Partie 1
LA MAISON ENCHANTÉE
Chapitre 1
Au moment où minuit sonnait, les portes de la salle à manger s’ouvrirent à deux battants et un chambellan annonça que le souper de Son Altesse royale, monseigneur le duc Philippe d’Orléans, régent de France, était servi.
Les convives étaient peu nombreux, mais choisis.
Madame de Sabran, maîtresse de Son Altesse,faisait les honneurs ; M. de Nocé et M. de Simiane, les deux favoris par excellence, avaient été chargés des invitations, et le cardinal Dubois avait bien voulu les prier d’en adresser une à un gentilhomme de province, son parent, qui n’était pas venu à Paris depuis quarante années, mais que monseigneur Gaston d’Orléans, frère du feu roi et père de Son Altesse royale, avait eu à son service.
Le Régent, à qui on avait soumis la liste,voyant ce nom, s’était écrié :
– Mais, compère, que veux-tu que nous fassions de ce sexagénaire ?
– Il est fort gai, avait répondu Dubois ; et puis il sait une foule d’anecdotes sur l’ancienne cour.
– Et tu dis qu’il a servi mon père ?
– En qualité de valet de chambre.
– Il y a quarante ans ?
– Peut-être quarante-cinq,monseigneur.
Le Régent n’avait pas insisté.
Or donc, à minuit on se mit à table.
Cependant deux places demeuraient vides, et madame de Sabran observa qu’on avait mis deux couverts de trop.
– Non pas, ma chère belle, répondit Philippe d’Orléans. L’un de ces couverts est destiné au parent de Dubois, et l’autre est celui de ce pauvre chevalier d’Esparron.
Ce nom, prononcé mélancoliquement par le Régent, répandit une vague tristesse parmi les convives.
– Pauvre d’Esparron ! dit madame deSabran ; un si gai compagnon, un garçon sispirituel !
– C’est pour cela, mes amis, que, pendantsix mois il aura son couvert ici, bien que nous nous soyons tousrésignés à ne plus le revoir.
– Hélas ! monseigneur, fit lecardinal, Votre Altesse royale trouvait plaisant, au commencement,de conserver le couvert du chevalier ; elle disait même que lechevalier ne pouvait manquer de revenir prendre sa place un jour oul’autre… Mais, d’après le rapport de police que j’ai reçu il y atrois jours, je crois qu’on peut enlever le couvert, et que le seulet dernier service qu’on puisse encore rendre au chevalier est delui faire dire des messes.
– Vraiment, cardinal, dit la marquise deSabran, vous croyez que le chevalier est mort ?
– Un homme de la cour ne disparaît pas,madame. Il est assassiné, répliqua Dubois.
– Mais par qui ?
– Voilà ce que tous mes limiers ontvainement cherché.
Le Régent soupira :
– Voici quatre mois que d’Esparron nous aquittés, un soir, et que nous ne l’avons jamais revu. Oùest-il ? qu’est-il devenu ? Par le Béarnais monaïeul ! continua Philippe d’Orléans, c’est chose plaisante, envérité, moi régent, qu’on fasse disparaître, en plein Paris, unhomme que j’honorais de mon amitié.
– Mais enfin, dit M. de Nocé,qui n’avait pas desserré les dents jusque-là, que savez-vous aujuste, cardinal ?
– Ce que je vous ai déjà dit, et pasautre chose, répondit Dubois.
– Excusez-moi, observa Simiane, j’arrivedu fond de mes terres, et je ne sais absolument rien, moi.
La porte s’ouvrit en ce moment, et le conviveprié sur la demande de Dubois fit son apparition sur le seuil.
Dubois alla le prendre par la main et leprésenta à Son Altesse royale en disant :
– Monsieur le marquis de laRoche-Maubert.
C’était un homme de haute taille, un peu voûtécependant, les cheveux entièrement blancs, mais le visage jeuneencore, l’œil vif, la lèvre sensuelle, et d’une parfaitedistinction de manières.
Pour un homme qui vivait depuis quarante ansen province, en un vieux manoir de Normandie, le marquis n’était,certes, ni ridicule, ni emprunté.
Ses habits étaient au goût du jour, et ilsalua les dames en homme qui les avait beaucoup aimées et qui lesaimait encore peut-être.
– Pardieu ! fit le Régent, votrenom, marquis, était sorti de ma mémoire, mais non votre personne.Je vous reconnais maintenant, vous étiez chez mon père.
– Oui, monseigneur.
– Et c’est vous qu’il appelaitfamilièrement Maubertin ?
– Précisément, monseigneur.
Le marquis s’étant mis à table,M. de Simiane renouvela sa question :
– Mais dites-moi donc comment lechevalier a disparu ?
– Eh bien, reprit Dubois, le chevalierd’Esparron nous est arrivé un soir encore de plus belle humeur quede coutume.
– Ah ! ah !
– Il nous a montré un billet qu’il avaitreçu dans la matinée. Ce billet, ambré, parfumé, tracé par une mainde femme, et ne portant aucune signature, lui assignait unrendez-vous au bord de l’eau, dans un cabaret bien connu, qui estsur l’emplacement de l’ancienne tour de Nesles. Le rendez-vousétait pour deux heures du matin.
– Et il y est allé ?
– Oui. Le lendemain, nous l’avonsattendu. Nous étions fort curieux de savoir si la personne était dela cour ou de la ville, et nous avions même engagé de nombreuxparis là-dessus. Mais, le lendemain, ni les jours suivants,d’Esparron n’est revenu. Alors, monseigneur s’est ému, et il m’acommandé de mettre la police en campagne.
– Et la police n’a rien trouvé ?
– Elle n’a pas retrouvé d’Esparron, maiselle a pu suivre sa trace pendant vingt-quatre heures.
– Comment cela !
– Le cabaret où était le rendez-vous senomme la Pomme d’Or ; il est tenu par une femme qu’onappelle la Niolle.
– Singulier nom, observa madame deSabran.
– Nos limiers sont donc allés à laPomme d’Or, et ils ont menacé la Niolle de l’emprisonnersi elle ne révélait où était passé le chevalier d’Esparron. LaNiolle a raconté alors, et tous les gens à son service ont appuyéson dire, que le chevalier était arrivé le premier ; puis unefemme qui portait un loup de velours noir sur le visage, mais quiparaissait fort belle, est venue un quart d’heure après, en bateau,et son bateau, que deux mariniers, pareillement masqués,conduisaient, est demeuré amarré sous les fenêtres du cabaret.
« Le chevalier et l’inconnue ont soupé tête àtête.
« Au petit jour, la dame au loup est sortieseule de la chambre, et, mettant une poignée d’or dans la main dela Niolle, lui a dit :
« – Il dort… ne le réveillez pas… Jereviendrai la nuit prochaine.
« Comme une partie de la journée s’étaitécoulée sans qu’on eût entendu le moindre bruit dans la chambre duchevalier, reprit Dubois après un silence, la Niolle a fini parentrer.
« Le chevalier dormait, sa chemise ouverte, etla Niolle a remarqué qu’il avait au cou comme une piqûred’épingle…
Comme le cardinal donnait ce détail, lemarquis de la Roche-Maubert fit un brusque mouvement sur sonsiège.
– Qu’avez-vous donc ? lui demandason voisin.
– Oh ! rien… un souvenir…Excusez-moi, balbutia le vieillard, vivement ému.
Mais cet incident passa presque inaperçu tantle récit de Dubois intéressait.
Le cardinal poursuivit :
– Il dormait de si bon cœur que la Niollese retira sur la pointe des pieds.
« Le soir, la dame revint avec ses deuxbateliers, masqués comme elle.
« La Niolle servit un second souper, qui seprolongea fort avant dans la nuit ; puis la dame quitta lecabaret, emmenant, cette fois, le chevalier d’Esparron, qui étaitfort pâle, mais dont les yeux étincelaient comme ceux d’un fou.
« Le chevalier prit place à côté d’elle dansla barque et depuis on ne l’a plus revu.
« J’ai fait menacer la Niolle de la question,on l’a même conduite devant un juge criminel pour essayer de luiarracher des aveux ; mais elle n’a rien dit, par l’excellenteraison qu’elle ne savait rien de plus.
– Et la femme n’a pas ôté son masquedevant elle, ni devant personne du cabaret ? demanda lemarquis de la Roche-Maubert avec un redoublement d’émotion.
– Personne n’a vu son visage.
Alors le vieux gentilhomme s’adressant auRégent :
– Monseigneur, dit-il, voiciquarante-cinq ans que pareille aventure m’est arrivée.
– Mais pas avec la même femme,j’imagine ? fit le Régent.
– Hé ! hé ! qui sait ? ditle vieux gentilhomme. Ce serait la même que ça ne m’étonneraitpas…
Cette fois quelques-uns des convives serécrièrent, tandis que les autres, et avec eux le Régent,regardaient le marquis avec un étonnement qui aurait pu se traduirepar ces mots : Aurions-nous affaire à un fou ?
– Vous ne me croyez pas, je le vois bien,dit gravement le vieillard ; mais si monseigneur le permet, jevous dirai une bien étrange histoire, allez, et vous verrez que lafemme vampire n’est point une fable.
– Comment ! elle étaitvampire ?
– Elle s’est nourrie de mon sang pendanttrois mois.
– Mais parlez donc, marquis, fit leRégent, pris d’un accès de curiosité.
Et les convives se suspendirent, haletants,aux lèvres du vieux marquis de la Roche-Maubert.
Les cheveux blancs du marquis de laRoche-Maubert et son visage ému et grave excluaient toute idée demystification.
Il était évident que ce qu’il allait raconterétait vrai.
– Monseigneur, dit-il, s’adressanttoujours au Régent, je supplie Votre Altesse royale, quelqueextraordinaire que puisse lui paraître mon récit, de daignerl’écouter jusqu’au bout.
– Allez, marquis, répéta le Régent.
Alors le vieillard commença ainsi :
– C’était à la fin de l’année 1675, etj’étais encore page de monseigneur Gaston d’Orléans, le père deVotre Altesse.
« J’avais dix-neuf ans, mais j’étais grand etfort, et je paraissais plus âgé de trois ou quatre années.
« Un soir que je courais les rues de Paris,cherchant aventure, je passai auprès d’une litière dont les rideauxétaient hermétiquement fermés.
« J’entendis une voix de femme quidisait :
« – Oh ! le beau petitgentilhomme !
« Intrigué, je voulus regarder au travers desrideaux ; mais il me fut impossible d’apercevoir celle à quij’avais fait faire cette remarque flatteuse.
« Alors, intrigué, je suivis la litière.
« Elle longeait la rue Saint-Honoré et je metenais à distance respectueuse, espérant qu’elle s’arrêterait à laporte de quelque noble maison et que celle qu’elle renfermait ensortirait.
« Mais la litière parcourut la rue dans toutesa longueur, dépassa le charnier des Innocents, gagna la place duChâtelet et arriva ainsi au bord de l’eau.
« La nuit approchait, le soleil avait disparudepuis longtemps et une brume légère couvrait le fleuve.
« Les porteurs s’arrêtèrent à cent pas environdu pont au Change.
« Alors j’entendis un bruit aigu, quiressemblait à un coup de sifflet.
« Tout aussitôt une barque se détacha de larive opposée et traversa le fleuve en droite ligne.
« Puis les rideaux de la litière s’écartèrent,une des portières s’ouvrit et je vis une femme de taille moyenne etd’une tournure enchanteresse mettre pied à terre.
« Elle était masquée ; mais son abondantechevelure noire, mais les yeux noirs qui brillaient au travers duloup, mais la blancheur de son col de cygne, disaient qu’elle étaitjeune et belle.
« Elle sauta lestement dans la barque et lesdeux bateliers, qui étaient masqués aussi, poussèrent aussitôt aularge.
« J’étais demeuré à la même place, fasciné,ébloui, suivant du regard la barque qui s’éloignait en remontant lecourant et qui finit par disparaître derrière leterre-plain[1] de l’église de Notre-Dame.
« Alors seulement je songeai à regagner laplace du Châtelet.
« La litière et les porteurs s’étaientéloignés sans que je fisse attention à eux.
« Cependant, comme je reprenais la rueSaint-Honoré pour rentrer au Palais-Royal, une main s’appuya surmon épaule.
« Je me retournai et je crus reconnaître undes deux porteurs.
« – Mon gentilhomme, me dit-il, si vous mevoulez dire votre nom et l’adresse de votre logis, je puis vousaffirmer que vous ne vous en repentirez pas.
« – Je m’appelle Paul de la Roche-Maubert,répondis-je un peu ému, et je demeure au Palais-Royal, où je suisattaché à Son Altesse le duc d’Orléans.
« Cet homme s’éloigna.
« Le soir même, une main inconnue déposa dansma chambrette de page un billet dans lequel on me disait :
« Vous êtes beau et je vous aime.Êtes-vous discret ? êtes-vous un vrai gentilhomme ?Brûlez cette lettre et trouvez-vous demain en aval du pont auChange, à l’entrée de la nuit. »
« Je ne pouvais douter un seul instant que cebillet ne me vînt de la femme masquée.
« Qui donc a hésité, à dix-neuf ans, quand onlui assignait un rendez-vous d’amour ?
« Je fus discret, je ne parlai à âme qui vivede mon aventure, et j’attendis le lendemain soir avecimpatience.
« À l’heure indiquée, j’étais sur la berge,une minute après, une barque fendait l’eau et je reconnaissais mesdeux bateliers masqués.
« Mais la dame n’était pas dans le bateau.
« Je pensai qu’elle m’envoyait chercher et jem’embarquai hardiment.
« L’un des bateliers me dit alors :
« – Mon gentilhomme, il faut que vous vouslaissiez bander les yeux.
« Cette condition pleine de mystère acheva deme tourner la tête.
« J’avais affaire à quelque grande damejalouse de sa réputation, sans aucun doute.
« On me mit, non un bandeau, mais une sorte decapuchon qui me descendit sur les épaules et me plongea dans uneobscurité complète.
« Puis la barque s’éloigna.
« Il s’écoula bien une heure. Où meconduisait-on ? Je l’ignorais.
« Mais pour revoir la belle inconnue, je mefusse donné au diable.
« Enfin je sentis que la barques’arrêtait.
« Un des bateliers me prit à bras le corps etme déposa sur le sable de la berge.
« Puis une main petite, mignonne, s’empara dela mienne, et une voix de femme me dit :
« – Suivez-moi, ma maîtresse vous attend.
« J’entendis en même temps le bruit desavirons qui retombaient à l’eau et je compris que la barques’éloignait.
« La main qui m’entraînait me fit marcherpendant quelques instants sur le sable, puis j’entendis le bruitd’une porte qui s’ouvrait et je sentis sous mes pieds les dallesd’un corridor.
« Un peu plus tard, une autre porte s’ouvritencore, et je fus enveloppé d’une atmosphère tiède et parfumée.
« En même temps, la voix de ma conductrice medit :
« – Maintenant, ôtez le capuchon que vous avezsur les yeux.
« Vous pensez bien que je ne me fis pas prier,et tout aussitôt je me trouvai dans un joli boudoir tendu d’étoffessoyeuses aux tons éclatants, éclairé par des lampes à globesd’albâtre et je me vis assis auprès de la dame masquée qui me pritles deux mains et me dit :
« – Tu t’appelles donc Paul ? C’est unbien joli nom, sais-tu ?
« En même temps son masque tomba.
« Je poussai un cri d’admiration, tant elleétait belle.
** * *
– Combien d’heures s’étaient écoulées,combien de jours peut-être ? reprit le marquis de laRoche-Maubert après un silence.
« Dieu ou le diable seuls le savaient.
« Mais je m’étais endormi ivre de vinsgénéreux, de parfums et de volupté.
« Une petite douleur me réveilla, quelquechose comme une piqûre d’épingle.
« Je rouvris les yeux ; j’étais dans lesbras de mon inconnue et elle me disait avec transport :
« – Je t’aime, oh ! je t’aime !
« Cependant j’avais porté ma main à cetendroit où je venais d’éprouver une douleur, c’est à dire à moncou, et je la retirai tachée d’une goutte de sang.
« Et comme je pâlissais, elle medit :
« – C’est une épingle de ma coiffure quit’aura égratigné.
« L’explication était si naturelle qu’uneautre ne me vint pas à l’esprit.
« Cependant la nuit suivante, j’éprouvai lamême douleur et, éveillé en sursaut, je sentis les lèvres de monadorable inconnue appliquées sur mon cou.
« Je la repoussai, je vis encore du sang surma main et je jetai un cri.
« Alors elle se mit à mes genoux et medit :
« – Pardonne-moi, mais tu as le sang si roseet si frais que j’ai voulu en boire.
« Une horreur indicible s’était emparée demoi. J’aimais un vampire !
À ces derniers mots, le marquis de laRoche-Maubert s’arrêta encore.
Les convives du Régent ne mangeaient plus, nebuvaient plus et se regardaient entre eux avec stupeur.
– Mais c’est un conte bleu que vous nousfaites-là, marquis, dit le prince.
– Un conte à donner le cauchemar, ajoutala belle madame de Sabran.
– Madame, répondit le marquis, tout celan’est rien encore. Vous allez voir où commence le merveilleux etl’invraisemblable, et je vous jure, cependant, que tout ce que jevais vous dire est scrupuleusement vrai.
– Par tous les diables !monseigneur, s’écria le cardinal Dubois, la Roche-Maubert est monparent, mais, au risque de me brouiller avec lui, je lui dirai quenous avons déjà bien assez de peine à croire au ciel, pour que nousprenions encore celle d’ajouter foi à ses sornettes.
Le marquis regarda Dubois de travers ;mais le Régent lui dit :
– Continuez : on vous croit,marquis.
Et le marquis reprit son étrange histoire defemme masquée et de vampire.
Le marquis de la Roche-Maubertreprit :
– Vous tous qui m’écoutez ici, vous savezquelle est l’éloquence âpre et sauvage de la passion. On aime parcequ’on aime, et l’amour est sans excuse, comme il est sansremède.
« J’aimais un vampire, la chose étaitcertaine, et cependant je ne me ruai point sur mon épée, quej’avais posée sur un guéridon, à la portée de ma main.
« Que se passa-t-il entre elle et moi ?Dieu le sait.
« Mais quand le jour vint, j’étais à sesgenoux, priant, pleurant, suppliant, et elle me regardait avectendresse et me disait :
« – Tu m’aimes, et cependant tu as horreur demoi. Ah ! si tu savais !
« Alors, comme je tenais ses mains dans lesmiennes, les portant à mes lèvres avec une frénésie furieuse, elleme fit le récit suivant :
« – J’ai près de cent ans, me dit-elle, etcependant tu me trouves belle, et on dirait, à me voir, que je n’aipas vingt ans. Sais-tu bien que j’ai connu le roi Henri IV et queje suis née sous son règne ? Veux-tu savoir monhistoire ? Tu comprendras alors pourquoi j’ai bu une gorgée deton sang, cher mignon que j’adore.
« Et je l’écoutais avec extase, à mesurequ’elle parlait.
« – Je suis Italienne d’origine, me dit-elle.Ma mère vint en France à la suite de la reine Marie de Médicis, etelle était la favorite de la maréchale d’Ancre.
« Quand Éléonore Galigaï fut assassinée, mapauvre mère partagea son sort ; et je ne crois pas, monmignon, que la politique et la fureur du peuple fussent pourquelque chose dans ces terribles meurtres.
« Non, mais ma mère avait dédaigné l’amourd’un gentilhomme, le chevalier de Flavicourt, et le chevalier sevengea.
« Ce fut lui qui guida les assassins. J’avaisdix ans alors, mais je le vois encore excitant les misérables et serepaissant de la vue du cadavre de ma pauvre mère.
« Celle-ci, en mourant, avait prononcé cesmots : « Tu me vengeras ! »
« Quand je fus devenue une femme, je mesouvins de l’ordre que ma mère m’avait donné.
« Le meurtrier avait changé de nom ; ilavait fait à la cour une immense fortune et le roi l’avait crééduc.
« Cependant ma vengeance le poursuivait dansl’ombre. Pendant quinze ans, une main invisible le frappa dans safortune, dans ses affections, dans son amour. Une nuit, lechevalier, fou de désespoir et ne sachant d’où lui venaient tousces coups terribles, prit la vie en dégoût et se tua.
« Un autre aurait cru sa tâche accomplie. Maisl’ombre de ma mère me poursuivait, et je m’en allais trouver unnécromancien de mon pays qui passait pour avoir le pouvoird’évoquer les morts du fond de leur tombe.
« Cet homme qui logeait en un taudis, rue del’Arbre-Sec, accepta l’argent que je lui offrais, traça sur le solde sa chambre des cercles magiques, prononça des parolesmystérieuses, et tout à coup je me trouvai plongée dans uneobscurité profonde.
« Alors, ma mère m’apparut.
« Elle était telle que je l’avais vue le jourde sa mort ; vêtue d’une robe blanche et la poitrineensanglantée.
« – Je ne suis pas vengée, me dit-elle.
« Et comme je m’inclinais devant cette ombreredoutable et vénérée, elle me dit :
« – Pour que mes mânes soient satisfaites etjouissent du repos éternel, il faut que tu puisses frapperl’arrière-petit-fils de mon meurtrier, lequel naîtra dans centans.
« – Mais, ma mère, m’écriai-je, dans cent ans,il y aura bien longtemps que je serai morte.
« – Non, me dit-elle, car je t’apporte lesecret de vivre, sinon éternellement, du moins jusqu’au jour où tuauras accompli mon œuvre.
« Je l’écoutais avec stupeur, ellepoursuivit :
« – Non seulement tu vivras, mais tu serasjeune et belle jusqu’à l’heure dont je te parle, et voici le moyende conserver ta beauté :
« Tous les dix ans, tu chercheras un hommejeune et beau et tu l’aimeras ; puis, la nuit, quand ildormira, tu lui feras au cou une légère piqûre, avec une épingle ettu suceras quelques gouttes de son sang.
« Tu recommenceras pendant dix nuits de suite,et tu auras ainsi, pour une demi-pinte de sang que tu auras prise àun homme qui t’adorera, recommencé pour dix autres années une vienouvelle.
« – Mais, lui dis-je, si je dois attendre plusde cent ans pour vous venger, ma mère, où trouverai-je ledescendant du meurtrier dont vous me parlez ?
« – Quand l’heure sera venue, me dit-elle, jet’apparaîtrai une nuit, pendant ton sommeil, et je te dirai ce quetu dois faire.
« Voilà mon secret, ô mon mignon adoré, medit-elle en terminant cet étrange récit. Voici près de cent ans quej’existe, et depuis cent ans j’ai eu dix amants qui, tous, ontaccepté ce sacrifice de me nourrir de leur sang pendant dixnuits.
« Mais je ne les aimais pas, et toi, jet’aime ; et si tu le veux, je mourrai sans avoir accompli monœuvre : je suis riche, j’ai de grands trésors enfouis en uncoin du globe que seule je connais et que je t’indiquerai. Dis,veux-tu que je vive encore, ou bien veux-tu que je meure ?
« Et elle me présentait sa poitrine et medisait en souriant :
« – Frappe !
« Vous devinez la suite, n’est-ce pas ?je me mis à ses genoux, heureux que mon sang pût éterniser sajeunesse.
« Qu’était-ce d’ailleurs que quelques gouttespar nuit ?
« Le dixième jour je m’éveillai en proie à unefièvre ardente et à une extrême faiblesse. Je n’étais plus unhomme, j’étais un cadavre qui marchait.
« Où étais-je ? Je ne le sus pasd’abord.
« Cette chambre mystérieuse, emplie deparfums, où elle m’avait aimé, ne m’entourait plus de ses murscapitonnés et réfléchissant une voluptueuse clarté. J’étais couchésur un grabat, dans une maison de pêcheur, au bord de la Seine,auprès de Saint-Cloud.
« Quand je pus demander où j’étais et ce quim’était arrivé, les gens grossiers qui m’entouraient me répondirentqu’ils m’avaient trouvé dans une barque qui s’en allait à ladérive, emportée par le courant et veuve de ses bateliers.
« Pendant six mois, je fus entre la vie et lamort.
« Enfin, la vie triompha ; mais à monardent amour avait succédé une haine violente pour le vampire, etj’avais résolu de me venger.
– Ah ! ah ! fit le Régent.
– Monsieur le marquis, dit la bellemadame de Sabran, j’aurai le cauchemar, tant pis pour vous !mais je veux tout savoir…
– Hélas ! madame, répondit lemarquis, je n’ai pas l’intention de vous rien cacher. Mais ce queje viens de vous raconter n’est rien auprès de ce qu’il me reste àvous dire.
Et le marquis vida mélancoliquement sonverre.
L’accent d’autorité avec lequel parlait lemarquis de la Roche-Maubert avait fini par dominer lesconvives ; et les plus sceptiques d’entre eux commençaient àl’écouter avec une religieuse attention.
Il reprit :
– La haine n’est que la conséquence del’amour, quand elle n’est pas l’amour encore.
« Je haïssais le vampire !
« Mais pourquoi ?
« Était-ce pour ces quelques gouttes de sang,provoquées à l’aide d’une épingle d’or et dont ses lèvres s’étaientabreuvées ?
« Non.
« Je le haïssais parce qu’il avait mislui-même un terme à cette âpre et délirante volupté dont il m’avaitabreuvé.
« Je le haïssais, parce qu’il m’avait expulséde cette demeure mystérieuse où l’on m’avait conduit et où j’avaisconnu les délices inénarrables.
« Je m’étais endormi dans ses bras et je meréveillais dans une hutte de pêcheur.
« Je quittai donc cette dernière demeure, larage au cœur, ayant fait le serment de me venger à tout prix.
« Mais comment ? j’ignorais non seulementle vrai nom de cette femme, mais encore celui de la rue où l’onm’avait conduit les yeux bandés.
« Cependant, rentré au Palais-Royal après uneabsence de plusieurs jours, j’allai trouver le capitaine des pageset je lui contai mon aventure.
« Il m’écouta le sourcil froncé.
« – Ce que vous me dites-là, me répondit-il,est fort extraordinaire. Cependant, je suis tenté de vouscroire…
« Et comme je le regardais, cherchant àdeviner sur quoi il pouvait baser sa confiance, ilpoursuivit :
« – Connaissez-vous Raoul de Berny ?
« – Mon camarade aux pages ?
« – Oui.
« – Mais sans doute, puisqu’il est mon intimeami.
« – Eh bien, Raoul a disparu comme vous.
« – Depuis quand ?
« – Depuis dix jours, et moins discret quevous, il a raconté son aventure avant d’aller au rendez-vous, et ila dû être enlevé de la même manière que vous.
« – Ah ! fis-je avec une âprecuriosité.
« – Cela étant, poursuivit le capitaine despages, je vais faire mon rapport au roi. Donnez-moi les plusminutieux détails par écrit.
« J’obéis, et j’écrivis quatre longues pagesdans lesquelles je racontai tout ce qui m’était arrivé.
« La police fut prévenue et se mit encampagne.
« Mais la police ne trouva rien.
« Huit jours s’écoulèrent.
« Tout à coup Raoul reparut.
« Comme moi, il s’était éveillé loin de ladame au masque, car, comme moi, il avait eu les preuves de sonamour ; comme moi, il avait une piqûre au cou, preuve évidenteque le vampire s’était pareillement abreuvé de son sang.
« Mais, de plus que moi, il était complètementfou.
« Alors un accès de jalousie forcenée s’emparade moi.
« Ma haine n’était, au fond, que del’amour ; et cette femme était d’autant plus coupable, à mesyeux, qu’elle m’avait trompé !
« J’aurais voulu tuer Raoul.
« La police se livrait à de nouvellesrecherches, auxquelles je m’intéressais avec acharnement, et ellene trouvait absolument rien, lorsque le hasard me servit.
« Il y avait bien un mois que j’avais quittéla maison du pêcheur, et j’avais retrouvé toutes mes forces ettoute mon énergie.
« Un soir, je quittais le Palais-Royal et jeme dirigeais vers la place des Victoires où M. le duc de laFeuillade faisait construire un hôtel magnifique, lorsque jecroisai un homme qui cheminait à grands pas.
« Cet homme, en me voyant, voulut prendre lafuite ; mais je courus après lui, je le saisis au collet etj’appelai à mon aide deux soldats aux gardes qui passaient parlà.
« Or cet homme n’était autre que l’un des deuxporteurs de litière, celui-là même qui m’avait remis le billet sanssignature dans lequel on me donnait rendez-vous au bord de laSeine, en aval du pont au Change.
« Cet homme, arrêté sur mes instances, futconduit au Châtelet.
« Là, un juge criminel l’interrogea.
« Mais il prétendit que je me trompais, qu’iln’était pas l’homme dont je parlais, et qu’il me voyait pour lapremière fois.
« Alors on le mit à la torture.
« Il supporta, sans faiblesse, le supplice dubrodequin ; puis il se laissa tenailler le gras des jambes etdes bras ; mais son courage s’évanouit devant la question parl’eau.
« Comme son ventre enflait et que le bourreaus’apprêtait à lui entonner une nouvelle cruche d’eau, il demandagrâce et promit de faire des révélations.
« Or, voici ce qu’il raconta :
« – La femme masquée qui de temps à autre,enlevait un jeune et beau gentilhomme et le conduisait en uneretraite mystérieuse, n’était pas un vampire, mais une personne quicherchait la pierre philosophale.
« La preuve en était, dit cet homme, que,lorsqu’elle avait bu quelques gorgées du sang de ses amants, ellese faisait saigner, à son tour, par un chirurgien qui était soncomplice, et que ce sang, qu’on lui tirait, servait à faire desexpériences scientifiques, dont le but était de trouver le moyen defaire de l’or.
« Le porteur de litière ajouta même que cesecret elle l’avait trouvé.
– Et donna-t-il son adresse ?demanda le régent.
– Oui, monseigneur.
– Alors, on la retrouva ?
– Elle habitait, rue de l’Hirondelle,laquelle rue donne dans la rue Gît-le-Cœur, de l’autre côté de laSeine, une maison située au fond d’un jardin.
« Cette maison, le soir même, fut envahie parla police.
– Et on la trouva ?
– Oui, monseigneur. Elle était occupée àfaire bouillir un mélange de sang et de drogues médicinales dans unréchaud d’argent, en une salle située dans les combles de samaison, et qui était encombrée de cornues, d’alambics, de creusetset autres engins de chimie et de sorcellerie.
« Conduite au Châtelet, traduite devant lagrande chambre criminelle, elle refusa de faire aucunerévélation.
« On la mit à la torture, maisinutilement.
« Alors elle fut condamnée par le parlement àêtre brûlée vive.
– Et son supplice eut lieu ?
– Oui, monseigneur, j’y assistais. Etquand elle monta sur le bûcher, elle m’aperçut au milieu de lafoule et me cria :
« – Tu savais pourtant bien que je suisimmortelle !
« Un immense remords s’empara de moi.
« À cette heure, j’eusse donné tout mon sangpour la sauver, mais il était trop tard…
« Le bourreau mit le feu au bûcher et lesflammes tourbillonnèrent autour d’elle, se faisant jour au traversd’un épais nuage de fumée.
« Une heure après, acheva le marquis de laRoche-Maubert, il ne restait plus du vampire qu’un monceau decendres fumantes, et cependant cette femme n’était point morte…
Et le marquis couvrit son visage de ses deuxmains et on vit des larmes jaillir au travers de ses doigtsamaigris…
L’auditoire du marquis de la Roche-Maubert nese composait pas précisément de gens crédules.
Autour de cette même table on avait souventdiscuté jusqu’à l’existence de Dieu, et ce vieillard de province,qui venait raconter à ces roués de cour qu’une femme brûlée vive etréduite en cendres n’était cependant pas morte, ressemblaitfurieusement à un fou ou à un mystificateur.
Néanmoins personne ne se récria ;personne ne traita ce vieillard d’imposteur.
La curiosité, – une curiosité mélangée deterreur, – poussa tous ces gens-là à se taire.
Ils attendirent la suite du récit.
– Pardonnez-moi, dit le marquis enessuyant ses larmes, – mais à quarante années de distance,j’éprouve toujours la même émotion.
Puis il reprit :
– La rue de l’Hirondelle, vous le savez,est une des plus étroites de Paris, elle donne dans la rueGît-le-Cœur, au couchant, et conduit, au levant, jusqu’au pontSaint-Michel.
« C’était au beau milieu de cette rue qu’étaitla maison où la femme masquée se livrait à son mystérieux etétrange commerce de sorcellerie.
« Chose bizarre ! les bourgeois, le menupeuple du quartier avaient à peine entendu parler d’elle.
« Elle sortait rarement et presque toujours lesoir et en litière.
« Quand les archers du guet étaient venus pourl’arrêter, il y avait eu grande rumeur parmi les bonnes gens, dontla plupart ne l’avaient jamais vue.
« Mais dès le soir de son supplice, il sepassa dans la rue de l’Hirondelle une chose fort extraordinaire,comme vous allez voir.
« On était alors en été, en plein mois dejuin, et les habitants de la rue passaient la soirée sur le pas deleurs portes, cherchant un peu d’air frais, jusqu’à l’heure ducouvre-feu.
« Le soir donc de ce jour où le vampire étaitmonté sur le bûcher, son nom était dans toutes les bouches, et lesprivilégiés, ceux qui avaient été assez heureux pour approcher dubûcher racontaient complaisamment aux autres tous les détails dusupplice.
« Or la maison de la sorcière avait été ferméele jour de son arrestation, et depuis portes et fenêtres étaientdemeurées clauses. [sic][2]
« Eh bien, comme la nuit approchait, on vitdéboucher par la rue Gît-le-Cœur une vieille femme qui portait,d’une main, un petit sac qui paraissait être plein de cendres, etconduisait de l’autre, tenu en laisse par un bout de corde, ungrand bouc tout noir, dont les yeux étaient si brillants qu’on eûtdit des charbons.
« Cette vieille avait un mauvais rire sur seslèvres minces, et quand elle entra dans la rue de l’Hirondelle, lesuns la regardèrent en frissonnant, les autres ne purent supporterl’éclat des yeux du bouc, enfin tout le monde l’évita avec uneterreur superstitieuse.
« Où donc allait cette femme que l’on voyaitpour la première fois ?
« Elle s’achemina ainsi jusque vers la maisonde la suppliciée.
« Là, ce fut un redoublement d’étonnement,quand on la vit tirer une clef de sa poche et ouvrir la porte.
« La porte ouverte, le bouc entra le premier,puis la vieille le suivit, et tous deux demeurèrent dans lamaison.
« On vit alors courir des lumières derrièreles croisées et passer des ombres enlacées ; on entendit desbruits mélodieux, et chacun se sauva, car le bruit se répandit queSatan venait de prendre possession de la maison et qu’il donnait unbal aux gens de marque de l’enfer.
« Pourtant, un homme, plus brave et pluscurieux que les autres, résolut de savoir au juste ce qui sepassait dans la maison.
« C’était un ancien soldat qu’on appelaitPivoine et qui eût pris le diable par les cornes s’il l’avaitrencontré.
« Il frappa donc hardiment à la porte, quis’ouvrit devant lui.
« Au même instant la musique et le balcessèrent, et les croisées illuminées rentrèrent dans lesténèbres.
« Mais Pivoine ne reparut pas ce soir-là.
« Ce ne fut que le lendemain, au petit jour,que les sergents du guet le trouvèrent assis sur une borne, à centpas environ de la maison mystérieuse.
« Ses cheveux étaient devenus blancs et unrire idiot glissait sur ses lèvres.
« Pendant plus de huit jours, cet homme fut enproie à un délire effrayant, et on ne put rien tirer de lui.
« Enfin, au bout de ce temps, la raison parutlui revenir, et voici ce qu’il raconta :
« Quand il avait frappé à la porte, elles’était ouverte. Alors un flot de lumières l’avait ébloui, et ils’était senti entraîner par une force mystérieuse vers une grandesalle dans laquelle il y avait une trentaine de personnes.
« Ces gens-là dansaient, mais ne parlaientpas, et Pivoine avait remarqué avec terreur qu’ils étaienttransparents comme du verre.
« Ce n’étaient pas des êtres humains, mais desfantômes.
« Les hommes portaient tous à la gorge unepetite marque rouge, quelque chose comme un coup d’épingle, etPivoine, qui avait suivi les débats du procès de la femme vampire,pensa que tous ces gens-là étaient ses victimes.
« Cette force mystérieuse qui l’avait attirédans cette salle le contraignit à s’asseoir dans un coin.
« Tout à coup, un bruit métallique, commecelui d’un timbre sur lequel on frappe avec une baguette, se fitentendre.
« Alors les portes s’ouvrirent au fond de lasalle, et Pivoine vit entrer la vieille femme, conduisant son boucet portant son sac de toile grise.
« Les danses cessèrent.
« La vieille s’avança vers le milieu de lasalle, délia le sac et en versa le contenu sur le sol.
« C’était un peu de cendre.
« – Voilà ! dit-elle, tout ce qui restede celle que vous avez aimée.
« Elle prit alors un bâton et se mit à tracertout à l’entour des cercles magiques, des lignes bizarres, puiselle fit un signe au bouc noir.
« Et celui-ci, se dressant sur ses pattes dederrière, se mit à exécuter une espèce de sarabande autour dumonceau de cendres.
« Puis encore, tout à coup, le même bruitmétallique se fit entendre et l’obscurité se fit, et quand Pivoine,qui était tombé à la renverse, se releva, se frotta les yeux etchercha à comprendre ce qui s’était passé, il se vit assis sur uneottomane, auprès d’une femme jeune et belle, qu’il reconnut pourcelle-là même qui était montée sur le bûcher.
« – Je viens de renaître de mes cendres,dit-elle, et si tu veux m’aimer, je te ferai le plus heureux deshommes…
Le marquis de la Roche-Maubert en était là deson récit, lorsque le son d’une cloche arriva jusqu’à l’oreille desconvives.
Or cette cloche ne tintait jamais que pourannoncer un hôte en retard, un invité qui ne se trouvait pas auPalais-Royal quand on s’était mis à table.
Et le Régent, regardant Simiane, luidit :
– Mais qui donc attendons-nousencore ?
– Personne, monseigneur, à moins que cene soit ce pauvre d’Esparron.
– Il est mort, dit Dubois.
– Ou marié avec la femme vampire, fit unautre.
– Ni mort, ni marié, répondit une voixsonore et joyeuse sur le seuil de la salle.
Et les convives, de plus en plus étonnés,virent apparaître ce même chevalier d’Esparron dont la disparitionavait tant occupé depuis quelques semaines la cour et la ville.
M. de la Roche-Maubert attachait surlui un œil ardent et instigateur.
L’apparition du chevalier d’Esparron était unesurprise bien autrement grande encore que les fantastiques nuits dumarquis de la Roche-Maubert, d’autant mieux que le jeunegentilhomme n’entrait point à la façon des revenants et desfantômes, qui glissent sans bruit sur le sol, et dont le corps esttransparent comme du verre.
Le chevalier était bien un homme de chair etd’os parfaitement vivant, dont le talon rouge sonnait sur leparquet et qui jeta sur un fauteuil son manteau couvert de givre,preuve qu’il venait du dehors.
Le Régent s’était levé, et avec cette bonhomietoute spontanée, cette affabilité affectueuse qui caractérisait ceprince dont on a tant médit, il avait fait deux pas à la rencontredu chevalier et l’avait serré dans ses bras.
– Morbleu ! messieurs, dit-il, jevous jure bien qu’il n’est pas diaphane, et que ce n’est pas uneombre vaine que je viens d’embrasser.
Puis regardant le jeune homme :
– Mais d’où viens-tu donc, cherenfant ? Voici trois mois que nous te pleurons !…
– Je viens d’être amoureux, monseigneur,ou plutôt non, je le suis encore, car j’aime une femme divine,répondit le chevalier avec un accent plein d’enthousiasme.
C’était un beau et charmant garçon devingt-huit ans que le chevalier d’Esparron.
Taille moyenne et bien prise, œil noir,cheveux châtains, dents éblouissantes, lèvres rouges, nez un peubusqué, petits pieds et petites mains, il résumait bien le type debeauté méridionale qui caractérise la race romaine devenuefrançaise, et dont l’aristocratie provençale était le plus puréchantillon.
Les pairs d’Angleterre tirent vanité de leurorigine normande ; mais les nobles de Provence, la terre queLouis XI qualifiait de gueuse parfumée, disent avecorgueil : Nous sommes les fils des soldats de César, et lesFrancs étaient encore des barbares se nourrissant de chair crue,que nous étions depuis longtemps les maîtres, les viveurs et lesphilosophes du monde.
D’Esparron avait donc vingt-huit ans ; ilétait beau, il avait cette mélopée harmonieuse et un peu traînantequi du latin, et de l’italien, a passé dans le français desProvençaux.
Les femmes en avaient raffolé ; leshommes le tenaient en amitié et en estime, parce qu’il étaitbrave.
Sa disparition, on a pu le voir, avait été undeuil à la cour.
Son retour détermina une explosion dejoie.
Après monseigneur Philippe d’Orléans, ce fut àqui l’embrasserait et le presserait sur son cœur, et si le Régentn’eût été le plus indulgent et le plus philosophe des princes, ileût peut-être froncé le sourcil en voyant la marquise de Sabransubir l’élan général.
Puis, ce fut une avalanche de questions.
– As-tu encore un peu de sang ?dirent les uns.
– Le vampire t’a-t-il ménagé ?dirent les autres.
Un seul homme ne parlait pas et se tenait àl’écart.
C’était le vieux marquis de laRoche-Maubert.
Quant au chevalier, il demeurait comme ahurisous cette avalanche d’interrogations, et paraissait ne pas encomprendre une seule.
Et comme le moyen de régler ce débat, demettre un peu d’ordre dans cette conversation, était, pour lui, des’adresser au Régent, il lui dit :
– Monseigneur, je ne comprends absolumentrien à tout ce que l’on me dit, et je supplie Votre Altesse de medonner une explication.
Philippe d’Orléans fit un signe et le silencese rétablit.
– Mon ami, dit-il alors, nous t’avons crumort.
– Vraiment ?
– Dubois a même prononcé ton oraisonfunèbre…
Le chevalier d’Esparron salua le cardinal.
– Mais monsieur le marquis de laRoche-Maubert, que voici, a pris soin de nous rassurer.
Le chevalier d’Esparron regarda le marquisavec cette indifférence qui indique qu’on voit une personne pour lapremière fois.
– J’ai donc l’honneur d’être connu deM. le marquis ? demanda-t-il.
– Non, répondit le Régent ; maisM. le marquis nous a affirmé, d’après les renseignements queDubois tient de sa police, que tu étais amoureux de la femmeimmortelle.
Le chevalier eut un de ces beaux soupirs,pleins de mélancolie, qui sont l’or pur de la passion.
– Ah ! dit-il, je voudrais bien quela femme que j’aime fût immortelle, et qu’elle pût partager avecmoi son immortalité, car un bonheur comme le mien ne devrait jamaisfinir.
– Peste ! fit le Régent.
– Mais, diantre ! fit Dubois, pourun homme à qui chaque nuit on tire une pinte de sang, vous n’avezpas la mine trop abattue, chevalier.
– Monseigneur, dit le chevalier, voiciles énigmes qui recommencent. Si Votre Altesse m’honore encore dela moindre amitié, je la supplie de faire cesser ce quiproquo.
– Essayons, dit le Régent. Voyons,chevalier, quand nous as-tu quittés ?
– Il y a trois mois.
– Pour aller à un rendez-vousd’amour ?
– Certes, oui.
– À la Pomme d’Or, chez laNiolle ?
– Précisément.
– Une femme masquée est venue t’yrejoindre ?
– Une femme est venue me rejoindre, oui,monseigneur ; mais elle n’était pas masquée.
– Elle est venue en bateau ?
– Mais non, en carrosse.
– Tu as soupé ?
– Oui, monseigneur.
– Tu t’es endormi ?
– Pas que je sache. Après souper, je suismonté dans son carrosse, et elle m’a emmené.
– Rue de l’Hirondelle.
– Mais non. À son château, près deSceaux.
– On t’a bandé les yeux ?
– Mais pourquoi faire,monseigneur ?
– Enfin, pendant la nuit tu t’es éveillésous l’impression d’une légère douleur ; et tu as surpris levampire…
– Quel vampire ?
– La femme en question, si tu veux,s’abreuvant de ton sang.
– Monseigneur, dit le chevalierd’Esparron, je crois ouïr un conte des fées de feuM. Perrault, l’architecte. Et si Votre Altesse me veutpermettre de lui raconter mon aventure, elle pensera, j’en suissûr, que M. le cardinal que voilà et M. le marquis que jen’ai pas l’honneur de connaître, se sont plu à mystifier le plusgrand personnage du royaume après le roi.
Le chevalier parlait froidement, avec un grandaccent de sincérité, et le Régent s’écria, en regardant Dubois aveccolère :
– Compère, voici une énigme qui secomplique, mais prends garde ! Si elle est expliquée à tondésavantage, je casserai ma canne sur les reins de ta singulièreéminence.
La colère du Régent gagna Dubois, qui montrasans façon le poing au vieux marquis de la Roche-Maubert.
Mais celui-ci ne se déconcerta point.
– Monseigneur, dit-il au Régent, j’ai descheveux blancs comme neige, et le fils de mon père n’a jamaismenti !
Comme l’avait dit le Régent, l’énigme secompliquait.
Quand les femmes ne jouent pas le rôle de ladiscorde, elles veulent absolument jouer celui de laconciliation.
Ce fut madame de Sabran qui rétablit la paix,en disant au chevalier :
– Mais continuez donc, mon cherd’Esparron, nous vous écoutons.
Le chevalier reprit :
– La femme que j’aime n’a rien demystérieux. Elle est jeune, elle est belle, elle est riche, elleest veuve, et nous devons nous marier. Peut-être a-t-elle trempéquelquefois ses lèvres dans un verre de vin d’Aï, mais elle n’ajamais bu de sang humain.
– Ainsi, dit le régent, tu ne t’es pasendormi chez la Niolle ?
– Non, monseigneur.
– Pourquoi donc la Niolle, soumise à laquestion, a-t-elle dit le contraire ?
– Voilà ce que j’ignore.
– Et pourquoi, depuis trois mois, ne nousas-tu pas donné signe de vie ?
– Mais parce que les amoureux perdent latête ; parce que ces trois mois ont passé comme troisjours ; parce que je n’ai pas même songé à la quitter uneheure, et que ce n’est que ce matin que je me suis enfin souvenuqu’on soupait chaque soir au Palais-Royal, et que depuis trois moison ne m’y avait pas vu.
– Ma foi ! dit le régent, je ne voisqu’un moyen de sortir de là.
– Lequel ? monseigneur.
– C’est que le marquis te raconte cequ’il nous disait tout à l’heure.
– Volontiers, dit le vieillard.
Et il refit gravement, avec un accent nonmoins grand de sincérité, le même récit que les convives du régentavaient entendu déjà.
Plusieurs fois le chevalier se mit à rire etmurmura :
– Absurde ! absurde !
Puis, comme le marquis finissait,M. d’Esparron répondit :
– Monsieur le marquis, je ne vois aucuninconvénient à ce que vous soyez superstitieux, et même j’irai plusloin, et il se peut bien que votre histoire soit vraie de touspoints. Mais que prouve-t-elle ? Une seule chose, c’est que lanote de police remise à M. le cardinal Dubois est le point dedépart de votre erreur. On vous a raconté que j’avais été enlevédans une barque par une femme masquée, et vous en avez conclu quecette femme était le vampire de votre prunelle. Ceci est toutnaturel, et ce n’est pas à vous que j’en ai. Mais…
Ici le chevalier s’arrêta un moment et regardale cardinal.
Puis il reprit :
– Mais, monsieur le cardinal, avez-vousbien réfléchi que votre police est mal faite ?
– Je ne le crois pas, fit Dubois aveccolère.
– Et que Votre Éminence a fort bien puêtre mystifiée par des coquins qui ont voulu tirer faveur et profitdu conte qu’ils vous ont fait.
– Mais on a mis la Niolle à la torture,dit le régent.
– La Niolle est une coquine qui s’estentendue avec les mystificateurs.
Cette dernière réponse avait quelque chose delogique qui frappa Dubois.
Après tout, il ne savait que ce que les gensde la police lui avaient dit.
– Tonnerre ! dit-il, en frappant dupoing sur la table, je vais envoyer chercher la Niolle !
– C’est par là qu’il aurait fallucommencer, dit le régent. Et, en attendant qu’elle vienne,soupons.
Le chevalier d’Esparron s’était mis à table,et il se trouvait précisément à côté du marquis.
Celui-ci, pendant le souper, se montra d’unecourtoisie parfaite pour lui.
Il lui servit constamment à boire, et lechevalier, qui était un rude compagnon, lui fit raison chaquefois.
Pendant ce temps, on avait envoyé un capitainedes gardes à la Pomme d’Or, avec ordre de ramener laNiolle de gré ou de force.
Une heure s’écoula. Le capitaine des gardesrevint.
– Voici la Niolle, dit-il.
– Où est-elle ?
– Dans l’antichambre.
– Qu’elle entre, ordonna le régent.
– Ah ! oui… qu’elle entre !…balbutia le chevalier d’une voix avinée.
Et, ce disant, il se renversa brusquement surle dossier de son fauteuil.
– Chut ! fit le marquis, tout àl’heure.
En même temps, le vieillard montra lechevalier qui venait de fermer les yeux :
– Il dort, fit-il tout bas.
– Il est ivre, dit le régent.
– Et j’ai un peu précipité son ivresse,ajouta le marquis.
En même temps, il posa sur la table sa maingauche, dont l’annulaire était orné d’une grosse bague.
– Tout à l’heure, dit-il, j’ai laissétomber dans son verre trois grains d’opium renfermés dans le chatonde cet anneau.
Le régent eut un geste de surprise.
– Il dort, répéta le vieillard avec unaccent d’autorité qui impressionna tout le monde. Vous ferez entrerla Niolle après, monseigneur.
– Pourquoi pas tout de suite ?
– Mais parce que je n’ai pas besoind’elle pour vous prouver que j’ai dit la vérité.
– Comment ?
– Le chevalier est amoureux de la femmevampire.
– Ah ! par exemple !
– Et je vais vous le prouversur-le-champ.
Alors le vieux marquis se leva ; ilrepoussa un peu le fauteuil dans lequel dormait le chevalierd’Esparron.
Puis, au grand ébahissement de tous, il se mità desserrer la collerette de dentelle du jeune homme.
Et soudain les convives jetèrent un cri.
Le chevalier avait au cou une cicatrice encoresanglante, quelque chose comme une large piqûre, et le marquis ditavec un accent de triomphe :
– Voilà les traces du vampire.Douterez-vous, maintenant ?…
Il est difficile de peindre la stupeur deshôtes du Régent, à la vue de cette cicatrice que le chevalierd’Esparron portait au cou et que le marquis de la Roche-Maubertvenait de découvrir.
Ainsi donc le marquis avait dit vrai ! ily avait une femme vampire, une goule affreuse qui se nourrissait desang humain !
Et le chevalier d’Esparron aimait cette femmeet il était sa victime et son complice, puisqu’il avait nié toutd’abord.
Le vieux marquis triomphait.
Mais ce triomphe ne lui suffisait pasencore ; il n’était pas assez complet, selon lui.
Et, s’adressant au Régent qui ne croyait àrien :
– Monseigneur, dit-il, si la femme quil’a mordu au cou est bien celle qui se nourrissait de mon sang, ily a quarante années, nous allons le savoir tout de suite.
– Comment cela ? fit le Régent.
– En dénouant la collerette du chevalier,poursuivit M. de la Roche-Maubert, ma main a rencontrésur sa poitrine un objet dur et froid que je soupçonne être unmédaillon.
– Son portrait ?
– Oui, le portrait du vampire.
– Voyons-le, dit le Régent.
Mais le marquis secoua la tête.
– Oh ! pas encore, fit-il.
– Pourquoi ?
– Je désirerais, auparavant, que VotreAltesse m’accordât une minute de tête à tête.
– Soit, dit le prince.
Et s’adressant à madame de Sabran :
– Marquise, dit-il, on a servi le cafédans votre boudoir, n’est-ce pas ? Voulez-vous y mener cesmessieurs ?
La marquise se leva de table et tout le mondela suivit.
Il ne resta plus dans la salle du souper quele Régent, le vieux gentilhomme et le chevalier d’Esparronendormi.
– Voyons le médaillon, dit alors leRégent.
M. de la Roche-Maubert passa sa maindécharnée entre la chemisette et la poitrine de d’Esparron, etcette main ramena un médaillon suspendu au cou par un cordon desoie.
Le marquis tremblait, du reste, et ildétournait la tête, comme s’il eût craint que son regard ne sebrûlât au contact de ce portrait.
– Voyez, monseigneur, dit-il.
Et il n’osait, lui-même, jeter les yeux sur lemédaillon.
Le Régent s’en empara, l’approcha d’unetorchère à trois bougies, et un cri d’admiration luiéchappa :
– Ah ! marquis, dit-il, si cetteravissante jeune fille est une goule, je consens à être vampiremoi-même.
En effet, le Régent avait sous les yeux uneminiature représentant une femme blonde qui paraissait avoirdix-neuf ou vingt ans et dont la beauté avait quelque chosed’ingénu et de véritablement céleste.
C’était une tête de séraphin sur un corps devierge.
L’exclamation du Régent força le marquis àregarder le médaillon à son tour.
– Oui, dit-il, avec une sombre énergie,c’est bien elle !
– Allons donc ! fit le Régent.
– Sur l’honneur, monseigneur.
– Mais ne voyez-vous pas que c’est uneenfant ?
– Puisqu’elle est immortelle et qu’ellene vieillit pas.
Le Régent regarda tour à tour alors d’Esparronendormi et dont les lèvres entr’ouvertes souriaient, le vieuxmarquis de la Roche-Maubert et le médaillon.
Ce portrait de femme, ce jeune homme aucharmant visage formaient un singulier contraste avec le vieillarddont le front s’était subitement assombri, dont les lèvres sefrangeaient d’une imperceptible écume et qui avait de fauveséclairs dans les yeux.
Sans cette petite marque rouge que lechevalier avait au cou, le Régent n’eût pas hésité à croire que levieux marquis était fou.
En effet, depuis que les autres convivesétaient sortis, le vieux marquis n’était plus le même homme.
Le calme qu’il avait tout à l’heure avait faitplace à une agitation presque furieuse, et tout à coup ils’écria :
– Ah ! monseigneur, monseigneur, àquoi servent donc les cheveux blancs et les glaces de l’âge ?Il m’a suffi de revoir ce portrait pour que mon cœur se réveille etbatte comme à vingt ans !
– Comment ! marquis, dit le Régentstupéfait. En admettant que cette femme fût celle que vous avezconnue il y a quarante ans, vous l’aimeriez encore ?
– Oui, monseigneur.
– Mais c’est une goule ?
– Soit.
– Un vampire, c’est vous qui l’avezdit.
– Qu’importe !
– Alors pourquoi faire un crime àd’Esparron d’avoir obéi au même sentiment d’admiration ? fitle Régent avec une pointe d’ironie.
Le marquis ne répondit pas ; mais illaissa tomber sur le jeune homme endormi un regard de jalousiefarouche.
Philippe d’Orléans était devenu tout à coupsérieux et son front avait pris un aspect sévère.
– Marquis, dit-il, tout ce que vous venezde me raconter m’intrigue au plus haut degré ; mais, en mêmetemps, comme je porte une vive affection au chevalier d’Esparronque vous avez endormi un peu traîtreusement, vous me permettrez devous demander un serment.
– Lequel, monseigneur ?
– Celui de ne souffler mot de tout cela àâme qui vive, avant que j’aie éclairé moi-même cette affaireténébreuse.
– Mais, monseigneur, dit le marquis,toutes les personnes qui étaient là tout à l’heure…
– Je suis sûr de leur discrétion. Oùlogez-vous, marquis ?
– À la Croix-Jaune, rue desNonnains d’Hyères, monseigneur. – Eh bien, rentrez chez vous,marquis, et n’en bougez que lorsque je vous le feraidire.
Ce disant, le Régent souleva unetapisserie qui masquait une porte qu’il ouvrit.
Cette porte donnait sur un escalierdérobé.
– Vous trouverez la courd’honneur au bout, dit-il. Allez, marquis, et attendez mesordres.
Le vieux gentilhomme s’inclina etsortit sans mot dire.
Alors, le Régent repassa lemédaillon au cou du chevalier endormi et agrafa de nouveau lacollerette, en ayant soin de renouer le ruban de soie qui étaitcousu après.
Puis il prit la sonnette qui setrouvait sur la table et l’agita.
Au bruit, les convives revinrent etse montrèrent quelque peu étonnés de voir que le marquis avaitdisparu.
– Mes amis, dit alors leRégent, je crois bien que M. de la Roche-Maubert n’a pastout son bon sens.
– Je le crois aussi, dit lecardinal Dubois.
– Mais, enfin, continua leRégent, voilà certes une aventure qui a bien son mérite au point devue de l’étrangeté, et je crois que nous aurions mauvaise grâce dene pas nous en montrer friands. Combien sommes-nousici ?
– Onze, répondit Dubois, ycompris le chevalier.
– Reste à dix. Eh bien,poursuivit Philippe d’Orléans, nous allons faire un serment entrenous.
On attendit que le Régents’expliquât.
– Le serment de ne rien dire àd’Esparron de ce que nous avons vu, acheva leprince.
– À quoi bon ? fit lecardinal.
– Parce que, mon compère, sid’Esparron se défend d’aimer une goule, c’est qu’il a sesraisons.
– Bon !
– Et dès lors il prendra sesprécautions pour déjouer toutes nos investigations. Or, dit encorele Régent, nous ne nous amusons pas tous les jours, il faut enconvenir, et voici peut-être la première occasion sérieuse qui seprésente.
« Puisque d’Esparron est revenu,c’est qu’il veut être désormais des nôtres, tout en conservant sesamours.
« S’il se défie, nous ne sauronsrien, et je veux savoir…
– Moi aussi, murmura lamarquise de Sabran, curieuse comme toutes lesfemmes.
Et chacun prêta le serment demandépar monseigneur Philippe d’Orléans.
Puis celui-ciajouta :
– Et maintenant, laissons-ledormir.
Et, sur un signe du Régent, Simianeet M. de Nocé prirent le chevalier à bras-le-corps et leportèrent sur une ottomane, où ils le couchèrent tout de sonlong.
Le chevalier dormaittoujours.
Le sommeil du chevalier d’Esparron ne fut pasde longue durée.
Soit que le narcotique, employé par le vieuxmarquis de la Roche-Maubert, fût à peu près inoffensif, soit que lecalme et le silence, succédant tout à coup aux rires bruyants etaux conversations qui l’entouraient, eussent eu une action directesur son système nerveux, le chevalier n’était pas seul depuis uneheure, qu’il s’éveilla.
Il s’éveilla, non point à la manière des gensqui ont eu le cauchemar, se frottent les yeux, cherchent où ilssont, et dont la pensée ne se dégage qu’avec peine des brouillardsdu sommeil, retrouvant lentement et peu à peu sa lucidité, maistout d’un bloc, tout d’une pièce, sans étonnement comme sansfatigue.
Le Régent et ses convives étaient partis.
Mais la table encore dressée supportait lesrestes du souper.
Des lampes à globe dépoli répandaient autourd’elles une clarté douce et mystérieuse.
Enfin, un profond silence régnait.
Le chevalier se dirigea d’abord vers la table,prit un verre et se versa à boire.
Puis il alla regarder la pendule qui setrouvait sur la cheminée.
Il était trois heures du matin.
Un sourire dont il eût été difficile, sinonimpossible, de fixer la signification glissa alors sur seslèvres :
– J’ai le temps, murmura-t-il.
Il s’approcha d’une glace et jeta un coupd’œil sur son costume.
Ses nœuds de rubans étaient un peufripés ; mais ce ne fut pas à cela qu’il prit garde.
Ce qu’il examina avec une scrupuleuseattention, ce fut sa collerette et le ruban bleu de ciel noué pardessus en guise de cravate.
– Ah ! ah ! fit-il.
Il devenait évident pour lui que le nœud avaitété défait, car il n’était pas attaché de la même manière, que sacollerette avait été ouverte, et que très certainement cette petitepiqûre qu’il avait au cou avait été montrée au Régent et à sesconvives.
Un nouveau sourire glissa sur seslèvres :
– Parfait ! dit-il entre sesdents.
Et il chercha son manteau qu’il avait, enentrant, jeté sur un meuble, rajusta le ceinturon de sa petite épéede cour, rétablit un peu d’ordre dans sa coiffure, car il portaitses cheveux longs et sans poudre, mit son tricorne sous le bras etmurmura encore :
– Maintenant, partons. À moins qu’il n’yait de grands changements au Palais-Royal et qu’on en ferme àprésent toutes les portes, la nuit, au lieu de les laisserdiscrètement ouvertes pour tous les amoureux qui ont besoin dugrand air, je serai dans dix minutes dans la rue Saint-Honoré, eton aura de nouveau perdu mes traces.
Parlant ainsi, le chevalier d’Esparron fit unpas vers cette même porte par où le Régent avait fait partir levieux marquis de la Roche-Maubert.
Mais un geste d’impatience lui échappa, carcette porte était fermée.
– Heureusement, se dit-il encore, quetout le monde doit être ou endormi ou dans les bras de la beauté,et qu’on ne s’occupe plus de moi.
Il se dirigea donc vers une autre porte,laquelle donnait sur une antichambre attenante au grandescalier.
Cette porte n’était pas fermée à clef, et ellecéda sous la main du chevalier.
Mais comme il allait en franchir le seuil, ilse trouva face à face avec monseigneur Philippe d’Orléanslui-même.
– Eh bien ! fit le Régent, as-tubien dormi, mon mignon ?
Puis, au lieu de s’effacer pour laisser passerle chevalier, il le repoussa doucement dans la salle du souper.
– Où diable allais-tu donc comme cela,mon ami ? dit-il.
– Mais… monseigneur…
– Tu penses bien, continua le Régent avecbonhomie, que depuis trois mois qu’on ne t’a vu, il est bienpossible qu’on ait disposé de ton logis, et si tu sortais pourl’aller chercher…
– Pas précisément, monseigneur.
– Où allais-tu donc ?
– Mais dame ! fit naïvementd’Esparron, je m’en allais.
– Où cela ?
– Chez la femme que j’aime.
– Ah ! oui, rue del’Hirondelle ?
Le chevalier se mit à rire.
– Votre Altesse y tient, paraît-il.
– À la rue de l’Hirondelle ?
– Oui, et au vampire.
Et le chevalier continua à rire.
Cette fois un pli se forma sur le large frontde Philippe d’Orléans. Il attacha un regard clair, froid, presquesévère, sur le jeune homme.
– Chevalier, dit-il, te plaît-il causerun moment avec moi ?
– Monseigneur… fit le jeune homme ens’inclinant.
– Écoute-moi, poursuivit le Régent. Tusais si je t’ai toujours témoigné de l’amitié.
– Ah ! monseigneur, vos bontés mecomblent d’orgueil et de confusion.
– Ai-je donc, s’il en est ainsi, quelquesdroits à ta franchise ?
– Certes, oui, monseigneur, et VotreAltesse n’a qu’un signe à faire pour que je lui obéisse.
– Bien, reprit le Régent. Ce soir tu nousas dit que tu aimais une femme qui te voulait épouser.
– Oui, monseigneur.
– Et comme le marquis de la Roche-Maubertaffirmait que cette femme était une sorcière, une gent abominable,tu t’es récrié bien haut.
– C’est la vérité, monseigneur.
– Chevalier, dit sévèrement le Régent,n’as-tu pas menti à quelqu’un, cette nuit ?
– Si, monseigneur.
– Et à qui as-tu menti ?
– Au marquis de la Roche-Maubert.
Le Régent eut un geste d’impatience.
– À lui seul ? fit-il.
– Oui, monseigneur.
– Et non à moi ?…
– Je n’ai point menti à VotreAltesse.
– Prends garde, chevalier !
– Oh ! je ne crains rien,monseigneur, dit le jeune homme avec calme.
Et, comme le visage du Régent devenait de plusen plus sévère, un sourire glissa sur les lèvres de d’Esparron.
– Pendant que je dormais, monseigneur,dit-il, ou plutôt tandis que je feignais de dormir, car j’ai toutentendu…
Le Régent eut un nouveau geste desurprise.
– On a ouvert ma collerette, poursuivitle chevalier, et le marquis triomphant vous a montré la piqûre quej’ai au cou.
Et d’Esparron ouvrit une seconde fois sacollerette et la piqûre reparut aux yeux du Régent.
– Tu vois bien ! s’écria celui-ci,que tu mentais.
– Pas à vous, monseigneur.
– Mais à qui donc ?
– Je le répète à Votre Altesse, jementais au marquis de la Roche-Maubert.
Cette fois, le Régent regarda le chevalierd’Esparron avec un mélange de stupéfaction et de colère :
– Je crois que tu te moques de moi !fit-il.
– Non, monseigneur, et si Votre Altessedaigne m’écouter…
– Parle ! fit le Régent, qui voyaitl’énigme se compliquer de plus en plus.
Le chevalier d’Esparron, toujours calme,toujours impassible, prit dans la poche de sa veste un petitinstrument qu’il montra à Philippe d’Orléans et que celui-cireconnut pour être une lancette de chirurgien.
– Que veux-tu donc faire de cela ?fit le prince.
– Prouver à Votre Altesse que j’ai mentiau marquis de la Roche-Maubert.
– Mais comment ?
– Votre Altesse est convaincue, n’est-cepas, que j’ai au cou la morsure d’un vampire ?
– Dame !
– Qui s’abreuve de mon sang depuis troismois ?
– C’est possible.
D’Esparron alla se placer devant une glace,ouvrit la lancette, l’approcha de son cou et se fit jaillir unegoutte de sang qu’il essuya avec son doigt.
Puis, revenant au Régent.
– Maintenant, monseigneur, dit-il, queVotre Altesse décide laquelle de ces deux piqûres est lapremière.
En effet, celle qu’il venait de se faire avecla lancette était à côté de la première, et toutes deux avaient lamême profondeur, la même forme, le même aspect.
Un cri échappa au Régent.
– Vous voyez bien, monseigneur, dit lechevalier qui n’avait rien perdu de son calme, que j’avaissimplement dans ma poche, sous la forme de ce petit outil, levampire dont M. de la Roche-Maubert vous a contél’histoire si extraordinaire.
Philippe d’Orléans secouait la tête.
– Je comprends de moins en moins,disait-il.
– C’est pourtant facile, monseigneur.
– Ah ! vraiment ?
– C’est moi qui me suis fait la premièrepiqûre, comme je viens de me faire la seconde, en présence de VotreAltesse.
– Mais… dans quel but ?
Et le Régent regardait toujours d’Esparrond’un œil sévère.
– Monseigneur, répondit celui-ci, jesavais que le marquis de la Roche-Maubert assisterait au souper deVotre Altesse Royale.
– Et c’est pour cela ?…
– C’est pour cela que je suis venu,monseigneur.
L’accent du chevalier était tout à coup devenusolennel, et le Régent en fut frappé.
– Tu connaissais donc lemarquis ?
– Oui, monseigneur.
– Cependant…
– Cependant, il m’a vu, lui, pour lapremière fois. Mais…
Ici le chevalier d’Esparron s’arrêtaencore.
Puis il retira de son sein le médaillon que leRégent avait examiné déjà.
– Mais, acheva-t-il, cette femme-là leconnaît…
– Tu conviens donc de la vérité de sesparoles ?
– Oui et non, monseigneur.
Le Régent secoua encore la tête :
– Mais explique-toi donc, chevalier,fit-il.
– Monseigneur, répliqua d’Esparron, lafemme que j’aime a vingt ans.
– Cependant le marquis l’a reconnue…
– C’est possible.
– Et c’est bien celle qui l’a aimé, morduau cou et s’est abreuvée de son sang, voici plus de quaranteans ?
– Oui et non, monseigneur.
– Chevalier, tu parles comme le sphinxantique.
– C’est que je ne puis m’expliquerdavantage, monseigneur.
– Même si je l’exige ?
Une expression de tristesse mélancolique serépandit sur le visage du chevalier.
– Monseigneur, dit-il, je suis un pauvrecadet de Provence qui n’est devenu quelque chose que par labienveillance et la très haute protection de Votre Altesse, etcependant j’aurai le courage de répéter : je ne puism’expliquer davantage aujourd’hui.
– Ah ! aujourd’hui ?
– Oui, monseigneur.
– Mais… demain…
– Demain, peut-être, poursuivit lechevalier, si je fais appel à la justice du Régent de France, VotreAltesse ne me refusera pas.
– On te doit donc justice ?
– Pas à moi, monseigneur.
– À qui donc ?
– À la femme dont Votre Altesse a vu leportrait.
– Contre qui ?
– Contre ce vieillard, à l’airrespectable, aux cheveux blancs comme neige, monseigneur.
– Le marquis de laRoche-Maubert ?
– Oui, monseigneur.
– Diable, fit le Régent, mais sais-tubien une chose, chevalier ?
– Laquelle ?
– C’est un parent de Dubois.
– Je le savais, monseigneur.
– Et si tu me brouilles avec mon compère,tu m’attireras mille soucis.
– Aussi, monseigneur, ne viens-je pasdemander à Votre Altesse de frapper.
– Ah !
– Mais de ne point châtier ceux quifrapperont.
– Mais, chevalier…
– Monseigneur, dit encore le jeune homme,Votre Altesse a plus d’une fois couru, en ma compagnie et celle deMM. de Simiane et de Nocé les rues de Paris, la nuit, lenez dans son manteau.
– Certes, oui, dit le Régent ; etsouvent nous nous sommes amusés, chevalier.
– Eh bien ! monseigneur, si jesuppliais Votre Altesse de prendre son manteau ?…
– Bon !
– D’en ramener un pan sur son visage etde me suivre ?
– Où me conduirais-tu ?
– Durant mon prétendu sommeil, VotreAltesse n’a-t-elle pas dit qu’elle voulait à tout prix savoir oùj’allais ?
– Oui.
– Eh bien, Votre Altesse le saura.
– Et je verrai le vampire !… pardon,la femme que tu aimes ?
– Oui, monseigneur.
– Tope ! dit le Régent, cela me va.La marquise a mal aux nerfs, ce soir, elle se passera de ma visite.Viens par ici.
Et le Régent, passant subitement à une joied’écolier, entra dans une pièce voisine où il prit son épée et sonmanteau.
– Viens, dit-il alors au chevalier, entirant de sa poche la clef de la porte dérobée.
Dix minutes après, le chevalier d’Esparron,conduisant Philippe d’Orléans, lui faisant longer la rueSaint-Honoré jusqu’à la place du Châtelet, puis, là, il le faisaitdescendre au bord de la rivière, en aval du pont au Change.
En mettant deux doigts sur sa bouche, ilsifflait.
En même temps, une barque, cachée sous une desarches du pont, s’avança rapidement.
Deux hommes la montaient, et ces deux hommesétaient masqués.
– Tu vois bien, s’écria le Régent, que cesont là les deux bateliers dont parlait le marquis.
– C’est possible, répondit d’Esparron,mais si Votre Altesse veut toujours bien me suivre, elle en verrabien d’autres.
– Je te suivrai jusqu’au diable, réponditPhilippe d’Orléans.
Et il sauta lestement dans la barque.
Il fallait tout le caractère aventureux demonseigneur Philippe d’Orléans, régent de France pour qu’il osâts’embarquer ainsi, à la merci de deux hommes masqués, et encompagnie d’un seul gentilhomme qu’il honorait de son amitié, ilest vrai, mais qu’il n’avait pas vu depuis trois mois et quipouvait fort bien être passé à l’ennemi.
Or l’ennemi du Régent, c’était l’Espagned’abord, c’étaient ensuite le duc et la duchesse du Maine quiconspiraient nuit et jour, c’étaient tous les princes légitimes oulégitimés qui avaient, eux aussi, rêvé la Régence.
La conspiration Cellamare déjouée au derniermoment était de date récente ; et il pouvait fort bien sefaire que le chevalier d’Esparron eût l’audace de vouloir enleverle duc d’Orléans.
Celui-ci même en eut un moment l’idée, et ildit au chevalier.
– Dis-donc, d’Esparron, tu ne t’es pasfait recevoir, au moins, de l’ordre de la Mouche à miel ?
– Dont madame la duchesse du Maine estgrande-maîtresse ?
– Précisément.
– Non, monseigneur.
– Tu n’as pas d’or espagnol dans tapoche ?
– Non, monseigneur.
– Alors, tu m’es toujoursdévoué ?
– Tout mon sang est à Votre Altesseroyale.
L’accent de franchise du chevalier fitévanouir le soupçon qui, un moment, avait traversé l’esprit dePhilippe d’Orléans.
Le prince et le chevalier s’étaient assis àl’arrière de la barque.
Les deux mariniers nageaientvigoureusement.
– Chez elle.
– Ah ça ! où me conduis-tu ?demanda le Régent. Est-ce loin ?
– Non, monseigneur. Mais vous serez lepremier homme qui sera entré les yeux ouverts.
– Ah bah !
– Moi, j’ai eu les yeux bandés.
– Tu vois bien que les histoires du vieuxmarquis de la Roche-Maubert ont du vrai ?
– Oui et non, monseigneur.
– Singulière réponse !
– Monseigneur, répondit le chevalierd’Esparron avec gravité, si vous me dites que la femme dont jeparle s’entoure de mystère, de merveilleux, d’appareils de magie etde sorcellerie, je répondrai à Votre Altesse qu’elle a raison.
– Ah ! tu en conviens ?
– Mais si Votre Altesse croit le marquisde la Roche-Maubert, quand il vient de dire que cette femme est unegoule et qu’elle s’abreuve de sang humain, Votre Altesse setrompe.
– Mais enfin, mon bel ami, reprit leRégent, le marquis a été saigné à blanc dans sa jeunesse.
– Peuh ! fit d’Esparron.
– Et toi-même tu as au cou…
Le petit gentilhomme provençal eut lahardiesse d’interrompre le Régent.
– Monseigneur, dit-il, je suis lié par unserment, je ne puis rien dire à Votre Altesse, mais elle,celle que nous allons voir, dira tout ; et alors Votre Altessecomprendra une foule de choses qui sont du grimoire en ce moment,et qui deviendront claires et limpides comme de l’eau de roche.
Le Régent aimait trop le merveilleux, pour nese point accommoder provisoirement de cette réponse.
– Soit, dit-il, j’attendrai.
– Monseigneur, reprit d’Esparron,elle et moi avons une foi si aveugle en Votre Altesse, queje ne vous ai même pas demandé un serment.
– Lequel ?
– Celui de ne révéler à personne lechemin que vous prenez en ce moment.
– Qu’à cela ne tienne, je te jure de n’enpoint parler, mon mignon.
La barque, en effet, courait rapidement.
Cependant elle ne s’en allait point au fil del’eau. Tout au contraire, elle remontait le courant, et, aprèsavoir passé sous le pont au Change, elle longeait maintenant laCité, laissant sur sa droite les tours de l’église Notre-Dame.
La nuit était brumeuse, du reste, il n’y avaitau ciel ni étoiles ni lune, et un fanal placé à l’avant de labarque, enfermait le Régent dans un cercle de lumière au delàduquel tout était ténèbres, ce qui ne lui permettait guère desavoir au juste quelle route il suivait.
La barque contourna ainsi l’extrémitéorientale de la Cité, le terre-plain, comme on disait, et entradans le petit bras de la Seine.
Alors, par une habile et rapide manœuvre, lesbateliers virèrent si subitement de bord, que le Régent ne s’enaperçut pas.
Mais, au lieu de continuer à remonter lecourant, la barque descendit au fil de l’eau avec une rapiditévertigineuse.
Les édifices de la Cité, les toursgigantesques de Notre-Dame se trouvaient maintenant à gauche, et leRégent ne put se rendre compte de ce changement.
D’Esparron reprit :
– Monseigneur, jusqu’à présent notrevoyage ressemble tout à fait, n’est-ce pas ? à celui du vieuxmarquis de la Roche-Maubert.
– En effet, la barque mystérieuse, lesbateliers masqués, tout y est, dit le Régent.
– Mais Votre Altesse va constater unelégère différence tout à l’heure.
– Ah !
– Autrefois, les bateliers sautaient surla berge, amarraient leur embarcation, le personnage qu’ilsamenaient les yeux bandés mettait pied à terre ; on le prenaitpar la main…
– Eh bien, ne sera-ce point ainsi, cettefois ?
– Non, monseigneur.
– Qu’arrivera-t-il donc ?
– Votre Altesse arrivera en bateau dansla maison.
– Comment cela ?
– Votre Altesse va voir…
La barque avait passé sous le pontSaint-Michel, côtoyait la place Maubert et se dirigeait maintenantvers le pont Neuf.
Tout à coup elle effleura une maison enfuméeet noire dont les assises plongeaient dans l’eau.
Alors l’un des bateliers se dressa, saisit unechaîne qui pendait au long des murs et la barque s’arrêta unmoment.
En même temps le fanal s’éteignit.
Puis il sembla au Régent qu’un tourbillon secreusait sous lui ; la barque tournoya, s’enfonça, le cieldisparut, et monseigneur Philippe d’Orléans se sentit entraîné avecune rapidité vertigineuse dans un canal souterrain, à travers desténèbres opaques.
– Ah ! ça, mais c’est en enfer quetu me conduis ? s’écria le Régent.
– Peut-être, répondit d’Esparron enriant.
Et la barque poursuivit son étrange voyage àtravers cet abîme inconnu qui venait de s’ouvrir devant elle.
La barque continuait à tourbillonner et étaitemportée avec une vitesse vertigineuse.
L’obscurité enveloppait le Régent, et toutbrave qu’il était, il aurait pu être réellement effrayé, si lechevalier d’Esparron n’avait pas pris soin de lui expliquer comments’effectuait ce fantastique voyage.
– Monseigneur, disait-il, en tenant leRégent par la main, ne craignez rien. Nous sommes dans un canalcreusé au dessous de la rivière et qui aboutit à la maison où nousallons.
« Tout à l’heure nous allons nous arrêter, carle canal fera un angle brusque et retournera ensuite à larivière.
– Mais, dit le Régent, y verrons-nous, aumoins ?
– Tout à l’heure.
– Pourquoi a-t-on éteint lefanal ?
– C’est le courant d’air qui l’a éteint,monseigneur.
Et comme il disait cela, la barque reçut unchoc et s’arrêta brusquement.
– Tenez toujours bien ma main,monseigneur, poursuivit le chevalier.
Le choc avait été si violent que le Régent,quoique assis, avait failli être précipité hors de la barque.
Mais, l’équilibre rétabli, le chevalierajouta :
– Levez un peu la jambe, monseigneur,nous voici sur la première marche d’un escalier.
En effet, le Régent, enjambant le bordage,sentit tout à coup, sous son pied, un sol ferme.
D’Esparron le tenait toujours par la main.
Le Régent gravit une trentaine de marches,toujours entraîné par le chevalier.
Puis, ce dernier s’arrêta.
Alors le prince entendit le bruit d’une clefdans une serrure, puis, une porte s’étant ouverte subitement, auxténèbres qui l’enveloppaient succéda soudain une clarté assez vive,et monseigneur Philippe d’Orléans se trouva au seuil d’une longuegalerie, à l’extrémité de laquelle brillait une lampe.
– Monseigneur, dit le chevalier, noussommes au seuil de la maison enchantée.
– Enchantée est bien le mot,répondit le Régent, car on y pénètre d’une façon singulière.
Un sourire vint aux lèvres de d’Esparron.
– Votre Altesse n’a rien vu encore,dit-il.
Au bout du corridor, il y avait une secondeporte.
Le chevalier ne l’ouvrit point comme lapremière, mais il frappa dessus avec le pommeau de son épée.
Alors cette porte s’ouvrit, et, cette fois, leRégent recula ébloui, tant fut étincelante la gerbe de lumière quile frappa au visage.
Les contes orientaux ne donneraient qu’uneidée imparfaite du lieu où se trouva alors monseigneur Philipped’Orléans, régent de France.
Il n’y avait pas un salon au Palais-Royal, pasun salon à Versailles qui, un jour de gala, pût rivaliser de luxe,de coquetterie et d’originalité avec ce boudoir dans lequel lechevalier introduisit le prince.
Au premier regard, on eût pu croire à uneforêt vierge du nouveau monde.
Les murs disparaissaient sous les fleurs et lefeuillage, et des lampes à globe d’albâtre, suspendues au plafondde distance en distance, imitaient, à s’y méprendre, la clarté dusoleil tamisée par les grands arbres, en un carrefour de bois.
Des parfums mystérieux chargeaient l’air, desfleurs inconnues s’échappaient de vastes jardinières ; le piedfoulait un sable fin et moelleux en guise de tapis.
Au lieu de sièges, on voyait des hamacssuspendus à cette forêt artificielle dont chaque arbre portait desfruits merveilleux.
– Monseigneur, dit le chevalier ensouriant, nous ne sommes plus à Paris, nous sommes dans l’Inde.
– Es-tu bien sûr que nous ne fassions pasun rêve et que nous n’ayons pas roulé sous la table, aprèsboire ? dit Philippe d’Orléans.
– Votre Altesse est bien éveillée, dit lechevalier.
– Et comment appelles-tu cettesalle ?
– C’est la grotte des Nymphes,monseigneur.
– Où sont les nymphes ?
– En voici une, regardez.
Le Régent se retourna et il fit un nouveau pasen arrière.
Le feuillage venait de s’écarter et unecréature idéale, céleste, apparaissait aux regards fascinés duprince.
C’était la femme que représentait lemédaillon, mais plus belle cent fois, comme si le peintre se fûttrouvé impuissant en présence d’un pareil modèle.
Mais, chose plus bizarre encore, bien que cefussent les mêmes traits, la même expression de visage, la femme dumédaillon avait les cheveux blonds, et celle-ci les cheveux noirscomme l’aile du corbeau.
Son costume justifiait les paroles duchevalier ; nous ne sommes plus à Paris, mais dans l’Inde.
En effet, elle était vêtue d’une robeasiatique aux couleurs harmonieuses, chaussée de petites mules sanstalons, et ses beaux bras nus étaient chargés de bracelets, et elleavait au cou un triple collier de perles grosses comme desnoisettes, et dont chacune représentait pour le moins sans doute lavie d’un pauvre plongeur indien.
Le Régent la contemplait et se demandait s’iln’était pas en présence de quelque fille de nabab ou de roi duBengale.
Mais elle vint à lui, fit une révérence aussicorrecte qu’eût pu la faire une dame de la cour, et dit au princeen souriant :
– Je vous remercie, monseigneur, d’êtrevenu. Le chevalier me l’avait promis, il est vrai, mais je n’osaisy croire.
Et elle tendit au Régent sa belle main qu’ilbaisa galamment.
Alors elle l’attira sur un tapis de mousseétalé à l’entour du tronc d’un de ces arbres exotiques quisemblaient avoir été transportés là par la baguette d’une fée.
– Puisque vous avez bien voulu venir,monseigneur, dit-elle, je vais vous dire mon étrange histoire, etvous verrez que je ne m’abreuve pas de sang humain, comme leprétend le marquis de la Roche-Maubert.
Elle parlait d’une voix harmonieuse et douce,et cependant cette voix s’altéra tout à coup en prononçant le nomdu marquis.
Le Régent la contemplait toujours et nes’était pas aperçu que d’Esparron n’était plus là et qu’il étaitseul avec la reine de ce merveilleux palais.
** * *
Que se passa-t-il alors entre le Régent etcette femme qui était si merveilleusement belle ?
C’est ce que personne n’aurait pu dire, carils demeurèrent seuls pendant plus d’une heure et causèrent à voixbasse. Mais certainement, il n’avait pas été question d’amour entreeux, et la galanterie bien connue de monseigneur Philippe d’Orléansn’eut rien à voir dans cet entretien.
Le chevalier d’Esparron s’était éclipsé, nousl’avons dit, mais sans doute qu’il n’était pas loin, car le Régentl’ayant appelé, il revint aussitôt.
Le prince était pâle et tout son visagetrahissait une violente émotion.
Il tenait dans sa main la main de la femmeimmortelle, et il attachait sur elle un affectueux regard.
Qu’aurait donc pensé le marquis de laRoche-Maubert ?
– Approche, dit-il au chevalier.
Et il lui prit pareillement la main et il lamit dans celle de la jeune femme.
Puis, d’une voix triste et grave :
– Maintenant que je sais tout, dit-il,écoutez-moi, mes enfants.
Ils se groupèrent auprès de lui comme s’il eûtété réellement leur père.
– Je ne suis pas vindicatif, dit leRégent, je pardonne même trop facilement ; cependant j’avoueque si j’étais en votre lieu et place, je penserais comme vous etje poursuivrais le but que vous vous êtes donné, comme le plussaint des devoirs.
« Malheureusement, mes enfants, au dessus ducœur humain, il y a la raison de l’homme, et l’homme, enraisonnant, a forgé des lois pour réfréner ses passions.
« Que demain, la vérité se fasse jour, que,votre vengeance accomplie, vous soyez arrêtés, traduits devant leparlement assemblé en chambre criminelle, les juges vous absoudrontpeut-être, au fond de leur conscience, mais ils vous condamnerontsûrement.
« Vous serez brûlée comme sorcière, ma pauvrepetite, et toi aussi, mon bon ami.
Ils ne répondirent pas, mais leur silencetémoignait d’une résolution inébranlable.
Le Régent les regardait toujours.
– Pourtant, dit-il, sans cet héritage dehaine qui vous est transmis, vous pourriez être si heureux, mesenfants ! vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous vousaimez…
– Oh ! oui, dit la créaturemystérieuse en passant ses deux bras au cou du chevalier.
– Vivre et mourir ensemble, c’est lebonheur, ajouta le chevalier.
– Écoutez-moi encore, poursuivit Philipped’Orléans. Je suis Régent, j’ai pour quelques années encore lepouvoir suprême, mais le roi deviendra majeur et je ne serai plusrien, et si votre œuvre n’est pas accomplie alors, je ne pourraiplus vous sauver.
« Hâtez-vous donc et priez Dieu qu’il meconserve, car si je venais à mourir demain, mon héritage pourraitbien advenir à ce prêtre austère qu’on appelleM. de Fréjus et qui se montrerait d’autant plus sanspitié pour les sorciers, qu’il ne croit pas à la sorcellerie.
« Hâtez-vous donc ; puis, votre œuvreaccomplie, quittez Paris, fuyez le royaume et allez-vous-en enquelque coin du monde où vous puissiez vivre heureux.
En prononçant ces derniers mots, le Régentbaisa la main de cette femme étrange, puis il s’appuya sur l’épauledu chevalier d’Esparron pour se lever, et quand il fut debout, illeur dit encore :
– Adieu, mes enfants, et Dieu vousgarde !
– Monseigneur, dit alors le chevalier, jevais vous reconduire.
– Par le même chemin ?
– Oh ! non. Venez. Maintenant queVotre Altesse sait tout, à quoi bon le merveilleux ?
– Adieu, monseigneur, dit la jeune femmequi, à son tour, prit la main du Régent et la baisa.
Alors le chevalier écarta un rideau defeuillage et le prince se trouva au seuil d’une autre salle d’unedécoration toute différente, et qui n’avait plus riend’oriental.
Le chevalier fit traverser cette salle auRégent, puis après elle un corridor, puis gravir un escalier, etenfin, ils se trouvèrent dans un vestibule sombre, garni devieilles boiseries.
Au fond de ce vestibule d’Esparron ouvrit uneporte.
Alors une bouffée d’air vif et froid frappa leRégent au visage, et il se trouva dans la rue.
Une rue étroite, bordée de maisons hautes etnoires.
– Ah ! ah ! dit-il, est-ce parhasard la rue de l’Hirondelle, cela ?
– Oui, monseigneur.
– Et la maison d’où noussortons ?…
– Est celle, fit le chevalier ensouriant, dans laquelle on vit entrer la vieille femme et le bouc,le soir du supplice.
– Et vous osez rester ici ?
– Monseigneur, dit froidement lechevalier, toute la police du cardinal Dubois, le compère de VotreAltesse, fouillerait cette maison de fond en comble, qu’elle netrouverait rien.
– Pas même la grotte desNymphes ?
– Pas plus la grotte que le canalsouterrain par lequel nous sommes venus.
– Je le souhaite pour vous, dit leRégent.
Il poussa un soupir, puis il s’enveloppa dansson manteau, et tous deux se dirigèrent vers la rue Gît-le-Cœur,qui, parallèle à celle de l’Hirondelle, descendait vers larivière.
** * *
Le lendemain matin, le cardinal Dubois pénétrade bonne heure dans le cabinet du Régent.
Le prince, levé depuis longtemps,travaillait.
– Ah ! te voilà compère ?dit-il.
– Oui, monseigneur, Votre Altessen’a-t-elle pas eu le cauchemar ?
– Aucunement, compère.
– Cependant le récit de mon vieuxparent ?…
Le Régent fronça le sourcil.
– Écoute, Dubois, fit-il. Veux-tu que jete donne un bon conseil ?
– Parlez, monseigneur.
– Ton parent est logé rue de l’Arbre-Sec,n’est-ce pas ?
– Oui.
– Va le voir.
– Bon.
– Mets-le dans une chaise de poste.
– Après ?
– Et renvoie-le dans ses terres.
– Mais, monseigneur…
– En lui disant que s’il tient à vivrevieux, l’air des champs vaut mieux pour lui que celui de Paris.C’est tout ce que je puis te dire.
Et le Régent congédia Dubois d’un geste quisignifiait : Tu ne sauras rien autre chose.
Revenons un peu en arrière, maintenant, etsuivons le marquis de la Roche-Maubert quittant lePalais-Royal.
De même qu’il y a des volcans couronnés deneige, il est des vieillards qui ont gardé sous leurs cheveuxblancs toute la fougue, toutes les ardeurs de la jeunesse.
Tel était le marquis de la Roche-Maubert.
Après une jeunesse orageuse passée à la courdu grand roi, le marquis s’était retiré en province.
Une jeune femme qu’il avait beaucoup aimée,une grande fortune, lui avaient fait oublier pendant un certaintemps Paris et Versailles.
Mais, un matin, le patriarche s’était éveilléveuf, avec des fils mariés et vivant loin de lui.
Alors le jeune homme avait reparu dans levieillard, et il s’était dit :
– Mes fils n’ont pas besoin de moi ;je suis vert encore, j’ai pour le moins vingt ans de vie :allons-nous amuser un peu à la cour.
Comment Dubois, ce laquais devenu cardinal,était-il le parent du noble marquis de la Roche-Maubert ?
C’était incompréhensible à première vue ;mais, en cherchant bien, on trouvait que le père dudit Dubois avaitépousé une demoiselle aussi pauvre que noble et qui était petitecousine du marquis.
Ce dernier, qui avait longtemps fait fi d’unesemblable parenté, s’en était souvenu lors de ce retour de jeunesseinattendu.
Dubois était cardinal, premier ministre, amidu Régent, et le marquis s’était dit :
– Voilà un homme qui semble fait toutexprès pour m’appeler son cousin.
Donc le marquis était venu à Paris ; ilavait vu Dubois, il lui avait ouvert sa bourse, et, Dubois quiétait toujours endetté avait accepté sans scrupule.
Voilà comment le marquis de la Roche-Mauberts’était trouvé l’un des commensaux du Régent cette nuit-là.
On sait le reste de l’aventure.
Le marquis s’était enivré dans ses propressouvenirs, puis, avec cet amour-propre que les vieillards partagentavec les enfants, il avait tenu à prouver au Régent que tout cequ’il avait avancé était parfaitement vrai et que le chevalierd’Esparron était l’amant d’une femme vampire, d’une goule, comme ondisait alors.
Car, à cette époque, le vampirisme avait déjàjoué un grand rôle.
Les gens qui s’abreuvaient du sang humainn’étaient pas des êtres de pure invention, si l’on en croyait tousles bruits de la ville et de la cour, et on citait même un princedu sang, qui ne devait sa beauté et sa vigueur qu’à des bainstièdes mélangés de sang de taureau et de sang humain.
Les princes aussi jouaient un rôle, en dépitdu scepticisme qui régnait à la cour.
Il n’y avait pas un quartier de Paris qui nerenfermât deux ou trois alchimistes essayant de faire de l’or, etpour le moins une sibylle qui voyait l’avenir à travers une carafeou dans un reste de marc de café.
Cela explique donc le succès qu’avait eu lerécit du marquis, succès encore augmenté par l’arrivée du chevalierd’Esparron.
Mais le triomphe même avait eu pour levieillard des suites funestes.
Après avoir endormi le chevalier, après avoirmis son cou à nu et montré la piqûre du vampire, le marquis avaitpris le médaillon et l’avait montré au Régent.
Ce médaillon représentait cette créatureidéale de beauté que le marquis accusait de s’être gorgée de sanghumain, qu’on avait brûlée, il y avait quarante ans, et quicependant ressuscitée de ses cendres, était toujours jeune ettoujours belle.
Et le marquis, en contemplant ce médaillon,avait senti comme une tempête d’amour monter de son cœur à soncerveau, et il s’était dit, en descendant ce petit escalier danslequel monseigneur Philippe d’Orléans l’avait poussé :
– Il faut que je la retrouve, il faut queje la revoie… et, si elle veut, je l’épouserai.
Il s’en allait donc, la tête brûlante, lesyeux enflammés, son vieux cœur bondissant dans sa poitrine, et ilse disait, tout en longeant la rue Saint-Honoré :
– Je vois bien pourquoi le Régent m’aordonné de me tenir tranquille et de ne point bouger de monhôtellerie.
« Le Régent s’est épris du portrait, et commeil est le premier personnage du royaume, que rien ne lui doitrésister, ni faire obstacle, il trouvera bien le moyen d’envoyer lechevalier à la Bastille, comme il m’enjoint déjà de ne pas sortirde l’hôtellerie de la Pomme-d’Or. Mais… nous verronsbien…
Et ce vieillard qui était loin d’avoir lasagesse d’un Nestor, s’en allait d’un pas leste et gaillard, le nezdans son manteau, le feutre sur l’oreille, faisant sonner contreles murailles le fourreau d’acier de son épée.
À pareille heure de la nuit les rues étaientdésertes.
Tant qu’il fut dans la rue Saint-Honoré, lemarquis ne rencontra pas un chat.
Mais comme il tournait l’angle de la rue del’Arbre-Sec, il s’arrêta un peu étonné, et force lui futd’interrompre un moment son rêve d’amour.
La rue était bruyante, animée ; lepopulaire, qui aurait dû être couché depuis longtemps, s’y pressaitavec curiosité et la porte de la Pomme-d’Or, l’hôtellerieoù le marquis était descendu était littéralement assiégée par unefoule empressée et curieuse.
Que signifiait donc tout cela ?
La Pomme-d’Or ne logeait que desseigneurs et des gentilshommes de province, ordinairement bravesgens qui venaient solliciter, passaient leurs journées àVersailles, rentraient exténués et se couchaient de bonneheure.
Quand le couvre-feu sonnait, il était rarequ’on vît encore de la lumière à la Pomme-d’Or.
Et cependant cette nuit-là les vitres del’hôtellerie flamboyaient ; les fourneaux étaient allumés, labroche tournait, une armée de marmitons allait et venait au milieud’eux ; César le Borgne, – tel se nommait l’hôtelier, –donnait des ordres avec le calme et la dignité d’un général en chefsur le champ de bataille.
– Que diable est-ce que tout cela ?s’écria le marquis de plus en plus surpris.
Il se fit faire place, il donna des coups deplat d’épée, parla haut, força des coudes, s’ouvrit un passage etfinit par entrer dans l’hôtellerie.
Alors, il vit au coin du feu, assis sur unescabeau, un homme d’environ cinquante ans, portant une richelivrée or et écarlate, qui paraissait surveiller avec attentiontous ces préparatifs.
César le Borgne lui dit :
– Monsieur le marquis, vous m’excuserez,mais je crains bien que vous ne dormiez pas cette nuit. Vous voyezquel remue-ménage.
– Qu’est-ce donc ? dit lemarquis.
– Monsieur que voilà, dit l’hôtelier enmontrant l’homme à la livrée écarlate, monsieur est l’intendant duprince margrave[3] de Lansbourg-Nassau.
– Ah ! fit le marquis.
– Et son noble maître, qu’il ne précèdeque de quelques heures, est sur le point d’arriver avec toute sasuite, et il me fait l’honneur insigne de descendre chez moi. Ilvient, dit-on, pour se marier.
– C’est donc un jeune homme ?
– Non, il a soixante et dix ans, réponditl’intendant, muet jusque-là.
– Bon ! pensa le marquis, je ne suisdonc pas le seul fou de cet âge.
Et il regarda curieusement l’intendant.
Certes, le personnage que regardait le marquisétait bien digne, après tout, d’attention.
C’était un petit homme au profil anguleux, aufront chauve, aux dents jaunes, dont les yeux gris pétillaient demalice et dont les lèvres minces étaient armées d’un souriremoqueur et sardonique.
– Ah ! ah ! dit-il en regardantle marquis, cela vous étonne, n’est-ce pas, que mon noble maître seveuille marier à soixante et dix ans ?
« Cela vous étonnera bien plus encore quandvous l’aurez vu.
« Il est chétif, il est courbé, il tient àpeine sur ses jambes, et il ne sort pas quand il fait du vent, depeur d’être renversé.
– Voilà, pensa le marquis, un excellentserviteur et qui fait tout à fait bien les honneurs du physique deson maître.
– Mais il est si riche, le princemargrave, poursuivit le petit homme, que les filles à marier sel’arracheront… vous verrez ça…
– Comment ! fit le marquis, votremaître ne vient donc pas pour épouser une femme choisie àl’avance ?
– Que nenni ! répliqual’intendant ; mon maître veut choisir. Il va mettre sa mainaux enchères. La plus jeune et la plus belle l’emportera. Un belenjeu, ma foi !
Et le petit homme riait d’un si bon cœur quele marquis lui dit :
– Est-ce que vous plaisanteriez aussiagréablement en présence de votre maître ?
– Oh ! mon Dieu ! oui, réponditle petit homme. Il ne se fâche jamais avec moi, et j’ai pouvoir detout lui dire. D’abord, il ne fait que ce que je veux…
– Vous êtes un heureux intendant, dit lemarquis avec un sourire.
– C’est moi qui lui ai donné le conseilde se marier.
– Vous ?
– Parbleu. Que voulez-vous qu’il fassetout seul ? Et puis, il n’a pas d’héritier.
– Et il est probable qu’il n’en aura pas,s’il est aussi décrépit que vous le dites.
– Bah ! qui sait ? railla lepetit homme. Vous connaissez le proverbe, monsieur : Dieu estgrand.
Et il se mit à rire de plus belle.
– Mais, attendez donc, fit le marquisdont la mémoire se rafraîchissait singulièrement cette nuit-là, ilme semble que je l’ai connu autrefois, votre princemargrave ?
– C’est fort possible.
– Il a vécu à la cour deFrance ?
– Oh ! une année seulement.
– À quelle époque ?
– Il y a tant d’années que je ne sauraisvous le dire au juste, mais c’était celle où on brûla en place deGrève une sorcière qui, disait-on, se nourrissait de sanghumain.
Le marquis tressaillit de nouveau, et sessouvenirs s’éclaircirent de plus en plus.
L’intendant, le petit homme à la livréeécarlate, continuait de sourire, et attachait sur le marquis unregard qui semblait vouloir dire :
– Je vous raconterais bien autre chose,si vous le vouliez…
Ce regard fut sans doute compris du marquis,car il fit une chose inouïe pour ce temps-là.
Il prit une chaise et il alla s’asseoir, lui,le gentilhomme, l’homme de race, à côté de ce laquais.
– Oui, oui, poursuivit-il, du ton qu’ileût employé avec un égal, je me souviens parfaitement maintenant.Le prince margrave de Lansbourg-Nassau ? Mais je ne connaisque cela !
– C’est bien possible, répéta le petithomme.
– Est-ce que vous étiez à son servicealors !
– Moi, non, je n’avais pas dix ans, maismon père…
– Ah ! ah ! Il était l’ami ducomte d’Auvergne, n’est-ce pas ?
– Oui, certes.
– Et du baron de V…, un personnage fortimportant, en ce temps-là ?
– Précisément.
– Et vous dites que votre maître estriche ?
– Fabuleusement riche.
– C’est singulier, murmura lemarquis.
Le petit homme souriait toujours.
– Ah ! fit-il, je sais bien ce quevous allez me dire. Au temps dont nous parlons, le margrave n’avaitabsolument que des dettes.
– Du moins, on le disait…
– La principauté de Lansbourg est grandecomme la main, et mon maître a eu beau vouloir se rattacher par lesfemmes à la noble maison de Nassau, il était alors un très petitseigneur.
– C’est ce que j’allais vous dire, fit lemarquis.
– J’ai ouï dire à mon père, poursuivitl’intendant à voix basse, que le margrave avait trouvé le moyen defaire de l’or.
– En vérité ?
– Mais chut ! fit l’intendant, cen’est pas ici qu’on peut raconter ces choses-là.
– Cependant, dit le marquis avec unabandon et une familiarité qui flattèrent sensiblement l’intendant,j’aimerais assez les savoir.
– Logez-vous ici ?
– Vous le voyez.
– Où est votre chambre ?
– Au second étage. Elle porte le numéro3.
– Eh bien, dit le petit homme, mon noblemaître ne peut maintenant tarder d’arriver. Quand il sera venu,qu’il aura soupé, que je l’aurai mis au lit, j’irai vous direbonsoir.
– Et vous me raconterez ?…
– Tout ce que vous voudrez.
Le marquis n’eut pas le temps de répliquer,car un grand bruit se fit dans la rue de l’Arbre-Sec.
On entendait retentir des coups de fusil,sonner de bruyants grelots, résonner sur le pavé le trot deplusieurs chevaux et un grincement de roues continue !…
C’était le prince margrave deLansbourg-Nassau.
– Ma foi ! murmura le marquis, je nesuis pas curieux d’ordinaire, mais je veux voir ce personnage.
Et il se précipita vers le seuil del’hôtellerie.
L’hôte et ses marmitons armés de torchesenvironnaient la chaise de poste du margrave.
Un homme en descendit.
Il était de haute taille, mais tellementcourbé qu’il paraissait petit.
Son front était chauve, son visage aussi jaunequ’une feuille de parchemin ; mais ses yeux avaient encore deséclairs et comme une expression fatale.
Le marquis rencontra son regard, et tout braveet si robuste qu’il fût encore, il eut froid au cœur…
– C’est un démon dans le corps décrépitd’un centenaire, murmura-t-il.
Et il éprouva sur-le-champ comme un sentimentde haine violente pour cet homme qui paraissait avoir déjà un pieddans la tombe.
Le prince margrave de Lansbourg-Nassau étaitsuivi d’une véritable cour en miniature ; une quinzaine depersonnes, pour le moins, l’accompagnaient.
Pages, écuyers, petits gentilshommesallemands, et avec eux une femme du nom d’Edwige.
Cette femme était une forte commère, haute encouleurs, d’une beauté masculine qui frisait la quarantaine.
Elle avait des dents blanches et pointuescomme un animal carnassier, des lèvres lippues et sensuelles, desformes appétissantes et robustes.
Était-ce une cuisinière ou une grandedame ?
Ni l’un ni l’autre.
Madame Edwige, comme on l’appelait, était lafemme de ce petit homme en livrée rouge et or qui prenait le titred’intendant.
Cependant, pages et valets, hauts et basgentilshommes de la suite du margrave lui témoignaient un respectservile qui semblait établir entre elle et le prince richissimetout au moins des relations mystérieuses, sinon la connaissance dequelque secret terrible sur lequel elle avait fondé toute sapuissance.
Le margrave était entré dans l’auberge, enhomme habitué à tout fouler aux pieds.
D’abord il n’avait vu que l’hôtelier et sesmarmitons et avait laissé peser, sur la foule des curieux assemblésà la porte, un de ces regards indifférents et pleins de mépris queles grands ont pour les petits.
Le vieux marquis de la Roche-Maubert demeuraitassis tranquillement au coin du feu, et comme il était un peu dansl’ombre, le margrave ne le vit pas tout d’abord.
Il n’en fut pas de même de madame Edwige, quis’approcha de l’intendant et, tout en demandant à celui-ci si toutétait prêt pour la réception de leur seigneur et maître, regarda lemarquis avec attention.
Le marquis avait sacrifié à sa curiosité toutson orgueil de gentilhomme.
Au lieu de demander sèchement qu’on leconduisît à sa chambre, il demeura pendant plus d’une heure à lamême place, confondu avec les gens de la suite du prince.
Celui-ci s’était mis à table.
La cuisine, à cette époque, n’avait pasencore, dans les hôtelleries, abdiqué son importance en faveur dela salle à manger.
Celle-ci n’existait pas encore.
C’était dans la cuisine, auprès des fourneauxrutilants, en face de la cheminée à large manteau, sous lequeltournait une broche homérique, que les tables de gala étaienttoujours dressées.
Cette nuit-là, César le Borgne, l’homme quidirigeait les destinées de la Pomme-d’Or, avait fait deuxtables.
L’une, plus haute, chargée d’argenterie et decristaux, était réservée au margrave et ne supportait qu’uncouvert.
L’autre était réservée à tous les gens de sasuite.
Le margrave se mit donc à table ; etseulement alors il aperçut le marquis de la Roche-Maubert, quin’avait point bougé du coin de la cheminée.
Il attacha sur lui son petit œil diabolique,ses lèvres minces se plissèrent avec une nuance de dédain, et ilappela César le Borgne.
L’hôtelier s’empressa d’accourir.
– Qu’est-ce que ce seigneur ?demanda le margrave de sa voix chevrotante.
Le marquis entendit la question, et il sechargea de répondre.
– Je suis, monsieur, dit-il, le marquisPaul de la Roche-Maubert, gentilhomme normand et ancien page du ducd’Orléans.
À ce nom, le margrave ne put réprimer unmouvement de surprise.
Évidemment, le marquis ne lui était pasinconnu.
– Vraiment ! monsieur, lui dit-il,c’est vous qui étiez page du duc.
– Oui, monsieur.
– Mais attendez donc…
Et le margrave regardait le marquis avecavidité.
Celui-ci s’était complaisamment avancé et ilétait maintenant en pleine lumière.
Le margrave les regardait toujours.
Très certainement, il cherchait à retrouverles traits du page sous les cheveux blancs du vieillard.
– Oui, oui, dit-il enfin, ce doit êtrevous. Je vous reconnais au regard, qui est resté jeune.
– M’avez-vous donc beaucoup vu,autrefois ? dit le marquis.
– Oui, plus que vous ne pensez.
– Ah ! ah !
– Mais il y a bien longtemps de cela…
– En effet, dit le marquis, je merappelle vous avoir vu, moi aussi, en compagnie du comted’Auvergne…
– Ah ! ah ! fit à son tour lemargrave.
Et son œil eut un fauve éclair et un méchantsourire vint à ses lèvres.
– Vous étiez alors, monsieur, un fortbeau cavalier, brun, grand, svelte, et les femmes raffolaient devous.
– Hé ! hé ! ricana le prince,j’avais trente ans, j’en ai soixante et dix, il y a donc quaranteannées de cela.
Puis il salua de nouveau le marquis.
– Soupez donc avec moi, monsieur, luidit-il. Vous me ferez un plaisir extrême.
– Et ce plaisir serait certainementpartagé, répliqua courtoisement le marquis. Malheureusement, j’aisoupé.
– En vérité ?
– Chez monseigneur le Régent, ajoutaM. de la Roche-Maubert.
– Au moins me ferez-vous l’honneur deboire un verre de malvoisie avec moi ?
– Oh ! de grand cœur.
Et le marquis, qui se trouvait d’aussi bonnesouche que le margrave, en dépit de sa principauté, vint s’asseoiren face de lui et prit le verre qu’on lui offrait.
Le margrave voyageait sans doute avec sesvins, car, dès le commencement de son souper, on avait tiré desvastes flancs de sa chaise de poste un immense panier rempli debouteilles et de cruches de toutes formes.
Sur un signe de lui, l’intendant vêtu derouge, qui se tenait constamment derrière son fauteuil, décoiffaune cruche de grès, pansue comme un moine, et après laquellependaient encore quelques toiles d’araignée.
Puis il versa au margrave d’abord, au marquisensuite, un vin plus jaune que l’ambre.
Selon le vieil usage, le margrave but lapremière gorgée, puis il choqua son verre à celui de son hôte.
– En vérité ! dit-il, je suis trèsaise de vous rencontrer, marquis.
– Et moi aussi, prince, réponditM. de la Roche-Maubert.
– Hé ! hé ! reprit le margrave,je vous dois plus que vous ne pensez, savez-vous ?
– À moi ?
– À vous.
– Quel est donc cette énigme,prince ?
Le margrave fit de nouveau emplir son verre,et le vida d’un trait.
– À l’époque où nous nous sommes vus àVersailles, je n’étais pas riche, dit le margrave.
– Ah !
– Aujourd’hui j’ai assez d’or pouracheter Paris et le reste du royaume.
– Eh bien ?
– Eh bien ! c’est à vous que je ledois.
– Vous plaisantez, prince ?
– Mais non… mais non… ricana le margrave.Seulement je ne puis pas m’expliquer… mais je dis la vérité,croyez-le bien…
Et, comme il parlait ainsi, madame Edwige,jusque-là silencieuse, se leva de l’autre table et vint se placeren face du margrave, en lui disant :
– Vous allez vous faire du mal en parlantsi longtemps, monseigneur.
Et le margrave baissa les yeux sous le regardde la mégère, et balbutia quelques mots inintelligibles pour lemarquis.
Tout ce qui se passait dans l’hôtellerie de laPomme-d’Or depuis une heure, tout ce qu’il voyait etentendait, depuis la promesse de confidences que lui avait faitel’intendant, jusqu’à cet aveu du margrave disant qu’il lui devaitson immense fortune, tout cela surprenait si fort le marquis de laRoche-Maubert qu’il avait presque oublié le médaillon, et lechevalier d’Esparron et la femme vampire.
Mais il n’était pas au bout de sesétonnements.
Madame Edwige fit un signe à l’intendant, sonmari.
L’intendant, qui paraissait devant elle aussipetit garçon que le margrave, s’empressa de courir au panier devins.
Il y prit une petite fiole en verre de bohêmeet à fermoir d’or ciselé…
Puis il le tendit à madame Edwige.
Le margrave leva un œil timide sur lamégère :
– Déjà ? fit-il.
– Oui, répondit-elle. Vous avez voyagéaujourd’hui une partie de la journée et vous êtes encore plus lasque de coutume.
– Mais non, balbutia le vieillard, je nesuis pas aussi fatigué que tu le crois, ma bonne Edwige, et je tedirai même que la vue de M. le marquis me ragaillarditétrangement.
– Alors, dit sèchement madame Edwige,vous renoncez à vous marier, sans doute ?
– Mais non… mais non… Ah ! c’estjuste…
Et ce sourire cruel, que le marquis avait déjàremarqué, reparut sur ses lèvres.
Puis il se tourna vers M. de laRoche-Maubert.
– Oui, oui, dit-il, je viens à Paris pourme remarier.
– En vérité !
– Je chercherai une jeune fille, belle etsage.
– Et vous la trouverez certainement,répondit le marquis avec une pointe d’ironie.
– Quand on est aussi riche que moi, ontrouve tout ce qu’on veut, dit le margrave.
– Même la jeunesse, dit madame Edwige.Allons, monseigneur, tendez votre verre.
– Adieu, marquis, fit le vieillard…bonsoir… nous nous reverrons demain.
Avant que M. de la Roche-Maubert eûteu le temps de demander l’explication de ces bizarres paroles, lemargrave avait tendu son gobelet à madame Edwige.
Celle-ci y vida le contenu de la fiole enverre de Bohême.
Alors le marquis eut l’explication de cetadieu que venait de lui dire le margrave ; car, à peinecelui-ci eut-il vidé son verre, qu’il se renversa brusquement enarrière.
Puis ses yeux se fermèrent et tout son corpsgarda dès lors l’immobilité de la mort.
Et comme le marquis laissait échapper un gested’étonnement, la mégère lui dit :
– Cela vous étonne, n’est-cepas ?
– En effet, dit le marquis.
– Eh bien ! écoutez et vouscomprendrez. Cet homme est usé, complètement usé ; sa vietient à un souffle, et les médecins qui le soignent, dans saprincipauté, ne parviennent à lui conserver la vie qu’en leplongeant dans de longues léthargies.
« Il va maintenant dormir deux jours et deuxnuits de suite.
« Quand il s’éveillera, vous ne lereconnaîtrez plus, car il aura reconquis une jeunesse factice pourquelques heures.
Sur ces mots, madame Edwige fit un nouveausigne, non plus à son mari l’intendant, mais à deux jeunes pages,qui se levèrent aussitôt de table et vinrent prendre le margrave àbras-le-corps.
César le Borgne, qu’on avait prévenu sansdoute de toutes ces singularités, prit un flambeau et se dirigeavers l’escalier qui partait du fond de la salle et conduisait auxétages supérieurs.
Les pages, portant leur seigneur endormi, lesuivirent.
Puis madame Edwige ferma la marche.
Seulement, elle se pencha à l’oreille del’intendant, son mari, et lui dit quelques mots en allemand.
Et ces mots firent tressaillir le marquis dela Roche-Maubert, car il avait servi autrefois dans les armées quele prince Eugène avait si longtemps tenues en échec, et ilcomprenait parfaitement la langue germanique.
Or madame Edwige avait dit à sonmari :
– Maintenant, Conrad, tu peux aller ruede l’Hirondelle !
Et le marquis sentit un nouveau jour se fairedans son esprit, un dernier voile qui obscurcissait son cerveau sedéchira, et il se souvint que le jour où on avait brûlé la sorcièrede la rue de l’Hirondelle, un homme était au premier rang desspectateurs qui entouraient le bûcher.
Cet homme, il se le rappelait parfaitementmaintenant.
C’était le margrave de Lansbourg-Nassau.
Un homme était avec lui, un homme déjà vieux,mais dont le visage avait une expression d’étrange méchanceté.
La sorcière, au moment où elle monta sur lebûcher les regarda avec une expression de mépris et de colère.
Elle leur eût certainement montré le poing, sises deux bras n’eussent été liés au poteau sinistre que des flammescommençaient à environner.
Et le marquis se souvint encore que ces deuxhommes demeurèrent là jusqu’au moment où la sorcière ne fut plusqu’un monceau de cendres.
Alors le margrave et son compagnon s’enétaient allés, et le premier avait murmuré :
– Maintenant, nous sommes tranquilles,l’avenir et le monde sont à nous.
** * *
Et le marquis de la Roche-Maubert demeura silongtemps absorbé par ces bizarres souvenirs, qu’il ne s’aperçutpas que tout le monde était allé se coucher, à l’exception deConrad l’intendant.
Celui-ci était sorti sans bruit.
– Il m’a promis de me raconter des chosesétranges, pensa le marquis, je l’attendrai…
Puis il monta dans sa chambre.
Mais au lieu de se mettre au lit, il ouvrit safenêtre et s’y accouda pour guetter le retour de l’intendant, quemadame Edwige avait chargé d’un mystérieux message pour la rue del’Hirondelle.
Il s’écoula plus d’une heure.
Le marquis de la Roche-Maubert attendaittoujours, penché en dehors de sa fenêtre et l’œil fixé sur la ruede l’Arbre-Sec.
La rue était maintenant déserte.
Quand ils avaient vu les lumières s’éteindreune à une dans l’auberge, les bons bourgeois que la curiosité avaitd’abord ameutés à la porte s’étaient éloignés un à un.
Les sergents de police en faisant leur rondeavaient balayé les retardataires.
Donc la rue était déserte et silencieuse, levieux marquis de la Roche-Maubert attendait le retour del’intendant, et, tout en attendant, le bonhomme songeait.
On le sait, sa tête était verte et sa cervellelégère, en dépit de la neige qui les recouvrait.
Ce nom de la rue de l’Hirondelle venait deplonger le marquis dans le vaste domaine des suppositions, et sonimagination jalouse l’emporta bientôt dans des sphèresfantastiques.
D’abord il revint à son rêve d’amour ;c’est à dire à cette femme qui triomphait de la mort, quiressuscitait au milieu des cendres d’un bûcher, et, plus belle,plus jeune que jamais, tournait la tête au chevalierd’Esparron.
Mais ce rêve qui lui fit oublier un moment lemargrave se compliqua tout à coup de ce nouveau personnage. C’est àdire qu’ayant entendu madame Edwige dire à son mari : Va-t’enrue de l’Hirondelle ! – le marquis ne douta pas un seul momentque ce fût ailleurs que chez la femme immortelle que l’intendantvêtu de rouge eût une mission à remplir.
Or quelle pouvait être cettemission ?
Le marquis devina ou crut deviner.
Le margrave venait à Paris pour se marier.
Il y avait, rue de l’Hirondelle, une femmemerveilleusement belle, et c’était à elle qu’il songeait.
La chose parut même si simple àM. de la Roche-Maubert, que, tout d’abord, il songea àmettre son épée sous son bras, à descendre à l’étage inférieur, àpénétrer chez le margrave, et à le tuer sans vergogne.
Cependant, un éclair de raison traversa soncerveau, juste à temps pour l’empêcher de donner suite à sesprojets insensés.
Il se souvint que le margrave avait assisté àl’exécution de la femme immortelle, et qu’il avait paru s’enréjouir, et que, par conséquent, en admettant qu’il eût conservédes relations avec cette créature qui se riait des flammes et de lamort, rien ne prouvait qu’il l’aimât et voulût l’épouser.
Donc, le marquis de la Roche-Maubert remit sonépée sous son traversin et alla se replacer à la fenêtre, attendanttoujours l’intendant.
Bientôt un bruit de pas se fit à l’entrée dela rue, du côté de la rivière.
La nuit était obscure, et le marquis eutd’abord quelque peine à reconnaître un homme qui s’avançait le nezdans son manteau.
Mais il y avait deux lanternes qui éclairaientla rue, et cet homme ayant passé sous l’une d’elles, le marquisn’eut plus de doute.
C’était bien l’intendant.
– Pourvu qu’il n’oublie pas lerendez-vous qu’il m’a donné ! pensa le bouillant marquis.
Il ferma la fenêtre, et il attendit.
Quelques minutes s’écoulèrent encore, puis onfrappa deux coups discrets à la porte.
M. de la Roche-Maubert courutouvrir.
– Est-ce vous ? dit-il tout bas.
– C’est moi, dit l’intendant.
– Attendez que je rallume une bougie.
– Oh ! non, c’est inutile, fit lebonhomme à voix basse. Edwige me croit encore dehors et je suismonté tout doucement.
Le marquis conclut de ces mots que l’intendantredoutait autant que le margrave la terrible madameEdwige :
– Comme vous voudrez, dit-il.
Et il avança un siège à l’intendant et s’assitlui-même sur le pied de son lit.
Une question bouillonnait dans la gorge deM. de la Roche-Maubert.
Il avait bien envie de dire àl’intendant : « Mais qu’êtes-vous donc allé faire rue del’Hirondelle ? »
Un sentiment de vulgaire prudence l’enempêcha.
– Sachons d’abord ce qu’il m’a promis deme raconter, pensa-t-il, nous verrons après.
Et, dominant son émotion jalouse, rendant à savoix le calme qu’il seyait à son âge, il dit àl’intendant :
– Ainsi donc, cher monsieur Conrad, vousavez des choses curieuses à me raconter ?
– Très curieuses, monsieur lemarquis.
– Touchant votre maître lemargrave ?
– Naturellement, mais, reprit Conrad enbaissant la voix, j’eusse hésité peut-être, malgré ma promesse, sije n’avais vu monseigneur reconnaître monsieur le marquis.
– Ah ! ah !
– Et si je ne l’avais entendu dire :« Je vous dois ma fortune. »
– Ah ! c’est juste, dit le marquis,il a dit cela.
– Certainement il l’a dit.
– Le margrave serait-il fou ou bien semoquait-il de moi ?
– Ni l’un, ni l’autre ?
– Comment ?
– Monseigneur a dit la pure vérité.
– Ah ! par exemple !
– C’est comme j’ai l’honneur de vous ledire.
– Mais…
– Il est impossible, reprit Conrad, quemonsieur le marquis manque de mémoire au point d’oublier certainesorcière qu’on brûla en place de Grève ?
– Certes non, je ne l’ai pas oubliée.
– Eh bien, c’est parce qu’on a brûlé lasorcière que mon maître est si riche.
– Ah ! bah !
– Et comme c’est sur la dénonciation demonsieur le marquis que la sorcière a été brûlée…
Un nuage passa sur le front du marquis.
– Ah ! vous savez aussi cela ?fit-il.
– Dam ! répondit l’intendant, sanscela, conterais-je mes petites affaires à monsieur lemarquis ?
– Eh bien ! continuez, je vousécoute.
Et le marquis essuya quelques gouttes de sueurqui perlaient à son front.
L’obscurité, nous l’avons dit, régnait dans lachambre où se trouvaient le marquis de la Roche-Maubert etl’intendant.
Mais, à l’accent sarcastique de ce dernier, ondevinait que son visage devait avoir une expression infernale.
– Monsieur le marquis, dit-il, la chosen’est pas commune, n’est-ce pas ? Un serviteur qui parle deson maître aussi peu révérencieusement que moi ?
– En effet, dit le marquis, cela n’estpas très fréquent ; mais continuez, de grâce, cher monsieurConrad.
– Je ne veux pourtant pas que vous mejugiez mal, monsieur, et c’est pour cela que je vais tout de suitevous dire que l’histoire que je vais vous raconter, je la tiens demon père.
– Ah !
– Mon père était comme moi au service dumargrave, et il m’a laissé des mémoires.
– Eh bien, fit le marquis avecimpatience, voyons les mémoires de monsieur votre père.
– Je commence donc. Mon père et lemargrave étaient à peu près du même âge.
« Ils arrivèrent ensemble à Paris, et comme lemargrave était pauvre comme Job, tout serviteur qu’il était, monpère était un peu son ami.
« Ils venaient à Paris, le prince pourrevendiquer certaine indemnité de guerre qui avait été stipulée, enfaveur de la famille à la suite de la guerre de Trente ans, maisqui n’avait jamais été payée ; mon père, s’attachant à lamauvaise fortune de ce souverain sans souveraineté et espérant desjours meilleurs.
« Au bout de six mois de démarches de toutenature, le prince margrave de Lansbourg-Nassau n’avait encore rienobtenu.
« Il avait vu les ministres qui l’avaientrenvoyé au roi et le roi qui l’avait renvoyé à ses ministres.
« Les écus devenaient rares dans sa bourse, etle jour où cette bourse serait complètement à sec était proche.
« Mais, un matin, le prince, qui était sortide très bonne heure, revint à la méchante auberge où il logeait etoù on lui avait fait comprendre qu’on ne pouvait plus legarder ; tout rayonnant de joie et d’espoir, il frappa surl’épaule de mon père et lui dit :
« – Nous allons devenir riches.
« Mon père crut que la fameuse indemnité deguerre allait être payée ; mais il n’en était pasquestion.
« Il s’agissait bien de cela envérité !
« Et cependant le prince tira de sonescarcelle une pile de louis et il paya ce qu’il devait àl’auberge, à la grande joie et à la courte honte de l’hôtelier quilui avait refusé crédit.
« Puis il commanda à mon père de réunir leurshardes, de fermer leurs valises et de s’apprêter à partir.
« Mon père demanda s’ils quittaientParis ; mais le margrave ne lui répondit pas.
« Ils attendirent la nuit.
« Quand le couvre-feu fut sonné, tous deuxquittèrent l’hôtellerie à pied.
« Mon père portait les valises sur son dos etle prince ne dédaigna pas de se charger de quelques menuspaquets.
« Ils descendirent ainsi jusqu’au bord del’eau.
« Là, le prince mit deux doigts sur sa boucheet fit entendre un coup de sifflet.
« Alors une barque se détacha de la riveopposée, traversa lentement le fleuve et vint accoster à leurspieds.
« Cette barque était montée par deux hommesdont le visage était couvert d’un loup de velours noir.
« Sans doute qu’ils attendaient le prince etson compagnon, car ils ne dirent pas un mot, et aussitôt queceux-ci furent embarqués, ils poussèrent au large.
« Mon père voulut encore demander où ilsallaient ; mais le prince lui imposa silence, et la barquedescendit au fil de l’eau.
« Une demi-heure après, elle passait sous lepont Saint-Michel et venait raser les murailles grises d’unevieille maison dont les assises plongeaient dans le fleuve.
« Alors, elle s’arrêta.
« En même temps, une fenêtre qui était presqueau niveau de l’eau s’ouvrit.
« La fenêtre ouverte, le prince en enjambal’entablement, et mon père le suivit.
« Ils se trouvèrent alors dans une obscuritéprofonde.
« Mais mon père entendit des chuchotements. Ilcrut distinguer comme une voix de femme et comprit que le princeétait conduit par la main.
« Puis, une porte s’ouvrit devant eux.
« Alors la lumière succéda à l’obscurité, etmon père s’arrêta tout étonné.
« Il était au seuil d’une salle de dimensionsordinaires, mais entièrement ronde et voûtée.
« On eût dit qu’il se trouvait sous la coupolede quelque vaste édifice.
« Les murs n’avaient pas de fenêtre.
« Une lampe, qui descendait de la voûte,projetait autour d’elle une lumière douteuse.
« Cependant, à sa lueur, mon père put voir lesobjets environnants.
« Il aperçut des cornues, des alambics, unmouton vivant attaché au mur par une chaîne, une table chargée devieux livres, de parchemins, et dans un coin, une autre table surlaquelle se trouvait un autre mouton.
« Celui-là avait été égorgé et son sangcoulait goutte à goutte dans un bassin d’argent placé audessous.
« À peine étaient-ils entrés qu’une femmeparut.
« Elle était jeune, si on s’en rapportait à sadémarche et à sa tournure.
« Elle était belle, si on en jugeait par lesboucles luxuriantes d’une chevelure blonde qui retombaientconfusément sur ses épaules demi nues.
« Mais il était impossible de voir son visage,lequel était couvert d’un masque au travers duquel brillaient deuxyeux d’un noir éclatant.
« Elle salua le prince d’un geste.
« Puis elle regarda mon père.
« – C’est le serviteur dont je vous ai parlé,dit-il.
« La femme masquée s’inclina.
« Alors le margrave se tourna vers monpère :
« – Hermann, lui dit-il ; nous sommesentrés dans le temple de la Fortune. Nous sortirons d’ici aussiriches que nous voudrons, mais nous jouons notre vie…
« – Ah ! fit mon père avecindifférence.
« – Nous serons les rois du monde ou nousserons brûlés vifs comme des sorciers, ajouta le prince. Si tu aspeur, dis-le, et va-t’en.
« – Non, répondit mon père.
« Et il resta.
« – Après ? fit le vieux marquis de laRoche-Maubert que ce récit intriguait et qui se sentait intéresséau plus haut degré.
M. de la Roche-Maubert écoutaitavidement le récit de maître Conrad.
Celui-ci continua :
– Maintenant, monsieur le marquis, jevais vous dire en deux mots quelle était cette femme et ce quesignifiaient les objets bizarres et les choses sanglantes quil’entouraient.
« Mon père était entré, à la suite du margravedans un laboratoire d’alchimie.
« Cette femme avait trouvé le moyen de fairede l’or.
– En effet, interrompit le marquis, je mesouviens que lorsqu’on la jugea comme vampire, elle protesta detoutes ses forces et prétendit qu’elle n’avait jamais abusé du sanghumain pour autre chose que pour ses préparations mystérieuses.
– Et elle disait vrai, monsieur lemarquis.
– Est-il possible ?
– En deux mots, poursuivit Conrad, jevous aurai mis au courant de ce qui se passa réellement dans lamaison de la rue de l’Hirondelle.
« Seulement, laissez-moi commencer par lecommencement, c’est à dire vous raconter comment le prince et cettefemme s’étaient rencontrés.
– Je vous écoute, fit le marquis.
– Deux jours auparavant, reprit Conrad,le prince margrave, en proie à une sombre tristesse, qui n’avaitd’autre cause que l’insuccès de ses démarches et son dénuementpresque absolu, était entré par hasard après avoir longtempscheminé à l’aventure, dans une sorte de bouge au dessus duquelpendait un rameau de houx.
« Ce cabaret, qui était au bord de l’eau, setrouvait presque désert lorsque le prince y entra, et unedemi-obscurité y régnait.
« Le cabaretier apporta du vin dans un potd’étain à ce client qu’il voyait pour la première fois, puis ilretourna à son comptoir.
« Deux hommes du peuple, des mariniers sansdoute, causaient à mi-voix à une table voisine de celle duprince.
« L’un d’eux disait :
« – Voici longtemps que la femme masquée n’estpas venue.
« – C’est vrai, répondait l’autre.
« – L’ouvrage ne va pas sur la rivière, repritle premier et je ne serais pas fâché qu’elle vînt. Deux pistolessont toujours bonnes à prendre.
« – Pardieu ! dit l’autre, il est vraique pour ces deux pistoles nous lui donnons une bonne pinte desang.
« – C’est encore vrai, ce que tu dis. Maisquand on est robuste comme nous…
« Cette conversation étrange frappa le princemargrave, et bien qu’il fût un noble seigneur, il ne dédaigna pointde s’approcher de ces hommes et de les questionner.
« Ceux-ci ne firent pas grand mystère.
« – Monseigneur, lui dit le premier, car toutpauvre et tout râpé qu’il était, le prince avait grande mine, ceque vous voulez savoir est bien simple.
« Il vient de temps en temps ici une femmedont nous n’avons jamais vu le visage, mais qui est envoyée par unmédecin.
« Ce médecin fait des expériences, paraît-il,et il a besoin pour cela de sang humain.
« Elle cherche, nous a-t-elle dit, un remèdesouverain contre une maladie considérée comme mortelle jusqu’àprésent.
« – Et il lui faut du sang humain pourcela ?
« – Il paraît. Alors, de pauvres gens commenous, qui ont bien de la peine à vivre, consentent moyennant deuxpistoles, quelquefois à tendre leur bras.
« Cette femme tire de sa poche une lancette etune petite aiguière d’argent qu’elle a sous ses vêtements, nousfait une petite piqûre à l’avant-bras, nous soutire un peu de sangqui tombe dans l’aiguière et s’en va, après nous avoir payés.
« – Et vous vous laissez faire ? demandale prince.
« – Il faut bien vivre, dit l’autre homme dupeuple.
« – Mais une pareille chose est-elle doncpermise ? fit encore le margrave.
« – Je ne sais pas. Mais nous n’y voyons pasde mal, nous.
« – Cependant de pareilles saignées doiventvous affaiblir énormément ?
« – Peuh ! comme vous le voyez, noussommes robustes. Voilà plus d’un an qu’elle nous saigne à tour derôle tous les quinze jours, et nous n’en sommes pas morts.
« L’autre ajouta, en soupirant :
« – Voici trois soirées de suite que nousl’attendons, mais elle ne viendra encore pas.
« – J’en ai peur, reprit le premier. Allons,ce sera pour demain.
« Et tous deux se levèrent.
« – Vous partez ? dit le prince.
« Ils firent un signe de tête, et comme lecabaretier s’approchait, celui qui avait répondu au prince toutd’abord, lui dit :
« – Camarade, nous n’avons pas un denier, etnous ne te paierons pas aujourd’hui. Ce sera pour demain.
« – Allez, dit le cabaretier, en homme qui aconfiance dans ses pratiques.
« Le prince resta seul.
« Une âpre curiosité s’était emparée de lui.Il voulait voir cette femme qui faisait, argent comptant, commercede sang humain.
« Son désir devait être satisfait.
« Il n’y avait pas un quart d’heure que lesdeux hommes du peuple étaient partis, que la porte du cabinets’ouvrit et que la femme masquée entra.
« Elle était enveloppée dans un ample manteauqui dissimulait entièrement l’élégance de sa taille, et le masquequ’elle portait couvrait entièrement son visage.
« Voyant que les gens qu’elle cherchait sansdoute n’étaient plus dans le cabaret, elle allait se retirer,lorsque le prince, s’étant levé, lui barra le passage.
« – Pardonnez-moi, dit-il, mais je désireraiscauser une minute avec vous.
« Elle tressaillit, regarda cet homme qu’ellevoyait pour la première fois, jeta un petit cri, voulut passeroutre, et fut clouée au sol par une force invisible.
« Le prince était alors un homme d’à peinetrente ans. Il était très beau, et beau de cette beauté fatale quidomine et fascine.
« Il exerça subitement sur la femme masquéeune puissance magnétique absolue, et le fluide qui jaillissait deses yeux la pénétra tout entière.
« – Que voulez-vous ? balbutia-t-elletoute tremblante.
« – Vous parler, dit-il, mais seul à seul, ensecret.
« Et il la prit par le bras, l’entraîna audehors, et elle le suivit sans résistance.
« Au dehors, c’était la berge du fleuve et lanuit noire.
« Cependant une lumière tremblotait sur l’eauet le margrave reconnut le falot d’une barque ; sans doute labarque qui avait amené la femme masquée.
« – Que me voulez-vous ? dit-elle alorstoute tremblante.
« – Je m’appelle, répondit-il, le princemargrave Othon de Lansbourg-Nassau ; je suis plus misérableque les deux hommes que vous cherchez, et si vous voulez me tirerpour deux pistoles de sang, je suis à votre disposition.
« La femme masquée jeta un cri et elle cherchaà lire dans les yeux du prince qui étincelaient dans la nuit, s’ilne se moquait pas d’elle ou ne lui tendait pas un piège.
– À partir de ce moment où le princemargrave avait offert son sang pour de l’argent à la femme masquéejusqu’à celui où mon père les vit en présence dans le laboratoired’alchimie, il ne le sut jamais positivement.
« Mais il put le deviner par la suite.
« Le prince avait exercé tout à coup sur cettefemme une mystérieuse fascination.
« L’avait-elle emmené ? C’estprobable.
« Quand le prince et mon père vinrents’installer rue de l’Hirondelle, elle l’aimait déjà passionnément,follement, et l’avait associé à sa fortune.
« Or, cette fortune consistait dans le secretque possédait cette singulière créature de faire de l’or.
« Un or vrai, pur, de bon aloi, et que tousles orfèvres de Paris avaient contrôlé sans hésiter.
« Cependant elle n’avait point révélé sonsecret tout entier.
« Le prince savait qu’il fallait du cuivre, duplomb, de l’étain, que ces trois métaux, mis en fusion dans uncreuset, étaient additionnés d’une poudre mystérieuse qui leurservait de liaison ; mais il ne savait ni le nom de cettepoudre, ni le moyen de se la procurer.
« Les trois métaux réunis devenaient, aprèstrente-six heures de fusion, un seul et même bloc d’apparence bruneet presque noirâtre.
« Il s’agissait alors de le clarifier.
« Pour cela, on le jetait tout brûlant dans unbain de sang de mouton ou de taureau, dans lequel on avait mélangédu sang humain pour un dixième environ.
« Or, sauf celui de la poudre mystérieuse, lafille alchimiste avait livré tous les autres secrets au prince,pour qui son amour était arrivé au paroxysme de la folie et dudélire.
« Ainsi, au bout de huit jours, le princesavait que cette femme à laquelle il donnait le nom de Janine,poursuivait un plus noble but que celui d’avoir de l’or. Il lui enfallait beaucoup, elle voulait arriver à posséder des trésorsimmenses, mais pourquoi ?
« Pour venger sa race persécutée et proscritedurant un siècle, et frapper des ennemis puissants.
« Le prince savait encore que pour se procurerce sang humain, Janine avait souvent à lutter contre desdifficultés inouïes.
« On ne trouvait pas toujours des hommes debonne volonté qui vendissent leur sang.
« Jusqu’au jour où elle rencontra le prince,Janine avait fait honnêtement ce métier, et la pensée d’un crime nelui était jamais venue.
« Mais le prince, je vous l’ai dit, exerça surelle une puissance irrésistible, une domination tellement fatale,qu’elle lui obéit aveuglément.
« Jusqu’alors, elle avait fabriquée pour cinqou six mille livres d’or par mois.
« Cet or fabriqué, elle en faisait deuxparts : l’une allait grossir la masse de ce trésor mystérieuxqu’elle amassait pour sa vengeance.
« L’autre servait aux prodigalités duprince.
« Car, ne croyez pas, monsieur le marquis,reprit l’intendant Conrad, après quelques minutes de repos, necroyez pas que le prince se soit enseveli tout vivant dans lelaboratoire de Janine.
« Pendant un an, le prince, devenu riche toutà coup, éblouit Paris et Versailles de son luxe, se lia avec lebaron de V… et le comte d’Auvergne, deux mauvais sujets, et, tandisque Janine travaillait pour lui, il se livra à tous lesplaisirs.
« Janine, je vous l’ai dit, l’aimait avecfurie.
« Le prince lui dit un jour :
« – Il me faut de l’or, beaucoup plus d’or quece que tu m’en donnes.
« – Je n’en puis faire, cependant, qu’unecertaine quantité, répondit-elle.
« – Pourquoi ?
« – Mais parce que c’est le sang humain quinous manque.
« – N’est-ce que cela ? dit le prince enriant.
« À partir de ce jour, il se passa des choseshorribles dans la maison de la rue de l’Hirondelle.
« On entendit de sourdes rumeurs dansParis ; il fut question d’hommes disparus, d’enfants enlevés,de cadavres qu’on retrouvait dans les filets de Saint-Cloud et quiparaissaient avoir été saignés comme des porcs.
« Le roi reçut des plaintes, ordonna desenquêtes, mais la police ne découvrit rien.
« Le comte d’Auvergne, qui était prince dusang, protégea mystérieusement les égorgeurs.
« Et Janine faisait de l’or, beaucoupd’or.
« Alors le prince, qui ne l’aimait plus, luidit encore :
« – Quand on est aussi belle que toi, on a dusang tant qu’on en veut.
« Et Janine, dès lors, joua le rôle de gouleet de vampire, obéissant comme une esclave aux volontés de cethomme qui lui prenait son or et la forçait à vendre sonhonneur.
« Cependant, au milieu de cette folie, Janineconservait une lueur de raison.
« Elle ne voulait pas livrer le secret de lapoudre mystérieuse qui opérait, en se dissolvant dans le creuset,le mélange des métaux et les transformait en or.
« – Ce secret n’est pas à moi,disait-elle ; on me l’a transmis et je dois le transmettrefidèlement à une personne qui n’est point à Paris, que je n’ai mêmejamais vue, mais qui est du même sang que moi, et qui continueraitmon œuvre, s’il m’arrivait malheur quelque jour.
« Janine ne voulait pas non plus livrer auprince la clef qu’elle portait jour et nuit à son cou.
« Cette clef était celle d’un coffre en acierde proportions colossales, qui était enfoui dans les caves de lamaison de la rue de l’Hirondelle.
« L’or amoncelé par Janine pour son œuvre devengeance l’emplissait.
« – Non, disait-elle, prends ce que je tedonne, mais laisse-moi poursuivre mon œuvre.
« Et le prince avait employé vainement lesmenaces et les prières.
« Janine restait inébranlable.
« Un jour, le prince dit à mon père :
« – Si nous avions ce que contient le coffred’acier, nous nous en retournerions en Allemagne.
« Je rachèterais ma principauté et tu seraismon premier ministre.
Ici le narrateur s’interrompitencore :
– Mille pardons, monsieur le marquis,dit-il, de vous avoir donné d’aussi longs détails, mais il fautbien que vous sachiez comment le prince margrave vous doit, enréalité, son immense fortune.
– Continuez, dit le marquis de laRoche-Maubert, qui écoutait avidement le récit de Conradl’intendant.
Conrad reprit :
– Mon père était dévoué au prince, malgréses crimes et son mauvais naturel.
« D’ailleurs il était devenu son complice dansla mystérieuse existence qu’ils menaient depuis près de deuxans.
« Par conséquent, il ne repoussa point l’idéequ’émettait son maître de retourner en Allemagne, de racheter laprincipauté de Lansbourg-Nassau et de se voir élevé à la dignité depremier ministre.
« Seulement il se permit des objections.
« La première était celle-ci :
« Le coffre d’acier était scellé dans le mur,et il eût fallu plusieurs personnes et des instruments pour l’enarracher.
« La seconde n’avait pas non plus une médiocreimportance :
« La triple serrure du coffre avait été forgéeà Milan au commencement du siècle dernier et il était non seulementimpossible de la forcer, mais encore de l’ouvrir même avec la clef,car elle était pourvue d’un secret que Janine seuleconnaissait.
« Mais le prince n’était pas embarrassé poursi peu.
« – Ne crains rien, dit-il à mon père, jesaurai bien forcer Janine à me livrer son secret.
« Mon père secoua la tête.
« – Vous a-t-elle jamais livré celui de lapoudre mystérieuse ? fit-il.
« Le prince entra en fureur.
« – Nous verrons bien, dit-il ; je lesaurai tous les deux. C’est une affaire de patience, voilà tout.
« Et, en parlant ainsi, le prince avait sonidée, comme vous allez voir.
« Janine était Italienne d’origine ; elleavait un sang brûlant dans les veines, et la passion frénétique,que le margrave lui avait inspirée, en était la preuve.
« Cependant Janine n’aimait plus cet homme,qui l’avait forcée à commettre des crimes.
« Seulement elle subissait sa terrible etfatale influence, lui donnant autant d’or qu’il en désirait, et sesoumettant comme une esclave à ses volontés les plus étranges.
« Il avait exigé qu’elle se servît de sabeauté pour attirer des victimes chez elle, et elle avait obéiencore.
« Là, peut-être, était le secret de cettelassitude pleine de dégoût qui avait remplacé, dans son cœur,l’ardent amour qu’elle avait éprouvé d’abord.
« Pourtant elle avait résisté à ses prières, àses menaces, à tous les moyens de violence ou de séduction qu’ilavait employés pour avoir son double secret.
« – Non, répondait-elle toujours, ces deuxsecrets ne sont pas à moi. Tuez-moi, si vous voulez, mais vous nesaurez rien.
« Il y avait plusieurs mois déjà que lemargrave avait confié ses espérances à mon père, et il n’était pasplus avancé que le premier jour.
« Mais il ne se décourageait point.
« Pareil au tigre qui guette sa proie, ilattendait.
« Qu’attendait-il donc ?
« Vous allez le voir. Janine attirait doncchez elle, de temps en temps, quand ils avaient besoin de sanghumain pour leur infernal creuset, tantôt un petit gentilhomme deprovince, nouvellement arrivé et inconnu encore à Paris ;tantôt un page, un soldat ou un clerc du pays Latin.
« Le malheureux s’endormait, ivre de toutesles ivresses, et ne se réveillait pas.
« Son sang recueilli, le cadavre allaitrejoindre d’autres cadavres dans la Seine.
« Mais, un jour, il arriva que Janine serévolta.
« Son cœur, muet depuis qu’elle n’aimait plusle margrave, parla tout à coup, battit à outrance, et elle se prità aimer un jeune et beau gentilhomme qu’elle avait, comme lesautres, traîtreusement attiré chez elle.
« Quand, à la fin d’une nuit d’orgie, lemalheureux se fut endormi, mon père et le prince entrèrent, commede coutume, armés, l’un, du coutelas avec lequel ils égorgeaientleurs victimes, l’autre de l’aiguière d’argent destinée àrecueillir son sang.
« Alors Janine jeta un cri ; elle se mitaux genoux du prince, elle pleura, supplia, demandant grâce pour legentilhomme endormi.
« Le prince riait comme un démon.
« Janine couvrait le gentilhomme de son corps,elle s’arrachait les cheveux, elle se tordait les mains.
« Quand son désespoir fut arrivé au paroxysme,le prince lui dit :
« – Si tu veux que je lui fasse grâce, dis-moiton secret.
« Janine était vaincue.
« Pour sauver le gentilhomme, elle auraitconsenti à être déchiquetée par lambeaux avec des tenaillesrougies.
– Ainsi donc, interrompit le marquis dela Roche-Maubert, qui essuyait de temps en temps son front quemouillait une sueur glacée, ainsi donc, Janine livra le secret ducoffre d’acier ?
– Oui, monsieur.
– Et celui de la poudre brune ?
– Pareillement.
– Et le gentilhomme vécut ?…
– Sans doute.
Le marquis parlait avec une émotionprofonde.
– Attendez donc, reprit Conrad, je n’aipoint fini. Quand Janine eut livré son secret, le prince luidit :
« – C’est bien. Tu m’as donné une marque deconfiance : je n’en abuserai pas.
« Et il reprit sa vie accoutumée de débaucheset de plaisirs et ne parla plus à mon père de retourner enAllemagne en emportant l’or de Janine.
« Celle-ci, pendant ce temps, aimait son petitgentilhomme et négligeait de faire de l’or.
« Puis, un jour, le petit gentilhommedisparut.
« Alors le prince dit froidement à monpère :
« – J’avais d’abord songé à tuer Janine. Maisc’est tout à fait inutile.
« – Pourquoi ?
« – Elle s’est tuée elle-même.
« – Comment cela ?
« – En aimant l’homme qui doit la perdre.
« – En effet, monsieur, ricana Conrad enterminant son récit, Janine devait être arrêtée, jugée et brûléevive, sur la dénonciation de l’homme qu’elle avait arrachée à lamort… car cet homme vous n’en doutez pas maintenant, c’étaitvous !…
Le marquis de la Roche-Maubert jeta un cri,cacha son visage dans ses mains et des larmes jaillirent au traversde ses doigts…
Conrad riait d’un petit rire sec et moqueur etdisait :
– Pauvre Janine ! elle n’a pas eu dechance.
– Monsieur le marquis, reprit Conrad, jen’ai point encore fini. Permettez-moi donc de continuer.
– Parlez, répliqua le marquis d’une voixsourde.
– On brûla donc la sorcière, à la suitede votre dénonciation, poursuivit Conrad.
« Le margrave et moi, nous demeurâmes sur laplace de Grève jusqu’à la fin du supplice.
« La pauvre femme s’était vantée d’êtreimmortelle. Cependant les flammes l’environnèrent, et elle jeta descris de douleur ; puis, la fumée monta, tourbillonna,l’enveloppa toute entière. On entendit encore ses cris…
« Puis ses cris cessèrent…
« Et quand la flamme domina la fumée, on nevit plus qu’un corps calciné.
« Janine avait vécu.
« Alors le margrave dit à mon père :
« – L’or est à nous, et le secret aussi.
« Et ils se glissèrent hors de la place, etprirent le chemin de la rue de l’Hirondelle.
« Il faut vous dire que lorsqu’on avait arrêtéJanine, on avait fait de nombreuses et minutieuses perquisitionsdans sa maison.
« Mais la police n’avait rien trouvé, par laraison toute simple qu’elle n’avait pu découvrir une portemystérieuse dont elle et le margrave avaient seulsconnaissance.
« Cette porte, qui était au fond dulaboratoire dissimulée dans une boiserie, mettait à découvert, ens’ouvrant, un escalier et un corridor souterrain.
« Au bout de ce corridor se trouvait un secondlaboratoire, et dans cette salle souterraine, fixé dans le mur, lefameux coffre d’acier dont le margrave avait maintenant laclef.
« Ne trouvant rien, la police avait abandonnéla maison.
« Nous attendîmes la nuit pour aller rue del’Hirondelle.
« À neuf heures, quand le couvre-feu futsonné, quand les bourgeois furent rentrés chez eux, mon père et leprince se dirigèrent vers la maison.
« À l’angle de la rue Gît-le-Cœur, le margraves’arrêta tout à coup.
« – Qu’est-ce ? demanda mon père.
« – Regarde.
« Et il lui montrait une fenêtre derrièrelaquelle tremblotait une lumière.
« – C’est la police sans doute qui fait unedernière visite, répondit mon père.
« Ils demeurèrent au coin de la rue quelquesminutes encore.
« Puis la lumière s’éteignit.
« Alors le margrave se remit en route.
« Il avait conservé une clef de la maison, etils entrèrent.
« On n’entendit aucun bruit à l’intérieur etle vestibule était plongé dans les ténèbres.
« Mais comme tous deux s’avançaient à basbruit dans l’obscurité, une forte odeur de soufre les prit à lagorge.
« En même temps deux ombres glissèrent auprèsd’eux et le prince sentit ses cheveux se hérisser.
« L’une de ces deux ombres paraissait êtrecelle d’un corps humain.
« Mais l’autre était celle d’unquadrupède.
« Elles gagnèrent la porte que le prince etson compagnon avaient laissée ouverte, et lorsqu’elles furent dansla rue, elles prirent la fuite.
« Le prince avait rebroussé chemin jusqu’auseuil.
« Les deux ombres passèrent sous la lanterneunique qui éclairait la rue tant bien que mal, et alors le princevit distinctement, l’espace d’une seconde, une vieille femme qui sesauvait à toutes jambes, entraînant un bouc qu’elle tenait enlaisse.
« Qu’était-ce que cette vieillefemme ?
« Le prince l’a su depuis.
« C’était une espèce de sorcière, une diseusede bonne aventure à qui Janine, autrefois, avait donné unemission.
« Cette mission consistait à s’introduire dansla maison, si jamais il lui arrivait malheur, et à s’emparer d’unpetit coffret en ébène qui renfermait des papiers importants.
« À qui la sorcière devait-elle remettre cecoffret ?
« Mystère !
« Le premier moment d’émotion et presque deterreur étant passé, le margrave dit à mon père :
« – Maintenant, occupons-nous de faire de l’ornous-mêmes.
« Ils ouvrirent la porte secrète, descendirentdans le laboratoire que la police n’avait pu découvrir, et ils semirent à l’œuvre.
« La pauvre Janine avait, le prince en étaitsûr du moins, livré la recette de la poudre mystérieuse, et leprince avait, pendant le jugement de la malheureuse, fabriqué decette poudre dans le logis qu’il avait rue Saint-Honoré.
« Ils passèrent toute la nuit livrés à cettebesogne.
« Les trois métaux bouillonnaient dans lecreuset rouge et blanc.
« Comme ils manquaient de sang humain cettenuit-là, mon père s’était dévoué et il avait placé son bras audessus de l’aiguière.
« Puis le prince avait ouvert une veine et lesang de mon père avait coulé.
« Les trois métaux arrivés à la fusion, leprince jeta la poudre dans le creuset.
« Comme à l’ordinaire, le creuset crépita. Lestrois métaux se réunirent, et bientôt le prince retira un lingot decouleur brune qu’il plongea dans l’aiguière pleine de sang, avec laconviction que le lingot allait se clarifier et devenir del’or.
« Mais, ô déception ! le lingot demeuranoir.
« Le prince, furieux, attendit qu’il fûtrefroidi, puis il prit un lourd marteau et le brisa.
« Il obtint un mélange de cuivre et d’étain,mais pas d’or.
« Janine n’avait livré que la moitié de sonsecret, et Janine était morte.
« Alors, ivre de rage, le margrave seprécipita vers le coffre d’acier et il l’ouvrit.
« Cette fois, ce n’était pas une déception. Lecoffre était plein d’or et il y en avait pour une somme énorme.
« Une somme si considérable, monsieur lemarquis, que le prince margrave a racheté sa principauté et qu’ilne sait plus au juste le chiffre de sa fortune.
– Mais il n’a jamais pu faire del’or ? demanda le marquis de la Roche-Maubert.
– Jamais.
– Et vous croyez que Janine estmorte ?
– Pardieu !
– Alors, dit le marquis se dressant toutà coup qu’êtes-vous donc allé faire, vous aussi, ce soir, rue del’Hirondelle ?
À cette brusque question, Conrad jeta uncri.
– Ah ! ah ! dit-il vous savezcela ? vous comprenez donc l’allemand ?
Et il y avait dans sa voix comme une menacesubite.
Et il ajouta :
– Vous avez tort de savoir l’allemand,monsieur le marquis !
Le marquis éprouva alors comme un sentiment deterreur indéfinissable.
Il y eut un moment de silence entre Conradl’intendant et le marquis de la Roche-Maubert.
Le marquis avait peur. Peur de quoi ?
Il n’eût certes pas pu le dire. Mais iléprouvait cette épouvante vague qui s’empare de l’homme le plusbrave à de certaines heures.
Enfin Conrad reprit la parole, et cette foisavec un accent d’autorité, une intonation mêlée de mépris et deraillerie.
On eût dit une de ces scènes étranges où levalet domine tout à coup le maître.
– Mon cher marquis, dit-il, employant,lui, l’homme vêtu d’une livrée, cette appellation familière avec ungentilhomme, mon cher marquis, que venez-vous donc faire àParis ?
« Vous êtes vieux, vous êtes riche, vouspouvez vivre heureux dans votre province. Quelle mouche vous piquedonc et vous amène ici ? Vous avez soupé avec monseigneur leRégent, cette nuit ? À quoi bon ! Vous avez voulu savoirl’histoire du margrave et je vous l’ai racontée…
– Eh bien, après ?
– Voulez-vous un bon conseil ? et jen’en donne jamais d’autres, croyez-le bien. Dites, levoulez-vous ?
– Eh bien ? fit le marquis, blesséau dernier point de ce ton de familiarité étrange.
– Mon cher marquis, poursuivit Conrad,dormez bien, demain matin, levez-vous à votre heure ordinaire,soldez votre écot ici, demandez une bonne berline de voyage, deschevaux de poste et allez vous-en !
Le marquis fut pris d’une rage folle.
– Je ne m’en irai pas !s’écria-t-il.
– Vous avez tort !
– Tort ?
– Oui.
Et Conrad se mit à rire.
– Misérable ! hurla le marquis en seruant sur son épée, tu me diras toujours, avant que je parte, ceque tu es allé faire dans la rue de l’Hirondelle.
– Je ne vous dirai rien du tout, mon chermarquis.
– Ah ! par exemple !
– Cela ne vous regarde pas.
Ils étaient sans lumière, mais une vagueclarté qui venait du dehors et entrait par la fenêtre permettait àM. de la Roche-Maubert de voir Conrad.
Il se précipita donc sur lui, l’épéehaute.
– Parle, ou je te cloue contre un mur,dit-il.
Conrad ricana.
Alors le marquis allongea le bras et son épéealla heurter le mur et se brisa en deux morceaux.
L’intendant s’était jeté lestement de côté, etl’épée du marquis avait, au lieu de son corps, rencontré lamuraille.
Conrad, en même temps, se précipita vers laporte, l’ouvrit et disparut.
M. de la Roche-Maubert se trouvaseul.
Un moment, aveuglé par la fureur, il songea àpoursuivre l’intendant, à le rejoindre et à lui plonger son tronçond’épée dans la poitrine.
Mais le corridor et l’escalier étaient plongésdans l’obscurité la plus complète, et il n’est pas de colère quitienne longtemps contre les ténèbres.
Conrad disparu, le marquis rentra chezlui.
Il se jeta sur son lit et murmura :
– Ce qu’il est allé faire rue del’Hirondelle, je le sais bien ! la femme immortelle esttoujours là, elle est ressuscitée de ses cendres comme le phénix,et le vieux margrave veut l’épouser.
« Mais je l’aime, moi aussi, et jel’épouserai !
Comme on le voit, le marquis était encore untout jeune homme en dépit de ses cheveux blancs.
Il passa le reste de la nuit en proie à uneagitation indescriptible ; mais avec les premiers rayons del’aube ses nerfs se calmèrent et une sorte de prostration morale etphysique s’empara de lui.
Alors il se jeta tout vêtu sur son lit et unlourd sommeil succéda à cette tempête de fureur et d’amour.
Combien dura ce sommeil ? Longtemps sansdoute, car les derniers rayons du soleil couchant effleuraient lestoits environnants, lorsque deux coups frappés à la porte dumarquis l’éveillèrent.
Il sauta à bas de son lit et, se frottant lesyeux, alla ouvrir.
Quelle ne fut pas sa surprise en se trouvantface à face avec M. de Simiane, un des favoris de SonAltesse royale monseigneur le régent.
– Bonjour, marquis, ditM. de Simiane d’un ton dégagé.
Et il entra et ferma la porte.
– Monsieur, balbutia M. de laRoche-Maubert stupéfait, je ne sais vraiment ce qui peut me valoirl’honneur de votre visite.
– Je viens de la part de Son Altesse.
– Du Régent ?
– Précisément.
– Ah ! fit le marquis.
Et il attendit.
– Mon cher marquis, poursuivitM. de Simiane, depuis quand êtes-vous à Paris ?
– Depuis deux jours.
– Alors vous ne savez pas ?
– Quoi donc ?
– Une épidémie règne à Paris.
– Ah bah !
– Elle s’attaque surtout aux hommes d’uncertain âge.
– En vérité.
– Et le Régent qui vous aimebeaucoup…
Le marquis s’inclina.
– Le Régent poursuivitM. de Simiane, a voulu que je vinsse vous prévenir.
– Je suis confus de tant de bonté.
– Il m’a même chargé de vous dire quevous feriez bien de retourner en Normandie, dans vos terres, et delui faire tenir, aussitôt votre arrivée, des nouvelles de votresanté, à laquelle il s’intéresse énormément.
Et M. de Simiane salua, pirouettasur son talon gauche, et se dirigea vers sa porte.
Mais avant d’en franchir le seuil, il seretourna.
– Ah ! pardon, dit-il,j’oubliais.
– Quoi encore ? fit le marquis.
– Son Éminence le cardinal Dubois sejoint à monseigneur le Régent pour vous donner le même conseil.
Et cette fois M. de Simianesortit.
Alors le marquis, qui sentit sa colère de lanuit lui revenir, murmura d’une voix étouffée :
– Ils veulent tous que je m’en aille,mais je resterai, oui, je resterai !
M. le marquis de la Roche-Maubert étaitfou, en dépit de ses cheveux blancs, fou d’amour, – ce qui est chezun vieillard, la folie la plus terrible, – mais il avait dansl’esprit cette logique rigoureuse que les maniaques appliquent à lapoursuite de leur idée fixe.
Après que M. de Simiane fut parti,après s’être écrié que puisque tout le monde voulait qu’il partît,il ne partirait pas, le vieux marquis se prit à réfléchir.
Il dit que si grand seigneur qu’on puisseêtre, si riche qu’on fût, on ne résistait ouvertement ni àmonseigneur le Régent ni à Son Éminence le cardinal Dubois.
Ils veulent que je parte, se dit-il, eh bien,je partirai, mais ce sera pour revenir.
Dès lors, M. de la Roche-Maubertannonça qu’il quittait Paris.
Il fit monter Simon [sic] le Borgne,l’hôtelier de la Pomme-d’Or, et lui enjoignit de luitrouver des chevaux de poste.
Le marquis était venu à Paris dans un vieuxcarrosse de famille qui avait servi au mariage de son père.
Il avait amené avec lui un serviteur, à lafois secrétaire et valet de chambre, lequel était couché depuislongtemps, la veille, quand il était revenu du Palais-Royal.
M. de la Roche-Maubert fit venir cevalet, qui se nommait Jonquille, et lui dit :
– Tu vas t’en aller chez le cardinal ettu lui diras que, sur le point de quitter Paris, je sollicite lafaveur de prendre congé de Son Éminence.
Pendant que maître Jonquille sortait pouraller exécuter cet ordre, le marquis faisait charger ses bagagessur le carrosse, faisait une toilette de voyage, soldait la dépenseà la Pomme-d’Or et faisait assez de bruit et d’embarraspour que tout le quartier sût qu’il retournait dans ses terres.
Jonquille revint et lui dit que le cardinalserait heureux de lui serrer la main avant son départ.
Le marquis monta donc dans son carrosse, lespostillons se mirent en selle, firent claquer leurs fouets, et lemarquis prit bruyamment le chemin du Palais-Royal.
Cependant, vers le milieu de la rueSaint-Honoré, il fit arrêter un moment à la porte de Buffalo.
Qu’était-ce que Buffalo ?
Un enchanteur, un sorcier, que personne, dureste, ne songeait à brûler.
Buffalo avait une belle boutique qui portaitpour enseigne :
À la Fontaine de Jouvence.
Buffalo était Italien de naissance etparfumeur de profession.
Il vendait ses odeurs exquises aux petitesmaîtresses de la cour, des cosmétiques rares et précieux, des eauxmerveilleuses qui rendaient aux cheveux blancs leur couleurprimitive, des savons qui assouplissaient la peau, des pâtes quifaisaient disparaître les rides.
On entrait vieux chez Buffalo, on enressortait jeune.
Néanmoins le marquis n’y subit aucunemétamorphose.
Il se borna à acheter une caisse de petitesfioles, de savons, de pâtes et de cosmétiques, fit mettre le toutdans son carrosse, et continua son chemin vers le Palais-Royal.
Dubois l’attendait.
– Mon cher parent, lui dit-il, je ne puisque vous féliciter d’avoir suivi le conseil de monseigneur leRégent.
– En vérité ! fit le marquis avec unsourire.
– Croyez-nous, poursuivit Dubois, la viede Paris ne vaut rien à un certain âge. Vous êtes robuste, vousavez l’œil encore plein de jeunesse, et vous êtes en passe dedevenir centenaire si vous restez dans votre beau château de laRoche-Maubert, qui est situé tout à fait en bon air et dans le plusriche et le plus charmant pays qu’on puisse voir.
Puis, ce petit discours débité, ce cardinalétrange que le Régent traitait de faquin et qui ne croyait pas àDieu, donna une poignée de main au marquis et le reconduisitjusqu’à son carrosse.
– Route de Normandie ! criaM. de la Roche-Maubert aux postillons.
La route de Normandie était alors ce qu’elleest encore aujourd’hui.
On sortait de Paris en traversant le villagede Chaillot, puis en passant la Seine à Courbevoie ; deCourbevoie on se dirigeait vers Bezons, et de Bezons on se rendaità Mantes, en laissant Saint-Germain sur la gauche.
Il était presque nuit quand le marquis avaitquitté Paris, il était deux heures du matin lorsque son carrosseconduit en poste vint s’arrêter à la porte de l’hôtellerie duSinge-vert.
Le Singe-vert était la premièreauberge de Mantes, et cette auberge était tenue par un brave hommede Normand, né sur les terres du marquis et qu’on appelaitBlaisotin.
Le marquis annonça à Blaisotin, qui s’étaitlevé en toute hâte pour le recevoir, qu’il coucherait chez lui,après avoir soupé ; et il lui demanda le meilleur cheval deselle de ses écuries, car Blaisotin était maître de poste en mêmetemps qu’aubergiste.
Que voulait-il faire d’un cheval de selle,puisqu’il voyageait en voiture ?
Voilà ce que Blaisotin ne put savoir.
Le marquis fit à Jonquille, son valet dechambre, l’honneur de l’admettre à sa table ; il soupa de bonappétit ; puis, ayant commandé à Blaisotin de tenir leschevaux de poste et le cheval de selle prêts, il se retira dansl’appartement qu’on lui avait préparé à la hâte.
Jonquille le suivit pour le déshabiller.
Mais quelle [sic] ne fut pasl’étonnement du valet, lorsqu’il vit son maître, au lieu de semettre au lit, étaler sur une table les cosmétiques et les flaconsachetés chez Buffalo.
Son étonnement devint de la stupeur lorsque,avec l’aide de ces mystérieuses préparations, le marquis se mit àteindre ses cheveux en un beau noir d’ébène, ainsi que samoustache, à passer sur ses lèvres une couche de vermillon, et àappliquer sur son front parcheminé, avec un couteau à lamed’argent, une belle pâte nacrée qui fit disparaître ses rides.
Quand ce fut fait, le marquis dit àJonquille :
– Tu vas descendre aux écuries.
Jonquille s’inclina.
– Tu feras seller le cheval que m’apromis Blaisotin.
– Et je monterai dessus ? demanda levalet.
– Non pas, c’est moi.
– Comment ! monsieur le marquis neva pas se coucher ?
– Non, je repars pour Paris.
– Seul ?
– Et toi tu vas retourner enNormandie.
Jonquille était ahuri, mais il exécuta lesordres qu’on lui donnait.
Une heure après, le carrosse dont les rideauxde cuir étaient soigneusement tirés, sortait de la cour duSinge-vert, aussi bruyamment qu’il y était entré.
Le marquis que personne ne reconnut, dont lamétamorphose était complète, chevauchait à la portière.
Le carrosse traversa Mantes dans toute salongueur et alors, le marquis tourna bride et prit au galop laroute de Paris, murmurant :
– C’est la femme immortelle qu’il me fautmaintenant !…
Le marquis de la Roche-Maubert galopa le restede la nuit.
Au petit jour, il rentrait donc dans Paris parle même chemin qu’il avait suivi pour en sortir.
Comme il avait teint en noir ses moustaches etses cheveux blancs, qu’il avait fait disparaître ses rides sous lespâtes merveilleuses de Buffalo, sanglé sa taille un peu épaissedans un corset, et qu’il s’était donné une tournure tout à faitjuvénile, il aurait fort bien pu revenir aux environs duPalais-Royal, se trouver même face à face avec le Régent ou avecDubois que ni l’un ni l’autre ne l’eussent reconnu, et Simon leBorgne, l’hôtelier de la Pomme-d’Or,pas davantage.
Et cependant le prudent marquis, car il étaitprudent quoique fou, au lieu de prendre de nouveau le chemin de larue de l’Arbre-Sec, passa la Seine et gagna le pays Latin.
Au pays Latin, dans la rue Saint-Jacques, il yavait une hôtellerie qui avait bien son mérite.
Elle datait de près de deux cents ans, avaitété fameuse au temps des Valois, par un siège qu’elle soutint dansla nuit de la Saint-Barthélemy, et portait pour enseigne :
Au cheval rouan
Un bon roi Henri IV avait été, après coupplacé à califourchon sur ledit cheval, de manière à fixer un secondsouvenir historique.
Le Béarnais, encore roi de Navarre, y avaitlogé.
Ce fut donc vers le Cheval rouan quese dirigea le marquis de la Roche-Maubert.
Il y descendit, se donnant pour un gentilhommebeauceron qui venait à Paris pour une affaire importante, et cachasoigneusement son nom.
Puis, comme, en dépit de la tournure juvénilequ’il s’était donnée, il commençait à sentir le poids des années etavait perdu l’habitude des exercices violents, que d’ailleurs ilavait passé une nuit blanche, il se sentit assez fatigué pourdemander un lit sur-le-champ.
D’ailleurs le marquis revenant à Paris dans leseul but de retrouver la femme immortelle, savait bien qu’il nepourrait pas se livrer en plein jour à ses recherches, sanss’exposer à une série de petits dangers et d’obstacles.
– Je commencerai ce soir, s’était-ildit.
Par conséquent, il dormit toute la matinée etune partie de l’après-midi.
Il s’éveilla vers trois heures, ayant grandappétit.
Cependant, avant d’appeler l’hôte ou lesfilles d’auberge, il se livra à une petite peinture de sonvisage.
Il n’avait eu garde d’oublier les petits potset les flacons de parfumeur Buffalo, qu’il avait renfermés dansl’une des deux valises placées sur sa selle.
Cette jeunesse artificielle ainsi réparée, lemarquis descendit dans la salle commune de l’hôtellerie et se fitservir à dîner.
Il mangea et but en Normand robuste qu’ilétait, attendit patiemment la brune, et sortit en prévenantl’hôtelier que, sans doute, il rentrerait tard.
De la rue Saint-Jacques à la rue del’Hirondelle, il n’y avait que deux pas.
– Allons reconnaître la position, se ditle marquis.
Et il s’en alla d’un pas délibéré, d’un airconquérant, le nez dans son manteau, le feutre sur l’oreille, sonépée lui battant les mollets, avec un cliquetis vainqueur.
Cependant, lorsqu’il fut dans la rueGît-le-Cœur, ses souvenirs de quarante années le reprirent à lagorge, et il ne put se défendre d’un violent battement de cœur.
Il ralentit le pas, s’arrêta même plusieursfois, et ce ne fut que par une grande force de volonté qu’ilcontinua à avancer.
La rue de l’Hirondelle, étroite, obscure, lamême, enfin, que quarante années auparavant, était silencieuse etpaisible comme toujours.
Deux enfants jouaient au seuil d’uneporte ; un drapier était assis sur le pas de la sienne, etc’était tout.
Il n’y avait encore de lumière nulle part, etcette clarté crépusculaire qu’on appelle entre chien etloup suffisait aux bons bourgeois du quartier.
Le marquis était ému, mais ses souvenirs luirevenaient un à un avec une netteté parfaite.
Il était venu bien souvent, à l’époque duprocès de Janine voir extérieurement la maison de la femme vampire,car cette maison avait, alors, été fermée par la police. Cettemaison était située à gauche, vers le milieu de la rue.
Le marquis la reconnut.
Pourtant elle n’avait rien de mystérieux sousson aspect.
Les fenêtres étaient ouvertes et la porteentrebâillée.
Une jeune fille était assise sur le seuil, ettricotait un bas de laine blanc, profitant des dernières lueurs ducrépuscule.
Cette jeune fille n’était ni belle ni laide,avait des cheveux rouges et était vêtue comme une servante.
Avec la meilleure volonté du monde, il étaitimpossible de voir en elle le moindre suppôt de Satan, et dans lamaison dont elle gardait l’entrée autre chose que la demeure dequelque bourgeois paisible.
– Je ne me trompe pourtant pas, se disaitle marquis de la Roche-Maubert. C’est bien là…
Il passa et repassa deux ou trois fois devantla maison, comme s’il eût espéré saisir quelque indice mystérieux,quelque lueur fugitive errant derrière les fenêtres, entendrequelque bruit insolite et approprié à la maison d’une sorcière oud’un sorcier.
Rien de tout cela !
Alors le marquis se décida à aborder la jeunefille, qui leva sur lui de grands yeux étonnés.
– Ma belle enfant, dit-il, à qui doncappartient cette maison ?
– À mon maître, monsieur,répondit-elle.
– Et comment se nomme-t-il, votremaître ?
– Guillaume Laurent.
– Quelle est sa profession ?
– Il était mercier, rue Saint-Denis, maisil a gagné de quoi vivre et il ne fait plus rien.
– Y a-t-il longtemps qu’il habite cettemaison ?
– Oh ! oui, monsieur.
Une inspiration traversa la cervelle dumarquis.
– Oui, oui, ma belle enfant, dit-il,Guillaume Laurent, c’est bien le nom que je cherchais.
– Vous connaissez mon maître ?
– Non, mais je suis chargé d’un petitmessage pour lui.
Le marquis voulait, à tout prix, pénétrer dansla maison, et c’était pour cela qu’il faisait ce petitmensonge.
En même temps il enjamba la marche duseuil.
– Mais, monsieur, dit la fille auxcheveux rouges en se levant, mon maître n’est pas à la maison.
– Où est-il donc ?
– Chaque soir, il passe l’eau après sonsouper, et va se promener sur la place du Châtelet où il y a uncabaret dans lequel il rencontre de vieux amis.
– Eh bien, dit le marquis insistant pourentrer, je vais l’attendre.
– Ma foi, monsieur, dit la servante, vousne l’attendrez pas longtemps, car le voilà.
En effet, un gros homme qui marchait d’un paspesant, apparut en ce moment au coin de la rue.
Ce bourgeois, qui marchait d’un pas lourd,s’arrêta à dix pas de distance, étonné sans doute de voir un hommeavec sa servante.
Voyant cela, le marquis le salua.
Alors le bourgeois s’avança de nouveau etreconnut qu’il avait affaire à un gentilhomme, car l’épée dumarquis retroussait légèrement son manteau.
– Monsieur Guillaume ? fit lemarquis d’un ton courtois.
– Oui, monseigneur, répondit lebourgeois, en s’inclinant presque jusqu’à terre.
C’était un homme entre deux âges, obèse,grisonnant, figure épaisse et joviale, front déprimé et dépourvud’intelligence.
– Monsieur Guillaume, reprit le marquis,je vous demande mille pardons de venir aussi tard mais j’aiabsolument besoin de causer avec vous quelques minutes.
Le bourgeois, ivre d’orgueil, fit une nouvellerévérence, et, s’effaçant devant sa porte, pour en laisser l’entréetoute grande :
– Monseigneur, dit-il, je suis tout àvotre service.
Puis il dit brusquement à laservante :
– Toi, Suzon, fais du feu dans la salle,allume les flambeaux. – Donnez-vous donc la peine d’entrer,monseigneur.
– Tout cela est fort bizarre, pensait lemarquis.
Et il entra.
Le bourgeois Guillaume ne cherchait pas même àdeviner ce que pouvait avoir à lui dire cet inconnu.
C’était un gentilhomme, un homme d’épée, quifaisait à un bourgeois l’honneur de le visiter. Cela suffisait.
Suzon, la servante aux cheveux rouges, se hâtad’allumer du feu dans une vaste salle qui se trouvait à la suite duvestibule.
En même temps, Guillaume allumait des bougieset les posait sur la cheminée.
À leur clarté, M. de laRoche-Maubert cherchait à se rendre un compte exact de ce qu’ilavait autour de lui.
Certes, rien n’était moins mystérieux quecette grande salle aux murs nus, aux meubles vulgaires, danslaquelle il se trouvait.
Et ce visage béat du bourgeois !
On pouvait jurer, à première vue, qu’iln’était ni le confident, ni le serviteur de la femmeimmortelle.
Le feu allumé, maître Guillaume renvoya Suzond’un geste impérieux.
Après quoi, il avança un siège au marquis.
Et, se tenant respectueusement debout devantlui :
– Monseigneur, dit-il, je suis à vosordres.
– Mais, asseyez-vous donc, monsieurGuillaume, fit le marquis avec la politesse d’un grandseigneur.
– En vérité, je n’oserais… balbutia lebourgeois.
– Et moi, dit M. de laRoche-Maubert, je ne saurais causer avec un homme qui se tientdebout.
Guillaume était vaincu. Il salua de nouveau ets’assit sur le bord d’une chaise.
Alors le marquis lui dit :
– Vous êtes donc retiré des affaires,monsieur Guillaume ?
Le bourgeois parut flatté de la question.
– Oui, monseigneur, répondit-il.
– Et vous avez fait une petitefortune ?
– J’ai de quoi vivre, répliquamodestement Guillaume.
Le marquis reprit :
– Ne vous étonnez pas, monsieurGuillaume, des questions que je vous adresse. J’ai été chargé devous voir par un grand seigneur de la Cour, qui est de vos amis etqui s’intéresse beaucoup à vous.
– En vérité ! exclama[4] le bourgeois de plus en plus flatté. Jesuis à vos ordres, monseigneur, répéta-t-il.
– Ainsi, poursuivit M. de laRoche-Maubert, qui continuait à promener un regard investigateurautour de lui, votre fortune faite, vous avez donc quitté la rueSaint-Denis ?
– Oui, monseigneur.
– Et vous êtes venu louer cettemaison ?
– Non pas, elle était à moi.
– Depuis longtemps ?
– Depuis plus de vingt ans,monseigneur.
– Et vous l’avez achetée sansrépugnance ?
– Mais dame ! fit naïvement lebourgeois, la rue est tranquille, habitée par de braves gens et lamaison est grande, bien bâtie et bien aérée.
– Cependant elle avait une mauvaiseréputation…
– Cette maison ?
– Oui. Comment ! Vous ne le saviezpas ?
Maître Guillaume stupéfait, regardait lemarquis.
– Il y a quarante ans, poursuivit lemarquis, elle appartenait à une sorcière.
– Je n’ai jamais entendu parler decela.
– Une sorcière qui a été brûlée…
Maître Guillaume frissonna.
– Je ne serais pas étonné, continuaM. de la Roche-Maubert, que la nuit vous n’entendissiezparfois des bruits étranges.
– Jamais je n’ai rien entendu,monseigneur.
Et maître Guillaume manifestait une vagueinquiétude en parlant ainsi.
– On dit même, reprit le marquis, quebien qu’on ait brûlé cette sorcière, elle n’est pas morte.
– Ah ! par exemple !
Et, cette fois, maître Guillaume eut un grosrire.
– Enfin, de qui tenez-vous cettemaison ?
– D’un vieux drapier qui est mort l’annéemême où il me l’a vendue.
– Et il ne vous a pas parlé de lasorcière ?
– Jamais.
– Vous avez dû cependant découvrir desportes secrètes, des souterrains…
– Absolument rien.
– Alors, dit le marquis s’enracinant deplus en plus dans sa conviction, c’est que vous n’avez pas biencherché, mon cher monsieur Guillaume.
– Mais, monseigneur, dit le bonhomme,savez-vous que tout ce que vous me dites là m’effraie ?
– Dame !
– Et dès demain je ferai une perquisitionminutieuse de la cave au grenier.
– Pourquoi pas tout de suite ?
Guillaume se reprit à frissonner.
– En pleine nuit ! dit-il.
– Avez-vous donc peur ?…
– Non… mais… pourtant…
Le marquis ouvrit son manteau et montra lagarde de son épée :
– Avec Finette, dit-il, je n’ai peur derien, moi ; et si vous le voulez, nous allons sonder lesmystères de votre maison.
– Comme il vous plaira, dit maîtreGuillaume, qui parut se rassurer un peu.
– Envoyez coucher votre servante, repritle marquis ; d’abord, nous n’avons pas besoin d’elle ; …ensuite, il est inutile d’effrayer cette pauvre fille.
– Oh ! sans doute, murmuraGuillaume, dont les dents claquaient de terreur.
Le marquis lui fit signe de prendre unflambeau.
– Par où commencerons-nous ?dit-il.
– Par où vous voudrez, monseigneur.
Et Guillaume s’agitait sur ses jambes.
– Alors, descendons tout de suite dansles caves, dit le marquis.
M. de la Roche-Maubert se souvenaitque Conrad l’intendant lui avait dit que le laboratoire mystérieuxde Janine était dans un souterrain.
Et il se disait :
– Je gage que ce souterrain existe encoreet que Janine s’y trouve, puisque l’intendant du margrave est venurue de l’Hirondelle, il y a deux jours…
Et M. de la Roche-Maubert, qui fûtallé au bout du monde pour retrouver la femme immortelle, sedirigea bravement vers la porte de la salle, suivi de Guillaume lebourgeois, qui avait l’air plus mort que vif.
La servante, cette fille rousse à qui maîtreGuillaume avait donné le nom de Suzon, se trouvait dans levestibule, quand le marquis et le bourgeois sortirent.
– Suzon, lui dit Guillaume, tu peuxmonter dans ta chambre et te coucher.
La servante salua et se dirigea vers l’immensecage d’escalier, qui montait aux étages supérieurs.
C’était sous ce même escalier que s’ouvrait laporte des caves ou plutôt de la cave, car maître Guillaume, enouvrant la porte, dit au marquis :
– Notre visite sera bientôt faite,monseigneur, la cave n’est ni grande ni profonde.
La vue de sa servante paraissait avoir un peucalmé l’épouvante du maître Guillaume.
Ce fut presque d’un pas ferme qu’il s’engageale premier sur les marches humides et glissantes de l’escalier.
Il levait le flambeau au dessus de sa tête, etM. de la Roche-Maubert marchait derrière lui sanshésitation.
À la trentième marche, Guillaume seretourna.
– Nous y sommes, dit-il.
Le marquis vit alors une salle souterrainevoûtée, qui paraissait avoir la largeur de la maison qu’ellesupportait, et autour de laquelle étaient rangées de bellesfutailles, pleines pour la plupart.
– Peste, dit le marquis, voilà un beaucaveau, et bien meublé, monsieur Guillaume.
Le bourgeois s’inclina.
– Voyons les autres, continua lemarquis.
– Quels autres, monseigneur ?
– Les autres caves, pardieu !
– Il n’y en a pas d’autres ; dumoins, je n’en connais pas.
– Par exemple !
M. de la Roche-Maubert était unhomme consciencieux. Soutenu par cette conviction double d’abordque le laboratoire de Janine était sous terre, ensuite que la femmeimmortelle habitait quelque part dans cette maison, à l’insu dubourgeois lui-même, il s’arma d’un marteau de tonnelier qu’iltrouva sur une futaille.
– Qu’allez-vous faire ? demandaGuillaume.
– Chercher les portes condamnées.
Il lui prit alors le flambeau, puis le tenantd’une main et le marteau de l’autre, il se mit à frapper sur lesmurs de la cave, de distance en distance, tantôt en haut, tantôt enbas.
Le marquis savait parfaitement qu’une porte,même murée, rend toujours un son moins plein qu’une murailleordinaire.
Et, d’ailleurs, il était persuadé que la portede fer dont lui avait parlé Conrad existait encore, mais, qu’elleavait disparu sous une couche de badigeon, car les murs semblaientavoir été recrépis il y avait quelques années seulement.
Le marquis en fut pour ses frais. Partout lemarteau rendit le même son.
Alors, comme l’un des bouts était pointu,destiné qu’il était à glisser au besoin entre les douves detonneaux, M. de la Roche-Maubert, qui ne se décourageaitpas, creusa le sol çà et là.
Le marteau s’enfonçait dans une terre humideet poreuse et ne rencontrait nulle part une résistance.
– Voilà qui est bizarre !murmura-t-il enfin ; il doit pourtant exister une voûte ou unautre plancher sous nos pieds.
– Je ne crois pas, murmura Guillaume.
Le marquis se remit à la besogne. Au boutd’une heure, il n’était pas plus avancé.
– Il faut que je me trompe, murmura-t-ilenfin, et que la porte, l’issue que je cherche soit ailleursqu’ici.
Maître Guillaume paraissait d’une parfaitebonne foi.
Le marquis voulut remonter au rez-de-chaussée,Guillaume le suivit de nouveau.
Le marquis avait conservé le marteau.
Il recommença au rez-de-chaussée, puis d’étageen étage, ce sondage des murs qui n’amena aucun résultat.
Rien n’était moins mystérieux que cettemaison, et c’était bien l’habitation d’un bourgeois paisible quimange ses petites rentes.
– Vous le voyez, monseigneur, ditGuillaume, il n’y a ni murs creux, ni portes secrètes, nisouterrains. Je n’ai jamais entendu dire que cette maison eût étéhabitée par des sorciers, et je crois bien qu’on vous aura malrenseigné.
Il disait cela avec une candeur parfaite, – siparfaite qu’un soupçon traversa l’esprit du marquis : – Jepourrais bien m’être trompé de maison, se dit-il.
Alors il fit mille excuses à maître Guillaume,lui dit qu’il ne tarderait pas à lui venir donner des nouvelles dece grand seigneur, son ami, qui s’intéressait à lui, et il finitpar s’en aller sans lui avoir donné d’autre explication.
Mais, une fois dans la rue, le marquis ne setint pas pour battu.
Il était, en effet, possible qu’il se fûttrompé et qu’il eût pris la maison de Guillaume pour celle de lafemme immortelle ; mais enfin, il était dans la rue del’Hirondelle, ceci n’était pas douteux, et c’était bien la rue del’Hirondelle que Jeanne [sic] habitait autrefois.
Tandis que le marquis s’était trouvé avecmaître Guillaume, la lune s’était levée, et ricochant sur lespignons pointus des maisons, elle laissait ruisseler ses rayonsdans la rue.
Le marquis se prit à examiner une à une toutesles maisons du côté gauche, car il se souvenait parfaitement quec’était à gauche et non à droite que celle qu’il cherchait setrouvait.
Mais plus son examen était consciencieux, plussa conviction devenait forte.
La maison de Janine était bien celle d’où ilsortait, la maison de ce bélître de Guillaume.
– Dussé-je passer la nuit ici, se ditl’entêté vieillard, je saurai bien quelque chose.
Juste en face de cette maison, il y en avaitune autre dont le porche était perdu dans l’ombre.
Le marquis alla s’y placer et y resta les yeuxfixés sur la maison dont une seule fenêtre était éclairée, celle dela chambre du bourgeois qui se mettait sans doute au lit.
Le marquis attendit environ une heure. Lalumière s’éteignit. Guillaume dormait ou s’apprêtait à dormir.
Cependant le marquis ne bougea.
Quelque chose lui disait qu’il allait assisterà des choses imprévues, sinon extraordinaires.
En effet, comme minuit sonnait dans lelointain à Saint-Germain l’Auxerrois, un pas d’homme, suivi d’uncliquetis d’épée heurtant le pavé, se fit entendre.
Au clair de la lune, le marquis vit un hommequi marchait lestement, le nez dans son manteau retroussé par uncoin.
Ce pouvait être un passant.
Pourtant le marquis eut un battement de cœurqui se trouva bientôt justifié, car l’homme au manteau s’arrêtadevant la porte de maître Guillaume.
Alors le marquis traversa la rue et vint secamper devant lui.
L’inconnu eut un geste de surprise, etM. de la Roche-Maubert s’aperçut qu’il avait un masquesur le visage.
– Mon gentilhomme, dit le marquis, mepermettrez-vous de vous demander où vous allez ?
– Chez moi, répondit l’homme aumanteau.
– Cette maison est à vous ?
– Sans doute.
Et, pour preuve, il tira de sa poche une clefqu’il mit dans la serrure.
– Voilà qui est trop fort ! s’écriale marquis.
Et il se plaça devant la porte,ajoutant :
– Vous n’entrerez pas que vous ne m’ayezdonné une explication.
En même temps il tira son épée.
L’homme au manteau en fit autant et le marquisl’entendit ricaner au travers de son masque.
M. de la Roche-Maubert s’était doncmis devant la porte, flamberge au vent, bien résolu à ne laisserentrer l’inconnu que lorsque celui-ci lui aurait donné uneexplication.
L’inconnu riait au travers de sonmasque :
– Vous allez me laisser pénétrer chezmoi, je suppose, dit-il.
– Pas avant que nous n’ayons causé unbrin, dit l’entêté marquis.
– Je ne vous connais pas, monsieur, fitcourtoisement l’inconnu.
– Ni moi, monsieur.
– Alors que pouvons-nous avoir à nousdire ? dit l’inconnu d’un ton hautain.
– Monsieur, reprit le marquis, vousvoulez entrer dans cette maison ?
– Sans doute.
– Et vous prétendez rentrer chezvous ?
– Parfaitement. La preuve en est quevoilà une clef qui tourne dans la serrure.
– Moi, monsieur, je sors de cette mêmemaison.
– Ah !
Et au travers du masque, les yeux de l’inconnubrillèrent comme des lucioles.
– J’y ai trouvé un brave homme qui senomme Guillaume Laurent.
– En vérité !
– Lequel m’a affirmé que la maison étaità lui.
– Ah !
– Or, reprit le marquis avec une logiquede plus en plus serrée, si la maison est à Guillaume, elle n’estpoint à vous ; si elle est à vous, elle n’est pas àGuillaume.
– Et qu’est-ce que cela peut vous faire,bon Dieu ?
– Cela m’intrigue.
– Mon gentilhomme, dit froidement l’hommeau masque, la curiosité est malsaine par de certaines nuits où ilfait clair de lune.
– Vraiment ! ricana le marquis.
– Je vous conseille donc d’aller vouscoucher fort tranquillement à votre hôtellerie, car vous meparaissez un gentilhomme de province, ajouta l’homme au masque avecironie.
– Que je sois de province ou non, je nem’en irai pas ! fit le marquis avec obstination.
– Mon cher monsieur, reprit l’inconnu quin’avait rien perdu de son calme, si vous n’aviez la moustachenoire, je jurerais que c’est à un vieux fou que j’ai affaire, tantvotre voix ressemble à la sienne. Ne seriez-vous pas par hasard lemarquis de la Roche-Maubert, un vieux maître qui se sera plongédans quelque bain préparé par Buffalo ?
Le marquis tressaillit.
Lui aussi croyait avoir entendu déjà la voixqui résonnait à ses oreilles.
Et tout à coup il dit à son tour.
– Et vous, en dépit de votre masque, jevous reconnais.
– Ah ! ah !
– Vous êtes le chevalierd’Esparron ?
– Vous êtes donc le marquis de laRoche-Maubert.
– Peut-être…
– Marquis, dit froidement l’homme aumasque, je croyais que vous aviez quitté Paris.
– Je l’ai quitté, en effet, mais je suisrevenu.
– Pour vous mêler de choses qui ne vousregardent pas.
– Peut-être.
– Vous avez tort, marquis.
– Je veux la voir ! dit levieillard.
– Qui donc ?
– Elle ! la sorcière ! la femmeimmortelle, qui loge dans cette maison, car, à présent, je n’enpuis plus douter.
– Bah !
– Puisque vous voilà.
– Je vous jure, marquis, que c’est un bonconseil que je vous donne, en vous invitant à vous aller coucher.Vous logez rue de l’Arbre-Sec, n’est-ce pas ?
– Non, plus maintenant : rueSaint-Jacques, au Cheval Rouan.
– C’est plus près. Bonsoir, marquis.
Et l’homme au masque voulut écarter lemarquis.
Mais le vieillard rajeuni lui porta la pointede son épée au visage.
– Allons, dit l’homme au masque, je suisde l’avis de monseigneur le Régent, vous êtes l’homme le plusentêté de France et de Navarre.
Et comme, lui aussi, il avait l’épée à lamain, il se mit en garde.
La rue était déserte et les bourgeoisdormaient.
Mais n’eussent-ils pas dormi qu’ils se fussentbien gardés, entendant un cliquetis d’épées, de se mettre à lafenêtre.
Les Parisiens du menu monde avaient pris, dèslongtemps, l’habitude de ne se jamais mêler des querelles de gensde qualité.
Le marquis et son adversaire pouvaient s’endonner à cœur joie.
Ils engagèrent donc le fer, et l’homme aumasque murmura d’un ton moqueur :
– Vous m’accorderez cette justice,monsieur, que j’ai essayé de vous parler raison.
Mais le marquis ne voulait rien entendre.
Il avait été très friand de la lame, en sontemps, et son adversaire, dès la première passe, sentit qu’il avaitaffaire à une rude épée.
– Ma foi ! tant pis, dit-il,advienne que pourra.
Pendant dix minutes on entendit un cliquetisd’enfer ; les deux épées étaient engagées jusqu’à la garde, lefer heurtait le fer, et ce vieillard et ce jeune homme luttaientavec une terrible égalité de force, de souplesse et de courage.
Cependant un spectateur, si ce combat en eûteu un, aurait pu voir que l’homme au masque se défendait plutôtqu’il n’attaquait, et conservait toutes ses forces, tandis que lemarquis commençait à s’épuiser.
– Marquis, dit-il tout à coup,croyez-moi, il en est temps encore, suivez mon conseil, rentrez àvotre auberge et, demain, prenez le chemin de votre château deNormandie.
– Plutôt la mort, répondit le marquis quisembla reprendre une vigueur nouvelle.
Et le combat recommença plus acharné quejamais.
Mais si terrible que fût cette reprised’armes, elle n’empêcha pas néanmoins les deux adversairesd’échanger quelques mots.
– Vous m’avez reconnu, disait le marquis,mais je vous ai reconnu aussi, moi. Vous êtes le chevalierd’Esparron, l’amant de la sorcière, du vampire qui fait de l’oravec du sang humain.
– En vérité, ricana l’homme au masque,vous savez trop de choses, marquis.
– Ah ! vous trouvez ?
– On dit que les enfants précoces viventpeu, poursuivit l’homme au masque, mais les vieillards qui ont tropde mémoire finissent mal.
– C’est ce que nous verrons bien, dit lemarquis avec rage.
Et son épée se tordait et sifflait comme unecouleuvre, cherchant toujours le chemin de la poitrine de sonadversaire, et rencontrant sans cesse le fer.
– Je ne m’étonne pas, disait encorecelui-ci, que vous ayez conservé des passions de jeune homme,marquis. Tudieu ! vous êtes une rude lame.
– J’espère bien vous tuer, vociféraM. de la Roche-Maubert qui perdait tout son sangfroid.
– Bon ! parlons-en…
– Et quand je vous aurai tué…
– Ah ! oui, quand vous m’aurez tué,que ferez-vous ?
– J’entrerai dans cette maison.
– Et puis ?
– Et puis je mettrai sur la gorge dubonhomme, avec qui je causais tout à l’heure, mon épée touteruisselante de sang, et il faudra bien qu’il parle.
– Que voudriez-vous donc qu’il vousdît ?
– Je veux qu’il m’indique le passagesouterrain qui mène chez Janine.
– La femme immortelle ?
– Oui.
– Vous y croyez donc ?
– Si j’y crois !… mais, vous aussi,vous y croyez.
– Peut-être…
– Puisque vous êtes son amant.
L’adversaire du marquis continuait à ricaner àtravers son masque.
– Mais, que lui voulez-vous donc, à cettefemme ? dit-il.
– Je veux la voir.
– Pourquoi ?
– Je l’aime.
– Encore ?
– Et je veux l’épouser.
– Marquis, vous êtes fou !…
– Que vous importe ?
Et M. de la Roche-Maubert pressaitde plus en plus son adversaire.
Mais celui-ci parait toujours et semblaitinvulnérable.
– Marquis, disait-il encore, vraiment àvotre âge, c’est de la pure folie. Vous n’avez plus vingt ans,comme au temps où vous dénonçâtes la pauvre sorcière qui vousaimait et la livrâtes au bûcher. Croyez-moi, entre la femme quevous cherchez et celle dont vous avez causé la mort, il n’y a aucunrapport.
– C’est la même ! hurla lemarquis.
– Soit, admettons-le. Mais alors, cettefemme ne vous aime plus.
– Oh !
– Elle vous hait même.
– Pourtant, reprit M. de laRoche-Maubert, je ne suis pas le plus coupable, moi.
Ces mots arrachèrent un cri d’étonnement àl’homme au masque.
– Vraiment ? dit-il.
– Non, celui qui a véritablement perduJanine c’est le prince margrave de Lansbourg-Nassau.
– Vous savez cela ?
– Oui.
– Ah ! ah ! vous savez bien deschoses.
– Je sais encore que le prince est àParis.
L’homme au masque tressaillit de nouveau.
– Et que ses gens, sinon lui, ont renouédes relations avec la rue de l’Hirondelle, acheva le marquis.
– Ah ! cette fois, vous en saveztrop, dit l’homme au masque, et changeant subitement de jeu,laissant la défensive pour l’attaque, il se mit tout à coup àpresser le marquis, le forçant à rompre et il le poussa ainsijusqu’au mur.
– Tant pis pour vous ! dit-il.
Et il allongea le bras, fit une feinte et sefendit.
Un cri échappa au marquis, sa main s’ouvrit etlaissa tomber son épée.
Puis il s’affaissa sur lui-même en rendant unegorgée de sang.
– Je crois que j’ai mon compte,dit-il.
Puis ses yeux se fermèrent, et il s’allongeasur le sol ensanglanté et ne bougea plus.
– Entêté ! murmura l’homme aumasque.
En même temps, il prit un petit siffletd’argent qu’il portait suspendu à son cou et l’approcha de seslèvres.
Au bruit, la porte de la maison s’ouvrit, ettrois hommes en sortirent.
Deux étaient vêtus comme des laquais, letroisième n’était autre que le bonhomme Guillaume Laurent.
Ce dernier fit un geste d’étonnementdouloureux en voyant le marquis baigné dans son sang.
– Comment, dit-il, le vieux fou étaitdonc resté là ?
– Oui. Et j’ai bien peur de l’avoirtué ; regarde.
Le bourgeois se pencha sur le marquis évanoui,dégrafa son pourpoint, déchira sa chemise et se mit à examiner lablessure au clair de lune.
– Est-il mort ? demanda l’homme aumasque.
– Non.
– Sa blessure est-ellemortelle ?
– Je ne crois pas.
– Tant pis ! Mieux vaudrait pour luipasser ainsi de vie à trépas.
Puis l’homme au masque se tourna vers les deuxlaquais.
– Prenez-le sur vos épaules, vous autres,leur dit-il, et emportez-le.
– En quel endroit ? demanda l’un deslaquais.
– Rue Saint-Jacques, à l’auberge duCheval rouan.
– Que dirons-nous ?
– Rien. Vous le laisserez à la porte.
Les deux hommes s’éloignèrent, emportant dansleurs bras le marquis évanoui, mais sur la blessure duquel, endéchirant son mouchoir, le bourgeois Guillaume Laurent avait poséun premier appareil pour empêcher le sang de couler.
Puis l’homme au masque poussa la porte et tousdeux disparurent dans les profondeurs de la maison mystérieuse.
Guillaume Laurent, ce bourgeois qui avait faitau marquis l’effet d’un imbécile, ne s’était pourtant pas trompésur la blessure du marquis en disant qu’elle n’était pointmortelle.
Sans doute aussi, les valets avaientfidèlement exécuté les ordres de l’homme au masque, car le marquis,revenant à lui et redevenant pour la première fois maître de saraison, se retrouva dans la chambre qu’il avait occupée déjà àl’hôtellerie du Cheval rouan.
D’abord il eut quelque peine à rassembler sessouvenirs.
Puis, s’étant agité dans son lit, il éprouvaune douleur aiguë causée par sa blessure, à laquelle il portavivement la main.
Alors il se souvint de l’homme au masque.
En même temps un petit homme, déjà vieux etvêtu de noir, entra.
– Qui êtes-vous donc ? lui dit lemarquis.
– Je suis votre médecin, répondit lepetit homme.
– Ah ! ah !
– Vous avez été très dangereusementmalade, monsieur le marquis, reprit cet homme.
– En vérité !
– Mais depuis deux jours je suis sansinquiétude.
– Depuis deux jours ?
– Oui. Mais pendant quatre autres, jen’aurais pas donné une pistole de votre vie.
– Comment ! quatre autresjours ? exclama le marquis.
– Oui, certes.
– Depuis combien de temps suis-je doncici ?
– Depuis dix jours.
– Mille tonnerres ! s’écria lemarquis. Il y a dix jours que je me suis battu avec lechevalier ?
– Je ne sais pas avec qui vous vous êtesbattu, monsieur le marquis, reprit le petit homme, tout ce que jesais, c’est qu’on vous a trouvé le matin à la porte de l’hôtellerieinondé de sang et évanoui.
– Ah ! Ah ! ricanaM. de la Roche-Maubert ; il a eu la courtoisie de mefaire mettre à ma porte. Mais nous nous reverrons, mort-dieu !nous nous reverrons !
Puis regardant le médecin :
– Ainsi, dit-il, je suis hors dedanger ?
– Tout à fait.
– Ma blessure…
– Votre blessure est presque fermée.
– Alors je puis me lever ?
– Oh ! pas encore… mais dans troisou quatre jours…
– C’est bien.
Et le marquis se faisait in petto leserment de retrouver l’homme au masque ; lequel ne pouvaitêtre que le chevalier d’Esparron, et de lui rendre avec usure lecoup d’épée qu’il en avait reçu.
– Mais, au moins, puis-je me lever ?demanda-t-il encore.
– À la condition de ne pas sortir devotre chambre.
– Soit ! fit le vieillard ensoupirant.
Une glace, placée en face de son lit, venaitde lui faire une triste révélation.
Ses cheveux et sa barbe avaient perdu, pendantsa maladie, leur belle couleur brune et étaient redevenusblancs.
Tandis que M. de la Roche-Maubertsoupirait, la porte s’ouvrit de nouveau, et cette fois ce futl’hôtelier lui-même qui entra.
– Ah ! monseigneur, dit-il, vousl’avez échappé belle ; mais, comme l’avait prédit M. lechirurgien, vous voilà hors de danger.
– Vraiment ? fit le marquis, j’aiété si malade que cela ?
– Vous avez eu le délire trois jours ettrois nuits, monseigneur.
– Vraiment ?
– Mais vous voilà hors d’affaire, et jevais pouvoir l’annoncer au premier valet de chambre de SonÉminence.
– Hein ? fit le marquis, de quelleÉminence parles-tu, par hasard ?
– De monseigneur le cardinal Dubois,votre parent, monseigneur.
– Le cardinal sait que je suisici ?
– Il fait prendre de vos nouvelles deuxfois par jour, et Son Altesse royale le Régent une fois tous lesmatins.
– Comment ! le Régentaussi ?
– Oui, monseigneur.
– Coquin de chevalier ! grommela lemarquis, ne doutant pas que son adversaire n’eût fait part avecempressement aux gens de la cour de sa présence à Paris.
– Et même, continua l’hôtelier, je suischargé de vous remettre une lettre.
– Une lettre de qui ?
– Je ne sais pas. On l’a apportée cematin. La voilà.
Et l’hôtelier tendit un pli cacheté àM. de la Roche-Maubert, qui l’ouvrit aussitôt et, avantde lire, courut à la signature.
Mais il n’y avait pas de signature.
Alors le marquis lut en se mordant les lèvresde dépit :
« Mon cher parent,
« Mes avis charitables et ceux d’un grandpersonnage que vous connaissez bien ont été sans succès auprès devous.
« Avec un entêtement dont je suis loin devous féliciter, vous avez voulu absolument revenir à Paris, et vousnous avez trompés tous deux.
« Vous avez été puni sur-le-champ, etj’espère que cette leçon vous profitera.
« D’après les rapports du chirurgien,vous pouvez être d’ici à quatre ou cinq jours en état de voyager encarrosse.
« Nous espérons donc que vous quitterezParis et ne vous exposerez plus à des dangers que nous serionsimpuissants à prévenir.
« Celui que vous savez bien et quivous porte l’intérêt d’un parent. »
Cette lettre évidemment avait été dictée parDubois à un secrétaire quelconque et le prudent ministre n’avaitpas signé.
M. de la Roche-Maubert la froissaavec colère :
– Quatre ou cinq jours, dit-il entre sesdents. Ils me donnent quatre ou cinq jours…
C’est plus qu’il ne m’en faut, et Dieu aidant,je serai sur pied bien avant.
En même temps le marquis s’agita dans son litpour bien se rendre compte de l’état de ses forces.
M. de la Roche-Maubert s’était faitce raisonnement :
– Le chirurgien dit que je ne pourrai pasme lever avant quatre ou cinq jours ; le cardinal et le régentpartagent cette opinion.
« Par conséquent, on ne s’avisera pas de mesurveiller d’ici là, et je m’arrangerai bien de manière à retournerauparavant rue de l’Hirondelle.
Après que le chirurgien et l’hôtelier l’eurentmis au courant de tout ce qui s’était passé, le marquis n’avaitplus qu’une idée fixe : être seul un moment.
Le chirurgien le pansa.
Il avait été homme de guerre en sa jeunesse,le vieux fou qu’on appelait le marquis de la Roche-Maubert, et ilavait reçu plus d’une estafilade, soit sur les champs de bataille,soit en combat singulier.
Aussi, se connaissait-il quelque peu enplaies, contusions et autres inconvénients du métier des armes.
Ayant vu sa blessure, il se dit :
– La voilà aux trois quarts fermée ;dans deux jours, il n’y paraîtra plus.
Le chirurgien s’en alla, puis l’hôtelier, etle marquis demeura seul un moment.
Il ne perdit pas une minute et sauta à bas deson lit.
Puis, en chemise, il se mit à marcher, àagiter ses bras et ses jambes, à ployer ses genoux, à se rendrecompte, enfin, de la force qui lui restait.
Son épée était dans un coin. Il la prit et sefendit deux ou trois fois contre le mur.
– Allons ! allons !murmura-t-il, je ne suis pas aussi bas qu’ils le disent. Nousverrons demain.
Et il se recoucha et passa patiemment au litle reste de la journée et la nuit qui suivit.
Le chirurgien vint de bonne heure, lelendemain, toujours accompagné de l’hôtelier qui, du reste, aidaitaux pansements.
– Barbier de malheur, dit le marquis auchirurgien, est-ce que vous allez me tenir à la diète ? Jemeurs de faim ce matin.
– Monseigneur pourra manger une aile devolaille et boire quelques gorgées de vin vieux, répondit le petithomme.
– J’ai faim et je m’ennuie profondément,continua le marquis.
– Vous vous ennuyez, monseigneur ?fit l’hôtelier.
– À mourir.
L’hôtelier se gratta l’oreille :
– Je ne sais pas trop, dit-il, commentparler de cela à Votre Seigneurie, mais…
– Mais quoi ?
– Peut-être pourrais-je proposer quelquedistraction à monseigneur.
– Comment cela ?
– Il y a en ce moment chez moi un petitcadet de Gascogne qui est plein d’esprit.
– Il est chez toi ? fit lemarquis.
– Oui, il vient à Paris pour solliciter,reprit l’hôtelier. Quand il a su que le Régent et le cardinalfaisaient prendre tous les jours des nouvelles de Votre Seigneurie,il s’est intéressé très vivement à elle.
– Naturellement, fit M. de laRoche-Maubert en souriant.
– Ainsi, reprit l’hôtelier, serait-iltrès heureux, monseigneur, d’être admis à vous faire unevisite.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Le chevalier de Castirac.
– Fort bien ; quel âgea-t-il ?
– C’est un homme de trente ans.
– Bonne mine ?
– Et batailleuse, monseigneur.
– Sait-il jouer aux échecs ?
– Certainement.
– Eh bien, demande-lui s’il veut faire mapartie ?
Et tandis que l’hôtelier sortait avec lechirurgien, qui avait terminé le pansement, M. de laRoche-Maubert se disait :
– Un garçon qui vient de solliciter etcroit à une haute influence peut au besoin me faire un utileauxiliaire.
Le chevalier de Castirac arrive.
C’était un grand jeune homme avec de grandesjambes et un grand nez.
Il était fort laid, mais plein d’esprit ;de plus, il avait une mine des plus résolues et sa rapière, qui luibattait les mollets, sonnait d’une façon toute conquérante.
– Il est assez laid pour que je neredoute pas un rival en lui, pensa M. de laRoche-Maubert, et pour peu que son escarcelle soit plate et sonépée hardie, je l’utiliserai.
Le chevalier de Castirac se montra infinimentreconnaissant de la faveur que lui faisait M. de laRoche-Maubert de le prendre pour partner dans une partied’échecs.
Le marquis l’ayant invité à déjeuner, ilaccepta avec empressement, et au bout d’une heure, ils étaient lesmeilleurs amis du monde.
Alors le marquis lui dit :
– Vous venez à Paris poursolliciter ?
– Comme tous les Gascons, depuis le roiHenri, répondit le chevalier en souriant.
– Que désirez-vous ?
– Une casaque dans les mousquetaires.
– Avez-vous de l’argent ?
– Il me reste une dizaine depistoles.
– Mon jeune ami, dit le marquis, quepenseriez-vous d’un homme qui vous ferait entrer aux mousquetairesdans les huit jours et qui vous donnerait deux cents pistoles toutde suite.
Tout Gascon qu’il était, le chevalier deCastirac fut abasourdi et regardant le marquis :
– Mais, monsieur, lui dit-il, pourquoidonc vous moquez-vous de moi ?
– Je ne me moque nullement, répondit lemarquis, et les deux cents pistoles seront à vous quand vousvoudrez.
– Cornes du diable ! s’écria lechevalier, vous êtes donc Satan, monsieur le marquis, et vousvoulez m’acheter mon âme ?
– Non, répondit le marquis en souriant,mais j’ai besoin de vous.
– Ah !
– Et de votre épée.
– C’est une gaillarde, allez ! fitle Gascon en frappant sur la coquille de sa rapière. De quois’agit-il ?
– Tel que vous me voyez, dit le marquis,je suis amoureux.
– En vérité !
– Et c’est en allant à la conquête de mamaîtresse que j’ai reçu le coup d’épée qui me tient au lit.
– Bon !
– Mais je n’y renonce pas, et je veux memettre en campagne, reprit M. de la Roche-Maubert.
– Quand donc !
– Ce soir même. Voulez-vousm’accompagner ?
– Je suis votre homme, dit le Gascon.
– Alors les deux cents pistoles sont àvous. Mais écoutez-moi bien,
– Parlez…
– Je ne serais pas étonné qu’on mesurveillât ici, et qu’on voulût m’empêcher de sortir.
– Ah ! ah ! Eh bien, onavisera. Fiez-vous à moi.
Et le Gascon, plein de suffisance, avala ungrand verre de vin de Médoc et frappa de nouveau sur la coquille desa rapière, ajoutant :
– Mamzelle Finette, il va y avoir del’ouvrage pour vous, j’imagine !…
Il y avait bien une quinzaine de jours que lechevalier de Castirac, le Gascon, était descendu à l’hôtel duCheval rouan.
Il en connaissait, par conséquent, les us etles mœurs, et il apprit à M. de la Roche-Maubert, qui enétait persuadé, du reste, que le Régent ou Dubois avaient dû donnerà son endroit quelque consigne mystérieuse.
En effet, chaque soir, le chevalier, quilogeait au même étage, mais à l’autre extrémité, avait pu voirqu’un solide gaillard, qui était valet d’écurie, dressait un lit decamp devant la porte même du marquis, et s’y couchait.
Or l’hôtellerie n’était pas assez encombrée devoyageurs, en ce moment, pour que le valet d’écurie n’eût aucunautre endroit où coucher.
Le chevalier fit donc part de cette remarque àM. de la Roche-Maubert.
Celui-ci se dit :
– Je l’aurais parié ! on mesurveille…
Puis il eut un accès de colère.
– Je passerai mon épée au travers ducorps de ce drôle, pensa-t-il.
Le Gascon se mit à rire.
– C’est inutile, dit-il. J’ai un moyenbien plus simple de nous en débarrasser.
– Lequel ?
– Chaque soir, je reste à la cuisine,occupé à boire à petites gorgées un flacon de vin de Jurançon.
« L’hôte et sa femme vont se coucher et jedemeure quelquefois seul avec le valet d’écurie.
« C’est un garçon de mon pays, et bien que jesois gentilhomme et un peu fier, comme tout gentilhomme sans sou nimaille, je ne dédaigne pas de trinquer avec lui.
M. de la Roche-Maubert se prit àsourire.
– Jusqu’à présent, poursuivit le Gascon,je ne lui ai offert qu’un verre de vin, je lui en ferai boire unebouteille ce soir et je le griserai.
– Bon !
– Puis je viendrai vous chercher.
– Parfait.
M. de la Roche-Maubert, comme on levoit, avait trouvé un auxiliaire.
Les choses se passaient comme le chevalier deCastirac l’avait annoncé.
Le marquis eut, du reste, la précaution de semontrer plus souffrant et plus faible que la veille, il dit auchirurgien qui vint le panser qu’il avait peur de ne pasdormir.
Le chirurgien lui prépara une potion calmante,que le marquis feignit de boire et qu’il jeta dans la ruelle dulit.
L’hôte vint, comme à l’ordinaire, aider aupansement et souhaita le bonsoir à M. de laRoche-Maubert.
Il sortit avec le chirurgien, et le marquisl’entendit qui disait :
– Ce n’est pas aujourd’hui encore qu’ilnous donnera du souci.
Une heure plus tard, un autre bruit, auquel iln’avait jamais fait attention jusque-là, parvint à son oreille, etil reconnut que c’était sans doute le garçon d’écurie qui dressaitson lit dans le corridor.
Enfin, peu après, il entendit un ronflementsonore.
Son geôlier dormait.
Alors le marquis se glissa sans bruit hors desa couche.
Il faisait clair de lune et les rayons del’astre nocturne entraient à profusion dans la chambre.
M. de la Roche-Maubert n’eut doncpas besoin d’allumer une lampe.
Grâce au clair de lune, il s’habille, ouvritses petits pots et ses fioles et se mit à teindre de nouveau sescheveux et sa barbe et à couvrir son visage d’un enduit destiné àen faire disparaître les rides.
Puis il s’assura que son épée jouait aisémentdans son fourreau ; et il visita le bassinet de deux pistoletsqu’il passa à sa ceinture.
Après quoi il attendit.
Il s’écoula environ une heure.
Les ronflements du garçon d’écurie sefaisaient toujours entendre et les autres bruits de la maisons’éteignaient un à un.
Enfin on frappa doucement à la porte.
Le marquis ouvrit.
– Ouf ! dit le Gascon en entrant,j’ai cru que l’hôte ne se coucherait pas ce soir. Il bavardaitcomme une pie borgne. Êtes-vous prêt ?
– Oui.
– Alors, venez.
– Mais le garçon d’écurie ?
– Il est ivre comme un Suisse et nousallons pouvoir lui prendre au cou la clef de l’écurie, car c’estpar là que nous sortirons, l’hôte couchant trop près de l’autreporte.
– Comme il vous plaira, dit lemarquis.
Le chevalier, qui connaissait parfaitement lesêtres, le prit par la main et ils gagnèrent le corridor. Le lit dugarçon d’écurie était en travers de la porte, tout à l’heure, maisle Gascon l’avait dérangé sans façon.
Avec non moins d’audace, il rejeta lacouverture dans laquelle le rustre avait enfoui son nez et ils’empara de la clef qu’il avait au cou.
Puis ils longèrent le corridor à pas étouffés,gagnèrent l’escalier, descendirent à la cuisine, traversèrent lacour et entrèrent dans l’écurie.
L’écurie avait une porte qui donnait sur uneruelle, et c’était de cette porte que le Gascon avait pris la clefau cou du valet.
Quelques minutes après, les deux fugitifsétaient hors de l’hôtellerie, et un quart d’heure plus tard, ilsentraient dans la rue Gît-le-Cœur.
Il était alors près de minuit et le paisiblequartier était désert.
Cependant à l’angle de la rue de l’Hirondelle,une forme humaine s’agita sur une borne où elle était assise.
Le marquis de la Roche-Maubert s’arrêta.
La forme humaine se dressa et tendit lamain :
– La charité, s’il vous plaît,dit-elle.
Rassuré, le marquis s’approcha et vit unevieille mendiante.
– La charité, répéta celle-ci, en échanged’un bon conseil.
– Plaît-il ? fit le marquis.
Et il mit une pistole dans la main de lavieille femme.
– Vous êtes généreux, répondit-elle, etil ne doit pas vous arriver malheur.
– Que parles-tu de malheur, vieillesorcière ?
– N’allez pas rue de l’Hirondelle,répliqua la mendiante.
Et elle prit la fuite.
Il se fit comme une lueur dans l’esprit deM. de la Roche-Maubert, mais une lueur de bon sens.
La vieille femme qu’on avait vue, quaranteannées auparavant, entrer dans la maison de Janine, le soir dusupplice, en tenant un bouc en laisse, lui revint tout à coup enmémoire.
Peut-être cette mendiante à qui il venait defaire l’aumône était-elle cette même vieille femme.
Depuis que sa folie amoureuse le tenait, lemarquis n’avait pas encore éprouvé un seul moment de crainte.
Il en eut un en ce moment ; et peut-êtremême eût-il battu en retraite s’il eût été seul.
Mais le Gascon était avec lui.
Le Gascon qui voulait gagner ses deux centspistoles et qui se mit à rire.
Le rire du Gascon fit tressaillir lemarquis ; il eut honte de son hésitation :
– Allons donc, fit-il, enavant !
– C’est mon avis, répliqua le chevalierde Castirac.
Et ils allongèrent le pas et entrèrent dans larue de l’Hirondelle.
Mais le marquis avait pris le bras de sonjeune compagnon et lui disait :
– Il faut pourtant que je vous mette aucourant de la situation.
– Fort bien. J’écoute.
– Ce n’est pas d’hier, reprit le marquis,que j’aime la personne.
– Ah !
Le marquis n’osait cependant avouer que sonamour remontait à quarante ans.
Le chevalier aurait fort bien pu lui rire aunez, tout comme il avait fait pour la mendiante.
– Donc, mon amour n’est pas d’hier,continua le vieux fou, mais la femme que j’aime est peut-être laplus pure et la plus belle du monde.
– Je vous crois sans peine, monsieur,interrompit le chevalier de Castirac, flatteur et courtisan commedoit l’être un homme qui loge le diable en son escarcelle.
Le marquis poursuivit :
– Tenez, voilà la maison où elle est.
– Bon !
– Il s’agit d’en faire le siège.
– Et de tuer un amant ou un mari jaloux,sans doute.
– Attendez, ce n’est pas cela…
– Voyons, alors ?
Et le chevalier regarda tour à tour lemarquis, dont le visage s’empourprait, et la maison, qui étaitsilencieuse et qui paraissait déserte.
– Cette maison est pleine de mystères,tout comme la femme que j’aime, reprit M. de laRoche-Maubert.
– En vérité !
– Entre nous, cette créature idéale debeauté est un peu bizarre, un peu… extraordinaire… elle s’occupe descience.
– Comment cela ?
– De chimie et d’alchimie, dit encore levieux marquis, jugeant inutile de tout dire au chevalier, maisayant besoin cependant de lui faire comprendre certaines choses,afin d’utiliser le secours de son épée quand il en seraittemps.
– Elle fait donc de la chimie et del’alchimie ? Que cherche-t-elle ?
– La pierre philosophale.
– C’est à dire le moyen de faire del’or ?
– Précisément.
– Et… l’a-t-elle trouvé ?
– Peut-être bien… je ne sais au juste.Mais voici ce que je sais, cette maison est double.
– Comment cela ?
– Elle a une partie souterraine où setient l’objet de mes amours, un palais éclairé par des lampes etdans lequel la lumière du jour n’a jamais pénétré.
– Après ? fit le Gascon,intrigué.
– La partie supérieure de la maison,c’est à dire ce que nous voyons, est habitée par un bourgeois fortniais appelé Guillaume Laurent ; mais sa niaiserie et son airplacide, il ne faut pas nous y tromper, ne sont qu’apparents, etcet homme est comme le Cerbère de ce palais souterrain dontj’ignore l’entrée.
– Fort bien, dit froidement le Gascon. Jelui mettrai mon épée sur la gorge, et il faudra bien qu’il nous lamontre, cette entrée.
– Ce n’est pas tout encore, dit lemarquis.
– Ah !
– La belle a un amant…
– Oh ! oh !
– Et c’est avec lui qu’il faudra endécoudre, si nous parvenons dans la partie souterraine dont jeparle.
– Je n’en ferai qu’une bouchée, dit leGascon, qui n’était pas né pour rien sur les bords de laGaronne.
– Or donc, poursuivit M. de laRoche-Maubert, voici, selon moi, le plan à suivre.
– Voyons.
– Vous allez frapper à la porte.
– Après ?
– Il est probable qu’un guichet seulements’ouvrira, et qu’on demandera quel peut être le visiteur qui seprésente à pareille heure.
– Que répondrai-je ?
– Mais, monsieur Guillaume, je viens dela place du Châtelet, et j’ai un message pour vous.
Le Gascon s’inclina.
– Il est probable que le bourgeois vousouvrira.
– Je comprends, en ce cas, je lerepousserai dans l’intérieur et vous entrerez derrière moi.
– C’est cela même.
– Le reste ira tout seul, acheva leGascon. Effacez-vous derrière moi.
Le marquis se rangea le long du mur.
Alors le chevalier de Castirac souleva lelourd marteau de la porte qui, en retombant, fit retentir tous leséchos endormis de la maison.
Quelques secondes s’écoulèrent.
Puis on entendit un pas lourd à l’intérieur,puis encore, comme l’avait prévu le marquis, un guichet s’ouvritdans le milieu de la porte, et une voix, qu’il reconnut pour celledu bourgeois Guillaume, demanda :
– Que diable peut-on me vouloir àpareille heure ?
Un rayon de lumière, qui passait à travers leguichet, attestait que le bonhomme s’était muni d’une lampe.
– Je viens de la place du Châtelet etj’ai un message pour vous, répondit le chevalier.
Le bourgeois répondit :
– Soyez le bienvenu, en ce cas.
Et il ouvrit.
Soudain le chevalier le saisit à la gorge etle poussa dans le fond du vestibule.
En même temps, le marquis entra et ferma laporte.
– Cette fois, mon bonhomme, dit-il, ilfaudra parler…
Et il lui porta la pointe de son épée auvisage.
Maître Guillaume Laurent, le paisiblebourgeois, avait reculé précipitamment, mais il n’avait pas laissééchapper le flambeau qu’il portait à la main, et il n’avait pousséaucun cri.
– Ah ! coquin, disait le marquis,cette fois tu parleras.
Guillaume reculait toujours, et il arrivaainsi dans cette salle où il avait reçu, quelques jours auparavant,la visite du vieil amoureux.
– Marquis, marquis, dit alors lechevalier de Castirac, je vois que le bonhomme ne paraît pasvouloir nous opposer la moindre résistance. Par conséquent, jecrois que nous pouvons remettre l’épée au fourreau.
– Oui ; mais le drôle parlera !répéta le marquis.
Guillaume, la sueur au front, hors d’haleine,s’était adossé au mur, après avoir toutefois placé son flambeau surla cheminée.
Le marquis remit l’épée au fourreau, mais, enmême temps, il ferma la porte.
Puis il se planta devant le bourgeois.
– Ça, drôle, dit-il, causons un peu. Tum’as dis que cette maison t’appartenait ?
– Oui, monseigneur.
– Depuis plus de vingt ans ?
– Oui, monseigneur.
– Tu as fait le niais avec moi, et tu asprétendu que tu n’avais pas de locataire.
Guillaume ne répondit pas.
– Tu avais même l’air de si bonne foi,quand nous visitions les caves, que je suis sorti persuadé que tune savais absolument rien.
Un sourire glissa sur les lèvres de Guillaume,qui paraissait se remettre d’un premier moment d’effroi.
Le marquis continua :
– Cependant, au lieu de m’en aller, jesuis resté dans la rue et me suis mis en observation devant tamaison. Peu après, un gentilhomme s’est présenté, il a mis une clefdans la serrure et…
– Monseigneur, dit alors Guillaume, ilest inutile que vous alliez plus loin. Je sais le reste.
– Bon ! fit le marquis, alors tusais tout ?
– Tout absolument.
– Et tu parleras ?
Guillaume regarda le chevalier deCastirac.
– Ce jeune homme est votre ami sansdoute, fit-il.
– Je m’en vante, dit le Gascon.
– Alors je puis parler devantlui ?
– Sans doute.
Le bourgeois parut alors subitementtransfiguré.
Une lueur de sourire lui vint aux lèvres etson visage niais s’éclaira d’une expression de finesse ; enmême temps, il prit une chaise et se mit à califourchon dessus,sans plus de respect pour un homme à qui, jusque-là, il avaitprodigué du monseigneur.
Mais le marquis paraissait si pressé de savoirqu’il passa sur ce manque de convenances.
– Monsieur le marquis, reprit alorsGuillaume, un gentilhomme de province aussi riche que vous nesaurait n’être pas chasseur.
– Après ? fit le marquis.
– Qui dit chasseur dit un peu braconnier,et Votre Seigneurie doit savoir comment on pose des collets pour lelièvre et le lapin.
– Sans doute, je le sais. Mais où veux-tuen venir ?
– Le lièvre et le lapin courent têtebaissée ; la bécasse, plus circonspecte, poursuivit Guillaume,lève de temps en temps la tête et si, d’aventure, elle voit unpetit carreau de papier blanc attaché à un bâton, elle rebroussechemin.
– Mais que me chantes-tu donc là,drôle ?
– Attendez encore, monseigneur. Le boutde papier dont je parle a été placé là par un braconnier qui faitfi de la bécasse et ne veut pas qu’elle se prenne dans le colletqu’il réserve à un lièvre.
– As-tu bientôt fini de me conter dessornettes ! s’écria le marquis, impatienté.
– J’ai fini, dit Guillaume. Cette maisonressemble à un collet, monseigneur.
– Bon !
– Et je suis le morceau de papierblanc.
– Ce qui veut dire ?…
– Que le collet ne vous est pointdestiné…
– En vérité !
– Le collet est pour un autre que vous,et c’est pour cela que je vous dis ce que d’autres vous ont ditdéjà, monseigneur ; si vous étiez sage, vous vous eniriez.
– Drôle ! exclama le marquis, je tejure que si tu ne m’indiques pas sur-le-champ le passage quiconduit à la partie souterraine de la maison, je te planterai monépée dans la gorge.
Un soupir souleva la poitrine deGuillaume.
– Ma foi ! dit-il, il est des gens àqui on crie vainement : casse-cou !
– C’est possible.
– Ainsi vous le voulez ?…
– Oui, je le veux.
– Eh bien, soyez satisfait.
En même temps, Guillaume quitta la place où ilétait et se dirigea vers la cheminée, dans laquelle il n’y avaitpoint de feu.
Alors le chevalier de Castirac et le marquisstupéfaits, le virent prendre un des chenets et en frapper troiscoups sur la plaque du foyer.
Il s’écoula environ une minute.
Puis, soudain, la plaque du foyer tourna surses gonds invisibles, comme une porte, et le marquis et son jeunecompagnon virent apparaître une sorte de trou noir et béant.
Le marquis eut un cri de triomphe.
Il s’empara du flambeau et s’approcha de cemystérieux corridor.
– Je vois un escalier, dit-il.
– Un escalier qui vous mènera où vousvoulez aller, dit Guillaume.
– Je l’espère bien.
– Mais d’où vous ne reviendrez pas,ricana Guillaume.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr.
– Eh bien, moi, je suis sûr ducontraire.
– Ah ! ah !
– Chevalier, dit alors le marquis entirant sa montre, il est une heure du matin. Vous allez rester ici,avec maître Guillaume.
– Fort bien, fit le chevalier.
– Si, à trois heures, je ne suis pasrevenu…
– Je logerai ma rapière dans la poitrinedu bonhomme, n’est-ce pas ? dit froidement le chevalier.
– Précisément, dit le marquis.
Alors il prit le flambeau et, l’épée à lamain, il s’aventura dans le mystérieux escalier.
Quand le marquis de la Roche-Maubert se futengagé dans le passage mystérieux et que le bruit de ses pas,retentissant d’abord sur les marches de l’escalier, se fut éteintdans l’éloignement, le bourgeois Guillaume Laurent changea tout àcoup d’attitude avec le chevalier de Castirac.
– Monsieur, lui dit-il, si vous voulezbien, nous allons causer un peu.
– Volontiers, répondit le chevalier quise posa à califourchon sur une chaise et mit son épée nue entre sesjambes.
– Êtes-vous le fils, le neveu ousimplement l’ami du marquis ? reprit Guillaume.
– Je suis simplement son ami.
– Depuis longtemps ?
– Depuis ce matin.
– Alors tant mieux, fit le bourgeois, uneamitié de si fraîche date n’est pas dangereuse.
– Plaît-il ?
– On se console de la perte d’un ami devingt-quatre heures, poursuivit Guillaume avec flegme.
– Te moques-tu de moi,maroufle ?
– Dieu m’en garde ! mongentilhomme.
Mais la voix de Guillaume, faisant cettehumble réponse, n’était plus la même.
Elle était timbrée d’une nuance ironique,mêlée à une sorte d’accent d’autorité.
– J’espère bien, reprit le chevalier,n’avoir pas à pleurer le marquis.
– Peuh ! Qui sait ?
– Et, dans tous les cas, reprit leGascon, tu sais ce que je t’ai promis…
– Mais non, je ne sais pas, ditGuillaume.
– Je t’ai promis que si, dans deuxheures, le marquis ne revenait pas, je te passerais mon épée autravers du corps, dit le Gascon.
– Ah ! c’est juste, je n’y pensaisplus.
– Tu as l’air bien hardi, maintenant,drôle !
– Voulez-vous donc que jepleure ?
– Non, mais je veux que tu aies vis-à-visde moi l’attitude qu’un bourgeois doit avoir vis-à-vis d’ungentilhomme.
– Excusez-moi, dit Guillaume, j’ignoreles belles manières. Mais nous avons deux heures devant nous,n’est-ce pas ?
– Deux heures de vie pour toi, car si lemarquis ne revient pas…
– Bon, je comprends. Mais qu’allons-nousfaire de ces deux heures ? Avez-vous soif ?
– Heu ! heu ! dit le Gascon enfaisant claquer sa langue.
– J’ai dans ce bahut que vous voyez là,continua Guillaume, deux ou trois flacons de vieux vin.
– Eh bien, voyons-les…
– Aimez-vous le jeu, dit encoreGuillaume.
– Parbleu !
– La bête ombrée, parexemple ?
– C’est mon jeu de prédilection.
– Eh bien, dit Guillaume, il m’est avisque nous allons nous amuser un brin pendant deux heures.
Il alla ouvrir le bahut, y prit deuxvénérables bouteilles couvertes de toiles d’araignées, et lesapporta, ainsi que deux gobelets sur la table qui se trouvait aumilieu de la salle.
Les bouteilles débouchées, il remplit lesgobelets.
– À votre santé ! dit-il.
– À la tienne plutôt, dit le Gascon, oumieux, à celle du marquis.
Le bourgeois hocha la tête et ne réponditpas.
– Et ces cartes, où sont-elles ? ditencore Castirac.
– Là, dans cette pièce voisine qui mesert de chambre à coucher.
– Va les chercher.
– Ne buvez pas tout en mon absence, aumoins, dit Guillaume en souriant.
Et il entra dans la pièce voisine.
– Il est tout à fait bon homme, dit leGascon, et je souhaite, en vérité, que le marquis revienne sain etsauf de son aventureuse expédition, car j’aurais de la répugnance àl’occire.
Deux minutes s’écoulèrent, la porte de lachambre dans laquelle Guillaume était entré se rouvrit.
Mais le chevalier ne put réprimer un geste etun cri de surprise.
Guillaume n’était plus Guillaume, ou plutôtc’était Guillaume métamorphosé des pieds à la tête.
Guillaume avait jeté sa souquenille couleurcannelle, son bonnet fourré de peau de loutre, ses chausses marronet ses bas de laine noire.
Guillaume était vêtu d’un bon pourpoint degros drap, chaussé de bottes à entonnoir, coiffé d’un chapeau àplume qu’il inclinait sur l’oreille gauche, il avait un manteau surl’épaule et une rapière au côté.
Enfin ses bottes étaient garnies d’éperons quisonnaient gaillardement sur les dalles de la salle.
Mais chose non moins surprenante ! levisage du bonhomme Guillaume avait perdu son expression dedébonnaireté niaise pour revêtir une expression d’audace quiannonçait un homme d’épée.
Et s’avançant vers le Gasconstupéfait :
– Ça, dit-il, par quel jeu voulez-vouscommencer, mon gentilhomme ?
– Mais… balbutia le Gascon, je trouvecette mascarade plaisante, drôle.
– Où voyez-vous une mascarade ?
– Dame… ces habits ?…
– Sont les miens.
– Cette épée ?…
– Fera connaissance avec la vôtre, monpetit monsieur.
– Maroufle ! dit le Gascon, ungentilhomme comme moi…
– Peut se battre avec un autre…
– Tu es gentilhomme ?
– Pour vous servir.
– Tu n’es donc pas mercier ?
– Pas plus que vous.
– Alors, que fais-tu ici ?
– Je sers mes amis quand ils ont besoinde moi.
– En vérité !
– Et quelquefois je donne un bon conseilà des gens qui me sont sympathiques, ont une jolie figure et mereviennent. Vous êtes de ceux-là.
– Et tu as un conseil à medonner ?
– Peut-être.
– Voyons en ce cas.
– Remettez votre rapière en sa gaine,votre chapeau sur la tête, votre manteau sur les épaules, buvons undernier coup et allez-vous-en.
Maître Guillaume avait prononcé ces motsfroidement, avec un accent d’autorité.
– Tu railles, drôle ! fit leGascon.
– Non, je parle dans votre intérêt.
– Et si je ne veux pas m’enaller ?…
– Il m’est avis alors que c’est à un toutautre jeu que la bête ombrée que nous allons jouer, monpetit cadet de Gascogne.
Et Guillaume, sur ces mots, mit gaillardementet lestement flamberge au vent.
Puis il tomba en garde.
– À nous deux donc ! dit-il.
Le chevalier de Castirac était brave, ceci estincontestable, mais il était Gascon ; et, par tempérament, leGascon exagère toutes choses.
Or donc, le chevalier, dix minutes auparavant,croyant avoir à faire à un paisible bourgeois, frappait sur lacoquille de sa rapière avec des rodomontades à faire frémir.
Cette rapière, on l’eût juré, était de tailleà faire une seconde brèche de Roland, comme la fameuseDurandal.
Eh bien, lorsque le prétendu bourgeoisreparut, avec un justaucorps de gentilhomme et une épée au poing,la rapière du chevalier perdit quelque peu de son prestige, et lechevalier de son assurance.
Néanmoins il ne cessa pas, en se mettant engarde, de protester.
– Drôle, disait-il, je crois que tu temoques de moi.
– Vraiment ! ricanait Guillaume.
– Tu n’es pas gentilhomme.
– Bah ! vous croyez ?
– Et puisque tu oses me braver…
– Pardon, pardon, disait Guillaume, jecomprends qu’un pauvre bourgeois sans armes, tremblant et semettant à vos genoux eût bien mieux fait votre affaire. Mais enfin,mon bon petit monsieur, on fait comme on peut, et faute de lard onprend du beurre.
– Je saurai bien te corriger, hurlait leGascon.
Les deux épées étaient engagées jusqu’à lagarde et, dès la première seconde, le chevalier avait senti qu’ilavait affaire à forte partie.
Guillaume tirait bien, avec un grand calme etune remarquable vitesse de poignet, en dépit de son gros ventre etde son apparence lourde.
– Me corriger ? disait-il en riant.Mais vous n’en pensez pas un mot, mon jeune ami.
– Ah ! tu crois ?
– Et tenez, en ce moment, vous avez bienautre chose à faire. Vous ne songez qu’à vous couvrir, et vous avezraison.
En effet, le chevalier parait de son mieux etavait fort à faire, car Guillaume le poussait avec vigueur.
Cependant le chevalier n’était pas Gascon pourrien :
– Sandis[5] [note ducorrecteur] ! s’écria-t-il, tout cela va finir par tamort, mon pauvre ami.
– C’est bien possible, réponditGuillaume, mais, alors, il ne faut pas rompre éternellement.
Et Guillaume disait vrai.
Le chevalier rompait, rompait constamment, etGuillaume le pressait si vivement qu’il lui avait fait faire deuxfois le tour de la salle.
Ce qui n’empêchait pas le chevalier decrier :
– Je finirai bien par te clouer contre unmur, maroufle.
– Je ne dis pas non, répliqua Guillaumetoujours calme et plein d’ironie ; seulement…
– Ah ! tu demandes grâce ?
Et le Gascon rompait toujours devant laterrible épée de Guillaume.
– Je n’en ai pas l’air, dit celui-ci,mais il est fort possible que vous me logiez votre rapière en pleincorps.
– Tu peux y compter, sandis.
Et le chevalier, néanmoins, rompaittoujours.
– Seulement, poursuivait Guillaume, jepense avoir le temps de causer avec vous.
– Ah ! ah !
– Et de vous faire une petiteproposition.
– En vérité !
– Précédée d’une question.
– Plaît-il ?
– Je me suis laissé dire que vous n’étiezl’ami de ce pauvre marquis que depuis ce matin.
– Cela est vrai ; mais il est desvins assez généreux pour qu’on les puisse boire au sortir destonneaux de vendange. Mon amitié est comme cela.
– Il est riche, le marquis, poursuivitGuillaume.
Le chevalier tressaillit, fit une faute, sedécouvrit un moment, et l’épée de Guillaume effleura sapoitrine.
– Si je l’avais voulu, je vous tuais, ditcelui-ci avec calme. Mais, causons toujours. Donc le marquis estriche…
– Que vous importe !
Et le chevalier écumait, et son front étaitbaigné de sueur, tandis que Guillaume paraissait avoir le calmed’un maître d’armes.
– Je voudrais savoir de quelle promesseil a stimulé votre jeune amitié.
– Misérable !
– Bah ! bah ! entre nous… onpeut tout se dire… Voyons ! est-ce cent, deux cents, troiscents pistoles ?
Le chevalier eut un cri de rage.
– Si vous voulez vous en aller,poursuivit Guillaume, il faut me jurer de garder le secret surcette aventure, et vous bien persuader que vous n’avez rien àgagner maintenant par le commerce du marquis de la Roche-Maubert,que, d’ailleurs, vous ne reverrez peut-être plus… Mais, prenez doncgarde, interrompit Guillaume, voilà que, pour la seconde fois, jeviens d’avoir votre vie entre mes mains… Donc, je reprends, si vousvoulez garder le secret, et vous en aller, ce n’est pas deux centspistoles, c’est le double que je vous offre…
Le chevalier rompait toujours, et s’il n’eûtété Gascon, il se fût écrié sur-le-champ qu’il acceptait.
Mais ce diable de sang des bords de la Garonnequi lui coulait dans les veines…
– Ah ! gredin, dit-il, je crois quetu m’insultes !
– Mais non, dit Guillaume.
– Ou que tu te moques de moi ?
– Pas davantage.
– Il me faut tout ton sang.
Et le chevalier, ivre de colère, se fendit àfond. Guillaume esquiva le coup, et, par contre, le chevalier, ense redressant, sentit son épée sur sa poitrine.
– Bah ! fit Guillaume, j’auraitoujours le temps de vous tuer. Voyons si nous ne pouvons pas nousentendre.
Et il releva son épée.
Le chevalier se trouvait, en ce moment, acculédans l’angle de la porte.
– Voulez-vous quatre centspistoles ? répéta Guillaume.
– Jamais.
– Alors, finissons-en.
Et Guillaume lia l’épée du Gascon tierce surtierce, donna un vigoureux coup de fouet, et l’épée, échappant à lamain du chevalier, alla sauter à vingt pas.
– Cette fois, dit le prétendu bourgeoisen portant la pointe de la sienne à la gorge du Gascon, cette fois,mon jeune ami, il faut choisir… ou passer dans l’autre monde sansbruit ni trompette, ou prendre mes quatre cents pistoles et s’enaller.
– Oh ! vous m’en direz tant !murmura le Gascon tout confus.
– Vous acceptez ?
– Parbleu !
– Et vous serez muet ?
– Comme la tombe.
– À la bonne heure ! Je savais bienque les Gascons sont gens d’esprit.
Et Guillaume remit son épée au fourreau, et,ramassant celle du chevalier, il la garda, pour ôter à sonadversaire vaincu toute tentation de recommencer une lutte inégale,comme on a pu le voir.
Maintenant, voyons ce que devenait le marquisde la Roche-Maubert.
Il n’est rien de si tenace, a-t-on dit, que lafantaisie amoureuse d’un vieillard.
On a pu voir par sa conduite depuis huit joursque le marquis se chargeait de justifier pleinement cettesentence.
Retrouver Janine, la femme immortelle, lasorcière qui faisait de l’or, était désormais pour lui l’unique butde sa vie.
Il s’était donc aventuré bravement, unflambeau à la main, dans cet escalier que la plaque mobile de lacheminée venait de démasquer.
Où conduisait cet escalier ?
Très certainement au laboratoire, se disait lemarquis.
Et le flambeau d’une main, son épée nue del’autre, le marquis continuait à descendre.
L’escalier tournait sur lui-même, en forme devrille.
Des bouffées d’air humide montaient de sesprofondeurs et fouettaient le marquis au visage.
Mais il descendait toujours.
À la quarantième marche environ, il entenditun bruit sourd.
Alors il s’arrêta et tendit l’oreille.
Le bruit avait quelque chose du roulementlointain du tonnerre.
Mais le marquis eut bientôt reconnu ce qu’ilen était.
C’était le clapotement de l’eau contre unrocher qui parvenait jusqu’à lui, et M. de laRoche-Maubert comprit que cet escalier descendait à la rivière.
Un moment, il songea à rebrousser chemin et àchercher ailleurs la route qui devait conduire au laboratoire.
Mais alors il se souvint que pendant sonprocès, il y avait quarante ans, Janine avait dit à sesjuges :
– On arrive chez moi par eau aussi bienque par terre.
Les juges n’avaient point compris ces parolessans doute, puisque les enquêtes et les perquisitions ordonnées parle parlement dans la maison de la rue de l’Hirondelle, n’avaientamené aucun résultat.
Mais le marquis, en se remémorant cetteréponse, pouvait en conclure qu’il trouverait, en descendanttoujours, quelque corridor latéral, quelque porte pratiquée dans lacage de l’escalier et qui le conduirait là où il voulait aller.
Il se remit donc en marche et continua àdescendre.
Le bruit devenait plus distinct, l’air plushumide.
Le marquis ne s’était pas trompécependant.
À la soixantième marche il trouva unrepos.
La cage s’élargissait et une galerie s’ouvraitsur la gauche.
– Voilà mon chemin, dit le marquis.
Et, quittant l’escalier, il entra dans lagalerie.
À peine avait-il fait vingt pas que l’airdevint plus vif et qu’une bouffée de vent souffla sur son flambeauet l’éteignit.
Alors le marquis se trouva plongé dansd’épaisses ténèbres.
Tout autre que l’entêté vieillard eût, en cemoment, perdu tout son calme et toute sa présence d’esprit.
Peut-être même n’eût-il osé bouger.
Ou bien, essayant de revenir en arrière, iln’eût plus eu qu’un but, retrouver l’escalier et remonter à lasurface du monde vivant.
En aucun cas, tout autre que le marquis n’eûtsongé à aller en avant.
Mais le marquis, lui, n’hésita paslongtemps.
Il était dans les ténèbres, mais peu luiimportait ! Il se remit donc en marche, étendant son épéedevant lui pour sonder les obstacles, et murmurant :
– Quand ce chemin conduirait à l’enfer,j’irais jusqu’au bout !
La galerie avait un sol humide, un peuboueux ; en outre elle suivait un plan incliné et le marquiscomprit qu’elle descendait toujours.
Mais en descendant et s’enfonçant sous terreelle tournait légèrement sur elle-même, M. de laRoche-Maubert le comprit, car tout à coup les ténèbres quil’environnaient devinrent moins épaisses, et quelque chose comme lalueur d’une étoile à demi perdue dans un nuage, ou un bout de tisoncouvert de cendres, lui apparut dans le lointain.
– Ah ! ah ! fit-il avec unejoie d’enfant.
Et il doubla le pas.
À mesure qu’il avançait, le point lumineux serapprochait de lui, mais ne grandissait pas.
Et quand il fut tout auprès, le marquis put serendre un compte exact de ce qu’il voyait.
La galerie qu’il venait de suivre était ferméepar une porte ; au milieu de cette porte, il y avait un petittrou, et par ce trou s’échappait un rayon de lumière.
Le marquis colla son œil à ce trou.
Il aperçut une seconde galerie.
Celle-là était éclairée par une lampesuspendue à la voûte.
Mais comment y pénétrer ?
La porte qui le séparait de la première étaitfermée et paraissait très épaisse.
Le marquis lui donna un coup d’épaule et neparvint qu’à se meurtrir inutilement.
La porte résista.
Alors le vieillard se mit à promener sa maindessus, en hauteur et en largeur, et tout à coup il étouffa un cride joie.
Sa main avait rencontré une corde : etcette corde qui pendait, il la tira et aussitôt une cloche fut miseen mouvement.
– Bon ! se dit le marquis, voici lasonnette des visiteurs.
Et il tira sur la corde une seconde fois.
Puis il attendit.
Quelques secondes s’écoulèrent.
Le marquis avait appliqué de nouveau son œilau trou de la porte et il explorait la galerie éclairée.
Soudain la clarté devint plus vive et uneautre lumière apparut au marquis dans le lointain.
Puis encore, derrière la lumière qui étaitcelle d’un flambeau, le marquis aperçut un homme.
Cet homme s’avançait, le flambeau de la maingauche, un trousseau de clefs de la main droite.
Il était drapé dans un grand manteau.
Et quand il fut tout près, le marquis sentitson sang affluer à son cœur et ses lèvres se crisper de colère.
L’homme au trousseau de clefs étaitmasqué.
Le marquis n’en douta pas un seul instant,c’était son adversaire, celui qui l’avait galamment couché, d’uncoup d’épée, dans le ruisseau de la rue de l’Hirondelle.
Et cet adversaire ne pouvait être que lechevalier d’Esparron, l’amant actuel de Janine.
– Ah ! cette fois, rugit le marquis,j’aurai une revanche.
L’homme au masque arriva jusqu’à la porte etdit :
– Qui donc a sonné ?
– Moi, fit le marquis d’une voix étoufféepar la colère.
– Comment vous nommez-vous ?
– La Roche-Maubert.
L’homme ricana à travers son masque.
Mais il mit une clef dans la serrure et laporte s’ouvrit.
– Je vous attendais, marquis, dit alorsl’homme au masque d’un ton railleur.
En même temps, il posa la main sur la garde deson épée, qui relevait son manteau par un coin.
Le marquis avait l’épée à la main.
Quand il se trouva en présence de l’homme aumasque, il poussa comme un rugissement.
– À nous deux, fit-il.
L’homme au masque laissa sa rapière aufourreau.
– Vous voulez donc votre revanche ?demanda-t-il avec calme.
– Sans doute, dit le marquis, et jem’étonne que vous n’ayez point dégainé encore.
– C’est que je ne vous savais pas aussipressé.
– Vraiment !
– Et que je ne le suis pas moi-même.
– Vous deviez pourtant vous attendre à meretrouver sur votre chemin, dit le marquis furieux.
– Très certainement, et la preuve en estque je suis venu vous ouvrir.
– Ah ! c’est juste, fit le marquisfrappé de la logique de cette réponse.
– Or, poursuivit le chevalier, si vousvoulez m’écouter une seconde, vous verrez…
– Parlez !
– Vous êtes entré dans la maison,là-haut…
– Naturellement.
– Vous voulez absolument voir la femmeimmortelle, comme vous l’appelez ; et, poursuivit l’homme aumasque, toutes les bonnes raisons qu’aura pu vous donner maîtreGuillaume vous auront paru mauvaises, puisque vous voilà ici.
– Vous savez cela ?
– Je l’imagine, puisque Guillaume afrappé la plaque de la cheminée, derrière laquelle se trouve untimbre qui correspond à l’endroit où je me trouvais, ce qui faitque je suis venu à votre rencontre.
– Eh bien, monsieur, dit le marquis,maintenant que vous voilà fixé, en garde, s’il vous plaît.
– Un mot encore, et je suis à vosordres.
– Soit, mais hâtez-vous.
– Il est bien convenu, poursuivit l’hommeau masque, que vous n’êtes pas venu jusqu’ici uniquement pour vousrencontrer avec moi de nouveau et prendre votre revanche.
– Non, je suis venu, parce que je veux lavoir.
– Eh bien, si nous nous battons tout desuite et que je vous tue, vous ne la verrez pas.
Ceci était encore parfaitement logique.
Cependant le marquis eut un geste dedéfiance :
– Je crois, dit-il, que vous avez peur etque vous cherchez à m’échapper.
– Dieu m’en garde ! et j’irai plusloin encore, dit l’homme au masque avec colère. Du moment que vousêtes venu jusqu’ici, nous n’avons plus de raison pour vous barrerle chemin, et si vous voulez voir la femme immortelle, je suis prêtà vous conduire auprès d’elle. Après quoi, si le cœur vous en ditencore, je me mettrai à votre disposition.
En bonne conscience, le marquis de laRoche-Maubert n’avait plus aucune objection à faire.
– Eh bien, soit, dit-il, marchons.
– Suivez-moi, répondit l’homme aumasque.
Puis, élevant son flambeau au dessus de satête de façon à éclairer la route, il passa le premier.
Le marquis avait remis son épée aufourreau.
Le corridor était long, tournait sur lui-mêmecomme un large escalier, affectait une pente assez rapide, etrappelait à M. de la Roche-Maubert, cette voie originaleconstruite par Louis VIII dans une des tours du château d’Amboise,laquelle permettait au monarque d’arriver en litière, à cheval ouen char jusque sur la plate-forme du palais qui est à plus de centpieds au dessus du niveau de la Loire.
– Mais ce corridor ne finira doncjamais ? s’écria le marquis perdant patience.
L’homme au masque se retourna :
– Il finira toujours trop vite pour vous,dit-il d’une voix empreinte d’une raillerie triste.
– Ah ! oui, ricana le marquis, vousallez sans doute me tenir le même langage que le Régent.
– Le Régent vous aimait beaucoup,marquis.
– Il m’aimera encore…
– Ou du moins il vous regrettera.
– Plaît-il ?
L’homme au masque s’était arrêté.
– Écoutez, marquis, dit-il, vous êtesfou, mais l’honneur doit vous être cher encore, et je suisconvaincu que si vous me donniez votre parole, vous latiendriez…
– Que voulez-vous dire ? fit lemarquis avec hauteur.
– Que vous allez, tête baissée, à lamort.
– Oh ! oh ! est-ce vous qui metuerez ?
– Je ne puis rien dire. Seulement, degrâce, écoutez-moi encore. Vous avez fait violence à Guillaume,vous avez trouvé un chemin qu’on ne voulait pas vous laisserparcourir, vous êtes venu jusqu’ici, tout cela est fort bien.Consentez à revenir en arrière, donnez-moi votre parole degentilhomme que vous retournerez dans votre province, que vous neparlerez plus à personne de ce que vous avez vu, que vous neprononcerez plus désormais le nom de la femme immortelle et il enest temps encore, je vous sauve !
– Monsieur, dit le marquis avec colère,je vous ai accepté comme guide et non comme conseiller.
– Ainsi, vous voulez aller enavant ?
– Morbleu ! oui, je leveux !
– Eh bien, dit tristement l’homme aumasque, que votre volonté soit faite.
Et il se remit en marche.
En outre de son épée, on s’en souvient, lemarquis s’était muni de ses pistolets.
– Vive Dieu ! murmurait-il ensuivant l’homme au masque qui avait allongé le pas, une armée ne meferait pas reculer maintenant.
Le corridor fit une dernière évolution surlui-même, et le marquis se trouva en présence d’une nouvelleporte.
– Écoutez, dit encore l’homme au masque,si depuis tout à l’heure vous aviez réfléchi, il serait temps derevenir sur vos pas.
– Jamais ! s’écria le marquis.
L’homme au masque ôta silencieusement sonchapeau.
– Que faites-vous ? demanda lemarquis hors de lui.
– Je salue celui qui va mourir,dit-il.
Et il frappa à cette porte qu’il avait devantlui.
Une voix de femme se fit entendre derrièrecette porte, disant :
– Qui est là ?
– Le marquis de la Roche-Maubert,répondit l’homme au masque.
– Vous n’avez donc pu lui fairerebrousser chemin ?
– Non.
– C’est la voix de Janine, je lareconnais ! s’écria le marquis ; je veux la voir.
– Que la volonté de la destinées’accomplisse donc ! reprit la même voix.
En même temps la porte s’ouvrit.
Alors le marquis ébloui par une gerbe delumière, se trouva au seuil de cette salle orientale dans laquellele Régent avait pénétré quelques nuits auparavant.
Janine était assise sur une pile de coussins,son enivrant sourire aux lèvres.
Et le marquis, ivre d’amour, se précipita verselle et lui dit en se mettant à genoux :
– Oh ! oui, c’est bien toi… toi quej’ai aimée… toi que j’aime encore !…
Et il prit une des mains de la femmeimmortelle et la porta avec transport à ses lèvresparcheminées.
La porte qu’il venait de franchir s’étaitrefermée et l’homme au masque avait disparu.
** * *
– Ô Janine, je vous aime ! Janine,je sens que ma raison m’abandonne et que mon cœur retrouve sesvingt ans, tandis que je suis à vos pieds, Janine, je veux réparermes torts involontaires d’autrefois… je veux être votre époux,Janine. Vous serez la marquise de la Roche-Maubert.
Et l’amoureux vieillard demeurait àgenoux.
Elle était silencieuse et le regardait avec unmélange de pitié et de haine.
– Monsieur le marquis, dit-elle enfin,vous avez voulu pénétrer jusqu’ici, quoi qu’on ait pu vous dire…vous avez eu tort…
– Je fusse allé vous chercher en enfer,Janine !
– Peut-être y êtes-vous ?fit-elle.
Et elle eut un énigmatique sourire.
Puis dégageant la main qu’il continuait àcouvrir de baisers :
– Voyons, dit-elle, regardez-moi bien.Ai-je l’air d’une femme qui traverse les siècles sans prendre uneride, en conservant une jeunesse éternelle ? Et ne voustrompez-vous pas, marquis ?
– Non, non, dit-il, vous êtesJanine !
Elle haussa les épaules et dittristement :
– Janine est morte.
– Morte !
– Vous l’avez vue sur son bûcher.Pouvez-vous en douter ?
– Janine, c’est vous, et vous êtesimmortelle ! dit l’entêté vieillard.
– Janine avait les cheveux noirs.
– Et vous les avez blonds, n’est-cepas ?
– Dame ! vous voyez…
– Oh ! fit le marquis, qu’est-ce quecela prouve ? rien. Il y a des eaux merveilleuses pour teindrela chevelure.
– Marquis, vous êtes fou.
– Soit, mais je vous aime…
– Alors, dit-elle froidement, prouvez-moivotre amour par votre soumission.
– Que dois-je faire ?
– M’écouter.
– Parlez, dit-il en la contemplant avecextase.
Le sourire avait disparu de ses lèvres, et sonregard était maintenant acéré comme la lame d’un poignard.
– Puisque vous êtes venu jusqu’ici,dit-elle, je veux tenter un dernier effort… pour vous sauver… carvotre vie tient à un fil…
À son tour, il haussa les épaules, et il eutun sourire qui voulait dire :
– La mort n’a rien à faire avec moi.
Elle reprit :
– Supposez un instant que je sois, nonpas Janine, mais sa nièce, et que j’aie hérité en même temps que desa beauté et d’une ressemblance frappante avec elle, d’unlegs : sa vengeance…
– Ah ! oui, dit le marquis, vousm’avez dit la même chose autrefois… la nuit où vous me mordîtes aucou.
– Mais écoutez-moi donc !fit-elle.
– Soit, parlez, dit le marquis,paraissant se résigner.
– J’ai pour mission de frapper un homme,un monstre plutôt. Vous venez, ô étourdi en cheveux blancs, vousposer sur mon chemin et vous entravez mes projets…
– Je vous aime.
– Moi, dit-elle, je devrais vous haïr,car vous avez trahi Janine !… mais Janine, en mourant, vous apardonné… ou plutôt, elle ne m’a pas laissé d’instruction vousconcernant…
« Eh bien, je vais, à mon tour, vous faire laprière que le Régent vous a faite, que l’homme qui est en haut vousa faite aussi, que vous a répétée celui qui vous a amenéjusqu’ici…
Le marquis eut un rire féroce :
– Vous voulez que je m’en aille ?dit-il.
– Oui.
– Que je retourne dans mon château deNormandie, poursuivit-il en ricanant, et que je ne parle de vous àâme qui vive ?
– Oh ! non, dit-elle, il est troptard !…
– Ah ! ah !
– Du moment où vous avez pénétréjusqu’ici, reprit-elle, vous avez été condamné…
– À mort ?
– À mort, marquis, dit-ellefroidement.
– Et qui se chargera de l’exécution de lasentence ? fit-il en se redressant et posant la main sur lagarde de son épée.
– Peu importe ! dit-elle. Eh bien,je voudrais commuer votre peine.
– En vérité !
– Dites un mot, et je donnerai desordres, poursuivit elle. On vous apportera un breuvage qui vousplongera dans un sommeil léthargique de plusieurs heures et même deplusieurs jours. Lorsque vous reviendrez à vous, quand vousrouvrirez les yeux, vous serez dans un carrosse de voyage encompagnie de deux hommes qui auront ordre de ne vous quitter nijour, ni nuit, et de vous poignarder au premier mot imprudent quisortira de vos lèvres.
– Charmant ! ricana le marquis.
– Vous voyagerez ainsi plusieurs jours,plusieurs semaines et ne vous arrêterez qu’en Italie, dans la villede Milan où vos gardiens vous conduiront dans un palais quim’appartient et où ils vous tiendront prisonnier jusqu’à l’heure oùla besogne que je me suis donnée ici sera accomplie. Alors, je vousrendrai la liberté, marquis, et vous pourrez revenir à Paris, etchercher Janine, si bon vous semble ! Janine n’aura plus rienà craindre de vous.
Le marquis riait toujours.
– C’est vous qui êtes folle !dit-il.
Puis le délire amoureux qui l’étreignait luimonta au cerveau.
– Ah ! dit-il, vous ne voulez pasêtre ma femme… Eh bien !…
Il avait l’œil en feu ; il était furieuxet frémissant…
Il voulut s’élancer sur la femme immortelle etla saisir dans ses bras…
Mais elle fit un bond en arrière et, rapidecomme l’éclair, elle se réfugia à l’autre extrémité du salonoriental.
Sa main prit un sifflet qui pendait à saceinture et le porta à ses lèvres.
Le sifflet rendit un bruit aigu.
À ce bruit deux hommes entrèrent.
On eût dit que le mur de feuillage s’étaitentr’ouvert devant eux.
L’un de ces deux hommes était ce mêmeadversaire masqué à qui le marquis devait un si joli coupd’épée.
L’autre était un nain hideux, un nègre vêtu derouge qui portait un plateau sur lequel était un gobeletd’argent.
– À moi ! dit-elle.
Et regardant le marquis d’un œilenflammé :
– Vous n’avez plus qu’une minute. Buvezle contenu de ce gobelet, ou vous êtes mort !…
Mais le marquis répondit par un éclat derire.
En même temps, il laissa tomber son manteau,prit ses pistolets à sa ceinture, et les braquant sur la poitrinede l’homme au masque :
– Vous vous trompez, madame, dit-il,c’est moi qui suis le maître de la situation !…
Une pensée rapide comme un éclair avaittraversé le cerveau de ce fou qu’on appelait le marquis de laRoche-Maubert.
L’homme au masque, il n’en doutait pas,c’était le chevalier d’Esparron.
Le chevalier, c’était le nouvel amant de cellequ’il persistait à appeler Janine, et cet amant, elle l’adoraitsans doute.
Or, en dirigeant l’un de ses pistolets vers lapoitrine du chevalier, M. de la Roche-Maubert avait crufermement que la femme immortelle, épouvantée, allait tomber à sespieds et demander grâce.
Tout au contraire, elle se mit à rire, etl’homme au masque lui dit :
– Vous pouvez faire feu, marquis…
Un nuage passa sur le front deM. de la Roche-Maubert, ses yeux s’injectèrent de sang,et son doigt pressa fiévreusement la détente.
Le coup partit.
Un nouvel éclat de rire se fit entendre,tandis qu’une épaisse fumée blanche emplissait un moment lasalle.
Le marquis, hors de lui, fit feu une secondefois, et un autre éclat de rire lui répondit.
La fumée était si épaisse que d’abord il nevit rien ; mais ce fut l’affaire d’une minute.
La fumée se dissipa, et alors le marquis jetaun cri de stupeur.
La femme immortelle et le nain avaientdisparu.
Il ne resta plus là que l’homme au masque quiriait toujours.
Le marquis tira son épée et se rua surlui.
Mais l’homme au masque avait pareillement misflamberge au vent, et il se trouva sur la défensive.
– Ah ! misérable ! dit lemarquis, il me faut ton sang jusqu’à la dernière goutte.
– Et si vous le versez, vous saurez d’oùil vient, répondit son adversaire dont le masque tomba.
Le marquis ne s’était pas trompé, c’était bienle chevalier d’Esparron, avec qui il avait soupé chez le Régent,qui se trouvait devant lui.
– Vous voulez donc votre revanche avantde mourir ? disait le chevalier toujours calme etrailleur.
– C’est toi qui mourras ! réponditle marquis.
Et il attaqua son adversaire avec fureur.
Les deux épées se heurtaient, étincelaient, seheurtaient encore, et le chevalier, superbe de sang-froid,poursuivait la conversation :
– En vérité ! monsieur le marquis,vous ne seriez pas plus déraisonnable, disait-il, si vous n’aviezque vingt ans !
« Voyez ce que vous avez fait !… Un matinvous êtes pris, au fond de votre manoir, du désir de revoir Paris,vous vous faites prier à souper chez le Régent, vous y racontez unehistoire absurde ; vous calomniez une femme, vous ridiculisezun galant homme comme moi, qui ne demandais pas mieux que d’avoirdu respect pour vos cheveux blancs. Cela ne vous suffit pas. Quandon vous conseille de vous en retourner chez vous, de laisser dormirvos souvenirs de jeunesse, vous vous entêtez dans un amourimaginaire, vous bravez les ordres du Régent, vous méprisez lesconseils de vos amis…
– Je te tuerai comme un chien !hurla le marquis.
Et il se fendit à fond sur son adversaire.
Le chevalier esquiva le coup et l’épée dumarquis filant jusqu’au mur se heurta violemment et se brisa entrois morceaux.
Et comme le vieillard poussait un cri de ragesuprême, le chevalier lui porta la pointe de son épée au visagepour le tenir en respect.
– Une dernière fois, dit-il, laissez-moivous donner un conseil.
– Tue-moi, mais ne me raille pas,bandit ! s’écria le marquis.
– Je ne vous raille pas, monsieur. Tenez,regardez sur ce guéridon… Le gobelet qui contient le narcotique esttoujours là… Prenez-le et buvez !
– Jamais !
– Buvez ! dit une autre voixderrière le marquis.
Il se retourna brusquement et aperçut la femmeimmortelle, qui était au seuil d’une porte qui venait de s’ouvrirsans bruit.
Cette porte ouvrait sur ce corridor que lemarquis avait déjà parcouru.
– Ah ! c’est vous, dit-il,vous !
Et il s’élança vers elle.
Mais, légère comme une biche effarouchée, elleavait bondi en arrière et se trouvait maintenant dans lecorridor.
Le marquis oublia son adversaire, il oubliaqu’il était désarmé, il oublia tout.
Et, retrouvant ses jambes de vingt ans, ils’élança à la poursuite de la femme immortelle, qui fuyait devantlui dans cet interminable corridor.
– Puisque tu ne veux pas être ma femme,disait-il, tu n’en seras pas moins à moi !…
Et il la gagnait de vitesse, et le momentétait proche où il allait l’atteindre.
Tout à coup elle se retourna.
Son regard fut si flamboyant, si dominateur,qu’il s’arrêta un moment, comme fasciné.
– Marquis, lui dit-elle, une dernièrefois, voulez-vous vivre ?
– Je veux t’aimer, dit-il avec rage.
On entendit alors comme un soupir déchirantqui soulevait la poitrine de cette femme étrange.
– Eh bien, dit-elle, que votre volontés’accomplisse !
Et elle se mit à fuir de nouveau.
– Oh ! répéta le vieillard affolé,je finirai bien par t’atteindre… et si tu ne veux pas m’aimer… ehbien, je te tuerai !…
Soudain, la femme immortelle fit un dernierbond. On eût dit qu’elle franchissait quelque obstaclemystérieux.
Le marquis fit un pas encore…
Puis, tout à coup on entendit un cri terrible…un cri d’agonie suprême… puis rien !
Une trappe s’était ouverte sous les pieds duvieillard et le marquis de la Roche-Maubert venait d’être précipitédans les profondeurs ténébreuses d’un abîme inconnu.
** * *
Pâles, frémissants, face à face, la femmeimmortelle et le chevalier d’Esparron se regardaient.
– Oh ! c’est affreux !murmurait-elle.
– Il l’a voulu, répondit le chevalierd’une voix sourde.
– Eh bien ! murmura-t-elle, tandisqu’un sombre éclair jaillissait de ses grands yeux limpides, àl’œuvre maintenant ! c’est le margrave qu’il faut frapper.
– Au margrave ! répéta lechevalier.
Et il prit la main de la femme immortelle etla porta respectueusement à ses lèvres.
La rue Saint-Honoré était alors une rue dubel air.
Plus d’un grand seigneur s’enorgueillissaitd’y avoir son hôtel, et les litières et les beaux équipages s’ycroisaient en tout sens.
Le feu roi n’avait presque pas quittéVersailles ; mais le Régent aimait Paris.
Or le Régent c’était alors le pouvoir, c’est àdire la cour, car un roi de neuf ans ne comptait guère.
Le beau monde avait donc fui Versailles pourParis, et la rue Saint-Honoré, qui passait devant le Palais-Royal,était la rue à la mode entre toutes les rues.
On ne s’étonna donc point, un matin,d’apprendre que le très haut et très puissant seigneur le princemargrave de Lansbourg-Nassau, après avoir passé quarante-huitheures rue de l’Arbre-Sec, s’était installé dans un bel hôtel de larue Saint-Honoré, à l’angle même de la rue des Bons-Enfants.
L’arrivée de ce haut personnage avait faitquelque bruit dans Paris.
On disait de lui des choses merveilleuses.
D’abord, le margrave était fabuleusementriche ; ensuite, il jetait l’or par les fenêtres.
Enfin, il venait à Paris pour se marier.
Annoncez qu’un homme riche est à marier, etles jeunes filles pleuvront.
Le margrave aurait eu cent vingt ans et latête de Méduse, qu’il aurait encore trouvé du choix.
La cour et la ville s’étaient émues.
Aux environs de l’hôtel qu’il habitait, lescommentaires s’entassaient sur les commentaires.
Les bonnes gens du quartier, au mépris ducouvre-feu, s’entassaient le soir au seuil des portes et selivraient à mille conjectures.
Cependant personne n’avait vu le margrave.
Il était entré de nuit dans sa nouvelledemeure et ne s’était plus montré.
Était-il jeune ?
Était-il vieux ?
C’était là une question que personne nepouvait résoudre.
Tout ce qu’on savait, c’est que le princeavait fait savoir dans Paris que les plus jolies filles pouvaientse présenter et qu’il ferait un choix, à partir du lundi de laPentecôte, qui était précisément le jour où cette histoirerecommence.
Juste en face de l’hôtel, et par conséquent del’autre côté de la rue, se trouvait la boutique de maîtreChaubourdin.
Chaubourdin était un apothicaire.
Les apothicaires, en général, ont toujoursjoué un rôle dans l’histoire des peuples, et Chaubourdin, mieuxqu’aucun de ses confrères, avait droit à une certaineconsidération.
Chaubourdin était un petit homme entre deuxâges, qui se mêlait de tout ce qui ne le regardait pas, et dontl’officine était ouverte à quiconque avait une nouvelle à répandre,ou une histoire à raconter.
La boutique de Chaubourdin était un véritablebureau de renseignements, où chacun apportait son petit récit etson cancan du jour.
Le rôle du spectateur ne contentait pointChaubourdin.
Il cherchait des nouvelles, de son côté, avecbeaucoup de zèle et de conscience, et, quand il n’en avait pas, ilen inventait.
Chaubourdin s’était donc mis sous les armesdès l’installation du margrave, bien décidé à ne pas laisser passerinaperçu le moindre fait et le moindre geste de ce hautpersonnage.
Le premier jour, il s’était mis à causer avecun petit page gouailleur qui lui avait parlé des projetsmatrimoniaux de son maître.
Une heure après, il avait fait la connaissancede maître Conrad, l’intendant vêtu d’écarlate que nous avons vufaire ses confidences au marquis de la Roche-Maubert.
À midi, Chaubourdin savait que le margraveétait vieux.
À cinq heures du soir, il pouvait affirmer quela fortune du margrave rendrait le roi de France jaloux.
Le lendemain matin, comme il ouvrait saboutique, la porte de l’hôtel s’ouvrit pareillement.
Un homme en sortit.
C’était Conrad, l’intendant vêtu de rouge.
Chaubourdin, en le voyant traverser la rue etvenir à lui, crut qu’il lui faisait une visite de politesse pure etsimple.
Mais Conrad le combla de joie en ledésillusionnant.
– J’ai besoin de vous lui dit-il.
Chaubourdin, qui était tout petit, se sentittout à coup grandi de cent coudées.
Conrad lui dit :
– Le prince a un médecin.
– Est-il malade ?
– Non.
– Alors, à quoi bon le médecin ? fitl’apothicaire qui était plein de scepticisme.
– Pour ne pas le devenir, répliquaConrad.
Et il mit une ordonnance sous le nez del’apothicaire.
Chaubourdin la lut.
Cette ordonnance était tellement bizarre, quel’apothicaire s’écria :
– Bon Dieu ! mais à quoi donc peutservir tout cela ?
L’intendant se mit à rire…
– Bah ! fit-il, vous me paraissez unhomme de bon sens…
– Je m’en vante, fit Chaubourdin avecorgueil.
– Discret…
– Comme la tombe.
– Et je puis bien vous faire uneconfidence ?
– Parlez…
– Le prince est vieux.
– Ah !
– Si vieux qu’il veut se rajeunir.
– C’est difficile.
– L’ordonnance que je vous apporte est deson médecin. Vous confectionnerez, grâce à elle, un breuvage quirendra quelque force à Son Altesse.
– Parfait.
– En outre du breuvage, l’ordonnanceprescrit une certaine pâte, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Cette pâte est destinée à couvrir lesrides du prince et à les faire disparaître.
– À merveille !
– Ensuite, il est question d’uncosmétique, je crois ?
– Oui, certes.
– Ce cosmétique a pour but de teindre enbrun les cheveux et la barbe du prince qui sont blancs.
– De mieux en mieux.
– Mettez-vous donc à la besogne.
– À l’instant même.
– Et soyez discret…
– Je vous le jure.
L’intendant avait eu raison de se fier à ladiscrétion de maître Chaubourdin l’apothicaire.
Le soir même, tout le quartier savait que leprince margrave de Lansbourg-Nassau employait des breuvages, despâtes et des cosmétiques destinés à le rajeunir.
Et tout le monde attendait.
Car, Chaubourdin l’avait dit, un grandévénement se préparait…
Le grand événement qui se préparait,l’intendant l’avait dit tout bas à Chaubourdin, et Chaubourdinl’avait dit haut à tout le monde.
C’était le mariage du prince.
Le prince avait passé trente-six heures dansune chambre obscure, enveloppé dans ses linges, couvert d’onguentsmystérieux.
Encore quelques heures, il se serait refaitune deuxième jeunesse.
Le soir même de ce jour, lundi de Pâques, àhuit heures du soir, le concours serait ouvert.
C’est à dire que toute fille qui se croiraitd’une beauté remarquable avait le droit de se présenter au guichetde l’hôtel.
Elle serait reçue d’abord par l’intendant.
Si l’intendant la trouvait assez jolie poursubir une première épreuve, elle franchirait une porte et seraitprésentée à la femme de l’intendant madame Edwige.
Madame Edwige jugeait en deuxième ressort.
Si madame Edwige trouvait la jeune fillejolie, elle la conduirait dans la grande salle de l’hôtel.
Là, celle-ci rencontrerait sans doute d’autresjeunes filles admises comme elle à concourir.
À une certaine heure, le prince passerait.
Il examinerait une à une les aspirantes aurang de princesse, causerait avec elles, prendrait des notes etleur annoncerait qu’il réfléchirait.
À moins que, toutefois, il ne se trouvât parmielles quelque beauté souveraine, idéale, qui le subjuguât et leterrassât du coup.
C’était là ce que maître Chaubourdin racontaitdans sa boutique ce soir-là, comme la nuit tombait.
Tous les désœuvrés du quartier s’était réunischez lui.
Chacun même avait amené une connaissance, unami, un parent.
Chaubourdin, assis derrière son comptoir,donnait complaisamment tous ces détails et on les écoutait avecavidité.
Un brave homme de mercier qui avait pourenseigne : À la Chemise de la Vierge, entra, en cemoment, suivi d’un homme d’épée.
Un homme d’épée faisait toujours un peu desensation parmi les bourgeois.
Le mercier, qui s’appelait Rabuteau, joignaità son industrie première celle de logeur en garni. Il louait unechambre meublée dans la maison qui se trouvait à l’angle de la ruedes Frondeurs et de celle des Orties-Saint-Honoré.
Or l’homme d’épée qu’il amenait n’était autreque son locataire.
Ce locataire était un Gascon, le chevalier deCastirac, qui parlait de ses châteaux et de ses terres à toutvenant, et ne retirait sa main de sa poche que pleine depistoles.
On devine d’où venaient ces pistoles, surtoutsi on se rappelle le duel du Gascon avec maître Guillaume Laurent,le bourgeois gentilhomme de la rue de l’Hirondelle, duel quis’était terminé par un petit arrangement.
Or donc le chevalier de Castirac avaitaccompagné le mercier Rabuteau qui, la veille, avait entendu parlerdéjà du prince margrave et qui venait chez Chaubourdin avec lacertitude qu’il apprendrait des choses intéressantes.
L’apothicaire recommença alors, pour ladixième fois peut-être depuis une heure, le récit qu’il avait déjàfait touchant le margrave qui cherchait à se rajeunir.
À mesure que la nuit approchait, la boutiquede Chaubourdin s’emplissait de plus en plus.
L’heure n’était plus loin où les aspirantes àla main du margrave allaient se présenter.
En effet, dès sept heures et demie on vitarriver presque en même temps un carrosse et deux litières.
Litières et carrosse s’engouffrèrent sous laporte cochère d’une vaste cour d’honneur qui se referma aussitôt.Mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que cette porte serouvrit et que le carrosse et une des litières sortirentprécipitamment.
– Peste ! murmurèrent plusieursvoix, voilà déjà deux personnes hors du concours.
Comme la porte de la boutique était demeuréeouverte, les hôtes de Chaubourdin avaient envahi la rue et jetaientdes regards avides à travers les rideaux de la litière, et lesvitres du carrosse.
L’un et l’autre contenaient de fort joliesfemmes et le chevalier de Castirac s’écria :
– Le vieux drôle est, ma foi, biendifficile !
Pendant deux heures la scène se renouvela.
Chaubourdin avait illuminé sa boutique etl’avait convertie en chapelle ardente, à la seule fin que lalumière se projetât au loin dans la rue et qu’aucun détail de cettescène nocturne ne fût perdu.
Les litières, les carrosses, les modestespots-de-chambre,petites voitures de louage alors fort à lamode se succédaient, et la même scène se répétait.
– Sandis ! s’écria le chevalier, ilest bigrement difficile, ce prince… Voilà les plus belles femmes deFrance, qui s’en retournent sans avoir même franchi la premièresalle.
Mais, tout à coup, il se passa quelque chosede plus extraordinaire encore.
On vit arriver une femme à pied, laquellevoulait concourir aussi.
C’était une belle jeune fille de dix-neuf ans,brune comme une Andalouse, emprisonnant avec peine sa chevelured’ébène dans un mouchoir rouge, et sa taille opulente dans uncorsage de velours noir posé sur une jupe rayée de blanc et debleu.
Elle marchait, posant avec insouciance sonpetit pied cambré dans la boue noire de la rue, la tête haute, lesourire aux lèvres, comme il convient à ceux qui sont sûrs de lavictoire.
La foule, qui s’était ameutée dans la rue, àla porte de l’hôtel battit des mains.
– Sandis, cadédis[6] !s’écria le chevalier de Castirac, c’est une Bayonnaise ! c’estune compatriote… et elle est en passe de devenir princesse, carelle est plus belle que toutes les autres.
Sur ces mots, en homme avisé et qui ne laissejamais échapper une occasion de faire son chemin, le Gascon s’enfut droit à la jeune fille, la salua galamment et lui offrit sesservices.
La Bayonnaise s’était arrêtée et regardaitcurieusement le chevalier.
– Que me voulez-vous ? dit-elleenfin.
Mais le Gascon lui répondit en languebasque :
– Comme je suis convaincu que vous allezdevenir princesse, je viens vous offrir mes services et vousdemander votre protection.
Cette langue du pays natal résonnant tout àcoup à son oreille avait fait tressaillir la jeune fille, quiregarda une seconde fois le chevalier.
Il y eut entre eux comme un échange de fluideélectrique et de regards magnétiques.
Ces deux êtres qui se voyaient pour lapremière fois devinèrent que la destinée avait voulu les réunir, etqu’ils se devaient l’un à l’autre.
Et certes, l’amour ne fut pour rien dans cespressentiments.
La jeune fille se dit :
– Voilà le protecteur dont j’aibesoin.
Le Gascon se dit pareillement :
– Je suis venu à Paris pour y chercherfortune, et il pourrait bien arriver que j’eusse trouvél’instrument qui doit me servir à la faire.
Il lui prit le bras, et elle ne se dégageapoint.
Elle marchait résolûment vers la porte dumargrave, tout à l’heure ; il l’entraîna à l’autre bout de larue et elle ne résista point.
Les curieux qui encombraient les abords del’hôtel avaient eu le temps de voir ce manège.
Quelques-uns battirent des mains,disant :
– La plus belle jeune fille ne sera paspour le vieillard. C’est le jeune homme qui l’emmène.
Le chevalier avait entraîné la jeune fille àl’écart en lui disant :
– Vous ne perdrez rien à vous faireattendre. Quand vous paraîtrez, le margrave tombera à vosgenoux.
Elle n’en doutait pas un moment, puisqu’ellele suivit sans résistance.
Il y avait dans la rue une sorte de cabaret,désert en ce moment.
Le chevalier y poussa la Bayonnaise :
– Nous allons causer un brin, dit-il, etnous verrons à quoi je vous puis être utile.
Une minute après, ils étaient attablésvis-à-vis l’un de l’autre, et personne ne pensait plus à eux.
– D’où venez-vous ? disait lechevalier de Castirac, continuant à regarder cette fille splendidedont les vêtements étaient ternis et qui, en dépit de sa pauvreté,avait un air de reine.
– Vous voulez savoir mon histoire ?dit-elle.
– Oui.
– Je vais vous la dire. Elle est courte,mais elle ne manque pas d’intérêt, comme vous l’allez voir.
Le chevalier s’accouda sur la table,contemplant toujours la Bayonnaise.
Elle reprit :
– Mon costume vous a dit mon pays. Jem’appelle Jeanne, je suis de Bayonne, j’ai dix-neuf ans.
« Je suis venue à Bordeaux, il y a deux ans,pour y chercher une condition.
« J’ai rencontré alors un beau sergent aurégiment de Picardie, qui tenait garnison à Bordeaux, et je m’ensuis affolée.
« Le sergent m’a promis de m’épouser, et ileût tenu sa promesse, j’en suis certaine, s’il n’avait eu lamalencontreuse idée de me montrer à son capitaine.
« Le capitaine s’est épris de moi, et je m’ensuis bientôt toquée moi-même, abandonnant le sergent.
« Le capitaine m’a amenée à Paris. Nous sommesdescendus à la Croix du Trahoir, rue de l’Arbre-Sec, etnous avons habité un mois ensemble.
« Le capitaine était un cadet, il n’avait pasgrand argent.
« Il s’est endetté avec moi, et il m’aabandonnée un matin, me laissant quatre pistoles.
« Cela se passait il y a huit jours.
« Depuis ce temps une foule de projets m’onttraversé l’esprit.
« Je me suis dit d’abord qu’il ne devait pas yavoir à la cour une femme aussi belle que moi.
– C’est vrai, dit le chevalier.
– Et que si je pouvais arriver jusqu’auRégent, il perdrait la tête en me voyant.
– C’est bien possible, ma foi !
– Puis, continua Jeanne la Bayonnaise,j’ai appris que ce vieux fou, qui a des trésors incalculables,épouserait la plus belle fille qu’il trouverait, et je me suis ditque je devais être la plus belle de toutes celles qu’il pourraitvoir.
– Vous avez raison, dit le chevalier, quiadmirait cette foi robuste de la jeune fille en sa beauté.
Jeanne poursuivit :
– Mon père et ma mère étaient demisérables cabaretiers qui tenaient une auberge à la porte deBayonne sur la route d’Espagne.
« J’avais six ans quand une bohémienne, à quinous avions donné l’hospitalité, me dit la bonne aventure.
« Elle examina les lignes de ma main etaffirma que je serais princesse.
« Or, reprit Jeanne, j’ai une foi profondedans la conviction de la bohémienne, et si ce n’est pas ceprince-là que je dois épouser, c’en sera un autre, mais j’entrouverai toujours un.
« Seulement, acheva-t-elle, je suis au bout demes ressources, et je n’ai pas de temps à perdre.
Le chevalier se mit à sourire.
Puis il mit la main dans sa poche et la retirapleine d’or :
– Jeanne, dit-il, j’ai autant de foi quevous, maintenant, dans la protection de la bohémienne, et, commeelle, je vous dis que vous serez princesse.
– Bon, fit-elle.
– Mais, à Paris, une femme toute seule nepeut rien, il lui faut un cavalier, un protecteur, un ami.Voulez-vous que je sois tout cela ?
– Je ne demande pas mieux,répondit-elle.
– Voulez-vous associer nos deuxfortunes ?
– Oui, certes.
– Alors, topez là.
Et il prit dans la sienne les petites mains deJeanne la Bayonnaise, ajoutant :
– Maintenant, nous pouvons aller chez lemargrave. Donnez-moi le bras.
Il jeta un petit écu sur la table du cabaretet sortit, conduisant triomphalement la jeune fille qui voulaitdevenir princesse.
Ce fut un nouveau murmure d’étonnement parmila foule de curieux qui stationnaient devant l’hôtel dumargrave.
On avait applaudi en voyant le Gascon enlevercette jolie fille.
Mais quand on les vit reparaître tous deuxbras dessus bras dessous, entrer dans la cour et se présenter à ceguichet ou on subissait une première inspection, celle del’intendant, quelques sifflets se firent entendre.
Le chevalier se retourna.
– Imbéciles que vous êtes, dit-il, nevoyez-vous pas que c’est ma sœur ?
Et il continua son chemin la tête haute.
Pénétrons maintenant avant le chevalier deCastirac et sa nouvelle alliée Jeanne la Bayonnaise, à l’intérieurde l’hôtel du margrave, dont la cour était illuminée comme unecathédrale un jour de fête.
Paris était alors ce qu’il estaujourd’hui.
La baguette d’or y transformait tout enquelques heures.
Tandis que le vieux prince allemand, l’ancienassocié de Janine la chercheuse d’or, passait deux jours àl’hôtellerie de l’Arbre-Sec, une armée de tapissiers, de maçons etde peintres sous les ordres de maître Conrad, l’intendant vêtu derouge et le tremblant époux de la terrible madame Edwige, avaientenvahi ce vieil hôtel inhabité et l’avaient converti en un palaisdes Mille et une Nuits.
Le margrave y était entré l’avant-veille ausoir, à une heure assez avancée pour que nul ne le vît.
Il était descendu péniblement de sa litière,tant il était vieux et cassé ; puis, appuyé sur l’épaule del’un de ses pages, donnant le bras à madame Edwige, il s’étaittraîné jusqu’à la somptueuse chambre à coucher qu’on lui avaitpréparée.
Là, madame Edwige l’avait confié à ses deuxmédecins, dont l’un était allemand et l’autre hongrois.
Pendant quarante-huit heures, le vieillardavait été plongé dans différents bains odorants, frotté d’huiles etde parfums ; on l’avait enduit de pâtes mystérieuses ;puis on l’avait, au moyen d’un narcotique, plongé dans un sommeilprofond.
Il s’endormait vieux et devait se réveillerjeune… au moins pour quelques heures.
Le moment de cette résurrection venu, lemargrave qui était fait du reste à ces métamorphoses, avait ouvertles yeux, étiré ses membres, auxquels on avait rendu une souplessemomentanée.
Il s’était regardé dans un petit miroir qu’onlui avait apporté, et il s’était vu jeune, les cheveux noirs, lefront sans rides.
En même temps, madame Edwige était entrée.
– Eh bien, monseigneur, avait-elle dit,êtes-vous toujours dans l’intention de passer en revue les plusbelles fille de Paris et d’épouser celle qui vous plaira leplus ?
– Oui, certes, avait répondu lemargrave.
– J’ai fait répandre cette nouvelle auxquatre coins de la ville, poursuivit madame Edwige.
– Fort bien.
– Et déjà la rue est encombrée delitières et de carrosses. Vous avez du choix, et il est possibleque vous soyez embarrassé.
– Bah ! fit le margrave, je suisassez connaisseur pour discerner la plus belle au premier coupd’œil.
– Il suffit de ne pas se presser, ditmadame Edwige.
Elle était sortie alors et avait envoyé aumargrave deux de ses pages.
Ceux-ci avaient procédé à la toilette de leurseigneur et maître.
Certes, cette toilette terminée, aucun de ceuxqui avaient vu le vieux margrave descendre de son carrosse à laporte de l’hôtellerie de la rue de l’Arbre-Sec, ne l’eussentreconnu alors, tant il était changé.
Le vieillard était presque un jeune homme, etil était vêtu avec une extrême élégance.
Il se mit à marcher la tête haute, tendant lejarret, la main entourée de dentelles, coquettement placée sur lacoquille de son épée de gala.
– Vous avez vingt ans, lui dit madameEdwige en reparaissant, et je ne plains pas celle qui aura lebonheur de plaire à Votre Altesse.
– Où sont-elles ? demandale margrave.
– Oh ! fit en souriant madameEdwige, Votre Altesse y met trop d’impatience. Il en est venu plusde cent à l’heure qu’il est, et nous avons dû, Conrad et moi,imaginer un petit système de triage.
– Comment cela ?
– Conrad est dans la cour.
– Bon.
– Si une femme n’est que médiocrementbelle, il la prie de remonter en carrosse ou en litière, etl’avertit qu’elle n’a aucune chance de plaire à Votre Altesse.
– Ah ! cela est fort bien, dit lemargrave. C’est une manière de simplifier les choses.
– Justement. Quant aux femmes plusjolies, reprit madame Edwige, on les introduit dans un petit salon.Il y en a déjà une demi-douzaine.
– Alors, j’y vais, dit le margrave.
– Non, dit madame Edwige, ce n’est pasainsi que les choses sont disposées : prenez ma main,monseigneur, et accompagnez-moi…
Le margrave subissait toujours la volonté demadame Edwige.
Il ne fit donc aucune objection et obéit.
Elle le conduisit dans une salle à peineéclairée par une lampe à verre dépoli, le fit asseoir sur un canapéet souleva un rideau.
– Maintenant, regardez, dit-elle.
Le rideau qu’elle venait d’écarter recouvraitune glace sans tain.
À travers cette glace on voyait le petit salondont avait parlé madame Edwige brillamment éclairé, et dans cesalon plusieurs jeunes filles.
Le margrave les regarda une à une.
– Peuh ! fit-il, elles sontlaides !
– Fort bien, dit madame Edwige, je vaisles éconduire, alors.
Elle quitta le margrave, gagna un corridor etentra par une autre porte dans le petit salon.
Le margrave, à travers la glace, ne putentendre ce qu’elle disait, mais il vit les jeunes filles se leverl’une après l’autre, pâlir et rougir tour à tour, et se retirer uneà une pleines de confusion.
En même temps Conrad entra.
– Le prince est-il à son poste ?demanda-t-il à sa terrible femme.
– Oui, depuis quelques minutes.
– Bien. Aucune de celles-là ne lui aplu ?
– Tu penses, répondit madame Edwige ensouriant, que la glace à travers laquelle il regarde et qui élargitet grossit les traits, n’est pas faite pour embellir. Nous luiferons passer ainsi devant les yeux toutes les femmes de Paris sansqu’une seule lui plaise.
– Et c’est bien ce que nous voulons,n’est-ce pas ? murmura Conrad.
– Dame ! pour que celle à qui nousobéissons triomphe, il le faut bien.
– Mais, reprit madame Edwige, tu peux enfaire entrer tant que tu voudras.
Conrad sortit.
Le prince, dans sa cachette, vit alorsparaître l’une après l’autre, six autres jeunes filles.
Certes, elles étaient belles à l’envi, maiscette glace dont madame Edwige avait trahi le secret, n’était pasde nature à les avantager.
Et le prince frappa deux petits coups à laglace.
Madame Edwige quitta le salon et allarejoindre le bizarre personnage.
– Tout cela est laid, dit-il. Et je nevois pas pourquoi l’on me dérange pour si peu.
Madame Edwige retourna dans le salon etcongédia les six autres jeunes filles.
En ce moment, le chevalier de Castiractraversait la cour, donnant la main à Jeanne la Bayonnaise.
Conrad l’arrêta au passage.
– Où allez-vous ? dit-il.
– Mademoiselle est ma sœur, dit-il.
– Eh bien ?
– Elle est assez belle, comme vous voyez,pour prétendre à quelque succès.
– Je ne dis pas non, fit Conrad, et simademoiselle veut me suivre…
– Non pas, dit le Gascon, je l’accompagnepartout et je veux entrer avec elle.
– Mais, c’est impossible !
– Allons donc ! fit le Gascon quiregarda Conrad dans le blanc des yeux.
Et il repoussa l’intendant et entra dans lepetit salon où madame Edwige attendait.
Jeanne était triomphante et sedisait :
– Le margrave va tomber à mes pieds etm’offrir sa fortune et sa main !…
Jusque-là, toutes les femmes qui s’étaientprésentées étaient venues seules.
Le chevalier de Castirac, en formulant laprétention d’accompagner sa sœur, inaugurait donc une nouvellemanière de présentation.
Maître Conrad avait bien voulu l’empêcherd’aller plus loin ; mais le Gascon avait une épée au côté, ilparlait haut, se donnait des airs de matamore, et le pauvreintendant eut peur.
– Voilà un gaillard, pensa-t-il, qui vam’embrocher comme un poulet si je lui résiste.
Et il avait commencé par lui livrerpassage.
Mais, au moment où le chevalier et saprétendue sœur allaient franchir le seuil de ce petit salon, d’oùtoutes les aspirantes étaient jusqu’alors sorties si désappointées,Conrad vit se dresser un fantôme devant lui.
Ce fantôme était celui de madame Edwige, laterrible madame Edwige qui, faisant trembler le margrave, devaitfaire trembler bien plus encore son mari.
Qu’allait-elle dire ?
Conrad sentait ses jambes fléchir, un nuagepassa devant ses yeux, et le cœur lui manqua.
Heureusement ce malaise universel n’eut que ladurée d’un éclair et fut suivi d’une inspiration.
– Monsieur, dit-il en prenant lechevalier par le bras, un mot, un seul.
– Soit, mon bonhomme, répondit lechevalier, mais faisons vite, car ma sœur est pressée de devenirprincesse.
Conrad sentit un flot d’éloquence monter à seslèvres.
– Mon gentilhomme, dit-il, non seulementje ne vois aucun inconvénient à ce que vous accompagniezmademoiselle votre sœur…
– À la bonne heure ! fit leGascon.
– Mais encore je suis persuadé qu’unepareille démarche préviendra Son Altesse en votre faveur.
– Je le crois bien, dit le Gascon. Dansnotre famille, les demoiselles sont bien élevées, ne sortent jamaisseules, et on peut les prendre de confiance.
– Vous êtes trop gentilhomme, poursuivitConrad, pour ne pas m’accorder une minute, une seule.
– Pourquoi faire ?
– Afin que je prévienne Son Altesse.
– Soit, dit le chevalier, qui ne vit àcela aucun inconvénient.
– Attendez-moi là, je ne fais qu’entreret sortir.
Et Conrad se glissa dans le petit salon,laissant le chevalier et Jeanne la Bayonnaise à la porte.
Au moins aurait-il le temps de prévenir laterrible madame Edwige.
Celle-ci en le voyant entrer, devina qu’il sepassait quelque chose d’extraordinaire.
Et, fronçant le sourcil, elle vint au devantde Conrad et lui dit :
– Qu’est-ce donc ?
– Un diable d’homme, un Gascon qui a desmoustaches d’une aune et une épée d’une lieue.
– Que veut-il ?
– Il veut entrer.
– Le prince n’a que faire d’un homme.
– Il accompagne sa sœur… et il dit que sasœur n’entrera pas sans lui.
– Eh bien, dit froidement madame Edwige,qu’ils s’en aillent !
– Vous êtes folle, dit Conrad. Il briseratout ici, et il nous pourfendra tous.
– Comment est sa sœur ?
– Éblouissante, et c’est bien pour celaque je ne voudrais pas que le prince la vît.
– Tu es un niais, dit madame Edwige.Oublies-tu donc que la glace qui défigure est toujourslà ?
– Non.
– Eh bien, laisse-les entrer.
– Mais le prince ?
– Je vais le prévenir.
Et madame Edwige souleva une draperie, ouvritune porte et passa dans le grand salon, où le margrave n’avaitpoint quitté son poste d’observation, et que ce conciliabule qu’ilne pouvait entendre intriguait singulièrement.
– De quoi s’agit-il donc ? demandale prince à madame Edwige.
– Monseigneur, répondit-elle, c’est ungentilhomme qui veut entrer avec sa sœur, disant que c’est unefille bien éduquée qui ne sortira seule que lorsqu’elle seramariée.
– J’aime assez cela, dit le prince. C’esttoujours une garantie.
– Peuh ! fit madame Edwige.
– Il veut entrer avec sa sœur ?
– Oui.
– Et comment est-elle, cettesœur ?
– Je ne l’ai pas vue, mais Conrad prétendqu’elle n’est ni belle ni laide.
– Voyons-la toujours, dit le prince quecette présentation de famille alléchait.
– Heureusement, pensa madame Edwige, laglace est là…
Et elle entra dans le petit salon.
** * *
Pendant ce temps Conrad rejoignait lechevalier de Castirac et sa prétendue sœur.
Mais peut-être avait-il eu tort de les quitterpendant quelques minutes, et voici comment :
La cour était pleine de monde, et dans lafoule, il y avait une jeune fille qui venait d’être conduite parmadame Edwige et qui faisait grand bruit et grand tapage, criantque c’était une vraie mystification.
Comme elle était fort belle, le chevaliers’était approché d’elle, lui disant :
– En vérité ! vous avez été miseainsi sans plus de façons hors de concours ?
– Mon Dieu ! oui, répondit-elle.
– Cet homme est fou…
– Ou bien difficile, dit un bourgeois duvoisinage qui s’était glissé dans la cour.
– Mais je ne l’ai pas vu ! reprit lajeune fille.
– Vous n’avez pas vu le prince ?
– Non.
– Alors qui donc vous arenvoyée ?
– La femme de l’intendant.
– Voilà qui est bon à savoir, pensa lechevalier. Je casserai tout ou le prince viendra.
– Je crois bien qu’il y a quelquesupercherie là-dessous, dit encore la jeune fille.
Ce mot de supercherie fit ouvrir un œil auchevalier.
Il se pencha vers Jeanne la Bayonnaise et luidit tout bas :
– Ne vous étonnez de rien, et laissez-moiagir. Nous verrons bien.
Ce fut en ce moment que l’intendant Conradrevint.
– Voulez-vous me suivre ?dit-il.
– Certainement dit le Gascon.
Et donnant toujours la main à la Bayonnaise,il entra dans le petit salon où madame Edwige attendait.
– Eh bien, fit-il, ou est leprince ?
– Vous ne le verrez pas, dit madameEdwige.
– Plaît-il ?
– Mais il vous voit…
– Ah bah !
– Ainsi que mademoiselle votre sœur.
– Madame, dit froidement le chevalier,comme je n’aime pas les énigmes, on est toujours obligé de me lesexpliquer.
Et il se campa devant elle le poing sur lahanche et reprit son attitude de matamore, au grand déplaisir de laterrible matrone, qui n’avait d’espoir que dans la glace magique,car la Bayonnaise était d’une incomparable beauté.
Cependant, madame Edwige fit bonne contenance,en présence de ce sacripant qui paraissait disposé à tout briser età pourfendre tout.
– Mon gentilhomme, dit-elle, l’énigme estfacile à déchiffrer, je vous jure.
– Voyons ?
– Vous voyez cette glace ?
– Parbleu !
– Elle est sans tain, et le prince estderrière, dans une demi-obscurité, ce qui lui permet de voir sansêtre vu.
– Fort bien !
– Si le prince ne prise pas à sa justevaleur la merveilleuse beauté de mademoiselle votre sœur, ilfrappera trois petits coups à la glace.
– Et alors ?
– Alors, vous vous en irez, dit madameEdwige, à mon compte.
S’il n’en frappe que deux, vous passerez dansune autre pièce, et… alors…
Tandis que madame Edwige parlait, le chevaliers’était approché de la glace sans tain et l’examinaitcurieusement.
En même temps, la Bayonnaise, sûre de sabeauté, s’était placée en pleine lumière.
Le margrave ne se hâtait pas de frapper lestrois coups, et madame Edwige était sur les épines…
La glace magique avait-elle donc perdu savertu ?
Mais soudain elle entendit un petit bruit sec,suivi d’un craquement.
En même temps un cri d’admiration retentit del’autre côté de la cloison.
Le chevalier avait un diamant au doigt. Avecce diamant il avait décrit une circonférence sur la glace, aussihabilement qu’aurait pu le faire un voleur de profession.
Et la glace découpée s’était détachée soudain,et tout aussitôt le margrave, stupéfait, avait pu voir Jeanne laBayonnaise, non plus défigurée, mais telle qu’elle était, etc’était lui qui avait poussé cette exclamation de naïveadmiration.
– Monseigneur ! cria alors leGascon, tandis que madame Edwige laissait échapper un geste defureur, vous le voyez, on vous trompait…
Le margrave avait ouvert la porte querecouvrait une draperie, et il entra dans le petit salon,murmurant :
– Oh ! qu’elle est belle !
– Et sage, dit audacieusement lechevalier.
– Maudit Gascon ! exclama madameEdwige.
Le chevalier était en veine dehardiesse ; il prit un air hautain et protecteur avec madameEdwige :
– Mais laissez-nous donc, respectablematrone, dit-il, ne voyez-vous pas que le prince désire causer avecnous ?
Mais madame Edwige ne bougea.
Elle avait lancé au margrave un de ces regardsqui le terrassaient.
– Laissez, monsieur, dit le margrave,cette bonne Edwige est la femme de mon intendant, et je n’ai pas desecrets pour elle.
– C’est pour cela qu’elle vous trompaitsans doute, dit le chevalier.
Le margrave n’avait garde de se mettre encolère.
– Mais non… je ne sais pas…balbutia-t-il, tout ce que je puis vous dire, c’est quemademoiselle est fort belle… plus belle qu’aucune des femmes quej’ai vues…
Puis regardant le Gascon :
– C’est votre sœur ?
– Ma sœur, mademoiselle Jeanne deCastirac, dit le chevalier avec aplomb.
Le margrave couvrait la jeune fille d’unregard ardent de convoitise.
– Eh bien, dit madame Edwige qui ne setenait pas pour battue, je vais conduire mademoiselle dans le grandsalon ; et monseigneur pourra voir ensuite les autrespersonnes…
– Non, dit le margrave, c’est inutile…mademoiselle est si belle… qu’elle ne pourrait avoir de rivale…
– Alors, dit le chevalier, qui aimait àaller vite en besogne, vous épousez ?
– J’épouserai, dit le margrave…cependant…
– Ah ! prenez garde ! dit leGascon dont l’audace allait croissant, les Castirac sont comme lesRohan et les Crécy, ils ne daignent être ni princes, ni ducs, maisils sont nobles depuis Clovis, et leur manquer de parole seraitoffenser Dieu lui-même, qui les a toujours traités de cousins.
Cette gasconnade amena un sourire sur leslèvres du prince margrave.
– Parlons, dit-il, je ne promets jamaissans tenir religieusement ma promesse. Cependant je demandevingt-quatre heures de réflexion, mais, pendant ces vingt-quatreheures vous resterez ici…
– Après ? dit le chevalier.
– Avec mademoiselle votre sœur et vousserez traités avec distinction, je vous demanderai même la faveurde manger à ma table… et…
– Cela nous suffit, dit le Gascon quiavait une foi aveugle dans les perfections physiques de Jeanne laBayonnaise.
– Alors, monseigneur, dit madame Edwige,il est inutile que je fasse désormais entrer personne ?
– Tout à fait inutile.
– Dans ce cas, fit la terrible matrone,je vais donner l’ordre à Conrad de faire fermer les portes.
Et madame Edwige sortit furieuse.
Conrad, qui se tenait à la porte, devinaitqu’il avait dû se passer quelque chose d’extraordinaire dans lepetit salon.
Quand il vit paraître madame Edwige, pâle decolère et les yeux enflammés, il eut comme une envie de prendre lafuite.
Mais elle vint droit à lui.
– Annonce, dit-elle, que le prince a faitson choix.
– Allons, bon ! murmura Conrad.
– C’est la vérité !
Et madame Edwige, lui parlant allemand afinque personne ne pût les comprendre, lui raconta le trait d’audaceinouïe du Gascon et ce qui s’en était suivi.
– Mais, alors, tout est perdu, ditl’intendant.
– Je ne sais pas…
– Et Janine…
– Silence !
Les gens qui encombraient la cour serépétaient de bouche en bouche que le prince avait fait sonchoix.
– C’est cette belle fille qui est entréeavec le Gascon, disait Chaubourdin qui avait quitté sa boutiquepour la cour de l’hôtel.
– Sa maîtresse, dit un autre.
– Sa sœur, fit une commère duquartier.
– Ah ! vous me la baillezbelle ! s’écria une voix mâle et railleuse.
Et on remarqua alors un sergent des gardesfrançaises qui tortillait sa moustache et disait :
– Jeanne la Bayonnaise n’a pas de frère,c’est une gourgandine !
– Qu’en savez-vous ? demandaChaubourdin.
– Parbleu ! répondit le sergent,elle m’a aimé pendant trois mois… et je ne suis pas le seul…
À ces paroles qui parvinrent jusqu’à elle,madame Edwige jeta un cri de joie…
Puis elle s’élança vers le sergent, comme lenaufragé se dirige en toute hâte vers le rocher qui doit être sonsalut.
Et lui prenant le bras :
– Est-ce vrai ce que vous dites-là ?fit-elle.
– Pardieu ! si c’est vrai !
– Pourriez-vous le prouver ?
– Aussi facilement que je tirerais monépée du fourreau.
– Eh bien, dit madame Edwige avec unaccent de triomphe, s’il en est ainsi, je vous jure que votrefortune est faite !…
Madame Edwige s’était cramponnée au sergentcomme à une ancre de salut.
Elle lui avait dit vivement :
– Si vous pouvez prouver ce que vousdites-là, votre fortune est faite.
Mais cela ne lui suffit point ; elle luiglissa deux pistoles dans la main, comme arrhe de leur marché àvenir, et lui dit :
– Il doit bien y avoir par ici uncabaret ?
– Il y en a cinquante, répondit lesergent, qui était ferré sur la matière.
– Eh bien, allez boire un coup à masanté.
– Fort bien, dit le sergent, qui empochales deux pistoles sans plus de façon.
– Puis, continua madame Edwige, vousattendrez que tout ce monde, que je vais faire sortir de la cour etqui va encombrer la rue pendant quelque temps encore, se soitdissipé.
– Et puis ? fit le sergent.
– Et puis vous viendrez rôder auxalentours de l’hôtel, où vous trouverez ce petit homme vêtu derouge que vous voyez là.
Le sergent regarda maître Conrad et fit unsigne de tête affirmatif.
– Il vous frappera sur l’épaule et vousfera signe de la suivre.
– Je ne demande pas mieux, répondit lesergent, qui caressait du bout de ses doigts les deux pistolesqu’il avait fourrées dans sa poche.
Et il sortit de la cour.
Le sergent aux gardes françaises n’était autreque l’ancien sergent au régiment de Picardie qui avait été lepremier amour de Jeanne la Bayonnaise.
Seulement, il avait changé d’uniforme enchangeant de corps.
Peut-être en toute autre circonstancen’aurait-il ajouté qu’une foi médiocre aux promesses de madameEdwige et se fût-il en allé boire les deux pistoles sans songer àrevenir. Mais on redevient toujours un peu amoureux de la femmequ’on a abandonnée, quand on s’aperçoit qu’un autre la tient enhaute estime.
Le sergent qui se nommait Lafolie subit cetteimpression et il quitta madame Edwige en se promettant bien derevenir.
Les bourgeois timides s’étaient écartésrespectueusement devant cet homme, qui avait une longue épée quilui battait les mollets.
Il traversa donc la foule sans difficulté ets’en alla tout en face de l’hôtel du margrave, à côté de laboutique de Chaubourdin, s’attabler dans un cabaret qui avait pourenseigne : Aux fils de Mars et dans lequel lessoldats de service au Palais-Royal se donnaient ordinairementrendez-vous.
Placé tout auprès de la porte, il put voir,tout en sablant une bouteille de vieux vin de Bourgogne, les pageset les valets du margrave refouler à coups de plat d’épée, lesbourgeois hors de la cour.
Alors ceux-ci devant qui les portes s’étaientfermées s’attroupèrent dans la rue et les commentaires continuèrentà aller leur train.
Il était même assez probable que lesattroupements ne se fussent pas dissipés de sitôt et que pas mal debadauds eussent passé la nuit sous les fenêtres du margrave, si lesgens du guet ne fussent venus à passer.
Le couvre-feu était un peu tombé endésuétude ; mais le lieutenant de police, s’il ne s’inquiétaitguère de ce que les Parisiens pouvaient faire dans leurs maisons,ne voulait pas que la paix des rues fût troublée.
Les gens du guet parurent donc, et lesbourgeois s’évanouirent.
Chaubourdin lui-même, le loquace apothicaire,ferma sa boutique.
Alors le sergent, qui en était à sa deuxièmebouteille, jeta une demi-pistole sur la table et sortit ducabaret.
Un homme se promenait de long en large devantla porte de l’hôtel.
Le sergent Lafolie le reconnutsur-le-champ.
C’était maître Conrad.
Conrad avait reçu les instructions de madameEdwige, sa terrible épouse, et il vint droit au sergent.
– Est-ce vous, lui dit-il, à qui on adonné deux pistoles ?
– Oui, répondit Lafolie.
– Alors, suivez-moi.
Au lieu de rentrer dans l’hôtel par la grandeporte, Conrad fit passer le sergent par la rue des Bons-Enfants,ouvrit une porte basse au moyen d’une clef qu’il tira de sa poche,et tous deux se trouvèrent dans un corridor faiblement éclairé.
Madame Edwige s’y trouvait et paraissait lesattendre avec impatience.
Conrad lui dit en allemand :
– Mais, ma chère, que voulez-vous doncfaire de ce soudard ?
– Ce soudard est notre salut, réponditEdwige.
Elle prit le sergent par la main et luidit :
– Venez, vous êtes sur le chemin de lafortune.
En même temps, elle fit un signe impérieux àConrad qui demeura dans le corridor.
Au bout du corridor il y avait un petitescalier.
Madame Edwige tenait toujours le sergent parla main ; elle lui fit gravir ainsi une vingtaine de marches,s’arrêta un moment, poussa une porte et le sergent se trouva dansune petite chambre éclairée par une lampe suspendue au plafond.
Madame Edwige ferma la porte et lui ditalors :
– Voyons, êtes-vous bien sûr de ce quevous disiez, il y a une heure ?
– Parfaitement sûr, dit le sergent.
– Vous avez vu entrer cettefemme ?
– Parbleu !
C’est bien Jeanne la Bayonnaise, mes anciennesamours.
– Et son frère ?
– Elle n’a pas de frère. L’homme qui sedonne pour tel doit être autre chose.
– C’est égal, dit madame Edwige, avant demettre à exécution le projet que j’ai en tête, je veux que vous lavoyiez.
– Eh bien, vous verrez si elle ose ne pasme reconnaître, dit le sergent.
– Vous la verrez, mais elle ne vous verrapas.
Ce disant, madame Edwige se baissa dans uncoin de la salle, souleva le tapis qui recouvrait le parquet et lesergent put voir avec étonnement que le parquet était en verre etqu’on voyait une vive lumière passer au travers. Au dessous de lui,il y avait une salle splendidement illuminée, une table servie etautour de cette table trois convives, le margrave, le chevalier deCastirac et la Bayonnaise.
Celle-ci était à la droite du prince etsouriait en écoutant ses doux propos.
– Ventre de biche ! dit le sergent,c’est bien elle ! que je sois à l’instant changé enapothicaire, si je me trompe !
Madame Edwige laissa retomber le tapis.
– Eh bien, dit-elle, attendez ici… jereviendrai tout à l’heure, et je vous dirai ce qu’il y a àfaire.
En même temps, elle tira le cordon d’unesonnette.
Un valet parut aussitôt.
Il portait une petite table sur laquelle il yavait deux flacons de vieux vin, un pâté et une volaille.
– Vous pouvez souper tranquillement, ditmadame Edwige. Vous avez deux grandes heures devant vous.
Et elle se retira.
Laissons un moment madame Edwige et le sergentLafolie, et voyons ce qui se passait au rez-de-chaussée de l’hôtel,dans cette salle où le margrave, le chevalier et la Bayonnaisesoupaient.
Le chevalier de Castirac avait, en moins d’uneheure, marché à pas de géant dans l’estime et la confiance du vieuxprince.
Comment s’était opéré le miracle ? De lafaçon la plus simple.
Le chevalier était le premier homme qui, auxyeux du margrave, eût osé braver madame Edwige.
Le margrave était fabuleusement riche :il avait une cour, des pages, des gentilshommes ; dans saprincipauté, il rendait la justice.
Tout cela ne l’empêchait pas de subir lesvolontés de Conrad, et d’être l’esclave de madame Edwige.
Depuis vingt ans, cette mégère le faisaittrembler, et il n’eût trouvé autour de lui personne qui osâtprendre parti pour lui contre ce démon femelle.
Or, voici qu’un étranger, un Gascon, unaventurier, arrivait, et, du premier coup, dominait madame Edwigeet lui parlait presque en maître.
L’exemple est contagieux.
Pendant une heure, le margrave était redevenumaître chez lui ; il avait parlé d’une voix impérieuse, donnédes ordres qu’on s’était empressé d’exécuter.
Et puis la beauté de la Bayonnaise aidant, lemargrave s’était dit :
– Je crois que je vais devenir le plusheureux des hommes. J’aurai une fort jolie femme, et son frère medébarrassera de ces deux misérables, qui m’ont courbé si longtempssous leur joug.
Le margrave s’était fait servir à souper.
Comme à l’ordinaire, Conrad s’était présentéavec son habit rouge, une serviette sous le bras, prêt à remplirses fonctions de majordome.
Mais le prince l’avait congédié :
– Je n’ai pas besoin de tes services cesoir, avait-il dit. Envoie-moi mes pages.
Conrad était sorti consterné.
Madame Edwige avait voulu paraître, à sontour, mais le Gascon lui avait dit :
– Sandis ! ma chère, vous me portezsingulièrement sur les nerfs, et je vais vous jeter une bouteille àla tête si vous ne vous en allez !
Madame Edwige était sortie sans mot dire,mais, comme on l’a vu, elle avait déjà sous la main un auxiliaireet se promettait de prendre une revanche éclatante des deuxaventuriers.
Le Gascon, que nous n’avons cependant pas vutrès brillant, en présence de maître Guillaume le bourgeois,subitement transformé en homme d’épée, le Gascon, disons-nous,estima qu’on doit battre le fer quand il est chaud, et qu’ilfallait ruiner le plus tôt possible le reste de crédit quepouvaient encore avoir l’intendant et sa femme.
– Pardieu ! prince, disait-il, enregardant le margrave du coin de l’œil, vous avez à votre servicedeux grands coquins, en vérité !
– Cela est vrai, répondit lemargrave.
– Avez-vous compris la supercherieinfernale de la glace ?
– Mais… pas tout à fait…
– Comment avez-vous trouvé ma sœur, toutd’abord ?
– J’avoue, répliqua le margrave, que sabeauté ne m’a pas produit un grand effet immédiat.
– La glace, mon prince, c’était laglace !…
– Quel pouvoir avait-elle donc ?
– Le verre en était jaune et donnait auvisage un reflet terreux…
– Bon !
– Ensuite, elle élargissait etboursouflait les traits.
– Ah ! je comprends…
Puis, le prince se frappant lefront :
– Mais alors, reprit-il, j’ai congédiéune foule de jolies femmes, sans aucun doute.
– Sans aucun doute, répéta le chevalierde Castirac, qui fronça légèrement le sourcil.
– Oh ! fit Jeanne avec un souriresuperbe, si Votre Altesse les veut faire revenir, je ne m’y opposenullement, et je ne crains pas la comparaison.
– J’en suis persuadé, dit le margrave,aussi mon choix est-il fait.
– Là ! fit le chevalier triomphant,j’en étais bien sûr, monseigneur. Ma sœur est la plus bellepersonne du royaume de France.
– Et dès demain, j’épouse, continua lemargrave.
– Vous aurez raison.
– Mais, dit encore le margrave, il estune chose que je ne comprends pas…
– Laquelle ?
– Quel intérêt avaient tous cesmisérables à ce que je trouvasse laides toutes les filles qu’on meprésenterait ?
Le chevalier cligna de l’œil :
– Votre Altesse parlera-t-elle à cœurouvert ? dit-il.
– Certainement.
– Madame Edwige n’est plus de la premièrejeunesse.
– Mais ! fit le margrave, elle peutbien avoir quarante ans.
– Mais elle a été jeune… et fortbelle…
– Hé ! hé ! dit lemargrave.
– Et Votre Altesse s’en est aperçuejadis, j’en suis sûr.
– Hum ! hum ! peut-êtrebien…
– Ce qui explique la domination qu’elle alongtemps exercée sur Votre Altesse.
– Après ? fit le margrave.
– Eh bien, madame Edwige n’était pasfâchée, tout en poussant Votre Altesse au mariage, que VotreAltesse ne trouvât aucune femme digne de son amour.
– Parbleu ! oui, s’écria lemargrave, vous avez raison, et je comprends tout maintenant.
– Aussi je me permettrai de donner unconseil à Votre Altesse.
– Lequel ?
– Celui de congédier ces deux drôles.
– C’est ce que je compte faire dèsdemain. N’est-ce pas, chère amie ?
Et, se tournant vers la Bayonnaise, il voulutlui prendre un baiser.
Mais le chevalier lui saisit le bras etl’arrêta.
– Ah ! pardon, dit-il, vous alleztrop vite.
– Hein ? fit le margrave.
– Vous allez trop vite, répéta sèchementle Gascon.
– Mais puisque… j’épouse…
– Quand vous aurez épousé… mais… pasavant…
Et le Gascon prenait un air sévère.
Le margrave, que madame Edwige ne surveillaitplus avait bu ce soir-là plus que de coutume, et les premièresfumées de l’ivresse commençaient à lui monter au cerveau.
– Et si je veux embrasser ma femme,moi ! dit-il avec hauteur.
Le Gascon se leva, tira son épée etdit :
– Pas avant que vous n’ayez réglé nospetites affaires.
– Qu’entendez-vous par là ? dit lemargrave un peu dégrisé par la vue de cette épée nue.
– Ce n’est pas le tout d’épouser masœur.
– Ah !
– Il faut vous conformer aux volontés deson père et le mien, le marquis de Castirac, ajouta le Gasconimperturbable.
Et il s’appuya sur son épée, affectant de plusen plus des airs de matamore.
En alliée fidèle et docile, Jeanne nesoufflait mot, et le margrave un peu intimidé, murmura :
– Eh bien, parlez donc, et voyons quellessont ces volontés dont vous parlez…
Le chevalier était, comme on le sait, lemaître de la situation.
Jeanne, émerveillée des premiers résultatsobtenus, avait en lui désormais une confiance aveugle, et segardait bien de le contredire.
Quant au margrave, vieux et cassé, en dépit deses onguents et de ses cosmétiques, il se montrait plein de respectpour cette rapière dont la lame étincelait aux feux desbougies.
La verve gasconne reprit alors tout sonempire.
– Monseigneur, dit alors le chevalier,l’histoire que je vais vous dire est peut-être un peu longue, maisil est nécessaire que vous la sachiez pour comprendre la positionqui m’est faite.
– Parlez, soupira le margrave.
– Mon père, reprit le chevalier, était undes plus riches seigneurs du pays de Gascogne. Nous avions deuxdouzaines de châteaux et des centaines de métairies aux bords de laGaronne, et un roi de France, passant par là, s’était écriéjadis : Je crois que j’aimerais autant être marquis deCastirac que roi ; le drôle est plus riche que moi.
Le margrave ne sourcilla pas à cettegasconnade et le chevalier, imperturbable, continua :
– Malheureusement, mon père avait ungrand défaut, il était joueur.
« Chaque fois qu’il allait à Bordeaux, ilperdait un de ses châteaux et une demi-douzaine de métairies.
« Notre mère en mourut de chagrin.
« Mon père jouait toujours et toutes nosmétairies y passèrent, puis nos châteaux, à l’exception, toutefois,du manoir de Castirac, qui a été bâti au temps du roi Salomon, parun de nos ancêtres.
– Peste ! interrompit le margrave ensouriant, vous êtes de bonne noblesse.
– Heu ! heu ! fit modestementle chevalier. Mais je reprends. Mon père avait donc tant et si bienjoué qu’il ne nous restait plus que le manoir de Castirac.
« Nous avions un voisin.
« Ce voisin, dont la gentilhommière s’élevaiten face de Castirac, de l’autre côté de la Garonne, était fortjaloux de nous et il s’était réjoui en apprenant notre ruine.
« Un jour qu’il rencontra mon père, il luidit :
« – Voulez-vous jouer Castirac contre monchâteau ?
« – Jamais ! répondit mon père.
« Puis il prit un air dédaigneux etajouta :
« – Votre château n’a que deux tours et lemien en a quatre.
« – Qu’à cela ne tienne ! répondit levoisin, je vous joue mes deux tours contre deux des vôtres.
« – Comment l’entendez-vous ? fit monpère.
« – Écoutez-moi bien. Si je perds, je rase mesdeux tours.
« – Et si vous gagnez ?
« – Vous rasez deux des vôtres, celles qui semirent dans la Garonne…
« – Et qui vous font loucher quand vous lesregardez, ricana mon père.
« – Peut-être… et il est bien convenu que leperdant ne pourra racheter ses deux tours que moyennant une rançonde cent mille livres.
« – Accepté, dit mon père.
« Il avait toujours un cornet et des dés danssa poche.
« Ils s’assirent tous deux, le voisin et lui,à l’ombre d’une haie, prirent une pierre pour table et entamèrentla partie : au troisième coup mon père avait perdu.
– Et vous rasâtes vos deuxtours ?
– Naturellement…
– Et vous ne les avez jamaisreconstruites ?
– Pas encore. Mais… attendez…
– Voyons !
– Il y a une légende dans notrefamille.
– Remonte-t-elle à Salomon ?
– Non, mais à saint Joseph, qui était ungrand ami de celui de mes ancêtres qui était son contemporain.
– Après ? fit le margrave.
– Cette légende prétend qu’une femmed’incomparable beauté reconstruira les deux tours de Castirac etrendra à cette antique maison toute sa splendeur passée.
– Qu’à cela ne tienne, dit le margrave,je vous promets de reconstruire les deux tours.
– Oui, dit le Gascon, mais il faut payerleur rançon, c’est à dire cent mille livres.
– Oh ! oh !
– J’ai juré à mon père mourant quepersonne n’embrasserait ma sœur qu’il n’eût versé par avance cettesomme. Comprenez-vous maintenant ?
– Parfaitement, dit le margrave. Eh bien,je vais appeler Conrad et vous faire compter son argent.
– À merveille ! dit le chevalier,qui tressaillit de joie.
Mais, en ce moment, la porte s’ouvrit et undes pages qui faisaient le service de la table entra.
Il portait un plateau sur lequel était unflacon de vin du Rhin et deux gobelets en verre de Bohême.
– Voici le vin des fiançailles, dit lemargrave.
– Je vais boire à la santé des tours deCastirac, dit le Gascon.
– Et moi, dit le margrave, à la santé dela future princesse de Lansbourg-Nassau.
Le page remplit les verres.
Puis le margrave et le chevalier trinquèrenten saluant Jeanne.
– Ceci est un vin d’homme, qui estinterdit aux femmes, dit le margrave, par un édit de l’empereurJoseph. Respectons sa volonté.
Et il vida son verre.
Le chevalier l’imita et se pourlécha leslèvres.
– Sandis ! s’écria-t-il, voilà dufameux vin, beau-frère ; et quand vous m’aurez compté les centmille livres…
– Ah ! c’est juste, dit lemargrave.
– Vous pourrez embrasser ma sœur.
À ces mots, la Bayonnaise crut devoirrougir.
Le margrave, s’adressant alors aupage :
– Mignon, fit-il, va-t-en dire à monintendant qu’il apporte sur-le-champ cent mille livres.
Puis, regardant le Gascon :
– Comment voulez-vous cette somme,dit-il, en or ou en billets de caisse ?
– En billets de caisse, c’est pluscommode.
Le page sortit.
Mais, presque aussitôt le chevalier jeta uncri et porta la main à son front.
– Ah ! dit-il, voilà qui estbizarre…
– Quoi donc ? fit le margrave.
– Ce vin me produit un effet… Il mesemble qu’on me brise la tête à coups de marteau.
Il essaya de se lever et retomba dans sonfauteuil.
– Moi aussi, dit le margrave, qui, à sontour, jeta un cri.
Et tous deux luttèrent un moment contre uneivresse subite et foudroyante.
Jeanne effrayée les regardait tous deux…
Pendant quelques minutes, ils se débattirentconvulsivement, puis leurs yeux se fermèrent, leurs gémissementss’éteignirent et ils roulèrent sous la table comme des corpsinertes.
Alors une portière se souleva et madame Edwigeparut.
** * *
La Bayonnaise était quelque peubouleversée.
Le chevalier de Castirac, son protecteur dehasard, n’était plus qu’un homme ivre-mort, dont elle ne pouvaitattendre aucun secours.
Le margrave, son futur époux, se trouvait dansle même cas, et elle se voyait à la merci de la terriblegouvernante.
Son premier mouvement fut donc un mouvement decrainte, puis elle éprouva comme un besoin instinctif de sedéfendre, et un couteau qu’elle saisit sur la table lui devint unearme dans la main.
Mais Madame Edwige avait aux lèvres un sourirequi excluait toute idée de violence, et Jeanne se trouva subitementrassurée.
La mégère s’approcha d’un air respectueux etpresque timide, et dit :
– Ne vous effrayez pas, ma belledemoiselle, de ce qui vient d’arriver. Le margrave, dans un accèsd’humeur, a refusé les services de son intendant, et c’est un pagequi a fait tout le mal.
Heureusement le mal n’est pas grand.
Jeanne regardait tour à tour ces deux corpsinertes qui ronflaient sous la table.
Madame Edwige reprit :
– Le margrave, que vous allez épouser,est très vieux, et vous serez bientôt veuve. Il n’a conservé uneapparence de jeunesse qu’à la condition de prendre chaque soir unverre de ce vin qu’il vient de boire et qui le plonge dans unsommeil profond, qui dure parfois vingt-quatre heures.
Le page, que Conrad l’intendant n’avait pointprévenu, a apporté le breuvage accoutumé, et dont il ignoraitl’influence.
Le margrave a bu, ne sachant pas que le vinavait été mélangé de narcotique, et c’est ce qui explique lamésaventure advenue à M. le chevalier, votre frère, qui lui afait raison. Vous comprenez maintenant, n’est-ce pas ? achevamadame Edwige.
Néanmoins, la défiance de la Bayonnaisen’était point désarmée.
– Oh ! fit madame Edwige devinant sapensée, je sais bien que vous n’avez pas confiance en moi, et encela vous avez raison, du moins en apparence, car j’ai essayé devous nuire. Mais je vais vous en dire le motif.
Sur ces mots, elle prit la main de laBayonnaise et poursuivit :
– J’avais une protégée, une femme fortbelle, moins belle que vous cependant, et qui aspirait à devenirprincesse. C’est pour cela que j’avais imaginé la glaceenlaidissante et j’espérais bien que ma protégée, qui n’arrivera àParis que demain, surviendrait à temps pour s’emparer du cœur demon maître.
« Il faut vous dire, ajouta madame Edwige enclignant de l’œil, que ma protection n’était pas désintéressée.
« Il était convenu que si ma protégée devenaitprincesse, elle nous donnerait, à mon mari et à moi, cent millelivres avec lesquelles nous nous en irions tous les deux vivretranquilles dans notre pays.
« Voulez-vous me promettre cette somme, et jevous suis toute dévouée ?
La proposition de madame Edwige paraissait sipleine de franchise que Jeanne s’y laissa prendre.
– Soit, dit-elle, je vous promets que sij’épouse le margrave, vous aurez vos cent mille livres.
– Vous l’épouserez, dit madameEdwige.
Et, baisant la main de la Bayonnaise, elleajouta :
– Maintenant, je suis votre alliée et jevous reconnais pour ma maîtresse.
Sur ces mots, elle se dirigea vers un cordonde sonnette et le secoua.
Aussitôt une porte s’ouvrit et deux femmesparurent.
Deux camérières, vives, lestes etpimpantes.
– Voici vos femmes de chambre, dit madameEdwige ; elles vont vous conduire à votre appartement.
La Bayonnaise se demandait si elle n’était pasle jouet de quelque rêve, et si tout cela était bien réel.
Elle suivit les deux camérières.
Elles ouvrirent une seconde porte, et Jeannese trouva au seuil d’un véritable petit palais, ou plutôt d’unechambre à coucher qui paraissait avoir été disposée pour unereine.
De riches vêtements étaient étalés sur lelit.
Une baignoire parfumée l’attendait.
Mais Jeanne étaient de ces femmes qui, néessur le fumier, semblent faites pour les grandeurs.
Elle se laissa baigner, parfumer, revêtir d’unsomptueux vêtement de nuit, et se coucha sur une moelleuseottomane. Après quoi, elle congédia les deux soubrettes, leurrecommandant toutefois de la venir éveiller de bonne heure lelendemain, et de lui amener son frère, le chevalier de Castirac,aussitôt qu’il sortirait de son ivresse.
Elle n’avait point voulu se mettre au lit toutd’abord.
Elle éprouvait le besoin de réfléchir un peu,de retrouver tout son calme, toute sa présence d’esprit, et, enoutre, de jouir, par le regard, de toutes ces richesses quil’entouraient.
– Évidemment, se disait-elle, on m’aconduite dans la chambre de la mariée, dans celle que doit occuperla femme future du margrave.
Or, puisque j’ai déjà la chambre, il seradifficile de m’en déposséder, ou alors je deviendrais sotte, laideet bossue, en quelques minutes, ce qui ne saurait arriver que parun miracle, et ce miracle, j’en suis bien sûre, ne se fera pas.
Cependant, au milieu de sa joie, Jeanne laBayonnaise éprouvait un certain malaise.
Si elle n’avait absorbé aucun narcotique, dumoins avait-elle bu des vins quelque peu capiteux, et quelqueeffort qu’elle fît pour demeurer éveillée, elle sentit peu à peuses paupières s’alourdir.
Néanmoins, elle luttait encore contre lesommeil, lorsqu’un léger bruit la fit tressaillir.
De paresseusement allongée qu’elle était surl’ottomane, elle se leva tout à coup.
Le bruit persistait.
C’étaient de petits coups discrets qu’onfrappait à la porte.
Elle crut que c’était madame Edwige et elledit :
– Entrez !
Mais une voix qu’elle ne put reconnaîtrerépondit :
– C’est impossible ! la porte estfermée.
Alors Jeanne se souvint qu’après le départ descamérières elle avait poussé le verrou.
Elle se leva donc pour aller ouvrir.
Cependant, avant de tirer les verroux[7], elle demanda :
– Qui êtes-vous et que mevoulez-vous ?
– Ouvrez…, répéta la voix, qui perdaitson timbre ordinaire et sa sonorité en passant au travers de laporte. Je suis un ami…
À tout hasard, Jeanne ouvrit.
Mais à peine la porte se fut-elleentre-bâillée que la Bayonnaise jeta un cri.
Elle avait devant elle le sergent Lafolie, sonpremier amoureux.
Cependant madame Edwige, une heure après avoirpris congé de la Bayonnaise, qui se voyait déjà la femme du vieuxmargrave et lui avait fait force protestation de tendresse et dedévouement, madame Edwige, disons-nous, était retournée dans lasalle du souper.
Mais elle n’y était point retournée seule.
Conrad, son mari docile, la suivait.
Le bonhomme était quelque peu tremblant, caril n’avait aucune idée de ce qui allait arriver.
Le margrave d’un côté, le chevalier del’autre, dormaient toujours profondément sous la table.
– Conrad, dit madame Edwige d’un tond’autorité, va me chercher la caisse aux flacons mystérieux quenous avons apportée d’Allemagne.
Conrad sortit, laissant sa femme qui fixaitsur le margrave un regard plein de mépris et de haine.
Quelques secondes après, Conrad revintapportant la caisse que nous avons déjà vue à l’hôtellerie de larue de l’Arbre-Sec, et de laquelle madame Edwige avait tiré unflacon dont elle avait fait avaler au margrave une partie ducontenu.
– Mais, dit Conrad en posant la caissesur la table, il me semble que c’est bien inutile,aujourd’hui ?
– Pourquoi cela ?
– Parce que le margrave est suffisammentendormi comme ça.
Madame Edwige haussa les épaules.
– Vous êtes un sot ! dit-elle.
Conrad s’inclina, en homme habitué à desemblables compliments.
Madame Edwige reprit.
– À côté du poison se trouve toujours leremède. Il est des jours où nous avons besoin que le princedorme…
– Bon !
– Aujourd’hui nous avons besoin qu’ils’éveille.
– Ah ! fit Conrad, qui ne comprenaittoujours pas.
Et madame Edwige, qui ne daigna pass’expliquer autrement, prit dans la caisse un autre flacon quecelui qui renfermait le narcotique.
Puis elle dit à Conrad :
– Prends ton maître à bras-le-corps etporte-le sur ce sofa.
Conrad obéit.
Madame Edwige, qui le dirigeait du geste, luifit entasser sous la tête du margrave endormi une pile de coussinsde façon qu’il se trouvât presque sur son séant.
Cela fait, elle prit une cuillère sur latable, versa dedans quelques gouttes du contenu du flacon, et leslui répandit sur les lèvres.
Aussitôt le prince poussa un soupir.Cependant, il ne s’éveilla point.
Madame Edwige prit alors une serviette etl’imbiba de la même liqueur ; après quoi elle se mit àfrictionner les tempes du dormeur.
Le prince poussa un nouveau soupir.
Alors madame Edwige dit à Conrad.
– Il va s’éveiller. Va-t-en !
Conrad aurait bien voulu rester, mais saterrible épouse ordonnait et il ne lui restait qu’à obéir.
Il sortit donc, tandis que madame Edwigecontinuait délicatement les frictions, posant sous les narines dumargrave la serviette imprégnée de la mystérieuse liqueur.
Le prince poussa encore deux ou troissoupirs ; puis, tout à coup, ses yeux s’ouvrirent, et laléthargie qui l’étreignait cessa subitement.
– Ah ! c’est toi, coquine !dit-il en reconnaissant madame Edwige.
– C’est moi, dit-elle froidement.
Elle le dominait depuis si longtemps, que lapeur le reprit ; néanmoins il songea qu’il avait un auxiliaireet s’écria.
– Où est le chevalier ?
– Le voilà, dit madame Edwige.
Et elle repoussa la table et le margrave vitle Gascon étendu sur le parquet.
– Mort ! s’exclama-t-il.
– Pas plus que vous, madame Edwige ;mais son sommeil durera plus que le vôtre, et nous avons le tempsde causer un peu, monseigneur.
– Ah ! coquine, dit le prince,dissimulant sa terreur sous une feinte colère, tu veux causer avecmoi ?
– Oui, monseigneur.
– Tu veux sans doute m’apprendrel’histoire de cette glace…
– Peut-être.
Et madame Edwige demeurait impassible.
Tout à coup le prince s’écria :
– Où est-elle ?
– Qui, elle ?
– Jeanne… la princesse…
Madame Edwige se mit à rire :
– Eh bien ! dit-elle, j’ai respectéles volontés de Votre Altesse.
– Comment cela ?
– Je l’ai fait conduire dans la chambrenuptiale.
– Ah !
– Mais elle n’y est point seule…
Le margrave fit un soubresaut et se trouvadebout, et l’œil en feu.
– Monseigneur, reprit madame Edwige enlui saisissant le bras et le forçant à se rasseoir, je vous ai ditque je voulais causer un brin avec vous.
– Parle, que veux-tu, coquine ?
– Vous empêcher de jouer le rôle dedupe.
– Plaît-il ?
– Et de tomber dans un guet-apens.
– T’expliqueras-tu, misérable !
– Oui, monseigneur, si vous m’en donnezle temps.
– Eh bien, parle !
Madame Edwige poussa du pied le chevalier, quidormait toujours.
– Savez-vous, dit-elle, ce que c’est quece Gascon ?
– C’est le frère de Jeanne.
– Jeanne n’a pas de frère.
– Ah !
– Mais elle a eu des amourettes.
Le margrave fut pris d’une colèrefolle :
– Tu mens ! dit-il.
Et il menaça du poing sa gouvernante.
– Monseigneur, dit tranquillement madameEdwige, si j’ai menti, je suis prête à quitter le service de VotreAltesse à l’instant même et à m’en aller sans une obole.
– Alors, donne-moi la preuve de ce que tuavances, dit le prince que ce sang-froid de la mégère commençait àimpressionner vivement.
– C’est pour cela que je vous ai faitrespirer des sels et des parfums, afin de vous réveiller,répondit-elle.
– Mais parle… parle… dit-il. Lapreuve ? où est la preuve ?
– Si vous voulez me suivre, dit madameEdwige, je vais vous montrer un homme aux pieds de Jeanne.
Le prince se leva.
– Venez, acheva-t-elle, et appuyez-voussur mon bras, car vous n’êtes pas très vaillant sur vos jambes…
Et elle entraîna le vieillard chancelant horsde la salle.
Comme on le pense bien, la redoutablegouvernante avait mis à profit cette heure qui s’était écouléeentre le moment où elle avait pris congé de Jeanne la Bayonnaise etcelui où elle s’était mise en devoir de tirer le margrave de saléthargie.
Elle était montée dans cette chambre où elleavait laissé le sergent Lafolie soupant et buvant.
– Êtes-vous prêt ? lui avait-elledit.
– Prêt à vous suivre, dit-il.
– Alors, suivez-moi.
Elle avait ouvert une porte et l’avait conduitjusqu’à un corridor au bout duquel se trouvait un escalier.
Escalier et corridor étaient éclairés par deslampes d’albâtre qui répandaient autour d’elles un demi-jour.
Au bas de l’escalier, se trouvait un autrecorridor, et à l’extrémité de ce corridor une porte à deuxvantaux.
– La chambre de votre ancienne maîtresseest là, dit alors madame Edwige.
– Et elle y est ?
– Oui.
– Seule ?
– Oui.
– Eh bien ! que voulez-vous que jefasse ?
– Je veux que vous attendiez ici. Quandl’intendant vêtu de rouge qui est allé vous chercher reviendra,vous frapperez à cette porte.
– Bon ! et on m’ouvrira ?
– Oui. Si vous ne dites pas votre nom etsi vous contrefaites un peu votre voix.
– Parfait !
– Quand Jeanne vous aura ouvert, vousentrerez et vous vous arrangerez de façon qu’elle vousreconnaisse.
– Mais que lui dirai-je ?
– Oh ! tout ce que vous voudrez.Cela vous regarde et non moi.
Et madame Edwige, qui n’avait pas voulus’expliquer davantage, s’en était allée tirer le marquis de sonsommeil, après avoir prévenu Conrad de ce qu’il avait à faire.
Suivons-la donc maintenant, tandis qu’elledonnait le bras au vieillard.
– Mais où me conduis-tu, coquine ?disait le margrave.
– Venez toujours, monseigneur.
Elle lui fit traverser plusieurs salles,arriva dans le grand vestibule de l’hôtel et gravit l’escalierd’honneur en soutenant le prince.
– Tu ne me conduis pas chez Jeanne,disait-il, puisque sa chambre est au rez-de-chaussée.
– Je vous mène dans un endroit d’où vouspourrez la voir comme si vous étiez près d’elle.
Le prince, toujours chancelant, gravitl’escalier, suivit un corridor, et madame Edwige l’introduisit danscette même salle où le sergent avait soupé.
– Qu’est-ce que cela ? fit-il, envoyant la table encore chargée des débris du souper.
– C’est l’un des amoureux de Jeanne qui acassé une croûte ici.
Le prince eut un rugissement de colère.
– Et où est-il donc ce misérable ?fit-il.
– Avec elle.
Sur ces mots, madame Edwige souleva le tapis àun coin opposé de celui où elle avait montré ce parquet en glace ausergent.
Une vive lumière frappa le margrave auvisage.
– Penchez-vous et regardez, dit madameEdwige.
Le prince se pencha et reconnut qu’il était audessus de la chambre à coucher où Jeanne venait d’achever satoilette de nuit.
– Ah ! coquine, dit-il, tu vois bienqu’elle est seule.
– Attendez ! répondit-elle.
En effet, c’était en ce moment sans doute quele sergent frappait à la porte, car Jeanne s’était levée pour allerouvrir.
– Maintenant, monseigneur, dit madameEdwige, si vous voulez me promettre de ne pas faire de bruit, jevais vous mettre à même d’entendre ce qui se fera et se diralà-bas.
– Soit, dit le prince, je te lepromets.
Alors madame Edwige pressa un ressort, et lafeuille du parquet en glace se souleva, laissant ainsi passer leson.
Une sorte de curiosité tenace et furieuses’était emparée du margrave.
Il regarda et il écouta…
** * *
Jeanne la Bayonnaise était donc allée ouvriret elle avait jeté un cri en se trouvant face à face avec lesergent Lafolie.
Elle fut même si émue qu’elle recula dequelques pas, ce qui permit au sergent d’entrer et de fermer laporte.
Celui-ci avait la démarche conquérante et leverbe haut.
– Eh bien ! Jeanne, dit-il, mereconnais-tu ?
– Oui, balbutia-t-elle.
La peur s’était emparée d’elle et ellemurmura :
– Oui, je te reconnais… maistais-toi…
– Ah ! tu veux que je metaise ?
– Parle bas, au moins…
– Et pourquoi ?
– Mais parce qu’on pourrait nousentendre…
– Ah ! c’est juste, dit-il d’un tonmoqueur, tu es en passe de devenir princesse.
– Tais-toi !
– Soit, je parlerai plus bas, mais tu mereconnaîtras ?…
– Je te reconnais…
– Je suis Lafolie.
– Oui.
– L’homme que tu as tant aimé…
– Je ne m’en défends pas, maissilence !…
– Tu ne t’attendais pas à me revoir…
– Non, balbutia-t-elle. Mais commentes-tu entré ici ? D’où sors-tu ?…
– Je te le dirai plus tard :maintenant…
Et le soudard reprit sa mine conquérante etses airs vainqueurs.
– Maintenant, quoi ? dit-elletoujours émue.
– Il s’agit de faire nos conditions.
– Hein ?
– Ne vas-tu pas devenirprincesse ?
– Peut-être…
– Moi je suis toujours sergent et le rôlede fils de Mars commence à m’ennuyer.
– Que veux-tu que je fasse ?
– C’est ce que je vais t’expliquer.
Et le sergent s’allongea sur l’ottomane oùJeanne était couchée tout à l’heure.
** * *
– Eh bien, monseigneur, dit madame Edwigeà l’oreille du margrave, que pensez-vous de tout cela ?
– Mais tais-toi donc, fit le prince avecimpatience, je ne veux pas perdre un mot des confidences de cesoudard et de cette gourgandine.
Madame Edwige triomphait !
C’était le bon temps, alors ; un soldatfaisait son chemin par les femmes et ne s’en cachait guère.
Le sergent Lafolie était même si imbu de cesprincipes, empreints d’une douce philosophie, qu’il oublia commentet pourquoi il se trouvait là, et, alléché par ce luxe princier quil’entourait, il songea quelque peu à son avenir.
Donc, voluptueusement allongé sur l’ottomane,salissant la soie dont elle était recouverte avec ses bottes decuir graissé, il reprit ainsi la parole :
– Je te disais donc que le métier desoldat m’ennuyait.
– Bon ! fit Jeanne.
– Je voudrais vivre tranquille, avec del’argent dans mes poches…
– Après ?
– Et puisque tu vas devenir princesse, situ es une bonne fille, tu m’aideras à mener cette vie-là.
– Je ne demande pas mieux.
– Je voudrais donc que tu me fisseshommage de quelques pistoles.
– Aussitôt que j’en aurai.
– Pourquoi pas tout de suite ?
– Mais, dame… parce que j’en ai pasencore…
– Est-ce bien vrai ce que tu dislà ?
– Je te le jure.
– Soit, je te crois. Alors, causons de lasituation que tu comptes me faire.
– Eh bien, répondit-elle naïvement, quandje serai princesse, je dirai à mon époux que tu es un de mesparents.
– Soit.
– Que tu es malheureux…
– Fort bien.
– Et il te donnera vingt ou trente millelivres, avec lesquelles tu iras vivre dans notre pays.
– Non pas, ce n’est point ce que jeveux.
– Que veux-tu donc ?
– Je veux rester auprès de toi.
– Quelle folie !
– Tu me feras passer pour ton frère, sibon te semble.
– Mais j’en ai déjà un, dit laBayonnaise, qui songea en ce moment au chevalier.
– Ah ! oui… ce Gascon…
– Précisément, dit-elle.
– Eh bien, comme ce Gascon me déplaît, tule congédieras.
– Mais c’est impossible.
– Pourquoi donc ?
– Mais parce que… c’est lui… qui… m’aamenée ici…
– Ah ! ah ! ah !
Et le soudard se mit à rire bruyamment.
– Mais tais-toi donc, s’écria Jeannealarmée, on peut venir… et alors… je suis perdue…
– Si tu veux que je me taise, promets-moide me laisser auprès de toi.
– Mais, fit-elle éperdue, puisque jet’offre une fortune, pourquoi ne préfères-tu pas t’enaller ?
Le sergent se redressa et se mit à friser samoustache.
– Voici la chose, dit-il. J’ai unrevenez-y d’amour…
– Plaît-il ?
– Tu n’as jamais été aussi belle…
Malgré son émotion et son angoisse, laBayonnaise se mit à rire au nez du sergent.
– Oh ! dit-elle, tu te trompes, moncher.
– Hein ? fit-il à son tour.
– Quand l’amour est parti, il ne revientpas. J’aimerais mieux accueillir le premier amoureux venu…
Les joues du sergent s’empourprèrent.
– Ah ! c’est ainsi, dit-il, tu faisfi de moi ?
– Non, mais je ne t’aime plus.
– Tu m’aimeras !
– Jamais !
Il allait l’étreindre dans ses bras lorsque,se réfugiant derrière une table, elle lui dit :
– Mais, malheureux, avant de faire unscandale, avant de me forcer à crier au secours, réponds-moi,comment es-tu ici ?
Il y avait dans cette question un tel accentd’autorité que le sergent se dégrisa quelque peu.
– Ah ! c’est juste, dit-il,j’oubliais de te le dire… c’est une bonne dame qui m’a faitentrer.
– Une dame ?
– Oui.
– Madame Edwige !
– Je crois que c’est son nom.
– Et elle t’a conduit ici.
– C’est à dire qu’elle a commencé par medonner à souper, puis elle a soulevé le tapis et, par un troupratiqué dans le plancher elle m’a montré ton futur époux, tonprétendu frère et toi-même qui soupiez joyeusement.
La Bayonnaise jeta un cri.
– Et elle t’a ensuite conseillé defrapper à cette porte ?
– Sans doute.
– Alors nous sommes perdus !
– Qu’est-ce que tu chantes-là ?
– La vérité, dit la Bayonnaise :cette femme est mon ennemie… et à l’heure où nous parlons, il y asans doute des gens qui nous voient… qui nous écoutent…
– Eh bien, tant mieux ! dit lesergent ; en attendant que le ciel s’écroule, laisse-moi teprendre un baiser.
Il était ivre-mort, et tout tournait autour delui.
Il voulut cependant s’élancer vers elle ;mais elle prit la fuite et se mit à tourner autour de la table.
Il essaya de la rejoindre et de la saisir,mais à mesure qu’il tournait, les murs et les meubles semblaienttourner en sens inverse…
Et tout à coup il tomba.
Il tomba comme s’il avait été foudroyé, tantl’ivresse acquit un subit empire sur lui.
Jeanne était sauvée de son ivresse…
** * *
– Eh bien ? monseigneur, dit alorsmadame Edwige en regardant le margrave.
– Eh bien, répondit-il, tu vas appelerConrad.
Madame Edwige referma le parquettransparent.
Puis elle frappa sur un timbre.
Conrad parut.
– Appelle mes pages, dit le margrave etcommande-leur de jeter à la porte cette gourgandine et cesoudard.
Conrad s’inclina.
Mais comme il allait sortir, madame Edwige ditencore :
– Et l’autre ?
– Le Gascon ?
– Oui, qu’est-ce que Votre Altesse veutqu’on en fasse ?
Le margrave était prince et les princes sontingrats. Il oublia en ce moment que grâce au chevalier de Castiracil avait pu braver une heure les colères de madame Edwige.
– Eh bien, dit-il, portez le Gascondehors et mettez-le dans le ruisseau. Il achèvera de cuver son vinau grand air !
Et Conrad sortit pour exécuter les ordres deson maître.
Une heure après, sur l’ordre de madame Edwige,on transportait le margrave, avec les plus grandes précautions,dans son appartement.
À la suite de ce qu’il avait vu et entendu, levieux prince margrave de Lansbourg-Nassau avait été pris d’unecrise nerveuse et avait bientôt perdu connaissance.
Tant d’émotions en quelques minutes, c’enétait trop pour un homme que les médecins tourmentaient en luirendant tous les deux jours une apparence de jeunesse.
Quand Conrad était revenu lui apprendre que lagourgandine,c’était ainsi qu’il avait appelé Jeanne laBayonnaise, s’en était allée sans difficulté et qu’on avait portédehors l’un dans la rue des Bons-Enfants, l’autre dans le ruisseaude la rue Saint-Honoré, le chevalier de Castirac et le sergentLafolie, ivres tous deux, le margrave avait tout d’abord poussé unsoupir de soulagement.
Puis se retournant vers madameEdwige :
– Il me semble, avait-il dit, que la têteme tourne un peu.
Madame Edwige l’avait assis dans unfauteuil.
Le margrave avait poussé un nouveau soupir etfermé les yeux, disant :
– Je crois que je m’en vais !…
Et, en effet, il était tombé en syncope.
Mais madame Edwige avait jugé inutiled’envoyer quérir un des deux médecins du margrave, lesquels étaientcouchés depuis longtemps.
La caisse aux flacons mystérieux était là, etmadame Edwige saurait bien y trouver un cordial suffisammenténergique pour rappeler le margrave à la vie.
En attendant, elle appela les pages et fitporter le prince évanoui sur son lit.
Puis elle congédia les pages et demeura seuleavec Conrad auprès du margrave.
Pour la première fois depuis plusieurs heures,les deux époux avaient enfin le temps de respirer.
Conrad regarda sa femme et lui ditnaïvement :
– Je crois que nous l’avons échappébelle.
– Peuh ! fit madame Edwige.
– J’ai vu le moment où le maudit Gasconallait nous jeter par la fenêtre.
– C’est que vous perdez facilement latête, maître Conrad, dit la gouvernante avec dédain. Mais au lieude nous féliciter mutuellement voyons à présent l’avenir, c’est àdire à faire réussir nos projets.
– Le prince est évanoui, dit Conrad, et,si vous ne lui faites pas respirer des sels, il peut rester en cetétat plusieurs heures.
– C’est bien là-dessus que j’aicompté.
– Ah !
– Et nous allons mettre ce temps àprofit.
Conrad regarda sa femme avec curiosité. Celatenait à ce que madame Edwige ne lui faisait jamais part de sesprojets qu’à la dernière heure et ne l’initiait qu’à la moitié deses plans.
– Tout ce qui nous est advenu ce soir neserait point arrivé si celle pour qui nous agissons avaitété prête aujourd’hui.
– C’est vrai, dit Conrad.
– Il faut donc mettre le temps à profitet aller sur-le-champ la trouver.
– En pleine nuit ?
– Tu sais bien qu’il n’y a ni jour ninuit pour elle.
– C’est juste.
– Va donc, j’attends ton retour pourprendre un parti.
Et Conrad quitta madame Edwige et la laissa auchevet du prince toujours évanoui.
Une heure après, l’intendant revint.
– Eh bien ? fit la terriblegouvernante.
– Elle m’a dit que demain toutserait prêt, ainsi que les choses ont été convenues.
– Fort bien… Tu peux t’en allermaintenant, je n’ai plus besoin de toi.
Le docile Conrad sortit.
Alors madame Edwige fit, pour la seconde fois,usage de ce cordial renfermé dans un des flacons de la caissemystérieuse.
Elle en frotta les tempes, les narines et leslèvres du margrave, et celui-ci commença à soupirer, à s’agiter,puis au bout d’un quart d’heure, il ouvrit les yeux.
La nuit s’était écoulée tout entière et lespremiers rayons de l’aube glissaient à travers les rideaux.
Le margrave regarda la gouvernante.
– Ah ! c’est toi, dit-il.
– Oui, monseigneur.
– Ai-je fait un rêve, ou est-ce laréalité ? continua le prince. Jeanne… le chevalier… lesoldat ?…
– Jeanne était une fille perdue et lesdeux hommes des aventuriers, dit madame Edwige.
– C’était donc vrai ?
– Sans doute.
– Ainsi je n’ai pas rêvé ?
– Pas le moins du monde.
– Et que sont-ils devenus cesmisérables ?
– On les a jetés dehors selon vos ordres,monseigneur.
Le margrave soupira.
– Edwige, dit-il, je voudrais pourtant memarier.
– Votre Altesse est venue à Paris dans cebut.
– Hélas ! trouverai-je jamais unefemme aussi belle que cette aventurière ?
– Plus belle, monseigneur.
– Oh !
Madame Edwige prit un air mystérieux.
– Depuis quelque temps, dit-elle, VotreAltesse se défie de moi et ne m’accorde plus toute sa confiance,comme jadis.
Ces paroles évoquèrent dans l’esprit encoretroublé du margrave le souvenir de la glace que le chevalier deCastirac avait brisée d’un coup de poing.
– Ah ! coquine, dit-il, si je meméfie de toi, j’ai, pardieu, bien raison.
– Monseigneur.
– Et si tu voulais m’expliquer l’histoirede cette glace à travers laquelle toutes les femmes me semblaientlaides…
– Rien n’est plus facile dit madameEdwige.
– Voyons, alors !
– Il y a de par le monde une femme sibelle que Votre Altesse n’aura qu’à la voir pour tomber à sespieds.
– Ah ! fit le margrave dont l’œilbrilla.
– Cette femme qui vient de fort loin, del’extrême Orient, à la seule fin de rencontrer Votre Altesse,devait arriver hier à Paris.
– Eh bien ?
– Elle a éprouvé un retard et n’arriveraque ce soir. Et dans l’intérêt même de Votre Altesse, Conrad et moinous avons imaginé cette glace, afin que Votre Altesse ne fît pasquelque choix imprudent.
– Et tu dis, fit le prince, que cettefemme est belle ?
– Elle ne saurait avoir de rivale.
– Et je la verrai ?…
– Ce soir.
– C’est bien long, soupira lemargrave.
– Non, dit madame Edwige, vous êtes las,vous avez besoin de repos. Il faut que vous ne lui paraissiez pastrop vieux, elle pourrait ne pas vouloir de vous.
– Oh ! dit le margrave en souriant,je suis riche !
– Elle est plus riche que vous, ditmadame Edwige.
Ces mots plongèrent le prince margrave dansune profonde stupeur, et il regarda madame Edwige pour voir si ellene se moquait pas de lui.
Tandis que ces choses-là se passaient àl’intérieur de l’hôtel, notre ami le chevalier de Castirac cuvaitson vin ou plutôt était encore sous l’étreinte de cette léthargieviolente dans laquelle il avait été plongé en même temps que lemargrave.
Conrad, l’intendant vêtu d’écarlate, avaitponctuellement exécuté les ordres du margrave et fait porter leGascon dans le ruisseau de la rue Saint-Honoré.
On l’avait couché tout de son long, la têtevers le mur, les pieds tournés vers la chaussée et, en s’en allant,les deux pages qui avaient été chargés de cette besogne avaient eul’humanité de lui poser une lanterne sur le ventre, afin quequelque carrosse attardé ne l’écrasât point. Cela se passaitenviron une heure après que les gens du guet avaient fait leurronde et, par conséquent, la rue était déserte.
À quatre heures du matin, personne encoren’était passé par là, ou, tout au moins, fait attention à lalanterne qui servait de phare au Gascon, quand une litière débouchapar la rue des Bons-Enfants.
Les porteurs de cette litière paraissaientpressés et allaient un bon train, lorsque le premier se heurta auxjambes inertes du chevalier.
– Hé ! dit-il, qu’est-ce quecela ?
En même temps il s’arrêta.
L’autre porteur en fit autant, et tous deuxdéposèrent la litière sur ses quatre pieds.
Sans doute la litière était vide, car personnene réclama.
Alors les deux porteurs, qui étaient de grandset robustes laquais vêtus d’une livrée sombre, se penchèrent sur ledormeur, et la conversation suivante s’établit entre eux :
– Crois-tu qu’il est ivre ? dit lepremier.
– On dirait qu’il est mort, fitl’autre.
– Les morts n’ont pas d’héritiers, repritle premier.
L’autre le regarda.
– Crois-tu, reprit celui qui avait émiscette singulière opinion, que nous avons fait une mauvaise journée,hein ?
– Dam ! répliqua l’autre, quand onest loué par le président Boisfleury, on ne doit pas s’attendre àautre chose.
Un mot suffira pour expliquer ces dernièresparoles.
À cette époque, on louait une litièreabsolument comme une voiture ; et, de même qu’il y avait desgens qui avaient trois, quatre, jusqu’à dix carrosses numérotés, àl’usage des seigneurs et de tous ceux qui n’avaient pas un équipageà eux, de même il se trouvait des industriels qui louaient àl’heure, à la demi-journée ou à la soirée des chaises àporteurs.
Or les deux drôles qui venaient de prononcerle nom du président Boisfleury appartenaient à une industrie de cegenre et ils n’avaient de plus clair bénéfice que les pourboiresque leur donnait un client généreux, la location de la chaise àporteur étant payée directement à celui qui en était lepropriétaire.
Or le président Boisfleury n’était pasprécisément un client généreux.
Membre du parlement, président de la chambrecriminelle, maître Boisfleury était signalé dans la rue de laVrillière, qu’il habitait depuis un quart de siècle, pour ledernier cuistre de France et de Navarre.
C’était un petit homme entre deux âges, sec,bilieux, au teint olivâtre, possédé d’un amour immodéré de lajustice, et que ses fonctions redoutables avaient habitué à voirdes coupables partout.
Il était garçon, vivait mal avec une vieilleservante, faisait maigre chère et menait une vraie vied’anachorète.
Les malfaiteurs tremblaient quand il montaitsur son siège ; les bourgeois de son quartier se livraient àmille plaisanteries sur son avarice, mais personne au monde n’eûtosé dire que le président Boisfleury n’était pas l’homme le plushonnête et le juge le plus intègre de France.
Or, ce soir-là, le président avait eu beaucoupde visites à faire.
Il était allé saluer plusieurs de sesconfrères qui prenaient l’hiver gaîment et donnaient des bals etdes fêtes, et n’avait regagné son modeste logis que vers troisheures du matin.
Pour cela, il avait loué une chaise, et quandil avait congédié les deux porteurs, il leur avait donné, enmatière de pourboire, une pièce de douze sous.
Or donc, les deux porteurs avaient posé leurchaise à terre, et ils contemplaient, grâce à la lanterne, lechevalier de Castirac évanoui.
– Tu as raison, dit le second, les mortsn’ont pas toujours des héritiers, mais ils peuvent en avoir…
– Bah ! la nuit est noire, la rueest déserte…
– Et puis, qui te dit qu’il estmort ?
Et le deuxième porteur mit la main sur lapoitrine du Gascon.
– Certes, non, il n’est pas mort.
– Ah !
– Le cœur bat…
– Mais il est ivre, et on est si mal payépar les gens de justice que l’on a envie de se faire voleur.
– Les voleurs sont pendus.
– Oui, quand ils sont pris.
– Et puis, reprit le second porteur, plushonnête que son compagnon, regarde-moi l’homme.
– Bon ! je le vois…
– Il a une épée au côté, c’est vrai, maisses vêtements sont dépenaillés, et je parierais qu’il n’a pas dixdeniers dans sa bourse, s’il a une bourse.
– Voyons toujours.
– Non, dit l’autre, devenir voleur poursi peu de chose, est tout à fait misérable.
– Alors, allons-nous-en !
– Il me vient une idée…
– Laquelle ?
– Tu as pesté contre le président… moiaussi…
– Ah ! le cuistre !
– Veux-tu lui jouer un bontour ?
– Je ne demande pas mieux.
– Tu sais qu’il a la rage de rendre lajustice jour et nuit.
– Après ?
– Nous allons mettre cet homme dans lalitière.
– Et puis ?
– Nous retournerons chez leprésident.
– Il est couché et il dort.
– C’est précisément là qu’est le bontour.
– Voyons !
– Nous frapperons tant et si fort que lavieille sorcière de servante viendra ouvrir et qu’ils’éveillera.
– Et alors ?
– Alors nous lui déposerons cet ivrognedans le corridor, en lui disant que nous avons pensé que ce pouvaitêtre un criminel. Il nous a donné douze sous pour l’avoir portépendant six heures, il est capable de nous donner un écu pour luiavoir amené un homme à juger.
– En effet, dit le premier porteur, c’estun bon tour à lui jouer que le tirer brusquement de son premiersomme.
Et tous deux prirent le chevalier àbras-le-corps et le portèrent dans la litière.
Le chevalier dormait si profondément qu’uncoup de canon ne l’eût point éveillé.
Le premier des deux porteurs l’avait fort biendit, le président Boisfleury était couché et dormait probablement,car les deux drôles frappèrent plusieurs fois à tour de bras sur lavieille porte de la vieille maison sans obtenir de réponse.
Le président Boisfleury s’était mis au lit enrentrant et il dormait sans doute de ce lourd sommeil qui est commela récompense des consciences tranquilles.
Enfin une fenêtre s’ouvrit au dessus de lagrande porte et le président, coiffé d’un bonnet de coton, demandace qu’on lui voulait.
– C’est nous, monsieur le président,répondit l’un des porteurs.
Le président reconnut la chaise dont ils’était servi toute la soirée.
– Hé ! que voulez-vous,drôles ? fit-il, qu’avez-vous à réclamer ? Vous aurais-jepar hasard payé avec un écu rogné ?
La voix du magistrat était aigre comme celled’un homme mécontent d’avoir été éveillé en sursaut.
– Non, monsieur le président, réponditl’autre drôle sans se déconcerter le moins du monde.
Seulement nous croyons avoir découvert latrace d’un crime, et nous venons vous en prévenir.
À ce mot de crime, le zélé président avaitbondi comme un cheval de bataille, rendu à la charrue, dressel’oreille quand il entend le clairon.
Le premier porteur acheva de le subjuguer enajoutant :
– Et, comme nous savons votre grand amourpour la justice et votre exécration pour les malfaiteurs, nousn’avons pas hésité à vous réveiller.
– Mais de quel crime est-ilquestion ? demanda encore le président.
– Nous avons trouvé un homme dans larue.
– Bon !
– Un homme qui n’est pas mort, et qui,cependant, ne peut pas parvenir à s’éveiller. Nous pensons qu’il ya dans cette singulière ivresse dont il paraît atteint quelquechose qui n’est pas naturel.
– Et où est-il, cet homme ?
– Nous l’avons laissé dans la chaise, etnous vous l’apportons.
Le président disparut de la fenêtre endisant :
– Attendez… je descends…
– Eh bien, dit le second porteur, que tedisais-je ? Le bonhomme est capable de passer une nuit tout àfait blanche par amour de la justice et en haine des voleurs.
– C’est pourtant vrai.
– N’est-ce pas un bon tour ?
– Oh ! excellent.
La vieille gouvernante du président Boisfleuryétait sourde ; elle n’avait donc pas entendu frapper, et sonmaître, enfin éveillé, n’ayant pas hésité à se lever, jugea inutilede troubler son repos.
Il descendit donc lui-même ouvrir la porte, encaleçon, en bonnet de coton, tenant, en guise de lampe, unechandelle à la main.
À peine la porte s’était-elle ouverte, que lesdeux porteurs ne donnèrent point au président le temps de mettre lepied dans la rue.
Tout au contraire, ils prirent la chaise et laportèrent dans le vestibule.
M. Boisfleury s’approcha alors, sachandelle à la main, écarta les rideaux de cuir de la chaise et vitle chevalier de Castirac toujours plongé dans un sommeilprofond.
– Hum ! hum ! fit-il, voilà unvisage qui ne me revient qu’à moitié.
– C’est l’effet qu’il nous a produit, ditle premier porteur.
– Aussi n’avons-nous pas hésité, repritle second…
– C’est bien, c’est bien, fit leprésident.
Puis il examina les vêtements dépenaillés duchevalier.
– Hum ! hum ! répétait-il,c’est un aventurier… un soudard, cela se voit.
Puis il ajouta :
– Pincez-moi ce gaillard-là, qu’ils’éveille et que je l’interroge.
Les deux porteurs secouèrent la tête.
– Nous n’avons jamais pu l’éveiller,dirent-ils.
– Pincez-le toujours.
Ils obéirent en conscience et le chevalier nes’éveilla point.
– Sortez-le de la chaise, ordonna encorele président Boisfleury.
Le chevalier était comme une masse inerte.
Les deux porteurs l’étendirent sur le sol duvestibule.
– Mais il est mort ! dit leprésident.
– Nous l’avons cru comme vous,monsieur ; mais vous allez voir que son cœur bat.
Le président, ravi, posa sa main sur le cœurdu chevalier et en sentit parfaitement les pulsations.
Alors il se mit à le secouer lui-même et à lepincer aux deux bras, de façon à lui faire de véritables bleus.
Le chevalier dormait toujours.
– Voilà qui est bienextraordinaire ! murmurait le petit homme, dont les yeuxbrillaient d’une sombre joie ; car il entrevoyait déjà unemagnifique instruction à faire.
Il ouvrit une porte qui donnait sur levestibule.
Cette porte était celle d’une petite salledans laquelle il y avait un lit.
– Prenez-moi cet homme, ordonna encore leprésident, et apportez-le moi ici.
En même temps, il passa le premier et s’arrêtaauprès du lit, sa chandelle à la main.
Le chevalier fut étendu dessus, et l’un desporteurs, sur un signe du président, se mit à dégrafer sa veste età déboutonner sa chemise.
Ni la gorge ni la poitrine ne portaient aucunetrace de violence ni aucune blessure.
En même temps, le sommeil léthargique danslequel il était plongé paraissait d’une régularité parfaite et sapoitrine se soulevait comme celle d’un homme qui dortnaturellement.
– Voilà qui est vraiment bienextraordinaire ! murmurait le président de plus en plusjoyeux.
Il alla chercher du vinaigre et en imbiba lestempes, les lèvres et les narines du chevalier.
Ce fut peine perdue.
– Et où l’avez-vous trouvé ?dit-il.
– Dans le ruisseau, rue Saint-Honoré, aucoin de la rue des Bons-Enfants.
– Ah !
– Il avait une lanterne sur leventre.
Un souvenir parut traverser l’esprit duprésident :
– Rue des Bons-Enfants,dites-vous ?
– Oui, monsieur le président.
– N’est-ce pas là qu’est un hôtel danslequel est descendu un personnage un peu… extraordinaire… un princeallemand ?…
– Justement.
– Hum ! hum !
Et le président Boisfleury flairait de plus enplus une belle instruction criminelle.
– Fouillez-moi ce drôle-là, dit-il,peut-être a-t-il sur lui quelques papiers importants.
Les deux porteurs obéirent encore, et ce futcelui qui avait émis l’opinion, un quart d’heure auparavant, qu’unhomme dont les habits étaient aussi fanés ne pouvait loger que lediable en sa bourse, qui fourra sa main dans les poches duchevalier.
À la grande stupeur de son compagnon, il enretira une bourse.
Et cette bourse était ronde, et le présidentl’ayant ouverte, elle se trouva pleine d’or.
Les deux porteurs se regardèrent consternés,et celui qui s’était montré si honnête soupira.
Le président, au contraire,murmurait :
– Un homme aussi mal vêtu, et qui a del’or plein ses poches, voilà qui est de moins en moins naturel.
Et il posa la bourse sur la cheminée,ajoutant :
– Ce sera le point de départ de moninstruction.
En même temps, il regarda les deuxporteurs :
– Vous êtes de braves gens, leur dit-il,vous avez, selon toute apparence, rendu un grand service à lajustice, et vous méritez une récompense.
Ce disant, il fouilla dans sa propre poche eten retira une seconde pièce de douze sous qu’il leur offritmajestueusement.
Les mystificateurs se trouvaientmystifiés.
Le dormeur dépenaillé avait de l’or dans sespoches et les porteurs de chaise ne l’avaient point soupçonné.
Quand ils auraient pu tranquillement ledépouiller, ils avaient préféré le transporter chez le présidentBoisfleury, à la seule fin de troubler le sommeil de celui-ci et dese venger de son avarice.
Et voici qu’une nouvelle gratificationdérisoire venait les faire repentir de leur belle conduite.
Mais le président Boisfleury ne fit nulleattention à leur déconvenue.
Tout au contraire, il continua à les féliciterde leur bonne pensée, les avertit qu’ils seraient peut-être obligésde venir déposer en justice et les poussa tout doucement de lasalle où il gardait le Gascon endormi, dans le vestibule, et duvestibule vers la porte.
Les deux porteurs étaient si penauds qu’ils selaissèrent éconduire sans résistance.
Alors le président Boisfleury revint auprès dudormeur.
Il essaya de nouveau de lui faire respirer duvinaigre et de le réveiller, mais il reconnut que la chose étaitimpossible.
Le dormeur était sous l’influence d’unnarcotique, le président le vit bien, et le moyen d’en briser lecharme était inconnu à l’homme de justice.
Néanmoins, le courageux magistrat avait gardécet étrange prisonnier.
Au lieu de remonter lui-même dans sa chambre,il s’installa dans un fauteuil auprès du lit, laissa la chandelleallumée et attendit.
Or, en attendant que le chevalier s’éveillât,le président s’endormit et le grand jour pénétrait dans la chambrelorsqu’il rouvrit les yeux.
Le Gascon n’avait même pas changé d’attitude,et sa léthargie continuait.
Alors le président courut ouvrir la porte etcria :
– Marianne ! Marianne !
C’était le nom de sa vieille gouvernante.
La bonne femme, qui se livrait à sesoccupations ordinaires de servante unique, et balayait en ce momentl’escalier, descendit à l’appel de son maître.
Celui-ci était rentré dans la chambre oùdormait le Gascon.
– Jésus-Dieu ! s’écria la vieille eny entrant sur les pas du président, qu’est-ce que cela,seigneur ? Un homme ici !… Quelque voleur peut-être…
– Chut ! dit le président. Au lieude pousser des exclamations, écoute-moi et apprête-toi à exécutermes ordres.
Marianne levait les bras et les yeux auciel.
– Tu connais le barbier Révol ? ditle président.
– Oui, monsieur, répondit Marianne. C’estlui qui est venu me saigner l’an dernier.
– Précisément. Il demeure rueSaint-Honoré, tout auprès d’un apothicaire.
– C’est bien cela, dit Marianne.
– Tu vas courir chez lui.
– Mais… cet homme… il est doncmort ?
Le président jugea inutile de donner desexplications à sa servante, et il ajouta :
– Et tu lui diras de venir ici en toutehâte et d’apporter sa lancette.
– Et vous allez rester seul… avec…
– Mais va donc ! fit le présidentavec impatience.
La servante ne fit plus d’objection.
Il n’y a pas loin, comme on sait, de la rue dela Vrillière à la rue Saint-Honoré, et M. Boisfleury calculaque dans moins d’un quart d’heure, Marianne pourrait être deretour, accompagnée du barbier-chirurgien.
Ce qu’il attendait de ce dernier, on l’adeviné sans doute, c’était le moyen de réveiller cet obstinédormeur dans la personne de qui le zélé magistrat s’obstinait àvoir un grand et mystérieux coupable.
Depuis trente années qu’il était jugecriminel, M. le président Boisfleury n’avait jamais tremblédevant les scélérats.
Par conséquent il ne fit même pas cetteréflexion qu’il se trouvait seul avec un homme qu’il pensait êtreun bandit, que cet homme pouvait s’éveiller brusquement, se servirde l’épée qu’il avait au côté et tout au moins, s’il ne faisaitpis, reconquérir sa liberté.
Mais, en revanche, persuadé que le barbierallait tirer cet homme de sa léthargie, et que dès lors, lui,Boisfleury, aurait à commencer son instruction sur-le-champ, ilalla revêtir sa robe rouge, se coiffa de son bonnet carré, revints’asseoir auprès du lit et dans cette imposante attitude attenditl’arrivée du chirurgien.
Le barbier Révol ne tarda pas à arriver.
Marianne, qui était bavarde, lui avait apprisdurant le chemin, qu’elle avait trouvé son maître en présence d’unhomme si bien endormi qu’on aurait pu le croire mort.
Comment cet homme se trouvait-il chez leprésident ?
Voilà ce que la vieille servante ne savait paset qu’elle aurait voulu savoir, et ce que le barbier brûlaitd’apprendre lui-même, en franchissant le seuil de la maison duprésident.
À cette époque, on le sait, le chirurgienétait barbier ; il saignait les malades et rasait les gensbien portants.
Il avait un cabinet de consultations et uneboutique dans laquelle les pratiques en bonne santé bavardaienttout à leur aise en attendant le moment de tendre leur joue à sasavonnette.
Le barbier était donc bavard et curieux et ilse promettait déjà d’avoir quelques bons récits extraordinaires àfaire à ses clients, lorsqu’il vit le président vêtu de sa roberouge et dans l’attitude sévère d’un juge en exercice.
Le président Boisfleury était une véritablelégende.
Tout le quartier connaissait son avarice etles bourgeois qui le voyaient passer, marchant sur la pointe dupied, pour ne se point crotter, riaient volontiers.
Mais personne ne s’était jamais moqué de luiquand il était sur son siège et sa robe inspirait une salutaireterreur.
Aussi maître Révol devint-il tout tremblant,et tout en regardant l’homme endormi avec curiosité, attendit-ilsilencieusement les ordres de M. Boisfleury.
– Regardez cet homme, dit celui-ci.
Le barbier se pencha sur le Gascon, l’examinaet dit :
– Il dort.
– Éveillez-le.
Le barbier secoua le Gascon qui continua àronfler.
– Vous voyez bien, dit le président, queson sommeil n’est pas naturel.
– Assurément non, dit le barbier, il esten léthargie.
– Y a-t-il un moyen de leréveiller ?
– Il y en a plusieurs.
– Alors, dit le président, servez-vous duplus prompt et mettez-vous à l’œuvre.
– Je vais le saigner.
Et maître Révol prit sa lancette et retroussala manche gauche du chevalier.
Le président Boisfleury demeuraitimpassible.
Le coup de lancette donné, le sang duchevalier de Castirac jaillit tout à coup, le dormeur fit unbrusque mouvement.
Ses lèvres serrées s’entr’ouvrirent etlaissèrent passer un cri.
Enfin, il ouvrit les yeux.
– Sandis ! s’écria-t-il, où suis-jedonc ?
Il vit son sang qui coulait, et, jetant unnouveau cri, il dégringola à bas du lit et sauta sur son épée qu’ilavait toujours au côté.
Mais alors il vit le président en roberouge.
Or, cela a été et sera de tout temps : larobe d’un magistrat inspirera plus de terreur que le sabre d’unsoldat.
Les gens d’épée ont toujours eu peur des gensde robe, et le chevalier laissa son épée au fourreau etbalbutia :
– Où suis-je donc ?
– Chez un homme qui juge les criminels,répondit le président Boisfleury.
Et il fit un signe au barbier, qui se mit endevoir d’arrêter le sang qui coulait du bras de M. lechevalier de Castirac.
Il y avait, nous l’avons dit, plus de trenteans que le président Boisfleury rendait la justice.
Aussi avait-il non seulement une grandehabitude de ses fonctions, mais encore un ascendant presque subitsur les gens qu’il interrogeait.
Cette peur salutaire que la justice inspires’était donc emparée du chevalier de Castirac.
En face de cette robe rouge, la forfanterie duGascon était tombée ; à peine se souvenait-il qu’il étaithomme d’épée et il n’eut certes pas la moindre envie de mettre lamain sur la coquille de son innocente rapière.
Le barbier chirurgien, maître Révol, avait enun clin d’œil bandé son bras et arrêté son sang.
Le chevalier regardait d’un air effaré leprésident en robe rouge et le barbier vêtu de noir.
– Maître Révol, dit enfin le présidentBoisfleury, asseyez-vous là, devant cette table, approchez de vousce papier, prenez cette plume et écrivez sous ma dictée. Vous allezme servir de greffier et transcrire l’interrogatoire de cethomme.
Alors le Gascon retrouva sa langue :
– Mais quel crime ai-je donccommis ? demanda-t-il.
– Taisez-vous, ou plutôt bornez-vous àrépondre à mes questions, répondit sévèrement le présidentBoisfleury.
Le Gascon jetait des regards éperdus autour delui.
– Comment vous nommez-vous ? repritBoisfleury.
– Hector, chevalier de Castirac.
– D’où venez-vous ?
– Je n’en sais rien. Pas plus que je nesais où je suis, répliqua le Gascon.
– N’essayez pas de tromper la justice,dit le président qui dardait ses petits yeux gris sur lechevalier.
L’esprit, qui est l’apanage de la racegasconne, et ne l’abandonne que rarement, revint au secours dupauvre chevalier.
– Monseigneur, dit-il, j’ai pour lajustice non seulement le plus grand respect, mais j’ai encore enelle une confiance absolue.
Ces mots firent tressaillir Boisfleury.
D’abord le Gascon lui donnait dumonseigneur, ce qui le flattait ; ensuite, un hommequi a confiance en la justice ne saurait la craindre.
Cependant, en bon juge criminel qu’il était,le président Boisfleury poursuivit :
– Prenez garde ! n’essayez pasd’égarer la justice par des mensonges. On vous a trouvé ivre-mortdans la rue.
– Ah ! vraiment ? fit leGascon.
– En léthargie, plutôt, dit lebarbier.
Ce mot était inconnu du Gascon, lequel n’étaitpas très lettré.
– Je ne sais pas ce que c’est que ça,dit-il.
– Passons, fit le président. On vous adonc trouvé en léthargie et il a fallu que monsieur que voilà, etqui est barbier de son état, vous donnât un coup de lancette pourvous éveiller.
– Je ne comprends toujours pas comment jesuis ici, dit le Gascon, et je voudrais que la justice, qui protègele faible contre le fort, prît ma cause en main.
– Mais ! fit le présidentBoisfleury.
– Je suis tombé dans un véritableguet-apens, reprit le chevalier de Castirac.
– Comment cela ?
– Le prince margrave m’a invité àsouper.
À ce mot, le président Boisfleury fit unvéritable soubresaut.
– Le prince allemand ? dit-il.
– Oui, monseigneur.
Chose bizarre ! le président Boisfleuryavait depuis deux jours les nerfs agacés par tout ce qu’ilentendait dire sur le margrave.
Et comme après tout, un criminel luisuffisait, pourvu qu’il le trouvât, il se dit que peut-être cethomme avait raison et qu’au lieu d’être le coupable, il était lavictime.
Il adoucit donc un peu la voix etdit :
– Voyons, si au lieu d’avoir à vouspunir, la justice vous doit aide et protection, elle ne faillira àson devoir : racontez-moi ce qui vous est arrivé et comment ilse fait qu’on vous ait trouvé ivre-mort dans la rue.
– En léthargie, rectifia le barbier.
M. Boisfleury eut un petit gested’impatience mais il ne daigna point répondre à maître Révol et ilattendit la réponse du Gascon.
Le chevalier poursuivit.
– Le prince est un vieux fou qui a desidées de l’autre monde. Il est fabuleusement riche… plus riche quele roi.
– Ah ! vraiment ? fitdédaigneusement Boisfleury.
– Il a eu une idée bien étrange,monseigneur, comme vous allez voir. Il a fait savoir aux quatrecoins de Paris qu’il se voulait marier.
– Quel âge a-t-il ?
– Soixante et dix ans.
Boisfleury haussa les épaules.
– Après ? dit-il.
– Et que toutes les filles à marier sepouvaient présenter à lui : il choisirait la plus belle etl’épouserait.
– Tout cela ne m’explique pas…
– Attendez donc, monseigneur.
Et le chevalier, qui commençait à sefamiliariser singulièrement avec la justice, pensa que mêler un peude roman à l’histoire n’était pas chose à dédaigner.
Aussi reprit-il :
– Il faut vous dire, monseigneur, quej’ai une sœur qui est fort belle, aussi belle que sage, et qui ferale bonheur d’un galant homme.
– Ah ! ah ! dit Boisfleury.
– Les Gascons ne sont pas riches,continua le chevalier, et l’idée m’est venue hier de présenter masœur au margrave, pensant que si elle devenait princesse, elleaurait assez d’or et de dignités pour relever notre maison, qui estcontemporaine de Noé, le premier vigneron du monde.
Un semblant de sourire effleura les lèvres deBoisfleury.
– Après ? dit-il encore.
– J’ai donc présenté ma sœur au margrave,hier soir.
– Et il l’a trouvée belle ?
– Si belle, qu’il a fait fermer lesportes de son hôtel et m’a juré qu’il ne voulait pas d’autre femmequ’elle.
– Et puis ?
– Et puis il m’a invité à souper. Alors,je me souviens que j’ai bu d’un certain vin qui m’a tout à coupbrûlé la poitrine, mes oreilles se sont mises à bourdonner, mestempes à battre, et je suis tombé à la renverse.
– Le vin contenait un narcotique sansdoute, hasarda le barbier.
– Que vous est-il arrivé ensuite ?demanda Boisfleury.
– Je ne me souviens plus de rien.
– Le margrave vous a-t-il donné del’argent ?
– Non.
– Alors, dit Boisfleury, qui reprit unfront sévère, comment se fait-il qu’avec des habits aussimisérables que ceux que vous portez, vous ayez de l’or plein lespoches ?
Et le président alla prendre sur la cheminéela bourse du chevalier, qui regorgeait de pièces d’or.
Mais le Gascon ne se déconcerta pas pour sipeu.
– Ah ! ceci, monseigneur, dit-il,est une autre histoire.
– Plaît-il ?
– Une histoire encore plus curieuse quecelle du margrave.
– Prenez garde ! répéta leprésident, si vous cherchez à égarer la justice…
– Au contraire, je la sers.
Et le Gascon eut un air de sincérité quiséduisit le président Boisfleury, dont le front se rasséréna et quilui dit :
– Parlez donc !
– Ma foi ! pensa le chevalier, voiciune belle occasion de me venger de ce rustre de Guillaume, moitiébourgeois, moitié homme d’épée, et qui m’a malmené ni plus ni moinsque si j’eusse été un petit garçon.
– Apprêtez-vous à écrire, dit Boisfleuryen regardant le barbier.
Le greffier improvisé avait repris saplume.
Le chevalier commença ainsi sadéposition :
– Je suis arrivé à Paris il y a quinzejours et je suis descendu dans une hôtellerie du pays Latin, qui apour enseigne : Au cheval rouan.
– Je la connais, dit Boisfleury.
– Le lendemain soir de mon arrivée,j’étais couché et endormi, lorsqu’une grande rumeur qui se fit dansl’hôtellerie me réveilla.
« Je descendis à moitié vêtu et je vis unhomme tout sanglant qu’on avait apporté dans une salle del’hôtellerie et déposé sur une table.
« Cet homme avait une large blessure à lapoitrine et il était évanoui.
« On me dit que c’était le marquis de laRoche-Maubert. »
– Voilà un nom qui ne m’est pas inconnu,dit le président Boisfleury. Continuez…
– On l’avait trouvé à la porte, baignantdans son sang, et on le transporta dans sa chambre, où unchirurgien, après l’avoir examiné, secoua la tête en disant qu’iln’en reviendrait pas.
– On avait sans doute tenté del’assassiner ? fit Boisfleury, qui flairait déjà une belleaffaire criminelle.
– Non, il s’était battu en duel.
– Avec qui ?
– Voilà ce que personne ne savait et ceque j’ai su plus tard, moi.
– Après ?
– Cependant le marquis ne devait pasmourir. La nouvelle de sa mésaventure avait fait quelque bruit, cardès le lendemain monseigneur le Régent et le cardinal Duboisfaisaient prendre de ses nouvelles.
Cette fois le président Boisfleury poussa unevéritable exclamation de joie.
– Continuez, continuez donc, fit-il.
– Au bout de huit jours, le marquis étaithors de danger, et il me fit demander pour lui tenir compagnie.Quand nous fûmes seul, il me dit :
« – Je suis amoureux.
– Quel âge avait-il donc ? demandaencore Boisfleury.
– L’âge du margrave ou à peu près.
– Un fou !
– Je ne dis pas non. Mais vous allezvoir. « Je suis amoureux, me dit-il, et amoureux d’une femmequi me fuit. Me voulez-vous venir en aide et donner un coup de mainpour l’enlever ? » Je logeais le diable dans ma bourse,j’étais venu à Paris pour chercher fortune et n’avais rien de mieuxà faire, j’acceptai la proposition du marquis et je m’en allai aveclui, le jour même, entreprendre le siège de la maison où,disait-il, logeait l’inhumaine.
Le Gascon s’arrêta pour reprendre haleine.
– Vous écrivez toujours, n’est-cepas ? fit Boisfleury, s’adressant au barbier.
– Toujours, répondit maître Révol.
Castirac poursuivit :
– Elle logeait, disait le marquis, rue del’Hirondelle, laquelle rue donne dans la rue Gît-le-Cœur.
– Je sais cela.
– Au coin de la rue nous rencontrâmes unebohémienne qui dit la bonne aventure au marquis.
– Que lui prédit-elle ?
– Qu’il lui arriverait malheur s’ilallait plus loin.
– Et il poursuivit sa route ?
– Naturellement.
– Au fait, dit Boisfleury qui était nonseulement un magistrat plein de zèle, mais encore un grandphilosophe, cela devait être, l’amour est une folie qui mèneloin.
– Arrivés à la porte de la maison, lemarquis s’effaça et ce fut moi qui frappai.
« Un homme ouvrit un guichet, parlementa unmoment, finit par tirer les verroux et nous entrâmes.
« Alors le marquis lui porta la pointe de sonépée au visage et lui dit : – Apprête-toi à mourir si tu ne memontres le passage secret qui mène chez elle.
« Alors cet homme eut l’air d’avoir peur. Ilpria, il supplia, non pour sa propre vie seulement, mais pour celledu marquis qu’il disait être en danger.
« Celui-ci se montra inflexible.
« Alors le bonhomme se laissa faire violenceet, tout en soupirant, il dit au marquis : – Puisque vous levoulez, je vais vous montrer le passage secret, mais vous n’enreviendrez pas.
« En même temps il pressa un ressort qui fitmouvoir une plaque de cheminée et cette plaque, en tournant, laissavoir un escalier qui semblait s’enfoncer sous terre.
« – Si ma vie est en danger, la tienne y estaussi, dit alors le marquis.
« Et il me donna pour consigne de resterauprès de cet homme et de le tuer, si, deux heures s’étantécoulées, lui, le marquis, ne reparaissait pas. »
Le président Boisfleury fronça de nouveau lesourcil.
– Ainsi donc, dit-il, vous acceptiez lamission de tuer un homme désarmé ?
Ici le chevalier de Castirac pensa que s’ilracontait l’histoire exacte de sa mésaventure avec maîtreGuillaume, le bourgeois homme d’épée, elle ne serait pasprécisément à son avantage, et il la modifia légèrement.
– Non, certes, monseigneur, dit-il, jen’acceptai pas sérieusement une mission pareille, et cela par laraison toute simple que je ne croyais nullement au danger queM. de la Roche-Maubert était censé courir.
– Mais, enfin, qu’arriva-t-il ?demanda le président avec impatience.
– Quand M. de la Roche-Mauberteut disparu dans les profondeurs de l’escalier, le bourgeois se mità rire.
« – Mon gentilhomme, me dit-il, regardez-moi.Je suis un homme paisible et débonnaire, et je ne voudrais pasverser le sang d’une mouche, mais, en même temps, je ne suis pas unmari jaloux, et c’est de ma femme, qui est jeune et belle que lemarquis s’est amouraché. Or je défends mon bonheur et mon honneurcomme je peux.
« – Mais que va devenir le marquis ?demandai-je un peu ému, malgré moi, de la naïveté de ce bravehomme.
« Le bourgeois rit de plus belle.
« – Cet escalier, dit-il, descend dans unecave. Cette cave est percée d’un corridor qui descend en penterapide.
« Au bout de ce corridor est la Seine. Lemarquis, que je connais de longue main, est bon nageur. Il glisserasur la pente, tombera dans la Seine, prendra un bain froid qui lecalmera, et gagnera la berge à la nage.
« Au lieu de vous escrimer ici avec votrerapière, voulez-vous deux cents pistoles et un verre de vieuxvin ?
« – Ma foi, monseigneur, acheva le Gascon, jene connaissais guère le marquis et ce bourgeois qui défendait safemme m’intéressait. Je vidais un verre de vin à sa santé,j’empochai les deux cents pistoles, dont j’avais grand besoin, etje m’en allai.
– Mais vous avez revu lemarquis ?
– Jamais.
– Et il y a de cela ?
– Environ huit jours.
M. Boisfleury fronçait de plus en plus lesourcil.
– Vous avez eu tort de vous conduireainsi, dit-il, car il a dû se commettre quelque crime abominabledans les profondeurs de cet escalier.
– C’est possible.
– Et je vais me livrer à une enquête.Écrivez-vous toujours, maître Révol ?
– Toujours, monsieur le président,répondit le barbier.
Alors le Gascon prit une minepiteuse :
– Monseigneur, dit-il, j’ai encore un motà vous dire.
– Parlez…
– En quittant la maison de la rue del’Hirondelle je suis retourné à l’hôtellerie.
– Bon !
– Le lendemain, le surlendemain et lesjours suivants, j’ai attendu le marquis, mais il n’est pas revenu.Alors j’ai songé à prévenir la justice, d’autant mieux que je suisallé frapper vainement à la porte du bourgeois, et que cette portene s’est point ouverte.
– Elle s’ouvrira devant moi !s’écria le zélé président.
Puis il posa ses deux mains sur son front etparut réfléchir.
Les réflexions du président de Boisfleuryfurent de courte durée, et il parut avoir pris une résolution.
– Maître Révol, dit-il au barbier, jevous remercie de votre concours. Laissez là ce que vous avez écrit,j’en aurai besoin dans l’instruction.
Le barbier reposa la plume sur la table.
– Reprenez votre lancette etallez-vous-en, continua M. Boisfleury, et gardez le silencesur tout ce que vous venez de voir et d’entendre ; car si vousentraviez la marche de la justice, il pourrait vous arrivermalheur. Ne l’oubliez pas.
Le barbier avait une sainte terreur duprésident Boisfleury. Il savait que, par amour de la justice, lezélé magistrat ne reculerait devant rien, et il s’en alla ensaluant jusqu’à terre et en protestant de sa discrétionabsolue.
M. Boisfleury demeura seul avec leGascon.
– Mon ami, lui dit-il, rien ne me prouveque tout ce que vous m’avez raconté ne soit scrupuleusementvrai ; mais rien ne me prouve aussi que vous ne m’ayez pasdébité une foule de mensonges, à la seule fin d’expliquer commentvous avez de l’or plein vos poches.
« Dans ces conditions, je vous gardeprisonnier jusqu’à plus ample information.
Le chevalier de Castirac étouffa uneexclamation de surprise, mais le président ne lui donna pas letemps de répliquer.
Il se mit à appeler de toutes ses forcesMarianne, sa vieille gouvernante.
Marianne arriva.
Le président lui montra le Gascon.
La servante fit un geste d’étonnement etpresque d’effroi. Elle avait vu le chevalier comme mort, et elle leretrouvait à ses pieds.
En outre elle n’avait peut-être jamais vu sonmaître en robe rouge à sept heures du matin.
Boisfleury, lui ayant montré le Gascon, luidit :
– Monsieur est un de mes amis.
La surprise de Marianne augmenta.
– Tu vas lui servir à déjeuner.
Marianne leva les yeux au ciel.
– Et tu ne le laisseras sortir sous aucunprétexte.
Le chevalier écoutait bouche béante.
Après avoir eu grand’peur, il avait grandeenvie de rire, et cela était tout simple si on songeait que ceprésident en robe rouge prenait pour exécuter ses arrêts unemaritorne comme la vieille Marianne.
Cependant le chevalier sut se mordre leslèvres à propos, garda son silence et répondit :
– Je ne demande pas mieux que de resterprisonnier jusqu’à ce que vous ayez, monseigneur, vérifié lavéracité de mes assertions.
Boisfleury, le magistrat terrible, avait commeon l’a pu voir, des côtés singulièrement naïfs. Outre la doucemanie qu’il avait de faire de la justice chez lui, encatimini, il ne doutait pas que ses arrêts pussent n’êtrepas exécutés et il avait donné l’ordre à la vieille Marianne deveiller sur son prisonnier aussi sérieusement que s’il se fûtadressé au gouverneur du Châtelet ou de toute autre prison.
Le chevalier se disait à part lui :
– Quand je voudrais m’en aller, ce n’estpas cette vieille qui me retiendra. Puisque l’on m’offre àdéjeuner, je ne vois pas pourquoi je refuserais.
Tandis que Marianne continuait à manifesterson étonnement, étonnement d’autant plus fort que le président, quin’avait jamais offert un verre d’eau à personne, parlait de donnerà déjeuner au Gascon ; tandis que celui-ci prenait larésolution d’attendre que le bonhomme se fût donné le plaisir determiner son enquête, Boisfleury opérait en leur présence unepetite métamorphose.
Il quittait la robe, endossait son habit noir,sa veste noire, chaussait ses souliers à boucles d’argent, posaitson tricorne sous son bras, fourrait dans sa poche les notes prisespar le barbier et, sa canne à la main, après avoir salué le Gascond’un geste amical, il se dirigeait vers la porte.
– Allons tout d’abord au parlement, sedisait-il.
Et il sortait, laissant le chevalier deCastirac en tête à tête avec la vieille Marianne.
** * *
Le président Boisfleury était un homme tropéconome pour aller en voiture ou en litière, autrement que dans lesgrandes occasions.
Si la veille, il avait adopté le dernier modede locomotion, c’est qu’il avait rendu ses visites decérémonie.
Il n’y avait pas loin, du reste, de la rue dela Vrillière au Palais de Justice.
Le président Boisfleury se mit à marcher d’unpas leste et gaillard, descendit au bord de l’eau, suivit la bergejusqu’au pont Neuf et gagna le Palais.
Les gens de justice se lèvent matin, et dansla grande salle, il y avait déjà des juges, des avocats et desplaideurs.
Les huissiers, qu’on appelait alors desexempts, les greffiers, les procureurs étaient déjà à leurposte.
Le président Boisfleury entra au greffe de lagrande chambre criminelle et dit au greffier, en lui donnant lesnotes prises par le barbier Révol :
– Mettez-moi tout cela au net et attendezmes ordres.
Alors, comme aujourd’hui, le Palais et leChâtelet communiquaient par des corridors et des portes gardées pardes soldats.
Et le lieutenant de police logeait auChâtelet.
Les ordres donnés au greffier, le présidentBoisfleury se dirigea vers le Châtelet.
Tout le monde le connaissait et le redoutaitau Palais ; les soldats lui présentèrent les armes, les portess’ouvrirent devant lui et il arriva chez le lieutenant de police unpeu avant huit heures du matin.
Cet autre magistrat, tout en veillant sur lasécurité et le repos des Parisiens n’avait pas les habitudesmatinales du président Boisfleury.
Il était encore couché, et ses gens firentquelques difficultés pour pénétrer dans sa chambre etl’éveiller.
Mais le président Boisfleury les menaça bel etbien de toutes les foudres de la justice et ils finirent parobéir.
Le lieutenant de police, arraché à sonsommeil, se leva en fort méchante humeur.
Néanmoins il donna l’ordre d’introduire leprésident dans son cabinet.
Puis il l’y rejoignit, et après lessalutations d’usage, bâillant encore et s’étirant, il demanda auprésident si le feu était aux quatre coins de Paris.
– Non, monsieur, répondit sèchementBoisfleury, mais il s’y commet des crimes que vous devriezempêcher.
Et il raconta tout d’une haleine au lieutenantde police l’histoire du margrave qui mettait sa main au concours,grisait les gens et les faisait porter ivres-morts dans les rues,et celle du marquis de la Roche-Maubert, qui avait disparu.
Le lieutenant l’écouta jusqu’au bout.
Puis, quand il eut fini :
– Je crois bien, monsieur le président,lui dit-il, que vous vous êtes mis de gaîté de cœur une méchanteaffaire sur les bras.
– Hem ? fit Boisfleury.
– Et si vous vous mêlez de tout cela,vous courez risque de vous brouiller avec un grand personnage.
– Plaît-il ? exclama Boisfleury,stupéfait.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous ledire, répéta tranquillement le lieutenant de police.
Et il se leva, comme s’il eût voulu queBoisfleury en fît autant et ne poussât pas plus loin sesquestions.
Mais l’austère président demeura campé sur sonsiège.
– Monsieur, dit-il, je ne connaispersonne, en France qui soit placé plus haut que la justice, et jevous somme de vous expliquer.
Le président Boisfleury le prenait sur un tonsi haut que le lieutenant de police résolut de dégager sur-le-champsa responsabilité.
– Monsieur le président, dit-il aveccalme, je pense que vous daignerez m’écouter avec le calme qui siedà ceux qui, comme vous, représentent la justice.
– Certainement, dit Boisfleury.
– Tout ce que vous venez de me raconter,reprit le lieutenant de police, je le savais ou à peu près.
– Ah !
– Parlons du margrave d’abord. C’est unprince allemand fort riche, très bien apparenté, qui jouit d’ungrand crédit et qui vient à Paris pour y semer royalement sonor.
« La police ni la justice n’ont rien à voirdans tout cela.
« Il plaît à ce personnage de faire de sonhôtel un champ de foire ou plutôt un marché sur lequel tout cequ’il y a de femmes douteuses ou de mœurs légères viennent exposerleurs charmes et briguer l’honneur d’être épousées ; je nevois là rien qui me doive préoccuper. »
– Soit, dit le président Boisfleury. Maiscet homme qu’on endort et qu’on jette dans la rue…
– Cet homme est un aventurier, etpeut-être ne vous a-t-il pas dit toute la vérité ; comme ceci,par exemple, que la prétendue sœur était une gourgandine et qu’il avoulu le premier se moquer du margrave.
– Mais le marquis de laRoche-Maubert…
– Ah ! ceci, c’est différent.
– Vous en convenez ?
– Certainement, le marquis, sur le compteduquel je suis plus renseigné que vous, a disparu, mais il adisparu après avoir refusé de suivre les conseils qu’on luidonnait.
– Il faut qu’on le retrouve !
– C’est ce que je me suis dit toutd’abord. L’hôtelier du Cheval rouan m’est venu voir.
– Quand cela ?
– Il y a huit jours. Il m’a raconté à peuprès tout ce que vous venez de me dire et j’ai donné des ordrespour qu’on retrouvât le marquis ou ses assassins, si, par hasard,il avait été la victime de quelque guet-apens.
– Et vos agents n’ont riendécouvert ?
Un sourire glissa sur les lèvres du lieutenantde police.
– Vous n’y êtes pas, dit-il, monsieur leprésident. Cependant vous devriez comprendre.
– Plaît-il ?
– À demi-mot…
– Encore une fois, monsieur, ditsévèrement Boisfleury, je vous somme de vous expliquer.
– Comme je mettais mes agents encampagne, dit froidement le lieutenant de police, on m’a averti dene pas aller plus loin.
– Et qui donc s’est permis…
– Voilà ce que vous auriez dû devinerdéjà.
– Je ne devine rien et je veuxsavoir.
Le lieutenant de police eut un gested’impatience.
– Oh ! ma foi ! dit-il, allezvoir monseigneur Philippe d’Orléans, régent de France, et il vousrenseignera mieux que moi.
Ce nom avait fait pâlir légèrementBoisfleury.
Mais c’était un homme d’une ténacité rare etqui ne se tenait jamais pour battu.
– Eh bien, soit, monsieur, dit-il, j’iraivoir Son Altesse, et cela à l’instant même.
– Pardon, dit le lieutenant de policeavec un sourire quelque peu railleur, je vous demanderai alors unegrâce.
– Laquelle ?
– Celle de raconter à Son Altesse notreentretien.
– Vous pouvez y compter ! ditBoisfleury hors de lui.
Et il se leva et prit congé.
Un autre homme que le président Boisfleury sefût mis à réfléchir.
Le Régent était le premier personnage deFrance et il devait en cuire à quiconque oserait aller contre savolonté.
Mais Boisfleury était convaincu que leParlement, qui avait jugé et condamné les plus grands seigneurs deFrance, et tenu tête au roi en maintes circonstances, devait êtreplacé au dessus du Régent, et lui dicter au besoin sesvolontés.
Le bonhomme retourna donc au Palais.
Là, il endossa sa robe, mit son rabat, secoiffa du bonnet carré et commanda les quatre massiers quiaccompagnaient les membres du Parlement dans les occasionssolennelles.
Toute la cohorte des plaideurs, des juges etdes avocats, en voyant ces préparatifs, demeura stupéfaite, et oncrut à quelque grand événement politique.
Mais Boisfleury avait calmé sa colère dans letrajet qu’il avait fait depuis le seuil du cabinet de M. lelieutenant de police, jusqu’à la grande salle, et il avait retrouvéce visage de sphynx [sic] devant lequel on tremblait, mêmeavec la conscience tranquille.
Personne, excepté le greffier qui avait déjàmis au net les notes prises par le barbier, ne sut ce dont ils’agissait.
M. Boisfleury prit le travail dugreffier, le fourra sous sa robe et monta dans la litièrefleurdelisée qui était à la disposition des membres du Parlement,donnant l’ordre qu’on le portât au Palais-Royal.
Cet ordre confirma de plus en plus tous ceuxqui l’entendirent dans cette opinion qu’il s’agissait d’unévénement politique, comme, par exemple, une conspiration semblableà celle de M. de Cellamare, l’ambassadeur du roid’Espagne et le complice des princes légitimés.
Trois quarts d’heure après, le présidentBoisfleury faisait, en grande pompe, son entrée au Palais-Royal etse faisait annoncer chez le Régent.
Philippe d’Orléans avait toujours témoigné àmessieurs du Parlement, qui avaient cassé le testament de Louis XIVet l’avaient proclamé régent, une grande déférence.
Bien que ce prince se couchât ordinairementfort tard il se levait de bonne heure, et, dès le matin,travaillait avec Dubois, son premier ministre. M. le présidentBoisfleury ne fit donc pas antichambre et fut introduitsur-le-champ dans son cabinet.
Les instincts du juge criminel et ses hautesfacultés d’observation permirent à M. Boisfleury de surprendreun geste et un regard d’inquiétude que le Régent et le cardinaléchangèrent en le voyant entrer.
– Monseigneur, dit-il, je viens dénoncerà Votre Altesse royale des faits d’une haute gravité.
– Parlez, monsieur le président, réponditle Régent avec cette dignité affectueuse qui ne l’abandonnaitjamais. À Dieu ne plaise que mon gouvernement soit jamais endésaccord avec la justice !
Ces paroles désarmèrent l’irritation subite deBoisfleury, qui pensa que le lieutenant de police avait rejeté surle Régent la responsabilité de sa propre conduite.
Et l’entêté magistrat se mit à débiter sonantienne, se servant des notes du barbier, et faisant suivre sonrécit d’une verte diatribe à l’endroit de M. le lieutenant depolice, lequel paraissait, disait-il, méconnaître l’autorité duParlement.
Le Régent l’écouta jusqu’au bout, sansl’interrompre, sans prononcer un mot.
Alors Boisfleury attendit.
– Monsieur le président, dit alors leprince avec calme, tout ce que le lieutenant de police vous a ditest parfaitement vrai.
Boisfleury fit un pas en arrière.
– Permettez, ajouta le Régent, quej’expédie une petite affaire pressante, et je vous donnerai ensuitel’explication de ma conduite.
Ce disant, il prit une plume et écrivit cesmots, qu’il mit sous les yeux du cardinal :
« Trouvez-moi le chevalier d’Esparron, ilfaut que je le voie aujourd’hui même. »
Dubois prit le papier et sortit.
Le Régent se trouvait donc à présent tête àtête avec le président Boisfleury.
Malgré sa perspicacité ordinaire, celui-cin’avait pu deviner ce que contenait le papier que monseigneurPhilippe d’Orléans avait mis sous les yeux du cardinal, et quecelui-ci venait d’emporter.
– Monsieur le président, dit alors leprince en regardant Boisfleury, je vais imiter mon lieutenant depolice et vous parler tout d’abord du prince margrave deLansbourg-Nassau.
« Le prince est cousin de tous les souverainsallemands, à commencer par l’empereur et à finir par le roi dePrusse.
« Nous mêler de ses affaires serait nousexposer à des désagréments avec plusieurs puissances, et, si vousvoulez bien, nous n’en parlerons plus. »
Philippe d’Orléans parlait d’une voixcourtoise, mais pleine de fermeté et qui en imposa au présidentBoisfleury.
Le Régent reprit :
– Parlons maintenant du marquis de laRoche-Maubert, lequel a disparu et, selon vous, aurait étéassassiné.
– J’en ai la conviction, ditBoisfleury.
– Mais non la certitude.
– Et c’est pour cela que je vienssupplier Votre Altesse royale de vouloir bien donner desordres…
Le Régent arrêta le président d’un geste.
– Permettez, dit-il. Je connais cetteaffaire mieux que vous.
« Le marquis est un ancien serviteur de monpère et je l’aime fort.
– Alors Votre Altesse ne doit pas laissersa mort impunie.
– Mais le marquis n’est point mort, ditle Régent.
Boisfleury fit un nouveau pas en arrière.
– Outre que le marquis est de mes amis,poursuivit le Régent, il est proche parent de Dubois, mon ministre,et vous pensez bien que s’il avait été assassiné, nous nelaisserions à personne le soin de rechercher les meurtriers et deles livrer à la justice.
– Cependant, dit Boisfleury, le marquis adisparu ?
– Oui.
– Où est-il ?
– Voilà ce que je sais, mais ce qu’ilm’est impossible de vous dire.
Boisfleury eut un geste d’étonnement.
– Monsieur le président, dit froidementle Régent, écoutez-moi bien. La justice ne doit s’émouvoir quelorsqu’il y a eu un crime commis. Je vous donne ma parole de princeet de Régent de France, que le marquis est vivant. Mais, en mêmetemps, ajouta Philippe d’Orléans avec l’accent de l’autoritésuprême, je vous ordonne de mettre à néant ce commencementd’enquête qui, poussée plus loin, pourrait compromettre les genshaut placés dans l’État, et peut-être l’honneur d’une femme.
Ce disant, le Régent se leva avec une grandedignité, faisant ainsi comprendre à Boisfleury que son audienceétait terminée.
Celui-ci, pâle de dépit et d’irritationconcentrée, salua jusqu’à terre et sortit sans dire un mot.
Alors le Régent perdit ce masqued’impassibilité qu’il avait su garder jusque-là et son visageimprima une vive inquiétude.
– Pauvre d’Esparron ! murmura-t-il,pauvre Janine !… Et il appuya son front sur ses deux mains etparut s’abîmer en une profonde et douloureuse rêverie. Quelquesminutes après une draperie qui masquait une porte de sûreté sesouleva et Dubois montra sa tête de fouine.
– Monseigneur, dit-il, d’Esparron estlà.
– Qu’il entre ! dit le Régent quileva vivement la tête.
Dubois s’effaça et d’Esparron entrasur-le-champ.
– Mon mignon, lui dit le Régent, tu merendras cette justice que jusqu’ici la police vous a laissés bientranquilles, Janine et toi.
– Oui, monseigneur.
– Mais la police n’est pas le Parlementet voici un vieux fou de président au criminel qui veut se mêler devos affaires. Or, si dans huit jours, Janine et toi vous n’avezpoint accompli votre œuvre, je ne réponds plus de rien.
– Dans huit jours tout sera terminé,monseigneur, répondit le chevalier d’une voix lente et grave.
– Et vous serez partis ?
– Nous serons hors du royaume.
Le Régent regarda Dubois.
– Tu connais Boisfleury, toi aussi ?dit-il.
– Certes, répondit le cardinal, c’estl’homme le plus entêté de France et de Navarre.
– Et ne crois pas qu’il se tienne pourbattu, dit le Régent. En sortant d’ici, sais-tu ce qu’il vafaire ?
– Non, monseigneur.
– J’ai deux ennemis.M. de Bourbon et M. de Fripes, sans comptermadame la duchesse du Maine et son imbécile de mari. Il va allerles trouver. Je lui ai défendu de pousser plus loin sesinvestigations, mais il ne tiendra aucun compte de ma défense, etdans trois jours, tout Paris saura que le marquis de laRoche-Maubert a disparu.
– Cela est probable, monseigneur.
– Il faut donc se hâter, ajouta leRégent, en s’adressant au chevalier d’Esparron.
Sans compter, poursuivit Philippe d’Orléans,que ce maudit Gascon fera grand tapage, et se montrera flatté dejouer un rôle. »
– Monseigneur, dit Dubois, il me vientune belle idée.
– Voyons !
– J’étais là tout à l’heure et je n’aipas perdu un mot du récit de ce vieux fou de Boisfleury.
– Bon ! Après ?
– Si j’ai bien entendu, c’est chez luiqu’il a fait subir au Gascon un interrogatoire.
– Oui.
– C’est chez lui qu’il le gardeprisonnier.
– En effet.
– Or, poursuivit Dubois, en admettant queBoisfleury ne coure pas sur-le-champ chez nos ennemis, il seratoujours retourné au Palais quitter sa robe et laisser la litièredu Parlement.
– Cela est probable.
– D’ici à la rue de la Vrillière, il n’ya qu’un pas. Que Votre Altesse signe une lettre de cachet, qu’ellela remette à son capitaine des gardes avec ordre d’aller enlever lechevalier de Castirac et de le conduire à la Bastille.
– Tu as raison, dit le Régent.
Et il signa la lettre de cachet, et Duboissortit pour donner des ordres au capitaine des gardes.
– Ah ça ! dit alors le Régent enregardant M. d’Esparron, le marquis est bien vivant, n’est-cepas ?
– Oui, monseigneur, mais il a eu jolimentpeur…
– Prend garde qu’il ne t’échappe, dit leRégent, car si tu avais à la fois ce vieux fou et Boisfleury surles bras, je serais impuissant à vous sauver…
Et le Régent ayant ainsi parlé, retomba danssa rêverie.
Revenons au Gascon, le chevalier de Castirac,que le président Boisfleury avait laissé chez lui sous la garde deMarianne, sa vieille gouvernante.
Le président avait pris une bonne précautionpour conserver son prisonnier : il avait commandé à sagouvernante de lui servir à déjeuner, pensant que l’homme qui boitet qui mange n’a nul besoin de liberté.
En cela le président Boisfleury se trompait,comme il se trompait encore en ayant une confiance aveugle dansMarianne.
Non que la brave femme ne lui fût pointattachée, depuis trente années qu’elle le servait, ni qu’elle eûtété capable de lui faire tort d’une obole.
Mais elle était peut-être – justifiant leproverbe qui dit qu’il n’est pas de héros pour son valet de chambre– le seul être qui ne fît aucun cas des talents judiciaires de sonmaître.
Avare comme lui, Marianne prétendait que leprésident mangeait son bien par amour de la justice, qu’il étaitassez vieux pour se retirer du palais et vivre tranquille.
Marianne avait donc frissonné quand leprésident Boisfleury avait parlé de donner à déjeuner auchevalier.
Mais elle avait l’habitude d’obéir, et tout enlevant les yeux et les bras au ciel, quand le président fut parti,elle dressa une table dans cette même salle où avait eu lieul’interrogatoire.
Et, en accomplissant cette besogne, elleregardait le chevalier du coin de l’œil.
Il était grand, il était maigre, et pourachever de le rendre affamé, on lui avait tiré le matin même unepinte de sang.
– Mais cet homme, pensait la vieillegouvernante avec effroi, va nous dévorer tout vivants !
Néanmoins elle plaça sur la table une carcassede poulet, du pain et un petit morceau de bœuf froid etbouilli.
Castirac avait faim, il se mit à table.
Mais, à la troisième bouchée, il dit àMarianne :
– Perdez-vous la tête, mabonne ?
– Hein ? dit Marianne avecaigreur.
– Pensez-vous que je fasse le repas del’âne et que je mange sans boire ?
En même temps, il repoussa la cruche d’eauqu’elle avait placée sur la table.
Marianne ne se déconcerta point :
– Peut-être, dit-elle avec une pointed’ironie, auriez-vous désiré boire du vin ?
– Parbleu !
– Mais cela est impossible !
– Et pourquoi cela ?
– D’abord, M. le président n’en boitpas. Il ne boit que de l’eau, et il dit à cela qu’un juge ne doitjamais s’exposer à voir son cerveau troublé.
– Oui, mais moi qui ne suis pas juge…
– Soit. Mais vous êtes prisonnier, et lesprisonniers ne boivent pas de vin.
– Ah ! la bonneplaisanterie !…
– Vous êtes prisonnier, répéta Marianne,et tant que vous serez ici, votre sort ne sera pas malheureux… maisaprès ?…
– Comment ! après ?
– Vous ne savez donc pas le sort qui vousattend, dit Marianne qui voyait avec un redoublement d’épouvante lechevalier ouvrir une bouche démesurément grande, garnie de dentspointues comme celles des carnassiers.
– Mais, dit naïvement le chevalier, jesuis l’hôte du président, bien plus que son prisonnier.
Marianne eut un sourire de pitiédouloureuse.
– Pauvre jeune homme ! dit-elle.
– Ah ça, que voulez-vous dire, bonnefemme ?
– Que vous êtes jeune.
– Hein !
– Et que vous ne connaissez pas leprésident Boisfleury. Quand une fois, on est entre ses mains, onn’en sort plus.
– Mais…
– Il s’est montré doux, affable avec voustout à l’heure, n’est-ce pas ?
– Comment ! il m’appelait son cherami.
– Eh bien, c’était pour endormir votredéfiance.
– Plaît-il ?
– Assez, poursuivit Marianne qui avaitune idée fixe depuis tantôt cinq minutes, savez-vous bien que leprésident n’a jamais offert un verre d’eau à personne ?
– Bah !
– Et que vous êtes le premier homme à quiil donne à déjeuner ?
– Allons donc !
– S’il fait une chose pareille, c’estqu’il a son but.
– Et ce but quel est-il ?
– D’avoir le temps de courir au palais,chercher des sergents, leur donner une lettre de cachet et lesramener ici, où ils s’empareront de Votre Seigneurie et laconduiront à la Bastille.
Castirac avait écouté Marianne avec un telintérêt, qu’il n’avait plus songé à réclamer du vin, et il avaitbravement bu de l’eau.
Mais, tout en écoutant la bonne femme, ilavait fait disparaître la carcasse de poulet, le morceau de bœuf etle pain d’une livre qui les accompagnait.
Marianne sentait ses cheveux se hérisser etpoursuivait son idée fixe, celle de faire peur au Gascon pour qu’ils’en allât.
Le mot de Bastille avait arraché un légerfrisson au chevalier.
– Vous êtes jeune, continua Marianne, etvous m’intéressez, bien que je vous voie pour la première fois.
– Vous êtes mille fois trop bonne,répondit le Gascon.
– Vous me rappelez un pauvre jeune homme,un cadet de Gascogne comme vous…
– Vraiment ?
– Qu’on a mis à la Bastille voicivingt-cinq ans, et qui y est encore.
– Et qu’avait-il fait ?
– Rien, ou presque rien. Il n’avait passalué une procession qui passait ; mais il avait été vu par leprésident Boisfleury.
Cette fois, le chevalier repoussa vivement latable sur laquelle, du reste, il n’y avait plus rien, et il se levaen disant :
– Ah ! mais, je ne veux pas aller àla Bastille, moi !
– Il le faudra bien, quand les sergentsvous viendront chercher, dit Marianne.
– Oui, mais je ne les attendrai pas.
– Et comment ferez-vous ?
– Je m’en vais partir tout de suite.
Et le chevalier boucla le ceinturon de sonépée et replaça son chapeau sur sa tête.
– Mais vous êtes mon prisonnier, ditMarianne.
– Ah ! c’est juste.
– Et je réponds de vous au président.
– Cela m’est égal, place !
Et il voulut écarter Marianne.
– Mais mon maître me chassera !dit-elle d’une voix lamentable en se plaçant devant lui.
– Je ne veux pas aller à la Bastille.
– Si encore…
Et elle le regarda d’un œil suppliant.
– Quoi donc ?
– Vous aviez l’air de me faireviolence.
– Hein ?
– Si vous cherchiez une corde par lamaison ?
– Bon !
– Et que m’ayant attaché les pieds et lesmains vous me missiez cette serviette dans la bouche.
– Tiens ! dit le chevalier, c’estune idée.
– Quand le président reviendrait avec lessergents, il me trouverait bâillonnée, garrottée et verrait quej’ai fait mon service jusqu’au bout.
– Eh bien, où y a-t-il unecorde ?
– Je vais vous en chercher une, réponditMarianne triomphante.
Et, en effet, elle revint peu après, munied’une corde, se laissa garrotter et bâillonner et fit signe auchevalier qu’il eût à déguerpir le plus tôt possible.
Celui-ci ne se le fit pas répéter, le mot deBastille avait répandu dans son esprit une véritable épouvante.
Et alors Marianne n’avait pas cru parler sijuste, car il y avait à peine six minutes que le chevalier deCastirac s’était élancé hors de la maison, quand le capitaine desgardes de S. A. R. le duc d’Orléans arriva avec quatremousquetaires, cherchant le chevalier de Castirac pour le conduireà la terrible prison d’État d’où on ne sortait que dix ou quinzeans après y être entré, quand toutefois on en sortait !…
Revenons maintenant au margrave deLansbourg-Nassau, sur l’esprit duquel la terrible madame Edwigeavait repris tout son empire.
Le prince s’était montré docile à tous lesdésirs de sa gouvernante.
Il avait pris, sans murmurer, le narcotiquequi devait lui procurer un profond et long sommeil, destiné àréparer ses forces et à ramener dans son corps vieilli uneapparence de jeunesse.
Il avait dormi trente-six heures.
Au bout de ce temps, subissant peut-êtrel’influence de quelque nouvelle drogue habilement administrée, ilétait revenu à lui, avait ouvert les yeux, puis sauté à bas de sonlit avec une vigueur toute juvénile.
Madame Edwige était là, et Conrad, le fidèleintendant, s’y trouvait aussi.
– Monseigneur, dit alors madame Edwige,vous pouvez nous commander d’appeler vos pages pour vousvêtir ; vous êtes frais comme une rose et leste comme unjouvenceau.
Il se fit un trait d’union dans la mémoire dumargrave, entre l’instant où il s’était endormi et celui-là même oùil s’éveillait ; c’est à dire qu’il se souvint de tout ce quis’était passé depuis son souper avec la Bayonnaise et le Gascon,jusqu’à la promesse que madame Edwige lui avait faite de luimontrer une femme qui éclipserait en beauté toutes celles qu’ilavait déjà vues.
Aussi, dit-il avec empressement :
– Combien de temps ai-je dormi ?
– Trente-six heures.
– Ah !
Et les yeux du margrave brillèrent, et ilajouta :
– Alors elle estarrivée ?
– Oui, monseigneur.
– Depuis quand ?
– Depuis ce matin, et elle vousattend.
– Où cela ?
– Dans son hôtel.
Les joues du margrave s’étaientempourprées.
– Comment ! dit-il, elle est arrivéece matin seulement et elle a déjà un hôtel !
– Depuis trois mois une légion d’ouvrierstravaillaient à lui accommoder une splendide demeure, et cettedemeure vous est destinée, monseigneur.
– Alors, dit le prince avec un accent desensuelle avidité, elle est belle ?
– Les anges paraîtraient des laideronsauprès.
– Mais, est-il dit qu’ellem’aimera ?
Un fin sourire glissa sur les lèvres de madameEdwige.
– D’autant plus, dit encore le margrave,que je ne suis pas de la première jeunesse, et que j’ai certainebalafre sur le front qui ne m’embellit pas.
– Monseigneur, répondit madame Edwige,vous avez été un des plus grands séducteurs de ce monde.
– Heu ! heu ! fit modestementle margrave, il y a peut-être du vrai dans ce que tu dis là.
– Tous les onguents, toutes les pommadesdont on vous frotte, joints à ce sommeil réparateur que vous venezde goûter font de vous un jeune homme, au premier coup d’œil.
– Tu crois !
– J’en suis sûre. Et quant à ce langageque vous parliez si bien et qui tournait les têtes à toutes lesfemmes, vous ne sauriez l’avoir oublié.
– Non, certes !
– Soyez donc alors plein de confiance,elle vous aimera.
Le margrave eut de nouveau un frisson dejoie.
– Eh bien, dit-il, appelle mes pages, jeveux être vêtu à la dernière mode et au goût du jour.
Conrad frappa sur un timbre et les pagesentrèrent.
Alors, tandis qu’on l’habillait, le princeaccabla madame Edwige de questions.
– Ne m’as-tu pas dit qu’elle étaitriche ? fit-il enfin.
– Oui, monseigneur.
– Plus riche que moi ?
– Je le crois.
– Et je suis vieux, tandis qu’elle estjeune, et elle me veut épouser ?
– Oui, monseigneur.
– C’est bizarre ! murmura lemargrave.
– Et pourtant bien simple à expliquer,fit madame Edwige en souriant.
– Comment cela ?
– Elle veut être princesse, et mettre surson front une couronne.
– Ah ! c’est vrai, dit le margrave,j’oubliais que j’étais prince et souverain.
– Et je ne vous le cacherai pas pluslongtemps, monseigneur, reprit madame Edwige, qui à cette heureosait tout, j’ai promesse d’un pot-de-vin de cent mille livres.
– Ah ! coquine, dit le margrave, jeme doutais bien que tes services n’étaient pas désintéressés. Jeparie qu’elle est laide.
– Si Votre Altesse la juge ainsi, il n’yaura rien de fait et je perdrai mes cent mille livres, répliqua lagouvernante avec le calme d’une personne sûre de son fait.
La toilette du prince était presque achevée etil venait d’endosser un bel habit de velours bleu à parementsd’argent qui lui donnait la tournure d’un seigneur de trente ans àpeine, tandis qu’il portait sur ses cheveux noir d’ébène, de par lavertu d’un cosmétique, un tricorne galonné.
– Mon carrosse est-il prêt ?demanda-t-il en ceignant sa petite épée de cour, dont la gardeétait enrichie de pierres et de perles fines.
– Oui, monseigneur.
– Et tu dis qu’elle m’attend ?
– Avec impatience.
– Partons, alors, et tout de suite, fitle margrave avec empressement.
Et il prit le bras de madame Edwige, selon sonhabitude. Ils arrivèrent ainsi à la cour d’honneur de l’hôtel danslaquelle, en effet, une voiture de gala attendait.
Madame Edwige ouvrit respectueusement laportière.
Alors, avant de monter en voiture, le princelui dit :
– Où est donc l’hôtel de ma belleinconnue ?
– Je l’ignore, monseigneur.
– Hein ? fit le margravestupéfait.
– Si Votre Altesse y regarde de plusprès, elle verra que ce n’est point là son carrosse, mais uncarrosse qu’elle a envoyé, elle.
– Eh bien ?
– Le cocher a des ordres.
Le prince hésitait à monter.
– Et que Votre Altesse n’ait aucunecrainte. Je vais la rassurer d’un mot, acheva madame Edwige.
– Ah !
– J’aurai l’honneur de l’accompagner.
– Chez elle ?
– Oui. Il faut bien que je gagne mes centmille livres.
En même temps, madame Edwige prit place dansla voiture à côté du margrave.
Puis elle cria au cocher :
– Vous pouvez partir.
Le cocher rendit la main à ses chevaux et lecarrosse sortit de l’hôtel au grand trot.
L’assurance de madame Edwige était telle quele margrave, dominé, n’avait fait aucune objection.
Le carrosse roula bruyamment dans la rueSaint-Honoré et parut se diriger vers la place du Châtelet.
– Je devine où nous allons, dit alors lemargrave ; nous nous rendons au Marais ?
– Je ne sais pas, répéta madameEdwige.
– Le Marais, continua le prince, surtoutla place Royale, était, il y a quarante ans, le quartier du belair. Cette chère petite, en sa qualité d’étrangère, retardesur la mode de quarante années environ.
Et, ce disant, le vieillard, redevenu jeune,secoua quelques grains de tabac éparpillés sur son jabot.
Le carrosse arriva ainsi jusqu’à la place duChâtelet.
Mais là, il fit un demi-tour et, au lieud’entrer dans la rue Saint-Antoine, il descendit vers larivière.
– Oh ! oh ! fit le margrave,demeurerait-elle donc de l’autre côté de l’eau ?
– Je ne sais pas, répéta madame Edwigepour la seconde fois.
La Seine avait, des ponts, mais n’avait pasencore de quais.
Çà et là, sur des berges naturelles, entredeux ponts, croissaient des peupliers et des ormes ; et lespêcheurs amarraient leurs bateaux après leurs troncs.
L’étonnement du margrave fut grand, quand ilvit le carrosse, au lieu de s’engager sur le pont au Change,prendre une route frayée par les pêcheurs et les mariniers quihalaient leurs bateaux avec des chevaux, et descendre au bord de larivière.
– Mais où diable allons-nous ? ditencore le margrave.
– Je ne sais pas.
Et madame Edwige se retrancha derrière cettenégation.
Arrivé au bord de l’eau le carrosses’arrêta.
Alors le margrave mit la tête à laportière.
La nuit était venue, calme, silencieuse, unpeu sombre et un givre pénétrant se dégageait du brouillard.
Quelques rares lanternes réfléchissaient leurlumière rouge dans l’eau qui coulait sans bruit.
Cette heure, ce lieu désert, ce singuliervoyage eurent alors le privilège d’évoquer dans l’esprit affaiblidu margrave tout un monde de souvenirs.
– Mon Dieu ! dit-il, mais ne suis-jepas le jouet d’un rêve, Edwige ?
– Vous êtes parfaitement éveillé réponditla gouvernante.
– Cela me rappelle Janine.
– Quelle Janine ?
– La sorcière qui faisait de l’or.
– C’est donc ici qu’on l’abrûlée !
– Non, mais c’était ici qu’elle donnaitses rendez-vous.
– Ah !
– Les hommes à qui elle avait tourné latête, poursuivit le margrave, venaient ici à pied ou envoiture.
– Et ils y attendaient lasorcière ?
– Non, mais une embarcation qui devaitles conduire auprès d’elle.
– Vraiment ?
– Un coup de sifflet se faisait entendre…puis…
Le margrave fut interrompu en ce moment.
Le cocher venait de prendre un sifflet à saceinture et d’en tirer un son aigu.
Au même instant, un bruit semblable s’étaitfait entendre dans le lointain, de l’autre côté de la rivière.
– Toujours comme du temps de Janine, fitle margrave avec un léger tremblement dans la voix.
– Oui, dit madame Edwige, mais Janine estmorte ?
– Parbleu ! je l’ai vu réduire encendres.
– Alors ce ne peut être elle qui vousdonne rendez-vous…
– Non, et cependant…
Le margrave s’arrêta et ne put réprimer unfrisson.
– Eh bien ? fit madame Edwige.
– Janine avait coutume, en son vivant, dedire qu’elle était immortelle.
– Oui, monseigneur, reprit madame Edwigeen haussant les épaules ; mais je prenais Votre Altesse pourun esprit au dessus de pareilles niaiseries.
– Sans doute, sans doute, dit lemargrave, mais… ce rapprochement… à quarante années de distance…est au moins bizarre…
Il fut encore interrompu.
Après le coup de sifflet, un autre bruit sefaisait entendre.
Cette fois, il était facile de reconnaîtredeux avirons tombant à l’eau et frappant le flot avec unerégularité monotone.
Le margrave s’était mis à trembler.
– Toujours comme du temps de Janine,murmura-t-il.
Et pris d’une subite impatience, il sortitbrusquement du carrosse.
Madame Edwige le suivit.
– Pourquoi m’avez-vous conduit ici ?demanda le margrave en s’adressant au cocher.
Le cocher se pencha vers lui et réponditquelques mots dans une langue inconnue au prince allemand.
Le bruit des avirons devenait de plus en plusdistinct et bientôt on vit quelque chose de noir qui glissait à lasurface du fleuve.
C’était une barque.
Madame Edwige était toujours auprès dumargrave et ne soufflait mot.
La barque toucha la berge.
Alors le margrave vit deux hommes quiéchangeaient des signes mystérieux avec le cocher du carrosse.
– Encore comme du temps de Janine,murmura-t-il.
– Monseigneur, dit froidement madameEdwige, je vous croyais plus hardi.
– Mais…
– Si vous avez peur, retournons àl’hôtel.
– Peuh ! dit le margrave, en posantla main à la garde de son épée.
– Alors, dit madame Edwige, allezjusqu’au bout. Je vous dis qu’une femme jeune, belle et riche, vousattend. Allez-vous donc hésiter, parce qu’un vieux souvenir voustraverse l’esprit, et n’y a-t-il donc eu en ce monde qu’une femmese servant d’une barque pour un rendez-vous galant ?
Cette observation était pleine de justesse etle margrave eut honte de sa faiblesse.
– Me suis-tu toujours ? dit-il àmadame Edwige.
– Toujours, monseigneur.
– Eh bien, allons.
Et il se dirigea vers la barque.
Les deux hommes qui la montaient étaientmasqués.
– Oh ! s’écria le margrave, encorecomme du temps de Janine.
Madame Edwige ne lui répondit pas.
Ce que voyant, le margrave monta dans labarque et la gouvernante l’y suivit.
Alors les deux avirons retombèrent à l’eau etla barque glissa sur le fleuve, se dirigeant vers la rive opposéeet passant sous les tours noires du vieux Châtelet.
Tandis que le margrave se laissait entraînerpar madame Edwige, ou plutôt, un peu auparavant, un cavalier,enveloppé dans son manteau et marchant d’un pas rapide, traversaitla Seine au pont Neuf et gagnait le pays Latin.
C’était le chevalier d’Esparron qui revenaitdu Palais-Royal et se dirigeait en toute hâte vers la rue del’Hirondelle.
Malgré son nom sinistre, la rueGît-le-Cœur, à laquelle celle de l’Hirondelle estperpendiculaire, était une rue paisible et peuplée de braves gensqui ne se mêlaient absolument que de leurs affaires et secouchaient de bonne heure.
Ordinairement, quand le chevalier d’Esparronrentrait après dix heures du soir, il ne rencontrait personne surson chemin.
Aussi, ce soir-là, et bien qu’il fût près deminuit, le chevalier fut-il étonné de voir deux hommes quicheminaient à petits pas devant lui et s’arrêtaient précisément aucoin de la rue de l’Hirondelle.
Comme le chevalier, ils avaient de grandsmanteaux qui les enveloppaient de la tête aux pieds.
Une vague inquiétude s’empara deM. d’Esparron.
Il était brave, cependant, jusqu’à latémérité, mais en ce moment, ce n’était peut-être pas pour lui-mêmequ’il avait peur.
Il s’arrêta donc un moment, comme s’étaientarrêtés ces deux hommes qui parlaient tout bas et il eut même bonneenvie de rebrousser chemin jusqu’à la berge de la rivière.
Mais son hésitation ne fut pas de longuedurée ; le chevalier n’avait jamais reculé, et puis il portaitsous son manteau son épée qui lui battait les mollets.
Il se remit donc en marche et passa devant cesdeux hommes.
Mais, en ce moment, l’un d’eux lui prit lebras et dit tout bas :
– Hé ! camarade ?
Le chevalier s’arrêta ; et, bien que lanuit fût obscure, il regarda ces deux hommes et put constaterqu’ils lui étaient parfaitement inconnus.
– Que me voulez-vous ? dit-il.
– Bon ! répondit celui qui lui avaitpris le bras, ce que c’est que d’avoir la vue basse. Excusez-moi,monsieur, je vous ai pris pour Porion.
Ce nom fit tressaillir le chevalier.
Porion n’était pas un inconnu pour lui.C’était un agent de police très habile, que le cardinal Duboisemployait souvent et qui avait même joué un grand rôle, lors de laconspiration Cellamare.
M. d’Esparron eut alors une inspiration,et devinant que ces gens-là étaient apostés là par Porion, ilrépondit :
– Je ne suis pas Porion, mes drôles, maisje suis au dessus de lui, et si vous avez quelque rapport de policeà me faire, vous pouvez parler…
Les deux hommes se regardèrent.
– Connaissez-vous cela ? dit encorele chevalier.
Et il tira de sa poche un objet qu’il leur mitsous les yeux en les attirant sous la lanterne qui était placée àl’entrée de la rue.
L’objet qu’il montrait était une petite clefen forme de croix latine, et faite d’or massif.
Il y avait douze clefs comme ça qui couraientsinon le monde, au moins Paris, et voici l’histoire de ces douzeclefs.
Quand monseigneur Philippe d’Orléans étaitdevenu régent de France, il avait des favoris comme Nocé, comme lemarquis de Simiane, qui étaient quelque peu mauvais sujets et qui,courant les rues la nuit, s’exposaient à des aventures désagréableset avaient presque toujours maille à partir avec le guet et lessergents du lieutenant de police.
Le Régent, qui prenait les choses de très hautet ne voulait pas qu’on molestât ses amis, fit un jour venir lelieutenant de police et lui dit :
– Monsieur, je viens de faire faire douzeclefs dont voici le modèle. Ces clefs, qui ne s’adaptent à aucuneserrure, ouvriront cependant toutes les portes ; c’est à direque j’entends que ceux qui en seront munis soient respectés etn’aient aucun démêlé avec vos agents.
Il y avait bien deux ou trois ans que cesclefs, distribuées par le Régent à ses amis, étaient encirculation, et non seulement ceux qui en étaient porteurspassaient où ils voulaient, la nuit, mais encore ils requéraientl’aide des sergents et des policiers, au besoin.
M. d’Esparron avait une de ces clefs.
Les deux agents de police s’inclinèrent enl’apercevant, et celui-là même qui avait appelé le chevaliercamarade, lui donna aussitôt du monseigneur.
– Veuillez nous excuser, monseigneur,dit-il, mais la nuit est si noire qu’on prend aisément un grandseigneur pour un drôle de notre espèce.
– À la bonne heure ! dit lechevalier en riant, il me semble que vous vous rendez justice.
Les deux policiers étaient de vils flatteurs,ils se mirent à rire.
– Que faites-vous donc ici, mesdrôles ? reprit le chevalier.
– Nous attendons Porion, monseigneur.
– Ah ! ah !
– Et quelle besogne vous a-t-il donnée cedrôle de Porion ?
Les deux hommes se regardèrent de nouveau etparurent hésiter à répondre.
D’Esparron tira de sa poche deux pistoles etles leur donna.
– Tenez, dit-il, voilà pour boire à masanté.
L’or fut irrésistible de tous temps.
Les deux coquins échangèrent un nouveauregard, puis celui qui avait parlé le premier, répondit :
– Monseigneur, Porion nous a donnél’ordre de surveiller cette rue.
– La rue de l’Hirondelle ?
– Oui, et cette maison.
En même temps, il désignait du doigt la maisondu bourgeois Guillaume.
D’Esparron ne sourcilla pas.
– Qu’est-ce donc que cette maison ?fit-il.
– Nous ne savons pas.
– Ah !
– Il nous a dit de remarquer les gens quientreraient et sortiraient ; et si parmi eux, il y avait unefemme, de l’appréhender au corps et de l’arrêter.
– Fort bien, est-ce tout ?
– Nous ne savons pas autre chose.
– Eh bien, mes enfants, si vous m’encroyez, vous irez boire les deux pistoles que je viens de vousdonner.
– Mais… monseigneur…
– Il y a un cabaret sur la berge, à deuxpas d’ici, où le vin est très bon.
– Mais monseigneur, dit l’autre agent,Porion doit nous rejoindre ici.
– Quand ?
– À minuit.
– Il n’est que onze heures, vous avez letemps…
Et pour leur prouver que le conseil qu’il leurdonnait était un ordre, d’Esparron ouvrit son manteau, laissa voirla coquille de son épée et ajouta :
– Moi aussi j’ai affaire ici, non danscette maison mais dans une autre, et comme je ne vous veux pointmettre dans la confidence de mes amours… au large, mesdrôles !
Et le chevalier d’Esparron tira à demi sonépée du fourreau.
Les deux agents de Porion prirent lafuite.
Alors le chevalier se dirigea d’un pas rapidevers la maison, murmurant :
– C’est le président Boisfleury quicertainement a mis tous ces gens-là à nos trousses.
Il avait une clef de la maison, et la portecéda sur-le-champ et se referma sur lui.
Seulement le chevalier ne soupçonnait pointque les deux hommes de Porion, après avoir pris la fuite étaientrevenus sur leurs pas, et que blottis sous le porche ténébreuxd’une porte, au coin de la rue Gît-le-Cœur, ils venaient de le voirentrer.
Le chevalier d’Esparron pénétra donc dans lamaison et traversa le vestibule sans lumière, guidé seulement parun filet de clarté qui passait sous une porte.
Cette porte ouverte, il se trouva au seuil dela salle où nous avons déjà vu le marquis de la Roche-Maubert etson ami de hasard le Gascon Castirac.
Mais un singulier spectacle, et qui le fitfrissonner, s’offrit alors à sa vue.
Un grand désordre régnait dans cette salle, etles meubles renversés attestaient d’une lutte violente et qui avaiteu lieu récemment.
En même temps, il y avait dans un coin unhomme couché sur le sol et qu’on aurait cru mort ou endormi, tantil était immobile.
Le chevalier se précipita vers lui.
Cet homme, c’était le bourgeois Guillaume.
Guillaume n’était pas mort, Guillaume nedormait pas ; il avait les yeux grands ouverts.
Mais Guillaume était bâillonné et garrotté simerveilleusement qu’il ne pouvait ni jeter un cri, ni faire unmouvement.
D’Esparron tira son épée et s’en servit pourcouper les cordes qui meurtrissaient ses poignets et seschevilles ; puis, lui ayant ôté son bâillon, il lui dit d’unevoix émue :
– Parle… Qu’est-il arrivé, monDieu ?
Le bourgeois se releva.
– Rien de mauvais jusqu’à présent,répondit-il, sauf une mésaventure.
– Qui donc t’a ainsi lié etbâillonné ?
– Des agents de police sous les ordresd’un misérable appelé Porion.
– Ah ! fit d’Esparron, je m’endoutais. Mais dis-moi comment ils sont entrés ici.
– C’est le Gascon qui nous a trahis.
– Je le sais.
– Heureusement, depuis le jour où jel’avais renvoyé en lui mettant deux cents pistoles dans la main,nous avons bouché l’entrée du souterrain derrière la plaque decheminée, ce qui a dérouté tout ce monde-là.
– Mais comment sont-ils entrés ?
– Attendez, reprit Guillaume, que je meremette un peu.
Il y avait de l’eau et un verre sur une table.Le bourgeois se mit à boire à longs traits.
– Monsieur le chevalier, dit-il ensuite,non seulement le Gascon nous a trahis, mais la protection du Régentcesse de nous couvrir.
– C’est à dire, répondit d’Esparron, que,tandis que le Régent nous protège, un vieux fou, le présidentBoisfleury s’est mis en tête de nous traquer comme des bêtesfauves.
– C’est cela même, dit Guillaume, carj’ai entendu Porion prononcer son nom.
– Tu ne me dis toujours pas comment ilssont entrés ?
– En me disant au travers duguichet : – Nous venons de la part du Régent qui veut voir,sur-le-champ, le chevalier d’Esparron.
– Ils savent mon nom ?
– Oui, monseigneur.
– Et tu leur as ouvert ?
– Ç’a été ma première faute. Quand ilsont été dans la maison, ils se sont jetés sur moi, je me suisdéfendu longtemps si vigoureusement, espérant toujours que vousalliez revenir assez à temps pour me porter secours ; maisenfin j’ai été terrassé, garrotté et bâillonné comme vous m’avezvu.
« Alors ils se sont mis à chercher le ressortqui faisait mouvoir la plaque de la cheminée, et, ne le trouvantpas, ils ont brisé cette plaque.
En effet, le chevalier d’Esparron s’aperçutalors que la plaque était brisée et le feu éteint.
Mais derrière cette plaque, au lieu d’uneouverture qu’ils avaient cru trouver, Porion et ses hommes avaientrencontré un mur plein et qui paraissait aussi ancien que le restede la maison.
Cette découverte avait même arraché à Porioncette exclamation : – Peut-être bien que ce maudit Gascons’est moqué du président Boisfleury.
– Alors, poursuivit Guillaume, ils ontfouillé la maison de fond en comble, depuis la cave jusqu’augrenier ; mais ils n’ont rien découvert, comme bien vouspensez.
« Porion, découragé à moitié, dit à sescompagnons :
« – Allons-nous-en ! nous ne savonsqu’une chose, c’est que le chevalier d’Esparron loge ici et qu’iln’est pas chez lui. Venez.
« Et il m’a laissé dans l’état où vous m’aveztrouvé et ils s’en sont allés tous les trois.
– Mais, dit Guillaume, mon avis est qu’ilfait mauvais ici pour nous et qu’il nous faut déguerpir.
– C’est mon avis aussi, ditM. d’Esparron avec un soupir. Mais cela ne dépend pas de moi.Elle seule peut décider. En attendant, mon ami,ajouta-t-il, je vais te mettre à l’abri. Tu me suivras dans lessouterrains.
– La maison restera doncdéserte ?
– Oui.
– Il est vrai, fit Guillaume, qu’à moinsqu’on ne la démolisse, on ne trouvera pas l’autre entrée ; etla raison en est toute simple : on a rencontré un mur pleinderrière la plaque de cheminée, et désormais la cheminée est leseul endroit vers lequel on ne songera plus à diriger lesinvestigations.
– L’essentiel, dit le chevalier, c’estque nous soyons tranquilles deux ou trois jours. Allons, viens.
Sur ce dernier mot, le chevalier prit une deschaises que les gens de Porion avaient renversées ; ill’approcha de la cheminée et en fit un marchepied.
Cette cheminée était du bon vieux temps, etcontemporaine pour le moins du roi Louis XIII ; son largemanteau eût abrité vingt personnes, et on eût pu mettre un bœuf àla broche sur ses hauts chenets de fer forgé.
Le bourgeois, qui l’avait fait construire,n’avait eu garde d’oublier ses armoiries et il les avait faitpeindre sur le manteau, dans le coin gauche, et sur un panneauencadré de riches sculptures.
Le chevalier d’Esparron étant monté sur lachaise, promena sa main sur le panneau et toucha un ressortsemblable en tout à celui qui faisait auparavant mouvoir la plaquedu foyer.
Soudain, le panneau tourna comme une porte quis’ouvre à l’extérieur, et démasqua une seconde ouverture pratiquéedans l’épaisseur de la muraille.
– Filons vite, ditM. d’Esparron.
Et il enjamba cette croisée mystérieuse etdisparut.
Guillaume le suivit et le panneau sereferma.
Ce que personne, pas même le marquis de laRoche-Maubert, n’avait deviné, c’est que le souterrain auquel lacheminée servait d’entrée, s’étendait non point sous la maison dubourgeois Guillaume, mais sous la maison voisine.
On pouvait donc creuser indéfiniment dans lescaves de la première sans rien découvrir.
Quand le Gascon avait été parti,M. d’Esparron avait pensé qu’il fallait prévoir le cas où ilparlerait et raconterait à quelqu’un l’existence de cette portecachée par la plaque de la cheminée.
Alors Guillaume et lui n’avaient pas perdu detemps ; ils avaient muré cette porte, ayant soin de mélangerau mortier un peu de noir de fumée, ce qui avait sur-le-champ donnéau mur une apparence de vétusté qui avait trompé Porion et sesacolytes.
Guillaume, du reste, avait raison en disantque la cheminée était maintenant le seul endroit sur lequel on nedirigerait plus aucune recherche.
Une fois dans le souterrain, le bourgeoishomme d’épée et le chevalier d’Esparron descendirentrapidement.
L’obscurité la plus profonde les enveloppait,mais le chemin qu’ils suivirent leur était familier sans doute, carni l’un ni l’autre ne songea à se procurer de la lumière.
Les deux portes que nous avons vu franchir aumarquis de la Roche-Maubert s’ouvrirent et se refermèrent devanteux ; puis une troisième, et alors la lumière succéda pour euxà l’obscurité.
Ils étaient au seuil de la salle de verduredans laquelle la femme immortelle avait reçu le Régent quelquesjours auparavant.
Elle s’y trouvait, en ce moment, et en voyantentrer le chevalier, elle eut un geste de soulagement.
– Ah ! dit-elle, je commençais àdésespérer de te voir revenir.
Puis apercevant Guillaume :
– Se passe-t-il donc là-haut quelquechose d’extraordinaire ? demanda-t-elle avec inquiétude.
– Janine, répondit le chevalier d’unevoix grave et triste, les gens dont je vous ai parlé hier n’ontpoint suivi les recommandations de Son Altesse.
– Comment cela ?
– Ce maudit président au Parlement s’estmis en tête de retrouver le marquis de la Roche-Maubert.
– Il ne le retrouvera pas, dit-ellefroidement.
– Mais il peut nous découvrir, et ilimporte de nous hâter.
– Il me faut huit jours, dit Janine.
– Huit jours.
– Oui, et c’est ce soir que commence monœuvre.
Elle prononça ces mots d’une voix grave,triste, solennelle.
On eût dit la voix de la Destinée.
Puis elle prit une montre suspendue à saceinture :
– J’ai encore une heure devant moi, monbien-aimé, dit-elle. Le margrave n’arrivera pas avant.
– C’est donc décidément ce soir qu’ilvient ?
– Oui, dit-elle, regardant toujoursGuillaume.
Celui-ci comprit qu’elle voulait être seuleavec le chevalier et il fit un pas de retraite.
– Ouvre cette porte, ditM. d’Esparron, et va rejoindre nos serviteurs là-bas.
Guillaume obéit et Janine demeura seule avecle chevalier.
Alors elle lui prit les deux mains, le regardaavec amour et lui dit, tandis qu’il s’asseyait auprèsd’elle :
– Mon cher bien-aimé, tu ne sais encoreque la moitié de mon histoire et l’heure est venue où tu dois lasavoir tout entière.
– Je n’ai besoin de rien savoir, réponditle chevalier, qui mit un baiser sur le cou de cygne de la jeunefemme. Je t’aime et me suis fait ton esclave.
– Soit, dit-elle, mais je veux que tusaches que je poursuis un but sacré, que j’accomplis une œuvreterrible, mais pieuse. Écoute-moi donc, mon ami.
– Eh bien ! parle, dit le chevalierqui lui prit un nouveau baiser.
Alors Janine parla ainsi.
– Je ne suis pas, et il n’y a jamais eude femme immortelle. J’ai vingt-quatre ans, et je mourrai quand monheure sera venue.
« Une ressemblance frappante, étrange, aveccelle dont je porte le nom m’a permis de reprendre la longue etterrible tâche de notre famille.
« Janine, qui a aimé le margrave et que lemargrave a envoyée au bûcher, était ma tante. Elle avait une sœur,ma mère, qui lui ressemblait trait pour trait, et ma mère lui avaitjuré de la venger.
« Mais ma mère est morte avant d’avoir putenir sa promesse, et elle m’a légué cet héritage de famille.
« Tu sais maintenant qui je suis, mais ce quetu ne sais pas, c’est qui nous sommes, d’où nous venons, et quelleest cette œuvre mystérieuse que trois générations successivess’étaient juré d’accomplir. »
Janine parlait de cette voix grave etmélodieuse à laquelle un accent de tristesse ajoutait un charme deplus ; et le chevalier l’écoutait avec une aviditérespectueuse.
– Nous sommes de race bohême,reprit-elle, et il y a du vrai dans ce que ce vieux fou de laRoche-Maubert racontait au souper du Régent.
« Mon aïeule, la mère de Janine, était venueen France à la suite de cette belle et malheureuse ÉléonoreGaligaï, qui, sous le nom de la maréchale d’Ancre, devait finird’une façon si tragique.
« Elle n’était point sa servante ; elleétait plutôt son amie.
« Mon aïeule était bohême, mais d’origineprincière. Nos ancêtres ont eu des palais en Allemagne et enItalie, puis ils ont été persécutés, ruinés, trahis.
« Éléonore Galigaï avait vingt ans, lorsque,un soir, dans les rues de Florence, elle rencontra une petite fillequi chantait et s’accompagnait d’une guitare.
« Elle la recueillit et l’éleva.
« L’enfant savait le passé de safamille : elle savait que son père avait été trahi par unhomme qui avait eu longtemps sa confiance et son amitié.
« Cet homme était le prince Pierre deLansbourg-Nassau, le père de ce margrave qui, à son tour, a causéla mort de Janine.
« Ce misérable avait ourdi un complot contrela vie de l’empereur son souverain, et il y avait entraîné leseigneur bohême mon ancêtre.
« Puis il avait vendu ses complices et, pourprix de sa trahison, on lui avait donné les biens confisqués à sonami, qui porta sa tête sur le billot.
« La petite fille recueillie par ÉléonoreGaligaï savait tout cela.
« Celle qui devait s’appeler la maréchaled’Ancre l’emmena en France et la maria à un seigneur italien de sasuite.
À cet endroit de son récit, Janines’arrêta.
– Tout cela est bien embrouillé, n’est-cepas ? dit-elle en regardant le chevalier d’Esparron ;mais bientôt tu vas voir sortir de ces événements confus une clartélumineuse et tu verras si le devoir que je suis chargé d’accomplirest sacré.
Et Janine reprit son récit, abandonnant sesdeux mains au chevalier d’Esparron qui les embrassait avectransport.
– Tu vas voir, poursuivit Janine, quelleétait cette race maudite des Lansbourg-Nassau.
« Ce même homme qui avait ruiné mon aïeul sefut bientôt ruiné lui-même.
« Il était ivrogne et joueur.
« Pris de vin, il demandait un cornet et lesdés : les dés et le cornet en mains, il engageait royalementcomme enjeu un des châteaux qu’il avait volés à ma famille.
« Un matin il se trouva pauvre et endetté.
« Alors comme aujourd’hui, ceux qu’avaittrahis la fortune et qui espéraient encore en elle venaient à Parisoù ils espéraient la retrouver.
« Ruiné, perdu dans l’esprit de l’empereur sonmaître, le margrave tourna les yeux vers Paris.
« À ce moment là, Éléonore Galigaï était aufaite de sa puissance et son mari gouvernait le royaume.
« Mon aïeule, je te l’ai dit, avait été mariéepar elle à un seigneur italien qui avait sa place à la cour deFrance.
« Le seigneur italien, mon aïeul, se nommaitMattéo ; les notes de famille qu’on m’a laissées ne portentpas d’autre nom. Il fut chargé d’un message à la cour del’empereur, par le maréchal d’Ancre, alors son premier ministre, etce fut au retour de ce voyage que traversant les montagnes du Tyrolil fit rencontre du chevalier de Flavicourt.
Ce nom, que Janine prononçait pour la premièrefois, fit faire à d’Esparron un geste de surprise.
Janine se prit à sourire :
– Le chevalier de Flavicourt et lemargrave de Lansbourg-Nassau ne faisaient qu’un, dit-elle. C’étaitle nom qu’il avait adopté pour venir à Paris et se dérober auxpoursuites des juifs à qui il avait emprunté des sommesconsidérables, tandis qu’ils le croyaient riche encore et alorsqu’il était déjà ruiné.
« C’était un homme à la parole dorée, auxmanières séduisantes, le misérable ; il était doué d’une sortede fascination qui avait été la cause première de la perte du grandseigneur bohême, le père de mon aïeule.
« Mattéo et lui se lièrent.
« Le chevalier de Flavicourt, car je nel’appellerai pas autrement désormais, vint à Paris avec Mattéo etcelui-ci le présenta au maréchal d’Ancre sur l’esprit duquel ilexerça la même fascination.
« Mon aïeule, la mère de Janine, la femme deMattéo par conséquent, éprouva au contraire, dès la premièreentrevue, une profonde répulsion pour cet homme.
« Elle savait que la ruine et la mort tragiquedu seigneur bohême, son père, étaient l’œuvre du margrave deLansbourg-Nassau, mais elle n’avait jamais vu ce misérable, et nepouvait, par conséquent, le reconnaître dans le chevalier deFlavicourt.
« Cependant, elle éprouva tout de suite unesorte d’horreur de cet homme, sentiment bien différent de ceux quele margrave inspirait à Mattéo, car il en avait fait son amiintime, devenant ainsi son âme damnée.
« Le chevalier de Flavicourt fit son chemin àla cour en quelques semaines ; on lui donna un emploilucratif, et il devint le favori du maréchal.
« Bien qu’il eût dépassé la cinquantaine, ilparaissait trente-cinq ans à peine, tant il était bien conservé, etcette apparence de jeunesse eût achevé d’éloigner chez mon aïeulela pensée que cet homme était le meurtrier, l’assassin de son père,car la mort de celui-ci remontait à plus de vingt ans.
« Comblé des bienfaits du maréchal d’Ancre etde ceux d’Éléonore Galigaï, menant une vie de plaisirs et dedébauches, cet homme n’était point satisfait encore.
« Une seule personne ne partageait pasl’engouement général et lui témoignait une froideur dédaigneuse,alors que toutes les femmes l’adoraient.
« Cette personne était mon aïeule, la femme deMattéo, son premier ami à la cour de France, celui à qui il devaitsa seconde fortune.
« Le misérable ne fut point arrêté par cesconsidérations ; mon aïeule le haïssait, il en devintéperdument amoureux, et il osa le lui dire.
« Elle voulut le chasser, le menaçant de toutrévéler à Mattéo.
« Il insista et se jeta à ses pieds.
« Elle le repoussa, il voulut user deviolence.
« Heureusement pour elle, en ce moment Mattéoentra et trouva son ami aux pieds de Janine.
« Toute explication était inutile.
« Ces deux hommes avaient une épée aucôté ; ils descendirent dans la rue, se placèrent sous lesrayons d’une lanterne en engagèrent le fer.
« Le combat fut long, acharné, et Mattéo futvainqueur.
« Son adversaire tomba, frappé d’un coup quiparaissait mortel, et Mattéo remonta chez lui, laissant son ami dela veille, son ennemi maintenant, baignant dans son sang.
« Le lendemain, le corps du chevalier deFlavicourt avait disparu.
« Mattéo, jaloux de son honneur, ne parla àpersonne, pas même au maréchal, son bien-aimé maître, de cettesinistre aventure.
« Quand on lui demandait ce qu’était devenu lechevalier, il répondait que, très épris d’une belle dame enpuissance de mari, il avait pris la fuite avec elle.
« Cette singulière version s’accrédita à lacour de France, et nul ne soupçonna le duel terrible qui avait eulieu entre Mattéo et lui.
« Six mois s’écoulèrent.
« Par une froide nuit d’hiver, Mattéo, quilogeait à la place Royale, comme tous les seigneurs de ce temps-là,fut attaqué par une bande d’escarpes et de tire-laines, à quelquespas de son logis.
« Il se défendit vaillamment, mais ils étaientdix contre lui, et il finit par tomber percé de coups.
« Comme les escarpes le dépouillèrent, sa mortne fut pas attribuée à un autre mobile que le vol.
« Les archers du guet arrivèrent trop tardpour sauver Mattéo, trop tard pour s’emparer de ses assassins, quiavaient pris la fuite emportant ses bijoux et sa bourse.
« Mon aïeule restait donc veuve à trente-cinqans, avec deux filles, l’une qui avait dix ans déjà et qui devaitêtre cette Janine dont tu connais la fin tragique, l’autre encoreau berceau et qui devait être ma mère.
« On oublie vite à Paris, et les météoresdisparaissent avec la rapidité qu’ils ont mise à se montrer.
« Il y avait près d’un an qu’on n’avaitentendu parler du chevalier de Flavicourt, lorsqu’il reparut tout àcoup.
« Il revenait d’Orient, disait-il, et il avaitcessé d’aimer la femme pour qui il avait quitté la cour.
« Mon aïeule, qui pleurait toujours Mattéo,était chez la maréchale un soir, quand le chevalier entra.
« Elle se sentit froid au cœur, une voixsecrète lui cria :
« – Voilà l’assassin de Mattéo !
« Mais elle se sentit frissonner des pieds àla tête, quand il ajouta :
« – Maintenant que les juifs mes créancierssont morts, je puis reprendre mon nom. Je m’appelle le princemargrave de Lansbourg-Nassau !
« L’assassin de Mattéo était aussi l’assassindu grand seigneur de Bohême.
« Et mon aïeule jeta un cri et s’évanouit dansles bras de la maréchale.
– Le lendemain, poursuivit la jeunefemme, mon aïeule, aux pieds du maréchal, lui demandaitvengeance.
« Mais le chevalier avait pris lesdevants ; il avait vu le maréchal, il lui avait forgé unehistoire, véritable tissu de mensonges, qui établissait soninnocence, non seulement en ce qui concernait l’assassinat deMattéo, mais encore la fin tragique du seigneur bohême.
« Cet homme exerçait un tel empire sur tout cequi l’approchait, que le maréchal le crut sur parole et lui rendittoute sa faveur.
« La faveur sans égale et presque inouïe dontavait joui le maréchal lui avait suscité des ennemis acharnés etpuissants.
« On était parvenu à s’emparer de l’esprit dujeune roi et de celui de la reine mère.
« L’orage amoncelé contre lui était loinencore, mais il pouvait éclater tout à coup.
« Le chevalier de Flavicourt devina lasituation, et comme la trahison était dans son cœur, il se retournabrusquement vers les ennemis de son bienfaiteur.
« Ce fut lui qui vola la correspondancesecrète du maréchal, lui qui conspira des premiers contre celui-ci,lui enfin qui se chargea de conduire les bandes d’assassins quipénétrèrent dans le palais du premier ministre et les massacrèrentlui, sa femme et ses serviteurs.
« Janine avait alors dix ans ; elleassista au massacre, elle ne dut son salut qu’au dévouement d’unevieille servante bohême qui l’emporta dans ses bras, après avoirmis sa jeune sœur en sûreté.
« Quant à ma malheureuse aïeule, elle tomba,comme la maréchale, sous le poignard des assassins, et elle putvoir, en mourant, le chevalier de Flavicourt impassible et leslèvres serrées d’un cruel sourire qui se repaissait de sonagonie.
« Mais la mère de Janine avait rendu ledernier soupir en léguant à sa fille le soin de la venger et devenger ses bienfaiteurs, le maréchal et la maréchale d’Ancre.
« La vieille servante bohême cacha les deuxenfants, les éleva dans l’ombre et le mystère, et quand Janine eutseize ans, elle lui remit un papier couvert de signes bizarres,mais qui avaient un sens pour elle, car mon aïeule avait appris àsa fille aînée la langue tchèque qui était la languematernelle.
« Ce papier ordonnait à la jeune fille depoursuivre le chevalier de Flavicourt, ou plutôt le prince margravede Lansbourg-Nassau, en quelque lieu qu’il se trouvât.
« En outre il renfermait une recette pourfaire de l’or.
« Ce dernier secret lui avait été donné parune vieille femme qui se disait centenaire et prétendait avoirtrouvé le moyen de prolonger la vie humaine et de conserver unejeunesse éternelle ; et si elle avait renoncé à profiterelle-même de la découverte, disait-elle, c’est qu’elle n’avait niparents, ni amis, et qu’elle était lasse de vivre.
« Mon aïeule n’avait pas ajouté grande foi àcette recette merveilleuse.
« Riche, comblée de faveurs, elle n’avait nulbesoin d’or ; veuve et pleurant toujours Mattéo, que luiimportaient les rides et la vieillesse ?
« Néanmoins elle avait écrit, sous la dictéede la vieille femme, les mots magiques qui devaient produire del’or et conserver la beauté.
« N’avait-elle pas un héritage de vengeance àléguer à ses filles ?
« La servante bohême remit donc à Janine,devenue femme, le papier écrit en langue tchèque.
« Janine se mit à l’étudier.
« Pour que la vengeance donne des fruits, ilfaut la semer avec une charrue d’or, et Janine, qui était pauvre,songea à devenir riche.
« Et puis, ce n’était pas seulement pour sonœuvre de vengeance que Janine voulait des trésors.
« Le maréchal d’Ancre et sa femme, ÉléonoreGaligaï, avaient laissé un enfant.
« Cet enfant, comme Janine, échappé aumassacre et sauvé par un vieux serviteur, vivait en un coin ignoréde l’Italie, pauvre et manquant de pain.
« Et Janine avait juré de relever la splendeurdes bienfaiteurs de sa mère.
« Elle essaya donc de faire de l’or.
« D’abord ses tentatives demeurèrentinfructueuses ; il y avait quelques mots à demi effacés sur lepapier mystérieux, et c’était l’impossibilité où elle était dedéchiffrer ces mots qui sans doute paralysait ses efforts.
« Un soir, elle eut l’idée de frotter d’huilele papier et de l’exposer à la flamme d’une bougie.
« Soudain, au travers du papier devenutransparent, les mots incompris lui apparurent nets etdistincts.
« Mais elle frissonna et jeta le papier avecterreur.
« Elle avait lu les mots « sanghumain. »
« – Jamais ! s’était-elle écriée,jamais !
« La nuit suivante, comme elle dormait d’unsommeil agité, elle eut une vision.
« Sa mère, sanglante, le front sévère, vêtuede la robe qu’elle portait le jour de sa mort, était assise à sonchevet et lui disait :
« – Venge-moi !
« Et Janine s’éveilla, résolue à obéir à samère.
« Mais elle ne voulait que la mort d’un seulhomme, celle du chevalier de Flavicourt ; et pourtant il luifallait du sang humain.
« Alors elle s’adjoignit un chirurgien à quielle promit une part de cet or qu’elle espérait fabriquer, sanstoutefois lui livrer son secret tout entier.
« Le chirurgien trouva le moyen de se procurerdu sang humain sans tuer personne.
« Tantôt lui, tantôt elle, s’en allaient parles rues, dans les cabarets du vieux Paris et racolaient de pauvresdiables qui, pour une ou deux pistoles, consentaient à se laissertirer une demi-pinte de sang.
« Le problème était résolu : Janinefabriquait de l’or.
« Alors, elle se mit à la recherche dumargrave.
« Mais bien des années s’étaient écouléesdepuis la mort des Galigaï, et Dieu s’était chargé de leurvengeance.
« Le margrave était mort.
« Janine avait alors trente ans, et elle étaitsi belle et paraissait si jeune qu’on lui en eût donné vingt àpeine.
« Elle était déjà riche ; elle songea àentreprendre le voyage d’Italie et à rechercher le fils du maréchalpour lui offrir sa main.
« Mais, dans la nuit qui devait précéder sondépart, sa mère lui apparut encore.
« – Je ne suis pas vengée, lui dit-elle.
« – Mais le margrave est mort ! exclamaJanine.
« – Il a laissé un fils de par le monde.Cherche-le et continue à faire de l’or, car tu n’es pas encoreassez riche.
« Et comme Janine s’inclinait avec soumission,le fantôme ensanglanté lui dit encore :
« – Ce n’est pas toi qui dois épouser le filsd’Éléonore Galigaï, c’est ta jeune sœur. Envoie-la en Italie, etreste ici.
« Et sur ce dernier ordre, le fantômes’évanouit et sa fille s’éveilla, baignée d’une sueur glacée et lesyeux pleins de larmes. »
– Janine se remit donc à faire de l’or,reprit la jeune femme après un silence, et elle envoya sa sœur enItalie, accompagnée de sa vieille servante.
« Deux ans s’écoulèrent.
« Un matin, elle reçut des nouvelles de sasœur.
« Celle-ci avait retrouvé le fils d’ÉléonoreGaligaï, et ce dernier s’était épris de sa beauté. Ils s’étaientmariés, ils s’aimaient.
« Alors Janine pensa qu’elle avait assez d’oret de nouveau elle songea à parcourir le monde pour y chercher, nonplus le margrave, puisqu’il était mort, mais son fils.
« Elle fit tous ses préparatifs de départ,échangea ses lingots, qui furent trouvés de bon aloi par lesorfèvres, contre de l’or monnayé, et elle devait se mettre en routele lendemain, lorsque, dans le milieu de la nuit, sa mère luiapparut de nouveau.
« Janine s’éveilla en sursaut.
« Mais ce n’était plus un rêve, et sa mèreétait bien là au pied de son lit, la regardant, non plus avecsévérité, mais avec tristesse.
« Toutes ses blessures saignaient, et elleavait les yeux pleins de larmes.
« Janine lui tendit les bras.
« La morte posa un doigt sur ses lèvres et luidit :
« – Borne-toi à répondre à mes questions. Oùvas-tu ?
« – Chercher le fils du margrave.
« – Hélas ! dit la morte, tu n’as pasbesoin de quitter Paris pour cela.
« – Il y est donc !
« – Il y viendra.
« – Où le trouverai-je ?
« – Tu le rencontreras sur ton chemin.
« – Sans le chercher ?
« – Sans le chercher. Attends.
« Mais la morte pleurait toujours.
« Alors Janine lui dit :
« – Vous ai-je donc désobéi, ma mère, et vousaurais-je offensée ?
« – Pas encore, dit la morte.
« – Je désobéirai donc ?
« – Peut-être…
« – Oh ! c’est impossible.
« La morte poussa un soupir.
« – Bien que je ne sois plus qu’un pur esprit,dit-elle, je ne vois qu’imparfaitement dans l’avenir, mais ce quej’y vois m’épouvante.
« – Que voyez-vous donc, ma mère ?
« – Ton cœur trahira ta raison.
« – Ah ! fit Janine avec effroi.
« – Tu oublieras l’œuvre dont je t’aichargée…
« – Ma mère !
« – Et tu feras une fin misérable, parce quetu auras aimé…
« Janine jeta un cri. Elle voulut de nouveauquestionner le fantôme.
« Mais le fantôme ne parla pas.
« La robe tachée de sang s’effaça peu à peu etbientôt, au pied du lit, Janine ne vit plus qu’un léger nuage, unbrouillard qui s’évanouit, comme le premier rayon de soleil entraitdans sa chambre.
« Et Janine ne partit pas ; et esclave deson œuvre, elle se remit au travail, poursuivie par la sinistreprédiction de la morte.
« Et le temps s’écoula, et plusieurs annéess’écoulèrent encore. Mais elles passaient sur sa tête, grâce auxcosmétiques mystérieux de la vieille, sans creuser une ride à sonfront, sans ternir l’éclat de ses yeux.
« Elle était toujours jeune et belle.
« Un soir qu’elle cherchait dans une taverneun homme de bonne volonté qui voulût lui vendre une pinte de sang,elle rencontra un jeune et beau cavalier dont le regard labrûla.
« Ce cavalier avait bu sa dernière pistole,épuisé son dernier crédit, il n’avait plus ni feu, ni lieu, et ilconsentit à vendre son sang.
« Elle l’emmena chez elle.
« Alors il lui dit :
« – Je suis noble, très noble et je m’appellele prince de Lansbourg-Nassau.
« Et comme il disait cela, Janine sentit toutson sang affluer à son cœur.
« Elle avait devant elle le fils du margrave,l’homme qu’elle devait frapper.
« Un moment la lancette trembla dans sa mainet elle songea, au lieu de lui en piquer une veine, à la luiplonger dans le cœur.
« Mais le regard de cet homme la brûlait etelle jeta la lancette loin d’elle avec un geste d’horreur.
« Le lendemain, Janine était folle !
« Elle était folle d’amour et elle avait toutoublié, la vengeance, les prédictions de sa mère, et l’origineépouvantable de cet homme dont ses lèvres embrassaient lessiennes.
« Je t’ai raconté déjà cette dernièrehistoire, dit la jeune femme en s’interrompant.
– C’est vrai, répondit d’Esparron.
– À partir de ce moment-là,poursuivit-elle, Janine ne fut plus en communication avec l’espritde sa mère.
« La morte courroucée lui retira sa mainprotectrice.
« Mais le jour où, sur la dénonciation dumarquis de la Roche-Maubert, Janine fut arrêtée et plongée dans uncachot comme sorcière, il se passa une chose étrange.
« La sœur de Janine, qui vivait heureuse, enItalie, avec son mari, et qui n’avait jamais entendu de sa mère,vit apparaître cette dernière.
« – Ta sœur a été folle, lui dit-elle, ta sœura oublié tous ses devoirs ; elle a donné son cœur et son âmeau fils de mon meurtrier ; c’est à toi de continuer cetteœuvre de vengeance qu’elle a abandonnée.
« Et la sœur de Janine, docile, demanda aufantôme de sa mère ce qu’elle devait faire.
« – Va à Paris, ordonna la morte.
« Et la sœur de Janine partit en compagnie dela vieille servante bohême.
« Elle ne s’arrêta presque ni jour ni nuit,dormant à peine quelques heures, quand la fatigue triomphait de sonénergie morale.
« La dernière nuit de son voyage, elle couchadans une pauvre auberge de Villejuif.
« Pendant cette nuit-là, elle revit samère.
« La morte lui dit :
« – Demain Janine sera brûlée en place deGrève ; mais il ne faut pas que Janine meure ; Janine,c’est la femme immortelle.
« Et, comme elle ne comprenait pas, la mortelaissa tomber sur son lit un médaillon.
« Ce médaillon était le portrait deJanine.
« – Lève-toi, dit encore la morte,approche-toi de cette glace et regarde-toi, après avoir regardé lemédaillon.
« Il n’y avait pas de lumière dans la chambre,mais la morte était lumineuse et répandait autour d’elle une grandeclarté.
« La sœur de Janine s’approcha de la glace,elle regarda tour à tour le médaillon et son propre visage, et ellecomprit alors les paroles du fantôme…
« Les deux sœurs se ressemblaient comme lagoutte d’eau ressemble à la goutte d’eau…
La jeune femme fit une nouvelle pause.
– Sois patient, dit-elle au chevalier,qui se suspendait pour ainsi dire à ses lèvres, je suis bientôt àla fin de mon étrange récit.
Et elle continua :
– La morte fit alors à la sœur de Janinede longues recommandations et lui dit ce qu’elle avait à faireaprès la mort de sa sœur.
« Le lendemain elle arrivait à Paris.
« À l’heure où Janine montait sur le bûcher,sa sœur, le visage couvert d’un masque, était parmi la foule aupied de l’échafaud.
« Elle souleva un instant son masque etJanine, l’apercevant, eut un mouvement de joie.
« Ce fut alors qu’elle regarda le marquis dela Roche-Maubert et lui cria :
« – Tu sais bien que je suisimmortelle !
« En effet, Janine ne mourait pas toutentière, puisque sa sœur lui ressemblait traits pour traits etqu’elle allait continuer son œuvre.
« Et c’est pour cela que, le soir du supplice,on vit de la lumière aux fenêtres de la maison de Janine, et queceux qui entrèrent dans la maison jurèrent qu’ils l’avaientrevue.
« Le margrave avait causé la mort de Janine,mais il n’avait pu lui dérober son secret tout entier.
« La morte apparut encore à sa fille.
« – Dois-je frapper le margrave ? demandacelle-ci.
« – Non, répondit la morte. Ce n’est pas toiqui accompliras cette besogne.
« – Qui donc ? fit-elle étonnée.
« – Ta fille.
« – Mais je n’ai pas de fille,répondit-elle ; je suis mariée depuis plus de dix ans et monunion est demeurée stérile.
« – Il faut rentrer au foyer conjugal.
« La sœur de Janine obéit encore.
« Elle rejoignit son mari.
« Un an après, elle mourut en me donnant lejour, et, chose étrange, je ressemble aussi parfaitement à ma mèrequ’elle-même ressemblait à Janine, dont on m’a donné le nom.
« Ma mère était morte, mais le fantôme de monaïeule ne nous a point abandonnées.
« Quand j’ai eu vingt ans, elle m’est apparueet m’a donné ses ordres.
« Et c’est pour exécuter ces ordres que jesuis venue à Paris, et l’heure de l’expiation va sonner pour cevieillard qui est couvert du sang de Janine, comme son père l’étaitde celui de mes ancêtres.
En ce moment un bruit sourd interrompitJanine. On eût dit une cloche qui résonnait dans l’éloignement àtravers l’épaisseur d’un mur.
– Enfin ! dit Janine en se levantavec vivacité.
– C’est lui ?
– Oui, dans un quart d’heure il seraici.
– Il vient donc par le chemin que j’aifait prendre au Régent ?
– Oui, répondit Janine.
– Une chose m’étonne, repritd’Esparron.
– Laquelle ?
– Tout vieux qu’il est, le margrave nesaurait avoir perdu la mémoire.
– Assurément non.
– Et le chemin qu’il a pris a dû éveillerses souvenirs.
– Non, car ce chemin n’existait pas autemps de ma tante Janine.
– Ah !
– C’est ma mère qui l’a fait creuser.
– Mais cette barque, ces deux bateliersmasqués ?…
– Lui rappelleront vaguement Janine.
– Et quand il la verra ?…
– Ce n’est pas moi qu’il verra.
– Et qui donc alors ?
Un sourire vint aux lèvres de la nouvelleJanine.
– Écoute, mon bien-aimé, dit-elle. Ilfaut que tu saches tout à présent.
« Depuis que nous nous aimons, tu n’es jamaisdescendu à l’étage souterrain qui est au dessous de celui-ci et quia été, comme le canal par où le Régent est venu, creusé par l’ordrede ma mère.
« Dans cet étage, il y a un palais bizarre,œuvre d’ouvriers italiens et bohêmes qui étaient un peumagiciens.
« Dans ce palais, j’ai entassé une douzaine deserviteurs ramenés avec moi d’Italie et que tu n’as jamais vus.
« Ce sont les personnages de cette comédie dela mort dont le margrave sera le premier rôle et la victime.
« Parmi eux, il est une femme. Tu me trouvesbelle, n’est-ce pas ?
– Ah ! fit le chevalier avecadmiration.
– Eh bien, la femme dont je te parle estplus belle que moi ; c’est une fille de Naples : elle adix-neuf ans, elle a tourné la tête à bien des princes et à un roi,et c’est la femme que je destine au margrave.
Janine, en parlant ainsi, eut un sourirecruel.
– Je ne comprends pas encore, ditd’Esparron.
– Edwige, la gouvernante du margrave, monesclave en secret, poursuivit la nouvelle Janine, est la petitefille d’un serviteur de ma famille. Elle m’est donc dévouée. Enoutre elle a pour le margrave une haine féroce, car son aïeulporta, comme le mien, sa tête sur l’échafaud.
« C’est encore le fantôme de ma grand’mère quim’a fait cette révélation et qui m’a mise en rapport avec elle.
« Or donc, Edwige accompagne le margrave.C’est elle qui l’introduira dans le palais mystérieux où tout estprêt pour le recevoir.
– Mais, observa encore le chevalierd’Esparron, qui nous dit que le margrave trouvera cette femme à songré ?
– Elle possède une beautéirrésistible.
– Soit. Mais je ne vois pas quellevengeance si terrible on peut tirer d’un vieillard en le jetantdans les bras d’une femme éblouissante de jeunesse et debeauté.
– C’est que je lui ménage le supplice deTantale.
– Comment cela ?
– J’ai trouvé le moyen de devenir fluidecomme un spectre.
Le chevalier eut un nouveau gested’étonnement.
– Et chaque fois que le margrave voudras’élancer vers elle,mon spectre passera entre elle etlui.
« Cet homme, je le prédis, mourra fou de rageet d’amour.
« Je t’ai demandé huit jours, mon bien-aimé,mais je crois bien qu’il n’aura pas la force de vivre aussilongtemps.
– Je ne comprends absolument rien à toutcela, murmura le chevalier avec un accent naïf.
– Suis-moi et tu comprendras.
Alors elle le prit par la main, souleva unedraperie qui masquait une porte et tous deux quittèrent la salle defeuillage et disparurent.
Revenons maintenant au prince margrave deLansbourg-Nassau, qui n’était pas entré sans répugnance dans cettebarque montée par des hommes masqués.
Heureusement madame Edwige était avec lui.
Il y avait près de vingt ans qu’il subissaitle joug de fer de cette femme et obéissait à ses moindrescaprices.
Pendant une heure, il avait espéré échapper àcette domination, et il avait eu toutes les joies de l’esclave enrébellion dont on encourage la révolte en voyant le Gascon Castiracmalmener madame Edwige comme une simple mortelle.
Mais, comme on l’a vu, la terrible gouvernanten’avait pas tardé à reprendre tout son empire.
Le margrave était donc monté dans la barque,et il se faisait ce raisonnement plein de justesse :
– Je suis riche, fabuleusementriche ; mais je ne suis que l’esclave d’Edwige, et c’est ellequi gouverne mon immense fortune. Elle a donc tout intérêt à ce queje vive, et, si je courais le moindre danger, elle ne serait pasavec moi.
La barque filait rapidement.
La nuit était noire et un léger brouillards’allongeait paresseusement sur les eaux du fleuve.
Les maisons qui bordaient la Seineapparaissaient, masses confuses, au travers de ce brouillard, et lemargrave dit à Edwige :
– Nous allons avec une telle rapidité quetrès certainement nous suivons le courant.
– Vous vous trompez, monseigneur.
– Ah !
– Nous remontons, au contraire.
– En vérité !
– Tenez, voyez les tours de Notre-Dame,nous allons passer derrière le terre-plain et gagner l’autre brasde la Seine.
– Et puis ?
– Et puis nous redescendrons.
Le margrave poussa un soupir.
– Mais, dit-il, c’est donc le chemin queprenaient ceux que Janine attirait chez elle.
Madame Edwige haussa les épaules.
– Janine est morte, dit-elle.
– Qui sait ? fit le margrave.
Et il tomba dans une rêverie profonde.
La barque suivit en effet la route indiquéepar la gouvernante.
Elle doubla le terre-plain de la Cité, entradans le petit bras de la Seine et sa course devint alors d’unerapidité vertigineuse.
– Nous allons chez Janine, répéta lemargrave avec une sorte d’épouvante.
Madame Edwige ne répondit pas, mais elleattacha sur son maître un regard dominateur qui semblait luidire : « Nous irions en enfer, qu’il faudra bien que vousme suiviez. »
La barque passa sous le pont Saint-Michel ettout à coup elle fit une singulière manœuvre.
Les deux bateliers avaient subitement viré debord, abandonné le courant et mis le cap sur la berge.
Le margrave respira.
– Nous allons descendre, j’imagine ?dit-il.
– Non pas, dit madame Edwige.
En effet, la barque vint raser les murs d’unemaison humide et noire, aux fenêtres de laquelle on ne voyaitaucune lumière, et dont les premières assises plongeaient dans lefleuve.
Puis, tout à coup, au dessous d’elle, il seforma comme un tourbillon et la barque se mit à tourner surelle-même, et le margrave, éperdu, ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, d’opaques ténèbresl’enveloppaient et la barque allait un train d’enfer dans un canalsouterrain.
Madame Edwige lui tenait la main et luidisait :
– N’ayez pas peur.
– Mais où sommes-nous donc ?demanda-t-il d’une voix étranglée par l’épouvante.
– Nous allons chez la future princesse deLansbourg-Nassau, répondit madame Edwige.
– Nous allons à la mort plutôt,répondit-il plein d’angoisse et d’effroi.
La barque avait paru s’enfoncer au dessous duniveau du fleuve dans lequel il s’était fait comme un sillonprofond ; puis elle avait couru en droite ligne sous lesvoûtes sombres.
On eût dit qu’elle était entrée dans un de cescanaux souterrains que les échevins de Paris commençaient à fairecreuser sous la ville.
Après quoi le margrave sentit que la barqueremontait comme si elle eût été placée au dessus d’un jet d’eaugigantesque.
Et tout à coup elle s’arrêta et heurta unesurface résistante.
– Nous voici arrivés, dit madameEdwige.
Ils étaient toujours au milieu desténèbres.
Un des bateliers masqués tira sans doute à luila corde d’une cloche, car le margrave entendit cette clocherésonner dans le lointain.
Peu après, aux ténèbres opaques succéda unefaible clarté.
C’était un des bateliers qui venait de battrele briquet et d’allumer une torche.
Et le margrave, toujours plein d’effroi, putvoir alors où il était.
La barque était sur un canal assez semblable àun cul de sac, car il ne paraissait pas aller plus loin.
Au dessus de sa tête, à six pieds de hauteur,le margrave aperçut une voûte de maçonnerie.
Devant lui était une porte de fer.
Moins de cinq minutes après que la clochesecouée par le batelier eut retenti, le margrave entendit grincerdes verroux, tourner une clef dans une serrure, et la porte de fers’ouvrit.
Alors madame Edwige lui dit :
– Descendons. Nous sommes chez votrefiancée.
La porte ouverte, une grande clarté avaitfrappé le margrave au visage, et il se trouvait au seuil d’unegalerie éclairée par des lampes d’albâtre suspendues à lavoûte.
Madame Edwige le prit par la main et le fitpasser de la barque sur le sol ferme de la galerie.
Et la porte de fer se referma aussitôt, et lemargrave vit disparaître la barque et les deux bateliersmasqués.
La lumière succédant aux ténèbres lui avaitrendu quelque courage.
Madame Edwige l’entraîna.
La galerie était longue d’environ cent pas etfermée par une autre porte, au long de laquelle pendait un gland desonnette.
Comme la gouvernante s’apprêtait à fairemouvoir la sonnette, le margrave l’arrêta.
Il était d’une pâleur mortelle et ses jambesse dérobaient sous lui.
– Edwige, dit-il, tu me jures que nousn’allons pas chez Janine ?
Edwige haussa les épaules :
– Janine est morte, dit-elle.
Et elle sonna.
Un deuxième coup de cloche se fit entendre etune seconde porte s’ouvrit aussitôt.
Alors, la lumière devint pluséblouissante.
Le margrave, entraîné par madame Edwige,venait d’entrer dans une petite salle ronde, éclairée par de vastesglobes de différentes couleurs et dont les murs étaient tendusd’étoffes orientales aux tons chauds et chatoyants. Des divans à laturque, des piles de coussins, des narghilés à longs tuyauxflexibles terminés par un bout d’ambre, posés à terre, encomposaient tout l’ameublement.
Deux négrillons de taille microscopique, devéritables nains vêtus de rouge, étaient immobiles aux deux côtésde la porte.
On eût dit deux lampadaires d’ébène, car ilstenaient chacun un flambeau.
Une draperie se souleva dans le fond et unvieillard à barbe blanche, vêtu d’une longue robe brune, entra enmême temps.
On eût dit un de ces eunuques respectables quipeuplent le sérail d’un grand seigneur.
Il s’avança lentement, avec une grandemajesté, au devant du margrave, se plia en deux pour saluer etdit :
– Salut à celui qui attend la femmecéleste dont je suis l’humble esclave et qui m’est aussi supérieureque l’étoile l’est au ver de terre.
Ce langage oriental plein d’images rassura unpeu le margrave.
Mais son cœur battait toujours avec force, etses oreilles bourdonnaient encore de l’infernal clapotement del’eau dans le canal souterrain.
– La fille céleste qui a franchi les merspour venir au devant de toi, poursuivit le vieillard, va bientôtvenir éblouir tes yeux de sa beauté incomparable.
« Mais elle désire auparavant que tu tereposes un peu des fatigues du voyage.
Le margrave était encore si ému qu’il selaissa tomber sur un divan.
Madame Edwige se tint debout auprès delui.
Le vieillard s’approcha d’un timbre d’argentauprès duquel était une baguette d’ébène, et prenant cettebaguette, il frappa deux coups.
À ce bruit, la draperie se souleva de nouveauet deux autres nains, aussi noirs que les premiers, entrèrentportant un plateau sur lequel le margrave vit des confitures, dessorbets et des pâtes d’Orient.
Sur un signe du vieillard, ils vinrentprésenter le plateau au margrave.
Celui-ci hésitait.
N’était-il pas chez Janine qui, pour sevenger, le voulait empoisonner ?
Mais madame Edwige lui dit en langueallemande :
– Prenez donc, monseigneur.
Et pour lui donner l’exemple, elle prit unsorbet et l’avala d’un trait.
Alors le margrave l’imita.
Soudain les battements désordonnés de son cœurs’apaisèrent et un bien-être souverain s’empara de tout soncorps.
Il sentit son front baigné de sueur subitementrafraîchi et comme une vigueur nouvelle circuler dans sesveines.
Les négrillons posèrent le plateau devant luiet allèrent chercher un narghilé, qu’ils lui apportèrent.
– Fumez ! ordonna encore la terriblemadame Edwige.
Et le margrave, docile, prit le tuyau qu’onlui présentait et le pressa de ses lèvres.
Alors il fut pris de cet enivrementincomparable, il se trouva plongé dans cette béatitude céleste quis’empare des fumeurs de hatchis[8] à latroisième bouffée, et il s’écria :
– Où est-elle ? oùest-elle ?
– Me voici, dit une voix harmonieusecomme le soupir de la brise dans les pins qui bordent les rivagesméditerranéens.
Et la draperie s’étant soulevée une troisièmefois, une femme entra.
Mais cette femme était masquée.
Seulement sa taille onduleuse, ses longscheveux noirs tombant en boucles éparses sur ses blanches épaules,demi nues, et l’ardent et voluptueux regard qui brillait au traversdu masque disaient éloquemment qu’elle était belle.
Mais la vue de ce masque arracha un moment lemargrave à l’état extatique, où il commençait à être plongé, sessouvenirs l’assaillirent et il s’écria :
– Janine ! c’est Janine !
– Janine ? fit l’inconnue avec unaccent plein d’étonnement, qu’est-ce que Janine ?
– Une femme que j’ai… aimée…
– Ah ! dit-elle.
Et elle eut un sourire au travers de sonmasque.
– Janine ! répétait le margrave dontles dents s’entre-choquaient.
– Mais ce n’est pas moi, dit-elle.
– Elle était masquée… toujours masquée…comme vous…
– Alors, fit-elle en venant s’asseoir surle divan auprès de lui, vous n’aviez jamais vu sonvisage ?
– Oh ! si !
– Et… vous la reconnaîtriez…
– Si je la reconnaîtrais ? dit lemargrave, dont l’épouvante augmentait.
– Eh bien, voyez !
Et le masque de velours noir tomba.
Alors le margrave jeta un cri.
Non plus un cri d’épouvante, mais un cri dejoie et d’admiration.
Ce n’était pas Janine.
C’était une jeune fille éblouissante debeauté, de jeunesse, qui prit les mains du margrave et luidit :
– Savez-vous que je viens tout exprèspour vous du fond de l’Orient ?
« Me trouvez-vous belle, au moins, etpensez-vous que je sois digne de m’appeler la princesse deLansbourg-Nassau ?
– Vous n’êtes pas une femme,balbutia-t-il ivre de volupté, vous êtes un ange.
Et il prit dans ses mains amaigries et sèchescomme du parchemin les belles mains parfumées de la jeune fille, etil les porta à ses lèvres.
– Mais, fit-elle, l’enivrant de sonsourire, dites-moi donc, qu’était-ce donc que cette Janine ?Savez-vous que je suis horriblement jalouse ?
Et le margrave, fasciné, la contemplait avecextase, et il ne s’apercevait pas que madame Edwige n’était plusauprès de lui et que le vieillard à la barbe blanche et les quatrenégrillons s’étaient retirés discrètement.
– Mais qu’est-ce donc que cetteJanine ? répéta la jeune femme en fascinant d’un sourire lemargrave aux trois quarts enivré déjà par les vapeurs del’opium.
– Une femme que j’ai aimée, dit-il.
– Était-elle plus belle quemoi ?
– Oh ! non…
– Et il y a longtemps de cela, n’est-cepas ?
– Oui… oui… bien longtemps.
Son rayonnant visage s’assombrit tout àcoup :
– Je suis jalouse, dit-elle.
Il protesta par un geste :
– C’est vous que j’aime, fit-il, et puisJanine est morte…
– Vrai ?
– Je vous l’affirme.
– Alors pourquoi… tout à l’heure…avez-vous cru que j’étais cette même Janine ?…
– Pardonnez-moi… votre masque… unehallucination…
Elle lui ôta des lèvres le tuyau dunarghilé.
– Vous avez assez fumé, dit-elle. Voyons,parlons de nous. Ainsi vous me trouvez belle ?
– Comme les anges ne peuvent l’être.
– Et vous me ferez princesse ?
– Oh ! certes.
– Quand ?
– Mais le plutôt possible… demain…aujourd’hui… si vous voulez… il faut faire venir un prêtre,balbutia l’amoureux vieillard.
– Mais je ne suis pas chrétienne,dit-elle, je suis une fille de Mahomet.
– Cela m’est bien égal, répondit lemargrave, je suis si peu chrétien moi-même !
– Ah !
– Je ne crois même sérieusement qu’audiable. Mais, enfin comment nous marierons-nous ?
– J’ai amené un prêtre de mareligion.
– Un muezzin ?
– Oui, et dès demain matin, si vousvoulez…
– Certainement, certainement, balbutiaitle margrave, que l’ivresse de l’opium étreignait de plus enplus.
Elle était tout près de lui, et les bouclesluxuriantes de sa chevelure effleuraient son visage.
Ivre d’amour, ivre d’opium, le margraveéprouvait en ce moment une sensation bizarre.
Il lui semblait que ses pieds ne touchaientpas la terre, et qu’il montait peu à peu dans un nuage, vers desrégions éthérées.
– Comment te nommes-tu, reine de moncœur ? dit-il enfin.
– Fatma, répondit-elle.
Elle passa ses bras au cou du vieillard.
– Ainsi donc, dit-elle, tu veux bien demoi pour femme, et je serai princesse ?
– Oui, oui, répétait-il enivré.
– Et quand nous serons mariés,reprit-elle, où irons-nous ?
– Où tu voudras. Mais pourquoi neresterions-nous pas à Paris ? C’est le pays du plaisir et del’amour.
– Non, dit-elle, nous retournerons enOrient, sous mes palmiers et mes sycomores, dans les vastesdomaines que m’ont laissés mes pères.
« Et puis je ne veux pas rester à Paris,ajouta-t-elle d’un ton mutin.
– Pourquoi ? demanda lemargrave.
– Parce que vous penseriez encore àJanine.
Ce nom parut tirer le margrave de sa béatitudepleine de torpeur.
– Janine, dit-il, encoreJanine !
Et il eut un geste d’effroi.
– Que craignez-vous donc, puisqu’elle estmorte ? dit Fatma souriante.
Mais l’effroi s’était emparé du vieillard, etil répétait entre ses dents :
– Je sais bien qu’elle est morte, mais jeme rappelle bien aussi qu’elle prétendait être immortelle.
Et, comme il disait cela, une chose étrangeeut lieu.
Les négrillons, en s’en allant, avaient éteintune partie des flambeaux qui éclairaient le boudoir oriental ;les lampes d’albâtre, suspendues au plafond, avaient pâli peu àpeu, et la pièce se trouvait dans une demi-obscurité.
L’opium aidant, le margrave, qui concentraitson regard sur la divine Fatma, ne s’était point aperçu de cettetransition.
Or donc, tout à coup, le mur, qui se trouvaiten face de lui, se trouva éclairé, tandis que le reste de la salledemeurait dans l’ombre.
On eût dit qu’à l’aide de quelque puissantinstrument d’optique, on projetait sur ce mur une lumière factice,semblable à celle d’une lanterne magique.
– Qu’est-ce que cela ? demanda lemargrave qui fut ébloui par cette lumière.
– Quoi donc ? fit la jeunefille.
– Cette lumière…
– De quelle lumière parlez-vous ?demanda-t-elle ingénument.
– Là… là… dit le margrave.
Et il étendait la main vers le mur.
– Je ne vois rien, répéta-t-elle.
Mais soudain, le margrave jeta un criterrible.
La double ivresse de l’opium et du charme, quela belle créature répandait autour d’elle venait de se dissiperbrusquement.
Le margrave s’était levé pâle,frémissant ; il étendait les mains vers le mur.
Tout son corps était en proie à un tremblementconvulsif, tandis que ses lèvres crispées laissaient échapper unnom :
– Janine !
En effet, devant ce mur éblouissant de clarté,un spectre, un fantôme s’était dressé tout à coup.
C’était le spectre d’une femme, et cettefemme, le margrave, n’en pouvait douter, c’était Janine.
Janine étendit la main vers lui, comme pour lemarquer au front d’un signe fatal.
Janine le regardait, comme elle l’avaitregardé du haut de son bûcher, au moment où les flammescommençaient à monter.
Janine avait l’air de lui dire :
– Non, cette créature idéale de beautén’est pas pour toi !
Et le margrave fut pris d’un subit accès defureur et de courage, et tira l’épée qu’il avait au côté,disant :
– Je saurais bien si tu es vivante oumorte !
– Mais que faites-vous donc !s’écria Fatma.
– Je veux tuer Janine, répondit-il. Ne lavoyez-vous donc pas ?
– Je ne vois rien, répondit-elle.
– Là… cette lumière… Devant ce mur. Lavoyez-vous ?
– Je ne vois personne.
– Eh bien, moi, je la vois ! s’écriale margrave.
Et l’épée à la main il se rua sur lefantôme.
Janine ne bougea pas.
L’épée du margrave parut lui traverser lecorps d’outre en outre, rencontra le mur derrière et se brisa.
En même temps un rire moqueur retentit auxoreilles affolées du margrave et les ténèbres se firent autour delui !…
Au sentiment de colère qui s’était emparé dumargrave succéda alors un sentiment d’horreur inexprimable.
Plongé dans les ténèbres, n’ayant plus à lamain qu’un tronçon d’épée, entouré sans doute d’invisibles ennemis,il eut comme un souvenir de son passé sinistre et criminel ;et, dans cette obscurité profonde qui l’enveloppait, il lui semblavoir passer, fantasmagorie repoussante, toutes les mauvaisesactions de sa vie.
Il n’osait bouger.
Une sueur glacée inondait ses tempes ;ses rares cheveux se hérissaient, ses jambes le soutenaient àpeine, et sa langue, collée à son palais, n’osait proférer unmot.
Cependant, au bout de quelques instants, ilfit un effort suprême.
Et, se souvenant de la belle jeune fille qui,tout à l’heure, l’enivrait de son regard et de son sourire, ilappela :
– Fatma ! Fatma !
Mais personne ne répondit.
Il approcha encore, sa voix se perdit dans levide, et son épouvante fut alors sans limites.
Il n’osait plus faire un pas en avant, decrainte sans doute que quelque insondable abîme ne s’ouvrît sousses pieds.
Combien de temps demeura-t-il ainsi ?
C’est ce que ni lui, ni personne n’aurait pudire.
Mais les fumées de l’opium, un momentdissipées par la terreur et la colère, ne pouvaient tarder àreprendre leur empire.
Le fumeur endurci, l’homme qui fait un usagequotidien du hatchis, passe presque sans transition, et parconséquent, sans douleur, de l’état de veille à l’extase.
Le fumeur novice, – et le margrave, cet hommequi pourtant avait abusé de tout, en était à son début, – le fumeurnovice, disons-nous, n’arrive point sans douleur et sans unincomparable malaise à la béatitude du rêve.
Le margrave sentit donc tout à coup un cerclede feu étreindre son front, ses oreilles bourdonner, une chaleurinfernale circuler dans ses veines, et il lui sembla qu’il étaitemporté dans un tourbillon fantastique.
Puis à ce feu qui le dévorait succéda unesensation opposée.
Il eut froid, le sang se figea dans sesveines, un anéantissement graduel s’empara de lui, et il finit pars’affaisser sur lui-même, sous l’influence d’un sommeil deplomb.
Alors le rêve commença…
** * *
Le margrave n’était plus dans lesténèbres.
Il se trouvait au contraire dans une vastechambre éclairée par une lumière discrète.
D’où provenait cette lumière ?
Le margrave n’aurait pu le dire, car iln’apercevait ni lampe, ni flambeau.
Cependant le jour fantastique lui permettaitde voir les objets environnants avec une parfaite netteté.
La chambre où il se trouvait était comme leboudoir de Fatma, meublée à l’orientale ; mais les tentures enétaient différentes, et le margrave sentit son regard fasciné toutà coup par les sujets que représentaient ces mêmes tentures.
En effet, on y voyait des paysages, desintérieurs, des personnages. Tout cela était divisé par panneaux,et chacun de ces panneaux représentait une scène différente.
La mystérieuse lumière qui régnait dans cettesalle était suffisante pour que le regard ne perdît aucundétail.
Le margrave s’aperçut alors qu’il était couchétout habillé sur un lit placé au milieu de la salle.
Il essaya de se lever, mais une forceinconnue, ou plutôt une faiblesse extrême ne le lui permit pas.
Toute sa vie, toute son énergie paraissaients’être réfugiées dans son regard, et ce regard était fixé sur lesbizarres peintures des tapisseries qui couvraient les murs.
Il se mit alors à examiner les panneaux un àun.
Le premier représentait une barque glissantsur un fleuve. Deux hommes et une femme la montaient.
Tous trois étaient masqués.
La barque courait entre deux rives bordées demaisons, et le margrave reconnut la Seine.
Ces deux inconnus, cette femme, portaient toustrois un masque de velours sur le visage. N’était-ce pas Janinecourant à la recherche d’un homme qui lui voulût vendre une pintede son sang pour un peu d’or ?
Au deuxième panneau, la scène changeait.
C’était l’intérieur d’un cabaret.
L’hôte, immobile à son comptoir, dans un coindeux hommes chuchotant, puis un troisième qui buvaitsilencieusement à l’écart, et dans ce dernier, le margrave sereconnut.
C’était lui-même.
Il essaya de détourner la tête ; mais uneâpre curiosité s’empara de lui et le força à regarder le troisièmepanneau.
Celui-ci représentait le laboratoire deJanine.
Le creuset était en ébullition. L’or tombait,limpide, rutilant, dans des bassins de bronze, et lui, le margrave,était aux pieds de la sorcière, la contemplant avec amour.
Le margrave détourna encore la tête.
Mais la force mystérieuse le contraignit à seretourner sur le lit et à contempler le quatrième panneau.
Celui-ci représentait le supplice deJanine.
La sorcière, calme, souriante, était deboutsur son bûcher.
La foule du populaire inondait la place deGrève, et, parmi cette foule, le margrave se vit encore et sereconnut parfaitement.
Il était tout au pied de l’échafaud etinsultait des yeux et du sourire celle qui allait mourir.
Épouvanté, hors de lui, le margrave essayaitde détourner la tête ; mais le charme invincible le tenaitimmobile et les yeux ouverts devant cette peinture flamboyante.
Chaque tête paraissait vivante, et les flammesdu bûcher étaient de vraies flammes.
Janine, belle et dédaigneuse, semblait braverla mort, et le margrave croyait l’entendre lui crier, comme il yavait quarante ans :
– Tu sais bien que je suisimmortelle.
Et le malheureux, éperdu, luttait contre laparalysie qui l’étreignait, il essayait de triompher de cettehallucination épouvantable, car il avait la conviction qu’ildormait et que tout ce qu’il voyait là était le résultat d’un rêve,lorsqu’il lui sembla que les têtes remuaient, que la foule ondulaitautour de l’échafaud, que Janine s’agitait sur son bûcher et qu’unimmense murmure arrivait jusqu’à lui.
Puis les flammes montèrent, enveloppant lasorcière qui disparut un moment.
Alors le margrave fit un suprême effort etferma les yeux.
Mais presque aussitôt, cette volontémystérieuse à laquelle il obéissait le força à les rouvrir.
Alors, ô stupeur ! il vit Janinedescendre de son bûcher, traverser la foule qui s’écarta,s’approcher de ce lit où le margrave était couché, venir s’asseoirà son chevet, souriante, et il l’entendit qu’il [sic] luidisait de sa voix grave et triste :
– Tu as commis là un crime inutile,prince, puisque je suis immortelle !
Et, comme il essayait de jeter un cri, commeil tentait un effort inutile pour se précipiter à bas de ce lit etprendre la fuite, elle ajouta :
– Il y a longtemps que je veux causeravec toi. Causons, prince…
Et elle lui prit la main.
Et le margrave, éperdu, sentit sa main dansune main de chair et d’os, une main douce et parfumée, une mainmignonne et charmante qu’il avait jadis couverte de baisersbrûlants.
La lumière magique s’était maintenantconcentrée autour du lit et les panneaux de tapisserie étaientrentrés dans l’ombre avec leurs peintures bizarres.
L’effarement du margrave était indicible.
Janine était là, Janine lui tenait lamain ; Janine n’avait point l’air dédaigneux et courroucécomme tout à l’heure.
Au contraire, elle lui souriaittristement.
– Fritz, lui dit-elle enfin, se servantdu petit nom que la sorcière lui donnait jadis, au temps de leursamours, Fritz, tu as été ingrat avec moi, et si je n’avais étéimmortelle, tu aurais eu ma mort à te reprocher. Et cependant jet’aimais, Fritz, et je t’aime encore !…
Et le margrave éperdu la regardait, et il sesentait frissonner par tout le corps, et une émotion, peut-êtreinconnue jusque-là pour lui, le dominait.
Janine était rayonnante de jeunesse et debeauté, et elle effaçait presque la radieuse image de Fatma, lafille d’Orient.
– Je t’aimais, poursuivit-elle de sa voixla plus douce et la plus harmonieuse, et je t’eusse fait plus richeet plus puissant encore, si tu l’eusses voulu. Mais tu as cru quemoi morte, tu hériterais de mon secret pour faire de l’or et tun’as pu, pauvre fou, que me voler celui qui était fabriquédéjà.
La sueur inondait le front du margrave.
Plusieurs fois il avait voulu dégager sa main,mais elle le retenait doucement.
– Écoute, poursuivit-elle, j’ai traversépour toi les mers. Je suis revenue de l’autre hémisphère croyant,dans ma naïveté d’immortelle, que tu étais resté jeune et beau. Carje t’aimais encore, ingrat !…
Elle le baignait des magnétiques effluves deson regard ; elle pressait dans sa belle main cette main ridéeet sèche du vieillard.
– Hélas ! dit-elle encore, je mesuis trompée. Tu n’es plus qu’un vieillard penché vers la tombe etla mort te prendra bientôt, à moins que je ne lui ordonne dereculer.
Ces derniers mots produisirent sur le margraveun effet magique.
Ils triomphèrent de son épouvante et de sonangoisse ; ils brisèrent la paralysie qui l’étreignait partout le corps ; il fit un brusque mouvement, sa langue colléeà son palais se détacha et articula nettement cesparoles :
– Tu pourrais me rendre jeune ?
– Et immortel comme moi, si je levoulais.
– Oh !
Un sourire triste effleura les lèvres deJanine.
– Mais je ne le veux pas, dit-elle.
Et comme il jetait un cri :
– Ce n’est pas moi, du reste, c’est toiqui ne le veux pas, dit-elle ; car je ne puis user de cenouveau pouvoir, fruit de nouvelles recherches et d’un long travaild’alchimie, qu’en faveur de l’homme qui m’aimera.
Les yeux du margrave brillèrent.
– Eh bien, je t’aime, dit-il.
Mais elle secoua la tête.
– Non, dit-elle, tu ne m’aimes pas…, tune m’as même jamais aimée… Tu es un fourbe et un méchant homme,Fritz… et si tu aimes quelqu’un, ce n’est pas moi… c’est Fatma, lafille d’Orient… la belle infidèle, aux pieds de laquelle tu étaistout à l’heure.
– Oui, répondit le margrave, je la trouvebelle, mais elle est moins belle que toi, Janine.
– Si tu nous voyais l’une auprès del’autre, tu ne parlerais pas ainsi.
– Eh bien, appelle-la et tu verras…
Janine hocha la tête une secondefois :
– Fatma est ici chez moi, et cependantelle ne me connaît pas, elle ne m’a jamais vue, elle ne sait mêmepas que j’existe. Mais j’ai le pouvoir d’évoquer un fantôme qui luiressemble traits pour traits, et puisque tu veux faire cetteépreuve, sois satisfait.
Alors Janine frappa dans ses deux mains.
Soudain cette lumière éclatante qui, quelquesheures plus tôt avait couvert le mur du boudoir de Fatma, lalaissant apparaître, elle, Janine, aux yeux du margrave, cettelumière baigna un des murs de la salle, et au milieu de cettelumière, le margrave vit se dresser Fatma, calme et souriante.
C’était bien la fille d’Orient, à laquelle ilavait promis de la faire princesse.
– Regarde, dit alors Janine, latrouves-tu plus belle que moi ?
– Non, dit le margrave.
Comme si ce mot eût été une condamnation sansappel, la lumière s’éteignit et Fatma disparut.
Mais Janine ne fut pas convaincue pourcela.
– Non, dit-elle, je ne te crois point,Fritz. Quand je t’aurais rendu jeune, tu me jouerais encore quelquetour infâme ; car je te l’ai dit : Tu es unfourbe !
– Janine, dit le margrave en joignant lesmains, je t’aime, je te le jure.
Et il joignait les mains et avait pris, surson lit, une attitude suppliante.
Janine demeura pensive un moment.
Enfin, elle regarda le margrave et luidit :
– Tu penses bien que je ne puis te rendrela jeunesse que si tes paroles sont sincères. Si tu mens, lepouvoir dont je dispose n’aura pas la vertu nécessaire. Maintenant,je veux bien essayer.
Disant ces mots, elle détacha de sa coiffureune épingle d’or.
– Que vas-tu faire ? dit le margraveavec un mouvement d’effroi.
– Tu vois, bien, dit-elle, que tu nem’aimes pas, car si tu m’aimais, tu ne craindrais rien.
– Je ne crains rien, dit le margraveraffermissant sa voix. Parles, que vas-tu faire ?
– Pour te rajeunir, poursuivit Janine, ilfaut que ton sang vieux et appauvri, s’en aille jusqu’à la dernièregoutte.
– Ah !
Et le margrave eut un léger frisson.
– Alors je t’infuserai dans les veines unsang jeune et généreux. Il me suffira pour cela de te donner unbaiser chaque nuit.
– Mais si mon sang m’abandonne, jemourrai, dit encore le margrave.
– Non, parce que je ne le tirerai pointen une seule fois.
En ce moment le margrave fut-il sincère ?le désir ardent de redevenir jeune et beau lui laissa-t-il croirequ’il pouvait encore aimer Janine ?
Cela est probable, car il dit :
– Eh bien, fais ce que tu dis.
Alors Janine se leva et alla prendre uneaiguière d’argent sur un guéridon.
Puis elle retroussa la manche gauche dumargrave et mit son bras à nu.
– Rappelle-toi, lui dit-elle encore, quesi tu ne m’aimes pas, mes baisers sont impuissants à te rappeler àla vie.
– Je t’aime, répéta-t-il.
Alors avec son épingle d’or, Janine piqua uneveine au bras du margrave.
Et son sang coula en un petit jet plutôt roseque rouge dans le bassin d’argent.
Et alors le vieillard fut pris d’une faiblessesubite et il tomba dans un long évanouissement.
Lorsque le margrave rouvrit les yeux, il étaitseul.
Au lieu d’être couché tout vêtu, il étaitdéshabillé dans un excellent lit ; mais il ne reconnaissaitpas la chambre aux tentures représentant l’histoire de Janine, etil pensa qu’on l’avait transporté dans une autre pièce.
Que s’était-il passé ?
Le margrave était si faible qu’il n’en avaitqu’une idée confuse.
Cependant le nom de Janine vint à seslèvres.
Et comme il le prononçait, une porte s’ouvritet une personne que le prince margrave de Lansbourg-Nassau avaitcomplètement oubliée, entra.
Cette personne était madame Edwige.
– Ah ! dit-elle en s’approchant duprince, et d’un ton peu respectueux, quand vous vous mettez àdormir, vous dormez bien…
– Edwige ! murmurait le prince. Toiici ?
– Eh bien, sans doute. Est-ce que celavous étonne ?
– Mais…
– Ne suis-je pas venue avec vous, hiersoir ?
– C’est vrai… mais… où estJanine ?
Madame Edwige haussa les épaules :
– Voilà que vous perdez la tête,dit-elle.
– Oh ! non certes ! protesta lemargrave, dont les souvenirs s’éclaircirent.
– Janine est morte.
– Tu te trompes.
– Allons donc.
– Je l’ai vue… cette nuit… elle m’aparlé… elle m’aime toujours.
– En vérité ? ricana madame Edwigeavec un accent de raillerie.
– Elle m’a promis de me rendre lajeunesse et de me faire immortel comme elle.
– Monseigneur, dit froidement lagouvernante, je crains pour vous un transport au cerveau. Je vaisappeler votre médecin pour qu’il vous saigne sans retard.
Ce mot de saignée fit bondir le margrave.
– Elle m’a déjà assez tiré de sang commecela, dit-il.
– Qui donc ?
– Elle, Janine.
– Il est fou ! murmura madame Edwigeen levant les yeux au ciel.
Le margrave eut un accès de colère.
– Mais, coquine, dit-il, écoute-moi donc,et puis tu verras si je suis fou.
Madame Edwige s’assit alors dans le grandfauteuil qui se trouvait au chevet du lit de Son Altesse le princemargrave de Lansbourg-Nassau.
– Parlez, monseigneur, puisque tel estvotre bon plaisir, dit-elle avec un accent résigné.
Le margrave reprit :
– Où m’as-tu laissé ?
– Aux pieds de Fatma, ce miracle debeauté qui souffrait d’un vieux fou tel que vous, répondit madameEdwige avec humeur.
– C’était là précisément ce que jevoulais te faire dire.
– Eh bien ?
– Pendant que j’étais aux pieds de Fatma,poursuivit le margrave, que j’embrassais ses mains et que jem’enivrais de son sourire, la chambre s’est emplie tout à coupd’une vive lumière.
– Ah !
– Et Janine m’est apparue.
– Après ? fit madame Edwige d’un tonparfaitement incrédule.
– Alors je n’ai plus vu que Janine, etcomme je croyais qu’elle me demandait compte de sa mort, j’ai prismon épée et je me suis rué sur le fantôme.
– Bon !
– Mon épée s’est brisée.
– Continuez, dit la sceptiquegouvernante.
– Je me suis alors trouvé dansl’obscurité ; puis, à cette obscurité a succédé une lumièrenouvelle et alors je me suis vu dans une salle inconnue, dont lesmurs représentaient en peintures flamboyantes mon histoire et cellede Janine.
– Fort bien, dit encore madame Edwigeavec un rire moqueur.
– Je voyais Janine sur son bûcher.
– Naturellement.
– Et quand les flammes l’ont enveloppée,elle en est descendue.
– Sans se brûler ? ricana lagouvernante.
– Elle est venue à moi, elle s’est assiseau pied de mon lit…
– Vous étiez donc couché ?
– Oui, et je n’ai jamais pu m’expliquercomment cela s’était fait.
– Continuez, monseigneur.
– Alors Janine m’a dit qu’elle m’aimaittoujours, et que si je voulais l’aimer, elle me rendrait lajeunesse.
– Un joli cadeau, monseigneur !
– Et me donnerait l’immortalité.
– Peste !
– Tu railles, mais je dis vrai, fit lemargrave avec un accent de conviction profonde.
– Et quel moyen emploiera-t-elle pourcela ? demanda encore madame Edwige.
– Elle a commencé…
– Ah ! voyons.
– Elle est allée prendre une aiguière, eta découvert mon bras.
– Et puis ?
– Et puis elle m’a piquée avec uneépingle d’or et mon sang a coulé.
– Dans l’aiguière ?
– Oui, certes, et je me suis évanoui.
– Et puis encore ?
– Et puis, je ne sais plus ce qui estarrivé.
– Eh bien, répliqua froidement madameEdwige, je vais vous le dire.
– Toi ?
– Oui, moi, vous avez fumé de l’opiumhier soir et tout ce que vous me racontez là est un rêve.
– Ah ! par exemple !
– Demandez plutôt à la future princessede Lansbourg-Nassau, ajouta madame Edwige.
Comme elle disait cela, la porte se rouvrit etFatma, plus belle encore que la veille apparut sur le seuil.
– Prince, dit-elle, ce que madame Edwigedit est la vérité pure, vous vous êtes endormi sur le divan où vousétiez auprès de moi. C’est une trahison du hatchis.
– Et je n’ai pas vu Janine ?
– Mais non, dit la belle Turque en riant,puisqu’elle est morte depuis quarante ans et plus. Les morts nereviennent que dans votre imagination.
– Et cela, l’ai-je rêvé aussi ?s’écria le margrave.
Et il sortit du lit son bras gauche.
Son bras portait une légère piqûre.
Mais Fatma continua à sourire.
– Tenez, dit-elle, voilà le coupable.
Et elle tira de dessous le traversin du litl’épée du margrave.
Le prince jeta un cri.
Son épée qu’il avait brisée contre la murailleau travers du corps fluide de Janine, son épée était entière etparfaitement intacte.
Et il ne pouvait admettre qu’on eût substituéune épée neuve à celle qu’il prétendait avoir brisée.
C’était bien celle qu’il avait toujoursportée ; il la reconnaissait à la coquille, enrichie depierreries, et à la lame, qui portait quelques taches derouille.
– Et je parie, ajouta madame Edwige, quecette piqûre n’est pas la seule.
Elle ouvrit, à ces mots, la chemise dumargrave et lui montra trois autres piqûres espacées sur sapoitrine.
– Mais j’ai donc rêvé ! s’écria-t-ilabasourdi.
– Oui, répondit madame Edwige, et j’ai eule tort de placer sous votre traversin, comme à l’ordinaire, cetteépée qui a joué le rôle de l’épingle d’or de Janine. Mais je nesavais pas que le hatchis procurait de pareilleshallucinations.
– C’est à devenir fou ! murmurait lemargrave, regardant tour à tour la terrible madame Edwige et labelle Fatma qui avait traversé les mers pour lui offrir samain.
Une seule chose eût pu confirmer au margravela réalité des événements de la nuit.
C’était l’extrême faiblesse où il setrouvait.
Mais il la mit sur le compte du hatchis.
Et puis madame Edwige lui donna une boissonréconfortante et insista pour qu’il se levât et procédât à satoilette.
Madame Edwige était la seule personne de samaison qui l’eût suivi dans la retraite mystérieuse de Fatma.
Aussi le vieillard à la barbe blanche et lesnégrillons qui composaient la domesticité de la belle Turque,vinrent-ils se mettre à ses ordres.
Avec leur aide, le margrave redevenu amoureuxde Fatma, tout en soupirant et se disant qu’il était bien fâcheuxqu’il n’eût pas réellement vu Janine et que cette immortalité etcette jeunesse promises ne fussent qu’un rêve, – avec leur aide, lemargrave, disons-nous, s’habilla.
On le mit d’abord au bain, on le lava avec desessences embaumées, on lui teignit ses cheveux et sa barbe, comme àl’ordinaire ; son corps voûté fut emprisonné dans uncorset ; les rides de son front disparurent sous des enduitscouleur de chair, et enfin on le revêtit de splendides habits degala arrivés par les soins de madame Edwige.
Quand il fut ainsi transformé, le prince vitreparaître Fatma et madame Edwige.
La belle Turque était éblouissante dejeunesse, et son riche costume oriental, ses lourds bracelets d’orenrichis de perles et de pierreries, ses diamants gros comme desœufs de pigeons qu’elle portait aux oreilles, et le saphirmonstrueux qui attachait la plume de son petit fez de velours bleu,attestaient son opulence et les trésors vantés par madameEdwige.
– Eh bien, dit-elle au prince,voulez-vous toujours m’épouser ?
– En doutez-vous ? dit-il enfléchissant un genou devant elle et en lui baisant la main.
– M’aimerez-vous ?
– De toute mon âme, répondit-il avecfeu.
– Et me parlerez-vous plus deJanine ?
– Jamais.
– Eh bien ! dit Fatma, c’estaujourd’hui le jour de notre union, et le prêtre qui doit laconsacrer nous attend à la mosquée.
– Comment ! dit le margrave, il y aune mosquée à Paris ?
– Dans cette maison même.
Et Fatma frappa sur un timbre.
Alors le margrave crut que les bizarresfièvres du hatchis recommençaient.
Au coup sec frappé sur le timbre, le murs’ouvrit, se sépara en deux, et ces deux morceaux passèrent l’un àdroite l’autre à gauche, comme des décors de théâtre qui rentrentdans la coulisse au coup de baguette de cet enchanteur modernequ’on appelle le machiniste, et la mosquée apparut.
Une mosquée en miniature.
Le margrave vit une sorte de temple ovale,avec ses murs couverts d’arabesques et d’inscriptions tirées duCoran.
Au milieu était une sorte de colonne à hauteurd’appui, recouverte d’un drap rouge à franges d’or.
Sur cette colonne était ouvert un livre, leCoran.
Auprès se tenait un vieillard à longuebarbe.
C’était le muezzin.
– Déchaussez-vous, dit Fatma, car on doitentrer pieds nus dans le temple d’Allah.
Deux négrillons se chargèrent de tirer lesbottes au margrave qui faisait cette réflexion :
– Un mariage turc ne saurait engager àrien un chrétien. Vraiment cette belle fille est naïve au possible.Si elle m’ennuie, je la répudierai comme une fille d’Opéra. Puis illui offrit galamment la main et la conduisit pieds nus auprès del’autel.
Le muezzin leur lut en arabe deux ou troispages du Coran, jeta un voile de lin sur eux, étendit les mainsvers l’Orient d’abord, ensuite vers l’Occident et leur fit signequ’ils pouvaient se retirer.
Le margrave était marié, et la belle Fatmaétait devenue princesse de Lansbourg-Nassau.
Alors les murs se refermèrent d’un côté pours’entr’ouvrir d’un autre.
Tandis que la mosquée disparaissait, une autresalle apparut et le son de bizarres instruments se fitentendre.
Fatma conduisit son vieil époux sur un trôneoù elle s’assit auprès de lui, et tout aussitôt un flot d’almées etdes bayadères entra [sic] en dansant.
C’était le ballet qui succède à l’acte dudrame.
Puis les almées disparurent ; il y eut unnouveau changement à vue, et le margrave se trouva dans unedemi-obscurité pleine de volupté.
Une seule personne était auprès de luimaintenant, madame Edwige.
– Est-ce bien toi ? lui dit lemargrave.
– Oui, monseigneur.
– Je ne rêve pas ?
– Vous êtes parfaitement éveillé.
– Et je suis marié ?
– Oui, monseigneur.
– Où donc est ma femme ?
– Dans la chambre nuptiale.
– Ah !
– Et elle vous attend.
Un frisson d’amour parcourut tout le corps duvieillard.
– Venez, lui dit madame Edwige,appuyez-vous sur mon bras, je vais vous conduire.
Ils firent deux pas en avant, mais soudain lemargrave jeta un cri et s’arrêta.
– Qu’avez-vous donc ? fit madameEdwige.
– Janine ! balbutia le margrave,dont les dents s’entre-choquaient.
Et il étendait la main vers le mur.
Le mur était resplendissant de cette lumièreau foyer inconnu que le margrave avait déjà vue la veille.
Et baignée dans cette lumière, Janine, pâle ettriste, le regardait.
– Là, là ! balbutiait le margraveéperdue. [sic]
– Je ne vois rien, répondit madameEdwige.
Elle essaya de l’entraîner.
Mais comme le margrave faisait un pas enavant, Janine fit un pas vers lui.
Il poussa un nouveau cri.
– Monseigneur, dit madame Edwige, vousêtes fou… je cours chercher le médecin.
Et elle sortit, laissant le margrave le frontbaigné d’une sueur glacée et les cheveux hérissés.
Alors le fantôme fit un pas encore :
– Fritz, dit la voix de Janine, tu voisbien que tu es un fourbe et que tu ne m’aimais pas…
Et certes, elle était si belle en ce moment,que l’effroi du margrave fit place à l’admiration.
Il tomba à genoux, joignit les mains etmurmura :
– Oh ! pardonne-moi, Janine… mais jesens que ma raison s’égare… Tous ces gens-là m’ont prouvé quej’avais rêvé la nuit dernière.
Elle eut un amer sourire :
– Et c’est pour cela, dit-elle, que tu asépousé la belle Turque ?
– Pardonne-moi.
– Ingrat ! fit-elle, quand jesongeais à te rendre jeune et immortel.
– Janine ! Janine ! balbutia lemargrave éperdu, je t’aime !
– Je ne te crois pas, répondit-elle.
Et lui livrant le passage :
– Mais va donc, dit-elle, ta femmet’attend !
Le margrave demeura à genoux.
– Je t’aime, je n’aime que toi !répétait-il.
Le margrave demeurait à genoux.
Janine, silencieuse et triste, leregardait.
– Pardonne-moi, répétait-il, jet’aime.
– Je ne te crois pas, dit-elleencore.
– Que veux-tu donc que je fasse pour tele prouver ?
Elle parut réfléchir encore. Puis, tout àcoup :
– Lève-toi, dit-elle, suis-moi.
Le margrave tout tremblant obéit.
Alors, Janine le prit par la main et l’emmenaà l’autre bout de la salle.
Là, elle frappa deux coups dans ses mains.
Aussitôt une portière se souleva et les deuxnégrillons que le margrave avait vus lors de son arrivée dans lamaison enchantée, se montrèrent, porteurs chacun d’un flambeau.
La draperie soulevée laissait voir un corridorqui paraissait suivre un plan incliné et qui était voûté comme lessouterrains de quelque donjon féodal. Sur un signe de Janine lesdeux négrillons se mirent en marche pour éclairer la route.
Et la femme immortelle tenant toujours lemargrave par la main les suivit.
– Mais où me conduis-tu ? demanda lemargrave.
– Viens toujours, répondit-elle, tuverras.
À mesure qu’ils marchaient, ses lointainssouvenirs se représentaient à l’esprit troublé du prince deLansbourg-Nassau.
– Il me semble, balbutia-t-il enfin, quej’ai déjà passé par ici.
Un bruit sourd se faisait entendre dansl’éloignement et comme au dessus de leurs têtes.
– C’est la Seine, dit-il encore.
Janine ne répondit pas.
Enfin, les négrillons s’arrêtèrent. Ilsétaient devant une porte fermée.
Janine prit une clef suspendue à sa ceintureet ouvrit cette porte.
Alors le margrave s’écria :
– Je me reconnais maintenant, voici lelaboratoire où nous avons travaillé si longtemps ensemble.
– Et où tu m’as trahie, répondit la femmeimmortelle.
Le margrave baissa la tête.
Ils étaient, en effet, au seuil d’une piècebizarre, sans fenêtres, sans autre issue apparente que cette portequi venait de s’ouvrir.
Des creusets, des cornues, des fioles de toutegrandeur encombraient cette salle, véritable laboratoired’alchimiste à la recherche de la pierre philosophale.
Dans un coin il y avait un immense coffre enfer dont les ferrures d’acier, taillées en pointe de diamant,étincelèrent au feu des flambeaux que portaient les négrillons.
– Voilà, dit Janine, le coffre-fort oùétaient enfermées mes richesses et que tu as dévalisé.
– Je me repens, dit humblement lemargrave.
Janine prit une seconde clef à sa ceinture etouvrit le coffre, après avoir tourné cette clef en sens inverseplusieurs fois.
Le coffre ouvert, le margrave vit qu’il étaitvide.
– Fritz, dit alors Janine, tu m’as volé,il faut me rendre ce que tu m’as pris.
Le margrave tressaillit, et la voix sordide del’avarice s’éveilla dans son âme avilie.
– Mais… balbutia-t-il, si tu doism’épouser… à quoi bon ?
– Non, dit Janine, je puis te rendre lajeunesse, je puis te faire immortel comme moi, mais c’est à lacondition que tu me prouveras par un sacrifice l’amour que tuprétends avoir pour moi.
– Hélas ! dit le margrave, j’aidissipé l’or que je t’ai pris.
– Tu me trompes, ou plutôt tu essaies envain de me tromper. Tu es avare, Fritz, et loin d’être pauvre commeton père, tu as au contraire doublé cette fortune dont le vol estla source première ; tu as racheté tes vastes domaines, teschâteaux, ta principauté. Tu es le plus riche seigneur del’Allemagne : il faut me rendre tout cela, Fritz.
– Mais je ne puis te le rendre qu’ent’épousant, fit encore le margrave.
– Non, tu te trompes, Fritz ;d’abord tu ne m’épouses pas. Je suis immortelle, et ceux qui sontau dessus de la mort sont au dessus des lois humaines.
– Mais je t’aime ! répéta lemargrave.
– Alors rends-moi ce que tu m’aspris.
– Mais comment ?
– Écoute, dit encore Janine. Tu es vieux,cassé, presque infirme, et tu ne venais à Paris, tu ne voulais t’ymarier que pour avoir un héritier à qui tu laisserais un jour tesgrands biens et tes trésors. Est-ce vrai ?
– Oui, dit encore le margrave.
– Eh bien, poursuivit Janine, suppose queje te rende ta jeunesse, qu’au lieu d’avoir soixante et dix ans, tun’en aies plus que vingt-cinq.
– Eh bien ? fit le margrave.
– Et que, quittant Paris, tu retournesdans ta principauté.
Le margrave ne savait encore où elle envoulait venir, et il la regardait avec une curiosité pleine dedéfiance.
– Après ? dit-il.
– Le plus intime de tes serviteursrefusera de te reconnaître. « Je suis votre maître, le princemargrave Fritz de Lansbourg-Nassau, » diras-tu ; on terépondra : « Vous êtes un imposteur ! »
– Oh ! fit le margrave aveceffroi.
– Ce qui peut t’arriver de plus heureuxalors, continua Janine, c’est qu’il se borne à t’expulser de tesdomaines, à moins qu’on ne t’enferme comme fou. Mais, comme il sepourra fort bien aussi que le vieux margrave ne se retrouve plus,on t’accusera d’être ton propre assassin ; tu peux être pendudans ta bonne ville de Lansbourg, en vertu des lois que tu astoi-même promulguées.
Un frisson parcourut tout le corps dumargrave.
– Maintenant, écoute-moi encore, repritJanine. Suppose que tu es à Paris, dans ton hôtel de la rueSaint-Honoré.
– Bon !
– Le bruit se répand que tu es trèsmalade ; puis, on dit que tu es mort. Tes serviteurs, tesvassaux, tes sujets prennent le deuil et attendent que l’ouverturede ton testament désigne ton successeur. Pendant ce temps, je t’airendu la jeunesse, la beauté, je t’ai fait immortel, et tu teprésentes un beau jour comme ton propre héritier.
– Cela serait donc possible !s’écria le margrave.
– Oui, si tu fais ce que je te dis.
– Parle donc, dit le margrave.
Janine le conduisit vers la table qui étaitencombrée de fioles et de cornues.
Sur l’un des coins, il y avait un parchemin,de la cire et un sceau que le margrave stupéfait reconnut pour êtrele sien.
– Assieds-toi là, prends cette plume,continua Janine et écris sous ma dictée. Tu vas faire tontestament.
– Mais en faveur de qui ? demanda lemargrave.
– En faveur de toi-même, répondit-elle.Seulement, il faut que tu changes de nom, et je t’ai trouvé uneidentité nouvelle.
En parlant ainsi, Janine tira de son sein unportefeuille qu’elle ouvrit et duquel s’échappèrent plusieurspapiers qui tombèrent sur la table.
– Qu’est-ce que tout cela ? demandale margrave.
– Les papiers qui établissent qui tues.
– Mais d’où proviennent-ils ?
– Je vais te le dire :
« Tandis que je revenais à Paris, fière de manouvelle découverte, me berçant de l’espoir que tu m’aimeraisencore et que je pourrais te rendre cette jeunesse et cette beautéqui me tournèrent la tête autrefois et faillirent m’être sifunestes ; alors que je n’étais plus qu’à quelques lieues dela grande ville, mon carrosse s’arrêta dans une auberge située aubord de la route qui passait en pleine forêt de Sénart.
« Les voyageurs qui s’arrêtent là sont rares.Ce soir-là, il n’y avait qu’un petit gentilhomme de province, quis’en venait à Paris chercher fortune.
« Il avait vingt ans, il était joli garçon, etson œil noir se fixa sur moi avec un subit enthousiasme.
« À l’âge où il était, l’amour va vite.
« Il avait sollicité la faveur de souper à matable.
« Avant la fin du repas, il était à mes piedset disait qu’il m’aimait.
« Je fus insensible – je ne songeais qu’àtoi.
« Cependant, le lendemain, je lui permis de mesuivre.
« Le soir, nous entrâmes dans Paris, et nousvînmes ici tout droit, ce qui fait que personne ne l’a vu.
– Ah ! fit le margrave.
– Le pauvre garçon n’est plus sorti decette maison, qui devait être son tombeau.
– Comment ! il est mort ?
– Oui. Il s’est passé son épée au traversdu corps, dans un accès de désespoir amoureux, et il m’a laissépour unique héritage les papiers que voilà et qui sont, d’abord sonacte de baptême, pièce authentique s’il en fut ; une lettre derecommandation du gouverneur de sa province pour le capitaine desgardes de Sa Majesté, car son unique ambition était d’entrer dansla maison rouge, enfin une lettre pour sa sœur qui est mariée à unpauvre gentilhomme de son pays.
– Et il est mort ? dit lemargrave.
– Oui.
– Mais alors on a constaté sondécès ?
– Non. Je l’ai fait jeter de nuit à laSeine. Par conséquent le jour où, redevenu jeune, tu te présenteraschez le capitaine des gardes, tu obtiendras sans difficulté lacasaque de mousquetaire rêvée par le pauvre garçon.
Un sourire dédaigneux vint aux lèvres dumargrave.
– Le lendemain, poursuivit Janine, onouvrira le testament de feu le prince margrave de Lansbourg-Nassau,et, devenant ton propre héritier, tu renonceras à être mousquetairepour t’en aller prendre possession de ta principauté.
– Tout cela est fort bien, dit lemargrave qui attachait sur Janine un œil clair et investigateur.Mais…
– Mais quoi ?
– Qui me dit que tu ne me trompespas ?
Un rire dédaigneux vint aux lèvres de la femmeimmortelle.
– Ah ! tu te défies de moi,fit-elle. Eh bien, va-t-en alors, sois vieux, sois cassé etmeurs.
– Janine…
– Ah ! fourbe, reprit-elle, tripletraître, tu voudrais que je te rendisse ta jeunesse, que je tedonnasse l’immortalité pour me vendre encore après à des juges quime feraient monter de nouveau sur un bûcher. Va-t-en !va-t-en !
Et la colère qui brillait dans son regardbrûla les yeux du margrave.
Alors une nouvelle épouvante le prit et il seremit à genoux.
– Grâce ! dit-il.
– Non, va-t-en, répéta-t-elle.
Elle avait fait un signe aux deux négrillons,qui firent un pas de retraite comme pour éclairer le margrave et leramener par le même chemin.
Mais le margrave ne bougea.
Cet homme, qui n’avait de vieux que le corpset dont l’esprit avait conservé toute sa pénétrante activité,l’âme, toutes ses infernales inspirations, venait de faire enlui-même ce raisonnement :
– Janine est aussi jeune, aussi bellequ’il y a quarante années ; serait-elle réellementimmortelle ? et si elle me promet la jeunesse, c’est qu’ellem’aime encore, je ne risque donc rien à me dépouiller. Car, si jene redeviens pas jeune, si je continue à vivre courbé et cassé, jene dois rien à cet héritier imaginaire.
Et le margrave crut, une fois de plus, qu’iltrompait Janine, ses calculs reposant sur cette base que c’étaitbien à la sorcière brûlée il y avait quarante ans, qu’il avaitaffaire.
Alors il sut jouer le plus violentdésespoir ; il retrouva les accents les plus passionnés de lajeunesse, il parla d’amour comme un jouvenceau, et se précipitantvers la table, il écrivit d’une haleine, sans même lever la tête,ce singulier testament que lui demandait la femme immortelle, lesigna et y apposa son sceau.
Janine, penchée sur son épaule, avait lu àmesure qu’il écrivait, et un sourire de satisfaction passa sur seslèvres. Quand il lui tendit le testament, elle le prit, le glissadans son sein et lui dit :
– Eh bien, maintenant, je te crois,Fritz, et je vais continuer le traitement qui doit te rendre lajeunesse et te donner l’immortalité.
Il eut cependant un dernier accès dedéfiance :
– Vrai ? dit-il.
– Suis-moi, et retournons dans cettechambre où nous étions tout à l’heure.
Ils abandonnèrent le laboratoire que Janineferma soigneusement, et ils se remirent en route.
Mais vers le milieu de ce corridor qu’ilsavaient déjà suivi, le margrave s’arrêta tout à coup.
– Qu’as-tu ? lui dit Janine.
– Il me semble que j’ai entendu un bruitsourd.
– C’est celui de la rivière qui roule audessus de nos têtes.
– Non, ce n’est pas cela…
– Qu’as-tu donc entendu ? ditJanine.
Et elle eut un mystérieux sourire.
– Quelque chose comme des hurlements.
– Ah ! dit Janine, c’est monprisonnier.
– Quel prisonnier ?
Et à ce mot le margrave tressaillit.
– J’ai un prisonnier enchaîné, repritJanine, et c’est un homme de ta connaissance.
– Plaît-il ?
– On le nomme le marquis de laRoche-Maubert.
– Mais je l’ai vu il y a quinzejours ! exclama le margrave.
– Je ne dis pas non.
– Comment est-il devenu tonprisonnier ?
– Il a voulu se mêler de mesaffaires.
– Ah !
– Mais, dit encore Janine, veux-tu levoir ? c’est l’affaire de cinq minutes.
– Soit, répondit le margrave.
Alors dans le trousseau des clefs qui pendaità sa ceinture, Janine en choisit une et fit un signe aux deuxnégrillons.
Ceux-ci s’arrêtèrent devant une porte prisedans la voûte et que le margrave n’avait point remarquée enpassant.
Janine ouvrit cette porte.
– Une fameuse serrure ! murmura lemargrave qui put entendre, au seul mouvement de cette petite clef,grincer des verroux, et des pênes énormes courir dans leursgâches.
Janine ne répondit pas.
La porte ouverte, le margrave vit un escalierqui s’enfonçait verticalement et tourner en manière de coquille decolimaçon.
À quelle profondeur atteignait-il, partantdéjà de cette profondeur non calculée où se trouvaient Janine et lemargrave ?
Nul n’aurait pu le préciser.
Mais les gémissements, les plaintes, etparfois les hurlements du prisonnier, tout en arrivant plusdistinctement aux oreilles du margrave, lui parurent encore monterdu fond de l’enfer.
Janine fit un nouveau signe aux deuxnégrillons.
L’un posa le pied sur la première marche etcommença à descendre lentement.
Puis Janine, tenant toujours le margrave parla main, descendit après lui.
Enfin le deuxième négrillon, élevant satorchère au dessus de leur tête, ferma la marche.
À mesure qu’ils descendaient les imprécationset les hurlements du prisonnier devenaient plus violents et plusnettement articulés.
– Mais enfin, dit le margrave à Janine,explique-moi donc…
– Comment le marquis est en monpouvoir ?
– Oui. Car je l’ai vu, il y a quinzejours.
– Je sais cela.
– Ah ! vraiment ?
Janine reprit :
– Maintenant que tu m’as donné une preuved’amour, je ne veux pas revenir sur le passé ; mais enfin, ilfaut bien que je te dise que le marquis, alors âgé de vingt ans,fut ton complice, quand tu m’envoyas au bûcher.
– C’est lui qui te dénonça,traîtreusement.
– Soit, mais tu l’y avais poussé.
Le margrave ne répondit pas.
– Deux jours avant ma mort, poursuivitJanine, car, pour lui et pour toi, j’allais mourir, je ne t’aimaisplus, je te méprisais et j’aimais le marquis.
« Lorsque je suis montée sur le bûcher, unrevirement se fit dans mon cœur.
« Je vous aperçus tous deux dans la foule, etsoudain je me repris à t’aimer avec cette frénésie sauvage dontaujourd’hui encore je te donne une preuve éclatante, et je me juraide châtier le marquis.
« Et puis, ajouta Janine, avec sa voixmélancolique et son sourire triste, il s’est passé quarante années,et je ne me suis point vengée.
« Je suis une femme d’amour et non une femmede haine.
« Je t’aimais, et le jour où je fus sur lechemin de cette découverte, qui pouvait te rendre la jeunesse et tefaire immortel, je n’eus plus qu’un but, qu’une pensée, un désirardent : te reconquérir tout entier, mon Fritz adoré.
Ce vieillard chancelant, aux cheveux rares etaux dents disparues, avait une telle dose de fatuité qu’il nesourcilla point à ces brûlantes paroles de Janine.
La femme immortelle poursuivit :
– Mais le marquis s’est mis en tête de meretrouver, de me revoir, lui qui croyait à mon immortalité.
« Il a voulu faire du bruit, il a faillicompromettre mes projets te concernant. Alors, je lui ai tendu unpiège et il y est tombé.
Les hurlements continuèrent.
Bientôt le margrave, qui descendait toujours,put entendre ces paroles nettement articulées :
– Janine, je te ferai périr par la hachedu bourreau, et quand ta tête sera détachée du tronc, nous verronsbien si tu es immortelle !
– Nous y voici, dit Janine aumargrave.
Celui-ci aperçut alors une énorme grille quifermait une sorte de logette pratiquée dans la cage de l’escalier,lequel, du reste, continuait à s’enfoncer sous terre.
Alors les deux négrillons se placèrent devantcette grille, projetant à l’intérieur de ce singulier cachot lalumière de deux torchères.
Le margrave vit alors le marquis à demi vêtu,les cheveux en désordre, sa chemise déchirée, pâle, hâve, grinçantdes dents et se cramponnant de ses mains crispées aux barreaux desa prison.
– Ah ! te voilà, Janine !s’écria-t-il en lui montrant le poing, je t’aimais jadis, mais jete hais maintenant, et je te ferai mourir de la main dubourreau.
Janine haussa imperceptiblement les épauleset, s’effaçant, laissa voir le margrave au prisonnier.
Cette vue lui donna un redoublement de rage,et il montra le poing à son rival.
– Marquis, lui dit Janine, l’heure devotre délivrance approche.
Il eut un ricanement de fureur.
– Si tu me délivres, sorcière d’enfer,dit-il, tu hâteras ton châtiment.
– Je vais rendre la jeunesse au margrave,poursuivit-elle, à mon Fritz bien-aimé ; puis nous nousmarierons et nous quitterons la France. Dès lors, marquis, jebraverai votre colère et vous pourrez reconquérir votre liberté,dont, dès à présent, ajouta-t-elle, je vais vous fournirl’instrument.
Ce disant, elle tira de son sein une petitelime qu’elle lui jeta au travers des barreaux.
– En admettant, poursuivit-elle, que vousen fassiez usage nuit et jour, il vous faudra deux grandes semainespour briser ces barreaux, et dans quinze jours, nous serons hors deFrance.
L’exaspération du marquis croissait au lieu dese calmer.
– Fusses-tu au bout du monde !s’écria-t-il, je te rejoindrai !
– Que je vous donne un dernierrenseignement, marquis, dit encore Janine. Vos barreaux brisés,vous descendrez cet escalier. Il aboutit à un corridor qui remonteau niveau de la Seine. Vous êtes bon nageur, vous l’avezprouvé.
Et elle lui tourna le dos.
– Viens, dit-elle au margrave, viens monbien-aimé. Je vais travailler maintenant à te rendre lajeunesse.
** * *
Dix minutes après, le margrave s’était couchésur le lit où déjà Janine lui avait tiré plusieurs pintes desang.
Un des négrillons tenait l’aiguière d’argent,l’autre éclairait cette scène bizarre.
Cependant Janine n’avait point encore piqué laveine d’où le sang devait jaillir.
Un soupçon traversa l’esprit du margrave,comme elle approchait l’épingle d’or de son bras nu.
– Arrête ! s’écria-t-il.
Le soupçon qui venait de traverser l’esprit dumargrave était celui-ci : « Janine a enfermé le marquis de laRoche-Maubert ; elle se venge de lui. Qui sait si elle ne sevengera de moi aussi ? »
– Eh bien, fit la femme immortelle enlaissant suspendue son épingle d’or au dessus du bras.
– Tu ne me trompes pas, au moins ?fit le margrave.
– Te tromper ! etpourquoi ?
– Si, mon sang répandu jusqu’à ladernière goutte, tu allais me laisser mourir.
Janine haussa les épaules.
Mais au lieu de protester, elle se contentad’aller vers la cheminée au long de laquelle pendait un gland desonnette, qu’elle prit et agita.
– Que fais-tu ? dit le margraveétonné.
Janine ne répondit pas.
Seulement, au bout de quelques secondes, laporte s’ouvrit et un personnage entra, sur la vue duquel lemargrave était loin de compter.
Ce personnage était madame Edwige.
La terrible gouvernante était comme le traitd’union entre la vie réelle et cette fantastique existence que lemargrave menait depuis quarante-huit heures.
Madame Edwige souriait.
– Madame, lui dit froidement Janine, jene puis tenir ce que je vous ai promis. Ce pauvre Fritz estfou.
« Vous seule savez si je l’aimais, vous qui,depuis vingt ans, m’écrivez chaque jour ce qu’il fait.
– C’est vrai, dit madame Edwige.
– Comment ! balbutia le margrave, tusavais ?…
– Je sais tout, dit madame Edwige, quiattacha sur le vieillard son regard dominateur, et j’ai eu bien dela peine à vous amener ici.
– Eh bien, dit Janine, emmenez-le, car ilest indigne de mon amour.
– Janine, s’écria le margrave confus,pardonne-moi encore. Tiens… que mon sang coule… j’ai foi entoi…
Et il lui tendit son bras.
Mais Janine avait remis l’épingle d’or dansses cheveux.
– Non, dit-elle, pas à présent.
– Pourquoi ?
– Je te l’ai dit, si tu ne m’aimes pas,je serai impuissante à te rendre la jeunesse.
– Et si je t’aime !
– Je veux bien te pardonner encore,dit-elle, mais à la condition que tu te soumettras à une dernièreépreuve.
– Parle.
Janine fit un signe à madame Edwige cettefois.
La gouvernante alla prendre un gobeletd’argent et un flacon qui se trouvaient sur un dressoir.
– Tu as les nerfs agités, dit Janine, ettu as besoin de calme. Bois cela.
Madame Edwige avait versé une partie ducontenu du flacon dans le gobelet et elle le présentait aumargrave.
Celui-ci, devenu docile comme un enfant, pritle gobelet et le vida d’un trait.
Ce fut rapide, presque foudroyant.
Le margrave jeta un cri, fit un soubresaut surle lit, puis retomba encore.
Ses yeux s’étaient brusquement fermés et uneparalysie entière s’était emparée de tout son corps.
Alors madame Edwige regarda Janine.
– Il est mort ! dit-elle.
– Non, répondit Janine, mais tous sessens sont paralysés à l’exception d’un seul.
– Lequel ?
– L’ouïe.
– Il entend ce que nous disons ?
– Oui, et son châtiment va commencer.
Et Janine, qui avait tout à coup pris lasolennelle attitude d’un juge qui condamne, Janine regarda cethomme qui avait l’air d’un cadavre et dit :
– Fritz, prince margrave deLansbourg-Nassau, je ne suis pas Janine, la sorcière, Janine, lafemme qui faisait de l’or. Ma mère est morte sur le bûcher que tului as dressé. Mais Janine, en mourant, a légué sa vengeance à sonhéritière. C’était ma mère ; et Dieu, qui punit les assassinset les traîtres, a permis que j’eusse avec elle une ressemblancequi devait être ta perte.
Le margrave ne bougea pas ; ses yeux nes’ouvrirent point ; mais quelques muscles de son visage secrispèrent.
Ce fut la seule trace visible de la terribleet profonde émotion qu’il éprouva en ce moment, – car Janine avaitdit vrai : si tout son corps était plongé dans une léthargieprofonde, son ouïe était demeurée intacte.
Janine poursuivit :
– Fritz, prince margrave deLansbourg-Nassau, ta dernière heure est proche, et je t’ai condamnéà mourir ; mais ta mort sera lente et ton sang s’en ira goutteà goutte, et tu pourras entendre s’ouvrir pour toi la porte del’éternité.
« Chaque nuit je te tirerai quelques pintes desang, et cela jusqu’à ce que tes veines soient vides et que toncœur infâme cesse de battre.
« Écoute encore, prince margrave : tout àl’heure, ô insensé, tu as fait un testament et tu as indiqué tonhéritier.
« Cet héritier est vivant et je l’aime. Tiens,si tu ne peux le voir, au moins entendras-tu le bruit de mesbaisers sur sa joue.
Et Janine sonna une seconde fois.
Alors un homme entra.
C’était le chevalier d’Esparron.
Le chevalier ne savait rien sans doute de cequi venait de se passer, car il regarda Janine avec étonnement.
– Prince margrave de Lansbourg-Nassau, jete salue, dit-elle.
Et comme il faisait un pas en arrière, elletira de son sein le testament aux armes du margrave.
– Tiens, dit-elle, le misérable a bienfait les choses, il nous restitue les trésors volés à ma tante ette nomme son héritier.
Et Janine expliqua au chevalier d’Esparron parquelle ruse gracieuse elle avait amené le margrave à se dessaisirde ses biens.
– Il n’est donc pas mort ? demandale chevalier.
– Il vivra cinq jours encore.
Le chevalier fronça le sourcil.
– C’est quatre jours de trop, dit-il.
– Pourquoi ? dit Janine étonnée.
– Parce que nos ennemis sont sur nostraces, dit le chevalier.
– Soit, mais le Régent nous protège,répondit Janine.
Et elle piqua avec son épingle le bras dumargrave, et un jet de sang tomba dans l’aiguière que tenaittoujours le négrillon.
Revenons maintenant à notre ami le présidentBoisfleury qui prenait tant de peines, de mal et de souci pour leplus éclatant triomphe de la justice dont il se croyait le plus purreprésentant sur la terre.
Le président Boisfleury s’était donné beaucoupde mal depuis quelques jours.
On sait comment le Régent et le cardinalDubois l’avaient reçu.
Mais un tel accueil ne pouvait rebuterl’infatigable magistrat.
Toute sa vie le président Boisfleury avaittrouvé des coupables, et ce n’était pas à la fin de sa carrièrequ’il allait déroger à ses principes en ne voyant plus autour delui que des innocents.
Éconduit de chez le Régent, il était allé chezla duchesse du Maine.
La grande maîtresse de l’ordre de la Mouche àmiel, lui avait dit :
– Le Régent est un misérable qui protègeles vauriens, les assassins et les filous. Mais il esttout-puissant. Telle que vous me voyez, je suis exilée dans materre de Sceaux et ne pourrais vous être d’aucun secours.
De chez la duchesse, le président était alléchez le duc de Bourbon, puis chez madame de Prie, sa maîtresse.
On lui avait fait la même réponse.
Mais les obstacles, au lieu de rebuterl’acharné président, l’exaltaient, tout au contraire.
Un autre eût renoncé à retrouver le marquis dela Roche-Maubert et à se mêler des affaires du margrave.
Le président s’écria :
– Quand je devrais être moi-même agent depolice, j’irai jusqu’au bout.
Le Gascon Castirac avait pris la fuite ;mais le président ne renonçait pas à le retrouver.
D’ailleurs, il avait appris qu’un capitaineaux gardes s’était présenté, pour arrêter le Gascon, cinq minutesaprès le départ de celui-ci.
On redoutait donc Castirac !
– Si je remets la main sur lui, s’étaitdit Boisfleury, il sera le plus bel atout de mon jeu.
Et le président, loin de renoncer à la tâchequ’il s’était imposée, avait mandé auprès de lui l’agent de policePorion.
Ce Porion, qui devait plus tard jouer un rôleimportant, sous le nom de Père Cannelle, dansl’arrestation du régicide Damiens, était non seulement un hommehabile, mais encore un ambitieux.
Il voulait être lieutenant de police, lui,homme de rien ; et il n’attendait qu’une occasion pour sesignaler à l’attention des gens qui tenaient le pouvoir enmains.
Le lieutenant de police avait-il pénétré sesvues ambitieuses ?
La chose était probable, car depuis quelquetemps il ne l’employait plus.
Alors, les gens de police n’avaient pas untraitement fixe, mais chaque affaire leur était payée selon sonimportance.
Boisfleury fit donc venir Porion.
Il ne lui parla point du Régent, mais il luidit que le lieutenant de police avait refusé de se mêler de cetteaffaire.
Porion vit là une excellente occasion, nonseulement de se signaler, mais de se mettre en révolte ouverte avecson chef, en s’assurant l’appui du parlement.
Trois jours après s’être mis en campagne, ilrevint un matin chez Boisfleury.
– Monseigneur, lui dit-il, je tiens tousles fils d’une vaste intrigue.
– Ah ! fit Boisfleury,voyons !
Cela se passait dans la chambre desinstructions criminelles ; le président avait mis sa roberouge, et donné l’ordre à son huissier de ne laisser entrerpersonne.
– Monseigneur, reprit Porion, le margraveet le marquis de la Roche-Maubert, étaient amoureux de la mêmefemme.
– Ah !
– Je ne crois pas que le marquis soitmort, mais je n’ai pas encore de données positives sur son sort.Quant au margrave, il a quitté son hôtel hier soir.
– Où est-il allé ?
– Dans un carrosse jusqu’au bord de larivière, auprès du pont au Change.
– Et puis ?
– Là, il est monté dans une barque avecsa gouvernante.
« La barque a remonté le courant, mes agentsl’ont suivie en longeant les berges, et l’ont vue disparaître à lahauteur d’une maison de la rue de l’Hirondelle, en aval du pontSaint-Michel.
– Elle a chaviré ?
– Non, elle s’est engouffrée sous unchenal souterrain. En même temps, poursuivit Porion, j’ai faitgarder la rue de l’Hirondelle.
« Mes agents ont pénétré dans la maison que jeleur ai signalée, et l’ont fouillée de fond en comble, après avoirbâillonné et garrotté le bourgeois gentilhomme.
– Et ils ont trouvé l’issue souterraineindiquée par le Gascon ? dit le président dont les yeuxbrillaient.
– Non.
– Comment !
– La plaque de cheminée recouvrait un murplein.
« Alors, ne trouvant rien, ils ont établi dansla rue une sorte de souricière ; un gentilhomme est venu àpasser, et ils ont voulu l’arrêter. Mais il leur a montré une deces fameuses clefs que Monseigneur le Régent donne à ses favoris.Ils ont fait mine de s’éloigner, mais ils ont vu le gentilhommeentrer dans la maison suspecte.
– Fort bien.
– Et nous savons son nom.
– Ah !
– C’est le chevalier d’Esparron, et jesuppose qu’il est l’amant de la sorcière.
Tandis que Porion parlait, Boisfleury prenaitdes notes.
Porion continua :
– La maison est gardée du côté de la rue.Deux de mes hommes, cachés dans un bateau de blanchisseuse fontsentinelle du côté de la rivière.
– À merveille ! fit leprésident.
– Enfin, j’ai fait arrêter hier soir lemari de la gouvernante du margrave. C’est un Allemand nomméConrad.
« Cet homme prétend ne rien savoir, mais siVotre Seigneurie daignait ordonner qu’on le soumît à la question,il nous apprendrait bien des choses.
– Rien n’est plus facile, dit froidementle président Boisfleury.
Et il écrivit ces mots :
« La chambre criminelle des mises enaccusation ordonne que le sieur Conrad soit mis à latorture. »
Et il signa.
Porion prit l’ordre et dit :
– Maintenant, monseigneur, tout irabien.
Tandis que le président Boisfleury se mettaiten tête de retrouver le marquis de la Roche-Maubert, celui-ciressemblait fort à ces bêtes fauves qui tournent sans relâche dansleur cage, espérant trouver une issue.
Du reste, comme on a pu le voir, le marquisétait dans une cage.
Mais comment y était-il ?
D’une façon bien simple, si on se reporte à cemoment où le marquis poursuivait Janine dans un étroit corridor et,ivre d’amour et de fureur, essayait de la rejoindre.
On s’en souvient, le sol avait tout à coupmanqué sous ses pieds.
Puis il avait jeté un cri terrible ; puisle chevalier d’Esparron et Janine n’avaient plus rien entendu.
Voici ce qui était arrivé.
À un certain endroit du corridor, le solfaisait place à une dalle tournante pareille à celles quirecouvraient les oubliettes.
La dalle avait fui sous le pied du marquis, etle marquis s’était senti précipité dans un abîme inconnu.
Cela avait été l’affaire d’un quart de secondependant lequel le marquis roulant dans les ténèbres s’était crumort.
Mais au lieu de tomber sur des rochers aigus,des piques ou des lames de sabre, meubles ordinaires desoubliettes, au lieu de rencontrer dans sa chute un sol dur surlequel il se serait brisé comme verre, le marquis était tombé dansl’eau.
Une sensation de froid succédant à cetteangoisse terrible avait été accueillie par lui comme un bienfaitinexprimable.
Non seulement, il ne s’était pas tué, maisencore la fraîcheur de l’eau calmait son exaltation.
Il s’était mis à nager.
L’obscurité la plus profonde l’enveloppait, etil pensa qu’il était tombé dans une citerne ou dans un puits.
En effet, ayant voulu aller droit devant lui,il s’était heurté à un mur ; puis, revenant en arrière, il enavait rencontré un autre, et enfin, il avait bientôt acquis laconviction qu’il était bien dans une citerne.
Mais comment en sortir ?
Pendant une heure environ, il se soutint surl’eau, tantôt nageant avec vigueur, palpant les murs et cherchantune porte, tantôt faisant la planche et n’espérant plus son salutque du hasard.
Puis l’épouvante et l’angoisse l’avaientrepris à la gorge. Cette eau glacée dans laquelle il était tombéétait un raffinement de supplice et il devait finir par se noyer,si l’on ne venait pas à son aide.
Tout à coup il se passa une chose étrange.
Le marquis crut sentir que l’eau fuyait souslui et que son niveau s’abaissait.
La citerne se vidait lentement par quelquesoupape subitement ouverte.
Elle se vidait lentement, il est vrai, et,cela pouvait durer assez longtemps pour que le marquis épuisé senoyât ; mais l’instinct de la conservation et peut-être lasoif de la vengeance lui donnèrent une vigueur nouvelle.
Il nagea encore, il nagea longtemps jusqu’à ceque, épuisé, il fermât les yeux et s’évanouît.
Mais ses pieds avaient enfin trouvé le sol dela citerne et il ne resta pas trois minutes sous l’eau, car l’eaus’échappant jusqu’à la dernière goutte, le laissa inanimé, maisvivant.
Et lorsque M. de la Roche-Maubertrevint à lui, il était dans ce cachot donnant sur un escaliersouterrain dont il était séparé par un treillage de barreaux de ferde l’épaisseur du bras et s’enchevêtrant les uns dans lesautres.
On lui avait mis d’autres vêtements et iln’était plus mouillé, à ce point qu’il aurait pu croire qu’il avaitfait un mauvais rêve.
Un homme, de l’autre côté de la cage, étaitassis sur une des marches de l’escalier, ayant un flambeau près delui.
M. de la Roche-Maubert l’avaitregardé avec effarement.
Puis il l’avait reconnu.
Et pris d’une fureur subite, il s’était ruésur les barreaux de sa prison.
Mais le chevalier s’était mis à rire.
Puis il lui avait dit en souriant :
– Monsieur le marquis, vous m’accorderezcette justice que j’ai opposé toutes sortes de résistance à vosprojets téméraires, et que si vous avez failli vous noyer, si vousêtes prisonnier maintenant, c’est votre faute, absolument votrefaute, et non la mienne.
– Ah ! misérable ! hurlait lemarquis.
Le chevalier haussait les épaules.
– Au lieu de m’injurier, dit-il,écoutez-moi.
La rage du marquis était-elle épuisée, ou bienla curiosité de savoir ce qu’on voulait faire de lui fut-elle assezforte pour le calmer momentanément ?
Nous ne saurions le dire ; mais il setut.
– Marquis, dit alors le chevalier, vousavez désobéi au Régent, vous avez dédaigné les conseils de l’abbéDubois, votre parent, et tout ce qui vous advient est votreœuvre.
« La femme immortelle ne vous aime pas ;elle ne saurait vous aimer, et cela pour deux raisons : lapremière est que vous avez depuis longtemps passé l’âge desamours ; la seconde est que Janine m’aime et que son cœurn’est pas assez vaste pour nous loger tous les deux.
Le marquis serra les poings, mais il nesouffla mot et continua à regarder le chevalier.
Celui-ci poursuivit :
– En outre, Janine et moi nous avons àfaire une besogne importante, dans l’accomplissement de laquellenous ne voulons pas être dérangés ; et comme, si nous vousrendions la liberté vous iriez de nouveau faire grand bruit etgrand tapage, souffrez que nous vous gardions jusqu’à ce que nousn’ayons plus à vous craindre. Rassurez-vous, du reste, c’estl’affaire de quelques jours.
Et le chevalier s’en était allé emportant leflambeau. Alors M. de la Roche-Maubert, l’intraitablevieillard, avait été en proie à un nouvel accès de fureur. Il avaitheurté sa tête aux murs de sa prison, meurtri ses doigts auxbarreaux de fer, crié et hurlé sans relâche, pendant plusieursheures.
Enfin, épuisé, l’écume à la bouche, il étaittombé sur le sol et n’avait plus fait entendre que des parolesvides de sens et des sons inarticulés.
Alors une lumière avait reparu dansl’escalier.
Le chevalier revenait portant un panier deprovisions. Et s’arrêtant devant les barreaux :
– Marquis, avait-il dit, je ne veux pasvous laisser mourir de faim !…
Près de huit jours s’étaient écoulés.
La captivité change en haine féroce tous lesautres sentiments qui se partageaient autrefois l’âme et le cœurd’un prisonnier.
Le marquis de la Roche-Maubert n’aimait plusJanine. Le marquis avait conçu pour elle une haine sauvage etmortelle.
Cependant au lieu de l’abattre, cet isolementavait surexcité sa fureur.
Pendant huit jours, le marquis avait hurlé etblasphémé sans relâche, injuriant le chevalier d’Esparron qui levisitait tous les soirs et lui faisait passer des provisions àtravers les barreaux de sa cage.
Puis il avait vu, une nuit, venir deux autresvisions, – on s’en souvient, – Janine et le margrave.
Et Janine lui avait dit d’un tonmoqueur :
– L’heure de votre délivrance approche,marquis, et je veux que vous y puissiez travailler vous-même.
Et sur ces mots, on se le rappelle encore,elle lui avait jeté une petite lime en lui disant :
– Voilà pour scier vos barreaux ;mais, en travaillant sans relâche, vous n’arriverez pas àreconquérir votre liberté avant quinze jours.
Janine disparue, il s’était écoulé environtrois heures.
Le marquis n’avait même pas ramassé la lime etil avait continué à vociférer.
Au bout de ce temps, la lumière avait reparudans l’escalier.
C’était encore le chevalier d’Esparron.
Le chevalier portait un énorme panier, cettefois, et qui devait renfermer des vivres pour plusieurs jours.
– Marquis, dit-il, je vais être trèsoccupé désormais, et je ne sais pas si j’aurai le temps de vousvenir visiter régulièrement.
« Aussi vous apporté-je des vivres pour unesemaine. D’autant plus qu’elle m’a dit vous avoir donné une limedont vous pourrez faire bon usage.
Sur ces mots, le chevalier fit passer du paincoupé en petits morceaux et des viandes froides à travers lesbarreaux, puis il jeta dans l’intérieur de la cage un paquet dechandelles et en laissa une allumée auprès des barreauxajoutant :
– Puisque vous allez travailler, il est àpropos que vous y voyiez !
Et le chevalier s’en alla.
Le marquis n’avait même pas ramassé lalime.
Cet outil était si petit et les barreaux de lacage si gros, que sa première pensée avait été que Janine et lechevalier d’Esparron se moquaient de lui.
Cependant, la lumière succédant aux ténèbresqui l’enveloppaient depuis sa captivité, ramena un peu de calmedans son esprit.
Il cessa tout à coup de hurler et deblasphémer.
Puis il ramassa la lime et se prit àl’examiner.
Elle était petite, mais d’acier bien trempé,et comme il l’essayait sur un des barreaux, il sentit que ses dentsmordaient bien.
Alors il se souvint d’une foule d’histoires deprisonniers qui avaient percé des murs avec un clou et scié leurschaînes avec un ressort de montre.
Et l’espoir de la délivrance lui monta aucerveau comme une ivresse et il se mit à la besogne.
Pendant une demi-journée environ, le marquislima, lima sans relâche, ne s’arrêtant que pour remplacer par uneautre la chandelle consumée et oubliant même de manger.
Au bout de plusieurs heures, le marquis,essoufflé, le front baigné de sueur, reconnut la vérité des parolesde Janine.
À travailler sans relâche, il en avait pourquinze jours. La lime mordait bien, mais les barreaux étaient siépais ! Et puis ils étaient serrés les uns contre les autres,au point qu’il faudrait en scier au moins quatre de haut en bas, ettout autant en travers pour pratiquer une ouverture assez grandepour que le marquis pût passer au travers.
Il eut un accès de découragement etabandonnant un moment sa besogne, il alla s’asseoir sur le grabatplacé au fond de la cage et qui lui servait de lit.
La chandelle posée à terre, éclairait lecachot du bas en haut.
Les yeux distraits du marquis allaient dugrillage au plafond formé par d’énormes solives, et comme ceplafond était très bas, quand il se tenait tout debout, il letouchait presque avec sa tête.
Soudain les regards du marquis se trouvèrentcomme rivés entre deux de ces poutres.
Il avait vu une fuite, et cette fuite luiannonçait une ouverture.
Il se leva, prit la chandelle et l’approcha duplafond.
Les poutres étaient recouvertes d’un badigeon,mais l’humidité avait détaché peu à peu le plâtre qui les hourdaitl’une à l’autre, pour nous servir d’une expression de maçon, et lemarquis reconnut dans deux de ces poutres l’existence d’une trappecondamnée.
Comment s’ouvrait-elle autrefois ?
Le marquis ne le savait pas, et ceux quil’avaient enfermé dans cette cage n’en soupçonnaient peut-être pasl’existence, car elle était en partie masquée par le badigeon.
Alors, avec la pointe de sa lime,M. de la Roche-Maubert se mit à faire tomber le plâtrepeu à peu, et, en moins d’une demi-heure, il eut dégagé lesrainures et mis à découvert deux charnières, sur lesquelles elleavait dû tourner jadis.
Ces charnières étaient en fer, mais d’uneépaisseur ordinaire.
M. de la Roche-Maubert traîna songrabat verticalement au dessous, monta dessus, et, abandonnant lesbarreaux de la cage, il se mit à attaquer avec la lime l’une descharnières.
Le fer était oxydé et la lime mordaitaisément.
Il ne fallut pas une heure au marquis pour quela première charnière fût rompue.
Alors il entama la seconde et, moins d’uneheure après, la trappe ne tenait plus au plafond que par un verrouou un pêne invisible et qui devait s’ouvrir de l’étagesupérieur.
Mais de même qu’il est toujours faciled’enfoncer une porte dont on a brisé les gonds, de même enintroduisant un outil quelconque dans la rainure qui avait supportéles charnières, il serait facile de faire jouer la trappe.
Malheureusement, la lime était trop petite, etl’outil dont le marquis avait besoin, n’était pas sous sa main. Ilregarda autour de lui, fit le tour de son cachot cherchant et netrouvant rien.
Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur unegrosse pierre qui était dans un coin et lui servait parfois desiége.
Cette pierre était lourde et pesait plus dequarante livres.
Mais le marquis, en dépit de ces[sic] soixante-six ans, était robuste.
Il prit la pierre à deux mains, l’éleva audessus de sa tête, puis s’en servant comme d’un bélier, il se prità heurter violemment la trappe.
La trappe résista d’abord. Puis elle oscillalégèrement ; puis une nouvelle attaque plus vigoureuse lasouleva d’environ trois pouces et elle retomba.
Alors M. de la Roche-Maubert eutpeur de son succès.
Qui sait si on n’avait pas entendu tout cevacarme, et si au moment où il croyait avoir trouvé un moyen defuite, le chevalier d’Esparron n’allait pas apparaître suivi dedeux ou trois laquais qui se jetteraient sur lui, le garrotteraientet le changeraient de cachot ?
L’amour de la liberté donne à l’hommel’instinct et les ruses de certaines bêtes fauves prises aupiége.
Le marquis savait maintenant une chose, c’estque la trappe se soulèverait tout à fait quand il ferait un grandet suprême effort.
Il reposa la pierre à la place où il l’avaitprise, alla se coucher sur son grabat et attendit.
De deux choses l’une : ou l’on avaitentendu les coups frappés contre la trappe, ou le bruit n’était pasparvenu à ses geôliers.
Dans le premier cas, on ne pouvait tarder àdescendre.
Dans le second, le marquis aurait toujours letemps de recommencer sa tentative d’évasion.
Il attendit donc ; et bien que son cœurbattît violemment, il passa près de deux heures couché sur son lit,prêtant l’oreille au moindre bruit.
Un silence de mort régnait dans la cage etdans l’escalier.
Le marquis pensa que peut-être Janine et lechevalier avaient déserté la maison.
Et c’était assez probable, s’il songeait qu’onlui avait apporté des provisions pour plusieurs jours et une limequi devait lui servir à reconquérir lentement sa liberté.
M. de la Roche-Maubert n’hésitaplus.
Nous l’avons dit, le plafond du cachot étaitsi bas que le marquis le touchait de la tête quand il se tenaitdebout.
Il eut alors une autre idée.
Au lieu de reprendre la pierre à deux mains etde s’en servir pour battre la trappe en brèche, il la traîna sur lesol, verticalement et au dessous.
Puis il s’en servit comme d’un marchepied etse courbant, il arc-bouta ses épaules contre la trappe.
On sait que le marquis était robuste.
C’était bien un de ces Normands de hautetaille, aux épaules carrées, aux bras musculeux, qui descendent descompagnons de Guillaume le Conquérant, et qui semblent être néspour la bataille éternelle.
Et puis le marquis avait soif de liberté, soifde vengeance, et haïssait d’autant plus Janine qu’elle aimait lejeune et brave chevalier d’Esparron.
Pareil à Samson qui, sentant repousser sachevelure, renversa d’un coup d’épaule les piliers de la sallequ’emplissaient les Philistins, le marquis fit un effortgigantesque, et la trappe ne retomba point et demeura ouverte.
Le marquis se baissa alors et prit lachandelle qu’il avait laissée à terre.
Puis il l’éleva au dessus de sa tête, pourexplorer la cavité qu’il venait de mettre à découvert.
Il reconnut alors une sorte de corridorsupérieur, dont l’extrémité se perdait dans les ténèbres.
Le marquis ne pouvait plus hésiter.
Il laissa la chandelle au bord de la trappe,mit la lime dans sa poche, se suspendit par les mains, comme ungymnaste qui fait son trapèze, et se hissa jusqu’au planchersupérieur.
Il se trouvait maintenant dans le corridordont la chandelle était impuissante à éclairer l’extrémité.
Mais une fois debout dans le corridor, lemarquis était libre relativement.
Où était-il ? peu lui importait ! iln’était plus dans cette cage où il avait passé de longues heures derage et de désespoir, et c’était l’essentiel.
Comme on le pense bien, il n’avait plus niépée, ni pistolets ; et son arme unique était cette petitelime que Janine lui avait jetée au travers des barreaux.
Mais il avait au bout de ses bras robustes despoings énormes, et il comptait bien s’en servir et assommerquiconque lui barrerait le passage.
Il prit donc la chandelle et se mit à marcherdroit devant lui.
Le corridor suivait une pente inclinée etcontournait légèrement sur lui-même.
Comme il avait une certaine sonorité, lemarquis se mit à marcher sur la pointe des pieds.
Tout à coup, le corridor fit un coude brusque,et le marquis se trouva à l’entrée d’un escalier.
Cet escalier descendait.
Le marquis s’y engagea et, arrivé à ladernière marche, il reconnut qu’il en rejoignait un autre, sansdoute celui qui passait devant la cage.
Or, Janine lui avait dit :
– Quand vous aurez scié vos barreaux,quand vous serez dans l’escalier, vous le descendrez. Il aboutit àla Seine, et comme vous êtes bon nageur, vous vous tirerezd’affaire aisément.
M. de la Roche-Maubert crut doncnécessaire de s’assurer que c’était bien là l’escalier qui passaitdevant la cage ; et au lieu de descendre encore, il se mit àremonter.
À la trentième marche, il trouva un repos etdevant ce repos, le grillage d’énormes barreaux qui formait laprison qu’il venait d’abandonner.
Dès lors, il était fixé : et cependant ileut une tentation, celle de monter encore et d’arriver jusqu’àl’endroit probable où se tenaient Janine et le chevalierd’Esparron. Mais il était sans arme, et la prudence parla plushaut, en ce moment, que la haine violente qu’il avait au cœur.
Il redescendit donc les degrés.
Il descendit longtemps ; les marchessuccédaient aux marches et il semblait que cet escalier étaitl’échelle de Jacob.
Enfin, un bruit sourd parvint à sesoreilles.
Le marquis écouta et il eut bientôt reconnu leclapotis de l’eau.
Janine avait dit vrai.
Le marquis continua à descendre.
Tout à coup, une bouffée d’air humide éteignitla chandelle.
Mais cet accident n’arrêta point le marquisdans sa marche et, quelques minutes après, ses pieds plongèrentdans l’eau.
Il se trouvait au niveau de la Seine.
Le marquis descendit deux marches encore et setrouva avoir de l’eau jusqu’à la ceinture.
En même temps son pied foula un sol boueux et,levant les mains, il reconnut qu’il était dans une sorte de boyausouterrain envahi par les eaux.
Après il marcha droit devant lui et, peuaprès, il perdit pied.
Mais il était bon nageur, on le sait, et il semit à fendre l’eau au milieu des ténèbres.
Quelquefois sa tête se heurtait aux pierres dela voûte.
Le marquis nageait toujours…
Et soudain, un pâle rayon de clarté frappa sonregard.
Le rayon de clarté qui venait de frapper lemarquis au visage était un rayon de lune.
Il nagea quelques secondes encore et se trouvatout à coup hors du chenal souterrain et en pleine Seine.
Alors il se mit à respirer bruyamment, et ilétait libre.
La nuit régnait, la lune brillait sur lesmaisons du vieux Paris et les deux rives du fleuve étaientdésertes.
Le marquis chercha un moment à s’orienter.
Traverserait-il le fleuve ? ou bienreviendrait-il s’accrocher à quelqu’un des bateaux amarrés sur larive gauche.
Mais comme il délibérait avec lui-même sur leparti à prendre, une barque se détacha et vint droit à lui.
Trois hommes la montaient.
Le marquis entendit ces paroles :
– Enfin, nous en tenons un !
Des trois hommes, deux tenaient les avirons etnageaient vigoureusement ; le troisième était debout àl’arrière.
Cependant le marquis, pensant qu’il avaitaffaire à des gens de Janine ou du chevalier d’Esparron, essaya dese dérober à cette poursuite.
Mais si bon nageur qu’il fût, il ne pouvaitéchapper longtemps à ceux qui le poursuivaient.
La barque le gagnait de vitesse, et bientôt ilentendit un bruit sec qui dominait celui des avirons tombant àl’eau.
C’était le bruit d’un pistolet qu’onarmait.
En même temps l’homme debout dans la barquelui cria :
– Si tu ne t’arrêtes, tu esmort !
Mais le marquis ne tint compte de l’injonctionet continua de tirer au large.
Alors un éclair brilla, une détonation se fitentendre et une balle siffla.
Soudain le marquis disparut sous l’eau.
Mais ce fut pour aller reparaître à deuxbrasses plus loin.
Il avait plongé habilement et la balle avaitpassé par dessus sa tête sans le toucher.
– Arrête ! arrête ! cria lavoix irritée.
Alors le marquis se retourna à demi etrépondit :
– Par la mort-dieu ! aussi vrai queje me nomme le marquis de la Roche-Maubert, vous ne m’aurez pasvivant !
Un triple cri lui répondit.
Un cri d’étonnement et presque de joie.
Et la voix, tout à l’heure en colère, s’étantsubitement radoucie, lui répondit :
– Mais monsieur le marquis, nous sommesvos amis, et voici quinze jours que nous vous cherchons.
Il y avait un tel accent de sincérité dans cesparoles que M. de la Roche-Maubert, au lieu de fuir, semit au contraire à nager vers la barque et, deux minutes après, ilse cramponnait à un aviron qu’on lui tendait.
Alors il regarda les gens qui se disaient sesamis.
Tous trois lui étaient parfaitementinconnus.
Mais celui qui était debout et qui paraissaitle chef lui dit :
– Vrai ? vous êtes le marquis de laRoche-Maubert ?
– Puisque vous êtes mes amis, vous devezle savoir, répondit le marquis.
Et il se hissa dans la barque.
– Nous ne sommes pas précisément vosamis, dit l’homme qui était debout, mais nous sommes payés par vosamis pour vous retrouver, et voici trois nuits que nous cernonscette maison mystérieuse…
– Dites une maison infernale !s’écria le marquis dont toute la colère revint.
– Aussi, reprit cet homme, avons-nous crud’abord que c’était un des suppôts de la sorcière quis’échappait.
Alors le marquis raconta aux trois hommes, quin’étaient autres que Porion et deux de ses agents, comme il étaitparvenu à s’échapper.
Puis quand il eut fini :
– Oh ! dit-il, quelque protectionque leur accorde monseigneur le Régent…
– Monseigneur le Régent ne protégera pluspersonne, répondit Porion.
– Hein ! fit le marquis. Quevoulez-vous dire ?
– La vérité.
– Quoi ! le Régent aurait résigné lepouvoir ?…
– Le Régent est mort, cette nuit, ensortant de souper, dans le boudoir de madame de Phalaris, réponditPorion.
M. de la Roche-Maubert jeta uncri.
– Et M. le duc de Bourbon, Régent deFrance depuis ce matin, ajouta Porion, a donné des ordres pour quela sorcière et ses complices soient arrêtés.
** * *
Le marquis était grelottant et les émotionspar lesquelles il avait passé depuis quelques heures avaientdéveloppé chez lui une sorte de fièvre nerveuse.
– Où faut-il vous conduire, monsieur lemarquis ? demanda Porion.
– Où vous voudrez, répondit-il, pourvuque je me chauffe et que je change de vêtements.
Porion donna un ordre, et la barque, remontantrapidement le courant, vint passer sous le pont Saint-Michel,longea la cité et s’arrêta à cet endroit qu’on nomme leterre-plain.
Il y avait là un cabaret fort connu despêcheurs et des mariniers qui avait pour enseigne :
À la Pomme d’or.
Comme le marquis était raidi par le froid,Porion et un de ses hommes lui donnèrent le bras et ils allèrentfrapper à la porte du cabaret.
Une demi-heure après, le marquis était couchédans un lit bien chaud, et Porion lui disait :
– Vous ferez bien, monsieur le marquis,de dormir quelques heures. Demain, au jour, M. le présidentBoisfleury viendra recueillir votre déposition.
– Qui est-ce que le présidentBoisfleury ? demanda M. de la Roche-Maubert.
– C’est le magistrat qui s’est chargé devous retrouver, et sans le zèle duquel vos ennemis auraient pupeut-être échapper au châtiment qui les attend.
– Ah ! dit le marquis.
Puis regardant Porion :
– Mais, dit-il, au lieu de cerner lamaison, pourquoi ne l’avez-vous pas prise d’assaut ?
– Parce que nous avions peur que lasorcière ne vous fît assassiner.
– C’est juste, dit le marquis, j’étais enotage.
– Mais à présent, acheva Porion, je puisvous promettre que dans une heure la sorcière et ses complices, quele Régent ne peut plus protéger, seront sous la main de lajustice.
Et Porion s’en alla pour mettre sa promesse àexécution.
Porion avait dit la vérité au marquis de laRoche-Maubert. Le Régent était mort.
Cet événement que tout Paris savait, depuis lematin, les hôtes de la mystérieuse maison de la rue del’Hirondelle, l’ignoraient. Comment cela pouvait-il sefaire ?
C’est ce que nous allons expliquer en quelquesmots.
Comme on s’en souvient le présidentBoisfleury, éconduit par le lieutenant de police, d’abord, par leRégent ensuite, avait fait grand tapage.
Mais le Régent à qui Janine avait fait desconfidences et qui aimait fort son ami le chevalier d’Esparron,s’était juré de les protéger.
Il avait donc dit à d’Esparron, la veille aumatin :
– Je te donne huit jours encore, etpendant ces huit jours, le lieutenant de police aidant, je tepromets qu’on ne pénétrera point dans la maison de la rue del’Hirondelle, mais au bout de ce temps, je ne réponds plus de rien.Arrange-toi donc pour que, votre œuvre accomplie, Janine et toivous puissiez vous sauver.
De son côté, le lieutenant de police avaitmandé Porion auprès de lui.
Porion qui s’était mis corps et âme au servicedu président s’était présenté d’un air insolent.
– Drôle, lui avait dit alors lelieutenant de police, écoute bien ce que je vais te dire. Tu sersle parlement contre nous, mais nous disposons, nous, de la Bastilleet voici une lettre de cachet toute prête pour toi.
– Monseigneur, avait répondu Porion, jesuis sous la protection du parlement.
– Hors d’ici, c’est possible. Mais tu vasvoir que je vais te faire arrêter.
Ce disant, le lieutenant de police avaitappelé deux exempts qui étaient venus se placer aux côtés dePorion.
– Je suis pris, avait murmuré l’agent depolice avec dépit.
– À moins que tu ne veuilles composeravec moi. Tu sers qui te paie, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit Porion, et si VotreSeigneurie me donnait de la besogne, je n’irai pas en chercherailleurs.
Alors le lieutenant de police avait proposé àPorion cette singulière transaction :
« Pendant huit jours, il s’engageait à ne paspénétrer, lui et ses hommes, dans la rue de l’Hirondelle et àamuser le président Boisfleury par des rapports insignifiants.
Au bout de huit jours, il pourrait faire ceque bon lui semblerait.
En échange de cette concession, il toucheraitune somme de deux cents pistoles, le huitième jour. »
Cependant Porion avait ce qu’on nomme letempérament d’un homme de police.
Tout en travaillant pour de l’argent, il avaitl’amour de son art, et il s’était juré de prendre la prétenduesorcière et son complice, de savoir ce qu’était devenu le marquisde la Roche-Maubert et ce que deviendrait le margrave, et il n’eûtpas renoncé à sa mission pour tout l’or du monde.
Aussi, avant de souscrire aux conditions dulieutenant de police, fit-il cette restriction :
« Il n’entrerait pas dans la maison, mais ilaurait le droit de la cerner et d’arrêter quiconque en sortirait outenterait d’y pénétrer. »
Le lieutenant de police avait consenti à cetteclause.
La raison de cette concession était toutesimple, du reste.
Le lieutenant était sûr de sauver le chevalierd’Esparron et Janine le dernier jour.
Comment ? De la manière la plus naturellecomme on va voir.
Le lieutenant de police savait, par le Régent,qu’un chenal souterrain creusé sous la maison de la rue del’Hirondelle aboutissait à la Seine.
Ni le président Boisfleury, ni Porion ne s’endoutaient encore.
Il ne s’agissait donc que de deuxchoses : d’abord convenir avec le chevalier d’Esparron qu’ilne sortirait plus de la maison.
Ensuite fixer d’avance l’heure où Janine etlui s’échapperaient par le chenal souterrain, dans une barque.
À cette époque, la police avait établi unservice de sûreté sur la Seine.
Un lourd bateau, monté par une troupe desergents et d’archers, faisait une ronde de nuit pour surveillerles nombreuses embarcations amarrées sur les deux rives.
Le bateau avait ordre de stationner, à l’heuredite, auprès du chenal et recueillerait ainsi deux fugitifs, à labarbe de Porion et de ses hommes, qui ne seraient pas en nombresuffisant pour tenter leur arrestation.
Comme on le voit, tout cela avait été assezbien combiné.
Malheureusement, le chevalier d’Esparron, àqui le Régent avait fait part du plan conçu par le lieutenant depolice, répondit qu’il avait besoin de se concerter avecJanine.
Il avait été convenu alors qu’on enverrait unhomme sûr prendre ses ordres, et que cet homme entrerait par lechenal au lieu de se présenter à la porte de la rue del’Hirondelle.
Quelques heures après, en effet, que lechevalier fut entré et eut délivré Guillaume, qu’il avait trouvégarrotté, l’homme se présenta.
C’était un vigoureux gaillard qui nageaitcomme un poisson et dont le lieutenant de police était sûr.
Cet homme pénétra dans le chenal, et lechevalier d’Esparron, qui l’attendait au bas de l’escalier parlequel le marquis de la Roche-Maubert devait se sauver lelendemain, lui dit :
– Nous serons prêts samedi, à minuit.
L’homme s’était remis à la nage ; mais ilfaisait clair de lune, et Porion, qui était en surveillance sur lepont Saint-Michel, l’aperçut.
Alors Porion avait compris que la maison avaitune seconde issue sur la rivière.
Seulement, fidèle à ses conventions avec lelieutenant de police, il s’était borné à placer un bateau et deuxhommes à portée de l’entrée du chenal, se disant :
– M. le lieutenant de police serabien penaud, les huit jours expirés.
Personne n’était donc plus sorti de lamaison.
La nuit suivante, le Régent mourut subitementen sortant de souper.
Alors Porion se trouva dégagé, d’autant mieuxque le premier soin du duc de Bourbon, proclamé premier ministre,avait été de destituer le lieutenant de police.
Et pourtant la journée tout entière s’étaitécoulée sans qu’il osât envahir la maison de la rue del’Hirondelle.
Mais, comme il l’avait dit àM. de la Roche-Maubert, il avait été arrêté jusque-là parla crainte qu’on ne se défît du marquis.
Le marquis sauvé, Porion n’avait plus àhésiter, et c’est ce qu’il fit, comme on va le voir.
Depuis quarante-huit heures le margrave étaitsans connaissance.
Son corps avait la rigidité d’un cadavre etses yeux étaient clos.
Cependant il vivait.
Et non seulement il vivait, mais ilentendait.
Le mystérieux breuvage que lui avait faitprendre Janine, avait, en paralysant ses autres sens, laissé intactle sens de l’ouïe et il l’avait même développé.
Il était couché sur son lit et de deux heuresen deux heures, Janine lui piquait le bras avec son épingle d’or,et il pouvait entendre son sang tomber bruyamment dans l’aiguièreque tenait un des négrillons.
Et tandis que son sang coulait, Janine luidisait :
– Je veux que tu te vois mourir,misérable ! je veux que ta vie s’en aille lentement et que tusentes ton dernier souffle monter de ton cœur à tes lèvres.
« Puis, écoute bien ce qui nous arrivera, auchevalier, que j’adore, et à moi :
« Quand tu seras tout à fait mort, on tetransportera dans ton hôtel, et des médecins affirmeront que tu assuccombé à une maladie dont tu étais attaqué depuis longtemps.
« On te fera de belles funérailles, et tuseras royalement enterré.
« Puis on ouvrira le testament par lequel tuinstitues ton héritier le chevalier d’Esparron.
« Alors le chevalier et moi nous nousmarierons, et nous irons vivre en Allemagne, dans ta principautédevenue notre domaine, et nous te ferons dire des messes ; –messes inutiles, car ton âme appartient à Satan, et il ne la rendrapas !
Et Janine riait en parlant ainsi.
En même temps, elle posait un appareil sur lebras du margrave pour arrêter l’effusion du sang.
Le chevalier hochait tristement latête :
– Janine, Janine, disait-il, cet hommeest assez puni ; mieux vaudrait en finir tout de suite.
– Non, non, répondit-elle, nous avonsencore cinq jours devant nous. Le Régent nous protège.
– Janine, dit encore le chevalier, j’aide sombres pressentiments.
– Quelle folie !
– Le Régent nous protège, mais leprésident Boisfleury a juré notre perte, cette maison estcernée.
– Tu sais que lorsque les gens de policey pénétreront, nous serons partis, répliqua Janine.
Mais comme elle parlait ainsi, un bruit se fitau dehors, la porte de la chambre s’ouvrit précipitamment, etGuillaume entra tout effaré.
– Qu’est-ce ? dit Janine.
– Que veux-tu ? dit lechevalier.
– Nous sommes perdus ! réponditGuillaume.
– Perdus !
– Oui, le marquis s’est échappé.
– C’est impossible ! s’écriaJanine.
– C’est vrai, il n’est plus dans la cage.Venez, venez voir…
Guillaume avait un flambeau à la main et ilavait ouvert une porte qui donnait sur l’escalier souterrain.
Janine et d’Esparron s’y engouffrèrent sur sespas.
Guillaume avait dit vrai ; le marquisn’était plus dans la cage et il était facile de voir par où ilavait pris la fuite.
– Eh bien, dit Janine, qu’importe !le Régent nous a promis de ne pas laisser pénétrer dans la maisonavant le jour fixé.
Et elle remonta dans la chambre où gisaittoujours le margrave.
Mais là il y avait deux autres personnes nonmoins bouleversées, madame Edwige et la jeune fille qui avait jouéle rôle de la princesse orientale.
– On pénètre dans la maison, disaitmadame Edwige ; entendez-vous ?
En effet, un bruit sourd retentissait audessus de leurs têtes, et il était facile de comprendre que lamaison était envahie, dans les étages supérieurs, par une trouped’hommes qui, ne trouvant pas le passage secret de la cheminée,s’étaient mis à effondrer les planchers à coups de hache.
D’Esparron avait tiré son épée et il s’étaitplacé devant Janine.
Mais Janine, tout entière à sa vengeance,s’écria :
– Du moins, ils n’auront pas le margravevivant !
Et elle arracha le bandage et le sangrecommença à couler.
En même temps, avec son épingle, elle piquadeux autres veines.
Le bruit des coups de hache devenait plusdistinct.
Madame Edwige et la jeune fille, folles deterreur, étaient tombées à genoux.
Le chevalier et Guillaume s’étaient placésdevant Janine pour la défendre.
Quant à la femme immortelle, elle regardaitavec une sombre joie le sang du margrave qui coulait.
Tout à coup la voûte de la salle trembla et unlarge panneau de boiserie vola en éclats.
En même temps une troupe d’hommes armés fitirruption dans la salle.
À leur tête marchait Porion.
– Au nom du roi ! dit-il, arrêteztous ces misérables.
Un homme dont les petits yeux pétillaientd’une joie féroce était aux côtés de Porion, le vil agent depolice.
Cet homme, on le devine, n’était autre que leprésident Boisfleury.
– Ce sera une belle cause criminelle,disait-il.
Le chevalier se rua, l’épée à la main, sur lesassaillants, mais il reçut dix coups de poignard et tomba encriant :
– Le Régent me vengera !
– Le Régent est mort, répondit Porion, etnous sommes ici en vertu d’un ordre de monseigneur le duc deBourbon premier ministre !…
Le chevalier d’Esparron était tombé percé decoups.
Mais aucune de ses blessures n’était mortelleet, confié à d’habiles chirurgiens, il fut en état, trois semainesaprès, de comparaître devant ses juges, en compagnie de Janine.
Ce fut un procès criminel qui passionna laville et la cour.
Conrad, madame Edwige, la jeune Italienne,furent accusés de complicité ; car, on le pense bien, lemargrave était mort.
Le marquis de la Roche-Maubert et le présidentBoisfleury se signalèrent par leur acharnement contre Janine et lechevalier.
Le marquis raconta ses tortures et sacaptivité avec une éloquence sauvage ; il soutint que Janineétait sorcière et vampire, qu’elle s’abreuvait de sang humain etqu’elle avait trouvé le moyen de vivre toujours.
Il se permit même un petit conseil à messieursdu Parlement.
– Il y a quarante années, dit-il, onavait pris toutes les précautions possibles pour que la sorcière nepût échapper à son sort. Cependant on la brûla vainement, puisquevous l’avez devant vous.
« Mon avis serait donc qu’il faut la décapiteravant de la brûler, car le feu appartient à Satan, et Satan estl’ami de cette femme.
Le Parlement ne tint pas compte du conseildonné par le haineux vieillard.
Le chevalier d’Esparron ne daigna pas sedéfendre.
Il aimait Janine et il voulait partager sonsort.
Le Parlement rendit un arrêt qui condamnaitl’intendant Conrad et sa femme madame Edwige, à une réclusionperpétuelle dans une forteresse.
La jeune Italienne, les négrillons et levieillard qui avait joué le rôle de muphti furent acquittés.
Le chevalier d’Esparron et Janine furentcondamnés à être brûlés vifs.
Mais la veille de l’exécution, il se passa unechose étrange.
On ne retrouva plus madame Edwige et Conraddans leur cachot.
Comment s’étaient-ils évadés ?
Voilà ce que nul ne put savoir.
Le lendemain, le chevalier et Janine furentconduits au supplice, pieds nus, en chemise et un cierge à lamain.
Le ciel était chargé de gros nuages noirs quede fauves éclairs déchiraient de minute en minute.
Quand les condamnés furent liés au mêmepoteau, le bourreau jeta une torche enflammée sous le bûcher.
La flamme pétilla, une fumée épaisse s’élevaet enveloppa les deux amants.
Mais soudain les nuages crevèrent, le feu duciel tua le bourreau, dispersa la foule épouvantée, la pluie qui semit à tomber à torrents éteignit le feu, et l’on prétendit queSatan s’était montré debout sur le bûcher une hache à la main etcoupant les liens de Janine et du chevalier d’Esparron, quidescendirent tranquillement de leur échafaud et s’en allèrent, setenant par la main, sans que ni les archers, ni les curieux,paralysés par la foudre, songeassent à leur barrer le passage.
** * *
Tel était le dénouement de cette absurdehistoire, que j’avais trouvée tout au long dans l’ouvrage imprimé àla Haye en 1760.
La famille d’Esparron est une des familles deProvence les plus connues, et le marquis de ce nom habite un petitvillage des Basses-Alpes.
Je lui envoyai le volume lui demandant desexplications.
Voici sa réponse :
« Monsieur,
« J’ai compulsé tous mes papiers defamille, interrogé mes souvenirs d’enfance et les récits de mespères. Aucun chevalier d’Esparron n’a été condamné au bûcher.
« Votre très humble.
« Marquis d’ESPARRON. »
Les archives du Parlement ne font pas lamoindre mention du procès de la femme immortelle, et les livresd’écrou du Châtelet ne la mentionnent pas.
Cependant, au dire du petit livre imprimé à laHaye, cette affaire avait passionné la cour et la ville.
Et je tournais et retournais mes deux volumes,cherchant la clef de ce mystère, lorsque sur le verso de lacouverture, quelques mots écrits à la main attirèrent monattention : Ce livre fait partie de la bibliothèque de lamaison des pères de Saint-Jean de Dieu, sise à Charenton.
Signé Decoulmier.
L’abbé Decoulmier avait été le premierdirecteur de la maison de Charenton, reconstituée en passant desmains des frères de Saint-Jean de Dieu à l’administrationcivile.
Charenton a conservé ses archives, et c’est làque grâce à la complaisance d’un haut fonctionnaire, j’ai eu le motde l’énigme.
En 1734, par ordre du roi et en vertu d’unelettre de cachet, on enferma à Charenton un pauvre diable de commisgreffier nommé Boisfleury.
La folie de ce brave homme consistait à secroire président de la chambre au criminel, chargé de retrouver lesconspirateurs et appelé à rendre les plus grands services àl’État.
Il portait même chez lui une robe rouge, etles gens de la rue de la Vrillière, qu’il habitait, se faisaient unmalin plaisir de l’appeler monsieur le président.
Ledit Boisfleury avait une servante dont lesrobustes appas avaient tenté un malheureux cadet de Gascogne,appelé Castirac.
Ce Castirac, pour s’introduire dans la maison,s’entendit avec deux chenapans et prenant Boisfleury au sérieux,lui confia une histoire de sorcière et de vampire qui, disait-il,préoccupait tout Paris.
Boisfleury acheva de perdre la tête.
Il sortit en robe rouge, s’en alla chezplusieurs seigneurs qui le mirent à la porte, se fit ensuitechasser du palais, et en fin de compte, fut enfermé à Charenton etconfié aux frères de Saint-Jean-de-Dieu.
Là, il rédigea un mémoire, qui n’était autreque l’histoire du Gascon Castirac, embellie des nombreusesressources de son imagination de fou.
Boisfleury mourut en 1752 ; sa folieavait duré dix-huit ans.
Un prisonnier de Charenton, qui n’était pasfou, mais qui avait déplu à madame de Pompadour, parvint às’échapper.
Il emporta le manuscrit de Boisfleury, tombéen sa possession, passa en Hollande, le fit imprimer à la Haye eten envoya un exemplaire aux frères de Saint-Jean de Dieu, en leurmaison de Charenton.
Et voilà comment, mes chers lecteurs, je vousai raconté de la meilleure foi du monde, une histoire dont il n’y apas un mot de vrai.
Pardonnez au mystificateur, car il a étélui-même mystifié.
FIN