Categories: Romans

La Cour des miracles

La Cour des miracles

de Michel Zévaco

Chapitre 1 TRUANDS ET RIBAUDES

À l’époque dont nous essayons de donner une idée par le caractère des personnages et les aventures possibles, les choses publiques s’entouraient de moins de mystère qu’aujourd’hui.

De nos jours une opération de police, une rafle, par exemple,demeure un secret tant qu’elle n’a pas été opérée.

Les truands de la Cour des Miracles étaient tous au courant de l’expédition qui se préparait contre eux, sorte de rafle énorme imaginée par Monclar sous l’inspiration d’Ignace de Loyola.

La seule chose qu’on ignorât parmi les truands, c’était le jour où l’attaque aurait lieu.

En attendant, la Cour des Miracles s’était préparée à soutenir un véritable siège.

Le roi d’Argot – le mendiant Tricot – avait fort habilement répandu le bruit que l’expédition n’aurait pas lieu, mais grâce auxconseils de Manfred et de Lanthenay, on avait agi comme si les gensdu roi eussent été sur le point d’arriver.

C’est-à-dire qu’on avait entassé des provisions, et qu’on avaitfortement barricadé les ruelles qui aboutissaient à la Cour desMiracles.

Tricot, d’abord opposé à toute résistance, avait feint deprendre au sérieux son rôle de général d’armée.

Ce soir-là, comme d’habitude, il avait placé des sentinellesavancées dans les rues qui avoisinaient le vaste quadrilatère.Seulement, ces sentinelles étaient des créatures à lui, et àchacune il avait donné pour mot d’ordre :

– Ne rien dire, et laisser passer !

Ces quelques explications données, revenons à Ragastens.

Le chevalier et Spadacape s’étaient rapidement éloignés de larue Saint Denis, se dirigeant par le plus court vers la Cour desMiracles. Ragastens était soucieux.

Il fallait coûte que coûte arriver jusqu’à Manfred.

Or, il s’était heurté à de si étranges difficultés toutes lesfois qu’il avait voulu entrer sur le territoire de l’Argot qu’ildésespérait presque d’y pouvoir pénétrer.

– Monseigneur, dit Spadacape en souriant dans sa terriblemoustache, savez-vous à quoi je pensais quand nous étions enfermésdans le caveau de l’enclos des Tuileries ?

– Non, mais je serais content que tu me le dises.

– Je pensais que si, par hasard, un des soldats avait eusoif, et qu’il eût voulu boire du vin de notre futaille…

– Je devine le reste : nous étions obligés d’endécoudre. Mais pourquoi cette réminiscence ?

– Pour rien ; parce que je pensais que des gens quiont soif sont capables de tout, même d’oublier une consigne.

– Je vois ce que tu veux dire. Mauvais moyen ! J’en aiessayé… Non, j’ai une autre idée qui réussira peut-être.Allons…

Bientôt, ils se trouvèrent dans le dédale d’infectes et sombresruelles qui formait un inextricable réseau autour du domaine destruands.

L’idée de Ragastens était de raconter au premier truand quivoudrait l’empêcher de passer, ce qu’il venait d’apprendre de labouche du roi lui-même, c’est-à-dire qu’à minuit, l’empire d’Argotallait être attaqué par toutes les forces de Monclar.

À son grand étonnement, il avançait sans encombre.

Tout à coup, il se trouva dans une ruelle au milieu de laquellese dressait une barricade.

– Ah ! ah ! pensa-t-il paraît que nos gensétaient sur leurs gardes ! C’est ici que nous allons êtrearrêtés.

Un homme se dressa près de lui.

– Mon ami, dit Ragastens, il faut que je passe, il y va denotre vie à tous.

– Vous êtes de la cour ? fit l’homme, Passez.

C’était une des sentinelles de Tricot.

– De quelle cour veut-t-il parler ? se ditRagastens.

Et il enjamba rapidement les obstacles accumulés dans cetendroit.

Sans plus se demander ce que signifiait cette extraordinairefacilité qui lui était donnée, surtout en un moment où plus quejamais les défiances des truands devaient être éveillées, Ragastenspoursuivit son chemin.

Et ce lui fût une violente émotion que d’apercevoir au bout dela ruelle une vaste place éclairée par des feux.

Quelques secondes plus tard, il était dans la Cour des Miracles.Il s’arrêta d’abord pour s’orienter, s’il pouvait, et jeter un coupd’œil sur l’étrange spectacle qui se déroulait autour de lui.

Cinq ou six brasiers allumés de distance en distance brûlaientavec des flammes lourdes enveloppées de fumées ; par momentsun coup de vent chassait la fumée, et alors les flammes éclairaientde reflets rouges les maisons qui bordaient le vaste quadrilatère,maisons lézardées, lépreuses, dont les fenêtres noires semblaientdes yeux louches fixés sur la place.

Autour de chaque feu grouillait une vraie foule et autour degrandes tables, des hommes à figures sinistres, des femmes àphysionomies fatiguées chantaient d’une voix éraillée et vidaientleurs gobelets d’étain, qu’au fur et à mesure les ribaudesremplissaient de vin.

D’autres, assis sur le sol détrempé, fourbissaient des rapièresou aiguisaient des poignards.

Quelques-uns chargeaient des arquebuses.

Ragastens et Spadacape passèrent au milieu de ces groupes sansque personne parût faire attention à eux.

En effet, du moment qu’ils étaient là, c’est qu’ils avaient dûdonner de bonnes raisons aux sentinelles.

Ragastens examinait avec une avide attention ces groupesbizarres qui formaient, dans la lueur des brasiers un ensemblefantastique.

Il cherchait à reconnaître parmi ces sombres figures, parmi cesfarouches physionomies, la figure ouverte, riante et énergique dujeune homme qu’il avait tiré du charnier de Montfaucon.

Mais arriverait-il à le reconnaître, même s’il levoyait ?

Au centre de la place, un groupe plus nombreux et plusintéressant attira son attention. Là, on ne buvait pas, on nechantait pas. Et ce groupe, composé de deux à trois cents hommes,semblait, écouter avec attention quelqu’un qui parlait.

Ces hommes étaient tous armés solidement.

La plupart portaient des cuirasses.

Ils constituaient en somme la véritable armée de la Cour desMiracles.

Ragastens s’approcha, se faufila à travers les rangs serrés etparvint aux premières places.

Au centre de ce groupe, dans un assez large espace laissé vide,se dressait une sorte d’échafaud composé de planches posées sur destonneaux vides.

Sur cet échafaud, il y avait une chaise, et sur la chaise unhomme assis parlait à voix assez haute pour être entendu de tout legroupe. Ragastens le reconnut immédiatement. Cet homme, c’étaitTricot.

Au silence attentif qui régnait autour de lui, Ragastens devinade quelle autorité jouissait ce brigand.

Auprès de l’échafaud, quelques hommes attendaient, peut-êtrepour parler à leur tour à cette espèce d’assemblée denotables ; car, à la Cour des Miracles comme partout ailleurs,on retrouvait une hiérarchie sociale, atténuée il est vrai parl’indépendance dont chaque membre de la confrérie pouvait seréclamer.

– Je me résume, disait Tricot, achevant une haranguecommencée depuis quelques minutes. On ne nous attaquera pas ;on n’osera pas ! Nous avons des privilèges consacrés parl’usage de plusieurs siècles ; nous avons mieux encore, nousavons la force ! Donc, je dis que nous n’avons rien àcraindre. Mais s’il est impossible que le grand prévôt ait perdutoute prudence au point de risquer une attaque violente contre leroyaume d’Argot, comprenez aussi que vous ne devez pas vous livrerà des provocations dangereuses. Je propose donc que les barricades,qui sont une sorte d’insulte inutile adressée au grand prévôt,soient démolies à l’instant, et que chacun déposant ses armesrentre dormir tranquillement. J’ai dit.

Un murmure approbateur circula dans les rangs des truands, maistel que pouvait être le murmure de loups assemblés, c’est-à-direqu’on entendit un grondement qu’un profane eût pu prendre pourl’expression de la rage et non de la faveur.

Une voix jeune et forte domina tout à coup ce tumulte.

– Frères, disait-elle, le bon Tricot se trompe. Je jure quevous serez attaqués avant peu. Je propose au contraire de renforcernos barricades. Ragastens fut secoué d’un profond tressaillement.Il se haussa sur la pointe des pieds et vit un jeune homme qui aupied de l’échafaud, appuyé sur sa rapière, parlait.

C’était Manfred.

Le cœur du chevalier se mit à battre.

Non, il n’était pas possible que cette figure franche, ouverteet hardie fût la figure du bandit que Tricot avait dépeint chezMonclar.

Emporté par un irrésistible élan de sympathie, Ragastenss’élança dans l’espace laissé vide et s’arrêta devant Manfred.

Il y eut un instant de silence et de stupeur.

Manfred, voyant deux hommes armés s’élancer vers lui, avaitfroncé les sourcils. Il allait crier « Trahison ! »lorsque le chevalier lui dit rapidement :

– Souvenez-vous de Montfaucon et de son charnier !

– Le chevalier de Ragastens ! s’écria Manfred dans uneexplosion de joie. Enfin, je vous vois, monsieur ! Enfin, jepuis vous remercier !

Et il tendit les deux mains à Ragastens qui les serra avec uneindicible émotion.

Mille pensées se pressaient dans la tête du chevalier.

Mille paroles voulaient sortir à la fois.

Il voulait lui parler de Béatrix, de Gillette, de lui-même, del’Italie, lui poser les questions qu’il brûlait de luiadresser.

Mais il fallait avant tout sauver la situation.

– Monsieur, dit-il, avant toutes choses, faites changer àl’instant même toutes vos sentinelles.

– Pourquoi cela ?

– Si j’ai pu passer sans la moindre difficulté, c’est qued’autres pourront passer aussi…

– Vous avez raison. Nous sommes trahis !

Il dit quelques mots à Lanthenay qui s’élança aussitôt.

Cependant, cet incident avait provoqué une vive curiosité parmiles truands qui, d’abord tout prêts à se ruer sur les deuxétrangers, se rassurèrent en voyant l’attitude de Manfred.

Tricot, assis au milieu de l’échafaud, ne pouvait voir lechevalier.

Et, tandis que Ragastens et Manfred échangeaient avec vivacitéquelques paroles, le roi d’Argot recommençait à parler pourconvaincre les truands.

– C’est notre frère Manfred qui se trompe, dit-il : jesais positivement que le grand prévôt n’a aucune intention mauvaisecontre nous…

– C’est donc lui-même qui te l’a dit ! s’écriaManfred.

En même temps, il escalada l’échafaud et se dressa près deTricot.

Celui-ci avait eu un frémissement de fureur.

– Tu insultes le roi d’Argot ! dit-il ; tu vasêtre jugé à l’instant.

Un silence glacial tomba sur le groupe des truands.

– C’est toi qui va être jugé ! riposta Manfred.Frères, j’accuse Tricot de trahison. Je l’accuse de s’être vendu augrand prévôt. Je l’accuse d’être d’accord avec ceux qui veulentnotre destruction…

– C’est faux, hurla Tricot.

– Le jugement ! le jugement ! vociféra lafoule.

– Il faut qu’il s’explique.

– Si Manfred a menti, il mourra !

En quelques secondes, la scène que nous venons de décrire avaitchangé d’aspect.

La justice des truands était expéditive. Il n’y avait pointparmi eux de juge instructeur ni de tribunal régulier. Mais ledernier des piètres pouvait porter une accusation contre le plusredouté des massiers ou des suppôts, le massier ou le suppôt, leduc d’Égypte lui-même, et le roi d’Argot était tenu de s’expliquerséance tenante devant le tribunal.

Or, non loin de l’échafaud qui avait servi de trône à Tricot –trône sinistre et que par dérision philosophique on avait faitsemblable aux échafauds des condamnés à mort, – non loin de cetrône, donc, s’élevait une potence.

Elle se composait d’une poutre grossière plantée en terre.

Au sommet, une autre poutre transversale était clouée.

Cela formait un L renversé.

Du bout du petit jambage de l’L, descendait une corde qui seterminait par un nœud coulant.

Juste au-dessous du nœud coulant, il y avait un escabeau à troispieds.

Cette potence et ce trône étaient là l’un près de l’autre, enpermanence. On se contentait seulement de renouveler la corde, detemps à autre.

Lorsque le tribunal avait condamné à mort un truand, un associécoupable de quelque méfait contre la confrérie, on le faisaitmonter sur l’escabeau, on lui passait le nœud autour du cou.

Puis l’un des assistants donnait un coup de pied dans l’escabeauqui se renversait, et le patient tombant dans le vide se trouvaitpendu dans toutes les règles de l’art et selon les formules de lajustice la plus expéditive.

En quelques secondes, disons-nous, la foule qui d’abord avaitentouré le trône de Tricot entoura la potence.

Tricot vint de lui-même se placer devant ses juges.

Manfred, en sa qualité d’accusateur, se plaça près deTricot.

À ce moment, onze heures sonnèrent à Saint-Eustache.

Tricot tressaillit.

– Que je gagne seulement une demi-heure, pensa-t-il, et queje puisse donner le signal, je suis sauvé.

Il jeta les yeux autour de lui.

Près de la potence, des arquebuses toutes chargées avaient étédéposées pour servir en cas d’attaque.

Tricot les vit et eut un sourire.

On se rappelle qu’il devait tirer trois coups d’arquebuse pourdire à Monclar que les truands dormaient et qu’on pouvait envahirla Cour des Miracles.

– Parle ! dit rudement l’un des juges en s’adressant àManfred, Tricot te répondra ensuite.

– Je répète ce que j’ai avancé. Tricot vous trahit. Lessentinelles qu’il avait posées lui-même étaient de connivence aveclui.

– La preuve ? hurla Tricot.

Lanthenay apparut.

– Je viens de faire remplacer toutes les sentinelles,dit-il ; j’ai fait lier celles que Tricot avait postées ;toutes ont avoué qu’elles avaient reçu pour mot d’ordre : Nerien dire et laisser passer.

– Qu’as-tu à dire ? fit l’un des juges.

– Que les sentinelles ont été payées pour m’accuser, ouqu’elles n’ont pas compris l’ordre que j’avais donné.

– J’accuse Tricot d’avoir eu des entretiens avec le grandprévôt, dit fortement Manfred.

– Réponds ! dit un juge.

– Je réponds que c’est faux ! Si cela est vrai, c’estque quelqu’un m’aurait vu ?… Qui est ce quelqu’un ?

– Moi ! dit Ragastens.

Tricot devint livide. Il fixa sur le chevalier un regard hébété.Puis, faisant un effort, il murmura :

– Je ne vous connais pas…

– Qui est cet étranger ? Comment est-il parminous ? demanda un juge.

– Oui ! oui ! s’écria Tricot en reprenant toutson aplomb… Qu’il dise comment il a pu entrer parmi nous !

– C’est bien simple, répondit tranquillement lechevalier ; vos sentinelles m’ont laissé passer parce qu’ellesavaient reçu l’ordre de laisser passer tout ce qui viendrait de lacour. On m’a pris pour un seigneur du roi…

À ces mots, il s’éleva une furieuse clameur, et Tricot vit setendre vers lui les poings énormes des truands.

Mais tel était l’instinct de discipline chez ces naturesprimitives que pas un ne fit un pas : le tribunal n’avait pasencore statué.

– C’est un étranger ! hurla Tricot pour dominer letumulte. Aurez-vous plus de confiance en cet homme, espionprobable, qu’en moi que vous connaissez et aimez depuis vingtans ?

Ragastens fit un pas et saisit le poignet de Tricot.

– Tu m’as appelé espion, dit-il de cette voix qui, chezlui, était l’indice d’une confiance illimitée en lui-même, tu vasdemander pardon…

Tricot poussa un cri de douleur et essaya de se débattre.

La foule des truands, muette, attentive, regardaitavidement.

Ragastens, immobile, presque souriant, tendit ses nerfs dans uneffort prodigieux. Le brigand se débattit une seconde encore, puis,pantelant, blême de rage, tomba à genoux et râla :

– Pardon…

Il y eut des trépignements de joie terrible dans cette cohue quele spectacle de la force opposée à la force faisait palpiter.

– Noël ! Noël ! vociférèrent les ribaudesenthousiasmées.

Mais Manfred fit un geste.

Le silence se rétablit. Il parla :

– Frères, un jour j’ai été pris comme jeune loup par lesrenards du grand prévôt. Acculé au gibet de Montfaucon, je me suisréfugié dans le charnier. Savez-vous ce qu’a fait M. deMonclar ? Il a fermé la porte de fer et a placé douze gardesdevant cette porte en ordonnant de me laisser mourir de faim…

Il nous serait difficile de donner une idée de la tempête queces mots soulevèrent. Toutes les imprécations connues dans toutesles langues d’Europe se croisèrent et se heurtèrent à l’adresse dugrand prévôt !…

– Je lui mangerai les tripes !…

– Je veux que son crâne me serve de gobelet !…

– Il faut le rôtir à petit feu !

Ces exclamations roulèrent furieusement au-dessus de ces milletêtes convulsées et féroces.

– Frères, reprit Manfred, un homme est alors arrivé. Il amis en fuite les douze gardes du grand prévôt ; il a défoncéla porte de fer et m’a dit : « Tu es libre ! »Cet homme, le voici !

Il désignait Ragastens.

Les cris reprirent, mais le plus vieux des juges étendit lesdeux bras, et le silence se fit avec la brusquerie instantanée detous les mouvements qui agitaient ces hommes.

– Honneur à ce noble étranger, s’écria le vieux truand,farouche et curieuse physionomie, avec sa grande barbe grise, sescheveux épars ; glorifié soit-il ! Chez nous, chez nosenfants, et les enfants de nos enfants, jusqu’aux générations lesplus reculées, le souvenir de sa hardiesse et de son couragedemeurera en exemple. Qu’il parle ! Il nous fait honneur, envenant parmi nous.

Ragastens, embarrassé, se tourna vers Tricot :

– Avoue donc, maître fourbe…

– Avouer, c’est mourir, dit Tricot à voix basse.Monseigneur, sauvez-moi, par pitié !…

Ragastens se tourna alors vers l’étrange tribunal et voulutparler pour demander la grâce du roi d’Argot.

Malheureusement pour celui-ci, ses paroles avaient été entenduespar quelques-uns des plus rapprochés.

– Il a avoué ! hurlèrent-ils À mort ! Àmort !

En un instant, Tricot fut saisi et placé sur l’escabeau.Ragastens s’apprêta à défendre l’infortuné. Mais au moment où ilallait tirer sa rapière, il se sentit saisi par le bras.

– Laissez faire, monsieur, dit Manfred. Autant vaudraitessayer d’arrêter un torrent… Voyez !… Et puis, le personnagen’en vaut pas la peine…

Or, tandis que Manfred parlait ainsi, une scène inouïe,affreuse, commençait à se dérouler. Une dizaine de truands,avons-nous dit, avaient saisi Tricot, l’avaient entraîné à lapotence, l’avaient placé sur l’escabeau – sinistre marchepied de lamort – et s’apprêtaient à lui passer autour du cou le nœudcoulant.

– Grâce ! Laissez-moi vivre ! râlait lemalheureux.

À ce moment, une centaine de ribaudes se précipitèrent vers lapotence en hurlant :

– Il ne faut pas qu’il meure de la mort desbraves !

Elles saisirent l’ancien roi d’Argot et l’entraînèrent vers l’undes coins les plus obscurs de la Cour des Miracles.

Quel acte de justice sommaire, fruste et primitive, accomplirentces Euménides aux cheveux flottants, impudiques avec leurs seinsnus, hideuses et superbes ?

On entendit les clameurs d’épouvante de Tricot et les clameursde rage des ribaudes…

Puis, la voix du roi d’Argot s’éteignit, sombra, pourrait-ondire.

Et quelques moments plus tard, on vit cinq ou six ribaudessanglantes jeter au loin les membres d’un cadavre.

L’avaient-elles donc écartelé ?

S’étaient-elles attelées à ses quatre membres comme des jumentsqu’affolent les coups de fouet du bourreau ?

L’avaient-elles haché en quartiers ?

On ne sut jamais au juste.

Mais un truand, sorte de brute monstrueux, géant d’autant plussemblable à quelque antique cyclope qu’il était borgne, revinttranquillement vers la potence.

Il s’appelait Noël le Borgne.

À deux pas de la potence, l’étendard des truands était fiché enterre. Cet étendard se composait d’une lance au fer de laquelleétait planté un quartier de charogne, quartier de cheval abattu oude chien tué…

Or, Noël le Borgne saisit la lance, enleva le quartier, leremplaça par quelque chose qu’il cachait dans son manteau, puisremit l’étendard à sa place.

Un immense et féroce hurlement des ribaudes et des truands saluale nouvel étendard.

Ce quelque chose que Noël le Borgne avait planté au fer de lalance, c’était la tête de Tricot, roi d’Argot…

Ragastens avait pâli.

– Il est onze heures et demie, dit-il, venez, il est grandtemps.

Manfred secoua la tête.

– Je reste, dit-il.

– Mais toutes les forces du grand prévôt vont attaquer…

– C’est pour cela que je reste.

– Vous êtes donc réellement des leurs ? Vous êtes doncbien vraiment un truand ?

– Je ne suis pas truand, répondit tranquillement Manfred,mais j’ai été élevé parmi ces malheureux ; je n’ai jamais vuque des sourires pour moi dans leurs yeux, et leurs mains violentesont pris pour moi, lorsque j’étais enfant, l’habitude descaresses…

– Parlez ! parlez encore ! fit Ragastens.

– Ce sont des malheureux, continua le jeune homme, et jeles aime comme ils m’ont aimé. Ils ont besoin de moi ce soir. Jemourrai avec eux, s’il le faut… Merci, monsieur, de votre bonavertissement… Je vous suis deux fois reconnaissant, s’il estpossible… mais je reste…

– En ce cas, je reste aussi, dit Ragastens.

Manfred poussa un cri de joie.

– Avec une épée comme la vôtre, nous sommes sauvés,s’écria-t-il.

Et il appela Lanthenay.

– Frère, voici l’homme généreux dont je t’ai si souventparlé…

Lanthenay jeta un regard d’admiration et de reconnaissance surle chevalier auquel il tendit la main.

– Monsieur, dit-il, Vous êtes un héros. Grâce à vous, monfrère vit encore…

– Votre frère ? demanda vivement Ragastens.

– Oui, nous nous donnons ce nom, Manfred et moi, bien quenous ne soyons pas du même sang, au moins selon toutesprobabilités.

Ragastens, d’un coup d’œil, avait étudié et jugé Lanthenay,c’est-à-dire l’homme que Tricot lui avait dépeint comme capable detous les crimes.

Et l’impression de cet examen était que Tricot avait mentieffrontément. Dans quel but ?

Les derniers mots de Lanthenay le firent tressaillir.

– Vous dites « selon toutes probabilités »,fit-il ; excusez ma curiosité et ne l’attribuez qu’à lasympathie que vous m’inspirez tous les deux…

– Je parle ainsi, répondit Lanthenay, parce que ni Manfred,ni moi ne connaissons nos origines… Nous avons été élevés ensemblepar une bohémienne de la Cour des Miracles, et voilà tout ce quenous savons de notre enfance.

Ragastens devint très pâle et son regard ardent s’attacha surManfred avec une curiosité passionnée.

– Et cette bohémienne ? demandait-il.

– Elle est parmi nous…

– Pourrai-je la voir… lui parler ?

– Sans doute, fit Manfred étonné. Mais, monsieur, ne medisiez-vous pas que nous serions attaqués à minuit ?

– Oui, oui, dit Ragastens.

Il essuya la sueur qui inondait son front, et fit effort pours’arracher à ses pensées.

– Vous avez raison, reprit-il d’un ton ferme. Occupons-nousde la défense.

Manfred appela d’un geste quelques-uns des chefs les plusestimés pour leur courage et leur sang-froid.

Entouré de truands, de gens de sac et de corde, Ragastenséprouvait une gêne inexprimable à là pensée de tirer l’épée enl’honneur de ces brigands.

Mais cette gêne disparaissait dès que son regard s’arrêtait surManfred. Si ce jeune homme était son fils !

Et il se rappelait avec terreur les paroles de FrançoisIer. L’expédition avait surtout pour but de s’emparer deLanthenay et de Manfred.

Au point du jour, Manfred devait être pendu à la Croix duTrahoir.

Et si Manfred était bien son fils !

Un flot de sang vint battre les tempes de Ragastens. À cemoment, il se fût battu seul contre une armée pour sauver le jeunehomme. Il n’y eut plus autour de lui ni truands ni ribaudes. Il n’yeut que son fils – peut-être ! – et il résolut de brûler Parisplutôt que de laisser Manfred tomber aux mains du roi et du grandprévôt.

Son regard perçant embrassa d’un coup la Cour des Miracles.

Trois ruelles s’y déversaient.

Elles étaient barricadées toutes les trois.

– Avez-vous des armes ? demanda-t-il.

– Près de trois cents arquebuses et autant depistolets.

– Des munitions ?

– Une quantité.

– Des tireurs ?

– Tous ces hommes sont habitués à tirer l’arquebuse.

– Que peuvent faire les femmes ?

– Tout ce qu’on voudra.

– Bien, dit alors Ragastens. Cent hommes à cette rue (ildésignait la ruelle Saint-Sauveur). Cent hommes à cet endroit (ilmontrait la ruelle de Montorgueil). Cent hommes devant cette rue(la ruelle aux Piètres)… En arrière de chaque groupe de tireurs,faites placer, de façon qu’elles soient à l’abri, une vingtaine defemmes avec des munitions. Elles rechargeront les arquebuses…

À mesure que Ragastens donnait ces indications, elles étaientaussitôt exécutées.

À ce moment même, on entendit sonner minuit àSaint-Eustache.

– Maintenant, continua Ragastens, derrière chaque grouped’arquebusiers, faites placer cent hommes armés de pistolets. Siles arquebusiers sont obligés de céder, les pistolets entrerontdans la mêlée.

Ces nouvelles dispositions furent prises en deux minutes.

– Enfin, acheva Ragastens, ici, au centre de la place,tout, ce que vous avez d’hommes disponibles… Ce sera ici uneréserve de forces qui pourra se porter sur le point le plusmenacé.

Le chevalier avait pris le seul dispositif qui présentât quelquechance de succès. Les chefs rassemblés autour de lui s’en rendirentcompte, et adoptèrent sans contestation le plan de l’étranger.

– Maintenant, dit enfin Ragastens, écoutez-moi bien :le pauvre diable qui vient d’être si affreusement traité devaittirer trois coups d’arquebuse pour prévenir le grand prévôt que laCour des Miracles était tranquille. Si ces trois coups ne sont pastirés, il est très possible que l’attaque soit remise. Décidez ceque vous avez à faire.

– Je comprends, monsieur, votre légitime embarras, ditManfred. Je parlerai donc en votre lieu et place. Frères, si nousne tirons pas les trois coups de feu, nous serons surpris une nuitprochaine. Si nous donnons, au contraire, le signal, les gens duroi ne s’attendront à aucune résistance. Est-ce votreavis ?

Les chefs opinèrent gravement de la tête.

– Votre avis, monsieur ?’demanda Manfred àRagastens.

– Mon enfant, dit celui-ci violemment ému, si j’étais àvotre place, c’est ainsi que j’aurais parlé.

À ce mot « mon enfant », Manfred regardaRagastens avec étonnement. Mais il l’attribua à un excès depolitesse.

– Le sort en est donc jeté, dit-il d’une voix ferme.Lanthenay, place-toi à la ruelle Montorgueil. Moi, à la ruelleSaint-Sauveur. Toi, Cocardère, à la ruelle aux Piètres… Monsieur lechevalier, voulez-vous nous faire l’honneur de diriger d’ici lesopérations ?

– Je préfère vous suivre, répondit Ragastens en s’efforçantde dominer son émotion.

– Venez donc ! Je vais donner le signal…

Chapitre 2UNE VICTOIRE DE FRANÇOIS Ier

Pendant que dans la Cour des Miracles s’achevaient lespréparatifs d’une résistance désespérée, d’autres événementss’accomplissaient.

On a vu que François Ier était venu avec M. deMonclar et une forte troupe, faire une perquisition dans l’enclosdes Tuileries, et que, ayant constaté la disparition de Gillette etdu chevalier de Ragastens, il était retourné au Louvre, décidé àprendre part à l’expédition contre les truands.

Or, dans la troupe que Monclar avait amenée à la maison deMadeleine Ferron, se trouvait un homme que nos lecteursconnaissent. C’était Alais Le Mahu.

Depuis qu’il avait aidé la duchesse d’Étampes à enleverGillette, Alais Le Mahu avait fort réfléchi.

Et le résultat de ses réflexions avait été que, d’une part, ildevait se méfier de la duchesse d’Étampes, et que, de l’autre,c’est sur lui que retomberait la fureur du roi s’il apprenaitjamais la vérité.

Lorsqu’il connut la mort soudaine de la vieille Mmede Saint-Albans, les réflexions d’Alais Le Mahu redoublèrentd’intensité.

– Ma pauvre amie est morte, se dit-il en se donnant àlui-même le simulacre d’essuyer une larme absente. Nous sommes tousmortels, il est vrai. Mais cette chère amie était de santé robuste.Or, on dit qu’elle est morte d’une colique inopinée… Je me suisrenseigné à la Bastille, et j’ai appris que la colique étaitsurvenue après un envoi de fruits… Qui avait envoyé lesfruits ? Mystère… Mais j’ai dans l’idée que ce mystèrepourrait bien s’appeler Mme d’Étampes. Or, moi, quidéteste les fruits et qui ne suis pas sujet aux coliques, onpourrait bien un de ces soirs, au détour de quelque rue sombre, mefaire avaler six pouces d’acier. Merci bien, madame d’Étampes…

Poursuivant le cours de ses méditations, maître Alais avaitensuite ajouté, toujours se parlant à lui-même :

– Et si Sa Majesté finit par savoir comment s’appellel’homme qui entraîna la jolie demoiselle ?… J’ai vu qu’onavait mis des cordes toutes neuves à toutes les potences de laville. Malepeste ! Que la corde soit neuve ou vieille, mon coun’a nul besoin d’une pareille cravate…

Et Alais Le Mahu avait décidé : 1° d’être sur ses gardesnuit et jour, 2° de tâcher de rendre au roi quelque signaléservice.

Comme nous l’avons dit, il faisait partie de la troupe deMonclar en cette soirée où fut visitée la maison des Tuileries.

Lorsqu’on eut donné le signal du retour, Alais Le Mahu sedemanda la cause de cette disparition soudaine des personnes qu’onvoulait arrêter. Il voyait que François Ier attachait unprix extraordinaire à cette arrestation, et que son désappointementavait été vraiment étrange.

Quelles étaient ces personnes qu’on avait vouluarrêter ?

Le Mahu l’ignorait.

Mais il se dit que celui qui ferait l’arrestation deviendrait ducoup un favori de Sa Majesté.

De tout cela, il résulta que Le Mahu, au lieu de suivre le roiet Monclar vers le Louvre, se cacha aux environs de l’enclos desTuileries.

– Si ces gens sont réellement partis, je n’aurai rien perduà attendre, dit-il. Mais comme on n’avait vu sortir personne, etqu’il est possible que personne en effet ne soit sorti, si je puisrapporter au roi quelque bonne nouvelle, j’aurai tout gagné àattendre. Attendons !

Alais Le Mahu, abrité derrière un massif de vieux arbres, se mitdonc en devoir de monter une garde sérieuse et attentive.

Son attente fut assez longue, et il allait renoncer à sa factionlorsqu’il vit quelqu’un sortir de la maison. Ce quelqu’un, aux yeuxd’un observateur quelconque, eût passé pour un jeune cavalier.

Il reconnut une femme.

C’était, en effet, Madeleine Ferron qui venait s’assurer, commeon l’a vu, que les environs étaient tranquilles.

Il s’apprêta à suivre le cavalier, ou la femme.

Mais elle rentra tout à coup dans la maison.

– Il faut attendre encore ! pensa Le Mahu. Toute lanichée doit être au nid, et je suis sûr qu’elle ne va pas tarder às’envoler.

En effet, dix minutes plus tard, une lumière se montra.

– Voici nos gens ! murmura Le Mahu.

Il vit sortir le jeune cavalier, puis deux femmes et deuxhommes.

À cinquante pas derrière Spadacape, qui formait l’arrière-gardede la petite troupe, Le Mahu se mit à marcher prudemment, sedissimulant le long des arbres tant qu’on fut loin des rues, et lelong des maisons lorsqu’on fut en plein Paris, se jetant ventre àterre toutes les fois qu’il voyait s’arrêter la haute silhouette deSpadacape.

Lorsqu’on arriva rue Saint-Denis, Alais Le Mahu changea detactique.

Il s’avança au milieu de la chaussée en chantant une chanson àboire.

Et il dépassa ainsi d’abord Spadacape, puis Ragastens escortantles deux femmes.

Le plan de Le Mahu était d’essayer de voir au moins l’un de cesvisages. Il vit bien Spadacape et Ragastens…

Mais ils lui étaient complètement inconnus.

Quant aux deux femmes, elles étaient si bien encapuchonnéesqu’il était impossible de distinguer leurs traits.

Un coup de vent décoiffa tout à coup les deux femmes, au momentoù la petite troupe passait dans la zone de lumière qui sortait dela devanture d’un cabaret.

Le Mahu, qui entonnait à tue-tête le quatrième couplet de sachanson à boire, s’arrêta court, saisi.

Déjà les deux femmes avaient replacé leurs capuchons.

Mais Le Mahu avait reconnu l’une d’elles.

Il se mit à tousser fortement, comme s’il eût voulu expliquerl’arrêt de son couplet, puis recommença à chanter, et bientôtdisparut en avant.

– La petite duchesse ! dit-il en lui-même. C’est lapetite duchesse ! Le joli petit oiselet que j’avais conduit encette fort vilaine cage, par ordre de Mmed’Étampes ! Ah ! ça, elle s’est donc sauvée ?Morbleu ! voilà qui prend bonne tournure, il mesemble !

Ayant dépassé à son tour Madeleine Ferron, Le Mahu se contentade garder une avance suffisante pour ne pas perdre de vue ceuxqu’il filait ainsi. Le mot filer n’est pas de l’époque,sans doute, mais il rend très bien le genre d’espionnage auquel selivrait Le Mahu.

Tout à coup, il les vit disparaître dans une grande belle maisond’aspect bourgeois et presque seigneurial.

Il revint alors sur ses pas, nota soigneusement la maison quiétait d’ailleurs très facile à reconnaître.

– C’est ici le gîte définitif, murmura-t-il. Je comprendstout. L’homme qui accompagne les deux femmes est un parent, unfrère peut-être de la petite duchesse de Fontainebleau. C’est luiqui l’a enlevée de la rue des Mauvais-Garçons, de chez laMargentine. Le roi l’a vue par hasard dans la maison des Tuileries.Mais il y avait une cachette dans la maison. Et maintenant, c’estici qu’ils vont se cacher. Bonne chasse, par tous lesdiables !

Et Le Mahu, tout joyeux, prit grand train la direction duLouvre. Chemin faisant, le bandit réfléchissait à ce qu’il devaitfaire.

– Dois-je prévenir la duchesse d’Étampes ? Dois-jeprévenir le roi ? Lequel des deux maîtres vais-jechoisir ?

En arrivant au Louvre, Le Mahu était décidé à tout dire au roi.Sans compter qu’il saurait bien mettre à profit le moment de bonnehumeur que la nouvelle apportée par lui procurerait au roi.

Le Mahu était officier subalterne.

Il discuta avec lui-même s’il demanderait une somme d’argent ouun grade. Il se décida pour l’argent.

On a pu voir déjà que Le Mahu était un esprit très pratique.

En arrivant au Louvre, il trouva qu’il se faisait un étrangeremue-ménage. Plusieurs compagnies d’arquebusiers se rangeaientdans la grande cour à la lueur des falots que portaient deslaquais.

Dans les écuries, on sellait les chevaux.

Un grand nombre de seigneurs de la cour étaient déjà à cheval entenue de guerre, c’est-à-dire cuirassés, l’estramaçon battant lesflancs de leurs montures.

Le grand prévôt, isolé, immobile, assistait sans mot dire à tousces préparatifs.

Le Mahu se dirigea vivement vers les appartements du roi.

– Je veux parler à Sa Majesté, dit-il à Bassignac.

– Comme cela ? Sans demander audience ?

– C’est une nouvelle importante que j’apporte au roi.

– Dites-la moi et je la transmettrai à Sa Majesté.

– Non, dit-il. Je garde ma nouvelle.

Et Le Mahu tourna les talons.

Il se disait qu’il trouverait bien le moyen de parler au roi,qui devait monter à cheval pour assister à l’attaque de la Cour desMiracles…

– Donner ma nouvelle ! grondait-il. Je donneraisplutôt ma main au bourreau ! Alors, c’est moi qui aurais pristoute la peine, et c’est Bassignac qui en profiterait ? Car jeconnais le roi. Dès qu’il saura la chose, il jettera une chaîned’or quelconque à celui qui l’aura prévenu et il ne pensera plus àlui !

Vers onze heures, il se fit un grand mouvement dans la cour duLouvre.

Les compagnies défilèrent silencieusement.

Chaque officier venait prendre les ordres de Monclar qui, penchésur le cou de son cheval, donnait à chacun des indicationsprécises.

Le roi parut tout à coup, entouré d’une dizaine de ses favoris.Il se mit en selle.

Près de lui, le grand prévôt attendait.

– Quand vous voudrez, monsieur, dit le roi.

– Nous sommes prêts, sire.

Le roi fit un geste, et se mit en route, causant avec LaChâtaigneraie qui était à côté de lui.

Le Mahu avait sauté sur son cheval, et pris la suite, à la queuede l’escorte des seigneurs.

Mais lorsqu’on eut franchi la porte du Louvre, il prit le trot,et s’avançant, s’arrêta à la hauteur du roi.

– Que veut cet homme ? dit FrançoisIer.

– Sire, s’écria Le Mahu, j’apporte à Votre Majesté desnouvelles de l’enclos des Tuileries.

Le roi eut un tressaillement.

Il fit un geste, et ceux qui l’entouraient demeurèrent quelquespas en arrière.

– Viens ça, dit-il à Le Mahu.

Celui-ci se plaça près du roi.

– Parle, fit le roi d’un ton bref.

– Sire, dit Le Mahu, je sais où se trouve la duchesse deFontainebleau.

– Qui es-tu ? dit François Ier enpâlissant.

– Un pauvre officier obscur, perdu au plus bas del’échelle, sire !

Et il ajouta avec impudence :

– Mais j’espère que Votre Majesté daignera ne pas oublierle pauvre diable qui s’est dévoué…

Le roi regarda avec dégoût cet homme qui, avec une pareillegrossièreté, réclamait sa récompense.

– Qu’as-tu fait ? demanda-t-il.

– Voici : lorsque tout le monde a eu quitté la maisonde l’enclos des Tuileries, j’ai eu l’idée de rester, moi !

– Ah ! ah !… Et tu as vu quelque chose ?

– J’ai vu sortir de cette maison cinq personnes :trois femmes et deux hommes. L’une des trois femmes était déguiséeen cavalier. De ces trois femmes, je n’en connais qu’une. Quant auxdeux hommes, je ne les connais ni l’un ni l’autre.

– Et celle que tu connais ?

– Je la connais pour avoir eu l’honneur de l’apercevoirétant de garde à la porte de la grande salle des fêtes : c’estMme la duchesse de Fontainebleau.

– Tu es sûr ?

– Aussi sûr que j’ai l’insigne faveur de me trouver près deVotre Majesté en ce moment, faveur qui comptera dans ma pauvreexistence, quand bien même il conviendrait à Votre Majestéd’oublier…

– C’est bien, je n’oublierai pas… Continue.

– Eh bien, sire, lorsqu’ils ont quitté la maison desTuileries, il m’est venu une autre idée : celle de les suivre.Et si Votre Majesté avait par hasard le désir de revoir d’ici unedemi-heure Mme la duchesse de Fontainebleau, je mecharge de l’y conduire.

Le roi se retourna alors sur sa selle.

– La Châtaigneraie, dit-il, envoie-moi M. de Monclar.

– Me voilà, sire, dit le grand prévôt qui chevauchait àdeux ou trois rangs en arrière.

– Monclar, dit François Ier, vous ferez établirdemain un bon de mille écus de six livres sur mon trésor, au nomde…

Et il interrogea Le Mahu d’un regard plein de cette insolencequ’il aimait à affecter parfois.

– Alais Le Mahu, officier aux arquebusiers de Sa Majesté,dit Le Mahu.

Monclar le regarda avec indifférence.

– Es-tu content ? reprit le roi.

– Votre Majesté me comble, fit le bandit.

Six mille livres étaient en effet pour lui une fortuneinespérée. Mais au prix qu’attachait le roi au renseignement qu’ilapportait, il put juger de sa véritable valeur et se promit de nepas en rester là.

– Monclar, avait continué le roi, choisissez-moi uneescorte d’une vingtaine d’hommes et continuez sans moi vers la Courdes Miracles.

Le grand prévôt s’inclina et fit demi-tour.

Deux minutes plus tard, une vingtaine de cavaliers vinrent seranger derrière le roi qui, faisant signe à ses trois fidèles de lesuivre, prit le trot en disant à Le Mahu :

– Marche devant !

Après un temps de trot de vingt minutes, la troupe, guidée parAlais Le Mahu, s’arrêta devant la maison.

Chapitre 3LA GYPSIE

Cependant le grand prévôt avait pris la tête de là colonne quimarchait sur la Cour des Miracles.

Son plan d’attaque était fait depuis longtemps.

Ce plan, le voici dans toute sa simplicité :

Tricot donnait le signal que tout était paisible dans la Courdes Miracles et qu’on pouvait attaquer.

Dans chacune des trois rues qui aboutissaient au royaume d’Argotse trouvait établie une souricière, c’est-à-dire qu’un poste fortde trois cents hommes était dissimulé dans chacune de ces troisrues.

Au signal donné, Monclar entrait sans bruit dans la Cour desMiracles et en occupait le centre avec cinquante arquebusiersformés en carré.

Aussitôt, des soldats armés de torches pénétraient dans toutesles maisons et y mettaient le feu.

Les habitants sortaient, affolés.

Le carré d’arquebusiers commençait à faire feu dans toutes lesdirections, les truands se précipitaient en foule dans les troisrues et allaient se faire prendre dans les trois souricières.

L’incendie faisait place nette.

Et le lendemain commençait un procès monstre qui envoyait augibet tous ceux qui auraient échappé à l’arquebusade.

Pour être juste, nous dirons que ce plan était dû en grandepartie à l’imagination de M, de Loyola, qui devenait des plusfécondes dès qu’il s’agissait de tuer et d’incendier… bien entendudans l’intention de sauver des âmes.

En cheminant, Monclar songeait.

Il pensait à Manfred et à Lanthenay.

Dire que le grand prévôt en était arrivé à haïr ces deux hommesqu’il ne connaissait pas serait peut-être exagéré. Monclar n’avaitqu’une passion dans le cœur, et cette passion était une douleurrétrospective.

Le grand prévôt avait l’âme tournée vers le passé mystérieux quijetait sur sa vie un voile de deuil.

Mais si Monclar ne haïssait pas les deux jeunes gens qu’ilappelait des chefs de truands, il mettait son honneur à les pendrehaut et court le plus tôt possible.

Monclar, s’il n’avait qu’une douleur dans le cœur, n’avaitqu’une pensée dans l’esprit. Et cette pensée, c’était le respectabsolu de l’autorité suprême. Dieu et ses représentants sur terredevaient commander en maîtres incontestés. Dieu était Dieu, et sesreprésentants, c’étaient les hommes comme Loyola, et les rois commeFrançois Ier.

Toucher à Loyola, c’était toucher à Dieu.

Offenser le roi, c’était offenser Dieu.

Or, Manfred avait insulté le roi.

Lanthenay avait frappé Loyola.

Monclar ne comptait même pas, l’audace de Manfred sautant encroupe derrière lui et le menaçant, pour permettre à Lanthenay defuir…

Il ne s’agissait là que de lui-même, et c’était peu.

Mais avoir touché au roi et à Loyola, c’était là pour Monclar lecrime monstrueux pour lequel il n’y avait pas de rémissionpossible.

Monclar, dans ses longues méditations, lorsque solitaire au coinde sa vaste cheminée, il évoquait le fantôme de la jeune femmequ’il avait perdue, de l’enfant idolâtré qu’il avait perdu aussi,Monclar, dans ses moments terribles, conversait avec Dieu…

Il appelait le Tout-Puissant, celui qui était capable de fairedes miracles et de ressusciter les morts.

Lui, grand prévôt, se chargeait de faire respecter Dieu et sesreprésentants.

« Mais en échange, Ô Seigneur, rendez-moi ma femme,rendez-moi mon fils, ou du moins, si votre serviteur est indigned’un tel miracle, faites descendre un peu de votre paix augustedans ce pauvre cœur torturé par la douleur… »

Voilà quel était le cri perpétuel qui montait du fond de cetesprit.

Comprend-on maintenant quelle froide résolution l’animait dansl’accomplissement de ses terribles fonctions ?

Comprend-on avec quelle implacable volonté il avait résolu des’emparer de Manfred et de Lanthenay, oh ! Lanthenay surtout,Lanthenay qui non seulement avait insulté la majesté royale, maisencore avait porté la main sur un saint !…

Le supplice de ces deux hommes était, il n’en doutait pas, leprix de la paix enfin accordée à son cœur.

Pour Manfred, la pendaison suffirait. Peut-être irait-il jusqu’àl’estrapade, mais ce serait tout.

Mais quant à Lanthenay, il ne fallait rien moins que le bûcher.En effet, le feu purifie : Loyola le lui avait formellementaffirmé.

Pendant que Monclar réfléchissait ainsi, et voyait déjà sedresser dans son imagination la flamme du bûcher qui monte haute etclair dans le ciel tandis que les foules épouvantées roulent autourdu poteau de supplice, les capitaines de compagnie avaient prisposition dans la ruelle Saint-Sauveur, la ruelle Montorgueil et laruelle aux Piètres. Ces mouvements s’étaient accomplis dans le plusprofond silence.

Le grand prévôt arrivé sur le champ de bataille ne songea plusqu’à assurer la victoire du roi et la destruction des truands.

Il visita successivement chacune des trois rues, s’assura quechacun avait bien compris ses instructions, et alla se posterlui-même dans la rue Saint-Sauveur.

Au signal de Tricot – trois coups d’arquebuse tirés à minuit –les trois troupes devaient entrer ensemble sur le terrain de laCour des Miracles et l’opération que nous avons décrite ; plushaut devait commencer aussitôt.

Dès lors, il n’y eut plus qu’à attendre.

Les douze coups de minuit tintèrent gravement àSaint-Eustache…

Quelques minutes encore…

Puis, tout à coup, un coup d’arquebuse éclata dans lesilence.

Un deuxième… un troisième… Monclar les compta.

– En avant ! dit-il alors au capitaine de la compagniequi se trouvait près de lui.

La masse des arquebusiers s’ébranla.

Certain que cette barricade n’était gardée que par quelqueshommes qui étaient de connivence avec Tricot, Monclar, arrêté aumilieu de la rue, regardait tranquillement défiler les soldats.

Les arquebusiers n’étaient plus qu’à dix pas de l’obstacle.

À ce moment, une voix rude jeta un ordre bref.

La barricade parut s’enflammer comme un cratère éteint qui semettrait soudain à cracher des laves incandescentes, et uneformidable détonation ébranla les masures de la rue, faisant voleren éclats les vitraux des fenêtres fermées.

Dépeindre l’effarement, la stupeur et l’épouvante de lacompagnie d’arquebusiers serait difficile. Plus de quarante mortsou blessés étaient tombés, parmi des hurlements et desimprécations. Au nombre des morts était le capitaine qui marchaiten tête.

Les survivants reculèrent en désordre, entrechoquant leursarmes, se culbutant les uns les autres.

Monclar, un moment stupide d’étonnement, entendit au loin deuxautres détonations sourdes ; c’étaient les truands de laruelle aux Piètres et de la ruelle Montorgueil qui venaient defaire feu comme ceux de la ruelle Saint-Sauveur.

En toute hâte, il appela auprès de lui quelques-uns desseigneurs qui étaient venus, par distraction, assister au grandmassacre de la Cour des Miracles.

Ensemble, ils barrèrent la rue et arrêtèrent les fuyards.

– En avant ! rugit Monclar. Si vous ne prenez pas labarricade d’assaut, vous allez vous faire tuer jusqu’au dernierdans ce boyau…

Ce raisonnement était le seul qui pût rendre courage auxarquebusiers.

Ils se retournèrent vers la barricade, mais au lieu d’y aller enrangs serrés comme la première fois, ils se disséminèrent en rasantles murs.

Ils étaient quatre cents environ.

Au pas de course, ils foncèrent sur la barricade.

Une deuxième détonation retentit, et des hommes tombèrent pourne plus se relever.

– En avant ! hurla Monclar.

Les arquebusiers, en quelques secondes, furent sur la barricade,avec une grande clameur.

Mais alors, sur cette barricade, se dressèrent une foule dedémons armés de lances, de hallebardes, de tronçons d’épées, devieux estramaçons, et même de lardoires, de toutes sortes decoutelas bizarres.

Des plaintes, des cris de rage, des jurons en toutes leslangues, des coups de pistolet et d’arquebuse, voilà ce qu’onentendit pendant près de vingt minutes.

Cependant les soldats du roi reculaient peu à peu.

Monclar, entouré de seigneurs, avait gardé son épée au fourreau,tandis que ceux qui l’entouraient s’escrimaient à outrance.

Le grand prévôt se trouvait maintenant tout près des truands quibondissaient autour de lui.

Son attitude et, ses ordres donnèrent un peu de sang-froid auxsoldats ; un effort suprême fut tenté, et ce fut au tour destruands de reculer.

Mais derrière eux, du fond de la Cour des Miracles, voici qu’unebande accourait, comme une trombe. Ils avancèrent en ordre serré,bien cuirassés, bien armés, jouant de l’estramaçon et dupistolet.

En quelques instants, la rue fut déblayée.

Monclar, demeuré l’un des derniers, la pâleur au front, la rageau cœur, allait s’enfuir à son tour.

À ce moment, un homme saisit la bride se son cheval et luidit :

– Vous êtes pris, monsieur, rendez-vous !

Monclar se vit entouré de truands. Au loin, il entendit leroulement de la fuite de ses hommes.

Il leva les yeux vers le ciel comme pour y chercher Dieu qu’ilavait imploré, puis il ramena son regard sur l’homme qui, à la têtede la bande de truands, avait mis en fuite les soldats du roi,l’homme dont il était le prisonnier…

Et il reconnut Lanthenay !

…  …  …  …  … … .

Les truands célébrèrent leur victoire par de terribles clameurs.Les grands feux furent rallumés.

Autour, prirent place les blessés que déjà d’actives ribaudespansaient et frottaient d’onguents.

Aux tables, maintenant, l’orgie se déchaînait.

Des tonneaux de vin étaient placés de distance endistance : ils se vidaient rapidement. À chaque table, chacunracontait maintenant les beaux coups qu’il avait donnés, les crânesqu’il avait pourfendus.

…  …  …  …  … … .

Dans la ruelle aux Piètres et dans la ruelle Montorgueil, lesévénements s’étaient déroulés à peu près comme dans la ruelleSaint-Sauveur.

De longtemps, sans doute, on ne songerait à attaquer la Cour desMiracles.

Les truands s’énuméraient les uns aux autres les avantages queleur donnait cette victoire inespérée – due surtout à la découvertede la trahison de Tricot.

Ragastens n’avait pas tiré l’épée.

Il s’était contenté de se tenir constamment près de Manfred,prêt à le protéger au besoin de sa rapière, arme formidable dansses mains.

Lorsque le grand prévôt fut conduit au milieu de la Cour desMiracles, il s’éleva parmi les truands une telle clameur que laville entière parut en être ébranlée jusque dans ses assises.

Les massiers, les suppôts entourèrent aussitôt Monclar.

Sans cette précaution, le grand prévôt eût été à l’instanttraité comme venait de l’être son agent Tricot.

Mais l’autorité des chefs était grande.

Devant leurs ordres répétés, les truands reculèrent en grondant,pareils à des dogues affamés à qui on arrache l’os qu’ils voulaientronger.

Monclar fut enfermé dans la salle basse de l’une des maisons dela Cour des Miracles.

Et les chefs tinrent conseil pour savoir ce qu’on en ferait.

…  …  …  …  … … .

Ragastens, aussitôt après l’action, avait demandé àManfred :

– Cette bohémienne dont vous me parliez… cette…

– La Gypsie ? fit Manfred étonné.

– Oui. Vous avez dit que je pourrais la voir ?

– Sans aucun doute.

– Eh bien, je désire la voir…

Manfred, surpris de cette hâte, s’inclina pourtant et dit auchevalier qu’il était prêt à le conduire auprès de la vieillebohémienne.

– Allons donc, je vous prie, fit Ragastens avec une émotionqui surprit de plus en plus le jeune homme.

– Ah çà ! pensa-t-il, le chevalier connaît donc lavieille sorcière qui m’a élevé ? Ou s’il ne la connaît pas,que lui veut-il ?

Quelques instants plus tard, ils entraient dans le logis de laGypsie.

– Mère, fit Manfred, voici un étranger qui désire vousvoir. Recevez-le bien, je vous en prie, car je lui ai de grandesobligations.

– Qu’il soit le bienvenu, mon fils, dit la bohémienne.

Ragastens se tourna vers Manfred.

– Mon enfant, dit-il voulez-vous avoir la bonté de melaisser seul avec, cette femme ? Excusez-moi…

– Chevalier, répondit Manfred, j’ai pour vous une tellesympathie et une si grande reconnaissance que je considère vosdésirs comme des ordres…

À ces mots, il s’inclina gracieusement, et Ragastens le regardas’éloigner, admirant sa taille svelte, l’aisance de sa parole,l’intelligence qui brillait en ses yeux…

Lorsque Manfred eut disparu déjà depuis plus d’une minute, lechevalier poussa un soupir et s’adressa à la Gypsie.

Celle-ci semblait le considérer avec cette curiositéindifférente qu’on accorde à une personne qu’on voit pour lapremière fois.

– Je désire, dit-il, – et sa voix tremblait légèrement –vous poser quelques questions. Je vous demande de me répondre entoute franchise et vérité. Si vous êtes pauvre, je vousenrichirai…

– Parlez, seigneur, dit-elle sans que sa voix trahît lamoindre émotion ou défiance, je répondrai de mon mieux…

– Ce jeune homme qui sort d’ici…

– Manfred ?

– Oui… Manfred ! Voulez-vous me dire où il estné ?

– En Italie, fit simplement la vieille.

Ragastens sentit son cœur battre à coups redoublés.

– Il n’en faut plus douter ! pensa-t-il. C’est monfils ! Mon fils ! Ah ! que Béatrix va êtreheureuse !

Il reprit à haute voix :

– Où l’avez-vous trouvé ? Dans quel pays del’Italie ?

– Trouvé, seigneur ?

– Oui, trouvé… ou recueilli… ou autre choseenfin !

– Je ne comprends pas, répondit la Gypsie d’un air denaïveté. Manfred n’est pas un enfant trouvé…

– Je m’exprime mal… Je voudrais savoir qui vous a remis cetenfant ?

– Personne !

Ragastens chercha à pénétrer la pensée de la bohémienne, maiscelle-ci montrait un visage parfaitement calme.

Il reprit :

– Je vous répète que je vous enrichirai. Demandez-moi ceque vous voulez. D’avance, je vous l’accorde.

– Je vous remercie, seigneur, fit la Gypsie avec effusion.Il est certain qu’un peu d’argent serait le bienvenu dans ma pauvredemeure. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure ?

– Je veux simplement que vous me répondiez : Manfredest un enfant volé, n’est-ce pas ? Oh ! je ne cherche pasà savoir par qui…

– Vous vous trompez, seigneur…

– Mais enfin, qui est son père ? Leconnaissez-vous ?

– Hélas ! Comment ne le connaîtrais-je pas !s’écria la bohémienne avec une mélancolie admirablement jouée. Sonpère est un noble napolitain.

– Napolitain ! exclama Ragastens palpitant.

– Oui… J’étais jeune alors… J’étais jolie… je lui plus… jel’aimai… et de cet amour éphémère est né mon Manfred…

Ragastens tomba sur un siège. La déception était cruelle.

– Ainsi, balbutia-t-il, Manfred est votre fils ?

– Mon fils, oui, seigneur… Je l’ai appelé Manfred ensouvenir de son père, qu’il n’a pas connu…

– Mais ce jeune homme, reprit vivement Ragastens seraccrochant à un dernier espoir, ce jeune homme dit que vous n’êtespas sa mère…

– Je le lui ai laissé croire… pauvre enfant ! il estsi intelligent, si fort au-dessus de ceux qui l’entourent qu’il afini par se persuader qu’il a des parents illustres… Lui prouverqu’il est simplement le fils de la pauvre bohémienne, c’eût été luibriser le cœur… Il faut être mère, seigneur, pour concevoir dessacrifices pareils !…

La Gypsie essuya deux larmes qui coulaient de ses yeux.

– Ah ! reprit-elle tout à coup, ce n’est pas commeLanthenay, par exemple ! Celui-là n’est pas mon fils, bienqu’il m’appelle aussi sa mère… Celui-là est vraiment un enfantrecueilli… Son père était Parisien… Il est mort !

Ragastens fit un geste de la main comme pour dire qu’il ensavait assez…

Il se leva alors, fouilla dans sa bourse, et tendit à labohémienne une poignée de pièces d’or qu’elle prit en murmurant desbénédictions.

Nous laisserons Ragastens redescendre tout pensif dans la Courdes Miracles et s’approcher de Manfred avec qui il commença unentretien que nous aurons à relater.

Lorsque le chevalier fut sorti de chez elle, la Gypsie s’assitprès d’un coin de table et se mit à songer.

– J’aurais pu, murmura-t-elle, dire la vérité au seigneurde Ragastens. Du coup, je faisais bien des gens heureux. Mais àquoi m’aurait servi, à moi, tant de bonheur dont j’aurais étécause ? Voyons un peu ce qui se passerait si je disais auchevalier : « Oui Manfred est votre fils ! C’est moiqui l’ai enlevé pour plaire à Mme Lucrèce Borgia. Maiselle est morte maintenant ! » Si je disais cela, ilarriverait que, sous peu de temps, Manfred partirait avec son père.Or, qui me prouve qu’il ne chercherait pas à emmener Lanthenay etqu’il n’y réussirait pas ? Et que m’importe, après tout, queles gens soient heureux ou malheureux… Est-ce que quelqu’uns’inquiète de mon bonheur à moi ? Est-ce que personne a jamaissongé aux larmes que j’ai répandues depuis que j’ai vu mon filspendu sous mes yeux ?

La Gypsie mit sa tête dans ses deux mains.

Et cette évocation de son fils pendu la fit frissonner.

Elle murmura, les dents serrées :

– Emmener Lanthenay ! Qu’est-ce que je deviendrais,moi, du jour où je n’aurais plus sous ma main le fils de Monclarpour assurer ma vengeance.

Elle se leva, s’approcha de la fenêtre qui donnait sur la Courdes Miracles.

Au milieu de la cour, près d’un grand feu, elle vit les chefsassemblés. Parmi eux, Lanthenay.

Quant à Manfred, il s’était écarté en compagnie deRagastens.

En reconnaissant Lanthenay, la Gypsie tressaillit, et un éclairde haine sauvage brûla dans son regard.

Pourtant, ce n’est pas Lanthenay qu’elle haïssait.

C’était au père de Lanthenay, au grand prévôt de Paris, au comtede Monclar que cette haine farouche s’adressait.

Pendant toute la bataille, la Gypsie était demeurée à sa fenêtreouverte, écoutant les bruits, scrutant la nuit.

Elle ne doutait pas de l’issue du combat.

Les gens du roi, et Monclar avec eux, seraient vaincus.

C’était chez elle une conviction – une foi.

Il fallait que Monclar fût vaincu pour que la rage du grandprévôt s’accrût ! Il fallait que Monclar en arrivât à haïr sonpropre fils !

Lorsque ce fut fini et qu’elle sut que les troupes du roiétaient refoulées des trois côtés à la fois elle refermatranquillement sa fenêtre et dit :

– Je savais bien que les choses tourneraientainsi !

Maintenant, elle examinait avec curiosité l’assemblée des chefset trouvait bizarre que le conseil durât si longtemps.

– Est-ce que tout ne serait pas fini ?murmura-t-elle.

Et elle descendit et s’approcha du brasier près duquel se tenaitle conseil en plein vent, selon les mœurs et habitudes de la Courdes Miracles.

C’était Lanthenay qui parlait à ce moment.

Et Lanthenay disait :

– Si nous le mettons à mort, comme on vous endonne l’avis, les plus grands malheurs sont à redouter. Croyez-moi,profitez au contraire de cet événement pour confirmer vosprivilèges. Arrachez-lui la promesse formelle de ne plus riententer contre vous, et renvoyez-le. Croyez-vous que le roilaisserait sa mort impunie ? Dès demain la bataille serait àrecommencer, et peut-être, cette fois, l’avantage des circonstancesne serait-il pas pour vous. Tandis que si vous le renvoyezvivant, sans lui avoir fait aucun mal, non seulement le roi yregardera à deux fois avant d’attaquer à nouveau des gens qui sedéfendent si bien, mais encore il aura pour votre générosité unesorte d’estime, sans compter la reconnaissance de votreprisonnier…

La Gypsie tressaillit. De qui était-il question ?

Elle toucha le bras d’un suppôt qui se trouvait près d’elle.

– Frère, dit-elle, de quel prisonnier s’agit-il ?

– Comment, vieille Gypsie, tu ne le sais pas !

– Je ne sais qu’une chose, c’est que mes chers enfantsn’ont pas été tués ou blessés dans la bagarre ; c’est tout cequ’il me faut, à moi !

– Oui, oui… on connaît ton affection pour nos frèresManfred et Lanthenay. Il est vrai, qu’ils en valent la peine. C’estgrâce à eux que les gens du roi ont fui ! Lanthenaysurtout !

– Ah !

– Oui ! C’est lui qui a fait le prisonnier.

– Et ce prisonnier ?

– C’est le grand prévôt.

– Le comte de Monclar ? balbutia la Gypsie.

– On discute sur son sort…

– Et où l’a-t-on mis ?

– Là ! fit le truand.

D’un geste, il désigna une masure.

– Pas de danger qu’il se sauve, au moins ?

Le truand éclata de rire.

– Il est dans la cave, lié avec des cordes solides, et lacave est fermée à double tour, dit-il.

– La précaution est bonne, dit la Gypsie, pour unprisonnier de cette importance.

Elle s’écarta doucement.

Monclar était prisonnier, et c’était grâce àLanthenay !

Elle se dirigea droit vers la masure.

Devant une porte, elle vit Cocardère en faction.

– Lanthenay veut te parler, lui dit-elle. Je vais teremplacer.

– Bon ! fit Cocardère, voici la clef de la cave.

– Tu attendras que le conseil soit terminé. Il m’arecommandé que tu ne le déranges pas avant.

– Bien, bien…

Cocardère s’éloigna en sifflotant.

La Gypsie s’élança chez elle.

Quelques instants plus tard, elle revenait avec un paquet sousle bras, et une petite lampe.

Alors, elle ouvrit la porte de la cave, entra et referma.

Au bas de l’escalier, il y avait deux caves.

Dans la deuxième, elle vit Monclar étendu sur le sol, liésolidement, et bâillonné. D’un tour de main, elle défit le bâillonet coupa les cordes.

– Me reconnaissez-vous, monsieur le grand prévôt ?

– Oui ! Que me veux-tu ? dit-il, persuadé que lavieille était escortée de truands et qu’elle venait l’insulter.

– C’est Lanthenay qui vous a pris ? reprit-elle.

– Oui ! dit-il.

– En ce moment, le conseil des chefs est réuni pour statuersur votre sort.

Monclar haussa les épaules et sourit dédaigneusement.

– Tous sont d’avis de vous renvoyer indemne… Un seul, vousentendez, un seul est d’avis qu’il faut vous mettre à mort.Malheureusement, son avis, à lui, vaut plus que celui de tous lesautres. Il sera écouté…

– Ah ! Et quel est cet homme implacable ?

– Lanthenay.

– J’aurais dû m’en douter. Eh bien qu’ils fassentvite !…

– Je viens vous sauver…

– Et pourquoi me sauves-tu ?

– Nous n’avons pas le temps de nous expliquer. Plus tard,vous saurez. Seulement, je vous demande de ne pas oublier queLanthenay voulait vous faire pendre, et que je vous sauve,moi !

– Sois tranquille, je n’oublierai ni l’un nil’autre !

En parlant, la vieille avait défait son paquet.

Il contenait un ample manteau et une toque.

– Laissez votre épée, dit-elle. Elle pourrait voustrahir.

Monclar obéit, se couvrit de la toque et s’enveloppa dumanteau.

– Venez dit la Gypsie lorsque ces préparatifs furentterminés.

Ils montèrent l’escalier.

La bohémienne referma la porte à double tour et mit la clef danssa poche.

Elle se dirigea droit vers la ruelle Saint-Sauveur.

Au bout de la rue, la Gypsie s’arrêta.

– Allez, monseigneur, dit-elle.

– Et toi ?

– Moi ?… Je rentre chez moi, voilà tout.

– Mais on saura que c’est toi qui m’as délivré ?

– Peut-être !

– Alors, on te tuera. Viens, je me charge de te faire uneexistence plus heureuse que celle que tu as menée jusqu’à cejour.

– Nul ne peut plus rien pour mon bonheur, fit-elle.

– Tu es donc bien malheureuse ?

– Autant qu’une créature humaine peut l’être.

– Étrange femme ! murmura le grand prévôt. N’est-cepas toi qui m’as parlé un jour, comme je passais à cheval près dela rue Saint-Denis ?…

– Oui, monseigneur, c’est moi.

– Mais tu me disais alors que tu t’intéressais à ceLanthenay…

– C’est vrai, et je m’intéresse encore à lui.

– Pourtant tu me sauves, alors que tu sais bien ce que jevais faire…

– Non, monseigneur, je ne le sais pas.

– Eh bien, il faudra bien qu’un jour ou l’autre Lanthenaytombe dans mes mains…

– C’est probable, monseigneur… Et après ?

– Après ? Je le ferai rouer vif. Il ne m’eût pasépargné, lui ! Tu me le disais tout à l’heure…

– Je le disais parce que c’est la vérité, Monseigneur.

– Ainsi donc, tu t’intéresses à Lanthenay et tu délivrescelui qui le fera rouer ?

– N’y a-t-il donc qu’une manière de s’intéresser àquelqu’un ?

Le grand prévôt garda un instant le silence.

– Qu’est devenu Tricot ? demanda-t-il.

– Il est mort ; nos hommes l’ont tué parce qu’iltrahissait.

– Qui les a prévenus ?

– Lanthenay, répondit la Gypsie.

– Tu ne mens pas ?…

La bohémienne tressaillit. Est-ce que Monclar ladevinait ?

– Pourquoi mentirais-je ? fit-elle avec son calme.

– Que sais-je ?… Si tu hais ce Lanthenay…

– Je ne le hais pas. Il n’est rien pour moi. Et lors mêmeque je le haïrais, je ne daignerais pas mentir. Lorsque je veuxfrapper quelqu’un, je le frappe moi-même. Et je vous jure,Monseigneur, que le coup est toujours bien appliqué.

– Je le crois ! dit Monclar en frissonnant.

Il reprit, après un court silence :

– Que veux-tu pour m’avoir délivré ?

– Je n’ai besoin de rien, monseigneur. Je vous ai délivrésimplement parce que si mes hommes vous avaient tué, il en seraitrésulté de terribles calamités pour nous tous.

– Soit ! Adieu, alors…

– Au revoir, monseigneur…

Elle le regarda un instant s’éloigner d’un pas aussi tranquilleque s’il n’eût pas couru dix minutes avant un terrible danger.

Alors elle rentra dans la Cour des Miracles.

Elle s’approcha du brasier, et, tranquillement, pénétra dans lecercle des truands qui discutaient le sort du grand prévôt.

Une sorte de respect superstitieux s’attachait à la Gypsie.

Elle passait pour avoir des accointances avec certainsdémons ; elle avait en outre la réputation de lire comme àlivre ouvert dans les étoiles, « ce que la nuit des tempsrenferme dans ses voiles » – pour employer la somptueuseexpression de La Fontaine. Plus d’un truand qui n’eût pas redoutéde se colleter avec le guet et qui, au besoin, eût marché à lapotence avec un sourire de bravade, frissonnait en rencontrant laGypsie, par les nuits obscures, et se hâtait de toucher quelqueamulette capable de conjurer le mauvais sort.

Aussi, lorsqu’elle pénétra dans le cercle des chefs et qu’elleleva ses deux bras maigres comme pour réclamer le silence, on setut aussitôt.

– Frères, dit la Gypsie, vous discutez pour savoir si vousdevez tuer le grand prévôt…

– Donne ton avis ! lui cria-t-on.

– Mon avis est inutile. Votre avis à tous est inutile. Legrand prévôt n’est plus dans la Cour des Miracles. Il s’estévadé…

Un grand cri de rage et de fureur s’éleva.

Plusieurs truands s’élancèrent vers la cave où Monclar avait étéenfermé ; Ils revinrent au bout de quelques instants en disantque la Gypsie avait dit la vérité.

– Ne cherchez pas, reprit la bohémienne, comment la chose apu se faire. C’est moi qui ai ouvert la porte au grand prévôt etqui l’ai conduit hors le territoire du royaume d’Égypte.

Un silence de stupéfaction accueillit ces paroles, et la Gypsiese hâta de continuer :

– En délivrant le grand prévôt, c’est nous tous que j’aisauvé. Les esprits m’ont révélé que la mort du grand prévôt seraitle signal d’un massacre général. Cependant, si j’ai eu tort, je mesoumettrai à la peine que vous m’infligerez. Mais même si cettepeine doit être la mort, je mourrai heureuse d’avoir sauvé mesfrères.

Nul n’éleva donc la voix pour réclamer une punition contre laGypsie.

Et celle-ci put se retirer tranquillement.

Mais comme elle allait remonter sans son taudis, elle vitLanthenay qui s’approchait d’elle en hâte.

– Pourquoi avez-vous sauvé cet homme ?demanda-t-il.

– Mais toi-même, tout à l’heure, n’as-tu pas parlé dans leconseil pour que Monclar fût épargné ?… J’ai cru que je teserais agréable, mon fils…

– C’est possible… Allez, mère Gypsie, pardonnez-moi macolère.

– Ai-je donc vraiment si mal fait ? demanda-t-elle. Etsa voix avait une singulière douceur d’affection.

– Ne comprenez-vous pas, répondit sourdement Lanthenay, necomprenez-vous pas que si j’avais pris cet homme, c’est que,moyennant sa vie et sa liberté, je comptais lui arracher la vie etla liberté d’un autre !

– Ah ! malheureuse, je n’ai point songé àcela !

– N’y pensons plus… Le mal est fait… il est irrémédiable…Mais, vraiment, si tout autre que vous eût fait ce que vous venezde faire, je ne sais si j’aurais assez de puissance sur moi pourm’empêcher de le tuer…

La colère et le désespoir de Lanthenay était d’autant pluseffrayants qu’il contenait sa voix pour ne pas épouvanter lavieille femme.

Un geste violent lui échappa, et il s’éloigna brusquement ens’écriant :

– Il faut que je sois maudit !

La Gypsie était demeurée à la même place.

– Maudit ? gronda-t-elle alors entre ses dents. Qui tedit que tu ne l’es pas !

…  …  …  …  … … .

Le désespoir de Lanthenay fut immense.

Depuis l’avortement de la tentative insensée qu’il avait faite àla Conciergerie pour délivrer Étienne Dolet, il attendait avec unefébrile impatience que la Cour des Miracles fût attaquée.

Il était persuadé que le grand prévôt dirigerait en personnel’opération.

Son plan était simplement de s’emparer de Monclar.

Une fois le grand prévôt prisonnier il ne doutait pas qu’il pûtlui arracher la liberté de Dolet.

On a vu que ce plan avait admirablement réussi dans la partieque Lanthenay pouvait à juste titre considérer comme la plusdifficile.

Et on a vu comment, grâce à la Gypsie, il avait échoué dans ladeuxième partie.

Chapitre 4BÉATRIX

Pendant que ces divers événements s’accomplissaient à la Courdes Miracles, le roi et son escorte, guidés par Alais Le Mahu,étaient arrivés devant la maison de la rue Saint-Denis où MadeleineFerron avait conduit le chevalier de Ragastens.

Le roi mit pied à terre.

Les vingt cavaliers qui l’avaient suivi l’imitèrent, etl’officier qui les commandait prit aussitôt ses dispositions selonles indications que François Ier venait de lui donner.Le roi fit signe à La Châtaigneraie, à d’Essé et à Sansac de veniravec lui.

– Monsieur, dit-il à l’officier, si j’appelle, vousenvahirez cette maison, et alors, n’hésitez pas, tuez tout ce quivoudrait vous faire obstacle, homme ou femme !

L’officier s’inclina en signe qu’il avait compris la consigne etqu’il était prêt à l’exécuter envers et contre tous. Alors le rois’approcha de la porte. Elle était fermée.

– Forcez cette porte, dit-il à l’officier. Sans bruit.

Sur un signe de l’officier, un soldat s’approcha à son tour,introduisit son poignard dans la jointure de la serrure, et aprèsdix minutes de travail silencieux, parvint enfin à ouvrir.

François Ier s’élança, suivi de ses troiscompagnons.

Pour entrer dans la maison, il y avait une autre porte.

Elle fut ouverte par le même procédé.

Cependant, le silence qui régnait dans la maison ne laissait pasque d’inquiéter le roi.

Pourquoi tout était-il silencieux et obscur àl’intérieur ?

Tout à coup, comme il était à peu près au milieu de cetescalier, l’obscurité dans laquelle il se trouvait se dissipa.

Le roi porta vivement la main à son épée et leva les yeux. Carla lumière venait de haut.

Alors, il vit une femme qui tenait une lampe à la main et qui leregardait avec une dignité triste et sévère.

Il la reconnut aussitôt.

– Madame de Ragastens ! fit-il en se découvrant aveccette politesse qui l’abandonnait bien rarement.

Puis, souriant, et prenant déjà son parti, il s’écria :

– Eh ! madame, nous nous étions tout à l’heure quittésun peu en froid, et j’ai tenu à me réconcilier avec une personneaussi accomplie que vous paraissez l’être.

– Sire, dit Béatrix, je vous répéterai ce que je vous aidit dans l’enclos des Tuileries : Soyez le bienvenu.

Le roi regarda autour de lui avec inquiétude.

Il s’attendait à une résistance, à des reproches, – car enfin ilentrait dans cette maison comme un des truands que le grand prévôtcombattait à cette heure, – et la parole de Béatrix lui faisaitredouter quelque guet-apens.

François Ier avait la bravoure physique poussée à undegré extraordinaire.

– On va peut-être me poignarder, songea-t-il, mais, tantpis, la mort plutôt que le ridicule !

Et il monta lestement les quelques marches qui le séparaient deBéatrix.

– Aurais-je le plaisir de voir M. de Ragastens ?demanda-t-il en s’inclinant.

– M. le chevalier sera désespéré de ne pas s’être trouvé làpour répondre à l’honneur que lui fait Sa Majesté pour la deuxièmefois…

En même temps, elle s’effaça pour laisser entrer le roi.

Elle vit son hésitation et comprit.

– Ne craignez rien, sire, dit-elle, il n’y a personne quemoi dans cette maison…

Le roi rougit un peu et entra, immédiatement suivi de sescompagnons, dans une belle et vaste salle incomplètementmeublée.

– Quoi, madame, s’écria-t-il alors, vous êtes seule ici,dites-vous ?

– Absolument seule, sire.

– Cependant, madame, on a vu entrer ici plusieurspersonnes…

– Qui étaient présentes il n’y a pas plus d’un quartd’heure, sire. Mais en ce moment, malgré tout le regret que j’enéprouve, je suis seule à essayer de rendre au roi les honneurs quilui sont dus…

– Où est M. de Ragastens ?

– Sire, dit Béatrix avec un calme qui imposa au roi unesorte de respectueuse admiration, je pourrais vous répondre quevous, le premier chevalier de France, vous interrogez en ce momentune femme venue en ce pays sur sa réputation de loyalehospitalité…

– Pardonnez-moi, madame, fit le roi frémissant. Mais il yva d’intérêts fort graves, je vous assure. Aussi, malgré le chagrinque j’en éprouve, je vous interroge comme maître de la suprêmejustice dans ce pays et vous somme de me répondre… Où est M. deRagastens ?

– Puisque vous parlez en maître, sire, je répondraicontrainte ; M. de Ragastens est sorti pour conduire en lieusûr une jeune fille à laquelle nous avons voué tous les deux unegrande affection.

– De quoi se mêle ; éclata-t-il, ce petit aventurierqui n’est ni Français ni Italien et qui prétend nous donner desleçons !

Béatrix pâlit.

– Sire, dit-elle d’une voix étrangement ferme, le chevalierde Ragastens n’a jamais toléré que qui que ce fût au mondel’insultât impunément. Ce m’est un impérieux devoir de veiller à cequ’il ne soit pas insulté en son absence. Mais comme je suis femmeet que je n’ai aucun moyen d’empêcher quatre hommes d’êtreinsolents je me retire pour ne pas en entendre davantage…

– Restez, madame, s’écria le roi. Vous venez de prononcerdes paroles bien audacieuses ; mais selon vos propresexpressions, vous êtes femme, et je n’userai pas, à Dieu neplaise ! du droit de répression que je pourrais employer.Restez, je mesurerai mes paroles, et j’espère que vous ferez demême.

– Votre Majesté peut en être assurée, dit alors Béatrix. Leroi garda un instant le silence.

– Madame, reprit-il, tout à l’heure, dans l’enclos desTuileries, je vous ai dit clairement que Gillette est ma fille… Mecroyez-vous ?

– Je crois d’autant plus volontiers Votre Majesté queGillette elle-même nous a raconté toute son histoire.

– Et sachant que Gillette est ma fille, sachant que je lacherche, le chevalier de Ragastens la soustrait, la cache,l’enlève !… Sans vouloir invoquer d’autres droits, je vousdirai, madame, que je n’ai pas agi ainsi à l’égard du chevalierlorsqu’il est venu me supplier de l’aider à retrouver son fils…votre fils, madame !

– Sire, le chevalier m’a dit la bienveillante réception quevous aviez bien voulu lui faire, et je vous garantis sareconnaissance comme la mienne…

– Je n’en doute pas, madame ; mais le chevalier a uneétrange façon de témoigner sa reconnaissance.

– M. de Ragastens a, tout à l’heure, demandé à Gillette sielle désirait être conduite au Louvre ; sur sa réponseaffirmative, sire, le chevalier était tout prêt à vous ramenervotre enfant…

– Et qu’a-t-elle dit ? fit le roi avidement.

– Qu’elle préférait mourir…

François Ier baissa la tête.

– Me hait-elle donc à ce point ! murmura-t-il.

Mais bientôt la colère l’emporta à nouveau.

– Soit, dit-il. Le chevalier de Ragastens a emmené mafille. Mais moi, je désire savoir en quel lieu il l’a conduite.

– Je ne le sais pas, sire.

– Vous le savez, madame ! Ou plutôt, tout dans votreattitude, dans le son de votre voix, dans votre regard embarrassé,tout me prouve que vous vous jouez de moi. Je vous prie donc de merépondre avec exactitude, sans quoi…

– Sans quoi, sire ?…

– C’est à vous, à vous seule, madame, que je m’enprendrais ! Donc, vous m’affirmiez que le chevalier n’est pasici ?

– Oui, sire !

– Qu’il a emmené Gillette ?

– Oui, sire !

– C’est bien. Il séquestre ma fille ; moi je séquestresa femme. Veuillez vous préparer à nous suivre, madame.

– Quoi, sire, vous oseriez…

– J’oserai tout ! fit violemment le roi. Je vousarrête, madame. Lorsque le chevalier de Ragastens me rendra mafille, je vous remettrai en liberté, cela, je le jure, – mais jejure également que le chevalier ne vous reverra pas avant que jen’aie revu Gillette…

– Sire, c’est un indigne abus de force !

– Non, madame, c’est de la clémence.

– Sire, je ne céderai qu’à la force, et nous verrons si, enFrance, quatre gentilshommes armés auront osé porter la main surune femme.

– Qu’à cela ne tienne ! s’écria le roi au paroxysme dela fureur.

Et il fit un signe à ses gentilshommes qui sans hésitation,s’avancèrent sur Béatrix.

Celle-ci poussa un cri.

À ce moment, une porte s’ouvrit, et Gillette parut.

La jeune fille, blanche comme un lys, mais ferme, s’avança versle roi stupéfait.

– Sire, dit-elle, me voici prête à vous suivre…

– Malheureuse enfant ! s’écria Béatrix.

– Hélas ! madame… je suis condamnée. Mon malheur sedoublerait de la certitude que j’ai pu causer le vôtre. Sire,continua-t-elle, une première fois je me suis rendue à vous poursauver un homme qui se dévouait pour moi. Cette fois-ci, j’osepenser que l’arrestation du chevalier de Ragastens ne suivra pas deprès mon entrée au Louvre, comme l’arrestation d’Étienne Dolet…

– Mon enfant, dit le roi agité d’une foule de sentiments,l’arrestation de Dolet est un fait politique. Quant au chevalier,je vous jure qu’il ne sera pas inquiété…

– Adieu, madame, adieu, ma chère bienfaitrice !s’écria Gillette en se jetant dans les bras de Béatrix.

– Sire, dit celle-ci, ce que vous faites ce soir estodieux. Prenez garde que quelque catastrophe ne vienne payer lamauvais action que vous commettez !

Le roi tressaillit.

Mais il se contenta de s’incliner froidement.

Puis, s’adressant à Gillette :

– Mon enfant, dit-il, vous avez contre moi d’injustespréventions. Je les ferai tomber à force d’affection, un jourprochain, j’espère… La Châtaigneraie, continua-t-il, offrez votremain à la duchesse de Fontainebleau.

La Châtaigneraie s’empressa d’obéir et saisit la main deGillette, qui se laissa entraîner sans résistance.

Puis le roi salua profondément Béatrix.

– Madame, lui dit-il, je viens de promettre à cette enfantde ne pas inquiéter le chevalier de Ragastens ; je tiendrai maparole, mais, croyez-moi, conseillez-lui de s’en retourner au plustôt en Italie.

Il se retira alors en murmurant :

– Cette fois, on ne me l’enlèvera pas !

Chapitre 5MONSIEUR FLEURIAL

Le chevalier de Ragastens, en quittant la Gypsie, s’étaitapproché de Manfred. Pendant la mêlée des truands et des gens duroi il avait étudié le jeune homme avec une curiosité passionnée,et il avait senti se fortifier en lui cette sympathie qui avaitpris naissance au pied du gibet de Montfaucon.

– Il n’est pas mon fils, soit ! songeait-il. Mais sij’avais le bonheur de retrouver l’enfant que j’ai perdu, je ne levoudrais pas autrement que ce jeune homme…

Et maintenant, tout en causant, il l’examinait à la lueur dubrasier, cherchant encore, se demandant confusément si labohémienne n’avait pas menti.

Mais pourquoi aurait-elle menti ? La seule raison plausibled’un mensonge eût été la crainte de Lucrèce Borgia ou le désir dese ménager ses bonnes grâces. Or, Lucrèce Borgia était morte, etRagastens avait offert une fortune à la Gypsie.

Donc elle ne mentait pas.

Pourtant, sur les traits fins et hardis du jeune homme, ilsemblait parfois à Ragastens qu’il démêlait quelque chose du profilsi fier et si pur de Béatrix. Mais, aussitôt, il se disait que cen’était là sans aucun doute qu’une illusion créée par sonimagination tendue vers la recherche des ressemblances.

– Vous avez su ce que vous désiriez savoir, monsieur lechevalier ? avait demandé Manfred.

– Hélas ! oui fit Ragastens avec un soupir. Mais,dites-moi, n’avez-vous jamais entendu parler d’un enfant qui auraitété enlevé par des bohémiens et amené à la Cour desMiracles ?

– Les histoires de ce genre sont nombreuses ici, monsieur.Et moi-même, je suis très probablement un enfant volé… ouperdu.

– Ah ! Et avez-vous gardé quelque souvenir de votreenfance ?

– Des souvenirs bien vagues, de fugitives réminiscences quim’échappent dès que j’essaie d’en former une image précise. Ainsi,tenez, il m’arrive souvent de rêver de l’Italie. Il y a des momentsoù il me semble que je vais pouvoir reconstituer un paysagefamilier… Je vois de hautes montagnes, un jardin somptueux, unebelle maison… puis, dès que je veux étreindre ces fantômes, ils sedissipent et m’échappent…

Ragastens écoutait avec une avidité et une émotionextraordinaires.

– Ainsi, dit-il, vous croyez que cette bohémienne n’estpeut-être pas votre mère ?

– Je ne crois rien, monsieur, je doute, voilà tout, LaGypsie n’a jamais eu envers moi l’attitude d’une mère. Ah ! sic’était Lanthenay, ce serait plus probable ! Elle a pour luiune profonde affection… mais, je vous prie, ne parlons pas de ceschoses. Je vous avouerai que j’éprouve quelque chagrin à essayer delire dans un passé qui demeurera pour moi un livre à jamaisfermé…

– Qui sait ? murmura Ragastens. Vous avez raison,ajouta-t-il à haute voix ; ces regards en arrière sontpénibles pour un homme jeune, dans toute la force et l’ardeur deson printemps ; l’avenir vous sourit. Brave, chevaleresque,intelligent comme vous l’êtes…

Manfred l’interrompit par un hochement de tête.

– L’avenir, dit-il, m’apparaît aussi sombre que mon passéest obscur.

– Voilà de bien tristes pensées, à votre âge.

– Excusez-moi, monsieur. Je vous attriste vous-même, alorsque je devrais m’efforcer de vous être agréable, vous qui venez deme rendre coup sur coup des services aussi importants !

– Non, non, fit vivement le chevalier. Je voudraisseulement savoir la cause de votre tristesse.

– Vous le voulez ?

– Je vous en prie, mon ami.

– C’est étrange, monsieur le chevalier, que vousm’inspiriez tant de confiance et de sympathie. J’éprouve, àm’ouvrir à vous que je connais à peine, la même consolation quelorsque je parle à Lanthenay, mon seul ami.

– Eh bien, s’écria Ragastens d’une voix émue, parlez donc àcœur ouvert.

– La cause de ma tristesse, chevalier, est biensimple : j’aime avec passion une jeune fille ; il estprobable que je l’aime depuis longtemps, bien que je ne me soisavoué cet amour que depuis peu…

– Eh bien, fit en souriant le chevalier, je ne vois rien làde terrible.

– Vous allez voir. Cette jeune fille, c’est la fille du roide France.

– Ah ! je comprends… vous redoutez de ne pouvoircombler le fossé qui vous sépare d’elle ?

– Non, ce n’est pas cela. Il y a là tout un drame que jevous conterai. Sachez seulement que le roi persécute Gillette…

– Elle s’appelle Gillette ?

– Et elle est plus jolie encore que ce joli nom.

– Mais comment le roi peut-il persécuter sa proprefille ?

– Il est poussé par un sentiment si étrange, si bas, sivil, si improbable et si contre nature qu’à peine on peut leconcevoir. Il aime sa fille, vous entendez, il l’aime d’amour.

– C’est affreux, dit Ragastens sans tropd’étonnement ; car à force d’interroger Gillette, il avaitfini par démêler à peu près la vérité.

– N’est-ce pas ? fit Manfred.

– Je comprends dès lors votre chagrin ; car sans doutevous ne trouvez pas le moyen d’arracher celle que vous aimez à cepère dénaturé…

– Heureusement, elle n’est plus en son pouvoir…

– Mais alors, qui vous empêche de la rejoindre ?

– Voilà mon tourment ! Gillette a disparu du Louvre,mystérieusement enlevée ; depuis, je la cherche ; maisjusqu’ici, acheva le jeune homme avec découragement, je l’aicherchée en vain.

Ragastens le contempla un instant avec un sourire.

– Voulez-vous m’accompagner jusque chez moi ?

– Ce me sera un précieux devoir que de vous faire escorte,monsieur le chevalier.

– Vous me comprenez mal. Je vous demande de venir jusquedans ma maison.

– Quoi ! à cette heure ?

– Qu’importe l’heure ! Je vous présenterai à quelqu’unqui pourra peut-être vous donner des nouvelles de MlleGillette.

– Que dites-vous ! s’écria Manfred en pâlissant.

– La vérité…

– Ah ! monsieur, prenez garde de me ménager quelquedésillusion trop cruelle…

– Je sais trop, dit gravement le chevalier, ce que c’estqu’une déception du cœur. Ne redoutez rien. Venez, et je crois quevous serez satisfait.

– Je vous crois, monsieur, je vous crois, fit Manfred avecagitation. Mais le trouble où vous me voyez ne vous surprendraitpas si vous saviez à quel désespoir succède la joie que vous medonnez… Mais j’y songe, reprit-il tout à coup, il faut que vous mepermettiez d’amener quelqu’un avec moi…

– Votre ami Lanthenay ?

– Non ! Un homme que j’ai appris à aimer et àrespecter… Celui qui a élevé Gillette et lui a servi de père… M.Fleurial.

– Quoi ! s’écria Ragastens, M. Fleurial estici ?

– Vous le connaissez donc ? fit Manfred surpris.

– Non… mais j’ai fort entendu parler de lui par la personnemême qui vous donnera des nouvelles de votre Gillette. Allez, monami, allez chercher M. Fleurial ; non seulement je vouspermets de l’amener avec vous, mais sa présence est nécessaire.

Manfred s’élança.

– Ce n’est pas mon fils, soupira Ragastens. Mais enmérite-t-il moins le bonheur qu’il va éprouver dans quelquesminutes… Plus je regarde et écoute ce jeune homme, plus je luitrouve de perfections. Allons, mon voyage n’aura pas été inutile,puisque j’aurai pu faire deux heureux… sans compter ce malheureuxFleurial que je ne m’attendais guère à trouver ici.

À ce moment, il vit revenir Manfred. Un homme vêtu de noirl’accompagnait.

– Monsieur le chevalier, dit Manfred, voici M. Fleurial.Comme je vous le disais, je le considère comme le véritable père deGillette, et elle-même le considère comme tel.

Il lui tendit la main. Triboulet la serra en disant :

– Il y a donc de grands seigneurs qui s’occupent du bonheurdes pauvres gens, alors qu’il est si facile et si agréable de lestourmenter ?

– Monsieur Fleurial, répondit Ragastens, je pourraisd’abord vous dire que je ne suis peut-être pas aussi grand seigneurque vous semblez le supposer ; j’aime mieux vous diresimplement qu’élevé moi-même à l’école du malheur, j’ai appris àrespecter la douleur des autres et à la considérer d’un œilpitoyable…

– Monsieur, fit Triboulet, ému, qui que vous soyez, vousêtes un homme de cœur, et, par ma foi, laissez-moi vous regarderbien en face, car la chose est rare…

– Allons ! venez ! fit Ragastens en souriant.

Les trois hommes se mirent aussitôt en chemin, suivis deSpadacape.

– Vous dites donc, reprit Triboulet, que quelqu’un peutnous donner des nouvelles de Gillette ?

– Vous verrez, dit Ragastens.

Le reste de la route se fit en silence.

Ils arrivèrent rue Saint-Denis.

La porte de la cour qui entourait la maison était ouverte.Ragastens pâlit et s’élança vers la porte d’entrée, ouverteaussi !

– Oh ! gronda-t-il, un malheur est arrivé ici !Béatrix ! Béatrix ! appela-t-il d’une voix angoissée, ense jetant dans l’escalier.

– Me voici ! répondit la voix de Béatrix.

Et elle apparut sur le palier, comme tout à l’heure elle étaitapparue au roi. Ragastens soupira, rassuré.

Manfred et Triboulet l’avaient suivi avec étonnement.

Tous trois entrèrent dans la salle où était entré FrançoisIer.

– Chère amie, dit Ragastens, je vous présente M. Fleurialet M. Manfred.

Béatrix jeta un profond regard sur le jeune homme, puis ceregard se tourna vers le chevalier, avec une ardente et muetteinterrogation.

Ragastens, tristement, fit non de la tête.

– Est-ce notre fils ? avait demandé le regard de lamère.

Et, au signe négatif, ses yeux se voilèrent d’une larme.

Mais aussitôt, dans cette nature généreuse, son propre chagrindisparut ; elle ne songea qu’au chagrin de Triboulet et deManfred.

Elle avait compris pourquoi Ragastens les avait amenés.

– Messieurs, dit-elle, je vous connais l’un et l’autre…Vous, monsieur Fleurial, vous êtes le meilleur et le plus dévouédes pères… Et vous, monsieur, Manfred, on m’a longuement parlé devous, bien qu’on vous connaisse à peine…

– Madame… balbutia Triboulet, regardant autour de lui commes’il se fût attendu à voir entrer Gillette.

Quant à Manfred, ce jeune homme qui était si ferme et siinsoucieux devant les arquebuses des gens du roi, il tremblait etse sentait défaillir.

– Messieurs, reprit alors Béatrix, soyez courageux, soyezfermes, soyez hommes, car j’ai une triste nouvelle à vousapprendre…

– Gillette ! s’écria Ragastens.

– Enlevée !

– Gillette était donc ici ! s’écria Triboulet.

– Vous ne le saviez donc pas ?

– Hélas ! fit Ragastens, je leur en réservais lasurprise.

– Madame ! madame ! fit à son tour Manfred,parlez, je vous en conjure ! Peut-être est-il temps encore decourir… Quand cela s’est-il fait ?

– Vers onze heures et demie, c’est-à-dire qu’il y amaintenant près de deux heures…

– Oh ! ces portes ouvertes ! s’écria Ragastens.Mais qui ? qui est venu ?

– Et qui serait-ce donc ? éclata Triboulet dont l’œils’illumina d’un feu sombre. Qui, sinon le bandit qui s’embusque lanuit pour courir sus aux femmes, le lâche que son autorité et sonpouvoir mettent à l’abri des vengeances d’une foule de pères, defrères ou de fiancés ! Qui, sinon le roi de France !

– C’est lui, en effet, qui est venu, dit Béatrix.

Alors, en quelques mots rapides, mais sans omettre aucun détail,elle raconta la scène à laquelle nous avons assisté dans leprécédent chapitre.

– Espérez ! ajouta Béatrix. Le roi parlait vraimentcomme un père… peut-être ne court-elle aucun danger…

– Ah ! madame, s’écria Triboulet, vous ne connaissezpas cet homme comme je le connais. Hypocrite, habile à prendre tousles masques, d’autant plus cruel qu’il croit n’avoir rien àredouter, tenace dans les passions qui se succèdent en lui, il estcapable des pires crimes. Il doute en réalité que Gillette soitbien sa fille. Mais en eût-il la preuve indiscutable que je lecrois capable de passer outre !

Manfred serrait nerveusement les poings.

Triboulet, cependant, s’enveloppait de son manteau.

– Pardonnez-moi, madame, dit-il de vous quitter aussibrusquement. J’eusse voulu savoir où et comment vous avez retrouvémon enfant. J’eusse voulu surtout vous faire comprendre quellereconnaissance déborde de mon cœur… Mais chaque seconde quis’écoule rend plus effroyable le danger…

– Où cours-tu ? fit Manfred, les dents serrées,tutoyant pour la première fois celui qu’il appelait le père deGillette.

– Au Louvre, mon fils, dit Triboulet.

– Je t’accompagne. À nous deux nous tuerons le tyran…

– Non, non ! fit vivement Triboulet. Il faut de laruse et non de la force. La ruse, c’est mon arme, à moi. Quandl’heure sera venue, je ferai appel à la force de ton bras.

– M. Fleurial a raison, dit Ragastens en saisissant la maindu jeune homme.

– Oh ! râla Manfred, ne rien pouvoir ! C’est à sebriser la tête contre un mur !

– Adieu ! fit Triboulet. Que cette maison soit notrerendez-vous général. Manfred, ajoute-t-il en voyant que le jeunehomme, allait malgré tout le suivre, il faut que tu restes. S’iln’y a plus personne, dans le cas où un malheur m’arriverait, quedeviendrait-elle ? Et puis, je suis son père. J’ai le droit demarcher le premier… Reste, je te l’ordonne !

Triboulet s’élança et courut au Louvre, se dirigeant vers unepetite porte qui s’ouvrait sur la berge de la Seine. Au moment oùil y arrivait, il s’arrêta soudain.

Devant la petite porte, il venait de distinguer une voiture, unechaise de voyage. Et autour de la voiture s’agitaient confusémentdes ombres.

Triboulet demeura cloué sur place.

Gillette venait d’apparaître !

Une femme la soutenait, ou plutôt l’entraînait…

Le bouffon les vit monter dans la voiture dont les man-telets sebaissèrent aussitôt.

Une voix ordonna :

– Route de Fontainebleau !…

Triboulet la reconnut.

C’était la voix du roi !

Et il l’aperçut, arrêté dans l’encadrement de la porte.

Le postillon fit claquer son fouet, les porteurs de torchess’élancèrent en avant, la voiture s’ébranla au galop, suivie del’escorte… En un instant, toute la vision disparut dans lesténèbres…

Et Triboulet vit le roi qui rentrait dans le Louvre, la portequi se refermait.

Tout cela avait duré deux ou trois secondes.

Alors, il s’élança à son tour.

Il était deux heures sonnées lorsqu’il arriva à la maison de larue Saint-Denis.

Ragastens et Manfred étaient encore dans la salle où il lesavait laissés.

– On l’entraîne à Fontainebleau ! s’écriaTriboulet.

– Partons à Fontainebleau ! répondit Manfred.

– Partons ! dit Ragastens froidement.

– Quoi ! chevalier, vous consentiriez…

– Rien ne me retient plus à Paris, dit Ragastens. Je nevous cacherai pas que je m’intéresse vivement à votre sort, et auvôtre, monsieur Fleurial. De plus, l’action du roi FrançoisIer m’a révolté. Enfin, je m’étais attaché à cette jeunefille. Voilà plus de motifs qu’il n’en faut pour tirer l’épée enl’honneur de Mlle Gillette !…

– Nous sommes sauvés ! dit Manfred en saisissant lamain de Fleurial.

Chapitre 6LA RÉCOMPENSE D’ALAIS LE MAHU

Le roi, en sortant de la rue Saint-Denis, était revenudirectement au Louvre. Il avait voulu, faire le chemin à pied, pourhonorer la jeune fille qu’il ramenait. Aussi, tous les seigneursqui l’escortaient avaient-ils marché à pied, et les soldats, seuls,étaient restés à cheval.

En arrivant au Louvre, François Ier apprit que nombrede dames de la cour étaient réunies, attendant le résultat del’expédition contre les truands.

Elles avaient trouvé la partie amusante, et avaient organisé unecollation nocturne dont était Mme la duchessed’Étampes.

Quant à Mme Diane de Poitiers, elle était retirée enses appartements.

Le roi s’informa de la salle où étaient réunies les dames.Bassignac le guida.

François Ier avait pris la main de la duchesse deFontainebleau, et, suivi des seigneurs qui l’avaient accompagné, ilentra dans la salle de la collation.

Toutes les femmes présentes se levèrent.

Mais le roi, d’un geste affable, ordonna qu’on ne se dérangeâtpas.

– À Dieu ne plaise, dit-il galamment, que je trouble lesébats d’une aussi charmante société. Je viens seulement vousconfier pour une heure la duchesse de Fontainebleau qui nousrevient après un voyage. Madame la duchesse d’Étampes, je la metsspécialement sous votre protection.

Le roi avait prononcé ces paroles sans malice aucune et sans yattacher aucun sens d’allusion.

Mais la duchesse devint livide. Elle crut que le roi avait suqu’elle avait enlevé Gillette.

– Je suis perdue, pensa-t-elle.

Ce qui ne l’empêcha pas de faire au roi sa plus belle révérence,et, se remettant aussitôt de son trouble, de faire à Gillettetoutes sortes de caresses.

La duchesse avait jeté un coup d’œil machinal sur les seigneursqui escortaient le roi.

Parmi eux, elle avait aperçu Alais Le Mahu.

– C’est lui qui m’a trahie ! se dit-elle.

Le roi cependant était sorti.

Il avait donné différents ordres, notamment de préparer àl’instant une voiture de voyage.

Gillette, demeurée avec les dames de la cour, avait, elle aussi,reconnu la duchesse d’Étampes. Elle frissonna d’horreur et reçutles caresses de cette femme avec une froideur si visible que laduchesse, voyant l’étonnement des dames qui l’entouraient, s’écriaaudacieusement :

– Mais, chère petite, on dirait que je vous inspire del’effroi ?

– Non, madame ; si vous me voyez troublée, réponditGillette, c’est que je pense encore à une femme qui vousressemblait d’étrange façon et qui m’a conduite chez une folle pourm’y faire tuer…

– Oh ! mon Dieu !… chez une folle, s’écrièrentplusieurs femmes.

– Oui, dit Gillette ; une folle qui a nom Margentineet qui habite un taudis près la Cour des Miracles… Est-ce que vousla connaissez, madame ?…

La duchesse d’Étampes se mordit les lèvres et ne réponditpas.

Mais elle fut plus que jamais persuadée qu’Alais Le Mahu l’avaittrahie. Son angoisse dura une heure, au bout de laquelle le roireparut. Il venait en personne chercher la duchesse deFontainebleau.

On a vu où il la conduisait.

Lorsque le roi revint, la duchesse d’Étampes se demanda si ellen’allait pas être arrêtée à l’instant et conduite en quelquebastille.

Mais, à son grand étonnement, le roi se montra d’une humeurcharmante ; il daigna goûter à la collation des dames de lacour, s’assit près de la duchesse d’Étampes, et il fut évident auxyeux de tous que plus que jamais elle était en faveur.

Ce fut à ce moment qu’on annonça le retour de Monclar.

– Priez M. le grand prévôt de venir ici, fit le roi.

Et il ajouta :

– Mesdames, une nouvelle : la cour va voyager.

– Où allons-nous, sire ? demandèrent plusieurs quiaspiraient à l’honneur de remplacer la duchesse d’Étampes.

– À Fontainebleau. Nous partons demain.

Monclar, en entrant, interrompit les exclamations.

– Eh bien, Monclar, s’écria le roi, êtes-voussatisfait ? Avez-vous réduit en cendres la Cour desMiracles ?

– Sire, dit Monclar, je voudrais avoir l’honneur dem’entretenir un moment avec Sa Majesté…

François Ier jeta un regard autour de lui.

Les femmes, à grands froufrous de soies froissées, se levèrent,saluèrent cérémonieusement et se retirèrent.

– Parlez ! fit le roi lorsqu’il se vit seul avecMonclar.

– Sire, dit le grand prévôt, nous sommes battus.

– Vous plaisantez, monsieur ! s’écria FrançoisIer.

– Je ne plaisante jamais, sire !

– En effet, je ne vous ai jamais vu rire. Mais aussi, ceque vous me dites est si extraordinaire.

– Sire, nous avons été trahis.

Le grand prévôt fit alors un récit complet de l’attaque, desdispositions qu’il avait prises et de ce qui s’en était suivi.

– Sire, dit Monclar en terminant, ce n’est que partieremise, j’espère ; car enfin il faut bien que force demeure àl’autorité du roi…

– Non, monsieur, répondit François Ier, c’estpartie terminée. Pour obéir aux conseils d’un moine fanatique, vousm’avez jeté dans une aventure qui me couvre de ridicule. Battu pardes truands ! Jour de Dieu ! c’est vraiment la peined’avoir des régiments à notre disposition ! Vous voulezrecommencer ? Et moi je ne veux pas ! C’est assez d’uneleçon ! Que diable avions-nous besoin de forcer cerepaire ? Les rois, mes ancêtres, ont tous respecté lesprivilèges des mendiants. Pourquoi irais-je faire cettenouveauté ?

Parmi toutes les bonnes raisons que donnait le roi, il omettaitla meilleure : c’est qu’il voulait quitter Paris pour aller àFontainebleau.

– Sire, dit froidement Monclar, vous êtes le maître. Maisje demanderai simplement à Votre Majesté de quel moine elle a vouluparler tout à l’heure ?

– De M. de Loyola, dit sèchement François Ier.Nierez-vous que vous avez surtout voulu lui faire plaisir enattaquant la Cour des Miracles ?

– J’ai surtout voulu défendre l’autorité royale,sire !

– C’est possible, mon bon Monclar. Mettons que vous ayez euraison. Mais vous n’avez pas réussi, n’en parlons plus.

Le grand prévôt se demandait d’où venait cette bienveillanceextraordinaire du roi.

Il s’était attendu à un grand éclat de fureur. Et le grand éclatse résumait en une petite semonce politique.

– Que peut-il bien méditer ? se demanda-t-il.

– Monclar, reprit le roi après un silence, vousoccupez-vous de retrouver la duchesse de Fontainebleau ?

– Oui, sire. Je crois être sur une bonne piste.

– Vraiment !…

– Tout au moins sur la piste des personnes qui ont faitsortir du Louvre la jeune duchesse de Fontainebleau.

– Eh bien, quand vous aurez trouvé, vous me le direz, fittranquillement le roi. Quant à la duchesse, ne vous en inquiétezplus, elle est retrouvée. À propos, Monclar, je pars demain pourFontainebleau. N’oubliez pas de m’envoyer tous les matins uncourrier pour me tenir au courant de ce qui se passe dans Paris.Allez, mon cher Monclar… allez…

Le grand prévôt s’inclina et se retira en songeant : Lestruands vainqueurs, la petite duchesse retrouvée sans mon aide,double défaite pour moi ! Le roi ne m’emmène pas àFontainebleau. Je suis en disgrâce… Allons voir M. deLoyola !

…  …  …  …  … … .

Le lendemain matin, Alais Le Mahu se leva tout joyeux et fit unetoilette soignée, s’apprêtant à se rendre chez M. de Monclar pouravoir son bon de mille écus, et de là passer chez M. le trésorierdu roi.

Les pensées de Le Mahu étaient couleur de rose.

Ayant achevé de s’apprêter, l’officier allait sortir et ouvraitsa porte lorsqu’il se trouva nez à nez avec une femme encapuchonnéequ’il crut reconnaître.

– Vous sortiez ? fit la femme.

– La duchesse d’Étampes ! s’écria intérieurement LeMahu.

Et à haute voix, il ajouta :

– Excusez-moi, madame ; je sortais, en effet, et commec’est pour le service du roi, il m’est impossible de retarder…

– Allons donc ! même pour moi ? s’écria laduchesse qui laissa tomber son capuchon.

En même temps, elle entra dans le logis, poussant devant elleAlais Le Mahu, et refermant la porte.

– Ah ! madame, s’écria l’officier, si j’avais su que,ce fût vous !… Vous savez bien que votre service passe avantcelui du roi lui-même !… Mais daignez vous asseoir…

Rapidement, Le Mahu s’était assuré que sa dague était bien à saceinture.

– Or ça, dit la duchesse, expliquez-moi comment la jeunefille que nous avons conduite chez la folle est revenue cette nuitau Louvre.

– Madame, vous m’en voyez moi-même tout surpris.

– Vraiment, mon bon Le Mahu ?

– C’est comme j’ai l’honneur de vous l’affirmer.

– Vous mentez avec une rare impudence, mon cher.

– Je vous jure, madame…

– Tenez, je vais être plus franche que vous, moi. Sachezdonc, mon brave, que cette nuit même, j’ai reçu la visite de M. legrand prévôt qui m’est venu voir en sortant de chez Sa Majesté.

Le Mahu pâlit et commença à se rapprocher doucement de laporte.

– Ne vous sauvez pas, dit la duchesse. Auriez-vous peur demoi, par hasard ?

– Oui, madame, répondit simplement Le Mahu.

La réponse était si imprévue que la duchesse, pour la premièrefois, regarda le brave d’un certain air d’intérêt.

– Et qui vous fait peur en moi ? fit-elle ensouriant.

– En vous, madame, rien ! Mais j’ai appris certainehistoire de fruits que la pauvre Mme de Saint-Albansaurait mangés ; après quoi, elle aurait été prise decoliques !

– Vous perdez la tête, M. Le Mahu, fit la duchesse avec unesévérité qui rassura plutôt Le Mahu. Laissons de côté vos histoiresde peur et de fruits. Si je vous voulais du mal, je vous auraisfait saisir cette nuit et jeter dans une oubliette…

– C’est juste ! pensa Le Mahu tout à fait rassuré.

– Donc, reprit la duchesse, M. de Monclar m’est venu voiret m’a appris une chose qui m’a fort donné à penser : c’estqu’il avait ordre du roi de faire établir pour vous un bon de milleécus sur le trésor… Ne perdons pas de temps en discours inutiles.Vous m’avez trahi, c’est bien : je ne vous en veux pas. Et jeviens vous dire : Voulez-vous à son tour trahir le roi quevous avez servi cette nuit ? Voulez-vous à ses mille écusajouter mille autres écus que vous gagnerez de mon côté ? Celavous fera deux mille écus : une fortune.

Le Mahu avait écouté fort attentivement.

Il fut convaincu que la duchesse parlait de bonne foi.

– Que faut-il faire ? demanda-t-il froidement.

– D’abord me raconter comment les choses se sont passéescette nuit.

N’ayant plus aucune raison de mentir, Le Mahu fit des événementsde la nuit un récit très sincère.

– J’aurais dû, ajouta-t-il en terminant, vous prévenirlorsque j’ai vu la duchesse de Fontainebleau… mais je suis sipauvre, madame…

– Oui, vous avez été du côté du maître le plus riche… Jevous répète que je ne vous en veux pas. Vous n’êtes qu’uninstrument, et c’était à moi de m’assurer de votre fidélité en lapayant convenablement.

– Parbleu ! madame, s’écria Le Mahu en s’épanouissant,vous parlez d’or !

– Donc, vous êtes résolu à faire ce que je veux… moyennantun honnête salaire, bien entendu ?

– Les mille livres en question…

– C’est cela même.

– J’attends vos ordres, madame. De quois’agit-il ?

– De nous emparer à nouveau de la petite duchesse.

– C’est difficile, madame.

– Bah ! j’ai un plan. Je ne vous demande pas depenser ; je ne vous demande que d’exécuter.

– Oui, comme un bon instrument ; cela me va tout àfait.

– Très bien. En ce cas, soyez à midi chez moi. Le roiquitte le Louvre à deux heures. Toute la cour se rend àFontainebleau. Je suis du voyage.

– Mais moi, je suis attaché à mon poste, au Louvre.

– Ne vous inquiétez pas de cela : au moment voulu,vous recevrez l’ordre de venir à Fontainebleau ; j’ai déjàpris mes dispositions pour cela.

– Je serai chez vous à midi, madame, dit-il.

– Oui, ce ne sera pas de trop de deux heures pour causer,répondit la duchesse en se levant.

Elle fouilla dans son aumônière, en sortit une bourse à maillesde soie fine et la tendit à Le Mahu, en disant d’une voix trèsnaturelle :

– Tenez, voici des arrhes…

Le Mahu, courbé en deux, saisit la bourse et la serra dans samain. Au même instant, il poussa un léger cri. Il y avait sansdoute une épingle dans la bourse… Et cette épingle l’avaitpiqué.

– À midi, n’oubliez pas ! fit la duchesse en sedirigeant, vers la porte, comme si elle n’eût pas entendu le cri deLe Mahu.

– À midi, madame… Comptez sur moi, dit-il.

La duchesse sortit.

Le Mahu demeura quelques instants pour lui laisser le temps des’éloigner.

– Bonne affaire ! pensait-il. Cette bonne duchesse estmoins terrible que je ne croyais. Il est vrai qu’elle a besoin demoi… Serais-je enfin sur le chemin de la fortune ?… À propos,voyons ce que contient la bourse…

Il reprit la bourse qu’il avait déposée sur la cheminée, et unautre cri lui échappa.

– Maudite épingle ! gronda-t-il avec un juron. Audiable soient les femmes qui oublient partout desépingles !…

Il ouvrit la bourse. Ce n’était pas de l’or qu’ellecontenait.

C’était une pelote, une petite pelote hérissée de sept à huitpointes d’acier.

Le Mahu devint livide et une rauque exclamation d’épouvante luiéchappa.

– Oh ! la scélérate ! Elle m’a empoisonné !…Mais malheur à elle ! Avant de mourir, je veux mevenger !…

Il voulut s’élancer vers la porte.

Mais il s’arrêta soudain, le front mouillé d’une sueur glaciale,les dents serrées comme un étau ; tout se mit à tournoyerautour de lui ; un voile noir passa sur ses yeux. Il tomba surses genoux.

Un instant, il laboura le parquet de ses ongles… puis, tout àcoup, il demeura à jamais immobile.

À peu près à l’heure où expirait l’infortuné Le Mahu, – mort aumoment même où, pour la première fois de sa vie, il allait enfintoucher la belle somme de mille livres, – à peu près à cetteheure-là, le comte de Monclar entrait dans la chambre où lerévérend Ignace de Loyola gisait sur un lit.

Loyola ; en voyant entrer Monclar, eut un éclair de joiedans ses yeux abattus. Le moine était hors de danger. Il savaitqu’il ne mourrait pas. Mais sa haine contre Lanthenay n’en étaitpas atténuée.

– Révérend père, dit Monclar en s’asseyant au chevet deLoyola, je suis tout à fait décidé… Vos conseils, vos sages avism’inspirent. Je veux entrer dans le saint ordre que vous avez fondépour la gloire de Jésus et la prospérité de l’Église…

– Bien, mon fils ! dit Loyola dans un souffle.

– Je vais donc quitter le monde, abandonner cette cour oùtout est mensonge et perfidie… Peut-être enfin trouverai-je la paixau fond d’un monastère !… Je veux m’y retirer au plus tôt.

– Non ! fit Loyola.

– Comment, révérend père ?

– Je dis que vous ne devez pas entrer dans un couvent…

– C’est vous-même qui m’avez suggéré cettepensée !

– Non ! La pensée d’entrer dans notre ordre, mais pasde vous retirer au couvent. Il faut rester à la cour.

Loyola souffla un instant.

– Mon fils, reprit le moine, il y a deux manières de servirDieu et l’Église. La première, c’est la plus facile. C’est celleque choisissent les cœurs pusillanimes qui se réfugient en Dieu aulieu de courir le monde pour combattre en son nom. Ceux-là entrentau monastère. Ils y vivent en paix ; ce sont des saintsquelquefois, mais ce sont surtout des lâches…

Loyola parlait sans exaltation.

Et pourtant, il y avait une singulière énergie dans le ton de savoix, bien qu’elle fût affaiblie par la souffrance.

– La deuxième manière, continua-t-il, convient aux âmesfortes, aux esprits bien trempés, aux cœurs qui ne tremblent pas.Un moine, mon fils, c’est un soldat. Soldat de Jésus ! Quelbeau titre de gloire ! Cette manière, monsieur le comte,consiste à demeurer dans la vie laïque, à agir aux yeux du mondecomme si on n’avait prononcé aucun vœu, et pourtant à faireconverger tous ses actes, toutes ses pensées, toute sa force, touteson intelligence vers un but unique : la gloire de Jésus et laprospérité de l’Église…

– Mais, mon père, fit Monclar, cette manière-là, c’estcelle de tous les bons chrétiens qui ont la foi vigoureuse.

– Vous me comprenez mal. Celui dont je parle, l’homme fortintelligent et supérieur qui demeure laïc et se dévoue àl’Église…

Loyola s’interrompit soudain, puis reprit :

– Entendez-vous, mon fils, ce que signifie ce terme :l’Église !

– L’Église, mon père… mais c’est l’ensemble des fidèles,c’est le troupeau que conduisent nos prêtres ; au-dessus desprêtres, il y a les évêques, puis les cardinaux, puis, tout près deDieu, celui dont les pieds reposent sur la terre et dont la mitretouche au ciel : le Saint-Père !

– Vous avez raison jusqu’à un certain point. C’est làl’Église pour le vulgaire, pour le troupeau ainsi que vous dites.Mais vous, mon fils, vous n’êtes point du vulgaire. L’Église, c’estce que vous venez de peindre, mais il y a quelque chose au-dessusdes prêtres, au-dessus des évêques, des cardinaux et du papelui-même.

– Quoi donc, révérend père ? demanda Monclar.

– Il y a nous ! répondit Loyola.

– Nous ?…

– Nous… c’est-à-dire les chevaliers de la Vierge,c’est-à-dire l’ordre de Jésus, la société sacrée, la compagnietoute-puissante devant laquelle rois, empereurs et pape même ontdéjà courbé le front. Quant je dis l’Église, je veux dire :l’Ordre de Jésus.

Monclar s’était incliné.

– Je suis comme ébloui, mon père, fit-il d’une voixtremblante. Ah ! maintenant seulement, je comprends la sublimemission de force et de lutte que vous avez acceptée !

Loyola sourit.

Cet esprit austère du grand prévôt, si dur aux pauvres gens, sirevêche, si inaccessible à la pitié, il le pétrissait à songré.

– Je recevrai vos vœux, mon fils ; dès que je serai enétat, je vous entendrai en confession, je vous révélerai ensuite larègle de notre ordre, et désormais vous en ferez partie. Mais,comme je vous le disais, ces vœux demeureront secrets ; pourtous, pour le roi lui-même, pour le monde entier excepté pour moivous ne serez encore que le grand prévôt de FrançoisIer. Mais pour moi, vous serez un membre de la sociétéde Jésus, et pour Dieu, mon fils, vous serez un élu !

– Et que me faudra-t-il faire pour servir dignementl’Église, c’est-à-dire la puissante société dont je feraipartie ?

– J’ai jeté les yeux sur vous, mon fils ; j’ai vuvotre foi véritable, votre haute intelligence, et vous ai réservél’une des tâches les plus délicates, les plus dangereuses, les plusglorieuses aussi… Vous serez l’un de nos soldats d’élite, enmission chez l’ennemi…

– L’ennemi ! exclama sourdement Monclar.

Imperturbable, Loyola poursuivit :

– Je vous charge de surveiller le roi de France.

Sûr de son pouvoir, le moine reprit :

– C’est surtout la pensée du roi que je veux connaître.

– En quelle sorte d’affaire, mon père ?

– En toutes affaires, mon fils. Mais au fur et à mesure queles événements se produiront, je vous ferai connaître sur quelpoint spécial vous devez porter vos investigations. En attendant,notez tout ce que fait, tout ce que dit le roi ; ses actionsles plus simples, ses paroles en apparence les plus indifférentespeuvent avoir pour moi une importance capitale… pour moi, je veuxdire pour le bien de l’Église et la gloire de Jésus… Et tenez,voulez-vous que je vous donne un bon conseil ?

– Faites, mon père.

– Eh bien, tous les soirs, en rentrant chez vous, dans lesecret de votre cabinet, écrivez tout ce que vous avez vu etentendu dans la journée. Car je n’ai pas besoin de vous dire que cequi s’applique au roi s’applique aussi à divers seigneurs demoindre importance. En un mot, faites-vous l’historiographe de lacour de France. En vous livrant tous les soirs à ce petit travail,vous serez sûr de n’omettre aucun détail…

Monclar gardait le silence.

– Prenez le temps de réfléchir, mon fils, dit vivementLoyola. Quand vous sentirez que vous êtes à Dieu, dans huit jours,dans un mois, si vous voulez, prévenez-moi.

– Mon père, dit Monclar, quand voulez-vous que jecommence ?

– Tout de suite, mon fils, dit gravement Loyola. Je vousentendrai en confession générale quand vous voudrez…

– À l’instant ! s’écria fiévreusement le grandprévôt.

– Soit ! fît Loyola.

Monclar s’agenouilla.

…  …  …  …  … … .

Quand ce fut fini, et que Monclar se fût relevé, une expressionplus sombre parut s’être étendue sur son visage.

– Vous prononcerez vos vœux dès que je pourrai me rendre enquelque église, dit Loyola. Mais dès ce moment, vous êtes à nous,mon fils. Je viens de répandre sur votre tête les paroles augusteset redoutables qui vous consacrent au Seigneur Si vous metrahissez, désormais, vous aurez trahi Dieu lui-même !

…  …  …  …  … … .

Il y eut quelques minutes d’un silence solennel.

On eût dit que Loyola voulait laisser à Monclar le temps de biense pénétrer des paroles menaçantes qu’il venait de prononcer.

Quant à Monclar, cette acceptation définitive d’un rôle odieuxle laissait paisible. Il se disait seulement qu’il était dès lorsplus fort que le roi de France lui-même.

Loyola reprit enfin :

– Maintenant, mon fils, dites-moi si vous avez réussil’opération que vous avez entreprise contre les truands.

– Non, mon père.

– Ainsi, ce bandit, ce Lanthenay, nous échappe ?

– Pour le moment, oui.

– Pourtant, il me faut cet homme ! gronda-t-il.

– Patience, mon père, dit Monclar, je vous le promets.

– Bien, mon fils… J’ai foi en votre parole.

– Je vous jure que vous serez terriblement vengé.

Loyola fit signe qu’il attendrait avec confiance.

– Et Dolet ? reprit-il.

– L’official a commencé à instruire son procès.

– Il faut que cela soit activé. Je veux, avant de quitterla France, voir s’élever les flammes de son bûcher…

– Vous les verrez, mon père !… Vous n’avez pasd’autres ordres à me donner en ce moment ?…

– Non, mon fils… Allez, j’ai besoin de repos… Allez, et queDieu vous inspire !…

…  …  …  …  … … .

Tandis que le grand prévôt courbait la tête sous la redoutablebénédiction d’Ignace de Loyola et devenait associé laïque de lacompagnie de Jésus, tout se préparait à la cour pour le départ àFontainebleau.

Le matin, de bonne heure, le roi avait fait demander maîtreRabelais.

On courut chercher l’illustre docteur dans l’appartement que luiavait fait assigner François Ier.

On ne le trouva.

Il fut bientôt évident que maître Rabelais s’était enfui.

Le roi envoya des cavaliers qui parcoururent les environs deParis : les recherches furent vaines.

On sait comment et pourquoi Rabelais était parti.

On sait aussi pourquoi on ne trouva dans sa chambre ni la lettrequ’il avait écrite au roi ni le médicament qu’il avait préparé.

L’inquiétude de François Ier devint de l’anxiété. Iln’avait qu’une confiance limitée en ses médecins ordinaires, et lafuite de Rabelais lui était d’un triste augure.

Ce fut donc d’un air très sombre qu’il s’apprêta à quitter leLouvre.

Une autre chose qui surprit assez le roi, ce fut d’apprendrequ’Alais Le Mahu ne s’était pas présenté pour toucher son bon demille écus.

Mais cette surprise n’alla pas jusqu’à l’inquiéter sur le sortde celui qui lui avait fait retrouver Gillette.

Nul ne s’occupa donc de ce qu’était devenu Alais Le Mahu. Et cene fut que quelques jours plus tard que sa logeuse découvrit soncadavre.

M. Gilles Le Mahu, en apprenant la mort de son frère,s’écria :

– Un beau chenapan de moins sur la terre ; il nouséconomise une corde !

Vers deux heures, le roi donna le signal du départ.

Il y avait dans la grande cour du Louvre une trentaine decarrosses, dans lesquels prirent place les femmes, princesses etdames d’honneur.

Quant aux fourgons qui emportaient les domestiques et lesbagages, il y en avait plus de cent.

Les seigneurs de la cour devaient faire le voyage à cheval. Unrégiment de cavaliers devait servir d’escorte.

Toute cette brillante cavalcade traversa Paris, fort admirée etfort acclamée par le peuple, rangé en files compactes, quis’exténuait à crier :

– Vive le roi !

François Ier, à cheval, entouré de ses seigneurs, nefaisait nulle attention à cet enthousiasme.

Pourtant, lorsque, dans la foule, le roi apercevait quelquejolie fille qui s’extasiait, il daignait sourire.

Enfin, la cavalcade sortit de Paris et, au grand trot, prit lechemin de Fontainebleau, résidence royale.

Chapitre 7LE TESTAMENT D’ÉTIENNE DOLET

Le jour du jugement d’Étienne Dolet approchait. Il avait reçu àdiverses reprises la visite de l’official qui l’avait longuementinterrogé.

L’accusation portait sur deux points très précis.

Étienne Dolet, en premier lieu, était accusé d’avoir écritqu’après la mort l’homme n’est plus rien.

Ensuite, il était accusé d’avoir imprimé des livres plus oumoins démoniaques, et surtout – horreur des abominations – d’avoirimprimé une bible en langue vulgaire.

En effet, la Bible imprimée en latin était un livre sacré. Maisle même livre, traduit en français, devenait un livre deperdition.

Sur le premier point, Dolet répondait :

– Je n’ai pas écrit que l’homme après la mort n’est plusrien ; j’ai traduit Platon qui dit cela. Plusieurs pères del’Église ont traduit Platon ; j’ai fait comme eux ; maisje n’ai pas cru que j’avais le droit de le mutiler…

Sur le deuxième point, Dolet niait simplement.

Il avait obtenu du roi un privilège d’imprimeur.

Il savait à quoi l’obligeait ce privilège.

Et la vérité, c’est que Dolet eût plutôt renoncé à son privilègeque de faire de la fraude.

Les livres trouvés chez lui y avaient été déposés par frèresThibaut et Lubin.

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs avec le récit desinterrogatoires multiples qu’eut à subir cet infortuné. Disonssimplement que l’official fut plus d’une fois embarrassé devant lesréponses claires, simples et précises de l’accusé.

Enfin, Dolet apprit qu’il allait passer en jugement commerelaps, apostat, hérétique, et convaincu de connivence avecplusieurs démons.

Le jour où Gilles Le Mahu vint lui lire l’arrêt qui letraduisait devant le tribunal sous ces terribles inculpations,Dolet se dit :

– Je suis perdu !…

Depuis sa tentative d’évasion, il n’avait pas été changé decachot. Maître Le Mahu, tout entouré de gardes qu’il fût, craignaitque le prisonnier n’essayât encore quelque entreprise désespéréependant le transfert.

Il l’avait donc laissé où il était.

Seulement, il avait quadruplé le nombre des gardiens qui setenaient en permanence devant la porte du cachot.

En outre, trois soldats armés demeuraient nuit et jour dans lecachot, surveillant tous les mouvements de l’accusé, et toujoursprêts à se jeter sur lui.

Il eut une botte de paille pour dormir. Il eut de l’eau àdiscrétion pour boire à sa soif. Quant à la nourriture, maître LeMahu se montra généreux ; le prisonnier eut un pain tous lesjours, et, de deux jours l’un, une soupe aux légumes.

La vérité nous oblige à ajouter que le pain était noir et que lasoupe aux légumes se composait de beaucoup d’eau chaude avec trèspeu de légumes ; enfin qu’avec cette nourriture il y avaittout juste de quoi ne pas mourir de faim.

En revanche, sur l’ordre exprès de Loyola, le prisonnier avaitpermission d’écrire.

On espérait ainsi qu’il échapperait à sa plume quelque aveu,quelque phrase qui, convenablement présentée et commentée, pourraitau besoin passer pour avoir été directement inspirée par ledémon.

Ce n’est pas, d’ailleurs, qu’on eût le moindre doute sur l’issuedu procès : Dolet était condamné d’avance.

Mais enfin, il vaut mieux faire un procès convenable.

Nous pénétrerons dans le cachot de Dolet, en même temps que M.Gilles Le Mahu, gouverneur de la Conciergerie.

Il venait s’enquérir des réclamations que l’accusé pourraitavoir à formuler.

– Aucune ! répondit Dolet.

– Au fait, répondit Le Mahu avec un large sourire quibalafra sa figure rubiconde, vous avez du pain, de l’eau, de lapaille, une nourriture saine, substantielle, abondante, un litconvenable, que faut-il de plus ? Mais je ne suis pas fâché devous entendre dire à vous-même que vous n’avez rien à réclamer.

– Rien ! répéta Dolet.

– Je vous ferai remarquer, en outre, ajouta Le Mahu, quej’ai fait mettre dans votre cachot une table, un écritoire, duparchemin, et que vous pouvez écrire si bon vous semble…

– Je vous remercie. Quel jour passerai-je enjugement ?

– Mardi, jour désigné par l’official.

– Merci, dit encore Dolet.

On était au samedi.

– Puis-je, demanda le prisonnier, faire prévenir les miensque je serai jugé ce jour-là ?

– Écrivez toujours, fit avec empressement Le Mahu.

Dolet fit signe qu’il réfléchirait à la chose.

Comme tous les prisonniers qui n’ont aucune relation avec ledehors et sont murés vivants dans des tombeaux où les bruits de lavie n’arrivent jamais, il se croyait oublié de l’univers, hormis safamille.

En réalité, il n’était bruit dans Paris que de son prochainjugement.

On savait que c’était là un grand savant.

Donc, Dolet ignorait tout ce bruit qui se faisait autour de sonnom, et se tourmentait du moyen de prévenir les siens.

Il eût été facile à Gilles Le Mahu de le rassurer, au moins surce point.

Mais Gilles Le Mahu, en excellent geôlier, eût cru trahir sesdevoirs en apportant à son prisonnier une consolation, si faible etsi triste que fût cette consolation.

Et puis, il était venu surtout pour se mettre en appétit, parceque l’heure de son dîner approchait.

Nous avons dit quel jovial caractère c’était que le concierge dela Conciergerie. Il aimait à rire de bon cœur, et trouvait qu’ondînait mieux quand on avait bien ri.

Il avait raison.

Or, rien ne faisait rire Gilles Le Mahu autant que la figuresoudain blafarde et bouleversée d’un malheureux à qui il annonçaitquelque horrible nouvelle.

Aussi, fut-ce en pouffant d’avance et en faisant de grandsefforts pour ne pas éclater de rire qu’il dit à sonprisonnier :

– D’ailleurs, maître, si vous avez quelque chose à écrire,il faut vous hâter, car je doute que dans huit ou dix jours, vouspuissiez tenir encore une plume…

– Pourquoi ? demanda Dolet avec indifférence.

– Pourquoi ? Est-ce qu’on écrit dans l’autremonde ?

Et, décidément, cette idée que les morts pourraient tenir uneplume lui parut tellement drôle qu’il n’y put tenir.

Dolet, gravement, le regarda rire.

– Excusez-moi, fit Le Mahu en s’essuyant les yeux, c’estplus fort que moi.

– Ainsi, dit Dolet tranquillement, vous croyez que je seraicondamné à mort ?

Le Mahu ouvrit de grands yeux, et peu s’en fallut qu’iln’éclatât encore.

– D’où sortez-vous ? fit-il. Mais vous serez si biencondamné que j’ai vu de mes propres yeux l’ordre au bourreau-juréd’avoir à se procurer un bon poteau, avec deux bonnes cordes debois sec, des torches, enfin tout ce qu’il faut ! Oh ! necraignez rien, vous serez traité comme un personnage demarque !

– Je serai donc brûlé ! s’écria Dolet qui ne puts’empêcher de frissonner.

– Brûlé ! brûlé ! fit Le Mahu qui vit qu’il enavait trop dit, c’est une façon de parler. Que diable, il ne fautpas désespérer encore. Et puis, en somme, ces fagots qu’on acommandés sont peut-être pour quelque condamné du Châtelet. Allons,bonne nuit !

Demeuré seul en son cachot – seul, car la présence des soldatsarmés ne comptait plus pour lui – Dolet, pensif, se mit à sepromener de long en large. Il y avait des jours et des nuits qu’ilse promenait ainsi, tantôt songeant à ce Loyola dont il était lavictime innocente, tantôt pensant à ce roi si lâche qui le livrait,parfois arrêtant son esprit sur des problèmes de philosophie, maistoujours écartant de son mieux les images de sa femme et de safille. Car dès qu’il pensait à elles, il se sentait faiblir.

La mort ne l’effrayait pas.

Et quant à l’horrible souffrance du bûcher, il ne se disaitpeut-être pas avec la feinte sagesse du stoïcisme antique :« Douleur, tu n’es qu’un mot », mais ilenvisageait avec fermeté l’effroyable conjoncture.

Il vint s’asseoir à la petite table, sur un escabeau, et posa satête dans sa main.

– Je serai brûlé ! murmura-t-il.

Un frémissement le secoua.

– Eh quoi ! pensa-t-il, en admettant même que j’aiemérité la mort ne pourrait-on me faire mourir sanssouffrance ? Pourquoi ceux qui se réclament d’un Dieu de bontésont-ils féroces à ce point ? Quoi ! prendre un hommevivant et lui faire subir ce supplice de le placer sur un amas debois et de mettre le feu aux fagots !

Sa main retomba sur la table et, machinalement, il saisit laplume.

Et ce fut sous l’impression des pensées qu’il venait d’agiterqu’il se mit à écrire :

« Ceci est ma dernière pensée.

« C’est le dernier effort d’un esprit qui va bientôts’éteindre.

« Peut-être ces lignes tomberont-elles plus tard sous lesyeux d’hommes justes.

« Peut-être ce papier va-t-il être détruit.

« Je ne veux songer qu’à la possibilité d’être lu plustard.

« C’est donc du seuil de la tombe que je parle aux hommes,et j’ai pour tribune un bûcher.

« Je vais être brûlé ! Brûlé vif !

« Ce que ma chair va souffrir, je ne le sais.

« Je ne sais pas non plus quelles clameurs d’agonies’échapperont de ma gorge alors que, délirant au milieu destourbillons de flamme, je ne serai plus responsable de mapensée.

« La vraie clameur du condamné est ici, sur ceparchemin.

« Voici donc ce que je souhaite :

« Je suis innocent de toute action mauvaise.

« Aussi loin que je regarde dans ma vie, avec le scrupuleet l’angoisse d’un juge impartial, je n’y découvre aucun crime,aucune faute véritable.

« J’ai aimé les hommes, mes frères.

« J’ai tâché de leur montrer qu’il y a un flambeau pour lesguider vers le bonheur à travers les ténèbres de la vie que nousvivons. Ce flambeau s’appelle : Science.

« J’ai fait en sorte de répandre le plus que j’ai pu descience, c’est-à-dire de lumière, afin de chasser le plus possiblede ténèbres, c’est-à-dire d’ignorance.

« Je ne me suis pas détourné des moins fortunés que moi. Jen’ai pas montré un visage impitoyable aux fautes des autres.

« J’ai songé que le mot suprême de la sagesse humaine etl’aboutissement fatal de la science, de la pensée, de la vie, c’estl’indulgence.

« Une humanité où les hommes auraient pitié les uns desautres, où se développerait cette radieuse et magnifique pensée defraternité que le Christ a entrevue, une humanité pareille auraitrésolu le problème du paradis terrestre.

« Cependant, c’est la haine qui triomphe.

« Je ne veux ici accuser personne.

« Je dis seulement que l’esprit de domination engendrel’esprit de haine.

« Je dis que les dominateurs qui ont inventé le bûcher pourles hommes inaptes à la servitude sont l’obstacle qu’il fautécarter.

« Puisse-t-on me comprendre !

« Puisse l’humanité apprendre à pénétrer dans sa proprepensée !

« Puissent les hommes arriver un jour à penser librement,c’est-à-dire sans que leur croyance, leur foi, leur pensée leur aitété imposée.

« Puisse la science remettre au creuset de l’analyse lescroyances humaines qui nous sont transmises par les sièclesbarbares !

« En formulant ces souhaits, je ne crois pas passer leslimites du droit humain.

« Je ne me crois pas en faute.

« Pourtant, c’est pour penser ce que j’écris, c’est pouravoir aimé la science, la lumière, pour avoir été le frère de mesfrères que je vais être brûlé.

« Je voudrais qu’un jour un monument s’élevât à l’endroitmême où je vais souffrir, et que sur ce monument, les jours defête, les hommes enfin délivrés apportent quelque modeste offrandede fleurs, et qu’enfin le souvenir des iniquités présentes fûtperpétué par cette simple parole que quelqu’un redirait aux foules,d’année en année :

« Ici, on a brûlé un homme parce qu’il aimait sesfrères et prêchait l’indulgence et proclamait le bienfait de lascience.

« Cela se passait du temps où il y avait des rois commeFrançois, et des saints comme Ignace de Loyola. »

« Voilà ce que je souhaite.

« En foi de quoi, libre d’esprit et sain de corps, j’aisigné. »

Dolet signa.

À quoi pensa-t-il en ces heures de détresse ?

Sans doute, malgré tous ses efforts, l’image de sa femme et desa fille – bientôt veuve et orpheline – vint se présenter vivementà lui.

Car, à un moment, les soldats le virent vaguement tendre lesbras comme vers une étreinte, et une larme obscurcit sa vue.

Dolet, alors, se leva brusquement. D’un pas agité, il se remit àmarcher. Puis il se calma.

Il s’approcha de la table et chercha des yeux le parchemin surlequel il venait d’écrire les lignes qu’on a lues.

Il ne vit plus le parchemin !…

Pendant qu’il se perdait en ses rêves, un des soldats avaitdoucement saisi le papier et l’avait remis aux gardiens quistationnaient dans le couloir.

Maintenant, le parchemin était entre les mains de Gilles LeMahu !…

Chapitre 8FONTAINEBLEAU

Le matin du jour où François Ier quitta Paris avec sa cour,Manfred annonça à Lanthenay qu’il allait se rendre à Fontainebleau,et le mit au courant de tout ce qui lui était arrivé dans lanuit.

– Mais, ajouta-t-il, toi-même, tu vas essayer de sauverDolet. Il faut que je sois à Paris ce jour-là. Je te laisse toutpréparer à ta guise, me réservant pour l’action.

– Comment te préviendrai-je, frère ? ditLanthenay.

– Écoute… de Paris à Fontainebleau, il n’y a en somme, pourun bon cavalier, qu’une étape, un peu rude, j’en conviens ;mais nous n’avons pas le choix des moyens… Si rien de pressé ne seproduit, tu te contenteras de me faire prévenir à l’avance du jouroù tu auras résolu d’agir. Si, au contraire, tu prévois lanécessité d’agir à l’improviste, tu m’envoies Cocardère à francétrier, et nous revenons ensemble.

Lanthenay fit signe de la tête qu’il y comptait.

Les deux amis s’embrassèrent.

Puis Manfred s’en alla rejoindre le chevalier de Ragastens etTriboulet.

– Le roi part à deux heures, dit Ragastens. Je viens del’apprendre.

Manfred pâlit. Il avait espéré que le roi demeurerait à Parisquelques jours encore.

– Ceci, reprit le chevalier, modifie quelque peu notreplan. Au lieu de partir ce matin, nous partirons dansl’après-midi.

– Pourquoi cela ? fit Manfred.

– Parce que notre arrivée dans Fontainebleau avant la courne manquerait pas d’éveiller des curiosités autour de nous, et quenous avons en somme besoin de passer inaperçus.

– Mais si nous arrivons après la cour, ne serons-nous pasmenacés des curiosités que vous voulez éviter ?

– Certes… mais si nous arrivons en même temps ?

– Quoi !… Vous voulez voyager avec le roi !

– M. le chevalier a raison ! s’écria Triboulet.

– C’est le plus sûr moyen de n’être remarqué ni pendantnotre voyage, ni à notre arrivée à Fontainebleau.

L’heure du départ fut donc calculée sur le départ de lacour.

Spadacape devait être du voyage.

La princesse Béatrix devait rester à Paris et réintégrer l’hôtelque Ragastens avait loué rue des Canettes.

Il n’y avait plus aucun motif, en effet, pour que l’hôtel fûtsurveillé. Et là, Béatrix trouverait maison montée, ses serviteurset ses femmes.

Ces diverses dispositions s’exécutèrent et, à trois heuresprécises, Ragastens donnait le signal du départ, c’est-à-dire uneheure après le départ de François Ier et de la cour.

Les quatre cavaliers sortirent de Paris et s’engagèrent sur laroute de Melun.

Vers cinq heures, comme le jour baissait, Manfred qui trottaiten tête aperçut l’arrière-garde de l’escorte royale.

Dès lors, ils se maintinrent à la même distance.

En se retournant à diverses reprises, il avait semblé àRagastens qu’il apercevait derrière lui, sur la route, un cavalierqui trottait.

– Serions-nous espionnés ? songea-t-il.

Il s’arrêta et fit descendre son cheval dans le fossé du bascôté. Là il attendit.

Mais peut-être le cavalier inconnu avait-il remarqué cettemanœuvre, ou peut-être avait-il brusquement changé de route. CarRagastens attendit vainement.

Assez inquiet, il rejoignit ses amis au galop.

Mais comme à ce moment il se retourna encore, il vit le mêmecavalier qui suivait toujours.

– Nous verrons bien, pensa-t-il.

À six heures, on arriva à Lieusaint, village situé à mi-cheminentre Paris et Fontainebleau.

La cour devait y coucher, et des fourriers partis en avant-gardeavaient préparé des logements pour tout ce monde.

Ragastens et ses amis trouvèrent l’hospitalité chez un fermierdes environs qui, moyennant deux écus, consentit à les laissercoucher dans sa grange.

Le lendemain, de bonne heure, l’escorte se remit en route. Nosquatre amis reprirent leur poste en arrière de la colonne.

Au moment où on entrait dans les premiers bois qui annonçaientla forêt, Ragastens aperçut de nouveau le cavalier inconnu qui,mille pas en arrière, chevauchait paisiblement.

– Avez-vous remarqué l’homme qui nous suit ?demanda-t-il à ses compagnons.

Manfred et Triboulet se retournèrent et aperçurent à leur tourle cavalier.

– Un espion ! fit Triboulet.

– Je vais le charger, dit Manfred.

– Non… continuez la route. Je me charge de savoir à quinous avons affaire, dit Ragastens.

Manfred, Spadacape et Triboulet, poursuivirent donc leur chemin,et Ragastens, sortant de la route, s’enfonça dans un taillis où ils’arrêta.

Cette fois, sa manœuvre lui réussit à souhait : au bout dedix minutes, il vit passer l’inconnu, monté sur un solide cheval etsoigneusement enveloppé dans un ample manteau.

Ragastens attendit qu’il eût pris les devants.

Alors il quitta son taillis et, en quelques foulées, rejoignitl’inconnu.

Il s’arrêta botte à botte près de lui et salua poliment.

– Monsieur, demanda-t-il, rejoint sans doute la cour du roiFrançois ?

L’inconnu jeta un rapide regard sur le chevalier etrépondit :

– Et vous, monsieur de Ragastens ?

Ragastens tressaillit et fronça le sourcil.

Mais à ce moment, le cavalier releva la toque qui lui tombaitsur les yeux, rabattit son manteau, et Ragastens reconnut unefemme.

Cette femme, c’était la mystérieuse habitante de l’enclos desTuileries, celle qui l’avait conduit rue Saint-Denis, celle quenous pouvons appeler par son nom : Madeleine Ferron.

– Vous, madame ! s’écria le chevalier.

– Moi-même ! répondit-elle avec une gaîté forcée quiserra le cœur de Ragastens. Je vais à Fontainebleau. Etvous ?

– J’y vais aussi, dit le chevalier étonné. Mais j’ai unmotif sérieux de m’y rendre.

– Croyez-vous donc, chevalier, que j’y aille pour monplaisir !

Et comme Ragastens, péniblement impressionné par le ton étrangequ’elle avait dans ses paroles, gardait le silence, ellecontinua :

– Mais n’admirez-vous pas comme nos destinées ont desinguliers points de contacts ? Voici la troisième fois quenous nous rencontrons.

– Il est vrai, madame, et les deux premières fois, larencontre a été tout à mon avantage.

– Je suis plus heureuse que vous ne pouvez penser de vousavoir aidé. Mais à ce propos, dites-moi, vous êtes-vous bien trouvéde ma maison de la rue Saint-Denis ?

– Il nous y est arrivé une catastrophe, dit Ragastens.

Madeleine Ferron, surprise, interrogea le chevalier duregard.

Alors Ragastens raconta ce qui lui était arrivé :l’irruption du roi, l’enlèvement de Gillette.

– Nous avons sans doute été épiés pendant notre marche dela Tuilerie à la rue Saint-Denis, acheva-t-il.

Madeleine avait écouté avec attention.

– Et maintenant, dit-elle, vous allez essayer de sauvercette enfant ?

– Oui, madame.

– Eh bien, chevalier, si je ne me trompe, je crois quenotre troisième rencontre ne vous aura pas été inutile. Ce que vousme dites bouleverse complètement un plan que j’avais formé. Adieu,chevalier, nous nous reverrons peut-être !…

En parlant ainsi, et avant que Ragastens eût eu le temps dedemander une explication, l’étrange femme piqua des deux etdisparut en avant.

Madeleine Ferron avait passé au galop devant le groupe formé parSpadacape, Triboulet et Manfred.

Spadacape s’était retourné avec inquiétude. Il se rassura envoyant arriver au petit trot Ragastens.

Madeleine Ferron s’était jetée sous bois, comme pour coupercourt et dépasser la longue colonne de cavaliers, de carrosses etde fourgons.

– Eh bien ? demanda Manfred, lorsque le chevalier eutrejoint.

– Eh bien, ce n’était pas un espion, c’était un ami.

– Un ami ? interrogea Manfred.

– Ma foi, je suis bien obligé de donner ce nom à cettefemme…

– C’est une femme ?

– Oui et c’est la troisième fois que je la vois.

Ragastens raconta alors au jeune homme en quelles circonstancesil avait vu deux fois la mystérieuse cavalière.

Manfred n’eut pas de peine à reconnaître, dans le portrait qu’entraça la chevalier, la femme qu’il avait sauvée au gibet deMontfaucon et qui elle-même l’avait sauvé à son tour en ouvrant sià propos la porte de l’enclos des Tuileries.

À son tour, il raconta cette double circonstance…

– Si ce n’est pas une amie, conclut-il, du moins cettefemme ne nous veut pas de mal…

– Mais que peut-elle aller faire à Fontainebleau ?

…  …  …  …  … … .

Madeleine Ferron, cependant, s’était arrêtée à l’une despremières maisons de l’entrée de la ville.

Dans cette maison était arrivé, la veille au soir, un homme quenos lecteurs ont pu entrevoir un instant.

Cet homme, c’était Jean le Piètre, – ce malheureux dont lasilhouette nous est apparue dans la maison de la Maladre.

Jean le Piètre était parti de Paris deux ou trois heures avantle roi ; arrivé à Fontainebleau, il s’était enquis d’unemaison à louer.

On lui avait montré, presque à l’entrée de la ville, une demeured’aspect à demi bourgeois, comme les riches fermiers enélevaient.

Jean le Piètre avait aussitôt fait marché et payé ce qu’on avaitvoulu.

À peu près à l’heure où la cour devait arriver, il s’étaitavancé dans la forêt d’un millier de pas, sur la route deMelun.

Il s’était assis sur un tronc d’arbre renversé par quelquetourmente. Puis, les coudes sur les genoux et le menton dans lesdeux mains, il avait attendu, les yeux perdus sur cette route paroù elle devait arriver.

Enfin, un galop retentit sur le sol.

Jean le Piètre se dressa comme mû par une étrange émotion et sonregard se fit ardent.

Madeleine Ferron apparut. Elle avait coupé à travers la forêt etdistancé l’escorte royale.

Elle aperçut Jean le Piètre et s’arrêta près de lui.

– Eh bien ? demanda-t-elle.

– La maison est prête, madame, répondit Jean le Piètred’une voix où il y avait plus d’émotion encore que de respect.

Et on eût dit qu’il n’osait lever les yeux sur Madeleine.

– Où est la maison ? fit-elle.

– La quatrième à gauche en entrant dans la rue au bout decette route. Mais je crains qu’elle ne soit pas digne…

Madeleine haussa les épaules.

– Hâte-toi de venir m’y rejoindre, dit-elle.

Quelques instants plus tard, elle s’arrêta devant la maisonsignalée, sauta à terre, attacha son cheval à un anneau et entra àl’intérieur sans avoir été remarquée par les voisins, tant elleavait agi avec précipitation.

Dix minutes après, Jean le Piètre arriva à son tour.

– Y a-t-il une écurie ? demanda-t-elle.

– Oui, madame : j’y ai placé le cheval.

– J’ai visité la maison, dit-elle.

Le regard de Jean le Piètre l’interrogea avec anxiété.

– C’est bien, dit-elle. Tu as fait pour le mieux. Mais toi,où coucheras-tu ?

– À l’écurie, répondit-il à voix basse.

À ce moment, on entendit un grand tumulte dans la rue. Madeleines’approcha d’une fenêtre qu’elle entr’ouvrit assez pour pouvoirregarder au dehors sans être aperçue elle-même.

Il y avait grande rumeur. Les gens de Fontainebleau, en habitsde dimanche, avaient envahi la rue.

Un homme vêtu de noir, entouré des principaux personnages de lapetite cité, fort ému, en apparence, tenait à la main un rouleau deparchemin sur lequel était écrit un compliment qu’il devait lire àSa Majesté.

Des clameurs de : Vive le Roi !éclatèrent.

L’homme vêtu de noir et les notabilités se portèrent enavant.

Les premiers cavaliers de l’escorte royale apparaissaient.

Madeleine Ferron, derrière les vitraux de sa fenêtre, attendait,le visage impassible.

Dans la rue, maintenant, un grand silence s’était fait.

Sans doute l’homme noir lisait au roi son compliment debienvenue.

Puis, tout à coup, les clameurs recommencèrent.

Enfin, le roi apparut, entouré de seigneurs.

– Jean ! fit Madeleine.

D’un bond, il fut près d’elle.

– Regarde cet homme…

– Je le vois…

– C’est le roi de France.

– Je sais, madame…

Le roi était passé. Le fourgon, puis encore des cavaliersdéfilaient.

Madeleine, pensive, était restée près de la fenêtre.

Dix minutes plus tard, elle vit passer Ragastens et ses troiscompagnons.

– Tu vas suivre ces hommes, dit-elle, et tu reviendras medire où ils sont descendus ; alors, nous aurons à causer.

Jean le Piètre s’élança au dehors. Une heure après, il était deretour.

– Les cavaliers sont à l’auberge du Grand-Charlemagne, ruedes Fagots, dit-il.

– Bien ! fit Madeleine qui s’était assise.

Jean le Piètre demeurait debout devant elle.

Elle le regarda soudain en face. Il baissa les yeux.

– Tu disais donc que tu coucherais à l’écurie ?fit-elle.

– Pour ne pas vous gêner, madame, balbutia-t-il.

Elle lui jeta un autre regard qui le bouleversa. Puis ellereprit :

– Tu as bien remarqué l’homme que je t’ai montré ?

– Le roi : oui, madame.

– Si je te disais de le tuer, Jean, queferais-tu !

– Je tuerais le roi, madame.

Et ardemment, il continua :

– Si vous me dites de tuer le roi, je tuerai le roi. Sivous me dites de tuer le pape, j’irai à Rome et je tuerai le pape.Si vous me dites de renier ma foi, de blasphémer le Seigneur, jerenierai ma foi jusque sur le bûcher, et je blasphémerai Dieujusque dans la torture. Mon roi, mon Dieu, c’est vous,madame ! Mais vous le savez ! Qu’ai-je besoin de vous ledire ! Je vous appartiens corps et âme… Pour une heurepareille à celle que j’ai passée près de vous, je consens àl’éternité de l’enfer… Et que serait d’ailleurs le paradis sansvous ! Oh ! cette nuit quand j’y songe !… Et j’ysonge toujours ! Ce souvenir, c’est ma vie, maintenant. Iln’est pas un instant où je ne vois se dresser dans mon imaginationl’image qui me poursuit… Et parfois, pour m’apaiser, je me lacèrela poitrine à coups d’ongle… Oh ! madame… aurez-vous une foisencore pitié de moi ! Oh ! dites ! ne fût-ce qu’unmot ! Ne fût-ce que pour me laisser vivre avec un semblantd’illusion et une ombre d’espoir ! Dût cette illusion meconduire à de plus affreux tourments ! Dût cet espoirs’évanouir et ne me laisser que d’épouvantables souffrances deregret !

Madeleine écoutait cette passion qui débordait.

– Qui t’a défendu d’espérer ? fit-elle d’une voixcaressante.

– Oh ! madame, bégaya-t-il éperdu, prenez garde de merendre fou de joie !…

– Voyons ! Ai-je donc été si cruelle une premièrefois ?…

– Oui, c’est vrai ! fit-il, soudain assombri etdésespéré. Mais vous ne saviez pas alors !

– Je ne savais pas… quoi ?…

Il baissa la tête et devint livide.

– Ton mal ? demanda-t-elle d’un ton si parfaitementindifférent qu’il en fut secoué d’un étonnement prodigieux, commes’il eût vu quelque puissante reine jeter sa couronne dans unégout.

Et comme il demeurait stupide d’ébahissement et d’effroi, ellese leva et alla à lui.

Le sourire de ses lèvres avait disparu. Son regard, de caressantqu’il était s’était fait dur et mauvais.

– Oh ! madame, vous me faites peur, s’écria-t-il.

Elle lui saisit la main.

– Ton mal ! s’écria-t-elle, veux-tu savoir ?Veux-tu que je te dise, pauvre misérable ? Ton mal, c’est ceque je voulais en toi !

Il eut un cri d’épouvante et de détresse.

– Est-ce possible ? Je ne rêve pas ! C’est bienvous que j’entends !

– Ton mal !… Je voulais qu’un homme en fût atteint… Unhomme que j’exècre, et contre qui j’ai rêvé d’effroyablessupplices… Je voulais… mais peut-être n’ai-je pas réussi… Peut-êtrequ’il m’échappe, puisqu’il vole à de nouvelles amours…

– Cet homme ! cet homme ! gronda Jean lePiètre.

– C’est le roi de France !

Hébété, égaré, Jean la regarda avec des yeux stupidesd’horreur.

– Je te dis que peut-être je n’ai pas réussi. Alors, je lefrapperai autrement ! J’ai besoin d’un instrument docile, dequelqu’un qui soit mon esclave… Veux-tu être cet instrument, cetesclave ?

– Je le suis ! dit-il sourdement.

– Veux-tu haïr le roi comme je le hais ?

– Je le hais de toutes les puissances de mon être à partirde cet instant.

– Bien !… En revanche, Jean le Piètre, je serai àtoi.

– Quand ! oh ! quand !…

– Quand il sera mort ! répondit-elle.

…  …  …  …  … … .

Jean le Piètre s’enfuit comme un fou, et se réfugia au fond del’écurie.

Là, la tête dans ses poings, il songea :

– Elle aime !… Jamais je n’ai souffert pareiltourment !… Elle aime le roi… Et il faut que cet amour soitbien puissant pour qu’elle ait osé concevoir et exécuter l’acteinsensé qu’elle a commis !… Elle s’est empoisonnée pourempoisonner le roi !… Elle a détruit sa beauté pour détruirela vie de François !… Elle aime ! Et moi, misérable, quesuis-je pour elle ?… Un vil instrument ! Elle l’a dit… Etj’ai consenti ! Oui, j’ai consenti, je consens encore !Qu’importe que sa pensée s’envole vers un autre si elle est àmoi ! Oh ! le délire de cette heure d’amour !… Etcet homme ! le roi qui passe avec son sourire superbe !Il mourra ! Je le condamne ! Lors même qu’elle voudraitmaintenant le sauver, il est trop tard ! Ma haine fera plusque tous les poisons…

Il se leva et tendit vaguement le poing crispé.

Il était effroyable à voir…

Par une lucarne, Madeleine Ferron ne le perdait pas de vue. Et àle voir si horrible, si terrible, elle eut un doux sourire sur seslèvres pâles.

Chapitre 9UN COURRIER DE PARIS

Le château de Fontainebleau était appuyé à un parc immense donton peut voir encore de beaux restes.

Ce parc était clos de hautes murailles.

Lorsque François Ier venait habiter le château, onplaçait des gardes tout le long de ces murailles, àl’intérieur.

Il y avait un garde à peu près tous les cent pas.

Triboulet était déjà venu deux fois à Fontainebleau avec le roi.Il n’ignorait aucun de ces détails.

Pourtant, c’est par le parc qu’il avait résolu de s’introduiredans le château. Il avait exposé son plan à Ragastens et àManfred.

Entrer coûte que coûte dans le parc et tâcher de savoir en quelendroit du château se trouvait enfermée Gillette.

Une fois ce point acquis, il connaissait assez la dispositiondes logis et appartements pour pouvoir, par une nuit obscure,guider ses amis.

Alors, ils pénétreraient à eux quatre dans le château, décidés àtuer tout ce qui ferait obstacle, arriveraient à Gillette, etl’enlèveraient, puis ils partiraient pour l’Italie.

Dès le premier soir de l’arrivée, Triboulet, accompagné de sestrois amis, alla étudier les abords du château.

En passant devant la somptueuse façade, Ragastens et Manfred serendirent très bien compte de l’impossibilité d’une attaqueautrement que par le parc.

La cour était pleine d’hommes d’armes.

Du côté du parc, au contraire, tout était sombre et désert. Ilslongèrent le mur.

De l’autre côté, ils entendaient parfois le cri de veille dessentinelles qui se répondaient l’une à l’autre.

Ils parvinrent au fond du parc. Là, par endroits, le mur étaiten mauvais état. Des pierres étaient tombées ; il y avait destrous.

Ils rentrèrent sans avoir, ce soir-là, rien pu tenter.

Le lendemain et les jours suivants se passèrent de même ;tous les soirs, au seul endroit que l’on pût escalader, il y avaitune sentinelle.

Chacun des quatre songeait avec répugnance qu’il faudrait enarriver à tuer un homme inoffensif ou à renoncer àl’entreprise.

Dix mortelles journées s’écoulèrent ainsi.

Manfred se désespérait, et son désespoir l’affolait. Il parlaitd’entrer au château en plein jour, de braver le roi, de leprovoquer !…

Le soir du onzième jour, Ragastens et Triboulet conférèrent àvoix basse.

– Il faut en finir ! dit Triboulet d’un airsombre.

– Je vous comprends… la sentinelle ?… Triboulet haussales épaules.

– Puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, dit-il.

– C’est donc moi qui m’en chargerai, dit Ragastens.

Il espérait qu’il pourrait tomber sur le soldat et le bâillonnerassez vite pour l’empêcher de crier…

Pour la onzième fois, donc, les quatre compagnons revinrent aumur.

Il était environ dix heures du soir.

– Je monte, dit Ragastens à voix basse, en arrivant àl’endroit favorable. Dès que la chose sera faite, j’appellerai.Vous passerez l’un après l’autre, et après… nous verrons.

À ce moment le cri de veille retentit au loin. Il se répéta deproche en proche.

Et enfin, il fut redit par le soldat qui se trouvait en face deRagastens, de l’autre côté du mur.

À la voix du soldat, Triboulet tressaillit.

Il s’élança, saisit la main de Ragastens.

– Attendez ! fit-il. C’est moi qui monte.

Dix secondes plus tard, il était au haut du mur, et faisaitsigne à ses amis de garder le plus profond silence.

Il voyait distinctement la sentinelle immobile, appuyée sur lahampe de sa hallebarde.

À voix basse, Triboulet appela :

– Ludwig !…

Le soldat sursauta.

– Qui m’appelle ? s’écria-t-il.

– Parle plus bas… approche-toi… là ! Ne reconnais-tupas un ami ? Par la mort-dieu, je ne t’ai point oublié,moi !

– Monsieur Triboulet ! fit le soldat, reconnaissant lavoix. Mais vous étiez à la Bastille, disait-on ?

– Ah ! ah ! Et qui disait cela, mon braveLudwig ?

– Mais tout le monde. C’est M. de Montgomery qui vousarrêta et vous conduisit lui-même en la forteresseSaint-Antoine.

– Diable ! Eh bien, tu vois, si j’étais à la Bastille,j’en suis sorti.

– Vous en êtes sorti ! fit le Suisse ébahi.

– Tout exprès pour venir te demander si tu as toujoursenvie de revoir la montagne de la Jungfrau, d’aller écouter le« Ranz des Vaches », d’aller embrasser ta fiancée… ta…comment l’appelles-tu déjà ?

– Catherine ! dit le soldat attendri.

– Oui, Catherine. Eh bien, mon bon Ludwig, te souviens-tude ce que je t’ai promis au Louvre ?

– Si je m’en souviens, par le diable ! Je ne pensequ’à cela, et vous m’avez mis la cervelle à l’envers… Milleécus !…

– De six livres parisis ! De quoi faire bâtir unemétairie dans la vallée où tu es né, où tu épouseras ta Catherine,et où tu passeras ton heureuse existence à engendrer toute unenichée de petits Ludwig !

– Monsieur Triboulet, fit le soldat, vous venez encore metenter !

– Mais pas du tout ! Je viens seulement te dire que jesuis prêt à tenir ma promesse.

– Les mille écus !…

– Tu n’as qu’à venir les prendre.

– Où cela ?… s’écria le soldat, enflammé.

– À l’auberge du Grand-Charlemagne.

– Quand ?…

– Quand tu voudras.

– Ah ! vous êtes vraiment un bon homme de vousdéranger tout exprès…

– Pour t’apporter la fortune, c’était chosepromise !

– C’est vrai, mais je n’eus pas l’occasion de vous rendrele service que vous me demandiez, et je pouvais croire…

– Aussi, mon cher Ludwig, je vais te demander un autreservice.

– Ah ! ah ! fit le Suisse désappointé.

– Beaucoup moins dangereux que le premier que tu consentaispourtant à me rendre… Cependant, je ne veux pas te violenter. Il nemanque pas de Suisses dans les gardes, qui ne demanderont pas mieuxde gagner honnêtement mille livres en faisant une bonne action…

– Une bonne action qui pourra sans doute me conduire augibet !

– Oui, si tu es maladroit et si tu manques d’argent. Maistu es adroit, Ludwig, et tu auras de l’argent…

– Que faut-il faire ? demanda Ludwig.

– Simplement fermer les yeux et te boucher les oreillespendant deux minutes…

– Vous voulez pénétrer en secret dans le château ?

– Oui !… Et puis te demander un renseignement que tupourras peut-être me donner. Mais le renseignement est par-dessusle marché.

– Dites toujours.

– Tu as entendu parler d’une jeune fille que le roi a faitamener au château, la veille même du jour où il est arrivélui-même…

– Vous voulez parler de Mme la duchesse deFontainebleau ?

– Oui ! fit Triboulet ému.

– Pauvre demoiselle, elle a l’air bien triste !

– Oh ! s’écria Triboulet, tu l’as donc vue ?

– Deux fois, les deux jours où j’ai été mis en faction prèsdu château ; elle est descendue dans le parc.

– Seule ? fit Triboulet haletant.

– Accompagnée de deux femmes.

– Et a-t-elle pénétré loin dans le parc ?

– Oh ! non !…

– Ludwig ! veux-tu gagner, non pas mille écus, mais ledouble ! le triple ; tout ce que je possède !Veux-tu être riche comme un bourgeois ? Dis, leveux-tu ?

– Silence ! fit Ludwig à voix basse.

Triboulet entendit des pas qui s’approchaient.

C’était une ronde.

Il s’aplatit sur la muraille, le cœur tremblant à la pensée queLudwig ferait tout ce qu’il voudrait.

La ronde conduite par un officier s’approcha ; l’officieréchangea quelques mots avec Ludwig, puis s’en alla.

– Quand seras-tu encore de faction, Ludwig ?

– Après-demain.

– À cette même place ?

– Je puis m’arranger pour y être.

– Bon ! Te charges-tu, demain, de t’approcher de laduchesse de Fontainebleau ?

– Oui… Elle n’est pas fière ; il lui est arrivé déjàd’adresser la parole à des camarades.

– Eh bien ! dis-lui qu’elle se trouve après-demaindans le parc à l’heure de la faction.

– C’est-à-dire à dix heures du soir… Mais à quelendroit ?

– Près du grand bassin aux carpes. Acceptes-tu ?

– J’accepte !

– Répète un peu ce que je t’ai dit.

– Demain, je m’approche de la jeune duchesse, j’attire sonattention, elle me parle, et je lui dis : « Demain, à dixheures du soir, M. Triboulet sera près du bassin aux carpes. »Ai-je bien compris ?

– Oui, mon brave Ludwig. Donc, à après-demain soir, dixheures, ici même.

– C’est entendu.

– Et après, tu fuis avec nous, et riche désormais, tu tesauves en Suisse…

– Ô ma Catherine ! soupira le Suisse. Triboulet selaissa glisser au bas du mur.

Ils rentrèrent à l’auberge du Grand-Charlemagne. Le lendemain,Spadacape se procura une chaise de voyage qu’il acheta. Le jour dulendemain fut un jour de fièvre.

Triboulet ne tenait pas en place, causait tout seul à hautevoix, serrait la main de Ragastens.

Manfred paraissait plus calme, mais une profonde émotionl’agitait. À huit heures, il dit :

– Partons !

C’était un peu trop tôt. Mais Ragastens comprit que le jeunehomme n’y tenait plus.

Tous les quatre s’équipèrent, s’armèrent en toute hâte etdescendirent dans la rue. À ce moment, un cavalier apparut autournant de la rue des Fagots.

En apercevant Manfred, il poussa une exclamation de joie, arrêtason cheval et sauta à terre.

Le cheval s’abattit alors ; il était fourbu et rendait lesang par les naseaux.

Manfred avait affreusement pâli.

Il venait de reconnaître Cocardère.

– Lanthenay ? interrogea-t-il anxieusement.

– C’est lui qui m’envoie. Tenez.

Il tendit un pli à Manfred.

Alors, tous ensemble, ils rentrèrent dans l’auberge. Manfred,lentement, ouvrit le pli, et lut :

« Midi.

« C’est pour demain matin, sept heures.

« On va brûler Dolet.

« Si je n’arrive pas à l’enlever pendant le trajet de laConciergerie à la place de Grève… ô mon ami, mon frère… tucomprends !

« Je t’attends !… »

Silencieusement, Manfred tendit la lettre à Ragastens qui lalut, puis la fit lire à Triboulet.

Ragastens s’assit.

Quant à Triboulet, il était comme assommé.

– Mais, bégaya-t-il, les lèvres blanches, mais… tu peuxpartir… après !…

– Après ! fit Manfred avec une imprécation dedésespoir ; après, il sera peut-être minuit, une heure… troptard pour arriver à temps !

Brusquement, il se tourna vers Cocardère qui assistait à cettescène, sans comprendre ce qu’elle avait de poignant.

– Va à l’écurie, dit-il, et selle deux chevaux. Spadacapeva t’indiquer les meilleurs. Hâte-toi !

Spadacape et Cocardère s’élancèrent.

Ragastens s’était levé et avait saisi la main de Manfred.

– Bien, mon enfant, dit-il simplement, en redonnant aujeune homme ce nom qui déjà, l’avait fait tressaillir.

– Nous restons à trois ! dit Ragastens en se tournantvers Triboulet. Mais sans vouloir déprécier l’aide de notre ami,j’affirme que nous réussirons à trois comme si nous eussions étéquatre !

Manfred comprit l’intention du chevalier et, à son tour, luiserra la main.

À ce moment, Cocardère reparut.

– Tu n’es pas trop fatigué pour refaire le chemin ?demanda Manfred.

– Je suis éreinté, par la mort-dieu ! Mais pour ne pasêtre à Paris demain matin, il faudrait que je sois mort et enterré…Si vous pouviez voir la figure de Lanthenay, comme je l’ai vue cematin !…

– Partons ! fit Manfred d’une voix rauque.

L’instant d’après, Ragastens, Triboulet et Spadacape entendirentle galop furieux de deux chevaux.

– Partons ! dit alors à son tour Triboulet.

Et ils se dirigèrent vers le parc du château.

Manfred et Cocardère galopaient côte à côte sur la route deMelun.

L’oreille aux aguets et la main prête, Cocardère causait.

– Comment as-tu fait pour nous trouver ? avait demandéManfred.

– C’est une chance inespérée… Il faut vous dire qu’enarrivant à Fontainebleau, je n’avais guère la tête à moi ;cette course furieuse m’avait brisé. Donc, à la première maison, jem’arrête, et je regarde autour de moi. Personne. Je frappe à unemaison de paysan. Et, comme me l’avait recommandé Lanthenay, jedemande si on a vu un seigneur qui s’appelle le chevalier deRagastens et si on sait où il loge. On me répond de m’adresser auchâteau et on me ferme la porte au nez. Il paraît que je faisaispeur… Je demeurais là, tout bête, ne sachant où aller, lorsque toutà coup, d’une maison voisine, sort une femme…

– Une femme ?

– Habillée en homme… Belle femme autant que j’ai puvoir.

– J’ai entendu que vous cherchiez M. de Ragastens, medit-elle.

– Qui êtes-vous, madame ? lui dis-je, me méfiant.

Elle hausse les épaules et me dit :

– Oui ou non, cherchez-vous M. de Ragastens ?

– Oui, lui dis-je. Et c’est pressé.

– Eh bien, me dit-elle, allez rue des Fagots, près duchâteau, et arrêtez-vous à l’auberge du Grand-Charlemagne.

– Là-dessus elle disparaît, acheva Cocardère, et moi, jepique des deux, demandant à mon pauvre cheval un derniereffort.

L’idée de Madeleine Ferron se présenta d’elle-même à Manfred.Quelle autre, en effet, que Madeleine pouvait s’intéresser auchevalier de Ragastens que nul ne connaissait àFontainebleau ?

– Cette femme est donc notre bon génie ? sedit-il.

Ils traversèrent Melun comme des fantômes.

Hors de la ville, ils s’arrêtèrent une heure ; sans cettehalte, les chevaux ne fussent pas arrivés à Paris.

Une pleine mesure d’avoine tirée des fontes fut placée devantchaque bête, et Cocardère profita de la halte pour dévorer unetranche de bœuf placée entre deux vastes tartines de pain. Quant àManfred, il se contenta d’une lampée de liqueur.

Les deux cavaliers se remirent en selle et repartirent du mêmetrain.

À deux heures du matin, ils étaient aux portes de Paris.

– Fou que j’ai été ! gronda amèrement Manfred. Lesportes sont fermées ! Je n’avais point songé à cela !

– Les portes ouvrent à cinq heures, dit Cocardère ; orla chose est pour sept heures seulement…

Manfred piétinait nerveusement autour de son cheval. Tout à coupil se décida.

– Suis-moi, dit-il à Cocardère.

Il alla frapper à la poterne, c’est-à-dire à la petite portebasse qui s’ouvrait près de la grande. Au bout de quelquesinstants, un soldat vint ouvrir.

– Mon ami, dit-il, j’ai un message pressé à communiquer àvotre sergent.

– Venez, dit le soldat.

Ils traversèrent une salle basse aux voûtes surbaissées, danslaquelle il y avait quelques gardes, et entrèrent dans une deuxièmepièce de plus grandes dimensions qui était le véritable poste.

Manfred vit tout de suite la porte qui ouvrait sur la rue, etfit un signe à Cocardère.

Celui-ci s’approcha de la porte.

– Voici le sergent, dit le soldat.

– Que me voulez-vous ? demanda le chef de poste.

– Vous dire que j’ai besoin d’entrer tout de suite à Paris,dit Manfred qui surveillait du coin de l’œil les mouvements deCocardère.

– On n’entre pas à pareille heure, grommela le sergent.Garde, reconduisez ces deux hommes.

– En avant ! cria à ce moment Cocardère en ouvrant laporte toute grande et en se précipitant dans la rue.

Le sergent, comprenant qu’il était joué, essaya de barrer lepassage à Manfred. Mais, d’un coup de poing, le jeune hommel’envoya rouler à trois pas, et s’élança à son tour.

L’instant d’après, il entendit deux ou trois coups d’arquebuseque les soldats du poste tirèrent au jugé, par acquit deconscience.

Une heure plus tard, Manfred et Cocardère arrivaient à la Courdes Miracles.

– Il est trois heures, dit Cocardère, je vais dormirjusqu’à six. Sans quoi, je serais inutile.

– Je te réveillerai, sois tranquille.

Et il se dirigea vers l’appartement qu’occupait Lanthenay,appartement dans lequel s’étaient réfugiées Julie et Avette, lafemme et la fille d’Étienne Dolet.

Lanthenay poussa un cri de joie en apercevant son ami et leserra dans ses bras. D’un coup d’œil, il lui montra les deuxmalheureuses femmes qui pleuraient.

– Ils ont donc osé le condamner ! fit Manfred.

– Mais tout n’est pas perdu ! s’écria Lanthenay. Nousle sauverons !

– Certes !

– Ah ! monsieur ! s’écria Avette en joignant lesmains. Mon pauvre père.

Quant à Julie, elle était comme prostrée.

– Nous tenterons l’impossible ! dit Manfred.

– Viens ! dit brusquement Lanthenay.

– Mon cœur se brise à les voir pleurer ! sanglotaLanthenay quand ils furent dehors. Viens… je vais te montrer lesdispositions que j’ai prises afin que nous soyons bien d’accorddans l’action.

Dans la Cour des Miracles, les truands préparaient des armespour le coup de main que l’on allait tenter.

Manfred et Lanthenay parvinrent à la Conciergerie.

– Où l’exécution doit-elle avoir lieu ? demandaManfred.

– Tu vas voir. Nous voici à la Conciergerie. Le cortègesortira par cette porte. Prenons le chemin qu’il va suivre.

Ils franchirent le pont. À droite, ils tournèrent, tout desuite, et, en quelques pas, se trouvèrent sur la place deGrève.

Là, au centre de la place, trois ou quatre hommes s’occupaient àun singulier travail : ils paraissaient édifier avec beaucoupde soins une sorte de tour carrée.

Méthodiquement, les travailleurs nocturnes entassaient delongues pièces de bois sec.

Il y avait une rangée de bois, une rangée de fagots, puis uneautre rangée de bois, ainsi de suite. Cette sorte de cube s’élevaitautour d’un long poteau carré qui avait été profondément enfoncé enterre.

Ces hommes, qui travaillaient ainsi, étaient les aides dubourreau. Et ce qu’ils édifiaient, c’était un bûcher.

– C’est ici qu’on veut le brûler ? demandaManfred.

– Tu vois ! dit Lanthenay. Viens, maintenant.

Il le ramena à l’entrée du pont.

– C’est là que nous nous placerons, reprit alors Lanthenay…Voici ce qui est convenu : au moment précis où le cortègedébouchera du pont, nous nous ruerons sur l’escorte… Y eût-il cinqcents gardes, nous en viendrons à bout… Nous enlevons le prisonnieret nous nous réfugions dans la Cour des Miracles… Que dis-tu de ceplan ?

– C’est le seul qui paraisse raisonnable. La réussite meparaît indubitable.

– Tu crois ? fit Lanthenay.

– Certes !

– Ah ! si cela pouvait être, ami ! Notre rôle ànous deux, sera d’arriver jusqu’à Dolet sans nous inquiéter de cequi se passera autour de nous… Ah ! voici nos gens quicommencent à prendre position… Je commence à croire que nousréussirons ! Je doutais ! Il me semblait que nul de ceshommes ne se dérangerait… Que te dirai-je ? J’en étais arrivéà penser que toi-même tu ne pourrais arriver à temps !

– Tu vois que je suis arrivé ! fit Manfred avec unsourire.

Chapitre 10LA CONDAMNATION DE DOLET

Le procès d’Étienne Dolet, qui avait duré six jours, s’étaitterminé la veille à midi.

Le procès avait été conduit par Mathieu Orry, inquisiteur de lafoi, et l’official Étienne Faye.

Mathieu Orry remplissait les fonctions d’accusateur.

Étienne Faye présidait, assisté d’assesseurs.

Étienne Dolet, debout devant le tribunal, les mains liées audos, écoutait attentivement ce que disaient tantôt l’official Faye,tantôt l’accusateur Orry.

De temps à autre, il se tournait vers la foule et y cherchaitdes yeux quelqu’un qui avait suivi toutes les péripéties duprocès.

C’était Lanthenay qui se rongeait de désespoir.

En effet, l’accusé était amené tous les jours dans la salle parun passage secret qui le faisait communiquer à la Conciergerie.

Il n’y avait donc eu aucun moyen de tenter d’enlever Doletpendant le procès.

Ce jour-la, le dernier, vers onze heures du matin, Mathieu Orryet l’official se trouvaient embarrassés. Étienne Dolet persistait àne pas avouer les crimes qu’on lui imputait.

Et la grande ressource de la question en chambre de torture leuréchappait. François Ier s’y était opposé.

– Donc, disait Faye, vous dites que vous n’êtes pointhérétique ?

– Je ne le suis pas.

– Il l’affirme, s’écriait Orry, mais n’a-t-il pas écrit quel’homme n’est rien après la mort ? C’est là une monstrueusehérésie, et il n’est pas besoin d’autres preuves.

– J’ai traduit Platon, répondit Dolet. Contestez-vous ledroit de traduire les anciens auteurs ? Proscrivez-vousl’étude du grec ?

– Vous avez imprimé des livres scandaleux, vous avez publiéune Bible en langue vulgaire.

– Les livres dont vous parlez furent déposés dans monimprimerie : si je les avais imprimés, on trouverait trace desépreuves.

– Avouez-vous, reprit Faye, que vous êtesschismatique ? Cela, vous ne pouvez le contester. Vous avezfavorisé les défenseurs des erreurs nouvelles.

– Je n’en connais aucun ; comment les aurais-jefavorisés ?

L’aveu de l’accusé était alors la pièce principale d’unprocès.

Que Dolet persistât à nier, cela faisait sur la foule desassistants un prodigieux effet. Et comme la justice n’était pasétayée sur des forces matérielles aussi solides qu’aujourd’hui, ildevenait difficile de condamner Dolet.

À ce moment, un homme s’avança vers l’official Faye.

C’était un moine.

Sa tête était couverte d’une cagoule noire.

Le moine se pencha vers l’official, tira un papier de sapoitrine, et le tendit à Faye en disant :

– Demandez à l’accusé si ce parchemin est bien de sonécriture.

Faye parcourut rapidement le papier, puis le passa à MathieuOrry qui le lut aussi.

– Abomination et sacrilège ! gronda Orry.

– Gardes, faites approcher le prisonnier, dit Faye.

Étienne Dolet s’approcha de lui-même et se pencha sur leparchemin.

– Est-ce vous, demanda Faye, qui avez écrit cela ?

– Oui, dit froidement Dolet.

Ce parchemin, c’était celui que Dolet avait écrit à laConciergerie dans une heure de fièvre et que les soldats luiavaient enlevé pour le remettre à Gilles Le Manu.

…  …  …  …  … … .

Mathieu Orry se leva et donna lecture du document.

Puis il le commenta, on peut imaginer comment.

Le dernier passage surtout excita sa verve.

« Je voudrais qu’un jour un monument s’élevât à l’endroitmême où je vais souffrir, et que sur ce monument les jours de fête,les hommes enfin délivrés apportent quelque modeste offrande defleurs et qu’enfin le souvenir des iniquités présentes fût perpétuépar cette simple parole qu’on redirait aux foules d’année enannée :

« Ici on a brûlé un homme parce qu’il aimait ses frèreset prêchait l’indulgence et proclamait le bienfait de lascience.

« Cela se passait du temps où il y avait des rois commeFrançois et des saints comme Ignace de Loyola. »

Il fut dès lors avéré d’une façon formelle que l’accusé prêchaitla science, cause de tous les maléfices et source première detoutes les hérésies.

Le moine qui avait apporté le parchemin accusateur était retirédans un coin.

Il vit l’official Faye se pencher vers ses assesseurs.

Ceux-ci approuvèrent de la tête.

L’official lut alors la sentence, qui déclarait Étienne Doletmauvais, scandaleux, schismatique, hérétique, fauteur et défenseurd’hérésie et autres erreurs.

La sentence condamnait le savant à être brûlé en placepublique.

Les gardes entraînèrent aussitôt Dolet.

Seule, une femme s’écria :

– C’est grand’pitié de brûler un homme si beau et qui parlesi bien !

Cette femme fut arrêtée à l’instant. Et les siens ne purentjamais savoir ce qu’elle était devenue.

…  …  …  …  … … .

Après la condamnation, Lanthenay était sorti avec la foule, et,fou de désespoir, avait écrit quelques lignes pour Manfred.

Cocardère était aussitôt monté à cheval. On sait le reste.

Quant au moine à la cagoule noire, il avait attendu aussi lacondamnation, puis il était sorti, était monté dans un carrosse, ets’était fait conduire à l’hôtel du grand prévôt.

En entrant dans le cabinet de Monclar, cet homme se débarrassade sa cagoule.

– Quelle imprudence ! s’écria Monclar en l’apercevant.Si votre blessure se rouvrait, saint père !…

Loyola tressaillit et dit paisiblement :

– Vous me donnez là un nom qui ne s’accorde qu’au pape, monfils.

– Dans mon esprit, je voulais rendre hommage à votresainteté… mais dans le fait, pourquoi ne vous appelleriez-vous pasbientôt de ce nom ?

– Jamais ! dit tranquillement Loyola. Je perdrais lamoitié de ma force si j’acceptais la tiare… Quant à ma blessure,rassurez-vous… Je viens vous apporter une bonne nouvelle :Dolet est condamné… Le reste vous regarde, en votre qualité degrand prévôt.

– Quand voulez-vous que s’élève le bûcher ?

– Demain, mon fils.

– Demain !

– Oui, Dolet a des amis audacieux ; tant que jen’aurai pas vu de mes yeux les flammes de son bûcher s’éleverautour de lui, je ne serai pas tranquille.

– Ce que vous désirez, mon père, est en dehors desusages.

– Il faut surprendre l’ennemi. D’ailleurs, l’official n’apas hésité à déclarer publiquement que le criminel expierait dèsdemain.

– Soit, mon père.

– Reste à savoir en quel endroit nous allons le brûler.

– Il y a la place de Grève…

– Oui, je sais. Place vaste et spacieuse, dit Loyolasongeur.

La conférence dura une heure encore entre Monclar etLoyola ; ce qui fut résolu dans cet entretien, nous netarderons pas à le savoir[1] .

Chapitre 11OÙ FUT ÉDIFIÉ LE BÛCHER

Nous revenons maintenant à Manfred et à Lanthenay que nous avonslaissés arrêtés près du pont Saint-Michel.

Ce pont avait une porte à chacune de ses extrémités.

Ces deux portes n’étaient d’ailleurs que rarement fermées,excepté les jours où il y avait sédition en l’Université, et où onvoulait empêcher les écoliers de se répandre par la ville.

Le jour se leva, blafard et sinistre.

Il était environ six heures.

Dolet devait sortir à sept heures de la Conciergerie pour êtreamené au lieu de son supplice, c’est-à-dire en place de Grève,comme cela avait été annoncé.

À six heures et demie deux cents cavaliers débouchèrent sous laporte et se rangèrent en bataille.

Derrière eux s’avancèrent trois petits canons de campagne.

– Le moment approche ! dit sourdement Lanthenay.

Cependant, des soldats, ostensiblement, chargèrent les canons etles pointèrent en trois directions différentes sur la foule.

Cette menaçante démonstration fut remarquée de tout le monde etaccueillie par des cris de terreur. Seuls, les truands nemanifestèrent aucune surprise.

Seulement, ayant jeté un regard sur l’enfilade du pont, Manfredet Lanthenay constatèrent plusieurs choses qui leur donnèrent unevague inquiétude.

D’abord, toutes les boutiques du pont étaient fermées, ce quin’arrivait jamais en pareille occurrence, les boutiquiers de Parisétant au contraire friands de ces spectacles.

En outre, Manfred et Lanthenay remarquèrent que le pont étaitcouvert de soldats ; il y avait peut-être deux régimentsmassés dans l’étroit passage libre entre les deux rangées deboutiques.

Six autres canons parfaitement visibles achevaient de donner aupont l’aspect d’une forteresse qui se prépare à soutenir unassaut.

Le beffroi du Palais de Justice sonna sept heures.

À ce moment, la porte du pont fut fermée.

– Que se passe-t-il ? murmura Lanthenay devenulivide.

– Je viens de la place de Grève, haleta une voix près delui.

Manfred et Lanthenay se retournèrent vivement.

L’homme qui venait de parler ainsi était Cocardère.

Et ces paroles pourtant si simples avaient résonné comme unglas.

À ce même instant précis, le glas se mit justement à tinter àSaint-Germain-l’Auxerrois et à Notre-Dame, puis à Saint-Eustache,puis aux autres églises, gagnant de proche en proche comme une voixde malheur qui se serait répercutée en échos de deuil…

Au loin, de l’autre côté de la Seine, on entendit le chant descentaines de moines qui, couverts de cagoules et le cierge à lamain – cierges bientôt torches d’incendie !… – formaient lecortège du condamné.

– J’arrive de la place de Grève ! reprenait Cocardère,et savez-vous ce qui s’y passe ? Il y a un bûcher, mais autourdu bûcher, ni le bourreau ni ses aides ! Ce n’est pas en Grèvequ’on va le brûler.

Lanthenay jeta un cri déchirant.

Manfred rugit un terrible juron.

Il y eut parmi les truands un violent remous.

Et cette clameur, soudain, répétée par des voix furieuses,éclata, tonna :

– À la place Maubert ! À la place Maubert !

…  …  …  …  … … .

Des cris, des imprécations, se heurtèrent, se croisèrent…

Un millier de truands se ruèrent sur la porte du pont, et là,une effroyable mêlée commença, tandis que, de toutes parts,s’enfuyait une foule terrifiée.

Comment passer ?

Comment courir à son secours ?

La tête en feu, les cheveux hérissés, Lanthenay rugissait cesquestions hachées de jurons où se déchaînait son désespoir.

Et, tout à coup, une idée traversa sa cervelle affolée.

– En avant ! hurla-t-il.

En quelques bonds, il avait dévalé la berge.

Il y avait des barques attachées par des cordas à des pieuxfichés dans le sable. Il est sûr qu’il ne les vit pas.

Il entra dans l’eau !

Lanthenay perdit pied presque aussitôt et se mit à nager avecune telle furie qu’il coupait le courant presque en droiteligne.

Alors, ce fut un spectacle inouï, un spectacle de rêve ou decauchemar.

Derrière Lanthenay, Manfred ; derrière Manfred, Cocardèreet Fanfare, dix, vingt, cent, mille truands se jetèrent à l’eau,hurlant, vociférant, se poussant, se soutenant ; la Seine futnoire de toques, hérissée de fêtes furieuses, de poings quibrandissaient des poignards…

Chapitre 12LA PLACE MAUBERT

Oui ! c’était en place Maubert que les deux mille gardes dela prévôté, accompagnés de plus de cinq cents moines, conduisaientÉtienne Dolet. C’est une pensée de génie qu’avait eue Loyola.

Le terrible moine s’était fait expliquer minutieusementl’attaque de la Cour des Miracles, et la résistance des truands, etleur victoire extraordinaire !

Et il avait résolu de prendre ses précautions pour que Dolet nelui fût pas arraché au meilleur moment.

On a vu qu’il avait été trouver Monclar.

Il lui donna des conseils, ou plutôt ses ordres, qui serésumèrent en ces opérations très simples :

Répandre le bruit que Dolet serait brûlé en place de Grève, yfaire édifier un bûcher pour mieux tromper Paris ; puis verscinq heures du matin, édifier rapidement un bûcher place Maubert,et faire fermer les ponts en les gardant par des forcesimposantes.

Tel avait été le plan de Loyola.

Nul ne fut mis dans le secret, et jusqu’au dernier moment Doletlui-même crut qu’il serait conduit en Grève.

…  …  …  …  … … .

Aussitôt après la sentence de condamnation lue par l’officialFaye, Dolet avait été saisi par les gardes qui l’entouraient etramené dans son cachot par le passage souterrain qui faisaitcommuniquer la Conciergerie avec la maison de justice.

Vers sept heures du soir, Gilles Le Mahu pénétra dans le cachotet dit à Dolet qu’il serait fait droit à toutes ses demandes etrequêtes.

– Voulez-vous, ajouta-t-il, que je vous fasse servirquelque bon repas, que vous arroserez d’une bouteille sortie de mespropres caves ?

Toute l’âme de Gilles Le Mahu tenait dans cette proposition. Ilne concevait pas qu’un homme sur le point de mourir pût souhaiterautre chose qu’un bon pâté et un flacon de bon vin d’Anjou.

Aussi fût ce avec une sincère surprise qu’il entendit Dolet luirépondre :

– Merci maître Le Mahu, mon pain me suffira.

– Que désirez-vous donc ?

– Que vous me laissiez dormir tranquille, car je suisfatigué.

Gilles Le Mahu se retira très étonné.

Étienne Dolet se jeta en effet sur sa botte de paille et fermales yeux.

Dolet ne dormit pas.

Mais à cinq heures du matin, lorsque s’ouvrit la porte de soncachot et que reparut Gilles Le Mahu, Étienne Dolet, aussitôt surpied, montra un visage serein.

Un prêtre accompagnait Gilles Le Mahu.

– Mon fils, dit cet homme, je viens vous apporter lesconsolations que notre religion de pardon, de douceur et derésignation réserve à tous ses enfants, même les plus pervers.

Il avait dit cela d’une voix glaciale.

– Monsieur, répondit Dolet, vous me voyez toutconsolé ; je n’ai donc pas besoin de vos secours, dontpourtant je vous remercie en toute sincérité.

– Quoi, mon fils ! Vous ne voulez pas, au moment deparaître devant Dieu, confesser vos fautes, erreurs etpéchés ?… Je vous apportais l’absolution.

– Je me suis absous moi-même, dit Dolet.

– Sacrilège !… Vous entendrez pourtant le divinsacrifice de la messe !

– Il faudra donc qu’on m’y porte !

Le prêtre fit le signe de la croix, qui était sans doute unsignal convenu, car au même instant les gardes et les geôliers sejetèrent sur Dolet, le terrassèrent, le ligotèrent de cordeletteset l’emportèrent.

Dans la chapelle, où le condamné fut déposé, la messe funèbrecommença…

Dies irae ! Dies illa !

Les moines, rangés autour de la chapelle, reprenaient le chœurmenaçant que Dolet, enchaîné, entouré de gardes, entendait ettraduisait en lui-même.

De profundis ad te clamavi !

Ce fut avec une sorte de sombre furie que l’officiant attaqua lechant des morts.

Près du condamné, un moine ne chantait pas.

Il regardait Dolet.

Et à travers les deux trous de la cagoule, le condamné voyaitbriller deux yeux noirs, – un regard spécial, un regard d’ironie,de force et de victoire.

Le supplice de cette messe funéraire prit fin.

On délia les jambes de Dolet.

Mais on resserra les liens qui attachaient ses mains.

Le cortège se forma.

Des confréries de pénitents noirs et blancs, en tête, portant delourds crucifix, puis des théories de nonnes, puis des prêtrespsalmodiant les prières des agonisants, puis des moines enquantité, tous couverts de cagoules et tous porteurs de groscierges en cire.

Venait alors Dolet, entouré des moines.

Dolet marchait d’un pas très ferme.

Près de lui s’avançait le moine dont il avait remarqué le regardétrange.

À peine le cortège se fut-il mis en route que toutes les églisescommencèrent à sonner le glas.

Dolet s’aperçut à peine qu’on se dirigeait vers la place Maubertet non vers la place de Grève.

Au loin, de l’autre côté du pont Saint-Michel, une sourde rumeurs’élevait.

Les gens de la Cité et de l’Université, à défaut de ceux de laville, accouraient et se rangeaient le long des rues.

Le sentiment qui dominait cette foule était celui de la pitié.Mais d’imperceptibles mouvements de colère et d’indignation semanifestèrent.

Des hommes crièrent à voix haute qu’il était abominable de tuerun innocent et que son supplice retomberait sur l’official Faye, àqui on s’en prenait surtout de l’inique condamnation.

Le moine qui marchait près de Dolet vit ces larmes de la foule,et d’une voix pleine de cinglante ironie, murmura :

– Dolet pia turba dolet[2] !

Le condamné tressaillit ; il venait de reconnaître la voixde Loyola ! Il redressa la tête et répondit sanstrembler :

– Sed Dolet ipse non dolet[3] .Ah ! c’est vous, monsieur de Loyola ? Eh bien, vous allezvoir comment sait mourir un homme qui ne craint rien ; pasmême vous en ce moment !

Bientôt on déboucha sur une étroite place autour de laquelle semassèrent les cavaliers, les soldats et les moines.

Ceux qui portaient des cierges entourèrent aussitôt le bûcher.On avait dressé une échelle pour arriver sur la plate-forme.

Le bourreau et ses aides s’approchèrent et voulurent saisir lecondamné pour lui faire monter l’échelle.

– Arrête, bourreau, dit Dolet. Je ne veux pas êtreaidé.

En même temps Dolet monta les échelons, bien qu’il ne pûts’aider de ses mains attachées.

Arrivé sur la plate-forme, il se plaça contre le poteau.

Aussitôt, le bourreau l’y attacha solidement par une corde quifaisait plusieurs fois le tour du corps.

Dolet voulut commencer à parler.

Mais, sur un signe de Loyola, les moines entonnèrent le DeProfundis d’une voix sauvage ; on ne peut entendre un motde ce que disait l’infortuné savant.

Au même instant, le bourreau saisit une torche qu’un de sesaides venait d’allumer.

Mais Loyola la lui arracha des mains.

– Ainsi périssent les ennemis de Jésus ! cria-t-ilfurieusement.

Et il inclina sa torche vers les fagots secs qui formaient labase du bûcher.

En un clin d’œil, tous les cierges s’étaient baissés vers lesfagots. Une fumée grise et odorante, comme la fumée qui s’élève desfours de boulanger, monta alors et enveloppa Dolet de sestourbillons.

Quelques secondes encore, sa figure sereine apparut.

Soudain, les flammes montèrent, déchirèrent la fumée deszébrures écarlates : de larges flammes onduleuses, souples, sebalançant au vent comme des drapeaux funestes et dardant vers lecondamné des pointes qui semblaient siffler…

Une clameur, une immense et déchirante clameur de pitié monta dela foule…

Puis, tout à coup, ce fut une rumeur d’effroi ; deshurlements éclatèrent ; il y eut une fuite éperdue, et deux outrois cents êtres hagards, échevelés, dégouttants d’eau, se ruèrentsur les cavaliers qui entouraient le bûcher, et, à leur tête,Lanthenay, Manfred, livides, forcenés !…

– Feu ! feu de toutes armes ! tonna Loyola.

Un homme à cheval commanda :

– Visez bien ! Feu !…

C’était Monclar.

Le tonnerre de deux cents arquebuses déchargées d’un coup roulasur ce quartier de Paris en même temps que le tonnerre des clameursde la foule ; une cinquantaine de truands tombèrent ;parmi eux, Manfred, le bras fracassé.

– En avant ! hurla Lanthenay.

Une nouvelle décharge retentit lugubrement.

Des morts culbutèrent, des blessés se roulèrent avec d’énormesimprécations.

Cocardère et Fanfare toujours ensemble étaient tombés l’un prèsde l’autre.

– En avant ! hurlait Lanthenay sans s’apercevoirqu’ils n’étaient plus qu’une dizaine.

Ses yeux exorbités, fous, sanglants, s’étaient rivés àl’effroyable vision… là, à quelques pas de lui, par-dessus lestêtes des moines et des soldats, la vision rouge, noire et grise,les flammes qui montaient, montaient en se tordant et en sifflant,montaient plus haut que le faîte des maisons voisines, le poteaucalciné, l’immense brasier ardent qui s’écroulait en tisonsécarlates, la fournaise monstrueuse au centre de laquelle un pauvrecorps atroce à voir, convulsé, contourné sur lui-même, tordu,ratatiné, aminci, n’ayant plus figure d’homme, figure de quoi quece soit de déjà vu, achevait de se consumer engrésillant !…

Tout à coup, la vision disparut…

Le bûcher s’écroula. Le poteau s’abattit…

C’était fini.

…  …  …  …  … … .

Lanthenay, son poignard à la main, s’était rué.

Il allait droit devant lui, insensé, terrible, surhumain…

À chacun de ses pas, son bras se levait et s’abaissait dans ungeste foudroyant, et un soldat tombait.

Il se frayait ainsi un chemin de sang vers Monclar qui, immobilesur son cheval, les yeux fixes, le voyait venir comme dans lescauchemars on voit venir la bête de l’Apocalypse.

Mais à chacun de ses gestes mortels, une sorte de grognementfurieux déchirait sa gorge.

Il marchait à Monclar. Il le tenait.

Lanthenay atteignit le cheval de Monclar.

Il se ramassa sur lui-même.

Il prépara le bond prodigieux par lequel il allait se trouverpoitrine à poitrine avec Monclar…

À ce moment, par derrière, une main sèche, violente et nerveuses’appesantit sur sa nuque.

Cette main était celle d’une femme !

Et cette femme, c’était la Gypsie !

En un instant, vingt gardes furent sur Lanthenay.

La seconde d’après, il se trouva lié solidement.

Chapitre 13APRÈS…

Monclar avait laissé tomber un regard sur la Gypsie.

C’était la deuxième fois que la vieille bohémienne sauvait legrand prévôt.

Et toujours elle le sauvait de Lanthenay.

Il se pencha vers elle.

– Que veux-tu ? demanda-t-il.

Dans son esprit, cela voulait dire :

– Quelle récompense désires-tu pour m’avoirsauvé ?

Elle répondit à voix basse :

– La grâce de cet homme !

Elle désignait Lanthenay.

Celui-ci ne l’avait pas aperçue encore. Il était entouré desoldats qui le liaient. En reconnaissant la voix de la bohémienne,il tourna vivement la tête vers elle.

Un soldat crut qu’il allait essayer une dernière tentative derésistance et lui asséna un formidable coup sur la tête.

Lanthenay tomba évanoui.

Mais avant de perdre connaissance, il avait eu cette penséedernière :

– Pauvre Gypsie ! Bonne mère Gypsie ! Elleaccourait me sauver !

Le grand prévôt avait froncé le sourcil. Il secoua la tête.

– Monseigneur, dit rapidement la Gypsie, je vous demande engrâce de vouloir bien me recevoir en votre hôtel.

– Soit. Viens ce soir à neuf heures.

– Je vous demande en grâce de ne rien ordonner contreLanthenay avant de m’avoir entendue…

– Je t’accorde aussi cela.

Et entre les dents, il gronda :

– Il ne perdra rien pour attendre !

Satisfaite, la Gypsie s’était éloignée précipitamment.

…  …  …  …  … … .

Lanthenay fut jeté sur une charrette, car on l’avait siétroitement lié qu’il lui eût été impossible de faire un pas.

Autour de la charrette, Monclar plaça deux cents cavaliers,l’estramaçon ou la lance au poing.

– À mon hôtel ! ordonna-t-il alors.

En effet, l’hôtel du grand prévôt était muni d’une demi-douzainede cachots qui n’avaient rien à envier à ceux de la Conciergerie,du Châtelet ou de la Bastille.

Une heure plus tard, Lanthenay était enchaîné en l’un de cescachots.

…  …  …  …  … … .

Autour du tas de tisons noircis qui achevaient de se consumertristement, il ne restait plus que les moines chantant les prièresdes morts, après avoir psalmodié les prières des agonisants. Lafoule avait pris la fuite au moment de l’arrivée des truands.

Manfred, on l’a vu, était tombé l’un des premiers, le brasfracassé. Il demeura évanoui pendant longtemps.

Lorsqu’il se réveilla dans une lueur de raison que lui laissa lafièvre, il se vit couché sur une paillasse, dans un triste etsombre taudis. Une femme le regardait.

– C’est vous qui m’avez sauvé ? demanda Manfred.

– Sauvé ? Je ne sais… C’est la Mésange et la Bigornequi t’ont conduit ici…

– Qui êtes-vous ?

– Je suis Margentine ; vous ne savez pas ?Margentine la blonde…

Manfred ferma les yeux et se mit à murmurer des motsinintelligibles. Le délire le reprenait.

…  …  …  …  … … .

Quant à Cocardère et Fanfare, ils avaient disparu.

Étaient-ils morts ? Ou seulement blessés ?…

Autour du brasier, la foule, maintenant, revenue de sa terreur,s’approchait et regardait silencieusement, avec une avidecuriosité, ce tas de tisons et de cendres.

Du corps de Dolet, on ne voyait plus rien que quelques os qui seconfondaient avec les tisons.

Il était alors environ trois heures de l’après-midi.

Les moines étaient toujours là.

Vers trois heures, donc, la foule se serrait autour desreligieux. Une femme du peuple cria :

– Qu’on prenne au moins ses cendres et qu’on les enterredignement en terre chrétienne !

Loyola entendit ces paroles, tressaillit, et parut sortir de laléthargie d’immobilité où il se trouvait depuis le matin. Iln’avait rien vu, rien entendu de l’attaque des truands.

Livide, sous sa cagoule, les yeux fixes, il n’avait pas perdu undétail du supplice, rêvant de supplices plus vastes, plusmonstrueux.

Le cri de pitié de la femme le ramena à la réalité.

Il dit d’une voix forte :

Pas de faiblesse ! Pas de pardon pour l’impie etl’hérétique ! Mes frères, prenez ses cendres et vous lesjetterez, vous les disperserez en quelque terrain vague !

De l’intérieur d’une charrette, le bourreau et ses aidessortirent une petite caisse en bois blanc et des pelles.

Deux moines saisirent les pelles. Les ossements du savant furentjetés dans la caisse que les deux moines, sans doute stylés àl’avance, emportèrent.

– Ainsi périssent les ennemis de Jésus ! cria encoreLoyola.

Et sous cette voix menaçante la foule frémit et courba latête.

– Amen ! répondit le chœur immense de 500moines.

Chapitre 14LA BOHÉMIENNE

En quittant Monclar, et en sortant de la place Maubert, laGypsie s’était dirigée aussitôt vers la Cour des Miracles. Commeelle arrivait dans la rue des Mauvais-Garçons, elle vit devant elledeux hommes qui, sur une sorte de brancard improvisé, en portaientun troisième.

Près du brancard marchaient deux femmes qu’elle reconnutaussitôt pour deux ribaudes. Elle s’approcha, et, sur ce brancard,vit Manfred, blanc, les yeux fermés.

– Est-il mort ? demanda-t-elle.

– Oh ! non, évanoui seulement. Il a le bras cassé.

– Où le conduisez-vous ?

– Mais… nous allions chez vous, la Gypsie !

– Chez moi ! fit-elle d’une voix qui glaça les deuxribaudes… Je n’y serai plus ce soir ou demain… Et puis, croyez-moi,il ne serait pas en sûreté à la Cour des Miracles…

La Gypsie réfléchissait. Que se passait-il dans cette obscureconscience ? Était-ce un regard de pitié qui éclairait à cemoment ces yeux sauvages ?

– Conduisez-le chez Margentine ! dit-elle tout àcoup.

– Chez la folle !… Ah çà, qu’avez-vous donc, laGypsie ?…

– Croyez-moi, dit-elle, il faut qu’il soit chez Margentine…pour des choses… que vous ne savez pas… et que je sais,moi !

Les ribaudes se regardèrent, de plus en plus étonnées. Maistelle était l’autorité morale dont jouissait la Gypsie, telle étaitsa réputation de devineuse dans ce monde naïf et crédule,qu’elles ne firent plus d’objection.

Les deux hommes, à nouveau, soulevèrent le brancard et labohémienne les vit entrer dans la maison de Margentine laFolle.

Arrivée chez elle, la Gypsie se mit à écrire assez longuement.Car elle savait lire, écrire et compter, sciences dont elle s’étaitd’ailleurs toujours gardée de se vanter.

Elle fit ce travail avec une tranquillité apparente qui eûtstupéfié quiconque eût pu lire alors dans sa pensée.

Ayant achevé d’écrire, elle plia le parchemin, le cacheta, et serendit en courant chez Margentine où elle vit Manfred installé surune paillasse jetée par terre.

– Tu le soigneras ? demanda-t-elle.

– Oui, oui, fit Margentine ; il m’a défendue un jourque des hommes couraient après moi…

– Bien. As-tu besoin d’argent ?

Sans attendre sa réponse, elle mit quelques écus dans la main deMargentine. Puis elle reprit :

– Maintenant, veux-tu que je te dise, Margentine ? Ehbien, il te fera retrouver ta fille, si tu le gardes bien.

Margentine alla à la porte et plaça contre le battant une barrede fer.

– Qu’on vienne le toucher ! gronda-t-elle.

– Écoute ! continua la Gypsie, tu vois ceci ?

Elle montrait le pli cacheté.

– Eh bien, quand il sera guéri, mais pas avant, tum’entends bien…

– Pas avant ! J’ai compris…

– Alors, tu lui remettras ce papier.

– Bon ! donnez !

Margentine prit le parchemin et alla l’enfouir dans une sorte detrou pratiqué dans le mur, qui servait d’armoire.

– Rappelle-toi, recommanda encore la Gypsie, pas avantqu’il ne soit guéri !

– Pas avant !…

– Bon ! songea la Gypsie, cela me donne plus de huitjours… plus de temps qu’il ne m’en faut.

Elle jeta sur Manfred délirant un dernier regard où perçait uneaube d’émotion, puis elle sortit.

Rentrée chez elle, la Gypsie rassembla en un paquet un certainnombre d’objets précieux, notamment des bijoux, pour une sommeassez considérable.

Elle mit dans une ceinture de cuir de l’or qu’elle tira d’unecachette, et ceignit la ceinture autour de ses reins, par-dessousles vêtements.

Elle songeait à Manfred, ou plutôt s’efforçait de songer à lui,grommelant des mots sans suite.

– Pouvais-je me douter que je m’attacherais à lui, et quej’en arriverais à souhaiter qu’il ne soit pas malheureux !…Oh ! ce Monclar ! comme il va souffrir !… QueManfred, après tout, soit heureux… que m’importe !… Il ne peutplus maintenant m’enlever le fils du grand prévôt !… Va-t-ilen verser des larmes !… Pourvu qu’il ne devienne pasfou !… Ou qu’il n’aille pas en mourir sur le coup !…

Lanthenay, coupable de rébellion, tentative d’enlèvement deDolet à la Conciergerie, coupable d’avoir voulu tuer Ignace deLoyola, coupable d’avoir pénétré violemment dans le Louvre à latête des truands, coupable de s’être rebellé contre l’autoritéroyale au moment de l’attaque de la Cour des Miracles, coupableenfin d’avoir conduit les truands contre Monclar sur le bûcher deDolet, Lanthenay était perdu.

Il serait condamné après un semblant de procès.

Il serait pendu le surlendemain au plus tard.

Et elle, la Gypsie, assisterait au supplice.

Et lorsque Lanthenay aurait rendu le dernier soupir, elle setournerait vers le comte de Monclar et lui dirait :

– Tu cherches ton fils depuis plus de vingt ans, tu lepleures… Regarde, le voici !

…  …  …  …  … … .

À neuf heures du soir, la bohémienne se présenta à l’hôtel dugrand prévôt. Sans doute des ordres avaient été donnés à son sujet,car elle fut aussitôt introduite.

On la conduisit dans le cabinet du comte de Monclar.

– Parle, dit-il avec une douceur qui ne lui était pashabituelle. Que me veux-tu ?

– Monseigneur, dit la Gypsie en faisant un violent effortpour ne pas trahir la haine qui débordait de son cœur, vousrappelez-vous que jadis, je suis venue vous demander unegrâce ?

– Je me souviens, dit froidement Monclar.

– L’homme qu’on allait pendre, c’était mon fils… Voussouvenez-vous, Monseigneur ?

– Je me souviens, répéta Monclar.

– Oui, je sais que vous avez bonne mémoire,monseigneur.

– Peut-être l’as-tu meilleure encore que moi ! dit legrand prévôt d’une voix si profonde que la Gypsie tressaillit.

– Monseigneur, reprit-elle, j’ai bonne mémoire, eneffet ! Car ce que j’ai souffert le jour où on a pendu monfils, je l’ai souffert tous les jours, depuis l’affreuse matinée…Or, monseigneur, c’est si horrible qu’une nouvelle souffrance de cegenre me tuerait…

– Ah ! ah ! je te vois venir…

– Je vous ai deux fois sauvé la vie, monseigneur ; enéchange, donnez-moi celle de Lanthenay…

– Mais je croyais que tu le haïssais…

– Moi, monseigneur ! Qui vous a dit cela ? qui apu vous le faire croire ? J’ai besoin, il est vrai, deLanthenay…

– Mais lorsque je suis tombé au pouvoir des truands,toi-même as pris soin de m’informer que Lanthenay voulait mamort.

– Et qu’en est-il résulté ? demanda-t-elleavidement.

– Que je serai impitoyable comme il voulait l’être… Maisceci ne m’explique pas ton attitude, qui me paraît étrange… Tu medénonces Lanthenay, tu attires mon attention sur lui à plus d’unereprise, et tu viens me demander sa vie !

– Parce que j’ai besoin de lui, monseigneur ! Je nel’aime ni ne le hais, je vous l’ai dit un soir… Mais j’ai besoin delui… ne me le tuez pas…

– Et pourquoi as-tu besoin de lui ?… Parlesincèrement… Et je verrai, car je t’ai de grandes obligations.

– J’ai besoin de lui pour mener à bonne fin une œuvre devengeance.

– Quelque truand que tu veux faire poignarder ?…

– On ne peut rien vous cacher, monseigneur ! Oui, ils’agit d’un truand, mais de l’espèce la plus vile, la plushideuse !… Cet homme m’a fait un mal abominable… Et pour luirendre dent pour dent, œil pour œil, selon la loi de Bohême, j’aibesoin de Lanthenay… Monseigneur, je savais qu’un jour ou l’autre,il tomberait en vos mains redoutables ! Et c’est pourquoi, jeme suis préparé des droits à votre reconnaissance… Je vous aisauvé… Sauvez-moi à votre tour en me laissant Lanthenay !

Le grand prévôt secoua la tête.

– Impossible ! dit-il sèchement.

– Impossible ! Ah ! ce même mot terrible que vousavez prononcé jadis ! Tenez, monseigneur, me voilà à vospieds, comme alors ! Comme pour mon fils, je vous crie :Grâce ! pitié pour ce jeune homme !

La Gypsie s’était jetée à genoux.

– Il est si jeune, monseigneur ! Quoi ! Songez àcette chose affreuse : cet être jeune et beau, plein de vie,promis peut-être au bonheur d’une mère ou d’un père… On lesaisirait, on lui passerait la corde au cou ! Et ce ne seraitplus qu’un cadavre !… Songez au désespoir de son père,monseigneur !…

Le grand prévôt se leva :

– Assez ! dit-il. Après-demain, à l’aube, ce misérableaura payé tous ses crimes…

– Quoi ! dès après-demain !… Oh ! ce n’estpas possible, cela !… Et le procès, monseigneur ! Il fautbien qu’il y ait procès et condamnation !…

– Tu te trompes. Ce truand a été pris en flagrant délit. Ilne relève dès lors que de mon bon plaisir…

– Impitoyable ! Oh ! impitoyable !… Je netrouverai donc pas de paroles pour toucher votre cœur !…Ah ! monseigneur, que j’aie au moins la triste consolation delui faire un signe de pitié à ses derniers moments !… que jesache au moins le lieu et l’heure du supplice !…

– Soit : après-demain, huit heures du matin, à laCroix-du-Trahoir…

– Hélas ! rien ne peut donc le sauver !

– Rien au monde !…

– Une dernière fois, monseigneur, grâce pour cet infortunéjeune homme !

– Assez, te dis-je ! Relève-toi… et si tu n’as pasautre chose à me demander, va-t-en !

Elle se releva en essuyant ses yeux.

– Vous êtes terrible, dit-elle.

– Voyons, dit-il, que puis-je pour toi… en dehors de lagrâce impossible que tu venais solliciter.

– Pour moi ? Rien, maintenant !Adieu ! Rappelez-vous au moins que je vous ai supplié à deuxgenoux de gracier Lanthenay et de le laisser vivre… Car il estpeut-être moins coupable que vous ne pensez… et peut-être…oui ! peut-être aurez-vous regret de l’avoir tué… oh !monseigneur ! de l’avoir tué ! C’est vous qui le tuez…Vous pourriez d’un mot lui rendre la liberté…

– Allons ! tu recommences !… Va-t’en ! Etquant à sa culpabilité, ne t’en inquiète pas.

– Adieu, monseigneur.

Le grand prévôt fit un signe, et le laquais qui avait introduitla Gypsie la reconduisit.

– Vous n’avez donc pas réussi, ma pauvre femme ? ditcet homme qu’avait apitoyé le désespoir de la bohémienne.

– Hélas ! non… Vous avez vu…

– C’est qu’aussi ce truand est, paraît-il, un grandscélérat…

– Oh ! s’il, pouvait seulement s’échapper !…

– N’y comptez pas…

– Il est donc bien sévèrement gardé ?…

– Il a une chaîne à chacun de ses poignets et à chacune deses chevilles ; il est dans un cachot qui se trouve à trentepieds sous sol ; il n’y a pas de soupirail à ce cachot… Rienne peut le sauver… Allons, consolez-vous, que diable ! Cen’est pas votre fils, après tout !

– Merci ! merci, mon brave homme ! murmura labohémienne.

…  …  …  …  … … .

Dehors, dans la rue noire et déserte, la joie furieuse de laGypsie éclata en un rire funèbre, un rire de démente qui eûtépouvanté le grand prévôt s’il l’eût entendu.

– Au moins, grondait-elle en marchant à grands pas, il nepourra pas dire que je l’ai pas prévenu… Ah ! que j’ai eu peurtout à l’heure ! Cette grâce ! s’il me l’avaitaccordée !

Elle s’arrêta toute glacée à cette pensée.

– Mais non, reprit-elle, non, il ne pouvait pas fairegrâce ! il est tel que je l’espérais… impitoyable… Impitoyablepour son fils ! Que va-t-il penser, que va-t-il dire quand ilsaura ! Pleurez, monsieur de Monclar, pleurez comme j’aipleuré… Le voilà, votre fils ! Cet homme enchaîné dans uncachot – enchaîné par vous ! – cet homme qu’on va pendre – quevous allez pendre ! – c’est votre fils ! Ah !ah ! je vous ai supplié de pardonner, je me suis traînée à vospieds… Impitoyable ! C’est juste… c’est très bien… c’estadmirable !

Puis elle continua :

– Voyons, voyons… il a dit après-demain matin, à laCroix-du-Trahoir ! Pourvu qu’il n’ait pas menti ! Celam’est égal après tout. Dès demain matin, je m’installe devant laporte de Monclar et je n’en bouge plus ! Je serai là au bonmoment… Que signifierait cette fête sans moi ! J’y serai, n’endoutez pas, Monsieur de Monclar !

Chapitre 15LE COMTE DE MONCLAR

Le grand prévôt fut sur pied de bonne heure, selon sonhabitude.

Il s’employa donc, dès son lever, à ses occupations ordinaires,c’est-à-dire qu’il reçut les rapports de ses agents, donna desordres, dicta des lettres.

Vers neuf heures du matin, il reçut la visite du bourreau.

– Demain, à huit heures du matin, à la Croix-du-Trahoir,vous pendrez par le col le truand Lanthenay, détenu dans lescachots de mon hôtel… Allez !

Le bourreau s’inclina et sortit sans mot dire.

Alors, le grand prévôt regarda autour de lui. Il était seul. Unsombre ennui le dévorait de mélancolie. Il se leva, fit quelquespas, et s’approcha d’une fenêtre qui donnait sur la rue. Sur unvitrail, il appuya son front fiévreux.

– Cet homme va mourir, murmura-t-il. Je n’éprouve même plusde joie à la pensée de tuer un de ceux qui m’ont tué mon enfant… etelle ! Jadis, lorsque je pouvais faire pendre un de cestruands, une de ces Égyptiennes maudites, je ressentais une sorted’affreux plaisir qui me déchirait et me délectait…

Maintenant, cette ressource m’échappe…

Et comme il n’arrivait pas à rafraîchir son front, ilentr’ouvrit la fenêtre.

De l’autre côté de la rue, une femme, sous un auvent, causaitavec un homme.

Monclar les reconnut tous les deux :

– La Gypsie ! Que fait-elle ici ? Et pourquoiparle-t-elle au bourreau ?

– A-t-elle essayé de corrompre le bourreau ?songea-t-il… Mais cet homme est incorruptible presque autant quemoi-même. Il est de pierre. Rien ne le toucherait. Je lui auraistout à l’heure donné l’ordre de pendre son frère, s’il en a un,qu’il se serait incliné avec la même indifférence, et demain, ilaurait pendu son frère… Que fait là cette femme ?Qu’attend-elle ?

Cette insistance de la bohémienne le frappait. Il n’était paséloigné de penser qu’elle avait un secret motif de haine contreLanthenay.

– Mais alors, pourquoi est-elle venue me demander sagrâce ?

Dans le cabinet du grand prévôt, il y avait un crucifix suspenduà l’un des panneaux : un grand crucifix sur lequel un Christd’argent massif penchait sa tête couronnée d’épines.

Au pied du crucifix, il y avait un prie-Dieu.

Monclar s’y jeta à genoux, enfouit son visage dans ses deuxmains et pria.

On gratta à la porte. Monclar n’entendit pas.

– Dieu puissant ! murmurait-il, Dieu juste, Dieu bon,n’ai-je pas assez prié, n’ai-je pas assez souffert ?

La porte s’ouvrit. Loyola parut. Le moine, d’un geste, renvoyale laquais qui venait de lui ouvrir, puis referma doucement laporte et s’approcha de l’homme agenouillé.

– Seigneur ! Seigneur ! disait Monclar,n’aurez-vous donc pas pitié de moi ? Oh ! si je pouvaisoublier ! Pourtant, Seigneur, j’ai tout fait pour vous êtreagréable… J’ai poursuivi d’une haine sans miséricorde lesblasphémateurs et les hérétiques… J’ai été jusqu’à aliéner maliberté et ma pensée en holocauste… Je ne suis plus que l’humbleserviteur de la compagnie de Jésus… et pourtant, je ne retrouve pasla paix !

– Parce que vous ne croyez pas avec assez de ferveur !dit durement Loyola.

D’un bond, le grand prévôt fut debout, les sourcils froncés… Ilreconnut Loyola.

– Vous, mon père ! s’écria-t-il.

– Oui, mon fils. J’ai forcé vos gens à m’ouvrir cetteporte ; la vérité m’oblige à confesser que j’ai dû employer lamenace…

– Mon père, pour avoir introduit, fût-ce le roi, sans monordre, je les chasserais ; mais pour vous, mon père…attendez…

Il frappa. L’huissier et le laquais d’antichambre apparurenttremblants. Monclar leur jeta une bourse.

– Voici pour avoir obéi au révérend père qui me faitl’insigne honneur de me visiter ; quelque ordre qu’il donne,il est ici le maître ; entendez-vous !

Les deux valets se courbèrent, jetant sur Loyola un regard decrainte et d’admiration ; puis ils se retirèrent.

Loyola ne remercia pas le grand prévôt.

Il s’assit, tandis que le comte de Monclar demeurait debout,comme il eût fait devant le roi.

– Je vous disais donc, mon fils, que Dieu jusqu’ici n’a pasentendu vos prières, parce que vous manquez de foi… Jésus veut lesacrifice absolu, de notre chair et de notre pensée. Or, que luioffrez-vous ? Votre pensée va tout entière à ceux qu’autrefoisvous avez chéris… Ce sont des affections humaines qui n’ont rien àvoir avec l’amour de Jésus. Vous pleurez, mon fils, mais ce n’estpas sur l’iniquité des hommes qui blasphèment le nom du sacré cœur…Ce qui est en vous, c’est une douleur qui ne saurait être agréableà Dieu… Il faut vous donner tout entier. Jésus n’admet pas lepartage. Il faut, dis-je, arracher de votre cœur toute pensée quin’est pas à la gloire de la Société dont vous avez maintenant lebonheur d’être…

– J’y tâche, mon père… mais j’y tâche vainement.

– Rassurez-vous, la foi viendra, et avec la foi, laforce ! Alors vous serez invincible. Alors, comme moi, vousdétournerez votre âme de toute affection, de toute douleur, detoute joie, de toute émotion humaine… Alors, comme moi, vousjetterez sur ce pays de blasphème un regard de colère, et vous nesongerez qu’à venger Jésus… À propos… cet homme qui m’a frappé…

– Il est dans mes cachots, mon père ; demain, au pointdu jour, il expiera son crime.

– Il le faut ! Quiconque frappe un soldat de Jésusdoit périr. Ainsi donc, rien ne peut sauver cet homme ?

– Rien, mon père… rien au monde !

– Je venais m’assurer de ce point important. Je venaisaussi, mon fils, vous apporter mes félicitations. Vous serez unedes colonnes les plus solides de notre ordre. Grâce à vous, l’impiequi corrompait ce pays a vécu… Demain, mon fils, je quitterai laFrance… N’oubliez pas que vous avez une mission de la plus hauteimportance… Je vais essayer de trouver dans les autres pays del’Europe d’autres serviteurs de Dieu aussi fidèles que vous… maisj’en doute… Enfin, si déjà, par vous, nous tenons le roi de France,c’est déjà essentiel, car la France, mon fils, est notre paysd’élection. C’est ce pays que nous voulons conquérir…

– Je vous fais donc mes adieux, vénéré père…

– Non… pas encore, mon fils. Je veux, avant de partir,assister au supplice de ce misérable que vous avez si heureusementcapturé. C’est une légère satisfaction que je m’accorde… un peu derepos dans ma vie de lutte sans trêves… Je tâcherai de voir cethomme avant qu’il n’aille au gibet. Peut-être pourrai-je en obtenirdes renseignements précieux sur certains de ses compagnons.

Loyola se leva.

– À demain matin, en ce cas, mon père. Le supplice auralieu à la Croix-du-Trahoir, à huit heures du matin.

Loyola fit un geste d’adieu et se retira, escorté jusqu’à laporte de l’hôtel par le grand prévôt.

Au moment où cette porte se refermait, Monclar constata que laGypsie était toujours à la même place.

Et la même question, à nouveau, se posa dans sonesprit :

– Que fait là cette femme ? Quelle secrète pensée laguide ? Ah çà ! Qu’est-ce que cela peut me faire, aprèstout ? Cette bohémienne veut absolument assister au supplicede ce truand… Pourquoi ? Peu m’importe… N’y pensons plus.

Plus la journée avançait, plus cela lui pesait de savoir que laGypsie était là, immobile, les yeux fixés sur la porte de sonhôtel. De temps à autre, il allait à la fenêtre pour voir si ellen’était point partie.

Il la voyait toujours à la même place.

Il eût pu la faire chasser.

Pour ne pas recourir à ce moyen, il se donna comme prétextequ’en somme cette pauvre vieille lui avait sauvé la vie. Quel malfaisait-elle, d’ailleurs ?

Dans l’obscurité, Monclar cessa de la voir… mais il eut laperception nette qu’elle était toujours là…

Monclar s’installa comme pour passer la nuit à travailler. Celalui arrivait souvent.

Et il se retrouva plusieurs heures après, n’ayant rien fait quede songer à la Gypsie.

Pas un instant, devant cette rêverie qui fut profonde, il nepensa à Lanthenay.

Lanthenay ne comptait pas, n’existait pas. Mais la Gypsieprenait dans son esprit une importance énorme.

Minutieusement, il se retraçait les rares incidents où ils’était trouvé en contact avec elle et il cherchait à se rappeleravec précision ses paroles, ses gestes, sa physionomie, lasignification de son regard.

Or, toutes ces choses se rattachaient, s’enchaînaient à deuxfaits :

Le premier… la bohémienne venant lui demander la grâce de sonfils.

Le deuxième… la bohémienne le suppliant pour Lanthenay.

Quant au mystérieux rapport qui pouvait exister entre ces deuxévénements, il ne le saisissait pas.

Il se leva plein de colère et se mit à se promener avecagitation. Longtemps après, il se retrouva à sa table,réfléchissant toujours à la bohémienne.

Quatre heures du matin sonnèrent.

Il tressaillit et se leva en disant :

– Il faut que je descende voir cet homme dans soncachot…

Chapitre 16LE FILS DU GRAND PRÉVÔT

Pendant ce temps, quelque chose de singulièrement important sepassait dans l’esprit de Lanthenay. C’est donc à lui que nousallons maintenant nous attacher, sans quoi la suite de notre récitserait incompréhensible.

On a vu qu’au moment où, près du bûcher de Dolet, Lanthenaytournait la tête vers la Gypsie, un soldat lui avait asséné un coupviolent, et qu’il était tombé évanoui.

On le jeta tout ligoté sur une charrette qui prit aussitôt lechemin de l’hôtel du grand prévôt.

Lanthenay revint à lui au moment même où on le faisait entrerdans la cour de l’hôtel dont la grande porte se referma.

Or, au moment où il ouvrait les yeux dans cette cour, il luiparut d’une façon précise, d’une façon évidente et irréfutable, illui parut, disions-nous, qu’il se trouvait en présence d’un paysagefamilier.

On connaît la force irrésistible de ce singulier phénomèned’esprit qui s’appelle une association d’idées.

Lanthenay éprouva une de ces violentes surprises qui déroutentd’abord l’imagination et la laissent affolée.

Tout cela, d’ailleurs, dura une seconde.

– Je suis fou ! dit-il.

Les soldats qui étaient près de lui l’entendirent et se mirent àrire. Mais il n’y prêta aucune attention et referma brusquement lesyeux.

– Voyons, réfléchit-il avec cette intensité et cetterapidité que l’esprit acquiert à certains moments de paroxysme, sije ne suis pas fou, si je ne suis pas le jouet d’un cauchemar oud’une hallucination, il doit y avoir à ma gauche une porte àlaquelle on accède par trois marches, et au-dessus de cette porte,une lanterne de fer…

La porte, les trois marches, la lanterne de fer lui apparurent.Lanthenay demeura comme épouvanté.

On le descendit dans le cachot, on l’enchaîna, on ferma la portesans qu’il s’en fût aperçu.

Il fut comme hébété pendant quelques heures et ne se réveillaque lorsqu’il entendit la porte de son cachot s’ouvrir. Un geôlierlui apportait à manger.

– Mon ami, fit Lanthenay avec une anxiété qui faisaittrembler sa voix, voulez-vous me rendre un immense service…Oh ! un service qui ne touche en rien votre consigne…

La voix de Lanthenay était suppliante.

Le geôlier hocha la tête et songea :

– Voilà donc ce terrible truand qui a tenu tête aux arméesdu roi ! Le voilà abattu, faible comme un enfant ! Ce quec’est qu’un bon cachot !

Et, à haute voix, il demanda rudement :

– Quel service ?

– Dites-moi seulement ceci… Est-ce que la porte qui est àgauche dans la cour, là-haut, ne communique pas avec unjardin ?

Le geôlier jeta un regard de défiance sur son prisonnier.

– Ne craignez rien ! s’écria celui-ci. Que pouvez-vouscraindre !… Enchaîné comme je suis, je ne puis rien…

– C’est tout de même vrai… Oui, la porte communique avec lejardin de monseigneur le grand prévôt !

– Le jardin de monseigneur le grand prévôt… Dites-moi…oh ! dites-moi… est-ce qu’il n’y a pas dans ce jardin, dechaque côté de la porte, deux jeunes ormes ?

– Ma foi, il y a bien deux ormes… je ne sais s’ils sontjeunes.

– Encore une question, brave homme, une seule… Est-ce que,à partir de la porte, il n’y a pas une longue allée bordée derosiers ?… Est-ce que cette allée n’aboutit pas à une petiteterrasse qui surplombe les berges de la Seine ?…

– Tout cela est bien vrai, mais qu’est-ce que cela peutvous faire ?

Lanthenay poussa un cri déchirant et s’affaissa.

La commotion qu’il venait d’éprouver était si violente qu’unecervelle moins froide que la sienne n’y eût pas résisté.

Il ne savait plus s’il était arrêté, enchaîné, pourquoi…

Il n’y avait plus rien au monde que ce faitexorbitant :

C’est qu’il reconnaissait, comme s’il l’eût habité,l’intérieur de l’hôtel du grand prévôt !

Pourquoi ces souvenirs qui s’éveillaient en lui ?

Lanthenay essaya d’abord de se persuader qu’il se trouvait enprésence d’une simple réminiscence.

– Voyons, je serai entré un jour ici… j’aurai traversé lacour… j’aurai franchi la porte à la lanterne de fer… j’auraifranchi le jardin dans toute sa longueur… Quand ai-je faitcela ? Je l’ai fait sûrement, puisque la seule vue de la courm’a rappelé une foule de détails… Voyons… ne perdons pas la tête…Quand et à quelle occasion suis-je entré dans l’hôtel ?…Remontons le cours des années… Non… oh ! non… je ne retrouvepas ! Jamais je ne suis entré dans l’hôtel… jamais !…jamais !…

Il voulut prendre sa tête à deux mains, et s’aperçut alors qu’ilétait enchaîné. Il s’accroupit, ferma violemment les yeux… Pourtantil était dans la nuit noire… mais cette nuit même gênait soneffort…

– Jamais je ne suis entré !… Voyons… peut-êtrequelqu’un qui est entré m’a-t-il exactement dépeint l’intérieur… etcette description m’est restée dans la tête ? Qui m’a dépeintce que je vois ?… Qui ? Oh ! personne !personne !

Il haletait, sentait craquer en lui ses nerfs…

– Si je remonte le cours des années, aussi loin quej’aille, je me vois à la Cour des Miracles… Là… peut-être quelquetruand qui aura été arrêté m’aura raconté… Mais non !Oh ! ces éclairs qui traversent mon cerveau ! Oh !Est-ce que le truand m’aurait raconté ce que je vois ! Jevois ! Je vois !… L’escalier de pierre qui conduitlà-haut… là… le vaste vestibule… puis le cabinet où travaille unhomme jeune et souriant… puis la chambre où je suis… oh !voyons… comment suis-je ?… je suis debout… près d’une jeunefemme… et quelqu’un devant nous travaille… Qui est cequelqu’un ?… Je vois !… c’est un peintre… il fait notreportrait… mon portrait à moi… et celui de la jeune femme… ma mère…ma mère !

Ce mot « ma mère ! » fît, pour ainsidire, explosion dans la pensée de Lanthenay en même temps qu’iljaillissait de ses lèvres en une rauque clameur discordante.

Si rien n’avait été changé à la disposition de l’hôtel, ilpouvait en retracer les moindres détails, depuis la grande salle deréception jusqu’à l’office, depuis la chambre où se trouvait sonlit, un petit lit en forme de bateau, avec rideaux de mousseline,jusqu’aux écuries où il allait parfois regarder les chevaux,jusqu’au corps de garde où les soldats lui faisaient toucher lesimmenses hallebardes et le prenaient dans leurs bras…

Il avait habité l’hôtel. Sa première enfance s’y était écoulée.Il y était né !

Alors, la conclusion se dressa devant lui, effrayante,horrible :

C’est qu’il était le fils du grand prévôt !

Il essaya d’abord de se convaincre que cette conclusion n’étaitpas absolument rigoureuse. Il pouvait être né dans l’hôtel, aumoment où il était habité par quelque autre.

Mais il était notoire que M. le comte de Monclar avait toujoursoccupé l’hôtel de la prévôté depuis qu’il avait été investi desterribles fonctions dont il s’acquittait avec une si froide et siconstante cruauté.

Il était non moins notoire que M. de Monclar était grand prévôtdepuis plus de trente ans.

Lanthenay, convaincu qu’il était bien le fils du grand prévôt,ne songea pas une minute que cela pouvait le sauver. Cetteconviction ne lui apporta qu’une nouvelle douleur.

L’acharnement de Monclar avait tué Dolet.

Voilà, surtout, ce qui surnageait de sa méditation : ilétait le fils de l’assassin d’Étienne Dolet !

…  …  …  …  … … .

La nuit avançait.

Un peu de calme revenait lentement dans l’esprit du jeunehomme.

Il n’avait pris aucune résolution en ce qui concernaitMonclar.

Il n’était pas probable qu’il le revît, pensait-il.

Nous devons ajouter que Lanthenay ne savait pas son supplice siproche. Il s’attendait à passer en jugement et ignorait larésolution que le grand prévôt avait prise.

Toute cette partie de la nuit s’écoula donc sans qu’il eûtarrêté son esprit sur son supplice.

Cela ne lui apparaissait que comme une chose vague etlointaine.

Il songeait seulement qu’il venait de retrouver son père, et queloin d’en éprouver une joie, il n’en ressentait qu’une sorted’horreur dont il n’arrivait pas à triompher.

Ce fut à ce moment qu’il entendit le bruit des verrous de soncachot.

La porte s’ouvrit : M. de Monclar apparut.

…  …  …  …  … … .

Le grand prévôt s’était levé de son fauteuil endisant :

– Il faut que je descende voir cet homme !

À ce moment-là, il était quatre heures du matin.

Il y avait au rez-de-chaussée, un corps de garde où dormaientquelques geôliers. C’est à cette salle que commençait l’escalierqui descendait vers les cachots.

– Venez m’ouvrir la porte du prisonnier, dit Monclar.

Le geôlier auquel il s’adressait prit les clefs.

– Monseigneur descend seul ? demanda-t-il.

– Oui, Pourquoi cette question ? fit le grandprévôt.

L’homme s’arrêta, embarrassé. Car ce lui était en effet unegrande audace que d’interroger le grand prévôt, même quand laquestion lui était dictée par un bon sentiment.

– Monseigneur me pardonnera, bredouilla-t-il.

Au bas de l’escalier, il y avait un caveau en forme de rotonde.Autour de cette rotonde, cinq ou six portes massives, bardées defer, munies de verrous énormes.

Le geôlier se dirigea vers l’une des portes.

Mais Monclar l’arrêta par le bras.

– Tu m’as posé une question, là-haut ?demanda-t-il.

Question bien simple pourtant et à laquelle, en tout autremoment, le comte de Monclar n’eût prêté qu’une médiocre attention…Mais il était dans une situation d’esprit telle que les choses lesplus insignifiantes prenaient un relief extraordinaire.

– Oui, monseigneur, répondit le geôlier tremblant.

– Répète-la…

– Puisque monseigneur l’ordonne !… Je demandais àmonseigneur s’il descendait seul dans le cachot du prisonnier.

– Seul !… Qu’entends-tu par là ?

– Je voulais savoir si monseigneur ne se ferait pasescorter de quelques gardes…

– Ah ! ah ! fit Monclar avec un sourire. Tu avaispeur pour moi… Merci, mon brave !

– C’est que, monseigneur… fit le geôlier enhardi.

– Parle franchement, je te l’ordonne.

– Eh bien, monseigneur, le prisonnier est devenufou !

– Fou !… Allons donc !…

– Oui, monseigneur, fou ! Tout ce qu’il y a de plusfou ! Et on dit que les fous acquièrent une forceextraordinaire… je pouvais donc croire…

Monclar demeura un moment tout songeur.

– Et comment sais-tu que cet homme est devenu fou ?demanda-t-il alors. En quoi consiste sa folie ? A-t-il crié,menacé ?…

– Non, monseigneur…

– Alors ?…

– Alors, voilà, monseigneur. Lorsqu’il est arrivé, ouplutôt lorsqu’on l’a transporté dans l’hôtel, au moment où lacharrette s’arrêtait dans la cour, il est revenu de sonévanouissement, il a ouvert les yeux, regardé autour de lui… Lessoldats qui l’entouraient l’ont vu pâlir comme s’il eût reçu sur latête un autre coup aussi bien asséné que celui qui l’avait mis encet état…

– Achève donc !

– Eh bien, les soldats l’ont donc vu pâlir, et l’ontentendu s’écrier : Je deviens fou :… Et il estcertain qu’il avait l’air très singulier, monseigneur.

Monclar haussa les épaules.

– Mais ce n’est pas tout, monseigneur, fit le geôlier quitenait à donner à son chef une preuve de sa sagacité et peut-êtrepar la même occasion préparer son avancement.

– Qu’y a-t-il encore ?

– Ce qui me reste à dire est encore plus curieux,monseigneur… Vous saurez donc que vers la fin de la journée, jesuis descendu voir le prisonnier. C’était l’heure où je devais luiporter à manger. Je me suis donc muni d’un pain réglementaire etd’une cruche d’eau et je suis descendu.

– Continue ! dit Monclar d’un ton bref.

– J’y arrive, monseigneur. Me voilà donc descendu. Je posela cruche dans un coin, près du prisonnier. Bon. Je lui montre lepain. Bon. Je reprends ma lanterne et je me dispose à me retirer.Alors, monseigneur, voilà que le prisonnier, qui n’avait faitattention ni au pain ni à la cruche, ce qui est déjà mauvais signepour un homme qui devait sans doute mourir de faim et de soif…

– Achève donc, imbécile !…

– Voilà donc que le prisonnier se met à me regarder… maisavec des yeux si doux, si implorants, si pleins de larmes que moi,qui ne me laisse pas facilement attendrir, je me suis senti toutbouleversé… C’est peut-être mal, monseigneur, de la part d’ungeôlier…

– Non, fit doucement Monclar.

Et il dit ce « non » machinalement, sans savoir.

Et à peine l’eût-il dit qu’il en fut stupéfait.

C’était lui, lui Monclar, qui disait cela !

– Oh ! monseigneur ! s’écria le geôlier, voilàque vous parlez exactement comme lui… ou plutôt… c’est le son de lavoix qui est tout pareil…

– Continue ! fit sourdement le grand prévôt.

– Alors, il me parle. Il me pose des questions.

– Une tentative d’embauchage ! songea le grand prévôten revenant à lui. Il t’a parlé !… Tu ne lui as rien dit,j’espère !…

– Voilà, monseigneur !… Je lui ai répondu… mais jen’ai pas cru mal faire… Monseigneur va en juger.

– Tu sais pourtant que c’est défendu !

– Oui, monseigneur…

– Enfin, que t’a-t-il dit ?… Il t’a offert del’argent…

– Eh bien, non, monseigneur ! Je me suis d’abordméfié, comme monseigneur peut croire. Mais j’ai bien vu tout desuite que le pauvre diable, loin de songer à fuir, avaitcomplètement perdu la tête…

– Voyons donc ce qui t’a fait penser cela ?

– Il s’est mis à me poser des questions… des questions sansqueue ni tête… s’il y avait bien deux ormes à l’entrée du jardin demonseigneur, si l’allée des rosiers aboutit bien à une terrasse aubord de l’eau, enfin, des choses pareilles qui n’ont aucunintérêt…

– C’est tout ? fit Monclar.

Cette pensée lui venait, très nette, que le prisonnier avaitcherché à avoir un plan de l’hôtel pour le cas d’une évasion.Évasion impossible, il le savait bien !

– Mais l’espoir est si tenace au cœur desprisonniers ! pensa-t-il.

– C’est tout ce qu’il a demandé, monseigneur, reprit legeôlier ; mais dans tout cela, voyez-vous, ce qu’il y a eu deplus bizarre, c’est la façon dont il me parlait, et encore la façondont il accueillait mes réponses. Quand je lui ai dit qu’il y avaitdeux ormes de chaque côté de la porte du jardin, il a paru tout àfait égaré, comme si je lui avais annoncé un événementextraordinaire. Vous voyez qu’il est fou, monseigneur… Faut-ilaller chercher quelques gardes ?…

– N’est-il pas enchaîné ?…

– Oui, monseigneur.

– C’est bien… laisse-là tes clefs et la lanterne, etva-t’en.

Le geôlier se retira sans surprise.

Cependant, comme le geôlier commençait à remonter l’escalier, ille rappela d’un mot.

– À propos… fit-il.

– Monseigneur ? dit l’homme en s’arrêtant.

Monclar réfléchit quelques instants. Puis il dit :

– Non, rien… Va-t’en.

Cette fois, le geôlier disparut.

En rappelant cet homme, le comte de Monclar avait subitementsongé à la Gypsie, et le mot qui lui était venu à l’esprit avaitété celui-ci :

– Assure-toi donc si une sorte de vieille bohémienne qui apassé la journée sous un auvent en face de l’hôtel est toujourslà…

Puis, non moins brusquement, il jugea la question inutile.

Pourquoi, à la suite des bavardages du geôlier, le grand prévôt,avait-il coup à coup pensé à la Gypsie ? Pourquoi, maintenant,les deux figures de la bohémienne et du prisonnierdemeuraient-elles unies dans son esprit ?

Il se faisait dans la pensée de Monclar un travail quil’étonnait. Qui se fût trouvé près de lui à ce moment l’eût entendumurmurer :

– Pourquoi la Gypsie est-elle si acharnée à la mort de cethomme ? Car voilà la lumineuse vérité ! Elle veut le voirmourir… Sa scène d’hier n’est qu’une comédie…

Il avait laissé la lanterne à terre, là où le geôlier l’avaitposée. Les bras croisés, son menton dans une main, les yeuxétrangement fixés sur la porte du cachot de Lanthenay, il rêvaitprofondément.

Il murmura encore ceci :

– Pourquoi cet homme a-t-il demandé ces détails surl’hôtel ?… Ce ne peut être pour s’évader. Il est tropintelligent pour ne pas avoir vu tout de suite l’impossibilité del’évasion…

Il y eut un grand quart d’heure de silence pesant, pendantlequel les pensées de Monclar évoluèrent, roulèrent comme des nuéesd’orage, et enfin, la rêverie aboutit à cette questionnouvelle qui fit frissonner le grand prévôt :

– Mais, au fait, comment connaît-il ces détails ?

Alors, lentement, il ramassa la lanterne, fit manœuvrer lesverrous, ouvrit la porte et pénétra dans le cachot deLanthenay…

Monclar dirigea le jet de lumière de sa lanterne sur le visagede Lanthenay et le regarda, nous pourrions dire l’étudia, avec uneavidité telle que son cœur battait à grands coups.

Lanthenay, cependant, l’examinait ardemment.

Son premier regard fut un regard de haine absolue, de hainemortelle, de haine furieuse.

Et sa première parole fut :

– Assassin !

Monclar avait posé sa lanterne et s’était avancé de deuxpas.

Le mot « assassin ! », il ne l’avait pasentendu.

Il s’approcha, disons-nous, et d’une voix sourde qui contenaitun monde d’angoisse, il demanda :

– Ces questions que vous avez posées au geôlier… tout àl’heure…

Il s’arrêta, n’osant pas, ne sachant pas ce qu’ilallait dire.

– Terreur et folie ! songeait Lanthenay. Est-ce que jene rêve pas ! Est-ce que ma raison ne va pas sombrerici !… Quoi ! C’est là mon père !… Monpère… Mon père qui vient voir si je suis bon à jeter aubourreau !

Un sanglot déchira sa gorge.

– Vous pleurez ! fit Monclar d’une voix dont ladouceur l’épouvanta.

Ah çà ! que se passait-il donc ?

Et il se trouvait bouleversé par ce sanglot !

Lui !… Lui !…

Haletant, torturé, brisé par un sentiment pour lequel il n’y apas d’expression, puisque ce sentiment ne répondait à rien depositif et de normal, le comte de Monclar reprit :

– Ces questions… ces questions posées au geôlier… dites…voulez-vous me les poser à moi…

Lanthenay demeura une longue minute sans répondre.

Ce n’est pas qu’il ne sût que dire…

Mais tant de choses se pressaient sur ses lèvres !…

Enfin, il parla :

– À vous !… oh ! ce ne sont pasdes questions… À vous !… c’est unedescription que je veux faire !…

– Une description ! haleta Monclar.

– Là-haut… une chambre… une grande belle chambre tendue devieilles tapisseries… L’une des tapisseries représente les quatrefils Aymon… Une autre représente Roland avec sa bonne épée… Lesdeux autres… oh !… les deux autres… je ne sais plus…

Hypnotisé, livide, secoué d’un tremblement convulsif, le frontcouvert de sueur, Monclar écoutait.

Lanthenay continua :

– Il y a de grands fauteuils en bois noir dont les brassont figurés par des chimères et dont les dossiers portent unécusson… L’écusson… je le vois… non… je ne sais plus…

– Après ! Après ! râla Monclar, vacillant.

– Deux fenêtres… elles ouvrent sur un vaste jardin… ellessont ouvertes… le soleil entre à flots, avec des parfums de roses…car il y a dans le jardin toute une longue allée bordée deroses…

– Après ! oh !… après !…

– On a tiré l’un des fauteuils près de la deuxièmefenêtre ; tout près… je dis bien… oui, la deuxième fenêtre… enentrant par le cabinet… En arrière du fauteuil tombe le rideau dela fenêtre… un rideau de soie brodée… sur le fauteuil est assiseune femme… oh ! elle est jeune, si belle… si radieuse… Unpeintre est là qui travaille à son portrait… Un homme est entré… ila baisé au front la jeune femme… et elle !… elle l’a regardéavec amour… puis l’homme a examiné le travail du peintre… il lui afait des éloges en souriant… puis il est entré dans son cabinet…après avoir tapoté les joues de l’enfant… Et l’enfant s’appuiecontre sa mère… et l’enfant… oh !… il sourit de toute son âme…il est heureux… heureux comme jamais, depuis, il ne l’a été…jamais !… Car il n’a plus que son père maintenant… Etalors… il avait sa mère… ma mère !

– Mon fils !

Ce mot sortit à grand’peine, comme un souffle, des lèvrestuméfiées de Monclar… Il voulut s’avancer, titubant, ivre, fou, enplein délire… Mais, au premier pas, il s’abattit comme une masse,blême, inanimé… mais le visage transfiguré, la bouche détendue enun sourire d’extase !…

…  …  …  …  … … .

Lanthenay fit un surhumain effort pour aller plus loin que lalongueur de ses chaînes.

Il gémissait comme un petit enfant qui pleure.

Et il répétait, sans savoir, sans s’entendre :

– Mon père… mon père…

En s’allongeant, en faisant saigner ses poignets et craquer sesmuscles, il parvint à saisir Monclar et, violemment, avec un crirauque, l’attira à lui, le mit sur ses genoux, l’enveloppa de sesbras chargés de chaînes, et la pluie chaude de ses larmes réveillale grand prévôt !…

…  …  …  …  … … .

– Mon père !… Mon père !…

– Mon enfant !… Mon fils !…

Pendant dix minutes, on n’entendit, dans le noir cachot, que lesublime concert de leurs gémissements, de leurs paroles bégayées,balbutiées, incohérentes, sans expression humaine…

Monclar regardait son fils comme il eût regardé quelquemiraculeux phénomène.

– Laisse que je te voie, murmurait-il. As-tu toujours cebon petit rire clair et joyeux ? Cela devait arriver,vois-tu !… Je savais que tu vivais… je pensais trop à toi… Ettoi, as-tu quelquefois pensé à moi ? Comme tu es grand etfort ! C’est incroyable… Qui t’a élevé… voyons ! Je veuxsavoir… les braves gens qui t’ont élevé… Si ! Je veux faireleur fortune…

Lanthenay répondit machinalement :

– Une bohémienne de la Cour des Miracles… On l’appelle laGypsie…

– La Gypsie ! rugit le grand prévôt.

Il bondit sur ses pieds, et, sans songer qu’il laissait son filsenchaîné, s’élança hors du cachot, monta l’escalier en quelquessauts, traversa en courant le corps de garde et la cour…

Une lumière aveuglante se faisait dans son esprit.

Il comprenait enfin le drame de sa vie !

– La Gypsie ! grondait-il. Oh ! pourvu qu’ellesoit encore là !

Oui ! Elle était encore là !…

En un instant, il fut sur elle. Il la saisit violemment par lebras, l’entraîna sans prononcer une parole.

Et quand ils furent dans son cabinet :

– Alors, bohémienne, tu veux assister au supplice deLanthenay ?

La Gypsie tressaillit. La voix altérée du grand prévôt, cettemanière folle de venir la chercher, de l’entraîner, cette questionétonnante, tout lui disait qu’elle était menacée d’unecatastrophe.

– Monseigneur, dit-elle, attentive, je vous demande encoresa grâce…

– Sa grâce ! Il est trop tard ! Ilm’échappe !

– Évadé ! gronda la bohémienne.

– Mieux qu’évadé ! Mort !

La Gypsie comprit dès lors, ou crut comprendre l’attitude dugrand prévôt.

– Mort ; répéta-t-elle. Mort… comment ?

– Il s’est tué ! Je te dis qu’il m’échappe !

– Vous êtes sûr qu’il est bien mort ?

– Il est mort, te dis-je ! fit Monclar enpâlissant.

– Et rien ne pourrait le ranimer ?

– Rien ! Les médecins ont tout essayé…

La Gypsie éclata d’un rire funèbre. Farouche, elle marcha versMonclar.

– Je rêvais, fit-elle d’une voix stridente, je rêvais d’uneautre vengeance…

– Que veux-tu dire, vieille folle ?

– Ce n’est pas moi la folle ! continua-t-elle. Jerêvais mieux… Mais je sais me contenter ! Et vous dites doncqu’il est mort, monseigneur ?

Monclar fit un signe de tête affirmatif.

– C’est donc dans vos cachots qu’il est mort ?

– Oui ! Dans mes cachots.

– Arrêté par vous ?

– Par moi !

– Ah ! C’est donc vous qui l’avez tué !Vous ! Vous !…

– Oui, c’est moi !

– Eh bien, misérable ! sache-le donc ! Ce jeunehomme… ce Lanthenay ! Tu avais un fils, tu avais unefemme !… Je vins te demander d’épargner la chair de machair ! Et tu fus impitoyable ! Ton fils ! c’est moiqui le volai ! Entends-tu ? C’est moi ! C’est moiqui l’élevai ! C’est moi qui en fis un truand ! C’est moiqui le désignai à tes coups ! Et ton fils, grand prévôt, c’estLanthenay… Va l’embrasser et pleurer sur son cadavre !

– Sorcière d’enfer ! Ta vengeance t’échappe. Meurs derage comme j’ai failli mourir de douleur ! Il est vivant. Ilvivra !

La Gypsie ouvrit des yeux exorbités. Sa gorge voulut exhaler uncri… Elle n’en eût pas le temps. Elle tomba en arrière, tout d’unepièce, toute raidie…

Sans plus faire attention à elle, Monclar s’élança vers lescachots…

…  …  …  …  … … .

La bohémienne demeura évanouie quelques minutes.

Elle ne cria pas, ne dit pas un mot.

Chancelante, elle se dirigea vers la porte.

Était-elle prisonnière ? Non ! la porte étaitouverte !

Elle descendit, traversa la cour, et comme on l’avait vu entreravec le grand prévôt, comme aucun ordre n’avait été donné contreelle, on la laissa sortir sans difficulté.

Dans la rue, la Gypsie respira largement.

Elle se tourna vers l’hôtel, sur lequel elle darda un regard dehaine. Son poing se tendit, menaçant. Elle murmura :

– Tout n’est pas fini encore !

Puis elle s’enfonça dans les profondeurs de Paris.

Chapitre 17LE GRAND MAITRE

Le comte de Monclar était redescendu précipitamment au cachot deLanthenay, répétant avec une obstination où il y avait sûrement uncommencement de démence :

– Plus de doute ! c’est bien mon fils !

Il pleurait maintenant.

Il se jeta sur Lanthenay et lui dit :

– Viens !

Lanthenay lui montra ses chaînes.

– Triple fou ! J’ai fait enchaîner mon fils ! Etje ne pense même pas à le délivrer !

Remonter au corps de garde, prendre la clef des cadenas,redescendre en quelques bonds furieux, tout cela fut pour Monclarl’affaire de quelques secondes.

Alors, il essaya d’ouvrir les cadenas.

Mais sa main tremblait trop.

– Attends, attends, c’est la serrure qui est rouillée…

Et ce fut Lanthenay lui-même qui ouvrit les deux énormescadenas.

Les chaînes s’affaissèrent à grand bruit, si bien que deuxgeôliers descendirent en toute hâte et apparurent à la porte ducachot.

Monclar les vit. Il marcha sur eux, sa dague à la main.

– Qui vous a appelés ! grogna-t-il. Le premier quiremue, je le tue comme un chien !

Les geôliers, épouvantés, effarés, disparurent. Alors Monclarrevint à Lanthenay. Il prit ses mains :

– Tes pauvres mains… Tu as beaucoup souffert,dis ?

– Non, mon père, ce n’est rien…

– Et tes poignets ! Oh ! tout meurtris !tout contusionnés !… Oh ! ces maudites chaînes…

– N’y pensons plus, père…

– Père !… Ah ! comme c’est bon de s’entendreappeler ainsi ! Il y a plus de vingt ans, sais-tu, que je n’aientendu cela ! Et comme j’attendais ! comme je cherchaisà m’imaginer ta voix !…

– Pauvre père !…

– Alors, voyons, dis-moi… tu pensais quelquefois à tonpère ? Tu cherchais à te souvenir, dis ? Comme tu as dûsouffrir…

– De cela, oui, j’ai souffert, dit Lanthenay. Et justementparce que je n’arrivais pas à me souvenir…

– Viens… Non… Restons encore ici… C’est ici que j’airetrouvé mon fils ! Mon fils !… Seigneur ! Ai-jeassez pleuré !… Alors tu n’arrivais pas…

– Parfois, des éclairs traversaient mon esprit… il mesemblait que si j’avais pu trouver le bout du fil, j’auraisdébrouillé l’écheveau de mes souvenirs… C’est ce qui m’est arrivéen entrant dans la cour de l’hôtel… mes souvenirs se sont éveillésl’un après l’autre… C’est la lanterne de fer… Parce que, un jour…vous souvenez-vous, père ? Un jour vous m’aviez donné… quoi…je ne me rappelle plus… quelque chose avec quoi je jouais… et quialla s’accrocher à la lanterne.

– Je me souviens… un volant… avec des plumesrouges !

– Oh ! c’est cela !… je voyais bien quelque chosede rouge…

– Parle ! parle encore !…

– Ce fut un soldat qui décrocha mon volant… Et la lanternem’était bien restée dans les yeux…

– Dire que l’an dernier, j’ai failli la faire ôter delà !

– J’aurais reconnu tout de même, père… il y avait d’autresindices…

– Pardieu ! tu aurais sûrement reconnu que ton vieuxpère était là ! Il le fallait, vois-tu… Mais comme tu parlesbien ! Tu t’exprimes avec une aisance… une facilité…

– C’est votre indulgence paternelle.

– Non, non… certes… On dirait que tu as été instruit… Quit’a instruit ? Quel homme vénérable et bon entre tous a prissoin de ton éducation ?… car ce n’est pas cette horriblesorcière…

Lanthenay, devint livide, sa joie tombée d’un coup. Il fut surle point de dire le nom de Dolet ; mais cet esprit généreuxgardait pour lui toutes ses douleurs…

D’ailleurs, Monclar, avec cette mobilité, avec cette volubilitéfiévreuse qui se remarquaient dans ses paroles et ses gestes depuisqu’il était dans le cachot, s’écriait :

– Fou que je suis ! Je te garde là, dans cet infectcachot… Et tu dois mourir de faim… Viens, viens… je vais te fairepréparer un souper réconfortant.

À ce moment, une ombre se dressa devant la porte du cachot. Etla voix de Loyola gronda :

– Eh bien ! que signifie ? Un grand prévôt quifait évader un prisonnier ! Devenez-vous fou, comte deMonclar !

…  …  …  …  … … .

Oui, c’était Loyola qui parlait ainsi.

L’heure du supplice de Lanthenay approchait, et le révérendvenait offrir les consolations de la religion au prisonnier, ce quiétait une grande marque de l’estime où il le tenait. Car il ne sefût pas dérangé pour d’autres prisonniers, eussent-ils étéd’illustres seigneurs.

Mais Lanthenay lui avait tenu tête avec une audace qui l’avaitdéconcerté ; Lanthenay l’avait dangereusement blessé, lui quise croyait invincible à l’épée.

De tout cela, il résultait que la haine de Loyola pour Lanthenays’était décuplée.

Peut-être le haïssait-il plus qu’il n’avait haï Dolet.

À l’aube, donc, Ignace de Loyola était sorti en toute hâte dumonastère où il s’était réfugié depuis son aventure du Trou-Punais,et avait pris le chemin de l’hôtel de la grande prévôté.

En arrivant à l’hôtel de la grande prévôté, Loyola vit desgardes et des domestiques rassemblés dans la cour et, à voix bassecausant avec animation.

Dès qu’il apparut, les conversations cessèrent, et tous ceshommes prirent cette attitude humble et penchée, particulière auxlaquais qui se trouvent soudain en présence d’un maître.

L’ordre donné par Monclar lui-même d’obéir, en toute occasion,au moine, le respect singulier que le grand prévôt lui avaittémoigné, la peine qu’il avait prise de l’escorter lui-même jusqu’àla porte, d’autres indices encore avaient contribué à donner auxdomestiques une haute idée de Loyola. Avec l’instinct spécial desserviteurs, ils devinaient en lui un redoutable personnage, si hautplacé que le comte de Monclar, devant qui tremblaient la cour et laville, tremblait à son tour en sa présence.

Loyola avait, du premier coup d’œil remarqué que quelque chosed’étrange avait dû arriver.

Il se dirigea vers le sergent qui commandait le poste.

– Que se passe-t-il, mon brave ? demanda-t-il.

– Mon père, fit le soldat d’un ton embarrassé, rien de biengrave…

– Où est M. le comte de Monclar ?

– Justement… c’est de cela que nous causions… Monseigneurle grand prévôt est dans les cachots, causant avec unprisonnier…

– Lanthenay ?…

– C’est cela, mon révérend…

– Eh bien, qu’y a-t-il d’extraordinaire ?

Le sergent se tut, n’osant répéter ce que les gardes et lesdomestiques étaient en train de se dire.

– Conduisez-moi auprès de M. le grand prévôt, fitbrusquement Loyola.

– Tout de suite, mon révérend, dit le sergent qui n’étaitpas fâché d’aller voir ce qui se passait dans le cachot deLanthenay.

Mais son espoir fut trompé. Car, à la dernière marche, le moinele renvoya d’un geste.

Loyola s’arrêta au pied de l’escalier.

Immobile, le cou penché vers la porte du cachot demeurée ouverteet vaguement éclairée par la lanterne de Monclar, le moineécouta…

Et quand il eut entendu ce que se disaient le père et le fils,quand il eut compris que Lanthenay lui échappait, le moine eut uneffroyable sourire de haine.

En lui, l’ancien chevalier, le rude jouteur d’armes, l’impétueuxmanieur d’estramaçon disparurent : il ne demeura que le sombrerêveur de despotismes surhumains, le patient et sinistre théoricienqui avait inventé que la fin justifie les moyens…

D’un pas léger, il remonta au corps de garde, montra un papierau sergent, lui donna des ordres rapides et clairs…

Puis, avec son même sourire, il descendit.

À la voix de Loyola, Lanthenay tressaillit d’angoisse, une sueurperla à son front et, machinalement, il chercha à son côté sonpoignard absent.

Mais Monclar avait jeté un cri de joie.

– Mon père ! s’écria-t-il en s’avançant vers le moine,comme vous allez être heureux du bonheur qui m’arrive !Ah ! soyez béni cent fois !… Car je n’en doute pas, c’estpar l’intercession de vos prières que…

– Comte de Monclar, interrompit rudement Loyola, vous avezle délire ! Quoi ! c’est vous qui délivrez lesrebelles ! Car cet homme, vous le savez, est rebelle, traîtreà son roi et à son Dieu ; il a tenté d’assassiner Sa Majestéen plein Louvre ! Et malheur à tout sujet français quihésiterait à l’arrêter ! Malheur, acheva-t-il en haussant lavoix, à tout serviteur du roi qui hésiterait à vous arrêter,vous-même, si vous vous faites le complice de l’hérétique, rebelle,truand, convaincu de crimes insupportables tels que d’avoir attentéà la Majesté royale.

– Mon père, dit Monclar, stupéfait, vous vous oubliez, ilme semble… Je vais d’un mot, vous expliquer…

– Gardes ! tonna Loyola, au nom du roi que jereprésente ici, au nom de l’Église dont je suis le mandataire,faites votre devoir !

Loyola s’effaça. Le caveau apparut plein de gardes.

Éperdu, Monclar cria :

– Misérables ! oseriez-vous porter la main sur votremaître !

– Sergent ! gronda Loyola, si vous tenez à votre tête,obéissez !

Les gardes, qui avaient eu un instant d’hésitation, se jetèrentalors sur Monclar. En une seconde, celui-ci fut arraché du cachotdont la porte fut violemment refermée sur Lanthenay, ou moment oùcelui-ci s’élançait pour se porter au secours du grand prévôt.

– À moi ! hurla Monclar, à moi ! Lâches !Misérables ! Mon enfant ! Ils me volent monenfant !

Il voulut se jeter sur la porte.

Loyola fit un signe. Le grand prévôt fut saisi, enlevé…

…  …  …  …  … … .

Lorsque Monclar revint à lui, il se vit dans son cabinet, assisdans son fauteuil.

Il passa ses deux mains sur son front, avec cette sensationprécise qu’il venait de faire un horrible cauchemar… Oui ! cedevait être cela !

La bohémienne… la descente dans les cachots… les paroles deLanthenay… l’arrivée de Loyola… un rêve, tout cela… un affreuxrêve !…

Il s’était endormi à sa table de travail.

Ses yeux tombèrent sur le travail qu’il avaitcommencé :

« Sire,

« J’ai l’honneur de faire parvenir à Votre Majesté ledétail des circonstances qui ont accompagné le supplice et la mortde l’hérétique Étienne Dolet, et je la prie de bien…

C’est tout ce qu’il avait écrit de son rapport.

Il prit alors sa tête dans ses deux poings, posa les deux coudessur la table.

– Voyons, murmura-t-il, le sourcil froncé par l’effort del’attention, je ne suis pas fou, n’est-ce pas ?… J’ai bientoute ma raison ?… Voici bien ma table… mon bureau… le rapportque j’ai commencé… je vois bien la phrase que je voulais écrire… jepourrais l’achever… j’ai bien toute ma lucidité… Que m’est-ilarrivé ?…

Il reprit son lamentable monologue :

– Procédons avec ordre… ne laissons pas notre raisons’égarer… Je suis frappé par un immense malheur, je le sais… Je m’yconnais… deux fois déjà j’ai éprouvé cette épouvantable angoisse àla gorge, ce grand vide à l’estomac, la sensation de cette main defer agrippant mon cœur… Je sais !… Une première fois, lorsquemon enfant me fut volé… la deuxième fois, lorsqu’elle mourut dansmes bras… Où est le malheur ? Quelle catastrophe est encorevenue me frapper ?… Tâchons de reconstituer la nuit…Voyons : hier le révérend Loyola… celui qui est maintenant monmaître… mon maître plus que le roi (il fut agité d’un longfrisson en prononçant ces derniers mots) est venu… Il m’a ditqu’il voulait, avant le supplice, descendre interroger leprisonnier… Quel prisonnier ?… (quelque effort qu’il fît,Monclar n’arriva pas à dire le nom qui était sur ses lèvres)…C’est bien cela… Puis j’ai dîné… j’ai donné des ordres… je me suisinstallé dans mon cabinet, ici même… je voulais travailler… je n’aipas pu… pourquoi ? Ah ! oui, à cause de cette bohémiennequi était là devant la porte de l’hôtel… ai-je dormi ? ai-jemédité ? Je me souviens du trouble étrange qui m’agitait…l’attitude de la bohémienne faisait passer dans ma tête des penséesqui me stupéfiaient… Alors… je me souviens qu’il était quatreheures du matin… c’est cela… je suis descendu dans le cachot… Et jel’ai vu… lui !… Je lui ai parlé !…

Ces derniers mots achevèrent de déchirer le voile qui s’étaitappesanti sur l’esprit de Monclar.

Il se dressa tout debout, avec un cri terrible qui se terminapar un sanglot suppliant :

– Mon enfant !… rendez-moi mon enfant ! Grâce,messieurs !… c’est mon fils !…

– C’est un rebelle ! dit une voix rude.

Monclar se retourna.

Dans un angle de son cabinet, debout, les bras croisés, funèbredans sa robe monacale, il vit Loyola qui dardait sur lui un regardfixe à donner le vertige.

– Vous ! gronda le grand prévôt en faisant deux pasvers le moine.

– Moi, comte de Monclar !

– Vous !… c’est vous… vous qui m’arrachez lecœur ! Vous qui me volez mon fils ! Vous, tigre sanspitié ! Vous, exécrable imposteur… Vous que j’ai haïd’instinct dès la première seconde ! Vous, devant qui je mesuis courbé tremblant, épouvanté par votre formidablepuissance !… Vous, moine… Eh bien, à nous deux !…

– Vous me faites pitié, dit lentement Loyola.

Et Monclar marchait sur lui.

– Un pas encore, et je vous fais saisir, et je vous faisplonger dans un de vos cachots, et tout espoir de revoir votre filssera à jamais perdu…

Il trembla sur ses genoux, ses mains se joignirent, ses yeuxbrûlèrent de larmes chaudes qui tombèrent avec une sorte deviolence, et sa voix, sa voix faible et bégayante comme une voixd’enfant battu, proféra :

– Non, vénéré père… pardon ! Oh ! dites-moiseulement que je puis espérer le revoir ! Dites-moi qu’il neva pas mourir !…

– Obéissez d’abord ! gronda le moine !Asseyez-vous ! (Monclar obéit). Là, maintenant,sachez plusieurs choses : d’abord, il y a derrière chacune deces portes dix gardes en armes qui accourront à mon premier appel…Êtes-vous décidé à m’écouter sans essayer d’une violenceinutile ?

– Oui, mon père, balbutia Monclar.

– Bien ! maintenant, sachez que j’ai montré au chef devos gardes le papier que vous avez bien voulu me donner du jour oùvous vous êtes enrôlé dans notre ordre.

Monclar frémit.

– Ce papier, vous le savez, signé par vous, scellé de votresceau, ordonne à tout agent du guet, garde prévôtal, geôlier detoute prison, et en général à tout suppôt de la force, de m’obéiren quelque circonstance que ce soit, quel que soit l’ordre qu’il meplaît de donner et ce, sous les peines de la hart.

Loyola, très calme, continua :

– Je vous rappelle aussi, pour simple mémoire, que vousvous êtes lié à la Société de Jésus par un engagement formel, bienet dûment signé et scellé, par lequel acte vous jurez obéissancepassive, sans discussion ni en paroles ni en pensée, augrand-maître de la Société, fût-ce envers et contre vos amis,fût-ce envers et contre votre famille, votre pays, votre roi !Il me suffirait donc : d’une part, donner l’ordre à vos gardesde vous tenir en vos cachots et ce en vertu de votre proprecommandement ; d’autre part, envoyer au roi de Francel’engagement par lequel vous jurez de trahir ses intérêts sil’intérêt supérieur de la Société l’exige. Je vous laisse, monsieurle grand prévôt, le soin de conclure.

Le comte de Monclar eût entendu son arrêt de mort qu’il n’eûtpas été plus épouvanté.

Loyola se rapprocha alors du grand prévôt.

Il comprit qu’il le tenait sous sa domination.

– Qu’êtes-vous dans mes mains ? Un pauvre instrument.Vous ne devez avoir ni pensée personnelle ni affections, ni hainesqui ne soient pour la gloire de la Société de Jésus à laquelle vousappartenez. Que je fasse un geste, que je dise un mot, et vous êtesprécipité de la haute et brillante situation que vousoccupez ; à mon, gré, vous êtes un puissant seigneur quechacun redoute, ou un criminel qu’attend le gibet… Soyez doncdocile, soldat de Jésus, chevalier du Sacré-Cœur ; soyezobéissant ! ne discutez pas ! Ni vos paroles ni votrepensée ne doivent s’élever contre le commandement de votremaître ! Ne l’oubliez jamais : vous êtes dans mes mainsperinde ac cadaver[4] !…

Loyola s’assit.

Un changement brusque se fit dans sa physionomie qui devintpaternelle et bienveillante.

Il reprit doucement :

– Maintenant que vous êtes rentré dans la voie de lasoumission absolue, la seule qui conduit au Seigneur, maintenant,mon fils, ouvrez-moi votre cœur…

Monclar voulut parler ; tout un plaidoyer se pressait surses lèvres ; il ne put qu’éclater en sanglots enbalbutiant :

– C’est mon fils !… Oh ! vous le savez… ce filsque j’ai tant pleuré… ce fils… c’est lui !… Laissez-moi monfils… C’est le désespoir qui m’a jeté à vos pieds… C’est la douleurqui m’a fait votre esclave… Et maintenant que je le retrouve…qu’est-ce que cela peut vous faire que j’aime mon enfant… Est-ceque cela m’empêchera d’être votre serviteur fidèle… Ô mon père…laissez-le-moi…

– Vous vous égarez encore dans une affection qui ne peutque vous éloigner de Jésus…

– Jésus !… Qu’est-ce donc alors que ce Dieuépouvantable qui empêche les pères d’aimer leurs enfants !…Est-ce possible cela !… Allons donc ! Vousmentez !…

– Je m’y attendais : la révolte engendre le blasphème…Adieu donc !

Loyola se leva.

Monclar tomba à genoux.

– Grâce ! râla-t-il ; grâce pour lui… et faitesde moi ce que vous voudrez…

– Pas de grâce pour le criminel !

– C’est mon fils !…

– Pas de grâce pour qui se rebelle !

– C’est mon fils !…

– Pas de grâce pour qui frappe un soldat duChrist !

– C’est mon fils ! hurla Monclar toujours àgenoux.

– Vous vous trompez !… Vous n’avez pas de fils… Ouplutôt, votre fils, et à la fois votre père, mère, famille, votretout, c’est la Société de Jésus… L’homme dont vous parlez ne vousest rien !

– Atroce ! C’est atroce de torturer ainsi uncœur !

– Choisissez, monsieur de Monclar : soumettez-vous ourévoltez-vous ouvertement. Dans le premier cas, Lanthenay doitmourir ; dans le deuxième cas, je sais ce qu’il me reste àfaire…

– Je ne me soumets pas ! rugit Monclar. Et toi, moineinfernal, tu ne sortiras pas d’ici, vivant !

En parlant ainsi, le grand prévôt s’était relevé d’un bond ets’était placé entre la porte et Loyola.

Celui-ci, non moins prompt, avait mis entre lui et Monclar legrand bureau de travail.

Alors, Monclar éclata de rire.

– Je te tiens ! dit-il.

Loyola haussa les épaules.

– C’est bon ! grogna le grand prévôt. Hausse lesépaules tant que tu voudras ; tu vas mourir ; je tehais ; ta religion, je la hais ; ton Dieu, je lehais ; ta société abominable, je la hais ; les théoriesmonstrueuses, je les hais. Tu résumes à mes yeux tout ce qu’il y ad’horrible et d’abject dans l’abus de la force. Ah ! tu veuxme tuer mon fils !… Eh bien, tu vas savoir de quoi un père estcapable !

Loyola se vit perdu. Il tenta un effort.

– Je vous préviens, dit-il, que si je ne suis pas dehorsdans une heure, un cavalier partira pour remettre au roil’engagement que vous avez pris de l’espionner toujours et de letrahir au besoin.

– Tu es fou ! gronda Monclar. Que veux-tu que cela mefasse qu’on me pende ou qu’on me coupe le cou, si mon fils estsauvé !… Ces moines sont plaisants, sur ma foi !Drôles ! vous vous croyez tout permis, et vous inventez denouveaux supplices pour le cœur des pères ! Vous trouvez qu’onne souffre pas assez par vous ! Vous jugez que vous n’avez pasassez accumulé d’impostures, assez répandu de sang, assez entasséde ruines ! Il vous faut encore entrer de vive force dans laconscience des hommes, tarir en eux la source de toute joie !Il vous faut encore vous emparer des cœurs pour les broyer sous laformidable meule de votre tyrannie !… Et dans quel but ?Pour quels complots ? Pour établir je ne sais quel pouvoirinvisible devant qui tremblerait l’univers !… Attends,attends, monstre ! Je vais toujours débarrasser la terre de taprésence ! Que chacun en fasse autant toutes les fois qu’iltrouvera un moine sur son passage !… Qu’il ne perde pas sontemps à discuter, à ergoter, à discourir… Qu’il l’écrase sanspitié, comme je vais t’écraser !…

Loyola, pendant ces paroles qu’il n’écoutait pas, avaitrassemblé toute sa force de volonté dominatrice et d’imaginationinventive.

Au moment où Monclar allait se jeter sur lui, un sourire detriomphe éclaira la figure du moine.

Il leva les bras et s’écria :

– Seigneur ! Seigneur ! Que ta volonté soitfaite ! Si l’heure où je dois rentrer dans ton sein est venue,bénie soit cette heure !… Et malheur à ceux qui ne comprennentpas qu’Abraham put lier son fils sur l’autel de l’holocauste etsaisir son couteau pour l’immoler ! Malheur à ceux qui nese souviennent pas que tu envoyas dans le buisson un agneau pourremplacer le fils d’Abraham !…

Monclar s’arrêta court.

– Que dit-il ? murmura le grand prévôt.

– Il est perdu ! songea Loyola.

Et à haute voix, froidement :

– Frappez, monsieur, je ne me défends pas.

– Que disiez-vous ?

– Rien !… sinon qu’Abraham n’hésita pas à saisir lecouteau pour immoler son fils !

– Mais Dieu, disiez-vous, envoya un agneau…

– Insensé ! tonna le moine, qui te dit qu’au momentsuprême, l’agneau ne surgira pas dans le buisson ! Qui te ditque Dieu n’a pas voulu éprouver ta foi et ta fidélité, comme iléprouva la fidélité, la foi d’Abraham !… Qui te dit qu’illaissera s’accomplir l’épouvantable sacrifice ! Tu nousaccuses, ô mon fils !… Crois-tu donc que nos entrailles, ànous, soient insensibles et que notre cœur ne batte pas !… Necomprends-tu pas… Mais non… non ! Je ne veux rien dire…frappez !…

– Je vous en supplie, s’écria Monclar délirant,achevez !… oh ! s’il était possible que j’eussecompris !… Si ce que j’entrevois était une radieusevérité !…

– Eh bien !… ne comprenez-vous pas, pauvre pèreaffolé, qu’il faut à la foule des exemples salutaires… Necomprenez-vous pas que pour Paris, pour le bien de la religion,Lanthenay doit aller au supplice !… Mais ne comprenez-vous pasaussi que tout est préparé pour le sauver, et qu’ainsi l’espritd’autorité n’aura pas subi d’atteintes, en même temps que vousconservez votre fils, en même temps que vous conservez votre hautesituation, votre pouvoir !…

L’arme que tenait Monclar lui échappa des mains.

– Ainsi, balbutia-t-il… mon fils sera sauvé !…

– J’en ai trop dit ! s’écria Loyola. J’ai enfreintpour vous la règle de notre ordre qui veut que le grand maître soitobéi sans qu’il ait à expliquer sa pensée…

Monclar s’inclina très bas.

Il avait cette conviction que Loyola avait voulu l’éprouver.

– Comment vous faire oublier mes paroles impies ?murmura-t-il.

– Quelles paroles, mon fils ? Je n’ai rien entendu…rien, vous dis-je !… sinon que vous vous soumettez !

– Oui, oui !… dit Monclar le front courbé.

– Il ne vous reste plus qu’à donner vous-même l’ordre deconduire au gibet le scélérat qui a frappé le Christ en mefrappant !

Monclar frémit, secoué de la tête aux pieds.

– Et maintenant que le maître de la Société aparlé, l’homme ajoute… tout en réprouvant la faiblesse qu’il a pourvous : Soyez sans crainte ; votre fils ne sortira pasd’ici. J’ai tout prévu. Dans cinq minutes, il sera dans vosbras…

Monclar jeta une clameur de joie terrible.

– Mon père, dit-il, quand me demanderez-vous mavie ?…

– Hâtez-vous, mon fils ! dit Loyola en souriant.

– Gardes ! appela Monclar d’une voix tonnante.

En même temps, il prit les mains de Loyola :

– Mon vénéré père ! supplia-t-il, vous me jurez qu’il,sera sauvé ?…

– Je vous le jure… votre fils sera sauvé.

– Vous me jurez, reprit Monclar frémissant, qu’il nesortira même pas de l’hôtel ?

– Je vous jure que votre fils ne sortira pasd’ici !…

Mentalement, Loyola ajouta :

– Mais comme j’ignore si Lanthenay est le fils deMonclar, je ne suis pas tenu de me conformer à ce serment.

Cependant, les gardes, à l’appel du grand prévôt, avaient ouvertles deux portes du cabinet. Monclar vit alors que Loyola n’avaitpas menti : il y avait dix gardes à chaque porte.

Le sergent, assez embarrassé, regardait alternativement le moineet le grand prévôt.

– Obéissez aux ordres du révérend père, dit Monclar.

– Saisissez-vous du prisonnier, commanda le moine.

Les gardes descendirent, étonnés.

Immédiatement derrière eux venait Monclar, blême et agité defrissons convulsifs, puis Loyola.

Dans la cour, le grand prévôt s’arrêta et interrogea le moine duregard.

– Patience ! dit Loyola.

Les gardes et les geôliers étaient descendus dans lescachots.

– Mon père, fit Monclar tremblant, l’épreuve n’a-t-elle pasassez duré ?…

– Patience !

– Ces misérables vont lui faire du mal…

– Non non… ne craignez rien…

– Oh !… tenez ! entendez-vous !… Je n’y puistenir !… Assez !…

On entendait en effet le bruit d’une lutte.

Monclar s’élança.

Au même instant, les gardes apparurent, et, au milieu d’eux,Lanthenay, étroitement lié.

– Déliez-le ! rugit Monclar… ou plutôt… c’est moi quivais le délier !…

– Gardes ! ordonna Loyola de sa voix glaciale,conduisez le prisonnier à la Croix-du-Trahoir !

Monclar se tourna vers lui, et, sur son visage bouleversé, il secontraignit à dessiner un sourire.

– C’est fini, n’est-ce pas vénéré père ?murmura-t-il.

– C’est fini, en effet, dit Loyola.

– Mon père ! mon père ! clama Lanthenay, melaisserez-vous supplicier ?…

– Mon fils ! Attends ! je suis à toi !…

Monclar se jeta sur les geôliers.

– Gardes, commanda Loyola, saisissez-vous de ce rebellequi, après avoir feint un retour aux bons sentiments, méconnaîtencore l’autorité royale et religieuse !

– Pardon, monseigneur ! dit le sergent en mettant lamain au collet de Monclar.

– Misérable !… Lâche imposteur ! bégayait legrand prévôt.

Il se débattait, fonçait sur Loyola, entraînant avec lui lescinq ou six gardes qui le maintenaient.

La voix déjà lointaine de Lanthenay appela encore :

– À moi, père, à moi !…

– Grâce ! hurlait Monclar, grâce pour monfils !…

– Vous voyez bien qu’il est devenu fou ! dit lesergent. Allons, allons, monseigneur !…

– Je ne veux pas ! je ne veux pas ! Oh !c’est trop horrible ! À moi ! au secours !…

À terre, cherchant à se débarrasser de l’étreinte des gardes,Monclar ne dit plus rien. Il écumait…

Soudain, de ce groupe informe que Loyola contemplait d’un œilsombre, jaillit un éclat de rire !…

Et cet éclat de rire, funèbre, déchirant, c’était le comte deMonclar qui le poussait.

– Lâchez-le, maintenant ! commanda Loyola.

Les gardes obéirent. Tandis que Loyola rejoignait l’escorte quientraînait Lanthenay, Monclar entrait dans le corps de garde, etpoussait un cri de joie en apercevant la lanterne avec laquelle ondescendait dans les cachots. Il s’en empara vivement.

Alors, sa lanterne éteinte à la main, il s’élança au dehors,traversa la cour et se perdit dans la rue.

Des gens qui le virent l’entendirent grommeler :

– Maintenant que j’ai une lanterne pour y voir clair, jefinirai bien par trouver la porte de son cachot… Attends, mon fils,attends !… N’appelle pas ainsi… cela me fait trop demal !…

Chapitre 18LA MÈRE DE GILLETTE

Pendant que se passaient, à l’hôtel du grand prévôt, les scènesque nous venons d’exposer, d’importants événements se déroulaientdans le taudis de Margentine.

Nous laisserons donc le comte de Monclar à sa folie, nouslaisserons Lanthenay marcher vers la Croix-du-Trahoir oùl’attendait le bourreau, étonné du retard qu’on mettait à luiamener sa proie, et nous conduirons nos lecteurs dans le tristelogis de cette autre folle : Margentine la blonde.

Au moment de la décharge des arquebusiers massés autour dubûcher d’Étienne Dolet, Manfred avait reçu une balle dans lebras.

La blessure était d’autant moins dangereuse que la balle n’avaitfait que traverser les chairs et qu’elle était sortie sans avoiratteint l’os.

Il en résultait que Manfred n’avait nullement le bras cassécomme l’avaient dit les deux compatissantes ribaudes qui, sur leconseil de la Gypsie, avaient amené le blessé chez Margentine.

Mais cette blessure, pour n’être pas dangereuse, n’en faisaitpas moins souffrir le jeune homme, et on a vu qu’une fièvre suiviede délire s’était tout d’abord déclarée.

Heureusement, le blessé était doué d’un tempérament robuste. Sajeunesse et sa vigueur ne tardèrent pas à avoir raison de lafièvre.

Nous le retrouverons la veille même du jour où viennent de sepasser les faits que nous avons racontés.

C’était dans l’après-midi. Toute la journée de la veille ettoute la nuit, Margentine avait soigné le jeune homme avec uneintelligence remarquable chez cette folle.

Tant qu’il n’était pas question de sa fille, elle était capablede raisonner avec une certaine logique, et ses actes s’enchaînaientnaturellement.

C’est ainsi que, dans les soins qu’elle donna à Manfred blessé,elle manifesta un véritable esprit de suite et de sagacité,renouvelant les compresses de vin aromatique en temps voulu,passant de temps à autre un linge mouillé sur les tempes, le frontet les lèvres du jeune homme pour calmer l’accès de fièvre.

Ces soins avaient redoublé d’activité lorsque Margentine avaitentendu Manfred, dans son délire, appeler Gillette à diversesreprises.

Tout d’abord, cette découverte faillit être fatale àManfred.

– Que dit-il ? gronda Margentine. Il parle deGillette ?

Et elle ajouta :

– Encore quelque intrigante qui prend le nom de mafille !

Margentine médita un instant si elle ne punirait pas le jeunehomme de se prêter à l’intrigue qu’elle supposait ourdie contreelle et sa fille.

Mais elle se rappela alors la visite de la Gypsie.

Or, la bohémienne lui avait dit :

– C’est lui qui te fera retrouver ta fille !…

Dès lors, Margentine ne douta plus que le blessé ne fût vivementintéressé à retrouver Gillette.

Après les premières heures de fièvre, Manfred était tombé dansun lourd sommeil ; il ne parlait plus ; si bien queMargentine, accablée de fatigue, finit par s’endormir elle-même surson escabeau.

Vers les deux heures de l’après-midi, Manfred s’éveilla. Il jetaautour de lui ce regard étonné qui suit les crises de fièvre ;il se souvint vaguement qu’il avait déjà entrevu ce qu’il voyaitdans un moment de lucidité. Près de lui, il aperçut Margentineendormie.

– La folle ! murmura-t-il.

Il voulut faire un mouvement comme pour se lever, la violentedouleur qu’il ressentit au bras lui rappela alors tout ce qu’ilvenait de passer.

Comme dans une vision enflammée, il se revit près du pontSaint-Michel, attendant avec Lanthenay l’arrivée du cortèged’Étienne Dolet.

La pensée du violent désespoir qui devait accabler Lanthenay luivint alors.

Qu’était devenu son ami ? Était-il tombé dans la ruelle,parmi les truands ? Vivait-il encore ?

Et en ce cas, quelle devait être sa tristesse !… Manfredimaginait son ami errant autour du bûcher éteint, n’osants’arracher à l’horrible spectacle… puis il le voyait revenir à laCour des Miracles, et il se représentait la scène déchirante :Lanthenay apprenant à Julie et à Avette que le supplice de Doletétait consommé !…

Alors, l’enchaînement des idées conduisit Manfred à se direqu’il n’avait plus rien à faire à Paris. Il était venu pour aiderLanthenay à sauver Dolet… La fortune les avait trahis… Dolet étaitmort sur le bûcher.

Manfred éprouvait une insurmontable horreur à la pensée dedemeurer plus longtemps dans la ville qui avait vu s’accomplir unepareille abomination.

Son plan fut vite fait : il irait trouver Lanthenay etl’arracherait à sa douleur.

Il l’emmènerait avec Avette, avec Julie.

Dès lors, son imagination le transporta à Fontainebleau.

Que se passait-il là-bas ? Le coup de main préparé par levieux Fleurial avait-il réussi ?

Une terrible angoisse l’étreignit, et l’idée de rester enfermédans ce taudis, immobile, impuissant, lui devint insupportable. Ilrassembla toutes ses forces et parvint à se lever et às’habiller.

Une fois debout, il s’aperçut qu’à part la cuisante douleur deson bras, il n’avait d’autre mal qu’une certaine faiblesseprovoquée par la perte de sang.

Il regarda autour de lui pour voir s’il n’apercevait pas quelqueflacon de cordial ou de vin.

Margentine dormait profondément.

– Pauvre femme ! murmura-t-il en contemplant uninstant les traits tirés de la folle.

Et comme il ne trouvait pas ce qu’il cherchait, il aperçut dansune encoignure un trou, une sorte de petite armoire pratiquée dansle mur.

– Là, peut-être… pensa-t-il.

Il alla doucement à l’armoire et y plongea la main.

Cette main rencontra et froissa un papier.

Manfred saisit le papier et le considéra distraitement.

Tout à coup il tressaillit. Ce papier, parchemin plié et scelléen forme de lettre, portait une suscription.

Et cette suscription, c’était :

– Pour Manfred.

De quel Manfred s’agissait-il ? Lui, peut-être !

Manfred se décida alors à réveiller Margentine, qu’il touchalégèrement au bras.

La folle poussa un cri de surprise, puis se mit à rire.

– Te voilà donc guéri ? dit-elle.

– Oui, ma bonne Margentine. Mais, dis-moi, cettelettre ?…

– C’est pour toi.

– Qui te l’a remise ?

– La Gypsie, donc ! Elle m’a dit : « Tu luidonneras la lettre quand il sera guéri, dans huit jours, mais pasavant. »

– Ah ! Elle t’a dit cela, la Gypsie ?… Oui, maisje suis guéri.

Dès les premiers mots il pâlit et rougit coup sur coup, etMargentine remarqua que ses mains tremblaient.

Voici cette curieuse lettre que nous reproduisons tout entière,même en certains détails qui ne sont pas absolument utiles à notrerécit.

Lettre de la Gypsie àManfred

Maintenant que la chose ne peut plus me nuire, je vais terévéler en quel pays tu es né et comment s’appelle ton père. J’aihésité avant de m’y décider, parce que j’avais juré sur Aldebaran,la grande étoile de ma destinée, de ne jamais te parler decela.

Mais que veux-tu ? Peut-être bien que ma croyance àAldebaran est morte dans mon cœur, comme y sont mortes biend’autres croyances. Enfin, peut-être t’aurais-je révélé depuislongtemps ta naissance, – car je m’étais attachée à toi, et je teportais une sorte d’affection, – mais je craignais quelque choseque je n’ai pas besoin de t’expliquer.

Aujourd’hui cette crainte n’a plus raison d’être.

Aussi, lis-moi bien attentivement, car tu ne me reverras plusjamais, et les explications que je te donne ici contiennent desdétails qui seront utiles pour te faire reconnaître de tesparents.

Voici donc, Manfred :

Il y aura bientôt vingt-deux ans, je traversais l’Italie du sudau nord avec une partie de ma tribu. Nous venions des lointainspays de l’Asie, de contrées dont je ne me souviens plus, et oùhabitaient les plus vieux de notre peuple. Et nous avions traversél’Arabie, puis l’Égypte où nous avons longtemps séjourné, et où jeme suis instruite en diverses sciences.

Toute notre tribu s’était embarquée à Alexandrie ; maistandis qu’une partie montait sur un vaisseau qui se dirigeait versl’Hellespont pour aller au pays des Turcs, l’autre, dont je faisaispartie, voguait vers la Sicile.

De la Sicile, nous passâmes en Italie, et là, notre tribu separtagea en divers groupes qui prirent chacun une routedifférente.

Avec l’homme que j’avais choisi pour époux et mon fils, jeremontai l’Italie dans toute sa longueur. Nous allâmes à Naples, deNaples à Rome, puis à Florence et à Mantoue. Je disais la bonneaventure. Mon homme tressait des ouvrages d’osier qu’il vendaitbien. Moi-même, je gagnais beaucoup ; j’aimais mon filsjusqu’à l’adoration ; j’étais heureuse… oui,heureuse !

Je te raconte tout cela, Manfred, parce qu’en ce momentj’éprouve un triste plaisir à me reporter à cette époque où vivaitmon fils.

Ce fils, Manfred, avait alors environ seize ans.

Il était fier et beau comme tu peux l’être toi-même.

Nous étions alors à Mantoue, comme je te l’ai dit. Nous y étionsdepuis un mois, et nous nous disposions à pousser plus loin notredestinée vagabonde, lorsque je fus frappée par un terriblemalheur.

Mon fils, insulté, raillé dans la rue par un jeune seigneur,avait souffleté son insulteur. Aussitôt on l’avait arrêté. C’était,pour ce crime, au moins la prison perpétuelle, sinon la mort.

Affolée, je m’informai.

– Qui règne à Mantoue ? demandai-je.

On me répondit en riant :

– Le duc règne sur Mantoue, mais la signora Lucrèce Borgiarègne sur le duc !

Je courus au palais ducal.

Ce ne fut qu’au bout de deux jours que je parvins à y entrer età me faire conduire en présence de Lucrèce Borgia, cette célèbrefemme dont tu as sans doute entendu parler.

Je me jetai aux pieds de la signora Lucrèce, et lui racontai cequi venait d’arriver à mon fils. Je lui dis que si mon fils nem’était pas rendu, je mourrais de chagrin ; enfin, je pleuraiet suppliai à genoux pendant longtemps.

La signora Lucrèce m’avait d’abord écouté avec une indifférencehautaine.

Puis, peu à peu, elle avait paru s’intéresser à mon récit et àma douleur. Elle m’avait examinée attentivement.

Elle renvoya les femmes qui l’entouraient, et mon cœur battitd’espoir.

– Tu aimes donc bien ton fils ?… medemanda-t-elle.

– C’est toute ma vie ! m’écriai-je en sanglotant.

– Tu sais qu’il sera sans doute condamné à mort ; unmisérable bohémien qui se permet de souffleter un fils de noblesse…Oui, c’est la mort… mais si tu veux… tu peux le sauver.

J’écoutais, haletante d’angoisse.

– Si tu aimes ton fils, reprit-elle d’un air sombre, tudois être disposée à tout pour le sauver ?

– À tout ! à tout ! signora…

Elle garda quelque temps le silence, m’étudiant avec attention,et sans doute elle reconnut ma sincérité et la passion maternellequi me transportait, car elle finit par me dire :

– Eh bien, peut-être pourrons-nous nous entendre…Écoute-moi…

– J’écoute, signora, m’écriai-je, suspendue à seslèvres.

La signora Lucrèce Borgia reprit :

– Connais-tu la ville de Monteforte ?

– Je ne la connais pas, mais je la connaîtrai s’il lefaut.

– Je te donnerai d’ailleurs toutes les indicationsnécessaires. Tu vas donc te rendre à Monteforte… Il y a à peu prèsdix jours de voyage… autant pour revenir… dix jours pour séjournerlà-bas… cela fait en tout trente jours… Il faut t’apprêter à partirau plus tôt…

– Je suis prête, signora ; je puis partir à l’instantmême…

– Bien… as-tu quelqu’un qui puisse t’aider à une certaineaction… où il faut d’ailleurs plus d’habileté que deforce ?…

– J’ai ce qu’il faut, signora…

– En ce cas, tu peux partir dès aujourd’hui ; tu irasà pied, parce qu’il est nécessaire qu’en arrivant à Monteforte tupasses inaperçue…

– Et que ferai-je à Monteforte, signora ?

Lucrèce Borgia eut une dernière hésitation.

– Fiez-vous à moi, lui dis-je d’un ton ferme, j’accompliraivotre mission quelle qu’elle soit, car pour sauver mon fils, jesuis capable de tout, même d’un crime !

Je prononçai à dessein ces paroles, car j’avais tout de suitedeviné que c’était un crime qu’on allait me proposer.

En effet, ces paroles rassurèrent la signora.

Elle se rapprocha de moi et me dit à voix basse :

– Il y a à Monteforte un homme que je hais autant que tupeux aimer ton fils ; il y a à Monteforte une femme que jehais comme tu pourrais haïr le bourreau qui se saisirait de tonfils… C’est cet homme et cette femme que je veux frapper… Es-tudisposée à me seconder ?

– Disposée à tout, signora !

En parlant ainsi, Manfred, mes yeux s’attachaient sur la signoraLucrèce. Elle avait les traits réellement bouleversés par lahaine…

Pourtant, je n’eus pas peur.

Au contraire, je me dis que cette femme si forte saurait tenirsa parole, et que si je l’aidais, elle sauverait mon fils. Elleparut contente de mon ardeur et me dit alors :

– Cet homme dont je te parle, c’est…

Elle hésita encore, et me dit :

– Si jamais tu me trahis…

– Si je vous trahis, signora, faites mourir mon fils, et cesera ma propre mort !

– Bien… Cet homme, donc, c’est le chevalier de Ragastens,devenu comte Alma et seigneur de Monteforte. Cette femme, c’est safemme, la princesse Béatrix. Ils habitent le palais comtal deMonteforte. Ils sont heureux, et je veux les frapper…

– Que faut-il faire ?… m’écriai-je. Je suis experte enl’art des poisons… et si vous voulez…

Elle haussa les épaules, et, d’une voix qui me fit frissonner,me répondit :

– Le poison ! Je crois aussi en connaître tous lessecrets… mais le poison… c’est trop peu pour Béatrix ! troppeu pour Ragastens !

Alors, elle me dit :

– Écoute… Ce Ragastens a eu deux enfants… tous deux sontmorts… Un troisième lui est né… C’est un fils… Et celui-là vivra,car il a hérité de toute la force de son père… Or, cet enfant,c’est leur adoration à tous deux ; ils ne vivent plus que pourlui… il est leur dieu.

– Je crois vous comprendre, signora… il faut tuerl’enfant ?

Je dis cela froidement, Manfred, et je te jure que pour sauvermon fils j’eusse tué l’enfant du comte Alma, si la signora Lucrècem’en avait donné l’ordre.

Mais ce n’est pas cela qu’elle voulait.

– Ne m’interromps pas, me dit-elle. Tuer l’enfant, ceserait certes leur infliger une violente douleur… mais cettedouleur, avec le temps, s’atténuerait… Ce qui est mort est bienmort, et on finit par l’oublier… Au contraire, si l’enfant estperdu pour eux, et si pourtant ils savent qu’il vit, conçois-tu dèslors l’existence infernale qu’ils mèneront ! La certitude queleur enfant emporté par des bohémiens, parcourt le monde,malheureux, battu, et qu’il meurt lentement… cette certitude peutles rendre fous…

Les vois-tu, le soir, s’asseyant à leur foyer désert et sedisant : « En ce moment, notre enfant estmartyrisé ! En quel endroit du monde ? Sous quelciel ?… Voilà ce que nous ne saurons jamais ! » Oui,c’est là la punition que j’ai rêvée pour eux !

– Alors, il faut voler l’enfant ? demandai-je.

– Oui ; le voler, l’emporter, en faire un bohémien, unbandit qui finira un jour sur un échafaud !

– Je me charge de tout cela ! dis-je alors.

– Il faudra que tu me montres l’enfant.

– Comment saurez-vous que c’est bien lui ? Qui vousprouvera que je ne vous présente pas un autre enfant que j’auraiacheté…

– Ta question me plaît et me prouve que tu réussiras. Quantà reconnaître l’enfant de Ragastens, sois tranquille : je leconnais. Je l’ai vu assez pour être sûre que tu ne pourras metromper… Tu viendras donc me montrer l’enfant.

– Ici même ?

– Non : à Ferrare ; car je n’habite Mantoue quepour quelques jours. Si tu réussis, tu auras cinq cents ducats.

– L’or est une bonne chose, signora, mais si vous me rendezmon fils, je ne vous en demande pas davantage.

Ce fut sur ces mots que je pris congé de la signora Lucrèce.

Aussitôt je me mis en route, seule.

Car, pour une affaire de ce genre, je ne m’en fiais qu’àmoi-même. Je donnai rendez-vous à mon homme à Marseille, enProvence, grande ville où nous devions facilement passer inaperçusdans la foule de gens que débarquent des navires venus de tous lespoints de l’horizon.

Je partis donc, et, au bout de huit jours, j’arrivai àMonteforte, ville magnifique par ses jardins et par son palaiscomtal. Elle est située dans les montagnes et d’un aborddifficile.

Dès le soir même de mon arrivée, Manfred, j’avais réussi àpénétrer, secrètement dans les jardins du palais.

Et c’est là que je vis l’enfant que je devais voler.

Cet enfant, Manfred, c’était toi ! Tu avais trois ans ou àpeu près…

Peut-être, sûrement même, tu vas me haïr pour la révélation queje te fais. Oui, tu vas me haïr. Mais ta haine, Manfred, m’estindifférente. Rien ne m’est plus dans ce monde, puisque j’ai perdule fils pour lequel je consentis à me faire criminelle. À tout ceque j’ai souffert, je puis juger de ce qu’ont souffert tesparents.

Hais-moi donc, Manfred. Je le mérite…

Et pourtant, considère que rien ne m’oblige à t’écrire cettelettre et, que si je le voulais, jamais, tu ne saurais.

C’est, comme je te le disais, que j’ai fini par te prendre enaffection, bien que tu ne t’en sois jamais aperçu. Aussi bien netenais-je pas à te montrer cette sorte de tendresse qui peu à peuentrait dans mon cœur. Est-ce que les femmes, peut-être, ne peuventse passer d’aimer, et qu’il leur faut toujours un enfant àchérir ? Cela se peut bien. Toujours est-il qu’il y a desjours où j’en arrivais à me demander si tu n’étais pas monfils…

C’est pourquoi je souhaite que tu sois désormais heureux. Mapunition, à moi, sera de songer que tu me hais !

Mais voilà que je m’attendris… Non, non… j’ai bien autre chose àfaire.

Donc, comme je te l’ai dit, je parvins dès le premier jour àvoir l’enfant, son père et sa mère, sans avoir été remarquéemoi-même.

Le père et la mère adoraient réellement leur fils ! Je nepus m’y tromper ; je savais cela, moi ! Mais je n’hésitaipas.

Maintenant, te dire comment je m’y suis prise pour enleverl’enfant, ce serait trop long ; il te suffira de savoir que jedus, pour arriver à mes fins, demander l’aide d’un jeune Napolitainqui se trouvait à Monteforte, et que, grâce à cette aide, le soirdu cinquième jour, je sortis de Monteforte en t’emportant dans mesbras.

À peine arrivée à Ferrare, je te conduisis auprès de LucrèceBorgia. Elle te contempla d’un œil rêveur et sombre, puis ellemurmura :

– C’est bien lui !

Alors, elle me compta 800 ducats d’or et non pas 500 qu’ellem’avait promis. Deux heures plus tard, je serrais dans mes bras monfils qu’elle avait fait transporter de Mantoue à Ferrare.

Il fut convenu que je t’emmènerai à Paris et que jamais plus jene reviendrai en Italie. Lucrèce Borgia me dit qu’elle viendrait àParis s’assurer que j’avais bien suivi ses instructions.

Je partis donc avec mon fils et toi ; j’arrivai à Marseilleoù je retrouvai mon homme ; puis, avec toutes sortes dedétours, nous finîmes par arriver à Paris où nous nous installâmesdans la Cour des Miracles…

Quant à toi, Manfred, te dire que tu pleuras d’abord beaucoup endemandant ta mère, puis que tu finis par oublier complètementl’Italie, serait inutile.

Le reste, tu le sais…

Quant à ton père, le chevalier de Ragastens, et à ta mère, laprincesse Béatrix, tu les as vus ces jours-ci, tu leur as parlé. Tudois savoir où ils sont.

Manfred, je n’ai plus rien à te dire…

Je te fais mes adieux pour toujours. Si tu songes quelquefois àmoi, hais-moi si tu veux, mais pense aussi que je n’exécutai jamaisma promesse de te martyriser… Jamais je ne consentis à te tairemal… et puis, songe aussi que la vieille femme qui t’écrit abeaucoup souffert… oui, beaucoup !

Adieu, Manfred !

…  …  …  …  … … .

Telle fut l’étrange lettre dont Manfred, en tremblant,recommença plusieurs fois la lecture.

Elle prouvait que si la Gypsie avait commis un crime abominable,elle n’était peut-être pas pour cela entièrement pervertie. Lesromanciers ont l’habitude de présenter des personnages qui sonttout à fait mauvais. En cela, ils se trompent : il n’y a riend’absolu, pas plus dans l’esprit que dans le cœur des humains, etla vie se compose d’oppositions souvent incompréhensibles.N’avons-nous pas vu le grand prévôt se transformer sous nosyeux ?…

Manfred, en faisant cette lecture, était trop agité pourremarquer que pas une fois la Gypsie n’avait parlé de Lanthenay quecependant elle avait toujours semblé préférer à lui-même.

L’état d’esprit où se trouva le jeune homme après avoir lu etrelu cette lettre fut une sorte de ravissement.

Il cherchait à se représenter la princesse Béatrix qu’il n’avaitfait qu’entrevoir dans la maison de la rue Saint-Denis, mais dontla beauté et la dignité l’avaient vivement frappé.

Puis son imagination le ramenait auprès du chevalier deRagastens, et il serrait ses mains avec force, tandis que ses yeuxse mouillaient de larmes.

– Voilà donc, songeait-il, le sens des questions qu’il meposait dans la Cour des Miracles, la nuit de l’attaque ! Ilcherchait son fils… Et ton fils était devant toi, ô monpère !…

À ce moment, la folle s’approcha de lui.

– Écoute-moi, dit-elle.

Manfred, arraché soudain à sa rêverie, tressaillit.

– Que me veux-tu ? demanda-t-il doucement.

– La Gypsie m’a dit que tu me ferais retrouver ma fille.Oh ! je n’ai pas oublié, c’est bien cela qu’elle a dit…

– Ta fille, pauvre femme !

– Oui, une petite fille, six ans à peu près, des cheveuxblonds… tu l’as donc vue ?

Et Manfred, ému, se trouvait assez embarrassé lorsque des pasprécipités retentirent, la porte s’ouvrit. Cocardère et Fanfare,toujours inséparables, apparurent.

– Enfin, on te retrouve ! s’écria Cocardère. Sais-tuce qui se passe ?

– Comment le saurais-je ? Depuis hier, je me débatscontre la fièvre…

– Eh bien, il se passe que Lanthenay va être pendu !Es-tu en état de marcher ?…

– Allons ! gronda Manfred qui, à cet instant, eûtoublié le monde entier.

Tous les trois s’élancèrent au dehors.

– Oh ! sanglota Margentine. Il s’en va !… Il nereviendra plus !…

Chapitre 19NOUVELLE APPARITION DE FRÈRE THIBAULT ET FRÈRE LUBIN

Nous prierons le lecteur de bien vouloir se reporter au momentoù les truands, ayant franchi la Seine à la nage, essayaient desauver Étienne Dolet.

On sait qu’ils furent accueillis par une forte arquebusade.

Au moment de la décharge, Cocardère vit tomber Fanfare qui étaitprès de lui.

Fanfare gémissait sourdement.

Donc il n’était pas mort.

Cocardère le chargea sur ses épaules, car pour rien au monde iln’eût abandonné son compagnon. D’autre part, il ne voulait pas nonplus abandonner Lanthenay et Manfred dans leur audacieusetentative.

Le truand se proposait donc de mettre son ami à l’abri, puis derejoindre aussitôt les assaillants.

Ayant chargé Fanfare sur ses épaules, il regarda autour de luiet aperçut quelques ribaudes qui lui faisaient signe d’un air trèsapitoyé.

Cocardère, sourit, attribuant à sa bonne mine et à sesmoustaches conquérantes la pitié de ces femmes. Il se hâta d’entrerdans la pauvre maison où elles l’appelaient.

La porte refermée, Cocardère déposa le blessé sur un matelas ets’agenouilla près de lui pour juger de la gravité de son état.

Fanfare, qui revenait à lui, porta la main à sa tête. Cocardèrese hâta de défaire le casque de fer de son ami.

Délivré de cette armure gênante, Fanfare respira plus librement,et ne tarda pas à se mettre sûr ses pieds. On s’aperçut alors qu’iln’avait d’autre mal qu’une contusion au crâne et qu il avait étésimplement étourdi par le choc de la balle sur le fer.

– Courons ! dit alors Cocardère.

– Inutile ! fit l’une des ribaudes qui, penchée à lafenêtre, regardait ce qui se passait.

Cocardère se précipita à la fenêtre.

En effet, toute intervention était inutile !…

Il vit la rue jonchée de cadavres et de blessés ; desfemmes enlevaient les blessés au risque de recevoir quelque balle.Là-bas, au bout de la rue, il vit Lanthenay entouré de gardes… Toutétait fini !…

Cocardère tomba sur un escabeau en pleurant.

– Que veux-tu ? lui dit Fanfare qui, par nature, étaitplus philosophe, c’est son tour aujourd’hui… ce sera demain lenôtre !…

Mais Cocardère ne l’écoutait pas.

Il s’était remis à la fenêtre et examinait ce qui se passaitvers le bûcher. Une heure, deux heures s’écoulèrent.

Peu à peu, il vit la foule, revenue de son alerte, se ramasser ànouveau autour du bûcher.

– Allons voir ! dit-il à Fanfare. Peut-êtreapprendrons-nous du nouveau !

Fanfare, ayant échangé son casque contre une toque qui lui futprêtée par l’une des ribaudes, suivit son ami, et tous deux, étantdescendus, allèrent se mêler à la foule.

C’est ainsi qu’ils assistèrent à toutes les péripéties de cetaffreux spectacle.

– Allons nous-en ! dit Fanfare épouvanté.

– Attends…

C’était le moment où Loyola, répondant au cri pitoyable d’unefemme, criait que les cendres du supplicié seraient jetées au vent.Des moines avaient saisi des pelles, et les ossements del’infortuné Dolet avaient été placés dans une caisse pour êtreemportés.

Tout était fini, les moines s’étaient dispersés, chaque grouperegagnant son couvent…

– Allons ! dit Cocardère.

– Où cela ?…

Cocardère désigna à son ami deux moines qui emportaient lafunèbre caisse.

– Suivons-les ! dit-il.

– Pourquoi faire ?… demanda Fanfare étonné…

– N’as-tu pas entendu que les ossements du malheureux vontêtre jetés en terrain perdu ?

– Oui ! Et après ?…

– Après ?… Tu ne trouves pas cela épouvantable, toi,cœur de bronze ! Tu ne trouves pas abominable cettepersécution qui s’acharne sur les os du mort ! Tu ne trouvespas que les moines qui consentent à ce sinistre métier de bourreauxdes morts méritent une correction !

– Ma foi, dit Fanfare, je n’y pensais pas, mais puisque tule juges ainsi…

Tous les deux s’élancèrent, suivant les moines qui emportaientla caisse.

En route, lorsqu’ils furent assez loin du lieu du supplice, lesmoines se défirent de leurs cagoules. Cocardère et Fanfarereconnurent les deux porteurs.

– Frère Thibaut !…

– Et Frère Lubin !…

– La besogne convient à ces drôles ! repritCocardère.

– N’en dis pas de mal : nous avons mangé leursécus.

Les deux truands suivirent de loin les moines, qui se dirigèrentnon vers leur couvent, situé du côté de la Bastille, mais vers lamontagne Sainte-Geneviève. Ils les virent entrer dans un monastèred’augustins.

– Attendons-les ! dit Cocardère.

– Attendons ! dit Fanfare avec résignation. L’attentefut longue. La journée se passa sans que les moines furent[5] ressortis. La nuit vint.

Vers dix heures, cependant, ils virent arriver un moine quifrappa à la porte du couvent et disparut à l’intérieur.

Ce moine, que Cocardère et Fanfare ne reconnurent pas, c’étaitLoyola : il sortait de chez le grand prévôt.

Fanfare pestait fort contre la faction que lui imposait sonami.

– Attendons jusqu’à minuit, dit Cocardère. Alors nous nousen irons, mais vraiment, je n’eusse pas été fâché de donner uneleçon à ces misérables.

La persévérance de Cocardère devait avoir sa récompense.

Vers onze heures, la porte du couvent se rouvrait, et deuxmoines portant une caisse en sortirent. Cocardère et Fanfare lesreconnurent sur-le-champ : c’étaient frère Thibaut et frèreLubin.

…  …  …  …  … … .

Loyola, poussant jusqu’au bout la sinistre comédie qu’il avaitimaginé, avait en effet donné l’ordre aux deux moines – sescréatures – de porter les cendres de Dolet dans le couvent où ils’était logé depuis qu’il avait quitté le Trou-Punais.

Par son ordre aussi, des chants liturgiques furent psalmodiéstoute la journée sur ces pauvres restes du supplicié.

Enfin, lorsque Loyola rentra au couvent, il fit venir Lubin etThibaut et leur dit que l’heure était venue de faire subir àl’hérétique l’injure posthume qu’il avait méditée.

– Quoi, mon révérend, en pleine nuit !… s’écria frèreThibaut, toujours prudent.

– Aimez-vous mieux besogner au jour et risquer d’ameutercontre vous quelque populace ? Car on ne respecte plus riendans ce maudit Paris !

Les deux moines furent vivement frappés par cet argument et sedéclarèrent prêts à obéir.

– Allez donc, mes frères, dit Loyola, et que Dieu vousconduise !

Frère Thibaut s’empara donc de la caisse et, suivi de frèreLubin, sortit du couvent.

Ils se dirigèrent vers un pré situé sur l’autre versant de laMontagne-Sainte-Geneviève, à peu près à l’endroit où fut bâti plustard un couvent qui devait devenir la prison de Sainte-Pélagie.

Il y avait là alors une sorte de terrain vague, c’est-à-dire unpré banal non enclos de murs ou de palissades.

C’est dans ce terrain que Loyola avait donné l’ordre de jeterles cendres de Dolet.

Tant que les moines se trouvèrent en l’Université, ilsmarchèrent assez bravement. L’Université, en effet, pullulait decouvents et d’églises, et aussi de cabarets dont un certain nombre,par privilège, avaient permission de donner à boire aux écoliersjusqu’à une heure assez avancée de la nuit.

Quelques-uns de ces cabarets étant encore ouverts, les deuxmoines ne manquèrent pas d’aller y puiser le courage qui leurfaisait défaut. Il va sans dire qu’ils furent accueillis par lesquolibets des écoliers.

– Ohé, Thibaut de malheur ! que portes-tu dans cettecaisse ?

– C’est son âme qu’il va vendre à Lucifer !

– Non ! c’est un trésor qu’il va enterrer !

Les moines ne répondaient rien, vidaient hâtivement un verre devin et reprenaient leurs pérégrinations.

Ce fut ainsi que les cendres d’Étienne Dolet furent portées aulieu de leur éternel repos…

Après la dernière station des moines dans le dernier cabaretouvert, la caisse était maculée de taches de vin, un écolier ivreayant jugé à propos d’envoyer le contenu de son gobelet, à toutevolée, sur frère Thibaut.

Les deux fossoyeurs improvisés titubaient légèrement en sedirigeant vers le pré, après avoir dépassé les dernières maisons del’Université.

Les libations des deux moines leur avaient rendu quelquecourage, courage tout relatif d’ailleurs et qui leur permettaittout juste de ne pas jeter leur caisse en un coin et de s’enfuir àtoutes jambes.

Mais si Lubin et Thibaut redoutaient fort quelque diaboliqueapparition ou quelque attaque de maraudeurs, ils redoutaient encoreplus la colère d’Ignace de Loyola.

Ils s’avançaient donc, se soutenant de leurs réflexions,s’encourageant mutuellement, s’arrêtant au moindre bruit pours’arc-bouter l’un contre l’autre.

Enfin, ils arrivèrent au pré, but final de leur sinistreexcursion.

Frère Thibaut déposa la caisse à terre.

Le sol de ce pré, continuellement ravagé par les courses desgamins, était pelé, galeux, et le gazon n’y poussait que parplaces ; c’était tout à fait ce qu’on appelle aujourd’hui unterrain vague.

– Ouf ! dit Thibaut, nous y voilà !

– En somme, nous n’avons pas fait de mauvaise rencontre,reprit Lubin.

– Oui, mon frère, mais il y a le retour !

– Espérons que quelque taverne sera encore ouverte.Avez-vous remarqué, mon digne frère, combien la peur estpoivrée ?

– Hein ? fit Thibaut étonné.

– Je veux dire combien elle donne soif…

– Peuh !… Je vous avouerai que j’ai soif en touttemps… Mais si nous voulons, comme vous en émettiez l’espoir,trouver une taverne ouverte, il faut nous hâter de vider cettecaisse…

– Comme une caisse d’ordures, selon l’expression durévérend Loyola !

Cependant frère Thibaut s’était agenouillé ; Lubins’agenouilla près de lui, et tous deux combinèrent leurs effortspour soulever le couvercle cloué de la caisse.

Ce fut à ce moment précis que les deux moines poussèrentensemble une clameur de détresse, d’épouvante et de douleur.

Un formidable coup d’ils ne savaient quoi de dur et de noueuxs’était abattu sur leurs échines.

Stupéfaits, effarés, terrifiés, Lubin et Thibaut furent deboutd’un bond.

Un nouveau coup tomba sur leurs reins.

– Miséricorde ! vociféra Thibaut.

– Saints anges du ciel ! hurla Lubin.

Ces invocations, malgré toute leur ferveur, demeurèrentinutiles ; aucun ange ne vint leur manifester sa miséricorde.Au contraire, une main de fer avait harponné chacun des deux moinespar un bras, et les coups s’étaient mis à pleuvoir drus commegrêle.

Lorsque Cocardère et Fanfare furent las de frapper, ilslâchèrent leurs victimes.

Retroussant leurs robes, les moines se mirent à courir, tels descerfs aux abois, talonnés de près par leurs agresseurs, etattrapant encore par ci par là quelque coup de matraque.

Ce ne fut qu’au bout du pré et aux premières maisons del’Université que Thibaut et Lubin se sentirent libérés ; maisils n’en continuèrent pas moins à voler en bondissant vers lecouvent où ils arrivèrent exténués, brisés, moulus, et où ilsfurent malades plus de trois mois, tant des coups qu’ils avaientreçus que de la peur qu’ils avaient éprouvée.

Cocardère et Fanfare étaient revenus vers la caisse.

Tous deux se mirent à creuser le sol avec leurs poignards. Aubout d’une heure de travail, ils avaient fait un trou d’unecertaine profondeur, dans lequel ils déposèrent la funèbrecaisse.

Puis, avec leurs mains, ils repoussèrent la terre dans le trouqu’ils comblèrent et piétinèrent de leur mieux.

Alors Cocardère eut une idée.

Il saisit les deux bâtons de cornouiller dont ils venaient defrotter les échines des moines, et, les attachant par unecordelette, il en fit une croix !…

Et cette croix, il la planta sur le pauvre petit tas de terrequi recouvrait les cendres d’Étienne Dolet…

Leur besogne accomplie, les deux truands s’inclinèrent –peut-être avec plus de compassion que de piété – et récitèrent tantbien que mal un Pater.

Puis ils s’en allèrent.

Ce fut ainsi que Dolet, qui n’eût peut-être pas voulu de croixsur sa tombe, en eut une tout de même ; et ce fut ainsi queses restes furent enterrés chrétiennement, malgré la volonté desprêtres.

Quant à la croix, elle demeura longtemps sur le tumulus. Jamaison ne sut ce qu’elle faisait là, solitaire, au milieu de ce prégaleux.

Mais elle passa à l’état d’habitude, et fut respectée par lesgamins, ordinaires habitants de ce terrain où ils prenaient leursébats.

On finit par supposer qu’elle symbolisait l’ex-voto dequelque âme en peine, et comme il faut que toute chose soitétiquetée et cataloguée, on l’appela simplement La Croixdu Pré…

Chapitre 20LE GIBET DU TRAHOIR

Les deux truands étaient rentrés en toute hâte dansl’Université, puis dans la ville, et étaient enfin arrivés à laCour des Miracles où ils dormirent jusqu’au matin.

Cocardère fut sur pied de bonne heure et réveilla son ami…

Lanthenay avait été arrêté.

Cocardère voulait savoir en quelle prison il avait été jeté. Ilcommença par s’enquérir de Manfred, et apprit que lui aussi avaitdisparu.

Il voulut se renseigner auprès de la Gypsie, mais nul ne savaitoù était la bohémienne.

Cocardère constata qu’avant bien longtemps on ne pourrait lesjeter en une nouvelle aventure.

Avec Fanfare, il erra toute la matinée de la Conciergerie auChâtelet, du Châtelet à la Bastille, cherchant à savoir, déployantdes prodiges de ruse pour interroger quelque geôlier.

Comme ils s’en revenaient, ils passèrent près de la Croix duTrahoir.

Il y avait là un des innombrables gibets dont les rues de Parisétaient alors hérissées.

Un aide du bourreau, grimpé sur une échelle, était occupé àaccrocher au gibet une belle corde toute neuve.

– On va pendre, quelqu’un ! dit Fanfare avecindifférence.

Mais dans l’état d’esprit où il se trouvait, cette vue affectapéniblement Cocardère et excita sa curiosité. Il se plaça donc aupremier rang des badauds, et, comme le valet du bourreau, descendude son échelle, examinait son ouvrage avec une évidentesatisfaction…

– Belle corde ! dit Cocardère.

– Toute neuve, dit le valet.

– Peste ! Celui à qui elle est destinée ne se plaindrapas !

Le valet se mit à rire et haussa les épaules.

– Vieille ou neuve, une corde est une corde !

– Et… à quand la fête, camarade ?

– Demain matin, répondit le valet, flatté d’être appelécamarade par un homme qui portait au côté une gigantesque rapièreet avait à sa toque une plume qui tombait jusque dans le dos.

– Un gobelet d’hypocras ? proposa le truand.

Deux minutes plus tard, l’aide bourreau et les deux truandsétaient attablés dans la plus proche taverne, devant une bonnemesure d’hypocras.

– Ainsi, vous allez le pendre haut et court ? demandaCocardère.

– Qui ça ? fit l’aide bourreau.

– Mais l’homme de demain matin !

– Ah ! oui… eh bien, celui-là n’a pas volé sacorde…

– Diable ! Qu’a-t-il donc fait ?

– C’est un de ces démons qui ont attaqué les gardes demonseigneur le grand prévôt, un des plus féroces…

– Et comment s’appelle-t-il ? Excusez macuriosité…

– Il n’y a pas de mal, dit le valet en vidant son gobelet.L’homme s’appelle Lanthenay…

– Lanthenay ! s’écria Fanfare en frappant violemmentla table de son poing…

– Eh bien ! Qu’est-ce qui vous prend ? fit levalet.

Fanfare s’apprêtait à répondre, mais Cocardère lui marcha sur lepied et se hâta de reprendre :

– Ne faites pas attention, camarade. Mon ami a eu maille àpartir un jour avec ce brigand, ce… commentl’appelez-vous ?

– Lanthenay.

– C’est justement cela. Eh bien, mon ami a donc été fortjoliment rossé par ce Lanthenay ; dès lors, vous comprenez sajoie d’apprendre que le scélérat va être pendu… Encore un peud’hypocras…

– Eh bien, dit le valet qui, en tendant son gobelet, éclatade rire, en votre honneur, je vous promets de bien soigner votrehomme…

– Comment cela ? fit Cocardère en pâlissant.

– C’est bien simple : toutes les fois qu’un condamnénous est recommandé… vous comprenez ?

– Oui, oui, allez…

– Eh bien, nous nous arrangeons pour le faire souffrir unpeu plus.

– Ah ! ah ! s’écria le truand dont le front semouillait de sueur. Et comment faites-vous ?

– C’est une petite ruse de métier… Au moment où le condamnése balance au bout de sa corde, vous savez que nous nous accrochonsà ses jambes… C’est une traction qui brise les os du cou… et alors…couic !

Il reprit :

– Alors, vous comprenez, si au lieu de tirer un bon coupbien sec, nous tirons mollement, dame ! le pendu meurt endouceur, et ça dure quelquefois plusieurs minutes…

– Horrible ! murmura Cocardère qui pourtant ne faisaitpas profession d’avoir les nerfs bien délicats.

– Que dites-vous ?

– Je dis que c’est tout à fait amusant…

– Dame, dans notre métier, vous savez, on se distrait commeon peut.

– Et vous dites que ce Lanthenay sera pendu demainmatin ?

– À sept heures ; si le cœur vous en dit, vous pourrezvous amuser un quart d’heure à regarder la chose.

– Nous n’y manquerons pas, diable ! Et en quelleprison l’a-t-on mis, ce scélérat ?

– Ah ! Voilà ce que j’ignore… On nous amène notrehomme demain matin, voilà tout ce que je sais…

Et comme Cocardère se taisait, anéanti, l’aide du bourreau, misen belle humeur par l’hypocras, continua :

– D’ailleurs, vous ne serez pas les seuls à vous réjouir ducoup d’œil. Le brigand a été recommandé d’une manière toutespéciale à mon maître…

– Votre maître ?

– Oui… le bourreau juré. Il a reçu des ordres particuliers,non seulement du grand prévôt, mais encore de quelqu’un qui,paraît-il, est encore plus puissant…

– Je ne vois que le roi qui soit plus puissant que le grandprévôt.

– On voit bien, dit le valet dont la langue s’épaississait,que vous n’êtes pas comme nous au courant… et que vous ignorez cequ’il faut redouter… le roi, c’est le roi… je ne dis pas non… maispour nous, le grand prévôt est plus que le roi… et il y a quelqu’unqui est plus que le grand prévôt…

– Voilà qui est incroyable !

– Si vous aviez vu comme moi et mon maître le puissantcomte de Monclar trembler devant ce moine, vous ne diriez pascela !

– C’est donc un moine ?

– Oui… mais quant à vous dire son nom, ajouta l’homme enregardant autour de lui avec inquiétude, n’y comptez pas !…J’aimerais mieux avoir à mes trousses tous les diables d’enfer quede m’attirer la haine de ce révérend !

Et comme s’il eût été pris soudain d’une inexplicable terreur,le valet se hâta de vider son gobelet et, précipitamment, pritcongé des deux truands. Quelques instants plus tard, Cocardère etFanfare sortirent à leur tour.

– Qu’est-ce que tu dis de tout cela ? demanda lepremier.

Fanfare hocha la tête :

– Je dis que notre pauvre Lanthenay est bien perdu…

– Ah ! si seulement nous avions huit jours devantnous !… Mais c’est demain ! demain matin !

Et Cocardère hâtait le pas, comme si un espoir l’eût poussé ilne savait où !

En arrivant à la Cour des Miracles, il eut pourtant une minutede joie. Une ribaude lui apprit que Manfred, blessé au bras, étaitsoigné chez Margentine la folle.

– Celui-là du moins est sauvé !

Ils coururent chez Margentine où ils trouvèrent Manfred, commenous l’avons raconté.

Chapitre 21MAITRE LEDOUX

Il y avait autour du Petit Châtelet une foule de petites ruesqui, croisées, enchevêtrées, formaient une sorte de toile à maillesserrées au milieu de laquelle la célèbre prison était placée commeune monstrueuse araignée.

L’une de ces ruelles s’appelait, nous ne savons pourquoi, laruelle aux chats.

C’était la plus triste, la plus sombre, la plus déserte.

Cette précipitation due à une sourde terreur s’accentuait encorelorsque les mêmes passants arrivaient devant une maison située versle milieu de la ruelle.

Cette maison, où nos lecteurs se souviendront peut-être d’avoiraccompagné le révérend père Ignace de Loyola, était protégée parune solide porte toute ferrée sur laquelle s’ouvrait un judasdéfendu lui-même par une grille épaisse.

C’est là que demeurait le bourreau-juré de Paris, personnageconsidérable qui était en relations directes avec le grand prévôtet commandait à une véritable petite armée de valets, aides etouvriers.

Il s’appelait Ledoux, nom qu’il portait avec modestie et qui luiconvenait assez.

Les voisins, toutes les fois qu’ils voyaient s’ouvrir la portede chêne bardée de fer, disaient entre eux :

– Qui va mourir aujourd’hui ?

On ne lui connaissait ni domestique, ni servante, ni femme, nimaîtresse, ni famille quelconque. Il était dans toute l’acceptiondu mot, et dans son double sens, « un solitaire ».

Dans la nuit qui précéda la matinée où Lanthenay fut, comme nousl’avons vu, entraîné vers le gibet du Trahoir par les gardesqu’escorta Loyola, dans cette nuit-là, au moment où maître Ledouxs’apprêtait à se coucher, on heurta à la porte de chêne.

En entendant, le bourreau grogna quelques mots inintelligibleset parut hésiter s’il irait ouvrir. Tout de même, il se décida etalla tirer le judas.

Il vit trois hommes.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

– Trois truands de la Cour des Miracles, répondit hardimentl’un des trois hommes.

La réponse, en effet, ne laissa pas que d’étonner le bourreau.Cette franchise lui imposa un vague respect. Toutefois, ilgrommela :

– Vous êtes donc bien pressés de faire maconnaissance ! Allez, cela viendra bien assez tôt ! Queme voulez-vous ?

– Vous dire quelque chose qui vous intéresse au plus hautpoint… dans l’espoir que vous récompenserez notre zèle de quelquesécus.

– Hum ! Et quelle est cette chose ?

– Nous ne pouvons la dire qu’après avoir discuté lepaiement. Sachez seulement que vous êtes menacé de perdre votrefonction… Faute de savoir ce que nous avons appris par hasard,demain, Paris aura un autre bourreau.

Sans doute celui qui parlait ainsi savait l’effet que cesparoles produiraient sur maître Ledoux. Le bourreau, en effet, quin’était ni coureur, ni buveur, ni paillard, qui avait réellementtoutes les vertus qui constituent ce qu’on appelle un honnêtehomme, le bourreau, disons-nous, avait un point faible : ils’était pris de passion pour ses fonctions. Il caressait de la mainsa collection de haches comme un avare peut caresser de l’or. Lejour où maître Ledoux ne serait plus bourreau-juré, ilmourrait !… Lorsqu’il marchait dans le cortège d’un condamné,sa hache à l’épaule, et que, du coin de l’œil, il surveillait lefrisson de terreur qui agitait la foule, il éprouvait au fond delui-même une jubilation qui ne se traduisait par aucun signeextérieur, mais qui n’en était pas moins intense.

Les paroles prononcées par l’inconnu firent pâlir maîtreLedoux.

Que risquait-il, après tout ? Il n’y avait rien à volerchez lui. Et puis la franchise, l’accent de sincérité de celui quilui parlait l’avaient vivement impressionné.

– Entrez… dit-il.

Les trois hommes obéirent à l’invitation. Le bourreau referma saporte et leur jeta encore un coup d’œil soupçonneux.

– Je vous préviens, dit-il, qu’il n’y a rien de bon àprendre chez moi, sinon quelque bon coup de dague au cas où vousseriez venus en de mauvaises intentions.

– Rassurez-vous, maître, répondit celui des trois qui avaitjusqu’ici parlé, nous n’avons aucune mauvaise intention.

Le bourreau, alors, fit passer ses nocturnes visiteurs dans lagrande salle où brûlait une torche de résine en guise deflambeau.

Ces trois truands, c’étaient Manfred, Cocardère et Fanfare.

Que venaient-ils faire chez le bourreau ?

Cocardère avait raconté à Manfred l’entretien qu’il avait euavec le valet de maître Ledoux. Lorsqu’il fut question du moine,dont cet homme n’avait pas voulu dire le nom, Manfred devinaaussitôt qu’il s’agissait de Loyola.

Il comprit dès lors que rien ne pouvait sauver son ami.

Mais telle était l’énergie de ce caractère qu’il n’en résolutpas moins de tenter quelque chose.

Quoi ? Il ne savait.

Le soir arriva.

Quelques heures, maintenant, séparaient Lanthenay du moment oùil serait conduit au supplice…

Ce fut alors que Manfred songea au bourreau.

Oui, si quelqu’un au monde pouvait lui donner un renseignementpositif, c’était le bourreau !…

Manfred ne perdit pas de temps à discuter cette penséelorsqu’elle lui vint. Il en fit part à Cocardère et à Fanfare quine le quittaient pas.

Et ce fut ainsi que, vers le milieu de la nuit, tous les troisfrappèrent à la porte de maître Ledoux.

À peine entré dans la grande salle, Manfred se tourna vers lebourreau.

– Maître, lui dit-il, je dois tout d’abord vous dire quej’ai menti pour vous obliger à nous ouvrir votre porte. Votresituation n’est pas menacée ; ou, si elle l’est, je l’ignorecomplètement…

– Que voulez-vous, alors ? grogna-t-il.

– Si vous aviez un cœur, je vous dirais que je viensessayer de le toucher… mais j’aime mieux en appeler à votreintérêt… Je puis, en deux heures, rassembler un millier d’écus. Jevous les offre.

– Pourquoi ?

– Pour savoir en quelle prison se trouve l’homme que vousdevez pendre demain matin… c’est-à-dire tout à l’heure.

– Lanthenay ?

– Oui, Lanthenay.

Le bourreau demeura grave.

– Je n’ai pas besoin d’argent, dit-il sourdement ; jene dépense pas le quart de ce que je gagne.

Manfred pâlit.

Il comprit que le bourreau était incorruptible.

– Ainsi, balbutia-t-il, vous ne consentiriez pas…

– Vous êtes un plaisant personnage, fit brusquement lebourreau. Vous cherchez à savoir où se trouve un homme qu’on vapendre. C’est pour tenter de le sauver. Et c’est à moi que vousvous adressez pour cela !

Manfred regarda le bourreau avec des yeux égarés.

Ledoux alla sans se hâter décrocher une de ses haches etdit :

– Quand vous seriez dix, je me chargerais de vous expédiertous. Et quand même vous seriez parvenu à me lier, quand vous memettriez sur le chevalet, je ne parlerais pas si je veux me taire…Une seule fois je me suis laissé tenter par le gain ! Uneseule fois je suis sorti de mon devoir !… Et j’en ai tropsouffert pour que je recommence…

Et Manfred l’entendit qui murmurait :

– Oh ! mes nuits sans sommeil !… Oh !… lecauchemar de cette femme que j’ai pendue… sans en avoir le droit…puisqu’elle n’était pas condamnée !…

Si bas que ces mots eussent été prononcés, Manfred lesentendit.

Un éclair illumina sa pensée et l’éblouit.

Dans une rapide vision, il revit la scène du gibet deMontfaucon, la lourde voiture qui marche devant lui, la femme quise débat dans les bras du bourreau en jetant des crisd’horreur…

– Maître, dit-il à brûle-pourpoint, depuis quandn’avez-vous pas été à Montfaucon ?

– Qui parle de Montfaucon ici !…

– Moi ! dit Manfred. Moi qui me suis trouvé àMontfaucon par une glaciale soirée du début de l’hiver… Tenez,maître, il était à peu près cette heure-ci…

Le bourreau poussa un sourd grognement qui, chez lui, devaitêtre sans doute une sorte de plainte. Il regarda Manfred d’un aireffaré…

– La nuit était bien noire, reprit Manfred, mais j’ai debons yeux… Une voiture arriva, montant péniblement la côte… elles’arrêta enfin au pied du gibet… Un homme sortit de la voiture,traînant après lui une femme…

– Elle ! gronda le bourreau.

– En même temps, continua Manfred, le postillon de lavoiture sauta à terre et reçut la femme dans ses bras… Alors,maître, savez-vous ce qu’il fit, ce postillon :

– Non, je ne le sais pas ! Je ne veux pas lesavoir !…

– Il saisit la femme… une femme jeune, belle, digne depitié… il la saisit rudement et l’entraîna…

– Taisez-vous !… Taisez-vous !…

– Il l’entraîna !… vous dis-je. L’infortunéesuppliait, gémissait !… Mais l’infernal postillon était sansdoute sans pitié, puisqu’il la porta jusqu’au gibet et qu’il luipassa la corde au cou !…

– Grâce ! bégaya le bourreau.

– Un instant plus tard, le corps de la malheureuse sebalançait dans le vide !… Alors l’homme remonta dans lavoiture, le postillon sur son siège, et la voiture s’éloigna dansla direction du village de Montmartre… Or, savez-vous qui était cethomme ?…

– Non ! je ne le sais pas ! hurla maîtreLedoux.

– C’était Ferron, honnête bourgeois. Et la femme, c’étaitsa femme !… Et le postillon, savez-vous quic’était ?…

– Non ! Non !… Je ne veux pas entendre !

– C’était vous, maître Ledoux ! C’était vous,bourreau-juré, qui commettiez un crime abominable, un monstrueuxassassinat !…

Maître Ledoux tomba sur ses genoux.

– Grâce ! râla-t-il… Si vous saviez comme j’aisouffert depuis cette affreuse nuit !… Oui… C’est vrai !Pour la première fois, je me laissai tenter… Stupide quej’étais !… Comme si j’étais capable de dépenser de l’or,moi !… Le présent que je reçus… présent royal !… Je nesus qu’en faire !… C’était une boîte en argent ciselé… je labrisai à coups de hache… C’était aussi un collier de perles qui eûtfait ma fortune… J’ai donné toutes les perles… Depuis, je ne dorsplus. Dès que je ferme les yeux, je vois cette femme qui se balanceau bout d’une corde, j’entends ses cris… Et pourtant, que defemmes, que d’hommes j’ai pendus dans ma vie sans en éprouver deremords !…

Alors Manfred se pencha vers lui :

– Et si je te rendais le sommeil ? Si je te rendais lapaix de la conscience, que ferais-tu pour moi ?…

– Que voulez-vous dire ? balbutia le bourreau.

– Réponds d’abord : où est Lanthenay ?

– À l’hôtel de la grande prévôté ! dit maître Ledoux,inconscient à force de terreur.

– Maintenant, réponds encore : veux-tu m’aider à lesauver ?

Le bourreau se releva et secoua la tête avec angoisse :

– Si c’est à ce prix-là que vous devez me rendre mon bonsommeil de jadis, tout est inutile !

– Pourquoi ?…

– Parce que je ne puis rien ! Si je refuse de pendreLanthenay, un aide s’en chargera à ma place…

– Oh ! rugit Manfred, n’existe-t-il donc aucun moyenau monde !…

– Écoutez, fit le bourreau… Vous me promettez de…

– Oui, te dis-je ? D’un seul mot, je puis t’enlevertes remords…

– Oh ! si cela était possible !…

– Cela sera, je le jure !…

– Eh bien ! je ferai l’impossible pour vous donner letemps d’agir… Comment je m’y prendrai ? Je n’en saisrien ! Mais je vous jure que l’exécution sera retardée jusqu’à10 heures. C’est tout ce que je puis faire… et nul au monde n’enpourrait faire autant !

– Et tu te charges de dire à Lanthenay que je suis là, queje travaille à sa délivrance ?

– Je m’en charge ! dit résolument le bourreau. Etaprès un instant de silence, il ajouta avec une terribleanxiété :

– À votre tour, maintenant !

– Bourreau, dit Manfred, tu as un cœur puisque tu souffres,puisque tu pleures, puisque tu te repens ! Bien des hommes quimarchent dans la vie, honorés, respectés, n’en pourraient direautant… Sois donc rassuré sur le sort de la malheureuse que tupendis au gibet de Montfaucon… elle est vivante.

Rien ne saurait donner une idée du bouleversement qui se fit auvisage de maître Ledoux.

– Vivante ! murmura-t-il, tandis qu’une buée humidevoilait son regard sanglant.

– Oui, dit simplement Manfred, je suis arrivé à temps pourla sauver…

– Vous !…

– Moi.

– Vous l’avez sauvée…

– J’ai tranché la corde et ranimé la pauvre femme…

– Et vous êtes sûr qu’elle vit ?

– Très sûr ; je l’ai vue il y a quelques jours.

Le bourreau poussa un profond soupir, et tout ce que cette âmeobscure pouvait contenir de joie et de reconnaissance remontajusqu’à son visage et se traduisit par une sorte d’admirationfarouche.

Au surplus, il ne manifesta par aucune parole les sentiments quil’agitaient.

Mais il regardait Manfred avec une douceur qui contrastaitviolemment avec la bestialité de son visage.

Manfred ne voyait plus le bourreau.

Les bras croisés, la tête penchée, il méditait.

Toutefois, avant de se retirer, il essaya une dernière foisd’ébranler le bourreau.

– Ainsi, lui dit-il, en échange de ce que je vous apporte,vous ne pouvez que retarder l’heure de l’exécution ?

– Je ne puis que cela ! dit le bourreau. Etpourtant…

– Pourtant quoi ?

– Je donnerais dix ans de ma vie pour vous éviter unchagrin.

– Ce n’est pas votre vie que je veux… c’est celle de monmalheureux frère qu’il faut sauver !

– C’est votre frère ?

– Oui, mon frère !

Maître Ledoux fit quelques pas dans la vaste et sombre salle. Untravail énorme se faisait dans sa tête.

– Écoutez, dit-il brusquement en s’arrêtant devant Manfred…au lieu de reculer l’exécution jusqu’à 10 heures, je puis lareculer jusqu’au soir… cela vous donne toute la journée… Et puis…cela me permettra peut-être… J’ai déjà vu le cas une fois…

– Que voulez-vous dire ? demanda Manfredpalpitant.

– Voyons… L’exécution n’aura lieu qu’à la nuittombante ; cela, je m’en charge, et cela vous donne une chancede plus pour agir dans l’obscurité… Mais si vous ne réussissez pas…si… votre frère est pendu…

– Eh bien ? haleta Manfred.

– Eh bien ! ne vous éloignez pas du gibet… Attendezque les gardes soient partis… et alors… oui, alorsdépendez-le !… Je tenterai ce miracle… mais souvenez-vous queje ne réponds de rien ! Souvenez-vous qu’à ce moment là toutesles chances sont pour que vous emportiez un cadavre !

Quelle redoutable épreuve voulait donc tenter maîtreLedoux ?

Manfred fit un violent effort sur lui-même, parvint à seressaisir, fit signe à ses compagnons de le suivre, et ayant jeté àmaître Ledoux un regard de suprême recommandation, se hâta des’éloigner de la maison maudite.

…  …  …  …  … … .

Demeuré seul, maître Ledoux referma soigneusement sa porte etrevint s’asseoir près de l’âtre.

Les coudes sur les genoux et la mâchoire dans les deux mains, lebourreau regardait fixement la flamme. Il était grave et sévèrecomme à son habitude. Il semblait qu’il n’y eût rien de changé enlui. Seulement, ses yeux, ordinairement ternes ou sanglants,brillaient de cet éclat spécial et velouté que les larmes donnentau regard.

De temps à autre, il grognait des phrases obscures.

– C’est rudement bon, tout de même… pouvoir regarder dansles coins noirs sans crainte de voir s’y dresser le spectre de lafemme… pouvoir écouter le vent qui siffle dans cet âtre sansentendre les hurlements de la morte… pouvoir regarder et écouterdans moi-même.

Puis, après un long silence, il ajoutait, suivant sans doute àla piste sa pensée :

– Oui, certes… entre l’occiput et le maxillaire… Non, ceserait un vrai miracle…

Et encore ceci qu’il grommela longtemps après :

– Pourtant, je ne veux pas que ce jeune hommepleure !

Le bourreau se leva brusquement et se mit à se promenerlentement, les mains au dos.

Il murmurait :

– Toute la question est de savoir si le corps peut demeurersuspendu en prenant comme point d’appui l’os occipital et l’osauxiliaire, sans briser les vertèbres… Il faut voir…

Il se dirigea vers la porte, et passa dans une pièce voisine ens’éclairant de la torche.

Dans un coin de cette pièce, un objet oblong était dressé deboutcontre le mur et enveloppé de serge.

Le bourreau lentement, avec méthode, fit tomber la serge, etl’objet apparut.

C’était un squelette complet.

Il était admirablement agencé, articulé, et il n’y manquait pasle plus petit os ; maître Ledoux avait passé de longs mois àexécuter ce travail qui eût fait honte aux travaux de ce genrequ’on exécute pour les musées d’anatomie. Cela avait été une grandedistraction pour cet homme. Et une distraction non moins puissanteavait été, pour lui, d’étudier à fond ce squelette.

Il essuya soigneusement un peu de poussière tombée sur le crâneet les omoplates.

Puis son doigt se posa sur les vertèbres du cou.

– Voilà ce qu’il ne faut pas briser ! grogna-t-il.

Il se perdit en une longue méditation, puis murmura :

– Pourtant, cela s’est vu ! La chose est arrivée àGaspard le Flamand. Je m’en souviendrai toute la vie. C’était enl’an quinze cent douze, au mois d’avril, à Montfaucon même.Qu’est-ce qu’il avait fait, ce bon Gaspard ? Je ne sais plus,au fait ! Toujours est-il que par un joli matin d’avril, je lependis bel et bien par le col. Or, qu’arriva-t-il ?… Il arrivaque plus de huit minutes après la pendaison, comme je m’apprêtais àm’en aller, l’esprit en repos, un de mes valets – à tellesenseignes que ce fut Nicolas Bigot – donc, Nicolas Bigot me saisittout à coup par le bras et s’écria, blême d’épouvante, et les dentsentre-choquées : « Maître, regardez donc Gaspard leFlamand ! » Je regardai le pendu, et vis qu’il avait lesyeux grands ouverts, non pas par dilatation d’agonie, maistranquillement et pleins de vie… et ces yeux-là me regardaient d’unair narquois… Quand il vit que je le fixais, le drôle s’empressa deles fermer… Je m’approchai et lui dit : « Ohé ! Tun’es donc pas trépassé ? », question à laquelle il nerépondit rien, d’ailleurs… Je montai à l’échelle, et m’aperçusalors que le nœud n’avait pas glissé jusqu’au cou, et que le bonGaspard demeurait suspendu dans le vide sans autre gêne que de nepouvoir ouvrir la bouche, puisque la corde le maintenaitpar-dessous le maxillaire… La chose me surprit tellement que jepris sur moi de dépendre le pauvre diable et de lui donner la clefdes champs…

Le bourreau ajouta alors :

– Ce qui est arrivé à Gaspard le Flamand par hasard nepeut-il arriver à un autre par ma volonté ?

Alors il se livra à un singulier travail.

Au-dessus du squelette, il planta un gros clou ; au clou,il accrocha une corde et fit le nœud coulant.

Il passa le nœud autour des os du cou.

Alors il plaça la corde du nœud en la serrant de façon qu’elles’appuyât d’une part sur le menton et de l’autre sur l’osoccipital. Puis il tira.

Le squelette se trouva pendu.

– Bon ! fit maître Ledoux ; voilà mon homme enposture ! Que dois-je faire à ce moment ! Je dois mesuspendre à ses jambes et tirer dessus d’un fort coup bien sec… Ques’ensuit-il ?… Que les vertèbres du col sont brisées et que lamort survient aussitôt… Oui, mais si je ne donne pas lasecousse ?…, Si je fais semblant de la donner ?… Lesvertèbres demeurent intactes, et mon homme peut demeurer dans cetteposition assez longtemps… si toutefois il n’étouffe pas !…Recommençons !

À plus de dix reprises, maître Ledoux s’exerça à ce macabre etfantastique exercice.

Il dépendait le squelette, lui ôtait la corde.

Puis il replaçait le nœud et tirait sur la corde.

Il recommença ainsi jusqu’à ce que du premier coup, et sanshésiter, il fût arrivé à placer le nœud coulant à l’endroit précisqu’il s’était indiqué.

Alors maître Ledoux eut un large ricanement.

Il enveloppa son squelette avec beaucoup de soin et il songea àprendre quelque repos.

Mais au moment où il se dirigeait vers son lit, on frappaviolemment à sa porte. Il alla ouvrir. C’était un de sesvalets.

– Maître, il est temps ! dit cet homme.

– Quelle heure est-il donc ?…

– Six heures maître.

La nuit avait passé avec une rapidité dont maître Ledoux n’avaitpas eu conscience.

– C’est bon, dit-il, j’y vais !…

Chapitre 22LA RUE SAINT-ANTOINE

Nous avons vu le révérend Loyola s’élancer au moment où éclataitla folie du comte de Monclar, s’élancer, disons-nous, hors del’hôtel de la grande prévôté pour rattraper les gardes quiemmenaient Lanthenay et assister au supplice du malheureux jeunehomme.

Les mains étroitement liées, solidement maintenu par deuxgeôliers, entouré d’une vingtaine de gardes, Lanthenay marchaitsans résistance.

L’infortuné ne comprenait rien à ce qui arrivait.

Son père l’avait reconnu !…

Son père avait témoigné, à le retrouver, une joie, une émotionpuissantes…

Et son père le laissait emmener au gibet !…

Que se passait-il donc dans l’esprit du grand prévôt ?…Est-ce que son cœur s’était donc racorni à ce point dans l’exercicede ses fonctions, qu’il sacrifiât ainsi son fils !…

Certes, il avait haï le grand prévôt quand il ignorait qu’ilétait le fils du comte de Monclar…

Mais n’avait-il pas senti cette haine se fondre comme neige ausoleil au moment où il avait été sûr d’avoir retrouvé sonpère ?

Et maintenant !…

Ce père ! Allait-il donc mourir en lui jetant unemalédiction suprême ?

Comme il réfléchissait à ces choses, presque inconscient de samarche au gibet, une voix près de lui raillant, comme cette mêmevoix avait raillé tout à coup à l’oreille de Dolet marchant aubûcher :

– Êtes-vous prêt à mourir ?

Lanthenay reconnut Loyola.

– J’espère, reprit Loyola, que vous employez les cinq ousix minutes qui vous restent à vivre à vous réconcilier avecDieu…

– Je vous engage, dit rudement Lanthenay, à me laissermourir tranquille.

– Quoi ! pas un mot de repentir !… Ou tout aumoins ne voulez-vous rien faire dire à personne ? Il y apourtant des êtres que vous aimez… qui vous aiment…

Mais déjà Loyola se hâtait de continuer :

– Je suis sûr qu’il serait consolant pour votre pauvre pèrede recevoir vos adieux, que je me charge bien volontiers de luitransmettre…

– Mon père ! murmura Lanthenay devenu livide.

– Oui ! Votre père qui vous aime… il me l’adit !… Votre père qui éprouve une bien vive douleur à voussacrifier à son devoir…

– Ainsi, gronda Lanthenay, je meurs par la volonté du grandprévôt ?…

– Non par sa volonté, grand Dieu !… mais par sonconsentement… simplement par son consentement ! Ah !c’est un magnifique exemple d’abnégation que donne là le comte deMonclar, votre père.

Lanthenay se taisait. Il étouffait de douleur.

– Eh bien, dites-lui donc… dites-lui à ce père si intrépidequi livre son fils au bourreau… dites-lui qu’à tous mes crimes j’enajoute un dernier… celui de le haïr comme on hait le bourreau même,celui de le mépriser comme on méprise les valets du bourreau !Dites-lui cela, à ce digne père, et espérons que cela lui donneraquelques nuits de bon sommeil…

– Votre volonté m’est sacrée, dit Loyola, car c’est lavolonté d’un mourant. Mais Dieu m’est témoin que j’eusse voulurapporter d’autres paroles à mon malheureux ami…

– C’est bien, dit Lanthenay d’un air sombre ;écartez-vous, maintenant. Ne demeurez pas à côté… ou je vous jureque dans l’impuissance où je suis de vous étrangler comme vous leméritez, je vous cracherai à la face devant tout ce peuple…

Loyola se recula de deux pas en disant à haute voix :

– Mon Dieu, pardonnez à cet infortuné, car il ne sait cequ’il dit !

Et, dans la foule, on admira la magnanimité du moine.

…  …  …  …  … … .

Lanthenay, dès lors, marcha la tête basse, absorbé en sa suprêmeméditation.

Tout à coup, il sentit qu’on s’arrêtait.

Il leva les yeux, regarda autour de lui, et vit le gibet.

Lanthenay sourit dédaigneusement. Devant la mort imminente, ilreprenait toute sa liberté d’esprit. L’ombre de son père qui venaitde l’obséder se dissipa.

Il s’avança vers le gibet et dit au bourreau :

– Tâche de faire vite et bien ! On dit que tu es forthabile ; je vais voir si ta réputation est juste.

À la surprise de tous les assistants, le bourreau répondit.Jamais maître Ledoux ne parlait au moment redoutable.

– Soyez tranquille, fit-il avec une sorte de joyeusehumeur ; je vais faire pour vous mieux que je n’ai jamais faitpour personne.

– Va donc, et fais vite !

À ce moment, les chants de deux ou trois religieux qu’on avaitprévenus et qui se trouvaient au pied du gibet s’élevèrent.

Maître Ledoux s’approcha et arrangea vivement le col dupourpoint de Lanthenay. Pour procéder à cette opération, il s’étaitplacé derrière Lanthenay.

Et Lanthenay fut secoué comme d’une secousse électriquelorsqu’il entendit une voix – la voix du bourreau ! – murmurerà son oreille :

– Ne vous étonnez de rien, et ouvrez l’œil ! Votrefrère veille !…

En même temps, le bourreau se reculait, et s’adressant à sonprincipal valet :

– Eh bien ! cria-t-il, qu’attends-tu, mauvais capon,pour éprouver la solidité de cette corde !…

Le valet, surpris – car cette formalité n’était pas dans leshabitudes – n’en obéit pas moins avec promptitude.

Il se suspendit à la corde et tira dessus d’un coup sec etviolent.

On entendit un craquement. Le poteau s’abattit !…

Le bourreau poussa une horrible imprécation.

Les chants des moines cessèrent…

Le cœur de Lanthenay palpitait à se briser.

– Tous ces poteaux des gibets de Paris sont pourris !sacra le bourreau.

Loyola s’était approché et se penchait sur le poteau, examinantla cassure.

Il se releva en disant :

– Ce poteau n’était pas pourri… ce poteau a été scié…

– Est-ce possible ! s’écria le bourreau ens’approchant.

Mais déjà Loyola, s’adressant à la foule et paraissant ychercher des ennemis inconnus, s’écriait :

– Mais le condamné n’en sera pas moins supplicié. Touteforce est vaine contre l’autorité de l’Église et l’autorité duroi !

Alors il se tourna vers maître Ledoux :

– Bourreau, conduisez le condamné au plus proche gibet.

– Impossible ! mon révérend.

– Impossible ! fit Loyola. Pourquoi donc ?

– Parce que j’ai reçu l’ordre de pendre le prisonnier à laCroix du Trahoir, et non ailleurs. Au surplus, mon révérend,l’accident sera vite réparé…

– Soit ! Combien de temps faut-il ?

– Oh ! la journée à peine. Dès ce soir, je pourraireprendre l’entretien avec ce brave homme qui a l’air si contrariédu retard.

– Bourreau, reprit Loyola, êtes-vous prêt à m’obéir ?Regardez ceci…

Le moine montra à maître Ledoux un parchemin au sceau du grandprévôt.

– C’est bien, mon révérend, dit Ledoux, je suis prêt à vousobéir. Commandez.

– Vous ne pouvez pendre le prisonnier qu’icimême ?

– Oui, mon révérend. Parce que tel est l’ordre de mon chefdirect.

– Soit ! vous allez rentrer chez vous et y attendremes ordres. La personne qui viendra vous montrera le papier quevous venez de voir. Obéirez-vous ?

– J’y suis bien forcé, mon révérend, puisque monseigneur legrand prévôt l’ordonne.

– Bien. Dans une heure, vous aurez de mes nouvelles. Tâchezalors d’être prompt. Ou, pour mieux faire encore, attendez ici.

– J’attendrai, mon révérend, dit le bourreau étonné.

– Gardes, dit Loyola, surveillez attentivement leprisonnier pendant mon absence, et feu sur quiconque voudrait s’enapprocher !

– Soyez tranquille, mon révérend père ! dit lesergent.

Loyola s’élança alors dans la direction de l’hôtel de la grandeprévôté. Son plan était bien simple.

Il ferait signer à Monclar l’ordre de pendre Lanthenay à toutautre gibet que la Croix du Trahoir. Dans l’état où il se trouvait,le grand prévôt signerait tout ce qu’on voudrait. Alors Loyolaferait porter ou, mieux, porterait l’ordre lui-même, et Lanthenayserait pendu.

Ce n’était qu’un retard d’une heure au plus.

Ainsi raisonnait Ignace de Loyola en se dirigeant en toute hâtevers l’hôtel du grand prévôt.

Au moment où il passait devant une maison basse dont la porteétait ouverte, il se sentit brusquement saisi par des brasvigoureux. Il voulut pousser un cri.

Mais il n’en eut pas le temps.

Un bâillon venait de lui être solidement appliqué sur la bouche.En même temps, le moine fut entraîné vers la porte ouverte etdisparut avec ses agresseurs dans l’intérieur de la maison, tandisque la porte se refermait.

Deux ou trois voisins s’aperçurent bien de cet enlèvement sibrutalement exécuté.

Mais, à cette époque, c’était là chose assez commune.

À peine le moine avait-il été entraîné dans la maison que laporte s’était aussitôt refermée, Loyola se trouva alors plongé dansune obscurité relative ; il se sentit poussé vers un escalierqui devait descendre dans des caves ; l’obscurité se faisaitde plus en plus opaque ; au bas de l’escalier, Loyola futviolemment poussé dans un caveau dont la porte un instant ouvertese referma. Un instant plus tard, une lumière éclaira soudain cecaveau : quelqu’un venait d’entrer avec une torche.

Loyola se vit alors en présence de quatre hommes.

L’un deux lui enleva son bâillon en lui disant :

– Inutile de crier, monsieur, on ne vous entendrait pas…D’ailleurs, nous ne voulons pas vous faire du mal.

– Que me voulez-vous ? demanda le moine d’une voixcalme.

…  …  …  …  … … .

Trois de ces hommes étaient Manfred, Cocardère et Fanfare.

En quittant la maison du bourreau, dans la nuit, ils étaientrevenus à la Cour des Miracles.

À la Cour des Miracles, les trois hommes passèrent le reste dela nuit à essayer de recruter des aides pour un coup de main. Maisla Cour des Miracles était en deuil.

Plus de trois cents hommes avaient été tués ou blessés placeMaubert autour du bûcher de Dolet.

Lorsque le jour se leva, c’est à peine si une douzaine detruands avaient promis leur concours, et encore si mollement, avectant de réticences, qu’à six heures du matin, Manfred, désespéré,partit accompagné seulement de Fanfare et de Cocardère.

– Connaissons-nous quelqu’un de sûr dans la rueSaint-Antoine ou dans la rue Saint-Denis ? demanda-t-il.

– Il y a Didier le bourrelier, dans la rue Saint-Antoine,dit Fanfare.

– Allons chez Didier…

Ce bourrelier, qui était aussi marchand de hardes diverses,habitait dans la rue Saint-Antoine une petite maison dont il étaitle propriétaire.

Il avait des accointances avec certains truands et mettait sescaves à leur disposition, moyennant une honnête rétribution,lorsqu’ils avaient des marchandises à cacher…

Manfred et ses deux compagnons, en arrivant chez Didier, lemirent au courant de la situation.

– La maison est à vous, répondit le bourrelier.

Le plan de Manfred était de se jeter tout à coup sur les gardesde Lanthenay. Pendant qu’il bataillerait avec Cocardère et Fanfare,Didier entraînerait Lanthenay dans sa maison où ils seréfugieraient tous.

Quant à la fuite, elle devenait dès lors aisée.

Derrière la maison du bourrelier, il y avait un jardin dont ilne s’agirait que d’enjamber le mur pour aller gagner une autremaison.

Ce genre d’attaque avait déjà réussi à Manfred, qui avait ainsiarraché deux ou trois truands à la potence.

Généralement, un homme conduit à la potence était escorté parsept ou huit sbires et les choses se passaient en douceur.

Ce plan ne put être exécuté.

Embusqués dans la boutique du bourrelier, Manfred, Cocardère etFanfare attendaient le passage de Lanthenay.

Le supplice était pour sept heures.

Mais sans doute un événement imprévu avait retardé l’heure, carhuit heures sonnaient à la chapelle Saint-Paul lorsque Cocardères’écria :

– Les voilà !

C’était en effet l’escorte de Lanthenay.

Manfred étouffa un juron et devint très pâle.

Il y avait plus de trente gardes autour de Lanthenay.

Il n’y avait pas moyen, à trois, d’attaquer une force pareille,en plein jour, en présence de toute une population hostile aucondamné.

Les trois compagnons sortirent de chez le bourrelier et semirent à marcher machinalement parmi les gens du peuple quisuivaient l’escorte.

Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent à la Croix du Trahoir.

Il y eut pour eux un moment d’anxiété terrible.

Mais lorsqu’ils virent s’abattre le poteau de la potence, ilscomprirent que le bourreau tenait sa parole et reprirent courage.Ils avaient encore toute une journée pour agir !

Manfred assista sans l’entendre à la conversation qui eut lieuentre Loyola et le bourreau. Mais il vit le moine exhiber un papieret le bourreau courber respectueusement la tête.

Enfin, il vit Loyola s’élancer.

Il fit signe à Cocardère et à Fanfare de le suivre.

Devant la maison de Didier le bourrelier, ils se jetèrent surlui et l’entraînèrent.

…  …  …  …  … … .

Loyola examinait d’un air sombre les trois hommes qu’il avaitdevant lui.

Il espérait qu’il était tombé entre les mains defrancs-bourgeois audacieux qui en voulaient à sa bourse.

Et il reprit :

– Est-ce de l’argent qu’il vous faut ?… En ce cas,dites vite la somme.

– Et comment l’aurions-nous ? demanda Manfred.

Loyola sourit. C’étaient décidément de simples voleurs.

– Faites-moi apporter de quoi écrire ; dans un instantje vais vous signer un bon sur la caisse du couvent des Augustins.Quelle somme ?

Manfred fit un signe à Didier, qui se précipita hors ducaveau.

– Vous allez savoir ! dit-il à Loyola.

Au bout de quelques minutes, le bourrelier revint ; iltraînait derrière lui une petite table ; sur la table, ilplaça une écritoire, une plume et une feuille de parchemin.

– Écrivez, monsieur ! dit Manfred.

– Je suis prêt ! répondit Loyola, quelle que soit lasomme ; mais j’espère que vous n’abuserez pas…

– Non, vous allez voir que cela ne vous coûtera pas tropcher.

Et Manfred dicta :

– Ordre à maître Ledoux, bourreau-juré de Paris…

– Que dites-vous ? s’écria le moine en posant laplume.

– Monsieur, dit froidement Manfred, pas d’inutile comédieentre nous ; vous en voulez mortellement à Lanthenay parcequ’il vous a blessé, parce qu’il a essayé de sauver le malheureuxDolet, votre victime, enfin, parce que ses instincts d’indépendancevous déplaisent, à vous l’homme de l’autorité violente etabsolue !

– Vous vous trompez, mon fils… je ne suis pas l’homme del’autorité violente, comme vous dites…

– Allons donc ! Regardez-moi, monsieur… vous ne mereconnaissez pas ?

– Je ne vous connais pas ! dit Loyola en regardantattentivement Manfred.

– Souvenez-vous de ce déjeuner que vous fîtes chez maîtreRabelais, à Meudon, en compagnie de messire Calvin et d’unautre…

– Ah ! ah ! l’autre, c’était vous, jeunehomme ! Je vous remets à présent.

– J’en suis très honoré, monsieur. Vous comprenezmaintenant que je vous connais ! Je sais de quelles hainesimplacables vous nourrissez votre esprit ! C’est vous qui avezfomenté l’attaque contre la Cour des Miracles, c’est vous qui avezvoulu la mort de Dolet ; c’est vous qui voulez la mort deLanthenay…

– Soit ! Et après ?

– Après ? Vous allez écrire ce que je vais vousdicter.

– Et si je n’écris pas ?

– En ce cas, dans deux minutes vous serez mort. Vie pourvie, monsieur !

Loyola courba la tête et demeura pensif.

– Vous êtes bien jeune, dit-il enfin, et vous vous heurtezà plus fort que vous, je vous en préviens.

– Lanthenay est mon frère. Je suis décidé à tout pour lesauver.

– Même à un crime abominable perpétré sur un hommed’Église ?

– Oui, monsieur, dit Manfred très calme.Dépêchez-vous ; il ne vous reste qu’une minute. Écrivez…ajouta-t-il en se montant, écrivez, ou sangdieu je vous égorgecomme j’égorgerais une bête malfaisante !…

Loyola prit la plume.

– Dictez ! fit-il d’un ton bref où Manfred démêla unesorte d’ironie. Dictez… mais c’est bien convenu, n’est-cepas ? Vie pour vie, avez-vous dit ?

– Je le jure ! dit Manfred.

– C’est bien, je suis prêt.

Manfred, ivre de joie, dicta :

– « Ordre à Ledoux, bourreau-juré de Paris, desurseoir au supplice du condamné Lanthenay qui est gracié… Ordre aubourreau de remettre le condamné sain et sauf ès mains de sesgardes. »

Loyola signa.

– Ce n’est pas tout, dit alors Manfred. Écrivez, monsieur…non, pas sur le même parchemin… sur celui-ci…

La mine du moine se fit plus sérieuse.

Manfred dicta :

– « Ordre au sergent, chef des gardes de la prévôtéchargés d’escorter le condamné Lanthenay, de le mettre en libertéséance tenante… »

– Mais je ne suis pas qualifié pour signer un ordrepareil ! s’écria Loyola.

– Écrivez toujours… et pas d’hésitation,monsieur !

Loyola jeta un coup d’œil sur Manfred. Il le vit tourmenternerveusement le manche de son poignard.

Il eut un frémissement de fureur, écrivit et signa. Manfredrelut soigneusement les deux parchemins et les mit dans sonpourpoint.

– Je suis libre, n’est-ce pas ? demanda le moine.

– Tout à l’heure, monsieur ! Veuillez me remettre lepapier que vous avez sur vous !

– Quel papier ! demanda Loyola en blêmissant.

– Pas de comédie, monsieur ! Je parle du papier quevous avez montré au bourreau et devant lequel il s’est incliné avectant de respect.

– Ce papier est insignifiant pour vous, balbutia lemoine.

– Raison de plus pour me le remettre… Allons,décidez-vous !… à moins que vous ne préfériez que je le prennemoi-même sur votre cadavre…

Le moine vit que toute résistance était inutile. Et comme iln’était pas homme à s’emporter en vaines récriminations, il sortitle parchemin et le tendit à Manfred en disant :

– Voilà ce que vous voulez, mon fils. Souvenez-vous que jeme suis exécuté de bonne grâce… et que peut-être je ne suis pasl’ennemi de Lanthenay autant que vous paraissez le croire.

Mais Manfred n’écoutait plus.

Il avait déplié le parchemin et jeté un cri de joie.

C’était l’ordre, signé et scellé par le grand prévôt, quienjoignait à tous gardes de la prévôté, agents du guet et de laforce, d’obéir au révérend, porteur du parchemin !

Chapitre 23VOYAGE DE LOYOLA

Manfred glissa quelques mots à l’oreille de Cocardère et seprécipita au dehors. Dans la rue, il se mit à courir comme un foudans la direction de la Croix du Trahoir.

Comme il courait ainsi éperdument, il heurta un homme que desgamins suivaient à quelques pas.

L’homme roula à terre en criant :

– Vous avez beau faire ! Je le retrouveraimaintenant !

Il ramassa une lanterne éteinte qu’il avait laissé tomber auchoc et se mit à inspecter les maisons, en faisant le geste de leséclairer.

Manfred, à la voix de l’homme, s’était arrêté court.

Il se retourna et reconnut le grand prévôt.

Que faisait-il là avec sa lanterne ?

Pourquoi ces gamins le suivaient-ils curieusement ?

Manfred, stupéfait, se posa un instant ces questions, puis,remettant à plus tard l’éclaircissement de ce mystère, reprit sacourse furieuse vers le gibet de la Croix du Trahoir.

Il y arriva pantelant, à demi suffoqué, en agitant son papier eten criant :

– Grâce ! Il y a grâce pour le condamné !

Le bourreau avait saisi le papier que lui tendait Manfred.

– Il y a grâce en bonne et due forme ! dit-il à hautevoix.

Cette exclamation eût suffi pour lever les doutes du chef desgardes si ce sergent eût eu des doutes.

Il examina en connaisseur les deux parchemins appuyés parl’ordre signé du grand prévôt.

– C’est bien, dit-il enfin. Qu’on délie le condamné. Il estlibre !

– Noël ! Noël ! hurla la foule.

– Explique-moi… dit Lanthenay.

– Viens ! viens ! murmura Manfred… Tout àl’heure, tu sauras…

Et il entraîna son ami, tandis que les gardes reprenaient lechemin de la prévôté, et le bourreau celui de la ruelle auxchats.

…  …  …  …  … … .

Loyola, en voyant partir Manfred, avait refoulé une imprécationqui lui montait aux lèvres.

Les bras croisés sous son manteau, les poings serrés, le sourcilfroncé, Loyola échafaudait déjà le plan d’une terriblevengeance.

Trois longues heures s’écoulèrent ainsi.

Ni Cocardère, ni Fanfare n’étaient sortis du caveau. Ils neperdaient pas le moine de vue.

Un instant, Loyola avait calculé s’il pourrait venir à bout deces deux hommes. Selon son habitude, toutes les fois qu’il sortait,il était couvert d’une cotte de mailles et portait sous sa robe unpoignard.

Mais ses deux gardiens improvisés tenaient chacun à la main uneforte dague et avaient l’air très déterminés.

De plus, Cocardère lui avait dit :

– Je vous préviens, mon révérend, que j’ai ordre de voustuer proprement au premier geste suspect que vous feriez. Ainsi,tenez-vous en paix si vous désirez vous conserver au service deDieu et au bonheur des hommes.

Cocardère avait appuyé ce remarquable discours d’un geste de sadague qui n’avait pu laisser aucun doute au moine sur l’issue d’uncombat.

Il avait donc pris le parti de se tenir immobile et silencieux,supposant que Manfred ne tarderait pas à revenir.

L’attente, comme nous l’avons dit, dura trois heures.

Au bout de ce temps, le moine entendit des pas qui descendaientl’escalier.

Bientôt Manfred et Lanthenay apparurent.

Manfred était radieux, et Loyola augura bien de cette joiemanifeste du jeune homme. Mais Lanthenay était sombre, – plussombre peut-être qu’au moment où il allait au gibet.

Cocardère et Fanfare avaient chaleureusement pressé la main decelui qu’ils avaient si heureusement contribué à sauver.

– Messieurs, dit Loyola en prenant les devants, j’espèreque je suis libre maintenant ?

– Nous allons voir ! dit Manfred.

– Oseriez-vous fausser la parole que vous m’avezdonnée ? Contre la vie de Lanthenay, vous m’avez juré derespecter la mienne…

Manfred regarda Lanthenay.

– Monsieur, dit alors celui-ci, d’une voix qu’ils’efforçait de rendre calme, c’est au serment de mon ami… monfrère… que vous devez de vivre. Si Manfred n’avait pas juré derespecter votre vie, comme vous dites, je vous tuerais àl’instant…

– Prenez garde que je porte une robe sacrée !interrompit Loyola qu’épouvanta un geste de Lanthenay.

– Je vous tuerais, reprit celui-ci, comme un chien enragé,sans le moindre scrupule, et je croirais rendre ainsi un immenseservice à l’humanité.

Lanthenay était terrible en ce moment.

– Ne craignez rien, railla Manfred. : nous autres,truands, nous avons assez l’habitude de respecter la parole donnée.Vous avez vie sauve, puisque Lanthenay est vivant.

Lanthenay s’arrêta alors et essuya d’une main la sueur quicoulait sur son front.

– Oui, dit-il, vous avez vie sauve… Quant à votre liberté…nous allons en causer.

Loyola, sûr de ne pas être tué, eut un sourire diabolique.

– Vous êtes bien jeunes tous les deux, dit-il, et j’excusele faux jugement que vous portez sur un homme qui devrait vous êtrerespectable à plus d’un titre. Mais il ne me convient pas dediscuter avec vous les actes de ma vie et les mobiles qui lesinspirèrent. Dites-moi seulement ce que vous voulez faire de moi…Songez seulement que si vous êtes les plus forts aujourd’hui, iln’en sera pas toujours de même. Si vous me détenez prisonnier, leroi de France, dont je suis hôte, s’inquiétera de ma disparition etme fera rechercher. On finira par découvrir la vérité… C’est dansvotre intérêt que je parle et non dans le mien, car j’ai depuislongtemps habitué mon esprit à la pensée des persécutions que jepourrais endurer au service de Dieu et de sa sainte Église…

– Ne parlons pas de persécutions, monsieur, ditManfred ; ce chapitre entraînerait trop loin, s’il nousfallait dénombrer toutes celles que vous avez suscitées. Causonsplutôt de nos affaires.

– Soit ! dit paisiblement Loyola.

– Nous aurons donc, reprit Manfred, à discuter de votreliberté, c’est-à-dire des conditions que nous mettons à cetteliberté.

– Des conditions…

– Oui ; cela vous étonne ? Donc, nous aurons tousles deux à traiter cet intéressant sujet. Mais avant de l’aborder,voici mon frère Lanthenay qui a d’abord à vous entretenir d’unsujet qui lui tient à cœur…

Loyola fixa sur Lanthenay un regard interrogateur.

– Monsieur, dit alors celui-ci, vous rappelez-vous lesparoles que vous m’avez dites ce matin ?

– Des paroles de consolation chrétienne, murmura vaguementLoyola.

– Non, des paroles de malédiction qui m’ont brûlé le cœur.Vous m’avez dit, monsieur, que j’allais au gibet par leconsentement du comte de Monclar.

– Il est vrai…

– Or, je vous demande maintenant si vous n’avez pasmenti ?

– L’homme de Dieu ne ment jamais.

– Faites bien attention, reprit Lanthenay avec un calme quiglaça le moine, faites bien attention que je vous demande la véritéabsolue… je vous demande de parler du fond de votre conscience.Peut-être le comte de Monclar a-t-il été contraint à ceconsentement ?… Dites… En ce cas, je vous connais assezmaintenant pour savoir que vous avez pu jouer sur le motconsentement… Comment le grand prévôt a-t-il consenti ? Voilàce que je veux savoir…

– Qui peut se flatter de connaître le vrai mobile deshommes ?

– Je vois que nous ne nous entendons pas. Je vais vous direune chose, monsieur. Mon ami Manfred que voici s’est tout à l’heureheurté au comte de Monclar dans la rue…

Lanthenay s’arrêta pour respirer, comme s’il étouffait… Ilreprit :

– Or, savez-vous ce que Manfred a constaté ?

– J’attends que vous me l’appreniez.

Lanthenay saisit le bras du moine…

– Le comte de Monclar est fou ! dit-il d’une voixrauque. Fou ! Entendez-vous cela ? Il cherche sonfils ! Il l’appelle en pleurant… Pourquoi le comte de Monclarest-il devenu fou ? Parlez, monsieur ! Vous le savez…

– Vous m’étonnez ! dit Loyola.

– Pourquoi, au moment où j’ai été entraîné hors de sonhôtel, mon père se débattait-il parmi des gardes ? Cela aussi,vous le savez ! Parlez ! Avoue donc que tu asaffreusement menti, misérable ! Avoue donc que ta fourbe etton audace avaient seules préparé mon supplice…

– Vous vous trompez, je vous l’affirme ! En ce moment,je n’aurais aucun intérêt à mentir… J’ai remarqué en effetd’étranges contradictions dans les ordres que le grand prévôtdonnait à votre sujet… Je l’ai entendu moi-même ordonner de vousconduire au gibet… J’ai vu ensuite qu’il essayait de se jeter surles gardes. Je suis parti à ce moment et n’en sais pas davantage.Vous m’ouvririez la poitrine pour fouiller mon cœur que vous n’ytrouveriez pas le mensonge que vous cherchez.

Lanthenay se tourna vers Manfred.

Celui-ci haussa les épaules comme pour dire :

– Tu n’en tireras rien !

– Oh ! murmura Lanthenay, je donnerais vingt ans de mavie pour savoir que mon père n’a pas consenti ausupplice !

Loyola serra les lèvres.

– Bon ! pensa-t-il. Tu auras toujours cettesouffrance-là dans le cœur. Pour le reste, nous verrons.

Lanthenay lâcha le bras du moine qu’il serrait violemment, et serecula de quelques pas, découragé.

– Puisque monsieur persiste à se taire, fit alors Manfred,nous allons régler la question de sa liberté…

Loyola tressaillit, mais ne dit pas un mot.

– Nous avons d’abord songé à vous lâcher sur le pavé deParis après toutefois nous être mis hors de vos atteintes. Maisnous avons réfléchi que les Parisiens pourraient à bon droit nousmaudire… D’autre part, n’étant pas doués comme vous et vos pareilsd’une nature de tourmenteur, il nous répugne de vous garder enprison… Et puis vous auriez fini par pervertir, avec vos sermons,les braves gens que nous aurions commis à votre garde.

Loyola se taisait toujours. Manfred continua :

– Pour ménager les intérêts de tous, nous avons simplementrésolu de vous conduire hors de Paris.

– Je suis prêt ! ne put s’empêcher de s’exclamerLoyola.

– Cocardère et Fanfare, que je vous présente ici, aurontl’honneur de vous escorter…

– Me laisserez-vous au moins choisir la ville où je devraiêtre déposé ?

– Dites toujours… Où désirez-vous être conduit ? Jevous préviens qu’il faut que ce soit assez loin de Paris…

– La ville où je voudrais aller n’est pas très éloignée, ilest vrai. Mais je pourrais vous jurer sur le crucifix de n’en passortir avant huit jours, ce qui, en somme, répondrait à votreplan…

– Eh bien… quelle est cette ville ?

– Fontainebleau ! dit Loyola, qui ignoraitcomplètement que Manfred se fût préoccupé du départ du roi pourcette ville.

Manfred éclata de rire :

– Demandez-moi donc de vous conduire par la main jusqu’auroi de France, votre digne ami, auquel vous n’auriez plus qu’àdemander ma tête !

– Le roi de France ! balbutia Loyola. Vous voustrompez… je voulais me retirer dans le monastère de cetteville.

Manfred regarda Cocardère par-dessus son épaule :

– Tu as remarqué un monastère à Fontainebleau ?

– Ma foi non…

– Vous voyez bien, monsieur… Impossible de vous conduire àFontainebleau.

– Soit ! Choisissez vous-même la ville où vousprétendez me conduire. Une question seulement : quanddevrai-je partir d’ici ?

– Mais à l’instant même !

– Soit ! fit encore Loyola, comme s’il eût consenti unsacrifice, mais en réalité avec une joie qui n’échappa pas àManfred. Celui-ci continua :

– Il y a là-haut, devant la porte de cette maison, unechaise de voyage confortable à souhait et munie de manteletsfermant à clef. Je te préviens, Cocardère, qu’il y a dans le coffredu siège, un sac où tu trouveras de quoi pourvoir aux besoins duvoyage…

– Bon ! fit Cocardère.

– Donc, voici ce qui va se passer : nous montonstous ; le révérend entre dans la voiture sans pousser un cri,car il sait bien qu’au premier appel, il recevrait dans la gorgetrois pouces de cette lame… Ensuite, notre brave ami Fanfare yentre à son tour ; les mantelets sont fermés à clef ;Cocardère monte sur le siège et n’a plus qu’à fouetter les deuxvigoureux normands qui vont avoir l’honneur de vous entraîner…

– Je suis disposé à obéir sans résistance. Vous abusez devotre force ; mais il ne sera pas dit que l’homme de Dieu auraopposé la force à la force. Dites-moi seulement en quel endroitvous me ferez déposer…

– Vous avez gardé votre secret tout à l’heure, ditgravement Manfred ; à mon tour, je garde le mien !…

Manfred sortit du caveau, suivi de Cocardère.

Il fut plus d’une heure absent. Sans doute, il donna à Cocardèredes instructions détaillées.

Au bout de cette heure, Manfred apparut dans le caveau.

– Suivez-moi, monsieur, dit-il à Loyola.

– Puis-je savoir au moins combien de temps durera levoyage ?

– Peuh ! quelques heures… Venez, et songez qu’aupremier geste, vous êtes mort…

Manfred monta. Derrière lui venait Loyola. Derrière le moinemarchait Lanthenay, son poignard à la main. Fanfare fermait lamarche.

Devant la porte du bourrelier stationnait, en effet, une chaisede voyage. Sur un signe de Manfred, Fanfare y prit place. Cocardèreétait déjà sur le siège.

En arrivant sur le pas de la porte, Loyola, encadré par Manfredet Lanthenay, jeta un rapide coup d’œil à droite et à gauche.

Mais la rue était déserte.

Loyola eut un frémissement de rage et monta dans la voiture enmurmurant :

– Que Jésus vous maudisse !

– Bon voyage ! cria Manfred.

La voiture s’ébranla au grand trot de ses deux chevaux.

…  …  …  …  … … .

Plongé dans la demi-obscurité de sa prison roulante, Loyolaméditait sur ce qui lui arrivait. Non seulement il était joué,battu à plates coutures, mais encore le but principal de son voyageen France était manqué. Ce but était de placer, auprès du roi deFrance, un homme qui le mît au courant de tout ce que ferait etpenserait le monarque.

Déjà l’esprit actif du chef des jésuites songeait à l’avenir.Déjà il dressait de nouvelles batteries.

Dès qu’on lui rendrait la liberté, il se dépouillerait de sonfroc, achèterait un cheval et courrait à franc étrier jusqu’àFontainebleau.

Là, son premier soin serait de faire agréer par FrançoisIer une de ses créatures comme grand prévôt de Paris, enremplacement du comte de Monclar.

Alors, il bouleverserait Paris jusqu’à ce qu’il eût mis la mainsur Manfred et sur Lanthenay…

La nuit vint. Mais la voiture continua son chemin.

Pendant ce temps, Fanfare bâillait à se décrocher la mâchoire.Il tombait de sommeil et de faim, mais il n’osait s’endormir.

Enfin, n’y tenant plus, il frappa aux mantelets.

– Tout à l’heure ! répondit la voix de Cocardère.Patience, que diable !

Il était environ dix heures lorsque la voiture s’arrêta. Loyolaattendit avec une avide anxiété.

– Ouvre ! cria Cocardère.

Fanfare obéit avec empressement.

– Quelle diable de commission nous a donnée làManfred ! s’écria-t-il. Pour un vilain oiseau de cette espèce,est-il besoin de tant de façons ?… Je vais l’étrangler toutbonnement…

– Non pas ! Nous devons conduire le révérend père,nous le conduirons…

– Mais j’enrage de famine, moi !

– Sois tranquille, l’heure du dîner a sonné.

Loyola avait avidement regardé par le mantelet ouvert. À sagrande stupeur, et à son inquiétude plus grande encore, il constataque la voiture s’était arrêtée en pleine campagne sur une routeabsolument déserte et noire.

– Mais où me conduisez-vous donc ? gronda-t-il.

– Tenez, mon révérend, je ne veux pas vous faire chercherplus longtemps… je vous conduis en Bourgogne, à Dijon…

– À Dijon ! exclama le moine. PourquoiDijon ?

– Je l’ignore complètement, mon révérend père.

– Mais il nous faut quatre bonnes journées pour yarriver !

– À peu près…

– Où allons-nous passer la nuit ?

– Mais il me semble que vous serez très bien dans lavoiture…

– Soit, pour moi qui suis habitué à la dure, mais vous,pauvres gens !…

– Ne vous inquiétez pas de cela, mon digne père.

Sous ces questions multiples, Loyola dissimulait la joieprofonde qu’il éprouvait.

– Quatre jours pour aller à Dijon, autant pour revenir àFontainebleau… Allons ! rien n’est perdu !…

Cependant Cocardère avait organisé un dîner sommaire.

Il avait commencé par passer à la tête des chevaux une musetteremplie d’avoine ; au préalable, il avait dételé les deuxnormands et les avait fait boire à un ruisseau dont on entendait lemurmure à dix pas de là ; en ayant fini avec les chevaux,Cocardère s’était occupé des hommes.

On mangea dans la voiture à la lueur d’une lanterne.

Loyola prit sa part du repas et dîna de fort bon appétit ;il se montra d’excellente humeur, et trouva moyen d’intéresser sesdeux gardiens en leur faisant le récit des batailles auxquelles ilavait assisté avant d’entrer dans les ordres.

Si bien, que Cocardère s’écria :

– Sang-dieu, mon père, quel beau truand vous auriezfait ! Et quel dommage que vous ayez mal tourné !

Loyola se mit à rire en buvant une rasade d’un excellent flaconque Fanfare venait de déboucher.

Enfin, ce fut presque avec une certaine cordialité que les deuxcompères souhaitèrent le bonsoir au révérend et descendirent de lavoiture dont ils fermèrent soigneusement les mantelets. Ils seroulèrent alors dans des couvertures et dormirentconsciencieusement.

Au soleil levant, la route fut reprise dans les mêmes conditionsque la veille. Les journées passèrent en somme assez rapidementpour Loyola.

Cinq jours s’écoulèrent ainsi.

Le soir du cinquième jour, comme les trois hommes, devenus enapparence les meilleurs amis du monde, s’installaient pour dîner,Loyola demanda :

– Nous ne devons pas être loin de Dijon… nous y arriverionssûrement, si nous poursuivions.

Cocardère se mit à rire.

– Dijon ! Nous l’avons traversé aujourd’hui àmidi.

Loyola pâlit, et, un instant, il fut sur le point de se départirdu rôle de jovial compagnon qu’il avait pris.

Cocardère continuait déjà :

– C’est que je vais vous dire… Ce n’est pas à Dijon quenous devons vous conduire, mais bien à Lyon…

Un cri de rage faillit échapper au moine.

Mais il se contint et répondit d’une voixindifférente :

– Dijon ou Lyon… cela m’est égal.

– À la bonne heure ! fit joyeusement Fanfare. Il y aplaisir à escorter un aussi brave compagnon.

À Lyon, le moine apprit que ses deux gardiens devaient leconduire à Avignon…

Enfin, à Avignon, il lui fut révélé qu’on pousserait jusqu’àMarseille.

Tous ses plans s’écroulaient !

Vers le trentième jour, ou plutôt la trentième nuit, – car onn’ouvrait les mantelets que la nuit – Cocardère dit àLoyola :

– Nous sommes à Marseille, mon révérend.

Loyola pencha la tête et se vit dans une ruelle obscure etdéserte.

– Je suis libre, n’est-ce pas ? gronda-t-il.

– Pas encore tout à fait, mon révérend, répondit doucementCocardère.

– Misérables ! rugit le moine. Il ne sera pas dit quede grands desseins seront renversés par une aussi stupidefatalité ! Mourez donc tous les deux !

En disant ces mots, Loyola avait tiré de sa poitrine un fortpoignard et avait bondit hors de la voiture, en portant un coupterrible de son arme à Cocardère…

Mais, à ce jeu-là, il avait affaire à fort partie.

Cocardère, d’un geste prompt comme la foudre, avait saisi lepoignet de Loyola et l’avait tordu violemment.

Le moine tomba sur ses genoux en poussant un hurlement dedouleur.

Au même instant, Fanfare s’était précipité sur lui.

Loyola se vit solidement maintenu.

– Pardieu, mon révérend, dit Cocardère, vous n’y allez pasde main morte ! Fi ! que faites-vous du commandement quiinterdit aux hommes de Dieu de se servir de l’épée !

Loyola écumait.

Ils l’entraînèrent dans un sombre boyau au bout duquel on luifit monter quelques marches.

En haut de l’escalier, un homme tenant une torche éclairaitcette scène.

– Salut à maître Giovanni ! dit Cocardère.

– Salut aux compagnons de Paris ! répondit l’homme.J’ai été prévenu hier de votre prochaine arrivée. Je ne vousattendais que demain.

– Nous avons fait diligence.

Loyola fut poussé dans une pièce assez vaste.

Cocardère lui lia les mains et les pieds.

– Mais enfin ! hurla le moine, que voulez-vous doncfaire de moi ?…

– Vous allez le savoir, mon révérend.

Il se tourna alors vers l’homme qu’il avait appelé maîtreGiovanni. Cet homme portait le costume de marin.

C’était un des innombrables affiliés de la Cour des Miracles,qui comptait partout des compagnons se reconnaissant par une sortede franc-maçonnerie.

Maître Giovanni était patron d’un brick qui faisait les voyagesde Smyrne et de la côte d’Asie.

– Maître Giovanni, demanda Cocardère, êtes-vous sur lepoint de faire campagne ?

– Mais… la Belle-Étoile appareillera dans sixjours, au plus tard.

– Qu’est-ce que laBelle-Étoile ?

– Mon brick, donc !

Cocardère se tourna vers le moine :

– Donc, mon révérend, encore six jours de patience, et vousserez débarrassé de notre compagnie qui, décidément, n’a pas l’heurde vous plaire.

– Je ne comprends pas, murmura le moine dévoréd’inquiétude.

– C’est pourtant bien simple… Notre ami Giovanni que voilàest maître d’un fort beau brick…

– Après ? gronda le moine.

– Dame… ce brick qui, comme vous venez de l’entendre,s’appelle la Belle-Étoile, appareille dans sixjours…

Loyola devenait livide. Il commençait à comprendre.

– Après ? grommela-t-il.

– Après ?… eh bien, dans six jours nous auronsl’honneur de vous conduire à la Belle-Étoile et de vous ydéposer bien et dûment à fond de cale ; après quoi, monrévérend, il ne nous restera plus qu’à vous demander votrebénédiction, que vous ne nous refuserez pas, je l’espère.

Loyola fit sur lui-même un terrible effort :

– Et lorsque ce navire sera arrivé à sa destination, quefera-t-on de moi ?…

– Vous serez libre…

– Qu’entendez-vous par ce mot ?…

– Libre, mon révérend ! Libre comme l’oiseau dansl’air… libre d’aller où bon vous semblera…

– Est-ce définitif, cette fois ?

– Si ce n’était pas définitif, mon révérend, nous vousaccompagnerions…

– C’est juste…

Loyola garda un moment un silence pensif.

Il fixa le marin et lui demanda :

– Et quel est le port où vous devez me relâcher ?Puis-je le savoir ?

– Oh ! ceci n’a pas d’importance, réponditCocardère ; mon révérend, c’est à Smyrne, en Asie, que vousdevez être libre.

– Smyrne ! balbutia le moine atterré.

Ce dernier coup le terrassait.

– Combien de temps faut-il à votre navire pour toucherSmyrne ?

– À toi, maître Giovanni ! dit Cocardère.

– Pour toucher Smyre, fit le patron de laBelle-Étoile… dame… avec nos relâches en Italie,en Algérie, en Tunisie…

Loyola frémissait d’épouvante.

– Oui, acheva Giovanni, je réponds d’être à Smyrne dansquatre mois au plus !

Loyola voulut pousser un cri. Ses yeux se strièrent de rouge. Iltournoya sur lui-même, et s’affaissa lourdement, évanoui, assommésur le coup !

…  …  …  …  … … .

Lorsque Loyola revint à lui, il employa tout ce qu’il avait devolonté puissante à se composer un maintien.

Mais si fort qu’il fût, il ne put retenir une larme brûlante,larme de haine et de rage qui tomba comme une goutte de fiel.

Tout un plan longuement combiné s’écroulait.

Il ne pourrait être de retour en France avant six mois au moins.Il baissa la tête, vaincu.

Et les trois hommes l’entendirent murmurer :

– Tout est perdu…

…  …  …  …  … … .

Les choses se passèrent selon le programme tracé par Cocardère.Le soir du quatrième jour de son arrivée à Marseille, Loyola futconduit à bord de la Belle-Étoile et enfermé dans unréduit d’où il ne pourrait plus sortir qu’au moment où le navireaurait perdu les côtes de vue.

La Belle-Étoile appareilla le lendemain.

Cocardère et Fanfare, de loin, virent ses voiles se gonfler peuà peu, puis le brick prendre son vol vers le large. Cocardère eutle mot qu’avait eu Manfred.

– Bon voyage ! cria-t-il.

Puis les deux compagnons montèrent à cheval et reprirent lechemin de Paris.

Chapitre 24LE FOU

Nous laisserons les deux truands s’en revenir à petites journéesvers Paris, la conscience tranquille et le cœur satisfait, et nousreviendrons à un personnage que nos lecteurs n’ont certainement pasoublié : nous voulons parler de la Gypsie.

Après la scène émouvante et pour ainsi dire tragique qui s’étaitdéroulée entre elle et le grand prévôt, la vieille bohémienne,atterrée, désespérée, le cœur ulcéré, l’âme éperdue de vengeance,avait quitté l’hôtel de la grande prévôté.

Dans l’obscurité confuse du jour naissant, elle avait montré lepoing à l’hôtel, et, d’une voix pleine de sourdes menaces, avaitmurmuré :

– Tout n’est pas fini !

Elle avait passé des nuits et des nuits à ruminer le plan quivenait d’échouer si misérablement, mais elle ne renonçait pas.

En effet, cette vengeance, c’était sa vie même.

La haine absolue de la Gypsie contre le comte de Monclar venaitde l’immense douleur qu’elle avait éprouvée en assistant ausupplice de son fils. Que la bohémienne eût aimé alors ce filsd’une façon absolue, que l’amour maternel eût étouffé en elle toutautre sentiment, ceci est incontestable.

Or, peu à peu, avec les mois et les années, la Gypsie en étaitarrivée à oublier la cause même de sa haine, c’est-à-dire sonfils !

Elle n’aimait plus ce fils mort depuis si longtemps ; ou dumoins, elle n’arrivait plus, même par un effort de volonté, à semettre dans la situation d’esprit d’une personne qui aime… mais sahaine contre le grand prévôt n’avait fait que croître etembellir…

Elle en était arrivée à considérer cette haine comme le but desa vie, ou plutôt comme sa vie elle-même.

Bientôt, elle n’y tint plus, et par une sorte d’attractionfatale, elle sortit de chez elle et se dirigea vers l’hôtel ducomte de Monclar.

Maintenant, elle se remémorait les scènes écoulées jadis, commesi elles se fussent passées à l’instant même.

Elle se voyait, plus de vingt-deux ans auparavant, guettantautour de l’hôtel, sans but fixe, sans pensée précise…

Pendant quelques jours, son objectif avait été de tuer le grandprévôt.

Et alors s’était passée la scène qui avait été le point dedépart de tout son plan de vengeance.

Un matin – un mois environ après le supplice de son fils – labohémienne était venue se poster devant la porte de l’hôtel.

Tout à coup, la porte de l’hôtel s’était ouverte.

Une belle chaise stationnait dans la rue, une chaise toutecapitonnée de soie…

Et le grand prévôt était apparu !

La bohémienne, en le voyant, avait senti cette angoisseabominable que l’on éprouve devant certaines bêtesmalfaisantes…

Or, près du grand prévôt, apparaissait une femme jeune, belle,radieusement belle, si évidemment et si absolument heureuse qu’ellesemblait dégager de la lumière, de la joie et de l’amour…

Le grand prévôt, jeune alors, dans toute la force de sa mâlebeauté, la couvait d’un regard si tendre, si plein de passion, quela Gypsie avait profondément tressailli devant la soudaine penséequi venait de se lever en sa conscience tumultueuse.

Entre le grand prévôt et sa femme marchait un enfant…

La jeune femme le tenait par la main…

L’enfant paraissait quatre ans.

En réalité, c’est à peine s’il en avait trois.

C’était un bel enfant, magnifiquement habillé ; on sentaitqu’il devait être idolâtré de son père et de sa mère…

L’enfant, avec des exclamations de joie, s’était élancé vers lachaise…

Mais le père l’avait pris dans ses bras… Il l’avait regardéquelques secondes d’un regard profond.

Dans ce regard, la Gypsie avait lu l’immense passion paternelledu comte de Monclar.

Dès lors, la bohémienne avait senti une joie âpre etdouloureuse. Elle tenait sa vengeance !

Elle avait été frappée dans son amour de mère…

C’est dans son amour de père qu’elle frapperait le grandprévôt…

Alors elle avait combiné et mûri son terrible plan.

Huit jours après, le fils du grand prévôt était mystérieusementenlevé !

Fou de douleur, le comte mit sur pied toute la police de Paris,qui fut fouillé de fond en comble.

Un nouveau désastre, premier effet de la vengeance de Gypsie,allait l’atteindre :

Sa jeune femme, frappée au cœur par la perte de cet enfant quiétait son adoration, mourait de langueur au bout de troismois !

Lorsque sa femme fut morte, lorsqu’il fut bien certain qu’on neretrouverait pas son fils, le grand prévôt espéra un moment qu’ilmourrait lui-même.

La destinée lui fut cruelle. Il vécut !…

Peu à peu, son âme, à lui aussi, s’était ulcérée !

Il était devenu sombre, farouche, misanthrope, inflexible, duraux malheureux qui lui tombaient sous la main, et surtout auxbohémiens, truands et habitants de la Cour des Miracles qu’ilaccusait sourdement d’avoir volé ou peut-être tué son fils…

Voilà les souvenirs impitoyables qui se dressaient dans l’espritaffolé de la Gypsie, au moment où nous la retrouvons et où elle sedirigeait vers cet hôtel qu’elle venait de quitter deux heuresauparavant.

Et elle se rappelait aussi avec quelles minutieuses précautionselle avait élevé le fils du grand prévôt !…

Quelle patience il lui avait fallu pour effacer de ce jeuneesprit la première impression d’enfance si forte et si durable.

Et plus tard, lorsqu’il était devenu adolescent, avec quelleslentes et infinies précautions elle lui avait appris à haïr lecomte de Monclar !

Quels prodiges d’astuce, quels trésors d’habileté dépensés pouramener le père et le fils en contact ! Pour faire que chacunde ces contacts fût une nouvelle cause de haine dans le cœur deLanthenay ! Pour faire enfin que le grand prévôt pritinéluctablement la résolution de tuer son fils !

Et tout cela en pure perte !

Comment le comte de Monclar savait-il que Lanthenay était sonfils ?

Comment le savait-il au moment même où il allait faire conduirece fils au gibet ?

– Oh ! grondait-elle en marchant, c’est une effroyablefatalité ! C’est à se briser la tête contre les murs de lamaison maudite ! J’aurai donc travaillé en vain. Ma vengeancem’échappera donc à l’heure même où elle allait aboutir !Oh ! non, non quand je devrais tous les deux les étrangler dema main…

Comme elle arrivait rue Saint-Antoine, des gens rassemblésregardaient un spectacle qui devait être sans doute des plusintéressants.

Il y avait des gamins, des hommes, des femmes.

Les gamins riaient, et quelques-uns, sournoisement, ramassaientdes pierres ; les femmes avaient l’air apitoyé ; leshommes paraissaient étonnés et presque effrayés.

La bohémienne allait passer outre, tout entière à sa pensée,peut-être sans avoir vu ce rassemblement, lorsqu’un mouvement sefit parmi ces gens, les rangs s’ouvrirent, et un homme parut…

Il se heurta presque à la Gypsie.

La bohémienne s’arrêta court, stupide d’étonnement.

Cet homme, c’était le grand prévôt… c’était le comte deMonclar !

Il tenait toujours à la main sa lanterne éteinte etgrommelait :

– Je vous dis qu’il m’appelle… laissez-moipasser !

Quelques domestiques de l’hôtel suivaient pas à pas leur maîtreet essayaient parfois de le ramener en arrière.

Mais lui, actif, les écartait d’un geste et s’avançaitrapidement.

La Gypsie était demeurée un instant étourdie devant celamentable spectacle.

Comme il passait près d’elle, elle l’entenditmurmurer :

– Il a beau faire nuit, j’y vois clair tout de même…Attends, mon fils… je vais ouvrir les cadenas des chaînes…

Une révélation foudroyante se fit dans l’esprit de labohémienne :

Le comte de Monclar lui échappait à tout jamais !

La folie le sauvait de la vengeance qu’elle rêvait !

Machinalement, elle se mit à le suivre.

Le fou, cependant, avait quitté la rue Saint-Antoine et s’étaitenfoncé en ce dédale de petites ruelles qui avoisinait la rueSaint-Denis.

Elle allait, courant quand il se mettait à courir, s’arrêtantquand il s’arrêtait, tâchant de reconstituer, d’après ses paroles,la vision exacte du dément, s’efforçant aussi de mettre un peud’ordre et de calme dans sa propre pensée.

Il fallait qu’elle fît souffrir le comte de Monclar !

Et puisqu’elle ne pouvait plus le torturer dans son cœur, ehbien, elle le ferait souffrir dans son corps ! Elle condamnaità mort le grand prévôt.

Et elle se préparait à exécuter la sentence.

…  …  …  …  … … .

Sa résolution prise, la bohémienne, frissonnante, s’approcha ducomte de Monclar et le toucha au bras.

Mais elle se sentit violemment repoussée par l’un desdomestiques qui suivaient le fou.

– Arrière, femme ! dit cet homme.

– Vous ne voulez donc pas qu’il soit sauvé ?dit-elle.

Le valet regarda plus attentivement la bohémienne et reconnut lavieille qui était entrée chez son maître.

– J’ai un moyen de le guérir, continua-t-elle.

– Il faut la laisser faire ! s’écria un autre valet.Cette vieille sorcière connaît les herbes qui guérissent…

– Certes ! affirma-t-elle.

Et, sans plus s’occuper des laquais et de la foule, elles’approcha de nouveau du comte de Monclar et murmura à sonoreille :

– Je sais où est votre fils… Il vous attend… venez…

Le fou s’était arrêté, indécis d’abord ; puis, souriant, ilprit la main de la bohémienne :

– Vrai ? Tu sais où il est ?

– Je vous dis qu’il vous attend et qu’il m’a envoyée…

– Allons vite…

Elle garda dans sa main la main du grand prévôt etl’entraîna.

– Voyez ! voyez ! s’écria l’un des valets. Ellel’a déjà dompté… il la suit docilement.

…  …  …  …  … … .

Lorsque la Gypsie arriva à la Cour des Miracles, les domestiquesdu comte de Monclar voulurent y entrer avec elle.

Mais on n’entrait pas si facilement dans le royaume d’Argot. Labohémienne n’eut qu’un signe à faire : les valets se virententourés, bousculés, repoussés et finalement expulsés.

L’arrivée du grand prévôt à la Cour des Miracles en compagnie dela Gypsie fit sensation.

Une centaine de truands entourèrent aussitôt le fou.

Ils ne criaient pas… Mais leurs regards chargés de haineparlaient pour eux !

Quelques-uns tiraient déjà leurs poignards.

La Gypsie étendit le bras et plaça la main sur la tête du grandprévôt.

– Cet homme est à moi ! dit-elle de sa voixcoupante.

Et elle ajouta aussitôt :

– D’ailleurs, rassurez-vous ! Cette fois, il ne nouséchappera pas. J’en réponds !

Et ces paroles étaient accompagnées d’un tel sourire et d’un telregard que les poignards rentrèrent dans leurs gaines…

Monclar était demeuré indifférent à cette scène, ne paraissantmême pas se douter du lieu où il se trouvait.

Seulement, il répétait sans impatience, avec une morneobstination :

– Allons vite…

La bohémienne le reprit par la main et l’entraîna. Arrivée chezelle, la Gypsie ferma soigneusement la porte.

– Où est-il ? demanda Monclar.

– Tout à l’heure… Attendez…

– Oui, oui, j’attendrai…

Elle réfléchissait profondément. Tout ce qu’elle avait devolonté, d’énergie se concentrait sur ce point : tuer le grandprévôt.

Simplement, elle cherchait le genre de mort.

Ou, pour être plus exact, elle cherchait ce qui pourrait calmercette sensation étrange, ce désir furieux de vengeance, persuadéeque la mort du comte de Monclar la soulagerait aussitôt.

Alors elle eut cette idée que ce qui pourrait le mieuxl’apaiser, ce serait de voir se balancer le grand prévôt au boutd’une corde, comme elle avait vu son fils.

Sans s’occuper du grand prévôt, elle se mit aussitôt à fouillerparmi ses hardes et ne tarda pas à trouver ce qu’il lui fallait,c’est-à-dire une bonne corde solide et suffisamment longue.

Puis elle se mit à inspecter les murs.

Elle aperçut un gros clou à crochet qui avait été planté jadisdans le mur, et grogna en souriant :

– Dirait-on pas qu’on l’a mis là exprès !…

Cependant, elle ne demeurait pas inactive et préparait le nœudcoulant, s’assurant qu’il jouerait facilement, et mettant à cettebesogne une tranquillité méticuleuse.

Enfin, elle grimpa sur un escabeau et passa le bout de la cordedans le crochet. Alors la corde pendit le long du mur.

Son plan était très simple.

Pousser le comte de Monclar au-dessous du nœud coulant, le luipasser au cou, puis tirer sur le bout de la corde jusqu’à ce que legrand prévôt fut soulevé au-dessus du plancher.

Celui-ci, repris par sa monomanie, s’était mis à fureter danstous les coins de la pièce sans s’inquiéter de ce que faisait labohémienne, et peut-être l’ayant complètement oubliée.

– Oh ! gronda la Gypsie en s’approchant de lui, si jepouvais réveiller sa raison, ne fût-ce que pour quelquesminutes !

Et saisissant la main du grand prévôt :

– Écoutez-moi… Regardez-moi… me reconnaissez-vous, comte deMonclar ?

– Comte de Monclar ? interrogea le fou.

– Oui, vous êtes le comte de Monclar, grand prévôt deParis !

– Ah ! oui…

– Et moi, je suis celle dont vous avez tué le fils…Rappelez-vous donc, voyons !

– Mon fils… Je le trouverai… il m’attend…

La bohémienne se mit à rire.

– Ton fils est mort ! dit-elle.

Le comte de Monclar poussa un terrible hurlement :

– Qui a dit qu’il est mort ? Je ne veux pas,moi ! Je ne veux pas qu’on le tue ! Arrêtez,misérables !…

La bohémienne s’était vivement reculée, prise d’épouvante. Ellen’en poursuivit pas moins de sa voix âpre :

– Et moi, je te dis qu’il est mort ! Ton fils estmort !

– Mort ! répéta le malheureux dont la fureur tombasoudain et qui se mit à trembler.

– Mort pendu ! Pendu au gibet ! C’est toi quil’as condamné !…

Monclar porta les mains à ses tempes en feu :

– Non… non… pas moi ! C’est toi, prêtre ! c’esttoi, moine d’enfer qui tues mon enfant ! Grâce ! Ne tuezpas mon fils !

L’infortuné râlait. Il était tombé à genoux. Et sa voix était àdonner le frisson. Les paroles de la bohémienne le remettaient avecune atroce précision dans la scène même où son fils avait étéentraîné.

La bohémienne délirait de joie furieuse.

La réalité dépassait son rêve !

Pendant quelques minutes, elle se tint silencieuse, uniquementoccupée à regarder cette effroyable douleur et à s’en repaître.

Le grand prévôt se traînait sur les genoux, frappait le plancherde son front, et des cris inarticulés, des cris de bête égorgéevenaient expirer sur ses lèvres tuméfiées.

Puis, avec la soudaineté déconcertante de la folie, une nouvellerévolution s’opéra tout à coup dans sa cervelle. Il cessa desangloter, se releva et regarda autour de lui avec étonnement.

– C’est le moment d’en finir ! gronda labohémienne.

Elle s’approcha du fou.

– Venez, dit-elle en lui prenant la main.

Le comte de Monclar la suivit docilement.

Elle le conduisit contre le mur, au-dessous du nœud coulant.

– Mon enfant ? interrogea-t-il, se souvenant vaguementde ce que cette femme lui avait promis.

– Ton enfant ! rugit-elle, il est mort ! C’estmoi qui l’ai tué ! Meurs, toi aussi !

Au même instant, on frappa violemment à la porte qu’on essayaitd’enfoncer.

La bohémienne n’entendait pas.

Délirante de haine, elle répéta :

– Meurs comme est mort ton fils que j’ai tué !

Le nœud coulant glissa autour du cou du grand prévôt ;mais, à ce moment, comme la Gypsie jetait un cri de triomphe, ellese sentit saisie elle-même à la gorge.

Le comte de Monclar lui incrustait ses dix doigts dans lecou.

Il grognait confusément :

– Ah ! c’est toi qui l’as tué… Ah ! c’est toi,sorcière…

La bohémienne donna une violence secousse… mais les doigts defer demeurèrent plantés dans sa gorge où ils semblaient s’enfoncerlentement.

Elle râla, battit l’air de ses bras… ses yeux se convulsèrent…puis, tout à coup, sa tête retomba mollement sur ses épaules.

Le grand prévôt continuait à serrer, mais d’un geste sans colèremaintenant… déjà il oubliait !

Et comme la porte battue à grands coups s’ouvrait enfin avecfracas, défoncée, il lâcha le cadavre de la bohémienne qui tombalourdement à ses pieds, et il regarda les deux hommes qui,haletants, faisaient irruption dans le logis.

C’étaient Manfred et Lanthenay.

En un instant, celui-ci eut défait le nœud que la bohémienneavait passé au cou du comte de Monclar.

– Il était temps, dit Manfred.

Lanthenay, silencieux, contempla un instant le cadavre de lavieille bohémienne qui avait été sa mère.

Puis son regard remonta jusqu’au comte de Monclar. Et toutnaturellement, comme si le fou pût le comprendre, il dittristement :

– Venez, père…

Le fou n’entendit ou ne comprit pas ce nom.

L’effort qu’il avait fait pour étrangler la bohémienne avaitbrisé ses forces.

Il se laissa emmener avec une morne docilité.

…  …  …  …  … … .

Maintenant, Manfred et Lanthenay se trouvaient dans une vastechambre faiblement éclairée.

Car, bien qu’il fît grand jour, les rideaux et les volets tirésentretenaient dans cette chambre une obscurité que combattait seulela lueur d’un cierge de cire.

Ce cierge brûlait près d’un lit…

– Asseyez-vous, père, dit gravement Lanthenay.

Il conduisit le comte de Monclar à un fauteuil où il s’assit,tranquille, rêvant à des choses lointaines… très lointaines duspectacle qu’il avait sous les yeux et qu’il ne voyait pas…

Lanthenay, violemment ému, s’approcha du lit, tandis queManfred, découvert et le front penché, se tenait debout près ducomte de Monclar.

Près du chevet du lit, agenouillée, la figure cachée dans lesdeux mains, une jeune fille sanglotait doucement.

– Avette ! murmura Lanthenay d’une voix étranglée parl’émotion.

Alors, les yeux de Lanthenay se fixèrent sur le lit…

Sous le drap tiré se dessinait la forme d’un cadavre…

– Pauvre Julie ! murmura le jeune homme. Pauvre femmemartyre ! Morte de la mort de celui que tu aimais ! Lebûcher d’Étienne Dolet a brûlé l’homme et tué la femme… Lesmonstres qui ont organisé ce forfait de supplicier le grand penseurau nom de leur Dieu, au nom de leur religion de crime et d’infamie,ne savent pas qu’ils t’ont assassinée du même coup ! Tu esmorte de douleur, pauvre femme… mais déjà te voilà vengée… car l’unde ceux qui se sont acharnés contre l’homme que tu aimais est là,devant ton cadavre, cruellement puni… et c’était le moinscoupable !

Avec un soupir étouffé, Lanthenay se tourna vers son père qui,souriant d’un sourire inconscient, tenait ses yeux attachés sur lapâle lueur du cierge qui éclairait le cadavre de la femme d’ÉtienneDolet…

Alors Lanthenay se pencha vers Avette et la toucha àl’épaule.

– Avette, dit-il, il faut vous arracher à ce tristespectacle…

Elle secoua la tête.

– Cher bien-aimé, répondit-elle, laissez-moi encore auprèsd’elle…

– Soit… nous resterons donc ici jusqu’à l’heure où ilfaudra nous séparer à jamais de cette pauvre dépouille…

Alors, à bout de forces, elle se laissa tomber dans les bras deson fiancé, toute secouée de sanglots, murmurant confusément desmots sans suite où revenait cette parole :

– Seule, maintenant ! Sans père ni mère… Morts tousdeux ! Seule au monde !

– Je vous reste, moi, dit Lanthenay avec une grandedouceur… Et puis, Avette… si vous n’avez plus de mère… si vousn’avez plus de père… peut-être aurez-vous quelqu’un à aimer commeun père… quelqu’un sur qui vous laisserez tomber la miséricorde etle pardon de votre regard… quelqu’un vers qui vous irez… comme lesanges doivent aller vers les damnés…

Surprise, elle l’interrogea des yeux, n’osant, ne pouvantparler…

Et lui, tout en lui versant ces paroles mystérieuses dansl’oreille, l’avait lentement entraînée, conduite devant le fauteuiloù était assis le fou… le comte de Monclar… celui qui avait présidéau supplice d’Étienne Dolet !

Elle le reconnut, poussa un cri d’horreur :

– L’assassin de mon père ! le grand prévôt deParis ! Ici ! Près de cette morte ! près de cettevictime !

Plus doucement encore, Lanthenay la ramena.

Et grave, avec une infinie tristesse, il prononça :

– Avette… cet homme est mon père !

Elle frissonna. Et le jeune homme continua :

– Oui, Avette… mon père ! Ceci vous sera expliqué… Ilsuffit que vous sachiez cette chose terrible… cet homme… un de ceuxqui ont tué Étienne Dolet… eh bien ! c’est mon père… Avette…mon Avette… grâce pour lui… Je vous l’ai dit… ce fut le moinscoupable… et c’est le plus cruellement puni… sa raison s’esteffondrée… Mon pauvre père n’est plus qu’un corps sans âme…

Ce regard de pardon qu’avait sollicité Lanthenay, ange demiséricorde, elle le laissa tomber sur le malheureux… Elles’approcha de lui. Sans répulsion, sans haine, elle prit ses deuxmains.

Elle le baisa au front.

Et tandis que le grand prévôt de Paris souriait de soninconscient sourire, la fille d’Étienne Dolet murmura :

– Soyez pardonné… mon père !

Chapitre 25LA BELLE FERRONNIÈRE

Nous nous transportons maintenant à Fontainebleau, dans cettemaison que Jean le Piètre avait si hâtivement aménagée pourMadeleine Ferron.

Nous y arrivons à la nuit tombante.

Et nous pénétrons dans une chambre du premier étage.

Cette chambre est la reproduction exacte de la chambre où, audébut de ce récit, nous avons introduit le lecteur, dans la petitemaison d’amour de l’enclos des Tuileries.

Ce sont les mêmes tentures. Ce sont les mêmes meubles. La mêmeimmense glace se dresse, prête à refléter quelque douce scène depassion comme celles que vit jadis l’enclos des Tuileries… oupeut-être quelque terrible scène de meurtre, comme le meurtre deFerron !

La Belle Ferronnière est là…

Et elle a revêtu le costume de soie, la robe lâche et flottantequi plaisait autrefois à son royal amant.

Au fond de la chambre, c’est comme là-bas, comme à Paris… un litlarge, profond et bas… le lit des étreintes délirantes…

À demi renversée dans un vaste fauteuil, la Belle Ferronnièrefixe, à travers ses paupières à demi closes, un regard incisif surJean le Piètre, qui, debout devant elle, la contemple avec uneadmiration furieuse.

L’infortuné tremble et grelotte.

Le mal qui l’a atteint a ravagé son organisme… Peut-êtren’a-t-il plus que quelques jours à vivre. Mais l’indomptablepassion qui brûle sa poitrine le soutient.

– Jean, mon cher Jean, murmura l’enchanteresse.

– Maîtresse ? interrogea-t-il.

– Racontez-moi bien comment les choses se sont passées…

Une expression de sombre souffrance s’étendit sur le visageblêmi du malheureux.

– Je vous ai tout dit !…

– Qu’importe !… Peut-être, d’ailleurs, as-tu oubliéquelque détail qui m’intéressera…

– Je n’ai rien oublié, fit-il sourdement.

– Je le veux ! reprit-elle avec impatience. N’es-tudonc pas mon fidèle ?…

– Fidèle jusqu’à la mort ! haleta Jean le Piètre.

– Eh bien, obéis donc !…

– À quoi bon revenir sur ces choses qui me font souffrircruellement !… Je n’aurai donc pas à souffrir assez tout àl’heure !…

– Je te dis, Jean, que cette nuit tes souffrances vontfinir d’un coup !…

– Oh ! si cela était ! gronda-t-il, les dentsserrées par l’angoisse…

– Tu disais donc, reprit Madeleine Ferron, que tu avais étédans la forêt ?

– Puisque vous l’ordonnez !… Oui, maîtresse, j’ai euce courage… j’ai fait ce que vous me disiez… mais je vous jure quej’aimerais mieux mourir mille morts que de recommencer à souffrirainsi…

– Mon bon Jean !…

Elle lui sourit avec cette suprême coquetterie dont elle avaitl’art. Bouleversé par ce sourire, le malheureux continua :

– Oui, j’ai été dans la forêt… Oui, j’ai attendu le passagede la chasse royale… Oui, j’ai vu le roi… Oui, je lui ai remis lebillet que vous m’aviez donné…

– Et qu’a-t-il dit ?… L’a-t-il lu tout desuite ?…

– Oui !… fit Jean le Piètre en crispant lespoings.

C’était vraiment une abominable torture de jalousie queMadeleine infligeait à cet homme. Mais elle ne s’en apercevait mêmepas. Toute à sa pensée, attentive, à la fois caressante, féline etdure, elle arrachait à Jean le Piètre des paroles qui lui brûlaientla gorge.

– Il a lu, reprit-elle. Mais quel air avait-il ?A-t-il souri ?…

– Oui !… il a souri…

– Je connais bien ce sourire, rêva tout haut la BelleFerronnière ; sourire de roi qui croit que tout est à lui,sourire d’homme las de ses bonnes fortunes, et qui s’imagine fairel’aumône quand une femme s’offre à lui… Et qu’a-t-il dit ?

– Il a dit : C’est bien, j’y serai…

– L’heure approche, Jean !

L’homme frémit.

Elle se leva, alla à la cheminée, attisa le feu, comme si elleeût eu froid. Jean la regardait aller et venir avec des yeuxhagards, et, en réalité, elle ne cherchait qu’à prendre lesattitudes dignes d’affoler cet homme.

Alors, elle ouvrit un coffret sur une table et en tira un solidepoignard.

– Tu vois ce joujou ? dit-elle.

Il fit un signe de tête.

– Eh bien, c’est lui qui me l’a donné… oui, un soir, j’aivu ce poignard suspendu à sa ceinture, je le lui ai pris parcaprice, et lui me dit de le garder et ajouta ensouriant :

– « Peut-être vous servira-t-il unjour ! »

Elle se mit à rire doucement.

– Et voici que le poignard va servir ! dit-elle.

Elle alla à Jean le Piètre, lui mit l’arme dans la main, etdevenue grave :

– Tu ne trembleras pas ?

– Non ! dit-il avec un accent de haine incurable, – lapire des haines, celle que fait naître la jalousie.

– Rappelle-toi que tu ne dois frapper que sij’appelle !… Obéiras-tu à cela ?

Il hésita une seconde et répondit :

– Je ne frapperai que si vous appelez…

Mais son hésitation avait suffi pour donner à Madeleine Ferronla certitude que Jean le Piètre frapperait, même si elle n’appelaitpas.

…  …  …  …  … … .

Quelle était donc la pensée intime de la BelleFerronnière ? Si nous voulions obéir aux règles ordinaires dece qu’on appelle un roman, il nous faudrait montrer ce personnagetout d’une pièce, poursuivant François Ier d’une hainemortelle jusqu’à ce que cette haine soit assouvie. Mais la vien’est point si absolue.

Force nous est donc de déclarer que Madeleine Ferron haïssaitbien le roi, mais qu’elle l’aimait peut-être plus encore qu’elle nele haïssait, ou plutôt que sa haine n’était guère, au fond, que del’amour aigri.

Qu’on ne se hâte pas d’en conclure qu’elle ne tenait pas à savengeance…

Elle voulait réellement tuer le roi. Elle souhaitait réellementle voir mourir de la mort terrible qu’elle avait imaginée.

Mais peut-être cherchait-elle, dans une dernière entrevue avecl’amant condamné, une volupté suprême.

Peut-être, aussi, voulait-elle s’assurer que FrançoisIer était bien réellement atteint par l’affreusemaladie… par le poison mortel.

Elle s’était posé à elle-même ce dilemme :

Ou François est atteint par le mal, et il en mourra ; ou iln’est pas atteint, et je le ferai poignarder.

En réalité, elle ne s’avouait pas qu’elle avait un ardent désirde revoir son amant.

Quant au danger qu’elle pouvait courir, quant à la probabilitéd’être tuée par l’amant ou d’être arrêtée et jetée en quelqueoubliette, elle n’y avait pas songé.

…  …  …  …  … … .

Le roi François Ier avait bien reçu le billet de laBelle Ferronnière, et Jean le Piètre n’avait menti sur aucunpoint.

Le billet contenait ces mots :

« Une femme jeune et belle vous aime. Depuis votre arrivéeà Fontainebleau, elle rêve du baiser que vous daignerez peut-êtrelui accorder. Ce soir, à dix heures, vous serez attendu. »

François Ier était dans toute l’acception du terme un« homme à femmes ». Il avait eu mille aventures de cegenre, et eût pu faire relier un volume in-folio de tous lesbillets doux qu’il avait reçus.

Celui-ci ne le surprit donc en aucune manière.

Il s’était contenté de caresser sa barbe grisonnante et avaitmurmuré :

– Quelque petite bourgeoise, sans doute…

Puis il avait demandé à Jean le Piètre des renseignements sur lamaison où on l’attendait, et, finalement, avait répondu :

– Dis que j’irai…

Vers neuf heures, le roi avait revêtu le costume à demibourgeois qu’il revêtait pour ces sortes d’équipées.

Puis il avait donné l’ordre à Bassignac, son valet de chambre,de lui aller chercher l’une des femmes de la duchesse deFontainebleau.

C’était son habitude, depuis son arrivée à Fontainebleau.Bientôt l’une des dames d’honneur de la « petiteduchesse » arriva.

– Que fait Mme la duchesse deFontainebleau ? demanda le roi.

– Elle dort, sire.

– Depuis longtemps ?

– Mme la duchesse vient de se coucher il y a unquart d’heure…

– Qu’a-t-elle fait aujourd’hui ?

– Mme la duchesse n’a pas voulu quitter sonappartement de la journée.

– Il faut pourtant qu’elle sorte, qu’elle se récrée…

– Nous avons vainement insisté, sire.

– Et qu’a-t-elle fait dans son appartement ?

– Rien, sire. Elle n’a voulu ni écouter la lecture, nipermettre qu’on lui parle…

– Et son rouet ?

– Ah ! j’oubliais, sire, dit la dame d’honneur d’unair pincé. Mme la duchesse a, en effet, filé du lintoute la sainte journée…

– Et qu’a-t-elle dit ?…

– Rien, sire.

– Elle n’a pas parlé de moi ?

– Non, sire ; ni de Votre Majesté ni de personne.

– Et vous dites qu’elle dort ?

– Ou du moins, sire, elle est dans son lit et a les yeuxfermés.

– C’est bien, vous pouvez vous retirer…

La dame d’honneur fit la révérence et disparut.

Le roi, très sombre, demeura rêveur pendant quelques minutes. Àquoi songeait-il ?

Il y eut dans ses yeux un éclair ; puis il haussa lesépaules, et transformant tout à coup la physionomie de son visageavec cette facilité qui faisait de lui un comédien achevé, passa desa chambre, où avait eu lieu cette conversation, dans son cabinetoù l’attendaient quelques gentilshommes.

Il apparut souriant.

Et les gentilshommes se dirent entre eux :

– Sa Majesté est en bonne fortune…

Le roi fit signe à deux ou trois d’entre eux, honneur dont lesautres se montrèrent fort jaloux, et, en cette compagnie, sortit dupalais.

Il allait être dix heures.

Il faut rendre cette justice à François Ier querarement il avait fait attendre une femme.

Commettre quelque bonne petite infamie dans le genre de cellequ’il avait commise envers Ferron, cela oui. Faire jeter dans uncachot quelque mari récalcitrant, oui encore ; écraser d’unmot de mépris la femme dont il avait assez, oui encore. Mais faireattendre la femme qui s’offrait… non !

Donc, il allait être dix heures, et le roi pressa le pas.

Parvenu devant la maison dont Jean le Piètre lui avaitsoigneusement indiqué l’emplacement, le roi renvoya sonescorte.

Il n’avait pas peur. L’idée ne lui venait pas qu’on pûtl’attirer un jour dans un guet-apens.

Il frappa à la porte, en caressant d’un geste qui lui étaitfamilier sa barbe où des fils d’argent se montraient.

La porte s’ouvrit à l’instant même, et François Iersourit de cet empressement qui lui prouvait qu’on l’attendait avecimpatience.

– Entrez, dit une voix féminine que le roi prit pour lavoix de quelque soubrette.

En réalité, c’était Madeleine Ferron. Sans doute, elle avaitcraint que Jean le Piètre ne le frappât aussitôt ; elle avaitvu arriver le roi, et était descendue aussitôt se poster derrièrela porte.

Une fois le roi dans la maison, la porte se referma lourdement.François Ier se trouva plongé dans l’obscurité ettressaillit, pris d’une vague inquiétude. Madeleine Ferron, quivenait de lui prendre la main, perçut ce tressaillement.

– Auriez-vous peur ? dit-elle. Il est encore temps dereculer…

– Peur ! Quand on tient une main douce et parfuméecomme celle-ci ! Par Notre-Dame, ma belle enfant, ce mystèreme plaît, au contraire… Hâte-toi de me conduire auprès de tamaîtresse…

Madeleine Ferron ne dit plus rien, et entraînant doucement leroi, lui fit monter marche à marche un escalier plongé dans la pluscomplète obscurité.

– Si c’est le chemin du ciel, il est bien noir !plaisanta le roi.

– Nous y voici… murmura Madeleine, vous n’avez qu’à ouvrircette porte… tenez, voici le loquet.

Elle plaça la main de François Ier sur le loquet desa chambre, et disparut silencieusement.

Le roi demeura un instant le cœur battant devant cette porte.Non qu’il eût peur… Au contraire, comme il l’avait dit, il adoraitces mystères qui donnaient du « montant » et un charmespécial à ces expéditions amoureuses. Et il songea :

– À en juger par ces précautions, je dois être tombé surquelque bourgeoise bien timide qui en est à son premierrendez-vous. Jour de Dieu, la bonne aubaine !

Alors il ouvrit doucement la porte et entra.

La chambre était solitaire Elle était faiblement éclairée par lalueur d’un flambeau de cire odorante.

D’un coup d’œil circulaire, le roi embrassa l’élégant décor demeubles et de tentures où il se trouvait transporté.

– Décidément, songea-t-il en admirant en connaisseur, ladame de céans est peut-être plus experte que je ne croyais…

Mais, peu à peu, ses sourcils se froncèrent.

Lentement, pièce à pièce, il reconnaissait le décor.

Les parfums, tout d’abord, le frappèrent… les parfums favoris decelle qu’il avait aimée, puis le lit qu’il reconnut… puis lessièges… tous les détails d’ameublement… Il se crut le jouet d’unehallucination et pâlit.

Machinalement, il voulut rouvrir la porte par laquelle il étaitentré… et cette fois, il frissonna de terreur : cette porteétait fermée !

François Ier avait la bravoure physique d’un reître.Mais ce silence profond, cette lueur triste du flambeau, cettereconstitution exacte de la chambre d’amour qu’il connaissait bien,tout cela produisit sur lui la sensation d’un cauchemar. Ses yeuxhagards se fixèrent sur une tenture du fond de la chambre.

– C’est par là qu’elle entrait ! murmura-t-ilen essuyant la sueur d’angoisse qui perlait à son front… Elleentrait toute blanche et rose dans sa robe flottante de soielégère… de soie bleue d’où ses bras de marbre sortaient nus… Elleentrait en disant : « Me voici, monseigneur », et venait se suspendre à mon cou…Oh ! cette vision d’enfer ! Ah ! ça… oùsuis-je ? Est-ce elle qui va entrer ? Oh ! pourvuque ce ne soit pas elle ! pourvu que tout ceci ne soit qu’unrêve !

Au même moment, la tenture du fond se souleva et MadeleineFerron parut. Instinctivement, le roi porta là main à sonpoignard.

Elle était vêtue de la robe même qu’il venait de décrire, ets’avançait, souriante, en disant de cette voix charmeuse quibouleversait les sens des hommes :

– Me voici, mon cher seigneur !

François Ier, très pâle, recula d’un pas.

Mais une seconde plus tard, elle était contre lui. Elle nouaitautour de son cou ses bras nus, ses beaux bras d’une impeccablepureté de ligne, et elle tendait vers lui ses lèvres humides,tandis que ses yeux pâmés d’amour plongeaient dans les yeux du roi.Et elle se collait à lui, l’enlaçait, l’échauffait de son haleinetiède.

– Comme tu as tardé à venir, méchant ! soupira-t-elle.Il y a si longtemps que je ne t’ai eu tout à moi comme en cemoment… Ah ! mon François, comme je t’aime !… Et toi…m’aimes-tu ?

Une étrange folie avait d’abord envahi l’esprit du roi…

Mais maintenant, la folie qui faisait battre ses tempes, c’étaitla folie d’amour. Madeleine l’avait reconquis de sa caresseenveloppante…

– Femme ou spectre, songea-t-il en frémissant, elle estadorable… et dût-elle m’entraîner en enfer, je suis àelle !

Pourtant les dernières paroles de la Belle Ferronnière brisèrentun peu le charme d’épouvante et de passion…

– C’est vous ! prononça-t-il sourdement. C’est bienvous ! Avez-vous donc oublié l’affreuse scène de la maison dela Maladre ?

Il fit un effort pour se dégager. Mais plus souple, plus féline,plus robuste encore, elle s’enlaça à lui plus étroitement.

– Tais-toi ! murmura-t-elle ; ce que j’ai fait,je l’ai fait par amour, ô mon François ! ce rêve me hante demourir dans tes bras, d’expirer sous un de tes baisers… Écoutecomme mon cœur palpite…

Il voulut lutter encore, fit appel à ce qu’il pouvait éveilleren lui-même de haine et de fureur…

– Vous m’avez tué ! gronda-t-il… Vous avez été pourmoi la hideuse ribaude dont le baiser est mortel…

– Tais-toi ! Je t’aimais trop !

Cependant, elle l’étudiait attentivement ; elle détaillaitson visage, ses yeux, sa bouche ; avide, elle cherchait àsurprendre les traces visibles du poison… Oui, oui… il n’y avaitpas de doute possible… le roi était empoisonné, le roi étaitcondamné… le poignard de Jean le Piètre devenait inutile !

Ces marques affreuses, ces honteux stigmates d’un mal contrelequel on ne connaissait pas de remède, elle les voyait,délirante !

François Ier surprit dans ses yeux l’éclair dejoie…

– Damnation ! rugit-il, tu as voulu t’assurer que tonœuvre était parfaite ! Tu as voulu voir si je suis biencondamné à la plus effroyable des morts ! Eh bien, ribaude, tumourras avant moi !

Il fit un violent effort pour la repousser, pour saisir sonpoignard.

Mais déjà la passion le brûlait et le paralysait.

Il voulait tuer cette femme, et un furieux désir lui venait del’étreindre une fois encore… Il leva le bras… le poignard jeta unéclair…

– Meurs ! râla-t-il, meurs comme une gueuse !

– Oui, bégaya-t-elle, tue-moi, mon François ! Tiens,tue-moi !

En même temps, elle se détacha de lui, et d’un geste rapide fittomber sa robe ; elle apparut dans son éclatante nudité, lesein soulevé, les lèvres frémissantes, les bras tendus.

– Tue-moi donc, acheva-t-elle, mais tue-moi d’amour !François Ier poussa un rauque soupir, jeta violemment lepoignard qu’il tenait à la main, et tomba sur ses genoux, délirantlui-même, la tête en feu, brisé de désirs et de volupté.

Elle eut un léger cri de triomphe ; elle le saisit, lereleva, sa bouche se colla à la sienne, et balbutia :

– Nous sommes damnés, soit ! Mais damnée avec toi,c’est le paradis… Ô mon François, avant de descendre à l’enfer… unenuit d’amour… une nuit de délices et de voluptésurhumaine !

Et ce furent vraiment des heures d’ivresse insensée. FrançoisIer et Madeleine Ferron éprouvèrent cette sensationqu’ils en étaient à leur premier rendez-vous. Mortellement atteintstous deux, frappés d’un mal dont le nom seul est un poison, ilseurent la nuit d’amour de deux nouveaux épousés…

Mais lorsque vers trois heures du matin, François s’apprêta à seretirer, ni l’un ni l’autre ne prononça la parole du charmant« revoir », si douce aux amoureux.

Ils demeurèrent pâles, sombres et glacés, vraiment pareils àdeux damnés qui n’osent se regarder… Une étrange pudeur lui étaitvenue à elle. Se voyant nue, elle rougit ! Et elle se hâta dese vêtir.

Alors, pendant cinq mortelles minutes, ils restèrent en présencel’un de l’autre, silencieux, absorbés par l’idée que la mort avaitprésidé à leurs violentes amours…

Une sorte de rage rétrospective montait en FrançoisIer. En acceptant cette nuit d’amour, il s’étaitinterdit toute représaille contre la Belle Ferronnière… ou dumoins, toute représaille immédiate…

– Adieu ! fit-il tout à coup d’une voix sourde.

Ce fut là la fin des amours de François Ier et de laBelle Ferronnière.

Elle ne répondit pas, mais prit le flambeau pour accompagner leroi.

Elle ouvrit la porte. L’escalier fut vaguement éclairé.

Et dans le bas de l’escalier, enfoncé en une sombre encoignure,Jean le Piètre attendait, secoué de frissons de fureur, sonpoignard à la main.

…  …  …  …  … … .

Au moment où François Ier, renvoyant son escorte,s’était approché de la maison, Jean le Piètre, posté près deMadeleine Ferron, l’avait vu venir.

Il tenait encore à la main l’arme que la Belle Ferronnièrevenait de lui remettre.

À la vue du roi, Jean le Piètre parut reconquérir soudainementtout son calme.

Il se contenta de toucher du bout du doigt la pointe dupoignard, comme pour l’éprouver.

Puis, d’une voix qui ne tremblait plus, il dit :

– Je vais ouvrir au roi…

Madeleine eut la perception très nette que FrançoisIer allait être poignardé.

– Non, non, fit-elle vivement, je vais ouvrir moi-même.

L’homme eut un geste de contrariété, mais n’émit pasd’objections.

– Où attendrai-je ? demanda-t-il d’un ton bref.

– Viens !

Elle l’entraîna, le fit entrer dans une pièce voisine de lachambre, mais sans communication avec elle.

– D’ici, tu peux m’entendre crier, dit-elle à voix basse,et alors…

– Bien, interrompit Jean le Piètre d’un ton rude.

Alors elle descendit rapidement et se trouva contre la ported’entrée à l’instant même où le roi frappait…

Jean le Piètre, l’oreille aux aguets, les entendit monter.

Il entendit la voix du roi qui plaisantait.

Lorsqu’ils arrivèrent au haut de l’escalier, il fut sur le pointd’apparaître.

Il se contint.

– Tout à l’heure ! gronda-t-il.

Quelques minutes se passèrent.

Un profond silence régnait dans la maison.

Certain que Madeleine Ferron lui livrerait FrançoisIer, il se disait :

– Plus que deux minutes à souffrir… une peut-être…

Et cependant, ces quelques instants qu’il passa là, lui parurentd’une longueur effroyable… Au bout d’une minute, il eut lasensation qu’il attendait depuis une heure.

– Sur le palier, je serai plus près, murmura-t-il.

Il s’y transporta aussitôt sans bruit, et se trouva devant laporte de la chambre.

Mais là, il comprit qu’il ne pouvait attendre plus longtemps… Ilallongea la main vers le loquet.

À ce même instant, le loquet fit entendre un bruit sec, comme side l’intérieur on essayait d’ouvrir.

Jean le Piètre demeura immobile, sa main étendue, sansrespiration, comme foudroyé… puis son bras se leva…

Mais la porte ne s’ouvrit pas !

On a vu que le roi avait constaté qu’elle était fermée, et c’estlui qui venait d’agiter inutilement le loquet.

Une sueur froide inonda Jean le Piètre.

– Elle a fermé la porte à clef ! murmura-t-il.

Et tout aussitôt il reprit :

– Mais alors, comment vais-je entrer moi !…

Il demeura d’abord stupéfait, comme lorsqu’on constate unetrahison à laquelle on ne s’attendait pas.

– Par l’autre porte, dit-il tout à coup. Doucement, Jean lePiètre essaya de l’ouvrir… Il étouffa un grondement de fureur.

Cette porte là aussi était fermée !… Alors, il revint surle palier.

Il se mordait le poing jusqu’au sang pour ne pas crier.

Dans les hallucinations rapides qui se succédaient dans soncerveau, il se vit frappant d’abord Madeleine avant de frapper leroi.

Il colla son oreille à la porte…

Puis, peu à peu, il se laissa tomber sur les genoux, et ce futainsi, à genoux, l’oreille contre la porte, qu’il passa ces heures,qui, par un singulier phénomène inverse, lui parurent durerquelques minutes seulement.

Il n’entendit pas toutes leurs paroles…

Mais il les devina, il comprit les intonations, nota lessoupirs… Ce fut horrible.

Tout à coup il comprit que c’était fini… que le roi allaitsortir… En deux bonds, il fut au bas de l’escalier, et se blottitdans l’encoignure de la cage, redevenu très maître de lui.

…  …  …  …  … … .

Le roi sortit le premier.

Madeleine suivit, son flambeau à la main.

D’un rapide regard elle s’assura que Jean le Piètre n’était passur le palier. Le roi commença à descendre.

Madeleine déposa le flambeau sur la plus haute marche, etdescendant avec rapidité, passa devant le roi enmurmurant :

– Je vais ouvrir.

Comme elle le frôlait, le roi eut, à son contact, un frisson quiétait presque un frisson d’horreur. La fièvre d’amour tombée, ledélire calmé, toute sa haine lui revenait contre la femme quil’avait empoisonné…

Au moment où Madeleine dépassa le roi, elle aperçut Jean lePiètre raidi, dans l’attitude de l’assassinat.

Par un furieux effort de volonté, elle se força à ne pas leregarder, et à continuer de descendre comme si elle ne l’eût pasaperçu…

Maintenant elle était sûre que le roi était atteint par lemal.

Le coup de poignard supprimait sa vengeance. Ou du moins c’estce qu’elle se dit. Et elle conclut : il ne faut pas qu’ilmeure ainsi ! juste au moment où le roi atteignait le basde l’escalier et où Jean le Piètre, avec une sorte de hurlementétranglé, se ruait sur lui.

Le hurlement de rage se termina par un râle épouvantable.

Avant d’avoir pu abaisser son bras, Jean le Piètre était tombé,foudroyé, dans une large flaque de sang qui s’échappait de sa gorgeentr’ouverte…

Madeleine, d’un geste foudroyant, lui avait planté dans la gorgeune petite dague qu’elle tenait à la main, au moment même où lemalheureux s’élançait…

Madeleine Ferron, éclaboussée de sang, livide, regarda uninstant Jean le Piètre qui se débattait dans les soubresauts del’agonie.

Il voulut se soulever, fixa sur elle un regard épouvantable,puis retomba inerte.

La Belle Ferronnière, souriant d’un sinistre sourire, se tournavers François Ier qui, pâle de stupéfaction et deterreur, regardait sans comprendre.

– Sire, dit-elle, vous l’avez échappé belle…

Alors le regard du roi alla du cadavre à Madeleine, tous deuxsanglants et livides…

Et il comprit que cet homme était là pour le tuer !

Il comprit qu’elle l’avait attiré vers l’assassinat et que, s’iléchappait au poignard, c’est qu’elle était bien sûre qu’iln’échapperait pas au poison !

Et comme la Belle Ferronnière venait d’entr’ouvrir la porte, ilse glissa au dehors et s’enfuit, bouleversé d’épouvante, les dentsentre-choquées…

Chapitre 26DEUX CAVALIERS PASSAIENT

Au moment où le roi s’enfuyait ainsi, la sueur de l’angoisse aufront, deux cavaliers arrivaient au grand trot par la route deMelun.

Ils passèrent devant la maison de la Belle Ferronnière comme leroi en sortait, si bien que François Ier se heurtapresque contre l’un des chevaux.

– Au diable les bourgeois qui se promènent à pareilleheure ! gronda-t-il.

Les deux cavaliers allaient poursuivre leur chemin après leléger temps d’arrêt provoqué par cet incident.

– Messieurs ! cria le roi, d’une voix si angoisséequ’ils arrêtèrent court.

– Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? demandacelui des deux cavaliers qui avait déjà parlé.

Le roi s’approcha rapidement.

– Êtes-vous gentilshommes ? interrogea-t-il.

– Nous pouvons dire, en effet, que nous le sommes, maisqu’importe !

– Messieurs, je suis gentilhomme. Si vous l’êtes, vous medevez aide et assistance.

– Monsieur, dit alors l’autre cavalier, si vous avez besoind’aide, nous vous aiderons sans que nous ayons besoin de connaîtrevos parchemins.

– Par Notre-Dame, c’est bien dit ! fit le roi en seremettant peu à peu. Eh bien, ayez l’obligeance de mettre pied àterre et de me suivre.

Les deux cavaliers eurent un instant d’hésitation.

Mais la demande avait été faite d’un tel ton d’angoisse qu’ilsobéirent.

– Messieurs, reprit alors le roi, vous voyez cette maison,n’est-ce pas ? Eh bien, il vient de s’y commettre un crimehorrible… On y a attiré, pour le tuer, un noble gentilhomme… et sion n’a pas réussi… c’est grâce à une circonstance providentielle…L’assassin est là, messieurs.

– Eh bien ? demandèrent les deux cavaliers.

– Il faut que l’assassin soit arrêté, messieurs… dans dixminutes, il aura pris la fuite sans aucun doute…

On remarquera que le roi disait il en parlant deMadeleine Ferron.

Il craignait en effet, de se voir refuser assistance s’ildéclarait qu’il s’agissait d’une femme.

– En quoi pouvons-nous vous aider ? reprit l’un desdeux cavaliers d’un ton assez rude. Où est le gentilhomme qu’on avoulu tuer ?

– C’est moi, messieurs.

– Eh bien, mais vous n’êtes pas blessé, il mesemble ?…

– Non pas, par la mort-dieu, mais il s’en est fallu de peu.Voici donc ce que j’attends de vous, messieurs. Vous allez demeurerdevant cette porte jusqu’à ce que je revienne avec les renfortsnécessaires…

– Adieu, monsieur ! fit brusquement le cavalier. Labesogne ne saurait nous convenir !

Et ils remontèrent sur leurs chevaux. Le roi crispa le poingavec fureur et fut sur le point de dire :

– Je suis le roi, obéissez !

Il se contint pourtant.

– Monsieur, dit le cavalier, si vous craigniez quoi que cesoit encore, nous sommes disposés à vous escorter jusqu’à votremaison…

Le roi était dans une de ces dispositions nerveuses où les plusbraves avouent qu’ils ont eu peur, – et qu’ils ont peur encore. Enoutre, en se faisant accompagner, il espérait connaître les nomsdes deux gentilshommes auxquels il songeait déjà à faire payer cherleur refus.

– J’accepte, dit-il, et vous remercie de grand cœur.

– Marchez donc, en ce cas, et soyez tout à faitrassuré.

François Ier se dirigea directement vers lechâteau.

Il ne tarda pas à arriver devant la grande porte et s’approchadu factionnaire. Celui-ci avait d’abord croisé la hallebarde encriant :

– Au large !

Mais, au même instant, il reconnut le roi et, avant que celui-cieût pu dire un mot pour lui recommander le silence, le soldat avaitpris une position respectueuse et crié de toute sa voix :

– Aux armes pour les honneurs au roi !

On entendit un tumulte, et aussitôt ses quarante hallebardiersdu poste se rangeaient le long de la grille, tandis que six d’entreeux s’avançaient avec des torches, pour éclairer Sa Majesté.

Les deux cavaliers qui avaient escorté François Ierse regardèrent en murmurant :

– Le roi !

Celui-ci s’était tourné vers eux.

– Messieurs, dit-il en riant, voici mon incognito dévoilé…Suivez-moi, je veux vous remercier dignement… Mais, ajouta-t-il enfronçant le sourcil et en forçant la voix, je m’étonne que voussoyez encore à cheval et couverts !

Les deux cavaliers ne bronchèrent pas.

Ils ne se découvrirent pas !

Et comme le roi, furieux, allait donner un ordre à l’officierdes hallebardiers, l’un des deux inconnus répondit d’une voix calmeau fond de laquelle perçait une sourde irritation :

– Monsieur, nous vous avons rencontré par leschemins ; vous aviez peur, nous vous avons escorté ; vousvoici chez vous… Adieu donc, et ne soyez pas en peine desremerciements que vous nous devez ; nous vous en tenonsquitte.

Et les deux inconnus firent volte face, piquèrent, etdisparurent dans la nuit.

…  …  …  …  … … .

Ces deux cavaliers que le roi ne reconnut pas, nos lecteurs lesont certainement reconnus : c’étaient Manfred etLanthenay.

Ils arrivaient de Paris où, avant leur départ, s’était passéeune scène que nous devons raconter.

Nous reprenons donc les événements au moment où Julie, lamalheureuse femme de Dolet, morte de douleur, vient d’êtreenterrée.

Avette, forte et courageuse, a suivi le cercueil jusqu’aucimetière des Innocents.

Puis, malgré les instances de Lanthenay, la jeune fille a voulurentrer dans cette maison de la rue Saint-Denis où chaque meublelui parle de son père et de sa mère.

C’est là que nous retrouvons ces trois personnages.

Ce que craignait Lanthenay est arrivé.

À la vue des objets familiers qu’ont si souvent touchés lesmains de ceux qui ne sont plus, Avette a été prise d’une crise dedésespoir.

Mais enfin, les larmes qui ont pu couler l’ont calmée.

Maintenant, réfugiée dans la chambre de son père et de sa mère,elle pleure doucement.

Dans la pièce du rez-de-chaussée, dans cette pièce où, au débutde ce récit, Étienne Dolet a reçu le roi François Ier,Manfred et Lanthenay devisent gravement.

– Que comptes-tu faire ? a demandé Manfred.

Lanthenay a esquissé un geste grave.

– Que faire ? murmura-t-il. Il faut que je sauve cetteenfant de sa douleur… Il faut que j’essaye d’arracher le vieillardà la folie. Me voilà entre ma fiancée et mon père, désorganisé,découragé ; je vois l’avenir en noir…

– C’est que tu souffres. Il est nécessaire que tut’arraches toi-même à tes désolantes pensées.

Et comme Lanthenay essayait d’un geste négatif, Manfred continuadoucement :

– Frère, tu m’as assez souvent fait la morale pour qu’à montour je puisse t’en faire un peu. Il me semble que tu es injusteenvers la destinée ; un double malheur t’a frappé : lamort de Dolet que tu considérais comme ton vrai père ; lafolie du comte de Monclar… mais Avette te reste ! Et tu es sûrde son amour ; elle est là ; tandis que moi… maisjustement, je pars pour Fontainebleau ; je suis sans nouvellesde là-bas ; c’est qu’on n’a pas dû réussir… Toi, frère, tafiancée est à tes côtés ; moi, il faut que je conquière lamienne… J’ai besoin de toi, Lanthenay, il faut que tu viennes avecmoi…

Manfred, en parlant ainsi, songeait surtout à emmener son amiloin de Paris.

– Si tu as besoin de moi, je suis prêt, dit Lanthenay, maisque ferais-je d’Avette ? Que ferais-je de mon père ? Quedeviendront-ils pendant mon absence ? Je te soumets cesquestions, frère.

– Je sais un endroit où ils seront en parfaite sûreté tousdeux…

– Que veux-tu dire ?

– Tu le sauras. Mais réponds seulement : si je teprouve que le comte de Monclar et Avette n’auront rien à redouterpendant ton absence, consentiras-tu à me suivre ?

– Peux-tu en douter ! s’exclama Lanthenay.

– C’est tout ce qu’il me faut, dit Manfred. Attends-moiici…

Aussitôt Manfred sortit et prit le chemin de Notre-Dame. Il netarda pas à arriver dans une petite rue – la rue des Canettes – oùse trouvait l’hôtel qu’avait loué le chevalier de Ragastens.

On n’a pas oublié qu’au moment de son départ pour Fontainebleau,le chevalier avait conduit sa femme, la princesse Béatrix, dans cethôtel, où il lui semblait qu’il n’y avait plus rien à craindre pourelle.

Manfred n’ignorait pas ce détail.

Or, depuis qu’il avait lu la lettre révélatrice de la Gypsie, lecœur de Manfred s’était, à chacune de ses pensées, élancé vers cethôtel où se trouvait sa mère.

Mais la délivrance de Lanthenay avait pris toute son énergie,tous ses instants. Depuis trois jours, il s’était donné tout entierà son ami.

Maintenant que Lanthenay était sauvé, maintenant que ladouloureuse scène de l’enterrement de Julie était terminée, Manfredpartageait ses pensées entre ces deux figures de femmes :

Gillette ; la princesse Béatrix.

Ce fut donc le cœur en émoi, qu’il arriva rue des Canettes.

Il se trouva tout à coup la main sur le marteau de la grandeporte de l’hôtel ; alors il fut pris d’une indicible émotion,reposa doucement le marteau et s’éloigna. Maintenant, il n’osaitpas !

Il fit quelques pas dans la rue, puis revint tout à coup, etcette fois il n’hésita pas à frapper.

Un domestique entr’ouvrit la porte.

Sans lui donner le temps de questionner, Manfred luidit :

– Annoncez à Mme la princesse, que quelqu’unvenu de Fontainebleau, désire l’entretenir de la part de M. lechevalier de Ragastens.

– Attendez ici ! fit le valet après l’avoirdévisagé.

La princesse était bien gardée.

Manfred attendit, très ému.

Quelques minutes se passèrent, puis le même valet reparut et luidit :

– Suivez-moi.

Un instant plus tard, Manfred était en présence de Béatrix. Illa contempla avidement, songeant :

– C’est là ma mère !

Béatrix était à cette époque, une femme de quarante-deuxans.

Mais elle avait gardé, comme il arrive à quelques femmesprivilégiées, toute la robuste sveltesse, toute la souple élégancede sa jeunesse, alors qu’elle parcourait à cheval les routesd’Italie et qu’elle se mettait à la tête des guerriers deMonteforte, pour repousser l’armée de César Borgia.

Seulement, son regard avait perdu cet éclat ardent qui avaittant ébloui le chevalier de Ragastens à leur premièrerencontre.

Ce regard, maintenant, se voilait de mélancolie.

On voyait qu’elle avait beaucoup souffert et beaucouppleuré.

Cependant Béatrix l’avait tout de suite reconnu.

– Vous venez de Fontainebleau ? demanda-t-elle.

– J’y étais il y a trois jours, madame.

Et Manfred avait l’air si bouleversé, que Béatrix, prise d’unpressentiment, s’écria :

– Il n’est rien arrivé au chevalier ?

– Rien, madame, rien ! Soyez rassurée… J’ai quitté M.le chevalier en parfaite santé et en bonne humeur…

La pensée de Béatrix se reporta alors tout entière sur ce jeunehomme qui était devant elle. Elle étouffa un soupir. Un instant,elle avait espéré avoir retrouvé en lui ce fils qu’ellecherchait.

Un signe du chevalier de Ragastens lui avait fait comprendrequ’elle s’était trompée, on s’en souvient sans doute. Malgré cettedéception, elle gardait à Manfred une sympathie irraisonnée etsouhaitait ardemment qu’il fût heureux.

– Eh bien, monsieur, demanda-t-elle, avez-vous réussi dansvotre entreprise ? Cette charmante Gillette… cette jeune filleque j’aimais déjà de tout mon cœur…

Manfred, depuis quelques instants, sentait ses penséestourbillonner dans sa tête. Il écoutait la princesse sansl’entendre. Et elle, sans en savoir la cause, remarquait cetteprofonde émotion qui agitait le jeune homme.

Il n’y put tenir davantage.

– Tenez, madame, dit-il d’une voix altérée, ce que j’ai àvous dire est si étrange que je ne sais comment m’exprimer…

Et comme, interdite, elle gardait le silence, il eut une maintremblante, la tendit à Béatrix en disant :

– Lisez !

Béatrix fut secouée d’un tressaillement électrique.

Ses mains tremblèrent violemment en prenant la lettre qu’elleparcourut en pâlissant de plus en plus.

Enfin, elle murmura, en étouffant les soupirs quil’oppressaient :

– Je le savais… je le savais…

Et elle tomba à la renverse.

Manfred jeta un cri de terreur, la saisit dans ses bras à tempspour l’empêcher de tomber.

– Madame ! oh ! madame ! balbutia-t-il.

Chose curieuse, et pourtant bien naturelle : il ne luivenait pas à l’esprit de dire « ma mère ».

Livide, Manfred songea qu’il venait de tuer sa mère. Il en esten effet des joies puissantes comme des douleurs : ellespeuvent tuer, en dépit du banal proverbe qui veut qu’on ne meurepas de joie.

Manfred déposa Béatrix glacée sur un fauteuil, et, fou dedésespoir, appela à l’aide. Deux femmes apparurent, et bientôt,grâce à leurs soins, la princesse ouvrit les yeux. Elle vit Manfredpenché sur elle et murmura, ravie :

– Mon fils !

Alors seulement Manfred osa dire :

– Ma mère !

Et il se prit à pleurer longuement, comme pleurent les petitsenfants.

…  …  …  …  … … .

Les trois heures qui suivirent s’écoulèrent comme uneminute ; il nous paraît inutile de détailler les innombrablesquestions que se posèrent réciproquement la mère et le fils, chacund’eux oubliant souvent de répondre ; inutile aussi de décrireles touchantes effusions des deux êtres d’élite qui sedécouvraient, s’essayaient à se connaître, ou plutôt à sereconnaître.

Disons seulement que Manfred, au bout de ce temps, songea àLanthenay et annonça à la princesse qu’il allait sortir. Béatrixpâlit :

– Si j’allais le perdre encore…

Mais Manfred la rassura d’un sourire et d’un mot.

– Je ne suis plus l’enfant qu’enlève une bohémienne,dit-il, et je suis de taille à me défendre… maintenantsurtout ! Mort-dieu, ma mère, je plains les pauvres diablesqui essayeraient de nous séparer !

Béatrix alors examina son fils pour la première fois.

Elle vit sa force, sa vigoureuse élégance, sa robuste beauté, etune flamme de fierté monta à son front. Tout lui parut admirable enlui, jusqu’à ce juron familier qui venait de lui échapper.

C’était bien le digne fils de Ragastens.

…  …  …  …  … … .

Manfred ne fut guère absent que deux heures.

Quand il revint, il était accompagné de trois personnes.

– Ma mère, dit-il à la princesse, voici Lanthenay, mon ami,mon frère de tous les instants depuis mon enfance, celui qui m’asauvé plusieurs fois la vie… Voici M. le comte de Monclar… Cevieillard est le père de Lanthenay… Voici Mlle AvetteDolet, fiancée de mon ami… je la considère comme ma sœur…

Béatrix tendit la main à Lanthenay et baisa Avette au front.

Puis un long entretien s’engagea entre ces personnages,entretien auquel le comte de Monclar seul ne put prendre part.

Il fut résolu qu’Avette et le comte demeureraient dans l’hôtel,pendant que Manfred et Lanthenay prendraient le chemin deFontainebleau.

Puis Lanthenay, Avette et le vieillard furent conduits à deschambres que Béatrix avait ordonné de leur préparer.

Que dirons-nous de plus ?

L’aube se levait, et ni Béatrix ni Manfred n’avaient songé àprendre de repos ; il leur semblait qu’ils n’arriveraient pasà épuiser tout ce qu’ils avaient à se dire.

Il fallut pourtant se séparer.

Après mille et mille recommandations, Manfred monta à cheval et,accompagné de Lanthenay, prit la route de Fontainebleau.

La première heure de trot se fit silencieusement, Manfred etLanthenay se livrant chacun à leurs pensées… Pensées exclusivementriantes chez Manfred.

– Comment trouves-tu ma mère ? demanda-t-il àLanthenay.

Lanthenay tressaillit, arraché soudain à ses pensées qui, elles,étaient toutes de tristesses.

– Ta mère ? fit-il… elle est telle que j’eussesouhaité la mienne. Ah ! tu es heureux, frère ! Tu as tamère… moi, je n’ai que le portrait de la mienne. Tu as ton père…moi, je n’ai que l’ombre du mien.

Et comme Manfred regardait son ami d’un air étonné :

– Pardonne-moi mon amertume, reprit Lanthenay. Le malheurrend mauvais.

– Mauvais, toi !… Tu plaisantes… Mais tu dis que tu asle portrait de ta mère ?

– Oui, un fort beau portrait qui se trouvait à l’hôtel dela grande prévôté… J’y ai été hier, pendant que tu te rendais ruedes Canettes.

– Imprudent !

Lanthenay haussa les épaules.

– Nul n’a fait attention à moi, dit-il. J’ai trouvé lesdomestiques en train de piller l’hôtel en douceur. La… maladie deleur maître les a rendus impudents : « Que voulez-vous,monsieur, m’a dit le majordome, il faut bien que nous soyons payésde nos gages, puisque nous ne savons pas si monseigneur reviendrajamais… » J’ai obtenu pour vingt ducats la permissiond’emporter la toile, à condition de laisser le cadre… La toile estmaintenant dans la maison du pauvre Dolet.

Et Lanthenay ajouta :

– C’est tout ce qui me reste de ma mère.

Ce fut en devisant de ces choses que les deux amis arrivèrent àFontainebleau en pleine nuit et qu’ils eurent la rencontre que nousavons racontée.

Quelques minutes après avoir si vivement brûlé la politesse auroi, ils mettaient pied à terre devant l’auberge duGrand-Charlemagne.

…  …  …  …  … … .

Le roi était demeuré stupéfait, et de la réponse des deuxinconnus, et de leur brusque fuite. Il ne fallait pas songer àessayer de les retrouver.

– Qui diable peuvent être ces deux malandrins ?murmura-t-il.

– Malandrins est bien le mot, sire, dit une voix près delui.

François Ier reconnut la voix et vit une ombre à sescôtés.

– La Châtaigneraie ! s’exclama le roi.

– Moi-même, sire.

– Et tu as vu ?

– Tout ! Je venais de rentrer au château, après… uneexcursion, et j’allais me retirer dans la belle chambre que le roia bien voulu me donner, lorsque le bruit de leurs deux chevaux aattiré mon attention. Je suis donc resté près de la grille, j’ai vuarriver Sa Majesté, j’ai entendu le factionnaire criermaladroitement : Aux armes ! et j’ai tout vu,tout, sire.

La Châtaigneraie insistait sur ce mot « tout ».

– Que veux-tu dire ? demanda le roi.

– Je veux dire qu’à la lueur des torches, j’ai pu voir lesdeux malandrins comme Votre Majesté a justement appelé ces deuxhommes ; j’ai pu voir leurs visages un seul instant, il estvrai, mais cet instant m’a suffi pour les reconnaître.

– Tu les connais ? fit vivement François.

– Votre Majesté les connaît aussi.

Tout en causant ainsi, le roi et son compagnon étaient entrésdans le palais, et François Ier avait gagné sesappartements.

– L’un de ces deux hommes, continua La Châtaigneraie, estcelui qui nous a blessés tous les trois, Essé, Sansac et moi, etqui plus tard a si cruellement défiguré le pauvre Sansac quecelui-ci n’ose plus sortir de son trou…

– Le truand Manfred ? exclama sourdement le roi.

– Oui, sire ! Le même qui a eu l’audace de tenir têteà Votre Majesté près de l’enclos du Trahoir, le même qui a eul’audace plus grande de venir vous braver au Louvre. Et l’autre,c’est son damné compagnon, le truand Lanthenay !

– Eux à Fontainebleau !…

– Votre Majesté n’oublie pas sans doute que l’un de cesdeux misérables ose lever les yeux jusqu’à Mme laduchesse de Fontainebleau !

Non, le roi ne l’oubliait pas…

– Viens ! dit-il à la Châtaigneraie.

Le roi descendit dans la cour d’honneur et entra au corps degarde.

– Monsieur, dit-il à l’officier, quelle consignedonnez-vous à vos factionnaires ?

– Mais, sire, la consigne ordinaire… rendre leshonneurs…

– Il ne s’agit pas d’honneurs ! s’écria violemment leroi. Je vous parle de la consigne de défense…

– De défense ? balbutia l’officier.

– Oui ; que feriez-vous, monsieur, si des gens demauvaise intention s’approchaient de la grille ?… Et il fauttoujours soupçonner la mauvaise intention, monsieur ! Vousn’avez pas de consigne, je le vois… Ah ! je suis bien protégé,par ma foi !

– Pardon, sire ! Nul ne peut entrer au château sansavoir parlé à l’un des officiers de garde.

– C’est insuffisant. À partir de ce moment, tout individu,homme ou femme, de nuit ou de jour, qui s’approchera à vingt pasdes grilles sera sommé de se retirer. S’il n’obéit pas à l’instant,on fera feu… Remplacez immédiatement les hallebardiers par desarquebusiers. Au lieu d’un factionnaire, vous en placerez deux àchaque porte ; ils auront l’arquebuse chargée et seront prêtsà tirer sur quiconque s’approchera. Voilà la consigne, monsieur.Viens, La Châtaigneraie.

Le roi sortit du corps de garde, laissant l’officier toutinterdit.

– Combien y a-t-il de postes ? demanda François à sescompagnons.

– Quatre, sire. Mais le plus important est celui quifournit les sentinelles du parc.

– Voyons-les tous.

Guidé par la Châtaigneraie, le roi visita tous les corps degarde et donna partout les mêmes ordres, si bien que le bruit serépandit dans le château qu’on était menacé d’une attaque, sansqu’on pût préciser de quelle attaque il s’agissait.

Non content d’avoir visité les postes, le roi fit le tour duparc, s’arrêta devant chaque factionnaire, les encouragea, leurpromit force ducats s’ils faisaient bonne garde, leur promitl’estrapade et l’écartèlement si leur vigilance était en défaut, etenfin, à peine rassuré par ces diverses mesures, rentra dans sonappartement comme il faisait grand jour.

Tout cela parce que la Châtaigneraie avait murmuré ces deux nomsà son oreille :

– Manfred, Lanthenay.

Chapitre 27LA MÈRE EN MARCHE

C’est dans le taudis de Margentine la folle que nous ramenonsnos lecteurs.

Ceci se passait le lendemain du jour où Manfred, retrouvé parCocardère, quittait brusquement Margentine pour essayer de sauverLanthenay.

Margentine, après le départ de Manfred, avait été prise d’une deces crises aiguës qui la jetaient à la rue échevelée,dépoitraillée, parcourant des quartiers entiers en appelant safille.

Elle était rentrée en son triste logis vers minuit, écrasée defatigue, et s’était endormie jusqu’au jour.

Au moment où nous la retrouvons, elle était accroupie dans unangle, le regard vaguement fixé sur la porte, essayant derassembler des bribes éparses de pensée et de souvenir.

– La bohémienne, grondait-elle, la bohémienne m’a dit queManfred me fera retrouver ma petite fille ! Mais Manfred estparti… Me voilà encore sans enfant… Pauvre Margentine, tout lemonde est acharné contre toi !…

Comme elle grommelait de sourdes imprécations, elle vit la portes’ouvrir. Une femme entra.

Margentine qui, comme certains fous, avait la mémoire desphysionomies très sûre, la reconnut aussitôt.

– La belle dame ! murmura-t-elle.

Celle qu’elle appelait « la belle dame » était laduchesse d’Étampes.

La duchesse était seule. Elle entra, souriante, endisant :

– Eh bien, ma chère Margentine, es-tu contente de mevoir ? Me reconnais-tu ?

– Je vous reconnais, dit la folie.

– Tu me reconnais, reprit la duchesse en dissimulant ungeste de contrariété ; tu sais donc en ce cas que je t’aimebien, et que je me suis toujours intéressée à tonbonheur ?

– Personne ne m’aime, dit Margentine d’une voix morne, etje ne tiens pas à ce qu’on m’aime. Je veux qu’on me laisse dans montrou penser à mon aise. Je ne suis heureuse que lorsque je puispenser.

– À quoi penses-tu alors ?

– À des choses…

– Veux-tu que je te le dise, à quoi tu penses, pauvrefemme, lorsque triste, seule, abandonnée du monde entier excepté demoi, tu rêves dans ton coin ?… Tu penses à ta jeunesse… tusonges au temps où tu étais plus belle encore que maintenant, cartu es toujours belle, sais-tu ?… Tu penses à la ville où tu asaimé, à l’homme à qui tu donnas ton cœur pour toujours. La villes’appelle Blois, l’homme s’appelle François…

Margentine hocha la tête.

– Vous parlez bien, murmura-t-elle. Vous dites justement ceque je n’aurais pu dire moi-même…

– Et puis, continua la duchesse, tu penses aussi à l’angeperdu, au chérubin à la tête blonde dont les caresses te fontencore sourire et pleurer quand tu les évoques…

– Elle mettait là ses deux petites menottes, fit Margentineravie en montrant son cou. Si je m’en souviens, seigneur, douxJésus ! Mais je ne vis que de cela, moi !… Et elle meserrait en riant. Je vois encore les deux petites fossettes de sesjoues quand elle riait si gentiment, et ses dents… des petitesperles, si vous saviez !…

La duchesse, maintenant, laissait parler Margentine.

Elle l’avait amenée au point où elle voulait.

Un à un les souvenirs de la pauvre folle s’éveillaient.

Et, comme toujours, cela se termina par une crise desanglots.

– Je ne la verrai plus… c’est fini !… Vous m’aviezpromis… la bohémienne aussi m’avait promis… mais je sens bien quec’est fini, et que plus jamais je ne reverrai ma Gillette…

La duchesse attendait cette explosion.

– Et moi, s’écria-t-elle, je t’affirme que tu reverras tafille quand tu voudras !

– C’est pour me faire encore souffrir que vous me ditescela…

– Te faire souffrir, malheureuse ! À quoi cela meservirai-t-il ? Non… tu sais bien que je m’intéresse àtoi ; j’ai eu pitié de ta douleur de mère… Ta fille, je l’aicherchée, et je l’ai trouvée…

Margentine bondit.

– Oh ! si cela était ! fit-elle, les mainsjointes.

– Cela est. Je te dis que ta fille, je l’ai retrouvée. Etje viens te dire où elle est…

– Oh ! madame… Écoutez, dit Margentine d’une voixbrisée, je ne suis qu’une malheureuse ; quelques-uns mêmedisent que je suis folle… Je n’ai que ma vie à donner… mais cettevie, je vous la donne. S’il faut mourir pour vous, je mourrai. S’ilfaut que quelqu’un s’arrache le cœur pour vous éviter un chagrin,je m’arracherai le cœur…

La duchesse d’Étampes n’eut pas un tressaillement de pitié. Soncœur demeura sec.

– Parlez ! s’écria Margentine… Où est-elle ?…

– Assez loin d’ici…

La folle saisit ardemment les mains de la duchesse.

– Que ce soit au bout du monde, et qu’il faille y allerpieds nus… qu’importe, j’arriverai…

– Ta fille est à Fontainebleau, dit la duchesse.

– Fontainebleau ? interrogea la folle.

– Oui, une ville… assez loin de Paris, comme je te l’aidit…

Le cœur de Margentine battait à rompre.

– Par où passe-t-on ? reprit-elle fébrilement.

– Je te le dirai, je te donnerai toutes les indications. Lafolle allait et venait dans le taudis, avec une allure delionne.

– Fontainebleau ! murmurait-elle… Je vais partir àl’instant… Adieu !…

– Et comment feras-tu pour la retrouver, si je ne te donnespas toutes les indications ? s’écria la duchesse.

– Ah ! oui… parlez… je deviens folle à cette idée…Oh ! madame, comment se fait-il que vous soyez sibonne !… Ma fille ! dire que je sais où elle est !…Elle est à Fontainebleau, et je vais aller la retrouver…

– Écoute : voici d’abord un peu d’argent pour faire lechemin.

– Pas besoin d’argent… J’irai sur mes genoux, s’il lefaut.

– Prends… tu arriveras plus vite.

– C’est vrai, en payant, j’arriverai plus vite.

Elle prit les cinq ou six pièces d’or que lui tendait laduchesse d’Étampes.

– En arrivant à Fontainebleau, continua celle-ci, tudemanderas où se trouve le château. Tu m’entends ?

– Si j’entends !… Ah bien, je me jetterais la têtecontre un mur si j’oubliais un seul détail ! Je demanderai lechâteau en arrivant à Fontainebleau… Après ?

– Sais-tu qui habite ce château ?

– Non ! Comment voulez-vous que je le sache,moi ! Mais parlez donc !…

– Eh ! bien, c’est François…

– François !…

– Oui… ton amant, le père de Gillette… Tu ne l’as jamaisrevu ?

– Jamais !

– Le reconnaîtrais-tu ?

– Ah ! oui ! fit-elle avec un accent de haine quiamena un sourire de satisfaction sur les lèvres de la duchesse.

– Même s’il a un peu vieilli ?

– Je le reconnaîtrai, vous dis-je !

– Sais-tu ce qu’il est, ton François ?

– Oh ! un grand personnage, je sais…

– Il est roi ! C’est le roi de France…

À la stupéfaction de la duchesse, la folle éclata de rire etbattit des mains.

– Ah bien, il ne manquait plus que ça à ma Gillette !Fille d’un roi !… Mais ce n’est pas étonnant,voyez-vous ! Elle serait reine elle-même que cela nem’étonnerait pas du tout. Quant à François, ça m’est égal qu’ilsoit roi de France. Il peut bien être ce qu’il veut. Je lui diraice que j’ai à lui dire…

– Eh bien, écoute, ta Gillette est dans le château du roide France. Tu n’as qu’à aller à Fontainebleau, comme je t’ai dit.Tu iras au château. Tu attendras devant les grilles… Sauras-tuattendre, au moins ?…

– Oui, oui ! J’aurai de la patience.

– Le roi sort presque tous les matins pour aller à lachasse… Alors, tu comprends, quand tu le verras sortir au milieu deson escorte, tu t’approcheras de lui, et le reste te regarde !Si tu ne te fais pas rendre ta fille, c’est que tu auras été bienmaladroite…

Margentine avait écouté ces paroles avec une attentionprofonde.

La duchesse lui indiqua alors le chemin qu’elle devait prendre,par quelle porte de Paris elle devait sortir. Puis elle seretira.

En toute hâte, Margentine s’habilla d’une robe de gros drapqu’elle mettait rarement, fit un petit paquet, et sortit à sontour.

La duchesse, postée dans un coin de la rue avec deux hommes quil’avaient accompagnée, assista au départ de Margentine. Celle-ci,d’un bon pas, traversa Paris.

Une fois sur la route de Melun, elle activa sa marche.

Il était environ trois heures de l’après-midi lorsqu’elle étaitsortie de son taudis. Elle marcha d’une traite jusqu’à huit heuresdu soir.

À ce moment, elle entrait dans un village.

Un carrosse attelé de quatre chevaux conduit par deux postillonsarrivait à fond de train, derrière elle, et faillit larenverser.

– Gare ! gare ! hurla le postillon de tête.

Margentine n’eut que le temps de se ranger et regarda un instantce carrosse qui disparaissait dans la direction deFontainebleau.

– Je voudrais bien être là-dedans, songea-t-elle. Je seraistôt arrivée.

Cette voiture était celle de la duchesse d’Étampes qui rentraità Fontainebleau.

Quelle avait été la pensée qui avait poussé Anne, duchessed’Étampes, à faire cette démarche auprès de Margentine ?

Pourquoi envoyait-elle la folle à Fontainebleau ?

Espérait-elle que la scène de cette pauvresse arrivant auchâteau et réclamant pour sa fille celle qu’on appelait la« petite duchesse » rendrait Gillette à jamaisridicule ? Peut-être !

Ou peut-être aussi, avec cette confiance instinctive que toutesles femmes ont dans la force réellement énorme du sentimentmaternel, peut-être espérait-elle que Margentine trouverait lemoyen d’arracher Gillette à François Ier, outout au moins de la protéger contre son amour.

Car pour la duchesse d’Étampes, il n’y avait pas de doutepossible : le roi aimait Gillette.

Tant que la jeune fille résisterait, cela irait encore à peuprès…

Mais du jour où elle serait officiellement la maîtresse du roi,que deviendrait-elle, elle, la puissante favorite qui courbait soussa domination jusqu’à Diane de Poitiers ?

Elle faillit s’arrêter à un parti violent : celuid’empoisonner Gillette.

Mais elle n’avait personne sous la main pour exécuter ceprojet ; son complice Alais Le Mahu était mort ; ellel’avait elle-même assassiné.

Quant à ses gentilshommes ordinaires, elle n’avait en leurdiscrétion qu’une confiance relative.

Ce fut alors qu’elle songea à Margentine et qu’elle se demandasi la folle bien stylée ne pourrait pas jouer un rôle dans lacomédie ou le drame qu’elle préparait.

La pensée lui était venue de dire à Margentine que Gilletteétait justement la fille qu’elle cherchait.

La duchesse d’Étampes n’en savait rien et croyait mentir. Il setrouva que son mensonge était une vérité : la vie a de cesquiproquos.

C’est son carrosse qui avait failli renverser Margentine.

Celle-ci, on l’a vu, s’était mise en route à pied. L’idée ne luiétait pas venue qu’avec l’argent que lui avait laissé « labelle dame » elle pouvait fréter une voiture. Pour elle, pourcet esprit où la vie ne se reflétait qu’en images troubles, il n’yavait qu’un moyen d’aller d’un point à un autre : c’était demarcher tant qu’elle aurait la force de marcher.

Nous avons dit que sa première étape dura cinq heures.

Margentine, tourmentée du besoin d’avancer, traversa le villageoù elle venait d’arriver et essaya de continuer.

Mais elle dut s’arrêter devant la nuit comme devant un mur.

Alors elle rétrograda, rentra dans le village, pénétra dans uneauberge, et montra une pièce d’or.

L’aubergiste s’empressa, dressa la table, servit un dîner commepour une demi-douzaine de gentilshommes. La pièce d’or y passa,mais Margentine mangea un morceau de pain et but un verre d’eau, neparaissant même pas avoir vu les pâtés et le poulet qu’une servanteavait disposés devant elle.

– Où allez-vous comme ça ? lui avait demandél’aubergiste.

– Où je vais ? Cette question ! Je vais retrouverma fille, pardi.

Les gens de l’auberge se regardèrent en hochant la tête. Lavoyageuse, avec ses yeux hagards, ses gestes étranges, ne tarda pasà leur apparaître ce qu’elle était : une folle.

Margentine dut à cette circonstance de ne pas être entièrementdétroussée par le rapace aubergiste : on craignait les fouscomme des êtres spéciaux qui étaient plus ou moins en relationsavec les esprits, les anges ou les démons, toutes sortes depuissances extra-terrestres dont il était mauvais de s’attirer lacolère.

Au soleil levant, Margentine reprit sa route.

À un moment, une mendiante lui demanda l’aumône.

Margentine lui donna une des pièces d’or qu’elle portait. Lamendiante, d’abord stupéfaite, la poursuivit de bénédictionsexorbitantes.

La folle s’en alla en fredonnant sa cantilène favorite, – unevieille berceuse du vieux temps, naïve, enfantine :

Dans le champ du voisin,

J’ai cueilli des lys blancs.

Par moments, elle s’arrêtait et frappait dans ses mains, endisant :

– Qu’est-ce qu’elle va dire, mon Dieu ! qu’est-cequ’elle va dire quand je vais la prendre dans mes bras pour labercer comme je faisais pour l’endormir… Va-t-elle êtreheureuse !… Et moi donc !… Seigneur, qu’il faitbon ! Et qu’il fait beau ! Je n’ai jamais vu une aussibelle journée !…

Une rafale de neige l’enveloppait à cet instant.

Toutes les fois qu’elle rencontrait un paysan ou qu’elle passaitdevant une maison, elle demandait :

– Fontainebleau, est-ce loin, dites ?

On la renseignait.

La première fois qu’elle avait posé cette question, elle avaittremblé qu’on ne lui répondit :

– Fontainebleau ! Mais ça n’existe pas ! Il n’y apas de Fontainebleau !

Maintenant, elle était sûre.

Elle marcha toute la journée ; la nuit venue, elle duts’arrêter encore, et ce ne fut que le lendemain qu’elle arriva.

Un groupe de maisons lui était apparu, et à un homme qu’ellecroisait, elle avait posé sa question habituelle :

– Fontainebleau, est-ce loin ?

L’homme avait allongé le bras vers les maisons, endisant :

– Fontainebleau ? Vous y êtes, c’est ça…

La folle demeura toute saisie. Elle s’était arrêtée, les mainsjointes, les yeux dilatés d’étonnement.

Le long du chemin, elle avait eu cette impression sourde quejamais elle n’arriverait et que les gens se moquaient peut-êtred’elle quand ils lui disaient :

– Dans quatre heures… dans deux heures, vous y êtes. Elle yétait !

Et ce fut avec une sorte de timidité qu’elle entra dans laville, une timidité qui la faisait marcher doucement, comme ellefaisait quand elle entrait dans une église, à Paris, l’hiver, pours’abriter contre le froid ou la pluie.

Quelques instants plus tard, elle arrivait devant lechâteau.

Le château lui apparut comme un palais féerique.

– Dieu, que c’est beau ! murmura-t-elle avec uneprofonde et sincère admiration.

Elle s’approcha lentement des grilles, comme invinciblementattirée, hypnotisée.

– Au large ! cria soudain un arquebusier ; aularge, la femme ! ou je fais feu !

Chapitre 28LA FILLE DE MARGENTINE

Nous avons laissé François Ier au moment où, ayant visité lesdivers postes du château, il rentrait dans ses appartements.

La rencontre de Manfred et de Lanthenay avait fait oublier auroi la nuit extraordinaire qu’il avait passée chez MadeleineFerron, nuit d’amour et de haine, de terreur et de passion, quis’est terminée sur la tragique vision de cet homme tombant, lagorge ouverte.

Tous ces souvenirs revinrent frapper naturellement l’esprit deFrançois au moment où il crut avoir pris de suffisantes précautionscontre les deux truands.

– La Châtaigneraie, es-tu fatigué ? demanda-t-il.

– Oui, sire, s’il s’agit de moi-même ; non, s’ils’agit du service de Votre Majesté.

– Eh bien, puisque tu n’es pas fatigué, dit le roi quin’avait voulu entendre que la deuxième partie de la réponse, tu vaste faire donner une escorte et aller fouiller la maison à la portede laquelle tu m’as laissé cette nuit. Tu arrêteras toute personnequi se trouvera dans cette maison.

– Même si c’est une femme, sire ?

– Surtout si c’est une femme.

La Châtaigneraie s’éloigna en pestant fort contre la corvée quelui imposait son maître.

Quant à François Ier, il ordonna à son valet dechambre de faire prévenir la jeune duchesse de Fontainebleau qu’ilcomptait aller la voir, et commanda qu’on le laissât seul.

Selon son habitude, toutes les fois qu’il avait un grave sujetd’ennui, il se mit à se promener avec agitation.

Puis, brusquement, il s’arrêta devant un grand miroir où ilpouvait se voir de la tête aux pieds.

Le miroir lui renvoya l’image d’un homme vigoureux, d’un athlèteaux larges épaules massives, aux jambes fortement musclées, et ilsourit.

Ayant constaté d’un coup d’œil qu’il pouvait encore, par laprestance, passer pour le premier gentilhomme du royaume, FrançoisIer continua son inspection par l’examen du visage.Alors son sourire disparut.

Là, en effet, se multipliaient les signes d’une vieillesseprématurée. De grosses rides profondes traçaient des rigoles surson front ; ses joues s’étaient alourdies ; il constataavec effroi que, depuis un mois environ, ses cheveux avaientblanchi, et que sa barbe grisonnait. Ses paupières se bordaient derouge, et le regard devenait terne. Et enfin, parmi les signesimpitoyables de la fatigue physique, se montraient les signeshonteux du mal qui le rongeait.

– Je suis perdu ! murmura François Ier ense laissant tomber dans un fauteuil. Je suis perdu… et rien ne peutme sauver. Rabelais m’avait juré de me trouver un remède… maisRabelais a disparu… Lâche comme tous ses pareils, il m’abandonnetraîtreusement… il se parjure…

Le roi ne se disait pas qu’il avait, lui, parjuré sa parole enlaissant supplicier Dolet qu’il avait juré de sauver. Il estd’ailleurs certain que si Rabelais avait connu la vérité, il seraitaccouru du fond de l’Italie où il s’était réfugié.

Mais Rabelais ne savait pas que Diane de Poitiers s’étaitemparée de la lettre qu’il avait écrite à François Ieret du médicament qu’il avait préparé.

– Quant à ces chirurgiens qui m’entourent, continua le roi,me livrer à eux serait hâter ma mort. Il n’y avait dans mon royaumequ’un homme capable de me sauver, et il s’est enfui ! Je suisbien perdu… Oh ! être roi et être terrassé par unefemme !

Il s’arrêta sur ce mot, évoquant la nuit qu’il venait de passerdans les bras de Madeleine Ferron, et une bouffée de sang monta àson visage.

Mais aussitôt la haine parla en lui plus fort que le désir, etil murmura :

– Pourvu que La Châtaigneraie la trouve ! Par tous lesdiables, je veux qu’elle me précède en enfer !…

Ce dernier mot, encore, le fit tressaillir.

– L’enfer ! songea-t-il ; c’est bien là ce quim’attend !

Il reprit sa promenade furieuse et gronda :

– Perdu et damné, soit ! Damné pour damné, il faut queje le sois à bon droit… Ces scrupules qui m’étourdissaient, cesvoix qui faisaient vacarme en mon cœur, je les étoufferai… Il mereste peut-être un an… six mois à vivre… Je veux vivre cesjournées, ces heures, ces minutes… je veux vivre ardemment, sans enperdre une seule… je veux mourir rassasié de volupté, dans unedernière convulsion de plaisir… Et, par la mort-dieu, ce seraencore une belle mort, digne de moi !

Maintenant, il allait et venait comme un fauve.

– Des scrupules ? continua-t-il en haussant ses largesépaules… Est-il sûr qu’elle est ma fille, d’abord ?Parce que cette folle a jeté par hasard un mot… Est-ce que je lesais, moi, si elle est ma fille !… Et puis… et puis, quandelle le serait ! L’infernale drôlesse de cette nuit, enachevant de m’empoisonner, n’a-t-elle pas dit que l’enferm’attend !… À quoi bon hésiter, alors ?… Damné,soit !… Oh ! cette pureté immaculée, cette blancheur delys, cette suave innocence… tout cela promis au délire de monagonie ! Mourir ! Sentir peu à peu ce robuste corpstomber à la hideuse pourriture, voir l’abominable gangrène gagnermes jambes, mes bras, ma poitrine… sentir mon cœur s’effriterjusqu’à ce qu’il cesse de battre… Oui, oui ! tout cela vadevenir une réalité… Que dis-je ? C’est déjà l’horribleréalité… Mais puisque je meurs, périsse avec moi le lys immaculé,et que mon agonie, brûlante au moins, se rafraîchisse au contact decette pureté… Mourir… oh ! mourir, désespéré, dévoré parl’infâme lupus… mais mourir dans les bras de Gillette !…

Ainsi toute la pensée du roi mourant se concentrait sur troisobjets qui se tenaient étroitement :

Madeleine, cause du mal ; le mal lui-même ;Gillette.

Pour la maladie, il n’y avait rien à faire ; il se savaitcondamné.

Pour Madeleine Ferron, il rêvait le supplice.

Pour Gillette, il rêvait de la sacrifier à son dernierdélire.

…  …  …  …  … … .

François Ier sortit de sa chambre et entra dans unvaste salon rempli de courtisans, comme la Châtaigneraiearrivait.

– Eh bien ? demanda-t-il.

– Nous avons fait buisson creux, sire.

– Oh ! la maudite ! gronda le roi.

– Nous avons fouillé la maison de fond en comble et n’avonstrouvé… que le cadavre d’un homme, un fort vilain cadavre avec unegorge béante…

Le roi frissonna au souvenir de la scène qu’évoquaient cesparoles.

– C’est bien, dit-il. Montgomery ?

– Me voilà, sire ! dit le capitaine des gardes.

– Écoutez…

François Ier entraîna le capitaine dans l’embrasured’une fenêtre, et lui donna ses ordres :

– Prenez cent hommes intelligents et sûrs, divisez-les enautant de compagnies qu’il y a d’auberges à Fontainebleau. Àchacune de ces compagnies, désignez une auberge ; attendez lanuit ; et ce soir, vers dix heures, faites fouiller toutes leshôtelleries de la ville ; arrêtez sans explications toutepersonne étrangère à la ville, qui y sera arrivée depuis que j’ysuis moi-même – vous entendez toute personne, homme ou femme…

– Je comprends, sire…

– Surtout les femmes ! ajouta le roi. En attendant,faites monter à cheval cinquante de vos meilleurs cavaliers etenvoyez-les sur toutes les routes, et principalement celle deParis. Donnez-leur mission d’arrêter tout homme ou toute femmes’éloignant de Fontainebleau… Avez-vous tout compris…

– Oui, sire. Mais si cependant Votre Majesté voulait medésigner avec plus de précision la personne qu’elle vise, peut-êtrepourrais-je agir plus sûrement.

François Ier hésita un instant.

– Connaissez-vous la dame Ferron ? dit-il.

– Je l’ai vue deux ou trois fois, sire.

– Il s’agit d’elle – d’elle surtout ! Mais il s’agitaussi de deux truands de Paris.

– Manfred et Lanthenay, sire ?

– C’est cela même. Vous êtes un bon serviteur, Montgomery.Allez, faites diligence… je compte sur vous…

– L’impossible sera fait, sire ! s’écria le capitainedes gardes qui s’élança rayonnant.

Les ordres que venait de donner le roi l’avaient quelque peurasséréné. Il tourna vers ses gentilshommes silencieux un visagesouriant.

Aussitôt, les mines inquiètes et assombries se changèrent enmines joyeuses, les conversations reprirent leur train, et le roitraversa les groupes en distribuant des paroles aimables.

Mais la joie devint de l’enthousiasme, lorsque FrançoisIer, se tournant vers les gentilshommes avant de sortir,dit à haute voix :

– Messieurs, notre grand veneur nous annonce un dix-cors.Nous le courrons demain, s’il plaît à Dieu. Ainsi donc, que chacuns’apprête, car l’animal a déjà mis en défaut plus d’une meute, etce sera une véritable victoire que de le forcer.

Des acclamations accueillirent cette nouvelle, tandis que le roise dirigeait lentement vers les appartements de la duchesse deFontainebleau.

Ces appartements, placés à l’aile gauche, du château,consistaient en une douzaine de vastes pièces très somptueuses.

Il y avait une belle antichambre, où douze hallebardiers, encostume d’apparat, montaient la garde pour faire honneur à lapetite duchesse.

Il y avait un immense salon où se tenaient les damesd’honneur.

Il y avait une salle à manger d’un luxe grandiose, avec seshauts dressoirs chargés de vaisselles précieuses, ses aiguièresd’or, ses candélabres monstrueux.

Il y avait enfin une chambre à coucher dont le lit carré, élevésur une estrade comme un trône, était un véritable monument et unchef-d’œuvre de sculpture.

Mais Gillette n’entrait jamais dans le beau salon d’honneur.

Mais elle mangeait, seule, dans une petite pièce du fond del’appartement.

Et c’est dans cette pièce qu’elle dormait.

Elle avait exigé qu’on plaçât un fort verrou à la porte,menaçant de sauter par la fenêtre si on ne lui donnait passatisfaction.

Chacune de ces exigences avait révolutionné le petit monde desdames d’honneur qui s’en étaient montrées fort scandalisées.

Gillette avait donc vécu dans cette chambre qui donnait sur leparc par une fenêtre unique.

Elle était en somme assez protégée contre les périls inconnusque devinait son instinct de jeune fille. Elle y avait faitapporter un rouet et filait pour se distraire.

Sa triste existence de recluse avait été des plus uniformes.

Le matin, au jour, elle se levait, s’habillait elle-même, et netirait le verrou qu’assez tard dans la matinée. Alors la premièredame d’honneur venait lui demander ses ordres « pour selever », paraissant ne pas vouloir remarquer qu’elleétait déjà habillée. À quoi Gillette répondait également endemandant s’il s’agissait du lever du lendemain, auquel cas,ajoutait-elle, elle réfléchirait à la chose pendant la nuit.

À midi, nouvelle apparition de la dame d’honneur venant annoncerque « les viandes de Mme la duchesse étaientservies dans la salle à manger ». À quoi Gilletterépondait en interpellant sa servante et en lui ordonnant de luiapporter son dîner.

Le soir, répétition de la même scène.

Dans la journée, la dame d’honneur venait régulièrement à lamême heure demander à Mme la duchesse si elle désiraitla lecture ou la conversation de ces dames.

Mme la duchesse répondait non moins régulièrementqu’elle avait des yeux pour lire, si l’envie lui en prenait, etque, quant à la conversation des dames de la cour, elle s’yennuyait fort, parce qu’elle ne comprenait pas toujours.

La seule distraction de Gillette était de descendre dans leparc ; encore attendait-elle que le soir fût tombé.

Mais elle ne pouvait faire un pas sans être suivie, sousprétexte de la distraire ou de lui faire honneur.

Un soir, comme elle se promenait lentement dans une allée quilongeait la haute muraille du parc, l’un des factionnaires placésde distance en distance, la regarda si fixement que Gillettes’approcha de lui.

Plusieurs fois déjà, il lui était arrivé d’adresser quelquesparoles à quelques-uns de ces soldats, et cela se terminaittoujours par l’offrande d’une pièce d’argent.

Ce soir-là, donc, Gillette, ayant vu ce factionnaire qui laregardait et croyant qu’il avait peut-être quelque grâce à luidemander, s’approcha de lui.

– Vous désirez me parler, n’est-ce pas ?demanda-t-elle avec douceur.

Le factionnaire regarda rapidement autour de lui.

– M. Triboulet est à Fontainebleau, dit-il.

Gillette poussa un cri, et ses femmes s’élancèrent auprès d’elleau moment où le soldat allait peut-être ajouter quelque nouvellerévélation.

Gillette vit bien qu’il avait encore à parler.

Mais il était trop tard !

– Est-ce que cet homme s’est montré insolent ? s’écriala première dame d’honneur ; je vais faire appelerl’officier…

– Mais non, dit vivement Gillette, un faux mouvement quej’ai fait m’a fait craindre de tomber, voilà tout !

– Au reste, ajouta la duègne d’un air pincé, lorsqu’unegrande dame condescend à converser familièrement, contre touteétiquette, avec de pareilles espèces, il faut s’attendre àtout…

Gillette s’était éloignée en jetant au soldat un regardd’intelligence.

Le lendemain, redescendue dans le parc, elle chercha vainementle factionnaire.

Les jours suivants, il en fut de même.

Gillette imagina qu’on s’était peut-être défié de ce soldat, et,pour endormir les soupçons, elle cessa de descendre au parc.

Il faut se représenter tout ce qui se cachait de désespoir soussa feinte indifférence pour imaginer sa joie à apprendre qu’ellen’était pas abandonnée, qu’on la cherchait, qu’on s’occupait de sadélivrance…

Elle était dans cette situation d’esprit lorsqu’on vint luiannoncer la visite de Sa Majesté.

Gillette fut prise d’une mortelle angoisse et se sentit pâlir.Pour la première fois, elle se rendit dans le grand salon où setenaient les dames d’honneur, qui, à son arrivée, se levèrent etfirent la révérence.

Là, elle se rassura quelque peu.

Et elle s’assit près d’une fenêtre, laissant errer son regardsur cette ville de Fontainebleau, reportant sa pensée de Tribouletà Manfred, puis songeant à ce roi qui se prétendait son père etqu’elle redoutait comme un larron.

– Messieurs, le roi ! cria une voix dansl’antichambre.

François Ier entra.

Gillette avait jeté autour d’elle un regard de terreur enconstatant que les femmes quittaient la salle, et que les portes sefermaient.

– Sire ! dit-elle d’une voix qui tremblaitd’indignation plus encore que de crainte, faites ouvrir les portes,ou je crie et je fais un scandale tel que vous n’oserez plus jamaisvenir ici.

– Rassurez-vous, dit François Ier.

Il frappa sur une table. Un gentilhomme apparut.

– Pourquoi ferme-t-on les portes ? dit le roi. C’estinutile. Je n’ai que peu d’instants à passer auprès deMme la duchesse.

Et, se tournant vers Gillette :

– Vous voyez, je vous obéis, Gillette. Mais pourquoi vousdéfier ainsi de moi ?

C’était la première fois que le roi l’appelait de ce nom de« Gillette ». Jusqu’ici, en lui parlant, il avait affectéde dire « mon enfant ».

Il reprit :

– Vous serez donc toujours mon ennemie ? Que vousai-je fait, méchante ?

Gillette tressaillit d’horreur.

Le ton de François Ier était changé. Ellereconnaissait maintenant la voix de l’homme qui avait pénétré parviolence dans la petite maison de l’enclos du Trahoir et avaitessayé de l’enlever.

– Je venais, continua le roi, je venais m’enquérir de votresanté… Vous pâlissez, Gillette, vous maigrissez… Vous vousrenfermez dans vos pensées… Quand vous me connaîtrez mieux, vousregretterez votre injustice à mon égard… En attendant, je voudraisvous distraire… Demain, il y aura chasse… Voulez-vous enêtre ?

– Je veux bien, sire ! dit Gillette.

François Ier demeura stupéfait.

– Vous acceptez ?

– Oui, sire. Je n’ai jamais vu de chasse, et cela me feraplaisir…

– Par Notre-Dame ! voilà le premier moment de joie quej’éprouve depuis bien longtemps ! Ainsi, pour tout de bon,vous acceptez ?

– Oui, sire !…

– Ah ! Gillette, murmura ardemment le roi en faisantun pas vers la jeune fille… si vous vouliez… si j’osais espérer… sicette acceptation inespérée était le début d’un revirement chezvous…

– Sire, dit Gillette à bout de forces, j’irai à votrechasse demain… Mais je vous en prie, d’ici là… laissez-moi…

– Soyez obéie, fit le roi qui tremblait autant qu’elle,mais non de la même émotion.

Il se retira, et Gillette courut se réfugier dans sachambre.

Le roi, en rentrant chez lui, était rayonnant.

– Elle cède ! grondait-il. Jour de Dieu, la chose aété longue, mais enfin…

Le plan de François Ier était des plus simples.

Une fois en forêt, il s’arrangerait pour être seul avecGillette. L’idée d’un viol brutal n’était pas pour l’effrayer.

Une seule chose, dans cette affaire, étonnait le roi etl’inquiétait presque. C’était la facilité avec laquelle Gillette,jusqu’alors si farouche, avait accepté la proposition d’assister àcette chasse.

Oui, Gillette avait accepté, – et même avec joie.

D’abord, il ne venait pas à la pensée de la pauvrette qu’ellepût avoir un danger quelconque à redouter ; un tête-à-têteavec le roi lui paraissait chose impossible dans une chasse àlaquelle assisteraient peut-être deux ou trois cents personnes.

Ensuite, elle espérait, en traversant la ville, être aperçue deTriboulet, échanger un signe avec lui, peut-être pouvoir luiparler.

Il faut dire que si Gillette était libre dans son appartement,si elle pouvait descendre au parc, il lui était interdit de sortirdes limites du château.

Donc, traverser Fontainebleau, même en nombreuse compagnie,était une chance dont il fallait profiter.

Chapitre 29LA CHASSE ROYALE

C’était vraiment un groupe fringant qui traversait la ville deFontainebleau le lendemain matin, à la grande admiration desbourgeois qui, par des cris répétés de : Vive le roi !traduisaient leur admiration enthousiaste.

Gillette, montée sur un cheval noir, peut-être trop vif pourelle – pourquoi lui avait-on fait monter ce cheval et qui en avaitdonné l’ordre ? – Gillette, jetant autour d’elle des regardsinquiets, cherchant avidement le visage ami parmi les mille visagesdes rues et des fenêtres, Gillette, marchait aux côtés de laduchesse d’Étampes, et toutes deux étaient encadrées degentilshommes, au nombre desquels Essé et La Châtaigneraie neperdaient pas la jeune fille de vue.

Quant à Diane de Poitiers, elle caracolait en tête sur unfougueux étalon que bien des cavaliers réputés n’eussent pas oséenfourcher.

Catherine de Médicis, montant selon la nouvelle mode qu’elleavait inventée, c’est-à-dire la jambe droite appuyée sur undemi-arceau planté à l’arçon de la selle. Catherine chevauchaithardiment, heureuse de montrer le bas de sa jambe qu’elle avaitfort belle, heureuse de montrer sa science de l’équitation,heureuse aussi d’échapper pour une matinée à l’insupportablemauvaise humeur de son mari le dauphin Henri, lequel d’ailleursn’avait d’yeux que pour Diane de Poitiers.

Quant au roi, il était radieux. Sa haute taille dépassait lataille des gentilshommes qui l’entouraient.

Il portait beau, dans son pourpoint de velours cramoisi, serrépar une ceinture d’or à laquelle pendait un couteau de chasse àmanche d’or incrusté de pierreries.

Il parlait du cerf, il parlait des campagnes qu’il voulaitentreprendre, il parlait haut, riait, complimentait des hobereauxdont les familles allaient se transmettre de génération engénération le mot aimable arraché au roi par sa bonne humeur ;car le roi, ce matin-là, eût complimenté l’univers entier.

On arriva en forêt.

L’événement désiré, souhaité ardemment par Gillette, ne s’étaitpoint produit ; elle n’avait pas aperçu le visage ami qu’elleavait tant cherché… Et déjà elle se repentait d’être venue.

Au carrefour, le cortège s’arrêta.

On fit un grand cercle autour du roi.

Les meutes encore accouplées s’alignaient hors du cercle. Lessonneurs de fanfares étaient rangés en bataille.

Sur un appel du roi, le grand veneur s’avança au rapport aumilieu du cercle.

Le grand veneur salua d’abord le roi, puis, d’un geste moinsprofond, les chasseurs assemblés. Dans le grand silence qui s’étaitfait, il parla à voix haute et claire, comme un héraut d’armes.

Il résultait du rapport que l’animal avait été débusqué laveille près d’une mare qui se trouvait à cent pas de là, et que lesvoies partaient de cette mare pour aboutir à la grandehêtraie ; le dix-cors, flairant le danger, avait passé la nuità brouiller ses pistes par des contre-voies, et il était maintenantembusqué au fond des hêtraies.

Le grand veneur se tut.

Le roi jeta un regard d’intelligence à La Châtaigneraie et àd’Essé qui ne le perdaient pas des yeux.

Puis, ayant remercié et félicité son grand veneur, il se tournavers le peloton des sonneurs et fit un geste.

C’était le signal de la chasse. Les fanfares sonnèrent.

Les chiens, découplés en un instant, s’élancèrent en compagnieserrée, jappant sourdement, quêtant et flairant.

Puis, ce fut le galop rapide des chasseurs partis enpeloton.

Or, au moment où François Ier s’élançait à son tour,avec, eût-on dit, une certaine hésitation, comme s’il eût tenu à selaisser dépasser, à ce moment, un cavalier qui avait assistéinvisible, à toute la scène du rapport, caché qu’il était dans lesfourrés environnants, se mit à galoper à la hauteur du roi, tout ense tenant hors de son regard et en se dissimulant avec soin.

Ce cavalier, svelte, adroit, maniant sa mouture à travers lesarbres avec une prestesse extraordinaire, portait sur le visage unloup de velours noir.

Il n’était pas de la cour.

Ce n’était pas non plus l’un des gentilshommes du voisinageaccourus à la chasse.

Et enfin, qui eût pu l’examiner de près, malgré sa courserapide, n’eût pas tardé à reconnaître que c’était une femme.

…  …  …  …  … … .

À l’instant précis où les cors avaient sonné, La Châtaigneraies’était approché du roi et avait demandé à voix basse :

– Vos derniers ordres, sire ?

– Dans une demi-heure, soyez au Rocher de l’Ermite.

Alors, La Châtaigneraie avait repris sa place auprès de laduchesse de Fontainebleau, tandis que d’Essé occupait l’attentionde la duchesse d’Étampes.

Or, le Rocher de l’Ermite était loin de la hêtraie signalée aurapport du grand veneur.

Ce Rocher de l’Ermite, ainsi appelé parce que jadis quelquecénobite y avait probablement élu domicile, était en réalité unentassement de rochers.

Éboulées les unes sur les autres, ces roches verdies de moussesformaient diverses anfractuosités, dont l’une, assez vaste, avaitdû être jadis la grotte de l’ermite en question.

C’est vers cette grotte que galopait François Ieraprès s’être isolé du reste de la chasse. Il était toujours escortépar son invisible compagnon, – par le cavalier, ou plutôt par lacavalière au loup noir.

On a vu que la duchesse d’Étampes s’était jusque-là tenue auprèsde Gillette.

Avec son instinct de femme jalouse et sa connaissance parfaitedes ruses amoureuses de François Ier, elle avait tout desuite compris que la chasse n’avait d’autre but que de rapprocherle roi de Gillette.

La jeune fille n’avait, il est vrai, répondu à aucune desavances de la duchesse, et celle-ci avait pris le parti dechevaucher près d’elle sans lui parler, mais décidée à ne pas laperdre de vue un seul instant.

Or, au moment même où la chasse commençait, d’Essé avaitbrusquement sauté à bas de son cheval, en disant :

– Ces écuyers du château sont décidément de vilains drôles…votre bête est mal sanglée, madame…

En même temps, d’Essé faisait le geste de ressangler le chevalde la duchesse d’Étampes qui était d’ailleurs parfaitementsanglé.

– Merci, mon cher, dit la duchesse.

Et elle excita sa monture pour rattraper Gillette.

Mais elle n’eut pas fait vingt pas que la selle chavira ;la duchesse n’eut que le temps de sauter légèrement à terre.

– Quel maladroit je fais ! s’écria d’Essé qui lui-mêmemit pied à terre, mais cette fois plus lentement, et qui, tout enprodiguant les exclamations de regret, s’employa à seller la bêtede la duchesse.

Celle-ci fouettait nerveusement l’air du bout de sa cravache etne disait mot. Elle suivait des yeux La Châtaigneraie et Gillettequi filaient à la suite des chasseurs.

D’Essé n’en finissait pas, multipliant les excuses sur samaladresse. Enfin, le cheval se trouva sellé, cette foissolidement, et aidée par son compagnon, la duchesse d’Étampes seremit en selle.

Alors elle regarda d’Essé droit dans les yeux.

– Encore une fois merci, dit-elle. Vous êtes certain que jen’oublierai pas l’important service que vous venez de me rendre, etqu’avant peu ma reconnaissance saura vous atteindre.

– Bien faible service, madame, fit d’Essé enpâlissant ; en tout cas, je suis sûr d’avoir été agréable auroi, en vous évitant un accident.

Puis la duchesse partit à fond de train, tandis que d’Essé lasuivait d’assez près en songeant :

– Elle siffle bien, la vipère ; et si le roi ne luiarrache les dents, je pourrais bien un de ces jours connaître samorsure… Il faudrait que je me gare !

Pendant que d’Essé jouait ainsi son rôle dans le petit scénarioque François Ier avait imaginé, La Châtaigneraie jouaitle sien de son côté.

On avait donné à Gillette un cheval ombrageux ; et il nefallait rien moins que l’habileté consommée et le sang-froid de LaChâtaigneraie pour éviter un accident.

À chaque instant le gentilhomme saisissait la bride de Gilletteet arrêtait le cheval pour le calmer. Il en résulta qu’ils setrouvèrent bientôt en arrière de la chasse.

– Rejoignons ! fit tout à coup La Châtaigneraie.

Gillette, préoccupée de n’avoir pas aperçu celui qu’elle avaitcherché des yeux, Gillette, tout entière à ses pensées detristesse, ne fit pas attention qu’à ce moment, ils se trouvaient àl’embranchement de plusieurs routes…

Quelle était la bonne ?

Sans doute celle qu’avait prise La Châtaigneraie, car il s’yétait engagé sans hésitation, et lui qui jusqu’ici avait fait tousses efforts pour calmer la monture de Gillette, se mit soudain àl’exciter.

On galopa ainsi pendant dix bonnes minutes. Les bruits de lachasse s’étaient éteints. Gillette n’entendait plus que le bruit deson cheval et de celui de son compagnon.

Elle voulut arrêter.

Mais soit hasard, soit maladresse, la cravache de LaChâtaigneraie s’égara à ce moment sur la croupe du cheval noir quibondit furieusement.

Cinq cents pas plus loin, Gillette parvint enfin à arrêter samonture et mit pied à terre en déclarant qu’elle n’irait pas plusloin.

– Je suis à vos ordres, madame, dit La Châtaigneraie.

Et lui-même sauta à bas de son cheval.

En même temps, il cingla violemment la bête qui partit à fond detrain, immédiatement suivie par la monture de Gillette.

Cela s’était fait si rapidement que la jeune fille n’avait pusurprendre la manœuvre.

La Châtaigneraie éclata de rire.

– Nous voilà donc démontés ! fit-il. Je ne suis pas enpeine de mes deux fugitifs qui rejoindront certainement… mais vous,madame…

Gillette garda le silence.

– J’y pense ! s’écria tout à coup La Châtaigneraie ense frappant le front ; nous sommes à deux minutes de la grottede l’Ermite… Madame la duchesse peut s’y réfugier, pendant quej’irai à la recherche… Je pense que ce plan vous agrée ?

– Il me convient tout à fait, dit vivement Gillette.

Elle songeait que, pendant une heure, elle serait seule.

Aussi ne fit-elle aucune difficulté pour suivre La Châtaigneraiequi, en effet, au bout de quelques minutes de marche, arriva devantles roches. Le gentilhomme s’arrêta.

– Madame, dit-il, vous voici devant la grotte del’Ermite ; vous y serez en sûreté et à l’abri ; si vousvoulez bien m’y autoriser, je vais m’éloigner pour aller chercherquelque moyen de vous ramener à Fontainebleau.

– Faites, monsieur, murmura Gillette.

– C’est ici que je vous retrouverai, madame ?

– Oui… j’attendrai ici…

…  …  …  …  … … .

Avant de suivre Gillette dans la grotte de l’Ermite, quelquesmots d’explication sur La Châtaigneraie.

Peut-être nos lecteurs n’ont-ils pas oublié la scène où FrançoisIer avait promis Gillette pour femme à celui de sestrois gentilshommes favoris qui lui livrerait Manfred.

La Châtaigneraie, Sansac et Essé, décidés à unir leurs efforts,avaient tout simplement joué Gillette aux dés.

C’est La Châtaigneraie qui avait gagné.

On a vu que les trois favoris n’avaient nullement réussi às’emparer de Manfred. Il en résultait qu’à moins de quelque grosservice rendu au roi, La Châtaigneraie ne pouvait guère espérerdevenir l’époux de Gillette.

Le gentilhomme s’était longtemps creusé le cerveau pour trouverquel éminent service il pourrait bien rendre au roi. Et ilcherchait encore lorsque le roi, au matin, avant le départ pour lachasse, lui avait révélé son petit plan de viol.

La Châtaigneraie avait accepté son rôle avec enthousiasme. Eneffet, à Gillette devenue la maîtresse du roi, il faudrait un mari,– un mari dévoué, assez l’ami du royal amant pour ne pas gêner sesamours.

– Ce mari, ce sera moi, s’était dit le gentilhomme.

…  …  …  …  … … .

Gillette, le cœur palpitant, s’assit sur un banc de mousse qu’onavait formé dans le fond de la grotte.

Plus rouée, elle se fût demandé pourquoi l’active surveillancedont elle était l’objet venait de cesser tout à coup. Elle songeaseulement qu’un merveilleux hasard lui venait en aide.

Elle palpitait, disons-nous. Car maintenant la pensée de fuirlui venait, précise et nette. Son plan fut vite fait : s’enaller au hasard, droit devant elle, jusqu’à ce qu’elle trouvât unemaison où elle pourrait demander l’hospitalité.

Cette décision prise avec la fougue d’une joie qui ne laissaitplace à aucune hésitation, Gillette attendit deux ou trois minutespour donner à La Châtaigneraie le temps de s’éloigner.

Enfin, n’y tenant plus, elle s’élança légèrement versl’ouverture de la grotte.

Mais comme elle allait atteindre cette ouverture, une ombreintercepta soudain le rayon de soleil, un homme parut. Gillettejeta un cri d’angoisse et de terreur.

Cet homme, c’était François Ier.

La jeune fille, d’un bond, avait reculé jusqu’au fond de lagrotte.

– J’étais inquiet, balbutia le roi. J’espère qu’il ne vousest rien arrivé de grave ?

Il continuait à avancer.

Gillette se trouva tout à coup acculée au fond de la grotte.Elle se vit perdue.

Une inspiration soudaine, une de ces inspirations qu’enfantentles cerveaux surchauffés de fièvre dans les moments suprêmes, – etelle dit :

– Il ne m’est rien arrivé, mon père !

François Ier s’arrêta court.

Ce mot que Gillette prononçait pour la première fois, ce motqu’il avait en vain sollicité, ce mot de père se dressaitmaintenant entre la jeune fille et lui.

Père !… Il était père de cette enfant qu’il venaitvioler !

Et elle, hardiment, le regardait en face, d’un regard clair quiétait la plus terrible accusation.

La lutte, dans le cœur de François Ier, dura quelquesminutes, mortelles minutes pendant lesquelles Gillette n’osarisquer un pas, de crainte de rompre cette sorte de charme quisemblait paralyser le roi.

Mais, brusquement, François Ier darda un regardenflammé sur la jeune fille. Tout scrupule s’évanouissait en lui.Toute crainte s’effondrait. Sa pensée ne lui fournit plus que desimages de luxure. Et même cette certitude d’inceste le fouetta.

Et il gronda, hagard :

– Qui t’a dit que je suis ton père ?…

Au loin, Gillette perçut une galopade.

François Ier, lui, n’entendit pas.

Il saisit la jeune fille par les deux poignets :

– Ton père !… Es-tu folle !… Je suis ton roi, jesuis ton amant… Je t’aime, ne le comprends-tu pas ?…

Elle se raidit pour éviter son haleine brûlante.

– Je t’aime… bégaya-t-il avec un rire épais… Tu m’aimesaussi, toi n’est-ce pas ?… Tu m’aimes… dis que tu m’aimes…dis-le !…

Ses lèvres, furieusement, cherchèrent le baiser…

– Le voilà !… Sain et sauf !… Vive leroi !

Ces cris éclatèrent tout à coup, au moment où Gillette éperdue,rassemblait le peu qui lui restait de forces pour repousser l’hommeexaspéré de passion.

François Ier se retourna, livide de fureur.

Il vit la grotte pleine de monde.

En tête des chasseurs accourus, la duchesse d’Étampes, qui luiprenait la main en disant :

– Oui ! Dieu merci, sain et sauf !… Messieurs,vive le roi !

– Vive le roi ! acclamèrent les gentilshommes.

Au loin, vers les hêtraies, les cors sonnaient victorieusementl’hallali…

…  …  …  …  … … .

Ce qui s’était passé :

La cavalière au loup noir avait, on l’a vu, galopé pendantquelques minutes à la hauteur du roi. Tout à coup, elle reconnut lechemin que suivait François Ier.

– Mais il va au Rocher de l’Ermite ! fit-elle enarrêtant son cheval.

Dès lors, les scènes qu’elle avait notées prirent toute leursignification : le roi demeurait en arrière, tandis que LaChâtaigneraie entraînait Gillette.

Elle éclata de rire.

– Pauvre François ! murmura-t-elle, quel chagrin jevais lui faire en l’empêchant de commettre une infamie deplus !…

Elle se dressa sur ses étriers, écouta attentivement, et finitpar entendre le son du cor dans les lointains de la forêt. Alors,elle lâcha bride et se lança dans un galop furieux…

Dix minutes plus tard, elle rejoignait la chasse, au moment mêmeoù la duchesse d’Étampes la rejoignait elle-même et constatait avecun sourire de rage l’absence de Gillette et du roi.

La cavalière aperçut la duchesse et s en approcha.

– Vous cherchez le roi, madame ? dit-elle,railleuse.

– Qui êtes-vous ?… demanda la duchesse étonnée.

– Que vous importe… Je suis une amie pour vous, puisque jeviens vous dire que le roi se trouve en ce moment même à la grottede l’Ermite, et qu’il n’y est pas seul.

En disant ces mots, la cavalière fit volte-face, et, s’éloignantrapidement, disparut dans la forêt.

À cent pas de là, elle ôta son loup, et la belle et sombrefigure de Madeleine Ferron apparut.

La duchesse n’avait pas perdu une seconde. À peine eut-elleentendu parler de la grotte de l’Ermite, qu’elle s’étaitécriée :

– Sotte ! J’aurais dû y penser !…Messieurs ! messieurs !…

Aux cris de la duchesse, une vingtaine de cavaliers s’arrêtèrentet l’entourèrent.

– Messieurs, dit la Duchesse en feignant une vive émotion,on me prévient à l’instant que le roi, désarçonné de son cheval,s’est réfugié au Rocher de l’Ermite. Je redoute un malheur…

La duchesse partit à fond de train, suivie par le groupe decavaliers.

Quant à la Belle Ferronnière, ayant constaté que la duchessepartait dans la direction de la grotte, elle reprit tranquillementle chemin de Fontainebleau.

…  …  …  …  … … .

Le roi, avec cette prodigieuse facilité de dissimulation quiconstituait en sa nature de primitif le côté civilisé, leroi, en apercevant la duchesse d’Étampes, refoula le mouvement defureur qui déjà crispait ses poings, et s’écria gaiement :

– Eh oui, messieurs, sain et sauf ! Par Notre-Dame,votre roi en a vu bien d’autres !…

Il disait cela à tout hasard.

– Vive le roi ! répétèrent les courtisans.

– À cheval, messieurs, et finissons-en avec cet incidentridicule !

– Votre Majesté assistera-t-elle à l’hallali demanda laduchesse d’Étampes.

– Non… nous rentrons au palais.

– Cela fait deux hallalis de manques, François !murmura Anne de façon que le roi seul l’entendît.

François Ier lui jeta un regard tel que d’Essé, quisurprit l’expression de ce regard, s’approcha de la duchesse et luidit ironiquement :

– Je crois, madame, que si cela ne dépend que de SaMajesté, la reconnaissance que vous avez bien voulu me promettresera longue à m’atteindre.

– Nous verrons ! dit Anne d’un air de défi.

Et, se tournant vers Gillette qui, pâle et tremblante, faisaitd’incroyables efforts pour se soutenir :

– Pauvre petite ! murmura-t-elle. Aurez-vous confianceen moi, maintenant ?… Mais voyons, vous sentez-vous de force àvous tenir à cheval ?… Je vous préviens qu’il serait trèsdangereux pour vous de ne pouvoir nous suivre… le roi voudrait sansdoute, vous tenir compagnie…

– Je suis prête ! dit Gillette galvanisée.

Quelques instants plus tard, on se mettait en route pourFontainebleau.

Chapitre 30LA CONSIGNE DU ROI

Nous laisserons Diane de Poitiers continuer la chasse avecardeur, sans s’inquiéter d’autre chose que de traquer lecerf : nous laisserons François Ier, escorté de sa petitetroupe de gentilshommes, cheminer en causant bruyamment, et nous leprécéderons à Fontainebleau.

Nous avons vu que Margentine était arrivée devant le château.Une sentinelle lui avait crié :

– Au large, ou je fais feu !…

La folle s’était arrêtée.

La duchesse lui avait recommandé la patience. Et Margentineavait promis. Elle se souvenait très bien.

Si bien, même, qu’elle demanda à un soldat quipassait :

– Est-ce que le roi doit aller à la chasse ?

– À la chasse ? Il y est, la belle blonde.

– Ah ! Il y est… Et savez-Vous si Gillette est aveclui ?

Le soldat demeura stupéfait. Il savait que Gillette était le nomde la duchesse de Fontainebleau, et il fut émerveillé que cettesorte de pauvresse parlât d’une personne qui passait aux yeux desuns pour la maîtresse de François Ier, aux yeux desautres pour sa fille.

Il bredouilla quelques mots et se hâta vers le château, decrainte d’être vu avec une personne aussi dénuée de respect pources êtres à demi fabuleux qui évoluaient dans le monde de lacour.

Tout à coup, derrière elle, elle entendit crier :« Vive le roi ! »

Elle se retourna soudain, pâlie et tremblante.

– Le roi ! murmura-t-elle. Le roi !… Lui !François !

Un groupe de cavaliers s’avançait vers les grilles du château.Celui qui venait en tête, en avant de tous les autres de quelquespas, était un seigneur de haute mine, dont le pourpoint de velourscramoisi faisait valoir la taille.

Et les yeux de Margentine buvaient, pour ainsi dire, cettevision, avec un étonnement infini, tandis qu’il lui semblait quetout craquait en elle et qu’un prodigieux travail s’accomplissaitdans sa tête !

…  …  …  …  … … .

Depuis les temps lointains où Margentine avait été abandonnéepar son amant, depuis l’affreuse scène où, toute sanglante encorede ses couches, à demi morte, elle était apparue dans la salle dedébauche où François riait et chantait près de la fille-mèreagonisante, depuis cette heure maudite, jamais Margentine n’avaitrevu l’homme qu’elle avait tant aimé.

Que le roi eût changé, vieilli, il n’en demeurait pas moins lecavalier si fier, avec son sourire un peu ironique et ses yeuxfroids, qu’elle voyait venir jadis avec extase, quand, sur le seuilde la maison de Blois, elle interrogeait avidement la route.

Et elle le revit tel qu’elle le voyait alors.

Nous ne pouvons dire qu’elle le reconnut : deBlois à Fontainebleau, il n’y avait pas dans son esprit de solutionde continuité.

Margentine, en se trouvant ramenée en une seconde à près devingt ans en arrière, subit-elle une transformation qui atteignitjusqu’aux fibres les plus profondes de son être ?

Le roi passa à dix pas d’elle. Il ne la vit pas.

Mais elle le vit, elle !

Ses mains se joignirent avec force. Elle voulut crier. Ellecomprit qu’elle n’arrivait qu’à bégayer…

Déjà il était passé…

Et alors, parmi quelques gentilshommes formant escorte, elle vitdeux femmes…

Deux femmes qui cheminaient côte à côte…

L’une lui jeta un regard brûlant, puis ce regard se reporta sursa compagne comme pour la lui désigner.

C’était la duchesse d’Étampes.

Et l’autre, c’était Gillette ! Gillette que Margentine nereconnut pas…

Tout à coup, le cheval de la duchesse d’Étampes fit un écart, eten quelques bonds se trouva près de Margentine.

La duchesse, en se penchant comme pour flatter l’encolure de labête et la calmer, laissa tomber quelques mots. Puis elle rejoigniten souriant, sans que personne se fût douté de sa manœuvre.

– Ta fille, ta Gillette, la voilà !…

Ces paroles tombèrent dans la pensée de Margentine comme desgouttes de plomb fondu.

Et ces paroles la galvanisèrent, la fouettèrent, la jetèrent,délirante, vers le groupe qui, à ce moment, franchissait lesgrilles du château.

– Au large ! hurla la sentinelle.

– Ma fille ! ma Gillette ! hurla la mère enbondissant.

Un coup de feu éclata.

Margentine, ensanglantée, tomba sur ses genoux, les bras tendusvers Gillette, puis se renversa inanimée.

…  …  …  …  … … .

Un cri d’horreur avait retenti dans le groupe des gentilshommesdu roi. L’un d’eux avait couru à la sentinelle.

– Qui t’a dit de tirer, misérable ?

– C’est la consigne du roi, répondit le soldat.

Le gentilhomme s’écarta prudemment, déjà inquiet de sonmouvement d’indignation.

Mais le roi ne faisait pas attention à lui.

Il suivait des yeux Gillette qui, sautant à bas de sa monture,s’était élancée vers Margentine, et il disait à la duchessed’Étampes :

– Chère amie, ramenez donc cette petite écervelée qui va secommettre…

Le roi avait-il reconnu Margentine ?

Pas encore !

…  …  …  …  … … .

Gillette, disons-nous, se mit à courir vers Margentine,s’agenouilla près d’elle, et souleva sa tête pâle qui avait en cemoment un étrange caractère de beauté.

Alors, elle reconnut la folle du taudis de la rue desMauvais-Garçons.

Elle se souvint de la terreur que cette femme lui avaitinspirée, elle se rappela le masque empoisonné…

Une larme tomba de ses yeux, et elle murmura :

– Ce n’est pas ma mère !…

Au cri de Margentine, à cet appel puissant et vibrant, Gilletteavait eu un instant cette précise et palpitante sensation quec’était sa mère qui l’appelait…

Et maintenant, sa déception était si amère que cela luiarrachait des larmes.

– Allons, venez, mon enfant… ce n’est pas là votreplace.

Gillette leva les yeux et reconnut la duchesse d’Étampes. Enmême temps, elle vit qu’un certain nombre de gentilshommess’étaient approchés et la regardaient avec étonnement. Le roin’était pas parmi eux.

– Voici le chirurgien ! dit l’un des assistants.

Gillette se releva, laissant la place au chirurgien.

Une pitié émue, une pitié profonde lui venait pour cette pauvrefemme qui l’avait appelée « sa fille ».

– Il faut transporter la blessée, nasilla doctoralement lechirurgien. Quelqu’un sait-il où elle habite ?

– Elle habite au château, dans mon appartement ! ditGillette.

Ces paroles lui échappaient pour ainsi dire malgré elle ;elle les prononça avec impétuosité et, dès lors, il lui semblaqu’elle avait un énorme intérêt à faire transporter Margentine chezelle ; l’instant d’avant, elle n’eût pas compris cetintérêt.

Cependant, des soldats avaient apporté un brancard sur lequel ondéposa Margentine.

– Que décidez-vous, madame ? demanda le chirurgien àla duchesse d’Étampes.

– Obéissez à Mlle de Fontainebleau, dit Anneavec un sourire.

Quelques minutes plus tard, Margentine reposait sur le lit deGillette.

…  …  …  …  … … .

Le roi, sans attendre la fin de cet incident, s’était retirédans son appartement. Il était furieux, et une fois qu’il fût seul,sa rage put se donner libre cours.

– Elle me le payera cher ! grondait-il parmoments.

La menace allait à la duchesse d’Étampes.

Tout à coup, il s’assit à sa table, saisit une plume etécrivit :

« Ordre à la dame Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, dese retirer, dès les présentes reçues, dans ses terres, d’où elle nepourra sortir sans notre congé et d’où elle ne reviendra quelorsqu’il nous plaira de l’appeler à notre cour. »

Il signa et appela Bassignac.

Le valet de chambre apparut.

– Fais-moi venir mon capitaine des gardes, dit le roi.

– M. de Montgomery est justement dans l’antichambre,sire ; mais Votre Majesté veut-elle recevoir Mme laduchesse d’Étampes ?

Le roi tressaillit.

– Elle ! fit-il rageusement. Qu’elle aille audiable ! Ou plutôt, non, fais-la entrer…

Un instant plus tard, la duchesse entra, souriante.

En même temps qu’elle, entrait Montgomery, mandé par FrançoisIer.

Celui-ci tendit au capitaine le parchemin sur lequel il venaitd’apposer son sceau.

– Montgomery, dit-il, lisez ce papier et chargez-vous d’enassurer l’exécution.

L’officier parcourut le parchemin d’un regard.

– Est-ce tout de suite, sire ? demanda-t-il.

– Tout à l’heure, répondit le roi, calmé par l’exécutionqu’il venait de faire. Allez, et attendez le moment dans lesantichambres.

Montgomery comprit, salua et sortit.

Anne avait jeté un coup d’œil perçant sur le parchemin. Et sielle ne parvint pas à le lire, du moins l’attitude du roi et leregard surpris de Montgomery lui laissèrent entrevoir lavérité.

Elle s’approcha du roi, et posant la main sur sonbras :

– Vous m’en voulez donc bien, François ?

– Madame, dit froidement le roi, vous avez voulu me parler.J’ai consenti à vous donner audience… Mais hâtez-vous…

– Hâtez-vous ! s’écria la duchesse, car Montgomeryattend avec impatience, n’est-ce pas, sire ? Est-ce pour mejeter en quelque oubliette ? Est-ce pour me conduire enexil ? Parlez donc, sire ! Parlez haut, comme je parle,afin qu’on sache bien qu’à la cour de France, le dévouement est àla merci d’un caprice royal, et que tel qui risque sa vie pour leroi sera peut-être demain proscrit ou exécuté !… Ah !François ! Est-ce donc là le prix de ma fidèle et constanteamitié ? Que me reprochez-vous ? De n’être plus belle,peut-être ! C’est là un grand malheur, en effet ; maistout de même j’avais le droit d’espérer que mon affection, je n’oseplus dire mon amour, serait un jour récompensée autrement que parl’entremise d’un Montgomery ! Et cela à l’instant même où jevenais rendre à mon roi un service… un nouveau service,sire !

Elle lança ces dernières paroles au roi comme une amorce, etfeignit aussitôt une prompte retraite, – stratégie d’ailleurscommune à toutes les femmes.

– Adieu, sire, dit-elle d’une voix brisée comme si elle eûtfait effort pour ne pas sangloter… Adieu, François !

Le roi la saisit par la main. Le mot de « nouveauservice » lui avait fait dresser l’oreille, car jamais Anne nes’était vantée à faux de lui être utile.

– Laissez-moi, sire ! dit-elle.

– Eh ! mort-dieu, madame, quelle mouche vouspique ? Où prenez-vous que vous soyez menacée ?

– sire… oseriez-vous reprendre à Montgomery le parcheminque vous lui avez remis, et me le faire lire ?

Tout en se débattant, la duchesse s’arrangeait de façon à tomberdans les bras du roi.

Anne était d’une remarquable beauté, et Diane seule pouvaitrivaliser avec elle.

Un parfum grisant s’échappait de sa chevelure.

Elle offrait à ce moment, et dans sa perfection, le type de lafemme capiteuse.

Il n’en fallait pas tant à François Ier.

– Voyons, bégaya-t-il, ne fais donc pas la méchante…

C’était l’aveu de la défaite !

– Ce parchemin, sire ! murmura la duchesse.

– Montgomery ! appela le roi.

Le capitaine des gardes entra.

– L’ordre que je vous ai remis… fit le roi.

– Le voilà, sire.

– Eh bien, détruisez-le. Je le révoque.

La duchesse allongea la main pour s’emparer du parchemin, maisdéjà Montgomery l’avait jeté dans la cheminée, feignant de ne pasapercevoir le geste de la duchesse.

– Vous pouvez vous retirer, Montgomery, dit alors le roi,qui adressa à son capitaine un sourire qui eût fait pâlir d’envieles favoris du roi s’ils l’eussent pu voir.

– M. de Montgomery est vraiment un homme d’esprit, fit laduchesse.

– C’est un soldat dévoué, dit le roi ; je lui ferai unsort… Ce parchemin ne contenait rien d’intéressant pour vous ;mais puisqu’il vous inquiétait, je suis content qu’il n’en resteplus trace… Mais ne disiez-vous pas…

– Que je venais vous rendre un service ? Oui, sire, unservice d’affection…

– Je n’ai jamais douté de votre affection, ma chèreAnne…

– Sire, cette femme, cette pauvresse sur laquelle a tiréune de vos sentinelles…

Le roi fronça le sourcil.

– Eh bien, demanda-t-il, cette femme ?

– Elle a été transportée au château, sire…

– Au château ! s’écria le roi surpris.

– Dans l’appartement de la duchesse de Fontainebleau, sire.Et c’est là justement ce que je voulais vous apprendre ; lajeune duchesse a demandé, exigé que cette mendiante soittransportée chez elle. Or, je crois, sire, qu’elles seconnaissent ; je crois… oui, je suis sûre que vous feriez biend’aller voir cette femme…

– J’y vais à l’instant, s’écria FrançoisIer.

– Allez donc, sire, et souvenez-vous au moins que c’est moiqui ai poussé le dévouement jusqu’à vous servir contre les intérêtsmême de mon cœur !

François Ier eut un moment d’émotion bien rare chezlui. Il saisit les deux mains de la duchesse et murmura :

– Au fond, je n’aime que vous !

Et il se hâta de courir vers l’appartement de Gillette.

C’était un maître coup d’audace et d’astuce féminines que venaitd’exécuter la duchesse d’Étampes. Non seulement elle n’avait pasdit un mot de sa jalousie contre Gillette – jalousie que redoutaitle roi, – mais encore, elle prenait position comme protectrice desamours de François et de Gillette.

Dès lors, plus d’inquiétude à son sujet dans l’esprit du roi.Dès lors elle devenait la maîtresse légitime, la maîtresseindulgente qui ferme les yeux sur un caprice parce qu’elle estassez forte pour cela !

…  …  …  …  … … .

Margentine avait été transportée dans cette petite chambreretirée que Gillette avait adoptée.

Le chirurgien du château, ayant découvert le buste de lablessée, examina la plaie qui se trouvait au-dessus du seindroit.

Les dames d’honneur s’étaient sauvées avec des mines de pudeuroffensée. Gillette était restée.

Et même elle avait voulu aider le chirurgien.

– Soulevez un peu la tête… là… restez ainsi.

Gillette, obéissante, avait placé ses deux mains sous la tête deMargentine et la soutenait, tandis que le chirurgien lavait etpansait la blessure.

Ce fut à ce moment que Margentine rouvrit les yeux.

Son premier regard, avec un mélange de doute, d’étonnementinfini et de ravissement, se fixa sur Gillette.

– Pauvre femme, dit celle-ci, comment voussentez-vous ?

– Bien… très bien… dit Margentine. Jamais je n’ai été aussibien…

Et elle continuait à dévorer Gillette du regard.

– Voilà qui est fait ! dit le chirurgien. Si on esttranquille, si on ne touche pas au pansement, je réponds d’uneprompte guérison.

Il se retira.

Gillette, alors, regarda autour d’elle et vit qu’il n’y avaitplus personne dans sa chambre.

Elle ferma la porte et vint s’asseoir près de Margentine.

– Où suis-je ici ? demanda Margentine.

– Dans le château de Fontainebleau.

Un frisson agita Margentine.

– Le château, murmura-t-elle. Ah ! oui… le château duroi de France, n’est-ce pas ?

– Oui, madame.

On eût dit que le coup de feu de la sentinelle avait tué lafolie de Margentine.

Avec un émerveillement presque terrifié, elle constatait qu’elleraisonnait ; elle percevait la clarté, l’ordre et la logiquede ses pensées ; elle comprenait qu’elle redevenait ladirectrice de sa mémoire.

Elle refit comme en un rêve rapide, son voyage de Paris àFontainebleau ; elle se revit attendant le passage du roi – deson amant ! – et se répéta les paroles de la duchessed’Étampes :

– Ta fille ! ta Gillette ! la voilà…

Mais par une sorte d’ombre portée, une partie des événements quis’étaient passés pendant sa folie, lui demeuraient interceptés.

C’est ainsi qu’elle ne se rappelait nullement pourquoi elleavait eu l’idée de venir à Fontainebleau ; elle ne serappelait pas davantage que cette belle jeune fille qui luisouriait était venue dans son taudis.

Elle reprit avec une timidité angoissée :

– Voulez-vous me dire votre nom ?

– Je m’appelle Gillette…

Les doigts de Margentine se crispèrent sur les couvertures dulit ; mais elle se contint.

– Gillette ! fit-elle avec une profonde douceur ;c’est un bien joli nom…

Gillette sourit.

– Pourquoi m’a-t-on transportée en ce beauchâteau ?

– C’est moi qui l’ai voulu ainsi…

– C’est vous ? Ah ! au fait… cela ne m’étonnepas…

– Pourquoi cela ? fit Gillette en souriant.

– Parce que vous êtes bonne… et puis… parce qu’il fallaitpeut-être que les choses fussent ainsi…

Gillette ne comprit pas cette phrase obscure, qui, chezMargentine, traduisait des sentiments plus obscurs encore.D’ailleurs tout l’étonnait dans l’attitude et les paroles de lablessée.

Était-ce bien là cette même femme qui l’avait si durementtraitée à Paris ? Quel revirement s’était opéré enelle ?

Et pourquoi, aussi, Margentine, tout à l’heure, avant le coup defeu, s’était-elle élancée vers elle, en criant :

– Ma fille ! Ma Gillette !

Cette femme lui apparaissait enveloppée de mystère.

Cependant Margentine lui demandait :

– On dit que le roi a une fille… comprenez-moi… une filledont on ne connaît pas la mère… Est-ce vrai ?

La question fit pâlir Gillette. Ses yeux se voilèrent. Ellebaissa la tête… Margentine la regardait avidement.

Elle reprit d’une voix haletante :

– Répondez-moi… oh ! croyez-le… soyez-en sûre… si jevous demande ces choses… Répondez-moi comme vous répondriez à uneagonisante que vos paroles peuvent faire vivre ou tuer…

– Il est vrai, madame, dit alors Gillette… le roi a unefille ou, du moins, j’ai pu le croire puisque lui-même me l’adit…

– Cette fille… c’est vous, n’est-ce pas ? c’estvous…

Un douloureux soupir échappa à la jeune fille qui dit :

– C’est moi, en effet… Fille de roi… hélas ! fillesans mère !

Margentine fut agitée d’un tremblement convulsif.

Et de ses yeux, des larmes lentes coulèrent.

– Madame ! Madame ! s’écria la jeune filleeffrayée, vous sentez-vous plus mal ?

Margentine fit non de la tête.

Et d’une voix oppressée, elle murmura :

– Attendez… j’ai des choses à vous dire… il faut que jepuisse parler…

Frémissante, Gillette attendit.

– Écoutez dit enfin Margentine… il faut que je vous dise…Il y a dans ma vie une longue période pleine de ténèbres, et jesens que j’essaierais en vain d’y jeter quelque lueur… Que s’est-ilpassé dans cette période ? Je ne sais… Combien de jours oud’années cela a-t-il duré, je ne sais pas non plus… Il me sembleque j’ai dormi longtemps… longtemps… et que je viens seulement deme réveiller… C’est à peine si je garde un souvenir vague dequelques événements… C’est ainsi qu’il me semble vous avoir vue…mais c’est une illusion, sans doute…

– Oui, une illusion ! dit Gillette aveccompréhension.

Margentine continua :

– Mais, par exemple, tout ce qui s’est passé avant cettepériode obscure, je me le rappelle dans les moindres détails… Mesdouleurs d’alors m’étreignent d’angoisse, comme si je venais de leséprouver… et mes joies sont si présentes à mon esprit que je medemande si des années se sont bien passées… Et tout cela se mêledans ma tête…

– Reposez-vous, je vous en prie, interrompit Gilletteeffrayée par l’exaltation qu’elle devinait dans la pensée deMargentine.

– Me reposer ! s’écria ardemment celle-ci. Mereposer ! Mais cela me repose infiniment de vous parler… Etpuis… vous ne savez pas… Oh ! si cela était possible !Écoutez-moi… Vous êtes une pure jeune fille, et je ne devraispeut-être pas vous dire… peut-être allez-vous me blâmer… Si voussaviez comme mon cœur se serre à l’idée d’avoir honte devantvous ! Pourtant, il faut que je vous dise… J’étais jeune,alors ; j’étais belle ; et j’aimai de toute mon âme cejeune cavalier qui me jurait de m’aimer toujours… Vous rougissez…Ah ! voilà ce que je redoutais… comment faire ?

– Non, non ! s’écria vivement Gillette bouleverséed’émotion. Parlez… ne faites pas attention…

– Eh bien, je devins mère… J’eus un enfant… et ce mêmejour… jour de malheur, jour de joie, j’appris l’infamie de l’hommeque j’aimais…, je faillis mourir… puis je revins à la vie quim’aurait paru radieuse si j’avais conservé mon enfant…

– Cet enfant mourut donc ? interrogea Gillette.

Margentine ne répondit pas. Elle n’entendit peut-être pas. Ellereprit avec une exaltation croissante :

– Savez-vous comment s’appelait cet homme ?

– Dites ! oh ! dites !

– Il s’appelait François et est devenu roi de France…

– Mon père ! murmura Gillette défaillante.

– Quant à mon enfant… vous ai-je dit que c’était unefille ? Vous ai-je dit que je me mis à l’adorer avecemportement, avec frénésie ? Écoutez… écoutez… ces choses sepassaient à Blois…

– Blois ! s’exclama sourdement la jeune fille.

– Un jour… elle disparut… Comment ? Je ne sais… Plustard, bien plus tard, je sus qu’on l’avait vue à Mantes…

– Mantes ! râla Gillette, pâle comme une morte…

– On me dit qu’un homme l’avait emmenée… un homme… unmonstre difforme et contrefait… puis, je ne me souviens plus…

Un sourd gémissement de joie ineffable échappa à Gillette.

Elle voulut crier : Mère ! mère ! c’est moi tafille ! et sa gorge ne rendit aucun son ; elle vouluttendre ses bras… mais elle sentit que la vie se dérobait d’elle etqu’elle tombait…

– Anges du ciel ! c’est elle ! c’estelle !

Avec un rugissement, Margentine avait bondi de sa couche etsaisit sa fille dans ses bras.

La double exclamation de la jeune fille, son émotion croissantedevant son récit, son attitude à ses derniers mots lui révélèrentque Gillette s’était reconnue dans ce récit entrecoupé.

Sous les caresses délirantes de sa mère Gillette rouvrit lesyeux.

– Ma mère ! murmura-t-elle faiblement.

– C’est toi ! râlait Margentine en sanglotant et enriant, c’est donc toi ! Je n’étais pas sûre ! Faut-il queje sois mauvaise mère ! Comme tu es belle ! etgrandie ! Seigneur ! Il y a donc bien longtemps !Figure-toi, quand je songeais que je te retrouvais, je me disaisque je te prendrais dans mes bras pour te bercer…

La scène qui suivit est de celles qui échappent à toutedescription.

Mais enfin, après tant d’effusions, Margentine voulut savoircomment et pourquoi Gillette connaissait son père, et comment ellese trouvait au château de Fontainebleau.

– Le roi… commença-t-elle.

Gillette frissonna :

– Oh ! mère, mère chérie, ne parlons pas de cet homme…il m’épouvante…

– Ainsi, gronda-t-elle, le mal qu’il a fait à la mère nelui suffit pas… il faut encore…

À ce moment, à l’entrée de la chambre, plusieurs personnages,hommes et femmes apparurent.

Et l’un d’eux, s’avançant jusqu’au milieu de la chambre, s’écriarudement :

– Or ça, que signifie cette comédie ? que fait icicette mendiante ?… Qu’on la saisisse et qu’on la jette hors dupalais, sans autre châtiment, en raison de son état… Quant à vous,Gillette…

Il étendit la main, comme pour saisir Gillette.

Mais il s’arrêta tout à coup, blêmi, et se mit à reculer commes’il eût vu un spectre.

Margentine s’était redressée.

D’un geste violent et doux, un geste de mère, elle avaitrepoussé sa fille derrière elle et elle grondait :

– Touche-la donc un peu… touche-la… et nous allonsrire…

– La mère ! bégaya le roi.

Et ce mot, sur ses lèvres retroussées par un rictus d’épouvante,prenait une signification formidable. La mère !… cela voulaitdire : le châtiment…

Parmi les gentilshommes que le roi avait amenés pour ne paseffaroucher Gillette en venant seul, plusieurs voulurent s’élancersur l’insolente.

Le roi les arrêta d’un geste et dit – murmura plutôt :

– Retirez-vous, messieurs… Cette femme est ici à sa place…retirez-vous…

Étonnés, effarés, ils obéirent… ils reculèrent, s’en allèrent,suivis par le roi, écoutant avec stupéfaction les grondements de lamère pantelante et furieuse.

Chapitre 31AU GRAND-CHARLEMAGNE

La veille au soir s’était déroulée, à l’auberge duGrand-Charlemagne, une scène qui trouve ici sa place naturelle. Ona vu que, dans la matinée, avant d’aller trouver Gillette qu’ilvoulait entraîner à la chasse, François Ier avait donné des ordresà son capitaine des gardes, Montgomery.

Lorsque François Ier lui confia cette missiond’arrêter la Belle Ferronnière et les deux truands, Montgomery encomprit toute la gravité.

Son premier soin fut d’expédier sur toutes les routes denombreuses estafettes ; en même temps, il prépara sonexpédition du soir en envoyant des espions dans les auberges deFontainebleau.

Les estafettes revinrent bredouilles.

Et sur la fin de la journée, le capitaine fut convaincu queMadeleine Ferron était déjà bien loin de Fontainebleau.

Mais si, de ce côté-là, sa déception fut complète, il n’en futpas de même en ce qui concernait les deux truands. L’un desespions, en effet, vint vers sept heures lui dire que des étrangerssurvenus depuis peu habitaient l’auberge du Grand-Charlemagne etque deux d’entre eux répondaient au signalement donné.

– Sur trois, songea-t-il, j’en offrirai deux au roi, et, sije ne me trompe, la capture des deux truands fera oublier la fuitede la Ferron.

Montgomery se frotta les mains.

…  …  …  …  … … .

Vers neuf heures et demie, la ville de Fontainebleau futsillonnée de patrouilles silencieuses. Chacune de ces patrouillesmarchait droit sur l’auberge qui lui avait été désignée, entrait sil’auberge était ouverte, frappait au nom du roi si elle étaitfermée…

L’auberge du Grand-Charlemagne était située dans une ruelle peufréquentée et d’assez mauvaise réputation, qu’on appelait la rueaux Fagots.

Malgré son titre pompeux, c’était une pauvre auberge quirecevait rarement des voyageurs et qui gagnait misérablement sa vieà vendre des cruches de bière aux soldats. En effet, elle n’étaitpas très loin du château.

En même temps que les autres groupes, Montgomery sortit duchâteau à la tête d’une quarantaine de soldats bien armés et munisde tout ce qu’il faut pour enfoncer une porte ou bâillonner etligoter un prisonnier.

Il ne tarda pas à atteindre la ruelle aux Fagots, et commençapar barrer les deux extrémités de la rue au moyen de deux postescomposés chacun de dix arquebusiers ; les postes reçurentl’ordre de tuer tout ce qui essaierait de passer.

Puis, avec les vingt estafiers qui lui restaient, le capitaines’avança vers le Grand-Charlemagne.

Montgomery frappa.

À sa grande surprise, la porte s’ouvrit aussitôt.

– Diable ! songea le capitaine, voilà une porte quis’ouvre bien facilement !… Est-ce que je vais, de ce côté-làaussi, faire buisson creux ?

Il avait laissé ses soldats dans la rue.

– Bonhomme, dit-il à l’aubergiste, vous avez ici desvoyageurs ?

– Oui, monseigneur.

– Combien ? Parlez franchement, car il pourrait vousen coûter cher d’essayer de jouer avec la justice du roi.

– À Dieu ne plaise, monseigneur ! J’héberge en cemoment cinq étrangers.

– Bien, mon brave. Je viens ici pour arrêter ces étrangersau nom du roi ; mes soldats vont entrer, la chose se fera sansbruit ni scandale, vous n’aurez qu’à nous montrer la porte de leurschambres.

– Je suis un fidèle sujet de Sa Majesté, fit l’aubergiste,j’obéirai, monseigneur.

– Un instant. Parmi les étrangers, il y en a deux arrivésdepuis peu de jours, n’est-ce pas ?

– Oui, monseigneur, les deux plus jeunes.

– Auriez-vous, d’aventure, entendu leurs noms ?

– Oui, monseigneur.

– Dites-moi ces noms !

– J’ai entendu ces deux gentilshommes s’appeler entreeux ; l’un se nomme Manfred et l’autre Lanthenay.

– Aubergiste ! s’écria Montgomery rayonnant, je vouspromets cinquante écus, et que le ciel me damne si je ne vous lesapporte dès demain… Allons, conduisez-moi à la chambre de cesdeux-là… les autres ne m’importent guère.

Le capitaine se tourna vers la porte restée entr’ouverte pourappeler ses soldats. À ce moment, une porte vitrée située au fondde la salle s’ouvrit, un homme parut, et une voix railleuse,nasillarde, ironique s’éleva :

– Ne vous donnez pas la peine de faire entrer vos soldats,monsieur de Montgomery, nous nous rendons au roi !

– Triboulet ! exclama sourdement Montgomery.

– Sorti tout exprès de la Bastille pour vous aider àexécuter les ordres du roi, mon cher !

– Triboulet ! répéta le capitaine anéanti.

– Tout prêt à rendre compte à Sa Majesté de l’habileprestesse avec laquelle vous m’avez conduit à laBastille !

– Parlez plus bas ! murmura Montgomery en jetant versses soldats un regard de terreur.

– Ayez donc l’obligeance de fermer la porte si vous nevoulez pas qu’on entende que vous avez menti au roi en vous vantantde m’avoir arrêté et conduit à la Bastille !

Montgomery obéit avec une docilité stupéfiée, puis revint versTriboulet.

– Mais j’y pense ! reprit celui-ci. Nous avons àcauser, mon cher monsieur de Montgomery ! Or, il y a dessoldats qui ont l’oreille fine… Je m’en suis assuré… Ne jugez-vouspas à propos de renvoyer cette troupe qui encombre inutilement larue.

– Inutilement ! répéta Montgomery anéanti destupeur.

– Dame ! Cela me paraît ainsi, puisque nous nousrendons de bonne volonté, mes amis et moi…

– Vos amis !…

– Sans doute… des amis bien chers, deux jeunes gens quisavent ce qu’on doit aux ordres de notre bon roi François deValois ; car je puis vous affirmer que Manfred et Lanthenayont été bien calomniés ; ils ne demandent qu’à aller enprison… à condition que j’y aille avec eux, et qu’avec eux jeparaisse devant le roi, qui sera bien joyeux de me revoir, j’ensuis sûr… J’ai voulu les détourner de ce projet, mais ils y ont misun entêtement que je ne conçois pas… Voyons, mon cher capitaine,voulez-vous que je les appelle et qu’ensemble nous allions nousmettre au milieu de vos soldats ?… « VoiciTriboulet ! crieront de leur plus belle voix Manfred etLanthenay ; voici le fameux Triboulet qui vient de sortir dela Bastille où M. de Montgomery l’avait conduit ! » Car,Dieu merci, chacun sait combien il est facile de sortir de laBastille.

Montgomery n’en écouta pas davantage.

Il sortit dans la rue en refermant soigneusement la porte, etdonna l’ordre au sergent d’armes de relever les deux postes et dereconduire toute la troupe au château.

– Il n’y a personne dans cette auberge, acheva-t-il ;les oiseaux se sont envolés, mais je vais interroger l’aubergisteet j’aurai peut-être une indication.

Surpris et flatté que son chef daignât condescendre à desexplications, le sergent se hâta de rassembler sa troupe, pendantque Montgomery rentrait dans l’auberge.

– Du vin d’Anjou, aubergiste ! commanda Triboulet.

Un large broc d’étain fut déposé sur la table par l’aubergistequi, sur un signe de Triboulet, s’éclipsa aussitôt.

Triboulet remplit les deux gobelets.

– Si nous reprenions la conversation au point où nousl’avons laissée ? dit Triboulet.

– Où l’avons-nous laissée ? balbutia Montgomery.

– Ah ! capitaine, vous manquez de mémoire. Je vaisdonc vous aider… Voyons, s’il m’en souvient bien, vous me prîtespar le bras, vous me fîtes sortir du Louvre, et vous me demandâtesde vous appuyer auprès du roi, vous figurant que j’étais rentré engrâce et faveur.

– C’est la vérité ; où voulez-vous en venir ?

– À ceci : je vous faussai compagnie, ce dont jem’excuse de tout cœur ; lorsque vous rentrâtes dans le Louvre,le roi vous ordonna de me conduire séance tenante à laBastille.

– Comment savez-vous cela ? fit Montgomery.

– Il suffit que je le sache, mon digne capitaine. Or, lelendemain matin, vous annonçâtes au roi que, grâce à votrediligence, j’étais bel et bien embastillé. Vous mentiez, mon cher,mais ce fut le commencement de votre fortune.

– C’est possible… Après ?

– Après ? Il en résulte ceci : que si vousarrêtiez mes jeunes amis, je me ferais arrêter en même temps, etque je dirais au roi : « Sire, une autre fois, choisissezmieux ceux qui doivent me conduire à la Bastille ». Vous voyezl’effet produit.

Montgomery frémit.

Il ne comprenait que trop bien que si pareil événement seproduisait, ce serait pour lui-même une catastrophe dont il ne serelèverait pas, bien heureux encore d’en être quitte avec la pertede son grade et de son emploi et la disgrâce du roi.

– Oui, dit-il avec un soupir de rage, je suis forcé d’enconvenir. Et aussi bien, vous voyez que je n’ai pas arrêté les deuxtruands que vous appelez vos amis.

– Ce soir, oui, mais une autre fois ?

– Je vous donne ma parole de…

– Bon pour vous, mon cher ; mais ne pourrait-il sefaire que quelque autre officier, prévenu, ou pris d’uneinspiration soudaine…

– Je me tairai…

– Je n’en doute pas ; mais les Latins, qui, comme vousle savez, étaient un peuple fort intelligent, avaient imaginé unproverbe… Verba volant, scripia manent.

– Ce qui veut dire ?

– Que les paroles s’envolent mais que les écritsrestent.

– Vous voulez que j’écrive ?

– Tout simplement.

– Et si je refuse ?

– Alors, écoutez bien. Je suis vieux, je ne tiens pas dutout à ma vieille carcasse, et, au fond, il m’importe assez peud’aller pourrir au fond de quelque cachot. Au contraire, j’ai unintérêt énorme à assurer la liberté de mes deux amis. Or, donc, sivous refusez d’écrire, je vais de ce pas au château, et je dis aupremier officier que je rencontre : Je suis Triboulet,conduisez-moi au roi…

– Cela n’empêcherait pas l’arrestation des truands.

– C’est vrai, mais cela nous vengerait d’avance. Manfred etLanthenay seraient arrêtés… peut-être, et s’ils y consentent !Mais ce qui est sûr, c’est que le capitaine qui s’est joué de lacrédulité du roi serait également arrêté, conduit à Paris sousbonne escorte, et jeté dans quelque bastille.

Montgomery frissonna.

– Écrivez donc ! reprit Triboulet en poussant devantle capitaine une feuille de parchemin et une plume qui, évidemment,avaient été préparées d’avance.

– Et si je te tue ! rugit tout à coup Montgomery.

En même temps, il repoussa violemment la table, tira sa dague etse précipita sur Triboulet.

Celui-ci fit un bond en arrière, et avant, que le capitaine eûtpu l’atteindre, se trouva campé, l’épée à la main.

Montgomery savait que Triboulet était d’une force redoutable àl’escrime. Il n’en aurait pas moins essayé de frapper sonadversaire si, à ce moment, plusieurs hommes ne fussent entrés dansla salle.

Montgomery reconnut deux d’entre eux : Manfred etLanthenay.

Du reste, ils ne firent aucune démonstration contre le capitaineet parurent vouloir assister au combat en simples spectateurs. MaisMontgomery comprit que s’il blessait Triboulet, il ne sortirait pasvivant de cette auberge.

D’un geste furieux, il rengaina sa dague et alla reprendre saplace à la table en disant à Triboulet :

– Que faut-il écrire ?

Alors Manfred, Lanthenay, Spadacape et le chevalier de Ragastenss’assirent à l’autre bout de la salle.

Triboulet dicta et Montgomery écrivit :

« Ordre aux chefs de poste du château de Fontainebleau de« porter respect et déférence à mon bon ami Fleurial qu’on« appelle aussi Triboulet. »

La tournure ambiguë de cette phrase échappa à Montgomery, quid’ailleurs n’était guère en état de réfléchir. Il signa. Triboulets’empara du précieux papier en disant :

– Vous comprenez, mon cher… Avec un pareil viatique surmoi, je puis passer partout sans crainte.

– Soit ! fit Montgomery d’une voix étranglée par lafureur, mais votre triomphe sera de courte durée ; je mecharge, avant huit jours…

– Oh ! avant huit jours, nous serons tous loin deFontainebleau.

C’est ce que voulait savoir le capitaine.

– Puisses-tu dire vrai, vipère ! gronda-t-il enlui-même.

Et il sortit, accompagné jusqu’au seuil par Triboulet qui luifit une profonde révérence.

…  …  …  …  … … .

Le lendemain matin, Montgomery, posté dans l’antichambre du roi,attendit avec impatience que François Ier le fitappeler. Mais le roi était absorbé par une grave opération :sa toilette de chasse… Il partit pour la forêt sans demander à soncapitaine aucune nouvelle de la double battue de la veille.

On a vu la scène qui eut lieu entre François Ier etla duchesse d’Étampes au retour de la chasse, on a vu queMontgomery avait su mériter de son roi un sourire qui l’avaitquelque peu réconforté ; on a vu enfin que le roi s’étaitrendu chez Gillette, et ce qui s’en était suivi.

Ce fut à ce moment que François Ier se rappela lesordres qu’il avait donnés.

Il fit venir Montgomery et l’interrogea d’une voix si sombre quele capitaine, tremblant, songea que, décidément, il allait passerun mauvais quart d’heure.

Mais aussitôt, il se remit et, payant d’audace, se fiant sur lehasard et les revirements de la cour, il répondit :

– Sire, nous n’avons pu arrêter ni la dame Ferron ni lesdeux truands… La raison en est toute simple, sire, c’est que cettefemme et ces deux hommes ont quitté Fontainebleau.

Et Montgomery se lança dans un grand luxe de détails imaginaséance tenante une série de scènes qui intéressèrent fort le roi,et termina en disant :

– Nous avons arrêté hier et cette nuit une soixantaine depersonnes qui sont au château, sire… Je vais, si le roi m’yautorise, faire relâcher ces gens, puisque les seuls quiintéressent Votre Majesté sont en fuite…

François Ier avait écouté d’un air sombre lesexplications de Montgomery. Il était évident que sa pensée étaitailleurs.

Enfin, un soupir lui échappa.

Et se tournant vers Montgomery :

– Allez, monsieur. Renvoyez vos prisonniers ; et,puisque vous êtes sûr que les personnes en question ne sont plus àFontainebleau, c’est que tout est pour le mieux ; n’en parlonsplus.

…  …  …  …  … … .

François Ier demeura enfermé chez lui pendant deuxheures.

La soudaine apparition de Margentine se dressant entre Gilletteet lui, le bravant du regard, le menaçant du geste, l’avaitviolemment frappé.

Au bout de deux heures, on vit François Ier sortir deson cabinet. Il paraissait sombre et préoccupé.

Il se dirigea vers l’appartement de la duchesse d’Étampes.

Qu’allait-il faire chez Anne ?

Allait-il lui demander la consolation ?

Peut-être l’astucieuse duchesse attendait-elle cette visite…

Elle avait fait une toilette savante.

Habillée, ou plutôt déshabillée avec un art consommé, elles’apprêtait à une lutte suprême pour reconquérir la couronne.

La couronne !…

Et n’était-elle pas en effet presque reine ?

Ou bien y avait-il au fond de cette conscience quelquemonstrueux espoir s’étayant sur des assassinatspossibles ?…

Quoi qu’il en soit, lorsque François Ier entra chezla duchesse, il s’assit ou plutôt se laissa tomber dans unfauteuil, et, comme après Marignan, il murmura :

– Tout est perdu !

Mais cette fois, il n’osa ajouter :

– Hormis l’honneur !

Il n’avait fait attention ni à la capiteuse toilette d’Anne, nià son sourire plein de promesses, et n’avait pas vu qu’elle s’étaitavancée vers lui en tendant ses lèvres.

– Il souffre donc bien ! pensa-t-elle.

Pour une femme comme la duchesse d’Étampes, le doute n’était paspossible.

Ce roi, ce grand coureur de femmes, ce grand trousseur de jupes,cet homme que la vieillesse marquait au front et que la maladiepoussait à la tombe, ce roi qui avait passé sa vie à rire del’amour et des femmes, ce reître qui n’avait jamais vu dans lafemme qu’un instrument de passion, eh bien ! il était domptépar une petite fille sans malice…

Deux yeux bleus, deux yeux purs et profonds comme le joli cielazuré de ce coin de France, avaient bouleversé ce sceptique.

Il tremblait, il soupirait, il pleurait.

Il aimait enfin !…

C’était le châtiment qui venait le surprendre à l’apogée de sacarrière de grand amoureux.

Pensive, la gorge serrée, Anne contempla le roi quipleurait !…

Elle n’était plus la femme aimée ! Elle était déchue decette souveraineté qu’elle avait exercée pendant des années sur lecœur du souverain.

Elle comprit que c’était la fin de sa carrière de femme.

Ce fut un drame qui se déroula silencieusement dans le secret desa pensée.

Anne se résignait à l’abdication…

Elle abdiquait, oui ! Mais elle n’abdiquait que sa royautéd’amoureuse. Quant à sa royauté politique, quant à son influencesur l’esprit du roi, à défaut de son cœur, elle allait tenter unsuprême effort pour la conserver…

Anne doucement, s’approcha de lui, se pencha, et le baisa aufront.

Ce n’était plus un baiser d’amante. Il y avait quelque chose dematernel dans ce geste apitoyé, dans ce baiser consolateur.

Elle murmura :

– Tu souffres donc bien, mon pauvre François ?

Le roi de France cacha sa tête dans le sein de cette femme quise penchait sur lui et se prit à sangloter.

Et c’était d’une habileté réellement admirable, c’était presquebeau et presque grand, ce sacrifice de l’amante, cettetransformation d’Anne, duchesse d’Étampes.

Sous ces caresses, le roi, peu à peu, reprenait possession desoi-même.

Alors elle demanda :

– Que s’est-il passé ?

Et, tout naturellement, comme s’il eût parlé à un vieil ami, ilraconta la scène de Margentine se dressant entre Gillette etlui.

– Et c’est sa mère ?… demanda la duchesse.

– Oui ! fit le roi.

– Et vous aimez cette jeune fille, François ?…

– Oui ! répondit encore le roi.

La duchesse frissonna. Cette passion d’inceste ainsi proclaméel’étourdissait. Mais elle jugea qu’il fallait se grandir avec lasituation. L’essentiel, pour le moment, était de ne faire aucuneallusion au lien de parenté qui unissait le roi à Gillette.

Anne s’assit près du roi, posa sa main blanche sur son bras, etd’une voix qui tremblait un peu :

– C’est un caprice de votre cœur, n’est-ce pas ?…

– Oui, un caprice, s’écria le roi, se raccrochant à cetteperche qu’on lui tendait ; un simple caprice, ma chère Anne.Quant à mon cœur, au fond, il demeure vôtre pour longtemps… pourtoujours, je pense !

– Eh bien, mon roi, mon amant, soyons assez amis l’un del’autre pour poser nettement la situation. Vous aimez cetteGillette… et je veux croire, je veux être sûre que vous continuez àm’aimer tout de même… Hélas ! une pauvre femme aimante commemoi ne peut donner une dernière preuve de son amour qu’en sedévouant…

– Chère Anne ! s’écria le roi réellement ému.

– Mais, reprit-elle, si je me dévoue, mon roi, si… je vousaide à vous faire aimer, que me restera-t-il à moi ? Bientôtje serai complètement oubliée, et moi qui étais la première à votrecour, je serai tellement la risée des rivales que j’ai écraséesqu’il ne me restera plus qu’une ressource : me retirer en monchâteau et, dans une vieillesse déshonorée, attendre dans leslarmes une mort que j’appellerai… que je hâterai peut-être…

– Anne ! Anne ! je vous jure, je vous donne maparole de roi que vous resterez à ma cour la première, la plushonorée…

Il eut le courage d’ajouter :

– La plus aimée !…

Elle reprit, comme songeuse et suivant une idée à lapiste :

– Ainsi c’est cette Margentine qui est l’obstacle ?…Eh bien sire, il faut supprimer l’obstacle.

– C’est à quoi je pense, répondit François Ierd’une voix qui fit frissonner Anne, quelle que fût sa forced’âme.

– C’est un moyen… mais il est mauvais.

– De quel moyen parlez-vous ?

– De celui auquel vous pensez.

Ils se regardèrent et se virent pâles.

– Eh bien, oui ! fit violemment FrançoisIer, puisque cette femme me gêne…

Il acheva d’un geste.

– Et je vous dis, François, que le moyen seraitmauvais.

– Pourquoi ?

– Parce que, couvert du sang de Margentine, vousinspireriez à Gillette une horreur telle qu’elle en arriverait à setuer elle-même plutôt que de tomber dans vos bras.

Le roi demeura une minute pensif.

– C’est maintenant, dit-il enfin, que je reconnais toute laforce de votre dévouement, ma chère Anne… Vous avez mille foisraison. Mais alors, achevez votre œuvre, guidez-moi,conseillez-moi…

– Il faut les isoler, dit la duchesse ; songer à lesséparer, ce serait folie ; mais les isoler est facile, et unefois qu’elles seront seules, qu’elles ne pourront plus compter surla crainte d’un scandale…

– Oui, je comprends… mais comment les isoler ? Où lesconduire ?… Hors du château ? Jamais !

– Il y a le pavillon des gardes au fond du parc. Je mecharge de le faire aménager, et dès demain je les déciderai à s’yréfugier.

– Anne, tu me sauves la vie ! s’écria le roi sanssonger que son exclamation était un vrai coup de poignard dans lecœur de la duchesse.

Chapitre 32LE PAVILLON DES GARDES

Ce pavillon, dont la duchesse d’Étampes venait de parler àFrançois, était situé très avant dans le parc, au milieu d’unmassif de vieux arbres qui, pendant l’été, le couvraient d’uneombre impénétrable.

On allait rarement de ce côté. L’endroit était solitaire.

On avait fini, parmi les gens du château, par attacher des idéessuperstitieuses à ce pavillon, grâce à son isolement au fond dubosquet d’arbres.

Or, le soir du jour où la duchesse d’Étampes et FrançoisIer eurent l’entrevue à laquelle nous avons assisté, unlaquais du château entra tout à coup, pâle et tremblant, àl’office, où ses camarades prenaient leur repas.

Et il raconta qu’ayant eu une commission à porter à une dessentinelles postées contre le mur du fond du parc, il avait voulucouper court en revenant et, malgré la nuit, était passé devant lepavillon des gardes.

Or, à travers les jointures des persiennes du rez-de-chaussée,il avait vu de la lumière !

D’abord pris d’une folle envie de s’enfuir, cet homme assuraqu’il avait eu ensuite le courage de s’approcher à pas de loup dela persienne éclairée vaguement, et qu’il avait vu une forme noirevenant lentement à lui.

L’opinion générale fut que la vision signalée n’avait riend’extraordinaire, et que c’était un fait connu que le pavillon desgardes était hanté.

Par qui ? Ou par quoi ?

C’est ce qu’on ne pouvait dire. D’ailleurs, on ne sait jamaispar qui est hantée une maison hantée, parce que, si on le savait,ce ne serait plus une maison hantée, mais une maison habitée.

Cette théorie, que nous reproduisons sans en endosser laresponsabilité, fut émise par l’un des officiers de la boucheroyale, homme considérable et tout à fait digne d’être cru surparole.

Il demeura donc acquis que le pavillon des gardes étaitactuellement la demeure d’une « forme noire », que, fautede lui pouvoir donner un nom plus précis, on appela laDame en Noir, sans qu’on fût d’ailleurs tout àfait sûr que l’apparition était du sexe féminin.

…  …  …  …  … … .

Nous avons trop de respect pour MM. les officiers de l’officeroyal pour élever le moindre doute sur l’existence de laDame en Noir dont il est fait mention dans les« Mémoires du sieur Aubry de Ribécourt, officier de la boucheroyale, concernant quelques faits et gestes s’étant produits en lechâteau de Fontainebleau ». Et nous renvoyons aux ditsMémoires le lecteur récalcitrant qui refuserait d’adopter lalégende de la Dame en Noir.

Mais comme, d’autre part, nous ne nous sommes pas contenté decompulser le manuscrit du sieur Aubry de Ribécourt (nous disonsmanuscrit, car ces Mémoires ne connurent point l’honneur del’imprimerie), mais que nous avons cherché à contrôler sesassertions par celles d’autres manuscrits ou imprimés du temps,nous sommes en mesure de dévoiler le mystère de la Dame enNoir.

Nous prierons donc le lecteur curieux de dévoiler l’incognito dela dame en noir – s’il s’en trouve d’assez curieux pour cela – devouloir bien revenir un instant avec nous au moment où FrançoisIer étant sorti de la maison de la Belle Ferronnière,fit, avec Manfred et Lanthenay, la rencontre que nous avons narréede notre mieux.

Qu’on se représente Madeleine Ferron, debout près du cadavre deJean le Piètre qu’elle vient d’égorger pour sauver FrançoisIer, – pour le conserver à sa vengeance.

Une fois que le roi fut parti, Madeleine se pencha sur lecadavre qu’elle considéra un instant avec une froide curiosité.Certaine que Jean le Piètre était bien mort, elle remonta dans lachambre du premier étage et entr’ouvrit la fenêtre pour essayerd’apercevoir une dernière fois son amant.

Elle distingua dans la nuit un groupe d’ombres confuses,entendit la voix du roi, et si elle ne comprit pas tout ce qu’ildisait, elle en entendit assez pour deviner son projet.

– Oui, oui, murmura-t-elle, fais cerner cette maison,fais-la fouiller ! Tu ne m’y retrouveras pas… C’est ailleursque tu dois me revoir, mon doux François.

Alors, rapidement, elle, s’habilla en cavalier, fit un paquet dequelques hardes, et entra dans l’une des pièces qui donnaient surle derrière de la maison.

Il y avait là un jardin clos de murs peu élevés.

Madeleine jeta son paquet dans le jardin et sauta elle-même parla fenêtre, supposant que la porte d’entrée allait être forcée d’unmoment à l’autre et qu’elle ne pourrait passer par là.

Une fois dans le jardin, elle franchit le mur au moyen d’uneéchelle, se trouva dans un étroit passage qui courait parmi lesjardins d’alentour, et regagna la rue.

Elle s’était mise à marcher rapidement dans la direction duchâteau.

Dix minutes plus tard, elle entendit le bruit d’un grand nombrede pas venant à sa rencontre, et elle se blottit dans l’encoignured’une porte cochère.

De là, elle vit passer une vingtaine d’hommes qui marchaient entoute hâte sous la direction d’un cavalier ; c’était LaChâtaigneraie qui allait fouiller la maison de la BelleFerronnière, et qui passa à trois pas d’elle sans l’apercevoir.

Lorsque cette troupe se fut éloignée, Madeleine Ferron reprit samarche.

Elle n’aboutit pas à la façade du château. Mais, le contournantpar l’aile droite, elle se mit à longer le mur du parc et arrivaenfin au point qu’elle s’était fixé.

Là, ayant attentivement considéré les environs, elle frappa deuxfois dans ses mains.

Une corde lui fut aussitôt lancée de l’intérieur du parc.

Elle attacha d’abord son paquet au bout de la corde. Puis, à laforce des poignets, se hissa elle-même le long de la corde.Parvenue sur la crête du mur, où elle s’assit à califourchon, elletira à elle son paquet et le jeta dans le parc, puis, se suspendantpar le bout des doigts, elle se laissa tomber et arriva légèrementà terre.

Un homme était là qui l’attendait.

– Fidèle au poste, dit-elle ; c’est bien.

– Depuis quatre nuits, madame, répondit l’homme.

– C’est parfait. Conduis-moi maintenant.

L’homme se mit à marcher silencieusement, suivi de MadeleineFerron ; au bout d’un quart d’heure, il arriva devant unpavillon délabré.

C’était le pavillon des gardes. Il en ouvrit la porte et entradans une salle du rez-de-chaussée.

Là, il alluma un flambeau que sans doute il avait dû apporter laveille ou le jour même.

Madeleine avait défait le paquet de hardes qu’elle avait apportéet en avait tiré une bourse pesante, dont elle sortit un nombrerespectable de pièces d’or.

Elle les tendit à l’homme.

– Voici, dit-elle, un petit commencement ; maisrappelle-toi que si tu m’es fidèle jusqu’au bout, et surtout si tues intelligent, ta fortune est faite.

– Quant à la fidélité, vous pouvez d’autant plus y compterque vous trahir serait me trahir moi-même, et par conséquentrisquer à tout le moins la potence, ; quant à l’intelligence,je ferai de mon mieux… Mais venez que je vous montre votrelogis.

L’homme ouvrit une porte et descendit un escalier quiaboutissait à une cave assez vaste et assez bien aérée.

– Voici, dit-il. J’ai descendu un des lits qui setrouvaient là-haut, et l’ai garni à peu près. Voici une table, unfauteuil, et quant aux vivres, toutes les nuits je vous apporteraice qu’il faut.

– Et le cheval ? demanda Madeleine.

– En sortant par la petite porte du parc et en suivant lechemin, au bout de cinq cents pas, vous trouverez une anciennehutte de bûcheron. J’y ai mis la bête ; vous n’aurez qu’à laseller ; cette cabane vous servira aussi pour attendre lemoment propice pour rentrer dans le parc.

– Le roi va à la chasse bientôt ?

– Après-demain… ce sera une grande chasse à laquelleassistera toute la cour.

– Bien ; continue toutes les nuits à me renseigner surce qui se passe au château. Jusqu’ici je suis contente de toi. Vamaintenant, car je suis fatiguée.

L’homme se retira.

Madeleine ferma soigneusement la porte du pavillon et descenditse coucher dans la cave, où elle ne tarda pas à s’endormir d’unsommeil paisible.

…  …  …  …  … … .

Tel était ce pavillon des gardes où la duchesse d’Étampesméditait de faire conduire Margentine et Gillette.

– Je me charge de les décider, avait-elle dit, et de faireaménager le pavillon.

En effet, dès que le roi l’eut quittée, elle se mit à l’œuvre.Et bientôt une dizaine d’ouvriers et de domestiques s’employèrent ànettoyer de fond en comble les pièces les mieux conservées dupavillon, qui furent aussitôt garnies de meubles et detentures.

Dès le lendemain, le pavillon se trouva logeable, du moins dansla partie destinée à être habitée par Margentine et sa fille. Ilrestait à les décider.

– Ce sera difficile, songea la duchesse, mais avec de lapatience on arrive à tout. Et puis, en somme, si la petite Gillettedoit m’en vouloir, Margentine, au contraire, me doit de lareconnaissance, puisque je lui ai réellement fait retrouver safille.

Maintenant, quelle était au juste la pensée de la duchessed’Étampes ?

Voulait-elle sérieusement aider le roi à triompher deGillette ?

Ou plutôt n’avait-elle pas quelque espoir secret qu’au contrairela jeune fille résisterait plus facilement dans le pavillon desgardes ?

Elle n’eût pu le dire exactement.

Lorsqu’elle arriva dans l’appartement de la duchesse deFontainebleau elle trouva Margentine dans un fauteuil. Malgré sablessure, elle ne se couchait plus pour être toujours prête àdéfendre sa fille.

Gillette était assise près d’elle.

La mère et la fille, perdues dans une de ces longues et doucesconversations qui étaient leur vie depuis qu’elles s’étaientretrouvées, ne virent point entrer la duchesse.

Elle avait entre-bâillé la porte de leur chambre, et si basseque fût leur voix, elle put entendre une partie de leurentretien.

– Et ce jeune homme, disait Margentine, tu dis qu’ils’appelle ?…

– Manfred, mère.

– Manfred… Manfred, fit Margentine songeuse ; c’estétrange, il me semble que je connais ce nom-là… bien mieux, il mesemble le reconnaître lui-même au portrait que tu m’en as tracé… Ondirait que je l’ai connu à une époque lointaine de ma vie.

Margentine, au temps de sa folie, habitait dans la rue desMauvais-Garçons, c’est-à-dire sur les frontières de la Cour desMiracles.

Or, Manfred n’habitait-il pas la Cour des Miracles ?

Mais Gillette évitait avec une sorte de terreur de dire quoi quece fût qui pût faire comprendre à sa mère qu’elle avait étéfolle.

– Ne vous tourmentez pas, chère mère, dit-elle. Et surtout,ne songez à rien de votre passé, puisque cela peut vous faire dumal.

– Pourquoi ne penserais-je pas au passé, ma chèreenfant ? J’y songe au contraire autant que je puis. Jevoudrais pouvoir combler ce trou qu’il y a dans ma mémoire ;je voudrais pouvoir joindre le présent à ma jeunesse et jeter unpont sur le fossé qui les sépare… Enfin, pour revenir à Manfred, jecrois vraiment l’avoir connu. Où et quand ? Voilà ce que je nepuis dire…

– C’est une illusion, mère…

– C’est possible… Et tu dis qu’il t’a sauvée ? Oui tum’as dit cela… Et tu l’aimes… Pauvre chérie, je comprends ce que tudois souffrir, loin de lui… Mais toutes tes misères vont finir,va ! Je te tirerai d’ici, moi… n’aie pas peur.

– Je n’ai plus peur, ma mère… Tenez, même lorsque… le rois’est présenté ici brusquement, je n’ai pas eu peur, tandis que jeserais morte de terreur si j’avais été seule… comme là-bas…

– Oui ! Tu m’as dit… comme dans la grotte de l’Ermite…Oh ! l’infâme !

– Avec vous, je ne redoute plus rien.

– Et vous avez peut-être tort, mon enfant, dit la duchessed’Étampes en s’avançant.

Et comme Gillette demeurait tout interdite, elle se hâtad’ajouter :

– Pardonnez-moi d’avoir surpris vos derniers mots etd’entrer en tiers dans votre conversation. Je viens en amie…

– Qui êtes-vous, madame ? demanda Margentine.

La duchesse, en voyant le regard clair et intelligent deMargentine, comprit la vérité. Elle n’était plus folle !

– Vraiment, fit-elle, regardez-moi bien… ne mereconnaissez-vous pas ?

– Madame ! implora Gillette.

– Laisse parler, ma fille ! interrompit Margentine. Ilme semble que je vais enfin savoir… comprendre…

– Taisez-vous, par pitié ! supplia Gillette à voixbasse.

– J’ai dit que je venais en amie, répondit Anne avec unefermeté voisine de la dureté ; il faut que je le prouve…Regardez-moi, Margentine… Tâchez de vous souvenir… voyons… Vousrappelez-vous Paris… la rue des Mauvais-Garçons ?…

– La rue des Mauvais-Garçons ! fit Margentine enprenant son front dans ses deux mains.

– Oui… c’est là que vous m’avez vue, Margentine.

– Vous m’appelez par mon nom comme s’il vous étaitfamilier… et pourtant… non… je ne me souviens pas vous avoir jamaisvue… je ne me rappelle pas la rue des Mauvais-Garçons…

– Une petite rue étroite, bordée de masures dont les toitspointus, aux tuiles verdies, semblent des clous qui menacent leciel… une chaussée défoncée avec un ruisseau au milieu… desboutiques sordides… des gamins mal vêtus, pieds nus…

– Oui… oui… il me semble que je vois mieux au fur et àmesure que vous parlez…

– Et dans cette rue, reprit la duchesse d’Étampes, unemaison plus délabrée que les autres… un escalier en bois vermouluque l’on monte en s’accrochant à une corde fixée à la muraillehumide…

– Je vois, je vois ! s’écria Margentinepalpitante.

– Oh ! madame, ce que vous faites-là estimpitoyable ! dit Gillette.

La duchesse haussa les épaules et répondit :

– C’est pour vous sauver, mon enfant, comme je vous ai déjàsauvée à deux reprises différentes.

Et, s’adressant à Margentine :

– Au haut de l’escalier, une pièce obscure dont la fenêtreprend jour sur une cour étroite, triste, sans air…

– C’est là que je vivais ! cria Margentine.

– Oui, c’est là ! Et rappelez-vous… Un soir… c’étaiten hiver… quelqu’un est venu vous dire de descendre… et lorsquevous fûtes descendue, une dame poussa dans vos bras une jeunefille…

Gillette ne put retenir un gémissement.

– Une jeune fille, continua la duchesse, que vous avezsaisie dans vos bras et emportée chez vous…

– Ô terreur ! murmura Gillette.

– Et c’était votre fille ! Votre fille quevoilà ! Et la dame, c’était moi ! Moi qui avais arrachéGillette au Louvre et qui vous l’amenais… Vousrappelez-vous ?…

– Oh ! c’est insensé, ce qui se passe dans matête ! fit Margentine. Je vois la scène que vous dites… Je lavois comme si j’y étais… J’emporte la jeune fille… ma fille… maGillette… et je l’emporte avec haine… je l’emporte pour la fairesouffrir ! Mais alors… Oh ! je comprends l’épouvantablevérité… j’étais folle !

– Mère ! mère chérie ! sanglota Gillette en sejetant au cou de sa mère. Ne pensez pas une chose aussi affreuse…Tout cela n’existe pas !

– Pauvre ange ! Comment, alors, n’ai-je pas comprisque tu étais ma fille ?

– Vous ne m’avez pas torturée ! Vous ne m’avez pashaïe !…

– Tu me le jures ?

– Je vous le jure sur mon âme !

– Ah ! je sens mon cœur se dilater… C’eût été aussipar trop abominable qu’une mère martyrisât sa fille…

– Si je vous l’amenai alors, dit la duchesse d’Étampes, cefut pour la sauver du roi…

– La sauver !

– Oui ! Ne savez-vous donc pas…

– Oui, oui… elle m’a tout dit, la pauvre petite…

– Eh bien, Margentine, écoutez encore… Qui est venu vousdire que Gillette était à Fontainebleau ? Qui est venu vousdonner les moyens de faire la route ? Qui est venu vous direcomment vous deviez vous y prendre ?

– C’est vous, madame ! C’est vous !

– Enfin ! Vous, me reconnaissez donc !

– Si je ne vous reconnais pas, je comprends au moins quevous me dites la vérité.

– Si je viens maintenant vous dire que Gillette n’est pasen sûreté ici !

– Qu’on ose la toucher ! gronda Margentine.

– Pauvre femme ! On aura vite fait de se débarrasserde vous par le fer ou le poison !

Gillette jeta un cri d’épouvante et Margentine frissonna.

– Voulez-vous avoir confiance en moi ? Je vouspromets, moi, de vous sauver toutes les deux. Ne me demandez paspourquoi je veux vous sauver… Il suffit que je le veuille !Voulez-vous avoir foi dans le secours que je vousapporte ?

– Parlez ! dirent à la fois Margentine etGillette.

La duchesse d’Étampes comprit que sa cause était gagnée.

Gillette, en effet, tout en éprouvant une instinctive défiancecontre elle, ne pouvait méconnaître qu’elle l’eût sauvée desgriffes du roi.

Quant à Margentine, elle devinait dans la duchesse une femme,qui pouvait être une mortelle ennemie ou une alliée, mais qui, pourle moment, avait intérêt à défendre Gillette.

La duchesse reprit alors :

– Il ne faut pas rester ici… Évidemment le roi ne vouslaissera pas sortir du château ; vous êtes ses prisonnières,du moins l’une de vous… Mais je puis obtenir facilement qu’on vousdonne un autre logis…

– Qu’y gagnerons-nous ? fit Margentine.

– Vous n’y gagnerez rien si ce nouveau logis est situé dansle château… Mais s’il est dehors…

– En dehors ! N’avez-vous pas dit vous-même que noussommes prisonnières !

– En effet ; aussi ne s’agit-il pas de vous fairefranchir les limites du château ; mais dans ces limites il y aun grand parc, et, dans ce parc, plusieurs pavillons. Si l’un d’euxvous était assigné comme logement, je crois que vous pourriez mieuxvous défendre et peut-être profiter d’une occasion…

Margentine et Gillette acceptèrent avec joie l’idée qu’elle leursuggérait, et, dès le même soir, elles étaient installées dans lepavillon des gardes.

Chapitre 33JARNAC ET LA CHATAIGNERAIE

Dans son cabinet, le roi François Ier avait attendu le résultatde la démarche de la duchesse, comme si sa vie en eût dépendu.

La pensée que Gillette était sa fille ne le tourmentait plus. Ilen avait pris son parti.

Lorsque la duchesse d’Étampes, vint lui annoncer que Margentineet Gillette allaient s’installer dans le pavillon des gardes, ellele trouva en conférence avec La Châtaigneraie. Le gentilhomme, pardiscrétion, se retira.

Mais le roi lui cria :

– Ne t’en va pas, reste dans l’antichambre… Eh bien ?demanda-t-il fiévreusement à la duchesse.

– Eh bien, sire, cela n’a pas été sans mal, mais nous avonsla victoire.

– Vous êtes mon bon ange ! s’écria FrançoisIer.

La duchesse sourit avec mélancolie.

– Quand la chose se fera-t-elle ? reprit-il.

– Je vais m’employer à ce que qu’elle se fasse dèsaujourd’hui, sire.

Au sortir de la duchesse, La Châtaigneraie rentra dans lecabinet royal.

Il vit le roi tout joyeux, et jugea sans doute que le momentétait arrivé pour lui poser une question.

– Je vois, sire, dit-il, que vous avez de bonnesnouvelles.

– Excellentes, ami, excellentes… Je renais… je respire àpleine poitrine…

– Sire, dit alors La Châtaigneraie, puisque Votre Majestéest si heureuse, elle devrait en profiter pour faire rayonner sonbonheur autour d’elle.

– Que veux-tu dire ?

– Je veux dire, sire, que je sais quelqu’un qui a unesupplique à vous adresser et qui n’ose pas. Si vous le permettez,je vais parler pour lui.

– Parle donc ! fit le roi en se jetant dans unfauteuil.

– Votre Majesté se souvient-elle de la promesse qu’elle fitun jour à trois de ses gentilshommes ?

– À quel sujet ?

– Au sujet de Mme la duchesse de Fontainebleau,sire.

La Châtaigneraie prononça cette phrase sur le ton le plusnaturel et le plus indifférent. En réalité, il savait parfaitementl’effet qu’elle allait produire sur le roi.

– Je me souviens ! dit François Ier d’unevoix brève.

– Eh bien, sire, je demande à Votre Majesté si elle setrouve toujours dans les mêmes intentions. Je précise : le roivoulait alors donner en mariage la jeune duchesse à l’un de sestrois favoris.

François Ier se demanda un instant si LaChâtaigneraie ne devenait pas fou. Le gentilhomme était au courantde l’amour du roi, qui ne se gênait pas devant lui, pensait touthaut et le prenait pour confident.

La Châtaigneraie suivait d’un œil attentif la pensée royale.

– Sire, dit le gentilhomme en souriant, je fais d’abordobserver à Votre Majesté que je ne parle pas pour moi, mais pour unde mes amis…

– D’Essé ?

– Je ne dis pas que c’est lui.

– Sansac, alors ?

– Je ne dis pas celui-là non plus. Mais laissez-moiachever, sire. Cet ami n’ignore nullement les sentiments dont VotreMajesté veut bien honorer la jeune duchesse.

– Alors, ton ami éprouve le besoin d’aller faire un tour àla Bastille ?

– Non, sire ; mon ami éprouve le besoin de donner àson roi une preuve de dévouement absolu…

– Explique-toi donc, mort-dieu !

– Eh ! sire, la chose est difficile après tout !Et s’il s’agissait de moi, je me tairais, certes ! Eh bien,pour parler net et franc, mon ami m’a ouvert son cœur. Il m’alaissé entendre qu’il était disposé à accepter le titre d’épouxsans en réclamer les droits… Je vois que Votre Majesté commence àcomprendre, car elle sourit… Il est certain, sire, que la jeuneduchesse aura avant peu besoin d’un défenseur… Il ne faudra pasqu’elle puisse être soupçonnée ! Il ne faudra pas qu’on puissesourire quand elle passera… Et qui pourra renfoncer les calomniesdans la gorge des médisants, qui pourra faire se glacer lessourires sur les lèvres, sinon un homme à qui le titre d’époux endonnera le droit et qui appuiera ce titre par quelque bonne etsolide épée ?

Le roi demeura pensif pendant quelques minutes.

– Tu as raison, dit-il enfin.

La Châtaigneraie tressaillit de joie.

– Que dois-je annoncer à mon ami ? demanda-t-il.

– Annonce-lui que le roi est content d’avoir un ami tel quelui et que son dévouement recevra une éclatante récompense.Maintenant, dis-moi, ton ami – s’appelle LaChâtaigneraie ?

Le gentilhomme s’inclina profondément. Le roi lui frappaamicalement sur l’épaule :

– Dis-lui que je suis content de lui. Avant un mois, letitre de duc de Fontainebleau sera à lui…

La Châtaigneraie, pour cacher la joie, qui brilla dans ses yeux,s’inclina encore, se courba jusqu’à terre, pendant que le roi, avecun sourire de mépris, songeait :

– Ramasse !

La Châtaigneraie sortit de chez le roi rayonnant. Dansl’antichambre, il rencontra le capitaine des gardes Montgomery, quilui prit le bras et lui dit :

– Je crois, cher ami, que nous avons à causer de chosestrès importantes et très pressées.

Montgomery avait, entre autres qualités, une science parfaitequ’il avait poussée aussi loin qu’il avait pu : la scienced’écouter aux portes.

Il avait entendu l’entretien du roi et de La Châtaigneraie.

– De quoi s’agit-il ? demanda celui-ci.

– De votre mariage avec la duchesse de Fontainebleau,répondit avec impudence le capitaine des gardes.

La Châtaigneraie regarda Montgomery dans les yeux.

– Diable ! fit-il, vous êtes bien informé, mon cher,et je vous en fais compliment.

– Écoutez donc, on fait ce qu’on peut ; mon intérêtest de savoir ce qui se passe à la cour ; je tâche donc de lesavoir de mon mieux.

– Oui, mais mon mariage avec la duchesse de Fontainebleauvient à peine d’être décidé, – et encore n’est-il pas sûr qu’il lesoit.

– Allons causer plus loin, car il y a ici des oreillesindiscrètes… sans compter les miennes.

En effet, un gentilhomme de Mme Diane de Poitiers,Guy de Chabot de Jarnac, se promenait dans l’antichambre etparaissait assez curieux de savoir ce qui se disait entre LaChâtaigneraie et Montgomery.

La Châtaigneraie réfléchit que le capitaine des gardes était engrande faveur. Il accepta donc le bras que lui offrait Montgomery,et ce fut ainsi, bras dessus bras dessous, qu’ils descendirent dansla cour d’honneur.

– Parlez, fit Montgomery.

– Vous disiez donc, cher ami, qu’il n’est pas tout à faitsûr que votre mariage avec la duchesse de Fontainebleau se fasse.Et vous aviez raison de le dire…

– Ah ! Ah !… Vous savez quelque chose,vous !… Il y a un obstacle, n’est-ce pas ?

– Vous rappelez-vous certain truand nomméManfred ?

– Manfred ! fit La Châtaigneraie en pâlissant defureur ; mais vous avez dit au roi que cet homme a quittéFontainebleau !

– C’est la vérité… mais pensez-vous que cet homme renoncesi facilement à la femme qu’il aime ?… Il me semble qu’il adonné déjà des preuves d’audace et de courage qui doivent vous lerendre redoutable.

– Tout cela n’est que trop vrai.

– Eh bien, voici où je voulais en venir. Je crois pouvoirvous affirmer que Manfred reviendra avant peu à Fontainebleau.

– Si seulement on savait où il se gîte !

– Voilà un point sur lequel je puis vous donnersatisfaction. Connaissez-vous l’auberge duGrand-Charlemagne ?

– Rue aux Fagots ?

– C’est cela. Eh bien, allez au Grand-Charlemagne, moncher, tâchez d’interroger habilement, de voir sans être vu,d’écouter enfin… et je crois que vous aurez rapidement desnouvelles de votre homme.

– Par le diable, Montgomery, vous êtes un véritable ami. Jehais cet homme plus que je ne saurais dire ; il m’a humiliédeux fois, et si vraiment j’arrive à le tenir un jour au bout demon épée, je vous en aurai une reconnaissance…

– Dont je compte bien user, mon cher… Je vous l’aidit : nous avons besoin l’un de l’autre. Vous étiez troisauprès du roi. Il ne reste plus que vous et Essé. Sansac a disparu…Si je pouvais prendre sa place…

– Je comprends…

– Que faut-il pour cela ? Un mot dit adroitement et àpropos…

– Comptez sur moi.

– Comme vous pouvez compter sur mon amitié.

Ils se serrèrent la main et se séparèrent.

…  …  …  …  … … .

À quel mobile obéissait Montgomery en envoyant La Châtaigneraieà l’auberge du Grand-Charlemagne ? Simplement, il espérait quele spadassin qu’était La Châtaigneraie se rencontrerait avecTriboulet.

Or, si le gentilhomme en voulait fort au truand, il en voulaitencore bien plus au bouffon. Il y avait entre eux une vieilleinimitié, et Montgomery pensait que si La Châtaigneraie rencontraitTriboulet, il y avait des chances pour que celui-ci restât sur lecarreau.

Le bouffon une fois tué, Montgomery se flattait d’obtenirfacilement de la Châtaigneraie une discrétion absolue, en luirendant quelque service important.

La Châtaigneraie, une fois seul, se dirigea séance tenante versl’auberge du Grand-Charlemagne. Il entra dans l’auberge, s’assit àune table et commanda qu’on lui apportât du vin.

Mais il n’était pas plutôt assis qu’un gentilhomme entrait à sontour dans la salle et s’asseyait non loin de lui.

C’était Jarnac.

La Châtaigneraie fronça les sourcils. Il avait vu Jarnac leregarder avec impertinence dans l’antichambre royale.

Dans la cour d’honneur du château, Jarnac, descendu presque enmême temps que lui, avait continué son manège.

Maintenant, il le suivait jusque dans cette auberge retirée…

L’intention de la provocation était évidente.

Cependant La Châtaigneraie se contint.

Mais, comme l’aubergiste remontait de sa cave avec la bouteillequ’avait demandée La Châtaigneraie, Jarnac se leva, saisit labouteille des mains de l’aubergiste ébahi, et en brisa le goulot endisant :

– Apprends, manant, que lorsque je suis dans une taverne,c’est moi qu’on sert le premier… Va-t’en chercher d’autre vin pourmonsieur, s’il en reste dans ta cave !

La Châtaigneraie se leva et marcha droit à Jarnac :

– C’est une querelle que monsieur est venu chercherici ?

– Il paraît qu’il vous faut du temps pour comprendre,répondit Jarnac avec insolence.

– S’il me faut du temps pour comprendre, il m’en faudrapeut-être moins pour vous mettre six pouces de fer dans leventre !…

– Messieurs ! messieurs ! imploral’aubergiste.

– Tais-toi ivrogne ! fit Jarnac en écartant le pauvrediable d’un revers de main… Monsieur de La Châtaigneraie,ajouta-t-il en se mettant en garde, savez-vous où est en ce momentvotre ami d’Essé ? Je vais vous le dire… Il est sur la pelousedu parc où je l’ai laissé pour mort, et comme vous iriez medénoncer au roi, il faut que je vous tue, vous aussi…

– Misérable ! rugit La Châtaigneraie, si tu as tuéd’Essé, tu ne vas pas tarder à l’aller rejoindre…

Tout en s’invectivant, les deux gentilshommes se portaient bottesur botte, et pour quiconque eût pu assister en impassiblespectateur à ce duel, la scène eût été vraiment digned’intérêt.

Pendant un long quart d’heure, les deux combattantsferraillèrent avec une égale ardeur, multipliant les coupscompliqués de contres et de doublés.

Puis, d’un commun accord et sans qu’ils se le fussent dit, il yeut une trêve.

La Châtaigneraie surtout n’eût pas demandé mieux que d’en resterlà.

Et peut-être allait-il faire une ouverture dans ce sens lorsqueJarnac se remit en garde, en disant :

– Quand vous voudrez…

La Châtaigneraie attaqua aussitôt et fondit sur son adversaireavec une fureur d’autant plus avivée qu’il avait été sur le pointde capituler.

Jarnac ne rompit pas. Les deux épées se trouvèrent engagéesjusqu’à la garde.

Tout à coup Jarnac se baissa avec une foudroyante rapidité. LaChâtaigneraie crut qu’il le tenait et leva son épée pour le frapperde haut en bas.

Mais il n’eut pas le temps d’exécuter ce mouvement.

Il lâcha soudain l’arme et tomba comme une masse, en râlant eten rendant le sang par la bouche : Jarnac, en se baissant,avait tiré sa dague et en avait violemment frappé au ventrel’infortuné gentilhomme.

Jarnac le contempla un instant.

Puis il essuya tranquillement sa dague, rengaina son épée, etvoyant dans un coin l’aubergiste blême de terreur, il alla à lui,le saisit par l’oreille et lui dit :

– Toi, si jamais tu dis un mot, je t’arrache les deuxoreilles avant de t’éventrer à coups de dague.

Incapable de parler, l’aubergiste fit signe qu’il setairait.

Sur ce, Jarnac sortit de l’auberge.

Jarnac ne fut pas plutôt sorti qu’un homme apparut par la portevitrée et se pencha sur le blessé.

– Ne puis-je rien pour vous ? demanda-t-il.

La Châtaigneraie ouvrit les yeux.

Et une indéfinissable surprise se mêla sur son visage aux affresde la mort toute proche : il venait de reconnaître l’homme quise penchait sur lui. C’était Triboulet.

– J’ai tout vu, reprit celui-ci. Vous vous êtes bravementbattus tous deux, et j’ai vraiment regret que vous soyez en sitriste état, bien que je n’aie pas toujours eu à me louer de votreamitié à mon égard. Si je puis vous être utile, disposez de moi, jevous prie, et oubliez que vous m’avez haï jadis.

La Châtaigneraie fit un effort pour parler.

Peut-être l’idée lui vint-elle de donner à son ancien ennemi unepreuve de cette gratitude.

Car, rassemblant toutes ses forces, il essaya de prononcer unephrase. Mais le premier mot seul fut proféré :

– Gillette…

Au même moment, La Châtaigneraie se renversa, se raidit, unrauque soupir lui échappa, et ce fut tout…

Au nom de Gillette, Triboulet avait tressailli, s’était penchéencore davantage, aspirant pour ainsi dire de ses yeux ardents lapensée du blessé.

Mais à l’instant où il espérait, avec un terrible battement decœur, qu’il allait apprendre quelque nouvelle de sa fille, ils’aperçut qu’il ne tenait plus qu’un cadavre dans ses bras.

…  …  …  …  … … .

Jarnac était rentré au château, et s’était rendu directement àl’appartement qu’occupait Diane de Poitiers.

Celle-ci l’interrogea du regard.

– C’est fait, répondit Jarnac.

– Vous êtes un héros… Racontez-moi cela…

– Oh ! ce fut bien simple. Je trouvai d’abord d’Esséet lui reprochai amèrement de porter un pourpoint cerise, en satin,alors que le mien est en velours noir. Il eut le mauvais goût deprendre mes reproches en mauvaise part, et trois minutes plus tard,par un contre de quarte suivi d’un coup droit en prime, je luidémontrai pour jamais qu’il avait eu tort de se fâcher. À l’heurequ’il est, le pauvret ne mettra plus de pourpoint cerise ou noir,velours ou satin.

Si impassible et si dure que fût en réalité Diane de Poitiers,elle ne put s’empêcher de frémir.

– Et l’autre ?…

– Pour La Châtaigneraie, continua alors Jarnac, la chosefut également expédiée au mieux, bien que l’adversaire fut plussérieux. Je le trouvai dans une misérable taverne, et du diable sije sais ce qu’il y allait faire, car le vin y est détestable. Bref,je le trouvai là attablé, et comme l’aubergiste émettaitl’exorbitante prétention de le servir avant moi, je me saisis de sabouteille et j’en brisai le goulot. Ce pauvre La Châtaigneraie eutle tort de se fâcher, et je fus obligé de lui renfoncer sa colèredans le ventre, d’un bon coup de dague.

Diane de Poitiers demeura pensive.

– Vous êtes un terrible serviteur, dit-elle au bout dequelques instants de cette songerie spéciale qu’ont les criminelslorsqu’ils ont accompli l’acte irréparable.

Jarnac fixa froidement la maîtresse du dauphin Henri.

– Madame, dit-il, je ne vois pas trop ce qu’il y a deterrible en tout ceci. Convenons donc une bonne fois de nos penséeset de nos sentiments. Que suis-je, moi ? Un bras qui frappe,voilà tout. Mais vous, madame, vous êtes le cerveau qui médite etconçoit. Or, si la mort de La Châtaigneraie et de d’Essé sontchoses terribles, cela ne me regarde pas, moi.

– Bien, bien, fit Diane de Poitiers en reprenant tout sonsang-froid, je ne rejette pas ma part, croyez-le. J’ai mes nuitsd’insomnie, comme vous avez peut-être les vôtres (Jarnac fit unsigne de dénégation). Ce sera deux spectres de plus, voilàtout…

– Spectre de bas étage, ricana Jarnac ; simplecanaille… tandis que le vrai spectre…

– Taisez-vous ! fit Diane de Poitiers, en regardantautour d’elle avec terreur.

– Le spectre royal, acheva Jarnac, eh bien, madame, quandvoulez-vous qu’il vienne hanter vos nuits ?… Je suis pressé,moi ! Vous m’avez promis la connétablie lorsque vous serezreine. Mais pour que vous soyez reine, et pour que je sois, moi,connétable de France, il faut que le vieux roi s’en aille reposerses os à Saint-Denis… Le terrain est déblayé, maintenant… Il n’y aplus qu’à donner le dernier coup.

– Je crois que vous avez raison… Il est temps d’agir.

– Si nous attendons que le roi revienne à Paris, tout estperdu, madame.

– Assez sur ce sujet, dit Diane de Poitiers d’une voix quiindiqua à son complice qu’elle venait de prendre une terriblerésolution.

Jarnac comprit et s’inclina.

– Quand voulez-vous que nous prenions nos dernièresdispositions ? murmura-t-il.

– Je vous préviendrai… En attendant, je puis vous direl’endroit où la chose pourra avoir chance de se tenter avecsuccès…

Jarnac tendit avidement l’oreille.

– Je crois, acheva Diane de Poitiers, que vous ferez biende surveiller de près le pavillon des gardes…

– Le pavillon des gardes !

– Oui, j’ai des raisons de penser qu’il ne tarderapas à y faire des visites nocturnes… et on pourrait profiter del’une de ces visites…

– Il suffit, madame ! dit Jarnac en s’inclinant.

Puis il sortit.

Demeurée seule, Diane de Poitiers s’abîma dans une de cesrêveries sinistres où nous l’avons surprise déjà.

Au bout d’une heure de méditation, elle parut s’éveiller, seregarda dans un miroir, y étudia un instant le dessin d’un sourire,puis, appelant une de ses suivantes favorites, elle se rendit chezle dauphin Henri qu’elle trouva bâillant dans l’embrasure d’unefenêtre et tambourinant une marche sur un vitrail, tandis que safemme, la jeune Catherine, entourée de toute une cour de dames etde gentilshommes, écoutait des ballades que le poète Clément Marotrécitait de sa belle voix chaude.

À l’entrée de Diane de Poitiers, Catherine de Médicis prit sonvisage le plus riant, et d’un signe l’invita à s’asseoir prèsd’elle, honneur que Diane de Poitiers n’eût pu esquiver si ledauphin ne l’eût aperçue à ce moment et ne se fût écrié :

– Voici mon Égérie !… Venez ça, madame, que je vousdise combien je m’ennuie.

Et, sans plus faire attention ni à sa femme ni à Marot, ni aureste de cette brillante société, le dauphin avait saisi la main deDiane, et l’avait fait asseoir près de lui, assez loin du groupeformé par la cour de poésie que tenait Catherine.

– Vous vous ennuyez, Henri, dit Diane de Poitiers à voixbasse ; j’en avais le pressentiment… car je suis accourueaprès un rêve que je viens de faire…

– Un rêve ? Racontez-le moi. J’adore les rêves,moi.

– Je vous voyais triste… mais d’une mortelle tristesse…

– Cela est assez mon air habituel.

– Oui, mais dans mon rêve, vous aviez un sujet réel d’êtresi triste.

– Voyons donc le rêve.

– Eh bien, je me promenais dans le parc ; il faisaitnuit ; j’étais seule ; j’allais, me semblait-il, à unrendez-vous que vous m’aviez donné…

– Chère Diane !

– Tout à coup, cette idée de rendez-vous se précisa dansmon rêve. Il me parut que j’étais fort en retard, et je fis uneffort pour me hâter vers le lieu du rendez-vous qui était, s’ilm’en souvient bien, le pavillon des gardes… Mais plus je voulais mehâter, plus je me sentais comme paralysée…

– C’est l’effet ordinaire des cauchemars.

– Oui, mais voici où mon rêve se complique. Ne pouvantcourir vers le pavillon des gardes, je vous appelai d’un grand cri,et je vous vis alors sortant d’entre les arbres, mais pâle etdéfait et sanglotant… Et passant près de moi, vous me dites :« Un grand malheur est arrivé, mon père estmort ! »

– Ah ! ah ! fit le dauphin en considérant samaîtresse avec plus d’attention.

– À ce moment, poursuivit Diane de Poitiers, je vis venirplusieurs hommes portant un brancard sur lequel était couché leroi. Il avait à la poitrine une affreuse blessure par où tout sonsang s’était échappé. Et l’un des hommes me parla comme vousm’aviez parlé, et me dit : « C’est un grandmalheur ; on vient de tuer le roi ! »

– Ainsi, non seulement le roi était mort, mais il étaitmort assassiné ? demanda froidement le dauphin.

– Oui, Henri. Et je songeais dans mon rêve que vous étiezroi de France !

Le dauphin tressaillit.

– Mais, acheva Diane, je vous voyais si triste de cetaccident, que je n’arrivais pas à me réjouir de votre élévation autrône… J’entendis crier autour de vous : « Vive le roiHenri ! » et c’est à ce moment que je me suisréveillée…

– C’est, en effet, un rêve bien étrange… On dit que lesrêves précèdent parfois la vérité de bien près…

Diane de Poitiers garda le silence et prit un air songeur.

– Si le vôtre devait se réaliser bientôt, reprit Henri, ceserait certes un bien grand malheur… Mais que pouvons-nous contreles décrets du ciel ? Si Dieu m’appelait demain à monter surle trône de France, je crois que je ferais de grandes choses. Jerestaurerais la chevalerie qui s’en va… Je voudrais, par destournois, me préparer à de grandes guerres où j’irais, secourantles peuples faibles contre les peuples forts… Oui, Diane, voussavez si je ronge mon frein et si je me morfonds dans l’inaction…Car mon père, jusqu’ici, m’a tenu à l’écart de son gouvernement. Necroyez pas, au moins, que je souhaite la mort du roi… Dieu veuilleau contraire prolonger ses jours aux dépens des miens, s’il lefaut.

– Moi aussi, je souhaite, de tout mon cœur que mon rêve nese réalise pas. Moi aussi, je suis prête à donner ma vie poursauver celle du roi… Mais enfin, si le malheur se produisait… vousseriez roi, Henri !

– Roi ! c’est-à-dire le premier parmi les chevaliersfrançais…

Le dauphin allait peut-être s’exprimer avec plus deprécision ; mais il s’arrêta à temps.

Diane avait d’ailleurs touché le fond de sa pensée.

Elle savait que cette idée qu’il pourrait bientôt être roi parsuite d’un « accident » survenu à François Ierallait germer dans son faible cerveau et y donner les fruitsempoisonnés dont elle venait de jeter la semence.

Elle se leva et, sans affectation, alla se mêler au groupe quientourait Catherine de Médicis.

– Qu’avez-vous donc comploté avec mon époux ? luidemanda celle-ci avec son plus charmant sourire.

– Monseigneur le dauphin m’a confié que s’il n’avait lebonheur de vous avoir près de lui, il serait mort d’ennui depuislongtemps, répondit Diane.

Chapitre 34LA CHAMBRE VIDE

C’était la duchesse d’Étampes qui avait voulu installerelle-même Gillette et Margentine dans leur nouveau logis.

Leur appartement comprenait quatre pièces sur les cinq durez-de-chaussée.

La porte de l’escalier conduisant aux étages supérieurs avaitété condamnée.

Deux chambres – une pour Margentine, une pour Gillette – setouchaient.

Une troisième devait servir de parloir ou salon. La quatrièmeétait une salle à manger avec un âtre pour faire la cuisine.

Quant aux deux pièces du rez-de-chaussée qui n’avaient pas étéaménagées, Margentine les visita aussi.

Dans la dernière, il y avait une porte.

– C’est la porte des caves, expliqua la duchesse ;mais on n’y descend plus depuis bien longtemps…

La duchesse ajouta :

– La servante qui vous sera attachée fera son affaire de lacuisine.

– Il n’est pas besoin de servante, dit Margentine.

– Qui donc s’occupera des soins de votreappartement ?

– Moi, dit Margentine ; je puis bien servir ma filleet moi-même, et je veux que nul n’entre ici.

– Sans doute, sans doute ! fit la duchesse qui, uneheure plus tard, alla trouver le roi et lui dit :

– Elles sont dans le pavillon, et je me suis arrangée pourqu’il n’y ait même pas de servante chez elles. Les volets de lafenêtre de gauche sont disjoints… on peut facilement entrer par là,et on se trouve alors dans une pièce où il y a deux portes… L’une,celle qui est à gauche de la fenêtre, donne sur les caves ;mais l’autre, celle qui est en face de la fenêtre, donne sur lachambre occupée par la mère.

Cette première soirée fut un véritable enchantement pourGillette et Margentine. Avec un peu d’imagination, elles pouvaientse croire libres en quelque maison de campagne isolée au fond desbois.

Margentine avait fermé porte et fenêtres.

Elle se sentait en parfaite sûreté.

Gillette prit le rouet.

Et Margentine la regarda faire avec une admiration extasiée.

– Comme tu as de jolies mains, dit-elle… Tes doigts sontfins et fuselés comme des doigts de princesse…

Gillette sourit.

– Quand je pense, reprit la mère, que j’ai pu vivre silongtemps sans toi ! Je crois bien que je mourrais sur le coupsi on nous arrachait maintenant l’une à l’autre…

– Chère mère ! Ne pensons pas à des choses aussicruelles… Pensons plutôt à préparer notre évasion d’ici… car noussommes de vraies prisonnières.

– Il n’est que trop vrai… Écoute, dès demain, si je puismarcher, je sortirai…

– Oh ! non, pas dès demain, mère ! Il vous fautencore plusieurs jours de repos…

– Je crois que je pourrai dès demain. Je ne suis pas trèsforte, mais je suis habituée à la dure… J’étudierai les environset…

– Écoutez donc, mère ! fit tout à coup Gillette à voixbasse. N’avez-vous rien entendu ?… Là… dans cette pièce…

Margentine vit Gillette toute pâle.

– Je n’ai rien entendu, dit-elle. Rassure-toi, mon enfant…Je suis là !

– Oui, mère ! Et pourtant… Oh ! tenez !sûrement on vient de marcher… là !

Cette fois, Margentine avait entendu elle aussi !

– Attends ici, dit-elle, en s’élançant vers la chambre oùle bruit s’était produit.

Elle en ouvrit brusquement la porte et entra, un flambeau à lamain. Un rapide regard la convainquit que cette pièce étaitvide.

Margentine pénétra alors dans la dernière pièce.

Elle était vide également.

Elle essaya d’ouvrir la porté de la cave, mais cette porterésista, et, à la poussière qui couvrait ses jointures, il étaitvisible qu’elle n’avait pas été ouverte depuis longtemps. Quant àl’escalier qui conduisait à l’étage du haut, il était bouché.

– Nous nous sommes trompées, dit Margentine en revenantauprès de Gillette. Le vent aura secoué un volet…

La nuit se passa tranquillement, et, pendant la journée dulendemain, rien ne vint éveiller les soupçons des deux femmes.

À l’heure du dîner du soir, Margentine, comme la veille, fermasoigneusement la porte et enchaîna les volets des fenêtres. Audehors, la nuit était noire.

Gaîment, elles se mirent à table.

Margentine était assise le dos tourné à la porte de la chambrevide… Face à elle, Gillette était donc tournée vers cetteporte.

Les deux femmes se mirent à causer, comme la veille, de Manfred,de Triboulet et de la possibilité de les rejoindre. Tout à coup,comme la veille, Gillette tressaillit.

– Je vous assure, mère, dit-elle à voix basse, qu’on vientde marcher dans cette chambre…

– Petite peureuse ! répondit Margentine, convaincuequ’il ne pouvait y avoir personne qu’elles dans le pavillon.Rassure-toi donc, puisque je suis là !

Mais elle n’avait pas fini de parler que Gillette jeta un cri,se leva toute droite, blanche de terreur, et de son bras tremblantmontra à sa mère la porte de la chambre.

Margentine se retourna, et elle aussi se leva, saisissant uncouteau sur la table.

La porte venait de s’ouvrir.

Et une forme noire apparaissait, arrêtée dans l’encadrement.C’était une femme.

– Qui êtes-vous ? interrogea Margentine d’une voixferme. Hâtez-vous de répondre… sinon, malheur à vous !

– Je ne suis pas une ennemie, répondit la dame ennoir ; je suis, comme vous, une malheureuse qui a beaucoupsouffert du fait de ceux qui vous font souffrir, Voulez-vous quenous causions ? Je vous jure qu’il n’en résultera aucun malpour vous.

Margentine, cependant, gardait tout son sang-froid.

– Madame, dit-elle, je veux croire que vous ne nous voulezaucun mal ; mais, avant tout, expliquez-nous par où vous êtesentrée dans ce pavillon.

– Je n’y suis pas entrée, dit la dame en noir.

Et elle se hâta d’ajouter :

– Ne donnez à ces paroles aucun sens étrange ; ellessignifient simplement que j’étais dans le pavillon avant vous.

– Où cela ?

– Dans les caves. Vous avez en vain essayé hier d’en ouvrirla porte, c’est que je l’avais fermée en dedans au moment ouMlle Gillette a deviné ma présence. Dès hier, je voulaisvous parler… je n’ai pas osé… Aujourd’hui il le fallait de toutenécessité, et pour diverses raisons dont la plus pressante est que,grâce à vous, je suis menacée de mourir de faim…

Elle prononça ces paroles avec une gaieté un peu fiévreuse. Puiss’adressant à Gillette :

– Voyons, mademoiselle, ne me reconnaissez-vous pas ?Rappelez-vous la maison de l’enclos des Tuileries… Rappelez-vous lesoir où cette maison fut envahie par les gens du roi… C’est moi quivous cachai, c’est moi qui vous conduisis rue Saint-Denis, vous, lechevalier de Ragastens et la princesse Béatrix.

– Oh ! je vous reconnais maintenant ! s’écriaGillette… Mère… sûrement, madame n’est pas une ennemie pour nous…Elle m’a sauvée.

Margentine s’avança vers Madeleine Ferron, que nos lecteurs ontcertainement reconnue. Elle lui prit la main.

– Soyez bénie, madame, dit-elle d’une voix émue ; nonseulement vous n’êtes pas une ennemie, mais vous êtes pour moi uneamie bien chère, vous qui avez sauvé ma fille… Pardonnez-moi devous avoir tout à l’heure menacée… Soyez la bienvenue… prenez placeà notre table…

Déjà Gillette avait préparé une place pour la dame en noir quis’assit et s’écria gaiement :

– Là ! le plus difficile est fait. Je redoutais fortde me présenter à vous, et je ne savais trop comment m’y prendre,car je craignais de vous épouvanter… Il l’a fallu cependant… Jen’avais plus de vivres et on ne pouvait plus m’en apporter… votreinstallation ici a contrarié bien des projets…

Le dîner terminé, Madeleine se leva et dit :

– Je veux d’abord vous montrer mon appartement. Ensuite, jerépondrai aux interrogations que vous avez la politesse de ne pasm’adresser, mais que je devine dans vos regards. Venez…

Margentine et Gillette suivirent sans crainte la dame en noir.Avec elle, elles descendirent dans la cave, et elle leur montra leréduit où elle s’était installée.

– Mais c’est affreusement humide ici ! s’écriaGillette.

– En effet, dit simplement Madeleine.

Margentine remarqua alors que l’étrange femme toussait parmoments d’une toux sèche, que ses yeux brillaient d’un éclatfiévreux, et que ses pommettes étaient très rouges.

– Il ne faut pas rester ici ! dit-elle, émue de pitié.Vous allez vous installer avec nous, là-haut… Et je vous soignerai,moi… Vous avez bien sauvé ma fille…

– Croyez-vous donc que je tienne beaucoup à lavie ?

Cette question, le ton dont elle fut faite frappèrent Margentineet Gillette.

– Si vous devez rester dans ce pavillon, s’écria celle-ci,je ne supporterai pas que vous habitiez cette cave… Pauvrefemme ! Si vous saviez comme je vous plains… Et pourtant je neconnais pas vos tourments… mais là-bas, aux Tuileries, j’ai déjà eucette sensation que vous étiez bien à plaindre…

– Et moi, dit sourdement Madeleine, j’ai eu dès lors cetteimpression que vous étiez un ange…

Puis, comme si elle eût craint de s’abandonner àl’émotion :

– Remontons ! dit-elle brusquement.

– Pas avant que vous n’ayez promis de venir habiter là-hautavec nous, dit fermement Gillette.

– Vous le voulez ? Eh bien, soit !

En elle-même, Madeleine ajouta :

– Au fait, cela vaudra peut-être mieux ainsi…

Lorsqu’elles furent remontées, Madeleine poursuivit :

– Voilà trois jours que j’habite cette cave. J’ai pum’introduire à grand’peine dans le parc, et gagner ce pavillon,grâce à la complicité d’un domestique du château dont je me suisassuré le dévouement en le payant très cher. Car tout se paie, –surtout le dévouement !

Gillette écoutait avec une surprise mêlée d’effroi, cette femmequi parlait simplement des choses audacieuses qu’elle avaitaccomplies.

– Cet homme, continua Madeleine Ferron, devait tous lessoirs m’apporter les vivres de chaque lendemain. Il a dû être bienétonné hier de ne pouvoir entrer, puisque vous aviez fermé laporte. Quant à moi, jugez des heures d’angoisse que j’ai passéesdans ma cave lorsque j’ai entendu des allées et venues dans lepavillon… Enfin, je suis montée en haut de l’escalier, j’ai écoutéet j’ai compris qu’on remettait le pavillon en état pour deuxpersonnes qui allaient l’habiter par ordre du roi. Quellespouvaient être ces deux personnes ? Comment ferais-je poursortir ? Est-ce que je m’étais moi-même prise à monpiège ? Voilà les questions qui me tourmentaient… Mais hier,j’ai pu écouter votre entretien et j’ai été rassurée… Voilà monhistoire…

Il y eut quelques minutes de silence pénible au bout desquellesMadeleine reprit :

– Maintenant, vous vous demandez sans doute pourquoi je mesuis introduite secrètement dans le parc, pourquoi je me cache dansce pavillon, enfin qui je suis et ce que je viens faire au châteaude Fontainebleau ?

Appuyée contre sa mère, Gillette écoutait avec terreur et pitié.Pour Margentine, c’était l’étonnement qui la dominait.

– Écoutez, continua Madeleine Ferron, mon cœur est sigonflé d’amertume qu’il en éclate. J’ai si longtemps souffert ensilence que le silence m’est devenu odieux, intolérable…

– Nous vous consolerons, dit doucement Gillette.

– Il n’est pas de consolation pour moi, répondit Madeleineen secouant la tête. Je suis perdue, je suis damnée… Corps et âme,tout en moi souffre les dernières convulsions d’une abominableagonie…

– Espérez ! espérez dit Gillette.

Et, entourant de ses bras le cou de Madeleine, elle voulutl’embrasser.

Mais Madeleine se leva, la repoussa presque avec violence, etdevint toute pâle…

– Malheureuse enfant, dit-elle d’une voix sombre à Gilletteinterdite et tremblante, qu’alliez-vous faire ! Ne savez-vouspas qu’à me toucher on peut gagner la mort !

Margentine poussa un cri, saisit sa fille et la serra contreelle…

– Ne craigniez rien, reprit Madeleine en passant sa mainsur son front couvert de sueur. Il suffit que vous me touchiez lemoins possible… Où en étais-je ? Ah ! oui, je voulaisvous, expliquer ce que je suis venue faire au château deFontainebleau…

Elle garda un long silence, comme si maintenant elle eût hésitéà parler.

– Écoutez, reprit-elle tout à coup, vous haïssez le roi deFrance, n’est-ce pas ?

– Je le redoute, voilà tout ! fit Gillette enfrémissant.

– Et moi, je le hais, ajouta Margentine.

– Voilà par où nos destinées se touchent : nous avonsun ennemi commun ; vous, vous ne cherchez qu’à vousdéfendre ; moi, je songe à l’attaquer… Pourquoi je hais le roide France ? Sachez seulement qu’il m’a infligé la plus cruelletorture que puisse souffrir un cœur de femme, l’insulte la plusodieuse dont on puisse frapper Un esprit fier… J’ai résolu de mevenger. Je le suis déjà. Je suis venue ici pour assister à mavengeance. J’ai suivi le roi en son château pour le voirmourir.

– Le roi va donc mourir ?…

– Oui ! dit tranquillement Madeleine. Il est plussûrement condamné que la malheureuse sur qui le bourreau porte lamain, alors qu’il n’est plus de grâce possible et que la corde sebalance au-dessus de la tête de l’infortunée…

Madeleine parlait avec une telle âpreté que Margentine etGillette ne purent s’empêcher de frémir.

Comment savait-elle que le roi devait mourir ?

Elles n’osèrent pas le lui demander.

Et elles la contemplèrent avec une curiosité mêlée de pitié etd’effroi. Madeleine reprit :

– Maintenant, il faut que je sache certaines choses… Etd’abord, que s’est-il passé depuis l’aventure de la grotte del’Ermite ? Je vous vois étonnée, mon enfant, de m’entendreparler de cet incident comme si je le connaissais parfaitement… Jele connais, puisque c’est moi qui ai conduit pour ainsi dire laduchesse d’Étampes à la grotte…

– Vous m’avez donc sauvée une deuxième fois ! Eh bien,depuis ce moment, il s’est passé pour moi un événement qui est leplus merveilleux de ma vie, j’ai retrouvé ma mère !…

Madeleine regarda attentivement Margentine.

– Vous voulez savoir comment ?… dit celle-ci.

– Oui… si cela ne vous ennuie pas…

– C’est la duchesse d’Étampes qui est venue me prévenir àParis que ma fille se trouvait ici.

– Je comprends, je comprends… Maintenant, comment vousêtes-vous transportées dans ce pavillon ? Est-ce vous quil’avez demandé au roi ? Est-ce lui, au contraire, qui vous y aobligées ?…

– Ni l’un ni l’autre. La duchesse d’Étampes nous a proposéde nous installer ici, et nous avons accepté, pensant que nouspourrions peut-être mieux nous défendre et préparer notreévasion.

– Ah ! c’est la duchesse d’Étampes, dit Madeleine. Etelle murmura :

– Cette fois, je ne comprends plus… à moins que… oui… toutest possible dans cette cour gangrenée, pourrie jusqu’à lamoelle…

Elle reprit à haute voix :

– Écoutez, je vais réfléchir à notre situation. Quant àvous faire sortir d’ici, je vais l’essayer…

Gillette poussa un cri de joie.

– Oh ! ce sera difficile… mais non impossible. Enattendant, veillez, soyez vigilantes, tenez-vous sur vos gardesnuit et jour…

Madeleine se leva.

– Voyons la porte, dit-elle.

Elle alla la visiter, la secoua, s’assura que les vis de laserrure tenaient bien, que la barre de fer qu’on mettait en traversn’était pas limée, que les crampons étaient solides.

– Tout va bien de ce côté ; ce n’est pas par là queviendra l’attaque.

Elle fit là même visite à toutes les fenêtres.

Ayant constaté que les volets en étaient également solides, elledemeura quelques minutes pensive. Tout à coup, elle eut un sourireironique.

– J’ai trouvé, murmura-t-elle.

Et tout haut :

– Tenez, dit-elle, je crois que vous avez raison. Je nepuis demeurer dans cette cave où je toussais, où je souffraisinutilement. Et puisque vous le permettez, je vaism’installer près de vous, dans la chambre vide… MademoiselleGillette va se coucher et dormir bien tranquille. Je lui répondsqu’il n’arrivera rien cette nuit au moins. Quant à vous, madame,nous avons à causer… voulez-vous ?

– Mais, s’écria Gillette, comment allez-vous dormirvous-même ?… Oh ! ce canapé !

– Il fera admirablement mon affaire, dit Madeleine. Dans lachambre de Gillette, il y avait en effet un excellent canapé largeet profond, sur lequel une personne pouvait dormir aussi bien quedans son lit.

– Voilà un canapé qui sera mieux dans la chambre vide quedans la chambre de cette enfant ! songea étrangementMadeleine.

À elles trois, elles le poussèrent dans la pièce voisine, cellequi attenait à la salle à manger.

Puis, Gillette, rêveuse, se retira dans sa chambre.

Margentine et Madeleine demeurèrent seules dans la salle àmanger. Alors Madeleine alla examiner la porte qui séparait cettesalle de la chambre vide.

La porte ne fermait qu’au loquet.

– Avez-vous remarqué ce détail ? demandaMadeleine.

– Non, car je m’étais assurée qu’il est impossible d’ouvrirla fenêtre de la chambre, et qu’on ne peut entrer que par là.

Les volets paraissaient tenir solidement, et en les secouant parle milieu, il semblait impossible d’ouvrir la fenêtre. Madeleineexamina alors les gonds.

Avec un clou, elle gratta la pierre autour de ces gonds.

– Voyez ! dit-elle à Margentine.

– Oh ! les misérables !

Sous l’action du clou, la pierre s’effritait comme du plâtre.C’était du plâtre, en effet. On avait descellé les crampons desgonds, et on avait simplement bouché au plâtre les trous qu’onavait dissimulés ensuite en enduisant le plâtre de poussière.

– C’est par là que le larron devait entrer. Je vois lascène comme si j’y assistais. Il arrive par ce côté du parc,escorté de deux ou trois de ses séides ; en quelques minutesils disloquent les gonds, retirent les volets et entrent. Alors,pendant que ses acolytes se jettent sur vous et vous tuent, aubesoin, lui court à la chambre de Gillette… Demain matin, jereboucherai le trou que je viens de faire pour qu’on ne se doutepas que vous savez maintenant la vérité.

– Que faire ? Que faire ? Oh ! je nedormirai plus ! Je veillerai devant la porte de mafille ! Fussent-ils vingt ! Ils ne savent pas ce quec’est qu’une mère !…

– Ne craignez rien ! dit Madeleine.

– Comment ! que dites-vous là ?

– Je vous dis de ne plus rien craindre, car je suislà ! Je vous jure que l’infâme reculera devant moi plusfacilement que devant un poignard.

– Je ne comprends pas…

– Ne vous inquiétez pas de cela. Rassurez-vous seulement,et dormez bien tranquille dans votre lit : le larron n’entrerapas… Cependant, pour plus de précautions, vous pourrez barricaderla porte de séparation…

– Non ! non ! je ne ferai pas cela ! s’écriaMargentine. Je veux être prête à vous porter secours… Oh !vous prendriez donc tout le danger pour vous…

– Eh bien, soit ! dit Madeleine avec un sourire ému. Ànous deux nous serons plus fortes pour défendre l’enfant…

Elles revinrent alors dans la salle à manger, et s’assirent,gardant le silence.

Chacune d’elles lisait dans les regards de l’autre la questionqui était dans sa pensée.

Ce fut Madeleine Ferron qui osa.

– Ainsi, dit-elle, le roi sait, que Gillette est sa fille,et pourtant…

– Oui !

– C’est à confondre l’imagination… c’est à croire quel’infâme est atteint d’une sorte de folie qui l’empêche de ne plusrien reconnaître, lorsque sa passion se déchaîne…

– Vous le haïssez bien ?…

– Comme vous !

– Mais moi, dit Margentine, d’une voix sombre, j’ai desraisons…

– Je vais vous les dire : il vous est apparu un jour,au printemps de votre vie, alors que votre cœur s’ouvrait auxpremières aspirations de l’amour… Alors, il vous a juré qu’il vousaimait et qu’il vous donnait sa vie…

– Oui, oui !… Oh ! comment savez-vous…

– Hélas !… Et alors, sous le feu de cette ardeur, sousces regards brûlants et désespérés, peut-être devant la menace dese tuer, vous avez cédé, vous avez aimé, vous avez adoré avecpassion l’homme qui dès l’instant où vous lui aviez appartenu, nesongeait plus qu’à la bonne plaisanterie qu’il pourrait vous faire,en vous abandonnant ! Est-ce bien cela ?…

– Mot pour mot ! s’écria Margentine, palpitante.

– Je reconstitue facilement votre histoire parce que c’estcelle de beaucoup de malheureuses que cet homme a poussées audésespoir…

Margentine la regardait, tourmentée par le besoin de lui poserune question qu’elle n’osait formuler…

Enfin, se décidant :

– Cette histoire, fit-elle en hésitant, peut-être est-ceaussi la vôtre ?…

– Oui ! dit nettement Madeleine.

Madeleine reprit :

– Oui, c’est mon histoire, et comme toutes les histoiresd’amour se terminent gaiement avec le roi, voici ce qu’il a imaginépour égayer la mienne : il a remis à mon mari la clef de lamaison où nous devions nous voir un soir et lui a indiqué l’heuredu rendez-vous !…

– Horreur !

– Mon mari vint ! continua Madeleine en éclatant d’unrire nerveux, mais il se fit accompagner par le bourreau. Et si mesossements ne reposent pas en ce moment dans le charnier deMontfaucon, c’est grâce à un hasard qui tient du miracle.

– Horreur ! répéta Margentine.

– Et vous ?… Qu’a-t-il imaginé pour vousquitter ?

– Ce fut atroce, murmura Margentine d’une voix sourde. Lesoir où ma fille vint au monde… le soir où, presque mourante,j’agonisais sur ma couche, lui, dans une pièce voisine, se livraità l’orgie… j’entends sa voix… je pus me lever… et lorsque j’ouvrisla porte de la salle du festin, je le vis qui levait son verre enriant et qui embrassait une femme assise sur ses genoux…

– Oui, fit lentement Madeleine, ce n’est pas mal imaginé…Je le reconnais bien à ce coup.

Enfin Madeleine Ferron se leva et souhaita le bonsoir àMargentine.

– Dormez sans crainte, acheva-t-elle.

Alors elle se retira dans la chambre du canapé, tandis queMargentine passait dans la sienne.

Madeleine Ferron, cependant, descendit dans la cave.

Sur ses ordres, le valet du château, qu’elle avait soudoyé àprix d’or, avait placé dans cette cave tous les objets dont elleavait prévu qu’elle pourrait se servir.

C’est ainsi que, sur la petite table, il y avait des feuilles depapier, de l’encre, des plumes. Sur l’une de ces feuilles,Madeleine écrivit quelques mots, puis plia et cacheta.

Puis elle écrivit l’adresse suivante :

– Monsieur le chevalier de Ragastens, à l’auberge duGrand-Charlemagne.

Alors elle remonta et, entr’ouvrant doucement la fenêtre,examina les environs. Mais la nuit était trop profonde. À deux pas,on n’y voyait rien.

– Comment faire ?… murmura-t-elle.

Elle avait espéré que le domestique reviendrait errer autour dupavillon. Mais sans doute cet homme avait pris peur et il était peuprobable qu’il se montrât.

– Il faut pourtant que cette lettre arrive ! songeaitMadeleine.

Elle referma la fenêtre et entra dans la chambre deMargentine.

– Écoutez, dit-elle, pouvez-vous pendant une heure veillerseule ?

– Toute la nuit s’il le faut.

– Bien. Pendant mon absence, installez-vous donc dans machambre, près de la fenêtre. Si on vient, il suffira je pense, quevous fassiez du bruit, et au besoin que vous profériez quelquemenace. Car je suis sûre que le larron compte vous surprendrependant votre sommeil…

– Vous allez donc vous absenter ?

– Oui. Il faut que quelqu’un soit prévenu de ce qui sepasse ici… quelqu’un qui peut vous être d’un grand secours…

– Allez donc ! et puissiez-vous réussir !…

Madeleine, alors, redescendit dans la cave, et, en quelquesinstants, se dépouillant de ses vêtements de femme, s’habilla encavalier.

– Lorsque je reviendrai, dit-elle à Margentine, jefrapperai trois coups espacés, sur le volet et je prononcerai votrenom et le mien à voix basse…

– Votre nom ! fit doucement Margentine ; vous neme l’avez pas encore dit…

– Je m’appelle Madeleine…

– Madeleine… un nom que je n’oublierai jamais !

Madeleine déjà avait ouvert la fenêtre, scruté les alentoursd’un coup d’œil perçant, puis elle avait légèrement sauté à terreet avait disparu dans l’ombre.

Margentine referma la fenêtre et attendit…

Madeleine Ferron s’était enfoncée dans un bouquet d’arbres.

Elle se dirigeait droit vers la petite porte dérobée par où elleétait sortie une fois pour aller retrouver la chasse du roi.

Le jour, il n’y avait pas de factionnaire devant cette porte. Enserait-il de même la nuit ?

Madeleine marchait rapidement. Tout à coup, il lui semblaentendre des pas derrière elle.

Elle se jeta brusquement derrière le tronc noueux d’un hêtreséculaire et attendit.

Deux secondes plus tard, une ombre se dressa près d’elle.

L’ombre paraissait hésiter, l’ayant perdue de vue.

À un moment, l’inconnu qui, de toute évidence, la cherchait,passa si près d’elle qu’il la toucha. Madeleine tressaillit.L’inconnu bondit…

Madeleine vit briller dans la nuit l’éclair d’un poignard… Ellese baissa vivement…

Le poignard s’enfonça profondément dans le tronc du hêtre.

– Malédiction ! gronda l’inconnu, qui en même tempsmit l’épée à la main.

Prompte comme la foudre, Madeleine avait également tiré lasienne.

Elle ne disait pas un mot.

L’inconnu, de son côté, se taisait.

Soudain, les épées se touchèrent.

Madeleine, sans un battement de cœur, le front plissé dansl’effort violent qu’elle faisait pour distinguer son adversaire,para le coup qui lui était porté.

Au même instant, elle riposta au jugé par un coup droit… Le coupporta…

Elle sentit la lame pénétrer dans de l’étoffe, dans de lachair…

– Vous êtes touché ! ne put-elle s’empêcher dedire.

– Ce n’est pas lui ! répondit l’inconnu qui, aussitôt,bien que grièvement blessé selon toute probabilité, s’éloignarapidement et s’effaça dans les ténèbres.

Alors seulement Madeleine sentit son cœur battre à grandscoups.

Qui pouvait être cet homme ? À qui envoulait-il ?…

Sûrement, ce n’était pas à elle, d’après les paroles qu’avaitprononcées cet homme.

Et l’idée que l’incident se rattachait à la situation deGillette se présenta irrésistiblement à son cerveau.

Elle secoua la tête, comme pour se dire :

– Je verrai bien !

Puis elle se remit en route.

Un quart d’heure plus tard, elle arrivait à la petite portedérobée. Elle s’était arrêtée derrière un massif d’arbustes d’oùelle pouvait facilement inspecter le mur d’enceinte du parc.

Le long de ce mur se mouvaient lentement des ombres.

C’étaient des sentinelles. Madeleine eut une minute d’angoisse àla pensée qu’elle ne pourrait pas sortir.

Mais bientôt elle eut remarqué que la sentinelle placée devantla porte se promenait avec lenteur ; elle faisait unevingtaine de pas à droite de la porte, puis, revenant, parcourait àpeu près le même espace sur la gauche.

En sorte qu’elle restait près d’une demi-minute le dos tourné àla porte.

Madeleine possédait une clef de la petite porte.

Elle lui avait été donnée par l’homme qui l’avait introduitedans le parc et de là dans le pavillon des gardes.

La manœuvre que médita Madeleine à ce moment était périlleuse.Mais elle était résolue à tout tenter pour arracher Gillette àFrançois Ier. Et peut-être, dans cette résolution yavait-il encore un reste de jalousie amoureuse.

Le massif derrière lequel elle s’abritait se trouvait à cinq ousix pas de la porte. Elle attendit que la sentinelle fût passéedevant cette porte et commença à s’éloigner en sa promenadesomnolente.

Alors Madeleine s’avança vers la porte.

Elle n’y courut pas : elle y alla doucement, si doucementqu’il était difficile d’entendre le bruit de son pas léger.

Madeleine tenait à la main une courte dague, résolue à frappers’il le fallait.

Elle avait atteint la porte et l’avait ouverte avant que lesoldat se fût retourné.

Elle se glissa au dehors et referma sans bruit.

Chapitre 35DISPOSITIF DE COMBAT

À ce moment, il était environ onze heures.

Madeleine Ferron se mit à marcher rapidement en longeant le murdu parc. Son idée était d’aller jusqu’à l’auberge duGrand-Charlemagne et de voir le chevalier de Ragastens.

La lettre qu’elle avait écrite devenait alors inutile. Ellevoulut la déchirer pour en jeter les morceaux le long du chemin.Mais elle la chercha vainement : la lettre avait dû tomberpendant ce court duel avec l’inconnu qui l’avait attaquée.

Madeleine ne put retenir un blasphème.

Tout à coup, il lui sembla qu’à dix pas devant elle des ombrescherchaient à se dissimuler le long du mur d’enceinte.

S’étant arrêtée un instant, elle s’avança, intrépide.

L’instant d’après, elle reconnut que trois ou quatre hommess’adossaient au mur, comme s’ils eussent espéré ne pas êtrevus.

Elle passa sans qu’on lui eût dit un mot.

– Sans doute des maraudeurs, songea-t-elle.

Mais, au même instant, elle pensa que des maraudeurs l’eussentattaquée ; une idée soudaine éclaira son cerveau, et ellerevint brusquement sur ses pas.

Les inconnus étaient encore là, attendant sans doute qu’elle sefût éloignée.

En arrivant à leur hauteur, Madeleine, comme si elle se fûtparlé à elle-même, se mit à dire :

– Il est décidément trop tard, je préviendrai demain M. deRagastens.

Comme elle l’avait prévu, ou espéré, un mouvement se fit parmices hommes qui, après quelques mots changés à voix basse,s’élancèrent et l’entourèrent.

– N’ayez pas peur, monsieur, dit l’un deux… mais nous vousavons entendu prononcer un nom…

– Le vôtre, Monsieur le chevalier de Ragastens, ditMadeleine Ferron.

C’était en effet le chevalier.

Il reconnut à la voix Madeleine Ferron.

– C’est notre bonne protectrice ! s’écria-t-il. Vousme cherchiez donc, madame ?

– Oui… nous avons à causer, mais pas ici…

– Retournons à l’auberge, dit Ragastens.

– Ce sera encore un jour de perdu ! prononça une voixjeune dont l’accent fit tressaillir Madeleine, quirépondit :

– Un jour de perdu pour retrouver Gillette, n’est-ce pas,monsieur ? C’est d’elle que je viens vous parler…

– Allons !… s’écrièrent les hommes avec émotion. Ilsse mirent en route silencieusement ; il était plus de minuitlorsqu’ils arrivèrent à l’auberge du Grand-Charlemagne. Quelquesinstants plus tard, ils étaient réunis dans la grande salle del’auberge.

Le premier regard de Madeleine Ferron fut pour Manfred.

– Il faut, dit-elle, puisque je vous retrouve, que je vousremercie encore de m’avoir sauvé la vie…

– Vous avez sauvé la mienne, madame, dit Manfred ens’inclinant autant par politesse que pour échapper au regardpénétrant de cette femme.

En effet, ce regard lui disait clairement :

– Te rappelles-tu cette minute de délire où tu me proclamaston amour !…

Manfred ne se la rappelait que trop. Et il eût donné une annéede son existence pour effacer cette minute, où, par la pensée, parl’intention, il avait trahi sa bien-aimée Gillette.

La Belle Ferronnière comprit sans doute ce qui se passait dansle cœur du jeune homme, car elle détourna son regard qui fit letour des assistants.

Il y avait Triboulet, Ragastens, Lanthenay, Spadacape etManfred.

– Madame, dit alors Ragastens, vous nous avez promis deparler de Gillette. Pardonnez notre hâte à tous, et cette hâte vousla comprendrez lorsque vous saurez que M. Fleurial, ici présent,est le père de Gillette, et que mon cher fils, Manfred, est sonfiancé…

Madeleine tressaillit :

– Vous dites que M. Manfred est votre fils ?…

– Oui, madame, dit Ragastens.

– Ah ! fit Madeleine, j’en suis bien heureuse…

Ni Ragastens ni Manfred ne comprirent cette étrangeexclamation.

Au bout d’un instant, elle reprit :

– Et Gillette est fiancée à M. Manfred ?

– Ou du moins ces deux enfants s’adorent…

Et elle répéta :

– De cela aussi je suis heureuse. M. Manfred est un noblecaractère, et Gillette est la fille la plus charmante que j’aiejamais vue…

– Vous l’avez donc vue ? s’écrièrent à la foisTriboulet et Manfred.

– Un peu de patience, dit-elle en souriant. Dans ce qu’adit tout à l’heure M. de Ragastens, une chose m’a surtout étonnée…il a dit que M. Fleurial est le père de Gillette…

– Je le suis, madame, dit Triboulet d’une voix quel’émotion faisait trembler ; je le suis autant que peut êtrepère un homme qui a recueilli une enfant, l’a élevée, l’a adorée,et a fait de son bonheur le but de son existence…

– Je comprends, fit Madeleine en hochant la tête.Chevalier, et vous, messieurs, j’ai vu Gillette… j’étais avec elleil y a à peine deux heures.

Tous ces hommes gardèrent un silence poignant.

– Soyez tout d’abord rassurés, prononça Madeleine :cette enfant a échappé à tous les dangers qui l’enveloppaient, jedis à tous, messieurs, et je n’ai pas besoin d’insister sur lanature de ces dangers, puisque Gillette se trouve dans la maison duroi de France…

– Sauvée ! murmura Triboulet dont les yeux seremplirent de larmes, tandis que Manfred, incapable de prononcer unmot, serrait à les briser une main de son père et une main deLanthenay.

– Oui, ajouta gravement Madeleine, sauvée, mais non hors dedanger, et si vous m’en croyez, il faut agir le plus tôtpossible.

– Agir ! s’écria Triboulet avec désespoir… Maiscomment ?… Depuis que nous sommes à Fontainebleau, dixtentatives ont échoué coup sur coup… Ce soir, nous étions résolus àsauter dans le parc, à tuer une sentinelle et à marcher sur lechâteau…

– Où vous n’auriez pas trouvé celle que vous cherchez…Bénissez le hasard qui m’a placée sur la route de Gillette…Messieurs, apprenez d’abord que l’enfant n’est plus dans lechâteau ; elle est avec sa mère dans un pavillon du parc.

– Avec sa mère !…

Cette exclamation leur échappa à tous.

– Sans doute ! fit Madeleine. Sa mère… Margentine…

– Margentine ! s’écria Manfred ! Ah ! jecomprends maintenant ce que la pauvre folle voulait me dire pendantqu’elle soignait ma blessure !

– Margentine ! s’exclama à son tour Ragastens ;cette malheureuse à qui Gillette a été arrachée à temps !

– Messieurs, dit Madeleine Ferron, il y a là un mystère queje vais éclaircir d’un mot. La malheureuse Margentine m’a racontésa lamentable histoire. Margentine, messieurs, a été folle ;elle ne l’est plus depuis qu’elle est auprès de sa fille.Margentine, qui est-ce ?… Une demoiselle de Blois qui a eu lemalheur de rencontrer il y a dix-huit ans François de Valois… Vousdevinez, messieurs, le drame qui précipita cette créature aimantedans la folie… Trahie par celui qu’elle adorait, bafouée,abandonnée dans une scène tragique, sa fille perdue, elle sombredans la démence… et elle ne revient à la raison que pour retrouverson enfant menacée par le même homme qui l’a perdue,elle !

Ils se taisaient, violemment impressionnés par ce récit imprévu,débité d’une voix sombre, sans éclat, mais où perçait une haineincurable.

Elle reprit :

– Je ne vous dirai pas, messieurs, ce que je suis venuefaire à Fontainebleau. Monsieur de Ragastens, je crois qu’à lasuite de nos diverses rencontres, vous avez dû deviner monsecret.

– Non, madame, affirma Ragastens avec fermeté.

– Je vous crois… Qu’il vous suffise donc de savoir que nosintérêts sont communs, en ce sens que je hais François de Valois.J’ose à peine ajouter que peut-être aussi y a-t-il dans ma penséeune vive sympathie pour cet ange qui s’appelle Gillette…

« Quoi qu’il en soit, poursuivit-elle brusquement, commepour échapper à l’émotion, j’ai réussi à m’introduire dans le parcet j’ai mis mon centre d’opération au pavillon des gardes ;c’est là que j’ai vu Gillette et sa mère…

Tous, ils regardaient avec une admiration stupéfaite cette femmequi, seule, avait réussi à faire ce qu’ils avaient tenté envain.

Elle poursuivit :

– Quelqu’un de vous, messieurs, connaît-il leparc ?

– Moi, dit Triboulet ; je connais aussi bien lechâteau que le parc.

– Vous savez donc la situation du pavillon des gardes parrapport à la petite porte dérobée ?

– J’irais les yeux fermés.

– En ce cas, voici ce que je vous propose. Trouvez-voustous demain devant la petite porte dérobée. J’en ai la clef, jevous ouvrirai…

– Pourquoi ne pas y aller tout de suite ? fitManfred.

– Pour deux raisons majeures : la première, c’estqu’il y a pour garder cette porte une sentinelle qui donneraitl’alarme si on n’arrivait pas à la tuer du premier coup depoignard.

– Cette sentinelle n’y sera donc pas demain ?

– Non, répondit froidement Madeleine.

Il y eut un frémissement parmi ces hommes habitués pourtant àl’effusion du sang, en une époque où une vie d’homme était tenuepour peu de chose.

– Il y a une deuxième raison, reprit Madeleine. Tout àl’heure, en traversant le parc, j’ai rencontré quelqu’un –qui ? je ne sais – mais quelqu’un qui, évidemment, surveillaitle pavillon. Il y a donc des chances pour qu’il soit difficile àquatre hommes de passer dans le parc sans que l’éveil soit donné.Voici donc ce que je propose : demain, à une heure convenue…onze heures du soir par exemple ?…

– Onze heures… c’est entendu.

– À cette heure-là, vous arriverez à la petite porte.Alors, de deux choses l’une : ou j’ai amené avec moiMargentine et Gillette, j’ouvre, et l’évasion se fait sansdifficulté, ou j’ai reconnu un danger grave à leur faire traverserle parc, et vous venez les chercher dans le pavillon. Il y a à peuprès un quart d’heure de marche rapide de la porte au pavillon.Gillette et Margentine seront prêtes. Un quart d’heure pourrevenir. En tout une demi-heure. Je n’ai pas besoin de vous direque vous devez être bien armés et prêts à tout !

– Il n’y a pas d’autre plan possible, dit Ragastensrésumant l’impression de ses compagnons… Une question, madame,voulez-vous ?

– Faites, chevalier.

– Fuirez-vous avec nous ?

– Non, dit-elle avec ce même accent de fermeté roide ;moi, je reste… il faut que je reste…

– Pourquoi ne pas fuir, madame ? insista Ragastensému. Croyez-moi, la punition dont vous voulez sans doute frapper…quelqu’un…

– Ah ! vous voyez bien que vous savez monsecret !

– Non, mais je vois que vous préparez une vengeance.Laissez-moi vous dire que vous y risquez votre vie… Venez avecnous…

– Ma vie est plus que risquée ; elle est sacrifiée.Que je reste ou que je parte, avant peu je serai morte ;j’aime mieux mourir vengée… Un dernier mot avant de nous séparer,il serait prudent de ne point passer la journée de demain, ni mêmele reste de cette nuit dans cette auberge.

– Pourquoi ? demanda Triboulet… On est venu pour nousy arrêter, mais celui qui seul peut être chargé de la chose n’oseraplus en tenter l’aventure, j’en réponds…

– Je ne comprends pas, dit Madeleine. En tout cas, voici cequi est arrivé : il n’entrait pas dans mon plan, ce soir, deme rencontrer avec vous. J’avais préparé une lettre que j’espéraispouvoir vous faire parvenir. Cette lettre porte commesuscription : « Monsieur le Chevalier de Ragastens, àl’auberge du Grand-Charlemagne. » Quant à son contenu, levoici mot à mot : « Trouvez-vous demain soir, à onzeheures, à la petite porte du parc. » Et j’avais signé :« Une amie de Gillette. » Cette lettre, si elle parvenaitentre les mains du roi, serait toute une dénonciation… Or je viensde la perdre dans le parc.

– En ce cas, notre tentative de demain me paraîtimpossible.

– Pourquoi donc ? Le parc est immense. Il faut agirdès demain. Il faudrait un hasard extraordinaire pour que ce carréde papier, tombé dans l’herbe épaisse, soit trouvé avant huitjours, si jamais il est trouvé… Mais, enfin, pour plus de sûreté,ne restez pas ici… Et quant au reste, ne changeons rien.

– Vous avez raison, madame, dit Ragastens qui avaitattentivement écouté ces explications. Nous allons quitter séancetenante l’auberge. Demain soir, à onze heures précises, nous seronsà la porte dérobée.

– Adieu donc ! dit Madeleine.

Madeleine Ferron reprit d’un pas rapide le chemin du parc etarriva sans encombre à la petite porte. Là, elle recommença lamanœuvre qui lui avait déjà réussi.

Mais comme elle refermait la porte et marchait vers le massifderrière lequel elle allait disparaître, la sentinelle se retournaet l’aperçut.

– Halte là ! cria-t-elle.

Madeleine réfléchit que si elle ne s’arrêtait pas, cet hommeallait donner l’éveil. Elle s’arrêta donc et marcha droit à lasentinelle.

– Qui êtes-vous ? demanda le soldat.

– Officier du roi ! répondit-elle d’un ton rogue. Nefais pas de bruit, imbécile ! Ne vois-tu pas que si je passepar la porte dérobée avec la clef de Sa Majesté, c’est que je nedois pas être vu !

– Excusez, mon officier…

– Tu n’as rien vu, tu entends ! si du moins, tu tiensà ta peau !

– Je n’ai rien vu, mon officier.

– Ton nom ?…

– Guillaume le Picard…

– Bien… Je saurai si tu as fait ton devoir.

Elle s’éloigna tranquillement, tandis que la sentinellereprenait sa morne promenade en grommelant dans sa barbe :

– Ces officiers sont toujours à courir la prétantaine…Heureusement que j’ai eu la bonne idée de ne pas donner monnom !…

Madeleine arriva au pavillon des gardes sans autre rencontre.Elle frappa au volet les trois coups convenus, dit son nom à voixbasse, prononça aussi celui de Margentine, la fenêtre s’ouvrit, etelle sauta lestement à l’intérieur.

– Demain, vous êtes sauvées, dit-elle à Margentine, et elleraconta alors ce qu’elle venait de faire.

…  …  …  …  … … .

Après le départ de Madeleine Ferron, il y avait eu conférencedans la salle du Grand-Charlemagne.

Triboulet était inquiet, nerveux.

– Je ne sais pourquoi, finit-il par dire, mais je me méfiede cette femme. Cette histoire de lettre perdue, surtout, me paraîtterriblement louche.

– Si elle avait voulu nous trahir, dit Lanthenay, il luiétait facile d’amener avec elle des gens qui eussent cernél’auberge ; elle nous a au contraire priés de ne pas resterici…

– Je réponds d’elle ! dit à son tour Manfred.

– Moi aussi, ajouta Ragastens.

Triboulet hocha la tête.

– Quoi qu’il en soit, dit-il, nous serons demain aurendez-vous. C’est une chance : il faut essayer d’en profiter…dussé-je, quant à moi, y périr ! Mais d’ici là, prenons nosprécautions.

– La seule précaution à prendre, ce serait de quitterl’auberge à l’instant même. Mais aller frapper à une autrehôtellerie à pareille heure, ce serait peut-être faire bien dubruit et courir au devant du danger que nous voulons éviter.

Tout compte fait, on finit par convenir qu’il valait mieuxrester au Grand-Charlemagne, avec cette précaution cependant qu’unefaction serait montée à tour de rôle jusqu’au lendemain.

Les cinq compagnons, réfugiés au fond de l’auberge d’où ils nesortirent pas, employèrent leur journée à préparer la suprêmetentative.

Ragastens avait eu avec l’hôte une conférence d’où il résultaqu’une chaise de voyage attelée de deux vigoureux chevaux leurserait procurée pour le soir même.

Manfred, Lanthenay et Ragastens avaient leurs chevaux àl’écurie.

Quant à Spadacape, il ferait office de postillon.

Triboulet monterait le cheval du fidèle serviteur duchevalier.

À neuf heures, tout était prêt.

La chaise de voyage tout attelée était dans la cour del’auberge. Les chevaux étaient sellés.

À neuf heures et demie, Ragastens donna le signal du départ.

Manfred se jeta dans les bras de son père, qui l’étreignit enlui disant :

– Courage ! Nous réussirons…

On se mit en route.

La voiture marchait au pas. Les quatre cavaliers suivaient. Onatteignit sans encombre le chemin qui longeait le mur du parc.

À dix heures et demie précises, Spadacape s’arrêta à dix pas dela petite porte dérobée.

Les chevaux de selle furent alors attachés par les brides auxroues de la voiture. Ceux de la voiture eux-mêmes furent attachés àun arbre.

Puis, tous allèrent se poster devant là petite porte.

Chapitre 36DÉLIRE D’AMOUR

On a vu que la duchesse d’Étampes avait prévenu François Ier queMargentine et Gillette étaient installées au pavillon desgardes.

Au moment où la duchesse sortait de chez le roi, Sansac se fitannoncer et fut aussitôt reçu.

Il arrivait de Paris à franc étrier, et il fallait qu’il eût àdire des choses bien graves pour qu’il se montrât en plein jouravec son visage affreusement balafré par un large sillonrougeâtre.

– Te voilà donc enfin ! s’écria le roi. Par NotreDame ! si mes amis m’abandonnent je vais périr d’ennui.

Sansac regarda le roi.

Il le vit blêmi, maigri, les yeux cerclés de rouge ; desplaques livides tachaient son visage, et au coin de ses lèvres, oneût dit qu’une sorte de lèpre s’était déclarée.

– Pourtant, Votre Majesté a bonne mine, dit legentilhomme.

– Laissons cela ! fit le roi en secouant la tête. Tuviens nous retrouver, et j’en suis bien heureux… Je vais faireprévenir La Châtaigneraie et d’Essé…

– Sire, dit Sansac, Votre Majesté me pardonnera. Je désirerepartir de Fontainebleau le plus tôt possible. Je suis simplementvenu annoncer au roi certaines choses assez étranges qui se passentà Paris…

– Parle, fit le roi étonné.

– Eh bien, sire, il y a deux jours, j’ai eu besoin de voirnotre grand prévôt.

– Monclar ?

– Oui, sire. Et je me suis rendu le soir – car je ne sorsplus que la nuit, comme les hiboux – je me suis rendu, donc, àl’hôtel de la grande prévôté. Or, savez-vous ce que j’y aiappris ? Que le comte de Monclar, subitement devenu fou, avaitquitté l’hôtel et qu’on ne savait ce qu’il était devenu !

– Que m’apprends-tu là ! s’écria FrançoisIer.

– La vérité, sire.

– Et je n’en suis pas informé ! Sans doute, c’est audauphin qu’on a porté la nouvelle !

Le roi fit quelques pas dans son cabinet, le visage enflammé parun de ces accès de colère folle qui faisaient trembler le Louvre etParis – et parfois la France entière.

– Nous allons voir, gronda-t-il, si je suis encore le roi…Sansac, tu vas partir pour Paris avec La Châtaigneraie et d’Essé…Je n’ai confiance qu’en vous trois. Je te nomme grand prévôt,entends-tu !

Sansac s’inclina sans joie. Pour ce gentilhomme, la vie avaitfini du jour où il n’avait plus été le « beauSansac »…

– Je te donne pleins pouvoirs, ajouta furieusement le roiqui, tout en parlant, s’était mis à écrire et remplissait diversparchemins. Tu prendras possession de la grande prévôté. Tu ferasjeter à la Bastille mon grand chancelier et le gouverneur duLouvre… Ah ! nous allons voir… pars à l’instant…Montgomery !

Le capitaine des gardes apparut.

– Montgomery, dit le roi d’une voix rauque, rendez-vous àl’instant à l’appartement du dauphin, et de là à celui deMme Diane…

– Sire ! voulut intervenir Sansac.

– La paix ! Vous arrêterez mon fils, Montgomery. Vousarrêterez Mme Diane… Allez… et voyez si La Châtaigneraieet d’Essé sont par là…

– Sire, dit Montgomery qui était un peu pâle, au moment oùVotre Majesté m’a appelé, j’accourais justement vers elle pour luidire… pour la prévenir…

– Dire quoi ! Voyons… parlez donc, monsieur !

– Sire, on vient de trouver sur la pelouse du parc, à centpas de l’étang, le cadavre de M. d’Essé, la poitrine trouée de parten part…

– Quel est le misérable ?… rugit Sansac. Pardonnez,sire !

– On ne sait rien ! répondit Montgomery.

À ce moment, il se fit un grand bruit dans l’antichambre, etBassignac, le valet de chambre, entra en criant :

– Sire ! Quelle affreuse nouvelle pour VotreMajesté ! M. de La Châtaigneraie est mort !

– Mort ! répéta sourdement le roi.

– Mort ! s’écrièrent Sansac et Montgomery, cette foisavec un commencement de terreur.

– Mort assassiné, reprit Bassignac ; on vientd’apporter au château le cadavre du malheureux gentilhomme, et lesgens qui ont rempli ce funèbre office disent avoir trouvé le corpsdans une rue écartée qui s’appelle la rue aux Fagots.

Montgomery tressaillit, pâlit, et murmura à part lui :

– Je donnerais ma tête à couper que l’assassin s’appelleTriboulet !

– C’est bien, Bassignac, dit le roi, laisse-nous !

Le valet de chambre se retira.

Montgomery attendait, avec le pressentiment que cette nouvellemodifierait peut-être les idées du roi.

Celui-ci, en effet, était comme foudroyé.

– Montgomery, dit le roi avec effort… ce que je vous aidit…

– Je vais l’exécuter, sire ?

– Non ! mettez que je n’ai rien dit… Et que personnene sache !

– Oh ! sire… Votre Majesté sait bien…

– Oui… vous êtes un fidèle… Allez, Montgomery.

Montgomery sortit.

Dès l’antichambre, le capitaine se demandait :

– Dois-je prévenir le dauphin… le roi de demain ?…

François Ier, demeuré seul avec Sansac, se leva etreprit sa promenade, mais, cette fois, lente et morne. Legentilhomme remarqua alors combien le roi était affaissé, et quelsterribles changements s’étaient faits en lui depuis qu’il avaitquitté Paris…

– Dois-je partir, sire ? demanda-t-il.

– Non, répondit le roi d’une voix presque suppliante ;reste… je n’ai plus que toi à qui me fier ici !

Et ce qui acheva d’épouvanter François Ier, ce futl’attitude même de Sansac, Autrefois, en semblable circonstance, legentilhomme eût conseillé au roi la violence… Maintenant, il setaisait…

– Oh ! songea-t-il avec une profonde amertume. Il estdonc bien vrai que je suis condamné !

…  …  …  …  … … .

Ces nouvelles apportées coup sur coup, la folie du comte deMonclar, la mort de La Châtaigneraie et de d’Essé, avaient porté uncoup terrible à François Ier.

Et dans cette âme gangrenée d’égoïsme comme le corps étaitgangrené par un mal incurable, il n’y eut pas un regret sincèredonné au bon serviteur qu’avait été le grand prévôt, aux bravescompagnons de plaisir et de péril qu’avaient été La Châtaigneraieet d’Essé.

Le roi ne pleura que sur lui-même.

Puis, peu à peu, comme il arrive parfois dans les tempéramentsexorbités, sa douleur se transforma. Les images de ses compagnonsflottèrent indécises, finirent par disparaître et furent remplacéespar l’image de Gillette.

Quelques heures après la nouvelle des catastrophes, FrançoisIer ne songeait plus qu’à s’emparer de Gillette.

Mais, au lieu d’y penser avec des hésitations comme il avaitfait jusque-là, il y pensait avec fureur.

Il rêvait une mort monstrueuse…

Il éprouvait une joie funeste, avec des tremblements nerveux, àimaginer son propre cadavre étouffant en des bras glacés la jeunefille vaincue…

Dans le délire amoureux de François Ier, la Vie et laMort, enlacées, enchevêtrées, formaient un étrange tableau dont ledessin macabre se traçait en lignes de feu dans son imaginationsurchauffée.

Puis ce fut la Belle Ferronnière qui passa devant ses yeux,provocante, lubrique, admirable de beauté en la nudité de soncorps, mais un masque de squelette rongé grimaçait sur sonvisage.

Et toujours il en revenait à cette fantastique création de sondélire :

Il était mort… mort d’amour… mort de volupté.

Et ses bras de cadavre enlaçaient dans une étreinte indéniablele corps de Gillette palpitant de vie et d’horreur.

…  …  …  …  … … .

À l’heure du dîner, le roi annonça qu’il ne mangerait pas. Aumoment de son coucher, il renvoya Bassignac qui, inquiet, s’assitdans l’antichambre et attendit…

Pendant de longues heures, le roi subit, chercha, créa la sérieturpide des tableaux qui l’enchantaient et le tuaient. C’était uneagonie de volupté.

Bientôt de violentes lancinations attaquèrent le crâne. En mêmetemps, les entrailles se tordirent sous l’effet du mal.

Minuit était sonné depuis longtemps déjà, et le roi se débattaitencore silencieusement.

Cela dura deux heures encore…

Tout à coup, les douleurs des entrailles se calmèrent ;mais, aussitôt, il lui parut qu’on enfonçait des aiguilles de feudans ses paupières. Il ferma les yeux, et ne s’en trouva passoulagé…

Alors, les horreurs de la mort lui furent visibles comme si elleeût été toute proche. Il voulut se lever pour échapper aux fantômesde son délire. Il fit deux pas et tomba lourdement, avec un cridéchirant…

Il est trois heures après minuit.

– Le roi se meurt… Le roi va mourir !…

Dans le château, où des lumières vont et viennent, dont toutesles fenêtres sont éclairées, ce mot court de bouche en bouche.

Les habitants du château, réveillés en sursaut, attendent la finde la crise…

Et les appartements de François Ier étaientdéserts.

Seuls, Bassignac et Sansac, que le valet de chambre avait couruchercher, avaient pénétré dans le cabinet royal. Ils avaient portéle roi sur son lit, l’avaient déshabillé, et Bassignac s’étaitélancé au dehors en quête du chirurgien de FrançoisIer.

Ce chirurgien, après l’avoir inutilement demandé partout, ilfinit par le trouver dans l’appartement du dauphin Henri.

Là, il y avait cohue.

Au premier rang des courtisans empressés à saluer le soleillevant, Montgomery racontait à voix basse au fils de FrançoisIer une histoire qui devait sans doute l’intéresserbeaucoup, car le dauphin écoutait avec une attention profonde.

Bassignac, ayant aperçu le chirurgien dans l’embrasure d’unefenêtre, traversa la cohue… En arrivant à la fenêtre, il s’aperçutque le chirurgien causait avec Mme Diane de Poitiers.Que pouvait-elle lui dire ?

Sans souci de l’étiquette, Bassignac tira le chirurgien par lamanche.

– Que se passe-t-il, Bassignac ? fit Diane dePoitiers.

– Le roi est gravement indisposé ; ne le savez-vousdonc pas, madame ? dit le valet de chambre.

– Oh ! mon Dieu !… mais il faut prévenirmonseigneur le dauphin ! s’écria Diane qui s’éloigna aussitôten jetant un regard au chirurgien.

Celui-ci suivit Bassignac.

Comme le valet de chambre partait en courant, il se heurta àJarnac qui poussa un cri de douleur accompagné d’un juron.Bassignac était trop préoccupé pour s’arrêter.

Mais le chirurgien, lui, s’arrêta.

– Cet imbécile vous a heurté ? demanda-t-il.

– Oui, mort Dieu, et cela me brûle…

– Bon !… Je verrai tout à l’heure votre épaule.L’essentiel est que la compresse ne soit pas tombée…

Le chirurgien s’élança à son tour.

Jarnac entra dans l’appartement du dauphin et alla droit à Dianede Poitiers.

– Comment va votre épaule ? demanda celle-ci.

– Aussi bien que possible, bien que l’enragé qui m’a fournice coup d’épée, grâce à l’obscurité, n’ait pas ménagé le fer… maisj’aurai ma revanche lorsque j’aurai deviné à quel diable j’ai euaffaire ! En attendant, il s’agit d’autre chose… Tout àl’heure, dans l’espoir de retrouver une piste, je me suis, aprèsque ma blessure eut été pansée, rendu avec une lumière à l’endroitoù je me suis rencontré avec l’enragé en question… Savez-vous ceque j’ai trouvé dans l’herbe ?…

– Voyons ! fit Diane.

Jarnac lui tendit un carré de papier.

– J’ai eu la curiosité de l’ouvrir, acheva-t-il. Lisez, etvous verrez que c’est assez intéressant…

Diane de Poitiers ouvrit la lettre et la lut à diversesreprises.

– Qu’en dites-vous ? demanda Jarnac.

– Attendons ! reprit Diane… Le chirurgien va tout àl’heure m’apporter une réponse. D’après cette réponse, la lettretrouvée sera ou ne sera plus utile. En tout cas, elle est de bonneprise.

…  …  …  …  … … .

Sur son grand lit armorié, François Ier râlait.

L’idée de la mort avait pris en lui un développementmonstrueux.

Mais elle n’arrivait pas à étouffer la passion qui délirait dansce corps.

Les paroles qui lui échappaient dénonçaient ce double état d’âmeet de corps.

– Mourir dans les bras de Gillette… mourir avec elle…Oh ! c’est affreux de mourir si jeune… mais je mourrai enl’étouffant de baisers…

– Sire ! sire ! chassez ces idées…

– Oh ! mes yeux… Ce sont mes yeux qui mebrûlent ! Oh ! ces flammes qui me passent sur mespaupières !… Je suis sûr qu’un baiser de cette jeune fille lesrafraîchirait…

– Buvez, sire, dit le chirurgien en présentant aux lèvresdu roi une potion calmante.

Le roi but avec avidité.

– Ah ! c’est vous ! dit-il en saisissant la maindu chirurgien. Où est Rabelais ? Je veux qu’on m’envoieRabelais !…

– Mon illustre confrère n’est pas au château, sire ;mais je tâche à le remplacer autant qu’il est au pouvoir de mafaible science…

– Oui… oui… vous aussi vous êtes un savant…

Le roi, d’un signe renvoya Bassignac.

– Le roi va mieux ! dit le chirurgien.

Bassignac se hâta de sortir pour colporter cette nouvelle,jouissant d’avance de la consternation des courtisans.

– Va, toi aussi, dit François Ier à Sansac,doucement.

Sansac consulta le chirurgien d’un coup d’œil.

– Sa Majesté vient d’avoir une crise violente… la crise estmontée à son point culminant, elle va maintenant redescendre pardegrés. Je réponds des jours de Sa Majesté, si elle veut biensuivre mes prescriptions…

– Dieu sauve Sa Majesté ! murmura Sansac.

Et cet homme de fer sortit en pleurant. Car, à force de partagerles plaisirs et les dangers du roi, il s’était attaché à luiprofondément…

Le roi se tourna alors vers le chirurgien.

– Dites-moi mon état, fit-il avec une certaine fermeté.

– L’état de Votre Majesté n’est pas alarmant.

– Et moi, je vous dis que je suis condamné !…Peut-être ai-je encore trois mois à vivre… Mais à quoibon !…

– Votre Majesté est robuste. Le sang peut se régénérer sousl’influence des herbes qui calment et purifient…

François Ier secoua la tête.

– Pourquoi mentez-vous ? dit-il rudement. Vous savezmieux que moi que le mal dont je suis atteint est incurable…

Le chirurgien garda le silence.

– Vous voyez bien ! s’écria le roi avec désespoir.

– Sire !… j’avoue que le mal de Votre Majesté estdifficile à guérir… Mais ce n’est pas trois mois que vous pouvezvivre, si vous voulez…

– Six mois, n’est-ce pas ? fit le roi avec amertume.Cette fois encore, le chirurgien demeura silencieux.

– Écoutez, dit alors François Ier ; cesquelques misérables jours d’existence qui me restent, je n’en veuxpas… Écoutez-moi… Taisez-vous… et obéissez… Je veux que d’ici à lapointe du jour, vous m’ayez composé une potion qui me rende toutesmes forces pour huit jours, pour moins même… Je veux, pendant cesheures suprêmes redevenir jeune, ardent, tel enfin que j’étais il ya vingt ans… le pouvez-vous ?

– Oui, sire… Mais si je vous donne cette potion, je voustue !

– Composez-la toujours et apportez-la-moi… Je verrai…

– Sire, je répète à Votre Majesté qu’elle va ausuicide…

– Taisez-vous, monsieur ! râla le roi. Que demainmatin j’aie cette potion, il y va de votre vie !…

– Le roi l’ordonne ?…

– Oui ! Je vous l’ordonne !…

– C’est bien, soit… Vous serez obéi…

…  …  …  …  … … .

Peut-être était-ce un honnête homme que ce chirurgien.

Peut-être simplement eut-il peur… mais il résolut de se taire etde tenter ensuite un suprême effort pour détourner FrançoisIer de son funeste projet.

En sortant de chez le roi, il aperçut Diane de Poitiers quil’attendait avec impatience.

– Eh bien ? demanda-t-elle.

– Sa Majesté a eu une crise, mais rien ne prouveque le roi soit en danger… Il sera sauvé s’il consent à prendre durepos… et surtout, ajouta-t-il, si… on écarte soigneusement de lui…la cause de l’excitation.

– Quelle cause ? fit Diane de Poitiers.

– Les femmes ! répondit celui-ci avec rudesse.

Il s’éloigna.

– Les femmes ! songea Diane… Et il peut êtresauvé ! Oh ! la lettre !

…  …  …  …  … … .

Le chirurgien s’était élancé vers son appartement, où unlaboratoire était installé.

Nous avons dit que c’était peut-être un honnête homme.

L’idée de préparer la potion qu’il avait promise au roi lerévoltait. Il s’assit dans un fauteuil, et, la tête dans les deuxmains, se prit à réfléchir.

Au loin, à quelque beffroi, quatre heures du matin sonnèrentlentement.

À ce moment, on frappa à sa porte, et, s’imaginant qu’on venaitle chercher pour courir chez le roi, il s’empressa d’ouvrir.

C’était Diane de Poitiers.

Elle entra et referma soigneusement la porte.

– Voyons, dit-elle, mettez-moi bien au courant…

– Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit,madame. Le roi peut être sauvé… momentanément, du moins…

– Que faudrait-il pour cela ?

– Le repos le plus complet… vous m’entendez, madame ?…c’est-à-dire non seulement le repos du corps, mais celui del’esprit. Et par repos, madame, je comprends seulement… le repos…des sens…

– Parlez librement, fit Diane de Poitiers ; lescirconstances sont trop graves pour perdre du temps auxmétaphores.

– Soit, madame. Je dis donc que le roi peut et doit selivrer à ses exercices ordinaires, même les plus violents. Aucontraire, la chasse, les tournois, tout ce qui peut amenerd’abondantes transpirations et dompter les sens ne peut que luiêtre favorable. Mais il faut qu’il cesse d’une façon absolue toutcommerce féminin ; il faut même qu’il chasse tout à fait deson esprit toute pensée amoureuse… moyennant quoi…

– Achevez…

– En suivant ces prescriptions avec rigueur, et en sesoumettant à une médication raisonnable, Sa Majesté peut vivreencore cinq ou six ans…

– Cinq ou six ans ! répéta Diane de Poitiers.

– Et peut-être même, conclut le chirurgien, pourrait-onenrayer le mal grâce à l’extrême vigueur du roi… Malheureusementson tempérament, d’une ardeur démesurée, a maîtrisé sa volonté.Loin de rechercher le calme qui peut le sauver, le roi m’a commandéde lui faire une potion excitante…

– Excitante ? interrogea Diane.

– Une potion qui, pour quelques jours, lui rendrait toutesles facultés de la jeunesse…

– Cette potion… pouvez-vous la composer ?

– Je le puis, madame, mais je ne le ferai pas !

– Pourquoi ?

– Parce que je tuerais le roi avec un philtre de ce genreaussi sûrement qu’avec une balle de mousquet dans la tête ou uncoup de poignard dans la poitrine…

– Je comprends, maître ; mais il vous est biendifficile de résister ouvertement aux ordres de Sa Majesté…

– Aussi, madame, ne résisterai-je pas ouvertement. Jepréparerai pour Sa Majesté une potion calmante, et je lui dirai quec’est le philtre qu’elle m’a demandé…

– Et lorsque le roi s’apercevra que vous l’avez trompé,vous serez arrêté et jeté dans quelque basse fosse…

Le chirurgien pâlit.

Diane de Poitiers se leva et alla à lui.

– Il faut composer ce philtre, dit-elle froidement.

– Madame, que me demandez-vous là !…

– Écoutez-moi bien, maître ; les minutes sontprécieuses. Il y a dans ce couloir, derrière cette porte, deuxhommes qui vont entrer, si j’appelle… Voyez plutôt…

Diane alla vivement ouvrir la porte. Dans le corridor, lechirurgien aperçut en effet deux hommes.

Ils étaient masqués, et il ne put les reconnaître. Mais, à leurscostumes, il jugea que c’étaient des gentilshommes.

Diane referma la porte.

– Savez-vous ce qui arrivera si j’appelle,maître ?

– Je ne m’en doute pas, madame, fit le médecin qui, depâle, était devenu blême.

– Eh bien, ces deux hommes entreront et vous poignarderontsans pitié. Vous avez une minute pour vous décider. Ou vousrépondez de composer le philtre, ou sinon j’appelle…

Le chirurgien hésita environ douze secondes, laps de tempsénorme, si l’on réfléchit qu’il tenait Diane de Poitiers pourincapable de faire une menace vaine et si l’on songe qu’elle avaitdéjà travaillé l’esprit du malheureux dans l’appartementdu dauphin.

– Madame, balbutia-t-il, je ferai la potion.

– Bien maître, c’est tout ce que je vous demande.Maintenant, rassurez-vous. Votre conscience sera à l’abri de toutreproche. C’est à moi, à moi seule que vous remettrez votrephiltre. Quant au roi, vous ferez comme vous avez dit : vouslui apporterez la potion calmante. Veillez seulement à ce que lesdeux flacons soient identiques. Si, au moment où vous apporterez auroi votre potion, il se trouve quelque personne auprès de SaMajesté, il sera bon que cette personne sache que cette potion estinoffensive. Moyennant la bonne exécution de toutes cesprescriptions, comme vous dites, vous serez, maître, nomméchirurgien de Sa Majesté Henri II, roi de France. Vos appointementsseront doublés, et des titres de noblesse vous seront acquis. Celavous paraît-il suffisant ?

Le chirurgien s’inclina en tremblant.

– Finissons-en, maître. Combien de temps vous faut-il pourpréparer vos deux potions… la bonne et la mauvaise ?…

– Environ deux heures, madame.

– Prenez-en trois. À huit heures, je serai ici. Je penseque nous sommes d’accord sur tous les points ?…

– Oui, madame !…

– À huit heures ! dit Diane de Poitiers d’un ton devoix qui fit frémir l’infortuné médecin.

…  …  …  …  … … .

Un peu après huit heures, le chirurgien se dirigea versl’appartement du roi.

Comme il allait pénétrer dans l’antichambre, une femme sortitd’une chambre voisine et le saisit par le bras.

C’était la duchesse d’Étampes.

– Vous allez porter au roi la potion qu’il vous ademandée ?… dit-elle à voix basse.

– Madame…

– J’ai tout entendu, cette nuit, lorsque Sa Majesté vous aparlé ! Avez-vous songé, monsieur, qu’obéir au roi c’est letuer ?…

– Madame, dit le chirurgien en baissant la tête, la potionque j’apporte est inoffensive…

– Comment cela ?…

– Je ne puis m’expliquer davantage, madame, mais je vousjure sur le salut de mon âme que je porte au roi une potioncalmante et non le philtre qu’il m’a demandé.

– Vous êtes un brave homme, vous ! s’écria la duchessequi embrassa sur les deux joues le médecin affairé.

– Le roi ne mourra pas ! songeait la duchesse enregagnant ses appartements. Ah ! ma chère Diane, rira bien quirira la dernière !…

– Comment le roi a-t-il passé le reste de la nuit ?demanda alors le chirurgien à Bassignac.

– Sa Majesté n’a pas tardé à s’endormir, dit-il.

– C’est l’effet de la potion que je lui ai faitprendre…

– Mais le sommeil a été coupé de cauchemars, à en juger parles paroles incohérentes qui échappaient à Sa Majesté…

– Nous allons voir cela…

Et le chirurgien voulut passer outre.

– Maître ! fit Bassignac d’un voix suppliante.

– Que voulez-vous, mon ami ?…

– Est-il dans votre intention d’obéir à Sa Majesté…

Le médecin poussa un soupir et son visage s’assombrit.

Tout à coup, il montra à Bassignac le flacon qu’ilapportait :

– Vous voyez ce flacon, n’est-ce pas ?

– Oui ! fit ardemment le valet de chambre.

Le chirurgien regarda anxieusement autour de lui.

– Écoutez-moi bien, fit-il brusquement en se penchant versBassignac. Tant que le roi ne boira que du contenu de ce flacon, jeréponds de sa vie, vous m’entendez ?

– J’entends… Oh ! soyez béni !

– Mais, ajouta le médecin d’une voix si basse qu’à peineelle était intelligible, si le flacon est changé, je ne répondsplus de rien…

Et laissant Bassignac frissonnant d’espoir et de terreur, ilentra dans la chambre du roi.

Chapitre 37LE PHILTRE

François Ier était réveillé. Un grand abattement se lisait surses traits fatigués. Seuls, les yeux brillaient d’un feuétrange.

– Eh bien, monsieur, s’écria François Ier,avez-vous réussi à me composer cette potion ?

Le médecin déposa sur une table, au milieu de la chambre, leflacon qu’il avait apporté.

– Sire, balbutia-t-il, le philtre que me demandait VotreMajesté est bien connu, et sa composition, importée en France pardes Asiatiques, ne peut être ignorée par un médecin…

– Il suffit, maître, dit le roi dont le regards’enflamma.

– Si votre Majesté daignait le permettre…

– Non, maître, non !… Je sais ce que vous pouvez avoirà me dire… Toute parole est désormais inutile… Votre office estrempli, vous pouvez vous retirer…

– J’ose espérer que le mal qui peut arriver ne retomberapas sur moi ! dit le médecin qui, s’étant incliné, seretira.

Maintenant, les antichambres étaient pleines de monde.

La nouvelle que le roi allait mieux, et qu’il pouvait guérir,avait fait le vide autour du dauphin Henri et ramené auprès duvieux roi la foule des courtisans.

Seul dans sa chambre, François Ier demeura quelquesminutes songeur, les yeux fixés sur le plafond.

Bassignac entra et lui dit que Mme Diane de Poitiersdemandait instamment à être introduite près du roi.

François Ier avait pour Diane une singulièreestime.

Cependant cette femme le trahissait : elle voulait letuer.

Il ne le savait pas.

Diane de Poitiers ne haïssait pas François Ier. Maiselle haïssait celui qui occupait la place d’Henri II Car ellepensait fermement que le couronnement du dauphin se compléteraitpar son propre couronnement.

– Sire, dit-elle de sa voix un peu masculine, lorsqueFrançois Ier eut donné l’ordre de l’introduire, je voisavec bonheur qu’on nous avait fait un faux rapport.

– Quel rapport, ma chère Diane ?

– On nous disait que Votre Majesté souffrait d’un malinguérissable…

Le roi devint livide à ce coup si rude.

– Et que la crise de cette nuit menaçait de l’emporter,acheva Diane implacable. Je vois, se hâta-t-elle d’ajouter, qu’iln’en est rien et que, par la merci de Dieu, le roi sera encorelongtemps.

– Le roi se meurt, interrompit François Ier.

– Sire ! sire ! que dites-vous là ?… Je suisconvaincue que vous souffrez seulement d’un peu d’ennui, et qu’ilsuffirait de quelque amusement pour vous arracher aux pensées quivous attristent… Permettez-moi, sire, de parler en toutefranchise…

– Parlez, ma chère amie…

– Eh bien ! depuis notre arrivée à Fontainebleau,Votre Majesté ne s’entoure que de visages graves et austères… Plusde fêtes, plus de tournois… C’est à peine si la chasse vient romprela rude monotonie de ses journées… Eh ! sire, nous ne sommespas au camp !… Rappelez auprès de vous les poètes que vousavez éloignés, les troubadours dont les récits nous charmaientjadis, composez-vous une cour qui soit comme un parterre de fleurs.Il ne manque pas de jeunes et charmantes femmes dont le spectacleégaiera les esprits moroses de Votre Majesté… Et tenez, sire, j’ypense… Sans aller plus loin… pourquoi avoir chassé du château etrelégué au fond du parc cette si jolie Gillette que nous aimonstous…

Le roi buvait ces paroles et s’en enivrait comme d’un poisondélicieux.

Au nom de Gillette, un long frisson l’avait agité.

Diane put, d’un coup d’œil, mesurer toute l’étendue des ravagesque la passion peut causer dans un cœur qui a passé l’âge d’aimeret s’obstine à l’amour…

Tout à coup elle frappa dans ses mains :

– Mais ceci me rappelle un incident assez curieux que jeveux rapporter à Votre Majesté pour la distraire…

– Vous êtes une enchanteresse, Diane, et sous vos paroles,je me sens revivre !

– Votre Majesté, heureusement, n’a pas besoin qu’on l’aideà vivre…

– Voyons l’incident… À qui se rapporte-t-il ?

– Mais… à la jeune duchesse de Fontainebleau…

Les yeux du roi flamboyèrent.

– Un jardinier, continua Diane, a trouvé dans le parc unelettre singulière qui est signée : Une amie deGillette… Cette lettre est adressée à un monsieur… de… j’aioublié… Mais, tenez, sire, voici la lettre…

Diane tendit au roi un carré de papier qu’il se mit à lire etrelire.

Par discrétion, sans doute, et pour laisser le roi méditer à sonaise, Diane, pendant que le roi lisait, avait reculé, glisséjusqu’à la table sur laquelle le médecin avait déposé lapotion.

Le roi, ayant lu la lettre, leva enfin les yeux sur Diane dePoitiers.

– Je vous remercie, ma chère Diane, dit-il.

– Et de quoi, sire ?

– De vos bonnes paroles et de la lettre que vousm’apportez…

– Oh ! Mon Dieu, aurait-elle donc une importancequelconque ?

– Une importance considérable, Diane. Veuillez me laisser…Mais avant de vous retirer, rendez-moi un dernier service…Apportez-moi cette bouteille qui est là près de vous, sur la table…Ne la voyez-vous pas ?

– Pardon, sire… je ne la voyais pas, en effet.

Diane saisit le flacon et l’apporta au roi.

Le roi considéra d’un œil sombre la bouteille toute semblable àcelle que le chirurgien avait déposé sur la table.

– Ceci contient la vie, ceci contient la mortmurmura-t-il.

Et d’un geste brusque, remplissant un gobelet d’argent, il levida d’un trait.

Puis il appela Montgomery.

Le capitaine des gardes se présenta aussitôt.

– Prenez vingt hommes sûrs, dit le roi, rendez-vous àl’auberge du Grand-Charlemagne, et arrêtez le chevalier deRagastens, qui s’y trouve. S’il est en compagnie d’autrespersonnes, arrêtez aussi ces personnes. Faites vite !

Montgomery s’inclina et disparut.

– Bassignac ! appela le roi.

– Me voilà, sire !…

– Aide-moi à m’habiller…

Tout en commençant à vêtir le roi, Bassignac jeta un coup d’œilsur le flacon de la potion et reconnut celui que le chirurgien luiavait montré.

– Voilà qui va bien, murmura entre ses dents le vieuxserviteur.

– Que dis-tu ? interrogea le roi.

– Je dis que Votre Majesté a commencé à boire sa potion, etque j’en suis heureux…

– Pourquoi cela ? fit le roi.

– Parce que la potion est calmante, j’en ai la certitude,et Votre Majesté peut la boire sans crainte.

Ces paroles qui, dans l’esprit du valet de chambre serapportaient à la courte conversation qu’il avait eue avec lechirurgien, ne furent pas comprises par FrançoisIer.

– Tu as raison, dit-il d’une voix sombre ; c’est cephiltre qui doit apaiser les esprits en révolte dans mon corps.Remplis-moi mon gobelet…

Bassignac se hâta d’obéir.

Le roi but d’un trait, comme tout à l’heure, avec une sorte dedésespoir farouche.

– Je bois de la mort ! songea-t-il.

Le premier effet immédiat du philtre fut un bien-être généralqui se répandit parmi ses membres brisés de fatigue. Cette âcre etfroide sueur qui surtout l’incommodait s’arrêta. Les sourdesdouleurs qui persistaient dans les entrailles disparurent.

…  …  …  …  … … .

Montgomery, cependant, était sorti des appartements royaux enproie à un trouble voisin de l’affolement. Il songeait :

– Que se passe-t-il ?… La Châtaigneraie est tué auGrand-Charlemagne, cela ne fait pas de doute pour moi… Tué parTriboulet, c’est sûr. Je vois la scène comme si j’y étais. Etmaintenant, le roi m’envoie à l’auberge de la rue aux Fagots pour yarrêter le sieur de Ragastens, l’un des étrangers qui m’ont étésignalés, un ami de Triboulet !… Le damné bouffon va causer maperte au moment où ma fortune s’établissait…

Tout en réfléchissant, Montgomery était descendu dans la cour duchâteau et avait donné des ordres à l’un de ses officiers.

Bientôt cet officier vint lui dire que les vingt hommes demandésétaient prêts.

– Eh bien, suivez-moi ! fit le capitaine.

Il se mit en marche vers la rue aux Fagots.

– Je suis perdu ! murmura-t-il. Si je vais auGrand-Charlemagne, je suis forcé d’arrêter Triboulet. Le bouffonest amené au roi. Et ma faveur, étayée sur un mensonge, s’écrouleen même temps que ce mensonge…

– Où allons-nous, monsieur ? lui demanda à ce momentl’officier.

– Nous allons rue aux Fagots.

Et aussitôt il regretta cette réponse.

– Peut-être procéder à une arrestation ?… continual’officier.

– Oui, une arrestation dans une auberge.

– Laquelle ? Il y a deux auberges dans la rue auxFagots… Le Grand-Charlemagne et leSoleil-d’Or.

– Eh bien, monsieur, c’est au Soleil-d’Orque nous allons ! fit Montgomery, inspiré par une idéesoudaine.

On arriva dans la rue aux Fagots et, sur un signe de Montgomery,la petite troupe s’arrêta devant l’auberge duSoleil-d’Or.

Montgomery entra dans la grande salle.

L’officier plaça des soldats à toutes les issues, puis vintretrouver le capitaine devant qui l’aubergiste et sa femme,tremblants, faisaient force salutations.

– Monsieur, dit Montgomery à l’officier, vous allez vousfaire ouvrir les portes de toutes les chambres de l’hôtellerie etm’amener toutes les personnes que vous trouverez dans ceschambres.

Vingt minutes plus tard, les cinq à six voyageurs de l’aubergeétaient rassemblés devant le capitaine des gardes.

Tout innocents qu’ils fussent, ces voyageurs tremblaient à quimieux mieux, pendant que Montgomery les passait en revue sansdaigner leur adresser une parole.

Enfin, le capitaine prononça ces mots qui furent accueillis parun soupir de soulagement :

– La personne que nous cherchons n’est pas ici !…

Et s’adressant à l’hôte :

– Vous n’avez pas eu depuis trois jours un voyageur jeune,trente ans à peu près, moustache et cheveux blonds, pourpointviolet, plume blanche à la toque !

– Non, monseigneur, répondit l’hôte courbé jusqu’à terre.Jamais pareil voyageur n’a paru dans mon hôtellerie. D’ailleurs,monseigneur peut s’informer, le Soleil-d’Or a bonneréputation et…

– C’est bien, c’est bien, l’hôte ! fit Montgomery d’unton rude. En tout cas, nous avons l’œil sur vous, et une autre foisvous ne vous en tirerez pas à si bon compte !

L’hôtelier, abasourdi, leva son bonnet et cria d’une voixétranglée :

– Vive le roi !…

Rentré au château de Fontainebleau, Montgomery se présentadevant le roi, escorté par l’officier qui l’avait accompagné.

– Sire, dit-il, nous avons fait dans l’auberge en questionune exacte perquisition, et nous n’y avons pas trouve la personneque m’avait signalée Votre Majesté.

– Je joue de malheur en ce moment, fit le roi.

Le roi ne fut pas contrarié de ce nouvel échec comme Montgomeryle redoutait ou feignait de le redouter.

Il était absorbé par ses pensées qui toutes convergeaient àGillette et à la lettre que lui avait remise Diane de Poitiers.Elle était ainsi conçue :

– Trouvez-vous demain soir à onze heures à la petiteporte du parc.

– Demain soir, murmurait le roi, c’est-à-dire cesoir, si, comme cela est probable, la lettre a été perdue hier. Etc’était signé : « Une amie de Gillette. »Qui peut bien être cette amie de Gillette ? Pourquoiécrivait-elle au chevalier de Ragastens ?… Que setrame-t-il ?…

Pendant une heure, le roi réfléchit à cette singulière lettre.Puis, tout à coup, il ordonna à son valet de chambre d’envoyerchercher Sansac.

À ce moment, le roi sentait une extrême vigueur circuler dansses veines.

C’était donc bien réellement un philtre d’amour, une boisson dejouvence qu’avait absorbée le roi.

Les couleurs lui étaient revenues.

Et ses yeux, bien qu’ayant perdu leur funeste éclat de fièvre,brillaient comme si vraiment il eût été rajeuni de plusieursannées.

Sansac, qu’il avait mandé, arriva et poussa un cri de joyeusesurprise.

– Par la mort-dieu, il semble que Votre Majesté soitressuscitée ! ne put-il s’empêcher de dire.

– Ressuscité est bien le mot, dit le roi.

Un immense espoir lui venait. Et à se sentir si fort, il enarrivait à croire qu’il vaincrait le mal.

– Viens, dit-il à Sansac, je veux un peu respirer l’air purde cette matinée. Nous irons jusqu’à l’étang, veux-tu ?

– Je suis aux ordres de Votre Majesté.

– Oui, mais je ne veux pas qu’on nous suive. Tu ferassavoir que je veux être seul avec toi dans le parc.

François Ier passa alors dans son antichambre et dansles salons bondés de courtisans.

De violentes acclamations de : « Vive leroi ! » retentirent. Il y eut un bel éland’enthousiasme.

– Les aurais-je calomniés ? songea FrançoisIer, déjà tout prêt à se convaincre de la sincérité decette joie et de ce dévouement qui se lisaient sur tous cesvisages.

Et il traversa les groupes, distribuant les bonnes paroles etles sourires, tandis que Sansac répétait à Montgomery que le roivoulait être seul dans le parc.

…  …  …  …  … … .

Le parc immense et désert était d’une jolie fraîcheur, avec sesjeunes verdures encore frêles et ses premiers chants d’oiseaux.

François Ier marchait silencieusement, escorté parSansac qui respectait sa rêverie.

Tout à coup, il s’arrêta, caché parmi des touffes de lilas quin’avait pas encore fleuri, mais dont les grappes de bourgeonssemblaient prêtes à éclater en floraisons parfumées.

Il fit signe à Sansac de s’arrêter aussi et de ne faire aucunbruit. Alors il écarta doucement les touffes épaisses du bouquetd’arbustes, et Sansac aperçut une maison d’aspect délabré…

C’était le pavillon des gardes.

Le roi palpitait.

– Tout ce que j’aime est là ! murmura-t-il, Soudain,il pâlit et saisit la main de Sansac.

Dans l’encadrement de l’une des croisées du rez-de-chausséeapparaissait une figure de jeune fille qui, elle aussi, semblaitinterroger anxieusement le ciel bleu et attendre quelque événementd’où dépendait sa vie.

– Elle ! gronda sourdement le roi.

C’était en effet Gillette.

Mais la jeune fille ne tarda pas à disparaître, et les doigtscrispés sur la main de Sansac se détendirent peu à peu.

– Ainsi, demanda Sansac, Votre Majesté aime toujours cettejeune fille ?

– Toujours, ami ! Plus follement que jamais !…Cet amour me torture et me désespère… mais c’est fini…

Sansac regarda fixement François Ier.

– Le roi est le maître ! prononça-t-il.

– Oui, mort-dieu, je suis le maître… Je te dis que c’estfini, Sansac ! Ce soir, nous l’enlevons, tu entends ?

– Bien, sire, dit froidement Sansac. À quelleheure ?

– Lorsque la nuit commencera à tomber.

Chapitre 38UN SOIR DE PRINTEMPS

Entre Margentine et Madeleine Ferron, il avait été convenu queGillette ne serait mise au courant de ce qui se préparait que toutà fait au dernier moment.

La journée se passa donc pour là jeune fille dans unetranquillité relative.

Cependant, sur le soir, l’attitude nerveuse de Margentinecommença à l’inquiéter.

– Qu’avez-vous donc, mère ? demanda-elle.

Margentine répondit par d’évasives paroles. Madeleine, qui toutela journée était restée enfermée dans sa chambre, se montra à cemoment.

Elle était plus pâle qu’à son ordinaire, et Gillette ne puts’empêcher de le lui dire.

– Chère enfant, dit Madeleine, ne vous inquiétez pas demoi !

Elle l’attira vers la fenêtre ouverte, et toutes deuxs’accoudèrent un instant.

– Quel beau soir ! murmura Madeleine Ferron. Comme onvoudrait pouvoir aimer librement et laisser battre son cœur… tandisque…

– Que voulez-vous dire, madame ?… Oh ! parlez… jesens que vous avez au fond du cœur, une immense amertume et jevoudrais tant vous consoler !…

– Pauvre petite ! Vous oubliez vos chagrins qui sontréels pour essayer de consoler mes lubies… Croyez-moi mon enfant,je n’ai guère besoin d’être consolée… j’en ai fini avec lesamertumes et les dégoûts de la vie… Vous, au contraire, si jeune,toute vibrante d’espoir et d’amour… ne rougissez pas ma fille…l’amour est une noble chose…

Elle ajouta avec un soupir étouffé :

– Le tout est d’être aimée !… Mais vous, vous l’êtessûrement…

– Comment le savez-vous, madame ?

– Je le sais. Hélas ! j’ai trop l’expérience de ceschoses pour pouvoir m’y tromper. Vous êtes aimée, n’en doutezpas…

À ce moment Margentine les appela.

On ferma la croisée et on se mit à table avec cette gaietécontrainte des personnes qui ont à se cacher quelqueinquiétude.

Madeleine se pencha vers Margentine.

– Bientôt neuf heures, murmura-t-elle. Il est temps de laprévenir. Moi je vais voir si rien d’inquiétant ne se passe auxalentours.

Elle se leva, s’enveloppa d’une mante et sortit.

Gillette était demeurée rêveuse ; sa pensée étaitévidemment bien loin de ce pavillon où elle était enfermée.

Cette pensée s’envolait vers la petite maison du Trahoir d’où,par un soir de printemps, pareil à celui-ci, elle avait pour lapremière fois remarqué ce jeune homme qui la regardait d’un regardsi tendre et si ardent à la fois.

– À quoi songes-tu ? demanda Margentine en souriant.Veux-tu que je le dise ? Tu songes à ton amoureux…

– Oui, mère, dit-elle simplement.

Et ses yeux se voilèrent.

– Il est bien loin, dit-elle avec un soupir. Il ne sait pasque je suis ici. Et qui sait s’il pense à moi !

– À quoi veux-tu qu’il pense ? fit naïvementMargentine. Mais tu dis qu’il est bien loin d’ici… Peut-êtren’est-il pas aussi loin que tu le crois.

– Que dites-vous, mère ! s’écria Gillette enpâlissant.

Margentine lui prit les deux mains.

– Écoute, mon enfant, dit-elle… L’heure de te désoler estpassée ; le moment est venu d’espérer… Que dirais-tu si jet’affirmais que Manfred est à Fontainebleau.

– Oh ! est-ce possible ?

– Que diras-tu si, étant entré dans le parc, il venait techercher ?…

– Quand ? Oh ! dites-moi quand ?…

– Ce soir, ma fille, ce soir ! Dans deux heures,peut-être avant, il frappera à cette porte…

À ce moment un heurt se fit entendre à la porte. Gillette poussaun cri déchirant, bondit à la porte, tira violemment le verrou queMargentine avait poussé.

– C’est lui ! c’est lui ! cria-t-elle avant queMargentine eût pu faire un geste pour l’arrêter.

La porte ouverte, deux hommes entrèrent.

Gillette recula, cette fois avec un cri d’horreur.

Le premier de ces deux hommes, c’était le roi !…

Margentine, avec une sorte de hurlement sauvage, s’était jetéesur François Ier.

Mais au moment où elle allait l’atteindre, elle sentit à sa têteun coup violent ; il lui sembla que le sol s’effondrait, etelle tomba à la renverse, évanouie, perdant le sang par la blessureque Sansac venait de lui faire en lui assénant un terrible coup surla nuque.

– Mère ! à moi, mère !…

Gillette voulut crier encore, voulut se débattre…

Mais un bâillon étouffa sa voix, et deux bras vigoureux lasaisirent, la réduisirent à l’impuissance, l’emportèrent…

…  …  …  …  … … .

Madeleine Ferron était sortie pour inspecter les environs.

Elle s’écarta assez loin, sonda les bouquets d’arbres, examinales coins sombres, tout cela, dans la direction de la petite porte,– c’est-à-dire dans une direction presque opposée à celle duchâteau.

– Tout va bien, murmura-t-elle enfin ; la rencontre dela nuit dernière n’est qu’un accident ; on ne se méfie derien ; dans deux heures, Gillette sera sauve, et le roiFrançois m’appartient dès lors… Un peu de patience, Majesté, nousmourrons ensemble !

Convaincue que tout était paisible et que rien n’empêcherait lafuite préparée, Madeleine revint au pavillon.

Elle vit la porte ouverte.

– Un malheur est arrivé ! se dit-elle.

En deux bonds, elle fut à l’intérieur et vit Margentineévanouie, étendue à terre. Gillette avait disparu.

Un terrible blasphème monta aux lèvres de Madeleine. En toutehâte, elle se mit à bassiner d’eau fraîche les tempes deMargentine.

– Ma fille ! put-elle murmurer.

– Que s’est-il passé ? interrogea Madeleine.

– Le roi ! répondit Margentine.

– Il l’a enlevée ?

– Oui !

Devant cette catastrophe imprévue, Madeleine Ferron garda cetétrange sang-froid qu’elle avait en toutes circonstances depuis lanuit tragique où son mari l’avait entraînée au gibet deMontfaucon.

Elle se releva lentement et calcula :

– Il est neuf heures et demie. Ils doivent venir à onze.Mais il faut compter avec l’impatience de l’amour et de l’affectionpaternelle réunies en Manfred et en Fleurial. Dans une demi-heure,ils seront au rendez-vous…

Tout en monologuant ainsi, elle préparait une compresse composéede vin sucré et d’huile.

Elle l’appliqua sur la blessure et posa un bandage avec uneadresse qu’un chirurgien eût admirée.

Cette fois, Margentine revint tout à fait à la vie.

– Ce ne sera rien, dit Madeleine… Eh bien ! oùcourez-vous ? ajouta-t-elle en se plaçant devant la pauvremère qui se jetait vers la porte.

– Laissez-moi passer ! gronda Margentine.

– Jamais ! Vous vous feriez tuer inutilement.

– Laissez-moi passer, ou c’est vous que je vaistuer !

– Me tuer ! s’écria Madeleine. Ah ! vous ne savezpas le service que vous me rendriez-là ! Mais il ne s’agit pasde moi. Je vous empêche de faire une folie qui vous perdrait, vouset votre fille… Voulez-vous perdre Gillette ? Qu’allez-vousfaire ? Vous heurter à des hommes armés qui vous saisiront etvous jetteront dans un cachot… Et vous aurez donné l’éveil auravisseur ; vous aurez hâté la perte de votre enfant…Voulez-vous m’écouter ? Voulez-vous sauver Gillette ?

Ces paroles prononcées avec force firent impression sur l’espritde Margentine.

– Écoutez-moi, dit-elle en revenant à Margentine, avez-vousconfiance en moi ?

– Oui ! car j’ai compris la haine que vous avez aucœur, et j’ai compris aussi que pour satisfaire cette haine, vousdevez sauver mon enfant.

– Vous avez raison, dit froidement Madeleine. Ma hainecontre François vous répond du zèle que je mettrai à sauver votrefille, et je n’ai pas besoin d’invoquer l’affection qu’ellecommençait à m’inspirer…

– Pardonnez-moi ! dit Margentine en se jetant dans lesbras de Madeleine, la douleur me rend injuste. Parlez.

– Il est temps que je me sépare de vous, murmura Madeleine,car vous auriez fini, à vous deux, par me réconcilier avec la vie…et il eût été trop tard… N’en parlons plus… Vous savez que lerendez-vous avec Manfred est pour onze heures… Vous sentez-vous laforce de marcher jusqu’à la petite porte ?

– Jusqu’à Paris, s’il le faut !

– Nous allons sortir toutes les deux et nous rendre aupoint de rendez-vous. Je me charge d’ouvrir la porte dérobée. Voussortirez…

– Pendant que ma fille… oh ! jamais !

– C’est donc que vous voulez tout compromettre ? Jevais introduire cinq hommes braves, énergiques, bien armés. Votreprésence, pauvre femme nerveuse, blessée, qu’il faudrait protéger,serait un gros obstacle…

– C’est vrai ! fit Margentine en se tordant lesmains.

– Attendez-moi ici, dit Madeleine, qui s’élança vers sachambre.

Quelques minutes plus tard, Margentine la vit reparaître vêtueen cavalier.

Elle portait à la ceinture, outre une épée, une dague, – armeredoutable dans ses mains.

C’était la dague que lui avait donnée FrançoisIer.

C’était avec cette arme qu’elle avait poignardé Ferron, puis,plus tard, Jean le Piètre.

– Je vous disais que j’allais introduire cinq hommes bienarmés dans le parc, dit-elle en souriant ; avec moi, cela ferasix. Or, que ne peuvent pas six hommes déterminés, prêts àmourir ! Si vous saviez la force que cela donne, d’être prêt àmourir ! Suivez-moi. Votre blessure ?

– Je ne la sens pas !

Madeleine sortit, suivie de Margentine.

Elle prit aussitôt le chemin de la petite porte dérobée.

Elle tenait son poignard à la main.

Dix heures venaient de sonner lorsqu’elle arriva à ce bouquetd’arbres d’où, la nuit précédente, elle avait examiné les allées etvenues de la sentinelle.

– Ne bougez pas d’ici ! souffla-t-elle àMargentine.

Alors Madeleine marcha droit à la sentinelle, non seulement sansprendre de précaution pour ne pas être vue, mais en exagérant lebruit de ses pas.

– Halte-là ! cria le soldat.

– Officier ! répondit Madeleine, comme elle avaitrépondu la veille.

Et elle continua à marcher sur la sentinelle qui, la prenant eneffet pour un jeune officier chargé de lui transmettre quelqueconsigne, la laissa s’approcher.

Mais comme elle arrivait sur lui, il eut sans doute des doutes,car il essaya de croiser sa hallebarde.

– Mon ami, dit Madeleine en écartant d’un geste la lance del’arme, que diriez-vous si je vous proposais mille livres…

– Je dirais que c’est sans doute pour trahir ma consigne.Passez au large, mon officier…

– Je vous propose mille livres pour vous taire pendant uneheure, quoi qu’il arrive.

– Au large ! répondit le soldat. Ou je vous arrête,tout officier que vous êtes !

– Je voulais employer un autre moyen, gronda Madeleine,mais puisque tu le veux… tiens !

Elle avait bondi sur le soldat et, avant que celui-ci eût pufaire un geste ou pousser un cri, lui avait enfoncé son poignarddans la gorge.

Le soldat tomba lourdement.

– Tant pis ! murmura Madeleine un peu pâle… Au reste,il en reviendra peut-être !

Et elle se dirigea vers la porte.

À ce moment, au loin, elle entrevit une lumière qui se balançaitet s’avançait vers elle.

En même temps, le cri de veille retentit.

– Si le cri de veille n’est pas répété ici, songeaMadeleine avec angoisse, tout est perdu ! Et là-bas… c’est uneronde qui vient ! Si cette ronde ne trouve pas de sentinelledevant la porte…

Quelques secondes se passèrent…

Le cri fut jeté par le factionnaire le plus rapproché de laporte, c’est-à-dire à deux cents pas sur la gauche.

Madeleine n’hésita pas… Elle se tourna vers la sentinelle dedroite, invisible dans l’ombre, et cria :

– Sentinelle, garde à vous !

L’instant d’après, elle entendit le soldat répéter le cri quialla s’éloignant et s’affaiblissant, faisant le tour du parc.

– Et d’un ! murmura Madeleine.

La petite lumière se rapprochait de plus en plus.

C’était évidemment une ronde.

Dans quelques minutes, elle serait là ! Elle verrait lecadavre du soldat tué… L’éveil serait donné…

Tout à coup, Madeleine se pencha vers le corps, le saisit parles pieds, et se mit à le traîner vers le bouquet d’arbres où elleavait laissé Margentine.

Là, en un tour de main, elle enleva le manteau de nuit de lasentinelle et s’en enveloppa.

Puis elle se coiffa de la lourde toque.

Enfin, elle saisit la hallebarde, et, revenant à la porte, semit à se promener lentement, sans s’en écarter trop.

Deux minutes plus tard, la ronde fut sur elle.

– Veillez bien ! cria le sergent en passant. Et nevous éloignez pas de la porte…

Madeleine poussa un grognement quelconque, en même temps qu’unsoupir de soulagement.

Bientôt la lumière de la lanterne disparut dans l’éloignement.Alors Madeleine courut chercher Margentine, l’entraîna vivement parla main et ouvrit la porte.

Du premier coup d’œil, elle vit la voiture.

Au même instant, elle fut entourée par les cinq hommes.

– En voici toujours une ! dit-elle avec une gaîté qui,dans un pareil moment, était presque sinistre. Quant à l’autre, ilfaut la conquérir !

Madeleine avait entraîné Margentine jusqu’à la voiture.

– Gillette ! murmurèrent deux voix anxieuses.

– Silence ! fit Madeleine, ou je ne réponds plus derien.

Et ces hommes stupéfaits, obéirent.

– Entrez là ! dit Madeleine à Margentine enl’entraînant à la voiture. Vous me jurez d’y restertranquille ?

– J’attendrai ici ! dit Margentine avec fermeté.

Et, épuisée par la perte de sang et la souffrance de sablessure, elle se laissa tomber à bout de forces sur l’un descoussins de la voiture.

– Entrons ! dit Madeleine, en se dirigeant vers laporte. Ils entrèrent, le cœur battant d’émotion. Elle,tranquillement, referma la porte.

– Prenez la clef, chevalier, ajouta-t-elle en tendant àRagastens le clef de la petite porte. C’est par là que voussortirez. Moi, comme vous savez, je reste… Maintenant,suivez-moi.

Ils obéirent silencieusement.

– Qu’a-t-elle pu faire de la sentinelle qui devait être enfaction devant la porte ? murmurait Ragastens.

Et comme il se posait cette question, son pied heurta un corps.Il se pencha vivement, toucha quelque chose de tiède etd’humide.

Alors, il se releva en tressaillant et vit que sa main étaitrouge de sang.

– La sentinelle ! murmura-t-il dans un sursautd’horreur.

Comme ils approchaient du pavillon des gardes, Madeleines’arrêta tout à coup et leur fit signe de s’arrêter également. Unhomme s’approchait du pavillon.

Il y entra, Madeleine ayant laissé la porte entr’ouverte ensortant avec Margentine.

Cet homme, c’était Sansac.

…  …  …  …  … … .

Sansac, on l’a vu, avait accompagné le roi lorsque celui-ciétait venu au pavillon. Ils étaient seuls, n’ayant ou ne croyantaffaire qu’à deux femmes.

– Charge-toi de la mère, avait dit François Ier,moi, je me charge de la fille…

L’expédition avait réussi au mieux des désirs du roi. AlorsSansac avait escorté le larron jusqu’au château. En arrivant auchâteau, le roi monta de la même allure à ses appartements.

– Retourne là-bas, dit-il à Sansac. Il est inutile que lamère se mette à réveiller le château avec ses cris…

– Et si elle veut crier, sire ?…

– Eh bien… arrange-toi !

Il eut un geste sinistre.

Sansac partit au pas de course.

Le roi entra dans sa chambre, dont il ouvrit la porte d’unviolent coup de pied. Il jeta la jeune fille sur son lit.

– Bassignac ! appela-t-il d’une voix rauque.

Le valet de chambre apparut à l’instant.

– Sire ?…

– Tout le monde dort, n’est-ce pas ?…

– Oui, sire !

– Je veux que tout le monde dorme, entends-tu ?

Il y avait dans sa voix un commencement de folie et dedélire.

– Oui, sire ! fit Bassignac.

– Préviens Montgomery. Qu’il monte la faction devantl’antichambre ; que personne n’approche de mesappartements…

– Oui, sire !…

…  …  …  …  … … .

Sansac s’était mis à courir vers le pavillon des gardes. Ilcomptait y trouver encore Margentine évanouie, et délibérait aveclui-même s’il se contenterait de la bâillonner, ou s’il latuerait.

– Le roi ne veut pas qu’elle crie, finit-il par dire :il n’y a que les morts qui ne disent plus rien !

Froidement, il tira sa dague et en tâta la pointe sur songenou.

On n’entendait aucun bruit. Sous la porte entr’ouverte, Sansacvoyait le même rais de lumière paisible.

Le gentilhomme entra. Du premier coup d’œil, il vit queMargentine n’était plus là.

– Elle se sera traînée dans la pièce voisine, sedit-il.

Il visita successivement les trois pièces et, ne trouvantpersonne, revint dans la première, et s’avança vers la porte enmaugréant :

– Au diable la donzelle ! Comment la trouver dans leparc ? Il y fait noir comme au four de messer Satanas…Oh ! oh ! serait-ce justement M. Satan ?

En effet, au moment où il arrivait au seuil de la porte, uneombre s’était dressée devant lui, puis une autre… Sansac compta sixhommes qui silencieusement entrèrent et refermèrent la porte.

– Qui êtes-vous ? demanda Sansac d’une voix ferme.

L’un des hommes fit un pas en avant des autres, endisant :

– Cet homme m’appartient. Que nul ne bouge… Monsieur,ajouta-t-il en s’adressant à Sansac, n’êtes-vous pas un de ceslâches qui, certain soir de l’hiver dernier, se mirent à quatrepour enlever une jeune fille près de laCroix-du-Trahoir ?…

– Enfer ! vociféra Sansac, c’est le truand !

– Ah ! ah ! Tu me reconnais ! Moi je t’aireconnu tout de suite au coup dont je t’ai cravaché le visage pourque tu portes à jamais la marque de mon mépris…Défends-toi !…

Et Manfred, laissant glisser son manteau, tomba en garde, l’épéeà la main.

Sansac, livide de fureur, avait dégainé de son côté, engrondant :

– Voilà assez longtemps que je te cherche,truand !…

Les deux fers s’étaient choqués et les adversaires se portaientbotte sur botte.

– Que venais-tu chercher ici ? reprit Manfred ;encore quelque fille à larronner ? Car vous n’êtes bravesqu’avec les femmes, messieurs de la cour, et encore vous vous ymettez à plusieurs !…

– C’est comme vous autres, truands. Vous venez à six pourassassiner un homme. Mais l’homme ne se laissera pas faire sansvous écorcher un peu !…

– Rangez-vous, messieurs ! cria Manfred à sescompagnons. Il ne faut pas que le larron s’imagine qu’on lui a faitl’honneur de venir à six pour lui. Un seul de nous suffit pourquatre des leurs !

– Prends garde, mon enfant ! s’écria anxieusement lechevalier de Ragastens.

En effet, non seulement Sansac se défendait habilement, maisencore il attaquait avec un terrible sang-froid.

Une goutte de sang apparut tout à coup sur la main deManfred ; il venait d’être touché.

– C’est pour te mettre en goût ! ricana Sansac.

D’un geste prompt comme la foudre, Manfred changea son épée demain, prit sa garde à gauche, et soudain, liant la lame de sonadversaire, il le poussa violemment jusqu’au mur, puis se ramassa,puis se détendit, bondit, son épée fila, s’enfonçant dans lapoitrine de son adversaire, et alla se briser contre le mur…

Sansac demeura debout quelques secondes, les yeux exorbités, labouche rouge d’une écume de sang.

Puis, sans un cri, avec seulement un soupir d’une tristesseinfinie, il glissa le long du mur et tomba lourdement sur leflanc : il était mort…

– Causons maintenant, dit Manfred en se tournant vers sescompagnons sans plus s’inquiéter de Sansac.

Il avait seulement échangé son épée brisée contre celle dumort.

– Messieurs, dit Madeleine Ferron, je vous ai amenés iciafin que nous puissions tranquillement prendre nos mesures.Gillette et Margentine sa mère étaient dans ce pavillon, il y adeux heures à peine. Mon plan était de les conduire toutes deuxjusqu’à la porte dérobée. Je suis sortie pour m’assurer que ce planétait réalisable. Lorsque je suis rentrée, Gillette avaitdisparu.

Un rauque juron échappa à Manfred.

– Patience, mon fils, dit le chevalier.

– Messieurs, reprit Madeleine, je trouvai Margentineévanouie. Je la ranimai. Elle me dit qu’en mon absence le roi étaitvenu et avait emporté sa fille. Quant à elle, un coup qu’on luiavait porté à la tête l’avait étendue sur le carreau. Voici donc lasituation. Gillette est en ce moment au château. Mais où ?

Une sorte de gémissement, plus terrible qu’une menace de mort,monta aux lèvres de Manfred.

Avec le calme et le sang-froid d’un chirurgien qui dissèque uncadavre, Madeleine Ferron continua :

– Remarquez, messieurs, que le roi a d’abord donné unappartement à Gillette dans le château. Puis, jugeant qu’il luiserait plus facile de la vaincre dans ce pavillon, il l’y a faitconduire. Et enfin, ce soir, exaspéré sans doute par je ne saisquel délire – je connais le roi, messieurs ! – poussé par unede ces idées qui le bouleversent tout à coup, il vient, il saisitla jeune fille, et l’emporte. Je vous le dis : elle nepeut-être en ce moment que dans l’appartement du roi…

– Marchons ! dit Manfred.

Fleurial s’écria :

– Je passe devant ; je connais l’appartement,moi !

Lorsque la masse du château se dégagea de l’ombre et leurapparut, d’un mouvement instinctif, ils se serrèrent en peloton…Quelques minutes plus tard, ils bondissaient dans lesescaliers.

Soudain, d’un geste, Triboulet les arrêta.

– C’est là ! dit-il à haute voix, comme si touteprécaution eût été désormais inutile.

Il montrait un large couloir au bout duquel se trouvait uneporte fermée, la porte des appartements royaux…

Deux secondes plus tard, ils furent sur la porte, que Ragastensouvrit d’un geste violent. Au-delà c’était l’antichambre.

Dans cette antichambre, Montgomery causait à voix basse avectrois officiers. Au long des banquettes, quatre laquais à demiendormis, et au fond, devant une porte, deux hallebardiersgigantesques.

Ragastens, en ouvrant, vit tout cela d’un coup d’œil. Sescompagnons se ruèrent. Et lui referma la porte devant laquelle ilse plaça.

– Holà ! avait hurlé Montgomery. Alerte !

Les envahisseurs s’étaient arrêtés l’espace d’un éclair,semblables à des sangliers qui choisissent le chien qu’ils vontéventrer.

Madeleine, du premier coup de poignard, avait abattu l’un deshallebardiers géants, et elle attaquait l’autre.

Manfred et Lanthenay avaient bondi sur les trois officiers.

Ceux-ci avaient dégainé. Mais ni Manfred ni Lanthenay netirèrent leurs épées : ils foncèrent furieusement, poignard aupoing. En deux secondes, ils furent tout sanglants des coups depointe qu’ils reçurent, mais trois corps se tordaient dans lesconvulsions de l’agonie.

Madeleine Ferron, au même moment, poussa un terrible rire :elle venait de se glisser sous la hallebarde du géant et elle luiouvrait le ventre, d’un coup de poignard.

Les quatre domestiques, à genoux, ivres de terreur, avaienttendu leurs mains à Spadacape pour être liés.

Quant à Montgomery, à l’instant de la porte ouverte, il avaitcrié « alerte ! » et avait voulu se jeter audehors.

Devant la porte, il trouva Ragastens.

– Place ! grogna-t-il.

À ce moment, il sentit sur son dos un poids étrange :Triboulet sautait sur lui et, livide, le visage en sueur, la bouchetordue par le rire de la bataille, lui disait :

– Monsieur de Montgomery, votre humbleserviteur !…

Il avait incrusté ses dix doigts dans la gorge du capitaine qui,au bout de quelques secondes, s’abattit, peut-être mort, peut-êtreévanoui seulement.

– À moi ! à moi !

Le cri lamentable de la jeune fille aux abois fusa dans la nuit.Ils se jetèrent sur la porte…

– À moi, mère ! à moi !

– Te tairas-tu !

Le cri d’épouvante et le grondement rauque de l’hystérique endélire se succédèrent.

Alors, voyant la place nette, ils se jetèrent sur la portequ’ils ébranlèrent.

Une clameur de rage désespérée :

– Fermée ! Malédiction d’enfer !Fermée !…

– À moi Manfred ! à moi, mon amant !

Le gémissement de Gillette fut quelque chose de tragique, une deces voix comme on en entend dans les rêves, une voix qui venait dequelque empyrée de l’épouvante…

Manfred, comme un bélier, de son épaule, frappait à coupsredoublés…

Et à chaque coup, un halètement sauvage grondait dans sapoitrine en fournaise.

– À moi !… À moi, Manfred !

À cette minute, elle oubliait père, mère, tout ! l’hommeaimé seul la pouvait sauver !…

Le bruit de la lutte atroce allait en s’apaisant, derrière laporte. Le cri était d’agonie. Le grondement du fauve en rut, du roiqui n’entendait rien, retentit victorieux.

– Tu es à moi ! Je t’ai !…

Ragastens poussa un cri :

– La banquette !…

Tous les six se ruèrent sur la longue, lourde et énormebanquette de chêne.

Par quelle non croyable force la soulevèrent-ils,l’emportèrent-ils, catapulte tonnante qui, du premier coup,furieusement assénée, fracassa, émietta la lourde porte ?…

Puis il y eut l’infernal bondissement des six qui, pêle-mêle,sanglants, n’ayant plus face humaine, firent irruption.

Debout derrière des fauteuils entassés, Gillette, en arrêt, sedéfendait encore !

Au même instant, Manfred fut sur elle…

Elle eut un sourire d’extase, d’orgueil, de joie surhumaine, etferma les yeux, évanouie de bonheur d’être si brusquementrassurée.

Il l’empoigna, la jeta sur son épaule, avec le grognement brefde l’homme qui remet à plus tard de s’émouvoir ; d’une main,il la contenait, de l’autre, il brandissait son poignard… Hébété,stupide d’un étonnement sans nom, le roi bégayait des appels qu’ilcroyait déchirants et qui franchissaient à peine le bord de seslèvres.

Manfred s’était élancé vers l’antichambre.

Les cinq l’entouraient en courant…

L’antichambre franchie, ils se jetèrent dans le couloir.

Des cris éclataient maintenant.

– C’est chez Sa Majesté ! criaient des voix.

Cinq, dix, vingt gentilshommes apparurent, la plupart à peinevêtus.

Les six foncèrent.

Ragastens s’était mis en tête.

Sa lourde épée jetait dans le clair-obscur du couloir sesflamboiements.

Il frappait comme avec une cravache, et dans sa main, la rapièresifflait, fouettait, des cris féroces retentissaient.

Et le couloir, sur l’espace d’une douzaine de pas, jusqu’au hautde l’escalier qui conduisait au parc, devint une pistesanglante.

Les six étaient tous blessés.

Mais des cadavres gisaient çà et là…

Derrière eux, le hurlement de délire du roi revenu de sa stupeuréclata :

– Arrête ! Arrête !… Tue !… Tue !…

Livide et rugissant, François Ier accourait, unpoignard à la main.

Et lorsqu’il arriva au haut de l’escalier, une vision d’enferemplit son regard :

Manfred, en bonds frénétiques, descendait l’escalier.

Sur ses épaules, Gillette… Autour de lui, quatre hommes, quatredémons.

Et la foule des courtisans qu’ils avaient franchie, trouée commeun boulet, maintenant, voltigeait, hurlante, autour d’un êtrefabuleux qui sur la première marche, à lui seul, avec un formidablemoulinet d’où giclait un rire plus formidable, contenait lameute !…

– Triboulet !… Triboulet !… Triboulet !…

Le triple cri où il y avait de l’épouvante superstitieuse, del’horreur, de la haine, de la joie féroce, le triple cri écuma surles lèvres de François Ier.

– Triboulet ! répéta le délire hurlant des courtisansqui, à peine réveillés, crurent entendre, à ce nom, la trompette dujugement dernier…

Quoi ! Triboulet n’était pas mort !

Quoi ! Son cadavre sortait de la Bastille où l’on savaitbien que le bouffon avait lentement crevé au fond d’une bassefosse !

Était-ce un vertige ? une hallucination’?…

– Triboulet ! oui, Triboulet ! éclata le bouffon.Triboulet, sire !… Triboulet, messieurs les seigneurs !Bonjour, Majesté ! Bonsoir, pourriture ! Bas les pattes,chiens ! Gare au fouet du bouffon !…

Chapitre 39DU BOUFFON AU ROI DE FRANCE

La cohue des assaillants riposta par un hurlement de rage, etdix épées pointèrent à la fois sur Triboulet. Une le toucha aufront, une autre à l’épaule.

Il descendit deux marches, se couvrant d’un large moulinet,flamboyante barrière infranchissable pour les assaillants qui,pressés, serrés, se gênaient, se portaient obstacle, tandis que,seul, il emplissait la largeur de l’escalier par l’éclairininterrompu de sa lourde rapière sifflante…

La manœuvre était audacieuse jusqu’à la folie.

Triboulet le savait.

Il mourrait ! Oui ! Il mourrait accablé, écrasé, percéde cent coups… mais ses compagnons auraient le temps de mettreGillette en sûreté !…

Lentement, il descendit les marches, une à une.

Deux ou trois minutes étaient déjà gagnées.

Il tenait toujours bon, et sa voix railleuse, âpre, cinglait,fouettait les assaillants :

– À vous, Monsieur de Brissac… êtes-vous toujours lepremier cocu de France ?… Tiens ! ce cher marquis deFleury… comment va votre aimable sœur, depuis que Sa Majesté l’aengrossie ?… Patience, Monsieur de Ce !… le Dauphin, àqui vous offrez votre, femme depuis cinq ans, se laissera émouvoirà la longue !…

Il ruisselait de sang. Le sang qu’il perdait par le front,surtout, l’incommodait, l’aveuglait…

Il voulut s’essuyer de sa main gauche.

Cette main était rouge elle-même, et lorsqu’il la retira de sonvisage, ce visage apparut comme le masque de la Mort Rouge, sihorrible, si étincelant, si formidable, qu’il y eut dans la meuteun frisson d’horreur et un recul…

Triboulet descendit encore quelques marches.

Maintenant, il était presque à la dernière marche.

D’un bond, il eût pu sauter dans le parc, se perdre dans lanuit, se sauver… Il demeura…

– C’est le démon, vociféraient les courtisans affolés.

– Allons donc ! ricana Triboulet, un démon pourvous ? Vous vous vantez ! Valetaille, c’est un bouffon…Attention, laissez passer François de Valois qui veut me voir deprès…

En effet, à ce moment, François Ier, écartant lacohue, descendait, la main crispée sur son poignard, ivre derage.

– Prenez garde, sire ! supplièrent les courtisans touten lui livrant passage.

En quelques instants, le roi et le bouffon se trouvèrent face àface, et il y eut comme une trêve, – un arrêt brusque parmi lesassaillants.

Le roi jeta une sorte de grognement que nul ne comprit. MaisTriboulet comprit !…

Le grognement, voix effroyable, sans expression ni sens,appelait la fille de François Ier – la fille deTriboulet !

– Gillette ! Où est Gillette ?… rugissait leroi.

– Merde ! tonna le bouffon dans un si formidablegrondement qu’il sembla qu’on eût entendu la foudre.

…  …  …  …  … … .

Livide, le roi leva son poignard.

Mais, avant que l’arme ne se fût abattue, le bouffon,grandissant sa taille déjetée, d’un geste de tempête, lança sonépée à toute volée sur la foule des courtisans entassés derrièreFrançois…

Avant que l’arme ne se fût abattue, la main du bouffon, toutegrande ouverte, s’abattit, claqua, retentit sur le visage du roi,d’un si terrible soufflet qu’il sembla à la foule des courtisansque les murailles du château s’écroulaient pour cacher au mondel’effroyable éclat de ce sacrilège.

Sur Triboulet maintenant désarmé, la ruée de l’escalier noir degens affolés fut un spectacle de délire…

Il était debout, sanglant, sublime. Il avait croisé lesbras.

Le mascaret humain dévala sur lui. Cent poignards jetèrent deslueurs d’éclairs. Triboulet tomba.

Plus de vingt coups de poignard le trouèrent, le percèrent à lagorge, à la poitrine, aux épaules, au ventre…

Sa bouche, crispée par l’agonie cracha violemment…

Les visages penchés sur lui reçurent la tragique et rougeinsulte… Il mourut… au moment où ses lèvres apaisées cherchaient,dans un frémissement suprême, à murmurer :

– Adieu, Gillette… ma fille…

Ce fut ainsi que sa pauvre âme héroïque s’exhala en même tempsque le nom de celle qui avait été tout son amour, toute sa vie…

Chapitre 40UN JOUR D’ÉTÉ

On a vu que Manfred, emportant Gillette sur ses épaules,descendit l’escalier, entouré de Ragastens, Lanthenay, Spadacape etMadeleine Ferron qui, dans une épique ruée, s’étaient frayé unpassage à travers les courtisans réveillés et accourus au bruit dela lutte dans l’antichambre.

Ils atteignirent donc le parc qu’ils traversèrent de biais encourant, conduits par Madeleine Ferron…

Celle-ci, au bout d’une vingtaine de pas, s’arrêta.

– Adieu ! dit-elle à Ragastens. Adieu àjamais !…

– Venez ! venez ! supplia le chevalier.

– Partez ! Si vous vous arrêtez, vous vous perdez,vous et vos compagnons : ma destinée est liée à celle du roi.Je reste, quand bien même je devrais être foudroyée à l’instant.Partez ! Adieu !

Le chevalier comprit que rien au monde ne pourrait ébranler unetelle résolution.

– Écoutez, dit-il rapidement. Je comprends votre projet. Sivous réussissez, si vous êtes saine et sauve, venez vous réfugieren Italie, à Monteforte… Maintenant, adieu, pauvre femme !Victime de votre haine… de votre amour !

Quelques minutes plus tard, ils atteignirent tous la chaise duvoyage. Manfred jetait Gillette évanouie dans les bras deMargentine, et Spadacape prenait place sur le siège. Ilss’apprêtaient à sauter sur leurs chevaux et à fuir.

À ce moment, Ragastens saisit le bras de Manfred.

– Fleurial ! dit-il.

Triboulet n’était pas avec eux !

L’abandonner ? Fuir sans lui ?… La pensée ne leur envint pas. Haletants et hagards, tous les trois rentrèrent dans leparc.

Spadacape était resté sur le siège de la voiture.

Ivre de joie, Margentine ranimait Gillette de ses caresses.

…  …  …  …  … … .

Madeleine Ferron, ayant dit adieu à Ragastens, s’était glisséevers le château. Elle avait vu, elle, que Triboulet s’était arrêtéet elle avait deviné son projet.

Qu’allait-elle faire elle-même ? Elle ne savait pas aujuste.

Elle voulait surtout, avant tout, voir la figure du roi à qui onvenait d’arracher Gillette…

Elle se glissa d’arbre en arbre et arriva ainsi, guidée par letumulte, devant l’escalier qu’elle venait de descendre avec Manfredet ses compagnons. Elle y arriva au moment où se levait la mainsanglante de Triboulet pour retomber sur le visage de FrançoisIer.

Dans une vision d’horreur, elle eut ce spectacle inouï dubouffon souffletant le roi de son mot énorme, le souffletant de samain, et tombant ensuite sous les coups, de poignard…

Alors, elle entendit la voix de François Ierhurler :

– Dans le parc ! Ils sont dans le parc !Cherchez !

Madeleine alors se jeta en courant du côté de la porte dérobée.Elle eut l’intuition que Ragastens et ses amis voudraient attendreFleurial, et elle voulait les prévenir.

À quelques pas de la porte, elle les rencontra qui entraientdans le parc.

– C’est inutile, dit-elle froidement : Ilest mort !

– Fleurial… firent les trois hommes dans une mêmeexclamation douloureuse.

– Il est mort, vous dis-je ! Je l’ai vu tomber sousdix poignards… Fuyez !

Des cris retentissaient dans le parc.

Les sentinelles se répondaient l’une à l’autre.

Des lumières couraient…

– Mort ! sanglota Manfred. Mort pour elle ! Mortpour nous ! Pauvre Triboulet… Habit de bouffon, cœur dehéros…

– Alerte ! dit Lanthenay.

– Fuyez ! fuyez ! répétait Madeleine.

Ragastens et Lanthenay entraînèrent Manfred.

Une minute plus tard, ils étaient à cheval, autour de la voiturequi partait à fond de train et bientôt roulait sur la route deParis.

Quant à Madeleine Ferron, elle était restée dans le parc.

…  …  …  …  … … .

Comment échappa-t-elle à la battue qui fut organisée ?

Tous les pavillons qui s’élevaient dans le parc furentsoigneusement fouillés de fond en comble, y compris le pavillon desgardes.

Mais enfin, on finit par s’apercevoir au bout de deux heures quela petite porte dérobée était ouverte.

Les sentinelles voisines, interrogées, ne surent que répondre.Ces deux malheureux furent jetés en prison.

On retrouva alors le cadavre de la sentinelle que MadeleineFerron avait poignardée.

La conclusion générale fut que les truands – car nul ne songeaità la Belle Ferronnière – avaient fui par la porte trouvée ouverte.Ils étaient sans doute déjà bien loin.

Le roi, d’ailleurs, ne donna aucun ordre à ce sujet.

Lorsqu’il avait vu tomber Triboulet, il était lentement remontéà son appartement.

Les personnes qui virent François Ier à ce moment-làcertifièrent plus tard que le roi, en ces quelques minutes, avaitvieilli de dix ans.

La foudroyante excitation produite par le philtre d’amour étaiten effet tombée tout d’un coup. Les forces qu’avait avivées lebreuvage, le roi les avait pour ainsi dire gaspillées dans cesquelques minutes de rage poussée à son paroxysme.

Il apparut à tous que le soufflet de Triboulet avait tué le roiaussi sûrement que les poignards avaient tué le bouffon.

Lorsqu’on vint annoncer à François Ier que touterecherche avait été vaine et que les truands avaient probablementfui par la petite porte dérobée, il ne dit rien ; mais unprofond soupir gonfla sa poitrine, il rentra dans sonappartement.

Au moment où il franchissait l’antichambre, deux femmes leregardèrent passer ; l’une avec une sombre joie, l’autre avecun désespoir intense.

La première était Diane de Poitiers ; l’autre la duchessed’Étampes. Le roi disparu, elles échangèrent un long regard. Puisla duchesse d’Étampes fit un mouvement pour se retirer.

– Où allez-vous, ma chère Anne ? demanda Diane dePoitiers avec un sourire de triomphe.

– Je vais, ma chère Diane, donner l’ordre à mes gens depréparer mon départ pour ma terre…

– J’allais vous donner ce conseil, fit Diane…

Une larme de désespoir monta aux yeux de la duchessed’Étampes.

Quant au roi, il fit venir le premier officier de sa maison etlui dit :

– Monsieur, je m’ennuie à Fontainebleau. Prenez vos mesurespour que dès demain nous puissions partir pour Rambouillet.

…  …  …  …  … … .

Nous ne suivrons pas le chevalier de Ragastens et ses compagnonsdans leur voyage à Paris où ils ne séjournèrent que quelques heurespour repartir aussitôt dans la direction de l’Italie.

Nous dirons seulement que la mort de Fleurial fut cachée àGillette le plus longtemps possible.

Le jour vint cependant où la princesse Béatrix dut lui avouer lavérité. Gillette faillit mourir de douleur.

Mais elle était bien jeune…

Mais elle voyait Manfred si désespéré de son désespoir, sitriste de sa tristesse, que, peu à peu, elle essaya tout au moinsde dissimuler sa désolation…

Puis cette grande douleur s’effaça lentement – comme s’effacenttoutes les grandes douleurs humaines – le temps et l’amour, cesdeux grands consolateurs, apaisèrent l’âme endeuillée deGillette.

Dans Monteforte, jolie ville d’Italie où ils s’étaient réfugiés,le chevalier de Ragastens avait fait élever au milieu d’un jardinun monument de marbre blanc à la mémoire de Triboulet et d’ÉtienneDolet.

Deux familles nouvelles s’étaient fondées dans ce coin paisibleet riant.

Le 15 juin de l’année où se passèrent les derniers événementsque nous avons racontés, un double mariage unit Manfred etGillette, Lanthenay et Avette.

Cette cérémonie de joie, dans la radieuse journée d’été où elles’accomplit, fut comme voilée de mélancolie… Les deux jeunesfemmes, chacune de son côté, murmurèrent :

– Oh ! mon père, que n’es-tu là !…

Quant au comte de Monclar, il ne recouvra jamais la raison. Lesterribles événements qu’avait inspirés et dirigés Ignace de Loyolaavaient pour toujours jeté sur ce cerveau la nuit de la folie. Maiscette folie était douce.

Il s’était épris d’une singulière affection pour Avette, quil’entourait de soins touchants.

Et pour qui eût su quelle part l’ancien grand prévôt avait priseau supplice d’Étienne Dolet, c’eût été un spectacle d’une indicibleémotion que de voir la fille du supplicié sourire avec une si belletendresse au bourreau de son père…

Il est vrai que ce bourreau était le père de son mari !

Chapitre 41RAMBOUILLET

Les voyageurs que leur caprice, leurs affaires ou simplement lehasard amènent à Rambouillet vont presque tous visiter le vieuxchâteau classé parmi les monuments historiques de France.

Là, comme dans tous les « monuments historiques », ily a un gardien, qui commence par promener ses clients depassage à travers les vastes salons qui évoquent des visions defêtes où des marquises poudrées font vis-à-vis à des marquisgalants en des pavanes à révérences ; il n’a garde de vousfaire grâce d’un trumeau, d’un feston, d’une astragale. Puis enfin,il vous conduit à un couloir écarté qui aboutit à une cour isoléeet on se croit tout à coup transporté bien loin du château.

La pièce où nous venons d’entrer est de médiocre dimension. Elledonne sur le parc. Elle est nue.

Elle est triste, d’une pesante tristesse qu’on cherche vainementà secouer.

Et le gardien vous dit :

– C’est là qu’est mort le roi François Ier

Puis, quand son petit effet est produit, quand il voit sesauditeurs impressionnés à son gré, le brave gardienajoute :

– Chose étrange, François Ier voulutêtre transporté dans cette pièce écartée pour y mourir… ilne voulut pas rester dans sa chambre, il ne voulut pas que sonagonie fût entourée de soins et de sympathies : on ne saitpourquoi, mais il se fit transporter ici… et il voulut y êtreseul !

Et dans l’imagination du visiteur s’éveille cette funèbre visiondu vieux roi qui veut mourir seul, loin de son appartement, loin deson fils, loin de ses amis, loin de tout.

Pourquoi !…

C’est cette curieuse et mystérieuse particularité que nousallons éclairer et qui servira d’épilogue à notre récit.

Ceci se passait environ vingt jours après la mort tragique deTriboulet.

Dans la chambre de la tour mystérieuse et lointaine où personnene pénètre, deux femmes causaient à voix basse.

C’étaient Madeleine Ferron et Diane de Poitiers.

Madeleine a suivi la cour à Rambouillet. Elle suit sansdéviation la ligne qu’elle s’est tracée. Elle est comme l’ombrefunèbre qui marche dans le sillon du roi… Comment a-t-elle pus’introduire au château ? Par quel effort d’imagination, parquelle patiente étude a-t-elle pu deviner la pensée secrète deDiane de Poitiers ?

Peu importe !… Ce qui importe, c’est qu’elle est apparue unsoir à Diane, qu’elle lui a longuement parlé, et que de cette femmesupérieure en intrigue politique, elle a fait sa comparse, – disonsmieux : sa complice.

La chambre de la tour mystérieuse, Madeleine l’a transforméecomme elle avait transformé la chambre où elle avait attiré le roidans la maison de Fontainebleau. Là aussi, on retrouve le même litlarge et profond, la même glace immense, les mêmes tentures desoie, les mêmes fauteuils qui, pendant si longtemps, avaient étéfamiliers au roi de France. Quiconque entre là se trouve transportécomme par magie dans la maison de l’enclos des Tuileries, dans lachambre d’amour qui fut le témoin des caresses prodiguées àFrançois Ier par la prestigieuse magicienne depassion.

L’entretien entre Madeleine Ferron et Diane de Poitiers a duréplus d’une heure.

Enfin, Madeleine remet à Diane une lettre ; puis les deuxfemmes, debout, échangent un dernier regard de curiosité etd’horreur. C’est qu’à ce moment elles se font peur ; c’estqu’elles frissonnent de s’être si bien et si complètementdevinées ; c’est qu’elles incarnent deux fantômes aussiterribles et sinistres l’un que l’autre : Diane incarnel’Ambition, et Madeleine incarne la Mort… Et elles se touchent, etil semble tout naturel qu’elles aient fini par prendre contact…Est-ce que la Mort ne trouve pas dans l’Ambition sa plus fidèleservante ? Est-ce que l’Ambition peut faire un pas qui ne soitguidé par la Mort ?…

Il y a entre elles une minute de silence effrayant… puis ellesse séparèrent.

…  …  …  …  … … .

Ce jour-là, donc, Diane de Poitiers, en quittant MadeleineFerron, se rendit dans l’appartement du dauphin et luidit :

– C’est pour bientôt !…

Henri, fils de François Ier, tressaillit et devintblafard… il s’appuya au bras de Montgomery que Triboulet n’avaitpas, paraît-il, tout à fait étranglé, puisque le capitaine desgardes était là, plus en faveur que jamais, auprès du dauphin, nequittant plus ses appartements et cherchant à assurer sa fortunesous le futur roi, servant la mortelle intrigue qui donnait lacouronne au dauphin, avant de servir lui-même d’instrument à ladestinée justicière qui devait faire de lui le meurtrier d’HenriII.

Diane de Poitiers ne s’arrêta pas chez le dauphin.

Elle parvint jusqu’aux appartements du roi. Bassignac, – dernierfidèle de François Ier, – montait la faction dans lavaste antichambre déserte et désolée. À ce moment, le chirurgiensortit de la chambre du roi.

– Eh bien ? lui demanda Diane.

– Madame, il y a encore de l’espoir… mais…

– Mais ?… interrogea-t-elle, palpitante.

– Une nuit d’amour, une seule… et le roi mourra !

Le chirurgien se retira en hâte, blême d’avoir dit ce qu’ilvenait de dire.

– Bassignac, dit Diane, je veux voir le roi.

– Mais Sa Majesté dort, madame. Le chirurgien vient de mel’assurer.

– Affaire d’État ! dit rudement Diane, qui doucementouvrit la porte, tandis que le serviteur reculait épouvanté.

Diane s’arrêta sur le seuil, le roi dormait d’un sommeil, agité.Lentement, comme une ombre, elle se glissa jusqu’à son lit… Sur ledrap, elle plaça, la lettre que venait de lui remettre MadeleineFerron… puis recula, silencieuse, comme doivent reculer les grandscriminels devant leur victime, regagna la porte, s’effaça,disparut…

…  …  …  …  … … .

Le roi dort…

Un léger râle sort de ses lèvres tuméfiées, presque noires,crevées de fièvre. Son front et ses pommettes sont d’un rose vif,tandis que les replis au nez et au menton sont d’une pâleur decire. Sa poitrine découverte est plaquée de taches livides, et auxdeux coins de la bouche, il semble que des mouches vénéneuses aientlaissé la trace purulente de leur passage ; des érosionshumides autour des paupières achèvent de donner à ce masque on nesait quelle apparence putride.

Des songes funestes traversent le sommeil de FrançoisIer. Il murmure des lambeaux de phrases où reviennentles noms d’Étienne Dolet, de Triboulet et de Gillette. Et un longfrisson le secoue tout entier lorsqu’il prononce ce derniernom…

…  …  …  …  … … .

Vers six heures, le roi s’éveilla.

Sa main, à son premier mouvement, toucha la lettre… Il l’ouvritprécipitamment et lut :

« François… ô François… ô mon bien-aimé François…« celle qui a vécu d’amour pour toi, celle qui se meurt« d’amour… celle qui veut mourir d’amour sous tes derniers« baisers t’attend dans la tour… Viens, ô mon bien-aimé, viens« m’aimer une fois encore… puis, tu me tueras si tuveux… »

Le roi passa sa main sur ses yeux, puis relut.

– Cette lettre ! gronda-t-il, d’où vient cettelettre ?… Est-ce la suite de mes abominables cauchemars ?Oh ! ces rêves affreux où des femmes nues s’offrent,impudiques, au délire de mes baisers !… Et quand je veux lesétreindre, il n’y a plus rien !… Oui… je dois rêver… Etpourtant non… Cette lettre !… je la touche, je la vois, je lalis ! Enfer ! Je reconnais ton écriture, ribaudedamnée ! Et tes paroles versent en moi des laves depassion !… Ah ! tu es venue ! Ah ! tu t’esglissée jusqu’ici !… Ah ! tu veux… Eh bien, oui, j’irai…je saisirai le monstre et je l’étranglerai… je déchirerai de mesdents sa gorge palpitante… oui… je veux… attends, Madeleine…attends… je viens te tuer.

En même temps, le roi rejeta violemment ses couvertures etcommença à s’habiller, – seul, pour la première fois de sa vie. Sesyeux maintenant flamboyaient ; un double délire s’emparait delui, et, malgré son épuisement, lui permettait de se tenir debout…délire érotique, délire de haine, – amour et fureur fermentaientensemble dans sa tête surchauffée. Il grognait des choses sansnom.

– Gillette, attends-moi… enfin ! tu es à moi…Oh ! cette lettre !… C’est toi qui l’as apportée,Satan !… Ribaude, meurs donc, empoisonneuse !

En quelques minutes, il fut prêt, et, à sa ceinture, il passa unpoignard solide, la lame nue.

Au bruit qu’il fit, Bassignac entra et leva les bras auciel.

– Sire ! Sire ! supplia-t-il…

– Tais-toi ! je veux aller à la tour.

Il voulut se mettre en marche, mais il tomba épuisé sur unfauteuil…

Un juron de fureur fit trembler le vieux valet de chambre.

– Que se passe-t-il ? demandèrent plusieurs voix… Entête des nouveaux arrivants, Diane de Poitiers, attentive, l’esprittendu.

– À la tour ! grondait le roi. Qu’on me porte à latour !…

– Il faut satisfaire Sa Majesté ! s’écria Diane.

Sur un signe d’elle, quatre vigoureux laquais soulevèrent lefauteuil et emportèrent le roi soudain apaisé.

Quand il fut devant la porte, il put se soulever, se mit deboutet se tourna vers ceux qui l’avaient suivi :

– Que personne n’entre !… sous peine de mort ! Cequi va se passer là ne regarde que moi…

Courtisans et laquais reculèrent…

Le roi entra et ferma la porte à clef…

…  …  …  …  … … .

Alors Diane de Poitiers, ayant vu entrer François Ierdans la chambre de la tour, courut à l’appartement du dauphinHenri, noir de monde, et, par un coup d’audace extraordinaire,remplaçant la formule consacrée, elle s’écria d’une voixtriomphale :

– Messieurs, le roi va mourir… Vive leroi !

Et la foule énorme des courtisans, courbés autour du dauphinblafard, cria frénétiquement :

– Vive le roi !

…  …  …  …  … … .

Là-bas, François Ier avait tout de suite saisi sonpoignard. Il s’avança en grondant. Il la cherchait dans lademi-obscurité. Cela dura une minute… et déjà les parfums d’amourdéchaînaient en lui une tempête de volupté… Puis, hagard, délirant,comme emporté par le vertige d’un songe d’agonie, il reconnut legrand lit, le large lit, l’autel d’amour… Et alors, il lavit !… Elle était nue… elle était splendide, elle vibrait,palpitait, les bras tendus vers lui…

Et il jeta son poignard… Il arracha ses vêtements…

Elle avait sauté près de lui, elle l’aidait… et ils roulèrentsur le lit, dans une étreinte furieuse, reconquis tout entiers l’unpar l’autre, oubliant leur haine, oubliant qu’ils étaientempoisonnés, ne voyant pas les pustules qui s’ouvraient, hideusesfleurs du mal, sur leurs lèvres et leurs seins !…

Leurs rauques soupirs emplirent la chambre d’un balbutiement demort et de délices… leurs haleines fétides se confondirent…

…  …  …  …  … … .

Les heures sonnèrent… les heures passèrent… La nuit étaitprofonde… Ils n’avaient pas allumé de flambeau…

François Ier, dans un dernier spasme, râlait…hoquetait…

Madeleine le toucha : ses extrémités étaient glacées…

Elle comprit qu’il allait mourir…

Et alors, leur passion à tous deux s’évanouit, balayée par lesouffle glacial de la mort… Et il n’y eut plus de vivant en eux queleur haine insondable…

Elle se coucha tout entière sur lui comme pour l’étouffer sousune caresse effroyable…

Sa gorge pantelante s’offrit au baiser de l’amant en agonie…

– Ô mon bien-aimé, gronda-t-elle, aime-moi encore !encore !…

Alors, lui, dans l’infernale vision de son agonie, entrevit lafemme couchée sur lui… cette gorge s’offrant à ses lèvres…

Dans l’effort énorme de son agonie, il ouvrit la bouche toutegrande, et férocement, avec une déchirante clameur de volupté, derage et de mort, planta ses dents dans la gorge de neige, d’un coupde croc formidable.

Un jet de sang les inonda.

Elle poussa un faible soupir et se raidit dans la mort.

Les yeux fous de François Ier contemplèrent lecadavre. Un éclat de rire grinça sur sa bouche rouge de sang, il lasaisit à pleins bras… Cela dura une seconde, et ce fut dansl’effort de ce rire et de cette étreinte funèbres qu’il se raidit àson tour en la paix éternelle de la mort consolatrice.

FIN

Share