C’est en vain que des Ternes à Belleville,tout le long des boulevards extérieurs, on eût cherché un café mieux achalandé et d’un meilleur renom que le café de Périclès.
Les plus fameux estaminets de ces parages,l’Épinette, la Nouvelle-Athènes et même leRat-Mort ne venaient que bien après.
D’un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au plus bel endroit du boulevard de Clichy, presqu’en face de la place Pigalle. C’est vers 1865 qu’il fut fondé, au rez-de-chaussée d’une maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance, qu’attiraient à Paris,prétendait-il, l’espérance de faire fortune et sa grande amitié pour les Français.
Sa femme, toute jeune encore, et un cousin,l’aidaient à qui mieux mieux dans son œuvre délicate d’achalandage.
Ce cousin, robuste Saxon d’une vingtaine d’années, laid à faire plaisir, mais d’une complaisance inaltérable, répondait au surnom d’Adonis.
Quant à Mme Justus, courte,rouge et dodue, elle pouvait passer pour appétissante, à la façon des sandwichs qu’elle étalait sur le comptoir et qu’elle servait avec la bière de Bavière.
Jamais gens ne se virent aussi prévenants queces gens placides pour les habitués de leur établissement.Contenter le public était leur devise.
Élevait-on la voix, on voyait aussitôt Justusabandonner sa grosse pipe de porcelaine, et accourir d’un airinquiet, en demandant d’un accent impossible :
– Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il qui ne vapas ?
Ce n’est pas lui qui jamais eût eu l’affreuxcourage de congédier un consommateur, quand sonnait l’heure de lafermeture des cafés.
Pour peu qu’il y eût eu une partie engagée ouquelques moos encore à vider, sournoisement il fermait sa devantureet gardait ses clients tant qu’il leur plaisait de rester, aumépris de toutes les ordonnances de police.
En ces occasions, qui étaient fréquentes, lePrussien envoyait Adonis se coucher et veillait seul.
Il suffisait à tout, et il fallait le voir,partagé entre la jubilation d’un bénéfice assuré et les transesd’un procès-verbal possible.
Car enfin, il risquait d’être pris en flagrantdélit de contravention, il l’avait été déjà et condamné à uneamende. Aussi se tenait-il continuellement debout contre ses voletsclos, l’œil et l’oreille alternativement collés à une fente.
Et lorsqu’il croyait distinguer sur letrottoir le pas cadencé des sergents de ville de faction :
– Silence ! disait-il à ses clientsde contrebande, silence ! Voilà la police ; nous sommespincés…
C’est ainsi que, certaine nuit de février1870, Justus Putzenhofer faisait le guet, pendant que trois de sesclients continuaient paisiblement une partie de whist engagéedepuis le dîner.
L’un était un paisible rentier de la rue de laTour-d’Auvergne ; l’autre, un jeune journaliste nommé AristidePeyrolas, et le troisième un médecin d’une trentaine d’années,établi depuis peu à Montmartre, le docteur Valentin Legris.
La demie de une heure sonnait, et Justusvenait de bourrer son éternelle pipe et de remplir les bocks, quandtout à coup un cri terrible retentit au dehors.
D’un commun mouvement les joueurs jetèrent lescartes, et se dressant :
– Entendez-vous ? dirent-ils àJustus.
L’Allemand n’était pas homme à s’émouvoir desi peu.
– J’entends, répondit-il, quelqu’un deces mauvais gars comme il en rôde toutes les nuits sur lesboulevards extérieurs, et qui se battent entre eux comme des loupsenragés… Ah ! la police devrait bien leur donner la chasse, aulieu d’être toujours sur le dos des pauvres limonadiers.
Peyrolas haussa les épaules.
– La police ! interrompit-il d’unton d’amer sarcasme, est-ce que ces bagatelles laregardent !
Cependant, l’explication de Justus était siplausible, que déjà les trois joueurs reprenaient leur partie,quand un nouvel appel se fit entendre, plus déchirant, pluseffrayant encore que le premier :
– Au secours !… À moi !
Cette fois, il n’y avait pas à douter.
– On assassine quelqu’un, évidemment,cria le docteur Legris. Sortons, messieurs !… Justus, laporte, ouvrez vite la porte !
Mais, bien loin d’obéir, le prudent limonadiers’était jeté devant ses volets clos et il étendait les bras commepour en défendre l’accès.
– Devenez-vous fous, chersmessieurs ? gémissait-il… Oubliez-vous que nous sommes encontravention ?… Non, je ne souffrirai pas que vous vousexposiez à recevoir quelque mauvais coup…
Sans plus l’écouter, ses clients l’écartèrentviolemment. Vivement ils retirèrent les barres de la devanture ets’élancèrent dehors.
Rien !… Personne !… Le boulevardétait silencieux et désert.
À grand’peine, en prêtant bien l’oreille,entendait-on dans la direction de Belleville le bruit lointain dela course précipitée de plusieurs personnes…
– Je vous disais bien que vous en seriezpour vos peines, chers messieurs, geignait Justus.
Tel n’était pas l’avis du docteur.
– Des gens fuient, déclara-t-il, donc ily a eu quelque mauvais coup de fait… Explorons les environs.
C’était plus aisé à décider qu’à exécuter. Lanuit était noire à ce point que, le bras étendu, on ne voyait passa main… Du sol, détrempé par les pluies des jours précédents, unbrouillard épais et nauséabond montait, où se noyaient les lueursdu gaz.
N’importe : les trois habitués du café dePériclès traversèrent la chaussée et s’avancèrent sur leterre-plein planté d’arbres du boulevard.
Ils n’y avaient pas fait dix pas, chacun deson côté, quand le père Rivet laissa échapper une exclamationétouffée.
– Ah ! mon Dieu !
Ses deux compagnons coururent à lui, et letrouvèrent affaissé sur un banc.
– Qu’avez-vous…qu’arrive-t-il ?…
Le bonhomme étendit le bras et d’une voixétranglée :
– Là, fit-il, là !… En m’avançant àtâtons, j’ai butté contre…
Le docteur et Peyrolas se penchèrent.
À l’endroit indiqué par le digne rentier, àterre, la face dans la boue, un homme gisait inanimé…
– Et voilà, ricana Peyrolas, voilà Parisen 1870 ! On y assassine aussi impunément qu’autrefois enpleine forêt de Bondy. Où sont les sergents de ville pendant cetemps ? Je demande à voir un sergent de ville…
Le docteur n’avait pas les emportements dujournaliste. S’étant agenouillé près de l’homme, il le retournaavec précaution, et lorsqu’il lui eût palpé la poitrine :
– Il n’est pas mort, prononça-t-il,peut-être peut-on encore le sauver…
Et, sans se soucier des transes du patron del’estaminet de Périclès :
– Holà, Justus ! cria-t-il à pleinevoix, venez nous aider à transporter ce pauvre diable chezvous !…
L’Allemand était de ceux qui savent fairecontre fortune bon cœur, et qui se bâtissent des maisons avec lestuiles qui leur tombent sur la tête.
Il accourut. Il souleva le blessé entre sesbras robustes, et à lui seul le porta dans le café, et il l’étenditsur un billard.
Alors, les joueurs de whist purent examinercelui qu’ils venaient de sauver.
C’était un beau garçon de vingt-cinq à trenteans. Il portait toute sa barbe, longue et d’un noir de jais. Lalumière crue des lampes du billard tombant d’aplomb sur son visage,en faisait ressortir la pâleur mortelle, mais en accentuait aussila mâle énergie.
Ses habits, bien que souillés de boue et desang, trahissaient des habitudes d’irréprochable élégance, et sonlinge était d’une finesse et d’une blancheur remarquables.
Détail singulier : sous ses lèvresentrouvertes, on discernait de légers fragments de papier, commesi, au moment de perdre connaissance, il eût eu le temps et lesang-froid de détruire, en l’avalant, quelque lettredangereuse.
Mais le docteur fut le seul à remarquer cettecirconstance, dont il se garda bien de souffler mot.
Il avait retroussé ses manches, et tout endépouillant le blessé de ses vêtements avec une dextérité toutechirurgicale :
– De l’eau, disait-il au maître du caféde Périclès, vite de l’eau, une éponge, du linge…Eh ! sacrebleu ! réveillez votre femme, pour qu’elle mefasse un peu de charpie…
Inutile !… Le bruit avait troublé lesommeil de Mme Justus et au moment où on prononçaitson nom, elle apparaissait, grelottant sous un peignoir à grandsramages.
Et quand elle aperçut, sur le billard, cethomme à demi nu, raide comme un cadavre et couvert de sang, elle semit à pousser des cris lamentables…
– C’est un gaillard que j’ai tiré desmains des assassins, lui dit son mari, qui déjà entrevoyait leparti qu’il pourrait tirer de l’aventure… Et il en réchappera,n’est-ce-pas, monsieur Legris ?
Ayant achevé son examen, le docteur procédaitau pansement du blessé.
– Oui, il en reviendra,répondit-il ; et même, à vrai dire, il n’a pas grand’chose.Ah ! il doit une fière chandelle à son patron. Si aussi bienil eût reçu sur la nuque le coup d’assommoir dont vous voyez latrace, là sur le col, c’était fini. De plus, on lui a allongé entreles deux épaules un coup de couteau à tuer un bœuf, et, par unesorte de miracle, la lame a dévié et glissé le long d’un os. Avantquinze jours, il sera sur pieds.
Cependant, Justus et sa femme étaient seuls àécouter le médecin.
Le journaliste Peyrolas s’était emparé du pèreRivet, encore mal remis de son effroi, il le tenait au collet, etd’un air inspiré :
– Voilà, lui disait-il, le sujet d’unarticle que je vais écrire en rentrant, d’un de ces articles quiremuent les masses… Ah ! votre gouvernement emploie la policeà organiser des émeutes pendant qu’on nous assassine !… Uninstant ! Je lui dirai son fait, moi, à votre gouvernement,monsieur Rivet…
– Ah çà ! vous tairez-vous !interrompit le docteur impatienté.
C’est que le blessé revenait à lui.
Grâce à un violent effort et en s’appuyant surl’épaule du cabaretier, il s’était dressé sur son séant, et ilpromenait autour de lui un regard surpris et anxieux, interrogeanttour à tour l’endroit où il se trouvait et la physionomie desinconnus qui l’entouraient.
La conscience de soi lui revenait, et bientôtil fut évident qu’il pensait s’être rendu compte de ce qui s’étaitpassé.
– Comment vous remercier jamais,messieurs, commença-t-il d’une voix faible, d’avoir exposé votrevie pour sauver la mienne…
D’un geste, le docteur l’arrêta :
– Oh ! permettez, monsieur, notremérite n’est pas si grand que vous le dites. Quand nous sommesarrivés près de vous, vos assassins avaient fui.
Un immense étonnement se peignit sur lestraits du blessé.
– Ils avaient fui ! murmura-t-il,sans m’achever !…
Et une soudaine réflexionl’éclairant :
– Aurais-je donc été volé ?demanda-t-il.
On lui présenta ses vêtements : sa montreet son porte-monnaie avaient disparu.
– C’étaient donc des voleurs !fit-il, comme si cette certitude eût complètement dérouté toutesses prévisions.
Ni le digne père Rivet, ni le fougueuxPeyrolas ne remarquaient l’étrange préoccupation du blessé.
Mais il n’en était pas de même du docteurLegris.
– Parbleu ! pensa-t-il, voici unsingulier sire, qui s’étonne qu’on ne l’ait pas achevé et quis’émerveille d’avoir été volé. Pourquoi donc l’eût-on assailli surles boulevards extérieurs, à une heure du matin, sinon pour ledépouiller ?…
Et flairant quelque mystère :
– Savez-vous, du moins, monsieur,interrogea-t-il, à quelle espèce de gens vous avez euaffaire ?
– Aucunement.
– Les reconnaîtriez-vous si on vous lesprésentait ?
– Je ne les ai même pas vus.
– La nuit est fort obscure, eneffet ; cependant…
– Eh ! monsieur, j’étais à terreavant de soupçonner seulement que j’étais entouréd’assassins !… s’écria le blessé. Est-ce que sans cela je neme serais pas défendu… et bien défendu, vous pouvez mecroire ?
Et, en effet, tout en lui trahissait une rareénergie servie par une force peu commune.
– C’est que le guet-apens étaithabilement tendu, continua-t-il. Je rentrais chez moi, lorsquepassant ici devant, tout à coup, il me semble entendre desgémissements. Surpris, je m’arrête, prêtant l’oreille. Les plaintesredoublent… Je cherche des yeux d’où elles partent, et à terre,devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une formehumaine qui s’agite… Ému, je me penche, mais je m’étais à peineincliné qu’un coup terrible sur la tête, un coup de bâton, à ce queje suppose, m’envoyait rouler à dix pas dans la boue…
– Évidemment, objecta le père Rivet, lesassassins étaient cachés derrière le banc…
– Je n’étais cependant qu’étourdi,continua le blessé, et la preuve, c’est que pendant trois secondesau moins j’ai eu la perception très nette de ma situation… Mais, aumoment où je me relevais, j’ai ressenti une douleur épouvantableentre les deux épaules. J’ai dû pousser un cri terrible… et de cemoment je ne me rappelle plus rien…
Indifférent en apparence, le docteur guettaitson blessé du coin de l’œil.
– Eh bien ! lui dit-il, voilà cequ’il faudra, demain, répéter au commissaire de police…
Mais l’autre, à ces mots,tressaillit :
– Pour cela, non ! s’écria-t-il,non, à aucun prix !
C’était plus que de la répugnance, c’était del’effroi que manifestait le blessé.
À ce point que tous, le docteur excepté, endemeurèrent stupéfaits, et que même le père Rivet s’oublia jusqu’àmurmurer à l’oreille de Peyrolas :
– Par ma foi ! le nom seul ducommissaire lui fait un drôle d’effet.
Lui vit bien l’impression produite :
– Je ne puis porter plainte,déclara-t-il. Et tenez, messieurs, si après le grand service quevous m’avez rendu, vous vouliez m’en rendre un plus grand encore,vous n’ébruiteriez pas l’accident dont je viens d’être victime.
Il attendait une réponse avec une si évidenteanxiété, que M. Legris en eut pitié.
– Nous vous garderons le secret,monsieur, dit-il, vous avez notre parole.
– Soit ! soupira Peyrolas. Etpourtant, quel article !…
Dès lors, le blessé parut recouvrer toute saliberté d’esprit. Mme Justus lui avait préparé unetasse de feuilles d’oranger, il la but et annonça que, se sentantmieux, il allait regagner son logis.
Puis, tandis qu’on l’aidait à revêtir seshabits :
– Je me nomme Raymond Delorge, messieurs,dit-il, et je demeure rue Blanche… J’espère, une fois rétabli, voustémoigner toute ma gratitude…
Cependant il avait trop présumé de sesforces ; lorsqu’il essaya de faire un pas, il chancela.
– Diable ! fit-il avec un sourireinquiet, la tête me tourne et j’ai les jambes comme du coton…
– Mais moi, j’avais prévu ce qui arrive,monsieur, interrompit le docteur. Adonis vient de sortir pourtâcher de nous trouver une voiture, et pour plus de sûreté je vousaccompagnerai.
Toute la nuit, il passe sur le boulevard deClichy des voitures attardées qui regagnent le dépôt, le garçon ducafé de Périclès ne tarda pas à reparaître, annonçantqu’il ramenait un fiacre.
On aida le blessé à y monter, le docteur s’yinstalla près de lui, et le cocher fouetta son cheval.
Rarement M. Legris avait été aussiintrigué, et il cherchait dans sa tête quelqu’une de ces questionsinsidieuses qui forcent la réponse.
Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps dela trouver.
– Ainsi, docteur, commença-t-il, je vaisêtre obligé de garder le lit ?
– Pendant quelques jours, oui.
– En ce moment, ce peut être pour moi unirréparable malheur…
– Oh !…
– Et ce n’est pas tout. Je ne sais ce queje donnerais pour qu’on ne s’aperçût pas chez moi de mon accident.J’ai perdu mon père, docteur, je vis avec ma mère et ma sœur, dontla tendresse n’est déjà que trop facile à s’alarmer.
– Ne dites rien alors. Cachez vosvêtements qui vous trahiraient et restez couché sous prétexte d’uneindisposition…
– C’est bien à quoi je pense ;seulement il faudrait un médecin…
– Qui fût votre complice, n’est-cepas ? Eh bien ! j’irai vous voir, fit le docteur avec uneprécipitation qu’il regretta.
Mais il était trop tard pour rienajouter ; la voiture s’arrêtait rue Blanche. Le blessé endescendit seul et quand il fut sur le trottoir :
– Allons, dit-il, l’air m’a fait du bien,et je me sens de force à gravir l’escalier en me tenant à la rampe…Vous m’excuserez, docteur, de ne pas vous prier de monter, mais jesuis certain que moi n’étant pas rentré, ma pauvre mère n’est pasencore endormie, et un autre pas que le mien l’inquièterait… Etenfin, pour abuser de vous jusqu’au bout, je vais vous demander depayer le cocher, car on m’a pris jusqu’à mon dernier sou…
– Bien ! bien ! ne voustourmentez pas… Allons, rentrez, voici votre porte ouverte. Et pasd’imprudence !… Je serai chez vous à midi.
Resté seul, le docteur renvoya le fiacre,préférant rentrer à pied.
– Drôle d’histoire ! grommelait-il,singulier garçon !… Qu’est-ce que cette lettre qu’il aavalée ? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte ? Maisbast ! j’aurai sans doute le mot de l’énigme demain.
Il disait cela, seulement il ne pouvaitempêcher sa cervelle de trotter.
Et le lendemain, il dut presque se faireviolence pour attendre onze heures avant de se présenter rueBlanche.
Un vieux serviteur en qui tout trahissaitl’ancien soldat vint ouvrir, et il avait été prévenu, car dès qu’ilaperçut le docteur :
– M. Raymond attend monsieur,déclara-t-il, et si monsieur veut me suivre…
Le docteur trouva son malade beaucoup mieuxqu’il ne l’espérait.
Et quand il eut examiné la blessure et indiquéle régime à garder, il s’assit, espérant vaguement quelqueséclaircissements en échange de ses soins.
Il n’en recueillit aucun. Le blessé semblaitavoir oublié son aventure. Il dit simplement que sa mère n’avaitaucun soupçon, et se mit à causer de tout autre chose. Et il en futde même pendant une semaine, où M. Legris vint tous lesjours.
Raymond le recevait affectueusement et commes’il eût eu la volonté de conserver ces relations que le hasardavait nouées, mais il évitait avec une sorte d’affectation deparler de soi, de ses affaires, de sa famille.
Après dix visites, le docteur n’avait entrevuni madame ni mademoiselle Delorge.
Aussi, quand, au café de Périclès,Peyrolas ou le père Rivet lui demandaient des nouvelles de sonmalade, et aussi quelques renseignements :
– Il est autant dire guéri, répondait-il,et vous le verrez un de ces soirs… C’est un brave et loyal garçon,bien qu’un peu froid et d’une réserve excessive… Ancien élève del’École polytechnique, il était ingénieur des ponts et chausséesquand il a donné sa démission pour s’occuper de chimieindustrielle…
C’était tout ce qu’il savait, et c’était,pensait-il, tout ce qu’il saurait jamais ; quand un dimanche –c’était le 27 février 1870, le dimanche gras – sur les cinq heuresdu soir, il se présenta rue Blanche.
À sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, etd’une voix émue :
– Ah ! docteur, s’écria-t-il, jetremblais que vous ne vinssiez pas !
Son impassibilité habituelle sedémentait ; l’éclat de ses yeux et un tremblement fébriletrahissaient ses angoisses.
– Il vous arrive quelque chose ?demanda M. Legris.
Pour toute réponse, Raymond prit une lettresur son bureau, et la tendant au docteur :
– Voici ce que je reçois, dit-il ;lisez.
Cette lettre, non signée, était écrite àl’encre bleue sur d’horrible papier.
Elle disait :
« Cette nuit, une scène aura lieu, dontIL FAUT que M. Delorge soit témoin.
« Qu’il se trouve à minuit au bal de laReine-Blanc he. Un homme s’approchera de lui et luidira : « Je viens du jardin de l’Élysée. » Qu’ilsuive hardiment cet homme partout, je dis bien partout, oùil le conduira.
« Qu’il vienne, pour elle, sinon pourlui. Et qu’il ne craigne rien, celui qui lui écrit est sonami. »
Ayant lu, le docteur n’eut pas l’ombre d’unehésitation.
– Je pense, mon cher monsieur Delorge,prononça-t-il, que ceux qui vous ont manqué une première foisveulent prendre leur revanche.
Raymond hochait la tête.
– Peut-être avez-vous raison, fit-il, etcependant il est de mon devoir de me rendre à ce rendez-vous.
Sa détermination était si évidente, que ledocteur n’eut pas même l’idée de la combattre.
– Au moins, conseilla-t-il, faites-vousaccompagner…
On eût dit que Raymond attendait cet avis.Fixant M. Legris :
– Par qui ? demanda-t-il. Je suismalheureux, je vis seul. J’ai deux amis, deux frères, mais ils sontloin de Paris. Où trouver un homme qui consente à braver pour moiun péril inconnu, et qui me jure, quoi qu’il arrive, un inviolablesilence ?
Le docteur n’hésita pas.
– Je serai cet homme, monsieur Delorge,dit-il d’une voix ferme.
Et quelques heures plus tard, en effet, ledocteur Legris et Raymond Delorge remontaient la rue Fontaine, serendant au rendez-vous de la lettre anonyme.
Le soir, lorsqu’on arrive au haut de la rueFontaine-Saint-Georges, on voit briller en face de soi, de l’autrecôté du boulevard extérieur, au-dessus d’une porte immense, uneguirlande de becs de gaz.
C’est l’illumination du bal de laReine-Blanche.
À droite, se trouve un café-débit de vinsdivisé en quantité de salons de société par des cloisons deplanches légères, découpées à la mécanique.
À gauche, en contrebas, est une échoppe depâtissier, où les ouvrières des environs viennent acheter desfriandises qui font frémir, des tartes aux fruits et des choux à lacrème.
Ce n’est pas l’élite des salons de Paris quidanse à la Reine-Blanche, bien qu’une « misedécente » y soit de rigueur.
Les soirs de bal, c’est-à-dire le dimanche, lelundi et le jeudi, on rencontre aux environs nombre de messieurs àcasquette de toile cirée et à cheveux collés aux tempes qui n’ontrien de rassurant.
Or, il y avait « fête à laReine » comme disent les habitués, le soir où RaymondDelorge et le docteur Legris s’y présentèrent.
Deux immenses pancartes collées le long desmontants de la porte annonçaient, en l’honneur du dimanche gras, ungrand bal paré et masqué avec surprises et divertissements variés,tels que quadrille infernal, tombola et galop final éclairé auxflammes de Bengale.
– Allons, il faut entrer, dit le docteurà Raymond.
Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longueavenue boueuse, plantée de chaque côté d’arbustes rabougris. Ilstraversèrent un vestibule où sont établis le contrôle et levestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils arrivèrent à lasalle de bal.
C’est quelque chose comme une vaste grange,fort étroite, très longue, avec un plafond excessivement bas,décoré de barbouillages surprenants. Au fond, se trouve une sorted’estrade, élevée de trois marches, où boivent les genssérieux.
Le parquet, c’est-à-dire l’espace réservé auxdanseurs, est protégé par une balustrade, et tout autour, destables sont rangées, à travers lesquelles circulent péniblement lessimples curieux.
La fête atteignait son apogée, quand entrèrentles deux jeunes gens.
Aux sons enragés des pistons et des trombones,deux cents danseurs, hommes et femmes, rouges, haletants,échevelés, se mêlaient, se démenaient et se disloquaient, en proieà une sorte d’épilepsie furieuse.
Et assis à toutes les tables, pressés,entassés, trois cents consommateurs des deux sexes buvaient de labière à pleine chopes, et tarissaient, d’une soif inextinguible,d’immenses saladiers de vin.
La chaleur était intolérable, le gaz brûlaitles yeux, mille senteurs âcres et nauséabondes saisissaient à lagorge. Et du parquet, incessamment battu en mesure, montaient desflots de poussière qui se résolvaient en pluie, après avoir planécomme un nuage au-dessus de la cohue.
En dépit de l’affiche qui promettait un balparé et masqué, on n’apercevait que de rares costumes ! Desoripeaux sans nom, des haillons immondes, passés, tachés, souillés,qui, depuis des années, de carnaval en carnaval, traînaient surl’échine des ivrognes, et s’éraillaient aux tables boiteuses descabarets de barrière…
Non sans peine, le docteur et Raymondtrouvèrent, sur l’estrade, à un endroit d’où ils dominaient tout lebal, une table libre et bien en vue.
Et ils étaient à peine assis qu’un garçons’approcha, demandant ce qu’il fallait servir à ces messieurs.
– Donnez-nous de la bière, commanda ledocteur.
Grâce à sa robuste carrure, au ton surtoutdont il criait : « Gare aux taches ! » cegarçon glissait comme une anguille à travers cette cohue.
Il ne tarda pas à reparaître, portant unebouteille et deux verres ; mais avant de verser :
– C’est vingt sous, dit-il, etd’avance.
Le docteur Legris paya sans sourciller.
C’est sans arrière-pensée qu’il s’était mis àla disposition de Raymond.
Son concours accepté, il s’était promis debrider sa curiosité, si ardente qu’elle pût être, se jurant bien dene rien tenter, de ne pas adresser une question pour forcer ousurprendre les confidences de celui qui s’en remettait à sa bonnefoi.
Raymond Delorge, lui, devait être à millelieues de la situation présente. Accoudé sur la table vineuse, lefront dans la main, l’œil fixe, le visage contracté, il demeuraitabîmé dans les plus noires pensées. Avait-il conscience del’endroit où il se trouvait ? Assurément non. Il nes’apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles, lesvalses aux mazurkas, et que le temps passait.
Le docteur s’en apercevait, lui : à toutinstant il tirait sa montre, jusqu’à ce qu’enfin, impatienté, ilsecoua son compagnon en lui disant :
– Savez-vous que la nuit avance et quenotre homme ne paraît guère ?… Si votre lettre allait n’êtrequ’une stupide mystification !…
Raymond tressaillit, comme le rêveur qu’onarrache à ses rêves :
– Impossible ! répondit-il.
– Pourquoi ? Serait-ce parce quecette lettre vous parle d’elle, c’est-à-dire d’une femme que vousaimez ?…
Une larme brilla dans les yeux de ce singuliergarçon, larme de douleur ou de colère :
– Non, prononça-t-il, ma certitude a uneautre cause. Vous vous rappelez, n’est-ce pas, la phrase dereconnaissance que doit prononcer celui qui viendra nous chercherici ? Eh bien ! c’est dans le jardin de l’Élysée que monpère, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30 novembre au1er décembre 1851…
L’accent de Raymond, le feu sombre de sonregard, éveillaient dans l’esprit du docteur un monde deconjectures. Mais il les écarta.
Il venait de remarquer un des rares« déguisés » du bal qui, depuis un moment, lesépiait.
C’était un petit homme taillé en force, d’unephysionomie plutôt vulgaire que méchante. Il portait un costumed’ordre composite : un large pantalon de velours éraillé, àbandes de satin jadis blanc, et une veste espagnole dont la moitiédes boutons manquait. Sur la tête il avait une toque rouge, ornéed’un grand plumet.
– Serait-ce donc celui que nousattendons ? pensait M. Legris.
C’était lui.
Il s’approcha de Raymond, lui frappafamilièrement sur l’épaule, et d’une voix dont l’alcool avaitdepuis longtemps détrempé les cordes :
– Je viens du jardin de l’Élysée,prononça-t-il.
Comme s’il eût été mû par un ressort, Raymondse dressa tout d’une pièce et dit :
– Je suis prêt à vous suivre.
– En ce cas, arrivez vite, car noussommes en retard.
Ce n’était pas sans une intime et biennaturelle satisfaction que le docteur Legris avait pris la mesurede cet inconnu, à qui Raymond et lui allaient s’abandonner.
– Ou je n’ai jamais su ce qu’est unephysionomie, pensait-il, ou ce gros gaillard est absolumentincapable d’un crime.
Cependant le docteur songeait aussi :
– Ah çà ! est-ce dans ce costumequ’il va nous conduire Dieu sait où ?…
Pas tout à fait.
Arrivé au vestiaire, l’inconnu y prit un largemac-farlane qu’il jeta sur ses épaules et échangea contre unchapeau de feutre mou sa toque à plumet. Puis, d’un air content desoi :
– Hein ! fit-il, je ne suis pas longà changer de pelure, moi, et si vous avez de bonnes jambes…
Mais il s’interrompit, tout interloqué, enreconnaissant que Raymond n’était pas seul.
– Oh ! oh ! oh !gronda-t-il sur trois tons différents, et d’une voix toujours pluséraillée que le velours de son pantalon… On ne m’avait annoncéqu’une pratique.
Le docteur s’avançait pour intervenir ;Raymond le prévint.
– C’est possible, répondit-il, mais simonsieur ne peut m’accompagner, je renonce à vous suivre.
L’homme, évidemment perplexe, se grattait lenez avec une sorte de rage. Ce devait être un moyen à lui deprovoquer l’éclosion des idées. Et il lui réussit, carsoudain :
– Bête que je suis ! s’écria-t-il,je vais régler cela en un tour de main. Ne bougez pas, jereviens.
Et il se rejeta dans la mêlée du bal.
– Ah ! c’est nous qui sommes desniais ! fit presque aussitôt M. Legris. Cet homme rentrechercher des instructions ; donc celui qui l’emploie et lepaye, l’auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J’aurais dûme lancer sur ses talons, et si je savais qu’il fût encoretemps…
Non… l’homme reparaissait.
– Tout est arrangé, dit-il gaîment,arrivez tous deux ; ce sera le même prix…
L’instant d’après ils étaient dehors.
Il était bien près d’une heure, à ce moment.L’économe administration de la Reine Blanche avait éteintson illumination extérieure. Le pâtissier avait mis les volets deson échoppe. Tout était fermé aux environs. Il ne passait plus unchat sur le boulevard de Clichy, et c’est à peine si de loin enloin on apercevait un sergent de ville s’abritant sous quelqueporte cochère.
Le temps, après avoir menacé toute la journée,était devenu affreux. C’était une véritable tempête qui s’abattaitsur Paris, pliant comme des roseaux les jeunes arbres du boulevard,tordant les tuyaux de cheminées, faisant voler au loin les ardoisesdes toits.
Cependant la nuit n’était pas sombre, et parmoments, à travers les déchirures des nuages noirs chassés par unvent furieux, la lune apparaissait, accentuant la silhouette desmaisons et faisant resplendir comme des miroirs d’argent lesflaques d’eau des avenues.
Mais qu’importait le temps, au docteur et àRaymond ? Ayant relevé le collet de leur paletot, ilss’étaient pris par le bras, et, silencieux, ils marchaient derrièreleur guide.
Lui allait, d’une allure insoucieuse, lesmains dans les poches, sifflotant un air de valse.
En sortant de l’allée boueuse de la ReineBlanche, il avait pris du côté de la cité Véron, la cité parexcellence des jolis « cabinets à louer ».
Il fit ainsi cent cinquante pas, dans ladirection des Batignolles, puis tournant court, il s’engagea dansl’avenue du cimetière du Nord.
C’est une large avenue plantée d’arbres où sefait dans le jour un grand commerce de vins et d’emblèmesfunéraires, mais qui n’a d’autre issue que le cimetière dont onaperçoit, à l’extrémité, le large portail.
Aussi, le docteur s’arrêta-t-il net, etlâchant le bras de Raymond :
– Ah çà ! l’ami, demanda-t-il à leurguide, où nous menez-vous par là ?
– Où l’on m’a dit.
– Soit ! Mais la nuit, quand lecimetière est fermé, cette avenue est une impasse…
– Possible !… Allons,avançons-nous ?…
– Vous nous accorderez bien dix secondes,interrompit M. Legris.
Et attirant Raymond à l’écart :
– Si vous me connaissiez mieux, luidit-il très vite, je n’aurais pas besoin de vous affirmer que je nesuis pas un homme à reculer jamais. Seulement j’aime à merenseigner. Notre expédition me paraît prendre une tournuresingulière. Donc, excusez mes questions : neuf fois sur dix,quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre aubas…
Raymond l’arrêta d’un geste :
– La lettre peut aussi bien venir d’unami dévoué que d’un ennemi mortel, répondit-il, voilà tout ce queje puis dire…
M. Legris ne broncha pas.
– Parfait ! dit-il, comme s’il eûtété satisfait de cette réponse évasive.
Et de ce ton goguenard dont les hommes fortsvoilent leurs impressions :
– Nous sommes à vous, l’ami, cria-t-il àleur guide : allez…
Il alla droit à la porte du cimetière, et ils’apprêtait à tirer la corde de la cloche, quand Raymond, d’ungeste rapide, lui arrêta le bras.
– Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami nimoi ne sommes de ceux qu’on mystifie impunément.
Dédaigneusement l’homme haussa lesépaules.
– J’ai l’ordre, répondit-il, de ne vousdonner aucune explication. J’ai reçu une commission, je la remplis.Voulez-vous pousser la chose jusqu’au bout ? Laissez-moifaire. Avez-vous peur et désirez-vous en rester là ?Retournons d’où nous venons. Moi, je m’en bats l’œil ; arrivequi plante, je suis payé d’avance !
Et ce disant, il frappa sur la poche de sonpantalon de velours, qui rendit un son métallique.
– Cependant…
– Il n’y a pas de cependant, c’est oui ounon, et tout de suite, car je n’ai pas envie de moisir ici… Et,par-dessus le marché, je dois vous engager à brider votre langue,quoi qu’il arrive. Un mot seulement ou une exclamation pourraientnous coûter cher… Nous jouons plus gros jeu que vous ne pensez…
Le docteur Legris se pencha vers soncompagnon.
– Laissons-le faire, lui souffla-t-ildans l’oreille.
– Faites donc, dit Raymond, nous noustairons.
L’homme sonna et attendit.
Deux minutes s’écoulèrent, on entendit un pastraînant et quelques jurons étouffés, et enfin la porte ducimetière s’entrebâilla.
Un homme, un gardien, parut, portant unelanterne. Tiré de son lit par le son de la cloche, il était àdemi-vêtu et coiffé d’un bonnet de coton.
– Qu’est-ce que vous voulez ici ?demanda-t-il brutalement.
Pour toute réponse, le guide des deux jeunesgens tira de sa poche un papier et le lui tendit endisant :
– Savez-vous lire ? Lisez, et vousle saurez, mon brave.
Méthodiquement, le gardien accrocha salanterne à une des ferrures de la porte, et se mit à parcourir cepapier, examinant avec soin les timbres dont il était revêtu. Etquand il eût achevé :
– Que ne parliez-vous tout desuite ! fit-il. Combien êtes-vous ?
– Trois.
– Entrez.
Ils entrèrent, et quand le gardien eutsoigneusement refermé la porte :
– Puisque vous êtes là, dit-il, lesrondes seraient inutiles, n’est-ce pas ?
– Évidemment ! répondit du ton leplus tranquille l’homme au mac-farlane.
– En ce cas, je vais me payer un fameuxsomme ; et vous autres, bien du plaisir, et bonnechance !
C’est dans l’attitude d’un flegmeimperturbable, que l’étrange danseur de la Reine-Blanchesuivit de l’œil le gardien qui, sans défiance, regagnait samaisonnette.
Mais quand il l’eut vu rentrer et tirer laporte sur lui, ah ! alors il respira à pleins poumons, commeaprès un péril heureusement conjuré. Et dessinant du bras un gestemoqueur :
– Ni vu ni connu ! fit-il de sa voixla plus enrouée. Enfoncé le gêneur !…
Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris,l’examinaient d’un air de stupeur immense ; mais il s’ensouciait bien, vraiment !
– Nous y sommes ! répétait-ilgaiement, nous y sommes !…
Ils étaient alors debout au milieu durond-point qui ouvre le cimetière Montmartre, à quelques pas dusocle de marbre où semble dormir de l’éternel sommeil le bronze deGodefroy de Cavaignac.
Devant eux, jusqu’au fond de l’horizon, sedéroulait l’immense champ du repos, devenu trop étroit.
Certes, ni le docteur ni Raymond n’étaientaccessibles aux terreurs superstitieuses qui hantent les cerveauxfaibles, et cependant, peu à peu, ils se sentaient envahis parcette vague et mystérieuse angoisse qui se dégage de la mort.
Seul, le guide gardait son insouciance.
– Le plus fort est fait, reprit-il, maissi nous restons ici à reverdir, nous arriverons trop tard. Allons,en avant trois !…
Et sans hésiter, en homme qui connaît saroute, il s’engagea dans une des allées de droite, une longue alléebordée d’une triple rangée de monuments funèbres.
Sans une objection, sans un mot, les jeunesgens le suivirent encore. Où ? Dans quel but ? Ils ne sele demandaient même plus eux-mêmes, tant ils étaient bouleverséspar l’étrangeté de la situation et saisis du spectacle quis’offrait à eux.
La pluie avait cessé, mais le vent redoublaitde furie et se déchaînait dans les arbres, emplissant l’air desifflements lugubres, qui semblaient, dans la nuit, desgémissements et des sanglots. Toujours plus pressés et plusrapides, les nuages volaient emportés par la tourmente. Lesténèbres, à tout instant, succédaient aux clartés indécises de lalune. L’ombre se peuplait. Tout revêtait des formes fantastiques.Les grands cyprès se dressaient, menaçants comme des spectres, et,pareilles à de blancs fantômes, apparaissaient les statues éploréesdebout sur les tombeaux…
Cependant, l’homme au mac-farlane allaittoujours à travers le dédale du cimetière.
Du même pas égal et sûr il traversasuccessivement plusieurs avenues, descendit un escalier, remontaune pente roide, et finalement s’arrêta devant une sorte declairière, non loin de la chapelle bâtie récemment par la famillede Champdoce.
– Halte ! prononça-t-il, nous sommesarrivés.
Très évidemment, toutes ses mesures étaientd’avance prises, et bien prises pour atteindre le but qu’il seproposait. Il avait dû venir dans la journée reconnaître leterrain.
Il attira les jeunes gens derrière un épaisrideau d’arbres verts, et leur montrant un banc vermoulu au milieudes broussailles :
– Asseyez-vous là, leur dit-il.
– Soit ! et ensuite ?
– Ensuite ? Il ne s’agit plus qued’ouvrir les yeux et les oreilles. Regardez…
De l’endroit où ils étaient postés, les jeunesgens apercevaient, à une vingtaine de mètres, la portion du mur declôture qui longe la rue de Maistre.
Entre eux et le mur, le terrain était plat etnu, et ils n’y voyaient rien qu’une tombe. Cette tombe était enréparation. La pierre tumulaire avait été déplacée, et ondiscernait l’ouverture d’un étroit caveau.
Les ouvriers avaient dû y travailler dans lajournée, et même, circonstance singulière, ils y avaient laisséleurs outils.
– Et maintenant… commença le docteur.
– Maintenant… dit rudement l’homme, vousallez me faire l’amitié de vous taire et de ne plus bouger…
Après avoir tant accepté, ce n’était plus lelieu ni l’instant de discuter. Les deux jeunes gens se turent etattendirent, troublés, anxieux, se demandant s’ils veillaient ous’ils étaient le jouet d’un cauchemar ; si c’était bien vraiqu’ils étaient là, en pleine nuit, dans ce cimetière, où ilsavaient été introduits ils ne savaient comment, par cet inconnu,rencontré dans un bal public, et encore vêtu de sa livrée decarnaval…
Mais cet inconnu, tout à coup, eut untressaillement et une exclamation sourde :
– Silence ! fit-il d’une voix qui,pour la première fois, trahit une émotion ; le mur, regardezle mur…
Au-dessus de ce mur, lentement,méthodiquement, une forme humaine s’élevait… C’était bien un homme,et il faisait assez clair pour reconnaître qu’il était coiffé d’unecasquette et vêtu d’une longue blouse de couleur sombre.
Ayant atteint le chaperon du mur, il s’y mit àcheval, et se penchant du côté de la rue, il attira à lui uneéchelle qu’il fit basculer avec précaution et glisser ensuite ducôté du cimetière.
Épouvantés cette fois, Raymond et le docteurse rapprochèrent de leur guide pour l’interroger. Mais lui, leurprenant les poignets et les étreignant :
– Chut ! donc, tonnerre duciel ! fit-il. Ceci n’est encore rien.
En effet, sur le chaperon du mur, un secondpersonnage se glissait, vêtu comme le premier. Ils semblèrent tenirconseil puis descendant dans le cimetière, ils se mirent à rôder deci et de là, prêtant l’oreille…
Rassurés par leur inspection, ils revinrent àl’échelle et firent probablement un signal convenu, car presqueaussitôt un troisième individu apparut.
Ce dernier, autant qu’on en pouvait jugerd’après ses vêtements et ses façons, devait appartenir aux plushautes sphères sociales.
Il était, en tout cas, le maître des deuxautres, on en était certain rien qu’à son attitude et à la leur. Illes interrogeait, c’était visible, et satisfait sans doute de leurréponse, il fit un signe du côté de la rue.
Trois secondes après, la silhouette d’unefemme se dressait au-dessus du mur.
– Ah ! tonnerre ! grondal’homme de la Reine-Blanche, elle a de l’aplomb,celle-là !…
Elle était vêtue de noir et portait un voilesi épais que, même en plein jour, on n’eût pas distingué sestraits.
L’homme au vêtement élégant lui ayant tendu lamain pour l’aider à passer le mur, elle l’écarta, traversa seule etse laissa légèrement glisser dans le cimetière…
Aussitôt ces quatre complices s’approchèrentjusqu’à la tombe en réparation, si près de la cachette du docteuret de Raymond, qu’on y entendait distinctement leurs moindresparoles.
– C’est ici ! fit l’homme quisemblait diriger cette expédition.
– Eh bien ! dit la femme d’un tonimpérieux, faisons vite…
Comme s’ils n’eussent attendu que cet ordre,les deux hommes en blouse ramassèrent à terre un levier oublié, eten un instant, sans bruit, achevèrent de desceller les pierres ducaveau…
Cela fait, ils se baissèrent ensemble vers letrou béant, et réunissant leurs forces, ils remontèrent à fleur dusol un cercueil…
Debout, près de la femme voilée, l’homme quiles commandait avait suivi leur travail :
– Maintenant, madame la duchesse,prononça-t-il, vous allez voir si je vous ai trompée. Allez, vousautres…
Avec une rare dextérité, les deux hommesintroduisirent entre les planches le bout de leur levier, et,pesant ensemble, ils firent sauter le couvercle, qui éclata avec unbruit sinistre…
Aussitôt, cette femme que les autresappelaient Mme la duchesse, bondit jusqu’aucercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec uneprécipitation folle ; puis d’un accent de joiedélirante :
– Vide !… s’écria-t-elle, soncercueil est bien vide !…
Immobiles derrière le rideau de cyprès qui lescachait, le docteur et Raymond Delorge attendaient un mot qui leurrévélât le sens de cette scène inouïe, un mot qui leur apprît àquelles sources d’intérêt et de passion puisaient leur audace cesgens qui osaient ainsi en plein Paris escalader les clôturessacrées d’un cimetière et violer le secret d’un tombeau…
Ce mot ne fut pas prononcé…
C’est sans échanger une parole que l’homme auxvêtements élégants et la femme en noir, la duchesse, regagnèrentl’échelle et disparurent de l’autre côté du mur.
Les complices subalternes, les deux hommes enblouse, restaient seuls dans le cimetière.
Rapidement ils rajustèrent les planches ducercueil et le redescendirent dans le caveau, après quoi, tant bienque mal, ils remirent en place les pierres qu’ils avaientdescellées, effaçant vaille que vaille toute traced’effraction…
Cette besogne terminée, le plus tranquillementdu monde, ils regagnèrent le mur, retirèrent leur échelle etdisparurent…
De la scène dont le docteur et Raymondvenaient d’être témoins, nul vestige ne restait plus qui leur enattestât la réalité… Tout s’était évanoui comme une de ces visionsqu’enfantent les ténèbres et que dissipe le jour…
Il était d’ailleurs temps que tout finît.Raymond n’en eût pu supporter davantage, tant depuis un momenttoutes ses facultés s’exaltaient jusqu’à un degré presqueinsoutenable.
Saisissant par le bras, rudement, l’homme dela Reine-Blanche :
– Maintenant, lui dit-il, tu vas nousexpliquer pourquoi tu nous as fait assister à cet abominablesacrilège. Qui sont ces gens qui violent les tombeaux ?Qu’est-ce que ce cercueil qui est vide ? Que veut-on demoi ? Parle ! Des faits, des noms, et vite…
Tranquillement, l’homme s’était dégagé.
– Vous vous trompez d’adresse, bourgeois,répondit-il de son accent d’insouciance narquoise. Les gens quim’ont payé pour vous amener ici ne m’ont pas dit leurs secrets. Jene sais rien… Mais j’ai idée que tout ce que vous demandez doitêtre écrit sur la pierre tombale…
Le docteur et Raymond eurent le mêmemouvement :
– C’est pourtant vrai !…
Et abandonnant l’homme, ils bondirent jusqu’àla pierre.
Elle était petite et humble, comme si elle eûtété marchandée sou à sou au marbrier funèbre. Au milieu, onlisait :
MARIE SIDONIE
MORTE À VINGT-SEPT ANS
Priez pour elle !
– Eh bien ? demanda le docteur.
Raymond semblait abasourdi.
– Pas de nom de famille !murmurait-il, et ce nom de Sidonie n’éveille en moi aucun souvenir…J’ai beau chercher, rien !…
Le docteur, par bonheur, gardait presque sonsang-froid accoutumé.
– Ce n’est pas la peine, mon cher,prononça-t-il, de vous creuser la cervelle. Retournons rejoindrenotre guide.
Mais quand ils revinrent au banc vermoulu,derrière les cyprès, l’homme au mac-farlane n’y était plus.
Ils appelèrent… pas de réponse. Ilsécoutèrent… nul bruit. Ils cherchèrent aux alentours… rien.
– Nous sommes joués ! fit ledocteur, d’un ton qui annonçait plus de colère que de surprise,joués comme des enfants !
– Mais cet homme…
– Il doit être dehors à cette heure… Maissoyez tranquille, nous le retrouverons, je le veux… Seulement ilfaudrait pouvoir sortir d’ici à l’instant.
– Oui, mais comment ? En escaladantle mur ? C’était à peine praticable, et en tout cas, bienimprudent.
– Si encore ils avaient eu l’idée dumoyen employé par leur guide pour les introduire dans lecimetière !
– N’importe ! s’écria le docteur,j’ai un plan, et précisément parce qu’il est hardi, il doitréussir. Regagnons la porte.
Le malheur est qu’ils ne connaissaient pas lecimetière, qu’ils ne savaient même pas dans quelle partie ils setrouvaient. Longtemps ils errèrent à travers le dédale des tombes.La peur, par moments, les prenait presque…
– Si on nous trouvait ici, disaitRaymond, comment expliquer notre présence !
Enfin le docteur crut reconnaître l’alléeprise la première par leur guide. Il ne se trompait pas. Bientôtils aperçurent le rond-point et la maisonnette du gardien.
– Maintenant, dit le docteur, à la grâcede Dieu !
Et il alla frapper au carreau de lamaisonnette.
– Qui va là ? dit une voix del’intérieur.
– Nous, parbleu ! répondit ledocteur, nous voudrions sortir.
– Déjà ! votre camarade qui vient departir m’avait dit que vous resteriez jusqu’à l’ouverture…
– Nous avons réfléchi.
– Alors, attendez une minute, et je suisà vous, dit le gardien.
Il ne fut pas long à paraître, en effet, etayant ouvert la porte, il mit les deux jeunes gens dehors, en leurdisant :
– À une autre fois !…
Le docteur se frotta les mains.
– Eh ! eh ! fit-il, quand laporte fut fermée, peut-être tenons-nous notre homme !
C’est sur une circonstance bien futile enapparence, et qui avait totalement échappé à Raymond, quereposaient toutes les espérances du docteur Legris.
Pressé de questions, leur guide leur avaitrépondu avec un accent de regret dont il n’y avait pas à suspecterla sincérité :
« Ah çà ! croyez-vous donc que c’estpour mon plaisir que j’ai quitté le bal au plus beau moment, etjuste comme je venais de faire une connaissancecharmante ?… »
– Donc, concluait le docteur, il y a dixà parier contre un que cet ami de la gaîté est allé reprendre sonquadrille interrompu.
– À moins qu’il ne se défie, objectaRaymond.
– Et de qui, s’il vous plaît ? Denous ? Impossible ! Ne nous croit-il pas pris dans lecimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit ? Moi,je ne crains qu’une chose : c’est que le bal ne soit fini.
Il ne l’était pas. En arrivant à l’alléeboueuse de la Reine-Blanche, les jeunes gens aperçurent aufond les reflets de l’illumination de la salle.
– Entrons ! fit Raymond.
Mais le docteur l’arrêtant :
– Plaisantez-vous ? dit-il.Oubliez-vous que si nous avons intérêt à rejoindre cet homme, il aun intérêt non moindre à nous éviter ?
– Ah ! si je le tenais,docteur !…
– Vous l’avez tenu, mon cher ami, et iln’a pas parlé. Croyez-moi, pas de violence. Laissez-moi agir, moiqui suis de sang-froid. Attendez ici, pendant que j’entrerai seulen prenant mes précautions pour n’être pas reconnu.
Ces précautions étaient indiquées par lescirconstances mêmes.
À la Reine-Blanche, comme à tous lesbals publics, est établi pendant le carnaval un magasin où on louedes costumes.
C’est là que se rendit tout droit le docteur.En moyennant trois francs dix sous, une vieille femme, qui avait unfaux air de sorcière, mit à sa disposition une longue souquenillede lustrine noire, qu’elle décorait du nom de domino.
C’était puant, malpropre, répugnant, et à toutautre moment le docteur eût reculé devant cette loque. Mais letemps pressait. Il l’endossa, rabattit, non sans dégoût, lecapuchon sur son visage, et se glissa dans la salle de bal.
Elle était vide, ou autant dire. De la cohuede la soirée, c’est à peine si soixante ou quatre-vingt enragésrestaient, les uns achevant de se griser autour des tablespoisseuses, les autres se ruant avec des gestes épileptiques en unesorte de galop échevelé.
Mais qu’importait au docteur Legris !
Il venait de reconnaître, assis à une destables de l’estrade, devant un bol immense de vin à la française,l’homme au mac-farlane. Près de lui, vêtue d’un costume debayadère, bien trop large et beaucoup trop court, buvait unesurprenante créature, d’une laideur et d’une maigreurinvraisemblables.
– Allons, la chance est pour nous !pensa le docteur.
En jugeant inutile un plus long séjour dans cebal, il courut se débarrasser de son domino, et rejoignantRaymond :
– Il ne s’agit plus, lui dit-il, que desavoir où demeure ce gaillard, ce qu’il fait et comment ils’appelle. Et pour y arriver, voici le programme : nous allonsmonter dans une voiture, d’où nous guetterons la sortie de notreinconnu. Dès qu’il paraîtra, nous commanderons à notre cocher de lesuivre, où qu’il aille, à pied ou en fiacre. Dame ! c’est unsingulier métier que nous ferons là, mais nous n’avons pas le choixdes moyens…
La décision prise, ils se hâtèrent del’exécuter, et bien ils firent, car ils étaient à peine blottisdans un fiacre, que l’homme sortit de la Reine-Blanche,traînant à son bras la bayadère maigre.
Il avait repris son mac-farlane, et sacompagne avait jeté sur ses épaules osseuses un flamboyant châle àcarreaux rouges et noirs.
Aussitôt le docteur baissa la glace de devantde sa voiture, et les montrant au cocher :
– Voilà, lui dit-il, les gens qu’ils’agit de suivre sans qu’ils s’en doutent. Si vous réussissez, il yaura vingt francs de pourboire.
– Connu ! répondit le cocher enclignant de l’œil.
Et d’un vigoureux coup de fouet, il réveillason pauvre cheval, qui partit en traînant la jambe…
Le jour se levait… Comme toujours au matin,après une tempête, le ciel était clair. Le vent avait déjà séché lebitume des trottoirs.
Les boulevards extérieurs s’éveillaient. Lesbalayeurs s’emparaient de la chaussée, les lourdes charretteschargées de pierres commençaient à circuler. Et par toutes les ruesdescendaient, des hauteurs de Montmartre, des groupesd’ouvriers…
Mais ni l’homme au mac-farlane, ni la bayadèrene craignaient les regards, et c’est le plus fièrement du mondequ’ils longeaient le boulevard Rochechouart.
Parfois, des ouvriers les interpellaient deloin, et les poursuivaient de quolibets assez peu flatteurs. Ils yrépondaient de la belle façon. D’autres fois, c’étaient eux quicommençaient à apostropher les balayeurs.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent chausséeClignancourt. Ils la remontèrent un moment, tournèrent à gauche,rue Saint-André, puis à droite, rue Feutrier…
Puis le fiacre où se cachaient le docteur etRaymond s’arrêta, et le cocher se penchant vers eux, leurdit :
– Le pourboire est gagné ! Vosmasques viennent de rentrer dans une maison à vingt pas d’ici.
C’était une maison garnie, de misérableapparence, et qui semblait presque inhabitée malgré ses nombreuxécriteaux annonçant des chambres et des cabinets meublésbourgeoisement.
Sur la porte, un gros homme, le ventre ceintd’un tablier bleu, à pièce, fumait sa pipe.
– Vous êtes le maître de la maison,monsieur ? lui demanda le docteur.
– Bien à votre service, répondit-il enretirant sa casquette de l’air le plus gracieux.
– Nous aurions besoin d’un renseignement…Il vient d’entrer chez vous un homme vêtu d’un mac-farlane…
– Et donnant le bras à une dame, n’est-cepas ?
– Précisément… Nous aurions, mon ami etmoi, à les entretenir d’une affaire excessivement importante, d’uneaffaire où il y aurait beaucoup d’argent à gagner…
Le maître du garni avait levé les bras auciel.
– Pas de chance !… s’écria-t-il.
– Pourquoi ?
– M. Potencier – c’est le nom de cemonsieur – n’est plus mon locataire depuis le quinze du moisdernier…
– Qu’importe, puisqu’il vient d’entrerchez vous…
L’hôtelier souriait.
– Il n’y est déjà plus, répondit-il…M. Potencier et sa dame n’ont fait que traverser la maison,qui a deux issues, comme vous pouvez le voir…
Et se dérangeant un peu, il montrait uncouloir interminable, au fond duquel on apercevait une autrerue.
Ce fut comme un seau d’eau froide tombant dehaut sur la tête de Raymond et du docteur Legris. Avoir pris tantde peine pour aboutir à un tel échec, c’était humiliant etirritant. Mais le docteur savait se contraindre :
– Si M. Potencier n’est plus votrelocataire, dit-il au maître du garni, il a dû vous laisser sanouvelle adresse…
– Lui !… jamais de la vie. C’est unhomme très caché, voyez-vous, qui n’aime pas qu’on se mêle de sesaffaires…
– De sorte qu’il vous est impossible denous dire où le trouver…
– Oh ! tout à fait impossible.
Le docteur avait tiré son portefeuille, ettout en semblant y chercher quelque chose, il remuait trois ouquatre billets de banque de cent francs qui s’y trouvaient, et illes maniait si habilement qu’ils paraissaient se multiplier etfoisonner sous ses doigts.
– C’est une belle occasion, fit-il, queM. Potencier perd de gagner une grosse somme… Mais tenez,voici enfin ce que je cherchais… faites-le tenir, s’il se peut, àvotre ex-locataire, en le prévenant que je désire lui parler…
Et ce disant, il tendait à l’hôtelier une deses cartes de visite :
LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS
Place du Théâtre, à Montmartre.
CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE À TROIS
(gratuites le lundi et le jeudi)
La vue de la quantité de billets de banque quelui avait paru remuer le docteur avait rendu fort sérieux le patrondu garni.
– Je ne pense pas, dit-il, que je puissejamais faire cette commission. Je garde pourtant cette carte, et sije venais à savoir où demeure M. Potencier…
– Vous la lui remettriez, c’est entendu.Et sur ce, au plaisir ! cher monsieur…
Assurément, le docteur n’espérait pas que sacarte lui attirât jamais la visite de M. Potencier. Mais ilétait de ceux dont l’avis est qu’il faut toujours aider le hasardet lui laisser ouvertes le plus de portes possible.
– Cet homme nous échappe, dit-il àRaymond, tandis qu’ils regagnaient leur voiture ; nous ne lereverrons plus désormais, que s’il le veut bien.
– Qui sait ? prononça Raymond.
Et s’arrêtant court au milieu de larue :
– Il m’est venue une idée, docteur.Pendant que vous parliez à cet hôtelier, moi je songeais. Comment,me disais-je, cet homme s’y est-il pris pour nous introduire dansle cimetière ? Il a présenté un papier que le gardien a lu etserré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait être un permisdonné par l’administration supérieure, sous un prétexte quej’ignore, mais qu’il m’est aisé d’imaginer…
– Jusqu’ici très bien, approuva ledocteur. Cette opinion est si bien la mienne que j’en ai déduitl’expédient qui nous a rendu la liberté…
– Eh bien ! ce permis portenécessairement le nom de la personne à qui il a été délivré, desorte que si le gardien l’avait encore en sa possession, et qu’ilconsentît à nous en laisser prendre connaissance…
Le docteur se frappa le front.
– Comment, diable ! n’avais-je passongé à cela ! interrompit-il. Venez vite !
Mais le cocher qui les avait amenés n’étaitguère disposé à les reconduire.
Sa remise était à deux pas, disait-il, et sonpauvre cheval, qui avait passé la nuit, ne tenait plus debout.
Ils perdirent donc une heure à chercher unautre fiacre qu’ils ne trouvèrent pas. Ils mirent un bon quartd’heure à découvrir un commissionnaire qu’ils envoyèrent, rueBlanche, porter à Mme Delorge une lettre qui luiexpliquait l’absence de son fils.
Enfin, comme ils étaient exténués de fatigueet de besoin, ils entrèrent au café Périclès, où Justusleur servit une tasse de chocolat. Et ils y furent retenus un bonmoment par le journaliste Peyrolas, lequel était aux anges, ayant,l’avant-veille, publié un article qui allait, espérait-il, luivaloir un mois de prison, c’est-à-dire le poser dans le monde et leclasser parmi les homme d’État de l’avenir.
Si bien qu’il était plus de dix heures quandRaymond et le docteur tournèrent le coin de l’avenue du cimetièredu Nord.
– Avançons avec précaution, avait dit ledocteur, et avant de nous adresser au gardien, sondons un peu leterrain aux environs.
Jamais circonspection ne reçut plus vite sarécompense.
Ils avaient à peine dépassé la grande porte,qu’ils aperçurent, au milieu du rond-point, un groupe de gardienset de sergents de ville, causant et gesticulant avec une animationextraordinaire.
– Oh ! fit M. Legris en serrantle bras de Raymond, il y a quelque chose… Tâchons de savoir ce dontse préoccupent tous ces gens. Mais prenons garde…
C’est avec la plus sage lenteur, en effet, etpar une manœuvre tournante des plus habiles, qu’ils s’approchèrentdu groupe.
Un vieux gardien à barbe blanche avait laparole.
– Ma foi ! disait-il, j’y aurais étépris tout comme mon camarade. Comment soupçonner une scélératessepareille ? Trois hommes se présentent en pleine nuit à laporte du cimetière, ils montrent un papier de la Préfecture, où ilest expliqué qu’ils sont inspecteurs de la police de sûreté, et oùil est dit qu’il faut les laisser entrer, leur prêter main-forte aubesoin, et même leur obéir… Dame ! on leur dit :Donnez-vous donc la peine de passer !…
– Pas quand le permis est faux !objecta un brigadier.
– Comment le deviner ? Il y avait unen-tête de la Préfecture de police.
– C’est vrai, cet imprimé a dû être volédans les bureaux. Mais les signatures, les cachets, tout estcontrefait, et si grossièrement que la contrefaçon saute auxyeux…
– Aux vôtres, peut-être, qui êtes de lapartie… Mais non pas à ceux d’un pauvre diable qu’on éveille ensursaut…
Pour justifier leur présence et leurimmobilité près du groupe, au cas où on viendrait à les remarquer,Raymond et le docteur avaient pris chacun un cigare, qu’ilsfeignaient de ne pouvoir allumer, tout en brûlant forceallumettes.
Cependant, un sergent de villepoursuivait :
– Sait-on du moins ce qu’ils voulaient,ces brigands-là ?
– Voler, parbleu ! interrompit unautre.
– Qui sait ! fit un vieux gardien.Il y a des fous qui ont des folies si bizarres… Enfin, n’importe,nous allons passer une inspection soignée, pour voir si tout estbien en ordre et à sa place…
– Et que les gredins aient volé ou non,déclara le brigadier, ils peuvent être sûrs de leur affaire. Lapolice leur aura bientôt mis le grappin dessus…
– Oh ! quant à ça…
– C’est sûr et certain, je vous legarantis. Le gardien qu’ils ont trompé se souvient de leursignalement. Il y en a un surtout qu’il reconnaîtrait, m’a-t-ildit, s’il le rencontrait dans la rue. C’est un homme jeune, trèscomme il faut, de taille moyenne, portant toute sa barbe, légère etmolle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu d’un grandpardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une cravateblanche.
D’un brusque mouvement, le docteur entraînaitRaymond vers l’intérieur du cimetière…
Le signalement donné, c’était le sien propre,trait pour trait. Rien n’y manquait. Que le brigadier se retournât,ou un de ses auditeurs, et le docteur Legris se trouvait dans unesituation difficile.
– Me voici dans de beaux draps !fit-il, quand il se crut à l’abri.
Raymond était désespéré. Il avait pris la maindu docteur en la serrant :
Comment reconnaître jamais, lui disait-il,tout ce que vous avez fait pour moi, qui vous suis presqueinconnu ?… Jamais je ne me pardonnerai l’embarras où je vousjette. Eh ! je devais bien savoir qu’il y a sur moi comme unefatalité, et que je porte malheur ! Quand on se sait ainsi, onvit seul…
Mais déjà le sourire était revenu sur leslèvres du docteur.
– Quand on est ainsi, dit-il de sa bonnevoix sympathique, on accepte le dévouement d’un ami, et on est deuxà lutter contre la mauvaise fortune !
Dans la bouche du docteur Legris, ces grandsmots : amitié et dévouement, gardaient entière et intacte leuradmirable signification.
Il suffisait qu’il les eût prononcés pourqu’il s’estimât engagé d’honneur.
Mais, pour cela même, il détestait les phraseset l’emphase, fuyait les explications et les effusions.
Voyant donc Raymond sincèrement ému :
– Nous recauserons de tout cela plustard, reprit-il vivement. L’important, pour l’heure, est de nousremettre à notre besogne, laquelle, il faut bien l’avouer, secomplique terriblement. Encore un moyen d’arriver à la vérité quinous échappe, car il serait insensé d’aller demander communicationdu permis…
Puis, après quelques minutes de réflexion.
– N’importe, reprit-il, tout espoir n’estpas encore perdu d’avoir le mot de l’énigme. Ah ! je ne jettepas ainsi ma langue aux chiens, moi ! Marchons, tâchons deretrouver l’endroit où notre guide nous avait conduits.
Le cimetière, à cette heure, n’avait plus riendes mystérieuses terreurs de la nuit. Le mouvement et la viel’emplissaient. À tout instant des groupes passaient, les braschargés de fleurs ou de couronnes d’immortelles. Ça et là, dans desmassifs, on entendait le chant monotone d’un jardinier ou legrincement de la scie d’un tailleur de pierre.
À la tempête de la nuit, une journéeprintanière succédait. Une brise molle berçait les arbres gonflésde sève. Et tout le long des allées, aux tièdes rayons du soleil,les premières primevères ouvraient leurs feuilles d’un verttendre.
Et tandis que les jeunes gens erraient àl’aventure, à travers le labyrinthe des tombes, cherchant leurchemin qu’ils ne reconnaissaient pas :
– Voici, disait le docteur à Raymond,voici l’idée bien simple qui m’est venue. Les deux prénoms gravéssur la pierre : Marie-Sidonie, ne vous rappellent, m’avez-vousdit, personne que vous ayez connu ?
– Personne, docteur.
– Bien. Mais rien ne nous dit que le nomde famille, omis peut-être à dessein, ne réveillerait pas vossouvenirs !…
Il faudrait le savoir…
– Sachons-le. Il est inscrit au greffe ducimetière, évidemment.
Raymond tressaillit.
– Oubliez-vous donc, docteur,s’écria-t-il, la situation que nous fait ce faux permis ?Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe ?
– Non. Mais nous pouvons y envoyerquelqu’un, le premier venu, le commissionnaire du coin, si vousvoulez…
Mais il s’interrompit, et d’un autreton :
– Ah ! nous y voici ! dit-il.Cette fois, je ne me trompe pas.
Ils arrivaient, en effet, à l’endroit où lesavait postés l’homme de la Reine-Blanche. Ilsreconnaissaient le banc vermoulu où ils s’étaient assis, et lerideau de cyprès qui les avait cachés.
Devant eux, jusqu’au mur de clôture,s’étendait la clairière inculte et nue.
Ils revoyaient la tombe, si audacieusementprofanée, telle qu’elle leur était apparue à la pâle clarté de lalune.
Elle était toujours dans le même état,c’est-à-dire en pleine réparation, tout entourée de plâtras etd’éclats de moellons. La pierre tombale était toujours retirée, lesoutils des ouvriers étaient encore à terre.
À ce spectacle, le front du docteur seplissa.
– Oh ! murmura-t-il, qu’est-ce quecela signifie ?
C’est qu’il s’était attendu à trouver la tombeentièrement réparée.
C’était l’unique moyen de faire disparaîtretoute trace de l’odieuse profanation, et il pensait que ceux quiavaient tant osé ne l’auraient pas négligé, et que dès le matin ilsauraient envoyé des ouvriers, leurs complices de la nuit…
Mais non, rien.
Et les pierres du caveau, descelléesviolemment et replacées à la hâte, trahissaient le sacrilège.
Voilà ce que le docteur avait vu d’un coupd’œil.
Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondantà l’exclamation de son compagnon :
– Et vous avez entendu les gardiens,docteur, dit-il d’une voix altérée : ils ont annoncé qu’ilsallaient visiter attentivement le cimetière.
– Oui, j’ai entendu. S’ils viennent ici,et ils y viendront, ces pierres, jetées là pêle-mêle attirerontleur attention… Ils les dérangeront et verront que la bière a étéforcée… Ils soulèveront les planches mal reclouées, etreconnaîtront que cette bière est vide…
Positivement, Raymond sentait sa raison setroubler.
– De sorte que, balbutia-t-il.
– De sorte que, si nous venions à êtrereconnus, nous serions arrêtés, emprisonnés, accusés d’un crimeincompréhensible, tant il est odieux, et en danger, qui sait !d’être condamnés…
– Ah ! vous m’épouvantez,docteur…
– Dame ! prouvez donc votreinnocence, s’il vous plaît ! Allez donc raconter la vérité àun juge d’instruction ! Allez donc lui dire que sur la foid’une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de laReine-Blanche, attendre, sans savoir dans quel but, unhomme inconnu… que cet homme s’est présenté à nous vêtu d’uncostume de carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici,sans explications ; qu’il nous a fait cacher, et que nousavons vu quatre personnes dont une femme, que les autres appelaient« madame la duchesse », franchir le mur du cimetière etvioler cette tombe… Oui ! allez un peu raconter cela à votrejuge !… « À d’autres ! vous répondra-t-il, àd’autres ! Est-ce que de telles choses sont admissibles, enpleine civilisation, en plein Paris, une nuit decarnaval !… »
Et sans laisser le temps à Raymond de placerune syllabe :
– C’est que ce n’est pas tout, reprit-il.On nous demandera pourquoi cette bière est vide. On n’élève pas,que diable ! des tombeaux sur une bière vide. Nous redirons ceque nous avons vu, on haussera les épaules. On nous montrera sur lapierre tombale ce nom gravé : Marie-Sidonie ; on nousdemandera compte du cadavre…
Il se sentait pâlir en parlant ainsi, ilregardait de tous côtés s’il n’apercevait pas quelque gardien. Lapeur, cette peur qui ne discute ni ne raisonne, troublait sonjugement si net d’ordinaire, et il entrevoyait de si terriblescomplications, que saisissant le bras de Raymond :
– Partons, dit-il avec une violenceextraordinaire, sortons d’ici, fuyons !…
Par bonheur, ainsi qu’il arrive toujours, àmesure que se troublait le docteur, Raymond redevenait plus maîtrede soi.
– Fuir ainsi, répondit-il, ysongez-vous ?… Oubliez-vous que le cimetière est surveillé,que notre signalement est donné ?… Courir, marcher d’un pasrapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer ?…
Il est sûr que, tout signalement à part, leurseul aspect devait éveiller des soupçons, et c’était miracle qu’onne les eût pas remarqués à l’entrée.
Leurs aventures de la nuit étaient tracées enquelque sorte sur leurs vêtements souillés et salis, sur leursbottes boueuses, sur leurs pantalons crottés jusqu’au jarret etmaculés de terre aux genoux, sur leurs paletots mouillés etéraillés par les broussailles où ils s’étaient blottis, sur leurschapeaux même, poudrés par la poussière du bal et hérissés ensuitepar la pluie. Rappelé au sentiment exact de la situation par lavoix de son compagnon, le docteur s’était arrêté court…
– Décidément, je perds la tête, fit-ilavec un sourire un peu contraint. Et cependant, la plus vulgaireprudence nous commande de quitter au plus tôt le cimetière… Plusnous attendrons, moins il y aura de monde aux portes et plus nousaurons de chances contre nous. C’est en ce moment qu’il y a foule,qu’il faut tenter l’aventure… Donc, réparons de notre mieux ledésordre de notre toilette, rapprochons-nous de l’entrée,mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la têtebaissée, comme des parents désolés.
Sans encombre, sinon sans battements de cœur,Raymond et le docteur Legris franchissaient quelques instants plustard la porte redoutée du cimetière Montmartre.
Une fois dans l’avenue ils étaient sauvés.
Et cependant ils ne respirèrent librement queplus tard, lorsqu’ils eurent dépassé la place Pigalle, et qu’ilsarrivèrent au café de Périclès.
Ils s’y firent servir à déjeuner, dans unpetit salon au premier étage, que Justus réservait à ses clients deprédilection, autant pour causer librement que pour échapper auterrible journaliste Peyrolas, lequel, embusqué près de la ported’entrée, guettait les arrivants et leur lisait impitoyablement sonfameux article.
Une côtelette et un verre de vin de Bordeauxne devaient pas tarder à rendre au docteur Legris l’élasticité deson esprit, et tout en versant à boire à Raymond :
– C’est égal, disait-il, d’ici à quelquetemps, je m’abstiendrai d’aller rôder aux environs du cimetièreMontmartre. Je viens de recevoir une leçon dont je profiterai. Jesais, à présent, ce qu’il peut en coûter de ne se point vêtir commetout le monde, d’arborer des chapeaux d’une forme à soi et deporter des cravates blanches.
Mais il perdait son temps à essayer de dériderson convive.
Tant qu’il avait conservé l’espoir d’arriver àla vérité, tant qu’il avait entrevu un effort à faire ou unexpédient à risquer, tant qu’il y avait eu lutte, en un mot, etincertitude du résultat, Raymond avait su maintenir son énergie àla hauteur des circonstances.
Battu, il s’abandonnait sans vergogne à laplus incroyable prostration.
Aussi, répondant à ses intimes réflexions,bien plus qu’il ne s’adressait à son compagnon :
– Nous ne saurons rien, murmura-t-il,rien !…
Le docteur Legris achevait alors de déjeuner.Adonis avait versé son café et il venait d’allumer un cigare.
– Vous vous trompez, Raymond,prononça-t-il d’une voix ferme. Peut-être n’apprendrez-vous quetrop tôt le mot de cette lugubre énigme.
– Hélas !…
Sachant par expérience que Justus Pufzenhoferen bon Allemand qu’il était, avait la fâcheuse habitude de rôderautour des portes, et d’y coller selon l’occasion, l’œil oul’oreille, M. Legris s’était levé et s’assurait que personnen’écoutait du dehors.
Revenant ensuite s’asseoir en face de sonnouvel ami :
– Maintenant, commença-t-il, raisonnonsfroidement, s’il se peut, et tâchons de mettre de l’ordre dans nosidées, car en vérité depuis hier au soir nous pensons et nousagissons comme des enfants. Vous, cher ami, vous aviez sans doutedes raisons que j’ignore d’être profondément ému. Quant à moi, enme voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse aventure, j’ai étéimpressionné d’une façon ridicule pour un homme de ma trempe,médecin, et qui se pique de scepticisme.
Raymond essaya de l’interrompre pourprotester ; il n’en continua que plus vite :
– De votre trouble et du mien, il estrésulté que nous avons abandonné la proie pour l’ombre, et que nousavons été joués. Le mal est fait, n’en parlons plus. Mais enfaut-il conclure que nous sommes incapables de soulever le voilequi recouvre ce mystère ? Non, certes, et je vais essayer devous le prouver…
Un geste sans signification précise fut laseule réponse de Raymond.
– Procédons donc méthodiquement, repritle docteur, et du connu tâchons de dégager l’inconnu. Tout d’abord,le mobile de cette intrigue est-il considérable ? Évidemment,oui. Ce n’est pas sans un intérêt immense que les gens tentent uneaventure aussi scabreuse que celle de cette nuit. Mais quel est cetintérêt ? Pour nous, voilà l’x, voilà la solution àtrouver. Ce que nous savons, par exemple, c’est que l’intérêt desprincipaux complices est identique. Si l’homme triomphait, la femmeétait folle de joie, comme lorsqu’on voit dépassées ses plusmagnifiques espérances. Quant au but qu’ils se proposaient, il nousest révélé par les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivementsi oui ou non la tombe de Marie-Sidonie était vide…
Comme s’il eût attendu une objection, ils’arrêta.
Et cette objection ne venant pas :
– L’organisateur de cette audacieuseexpédition, poursuivit-il, l’homme aux vêtements élégants, savait àn’en pas douter que le cercueil était vide. Il l’avait affirmé à lafemme aux vêtements noirs, et la preuve, c’est qu’au moment deforcer la tombe, il lui a dit : « Vous allez voir, madamela duchesse, que je ne vous ai pas trompée. » Mais elledoutait, et je n’en veux pour preuve que sa joie en constatant lavérité.
Tout cela était si clair et si précis, et sibien exposé comme les termes d’un problème ordinaire, que Raymondcommençait à s’en étonner.
M. Legris, plus lentement,continuait :
– Pour nous, simples spectateurs quelleest la conclusion à tirer ? C’est qu’il y a de par le monde,vivante et bien vivante, une femme que l’on croit morte etenterrée : Marie-Sidonie…
Il disait cela d’un si singulier accent decertitude, que Raymond en tressaillit.
– Il faut donc croire, murmura-t-il, àquelque supercherie odieuse, abominable, à un simulacred’inhumation…
– Oui.
– Dans quel but ?Pourquoi ?…
– Eh ! si je le soupçonnaisseulement, s’écria le docteur, le problème serait bien près d’êtrerésolu… Mais ici, nul indice !… Une seule chose m’estdémontrée, c’est que la duchesse a tout à espérer, tout à attendrede l’existence de cette Marie-Sidonie…
Pendant plus d’une minute, Raymond garda lesilence.
– Mais moi, fit-il enfin, moi, où est monintérêt dans cette intrigue compliquée, et comment y suis-jemêlé ?…
Eh ! c’était là précisément la questionqui obsédait la pensée du docteur Legris, la question à laquelle ilcherchait en vain une réponse plausible.
– Comment le saurais-je, fit-il, lorsquevous-même l’ignorez !…
Et Raymond se taisant :
– Pourtant, ajouta-t-il, si vous nedeviez pas être un des acteurs indispensables de cetteincompréhensible scène, on ne serait pas allé vous chercher…
– On !… qui, on ?
– Quelqu’un qui vous connaît bien,puisque la lettre anonyme que vous m’avez montrée faisait allusionà la mort du général Delorge votre père, et aussi à une femme quevous aimez…
– Je pouvais jeter cette lettre aufeu.
– Mais vous ne l’y avez pas jetée, et sonauteur était certain que vous ne l’y jetteriez pas. Il comptait sibien sur vous, que toutes ses précautions étaient prises. Le fauxétait prêt qui devait vous ouvrir la porte du cimetière, etPotencier, ce complice subalterne qui nous a si subtilement glisséentres les mains, vous attendait. Et on jugeait votre présencetellement urgente, que pour vous décider à venir, on m’a admis entiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n’ai pas lesraisons… que vous pouvez avoir… qu’on sait que vous avez… de garderle secret et de ne pas invoquer l’assistance de la police…
M. Legris jeta son cigare, que dans sapréoccupation il avait laissé éteindre, et poursuivant l’analyse dela situation :
– Maintenant, reprit-il, quellesconclusions tirer de tout ceci ?… C’est que l’auteur de lalettre anonyme ne peut être que l’homme qui dirigeait l’audacieuseexpédition de cette nuit…
– Je le crois, murmura Raymond, oui, jele crois…
– Et moi, j’en suis sûr, parce qu’ilm’est démontré que cet homme savait notre présence à deux pas,derrière les cyprès…
– Oh !…
– Il la savait, vous dis-je, et j’en aiune preuve qu’admettrait le jury le plus timoré. Rappelez vossouvenirs. Lorsque les agents subalternes de cet homme, les deuxcomplices en blouse, sont descendus dans le cimetière, qu’ont-ilsfait ?…
Lentement, et avec une certainehésitation :
– Autant qu’il m’en souvient, réponditRaymond, ils ont erré de ci et de là autour de la clairière,regardant, prêtant l’oreille…
– S’assurant, en un mot, qu’ils n’étaientpas épiés ?…
– Évidemment…
– Donc, j’ai raison. Comment admettre, eneffet, que des coquins exercés, et ceux-là le sont, qui risquentd’être surpris au moment de commettre un crime, et ils lerisquaient, n’aient pas mieux pris leurs précautions ?Représentez-vous le terrain. S’y trouvait-il un endroit plusfavorable à une embuscade que celui où nous étions blottis ?Non. Comment donc ces deux hommes ne l’ont-ils pas visité ?Comment ! C’est que leur chef, celui qui les payait, les avaitavertis. C’est qu’il leur avait dit : « Surtout,n’approchez pas du massif de cyprès, vous y trouveriez cachés desgens à moi qu’il ne faut pas déranger… »
À demi-voix et comme s’il eût répondu à sespensées, et non à M. Legris :
– C’est bien cela, murmura Raymond, c’estbien cela… Ce ne peut être que lui qui m’a écrit !…
Le docteur jubilait.
Faire étalage de ses facultés maîtresses estune disposition commune à tous les hommes, depuis le plus vulgairejusqu’au plus supérieur.
Et il éprouvait à montrer sa pénétration lemême plaisir naïf que ressent le robuste manœuvre qui lève à brastendu l’énorme poids que ses compagnons peuvent à peinesoulever.
– Lui ! s’écria-t-il, oubliant sonserment de ne pas questionner. Qui, lui ? Vous voyez bien quevous soupçonnez quelqu’un !…
Le front de Raymond s’assombrit.
– Docteur !… fit-il.
Mais l’autre :
– Et cette duchesse si audacieuse, est-ceque vraiment en cherchant bien vous ne trouveriez pas sonnom ?…
– Je connais plusieurs femmes qui portentce titre de duchesse…
– Ah !…
– La duchesse de Maumussy, la duchesse deMaillefert…
– Vous voyez donc bien…
Raymond eut un mouvement d’impatience.
– Mais qu’est-ce que cela prouve !fit-il brusquement. En sais-je mieux comment je puis me trouvermêlé aux événements de cette nuit ? Doutez-vous de maparole ? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout cequ’il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui m’arrivedepuis vingt-quatre heures, que jamais je n’ai connu personne dunom de Marie-Sidonie ?…
Une fugitive rougeur montait aux joues dujeune médecin.
– Ai-je donc été indiscret ? fit-il.Dites-le-moi franchement. Dois-je oublier tout ce dont j’ai ététémoin ? Parlez, et c’est fini, jamais plus il n’en seraquestion entre nous !…
Déjà Raymond se sentait tout honteux de sonirritation.
Saisissant la main du docteur :
– Assez, prononça-t-il d’une voix émue. Àun ami tel que vous, on ne marchande pas les confidences.Faites-moi l’amitié de venir partager ce soir notre modeste repasde famille. Et nous chercherons ensemble s’il est dans mon passéquelque événement qui explique le sombre mystère de cette nuit…
Un soir, en un de ces rares moments où il sedépartait de sa réserve et de sa froideur accoutumée, RaymondDelorge avait dit au docteur Legris :
Celui-là est véritablement malheureux quin’espère plus rien. Voilà où j’en suis, moi qui n’ai pas trenteans. Et si je n’étais pas certain que la balle qui me tueraitfrapperait ma pauvre mère du même coup, il y a longtemps que je meserais fait sauter la cervelle…
Le passé de cet infortuné expliquait ce mornedésespoir et ce dégoût profond de la vie.
Son père, le général Pierre Delorge, avait étéce qu’on est convenu d’appeler un officier de fortune, c’est-à-direun de ces soldats qui n’ont d’autre recommandation que leur mériteet leur bravoure, d’autre richesse que leur épée, et dont chaquegrade est forcément le prix d’un service rendu ou d’une actiond’éclat.
Fils d’un menuisier de Poitiers, ancienvolontaire de 1792, bercé de la légende glorieuse des armées de laRépublique, Pierre Delorge, le jour même de ses dix-huit ans,s’était engagé dans un régiment de dragons.
Son éducation était des plus bornées, mais ilavait l’imagination pleine de récits de batailles, et il se sentaitde la trempe de ces soldats héroïques dont lui parlait son père, etqui, à trente ans, étaient morts ou généraux de division.
Malheureusement, on était alors en 1820.
C’était le beau temps de la Restauration, etles fils d’artisans révolutionnaires n’étaient pas précisément enodeur de sainteté.
En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit quela guerre d’Espagne, où il n’eut même pas l’occasion dedégainer.
En revanche, il avait failli se trouvercompromis dans la première conjuration de Saumur, à la suite d’unedénonciation anonyme, qui l’accusait faussement d’avoir entretenudes relations suivies avec le brave et faible général Berton.
Du moins sut-il mettre à profit ces longuesannées de paix et les loisirs forcés de la vie de garnison.
Ayant reconnu l’insuffisance de son éducation,il entreprit bravement de la refaire, et obstinément il larefit.
Les longues heures que ses camarades passaientau café militaire, entre un jeu de cartes et un bol de punch, illes employait à travailler, réalisant sur ses maigres appointementsassez d’économies pour payer un professeur ou acheter deslivres.
D’aucuns essayèrent bien de railler ses étudesobstinées, son existence austère, sa rigide exactitude à remplirles devoirs de son état ; ils en furent pour leurstaquineries.
Et encore ne les poussèrent-ils jamais plusloin, Pierre Delorge n’ayant pas la prétention d’être ce quis’appelle endurant.
Puis, comme il était malgré tout le meilleuret le plus sûr des camarades, modeste et toujours prêt à rendreservice, comme d’un autre côté on le savait doué de la plus rareénergie, on s’accoutuma à reconnaître sa supériorité, à la célébreret à le désigner hautement comme un des officiers d’avenir del’armée.
La révolution de 1830 le trouva en Algérie,lieutenant de chasseurs.
Il avait été décoré lors de la prise d’Alger,à la tête de son escadron, qui faisait partie de la divisionLoverdo.
Les années qui suivirent, il les passa enAfrique, où l’œuvre de notre domination se poursuivait avec unperpétuel mélange de bien et de mal, de succès et de revers.
On peut dire que, pendant huit ans, il ne setira pas dans notre colonie un seul coup de fusil sans qu’il fûtprésent.
Il était à Constantine, où il fut blessé, àMostaganem, au col de Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et àMédéah et à Milianah…
Cité plusieurs fois à l’ordre de l’armée, faitofficier de la Légion d’Honneur sur le champ de bataille, il étaitchef d’escadron, lorsqu’en 1839 il rentra en France avec sonrégiment.
Il avait alors trente-sept ans.
Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à lagrande réputation qui l’avait précédé, et à la curiosité qu’ilinspirait, d’être présenté à une personne qui tenait en ville lehaut du pavé, et qui passait pour y faire la pluie et le beautemps, Mlle de la Rochecordeau.
C’était une vieille fille d’une cinquantained’années, sèche et jaune, avec un grand nez d’oiseau de proie, trèsnoble, encore plus dévote, joueuse comme la dame de pique enpersonne et médisante à faire battre des montagnes.
Ce qui n’empêche qu’à tous ceux quiénuméraient la longue kyrielle de ses imperfections, il était àVendôme, de mode de répondre :
– C’est possible !… Mais elle est sibonne et si généreuse !…
Or, cette grande réputation de générosité etde bonté était venue à Mlle de la Rochecordeaude ce qu’elle avait recueilli et gardait près d’elle, depuis dixans, la fille de sa sœur défunte, Mlle Élisabeth deLespéran.
Et encore, cette belle action de la vieillefille n’avait-elle été ni spontanée, ni même absolumentvolontaire.
À la mort du marquis de Lespéran, mort un anaprès sa femme, et sans un sou vaillant,Mlle de la Rochecordeau avait fait des piedset des mains pour colloquer la petite – c’était son expression –aux Lespéran de Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus decent mille livres de rentes.
Mais ces bons et généreux parents n’étaientrien moins que disposés à s’embarrasser de la fille de leurfrère.
Il y eut des propos colportés.
Une des dames de Lespéran de Montoire passapour avoir dit :
– Cette vieille fée peut bien garder lecadeau pour elle.
À quoi Mlle de laRochecordeau répondit :
– Eh bien ! soit, je la garderai,moi qui suis pauvre, quand ce ne serait que pour faire rougir cesvilains de leur crasse.
Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quelprix !
Haineuse, acariâtre, n’ayant pas encore prisparti de son célibat, rongée de regrets et de jalousie, la vieillefille fit de l’enfant son souffre-douleur.
Jamais un repas ne s’écoula sans quel’orpheline ne s’entendît reprocher le pain qu’elle mangeait.Jamais elle n’essaya une robe sans avoir à subir les plushumiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades sur lacoquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de lacherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire debottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire auxdévotes ses intimes :
– Cette petite userait du fer ;Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue, n’a pas une pratiquepareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu’à mon âge jem’impose des privations pour elle !
Et c’eût été pis, sans doute, siMlle de la Rochecordeau n’eût été contenue parun parent qui le venait visiter quelquefois, et qu’elle craignaitplus encore que son confesseur : le baron de Glorière.
Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire etenragé collectionneur, avait pris Élisabeth en affection.
Elle lui dut l’unique poupée qu’elle eûtjamais, poupée adorée à qui elle confiait ses chagrins. Elle luidut plus tard deux ou trois jolies robes et quelques modestesbijoux.
Malheureusement il n’était pas riche, nepossédant que trois mille livres de rentes et son château deGlorière où il vivait.
Le château renfermait bien, disait-on, desobjets de la plus haute valeur, des meubles surtout et destableaux, mais le vieux collectionneur fut mort de faim avant de sedéfaire du plus humble d’entre eux.
– Soyez donc moins rude ! disait-iltoujours à Mlle de la Rochecordeau.
Elle l’eût été, si sa nièce eût été moinsjolie.
Mais l’éclatante, elle disait la révoltantebeauté d’Élisabeth la transportait de rage, et rien de ce qu’elleessayait pour en atténuer l’éclat ne lui réussissait.
La taille pleine et ronde de la jeune filleeût donné de la grâce à un sac. Ses cheveux, pour être privés depommade, n’en étaient ni moins abondants, ni moins fins, ni moinsbrillants. Ses mains contraintes aux plus rudes besognes et lavéesau plus grossier savon de Marseille, restaient blanches etdélicates. La forme exquise de son pied se trahissait sous deschaussures informes.
– C’est comme un sort ! se disaitMlle de la Rochecordeau, vous verrez qu’ellen’aura seulement pas la petite vérole !…
C’est cependant à une des soirées à gâteaux età sirop de groseille de cette charitable vieille que, pour lapremière fois, Élisabeth de Lespéran apparut à Pierre Delorge.
Et c’est bien « apparut » qu’il fautdire, car il fut tout d’abord ébloui comme d’une vision céleste,fasciné, ravi.
Ce n’est qu’après s’être remis un peu qu’ilfut frappé des grâces modestes de la pauvre orpheline, de soninaltérable douceur et de la noble simplicité dont elle rehaussaitles attributions serviles que lui imposait sa tante. Il souffrit dela voir traitée en subalterne par des invités sans délicatesse. Ils’attendrit, lui dont la sensibilité n’avait rien d’exagéré, àobserver en elle la réserve un peu hautaine de ceux à qui la vie aété rude.
Si bien qu’en sortant de chezMlle de la Rochecordeau, au lieu de regagnerson logis, il s’en alla tout seul se promener le long du Loir,quoiqu’il fût près de minuit et qu’il dût être à cheval à cinqheures du matin, pour la manœuvre.
Il sentait le besoin de réfléchir à une idéequi venait d’éclore dans son esprit, et qui l’eût bien fait rire laveille :
L’idée de mariage.
– Eh ! pourquoi, pensait-il, ne memarierais-je pas ?…
N’était-il pas sorti de l’ornière, à cetteheure, officier supérieur et certain d’être général avant dixans !
Ses appointements, qui iraient en augmentant,pouvaient déjà suffire à un ménage modeste et bien administré, etil possédait pour les frais de premier établissement six beauxmille francs économisés en Afrique.
Aussi, lorsqu’il rentra chez lui, alla-t-ilpour la première et sans doute pour l’unique fois de sa vie seplanter devant une glace, essayant de se rendre compte de l’effetque pouvait produire sa personne.
Grand, bien découplé, il atteignait ce degréprécis d’embonpoint qui accuse, sans l’alourdir, la perfection desformes. Des cheveux d’un noir de jais, fièrement plantés et taillésen brosse, faisaient ressortir la pâleur bronzée de son énergiquevisage. La loyauté de son âme étincelait dans ses yeux. Samoustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler, des lèvresspirituelles, aussi rouges que le sang qu’il versait silibéralement les jours de bataille.
Toute modestie à part, il lui sembla qu’ilréunissait toutes les conditions qui font le mari aimé et le bonmari.
Seulement, il se sentait le cœur déjà troppris pour courir l’aventure de quelque cruelle déception. Et dès lelendemain, il se mit en quête de renseignements.
D’un mot, un vieux bourgeois de Vendôme luidéfinit la situation de Mlle Élisabeth deLespéran :
– N’ayant pas le sou, elle mourra vieillefille comme sa tante !
Intérieurement ravi.
– Voilà, se dit le brave chef d’escadron,la femme qu’il me faut…
Et de ce jour il devint un des hôtes assidusdes réunions hebdomadaires de Mlle de laRochecordeau.
Dame ! elles n’étaient pas d’une gaîtéfolle, ces réunions, presque exclusivement composées de vieillesdemoiselles aussi nobles que dévotes, de hobereaux invalides desenvirons et d’ecclésiastiques de la paroisse.
Mais le commandant Delorge ne croyait pointacheter trop cher par d’interminables parties de boston, le droitde contempler à son aise Mlle de Lespéran…
Deux ou trois fois il avait trouvé l’occasionde s’entretenir avec elle, mais il n’avait pas osé aborder lagrande question qui était devenue sa plus chère, sinon son uniquepréoccupation.
Seulement, comme il voyait la jeune fillerougir dès qu’il paraissait, et se troubler dès qu’il lui adressaitla parole ; comme chaque fois qu’il passait à cheval dans larue, certaine persienne s’écartait imperceptiblement, il sesupposait deviné, et espérait n’être pas accueilli tropdéfavorablement.
Il ne cherchait donc plus qu’une occasion dese déclarer, quand, vers la fin de février, il crut remarquer quele teint si beau de Mlle de Lespéran sefanait, que ses joues se creusaient, et qu’un cercle de bistre,chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus.
Inquiet, il s’informa, et apprit les raisonsde ce changement.
Une nouvelle fantaisie était venue àMlle de la Rochecordeau.
Sous prétexte d’insomnies pénibles, elleemployait sa nièce à lui faire la lecture une bonne partie de lanuit.
Le matin venu, la vieille égoïste serenfonçait bien douillettement sous son édredon et dormait jusqu’àmidi.
Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de selever en même temps que la servante dont elle partageait labesogne, n’avait plus que trois ou quatre heures au plus d’unmauvais sommeil.
À cette certitude, le commandant Delorge entradans une si effroyable colère, que son ordonnance en prit la fuiteblême de peur.
– Halte-là ! s’écria-t-il, cettevieille coquine finirait par me la tuer !
C’est pourquoi, dès le lendemain, par unebelle après-midi, ayant revêtu son plus brillant uniforme, il serendit chez Mlle de la Rochecordeau, et sansplus de phrases :
– Mademoiselle, lui dit-il, j’ail’honneur de vous demander la main deMlle de Lespéran, votre nièce…
Et, sans lui laisser le temps de placer unesyllabe, il lui exposa tout d’une haleine son origine, sa situationprésente et ses espérances pour un avenir prochain.
Surprise au-delà de toute expression, lavieille fille regardait cet épouseur de l’air dont on examine unphénomène.
– Hélas ! cher monsieur, dit-elle,cette pauvre enfant n’a pas un sou de dot !
Mais le commandant s’étant écrié :
– Eh ! mademoiselle, je le savaisfort bien !
Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia,et finit par déclarer qu’elle ne pouvait se décider ainsi, qu’elleconsulterait, qu’elle répondrait plus tard…
La vérité est que la bonne demoiselle sesentait devenir folle à la seule pensée de perdre Élisabeth.
Que deviendrait-elle, grand Dieu ! si onlui enlevait cette esclave soumise, cette victime résignée de sescolères et de ses caprices ? Qui donc la soignerait, ladorloterait, la veillerait au moindre rhume ? Qui lui feraitde ces lingeries admirables dont elle se paraît et qui semblaientsortir de la main des fées ? Trois servantes ne remplaceraientpas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages.
– Jamais ce mariage ne se fera !s’écria la vieille fille, dès que le commandant Delorge eut tournéles talons.
Et aussitôt, de toute l’activité de sonesprit, elle se mit à chercher pourquoi il ne se ferait pas…
Elle eut vite trouvé.
Quoi ! le fils d’un ouvrier de Poitiers,un officier de fortune, épouserait la fille du noble marquis deLespéran !…
– Jamais, s’écria-t-elle encore, ceserait monstrueux, la cendre de ma sœur en frémirait dans sontombeau !
Malheureusement pour les charitables projetsde Mlle de la Rochecordeau, son avis n’étaitpas du tout celui de sa nièce.
En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tanteà une heure inaccoutumée et en grand uniforme,Mlle de Lespéran avait été prévenue par un deces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femmequi aime, et ne la trahissent jamais.
– Il vient me demander en mariage !s’était-elle dit avec un effroyable battement de cœur.
Et dominée par un irrésistible besoin desavoir, elle était allée, elle, la fierté même, et que la penséed’une telle action eût révoltée l’instant d’avant, elle était alléese mettre aux écoutes à la porte du salon, et elle avait toutentendu.
Si grand était son trouble, qu’elle faillit selaisser surprendre par le chef d’escadron. Moins ému lui-même, ill’eût peut-être vue s’enfuir éperdue et regagner sa chambre, oùelle se barricada.
Elle se demandait :
– Que va décider ma tante ?… Quellesera cette réponse qu’elle promet pour plus tard ?…
Cette réponse, Élisabeth connaissait tropMlle de la Rochecordeau pour ne la pointprévoir.
– Ma tante va le repousser, pensait-elleen proie au plus violent désespoir ; il se croira dédaigné, jene le reverrai plus… Que faire ? Mon Dieu,inspirez-moi !
Elle réfléchit un moment, et le résultat deses réflexions fut ce laconique billet àM. de Glorière :
« Mon bon ami,
« Vous rendrez un immense service à votrepetite amie, si aujourd’hui même, et le plus tôt possible, vousveniez, par hasard, rendre visite à mademoiselle de laRochecordeau. Je m’en remets à votre prudence et à votrediscrétion.
« ÉLISABETH ».
Mais écrire ce billet n’était rien. Ledifficile était de le faire porter à l’instant au château deGlorière, situé, comme chacun sait, à une lieue de Vendôme, dans undes plus jolis paysages du Loir, sur la route de Montoire.
Devenue tout à coup audacieuse,Mlle de Lespéran envoya chercher par saservante le petit garçon d’une voisine, qui faisait à l’occasiondes courses pour la maison.
Bientôt il parut.
– Tu connais, lui dit-elle vivement, lebaron de Glorière ? Tu sais où il demeure ?
– Oh ! oui, mademoiselle, réponditl’enfant.
– Eh bien ! il faut qu’il ait cettelettre avant une heure… Tu ne la remettras qu’à lui… Allons, pars,dépêche-toi, cours…
Et, pour lui donner des jambes, elle lui mitdans la main une pièce de quarante sous, plus de la moitié de safortune !
– Pourvu, pensait-elle, quand le petitgarçon fut parti tout courant, pourvu que M. de Glorièresoit chez lui !…
Il y était.
Drapé dans une robe de chambre à grandsramages, le vieux collectionneur était en train d’épousseter sesmeubles rares et ses tableaux chéris, quand la lettre de saprotégée lui fut remise.
L’ayant parcourue d’un coup d’œil :
– Oh ! oh ! murmura-t-il,prudence, discrétion ! qu’est-ce que cela signifie ?
Et le petit commissionnaire étant sorti, il sehâta de s’habiller pour se rendre à Vendôme.
– Car il est évident, pensait-il, qu’ilarrive quelque chose d’extraordinaire. Qu’est-ce que cette satanéevieille fille aura fait encore à ma pauvre Élisabeth ?…
Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand,moins de quatre heures après la démarche de Pierre Delorge, on luiannonça le baron de Glorière, qui arrivait tout cuirassé dediplomatie et voilant son inquiétude sous le sourire le plusamical.
Un instant, elle eut la pensée de luidissimuler la demande en mariage. Mais était-ce possible ?N’était-il pas parent de l’orpheline, son subrogé-tuteur et trèsinfluent dans le conseil de famille ?
Elle s’exécuta donc de très bonne grâce enapparence, bien à contre cœur en réalité, n’épargnant aucuneprécaution oratoire pour rallier le baron à son opinion.
Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, etdès qu’il eut bien compris :
– Sarpejeu ! interrompit-il, Dieuest enfin juste… Voilà un parti comme je n’osais pas en espérer unpour ma petite amie…
– Un parti !… Un homme de rien, lefils d’un ouvrier !…
– Eh ! que monsieur son père soittout ce que vous voudrez, il n’en a pas moins un fils qui est ungalant homme et un homme de cœur…
Arborant son grand air de dignité première,Mlle de la Rochecordeau entreprit de chapitrerM. de Glorière… C’était perdre son temps.
– Parbleu ! vous me la baillezbelle ! interrompit-il. Si vous aviez seulement une vingtained’années de moins, et que ce beau chef d’escadron fût venu pourvous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez pas son audace sicoupable.
Le mot « impertinent » monta auxlèvres de la vieille fille. Elle ne le prononça pourtant pas.
Du reste, continuait le baron, je vais luidire deux mots, moi, à ce militaire… car, décidément, je passe deson bord.
Par le plus grand des hasards, juste au momentoù M. de Glorière quittait le salon,Mlle de Lespéran traversait le vestibule.
Il lui prit la main, et d’un ton d’indulgenteraillerie :
– Ah ! mademoiselle la rusée,fit-il, nous l’aimons donc bien notre commandant ?… Allons,allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez bien fait de comptersur moi.
Sur quoi il sortit, et tout en cheminant lelong de la Grande-Rue de Vendôme :
– Parbleu ! grommelait-il, cettebonne demoiselle de la Rochecordeau est tout bonnement prodigieuse.Elle n’avait rien vu, rien deviné !… Supposait-elle donc quele seul agrément de ses soirées attirait ce digne chefd’escadron !… Mais me voici chez lui.
Pierre Delorge, en ce moment même, n’était passur un lit de roses.
Tout se sait, et se sait vite, dans une petiteville comme Vendôme. Déjà il avait recueilli quelque chose despropos tenus par la tante de Mlle de Lespéran.Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes, peut-être un échecdéfinitif.
Il pâlit, tant était vive son anxiété,lorsqu’il vit entrer dans son modeste logis de soldat le baron deGlorière.
Et, sans le saluer, vivement et d’une voixaltérée :
– Eh bien ? interrogea-t-il.
– Eh bien ! répondit le baron, jeviens, mon officier, vous dire que Mlle de laRochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous accorderla main de sa nièce.
Le pauvre commandant chancela :
– Ah ! mon Dieu !…balbutia-t-il.
– Mais en même temps, poursuivitM. de Glorière, je viens vous dire : « Nedésespérez pas. » Notre vieille demoiselle n’est pas maîtresseabsolue de la situation. Au-dessus d’elle, il y a le conseil defamille. J’ai voix au chapitre, et ma voix vous est acquise. À nousdeux, sarpejeu ! nous la ferons capituler.
Et comme Pierre Delorge se confondait enactions de grâces :
– Vous me remercierez en sortant del’église, lui dit-il. Pour l’instant, agissons et jouons serré, carla vieille est fine, et tout d’abord, il ne faut pas laissers’accréditer l’opinion d’un refus. C’est pourquoi nous allons,pendant qu’il fait encore jour, sortir ensemble et nous montrerbras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville. Ensuitevous viendrez dîner avec moi à l’Hôtel de la Poste.Après le dîner, vous me conduirez au cercle desofficiers, et je ferai une partie d’échecs avec votrelieutenant-colonel, que l’on dit de première force… Or, comme jesuis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, etque tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vousl’épousez. Nous aurons l’opinion pour nous, et l’opinion est lagrande marieuse des petites villes ; on ne défait pas lesmariages qu’elle a faits…
Exécuté de point en point, le programme duvieux diplomate de petite ville amena vite les résultats qu’ilprévoyait.
Mlle de la Rochecordeauétait encore au lit, le lendemain, que déjà une de ses confidentesaccourait lui apprendre ce qu’elle appelait les frasques deM. de Glorière.
Ç’avait été l’événement de la messe de sixheurs, d’où elle sortait. Tout le monde parlait du mariage deMlle de Lespéran et du commandant Delorge, lecroyait décidé et l’approuvait.
La vieille fille en pensa étouffer decolère.
– C’est la plus noire des trahisons,s’écria-t-elle d’une voix étranglée, un acte de félonie indigned’un gentilhomme. Je veux m’en expliquer avec lui, et certes je nelui mâcherai pas ma façon de penser.
C’est qu’elle ne s’abusait pas ; c’estqu’elle comprenait bien que le chef d’escadron, soutenu par toutela famille, aurait promptement raison de ses résistances.
N’importe ! elle n’était pas d’uncaractère à se rendre sans combat, en cette occasion surtout, où setrouvaient engagés les intérêts sacrés de son égoïsme.
Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimulertrès habilement à sa nièce, les affreuses perplexités qui ladéchiraient, elle se retira de meilleure heure que de coutume. Ellesentait le besoin d’être seule, pour réfléchir, pour chercher uneissue à son intolérable situation.
Certes, les avantages de ses adversairesétaient considérables, mais les siens n’étaient pas à dédaigner.Elle se voyait quelques jours encore de répit, etMlle de Lespéran était toujours en sonpouvoir.
Bientôt elle s’imagina avoir trouvé unesolution.
Qui l’empêchait de quitter Vendôme avecÉlisabeth ? Pourquoi n’iraient-elles pas s’établir dansquelque ville d’eaux jusqu’au changement de garnison du régiment dePierre Delorge ?…
Il en coûterait évidemment une grosse sommed’argent, car la vie est hors de prix dans les stations thermales,mais ce sacrifice lui semblait léger, comparé à un isolement dontla seule perspective la glaçait d’effroi.
Elle ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de rireà l’idée de la singulière figure que ferait le baron de Glorièrelorsqu’il se présenterait chez elle et qu’on luirépondrait :
– Mademoiselle et sa nièce sont en voyagepour plusieurs mois.
Beau rêve !… rêve trop beau pour qu’il seréalisât. La vieille fille ne s’en aperçut que trop lelendemain.
Debout avant le jour, son premier mouvementfut de sonner sa nièce – car elle la sonnait – et de lui annoncerleur départ pour le jour même, lui ordonnant de tout préparer pourun long voyage et de se hâter de faire ses malles…
Mais, chose étrange et véritablement inouïe,au lieu de se précipiter dehors pour obéir :
– Excusez-moi, ma tante, répondit lajeune fille, mais en ce moment, je ne saurais, je ne puis quitterVendôme…
Positivement, la vieille demoiselle faillittomber à la renverse.
– Tu ne saurais quitter Vendôme !balbutia-t-elle ; et pourquoi, s’il te plaît ?…
– Vous le savez aussi bien que moi, matante.
– Non, explique-toi.
– Eh bien ! c’est que je doisattendre le résultat d’une… demande qui vous a été faite hier, et àlaquelle vous avez promis une réponse prochaine…
Mlle de la Rochecordeaueût vu s’animer et descendre de leurs socles les statues de saintesqui ornaient sa chambre, que sa stupeur n’eût pas été plus grande.Quoi ! sa nièce connaissait la démarche du chefd’escadron ! Et elle avait l’audace de l’avouer !…
– C’est une indignité !s’écria-t-elle, une impudence sans nom !… Ah !mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse !Eh bien ! la voici : « Jamais, moi vivante, vousn’épouserez ce grossier soudard ! » Est-ce assezcatégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant préparernos malles ?…
Mais c’est bien inutilement que la vieillefille essayait de ressaisir l’empire qu’elle s’imaginait avoir surÉlisabeth.
Cette volonté, qu’elle pliait comme l’osier,au vent de ses moindres caprices, se redressait tout à coup,inflexible comme l’acier. Pâle, mais l’œil étincelant d’uneinébranlable énergie :
– Pardonnez-moi, ma tante, commença lajeune fille…
– Quoi ! encore ?
– Votre décision ne saurait êtredéfinitive… Vous ne m’avez pas consultée… Je suis orpheline, j’aiun conseil de famille…
La colère, à la fin, une de ces terriblescolères blanches de dévote, chassait des flots de bile au cerveaude Mlle de la Rochecordeau et blêmissait seslèvres.
– Ah ! taisez-vous,malheureuse ! interrompit-elle. Votre conseil defamille ! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenaispar le bras et si je vous mettais dehors, si je vous chassais decette maison que vous déshonorez ?…
Éperdue de fureur, on ne sait à quellesextrémités elle se serait portée, si le baron de Glorière ne fûtarrivé, dont la présence soudaine lui produisit l’effet d’unedouche glacée.
– Ah !… vous venez sans doute jouirde votre ouvrage ? lui dit-elle.
Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l’unaprès l’autre, tous les parents qui composaient le conseil defamille, et il apportait de chacun d’eux une adhésion formelle aumariage de Mlle de Lespéran.
– Je sais que ce n’est pas absolumentrégulier, dit-il à la vieille fille ; mais, si vous l’exigez,je vais aller trouver le juge de paix et provoquer, comme c’est mondroit, une réunion dans les formes.
– C’est inutile ! gémitMlle de la Rochecordeau.
Écrasée sous les ruines de toutes sesespérances, elle s’était affaissée sur un fauteuil, et de grosseslarmes, larmes de rage, roulaient le long de ses joues livides.
Si grande semblait sa douleur, queMlle de Lespéran, profondément troublée,regretta sa fermeté… Toutes les humiliations dont on lui avait faitpayer une hospitalité de douze ans s’effaçaient… Elle ne voyaitplus que l’hospitalité elle-même.
Ah ! Mlle de laRochecordeau eut beau jeu un moment… D’un mot, d’une caressehypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardaitdéfinitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeths’avancer :
– Retire-toi ! lui dit-elle, del’accent de la haine la plus violente, retire-toi ! Ah !tu triomphes, aujourd’hui !… Ce n’est pas pour longtemps. Dieupunit les ingrats, et ton mari me vengera. Va ! tu ne serasjamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de mafortune, tu peux en faire ton deuil… jamais tu n’en auras uncentime.
Puis, se retournant vers le baron :
– Assurément, poursuivit-elle, les dignesparents d’Élisabeth ont le droit de consentir à son mariage… Maisje ne leur crois pas le pouvoir de m’imposer chez moi, dans mamaison, la présence du sieur Delorge… Je vous serai donc obligéed’aviser au moyen de me débarrasser le plus tôt possible de manièce.
Le baron s’inclina, et du ton le plusfroid :
– Je prévoyais ce dénouement,prononça-t-il, et j’ai donné des ordres en conséquence.
C’est donc à Glorière que Pierre Delorge etMlle de Lespéran passèrent toutes leursaprès-midi, pendant les quelques semaines qui les séparaient deleur mariage.
Semaines divines, dont le radieux souvenirdevait illuminer leur vie entière.
Chaque matin, après la manœuvre, – car c’étaitpour son régiment le temps des grandes manœuvres, – le chefd’escadron quittait Vendôme.
Jusqu’au pont, il maintenait son cheval aupas. Mais, dès qu’il l’avait dépassé et qu’il atteignait la granderoute, il se lançait à toute vitesse, et en moins de dix minutes ilarrivait en vue du château.
Au loin, sous les grands arbres, dont lescimes verdoyaient, il apercevait, comme une ombre blanche,Mlle de Lespéran.
Il sautait à terre, il lui offrait le bras,et, serrés l’un contre l’autre, palpitants, émus, recueillis enleur bonheur, ils gagnaient la maison.
Bientôt, une voix joyeuse lessaluait :
– Arrivez donc, lambins ! Voicitrois fois que mon pauvre François sonne le déjeuner.
C’était la voix amie du baron accourant à leurrencontre.
Il échangeait une large poignée de main avecle commandant et ils allaient se mettre à table dans la belle salleà manger de Glorière, une salle immense, tout entourée de dressoirset de buffets, où s’étalaient toutes sortes de faïences et deporcelaines de tous les pays et de toutes les époques, acquisespièce à pièce par le digne collectionneur.
Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ilserraient au hasard à travers le domaine de Glorière. Humble domaineet d’un revenu presque nul, mais ombragé d’arbres admirables, lesplus vieux du pays, entrecoupé de vertes pelouses et de grandesroches moussues, et baigné par les eaux limpides du Loir.
Cependant M. de Glorière ne tardaitpas à rentrer, sous prétexte d’un ordre oublié, de fatigue ou desoins urgents à donner à ses collections.
Restés seuls, les jeunes gens s’asseyaient surquelque quartier de roche, et leurs heures s’écoulaient en doucesrêveries et en projets d’avenir.
Qu’avaient-ils à redouter désormais ?Rien. Tout souriait à leurs modestes ambitions. L’éclat, le bruit,les fièvres de l’orgueil, les vanités de la fortune, les heurts dela passion… que leur importait !
Parfois, pourtant, le commandant voyait commeun nuage passer sur le front si pur de sa fiancée.
– Qu’avez-vous ?… lui disait-il.Avouez que vous pensez à mlle de la Rochecordeau ?
Il ne se trompait pas.
Ce n’est pas sans des larmes amères, sans decruels déchirements que Mlle de Lespéran étaitsortie de cette triste maison de Vendôme, où elle avait été simalheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge, et il luirestait au fond du cœur comme un vague remords d’en êtresortie.
Les derniers adieux deMlle de la Rochecordeau : « Vous neserez jamais aussi malheureuse que je le souhaite ! » luirevenaient à l’esprit et l’agitaient de vagues appréhensions.C’était une tache à son soleil, un ombre à son bonheur.
– Que ne donnerais-je pas, disait-elle àPierre Delorge, pour me réconcilier avec elle et obtenir qu’elleassiste à notre messe de mariage !
Ah ! s’il n’eût dépendu que du commandantque ces vœux fussent exaucés !
– Malheureusement, objectait-il fortjustement à sa fiancée, votre tante a rendu toute démarche de notrepart impossible, en nous accusant de convoiter sa fortune.Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle nous oublie…
En cela, il s’abusait.
Ils étaient l’unique et constantepréoccupation de la vieille demoiselle, et si elle ne donnait passigne de vie, c’est qu’elle n’avait pas encore perdu tout espoird’une revanche.
Elle savait que, d’après les lois quirégissent l’armée, un officier n’est autorisé à se marier qu’àcondition expresse que sa future justifie d’un apport de vingtmille francs au moins…
– Or, se disaitMlle de la Rochecordeau, où mes amoureuxprendront-ils cette somme ? Élisabeth n’a pas le sou, et toutl’avoir de son soudard se borne, il me l’a dit, à six mille francs,qui suffiront à peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau etde la noce.
Illusion vaine ! Le commandant n’étaitpas homme à se lancer dans une expédition sans s’être efforcé d’enprévoir toutes les conséquences.
Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui,il avait, fort longtemps avant de se déclarer, pris toutes sesprécautions.
Son père, après cinquante ans de travail et deprivations, possédait près de Poitiers un petit domaine, lesMoulineaux, loué quatre cent écus par an et estimé une soixantainede mille francs.
Il avait donc écrit simplement à sonpère :
« J’aime une jeune fille, orpheline etpauvre, et je serais heureux de l’épouser. Le grand obstacle estqu’elle n’a pas la dot qu’exigent les règlements militaires :20.000 francs. Consentirais-tu à les lui reconnaître, et à laisser,pour cela, prendre hypothèque sur les Moulineaux ? Ce neserait, tu m’entends bien, qu’une formalité qui ne diminuerait pasd’un centime ton petit revenu. »
À quoi, non moins simplement, le vieuxmenuisier avait répondu :
« Qu’est-ce que tu me chantes avec taformalité ? Les Moulineaux sont, fichtre ! bien à toi,puisqu’ils sont à moi, et tu es libre d’en disposer à ta guise.Ensuite, tu sauras que mon revenu n’est pas petit, puisque j’enéconomise tous les ans le tiers, que je place à ton intention.Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire deboucles d’oreilles en diamant, dignes de la femme d’un chefd’escadron. »
Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plusbelle journée du monde, fut célébré le mariage de Pierre Delorge etde Mlle Élisabeth de Lespéran…
La veille, Mlle de laRochecordeau avait pris le lit.
– Plus d’espoir, disait-elle à une de sesamies ; je connais Élisabeth… Son mari la battrait, qu’elle neferait pas encore mauvais ménage.
Mais le commandant Delorge ne battit pas safemme…
Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, danssa plénitude, ce bonheur qu’ils rêvaient sous les ombrages deGlorière.
Par exemple, le commandant, qui s’attendaitd’un jour à l’autre à être nommé lieutenant-colonel, vit lui passersur le corps, selon l’expression consacrée, deux ou trois chefsd’escadron qui n’avaient d’autre mérite que leur parenté, d’autresdroits que la protection.
Puis, en moins d’un an, contrairement à toutesles habitudes et sans qu’on sût pourquoi, son régiment fut changédeux fois de garnison, envoyé de Vendôme à Tarbes au mois deseptembre, et de Tarbes à Pontivy, au mois de mars suivant.
– Bast ! qu’importe ! disaitgaiement Mme Delorge, quand elle voyait son maritout près de se mettre en colère, qu’importe ! puisque nousnous aimons ?
Et d’autre fois :
– Eh bien ! je les bénis, moi, cescontrariétés, et j’en souhaiterais presque de plus sérieuses… Noussommes trop heureux, ce n’est pas naturel… cela me faitpeur !
C’est surtout pendant les premiers mois de sonmariage que Mme Delorge trahissait ainsi le secretdes vagues appréhensions qui tressaillaient en elle.
– Tu as la joie inquiète ! luidisait en plaisantant son mari.
Rien de si exact.
Il faut en quelque sorte un apprentissage àdes félicités inespérées. Les malheureux deviennent sceptiques, àla longue. Accoutumés aux rigueurs de la destinée, ils s’étonnentet se défient de la moindre de ses faveurs. La vie leur a ménagétant et de si cruelles déceptions, qu’ils n’osent plus s’endormiren pleine sécurité, de crainte de quelque terrible réveil.
La pauvre Élisabeth de Lespéran avait tropsouffert pour que la fortunée Mme Delorge se sentîtsi vite rassurée.
Souvent, lorsqu’elle était seule, ellecomparait sa situation passée à sa position actuelle, et, ausouvenir de certaines privations qu’elle avait endurées et detoutes le humiliations qu’elle avait subies, elle sentait sapoitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.
Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et,ému, effrayé :
– Qu’as-tu ? mon Dieu ! luidemandait-il.
Mais elle se levait déjà souriante, et sejetant à son cou :
– Rien, répondit-elle, je n’ai rien, jet’aime.
Peu à peu, cependant, cette sensibilitéexagérée s’émoussa, ses nerfs se détendirent, l’odieux passé sevoila de brumes, et elle s’affermit dans son bonheur.
Femme, elle tenait toutes les promesses de lajeune fille, réalisant avec une touchante simplicité le type achevéde la compagne d’un homme d’action.
Aussi, n’eut-elle qu’à paraître au régimentpour que sa supériorité fût admise même par la femme du colonel,qui ne péchait pas cependant par excès de modestie.
Pas une voix ne s’éleva, non pour lacritiquer, mais seulement pour la discuter.
Véritable miracle ! car un régiment n’esten somme qu’un village qui se déplace avec son clocher : ledrapeau.
Village médisant et cancanier par excellence,qui traîne avec ses bagages, d’un bout de la France à l’autre, sespassions et ses intérêts, ses rancunes, ses convoitises et sesrivalités de femmes qui, chaudement épousées, deviennent de belleset bonnes haines d’hommes.
Il y avait quatre mois que le régiment tenaitgarnison à Pontivy, quand, pour la plus grande joie de son mari,Mme Delorge accoucha d’un gros garçon.
Depuis longtemps le nom de ce premier-né étaitirrévocablement choisi.
Ni le chef d’escadron ni sa femme n’avaientoublié tout ce qu’ils devaient de reconnaissance au baron deGlorière, et ils avaient décidé que leur fils, quand il leur ennaîtrait un, s’appellerait comme lui : Raymond.
Même en cette occasion, le vieuxcollectionneur fit le voyage de Bretagne, et il resta près d’unmois à Pontivy, ayant découvert aux environs une véritable mine decuriosités.
Il apportait des nouvelles deMlle de la Rochecordeau.
La rancunière vieille fille n’avait jamaisconsenti à le revoir, ne lui pardonnant pas, disait-elle, d’avoirbassement suborné sa nièce et prêté les mains à une mésallianceabominable.
Elle devenait plus dévote de jour en jour,changeait de servante deux fois par semaine, et se portait comme uncharme.
– Vous verrez, assurait le baron, qu’ellenous enterrera tous !
Il était singulièrement ému le jour de sondépart, qu’il avait sous divers prétextes retardé plusieurs fois,et au moment de monter en voiture, il fit jurer au commandant et àsa femme de venir chaque année passer quinze jours à Glorière.
– Si ce n’est pas pour vous ou pour moi,disait-il, que ce soit pour mon filleul Raymond, qui prendra desforces à jouer au grand air, à se rouler dans les foins et à setremper dans les eaux fraîches du Loir.
Élisabeth et son mari trouvèrent leur maisonbien vide, le soir de cette séparation. Qu’eût-ce donc été, si onleur eût appris que c’était la dernière fois qu’ils voyaient cethomme excellent.
C’était ainsi, pourtant.
À deux mois de là, un matin qu’il était montésur une haute échelle pour épousseter un tableau, il tomba.
Il avait cessé de vivre quand François, sonvieux domestique, accouru au bruit de la chute, le releva.
C’est le ciel qui se venge ! soupirapieusement Mlle de la Rochecordeau, enapprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait sonâme ! C’est un grand coquin de moins.
Ce coquin, par un testament déposé chez unnotaire de Vendôme, instituait sa légataire universelleMme Pierre Delorge, née Élisabeth de Lespéran, sapetite-nièce.
À son testament était jointe, à l’adresse ducommandant et de sa femme, une lettre où il se révélait toutentier.
« Je dormirai plus tranquille, mes chersenfants, écrivait-il, quand j’aurai pris mes dernièresdispositions. On ne sait ce qui peut arriver. Je me fais vieux. Mavue et mon jugement baissent, si bien que l’autre jour, j’ai achetéune croûte ridicule pour un Breughel de Velours.
« Donc, comme vous êtes ce que j’aime lemieux au monde, je vous lègue, en toute propriété, meubles etimmeubles, tout ce que je possède :
« 1° Trois mille deux cents francsde rentes, en un titre trois pour cent.
« 2° Mon château de Glorière, telqu’il se poursuit et comporte, avec les quelques arpents quil’entourent et les collections qu’il renferme.
« Ne me remerciez pas, c’est de ma partun trait de savant égoïsme d’outre-tombe. Je sais que vous ne vousdéferez jamais de Glorière. Vous ne sauriez oublier que ses vieuxormes ont ombragé vos premières amours. Ce vous serait un deuil desavoir foulés par des indifférents ces sentiers aimés où vous vousêtes promenés appuyés l’un sur l’autre pour la première fois.
« J’escompte votre sensibilité. Moi aussije souffrais de cette idée que Glorière appartiendrait à desétrangers. Si on le mettait en vente, je suis sûr que Pigorin,l’ancien mercier de la rue de l’Hôpital, l’achèterait et s’yinstallerait. Et les ricanements stupides de ses quatre filles enchasseraient mon ombre.
« Mes collections aussi me sont chères.Elles ont été l’occupation et le charme de ma vie. Cependant, jevous ordonne de les vendre.
« Votre existence vagabonde vous interditde les garder près de vous, et, laissées au château, sous la seulegarde de François, elles se détérioreraient.
« Attendez, pourtant !
« J’ai choisi et je désigne par leursnuméros, dans mon testament, une soixantaine de pièces, les plusremarquables parmi mes tableaux et mes bronzes, dont je vous priede vous charger en souvenir de notre amitié.
« J’ai calculé que tout tiendraitaisément dans une douzaine de grandes caisses que vous mettrez auroulage, quand vous changerez de garnison.
« Ce sera un souci, mais de cette façonvous aurez, en quelque sorte, un intérieur à vous au milieu desmeubles banals des appartements que vous êtes forcés d’habiter.
« Quant à ce qui est du reste, vendez-ledans le plus bref délai.
« Et si vous tenez à honorer ma mémoire,vendez-le au plus haut prix possible. Il ne faut pas qu’on puissedire que ma collection n’était qu’une boutique à vingt-neufsous.
« Si vous m’en croyez, vous ferez lavente à Tours, où mes collections étaient bien connues, et oùhabitent une vingtaine d’amateurs, tant du pays qued’Angleterre.
« Ayez soin de faire poser des affiches àBlois, à Orléans et au Mans, et n’épargnez pas les annonces dansles journaux…
« Est-ce bien tout ? Oui. Alors,chers enfants, adieu… Parlez quelquefois à votre petit Raymond devotre vieux et bien affectionné ami
RAYMOND D’ARCÈS, BARON DE GLORIÈRE.
« P. S. – Je souhaite que, jusqu’à samort, mon vieux et fidèle serviteur François reste à Glorière. Unerente viagère de quatre cents francs lui suffira. »
Le commandant Delorge avait les yeux pleins delarmes lorsqu’il acheva cette lettre où éclataient tant d’exquisesensibilité et la plus ingénieuse des délicatesses.
– Voilà, dit-il à sa femme, quisanglotait près de lui, depuis notre mariage le premiermalheur : un tel ami ne se remplace pas…
Pour cela même, il devait leur répugnerétrangement de se conformer à ses instructions.
Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, illeur fallut bien le reconnaître.
Et après bien des perplexités et de longuesdélibérations, le commandant Delorge prit un congé de quinze jourset partit pour Vendôme.
Déjà, le baron y était presque oublié. Il s’ytrouvait des gens qui étaient bien aises de n’avoir plus à éviterson petit œil perspicace ou à subir son persiflage familier.
Mais son souvenir se réveilla avec unevivacité singulière, le matin où les désœuvrés aperçurent,s’étalant sur les murs, d’immenses affiches jaunes où on lisait engros caractères :
VENTE
AUX ENCHÈRES PUBLIQUES
Des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes,Faïences, Tapisseries, Armes, Livres, etc.,
AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE
M. LE BARON DE GLORIÈRE.
L’idée de cette vente, annoncée comme devantavoir lieu à Tours, à la fin du mois, faisait sourire les bourgeoispositifs.
– Ah ! çà ! disaient-ils, leshéritiers de ce vieil original s’imaginent donc sérieusement qu’ila entassé des trésors dans sa masure de Glorière !
À quoi d’autres, hochant la tête,répondaient :
– Bast ! on tirera toujours unmillier d’écus de ces antiquailles… Seulement, il fallait lesvendre ici. Les frais d’affiches et de transport absorberont leproduit…
Ce n’était pas l’avis du commandantDelorge.
Sans être ce qu’on appelle un connaisseur, ilavait été souvent frappé de la beauté de certains objets. Il avaitde plus trop confiance en l’intelligence deM. de Glorière pour admettre qu’il se fût si longtemps etsi étrangement abusé sur la valeur de ce qu’il possédait.
Du reste, s’il se préoccupait du résultatprobable de la vente, c’était beaucoup moins pour lui que pour lamémoire de son vieil ami.
– Plus le chiffre en sera élevé,pensait-il, plus seront confondus les imbéciles qui ne voulaientvoir en M. de Glorière qu’un manique ridicule.
Son seul tort fut d’exprimer ces sentimentsdevant des gens incapables de le comprendre, et qui se disaient,dès qu’il avait tourné les talons :
– En vérité, ce brave commandant devraitbien se dispenser de cet étalage de désintéressement ! Il nouscroit par trop simples !…
Lui, cependant, et avant toutes choses, avaitmis de côté les numéros désignés par le testament du baron. Àceux-là, il en joignit une centaine encore, choisis surtout parmiles tableaux, les tapisseries et les armes.
Le reste, tous frais payés, produisit centvingt-trois mille cinq cents francs.
– Et notez, mon commandant, disait àPierre Delorge l’expert qu’il avait fait venir de Paris, notez quevous vous êtes réservé la crème, si j’ose m’exprimer ainsi, lafleur des collections. Ce que vous gardez vaut mieux et plus quetout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de vos tableaux, àmon choix, je suis prêt à vous compter, hic et nunc,trente mille francs.
Ce résultat fabuleux et les propos plusfabuleux de l’expert devaient produire à Vendôme une profondeimpression.
On vit les gens qui avaient le plus railléM. de Glorière se gratter l’oreille d’un airpenaud :
– Diable ! disaient-ils, ce n’estdécidément pas une si mauvaise spéculation que de ramasser desvieilleries !
Et c’est de ce jour que M. Pigorin, de larue de l’Hôpital, prit l’habitude de faire chaque matin sa tournéechez tous les revendeurs de la ville, espérant y rencontrer de cesmerveilles méconnues qu’on achète cent sous et qu’on revend dix ouquinze mille francs.
Mlle de la Rochecordeau,elle, s’était mise au lit, ainsi qu’il arrivait à chacune de sesgrandes contrariétés.
– Qui jamais, gémissait-elle, se fûtdouté que ce vieil original de Glorière possédait unefortune !… Il n’y avait à le savoir que ma nièce et sonsoudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme !…Ah ! ils doivent bien rire, maintenant…
Le commandant ne riait pas, mais son cœurbondissait de reconnaissance, au souvenir de l’homme excellent, del’ami incomparable qu’il avait perdu.
Après lui avoir dû le bonheur de sa vieprésente, voici qu’il allait encore lui devoir la sécurité del’avenir.
– Vienne la guerre, se disait-il, unemaladie, un accident, la mort… mon agonie ne sera pas torturée parcette idée désolante que je laisse sans pain ma femme et monenfant !
Aussi est-ce avec une sorte d’attendrissementpieux que Mme Delorge et son mari suspendirent auxmurs et dressèrent sur les cheminées et sur les consoles lestableaux et les bronzes de leur vieil ami.
Leur banal appartement meublé de Pontivy enrecevait un lustre singulier, et prenait désormais, selonl’expression d’un capitaine connaisseur, un faux air de résidenceroyale.
Mais en dépit du bruit qui se répandit queM. et Mme Delorge venaient d’hériter d’unoncle millionnaire, le train de leur maison resta le même.
Train bien modeste, assurément, car deuxpetites servantes suffisaient à tout, aidées seulement pour lesgros ouvrages par l’ordonnance du commandant.
C’était un vieil Alsacien, nommé Krauss, quiavait été le camarade de lit de son officier, quand celui-ci étaitentré au service, ce dont il n’était pas médiocrement fier, qui nel’avait pas quitté vingt-quatre heures depuis vingt-quatre ans, etqui lui avait voué un de ces attachements aveugles qui font pâlirle fanatisme.
Et encore, depuis la naissance de Raymond,Krauss ne se rendait-il plus guère utile dans la maison. Lesservantes, Mme Delorge, le commandant lui-même nepouvaient plus rien obtenir de lui.
Le digne troupier s’était, de son autoritéprivée, constitué la bonne du petit garçon, et il le gardait avecdes attentions maternelles, une jalousie d’amant et la soumissiond’un caniche, lui inspirant des fantaisies et des caprices pouravoir le plaisir de s’y soumettre.
– Et même, il faut mettre ordre à cela,disait le commandant ; cet animal de Krauss finirait par fairede notre fils un être insupportable.
Ce fils avait un peu plus d’un an, lorsque sonpère fut nommé lieutenant-colonel.
En ce temps là, toutes les administrations,même, ou plutôt surtout celle de la guerre, considéraient lafortune comme un titre à l’avancement.
Elles se tenaient ce raisonnement qui nemanquait pas de justesse :
– Si nous mécontentons par trop un hommequi a de quoi vivre indépendant, il nous plantera là, et nousdiscréditera par ses clabauderies…
C’est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge,qui passait pour avoir vingt mille livres de rentes, ne tarda pas àêtre fait colonel.
C’est en Afrique, à Oran, que tenait garnisonle régiment dont Pierre Delorge était appelé à prendre lecommandement, et sa lettre de service lui notifiait de le rejoindredans le plus bref délai.
Cette circonstance troublait quelque peu sajoie au milieu des félicitations qu’il recevait de toutes parts, etl’agitait de graves perplexités.
Devait-il emmener sa femme et son enfant etles exposer aux fatigues d’un long voyage et à tous les périls d’unclimat brûlant, au plus fort de l’été ?
Mais au premier mot qu’il dit de sesincertitudes à Mme Delorge :
– Je savais ce que je faisais ent’épousant, interrompit-elle, de ce ton qui annonce uneinébranlable résolution. Je suis la femme d’un soldat. Partout oùon enverra mon mari, j’irai.
Ils partirent donc ensemble, et quinze joursplus tard, tant ils avaient précipité leur voyage, ils arrivaient àOran, et ils s’installaient dans une des maisons charmantes dontles jardins ombrageux s’étagent en terrasses le long de pentes duravin de Santa-Cruz.
Déjà le nouveau colonel connaissait lesraisons qui avaient fait hâter son départ. Il les avait apprises enmettant le pied sur les quais d’Alger.
Notre colonie était en feu.
Partout, en Algérie et dans le Maroc, onprêchait la guerre sainte et on soulevait les populations. Uneformidable expédition s’organisait dans le but de rejeter lesFrançais à la mer et de rétablir les gloires et la puissance del’islamisme.
Le fils de l’empereur du Maroc était le chefde cette croisade.
Il campait sur les bords de l’Isly, occupantavec ses troupes un espace de plus de deux lieues. Chaque jour descontingents nouveaux ajoutaient à ses forces et à son orgueil.
Et il se croyait si sûr de la victoire, quedéjà il avait choisi parmi ses chefs ceux qui commanderaient en sonnom à Tlemcen, à Oran et à Mascara.
Seulement il comptait sans le héros « àla casquette », le maréchal, ou plutôt, comme on disait alors,« le père Bugeaud ».
Reconnaissant le danger de rester pluslongtemps sur la défensive, sentant bien que notre inactionexaltait les espérances et le fanatisme des tribus, le maréchalvenait de se décider à attaquer.
Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtaitde réunir tout ce qu’il avait de troupes à sa portée.
Si bien que le colonel Delorge n’était pas àOran depuis tout à fait quarante-huit heures, lorsqu’il reçut du« père Bugeaud » l’ordre de lui amener sur-le-champ sonrégiment.
C’est à quatre heures du soir que cet ordrelui arriva, et il dut se hâter de rentre chez lui pour prendre sesdernières dispositions.
Intérieurement, il se félicitait d’être arrivéà temps pour marcher à l’ennemi, ce qui n’empêche que le cœur luibattait un peu, au moment d’annoncer à sa jeune femme cette gravenouvelle.
– Le régiment part à minuit ! luidit-il de l’air le plus gai qu’il put prendre.
Il s’attendait à une émotion terrible, à deslarmes, à une scène déchirante peut-être… Point.
Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, maisc’est d’un ton ferme qu’elle répondit simplement :
– C’est bien.
Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sansinutiles questions, elle se mit à s’occuper de ce que son mariemporterait, veillant autant qu’il était en elle à ce qu’il nemanquât de rien, quoi qu’il pût arriver, lui préparant de lacharpie et des bandes, et tout ce qu’il faut pour un pansementprovisoire sur le champ de bataille.
Plus ému de ce sang-froid qu’il ne l’eût étépar des larmes, il s’efforçait de la rassurer.
– Bast ! lui disait-il, est-ce quej’aurai besoin de tout cela ! Laisse donc faire Krauss, c’estun vieil Africain, qui connaît son affaire…
Les vingt mille habitants d’Oran étaient surpied cette nuit-là, et une immense acclamation salua le régimentlorsqu’il sortit de la ville, étendard déployé et trompettessonnant.
Mme Delorge avait étéstoïque…
Dominant l’émotion terrible qui l’écrasait,c’est avec un bon sourire aux lèvres qu’elle embrassa son mari, quiavait déjà le pied à l’étrier.
Sa voix d’un timbre si pur ne trembla pas,lorsqu’elle dit à son fils :
– Embrasse ton père et dis-lui : Aurevoir !
– Au revoir, papa ! bégayal’enfant…
Il est vrai que, rentrée chez elle, elles’évanouit…
– Sois sans crainte, lui avait dit PierreDelorge, avant la fin du mois nous serons de retour, ayant ôté pourlongtemps aux Arabes l’envie de recommencer.
Pour cette fois, il devait avoir raison car, àhuit jours de là, le « père Bugeaud » gagnait, avec dixmille hommes contre trente mille, la bataille d’Isly.
Lancé avec ses quatre escadrons de guerrecontre une masse de dix ou douze mille cavaliers marocains, lecolonel Delorge n’avait pas peu contribué au succès de lajournée.
Un instant, son régiment avait disparu, commeenglouti au milieu du plus effroyable tourbillon.
Mais commandés par un tel chef, les soldatsfrançais sont tous des héros. Les siens se battirent en désespérés,laissant le temps aux spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeaude se reformer et de venir les dégager.
Lui-même devait en être quitte à assez bonmarché.
À très bon marché même, affirmait Krauss, pourun homme qui étrenne ses épaulettes d’une pareille façon !
Lancé au plus épais de la mêlée, le colonelDelorge avait eu deux chevaux tués sous lui. Ses habits n’étaientplus qu’une loque, tant ils avaient été hachés littéralement decoups de yatagan. Mais il n’avait reçu qu’une blessure au brasdroit.
– Va ! j’étais bien sûre que tu mereviendrais, lui dit sa femme, lorsque le régiment rentra à Oran…Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je ne l’aurais pas senti,moi, ici !…
Cependant sa blessure, que plusieurs jours defatigue et de chaleurs excessives avaient envenimée, fut longue àguérir…
Et encore lui laissa-t-elle pour toujours uneroideur gênante dans le bras, lui rendant difficiles certainsmouvements, comme celui de mettre le sabre en main, qui exige unrenversement du coude et une torsion du poignet.
En revanche, il fut une fois de plus porté àl’ordre du jour de l’armée, et investi d’un grand commandement, oùéclatèrent ses rares aptitudes et ses qualités d’organisateur.
C’est en parlant de lui que le ministre de laguerre disait, en 1847, à la Chambre des députés : « Avecdes officiers de cette trempe, je répondrais de la colonisationparfaite de l’Algérie en dix ans ! »
Sa réputation de soldat et d’administrateurn’avait donc plus rien à gagner, lorsque arriva la révolution de1848… S’il s’en préoccupa, ce fut pour bénir la destinée, quil’éloignait de Paris en une année où la guerre civile y fit coulerdes flots de sang.
Mais il ne s’en préoccupa guère, distrait parun souci meilleur.
Sa femme venait de lui donner une fille quireçut le nom de Pauline.
Alors Mme Delorge n’avait plusaucune de ces vagues appréhensions des premiers mois de sonmariage… Accoutumée à son bonheur, elle s’y endormait en sécuritéprofonde, entre son mari et ses enfants.
Pauvre femme !… Le malheur est uncréancier impitoyable qui vient toujours… Il venait.
On arrivait à la fin de mars 1849, le princeLouis-Napoléon Bonaparte était président de la Républiquefrançaise, lorsque les cercles militaires d’Oran commencèrent à sepréoccuper de trois « pékins » arrivés depuis peu deFrance, et descendus à l’Hôtel de la Paix.
L’un était un homme jeune encore, et d’unextérieur « avantageux », portant toute sa barbe, et quise faisait appeler M. le vicomte de Maumussy.
L’autre était plus âgé. Déjà ses moustaches,fort longues et outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude,démarche, coupe de vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôtaffectait cet on ne sait quoi qui distingue les officiers enbourgeois. Il était inscrit à l’hôtel sous le nom de Victor deCombelaine.
Ces deux messieurs étaient décorés.
Le troisième, plus humble, était aussi plusindéchiffrable.
Il était gros et court, fort rouge, trèschauve, et d’une vulgarité que rehaussaient encore les énormeschaînes de montre qui battaient sa bedaine et les bagues quicerclaient ses doigts noueux.
Les autres l’appelaient, encore qu’il ne parûtpas très âgé, le père Coutanceau.
Tous trois venaient en Afrique, disaient-ilspartout, à tout propos et très haut, pour obtenir des concessionset faire de l’agriculture en grand.
C’était fort possible, après tout.
Seulement, leurs agissements démentaient leursassertions.
Ce n’était pas des colons qu’ilsrecherchaient, ni des fermiers, mais presque exclusivement desmilitaires.
Souvent, à la nuit tombante, on voyait seglisser chez eux, et non sans précautions pour n’être point vus,des officiers des districts cantonnés au loin, à Mers-el-Kébir, àArzew, à Sidi-bel-Abbès.
De leur côté, ils étaient toujours par voieset par chemins, tantôt à pied et tantôt en voiture, visitant lespostes militaires, et parfois demeurant des deux et trois jours àMostaganem ou à Mascara.
L’argent ne paraissait pas leur manquer.
Les poches de M. Coutanceau, des pochesimmenses, où il avait toujours les mains plongées jusqu’au coude,sonnaient comme un clocher de village.
Et ils faisaient grande chère, prenant leursrepas à part et ne ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus,ni le vin de Champagne.
– Positivement, ces gaillards-là nousinquiètent, disait un soir à sa femme le colonel Delorge. On diraitdes agents de recrutement. Mais qui viendraient-ils recruter dansla colonie ? Pour qui ? pour quoi ?
– Que ne vous mettez-vous en quête derenseignements ! répondait simplementMme Delorge.
On s’enquit, et on en obtint d’unsous-lieutenant, qui avait été longtemps employé au ministère desfinances, et qui savait son Paris sur le bout du doigt.
M. le vicomte de Maumussy s’appelait deson vrai nom Chingrot, et il eût été bien habile celui qui eût sudire où se trouvait sa vicomté.
C’était un de ces viveurs de troisième ordrequi font cortège aux fils de famille en train de dévorer leurlégitime, et qui sans un sou vaillant affichent tous les dehors duluxe, jouent gros jeu et roulent voiture.
L’enlèvement d’une pauvre jeune femme qu’ilavait ensuite ruinée, un duel heureux et une nuit de veine aubaccarat avaient marqué l’apogée de l’honorable carrière deM. Chingrot de Maumussy.
Depuis, il n’avait fait que déchoir. Il senoyait, selon l’expression consacrée, buvant une gorgée plus amèreet coulant plus profondément à chacune de ses tentatives pourremonter à la surface.
Et Dieu sait s’il en avait risqué de cestentatives, en finances, en industrie, en journalisme et enpolitique !…
Car il était dévoré d’ambitions, deconvoitises et de rancunes, et se croyait apte à tout.
Et, de fait, il ne manquait ni d’intelligence,ni d’esprit, ni de savoir-faire. Causeur facile et agréable, ilétait rompu à toutes les intrigues et avait cette imperturbableaudace de l’homme qui n’a plus rien à perdre.
Accusé d’un bonheur trop constant au jeu,perdu de dettes, traqué par des créanciers qui le menaçaient nonplus de Clichy mais de la police correctionnelle, exclu de tous lescercles, exécuté en dernier lieu à la Bourse, où il carottait desdifférences, M. Chingrot de Maumussy avait fait un plongeondéfinitif et disparu du boulevard lors des journées de février1848.
Non moins mouvementée devait avoir étél’existence de son compagnon, M. Victor de Combelaine, dansune sphère inférieure, toutefois.
Et il faut dire : devait, auconditionnel, parce que nul ne savait rien au juste des parents, nimême du pays de cet honorable… gentilhomme.
D’aucuns soutenaient que nulle part jamaisn’exista un M. de Combelaine père. Sa mère était,assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la sensibilité deson cœur avait perdue.
Le positif, c’est que le Combelaine avait étémilitaire.
Des gens l’avaient connu lorsqu’il venait des’engager dans un régiment de hussards, et les fournisseurs detoutes les villes où il avait tenu garnison gardaient de lui decuisants souvenirs et des liasses de billets protestés.
En dépit de tout, et si piètre serviteur qu’ilpût être, il avait dû à de mystérieuses influences un avancementscandaleusement rapide.
Il était capitaine, et se plaignait de moisiren ce grade, quand, à la suite d’une aventure dont le secret futbien gardé, il essaya de se suicider.
S’étant manqué, il reprit goût à la vie, maisil donna sa démission, volontairement, prétendaient les uns ;parce qu’il ne pouvait faire autrement, assuraient les autres.
Comment vivre, cependant ? Il s’improvisavoyageur en parfumerie. Une querelle avec son patron l’ayant rejetésur le pavé, il entreprit de fonder une salle d’armes. Tireur depremier ordre, il réussissait, il gagnait de l’argent… Unelégèreté le contraignit à fermer boutique. Un de sesélèves étant menacé d’un duel sérieux, il avait, moyennant finance,pris le duel à son compte et tué l’adversaire.
Obligé de fuir, il s’était réfugié enBelgique, s’était fait comédien, et avait, pendant dix mois, essuyéles sifflets de Bruxelles.
Remercié par son directeur, il s’était lancédans la politique, avait conspiré, en avait vécu, et finalements’était trouvé englobé dans un procès où son attitude lui avaitattiré de la part de ses coaccusés l’épithète de mouchard…
C’était d’ailleurs, selon son expression, un« noceur » féroce, dévoré de convoitises malsaines etd’appétits honteux, sans foi, sans loi, sans mœurs, bravepeut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que deconfiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour del’argent, capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour unevétille ou de digérer un soufflet sans sourciller.
Comparé à ces deux honorables personnages,leur compagnon, M. Coutanceau, pouvait passer pour un petitsaint.
Ce dernier n’était, à vrai dire, qu’unvulgaire faiseur, qui depuis quinze ans naviguait sur les récifs duCode, toujours entre le bagne et la maison centrale.
Pris la main dans le sac, il en avait étéquitte pour treize mois de prison, mais il s’était vu du même coupcontraint de prendre sa retraite.
Il ne s’en consolait pas, encore bien qu’ileût la prudence de se garder pour la soif une poire de quatre-vingtmille livres de rentes. Avec ses apparences de bonhomie et derondeur, il était vaniteux follement et ambitieux plus encore.Parce qu’il s’était adroitement tiré de quelques tripotages, il secroyait l’étoffe d’un financier de génie, et était, ma foi !prêt à risquer tout ce qu’il possédait pour le prouver.
Enfin, il était avéré que ces trois associéss’étaient trouvés mêlés à toutes les agitations inspirées par unesociété bonapartiste qui est restée célèbre sous le nom de Clubdes culottes de peau.
C’est dire la surprise deMme Delorge quand, un matin, elle aperçut dans lacour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine.Ils demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisitprès de lui…
Que voulaient-ils ?Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elles’occupait de tout autre chose, quand son attention fut attirée parde grands éclats de voix.
Elle prêta l’oreille : c’était son mariqui jurait, en proie, à ce qu’il lui parut, à une terriblecolère…
Presque aussitôt, des pas rapides retentirentdans l’escalier… Évidemment, les deux visiteurs se retiraientbeaucoup plus vite qu’ils n’étaient venus.
Mais le colonel descendait sur leurs talons,et quand il arriva dans la cour :
– Krauss, cria-t-il à son ordonnance,regarde bien ces deux individus, et souviens-toi que si jamais ilsviennent me demander, je n’y suis pas…
La colère du colonel Delorge avait dû être desplus violentes, car son visage en gardait encore les traces, uneheure après, lorsqu’il se mit à table pour déjeuner.
Et cependant, il était visible qu’il faisaitles plus grands efforts pour reprendre son sang-froid et écarter deson esprit quelque pensée importune.
Il parlait plus que de coutume, et avec unecertaine véhémence, encore qu’il ne parlât que de chosesindifférentes. Il s’emporta contre son fils à propos d’uneniaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant venue à pleurer,il s’écria en jurant qu’il était insupportable d’entendrecontinuellement crier des enfants.
C’est avec un étonnement profond que sa femmele considérait. Jamais elle ne l’avait vu ainsi. Et, cependant,elle n’osait l’interroger en présence des domestiques, qui allaientet venaient pour le service.
Mais lui, dès qu’on eût servi lecafé :
– Te serait-il bien agréable,demanda-t-il à sa femme, d’être madame la générale ?…
Ainsi que toutes les femmes qui aiment,Mme Delorge était très ambitieuse pour son mari,n’apercevant personne qui pût lui être comparé.
Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut unmouvement de joie, et très vivement :
– Oui, certes ! répondit-elle. Maispourquoi cette question ?
– C’est qu’on cherche des généraux.
– Qui ?
– Les deux estimables personnages quej’ai vus ce matin, parbleu !
Et sans laisser à sa femme le temps de revenirde sa surprise :
– C’est comme cela, poursuivit-il. Lesofficiers généraux actuels ne suffisent plus. Bedeau, Bugeaud,Lamoricière, Changarnier et les autres, deviennent gênants. Il enfaut de nouveaux, très vite, parmi lesquels probablement onchoisira le ministre de la guerre. Et comme on les voudraitglorieux et populaires, nous allons, à leur intention, entreprendreune grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et lesOustani…
Mme Delorge pâlit au souvenirde ses transes nouvelles lors de la bataille d’Isly, et d’une voixun peu tremblante :
– Ainsi, tu vas partir, Pierre ?…commença-t-elle.
– Si j’en reçois l’ordre… évidemment.Mais rassure-toi, l’ordre ne viendra pas. Je n’ai aucune desqualités requises. Ainsi, je ne crois pas que, d’ici longtemps, tusois madame la générale Delorge… si tu l’es jamais, toutefois, – cequi, depuis ce matin, est devenu diablement problématique.
Sur quoi, roulant sa serviette, il la jetaviolemment sur une chaise et sortit en sifflant.
– Signe d’orage ! grommelaKrauss.
Ce n’était absolument rien que cette scène, etdans quatre-vingt-quinze ménages sur cent, elle eût passéinaperçue. Mais de même qu’il suffit d’un grain de sable qui tombepour ternir le pur cristal d’une source, une seule parole violentedevait troubler étrangement la paisible harmonie de cet heureuxintérieur.
– Il n’y a pas à en douter, pensaitMme Delorge, il est arrivé quelque chose à Pierre,quelque chose de très grave… et cela, du fait de ces deuxchevaliers d’industrie…
Mais c’est en vain qu’elle s’épuisait àimaginer une relation admissible entre le vicomte de Maumussy ouM. de Combelaine et le loyal colonel Delorge…
Cependant, ces honorables associés n’enétaient plus à leur isolement des premiers jours. Ils avaientréussi à se constituer une société. Le vicomte de Maumussy sefaisait une réputation d’homme politique.M. de Combelaine, invité à un assaut d’armes, y avaitfait merveille. M. Coutanceau jouait et perdait le plusgalamment du monde. Deux ou trois officiers supérieurs des environsne les quittaient pour ainsi dire plus. Ils donnaient des dîners oùon buvait sec, en choquant les verres, et qui étaient suivis desoirées où l’on absorbait d’immenses quantités de punch.
Jusqu’à ce qu’enfin, un beau matin, ilspartirent tout à coup, comme ils étaient arrivés.
Mme Delorge respira. Elleavait compris que ces trois hommes ne pouvaient être que desémissaires politiques.
– Maintenant, pensa-t-elle, Pierre varedevenir lui-même…
Point. Le colonel, au contraire, devenait plussoucieux de jour en jour. Cette expédition de Kabylie dont il avaitparlé se préparait, et il semblait se préoccuper prodigieusement desavoir si son régiment en ferait ou non partie.
C’était, du reste, la grande et unique affairede tous ses officiers, et il ne se passait pas de jour sans qu’onlui demandât vingt fois :
– Eh bien ! mon colonel, ensommes-nous ?
Ils n’en furent pas, et ce leur fut une grandemortification. Jamais, en aucune occasion, on n’avait fait autantmousser une expédition. Jamais campagne heureuse ne donna lieu à deplus nombreuses promotions.
– Ah çà ! pensèrent-ils, est-ce quenotre colonel serait en disgrâce ?…
Ils n’en doutèrent plus lorsqu’ils virent lui« passer sur le corps » plusieurs colonels qui n’avaientni ses services, ni ses blessures, ni surtout sa haute valeur.
Cependant, on comprit sans doute qu’il seraitimpolitique de sacrifier ouvertement un homme de cette valeur, aiméet estimé dans l’armée comme pas un.
Et, dans les premiers jours de 1851, et aumoment où, certes, il ne s’y attendait aucunement, le colonelDelorge reçut sa nomination au grade de général, et l’ordre devenir à Paris se mettre à la disposition du ministre de laguerre…
Mais cet avancement, qui eût dû combler sesvœux, l’irrita. Tout le monde remarqua de quel sourire contraint ilaccueillait les félicitations qui lui arrivaient de toutesparts.
Et le soir, lorsqu’il fut seul avec safemme :
– Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais,si j’étais sage ! Je donnerais ma démission et nous irionsvivre à Glorière… Nous avons huit mille livres de rentes…
Elle ne le laissa pas poursuivre :
– Ah ! ce serait un acte de folie,s’écria-t-elle, et que tu ne feras pas, si j’ai quelque influencesur toi !…
Toute puissante était l’influence deMme Delorge sur son mari.
Et la preuve, c’est qu’elle obtint de luiqu’il renonçât, au moins pour le moment, à sa détermination, déjàpresque arrêtée, de quitter le service.
C’était grave, ce qu’elle faisait là, c’étaitassumer pour l’avenir une terrible responsabilité, elle ne se ledissimulait pas.
Mais forte de sa conscience de mère etd’épouse, croyant avoir un devoir à remplir, elle leremplissait.
Nulle ambition, aucune considérationpersonnelle ne la guidaient. Loin de là. Cette retraite à Glorière,cette perspective de la plus paisible des existences laséduisaient, et c’est de ses séductions mêmes qu’elle sedéfiait.
Ne semblait-elle pas d’ailleurs obéir à toutesles règles de la prudence humaine, ne paraissait-elle pas avoirraison mille fois quand elle disait :
– Patiente, Pierre, réfléchis ! Necède pas à un mouvement d’humeur ou de découragement dont tu auraisregret. Ne sera-t-il pas toujours temps de donner tadémission !…
Ah ! s’il lui eût dit la vérité !…Mais non, il se tut. Et ils quittèrent Oran, suivis du dévouéKrauss.
C’était à Paris même qu’on réservait un emploiau général Delorge. Il l’apprit lorsqu’il se présenta au ministèrede la guerre.
Dès lors, ils n’avaient plus, sa femme et lui,qu’à prendre toutes leurs dispositions pour un assez longséjour.
Après bien des recherches et des courses, ilss’installèrent à Passy, rue Sainte-Claire, dans une jolie villaentourée d’un grand jardin. Le prix en était peut-être excessif, euégard à leur peu de fortune, mais ils avaient été décidés par lesavantages que le jardin offrait à leurs enfants, à Raymond, quiallait avoir dix ans, et à la petite Pauline.
Hélas ! ils n’y étaient pas depuis unmois encore, que déjà Mme Delorge se repentaitamèrement d’avoir combattu les résolutions de son mari.
Certes, ils restait toujours le même pourelle, affectueux et tendre, mais elle sentait qu’il lui échappaiten quelque sorte.
Le général ne s’était jamais occupé depolitique, et même il professait cette opinion qu’un pays est bienmalade quand ses généraux se mêlent aux luttes des partis, quittentl’épée pour la plume, descendent de cheval pour monter à latribune, et livrent au public le secret de leurs rivalités et deleurs rancunes.
Cependant il lui était bien difficile, avec sasituation, de se désintéresser des affaires publiques, en cettefatale année de 1851, et à un moment où tant d’ambitionsinsoucieuses de la France se disputaient le pouvoir.
Les incertitudes et les menaces de l’avenirtroublaient alors profondément Paris. Chaque jour, quelque bruitétrange circulait, justifié par l’arrivée aux affaires despersonnages les plus inquiétants. De tous côtés surgissaient, commepour une curée, tous les faillis de la vie, les fruits secs detoutes les carrières, les ambitieux, les incapables, lescoquins…
M. le vicomte de Maumussy, au retourd’une mission diplomatique en Allemagne, avait été nommé à un posteimportant.
Un journal avait mis en avant, pour unepréfecture, M. Coutanceau.
M. le comte de Combelaine – car il étaitcomte désormais – occupait une situation toute de confiance près duprince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la Républiquefrançaise.
Quel parti prit le général Delorge dans cettemêlée d’égoïstes intérêts ; en prit-il même un ?
C’est ce que Mme Delorge nesut jamais.
Le temps n’était plus où elle était laconfidente des plus secrètes pensées de son mari. Il ne lui disaitrien de ses occupations ni de ses projets. Et si ellel’interrogeait, il n’avait que des réponses vagues, lorsqu’il nedétournait pas la conversation.
Le connaissant comme elle le connaissait, elleobservait en lui comme une constante préoccupation de ne la pasinquiéter qui redoublait ses angoisses.
Le positif, c’est qu’il sortait beaucoup, etqu’il recevait un assez grand nombre de visiteurs, parmi lesquelsquatre ou cinq députés…
Enfin, dans le courant d’octobre, ilconsentit, à deux reprises, à recevoir un des hommes qu’il avaitautrefois honteusement chassés… M. de Combelaine…
Enfin, on peut dire queMme Delorge s’attendait vaguement à quelquecatastrophe, lorsqu’arriva le 30 novembre…
Journée fatale, dont les moindrescirconstances devaient rester ineffaçablement gravées dans lamémoire de la malheureuse femme…
C’était un dimanche.
Le général s’était levé beaucoup plus gai qued’ordinaire et, après le déjeuner, malgré le froid et la brume, ilétait descendu avec son fils, pour tirer quelques balles à un tirqu’il avait fait établir au bout du jardin.
En remontant, Raymond avait dit à samère :
– Je n’ai manqué le carton que six fois,mais papa ne l’a pas manqué, lui, quoiqu’il ait été obligé de tirerde la main gauche.
– Il est de fait, avait ajouté legénéral, que mon maudit bras droit me fait terriblement souffriraujourd’hui… c’est à peine si je peux le remuer.
Sur quoi, s’étant assis près du feu, il avaitproposé à sa femme de la conduire au spectacle le soir, et ils enétaient à choisir un théâtre, lorsque Krauss était entré tenant unelettre qu’on venait d’apporter.
À la seule vue de l’adresse, le général avaitfroncé les sourcils. Il l’avait lue d’un coup d’œil, puis lafroissant violemment, il l’avait jetée dans la cheminée ens’écriant :
– Non ! mille fois non !…
Cependant, il avait paru réfléchir. Puis aubout d’un moment :
– Tu n’auras pas, ma pauvre Élisabeth,avait-il dit à Mme Delorge, le plaisir que je tepromettais… Me voici forcé de me rendre à un rendez-vous que medemande, ou plutôt que m’impose cette lettre…
Puis, sonnant Krauss, il lui avaitdit :
– Prépare pour ce soir ma grande tenue…Je m’habillerai à huit heures et demie…
Mais c’en était fait de la gaîté dugénéral.
Il n’avait pas tardé à regagner son cabinet,et il y était resté enfermé jusqu’au dîner…
À neuf heures, cependant, il était prêt, et ilavait envoyé Krauss lui chercher une voiture… Embrassant alors safemme :
– Je rentrerai de bonne heure, luiavait-il dit ; sois sans inquiétude…
Et il était parti.
C’était encore une soirée queMme Delorge allait passer, comme tant d’autres,hélas ! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants,entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s’endormir,et Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe dulendemain.
Deux circonstances pourtant larassuraient.
Au lieu de sortir en bourgeois, commed’ordinaire, le général s’était mis en tenue, ce qui semblaitannoncer qu’il se rendait à quelque réunion officielle.
Et il lui avait promis de rentrer de bonneheure.
N’importe ! Ainsi qu’il arrive toujourslorsqu’on sent devant soi de longues heures d’attente, ellecherchait à s’occuper, s’efforçant de tromper son impatience et deperdre la notion du temps.
Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit aveclui cinq ou six parties de dames, avant de l’envoyer coucher…
Jusqu’à ce qu’enfin, onze heures sonnant, elledemeura seule dans le salon.
– Onze heures ! se dit-elle. Il nepeut pas rentrer encore…
Elle avait pris un livre, mais c’est vainementqu’elle essayait de s’y intéresser ou seulement d’y appliquer sonattention. Sa pensée lui échappait. Elle se reportait, et avecquels regrets ! à ces temps heureux où son mari, sans autresoucis que ceux de sa profession, lui appartenait si entièrement.Alors il fallait un événement pour l’arracher, après le dîner, auxdouceurs de son foyer. Et, s’il se trouvait contraint de sortir,elle savait où il allait et pour quelle cause. Alors il n’avait pasde secret pour elle, alors elle ne se sentait pas enlacée dans lesfils de quelque mystérieuse intrigue…
Minuit sonna…
– Maintenant, murmura-t-elle, je ne doisplus avoir longtemps à attendre…
C’est avec une étrange netteté que sereprésentaient à son esprit tous les événements qui se succédaientdepuis cette visite de M. de Maumussy et de M. DeCombelaine, et en tout elle croyait reconnaître leur influencemystérieuse et fatale.
Ces passe-droits dont le général avait étévictime ne provenaient-ils pas d’eux ? N’était-ce pas à caused’eux qu’il avait eu l’idée de donner sa démission ?…Ah ! folle ! Ah ! imprudente !… pourquoi l’enavait-elle détourné !…
Mais il était une heure, et le général neparaissait toujours pas.
Mme Delorge se leva, et aprèsquelques tours dans le salon, alla s’accouder à la fenêtre, prêtantl’oreille…
Nul bruit ne troublait le morne silence de cepaisible quartier de Passy. Rien, on n’entendait rien, ni roulementde voiture, ni voix, ni pas… La nuit était sombre et froide ;un brouillard dense, qui par moments se résolvait en pluie,enveloppait tout comme d’un linceul.
Bientôt elle se sentit prise de frissons. Ellereferma la fenêtre et vint se rasseoir près de la cheminée, dontelle raviva le feu.
Elle songeait que c’était une grande fautequ’ils avaient commise, son mari et elle, que de prendre unehabitation si éloignée du centre de Paris… Passy, l’hiver, passédix heures du soir, c’est le bout du monde, on ne trouve pluscochers qui consentent à y aller… Peut-être, en ce moment même, legénéral cherchait-il un fiacre… Peut-être avait-il été forcé de semettre en route à pied.
– Donc, pensait-elle, il n’y a pas encoretrop de temps de perdu… Pauvre Pierre ! ne devrais-je passavoir qu’il souffre autant que moi !…
Elle disait cela, mais de moins en moins elleréussissait à se défendre de l’indéfinissable tristesse quil’envahissait.
Quelle vie !… Est-ce que cela dureraitencore longtemps !… En était-ce donc fait à tout jamais de sonrepos et de son bonheur !… Ah ! pourquoi aussi avait-elleété si faible et si réservée ! Pourquoi n’avait-elle pasarraché à son mari le secret de ses soucis poignants qu’elle avaitlus sur son front !…
Deux heures !…
L’inquiétude la gagnait. Elle ne pouvaitdétacher les yeux de la pendule. Elle comptait les minutes. Elle sedisait :
– Avant que la grande aiguille soit là,il sera près de moi.
Lentement, de son mouvement égal etimperceptible, la grande aiguille avançait, et dépassait le pointfixé… Personne !
La malheureuse femme pensait maintenant àcette lettre qui était venue lui enlever la bonne soirée qu’elle sepromettait. D’où venait-elle, cette lettre maudite ? En larecevant, le général s’était troublé. Que lui demandait-on donc,qu’il s’était écrié : « Non, mille fois non,jamais !… » Qui donc l’avait écrite ?…
La sonnerie de quatre heures lui sembla, dansle silence, comme un glas funèbre.
– Mon Dieu ! murmura-t-elle, que luiest-il arrivé ?
Pour la première fois, l’idée d’un accident seprésentait à son esprit. Quel ? elle ne savait, mais terrible,à coup sûr !…
Incapable de demeurer en place, elle quitta lesalon et gagna le vestibule, faiblement éclairé par une petitelampe qui agonisait dans son globe de verre dépoli.
Sur une des banquettes, Krauss était étendu.Mais il ne dormait pas. Au froissement léger du peignoir deMme Delorge le long de la rampe de l’escalier, ilse dressa d’un bond, et du ton dont il eût réponduprésent :
– Madame !… fit-il.
Pourquoi ne dormait-il pas, lui quid’ordinaire tombait de sommeil sitôt la nuit venue ? Était-ildonc inquiet, lui aussi ? Avait-il des raisons d’êtreinquiet ?
Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et toutaussitôt :
– Krauss, demanda-t-elle, savez-vous oùest allé le général ?
– Non, madame.
– Vous ne l’avez donc pas accompagnéjusqu’au fiacre ?
– Si, madame, je portais son manteau.
– Et vous n’avez pas entendu l’adressequ’il donnait au cocher ?
– Non, madame.
Et vivement :
– Mais il ne peut être rien arrivé augénéral, madame… Il a son épée, et quand il a son épée…
– Merci, Krauss, interrompitMme Delorge.
Elle remonta. Maintenant, elle ne doutaitplus. Maintenant elle était sûre d’un grand malheur… Elle passa parla chambre de son fils, qui dormait de ce bon sommeil de l’enfance,et, le baisant au front :
– Pauvre Raymond ! murmura-t-elle.Dieu te garde à ton réveil !…
Le jour venait, cependant, blafard et livide,lorsqu’un coup de cloche retentit à la porte de la villa.
– Lui ! s’écria la malheureusefemme, c’est lui !…
Elle croyait reconnaître sa manière de sonner,elle voulait s’élancer à sa rencontre… Mais cette immense joieaprès de si cruelles souffrances achevant de la briser, ses forcestrahirent sa volonté et elle retomba sur son fauteuil…
Cependant elle percevait nettement tous lesbruits de la maison.
Elle entendit Krauss ouvrir la porte duvestibule, elle entendit grincer sur ses gonds rouillés la grillede la villa… Elle distingua le murmure de plusieurs voix, puis despas sous lesquels criait le sable du jardin…
– C’est singulier, pensa-t-elle, Pierrene rentre-t-il donc pas seul ?…
Déjà, ces même pas retentissaient dans levestibule, et bientôt elle les entendit dans les escaliers et surle palier même, pesants, embarrassés comme les pas de gens quiportent un fardeau et mêlés à des chuchotements étouffés…
Folle de terreur, cette fois, elle réussit àse lever… Mais au même instant, la porte du salon s’ouvrit, et deuxhommes entrèrent qu’elle ne connaissait pas, suivis de Krauss plusblanc que le plâtre du mur contre lequel il s’appuyait…
– Mon mari !… s’écria-t-elle, monmari !…
Un des deux hommes, pâle et tremblantd’émotion, s’avança :
– Du courage, madame, commença-t-il, ducourage !…
Elle comprit, la malheureuse, et d’une voix àpeine distincte :
– Mort ! balbutia-t-elle ; ilest mort !…
Elle chancelait sous ce coup horrible, sesyeux se fermaient, et Krauss étendait les bras pour lasoutenir…
Mais elle le repoussa, et se redressant, parun prodige d’énergie :
– Conduisez-moi près de lui,s’écria-t-elle, je veux le voir ; où est-il ?
L’homme qui avait parlé désigna du doigt uneporte et répondit :
– Là !…
D’un élan éperdu, Mme Delorgese précipita contre cette porte, et si rude fut le choc que lesbattants cédèrent…
Alors apparut la chambre à coucher, à peineéclairée par les lueurs tremblantes d’une seule bougie.
Sur le lit, dont l’édredon avait été retiré etjeté dans un coin, gisait le corps déjà roide et glacé du généralDelorge.
Ses yeux grands ouverts et sa face convulséegardaient encore une terrible expression de haine et de mépris…
Une écume sanglante frangeait ses lèvresviolacées…
Son habit, souillé de terre, était déboutonné,et une de ses épaulettes manquait.
Sur une chaise, près du lit, étaient déposésle grand manteau du général, son chapeau, dont la pluie avait fripéles plumes, et son épée nue…
À ce spectacle affreux, la malheureuse femmedemeura comme clouée sur le seuil, la pupille dilatée, les brastendus en avant comme pour repousser quelque terrifiante vision.Elle ne pouvait croire, elle ne pouvait se résigner à cettesoudaine survenue du néant…
Ce ne fut qu’une seconde…
Elle s’avança en trébuchant et s’abattit surle lit, serrant entre ses bras d’une étreinte convulsive ce corpsinanimé, collant ses lèvres contre ces lèvres glacées et muettespour toujours… Comme si, dans la démence de sa douleur, elle eûtespéré qu’à la chaleur de ses embrassements allait se réchauffer etbattre de nouveau ce cœur qui, pendant tant d’années, n’avait battuque pour elle…
Pauvre femme !… murmura un des inconnus,assez haut pour être entendu de Krauss, pauvre femme !…
Déjà elle s’était redressée, et d’un airégaré, d’un accent indicible d’épouvante et d’horreur :
– Du sang ! s’écria-t-elle, dusang ! voyez !…
Elle étendait le bras en disant cela, et samain en effet était rouge de sang, et même quelques caillotsavaient éclaboussé la dentelle de ses manches.
– Ah ! mon mari a été lâchementassassiné ! cria-t-elle encore.
Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé,le plus jeune, hochait la tête :
– Non, madame, prononça-t-il, non !ce surcroît de douleur, du moins, vous est épargné. Le généralDelorge a succombé en duel…
Et après un combat loyal, ajouta l’autre.
Elle les regardait sans paraître comprendre,et c’est comme des mots vides de sens qu’elle répétait :
– Un duel !… un combatloyal !…
Mais depuis un moment déjà les deux inconnusse consultaient et se concertaient du coin de l’œil… Le plus jeunes’avança, et s’inclinant profondément :
– Nous étions chargés, madame, dit-il,d’une douloureuse et pénible mission… Nous l’avons remplie… Et, àmoins que vous n’ayez des ordres à nous donner, à moins que nous nepuissions vous être utiles en quelque chose, nous vous demandons lapermission de nous retirer…
Il attendit respectueusement une réponse…Cette réponse ne venant pas :
– Pour mon compte, madame, ajouta-t-il,je serai toujours à votre disposition ; voici ma carte…
Il déposa, en effet, une carte de visite surla cheminée, fit un signe à son compagnon, et tous deux seretirèrent sur la pointe du pied, sans que personne songeât à lesretenir…
Mme Delorge s’étaitagenouillée près du lit, le front appuyé sur une des mains glacéesdu mort, et d’une voix haletante :
– Pierre, disait-elle, Pierre,pardonne-moi !… C’est par moi, qui t’aimais tant, que tumeurs… Oui, c’est moi qui te tue, ô mon unique ami !… Cettemort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu voulais teretirer à Glorière… Et c’est moi, insensée, qui n’ai pas voulu,c’est moi, misérable, qui ai abusé de l’indulgence de ton amour,pour t’amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieude tes ennemis !…
Si déchirante était l’expression de sondésespoir, que Krauss, demeuré jusque-là hébété de douleur près dela porte, eut peur et s’approcha…
– Madame, fit-il en lui touchantl’épaule, madame !…
Elle ne tourna seulement pas la tête.Suffoquant sous l’abondance de ses souvenirs, ellecontinuait :
– À Glorière, c’était le bonheur qui nousattendait… Ici c’était la mort terrible, soudaine… Mais je sais mondevoir, ô mon bien aimé !… Dans la mort comme dans la vie, jet’appartiens uniquement, je suis à toi !… Est-ce que jepourrais te survivre, alors même que je le voudrais !…
Le bon, l’honnête Krauss sanglotait…
– Mon Dieu, se disait-il, elle devientfolle, elle veut se tuer. Qu’allons-nous devenir les enfants etmoi ?…
Et il demandait au ciel une inspiration, quandun cri, lamentable, désespéré, retentit…
Frémissant, il se retourna…
Raymond, enfin réveillé par les allées etvenues, accourait à peine vêtu…
Il avait tout compris, le malheureux enfant,et il se jeta au cou de sa mère en s’écriant :
– Mort !… mon pauvre père estmort !…
Peut-être fut-ce le salut de cette femme sicruellement éprouvée ! L’étreinte de son fils, les larmeschaudes dont il inondait son visage, la rappelèrent à elle-même, àla raison, à la vie…
Elle songea que si elle était épouse, elleétait mère aussi, qu’elle ne s’appartenait pas, qu’elle n’avait pasle droit de mourir, qu’elle se devait à ses enfants…
Elle se releva donc, s’affaissa sur unfauteuil, et attira Raymond contre sa poitrine, enmurmurant :
– Oh ! mon enfant, nous sommes bienmalheureux !… Oh ! oui, bien malheureux !…
Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l’uncontre l’autre, mêlant leurs larmes, jusqu’à ce qu’enfinMme Delorge se redressa, puisant dans le sentimentde ses devoirs une sombre énergie.
– Maintenant, Krauss, commença-t-elle, jeveux tout savoir… Je suis forte. Je puis tout entendre… parlez.
Une immense stupeur se peignit sur le visagedu vieux et dévoué soldat.
– Qu’est-ce que madame veut que je luidise ? balbutia-t-il.
– Comment le général est mort, Krauss. Oùa eu lieu ce duel, à quel sujet, avec qui ?
– Hélas, madame, je ne le sais pas…
– Quoi ! ces hommes, qui étaientsans doute les témoins du général, ne vous ont rienappris ?
– Rien…
Elle crut qu’il la trompait, qu’il pensait ense taisant ménager sa sensibilité, et d’un ton sec :
– Je vous ordonne de parler,Krauss ! commanda-t-elle.
Le pauvre soldat semblait désespéré.
– Sur mon honneur, madame, répondit-il,je ne sais rien… J’étais si troublé que je n’ai pas adressé uneseule question… Au surplus, madame va comprendre. Quand on a sonné,je me suis hâté d’aller ouvrir, car sans savoir pourquoi, j’étaisdans une inquiétude mortelle. Devant la grille était une voiture.Deux hommes en sont descendus, qui m’ont demandé s’ils étaient bienà la maison du général Delorge. Naturellement, j’ai répondu :« Oui. » Alors, ils ont voulu savoir à qui ils parlaient.Et quand je leur ai appris que je suis au service du général et sonordonnance : « Alors, se sont-ils écriés, on peut toutvous dire… Un grand malheur est arrivé… le général vient d’être tuéen duel !… » Moi, naturellement, ça m’a fait l’effet d’uncoup de crosse sur la tête, et j’ai répondu : « Ce n’estpas possible ! » Ils ont haussé les épaules et ils ontrepris : « C’est tellement possible que son corps est làdans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur sonlit. » Ensuite, ils m’ont demandé si le général était marié.J’ai répondu que oui. Ils m’ont demandé si madame était couchée.J’ai répondu que madame attendait le général et qu’elle étaitdebout. Alors, ils ont dit que cela peut-être valait mieux ainsi,que nous monterions le corps le plus doucement possible, etqu’après je les conduirais auprès de madame… C’est ce qui a étéfait, et madame sait le reste.
Pendant que parlait Krauss, l’indignationempourprait la joue pâle de Mme Delorge…
– C’est bien tout ?interrogea-t-elle.
– Absolument tout, madame !
L’infortunée eut un geste d’amère ironie, etd’une voix vibrante :
– Voilà donc le monde !s’écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et ses amis, sestémoins, ceux peut-être qui l’ont poussé sur le terrain, croientavoir tout fait lorsqu’ils ont reporté le corps du malheureux à samaison… Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacreet ils le jettent à la veuve, en lui disant : « Voicivotre mari… Notre mission est remplie… le reste ne nous regardeplus !… »
Si l’honnête Krauss était digne de comprendrel’immense douleur de Mme Delorge, il étaitincapable de s’expliquer son indignation.
Selon son jugement de vieux soldat, un duelmalheureux rentrait dans la catégorie des accidents familiers etprévus, tels qu’une chute de cheval ou un boulet de canon. Et qu’onmourût sur le terrain, sur le champ de bataille ou dans son lit, aumilieu des siens, il n’y voyait pas de différence appréciable, nide raison de se plus ou moins désoler.
Quant à la conduite des deux inconnus quiavaient rapporté le corps du général, et qu’il supposait avoir étéses témoins, il l’estimait si naturelle qu’il prit leurdéfense.
– Excusez-moi, madame, fit-il, ces deuxmessieurs, avant de se retirer, vous ont demandé s’ils pouvaientvous être utiles.
Elle ne discuta pas. Elle ne se souvenait derien.
– C’est possible, fit-elle.
– Même, continua le digne troupier, l’und’eux a laissé sa carte, et si madame veut le voir…
– Oui, donnez-la-moi…
Il la lui remit, et elle lut à hautevoix : Le docteur J. Buiron, rue des Saussayes.
Ainsi, un médecin avait assisté au combat, outout au moins avait été mandé immédiatement après. Cette pensée,pour la malheureuse femme, était un soulagement. Elle songeait ques’il y eût eu quelque chose à faire pour sauver son mari, cequelque chose eût été fait.
– Eh bien ! reprit-elle après unmoment de réflexion, il faudrait voir le docteur Buiron, et luidemander des détails…
– Je pars, dit simplement Krauss.
– Attendez, ce n’est pas à vous de fairecette démarche, et j’ai besoin de vous ici… Qui envoyer, cependant,qui ?
De tout temps, M. etMme Delorge avaient eu une existence fort retirée,– l’existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher leurbonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement étaitcomplet. Tout entière à l’éducation de ses enfants,Mme Delorge n’avait point cherché de relations etne voyait absolument personne. À peine connaissait-elle les gensque recevait son mari.
– À qui m’adresser ?répétait-elle…
Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.
– Si j’allais chercher, proposa-t-il,notre voisin, M. Ducoudray ? Madame sait combien ilaimait mon général…
– Oui, vous avez raison, courez leprier…
Elle n’acheva pas, déjà Krauss était enroute.
Ce M. Ducoudray, qu’il allait prévenir,était le plus proche voisin de Mme Delorge. Unehaie vive séparait seule son jardin du jardin de la villa. C’étaitun bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui s’était retiréle jour où il s’était vu à la tête d’une douzaine de mille livresde rentes.
En lui se résumaient assez exactement lesqualités et les défauts de l’ancien bourgeois de Paris, naïf etroué tout ensemble, sceptique et superstitieux, le plus obligeantdu monde et d’un égoïsme féroce. Ignorant superlativement, il avaitune opinion sur tout, ne manquait pas d’esprit, ne doutait de rien,s’occupait de politique, frondait le gouvernement et poussait à larévolution, quitte à se réfugier au fond de sa cave le jour où elleéclaterait.
Veuf, n’ayant qu’une fille mariée en province,fort soigneux de sa personne et très passablement conservé,M. Ducoudray n’avait pas renoncé à plaire, et parlaitquelquefois de se remarier.
Il était entré en relations avec le général àpropos de fleurs et d’arbustes qu’il lui avait donnés et dont ilavait tenu à surveiller la transplantation, – car il se prétendaitjardinier. – Il était venu ensuite s’enquérir de ses sujets. Etdepuis, il était revenu presque tous les jours, à l’issue dudéjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des nouvelles oupour échanger des journaux.
Sa connaissance parfaite de la vie de Parisl’avait mis à même de rendre quelques petits services. Il aimait àse charger des commissions, cela l’occupait. Il était ravi quandson ami le général lui disait, par exemple : « Vous quisavez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa Ducoudray, vousdevriez bien m’en acheter quelques stères… »
Tel était le bonhomme qui, moins de cinqminutes après la sortie de Krauss, apparut dans le salon, oùMme Delorge était allée l’attendre.
Il était pâle et tout tremblant d’émotion, ets’était tant hâté d’accourir, qu’il avait oublié de mettre unecravate.
– Quelle catastrophe ! s’écria-t-ildès le seuil, quel épouvantable malheur !…
Et la malheureuse veuve en eut pour cinqminutes à subir ces condoléances, qui tombent sur une grandedouleur comme de l’huile bouillante sur une plaie vive.
– Bien évidemment, disaitM. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des causesterriblement graves et tout à fait exceptionnelles… Quoi queprétende Krauss, à qui tout d’abord j’ai fait cette observation, iln’est pas naturel qu’on aille sur le pré au milieu de la nuit…
Mme Delorge tressaillit…Étourdie par le coup terrible qui la frappait, elle n’avait pasfait cette réflexion, si simple et si juste pourtant.
– Que diable ! continuait lebonhomme, les affaires d’honneur ne se règlent pas ainsi, entregens du monde. On choisit des témoins qui se réunissent, quinégocient, qui débattent les conditions de la rencontre… C’estainsi que les choses se passèrent lors de mon duel, en 1836, etmême mes témoins arrangèrent l’affaire…
Cependant le flux de ses paroles se tarit, etMme Delorge put lui expliquer ce qu’elle attendaitde lui.
Dès qu’il fut au courant :
– Voilà qui est convenu !s’écria-t-il. Je prends une voiture, j’interroge ce médecin, et jereviens vous rendre compte…
Il se précipita dehors, sur ces mots, et ilsortait à peine par une porte du salon, que Krauss apparaissait àl’autre, celle de la chambre à coucher.
Le fidèle serviteur avait profité de l’instantoù il voyait sa maîtresse occupée, pour donner à son général cessoins suprêmes que l’on doit aux morts…
– Madame !… s’écria-t-il d’une voixrauque, madame…
Lui, si blême l’instant d’avant, il était plusrouge que le feu, ses yeux flamboyaient, un tremblement convulsifle secouait.
– Mon Dieu ! murmuraMme Delorge épouvantée, qu’y a-t-il ?…
– Il y a, répondit le vieux soldat, avecun geste terrible de menace, il y a que mon général n’a pas été tuéen duel, madame !…
Elle crut positivement qu’il perdait l’espritet doucement :
– Krauss, fit-elle, songez-vous à ce quevous dites !…
– Si j’y songe ! répondit-il… Oui,madame, oui, et trop pour notre malheur… Un duel, c’est un combat,et mon général ne s’est pas battu !…
Cette fois, l’infortunée comprit. Elle sedressa d’une pièce, et toute frémissante :
– Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Jesuis la femme, je suis… la veuve d’un soldat, je suis brave. Quiavez-vous vu ? Qui vous a parlé ?…
– Personne… C’est la blessure de mongénéral qui m’a tout dit… Ah ! tenez, madame, écoutez-moi, etvous serez sûre comme je le suis moi-même. Vous nous avez vus fairedes armes, n’est-ce pas, quand mon général ou moi nous donnions desleçons à M. Raymond ? Vous avez vu que nous nous placionsde côté, et effacés le plus possible, pour présenter moins desurface au fleuret ? Eh bien ! en duel, sur le terrain,on se place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, çane peut être que du côté qu’on présente à l’adversaire,c’est-à-dire du côté du bras dont on tient son épée…
Mme Delorge haletait.
– Or, reprit Krauss plus lentement, simon général s’était battu, quel côté eût-il présenté à sonadversaire ? Le côté droit ? Non, évidemment, puisquedepuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit…
– Mon Dieu !… hier encore, il n’a putenir un pistolet que de la main gauche…
– Juste ! et quand il faisait desarmes, c’était toujours de la main gauche. Eh bien ! c’estau-dessous du sein droit, et un peu en arrière, que mon général areçu le terrible coup d’épée qui l’a traversé de part en part ettué roide…
C’était clair cela, et bien admissible, sinonindiscutable.
– Cependant, reprit le vieux soldat, jen’ai pas que cette preuve de ce que je dis. Hier, j’avais donné àmon général une épée neuve, une épée qu’il portait pour la premièrefois… j’en ai manié la lame, et je jure, sur l’honneur et sur mavie, que cette épée n’a même pas été croisée avec une autre…
Foudroyée, Mme Delorges’affaissa sur son fauteuil, en murmurant :
– Plus de doute… mon mari a été lâchementassassiné !…
C’était la seconde fois que cette formidableaccusation d’assassinat montait aux lèvres deMme Delorge.
Mais sur le premier moment, ç’avait été un cridésespéré, dont elle n’avait pas conscience, dont la portée luiéchappait, et arraché par l’horreur du sang qui rougissait sesmains…
Tandis que cette fois…
– Krauss, commanda-t-elle, faitesprévenir le commissaire de police de ce qui arrive, et qu’ilvienne… qu’il vienne vite.
Une de ses servantes, à ce moment, luiapportait sa fille, qui pleurait et qu’on ne pouvait consoler.
Elle la prit entre ses bras, et, la couvrantde baisers convulsifs :
– Va, pauvre enfant, lui dit-elle, commesi elle eût pu la comprendre, ton père sera vengé ! Tout ceque j’ai d’intelligence et de forces…
Elle n’acheva pas. Elle remit l’enfant à sabonne, en disant : « Emportez-la. »
Le commissaire de police entrait.
C’était un homme long et maigre, avec un grandnez mélancolique, de petits yeux mobiles et de lèvres pincées.Démarche, port de tête, geste, voix, tout en lui trahissaitl’opinion démesurée qu’il avait de lui-même et de sa missionici-bas.
Un vieux monsieur, tout ratatiné dans unpaletot de fourrures, venait derrière lui d’un air profondémentennuyé. C’était le médecin qu’il avait requis.
Gravement, ce commissaire tira d’un étui etétala sur la table des papiers, une plume et un encrier. Puiss’étant assis :
– Je vous écoute, madame, dit-il àMme Delorge.
Rapidement et le plus clairement qu’elle put,l’infortunée lui dit les angoisses des vingt-quatre mortellesheures qui s’étaient écoulées depuis que le général avait reçu lalettre fatale, comment son mari lui avait été rapporté mort ;l’étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui refusaitd’admettre un combat de nuit ; enfin, les soupçons de Krausset les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur desfaits positifs…
– C’est tout ? demanda l’impassiblecommissaire.
Alors il prit la parole, et d’un ton deréquisitoire se mit à lui démontrer l’injustice fréquente dessoupçons précipités. Pour sa part, il était loin de partager lacrédulité du sieur Ducoudray, homme d’ailleurs peu compétent. Ilavait eu en sa carrière connaissance de plus de dix duels de nuit.Si de tels combats sont rares entre bourgeois, ils ne le sont pasentre militaires, gens qui ont la tête près du bonnet, et qui,portant une épée au côté, ont vite fait de la tirer sans se soucierdu lieu ni du moment…
Et il n’en finissait, car il soignait sespériodes, prenait du temps et scandait ses mots, quêtant de l’œill’approbation du docteur.
Mme Delorge sentait son sangbouillir dans ses veines.
– Bref, monsieur, interrompit-elle…
Il lui imposa silence du geste, et sanschanger de ton :
– Ce que j’en dis, du reste,poursuivit-il, n’est que pour mémoire… Maintenant, je vais, commec’est mon devoir, procéder avec M. le docteur, ici présent,aux constatations… et si madame veut bien nous faire conduire àl’endroit où se trouve le défunt…
La courageuse femme déclara qu’elle les yconduirait elle-même. Et sans s’arrêter aux avis du commissaire,qui l’exhortait à ménager sa sensibilité, elle ouvrit la porte dela chambre à coucher.
Tout y était changé, grâce à Krauss.
Sur le lit, retiré de l’alcôve, gisaittoujours le corps du général, mais dépouillé de ses habits,souillés de boue et de sang.
Un drap le couvrait, qui dessinait la forme dela tête, qui se creusait à partir des épaules et qui, se relevantaux orteils, retombait en plis roides autour des matelas.
À la tête du lit, sur une table recouverted’une nappe blanche, était un crucifix entre deux flambeauxallumés, et une coupe remplie d’eau bénite où trempait une branchede buis…
Deux prêtres de la paroisse, qu’on était alléchercher, étaient agenouillés et récitaient les prières desmorts…
– Eh bien ! procédons, dit lecommissaire au médecin…
Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis ànu le torse du général, et tout en procédant, selon l’expression ducommissaire, il dictait…
« … Sur le côté droit de la poitrine,au-dessous de l’aisselle et même un peu en arrière, à douzecentimètres du mamelon, se trouve une blessure semi-lunaire, longuede quatre centimètres et large de trois, avec des bords très nets,secs et non ecchymosés, ayant pénétré très profondément, et allantde haut en bas… »
Il constatait ensuite que le corps du défuntne présentait aucune trace de violence… puis il décrivait diversescicatrices déjà anciennes, dont une très considérable au brasdroit.
Sa conclusion était qu’il ne découvrait rienqui empêchât d’admettre un duel loyal… Que si pourtant la mortétait le résultat d’un crime, ce crime avait été commis sans luttepréalable, par une personne placée près du général et dont il ne sedéfiait pas. C’est tout ce que put supporter l’honnête Krauss.
– Eh ! monsieur, s’écria-t-il, lapreuve du crime est toute dans cette circonstance que mon général areçu sa blessure du côté droit… Vous devez bien voir qu’il nepouvait pas tenir une épée au bras droit…
Le docteur hocha la tête.
– Cette question n’est pas de monressort, répondit-il… Je ne puis, moi, constater que ce que jevois… Le défunt a une large cicatrice au bras droit, je la signale…Maintenant, se servait-il difficilement de ce bras, était-il mêmeincapable de s’en servir, c’est ce que je ne puis déterminer d’unefaçon absolue…
Plus décisif, jusqu’à un certain point, futl’examen de l’épée du général.
Elle était neuve, ainsi que l’avait ditKrauss, et les arêtes en étaient si vives, que le moindre choc leseût ébréchées. Or, il ne s’y voyait aucune brèche. Donc ellen’avait reçu aucun de ces chocs qui résultent d’un engagement.
– Il est clair, prononça le commissaire,que cette épée n’a pas servi à un combat… Mais je dois ajouterqu’on ne se bat pas toujours avec ses armes… je sais plusieursexemples…
D’un brusque mouvement,Mme Delorge arrêta court ses citations.
– Soit, fit-elle, j’admets pour un momentque mon mari s’est battu et s’est battu avec l’arme d’unautre ; mais alors pourquoi son épée était-elle hors dufourreau ?
Mais le commissaire de police n’était pas d’unnaturel à souffrir qu’on discutât ses appréciations.
– En voici assez, prononça-t-il d’un tonrogue. Je ne pense pas que personne ici ait la prétention de réglerma conduite. Ce qui doit être fait sera fait ; la justice nes’endort jamais, et si un crime a été commis il sera certainementpuni…
Tout en parlant, il avait remis au fourreaul’épée du général, et il l’y scellait, faisant fondre sa cire auxcierges qui brûlaient au chevet du mort, à cette fin, déclara-t-il,qu’elle pût au besoin servir de pièce à conviction.
Le docteur, de son côté, avait achevé salugubre tâche, et rabattu le drap sur le corps du général.
Ils expédièrent alors rapidement les formulesobligées de leur procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent dumême pas solennel dont ils étaient venus…
Mille détails lamentables réclamaient alorsMme Delorge : il n’y a que dans les romans queles grandes douleurs ne sont jamais troublées par les soucisvulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La vieréelle présente mille déboires.
Seule, sans parents, sans amis pour luiépargner ce surcroît de douleur, la malheureuse veuve avait à sepréoccuper des déclarations à la mairie, des dispositions pourl’enterrement, des lettres de faire-part…
Et pour comble, l’impression que Raymond avaitressentie de la mort de son père avait été si violente, qu’il avaitfallu le coucher, en proie à une horrible crise nerveuse.
Du moins, tous ces tracas eurent-ils cetavantage que Mme Delorge n’eut pas le loisir des’inquiéter de l’inconcevable retard de M. Ducoudray, lequel,parti à dix heures du matin, n’était pas encore de retour à quatreheures du soir.
Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu’ilarriva enfin.
Et en quel état !… Blême, défait, tout ensueur, mouillé et crotté jusqu’à l’échine.
– Mon Dieu ! murmuraMme Delorge, qu’est-il arrivé ?
Bonnement le digne rentier crut que c’était delui qu’elle s’inquiétait, et s’inclinant avec un sourirepâle :
– Il est arrivé, fit-il, que je n’ai pastrouvé de voiture, que j’ai attendu inutilement une douzained’omnibus, et que j’ai été forcé de revenir à pied, avec une boue,oh ! mais une boue !… Mais ce n’est rien, madame, mamission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien, commencerpar le commencement…
Il s’était posé sur son fauteuil, en narrateurqui en a pour longtemps. Il s’essuya le front, et après avoirrepris haleine :
– Donc, commença-t-il, c’est chez ledocteur Buiron que j’ai couru en sortant d’ici. Il était absent, etson domestique m’a dit qu’il ne rentrerait que vers une heure poursa consultation. Ayant deux heures devant moi, j’en profitai pourdéjeuner. Revenu chez le docteur à l’heure indiquée, je le trouvai,cette fois…
« Ce docteur Buiron m’a paru un honnêtehomme. Dès qu’il a su que j’étais envoyé par la familleDelorge : « Monsieur, m’a-t-il dit, je pressentais qu’onme demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je medéfie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je lesavais encore très présents… »
« C’était vrai, et il a eu l’obligeancede me communiquer sa relation. Il a fait plus, il me l’a confiée,et je vais, madame, vous la lire.
Ce disant, M. Ducoudray chaussa seslunettes, tira un papier de sa poche et lut :
« RELATION DE CE QUI M’EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBREAU 1er DÉCEMBRE 1851 :
« Il pouvait être deux heures du matin,et je dormais, lorsqu’on sonna violemment à ma porte. L’instantd’après, mon domestique introduisit dans ma chambre à coucher unjeune officier de cavalerie qui me parut fort troublé, et qui medit : « Docteur, un grand malheur vient d’arriver… un denos généraux vient d’être blessé mortellement… Au nom du ciel,venez vite !… » M’étant habillé en toute hâte, je suiviscet officier.
« C’est à l’Élysée, au palais du princeprésident, qu’il me conduisit. Mais nous n’entrâmes pas par lagrande porte. Il me fit passer par une espèce de poterne, traverserune cour, et enfin, il m’introduisit, au rez-de-chaussée, dans unevaste pièce qui me parut un ancien corps de garde. Un quinquet,emprunté à l’écurie voisine, l’éclairait…
« Trois hommes y étaient debout, causantavec une certaine animation, et qui me parurent appartenir auxclasses élevées de la société. Ils étaient en habit noir.
« Ils eurent à mon arrivée uneexclamation de satisfaction, et me montrèrent, dans un des anglesde la pièce, étendu sur un grand manteau, un homme revêtu del’uniforme de général, et qu’ils me dirent être le généralDelorge.
« Du premier coup d’œil, je vis qu’ilétait mort depuis un couple d’heures. Cependant je défis son habit,et je constatai qu’il avait reçu un coup d’épée au côté droit,lequel avait dû déterminer une mort immédiate.
« Aussitôt, je demandai ce qui étaitarrivé.
« On me répondit que le général Delorgeet un de ses collègues, à la suite d’une violente altercation,étaient descendus dans le jardin et s’y étaient battus à la lueurd’un quinquet que leur tenait un garçon d’écurie.
« Aucune réponse ne fut faite à diversesquestions que je posai, mais on me pria d’accompagner celui de cesmessieurs qui allait reporter le corps du général à son domicile,et je ne crus pas pouvoir refuser.
« On envoya donc chercher un fiacre où lecorps fut porté et où je pris place avec un de mes inconnus…
« Durant le trajet, qui fut long, ce futen vain que j’essayai d’arracher un renseignement à mon compagnon.Et lorsque nous sortîmes de la maison après avoir rempli notremission : « Prenez le fiacre pour rentrer, me dit-il, moije reste par ici où j’ai affaire. » Et il me remit deuxbillets de cent francs…
« Et moi, aussitôt rentré, j’ai écritcette relation, que je jure sur l’honneur absolumentexacte. »
Plus blanche qu’un linge, et les yeux pleinsd’éclairs, Mme Delorge se soulevait des deux mainssur les bras de son fauteuil, et le buste tendu en avant, en proieà d’indicibles angoisses, elle écoutait…
Il n’était pas un mot de cette relation,saisissante en son incorrecte brièveté, qui ne lui parût laconfirmation de ses soupçons.
Pourquoi ce mystère, s’il n’y avait pas eu decrime ? Pourquoi ce corps caché dans une salle basse, laconférence de ces hommes en habit noir, cette recherche tardived’un médecin, ces allées et venues, par des portes dérobées, cerefus obstiné de répondre à toutes les questions ?…
Ainsi pensait la pauvre femme, lorsqueM. Ducoudray cessa de lire.
– Malheureusement, murmura-t-elle, ilfaudrait plus que des présomptions si concluantes qu’elles puissentêtre, il faudrait de ces preuves décisives qui démontrent le crimeet écrasent le coupable… Pourquoi ne se pas enquérir d’un autrecôté ?…
C’était pour le digne rentier l’instant detriompher.
– Je me suis enquis, dit-il, et pourvotre service, madame, et en mémoire de mon ami le général, je suiscapable de bien autre chose.
Il huma une large prise de tabac, – car ilprisait dans les grandes occasions, – et d’un tonimportant :
– En deux mots, voici les faits :Certain d’avoir tiré du docteur tout ce qu’il savait, je sortis dechez lui. J’étais satisfait… sans l’être, sentant l’insuffisance demes renseignements. Alors, réfléchissant, « Pourquoi, medis-je, ne remonterais-je pas à la source des informations ?Pourquoi n’irais-je pas à l’Élysée ?… »
Mme Delorge tressaillit.
– Ah ! monsieur, commença-t-elle,comment reconnaître jamais…
Il l’interrompit d’un geste bienveillant, etplus vite :
– Quand une idée me vient, continua-t-il,et que je la juge bonne, je n’hésite pas. Je me trouvais rue desSaussayes : en trois minutes j’arrivais au palais de laprésidence. J’avais décidé que je m’adresserais à l’officiercommandant le poste. C’était un grand bel homme à moustachesnoires, qui tout d’abord me toisa d’un air peu amical, et qui meparut ne rien comprendre à mes questions. Il n’y comprenait rien,en effet, n’ayant point passé la nuit à l’Élysée. Il avait pris lagarde à midi, et l’officier qu’il relevait ne lui avait parlé derien. Et comme néanmoins j’insistais, courtoisement, maispéremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir duposte.
« Ce début n’était pas encourageant. Maisje suis têtu.
« M’était-il possible d’entrer dans lepalais ? J’en voulus faire l’épreuve, et bravement je franchisla grande porte, en criant : « Fournisseur ! »Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le suisseveillait. Il courut après moi, et m’empoignant par le bras, il memit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas lacour d’honneur, et que j’eusse à m’adresser à l’hôtel voisin…
M. Ducoudray eût pu être plus bref,peut-être. Mais il disait ses efforts ; l’interrompre eût étéde l’ingratitude.
– Battu encore de ce côté, poursuivit-il,je pris un grand parti. Je me plantai sur le trottoir, résolu àaccoster tous les officiers qui sortiraient. Ah ! madame, lesmilitaires de ma jeunesse étaient plus polis que ceuxd’aujourd’hui. Tous ceux à qui je m’adressais me toisaient du hautde leurs épaulettes, et me répondaient brutalement :« Qu’est-ce que vous me chantez là ?… Que me parlez-vousde duel !… Est-ce que je sais, moi !… »
Ceci, pour Mme Delorge, étaitune preuve que le fatal événement n’avait pas été ébruité.
Elle savait son mari trop aimé dans l’arméepour que la nouvelle de sa mort, et dans des circonstances siterribles, n’y produisit pas une grande émotion.
– Toujours éconduit, disaitM. Ducoudray, je commençais à me décourager, quand enfin jevis venir un homme d’une quarantaine d’années, en bourgeois, maisqu’à ses grandes moustaches, sa tournure et ses décorations, jejugeai être un militaire. J’allait droit à lui, et brutalement,sans le saluer, ni rien : « Monsieur, lui dis-je, je suisle plus proche parent du général Delorge !… » Au sautqu’il fit en arrière, je vis qu’il n’était pas si mal informé queles autres, celui-là, et du même ton brusque :
« – Monsieur, continuai-je, on nous l’arapporté mort ce matin au petit jour, tué en duel, soi-disant… Maison ne nous a dit ni le nom de son adversaire ni les noms de sestémoins… et nous voulons les savoir !
« Je parlais très haut, je gesticulais,les passants s’arrêtaient, mon homme se troubla.
« – Plus bas, donc ! me dit-il enregardant de tous côtés d’un air d’inquiétude, plus bas ! Jesuis un peu au courant de cette affaire : mais je ne vois nulinconvénient à vous dire ce que j’en sais… Hier soir,Mme Salvage, l’ancienne amie de la reine Hortense,et qui fait, vous ne l’ignorez pas, les honneurs de la résidenceprésidentielle, recevait quelques personnes… J’étais au nombre desinvités. Vers minuit, je causais avec un ami dans le vestibule,quand j’entendis les éclats de voix d’une altercation violente,dans l’escalier… Deux hommes que je ne reconnus pas, et qui meparurent fous de colère, descendirent, et l’un d’eux disait :« Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous avons nosépées, un des hommes de l’écurie nous éclairera… » Ilssortirent, en effet, et ce matin, j’ai appris que ce pauvre Delorgeavait été tué…
Roide, et tout d’une pièce,Mme Delorge se dressa.
– Mais l’autre, s’écria-t-elle,l’assassin… quel est son nom ?…
– Hélas ! réponditM. Ducoudray, c’est ce que n’a pas voulu ou pu me dire cethomme que j’interrogeais… Et cependant je menaçais, et cependant jedisais que ce vainqueur d’un duel sans témoins est un assassin… Àcela, il a répondu que le duel avait eu un témoin.
– Lequel ?
– L’homme des écuries qui a tenu lalanterne… C’est cet homme qu’il faut retrouver… Il sait la vérité,lui…
Écrasée sous le sentiment de son impuissance,Mme Delorge se taisait. Veuve, sans amis, sansappui, abandonnée par le commissaire de police qui traitait sessoupçons de chimères, que pouvait-elle ?
– À votre place, madame, repritM. Ducoudray, je m’adresserais à quelqu’un des amis dugénéral… Il devait en avoir dans de hautes situations… et si je lesconnaissais…
– Attendez !… fitMme Delorge.
Et s’étant élancée dehors, elle ne tarda pas àreparaître avec le petit agenda où le général inscrivait l’adressedes personnes de ses relations…
– Écoutez, dit-elle…
Et elle lut : le comte de Commarin, ruede l’Université ; le duc de Champdoce, rue de Varennes ;le général Changarnier, rue du Faubourg-Saint-Honoré ; legénéral Lamoricière, rue Las-Cases ; le général Bedeau, rue del’Université…
– C’est assez, dit M. Ducoudray.Qu’un seul de ces généraux que vous venez de nommer consente àprendre en main votre cause, et si un crime a été commis, comme jele crois, le général Delorge sera vengé !…
C’était le deux décembre 1851, un mardi.
Après une nuit d’agonie, passée à prier prèsdu cadavre de l’homme qu’elle avait tant et uniquement aimé,Mme Delorge, sur les huit heures du matin, envoyaKrauss lui chercher un fiacre et partit.
Souvent son mari lui avait parlé du généralBedeau, comme du plus brave et du plus loyal soldat del’armée ; elle avait eu occasion de le voir, et même de lerecevoir à sa table en Afrique…
C’est donc chez le général Bedeau, rue del’Université, qu’elle se fit conduire tout d’abord…
Et pendant que sa voiture roulait lentement lelong de la route de Versailles et du quai de Passy, elles’inquiétait de la façon dont elle se présenterait au général et dece qu’elle lui dirait pour l’intéresser plus vivement à sacause…
Un choc assez violent interrompit sesréflexions… Le fiacre venait de s’arrêter court, à la hauteur dupont d’Iéna.
Surprise de ce brusque arrêt, et aussi d’ungrand bruit qu’elle entendait, elle se pencha à la portière, pouren reconnaître la cause…
C’était de l’artillerie qui défilait au grandtrot.
Il y avait bien trois ou quatre batteries, quivenaient de l’École militaire, qui traversaient le pont et qui,tournant à droite, remontaient le quai de Billy.
De sa place, Mme Delorgedistinguait très bien les canons et les lourds caissons, et lessoldats drapés dans leurs longs manteaux bleus. Des officiers, lesabre à la hanche, galopaient tout le long de la colonne, criantleurs commandements d’une voix qui dominait le fracas desroues…
Cependant le torrent s’étant écoulé, le fiacrese remit en route, mais non pour longtemps ; car, vers lemilieu du quai de la Conférence, il s’arrêta de nouveau, etMme Delorge entendit son cocher échanger desinjures avec quelqu’un qu’elle ne pouvait voir.
Abaissant donc la glace de devant :
– Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle aucocher.
Il y a, répondit cet homme, que les voituresne passent pas. Regardez plutôt à votre gauche.
Elle regarda, et tout le long duCours-la-Reine jusqu’à la place de la Concorde, et de tous lescôtés dans les Champs-Élysées, elle vit, rangés en ligne, desrégiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers etdragons.
– Tant et si bien, gronda le cocher,qu’il nous faut retourner sur nos pas pour aller passer la Seine aupont d’Iéna. Comme c’est régalant !…
Et faisant volter son cheval à grands coups defouet, il le lança au galop en jurant :
Que le diable emporte les revues !
Mme Delorge, elle aussi,croyait à une revue, et si elle s’en inquiétait, c’est qu’elle ydécouvrait une raison de ne pas trouver le général Bedeau chezlui.
Et, en effet, toute la garnison de Paris étaiten mouvement.
Tout le long des quais de la rive gauche, destroupes étaient échelonnées, et trois régiments de ligne au moinsétaient massés sur l’esplanade des Invalides et autour du palais duCorps législatif.
De là pour la voiture de telles difficultésd’avancer, que Mme Delorge la fit arrêter, etdescendit, résolue à gagner à pied la rue de l’Université…
Mais à mesure qu’elle avançait, elles’étonnait de ce grand déploiement de forces. Le quartier ne luiparaissait pas avoir sa physionomie accoutumée. Elle trouvait auxpassants une figure et des allures étranges. De distance endistance, des pelotons de sergents de ville veillaient. Enfin, aucoin de toutes les rues, des groupes se formaient devant desaffiches imprimées sur papier blanc…
Si étrangère qu’elle fût toujours restée auxintérêts et aux passions politiques de cette époque troublée,Mme Delorge ne pouvait plus ne pas comprendre qu’ilse passait ou qu’il allait se passer quelque chosed’extraordinaire.
Mais que lui importait ! La douleur vraieest égoïste. Et il était impossible qu’elle discernât une relationquelconque entre cette agitation qu’elle remarquait et la mort deson mari.
Tout entière à la préoccupation de la démarchequ’elle tentait, elle avançait sans détourner la tête de ce pasroide et hâtif qui décèle un intérêt de vie ou de mort.
– Que vais-je dire ? pensait-elle.Par où commencerai-je ?…
Cependant, au coin de la rue de Bellechasse etde la rue de l’Université, force lui fut de s’arrêter.
Le carrefour était absolument obstrué par unefoule compacte, au milieu de laquelle un homme d’un certain âgeparlait avec la plus extrême véhémence.
Instinctivement elle approcha, écoutant. Desgens, la face empourprée de fureur, s’exclamaient :
– C’est un crime inouï !
– C’est monstrueux !
– Arrêter un tel citoyen…
Ces derniers mots frappèrent la malheureusefemme, et se penchant vers un vieillard debout près d’elle, qui nesemblait pas le moins irrité :
– Qui donc a-t-on arrêté ?interrogea-t-elle.
– Bedeau, madame, le généralBedeau ! répondit le bonhomme d’un accent terrible.
Elle faillit tomber à la renverse. Puis l’idéeabsurde lui venant que peut-être ce vieux se moquait :
– Ce n’est pas possible !fit-elle.
Et cependant, répliqua-t-il c’est vrai. Bedeaua été saisi ce matin comme un vil malfaiteur, dans son lit, par sixagents de police sous les ordres d’un commissaire, et traîné deforce, ou plutôt porté jusqu’à un fiacre qui stationnait devant laporte. Il se débattait furieusement, et criait à pleine voix :« À la trahison ! Je suis le général Bedeau !… Àl’aide, citoyens ! On arrête le vice-président de l’Assembléenationale !… »
– Oui, c’est exact, approuva un voisin,j’y étais… Et j’ai entendu le commissaire de police crier aucocher : « À Mazas !… »
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage.
Un peloton de sergents de ville venait dedéboucher de la rue du Bac, et arrivait au pas de course, l’épée àla main.
En un clin d’œil, l’attroupement s’éparpilladans toutes les directions, et c’est à grand’peine queMme Delorge réussit à se réfugier sous une portecochère.
Mais la malheureuse femme s’était armée detrop d’énergie pour qu’une première déception, si terrible qu’ellefût, la décourageât.
Le général Bedeau lui manquait, soit ! Legénéral Lamoricière lui restait, et demeurait à deux pas.
Elle se remit donc en route, remonta la rue deBellechasse jusqu’à la rue Saint-Dominique, et bientôt arriva ruede Las-Cases.
Là tout était calme, silencieux, désert…Personne, sinon un factionnaire, l’arme au bras, à chaqueextrémité.
La porte du numéro 11 étaitentrebâillée ; Mme Delorge la poussa etentra…
Sous la voûte, au pied de l’escalier, unevieille femme, la portière évidemment, causait avec deux locatairesde la maison, deux hommes jeunes encore.
Mme Delorge s’avança, et d’unevoix troublée :
– Le général Lamoricière ?demanda-t-elle.
Les autres, à ce nom, reculèrent, l’examinantd’un air de défiance, et enfin la portière répondit :
– Arrêté !…
Cette fois, Mme Delorge duts’appuyer au mur, pour ne pas tomber…
– Quoi ! lui aussi ?balbutia-t-elle…
– Oui, lui… ce matin, au petit jour. Ilsétaient toute une bande pour le prendre, et, comme il appelait àl’aide, ils l’ont menacé de lui mettre un bâillon…
Les yeux de la portière flamboyaient, ets’exaltant au son de ses paroles :
– Quand ils se sont présentés,continua-t-elle, ils ont commandé à mon mari de les conduire àl’appartement du général… Plus souvent !… Il a vu le coup toutde suite, et de toutes ses forces il s’est mis à crier :« Au voleur ! » Et savez-vous ce qui estarrivé ?…
Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge,et montrant dans le lit un pauvre diable qui geignait à fendrel’âme :
– Voilà, poursuit-elle, l’état où lesbrigands l’ont mis. Ils étaient plus de dix après lui, quivoulaient le tuer, et ils lui ont traversé la cuisse d’un coupd’épée. Mais, minute ! Cela ne se passera pas ainsi, et nousverrons s’il n’y a plus de justice en France…
Voyant l’affreuse émotion deMme Delorge, les deux locataires pensèrent qu’elledevait être parente de l’illustre homme de guerre, et s’approchantd’elle :
– Mais rassurez-vous, madame, luidirent-ils, le général ne court aucun danger ; personnen’oserait toucher un cheveu de sa tête. Il n’est d’ailleurs pas leseul arrêté : Cavaignac, Changarnier, Charras, M. Thiersdoivent être à Mazas, à cette heure…
Sans plus les écouter,Mme Delorge s’élança dehors.
Ce qui arrivait, c’était l’écrasement detoutes ses espérances. À qui s’adresserait-elle, qui l’aiderait àse faire rendre justice, si les meilleurs et les plus dignesétaient ainsi jetés en prison !…
Cependant elle atteignait le palais du Corpslégislatif. Tout autour de la place, des troupes étaient rangées,l’arme au pied. Sous le portique, elle apercevait comme une mêléeconfuse de soldats et de bourgeois.
Près d’elle, une voix dit :
– Quoi ! les représentantsaussi !…
– Les représentants surtout !répondit une autre voix.
Ainsi, c’étaient les représentants du peupleque les soldats chassaient du palais ! Quelques-uns sedébattaient, refusaient d’avancer, et on les poussait, la crossedans les reins.
Deux ou trois essayèrent de haranguer lestroupes. Ils furent aussitôt enveloppés et entraînés par la rue deBourgogne.
Perdue dans cette mêlée,Mme Delorge cherchait à se dégager et à gagner lesquais, lorsqu’un homme vint à elle, qu’elle reconnut pour unreprésentant du peuple qu’elle avait vu plusieurs fois avec sonmari.
Il était fort rouge, agité d’un tremblementnerveux, et c’est d’un accent rauque qu’il lui demanda, sans mêmela saluer :
– C’est bien à madame la générale Delorgeque j’ai l’honneur de parler ?
– Oui, monsieur…
– Eh bien ! madame, vous voyez cequi se passe… Le président de la République égorge cette Républiquequ’il avait juré de protéger et de défendre… Il dissout l’Assembléeà coups de baïonnettes… Et penser qu’il a trouvé des généraux pourêtre complices d’un tel forfait… Mais le général Delorge, l’honneuret la loyauté mêmes, n’en est pas, lui, n’est-ce pas, madame ?Sait-il ce qui arrive ?… De grâce, courez le prévenir, qu’ilvienne, qu’il vienne bien vite…
– Le général Delorge est mort,monsieur !…
– Mort ! balbutia comme un écho lereprésentant atterré…
Et transporté de rage :
– Mais nous le vengerons ! madame,continua-t-il. Pauvre Delorge !… C’est qu’il n’était pas deceux qu’on achète, lui !… Mais justice sera faite… Ce coupd’État n’est qu’une tentative insensée qui ne doit pas, qui ne peutpas réussir !…
Mme Delorge rencontrait-elledonc un de ces hommes courageux et inflexibles que le crime révolteet qui se dévouent jusqu’à l’oubli d’eux-mêmes à la juste cause dufaible et de l’opprimé ?…
Elle l’espéra… Mais lui, sans attendreseulement sa réponse, la quitta ; et bientôt elle l’aperçut aumilieu d’un groupe d’habits noirs, gesticulant avec une véhémencecroissante…
Pourtant elle essaya de le rejoindre. Unremous de la foule la repoussa bien loin. À ses côtés, des jeunesgens criaient :
– La Constitution est violée !…Louis Bonaparte s’est mis hors la loi !…
Et encore :
– Courons, c’est à la mairie du dixièmeque les représentants vont se réunir…
Éclairée par les événements et aussi par lesparoles du représentant, Mme Delorge commençait àentrevoir, croyait-elle, les raisons qui avaient armé lesmeurtriers de son mari.
À ce complot, préparé de longue main et dansl’ombre, et qui éclatait en ce moment au grand jour, il avait fallubien des complices. Un mot prononcé la veille eût tout faitéchouer. Ce mot, le général avait dû le savoir, soit qu’il l’eûtdeviné ou surpris, soit qu’un complice le lui eût étourdimentconfié.
Donc, Mme Delorge voyait sadestinée liée à celle du coup d’État.
Qu’il échouât !… Ah ! les vengeurslui arriveraient en foule.
Qu’il réussît, au contraire ! Jamais sansdoute justice ne serait faite…
Mais un soudain souvenir l’arracha brusquementà ses sombres méditations.
L’enterrement du général devait avoir lieu àtrois heures, il était près de midi… et elle se trouvait à unelieue de sa maison.
À cette pensée, la fatigue qui l’accablaitdisparut, et c’est avec une hâte convulsive qu’elle regagnal’endroit où elle avait laissé son fiacre. Mais il n’y était plus.Les troupes qui s’étaient massées sur l’esplanade des Invalidesavaient forcé le cocher de s’éloigner, et ce n’est qu’après delongues recherches qu’elle le retrouva sur le quai d’Orsay.
– Rue Sainte-Claire, à Passy,commanda-t-elle en s’élançant dans la voiture, et vite, surtout,bien vite…
C’était facile à commander, impossible àexécuter au milieu de l’incessant mouvement des troupes de toutesarmes qui s’alignaient le long des quais, qui gardaient les pontsou se formaient en carré sur la place de la Concorde.
Le cocher lança bien son cheval, mais à peineengagé dans la grande allée des Champs-Élysées, il fut contraint del’arrêter.
Le président de la République, le princeLouis-Napoléon Bonaparte, s’avançait à cheval, entouré d’unnombreux état-major doré sur toutes les coutures.
Instinctivement, Mme Delorgeavança la tête à la portière, et au premier rang, à cheval, plushautain que jamais, elle reconnut le comte de Combelaine…
Alors, une soudaine et foudroyante inspirationl’éclaira… Une colère terrible charria tout son sang à son cerveau…Et roidissant le bras dans la direction de cet homme :
– C’est lui !… s’écria-t-elle, c’estlui !…
Mais ce cri désespéré devait se perdre commeen un désert dans l’émotion d’un tel moment. Personne ne se trouvapour le relever.
Personne… hormis l’homme qu’il accusait.
M. de Combelaine se pencha sur soncheval, ses yeux rencontrèrent ceux de Mme Delorge,et elle crut surprendre sur ses lèvres le sourire ironique ettriomphant du coupable sûr de l’impunité.
Et pourquoi non !
Si là-bas, sur la place du palais Bourbon,l’issue du coup d’État semblait encore douteuse, ici, près del’Élysée, tout présageait une victoire.
Le prince, entouré de son escorte piaffante etdorée, souriait, et bien au-dessus du roulement des tambours et desfanfares des clairons, s’élevaient les acclamations des soldats.Déjà, aux cris de « Vive le président ! » semêlaient des cris bien autrement significatifs de « Vivel’empereur !… »
Autour d’elle, dans la foule qui se pressaitsur le trottoir, Mme Delorge ne découvrait que desvisages consternés ou stupéfaits. Les imprécations étaient rares. Àpeine quelques sceptiques osaient-ils rappeler à demi-voix lesentreprises avortées de Boulogne et de Strasbourg.
– C’est fini ! murmura lamalheureuse femme, c’est fini !…
Déjà le triomphant cortège était passé. Lecocher reprit sa course, et vingt minutes plus tard il s’arrêtaitdevant la villa de la rue Sainte-Claire.
Debout près de la grille, Kraussattendait.
Apercevant sa maîtresse :
– Ah ! madame, s’écria le digneserviteur, que vous est-il arrivé !… Nous étions tous, ici,dans une inquiétude mortelle. M. Ducoudray voulait partir àvotre recherche ; nous ne savions que faire…
C’est qu’il était deux heures. C’est que lesemployés des pompes funèbres étaient arrivés. Déjà la porte étaittendue de draperies noires…
– Où est… mon mari ? demanda lapauvre femme…
Krauss suffoquait… Pour la dixième fois depuisla veille, il frémit de cette crainte que la raison de sa maîtressene résistât pas à tant d’effroyables assauts.
– Hélas ! balbutia-t-il, on aapporté la bière, et… moi-même, j’ai enseveli mon général. Simadame voulait me croire…
– C’est bien !…interrompit-elle.
Et toujours de ce même pas d’automate quiépouvantait tant l’honnête Krauss, l’œil fixe et sec, elle gravitl’escalier…
Le cercueil du général était au milieu de lachambre, posé sur deux tréteaux et recouvert d’une draperie noireavec une grande croix blanche. Auprès, étaient les deux prêtres quiavaient veillé le corps, et M. Ducoudray.
– Que tout le monde se retire, commandaMme Delorge d’un accent qui ne souffrait pas deréplique, et qu’on m’amène mon fils…
On obéit, et elle demeura seule, debout,devant ce cercueil où en même temps que la dépouille mortelle deson mari on avait scellé sa vie à elle, son bonheur et toutes sesespérances…
Elle se maudissait de ne s’être pas trouvée làpour ensevelir de ses mains l’homme qu’elle avait tant aimé, etelle frissonnait d’un désir immense, impérieux, irrésistible, de levoir une fois encore, la dernière.
Certainement elle allait donner l’ordre dedéclouer la bière, quand elle se sentit tirer par sa robe.
C’était son fils, c’était Raymond, qui venaitd’entrer, et qui blême, le visage décomposé, la poitrine gonflée desanglots, lui disait :
– Mère, c’est moi. Tu m’as appelé, que meveux-tu ? Je t’en prie, parle-moi !…
Elle lui prit la main, et l’attirant près ducercueil :
– Si je t’ai fait venir, ô mon fils,prononça-t-elle, c’est qu’il ne faut pas que jamais le souvenir dece moment affreux s’efface de ta mémoire… Tu n’étais qu’un enfanthier, le coup terrible qui nous frappe doit faire de toi un homme…Tu as désormais à remplir un devoir sacré…
Le malheureux la regardait d’un air de stupeurprofonde.
– On t’a dit, poursuivit-elle, je t’aidit moi-même que ton père a été tué en duel… C’est faux, tout me leprouve. Ton père, le vaillant et loyal soldat, a étéassassiné ! et je connais le meurtrier… Oui, je suis prête àjurer, sur mon salut éternel, que je le connais…
Elle respira avec effort, et reprit, enlaissant tomber lourdement chacune de ses paroles :
– Les circonstances sont telles, monfils, que tout sera mis en œuvre, sans doute, pour étouffer lavérité. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup hors denotre portée. N’importe ! ton père, Raymond, doit être vengé.C’est à cette œuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être ysuccomberai-je. Alors tu seras là… Jure-moi, mon fils, que ton pèresera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tuauras de force, d’intelligence et d’énergie… Jure que tu renonces àt’appartenir tant que le lâche assassin n’aura pas étépuni !…
D’un geste solennel, Raymond étendit la mainau-dessus du cercueil, et dit :
– Je le jure !…
Mme Delorge n’eut pas le tempsd’ajouter une syllabe.
Des pas lourds ébranlaient l’escalier, deshommes vêtus de la sinistre livrée des pompes funèbres parurent àla porte de la chambre, disant entre eux :
– Voilà le cercueil à descendre…Mâtin ! il n’a pas l’air léger !
Ils s’approchaient, insoucieux de leur besognelugubre, tout en échangeant ces réflexions, et déjà ils enlevaientla draperie noire…
Oh ! alors, véritablement,Mme Delorge sentit son cœur se briser et sa raisonvaciller… Folle de douleur, elle se jeta contre le cercueil, ens’écriant :
– Non ! vous ne l’emporterez pas, jevous le défends…
Mais c’était la convulsion suprême de sadouleur, ses bras presque aussitôt se détendirent, ses yeux sefermèrent, sa tête se renversa en arrière et elle roula inaniméesur le tapis…
Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu’avecle libre exercice de sa raison, Mme Delorgerecouvra la faculté de souffrir.
Elle était couchée dans la chambre, dans lelit de son fils.
Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près dufeu, dans un fauteuil, une femme de chambre sommeillait à demi…
Ce qui s’était passé depuis le moment où elleavait perdu connaissance, la pauvre femme le comprenait.
On l’avait fait revenir à elle, on l’avaitcouchée et elle s’était endormie de ce sommeil de plomb qui suitles grandes crises, faveur suprême de la nature.
Mais un grand apaisement s’était fait en sonâme, si grand qu’elle s’en étonnait presque. Sans cesser d’êtreaussi profonde et aussi intense, sa douleur était devenue calme.Elle pouvait réfléchir, envisager froidement sa situation présente,et mesurer la grandeur des devoirs que lui réservait l’avenir.
Ainsi elle s’efforçait de voir clair enelle-même, quand, à un mouvement qu’elle fit, la femme de chambrese leva et s’approcha.
– Madame est éveillée ?… demandaitcette fille ; madame se sent-elle mieux ?…
– Oui, bien mieux… Quelle heureest-il ?
– Dix heures bientôt.
– Où sont mes enfants ?
– Mlle Pauline estcouchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le bureaude…
Elle hésita, et c’est en balbutiant qu’elleacheva :
– … Dans le bureau de défuntmonsieur.
Elle avait tort d’hésiter. La douleur deMme Delorge n’était pas de celles qui, mesquines etidiotes, dépendent d’un mot, que telle expression calme et quetelle autre avive.
– Puisqu’il en est ainsi, dit-elle,donnez-moi ce qu’il me faut pour m’habiller.
– Quoi ! madame veut se lever,malade comme elle l’est ?…
– Je ne suis pas malade… Faites ce que jevous dis. Il faut que je remercie M. Ducoudray, et lui-mêmedoit souhaiter me parler.
Elle ne se trompait pas, et c’était avec laplus vive impatience qu’en ce moment même le digne bourgeoisattendait son réveil.
Il avait appris enfin les événements de lamatinée, les mesures du coup d’État, et se demandait, non sansanxiété, quel avait pu être le résultat des recherches deMme Delorge.
Cela le préoccupait si fort, qu’au lieu decourir à Paris, pour s’informer, pour voir, comme ç’avait été sapremière inspiration, il était revenu, aussitôt l’enterrement, à lavilla de la rue Sainte-Claire.
Cependant, la soirée s’avançait et il songeaità se retirer, lorsque Mme Delorge parut…
Il se dressa, mais les paroles expirèrent surses lèvres à la vue de la malheureuse femme.
Ses cheveux n’avaient pas blanchi en une nuit,comme il arrive fréquemment dans les romans, mais en vingt heures,elle avait vieille de vingt années.
Élisabeth Delorge, la belle, l’adorée,l’heureuse épouse, n’était plus.
Celle qu’il voyait, pâle et glacée sous sesvêtements de deuil, le regard éteint et le visage immobile, c’étaitMme veuve Delorge.
Cependant il ne tarda pas à se remettre de sonétonnement, et clairement et brièvement, elle lui dit lesévénements de la matinée.
Il en était indigné, exaspéré, furieux…
Car il était libéral, ainsi qu’il s’en faisaitgloire, passionnément libéral. Il avait toujours fait uneopposition farouche au tyran Louis-Philippe, et avait mêmecontribué, sans s’en douter, à le renverser, ce dont, matin etsoir, dans le silence de son logis, il demandait pardon au bonDieu.
Quant au reste, sans être aussi affirmatif queMme Delorge, il partageait ses soupçons.
Que le général eût eu connaissance du complot,cela ne lui semblait pas douteux. On avait dû lui faire desouvertures à brûle-pourpoint ; sa loyauté s’en était indignée,il avait peut-être menacé de parler, et le négociateur n’avait pashésité à le tuer, pour assurer le secret de la conspiration.
Mais ce meurtrier était-il vraimentM. de Combelaine ?… C’est ce dont M. Ducoudrayn’était pas absolument persuadé, disant qu’un sourire sur leslèvres d’un homme ne prouve pas qu’il a commis un crime…
– Il l’a commis, j’en suis sûre !interrompit violemment Mme Delorge. Cet homme a éténotre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où il estarrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau.Déjà ils préparaient le coup d’État qui éclate aujourd’hui.Maintenant, je sais ce qu’ils avaient pu dire à mon mari, le jouroù il les chassa de chez lui… Depuis, je n’ai pas revuM. de Maumussy, mais M. de Combelaine est venuici deux fois… Allez, il est de ces pressentiments qui ne trompentpas : l’assassin, c’est lui !…
Malheureusement, les circonstances étaientétrangement contraires.
– Car, bien évidemment, disaitM. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami va passer inaperçue…Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit d’ailleurs l’issuede la lutte, on l’aura oublié. C’est triste à dire, mais c’estainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête ? Et si nousl’obtenons, comment faire éclater la vérité ? Où trouver despreuves, des témoins ?…
Il fut interrompu par l’entrée brusque deKrauss, lequel arrivait, un papier à la main, criant :
– Ah ! monsieur, si voussaviez !…
Mais il demeura béant en apercevantMme Delorge, qu’il croyait encore couchée, etdurant dix secondes il parut se demander s’il devait se taire ouparler.
Enfin, s’arrêtant à ce dernierparti :
– Je crains bien, reprit-il, que Marie,la cuisinière, n’ait fait une grosse sottise. Ce tantôt, pendant…l’enterrement, un homme s’est présenté, un homme qui voulaitabsolument parler à madame, pour une affaire très importante, à cequ’il assurait, et qui concernait mon pauvre défunt maître… Madamedormait à ce moment, la cuisinière était seule à la maison, ellerépondit qu’il n’y avait personne… L’homme parut désolé, et ditqu’il repasserait… Puis, se ravisant, il demanda du papier et uncrayon et écrivit ceci…
Le papier que lui présentait Krauss,Mme Delorge le prit, le lut d’un coup d’œil, et lepassa à M. Ducoudray, en disant :
– Vous demandiez des témoins, monsieur,que pensez-vous de celui-ci ?…
Sur ce papier il y avait écrit, d’une mauvaiseécriture :
« Laurent Cornevin, employé aux écuriesde l’Élysée, à son domicile à Montmartre, rue Mercadet. »
Le digne M. Ducoudray avait bondi sur sonfauteuil.
– C’est lui, s’écria-t-il, c’estcertainement ce garçon d’écurie qui éclairait, m’a-t-on dit, legénéral et son adversaire. Cet homme sait la vérité, lui !…Quel malheur que je n’aie pas été là quand il est venu !…Pourquoi ne m’a-t-on pas remis cette adresse aussitôt monretour ?…
Le brave Krauss était désolé.
– Hélas ! fit-il, elle n’y attachaitaucune importance, la pauvre fille, et c’est bien par hasardqu’elle m’en a parlé. Elle comptait le remettre demain àmadame.
Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris unegrande résolution.
– C’est un malheur aisément réparable,s’écria-t-il. Demain, avant huit heures, je serai rue Mercadet, etje verrai ce Cornevin. Il y aura peut-être quelque chose demain,mais je suis bourgeois de Paris, et une révolution ne me fait paspeur !…
À ce grand empressement du digneM. Ducoudray, il était certains mobiles dont il se gardait desouffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son mérite.
Il avait fort réfléchi depuis la veille.
Considérant la situation deMme Delorge et la sienne, il s’était demandépourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenirplus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur doubleveuvage ?
Pour sa part, il ne discernait aucun obstaclesérieux à ce projet flatteur.
Elle n’avait pas quarante ans, il est vrai, etil atteignait, lui, la soixantaine ; mais si elle était belleencore, il était, lui, toujours vert, et une différence de vingtannées entre la femme et le mari n’est pas rare dans les meilleursménages.
Le désespoir où il voyaitMme Delorge ne le décourageait aucunement.
Est-ce qu’il n’avait pas été désespéré, luiaussi, lors de la mort de sa pauvre défunte ! Il s’étaitconsolé. Elle se consolerait de même.
Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lenttravail du temps, à l’action dissolvante des semaines succédant auxjours, des années succédant aux mois ?… Non.
Donc, se voyant beaucoup de chances, ils’était tracé un plan de conduite.
Se découvrir en ce moment, laisser seulemententrevoir ses desseins et ses aspirations, eût été, il lecomprenait, une insigne maladresse.
Risquer un mot, hasarder une allusion, c’eûtété à tout jamais se fermer les portes de la villa.
S’imposer, au contraire, par les servicesrendus, s’insinuer, s’implanter petit à petit lui semblait unchef-d’œuvre de machiavélisme.
Et il avait résolu de jouer le rôle d’un vieilami sans conséquence, jusqu’au jour où, sûr d’être indispensable,il démasquerait brusquement ses batteries.
Or, pouvait-il souhaiter une occasion plusadmirable que celle qui s’offrait à lui pour ses débuts ?
Qu’aurait à refuserMme Delorge à l’homme qui l’aiderait à se fairerendre justice ? Rien.
D’un autre côté, et toute question desentiment à part, M. Ducoudray n’était pas sans une certainesatisfaction de se trouver mêlé à cette affaire. Le mystèrel’attirait.
Qu’il courût, à s’occuper de cette affaire, undanger quelconque, il était à cent lieues de le soupçonner.
Pour lui, comme pour cent mille autres, lesoir du 2 décembre 1851, la tentative du prince Louis-Napoléon nepouvait aboutir qu’à un échec honteux…
N’importe ! toutes ces idées quigrouillaient dans sa cervelle l’agitaient si fort, qu’il lui futimpossible de fermer l’œil de la nuit.
Dès sept heures, le matin du 3 décembre, lemercredi, il était debout, rasé. Et, à sept heures et demie, ilfranchissait le seuil de sa maison, lesté d’une tasse de café à lacrème.
La matinée était sombre et pluvieuse.
Les boutiques, le long des rues de Passy,s’ouvraient lentement. La circulation était rare. Les ouvriers quipassaient par groupes, se rendant à leur chantier, avaient desphysionomies singulières et parlaient bas.
Pourtant, ce n’est qu’en arrivant à la placede la Concorde que M. Ducoudray reconnut clairement la gravitédes événements.
La première division de l’armée de Paris, sousles ordres du général Carrelet, reprenait ses positions de laveille dans les Champs-Élysées, sur la place et aux abords del’Élysée et des Tuileries.
– Diable ! grommelaM. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats !…
L’impression désagréable qu’il en ressentitdevint décidément fâcheuse lorsqu’il se fut approché d’un groupequi s’était formé au coin de la rue de Castiglione, devant uneaffiche qu’on venait de placarder.
Un jeune homme, l’œil enflammé et la parolevibrante d’indignation, racontait ce qui était advenu la veille dela tentative de résistance des représentants réunis à la mairie duXe arrondissement.
Ils étaient au moins trois cents, disait-il…S’étant constitués, ils venaient de décréter la déchéance duprésident et de nommer le général Oudinot commandant en chef destroupes, quand un officier, un sous-lieutenant de chasseurs à pied,se présente et les somme de se disperser… Ils refusent, ilsdéclarent qu’ils ne cèderont qu’à la force… Aussitôt la salle desdélibérations est envahie par des agents et des soldats, quiempoignent les représentants du peuple et les traînent à la casernedu quai d’Orsay, où ils sont prisonniers…
Il fut interrompu par un sergent de ville,qui, d’une voix rude, cria :
– Dispersez-vous !… Lesrassemblements sont défendus !…
Cela indigna M. Ducoudray.
– Pourquoi donc colle-t-on des affiches,objecta-t-il, s’il est interdit de s’arrêter pour les lire…
– Vous, le vieux, prononça l’agent, jevous engage à filer, sinon !…
Sinon quoi ? Il accompagnait sa menaced’un si terrible coup d’œil, que M. Ducoudray crut voirs’entrouvrir la porte des cachots…
Il fila…
Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissaitqu’il serait peut-être prudent de remettre à un autre jour savisite à Montmartre…
Oui, mais que penseraitMme Delorge en le voyant revenir si vite, et quelui dirait-il ?… Ce n’est pas qu’un mensonge fût biendifficile à inventer ; mais cette veuve d’un soldat renommépour son courage devait priser la bravoure et être sensible à desdangers courus à son service.
Il continua donc sa route, et ne tarda pas àarriver au boulevard.
L’agitation y était sensible, bien que sourdeencore et contenue. Beaucoup de boutiques n’étaientqu’entrouvertes, comme il arrive à Paris quand on s’attend àquelque chose.
De petites affiches manuscrites, appelant auxarmes, étaient collées contre les arbres avec des pains à cacheter,et les passants s’arrêtaient pour les lire. Mais un sergent deville passait, qui arrachait brutalement l’affiche, et tout étaitdit…
– C’est égal, pensait M. Ducoudray,ça chauffe… ça sent la poudre !
Il ne se trompait pas.
Au moment où il arrivait à la hauteur de larue Drouot, il fut croisé par plusieurs jeunes gens qui couraienten criant :
– Aux armes ! On se bat au faubourgSaint-Antoine ! Un représentant vient d’être tué !… Auxarmes !…
Certainement ils ont raison ! ditM. Ducoudray à un homme arrêté comme lui sur le boulevard…
L’autre ne répondit pas…
Un escadron de lanciers arrivait au grand trotdu côté de la Madeleine… Bravement, M. Ducoudray se jeta rueDrouot.
Cette idée qu’on n’était peut-être pas ensûreté sur le boulevard lui rendait ses jambes de vingt ans, etc’est avec la rapidité d’une flèche qu’il franchit la rue Drouot,traversa le faubourg Montmartre et se mit à remonter les pentesroides de la rue des Martyrs et de la chaussée Clignancourt…
À mesure qu’il s’éloignait du centre, de ceforum sceptique et léger qu’on appelle le boulevard, l’émotiondiminuait…
Les boutiquiers causaient sur le pas de leurporte, mais ils plaisantaient, riant d’un rire ironique. Lespassants lisaient les affiches, mais ils haussaient lesépaules…
Du moins, M. Ducoudray s’attendait àtrouver Montmartre fort agité. Erreur. Jamais ce quartier, siimpressionnable et si remuant, n’avait été plus calme. Etcependant, depuis le matin, Jules Bastide et le représentant Madierde Montjau couraient les ateliers et appelaient aux armes.
Cependant, M. Ducoudray arrivait rueMercadet, à l’adresse indiquée par l’employé des écuries del’Élysée…
C’était une vaste maison à cinq étages, qui, àen juger par le nombre des fenêtres, excessivement rapprochées lesunes des autres, devait être divisée en une infinité de petitslogements.
Un long couloir obscur et étroit, fortmalpropre et très boueux, conduisait à la loge du portier, unevéritable niche ménagée sous l’escalier.
Dans cette loge, une vieille femme étaitassise, surveillant l’ébullition d’un poêlon d’où s’échappaient desodeurs suspectes.
– Monsieur Laurent Cornevin, s’il vousplaît ? demanda M. Ducoudray.
– Il ne doit pas être chez lui, réponditla portière, ma sa femme y est.
– Il est donc marié ?
– Tiens ! pourquoi donc pas ?Oui, il est marié, et il a même cinq enfants, trois filles et deuxgarçons…
L’espoir que la femme saurait lui dire oùtrouver son mari décida le bonhomme.
– Indiquez-moi, s’il vous plaît,demanda-t-il, le logement de M. Cornevin.
– C’est au premier, répondit la portière…au premier, en descendant du ciel, bien entendu.
Et se penchant à la fenêtre de sa loge, quiouvrait sur la cour :
– Ohé ! m’ame Cornevin !cria-t-elle, d’une voix à érailler le crépi des murs, v’là unmonsieur pour vous !
La précaution n’était pas inutile.
M. Ducoudray allait se perdre dans ledédale des corridors, lorsque Mme Cornevin arriva àson secours.
C’était une femme encore jeune, grande, bienfaite, point jolie, mais en qui tout respirait la douceur etl’honnêteté.
Elle était pauvrement vêtue, mais trèsproprement, et tenait sur les bras un enfant de huit ou dix mois,joufflu et bien portant.
– Veuillez prendre la peine d’entrer,monsieur, dit-elle au digne bourgeois.
Il entra dans une petite pièce resplendissantede propreté, et alors seulement il s’aperçut queMme Cornevin avait les yeux rouges de pleurs malessuyés.
– Madame, commença-t-il, j’aurais àparler à votre mari pour une affaire de la plus haute importance etqui ne souffre aucun retard… Pouvez-vous me dire où je lerencontrerais ?…
– Hélas ! monsieur, je n’en saisrien moi-même.
M. Ducoudray tressaillit.
– Vous dites ?… fit-il.
– Je dis, monsieur, que je ne sais cequ’il est devenu, répéta la pauvre femme.
Et incapable de maîtriser sonchagrin :
– Il n’est pas rentré cette nuit,poursuivit-elle en fondant en larmes, et quoiqu’il ne fût pas deservice, je n’étais pas très inquiète, pensant qu’il avait sansdoute pris le tour d’un camarade. Cependant, dès qu’il a fait jour,j’ai couru à l’Élysée pour avoir de ses nouvelles. Ah !monsieur, ses camarades m’ont répondu qu’ils ne l’ont pas vu depuistrois jours !… Un homme qui aime tant sa maison et sesenfants, si économe, si honnête, si bon !… C’est la premièrefois qu’il se dérange depuis notre mariage !… Mais non !ce n’est pas possible, il faut qu’il lui soit arrivé quelquemalheur…
Le digne rentier était devenu plus blanc quesa chemise.
Entre la mort du général Delorge et lasingulière disparition de Cornevin, seul témoin de cette mortmystérieuse, il découvrait un rapport frappant et peu fait pourrassurer.
Cependant, il s’efforça de dissimuler saterrible émotion, et d’une voix qui n’était pas tropaltérée :
– Voyons, voyons, ma chère dame, dit-il,ne vous désolez pas ainsi, que diable ! Vous allez voirreparaître votre mari. Il se sera attardé avec quelquecamarade.
– Impossible ! monsieur. Tous sescamarades sont consignés depuis quarante-huit heures àl’Élysée…
– Alors, comment se fait-il qu’il se soitabsenté ?
– C’est justement ce que les autres sedemandent…
M. Ducoudray se le demandait aussi, et ilsentait en même temps un frisson courir le long de son échine. Uncrime avait été commis… n’en avait-on pas commis un second pourcacher le premier ?
– Quand avez-vous vu votre mari pour ladernière fois, madame ? interrogea-t-il.
– Hier matin. Nous avons déjeunéensemble, et après, il s’est habillé en me disant qu’il avait unecommission à faire du côté de Passy.
– Et il ne vous a pas dit quelle sorte decommission ?
– Non. Je sais seulement qu’il voulaitvoir la femme d’un général, et que c’était pour quelque chose detrès grave.
Elle fut interrompue par l’entrée de deuxpetits garçons, l’un de huit ans, l’autre de dix, qui arrivaient enchantant et en se bousculant, mais qui se découvrirent poliment dèsqu’ils aperçurent un étranger.
C’étaient les deux aînés deMme Cornevin. Elle parut fort surprise de les voir,et d’un air sévère :
– Que venez-vous faire ici à cetteheure ? demanda-t-elle. Comment êtes-vous sortis del’école ?…
– Le maître nous a renvoyés.
– Renvoyés ! pourquoi ?
– Ah ! voilà ! Il nous a ditcomme cela : Allez-vous-en tous, et rentrez bien vite chezvous, parce qu’il va y avoir une révolution.
Mme Cornevin pâlit. Bienqu’elle fût allée à l’Élysée le matin, elle ne savait rien, on nelui avait rien dit.
– Une révolution !… murmura-t-elle.On va se battre et je ne sais pas où est Laurent !…
– S’occupait-il donc de politique ?interrogea M. Ducoudray.
– Lui ? monsieur ! Ah !jamais de la vie ! Il ne songeait, le cher homme, qu’àtravailler pour les enfants et pour moi !…
De sa vie, le digne bourgeois ne s’était sentiplus mal à l’aise. Mille appréhensions vagues et sinistresl’assaillaient. Ce logis lui semblait affreusement dangereux, leplancher lui brûlait les pieds.
– Je ne veux pas vous importunerdavantage, dit-il à la pauvre femme, je repasserai demain, etcroyez-moi, M. Cornevin sera rentré…
Mais comme de raison, elle lui demanda sonnom, pour le répéter à son mari.
Il frémit à cette demande. Donner sonnom !… Ne serait-ce pas une imprudence énorme ?
Il rentra donc son portefeuille d’où ils’apprêtait à tirer sa carte, et saisissant le premier nom qui seprésenta à sa mémoire :
– Dites à votre mari, madame,répondit-il, que c’est M. Krauss qui est venu le visiter.
Ce n’était pas précisément héroïque, ce quefaisait là le digne bourgeois, mais la tête n’y était plus.
Cette idée que peut-être Cornevin avait étésupprimé parce qu’il possédait un secret dont lui, Ducoudray, setrouvait dépositaire, cette idée lui donnait la chair de poule.
Et tout en descendant l’escalier, ilrécapitulait tous les moyens connus de se débarrasser d’un homme,depuis le coup d’épée d’un spadassin bien payé jusqu’au poisonsubtilement glissé dans le potage par une cuisinière séduite à prixd’or.
– Brrr !… faisait-il,brrr !…
Songeant qu’à la suite des grands meneurs ducoup d’État, Morny, Maupas, Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendunommer le vicomte de Maumussy, le comte de Combelaine, etM. Coutanceau même, qui passait pour avoir mis sa fortune auservice du prince-président.
Cependant, une fois hors de la maison, ilrespira plus librement, et le grand air, la marche et le mouvementde la rue produisant leur effet, il ne tarda pas à se reprocherd’avoir peut-être cédé à des craintes exagérées.
D’un autre côté, le succès du coup d’État nelui semblait rien moins qu’assuré.
Plus il se rapprochait du centre de Paris,plus la fermentation s’accentuait. Les quartiers de la rue desMartyrs et du faubourg Montmartre, si calmes lorsqu’il les avaittraversés, commençaient à s’agiter.
L’indignation succédait à la dédaigneuseindifférence du premier moment, et tout semblait annoncer une lutteprochaine.
On s’assemblait et on battait des mains devantles affiches des divers comités de résistance, affiches ardemmentpourchassées par la police cependant, et qui toutes résumaient lamême idée en des termes presque identiques :
« La constitution est violée…Louis-Napoléon s’est mis lui-même hors la loi… Auxarmes !… »
Parfois, un homme passait, un fusil surl’épaule, qui criait :
– Venez, citoyens, venez !… On sebat rue de Rambuteau.
Au bruit de ces paroles, M. Ducoudrays’animait peu à peu, comme un vieux cheval au son de sesgrelots.
– Décidément, ça marche, pensait-il, çamarche !…
Mais c’était bien autre chose vraiment sur leboulevard.
La foule, de moment en moment, y devenait pluscompacte et plus animée. À tous les coins de rue, et jusque sur lemilieu de la chaussée, des groupes se formaient. Sur les chaisesdes cafés, des orateurs improvisés montaient, qui lisaient ledécret de déchéance prononcé par l’assemblée du Xearrondissement, ou l’arrêt de mise en accusation de Louis-NapoléonBonaparte par la haute cour de justice…
Des escouades de sergents de ville, l’épée àla main, circulaient à travers cette cohue, appuyés par des hommesde mauvaise mine, en bourgeois et armés de casse-tête et debâtons…
Les mêmes cris les accueillaientpartout :
– Vive la Constitution ! À basSoulouque !…
Sur la chaussée, les pelotons de cavalerie sesuccédaient.
La foule s’ouvrait pour laisser passer leschevaux, et se reformait derrière eux aux cris de :
– Vive la République ! Vivel’armée !…
La fièvre commençait à gagnerM. Ducoudray… Il n’avait plus peur ; le bourgeois desglorieuses journées de Juillet se réveillait en lui. Il oubliaitPassy, Mme Delorge, son ami le général etM. de Combelaine.
– Il faut que je voie la fin de toutceci ! se dit-il.
Et il entra pour déjeuner dans un café duboulevard des Italiens.
Là, les nouvelles affluaient ; vraies oufausses, absurdes parfois, mais toutes et toujours favorables à larésistance.
On affirmait que les meneurs du coup d’Étatcommençaient à perdre la tête… que M. de Maupas tremblaitde peur à la préfecture de police… que le général Magnan hésitait…que Lamoricière venait de s’évader et de se mettre à la tête dequatre régiments…
On assurait que dans les cours de l’Élysée,quatre voitures de poste venaient d’être attelées pour emporterbien vite et bien loin le président et ses complices… et quelquesmillions, ajoutaient les bien informés…
En vrai Parisien qu’il se vantait d’être,l’excellent M. Ducoudray buvait comme du lait toutes cesnouvelles, les tenant pour assurées, puisqu’elles flattaient sesespérances et ses instincts.
Et il n’était pas éloigné de croire le coupd’État décidément tombé dans l’eau, quand il sortit du restaurant,tout disposé à l’optimisme, tel qu’un homme qui, ayant biendéjeuné, vit en paix avec son estomac.
Il ne tarda pas à reconnaître son erreur.
Pendant le temps qu’il avait mis à prendre sonrepas, la mobile physionomie du boulevard avait changé.
La foule y était plus compacte, s’il estpossible, mais grave, désormais, et presque silencieuse. Plus derires, plus de quolibets. Plus de ces cris de : « À basSoulouque ! » qui avaient fait ouvrir de si grands yeuxaux soldats de la ligne.
Évidemment, la situation était tendue.
On eût dit que chacun comprenait que l’instantdécisif arrivait où les plus grands événements ne tiennent qu’à unfil, qu’on en était à cette minute suprême d’où dépendent lesopérations les mieux combinées.
Les hommes à bâton, les décembraillards, commeon les appelait alors, avaient disparu du trottoir. Mais lesescadrons de lanciers étaient plus nombreux sur la chaussée. Ils necessaient d’aller et de venir de la Madeleine à la Bastille,maintenant en communication les troupes des Champs-Élysées etcelles qui occupaient les quartiers du Temple et del’Hôtel-de-Ville…
– Se bat-on quelque part ?interrogeait de ci et de là M. Ducoudray.
– Oui. Il y a des barricades rueTransnonain, rue Beaubourg et rue Grenetat.
– Et c’est la police qui les fait faire,ajoutait un voisin.
Positivement l’estimable bourgeois commençaità ressentir quelque chose de son malaise du matin, lorsque tout àcoup, vers quatre heures, circula à travers cette foule immense unerumeur profonde, rapide comme le frisson d’une déchargeélectrique.
– Qu’est-ce encore ? demandaM. Ducoudray à deux jeunes gens qu’il coudoyait.
– La proclamation de Saint-Arnaud.L’avez-vous lue ?
– Non. Où la lit-on ?
– Au coin de toutes les rues,parbleu !
Le digne rentier se trouvait à la hauteur dufaubourg Poissonnière. Il tourna la première rue qu’il rencontra,et, au milieu de clameurs indignées de deux cents personnesrassemblées devant une affiche, il lut :
« Habitants de Paris,
« Le ministre de la guerre,
« Vu la loi sur l’état de siège,
« Décrète :
« Tout individu pris construisant unebarricade ou défendant une barricade, ou les armes à la main, serafusillé.
« Le général de division, ministre de la guerre,
« LE ROY DE SAINT-ARNAUD »
C’était bref, précis et significatif.
C’était en six lignes toute la politique ducoup d’État du 2 décembre 1851.
Oh ! faisait M. Ducoudray consternéet révolté : oh !…
Et cependant, bien loin d’éteindre larésistance, cette menaçante proclamation semblait l’attiser.
– C’est ce qu’on veut, ricanait un hommeà barbe blanche ; il faut bien un prétexte pour engager lestroupes !…
Presque au même moment, et comme pour luidonner raison, une violente fusillade pétilla dans la direction duquartier des Gravilliers.
Et peu après, un jeune homme passa enhaletant, qui criait :
– C’est rue Aumaire, et on se cogne dur,allez ; je vais chercher un fusil.
Plus d’un devait avoir eu la même idée, cardeux pas plus loin, M. Ducoudray vit un boutiquier fermer sesvolets, et écrire dessus à la craie : « Armesdonnées. »
Pourtant la nuit était venue, la fusillades’éteignait peu à peu, on n’entendait plus que des coups de feuisolés…
À force de jouer des coudes dans la cohue quiroulait à plein trottoir, le digne rentier était arrivé auChâteau-d’Eau, lorsque soudain un cri terrible sortit de millepoitrines à la fois, immédiatement suivi d’un lourd roulement… etil se trouva entraîné par un irrésistible remous de la foule…
Une femme dont le chapeau avait été arraché,et qui traînait une petite fille, s’accrochait à lui désespérémenten criant :
– Au nom du ciel ! sauvez monenfant !
Il essaya de lui porter secours, mais un chocviolent la jeta contre un arbre, un tourbillon passa devant lui, etil vit luire au-dessus de sa tête l’éclair d’un sabre… Il ferma lesyeux.
Quand il les rouvrit, plus rien.
Le terrain était vide autour de lui, la foulefuyait éperdue dans toutes les directions, et quelques hommesramassaient les blessés restés sur le carreau.
Les lanciers avaient chargé.
– Ah ! cela ne se passera pas ainsi,grondait le digne bourgeois en crispant les poings, et demain…demain !…
Tout, en effet, pour lui qui connaissait sibien son Paris, présageait pour le lendemain une journée derevanche.
Jamais mouvement révolutionnaire ne lui avaitparu si accentué et si puissant que celui qui se prononçait encette soirée du 2 décembre 1851.
À tous les coins de toutes les rues qu’iltraversait, des groupes se formaient, sombres, menaçants, d’oùs’élevaient tantôt la voix d’un orateur, tantôt de véhémentesprotestations. Et ce n’était plus seulement la bourgeoisie qui serévoltait, les blouses se mêlaient aux paletots, et les mainscalleuses serraient les mains gantées. Puis, de distance endistance des ébauches de barricades s’élevaient…
Mais sa hâte était grande de retrouverMme Delorge, et un fiacre étant venu à passer,vide, il le prit…
La nuit était depuis longtemps venue, lorsqueM. Ducoudray arriva à la villa de la rue Sainte-Claire, etpour la première fois, en tirant la chaîne de la cloche, il songeaà la façon dont il rendrait compte de sa mission à la veuve de sonami le général.
– Je n’ai rien à lui cacher, pensait-il,non, rien… sauf toutefois le sentiment de prudence qui m’a faitdissimuler mon nom, et qu’elle ne comprendrait peut-être pas, sinaturel qu’il soit.
Il s’attendait d’ailleurs à la trouveranéantie de désespoir, dévorée d’inquiétude à son sujet, et à peineen état de l’entendre.
Il la trouva dans le salon, comme autrefois,du vivant du général, berçant sa fille sur ses genoux, pendant queRaymond achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.
Elle était bien pâle encore, la malheureusefemme, et les marbrures de ses joues trahissaient des larmes bienrécentes ; mais la fermeté de son regard et le pli de seslèvres disaient son inébranlable résolution de demeurer stoïque,quoi qu’il pût arriver désormais.
Lorsque M. Ducoudray entra, elle sesouleva légèrement pour le saluer, et c’est du ton le plus calmequ’elle dit :
– Eh bien ! monsieur ?…
Lui restait interdit et quelque peu troublé, àtrois pas de la porte.
Jamais femme ne lui était apparue aussiimposante que cette veuve, en qui l’excès de la douleur semblaitavoir anéanti toute sensibilité, et qui vivante avait le froid dumarbre des statues.
Comme elle répétait sa question, cependant, ils’avança en regardant Raymond, avec un clignement de paupières quisignifiait clairement :
– Puis-je parler devant cetenfant ?
– Mon fils ne doit ignorer aucune descirconstances de la mort de son père, monsieur Ducoudray, ditMme Delorge… Peut-être un jour sera-t-il appelé àle venger… Parlez donc sans crainte…
Le digne rentier s’assit, et avec unevolubilité extraordinaire, masque de son embarras, il se mit ànarrer par le menu les événements de la journée, disant laphysionomie de Paris, l’attitude de la foule, les dangers qu’ilavait courus.
– Mais Cornevin ? interrompitMme Delorge, ce garçon d’écurie de l’Élysée,l’avez-vous vu !…
– Je n’ai rencontré que sa femme,répondit le bonhomme. Et tout de suite il exposa ce qu’il appelaitl’affreuse vérité, hésitant, craignant d’effrayerMme Delorge.
Elle ne sourcilla même pas, et toujours de sonaccent glacé :
– C’est un grand malheur !prononça-t-elle, mais je m’attendais à quelque chose de cegenre…
Et comme le digne rentier s’empressaitd’ajouter que certainement Cornevin ne tarderait pas à reparaître,qu’on ne supprime pas un citoyen…
– Pourquoi, interrompit-elle, essayer deme donner un espoir que vous n’avez pas ? Ce pauvre garçonétait un témoin trop redoutable pour qu’on ne l’éloignât pas defaçon ou d’autre… Plus il était honnête, plus il a dû paraîtredangereux… On l’épiait sans doute, et en venant ici il s’estcondamné… Les circonstances étaient trop propices pour qu’on n’enprofitât pas. Qu’est un homme, je vous le demande, en ces jours detourmentes politiques ? Moins qu’un fétu que le ventbalaie…
M. Ducoudray se sentait blêmir…
– … Moins qu’un fétu ! pensait-il.Comme elle dit cela ! brrr !…
– Ce qui doit nous donner espoir etcourage, madame, hasarda-t-il, c’est que ce coup d’État ne réussirapas…
– Il réussira, monsieur…
– Oh ! permettez-moi, je viens detraverser Paris, et je me connais assez en révolutions pour êtresûr…
– Le coup d’État réussira, vous dis-je.J’ai appris bien des choses depuis que je ne vous ai vu… J’aiparcouru les papiers de mon mari. Ce qui arrive, il le prévoyaitdepuis longtemps, et c’est pour cela qu’il voulait donner sadémission plutôt que de venir à Paris. Une lettre inachevée quej’ai retrouvée dans son sous-main ne me laisse aucun doute.Malheureusement, j’ignore à qui cette lettre était destinée.« Mon ami, écrivait-il, tenez-vous sur vos gardes ; toutest prêt pour le grand coup… Il peut éclater ce soir oudemain ; peut-être éclate-t-il pendant que je vous écris. Neperdez plus une minute. Les stupides divisions des honnêtes gensassurent le succès au premier homme à poigne qui osera s’emparer dupouvoir. »
Immense était la stupeur deM. Ducoudray.
– Et vous croyez à cela, madame ?interrogea-t-il.
– Comme à Dieu même !
– Vous croyez que les ennemis du général,ses meurtriers peut-être, sont à la veille d’escalader les plushautes situations ?…
– Je le crois.
– Et vous ne renoncez pas à vos projetsde… vengeance ?
Pour la première fois, la pauvre femme eut untressaillement aussitôt réprimé.
– Appelez-vous donc se venger demanderjustice, monsieur ? prononça-t-elle. Un meurtre a été commis,je demande que le meurtrier soit poursuivi et puni. Est-ce tropexiger ? Si on me repousse, cependant !… Sera-ce mevenger que d’essayer de me faire justice moi-même ?
Le digne rentier était abasourdi de l’entendres’exprimer ainsi, et froidement, sans apparence de colère, elle quetoujours il avait vue la douceur et la timidité mêmes.
– Hélas ! madame, fit-il, si le coupd’État triomphe, M. de Combelaine se trouvera bienau-dessus de votre portée…
Mme Delorge hocha la tête etfroidement :
– Soit, dit-elle, je ne serai rien et ilsera tout… Mais j’aurai pour moi Dieu, mon droit et l’avenir. C’estl’humble, c’est le chétif que le puissant dédaigne, qui biensouvent est cause de sa perte. Il suffit du déplacement d’un grainde sable pour que l’édifice le plus solide en apparence s’écroule.Le train express lancé à toute vapeur ne s’inquiète guère despaysans qui le menacent de leurs bâtons ; qu’ils essayent doncde l’arrêter !… Oui ; mais à l’endroit le plus dangereuxde la route, un enfant a placé un caillou sur le rail… et lapuissante locomotive déraille et roule au fond de l’abîme,entraînant tous ceux qu’elle emportait… Je puis être ce caillou,monsieur Ducoudray, je puis être ce grain de sable…
Cette phrase devait hâter la retraite deM. Ducoudray.
Et, après quelques mots insignifiants,prétextant sa fatigue et le besoin qu’il avait de prendre quelquenourriture, il se retira.
En réalité, le bonhomme était loin d’être àl’aise, ayant senti chanceler en lui la résolution de se dévouercorps et âme aux intérêts de la veuve de son ami le général.
– C’est qu’elle parlait comme d’une chosetoute simple de se faire justice elle-même ! pensait-il enregagnant son logis. Dieu sait à quels actes de démence sa hainepeut la conduire… et mener ceux qui lui obéiraient aveuglément.
Il songeait à Cornevin, et l’exemple de cetinfortuné lui paraissait éclairer les dangers de l’avenir comme unde ces phares qu’on allume sur les écueils.
Il se disait :
– Si le coup d’État fait fiasco,comme c’est probable, certes, je suis avecMme Delorge contre le Combelaine… S’il réussit, aucontraire… Hum ! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos àdeux beaux yeux en larmes…
Ce n’était pas d’ailleurs sans une certainesatisfaction de vanité qu’il voyait ses destinées dépendre de larévolution qui se préparait, et il n’était que plus impatient d’enconnaître le résultat.
Aussi, le lendemain, jeudi, 4 décembre,n’attendit-il pas le jour pour se lever et s’habiller.
Il est vrai qu’il ne se mit pas tout de suiteen campagne, ainsi qu’il avait annoncé à sa gouvernante qu’il leferait. Le souvenir de la charge des lanciers de la veillerefroidissait singulièrement les ardeurs de sa curiosité.
Avant de s’aventurer, il eût voulu savoir cequi se passait, et toute la matinée, on le vit errer dans lequartier, quêtant des nouvelles chez ses fournisseurs.
Si loin que Passy soit du boulevard, l’émotiony était extrême. L’anxiété était dans tous les yeux, et sur toutesles lèvres cette phrase :
– Comment cela va-t-il finir ?
Dans les groupes, fort nombreux déjà, onretrouvait un écho de toutes les rumeurs qui, le même jour et à lamême heure, circulaient de la Madeleine à la Bastille.
On parlait, tantôt de l’évasion des générauxarrêtés, qui auraient réussi à rallier quelques régiments dans undépartement voisin, et marcheraient sur Paris ; tantôt de larésistance de plusieurs départements, triomphante, disait-on, àReims et Orléans.
Plus loin, c’était la nouvelle contradictoire,mais non moins avidement reçue, de l’exécution sommaire du généralBedeau et du colonel Charras.
Vers dix heures, cependant, M. Ducoudrayn’y tint plus.
Il se rappela qu’un de ses amis demeuraitboulevard Montmartre, à côté du passage, et, décidé à lui demanderune petite place à une fenêtre, il partit…
La foule était immense sur tous les pointsordinaires des rassemblements, et visiblement irritée de plus enplus.
Des hommes armés circulaient dans lesgroupes.
Des orateurs, hissés sur les épaules dupremier venu, lisaient d’une voix véhémente les appels aux armesimprimés dans la nuit, et la foule applaudissait.
Ailleurs, des groupes compacts se formaientdevant les affiches qu’on venait d’apposer. M. Ducoudrays’approcha :
C’était une proclamation du préfet de police,plus significative encore que celle du ministre de la guerre,placardée la veille.
Il y était dit :
« Les stationnements des piétons sur lavoie publique et la formation des groupes, seront, sanssommations, dispersés par la force.
« Que les citoyens paisibles restent àleur logis.
« Il y aurait péril sérieux àcontrevenir aux dispositions arrêtées.
« Paris, 4 décembre 1851.
« Le préfet de police,
« DE MAUPAS. »
– Diable !… murmuraM. Ducoudray sinistrement impressionné, diable !…
Positivement, l’idée lui venait de suivre lesconseils de cet excellent préfet, et de regagner son logis, encitoyen paisible qu’il était. Les ricanements qu’il entendaitautour de lui le firent changer d’avis.
– Évidemment, disait un jeune homme,c’est un expédient de conspirateurs aux abois. On dit ceschoses-là, mais on ne les fait pas…
« Il a raison, » pensaM. Ducoudray.
Et il se remit en route, hâtant le pas,cependant, autant que le lui permettait la cohue, lorsque sur leboulevard, au coin de la rue des Capucines, il fut arrêté net parun rassemblement.
Un grand vieillard, qu’on disait être un desreprésentants du peuple restés libres, expliquait, avec la dernièreprécision, la situation de la résistance.
Celui-là devait être bien informé.M. Ducoudray se hissa sur la pointe des pieds, allongeant lecou et tendant les oreilles.
– Toutes les troupes ayant été retirées,disait le vieillard, rien ne s’est opposé à la construction desbarricades, et nous en avons maintenant un grand nombre. La rue duPetit-Carreau en est toute coupée. Il y en a une rue des Jeûneurset rue Tiquetonne, et dans presque toutes les petites rues quidébouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout, rue duTemple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointeSaint-Eustache et autour de l’Hôtel de Ville, des retranchementsont été improvisés…
Mais il s’arrêta court, et soudainement ildisparut dans un remous de la foule, et de grandes huéess’élevèrent.
– Ah çà ! qu’arrive-t-il ?…interrogea M. Ducoudray.
Un grand garçon, dont les yeux étincelaient,se chargea de l’édifier.
– Vous êtes encore naïf, vous, le vieux,lui dit-il. Ne comprenez-vous donc pas que si l’attitude de Parisse prolonge quarante-huit heures encore, le coup d’État avortepiteusement au milieu des huées ? Le bruit des sifflets luiest plus malsain que celui des coups de fusil. Seulement, commepour combattre il faut des adversaires, il en cherche, il enréclame à tous les faubourgs… On me dirait qu’il en paye que jen’en serais pas surpris… J’étais aux barricades, ce matin, et j’aivu remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles defigures…
– Parbleu ! dit un autre, derrièretoutes ces barricades élevées comme par enchantement, il n’y a pasmille combattants sérieux.
– Et il y a plus de soixante millesoldats sur pied.
– Et bien disposés, car leur ordinaire aété soigné, je vous le garantis, et le vin ne leur a pas étéépargné.
– Donc, pas d’imprudence !… Nedonner aucun prétexte à un coup de force, voilà le mot d’ordre…
Ce semblait être celui des innombrablescurieux qui encombraient le boulevard et qui, de la Madeleine à laBastille, se pressaient sur les trottoirs comme un jour de mardigras, lorsqu’on attend le passage de cette fantastique voiture demasques qui ne passe jamais.
Si la colère faisait place au mépris, c’étaitlorsqu’on voyait approcher quelque peloton de fantassins ou passerun officier d’ordonnance.
Alors on criait :
– À bas les traîtres !… À bas lesprétoriens !… Pas de dictateur !…
L’excellent M. Ducoudray jubilait.
– Eh ! eh !… disait-il à sesvoisins, ces messieurs du coup d’État doivent être dans leurspetits souliers.
Tout à fait rassuré désormais, le dignerentier arrivait à la rue de Richelieu, quand soudainement il vitse former un gros rassemblement d’où s’élevaient des clameursmenaçantes.
Il approcha.
Un officier d’ordonnance de la gardenationale, qui arrivait au galop du bas de la rue de Richelieu,avait voulu tourner bride en face du café Cardinal, et s’y était simal pris qu’il était tombé avec son cheval.
La foule l’avait entouré, et menaçait presquede lui faire un mauvais parti, lorsque plusieurs jeunesaccoururent, qui le dégagèrent et le firent entrer dans la cour dela maison Frascati.
– Cela se gâterait-il donc ? pensaM. Ducoudray. Ce serait vraiment dommage.
Heureusement il n’était plus qu’à deux pas dela maison où il comptait trouver une fenêtre.
Il traversa lestement la chaussée, etl’instant d’après il sonnait à la porte de son ami.
C’était un ancien marchand de draps, rentiercomme lui, et qui l’accueillit d’autant mieux qu’il était fortinquiet de la tournure des événements.
L’optimisme de M. Ducoudray lui parut onne peut plus déplacé.
– Je crois, comme vous, lui disait-il,que les gens du coup d’État reculeraient s’ils le pouvaient… Maisils ne le peuvent pas. Leurs vaisseaux sont brûlés. C’est un coupde Bourse encore plus qu’un coup d’État qu’ils tentent. Depuis leprésident jusqu’à M. de Combelaine et au vicomte deMaumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés… Quevoulez-vous qu’ils deviennent s’ils reculent ?…
Une détonation, si violente que les vitres envibrèrent, l’interrompit.
M. Ducoudray devint tout pâle.
– Mon Dieu ! balbutia-t-il, ondirait presque un coup de canon…
– C’est bien un coup de canon, déclaral’ancien marchand de draps, et je l’attendais, par la raison quetout près d’ici, sur le boulevard, presque en face du Gymnase, on aconstruit une barricade très forte.
Mais une seconde détonation retentissait. Ilsse précipitèrent à la fenêtre…
Chose étrange !… la foule ne semblait pasplus émue de ces coups de canon qu’elle ne l’eût été del’artillerie des petites guerres du cirque Franconi. Pas un curieuxne paraissait songer à quitter la place… Les femmes et les enfantscirculaient comme en un jour de grande revue.
Et cependant, sur la chaussée, commençaient àpasser des civières portées par des infirmiers, précédées desoldats tenant à la main un bâton surmonté de cet écriteau :Service des hôpitaux militaires.
Il était alors deux heures, et on entendait,dans la direction de la Madeleine, des roulements de tambour.
– La troupe ! voilà la troupe !annonçaient des gens sur le boulevard.
Personne ne s’en alarmait. Loin de sedisperser, les promeneurs se tassaient sur le bord du trottoir,faisant la haie, comme d’habitude sur le passage des promenadesmilitaires…
Cette sécurité dura peu.
Une grande rumeur monta de la foule, et lesdeux amis distinguèrent une sorte de mêlée à la hauteur de la rueDrouot.
C’est que la troupe balayait la chaussée, etles curieux qu’elle refoulait se jetaient dans les ruestransversales ou se précipitaient dans les rares cafés quin’avaient pas encore fermé leur devanture.
Puis l’émotion se calma, et les troupescontinuèrent à défiler, dépassant le faubourg Montmartre etremontant le boulevard Poissonnière.
Il y en avait des masses, de toutes armes, entenue de campagne, infanterie et cavalerie, et entre chaquerégiment roulait, avec un bruit sinistre, une batteried’artillerie.
M. Ducoudray crut remarquer que lessoldats paraissaient fort animés. Beaucoup d’officiers fumaientleur cigare.
Pendant ce temps, les détonations continuaientdans la direction du Gymnase, et le digne bourgeois et son amidistinguaient la fumée de la batterie d’artillerie établie sur lahauteur du boulevard Poissonnière.
Ils se penchaient pour mieux voir, lorsquesoudain, de ce même côté et vers la tête de la colonne, une vivefusillade éclata.
Des milliers de cris y répondirent… Lescurieux, éperdus, levaient les bras au ciel, se jetaient à platventre et fuyaient affolés dans toutes les directions…
Ce ne fut qu’un éclair…
Rapide et terrible comme une trombe, lafusillade courait tout le long du boulevard dans la direction de laChaussée-d’Antin, furieuse, enragée, brisant tout, renversanttout…
– C’est à poudre que l’on tire !bégayait M. Ducoudray terrifié… Ce ne peut être qu’à poudre.On en tirerait pas à balle, à bout portant, sur une foule désarmée,sur des femmes, sur des enfants…
Le bruit strident d’une balle s’aplatissantcontre le mur, à deux pouces de sa tête, lui coupa la parole…
Plus morts que vifs, son ami et lui sejetèrent à plat ventre sur le parquet.
Il était temps… Une grêle de balles s’abattaitcontre la fenêtre, défonçant les jalousies, faisant voler lesvitres en éclats, et brisant dans l’appartement une glace et unependule…
Et au-dessus des détonations de l’artillerieet du crépitement de la fusillade, les voix furieuses des soldatss’élevaient, criant :
– Fermez les fenêtres !… fermezpartout !…
Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna uneffroyable ouragan de fer et de feu…
Puis le silence suivit, profond, solennel,sinistre, coupé de moments en moments par un feu de peloton ou pardes hurlements terribles.
Puis plus rien.
Glacés d’une indicible horreur,M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à ramper jusqu’à lafenêtre et à regarder.
Il n’y avait plus sur le boulevard que dessoldats, appuyés sur leurs fusils fumants, quelques-uns hébétés destupeur, d’autres interrogeant toutes les fenêtres d’un regardinquiet et furieux.
Beaucoup d’officiers paraissaientdésespérés.
Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavresgisaient… plusieurs femmes, deux ou trois enfants.
Vers l’angle de la rue Montmartre, ondistinguait quelque chose de blanchâtre… C’était le corps d’unpauvre marchant de coco qui avait eu l’idée bizarre de venir offrirsa marchandise aux troupes du coup d’État. Il avait encore au dossa fontaine percée de plus de vingt balles.
Çà et là, de larges plaques de sang sevoyaient…
Timidement, et avec bien des précautions,quelques boutiques s’entrebâillaient. Des gens en sortaient, pâles,effarés, qui bondissaient jusqu’à un blessé, le prenaient entreleurs bras, et bien vite rentraient.
Des soldats, par petits groupes de huit ou dedouze, allaient de maison en maison… Ils disparaissaient, et on netardait pas à les voir reparaître successivement aux croisées detous les étages.
– Ils font des visites domiciliaires,murmura M. Ducoudray à l’oreille de son ami, ils vont venirici…
L’instant d’après, en effet, ils entendirentbattre de coups de crosse la porte d’entrée, puis des crisimpérieux :
– Ouvrez, ou nous enfonçons !…
Ils coururent ouvrir, et les soldats seruèrent dans l’appartement, furetant partout, ouvrant les portesdes cabinets et des armoires, lançant des coups de baïonnette sousles lits.
Il y en eut un qui prit les mains deM. Ducoudray, qui les examina et même les flaira, pours’assurer qu’elles ne sentaient pas la poudre.
Oh ! monsieur le militaire, balbutiait ledigne bourgeois, pouvez-vous supposer…
Mais le soldat semblait exaspéré.
– On a tiré sur nous des fenêtres,interrompit-il brutalement, et il faut que ceux qui ont tiré seretrouvent…
M. Ducoudray ouvrait la bouche pourrépliquer, un signe du sous-lieutenant qui présidait à cesperquisitions lui imposa le silence.
Cet officier, tout jeune encore, paraissaitaccablé de douleur.
– C’est une fatalité ! dit-il auxdeux bourgeois, pendant que les soldats se répandaient dans lamaison, c’est une catastrophe inconcevable !… Tout ce qu’ilétait humainement possible de faire pour arrêter le feu, nousl’avons fait… En vain, hélas !… Nos hommes étaient comme fous,ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes…Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées deJuin, ils se croyaient environnés d’ennemis invisibles… Toutes lesmaisons leur semblaient pleines d’ennemis prêts à les fusiller…Quelques-uns avaient bu… Dès le premier coup de feu, ils ont étésaisis d’une terreur panique…
Il n’acheva pas.
Des cris et des vociférations retentissant àl’étage supérieur, il s’élança dehors…
M. Ducoudray et son ami se retrouvaientseuls, mais chacun hésitait à communiquer à l’autre ses réflexions,et ils restaient face à face, consternés, silencieux…
Ce fut un locataire de la maison qui, entrantbrusquement, les tira de cette morne stupeur.
Il était fort pâle et avait un bras enécharpe.
Se trouvant dehors pour ses affaires, aumoment de la mitraillade, il avait été blessé légèrement.
– Et c’est une fière chance que j’ai,disait-il, d’en être quitte à si bon marché. Près de moi sonttombés deux pauvres diables qui ne se relèveront pas.
Et sur ce, il se mit à raconter ce qu’ilsavait des événements :
Comment, au boulevard Poissonnière, la maisonSallandrouze avait été littéralement bombardée presque à boutportant, comment les soldats s’y étaient élancés ensuite et avaientpassé par les armes cinq ou six malheureux qu’ils y avaient trouvésse cachant derrière des amas de tapis.
Comment, à l’angle du boulevard et de la rueMontmartre, un pauvre libraire qui essayait de défendre des curieuxréfugiés chez lui, avait été fusillé sur le seuil même de samaison, sous les yeux de sa femme et de sa fille.
Il disait encore toutes les scènes analoguesdont la ligne des boulevards jusqu’à la rue de la Paix avait été lethéâtre.
Au boulevard des Italiens, les lanciersavaient fait feu… Puis les soldats avaient pour ainsi dire pris lesmaisons d’assaut, et fouillé de vive force le café de Paris, laMaison d’Or, le café Tortoni et l’hôtel de Castille.
L’établissement de la Petite-Jeannette avaitété pareillement fouillé des caves aux combles, et aussi le café duGrand-Balcon, et de même le cercle du Commerce et la maison dutailleur Dussautoy.
Et partout il y avait eu des victimes plus oumoins gravement atteintes.
Chez Dussautoy, l’intervention seule dugénéral Lafontaine avait sauvé du peloton d’exécution plusieursouvriers.
Deux membres distingués du cercle du Commerce,le général Billiard et M. Duvergier, avaient été blessés, lepremier légèrement à l’œil droit, le second plus grièvement à lacuisse.
Il ajoutait certains détailscaractéristiques.
En face de l’hôtel Sallandrouze, il avait vuun officier d’artillerie se jeter à la bouche d’un obusier que sessoldats venaient de mettre en batterie en leur criant :
– Maintenant, tirez !… Le premiercoup du moins me tuera !…
Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout cequ’il avait recueilli de nouvelles des autres quartiers deParis.
Partout la résistance était brisée, écrasée,anéantie… Peu de barricades avaient tenu. Le moment de les défendrevenu, ceux qui les avaient élevées avaient disparu comme parenchantement. La troupe n’avait eu qu’à paraître pour vaincre.
Et que pouvaient mille ou douze centscombattants sérieux contre toute une armée !…
Blême et les mains agitées d’un frissonnerveux, M. Ducoudray tamponnait de son mouchoir son frontmoite d’une sueur froide.
– Je veux rentrer, il faut que jerentre ! répétait-il avec une persistance idiote.
Et en effet, sur les six heures, il se mit enroute.
– J’étais tellement bouleversé, disait-ilplus tard, lorsqu’il racontait ses émotions en cette journéenéfaste, j’avais tellement peur, que je ne craignais plusrien !
Tout le long des boulevards, les troupesbivouaquaient.
Des feux avaient été allumés, dont les flammesmobiles projetaient sur la façade des maisons des ombresfantastiques.
Les soldats mangeaient et buvaient gaiement,comme un soir de victoire.
Le vin coulait. De ci et de là, on apercevaitles flammes bleues du punch…
Partout ailleurs, la vie était morne etlugubre.
Et tout en marchant de toute la vitesse de sesjambes, le long des rues désertes :
– Maintenant, pensait M. Ducoudray,qui donc oserait demander compte de la mort du général Delorge etde la disparition de ce pauvre Cornevin ?… Qu’est-ced’ailleurs que deux victimes de plus ou de moins lorsqu’il y en atant ?…
Et cependant, il jugea qu’il était de sondevoir, avant de rentrer chez lui, de passer chezMme Delorge.
Il la trouva, comme la veille, dans son salon,entre ses enfants, si calme qu’il pensa qu’elle ne savait rien.
Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pourvous. Le coup d’État est fait. M. de Combelaine, à cetteheure, est tout-puissant.
L’excellent M. Ducoudray devait être bonprophète, cette fois.
Jamais, de mémoire d’homme, Paris n’avait étési triste et si morne que le vendredi 5 décembre, le lendemain dela sanglante catastrophe.
Les boulevards continuaient à être occupésmilitairement. La circulation des voitures y était interdite. Desfactionnaires, le fusil chargé, veillaient aux angles de toutes lesrues. De la Bastille à la Madeleine, maisons et magasinsdemeuraient fermés.
Et cependant, tel est le tempérament de Paris,que vers midi, la foule afflua de nouveau…
De distance en distance des groupes seformaient devant de larges couches de sable jaune répandues sur lachaussée… Là, il y avait eu la veille des mares de sang.
On s’arrêtait aussi en face de l’hôtelSallandrouze, tout mutilé par les boulets, et qu’il avait falluétayer, tant il menaçait ruine.
Mais c’est devant la cité Bergère, rue duFaubourg-Montmartre, que les rassemblements étaient le pluscompacts.
La grille de fer de la cité était fermée, maisà travers les barreaux on apercevait, rangés côte à côte sur letrottoir, la tête contre le mur, trente-cinq ou quarantecadavres.
C’étaient des malheureux qui, tombés la veillesur le boulevard, n’avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. Laplupart portaient le costume de la bourgeoisie. Trois femmesétaient parmi eux.
– Spectacle salutaire !… murmuraientquelques apologistes du coup d’État, qui commençaient à se montrerdepuis que le succès n’était plus douteux.
Et, en effet, le peuple français eût étévraiment incorrigible, si après un tel spectacle il eût hésité à sedéclarer suffisamment sauvé.
Il n’hésita pas…
Et le plébiscite, auquel le sauveurLouis-Napoléon demanda s’il méritait une récompense, lui réponditpar plus de sept millions de oui contre moins de sept centmille non.
Désormais, la curée pouvait commencer. Onparlait de M. de Maumussy pour un portefeuille.M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désignépour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise enaction d’un grand établissement de crédit, favorisé d’immensesprivilèges…
Cependant, nul ne suivait le cours naturel detous ces événements d’un œil plus inquiet queM. Ducoudray…
C’en était fait, depuis le 2 décembre, durepos du bonhomme.
Lui qui portait la tête si haute avant, quipossédait au superlatif cette belle assurance que donnent dix ouquinze mille livres de rentes légitimement gagnées, il allait lenez baissé depuis, arrondissant le dos, timide et l’œil toujours auaguets.
Ce secret qu’il possédait de la mort dugénéral Delorge, pesait sur son existence d’un poidsintolérable.
Et lorsqu’il voyait se succéder les mesuresarbitraires ou violentes des vainqueurs, lorsqu’il voyait à l’œuvreles commissions mixtes, ingénieux et expéditif perfectionnement descours prévôtales, il se sentait glacé jusqu’à la moelle des os.
– Mon Dieu ! suppliait-il, faitesqu’on m’oublie !…
Certes, il eût été moins inquiet s’il eût puamener Mme Delorge à s’incliner sous l’immensemalheur qui l’avait frappée.
Mais c’est en vain qu’il épuisait sonéloquence à lui prêcher la résignation.
– Le triomphe des méchants ne sauraitêtre de longue durée, répondait-elle invariablement. Un édificedont la première pierre a été scellée avec du sang s’écroulera tôtou tard misérablement…
Alors le bonhomme lui conseillait d’attendre,de patienter, de remettre sa vengeance à des jours plusprospères.
Que gagnerait-elle à élever la voix en cemoment ? Rien. Sa voix ne serait entendue que de ses ennemis,c’est-à-dire de gens intéressés à lui imposer silence.
À ces perpétuelles remontrances,Mme Delorge ne répondait rien.
Seulement, à tous les repas, le couvert dugénéral était mis comme s’il eût été encore vivant et elle avaitdéclaré qu’il en serait ainsi jusqu’au jour où elle aurait obtenujustice.
– Cette place vide, disait-elle, nousrappellerait notre devoir, à mes enfants et à moi, si nous étionsassez faibles ou assez lâches pour l’oublier.
Positivement, M. Ducoudray finissait parprendre la pauvre femme en grippe.
Ah ! ils étaient loin, ces projetsd’union qui lui avaient tant tenu au cœur !
– Elle est folle à lier ! sedisait-il quelquefois. Jamais on n’a vu un entêtement aussiridicule !…
Il eût fallu à Mme Delorgebien peu de pénétration pour ne pas discerner ce qui se passaitdans l’esprit de son vieux voisin.
Cependant, elle ne lui en voulait pas…
Et si elle ne lui disait rien de ses desseins,c’est qu’elle n’en avait pas d’arrêtés.
Pour le moment, il ne lui paraissait paspossible d’obtenir justice par les voies ordinaires, et elleattendait que le calme fût rétabli pour déposer une plainte enrègle au parquet.
Qu’en résulterait-il ? Une enquête,vraisemblablement.
Eh bien ! une enquête, dût-elle aboutir àune ordonnance de non-lieux, aurait toujours cet avantage de luiapprendre, d’une façon positive et certaine, le nom del’adversaire, c’est-à-dire, selon elle, de l’assassin de sonmari…
Jusqu’ici, sa conviction de la culpabilité ducomte de Combelaine n’était appuyée d’aucune preuve matérielle.
Mais avant de la déposer, cette plainte, ilimportait de savoir s’il fallait renoncer définitivement à ladéposition de l’unique témoin de la mort du général…
Cornevin n’avait-il pas reparu depuis quinzejours que M. Ducoudray était allé chez lui ?…
Toutes réflexions faites,Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin,pour la prier de venir lui parler…
C’était un samedi soir queMme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss porter salettre à Montmartre.
Et dès le lendemain, sur les trois heures del’après-midi, la femme du pauvre employé des écuries de l’Élysée seprésentait rue Sainte-Claire.
M. Ducoudray s’y trouvait, comme tous lesjours à pareille heure.
N’ayant pas été prévenu, il bondit sur sonfauteuil et devint plus rouge qu’une pivoine, lorsque Krauss,ouvrant la porte du salon, dit :
– Mme Cornevin est là,qui demande à voir madame.
Ah ! si le digne bourgeois eût su commentfuir, comment s’esquiver !…
– Qu’elle vienne, fit vivementMme Delorge, qu’elle vienne…
Elle entra, l’infortunée, tenant dans ses brasson dernier enfant, et il n’y avait qu’à la voir pour être sûr queLaurent Cornevin n’avait pas reparu.
Peut-être M. Ducoudray ne l’eût-il pasreconnue, si on ne l’eût pas nommée, tant elle avait été écraséepar trois semaines de douleur et d’angoisses mortelles.
Celle qu’il revoyait n’était plus que lespectre de cette jeune et robuste mère de famille qu’il avait vuerue Mercadet, ménagère vaillante de cet humble intérieur sibrillant de propreté.
Sa maigreur était effrayante, énergiquementaccusée par les plis flasques de sa vieille robe d’indienne noire.Tout le sang paraissait s’être retiré de son visage.
Elle avait tant pleuré que ses paupièresétaient à vif, et que les larmes avaient tracé comme un sillonlivide le long de ses joues…
Quant à l’enfant si rose et si joufflu jadis,le sein maternel s’était tari, il n’avait plus que le souffle…
– Ah ! M. Krauss !…s’écria-t-elle.
Positivement, l’excellent M. Ducoudrayeût voulu être à cent pieds sous terre.
– Vous faites erreur, chère madame,balbutia-t-il, vous vous trompez…
La plus extrême surprise se peignit sur lestraits de Mme de Cornevin, et timidement,comme si elle eût craint de commettre une maladresse :
– Pourtant, monsieur, objecta-t-elle,c’est bien ce nom de Krauss que vous m’avez dit, et même, lorsquevous avez été parti, comme j’avais peur de l’oublier, je l’ai écritsur un bout de papier…
– Il suffit, interrompitM. Ducoudray, il suffit.
Et, avec la stérile volubilité des gens quiprétendent expliquer une chose inexplicable, il entreprit dejustifier ce qu’il appelait un petit malentendu, entassant dans sontrouble les raisons et les arguments les plus contradictoires.
Mais qu’importait àMme Delorge !…
Elle se hâta de l’interrompre d’un gestebienveillant, et, ayant fait asseoir près d’elleMme Cornevin :
– Ainsi, ma pauvre femme,commença-t-elle, vous êtes toujours sans nouvelles de votremari ?…
– Toujours, madame…
– Avez-vous du moins essayé de vous enprocurer ?
– Hélas ! j’ai fait tout au monde,tout ce que je pouvais…
– Quoi ?…
– Eh bien ! sachant qu’on s’étaitbattu et qu’il y avait eu bien du monde de tué, j’ai été voir parmiles morts… Je suis allée partout où on avait déposé des cadavres,rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue… rien. Et ce n’est pastout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une voisine me ditqu’on avait exposé beaucoup de corps au cimetière Montmartre. J’yai couru. C’était vrai. Il y en avait bien une centaine, côte àcôte, en ligne, enterrés jusqu’aux épaules, de sorte qu’il n’yavait que la tête qui sortait au ras de terre… Même, c’étaitterrible de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés,qu’il y en avait de presque méconnaissables… Et cependant, il yavait autour bien des malheureux en peine comme moi, qui allaientde l’un à l’autre… J’ai vu une pauvre dame qui est tombée raideévanouie en retrouvant là son mari… Le mien n’y était pas…
Mme Delorge frissonnait.
– Vous êtes donc bien convaincue, mapauvre femme, que votre mari est mort ?
– On me l’a dit.
– Qui ?
– Un monsieur de la police. C’est que,voyez-vous, madame, quand j’ai appris qu’il y avait beaucoupd’hommes arrêtés, plus de vingt mille, à ce qu’on assure, j’ai euun moment d’espoir. « Si Laurent en était !… » mesuis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies,j’irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pastrop malheureux… Je n’ai donc fait qu’un saut à la préfecture depolice, et on m’a adressée à un bureau qui est exprès pour lesrenseignements… Ce jour-là on a enregistré ma réclamation, et onm’a dit de revenir dans huit jours, qu’on ferait des recherches…Quand je me suis représentée, on n’avait rien trouvé encore… Enfinla troisième fois on m’a répondu que parmi les individus arrêtés,mis en prison ou déportés, il n’y en avait aucun du nom deCornevin…
Mme Delorge se taisait,réfléchissant.
Ce qui la frappait, c’était la persistance deMme Cornevin à croire que son mari avait succombédans la lutte.
Aussi, après un moment :
– Vous pensez donc, lui demanda-t-elle,que votre mari s’est battu ?
– J’en suis presque sûre…
– Cependant, lorsque monsieur est allévous voir, vous lui avez affirmé que jamais Cornevin ne s’étaitoccupé de politique ?
– C’est que je ne savais pas tout… Ilparaît que, dans ces derniers temps, mon pauvre homme avait fait laconnaissance d’une bande de mauvais sujets qui l’ont perdu. Ilétait toujours exact pour son service, il restait le même avec moi,mais en dessous il complotait avec les autres dans des sociétéssecrètes…
– Qui vous a dit cela ?
– Un de ses chefs…
– Vous êtes donc allée àl’Élysée ?
– Oui, madame, plusieurs fois.
À la physionomie de M. Ducoudray et à lafaçon dont il avançait la lèvre inférieure, il était aisé dereconnaître combien il tenait pour suspecte l’affirmation de cechef.
Et encore qu’il se fût bien juré de ne plus semêler à aucun prix d’une affaire qui avait empoisonnée sa vie,emporté par l’habitude :
– Voilà qui ne me semble guère clair,murmura-t-il en se penchant vers Mme Delorge.
Elle ne lui répondit pas.
Pour elle, le moment décisif de cette entrevueétait arrivé. C’est donc avec une visible émotion qu’ellepoursuivit :
– À votre place, je me serais adressée àun camarade de mon mari, plutôt qu’à un de ses chefs.
– Oh ! c’est ce que j’ai faitensuite, madame. J’ai envoyé demander à celui qui était son plusgrand ami.
– Eh bien ?…
– C’est un brave homme tout à fait, dansle genre du mien, un nommé Grollet. Il était aussi désolé que moi,et quand il m’a vue, il lui est venu des larmes plein les yeux…même il a voulu à toute force que je déjeune avec lui…
– Et quelle est son opinion ?…
– Que le chef ne se trompe pas… La veilledu 2 décembre, il a entendu mon mari tenir des propos… oh !mais des propos à se faire chasser immédiatement si un supérieurs’était trouvé là…
M. Ducoudray etMme Delorge échangèrent un coup d’œil, et en mêmetemps :
– Quels étaient ces propos ?…interrogèrent-ils.
– Grollet ne me les a pas répétés…
– Il ne vous a pas parlé d’un…duel ? demanda Mme Delorge.
– D’un duel ?…
– Oui… qui aurait eu lieu dans le jardinde l’Élysée et où un homme aurait été tué ?…
– Non…
Suspecter la sincérité parfaite deMme Cornevin n’était pas possible.
Elle ne savait rien…
Et cependant, Mme Delorge nepouvait se résigner à renoncer à cet unique et suprême espoir deconnaître la vérité.
– Voyons, ma pauvre femme, reprit-elledoucement, rassemblez bien vos souvenirs… La dernière fois que vousavez vu votre mari, il se disposait à venir à Passy pour unecommission importante dont on l’avait chargé ?
– Oui, madame, et je l’ai déjà dit àmonsieur qui est là…
– Il avait à parler à la femme d’ungénéral… Cette femme, c’est moi.
– Oh ! je l’avais compris…
– Eh bien ! il est impossible qu’ilne vous ait pas dit un mot de cette commission siurgente !…
– Pas un seul, madame, je vous le juresur la tête de ma petite fille que voici.
– Il ne vous a pas parlé d’un malheureuxhomme tué dans le jardin de l’Élysée pendant la nuit du 30 novembreau 1er décembre ?
Mme Cornevin se souleva dansson fauteuil.
– Qui donc a été tué ?interrogea-t-elle.
– Mon mari… le général Delorge.
– Ah ! mon Dieu !…
Un profond silence suivit.
Le visage de la femme du pauvre garçond’écurie trahissait l’effort énorme de sa réflexion… Évidemmentelle cherchait à saisir une relation entre la mort du général et ladisparition de Cornevin.
– Alors, fit-elle lentement, mon mariaurait assisté à ce duel ?…
– Si toutefois il y a eu duel, ce dontnous doutons fort, reprit M. Ducoudray, oubliant ses prudentesrésolutions.
Et appuyant sur chaque mot pour lui biendonner toute sa valeur :
– La scène, poursuivit-il, s’est passéeaux lueurs d’une lanterne d’écurie, et c’est Cornevin qui tenait lalanterne… Seul, il sait donc la vérité, et si à ses derniersmoments le général a prononcé quelques paroles, c’est lui qui les arecueillies…
Mme Cornevin s’était dressée…ses yeux noirs, si mornes l’instant d’avant, étincelaient.
– Ah ! je comprends tout !s’écria-t-elle. Oui, je m’explique maintenant la tristesse deLaurent, ses propos dont s’effrayait Grollet, ses répugnances àcontinuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de sontémoignage…
Et d’un ton de menace véritablementeffrayant :
– Mais qu’il prenne garde,poursuivit-elle, le brigand qui a commis le crime, qu’il veillebien sur lui ! Je ne tiens pas à la vie, moi !…
Son exaltation était si grande queMme Delorge s’en épouvanta.
– Hélas ! ma pauvre femme,prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que vous… Notre malheurest semblable…
– Oh ! vous… interrompit violemmentla femme du pauvre garçon d’écurie, vous…
Mais elle eut honte de son emportement, et sereprenant :
– Si j’étais seule au monde, dit-elled’un accent plus doux, oui, notre malheur serait le même… Lechagrin aurait bientôt fait fin de moi. Mais j’ai des enfants…
– J’ai des enfants aussi…
– Oui, mais ils sont votre consolation…et les miens sont mon désespoir. Les vôtres auront toujours lenécessaire… tandis que les miens !… C’était le travail deLaurent qui nous faisait vivre, les petits et moi, pauvrement maishonnêtement… Lui manquant, tout nous manque. Il faut du pain pourvivre. Où en prendre ? Est-ce moi qui gagnerai du pain, fût-cedu pain noir, pour six que nous sommes à la maison ? Entravaillant nuit et jour, sans arrêter, je n’y arriverais pas.Comment donc faire ? Irai-je me faire inscrire au bureau debienfaisance ? Oui, et je crois que je serai admise. Mais ilfaudra des démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Etjusque-là ? Si le boulanger cesse de me faire crédit, querépondrai-je aux enfants quand ils me diront : « Maman, àmanger, j’ai faim ?… » Irai-je donc mendier de porte enporte avec les petits pendus à mes jupes, comme j’en vois ? Jene saurais pas ? Faudrait-il voler ? Je ne pourrais pas.Je sais bien qu’il y en a qui se vendent… mais c’est plus fort quemoi, je n’en aurais pas le courage !…
De grosses larmes roulaient, silencieuses, lelong des joues de Mme Delorge.
Elle qui, le matin encore, s’estimait la plusmisérable des créatures humaines !… qu’étaient sessouffrances, comparées aux tortures indicibles de cetteinfortunée ?…
Elle se leva donc brusquement, et lui prenantles mains :
– Rassurez-vous, lui dit-elle. Moivivante, vous ne manquerez de rien. Tant que mes enfants auront unmorceau de pain, il y en aura la moitié pour les vôtres.
Mais Mme Cornevin se dégageadoucement, et avec un sourire d’une tristesse navrante :
– Oh ! vous êtes bien bonne, madame,balbutia-t-elle, vous êtes trop bonne…
Il était clair qu’elle ne croyait pas.
Il était évident que ces promesses luiparaissaient de celles qu’on fait tous les jours, que la compassionarrache et qu’on oublie le lendemain.
Mme Delorge comprit cela, et,d’un accent solennel :
– Je vous jure, insista-t-elle, et par lamémoire de mon mari, que mon aide jamais ne vous fera défaut, tantque vous en aurez besoin… Jamais je n’oublierai que, si votre maria disparu, c’est peut-être parce qu’il avait à me rapporter l’adieusuprême du mien. Je ferai plus : si vous voulez me confierl’aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et comme lemien…
Une fois de plus, l’excellentM. Ducoudray devait être emporté par la situation.
– Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme,s’écria-t-il, la larme à l’œil… Comptez sur moi…
La malheureuse ne doutait plus.
Elle se laissa glisser aux genoux deMme Delorge, et lui embrassant les mains :
– Merci ! balbutia-t-elle, mercipour les enfants… C’est la vie que vous nous sauvez… Hélas !nous ne pourrons jamais reconnaître tant de bontés.
– Qui sait ? fitMme Delorge.
Et d’un ton pensif :
– Un jour peut venir où l’occasion seprésenterait de venger mon mari et le vôtre !…
D’un bond, Mme Cornevin futdebout, l’œil enflammé de haine et toute vibrante d’énergie.
– Ce jour-là, madame, s’écria-t-elle,appelez-moi. Et quoi qu’il faille faire, entendez-moi bien, je leferai. Et les enfants aussi seront prêts à donner leur vie. Ilssauront comment ils ont perdu leur père, et pas un jour ne sepassera sans que je leur rappelle qu’il faut que justice soitfaite…
Elles étaient debout, l’une devant l’autre, lamain dans la main, et entre ces deux femmes si malheureuses, entrela veuve du pauvre garçon d’écurie et la veuve du général, c’étaitun pacte de haine qui se jurait.
M. Ducoudray en frémit, regrettant sesbons mouvements de tout à l’heure.
– Car elles sont aussi folles l’une quel’autre, pensait-il, et moi je suis vraiment bien malheureux d’êtresi impressionnable et si peu maître de moi !…
C’est pourquoi, dès queMme Cornevin se fut retirée, emportant le premiertrimestre d’une rente de douze cent francs, le digne bourgeois prittexte de l’ignorance de cette infortunée pour conjurer une foisencore Mme Delorge de ne rien tenter.
Elle ne discutait plus avec lui, elle parutpresque l’approuver, mais dès le lendemain, de bon matin, elle sefaisait conduire rue des Saussayes, chez le docteur Buiron.
Il n’était pas sorti, et dès qu’elle entra, illa reconnut.
– Madame Delorge !…s’écria-t-il.
Et tout aussitôt, il se mit à l’accabler deprévenances, dissimulant ainsi son embarras, et préparant peut-êtreses réponses, car il était trop fin pour ne pas soupçonner le butde cette visite matinale.
Mais elle coupa court à ces politessesaffectées, et posément :
– J’ai l’intention, monsieur, luidit-elle, de déposer une plainte au parquet, et de provoquer uneenquête… Mon mari, vous le savez, a été assassiné…
Il fit un saut en arrière, à ce mot, etvivement :
– Pardon ! pardon !bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi…
Eh bien ! Mme Delorge nefut pas surprise.
Les aménités outrées de l’accueil du docteurBuiron lui avaient fait pressentir quelque chose de semblable.
– Cependant, monsieur, la relation quevous avez écrite des événements prouverait, au besoin, qu’ils vousont paru fort étranges…
Autant Mme Delorge était pâleet froide, autant le médecin était rouge et animé.
– Je ne sais trop, madame,interrompit-il, jusqu’à quel point vous avez le droit d’invoquercette relation que j’avais confiée à la discrétion deM. Ducoudray !… Mais n’importe ! Queprouve-t-elle ? Que j’ai été très impressionné des incidentsde cette nuit si douloureuse pour vous. Depuis, j’ai réfléchi, etj’ai reconnu l’inanité de mes conjectures. Rien de plus naturel, deplus simple, de plus…
Il balbutiait, il se tut, écrasé positivementsous le regard terrible d’ironie et de mépris deMme Delorge.
– Parleriez-vous ainsi, monsieur,prononça-t-elle, si le coup d’État du 2 décembre n’eût pasréussi ?…
– Madame ! fit-il, comme s’il eûtété révolté de l’accusation, madame !…
Puis, brusquement, prenant son parti, etsautant, comme on dit, à pieds joints dans la boue :
– Eh bien ! oui, s’écria-t-il, lesévénements ont changé mon point de vue. Cette affaire est toutepolitique. Suis-je un homme politique, pour m’en mêler ? Jesuis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun patrimoineet j’ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis ?Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés…
Mme Delorge s’était levée.
– C’est votre dernier mot,monsieur ? demanda-t-elle d’un ton glacial.
– Oui, madame.
– Adieu alors… Je ne vous adresserai pasde reproches ; c’est un soin que je laisse à votreconscience.
Et elle sortit… Son cœur se soulevait dedégoût.
– Quel misérable !… pensait-elle.A-t-il peur ? A-t-il été acheté par le meurtrier de monmari ?… Qui saurait le dire !…
Cependant, elle ne se décourageait pas, etplus résolue que jamais à provoquer une enquête, elle remonta dansla voiture qui l’avait amenée, et se fit conduire rue Jacob, chezun avocat, Me Roberjot, qui avait autrefois plaidéune affaire pour le général.
Jeune, – il venait d’avoir trente ans, – bienposé dans le monde, assez riche pour pouvoir trier ses causes,M. Sosthènes Roberjot était de ces avocats dont la place estd’avance marquée à la Chambre, et qui en attendant font du dos deleurs clients le tambour de leur renommée naissante.
Fort bien de sa personne, il ne manquait pasde talent, lançait heureusement le mot et n’arrondissait pas plusmal qu’un autre une période à effet. Il brillait surtout par unflair de premier ordre qui jusqu’alors l’avait bien servi.
Il s’était retiré sous sa tente, depuis le 2décembre, attendant les événements, cherchant ce qui lui serait leplus avantageux : d’attacher son canot au vaisseau tout neufdu gouvernement, ou d’arborer l’étendard de l’opposition.
Me Roberjot ne fut pas maîtrede l’étonnement que lui causa la visite deMme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil dechêne sculpté, il ne cessait d’attacher sur elle des regards grosde questions.
C’est donc avec la plus extrême attentionqu’il l’écouta, et lorsqu’elle lui eut exposé lasituation :
– Je dois vous déclarer, madame,commença-t-il, que vos conjectures doivent être exactes. Vosexplications éclairent d’un jour tout nouveau cette obscure etmystérieuse affaire du général Delorge…
Elle le regardait d’un air de stupeur.
– Comment ! d’un journouveau ?… interrogea-t-elle. Vous en aviez donc déjà entenduparler, monsieur ?
À plusieurs reprises il baissa la tête.
– Oui.
Cette circonstance devait paraître à la pauvrefemme une raison d’espérer.
– On s’en préoccupe donc ?demanda-t-elle encore.
– On s’en est occupé, du moins. Non pasdans le gros public, tout ahuri par les derniers événements, maisdans le monde où je vis, et où toujours quelque chose transpire detout ce qui arrive à Paris… Mais je ne sais trop si je dois vousrépéter ce que j’ai entendu dire…
– Vous le devez, monsieur.
Il parut se recueillir, etlentement :
– Tout d’abord, madame, reprit-il, jevous déclare que je reconnais maintenant absolument fausses lesdiverses versions qui ont couru de la mort de votre mari. On acommencé par dire qu’il s’était suicidé…
– Lui !… Et pourquoi ? grandDieu !
– Ah ! voilà ! On prétendaitqu’il avait pris des engagements très compromettants de diverscôtés, qu’il avait écrit certaines lettres… très imprudentes ;qu’il jouait un double jeu en un mot, et que, menacé d’êtredémasqué publiquement, il avait perdu la tête et s’était passé sonépée au travers du corps…
Mme Delorge s’était levée.
– Mais c’est une infâme calomnie !s’écria-t-elle. Quel misérable a pu inventer et répandre une telleinfamie ?
– Eh ! madame, sait-on jamaisl’auteur des milles calomnies qui chaque jour circulent dansParis !
– Quelles sont les autres versions,monsieur ?…
– D’après une autre, le général Delorgeaurait succombé dans un duel, dont le motif était… une questiond’argent. Une forte somme avait, disait-on, disparu du cabinet duprésident de la République.
Deux larmes de douleur et de colère jaillirentdes yeux de Mme Delorge.
– Assez ! monsieur,interrompit-elle, assez !… je ne saurais en entendredavantage. D’où partent ces bruits ? je le devine maintenant.Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire.Mais elle ne le sera pas, j’écrirai aux journaux…
Me Sosthènes Roberjot hochaitla tête.
– Hélas ! madame, fit-il, je douteque vous trouviez un journal qui consente à insérer votrelettre.
Cependant, sur les instances de la pauvrefemme, il consentit à la conduire près d’un journaliste qui faisaitprofession de haïr d’une haine implacable tous les nouveauxgouvernements.
C’est avec des imprécations terribles qu’ilécouta le récit de Mme Delorge ; mais quandelle eut fini, il lui avoua que les journaux étaient, sous peine demort, condamnés au silence, qu’une allusion à cette affairecompromettrait l’existence de son journal… Or il étaitpropriétaire, s’il était homme d’opposition ; il avait desopinions, mais il avait aussi des actionnaires.
Bref, il ne pouvait rien.
– Voilà donc les hommes ! se disaitMme Delorge en regagnant Passy…
Et cependant, le lendemain, sa plainte futdéposée au parquet.
Lorsqu’une plainte a été déposée au parquet enbonne et due forme, par une personne ayant, selon l’expression dela loi, capacité ;
Quand cette plainte a été remise touterédigée, signée et paraphée à chaque feuillet par le plaignant etpar le magistrat qui l’a reçue ;
Après qu’un acte de réception en a étédélivré, rappelant la date du jour et l’heure du dépôt ;
Il est moralement et matériellement impossiblequ’il n’y soit pas donné suite, et qu’elle ne provoque pas uneenquête.
Or, la plainte de Mme Delorgeétait bien en règle, et même, sur le conseil deMe Roberjot, elle s’était portée partie civile.
Car décidément le jeune avocat avait épousé lacause de la veuve du général Delorge.
Cette ténébreuse affaire avait mis fin à sesperplexités, et avait été comme le grain de plomb qui fait pencherle plateau d’une balance.
Me Sosthènes Roberjotappartenait désormais à l’opposition.
Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, etnon sans une habile perfidie, qu’il avait rédigé cette plaintecontre cet inconnu que la loi appelle « un quidam », etdont la recherche, précisément, est demandée à la justice.
Toutes les circonstances propres à démontrerqu’un crime avait été commis, il les avait groupées en unréquisitoire, insistant sur ce fait que l’épée du général n’avaitpas servi à un duel, produisant comme une preuve accablante ladisparition du malheureux Cornevin.
Et à la fin seulement, pour que la justice nes’égarât pas, il nommait M. le comte de Combelaine, en unepetite phrase bien innocente en apparence, plus terrible enréalité, qu’une accusation formelle.
– Et maintenant, avait-il dit àMme Delorge, toutes les herbes de la Saint-Jean ysont… nous n’avons plus qu’à attendre.
Elle n’attendit pas longtemps.
Sa plainte avait été déposée un mardi :dès le mercredi elle en eut des nouvelles par l’excellentM. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq heures du soir, toutde noir habillé, comme pour un enterrement, et la figurebouleversée.
– Voilà les persécutions qui commencent,lui cria-t-il dès le seuil, et avant même de la saluer ; jesors du Palais de Justice…
Mme Delorge rougitlégèrement.
Redoutant les éternelles remontrances de sonvieux voisin, et peut-être quelque discussion pénible, elle nel’avait pas averti de sa démarche.
– C’est hier, poursuivait-il, pendant mondîner, que j’ai reçu une assignation à comparaître par devantM. le juge d’instruction. Dois-je l’avouer ? J’ai étéfort troublé pour le moment. La justice m’a toujours fait peur.Cependant, comme il n’y avait pas à hésiter ni à faire défaut, j’enai pris mon parti. J’étais convoqué pour ce matin, onze heures… Àdix heures précises, je sortais de chez moi… À onze heures moinstrois minutes, j’arrivais à la galerie des juges d’instruction, etje priais un huissier de m’annoncer…
Selon son habitude, le digne bourgeoisrapportait tout à lui, et faisait de sa personne le pivot de tousles événements…
Mais Mme Delorge y était trophabituée pour essayer même de l’interrompre.
– On m’annonça, poursuivit-il, et je metrouvai en présence du juge d’instruction. C’est un homme de mataille, rouge de poil, avec une raie bien tirée au milieu de latête et de grands favoris lui descendant sur la poitrine ; lafigure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres minces commeune feuille de papier et des yeux d’un bleu terne. Je ne sais pass’il répondit à mon salut. Le sûr, c’est qu’il me toisa pendant unebonne minute, jusqu’à me faire monter le rouge aux joues. Aprèsquoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout àcoup : « Que savez-vous, me dit-il, de la mort du généralDelorge ?… » C’était donc mon tour. Je le toisai, moiaussi, et croisant les bras : « Je sais, répondis-je,qu’il a été lâchement assassiné !… »
Mme Delorge tressauta sur sonfauteuil, et c’est d’un air d’ébahissement immense qu’elleconsidéra son vieux voisin.
Elle doutait presque du témoignage de sessens.
– Vous avez répondu cela !…fit-elle.
– Mon Dieu ! oui, tout net…Ah ! je sais bien ce que vous pensez, chère madame : Vousvous dites : « Ce n’est pas possible, on m’a changé monpère Ducoudray ! » Non ! c’est toujours le même. Jene suis pas un héros, moi, je tiens à mon repos, et même je suis unpeu poltron… mais j’ai le sang vif, je me monte, je me monte… etquand je suis parti, rien ne m’arrête plus… Après, dame !c’est une autre histoire ; j’ai des regrets. Mais on ne serefait pas. J’ai passé la moitié de ma vie à me fourrer bravementdans de mauvaises affaires, et l’autre à trembler de peur de m’yêtre fourré…
M. Ducoudray avait du moins ce rareavantage de ne se point abuser sur son compte.
Satisfait de l’explication qu’il venait dedonner à Mme Delorge :
– Positivement, reprit-il, ma réponse neparut pas enchanter le juge d’instruction. Il me lança un mauvaisregard, et d’un ton à donner la chair de poule : « Vousvous avancez beaucoup, monsieur ! » me dit-il. Moi, pourun boulet de canon, je n’aurais pas reculé : « Si jem’avance, répliquai-je sèchement, c’est que j’ai despreuves. » Il fit seulement : « Ah !… »Puis, ayant consulté quelques paperasses : « Voyons cespreuves, » ajouta-t-il. Ah ! il n’eut pas besoin de lerépéter deux fois, et tout ce que je sais, et tout ce que je nesais pas, je me mis à le lui débiter carrément. J’allais si vitequ’à tout moment il était obligé de m’arrêter, pour laisser à songreffier le temps d’écrire… car tout ce que je disais étaitaussitôt couché sur le papier.
Il semblait au digne bourgeois qu’il étaitencore dans le cabinet du juge…
Il s’animait, il gesticulait, et son chapeaule gênant, il campa son chapeau sur sa tête, de côté, en mauvaisgarçon.
– Quand j’eus achevé, continua-t-il, lejuge parut réfléchir, puis froidement : « – Dans toutceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très clairement votreopinion personnelle, mais je n’aperçois aucune preuve de nature àguider l’action de la justice !… » Je bondis à cesmots : « – Comment, vous ne distinguez pas depreuves ? » m’écriai-je. Et je recommençais monénumération, quand il m’arrêta. « – Il suffit, déclara-t-il,je suis éclairé. » C’était trop fort ! Son affectation desang-froid m’exaspérait. C’est pourquoi, perdant la tête :« – Ce qui m’étonne, m’écriai-je, c’est que la veuve dugénéral Delorge ait été obligée de déposer une plainte !… Cequi me dépasse, c’est que la justice n’ait pas ordonné uneinformation, quand elle a reçu le procès-verbal du commissaire depolice de Passy… car, enfin, il a dû faire un rapport, cecommissaire de police !… » Dame ! mon homme fronçaitle sourcil. « – Qui vous dit, interrompit-il, qu’une enquêten’a pas été commencée ?… » Mais ce n’est pas moi qu’onendort avec des sornettes pareilles. Prenant donc mon air le plusironique : « – Commencée, répliquai-je, c’est possible…Il est fâcheux que les événements politiques l’aient arrêtéecourt. » Cristi ! le juge se dressa en pied :« – Que voulez-vous dire ? s’écria-t-il. – Rien,répondis-je, toujours goguenardant, rien… sinon que, sans le succèsdu coup d’État, le meurtrier de mon ami le général serait sansdoute à l’ombre à l’heure qu’il est… »
Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa unsoupir énorme…
Il hocha sinistrement la tête, et laissanttomber ses bras le long de son corps d’un air désolé :
Car j’ai dit cela, poursuivit-il, je l’ai dittextuellement, et même j’ai eu comme un frisson en m’entendantparler ainsi. Par exemple, le coup avait porté. Le masque de glacede mon homme tomba, et d’un ton menaçant : « – Prenezgarde ! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en scandant toutesses syllabes, prenez garde !… il est des peines pour lesimprudents qui manquent au respect dû à la justice… »Hum ! j’aurais bien eu quelques petites choses à répondre…mais ce juge vous avait des yeux… brrr !… Puis j’entendaisdans le corridor sonner les bottes lourdes des gendarmes. Je me tusdonc, baissant la tête, car je craignais l’éloquence de mesregards, et après un moment : « – Monsieur Ducoudray,reprit le juge, sachez qu’il n’est pas de puissance humaine capabled’entraver l’action de la justice… Je décernerais à l’instant unmandat d’amener contre le chef de l’État lui-même, si je le savaiscoupable !… » En moi-même, je pensais : « –Farceur !… ça se dit, ces choses-là, mais ça ne se faitpas !… » Seulement, je jugeai prudent de garder maréflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l’audace me fitfrémir, et quand je l’eus signée : « – Vous pouvez vousretirer, me dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles…Rappelez-vous que nous avons l’œil sur vous… » Je saluai… etme voilà.
Mme Delorge s’était levée.
Elle tendit la main à son vieux voisin, etd’une voix émue :
– Vous êtes un honnête homme, monsieurDucoudray, prononça-t-elle, et un bon ami… Pardonnez-moi d’avoirdouté de vous, de vous avoir mal jugé…
Mais c’est à peine s’il effleura du bout desdoigts cette main qui lui était tendue, et secouantmélancoliquement la tête :
– Vous me jugiez bien, murmura-t-il… Vousne me devez, pour ce que j’ai fait, aucune reconnaissance. C’est lesang qui m’a monté au cerveau… Si j’avais eu mon calme, comme en cemoment… Enfin, ce qui est dit est bien dit, et il n’y a pas à lenier, puisque c’est écrit et signé. Me voilà ennemi déclaré dugouvernement, on a l’œil sur moi… Faire de l’opposition, c’étaitcharmant, du temps de Louis-Philippe, on n’en était que mieux vu…Tandis que maintenant…
Il demeura pensif un moment et agité d’unesorte de tremblement nerveux, jusqu’à ce que tout à coup :
– Eh bien ! soit… On veut me pousserà bout… je ne reculerai pas d’une semelle. Et la preuve, c’est quej’irai ce soir même chez Mme Cornevin. Ce sera unsujet de rapport pour les espions dont je vais être entouré. Oui,j’irai, mille diables ! Et je lui porterai des secours. Etpuisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l’aîné des filsde cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon comptel’éducation du cadet… C’est dit, c’est conclu, ce sera. Et vouspouvez m’en croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur ducoup d’État du 2 décembre…
Il se faisait tard, cependant…
Mme Delorge voulait retenirl’honnête bourgeois, mais il refusa obstinément.
– On m’attend chez moi, objecta-t-il,puis il faut que j’aille à Montmartre.
S’il fût resté seulement dix minutes de plus,il eût vu arriver à l’adresse de Krauss une citation pour lelendemain…
Une citation !… Ce chiffon timbré devaiteffrayer le digne serviteur plus qu’une douzaine de fusils braquéscontre sa poitrine.
Vite il courut la porter àMme Delorge.
– Que dois-je faire ? demandait-il.Que faudra-t-il répondre ?
Mme Delorge lui eût dit dedéclarer qu’il avait vu de ses yeux M. de Combelaineassassiner le général, qu’il l’eût fait sans hésitation niremords…
– Vous répondrez la vérité, Krauss,ordonna-t-elle, et rien que la vérité, selon que vous inspireravotre conscience…
– Madame peut être tranquille.
– Surtout, ne vous laissez pasintimider.
– Je n’aurai pas peur… Je songerai qu’ilfaut que l’assassin de mon général soit puni.
Cependant il n’était rien moins que rassuré,le lendemain, lorsqu’il partit pour le Palais de Justice.
Et lorsqu’il reparut le soir, il semblait onne peut plus triste et abattu.
– Que vous a-t-on dit, Krauss ?… luidemanda Mme Delorge, qui attendait son retour avecune anxiété fébrile.
– Presque rien…
– Avez-vous parlé de l’épée ?
– Le juge ne m’a parlé que de cela toutle temps… Il avait fait venir des fleurets, et, pour bien se rendrecompte, il a voulu se mettre en garde en face de moi. Il prétendaitqu’un combat peut avoir lieu sans que les épées se touchent, et ilessayait de me le prouver… Moi, naturellement, je lui ai prouvé lecontraire…
Mme Delorge eut untressaillement.
– Et alors, qu’a-t-il dit ?
– Alors, il a sonné, et deux messieurssont entrés, que j’ai reconnus pour deux maîtres d’armes… Il leur aremis à chacun un fleuret et leur a posé les mêmes questions qu’àmoi… Après bien des discussions, ils ont déclaré que, dans un duelrégulier, il est impossible que les fers ne se touchent pas, maisque cela peut arriver dans un combat imprévu où deux adversairesfurieux mettent en même temps l’épée à la main…
– Soit… Mais que pense le juge del’impossibilité où était mon mari de se servir du brasdroit ?
– Il m’a dit que c’était une questionréservée…
Mme Delorge ne savait plus quepenser… Ces investigations éloignaient toute idée d’un parti pris,et cependant, d’après ce que M. Ducoudray lui avait dit de cejuge :
– Mon Dieu ! se disait-elle, nem’interrogera-t-il donc pas, moi ?…
C’est que sa conviction était absolue,inébranlable.
– Que ce juge d’instruction m’entendeseulement dix minutes, répétait-elle, et il ne restera pas dans sonesprit l’ombre d’un doute.
– Mais il ne vous entendra pas, soutenaitM. Ducoudray. À quoi bon ! C’est une affaire toutepolitique. Nous sommes parmi les vaincus, tant pis pour nous…
En quoi il s’abusait.
Le vendredi suivant,Mme Delorge à son tour recevait une assignation quila citait à comparaître le lendemain à une heure très précise… Mêmeun paragraphe spécial lui recommandait d’amener son fils.
Pourquoi ?… Quel renseignementespérait-on obtenir d’un enfant de onze ans ? Se flattait-ond’arracher à sa simplicité quelque déposition contre sonpère ?
Cette préoccupation empêcha la malheureuseveuve de s’endormir, et sa nuit se passa à récapituler toutes lescirconstances de la mort de son mari, à les coordonner et à enformer comme un faisceau de preuves, démontrant jusqu’à l’évidence,estimait-elle, qu’un crime avait été commis.
Mais les circonstances étaient trop gravespour qu’elle ne souhaitât pas un conseil.
Le samedi matin donc, elle se mit en routebien avant l’heure, avec son fils, et avant de se rendre au palaisde justice, elle fit arrêter sa voiture rue Jacob, à la porte deMe Sosthènes Roberjot.
Le valet de chambre qui vint lui ouvrir luirépondit que Me Roberjot était bien chez lui, maisqu’il était en grande conférence avec des messieurs, desjournalistes et d’anciens représentants.
– N’importe ! dit-elle, prévenez-le…j’attendrai.
Le domestique, n’y voyant pas d’inconvénient,la fit entrer et la laissa seule avec Raymond, dans une petitepièce qui servait de salle d’attente.
Une mince cloison séparait cette pièce ducabinet de l’avocat, et la porte étant entrebâillée,Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre ce quise passait de l’autre côté.
On y discutait fort chaudement.
Et à tout moment revenaient, dans ladiscussion, ces grands mots de « résistance, d’oppositionconstitutionnelle, de revendication de la liberté, des droitsimprescriptibles du peuple… »
Il était évident queMe Roberjot s’occupait des élections prochaines etposait les bases de sa candidature…
Au milieu de tels soucis, daignerait-il sesouvenir d’un client ? C’était douteux. Non, pourtant. Il netarda pas à congédier ses amis politiques, et l’instant d’après ilparut, s’excusant près de Mme Delorge de l’avoirfait attendre…
À peine sut-elle lui répondre, tant sautaitaux yeux la métamorphose qui en huit jours s’était opérée enlui.
À l’avocat qu’elle avait vu la première fois,heureux de la vie, satisfait du présent et sans souci d’avenir,l’homme politique succédait.
Il avait dû s’exercer à prendre la physionomiede son rôle, et il n’avait pas trop mal réussi.
Il semblait vieilli de dix ans. Son fronts’était plissé, le sourire s’était envolé de sa lèvre charnue.Quelques coups de ciseaux donnés à sa barbe et à ses cheveux par unperruquier habile avaient mis son visage d’accord avec sesopinions.
Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercherdans sa garde-robe des vêtements usés et hors de mode, desvêtements de déshérité…
De toute sa personne se dégageait cemot : ambition !
Il n’y avait que son œil dont il n’avait pucorriger l’expression, qui riait toujours et qui semblait se moquerdes longues et creuses phrases qui sortaient de la bouche…
Cependant, il se hâta de faire passerMme Delorge dans son cabinet, et ayant pris lacitation qu’elle lui présentait, il se mit à la parcourir…
Presque aussitôt ses sourcils sefroncèrent.
– Hum ! grommelait-il, comme s’ileût répondu à certaines objections de son esprit, c’est à Barband’Avranchel que nous avons affaire…
Ce nom, que Mme Delorge avaitlu au bas de la citation, était celui du juge d’instruction devantqui elle allait comparaître.
– Est-ce donc une chance malheureuse pourmoi, monsieur ? demanda-t-elle avec inquiétude.
– Je ne sais, réponditMe Roberjot…
Et après un moment de réflexion :
– M. Barban d’Avranchel,continua-t-il, est certainement un orléaniste. Il doit être furieuxdu coup d’État.
– En ce cas, monsieur, il me semble…
– Oh ! attendez, madame, avant devous réjouir… L’ambition peut amener une conscience à d’étrangescompromis… Cependant M. d’Avranchel passe pour un homme d’uneprobité antique…
– Que puis-je souhaiter demieux ?…
L’avocat branlait la tête.
– Le danger est ailleurs, prononça-t-il.Comme magistrat, M. Barban d’Avranchel est peu et mal connu.Étant froid et raide comme un verrou de prison, il a joui jusqu’icide la respectueuse estime que nous autres, Français, nous accordonssans examen à tous les hommes graves et taciturnes. Mais est-ce unjuge d’instruction habile ?… D’aucuns le prétendent. Moi jejurerais que ce n’est qu’un solennel imbécile à qui on ferait voirdes étoiles en plein midi… Nous en avons quelques-uns comme celadans la magistrature…
Mme Delorge sentait son cœurse serrer.
De tous les malheurs, il n’est est pas de pireque de dépendre d’un homme inintelligent, entêté d’opinionspréconçues…
– Une autre chose encore me tourmente,monsieur, reprit-elle ; cet ordre d’amener mon fils. Il est siaisé de tirer parti du propos inconsidéré d’un enfant…
– Oh ! ceci n’est rien, fitl’avocat.
Et examinant le jeune homme, dont l’œilbrillait d’intelligence :
– Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjàtrop fin pour M. d’Avranchel… Je vais d’ailleurs lui faire laleçon…
Il lui prit les mains en lui disant cela, etl’attirant près de son fauteuil :
– Êtes-vous brave, mon petit ami ?demanda-t-il.
– Je ne suis pas peureux, monsieur.
– Alors, tout ira bien. Uninterrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer que les gens qui ontquelque chose à cacher.
Me Roberjot était redevenului-même et, son regard allant de Mme Delorge àRaymond, il était aisé de comprendre que c’était pour la mère,encore plus que pour le fils, qu’il parlait.
– Donc, poursuivit-il, ne vous troublezpas quand vous serez en présence du juge, et, au lieu de baisserles yeux, regardez-le bien en face. Écoutez attentivement sesquestions et, avant d’y répondre, prenez le temps de réfléchir… Sivous ne les comprenez pas parfaitement, faites-les répéter… N’allezjamais au devant, attendez… Et que vos réponses soient aussiconcises que possible. Quand on vous demandera une chose dont vousêtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails oiseux. Sivous doutez, dites simplement : « Je ne sais pas. »Point de si, ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations,toujours. Et surtout, évitez les controverses et lesdiscussions…
C’est munis de ces renseignements d’un maîtreque Mme Delorge et son fils arrivèrent au Palais deJustice.
Dès qu’elle eut montré sa citation àl’huissier de service à l’entrée :
– Veuillez me suivre, madame, lui ditpoliment cet homme, M. Barban d’Avranchel vous attend.
Ainsi elle était l’objet d’attentionsspéciales, d’une faveur… Était-ce d’un heureux ou d’un sinistreaugure ?… Pour les condamnés aussi, on a des ménagementsparticuliers…
Telles étaient ses pensées, lorsqu’elle entradans le cabinet du juge d’instruction.
La pièce était petite et triste. Un méchanttapis recouvrait le carreau. En face de la porte était un bureaud’acajou, et à droite une étroite table où écrivait legreffier.
Près de la cheminée, un homme se tenaitdebout, le juge, M. Barban d’Avranchel…
Comment Mme Delorge nel’eût-elle pas reconnu, après le portrait qui lui en avait ététracé par M. Ducoudray et parMe Roberjot ?
Il s’inclina tout d’une pièce, et montrant unfauteuil à Mme Delorge et une chaise à Raymond, iltint rivés sur eux, pendant plus d’une minute, ses yeux mornes etsans expression.
Enfin :
– Vous êtes Mme veuveDelorge, née de Lespéran ? demanda-t-il à la pauvre femme.
– Oui, monsieur.
– Veuillez me dire vos noms de fille etde femme, vos prénoms, votre âge, la date et le lieu de votremariage, combien vous avez d’enfants, et la date de leurnaissance.
Puis se tournant vers son greffier :
– Écrivez, Urbain, lui dit-il.
M. d’Avranchel avait regagné sonfauteuil ; tant que durèrent ces préliminaires obligés de toutinterrogatoire, il ne prononça pas une syllabe.
Mais dès que Mme Delorge eutdonné les dernières indications :
– Approchez-vous, mon petit ami, dit-il àRaymond… là, devant moi.
Et le jeune garçon ayant obéi :
– Votre papa, commença-t-il, souffraitdonc beaucoup d’un bras ?
Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond,instinctivement, se retourna vers elle… mais le juge lerappela :
– Ce n’est pas dans les yeux de votremaman, prononça-t-il, que vous devez chercher vos réponses, maisbien dans votre mémoire… Vous m’avez entendu : parlez.
– Eh bien ! monsieur, papa souffraitbeaucoup du bras droit.
– Comment le savez-vous ?
Il lui était impossible de s’en servir… Quandil me donnait des leçons d’armes, c’était toujours du brasgauche.
– N’était-ce pas pour vous apprendre àvous défendre, au besoin, contre un gaucher ?… C’estdifficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher lui-même ?…
– Non, monsieur, j’en suis sûr.
– Et pourquoi ?…
Le jeune garçon réfléchit un moment. Iln’oubliait pas les conseils de Me Roberjot.
– J’en suis sûr répondit-il lentement,parce que cinq ou six fois papa a voulu se forcer et tenir lefleuret de la main droite, mais toujours il a été forcé de lereprendre de l’autre, en disant : « Je ne peux pas, ça mefait trop de mal ! »
– Très bien !… Se mettre en garde etmanœuvrer le fleuret du bras droit lui était une cruellesouffrance.
– C’est cela.
Où tendait le juge,Mme Delorge ne le comprit que trop, etvivement :
– Permettez-moi, monsieur,commença-t-elle, de vous expliquer…
Mais, non moins vivement, le jugel’interrompit.
– Je vous prie, madame, de garder lesilence, c’est votre fils que j’interroge et non vous.
Et revenant à Raymond :
– Donc, reprit-il, voici le fait :votre papa ne se servait pas habituellement du bras droit, parcequ’il en souffrait. Mais rigoureusement et en surmontant unecertaine douleur, il eût pu s’en servir…
La conclusion, le jeune garçon la devinait… Illui parut que le juge tirait de ses réponses un sens qui ne s’ytrouvait pas. Aussi, se révoltant :
– Je n’ai pas dit cela, monsieur,fit-il.
– Ah !…
– Je n’ai pas dit que papa s’était servide son bras droit devant moi, j’ai dit qu’il avait essayé de s’enservir et qu’il ne l’avait pas pu, ce qui n’est pas la mêmechose.
M. Barban d’Avranchel gardait le silence.Il feuilletait des papiers placés sur son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu’il cherchait, il fitsigne à Raymond de regagner sa place, et s’adressant àMme Delorge :
– Votre domestique, madame, reprit-il, lesieur Krauss, m’a dit que les douleurs que ressentait au bras legénéral étaient plus ou moins vives, selon les saisons.
– Cela est vrai, monsieur, et aussi selonla température. Ainsi, le jour où mon mari a été… tué, il souffraitplus que d’ordinaire.
– Et la preuve, ajouta Raymond, c’est quele matin même nous avons tiré le pistolet, et qu’il ne pouvait mêmepas soulever son arme de la main droite.
Si peu expérimentée que fûtMme Delorge, elle voyait bien que cette questionétait, comme on dit au palais, le nœud de l’affaire, et que de sasolution, en un sens ou en l’autre, dépendait la décision dumagistrat.
Se hâtant donc d’intervenir :
– Lorsque sur ma demande, dit-elle, lecommissaire de police est venu chez moi, il était accompagné d’unmédecin qui a examiné le corps de mon mari… Ce médecin a dû voirles blessures que le général Delorge avait reçues au bras, à cettebataille d’Isly, où il fut, pour son courage, porté à l’ordre dujour de l’armée.
– Il les a vues, madame, répondit lejuge, il les a même décrites, et je vais vous donner lecture de cepassage de son rapport… Il tira, en effet, un papier d’un dossiervolumineux et lut :
« … Au bras droit, trois cicatrices déjàanciennes, provenant de blessures d’armes blanches, et qui doiventgêner les mouvements, sans qu’il soit possible de déterminerjusqu’à quel point. »
Mme Delorge eut un gesteindigné.
– Et c’est là tout !…s’écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices étaient effroyables…Il y en avait une qui, partant de l’épaule, descendait jusqu’à lasaignée… Ah ! que ne les avez-vous vues !… Je demanderai,s’il le faut, l’exhumation du corps de mon mari…
Mais le juge lui imposa le silence.
– Il suffit ! prononça-t-il, laquestion est maintenant élucidée… Le général, comme tous lessoldats, portait son épée du côté gauche… De quelle maindégainait-il ?… De la droite. Donc il pouvait se servir dubras droit. J’ai là les dépositions de trois officiers de sonancien régiment qui l’ont vu maintes fois, depuis sa blessure,accomplir ce mouvement, et l’accomplir à cheval, ce qui en doublaitla difficulté… Son bras droit était raide, c’est évident, et dansun duel ordinaire, il se fût servi du bras gauche… Mais dans unmoment où la colère l’avait jeté hors de lui, ayant tiré son épéede la main droite, c’est de cette main qu’il a dû tomber en gardeet attaquer son adversaire. Et si je dis attaquer, c’est qu’ilm’est démontré qu’il a été l’agresseur.
À cette accusation inouïe, un flot de pourpreinonda le visage de Mme Delorge.
– Mon mari a été assassiné, monsieur,s’écria-t-elle, assassiné, entendez-vous, et je connaisl’assassin.
M. Barban d’Avranchel avait froncé lessourcils :
– Plus un mot, madame, interrompit-il,plus un mot… Vous oubliez qu’il est un malheur plus grand que delaisser un crime impuni… c’est d’accuser un innocent. La justicen’a rien négligé pour arriver à la vérité, elle la sait, et je puisvous la dire…
S’étant levé sur ces mots, il alla s’adosser àla cheminée, et de sa voix monotone :
– Votre plainte, madame, était superflue,il est bon que vous le sachiez. C’est le 1er décembreque le commissaire de police de Passy s’est présenté chez vous…
Mandé par moi, monsieur…
Ceci importe peu… Ce commissaire et le médecinqui l’accompagnait ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, lajustice était saisie et ordonnait une enquête. Cela paraît voussurprendre. C’est que la justice ne s’endort jamais. C’est qu’auxjours les plus troublés, et tandis que les passions humaines sedéchaînent autour d’elle, la justice veille, la main sur songlaive, impassible autant que le rocher battu par la tempête…
M. Barban d’Avranchel était tout entierdans cette période prétentieuse.
En conséquence, madame, dès le 5 je commençaisl’instruction de cette mystérieuse affaire, et aujourd’hui, aprèssix semaines d’investigations laborieuses, j’ai soulevé le voilequi la recouvrait.
Il dit, et se retournant vers songreffier :
Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport,celui que j’ai rédigé pour moi, et que je vous ai donné à recopieravant-hier.
Le greffier lui remit un cahier assezvolumineux. Il l’ouvrit, et après avoir recommandé sévèrement àMme Delorge de ne le point interrompre, illut :
AFFAIRE PIERRE DELORGE
Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingtminutes du soir, le général Delorge sortait de son domicile, rueSainte-Claire, à Passy. Il était en grand uniforme, armé, etportait toutes ses décorations.
« Étant monté dans un fiacre que sondomestique, le sieur Krauss, était allé lui chercher, et quiportait le numéro 739, il se fit conduire rue de l’Université, chezle colonel retraité César Lefert, ancien représentant.
« Ce qui se passa dans cette entrevue,l’instruction n’a pu le découvrir, le colonel Lefert ayant quittéla France à la suite des événements du 2 décembre.
« Ce qui est acquis, c’est que le généralDelorge, entré chez le colonel à dix heures moins un quart, ensortit à dix heures dix minutes, et remonta en voiture en disant aucocher de le conduire grand train au palais de l’Élysée.
« Ce cocher, interrogé, a déclaré que legénéral Delorge, après cette visite, lui avait paru extrêmementagité.
« Et l’instruction, sans attacher unegrande importance à cette déposition, la relève toutefois, à titrede renseignement.
« Quoi qu’il en soit, le général seprésenta à l’Élysée vers dix heures et demie.
« Il s’y trouvait peu de monde : desmilitaires, des représentants du peuple, quelques hautsfonctionnaires et plusieurs membres du corps diplomatique, dontl’un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du général, aété entendu au cours de l’instruction.
« Huit ou dix dames au plus assistaient àcette réunion.
« Le prince-président ne s’y trouvaitpas.
« Après avoir présenté ses respects àMme Salvage, qui faisait les honneurs de larésidence présidentielle, le général Delorge, qui avait aperçu dansles salons plusieurs personnes de sa connaissance, s’en approchapour les saluer.
« Il était si pâle que tout le monde enfit la remarque, et que même on lui demanda s’il n’était pasindisposé.
« Ses lèvres tremblaient, dit dans sadéposition M. Fabio Farussi, et ses yeux avaient uneexpression étrange.
« À toutes les personnes à qui il donnaitla main, il demandait : – Est-ce que M. de Maumussyn’est pas venu ce soir ? Est-ce que M. de Combelainen’est pas encore arrivé ?…
« Il avait en prononçant ces deux noms unaccent très saisissable de haine et de menace, et il était clairqu’il faisait, pour paraître calme, les plus violents efforts.
« En de telles dispositions, uneconversation suivie devait lui être insupportable. C’est pourquoiil s’approcha d’une table d’écarté et se mit à parler.
« Là encore, les joueurs furent frappésde sa contenance singulière. Il était si peu au jeu, qu’à toutmoment il fallait l’y rappeler. Ses yeux ne quittaient pas la portedu salon.
« Cela durait depuis une heure, lorsquetout à coup on le vit s’éloigner de la table de jeu.
« On venait d’annoncer le comte deCombelaine.
« Vivement, le général s’avança vers cenouvel arrivant, et ils se mirent à causer avec une véhémence assezinconvenante pour que tout le monde en fût surpris.
« Cependant, ils parlaient assez bas,pour que de tout ce qu’ils disaient on ne pût saisir que deslambeaux de phrases.
« – Retirons-nous, disait le général… icion nous remarque… il faut que nous soyons seuls, face à face.
« À quoi M. de Combelainerépondait :
« Attendons au moins l’arrivée deMaumussy ; je vous affirme qu’il va venir.
« Mais le général Delorge semblait nevouloir rien entendre.
« – Il vous plaît de nous expliquer ici,insistait-il, soit. Ce n’est pas à moi que l’esclandre fait peur,n’est-ce pas ?…
« Cette insistance décidaM. de Combelaine, et le général et lui passèrent dans undes petits salons où il ne se trouvait personne.
« Ils n’y étaient pas depuis plus detrois minutes, lorsque M. de Maumussy les yrejoignit.
« Nul n’eût osé les y suivre, maisquelques invités s’approchèrent un peu de la porte qui était restéeouverte, et ils entendirent quelque chose de la scène.
« Il reconnurent très bien la voix dugénéral Delorge qui disait :
« – Vous êtes un drôle, monsieur deCombelaine, un misérable que je vais tuer !… Vous avez uneépée au côté, sortons !
« M. de Combelainerépondait :
« – Vous savez bien qu’un duel ne me faitpas peur… mais je ne veux pas de scandale. Attendons… nous nousbattrons demain.
« M. de Maumussy faisait toutce qu’il pouvait pour les calmer, s’adressant tantôt à l’un, tantôtà l’autre…
« Le général avait comme perdu latête.
« – Vous viendrez à l’instant,répétait-il à M. de Combelaine, vous viendrez, ou, surmon honneur, je vais vous souffleter en plein salon…
« – Ah ! c’en est trop, à la fin,s’écria M. de Combelaine. Venez donc, puisque vous levoulez absolument !… descendons au jardin, venez !…
« Et traversant rapidement le salon, ilsgagnèrent l’escalier… »
– Ah ! mes pressentiments ne metrompaient donc pas ! s’écria Mme Delorge…C’est donc bien lui, c’est donc bien M. de Combelaine quiest l’assassin !…
Surpris qu’on osât l’interrompre,M. Barban d’Avranchel laissa tomber surMme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pasrelever l’interruption.
Et toujours impassible et froid autant que lemarbre de la cheminée contre laquelle il s’adossait, ilpoursuivit :
« La demie de onze heures sonnait,lorsque le général Delorge et le comte de Combelaine quittèrentprécipitamment le salon.
« Si leur sortie ne fit pas scandale, simême elle ne fut remarquée que de quelques rares invités, c’est quedepuis un instant une jeune fille anglaise, d’une rare beauté etd’un talent plus rare encore, venait de céder aux instances de sesadmirateurs et de se mettre au piano.
« Cependant, plusieurs officierss’élançaient sur les traces des deux adversaires, quand ils furentarrêtés par le vicomte de Maumussy.
« Trois de ces officiers ont été entendusau début de l’enquête, et la précision et l’accord de leursdépositions fixent absolument les faits.
« M. de Maumussy étaitparfaitement calme et maître de soi.
« – Ne vous dérangez pas, messieurs,dit-il, ce n’est qu’une misère… Ce diable de Delorge s’emporte pourun rien comme une soupe au lait… Je vais arranger cela.
« Nonobstant, un ami du général,M. Fabio Farussi, dont le témoignage est décisif, insista pourdescendre.
« – Prenez garde, lui ditM. de Maumussy, vous savez qu’une querelle est d’autantplus difficile à arranger qu’elle a plus de témoins…
« Mais M. Fabio Farussi s’entêta sifort, que M. de Maumussy céda, et ils descendirentensemble…
« Cependant, cette discussion courtoiseavait pris un peu de temps, et M. de Combelaine et legénéral Delorge étaient sortis depuis près d’un quart d’heure,lorsqu’ils s’élancèrent à leur poursuite.
« – Où sont-ils ? demandèrent-ils àun des huissiers de service dans le grand vestibule.
« – Là, leur répondit cet homme, en leurmontrant le jardin.
« Ils se hâtèrent de sortir, mais ilsn’avaient pas descendu les marches du perron qu’ils virent accourirM. de Combelaine, pâle, défait, tenant à la main son épéenue.
« – C’est horrible ! leur dit-il,horrible ! et pour une misère !…
« – Quoi ?…
« – Delorge !… je crois que je l’aitué. Il s’est jeté sur mon épée, et il est tombé sans pousser uncri…
« – Où ?…
« – Derrière la charmille… là, tenez, oùvous voyez de la lumière.
« Et, jetant son épée,M. de Combelaine s’enfuit comme un fou.
« – Jamais, dit M. Fabio Farussidans sa déposition, jamais je n’ai vu un homme plus désespéré.
« Malheureusement, ce désespoir n’avaitque trop de raison d’être.
« Lorsque MM. de Maumussy etFabio Farussi arrivèrent près du général, il venait de rendre ledernier soupir… »
Stoïque autant que le misérable à qui la pluseffroyable torture n’arrache pas un cri,Mme Delorge écoutait.
– Je ne récuse aucun de ces détails,monsieur, prononça-t-elle d’une voix étranglée, mais en est-il unseul, je vous le demande, qui prouve que mon mari n’a pas ététraîtreusement assassiné ?…
Mais c’était tout ce que M. d’Avranchelpouvait supporter de contradiction.
– Assez, madame, interrompit-il, écoutezla suite du rapport, et vous verrez que la justice a devancé et misà néant toutes les objections.
Et reprenant son cahier :
« Que s’était-il passé, continua-t-il,entre le moment où les deux adversaires avaient quitté le salonensemble, et celui où l’on retrouvait l’un des deux étendu mort surle sable du jardin ?
« Voilà ce que le magistrat instructeuravait mission de rechercher.
« C’est pourquoi, avant d’interrogerM. de Combelaine, il importait de rechercher destémoins.
« Le premier est un sieur Buc, un deshuissiers du palais de l’Élysée, qui était de service sur lepallier de l’escalier lorsque les deux adversairesdescendirent.
« Ce qui se passait l’étonna trop pourqu’il l’oubliât.
« Le général descendait le premier, etpresque à chaque marche, il se retournait pour provoquerM. de Combelaine par les injures les plus violentes.
« – Injures si grossières, dit le sieurBuc dans sa déposition que moi, je saurerais à la gorge dequiconque me les adresserait.
« Deux autres serviteurs du palais lesont vu passer, et, sans entendre ce qu’ils se disaient, ontremarqué leur agitation. Le général allait toujours le premier.
« Dans le grand vestibule, enfin, toutprès de la porte du jardin, ils croisèrent un employé supérieur duministère de l’intérieur, M. de Coutras.
« Frappé de l’étrangeté de leurs allures,il leur adressa la parole, mais ils ne purent l’entendre.
« M. de Combelaine répétait cequ’il avait dit déjà dans le salon :
« – C’est insensé !… Attendonsdemain…
« Sur ces mots, ils sortirent, laissantentrouverte la porte du jardin.
« Fort ému de ce qui arrivait,M. de Coutras s’avança sur le perron, et il entendit lavoix de M. de Combelaine qui appelait un palefrenier etlui commandait de détacher une lanterne d’écurie et de la luiapporter.
« Quelqu’un savait donc la vérité !…Ce palefrenier signalé par la déposition de M. de Coutrasavait assisté à la mort du général Delorge…
« La justice le fit rechercher et netarda pas à le découvrir… »
D’un bond, Mme Delorge s’étaitdressée.
– Quoi ! s’écria-t-elle, vous l’avezretrouvé… vous l’avez interrogé, l’homme qui tenait lalanterne ?
Le juge s’inclina.
– Je l’ai interrogé, dit-il,… et pensantque ce serait un adoucissement à votre douleur de l’entendre, jel’ai mandé ; il est là…
Et s’adressant à son greffier :
– Urbain, commanda-t-il, allez chercherle témoin.
Mme Delorge eût vu un fantômesurgir à la voix de M. Barban d’Avranchel, qu’elle n’eût pasété frappée d’une stupeur plus grande.
– Ainsi, monsieur, commença-t-elle d’unevoix troublée, la justice a retrouvé ce malheureux homme que safemme croit mort, et dont elle porte le deuil, ce pauvre LaurentCornevin…
– Il ne s’agit pas ici de Cornevin,madame.
– Grand Dieu !… monsieur, mais c’estlui…
– C’est lui que vous désignez dans votreplainte, comme ayant assisté aux derniers moments du général ;c’est vrai. Seulement vous vous êtes trompée. Ce n’est pas lui quis’empressa d’accourir à l’appel de M. de Combelaine, avecune lanterne. Et cela par une raison bien simple : Cornevinn’était pas de service ce soir-là…
– Monsieur, je suis sûre de ce quej’avance.
– Soit, madame. En ce cas, dites-moi surquelles preuves votre certitude s’appuie.
Aussitôt, et avec une véhémenceextraordinaire, Mme Delorge entreprit d’exposer sesraisons…
Mais, hélas ! à mesure qu’elle parlait,les circonstances qui lui avaient paru le plus décisives sedérobaient pour ainsi dire.
Pourquoi s’était-elle attachée à cette idée,que ce palefrenier ne pouvait être que Cornevin ?… Uniquementparce que ce malheureux s’était présenté à Passy le lendemain de lacatastrophe et qu’il y avait laissé son adresse.
Et surtout et avant tout, parce que Cornevinavait disparu…
Toujours impassible, M. Barband’Avranchel laissa la pauvre femme se débattre et se perdre aumilieu de ses explications.
Et seulement, lorsqu’elle eut fini :
– Convenez, madame, prononça-t-il, qu’iln’y a rien dans tout ceci qui justifie votre assurance… Exaltée parvotre douleur, vous avez pris pour la réalité les rêveries d’unhomme que son âge eût dû rendre plus circonspect, d’un voisin àvous, bourgeois ignorant et frondeur, le sieur Ducoudray.
À la façon dédaigneuse dont il laissait tomberce nom, il n’y avait pas à s’y méprendre : le digne bourgeoislui avait souverainement déplu.
– Ainsi, monsieur, repritMme Delorge s’irritant, à la fin, de sonimpuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin adisparu !…
– Madame !
– Et l’infaillible justice ne voit aucuneraison de s’émouvoir ce cette mystérieuse disparition, non plus quede la misère de cette famille…
Pour la première fois, l’immobile figure dujuge trahit un sentiment humain : la colère.
– Sachez, madame, interrompit-il, que lajustice s’est inquiétée de Laurent Cornevin ; des recherchesont été ordonnées.
– Et elles ont abouti ?
– À démontrer que cet individu n’estpoint parmi les morts de… l’émeute du 2 décembre…
– S’il est vivant, qu’est-ildevenu ?
– Tout porte à croire qu’il est du nombredes perturbateurs qui ont été arrêtés à la suite… des troubles, etque pour dérouter la police, il aura donné un faux nom…
– Dans quel but ?
– Peut-être a-t-il intérêt à dissimulerson passé ?… Mais qu’importe cet homme !
– Comment ! qu’importe !…s’écria Mme Delorge.
Et se soulevant sur son fauteuil :
– Et si je vous disais, moi !poursuivit-elle, qu’il faut absolument que cet homme soit retrouvépour que justice soit faite !… Si je vous disais que seul ilconnaît la vérité que vous croyez savoir… Si, en mon nom et au nomde mes enfants, et au nom de la famille Cornevin, je vous sommaisde suspendre toute décision avant d’avoir retrouvé cet infortuné oud’être fixé sur son sort !…
C’en était trop pour la patience deM. Barban d’Avranchel.
D’un geste impérieux, il imposa silence àMme Delorge, la menaçant d’en rester là de sescommunications.
Puis d’un accent irrité :
– Assez d’illusions comme cela, madame,prononça-t-il. Savez-vous ce que sont ces Cornevin, à qui vous vousintéressez si fort ?… La justice peut vous l’apprendre, sivous l’ignorez.
Sur ces mots, il sortit d’un dossier deuxfeuilles de papier portant le timbre de la préfecture de police, eten présenta une à Mme Delorge :
– Veuillez lire, lui dit-il, les notesqu’on me transmet sur vos obligés.
Elle lut à demi-voix :
« CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, néà Fécamp. Domicilié, en dernier lieu, rue Marcadet, àMontmartre.
« Époux de Julie Cochard. Cinqenfants.
« Sans antécédents judiciaires.
« Successivement valet d’écurie etcocher, Cornevin n’a pas laissé de bons souvenirs dans les diversesmaisons où il a été employé. Il savait son métier et le remplissaitexactement, mais il était emporté, insolent et brutal.
« Poursuivi en 1846 pour coups etblessures, il n’obtint une ordonnance de non lieu qu’aux démarchesréitérées du maître qu’il servait alors.
« Lorsqu’il entra, en 1850, à l’Élysée,il quittait la maison du marquis d’Arlange, qui lui avait donné unbon certificat – mais on sait ce que valent ces sortes depièces.
« À l’Élysée, on n’eut qu’à se louer delui dans les commencements.
« Mais bientôt son déplorable caractèrereparut, et si on le garda, ce fut uniquement à cause de sonexpérience et de son exactitude.
« Vers le milieu de 1851, il changea toutà coup. Il s’était affilié à une bande de mauvais sujets et étaitdevenu l’ami d’un orateur de cabarets, gracié en juin etdernièrement condamné pour vol.
« On était résolu à le renvoyer,lorsqu’il prit les devants et cessa son service tout à coup, sansprévenir.
« Son mois lui est encore dû. »
Mme Delorge ayant achevé, lejuge lui tendit la seconde feuille de papier, et elle poursuivit salecture.
« JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN,vingt-huit ans, née à Paris.
« N’a pas subi de condamnations.
« Passe dans le quartier pour une assezbonne ménagère ; ses mœurs, dit-on, ne laissent rien àdésirer, au moins depuis son mariage.
« Il serait difficile de dire ce qu’étaitsa conduite avant, les mauvais exemples ne lui ayant pas manquéchez ses parents.
« Son père a été condamné plusieurs foispour vols, et sa mère a été poursuivie pour excitation à ladébauche.
« Sa sœur cadette, Adèle Cochard,ancienne figurante d’un petit théâtre, est célèbre dans le monde dela galanterie sous le nom de Flora Missi. »
Si, en produisant ces notes de police,M. d’Avranchel avait compté détacherMme Delorge de la famille Cornevin, sa déceptiondut être grande.
Elle garda un silence glacial… et pourbeaucoup de raisons :
En premier lieu, l’intérêt qu’elle portait auxCornevin était indépendant de toute espèce de circonstance.
Laurent savait la vérité, il était victime deson empressement à venir la lui révéler : cela primaittout.
Puis, malgré le parti pris que trahissaientles notes, que reprochaient-elles en somme à ces pauvresgens ?
On accusait le mari d’être brutal et grossier.Eh ! s’il eût eu l’éducation et les façons d’un gentilhomme,il n’eût pas été palefrenier.
On reprochait à la femme l’inconduite de sonpère, de sa mère et de sa sœur… Eh bien ! ayant eu de telsexemples sous les yeux, elle n’avait que plus de mérite à se bienconduire.
Ces réflexions traversèrent en une secondel’esprit de Mme Delorge, mais elle n’en soufflamot, et rendant les notes au juge :
– Puisqu’il en est ainsi, reprit-elle,quel est donc l’homme qui a tenu la lanterne ?
– Un camarade de Cornevin, réponditM. d’Avranchel, un nommé Grollet…
Mme Delorge tressaillit.
Ce nom, elle l’avait déjà entendu prononcer.Grollet, c’était cet ami de Laurent, à quiMme Cornevin s’était adressée, qui lui avaittémoigné tant d’intérêt, qui l’avait retenue à déjeuner, et quiavait dû tirer d’elle tous les renseignements dont il avait besoinpour son rôle !…
– Ah ! c’est Grollet !fit-elle, répondant aux objections de son esprit bien plus qu’ellene s’adressait au juge…
– Oui… un très honnête homme, aimé etestimé de tous ceux qui le connaissent, dont on n’a jamais eu qu’àse louer… Oh ! j’ai fait prendre des renseignements. Mais levoici, vous allez l’entendre…
La porte s’ouvrait, en effet, et, derrièreUrbain, le greffier, apparut un gros homme qui s’avança d’un airétrangement intimidé.
– Approchez, mon ami, lui dit le juge,approchez encore un peu.
C’est de toute la force de sa pénétration queMme Delorge le considérait.
Il avait ce qu’on est convenu d’appeler unebonne figure : des joues bouffies, un nez aplati, et une largebouche qui allait d’une oreille à l’autre, avec de grosse lèvressensuelles.
Ses yeux seuls, gris et forts brillants,pouvaient inquiéter par leur mobilité.
Grollet, commença le juge, vous allez meredire la scène dont vous avez été témoin dans le jardin del’Élysée…
Ah ! monsieur, quel malheur !…Tenez, quand j’y pense…
C’est bien, c’est bien !… Reprenez àl’instant où on vous a appelé.
Grollet tordit désespérément la toqueécossaise qui lui servait de coiffure, se gratta le front, et d’unevoix qui pouvait paraître émue :
« – Pour lors, donc, dit-il, c’était ledimanche soir, vers les onze heures et demie, j’étais en train debouchonner le cheval d’un aide de camp qui venait d’arriver, quandj’entends une voix qui crie :
« – Holà ! un garde d’écurie avecune lanterne !
« En moi-même je me dis : –Bon ! c’est un pourboire qui vient !…
« Et décrochant une lanterne, je cours aujardin.
« Là, qu’est-ce que je vois ?… Deuxhommes, M. de Combelaine, que je connaissais de vue, etun général, que je sus depuis être le général Delorge…
« Ils étaient debout, si près l’un del’autre que leurs visages se touchaient presque, comme deux doguesqui vont s’empoigner, et ils vomissaient, chacun de son côté, lescent mille horreurs : Traître, misérable !scélérat ! brigand !
« Sitôt que je parus :
« – Ah ! voilà de la lumière !s’écria le général en faisant des appels du pied, comme pourexciter l’autre, en garde ! en garde ! !
« Et tirant son épée en même temps queM. de Combelaine tirait la sienne, v’lan ! il sefend à fond.
« Du coup, je crusM. de Combelaine mort. Mais non ! il avait fait unsaut de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte quele général, dont l’élan était pris, s’est jeté sur l’épée de sonadversaire qui lui est entrée dans la poitrine jusqu’à lagarde.
« Ah ! il n’a pas seulementfait : Ouf !
« Il a étendu les bras en croix, il afait un demi-tour sur lui-même et il est tombé… »
Raymond, le malheureux enfant, sanglotait…
Mais Mme Delorge ne pleuraitpas, elle.
C’est intérieurement que s’épanchaient seslarmes, comme le sang des blessures mortelles.
– Ainsi, mon mari n’a pas prononcé uneparole ? interrogea-t-elle.
– Pas une, reprit Grollet. C’est-à-diresi, excusez… quand je songe à ça, je suis encore tout saisi…
« Comme de juste, je m’agenouillai prèsdu général, prêt à le secourir, mais il râlait déjà… J’ai entenduseulement qu’il balbutiait quelque chose comme un nom, Élise…Élisa… je ne sais pas bien !…
Cela parut le comble àMme Delorge.
Les meurtriers de son mari s’étaient informésde son nom, à elle, Élisabeth, et ils l’avaient appris à cet hommepour ajouter à la vraisemblance du récit…
– Ah ! c’est une abominableironie !… s’écria-t-elle ; c’est une indignité…
– Madame !… fit le juge.
– Eh ! ne voyez-vous donc pas,monsieur, que cet homme débite une leçon apprise par cœur !…Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux témoin ?…
– Vous insultez un témoin, madame, et lajustice…
Mais elle ne l’écoutait pas.
Elle s’était levée, et marchant surGrollet :
– Osez donc me soutenir, à moi, que vousn’êtes pas un faux témoin, disait-elle. Allons, relevez la tête, etregardez-moi en face, si vous en avez l’audace…
Blême, et la tête baissée, Grollet avaitreculé jusqu’au mur…
– J’ai dit la vérité, balbutia-t-il…
– Vous mentez !… L’homme qui tenaitla lanterne, c’était Cornevin… C’était le malheureux dont vous vousprétendiez l’ami, dont vous avez accueilli la femme avec des larmeshypocrites, qu’on a assassiné peut-être, parce qu’il avait vu lecrime, lui, et que vous trahissez lâchement, vous…
Plus tremblant que la feuille, Grollet essayade lever le bras.
– Je jure, balbutia-t-il, devantDieu…
– Ne jurez pas ! interrompitMme Delorge, à quoi bon !… dites, dites-nousplutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour achetervotre complicité… Si énorme qu’elle puisse être, vous avez fait unmarché de dupe… Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos piècesd’or est tachée d’une goutte de sang… On trompe la justice deshommes… Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous diraqu’on ne trompe pas la justice de Dieu… L’heure de la vérité vienttoujours…
Un effort encore, et cette heure de la véritéqu’implorait Mme Delorge allait sonnerpeut-être…
Écrasé sous cette explosion de douleur et decolère, étourdi, éperdu, Grollet s’affaissait sur lui-même,n’articulant plus que des syllabes incohérentes.
Ah ! si le juge d’instruction eût été unde ces hommes qui savent voir !…
Mais non. L’infatuation de son infaillibilitéappliquait sur ses yeux un bandeau que n’eût point percé la lumièredu soleil.
Interdit d’abord de l’irrésistible accentd’autorité de Mme Delorge, il n’avait pas tardé àse remettre, et irrité de ce qu’il considérait comme une faiblesseindigne de la majesté de la justice :
– Vous passez toutes les bornes,madame ! s’écria-t-il.
– Ah ! monsieur, répondit la pauvrefemme, monsieur, si vous vouliez !…
Il n’était plus temps.
L’ancien ami de Cornevin venait de mesurerl’immensité du péril où le précipiterait la moindre hésitation.
Et se redressant, enflammé de cette énergiequi permet à l’homme qui se noie un suprême effort :
– Quand on me brûlerait à petit feu,prononça-t-il, on ne tirerait rien de moi autre que ce que j’aidit.
L’irréparable seconde qui décide des destinéeshumaines était passée.
Mme Delorge le comprit.
Et, anéantie de la perte de cette dernièreespérance, elle regagna le fauteuil qu’elle occupait près de sonfils et s’y affaissa…
M. Barban d’Avranchel était redevenului-même.
Après une phrase sévère sur l’inconvenance etle danger des emportements, après avoir déclaré qu’il sauraitdéfendre le témoin contre de nouvelles violences :
– Rassurez-vous, mon ami, dit-il àGrollet, et continuez votre déposition.
Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilladans l’œil de cet homme, et, reprenant sa postureembarrassée :
Donc, fit-il, j’étais à genoux près dugénéral, quand deux hommes arrivèrent en courant et touteffarés…
« C’étaient M. de Maumussy, queje connais, et un autre, qui a un nom en i, lui aussi, unnom italien…
Farussi… souffla le juge.
Oui, c’est cela même, continua Grollet, FabioFarussi, je me le rappelle maintenant…
« Pour lors, dès que je leur eus apprisque le général était mort, ils parurent désespérés. L’Italien,surtout, était comme fou.
« – Quelle catastrophe ! disait-il.Quel épouvantable malheur !
« Puis ils se mirent à causer entre eux,disant :
« – Et cependant, c’est sa faute… C’estlui qui l’a voulu !
« Et, en effet, je me disais àpart :
« – Il faut qu’un homme soit enragé, pouren forcer un autre à tirer l’épée en pleine nuit, comme si lesjours n’étaient pas assez longs…
Il fut interrompu par Raymond qui, se dressantpâle d’indignation, dit à M. d’Avranchel :
– Monsieur… vous avez promis à ce témoinde le défendre… ne sauriez-vous nous protéger, ma mère etmoi ?…
À cette leçon donnée par un enfant, unefugitive rougeur glissa sur les pommettes du juged’instruction.
– Dispensez-nous de vos appréciations,dit-il durement à Grollet.
Le témoin s’inclina en souriantniaisement.
– Je croyais qu’il fallait tout dire,objecta-t-il.
Et il reprit :
Pour lors, ces deux messieurs voulurents’assurer que je ne m’étais pas trompé, et quand ils eurent bienreconnu que le général avait cessé de vivre :
« – Il faut absolument, disaient-il,cacher ce malheureux événement à tout le monde, au prince-présidentsurtout. Comment faire ?
« Alors, moi, je me hasardai à parler àces messieurs d’une sellerie abandonnée, dont j’avais la clef.
« – On pourrait toujours y déposer legénéral, dis-je à M. de Maumussy.
« – Oui, vous avez raison, Grollet, merépondit-il, faisons vite.
« Et là-dessus, à nous trois, nousportâmes le corps, sans être vus de personne, car, pour plus desûreté, j’avais éteint la lanterne…
« Pendant une heure environ – peut-êtremoins, car le temps me durait terriblement – je restai seul près dugénéral. M. de Maumussy et M. Fabio Farussi étantrentrés dans le palais pour envoyer à la recherche d’un médecin.Ils voulaient aussi se procurer la clef d’une des portes dérobéesde l’Élysée. Ce qui les tourmentait surtout, c’était l’idée duprince-président.
« – Jamais il ne pardonnerait cela,répétaient-ils, s’il venait à le savoir…
« Enfin, sur les trois heures, le médecinparut. Dès qu’il eut soulevé le manteau qu’on avait jeté sur lecorps du général :
« – Ma présence est inutile !dit-il. La mort a dû être instantanée…
« Alors, tous ces messieurs tinrentencore conseil, et il fut décidé qu’il fallait absolument reporterle général chez lui avant le jour.
« Seulement, c’était à qui n’irait pas,et ce n’est qu’après bien des si et des mais, qu’un de cesmessieurs, qui était en bourgeois, et le médecin, acceptèrent cettemission.
« Aussitôt, je partis à la recherche d’unfiacre. Lorsque j’en eus trouvé un, je le fis arrêter devant laporte dérobée et le corps y fut porté.
« Alors, M. de Maumussy meprenant à part :
« – Grollet, me dit-il, si jamais il sortde votre bouche un mot de ce qui vient de se passer, rappelez-vousque votre place, qui est bonne, est perdue.
« Naturellement, je jurai de me taire…sauf devant la justice.
« Et voilà, vrai comme le jour qui nouséclaire, tout ce que je sais…
– C’est bien ! prononça le juge,vous pouvez maintenant vous retirer.
Et dès que Grollet fut sorti :
– Eh bien ! madame, dit-il àMme Delorge, reconnaissez-vous enfin l’injustice devos préventions !…
La malheureuse femme se leva :
– Vous avez suivi les inspirations devotre conscience, monsieur, prononça-t-elle, je n’ai pas dereproches à vous adresser… L’avenir dira lequel de nous deux setrompe… Adieu !…
Et prenant la main de son fils :
– Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle,nous n’avons plus rien à faire au Palais de Justice.
Et elle sortit, laissant M. Barband’Avranchel singulièrement choqué, et, pour la première fois,troublé en son inaltérable certitude. Oui, un doute lui vint.
– Cette femme aurait-elle raison,pensa-t-il, et la justice aurait-elle tort ?… En ce cas, jeserais le jouet d’habiles gredins et dupe d’une comédie savammentcombinée… En ce cas… mais non, ce n’est pas possible. Cette femmeest folle, et M. de Combelaine est innocent !…
– Voilà ce que j’avais prévu, ce que jeredoutais… Oui je reconnais bien là mon Barban d’Avranchel.
Ainsi s’exprima Me SosthènesRoberjot, lorsque Mme Delorge lui eut rapidementraconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du juged’instruction.
Car c’est chez Me Roberjot quela pauvre femme s’était hâtée de courir en sortant du Palais deJustice, toute vibrante encore de douleur et d’indignation.
Elle ne voyait que lui au monde capable de laconseiller.
– Et cependant, ajouta-t-il après unmoment d’hésitation, on ne saurait soupçonner d’Avranchel deconnivence…
– Ah ! vous ne diriez pas cela,monsieur, si vous aviez vu comme moi Grollet prêt à tomber àgenoux, prêt à demander grâce et à tout avouer…
Mais l’avocat hocha la tête.
– Ni vous ni moi ne sommes bons juges,madame, prononça-t-il, car nous sommes partie intéressée, et notreopinion est d’avance arrêtée et inébranlable. Mais prenez unarbitre impartial, exposez-lui les circonstances de la mort dugénéral Delorge telles qu’elles ont été exposées à M. Barband’Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont été entendus etdont les dépositions concordent si merveilleusement, et de même queM. d’Avranchel, cet arbitre vous dira : « Madame,toutes les probabilités sont en faveur deM. de Combelaine. »
Il s’accouda sur son bureau, et tout un mondede réflexions passa dans ses yeux, pendant qu’ilmurmurait :
– Ah ! il n’y a pas à le nier,l’évidence est là, ces gens-là sont forts… très forts, et ilspeuvent nous mener loin !…
Rien ne pouvait déplaire àMme Delorge autant que cet hommage rendu àl’habileté de ses ennemis.
– De telle sorte, monsieur, fit-elle,d’un ton d’amère ironie, qu’il n’y a plus qu’à s’incliner devantces gens si forts ?…
Une surprise profonde se peignit sur la figuredu jeune avocat.
– Est-ce pour moi que vous parlez,madame, interrogea-t-il.
Elle ne répondit pas, et son silence étaittrop significatif pour laisser l’ombre d’un doute àMe Roberjot.
– Ainsi, prononça-t-il d’un ton dereproche, vous m’estimez tout juste à la valeur du docteur Buiron.Pourquoi ? Je suis de ceux qui subissent un fait accompli, ille faut bien, mais qui ne l’acceptent jamais. Et la preuve, c’estque le régime nouveau, ce régime fondé sur l’attentat du 2décembre, ne trouvera pas d’adversaire plus obstiné que moi.
Il regardait Mme Delorge d’unair singulier, en disant cela.
Il y avait un léger tremblement dans sa voixquand, après une pause, il ajouta :
– Je ne me serais pas exprimé avec cetterésolution il y a huit jours… J’hésitais… vous êtes venue, et, sansle savoir, vous avez décidé de mon avenir…
Il se leva, visiblement ému, et, après deux outrois tours dans son cabinet :
– Et cependant, reprit-il, nul n’avaitautant de raisons que moi de se ranger dans l’armée, toujoursdocile des satisfaits. Qu’ai-je à demander à la vie qu’elle nem’ait généreusement donné !… Je suis jeune encore, j’aipresque de la fortune, j’ai réussi au barreau bien au delà de mesespérances…
Mais Mme Delorge était horsd’état de remarquer l’étrange agitation de l’avocat.
Et toute entière à l’idée fixe qui devaitobséder sa vie :
– Enfin, que faire pour le moment ?interrogea-t-elle.
Si Me Roberjot fut un peuchoqué d’être si brusquement interrompu, il eut le bon goût de ledissimuler.
– En ce moment, rien ! répondit-il…Il faut attendre.
– Quoi ?…
– Cette occasion qui jamais ne faitdéfaut à ceux qui savent la guetter patiemment.
Mme Delorge eut un gestedésolé.
– Hélas ! dit-elle, chaque jour quis’écoule emporte une de mes espérances… Hier, j’ai rencontré unancien ami de mon mari, c’est à peine s’il m’a saluée. Dans sixmois il ne me reconnaîtra plus. Dans un an, il dira :« Delorge !… qui ça, Delorge ?… » Mon mari futun noble et vaillant soldat : est-ce cette renommée qui luisurvivra ?… Non. Seules, les calomnies qui se sont débitées etque vous m’avez répétées, resteront comme autant de taches à samémoire. Dans dix ans d’ici, lorsque mon fils, que voici, devenu unhomme, paraîtra dans le monde, si parfois on demande :« Qui donc est ce jeune Delorge ?… » Il se trouveratoujours quelqu’un de ces gens qui prétendent tout savoir, pourrépondre : « Eh bien ! c’est le fils de ce général,vous savez bien, qui fut tué en duel, à propos d’une vilaineaffaire d’argent… »
Mais Raymond bondit à ces mots.
– Non, mère, s’écria-t-il, je te le jure,personne jamais ne dira cela, lorsque je serai un homme !…
L’avocat prit les mains de l’enfant, et lesserrant dans les siennes :
– Bien ! mon ami, lui dit-il, c’esttrès bien, cela !…
Puis revenant àMme Delorge :
– Vous vous trompez, madame,prononça-t-il gravement, c’est du temps que vous devez toutespérer… Mort, le général est plus redoutable que jamais…
– Hélas ! monsieur, je voudraispouvoir vous croire…
– Il faut me croire, madame, et, àl’appui de ce que je vous dis, il me serait aisé de vous citer desexemples… Le proverbe qui dit : « Il n’y a que les mortsqui ne reviennent pas, » est un proverbe absurde. Enpolitique, il n’y a que les morts, au contraire, qui reviennent.Parbleu ! il serait trop aisé de gouverner si, pour sedébarrasser des gens gênants, il n’y avait qu’à les porter enterre. Triomphant, redouté, reconnu depuis des années, ungouvernement brave toutes les oppositions et se rit de toutes lesattaques : il a ses créatures, ses juges, ses gendarmes, sonarmée, il se croit et il trouve des gens pour le croire éternel…Mais voici qu’un beau matin un inconnu se rend au cimetière, épellesur une tombe un nom oublié et le crie à pleine voix… Et il suffitde ce nom pour que ce gouvernement si fort s’écroule en quelquesjours.
Mme Delorge soupira.
– Je ne verrai jamais ce que vous dites,fit-elle.
– Qui sait ? En vous disant qu’iln’y a rien à faire, je n’ai pas entendu vous conseiller une lâcherésignation… Non. Il nous reste Cornevin…
Ah ! cette fois l’avocat n’était quel’écho des pensées de la malheureuse femme.
– C’est vers cet homme, poursuivitMe Roberjot, que doivent tendre toute notreattention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné ? Je ne lecrois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquerun crime qui n’est pas indispensable. Or, dans le tourbillon desévénements, il lui était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc,c’est ce moyen qu’il a dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû êtredéporté quelque part… Où ? c’est à nous de le découvrir.
Le visage de Mme Delorge,illuminé un moment par l’espérance, s’était assombri denouveau.
– Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j’aisongé à Cornevin… Moi aussi, je crois qu’il est vivant encore etqu’il peut me fournir les armes d’une revanche terrible.
– Et alors ?…
– Alors, j’ai tout fait au monde pourm’attacher sa femme, pour l’intéresser à mes espérances.
– Vous avez fait cela !…
– Oui. Je me suis engagé à servir unerente à cette malheureuse, et l’aîné de ses fils sera élevé avecmon fils, et exactement comme lui…
Me Roberjot paraissait siconsterné qu’elle ajouta :
– N’était-ce donc pas un devoirsacré ?
– Oui, répondit l’avocat, oui. Seulement,il est des occasions, et celle-ci en est une, où le devoir devientune imprudence insigne…
– Oh ! monsieur, de telles parolesdans votre bouche ! Et moi qui supposais…
Mais il ne la laissa pas poursuivre, etvivement :
– Croyez-vous donc que je blâme votrebonne action, madame ! s’écria-t-il. Non, certes ! Maisil fallait vous en cacher comme d’une faute. Secourir la femme deCornevin était votre devoir et votre intérêt, mais vous deviez latenir à l’écart, ne la voir qu’en secret et employer, pour luivenir en aide, une main étrangère.
– Et pourquoi cela, monsieur ?
– Pourquoi ? répéta-t-il ;pourquoi ?…
Et plus lentement :
– Parce que Laurent Cornevin, abandonnéde tout le monde, eût été vite oublié. Lui donner ouvertement votreappui, c’est rappeler l’attention sur lui. Pauvre, seul, sans amis,chargé de famille, il ne devait guère inquiéter des ennemis toutpuissants. Devenu l’allié de la veuve du général Delorge, ilconstitue un danger permanent. L’oubli était sa meilleure chance desalut et de liberté. On ne l’oubliera plus. Trois mots sur sondossier vont le condamner à une active et incessante surveillance.Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame, vous avezdonné un tour de clef de plus à la porte de sa prison…
Mme Delorge baissait la tête,accablée d’un immense découragement.
Qu’objecter à de telles raisons ?…
L’expérience de Me Roberjot enarrivait à la même conclusion que jadis les terreurs égoïstes dudigne M. Ducoudray.
Veiller toujours, mais dans l’ombre,s’effacer, s’appliquer à se faire oublier, patienter, attendre…
Attendre !… quand son sang bouillait dansses veines, quand il y avait des instants où l’idée lui venait des’armer d’un poignard et d’en frapper cet homme qui, avec la vie deson mari, lui avait pris sa vie, à elle, tout son bonheur, toutesses espérances !…
– Malheureusement, dit-elle, ma faute estirréparable. Changer quoi que ce soit à ce que j’ai décidé seraitune faute de plus. Mais après…
– Après ?… Nous chercherons autrechose. Un homme qui traîne un passé comme celui deM. de Combelaine, ne saurait être invulnérable… On peutle connaître, ce passé, si mystérieux qu’il soit… Ma position va medonner de grandes facilités… Avec un peu d’adresse… en risquantcertaines démarches… Mais il me faudrait votre autorisation,madame, et je ne sais si je dois… si je puis…
Tout avocat qu’il était, accoutumé à toutdire, il s’embarrassait dans ses phrases, il hésitait, ilbalbutiait.
Mais Mme Delorge ne voyaitrien de ce manège, pas plus qu’elle n’avait remarqué certainesphrases, cependant bien significatives.
La femme était morte en elle, cette nuitfatale où on lui avait rapporté le cadavre de son mari…
L’idée qu’on pouvait l’aimer encore, avecl’espoir d’être un jour aimé d’elle, l’eût révoltée comme la penséed’un sacrilège…
Me Roberjot dut comprendrequ’il ne serait pas compris, car tout à coup, prenant, comme ondit, son cœur à deux mains :
– Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur latable de mon salon se trouvent des albums superbes… Voulez-vousaller regarder ces gravures, pendant que je parlerai à votremaman ?…
L’enfant se leva, cherchant dans les yeux desa mère quelle conduite tenir.
– Va, mon enfant, lui dit-elle, non sansune visible surprise, fais ce que monsieur te demande…
Qui eût vu Me SosthènesRoberjot en ce moment, l’eût pris, positivement, pour le plustimide des hommes…
Il s’agitait sur son fauteuil, son regardvacillait, il toussait, il tracassait son couteau à papier pour sedonner une contenance…
Enfin, dès que Raymond fut sorti :
– Je vous l’ai dit, madame,commença-t-il, la première fois que j’ai eu l’honneur de vous voir,votre cause devint la mienne. Ne m’en veuillez pas de ce quiserait, sans cela, une indiscrétion… Vous ne m’avez pas parlé de ladéposition de M. de Combelaine, que cependant le juged’instruction a dû vous lire.
– Il ne me l’a pas lue, monsieur.
– Est-ce possible ?…
– Je ne lui en ai pas laissé letemps…
L’avocat ne fut point maître d’un mouvement decontrariété :
– Eh ! madame, s’écria-t-il, cettedéposition était pour vous la plus importante… Elle vous eût apprisà quels motifs il plait à M. de Combelaine d’attribuerson duel avec le général Delorge.
Cette idée si simple ne s’était pas présentéeà l’esprit de Mme Delorge.
– C’est pourtant vrai, fit-elle, c’estune faute encore que j’ai commise. Mais celle-là, du moins, je puisla réparer, je puis demander à M. d’Avranchel communication dudossier…
Me Roberjot hocha latête :
– C’est inutile, prononça-t-il.
– Cependant…
– Loin de faire mystère de sa déposition,M. de Combelaine use de tous les moyens dont il disposepour l’ébruiter, pour la répandre.
– Quelle nouvelle infamie a-t-ilimaginée ?…
– Il attribue son altercation avec legénéral Delorge à une question toute personnelle, toute privée…
– Quelle ?
Positivement le futur tribun rougissaitpresque.
– C’est que, balbutia-t-il, je ne saistrop si je dois…
– Eh ! monsieur, je puis toutentendre !
– Eh bien ! madame,M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne luipardonnait pas ses assiduités près d’une certaine dame…
Il s’arrêta. Il s’était préparé à uneexplosion d’indignation, de jalousie rétrospective, peut-être.
Quelle erreur !Mme Delorge ne sourcilla pas.
– C’est absurde ! prononça-t-elletranquillement.
– Voilà ce que j’ai répondu, se hâta dedire Me Roberjot. Cependant…
– C’est ridicule encore plus qu’odieux,insista Mme Delorge, avec cette confiance superbede la femme qui sait bien de quel amour profond et exclusif elle aété aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est bienbon de prendre la peine d’inventer de pareilles histoires.
Elle sourit tristement, puis d’un tout autreton, – d’un ton indicible de mépris :
– Et sait-on, demanda-t-elle, quelle estcette dame ?…
– Oui. Ce serait une femme très connue,fort jolie, qui mène grand train et qui a, prétend-on, coûté dessommes énormes à M. de Combelaine…
– Je le croyais presque dans lebesoin.
– En effet. Aussi, les gens mieuxinformés assurent-ils que bien loin d’avoir été ruiné,M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.
Mme Delorge bondit sur sonfauteuil.
– Flora Misri ! s’écria-t-elle.
– Oui.
– Et cette femme est la maîtresse deM. de Combelaine ?
– Depuis bien des années, à ce que l’ondit, répondit l’avocat.
Et stupéfait de l’émotion deMme Delorge, ne sachant plus que croire, ne sachantplus ce qu’il disait surtout :
– Vous connaissez cette femme,madame ? interrogea-t-il.
Mais elle était bien trop troublée, pourremarquer l’étrangeté de la question.
– Je la connais, oui, monsieur,répondit-elle.
Et appuyant sur chaque mot, comme pour luibien donner toute sa valeur :
– Le vrai nom de cette femme,continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle est la sœur de la femme deLaurent Cornevin.
Me Roberjot n’en pouvaitcroire ses oreilles.
– Êtes-vous bien sûre de ce que vousdites, madame ? demanda-t-il.
– Aussi sûre qu’on peut l’être d’unrenseignement fourni à la justice par la préfecture de police.C’est dans le cabinet du juge d’instruction que, pour la premièrefois, j’ai entendu prononcer ce nom de Flora Misri. M. Barband’Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevind’être la sœur d’une telle femme.
L’avocat ne répondit pas. Il venait des’accouder à son bureau, le front entre les mains, et tout ce qu’ilavait d’intelligence et de pénétration, il l’employait à chercherquel parti tirer de cette découverte.
– Évidemment, murmurait-il, cette femmedoit savoir bien des choses sur le sire de Combelaine… Autant quela baronne d’Eljonsen, sinon plus… Mais comment la décider àparler ?… Quel charbon passer sur ses lèvres pour lesdesserrer ?…
Il parlait à demi-voix et en phrases hachées,et cependant Mme Delorge ne perdait pas un mot deson monologue.
– Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle,employer près de cette femme sa sœur,Mme Cornevin ?…
– Se voient-elles encore ?
– Je ne le crois pas…
– Diable !… une visite, en ce cas,donnerait peut-être l’éveil… Il faudrait tant de précautions, tantd’adresse…
– Oh ! la femme de Cornevin est trèsintelligente…
Et la disparition du mari serait un prétextetout trouvé de rapprochement. Mais M. de Combelaine saitque la femme Cornevin, c’est vous… Il ne doit pas ignorer que lafemme Cornevin et Flora sont sœurs, et je serais bien surpris s’ilne s’était pas mis en garde de ce côté…
Il demeura quelques moments absorbé parl’effort de ses réflexions, puis soudainement :
Mais je ne saurais prendre un parti ainsi,sur-le-champ. J’ai besoin de me consulter, de dresser un pland’attaque. Une démarche imprudente ne se rachète pas. Rien nepresse. Avant de m’avancer, je veux sonder le terrain, je veux êtreédifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de mes amisest fort lié avec un intime de la baronne d’Eljonsen, il merenseignera…
– La baronne d’Eljonsen ? répétaMme Delorge, à qui ce nom n’apprenait rien.
– Oui… C’est la femme qui a élevéM. de Combelaine… Elle a été, dit-on, une des plusfidèles amies du prince-président lorsqu’il était en exil… Voicidix-huit mois qu’elle est fixée à Paris…
Puis, d’un accent résolu, et qui était bien,il n’y avait pas à s’y méprendre, l’expression sincère de sapensée :
– Quoi qu’il advienne, madame,ajouta-t-il, comptez sur moi et remettez-vous à mon dévouement.Tout ce que j’ai d’intelligence et d’énergie, je l’appliquerai àune cause que je considère comme mienne. Tout ce qu’il esthumainement possible de faire, je le ferai. Seulement…
Il hésita, et non sans embarras :
– Seulement, dit-il encore, je dois vousdemander la permission de me présenter chez vous. On peut prévoirtelle circonstance urgente…
Mais Mme Delorge ne le laissapas achever.
– Est-il donc besoin de vous dire,monsieur, interrompit-elle, que vous serez toujours lebienvenu ? J’ai la mémoire des services rendus, monsieur…
Elle se leva sur ces mots.
Déjà, depuis un moment, elle entendait marcheret tousser dans la salle d’attente qui précédait le cabinet del’avocat…
– Excusez-moi de vous avoir importuné silongtemps, monsieur, dit-elle.
Et ayant appelé Raymond, à quiMe Roberjot donna une large poignée de main, ellerabattit sur son visage son voile de veuve et sortit…
– Ah ! celle-là savaitl’aimer ! murmura l’avocat en étouffant un soupir.
Et comme s’il eût besoin d’air, il courutouvrir la fenêtre et explora la rue d’un rapide regard.
C’était Mme Delorge qu’ilcherchait, qu’il voulait revoir encore.
Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversarapidement la chaussée et remonta dans le fiacre qui l’avait amenéeet qui s’éloigna au grand trot.
Des clients l’attendaient dans la piècevoisine, il le savait, il les avait entendus, mais il s’en souciaitbien, vraiment !
Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible aufroid qui devenait plus âpre avec la nuit, il s’oubliait en une deces rêveries qui absorbent toutes les facultés et suppriment enquelque sorte les circonstances extérieures.
Ce n’était pas un naïf queMe Sosthènes Roberjot.
De même qu’à tous les avocats, il lui étaitarrivé de s’éprendre d’une cliente venue pour le consulter.
Une femme jeune et jolie est si séduisante,lorsque, les yeux noyés de pleurs et le sein haletant, elle vousdit d’une voix émue :
Vous êtes mon seul appui et ma suprêmeespérance… Mon honneur, mon bonheur et ma vie sont entre vos mains…Je m’abandonne à vous, sauvez-moi…
Me Roberjot avait sauvé plusd’une cliente éplorée.
Mais jamais encore il n’avait ressenti cessensations profondes qui le remuaient en présence deMme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis qu’illa connaissait. Il découvrait à l’existence des horizons nouveauxqu’il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S’il eûttraduit ce qu’il ressentait, on ne l’eût pas reconnu… Il ne sereconnaissait plus lui-même.
– Serais-je donc amoureux ? sedemandait-il.
Sans songer que toujours cette question estrésolue lorsqu’on se la pose.
Amoureux, lui ! un vieux sceptique, unancien maître clerc d’avoué !… Cette idée, qui l’eût faitpouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui semblait alorsnullement ridicule.
Et pourquoi pas ?…
Mme Delorge n’avait-elle pasencore la fraîcheur et toutes les grâces pudiques d’une jeunefille ! Où trouver une âme plus tendre et plus énergique à lafois, un esprit plus ferme, une intelligence plusélevée ?…
Mais, tout à coup, il tressaillit.
– M’aimera-t-elle jamais !pensait-il.
Et avec un inexprimable serrement de cœur, ilse mit à examiner ses chances… Hélas ! elles étaient bienchétives, si même il en avait.
On triomphe d’un vivant, on le supplante, onl’efface, mais un mort !… Comment atteindre, aux plus secretsreplis de l’âme d’une femme, le souvenir brûlant d’un êtreimmatériel, paré de qualités surhumaines, divinisé par lesregrets ?
– Et cependant, songeait l’avocat, il estun moyen peut-être d’arriver au cœur de cette femme simalheureuse : la reconnaissance. Rien ne la peut plus émouvoirque l’espérance de venger son mari. Que n’accordera-t-elle pas àl’homme qui l’aidera dans cette tâche, et qui lui livrera sesennemis !…
Il s’exaltait à cette idée, et en ce moment,lui qui jamais ne s’était exercé qu’aux luttes oratoires, il eûtvoulu tenir à longueur d’épée le comte de Combelaine…
Mais un léger bruit dans son cabinet fitévanouir toutes les visions.
Il se retourna vivement, et se trouva enprésence de son domestique.
– Qu’est-ce que vous voulez ? luidit-il d’une voix irritée, et qui vous a permis ?…
– Monsieur, il y a là des clients…
– Ils reviendront demain.
– Il y a là aussi ce gros entrepreneur,monsieur sait bien ce que je veux dire, qui a tant d’ouvriers, etqui chauffe la candidature de monsieur…
– Qu’il aille au diable !…
Le domestique demeura béant de surprise.
Ce mot : candidature produisaitd’ordinaire un tout autre effet.
– J’ai besoin d’être seul, repritl’avocat, dites que je suis en affaire et pris pour toute lasoirée…
– Alors je vais congédier tout le monde,fit le domestique ; seulement, j’aurai du mal à renvoyer unami de monsieur, qui veut absolument lui parler,M. Verdale…
– Oh ! à celui-là vous n’avez qu’àrépondre…
Mais il s’arrêta court en se frappant lefront.
Cet ami était précisément celui dont il avaitparlé à Mme Delorge, et qui connaissait la baronned’Eljonsen.
– Faites-le entrer, dit-il.
M. Verdale était un gros, grand et largehomme, avec d’énormes mains velues, affreusement commun, mais nemanquant, on le voyait à ses yeux, ni d’esprit ni de finesse.
Architecte de son état, il avait obtenu auconcours un grand prix qui lui avait valu un séjour de trois ans àRome, aux frais de l’État.
Il en était revenu avec un portefeuille toutgonflé de plans et de devis, et la résolution bien arrêtée de fairefortune très vite et par n’importe quel moyen…
Mais c’est en vain que depuis dix ans il avaitusé ses bottes à courir après l’occasion. Elle l’avait fui. Sesplans n’étaient pas sortis de leur carton.
Et il était resté pauvre, et plus que jamaisenragé de convoitises…
C’est au collège, à Saint-Louis, où ilsétaient dans la même classe, que s’étaient connus M. Verdaleet Me Roberjot. Et depuis, bien que cheminant dansla vie par des routes fort différentes, ils avaient toujoursconservé des relations.
Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d’unefois M. Verdale, l’architecte incompris, comme il se nommaitlui-même, avait eu besoin de son ancien copain, tantôt pour un prêtd’une couple de cent francs, lorsque la gêne était pressante,tantôt pour une consultation, lorsqu’il avait des difficultés avecles rares imprudents qui s’étaient adressés à lui.
Mais ni la misère, ni les procès, ni lesdéceptions n’avaient altéré sa bonne humeur. Car il était gai,d’une grosse gaîté impudente et vulgaire, et il s’était créé unesorte de langage à part, emprunté à ses souvenirs classiques, auvocabulaire de sa profession et au répertoire des théâtres à lamode.
Il entra chez son ami le chapeau sur la tête,en brandissant un rouleau de papier, et dès le seuil :
– Qu’est-ce ? s’écria-t-il. Tu tefais celer, comme nous disons à la Comédie-Française !… Es-tudéjà ministre ?
– Pas encore.
– Mais tu vas être représentant dupeuple… si j’en crois la rumeur.
– Mes amis me pressent de poser macandidature, c’est vrai, mais je ne suis pas encore décidé…
L’architecte éclata de rire, puis d’un air degravité :
– Pauvre cher ami, fit-il, combien tudois souffrir de la violence qu’on fait à ta modestie deviolette !… Cruels amis ! Douloureusesobligations !… Mais l’hésitation serait un crime : il estgrand, il est beau de se sacrifier au salut de lapatrie !…
Accoutumé aux façons de son ami,Me Roberjot souriait, encore qu’il n’en eûtpeut-être pas bien envie.
– Bref, reprit M. Verdale, tu tesens assez d’estomac pour avaler tous les crapauds et toutes lesvipères d’une candidature !… Tu vas essayer d’être nomméreprésentant.
– Oui.
– De l’opposition,naturellement ?
– Tu l’as dit.
– Eh bien ! c’est une faute.
– Et pourquoi, s’il te plaît !
– Parce que… tu sais le mot deThiers ? L’Empire est fait.
L’avocat haussa les épaules.
– Eh bien ! nous le déferons,dit-il.
M. Verdale ôta son chapeau.
– Tous mes compliments ! fit-il.Cette confiance me charme.
Puis d’un ton de feinte humilité :
– Cependant, reprit-il, tu le laisserasbien durer assez pour que j’aie le temps de faire fortune !Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un camarade, quand ce neserait que pour me fournir le moyen de te rendre ce que je tedois…
– Tu penses donc que l’Empiret’enrichira ?
– J’ai cette candeur ! dirait Arnal.Or, comme nous sommes à Paris mille gaillards qui nous berçons decet espoir, l’Empire du-re-ra.
– Diable !
– Tous ne réussiront pas, c’est évident,mais moi, je réussirai. L’Empereur… je veux dire leprince-président, a des projets grandioses, moi j’ai des montagnesde plans et devis, nous nous entendrons. Qu’il dise un mot et mescartons s’ouvrent. Il veut un Paris de marbre… je lui bâtirai uneville de palais. Il faudra des millions pour cela. Tant mieux. Ilen tombera bien un dans ma poche…
Il ne manquait pas d’un certain flair,M. Verdale. Me Roberjot le savait bien.
– Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire tacour au président…
– Oh ! pas encore ; je n’ensuis qu’à ses amis. Mais j’avance, j’avance, j’ai des protecteurs àqui rien ne sera refusé. Le président peut avoir tous les vices quetu voudras ; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit qu’on luiait dit : « Dieu vous bénisse ! » quand iléternuait en exil, pour qu’il vous juge des droits à sareconnaissance…
– Mais ses amis auront-ils aussi bonnemémoire que lui, ne te renieront-ils pas ?…
– Jamais ! Je sais où est lecadavre, s’écria vivement l’architecte.
Et tout aussitôt, visiblement embarrassé etcontrarié de s’être laissé emporter :
– Quand je dis que je sais où est lecadavre, je veux dire que j’ai reçu assez de petites confidencespour qu’on ne m’oublie pas. T’en faut-il une preuve ? C’est àmoi que la baronne d’Eljonsen confie la construction de l’hôtelqu’elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j’ai là le plan…
– Comment ! la baronne d’Eljonsenfait bâtir !… Il me semblait t’avoir entendu dire qu’elle enétait aux expédients…
– Oui, quand elle habitait Rome. Mais lestemps sont changés. Si bien changés, que M. de Maumussyvient de me charger de lui acheter tous les terrains que jetrouverai entre la Seine et les Champs-Élysées… Si bien changés,que M. de Combelaine m’a demandé le plan d’une maison decampagne… Si terriblement changés, que M. Coutanceau m’a donnésa parole de me nommer l’architecte en chef d’une société qu’ilfonde, au capital de je ne sais combien de millions. Non seulementces gens-là savent vaincre, mais ils savent profiter de lavictoire !…
L’avocat branla la tête, et non sans unenuance d’impertinente ironie :
– Et tu en profiteras, toi, en devenantmillionnaire.
– Positivement, répondit l’architecte, etsans remords ; seulement…
Son front se plissa, et gravement, cettefois :
– Seulement, poursuivit-il, si l’avenirest à moi, le présent est à mes créanciers. Je suis dans lasituation d’un homme qui aurait à toucher à Marseille un héritageimmense, et qui crèverait de faim à Paris, faute de pouvoir seprocurer le prix du chemin de fer de Paris à Marseille.
La visite de M. Verdale s’expliquait.
– Et alors ? interrogea l’avocat,comme s’il n’eût point compris ce préambule si clair.
– Alors, mon vieux copain, il n’y a quetoi qui puisse me donner de quoi payer ma place dans le trainexpress qui conduit de zéro à million… Je viens frapper à tacaisse. Toc, toc, j’ai besoin de huit mille francs.
Me Roberjot tressauta sur sonfauteuil.
– Huit mille francs ! s’écria-t-il,peste ! comme tu y vas ! Me crois-tu donc un banquierpour me supposer une pareille somme dans mon tiroir ? Huitmille francs !… mais c’est la moitié de mon revenu, mon pauvrecamarade, et non seulement je n’ai pas cette somme, mais je nesaurais où la prendre.
L’architecte rougit imperceptiblement.
– Et cependant il me les faut,insista-t-il, absolument et sous quarante-huit heures…
– Ah çà ! que veux-tu faire de tantd’argent ?
– L’employer à faire figure… à paroistre,comme dit Montaigne.
– Je te croyais au-dessus d’une pareillefaiblesse.
– Je l’étais, et c’est ce qui m’aperdu.
– Oh !…
C’est ainsi. Fils d’une famille riche, tu n’aspas eu à apprendre, toi, que les imbéciles refusent de reconnaîtrele talent qui n’a pas un certain cadre. Tu as du talent et tu asréussi ; mais sache que ton bel appartement, que tes meubles,tes tapis, tes tableaux et tes livres sont pour quelque chose danston succès. Quand on sonne chez toi, c’est un domestique qui vousouvre, et le client qui venait te demander une consultation avecl’idée de te la payer vingt-cinq francs se dit en lui-même :« Ce sera cinquante francs puisqu’il a un valet dechambre. » Introduit dans ta salle d’attente meublée de vieuxchêne, ce même client se dit encore : « Diable !…c’est cossu, ici, et je vois bien qu’il va falloir dégainer mestrois louis. » Entrant dans ton cabinet de travail, il estébloui… et en sortant il te laisse le billet de cent francs…
L’avocat riait.
– Eh bien ! moi aussi, continual’architecte, je veux paraître… Il le faut. Je loge en garni, auquatrième étage d’un méchant hôtel… Qui viendra m’y chercher ?Personne. Il faut paraître, mon vieil ami. Le règne qui commences’appellera le règne de la poudre aux yeux… Jetons de lapoudre !…
Discuter, c’est avouer implicitement qu’on nes’est pas arrêté à un parti définitif, et qu’on peut encore changerd’avis.
Me Roberjot, qui était avocat,ne l’ignorait pas.
Si donc il laissait discourir son ami Verdale,c’est que, véritablement, il hésitait.
Sortir de sa caisse huit mille francs pour lesrisquer sur les espérances de l’architecte incompris, c’étaitraide.
Oui, mais les lui refuser, c’était sel’aliéner et renoncer à l’assistance qu’on en pouvait attendre à unmoment donné.
Or, Me Roberjot eût sacrifiésans sourciller la moitié de sa fortune pour démasquerM. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, auxpieds de Mme Delorge.
Comme tous les gens perplexes, il prit unterme moyen.
– Je ne prétends pas que tu aies tort,dit-il à son ami, mais as-tu réellement besoin de toute la sommeque tu me demandes ? Est-ce que la moitié ne te suffirait pas,au moins pour le moment ? Plus tard, on aviserait…
Un éclair d’espoir brilla dans l’œil deM. Verdale.
– Mon devis est fait, répondit-il, et ilm’est impossible d’en rabattre un centime. Je ne veux pas fairelong feu, je veux tirer un coup de canon…
– Cependant…
Ah ! c’est comme ça. Je n’ai plus letemps de m’élever petit à petit, moi, il faut que je surgisse dujour au lendemain, comme un champignon… Tais-toi, je vois que tuvas me proposer ton exemple. Absurde ! Toi, tu as commencéjeune, et tu étais poussé par ta famille. Moi, je suis vieux déjà,comme les rues que je voudrais démolir, et ce n’est pas ma bravefemme de mère, qui était marchande de poisson aux Halles, quim’aidera. J’en suis à ce moment où il faut tout risquer sur un seulcoup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toiqui sais que je suis marié et que j’ai un garçon de onze ans, etque, faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petitLucien, je suis réduit à les laisser en province, chez monbeau-père, un vieux ladre, qui leur reproche à chaque repas cequ’ils mangent, et qui tous les mois m’écrit que je ne suis qu’unpropre à rien et que, lorsqu’on ne trouve pas « de la bonneouvrage » comme architecte, on s’emploie comme manœuvre àporter l’oiseau.
Il s’exaltait, la bile lui montait au cerveau,il parlait si vite que Me Roberjot ne trouvait pasun joint où placer un mot.
– Longtemps, poursuivit-il, j’ai ri decette situation. Maintenant, j’en pleurerais. L’estomac se délabre,la façade se lézarde, et le soir, quand je regagne mon taudis, jeme sens des courants d’air dans le cœur. C’est bête et laid derester seul devant un foyer sans feu, quand on a une femme à soi,et une bonne petite femme, va, je le reconnais depuis que lescoquines rient à ma barbe, qui blanchit. Assez de bohême ! Jesuis las de piétiner dans les ornières, pendant que vous autres,tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votrechemin. Je vous rattraperai d’un bond, je le veux. Je ne suis pasplus sot que vous, n’est-ce pas ! J’ai eu le grand prix auconcours, et j’ai plus d’un chef-d’œuvre dans mes cartons…
– C’est que, mon cher, je ne voispas…
– Je vois, moi, et cela suffit. Prête-moice que je te demande, et demain j’ai un appartement dont lesclients apprendront vite le chemin, quand il leur aura été montrépar Coutanceau, par la baronne d’Eljonsen, parM. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy.
L’avocat réfléchissait.
– Que ne t’adresses-tu, fit-il, aux gensque tu me nommes ?
M. Verdale haussa les épaules – desépaules taillées pour porter des sacs de farine.
– Pas si bête ! répondit-il. Vadonc, toi, proposer à un chien affamé de te céder une portion deson os ! Non seulement ils m’enverraient promener, mais ils meretireraient leur influence, dont je dispose absolument.
– C’est que je t’ai dit la vérité, moncamarade ; c’est que positivement je n’ai pas d’argent.
– Monsieur a du crédit… disait Bouffédans l’Homme à la mode.
– J’ai bien un titre de rente…
L’architecte leva les bras au ciel.
– Et il dit qu’il n’a pasd’argent !… s’écria-t-il. Un titre de rente !… Il faut sehâter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne rencontreras uneplus belle occasion. Vends ! et il se trouvera qu’en fin decompte, tu te seras rendu service en m’obligeant. Faire en mêmetemps une bonne action et une bonne affaire !… Ces choses-làn’arrivent qu’à toi. Sais-tu où en est le cinq pour cent, ôRoberjot ?… Il fait 99 90 au parquet et 100 dans la coulisse.Or, comme c’est place de la Bourse que bat maintenant le cœur de laFrance, cela prouve que la France est contente, et que je seraimillionnaire…
Si l’avocat se défendait encore, ce n’étaitplus que mollement, et en homme prêt à céder.
Et M. Verdale le voyait bien, lui, dontla finesse naturelle s’affûtait depuis tant d’années aux meules dela nécessité.
Rassemblant donc, par un suprême effort, toutce qu’il avait de puissance d’émotion :
– Allons, mon vieux copain, insista-t-il,un bon mouvement, tends-moi la perche et je suis sauvé…Confiance ! confiance !
Le ciel toujours seconde un projet téméraire !
La nuit était venue, et depuis un bon momentdéjà, le domestique avait apporté une lampe. L’avocat en releval’abat-jour, et arrêtant sur M. Verdale un regard froid etperspicace :
– C’est un gros service, mon camarade,que tu me demandes, prononça-t-il.
– Je le sais, pardieu, bien !
– Tu as des chances de succès, je lereconnais, mais enfin tes calculs peuvent être déjoués…
– Je l’avoue.
– Et alors ces huit mille francs iraientrejoindre, dans l’abîme de l’oubli, comme tu dirais, les trois ouquatre mille que tu me dois déjà…
L’architecte tressaillit et rougit.
Il trembla d’avoir cru trop tôt la victoiregagnée.
– Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il.
– Pas du tout. Je tiens seulement àétablir nos situations respectives, et qu’en t’obligeant, j’agis envéritable ami…
– Et je t’en aurai une reconnaissanceéternelle ! s’écria M. Verdale en se jetant sur les mainsde l’avocat, qu’il serra à les briser.
Mais cet enthousiasme de gratitude ne paruttoucher que faiblement Me Roberjot.
– Ainsi, mon cher camarade, reprit-il,si, à mon tour, j’avais besoin d’un service.
– Ah !… c’est avec transport que jete le rendrais, à toi, mon seul ami, à toi que j’ai toujours trouvéaux heures difficiles…
– Prends garde… Peut-être faudra-t-il,pour m’obliger, desservir secrètement quelqu’un des gens dont tu meparlais, M. Coutanceau ou M. de Combelaine,Mme d’Eljonsen ou M. de Maumussy.
Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent del’avocat. Il parlait on ne peut plus sérieusement.
M. Verdale ne s’y méprit pas.
– Je n’hésiterais pas une minute,Roberjot, répondit-il, je suis avec toi.
– Tu aimes ces gens-là, pourtant.
– Mais oui… On aime toujours l’escalierqui conduit à l’appartement de la femme qu’on courtise… Ces gens-làme mèneront à la fortune.
Il était clair que l’architecte incomprisétait de son siècle et que ses convictions ne le gênaient pas.
Et cependant l’avocat hésitait si visiblementà parler, que ce fut l’autre qui vint à son secours.
– Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tuas quelque chose sur l’estomac ?…
– Je l’avoue.
– Et tu te défies de moi ?
– Non, certes…
– Alors, déboutonne-toi, quediable ! Voyons, faut-il que je t’aide ? Tu as une dentcontre ces gens que tu appelles mes amis ?
– Juste !
Le front de M. Verdale s’assombrit.
– C’est contrariant, fit-il, mais j’étaiston ami avant d’être le leur… Voyons donc cette dent !…
Véritablement, Me Roberjotn’avait voulu que tâter son ancien copain, et il lui paraissait quel’épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant d’avoir l’argent,M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que serait-ce plustard ?…
En cette extrémité, un généreux abandon devaitêtre un habile calcul.
Me Roberjot le crut, etétouffant un soupir :
– Mon vieux camarade, prononça-t-il, avectoutes les apparences d’une émotion sincère, je n’ai pas l’habitudede faire payer les services que je rends…
– De donner un œuf pour avoir unbœuf ?…
– Précisément. Et la preuve, c’est quec’est sans conditions que je te remettrai, avant quarante-huitheures, la somme dont tu as besoin… Et sur ce, ne parlons plus desintentions que je pourrais avoir. Causons d’autre chose.
L’avocat avait visé juste… L’architecte futtouché.
– Est-ce que tu te moques de moi ?s’écria-t-il. Est-ce que tu veux m’insulter ?…
– Quelle idée !…
– Alors parlons de tes intentions,morbleu ! et ne parlons que de cela !… Quoi ! pourune fois que l’occasion se présente de t’être utile en quelquechose, je la laisserais échapper !… Jamais !… Que faut-ilfaire ? Veux-tu que j’aille provoquer Maumussy, Coutanceau etles autres ?… Je pars. C’est que je me moque d’eux, à cetteheure. Avec huit mille francs, l’avenir est à moi quand même. Aulieu d’être l’architecte du pouvoir, je serai l’architecte del’opposition… Tiens, c’est une idée, cela…
Me Roberjot souriait… endedans.
– Allons, bon ! fit-il, voilà que tut’emportes, selon ton habitude. Sais-tu ce que je voulais tedemander ?… Quelques renseignements précis surM. de Combelaine.
L’architecte fut-il dupe ?…Peut-être.
– Je suis ton homme, déclara-t-il.Ah ! tu veux des renseignements !
– Eh bien ! tu en auras, et de sicomplets que personne à Paris ne saurait t’en donner depareils…
Il fut interrompu par l’entrée du domestique,lequel venait rappeler à son maître que le dîner était servi depuisun bon moment, et que tout allait être froid.
Saisissant aussitôt la balle aubond :
– Voilà qui décide tout, ami Roberjot,s’écria l’architecte. Je dîne avec toi, et… je parle. Allons, àtable, et fais-nous monter une bouteille de ce bourgogne que jeconnais et qui délie si merveilleusement les langues !…
– Eh bien ! soit ! réponditl’avocat.
Et, l’instant d’après, il s’attablait en facede son ancien copain.
Il y avait des années que M. Verdalen’avait été si joyeux. Il lui semblait sentir ses huit mille francsdans sa poche, et l’ambition, l’espoir du succès et le cortonvelouté lui montaient à la tête en chaudes bouffées.
– Donc, mon vieux copain, disait-il, caril avait l’art de discourir la bouche pleine, donc parlons deM. de Combelaine… Mais parler de lui sans parler deMme la baronne d’Eljonsen est impossible, et c’estpar elle que je commencerai…
« C’est que je la connais bien, moi,cette respectable baronne, ayant eu l’honneur insigne de lui êtreprésenté lorsque j’étais à Rome aux frais de l’État. Je luiplaisais. Si j’avais eu de l’argent, elle m’en eût emprunté. Jen’en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après m’avoir faitjurer un secret éternel – un secret que je viole pour toi, ôRoberjot – elle daigna me charger de porter pour elle et en sonnom, au Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de sesjoyaux.
« Quel âge a-t-elle ? vas-tu medemander.
« Eh bien ! mon bon, je n’en saisrien, parole d’honneur, à vingt ans près. Elle n’a peut-être quecinquante ans, elle en a peut-être plus de soixante-dix. Sapareille n’existe pas au monde pour réparer des ans l’irréparableoutrage. C’est un secret qu’elle a acheté à Londres à uneémailleuse célèbre. Et personne n’est plus avancé que moi.Personne, depuis un demi-siècle, n’a eu l’heur de la voir telle quele bon Dieu l’a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée,comme les grands généraux dorment tout bottés.
« Donc, on ignore son âge, et ce n’estque bien vaguement qu’on connaît sa situation dans le monde.
« Moi, je sais qu’elle travaille dans lapolitique.
« Cette femme-là, vois-tu, est une de cesintrigantes cosmopolites, comme il y en a dans les bas-fonds detoutes les diplomaties, bonnes à toutes besognes, prêtes à toutesles trahisons, et qu’on charge des commissions qui feraient reculerles mouchards ordinaires. À combien de polices s’est-ellevendue ? À toutes, j’imagine, toutes celles qui avaient del’argent à lui donner. Ce qui est sûr, c’est qu’elle doit avoiracheté et vendu de drôles de choses en sa vie !…
– Par ma foi !… fitMe Roberjot, voici un joli portrait.
L’exclamation parut flatter l’architecte.
– Eh ! eh ! dans le fait, je nepeins pas mal ! fit-il en riant de son gros rire qui luisecouait les épaules.
Et, vidant lestement son verre, ilcontinua :
– Tout le monde, ami Roberjot, neparlerait pas si librement que moi. Mme d’Eljonsena de la mémoire, et il n’est pas sain de l’avoir pour ennemie. Ceuxqui la connaissent le mieux en ont peur…
– Oh !…
– C’est absurde, évidemment ; c’estlâche, c’est petit… mais c’est ainsi. Songe donc depuis unequarantaine d’années il ne s’est pas remué en Europe une pelletéede boue sans que cette femme en ait eu son éclaboussure.Dame ! on tremble toujours qu’elle ne se secoue sur sesvoisins. On est sûr de soi – quelquefois, – mais on n’est jamaissûr des siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant dechoses. Pour deux ou trois fois qu’elle s’est oubliée à penser touthaut devant moi, j’ai eu des coliques, parole d’honneur ! Ellea le mot d’un tas d’énigmes que l’histoire, avec ses lunettes, nedéchiffrera jamais. Et voilà pourquoi elle ne dégringolera jamaistout à fait. Quand elle enfonce, quand elle se sent à sa dernièregorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque gros scandaleignoré, et elle l’adresse aux intéressés avec ces seuls mots :« Achetez ou je publie. » Et on achète. C’est la muse duchantage que cette chère baronne.
« Elle vend un secret, quand elle estgênée, comme un autre porte ses bijoux au Mont-de-Piété. Et elleprétend que son fonds est inépuisable. Et je le croiraisvolontiers, moi qui sais qu’elle a servi la police russe et lapolice autrichienne, moi qui sais qu’il n’y a pas en Europe unhomme de quelque renom qui n’ait passé par son boudoir ou sonsalon…
L’avocat ne laissait pas d’être étourdi par lasurprenante volubilité de l’architecte incompris.
– Oh ! par son salon !… fit-ild’un air de doute, par son salon…
– Mais… « z’oui », cher maître,par son salon. Ah ! çà ! prendrais-tu par hasardMme d’Eljonsen pour une intrigante vulgaire ?…Erreur ! Je te montrerai son portrait à l’âge de vingt-deuxans, un chef-d’œuvre ! et quand tu l’auras admiré, tucomprendras tout ce qu’a pu négocier une gaillarde qui a eu desyeux pareils. C’est que, si elle a été aussi bas que possible, ellea été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres une sorte depension bourgeoise qui était un tripot, et vraisemblablementquelque chose de pis, c’est positif. Mais il est non moins certainqu’en 1822 il ne s’en est fallu de rien qu’elle épousât unprincipicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête unecouronne fermée.
– Roman !…
M. Verdale s’arrêta court, considérantson ami d’un air surpris et mécontent.
– Positivement, mon cher camarade,prononça-t-il, tu me fais de la peine. Comment ! toi, unavocat, un homme intelligent, tu en es encore là !…Quoi ! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez unehistoire, vous interrompent en disant : « Ça… c’estimpossible. Jamais rien de pareil n’est arrivé à maportière !… »
– Soit… des faits, des faits !…
L’architecte fronça le sourcil.
– En d’autres termes, je t’ennuie, dit-ilà son ami. C’est bien, je m’arrête. Interroge, je répondrai…
Mais ce petit accès de mauvaise humeurn’inquiéta guère l’avocat.
– Qui est, au juste,Mme d’Eljonsen ? interrogea-t-il.
C’est du ton nasillard d’un écolier qui ânonneune leçon que M. Verdale répondit :
– Française de naissance,Mme d’Eljonsen est issue d’une assez vieillefamille de Bretagne – noble, mais pauvre. Son père, le seigneur dela Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la routede Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s’yaventuraient plus… Mlle de la Roche-du-Houdevait avoir vingt ans, lorsqu’elle fit connaissance d’un négociantsuédois, colossalement riche, M. Eljonsen, que ses affaires,et plus encore sa mauvaise étoile, avaient amené à Morlaix. Entrois œillades, elle le rendit fou à lier d’amour, le malheureux.Il la demanda en mariage et l’épousa, – à une date que ne sauraientpréciser les biographes les mieux informés. Mariée, elle suivit sonmari, puisqu’il est dit que la femme doit suivre son mari, et ilsallèrent s’établir à Riga, centre des opérations commerciales deM. Eljonsen.
Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vitM. Eljonsen dépérir de chagrin d’avoir épousé la belleMlle de la Roche-du-Hou. En moins d’un an, ilen mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme quatre-vingts oucent mille francs de rentes. On ne dit pas qu’elle ait pleuré, maisson premier mouvement fut de quitter Riga, où elle s’ennuyait.Ayant posté devant le nom de son mari un d et uneapostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et allas’établir à Vienne. Elle y mena si grand train qu’à la fin de latroisième année elle était non seulement ruinée, mais poursuiviepar ses créanciers et menacée d’un procès en escroquerie. Forcée defuir, elle passa en Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuiteplanta sa tente à Londres, puis à Munich, puis à Naples.
– Et M. de Combelaine ?interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours pasparaître…
– J’y arrive, réponditM. Verdale.
Et ayant repris haleine et rempli sonverre :
– Maintenant que tu connaisMme d’Eljonsen, poursuivit-il, je dois te dire quependant des années, elle a traîné, dans toutes ses pérégrinations àtravers l’Europe, un jeune garçon qu’elle appelait Victor, etqu’elle semblait adorer…
– Son fils, parbleu !…
– On l’a cru comme tu le crois, mais onse trompait, on n’a pas tardé à le reconnaître.Mme d’Eljonsen n’était pas d’un caractère à essayerde dissimuler, comme on dit, une faute, elle n’en était pas à celaprès. Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui ?Ah ! là est le mystère. Les uns assurent que la mère est unegrande dame, comme il est dit dans la Tour deNesle, les autres que c’est tout simplement une petitebourgeoise de Londres…
– Mais toi, que crois-tu ?
– Moi ?… Rien.
– Cependant, informé comme tu l’es…
L’architecte incompris souriait.
– C’est vrai, fit-il, que je sais biendes choses, mais je ne sais pas tout… Ce que je puis te dire, c’estque cet enfant est devenu le Combelaine à qui tu parais en vouloirsi fort…
Me Roberjot ne s’impatientaitplus, maintenant.
– Mais ce nom de Combelaine,interrogea-t-il, d’où lui vient-il ?…
– Ah ! ceci est une autre histoire,Mme d’Eljonsen, je te l’ai dit, est une femme trèsforte, mais elle n’est pas complète, personne n’est completici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible s’appelaitle comte de Combelaine. C’était, en vérité, un excellentgentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, etqui, n’ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C’est à Vienne queMme d’Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ilsne se sont jamais quittés. C’est lui qui, le jour où le jeuneVictor dut se lancer dans le monde, lui dit : « Tu n’aspas de nom, et il t’en faut un ; prends le mien, je te ledonne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtesgentilshommes. Va, et puisse-t-il te porterbonheur !… »
D’un geste rapide, Me Roberjotcommanda le silence à son ancien copain.
Le domestique entrait, apportant le café etles liqueurs.
Mais dès qu’il se fut retiré :
– Et maintenant, ami Verdale, ditl’avocat, passons à l’histoire du fils adoptif deMme d’Eljonsen…
Mais on eût dit que pendant cette courteinterruption une révolution s’était faite dans l’esprit del’architecte incompris.
Sa verve, si brillante, tant qu’il ne s’étaitagi que de la baronne, s’éteignait maintenant qu’il était questionde M. de Combelaine.
– Décidément, mon cher, fit-il, tum’interroges comme si j’avais à ma disposition le casier judiciairede la préfecture de police.
L’avocat dissimula mal un geste de dépit.
– En d’autres termes, prononça-t-il, tuestimes plus prudent de n’en pas dire davantage…
– Mon cher, ce Victor de Combelaine estun gaillard horriblement dangereux…
– Et tu en as peur ?
M. Verdale haussa les épaules.
– Oui, répondit-il, pour toi quicertainement médites quelque sottise. Que veux-tu faire ?…Prends bien garde ! Combelaine, si tu le manques, ne temanquera pas…
– Chansons !…
– C’est juste ce que disaient les cinq ousix pauvres diables que Combelaine a expédiés en duel…
– On ne se bat pas avec un pareilhomme…
– Pardon !… On se bat avecM. de Combelaine, parce que, s’il court sur son compteune foule d’histoires fâcheuses, on ne peut rien lui reprocher depositif. Il n’a jamais été condamné…
L’impatience de Me Roberjotétait visible.
– Tu m’avais promis ton concours, moncamarade, dit-il, tu me le retires… Libre à toi…
– Eh non, entêté, je ne te le retire pas,non, mille fois non !… Si j’ai l’air de tergiverser ainsi,c’est que précisément je cherche le moyen de t’être utile. Maiscomment le puis-je, lorsque tu ne me dis rien de tes intentions nidu but où tu tends ?
L’avocat ne put s’empêcher de rougir ausouvenir de Mme Delorge qui traversa sonesprit :
– Ce n’est pas mon secret,déclara-t-il.
L’autre parut stupéfait :
– Ah ! il y a un secret !répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion ! Et jereprends : Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas,paraît être le seul patrimoine qu’ait jamais recueilli le filsadoptif de Mme d’Eljonsen. Je dis : paraît,parce qu’en réalité il en recueillit un autre, qui justifie toutesles légendes dont sa naissance a été le sujet. Je veux parler de laprotection mystérieuse, bien que très apparente, qui s’étendit surlui, dès son entrée dans le monde, et qui ne lui a jamais faitdéfaut. Et ce devait être une protection puissante, car elle l’apoussé jusqu’au grade de capitaine, dans l’espace de tempsstrictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, nison mérite, ne sa conduite n’expliquaient cet avancementscandaleux. Criblé de dettes, il avait à tout moment recours à desexpédients qui frisaient l’escroquerie, et qui eussent fait chasserdu régiment tout autre que lui… Cependant il abusa si bien, qu’ilfut un jour forcé de donner sa démission, après avoir fait semblantde se brûler la cervelle…
– En quelle année cela ?
– Ah ! par ma foi, tu m’en demandestrop, mais on pourrait le savoir en cherchant dans la collection del’Annuaire militaire.
– C’est vrai… Continue.
L’architecte riait, mais franchement cettefois, et il était de fait que l’insistance de l’avocat ne manquaitpas d’une certaine naïveté.
– C’est que me voici au bout de monrouleau, dit-il. Suivre Combelaine après sa sortie de l’armée esaussi impossible que de relever la piste d’un feu follet…
– Comment a-t-il vécu ?…
– D’industrie, dont ! Tous lesmétiers avouables et inavouables, il les a faits. PuisMme d’Eljonsen est venue à son secours deux outrois fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par unefemme dont il a été l’amant…
– Flora Misri ?
– Précisément… Je vous demande un peu oùle dévouement va se nicher ! Toujours est-il qu’elle lui aprêté d’assez grosses sommes, avec première hypothèque sur sa bonneétoile…
L’avocat réfléchissait.
– Et aujourd’hui, voilà cet homme auxaffaires !… murmurait-il, c’est inimaginable !…
M. Verdale hochait la tête.
– Il est de fait que c’est cocasse,reprit-il, et cependant il ne faudrait pas trop s’en étonner. As-tujamais conspiré, Roberjot ? Non. Eh bien ! si tuconspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et dont tune te dépêtreras pas le jour du succès.
– Qu’est-ce que cela prouve ?
– Rien !… sinon que le prince Louis,notre président aujourd’hui, empereur demain, a beaucoup deconnaissances.
Il n’y avait pas à en douter, l’architecteincompris connaissait à fond le sujet qu’il traitait.
– Maintenant, poursuivit-il, le présidentvoudrait peut-être bien n’avoir pas tant eu de « bonscousins ». Mais on ne peut pas conspirer tout seul. Et, s’ilperdait la mémoire, les petits camarade d’autrefois sauraient bienvenir lui dire : « Pardon, j’en étais. » Or Maumussyen était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, etpareillement cette chère baronne d’Eljonsen, qui n’a jamais supasser près d’une intrigue sans s’en mêler.
Me Roberjot avait espérémieux.
Il avait eu l’espérance insensée que là, toutà coup, son ami Verdale lui fournirait quelqu’une de ces armesqu’on peut utiliser immédiatement…
N’importe, il n’était pas homme à revenir surune parole donnée.
– Passons dans mon cabinet, dit-il àl’architecte incompris, et je te remettrai ce que je t’aipromis.
M. Verdale était devenu tout pâle dejoie.
– Ah ! tu es un amiincomparable !… s’écria-t-il.
Me Roberjot était du moins unami comme on en trouve peu, car c’était bien la vérité pure qu’ilavait dite.
N’ayant pas de fonds disponibles, il luifallait, pour obliger son ancien copain, vendre pour huit millefrancs d’un titre de six mille livres de rentes en cinq pour cent,qui constituait plus du tiers de sa fortune.
Il est vrai de dire, et cela diminuait un peule mérite de sa belle action, qu’il était depuis plusieurs joursdécidé à vendre une portion de cette rente pour faire face auxdépenses indispensables de sa campagne électorale.
Cependant c’est de la meilleure grâce du mondequ’il tira de sa caisse et confia à son ami le précieux titre, enayant soin d’y joindre une lettre où il donnait les ordres à sonagent de change.
Me Roberjot étant fort occupé,c’était bien le moins que M. Verdale se chargeât des quelquescourses que nécessitait l’opération.
Et certes, il ne songeait pas à s’enplaindre.
C’est avec une sorte de respectueuse stupeurqu’il regardait ce papier qui représentait une fortune.
Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes,n’osant croire à son bonheur, ne pouvant se persuader quevéritablement on allait lui prêter sans garanties ces huit millefrancs dont il se promettait de tirer des millions.
Tandis que maintenant…
Il se jeta au cou de son ami, et le serrant àl’étouffer :
– Va, s’écria-t-il, je seraimillionnaire, et toi tu seras député… Tu Marcelluseris.
– Oui, je serai député, se disaitMe Roberjot, il le faut, je le veux, car c’est leseul moyen qui s’offre à moi d’atteindre peut-être Combelaine…
Et en effet, durant les jours qui suivirent,c’est avec une fiévreuse activité qu’il s’occupa de sacandidature.
Plus d’une fois, cependant, la prédiction deM. Verdale se réalisait, et il se présentait des couleuvres…Il les avalait bravement en songeant àMme Delorge.
– Car, pensait-il, plus ma victoire auraété pénible, plus elle m’aura de reconnaissance si je réussis à luifaire rendre justice et à venger son mari…
Et cependant, ce n’est qu’à la fin de lasemaine, et lorsque le succès de son élection pouvait êtreconsidéré comme certain, qu’il osa profiter de la permission quilui avait été donnée de se présenter à Passy.
Lorsqu’il arriva rue Sainte-Claire, la grillede la villa était ouverte, et sur la vaste pelouse, devant lamaison, deux jeunes garçons d’une douzaine d’années prenaient uneleçon d’équitation sous la direction d’un vieil homme à longuemoustache grise.
Depuis un moment déjà, l’avocat regardait, etil se disposait à sonner, lorsqu’un des jeunes écuyers l’apercevantsauta à bas de son cheval et accourut vers lui ens’écriant :
– Ah ! monsieur Roberjot.
C’était Raymond.
– Vous ne m’avez donc pas oublié, monpetit ami ? dit l’avocat en lui serrant la main.
L’enfant secoua la tête.
– Je n’oublierai jamais les amis de monpère, monsieur, prononça-t-il.
Puis, faisant signe à son jeunecamarade :
– Léon, cria-t-il, Léon, viens doncsaluer monsieur.
Léon mit lestement pied à terre etapprocha.
Il était un peu moins grand que le jeuneDelorge, mais plus large d’épaules et beaucoup plus robuste. Ilsemblait un peu gêné dans ses habits neufs, mais son embarrasn’avait rien de disgracieux ni de gauche.
– C’est Léon Cornevin, monsieur Roberjot,dit Raymond, le fils aîné de Laurent Cornevin, dont maman vous aparlé.
L’enfant s’inclina.
– Voilà huit jours qu’il est de la maisonet que nous travaillons ensemble, continua le jeune Delorge. Dame,il n’est pas aussi fort que moi sur certaines choses, on ne luienseignait pas le latin, chez les frères… Mais maman lui a donné unrépétiteur, et il travaille si fort et il comprend si bien, qu’ilm’aura vite rattrapé.
– Je l’ai promis à ma mère, répondit lejeune garçon, et c’est bien le moins que je doive àMme Delorge pour toutes ses bontés.
– Et comme cela nous ne nous quitteronsjamais, déclara Raymond, nous serons comme deux frères, et nousentrerons à l’École polytechnique ensemble.
– Et quand nous serons hommes, ajoutaLéon Cornevin, avec un accent de haine véritablement incroyablechez un enfant si jeune, quand nous serons hommes, nous sauronspunir les lâches qui ont assassiné le général Delorge et monpère…
Véritablement l’avocat ne savait trop querépondre, lorsqu’il fut tiré d’embarras par un vieux monsieur,d’une mise fort soignée, qui venait d’entrer, qui s’avançait verslui le chapeau à la main avec force salutations, et lui dit del’air le plus gracieux :
– Monsieur Roberjot, n’est-cepas ?
– Oui, monsieur.
– Je l’aurais parié, reprit gaiement lebonhomme. Oui, je vous avais reconnu sur le portrait qu’on m’a faitde vous. Moi, je suis un vieil et bien dévoué ami de ce pauvregénéral, M. Ducoudray.
– Je vous connais de nom, monsieur…
– Ah ! Mme Delorgevous a parlé de moi… elle sait mon affection. Mais vous, monsieur,vous avez bien tardé à nous rendre visite… Nous étions presqueinquiets… Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorgeva être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférenceavec Mme Cornevin. Elles viennent de m’envoyerchercher, c’est qu’il doit y avoir du nouveau…
Et, faisant signe aux deux jeunes garçons dereprendre leur leçon, il entraîna l’avocat, tout étourdi de cetaccueil et de ce flux de paroles.
Mais, sur le perron, il s’arrêta tout à coup,et montrant à Me Roberjot le fils deCornevin :
– Que pensez-vous, lui demanda-t-il, dece gaillard-là ?
– Je pense, répondit l’avocat, que cetenfant sera un homme.
M. Ducoudray frappa gaiement dans sesmains.
– Juste ! s’écria-t-il, voilàl’expression juste que je n’avais pas trouvée. Oui, cet enfant seraun homme d’une trempe supérieure. Avec une intelligence bienau-dessus de son âge, il a compris l’immensité du malheur qui l’afrappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge.Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l’en fera dévier, car ila une volonté de fer.
Le digne bourgeois soupira.
– Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frèrene lui ressemble-t-il pas ?
– Quel frère ?…
– Le second fils de ce malheureuxCornevin, Jean, celui que j’ai en quelque sorte adopté…
Me Roberjot s’inclina,félicitant le bonhomme de sa généreuse conduite, mais contre sonordinaire il n’accepta pas les compliments.
– C’est à Mme Delorge,dit-il, que revient tout l’honneur de la chose. Quand elle vousregarde d’une certaine façon, elle vous inspire des idées quecertainement on n’aurait jamais eues… C’est elle qui m’a prouvé quela veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois filles quilui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse !Donc, je me suis chargé de l’autre garçon, Jean : seulement,comme je suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Jel’ai donc mis au collège. Eh bien ! monsieur, depuis unesemaine qu’il y est, j’ai déjà reçu deux fois des plaintes de sesprofesseurs. Impossible d’en jouir. Ce n’est pas qu’il manqued’intelligence ; bien au contraire, il est pétri d’esprit etde malice, mais il est paresseux comme une couleuvre et turbulentcomme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il empêche lesautres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné quelquesleçons de dessin, il en a si bien profité, qu’il passe tout sontemps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici,en quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du2 décembre : c’était frappant. Il soutient que bien avant queson frère tue Combelaine, il l’aura, lui, fait mourir à coupsd’épingles. Ah ! ce gamin-là me donnera, je le crains, bien dudésagrément !…
Mais les doléances du bonhomme ne touchaientguère Me Roberjot.
Ce qui le frappait, et bien vivement, c’étaitl’association étrange de ces trois enfants, d’aptitudes et detempérament si divers, réunis en une commune pensée.
Une femme seule était capable de préparerainsi une génération à une revanche et il reconnaissait bien, à cetrait, le génie de Mme Delorge.
Mais déjà l’excellent M. Ducoudray avaitreprit le bras de l’avocat, et tout en le guidant à travers lavilla :
– Du reste, poursuivait-il, quoi quepuisse me faire Jean Cornevin, le mauvais garnement, jamais je neme séparerai de lui. C’est une gageure. Le gouvernement, sachez-le,ne m’a pas vu sans dépit recueillir ce pauvre orphelin, et il n’estsorte de chose qu’il ne soit prêt à faire pour me contraindre àl’abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de pouvoir merévoltent.
– Peut-être, hasardaMe Roberjot légèrement surpris, peut-être, chermonsieur, poussez-vous un peu les choses au noir…
Il hocha la tête, et d’une voixsourde :
– Je sais ce que je dis, répondit-il, etj’ai des preuves. On m’a fait passer secrètement des lettres qui nelaissent pas l’ombre d’un doute. Je suis noté comme un hommedangereux, et dont on doit chercher l’occasion de se débarrasser.On me surveille, je vis entouré de mouchards.
– Oh !…
– Oui, monsieur, insista le dignebourgeois, oui, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Est-ildonc si difficile d’impliquer un homme dans un complot depolice ? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mesdispositions sont prises pour passer à l’étranger au premiersignal. Mes paquets sont prêts, j’ai fait disposer à ma maison uneissue dérobée et, nuit et jour, j’ai toujours autour des reins uneceinture pleine d’or…
Me Roberjot ne riait pas.
Certainement, les terreurs deM. Ducoudray étaient bien ridicules. Assurément, cetteprétention qu’il avait d’empêcher le gouvernement de dormir, étaitgrotesque…
Sa conduite n’en était que plus digned’éloges. Ce n’est pas au péril qu’on brave qu’on mesure lecourage, mais au péril qu’on croit braver. Étant données ses idéeset ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en héros.
– Du reste, continuait-il, non sans unenuance de fatuité, je suis récompensé bien par delà mes mérites,par la confiance et l’amitié que veut bien me témoigner la veuve demon cher et vaillant ami, le général Delorge.
Ils arrivaient au premier étage de lavilla.
– Plus un mot de tout ceci, dit très viteet très bas M. Ducoudray, ménageons la sensibilité deMme Delorge, qui n’a déjà que trop de tourments…Nous allons la trouver dans l’ancien cabinet de son mari avecMme Cornevin ; voici la porte, et si vousvoulez prendre la peine de passer…
Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrentensemble ces deux infortunées que rapprochait un malheur commun, laveuve de l’officier général et la femme du pauvre palefrenier.Elles étaient assises l’une près de l’autre, comme deux amies,pareillement vêtues de noir, et s’occupaient à trier et à classerdes lettres et des papiers.
À la vue de Me Roberjot,Mme Delorge se leva vivement, et lui tendant lamain :
– Enfin, monsieur, dit-elle, je puis doncvous remercier de vos bontés pour une pauvre femme veuve, sansautres titres à votre sympathie que son malheur…
S’il est pour un homme de cœur et d’esprit unsupplice, c’est de s’entendre décerner des éloges qui ne lui sontpas dus.
– Hélas ! madame, balbutia l’avocat,subissant plus que jamais le charme des beaux yeux deMme Delorge, hélas ! je n’ai rien fait encorepour mériter votre reconnaissance…
Et il s’empressa de détourner la conversation,servi en cela par M. Ducoudray qui n’entendait pas sans unesecrète jalousie les remerciements adressés à un autre qu’àlui.
– Revenons donc à nos espérances, repritMme Delorge, et à l’événement qui m’avait faitenvoyer chercher M. Ducoudray. Il nous arrive du nouveau…
– Ah !
– Nous avons, nous pensons avoir desnouvelles de Laurent Cornevin. Nous avons presque la certitude quesa vie a été respectée.
C’était du nouveau, en effet, et lerenseignement le plus précieux qu’eût recueilliMme Delorge depuis la mort de son mari. CependantMe Roberjot ne s’en étonnait pas.
– Et comment avez-vous eu cesrenseignements, madame ? interrogea-t-il.
– Par Mme Cornevin,répondit Mme Delorge.
Et se retournant vers la pauvrefemme :
– Julie, ajouta-t-elle, dites à cesmessieurs comment les choses se sont passées ; il estindispensable qu’ils le sachent pour nous donner un conseil.
Pour la première fois,Me Roberjot examina la femme du pauvre palefrenier,et il demeura stupéfait de l’expression dont la douleur avaitrehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien deMme Delorge, s’était épuré et élevé, et jamais onn’eût deviné une femme de sa condition, à la voir calme et digne,avec ses grands yeux noirs et ses épais cheveux relevés en massesbrunes très haut sur la nuque.
Une rougeur épaisse couvrit ses joues, saconfusion fut visible ; pourtant Mme Delorgeayant parlé, elle n’hésita pas, et d’une voix émue :
– Mes parents, commença-t-elle, étaienttrès pauvres, et ils avaient eu jeunes une grosse famille. Lechagrin et le découragement s’en mêlant, ils ne se conduisirent pastoujours comme ils auraient dû le faire. Mon père s’était mis àboire, et ma mère… que le bon Dieu lui pardonne ! C’est uneterrible épreuve pour une femme que de n’avoir pas de pain à donneraux siens. Ce que j’en dis, ce n’est pas pour accuser mes parents…c’est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que nousétions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bonmari. Les autres, voyant qu’il y avait plus de coups que de michesà la maison, s’en étaient allées, l’une après l’autre, à la grâcede Dieu… Pauvres sœurs ! Elles ne firent que changer un sortbien misérable contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère,avec la honte de plus. Sauf une, cependant, qui s’appelaitAdèle.
« C’était la plus jeune de nous quatre,et aussi de beaucoup la plus jolie… Je peux même dire que c’étaitla plus jolie fille que j’aie vue de ma vie, avec ses grands yeuxd’un bleu clair, sa petite bouche toute rose et toute mignonne, etses cheveux blonds si longs et si épais, que les voisines les luifaisaient dénouer par curiosité.
« Celle-là était partie un soir avec lefils d’un locataire de la maison, un mauvais sujet fini, ivrogne etbatailleur, et qui avait fait un an de prison pour vol.
« Je croyais bien que je ne la reverraijamais, et il y avait quatre ans que je n’avais plus entendu parlerd’elle, quand, un soir que Laurent m’avait menée au théâtre pourvoir une féerie, voilà que tout à coup il me pousse le coude.
« – Regarde donc, me dit-il, cettedanseuse qui est dans le coin de la scène…
« Je regarde et je jette un cri.
« – C’est Adèle, lui dis-je.
« Justement cette danseuse jouait unrôle. Laurent achète un programme, et nous lisons :
« La Fée des Eaux, –Flora Misri. »
Un peu surpris d’abord du récit deMme Cornevin, M. Ducoudray etMe Roberjot se l’expliquaient désormais.
Elle, cependant, les yeux baissés et sefaisant violence évidemment, poursuivait :
– Ce nom de Flora Misri, sur le premiermoment nous dérouta.
« – Nous nous sommes trompés, me dit monmari, ce n’est pas ta sœur…
« Je n’osai pas le contredire, parce quele changement m’étonnait.
« Adèle, la dernière fois que je l’avaisvue, avait sur le dos une méchante robe d’indienne à neuf sous lemètre et au pied des savates, tandis que cette Fée des Eaux portaitun costume éblouissant, tout de satin, de gaze et d’or, avec unmaillot de soie, des bottines dorées qui lui montaient au-dessus dela cheville et des pierreries plein les cheveux.
« Et cependant, plus je la regardais,pendant qu’elle dansait et qu’elle faisait son personnage, plus ilme semblait reconnaître ses yeux, un certain mouvement d’épaulespour lequel ma mère la grondait toujours, et jusqu’à un signequ’elle a au bas de la joue droite.
« De telle sorte qu’à la fin Laurents’impatienta.
« – Que ferais-tu donc si c’étaitAdèle ? me demanda-t-il.
« – Je tâcherais de lui parler.
« Il ne me répondit pas, mais un petitmoment après :
« – Eh bien ! me dit-il, puisquec’est ainsi, nous sortirons au prochain entracte, et nous ironsdemander des renseignements au concierge du théâtre.
« Ce qui fut dit fut fait.
« La toile n’était pas baissée que déjànous étions dehors, courant à toutes jambes vers la porte desartistes qu’un contrôleur nous avait indiquée.
« Là, dans une soupente affreusementmalpropre, à l’entrée d’un corridor plus malpropre et plus puantencore, nous trouvâmes une grosse vieille femme qui buvait del’eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six figurantes encostume. Nous aurions été les derniers des derniers, que cetteportière ne nous eût pas toisés d’un air plus méprisant, en nousdisant :
« – Qu’est-ce que vous venez chercher parici ?…
« Mon mari lui expliqua poliment qu’ildésirait savoir si Mlle Flora Misri ne s’appelaitpas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le laissa seulementpas achever.
« – Est-ce que je sais !interrompit-elle. Eh bien ! j’aurais de l’ouvrage, s’il mefallait m’informer du vrai nom de toutes ces dames !
« Et là-dessus, elle se mit à rire auxéclats, et toutes les autres aussi, comme si elle eût dit la chosela plus comique du monde.
« – Puisque c’est ainsi, repris-je,indiquez-nous par où l’on passe pour arriver jusqu’àMlle Misri.
« Mais elle se mit à rire plus fortencore, nous demandant d’où nous venions pour nous imaginer qu’onentrait ainsi dans un théâtre comme dans un moulin, ajoutant que,si nous avions quelque chose à faire savoir àMlle Flora, nous n’avions qu’à guetter sa sortie ouà lui écrire un mot qui lui serait remis à l’instant.
« Mon mari ayant adopté ce dernier parti,la concierge lui prêta un crayon, et il écrivit à la Fée des Eauxun billet, où il lui disait que, si elle était Adèle Cochard, elleeût la bonté de regarder tout en haut, à l’amphithéâtre destroisièmes, qu’elle y verrait sa sœur Julie.
« Et là-dessus, nous regagnâmes nosplaces, Laurent très en colère de l’insolence de la portière, moibien peinée.
« Bientôt la Fée des Eaux parut, et il mesembla que son premier regard avait été jeté de notre côté… Je nem’étais pas trompée : nos yeux se rencontrèrent, et, à traverstoute cette salle, s’envoyèrent un baiser.
« – C’est, ma foi, elle ! me ditLaurent. Tiens, voici qu’elle nous fait un signe.
« Effectivement, tout en dansant ellenous adressait des saluts de la main.
« J’étais toute bouleversée. Après quatreans, deux sœurs se retrouver ainsi, tout à coup, au théâtre, l’unedans la salle, l’autre, brillante, parée, applaudie, se donnant enspectacle !
« Ce qui n’empêche que je ne cessais deme demander comment nous nous verrions, lorsqu’à un nouvel entracteune ouvreuse se glissa jusqu’à nous et demanda à mon mari s’ilétait bien M. Laurent Cornevin.
« Mon mari ayant répondu : –Oui.
« – Alors, dit l’ouvreuse, c’est bienpour vous cette lettre dont je suis chargée par une de nos damesartistes.
« Laurent voulait lui donner une pièce dedix sous, mais elle la refusa, disant :
« – Excusez, je vous remercie, je suispayée.
« Et moi, quoique ce ne fût pas grandchose, je fus touchée de cette attention de ma sœur.
« Mais déjà Laurent avait ouvert lalettre.
« Adèle nous y disait qu’elle voulaitabsolument nous voir et nous embrasser. Elle ne le pouvait pas cesoir même, parce qu’elle avait une répétition après lareprésentation, mais elle nous attendait avec nos enfants, lelendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à onzeheures, pour déjeuner.
« Laurent semblait avoir pris son partide la rencontre. Il ne m’en souffla pas mot de la soirée. Il seleva gai comme un pinson le lendemain, et c’est en riant qu’il medit qu’il allait se mettre sur son trente et un et soigner sa barbepour faire honneur à la Fée des Eaux…
Déjà, depuis un moment,Me Roberjot ne cessait de jeter àMme Delorge des regards étonnés.
Quelle différence entre le récit lumineux etvivant de cette pauvre femme et les extraits du sommier judiciairequ’avait eus entre les mains M. Barban d’Avranchel ! Ellecependant poursuivait :
Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmesrue de Douai avec nos trois enfants, – nous n’en avions que troisencore à cette époque.
« Ma sœur demeurait au second étage d’unebelle maison neuve.
« Une bonne, au sourire à la foisinsolent et doucereux, nous ouvrit, nous reçut familièrement, commedes hôtes attendus, et nous fit entrer dans un appartement qui meparut tout ce qu’on peut imaginer de plus riche et de plusmagnifique.
« Ce n’était pas l’avis de Laurent.
« Lui qui a servi dans de très grandesmaisons, chez le comte de Commarin et chez le marquis d’Arlange, ilme disait à l’oreille que tout ce qui reluit n’est pas d’or et quetout ce que je voyais n’était que du clinquant.
« Au bout de cinq minutes à peu près, masœur parut, vêtue d’un superbe peignoir de dentelles…
« Mais elle était ravie de nous voir,c’est de tout cœur qu’elle se jeta dans mes bras et quelle embrassaensuite mon mari et mes enfants.
« Mes enfants surtout l’étonnaient.
« – Comment ! vous en avez trois,répétait-elle, et moi qui n’en savais rien !…
« Nous n’étions pas chez ma sœur depuiscinq minutes, que déjà je regrettais notre rencontre. N’ayantconservé de notre jeunesse que d’amers ou d’odieux souvenirs, elles’était mis à se plaindre avec une violence extraordinaire de toutenotre famille, de nos frères, de nos sœurs, de notre père, qu’ellen’appelait jamais que le vieil ivrogne, de notre mère surtout,qu’elle haïssait terriblement.
« Toutes ces récriminations arrivaientbien mal, mon mari n’aimant guère les miens.
« Je commençais donc à être bienembarrassée, lorsqu’une bonne vint annoncer que le déjeuner étaitservi.
« – Ma foi ! tant mieux ! ditma sœur. Comme cela nous ne parlerons plus de toutes ces vilainesgens…
« La salle à manger me parut encore plusriche que le salon.
« Tous les meubles étaient en chênesculpté et, derrière les vitres de deux immenses buffets, on voyaitreluire toutes sortes de verreries et de porcelaines.
« Adèle, c’est-à-dire Flora, s’était miseen frais, et soit par bon cœur pour nous faire honneur et plaisir,soit par vanité, pour nous éblouir, elle nous avait fait servir unrepas de prince.
« La table ployait sous le poids des metset des bouteilles, et pour manger et boire toutes ces bonneschoses, nous avions chacun, à notre couvert, quatre ou cinq verreset quantité d’ustensiles qui m’étaient inconnus.
« Bien loin d’être contente de cescérémonies, j’en étais désolée.
« Je voyais le front de mon mari serembrunir et se plisser comme il lui arrivait toutes les fois qu’ilétait irrité, et que cependant il se forçait à rester calme.
« Et, pour comble, ma sœur ne cessait deremplir ses verres de vins de toutes les couleurs, tout enrépétant :
« – Buvez donc, beau-frère… Est-ce quevous ne trouvez pas mon vin bon ? Vous ne buvez pas…
« Malheureusement, il ne buvait que trop,et, quoique sachant qu’il portait très bien la boisson et qu’iln’avait pas le vin mauvais, je m’inquiétais de voir ses yeuxdevenir plus brillants et ses joues plus pâles.
« – Prends garde, lui disais-je, tu vaste faire mal.
« Je perdais mes peines.
« Nous étions à table depuis plus de deuxheures, et mon plus jeune enfant avait fini par s’endormir,lorsqu’on apporta je ne sais plus quel mets sous une grosse cloched’argent.
« – Comment ! encore !s’écria-t-il mon mari.
« Puis examinant ma sœur :
« – Savez-vous, lui dit-il, qu’il fautque vous ayez une fameuse fortune, pour pouvoir vous permettre tantde dépense.
« – J’ai de l’argent, en effet,répondit-elle négligemment.
« – On vous paye donc bien cher à votrethéâtre ?
« Elle partit d’un éclat de rire, etdit :
« – Très cher !… On me donnetrente-cinq francs par mois. Il est vrai que je fournis mescostumes. Vous voyez d’ici le bénéfice ?…
« Au geste terrible de mon mari, je crusqu’il allait se dresser brusquement en jetant bas la table.
« Il n’en fut rien, cependant ; ilse contenta de m’écraser d’un regard furieux, tandis qu’il disait àma sœur :
« – Décidément, mademoiselle Flora, jecrois que vous êtes une fille adroite.
« J’aurais battu ma sœur.
« Je ne me contentais plus de luiadresser des signes, je la poussais du coude, je lui marchais surles pieds avec une sorte de rage. Rien n’y faisait.
« – J’ai eu de la chance, reprit-elle, jel’avoue, mais non pas du premier jour… En me sauvant de chez mamère, je croyais que les alouettes allaient me tomber toutesrôties… Belles alouettes, ma foi ! L’homme que j’avais suiviétait le dernier des bandits, et nous n’étions pas ensemble depuisquinze jours qu’il me rouait de coups. Ah ! si les fillessavaient ! Mais j’étais bête, et d’ailleurs ce triste gars mefaisait une peur affreuse.
« Quand il avait dépensé tout son argentdans les cafés, c’était à moi de lui en procurer. Comment ? Cen’était pas son affaire ; il lui en fallait, voilà tout.Sinon… des coups ! Dieu ! m’a-t-il battue, cetêtre-là ! Vous me direz que je pouvais le planter là…Bon ! mais pour où aller ? Je serais encore entre sesgriffes, s’il ne lui était arrivé une affaire de coups de couteauqui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance. Justement, à cemoment, un théâtre demandait de jolies filles pour figurer, je meprésentai, je fus reçue, et depuis je n’ai pas à me plaindre…
« Je me sentais blêmir, en sentant pesersur moi les regards de mon mari.
« C’eût été ma vie, à moi, sa femme,qu’on lui eût contée ainsi, qu’il n’eût pas paru plus exaspéré.
« – Quant à être adroite, continuaitFlora, qui ne s’apercevait de rien, je ne le suis pas… Je saisamener l’argent, mais je ne sais pas le garder. Avec un peu defermeté, j’aurais des rentes, mais je suis trop bonne, on medépouille, on me gruge, on m’exploite…
« Elle se plaignait ainsi, avec uneamertume croissante, quand la porte de la salle à manger s’ouvritbrusquement, et un homme entra, très grand, maigre, avec desmoustaches cirées, l’air casseur, le chapeau sur l’oreille et lecigare dans le coin de la bouche.
« Il ne dit quoi que ce soit à personne,ni salut, ni bonjour, ni rien, mais regardant ma sœur d’un airmécontent :
« – Comment ! pas encorehabillée ! fit-il.
« – Non.
« – Qu’avez-vous donc fait depuis cematin ?
« – Vous le voyez bien, Victor, j’aidéjeuné avec mes parents.
« Non, jamais je n’oublierai le regarddont cet individu nous toisa.
« – Très joli, dit-il, mais il fauts’habiller.
« – Plus tard.
« – Tout de suite. La voiture est enbas.
« – Eh bien ! renvoyez-la… Vousm’ennuyez, à la fin, Victor, avec votre tyrannie…
« Mais il ne la laissa pas finir.
« – Qu’est-ce que c’est que ça !s’écria-t-il. Qu’est-ce que cette fantaisie !…
« Et saisissant brusquement ma sœur parle haut de sa robe, il la souleva de sa chaise, et malgré sarésistance et ses cris la poussa dans la pièce voisine.
« – Ah ! c’en est trop !s’écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi !
« Et il allait s’élancer dehors, lorsquemoi, fort heureusement, j’eus le temps de me précipiter à genoux,les bras étendus devant la porte…
« Ce mouvement nous sauva tous d’un grandmalheur, car il arrêta Laurent.
« – Tu as raison, me dit-il, ce serait mesalir.
« Je voulais parler, ilm’interrompit :
« – Mais viens vite, ajouta-t-ilviolemment, relève-toi, partons, amène les enfants !…
« Certainement, ma conscience ne mereprochait rien, et on ne saurait être responsable des fautes desautres, mais du caractère dont je connaissais Laurent, je medemandais s’il n’allait pas me tourner le dos et s’éloigner de moipour toujours.
« Cependant, lorsque nous fûmes dans larue, rien ne vint justifier mes craintes.
« Mon mari, sans mot dire, passa mon brassous le sien, et marchant à grands pas, m’entraîna.
« Au boulevard extérieur, seulement, del’autre côté de la barrière de Clichy, dans un endroit où il n’yavait personne, il s’arrêta.
« Il se recula de moi, se croisa lesbras, et, me regardant bien en face, il me dit ces seulsmots :
« – Eh bien !…
« Pour toute réponse, je fondis enlarmes.
« Il secoua tristement la tête, et d’unton si doux qu’il eût tiré des larmes d’une pierre :
« – Va, pauvre Julie, me dit-il, je net’en veux pas et, si parfois je t’ai fait souffrir à cause destiens, j’ai eu tort. Je n’ai jamais eu qu’à bénir Dieu de t’avoirprise pour femme.
« Je me jetai à son cou ensanglotant ; il m’embrassa. Puis, posément :
« – Seulement, me dit-il, jure-moi de nejamais remettre les pieds chez ta sœur, de ne jamais chercher à larevoir.
« Je le lui jurai, et comme il était boncomme le bon pain, avec ses manières brusques, voyant que j’avaisbeaucoup de chagrin :
« – Et puis, qu’il ne soit plus questionde rien, ajouta-t-il gaiement, et puisque nous voilà dehors, allonsfinir la journée à la campagne…
La voix de Mme Cornevinexpirait à ces derniers mots ; il était clair qu’elle étaitpresque à bout de forces.
Et cependant elle refusa de se reposer unmoment, comme l’en priait Mme Delorge.
La partie la plus douloureuse de son récitétant passée, elle reprit d’un accent plus calme :
Certes, j’étais bien résolue à tenir lapromesse que j’avais faite à Laurent. Je ne pouvais pas prévoir quema sœur viendrait me visiter.
« Elle m’arriva le lendemain, en grandetoilette, les poches pleines de bonbons pour les enfants, toutegaie et toute souriante.
« À peine assise, elle entreprit dem’expliquer la scène de la veille, essayant de la tourner enplaisanterie, disant que tous les amoureux ont des piquespareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu’on ne pensepas, et qui d’ailleurs ne sont pas vraies…
« Mais elle vit bien à mon air que je neprenais pas le change, et alors, renonçant à me cacher la vérité,elle se mit à pleurer, disant que j’avais bien raison, qu’elleétait la plus misérable des créatures.
« – Eh bien ! il faut rompre, luidis-je.
« Mais, à ma profonde stupeur, ellem’avoua qu’elle ne s’en sentait pas le courage.
« Elle haïssait cet homme, elle leméprisait, et cependant il lui était nécessaire. Il l’avaitensorcelée.
« Ainsi, pendant de longues heures, ellem’exposa toutes les plaies de sa vie si brillante en apparence,répétant toujours :
« – Avec tes enfants, ton labeur obstiné,la gêne toujours menaçante, c’est encore toi, de nous deux, qui asle bon lot.
« Cependant, il me fallait lui dire quemon mari exigeait que nous ne nous revissions pas, et je pensaisqu’elle allait s’indigner, se révolter.
« Non… Elle baissa tristement la tête, àces cruelles paroles, et d’un accent douloureux :
« – Je ne puis pas dire qu’il ait tort,murmura-t-elle… Je sens qu’à sa place j’agirais comme lui…
« Néanmoins elle revint. Je l’avouai àLaurent qui se contenta de me dire :
« – Je ne puis pas exiger que tu mettesta sœur à la porte de chez toi… Mais prie-la de venir avec destoilettes moins éclatantes…
« C’est ce qu’elle fit d’elle-même par lasuite, car nous gardâmes des relations. Quand elle avait eu quelquecrise, je la voyais arriver, et elle passait l’après-midi avec moi,m’aidant à mon ouvrage…
« Elle me disait que notre honnêtetéétait la sienne, et de ce que mon mari refusait de la voir, elle nel’en estimait et même ne l’en aimait que davantage.
« Assurément, Adèle, – je veuxdire : Flora, – n’était pas, n’est pas une méchante fille.Elle a bon cœur, s’attendrit aisément, et son premier mouvement esttoujours bon.
« Mais jamais on n’a vu d’esprit sifaible ni si mobile que le sien. D’un instant à l’autre, pour toutou pour rien, changent ses idées, ses projets et ses désirs. Ledernier qui lui parle a toujours raison.
« Je ne m’étonnai donc pas trop, il y aun an environ, de la voir changer tout à coup.
« Elle se donnait des airs d’importanceet de mystère, parlant à mots couverts d’événements graves qu’elleattendait.
« – Je deviens une personne sérieuse,disait-elle, je m’occupe de politique.
« Au lieu de se répandre comme autrefoisen récriminations contre cet homme odieux que nous avions vu chezelle, contre ce Victor, elle ne trouvait plus de termes assez fortspour se féliciter de le connaître.
« C’était aussi, ajoutait-elle, un grandbonheur pour moi qu’elle le connût, car elle lui parlerait de moi,et il ne manquerait pas de procurer à Laurent quelque placebrillante et lucrative.
« Déjà, sur sa recommandation, uneancienne ouvreuse de son théâtre avait obtenu un bureau detabac.
« – Juge, concluait-elle, juge de ce queje ferai pour ma sœur, quand le moment sera venu.
« Flora s’exprimait en personne si sûrede son fait, que je fus ébranlée et que je finis par parler à monmari de nos conversations.
« Mais il s’emporta dès les premiersmots, jurant que j’étais aussi bête que ma sœur de croire à toutesces sornettes, et que, si par impossible toutes ces vanteriesétaient vraies, il avait le cœur trop haut pour accepter une telleprotection.
« Flora, à qui j’eus l’imprudence delaisser deviner ce propos, en fut exaspérée.
« – Tout le monde n’est pas si fier quevous, me dit-elle, et j’en sais des plus riches et des plus huppésqui mendient la protection de Victor et qui cireraient ses bottesau besoin.
« Comme de raison, cette querelle jeta dufroid entre ma sœur et moi.
« Peu à peu ses visites se firentrares.
« Et il y avait plus de trois mois que jene l’avais vue, lorsqu’arrivèrent nos malheurs, que le généralDelorge fut tué et que mon mari disparut.
« Certes, jamais la pensée ne me fûtvenue d’avoir recours à ma sœur sansMme Delorge.
« Comment imaginer que Victor etM. de Combelaine pouvaient n’être qu’un seul et mêmepersonnage !…
« Cela est, cependant ; je suisallée me poster à la porte de M. de Combelaine, je l’aiguetté, je l’ai vu, et j’ai reconnu Victor…
« Y avait-il pour nous un parti à tirerde cette circonstance ?
« Mme Delorge le crut,et, m’étant bien pénétrée des conseils qu’elle me donna, je meprésentai chez ma sœur.
« C’était samedi, sur les huit heures dusoir… Mais ce n’est plus rue de Douai qu’elle demeure.
« Cet appartement, qui m’avait semblé simagnifique, lui ayant paru mesquin, et au-dessous de sa position,elle en a pris un autre beaucoup plus vaste, au boulevard desCapucines.
On me fit monter par l’escalier de service, etce fut un domestique en grande livrée qui vint m’ouvrir.
« Dès que je lui eus dit que je désiraisparler à Mme Flora Misri :
« – C’est impossible, me répondit-il,nous avons dix personnes à dîner…
« J’insistai, cependant, et le domestiqueque j’impatientais allait sans doute me pousser dehors, lorsque masœur traversa le corridor.
« M’apercevant, elle jeta un petit cri desurprise, et, sans se soucier de ses domestiques :
« Comment ! c’est toi !… medit-elle. Qu’est-ce qui t’arrive ?…
« Vivement je lui exposai le malheur quime frappait, me gardant bien, comme de juste, de souffler mot dugénéral Delorge.
« Elle parut consternée.
« – C’est épouvantable, murmurait-elle.Laurent disparu !… Que vas-tu devenir, seule, avec tes cinqenfants ?…
« Puis, tout à coup :
« – Non, cela ne sera pas, je ne lesouffrirai pas, je ne veux pas qu’on touche aux miens… Attends uneminute ici…
« Elle disparut à ces mots, j’entendisdes portes s’ouvrir et se fermer, puis dans une pièce voisine lechuchotement étouffé d’une discussion rapide.
« L’instant d’après, Flora reparaissaittoute souriante :
« – C’est arrangé, me dit-elle, Victor vas’occuper de ton affaire… Une autre fois, empêche Laurent de semêler de ce qui ne le regarde pas…
« J’avais le paradis dans le cœur en meretirant, et c’est avec une impatience extraordinaire quej’attendis le lendemain pour avoir des explications…
« Hélas ! ce lendemain me réservaitune douleur pire que toutes les autres.
« Lorsque je fus admise près de ma sœur,elle n’était plus la même. Elle me parut irritée, embarrassée.
« – Ma pauvre Julie, me dit-ellebrusquement, je t’ai trompée, hier soir, sans le vouloir, et parcequ’on m’avait trompée moi-même, pour ne pas te chagriner. On nesait ce qu’est devenu ton mari. C’est en vain que la police a faittout au monde pour le retrouver.
« Elle me tendait de l’argent en disantcela. Mais je le repoussai avec horreur… Il m’eût semblé recevoirle prix du sang ou de la liberté de mon mari…
« Et, ne pouvant plus rien obtenir de masœur, je sortis, sentant bien que toute espérance de ce côté étaitperdue, mais rassurée par une voix qui me disait au-dedans demoi-même que Cornevin n’est pas mort et que je le reverrai.
Mme Cornevin avait à peineachevé son récit que Mme Delorge se leva.
Regardant alternativementMe Roberjot et M. Ducoudray :
– Eh bien ?… interrogea-t-elle.
L’avocat hocha la tête.
– Lors de la première visite deMme Cornevin au boulevard des Capucines,répondit-il, M. de Combelaine et Flora n’étaient convenusde rien : de là leur surprise et leur réponse… Le lendemainils s’étaient entendus. Et du résultat si différent des deuxdémarches résulte pour moi la presque certitude de l’existence deLaurent Cornevin…
– Telle a été mon opinion première,approuva Mme Delorge.
– S’il existe, son témoignage subsistetoujours. S’il est emprisonné quelque part, on peut leretrouver.
– Assurément.
M. Ducoudray se dressa.
– Eh bien ! je le retrouverai,déclara-t-il, et c’est à cette tâche que désormais je voue ma vie.C’est un drôle de métier que je vais faire, m’allez-vous dire, unmétier de policier. Soit ! Je m’en ferai gloire si je réussi,je n’en rougirai pas si j’échoue. Servir une juste cause, sousquelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi queprétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnêtebourgeois de Paris, qui a eu l’adresse de faire fortune, ce quin’est déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit quen’importe quel agent de la préfecture ?
Mme Delorge ne pouvait êtreque bien reconnaissante à M. Ducoudray de ses généreusesintentions ; mais ses regards ne cessaient d’interrogerMe Roberjot.
– Mais nous, en attendant, luidemanda-t-elle, que faire ?…
L’avocat eut un geste de découragement.
– Attendre, murmura-t-il ; attendre,et espérer…
Cette réponse, Mme Delorgel’avait prévue.
– J’attendrai, dit-elle d’une voix ferme.Mon fils et son ami vous ont parlé, n’est-ce pas ?… Vous avezpu juger, d’après leurs projets, si je sais m’armer depatience…
L’avocat se retira fort troublé…
Jamais son imagination ne lui avait peint sousdes couleurs si décevantes un mariage avecMme Delorge.
– Mais comment se faire aimerd’elle ? répétait-il, véritablement désespéré.
Comment ?… En vengeant son marid’abord.
Cette idée, qui le ramenait à sa candidature,devait fatalement lui rappeler son ami Verdale. Il ne l’avait pasrevu depuis qu’il lui avait confié son titre de rente, mais il nes’étonnait pas trop de ce retard, pensant que son agent de changeaurait attendu, pour vendre, un moment favorable.
Ce qui n’empêche qu’il fut assez satisfait,lorsqu’en rentrant chez lui, son domestique lui remit une lettredont l’adresse était de l’écriture de l’architecte incompris. Ayantbrisé le cachet, il lut :
« Ami Roberjot,
« Si, au reçu de cette lettre, tu laportes chez le procureur de la République, il s’empressera dedécerner contre moi un mandat d’amener.
« Et je serai arrêté, jugé et condamné àcinq ans de réclusion, si je ne réussis pas à passer àl’étranger.
« Grâce à un faux, j’ai décidé ton agentde change à vendre le titre entier que tu m’avais confié, et jem’en suis approprié le montant, soit cent dix-huit mille neufcent trente et un francs.
« C’est un indigne abus de confiance, jele sais, mais une occasion se présentait, si belle, si sûre, sifacile de gagner en quinze jours de trois à cinq cent mille francs,que je n’ai pas su résister à la tentation… Je te le dis, envérité, l’occasion est sûre, il faudrait l’impossible pour que jeperde ton argent.
« Et si tu es assez généreux et assezsage pour ne rien dire, d’aujourd’hui en quinze, je te porterai lamoitié de mon gain, c’est-à-dire une fortune…
« VERDALE… »
Me Roberjot se laissa tombersur une chaise.
– Ah ! le misérable !murmurait-il, je suis ruiné !…
Si philosophe que l’on soit et détaché desbiens de ce monde, ce n’est jamais volontiers qu’on se résigne àperdre cent vingt mille francs, le tiers de ce que l’onpossède.
Et, en ce cas, les circonstances redoublaient,pour Me Roberjot, les amertumes de la perte.
– Canaille !… grondait-il engrinçant des dents, cela ne se passera pas ainsi, et avant un moisje me serai donné la satisfaction de t’envoyer au bagne !…
Il se dressa sur ces mots, et reprenant sonchapeau, il s’élança de nouveau dehors, sans écouter son domestiquestupéfait, qui lui demandait :
– Monsieur rentrera-t-il dîner ?
Comme si on avait faim, quand on perd centmille francs !
Non. Il s’en allait de ce pas, d’un bon pas,tout droit au Palais de Justice, déposer au parquet la lettre del’architecte incompris, cette lettre dont le cynisme goguenard letransportait de rage.
Car on ne se moque pas du monde avec cetteimpudence ! marmottait-il, tout en descendant la rue Jacob.Oser m’écrire que ce vol ignoble n’est qu’un emprunt, que latentation a été trop forte, qu’il ne perdra très probablement pasmon argent, et qu’il fera ma fortune en même temps que lasienne !
Heureusement ou malheureusement il se faisaittard, la nuit venait et Me Roberjot ne tarda pas àrecouvrer assez de sang-froid pour réfléchir qu’il ne trouveraitplus personne au Palais.
Dès lors, pourquoi ne pas remettre aulendemain cette course inutile, et commencer soi-même une sorted’enquête ?
Pourquoi ne pas rechercher les procédésemployas par M. Verdale pour consommer si lestement cetindigne abus de confiance, et ce que ce pouvait être que ce fauxdont il s’accusait ?
Tout enflammé de cette idée, l’avocat sautadans une voiture qui passait, et commanda au cocher de le conduirerue Richelieu, où demeurait son ami l’agent de change, qui avaitvendu le titre.
Cette voiture était attelée d’une misérablerosse qui trottait sur place, de sorte queMe Roberjot, après s’être d’abord prodigieusementimpatienté, eut le temps de réfléchir.
La lettre de l’architecte était bonne àméditer, avant de prendre un parti.
Évidemment on y pouvait lire entre les lignescette menace :
« Si tu te tais et que mon opérationréussisse, je te rendrai ce que je t’ai volé et je partagerai avectoi mon bénéfice. Si tu te plains, au contraire, tu peux dire adieuà tes cent vingt mille francs. »
Me Roberjot était doncperplexe, tout en étant très disposé à la prudence, lorsqu’ilarriva chez son ami.
L’agent de change était dans son cabinet,achevant le dépouillement de son carnet, lorsqu’on lui annonçal’avocat.
– Te voilà donc, dilapidateur, luicria-t-il, te voilà donc, ambitieux, qui échanges tes rentes contredes actions dans l’opposition.
Me Roberjot sourit, ce quin’était pas répondre, et dit :
– Comme cela, ma détermination t’asurpris ?
– Ma foi, oui ! Le moment était onne peut plus mal choisi pour vendre. Ta précipitation te coûte aumoins vingt-cinq louis. Je t’aurais bien dit d’attendre, mais tu medonnais dans ta lettre de si bonnes raisons…
L’avocat tressaillit.
– Ah ! je te donnais de bonnesraisons, fit-il.
– Assurément, sans compter que lesexplications de l’ami que tu avais chargé de l’affaire, de ton amiVerdale, auraient levé toutes mes hésitations. Mais quel airsingulier tu as !… En serais-tu aux regrets ?
– Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tuconservé ma lettre ?…
– Parbleu ! c’est une pièce decomptabilité.
– Voudrais-tu me la montrer ?
Ce fut au tour de l’agent de change detressaillir.
Il considéra un moment son ami, puis d’un toninquiet :
– Pourquoi ? demanda-t-il.
C’est ce que se serait bien gardé de dire, aumoins en ce moment, Me Roberjot.
Sa détermination n’était pas arrêtée, et ilsavait que conter ses affaires, c’est toujours s’enlever le librearbitre, et le plus souvent se mettre dans le cas de faireprécisément le contraire de ce qu’on eût souhaité.
Il répondit donc du ton le plusindifférent :
– Pour rien.
C’est ce dont ne sembla nullement convaincul’agent de change.
Cependant il ne se permit pas uneobjection.
Il se leva, marcha droit à un carton, et entira une lettre qu’il tendit à l’avocat en lui disantsimplement :
– Voilà !…
L’architecte n’y était pas allé, comme on dit,par quatre chemins.
Supprimant bravement la lettre véritable, ilen avait fabriqué une fausse où Me Roberjot donnaitordre à son agent de change de vendre immédiatement et à n’importequel prix le titre de rente qu’il lui adressait et d’en remettre lemontant à M. Verdale.
Quant aux raisons imaginées par l’architectepour justifier cette précipitation, elles étaient en effetplausibles, et tirées de la situation particulière de l’ami dont iltrahissait si abominablement la confiance.
– Il t’arrive quelque chose,Roberjot ? insista l’agent de change, que la peur finissaitpar prendre ; tu es plus blanc que ta chemise.
– L’avocat fit un effort.
– Non, je n’ai rien, répondit-il…Seulement, il faut que tu me rendes un service…
– Parle…
– Il faut que tu me gardes cette lettreplus précieusement qu’un titre de rente… Elle est sans prix, pourmoi…
– Si ce n’est que cela, dors tranquille,répondit l’agent de change, je vais la serrer dans ma caisseparticulière avec mes valeurs…
Fixé désormais sur la façon d’opérer de sonexcellent ami Verdale, et certain de retrouver, lorsqu’il lejugerait utile, le corps du délit, Me Roberjotn’avait plus rien à faire rue Richelieu.
Se mettre en quête du coupable lui semblait eten effet pouvait être important.
Il serra donc la main de son ami, et vingtminutes plus tard il arrivait rue Mazarine, à l’hôtel borgne oùl’architecte incompris avait élu domicile depuis plusieursannées.
Ce fut l’hôtelier en personne, gros hommerouge et chauve, à mine à la fois naïve et futée, qui vint luiouvrir, et qui à ses questions répondit :
– M. Verdale est en voyage.
L’avocat ne sourcilla pas.
Il s’était préparé à quelque réponse de cegenre.
– Depuis quand ? demanda-t-il.
– Il est parti ce tantôt vers deuxheures.
– Pour longtemps ?
C’est avec l’attention la plus extrême que legros hôtelier dévisageait Me Roberjot.
– Monsieur serait-il l’ami deM. Verdale ? interrogea-t-il tout à coup.
– Certes, répondit l’avocat d’un tond’amère ironie, et un ami bien cher.
L’hôtelier branlait son chef chauve :
– C’est que, reprit-il, lorsqueM. Verdale est monté en voiture, ce tantôt, pour se rendre auchemin de fer, il m’a dit que la soirée ne s’écoulerait pas sansqu’un de ses anciens camarades vint le demander d’un airfurieux…
Si peu disposé qu’il fût à la gaieté,Me Roberjot ne put s’empêcher de sourire de cetteétrange prévoyance.
– Je suis cet ami, mon cher monsieur,dit-il, et je puis vous donner ma parole que je ne suis pas contentdu tout.
Le gros homme s’inclina.
– Cela étant, poursuivit-il, lesrecommandations de mon locataire doivent être pour vous. Au momentde partir : Père Bonnet, me commanda-t-il, tu diras à cet amide ne point se hâter de me juger, d’attendre et de ne pass’inquiéter. Quoi qu’il advienne, d’aujourd’hui en quinze je seraide retour…
Mais il s’arrêta tout balbutiant, décontenancépar les yeux de l’avocat, obstinément rivés sur les siens.
Et voilant son embarras sous un sourireniais :
– Monsieur m’examine d’un drôle d’air,fit-il.
C’est qu’un soupçon singulier venait detraverser l’esprit de Me Roberjot.
Et sans quitter de l’œil l’hôtelier :
– Je vous observe ainsi, prononça-t-il,parce que je suis persuadé que vous me trompez…
– Oh !
– Et tenez, maintenant mes soupçons sechangent en certitude. M. Verdale n’est pas en voyage,M. Verdale est chez vous.
Le gros homme leva le bras comme pour prendrele ciel à témoin de son serment, et d’un accent solennel :
– M. Verdale est parti ce tantôt,jura-t-il. Que tous mes locataires déménagent à la cloche de boissi je mens…
– Oh ! ne jurez pas…
– Et si monsieur ne veut pas me croire,il n’a qu’à me suivre, je le conduirai à la chambre de son ami, ilverra qu’elle est vide, et que ma femme a fait enlever les draps dulit.
Ce dernier détail était maladroit. Qui veuttrop prouver ne prouve rien.
Ce fut l’opinion deMe Roberjot, car, tirant sonportefeuille :
– Faites-moi l’honneur, cher monsieur,reprit-il, de ne pas me croire beaucoup plus naïf que vous. SiM. Verdale est dans votre hôtel, il est clair qu’il a changéde chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le billet de millefrancs que voici est à vous…
Un éclair de convoitise brilla dans l’œil del’hôtelier.
Sa main, par un mouvement instinctif, s’avançavers le billet de banque.
Mais il demeura inébranlable.
– J’ai dit la vérité, fit-il tristement.M. Verdale est absent, et ne sera ici que d’aujourd’hui enquinze… Mais il y sera pour sûr.
Insister eût été inutile.
Me Roberjot se retira, bienconvaincu que l’architecte incompris se cachait dans cet hôtelborgne.
Un moyen infaillible de s’en assurer était àsa disposition. Il n’avait qu’à prévenir le commissaire de police,et une perquisition serait immédiatement ordonnée.
Seulement, serait-ce bien prudent ?
– Il ne faut pas agir à la légère,pensait-il, avec un gredin de cette trempe qui me fait l’effetd’avoir tout perdu. La moindre fausse manœuvre peut m’enlever lesfaibles chances qui me restent de recouvrer mes cent vingt millefrancs.
Et comme neuf heures sonnaient, qu’il avaitfaim, qu’il pensait bien que son domestique ne l’attendait plus, ilgagna le restaurant Magny…
Il n’était plus si accablé.
La certitude qu’il croyait avoir de laprésence à Paris de M. Verdale lui donnait quelque espoir.
– S’il est resté, pensait-il, c’est qu’ilm’a dit vrai, c’est qu’il m’a volé pour tenter quelque grossespéculation dont il attend le résultat. Pourvu qu’il gagne, monDieu ! Et pourvu, s’il gagne, qu’il me rende monargent !…
Tout bien considéré, il ne voyait qu’avantageà se taire jusqu’à l’expiration du délai fixé par l’architecte.Pour être portée quinze jours après le vol, sa plainte n’en seraitpas moins valable, et il se réservait la seule et unique chance quilui restât.
– Mais, par exemple, se disait-il, sid’aujourd’hui en quinze, à midi, je n’ai pas de nouvelles de monami Verdale, à une heure la police sera à ses trousses…
À l’heure même où Me Roberjotcourait après sa fortune en péril, Mme Delorge,aidée de l’expérience de M. Ducoudray, s’occupait à voir clairdans la sienne.
C’était une femme de cœur, mais c’était aussiune femme de tête.
Ce qu’elle avait dit à l’avocat étaitexact.
Si dans le premier égarement de la douleur,elle s’était bercée de l’espoir d’une vengeance immédiate, ellen’avait pas tardé à reconnaître combien elle s’abusait.
Ce n’était pas d’un homme qu’elle avait àobtenir justice, mais bien d’un système de gouvernement dont cethomme se trouvait être solidaire.
Elle n’avait pas désespéré pour cela.
Non qu’elle crût tous les gens quil’approchaient et qui ne cessaient de lui répéter, comme c’était lamode à cette époque, que l’année ne se passerait pas sans emporterdans le tourbillon d’une révolution nouvelle le président et sonentourage.
Mais elle était fermement persuadée qu’ungouvernement établi sur un attentat tel que celui du 2 décembredoit mal finir, et qu’un jour viendrait fatalement où il glisseraitdans le sang innocent du boulevard Montmartre.
Or, précisément parce qu’elle était pénétréede cette foi en l’avenir, Mme Delorge n’en sentaitque plus vivement la nécessité de l’atteindre.
Et, pour cela, force lui était de descendredes sommets glacés de sa douleur jusqu’à des détails matériels,dont la négligence ou l’oubli renversent les plus beauxprojets.
Le général Delorge mort, sa veuve devaitretrancher de son budget les dix mille francs qu’il touchait chaqueannée.
Et depuis, ses charges s’étaient accrues dansdes proportions considérables.
Elle s’était engagée à servir àMme Cornevin une pension de douze cents francs.
Elle avait à pourvoir à l’éducation de sonfils et de Léon Cornevin, éducation qu’elle voulait aussi complèteque possible, et dont les frais, déjà importants, devaient aller enaugmentant chaque année.
Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore,mais trois ans ne s’écouleraient pas sans qu’il devîntindispensable de lui donner des maîtres.
Krauss encore était à sa charge. Parler deséparation à ce serviteur si fidèle et si absolument dévoué, c’eûtété le frapper au cœur. Déjà il avait donné à entendre qu’iln’accepterait plus de gages, et qu’au besoin il irait travaillerdehors, pour augmenter, du prix de son travail, les revenus de lamaison.
Enfin, Mme Delorge avait àfaire entrer en ligne de compte son entretien à elle, qui, simodeste qu’elle le supposât, coûterait toujours quelque chose.
Et qu’avait-elle, pour faire face à tantd’obligations ?
Onze mille livres de rentes, pensait-elle.
Mais elle s’abusait.
M. Ducoudray, avec sa vieille habitudedes affaires et des chiffres, ne tarda pas à reconnaître et à luidémontrer qu’elle s’exposerait à de cruels mécomptes, si ellebasait sa dépense sur un revenu moyen de plus de neuf millefrancs.
Il se pouvait qu’elle eût des annéesmeilleures, mais le mieux était de n’y pas songer.
C’est dans l’ancien cabinet du général que saveuve et M. Ducoudray agitaient ces graves questions.
Et il parut au digne rentier que jamaisoccasion plus propice ne se présenterait de planter le premierjalon des espérances matrimoniales qui ne l’avaient en aucun tempsabandonné, et qui l’agitaient plus que jamais, depuis qu’il avaitembrassé résolument la cause de Mme Delorge.
D’une voix très émue donc, car, en vérité, lecœur lui battait plus qu’à vingt ans, lorsqu’il faisait sadéclaration à la première Mme Ducoudray, ilentreprit une longue et fort entortillée homélie, destinée,déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher ami.
Si elle avait raison, ainsi qu’il lereconnaissait, disait-il, de prendre toutes ses mesures pourl’avenir, elle avait tort de les prendre définitives et comme sielles eussent dû être irrévocables. Les déterminations humainessont sujettes à tant et de si impérieuses variations !Était-elle bien sûre qu’avant dix-huit mois ou deux ans, telévénement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tousses calculs !…
N’était-elle pas très jeune encore ? Lasolitude lui paraîtrait pénible à la longue. Puis ses enfantsgrandiraient, ses trois enfants, puisque Léon Cornevin allait êtrepour elle un second fils, et elle sentirait combien la main d’unhomme est nécessaire à la bonne administration d’une famille.
Mais la voix du bonhomme, à peine intelligibledepuis un moment, expirait sur ses lèvres.Mme Delorge le regardait d’un air de stupeur siprofonde, qu’il en était épouvanté.
– Est-ce bien de la possibilité d’unsecond mariage que vous me parlez ? fit-elle.
Il se contenta d’incliner la tête, n’osantrépondre.
– Si une semblable pensée pouvait mevenir, reprit Mme Delorge, je la repousserais commel’idée du crime le plus dégoûtant…
L’excellent M. Ducoudray étaitcramoisi.
– Pourvu, mon Dieu ! pensait-il,qu’elle n’ait pas compris que je voulais parler de moi !…
Car il s’était fait, depuis trois mois, unedouce habitude de l’intimité de cette femme si véritablementsupérieure. Il s’était accoutumé à ne penser que par elle, pourainsi dire, à obéir à ses inspirations, à mettre tout ce qu’ilavait d’intelligence et d’activité au service des dessins qu’ellepoursuivait.
Et il frissonnait à la seule perspective deretomber dans son isolement d’autrefois, lorsqu’il vivaitrecroquevillé dans son égoïsme de veuf consolé, sans autredistraction que le caquet de sa gouvernante…
Mais Mme Delorge était à millelieues de soupçonner les châteaux en Espagne que s’était bâtis sonvieux voisin.
Loin donc d’attacher la moindre importance àses savants préliminaires, elle le ramena brusquement, et à sagrande joie, à la discussion du plan de conduite qu’elle devaitadopter.
Et d’abord, pouvait-elle continuer à habiterla villa de la rue Sainte-Claire ?
Non, malheureusement.
Cette habitation lui tenait au cœur, toutepalpitante qu’elle était encore des souvenirs du général ;mais le loyer dépassait deux mille francs, et le service y exigeaiten outre un assez nombreux domestique.
– Je savais si bien qu’il me faudrait laquitter, disait Mme Delorge, que j’ai déjà donnécongé. Mais où aller ?…
Le château de Glorière lui eût présenté deprécieux avantages.
Là, elle eût pu conserver un train convenable,les dehors et aussi les réalités de l’aisance, tout en réalisantles immenses économies du propriétaire campagnard qui vit sur saterre. Elle eût pu mettre Raymond et Léon Cornevin au collège deVendôme, dont les études ont une certaine réputation, et dont leprix est relativement peu élevé.
Mais ce n’était là qu’une des faces de laquestion.
Se réfugier en province, n’était-ce pas pourMme Delorge déserter le terrain de la lutte, sedésintéresser des événements ou, en tout cas, s’enlever lesfacilités d’en profiter ? N’était-ce pas renoncer à surveillerM. de Combelaine ?
– Je resterai donc à Paris, coûte quecoûte, prononça Mme Delorge d’un ton qui annonçaitune résolution irrévocable ; il le faut, c’est mon devoir.
Dès lors, il fut convenu que le dignebourgeois lui chercherait, dans le centre de Paris, un logement enrapport avec ses ressources.
Une petite servante d’une quinzaine d’annéeslui suffirait, calculait-elle, puisqu’elle gardait Krauss etqu’elle connaissait assez le vieux et fidèle troupier pour savoirqu’elle en eût fait, à son choix, une incomparable bonne d’enfantsou une cuisinière modèle.
Le digne M. Ducoudray avait toutes lespeines du monde à dissimuler une larme.
Son cœur, qui pourtant n’était pas des plustendres, se brisait de voir aux prises avec les tristes soucis dela gêne cette femme qui était devenue son culte.
Ah ! s’il l’eût osé, l’excellent rentier,de quel cœur et avec quelle joie il eût mis au service deMme Delorge tout ce qu’il possédait. Hélas !ce n’était pas possible.
De désespoir, il se mit, dès le lendemain, enquête d’un appartement, et, après avoir gravi des milliers d’étageset essuyé les rebuffades d’une centaine de portiers, il finit paren découvrir un, rue Blanche, qui lui parut réunir toutes lesconditions qu’on pouvait raisonnablement espérer pour neuf centsfrancs par an.
Il se composait de cinq pièces assez grandes,d’une cuisine, d’une cave et d’une chambre de domestique ausixième.
Mme Delorge, l’ayant visité,déclara qu’il lui convenait, et comme il était libre, elle l’arrêtaimmédiatement.
Dès lors, elle ne s’occupa plus que de sondéménagement, et par une belle après-midi, elle était occupée dansson salon, à emballer quelques menus objets, lorsque tout à coupKrauss entra, si pâle et si effaré, qu’elle crut à quelque grandmalheur…
– Qu’arrive-t-il, mon Dieu !s’écria-t-elle.
C’est à peine si le fidèle serviteur pouvaitparler.
– Il arrive, répondit-il, qu’un desassassins de mon général est en bas, dans le vestibule… Il voudraitparler à madame, et il m’a remis sa carte…
Cette carte que lui tendait Krauss,Mme Delorge la prit et lut :
VICOMTE DE MAUMUSSY
Elle aussi pâlit, comme si elle allaits’évanouir. Que pouvait lui vouloir cet homme ?…
Cependant elle rassembla tout son courage, etd’une voix étouffée :
– Qu’il monte, dit-elle à Krauss ;qu’il monte : je l’attends…
Le vieux soldat était à peine sorti pourexécuter ses ordres, que Mme Delorge ouvrit uneporte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui travaillaient dans lapièce voisine.
Ils accoururent, et rapidement :
– Restez là, près de moi, leur dit-elleet écoutez.
Ils n’eurent pas le temps de l’interroger.
M. de Maumussy entrait, annoncé parKrauss.
C’était bien lui, correctement vêtu, commetoujours, à la dernière mode, ganté très juste de gris clair, lelorgnon battant la poitrine, badinant de la main droite avec unecanne légère, et affectant un aristocratique milieu entre laraideur britannique et la légèreté française.
Tel il se montrait qu’on devait le voirpendant des années, la barbe soignée, ses cheveux rares savammentéparpillés sur son large front, la physionomie insolemmentbienveillante, l’œil spirituel et la lèvre moqueuse.
L’attitude spectrale deMme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles deveuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eûtpeut-être déconcerté un autre homme queM. de Maumussy.
Mais ce n’était pas pour rien queM. Coutanceau, le comte de Combelaine et une autre personneencore l’avaient surnommé « l’imperturbable ».
Il s’inclina dès le seuil, avec cetteaffectation de courtoisie qui était, disaient ses admiratrices, unede ses grâces :
– Ma visite vous étonne, madame,commença-t-il…
– Beaucoup, interrompit durementMme Delorge.
Il salua plus profondément que la premièrefois ; mais, continuant d’avancer jusqu’au milieu dusalon :
– Vous l’excuserez du moins, je l’espère,poursuivit-il, lorsque j’aurai eu l’honneur de vous en exposer lesmotifs.
– Parlez, monsieur.
L’œil expressif du vicomte ne cessait d’errerde fauteuil en fauteuil, disant clairement : Nem’inviterez-vous donc pas à m’asseoir ?
Et comme Mme Delorge semblaitne pas comprendre :
– C’est que ce sera un peu long, madame,ajouta-t-il.
– Oh ! vous saurez abréger,monsieur.
Son premier mouvement, à cette réponse, fut deprendre bravement le siège qu’on ne lui offrait pas, cela futmanifeste.
Pourtant, il n’osa pas, soit respect, soitplutôt qu’il craignît quelque mot terrible qui le forcerait de seretirer.
Il resta donc debout et toujoursimpassible.
– Vous me traitez en ennemi, madame,poursuivit-il, et si je m’en afflige, je n’en suis pas surpris. Jesais la profondeur du coup qui vous a frappée, moi qui savais toutela valeur de Delorge, sa haute intelligence et la noblesse de soncœur…
– Et c’est pour cela que vous l’avez faitassassiner ?…
Le vicomte ne sourcilla pas.
– Vous vous trompez, madame,prononça-t-il, le général a succombé en duel après un combatloyal…
– Personne plus que vous, monsieur, n’aintérêt à le soutenir.
M. de Maumussy hocha la tête.
– À vous, madame, dit-il, j’avouerai,quitte à le nier ensuite, que les explications qui ont été donnéesétaient fausses… mais nécessaires. La raison d’État prime tout.Delorge a été victime d’un malentendu. Si j’eusse été le maître desévénements, pas un cheveu ne serait tombé de sa tête. Mais lafatalité était sur lui. Tout ce qu’il m’était permis de faire, jel’avais fait. Il était prévenu. Il savait qu’un coup de balaiallait être donné, il ne tenait qu’à lui de se mettre du côté dumanche…
– Mon mari était un honnête homme,monsieur…
– Je le sais, madame, et c’est pour celaque je serais si heureux, aujourd’hui, de le voir à vos côtés. Caril y serait, n’en doutez pas, comme tant d’autres qui, le lendemaindu 2 décembre, nous chargeaient de malédictions. Il y serait, parcequ’il était trop intelligent pour ne pas reconnaître que legouvernement qui réunira le plus d’intérêts sera désormais le seullégitime… Enfin !… les malheur est venu d’une indiscrétion deM. de Combelaine…
Après cela, M. de Maumussy espéraitsi bien un mot d’encouragement, qu’il s’arrêta.
Mais Mme Delorge et les deuxjeunes garçons gardant un silence et une immobilité de glace, il sedécida à poursuivre :
– M. de Combelaine, quoi que jelui eusse dit à ce sujet, s’imaginait que le général Delorge seraitpour le coup d’État. C’est pourquoi, l’avant-veille, il luiécrivit, lui donnant rendez-vous à l’Élysée.
« Il arriva à l’heure dite, et toutaussitôt Combelaine l’entraîna dans un petit salon, et là, sanspréambule, niaisement, sottement, il se mit à lui expliquer tout leplan du mouvement qui se préparait et qui devait sauver lepays.
« Delorge écouta ces révélations sans motdire, mais lorsque Combelaine eut achevé :
« – Vous êtes un misérable, lui dit-il,et je vais de ce pas vous dénoncer !…
« Quel coup terrible ce fut pour le comtede Combelaine, vous devez le comprendre, madame… Il se vitdéshonoré, perdu ! Il vit compromis irréparablement par safaute le succès d’une partie sûre, ses amis arrêtés, leprince-président livré au bourreau.
« Assurément, on eût perdu la tête àmoins.
« Se précipitant donc sur legénéral :
« – Non, tu ne me dénonceras pas,s’écria-t-il, car tu ne sortiras pas vivant d’ici !
Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla lapoitrine de Mme Delorge.
– Et, en effet, il n’en est pas sortivivant ! prononça-t-elle d’une voix sourde…
– Oh ! mais non par suite d’uncrime ! reprit vivement M. de Maumussy. Écoutez-moi.C’est à ce moment qu’à mon tour j’entrai dans le petit salon. D’uncoup d’œil je compris la situation, et je fus épouvanté, moi qui nem’épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai entreles deux adversaires, et je m’efforçai de faire entendre raison àDelorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d’unimprudent, lui offrant de le laisser se retirer s’il voulait nousdonner sa parole d’honneur de se taire quarante-huit heures… C’està quoi il ne voulait pas consentir.
« Il avait saisi Combelaine par le braset, le secouant avec une violence extrême, il lui déclarait que,s’il ne consentait pas à descendre au jardin se battre à l’instantmême, il allait l’y porter ou, en tout cas, ouvrir la porte et lefrapper au visage, et le rouer de coups de fourreau d’épée devantles cinquante personnes réunies dans le petit salon… Ce queCombelaine fit alors, tout le monde l’eût fait à sa place. Ilsuivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l’afavorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l’accuserd’un lâche assassinat…
– Vous avez achevé, monsieur ?demanda froidement Mme Delorge, dès queM. de Maumussy s’arrêta pour reprendre haleine.
– Je vous ai dit l’exacte vérité,madame…
– Alors, monsieur, permettez-moi de vouscéder la place… Venez, mes enfants.
Elle ne sonnait pas pour le faire reconduiredehors par un domestique, elle se retirait pour l’obliger à sortir…C’était pis.
Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymondet de Léon Cornevin, M. de Maumussy l’arrêta.
– Un mot encore, madame.
Elle demeura en place, indiquant bien qu’ellen’accepterait ni explications ni discussion, et ditseulement :
– Faites vite, monsieur.
Tant de mépris devait finir par blesser au vifM. de Maumussy.
Mais il était de ceux qui savent toutsacrifier au succès de ce qu’ils entreprennent, professant cettemaxime qu’on est vengé lorsqu’on a réussi.
Il sut donc se contenir, et de l’accent leplus calme et le plus bienveillant :
– Madame, commença-t-il, le généralDelorge était un trop vaillant soldat pour que les amitiés qu’ilavait inspirées ne lui aient pas survécu…
– Ah !
– Ses amis se sont souvenus de lui,c’est-à-dire de ce qu’il avait de plus cher au monde, de safamille. Le général était le fils de pauvres artisans ; sondésintéressement est proverbial dans l’armée, il ne vous laissedonc aucune fortune.
– Il nous laisse un nom honoré, monsieur,et une épée sans tache…
Une faible rougeur colora les joues deM. de Maumussy.
L’impatience le gagnait.
Cette femme est stupide, avec ses airs deRomaine, pensait-il.
Puis tout haut :
– Vous avez raison, madame,approuva-t-il. Malheureusement, en notre siècle positif etcorrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable qu’il soit,ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les péniblesnécessités de l’existence…
– Que vous importe, monsieur !…
– Ah ! pardonnez-moi, il m’importe,je ne dirai pas de réparer, mais d’adoucir, autant qu’il est en monpouvoir, l’immense malheur que je n’ai pas su empêcher. Et si j’aiosé me présenter chez vous, c’est que je me faisais une joie devous apprendre que vous êtes inscrite pour une pension de six millefrancs…
Mme Delorge tressaillit.
– Mais je la refuse,interrompit-elle…
– Permettez…
– Je la refuse absolument.
Tout autre que M. de Maumussy se fûttenu pour battu, l’accent de la malheureuse femme ne semblant pasadmettre de réplique.
Lui, non.
– Avez-vous bien ce droit, madame ?insista-t-il. Vous n’êtes pas seule ici-bas. Vous avez des enfants,ces jeunes garçons que je vois à vos côtés… Pour eux, sinon pourvous, ne vous hâtez pas de prendre une détermination dont vous vousrepentiriez peut-être plus tard… trop tard.
C’en était trop pour queMme Delorge pût garder encore sonimpassibilité :
– Assez, monsieur, s’écria-t-elle d’unevoix frémissante, assez !… Pensez-vous donc que je ne pénètrepas les honteuses raisons du dernier outrage que m’inflige votreprésence !… Si faible que je sois, si désarmée que jeparaisse, je vous inquiète encore… Il ne faut qu’un fantôme pourépouvanter un assassin !… Pour vous, je suis plus qu’unremords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit :« Offrons-lui de l’argent, elle l’acceptera et nous seronstranquilles… Elle l’acceptera, et si jamais elle élevait la voix,nous pourrions lui répondre : Eh ! que venez-vous nousparler de votre mari ! Nous vous l’avonspayé !… »
Positivement, il y avait bien plusd’admiration que de colère dans le regard dontM. de Maumussy enveloppaitMme Delorge.
Il se flattait d’être artiste et sensible àtout ce qui est beau, et jamais il n’avait vu le mépris et lacolère atteindre cette magnificence, cette intensitéd’expression.
– Elle est admirable !…pensait-il.
Et cependant elle poursuivait :
– Mais nous ne voulons pas être payés,monsieur de Maumussy ; nous ne voulons pas vendre les chancesque peut nous réserver l’avenir. Nous prétendons, mes enfants etmoi, garder notre haine et le droit de nous venger…
Un indéfinissable sourire glissait sur leslèvres fines de M. de Maumussy.
Ne devait-il pas, en effet, juger profondémentcomiques les menaces de cette pauvre veuve ?
– Et nous nous vengerons, insistacependant Léon Cornevin, rappelez-vous ce que je vous dis là, pourle jour où, moi étant homme, nous nous trouverons en face…
– J’espère, monsieur Delorge, commença levicomte…
Mais l’enfant, d’un geste de colère,l’interrompit :
– Je ne suis pas le fils du généralDelorge, prononça-t-il, je suis le fils du palefrenierCornevin…
– C’est moi qui suis Raymond Delorge,monsieur, dit l’autre jeune garçon, et je vous jure que, pour vousretrouver plus tôt, je saurai être homme avant l’âge.
M. de Maumussy fut-il ému de cettehaine étrange, et eut-il comme un pressentiment de l’avenir ?S’indigna-t-il, au contraire, parce qu’il se jugeait ridicule deprêter attention aux menaces d’enfants de onze ans ? Toujoursest-il que son imperturbable froideur se démentit.
– Merci de la leçon, madame, dit-il d’unton railleur à Mme Delorge, elle m’apprendra àvouloir jouer les rôles de la Providence… Il est heureux pour moiqu’il n’y ait pas près de vous un homme qui partage vossentiments…
– C’est ce qui te trompe, misérable. Il yen a un !… cria une voix terrible.
Vivement le vicomte se retourna.
Sur le seuil de la porte, Krauss était debout,le visage livide, l’œil injecté de sang, un pistolet dans chaquemain…
D’un bond, M. de Maumussy se jeta decôté.
– Oh !… fit-il seulement,oh !…
Mais déjà Mme Delorge s’étaitprécipitée sur Krauss et lui avait saisi les bras.
– Malheureux, que veux-tufaire ?
Lui, se débattait.
– Laissez donc, madame, disait-il avec unricanement sinistre, ce sera vite fait… Ah ! brigand !après avoir assassiné mon général, tu viens insulter sa femme…
C’est à peine si Mme Delorgeréussissait à le contenir.
– Partez donc, monsieur, criait-elle auvicomte, sortez…
Lui, hésitait… Peut-être craignait-il qu’on necrût qu’il avait eu peur… et il était brave – il faut lui rendrecette justice – si brave qu’il n’avait point pâli, alors que sa viedépendait d’un imperceptible mouvement du doigt de Krauss…
Cependant, il réfléchit, et gagnant uneporte :
– Adieu, madame dit-il, avant de sortir.Maintenant, que vous le vouliez ou non, la pension vous seraservie…
Mme Delorge était hors d’étatde relever cette dernière ironie, où se trahissait tout entier lecaractère de M. de Maumussy.
Elle n’avait pas trop de toute sa présenced’esprit, à défaut de force, pour empêcher Krauss de s’élancer surles traces du vicomte, pour l’apaiser et le désarmer, pour lerappeler à la raison, qu’il semblait avoir totalement perdue.
Et il fallut de prodigieux efforts, toutel’éloquence de M. Ducoudray, qu’on était allé quérir, toutel’influence de Mme Delorge, et même lessupplications de Raymond, pour arracher à l’entêté Alsacien leserment solennel de renoncer à ses projets de justice tropsommaire.
– Voilà une épouvantable scène, disaitl’excellent M. Ducoudray, en retirant les capsules despistolets de Krauss, et dont les suites peuvent nous être bienfunestes !…
Cependant Mme Delorge ne s’enaffligeait pas.
Ce qui l’inquiétait, à cette heure qu’elleavait le loisir d’y réfléchir et d’en mesurer la portée, c’était lamenace d’une pension, qui avait été l’adieu deM. de Maumussy.
Était-elle exposée à cette humiliationaffreuse de lire quelque matin, dans le Moniteurofficiel :
« Le prince-président, dont on sait lasollicitude pour l’armée, a décidé qu’une pension viagère de sixmille francs serait servie sur sa cassette à la veuve du généralPierre Delorge ?… »
Que faire, si un tel coup venait à lafrapper ?
Cette épouvantable perspective la tourmentaità ce point qu’elle ne put clore l’œil de la nuit, et que lelendemain, dès neuf heures, elle se faisait conduire chezMe Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pût luidonner un conseil.
C’était un jeudi – le jour, précisément, oùexpirait le délai fixé par M. Verdale à son « vieuxcamarade ».
Lorsque la malheureuse femme se présenta chezl’avocat :
– Que madame prenne la peine d’entrer,lui dit le domestique ; monsieur vient de sortir, mais pourquelques minutes seulement ; il va revenir…
Connaissant la disposition de l’appartement,Mme Delorge allait ouvrir la porte du cabinet detravail de Me Roberjot, lorsque le domestiquel’arrêta, disant :
– Pas là, madame, pas là… Il s’y trouvedéjà quelqu’un qui vient d’arriver et qui attend monsieur…
Et il la fit passer dans la petite salle oùdéjà elle avait attendu, lors de sa première visite, et d’où mêmeelle avait entendu l’avocat exposer ses projets politiques.
Mais c’était bien autre chose, cette fois.
La porte de communication était ouverte et, dela place où elle était allée s’asseoir, sans intention, assurément,elle découvrait la moitié du cabinet.
L’homme qui s’y trouvait ne parut pasremarquer la survenue d’un client dans la pièce voisine.
Il se promenait de long en large, avec uneagitation manifeste, et même, par moments, laissait échapper desourdes exclamations.
– C’est inimaginable… Où diable peut-ilêtre allé ?… Ne m’aurait-il pas attendu ?…
Cependant tout à coup il s’interrompit,écoutant…
La porte intérieure de l’appartements’ouvrait.
L’instant d’après, Mme Delorgeentendit s’ouvrir la porte du cabinet qui donnait surl’antichambre, et elle vit l’homme s’élancer vers la partie de lapièce qu’elle n’apercevait pas en s’écriant :
– Eh bien !… Que t’avais-jepromis ?… Suis-je exact ?…
Mme Delorge comprit quec’était l’avocat qui rentrait, et, en effet, elle reconnut savoix.
– C’est fort heureux pour vous,disait-il ; à midi sonnant je déposais ma plainte…
Et en même temps, il entrait dans le cerclequ’embrassait le regard de Mme Delorge, suivi del’homme, dont l’attitude paraissait pleine d’humilité.
Pressentant vaguement quelque graveexplication, Mme Delorge essaya de dénoncer saprésence, elle toussa très fort, elle renversa une chaise…
Ils n’entendaient rien.
L’avocat s’était assis près de son bureau.L’autre demeurant debout disait :
– Sais-tu que tu me reçois comme un chiendans un jeu de quilles ! Ce n’est pas gentil. Car enfin, si jen’étais pas revenu…
– Vous n’en seriez ni plus ni moins unmalhonnête homme, monsieur Verdale !…
L’architecte incompris, car c’était lui,haussa légèrement les épaules.
– Allons, allons, fit-il, je vois que tune me pardonnes pas la peur que tu as eue…
D’un coup de poing furibond appliqué sur latablette de son bureau, Me Roberjotl’interrompit.
– Trêve de plaisanteries impudentes,s’écria-t-il. Au fait… sans phrases.
L’embarras de l’architecte devait être feint,car il contrastait trop violemment avec la liberté de sa parole etla gaieté de son accent.
– Écoute au moins ma confession, fit-ilavec une surprenante volubilité. Mon procédé était… vif, j’enconviens. Mais je n’avais pas le choix. Tout autre eût agi commemoi. Sois juge. Juste le lendemain du jour où tu m’avais confié tontitre, comme je traversais la place de la Bourse pour aller chezton agent de change, j’aperçois le gros Coutanceau.
« Je vais à lui, et je le salue de cetteaimable plaisanterie que je ne manquais jamais quand je lerencontrais : « Ah çà ! illustre coffre-fort, quandfaites-vous ma fortune ? » Je pensais qu’il allait merépondre comme d’ordinaire : « Demain, entre sept etneuf. » Mais pas du tout, il me regarde fixement, puis d’unton rude : « Êtes-vous capable, me demande-t-il, degarder un secret ?… » Un peu surpris, je dis :« Assurément, surtout si ma fortune en dépend. »Aussitôt, il m’empoigne par le bouton de ma redingote, et trèsvivement :
« – Alors, reprend-il, tâchez, d’iciquatre jours, de vous procurer cent mille francs, apportez-les moi,et il y a cent à parier contre un que, fin courant, je vous rendsun demi-million. J’ai de l’estomac, Roberjot, eh bien ! maparole d’honneur, en entendant cela, j’ai dû devenir plus blanc queta cravate.
« – Est-ce sérieux, cela, monsieurCoutanceau ? demandai-je.
« – Parbleu ! fit-il.
« – Et l’affaire est sûre ?…« Il haussa les épaules et d’un air ironique :
« – Est-ce que je la ferais, dit-il, sielle n’était pas archi-sûre ? J’y mets toute ma fortune.Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent chances pour nous etune seule contre… ainsi, avisez. Et il me campa là. J’avais deséblouissements, la tête me tournait… Cinq cent mille francs !…Que faire ?
De sa place, dans le salon d’attente,Mme Delorge ne perdait pas une syllabe de cetteétrange confession.
Et, effrayée de s’en trouver la confidenteinvolontaire, elle se demandait quel parti prendre, si elle devaitbrusquement se montrer, ou gagner doucement la porte et sortir endisant au domestique qu’elle reviendrait plus tard…
Mais M. Verdale poursuivait :
– C’est alors, ami Roberjot, que lapensée me vint de t’emprunter, sans te prévenir, ce titre que tum’avais confié… et cette pensée seule me fit d’abord frémir. Ce queje risquais, je le discernai d’un coup d’œil. Ce pouvait être lebagne. Oui, mais ce pouvait être aussi la fortune du jour aulendemain. Se dire qu’on a un moyen de se coucher pauvre et des’éveiller riche, quelle tentation !… Je ne suis pas un ange,je ne résistai pas. Une voix qui me criait que je réussiraism’emplissait d’une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi,je cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je memis à m’exercer à contrefaire ton écriture. Je ne trouvai pas àcette besogne toutes les difficultés que j’attendais.
« Après vingt-quatre heures de tentativesenragées, je vins à bout de fabriquer une lettre par laquelle tuordonnais à ton agent de change de vendre le titre entier et d’enremettre le montant à ton bon ami Verdale. L’imitation me semblaitparfaite. Paraîtrait-elle telle à l’agent de change ?Ah ! ce fut un rude moment que celui où je la lui remis. Jen’avais pas un fil de sec sur moi pendant qu’il la lisait… Il n’yvit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettaitcent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chezce cher Coutanceau…
Mme Delorge, qui s’était levéedoucement pour fuir retomba, glacée de stupeur, sur sonfauteuil.
Désormais, continuait l’architecte, le vinétait tiré et il n’y avait plus qu’à le boire, doux ou amer. Leplus pressé était de te prévenir, car une démarche de toi perdaittout, mais c’était le plus dur aussi. Comment m’y prendre ?Devais-je venir me jeter à tes pieds et te tout avouer ? J’enai eu l’idée. C’eût été stupide, parce que nécessairement tu auraisexigé des explications que je ne pouvais pas donner. Longtempsj’examinai la situation sous toutes ses faces, et le résultat demes méditations fut la lettre que je t’ai écrite, et qui était unpur chef-d’œuvre, car elle t’imposait le silence si tu voulaisgarder une chance de rentrer dans ta monnaie… J’avais eu soin de tela faire tenir après l’heure du parquet, persuadé que, si je teménageais une nuit de réflexions, tu ne porterais pas plainte.
« Mais j’étais sûr aussi que tu temettrais à ma poursuite, et j’avais pris mes précautions et fait lalangue à Bonnet, mon hôtelier, à qui je dois trop d’argent pourn’être pas sûr de lui…
« Toi qui es fin, tu as, comme diraitArnal, « débiné le truc » et compris que j’étais chezmoi, et tu as même essayé de séduire, à prix d’or, monhôtelier…
« C’est vrai, j’étais chez moi, j’y suisresté calfeutré pendant ces quinze jours qui viennent de s’écouler,et j’y ai souffert toutes les tortures du condamné à mort quiattend l’issue de son recours en grâce. Regarde-moi, et vois si jen’ai pas vieilli… C’est que si toi, sans le vouloir, tu risquaiston argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau. C’était dit,arrêté, conclu. Si l’affaire Coutanceau manquait, je t’écrivais unsuprême adieu, et je me faisais sauter la cervelle…
Il avait pris un air et une pose tragiques enprononçant ces dernières paroles, espérant sans doute émouvoir sonancien copain.
Erreur. Car, dès qu’il s’arrêta :
– Toutes ces explications étaient fortinutiles, prononça froidement Me Roberjot.
L’architecte recula et se croisant lesbras :
– Tu n’as donc pas compris ?insista-t-il.
– Quoi ?
– Que ma présence ici annonce lesuccès.
Et d’un accent de triomphe :
– Car j’ai réussi, continua-t-il,pleinement, entièrement, au delà de mes plus folles espérances. Dumême coup hardi, j’ai fait ma fortune et la tienne… Ce matin, iln’y a pas deux heures, le caissier de Coutanceau a versé entre mesmains frémissantes d’émotion quatre cent quatre vingt mille francs.De cette somme, il faut déduire ta mise de fonds involontaire, soitcent dix-huit mille francs. Reste trois cent soixante-deux millefrancs, ô Roberjot, que nous allons, hic et nunc, partagercomme des frères… Nous sommes riches… Fortunat mejuvat !… Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que jesuis un grand homme ?… Quitte ton air sévère, alors, etdebout, vieux camarade, debout et dans mes bras !…
C’est à quoi l’avocat ne paraissait rien moinsque disposé.
– Vous vous méprenez, monsieur Verdale,dit-il.
L’architecte pensa queMe Roberjot doutait de ses affirmations.
– Il ne me croit pas, l’incrédule !s’écria-t-il. Mais attends, ô saint Thomas, attends.
Et, sautant sur son inévitable portefeuillequ’il avait disposé sur une chaise, il en retira pêle-mêle des bonssur la Banque et des liasses énormes de billets de banque qu’ilétala sur le bureau…
– Vois, criait-il, flaire, palpe,examine… Plonges-y les bras jusqu’au coude. Assure-toi bien qu’ilsne sont pas faux… À nous ! tout cela est à nous !…Victoire, vive Coutanceau !…
Mais l’ivresse du succès se glaça sur seslèvres, lorsqu’il vit de quel geste de dégoût l’avocat repoussaitces valeurs.
Et il faillit perdre contenance en l’entendantlui dire :
– Veuillez me compter les cent dix-huitmille francs que vous m’avez soustraits, et vous retirer avec lereste.
– Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, turailles, certainement…
– Soyez sûr que je n’ai jamais parlé plussérieusement.
L’architecte tombait de son haut.
– Tu ne m’as donc pas entendu, mon bonvieux ? insista-t-il doucement. Tu n’as donc pas compris queje veux, que je prétends partager le bénéfice avec toi, et qu’il terevient pour ta part cent quatre-vingt-un mille francs…
La colère, peu à peu, montait à la tête del’avocat.
– Monsieur !… interrompit-il, votreinsistance devient injurieuse, à la fin…
– Injurieuse !… Ah çà !Pourquoi ?…
– Parce que je suis un honnête homme,moi, et que partager le produit d’un vol et d’un faux, ce seraitm’en faire le complice…
Un flot de sang empourpra la face del’architecte.
– Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur…Je me suis laissé entraîner à une… imprudence, c’est vrai ;mais il me semble que du moment où je la répare…
D’un éclat de rire nerveux, l’avocat lui coupala parole.
– Réparer est joli ! fit-il. Maisbrisons là. Rendez-moi ce que vous m’avez pris et séparons-nous… Nediscutons pas, nous ne pouvons pas nous comprendre…
C’était vrai. L’architecte ne comprenaitpas…
C’est pourquoi, sans répliquer, il compta centdix-huit billets de mille francs qu’il déposa devantMe Roberjot, en disant :
– Voilà.
– C’est bien ! fit l’avocat.
M. Verdale haussait les épaules.
– Puisque vous le prenez sur ce ton,poursuivit-il, je n’ai plus qu’à vous prier de me rendre la lettreque je vous ai écrite…
Mais Me Roberjot s’étaitlevé.
– N’y comptez pas, répondit-il d’un tonrésolu ; cette lettre est à moi, et… je la garde !…
Plus tremblante que la feuille,Mme Delorge regardait et écoutait, oubliant presquel’étrangeté de sa situation…
Frappé de ce refus comme d’un coup de massue,l’architecte chancelait, regardant son ancien ami avec des yeuxhagards.
Il lui fallut bien dix secondes pour seremettre un peu.
Et alors, d’une voix étranglée :
– Vous voulez me faire peur, n’est-cepas ? Roberjot, commença-t-il… Vous vous vengez des transesque je vous ai causées. Avouez-le. Il est impossible que vous ayezvraiment l’intention de conserver cette lettre…
– Je vous demande pardon.
– Pourquoi la garderiez-vous ? Dansquel but ?
– Parce que…
– Voudriez-vous, maintenant que je vousai restitué le prix de votre titre, déposer une plainte ?
– Vous me connaissez assez pour être sûrque non.
– Alors, quoi ?
– Je n’ai pas de comptes à vousrendre.
– Roberjot !…
Ils étaient debout en face l’un de l’autre, etsi près que leurs haleines pouvaient se confondre, l’avocat plusfroid que marbre, l’autre agité d’un tremblement convulsif.
– Vous devez bien sentir, repritM. Verdale, qu’il m’est impossible de vous laisser ma lettre,elle est trop accablante pour moi.
– Il ne fallait pas l’écrire.
Un silence suivit, si profond que du petitsalon Mme Delorge entendait la respiration rauquede l’architecte.
– Laisser entre vos mains cette lettremaudite, reprit-il, c’est vous donner sur moi le pouvoir que Dieuseul a sur les autres hommes. C’est vous abandonner mon honneur,mon avenir, ma vie, la vie, l’avenir et l’honneur de mon fils.C’est me livrer à vous pieds et poings liés, me déclarer votreesclave, votre chien, votre chose…
L’avocat ne répondit pas.
– Vous laisser cette lettre, continuaM. Verdale, c’est renoncer à tout jamais à l’espérance, aubonheur, au repos. Je suis riche, aujourd’hui ; je seraimillionnaire demain ; avant un an, j’aurai su me créer unegrande situation… Folie ! Sans trêve, sans relâche, une voixobsédante me répètera : « Tout cela, tout ce que tu asconquis, fortune, honneur, considération, tout est à la merci decet homme. Qu’il le veuille, et l’édifice que tu as eu tant depeine à élever s’écroule…
« Demain, reprit-il, nous allonscombattre dans deux camps ennemis. Demain l’empire sera fait ;vous en serez l’adversaire acharné et moi le défenseur obstiné.Qu’arrivera-t-il ? Viendrez-vous, cette lettre à la main, medire : « Je te défends d’avoir cetteopinion ? » Ou encore : « Ceux que tu sers etqui croient à ta fidélité, je te commande de lestrahir ?… »
D’un geste, Me Roberjotl’interrompit.
– Je vous ferai remarquer que vousm’insultez ! fit-il.
L’architecte eut un rugissement sourd.
– Mais alors, encore une fois,s’écria-t-il, que prétendez-vous faire de cette lettre ?
– Si je la garde, c’est que je sais cedont vous êtes capable. Ambitieux comme vous l’êtes, rien ne vousarrêterait. Eh bien ! le souvenir de cette lettre vous tiendralieu de conscience et sera votre frein. Vous y songerez au momentde jouer encore quelque partie comme celle que vous venez degagner, et vous vous arrêterez…
– Eh !… Quelle partie voulez-vousque je joue, désormais ! Hier, à la bonne heure, je n’avaispas un sou vaillant…
– Alors rassurez-vous, votre lettre nesortira pas de mon tiroir.
L’architecte eut un mouvement si terrible queMme Delorge crut qu’il allait se précipiter surl’avocat.
– Non, cependant. Sa tête retomba sur sapoitrine, et après un moment de méditation :
– C’est votre dernier mot,Roberjot ? insista-t-il.
– Oui.
– Vous me laisserez me retirerainsi ?
Me Roberjot garda lesilence.
– Adieu donc ! ditM. Verdale.
Il avait repris son chapeau et sonportefeuille, et il dut faire quelques pas vers la porte, car ilsortit du cercle qu’embrassaient les regards deMme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt,comme s’il se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d’unevoix suppliante :
– Voyons, Sosthènes, reprit-il, tutoyantde nouveau son ancien camarade, et lui rendant le nom qu’il luidonnait au collège, que dois-je faire pour mériter cette lettre,pour la gagner ? Veux-tu que je donne vingt mille francs auxpauvres, le double, le triple, ta part tout entière ?… Veux-tuque je fonde une école, un hôpital ?… Parle…
– Je ne veux rien.
L’architecte s’arrachait les cheveux.
– Implacable ! s’écriait-il. MonDieu ! que faire ? Sosthènes, mon vieil ami, faut-il queje m’humilie devant toi ? Ah !… il m’en coûte d’implorerainsi.
Et en effet, de grosses larmes roulaient dansses yeux, pendant qu’il disait :
– N’auras-tu donc pas pitié de mamisérable situation ?… Eh bien ! oui, j’ai failli, maisje suis prêt à tout pour racheter ma faute.
Et se laissant tomber à genoux :
– Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Tafierté est-elle satisfaite ? Au nom de ta mère, Sosthènes,cette lettre ! cette lettre !…
L’avocat était ému, etMme Delorge voyait bien qu’il allait céder,quoiqu’il balbutiât encore :
– Je ne puis, non, je ne puis…
Mais l’autre était déjà debout.
L’épouvantable colère qu’il maîtrisait depuisle commencement de cette lutte affreuse éclatait à la fin,centuplée par l’horreur d’inutiles humiliations.
– Eh bien ! moi, hurla-t-il, je tedis que tu vas me la rendre !…
Et, bondissant sur l’avocat, il le saisit à lagorge de sa main puissante, et il le renversa en arrière sur lebureau, en criant :
– Cette lettre… où est-elle ?…Allons, réponds. Pas de simagrées, ou, par le saint nom de Dieu, tues mort !…
Bien heureusement, Me Roberjotn’avait pas perdu son sang-froid.
Au lieu d’essayer de se débattre, ils’affaissa sur lui-même, glissa entre les mains de M. Verdaleet se redressant tout à coup lui échappa et bondit jusqu’au salond’attente…
– Ah ! misérable ! hurlal’architecte, fou de rage, mais tu ne m’échapperas pas…
Et, saisissant sur le bureau un poignard quiservait de couteau à papier, il se précipita dans la petitesalle…
Mais c’est en face deMme Delorge qu’il se trouva…
Et sa terreur fut si grande, qu’il s’arrêta,tremblant sur ses jarrets.
– Quelqu’un !… balbutiait-il.
Oui, et au même moment, le domestique, quiavait entendu de cris, accourut.
Frappé d’une sorte d’idiotisme, l’architectepromena autour de lui un regard égaré, puis tout à coup lâchant sonpoignard :
– Je suis perdu ! s’écria-t-il.
Et il s’enfuit comme un fou.
Déjà le valet de chambre deMe Roberjot s’empressait autour de son maître, quivenait de s’affaisser sur un fauteuil.
Si furieuse avait été l’étreinte deM. Verdale, que l’avocat en avait perdu la respiration, et quependant longtemps il devait en porter les marques.
Cependant il ne tarda pas à revenir à luicomplètement, et sa première pensée et son premier regard furentpour Mme Delorge, qui, pâle encore d’émotion, setenait debout près de lui.
– Votre courage m’a sauvé la vie, madame,dit-il d’une voix toute changée…
Et, en disant cela, il poussait du pied l’armevraiment redoutable échappée aux mains de l’architecte.
– Aussi, s’écria le domestique rouge decolère, j’espère bien que cela ne se passera pas ainsi. Je courschercher le commissaire.
Il prenait son élan.Me Roberjot l’arrêta.
– Je vous le défends !prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m’être agréable, vous nesoufflerez mot à âme qui vive de cette scène.
– C’est cela, pour que le brigandrevienne, recommence et réussisse, cette fois…
– Soyez tranquille, il ne reviendra pas,dit l’avocat.
Et souriant :
– Il se contentera d’envoyer, car, dansson trouble, il a laissé ici ce qu’il a de plus cher au monde, sonâme même, sa fortune…
Et il montrait du doigt àMme Delorge le portefeuille de l’architecteincompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.
– Pauvre Verdale, dit-il encore. S’il arepris son sang-froid, il doit être à cette heure dans une terribleinquiétude.
Mais Mme Delorge ne souriaitpas, elle.
– N’avez-vous pas été bien dur, monsieur,dit-elle, bien impitoyable ?…
– Moi !…
– Par suite d’une indiscrétioninvolontaire, j’ai tout entendu et j’avais pitié de ce malheureux…Sans doute, il a été bien coupable, mais il se repentait.
– Lui !… Ah ! vous ne leconnaissez pas, s’écria l’avocat. Tel que vous l’avez vu, ilrecommencerait demain aux même conditions. Vous l’avez crudésespéré ? Il n’était que furieux de se sentir bridé. Car jele tiens, ce cher ami qui voulait si bien m’étrangler. Ce sont lesgredins, d’ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pourcette fois, ce sera le contraire, et ce sera un honnête homme quifera chanter un coquin au profit de la justice…
Mme Delorge hochait latête.
– N’importe ! fit-elle, le plus sageeût été peut-être de rendre à cet homme sa lettre…
– Et de l’envoyer se faire pendreailleurs, n’est-ce pas, madame ?… acheva l’avocat.
Et plus vivement :
– C’est avec ce joli système que leshonnêtes gens sont éternellement dupes… Et ils le seront jusqu’aujour où ils se décideront à pendre eux-mêmes les brigands qu’ilsprennent en flagrant délit… Tenez, j’en suis presque à me repentirde n’avoir pas déféré Verdale au parquet. C’est un sentimentmisérable qui m’a retenu : j’ai eu peur pour mon argent,j’espérais vaguement qu’il me le rendrait. Vous ne connaissez pasce gaillard-là. Maintenant qu’il a trouvé sa voie, il ira loin.Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l’échelle sociale,ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions àla pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que parprudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de direde quel bourbier sort son immense fortune…
C’était juste, et cependantMme Delorge ne semblait pas convaincue.
– Enfin, madame, ajoutaMe Roberjot, avec une émotion manifeste, si j’ai surésister aux supplications de ce misérable, c’est que je pensais àvous… Verdale est l’ami de vos ennemis. Verdale a été, je leparierais, l’amant de la baronne d’Eljonsen, et il est encore leconfident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine…
Mme Delorge était devenue fortrouge, et elle cherchait en vain une réponse, lorsqu’un coup desonnette retentit à la porte d’entrée, interrompant l’avocat.
– Serait-ce Verdale qui revient ?…murmura-t-il.
Presque aussitôt son domestique reparut, quilui remit une carte en disant :
– C’est un monsieur qui désire parler àmonsieur pour une affaire urgente.
Ayant pris la carte,Me Roberjot lut :
« Le docteur J. BUIRON, président de lacommission d’hygiène de la ville de Paris. »
– Le médecin ! s’exclamaMme Delorge, l’homme qui le premier m’a donné àentendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l’anié !…
– Et vous voyez, madame, ajouta l’avocat,que la négation lui a profité : le voilà déjà président d’unecommission…
Puis s’adressant à son domestique :
– Faites entrer ce monsieur dans moncabinet, dit-il.
Et il y passa lui-même, laissant grandeouverte la porte de communication…
De cette façon Mme Delorge putvoir et reconnaître le docteur. Il n’avait pas changé, il avaitseulement jugé convenable d’exagérer sa raideur et sonimportance.
Il salua gravement et d’un tonfroid :
– Monsieur, commença-t-il, je suis l’amide M. Verdale.
Me Roberjot ouvrait la bouchepour répondre : « Je ne vous en fais pas moncompliment », mais il se contint et fit seulement : –Ah !
– C’est à ce titre, poursuivit lemédecin, que je suis envoyé par lui pour vous redemander unportefeuille qu’il a oublié chez vous…
– Et qui contient une assez fortesomme.
– Précisément… trois cent soixante-deuxmille francs en valeurs au porteur et en billets de banque.
Il fallait au docteur un bon caractère pour nepas broncher – et il ne sourcilla pas – sous le regard dontl’avocat l’enveloppa en lui disant :
– Je suis prêt à vous remettre cettesomme ; seulement, je ne puis m’en dessaisir sans un titre quim’en décharge.
– Aussi suis-je autorisé à vous en donnerun reçu.
Et, en effet, le portefeuille lui ayant étéremis, il en vérifia le contenu et en libella une quittance fort enrègle…
– Encore un qui ira loin ! fitMe Roberjot en revenant près deMme Delorge, après le départ du docteur.
Mais ce n’est plus qu’avec une extrême réserveet un visible embarras qu’elle lui répondit. Éclairée par latentative de M. Ducoudray, elle ne pouvait plus se méprendre àl’intérêt de Me Roberjot, à ses regards et autremblement de sa voix…
C’est donc avec une espèce de précipitationqu’elle revint à l’objet de sa visite, à cette pension queprétendait lui imposer M. de Maumussy.
Hélas ! pas plus qu’elle, l’avocat nevoyait le moyen d’éviter cet outrage.
– Il n’en est qu’un, dit-il enfin, maisbien chanceux… Mon élection étant presque sûre, je vais fairesavoir à M. de Maumussy que, s’il s’obstine, je saisiraila Chambre de cette affaire.
Mme Delorge était affreusementdécouragée lorsqu’elle quitta Me Roberjot.
– Voilà, pensait-elle, le seul homme quipuisse m’aider… Celui-là est un homme de cœur et d’esprit, unhonnête homme dans la plus haute acception du mot… Et cependant, jene puis plus recourir à lui, car ce n’est que trop certain… Ilm’aime !…
Mais l’énergie de Mme Delorgen’était pas de celles que détrempe une déception ou que déconcerteun obstacle inattendu.
L’honneur lui défendant, pensait-elle, derecourir désormais au dévouement de Me Roberjot,elle se disait :
– Je saurai me passer de son assistance,et le meurtre de mon mari n’en sera pas moins vengé.
C’était là l’unique pensée qui lasoutenait.
Elle savait que toujours en éveil, puissammentet incessamment tendue vers un même but, la volonté centuple lesforces humaines et donne à l’être le plus faible le ressort d’ungéant.
– Il nous faudra peut-être attendre desannées, soupirait M. Ducoudray.
– Je saurais attendre des siècles,répondait Mme Delorge.
Son premier soin, avant de s’installer rueBlanche, avait été d’y transporter le cabinet de travail du généralDelorge, tel qu’il était à la villa de la rue Sainte-Claire.
C’est dans la pièce qui, d’après ladistribution du logis, devait servir de salon, qu’elle l’avaitreconstitué.
Meubles, tentures, rideaux, tout y étaitpareil, tout y était disposé semblablement avec les plusingénieuses précautions. À voir sur le bureau les papiers et lescartes, le livre ouvert, la lettre commencée, on eût cru que legénéral Delorge venait de sortir.
Une seule chose s’y voyait, qui ne se trouvaitpas à Passy, et qui étonnait les rares visiteurs de la pauvrefemme.
En travers d’un beau portrait du général,était suspendue une épée, celle qu’il portait la nuit de sa mort…Telle elle était qu’on l’avait rapportée, toujours scellée, dansson fourreau taché de boue, par le commissaire de police dePassy.
Et il ne s’écoulait guère de jour sans queMme Delorge la montrât à son fils, cette épée, luidisant que ce serait lui, Raymond, qui en briserait le scel et latirerait du fourreau, si jamais, lorsqu’il serait un homme, il luifallait une arme pour venger le meurtre de son père…
Elle n’avait rien changé aux ordres donnés aulendemain de la mort de son mari.
À chaque repas, qu’il y eût ou non desinvités, le couvert du général était mis.
Si bien que M. Ducoudray avait fini pars’accoutumer à ce cérémonial qu’il jugeait funèbre, et qui dans lescommencements lui coupait l’appétit.
– Car, disait-il, cette place vide entreMme Delorge et moi me fait l’effet d’une fosseouverte…
À part ces détails, tout intimes, jamaisdouleur ne fut, autant que celle de la malheureuse veuve, sobre dedémonstrations et de confidences.
À la voir passer pâle et froide, sous seshabits de deuil, donnant la main à sa fille, la petite Pauline,suivie de Raymond et de Léon Cornevin, les locataires de la maisoncomprenaient bien que quelque grand malheur avait dû frapper cettefamille, mais nul ne savait son histoire.
Et ce n’était pas Krauss, le fidèle serviteur,qui eût été raconter les secrets de ses maîtres ; ce nepouvait pas être la petite domestique, qui ne savait rien dupassé.
Mme Delorge, d’ailleurs, avaitadopté un genre de vie dont la simplicité et l’économie eussentvite lassé l’indiscrétion des voisins.
Levée de très bonne heure, elle initiait sapetite servante aux détails du service et l’aidait à tout mettre enordre et à préparer les repas.
Dans l’après-midi, elle venait s’asseoir dansle cabinet du général et donnait une leçon de lecture à sa fille,ou reprisait le linge de la maison et les vêtements desenfants.
Deux fois par jour, Krauss conduisait etallait chercher au collège Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne lesentendait guère. Ils travaillaient l’un et l’autre avec tantd’acharnement, que souvent Mme Delorge étaitobligée d’y mettre ordre et de les arracher à leurs livres.
Le dimanche seul rompait la paisiblerégularité de cette existence.
Ce jour-là, si le fils d’adoption deM. Ducoudray, Jean Cornevin, n’était pas privé de sortie, cequi lui arrivait de temps à autre, le bonhomme l’amenait passer lajournée avec son frère et Raymond et, s’il faisait beau, il lesconduisait à la campagne.
Il avait fini par s’accoutumer à la turbulencede Jean, et autant il s’en était plaint jadis àMe Roberjot, autant il célébrait maintenant savivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l’encourageant às’appliquer à l’étude du dessin, puisqu’il y réussissait si bien,et disant que ce garçon ferait certainement un artisteremarquable.
Parfois M. Ducoudray décidaitMme Delorge à les accompagner, et alors, comme ilfallait faire des économies et que les restaurants des environs deParis sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un grandpanier des provisions qu’on mangeait sur l’herbe…
Digne M. Ducoudray !… Il avait donnéà la veuve de son ami le général une de ces preuves d’affection quivalent des volumes de protestations.
Pour elle, il avait déménagé. Pour elle ilavait abandonné Passy.
Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé àsa jolie villa, à cette habitation qu’il avait fait bâtir pour lui,sur un plan choisi par lui, où il s’était ingénié à réunir tout cequi peut faire la vie plus douce et plus facile.
Et un beau matin, sans avoir rien dit de sonprojet, il était venu s’établir rue Chaptal, au troisième étage,dans un appartement de mille francs.
Dame !… il n’y avait pas toutes sesaises, comme à Passy. Mais il demeurait à deux pas deMme Delorge et pouvait continuer à lui rendre deuxvisites par jour.
Et comme il avait eu le bon esprit deredescendre au plus profond de son cœur ses espérancesmatrimoniales, il jouissait, sans arrière-pensée, de la plusconfiante des intimités.
Sans ce voisinage, l’isolement deMme Delorge eût été peut-être pénible.
Tous les amis de son mari avaient étédispersés par le coup d’État, exilés, réduits à fuir ou contraintsd’habiter la province. À peine en était-il resté à Paris deux outrois qu’elle voyait de loin en loin.
Me Roberjot était bien venu lavisiter ; mais, sans cesser de lui témoigner la reconnaissancequ’elle lui devait, elle l’avait reçu de façon à lui fairecomprendre que l’espoir qu’il avait caressé ne se réaliseraitjamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient devenuesplus rares.
Après M. Ducoudray, la plus habituellesociété de Mme Delorge était doncMme Cornevin.
Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femmedu pauvre palefrenier était descendue des hauteurs de Montmartre etétait venue s’établir rue Pigalle avec ses trois filles :Clarisse, Eulalie et Louise.
Son loyer y était beaucoup plus considérableque rue Marcadet. Elle payait quatre cents francs par an deuxpièces et une cuisine.
C’était énorme pour elle, maisMme Delorge lui avait tracé un plan d’avenir quirendait cette dépense indispensable.
Très habile ouvrière confectionneuse avant sonmariage, la femme de Laurent Cornevin, depuis la disparition de sonmari, s’était placée chez une couturière en renom.
Elle s’y refaisait la main, se mettait aucourant des modes et apprenait certains détails du métier qu’elleignorait.
– Et quand vous serez sûre de votrehabileté, lui disait Mme Delorge, vous travaillerezchez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières. Soyeztranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons despratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque lafortune.
M. Ducoudray approuvait.
– Et elle réussira, disait-il, et quandj’aurai découvert Laurent Cornevin, il sera tout surpris deretrouver sa femme à la tête d’un riche établissement.
C’est que, fidèle à sa parole, le dignerentier consacrait tout ce qu’il avait d’intelligence et aussibeaucoup d’argent à la recherche de cet unique témoin de la mort dugénéral Delorge.
Tâche ingrate, et bien autrement délicate etépineuse qu’il ne l’imaginait lorsqu’il s’y était si bravementengagé.
Retrouver de par le monde un individu dont latrace est totalement perdue est déjà difficile lorsqu’on peut agirouvertement, qu’on dispose de la publicité des journaux et qu’on apour soi la subtile armée des polices européennes.
Qu’est-ce donc, lorsqu’on est réduit à agirseul, obligé de dissimuler ses investigations et qu’on a tout àcraindre de la rue de Jérusalem ?…
C’était là précisément le cas deM. Ducoudray.
Et cependant il avait, dans l’espèce, unechance assez rare :
Cornevin, en admettant qu’il vécût, – et rien,en somme, je le prouvait que l’attitude de la maîtresse deM. de Combelaine, Flora Misri, – Cornevin vivant devaitêtre détenu quelque part et gardé à vue.
Libre, il se fût évidemment empresséd’accourir près de sa femme et de ses enfants, qu’il adorait etqu’il devait croire réduits à la plus affreuse misère.
Il était clair aussi qu’il devait êtresurveillé de très près, car il eût, sans cela, donné signe de vieet fait parvenir aux siens une lettre, un billet, un mot…
Donc, si on faisait tout au monde pour avoirdes nouvelles de cet infortuné, il y avait mille à parier contre unque, de son côté, il devait s’ingénier à trouver le moyen d’enfaire parvenir à sa famille.
– C’est même là le plus bel atout denotre jeu, disait à M. Ducoudray son agent principal.
Car le digne rentier avait des agents :une demi-douzaine de ces mauvais drôles que la police est forcée decongédier de temps à autre et qui « mouchardent » pour lecompte des particuliers.
Et chaque semaine il sortait de sonportefeuille quelques billets de cent francs uniquement pours’entendre dire :
– Nous sommes sur la trace !…
Alors, il se frottait les mains, sans songerque mille fois il avait ri de cette vieille formule policière, etles démarches de ses agents étaient le plus habituel sujet de sesconversations avec Mme Delorge.
En présence de Mme Cornevin,seulement, ils parlaient d’autre chose.
Mme Delorge n’avait pas vouluque la pauvre femme fût initiée aux démarches qu’on faisait pourretrouver son mari. N’eût-ce pas été aviver sa douleur, l’agiter detranses perpétuelles et l’exposer aux plus péniblesdéceptions !…
Et cependant, Mme Cornevin, deson côté, autant qu’il était en son pouvoir, avait agi.
Si cruellement qu’il lui en coûtât, elle avaitpris sur elle de revoir sa sœur et avait tout mis en œuvre pourl’intéresser à son malheur et obtenir qu’elle usât de son influencesur M. de Combelaine.
Mais, dès les premiers mots,Mme Flora Misri était entrée dans une grandecolère.
– C’est positif, s’était-elleécriée : Victor est très puissant, et la preuve, c’est qu’il aobtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour mon père une placeoù il n’y a rien à faire. Seulement Victor serait par trop bête deservir des gens qui ne cherchent qu’à lui nuire. Or que fais-tu,toi, s’il te plaît ?… Tu passes ta vie chez la femme de cegénéral que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu àla terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Quecomplotez-vous, toutes deux, avec l’aide de ce vieux rentier qui nevous quitte pas ?… Crois-tu que nous ne sachions pas toutesvos manigances !…
Ces propos rapportés àMme Delorge lui donnèrent singulièrement àréfléchir.
M. de Combelaine etMme Misri ont le secret de nos investigations,dit-elle à M. Ducoudray.
– C’est impossible, répondit-il, puisqueje n’en ai ouvert la bouche à âme qui vive.
Pour plus de sûreté, cependant, il se résolutà consulter Me Roberjot.
– Vous êtes joué, soyez-en sûr, luidéclara l’avocat sans hésiter. Ces drôles que vous appelez voshommes sont tout bonnement les hommes deM. de Combelaine. Qu’y gagnent-ils ? medemanderez-vous. Ceci : de se réconcilier avec la préfecture,si jamais ils ont été brouillés avec elle, et de continuer àempocher votre argent. Des mouchards qui ne recevraient pas desdeux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez cette vérité…
L’excellent bourgeois était atterré… maisconvaincu.
– Dès ce soir, mes gaillards auront leurcongé ! s’écria-t-il.
Dans le fait, rien ne pouvait contrarierMe Roberjot autant que ces maladroites tentativesde M. Ducoudray.
Il s’occupait, lui aussi, de retrouver LaurentCornevin, et avec de bien autres chances de succès.
Sa situation dans l’opposition l’avait mis enrelations avec un grand nombre d’exilés volontaires, de proscritset de déportés de Décembre : il les avait intéressés au sortdu pauvre palefrenier en leur expliquant l’importance de sontémoignage, et par eux il ne désespérait pas d’apprendre un jour oul’autre ce qu’il était devenu.
En attendant, ce gouvernement de Décembre,dont tant de prophètes annonçaient toujours la débâcle pour la findu mois, semblait s’affermir de plus en plus.
Les journaux se taisaient sous peine de mort,les députés étant condamnés au silence, nulle voix discordanten’avait troublé le concert de bénédictions payées comptant et deflatteries intéressées qui montait jusqu’au prince-président.
Son voyage dans les départements, réglé par unhabile metteur en scène, avait été une longue ovation.
Et en revenant à Paris, il avait, tout le longdes boulevards, marché sous une voûte d’arcs de triomphe et,au-dessus de la boutique d’un perruquier, il avait pu lire engrosses lettres sur un transparent : Ave, Cæsar.
Bientôt, c’était le Sénat qui était allésaluer l’empereur, et un plébiscite avait consacré l’empire.
Le règne de Napoléon III venait decommencer. Il se formait une cour sur le modèle de la cour de sononcle. Les courtisans se ruaient à la curée d’une formidable listecivile. On s’arrachait la clé de chambellan, la cravache d’écuyer,l’épieu de grand veneur…
M. de Combelaine avait une grandecharge, les traitements réunis de M. de Maumussydépassaient cent cinquante mille francs,Mme d’Eljonsen avait loué un palais en attendantcelui qu’elle se faisait bâtir, M. Verdale était un desarchitectes officiels, le docteur Buiron était un des médecins dela cour…
– Jusqu’où monteront-ils, mon Dieu !disait M. Ducoudray un peu effrayé.
Mais Mme Delorge restait calmeet confiante.
– Plus haut ils monteront, disait-elle,plus la dégringolade sera terrible… Dieu est juste…Patience !
Reconnu par toutes les puissances de l’Europe,appelé « cousin et frère » par le roi de Prusse, et« bon ami » par l’empereur de Russie, Louis-Napoléondevait croire inébranlable le trône de Décembre et songer à fonderune dynastie.
Un matin du mois de janvier 1853,M. Ducoudray arriva de meilleure heure que de coutume chezMme Delorge, son journal déplié à la main.
– Eh bien ! c’est décidé, luidit-il, nous allons avoir des noces superbes, l’empereur semarie.
C’était vrai.
À cette heure-là même, tout Paris commentaitle manifeste que Louis-Napoléon venait de faire afficher, et quicommençait ainsi :
« Je me rends au vœu si souvent manifestépar le pays en venant vous annoncer mon mariage… »
– Et qui épouse-t-il ? demandaMme Delorge.
– Une jeune Espagnole, répondit-il lebonhomme. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse deTéba.
Mlle de Montijo n’étaitpas une inconnue pour les Parisiens.
Déjà, au temps de la présidence, l’attentiondes habitués de l’Opéra s’était souvent concentrée sur une loged’avant-scène où entraient, presque toujours après le lever durideau, une femme d’un certain âge et d’une physionomie peusympathique et une jeune fille d’une rare beauté malgré lapetitesse de ses yeux.
Ces deux dames étaient laMme la comtesse de Montijo et sa fille.
Bientôt, on avait remarqué que leur nom setrouvait toujours des premiers sur la liste des invités des fêtesprésidentielles, puis des fêtes impériales, soit à Compiègne, soità Fontainebleau.
Les chroniqueurs de la cour ne cessaient dechanter les mérites et les grâces de la jeune Espagnole, célébrantl’admirable abondance de ses cheveux blonds et la blancheur doréede son teint.
L’opinion n’avait pas tardé à s’inquiéter decette reine des fêtes impériales, et telle était la curiositéqu’elle excitait, que des groupes considérables se formaient en unmoment devant les magasins où sa présence était signalée, etqu’elle avait été obligée de renoncer aux représentations del’Opéra.
Et cependant sa situation à la cour était sipeu fixée que beaucoup de courtisans, bien intéressés pourtant àpénétrer les secrets du maître, croyaient à la probabilité d’uneunion morganatique entre elle et l’empereur.
L’annonce officielle du mariage étonna donc,et, malgré toutes les raisons excellentes alléguées dans lemanifeste, jeta un froid.
Bien des gens le jugeaient si extraordinaire,qu’on ne pouvait l’expliquer, disaient-ils, que par un mouvement dedépit de l’empereur.
Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon,en quête d’une épouse, avait expédié des ambassadeurs en Allemagne,l’inépuisable pépinière des princesses nubiles, qu’il avait faitpressentir différentes puissances, mais que nulle part on n’avaitparu comprendre ses ouvertures.
Ils assuraient qu’il avait en vain sollicitéla main de la fille du prince Wasa, fils de Charles XIII, deSuède, et qu’on lui avait refusé une princesse de Hohenzollern.
Tout cela peut être vrai, disaitM. Ducoudray, mais moi je ne vois pas pourquoi un empereurn’aurait pas, tout comme un simple citoyen, le droit d’épouser lafemme qui lui plaît.
Cet avis, très raisonnable, n’était pas, à encroire les cancans, celui des parents de l’empereur.
On affirmait qu’ils s’étaient opposés de toutleur pouvoir à son mariage avecMlle de Montijo.
On parlait de scènes violentes, à la suitedesquelles la princesse Mathilde se serait jetée aux pieds de soncousin, pour le supplier, au nom des intérêts les plus sacrés de lafamille, de ne pas contracter une telle alliance.
Les répugnances, si elles existèrent jamais,surent en tout cas se faire violence, car on ne tarda pas àannoncer que ce serait la princesse Mathilde qui, pendant les fêtesnuptiales, soutiendrait le manteau de la nouvelle impératrice.
Mais, bien plus que de ces détails, Pariss’inquiétait du trousseau de la mariée.
Une certaine robe de dentelle était surtoutl’objet des admirations ébahies des chroniqueurs de la cour, et lesDangeau du nouveau régime gémissaient de ce qu’on n’eût pas eu letemps de modifier la forme un peu surannée des diamants de laCouronne…
La ville de Paris avait bien voté une somme desix cent mille francs pour offrir un collier à l’impératrice, maisMlle de Montijo avait écrit au préfet pour leprier de consacrer cette somme à de bonnes œuvres. Enfin, le 29janvier 1853, le mariage civil de l’empereur eut lieu auxTuileries.
Le grand-maître des cérémonies était allé,avec deux voitures de la cour, chercher la fiancée impériale.
Le grand chambellan, le grand écuyer, lepremier écuyer, deux chambellans de service et les officiersd’ordonnance de service, l’attendaient au bas de l’escalier dupavillon de Flore, pour la conduire au salon de famille où setrouvait l’empereur, entouré du prince Jérôme, des princes de lafamille désignés pour assister à la cérémonie, des cardinaux, desgrands officiers de la maison civile et militaire, et enfin de tousles ambassadeurs et ministres plénipotentiaires présents àParis.
Napoléon III, en uniforme de général,portait la Toison d’or.
La future impératrice portait, sur une jupe etun corsage de satin blanc, la fameuse robe de point d’alençon, etavait autour du cou le collier commandé par la ville de Paris, quel’empereur avait acheté et lui avait offert.
À neuf heures, le grand maître des cérémoniesayant pris les ordres de l’empereur, le cortège se dirigea vers lasalle de Maréchaux, où devaient s’accomplir les formalités dumariage civil.
Elles furent longues… Tant de gens devaientsigner au contrat !
Mais, enfin, il n’y eut plus personne à quipasser la plume, et le cortège, reprenant sa marche, put gagner lasalle de spectacle, où les artistes de l’Opéra attendaient, pourexécuter une cantate dont Méry avait écrit les paroles et Aubercomposé la musique :
À notre impératrice aux doux climats choisie,
Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
Les airs que redira l’écho d’Andalousie
Aux collines du Tage et du Guadalquivir.
Espagne bien-aimée,
Où le ciel est vermeil,
C’est toi qui l’as formée
D’un rayon de soleil…
Le lendemain, 30 janvier, des milliers decurieux se pressaient le long des quais et s’étouffaient auxalentours du parvis Notre-Dame.
Le mariage religieux de l’empereur allaitavoir lieu.
Un peu avant midi, les grilles des Tuileriestournèrent sur leurs gonds, et des carrosses dorés sortirent, queles vieux Parisiens reconnurent pour les avoir vus lors du sacre deNapoléon Ier et lors du baptême du roi de Rome…
L’empereur et l’impératrice occupaient lepremier. Dans le second étaient le prince Jérôme et le princeNapoléon.
Quelques vivats se firent entendre, lorsqueles deux époux, au retour de la cérémonie, se montrèrent au grandbalcon des Tuileries.
Le soir, le repas de famille terminé, unecantate de Mme Mélanie Waldor fut chantée par desartistes en costume espagnol.
Célestes concerts,
Douce harmonie,
Glissez dans les airs.
Chantez la grâce unie
Au génie.
Chantez Eugénie
Et les amours
Durant toujours.
C’est par M. Ducoudray queMme Delorge, au fond de sa retraite, était informéede tous ces détails.
Parisien jusqu’aux moelles, le digne bourgeoismettait son amour-propre à ne rien ignorer de ce qui se passaitdans la ville.
Partout où cinq cents badauds s’assemblaientpour un spectacle quelconque, on était sûr de le voir au premierrang.
C’est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans,il avait fait la haie sur le passage de tous les pouvoirs qui sesont succédés en France.
Il avait vu l’entrée des alliés et le retourde l’île d’Elbe. Il avait vu passer successivement Louis XVIIIet Charles X, Louis-Philippe et la République de 1848.
Et pour cela, précisément, il se disait, enregardant défiler le cortège de Napoléon III et de la nouvelleimpératrice :
Baste ! ceux-là passeront comme lesautres…
Ce qui l’avait frappé, à cette solennité, cen’était pas la vue de M. de Combelaine et du vicomte deMaumussy, graves et solennels dans leur carrosse, c’étaitl’attitude singulièrement réservée de la population.
Pour cette fois, les metteurs en scène desovations départementales et des enthousiasmes officiels étaientrestés au-dessous de leur tâche ou avaient été mal servis par leurscomparses.
La foule était immense ; les chemins defer, depuis la veille, avaient amené deux cent mille curieux ;Paris et sa banlieue s’étouffaient dans les rues, sur lesboulevards et sur les quais. Mais cette foule restait de glace,étonnée en quelque sorte et défiante.
De ci et de là, des groupes habilementdisséminés sur le passage du cortège, des acclamations s’élevaientbien… Elles ne trouvaient pas d’écho. La claque officielle neréchauffait pas la multitude.
C’est que, en dehors des poésies de commande,il en avait circulé d’autres, d’une saveur terriblementrelevée.
C’est à l’heure où la presse est bâillonnéeque les récits anonymes, que les pamphlets honteux et les calomniesindignes ont beau jeu. Ce qui eût fait le sujet d’un article dontl’auteur eût gardé nécessairement une certaine mesure devient lethème d’une chanson qui ne respecte rien. L’article eût été oubliéle lendemain de son apparition, la chanson reste dans la mémoire,et sur l’aile d’un air populaire vole jusqu’aux extrémités de laFrance et pénètre dans les moindres villages.
C’est qu’aussi le passé deMlle de Montijo, par ses côtés romanesques etun peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à lamédisance.
Sa mère, aimant le mouvement, le changement,le voyage, la vie des eaux et des bains de mer, les fêtes, lesspectacles, l’avait, pendant des années, traînée à sa suite, àLondres, à Paris, à Pau, en Allemagne…
Or on est bourgeois en diable, en France, etinfecté de préjugés ; on n’y admet que très difficilement leslibres allures des jeunes filles étrangères.
Il n’y avait guère que sa beauté qu’on necontestât pas à la femme de l’empereur, et encore y trouvait-on destaches.
Ceux qui se proclamaient ses tenants ladisaient d’une inépuisable bonté, mais peu intelligente ;ferme, mais entêtée ; très simple, mais non moins coquetteenfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon desfemmes du peuple espagnoles, sans discernement.
– Elle rappellera Marie-Antoinette, pourqui elle professe un véritable culte, disaient d’elle quelques-unsde ces amis dangereux dont tous les éloges cachent une perfidie,voulue ou non.
Les gens sensés attendaient avant de formulerun jugement de l’avoir vue à l’œuvre, et ils n’attendaient pas sansinquiétudes, sachant quelle influence doit fatalement exercer surles mœurs l’exemple d’une souveraine jeune et belle.
Assurément le rôle de la nouvelle impératriceétait bien difficile au milieu d’une cour datant d’hier, peupléed’ennemis, semée d’embûches, et composée en tout cas de gens bienétonnés de s’y voir, et qui devaient avoir de la peine à seregarder sans rire.
Passer de la liberté de la vie de voyage auxinexorables obligations d’un trône, et cela du jour au lendemain,quelle épreuve pour une jeune femme !
Se trouver tout à coup le point de mire detous les regards, être toujours en scène, parler à tous et de tout,s’occuper de modes et de politique, se montrer sérieuse ou frivole,être femme du monde et femme d’intérieur, garder le secret de sesimpressions, dissimuler ses sympathies, surmonter ses aversions,quelle tache !…
L’impératrice Eugénie n’y réussit pas.
Si les courtisans lui racontaient qu’elleétait populaire, ils la trompaient. Elle ne le fut jamais.
En vain elle multiplia les œuvres debienfaisance, les institutions charitables, les fondations pieuses.Elle n’alla jamais au cœur de la foule.
Sceptique et moqueuse, la France ne respecteque ce qui est solennel.
On n’y comprend une reine qu’en robe debrocard à traîne, marchant d’un pas majestueux, la couronne aufront.
On s’étonnait de rencontrer l’impératrice enrobe à volants écourtés, chaussée de bottines à hauts talons, etcoiffée d’un élégant et frais chapeau tel qu’on en voyait sur latête de toutes les autres femmes.
– C’est d’une admirable simplicité !s’écriaient ses partisans.
– Hum ! grommelaient les autres.
Il est vrai de dire que les maris dont lesfemmes adoptaient cette simplicité admirable la trouvaientcoûteuse.
Ils voyaient bien que toutes ces joliespetites robes de quatre sous tailladées, découpées, échancrées,écourtées, véritables déjeuners de soleil, finissaient par revenir,vu leur nombre, dix fois plus cher que les robes de prixd’autrefois.
On objectait à ces maris que c’était la mode.Que répondre à cela ?
Ils grognèrent dans les commencements, puisils s’habituèrent. Il faut bien faire comme les autres…
Le temps devint bon pour les modistes et lescouturières. On put voir un tailleur pour dames se donner les mêmesairs d’importance que jadis la couturière de Marie-Antoinette, quidisait si fièrement : « J’ai travaillé ce matin avec SaMajesté… »
Jamais pareille émulation de dépense ne sevit, ruinant les familles d’abord, les corrompant ensuite. Personnene voulait rester en arrière. Toutes les grenouilles se mirent às’enfler pour égaler le bœuf… Beaucoup en crevaient.
Ce qui n’empêchait pas de se ruer à laconquête du million. Des fortunes énormes surgirent tout à coup.D’où ? On ne savait. Ce luxe subit donnait d’étrangessoupçons.
À voir passer dans son coupé, attelé de deuxmagnifiques chevaux, Combelaine, qu’on avait connu sans souliersaux pieds ; à voir faire courir Maumussy, que ses créanciersavaient chassé du boulevard ; à voirMme d’Eljonsen, devenue la princesse d’Eljonsen,donner des fêtes où se précipitait tout le Paris officiel,involontairement on portait les mains à ses poches et, inquiet, onse disait :
Où diable ces gens-là prennent-ils tout cetargent ?…
Si bien que le Moniteur officiel enarrivait à être forcé de démentir, comme « autant d’infâmescalomnies, les bruits répandus à la Bourse sur les opérationsfinancières qu’on accusait d’avoir faites des fonctionnaires d’unordre élevé ».
Si bien que le prix de tout croissait avec lesgoûts et les habitudes de dépense, et que l’argent semblaitdiminuer de valeur.
Et le digne M. Ducoudray, qui jadiss’estimait très riche avec ses douze mille livres de rentes et savilla de Passy, commençait à trouver qu’il avait été bien imprudentde se retirer avec si peu de chose.
Si cela dure, disait-il parfois, je finiraipar n’avoir plus de quoi manger.
Cela ne durera pas, soyez tranquilles !déclaraient toujours d’un ton d’admirable assurance certainsprophètes politiques.
Il est vrai qu’il leur eût été difficile,sinon impossible, de dire sur quoi, en ce moment, se basait leurcertitude.
Ces premières années de l’empire furent cellesoù il se débita le plus de choses ridicules, où les contes les plusabsurdes et les moins admissibles trouvaient de tous côtés debénévoles propagateurs.
À chaque moment, vous rencontriez des gensqui, vous tirant à part, vous disaient mystérieusement :
Eh bien !… vous savez la nouvelle ?L’empire n’en a pas pour un mois. L’argent manque… Le prochaincoupon de la rente ne sera pas payé.
Mais Mme Delorge n’était pasd’un caractère à s’abandonner à des illusions puériles et, siM. Ducoudray eût réussi à l’entraîner sur cette pente, elleavait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.
Or Me Roberjot était mieux quepersonne en situation de voir et de juger les événements.
Sa candidature avait réussi ; il venaitd’être nommé député.
Et, si ardent adversaire qu’il fût del’empire, ses rancunes n’allaient pas jusqu’à lui mettre sur lesyeux de ces lunettes qui empêchent de voir.
Aussi, disait-il en hochant tristement latête :
– Nous en avons pour des années, et, s’ilsurvient une guerre heureuse, l’opposition ne sera plus qu’unmot.
Car Me Roberjot, de même quetous les gens de quelque bon sens, comprenait bien que la guerre,essence même de l’empire, lui était nécessaire.
Napoléon III, à Bordeaux, avaitdit :
« L’empire, c’est lapaix !… »
Mais il était clair que ce n’était là qu’unmot officiel, véritable promesse de boniment qu’on ne risque rien àfaire d’abord, et qu’on tient après si on peut.
C’est dans le passé qu’il fallait allerchercher la pensée de l’empereur, dans ses proclamations deBoulogne et de Strasbourg ou encore dans ses réponses devant laChambre des pairs lors de son procès.
Là, parlant à ses juges, mais s’adressant à laFrance, il avait dit :
« Je représente devant vous un principe,une cause, une défaite.
« Le principe, c’est la souveraineté dupeuple.
« La cause, c’est celle de l’empire.
« La défaite, c’est Waterloo.
« Le principe, vous l’avez admis ; –la cause, vous l’avez servie ; – la défaite, vous brûlez de lavenger… »
– Et Napoléon III la vengera,disaient fièrement ses partisans et, en échange des stérileslibertés qu’il prend à la France, il saura lui rendre le prestigede la gloire militaire.
L’opinion était donc préparée à tout,lorsqu’on apprit que la France allait avoir la guerre avec laRussie.
L’Angleterre, cette fois, était notrealliée ; ses soldats allaient se battre à côté des nôtres.
S’il y eut quelque émotion à Paris, il n’y eutpas un moment de doute ni d’inquiétude. Nous ne pouvions être quevainqueurs.
Et, en effet, le second empire ne tarda pas àavoir une nouvelle victoire à enregistrer, et gagnée par un deshommes du coup d’État, par le maréchal de Saint-Arnaud.
Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, etson linceul fut un drapeau.
Mais c’était peu pour l’impatience françaiseque cette victoire de l’Alma ; aussi tout Paris accueillit-ilcomme certaine, comme incontestable, une dépêche apportée,disait-on, par un Cosaque, et qui annonçait la prise deSébastopol.
Cette nouvelle, il faut le dire, avait étéenregistrée par le Moniteur.
La Bourse monta. Paris, le soir, futilluminé…
Et, le lendemain, on apprit que le Cosaquen’était qu’un canard financier et que Sébastopol tenait plus quejamais.
Cependant, cette fausse joie, qui eût dûservir à Paris de leçon pour l’avenir, n’eut pas d’inconvénients…L’impatience française n’avait fait que devancer les événements.Après une héroïque résistance, Sébastopol tomba en notrepouvoir…
Et, presque aussitôt que cette glorieusenouvelle, on apprit que l’empereur de Russie venait demourir ; qu’un congrès allait se réunir à Paris, et que lapaix serait sans doute signée contre le gré de l’Angleterre…
Mais pendant que les négociations sepoursuivaient, un événement avait lieu d’une bien autre importancepour la famille impériale, et qui devait emplir de confiance et dejoie tous les hommes qui devaient à l’empire ou qui attendaient delui leur fortune et leur situation.
Depuis longtemps la grossesse de l’impératriceavait été annoncée officiellement…
Le 15 mars 1856, le président du Corpslégislatif apprit à ses collègues que Sa Majesté entrait dans lesdouleurs de l’enfantement…
L’Assemblée, aussitôt, se déclara enpermanence.
Aussi bien, à cette heure-là même, les bruitsles plus contradictoires se répandaient-ils dans Paris.
On disait l’impératrice au plus mal, et quel’accoucheur de la reine d’Angleterre, arrivé dans la nuit,désespérait d’elle. D’autres assuraient que l’enfant, qui était unefille, venait de mourir.
La vérité, c’est que l’accouchement futlaborieux. Mais dans la nuit, sur les trois heures, l’impératriceaccoucha d’un garçon.
– Voilà la dynastie fondée àperpétuité ! s’écrièrent les journaux dévoués.
Tout, en effet, souriait à l’empereur, etl’empire arrivait à l’apogée de sa puissance.
Et, le jour où les plénipotentiaires ducongrès vinrent en grand uniforme présenter aux Tuileries le traitésigné par eux, Napoléon III parut l’arbitre de l’Europe…
– Que me parlez-vous de Providence et dejustice divine ! disait ce soir-là M. Ducoudray àMme Delorge.
Il est certain que, pour ne pas désespérer, ilfallait de plus en plus à la veuve du général Delorge cette foirobuste et inaltérable qu’on puise dans la conscience de son bondroit.
Si elle avait jugé ses ennemis hors de saportée au lendemain du coup d’État, que devait-ce donc être à cetteheure que leur fortune, liée à celle de l’empire, semblaitinébranlable comme lui !…
Après des années d’investigations incessantes,le sort de Laurent Cornevin demeurait un mystère, à ce point queMe Roberjot lui-même, découragé, disait :
Nous nous sommes mépris à la portée desparoles de Mme Flora Misri. Le pauvre Laurent a étébel et bien assassiné.
C’était devenu la conviction de sa femme.
Après avoir espéré longtemps, et bien aprèstous les autres, elle ne doutait plus de son malheur et, en tête deses factures, elle avait fait imprimer : madame veuveCornevin.
Car elle avait des factures, à cette heure.Suivre les conseils de Mme Delorge lui avait portébonheur. Son petit établissement de couture et confection avaitréussi de façon à dépasser les prévisions les plus optimistes.
À peine installée chez elle, après quelquesmois d’un nouvel apprentissage, elle avait vu ses clientes affluerde telle sorte que, l’aide de ses filles ne lui suffisant plus,elle avait dû s’adjoindre des ouvrières, deux d’abord, puis quatre.Puis il lui avait fallu prendre une première demoiselle poursurveiller le travail, car elle avait assez à faire à recevoir lespratiques, à prendre mesure et à essayer les robes.
Bientôt l’appartement de la rue Pigalles’était trouvé trop petit, et, après bien des hésitations et surles instances de M. Ducoudray et deMme Delorge, elle était allée en louer un, à unsecond étage de la rue de la Chaussée-d’Antin, dont le prix étaitde trois mille quatre cents francs.
C’est l’énormité de ce loyer qui avait causétoutes ces perplexités.
À l’exemple de gens qui ont été longtempsmalheureux, elle se défiait de la prospérité, prenant pour autantde pièges toutes les faveurs de la fortune.
– Et si j’allais ne pouvoir paspayer ! objectait-elle à ses amis. Pourquoi chercher le mieuxlorsqu’on a un bien inespéré ?…
M. Ducoudray n’entendait pas de cetteoreille.
Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écuset même plus de côté, s’il s’était confiné dans l’étroite boutiqueoù, pendant cinquante ans, ses parents avaient végété, joignant àgrand peine les deux bouts ?…
– Ainsi, allez de l’avant, disait-il àMme Cornevin. Que risquez-vous ? Je réponds detout.
Et il l’avait en quelque sorte contrainted’accepter un prêt de mille écus pour ses premiers fraisd’installation.
Car il voulait que tout fût très beau dans lenouvel établissement qu’elle fondait, bien disposé et en harmonieavec le quartier ; qu’elle eût un vrai salon, avec un tapis àterre, un lustre au plafond et des glaces tout autour.
Et le public avait fait honneur à la lettre dechange que tirait sur sa vanité l’expérience de l’anciennégociant.
Mme Cornevin avait eu beauaugmenter le prix de ses façons, ses anciennes clientes lasuivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et il n’eût tenu qu’àelle de prendre rang parmi les couturières à la mode que leschroniques, moyennant finance, appellent toutes « la bonnefaiseuse ».
Si bien que, la troisième année de soninstallation, lorsqu’elle fit son inventaire au 31 décembre, elleconstata qu’elle avait gagné dans ses douze mois plus de vingtmille francs et que, tous frais payés, il lui en restait huit milleà placer ou à mettre dans son commerce.
C’est que ses frais avaient bien augmenté.
Non seulement elle n’acceptait plus la rentede douze cents francs que lui avait servieMme Delorge, mais elle s’arrangeait de façon à ceque Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond,n’imposât pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.
Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s’endéfendre, elle supportait de moitié avec lui les frais del’éducation de son fils Jean.
Enfin, tout en faisant travailler ses filles àl’atelier, elle les envoyait tous les jours chez une institutricedu voisinage, où elles recevaient cette instruction élémentaire quiest indispensable à la femme d’un négociant.
Pour elle-même, la courageuse femme nedépensait rien.
Elle en était presque à se reprocher lesquelques francs qu’elle remettait tous les mois à un vieuxprofesseur qui, chaque soir, après le départ des ouvrières, venaitlui donner une leçon.
Car elle avait senti la nécessité de sehausser au niveau de sa nouvelle situation. Elle ne voulait pas queses enfants, plus tard, fussent exposés à rougir d’elle et à n’oserpas montrer ses lettres.
Et elle était un exemple de ce que peut uneintelligence ordinaire, servie par une forte volonté.
Qui l’eût vue, dans son beau salon, recevoirses nobles et élégantes clientes, n’eût certes pas reconnu la braveet honnête mais un peu grossière ménagère de Montmartre, qu’onvoyait deux fois par semaine remonter la rue Marcadet, portant toutmouillé sur son épaule le linge du ménage, qu’elle venait de laverau lavoir et qu’elle faisait sécher à sa fenêtre.
À ses relations constantes avecMme Delorge, elle avait gagné un ton, des manières,des façons de s’exprimer, dont jamais on ne l’eût soupçonnéecapable.
Elle n’était pas déplacée dans le salon de saprotectrice. Tout au plus, par suite du silence qu’elle avait lebon sens de s’imposer lorsqu’il y avait du monde, pouvait-on laprendre pour une femme d’une extrême timidité.
Mais il n’était pas de prospérités capablesd’effacer de la mémoire de Mme Cornevin ce qu’elleavait souffert ni la perte immense qu’elle avait faite.
Six ans après la disparition de son mari, ellepâlissait encore et ses grands yeux noirs s’emplissaient de flammesau seul nom du comte de Combelaine.
Ceux qui prétendent que le temps efface tout,disait-elle, n’ont jamais su ce que c’est qu’aimer ou haïr.
Pour elle, en effet, il semblait que le tempsn’existât pas.
Un dimanche, – et c’était en 1857, – qu’elledevait dîner chez Mme Delorge avecM. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée que,dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
Elle venait de rencontrer Grollet, cet employédes écuries de l’Élysée, que M. de Maumussy etM. de Combelaine avaient si habilement substitué, lors del’enquête, à Laurent Cornevin.
– C’est dans le bas de la rue Blanche queje l’ai rencontré, répondit-elle aux questions de ses amis. À vingtpas, je l’ai reconnu, quoique ne l’ayant pas vu depuis ce jourmaudit où, méditant déjà son infâme trahison, il voulut absolumentm’offrir à déjeuner. Et cependant il a bien changé. Il a l’air d’ungros bourgeois à cette heure, d’un richard. Il porte des chaînes demontre grosses comme le doigt, des bagues, une chemise à jabot avecdes boutons en brillant et une canne… Il m’a reconnue, lui aussi,car il est venu droit à moi et, après m’avoir toisée d’un regardimpudent :
« – Peste ! ma chère, m’a-t-il dit,nous voilà mise comme une duchesse… Nous faisons robe de soie,maintenant !… Je vois avec plaisir que nous avons trouvé dessuccesseurs cossus à ce pauvre Cornevin. » Son accent et sonregard étaient si insultants que des larmes de colère m’en vinrentaux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu’il étaitdevenu, et je l’interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prixdu sang de Laurent s’est multiplié entre ses mains.
Ayant quitté l’Élysée peu après le coupd’État, il s’est établi loueur de voitures et, comme il estconnaisseur, comme il est habile, comme il avait des protecteurstrès puissants, son commerce a prospéré, et il est maintenant à latête d’un des plus importants établissements de Paris. Et ce n’estpas tout, il s’est associé avec un architecte colossalement riche,nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur leparcours des rues qu’on doit percer et, comme cet architecte esttrès renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu’ils veulent.
Trop prudente pour confier à qui que ce fût lesecret qu’elle avait surpris, Mme Delorge étaitseule à connaître l’origine de cette grande fortune que Grolletattribuait à M. Verdale.
Seule aussi, à admirer cette loi mystérieusedes attractions qui fatalement rapproche et associe lesscélérats.
Mais l’architecte jadis incompris était-ilvraiment si riche que cela ?
Me Roberjot, qu’ellequestionna à sa première visite, ne lui laissa aucun doute à cetégard.
– Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ceton de mordante ironie qui devait lui faire tant d’ennemis, moncher et excellent camarade doit être déjà plusieurs foismillionnaire. Grollet, sans doute, est son prête-nom. Depuis un anil risque timidement une particule devant son nom. Un de ces matinsil s’éveillera baron et décoré. On m’a remis sa carte,dernièrement, et j’y ai lu : A. de Verdale…
La plus vive surprise se peignit sur lestraits de Mme Delorge.
– Vous voyez donc encore cet homme ?demanda-t-elle.
– C’est-à-dire qu’il vient me voir,répondit l’avocat.
– Quoi !… malgré cette lettreterrible.
– À cause de cette lettre terrible,précisément. Tous les six mois à peu près, il vient me conjurer dela lui vendre, et à chaque visite il m’en offre un prix plus élevé.Nous en sommes restés, la dernière fois, à 500 000 francs.
L’énormité de la somme stupéfiaMme Delorge.
– Cinq cent mille francs !répéta-t-elle comme un écho.
Mon Dieu, oui ! Qu’est-ce que cela pource cher ami ? Ne spécule-t-il pas à coup sûr ? N’a-t-ilpas pour le conseiller, pour l’inspirer, Sa GrâceMme la princesse d’Eljonsen ? C’est du restebien connu. La princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu’il luien est venu un, vite elle mande son architecte ordinaire quiaccourt.
« – Verdale, lui dit-elle, j’ai rêvécette nuit que je voyais une rue nouvelle, allant de tel point àtel autre, et passant par tels et tels endroits…
« – Très bien ! princesse !répond mon ancien copain. Et tout de suite, sans hésiter, il se metà acheter tout ce qu’on veut lui vendre de maisons sur le parcoursindiqué. Et bien il fait, car jamais la rue rêvée par la princessene manque d’être décrétée peu après. Mon Verdale est exproprié, iltouche des indemnités superbes dont il remet une partie àMme d’Eljonsen, et le tour est fait. Il iraitjusqu’au million pour avoir son autographe.
Ce n’est pas sans une sincère admiration queMme Delorge écoutait et regardaitMe Roberjot. Certes, considérée au point de vue dela morale pure, sa conduite n’avait rien de particulièrementhéroïque.
Mais elle avait trop vécu pour ne pas savoirqu’à notre époque de tels désintéressements sont rares, pour nesavoir pas que ce n’est point le premier venu qui refuse unmillion, cinquante mille livres de rentes qu’on lui offre et qu’ilpeut accepter sans risques, sans périls, sans nuire à qui que cesoit, sans même commettre une mauvaise action.
Elle lui tendit donc la main, et d’une voixémue :
– C’est beau, ce que vous faites là,monsieur, dit-elle. Merci !…
Mais c’est à peine si l’avocat osa effleurerdu bout des doigts cette main que lui tendait la noble femme.
Lui aussi, il avait résisté à l’actiondissolvante du temps. Il avait pu renoncer à l’espoir d’être jamaisaimé de Mme Delorge ; cesser de l’aimer,non.
Et il lui avait fallu des mois, des années,pour s’accoutumer à la visiter, à causer, à ne pas rester court,lorsqu’elle le regardait d’une certaine façon.
Au moins avait-il cette satisfaction de voirque les événements l’avaient servie mieux qu’il n’eût osé lesouhaiter.
Les cruels soucis d’argent et d’avenir quitroublaient le sommeil de Mme Delorge aux premierstemps de son veuvage avaient disparu. L’aisance et la sécuritéétaient revenues s’asseoir à son foyer.
Tout d’abord elle s’était trouvée allégée dela rente de douze cents francs de Mme Cornevin.Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin, deux héritagessuccessifs avaient plus que doublé son capital.
Le premier de ces héritages avait été celui dupère de son mari.
Le pauvre bonhomme n’avait pu survivre à lamort de son fils, sa joie et son orgueil. Il avait bien parlé devenir demeurer avec sa bru, mais au moment de quitter la petiteferme où il vivait depuis tant d’années le courage lui avaitmanqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et enfin ils’était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.
Le second héritage fut celui deMlle de la Rochecordeau.
Bien inattendu, certes, celui-là ; car,deux fois par jour au moins depuis quinze ans, la rancunièrevieille fille jurait qu’elle jetterait toute sa fortune dans leLoir plutôt que d’en laisser un centime à sa nièce.
Malheureusement pour ses charitablesintentions, elle avait, quoique dévote, une si effroyable peur dela mort, que jamais elle ne put prendre sur elle de faire untestament.
– Il sera toujours temps, disait-elle,d’appeler un notaire quand je sentirai ma fin s’approcher.
Elle ne la sentit pas.
Un soir qu’elle avait dîné plus que decoutume, s’étant mise dans une de ces colères blanches qui luiétaient habituelles, elle fut foudroyée par une attaqued’apoplexie.
Elle n’eut que le temps de s’écrier, et Dieusait avec quelle rage :
– Je suis morte ! Élisabeth auratout.
Presque tout, en effet.
Mme Delorge, née Élisabeth deLespéran, se trouvant être la plus proche parente deMlle de la Rochecordeau, eut pour sa part lessept dixièmes de la succession : un peu plus de cent cinquantemille francs.
Elle les accepta, mais non sans bien expliquerà son fils quelles raisons la déterminaient.
J’ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, quecette fortune qui nous échoit ne te fera jamais imiter ces jeunesgens dont le plaisir est le seul mobile, ni oublier les devoirssacrés que tu as à remplir.
C’était presque mot pour mot ce queMme Cornevin répétait à ses fils chaque foisqu’elle se trouvait avec eux.
– Souvenez-vous que votre père a étélâchement assassiné par des misérables dont il avait surpris lecrime, et que nous ne savons même pas ce qu’est devenu soncorps.
Peut-être eût-on beaucoup surprisM. de Combelaine et M. de Maumussy, si on leureût dit ce qu’était devenue en huit ans la situation deMme Delorge et de Mme Cornevin.
Pour eux, ce devaient toujours être deuxpauvres femmes veuves, bien impuissantes, bien délaissées, pauvreset chargées d’enfants.
Non ; il n’en était plus ainsi.
Maintenant, elles étaient presque riches l’uneet l’autre, assez riches en tout cas pour payer des défenseurs.
Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-êtreune charge, allaient être désormais un soutien.
Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevinallaient être des hommes, de ces adversaires avec qui oncompte…
L’heure était proche où les espérances jadischimériques de Mme Delorge pouvaient devenir desréalités…