises, parce que, au prixd’un sourire de Sarah O’Brien… au prix de l’espoir d’un sourire,devrais-je dire, j’ai racheté le corps et l’âme du comte FrédérickBoehm.

M. Temple resta foudroyé.

Henri de Belcamp referma la boîte. Latransformation était consommée. Sur son torse jeune et souple, ilportait, en vérité, la vieille tête du détectif coiffée de mèchesgrisâtres.

– Maintenant, mon maître, dit-il, lecalme de son accent prenant quelque nuance impérieuse, j’ai besoinde votre veste et de votre bonnet.

Le vieillard tressaillit de la tête aux pieds.Ses yeux éveillés et perçants s’arrêtèrent un instant sur le visagede son adversaire, puis ils devinrent mornes. La prunelle semblas’éteindre tout à coup derrière ses paupières demi-baissées. Puisencore il lança vers la porte un regard de bête emprisonnée.

Le comte Henri frappa du pied.

M. Temple fixa sur lui son œilterne ; ses sourcils eurent un froncement, tandis que toutesles rides de son visage se creusaient.

Il éclata de rire d’une façon si soudaine etsi inattendue qu’Henri resta stupéfait.

– Votre veste et votre toque,monsieur ! ordonna-t-il pour la troisième fois.

Aussitôt Gregory Temple se dépouilla.

– Vous m’auriez tué si tout cela étaitvrai ! prononça-t-il d’une voix stridente.

Et il rit encore.

Henri avait déjà la toque sur la tête ;il gardait la veste à la main.

Il était si fort et si grand, l’autre était sichétif et si faible, que l’idée du meurtre ne pouvait naître sansun sentiment de dégoût.

– Si vous me faisiez obstacle en cemoment, monsieur Temple, répondit cependant Henri, et si je n’avaisaucun moyen humain de vous réduire au silence, cela est bien vrai,je vous tuerais, car il faudrait la main de Dieu lui-même pourm’arrêter dans la route où je marche… Mais, loin de me barrer laroute, vous me servez, comme vous m’avez servi toute votre vievotre haine infatigable a sans cesse été mon salut… Sans vous,pourrais-je sortir d’ici, en laissant cette cellule vide ?Vous allez y tenir ma place, comme j’y ai tenu celle de Thompson…Vous m’avez donnez un plan du champ où sont enterrés Noll et Dick…Vous m’avez donné la clef de votre arsenal de preuves… et, demain,si quelque soupçon naissait derrière moi, je vous laisse encore iciavec mission de l’étouffer.

– Aussi haut que portera ma voix, grinçal’ancien intendant de police, qui avait résisté trop longtemps àl’accès pour que sa fureur condensée n’éclatât pas enfin, terrible,je crierai tout ce que vous m’avez dit, assassin ouconspirateur ! Je vous dévoilerai, je vous démasquerai, ici,en France, partout !… Misérable insensé, si vous avez rêvé demettre le feu au monde, il fallait garder votre secret ! Vousne me tuerez pas sans résistance, et pendant la lutte ma voixpercera cette porte. On vous trouvera près d’un corps mort… Si vousm’épargnez, je parlerai ! vous êtes à moi, quoi que vousfassiez ! vous vous êtes livré dans votre orgueilaveugle ! Je suis comme un ver de terre auprès de vous, maisje suis votre vainqueur.

Henri avait aux lèvres un sourireimplacable.

– Vous voilà enfin comme je voussouhaitais, mon maître, dit-il en se préparant à passer la veste degardien. Nous ne luttons pas comme les autres, nous deux, et, si jevous mets à mort à la fin, ce sera d’un coup inouï, avec une armeinconnue… Parlez ! de par Dieu ! enflez votre voix,criez… Quand on va vous trouver ici à la place de Thompson évadé,affirmez que vous avez été joué par Jean Diable entre ces quatremurs… Dites que Jean Diable est le comte Henri de Belcamp, et quele comte Henri de Belcamp, enfermé dans la prison de Versailles,vous a raconté sa vie cette nuit, à Newgate !… Écrivez à Parisque Percy-Balcomb et le comte Henri sont le même homme, bien que lepère d’Henri et la femme de Percy disent le contraire… Envoyez desgens à Tivoli fouiller un terrain qui sera vide… Faites ouvrir parla police votre chambre de la rue Dauphine d’où vos papiers seseront envolés… Ajoutez à cela l’histoire d’une flotte à vapeur etde soixante mille soldat armés pour conquérir l’Inde… Vous ai-jeparlé de mes cent dix canons ? J’ai cent dix canons,entendez-vous, avec leurs munitions… Vous ai-je parlé de mes dixmille fusils ?… J’ai dix mille fusils avec leurs baïonnetteset leurs cartouches… Ma flotte est prête. N’oubliez rien, vous, monmaître, vive Dieu ! n’oubliez rien ! j’ai besoin que vousdisiez cela, que vous amalgamiez toutes ces fables, que vousentassiez toutes ces impossibilités… Vous reconnaissez-vous,répondez ! Reconnaissez-vous votre système ?… Je traitele gouvernement de l’Angleterre comme vos bandits traitent undétectif je lui jette aux yeux, par vous, à pleines mains, cettepoudre d’absurdité que vous avez inventée ; j’épaissis entrelui et moi, grâce à vous, le brouillard d’invraisemblance… et, dansce brouillard, ma machine glisse, mon artillerie roule, mes hommesmarchent… Le géant de fer et de cuivre qui défiera vos vaisseaux àtrois ponts doit approcher de Gravesend à l’heure où nous sommes…la marée est pour lui et le vent souffle du nord… La machine vadoubler Ramsgate, entrer dans la Manche, gagner l’Océan… Mort de mavie ! votre système est grand, souverain, merveilleux c’estl’instrument d’Archimède avec un levier facile… car, pour le fairemarcher, il suffit de confier son secret à un honnête hommepréalablement accusé de folie !

La gorge du détectif rendit un râleprofond.

– Folie, si vous dites qu’un autre queThompson était enfermé dans ce cachot ! poursuivit Henri quine modérait plus le sauvage éclat de son triomphe ; folie, sivous parlez de Jean Diable, à moins de donner ce nom à Thompsonlui-même ! folie, si vous faites voyager le prisonnier deVersailles sur un rayon de lune comme un sorcier ! folieencore si vous mêlez Balcomb et Belcamp devant les gens quiconnaissent Belcamp et Balcomb !… Les cadavres de Tivoli,rêves !… Les papiers de la rue Dauphine, illusions !… etla flotte ! oh ! la flotte ! et les canons !…folie ! folie !… Les trois royaumes vont rire… foliefurieuse, comme il n’y en a pas à Bedlam !

Il y avait une écume sanglante à la bouche deGregory Temple. Car tout cela était vrai.

Il l’entendait d’avance, ce cri de laprévention incurable, en face de l’invraisemblance de sesdénonciations Folie ! folie ! Folie !

L’impuissance de sa rage arrivait à être uneagonie.

Il voulut parler, il ne put ; sa voixétranglée resta dans son gosier. Ses yeux tournèrent blancs, lescoins de ses lèvres s’abattirent.

Il ferma ses deux poings, il fit un pas versla porte, il se dressa tout droit en un suprême effort, ets’affaissa pesamment sur le carreau.

Henri lui tâta le cœur et attendit une minuteen silence. Sa physionomie avait changé ; elle exprimait unegrave commisération.

Au bout d’une minute, il soulevaM. Temple et le porta sur son lit avec précaution. Il jeta surlui la houppelande de Thompson, après avoir tourné sa tête vers lamuraille.

– Holà ! Clarke ! JosephClarke ! cria-t-il en battant la porte à coups redoublés.

Son regard guettait cependant M. Temple,que ce cri ne fit point tressaillir.

La clef bruit dans la serrure.

– Je m’étais endormi, dit le gardien.Savez-vous qu’il n’est que temps !

– En route, Clarke, ordonna le comteHenri qui le repoussa dehors. Nous sommes en retard… Tu reviendrasvoir le prisonnier qui a pris mal… Tiens, voilà cinq guinées.

– Merci, monsieur Temple… c’est pour lafemme et le petit.

En arrivant au haut du corridor, le prétenduM. Temple lui dit rapidement :

– Clarke, s’il vous arrive malheur, allezchez M. Wood, dans le Strand… il y a pour vous un contrat derentes de soixante guinées… Voyez au prisonnier !

Clarke resta ébahi. Par la fenêtre ducorridor, il entendit le guichet de la porte extérieure s’ouvrir,puis se refermer, et le pas rapide d’un homme dans la rue.

XV – L’aigle.

Le jour se leva, brumeux et triste, sur une deces scènes qu’il faut avoir vues pour s’en faire une idée, la fêted’Old-Bailey, dont la gloire toute jeune éclipsait déjà lessplendeurs de Tyburn. Rien ne peut dire la gourmandise des curieuxde Londres pour ces drames du gibet ; rien, si ce n’est,hélas ! la vogue hideuse qui affole une partie de lapopulation parisienne les nuits d’échafaud.

Qui donc est ce public ? Au fond de cemystère il y a un horrible mot. Ceux qui savent prétendent que cepublic est le même exactement que celui de nos théâtres. Ce quecertaines gens veulent bien appeler la basse classe n’estpas toujours en majorité. On voit là de bons bourgeois, emmitoufléschaudement contre l’angine, des cigares animés dont quelques-unssont bien de la Havane, des femmes, entendez-vous, je ne dis pasdes dames, des femmes qui ont un nom sous leur voile ; onprétend cela. J’ai ouï dire quelque chose de plus incroyable :aux fenêtres de ces taudis qu’on loue, pour mieux voir, logesobscènes de cet infâme spectacle, on aperçoit des visages de jeunesfilles.

Amour du monde, Paris, fleur et perle descités, j’ai ouï parler de beaux petits enfants, amenés là entre lepère et la mère ! Leur promet-on qu’ils reviendront s’ils sontbien sages ?

Paris ! cœur de la terre !…

La charpente sombre sortait des fenêtres etpendait sur la foule : une foule massée, pétrie, pressée commeles harengs dans la caque ; une de ces foules qui tuent etnoient. Cette cohue rendait un grand murmure essoufflé où l’on nedistinguait point le râle des femmes asphyxiées. Les fenêtres desmaisons voisines étaient bouchées par les têtes et présentaientd’étranges mosaïques, formées de visages juxtaposés, dont les yeuxavides flambaient. Une autre foule était sur les toits. Auxcorniches, des excentriques avaient accroché des cordes ets’étaient pendus par la ceinture ou par les aisselles, en face dela poutre où l’on allait pendre un homme par le cou.

À Londres, la gaieté est rare ; mais làil y avait de la gaieté. C’était vraiment un bon gros rire quicouvrait les cris d’angoisse ou d’agonie. Quand la maîtressefenêtre de la prison s’ouvrit enfin. Il y eut un long grognementqui valait bien les bravos que l’on accorde par anticipation àl’entrée d’un acteur favori.

Cependant celui qu’on devait pendre par le couavait accompli à la lettre les instructions de son sauveur :il s’était dépouillé de sa douillette en passant le pont deLondres, et, portant désormais le costume de tout le monde, ilavait tué de son mieux les heures de la nuit. Au moment où noscurieux l’attendaient, tuant le temps aussi à écraser des chiens etdes enfants, Richard Thompson, exact au rendez-vous, venaitd’entrer dans le cabaret de l’Épée-de-Nelson, sur le quai du dockSaint-Sauveur, en face de la grande grue. Il était là depuisquelques minutes à peine quand un jeune homme à la physionomiefranche et riante vint droit à lui en disant : Àl’avantage !

Richard ne se sentait pas le pied sûr tantqu’il touchait encore le sol de Londres. Maintenant qu’on lui avaitrendu l’espérance d’embrasser Suzanne et son enfant, la vie luiétait doublement chère. Il tendit sa main avec hésitation etrépondit :

– Que cherchez-vous, boncousin ?

– La Bible de mon maître, répliqual’inconnu.

– Et qui est votre maître ?

– Le révérend John Gravesend, adjoint auvicaire de Saint-James.

Richard entr’ouvrit sa redingote et montra laBible.

– Levez-vous donc, bon cousin, etsuivez-moi, dit l’inconnu. Je vais vous mener à la fontaine.

Au bout du quai, il y avait une petite barqueavec deux rameurs. Le jour était venu tout à fait, mais la brumeépaississait. L’inconnu et Richard descendirent dans la barque.

– Lieutenant, dit une voix qui fittressaillir Thompson, il vient de passer un canot plein d’hommes…mais je dis des hommes, là !… ça vous avait des figures devrais lapins… Je ne pouvais pas bien voir, rapport à la brume, maisil y en a un qui a crié : Bonjour, caporal !

Richard s’était élancé vers le rameur.

– Pierre Louchet, s’écria-t-il en luisaisissant les deux mains.

Il ne put dire que cela, et il resta touttremblant.

La figure du bûcheron exprima une joyeusesurprise.

– La chance y est ! fit-il enclignant de l’œil à l’adresse du lieutenant. Depuis ce matin on nevoit que des gens de connaissance !… celui-là, c’est l’Anglaisqui embrassait et qui pleurait… le ton… son… vous savez ?… lesdeux écus… celui qui n’était pas le père du mioche… et qui avait lepetit portrait…

– Connaissez-vous donc ma femme et monenfant, monsieur ? balbutia Richard, en se tournant vers sonconducteur.

– Nage ! ordonna celui-ci qui pritla barre.

Puis il ajouta au moment où la barque entraitdans le courant du jusant :

– M. Thompson, je suis le frère deSarah, votre amie, et je suis l’ami de votre chère femme, quihabite la maison de ma sœur… Appuie à bâbord, Pierre, méchantmatelot !…

– On n’est pas du métier, lieutenant… Jen’ai appris que l’exercice.

Le petit Richard a bien dansé sur mes genoux,reprit le lieutenant. Je m’appelle Robert Surrizy.

– Ah !… fit Thompson. Et vous êtesle frère de Sarah !

– La folle vous avait parlé de l’histoiredu carnet ?… et du nom qui veut dire sourire ?… Le romana fini comme cela… et un autre roman a commencé pour elle dont ledénouement sera, s’il plaît à Dieu, le bonheur… Mais nousreparlerons de toutes ces choses à bord, monsieur Thompson, car,malgré la promesse de mon nom, je ne puis plus parler que dubonheur des autres.

Il donna un coup de barre pour éviter le câbled’une allège, et ajouta en étouffant un soupir :

– Appuie, les fils ! appuiepartout !

Quelques minutes après, entre Deptford etl’ile aux Chiens, la barque accosta le grand canot de laDélivrance, tout plein de ces figures de vraislapins dont avait parlé Pierre Louchet. LaDélivranceelle-même chauffait en avant du pont de la basseroute de Deptford.

Cette fois Pierre Louchet reconnut les visageset faillit devenir fou.

– Le capitaine Gauthier ! le majorLointier ! le lieutenant Renault !… et le colonel aussi,saperlotte !… Vive qui qu’on va crier ?…

Au milieu de son transport, son regardrencontra, sur le pont du bateau à vapeur, une figure hautaine etcalme. Il serra le bras de Robert.

– L’autre Anglais !…murmura-t-il ; celui qui écrivit le nom de la mère sur maporte, et que M. Temple dit que c’est un assassin !

– Silence ! répondit Surrizy ;c’est le général !

 

À ce moment une clameur immense, faite deplaintes, de grognements, d’imprécations et de blasphèmes, partaitd’Old-Bailey, le théâtre de l’échafaud, et montait dans lebrouillard, qui heureusement défendait le ciel. Le spectacle étaitdécommandé, on mettait une bande sur l’affiche ; ce n’étaitpas le condamné qui était sorti par la fenêtre ouverte, ce n’étaitpas même le bourreau et ses aides ; moins que cela ; cen’était pas non plus le shériff arrivant comme un régisseur dansl’embarras pour avouer l’indisposition ou l’absence d’un premiersujet. Les charpentiers arrivaient pour démolir l’échafaud.

Oui, le cockney de Londres est soumis auxlois ; oui, Londres en colère s’enfuit devant un commissairelisant le riot act sous la protection de quatreconstable armés de baguettes ; oui, Londres est doux, timideet pareil à ces enfants peureux dont la maussade humeur s’apaise àla seule vue d’une poignée de verges ; mais, de par tous lesdiables ! il ne faut pas lui voler ses pendus !

Un meeting rassemblé dans un but frivole, lapolitique, par exemple, ou la religion, peut bien être dissipé parla lecture de l’acte sur les attroupements ; mais un meetingréuni pour voir pendre !

Les gouvernements les plus forts doivents’arrêter devant certains excès. Promettre une pendaison et ne pasla fournir, c’est lâche ! Ces quinze mille citoyens qu’on adérangés en vain avaient leur vie à gagner. Et quand pendra-t-on,je vous prie ? Retrouve-t-on l’occasion perdue ? On peutavoir affaire une autre fois.

Il y eut des vitres cassées. L’émeute hurlasous les fenêtres de Mansion House. Les constables arrêtèrentcourageusement un Français égaré qui demandait son chemin, unevieille Irlandaise aveugle et le président d’un club de tempérancequi, pour un peu trop d’eau-de-vie qu’il avait bue, essayait desoutenir les murailles chancelantes de la tour.

Sans cette conduite ferme des constables, onne sait pas ce qui serait arrivé.

 

La Délivrance, déployant derrièreelle son long étendard de fumée, glissait déjà devant Gravesend etdépassait dans sa course légère tous ces fins voiliers de la marineanglaise qui étaient alors sans rivaux dans le monde entier. Sur lepont il n’y avait que l’officier de quart et les hommes nécessairesà la manœuvre. Au salon, tous ceux qui avaient droit de prendrepart au conseil étaient rassemblés.

À l’issue du conseil, le comte Henri prit lamain de Frédérick Boehm et la mit dans la main de RobertSurrizy.

– Voici l’homme que votre sœur Sarah aimedepuis son enfance, malgré les événements et malgré elle, dit-il àSurrizy. Il avait seize ans quand votre père est mort. Il seravotre frère. Sa volonté est de vous restituer les biens du général.Maintenant que les comtes Albert et Reynier ne sont plus, moi seulau monde puis vous expliquer certains mystères ; la lumièresera faite, si Dieu me laisse le temps, et vous porterez,M. Surrizy, le nom d’O’Brien, qui vous appartient comme àSarah. Ma vie a été laborieuse, vous le savez désormais, et c’estmon excuse. Depuis des années, je ne me souviens point d’avoirperdu une heure. Il se peut, Surrizy, car chacun de nous voit autravers de sa propre passion, il se peut que vous gardiez rancuneau comte Frédérick, innocent des malheurs de votre famille.Souvenez-vous qu’il est votre chef dans notre hiérarchie, et qu’àl’heure où bientôt nous dirons tous adieu à l’Europe pour livrernotre grande bataille, c’est lui qui nous fournira notre meilleurdrapeau : grâce à Frédérick Boehm, le roi de Rome etl’impératrice Marie-Louise seront à notre bord.

– Je n’ai pas de rancune, dit Robert, lesyeux fixés sur le noble visage de comte Boehm. S’il veut, je puisêtre son frère en effet, car vous avez dit vrai, Belcamp, et Sarahm’avait déjà parlé de lui.

Une nuance rosée vint aux pâles joues deFrédérick Boehm.

– Mourir aimé et mourir encombattant !… murmura-t-il avec un sourire qui chantait sonextase.

Mais il y avait un autre cœur qui cherchaitSurrizy. Quand les embarcations devinrent plus rares dans la Tamiseélargie, ils se rassemblèrent tous trois sur l’un des bancs quibordaient le grand panneau, Surrizy, Frédérick et Richard. Richardet Frédérick se disputaient la parole : l’un disait Sarah,l’autre Suzanne ; ils épanchaient leurs espérances et leurbonheur dans cette pauvre âme de soldat qui n’avait plus nibonheur, ni espérances, et qui pourtant, elle aussi, murmurait unnom auquel nulle voix ne faisait écho : Jeanne !Jeanne !

– Mourir aimé ! pensait-il enrépondant aux questions avidement égoïstes de ces deux amours,mourir en combattant !

Puis il ajoutait en lui-même, dans lavaillance de son cœur :

– Moi, je suis le fiancé de mon épée, etc’est en mourant que j’aurai mon vrai sourire !

Et il leur disait, à ces heureux :

– Sarah est belle comme la fleur sous larosée ; Sarah vous aimera ; Sarah vous aime… Suzanne abien pleuré ; dans sa prière de ce matin, Dieu a dû murmurer àson oreille : Ton bonheur est en route… Pour qui d’elle ou dupetit Richard sera votre premier baiser ?

Ils n’entendaient pas le soupir quis’étouffait tout au fond de sa poitrine.

On avait doublé Thanet. Ramsgate fuyait déjàsur la droite. Le brouillard restait à Londres, ici c’était legrand soleil.

À perte de vue, sur la Manche, on n’apercevaiten ce moment qu’un grand navire courant sous toutes voiles vers lesud.

Henri monta au banc de quart etcommanda :

– Tout le monde sur le pont !

Chacun vint et tous ces vieux soldats avaientleurs uniformes ; Henri portait le grand cordon de la Légiond’honneur par dessus ses habits.

On gagnait sur le navire, dont l’arrière avaitce nom nouvellement inscrit : l’Aigle.

En arrivant par son travers, Henri commanda dehisser le pavillon.

Le drapeau tricolore flotta à la corned’artimon de la Délivrance,et des couleurs pareillesmontèrent à l’arrière de l’Aigle.

Ce ne fut qu’un instant, mais sur tous cesvisages bronzés des larmes roulèrent.

On pouvait voir, entre le grand mât del’Aigle et son mât d’artimon, le pont défoncé sur unelongueur de plusieurs mètres. Par cette ouverture passait le dosbrillant de la machine Perkins, dont le cuivre et le ferruisselaient au soleil.

Autour de la machine cinquante officiersfrançais étaient rangés.

Henri se découvrit et mit la main sur sapoitrine. Un seul cri, un grand cri, passa de l’un à l’autrenavire : Vive l’empereur !

Pus les deux pavillons tricolores tombèrent.L’Aigle mit son cap au sud-ouest, et laDélivrance poursuivit sa route vers les côtes de laFrance.

XVI – Rendez-vous.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis qu’avaienteu lieu à l’hôtel de France de Versailles les préliminaires dumariage de Jeanne avec Percy-Balcomb.

Nous sommes à Miremont, dans la maison de laveuve Touchard.

Le jour baissait. Germaine et Jeanne étaientsous la petite tonnelle tapissée de chèvrefeuilles, d’où l’onapercevait de profil le paysage charmant plusieurs fois décrit dansces pages. Ce n’étaient point ici les vastes aspects de laclairière, située à mi-chemin de la Croix-Moraine, et ce n’étaitpas non plus l’horizon complet que voyait le château. Le Prieuré,assis à mi-côte avait devant lui le parc de Belcamp, bordé par lacourbe de l’Oise. L’œil s’arrêtait d’un côté aux collines quimontent vers l’Isle-Adam, de l’autre à ces fouillis de verdure surlesquels tranchait le vieux moulin avec son arche antique.

Madame Touchard avait le curé. Ilss’asseyaient tous deux sur le banc de bois, encadré dans lesrosiers, qui s’adossait à la maison, entre les deux fenêtres dusalon. La tante avait déposé son ouvrage, sur l’avis amical du bonprêtre disant : « Ma chère dame, vous vous perdez lavue, » et ils causaient tous deux, tandis que parderrière la servante allumait au salon.

Jeanne et Germaine causaient aussi, mais àvoix basse. M. le curé, au travers de la cloison en fleurs,avait essayé vainement deux ou trois fois d’entendre un peu cequ’elles disaient.

Germaine était toute rose, Jeanne, calme etdouce, avait sa belle pâleur, Germaine n’écoutait guère laconversation du prêtre et de la tante ; Jeanne en saisissaitparfois quelques mots qui la faisaient plus distraite.

– Mais enfin, dit Germaine, tu l’aimais,je m’en souviens bien.

Je l’aime encore comme je l’aimais, réponditJeanne. C’est pour moi un frère.

– On n’épouse pas son frère, et tu telaissais très-bien marier avec lui.

– Je le savais franc et noble comme l’or.Sa femme sera heureuse.

– Voilà ! s’écria Germaine dont lepetit pied colère frappa le sable, moi j’ai été une inconstante,une infidèle, une capricieuse et tout ce qu’on voudra, le jour oùj’ai dansé avec le comte Henri de Belcamp… et toi, parce que tu astoujours de belles raisons à ton service, tu as mis de côté lepauvre Robert, sans que personne ait soufflé mot… pas mêmelui !…

Il y eut un silence pendant lequel la tantedit au curé :

– Des hommes qui n’avaient pas defamille, vous comprenez… certainement, cela peut prêter à lamédisance, mais on voit tous les jours des testaments pareils… Feuma sœur avait le ton et les manières d’une personne comme il faut,malgré l’état qu’elle faisait… M. Robinson et M. Turnerétaient cousins tous les deux et avaient le même héritier : unvrai scélérat, à ce qu’on dit… et c’était sans doute une manière dele déshériter…

Le curé murmura :

– C’est toujours une bien étonnantehistoire !

– Robert est le meilleur des hommes,pensa tout haut Jeanne.

Puis elle ajouta en souriant :

– Non pauvre Laurent n’a-t-il pas euraison d’avoir peur ? Tu as été bien près d’aimer le comteHenri, Germaine !

– Moi ! s’écria la fille del’adjoint Potel avec indignation, je n’aime personne !

– Excepté Laurent, j’espère ?

Germaine dit avec une rancuneconcentrée :

– Depuis que vous voilà riches comme despuits, vous n’êtes plus les mêmes !

– Il n’y a que moi de riche, prononçaJeanne d’un accent rêveur.

Germaine repartit presque sèchement :

– Ça n’en est que plus drôle !

– Je croyais comme vous, disait la tante,que les choses auraient traîné en longueur, et que nous allionsavoir des affaires bien embrouillées, mais tout cela s’est faitcomme par enchantement, Jeanne était émancipée d’avance, voussavez ?

– Et qui vous avait mis cette idéed’émancipation en tête ?

– M. le comte Henri de Belcamp.

– À quelle occasion ?

– Dès le premier jour… Ma sœur Constanceavait ses hommes d’affaires à Londres : un M. Daws, quiétait dépositaire des deux testaments, et un M. Wood… quelquechose comme un avoué. C’est ce M. Wood qui a pris la directionde tout cela. En moins de deux mois, tout a été fini, et Jeannepourrait maintenant, si elle voulait, toucher la totalité.

– C’est bien toi plutôt, reprenaitGermaine, c’est bien toi qui as été sur le point d’aimer le comteHenri ! Moi, il me faisait peur, voilà tout…, je le trouvaistrop beau, et toute cette histoire de sa Georgette, en Australie,c’était pour toi… Comme c’était joli quand il la racontait !…,et puis il t’avait sauvé la vie ?… Va, Jeanne, je n’étais pasjalouse ; s’il avait dû aimer quelqu’un ici, c’étaittoi !

– Jalouse ? répéta Jeanne ensouriant.

Germaine rougit jusqu’au blanc de ses jolisyeux.

Mais il faisait brun déjà, et les deuxfenêtres du salon brillaient, montrant le petit ameublement, formeempire, en merisier recouvert de laine jaune. Germaine pensa qu’onne verrait point sa rougeur.

– Tout cela pour épouserM. Percy-Balcomb ! reprit-elle d’un petit ton dégagé. Tunous diras quelque jour le mot de l’énigme, ma bonne, n’est-cepas ?

Elle regarda Jeanne, qui était rêveuse, etjeta ses deux bras autour de son cou en murmurant :

– Je ne sais pas pourquoi je parletoujours de cela !… Tu es la meilleure comme la plus belle…C’est l’idée que j’ai que dans le monde entier il n’y avait que toipour Henri et que Henri pour toi… Gronde-moi si tu veux, j’aibesoin de le dire à quelqu’un : Eh bien ! oui, si Henrim’eût aimée par hasard, je serais devenue folle… Si j’étais homme,je voudrais le servir comme un esclave…, et j’ai dit à ton frèreque je serais sa femme s’il se dévouait à Henri !

Elle s’arrêta frémissante.

Jeanne lui mit sur le front un long baiser etmurmura :

– Ne dis cela qu’à moi, Germaine…

La voix du vieux prêtre s’élevait. Moins quejamais, Germaine écoutait de ce côté, il n’y eut que Jeanne àentendre.

– Dès le premier jour ! disaitM. le curé avec étonnement ; il vous a parlé de ces deuxsuccessions dès le premier jour !

Comme de deux éventualités plus ou moinséloignées, répondit la tante.

– Et il vous demanda les actes denaissance ?

– Vous savez, nous étions cruellementgênés à la maison… Depuis la mort de la mère, les deux enfantsétaient pour moi une lourde charge… on se plaint…, on bavarde…, jedisais des choses que je ne comptais pas faire… je parlais demettre les deux enfants à la porte.

– Ce fut dans cette première conversationqu’il vous conseilla de faire émanciper Jeanne ?

– Ce jour-là ou le lendemain…

– C’est grave, dit M. le curé.

– Pourquoi grave, puisqu’il fréquentaitma sœur à Londres et qu’il connaissait ses affaires ?

Le vieux prêtre fit sonner violemment sous samain le couvercle de sa tabatière.

– Madame, s’écria-t-il comme malgré lui,votre sœur aussi est morte assassinée !

La tante recula sur son banc.

– Qu’as-tu, Jeanne ? demandaGermaine ; tes mains deviennent froides.

– On vient chercher mademoiselleGermaine, dit la domestique à la porte du salon.

M. le curé se leva.

– Malheureuse histoire, ma bonne dame,conclut-il. Dieu me garde de soupçonner le fils de notre dignemaire ! Mais… mais…

– Mais quoi ? demanda la tante avecune certaine velléité de bataille.

– Germaine, mon enfant, interrogea levieux prêtre à haute voix, avez-vous le bateau ?

– Oui, monsieur le curé.

– Adieu donc, ma bonne dame, dit cedernier non sans précipitation. J’ai mon rhumatisme et je ne seraipas fâché d’éviter le détour du pont du moulin, qui m’allonge d’unbon quart de lieue… La paix soit avec vous !

La tante resta maussade et pensive. Le curébaisa Jeanne en silence, pendant que Germaine nouait les rubans deson chapeau de paille, et ils partirent tous les deux, descendantdroit à la rivière où le jardinier de l’adjoint Potel attendaitavec le bachot.

À peine avaient-ils dépassé le coude dusentier que Briquet se montra à l’autre bout du jardin. Jeannes’élança à sa rencontre. Elle ne parla point cependant, et ce futla tante qui demanda :

– Avons-nous de meilleures nouvelles, cesoir ?

– Voilà une vieille bête à qui je joueraiun tour de ma façon avant le jugement dernier, cette madameEtienne ! répondit Briquet. Ça devient monotone de m’appelertoujours M. Trompe-d’Eustache… une simple cuisinière n’en apas le droit !… Pour les nouvelles, M. le marquis vatoujours de même. Les médecins de Pontoise n’y entendent goutte,voyez-vous ; on n’a de bons remèdes qu’à Paris… Le pharmaciend’en face de chez nous, rue Dauphine, vous mangerait cettefièvre-là en deux douzaines de pilules !…

– Il a passé une mauvaise journée ?interrogea la jeune fille avec émotion.

– Est-ce qu’on sait dans c’temaison-là ? Ça a l’air d’une grande morgue ! Pierre etmademoiselle Fanchette poussent des soupirs ; Anille et Julotvont jusque dans le bas parc pour s’entrefaire la cour avec desgriffes… C’est si godiche la campagne !… Madame Etienne vous ades airs d’enterrement et parle de ce qu’on fit pour la pompefunèbre de son ancienne dame… Le médecin est installé au salon, oùil prend son café toute la sainte journée… Pierre a dit qu’il yavait plutôt un petit peu de mieux…

– Ah !… fit Jeanne ; etavez-vous demandé s’il voulait me recevoir ?

– Personne n’entre dans sa chambre,excepté la Madeleine, la mère de M. Robert… encore une qu’estd’une gaieté à faire dresser les cheveux sur les têtes depuislongtemps chauves !

– On ne vous a rien dit de M. lecomte Henri ? interrogea la tante.

– Pas soufflé !… La cuisinière faitses embarras, rapport à un méchant barreau de la grille que j’aienjolivé de mon nom avec une lime… qu’on a découvert que je m’enétais servi parce j’avais aussi regravé Briquet sur le manche… Y adonc de quoi fouetter un chat !

– Et la poste ?

– Rien des bureaux ! répliquaBriquet. – Je fais toujours mes plaisanteries spirituelles deParis, comme si c’était compris dans le fond des campagnes !…Rien de rien, quoi !… C’est drôle d’avoir trois maîtres ausoleil et de n’en plus voir la queue d’un… pas mêmeM. Férandeau !… Dites donc ! je mangerais unebouchée sans répugnance après ma course.

On l’envoya souper.

En gagnant la cuisine, il se frotta les mainsavec énergie en disant :

– N’empêche que je l’ai mis tout au longsur la boîte aux lettres !

Sous-entendu son nom de Briquet.

Passion étrange et puissante comme celle quientasse les chiffons sous le nom d’autographes ! J’ai connu unancien fabricant de boîtes à musique qui collectionnait desboutons.

Il était à son aise et coupait lesmoules sur le dos des laquais, au parterre desthéâtres.

– Je ne suis pas inquiète deM. Balcomb, dit la tante : nous ne pouvons pas avoir lecourrier de Londres avant demain soir… Mais ton frère… et cesmessieurs.

– Trois étourdis !… murmura Jeanne,comme pour esquiver la nécessité d’une réponse.

– Certes, certes, fit madame Touchard, etquelquefois bien gênants… mais c’est égal, la maison semble tristeet trop grande.

Jeanne prit sa lumière.

– Déjà ! s’écria la tanteétonnée.

– Je suis lasse, répliqua la jeunefille.

– J’aurais voulu te parler affaires, monenfant ; cet argent que tu as dans ton secrétaire…

– Demain, ma tante, je suis lasse.

Elle tendit son front au baiser de madameTouchard, et monta l’escalier de sa chambre.

Sa chambre était restée simplette et pauvrecomme au temps où sa tante l’avait à sa charge. Il y avaitun petit lit avec des rideaux de calicot blanc, une commode denoyer, un vieux secrétaire et quatre chaises de paille. Pourornements, un enfant Jésus sur la commode et une Vierge dans laruelle.

Elle avait des millions et elle était parcontrat la femme d’un millionnaire.

Dans ce vieux petit secrétaire, à la tablettetremblante, on avait enfermé aujourd’hui même des titres quivalaient deux cent mille francs de rentes.

Jeanne déposa sa bougie sur la commode etouvrit sa fenêtre. La fenêtre avait la même vue que le jardin, pluslarge seulement et plus nette. Le Prieuré, comme l’indiquait sonnom, était une vieille demeure : la chambre de Jeanne avait unbalcon en tourelle avec une balustrade de fer. Jeanne mit unechaise sur le balcon et s’assit.

La nuit était venue tout à fait. La lune rouges’élevait derrière les collines barbues. Le ciel, où quelquesnuages blancs voguaient avec lenteur, avait des teintes profondes,car cette lune, large et terne comme un grand disque d’airain, nedardait pas encore de rayons.

Jeanne croisa ses mains sur ses genoux. Elleavait toujours son vêtement de deuil. Son visage était triste etdes soupirs soulevaient sa poitrine.

Je ne sais dire pourquoi elle était ainsi plusbelle. Dans cette nuit éclairée par les vagues reflets du bougeoiret par les lueurs qui montaient de l’horizon, il y avait autour desa jeune tête mélancolique et si pure un angélique reflet. Lespoëtes ont vu de pareils visages au travers de l’extase ; lespeintres aussi, qui sont des poëtes avec un instrument plusgrossier. Moi, je la reconnus un jour dans un chant deBeethoven ; une autre fois, j’aperçus ses noirs cheveux quiflottaient parmi les sobres et divins accords d’une sonate deMozart.

Elle était la beauté qui est leur rêve à tous,la beauté une et souveraine. Je sais ce que c’est que labeauté : c’est cette argile que la main de Dieu modela,chauffée jusqu’à la transparence et montrant les rayonnements del’âme.

Les regards de Jeanne se perdaient dans lanuit.

Il y avait deux lumières parmi l’ombre, l’unetout près, l’autre au lointain, la première dans la pauvre cabanede Madeleine Surrisy, la seconde au château de Belcamp.

Jeanne regardait ces deux lumières.

Un soupir souleva sa poitrine. Elle envoya unbaiser vers le château en murmurant ces deux mots : monpère !

Elle détourna ses yeux de cette autre lueurqui venait de la cabane.

Les bruits du dehors allaient mourant.

Au dedans, on entendait encore la voix desdomestiques, et les pas lourds de la tante vaquant à des soinsd’intérieur.

Le clocher invisible et perdu, comme levillage, dans l’ombre de la montée, sonna neuf heures. Le moulincessa de chanter, et l’on commença d’ouïr le cours de l’eau.

Jeanne était immobile comme une sombre etdélicieuse statue.

– Encore quatre heures !murmura-t-elle quand le clocher eut fini de parler.

Elle se leva et vint s’agenouiller au-devantde son lit. Elle pria longtemps, les yeux fixés sur l’image de laVierge. Quand elle s’assit de nouveau sur le balcon, les deuxlumières brillaient encore, seules dans le paysage qu’enveloppaitla nuit.

La brise des soirs ridait maintenant un blancruban d’argent qui festonnait le bas de la colline. La lune avaitmonté. Le ciel palissait et voilait les feux diamantés de sesétoiles.

Dans la maison les bruits se taisaient,enflant ces autres sons vagues qui viennent des ténèbres et dontl’accord murmurant s’appelle le silence.

Dix heures sonnèrent, puis onze heures. Minuittinta ses douze coups, pendant que la lune, au plus haut de sacourse, glissait, nef muette et splendide, parmi l’écume des nuées,Jeanne restait sur le balcon, et les deux lumières brillaienttoujours.

– Madeleine veille, prononça Jeanne,tressaillant au son de sa propre voix qui rompait le silence. Monpère souffre…

À une heure moins le quart, elle rentra etprit dans son secrétaire une liasse de papiers qu’elle serra dansson sein ; elle avait dans l’expression de ses traits unegrave mélancolie, point d’agitation, point de crainte.

Elle ouvrit sa porte sans hésiter, elledescendit l’escalier en prenant des précautions pour n’être pointentendue, mais d’un pas ferme. Elle sortit : le gros chien degarde vint japper à ses pieds. Au dehors, et quand elle eut referméla porte de la cour, le sentiment de la solitude la saisit en mêmetemps que le froid peut-être. Elle hésita, elle resta frissonnanteà deux pas du seuil, mais ce ne fut qu’un instant, et bientôt elleprit sa route vers le chemin de halage. Une fois au bord de l’eau,elle suivit résolûment le plan nivelé qui menait au moulin.

À sa droite la façade blanche du château neufbrillait comme un palais de marbre.

En arrivant au pont du moulin, dont le tablierfrêle, posé sur de massifs supports, tremblait au choc de la chute,elle s’arrêta et s’accouda contre la balustrade vermoulue. On yvoyait là comme en plein jour. Son œil suivit le fil de l’eaujusqu’à l’atterrissement planté de saules, où ses yeux en serouvrant, avaient pour la première fois rencontré le regard ducomte Henri.

Puis elle reprit sa marche, mais il y avaitune larme sous sa paupière.

Elle allait maintenant dans la direction duvieux château.

À deux cents pas du moulin, elle tourna sur lagauche pour entrer dans cette grande prairie où Madeleine Surrizyavait entrevu deux ombres, le soir où elle porta la lettre dumarquis à la poste de Saint-Leu, la lettre qui mandait GregoryTemple au château. Elle traversa toute la prairie et gagna l’avenuequi descendait de l’esplanade à l’Oise, en face de la maison deMadeleine.

Là elle s’arrêta et s’assit sur le tronc duvieil arbre déraciné.

Ses deux mains s’appuyèrent contre soncœur.

Elle attendit. C’était un rendez-vous donné aulieu même où s’étaient échangées les premières paroles d’amour,douces choses dont l’écho, réveillé dans ce silence, faisait encorepalpiter son cœur.

Le soir du contrat de mariage, à Versailles,Henri lui avait dit : Dans cinq jours, à une heure du matin,je serai là.

Chaque lieu a non-seulement son aspect, maisses saveurs aussi et son langage. Revenez au pays après longtemps,c’est le parfum particulier de l’air qui le premier vous saisira lecœur, avant même les caresses du paysage ; puis ce seraquelque son familier, le timbre d’une horloge dont le carillonforme un accord à quoi rien ne ressemble, la plainte d’une cascade,le choc d’un marteau, emmanché peut-être à une pauvre main qui abien faibli depuis le temps ! Une fois, dans un jardin oùj’avais rêvé le songe heureux de l’adolescence, j’ai pleuré ;deux grosses branches frôlaient l’une contre l’autre, tout en hautd’un tilleul : je reconnaissais l’instrument monotone etmystérieux qui jadis accompagnait le chant de mon premier rêve…

La nuit était douce et calme comme celle del’autre rendez-vous. Jeanne écoutait la même brise dans les mêmesfeuillages, et l’Oise tranquille murmurant la même caresse à sesrêves. Jeanne laissa tomber sa tête entre ses mains. Une angoisselui étreignit l’âme. Pourquoi ?…

Au lointain, vers l’Isle-Adam, un bruit sefit, mais si loin que l’oreille en percevait à peine la nature.C’était peut-être le trot cauteleux d’un gibier sous bois :mais le vent soufflait du nord-est. Non, non, cela sonnaitautrement que le sabot mignon d’un chevreuil ; c’était bien lefer d’un cheval broyant le sable de la route. On distinguait déjàla batterie du galop. Voici qu’une ombre rapide glissait sur lechemin de halage.

Les planches du vieux pont retentirent, et lechien du meunier aboya.

– Henri !…

– Ma Jeanne chérie !…

Il y eut un long baiser silencieux.

Puis, comme l’autre fois, ils s’assirent l’unprès de l’autre, tandis que le vaillant cheval, dont les flancsfumants avaient le manteau d’Henri pour couverture, restait dansl’herbe sans même être attaché.

– Jeanne, ma femme bien-aimée, dit Henridont le visage parlait de fatigue, mais en même temps rayonnaitl’enthousiasme, nos jours d’épreuve sont à leur fin. Tandis qu’ilspoursuivent ici l’ombre d’un criminel, le soldat combat et remporteses obscures victoires, prélude d’un immense triomphe. Dieu estavec nous et conspire. Tout a réussi : nos hommes sontembarqués, la machine Perkins vogue vers les côtes de Guinée… etmoi je reviens subir ma dernière épreuve pour m’élancer, libre etfort, à la tête de mon armée !…

Jeanne donnait son beau front à ses baisers,mais elle restait silencieuse.

– Libre !… murmura-t-elle enfin dansun profond soupir, vous êtes libre aujourd’hui, Henri… maisdemain…

– Aujourd’hui je suis enchainé par mapromesse et mon devoir, Jeanne ; demain cette chaine serarompue…

– Écoutez-moi, interrompit la jeune filleavec effort, j’ai sur moi toute ma fortune, toute cette fortunedont la source est un deuil et un tourment. Prenez-la et fuyez.

Elle entr’ouvrait sa mante et présentait àHenri ces papiers retirés de son secrétaire.

– Fuyez !… répéta Henri.

Il s’était reculé comme si une main brutalel’eût blessé en le repoussant. Une pâleur mortelle couvrait sonvisage.

– Vous n’avez pas même dit fuyons !ajouta-t-il.

S’il faut le dire pour vous persuader, Henri,murmura Jeanne, fuyons ! oh ! fuyons bien vite : jesuis prête !

Il se rapprocha et mit la main froide deJeanne contre ses lèvres qui brûlaient.

Et cependant vous savez tout désormais,prononça-t-il de cette voix vibrante qui attachait comme un lien,qui enveloppait comme un rêt, et dont l’accent descendait siprofondément dans le cœur ; – à vous seule ici-bas j’ai donnémon secret tout entier… et c’est vous, Jeanne, qui me conseillez defuir !

– Je vous le demande à genoux, Henri,parce que je vous aime et que j’ai peur.

– Qui n’a plus confiance en moi ne m’aimepas, Jeanne ! murmura le jeune comte, dont la tête s’inclinasur sa poitrine.

Les deux mains de Jeanne étreignirent soncœur.

– Ô mon Dieu ! mon Dieu !s’écria-t-elle, tandis que deux grosses larmes brillaient enroulant sur sa joue, peut-on donner plus que sa conscience à celuiqu’on aime !…

Puis avec le froid de la grande passion, elleajouta en se tournant vers Henri :

– Ma fortune n’est rien, je ladéteste ; ma vie est peu, car je voudrais mourir ; monhonneur… Je suis folle… Je souffre… les mots de ma prière brûlentma bouche et mon cœur… Je vous aime… Je hais le jour où je vous aivu… Je suis si malheureuse que j’espère parfois en la pitié dumonde… et je suis si heureuse que j’ai peur des jalousies duciel !… Je veux aller avec vous en haut ou en bas ; il ya une chaîne autour de mon cœur ; je vous appartiens ;vous me cachez ma religion, vous êtes ma conscience… Y a-t-il plusà donner, dites, dites ! je vous le donnerai.

Elle appuya sa tête contre le sein d’Henri quibattait violemment. Mais il affermit, par un effort violent, savoix qui tremblait, et dit avec une tristesse austère :

– Jeanne ! ce n’était pas ainsi queje voulais être aimé.

Un sanglot souleva la poitrine de la jeunefille.

– Mon Dieu ! mon Dieu !…répéta-t-elle du fond de son angoisse.

Il reprit lentement.

– Je ne voulais pas que ma femme pleurât,je ne voulais pas que ma femme souffrît, je ne voulais pas qu’untrouble ou qu’un doute se mêlât, le soir, à la prière de ma femme.Je ne voulais pas qu’elle dît ou qu’elle pensât : Je ne saisplus ce que c’est que l’honneur. Je ne voulais pas être entre elleet sa religion, et j’avais choisi sa conscience pour être lamienne.

Jeanne se couvrit le visage de ses mains.

– Quand vous êtes là, je crois…murmura-t-elle.

– Je voulais que ma femme n’eût pasbesoin du son de ma voix ou de la persuasion de ma parole pourcroire, car je puis n’être plus là et manquer à cette tâche deservir sans cesse d’appui à une confiance chancelante. La porte demon cachot peut se murer, je puis mourir…, et je voulais que,prisonnier ou mort, ma femme fût ma volonté même, active et libre,hors de ma prison et au-delà de ma tombe. Je voulais de l’amour,puisque j’aime, mais entre vous et moi, Jeanne, quelque chosedevait dominer l’amour même : c’était la foi.

Elle jeta ses bras frémissants autour de soncou.

– Pardon, balbutia-t-elle dans seslarmes, pardon et pitié ! Je n’étais pas digne de vousaimer !

– On dit cela quand on n’aime plus,Jeanne, répliqua Henri dont l’accent se fit plus douloureux et plusamer.

Alors elle se laissa glisser à deux genoux, ets’écria parmi ses sanglots qui éclataient :

– Vous êtes perdu, Henri ! Je vousdis qu’il faut fuir… non pas seul…, tous deux ; oh ! oui,tous deux, car je veux me perdre avec vous !

XVII – Mémento.

Le comte Henri s’inclina sur le front deJeanne, oh il mit un baiser. Toute l’émotion de sa voix avaitdisparu quand il répondit :

– Que ne disiez-vous qu’il s’agissaitd’un danger nouveau, Jeanne ? Je vous ai avoué dès le premierjour que ma vie était le danger même, et qu’il n’y avait rien en mavie qui ne fût danger, danger de honte, de chute et de mort !Je vous ai avoué cela bien simplement et bien sincèrement, comme ondiscute dans le monde, entre époux sages, les fortunes et lespositions avant de passer le contrat. Je vous ai avoué cela pourque vous puissiez prendre une décision en pleine connaissance decause ; mais je ne m’abuse pas ; ces précautions loyalesn’étaient pas suffisantes. On n’inculque pas en une fois à unechère enfant comme vous cette terrible idée du danger permanent,habituel, sans cesse renaissant et toujours prêt à vous submergercomme une mer où l’on nage. La pensée d’exagération vientd’elle-même, et malgré soi l’on croit voguer en pleine fictionpoétique. Si j’avais su qu’un péril vous effrayait, j’aurais étémoins sévère, il faut de la douceur pour donner à l’élève docile sapremière leçon. Relevez-vous, Jeanne, ma bien-aimée, etsouvenez-vous que depuis l’heure où j’ai cessé d’être enfant j’airespiré le péril comme vous respirez l’air qui vous fait vivre.J’ignore la cause de votre effroi, mais je vous certifie d’avancequ’il ne tiendra pas contre ma confiance. Tout à l’heure, je vousdisais le mot : C’est la mer, et je nage. Qu’importe unetempête de plus quand le cœur et le bras sont forts, exercés,infatigables ! Asseyez-vous là, près de moi, et parlez ;que je sache tout, que je vous quitte heureuse et consolée ;que j’emporte avec moi, pour les heures de ma suprême épreuve, lachaleur vivifiante de votre baiser le plus doux et le baume devotre adoré sourire.

Il souriait lui-même, si calme, si vaillant,si fier que les larmes de Jeanne se séchaient à l’écouter. Elleobéit comme un enfant, elle aussi vaillante que lui sous sa frêleenveloppe, et aussi forte peut-être.

Elle s’assit, les mains dans ses mains, maisson pauvre cœur battait, et, quoi qu’elle fit, elle ne put luirendre sourire pour sourire.

– Henri, dit-elle après s’être recueillieen elle-même, il faut en effet que vous sachiez tout : depuisvotre départ, il s’est passé tant de choses ! Vous n’êtes plusaccusé de deux meurtres impossibles, accomplis à la même heure surdeux points différents : vous êtes accusé d’avoir tué deuxhommes au restaurant du Gourmand du jour, dans la nuit du15 au 16 mai, la veille de la fête de votre père.

Involontairement, Jeanne avait les yeux fixéssur ceux du jeune comte.

La lune, au plus haut de sa course, avaitmangé les nuages. La lumière était vive et nette. Les moindresdétails de la physionomie d’Henri apparaissaient aussidistinctement qu’en plein jour.

S’il fût resté impassible cette fois,peut-être que le soupçon se serait enraciné dans l’esprit deJeanne, car la surprise est une chose naturelle, et pour lasupprimer il faut un effort.

Mais Henri ne cacha point sa surprise.Seulement sa surprise fut exempte d’inquiétude.

– Ah ! murmura-t-il ; alors,c’est que j’ai un ennemi de plus.

– Gregory Temple ?…

– Non, Gregory Temple est à Londres etréduit au plus fâcheux état. Les médecins déclarent désormais safolie incurable.

– Gregory Temple, poursuivit Jeanne, alaissé à Paris un agent actif et implacable, Madeleine, la mère deRobert Surrizy.

– C’est juste, dit le jeune comte.

Et ce fut tout ; Jeanne reprit :

– Soit que Madeleine ait reçu desinstructions de M. Temple, soit qu’elle ait agi par elle-même,une fouille a été pratiquée dans les terrains de Tioli, et l’on adécouvert deux cadavres dans une fosse peu profonde qu’on avaitrecouverte à l’aide de mottes de gazon… Les fouilles ont été faitessans tâtonner… l’indication donnée parlait de chardons replantésau-dessus du trou et que la sécheresse avait sans doute empêché dereprendre… on a creusé du premier coup sous une touffe de chardonsdesséchés…

– Ces détails m’étaient connus,interrompit Henri froidement. Tom Brown a fait son métier ;passez !

– Tom Brown ! répéta Jeanne quitressaillit.

– Entendîtes-vous déjà prononcer cenom ? demanda le jeune comte.

– Oui, répondit Jeanne ; bien desfois, depuis trois jours… votre affaire est dans toutes les boucheset remplit tous les journaux…

– À quelle occasion parle-t-on de ce TomBrown ?

– Je vous le dirai tout à l’heure.Auparavant, je veux finir ce qui regarde les deux hommes tués àTivoli… Nous avons tous été interrogés comme témoins…

– Vous s’écria Henri, stupéfait cettefois.

– Tous ceux qui étaient dans la loge authéâtre Feydeau.

– C’est juste, fit encore le jeune comteavec un sourire amer : lady Frances, Germaine, M. Potelet Suzanne… et vous n’avez certes pu dire autre chose, sinon qu’ily avait sur moi deux taches de sang ?…

Jeanne courba la tête.

– Vous l’avez dit et vous avez bien fait,Jeanne, prononça le jeune comte gravement. C’est par le mensongeseul que je puis être perdu.

Un soupir souleva la poitrine de Jeanne.

– Sur mon salut, Henri, s’écria-t-elle,je ne vous crois pas coupable !

– Me faites-vous cette grâce, eneffet ?…

– Oh ! ne me raillez pas et nediscutez pas les paroles qui m’échappent… Je vous aime, ayez pitiéde moi !

Il l’attira contre son cœur etmurmura :

– Tout le bonheur que je vous donneraidans l’avenir, enfant mille fois chérie, ne payera pas ces larmes…J’aurais dû combattre seul !

– Je vous aurais aimé malgré vous !dit-elle en un baiser.

Puis, se dégageant :

– Notez bien que je ne suis pas la seuleà vous croire innocent, reprit-elle ; Germaine, la chèrecréature, lady Frances, Suzanne et ma tante vous défendent… etvotre père, votre admirable père, l’amour fait chair, la confiance,la bonté, la loyauté ! Je ne l’ai vu qu’une fois depuis votredépart, et certes il ne sait pas que je suis plus près de vousencore que lui-même. C’est de l’adoration qu’il a pour vous, Henri,et pour cela tout le restant de ma vie l’entourera d’un culte.

– Mon bien-aimé père ! murmura lejeune comte ; avec vous, Jeanne, c’est là le meilleur de moncœur… mais, continua-t-il, comment ne l’avez-vous vu qu’une seulefois depuis mon départ ?

– Je répondrai à cette question enterminant, et ma réponse sera triste, Henri… Laissez-moi suivre lefil de mes révélations… Vous m’interrogiez sur ce nom de Tom Brown,voici ce qui s’est passé le lendemain de votre départ à Paris, rueDauphine, n° 19, où M. Temple avait son domicile.

Le jeune comte fit un mouvement et ne pritpoint la peine de cacher un vif redoublement d’attention.

– Un garçon boiteux, continua Jeanne,fils du concierge de cette maison, n° 19, se rendit dans lamatinée chez le commissaire de police du quartier, et fitdéclaration qu’une odeur pestilentielle sortait par les fentesd’une porte dans la maison garnie tenue par son père. La porteétait celle d’une chambre habitée par un Anglais, qui avaitabandonné son domicile depuis plus d’une semaine, en emportant saclef. Le commissaire de police se transporta sur les lieux ;le concierge, sa femme et sa fille donnèrent de telles explicationssur les allures mystérieuses de cet Anglais, qui étaitM. Temple, que le magistrat dut croire à un crime, et n’hésitapas à faire forcer la serrure.

Chacun s’attendait à se trouver en face d’uncadavre, tant l’odeur qui sortait par les fentes et le trou de laserrure était fétide. Il n’y avait point de cadavre. L’odeur venaitd’un plat de viande abandonné sur une table, et dont ladécomposition avait rempli de miasmes cette chambre close.

Mais la justice se trouva là tout à coup enprésence de découvertes plus importantes que la preuve mêmematérielle et sanglante d’un crime, et c’est la mise au jour desdocuments rassemblés dans cette chambre, jointe à l’exhumation deTivoli, qui a donné à votre procès cette nouvelle et redoutableallure.

– Qu’y avait-il donc dans cettechambre ? demanda Henri sans fanfaronnade mais sans peur.

– Il y avait ce que vous avez dit latrace d’une étrange et implacable folie. Une sorte de légenderépétée partout, faite d’un mot, d’un nom et d’une date :MEMENTO, – Constance Bartolozzi, 3 février1817,couvrait les lambris de cette chambre, les tapisseries, le plafond,le parquet, les meubles, le rideau, tout… Henri, cet homme estnotre ennemi, mais il est le vengeur de ma mère !

Elle s’arrêta parce qu’un spasme comprimait sapoitrine.

Le comte Henri de Belcamp répondit :

– Jeanne, cet homme fut un grand esprit,un magistrat intègre, une âme courageuse et loyale. Je ne suis passon ennemi… Quand je ne serai plus là, dans deux jours, vous verrezune grande joie ; la fille de cet homme aura retrouvé son mariet pourra nommer son fils, l’enfant étranger qu’on l’accusaittoujours de porter dans ses bras. Demandez-leur alors ce que j’airisqué pour leur bonheur… Contre l’injustice des hommes je peuxbeaucoup, mais contre la main de Dieu nul ne peut rien… C’est Dieuqui donne la folie.

– Ce mot, ce nom, cette date, repritJeanne MEMENTO, – Constance Bartolozzi, 3 février 1817,écrits des milliers de fois en gros caractères ou en lettresmicroscopiques, se retrouvaient en tête d’une multitude de papierschargés de calculs, tracés en chiffres, en lettres connues ouinconnues. Tout cela se rapportait à vous, ou du moins à unpersonnage que la justice prend désormais pour vous : TomBrown.

– L’homme qui a tué votre mère, prononçalentement le comte Henri.

Jeanne frissonna de la tête aux pieds. Sonregard resta un instant fixé sur le jeune comte, dont le visageexprimait une douce et miséricordieuse tristesse.

– Oh ! c’est bien vrai !s’écria-t-elle. Ceux qui vous accusent sont fous. Est-ce qu’on peutadorer le meurtrier de sa mère ?

– Est-ce que l’assassin surtout, murmuraHenri, dont la sérénité était profonde et grande comme le calmemême de la nuit splendide, est-ce que l’assassin peut sourire à lafille de la victime ?

Leurs deux mains se joignirent. Jeannecontinua :

– Parmi toutes ces pièces et au milieud’une correspondance volumineuse, deux pièces ont principalementattiré l’attention de la justice. C’était d’abord un tableau noir,de grande dimension, dressé en face de la fenêtre et couvertd’écriture en majeure partie chiffrée. Ce tableau représentaitl’ensemble des calculs de probabilités au moyen desquelsM. Temple était parvenu à connaître l’assassin de ConstanceBartolozzi. La justice a reconnu que M. Temple avait unsystème qui lui est propre, à la fois très-savant ettrès-ingénieux, qu’il caractérise lui-même sous ce titre :l’impossible. Je ne saurais vous l’expliquer. Ce que jepuis vous dire, c’est qu’en un coin du tableau une accoladeréunissait ces divers noms :

 

Henri Brown (Londres),
James Davy (Londres-Paris),
Henri de Belcamp (Paris)
Richard Thompson (Londres-Paris), JEAN DIABLE LE QUAKER
Georges Palmer (Prague),
Tom Brown (Londres-Australie).

 

Le tableau a été conservé.

La seconde pièce est une biographie complètede ce Tom Brown ou Jean Diable depuis ses premières années, etporte pour suscription : Ceci est dédié à l’auteur duLivre des Aventures surprenantes de Jean Diable le quaker,publié à Londres en mars 1817.

C’est un terrible chapelet de crimes, dontchacun est appuyé sur notes justificatives, une histoire où sontmêlés les exploits de Tom Brown et d’Hélène sa mère. Ce poëmeeffrayant se termine par la plus odieuse de toutes les lâchetés onvoit Tom Brown abandonner sa mère mourante au milieu des désert del’Australie…

Les yeux de Jeanne étaient toujours sur Henri.En ce moment elle vit son visage changer.

Mais un nuage sombre couvrait la lune, et toutle paysage se voilait d’ombre comme les traits du comte Henri.

Le nuage passa, la lune brilla. La figured’Henri, noble et sereine, était de nouveau sous le regard deJeanne.

– Qu’ils vous voient seulement,murmura-t-elle ; ils sauront bien que vous n’êtes pas capabled’une lâcheté ! Tout ce que je viens de vous dire, Henri, jele sais par votre cousin, M. le conseiller de Boisruel, quiest venu hier au château, et que votre père a refusé derecevoir.

– Et que pense notre cousin ?demanda Henri sans empressement comme sans affectationd’indifférence.

– Il ne sait… il a peur pour vous… il esttriste.

– Je lui suis reconnaissant de l’intérêtqu’il veut bien prendre à moi… Et pourquoi mon père a-t-il refuséde le recevoir ?

– En répondant à cette question, ditJeanne, dont la voix baissa malgré elle, j’arrive à vous expliquerpourquoi, depuis la signature du contrat de mariage, je n’ai vuM. le marquis de Belcamp qu’une seule fois… Henri, votre pèreest bien malade…

– Mon père ! s’écria le jeune comte,dont toute la froideur disparut comme par enchantement, bienmalade !… en danger, peut-être !

– Peut-être… murmura Jeanne tristement.Le médecin ne s’explique pas.

Henri s’était levé d’un mouvement involontaireet comme si sa première impulsion eût été de s’élancer vers lechâteau.

Mais il se rassit et croisa ses mains sur sesgenoux en pensant tout haut :

– Cela ne se peut pas… Vous seuleconnaissez mon secret, Jeanne… vous seule et ceux qui ont juré lepacte de la DÉLIVRANCE… Je ne m’appartiens plus… Au nom de Dieu,parlez vite ! Tout le reste n’est rien : mais ce quiregarde mon père touche le fond même de mon cœur comme s’ils’agissait de vous ?

– Vous avez raison de l’aimer, Henri,répliqua la jeune fille pensive, car jamais je ne vis amoursemblable à celui qu’il a pour vous. Je n’ai pas connu mamère ; il me semble que les mères doivent seules aimer decette tendresse sans bornes. Votre nom était sans cesse dans sabouche, et il trouvait mille ingénieux détours pour revenir à vous,toujours à vous. Douter de vous lui semblait un blasphème. Il nouscherchait, Germaine et moi, parce que nous voulions bien toujoursparler de vous. L’idée que vous êtes coupable, non pas de meurtre,mais de quoi que ce soit, ne pouvait pas entrer en lui. Au fond devotre prison, vous étiez sa meilleure espérance et son plus cherorgueil. Il avait honte de lui-même d’être si peu quand il songeaità vous. Vous étiez au-dessus de tout, et le noble passé de votrerace lui paraissait comme une ombre auprès de votre lumière…

Elle s’arrêta.

– Vous parlez au passé, murmura Henritrès-ému. Se pourrait-il que l’exhumation de Tivoli et l’affaire dela rue Dauphine eussent fait impression sur cet esprit sidroit ?…

– J’ignore s’il connaît l’un ou l’autrede ces faits, répondit la jeune fille.

– Eh bien, alors ?

– Il y a autre chose, Henri…

– Mais ici, reprit-elle après un silence,je n’ai rien vu moi-même et je ne puis vous parler que parouï-dire… La nuit même de votre départ, ou plutôt le matin, verstrois heures, on frappa à la porte de l’hôtel de France, àVersailles, où logeait votre père. Une voiture était là, contenantune femme dont on ne pouvait voir le visage.

Un voile épais et noir le couvrait. Elledemanda, d’une voix si faible, qu’on eut peine à l’entendre,M. le marquis de Belcamp. Le marquis, réveillé, descenditlui-même. La femme voilée découvrit son visage pour lui seul. Ellene parla point. Le marquis tomba sur le pavé, où il restaévanoui.

Quand il reprit ses sens, au lieu de rentrer àl’hôtel, il monta dans la voiture, qui était un fiacre de Paris,et, sur son ordre, le cocher prit la route du château deBelcamp.

Ce fut ce jour-là même que je le vis. Ilrevenait à Versailles à cheval, vers l’heure où d’ordinaire nousétions admis à la prison. Il était si changé que j’eus peine à lereconnaître. Ses joues étaient couleur de terre ; ses yeuxbrillaient au fond de leurs orbites creusées, comme s’il fût sortide son lit après une longue fièvre. Il avait la voix faible etcomprenait mal ce qu’on lui disait.

On eut de la peine surtout à lui faireentendre qu’un ordre venu des ministères vous consignait au secret,et que les portes de la maison d’arrêt lui étaient désormaisfermées. Quand il comprit enfin, il eut un second évanouissementplus long que le premier.

Il me dit en s’éveillant :

– Je ne reviendrai plus à Versailles.

Puis il voulut remonter à cheval, mais nous lemîmes dans sa berline et je l’accompagnai. Pendant toute la route,il garda le silence. J’essayai de lui parler de vous ; sa mainme faisait signe de me taire.

Il refusa de me laisser entrer au château.

Depuis lors sa porte m’est fermée.

– Et cette femme ?… demanda Henridont la voix était très-altérée.

– Je vous ai dit sur cette femme tout ceque je savais.

– Comment !… les domestiques…

– Les domestiques ne l’ont pas revuedepuis son arrivée au château de Belcamp.

– Le médecin…

– Le médecin a couché, ces quatre nuitsdernières, à Belcamp… Pas une seule fois il n’a aperçu cettefemme.

– S’est-elle retirée ?…

– On ne sait pas.

– Serait-elle morte ?

– On n’a point vu de cercueil…

– Mais, reprit Jeanne après un longsilence, pendant lequel le comte Henri était resté plongé dans uneprofonde et laborieuse méditation, il est une personne qui necouche pas au château et qui cependant approche votre père de plusprès encore que le médecin.

– Quelle est cette personne ?

– Madeleine Surrisy.

– Madeleine ! répéta le jeune comteavec une plainte morne ; ils me tueront dans le cœur de monpère !

– Que lui avez-vous donc fait, Henri, àcette Madeleine ?… murmura Jeanne.

– J’ai aimé son mari… Grâce à moi, elleverra son fils riche avant de mourir… et peut-êtrel’entendra-t-elle appeler du nom de son père.

Trois heures de nuit sonnèrent à la petiteéglise de Miremont. Henri baisa plus tendrement les mains deJeanne : elle vit bien qu’il allait partir.

– Ce que je vous dis ne fait donc riensur vous ?… soupira-t-elle.

– Je savais d’avance ce que pouvaient nosennemis, Jeanne, répondit le jeune comte avec un mélancoliquesourire.

– Et vous allez vous mettre entre leursmains !

Ceci fut dit d’une voix tremblante et toutepleine de prière. Henri appuya les deux mains de Jeanne contre soncœur.

– Il n’y a pour fuir que les coupables,prononça-t-il sans cacher les lassitudes mélancoliques qui étaientau fond de sa fermeté. Je suis le fils du marquis de Belcamp, jesuis votre mari, Jeanne, et je suis le chef d’une noble armée. Ilfaut que mon père, ma femme et mes soldats assistent au triomphed’un innocent ou à la mort d’un martyr.

– Henri ! Henri ! suppliaJeanne qui mit ses beaux cheveux dans son sein ; que ce nesoit pas pour moi ! fuyez, oh ! fuyez, je vous le demandeà genoux !

Il se redressa et laissa tomber ces mots quieurent un accent étrange.

– Jeanne, m’aimez-vous donc mieux quenotre honneur ?

La jeune fille ne répondit pas tout desuite ; Henri sentit ses mains froidir et frémir dans lessiennes ; puis, lentement et avec une sorte de solennité, elleles dégagea pour nouer ses deux bras à son cou. Ses yeux, ses beauxyeux, limpides comme la virginité, rayonnaient la passiondouloureuse et profonde. Ce fut elle qui tendit ses lèvres pâles,appelant le premier baiser d’époux. Et parmi le silence de cesprémices chastes, elle dit :

– Je ne sais pas comme je vous aime… jesais que je vous aime au point de vous donner plus que ma vie…Henri, mon Henri adoré, faites suivant votre conscience et selonvotre génie. Que jamais je ne sois un obstacle sur votre chemin.Vous m’avez choisie pour confidente ; vous m’avez ouvert, avecvotre cœur, les vastes horizons de votre pensée. J’ai compris, j’aiadmiré, je me suis agenouillée… Si vous voulez prouver à quelqu’unvotre innocence, je dis à ceux qui ont besoin de preuves, à votrepère, à vos amis, au monde, allez et suivez votre route. Mais, jele répète, que ce ne soit pas pour moi, moi je n’ai pas besoin depreuves. Quoi que vous fassiez, quoi que l’on vous fasse,vainqueur, vaincu, vous êtes mon amour et mon honneur ;l’univers entier vous donnerait le nom de criminel que je vousgarderais dans mon cœur comme on y garde une foi persécutée. Jesuis à vous comme le prêtre est à Dieu, et mon âme vous suivraitmême au-delà de l’échafaud !

Ils se levèrent tous deux et marchèrent versla prairie, où le cheval, immobile, attendait.

– Dieu me doit le bonheur à cause devous, murmura Henri. Ceux qui m’attaquent sont forts, mais ilsm’ont laissé grandir et je vaincrai. Il s’arrêta au moment de poserle pied dans l’étrier.

– Je vaincrai, Jeanne, répéta-t-il, et savoix avait des accents tels que le cœur de la jeune filletressaillit d’allégresse.

Un instant il la regarda avec ravissement,puis ses yeux attristés se baissèrent.

– Mais, reprit-il en un murmure, si Dieune voulait pas, si ce baiser que me donnent vos lèvres était undernier adieu !

L’angoisse étouffa la réponse de Jeanne.

Henri poursuivit d’un ton sérieux etferme.

– Jeanne, il est un homme qui vous aimed’un amour chevaleresque. Si je meurs, soyez sa sœur ou safemme.

Il fut obligé de soutenir la jeune fille quichancelait dans ses bras.

– Je vous ai prise à lui, poursuivit lecomte de Belcamp, je vous lègue à lui… Pourquoi pleurer ? Etde qui donc le soin de faire son testament, a-t-il avancé ladernière heure ?… Je suis plein de vie, ma Jeanne bien-aimée,et parmi ceux qui me défendront à l’heure du péril, placez aupremier rang, ce bon, ce loyal, ce vaillant jeune homme, RobertSurrisy… En cas de malheur, ce serait lui que je chargerais avecvous d’exécuter ma volonté dernière… m’écoutez-vous ?

– Je vous écoute, Henri, murmura la jeunefille.

Le comte sembla se recueillir et sa mainglissa sur son front.

– J’ai de l’orgueil, dit-il ; jepense que mon entreprise c’était moi-même. Moi mort, la vasteassociation dont je suis le chef reste un corps sans âme. Undrapeau sera mon linceul, et il faudra les longues préparations del’avenir pour exhumer ses plis qui flotteront sur le monde. Si jemeurs comme Moïse, en vue de ma terre sainte, il restera un suprêmedevoir à accomplir, un seul ! l’accomplirez-vous ?

– Quel qu’il soit, je l’accomplirai.

– Un homme attend bien loin de nous à quij’ai dit : « Avant que cette année 1817 ait achevé soncours, la destinée aura parlé. Interrogez la mer, sire, du haut devotre île : la mer vous répondra. Vous verrez un jour un petitnavire, sans voiles ni rames, et qui sera poussé par un nuage. S’ilpasse sous pavillon anglais, c’est la liberté : préparez-vous…S’il passe sous pavillon tricolore, c’est que Dieu n’aura pasvoulu, et si un voile noir flotte à sa corne, adieu, sire, je seraicouché sous le marbre d’une tombe…

Si je meurs, Robert et vous, Jeanne, vousmonterez ma goëlette, qui s’appelait, hélas ! laDélivrance ; vous irez dans les eaux de Sainte-Hélèneet vous arborerez en vue de l’ile, deux heures après le soleillevé, un pavillon aux trois couleurs d’abord, puis le drapeau noir…Le ferez-vous ?

– Je jure que je le ferai.

– Merci donc et au revoir, ma Jeannechérie. Maintenant je vous dis, comme tout à l’heure : Il estune voix au dedans de moi qui me crie : nousvaincrons !

Il l’enleva dans ses bras, baignée de larmes.Leurs lèvres s’unirent encore une fois. Puis le comte Henri sautaen selle et s’éloigna au galop. Jeanne avait ses deux bras tendusvers lui. Comme il traversait le pont, elle le vit qui envoyait unbaiser. L’instant d’après, il disparaissait dans l’ombre dumoulin.

Jeanne reprit lentement le chemin du Prieuré.Elle passa le restant de cette nuit agenouillée, mais les parolesde la prière ne montaient point jusqu’à ses lèvres.

Henri brûlait le pavé sur la route deVersailles.

XVIII – Avant l’orage.

M. Roblot, sous-directeur de la maisond’arrêt de Versailles, se leva ce matin rouge, boursouflé,congestionné, malade. Il maudit ses enfants qui venaient lui direbonjour, et chercha querelle à sa femme. Ses yeux étaient brûlantset hagards, les rides de son front s’étaient creusées, sa gouttelui torturait les orteils, et il avait la tête lourde comme unplomb.

Il passa dans son cabinet en robe de chambreet en pantoufles. Au lieu du café au lait qu’on lui servaitd’habitude, il demanda un jambonneau et une bouteille de Thorins.Il y avait eu pour moins que cela des querelles longues etredoutables dans le ménage Roblot ; mais ce matin lesous-directeur provoqua sa femme en passant d’un regard si sauvage,qu’elle n’osa pas, malgré son intrépidité, accepter labataille.

Dans le cabinet, il y avait sur la table unelettre ouverte et deux lettres cachetées. C’était la lettre ouverteet reçue la veille au soir qui mettait le sous-directeur dans cetriste état. Les deux autres missives étaient son courrier de cematin, et il n’en avait point encore pris connaissance.

En arrivant, il brutalisa son fauteuil et ilgrommela.

– Imbécile ! pourquoi cela est-ildirecteur ? Énigme ! Neveu de la marchande à la toilettede la maîtresse du mari de la nièce du confesseur de la tante duministre ! Le népotisme est quelque chose de bienrévoltant ! Tonnerre ! moi, personne ne m’a protégé, jesuis le fils de mes œuvres !

Il prit la lettre en ajoutant :

– Joli fils qu’elles ont là, tesœuvres !… On va te flanquer à la porte roide comme balle… etce sera bien fait !… Tu iras boire à la fontaine,bétail !… ça t’apprendra à te fourrer avec lesLibéraux !

Il déplia la lettre et y jeta un regardmélancolique.

– Directeur, cela !s’écria-t-il ; et ça parle ! et ça commande !« Je serai de retour demain matin… » ça marche donc toutseul. Nom d’une pipe ! Si je lui communiquais une volée, àcelui-là, avant de partir !…

– Car il faut partir, ma vieille,continua-t-il d’un ton mélancolique ; c’est l’ordre du jour.Tu étais ici comme un poisson dans l’eau, et tu t’es amusé à fairele méchant… va boire à la fontaine !

– Mais, sacrebleu ! s’écria-t-il enfroissant la lettre, pourquoi celui-là revient-il aujourd’huiplutôt que demain ? M. le comte a donné sa parole qu’ilserait ici ce soir. J’étais paré : Ni vu, ni connu… Ças’appelle la destinée, quoi ! la fatalité, le guignon, la malechance !

Machinalement il prit une des lettrescachetées, et la tint un instant entre l’index et le pouce.

– Je parie un franc que c’est quelquechose de désagréable, dit-il ; un malheur ne vient jamaisseul… « Cour d’assises de Versailles… » Ce n’est pas lePérou que ces juges ! Je ne sais pas pourquoi ils méprisentl’administration qui les vaut bien… surtout quand elle est ancienmilitaire… Voyons ce qu’elle chante, la cour d’assises deVersailles.

Il rompit le cachet et bondit sur sonfauteuil.

– Un interrogatoire ! s’écria-t-ild’une voix étranglée ; aujourd’hui uninterrogatoire !

Il laissa retomber ses deux bras, et sa joueécarlate devint terreuse.

– Ça se trouve bien ! prononça-t-ilavec accablement. On va répondre au juge d’instruction : Ayezl’obligeance de repasser, M. le prisonnier n’est pasvisible.

– Tonnerre d’allumette ! rugit-ildans un paroxisme de rage ; il ne manquait plus quecela ! Tu t’es mis dans ces draps-là toi-même ! Va voirs’il y a du pain à tremper dans la fontaine pour tes enfants ?Maintenant, savoir ce qu’ils veulent interroger, ces bonnetscarrés ! ça les amuse ! pour faire des embarras. Jedonnerais vingt sous pour que la dernière lettre fût encore uneavance ! ça me ferait plaisir, ma parole !

Il ouvrit la troisième missive d’un gesteconvulsif : elle était du ministère de l’intérieur apportéepar exprès. Elle contenait ces mots :

« Un message arrivé de Londres à Boulognem’est transmis par voie télégraphique. Le bureau de Scotland-Yard areçu avis que le prétendu comte de Belcamp était à Londres. Sous cenom se cache le fameux bandit Jean-Diable.

» L’inspecteur fera aujourd’hui sa visitepar ordre personnel du ministre. »

Roblot se leva et fit le tour de son cabinet,les bras étendus, comme les romans de la Table ronde représententle bon roi Arthur quand il reçoit des coups de fendant sur soncasque.

– Allons ! Allons !allons ! répéta-t-il par trois fois, ne manque-t-il plusrien ? C’est dommage qu’il n’y ait pas une quatrième tuilepour faire partie carrée… Le directeur, l’inspecteur et le juged’instruction ! Bravo ! face au parterre ! À bas lamusique ! Je vais commencer à me faire sauter le caisson.

Il ouvrit son tiroir, où il y avait une lourdepaire de pistolets.

– Y a un brave homme qui veut vousparler, dit la servante qui entrebâilla la porte.

– Est-ce le directeur ? est-ce lejuge d’instruction ? est-ce l’inspecteur ? demanda Roblotqui était réellement sous le coup d’une attaque de folie, qu’ilsaillent à la fontaine !…, ou se faire lanlaire… au choix dusouscripteur !

– Faut qu’il cache du vin ou de laliqueur sous son lit, bien sûr, dit la vieille femme ; il esttourné dès le matin ?

Roblot dirigea sur elle les deux canons de sespistolets ; elle s’enfuit en criant. Roblot la poursuivit.

– Félicité ! hurla-t-il dans lecorridor, je ne vous tuerai pas, je sais que vous êtesinnocente ! mon intention est d’attenter seulement à mesjours… Ou est-il le brave homme ?… c’est peut-être celui quivit César à la veille d’une bataille où il avala son biscaïen… oùPompée… Je suis dégommé, créature ! dégommé… dégommé !…Dites au bonhomme d’entrer… à moins que ce ne soit M. lepréfet, mille misères !… et apportez le jambonneau, café, vin,eau-de-vie…, je me détruirai après !

Il rentra, tomba sur son fauteuil et mit satête sur la table.

– Je suis en avance, mon bonM. Roblot, dit derrière lui une voix qui le fit tressaillir,comme si l’un de ses deux gros pistolets eût déjà fait explosiondans son oreille.

Il se retourna et vit une figure inconnue.

– C’est jugé ! grommela-t-il, jerêve tout debout ! Le diable m’emporte si je n’ai pas cruentendre sa voix !

L’inconnu, vieillard à figure douce etmodeste, sourit dans ses rides. Comme Roblot le regardait de plusprès, il redressa son dos voûté et enleva sa perruque de cheveuxblancs.

– Monsieur le comte ! s’écria Roblotébahi.

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il se levatout chancelant, ivre sans avoir bu, et vint se jeter dans les brasd’Henri.

– Par exemple, dit-il en sanglotant…,voilà un joli trait… un trait qui vous honore !… Les coquinsont du bon, ma parole ! Et je connais plus d’un homme établiqui, une fois la clef des champs dans sa poche… Allons, allons,j’ai eu une souleur qui peut compter, mais tout est pour lemieux : je vais vous mettre sous cadenas, saperlotte ! etje veux bien être brûlé vif si je vous perds de vuemaintenant !

– Ce sera la récompense de monexactitude, dit le comte en souriant.

– Ce sera tout ce que vous voudrez !je vous tiens, je ne vous lâche plus… et je ne vous donnerai pas lacellule au barreau scié, non !… Tonnerre de là-bas ! vousne m’aviez pas dit que vous étiez Jean Diable !

– Jean Diable ! répéta Henri. J’aiouï dire qu’il s’échappait parfois de prison, mais que jamais iln’y rentrait de bon gré.

– Très-bien ! s’écria Roblotrondement ; tout ce que vous voudrez, encore une fois…Voyez-vous, le directeur peut venir à présent, le juge aussi, etencore l’inspecteur, j’ai mon affaire… La femme et les petits nevivent pas de l’air du temps… J’étais inquiet depuis trois jours,pas mal, parce que votre affaire prenait une tournure… On a bienraison de dire qu’il ne faut jurer de rien ! moi, dans lecommencement, j’aurais mis ma main au feu que vous étiezinnocent !… allez-voir s’ils viennent ? L’histoire deTivoli, l’histoire de la rue Dauphine, voilà le mot du rébus àmoitié deviné…, et quand j’ai vu ces trois machines me tomber surla tête… mais vous ne savez pas de quoi il s’agit ?…

– Si fait, interrompit Henri.

– C’est juste… vous continuez à êtrecomme le solitaire, qui sait tout… Nous rognerons ça… je vouspromets que vous serez empaqueté comme il faut j’ai eu troppeur !… Je disais donc, quand j’ai vu que j’allais perdre maplace…

– Ne vous souveniez-vous plus de ce queje vous avais dit, en cas de malheur ?

– Cherche ! répliqua Roblot. JeanDiable en a dit bien d’autres !… s’il faisait des rentesviagères à tous les geôliers qu’il a mis sur le pavé !…excusez !… J’allais tout uniment me brûler la cervelle,voyez.

Il montra ses deux gros pistolets.

– Mais, reprit-il en riant lourdement, ceque je voudrais savoir, c’est pourquoi vous êtes revenu.

– Parce que j’ai appris quel’interrogatoire aurait lieu aujourd’hui, répondit le jeunecomte.

Roblot fixa sur lui ses yeux ronds avec unredoublement de stupéfaction.

– Eh bien ! vous avez de la vertu dereste, vous, grommela-t-il. Mais tout ça doit cacher quelque ruseinfernale !… Je me disais aussi pour un simple comte, il segrime joliment bien !… il se fait les figures qu’il veut…, çan’est pas bon signe.

– Ah çà ! reprit-il, voussavez ? c’est fini les fontaines et les chevaliers de laDélivrance et les grands aigles de la Légion d’honneur, avec lafoi, l’espérance et la charité !… J’en ris, moi, maparole ! à présent que j’ai la tête hors de l’eau !…Pendant ces trois jours, j’en ai fait, des réflexions : je mesuis dit plus de dix fois et plus de vingt aussi que j’étais unimbécile… Allons, Monsieur le comte, il faut rentrer dans son œufcomme un bon petit poulet !

– Je suis prêt, mon cher monsieur Roblot,dit Henri.

Le vieux soldat ne se possédait pas de joie.Chez la plupart des hommes, la joie produit la bonté, l’indulgence,la miséricorde : chez d’autres, c’est l’égoïsme qui s’exaltenaïvement. Ceux-là passent sur vous sans vous voir, leur triomphevous écrase par mégarde ; leur expansion est de l’insolencebrutale et impitoyable. La plupart du temps, ces braves ne sont pasdu tout ce qu’on appelle des hommes méchants, c’est leur manièred’être heureux.

À son insu, et sans avoir aucunementconscience de son ingratitude, Roblot se vengeait de l’atrocefrayeur qu’il avait eue.

– Parbleu ! reprit-il, vous êtesprêt ! je crois bien ! il n’y a plus de simagrées àfaire ! Je suis à mon devoir et à mon gouvernement,sacrebleu ! Quand on a été sur le point de s’abimer le crâne,on se moque un peu des poignards des chevaliers de la Délivrance.Ils n’ont qu’à venir ceux-là ! J’ai des chevrotines à leurservice… voilà ! Je vous dis la chose en douceur, Monsieur deBelcamp. Si vous tentiez de me faire une autre farce, je vousferais sauter la cervelle bel et bien : c’est ma charge.

– Mon brave monsieur Roblot, répliqua lejeune comte, quand vous voudrez, je suis absolument à vosordres.

– Oui, oui, saperlotte s’écria lesous-directeur avec emphase ; c’est bien le mot : à mesordres ! absolument !

– Mais, continua-t-il, pris d’un vagueremords, nous, avons le temps de reste !…, et, après tout,vous me tirez d’embarras… Un verre de Thorins, mon prisonnier,voulez-vous ! moi, j’aime faire galamment les choses… à lasoldat français.

– Je vous rends mille grâces, monsieurRoblot. Je suis très-las et n’ai qu’un désir, me reposer.

– Je comprends… il faut se recueilliravant l’interrogatoire.

– Vous vous trompez, monsieur, je n’airien à dire que la vérité.

Roblot éclata de rire. Puis il devint sérieux,tandis que son regard se fixait sur le jeune comte.

– Ma parole sacrée ! grommela-t-il,on lui donnerait le bon Dieu sans confession… mais chat échaudécraint l’eau froide, et je me connais en physionomies… Tonnerre delà-bas ! je pourrai raconter aux petits, plus tard, que j’aiété en tête à tête avec Jean Diable, dans mon propre cabinet…,c’est curieux… Il est vrai que j’avais une paire de pistolets, ahmais !

Il prit ses deux pistolets, qu’il fourra dansles bretelles de son pantalon, pendant qu’il allait décrocher unegrosse clef à un râtelier monumental.

– Ce n’est pas moi, dit-il qui laisseraisces joujoux sur la table !

Quand il se retourna, tenant sa clef à lamain, il poussa un cri de terreur. Le comte Henri jouait avec deuxsuperbes pistolets dont les canons damasquinés lui lançaient auvisage deux rayons du soleil levant. Il laissa tomber la clef etporta vivement la main à ses bretelles, mais les deux éclairs lemenaçaient déjà ; il vit les gueules béantes des canons à lahauteur de ses yeux, il entendit les batteries craquer, il sentitpresque le choc des deux balles frappant à la fois son front depère de famille.

Tous les anciens militaires ne sont pasforcément des héros.

Au moment où il mourait de ses deux terriblesblessures, la voix douce du comte Henri dit :

– Je n’ai plus besoin de ceux-ci quej’avais pris pour mon voyage ; permettez-moi de vous lesoffrir, mon cher monsieur Roblot.

Les yeux du sous-directeur se dessillèrent. Ilvit qu’on lui présentait les deux pistolets par la crosse.

– Bien vous en a pris, balbutia-il, derendre les armes.

Puis, entrevoyant peut-être le burlesque deson rôle, il ajouta :

– Monsieur, je ne puis rien accepter devous. La place de ces objets est au greffe.

Il ramassa la clef et tira le verrou d’unepetite porte communiquant à l’un des corridors de la prison. Henri,sur son ordre, passa le premier. L’instant d’après, il étaitinstallé dans une cellule de choix admirablement sûre comme le luiaffirma Roblot.

M. Roblot lui promit en outre qu’il neserait plus servi par Mestivier, son gardien ordinaire, auquel ilse chargeait de faire donner de l’avancement.

La porte fut refermée, et Henri entenditbientôt le pas d’une sentinelle qui se promenait de long en largedevant sa porte.

Quant à Roblot, il avait changé d’idée, ilvoulut que le jambonneau et la bouteille de Thorins fussent portésdans la salle à manger. La femme et les petits furent conviés aufestin, et la servante reçut l’ordre de faire du café noirtrès-fort, parce que monsieur avait à travailler de tête.

– Gardez-vous de juger votre maître, mafille, dit-il, c’est un homme complètement au-dessus de votreportée.

Et il continua à l’adresse de safamille :

– Vous mangez mon pain, c’est très-bien,loin de moi la pensée de vous le reprocher… mais savez-vous le prixqu’il me coûte ? Peut-être eussiez-vous dû supposer qu’ilfallait des circonstances bien graves, j’ajoute bien terribles,pour troubler la sérénité d’un ancien militaire. Soyez heureux ettranquilles ; ne connaissez jamais le besoin ni les soucisrongeurs. Que toutes les fatigues, que tous les dangers soient pourmoi, c’est mon sexe et mon devoir ! présent à l’appel,toujours ! Dévouement, fidélité, vigilance, sang-froid dans ledanger ; gravez cette devise sur ma tombe !

Il mangea le jambonneau.

Le directeur revint, le juge d’instructionprocéda à l’interrogatoire, l’inspecteur fit sa visite,M. Roblot reçut leurs félicitations.

Puis les jours se passèrent et l’instructionse poursuivit avec une activité extraordinaire. Le comte Henri futtenu au secret le plus rigoureux. Roblot disait figurément à sessupérieurs qu’il couchait en travers de sa porte.

Et cependant Roblot ne savait pas tout, car onrecevait à Miremont des lettres de Percy-Balcomb, timbrées deLondres.

Il faut dire que Miremont ne s’occupait pasbeaucoup des nouvelles de Percy-Balcomb ni du retard apporté auxépousailles de Jeanne. Il y avait, Dieu merci ! d’autresémotions dans l’air. Depuis l’époque incertaine de sa fondation,Miremont n’avait jamais éprouvé une pareille fièvre. Cettelocalité, obscure hier, attirait aujourd’hui les regards de toutela France et même de l’Europe ; elle le sentait, elle en étaitfière ; elle s’abonnait aux journaux pour y voir son nom.

Nous n’avons pas besoin d’ajouter quel’opinion miremontaise avait été encore une fois et complètementretournée par la face nouvelle que prenait l’affaire du jeunecomte. Le secret d’une instruction transpire toujours. Miremontconnaissait vaguement l’histoire des récentes découvertes de lajustice. La légende de Jean Diable avait un succès prodigieux dansla société.Les petites Chaumeron jouaient à s’enterrermutuellement dans la plaine de Tivoli.

La situation de M. le marquis inspiraitbien une certaine pitié. La pitié est un sentiment mêlé où il entreun quantum sufficitde vengeance : Miremont peutl’éprouver. Songez à tous les respects qu’on avait prodigués à cethomme ! Et, n’avait-il pas forcé la société à s’agenouillerdevant son fils ! un brigand !

Certes il était bien malheureux, mais il avaitune berline et dix-huit mille livres de rente.

Certes, nul ne songeait à l’accuser decomplicité dans ces ténébreuses horreurs… mais en somme on ne leconnaissait que depuis trois ans… et il y avait bien des mystèresautour de lui.

Cette femme qui avait été le chercher àVersailles au milieu de la nuit, cette femme voilée qu’il avaitconduite au château et que l’on n’avait plus revue…

– Atout ! disait Chaumeron. C’estcocasse… Ah ! bigre !

Il y avait un va-et-vient continuel deMiremont à l’Isle-Adam, où Godinot, le commissaire de police,tenait un bureau de mystères.

Bien-des-Pardons espérait être mairesse, etmadame Chaumeron pensait que la seconde place d’adjoint revenait dedroit à son mari. Elle comptait sans madame Célestin, qui avaitfait le rêve d’élever à cette importante position ses deuxBondons.

Chaque jour, à tour de rôle, don Juan Besnard,Mademoiselle ou quelque autre étaient dépêchés à Versailles enexprès. Ils revenaient avec de pleins paniers de cancans. Ons’assemblait alors chez M. Morin du Reposoir, sous laprésidence de l’adjointe, et l’on tenait assises. Miremont vivaitdouble et triple, on peut bien le dire ; Miremont s’amusait.Ce fut pour lui une agréable époque.

Et notez qu’il y avait autre chose que lescancans-Belcamp. Le Château-Neuf présentait aussi toute une séried’énigmes à deviner ; le Prieuré fournissait son contingent decharades. Les trois fainéants étaient revenus. D’où ? Bien finqui aurait su le dire ! Robert Surrizy était sans cesse sur laroute de Paris ; Lady Frances voyageait ; Suzanne…, vousle croirez si vous voulez, cette blonde, timide et triste Anglaise,se promenait dans le parc du Château-Neuf avec un beau jeune homme,un Anglais aussi, et tour à tour ils embrassaient le petit Richard,qui les appelait papa et maman.

– Mariés, disait Chaumeron ; autambour de basque ! attrape !

Elle semblait heureuse, cette Suzanne, etpourtant on avait appris que son père, libre sous caution àLondres, était dans une maison de fous !

Lady Frances Elphinstone, depuis qu’ellen’était plus la mère du petit Richard, n’avait pas une moinsbizarre histoire. Il y avait à l’hôtel Meurice, à Paris, selon lerapport de Godinot, un comte autrichien, beau comme un astre, maisqui se mourait de la poitrine. Lady Frances Elphinstone passait sesnuits auprès de son lit. Ce comte Frédérick Boehm, comme ils’appelait, venait aussi de Londres. Il recevait non-seulementFrances, mais encore Robert Surrizy et l’Anglais de Suzanne. Malgréson état de santé, il avait remué ciel et terre pour voir le comteHenri à la prison de Versailles.

Bien-des-Pardons n’avait-elle pas quelqueraison de dire que tout cela sentait son Jean Diable à pleinnez !

Robert Surrizy fréquentait Jeanne comme si derien n’eût été ; Laurent n’avait jamais été mieux avec lajolie Germaine, et Férandeau tournait à l’homme grave. Un jour queMademoiselle revenait de Versailles, elle raconta qu’elle avait vules badauds rassemblés devant le marchand d’estampes de la rue dela Paroisse, où tout Miremont était exposé. Ce Férandeau,trahissant l’hospitalité, avait vendu son album à un éditeur, avantde devenir un homme politique. Il avait livré Miremont pour le prixd’un festin au Veau-qui-tette, son rêve ! Toute la société yavait passé ; don Juan Besnard, avantageux, brutal etidiot ; Chaumeron, monté sur ses jambes de coq et suivi de sacouvée ; Morin du Reposoir, adjoint, belle qualité :Bien-des-Pardons, humble mais empoisonnée ; madame Célestin,enfin, le tricot au poing, l’aiguille dans les cheveux, et menantpaître ses deux agneaux de Siam…

Élève fidèle de Louis David, Férandeau n’avaitpas attaché à ces frivolités une grande importance. Il était entrain de devenir célèbre malgré lui. C’est ici l’histoire de tousles peintres caricaturistes. La vocation de nos plus grandscomiques les égara d’abord vers la tragédie.

On ne saluait plus Férandeau dans les cheminsvicinaux de Miremont.

Que dire encore en fait de mystères ; iln’y avait pas jusqu’à Madeleine Surrizy, la paysanne à lugubretournure de nonne, qui ne se mêlât d’avoir des mystères. Elle seuleétait admise au château. Et madame Etienne avouait que son anciennedame, quelque temps avant sa mort, recevait comme cela les visitesd’un porte-malheur.

Une nuit, Blondeau, le garde-champêtre,braconnant aux canards le long de l’Oise, avait entendu des voixdans la cabane de Madeleine. Robert et sa mère se disputaient. Lamère disait :

C’est un assassin !

Toujours et partout ce motd’assassin !

Quel allait être le dénoûment de cedrame ? Chaumeron ne mâchait pas sa façon de penser : ildisait : Si j’étais juré, la roue, tapé ! Les deux Bondonn’avaient jamais vu guillotiner et vivaient sur la promesse d’allerà Versailles, le jour du comte Henri ;Bien-des-Pardons comptait les heures qui la séparaient del’exécution, et retournait une robe de soie puce pour cette fête.La mère Chaumeron avait dit aux huit ou dix petites filles, que, sielles étaient sages, on dînerait à cette occasion sur l’herbe, dansles bosquets de Trianon…

Mais l’autre camp semblait avoir une confianceégale et contraire. Ce lutin de Germaine se moquait de tout lemonde et prédisait que Miremont ferait encore des courbettes àM. le comte. Elle allait, riant et chantant, du Prieuré auChâteau-Neuf, ou se réunissaient les tenans du comte Henri etl’heureuse issue du procès ne faisait pas l’ombre d’un doute.C’était un dévouement qui, pour certains, allait jusqu’àl’enthousiasme. Suzanne apprenait le nom d’Henri au petit enfant,et ne pouvait parler de lui qu’avec des larmes dans les yeux ;son mari, puisqu’elle était mariée, professait pour le jeune comteune sorte de culte. Jeanne, Germaine, Frances, Robert, Laurent etFérandeau lui-même, étaient comme des dévots autour du cachot de cedieu.

Les deux partis pouvaient se balancer par lenombre. Si la faction commandée par Bien-des-Pardons et madameCélestin eût possédé autant de vaillance que de venin, la guerrecivile aurait peut-être ensanglanté Miremont.

Pendant que ces passions s’agitaient, lechâteau était neutre, muet, immobile ; le château, sijoyeux naguère, et dont toutes les portes s’ouvraient si largementà l’hospitalité. Vous eussiez dit une maison déserte ;fenêtres et portes étaient closes nul pas ne foulait plus lesallées du parc ; l’herbe croissait déjà dans les allées, et,chose triste qui pouvait servir à mesurer l’abandon, la grandetable du dîner de fête restait dressée au milieu de la pelouse, etles guirlandes de feuillage pendaient encore, desséchées, à leurssupports de fil de fer.

Qu’y avait-il dans ce château en deuil ?Un immense amour trompé, une grande douleurs, un découragement sansbornes !

Les murs ne laissaient passer ni sanglots nilarmes. C’était un funèbre silence, un désespoir morne.

Et c’était un mystère profond, celui-là parmitant de mystères que l’œil des curieux ne pouvait pointpercer : Une femme était entrée dans cette maison et n’enétait point sortie.

Qu’y avait-il derrière ces croisées doubléesd’épais rideaux ? Une prisonnière ? une victimeencore ?

M. le marquis de Belcamp n’était sorti desa demeure qu’une seule fois chancelant comme un moribond, pluspâle qu’un fantôme, mais droit et regardant haut.

Il avait entendu la messe et s’étaitagenouillé devant la table sainte.

Qu’y avait-il ?… Sous le fier panache desgrands chênes, sombre et lentement balancé par la brise, le vieuxmanoir dressait ses profils mélancoliques. Quelque chosel’enveloppait qui n’était ni un voile ni une brume ; cen’était pas l’œil qui percevait cela, mais le cœur ; quelquechose qui ne peut point s’exprimer avec des paroles, vaste etsinistre impression, semblable aux angoisses solennelles de l’heurequi précède l’orage, frisson mortel et profond, d’où se dégageaitl’idée des éternelles justices de Dieu !…

XIX – Le Palais de Justice.

Le sixième jour de la session, à cinq heuresdu matin, il y avait déjà une foule nombreuse aux alentours dutribunal. On attendait l’ouverture des portes pour les débats del’affaire du comte Henri de Belcamp. Mille bruits contradictoirescouraient dans cette cohue, composée de petits bourgeois et depaysans ; on disait entre autres choses que l’accusé n’avaitpoint voulu d’avocat, et qu’il se défendrait lui-même.

On racontait des centaines d’histoires, entreautres celle-ci :

M. Roblot, sous-directeur, ancienmilitaire, avait payé plusieurs fois de sa personne contrel’accusé, qui était un homme terrible qui se procurait des armes àvolonté. Bien en avait pris à M. Roblot d’être un bravemilitaire, etc., etc., etc.

Une moitié de la foule, ignorant ce quec’était que Jean Diable, essayait de l’apprendre à l’autremoitié.

Vers sept heures, M. Huchon, le commisgreffier, entra dans son bureau et fit le geste bien connu deRobinson Crusoé découvrant l’empreinte du pied de Vendredi sur lesable. La planche de son pupitre, qu’il avait laissée noire etintacte, portait maintenant sept lettres gravées au couteau et trèslisiblement. L’assemblage de ces sept lettres formait le nom deBriquet.

Le commis appela les garçons de bureau. Desrenseignements pris, il résulta qu’un jeune garçon, maigre et laid,coiffé de cheveux couleur poussière de grande route, nuancefavorite du gamin de Paris, était venu la veille au soir avec unelettre du ministère chercher trois places pour la séance de cejour.

À huit heures, le franc-parler de Chaumeron sefit entendre dans le corridor. Il voulait onze places sous prétextequ’il était voisin de campagne du père de l’accusé.

– Jeune homme, dit madame Morin duReposoir au commis greffier, je suis première adjointe dans lalocalité même !

– Voici un commandant de la gardenationale et un conseiller municipal, ajouta orgueilleusementmadame Célestin, qui montrait des deux mains le Bondon de droite etle Bondon de gauche.

– Les places de M. leprésident ! commanda un grand laquais.

Un autre :

– Les places du général !

– Voyons ! voyons ! lesenfants, la préfecture !

– Laissez-moi passer, je suis pourl’évêché !

– Du ministère, s’il vousplait !

– De la recette générale !

– Pour mademoiselle Léocadie, del’Opéra…

– Monsieur Huchon, votre dame m’apromis ; vous savez, je suis le boulanger.

– Ohé ! Huchon ! lesamis !

– Y en aura-t-il une petite pour laconcierge et sa demoiselle.

– Monsieur Huchon ! – Mon chermonsieur Huchou ! – Vous faites des embarras ? –Malhonnête ! – J’ai payé une demi-tasse hier ! – SieurHuchon, vous serez destitué ! – Oh ! qu’il est gentil, ceHuchonneau ! – Subalterne ! – Là, vous êtes unamour ! – Je te repincerai, propre à rien ! – Merci millefois ! – Que le diable vous emporte !

Tout cela en même temps. Une moitié de ceHuchon était sur le pavois, l’autre aux gémonies.

À neuf heures, la séance commença. Aux placesde l’évêché, de la recette générale, de la préfecture, etc., ontrouva que le président était un petit homme assez bien. Leministère public excita une certaine curiosité. MademoiselleLéocadie toussa beaucoup derrière son éventail pour se faireremarquer des avocats. La concierge et sa demoiselle mangèrent desberlingots de Marseille. Tout ce monde était gai comme pinson. Lacour d’assises est un des plus joyeux coins de cetunivers !

Quand l’accusé parut, il y eut un grandsilence. La concierge s’attendait à voir un homme avec des cheveuxbleus et des cornes. Elle fut mortifiée. Mademoiselle Léocadiesourit aux avocats.

À trois heures, la séance fut suspendue. Onavait lu l’acte d’accusation, interrogé l’accusé, reçu ladéposition de tous les témoins et entendu le réquisitoire. Nouslaissons à dessein toutes ces choses dans l’ombre. Nous plaçons enquelque sorte la justice sur un piédestal autour duquel la foulecurieuse passe, et nous ne nous occupons que de la foule.

Le respect profond que nous professons pour lajustice ne peut s’étendre jusqu’à l’auditoire.

La foule avait besoin de cet entr’acte. Ellese précipita dehors avec délices. On entendait dans lescorridors.

– Ah ! c’est joli, pour lecoup ! En voilà un qui avait la main leste !

– Cette idée des deuxpasse-ports !

– Ma chère ! il a l’œil doux commeune femme. Connais-tu l’histoire de Lesurques ?

– Neuf millions d’un coup !

– Es-ce que M. Huchon vous en atrouvé une ?

– Les gendarmes m’empêchent de voir,c’est pire qu’un pilier !

– Mais comment faisait-il donc quand ilmettait sa main gauche sous la tête et qu’il appuyait son pouce surla gorge ?

– Il est coupable, aussi vrai queCaïn !

– L’innocence saute aux yeux !… Vousne trouverez pas un jury pour condamner cela !

– Monsieur, demanda mademoiselle Léocadieà un avocat en robe, bien fier d’être ainsi compromis, si les jurésdisaient nous n’en savons rien ?

– On les mettrait à Sainte-Pélagie,répondit Briquet qui passait.

– Eh bien ! s’écria Chaumeron enjouant des coudes pour rejoindre Bien-des-Pardons, étais-jecrânement casé, moi, hein ?… Ma fille a eu un tabouret… Il nes’agit que de n’avoir pas sa langue dans sa poche.Enlevé !

– Le monstre ! gémitMademoiselle ; tuer deux hommes qui étaient sur le point de semarier !

– Hé ! monsieur Potel, quedites-vous de cela ? la marmite bout…

– Ma conviction n’est pas formée,monsieur.

– Elle y met le temps… Si nous cassionsune croûte ?

Toutes ces choses communes, insignifiantes,misérables, étaient dites avec une passion extraordinaire. La fouleest un monstre qui rugit des niaiseries.

Henri, cependant, quittait la salle desséances et se rendait, escorté par ses gendarmes, dans la chambreassignée au repos des accusés. Le secret, si rigoureux qu’il soit,cesse nécessairement à l’audience. Depuis ce matin, Henri étaitentouré de tous ceux qui l’aimaient. Dans cette cohue, avide debanales émotions, habillée de drap fin et de loques, d’indiennetrouée et de velours, diaprée de taches sordides, de bijoux, dedécorations et de broderies d’or, suant la misère ou puant lesachet, parterre disparate et heurté du plus terrible et du mieuxsuivi de tous les théâtres, Henri avait reconnu bien des figureschères. Jeanne était au premier rang, la belle madone en deuil,cachant son émotion sous son voile et tâchant parfois de sourire enretenant ses larmes.

Non loin d’elle, Suzanne et Richard Thompsons’asseyaient auprès de lady Frances Elphinstone. Le pâle et beauvisage de Frédérick Boehm se montrait derrière les traits mutins deGermaine, colère, agitée, enthousiaste, tantôt triomphante, tantôtdécouragée et ne sachant point cacher sa fièvre. Çà et là des têtesgraves, et marquées pour la plupart d’un cachet militaire,parsemaient l’auditoire ; il y avait de fines moustachesnoires et aussi des barbes grises. Aussi près que possible de laporte communiquant avec le greffe, Robert Surrizy, Laurent etFérandeau étaient debout.

Mais le regard d’Henri avait en vain, et àbien des reprises, parcouru toute la salle, cherchant les cheveuxblancs de son père ; le marquis de Belcamp n’était paslà ! C’est une grande autorité que la présence d’un pèreauprès du banc fatal. Le jury n’est pas la loi inflexible dans salettre ; il est une conscience qui peut être éclairée, égarée,émue par tous les moyens humains.

L’absence de M. le marquis de Belcampprivait Henri d’une de ses meilleures armes.

Ce n’était pas pour cela qu’Henri parcouraitde temps en temps la salle d’un regard inquiet et triste. Iln’avait pas besoin d’armes. Au fond de son cœur il n’y avait qu’unevoix et qu’une parole. Ce n’était pas lui-même qu’il plaignaitquand il disait : Mon père ! mon pauvre bien-aimépère !

Il espéra pendant la lecture de l’acted’accusation, pendant les débats, qui furent courts et vifs,pendant le réquisitoire, plaidoyer éloquent et d’une hautehabileté. En se retirant, il espérait encore, car ses yeux sepromenèrent avec lenteur sur l’assemblée.

Auprès du seuil, plusieurs mains se tendirentpour serrer la sienne chaleureusement. La main du comte FrédérickBoehm resta plus longtemps que les autres. Henri et lui échangèrentun signe rapide.

Il y avait dans l’auditoire deux classes qui,sans savoir pourquoi, s’intéressaient à Henri ; les bonnesgens du peuple et les grandes dames. Toutes les jeunes fillesétaient, aussi de son parti, mais elles savaient bien pourquoi, caril y avait un cœur dans ses yeux. Beaucoup de gens dans l’assembléele détestaient parce qu’il était comte, d’autres parce qu’il étaitbeau, jeune, riche, que sais-je ? Tel le haïssait parce qu’unefemme avait rougi en le regardant, ou pâli, ou souri…

Ces paroles ne sont point dites avec amertume.La source de nos impressions, brusquement découverte, fait souventhonte quand elle ne fait pas rire.

Mais, quelles que fussent les dispositionsdiverses, après le réquisitoire foudroyant de l’éminent magistratqui occupait le siége du ministère public, tous et toutes pensaientqu’Henri serait condamné.

Quand il eut passé le seuil de la salled’audience, ceux qui lui avaient serré la main sortirent.

Robert parvint jusqu’à Jeanne.

– Votre mère l’a tué ! murmura lajeune fille.

Robert répondit :

– Je le sauverai !

Puis il ajouta :

– Ma mère est une noble femme qui suitson devoir comme nous suivons le nôtre.

Une larme vint aux yeux de Jeanne qui luitendit la main.

– Pardonnez-moi, murmura-t-elle, je suisinjuste parce que je souffre.

– Oh ! s’écria Germaine, cet hommequi a parlé contre lui… si je pouvais manier une épée !…

– A-t-il consenti ? demanda ladyFrances tout bas.

– Ma sœur, répondit Robert, tant qu’ilest sous le coup de la loi, nous n’avons aucune autorité à subir,sinon celle de Frédérick Boehm qui est maître.

– Dieu soit loué ! dit Frances enrougissant.

Elle saisit la main de son frère au moment oùil se retirait, et le força d’approcher son oreille tout contre seslèvres.

– Que Frédérick le sauve, et je suis àlui ! murmura-t-elle.

L’instant d’après quelques groupes de deux,trois et quatre personnes quittaient la rue Saint-Pierre, encombréedevant le palais de justice, et s’engageaient dans la rue deJouvencel, qui était déserte. Ces groupes ne se réunirent point, etceux qui les composaient continuèrent de se promener de long enlarge.

Certes, parmi tous les gens qui entouraient lepalais, ceux-ci étaient les plus calmes et les plus froids.

Ils ne disputaient point ; ilsn’établissaient point de gageures sur le verdict probable du jury,ils n’apportaient point à l’accusé le tribut de leurs bruyantessympathies, et pas davantage ils ne le poursuivaient de leursmalédictions.

C’étaient, pour la plupart, de ces hommes àtournure militaire dont nous avons parlé déjà.

Parmi eux, il y avait des Anglais, car lesnoms de Perkins et d’Abercombrie avaient été prononcés.

Ces noms étant donnés comme une clef, si vouseussiez examiné de plus près ces rudes et austères figures, vousauriez reconnu le capitaine Gauthier, le lieutenant Renault, PierreLouchet, le bûcheron, et une partie du vaillant équipage de laDélivrance.

Au milieu du groupe principal, composéd’Abercombrie, Perkins, Robert Surrisy et Laurent, se tenait lecomte Frédérick Boehm, dont la tête pâle dépassait tous les autresfronts.

– Messieurs, disait-il, Dieu seuldésormais peut savoir l’issue de cette lutte ; comme il nenous est pas possible de peser dans la balance, nous devons noustenir prêts à tout événement. M. Abercombrie etM. Perkins vont partir sur l’heure pour Dieppe, afin que lenavire lève l’ancre dès que milord aura le pied sur le pont.

– Nous sommes ici sur l’ordre de milord…,objecta Perkins avec répugnance.

Et Abercombie ajouta :

– Milord sait ce qu’il fait… Tous cespantins ont des rôles dans sa comédie. Je parie cent livres contredix schellings qu’il va sortir de là blanc comme neige.

– Comme chef, répliqua Robert, M. lecomte Henri de Belcamp a sans doute le droit d’avoir sessecrets ; mais chacun de nous aussi a le droit de voir ce qui,du fond de sa prison, échappe peut-être à sa vue. Les événementsont marché ; le vent a tourné… Si c’est une comédie qu’iljoue, pour employer votre expression, et dans un but que nous neconnaissons point, les planches de son théâtre sont désormaisau-dessus d’une mine chargée de poudre. Notre règle est sage quandelle dit que le maître captif n’a plus qu’un commandementd’honneur. Nous sommes tous ici sous les ordres du comte FrédérickBoehm… à moins qu’un membre du conseil suprême ne se déclare.

Un homme petit, carré, aux traits intelligenset hardis, toucha l’épaule de Frédérick au moment où celui-ciallait prendre la parole.

– Amiral !… murmura le jeune comteen se découvrant.

L’inconnu mit un doigt sur sa bouche.

– J’ai la qualité que vous demandez,dit-il d’une voix brève. Je suis membre du conseil suprême. Lesautres titres importent peu.

– Messieurs, ajouta-t-il en fixant surles deux Anglais son regard impérieux, partez à l’instant même etne vous arrêtez qu’à votre bord… Les coups qui vont frapper votregrand-maître viennent de haut et de loin… Marchez, sous peine detrahison !

Perkins et Abercrombie se retirèrent ensilence, suivis par deux Français chargés de faciliter leurdépart.

Celui qu’on avait appelé « amiral »reprit :

– Le reste est-il préparé,messieurs ?

– Tous nos hommes sont là, maître,répliqua Surrisy, et tous sont armés ; nous attaquonsl’escorte dans l’avenue de Paris, pendant le trajet de retour dupalais de justice à la maison d’arrêt. Les chevaux sont préparés,les relais attendent sur la route…

Il fut interrompu par une voix contenue quidisait :

– À l’avantage !

Les groupes se dispersaient vers le bas de larue. Robert se tut. L’étranger rabattit son chapeau sur ses yeux etdit en anglais :

– Tout est bien !

Puis il disparut rapidement en tournantl’angle de l’école normale.

Une femme, vêtue de noir, remontait la rueJouvencel, où il n’y avait pas une âme, hormis les conjurés.C’était l’approche de cette femme qui avait motivé l’alerte. Ellemarcha droit à Robert Surrisy.

Celui-ci fronça le sourcil et fit un pas verselle en demandant :

– Que voulez-vous, ma mère ?

La paysanne le prit par le bras et l’attira àl’écart.

– Il y a parmi vous un espion, dit-elle.Tu joues ta vie, enfant, sur des cartes déloyales. Prendsgarde !

Elle passa.

Quand Robert revint vers ses compagnons, ildemanda au comte Boehm :

– Connaissez-vous cet homme ?

– C’est l’amiral M…

– Non, pardieu ! s’écria l’un desmatelots de la Délivrance.J’ai été enseigne sur levaisseau de l’amiral M… J’engage ma tête que ce n’est paslui !

– Où avez connu cet homme !interrogea encore Robert, pendant que tous les visagespâlissaient.

– À Londres, chez la Bartolozzi, réponditFrédérick.

– En présence du comte Henri deBelcamp ?

– Non, répondit Frédérick après avoirrecueilli ses souvenirs. Jamais je ne l’ai vu en présence du comteHenri.

– Messieurs, dit Robert d’une voix ferme,M. le comte Henri de Belcamp, du fond de sa prison, a les yeuxplus perçants que nous. À toutes nos offres il a répondu : Jene veux pas. Je vous transmets contre-ordre pour le rendez-vous del’avenue de Paris… Avant la fin de l’audience, vous connaîtrez lesdispositions nouvelles prises par le maître Frédérick Boehm…

La séance venait de se rouvrir, et la rueSaint-Pierre était traversée seulement désormais par lesretardataires et les âmes en peine qui n’avaient pu obtenir deplace à l’intérieur. Cette classe de curieux qui attend lesnouvelles au dehors n’est ni la moins impressionnable, ni la moinsintéressante.

À l’autre bout de la rue Saint-Pierre, dansl’avenue de Paris et non loin de la mairie, un homme était assistout seul sur un banc. Les factionnaires qui s’étaient succédés àla porte de la municipalité avaient pu le voir là, depuis le matin,courbé en deux et les mains croisées sur la pomme de sa canne.C’était un grand vieillard dont les cheveux blancs en désordrecouronnaient une tête amaigrie, pâle et peignant la souffrance. Ilavait les yeux fixes et mornes, quoique par instant la fièvre yallumât des rayons sombres. Ses deux mains tremblaient souvent sursa canne, comme si un long frisson lui eût passé par tout lecorps.

Ainsi était ce vieillard, et nous l’avonsdécrit parce que vous auriez pu passer près de lui sans reconnaîtreM. le marquis de Belcamp.

M. de Belcamp manquait à l’audience,mais il n’en était pas loin. Ce qu’il faisait là, il n’eût certespoint su vous le dire lui-même. Il y avait en lui une lassitudeaccablée et profonde ; c’eût été l’engourdissement dudésespoir sans ces tressaillements soudains qui agitaient sonpauvre corps affaibli au moindre bruit venant du côté dutribunal.

Il tournait le dos à l’embouchure de la rueSaint-Pierre. Il ne se cachait pas. Cependant les regards despassants le gênaient et faisaient monter à son front des rougeursfugitives.

Quand l’heure sonnait, il écoutait. Une idéesemblait naître en lui, puis s’éteindre. Une ou deux fois leslarmes avaient descendu le long de ses joues.

Un autre personnage, bien différent d’aspectet dont l’agitation avait un tout autre caractère, allait et venaitdans l’avenue. Celui-ci, habillé de noir de la tête aux pieds etportant la cravate blanche, était un homme de palais enbourgeois, et sa tournure distinguée disait qu’iln’appartenait point aux basses couches de la judicature. Il avaitla tête découverte, parce que ses cheveux le brûlaient. De temps entemps il portait son mouchoir à ses tempes en sueur.

On aurait pu le prendre pour terme decomparaison et représenter en lui la préoccupation inquiète, enface de la grande douleur personnifiée par M. le marquis deBelcamp.

– Après tout, se disait-il en parlanttout seul avec des gestes cassants et rapides, il n’y a pas un seultémoin de visu ! Tout cela n’est qu’un amas decirconstances costumées en probabilités… et cependant la vie de cejeune homme n’est pas pure, c’est manifeste !… ni claire,assurément !… Elle contient un mystère… dix mystères… Plus onveut percer ces ténèbres, moins on y voit…

– Un noble visage ! continua-t-il enrevenant vers la mairie après s’en être éloigné d’une centaine depas ; la tête la plus intelligente et la plus fière que j’aierencontrée en ma vie !

Et une distinction de prince, maparole !… Et une dignité ! le peu de mots qu’il aprononcés sont coulés en bronze comme du Tacite !… Moi, je nele crois pas coupable… c’est-à-dire… que le diable emporte toutcela ! c’est une intrigue indéchiffrable !… Non !sur mon honneur ! je ne crois pas ! je ne croispas !

Il parlait si haut en passant près du banc oùM. de Belcamp était assis que le vieillard releva lesyeux malgré lui. Leurs regards se rencontrèrent. Le conseiller deBoisruel, c’était lui, resta bouche béante à le contempler. Puisson visage d’homme qui a tout vu, tout éprouvé, tout approfondi,exprima la commisération grave et sympathique d’un honnêtecœur.

– Mon bon, mon excellent cousin !dit-il en s’approchant vivement et les deux mains tendues.

Les mains de M. de Belcamp restèrentimmobiles et croisées sur sa canne.

On eût pu voir cependant que son visage rigideet comme gelé faisait effort pour sourire.

Cela même vous eût serré le cœur.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent, et il dit d’unevoix plus changée que ses traits :

– Bonjour, Boisruel, vous n’avez doncpoint honte de moi, vous ?

Le conseiller recula. Sa physionomie,très-mobile, changea du blanc au noir, car il eut une mauvaisepensée.

– L’avez-vous donc abandonné déjà ?murmura-t-il.

La poitrine de M. de Belcamp renditun son profond et douloureux à entendre.

– Ah ! ah ! Boisruel, moncousin, chevrota-t-il, par l’effort qu’il faisait pour comprimerses sanglots. Je suis l’homme qui a eu le plus d’orgueil dans lecœur !… Est-ce que Dieu veut qu’on aime comme cela, même sonfils unique, même un suprême espoir ?

Il ne bougeait pas, mais on voyait en quelquesorte le déchirement intérieur de sa poitrine, et les deux larmesqui perlaient aux coins de ses paupières devaient être du feuliquide.

Boisruel s’assit auprès de lui sur le banc,pris par la contagion de cette terrible angoisse.

– Vous sortez de l’audience ?demanda-t-il pour dire quelque chose.

Car les hommes les plus experts et les moinssusceptibles d’être déconcertés deviennent des enfants, s’ils ontle cœur bon, en face de ces misères navrantes.

Le marquis remit ses regards dans le vide, etne répondit pas.

– Ah çà ! s’écria Boisruels’éperonnant lui-même, il ne faut pourtant pas croire que tout soitperdu, mon digne cousin ! Moi qui vous parle, en mon âme etconscience, je suis fort loin d’être convaincu.

Un pâle éclair s’alluma dans l’œil duvieillard. Sa bouche s’entr’ouvrit avec effort, mais ce futseulement pour donner passage à un soupir.

– Je ne condamnerais pas, reprit leconseiller ; je vous parle franchement : votre fils atort de ne pas tout dire ; je parierais qu’il garde desconsidérations… pour qui ? voilà la question, et, certes, elleest grave, car, librement, on ne garde aucune considération quandil s’agit de l’honneur. Mais enfin il est jeune… il peut s’exagérercertains devoirs… En l’état, je ne condamnerais pas… Vous medirez : les jurés… J’entends bien ; ce n’est pas toujoursla fleur des pois, et Notre-Seigneur a oublié d’accorder àquelques-uns la vue perçante de l’aigle… mais notez que, dans cetteétrange affaire, les myopes douteront comme les clairvoyants. Iln’y a rien de certain… rien !… et, en définitive, tout lemonde, y compris MM. les jurés, connaît la maxime : Dansle doute, abstiens-toi.

– Le doute… murmura le marquis comme unécho.

– J’entends bien, parbleu ! La femmede César ne doit point être soupçonnée… Le fils du marquis deBelcamp… c’est clair !… mais la femme de César n’en peutmais ! J’en ai vu des femmes de César soupçonnées et quis’obstinaient à se porter très-bien… Voyez-vous, nous avons ici uneinstruction très-bien faite…, très-bien faite n’est pas assez dire…admirablement faite, au point de vue de ce que les jeunesmagistrats regardent comme leur devoir… Le juge qui a dressé l’acted’accusation n’a pas cherché tout à fait la vérité : il acherché d’abord, et à tout prix, un coupable… On se corrigequelquefois de cela en vieillissant… La justice, la vraie, n’a pasde ces idées fixes : elle cherche aussi bien l’innocent que lecoupable… mais il faut bien que jeunesse se passe… Je disais doncque, au point de vue de cette bizarre gageure, soutenue parquelques boutures de Laubardement, l’instruction est étudiée àmiracle… Croyez bien que l’opinion publique, malgré sa courte vue,tient compte de cela… L’homme qui sort vainqueur d’une lutte oùl’adversaire a tout employé, même les armes prohibées par l’usage,sort net et bien lavé. C’est l’épreuve de l’eau.

– Il faut l’épreuve du feu, dit lemarquis de son accent morne.

Le conseiller le regarda attentivement.

– Si vous en savez plus long que moi,cousin,…, commença-t-il.

M. de Belcamp chancela sur lebanc ; comme Boisruel étendait les bras pour le soutenir, levieillard le repoussa avec froideur.

– Je ne tomberai que pour mourir,prononça-t-il tout bas.

– Mon Dieu ! dit Boisruel, sansdoute, sans doute… vous êtes une race de chevaliers… mais leschevaliers se soutenaient entre eux, et je ne comprends pas bienque vous brisiez votre lance avant la fin du tournoi… Il y a deschoses fantastiques là-dedans, je vous l’affirme, des choses dontla cour n’aura pas plus à s’occuper que des aventures de donQuichotte… L’affaire de Prague regarde ces solennels coquins derose-croix, comme l’affaire de Londres appartient auxIrlandais-Unis ou aux compagnons de la Délivrance… Il y a untémoin, une manière d’illuminée, cette Madeleine Surrizy, qui medonne froid jusque dans la moelle des os… avec une demi-douzaine defolles de cette espèce, vous feriez condamner Louis XVIII pourle meurtre de Robespierre !… Reconnaître quelqu’un à la voix,après des années, c’est tout uniment extravagant… À peinepourrait-on reconnaître un violon de Stradivarius… Mais l’homme,dont les cordes vocales muent et se transforment sans cesse, c’estpurement extravagant ! Restent donc les deux couplesd’assassinats, et c’est bien assez, Jésus Dieu ! les deuxbrasseurs d’abord, les deux bandits ensuite. Cette partie del’instruction surtout est merveilleusement conduite ; celadevait être : le reste n’est que la bourre… Nous n’avons pas àjuger Jean Diable ou tout autre Fra-Diavolo britannique, mais bienle comte Henri de Belcamp. Eh bien ! sur mon âme etconscience, rien n’est prouvé… l’identité même de ces deuxmalfaiteurs anglais…

– Deux malfaiteurs anglais ?…murmura le vieillard immobile comme le banc de pierre ou ils’asseyait.

– Oui… les deux cadavres de Tivoli…

– Ah !… fit encore le marquis ;deux cadavres…

M. de Boisruel poursuivit avec unecertaine impatience :

– Le témoin, le fameux témoin qui devaitapporter la preuve de ce double meurtre, Gregory Temple, n’est pasvenu. Dieu l’a visité : il est enfermé à Bedlam !… et lapremière fois que j’ai vu mon jeune cousin, je crois me souvenirque ce Gregory Temple et lui se promenaient bras dessus brasdessous… Enfin, n’importe ! ce n’est pas avec des arguments dela force des deux lettres blanches qu’on fait couper la tête à unhomme !

– Deux lettres blanches !… répétalentement le marquis.

– Les deux lettres timbrées de Paris etde Saint-Denis et trouvées dans le portefeuille des deux fauxcomtes de Belcamp…

– Ah !… fit le marquis dont lafigure s’animait comme un masque de cire à qui viendrait lavie.

– Vous savez bien, parbleu !… lesdeux lettres qu’on suppose avoir servi de signal pour fixer lemoment du double crime, à Lyon et à Bruxelles ?

– Non, répondit le marquis, je ne saispas.

– Mais vous ne savez donc rien ?s’écria M. de Boisruel avec une sorte d’indignation.

– Rien… répondit le morne écho.

Encore une fois M. de Boisruel leconsidéra attentivement ; après réflexion, il pensa :

– La maladie… l’affaiblissement desfacultés intellectuelles…

– Eh bien ! mon excellent cousin,reprit-il, songeant désormais à faire retraite, comme je vous ledisais, on a tiré tout le parti possible de ces lettres blanches…et certes le bureau de Saint-Denis où l’une d’elles fut mise à laposte, est sur la route de Belcamp à Paris ; mais de néant onne peut faire sortir que néant… C’est une nuit opaque, impénétrablequi recouvre ces quatre assassinats. Dieu et le temps peuvent seulsy porter la lumière.

– Oui… Dieu… prononça le marquis sansdonner d’autre signe de vie que le mouvement mécanique de seslèvres.

M. de Boisruel se leva.

– Maintenant, continua-t-il uniquementpour couvrir le congé qu’il allait prendre, il y a les fameusestaches de sang du théâtre Feydeau ; mais le secours porté àl’enfant dans la rue paraît une chose prouvée… et, en conscience,ce n’est pas un cas pendable… Mon cousin, je vais faire un tour àl’audience. Faut-il vous rapporter des nouvelles ?

– Non, répondit le marquis.

Le conseiller salua et se retira.

Le vieux marquis de Belcamp, resté seul, gardason étrange immobilité. Par la neige, on l’eût pris pour une de cesmalheureuses victimes du froid qui n’ont plus que du sang glacédans les veines.

Au bout de quelques minutes pourtant, seslèvres s’agitèrent, et il dit tout bas :

– Des lettres blanches !…, je mesouviens d’une lettre blanche…

À la tombée de la nuit, un grand bruit se fitdu côté de la rue Saint-Pierre. Une cohue semblable à celle quisort des théâtres faisait irruption dans l’avenue de Paris, riant,bavardant et criant.

Le vieillard eut partout le corps un de ceslongs frémissements dont nous avons parlé, mais il garda sonattitude pétrifiée.

Ces mots tombèrent de sa bouche :

– Aura-t-il affaire à la justice deshommes ?

Des voix connues firent sourdement tressaillirson immobilité. Des pas approchaient.

– C’est de l’effronterie, toutuniment ! dit la voix humble mais barbelée de madame Morin duReposoir.

– Atout ! murmura Chaumeron ;pas mâché !

– Tout le monde sait bien qu’il parlecomme il veut, ajouta madame Célestin ; restez auprès de moi,mon beau-frère !

– Les hommes, c’est bien trompeur !reprit Mademoiselle.

Miremont s’était arrêté à dix pas du marquiset formait groupe.

– Avez-vous vu se compromettre commecette petite Germaine ? poursuivit Mademoiselle. C’estrépugnant !

– Et la belle Jeanne, donc ! miladyBalcomb ! En voilà un, ce Balcomb, qui ne donne plus souventde ses nouvelles depuis qu’il a emporté le cadeau denoces !

– Tapé ! dit Chaumeron. Allez voirs’ils viennent !

Et Miremont rit de bon cœur.

– Lady Frances et cette Suzanne dont lepère est fou ne se comportent guère mieux, fit observerBien-des-Pardons. Mais avez-vous vu les trois fainéans ? Ondirait que ça les regarde… Qui sait ? L’oisiveté peut menerloin ; c’est la mère de tous les vices.

– Il n’empêche que le précieux Henri vaavoir son compte, décida Chaumeron. Je dis ce que je pense,moi ! Il faut un exemple… Servez ?

– Oui, oui, oui, dirent les trois dames,il en faut un ! Et nous l’aurons !

Madame Célestin était plus maussade que decoutume, parce qu’elle n’avait pas son tricot. Elle crut comprendreà quelques grognements inarticulés de ses Bondon qu’ils réclamaientleur nourriture.

– Ne pouvez-vous attendre ?…,commença-t-elle aigrement.

Mais papa Chaumeron l’interrompit :

– Pas bête, l’idée du potage !s’écria-t-il. Ils disaient en bas que le jury était partagé… Envoilà une sotte idée !… Leur faut donc la vue des objets, àces messieurs !… S’ils sont partagés, ils vont peut-être sechamailler jusqu’à minuit dans leur salle… Moi, je n’y vais pas parquatre chemins, je vote pour la soupe et le bouilli.Vlan !

Bien-des-Pardons objecta :

– C’est cher à Versailles, laconsommation… et je dis que ce procès-là nous a coûté bon à tout lemonde !

Miremont soupira.

– Oui, dit Mademoiselle, mais au moins ila une bonne issue.

– Ces enfants-là, dit Chaumeron en lamontrant du doigt, c’est honnête comme des vieux Romains del’empire d’Auguste. Quant à la cherté des denrées, c’est selon lesendroits ; j’en connais un petit dans l’avenue de Sceaux oùles prix sont assez doux… Une, deux trois… qui m’aime mesuive !

XX – La bénédiction.

Les délibérations du jury sont secrètes, maisvous trouverez toujours à la séance, dans la salle des pas-perdusou même en plein air devant le palais, des gens complaisants etbien informés qui vous raconteront exactement ce qui se passe dansle sanctuaire où le jury est assemblé. Ces gens ne peuvent passavoir, mais ils savent.

Un jury, comme personne ne l’ignore, estcomposé de trente-six citoyens remplissant certaines conditions depoids social et d’honorabilité ; le sort, les récusationsmutuelles de l’attaque et de la défense épurent ce nombre jusqu’àdouze noms qui forment l’aréopage définitif. Les débats oraux ontprincipalement pour but d’établir la conviction du Jury, qui n’arien à faire avec le droit et ne tranche que les questions defait.

Les ennemis les plus irréconciliables de cetteinstitution ne peuvent nier ni sa grandeur ni ses bienfaits ;ses plus enthousiastes amis avancent qu’elle n’est pas sans lacuneet qu’elle a des inconvénients très-graves.

Le principal inconvénient gît dans ladélibération même.

Quand le jury, rentrant à son banc, vientprononcer devant Dieu et devant les hommes son ouiterrible ou le non de sa clémence, ce n’est pas l’opinionde douze citoyens qui fait ce verdict. C’est l’opinion – du moinspeut-on dire très-souvent – d’un esprit dominant, agité, passionné,énergique, d’une parole entraînante et facile, d’une supériorité enun mot et d’une volonté qui s’est rencontrée par hasard parmi cettedouzaine de consciences paisibles, timides et profondémentindifférentes, arrachées contre leur gré au courant aimé de leursgains ou de leurs devoirs.

L’avenir peut-être inventera le jurycellulaire.

Nos douze jurés de Versailles étaient tous lesplus honnêtes gens du monde : commerçants pour la plupart.Dans le nombre se trouvaient un avocat, un médecin et unprofesseur. L’opinion de la majorité était qu’elle ne savait pas.La défense, présentée en majeure partie par l’accusé lui-même, etcomplétée par un membre du barreau de Versailles choisi d’office,avait été nette, courte et frappante l’échafaudage très-habilementélevé par le ministère public menaçait ruine. Le conseiller deBoisruel a résumé pour nous dans le précédent chapitre, l’opinionque pouvaient avoir les hommes spéciaux. Mais le jury avait la têteun peu perdue : il ne savait pas. L’avocat, le médecin, leprofesseur, avaient seuls des convictions formées.

Le médecin disait oui, le professeur disaitnon ; l’avocat, se chargeant avec plaisir de les concilier,plaida oui très-chaleureusement et conclut non. Aux trois quarts deson discours, les jurés avaient complétement perdu plante. Onessaya de compter les voix, il y en avait, ma foi ! dix pourl’affirmative et deux contre. Il ne faut point defaiblesse !

Le professeur parla et ramena six voix ducoup, ni plus ni moins. Le comte Henri était acquitté d’emblée.Mais le médecin parla aussi, refaisant le réquisitoire avec lestyle heureux d’un homme habitué à porter des toasts dans lesbanquets scientifiques.

Six voix de conquises et l’échafauddressé !

C’était le cas pour l’avocat de résumer ladiscussion. Il plaida non, mais avec soin cette fois, et conclutoui comme un tonnerre.

Il y eut six voix contre six.

Le sang montait à la tête du jury. Ladiscussion durait depuis près d’une heure. Miremont avait eu letemps de dîner chez Escalot, avenue de Sceaux : détestable etpas cher.

C’est encore là un danger de l’institution, lesang qui monte à la tête. Le médecin et le professeur avaientéchangé déjà des paroles pénibles. L’avocat se tuait à crier :C’est pourtant bien clair ! mon Dieu ! c’est clair commebonjour. Les neuf jurés qui ne parlaient pas et qui avaient lamigraine se révoltèrent tous à la fois et voulurent plaider à leurtour.

On put voir qu’il n’y avait pas un seul avispareil. Ce qui avait convaincu l’un donnait des doutes à l’autre.Tel fait disait crime à quelques-uns ; aux autres, il criaitinnocence ! Six contre six ! six noirs ! sixblancs ! La lutte fut ardente, à ce point que les noirsdevinrent tous blancs, mais les blancs devinrent noirs.

Six contre six, toujours !

– Messieurs, dit le professeur, il s’agitde la vie d’un homme !

Ils le savaient bien, les malheureux, puisqueleurs tempes avaient la sueur froide. Il n’y avait là ni lousticstupide ni méchant cœur capable de tourner ces choses lugubres enplaisanteries.

– Acquittons à tout hasard !…,risqua une voix.

– Messieurs, s’écria le médecin, ils’agit de la société menacée !

– Alors, condamnons ! glissa uneautre voix.

L’avocat reprit aussitôt ces deux formulespour en composer une tirade à compartiments sur ce thèmeobligé : acquittons si notre conscience le permet, condamnonssi notre conscience le commande.

Communément, cette tirade dure vingt minutes,montre en main, et finit ainsi :

– Interrogeons-nous dans le calme et dansla force de notre fonction. Si, d’un côté, nous croyons quel’interprète des droits de la société s’est trompé, si les chargesaccumulées contre l’accusé nous paraissent plus spécieuses quesérieuses, si l’œil perçant que Dieu a mis au-dedans de nousentrevoit l’innocence au travers de ces brumes savamment épaissies,n’hésitons pas, soyons sans crainte, acquittons !… Si, aucontraire, les efforts de la défense ont été impuissants à nousconvaincre, si, malgré tout le talent, etc., etc., etc. ;n’hésitons pas davantage, gardons-nous de céder aux conseils de lafaiblesse, condamnons !

Il y a des pères de famille qui oublient leurcaractère et qui boxent les gens bien intentionnés capables depareilles harangues.

Mais parmi les martyrs il se trouve toujoursquelqu’un pour lancer ce gémissement suprême :

– Si pourtant nous ne savonspas !…

– Alors, éclairez-vous…Discutons !

Et l’avocat rouvre impitoyablement sa boîte àéloquence plus terrible qu’une machine de torture. Il place le pouren face du contre, il mêle, il embrouille ; le dernier rayondisparaît sous la poussière qu’il soulève. Acquittons oucondamnons ! ce n’est pourtant pas difficile.

La chose redoutable, c’est qu’il est de bonnefoi.

Il tient à la main un flambeau qu’on aseulement négligé d’allumer.

Six contre six. Il y avait deux heures qu’onétait là. Le médecin redemanda le vote : neuf contretrois ; condamné.

Le professeur alla droit à son adversaire etlui tendit la main. Le médecin tressaillit. Quelques paroles furentéchangées, et comme l’avocat parlait encore, parlait toujours,parlait de plus en plus, nul n’entendit ces mots qui tombèrent dansl’oreille du docteur :

– À l’avantage !

Quelques minutes après, le jury rentrait dansla salle d’audience, pleine comme un œuf et frémissanted’impatience. La figure fière et douce de l’avocat semblaitdire : Je suis parvenu à leur faire entendre la raison. Aumilieu d’un silence profond, le médecin, chef du jury, prononça leverdict :

– À l’unanimité, non, l’accusé n’est pascoupable !

Il y eut un grand applaudissement sous lequelcoururent quelques protestations et quelques paroles de surprise.Jeanne tomba dans les bras de Germaine qui riait et quipleurait.

– Atout ! cria Chaumeron du fond dela salle. J’ai toujours dit qu’il n’y avait pas de quoi fouetter unchat ! ah mais !

Quand le comte Henri de Belcamp rentra calmeet digne, pour entendre son arrêt, chacun trouva qu’il avait bienla figure d’un innocent. L’auditoire d’une cour d’assises nedéteste pas les condamnations, mais rendons-lui cette justice qu’iladore les acquittements. Les dames agitaient leurs mouchoirs àl’adresse de ce beau et noble jeune homme qui avait dû tantsouffrir, malgré l’héroïque attitude qu’il avait toujoursgardée ; les hommes avaient envie de lui serrer la main. Toutle monde était joyeux, et ce furent des cris d’enthousiasme quiaccueillirent les paroles du président, déclarant que l’accuséétait libre.

Les amis d’Henri l’entourèrent et lui firentun triomphe muet, pendant qu’il sortait du palais de justice.Miremont vint en corps le féliciter.

– Bien des pardons, dit l’adjointe,M. le comte sait mon dévouement à la famille de M. lemaire. Voilà une journée qui nous a donné bien desémotions !

– Ces deux messieurs n’avaient pas un filde sec sur le corps, ajouta madame Célestin.

– Ah ! soupira Mademoiselle, quandon s’intéresse comme ça à des personnes de sa connaissance…

– Tapé ! cria Chaumeron, qui tenditsa patte large et velue. Ah ! ah ! le procureur du roi aeu son compte ! Tant mieux c’est bien fait !Attrape ! adjugé ! vlan !

– Allons, saperlotte ! murmuraRoblot à l’autre oreille d’Henri, je suis venu pour vous voiracquitter, moi ! J’avais mon devoir à faire, pas vrai ?Mais ça n’empêche pas les sentiments… Sans que ça paraisse,quoi ! vous avez l’amitié de l’ancien militaire !…, et ilne vous dit que ça : Franc comme l’or ! Il est des bonsau fond !

– Victoire ! victoire !vociférait cependant madame Etienne, qui traversait l’avenue deParis de toute la vitesse de ses grosses jambes en se dirigeantvers le banc où Junot, Anille, Pierre et le jardinier-cocherentouraient déjà M. le marquis de Belcamp. Ils sont arrivésles premiers, rapport à ce qu’ils sont jeunes, mais c’est moi laplus contente, là ! Je les aurais embrassés, tous les jurys etprésidents, excepté le parquet… Ah ! mon bon maître !victoire ! victoire !

Ils étaient tous venus du château comme ilsavaient pu, et l’intérêt de ceux-là était sincère.

La nuit tombait. On allumait les réverbères lelong de l’avenue de Paris. Le vieillard n’avait point changé deposition et croisait toujours ses mains sur la pomme de sa canne.Il écoutait d’un air morne ce qui se disait autour de lui etsemblait ne point comprendre.

Madeleine Sarrizy parut tout à coup au milieudes serviteurs.

– M. le comte de Belcamp estacquitté, dit-elle.

– Ah ! fit le marquis dont leslèvres tremblèrent ! – acquitté… et libre ?

– Et libre, répondit Madeleine.

Le vieux marquis fit effort pour se lever.Elle le soutint. Ce fut elle qui ordonna d’amener la berline.

– N’attendez-vous pas monsieur le comte,demanda madame Etienne.

À cette question il ne fut point répondu.

Le cocher revint avec la voiture.M. de Belcamp monta le premier avec beaucoup depeine ; la paysanne le suivit.

– Libre… répéta-t-elle quand la portièrefut fermée ; mais pas pour longtemps… Ils sonttrahis !

Puis le silence régna dans la berline, quiprit la route du château.

En ce moment Chaumeron entraînait la sociétémiremontaise par ces paroles à effet :

– Qui m’aime me suive ! J’ai lepressentiment que la cuisine va chauffer cette nuit chez M. lemaire, et que nous aurons un crâne réveillon. Nous l’avons biengagné. Allume !

D’autres brûlaient déjà le pavé sur le cheminde l’Isle-Adam ; Henri et ses compagnons à cheval, Jeanne dansla calèche de lady Elphinstone.

Vers onze heures de nuit, le salon duChâteau-Neuf était plein. Jeanne, Germaine, lady Frances et SuzanneTemple se réunissaient autour de la table à thé, tandis que desgroupes se formaient çà et là, causant avec animation.

Le comte Henri, debout, écrivait sur latablette de la cheminée.

– Je vous ai tendu la main loyalement etde bon cœur, disait Robert Surrizy à Frédéric Boehm. J’ignore sivous me devez une fortune, je n’en ai pas besoin et je vous entiens quitte. Soyons frères, puisque ma sœur vous aime ; vousm’aurez trop payé si vous la faites heureuse.

Frédéric avait à la main un portefeuille qu’ilremit à Frances.

– Sarah ! murmura-t-il, timide plusqu’un enfant, je ne veux plus attendre mon testament, car lebonheur m’a déjà rendu la vie. Ceci est la fortune de Robert, votrefrère. Il la recevra de vous.

Jeanne unissait les mains de Laurent et deGermaine, et murmurait, la bouche sur la joue brûlante de sonamie :

– Au moins, en partant, je vous laisseraiheureux.

Billy, le petit groom taillé en athlète, entraet dit :

– J’ai repoussé jusqu’à mi-chemin deVersailles, milord. On a trompé Votre Seigneurie ; il n’y a nisoldats ni gendarmes sur la route.

Henri remercia d’un signe de tête, sans cesserd’écrire.

– Richard ! appela-t-il au moment oùson paraphe hardi rayait le bas du papier.

Thompson approcha.

– Vous avez souffert pour moi, lui ditHenri, et sans le vouloir j’ai fait bien du mal au père de votrefemme. Prenez ceci : vous êtes pauvre et loin de votrepays ; moi, je n’ai plus besoin de ce que je possède enFrance.

Suzanne entendit, et vint à lui les larmes auxyeux.

– Aux affaires, messieurs ! ordonnaHenri au moment où elle ouvrait la bouche pour rendre grâces.

Tout le monde se rangea aussitôt à sescôtés.

– Ne prenez pas trop au sérieux ce mot detrahison, messieurs, reprit le jeune comte presque gaiement. Iln’est point d’association secrète qui n’ait eu ses traîtres. QuandJudas a fait son office, il ne s’agit que d’aller un peu plus viteet de frapper un peu plus fort. Jusqu’à présent, tout nous souritet la Providence elle-même semble se déclarer notre complice. Leplus difficile est fait, croyez-moi, et ceux qui maintenantfermeraient sur votre chef les portes d’une prison compteraientsans leur hôte. Pour que je m’arrête désormais sur ma route, ilfaut qu’on me prenne mon dernier souffle avec ma dernière goutte desang… Or, nous avons des amis puissants, et nos vrais ennemis nesont pas en France… Je vois ici autour de moi la joie du cœur surtous les visages ; vous êtes tous heureux, et j’ai conscienced’avoir contribué à ce bonheur… Il n’y a que vous, Robert Surrizy,mon plus cher ami et mon frère, à qui je ne puisse payer ma dette.Vous me l’avez dit ce soir avec votre noble sourire qui couvreencore une tristesse ; vous m’avez dit : Moi je suis lefiancé de mon épée ! Qu’elle soit au moins glorieuse cetteépée qui remplace pour vous le trésor perdu. Vous êtes le premieraprès moi, Surrizy : je vous nomme mon lieutenant.

Il lui tendit la main et l’attira contre sapoitrine pour l’embrasser par deux fois.

– Frédérick Boehm reprit-il, il seraitau-dessus de mon pouvoir de vous trouver une autre récompense. Jevous ai donné ma douce et chère sœur, Sarah O’Brien, la compagne dema jeunesse, l’auxiliaire de mes premières luttes ténébreuses etmortelles. Je vous connais à présent et je vous sais digne deposséder ce diamant héroïque… Vous m’avez pardonné mes soupçonsd’autrefois et la surveillance dont je vous entourais :Spiegel, Arnheim et Weber sont désormais vos amis. Partez avec euxpour Vienne, sur l’heure. D’aujourd’hui en dix jours, quel’impératrice et le roi de Rome soient à Gênes, où j’irai moi-mêmeles chercher.

Le comte Boehm porta la main de Frances à seslèvres et serra celle d’Henri en disant :

– Que Dieu soit avec nous !J’accomplirai votre ordre ou je mourrai !

– Laurent, poursuivit Henri, mon frèreaussi par l’alliance qui va combler le rêve de ma vie, vous n’aviezpas besoin de moi pour gagner le cœur de cette chère enfant qui avoué à mes épreuves une si généreuse affection… Au choix de notreGermaine, je vous laisse en France ou je vous fais mon aide decamp.

– Qu’il soit avec vous ! s’écriaGermaine ; je l’attendrai ou j’irai le rejoindre… Puisque jesuis la sœur de Jeanne, je veux comme elle être la femme d’unsoldat.

– Y a-t-il besoin d’un peintred’histoire ? demanda Férandeau entre haut et bas.

– Plus tard, répondit Henri, souriant. Ànotre première bataille, vous choisirez entre le fer et le pinceau…Messieurs, dans une heure, nous serons sur la route deDieppe ; je veux, avant de partir, donner l’adieu à mon père…Cela fait, je suis tout à vous.

– Votre père !… dit Jeanne. Henri…Madeleine est auprès de lui. Prenez garde !

– Il m’aime, et c’est un chevalier,répliqua Henri, dont le beau visage rayonnait la confiance. S’il ya un nuage, je le dissiperai d’une parole et d’un baiser…

La nuit était sombre et sans lune. Henrisortit seul du Château-Neuf et se dirigea d’un pas rapide vers levieux manoir, en suivant la route qui borde l’Oise. Comme iltraversait le pont du moulin, minuit sonnait à la petite horloge duvillage. Il s’engageait dans le sentier tournant qui montait àl’esplanade quand il crut entendre au loin le galop d’un cheval. Lebruit venait dans la direction de la Croix-Moraine. Il s’arrêta.Depuis qu’il n’était plus au milieu de tous ces cœurs dévoués, jene sais quel pressentiment triste s’était glissé dans son âme.

Le cavalier, cependant, descendait la rampeopposée ; il déboucha devant le moulin, mit pied à terre etprit un gros caillou pour frapper à la porte à coups redoublés.

– Holà ! cria-t-ilÉveillez-vous ! Je suis un gentilhomme et je vousrécompenserai ! Enseignez-moi la route du château deBelcamp ?

Henri avait reconnu tout d’abord la voix etl’accent de Ned Knob. Il mit dans sa bouche ses doigts arrondis etsiffla. Le gentleman Ned jeta son caillou, prit son cheval par labride et traversa le pont.

– Dites-moi seulement où vous êtes,l’ami, grommela-t-il, car j’ai déjà manqué vingt fois de me casserle cou.

Henri sortit de l’ombre d’un chêne.

– Milord ! s’écria le gentleman Ned.On vous croit en prison là-bas !… Je venais prendre languedans le pays pour trouver un moyen de vous faire parvenir desnouvelles.

– Dis tes nouvelles, ordonna le jeunecomte.

Il y en a une triste d’abord, répliqua lepetit clerc en composant son maintien, du moins, je pense qu’il esttriste pour un gentleman de perdre sa compagne légitime… Ma jolieMolly était devenue veuve depuis le temps, milord. Je n’aime pasles choses à demi faites, vous savez. Nous nous mariâmes auSaint-Antoine, par devant Gillie le Borgne, qui était révérendavant d’aller à Sydney… et je donnai à boire à tout le monde pourprouver mon caractère généreux… Molly, ma femme, s’allumaelle-même, le pauvre bon cœur, en voulant allumer sa pipe. Je nesais comment cela se fit, mais nous la vîmes tout entourée deflammes bleues comme si le sang de ses veines eût été du rhum… Elledemandait encore un coup à boire…, je la fis plonger dans le puits,votre seigneurie, car l’intelligence ne me manque pas ; maison la tint trop longtemps sous l’eau et il faudrait être sorcierpour dire au juste si elle fut brûlée ou noyée… Quel soir denoces !… Elle m’avait choisi quand j’étais dans la misère,milord, et j’aurai de la peine à retrouver une femme de sataille.

Il essuya une larme sincère.

– Je remercie votre seigneurie de m’avoirlaissé lui dire cela tout au long, reprit-il. Maintenant, voici lesnouvelles. À Londres le ministère est tombé, le lord chef-justice aété remplacé, et l’on a mis sir Paulus Mac-Allan à la porte… Lenouvel intendant de police a déjà été voir deux fois Gregory Templeà sa maison de fous, et M. Wood m’a dépêché à Paris pour vousdire que le gouvernement anglais pourrait bien demander votreextradition ; je pense que c’est le mot. Tout le monde neressemblait pas à ma jolie Molly, qui était une pierre quand ellevoulait ; les ouvriers de Perkins ont parlé depuis que laforge est éteinte… L’air de la mer vous serait bon, à ce qu’ilparaît.

– Est-ce tout ? demanda le jeunecomte.

– Non, répliqua Ned ; M. Woodm’a chargé de vous dire ceci en propres termes : Hélène Brownest arrivée à Londres.

Le comte Henri tressaillit si violemment queNed s’arrêta.

Il reprit sur un ordre muet maispéremptoire :

– Elle était très-malade, très-pauvre, etM. Wood lui a donné de l’argent pour se retirer à lacampagne.

– Est-ce tout ? demanda pour laseconde fois Henri ; mais sa voix était altérée.

– C’est tout pour Londres, milord, car jepense que vous avez reçu votre correspondance… Il y avait unelettre d’Afrique… Bien entendu, personne n’en connaît le contenu…quant à ce qui est de Paris, j’ai rencontré sur la route, versSaint-Denis, toute une escouade de corbeaux… un peu plus loin,c’étaient des gendarmes… ils m’ont interrogé et j’ai répondu quej’étais un jeune lord, secrétaire intime de l’ambassadeurd’Angleterre… il fait bon d’être un garçon comme il faut,voyez-vous !… Corbeaux et gendarmes allaient du même côté quemoi ; j’ai supposé que vous ne seriez pas fâché de lesavoir.

Le jeune comte réfléchit un instant, puis sondoigt étendu désigna les fenêtres du Château-Neuf qui brillaient del’autre côté de la rivière.

– Que tous ceux qui sont là montent àcheval à l’instant même ! dit-il. Chacun d’eux sait la routequ’il doit suivre. Robert Surrizy seul doit m’attendre en forêt, aucarrefour du Bueil. Retenez bien cela et allez porter mesordres.

Il tourna le dos et continua de monter lesentier de l’esplanade.

Tout au bout du chemin une ombre noire lecroisa. Il reconnut la haute taille et le sombre costume deMadeleine.

Il avait un grand poids sur le cœur.

La grille du manoir était tout ouverte, malgrél’heure avancée. Pierre se tenait dans la cour d’honneur, où lechien rôdait d’un pas inquiet, flairant au vent et poussant detemps à autre un hurlement sourd.

Pierre lui dit :

– M. le marquis attend M. lecomte.

Dans tout le château, il n’y avait d’éclairéque les croisées de la chambre à coucher du maître. Henri, nous lesavons bien, était l’homme du danger ; sa vie entière avaitété l’éternelle gageure de l’intrépidité contre le péril. Nousajouterons que son courage n’était pas de cette banale espèce quis’escrime avec les poings fermés, avec l’épée ou avec le mousquet.C’était la vaillance sans armes, le sang-froid calme et presquesurhumain, passant au travers des risques mortels sans la sueur ducombat, sans l’ivresse brutale de la lutte la vaillance des tempsmodernes, il faut le dire, qui fera désormais les grands hommes etles grands rois, car l’univers ne tressaillira plus longtemps àl’odeur de la poudre, et le dernier bouquet des fleurs de la guerreva se fanant au cabaret. Cette vaillance-là contient l’autre,soyez-en sûrs, parce que quiconque peut le plus peut lemoins ; seulement cette vaillance-là regarde la violence commeun argument de bas ordre et de pis aller. Elle va sa route, décenteen sa fierté ; le vin ne l’augmente pas, chose qui fait peinequand on parle de l’autre ; son activité pense ; ellemeurt en calculant. Je la représenterais, si j’étais peintre oustatuaire, sous la forme d’une belle Minerve, sans bouclier nilance, et souriante, pensive, au-dessus d’un volcan.

Le comte Henri était ainsi, quel que soit lemystère qui enveloppait sa vie, et malgré le doute qui devaitplaner sur sa mort. Cette nuit en traversant les longues galeriesde la maison de son père, en écoutant le bruit de son propre passonnant sur les dalles et dont l’écho lui revenait du fond del’ombre, il s’étonna de ressentir une impression qui ressemblait àde la peur.

Sa poitrine oppressée éprouva une angoisseinconnue, un voile de deuil passa au-devant de ses yeux…

Pierre ouvrit la porte de la chambre dumarquis et s’effaça en annonçant à haute voix :

– M. le comte !

Henri entra. Le lourd battant se refermaderrière lui.

C’était tout simple, sans doute, et jamais leschoses ne se passaient autrement lors de son séjour auchâteau ; cependant le bruit de cette porte qui se refermaitlui donna comme un choc. Il eut vaguement la pensée qu’elle nedevait plus s’ouvrir jamais, – jamais, devant son pas jeune,souple, infatigable et qui se riait de l’espace.

Folie ! chacun de nous a des heuresmalades. Chez le comte Henri de pareils troubles devaient avoir àpeine le temps de naître et s’évanouir aussitôt sous le soufflehardi de sa volonté. Ainsi en arriva-t-il ; son orgueils’indigna encore plus que son audace ; il secoua ces vaguesfaiblesses, qu’elles fussent malaise du corps ou pressentiment del’âme, et se redressa plus indomptable.

Sa force, c’était la douceur. Il se présentadevant son père d’un visage riant et tranquille, mais la vue de sonpère lui serra de nouveau le cœur jusqu’à la détresse :M. le marquis de Belcamp ressemblait à un homme qui vamourir…

Nous avons tous vu de ces changementsformidables qui surviennent en quelques jours, surtout chez lesvieillards que l’injure de l’âge avait jusque-là respectés. Ilstombent tout d’un coup, pour employer l’expression populaire. C’estune chute, en effet. Leur pied, hier si sûr, a trébuché contre lamarge de ce puits qu’on appelle la mort.

Le marquis de Belcamp était assis au milieu desa chambre à coucher, devant sa table qui supportait une lampe. Sachambre, très-vaste et meublée à l’antique, restait sombre auxrayons insuffisants de cette lumière. D’habitude, l’alcôve blanche,avec son lit drapé de mousseline, mettait là quelque gaieté, maisaujourd’hui on ne voyait point l’alcôve. Deux hautes et vieillestapisseries de la Savonnerie se fermaient sur leurs tringles defer, opaques et roides comme une cloison.

Il n’y avait ni livres ni papiers devant levieillard, qui gardait à peu près cette attitude que nous lui avonsvue sur son banc de pierre dans l’avenue de Paris, à Versailles.Ses mains blêmes étaient croisées sur ses genoux, et ses yeuxéteints se plongeaient dans le vide. À l’autre extrémité de latable, et très-loin de lui, deux lettres étaient posées.

Elles avaient encore leurs cachetsintacts.

La lumière de la lampe frappait d’aplomb lesrides profondément creusées de son visage. Il y avait moins detorpeur, mais aussi plus de souffrance dans son œil cave et sur sestraits ravagés. Ses paupières prenaient des tons ardents quibrûlaient la pâleur de ses joues.

Les premiers pas d’Henri l’avaient rapprochévivement de son père, mais il s’arrêta, séparé de lui par toute lalargeur de la table.

– Avez-vous encore confiance en moi, monpère ? prononça-t-il tout bas et d’un ton de respectueusetristesse.

– Pourquoi aurais-je perdu ma confianceen vous, monsieur ? demanda le vieillard dont la prunelle euttout à coup un éclat d’intelligence.

Sa voix était beaucoup plus ferme qu’on n’eûtpu le penser à voir l’agonie empreinte sur sa figure et les mortelstremblements de ses membres. Mais son accent aussi contenait je nesais quel sarcasme sombre qui n’était pas dans sa nature si tendreet si bonne.

– Mon père, mon bien-aimé père, murmuraHenri, pendant que je ne pouvais pas me défendre, on m’a calomniéprès de vous !

Les muscles rigides de ce visage ne pouvaientplus sourire ; on ne saurait dire comment les traits dumarquis exprimèrent, dans leur immobilité, une amère et terribleironie.

– Calomnié !… répéta-t-il.

Puis il ajouta, tandis que sa voix devenaitmorne et son regard incertain :

– Ils vous ont acquitté, je sais cela…,mais il y a une autre justice que celle des hommes.

Le comte Henri franchit la distance qui lesséparait encore tous deux, et se mit à genoux devant lui.

Le vieillard éprouva comme une secousse. Sesmains quittèrent ses genoux et se tendirent malgré elles. On eût puvoir à cette heure et dans ce seul geste, plus clairement que parune explication ou par une histoire, tout ce qu’il avait fallu detortures pour dessécher ce cœur.

La passion renaissait, comme l’attouchementgalvanique peut rendre pour un instant le mouvement à la mort.

Oh ! il avait aimé, celui-là ! Etcomme on fait un cadavre en laissant fluer le sang des blessuresbéantes, on l’avait tué en lui prenant sa tendresse. C’était ce quicoulait dans ses veines. Son fils ! son âme ! larécompense que Dieu lui avait donnée dans son vieil âge pour destristesses si longues et si bien résignées, l’enfant de la femmecoupable et horriblement perdue jusqu’au fond de l’enfer, maisqu’au fond même de l’enfer il eût voulu, comme Orphée, poursuivrede son miséricordieux amour, Henri, le vivant portrait d’Hélène,Henri, qui avait ses traits adorés et sa voix plus pénétrantequ’une caresse, Henri, la vaillance, la science, l’esprit, labeauté, la noblesse, la tendresse, hélas ! Henri, Henri, quilui avait payé en quelques jours la dette de joie de toute unelongue vie !…

Ses mains frémissantes s’appuyèrent sur lesépaules du jeune homme. Deux grosses larmes glissèrent le long deses joues.

Henri crut sa cause gagnée encore une fois etvoulut l’entourer de ses bras ; mais les deux mains deM. de Belcamp se retirèrent, et ses yeux, qui s’ouvrirenttout grands, peignirent une soudaine horreur.

– Assassin !… balbutia-t-il entreses dents serrées.

Et pendant que l’indignation relevait Henricomme un ressort, il ajouta plus distinctement-:

– N’essayez ni plaidoyer nifourberie : j’ai vu Hélène Brown, votre mère.

Les joues du jeune comte devinrent lividespresque autant que celles de son père, mais il garda sa voix calmeet son regard assuré en répondant :

– Je suis puni du seul mensonge que j’aiefait de ma vie.

– Lâche ! murmura levieillard ; histrion misérable !

Tout ce qui lui restait de sang était autourde ses yeux.

– Tu as tourné en bien ce que tu avaisfait d’odieux, poursuivit-il ; tu t’es taillé un manteaud’héroïsme dans ton infamie… Hélène m’a dit toute ta vie, depuis lanuit de Prague jusqu’à une autre nuit où tu abandonnas unemourante, qui était ta mère, dans les sables de l’Australie.

– J’ai fait un mensonge, prononçalentement le jeune comte, pour consoler le cœur de mon père et pourcouvrir au moins, comme on accomplit un funèbre devoir, le souvenirde ma mère. Mon mensonge me frappe : c’est justice… Monsieurle marquis de Belcamp, je suis tombé en effet, privé de sentiment,par une nuit terrible, auprès d’Hélène Brown expirée… Je me suiséveillé dans un cachot où l’on m’a dit : Ta mère est morte…Ici n’est pas le mensonge, mais j’ai trahi la vérité quand je vousai dit qu’Hélène Brown avait eu les repentirs de la dernière heure…La dernière heure d’Hélène Brown, semblable à toutes les heures deson existence, avait épouvanté mon agonie… Hélène Brown étaitmorte, car je la croyais morte, en maudissant et enblasphémant.

Le vieillard n’eut qu’un mot :

– Calomniateur !

Henri dit :

– Hélène Brown est ici, je le sais, carune femme est entrée chez vous et n’en est point sortie. Je luiporte un défi : qu’Hélène Brown se montre et démente mesparoles !

Le vieillard était droit maintenant sur sesjambes roidies. Sa grande taille se déployait dans toute sahauteur. Il vivait davantage et c’était par la colère. Ses sourcilsse froncèrent au-dessus de ses yeux qui brûlèrent une lueursombre.

– Qu’êtes-vous venu faire ici ?demanda-t-il rudement au lieu de répondre.

– Prendre congé de vous, monsieurrépliqua Henri, car je vais entreprendre un long et périlleuxvoyage.

– Y a-t-il au loin quelque femme àétouffer dans son lit ? prononça M. de Belcamp avecun sarcasme aigu.

Il porta en même temps la main à son cœur.Avec la vie, la souffrance revenait. Sous ses cheveux blancs, sonfront tressaillait. Tantôt sa prunelle était morne, tantôt ellelançait un éclair sauvage.

– Sortez, poursuivit-il ; votrechâtiment est au dehors…

Henri se prosterna de nouveau.

Le marquis répéta avec emportement :

– Sortez !

Comme Henri allait obéir, portant écrite surson visage éloquent toute la respectueuse pitié que ne disait pointsa bouche, le vieillard allongea vers lui sa main ferme désormaiset répéta :

– Lâche histrion !

Cela n’arrêta point Henri, dont le noblevisage conserva sa douloureuse gravité.

Si celui-là était un comédien, c’était uncomédien sublime !

Il fit un pas vers la porte. La voix de sonpère l’arrêta.

– Avant de partir, disait le marquis, nedépouillez-vous point votre correspondance ?

Il montrait du doigt les deux lettrescachetées qui étaient à l’autre bout de la table. Les veines de sestempes étaient gonflées. Il pouvait marcher et gesticulerlibrement. Il fit plusieurs pas dans la chambre, comme pour essayercette force inattendue qui lui revenait par miracle.

Henri prit les deux lettres et en examina lestimbres. Un rouge vif remplaça la pâleur de ses joues.

– Y a-t-il là-dedans une lettre blanche,monsieur ? demanda le vieillard d’un ton provoquant ; unelettre sans écriture, et dont le perfide silence veuilledire : Étouffez, empoisonnez ou poignardez !

Henri rompit le premier cachet.

Le vieillard poursuivit, car sa fièvre luimettait des paroles dans la bouche comme une ivresse :

– J’avais reçu pour vous, le jour de mafête, une de ces lettres blanches…

– Elle était d’Hélène Brown, monsieur,l’interrompit Henri. Si vous me l’aviez donnée, je vous aurais ditd’avance tous les malheurs qui ont frappé notre maison… J’ai péchépar mensonge une fois, une fois par omission ; je n’ai pasvoulu vous parler de Tom Brown, l’autre fils d’Hélène… Si lajustice avait eu entre les mains la lettre blanche qu’ils m’avaientadressée pour qu’on la trouvât précisément sur moi ou dans mespapiers, car ce piège était le complément de toutes leurs autresembûches, j’aurais été condamné à mort.

M. de Belcamp fit quelques pasencore, puis il s’assit auprès de la fenêtre ; sa main pressases tempes ardentes ; il écoutait. L’effort qu’il faisaitmaintenant, était pour repousser un doute. Les dernières parolesd’Henri l’avaient frappé ; il attendait peut-être déjà ceplaidoyer que naguère il refusait d’entendre.

Mais le regard d’Henri était tombé malgré loisur la première lettre ouverte. Il ne parlait plus. Une angoisseterrible décomposait son visage.

La lettre était de San-Salvador, au Congo, etavait six semaines de date. Elle portait en substance que lesnaturels des bords du Zaïre avaient incendié sur chantier unefrégate en construction, percée de 48 sabords et aménagée pourrecevoir une machine à vapeur de la force de 800 chevaux.

Henri restait comme frappé de la foudre ;la lettre tremblait dans sa main.

– Vous annonce-t-on la grandenouvelle ? demanda le marquis, dont la pensée vacillante avaittourné au vent de sa fièvre ; ou bien avez-vous entendu le pasdes chevaux ?… moi, voici longtemps que j’écoute… Lesgendarmes sont dans le parc.

– Les gendarmes !… murmura le jeunecomte avec le sourire des désespérés.

Son regard, où il y avait un reproche et unemenace, se leva vers le ciel.

Il déchira d’une main convulsive l’enveloppede la seconde lettre. Elle était de Wood, arrivée de la veille, etdisait :

« J’apprends en Bourse que le trois-mâtsl’Aigle asombré sous voiles, et s’est perdu corps et bienspar le travers des Açores… »

– Ils viennent !… ditM. de Belcamp qui prêtait l’oreille, Madeleine ne m’avaitpas menti !

Henri se laissa choir et prit sa tête entreses mains.

– Dieu ne veut pas de tache à songlaive ! murmura-t-il.

Il entendit son père qui se dressait sur sesjambes et qui marchait. La fenêtre fut ouverte, puis refermée. Maisque lui importait cela ?

Le grand naufrage de sa pensée lui donnait levertige.

Il voyait mieux, en ce moment, les splendeursde son rêve. Un mirage, rapide comme la pensée, lui montrait avecune prestigieuse netteté le géant de Saint-Hélène fondant la Franceasiatique dans ce paradis des Indes. Rien n’est radieux comme lebien qu’on a perdu ; l’Inde avec toutes ses merveilles fuyaitdevant un nuage diamanté.

Son père prit la lampe sur la table.

De Calcutta conquise, une flotte partait, lapremière flotte à vapeur : des forteresses chargées de canons,mais qui dépassaient en courant contre le vent la vitesse del’étalon du désert ; c’était la France encore, la Francesouveraine des mers ; c’était Napoléon amplifiant les épopéesd’Alexandre le Grand, de César et de Gengis-Khan, Napoléon, quitouchait en passant l’Angleterre de sa foudre, et qui venait sacrerParis capitale de l’univers…

Les rideaux de l’alcôve glissèrent en grinçantsur leurs tringles.

Henri écoutait là-bas, au lointain du songe,l’écho de son nom, qui s’entendait même dans le grand fracas du nomde l’empereur !

– Regardez ! lui ordonna levieillard, qui se tenait debout à l’entrée de l’alcôve dont lalampe éclairait la profondeur.

– Ma mère ! dit Henri, qui s’éveillade son rêve en un grand cri.

Il y avait sur le lit une femme morte.

– Ta mère, qui a le crucifix sur lapoitrine, prononça le marquis, dont les yeux s’égaraient ; tamère, que tu viens de calomnier !

Elle était belle encore dans ce suprêmesommeil, quoique les passions qui avaient dégradé sa vie eussentlaissé sur son visage leurs traces redoutables.

Henri joignit les mains et voulut s’approcher.Le vieillard lui barra le passage.

– Elle est purifiée maintenant !prononça-t-il avec emphase. Jean Diable, c’est elle qui m’a dit tonvrai nom !

J’ai passé mes nuits et mes jours près d’elle.Regarde-moi :

Jamais je ne l’ai tant aimée ! L’agoniese gagne, entends-tu ?

Je vais mourir pour vous avoir adoré tous lesdeux !

– Mon père ! mon bon père !…voulut l’interrompre le jeune comte.

Car il voyait en quelque sorte le transportqui lui montait au cerveau.

– Tais-toi ! commanda le vieillard.Je suis calme. Ta voix m’entre dans le cœur comme la dent d’unserpent… Vous aviez la même voix…, je ne l’entendrai plus… GregoryTemple avait raison… Jean Diable… Hélène Brown… et je suis lemarquis de Belcamp !

Le souffle s’embarrassait dans sa poitrine, etsa gorge ne rendait plus que des sons étranglés.

On sonna bruyamment à la grille.

Le père et le fils croisèrent leursregards.

Le père dit froidement :

– C’est pour vous… mais, cette fois, jeserais obligé de témoigner contre vous… Je ne veux pas… ils vousont acquitté dans leur tribunal… Au château de Belcamp, vos pèresétaient juges aussi : moi, je vous condamne, et voilà monverdict !

D’un geste rapide et violent, qu’on n’eûtpoint attendu de sa faiblesse, il prit un pistolet sous le reversde son habit et l’arma.

On avait pu entendre au loin la grilles’ouvrir et se refermer.

Mais le temps de lever l’arme, Henri, lapuissance même et la force souple de la jeunesse, avait fait unbond de tigre, silencieux, facile, énorme ! Il tenait dans samain le frêle poignet du vieillard, qui s’affaissa épuisé, sansmême presser la détente.

Henri avait saisi le pistolet. Il soutenaitson père, qui râlait et qui avait du sang à ses lèvres livides.

– Lâche ! sois maudit ! criaM. de Belcamp dans un suprême effort ; – soismaudit, parricide !

Henri le déposa sur un fauteuil, au pied dulit, et s’agenouilla devant lui.

– Soyez béni, vous, mon père, dit-il avecce beau sourire que le vieillard voyait dans ses rêves autrefois,vous, mon bien-aimé père, pauvre cœur torturé, soyez béni !soyez béni, martyr de l’honneur et de la tendresse ! Je nepeux plus vous dire ce que je suis, l’avenir m’absoudra ;d’autres vous apprendront quelle était ma tâche en cette vie, matâche, digne de nos aïeux chevaliers… Mon père, ce ne sont pas leshommes qui m’ont vaincu ; la main de Dieu a pesé dans labalance. Si la grande bataille n’était pas perdue sans ressources,je me défendrais même contre votre faiblesse et j’appellerais devotre arrêt. Ma vie est à moi, ici comme partout, et je me suisjoué de bien autres périls…, mais la lutte est terminée, car jen’ai plus l’avance sur mon ennemi. L’Angleterre peut forgerdésormais des armes semblables aux miennes, et, les armes étantégales, je ne serais plus qu’un insensé combattant seul contretoute une nation… Je voulais Jeanne dans mon bonheur et dans magloire ; dans ma chute je ne veux que moi-même… Que ma Jeannebien-aimée soit heureuse avec celui qui est brave et doux, avec monami de quelques jours, mon frère par l’épée et par le cœur, RobertSurrizy… Dites-leur que je les unis dans ma dernière pensée…

– Mon père, s’interrompit-il en se levanttranquille et fier, les Belcamp qui jugeaient ici n’étaient pas desbourreaux. Mon sang resterait à votre main ; je veux que vouspuissiez vivre. Vous avez rendu la sentence, soyez obéi, jel’exécute.

Il appuya le canon du pistolet contre sa tempeet pressa la détente au moment où les bottes éperonnées desgendarmes sonnaient sur le pavé du corridor.

Et il tomba tout jeune, beau et grand commeson rêve ; le vent du pistolet avait à peine dérangé lesboucles de ses cheveux blonds ; il tomba donnant à la mort cevaillant sourire dont naguère il saluait l’espoir, la liberté, lavie ; il tomba en répétant :

– Soyez béni, mon père !

XXI – Révélations.

Jeanne prit le deuil de veuve. Le marquis deBelcamp l’appela sa fille, mais elle n’eut pas longtemps à luidonner ses soins, car il ne se releva jamais des coups terriblesque lui avait portés cette fatale nuit. Il s’éteignit quelquessemaines après avec le nom d’Henri sur les lèvres, et dans lescirconstances suivantes :

C’était la fin du mois de septembre. Jeanneguidait les pas chancelants du vieillard dans une allée du parc. Audétour du sentier, ils se trouvèrent face à face avec un homme quiresta tête nue devant le marquis. Ils se regardèrent longtemps ensilence : vous n’eussiez point su dire lequel des deuxressemblait le plus à un fantôme.

Le vieillard dit enfin :

– Gregory Temple, je vousreconnais ; que voulez-vous de moi ?

– Je viens vous dire, Armand de Belcamp,répondit l’ancien intendant supérieur de la police de Londres, quenotre orgueil n’est qu’humiliation, notre sagesse folie, notrelumière ténèbres. Un homme a été condamné à mort vendredi dernierpar les juges de la session. On l’a pendu mercredi. Il se nommaitTom Brown. Sur l’échafaud, il s’est déclaré coupable du meurtre deMaurice O’Brien à Prague et du meurtre de Constance Bartolozzi àLondres… Cet homme était le fils d’Hélène Brown.

Le marquis s’affaissa dans les bras de Jeanne,qui levait les yeux au ciel et qui pleurait.

– Ô Madeleine ! Madeleine !…,murmura-t-il en un suprême sanglot.

Un gémissement lui répondit. La paysanne étaitprosternée derrière lui, le visage caché sous son capuce noir etbaisant la terre à ses pieds.

On porta le marquis de Belcamp dans son lit,où il languit encore trois jours.

La mort de Tom Brown éclairait une portion dumystère. Le fils d’Hélène et de Gregory Temple prenait pour lui lemeurtre du général et celui de la comédienne.

Mais les autres meurtres qui chargeaient lecompte de Jean Diable ?

Il ne nous appartient pas d’ajouter rien à lalettre même de cette bizarre légende du dix-neuvième, siècle, quicommence dans la nuit et finit dans le mystère.

Nous ferons remarquer seulement qu’HélèneBrown et par elle son fils Tom étaient les héritiers des deuxbrasseurs Turner et Robinson. Henri de Belcamp seul les séparaitd’une fortune de neuf millions ; ils avaient intérêt évident àle perdre. Quant au double crime accompli à Paris, Noll Green etDick de Lochaber ne connaissaient qu’un maître Tom Brown.

Dans le pays où se passèrent les événementsque nous avons racontés, aucun doute ne subsiste, et la mémoire ducomte Henri de Belcamp est l’objet d’un culte pour tous ceuxqu’éblouit son rapide passage dans la vie.

Ce fut à la fin de cette même année 1817 quel’amirauté anglaise mit sur chantier le premier navire de guerre àvapeur.

XXII – Le testament de Jean Diable.

Vers le milieu du mois d’octobre, cette mêmeannée, quatre jeunes gens habillés de noir et quatre belles jeunesfemmes en deuil, dont l’une portait un enfant dans ses bras étaientréunis sur le quai, dans le petit port de Saint-Valéry-sur-Somme. Àmarée haute, ils montèrent à bord d’un lougre caboteur qui sortitdu port avec le commencement du jusant, et mit le cap au large.

La mer était belle et la brise soufflaitd’amont.

À trois ou quatre lieues en mer, une goëletteà vapeur, sous pavillon américain, courait des bordées en sejouant. Quand le lougre eut franchi les passes et doublé leHourdel, la goëlette, virant de bord, se dirigea vers lui. Les deuxnavires accostèrent par le travers de Bayeux, et les passagers dulougre montèrent bord de la goëlette.

Ce dernier bâtiment n’avait plus à son arrièrele nom de Délivrance.Il portait seulement deux initialesblanches sur un fond noir, J. D.

Le caboteur louvoya vers la terre ; lagoëlette força de vapeur, et, comme un cheval de race à qui l’onrend la main, elle bondit vers l’ouest en coupant le courant de laManche.

Sur le pont il y avait un équipage nombreux etgrave. La goëlette aussi semblait en deuil.

Les passagers formaient quatre couples, donttrois étaient unis par les liens du mariage : c’étaientSuzanne Temple et Thompson, Germaine et Laurent, Sarah O’Brien etFrédéric Boehm. La jeune femme et le jeune homme, qui n’étaientpoint mariés, avaient nom Jeanne Balcomb et Robert Surrizy.

Le matin du jour suivant vit la goëlette horsde la Manche, inclinant sa route au sud-sud-ouest pour ranger lacôte d’Espagne et prendre le grand chemin des Indes.

Là-bas, de l’autre côté de l’équateur et dansl’immensité solitaire de l’océan Atlantique, un rocher sortit del’ombre, aux premiers rayons du soleil matinier, soleil triste àforce de splendeur, et dont l’éclat brûle la terre comme le baiserde Jupiter incendiait ses amours. C’était au mois de novembre. Il yavait plus de trois semaines que nos passagers avaient quitté lerivage de France.

Le long de ce rocher, quelques maisonsalignaient leurs toits carrés et bas, surmontés du pavillonbritannique. En rade, il y avait des vaisseaux de guerre quiportaient aussi le yacht anglais à leur poupe. Çà et là, dans lespierres grises, au-dessus des parapets à fleur de sol, vous eussiezpu voir un mousquet briller au bras d’une sentinelle en habitrouge.

Mais, du plus haut sommet du grand mât d’unvaisseau à trois ponts, vous ne l’auriez pas même aperçue, cettecage de Longwood, où languissait le lion prisonnier.

Un homme sortit de la maison mélancolique parla petite porte qui donnait sur le pleasure ground. Cethomme avait l’air d’un jardinier. Le factionnaire présenta lesarmes : c’était l’empereur.

Il avait obtenu qu’il n’y eût point desentinelle dans son enclos ; mais en dehors, à toutes lesissues, l’hospitalité anglaise veillait.

L’empereur avait un livre à la main et salongue-vue sous le bras. Il s’assit à l’ombre maigre d’un bouquetde fougères arborescentes, et de façon à ne point voir l’uniformeanglais. Il ouvrit son livre et tâcha de lire. Mais il rêva.

Au bout d’une heure, des cris joyeux letirèrent de sa méditation. C’était tout le peuple enfantin de lapetite colonie française qui allait, riant et jouant, le long del’enclos.

Une fillette aux belles boucles d’or aperçutl’empereur, et, quittant ses camarades, elle vint mettre sa têteblonde sur ses genoux.

C’était la fille du fidèle B…, la favorite del’empereur.

Ils causèrent. L’enfant demanda :

– Pourquoi es-tu plus triste aujourd’huique de coutume sire ?

L’empereur sourit et répondit :

– Le vent souffle de France.

Puis, baignant ses mains délicates et toujoursfines, malgré l’embonpoint qui le prenait, dans les cheveux bouclésde l’enfant, interrogeant à son tour :

– Sais-tu tes prières,fillette ?…

Le brave général B… n’était pas un chrétientrès-fervent. La petite répartit en riant :

– À quoi cela sert-il ?

Puis elle ajouta, hardie commel’enfance :

– Et toi, sais-tu les tiennes ?

Le général Montholon approchait, avec unpermis de promenade sur les hauteurs. – Car il fallait une licencesignée Hudson-Lowe pour franchir les bornes de la petite propriétéde Longwood.

L’empereur monta seul et lentement le sentierqui conduisait aux sommets de la chaîne des collines, d’où sonregard aimait à contempler la mer.

La brume mélancolique dont parle si souvent leMémorial se dissipait sous les rayons du soleil ; auloin l’Océan étincelait. Il n’y avait pas un seul navire en vue surtoute l’étendue de la mer, sauf les embarcations anglaises, àl’ancre dans la rade.

L’empereur s’assit, ombrageant son visagetriste sous les vastes bords de son chapeau de paille.

Et il laissa ses regards errer àl’horizon.

Derrière cette terrible muraille du lointain,il y avait non-seulement le spectre de la gloire et de lapuissance, non-seulement l’appel de la liberté, non-seulement lesourire de la patrie, mais encore les deux plus grands amours quepuisse contenir le cœur d’un homme : une jeune femme, un cherenfant…

Il n’eût pas été au pouvoir de Napoléonlui-même, libre et assis de nouveau sur un trône, d’augmenter sagloire militaire ; son testament affirme qu’il avait renoncé àtoute espérance politique, – mais sa femme, mais son fils, mais laFrance !…

Était-ce un nuage, cependant, qui se détachaitlà-bas entre le double azur du ciel et de la mer ?

Ou n’était-ce pas plutôt ce miracle du géniehumain, cette œuvre prodigieuse du siècle inventeur, le premiersteamer, la Délivrance, précédant sans doute la flottilleplus lourde et venant dire au captif : Soyez prêt ?

Oh ! c’était bien un navire, car lalongue-vue distinguait un point opaque et noir au milieu dunuage.

Le cœur du géant vaincu dut bondir étrangementdans sa poitrine. Et quel songe eut à ce moment songénie ?

Et malgré les promesses des heures résignées,quels plans de bataille jaillirent tout à coup au choc de cetespoir ? quels vastes mouvements d’armées ? quelsbouleversements de la carte du monde ?

Le navire approchait, on distinguait ses deuxmâts sans voiles, séparés par cette cheminée sombre d’où sortait lachevelure de fumée.

Il approchait, rapide comme un souhait ;il grandissait ; on voyait déjà l’écume blanchir à sesflancs !

Il approchait trop ; pourquoi cettebravade inutile les navires de la rade l’avaient signalé. Un coupde canon parti du fort grondait d’échos en échos, et il approchaittoujours.

Deux frégates anglaises se couvraient detoile, deux bricks appareillaient, couronnés de blancsflocons ; et l’artillerie de la rade rendait le signal auxbatteries du fort.

Le navire ne changeait point sa route ;il approchait. Était-ce une illusion de ce ciel vertigineux ?Les trois couleurs montaient à sa corne le drapeau éblouissant detant de victoires !

Et le canon aussi, le canon français celui-là,affirmait par une salve le pavillon impérial.

Était-ce donc une estafette officiellearrivant, le visage découvert, pour annoncer une seconde révolutionfrançaise, une première révolution européenne peut-être ?

L’escadre anglaise manœuvrait déjà pour mettrela goëlette entre deux feux.

La goëlette s’arrêta enfin. Elle était si prèsque l’empereur put voir sur le pont des uniformes de sa garde.

À un moment, toutes les têtes sedécouvrirent ; l’équipage, la main sur le cœur, dut pousser uncri dont l’écho ne vint pas jusqu’à l’île.

Le drapeau tricolore s’abaissa lentement. Unpavillon noir flotta.

Puis la goëlette tourna sur elle-même et pritchasse, élargissant en quelques minutes la distance qui la séparaitdes Anglais.

La dernière volonté du comte Henri de Belcampétait accomplie à la lettre.

Quand le nuage disparut à l’horizon,l’empereur regarda plus haut et pensa au ciel.

Il redescendit à Longvood. La fillette blondevint lui tendre ses joues ; il lui dit :

– Enfant, tu demandais à quoi cela sert,la prière. Pour une chérie comme toi, cela sert à vivre… pour uncondamné comme moi, cela sert à mourir.

FIN

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