Chapitre 1 SUITE DE L’ALGARADE DE LA RUE DE LA COSSONNERIE
La rue de la Cossonnerie allait de la rue Saint-Denis à la rue du Marché-aux-Poirées, en pleines Halles. De ce côté se tenait une troupe d’archers. Landry Coquenard n’avait pas exagéré en disant qu’ils étaient bien une cinquantaine, commandés par le prévôt en personne. Du côté de la rue Saint-Denis et s’étendant à droite et à gauche dans cette rue, une troupe aussi nombreuse, aussi formidable barrait le passage. À cet endroit de la rue Saint-Denis et dans toute la rue de la Cossonnerie, la circulation se trouvait interrompue. Et naturellement, du côté de la rue du Marché-aux-Poirées comme du côté de la rue Saint-Denis, une foule compacte de badauds, enragés de curiosité, s’écrasait derrière les archers, échangeait des lazzi et d’énormes plaisanteries, et, sans savoir de quoi et de qui il s’agissait, se rangeant d’instinct du côté où elle voyait la force, faisait entendre déjà de sourdes menaces.
Ce n’était pas tout.
Entre les deux troupes d’archers, un grand espace vide avait été laissé. Et cet espace était occupé par Concini et par ses ordinaires. Ils étaient bien une vingtaine à la tête desquels setrouvaient leur capitaine, Rospignac, et ses lieutenants:Roquetaille, Longval, Eynaus et Louvignac. De plus, une trentainede ces individus à mine patibulaire, dont Pardaillan n’avait pasremarqué la présence dans la rue, s’étaient massés derrière lesordinaires à qui ils obéissaient. Sans compter Concini et leschefs, il y avait là au moins cinquante hommes armés jusqu’auxdents.
Enfin, d’Albaran se tenait près de Concini. Lui, il n’avait aveclui que sa troupe ordinaire d’une dizaine d’hommes. Il secontentait de surveiller et paraissait avoir laissé à Concini lesoin de diriger les opérations.
En somme, près de deux cents hommes assiégeaient la maison. Caron pouvait croire qu’il allait s’agir d’un siège en règle.
Il va sans dire que toutes les fenêtres donnant sur la rueétaient grandes ouvertes et qu’une foule de curieux occupaient cesfenêtres. Ceux-là, aussi stupidement féroces que les badauds de larue, se montraient hostiles sans savoir pourquoi.
Chose étrange, que les trois assiégés remarquèrent aussitôt,personne ne se montrait aux fenêtres de la maison où ils setrouvaient. Toutes ces fenêtres demeuraient fermées. Pardaillandonna cette explication qui paraissait plausible:
-Ils ont dû faire sortir tous les locataires de la maison.
-C’est probable, opina Valvert.
Et il ajouta, sans se montrer autrement ému:
-Peut-être ont-ils l’intention de nous faire sauter.
-À moins qu’ils ne nous fassent griller comme de vulgairespourceaux, insinua Landry Coquenard d’un air lugubre.
-Au fait, interrogea Pardaillan, que sais-tu, toi?
-Pour ainsi dire, rien, monsieur, fit Landry Coquenard d’unevoix lamentable.
Et il renseigna:
-Je rentrais au logis. À la pointe Saint-Eustache, j’ai aperçule prévôt et ses archers qui venaient du côté de laCroix-du-Trahoir. Je n’ai pas prêté grande attention à eux, et j’aipoursuivi mon chemin. Au bout d’un certain temps, je me suis aperçuqu’ils suivaient, derrière moi, la même direction que moi. Et,brute stupide que je suis, cela ne m’a pas donne l’éveil. Je suisarrivé rue de la Cossonnerie. Machinalement, je me suis retournépour voir si les archers me suivaient toujours. Et j’ai vu qu’ilsoccupaient la rue du Marché-aux-Poirées, barrant l’entrée de notrerue. Cela m’a étonné et vaguement inquiété. Je me suis avancé ducôté de la rue Saint-Denis. Et j’ai aperçu d’autres archers quibarraient le chemin de ce côté-là. Je me trouvais pris entre cesdeux troupes. J’ai commencé à avoir peur. Mais je n’ai toujours pasflairé la manigance.
Et, s’emportant contre lui-même:
-Que tous les diables cornus de l’enfer m’emportent et mefassent rôtir sur leur gril jusqu’à la consommation dessiècles!
-Continue, dit froidement Pardaillan, et abrège.
-À ce moment, reprit Landry Coquenard, une dizaine d’archerssont entrés dans notre rue. Sur ce ton amène que vous leurconnaissez, ils ont invité les habitants de la rue à verrouillerleurs portes extérieures et à ne plus bouger de chez eux. Quant àceux qui disaient qu’ils ne demeuraient pas dans la rue, on les asommés de déguerpir au plus vite. Ce qu’ils ne se sont pas faitdire deux fois, je vous en réponds.
-En sorte, interrompit Pardaillan, en le fixant de son regardperçant, en sorte que tu aurais pu, à ce moment là, te retirer, situ avais voulu?
-Très facilement, monsieur.
-Pourquoi ne l’as-tu pas fait?
-Parce que, à ce moment, les estafiers de M Concini sontarrivés. En les voyant, j’ai enfin compris, trop tard, hélas! dequoi il retournait!
-C’était plus que jamais le moment de détaler, insistaPardaillan. Car enfin tu es fixé sur le sort que te réserve tonancien maître s’il met la main sur toi.
-Telle a été ma première pensée, en effet. Mais je me suis dit:M.le comte est sûrement là-haut. Peut-être ne se doute-t-il pas dece qui se passe dans la rue. Il peut descendre d’un moment àl’autre, et alors, il est perdu. Il faut que j’aille l’avertir. Etje suis entré, monsieur. Et vous avez vu qu’il était temps pourvous: vous alliez vous jeter dans la gueule du loup. Et je vousassure, monsieur le chevalier, que j’ai été douloureusement surprisquand j’ai vu que vous étiez avec M.le comte.
Le digne Landry Coquenard avait débité cela avec simplicité. Ilne paraissait pas se douter le moins du monde qu’il venaitd’accomplir une action héroïque vraiment admirable.
Odet de Valvert, profondément touché de cette marqued’attachement, se raidissait pour ne pas laisser voir son émotion.Pardaillan le considéra un instant en silence. Et, d’une voix trèsdouce, il prononça:
-Tu es un brave, Landry.
-Non, monsieur, répondit piteusement Landry Coquenard, je suisun poltron. Très poltron même. Je vous assure, monsieur, que cen’est jamais moi qui cherche la bataille. Et si c’est elle qui mecherche, je n’hésite pas à prendre mes jambes à mon cou, sans lamoindre vergogne, si je peux le faire.
-Et si tu ne peux pas prendre la fuite? demanda Pardaillan ensouriant malgré lui.
-Alors, monsieur, fit Landry Coquenard d’un air de résolutionféroce, je défends ma peau… Et rudement, je vous en réponds.
Et naïvement:
-Par le ventre de Dieu, je tiens à ma peau, moi!…
-Eh bien, conclut froidement Pardaillan, tâchons de défendrenotre peau du mieux que nous pourrons, puisque nous sommes menacéstous les trois.
Il observa encore un moment par la fenêtre. Les archers, auxdeux bouts de la rue, demeuraient dans l’attente. Concini et seshommes, devant la porte, n’agissaient pas. Concini s’entretenaitnon sans vivacité avec d’Albaran qui paraissait approuver de latête.
-Que diable peuvent-ils bien comploter? murmura Pardaillan,dépité.
Oui, c’était surtout cette ignorance des intentions de l’ennemiqui était angoissante. En attendant qu’un indice vînt le fixer,Pardaillan se mit à étudier les toits. Et il traduisit sonimpression:
-Si nous sommes acculés à fuir par là, nous avonsquatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d’aller nous rompre les ossur le pavé.
-Oui, mais nous avons une chance de nous en tirer, fit observerValvert.
-Évidemment. Si nous ne pouvons pas faire autrement, il faudrabien la courir, cette chance.
-Attention! Ils entrent dans la maison, avertit LandryCoquenard. En effet, une vingtaine d’estafiers entraientsilencieusement en bon ordre, deux par deux. Rospignac avait prisbravement la tête de ses hommes.
Pardaillan et Valvert quittèrent la fenêtre. Landry Coquenardcontinua de surveiller la rue.
-S’ils viennent ici, fit Pardaillan, qui réfléchissait, la portene tiendra pas une minute.
-Nous pouvons nous placer sur l’escalier, proposa Valvert. Iln’est pas si large. À nous deux nous pouvons leur tailler de bonnescroupières.
-Sans doute. Mais ils sont trop. Nous finirons par être accabléssous le nombre. Et puis… il n’est pas dit qu’ils viennent ici. Quisait s’ils ne vont pas nous faire sauter ou mettre le feu à lamaison, comme vous l’avez dit tout à l’heure? fit observerPardaillan.
Et, frappant du pied avec colère:
-Mort diable! je ne veux pas que MmeFausta me tue,moi!… Plus tard, quand j’aurai ruiné ses projets, cela me sera bienégal!… Mais maintenant, au début de la lutte, me laisser supprimer,lui laisser le champ libre, par Pilate, non, ce serait par tropbête!…
-Alors, décidez, monsieur.
-C’est tout décidé: partons, trancha résolument Pardaillan.
Il se retourna vers la fenêtre. Il est certain qu’il avait déjàcalculé toutes ses chances, envisagé toutes les éventualités etfixé la direction qu’il devrait suivre quand il serait sur lestoits, car il prononça:
-Aucun de ces gens ne se risquera à nous poursuivre sur cechemin. Il faut être acculé à la mort, comme nous, pour le faire.Donc pas d’attaque par-derrière à redouter… Donc, je puis, sansscrupule, passer le premier. Je le puis d’autant plus qu’onpourrait nous guetter à une de ces lucarnes que je vois par là.
-Pourquoi, insinua Landry Coquenard, ne pas nous glisser par unede ces lucarnes… si nous réussissons à aller jusque-là?
Pardaillan le dévisagea. Il était un peu pâle, mais en somme, ilne faisait pas trop mauvaise contenance, le digne Landry.
-Crois-tu donc qu’ils ne nous verront pas? dit-il avec douceur.Nous n’aurions fait que reculer pour mieux sauter.
-C’est juste, reconnut Landry.
-Non, reprit Pardaillan, il faut, au contraire, éviter leslucarnes, que nous trouverons sur notre chemin. Fiez-vous-en à moiet suivez-moi… sans perdre pied, si c’est possible.
Il dégaina. Valvert et Landry en firent autant. Il enjamba lafenêtre et se laissa doucement glisser dans l’étroite gouttière.Là, l’épée au poing, il fit deux pas dans la direction des Halleset s’arrêta, attendant ses compagnons.
En bas, dans la rue, son apparition fut saluée par des clameursépouvantables. Aux fenêtres, quelques braves bourgeois éprouvèrentle besoin de donner la mesure de leur courage et de leurmagnanimité en vociférant:
-Le voilà!…
-Le truand se sauve!…
-Sus! arrête! arrête!…
Presque aussitôt après, Landry Coquenard suivit et, derrièrelui, Odet de Valvert parut à son tour. Et cette double apparition,comme la première, fut accueillie par des clameurs sauvages, deshurlements féroces, d’ignobles injures.
-En route, commanda Pardaillan de sa voix brève.
Et il partit aussitôt. Les deux autres le suivaient, l’épée aupoing comme lui. Ils marchaient lentement, mais d’un pas ferme. Ilstenaient les yeux fixés droit devant eux, évitant avec soin deregarder le vide et son attirance mortelle. Et alors, un silencehaletant s’abattit sur la rue.
Pardaillan avançait toujours dans la direction des Halles. Ilsavaient déjà dépassé deux ou trois maisons. Tout à coup, ils’arrêta, et, sans se retourner, commanda:
-Halte!
Et, tout de suite après, il commanda:
-Attention, ils vont nous arquebuser. Couchez-vous sur la pentedu toit.
En parlant ainsi, il leur donnait l’exemple. Ils l’imitèrentavec toute la promptitude que permettait leur équilibre instable.Au même instant, plusieurs détonations éclatèrent et seconfondirent en une formidable explosion. Ils entendirent sifflerles balles au-dessus de leurs têtes et venir s’aplatir avec unbruit sec contre les ardoises dont quelques-unes se détachèrent,roulèrent, tombèrent dans la rue, au milieu de l’épais nuage defumée provoqué par l’explosion.
Pardaillan se redressa avec précaution en disant:
-En route!… Et ne perdons pas une seconde, car il est probablequ’ils vont recommencer.
Ils repartirent de plus belle. Pardaillan allongeait le pasd’une manière sensible. Et les autres, entraînés, faisaient commelui, sans s’en apercevoir peut-être. Ils firent ainsi une vingtainede pas.
En bas, la meute enragée manifestait son dépit par de nouveauxhurlements. Et ils l’entendaient. Ils entendaient les ordres brefsque les chefs lançaient d’une voix rageuse. Aux fenêtres, lesilence continuait à peser. Les badauds féroces qui occupaient cesfenêtres commençaient à sentir confusément la hideur de cetteimpitoyable chasse à l’homme, dans des conditions aussi tragiqueset qui n’étaient vraiment pas à l’honneur des chasseurs. Maintenantils se sentaient angoissés. Et plus d’un qui avait stupidementhurlé: «À mort!» sans savoir pourquoi, se surprenait à souhaiterque les trois hardis compagnons échappassent à leurs implacablesennemis.
Les trois fugitifs avançaient toujours, lentement, maissûrement. Pardaillan guignait le but qu’il se proposait d’atteindreet qui se rapprochait insensiblement. Ce but momentané, c’était larencontre de deux toits. Cela formait une manière d’étroit couloirà droite et à gauche duquel se dressaient les deux toits aux pentesraides. Ces deux toits constituaient ainsi comme deux garde-fousqui rendaient toute chute impossible. Ils se trouveraient dans unespace étroit, encaissé, mais assez solide, et où ils pourraientévoluer avec assurance, délivrés de cette horrible appréhensiond’un faux pas qui pouvait les précipiter dans le vide.
De plus, comme il leur fallait tourner à gauche, ilss’éloigneraient de la rue de la Cossonnerie et de ceux qui lagardaient. Ils deviendraient invisibles, on perdrait leurs traces,on ne pourrait plus les arquebuser froidement comme on venait de lefaire.
En bas, ils comprirent la manœuvre, ils comprirent que leurproie allait leur échapper. De nouvelles vociférations éclatèrent,suivies de nouveaux ordres. Les arquebuses furent rechargées à lahâte.
Pardaillan allongea encore le pas. Et brusquement, il sauta àgauche, disparut en criant:
-Vite.
Il se retourna aussitôt. Landry Coquenard paraissait. Il leharponna solidement, le tira à lui, l’enleva, le poussa derrièrelui. De nouveau, il allongea les puissantes tenailles qu’étaientses mains, saisit Odet de Valvert, comme il avait saisi Landry, lesouleva dans ses bras vigoureux, et se laissa tomber à plat ventre,en l’entraînant avec lui.
Il était temps: une nouvelle détonation, plus formidable que lapremière, salua cette prodigieuse retraite qui venait des’accomplir avec succès et avec une rapidité foudroyante. LorsquePardaillan estima qu’ils devaient être assez loin pour qu’on ne pûtpas les voir, il s’assit le plus commodément qu’il put, etinvita:
-Soufflons un peu.
Ils s’accommodèrent de leur mieux comme lui, et ils soufflèrent.Ils en avaient besoin. Ils étaient haletants, livides, hérissés,ruisselants de sueur. Maintenant que la réaction se faisait, ils sesentaient à bout de forces. Ils durent s’appuyer les épaules autoit. Et ils restèrent ainsi étendus, face au soleil qui lesréchauffait de ses rayons bienfaisants. Ils restèrent ainsi un longmoment, sans trouver la force de parler, la tête vide depensées.
Ce fut Pardaillan qui, le premier, reprit ses esprits, sesecoua, revint au sentiment de la réalité. Et il les galvanisa endisant:
-Il ne s’agit pas de s’endormir ici. Tout n’est pas dit encore,nous sommes loin d’être hors d’affaire. Ce que nous avons faitjusqu’ici n’est rien comparé à ce qui nous reste à faire.
Ils se redressèrent tous les deux, aussi résolus l’un quel’autre. Ils repartirent, Pardaillan ayant repris la tête. Durantun assez long temps, ils marchèrent facilement et sans risque: ilstournaient et viraient constamment entre deux toits. Oùallaient-ils ainsi et où se trouvaient-ils? Pardaillan le savait,lui, évidemment. Mais il ne le disait pas. Quant à Odet et àLandry, leur confiance en lui était telle qu’ils le suivaient sanss’inquiéter que de ne pas tomber et sans songer à poser desquestions.
Tout à coup, Pardaillan s’arrêta. Ils étaient encore entre deuxtoits. Mais à dix pas devant eux, c’était de nouveau le vide qu’ilsallaient trouver. Pardaillan les prévint. Et quand nous disonsles, nous nous exprimons mal: il est certain que ce qu’ilen disait, c’était plutôt pour Landry Coquenard qu’il neconnaissait pas suffisamment. Donc Pardaillan prévint:
-Attention, nous allons de nouveau nous engager sur unegouttière. Nous aurons de nouveau le vide à notre droite. Un fauxpas, un étourdissement, et c’est la chute, c’est l’écrasement surle pavé.
Landry Coquenard sentit si bien que c’était pour lui seul qu’ilparlait qu’il répondit, tandis que son maître se taisait:
-Je commence à m’habituer au vertige, monsieur.
-En outre, continua Pardaillan, ces loups enragés vont nous voirde nouveau. Ce n’est pas que je craigne leur arquebusade: noussommes trop loin maintenant. Mais c’est que j’aurais voulu leurdissimuler la direction que nous allons suivre.
Et, avec un soupir de regret:
-Malheureusement, c’est impossible. N’en parlons donc plus. Ilréfléchit une seconde et reprit:
-Nous allons donc suivre cette gouttière. Elle nous mènera à untoit fort aigu. Ce toit nous pouvons le longer, comme nous allonslonger celui-ci. Mais alors nous reviendrons à la rue de laCossonnerie où nous finirons par être pris si nous essayons dedescendre. Maintenant, retiens bien ceci, ajouta-t-il ens’adressant directement à Landry, si nous parvenons à franchir cetoit, de l’autre côté, nous trouverons peut-être une chance desalut. Note bien que je dis: peut-être. C’est-à-dire que je n’ensuis pas sûr du tout.
-Franchir ce toit, s’inquiéta Landry Coquenard, c’est qu’il estdiablement raide, monsieur! Ce sera miracle vraiment si nous neglissons pas et si nous n’allons pas nous rompre les os en bas!
-C’est à voir, fit Pardaillan de son air froid. Si tu ne crainspas de tomber vivant entre les mains de ton ancien maître, retournesur tes pas, enjambe la première lucarne que tu trouveras etdescends te livrer à Concini. Nous deux, Valvert et moi, nouspréférons courir le risque de nous rompre les os. Ce qui nousarrivera probablement, car la manœuvre, difficilement réalisable àtrois, devient presque impossible à deux. Décide-toi.
-C’est tout décidé, fit résolument Landry, la mort plutôt que detomber vivant entre les mains de Concini. Aussi bien, monsieur,s’il faut faire le plongeon, peu importe que ce soit ici, là, ouailleurs. Pardaillan le vit très décidé. Il sourit.
-Je vais vous expliquer la manœuvre, dit-il. Et il la leurexpliqua, en effet.
-C’est compris? dit-il en terminant.
-C’est compris, monsieur, répondit Landry.
-Tu te sens assez fort, n’est-ce pas?
-Ne craignez rien, monsieur, je suis plus solide qu’il n’yparaît, rassura Landry.
-Allons-y, en ce cas, commanda Pardaillan, du sang-froid, ettout ira bien.
Il repartit en tête. Il s’engagea sur la gouttière, la longea,parvint au toit qu’il avait signalé et s’arrêta à l’endroit qu’ils’était fixé. Ils avaient repris leur ordre primitif. Landry aumilieu, Odet en queue. Et, dès qu’ils parurent, les cris éclatèrentdans la rue, signalant qu’on les avait vus. Heureusement, commel’avait fait observer Pardaillan, ils étaient hors de la portée desballes. Quand même quelques coups de feu isolés partirent: poudrebrûlée bien inutilement.
Pardaillan attendit, immobile sur le bord du toit, le vide béantà son côté et où il suffisait du moindre faux mouvement pour qu’ilfût précipité. Landry s’arrêta près de lui. Il se courba avecprécaution, se coucha sur la pente raide du toit, le dos tourné auvide, les pieds solidement calés dans la gouttière. Quand il sesentit bien d’aplomb, il se raidit de toutes ses forces endisant:
-Hop!
C’était le signal attendu par Valvert qui avait dû s’immobilisercomme Pardaillan. Aussitôt, il enjamba les pieds de Landry et selaissa aller doucement à plat ventre sur son dos. Il ne demeura paslà un vingtième de seconde. Il se mit à grimper avec une adresse,une agilité et une légèreté vraiment admirables. Il parvint auxépaules de Landry, sur lesquelles il posa les pieds. Alors Landryleva les mains et le saisit solidement aux chevilles.
C’était le deuxième échelon de cette fantastique échelle humainequi se dressait ainsi sur la pente raide et glissante du toit,au-dessus de l’abîme.
Dans la rue, le silence s’était de nouveau abattu: Concini,d’Albaran, Rospignac, tous les autres suivaient des yeuxl’effrayante et folle manœuvre, avec, certes, l’espoir qu’elleaboutirait à une catastrophe, mais non sans un sentimentd’admiration pour les braves qui l’accomplissaient.
Se sentant calé, Valvert à son tour lança le signal qu’attendaitle chevalier. À son tour, celui-ci répéta, avec autant d’adresse etd’agilité, la même manœuvre. Et il atteignit la crête du toit qu’ildépassait des épaules. Il l’agrippa, se hissa à la force despoignets, l’enjamba, et se coucha à plat ventre dessus, les jambespendantes de chaque côté.
Cela ne lui avait peut-être pas pris une seconde. Il nes’attarda pas. Il se cala bien, raidit ses muscles et tendit lamain à Valvert qui la saisit. Alors Pardaillan, lentement,méthodiquement, sûrement, avec une force que décuplait l’imminencedu péril, tira à lui… Il amena Valvert qui traînait après luiLandry Coquenard suspendu à ses chevilles.
Les mains de Valvert arrivèrent à la hauteur de la crêtequ’elles saisirent. À son tour, et aidé par Pardaillan quil’empoigna par les épaules, il se hissa à la force des poignets.Landry Coquenard se trouva amené à la portée de la main dePardaillan. Cette tenaille vivante l’agrippa et ne le lâcha plus.Par contre, il lâcha, lui, les chevilles de son maître qui setrouva bientôt à cheval sur la crête du toit et s’écarta pour luifaire place.
Landry Coquenard n’eut même pas la peine de se livrer à unegymnastique quelconque. Pardaillan et Valvert, qui l’avait saisi deson côté, l’enlevèrent comme une plume, le couchèrent à plat ventreentre eux.
Ils soufflèrent. Oh! pas longtemps: une seconde à peine. Ilsrecommencèrent tout de suite la manœuvre pour descendre le toit,plus périlleuse, plus difficultueuse certes que l’ascension.Seulement, cette fois, ce fut Pardaillan qui descendit le premier,se réservant, comme toujours, le rôle qui exigeait le plus de forceet d’adresse.
Il se suspendit aux chevilles de Valvert, lui-même suspendu auxchevilles de Landry Coquenard, et se laissa glisser jusqu’auchéneau. Ceci n’était rien, comparé à ce qui restait à accomplirpour achever heureusement la manœuvre.
Landry Coquenard était resté en haut du toit à la crête duquelil se tenait cramponné des deux mains. Dès que Pardaillan sentitses pieds bien d’aplomb dans le chéneau, il harponna solidementValvert qui lui-même tenait Landry, et il commanda:
-Hop!
Aussitôt Landry Coquenard ouvrit les mains et ferma les yeux,sentant très bien que c’était l’instant critique et que leur vie àtous les trois était à la merci d’une défaillance dePardaillan.
Mais Pardaillan soutint le formidable, le surhumain effort sansfaiblir. À bout de bras, presque, il amena ses deux compagnons dansle chéneau, près de lui. Ils repartirent de plus belle, avec un peuplus d’assurance parce qu’ils se sentaient sur un espace un peuplus large, où le faux pas mortel était moins à redouter.
Dans la rue, on les avait vus disparaître de nouveau. Mais onvoyait bien où ils pouvaient aller. Et ç’avait été la ruée vers lesHalles.
Eux, ils n’avaient rien vu: ils regardaient droit devant eux,sachant bien qu’ils ne pouvaient pas se permettre la plus petite,la plus brève distraction. Mais ils se doutaient bien que la meuteallait les atteindre au tournant du chemin. Et il fallait y arriveravant elle. C’est pourquoi ils se hâtaient autant qu’ils lepouvaient.
Espéraient-ils encore s’en tirer? Cette chance unique etproblématique dont Pardaillan avait parlé s’offrait-elle à eux, oubien venait-elle de s’évanouir? Nous pencherions plutôt pour cettedernière supposition, car ils avaient l’air horriblement déçus etdésespérés.
Cependant, ils continuaient d’avancer, cherchant nous ne savonstrop quoi, espérant peut-être ils ne savaient pas eux-mêmes quelmiracle. Tout à coup Pardaillan s’arrêta et, avec une voix quiavait des vibrations étranges, il prononça:
-C’est ici la fin. Sautons.
Et ils se lancèrent tous les trois dans le vide.
Dans la rue du Marché-aux-Poirées, suivi de sa meute hurlante,Concini, fou de rage en voyant que sa proie venait de lui échapperen se réfugiant dans les bras de la mort, Concini se hâtaitd’accourir, voulant au moins se donner la satisfaction decontempler et d’insulter les cadavres de ceux qu’il haïssait d’unehaine mortelle.
D’Albaran le suivait de son pas tranquille et pesant. Ilparaissait satisfait, lui, et il avait lieu de l’être, puisque samission était heureusement accomplie: Fausta ne lui avait pasdemandé de prendre Pardaillan vivant pour le torturer comme rêvaitde le faire Concini. Elle lui avait simplement demandé de lesupprimer par n’importe quel moyen.
Or Pardaillan avait sauté du haut du toit: quatre étages. Ilétait hors de doute qu’il était venu s’écraser sur le pavé.Peut-être n’était-il pas encore trépassé. En tout cas, après unechute pareille, il ne pouvait agoniser longtemps. D’Albaran pouvaitdire en toute assurance que sa maîtresse était débarrassée delui.
Nous avons dit que la plupart des rues qui avoisinaient lesHalles tiraient leur nom du genre de commerce qu’on y exerçait. Larue au Feure était de ce nombre. On sait que « feure »,du vieux mot français feurre ou fouarre, signifiaitpaille, fourrage. En effet, le commerce qui dominait dans cette rueétait le commerce des fourrages. Par corruption, le nom de rue auFeure était déjà devenu à cette époque rue aux Fers[1] . Mais si le nom de la rue avait étélégèrement déformé, les marchands de foin, de paille et d’avoine yétaient restés et y tenaient leur marché.
Ceci a sa petite utilité qu’on reconnaîtra tout à l’heure.
Une des maisons de la rue aux Fers était une maison bourgeoised’assez modeste apparence. La maison, depuis un an ou deux, étaitoccupée par une « dame et sa demoiselle ». Ainsidisait-on dans le quartier. La dame, quand elle s’y trouvaitcontrainte, se donnait un nom bourgeois assez commun et assezrépandu. Et dans cette maison, elle et sa fille menaient uneexistence de recluses et des plus modestes. N’importe, comme elleavait très grand air, on lui donnait ce titre de dame, et à safille celui de demoiselle.
De plus, comme elles menaient une existence assez mystérieuse,disparaissant tout à coup pendant des semaines entières sans qu’onpût jamais savoir comment ni où elles allaient ; comme on lesvoyait soudain reparaître sans qu’il fût possible de découvrirquand elles étaient arrivées et d’où elles venaient ; commeenfin la dame s’habillait le plus souvent d’une robe blanched’ailleurs très simple et très modeste, on se refusait à admettrece nom très vulgaire qu’elle-même avait donné, et dans tout lequartier on ne la désignait pas autrement que sous le nom de ladame en blanc.
Essayons de soulever le voile dont s’enveloppent ces deuxfemmes, pénétrons dans la maison.
C’était une sorte de parloir bourgeois, meublé d’une façonmodeste, sommaire, qui donnait très nettement une sensation deprovisoire. La fenêtre qui donnait sur la rue était grande ouverte,car le temps était chaud. Au milieu de la pièce se dressait unetable ronde. Autour de la table se tenaient « la dame en blancet sa demoiselle ».
La mère paraissait à peine trente ans. D’admirables yeux bleus,un teint de neige, une auréole d’or autour de la tête. Plutôtpetite, mais merveilleusement proportionnée. Un grand air denoblesse : une grande dame assurément. Un charme captivant querendait plus captivant encore un voile d’indéfinissable mélancolierépandu sur ses traits si purs et si délicats.
La fille : la reproduction vivante de la mère à quinze ans.De taille plus élevée. Plus de vigueur morale et physique. Plus dedécision à la fois chaste et hardie. On sentait palpiter en ellel’âme d’une guerrière. La même incomparable dignité d’attitudes.Une rayonnante franchise du regard.
Toutes deux s’activaient à de menus travaux de broderie. Non pasen ouvrières diligentes qui peinent pour assurer leur existence,mais en grandes dames qui cherchent une distraction. Car, malgré lamodeste apparence du logis, et la modestie plus grande encore deleur mise, on sentait qu’elles n’étaient pas pauvres.
Elles ne se parlaient pas, ou du moins n’échangeaient que derares, de courtes paroles, assez espacées. De toute évidence, nil’une ni l’autre n’était à son travail, qu’elle gardait sur lesgenoux plutôt pour se donner une contenance.
La mère se plongeait dans de longues rêveries, mélancoliques,sinon douloureuses, si l’on s’en rapportait à ses jeux dephysionomie.
La fille, de tempérament vif, se montrait inquiète, agitée,troublée. Elle avait toujours l’oreille tendue vers la fenêtre. Lemoindre bruit venant de la rue la faisait tressaillir. Alors ellese levait d’un mouvement infiniment gracieux dans sa vivacitélégère, courait à la fenêtre interrogeait d’un regard ardent la rueet la place. Et ne voyant pas ce qu’elle cherchait sans doute,faisait une adorable moue de déception soupirait, revenaitlentement s’asseoir, tout attristée.
Toujours, à ces moments-là, la mère sortait de sa rêverie, siprofonde qu’elle parût. Et elle interrogeait le visage expressif desa fille avec une sorte d’anxiété haletante. Le plus souvent, ladéception qu’elle lisait sur cet adorable visage de jeune fillesuffisait à la fixer. Alors elle soupirait à son tour et, sansavoir ouvert la bouche, retombait dans sa rêverie. D’autres fois,ce témoignage si clair ne lui suffisait pas : elle posait unequestion de son doux regard limpide. Invariablement, la jeune fillerépondait à cette question muette par un mouvement de tête négatif.Et elle reprenait sa broderie d’un geste machinal.
Et le temps s’écoulait, mortellement long, pour ces deux femmesplongées dans cette énervante attente.
Quelquefois, la mère parlait. C’était pour dire d’une voixinfiniment douce :
– Va voir s’il vient, ma Giselle.
Et la jeune fille, Giselle, puisque c’était son nom, se levait,allait voir à la fenêtre et soupirait, en revenants’asseoir :
– Il ne vient pas, ma mère. C’était tout. Une fois, elleajouta :
– Viendra-t-il seulement ?… Depuis qu’il est sorti deson enfer, c’est à peine si nous l’avons entrevu deux fois. Il estreparti aussitôt. Voilà plusieurs jours qu’il nous a annoncé savisite : voilà plusieurs jours que nous l’attendons en vain.Viendra-t-il aujourd’hui ? Mère chérie, je n’ose plusl’espérer.
Et la mère répondit :
– Il ne fait pas ce qu’il veut, ni comme il veut, maGiselle. Il ne s’appartient plus. Il appartient à son parti. (Il yavait comme une sourde amertume dans son accent.) Et puis, que deprécautions ne lui faut-il pas prendre.
Elle semblait excuser celui qu’elles attendaient toutes deux. Lajeune fille le comprit ainsi. Elle protesta avec une doucefierté :
– À Dieu ne plaise, ma mère, que je me permette decritiquer la conduite de mon père. Je suis fille trop soumise ettrop respectueuse. Seulement je m’inquiète pour lui… Je crainstoujours qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur, quelqueaccident.
– Hélas ! soupira la mère, c’est qu’en effet, dans laformidable aventure où il s’est lancé, il lui faut combattre toutun monde d’ennemis, échapper à une foule de dangers qui le menacentsans trêve.
Et avec un soupir de regret :
– Nous étions si heureux, avant. Nous pouvions l’êtretoujours… Ah ! pourquoi faut-il que ces idées lui soientvenues !…
– C’est le maître, prononça Giselle avec fermeté et commeun argument sans réplique.
– Pourquoi ces chimères, ces folies ? continua lamère, comme si elle n’avait pas entendu. Que de larmes ne nousont-elles pas coûtées, à nous, que de déceptions cruelles,d’humiliations cuisantes, de misères, de tortures de toutes sortes,à lui ! Sans compter les plus belles années d’une existencehumaine irrémissiblement perdues !…
– C’est le maître, répéta Giselle avec une douceobstination.
– Nous étions si heureux ! répéta la mère avec deslarmes refoulées dans les yeux.
– Nous serons heureux encore, mère chérie, tu verras !s’écria Giselle en l’entourant de ses bras et en l’étreignantpassionnément.
– Toi, oui, mon enfant adorée, fit la mère en lui rendantavec tendresse ses douces caresses. Toi, tu seras heureuse, commetu mérites de l’être.
Et secouant sa blonde tête, avec une expression d’inexprimabledésenchantement :
– Mais, moi !… Jamais plus je ne le serai !…Parce que jamais plus je ne retrouverai mon Charles d’autrefois… leCharles que j’aimais tant… et qui n’adorait que moi, moi seule.
Et de nouveau, la dame en blanc se replongea dans ses penséesdouloureuses, sinistrement évocatrices d’un bonheur perdu et qui nereviendrait jamais plus. Du moins en avait-elle le funestepressentiment.
La fille, Giselle, soupira en considérant sa mère avec unetendresse passionnée.
Du temps passa encore. Pour la centième fois, Giselle regardaitpar la fenêtre. Et cette fois un cri de joie puissante jaillit deses lèvres :
– C’est lui !
Elle quitta précipitamment la fenêtre, courut à sa mère, lasaisit dans ses bras, couvrit son visage de baisers fous, et riantet pleurant à la fois, ivre de joie, balbutia :
– C’est lui, mère chérie ! c’est mon père !…Oh ! je l’ai reconnu à sa démarche, va !… Je te dis quec’est lui !… Ne pleure plus !… Le voilà !… Mais,folle que je suis !… je cours lui ouvrir !…
Et, vive et légère, infiniment gracieuse, elle courut à laporte, sauta dans l’escalier d’un bond souple de jeune biche,disparut dans l’allée, tira les verrous de la porte extérieurequ’elle ouvrit toute grande, sortit sur le seuil, et, le cœur luibondissant dans la poitrine, elle regarda du côté duMarché-aux-Poirées.
Venant de là, un cavalier s’engageait dans la rue aux Fers. Etil fallait vraiment les yeux du cœur de la fille adorant son pèrepour l’avoir reconnu en ce cavalier. Car, tout ce que l’on pouvaitvoir de lui, c’était une paire de bottes noires, souples etmontantes, aux larges éperons d’acier bruni, au grand manteau dedrap gris que relevait le bout d’une longue épée, un feutre grisqu’ornait une touffe de plumes rouges. Quant à ce qui est de sonvisage, on n’en voyait même pas le bout du nez.
L’homme, le père, venait d’entrer dans la rue. La fille,Giselle, sur le pas de la porte, le regardait de ses yeux lumineuxembués de larmes de joie, où se lisait toute sa tendresse filiale.Et elle attendait.
À ce moment, une charrette de foin qui stationnait devant uneporte, deux maisons plus loin, s’ébranla, venant à la rencontre ducavalier. La rue était étroite. La charrette, chargée de foinjusqu’à la hauteur d’un premier étage, obstruait tout le passage.La jeune fille, pour lui faire place quand elle passa devant elle,dut rentrer dans l’allée. Le cavalier dut pareillement s’arrêter,s’effacer, s’aplatir contre le mur. La charrette passa lentement,lourdement, en grinçant, traînée par ses deux solides percheronsque précédait un charretier nonchalant.
Le cavalier put se remettre en marche. Il aperçut sa fille. Ilallongea le pas et bientôt fut près d’elle. Il la prit dans sesbras, la serra tendrement sur sa poitrine, couvrit son frontvirginal et ses boucles d’or de baisers, en murmurant :
– Mon enfant ! mon enfant chérie ! Ma Gisellebien-aimée ! ma fille !…
– Père ! mon bon père ! bégayait Giselle, vousvoici donc enfin !… Sain et sauf, Dieu merci.
Ils s’étreignirent de nouveau. Ils se contemplaient, ils setâtaient. On eût dit que le témoignage de leurs yeux ne leursuffisait pas et qu’ils avaient besoin de se parler, de se toucher,pour s’assurer qu’ils ne se trompaient pas, que c’était bieneux.
Le père, c’est certain, adorait sa fille qui lui rendait cetteadoration, doublée chez elle d’une ardente vénération.
Ils s’oublièrent ainsi un instant, qui leur parut, à tous deux,plus bref qu’une seconde et qui, dans la réalité, se prolongeadurant plusieurs minutes.
*
* *
Pardaillan savait bien, lui, que la rue aux Fers était la ruedes marchands de fourrage. Et quand il avait parlé à LandryCoquenard d’une unique chance qu’ils avaient peut-être de s’entirer, c’était à cela qu’il pensait. Pardaillan se disait que s’ilavait la « chance » d’atteindre la rue aux Fers, ilaurait « peut-être » cette autre « chance » dedécouvrir un tas de paille, de foin de fourrage quelconque surlequel ils pourraient sauter sans risque de se rompre les os. Etalors, en effet, ils auraient « peut-être » la« chance finale » de s’en tirer.
Et c’est cela, ce monceau de fourrage sauveur, qu’il s’acharnaità chercher du haut des toits, après avoir eu la« chance » d’accomplir ce prodigieux tour de force etd’adresse que constituait cette escalade d’un toit aigu, qui lesavait amenés là où ils avaient besoin d’être. Par malheur, lachance paraissait les avoir abandonnés. Il avait beau fouiller larue, au risque d’être saisi par le vertige et précipité dans levide, il ne découvrait pas ce qu’il cherchait.
Et c’est à ce moment où il commençait à désespérer sérieusement,qu’il avait fini par le découvrir : une porte venait des’ouvrir, une charrette chargée de foin en était sortie. C’estcette charrette que Pardaillan avait désignée à ses compagnons endisant :
– C’est ici la fin. Sautons.
Et ils avaient sauté, l’un après l’autre. Et ils n’avaient paseu d’autre mal qu’une assez forte secousse.
Jusque-là, Pardaillan ne s’était pas soucié de se demander cequ’il ferait quand il serait dans la rue. Il était de ceux qui sedisent que, pour être bien faite, chaque chose doit venir en sontemps. Après s’être secoué, il commença à se poser cette questionqui avait bien son importance, dans la situation grave où ils setrouvaient. Car enfin, avoir réussi, avoir eu la« chance », pour parler comme Pardaillan, de ne pas sebriser les os, c’était quelque chose assurément. Mais ce n’étaitpas tout. Il s’en fallait de beaucoup.
Ils ne pouvaient avoir, à eux trois, la prétention de charger etde déconfire Concini et ses cinq ou six officiers et ses cinquanteet quelques spadassins. Si encore il n’y avait eu que ceux-là. Maisc’est qu’il y avait le dogue de Fausta et sa dizaine d’hercules quipourraient peut-être se multiplier – est-ce qu’on savait, avecFausta ? C’est qu’il y avait encore le grand prévôt et sesarchers. Et puis encore les lieutenants du prévôt et d’autresarchers. Non, vraiment, ils étaient trop.
Tout ce qu’on pouvait espérer, et ce n’était pas déjà besogne siaisée, étant donné leur nombre, tout ce qu’on pouvait espérer,c’était de leur glisser entre les doigts.
C’était à trouver cette solution, assez épineuse, que s’activaitmaintenant l’esprit infatigable de Pardaillan.
Malheureusement, il n’eut pas le loisir d’y songerlongtemps : la charrette ne s’était immobilisée que juste letemps nécessaire pour permettre au charretier de fermer la portecochère. Il est vrai que ce charretier ne paraissait guère pressé.Quoi qu’il en soit, il avait fermé la porte, s’était mis à la têtede ses chevaux. Et la charrette était partie, emportant au haut desa pyramide de foin le chevalier de Pardaillan, le comte Odet deValvert et son écuyer, Landry Coquenard.
La charrette était partie. Et le pis est qu’elle s’en allaitvers le Marché-aux-Poirées. C’est-à-dire vers Concini, versd’Albaran, vers le prévôt et ses archers. Vers toute une bande deloups enragés qui accouraient à toutes jambes pour fouiller la rue,qui, ne découvrant pas leurs cadavres et voyant cette charrettechargée d’un tapis aussi épais et aussi moelleux, ne manqueraientpas de l’arrêter et de la fouiller.
Ainsi Pardaillan et ses compagnons, après avoir accompli desprodiges de force et d’adresse, après avoir failli cent fois serompre le cou, seraient pris comme des oiseaux au trébuchet,sottement, ridiculement, au haut d’un tas de foin où ils nepourraient bouger et se défendre comme il convenait. Et cela aumoment précis où ils croyaient bien s’être tirés d’affaire.
C’était à vous rendre fou de rage. Et de fait, un accès decolère froide terrible, s’empara du chevalier.
On comprend bien que ce qui l’enrageait ainsi, ce n’était pas laperspective de laisser sa peau dans une bataille dont l’issue nepouvait faire aucun doute, étant donné l’écrasante supériorité desforces qui l’encerclaient : Pardaillan ne tenait plus à lavie, et depuis longtemps. Non, sa rage venait uniquement de cequ’il savait bien que sa disparition assurait le triomphe deFausta.
Pardaillan, fou de rage, se dressa à demi sur son piédestal defoin et livide, hérissé, flamboyant, il mit l’épée au poing. Car,tous les trois, ils avaient rengainé depuis longtemps. Etnaturellement, il fut à l’instant même imité par ses deuxcompagnons qui, se fiant entièrement à lui, ne le perdaient jamaisde vue, se modelaient en tout sur lui, se tenaient toujours prêts àlui obéir sur le moindre geste. Et ayant dégainé, avec uneeffrayante expression de menace, d’une voix qu’une fureurconcentrée rendait méconnaissable, Pardaillan gronda :
– Par Pilate, ne restons pas sur cette meule de foin oùnous serions embrochés comme des oisons ! Descendons, etpuisqu’il faut crever ici, avant d’avoir réduit à merci la damnéeFausta, que ce ne soit pas du moins sans en découdre le plus quenous pourrons.
Il allait se laisser glisser du haut de la charrette. Mais sonregret de laisser Fausta triompher était si vif qu’il ne put encorese résoudre à courir au-devant de la mort. Avant de quitter cetabri momentané, il jeta autour de lui un regard sanglant quicherchait le trou où il pourrait se dissimuler, échapper à Conciniet à son armée de sbires et d’assassins.
La charrette, par hasard, tenait la droite de la rue. Les bottesde foin, qui débordaient de chaque côté, rasaient la façade desmaisons. Elles les rasaient même de si près que nous avons vu queGiselle, la fille de la dame en blanc, avait dû rentrer dansl’allée de sa maison, et que son père, un peu plus loin, avait dûs’aplatir contre le mur pour éviter d’être écorchés au passage parle foin.
Pardaillan et ses compagnons, sur le haut de la charrette, setrouvaient au niveau du premier étage de ces maisons qu’elle rasaitainsi. Et voici que, en jetant autour de lui ce coup d’œildésespéré du noyé qui cherche à quelle branche il pourra seraccrocher, il aperçut à quelques pas devant lui une fenêtre grandeouverte, à une de ces maisons. Encore deux ou trois tours de roue,et il se trouverait porté devant cette fenêtre.
Pardaillan ne se demanda pas à qui pouvait appartenir cettemaison ni quels étaient les gens qui l’habitaient. Il ne se dit pasdavantage que s’il s’introduisait chez eux par cette fenêtreouverte, ils allaient pousser des hurlements qui attireraientConcini et sa bande. Il se dit simplement qu’en se réfugiant danscette maison, il gagnerait quelques instants, une ou plusieursminutes peut-être. Et quelques instants gagnés, ce pouvait être lesalut pour lui et ses compagnons.
Il ne s’en dit pas davantage et il n’hésita pas une seconde. Dela pointe de son épée, il désigna la fenêtre à Odet et à Landry.Ils comprirent à merveille, sans qu’il fût nécessaire de leurfournir la moindre explication. Ils se trouvèrent bientôt devant lafenêtre ouverte, de plain-pied avec elle. Avec cette agilité etcette rapidité de décision dont ils venaient de fournir quelquespreuves remarquables, ils enjambèrent la barre d’appui, sautèrent àl’intérieur, fermèrent la fenêtre derrière eux.
Ni le cavalier inconnu, ni sa fille, ni le charretier ne virentcette manœuvre. Ils ne soupçonnèrent pas un instant que des hommespouvaient se trouver au haut de ce tas de foin roulant. Lacharrette, délestée, passa, roulant, cahotant, geignant. Quelquestoises plus loin, elle dut s’arrêter. Le charretier, ahuri, se vitentouré par toute la bande de loups de Concini. Et, del’ahurissement, il tomba dans l’épouvante folle et se mit à claquerdes dents quand il reconnut l’inquiétante silhouette du grandprévôt et qu’il vit qu’on le soumettait à un interrogatoire enrègle.
La dame en blanc s’était levée, toute droite, comme mue par unressort, quand elle avait vu sa fille courir au-devant de son père.Elle aussi, elle voulut s’élancer à la rencontre de l’époux tant etdepuis si longtemps attendu. L’émotion la paralysa. La joie lasuffoquait. Elle dut appuyer des deux mains sur son sein pour encomprimer les mouvements tumultueux. Et, rougissante et pâlissantetour à tour, les yeux humides, comme extasiée, elle bégaya avec unaccent de tendresse profonde :
– Ô mon Charles bien-aimé ! je vais donc le voirenfin !…
Retrouvant le mouvement, elle allait se lancer dans l’escalier àla suite de sa fille. À ce moment, trois hommes, trois apparitionsformidables, terrifiantes, le fer au poing, parurent dans le cadrede la fenêtre ouverte, bondirent dans la pièce où elle setenait.
La dame en blanc tournait le dos à la fenêtre : elle avaitdéjà la main sur le loquet pour ouvrir la porte. Elle entendit lebruit que faisaient les trois intrus – qui n’étaient autres quePardaillan, Odet de Valvert et Landry Coquenard – en sautant dansla chambre. Cette femme frêle et délicate, que la joie venait deterrasser un inappréciable instant, ne perdit pas une seconde latête devant le danger.
Elle se retourna juste à point pour voir Landry Coquenard fermerla fenêtre. Elle ne se troubla pas, ne s’inquiéta pas devant lestrois épées menaçantes. Elle se redressa. Et avec un aird’inexprimable majesté, de sa voix douce qui ne tremblait pas,dédaignant d’appeler à l’aide, elle demanda :
– Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Quesignifie ?… Brusquement elle s’interrompit. La série dequestions qui se pressaient sur ses lèvres s’acheva en un cri où ily avait un étonnement prodigieux :
– Monsieur de Pardaillan !…
Pardaillan avait aperçu cette forme féminine, tout de blancvêtue, qui lui tournait le dos. Il n’avait pas rengainé. Mais ils’était découvert en un geste large, un peu théâtral. Un de cesgestes qui n’appartenaient qu’à lui. Il fit vivement deux pas,s’inclina respectueusement et s’efforça de rassurer :
– Ne craignez rien, madame, et, de grâce, pardonnez-nous…Et lui aussi, il reconnut au même instant la jeune femme. Et commeelle, il s’interrompit pour s’écrier :
– Violetta !…
La rencontre le stupéfiait au moins autant qu’elle avaitstupéfié celle qu’il venait de nommer Violetta. Seulement, alorsque le gracieux et expressif visage de celle-ci exprimait leravissement sans mélange que lui procurait cette rencontre, quelquechose comme une ombre de contrariété ou d’inquiétude passa sur leloyal et non moins expressif visage de Pardaillan.
Ce fut d’ailleurs si rapide que ni la jeune femme ni lescompagnons du chevalier n’eurent le temps de le remarquer. Toutaussitôt, Violetta s’avança précipitamment, se jeta avec un chasteabandon sur la large poitrine de Pardaillan, lui tendit le front,exprimant sa joie profonde dans ces mots jaillis du fond ducœur :
– Vous, monsieur, vous, ici, chez moi !… Tous lesbonheurs m’arrivent donc aujourd’hui ?
Pardaillan ferma les bras sur elle, se pencha, plaqua sur sesjoues satinées deux baisers tendrement fraternels, cependant qu’ildisait :
– Ma petite Violetta !… Du diable si je m’attendais àvous trouver dans cette pièce où je me suis introduit comme unvulgaire malfaiteur !… N’importe, je suis bien heureux de vousvoir.
Il parlait en toute sincérité et il n’y avait qu’à voir son bonsourire pour se convaincre qu’il était en effet heureux de larencontre.
Odet de Valvert et Landry Coquenard le comprirent bien ainsi.Ils n’avaient pas hésité à le suivre. Ce n’était pourtant pas sansse demander avec angoisse quel accueil les attendait dans cettemaison inconnue où, selon le mot de Pardaillan lui-même, ilss’introduisaient « comme de vulgaires malfaiteurs »,l’épée au poing. Ils se sentirent instantanément rassurés. EtLandry Coquenard, avec un large sourire, traduisit sa satisfactionen glissant ces mots à l’oreille de son maître :
– C’est une vraie bénédiction du ciel que nous soyonsprécisément tombés chez des amis de M. le chevalier !
À quoi, Valvert, aussi satisfait, répliqua sur le même tonconfidentiel :
– Oui, je crois que ce n’est pas encore ce coup-ci queConcini et ses assassins mettront la main sur nous.
Ils se hâtaient trop de se féliciter et de se réjouir. S’ilsavaient pu lire dans l’esprit du chevalier, ils auraient vu qu’ilsétaient loin d’être hors d’affaire comme ils le croyaient. Eneffet, Pardaillan souriait héroïquement. Son œil clair n’exprimait,en se fixant sur Violetta, que la plus tendre, la plus fraternelleaffection. Pas l’ombre d’une inquiétude ne se lisait sur son loyalvisage. Par malheur, ce n’était là qu’un masque qu’il s’appliquaitpour dissimuler à la jeune femme la rude désillusion quil’atteignait et l’effroyable accès de fureur qui venait de nouveaude s’emparer de lui. Pardaillan songeait :
« Quel démon fantasque et malfaisant s’acharne donc ainsiaprès moi, aujourd’hui !… Quoi, j’ai cette guigne noire detomber chez la duchesse d’Angoulême !… Pardieu, s’il n’y avaitqu’elle… cette tendre et douce Violetta, j’en suis certain,donnerait sans hésiter une pinte de son sang pour nous tirerd’affaire… Mais il y a le duc… le duc d’Angoulême, associé deMme Fausta, le futur Charles X… Et c’est que je nesuis plus précisément de ses amis, à Charles d’Angoulême… Corbleu,nous voilà bien lotis, s’il nous voit chez lui !… »
Ces réflexions plutôt sombres traversèrent l’esprit dePardaillan avec cette rapidité foudroyante de la pensée. Toutaussitôt, il se dit :
« Je ne peux pas faire à cette douce Violetta ce chagrinmortel de croiser le fer avec son époux, devant elle… D’autre part,je ne veux pas me laisser égorger comme un mouton… cordieu, ceserait faire la partie trop belle au duc et à Fausta !… Alorsje ne vois qu’un moyen : c’est de déguerpir au plus vite,avant que le duc ne nous tombe dessus. »
Ayant pris cette résolution de battre en retraite une fois deplus, Pardaillan avertit Valvert par un de ces regards d’uneéloquence criante. Valvert comprit à merveille qu’il devait, plusque jamais, se tenir sur ses gardes. Il en fut tout effaré, car ilcroyait bien que tout était fini pour eux. Il en fut effaré, maiscela ne l’empêcha pas de se le tenir pour dit et d’avertir à sontour Landry Coquenard par un coup de coude. Et tout en se tenantprêt à tout, il ouvrit les yeux et les oreilles tout grands, pourtâcher de comprendre ce qui leur arrivait.
Il ne tarda pas à être fixé. La duchesse d’Angoulême, puisquec’était elle, en ce moment même, se dégageait doucement del’étreinte de Pardaillan, et disait, avec le même accent de joienaïve et touchante :
– Quelle va être la joie du duc d’Angoulême lorsque, enrentrant chez lui, il aura cette heureuse surprise d’y trouver songrand frère bien-aimé, le chevalier de Pardaillan !
« Le duc d’Angoulême ! s’écria Valvert en lui-même.Peste et fièvre, nous jouons vraiment de malheur,aujourd’hui !… »
Landry Coquenard ne se dit rien, lui. Il n’était pas au courantet ne pouvait pas comprendre. Mais il voyait bien que les chosesparaissaient se gâter. Et son nez s’allongeait piteusement. Quant àPardaillan, il respira plus librement en apprenant que le ducn’était pas chez lui. Mais comme il comprenait qu’il pouvaitarriver d’un moment à l’autre, il ne s’attarda pas :
– Duchesse, dit-il, vous avez dû comprendre, à la façondont nous nous sommes introduits chez vous, que nous nous trouvonsdans une situation critique, ayant à nos trousses une bande dechiens enragés qui nous donnaient la chasse…
– Je l’ai très bien compris, interrompit la duchesse. Et jen’ai pas besoin de vous dire, chevalier, que vous êtes ici enparfaite sûreté.
Cette assurance, qu’elle donnait en toute sincérité, d’ailleurs,ne pouvait pas faire l’affaire de Pardaillan qui, voulant éviter àtout prix la rencontre avec le duc, ne demandait qu’à tirer aularge, au plus vite. Comme s’il n’avait pas entendu, de même qu’ilavait évité de répondre quand elle avait parlé du duc, il se hâtade prendre congé.
– Vous voudrez bien m’excuser si je vous quitte aussibrusquement que je vous suis apparu. Je vous jure, Violetta, queles circonstances ne me permettent pas d’agir autrement.
Comme s’il jugeait que tout était dit, il fit signe à Valvert età Landry de le suivre et il s’avança vers la porte.
Malheureusement, la duchesse se trouvait devant cette porte. Etelle ne paraissait pas disposée à lui faire place. C’est qu’ellevoyait combien son attitude était gênée. Elle ne s’expliquait pascette gêne parce qu’elle ignorait la brouille survenue entre lesdeux anciens amis. Mais elle en était douloureusement affectée.Elle reprocha doucement, sur un ton plaintif :
– Comment, chevalier, je vous parle de Charles et vousévitez de répondre !… Je vous dis que cette maison danslaquelle vous avez, au hasard, cherché un refuge, appartient auplus sûr, au plus dévoué de vos amis qui, dans un instant, seraprès de vous et prêt à verser son sang pour vous !… Vousdevriez vous y sentir en sûreté. Et vous préférez vous en aller… aurisque de tomber entre les mains de ceux qui vous traquaient et quivous cherchent peut-être encore !… Pourquoi, chevalier,pourquoi ?…
De tout ce qu’elle avait dit, Pardaillan n’avait retenu qu’unechose : c’est que le duc ne pouvait pas tarder à arriver.
– Ce serait trop long à vous expliquer !s’écria-t-il.
Et mettant dans son accent toute sa force depersuasion :
– Pour Dieu, Violetta, livrez-nous passage !… Il estpeut-être encore temps !…
Elle savait bien qu’il n’oserait jamais porter la main sur ellepour l’écarter de force. Et elle ne bougea pas. Elle secoua sajolie tête auréolée d’or et, fixant sur lui le rayonnement de sonregard limpide, d’une voix douce qu’une émotion poignante faisaittrembler :
– Savez-vous que je commence à croire que vous voulez fuircette maison parce qu’elle appartient à mon époux… avec lequel vousne voulez pas vous rencontrer ?
Exaspéré de voir sa force venir se briser, impuissante, devantla résistance passive de cette faiblesse qu’il eût anéantie d’unsouffle, Pardaillan laissa tomber ses bras d’un air accablé, enreprochant amèrement :
– Ah ! Violetta, c’est donc ma perte que vousvoulez !…
– Comment pouvez-vous dire une chose aussi affreuse !gémit-elle. Ne savez-vous pas, Pardaillan, qu’il n’est pas unegoutte de sang dans mes veines que je ne serais heureuse de donnerpour vous ?
– Ah ! je ne vous en demande pas tant !Livrez-moi passage seulement, s’impatienta Pardaillan auxabois.
De nouveau, elle le fouilla du regard, pour découvrir le secretde cette gêne qu’elle sentait en lui. Mais ce n’était pas chosefacile que de lire sur le visage de Pardaillan quand il luiplaisait de commander à ses traits de demeurer fermés. Elle dut yrenoncer. D’ailleurs, elle commençait à pressentir la vérité. Ellevoulut en avoir la certitude. Elle s’écarta, et :
– Soit, fit-elle avec tristesse, mais je vous préviensqu’il est trop tard : le duc monte. Écoutez plutôt.
Pardaillan avait déjà porté la main sur le loquet. Il s’arrêtanet en entendant ces paroles. Il tendit l’oreille. Il reconnut lavoix du duc qui, en montant l’escalier, s’entretenait à voix hauteavec sa fille Giselle. Et, furieux, il sacra :
– Mort de tous les diables !
Instinctivement, il recula de deux pas. Son œil étincelant fitle tour de la pièce, cherchant une issue par où il pourraits’esquiver, éviter le duc, sans se livrer à Concini. Il ne vit pasd’autres ouvertures que cette fenêtre par où il était entré, etcette porte par où il venait de reculer. Il rengaina, croisa lesbras sur la poitrine, et éclatant d’un rire nerveux :
– Corbleu, je joue vraiment de malheur, aujourd’hui,dit-il. La duchesse avait suivi tous ses mouvements avec uneattention angoissée. Elle était fixée, maintenant. Elle s’approchade lui, mit sa main fine sur son bras et, de sa voix douce où l’onsentait rouler des sanglots refoulés :
– Ainsi, je ne m’étais pas trompée, dit-elle : vous nevoulez pas vous rencontrer avec mon époux ! Et, Dieu mepardonne, on dirait que vous l’évitez comme on évite un ennemiqu’on sait dénué de scrupules.
– Eh bien, oui, là ! avoua Pardaillan.
Et levant les épaules, avec une brusquerie affectée :
– Je ne voulais pas vous le dire parce que je savais quevous en éprouveriez un gros chagrin : sachez donc, ma pauvreVioletta, que le duc et moi nous sommes fâchés à mort.
Une crispation de ses traits fins et délicats trahit la douleurque lui causait cette nouvelle, attendue depuis un instantpourtant. Pardaillan, la voyant très pâle, toute bouleversée, luiprit les deux mains qu’il serra tendrement, et avec une grandedouceur :
– Je vous assure qu’il n’y a point de ma faute,Violetta.
– Hélas ! fit-elle tristement, je me doute bien queles torts ne sont pas de votre côté ! Mais lui, Charles,comment a-t-il pu ?…
Et, se redressant, une flamme dans ses beaux yeuxbleus :
– Non, c’est impossible !… Il doit y avoir là unhorrible malentendu !… Vous devez vous tromper… Charlesd’Angoulême ne peut être l’ennemi du chevalier de Pardaillan, à quiil doit tout.
Elle était touchante dans sa confiance naïve en l’époux adoré.Malheureusement, Pardaillan savait à quoi s’en tenir sur lareconnaissance du duc et sur la nature de ses sentiments à sonégard. Et, levant les épaules, avec un sourire railleur :
– Vous parlez du passé, dont vous gardez fidèlement lamémoire. Le duc, lui, ne voit que le présent. Or, il faut bien ledire, puisque cela est, dans ce temps présent, je suis, moi, unobstacle à la réalisation des projets du duc. D’où, pour lui,nécessité capitale de supprimer l’obstacle. Et puisque j’ai eucette guigne noire de venir me livrer pieds et poings liés à lui,vous pouvez être sûre qu’il ne laissera pas échapper une si belleoccasion de se débarrasser de moi.
– Jamais, protesta-t-elle avec force, je ne croirai qu’ilsera assez ingrat, assez misérable pour attenter à votrevie !
Pardaillan, qui se souvenait que le duc n’avait rien fait pourempêcher Fausta de le précipiter dans une oubliette, de même qu’iln’avait, ensuite, rien fait pour le tirer de cette oubliette,Pardaillan eut un sourire sceptique et murmura :
– Non, il va se gêner, peut-être !…
Il avait parlé très bas, pour lui-même. Cependant elle avaitentendu. Elle répliqua, sur un ton de douloureuxreproche :
– Oh ! chevalier, vous le croyez, vous ?
– Je crois, dit froidement Pardaillan, que le duc va, sansle moindre scrupule, nous livrer à cette bande d’assassins qui nousdonnaient la chasse tout à l’heure et qui doivent nous chercherpartout.
– Ce serait une lâcheté ! se récria la duchesse.
– Eh non, fit Pardaillan avec la même froideur ; ilfaut voir les choses telles qu’elles sont : le vrai, que vousignorez, vous, Violetta, est que le duc a partie liée avec cesgens-là. Cela étant ainsi, il est tout naturel qu’il appelle sesamis à la rescousse pour se débarrasser de nous. Je diraiplus : s’il ne le fait pas, il aura tort.
– Vous avez beau dire, protesta la duchesse, tenace dans saconfiance, ce serait une félonie dont Charles est tout à faitincapable.
– Soit, consentit Pardaillan, mais alors il va me chargertout d’abord et sans explication… Et comme, pour l’amour de vous,je ne me défendrai pas, le résultat sera le même : ce sera icila fin de tout pour moi.
Et s’animant :
– Et j’enrage, voyez-vous, Violetta, de finir ainsistupidement !… J’enrage, parce que ma mort, maintenant,assurera le triomphe de ces larrons… Car, à proprement parler, cesont de vulgaires larrons, puisqu’ils veulent s’approprier un bienqui ne leur appartient pas.
– Et lui, Charles d’Angoulême, un Valois, le fils deCharles IX, a partie liée avec des larrons ! s’indigna laduchesse. Il faut que ce soit vous qui me le disiez, chevalier,pour que je consente à le croire. N’importe, si bas qu’il soitdescendu, jamais je ne croirai que Charles…
– Voilà le duc. Vous allez être fixée, interrompitfroidement Pardaillan.
Et comme si de rien n’était, il se tourna vers Odet de Valvertet Landry Coquenard, témoins muets, mais fort attentifs, et,disons-le, fort troublés, de cet entretien dramatique. Et à voixbasse, avec une grande douceur, mais aussi avec une irrésistibleautorité :
– Rengainez, mon enfant.
Et il expliqua :
– Nous ne pouvons pas faire à cette noble femme ce chagrinmortel de nous battre, devant elle, contre son époux.
Sans hésiter, Valvert obéit. Et croisant les bras sur lapoitrine, il attendit avec un calme imperturbable qui dénotait laconfiance sans bornes qu’il avait en son vieil ami. LandryCoquenard obéit pareillement. Seulement, il fut un peu plus long àremettre l’épée au fourreau. Et pendant tout le temps qu’il mit,avec un regret visible, à accomplir cette opération, il mâchonnaitentre les dents de sourdes protestations. En pure perte, du reste,car ni Pardaillan ni Valvert ne parurent y faire attention.
Quant à la duchesse d’Angoulême, de pâle qu’elle était, elledevint livide, et elle murmura en elle-même :
« Oh ! je veux voir si Charles aura le triste couragede commettre cette abominable action de lever un fer homicide surcelui qui, vingt fois, a exposé sa vie pour sauver la sienne et lamienne. Et si l’ambition, la maudite et détestable ambition, acorrompu à ce point le cœur jadis si tendre et si généreux de monCharles, si vraiment M. de Pardaillan ne s’est pastrompé, eh bien, il faudra qu’il me frappe avant et qu’il passe surmon cadavre pour l’atteindre, lui, qui ne se défendra pas,puisqu’il l’a dit. »
Ayant pris cette résolution, la duchesse, plus livide encore,mais très calme, l’œil sec, fixe, vint se placer à côté dePardaillan, face à la porte qui allait s’ouvrir. Et son attitudefière et résolue trahissait si bien son intention que Pardaillanébaucha un sourire en se disant :
« Il est de fait qu’elle seule pourra nous tirer de ceteffroyable guêpier où je me suis fourvoyé. Toute la question est desavoir si elle aura encore assez d’empire sur le duc pour lui fairefaire ce qu’elle veut. Ce dont je doute, si j’en juge par lafacilité avec laquelle le duc a accepté de partager son trône avecMme Fausta, ce qui me paraît indiquer que sa grandepassion pour la douce Violetta est sinon morte, du moinsconsidérablement refroidie. »
À ce moment, la porte s’ouvrit brusquement. Giselle, l’œilbrillant, le teint animé, entra en coup de vent encriant :
– Mère chérie, voici mon père !
Elle s’arrêta, interdite, en voyant Pardaillan. Il faut croirequ’elle le connaissait à merveille, car elle s’écria, avec une joienaïve :
– Monsieur de Pardaillan !
Et, comme une enfant qu’elle était, elle lui sautaimpétueusement au cou, en disant :
– Ah ! que je suis contente de vous voir,monsieur ! Pardaillan la serra tendrement sur son cœur, commeil avait serré la mère, et, l’écartant doucement, il l’admira et lacomplimenta :
– Ma petite Giselle !… Eh ! comme te voilàgrande, et forte, et belle ! Mais tu n’es plus unegamine ! Te voilà devenue une femme, une vraie femme ! Etjolie, ma foi, autant que ta mère !… Ce qui est tout dire.
– Ah ! comme mon père va être heureux ! s’écriaGiselle en rougissant adorablement.
Cependant, tout en l’admirant et en la complimentant,Pardaillan, sans en avoir l’air, l’écartait doucement pour garderla liberté de ses mouvements, car s’il était résolu à ne pas tirerl’épée contre le duc d’Angoulême, il n’en était pas moins décidé àne pas se laisser égorger comme un mouton. Et, de son œil perçant,il fouillait le palier, cherchant le duc qu’il s’étonnait de ne pasvoir paraître encore.
La duchesse, elle aussi, s’étonnait de ne pas le voir. Et elleposa la question à sa fille :
– Que fait-il donc, ton père ?
– Il s’est arrêté un instant pour rattacher son éperon,expliqua l’enfant.
Au même instant, on entendit des pas au haut de l’escalier, etla voix du duc prononça :
– Me voici, Violetta.
La duchesse, qui l’instant d’avant s’élançait, à demi folle dejoie, au-devant de l’époux toujours passionnément aimé, la duchessene bougea pas, ne fit pas un mouvement. Cette voix adorée qui labouleversait d’une tendre émotion, cette fois, amena unecontraction douloureuse de la face. Sans doute, dans cette voix,percevait-elle maintenant ce qu’elle n’aurait pas perçu avant sonentretien avec Pardaillan. Sans doute se disait-elle à peu près lamême chose que le chevalier qui, en ce moment même,songeait :
« Oh ! diable, voilà une voix bien calme, bien froide,qui n’est pas précisément la voix d’un amoureux pressé de serrer labien-aimée sur son cœur. »
Et c’était bien cela, en effet. La voix très calme du ducannonçait l’indifférence. L’instant d’avant, Violetta n’y avaitpeut-être pas pris garde. Maintenant elle le remarqua. Et, parcontrecoup, elle remarqua qu’il s’était bien attardé en bas, avecsa fille. Là, du moins, avait-il l’excuse de l’adoration qu’ilavait pour sa Giselle. Cette adoration pouvait bien lui avoir faitoublier la mère. Mais ensuite ? Vraiment il ne se hâtaitguère. Cet éperon, n’aurait-il pas aussi bien pu le rattacher chezlui ? Non, non décidément, ce n’était plus un amoureux quivenait. C’était bien l’époux, sinon complètement indifférent, dumoins qui commence, et d’une manière inquiétante, à se détacher del’épouse jadis follement adorée.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l’esprit de laduchesse. Ses yeux s’embuèrent et un soupir douloureux jaillit deses lèvres crispées. Mais c’était une vaillante que cette femmefrêle et délicate. Elle avait pour l’instant autre chose à faireque de songer à elle-même. Elle se raidit, refoulant sa douleur,contraignant ses traits à demeurer calmes, ses lèvres pourpres àsourire. Seulement, elle ne fit pas un pas à la rencontre de sonbien-aimé.
Le duc parut enfin. Tout de suite il aperçut le chevalier qui setenait droit, immobile, les bras croisés, entre sa femme et safille. Il eut un sursaut violent et gronda :
– Pardaillan !… Ici !…
Instantanément, il eut la rapière au poing. Le manteau, arrachéd’une main leste, se trouva enroulé autour du bras gauche. Ceci,c’était le premier mouvement, tout à fait irraisonné, presquemachinal, et qui s’accomplit avec une rapidité foudroyante.
Ce premier mouvement accompli, le duc ne chargea pas. Il demeuraimmobile, replié sur lui-même, en garde, surveillant d’un œilétincelant l’adversaire présumé.
Un silence de mort, un inappréciable instant, pesa sur lesdifférents acteurs de cette scène. Au dernier plan, Odet de Valvertet Landry Coquenard, condamnés à jouer encore le rôle de figurantsmuets, ne prononcèrent pas une parole. Ils ne dégainèrent pas,puisque Pardaillan le leur avait interdit, ils ne firent pas unmouvement. Seulement ils se tinrent prêts à intervenir si le ducs’abaissait jusqu’à attaquer un homme qui gardait l’épée aufourreau.
Pardaillan ne bougea pas. Un de ces sourires indéfinissables,qui n’appartenaient qu’à lui, passa sur ses lèvres. Et il eut, àl’adresse de Violetta, un coup d’œil qui disait clairement :« Que vous avais-je dit ? »
La duchesse regardait de tous ses yeux exorbités, comme si ellene pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Et à la questionmuette du chevalier, elle répondit en levant au ciel un regarddésolé qui disait : « Hélas ! »
La jeune fille, Giselle, elle aussi, ouvrait de grands yeuxlimpides où se lisait un étonnement effaré. Elle ne comprenait rienà ce qui se passait. Dans son ignorance candide, elle crut à unmalentendu, et ce fut elle qui, la première, rompit ce silence trèsbref, mais si singulièrement menaçant. Et, naïvement, elles’écria :
– Père, père ! ne reconnaissez-vous pas votre bon ami,M. de Pardaillan !
Et, d’une voix rauque, menaçante, il gronda :
– Que venez-vous faire ici, Pardaillan ?
Pardaillan allait répondre. D’un geste de reine, la duchesse luiferma la bouche. Et, redressée, dans une attitude d’inexprimablemajesté, ce fut elle qui répondit à son époux :
– Duc d’Angoulême, est-ce bien vous que je vois là, le ferau poing, devant votre bienfaiteur ? Par le Dieu vivant,qu’attendez-vous pour remettre l’épée au fourreau et vous excusercomme il convient de votre inqualifiable conduite ?
Le duc secoua la tête d’un air farouche et, sur le ton du maîtrequi entend être obéi :
– Taisez-vous, Violetta, dit-il, vous ne savez pas…
Mais elle n’entendait pas se laisser imposer silence. Elle seredressa plus que jamais et, avec cet air d’incomparable dignitéqui avait quelque chose de royal, elle interrompit :
– Je sais, monsieur, que si Madame votre mère est vivante,si je suis vivante, si vous êtes vivant vous-même, c’est à l’hommeque voici que nous le devons. Je sais que cet homme a versé, pournous, plus de gouttes de sang que vous n’avez d’écus dans voscoffres. Je sais que, pour nous, toujours il a tenu tête à tout unmonde d’ennemis puissants, dont le moindre nous eût brisés commeverre si nous n’avions eu l’appui de son bras invincible. Je saisque, si vous l’aviez voulu, loyalement, comme tout ce qu’il a fait,au grand jour, a la pointe de son épée, il eût conquis pour vous letrône de votre père, le roi Charles IX. Mais en ce temps-là, vousn’aviez pas d’autre ambition que l’amour, et ce trône que vouscherchez, par je ne sais quelles louches et tortueuses manœuvres, àvous approprier aujourd’hui, vous l’avez, alors, refusé. Voilà ceque je sais, et je n’ai pas besoin de savoir autre chose. Voilà ceque vous saviez vous-même il n’y a pas bien longtemps encore. Et jetrouve monstrueux, indigne d’un homme de cœur, que vous ayez pul’oublier. Allons, duc, rengainez. Ne voyez-vous pas que vous vousdéshonorez en menaçant de votre fer un homme qui garde l’épée aufourreau ?
Ses dernières paroles seulement retinrent l’attention du duc. Ilest certain qu’il s’attendait à être chargé par Pardaillan. Sansréfléchir, d’instinct, il s’était mis en garde. Alors seulement ils’aperçut que Pardaillan ne bougeait pas, gardait l’épée aufourreau et les bras croisés. Cette attitude indiquait clairementqu’il ne cherchait pas le combat. Cette attitude fit plusd’impression sur le duc que ne firent les paroles de sa femme. Ileut conscience que le beau rôle n’était pas de son côté. Et il sesentit humilié. Non pas tant de ce mauvais rôle lui-même, mais, dece qu’il le jouait devant sa femme et devant sa fille. Ce qui étaitde nature à porter atteinte au prestige du chef de la famille. Cefut surtout cette raison qui le décida. Et il remit précipitammentl’épée au fourreau.
La duchesse ne triompha pas. À présent qu’elle ne regardait plusson époux avec des yeux aveuglés par la passion, elle saisissaitune infinité de détails et de nuances qui lui eussent totalementéchappé avant. Elle se rendit très bien compte que ses parolesn’avaient pas touché le cœur du duc et qu’il n’était nullementrevenu à de meilleurs sentiments. Elle sentit que si ellesn’avaient pas été présentes, elle et sa fille, le duc aurait faitlitière de tout point d’honneur, se serait rué sans le moindrescrupule, aurait abattu son ancien ami sans lui laisser le temps dese mettre en garde.
Cependant elle allait reprendre la parole, s’efforcer deconvaincre son époux. Elle n’en eut pas le temps. À ce moment, descoups violents ébranlèrent la porte extérieure.
Le duc eut un sursaut d’inquiétude. Cette inquiétude devint del’effroi lorsqu’il entendit une voix rude, singulièrementimpérieuse, crier :
– Ouvrez, au nom du roi !
Pendant que le duc passait une main machinale sur son front oùil sentait pointer la sueur de l’angoisse, la duchesse tressaillaitet regardait Pardaillan. Elle vit qu’il souriait d’un sourire aigu.Elle comprit instantanément de quoi il retournait.
– C’est vous que l’on cherche ? interrogea-t-elle àdemi-voix.
– Parbleu ! répondit pareillement Pardaillan.
Et tout haut, s’adressant au duc, avec un sourireindéfinissable, il rassura :
– Ne craignez rien, duc, on ne vient pas vous arrêter. Cesont des amis à vous qui frappent ainsi.
– Des amis à moi ! Quels amis ! murmuramachinalement le duc dont le trouble allait grandissant.
– Mais, le signor Concini, d’abord, fit Pardaillan.
– Ce cuistre d’Italie n’est pas de mes amis, protesta leduc avec une moue de dédain.
– Ensuite, continua Pardaillan, comme s’il n’avait pasentendu, le señor d’Albaran…
– D’Albaran ! s’écria le duc malgré lui.
– Peut-être n’est-il pas de vos amis, non plus ?railla Pardaillan. Mais ce noble hidalgo représente iciMme Fausta… Et, celle-là, vous ne pouvez pas direqu’elle n’est pas de vos amies.
– La princesse Fausta ? intervint la duchesse.
– Qui se fait appeler maintenant duchesse de Sorrientès,oui, Violetta, renseigna complaisamment Pardaillan.
– La princesse Fausta !… Celle qui nous a poursuivissi longtemps de sa haine ?… Celle aux griffes de laquelle vousavez eu tant de mal à nous arracher ?
– Celle-là même ! Mordiable, il n’y a pas deuxFausta !…
– Et vous dites, s’indigna la duchesse, que le duc estdevenu l’ami de cette ennemie mortelle qui, dix fois, a voulu nousmeurtrir tous les deux ?
– Je le dis. Et vous voyez que M. le duc ne me démentpas. Ceci vous explique, Violetta, pourquoi je suis devenu, moi, unennemi pour lui.
– Oh ! quelle honte !
– Au nom du roi, s’impatienta la voix dans la rue, ouvrez,ou, mordiable, je fais enfoncer la porte !
Pardaillan fit deux pas dans la direction du duc. Et de sa voixglaciale :
– Allez ouvrir, monsieur, et ne craignez rien pourvous : je vous affirme que ce sont de bons amis à vous. Allez,vous dis-je, profitez de l’occasion. Ouvrez-leur la porte,dites-leur que je suis ici, et laissez-les faire… Et vous voilà àtout jamais débarrassé de moi… Plus d’obstacle désormais entre vouset ce trône que vous convoitez… Moi mort, vous n’avez plus qu’à leprendre… quitte à le partager avec Mme Fausta…Allez, allez donc, je vous dis que vous ne retrouverez jamaispareille occasion de vous débarrasser de moi.
Alors, seulement, le duc d’Angoulême comprit que le conseil quelui donnait Pardaillan était on ne peut plus sérieux. En d’autrestemps, ce conseil l’eût fait bondir comme le plus sanglant desaffronts qui ne pouvait se laver que dans le sang. Ce temps n’étaitplus. Non seulement le duc ne ressentit pas l’insulte, mais encoreune flamme ardente, qui s’alluma dans son regard, indiqua qu’ilestimait que le conseil était bon à suivre.
La duchesse ne le quittait pas des yeux. Elle saisit au passagecette flamme. Elle lut dans sa pensée. Et en elle-même, ellegémit :
« Oh ! M. de Pardaillan avait raison :il va le livrer ! Ah ! que maudite mille fois soitl’ambition qui, du plus généreux et du plus loyal desgentilshommes, fait le dernier des misérables ! »
Pourtant, contre son attente, le duc ne bougea pas. Il levadédaigneusement les épaules et, un sourire étrange aux lèvres, ils’accota à la porte. Ce qui était une manière de barrer la route auchevalier.
Dans la rue, le marteau de fer forgé s’abattait sans relâche surla porte d’entrée. Et la même voix impérieuse lança encore unefois :
– Dernière sommation : ouvrez ou je fais enfoncer laporte !
– Enfoncez, si vous voulez, grommela le duc avec flegme.Son attitude équivoque ne pouvait pas leurrer un observateur de laforce de Pardaillan. Et même s’il avait pu conserver encore undoute, les paroles maladroites du duc eussent suffi, à ellesseules, à le chasser. Pardaillan se trouva fixé sur la manœuvre duduc, aussi complètement que s’il s’était donné la peine de la luiexpliquer.
Moins pénétrante, et d’ailleurs toujours un peu influencée,malgré elle, par son affection, la duchesse crut que le ducrefusait de livrer le chevalier. Elle eut un cri de joietriomphante :
– Ah ! je vous le disais bien, chevalier, que toutsentiment d’amitié ne pouvait pas être mort à tout jamais enlui !
Pardaillan se mit à rire doucement, du bout des lèvres.
– Que vous êtes naïve ! dit-il simplement.
– Que voulez-vous dire ? s’effara la duchesse.
Sans lui répondre, Pardaillan s’adressa au duc, et de sa voixmordante :
– Je vous fais mon compliment ! dit-il. On voit quevous êtes à bonne école avec Mme Fausta. Il fautvous rendre cette justice que vous profitez admirablement de sesenseignements. Tudieu, voilà une idée merveilleuse, qui sent soncafard de sacristie d’une lieue. Une idée qui ne vous serait jamaisvenue avant d’avoir pris les leçons de cette ancienne papesse.
Et revenant à la duchesse qui écoutait tout effarée, sedemandant avec inquiétude s’il ne devenait pas fou, il expliquapaisiblement :
– Monsieur pouvait descendre carrément, ouvrir la porte etme livrer. En agissant ainsi franchement, il relevait, jusqu’à uncertain point, une action vile par un semblant de crânerie. Il n’amême pas eu ce triste courage. Il préfère laisser enfoncer saporte. La porte enfoncée – et ce ne sera pas long, écoutez, ilscognent dur et ferme en bas, – d’Albaran et Concini envahissent lamaison et me mettent la main au collet. Et voyez comme les chosess’arrangent : Monsieur se trouve débarrassé de moi, sans queje puisse lui reprocher de m’avoir livré. Que dites-vous de cettebelle trouvaille, Violetta ?
Cette « belle trouvaille », comme disait Pardaillan,laissa un instant la duchesse sans voix. Elle regarda tour à tourle chevalier qui branlait doucement la tête d’un air de dire :« C’est bien tel que je vous le dis », et le duc, dont lacontenance embarrassée constituait le plus clair des aveux. Et ellereprocha, avec plus de tristesse que d’indignation :
– Se peut-il que vous ayez fait ce misérable calcul ?…Seigneur Dieu ! mais je ne reconnais plus le noble Charlesd’Angoulême que j’ai tant aimé.
Dans la rue, des coups formidables ébranlaient la porte :Concini avait ordonné de la jeter bas, puisque les habitantsrefusaient d’obéir à la sommation du grand prévôt. Elle résistaitbravement, cette porte. Mais il était clair qu’elle ne pourrait pastenir longtemps.
La duchesse, sur ce ton d’autorité, irrésistible parce qu’ilvient du cœur, commanda :
– Descendez, monsieur, et parlez à ces gens.
– Puisque vous le voulez absolument, j’y vais, madame,consentit le duc.
Il avait aux lèvres ce même sourire étrange qu’il avait eu déjà.Cette fois, la duchesse ne fut pas dupe. Elle posa sa main blanchesur le bras du duc et, l’arrêtant au moment où il ouvrait laporte :
– Un instant, dit-elle, bien que je ne vous reconnaisseplus, je ne vous ferai pas cette injure de croire que vous allezintroduire ces gens ici et leur livrer l’hôte que Dieu vous aenvoyé. Cependant, comme vous ne me paraissez pas avoir tout votrebon sens et qu’il faut tout prévoir avec les fous, je vous préviensque si on monte ici il faudra passer sur mon cadavre que voustrouverez sur le seuil de cette porte.
En disant ces mots, elle sortit de son sein un petit poignardqu’elle serra nerveusement dans son poing, pour montrer que lamenace n’était pas vaine. En même temps, elle le fouillait duregard jusqu’au fond de l’âme. Et, dans ses prunelles, à lui, ellevit une lueur sanglante s’allumer. Et elle comprit que la menacen’était pas faite pour l’arrêter… Au contraire… C’étaitl’écroulement complet de son amour, de son bonheur. Elle ressentitau cœur comme une morsure atroce qui la fit chanceler. Elle seraidit désespérément. Elle ne voulut pas faiblir. Et, dans soncerveau exorbité, elle chercha la bonne, la suprême inspiration quiviendrait à bout de sa résistance. Et elle trouva ceci, qu’elleexpliqua d’une voix, d’un calme funèbre effrayant :
– Je vous préviens, en outre que, près de mon cadavre, voustrouverez celui de votre fille.
Cette fois, le duc s’émut. Et il eut un hurlement, par quoi setraduisit son amour paternel :
– Ma fille chérie !…
La duchesse respira plus librement : elle sentait qu’elleavait trouvé le défaut de la cuirasse.
– Oui, votre fille, dit-elle avec force, votre fille qui,en vraie Valois qu’elle est, ne voudra pas survivre au déshonneurde son père et qui se tuera comme moi. N’est-ce pas mafille ?
Ainsi interpellée, Giselle, qui, avec une stupeur douloureusetoujours croissante, avait assisté sans trop le comprendre à cedébat tragique qui venait de s’élever entre son père et sa mère,répondit :
– Certes, ma mère, je ne suis pas fille à survivre audéshonneur de mon père. Et ce poignard, rouge de votre sang, mèreadorée, me servirait à trancher une existence qui me seraitdésormais insupportable. Elle avait prononcé cela sans la moindrehésitation, la noble et fière enfant. Et le ton sur lequel elleavait parlé ne permettait pas de douter de l’infaillibilité de sarésolution. Le père le comprit bien ainsi. Et, tandis que la mèreremerciait d’un sourire et d’un regard caressant, lui, la sueur del’angoisse au front, il implora d’une voix presquehumble :
– Giselle, mon enfant bien-aimée !…
Mais l’enfant ne se contentait pas d’adorer son père ; ellele vénérait à l’égal de Dieu. Et elle le fit bien voir, car, aprèsavoir, en réponse à sa mère, donné son avis sans hésiter, elleajouta en souriant, avec une assurance qui témoignait de laconfiance naïve et touchante, mais inébranlable, qu’elle avait ence père vénéré :
– Mais je suis bien tranquille et bien sûre de finir de mamort naturelle.
Et, se redressant, une flamme de fierté dans ses beauxyeux :
– Le ciel croulera, engloutissant l’univers entier, avantque le duc d’Angoulême, mon père adoré, commette la plus petitefaute contraire à l’honneur.
Et ceci encore, elle le prononçait avec un accent de convictiontel que l’on sentait que nulle puissance humaine ou divine nepourrait entamer cette sainte confiance.
– Ah ! la brave petite ! murmura Pardaillan,ému.
Le père lança à son enfant un regard d’ardente gratitude et pliales épaules, comme s’il se sentait écrasé par le poids de cettetrop haute opinion que sa fille avait de lui.
La mère la contempla avec un rayonnement d’orgueil, la serrapassionnément contre son cœur, et, bouleversée d’émotion,prononça :
– Oh ! cœur de mon cœur, toi seule, dans la candeur deton innocence, tu as su dire les paroles qui convenaient et qui,sous leur apparence naïve, contiennent une leçon profonde qui nesera pas perdue.
Et, se tournant vers son époux, comme si tout était dit, avecune grande douceur :
– Allez, monseigneur, dit-elle, vous savez maintenant ceque vous devez faire.
Et le duc sortit, descendit les marches quatre à quatre, encriant qu’il venait ouvrir. Ce qui eut pour résultat d’arrêter netl’assaut de la porte.
Et il commençait à se faire temps, car elle avait été rudementmalmenée.
Dès que le duc fut sorti, Giselle se tourna vers Pardaillan etle fixant de son regard limpide, d’un air profondément sérieux,elle l’interrogea :
– Monsieur de Pardaillan, pouvez-vous me dire pourquoi monpère, qui vous aimait comme un frère, vous considère maintenantcomme un ennemi ?
– Diable, ce serait trop long à expliquer à une petitefille comme toi, répondit Pardaillan assez embarrassé.
– Ne pouvez-vous me répondre en quelques mots, insistaGiselle je tâcherai de comprendre à demi-mot.
– Oui-da ! fit Pardaillan, qui cherchait ce qu’ilpourrait bien lui dire, je vois bien à ces beaux yeux clairs que tues loin d’être une sotte.
Et, évasif, voyant qu’elle ne lâcherait pas :
– Eh bien, c’est parce que nous ne suivons plus le mêmechemin voilà.
– Je comprends, fit Giselle avec une gravité déconcertantechez une enfant de son âge, mon père veut reprendre le trône,héritage de son père, le roi Charles IX et vous, vous ne le voulezpas. C’est bien cela, n’est-ce pas, monsieur dePardaillan ?
Pardaillan fut si déconcerté par cette attaque imprévue, qu’ildemeura un instant sans voix. Et, pour se donner le temps de seremettre, il plaisanta :
– Peste, duchesse, vous ne m’aviez pas dit que vous aviezune petite fille si bien instruite !
– Mais, monsieur, répliqua Giselle, de son petit airsérieux, c’est vous-même qui l’avez dit tout à l’heure, devantmoi.
– Hum !… l’ai-je bien dit ?
– J’en suis sûre, monsieur. Je l’ai bien entendu.
– C’est différent… Alors, si tu es sûre de l’avoir entendu…tu en es tout à fait sûre ?… bon, bon… Alors, ma foi, si jel’ai dit… je ne m’en dédis pas.
– Eh bien, monsieur, voulez-vous me dire pourquoi vous nevoulez pas que mon père reprenne un bien qui luiappartient ?
Pardaillan tortilla sa moustache grisonnante d’un airembarrassé. Et, se décidant soudain :
– C’est que précisément j’estime, moi, que ce bien ne luiappartient pas.
– Mon père convoite donc un bien qui ne lui appartientpas ?
– Oui.
Ce oui tombait sec et tranchant comme un arrêt sans appel.Giselle demeura une seconde rêveuse. Puis, s’approchant dePardaillan, elle prit une de ses mains qu’elle garda entre lessiennes, et avec une émotion qu’elle ne cherchait pas àsurmonter :
– Monsieur de Pardaillan, dit-elle, ma mère, ma bonnegrand-mère et mon père lui-même m’ont appris à vous connaître et àvous aimer, dès mon plus jeune âge. Ils m’ont appris que vous êtesl’incarnation vivante de l’honneur et de la loyauté. C’est vousdire que j’ai pour vous la même vénération fervente que j’ai pourmon père. J’ai foi en votre parole, autant qu’en la parole de monpère. Et c’est tout dire, n’est-ce pas ?
– Ho ! plaisanta Pardaillan, que diable veux-tu doncme demander, petite Giselle ?
– De me répondre sérieusement, monsieur, parce que je voisque vous n’êtes pas du même avis, mon père et vous. Alors, je nesais plus que croire, moi. Et j’en suis bien malheureuse !
– Parle, autorisa Pardaillan, après une imperceptiblehésitation.
– Merci, monsieur le chevalier. Voici donc ce que je désiresavoir de vous : vous êtes sûr que mon père n’a aucun droitsur ce trône de France, qu’il revendique comme l’héritage de sonpère ?
– Sur mon honneur, il n’y a aucun droit, d’après les loisqui nous régissent.
– Vous le lui avez dit ?
– Je me suis tué à le lui dire sur tous les tons.
– Et il n’a pas voulu vous entendre ?
– Non.
Jusque-là, Giselle avait posé ses questions avec l’assuranced’une personne qui sait où elle va. Et Pardaillan lui avait répondusérieusement, sans tergiverser, de manière à lui donner pleinesatisfaction. Parvenue à ce point de son interrogatoire, elles’arrêta et réfléchit un instant. Puis elle reprit, mais cette foisavec une hésitation manifeste et, à ce qu’il semblait, avec unesorte de sourde anxiété :
– C’est donc à dire que mon père convoite ce qui ne luiappartient pas ?
– Tu me l’as déjà demandé et je t’ai répondu :oui.
– C’est donc à dire… que… que mon père est… un malhonnêtehomme ?
– Diable de petite fille ! c’est donc là que tuvoulais en venir ? s’écria Pardaillan, remué jusqu’au fond desentrailles.
– Giselle, mon enfant ! s’écria la duchesse épouvantéedu travail sinistre qui se faisait dans l’esprit de sa fille,vas-tu te mettre à douter de ton père ?
Et, en elle-même, elle se reprochait déjà :
« C’est de ma faute à moi, mauvaise mère, qui n’ai pas sugarder ma langue devant elle. »
Comme si elle n’avait pas entendu, Giselle, joignant ses petitesmains, implora :
– Pour Dieu, répondez-moi, monsieur.
– Corbleu, non, ton père n’est pas un malhonnête homme,assura Pardaillan d’un air tout à fait convaincu.
– Cependant, puisqu’il…
– Il faut distinguer, interrompit Pardaillan : celuiqui veut s’approprier un bien qui ne lui appartient pas, sachantpertinemment qu’il ne lui appartient pas, celui-là est unmalhonnête homme. Mais celui qui, comme ton père, croit sincèrementque ce bien lui appartient, celui-là, c’est… c’est un homme qui setrompe, voilà tout.
Et, en lui-même, il bougonnait avec humeur :
« Ouf ! j’aurais moins chaud, si j’avais à ferraillercontre dix épées !… Diantre soit de la petite fille avec sesquestions, si terriblement précises !… Est-ce qu’elles’imaginait, par hasard, que j’allais lui dire ce que je pense, àsavoir que, dans cette affaire, son père agit comme un véritablelarron !… C’est une belle chose que la franchise, il ne fauttout de même pas exagérer. »
Pendant que, toujours trop scrupuleux, il cherchait à s’excuserlui-même de cette entorse à la vérité qu’il venait de faire dans laplus louable des intentions, Giselle, radieuse, absolumentconvaincue, puisque Pardaillan avait prononcé, s’écriait enfrappant dans ses mains :
– Je savais bien que mon père n’avait rien à sereprocher !…
Naïvement, elle montrait la joie puérile, mais puissante,qu’elle éprouvait à retrouver tout entière cette touchanteconfiance un instant vaguement ébranlée qu’elle avait en son père.Pourtant, si respectable que lui parût ce sentiment de vénérationfiliale, Pardaillan ne se sentit pas la force de l’appuyer par unmensonge, qui, cette fois, lui paraissait excessif. Tout ce qu’ilput faire, ce fut de sourire en hochant la tête d’un air quipouvait aussi bien dire oui que non.
Giselle n’était pas encore de force à saisir toutes les nuancesd’un geste de Pardaillan, alors que d’autres, plus forts et plusexpérimentés qu’elle, s’y laissaient prendre. Ce mouvement de tête,elle l’interpréta comme une approbation. Elle s’en contenta. Maiselle n’avait pas encore épuisé la série de ses questions. Il étaitévident qu’un travail obscur, dont elle ne se rendait peut-être pastrès bien compte elle-même, se faisait dans le cerveau de cetteenfant d’esprit ouvert et plus sérieuse qu’on ne l’estordinairement à son âge.
Mais, si l’enfant ne se rendait peut-être pas compte du travailqui se faisait en elle, sa mère et Pardaillan s’en rendaientparfaitement compte, eux. La mère s’inquiétait, sans savoir aujuste pourquoi. Quant à Pardaillan, il était vivement intrigué. Etil cherchait à lire dans l’esprit de Giselle cet embryon de penséeencore confuse, et à laquelle elle obéissait cependant sans s’endouter.
Forte de ce qu’elle traduisait comme une approbation tacite,Giselle reprenait de son petit air grave :
– Alors, monsieur le chevalier, voulez-vous m’expliquerpourquoi, vous qui êtes toujours si indulgent, vous vous êtes, toutà l’heure, montré si sévère pour Mgr le duc d’Angoulême ?Pourquoi vous avez paru lui reprocher comme un crime ce qui, devotre propre aveu, n’est qu’une erreur ?
La question fit sursauter Pardaillan, qui maugréa enlui-même : « Peste soit de la fillette ! Elle vousallonge de ces coups droits, capables de vous étendreroide ! »
Nous devons dire ici que, tout en ayant l’air de concentrertoute son attention sur sa jeune interlocutrice, Pardaillan tendaitune oreille attentive aux bruits de la rue qui lui parvenaientassez distinctement. Et il fallait vraiment son extraordinairepuissance sur lui-même, pour montrer ce calme extravagant, tandisqu’en lui-même il se posait cette question capitale pourlui :
« Le duc va-t-il faire entrer Concini et sa bande desbires ?… Ou bien va-t-il les éconduire pour se montrer dignede la haute opinion que sa fille a de lui ?… Car c’est unfait, cette pauvre Violetta sur laquelle, un instant, j’ai comptépour nous tirer d’affaire, Violetta, ainsi que je le pensais, n’aplus d’empire sur son époux. Tandis que sa fille… il est certainqu’il fera pour elle bien des choses, qu’il ne ferait pas pour lamère. »
Or, à ce moment, Pardaillan perçut un bruit de troupes semettant en marche, sous la fenêtre. Et, quelques instants plustard, il entendit le bruit, assourdi par la distance, d’un marteauheurtant une porte. Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre.Et, allégé du poids qui l’oppressait, malgré son calme apparent, ilse dit, non sans une satisfaction intérieure :
« C’est fait ! Le duc a voulu se montrer digne de safille : il a refusé l’entrée de sa maison à Concini. Il a mêmedû lui persuader que nous n’étions pas chez lui, puisque voilà leFlorentin qui s’en va voir ailleurs. Maintenant, je gage que le ducne saura pas résister au désir de s’entretenir, un instant, avec leseñor d’Albaran. »
Il ne se trompait pas : le duc d’Angoulême, de son air leplus hautain, avait affirmé que les personnes recherchées n’étaientpas chez lui. Tout favori de la reine qu’il était, Concini nepouvait pas se permettre de demander à un personnage del’importance du duc d’Angoulême la permission de visiter sa maison,pour s’assurer s’il avait dit vrai. Ce n’était cependant pasl’envie qui lui manquait, ce qui fait qu’il se disposait àparlementer, pour tâcher d’obtenir par surprise ce qu’il ne pouvaitdemander ouvertement.
Mais alors, d’Albaran était intervenu. Il savait très bien, lui,quel intérêt considérable le duc avait à se débarrasser dePardaillan. Puisqu’il affirmait que le chevalier ne s’était pasréfugié chez lui, il fut convaincu qu’il devait dire la vérité. Et,de bonne foi, il glissa quelques mots à l’oreille de Concini, pourl’avertir qu’ils perdaient inutilement un temps précieux. Concinin’avait pas plus de raison de suspecter le représentant de Faustaque celui-ci n’en avait de suspecter le duc. Il s’en rapporta doncà lui et donna un ordre au prévôt Séguier, qui, à la tête de sesarchers, s’en alla frapper à la porte de la maison voisine. Conciniétant bien résolu à fouiller toutes les maisons de la rue, les unesaprès les autres.
C’était ce mouvement de troupes que l’oreille exercée dePardaillan avait perçu. Ajoutons qu’il ne s’était pas davantagetrompé, en supposant que le duc profiterait de la circonstance pouravoir un entretien avec d’Albaran. En effet, tandis que Concini etses fidèles suivaient le grand prévôt, d’Albaran, sur un signe duduc, était entré dans l’allée et commençait une conversation animéeavec celui-ci.
Ceci se passait à peu près vers le même moment que Giselleposait cette question, que le chevalier venait de qualifier de coupdroit. Et, comme il fixait l’enfant de son œil clair, cherchantquelle réponse il pourrait lui faire, voici que cette pensée luivint tout à coup, à lui :
« Puisque cette adoration que le père avait jadis pour lamère s’est reportée sur l’enfant… Puisque cette enfant semble avoirun réel ascendant sur son père… pourquoi la fille ne ferait-ellepas ce que la mère n’a pu faire ?… Quel coup pourMme Fausta, si le duc abandonnait la partie !…Un coup dont elle ne se relèverait peut-être pas !… Un coupaprès lequel elle n’aurait peut-être plus qu’à s’en retourner enEspagne !… Pourquoi pas ? Il ne tient qu’à moi… Cetteenfant a une nature essentiellement droite et généreuse… Sans enavoir l’air, surtout sans toucher à ce sentiment de vénérationqu’elle a pour son père et qu’il serait abominable de souiller, jepuis l’éclairer, la guider… Essayons, corbleu, le jeu en vaut lapeine ! »
Ayant pris cette résolution, il répondit enfin, avec un sérieuxqui n’était plus affecté :
– Écoute-moi, mon enfant, et comprends-moi : si je mesuis montré sévère envers ton père, si je lui reproche comme uncrime ce qui n’est qu’une erreur, c’est qu’il y a erreur et erreur.Il y a des erreurs, vois-tu, qui sont plus criminelles que le plusabominable des crimes. Celle de ton père, qui doit, tuentends ? qui doit fatalement avoir des conséquenceseffroyables, est du nombre de ces erreurs qui sont pis que descrimes. Tu comprends pourquoi je me suis montré sisévère ?
– Oh ! s’excusa Giselle, je pensais bien qu’un hommeaussi bon que vous, monsieur, ne pouvait pas se montrer aussisévère, sans avoir d’excellentes raisons. Croyez bien qu’il n’estjamais entré dans ma pensée de vous demander de justifier votreattitude. Je vous respecte trop pour m’oublier à ce point. Ce queje vous demande, monsieur, c’est de m’expliquer sur quoi vous vousbasez pour juger que l’erreur de mon père est pire qu’un crime.
– D’abord, cette erreur lui a valu de passer dix ans à laBastille : les dix plus belles années d’une existence humaine.Ceci…
– Ceci ne regarde que lui ! interrompit Giselle avecune hauteur que Pardaillan et la duchesse admirèrent comme elleméritait de l’être.
– Soit, fit Pardaillan sans insister, mais ces dix années,ta mère les a passées dans les larmes et dans des appréhensionstelles qu’elles ont été pour elle un long martyre. Toi-même, pauvreenfant, c’est à peine si tu as entrevu ton père par-ci par-là.
– Il est le maître, prononça Giselle avec une force quiattestait que pour elle, en tout ce qui les concernait, elle et samère, les volontés de son père étaient sacrées.
– Tu te trompes, redressa doucement Pardaillan : tonpère n’a pas le droit de vous sacrifier à son ambition.
– Il est le maître, répéta Giselle avec une douceobstination.
– Même de sacrifier votre vie, à ta mère et à toi ?insista Pardaillan.
– Il est le maître pour cela comme pour tout le reste.
– Soit, je veux bien te concéder cela. Mais tu m’accorderasbien, toi, qu’il n’a pas le droit de disposer des biens et de lavie des autres ?
– Cela ne fait aucun doute, monsieur.
– Très bien. L’erreur de ton père devient criminelle encela, que, pour s’approprier cette couronne qu’il convoite, il va,sans hésiter, sans regret, sacrifier des milliers d’existences surlesquelles il n’a aucun droit.
– Comment cela ? interrogea avidement Giselle enouvrant de grands yeux étonnés.
– Je vais te le dire : tu penses bien, n’est-ce pas,que le petit roi Louis treizième ne va pas se laisser dépouiller,sans se défendre un peu. Et, j’espère que tu reconnaîtras qu’ilaura raison ?
– C’est évident.
– Ton père a compris que, livré à lui-même, avec l’appuides quelques rares partisans qu’il a réussi à se faire, il n’étaitpas de force à renverser le roi et à se mettre à sa place. Il asenti qu’il était battu d’avance. Il n’a pas hésité : il aaccepté les offres que lui faisait la princesse Fausta.
– Celle qui fut son ennemie, que vous avez combattue etvaincue autrefois ?
– Celle-là même. Et je vois, à ton air embarrassé, quecette alliance te paraît étrange et, disons le mot, indigne du ducd’Angoulême. Quoi qu’il en soit, ton père, dans cette alliance, n’avoulu voir que les avantages qu’elle lui apportait.
– Ces avantages sont donc bien considérables ?
– Ils ont leur valeur. Fausta, ou, pour lui donner sonnouveau nom, la duchesse de Sorrientès, représente ici le roid’Espagne. C’est donc l’appui du monarque qu’elle représente,qu’elle apporte, en même temps que le sien, à ton père. Et c’estquelque chose, vois-tu, qu’un appui qui se traduit par desmillions, en nombre illimité, et par vingt ou trente mille hommesde troupes aguerris.
– Des troupes espagnoles ? demanda Giselle avec unemoue et un froncement de sourcil, qui indiquaient que cetteintervention de troupes étrangères n’était pas précisément de songoût.
– Nécessairement, dit Pardaillan, dont l’œil pétillaenvoyant l’effet produit par ses révélations.
– Et mon père a accepté cela ?
– Avec enthousiasme, sourit Pardaillan.
Giselle baissa la tête comme honteuse. Il était clair que,malgré tout son respect, elle jugeait avec sévérité la conduite deson père. Pardaillan, qui lisait ses impressions sur son visageexpressif, reprit d’un air détaché :
– Tu n’es pas sans avoir entendu parler des horreurs de laLigue ?
– Hélas ! oui, monsieur. Et j’ai entendu dire aussique toutes ces horreurs provenaient du fait que nous avions étéassez… fous, pour introduire chez nous les Espagnols qui sont nospires ennemis.
– C’est exact. Eh bien, ce qu’on n’a pas pu te dire parceque peu de personnes le savent, c’est que la Ligue fut l’œuvre dela princesse Fausta. Cette effroyable guerre civile qui, durant desannées, mit le royaume à feu et à sang, cet épouvantableamoncellement de meurtres, de ruines, de dévastations, tout celafut parce que Fausta avait mis dans sa tête que le duc de Guiseprendrait la place d’Henri III sur le trône de France… qu’elle eûtpartagé avec lui, cela va sans dire. Or, ce que la princesse Faustan’a pu faire pour Guise, la duchesse de Sorrientès rêve de lerecommencer pour le duc d’Angoulême.
– Qui partagera son trône avec elle ! s’écria laduchesse emportée malgré elle.
– Je ne l’ai pas dit, répliqua froidement Pardaillan.
– Mais vous le pensez, fit la duchesse. Vous ne savez pasmentir, mon ami. Au reste, l’attitude de Charles à mon égard,depuis qu’il est sorti de la Bastille, est telle que j’avais déjàpressenti l’horrible abandon qui m’attend.
Pardaillan jeta un coup d’œil sur Giselle. Il la vit pâle,violemment émue, plus indignée de la révélation de sa mère que detout ce qu’il lui avait dit, lui. Et elle protestadoucement :
– Oh ! mère, comment peux-tu dire une chose aussiaffreuse ! C’est faire injure à Mgr d’Angoulême, sais-tu, quede le croire capable d’une action aussi vile ! Moi, je suissûre que mon père t’adore, comme aux premiers temps de votreamour ! Je suis sûre que jamais, quoi qu’il lui arrive de bienou de mal, il ne voudra abandonner l’épouse qu’il a librementchoisie entre toutes.
Dans son désarroi, elle s’oubliait jusqu’à tutoyer sa mère.Malgré tout, cependant, elle s’efforçait de défendre son père. Maisl’accusation portée par sa mère adorée avait fortement ébranlécette touchante confiance qu’elle avait en son père. Elle ledéfendait encore, mais on sentait qu’elle n’avait plus cette belleconviction qu’elle montrait quelques instants plus tôt.
Cependant, la mère répondait, avec un pauvre souriredouloureux :
– Ton père m’aime toujours… je veux le croire… j’ai tropbesoin de le croire. Mais tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir,toi, mon enfant, les ravages effrayants que peut faire dans le cœuret dans la conscience d’un homme cette terrible maladie que l’onappelle l’ambition. Ton père veut être roi. Il m’aime. Mais, sipour atteindre cette couronne royale qui l’éblouit, il lui fautpiétiner son propre cœur après le mien, il n’hésitera pas.
Et, comme Giselle esquissait un geste de protestation, ellereprit avec force :
– Je te dis, moi, qu’il brisera son propre cœur, comme ilaura brisé le mien ! Je te dis que cet abandon qui t’indigneest déjà décidé dans son esprit ! Je l’ai bien compris depuissa sortie de la Bastille. J’ai bien senti, moi, qu’il n’est plus lemême avec moi. Je me torturais le cerveau pour chercher en quoi jepouvais avoir démérité. Maintenant que je sais qu’il a faitalliance avec Mme Fausta – ce qu’il m’avaitsoigneusement caché jusque-là –, je suis fixée ! Le pacteconclu avec Mme Fausta stipule qu’elle partagera letrône avec le duc. Et comment pourra-t-elle le partager, cetrône ? En épousant le nouveau roi, c’est clair. Je te dis queje comprends tout maintenant, et que ce honteux marché a étéaccepté, dès le premier jour, par ton père !… Tu ne me croispas ? Eh bien, interroge M. de Pardaillan. Il ensait beaucoup plus qu’il ne t’en a dit. Je l’autorise à parler,sans chercher des ménagements inutiles, puisque ma conviction estfaite.
Ainsi mis en demeure de parler, Pardaillan n’hésitapas :
– C’est vrai : le marché a été accepté, dès le premierjour, par le duc, dit-il.
– Tu vois ! s’écria Violetta.
– Quelle honte ! murmura Giselle atterrée.
Sans lui laisser le temps de réfléchir, de chercher des excusesque, dans son ardente vénération filiale, elle n’eût pas manqué detrouver, Pardaillan posa nettement la question :
– Et maintenant, je te le demande : même en admettantque ton père y ait des droits indiscutables, en conscience,voudrais-tu, toi, d’une couronne acquise par les moyens honteux queje viens de t’indiquer ?
– Plutôt mourir ! cria-t-elle dans un éland’indignation.
– Parbleu ! sourit Pardaillan, je savais bien que tume ferais cette réponse ! Tu comprends, toi.
– Comment mon père, qui est la générosité et la loyautémêmes, ne comprend-il pas, lui ? Peut-être lui avez-vous malexpliqué ?…
– Je lui ai très bien expliqué. Mais ton père, tout à sonidée fixe, se bouche les oreilles pour ne pas entendre, se met unbandeau sur les yeux pour ne pas voir. Je ne vois qu’une personneau monde qui ait assez d’empire sur lui, pour lui faire entendreraison.
– Qui ?
– Toi.
– Moi !… Comment ?
– C’est un peu pour toi qu’il veut être roi : pour quetu deviennes fille de France.
– Mais je ne veux pas l’être. À ce prix-là du moins.
Une dernière fois, Pardaillan la fouilla de son œil perçant. Illa vit très sincère, très décidée à marcher résolument dans la voiequ’il lui désignerait. Et il indiqua ce qu’elle devaitfaire :
– Dis-le-lui donc. Et dis-le-lui, de manière qu’il sepersuade bien que son autorité de père et de chef de maison seraimpuissante à te faire revenir sur ta décision.
– Je le lui dirai, fit-elle résolument. Et pas plus tardque tout de suite, puisque le voici.
En effet, en ce moment même le duc d’Angoulême ouvrait la porte.Ce fut lui qui parla le premier. Il s’adressa à Pardaillan, et avecune froide politesse :
– Monsieur, dit-il, vous voyez que, quoi que vous en ayezdit, je n’ai pas voulu vous livrer aux gens qui vouscherchaient.
Pardaillan s’inclina froidement, sans prononcer un mot. Le duc,avec la même froideur polie, reprit :
– Il ne serait pas digne de moi de ne faire les choses qu’àdemi. Je dois donc vous dire ceci : la rue, ainsi que les ruesavoisinantes, vont être étroitement surveillées durant quelquetemps. Je vous invite, ainsi que vos amis, à demeurer ici aussilongtemps que vous le jugerez nécessaire. Je veillerai à ce quevous ne manquiez de rien durant ce temps. Je veillerai également,mon honneur y est engagé, à ce que vous puissiez vous retirer, sansrisquer de tomber aux mains de vos ennemis. Je vous avertisloyalement qu’à cela se bornera ce que je crois devoir faire ensouvenir de notre ancienne amitié. Et, puisque vous avez absolumentvoulu que nous fussions ennemis, si, quand sorti sain et sauf dechez moi, je vous retrouve sur mon chemin, c’est en ennemi mortelque je vous traiterai.
Pardaillan allait répliquer par une de ces réparties mordantes,comme il savait en faire. Il n’en eut pas le temps. Giselle, voyantque son père avait fini de parler, s’approcha de lui, lui entourale cou de ses bras blancs et potelés, et, de sa voix la pluscâline, implora :
– Père, mon bon père !…
Sous la chaste caresse de l’enfant, le visage renfrogné du pères’illumina. Il oublia tout. Au reste, il comprit très bien qu’elleavait quelque chose à demander. Et, il encouragea avec un bonsourire :
– Que veux-tu, enfant gâtée ?
– Une grande grâce que je vous supplie de m’accorder, monpère.
– Eh ! comme te voilà émue. C’est donc bien grave ceque tu veux me demander ?
– C’est-à-dire que vous ferez de moi la fille la plusheureuse ou la plus malheureuse de la terre, selon que vousm’accorderez ou me refuserez ce que je désire.
– S’il en est ainsi, tu peux parler sans crainte. Il n’estrien que je ne fasse pour assurer le bonheur de ma fillebien-aimée.
Il parlait d’un air mi-sérieux, mi-plaisant. Il ne paraissaitpas inquiet. Il était simplement intrigué. Il était clair qu’il nesoupçonnait pas le moins du monde où elle voulait en venir. Elle lecomprit très bien. Mais, à son sourire indulgent, à ce regardchargé de tendresse dont il la couvait, elle comprit aussi qu’ilavait dit vrai : il n’était rien qu’il ne fit pour assurer sonbonheur.
Elle sentit qu’elle avait à peu près partie gagnée d’avance.Souriant, d’un sourire mutin, elle le prit par la main, l’attiraavec une douce violence. Complaisamment, souriant toujours avecindulgence, il se laissa faire. Elle l’amena ainsi devantPardaillan attentif. Et soudain, très grave, d’une voix qui sefaisait de plus en plus câline, tout en restant suppliante, elleprononça :
– Je vous en conjure, faites votre paix avecM. de Pardaillan qui, malgré les apparences, malgré tout,au fond, est resté le meilleur de vos amis… le seul véritable ami,peut-être, que vous ayez jamais eu, mon père.
Le duc d’Angoulême fut surpris. Mais peut-être tout sentimentd’amitié n’était-il pas complètement mort en lui, car il ne sefâcha pas, il ne laissa voir aucune contrariété de cette tentativeinattendue de sa fille. Il n’essaya pas de se dérober. Avec un airde dignité qui n’était pas sans grandeur, il accepta le débatqu’instituait cette enfant. Et, très sérieux à son tour, d’une voixgrave, comme attristée :
– Faire ma paix avec Pardaillan ? Il n’est rien que jedésire autant, pour cela, je suis prêt à bien des sacrifices, mêmeles plus pénibles. Encore conviendrait-il de savoir si Pardaillanest disposé à l’accepter, cette, paix ?
Il était impossible de montrer plus de franchise et desincérité. Cette franchise et cette sincérité lui faisaienthonneur, car il faut reconnaître qu’après les paroles plutôt dureset humiliantes que Pardaillan lui avait lancées à la face,beaucoup, à sa place, eussent répondu par une fin de non-recevoirsèche et cassante. Incontestablement, soit calcul, soit rested’affection, il faisait preuve de bonne volonté.
Comme il s’était adressé directement au chevalier pour poser saquestion, celui-ci lui répondit :
– Duc, je suis prêt, quant à moi, à biffer de ma mémoire lesouvenir du différend qui s’est élevé entre nous. Je suis toutdisposé à vous tendre une main loyale. J’y suis d’autant plusdisposé que j’apprécie à sa valeur la générosité du geste que vousvenez d’accomplir.
Il y avait une pointe d’émotion contenue dans la voix dePardaillan. Cette émotion se communiqua aux assistants. Emportémalgré lui, le duc d’Angoulême ouvrit les bras en disant :
– Eh ! mordieu ! embrassons-nous,d’abord !
– Je le veux de tout mon cœur, consentit Pardaillan.Seulement, au lieu de se jeter dans les bras du duc, il ajouta, enle fixant de son œil clair :
– Vous savez, duc, que nous ne redeviendrons bons amis qu’àla condition que je vous ai fait connaître à l’hôtel deSorrientès.
Ces paroles produisirent sur le duc l’effet d’une douche. Sesbras retombèrent mollement. Et, reprenant son air froid ethautain :
– Vous maintenez cette condition ? dit-il.
– Il ne saurait en être autrement, et je pensais que vous,l’aviez bien compris ainsi, répondit Pardaillan, avec plus detristesse que de réprobation.
– Vous n’en démordrez pas ? insista le duc de son mêmeair froid.
– Non, fit sèchement Pardaillan.
– N’en parlons donc plus, répliqua le duc, sur un tontranchant.
Et, se retournant vers Giselle qui, comme Violetta, comme Odetde Valvert et Landry Coquenard, avait suivi ce bref débat avec uneattention passionnée, adoucissant la voix et l’attitude :
– J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il Mais, tu le vois, monenfant, M de Pardaillan demeure intraitable Ce n’est pas moi, c’estlui seul qui veut que nous restions ennemis Ne me parle donc plusde cette affaire.
Il pensait que tout était dit et qu’elle allait s’incliner, enfille obéissante qu’elle était, devant sa volonté ainsi exprimée,mais elle ne lâcha pas pied. Et, très respectueusement, mais avecune fermeté à laquelle il ne s’attendait certes pas :
– Au contraire, mon père, dit-elle, permettez-moi d’enparler encore, car il me semble que tout n’est pas dit.
– Qu’est-ce à dire ? gronda le duc en fronçant lesourcil.
Sans se laisser démonter, avec la même déconcertante fermeté,elle expliqua :
– Il est un moyen très simple de faire votre paix avec M dePardaillan, c’est d’accepter cette condition que vous repoussez, etqui, venant de M le chevalier, ne peut être qu’honorable pourvous.
– Assez, trancha le duc en se faisant sévère, je ne vouspermettrai pas d’aborder des questions qui ne sauraient intéresserune enfant de votre âge, et dont, au surplus, vous ignorez lepremier mot.
– Pardonnez-moi, monseigneur, mais c’est que, au contrairede ce que vous croyez, je sais très bien de quoi il estquestion.
– Vous savez ? s’étrangla le duc.
Et, railleur :
– Que savez vous, voyons ?
– Je sais que, pour vous rendre son estime et son amitié, Mde Pardaillan vous demande simplement de renoncer à vos prétentionssur le trône de France.
Le duc plia les épaules, comme assommé par ce coup auquel ilétait loin de s’attendre. Tout de suite, il comprit que Pardaillanavait dû renseigner sa femme et sa fille Et aussitôt l’inquiétudede savoir jusqu’à quel point il pouvait avoir poussé sesrévélations s’insinua en lui Du même coup d’œil soupçonneux, ilenveloppa sa femme, sa fille et Pardaillan.
Mais il ne trouva que Giselle devant lui La duchesse s’étaitmise à l’écart avec Pardaillan qui, en ce moment même, luiprésentait cérémonieusement le comte Odet de Valvert. Ce groupeparaissait se désintéresser complètement de ce qui allait se passerentre le père et la fille. Bien qu’il se rendît compte que cetteindifférence était affectée et qu’ils tendaient une oreilleattentive de son côte, il éprouva un certain soulagement à se direque cet entretien, qui débutait d’une manière si imprévue et siinquiétante pour lui, demeurerait entre sa fille et lui.
Cependant, il se rendait compte aussi que l’enfant – dûmentstylée par la duchesse et le chevalier, il n’en doutait pas –allait se dresser devant lui en adversaire, et pis encore : enjuge sévère. Et ce juge lui paraissait doublement redoutable.D’abord, parce qu’il le sentait bien renseigné et qu’au fond de saconscience il était bien forcé de reconnaître qu’il n’était passans reproche, ensuite parce qu’il savait bien que son affectionpaternelle allait jusqu’à la faiblesse et qu’il appréhendait avecterreur les larmes de son enfant, auxquelles il sentait qu’iln’aurait jamais le courage de résister.
Il se dit que le mieux était de briser net une discussion où, ilen avait l’intuition, il n’aurait pas le dessus. Sa mauvaise humeurétait réelle ; il l’accentua. Il se fit plus sévère encore.Et, dans un éclat :
– Tout simplement ! Vraiment, vous avez des motsextraordinaires ! Alors vous trouvez « très simple »qu’on renonce à une couronne pour garder l’amitié d’unhomme ?
– Quand cet homme est M. de Pardaillan, oui, monpère.
– C’est de la démence !
– Vous m’avez dit, autrefois, que toutes les couronnes dela chrétienté étaient moins précieuses que son amitié.
L’argument faillit désarçonner le duc. Ne trouvant pas deréponse capable de réduire l’implacable logique et la non moinsimplacable mémoire de l’enfant, il s’emporta :
– Chansons !… Des mots !… Et des motscreux !… Il n’est pas d’amitié au monde qui vaille qu’on luisacrifie un royaume !
– Vous m’avez souvent répété le contraire, fit-elle avecune douce obstination.
– Dieu me pardonne, je crois que vous vous permettez dediscuter avec moi ! s’écria le duc, avec d’autant plus deviolence qu’il se sentait plus embarrassé.
– Père !…
– Assez. Rentrez dans votre chambre, mademoiselle, et n’enbougez pas sans ma permission.
Il pensait en être quitte avec cet acte d’autorité brutale quile tirait momentanément d’affaire, mais qui n’arrangeait rien, ille sentait bien. En effet, elle s’inclina devant lui avec le plusprofond respect, en disant :
– J’obéis, monseigneur. Et se redressant, elleajouta :
– Mais laissez-moi vous dire que, dans votre propreintérêt, vous feriez mieux de renoncer, comme vous le demandeM. de Pardaillan et comme je vous en suppliemoi-même.
Le ton sur lequel elle prononça ces paroles parut si étrange auduc qu’il en fut vivement impressionné.
– Pourquoi ? fit-il, malgré lui.
– Parce qu’il vaut toujours mieux renoncer à une cause quiest perdue d’avance.
Elle disait cela sur un ton prophétique, avec une assurancedéconcertante. Il était évident, cependant, qu’elle ne jouait pasla comédie, qu’elle ne cherchait pas à faire pression sur son père.Non, elle disait bien ce qu’elle pensait, tel qu’elle le pensait.Le duc avait beau avoir été à l’école de Pardaillan, il étaitsuperstitieux comme tous les joueurs – et n’était-ce pas une partieformidable qu’il voulait jouer ? une partie où, il le savaittrès bien, il laisserait sa tête s’il perdait ? Il se dit quela vierge ignorante et pure qu’était sa fille lui prédisait lasinistre vérité. Et, pris d’une inquiétude mortelle, il interrogeaavidement :
– Pourquoi ma cause te paraît-elle perdued’avance ?.
– Parce que vous auriez M. de Pardaillan contrevous, répondit Giselle sans hésiter, avec la même assurance.
Agrippé par la terreur superstitieuse, le duc s’attendait à uneraison d’ordre surnaturel. Il va sans dire que plus cette raisoneût été vague, incompréhensible, et plus elle l’eût frappé etinquiété. Il se trouvait que la raison donnée était on ne peut plusnaturelle. C’était le moment de s’inquiéter, car cette raisonn’était pas à dédaigner. Tout au contraire, il commença à serassurer. Et, sans s’apercevoir qu’il rouvrait une discussion qu’ilavait voulu étouffer, il répondit :
– Mieux que personne, je connais sa valeur. Pourtant, iln’est pas invincible, et je ne désespère pas d’en venir à bout.
– Peut-être, dit-elle. J’ai voulu dire que s’il se metcontre vous, malgré l’affection profonde qu’il nous garde, je lesens, et mon cœur ne me trompe pas, c’est que votre cause luiparaît, à lui, qui est l’honneur même, bien mauvaise. Or, siignorante, si inexpérimentée que je sois, je sais cependant qu’unecause mauvaise est perdue d’avance.
– C’est bientôt dit ! s’écria le duc.
Et, avec amertume, avec, à son insu peut-être, une pointe dejalousie paternelle :
– Ainsi, il vous suffit de savoir qu’il est contre moi pourque vous jugiez que ma cause est mauvaise ? Ainsi, entre sonappréciation et celle de votre père, vous n’hésitez pas ?C’est la sienne que vous tenez pour valable. Voilà un manque deconfiance, auquel, certes, j’étais loin de m’attendre… et qui mepeine beaucoup.
Il semblait, en effet, très affecté, Giselle courba la tête,peut-être pour dissimuler les larmes qui embuaient ses beaux yeux.Et, redressant cette jolie tête, le fixant droit dans lesyeux :
– Je vous en supplie à mains jointes, mon père, laissezparler votre enfant qui n’a pour vous que respect et vénération etmourrait sur place plutôt que de prononcer une parole offensante.Si je juge que votre cause est mauvaise, ce n’est pas, comme vousle dites, uniquement parce que M. de Pardaillan le dit etparce qu’il est contre vous. C’est parce que vous avez faitalliance avec une femme qui fut jadis l’ennemi le plus acharné denotre maison, une femme qui fut le bourreau implacable et féroce dema bonne et sainte mère. Ce que vous n’auriez jamais dû oublier.C’est parce que vous comptez sur l’appui de l’Espagnol : l’oret les troupes de l’Espagnol. L’Espagnol, ennemi héréditaire etmortel de notre pays qu’il viendra de nouveau ravager pour vous,sur votre appel, à vous, mon père.
– Giselle ! bégaya le duc effaré.
Giselle n’entendit pas. Elle était lancée. Elle continua ens’animant :
– C’est ce que vous n’auriez jamais dû oublier non plus.Ainsi, mon père, votre cause s’appuie sur un ennemi de notrefamille et sur un ennemi de notre pays ! Comment voulez-vousque je ne trouve pas, comment voulez-vous que tous ceux qui saurontne trouvent pas, comme moi, que cette cause, qui était peut-êtrelégitime et juste, est devenue exécrable par le fait de cettealliance monstrueuse ?
– Tu es cruelle, mon enfant, murmura le duc complètementdésemparé.
– Non, protesta vivement Giselle, je vous sauve, mon bonpère, en vous montrant l’erreur effroyable que vous alliezcommettre. Car, Dieu merci, il ne s’agit que d’une erreur encoreréparable. Et maintenant, monseigneur, écoutez ceci : vousm’avez reproché de manquer de confiance en vous. Qui m’a appris ceque je viens de vous dire ? M. de Pardaillan qui l’adit devant moi, M. de Pardaillan, l’homme le plus loyalde la terre, l’homme qui, de sa vie, ne s’est abaissé à proférer unmensonge. Eh bien, mon père, voyez si je manque de confiance envous : dites-moi qu’il s’est trompé, et je vous jure sur monsalut éternel que je vous crois de tout mon cœur et vous demandepardon à deux genoux d’avoir osé vous dire ce que je viens de vousdire… Parlez, monseigneur…
Le regard étincelant de loyauté qu’elle tenait obstinément rivésur le sien avait un tel rayonnement qu’il ne put en supporterl’éclat. Il détourna les yeux, baissa la tête, tortilla samoustache d’un air embarrassé, et finalement, d’une voix basse,comme honteuse, il murmura, en manière d’excuse :
– C’était surtout pour toi que je voulais cette couronnequi, en bonne justice, devrait m’appartenir.
C’était un aveu tacite.
L’effet qu’il produisit sur sa fille fut terrible : ce futcomme si tout croulait en elle. Il lui sembla qu’une main de ferlui broyait le cœur dans la poitrine et qu’elle allait tomberfoudroyée. Une teinte livide couvrit le rose de ses joues. Sesnarines se pincèrent. Un voile noir assombrit l’éclat de son regardlumineux.
Cependant, elle ne tomba pas. Et même, si rude qu’eût été lecoup, sa défaillance fut brève. Si brève que c’est à peine si lepère soupçonna le ravage affreux que, dans son égoïsme inconscient,il venait de faire dans le cœur de son enfant, en qui, sans levouloir, il venait de briser à tout jamais cette ardente et naïvevénération qu’elle avait pour lui.
Elle se ressaisit et se redressa. Seulement, ce fut une nouvelleGiselle qui se révéla : une Giselle cérémonieuse, au regardfroid, au sourire figé. Et le père, déjà rudement frappé dans sonamour paternel qui était réellement profond et sincère, le père,glacé, épouvanté, ne reconnut plus en cette nouvelle Gisellel’enfant qu’il avait toujours vue si tendre, si affectueuse, enadmiration et en adoration devant lui, comme devant Dieu.
Giselle ne releva pas l’aveu paternel. Elle ne se permit pas lamoindre réflexion, pas la plus petite observation. Elle se contentade dire, d’une voix blanche, méconnaissable, comme toute sonattitude :
– Si c’est vraiment pour moi, vous vous êtes donné unepeine bien inutile, car, je vous en avertis respectueusement,monseigneur : j’irai pieds nus, en haillons, la tête couvertede cendres, mendier mon pain sur les routes ou sous le porche deséglises, plutôt que d’accepter quoi que ce soit d’une royautéacquise par les moyens que vous voulez employer.
Et ceci, avec son air froidement respectueux, était prononcé surun ton tel que le père comprit que toute son autorité seraitimpuissante à la faire revenir sur cette décision, que ni ladouceur ni la violence ne pourrait ébranler. Oubliant la présencedu groupe formé par la duchesse, Pardaillan et Odet de Valvert quis’étaient retirés près de la fenêtre, il se mit à marcher avecagitation, en tortillant sa moustache d’un geste nerveux. Et,s’arrêtant devant Giselle qui n’avait pas fait un mouvement, d’unevoix sourde :
– En somme, dit-il avec amertume, c’est une mise en demeurede renoncer à l’héritage de mon père que tu m’adresses !
Volontairement ou non, il déplaçait adroitement la question.Avec son implacable logique d’enfant, elle sentit la manœuvre sansen avoir l’air.
– À Dieu ne plaise, dit-elle Vous êtes le maître,monseigneur, et je ne suis, moi, que votre très humbleservante…
– N’es-tu donc plus ma fille ? interrompit le duc enhomme qui sonde le terrain.
Elle se courba en une révérence froidement impeccable et, seredressant comme si de rien n’était, pendant que le père, fixémaintenant, pliait les épaules en soupirant d’un air accablé, ellerépéta :
– Je ne suis que votre très humble servante. Vous ferezdonc selon votre bon plaisir, monseigneur. Cependant, puisque vousdites que ce que vous en faites, c’est pour moi, puisque je suisfermement résolue à refuser les bienfaits dont vous me voulezaccabler, il m’a semblé que je pouvais, sans vous manquer en rien,vous demander non pas de renoncer à l’héritage de votre père, sivous croyez y avoir droit, mais simplement, et ce n’est pas du toutla même chose, de renoncer à employer des moyens qui ne sont pasdignes d’un Valois.
– Renoncer à ces moyens, quand je n’en ai pas d’autres à madisposition, c’est, songes-y bien, renoncer à l’héritage de monpère, c’est-à-dire à la couronne.
– Mieux vaut cent fois renoncer à tout, même à vos titresde comte d’Auvergne et de duc d’Angoulême, même à tous vos biens.C’est toujours avec orgueil et le front haut que je me proclameraila fille de Charles de Valois, pauvre gentilhomme sans feu ni lieu,ayant préféré vivre péniblement de son travail, plutôt que decommettre une action indigne d’un fils de roi qu’il est. Tandis queje mourrai de honte à me savoir la fille du duc d’Angoulême devenu,de par la volonté d’une Fausta et d’un Philippe d’Espagne, imposépar la force brutale, roi d’une France ravagée, diminuée,démembrée. Car, n’en doutez pas, ils sauront se tailler leur largepart.
Elle s’était animée, la noble et fière enfant. Elle seredressait de toute sa hauteur, avec une telle flamme dans sonregard que le duc se sentit écrasé devant elle. Soyons juste :de tout ce qu’elle avait dit, une seule chose l’avait vraimenttouché au point de le bouleverser. Et ce fut cela qu’il dit, d’unevoix que l’émotion faisait bégayer :
– Giselle !… mon enfant adorée !… quoi !toi, tu aurais cet affreux courage de renier ton père ?…Est-ce possible ?…
– Je ne renierai pas mon père… Je considérerai qu’il estmort…
Elle aussi, on sentait qu’elle avait fait un effort surhumainpour arriver à prononcer ces paroles jusqu’au bout. Dans sa voixbrisée, on sentait rouler des sanglots déchirants, qu’avec uneforce de volonté vraiment admirable elle parvenait à refouler.
Le père, pantelant, déchiré, le sentit bien. Il souffrait millemorts. Son cœur pleurait des larmes de sang, qui le brûlaient commedu plomb fondu. Et cependant, malgré la douleur poignante del’enfant adorée, malgré sa propre douleur, malgré les humiliationssubies, malgré tout enfin, il ne parvenait pas à se résigner àrenoncer à cette couronne qui le fascinait. Et il ne se rendit pas.Il se raidit de toutes ses forces, comme se raidissait son enfant,et il essaya de tenir tête encore :
– Et si je refuse de céder, que feras-tu, voyons ?
– Je suivrai ma mère dans sa retraite.
Il comprit qu’elle faisait allusion à l’abandon de sa mèredécidé dans son esprit. Mais, cette fois, il ne recula pas, etpayant d’audace, il risqua le mensonge :
– Tu suivras ta mère ?… Mais il me semble que ta mèresera près de moi ?…
Il ne put aller plus loin. Le regard fixe qu’elle dardait surlui était tel que la voix s’étrangla dans sa gorge. Et ce fut ellequi reprit :
– Ma mère ne sera pas près de vous. Ma mère, comme moi,préfère la mort au déshonneur.
– Que ferez-vous ? bégaya-t-il, sans trop savoir cequ’il disait.
– Je viens de vous le dire : la honte et la douleurnous tueront plus sûrement que ne pourrait le faire un coup depoignard, dit-elle avec un calme effroyable.
– Mais je ne veux pas que tu meures, moi ! hurla lepère affolé.
– Nous mourrons, et c’est vous qui nous aurez tuées.
– Ma fille ! sanglota le père en s’arrachant lescheveux.
– Nous mourrons, répéta-t-elle, et sur les marches de cetrône convoité, vous trouverez les corps raidis de votre femme etde votre fille, qui ne vivaient que pour vous. Alors, quand vousverrez qu’il vous faut, pour vous asseoir sur ce trône sanglant,fouler aux pieds ces pauvres restes glacés, peut-êtrecomprendrez-vous enfin quelle erreur criminelle fut la vôtre etreculerez-vous épouvanté.
L’horrible vision, évoquée avec le même calme sinistre, achevade briser les dernières résistances du duc Il ne put la supporter.Cette fois, l’amour paternel fut plus fort que l’égoïsme, plus fortque l’ambition. Et vaincu, dompté, il gémit :
– Assez, assez !…
Et la saisissant dans ses bras, l’étreignant passionnément, lacouvrant de baisers fous :
– Tais-toi !… Comment peux-tu dire ces chosesaffreuses ?… Tais-toi, je ferai ce que tu voudras, tout ce quetu voudras… pourvu que tu vives !…
Elle eut un cri de joie délirante :
– Ah ! je savais bien que je vous retrouverais, monbon père adoré !…
Elle riait et pleurait à la fois. Car, maintenant qu’elle avaitgagné la partie, elle ne songeait plus à refouler ces larmesqu’elle avait eu l’orgueil de retenir jusque-là. Elle lui avaitjeté les bras autour du cou. Elle rendait baiser pour baiser,caresse pour caresse. Ils étaient ivres, fous de joie tous lesdeux. Riant et pleurant en même temps, comme elle, ilbégayait :
– Au diable la couronne !… Au diable toutes lescouronnes de la terre !… Et quelle couronne vaudra jamais ledoux collier que font les bras blancs de ma Giselle autour de moncou ?…
Cependant, il continuait d’oublier la mère qui, décidément, netenait plus qu’une place minime dans son affection. Ce fut la fillequi s’en souvint la première.
– Et ma mère ? dit-elle en se dégageant doucement.
La duchesse était près d’eux, attendant patiemment que son tourvînt.
– Allons, avait dit Pardaillan, la bataille aura été rude.Mais l’enfant, ainsi que je le pensais, a fini par triompher. Vousavez là, Violetta, une brave et digne enfant, dont vous avez ledroit d’être fière. Approchons-nous maintenant.
Et ils s’étaient approchés, en effet.
Sous le coup de l’émotion bienfaisante qui le bouleversait et lerégénérait, le duc retrouva un instant cette passion radieuse,soleil éclatant qui avait illuminé leur ardente et héroïquejeunesse. Cette passion exclusive que la douce Violetta avaitconservé intacte comme au premier jour. Et l’étreinte passionnéequ’en toute sincérité il donna à sa femme, les douces, les tendresparoles qu’il sut murmurer à son oreille lui donnèrent cetteconsolante illusion de croire que les beaux jours d’amourd’autrefois allaient luire de nouveau.
Puis, ce fut au tour de Pardaillan qui contemplait de son airmoitié railleur, moitié attendri cette réconciliation qui était unpeu son œuvre. Le duc sentait bien que sa femme et sa filleattendaient de lui un engagement en règle et, selon leur mot,« qu’il fît sa paix » avec lui. Il s’exécuta d’assezbonne grâce.
« Pardaillan, dit-il, je vous donne ma parole que je vaisrompre avec la duchesse de Sorrientès. Je vous donne ma parole queje n’entreprendrai plus rien contre le petit roi Louis XIII, tantque vous serez vivant. »
Dans leur joie, Violetta et Giselle ne firent pas attention àces paroles que nous avons soulignées.
Elles n’échappèrent pas à Pardaillan, toujours attentif, lui. Etil se dit, en fouillant le duc de son regard perçant :
« Ainsi, il trouve le moyen de glisser dans son engagementd’honneur une restriction qui réserve l’avenir !… Etcependant, je vois qu’il est sincère !… Décidément, il n’y arien à faire : il ne guérira jamais de cette méchante maladiequi le rongera jusqu’à son dernier souffle. »
Il réfléchit une seconde. Et levant les épaules avecinsouciance :
« Bah ! quand je serai mort, je serai dégagé de toutesmes promesses. Peu m’importe ce qu’il fera alors. L’essentiel estque, pour l’instant, voilà Fausta dans un cruelembarras. »
Et tout haut, voyant qu’on commençait à s’étonner de sonsilence.
– Duc, dit-il gravement, je prends acte de votre engagementet je le tiens pour valable, tel que vous venez de le formuler.
Les minutes d’épanchement qui suivirent furent de celles qui nese racontent pas. Disons seulement que le duc ne parut pas uninstant regretter ce renoncement qu’on avait eu tant de peine à luiarracher. Il va sans dire qu’Odet de Valvert fut présenté etaccueilli avec tous les égards qu’on accordait, dans cette maison,à ceux que Pardaillan honorait de son estime. Pour ce qui est deLandry Coquenard, bien qu’il ne fût qu’un modeste serviteur,c’était aussi un compagnon de lutte et Pardaillan, avec son dédainabsolu des préjugés, ne voulut pas le laisser à l’écart. Et iltrouva, pour le désigner, des termes flatteurs qui lui allèrentdroit au cœur. Si bien qu’à compter de ce moment le brave Landryn’eût pas hésité à piquer une tête au milieu d’un brasier ardent,sur un simple signe de M. le chevalier.
Quand il vit que les effusions étaient à peu près terminées,Pardaillan revint aux affaires sérieuses.
– Et maintenant, monseigneur, demanda-t-il, qu’allez-vousfaire avec la duchesse de Sorrientès ?
– J’irai, demain, la voir à son hôtel, et je l’avertirailoyalement qu’elle ne doit plus compter sur moi et que je renonce àmes prétentions au trône, répondit le duc sans hésiter.
– Vous ne ferez pas cette folie, riposta vivementPardaillan.
– Pourquoi ?
– Ah çà ! vous croyez donc que Fausta est femme à vouspardonner ce qu’elle considérera comme une trahison ?
– Je ne dis pas. Mais que voulez-vous qu’elle mefasse ?
– Pardieu, elle vous fera reconduire à laBastille !
– À la Bastille ! s’écrièrent en même temps Violettaet Giselle en entourant le duc de leurs bras, comme pour leprotéger.
– Mais oui, à la Bastille, reprit Pardaillan avec force.Vous oubliez, duc, qu’elle a l’ordre tout signé d’avance et qu’ilne tient qu’a elle de le faire exécuter.
– C’est ma foi vrai ! Je l’avais complètementoublié ! Je ne serai pas si sot que d’aller me mettre à samerci dans son antre. Nous nous retirerons en notre hôtel de la rueDauphine, ou dans notre maison de la rue des Barrés. C’est de làque je la ferai aviser… Car, enfin, il faut cependant bien que jel’avertisse.
– Avant longtemps, intervint Valvert qui, cette fois,prenait part à la discussion, vous verrez arriverM. de Séguier et ses archers, chargés de vous arrêter,monseigneur.
– Parfaitement, opina Pardaillan.
– Diable ! murmura le duc assez perplexe.
– J’ajoute, reprit Pardaillan, que si vous restez à Paris,si bien caché que vous vous y teniez, Fausta saura vousdécouvrir.
– Diable ! diable ! répéta le duc commençant às’inquiéter, car il connaissait trop bien Fausta pour ne pascomprendre qu’il avait raison. Retourner à la Bastille !…Mordiable, j’aimerais mieux me passer mon épée au travers ducorps !
– Oh ! Charles ! s’épouvanta la duchesse.
Et elle implora :
– Pourquoi ne retournerions-nous pas dans vosterres ?… Pourquoi ne nous retirerions-nous pas àOrléans ?… Nous y étions si heureux, près de votre excellentemère.
– C’est la seule chose raisonnable que vous puissiez faire,appuya Pardaillan que Violetta remercia par un regard d’ardentegratitude.
– Je suis forcé de le reconnaître, soupira le duc. Et ildécida, non sans un regret manifeste :
– Nous resterons cachés dans ce taudis les quelques joursnécessaires pour faire nos préparatifs, et nous partirons.
– Quel bonheur ! s’écria Giselle en frappant dans sesmains avec une joie puérile.
Et, se jetant avec son impétuosité ordinaire au cou de sa mère,elle lui glissa à l’oreille :
– Je te le disais bien, mère chérie, que les jours heureuxrenaîtraient pour toi !
– Grâce à toi et à notre grand ami Pardaillan, répondit lamère radieuse en lui rendant son étreinte.
– Minute, disait Pardaillan, pendant ce temps, vous oubliezencore, duc, que le señor d’Albaran connaît ce taudis, comme vousappelez cette belle maison bourgeoise. On viendra vous chercheraussi bien ici. Non, croyez-moi, puisque vous comprenez lanécessité de partir, comprenez aussi qu’il faut le faireaujourd’hui même, sans perdre une heure, sans perdre une minute.Quand vous serez en sûreté dans vos terres, vous pourrez faire lanique à Mme Fausta. Je me charge moi, de laprévenir en temps utile, c’est-à-dire quand vous aurez mis unnombre assez respectable de lieues entre elle et vous. Je me chargeen outre de lui tailler ici assez de besogne pour qu’elle n’ait pasle loisir de songer à vous. D’ailleurs, à moins que de vous faireassassiner, et je ne crois pas qu’elle aille jusque-là, tout demême, elle ne peut rien contre vous, sans l’appui de Marie deMédicis et de Concini. Or, la reine et son favori seront tropcontents d’être débarrassés de vous pour songer à vous inquiéter.Partez donc, duc, et partez à l’instant même.
Le conseil était judicieux. Le duc, d’ailleurs pressé par safemme et sa fille, ne fit pas de difficulté de se rendre. Lespréparatifs furent vite faits, puisque la duchesse et sa fillevivaient dans cette maison sous un nom d’emprunt, dans uneinstallation rudimentaire où elles n’avaient apporté que le strictnécessaire.
Moins d’une heure plus tard, le duc et les siens faisaient leursadieux à Pardaillan qu’ils laissaient dans leur maison enl’autorisant à la considérer comme lui appartenant en propre, à endisposer à son gré, et à ne pas hésiter à la faire démolir pierre àpierre, si c’était nécessaire à son salut ou au salut de sescompagnons. Ils emmenaient avec eux l’unique servante quiconstituait toute la domesticité de la duchesse dans cettemystérieuse retraite où, sans aucun doute, elle s’était retiréemomentanément, en vue de préparer les voies à une évasion de sonCharles bien-aimé. Une autre heure plus tard, le père, la mère etla fille, suivis d’une escorte de six robustes gaillards armésjusqu’aux dents, chevauchaient sans trop de hâte sur la routed’Orléans.
Dans la maison hermétiquement close, qui paraissait abandonnée,Pardaillan, Valvert et Landry Coquenard, dont nul n’eût pusoupçonner la présence en ces lieux, demeuraient installés commechez eux. Quand ils furent seuls et maîtres de la place, Pardaillancommanda :
– Landry, tu vas aller faire un tour à la cuisine. Laduchesse m’a assuré qu’il y a ici des provisions en quantitésuffisante pour deux ou trois jours et une cave assezconvenablement garnie. Tu vas te mettre en quête de tout cela, etnous confectionner un repas sinon délicat, si tu ne sais pas, dumoins confortable… Car je ne sais pas si vous êtes comme moi,comte, mais il me semble qu’il y a des jours et des jours que je neme suis rien mis sous la dent.
– C’est tout à fait comme moi, confessa Valvert, j’éprouvel’irrésistible besoin de mordre dans un morceau de viande.
Et avec un grand sérieux :
– C’est à tel point que je dois me retenir à quatre pour nepas mordre Landry qui est assez dodu, par ma foi.
– Ne faites pas cela, monsieur ! s’effraya LandryCoquenard. Vous n’avez pas idée de ce que j’ai la chair dure etcoriace !
Pardaillan et Valvert éclatèrent de rire. Ce que voyant, Landrys’esclaffa plus fort qu’eux. Et reprenant la parole :
– Monsieur le chevalier, je vais avoir l’honneur de vouspréparer un de ces repas substantiels et délicats comme vous n’enavez jamais mangé de meilleur en votre auberge du GrandPasse-Partout !
Et il disparut avec une rapidité fantastique, sans qu’on pûtsavoir au juste s’il était poussé par un zèle outré ou par ledésir, légitime en somme, de mettre hors de l’atteinte des dents deson maître sa précieuse chair qu’il s’était empressé de déclarerdure et coriace.
Pardaillan prit le bras de Valvert et l’entraîna endisant :
– On n’a jamais pu savoir. Nous serons peut-être attaquésici, visitons notre nouvelle retraite et voyons un peu le parti quenous pourrons en tirer et de quels moyens de défense nous pourronsdisposer en cas de besoin.
La visite, quoique rapide, n’en fut pas moins effectuée en touteconscience et avec cette sûreté de coup d’œil qui les caractérisaittous les deux.
– Descendons aux caves maintenant, dit Pardaillan, etvoyons ce passage qui conduit à la rue de la Cossonnerie, dont nousa parlé le duc.
Ce passage souterrain fut vite repéré. Il aboutissait, en effet,à une maison qui avait son entrée rue de la Cossonnerie. Ilsentrebâillèrent la porte d’entrée dans cette maison et jetèrent uncoup d’œil rapide dans la rue. En s’en retournant, Pardaillanexpliqua :
– Cette entrée est à deux pas de la rue duMarché-aux-Poirées et de la fameuse auberge de La Truie quifile. Il y a toujours là grande affluence. Nous passerons parlà, et nul ne fera attention à nous.
Ils revinrent à la maison, dans cette pièce qui était comme lesalon et où ils avaient pénétré par la fenêtre, l’épée au poing.Bien qu’il fît encore jour, elle était éclairée chichement par uneseule cire : les volets de bois plein étaient hermétiquementclos, la fenêtre fermée, les rideaux tirés, et il y eût fait nuitnoire sans cette chandelle allumée. Alors Valvertcomplimenta :
– J’admire, monsieur, l’adresse avec laquelle vous avez suforcer la main à Mgr le duc d’Angoulême et l’amener à renoncer àdes prétentions auxquelles il paraissait tenir au-dessus de tout.Du coup, voilà votre lutte avec Mme Faustaterminée. Et je vous en félicite de tout mon cœur.
– Oh ! vous vous hâtez un peu trop de me féliciter,répondit Pardaillan de son air railleur. Il est indéniable que lecoup sera rude. Tout autre qu’elle ne s’en relèverait pas. Maiselle !… Peste, vous allez un peu trop vite. Quant à moi,j’espère qu’elle renoncera à la lutte. Je l’espère, mais je megarderais bien d’y croire.
– Eh ! monsieur, que voulez-vous qu’elle fassemaintenant qu’elle n’a plus de prétendant à pousser ?
– Qui vous dit qu’elle n’en trouvera pas un autre ?Qui ?… Vendôme, Guise, Condé, Concini lui-même peut-être.Est-ce que je sais, est-ce qu’on sait jamais, avec Fausta ?Elle travaillera peut-être pour son roi d’Espagne… Peut-être pourelle-même… Peut-être pour personne, pour rien, uniquement pour leplaisir de faire le mal, parce que son essence même est précisémentle mal… Croyez-moi, mon jeune ami, gardons-nous comme si de rienn’était. Gardons-nous bien, gardons-nous plus quejamais !…
Là-dessus la porte s’ouvrit. Landry Coquenard, raide comme unhuissier de service dans la chambre du roi, parut et annonçagravement :
– Si mes seigneurs veulent bien passer dans la salle àcôté, les viandes de mes seigneurs sont servies.
– Malepeste ! railla Pardaillan avec un sifflementd’admiration, voilà un drôle qui me paraît trop bienstylé !…
Et le contrefaisant d’une manière bouffonne :
– « Les viandes de mes seigneurs ! » Maparole, on dirait qu’il en a plein la bouche.
– C’est bien possible, fit Valvert en riant de bon cœur. Ilest certain qu’il compte bien en avoir sa part.
– Des viandes ou des seigneurs ? demanda Pardaillanavec un sérieux imperturbable.
– Des viandes, des viandes seulement, monsieur lechevalier, protesta Landry Coquenard avec un sérieux égal et en secassant en deux.
– Coquin, grogna Pardaillan, pendant que Valverts’esclaffait de plus belle, voudrais-tu insinuer, par hasard, quenous sommes aussi coriaces que toi ?
L’œil rusé de Landry Coquenard pétillait : il voyait bien –il commençait à le connaître – que M. le chevalier était dejoyeuse humeur et voulait s’amuser un peu. Mais il demeurait raide,impassible. Et se cassant de nouveau en deux, exagérant encore lerespect exorbitant de ses attitudes :
– Je ferai respectueusement observer que, pendant ce temps,les viandes risquent de refroidir.
– Ah ! diable ! fit Pardaillan, cette fois trèssérieusement, ce serait un crime de lèse-cuisine que je ne mepardonnerais de ma vie ! Venez, Odet, et ne laissons pasrefroidir « nos viandes ».
Ils passèrent dans la salle à manger. À en juger par l’aspectdes plus engageants de la table, couverte de cristaux etd’argenterie, encombrée de flacons et de victuailles, à en jugerpar le parfum délectable qui se dégageait de certains mets fumants,il était évident que Landry Coquenard ne s’était pas vanté enassurant à Pardaillan qu’il allait lui servir un de ces repas commeil n’en faisait pas de meilleurs à son auberge du GrandPasse-Partout.
Pardaillan qui s’approchait en reniflant avec une satisfactionqu’il se gardait bien de montrer, vit cela du premier coup d’œil etfut fixé. Mais comme Landry Coquenard, qui triomphait déjà en sonfor intérieur, affectait des airs de fausse modestie, il lui dit,de son air de pince-sans-rire :
– Allons, voilà une cuisine qui me paraît avoir une odeur àpeu près tolérable.
– Tolérable ! s’indigna Landry Coquenard quis’attendait à un tout autre compliment.
– Je crois que nous ne serons pas trop empoisonnés…
– Empoisonnés ! s’étrangla Landry Coquenard.
– Et même, acheva froidement Pardaillan, il se pourrait quenous fissions en somme un repas presque supportable.
– Presque supportable ! gémit Landry Coquenard assommépar ce dernier coup.
En voyant sa mine à la fois piteuse et furieuse, Pardaillan neput pas garder plus longtemps son sérieux. Et il éclata de son rireclair, pendant que Valvert pouffait à s’en étrangler. Et il n’enfallut pas davantage pour rendre sa bonne humeur au digneLandry.
Ayant fini de rire, Pardaillan reprit tout son sérieux, pour debon, cette fois, pour dire :
– À table, Odet à table, et attaquons ces bonnes chosesqui, en vérité, sont des plus appétissantes. Mais, tout en jouantagréablement des mâchoires, en gens affamés que nous sommes, ayonsun œil ouvert toujours aux aguets, une oreille tendue toujours auxécoutes, et la rapière au côté, bien à portée de la main ettoujours prête à jaillir hors du fourreau. N’oublions pas,n’oublions pas un instant que Fausta, dans l’ombre, rôde sans cesseautour de nous, guettant la seconde d’oubli fatal qui lui permettrade tomber sur nous, rapide et inexorable comme la foudre, et denous broyer.
Ce jour-là, Fausta devait présenter au roi et à la reine régenteles lettres qui l’accréditaient en qualité d’envoyé extraordinairedu roi Philippe d’Espagne.
Pour la cour, c’était toujours une affaire importante que laréception d’un ambassadeur. Pour la ville, pour le populaire,c’était toujours un spectacle plus ou moins intéressant, selonl’importance et la richesse du cortège qui traversait les rues pourse rendre au Louvre.
Mais, aussi bien pour la ville que pour la cour, la réception del’envoyé extraordinaire du roi d’Espagne avait pris les proportionsd’un événement sensationnel des plus considérables, dont ons’entretenait partout, depuis plus de huit jours. Ce qui s’expliquepar plusieurs raisons.
D’abord, cet envoyé extraordinaire était une femme : celane s’était jamais vu et cela seul eût suffit à exciter lacuriosité. Puis, cet envoyé était la duchesse de Sorrientès autourde laquelle une légende s’était déjà créée. Cette légende avait étéhabilement lancée et soigneusement entretenue par Fausta elle-mêmequi, ainsi que nous avons eu occasion de le faire entrevoir, avait« soigné sa publicité » (comme nous disons aujourd’hui)avec une adresse et un tact admirables. Mais cela, nul ne lesoupçonnait.
Le fait certain, bien acquis, c’est qu’à la cour on ne parlaitque de son incomparable beauté, de son charme ensorceleur, de savaste intelligence et de son immense, de son incalculable fortune.Et on s’y félicitait hautement de voir l’Espagne représentée par unambassadeur qui affichait des sentiments d’amitié tels qu’onpouvait affirmer, sans crainte de se tromper, qu’il était plusFrançais, certes, qu’Espagnol.
À la ville, on célébrait son faste merveilleux, sa royaleprodigalité, la touchante simplicité de ses manières envers lesmalheureux, sa bonté, remarquable chez une princesse de si hautrang, et surtout son inépuisable charité. Bref, d’un côté comme del’autre, c’était un concert de louanges et de bénédictions que pasla plus petite note discordante ne venait troubler. Il va sans direque, à l’occasion de cette réception extraordinaire, à la villecomme à la cour, on s’attendait à des merveilles comme on n’enavait jamais vu de pareilles. Et, chose rare, ni la cour ni laville ne furent déçues dans leur attente.
Prodigieuse organisatrice de mises en scène fastueuses, Faustasut offrir un spectacle qui dépassa en splendeurs tout ce que lesimaginations les plus enfiévrées avaient pu imaginer.
Comme d’habitude, les habitants des rues par lesquelles devaitpasser le cortège avaient reçu l’ordre de nettoyer et parer cesrues, comme pour une entrée royale. C’était le revers de lamédaille : les Parisiens étaient grands amateurs de cesspectacles pompeux qui se déroulaient à travers leurs rues, mais illeur fallait en faire les frais. Ce qui n’allait pas toujours sansquelques murmures. Fausta ne voulait pas que le populaire murmurâtsur son passage. Le prévôt des marchands, Robert Miron, seigneur duTremblay, avait, selon l’usage et comme c’était son devoir, donnéses ordres à ce sujet. Les émissaires de Fausta passèrent derrièrelui. Ils informèrent les habitants, dont quelques-uns déjàmontraient des mines plutôt renfrognées, qu’ils pouvaient faire leschoses grandement, sans s’inquiéter de la dépense que Son Altesseprenait entièrement à sa charge : on n’aurait qu’à présenterles notes à l’hôtel de Sorrientès où elles seraient acquittéesrubis sur l’ongle et sans marchander. De cette assurance donnée,sur laquelle on savait pouvoir compter, il résulta que les ruesfurent parées magnifiquement, que c’était vraiment merveille.
Par ces rues, parées mieux encore que pour une processionsolennelle, les Parisiens, accourus en foule, virent se dérouler lapompe d’un cortège vraiment royal.
D’abord, le grand maître des cérémonies : Guillaume Pot,seigneur de Rodes, monté sur un cheval magnifiquement caparaçonné,son bâton de commandement à la main. Puis, les archers, commandéspar le grand prévôt : Louis Séguier, chevalier des ordres duroi. Puis les hérauts, les trompettes, les clairons, les tambours,sonnant à pleins poumons, battant à tour de bras. Venaient ensuiteplus de cent gentilshommes de la suite de la princesse, touscouverts de soie, de velours, de satin, tous montés sur de superbescoursiers richement caparaçonnés. Et, pour leur faire honneur, lesgentilshommes de la maison du roi. Après, venait une compagnie desgardes du roi, enseignes déployées, tambours et clairons en tête,commandée par François de l’Hospital, comte du Hallier, lieutenantà ces mêmes gardes, dont le marquis de Vitry, son frère, était lecapitaine. Cette compagnie précédait et suivait directement lecarrosse de la princesse. Et, immédiatement avant ce carrosse,marchait le conducteur des ambassadeurs : René de Thou,seigneur de Bonœil, en habit somptueux, monté sur un destriercouvert d’un caparaçon de velours cramoisi, semé de fleurs de lisd’or.
Traîné par six chevaux blancs, habillés de drap d’or frappé auxarmes d’Espagne, s’avançait lentement le carrosse, pareil à uneénorme masse d’or roulante. Sanglée dans sa splendide toilette debrocart d’argent, portant au cou le collier de la Toison d’orrutilant de pierreries et – galanterie de la dernière heure deMarie de Médicis – le grand collier des ordres du roi, la duchessede Sorrientès se tenait seule, le buste droit, la tête haute, dansune attitude naturelle, à la fois infiniment gracieuse et d’unesuprême majesté. Elle paraissait radieuse, plus belle, plus jeuneque jamais. Elle souriait de ce sourire ensorceleur quin’appartient qu’à elle. Et, sous les acclamations enthousiastes dela foule conquise, elle inclinait, presque à chaque instant, sonvaste front blanc qu’encerclait la lourde couronne d’or deprincesse souveraine, chargée de diamants gros comme des noisettes,qui scintillaient de mille feux sous les clairs rayons du soleilqui se posaient sur elle comme pour lui rendre hommage.
À la portière de gauche, dans un costume d’une richessefabuleuse, monté sur un splendide genet[2] d’Espagne,tout caparaçonné d’or, don Cristobal, comte d’Albaran, excitaitl’admiration générale par sa taille gigantesque et par sa hautemine.
Derrière les gardes qui encadraient le carrosse deMme l’ambassadrice extraordinaire, dix autrescarrosses, pareillement dorés sur tranches, suivaient. Dans cescarrosses se tenaient les dames d’honneur de la duchesse, toutesjeunes et jolies, toutes parées comme des châsses.
Puis, suivaient d’autres seigneurs, espagnols et français, lesclercs, les conseillers, les attachés, les pages, les valets.Enfin, fermant la marche, une demi-compagnie de suisses.
Tel fut l’éblouissant cortège qui défila lentement dans les ruespavoisées et que les Parisiens admirèrent avec d’autant plus deplaisir et d’entrain qu’il ne leur coûtait rien. Non seulement ilne leur coûtait rien, mais encore il leur rapportait d’honnêtesprofits par l’énorme mouvement d’affaires qu’il avait occasionné etdont tous les corps de métier, ou à peu près, avaientbénéficié.
Aussi l’enthousiasme populaire débordait. D’autant plus que,depuis quelques jours, à l’hôtel de Sorrientès, on avait multipliéà l’infini les quotidiennes distributions d’aumônes qui cependantétaient déjà fort respectables. D’autant plus que des émissaires dela duchesse, disséminés dans la foule, se chargeaient de réchauffercet enthousiasme quand ils le voyaient tiédir et donnaientadroitement le branle des vivats frénétiques. D’autant plus enfin,et ceci eût suffi à soi seul, que les gentilshommes de la suite dela duchesse, du haut de leurs coursiers fringants, les jolies damesd’honneur, du haut de leurs carrosses dorés, de leurs mainsfinement gantées, à chaque instant faisaient tomber sur lamultitude une véritable averse de pièces de monnaie. Et comme cen’étaient pas là de vulgaires pièces blanches de menue monnaie maisbien des pièces d’or, de bel et bon or d’Espagne, je vous laisse àpenser si on se précipitait sur cette mirifique manne dorée et dequel cœur on braillait : « Noël ! »
Il est de fait que ce fut là une véritable marche triomphale.Tout le long du parcours, Fausta se vit saluée par des acclamationsdélirantes sans fin, telles que le petit roi, Louis XIII, et samère, la reine régente, n’en avaient, certes, jamais entendu depareilles.
Ceci, que nous avons essayé d’esquisser, c’était le spectacledestiné à la ville. Et nous devons dire que les Parisiens furentunanimes à se déclarer enchantés. Le spectacle destiné à la cour nedevait le céder en rien à celui de la rue. Bien au contraire.
Dans le cadre somptueux de la salle du trône, toute la cour setrouvait rassemblée. Les deux cours, devrions-nous dire :celle de Marie de Médicis, qui était la grande, la vraie, et celledu petit roi, plus modeste, plus effacée en temps ordinaire. Unefoule brillante et bruissante était là. L’or, la soie, le satin, levelours, le brocart, les diamants, les perles, les plumes, leséclatants coloris des costumes des hommes et des robes des femmes,l’harmonieuse diversité des couleurs, tout cela formait un de cestableaux magiques dont la froide monotonie de nos réceptionsofficielles, même celles dites « les plus brillantes »,ne peut donner la moindre idée, même très lointaine et trèsaffaiblie.
Sur une estrade recouverte d’un tapis fleurdelisé, surmonté d’undais de velours également fleurdelisé, deux fauteuils, deux trônes.Dans l’un de ces fauteuils, le jeune roi, le collier de ses ordresau cou. Dans l’autre, la reine régente, sa mère.
Aussi près de l’estrade que le permet l’étiquette, deux groupesbien distincts, l’un du côte du roi, l’autre du côté de Marie deMédicis. Ce sont les intimes, les confidents. Du côté du roi :Luynes, qui n’était encore que le grand fauconnier et pas encoreduc ; Ornano, colonel des corses ; le duc de Bellegarde,le vieux marquis de Souvré, gouverneur du roi ; le jeunemarquis de Montpouillan, fils du marquis de La Force et le rival leplus redoutable de Luynes dans la faveur royale qu’ils separtageaient pour l’instant.
Tous ceux-là étaient des ennemis personnels et acharnés deConcini.
Du côté de Marie de Médicis : Léonora Galigaï, sombre etvirile inspiratrice d’un esprit sans volonté, qu’elle conduit à saguise, pour le plus grand profit et la plus grande gloire de sonConcinetto ; Claude Barbin, surintendant des finances ;le marquis de Thémines et son fils, le comte de Lauzières, enfin leseigneur de Châteauvieux, ce vieux galantin que nous avons entrevua la Bastille, dont il était le gouverneur.
Ces deux groupes, sous des sourires de parade, se surveillaientde près, avec une attention soupçonneuse, inquiète.
Le chancelier, les ministres, les maréchaux, les plus hautsmagistrats du Parlement, les plus grands noms de l’aristocratie setrouvaient là. Les Lorrains étaient représentés par le duc deMayenne, gouverneur de Paris et de l’Île-de-France. Mais on n’yvoyait pas les Guise, ni le prince de Condé, ni le duc de Vendôme,ni le comte de Soissons. On ne s’en étonnait pas ; on savaitqu’ils boudaient la cour en ce moment et qu’ils s’étaient retirésdans leurs terres ou gouvernements qu’ils s’efforçaient desoulever, selon une habitude contractée depuis la mort d’Henri IV.Habitude des plus profitables pour eux, d’ailleurs, car chaque foisils se faisaient payer leur soumission à beaux deniers comptantspar le gouvernement faible et timoré de la régente.
Enfin, les gardes, la pique à la main, raides dans leurssomptueux uniformes, pareils à des statues vivantes, sous lecommandement du marquis de Vitry, leur capitaine.
Il va sans dire que Concini était là. Il aurait pu y être en saqualité de maréchal, puisqu’il était maréchal de France, tout commeLesdiguières. Il aurait dû y être en qualité de premier gentilhommede la chambre. Il s’y trouvait en maître, puisque, de par lavolonté de la reine régente, dans ce Louvre royal comme dans toutle royaume, il était plus maître que le maître, ce petit roi à quipourtant, il témoignait un respect démesuré. Et, en cette qualitéde maître, il se prodiguait, il était partout, avait l’œil à tout,tranchait sur tout en cette pompeuse cérémonie, dont il avait réglélui-même les moindres détails, de concert avec Fausta.
Cependant, il n’avait pas négligé de prendre des précautionspour sa sécurité personnelle. Et Rospignac, qui était son capitainedes gardes, à lui, était présent. Avec Rospignac, ses quatrelieutenants : Eynaus ; Longval, Roquetaille et Louvignac.Ils ne quittaient pas un instant leur maître des yeux. Et,discrètement, sans en avoir l’air, sans l’approcher de trop près,ils le suivaient dans toutes ses évolutions, se tenaient toujoursprêts à intervenir sur le moindre geste de lui. Sans que cela yparût, il était bien gardé.
Nous avons dit que c’était Concini qui s’était faitl’ordonnateur de cette cérémonie dont il avait soumis le programmeà l’approbation de Fausta. Il s’était, de plus, et bien que cela nefût pas dans les prérogatives d’aucune de ses charges, chargé de laprésentation officielle de Mme l’ambassadriceextraordinaire. C’était sur le conseil de Léonora qu’il agissaitainsi.
Et Léonora, on peut le croire, savait ce qu’elle faisait et oùelle allait. Léonora ne reculait devant aucun sacrificed’amour-propre pour se concilier les bonnes grâces de celle qu’ellecontinuait à appeler avec un plus profond respect, « lasignora ». On pense bien que ce n’était pas pardésintéressement ou par amitié qu’elle agissait ainsi. Non, Léonorapréparait ses armes dans l’ombre. Et le jour où elle se sentiraitassez forte, ce jour-là, elle étreindrait son ennemie àbras-le-corps et ne la lâcherait plus qu’elle ne l’eût brisée.Jusque-là, elle savait plier. Et elle avait su faire comprendre àConcini qu’il devait plier devant elle. Pour ce qui est de Marie deMédicis, elle comptait si peu pour elle qu’elle n’avait pas jugénécessaire de la mettre au courant des intentions secrètes, etcombien hostiles, de Fausta. Et elle la laissait s’engouer de plusen plus de la terrible jouteuse, sachant très bien qu’il suffiraitd’un mot d’elle prononcé au bon moment pour modifier radicalementses dispositions.
Maintenant, il convient de dire que Fausta avait depuislongtemps pénétré la manœuvre de Léonora. Mais, comme elle ytrouvait momentanément son intérêt, elle feignait d’être dupe. Etrendant avec usure la monnaie de la pièce qu’on lui donnait, elleaffectait les dehors de la plus sincère et de la plus tendre amitiéenvers Concini, la reine et ses favoris.
Ce fut donc Concini qui vint offrir la main à Fausta et qui laconduisit vers le trône. Fausta avait à sa gauche le comte deCardenas, l’ambassadeur ordinaire qui restait en fonctions, quidevenait son subordonné et qui ne paraissait nullement affectéd’une disgrâce qui n’était sans doute qu’apparente.
Encadrée par ces deux personnages, au milieu de l’attentiongénérale et d’un silence impressionnant, le front haut, ses yeuxlarges et profonds fixés droit devant elle, Fausta s’avança de cepas majestueux qui la faisait ressembler à une impératrice. Et elleapparut si jeune, si belle, d’une beauté prodigieuse, éblouissante,qu’un long murmure d’admiration s’éleva de cette noble assembléequi, les femmes surtout, la détaillait avec une attention aiguë etavec le secret désir de découvrir en elle une tare, une faute, siminime fût-elle, et qui dût s’avouer vaincue. Et, dans la suprêmeharmonie de ses traits, dans la noblesse de ses attitudes, elleapparut si majestueuse, si vraiment reine, que tous les fronts, surson passage, se courbèrent avec respect.
Elle alla ainsi jusqu’à une dizaine de pas du trône. À cemoment, à la droite de Concini qui donnait la main à Fausta, unléger mouvement se produisit. Leurs yeux, à tous deux, se portèrentmachinalement sur cet endroit. Ils se rendirent compte qu’unseigneur, dont ils ne voyaient pas le visage, jouait des coudes là,et malgré des protestations discrètes, s’efforçait de se placer aupremier rang.
Ils crurent que c’était un de ces curieux, comme on en trouvepartout, qui veulent voir à tout prix, sans se soucier des autres.Ils allaient détourner leurs regards. Mais à ce moment même, celuiqu’ils prenaient pour un curieux obstiné réussissait à écarter tousceux qui le gênaient, à se camper, bien en vue, à quatre pasd’eux.
Et ils reconnurent le chevalier de Pardaillan. Et, derrièrePardaillan, ils reconnurent également le comte de Valvert.
Concini, à cette apparition inattendue, fut si saisi qu’ils’arrêta net, immobilisant du coup Fausta et Cardenas. C’est que,durant les quelques jours qui venaient de s’écouler, Pardaillan etValvert s’étaient tenus volontairement cloîtrés dans la maison duduc d’Angoulême. Et comme il les avait fait chercher partout sansles trouver, il avait fini par se persuader qu’ils étaient morts,malgré que Fausta lui eût répété qu’il se trompait et que, quant àelle, elle ne croirait à la mort de Pardaillan que lorsqu’elleaurait vu de ses propres yeux son corps bien et dûmenttrépassé.
Il s’arrêta donc, tout interloqué et, pris de rage, il grondaentre les dents, en italien, avec un intraduisible accent deregret :
– Porco Dio ! ils n’étaient donc pasmorts !
– Je me suis tuée à vous le dire, répondit Fausta à voixbasse, également en italien.
Et, avec cet indicible accent d’autorité auquel nul ne pouvaitrésister, elle commanda :
– Avançons, monsieur et, pour Dieu, souriez… Ne voyez-vouspas qu’on s’étonne de l’émotion que vous montrez ?
C’était vrai. Cet arrêt, non compris dans un programme régléd’avance, jusque dans ses plus infimes détails, surprenait d’autantplus que, si rapide qu’elle eût été, l’émotion de Concini n’avaitpas échappé à ceux qui étaient bien placés pour voir et qui, tous,avaient les yeux braqués sur le groupe. Et, suivant la direction duregard de Concini, tous ces yeux – même ceux du roi et de la reine– se détournèrent un instant pour regarder du côté de Pardaillan etde Valvert.
Les ennemis du marquis d’Ancre – et ils étaient nombreux, et leroi était de ceux-là – regardèrent avec le secret espoir de voirsurgir un incident susceptible de mettre en fâcheuse posture lefavori détesté. Ses amis, au contraire, regardèrent avec uneinquiétude qu’ils s’efforçaient de dissimuler.
Il faut croire que Pardaillan et Valvert étaient inconnus de laplupart de ces personnages, car leur attention – tout au moinsl’attention de Louis XIII et de Marie de Médicis – ne se fixa passur eux. Mais Léonora, qui les connaissait, elle, les reconnutsur-le-champ. Et elle se sentit pâlir sous ses fards, pendantqu’une angoisse mortelle l’étreignait à la gorge. Et elle se tintprête à tout. Et son œil de feu alla chercher Rospignac au milieude l’éblouissante cohue, pour lui lancer un ordre muet.
Cependant, Concini s’était déjà ressaisi. Son premier mouvement,à lui aussi, fut de tourner la tête et de chercher Rospignac. Etl’ayant trouvé, d’un coup d’œil aussi rapide que significatif, illui désigna Pardaillan, paisible et souriant à la place où il avaitvoulu être et où il s’était mis. Et Rospignac, obéissant à l’ordre,fit signe à ses quatre lieutenants. Et tous les cinq se coulantavec adresse à travers la foule des courtisans se dirigèrent de cecôté.
Ceci s’était accompli avec une rapidité telle que personne n’yfit attention. Sauf Léonora qui commença à respirer plus librement.Concini, souriant, redevenu très maître de lui – en apparence dumoins –, s’était déjà remis en marche. Mais, malgré lui, enavançant il assassinait Pardaillan du regard. Celui-ci neparaissait même pas le voir. Son regard étincelant plongeait dansles yeux d’un funeste éclat de diamants noirs de Fausta qui, elleaussi, le bravait du regard. Et ce fut comme le choc de deux lamesqui se heurtent, se froissent, cherchant le jour par où ellespourront se glisser et porter le coup mortel.
Fausta arriva à la hauteur de Pardaillan. Leurs regards, quis’étreignaient toujours, échangèrent une dernière menace. EtPardaillan, souriant d’un sourire aigu, s’inclina dans unerévérence gouailleuse qui en disait plus long que n’auraient pu lefaire les paroles les plus éloquentes. Et Fausta, qui comprit àmerveille, rendit défi pour défi dans un de ces sourires mortelscomme il en fleurissait quelquefois sur ses lèvres pourpres.
Cependant, aucun incident fâcheux ne se produisit. Pardaillan,par sa présence en ce lieu et en ce moment, avait simplement voulumontrer qu’il n’était pas mort et, en même temps, signifier àFausta que, plus que jamais, partout et toujours, elle allait letrouver sur son chemin. Et Fausta l’avait fort bien comprisainsi.
Il est certain qu’il n’entendait pas s’en tenir à cettemanifestation platonique. Il faut croire qu’elle lui suffisait pourl’instant car, après avoir montré qu’il était là et qu’il fallaitcompter avec lui, il s’effaça discrètement. Mais, tout en semettant à l’écart, il eut soin de se placer de manière à bien voiret à ne pas perdre une seule des paroles qui allaient êtreprononcées.
Rospignac et ses hommes, qui s’étaient glissés derrière lui,n’eurent donc plus l’occasion d’intervenir. Ils firent commelui : ils s’écartèrent. Mais ils ne le perdirent pas de vuepour cela et, pendant que Rospignac se rapprochait de son maître,les quatre autres continuèrent à le surveiller du coin de l’œil,sans que rien dans son attitude indiquât s’il s’était aperçu del’étroite surveillance qu’ils exerçaient sur lui.
Sur l’estrade, la régente, en grand habit de gala, couverte depierreries, avait un air de grandeur et de majesté qui la faisaitressembler à quelque déesse descendue de l’Olympe. Sous son airimposant, elle ne laissait pas que d’être un peu inquiète. Cetteinquiétude lui venait du roi, son fils. Nous avons dit qu’elles’était prise d’une amitié ardente pour Fausta qui l’avait éblouie,conquise. Elle craignait que l’accueil du roi, s’il s’en tenaitstrictement au cérémonial minutieusement réglé d’avance, ne parûtun peu froid à sa nouvelle amie.
Elle avait tort de s’inquiéter. La prodigieuse beauté de Faustaagissait déjà sur le roi qui, pourtant, toute sa vie, devait semontrer si chaste et si réservé avec les femmes, si différent encela de son glorieux père, le Vert-Galant. Sous son air denonchalante indifférence, il la dévorait du regard. Mais comme ilconnaissait déjà, à fond, l’art de se composer un visageimpénétrable, sur le masque qu’il s’était appliqué, rien neparaissait de ses impressions intimes. Et il avait soin de clignerdes yeux pour qu’on ne remarquât pas l’attention soutenue qu’ilaccordait à Fausta.
Cependant Fausta, Concini et Cardenas étaient venus s’arrêter aupied de l’estrade. Tous les trois, ils plongèrent dans de longueset savantes révérences. Et Concini, à demi courbé, de sa voixchantante, un peu zézayante, mais qui fut entendue d’un bout àl’autre de la vaste salle, prononça :
– J’ai l’insigne honneur de présenter à Vos Majestés SonAltesse la princesse souveraine d’Avila, duchesse de Sorrientès,envoyée extraordinaire de Sa Majesté catholique le roid’Espagne.
Après lui, Cardenas, l’ambassadeur ordinaire, redressé en uneattitude fière qui sentait bien son Espagnol, en français, sans lemoindre accent, prononça d’une voix forte :
– Sire, j’ai l’honneur de remettre à Votre Majesté leslettres patentes de mon très gracieux souverain, accréditant auprèsde votre royale personne, en qualité d’envoyée extraordinaire, SonAltesse Mme la duchesse de Sorrientès, iciprésente.
Les lettres furent remises non pas au roi, mais au chancelier,lequel, entouré de ses ministres, s’était porté au pied del’estrade en même temps qu’y arrivait l’ambassadrice. Après quoi,le roi, la régente et Fausta récitèrent gravement les paroles qu’ilavait été entendu que chacun d’eux débiterait.
La partie protocolaire de la cérémonie se trouva ainsi terminée.Avec elle finissait le rôle des illustres acteurs qui reprenaientpossession d’eux-mêmes. Le roi pouvait s’en tenir là. Et c’était ceque craignait sa mère. Mais le charme captivant de Fausta, ladouceur pénétrante de sa voix, qui enveloppait comme une caresse,avaient achevé la conquête commencée par sa prestigieuse beauté. Ilse leva, descendit de son estrade, se découvrit galamment et,s’inclinant avec une grâce que son extrême jeunesse faisaitparaître plus charmante encore, il lui prit la main qu’il effleurarespectueusement du bout des lèvres, en disant :
– Madame, il nous est particulièrement agréable que vousayez été choisie pour représenter notre bon frère d’Espagne près denotre personne. Prenez note, je vous prie, que c’est toujours avecle plus grand plaisir que nous vous verrons dans cette maisonroyale que nous vous prions de considérer comme la vôtre.
Ces dernières paroles produisirent une sensation énorme. Jamaisaccueil aussi flatteur n’avait été fait à aucun ambassadeur. Mariede Médicis n’aurait jamais osé espérer que son fils, d’humeurplutôt morose, d’abord plutôt froid, très réservé, comme le sont engénéral les timides, pousserait la gracieuseté jusqu’à prier sanouvelle amie de se considérer comme chez elle au Louvre. Aussi,elle se montrait plus radieuse que Fausta. Et en descendant del’estrade, elle remerciait son fils du regard et du sourire.
Fausta, elle, montrait ce calme immuable qui avait on ne saitquoi d’auguste et de formidable. Elle remercia, tout haut, elle, enadressant au roi un de ces compliments délicats comme elle seulesavait les tourner. Et sous ce compliment qui, passant par sabouche, prenait une valeur sans égale, le roi rougit de plaisir.C’est que Fausta, avec cette sûreté de coup d’œil qui était siremarquable chez elle, avait, pour ainsi dire, soupesé la valeurmorale de l’enfant royal. Et en le traitant comme un homme, etcomme un homme qui était le maître, chose à laquelle il n’était pasencore habitué, elle avait délicatement chatouillé sonamour-propre.
Aussi, le roi ne voulut pas être en reste avec elle. Et setournant vers sa mère, de son air le plus sérieux, sur un tond’autorité qu’on n’avait jamais entendu dans sa bouche et qui,peut-être, l’étonna lui-même tout le premier, ilcommanda :
– Quand vous écrirez à mon frère d’Espagne, ne manquez pas,madame, de lui dire combien je lui sais gré et combien je leremercie de nous avoir envoyé Mme la duchesse.
Et Marie de Médicis, qui ne cachait pas sa satisfaction,répondit :
– C’est là un ordre dont je m’acquitterai avec le plusgrand plaisir. Se tournant vers Fausta, le roi ajoutagalamment :
– Vous serez, madame, sans conteste, un des plus beauxornements de notre cour, qui nous paraîtra bien froide et bienmorne les jours où vous ne l’embellirez pas de votre radieuseprésence.
Fausta allait riposter par un nouveau compliment. Marie deMédicis ne lui en laissa pas le temps et elle renchérit :
– Ajoutez, Sire, que vous aurez en elle une amie sûre, d’undévouement à toute épreuve. Ce qui, par le temps qui court, n’estpas à dédaigner.
Après avoir prononcé ces paroles avec un accent de sincéritédont on ne pouvait douter, Marie de Médicis s’approcha de Faustaet, oublieuse de toute étiquette, comme une bonne bourgeoise, elleplaqua deux baisers affectueux sur ses deux joues. Après quoi, luiprenant familièrement le bras, elle l’entraîna doucement en luidisant, en italien :
– Venez, cara mia, que je vous présente toutes cesdames et tous ces seigneurs qui grillent d’envie de vous faireleurs compliments.
C’était vrai, ce qu’elle disait : toutes ces grandes dames,tous ces nobles seigneurs éprouvaient l’impérieux besoin de faireleur cour à cette duchesse de Sorrientès qu’on savait si riche,qu’on voyait si souverainement belle, qui entrait à la cour envéritable triomphatrice, et dont la faveur du premier coup,s’avérait éblouissante, telle que toutes les autres faveurspâlissaient devant celle-là.
Pour la commodité des scènes qui vont suivre, il nous faut icicamper les différents personnages qui auront à jouer leur rôle dansces scènes. À tout seigneur, tout honneur : le roid’abord.
Il s’était mis volontairement un peu à l’écart. On a puremarquer avec quelle désinvolture sa mère avait emmené Fausta, lelaissant là brusquement, comme un personnage sans importance. C’estqu’en effet il comptait peu chez lui. Il comptait même si peu, lepauvre petit roi, que bientôt tout le monde l’oublia. Il y était sibien habitué que, tout d’abord, il n’y prit pas garde. Et ils’amusa à regarder la cohue des courtisans qui papillonnaientautour de Fausta.
Pardaillan : il s’était placé à l’extrémité droite del’estrade. Il se trouvait ainsi à quatre ou cinq pas du roi qui,lorsqu’il voudrait se retirer, serait forcé de passer devant lui.Il partageait son attention entre le roi et Valvert qu’il avait àson côté.
Valvert : on a vu que son rôle, jusqu’ici, s’était borné àsuivre de près le chevalier. Maintenant, il se tenait près de lui.Ses yeux fouillaient encore la brillante cohue, comme s’il ycherchait quelqu’un. Et il soupirait. Et ces soupirs devenaient deplus en plus forts et fréquents. Pardaillan, immobile, le guignaitdu coin de l’œil pendant qu’un sourire railleur errait sur seslèvres.
Écoutons-les : peut-être apprendrons-nous ainsi ce qu’ilsétaient venus faire au Louvre, au milieu de cette cérémonie où l’ona pu s’étonner de les voir paraître. Valvert soupirait pour lamillième fois. Mais il ne desserrait toujours pas les dents.Pardaillan, qui savait très bien ce qu’il avait, sans en avoirl’air, lui tendit la perche en bougonnant à demi-voix :
– Çà, mon jeune ami, qu’avez-vous à soupirer ainsi, commeun veau qui a perdu le tétin de sa mère génisse ?
– Monsieur, j’ai beau chercher, écarquiller les yeux, je nela vois pas, soupira Valvert.
– Qui ? demanda Pardaillan qui le savait àmerveille.
– Comment qui ?… Ma bien-aimée Florence, monsieur.
– Diantre Odet, j’oublie toujours que vous êtes amoureux,moi ! C’est vrai, votre belle habite ici.
– Ah ! monsieur, je crois bien qu’elle ne viendra plusmaintenant.
– C’est probable… Il était même à prévoir qu’elle neparaîtrait pas dans cette noble assemblée. À quel titre s’ytrouverait-elle ?
Un silence suivit ces paroles. Valvert soupirait de plus belle.Plus que jamais, Pardaillan souriait malicieusement dans samoustache grise, en l’observant du coin de l’œil. Enfin Valvertreprit, non sans quelque hésitation :
– Il m’est bien venu une idée…
– Quelque belle incongruité comme il n’en surgit que dansla cervelle d’un amoureux !… N’importe, voyons tout de mêmecette idée.
– C’est qu’il me faudrait vous laisser un instant seul…
– Si ce n’est que cela, je n’y vois pas d’inconvénient.
– Et je crains qu’il ne vous arrive quelque chose defâcheux…
– Que diable voulez-vous qu’il m’arrive ?
– Le marquis d’Ancre est ici, monsieur. Et il y est commechez lui.
– Concini ! Pardieu, je sais bien que ce cuistre nemanque pas d’audace ! Tout de même, il n’ira pas jusqu’àessayer de me faire arrêter dans la maison du roi. Même enadmettant qu’il aille jusque-là, encore faudrait-il que cettearrestation se justifiât au moins par quelque inconvenance de mapart. Et vous ne pensez pas que je serai si sot que de lui donnerprise sur moi.
Cette fois, Pardaillan parlait très sérieusement. Il jeta unnouveau coup d’œil du côté du roi, comme pour s’assurer qu’il étaittoujours là, et, avec le même sérieux, il reprit :
– Je ne suis pas venu ici pour y faire un esclandre quiserait un excellent prétexte pour se débarrasser de moi. J’y suisvenu pour parler au roi. Il est vrai que j’y suis venu en mêmetemps que Fausta. Mais, outre que je n’aime pas prendre les genspar traîtrise, puisqu’elle commençait l’attaque en venant ici, ilm’a paru tout naturel de lui faire voir qu’elle allait me trouver àcôté du petit roi, prêt à parer pour lui et à rendre, de mon mieux,coup pour coup. C’est ce que je lui ai signifié en me montrantsimplement à elle. Et tenez pour assuré qu’elle a très biencompris. En ce moment-ci, elle croit bien l’emporter sur moi. Voyezdonc un peu les coups d’œil qu’elle jette de mon côté.Certainement, elle croit bien m’avoir assommé. Tout à l’heure,j’aurai mon tour. C’est moi qui frapperai. Et je vous réponds quele coup sera rude pour elle. Pour en revenir à Concini, quandj’aurai dit au roi ce que j’ai à lui dire, il comprendra, s’iln’est pas le dernier des imbéciles – et, si j’en juge d’après samine, il ne l’est pas –, il comprendra, dis-je, qu’il doit medéfendre envers et contre tous, parce que, en me défendant, moi,c’est lui-même qu’il défendra. Vous voyez bien que vous pouvez mequitter sans appréhension aucune et vous mettre à la recherche decelle que vous aimez, puisque aussi bien c’est l’envie qui vousdémange furieusement.
Pardaillan avait repris son air narquois pour prononcer cesdernières paroles. Et comme Valvert se montrait quelque peu éberluéen voyant qu’il avait été si bien deviné, il se mit à riredoucement. Et le poussant amicalement, de son air depince-sans-rire :
– Allez, reprit-il, cherchez, fouillez, flairez comme unbon limier sur la piste. Il est probable que vous allez vous égarerdans ce labyrinthe de salles, de couloirs, d’escaliers et de cours.Il est à peu près certain que vous ne trouverez pas celle que vouscherchez. N’importe, contentez votre envie. Allez, allez donc,morbleu !
Et Valvert, qui ne demandait que cela, était parti à larecherche de sa fiancée bien-aimée. Nous verrons plus tard s’ildevait réussir ou revenir bredouille comme le lui prédisaitPardaillan. Pour l’instant, continuons à passer en revue nospersonnages.
Derrière Pardaillan, séparé de lui par toute la largeur del’estrade, le noyau des fidèles, les intimes du roi : Luynes,Ornano, Bellegarde, Seuvré et Montpouillan. Ils attendaient, nonsans impatience, que le roi tournât la tête de leur côté et leurfît signe d’approcher. Mais comme le roi paraissait les avoiroubliés, ils n’osaient pas bouger et avaient recours à toutessortes de petites ruses pour attirer son attention sur eux. En pureperte, d’ailleurs.
À la gauche de Pardaillan, assez loin de lui, sans qu’il parûtles voir, Louvignac, Eynaus, Roquetaille et Longval s’entretenaientà voix basse, dans l’embrasure d’une fenêtre. Ils continuaient leursurveillance.
Concini s’était éclipsé discrètement un instant très court. Maiscomme Rospignac avait disparu en même temps que lui, nous pouvonsen conclure que le marquis ne s’était absenté un moment que pourdonner des ordres à son capitaine. Et nous ne pensons pas noustromper en disant qu’il est probable que ces ordres visaientPardaillan et Valvert. Quoi qu’il en soit, si Concini ne devait pastarder à revenir dans la salle du trône, Rospignac, lui, devaitdemeurer plus longtemps absent.
À l’autre extrémité de l’estrade, du côté opposé à celui où setenait Pardaillan, la reine, Fausta et Léonora derrière la reines’étaient groupées. Tous les courtisans, hommes et femmes,défilaient là, accablant Fausta de compliments et de protestations.Elle accueillait ces hommages avec cet air majestueux que nous luiconnaissons, qu’elle adoucissait cependant par ce sourire d’uncharme inexprimable qui la faisait irrésistible. Et rien, dans sonattitude, qu’elle savait rendre si bienveillante, n’indiquaitqu’elle savait très bien à quoi s’en tenir sur le désintéressementde ces protestations d’amitié et de dévouement qu’on luiprodiguait.
Et c’était ce spectacle-là que le petit roi, solitaire et oubliéde tous, s’amusait à contempler.
Ajoutons que, malgré l’attention qu’il lui fallait accorder àtous ces différents personnages avec lesquels elle échangeaitquelques paroles, aux compliments desquels il lui fallait répondre,Fausta, malgré tout, trouvait moyen, de temps en temps, de lancerun coup d’œil sur Pardaillan.
Nous avons vu qu’il avait signalé à l’attention de Valvert un deces regards qu’il avait surpris et qui paraissait le narguer.
Concini était revenu.
Calme, orgueilleux, la lèvre retroussée par un souriredédaigneux, il se carrait d’un air insolent au milieu de ce groupe.Et il avait vraiment l’air d’être le maître de la maison. Et commec’était lui qui avait présenté la duchesse de Sorrientès, aveclaquelle il paraissait au mieux, comme Marie de Médicis – qui luiattribuait le succès triomphal de Fausta – lui témoignait sareconnaissance en lui prodiguant les prévenances et les attentions,comme il était manifeste que sa faveur grandissait sans cesse etparaissait indéracinable, il en résultait qu’on tourbillonnaitautour de lui, tout autant qu’autour de la reine et de Fausta. Etil fallait voir de quel air négligent de potentat, qui estime quetout lui est dû, il accueillait les hommages et les flagorneriesdont on l’accueillait.
Cependant, si occupé qu’il fût, si sûr de lui qu’il parût, commeFausta, il ne pouvait s’empêcher de jeter fréquemment un coup d’œilfurtif du côté de Pardaillan.
Le roi ne remarqua pas tout de suite sa présence : touteson attention était concentrée sur Fausta qui avait su le flatterhabilement et qui avait produit une impression très vive sur sonimagination d’enfant. Hâtons-nous d’ajouter que nous n’entendonsnullement insinuer par là qu’il était en train d’en deveniramoureux. Non, il était trop jeune et il devait prouver plus tardqu’il était loin d’avoir hérité du tempérament si facilementinflammable de son père. Il subissait le charme tout-puissant quiémanait de Fausta, comme il subissait sa mère. Et cela n’allait pasplus loin.
Il arriva pourtant un moment où il fut las de contempler etd’admirer Fausta. Son attention se détourna d’elle pour se portersur son entourage. Et il aperçut Concini. Et il vit son insolentmanège. Et alors…
Alors une lueur rouge s’alluma dans ses yeux. Alors une boufféede sang empourpra son front. Alors il jeta les yeux autour de lui.Et il se vit tout seul, comme un intrus, contre cette estrade surlaquelle il trônait l’instant d’avant.
Alors il pâlit affreusement. Ses poings d’enfant se crispèrentfurieusement. Ses lèvres s’agitèrent comme pour lancer un ordre demort. Mais de ses lèvres crispées, aucun son ne jaillit. Alors, denouveau, son œil sanglant fureta autour de lui. Peut-être pourchercher Vitry, son capitaine des gardes. Ce ne fut pas Vitry qu’ildécouvrit. Ce fut un inconnu qui, à quatre pas de lui, leconsidérait avec une pitié attendrie qu’il ne cherchait pas àdissimuler.
Cet inconnu, c’était Pardaillan.
Cette pitié qu’il lut clairement sur le visage du chevalier,cette pitié l’atteignit comme une insulte cinglante. Le pauvrepetit roi dut avoir alors le sentiment affreux de sa faiblesse etde son impuissance, car il ploya les épaules et baissa la tête,comme honteux. Et cependant ses lèvres continuaient à s’agiterfaiblement, toujours sans émettre aucun son.
Mais cette pitié d’un petit gentilhomme inconnu de lui lui étaitdécidément intolérable, lui paraissait plus humiliante quel’insolente attitude de Concini. Un sursaut d’orgueil le redressainstantanément. Et il prit aussitôt un masque de dédaigneuseindifférence, pour dissimuler sa cuisante humiliation. Mais, sansle voir, il sentit peser sur lui le regard apitoyé de cet inconnu.Il souffrit atrocement dans son orgueil abaissé. Il voulut sesoustraire à l’obsession irritante de ce regard obstinément rivésur lui.
Il ne voulut pas aller à droite : Concini se pavanait de cecôté. Il ne voulut pas non plus aller à gauche : l’inconnucontre lequel il éprouvait une sourde rancœur s’y trouvait. Il fitun mouvement pour se mettre en marche, droit devant lui. Il neregardait ni à droite ni à gauche. Et cependant, en s’ébranlant, ilvit très bien que l’inconnu en faisait autant. Il vit que cetinconnu franchissait en deux enjambées énormes la distance qui leséparait de lui pour venir se courber, très respectueusementd’ailleurs, devant lui. Et, livide, les lèvres tremblantes – decolère, cette fois, une colère terrible qui venait de se déchaîneren lui –, il dut s’arrêter pour ne pas se heurter à lui. Et ilentendit, comme dans un rêve, la voix de Pardaillan, qui, trèstranquille, murmurait :
– Dites un mot, Sire, un seul, et je saisis le Concini aucollet. Et je l’envoie, par cette fenêtre, se briser sur le pavé dela cour.
Si le roi avait connu Pardaillan, il est certain qu’il n’eûtattaché aucune importance à ce double manquement à l’étiquettequ’il se permettait, en parfaite connaissance de cause,d’ailleurs : adresser la parole au roi sans y être invité et –ce qui était plus grave encore, malgré le respect évident del’attitude – se camper devant lui de telle sorte qu’il paraissaitlui barrer le passage. Si le roi avait connu Pardaillan, cetteproposition qu’il lui faisait avec cette tranquille assurance,comme la chose la plus simple du monde, lui eût paru, à lui aussi,très naturelle.
Par malheur, le roi ne connaissait pas Pardaillan. Cette pitiéqu’il avait lue dans ses yeux, en l’humiliant, avait commencé parl’indisposer contre lui. Son attitude, qu’il prit pour uneinconvenante audace, avait déchaîné sa colère. Enfin, cetteproposition lui parut si extravagante qu’il pensa que l’insolentgentilhomme qui la lui faisait osait se moquer de lui. Ce quiacheva de l’exaspérer contre le chevalier. Il se redressa, l’airhautain. Et, d’une voix éclatante, il lança :
– Holà ! Vitry !…
Cet appel tomba comme un pavé au milieu d’une mare àgrenouilles. Vitry, Luynes, Ornano, Bellegarde, Lesdiguières,Thémines, Crépi, Brulart de Sillery, le prévôt, tous, des quatrecoins de la salle, ils se précipitèrent vers le roi. Et le premierde tous, entraînant à sa suite toute une troupe de seigneurs,appelant d’un geste impérieux ses quatre chefs dizainiers, Concini,les yeux étincelants d’une joie sauvage : il avait reconnuPardaillan et il pensait bien le tenir, cette fois.
La reine, Fausta, la marquise d’Ancre, toutes les femmesdemeurèrent clouées sur place. Mais toutes suspendirent leursconversations. Toutes tournèrent des visages attentifs de ce côté.Léonora, une flamme de contentement dans ses yeux noirs :comme Concini, son époux, elle croyait que c’en était fait dePardaillan. Fausta, avec un imperceptible froncement de sourcilsqui trahissait plus d’inquiétude que de satisfaction : elleconnaissait bien Pardaillan, elle, et elle avait peine à croirequ’il eût commis cette insigne maladresse de venir se faire arrêterbêtement sous ses yeux.
Pardaillan s’attendait-il à un tel accueil ? Peut-être. Sinous nous en rapportons à ce pétillement malicieux qui luisait aucoin de ses prunelles, une chose nous paraît tout à faitcertaine : c’est que l’attitude du petit roi ne lui déplaisaitpas. Au contraire.
Cependant, après avoir lancé son appel, le roi, d’un air dedédain écrasant, laissait tomber, d’une voix grondante :
– Çà ! Êtes-vous ivre ou fou, mon maître ? Etd’abord, qui êtes-vous ?
Dédaignant de relever la première question, Pardaillan, avec uncalme qui parut extravagant à Louis XIII, répondit à la seconde. Etle regardant en face de son regard clair, martelant chaque syllabe,comme s’il voulait attirer tout particulièrement l’attention surson nom :
– Je suis le chevalier de Pardaillan, dit-il.
Il est hors de doute que Pardaillan avait de bonnes raisons decroire que son nom produirait un certain effet sur le roi. Il estde fait que, dès qu’il l’eut entendu, l’attitude du roi se modifiadu tout au tout. Cet accès de colère qui l’avait saisi tomba commepar enchantement. Ce ne fut plus un œil courroucé qu’il fixa sur lechevalier. Ce fut un regard étonné, brillant d’une admirationpuérile. Et ce fut avec une sorte de respect involontaire, quichatouilla Pardaillan comme la plus délicate des flatteries, qu’ils’écria, en frappant dans ses mains d’un air émerveillé :
– Le chevalier de Pardaillan !
Et il le dévorait des yeux, avec la même expression de naïveadmiration qui commençait à embarrasser sourdement le chevalier,demeuré aussi modeste qu’aux jours lointains de son héroïquejeunesse. Et il oubliait qu’il avait appelé son capitaine desgardes pour le faire arrêter. Il oubliait que cet appel avaitbouleversé sa cour et fait accourir avec le capitaine appelé touteune troupe de défenseurs qui brûlaient du désir de se signaler parleur zèle. Il oubliait tout, il ne voyait rien… Rien que Pardaillanqu’il considérait toujours d’un air rêveur.
Mais s’il l’oubliait, lui, Concini n’oubliait pas. S’il avait puvoir le visage du roi, nul doute qu’il eût gardé un silenceprudent, comme faisait Vitry, raide et impassible comme un soldat àla parade, comme le faisaient tous ceux qui avaient formé le cercleet attendaient patiemment que le roi s’expliquât. Malheureusementpour lui, le roi lui tournait le dos.
Concini ne vit donc pas le changement extraordinaire qui s’étaitfait dans l’attitude du roi. Concini continua de croire que cettefois il tenait le damné Pardaillan. Et comme il se sentait fort,ayant derrière lui ses quatre lieutenants, Louvignac, Roquetaille,Longval et Eynaus qui l’avaient rejoint, comme il vit que le roi nese pressait pas de parler et qu’il avait hâte d’en finir,lui ; comme enfin il se croyait tout permis, il fit, avec sonimpudent aplomb, ce que nul n’osait se permettre : il vint secourber devant le roi avec ce respect démesuré qu’il affectait delui témoigner et, avec un sourire mielleux, de sa voix insinuanteoù, malgré lui, éclatait la joie terrible qui lesoulevait :
– Sire, j’ose espérer que Votre Majesté ne me fera pas cetaffront immérité de confier à d’autre qu’à moi, qui suis le plusdévoué de ses serviteurs, le soin d’arrêter cet aventurier.
Et se redressant, promenant autour de lui un regard de défi,dans un grondement menaçant :
– D’ailleurs ce soin me revient de droit… Et je pense quenul, ici, n’osera me contester ce droit.
Un silence de mort suivit cette impudente et très imprudentebravade. Aucun de ceux à qui elle s’adressait ne s’avisa de larelever. Pour une excellente raison : ceux-là étaient tous despartisans du roi. Par conséquent, des ennemis plus ou moinsdéclarés du maréchal d’Ancre. Ceux-là avaient eu soin de se placerdevant le roi, de manière à le voir et à être vus de lui. Ceux-làcomprirent aussitôt que le maréchal était en train de s’enferrer.Et ils se gardèrent bien de répondre autrement que par des souriresféroces, à peine déguisés.
Concini ne comprit pas encore, lui. Il ne vit qu’unechose : c’est que personne n’osait lui contester ce droitqu’il s’arrogeait peut-être. Et il se redressa, plus insolent quejamais. Et d’un regard triomphant, luisant d’une joie mauvaise, ils’efforça d’écraser Pardaillan qui demeurait impassible etdédaigneux, comme s’il n’était pas en cause. Le triomphe de Concinidevait être bref. Il ne devait pas tarder à tomber de son haut. Etfort rudement encore.
Le roi avait tressailli comme quelqu’un qu’on arrachebrusquement à un rêve plaisant. Et il laissa tomber sur Concini unregard glacial qui eût fait rentrer sous terre tout autre que lui.Mais si Concini ne s’effondra pas, il frémit intérieurement :il venait de comprendre, trop tard, qu’il était allé trop vite ettrop loin, qu’il venait de commettre une faute irréparable.Maintenant, il fallait subir les conséquences fatales de cetteerreur. Et, à en juger par l’attitude du roi, ce serait rude.
Et il se raidit pour tâcher de s’en tirer, tout au moins, avecle moins de mal possible.
Le petit monarque ne devait pas le manquer, en effet. L’occasionétait trop belle de mortifier à son tour le favori détesté quil’écrasait de son faste insolent, de rabaisser, devant toute sacour, la morgue blessante de cet aventurier de bas étage, venud’Italie sans une maille en poche, et qui se donnait des airsd’humilier celui qu’il dépouillait sans vergogne tous les jours. Iln’eut garde de la laisser échapper.
– Qui parle d’arrestation ? fit-il du bout des lèvresdédaigneuses.
– Votre Majesté n’a-t-elle pas appelé son capitaine desgardes ? zézaya Concini de sa voix la plus caressante, en secassant en deux.
Il paraissait ne pas vouloir comprendre que la foudre grondaitsur sa tête. Le roi se fit un malin plaisir de lui arracher lebandeau qu’il voulait se mettre sur les yeux. Son attitude se fitplus hautaine, plus dédaigneuse, sa voix plus cassante pourdire :
– Vous n’êtes pas mon capitaine des gardes, que jesache.
– Je suis le premier gentilhomme de votre chambre, bégayaConcini, qui commençait à perdre pied.
– Eh ! mordieu ! s’emporta le roi, quandj’appelle mon capitaine des gardes, je n’appelle pas le premiergentilhomme de ma chambre ! Et si j’appelle Vitry, il nes’ensuit pas forcément qu’il s’agit d’une arrestation.
– Je croyais…
– Vous avez mal cru, interrompit le roi qui reprit son tonsec, glacial. Et puis, il me semble vous avoir entendu prononcer lemot d’aventurier.
Ici, le roi eut un sourire mauvais, et avec un accent d’ironieféroce, il cingla :
– On ne peut pas dire que vous êtes un aventurier, vous,monsieur. Vous êtes un grand seigneur. Un authentique marquis… Ilest vrai que, votre marquisat, vous l’avez acheté à beaux denierscomptants voici tantôt trois ans. Mais qu’importe, vous voilà belet bien marquis de vieille souche. Et puis, depuis quelques mois,n’a-t-on pas fait de vous un maréchal de France ? Ce titreglorieux ne couvre-t-il pas tout ? Et qui donc oseraitprétendre qu’un maréchal de France n’est qu’un aventurier de basétage, parvenu aux plus hautes dignités par de basses, de louchesmanœuvres ? Personne, assurément. Non, non, vous n’êtes pas unaventurier, vous, monsieur le maréchal marquis d’Ancre. Maisvraiment vous avez des mots malheureux, qui détonnent étrangementdans votre bouche.
Chacun de ces mots, prononcés avec une ironie âpre, mordante,tombait, au milieu d’un silence de mort, comme autant de souffletsignominieux sur la face blême du malheureux Concini. Ses amis seconsidéraient avec une stupeur navrée. La reine s’agitait,paraissait vouloir venir se jeter au milieu du débat, apporter àson favori le secours de son autorité de régente. Léonora, pluslivide sous les fards que Concini lui-même, poignardait de sonregard de feu le petit roi et Pardaillan, cause première de cetesclandre inouï. Et elle excitait sa maîtresse en lui glissant àl’oreille, en italien, de cette voix ardente, et sur ce tond’autorité auquel Marie de Médicis, jusqu’à ce jour, n’avait jamaissu résister :
– Madame, madame, c’est pour vous, pour votre service,qu’on l’insulte ainsi à la face de toute la cour !…N’interviendrez-vous pas, ne le défendrez-vous pas ?… Allez,Maria, allez donc. Per la madonna, montrez que vous êtesla régente et que tous, même le roi, doivent s’incliner devantvotre autorité !
Mais l’influence de Fausta primait déjà celle de Léonora surl’esprit faible et irrésolu de « Maria ». Certes, elle nedemandait pas mieux que de voler au secours de son amant. Mais,incapable d’avoir une volonté à elle, elle consultait Fausta duregard pour voir si elle approuvait le conseil de Léonora. EtFausta qui, au fond, n’était peut-être pas fâchée de la mésaventurede Concini, Fausta qui avait tout intérêt à affaiblir ses ennemisen les laissant se déchirer entre eux, Fausta ne fut pas de l’avisde Léonora. Fausta donna ce conseil, spécieux autantqu’intéressé :
– Attendez, madame, attendez encore. Il faut éviter à toutprix un conflit d’autorité entre la régente et le roi, qui n’endemeure pas moins le roi, bien qu’il soit en tutelle. Vous luiferez, en particulier, tous les reproches qu’il mérite. Mais, enpublic abstenez-vous. Il sera temps d’en venir à cette extrémité,si le roi dépasse toute mesure. Jusque-là, patientez, et demeurezimpassible.
Et ce fut Fausta que Marie de Médicis écouta.
Léonora dut s’incliner, la rage au cœur. Mais elle ne fut pasdupe de la manœuvre de Fausta, elle. Et le regard sanglant qu’ellelui décocha à la dérobée indiquait que ce nouveau grief étaitsoigneusement noté dans son implacable mémoire, et qu’elle leferait payer chèrement, le jour où elle se sentirait assez fortepour régler ses comptes, tous ses comptes, d’un seul coup.
Les ennemis de Concini avaient très bien remarqué les velléitésd’intervention de la reine. Ils savaient que si elle jetait dans ledébat le poids de son autorité de régente, le roi devrait plier. Etils n’osaient pas laisser éclater ouvertement leur joie. Mais leursregards flambaient et des sourires mortels découvraient des dentsacérées qui ne demandaient qu’à mordre.
Les intimes du roi, en voyant la tournure que prenait l’affaire,étaient venus vivement se ranger derrière lui. Ils se tenaientprêts à tout. Et, en attendant, comme Léonora, ils jetaient de leurmieux de l’huile sur le feu, en soufflant à leur maître desconseils de violence.
– Hardi, Sire ! coulait dans son oreille droite lavoix frémissante de Luynes. Hardi ! Vous tenez la bête. Ne lalâchez plus, mordieu ! Tous piqueurs sont là pour ladécoudre.
– Sire ! Sire ! implorait Montpouillan à sonoreille gauche, un mot, un signe, et je vais donner du poignarddans le ventre de ce pourceau d’Italie.
– Puisque vous avez appelé Vitry, grondait dans son cou leCorse Ornano, faites-le saisir, et qu’on en finisse une bonne fois,avec ce laquais d’alcôve, bon à tout faire.
Seul Vitry ne disait rien. Il gardait cette rigide impassibilitédu soldat sous les armes. Mais ses yeux, à lui aussi luisaientcomme des braises ardentes, et sa main frémissait nerveusement,comme impatiente de s’abattre au collet du favori détesté.
Pardaillan gardait son apparente indifférence. Mais il n’ensuivait pas moins avec un intérêt passionné cette scène imprévue,que sa seule présence avait amenée. Et de temps en temps, iladressait un sourire aigu à Fausta. Et Fausta répondait par unsourire de défi, hochait doucement la tête, comme pour dire qu’ellemarquait le coup et qu’elle le rendrait quand elle le jugerait àpropos.
Concini était livide. Ses lèvres moussaient, comme il luiarrivait dans ses accès de fureur poussés jusqu’à la frénésie. Ilse sentait perdu. Non pas dans sa faveur : Marie de Médicisétait là, et il était sûr d’elle. Mais il sentait que sa vie netenait qu’à un fil. Un mot de lui mal interprété, un gesteéquivoque, et c’en était fait de lui. La meute de ses ennemis seruait sur lui, le poignard au poing. Lui et ses quatre gardes ducorps étaient emportés, déchiquetés comme fétus pris dans latourmente.
On a pu voir dans diverses circonstances qu’il ne manquait pasd’une certaine bravoure physique. Un instant, il eut la pensée detenir tête malgré tout. Mais la partie était, de toute évidence,par trop inégale.
Résister, dans ces conditions, c’eût été une manière de sesuicider. La vie était trop belle pour lui pour qu’il ne tînt pas àla conserver le plus longtemps possible. Il comprit l’impérieusenécessité de plier. C’était le seul moyen de sauver sa peau, ce quiimportait avant tout. Quant au reste, Marie de Médicis était làpour un coup. Il n’hésita pas à s’humilier.
Comédien génial, au masque doué d’une mobilité prodigieuse, ilse composa instantanément le visage douloureusement affecté d’unevictime innocente et résignée. Et courbé dans une attitude derespect qui allait jusqu’à l’humilité, avec un air de touchantedignité dont plus d’un fut dupe – à commencer par le roi –, il seplaignit doucement :
– Il est affreusement pénible pour un bon et loyalserviteur de se voir traité aussi durement, alors qu’on n’a péchéque par excès de zèle.
Il convient de dire ici qu’il n’était pas dans la pensée du roid’en finir violemment avec Concini, comme le lui conseillaient sestrop ardents amis. Si jeune qu’il fût, il savait calculer déjà, etil se rendait très bien compte que le moment n’était pas encorevenu pour lui d’agir en maître. Il n’avait vu qu’une occasiond’humilier le favori. Il l’avait saisie avec joie et empressement.Il n’entendait pas aller plus loin. Peut-être même estimait-ilqu’il s’était laissé entraîner à dépasser quelque peu la mesure. Cequi était vrai, il faut le reconnaître.
L’apparente soumission de Concini avait tout lieu de satisfaireson amour-propre. Il fut assez raisonnable pour se contenter de cedemi-succès. De plus, il fut assez délié d’esprit pour comprendreque cette soumission et les paroles mêmes de Concini lui offraientun excellent prétexte pour revenir en arrière, sans que cettereculade parût humiliante pour lui.
Et il imposa silence à ses amis, d’un coup d’œil impérieux. Etce fut sur un ton très radouci qu’il répondit :
– J’ai peut-être été un peu vif, je le reconnais. Mais celatient à l’impétuosité de mon âge. Puis, vous savez aussi bien quemoi, monsieur le maréchal, qu’un zèle intempestif peut être aussiirritant qu’une négligence coupable. Cependant, à tout péchémiséricorde, et je ne veux me souvenir que de vos bons servicespassés et de la bonne intention qui vous a fait agir. N’en parlonsplus, monsieur le maréchal.
– Vous voyez, glissa Fausta à Marie de Médicis, vous voyezque vous avez bien fait de ne pas vous en mêler. Votre interventionn’eût fait qu’envenimer les choses. Au lieu de cela, voici le roiqui fait volontairement réparation.
– N’importe, murmura la rancunière Léonora, j’espère bien,madame, que vous le tancerez en particulier, de telle sorte quepareille algarade ne se reproduise plus.
– Sois tranquille, promit Marie de Médicis, je lemorigénerai comme il convient.
Concini respira plus librement. La secousse avait été rude, trèsrude. Mais en somme il s’en tirait mieux qu’il n’eût jamais osél’espérer. Et la réparation, assez maigre, que le roi lui accordaitspontanément, le satisfit pleinement… pour l’instant. Et il sourit.Et il recommença à se redresser. Et il jeta de nouveau des regardstriomphants sur ses ennemis déçus dans leurs espérances.
Cependant, le roi avait son idée de derrière la tête, qu’ilpoursuivait avec ténacité. Il venait de sourire à Concini :manière de mettre un baume sur les blessures cuisantes qu’il venaitde faire à son amour-propre. Il se fit de nouveau sérieux. Et ilreprit.
– Mais ce mot d’aventurier que vous avez lancé à l’adressede M. de Pardaillan, je ne puis le supporter. Et je vousavertis, monsieur le maréchal, que j’ai mis dans ma tête que vouslui rendrez la réparation que vous lui devez. À ce prix-làseulement, je vous rendrai, moi, toute ma faveur.
Concini ne s’attendait pas à ce nouveau coup. Il recula,grinçant des dents, bien résolu, cette fois, à se faire hacher surplace plutôt que de subir une telle humiliation.
Le roi feignit de ne pas voir ce mouvement de reculsignificatif. Il vint se placer près de Pardaillan, qui était fortintrigué maintenant, et, aussi, horriblement gêné, car il flairaitqu’il allait être l’objet d’une manifestation flatteuse, qui, loinde le combler de joie et d’orgueil comme tant d’autres, à sa place,n’eussent pas manqué de l’être, offusquait son incorrigiblesimplicité. Et il lui prit la main. Et l’air grave, d’une voixforte, qui ne bégayait pas, comme il lui arrivait, dans ses momentsd’émotion, au milieu d’un silence religieux, il prononça lesstupéfiantes paroles que voici :
– Mesdames, messieurs, le roi de France ne croit pasdéchoir en vous présentant lui-même M. le chevalier dePardaillan. Dira-t-on que c’est là un honneur unique dans lesfastes de cette cour royale ? Je n’en disconviens pas. Mais àun de ces êtres fabuleux, uniques au monde, ne convient-il pasd’accorder des honneurs également uniques ? Le chevalier dePardaillan est un de ces héros épiques, sans peur et sans reproche,tels qu’on n’en avait plus vus depuis la mort du chevalier Bayard,d’inoubliable mémoire. S’il l’avait voulu, il serait depuis trenteans duc et pair, maréchal de France, premier ministre, comblé debiens, de gloire et d’honneurs. Mais simple et désintéressé commeces preux de l’antique chevalerie dont il est, hélas ! ledernier représentant vivant, il a tout refusé, s’est misvolontairement à l’écart, a voulu vivre pauvre et ignoré, avec sonmodeste titre de chevalier.
Après ce panégyrique si précieux et si extraordinaire dans labouche d’un souverain, il s’arrêta pour juger de l’effet produitpar son geste et par ses paroles. Et il sourit, satisfait. Ilallait reprendre. Pardaillan profita de cet arrêt pourimplorer :
– Sire, Sire, de grâce, c’est trop d’honneur !
Le petit roi leva la main qu’il avait libre. De l’autre, iltenait toujours la main de Pardaillan. Et tout haut, de manière àêtre entendu de tous, mais d’une voix très douce, affectueusementcaressante, il imposa :
– Silence, chevalier. Fût-ce malgré vous, il faut, au moinsune fois dans votre vie, que justice éclatante vous soit enfinrendue.
Et d’une voix qui se fit plus douce encore, le regard perdu dansle vague, comme s’il poursuivait un rêve intérieur, ilcontinua :
– Et puis, il ne s’agit pas seulement de rendre un hommagemérité à votre inappréciable mérite. Il s’agit encore, et ceci,vous ne pouvez l’empêcher, chevalier, il s’agit de rendre l’hommagequi convient au mort illustre dont vous êtes ici l’envoyéextraordinaire.
Il prit un nouveau temps, attendant que la sensation énorme quevenaient de produire ces énigmatiques paroles fût calmée.Cependant, il faut croire que ces paroles, incompréhensibles pourtous ceux qui venaient de les entendre, avaient un sens très clairpour Pardaillan, car il répondit de son air railleur, assez hautpour être entendu de tous, par ces paroles aussi énigmatiques, quine firent que surexciter une curiosité déjà ardente et redoublerune attention qui, pourtant, paraissait avoir atteint son pointculminant :
– Dès l’instant qu’il s’agit de rendre hommage au mortillustre que je représente ici, je ne dis plus rien, sire. Ouplutôt, si, je dis : allez-y, Sire. Et si extravagants quepuissent paraître ces honneurs, ils seront encore au-dessous de cequi convient à ce très illustre mort.
Et chose qui parut fantastique à tous, loin de protester ou dese fâcher, le roi approuva gravement de la tête. En sorte quechacun, même Fausta, cherchait dans sa tête qui pouvait bien êtrece mort si illustre qu’il se trouvait encore au-dessus deshonneurs, « si extravagants qu’ils parussent », selon lemot de Pardaillan, à lui rendus par une majesté royale.
Le roi reprit, au milieu d’une attention qui devenait haletante,à force d’être tendue :
– M. le marquis d’Ancre nous a présenté, et nous avonsreçu avec tout l’éclat et tous les honneurs dus à son haut rang,l’illustre princesse qui vient représenter à cette cour un des pluspuissants monarques du monde chrétien.
Ici, le roi adressa un gracieux sourire à Fausta et lui fit unléger salut de la tête. Et Fausta répondit par un sourireaccompagné d’une profonde révérence. Après quoi ilcontinua :
– C’était bien. Le chevalier de Pardaillan, lui aussi, estun envoyé extraordinaire. Et cependant, simple et modeste comme àson ordinaire, il est venu seul, sans apparat, sans escorte royale,sans cortège pompeux. Seul, il s’est présenté à nous, sans héraut,sans introducteur. Ceci n’est digne ni de lui, ni de nous, ni dumort illustre qu’il représente. Je veux, pour notre honneur à toustrois, relever comme il convient cette trop grande simplicité.
Le roi se redressa de toute la hauteur de sa petite taille. Etune flamme d’orgueil dans les yeux, d’une voix éclatante :
– Et quand je vous aurai dit que ce mort, illustre entreles plus illustres, c’est mon père, le roi Henri de glorieusemémoire, qui donc osera prétendre que c’est trop d’un roi pourprésenter à cette noble assemblée le représentant que, d’au-delà dela tombe, il m’adresse ici ?
L’énigme se trouvait expliquée, en partie du moins. Car si onsavait maintenant qui était ce mort dont parlait le roi, on nes’expliquait pas comment, du fond de sa tombe, il pouvait envoyerun ambassadeur à son fils. On comprenait bien qu’il se cachait unmystère sous cette manière de s’exprimer. Et les espritstravaillaient ferme. Et on attendait avec impatience, dans l’espoirque le roi expliquerait ce nouveau mystère comme il avait expliquéle premier.
Quant à ce qui est de protester, on pense bien que ni Fausta, niMarie de Médicis, ni Concini, ni aucun de ceux qui cachaient leurrage et leur inquiétude sous des sourires de commande, ne s’avisâtde le faire. Au contraire, un murmure approbateur s’éleva, emplitla vaste salle.
D’un geste de la main, le roi réclama le silence qui se fitcomme par enchantement. Alors, il se tourna vers Vitry, et sur unton d’irrésistible autorité, il commanda :
– Vitry, faites rendre les honneurs royaux à M. lechevalier de Pardaillan.
Et Vitry, raide et impassible comme un soldat qu’il était,pivota sur ses talons, commanda d’une voix retentissante, en tirantlui-même l’épée hors du fourreau :
– Gardes, présentez les armes !
Et pivotant de nouveau sur les talons, face à Pardaillan, ilsalua d’un geste large de l’épée, pendant que ses cariatidespuissantes, aux somptueux costumes, renversaient les piques, commec’était l’usage, demeuraient figées dans une immobilité depierre.
Alors le roi se découvrit lui-même dans un geste théâtral. Ets’inclinant gracieusement devant Pardaillan qui pestaitintérieurement et qui eût volontiers donné tout ce qu’il possédaitpour se trouver ailleurs qu’au Louvre, il acheva :
– Le roi de France veut être le premier à saluer lechevalier de Pardaillan qui est deux fois digne de cethonneur : pour son propre mérite d’abord, et ensuite parcequ’il représente le roi Henri le Grand, mon auguste père. Allons,mesdames, faites la révérence ; courbez-vous, maréchal, salueztous, messieurs, celui devant qui votre roi s’incline lepremier.
Et tous, au milieu d’un murmure flatteur, s’inclinèrent devantPardaillan qui, un peu pâle, avec cette grâce cavalière quin’appartenait qu’à lui et qui ressemblait si peu aux manièresgourmées des courtisans, répondit par un salut qui s’adressait àtous. Tous s’inclinèrent, même la reine, même Fausta, même Concini,qui ne pouvaient vraiment pas se dérober là où le roi donnaitl’exemple.
Après quoi, le roi se couvrit et prit familièrement le bras dePardaillan.
À ce moment, au milieu du sourd murmure qui s’élevait du sein decette brillante assemblée attentive à ce qui allait suivre, carplus que jamais la curiosité se trouvait débridée, et on espéraitque le roi allait s’expliquer tout à fait, on s’attendait à quelquenouveau coup de théâtre imprévu, à ce moment, une voix jeune,claire, toute vibrante d’enthousiasme, lança à toutevolée :
– Vive le chevalier de Pardaillan ! Et vive le roiLouis XIII, ventrebleu !
Pardaillan se mit à rire de bon cœur, et, chose qui stupéfia lescourtisans et les combla d’aise, le roi, qu’on voyait rarementsourire, se mit à rire de tout son cœur, lui aussi. Ce qui faitqu’une détente se produisit, et toutes les physionomies jusque-làmornes, inquiètes, ou graves et compassées, s’épanouirent en dessourires larges d’une aune ou en des rires tonitruants.
Pardaillan s’était tourné du côté de celui qui venait de lancerce double vivat accompagné d’un juron énergique, un peu déplacépeut-être, mais qui disait si bien l’éclatante sincérité de celuiqui l’avait poussé et qui, sans s’en douter, venait de déblayer etd’égayer une atmosphère jusque-là plutôt lourde et contrainte. Etcomme il avait reconnu la voix d’Odet de Valvert, sans en avoirl’air, il avait amené le roi, qui lui donnait le bras, à en faireautant, afin d’attirer son attention sur son jeune ami.
C’était bien Odet de Valvert, en effet. Il se tenait près d’uneporte. Le roi le vit qui agitait son chapeau en l’air, avec unefrénésie juvénile. Et comme il avait bonne mémoire, il le reconnutsur-le-champ. Et il lui adressa un gracieux sourire, accompagnéd’un salut amical de la main. Alors, Valvert lança de nouveau soncri passionné, en agitant de plus belle son chapeau enl’air :
– Vive le roi ! Vive le roi, ventrebleu deventrebleu !
Et ce « ventrebleu de ventrebleu » disait siclairement : « Ah çà ! vous êtes donc de glace,ici ? Qu’attendez-vous pour acclamer votre roi,ventrebleu ?… » que tous le comprirent ainsi. Le roi toutle premier, dont les lèvres se crispèrent amèrement.
Concini le comprit comme les autres. Et il se mordit les lèvresde dépit, de s’être ainsi laissé prévenir. Mais il n’hésita pas, ilne s’attarda pas, lui. Il ne perdit pas une seconde pour essayer deréparer la faute qu’il venait de commettre. Et fixant sur sescréatures un regard d’une éloquence criante, à pleine voix, ilhurla :
– Vive le roi !
– Vive le roi ! rugirent aussitôt Roquetaille,Louvignac, Eynaus, Longval et d’autres.
Le branle était donné. Personne ne voulut demeurer en reste. Etune immense acclamation monta, s’enfla, éclata, se répandit envolutes sonores dans la vaste salle :
– Vive le roi !… Vive le roi !…
Jamais encore le petit roi ne s’était vu pareillement acclamé.Il vécut quelques secondes d’une ivresse infiniment douce, dont ilne devait jamais perdre le souvenir. Et son regard brillait, seslèvres souriaient, il était franchement, puérilement heureux, commeil ne l’avait jamais été depuis qu’il portait ce titre de roi dontil n’exerçait pas encore le pouvoir. Et il remercia du sourire, dugeste, de la voix :
– Merci, messieurs.
Et il se retourna tout d’une pièce : sa gratituden’oubliait pas celui à qui il était redevable d’un des moments lesplus doux de sa morne existence. Il estimait qu’il lui devait bienun remerciement particulier, à celui-là. Et il cherchait Odet deValvert des yeux.
Il était toujours à la même place, près d’une porte. Il nes’agitait plus. Il tenait les bras croisés sur sa large poitrine.Sur la foule des courtisans dont l’enthousiasme, simulé ou réel,commençait à se calmer, il promenait un regard qui exprimait plutôtla déception que l’admiration. Et il avait aux lèvres un de cessourires railleurs, un peu dédaigneux, qui rappelaient si bien lessourires de son maître, Pardaillan.
Sur son visage expressif, ses impressions, surtout en ce momentoù il pensait que nul ne s’occupait du petit personnage qu’ilétait, se pouvaient lire comme en un livre ouvert. Et force nousest de dire que ces impressions ne paraissaient pas précisémentfavorables à cette cour, qu’il observait, et où il mettait le piedpour la première fois.
Cependant, si absorbé qu’il parût, il vit fort bien que le roiet Pardaillan s’étaient de nouveau tournés vers lui. Et il réponditpar un salut profond et respectueux au geste amical que, pour ladeuxième fois en quelques minutes, le roi daignait luiadresser.
– Il me paraît, fit le roi en se retournant, que notre courn’a pas eu l’heur de plaire au comte de Valvert.
Et naïvement, avec une pointe de dépit :
– Que s’attendait-il donc à voir ? Il me semble qu’ilest impossible de rêver cour plus brillante que la nôtre.
– C’est vrai, Sire, répondit Pardaillan qui nota que le roise souvenait du nom de Valvert, il est en effet impossible de rêverassemblée plus éblouissante que la cour de France. Et vous pouvezêtre sûr que, sous ce rapport, le comte de Valvert lui rend pleineet entière justice. Mais le comte est un de ces esprits lucides quine se contentent pas d’admirer aveuglément des dehors brillants,mais qui cherchent à voir ce qui se cache sous ces dehorsbrillants. Et comme il sait voir, ce qui n’est pas donné à tout lemonde, croyez-le bien, il arrive souvent qu’il découvre des chosesassez laides. La déception du comte ne vient pas des« apparences » de la cour qui ne sauraient être plusétincelantes. Elle vient de ce qu’il a vu derrière ces apparences.Il est de fait, sire, que vous devez savoir mieux que personnequelles laideurs on trouverait ici, si quelque magicien, d’un coupde sa baguette, faisait tomber tous ces masques charmants qui nousentourent.
– Ah ! fit le roi, rêveur, je n’avais pas envisagé lachose sous ce jour-là !… Et s’il en est ainsi que vous dites,je comprends la désillusion du comte. Mais, dites-moi, vousparaissez le connaître particulièrement.
– Je l’ai élevé en partie. Je me suis efforcé d’en faire unhomme. Et je crois avoir réussi. Je le considère comme monfils.
– Je ne m’étonne plus de sa force et de son adresse. Vousavez là un élève qui vous fait honneur, chevalier, complimenta leroi.
Et, affectant un air détaché :
– Il m’a sauvé la vie. Je ne l’oublie pas. Oh ! j’aiune excellente mémoire.
Et lâchant le bras de Pardaillan :
– Nous voilà redevenus bons amis, maréchal, dit-il, ens’adressant à Concini.
Radieux, Concini se courba. Déjà il préparait son remerciement.Le roi ne lui laissa pas le temps de le placer. Tout de suite, ilajouta :
– Si vous tenez à ce qu’il en soit toujours ainsi,n’oubliez pas, je vous prie, que le chevalier de Pardaillan estaussi de mes amis. Et des meilleurs, je ne vous en dis pas plus. Etce que je vous dis à vous en particulier s’adresse à tous ceux quiseraient tentés de l’oublier.
Il avait dit cela très simplement, sans élever la voix, enlaissant tomber, comme par hasard, un pâle regard du côté despartisans du maréchal. Il n’en est pas moins vrai qu’ils comprirenttous la menace voilée. Et ils dissimulèrent leur rage impuissantesous des sourires convulsés, tout en courbant la tête.
Le roi revint alors à Pardaillan.
– Suivez-moi dans mon cabinet, chevalier, lui dit-il, nousserons mieux qu’ici, où trop d’oreilles nous écoutent, trop d’yeuxnous épient.
– Au contraire, sire, répliqua vivement Pardaillan, jedemande comme une faveur que l’audience particulière que le roiveut bien m’accorder ait lieu ici même.
– Je n’ai rien à vous refuser, consentit le roi, sans lemettre dans la nécessité d’insister davantage.
Mais s’il avait cédé de bonne grâce, sans se faire prier, ilétait étonné, car la véritable faveur était précisément celle quePardaillan venait de refuser. Il comprit bien que ce refus nepouvait être motivé que par des raisons sérieuses. Et ildemanda :
– Puis-je savoir pourquoi ?
Pardaillan, un instant très court, le fouilla du regard, commes’il hésitait à parler. Et se décidant soudain :
– Sire, je suis venu ici comme à la bataille. Je ne veuxpas avoir l’air de me dérober devant l’ennemi.
Et, à la dérobée, il continuait à observer sa contenance. Il vitses yeux se dilater et une flamme ardente jaillir de ses prunelles.Ce fut plus rapide qu’un éclair. Et ce fut tout. Sur un ton trèsnaturel, comme s’il n’avait pas compris la gravité des parolesqu’il venait d’entendre, il répondit :
– Demeurons donc ici… face à l’ennemi !
Et très calme, très maître de lui, il fit un geste impérieux quiécarta tous ceux qui se tenaient autour de lui. Pardaillan souriaitd’un air satisfait en songeant : « Allons ! il estbrave ! »
Les courtisans, déçus dans leur attente curieuse, s’étaientéloignés. Concini, cachant son inquiétude sous des airs souriantset assurés, était revenu se pavaner au milieu du cercle de lareine. Un large cercle s’était formé, au centre duquel le roi etPardaillan étaient demeurés isolés.
Toutes les conversations particulières avaient repris. Personnene paraissait s’occuper d’eux. En réalité, toutes les oreillesétaient tendues de leur côté, tous les regards, à la dérobée, sebraquaient sur eux. Et ils le savaient bien, l’un et l’autre.
Ce fut Pardaillan qui parla le premier, quand il se vit seulavec le roi.
– Sire, dit-il en s’inclinant, je ne sais comment vousexprimer ma reconnaissance. Vous me voyez confus et émerveillé del’inoubliable accueil que vous avez bien voulu me faire.
– N’étiez-vous pas sûr d’être bien accueilli ?
– Pour être franc, oui, Sire : le roi, votre père,m’avait assuré qu’en tout temps et en tout lieu, je pouvais meprésenter hardiment devant vous. Le roi Henri, je le sais, nefaisait jamais de vaines promesses. J’étais donc sûr d’être bienreçu. Mais du diable si je m’attendais… Vraiment, sire, c’est tropd’honneur, beaucoup trop d’honneur pour un pauvre gentilhomme commemoi.
Le roi posa sur le bras du chevalier sa petite main d’enfantfine et blanche et, avec une gravité soudaine, ilprononça :
– La veille même du jour où il devait tomber mortellementfrappé par le couteau de ce misérable Ravaillac, mon père m’a ditceci : « Mon fils, si le malheur voulait que vous eussiezà me succéder avant d’avoir atteint l’âge d’homme, c’est-à-direavant d’être en état de vous défendre vous-même, souvenez-vous duchevalier de Pardaillan dont je vous ai souvent parlé, dont je vousai conté les exploits qui vous ont émerveillé. Souvenez-vous dePardaillan, et si jamais il se présente devant vous, en quelquecirconstance que ce soit, recevez-le comme vous me recevriezmoi-même, écoutez-le comme vous m’écouteriez moi-même, car c’est enmon nom qu’il parlera. » Voilà ce que m’a dit mon père. Et lelendemain il était mort, bassement, lâchement assassiné.
Il dut s’arrêter un instant, oppressé par les sombres souvenirsqu’il évoquait. Et il demeura le front baissé, l’œil rêveur. Ils’oublia ainsi un instant très court. Puis reprenant possession delui-même, il redressa la tête et reprit :
– Le lendemain, j’étais roi… et je n’avais pas dix ans. Ceque mon père avait appréhendé le plus pour moi m’arrivait. Sesparoles qui m’avaient fortement frappé la veille me revinrent àl’esprit. Et elles s’y gravèrent si profondément que je ne devaisplus les oublier. Si bien que, j’en jurerais, je vous les airépétées sans y changer un mot. C’est pour vous dire, chevalier,qu’en vous recevant comme je l’ai fait, je n’ai fait qu’exécuter demon mieux les volontés dernières de mon père qui étaient des ordressacrés pour moi. C’est pour vous dire aussi que, n’ayant faitjusqu’ici qu’exécuter les ordres de mon père, je ne me tiens paspersonnellement pour quitte envers vous. Il faudra que je chercheet il faudra bien que je trouve comment je pourrai vous témoignerma gratitude.
L’accent pénétré avec lequel il disait cela, les regards denaïve admiration qu’il fixait sur lui disaient hautement combien ilétait sincère. Pardaillan le comprit bien. Et il sourit :
– Sire, je pourrais vous dire que vous m’avez grandementtémoigné cette gratitude que vous croyez me devoir…
– Que je vous dois, rectifia vivement le roi.
– Que vous me devez, puisque vous y tenez, continuaimperturbablement Pardaillan en haussant légèrement les épaules, enme disant des paroles qui me sont allées droit au cœur. Mais, quoique vous en ayez dit, moi aussi j’ai été piqué de la tarentule del’ambition. Et comme je ne sais rien faire à demi, l’ambition quim’est venue est démesurée. Vous allez en juger, Sire, car, pourvous éviter l’ennui de chercher, je vais, si vous voulez bien lepermettre, vous dire ce que vous pouvez faire pour moi, qui mecomblerait de joie et d’orgueil.
– Parlez, chevalier, s’empressa Louis XIII.
– M’accorder un peu de cette royale amitié dont votreillustre père voulait bien m’honorer, déclara gravement Pardaillanen s’inclinant.
Et, se redressant, avec un sourire railleur :
– Je vous avais bien dit que mon ambition n’a pas debornes. Avec un sourire malicieux, le roi répliqua :
– Vous me demandez là une chose que je ne peux plus vousaccorder…
– Mordieu, je n’ai jamais eu de chance ! grommelaPardaillan. Mais, lui aussi, il souriait d’un souriremalicieux : il avait compris. Dans un geste charmant de grâcespontanée, le roi lui prit la main qu’il serra affectueusemententre les siennes, et il acheva :
– Il y a longtemps, il y a des années, que, sans vousconnaître, je vous l’ai donnée toute, cette amitié que vous medemandez aujourd’hui. Il y a longtemps que j’attends qu’il me soitdonné de vous le dire et de vous le prouver. Je vous en ai assezdit, je pense, pour que vous compreniez que j’en sais beaucoup plusque je n’en dis sur votre compte.
– Diable ! Et que savez-vous, voyons ?
– Je sais que, depuis la mort de mon père, vous n’avezcessé de veiller sur moi, de loin. Je sais que, jusqu’à ce jour, jen’ai pas eu d’ami plus sûr, plus dévoué que vous que je neconnaissais pas, que je n’avais jamais vu. Et qui sait si ce n’estpas à vous, à votre inlassable vigilance, que je dois d’être encorevivant ?
En disant ces mots avec simplicité, Louis XIII fixait surPardaillan deux yeux où celui-ci lisait beaucoup de curiosité, maispas l’ombre d’une inquiétude.
Levant les épaules d’un air détaché, le chevalier, avec sonhabituelle franchise, expliqua :
– Il est vrai, ainsi que vous venez de le dire, que jeveille sur vous, de loin. Mais vos jours, à ma connaissance dumoins, n’ont jamais été menacés, et je n’ai pas eu à intervenir.Sur ce point, vous ne me devez donc rien, Sire. Pour ce qui est dece dévouement et de cette amitié dont vous venez de parler,j’avoue, à ma honte, que ce que j’en ai fait, c’est uniquement pourtenir la promesse que j’avais faite au feu roi, votre père. Donc,sur ce point également, vous ne me devez rien.
Il fallait être Pardaillan pour oser faire de semblables aveux àun roi, ce roi fût-il un enfant, comme l’était Louis XIII. Il estde fait qu’ils produisirent une fâcheuse impression sur lui. EtPardaillan, qui l’observait du coin de l’œil, put croire un instantque c’en était déjà fait de cette extraordinaire faveur qui avaitété un instant la sienne.
Mais ce ne fut qu’un mouvement d’humeur de courte durée. Le roiréfléchit, comprit, se souvint peut-être de certaines paroles deson père, et il retrouva aussitôt cette exceptionnellebienveillance qu’il n’avait cessé de témoigner au chevalier.
– Au fait, dit-il, vous ne me connaissiez pas. Plus tard,quand vous me connaîtrez mieux, j’espère que vous ne refuserez pasde reporter sur le fils un peu de cette précieuse amitié que vousaviez pour le père.
– Je n’attendrai pas à plus tard, Sire. C’est dèsmaintenant que je suis vôtre. C’est dès maintenant que je ferai paramitié pour vous ce que je n’ai fait jusqu’à ce jour que parrespect pour la parole donnée. Eh ! mordiable, je vous doisbien cela… Ne serait-ce que pour l’inoubliable accueil dont vousavez bien voulu honorer un pauvre gentilhomme tel que moi.
– Chevalier, s’écria le petit roi rayonnant, à mon tour devous dire : Vous ne me devez rien.
Et comme Pardaillan ébauchait un geste de protestation, ilajouta vivement :
– Eh ! oui, ce que j’en ai fait, c’était pour obéiraux ordres de mon père que vous représentez à mes yeux.
– C’est vrai, sourit Pardaillan, j’oubliais ce détail.N’empêche, Sire, que ce que vous avez fait m’a été droit aucœur.
– J’en suis fort aise ! N’empêche que je n’ai rienfait pour vous personnellement et qu’il faut que je fasse quelquechose… quoi que vous en disiez, je vous dois bien cela, à mon tour.Je chercherai. Et il faudra bien que je trouve.
Ces paroles, où il répétait intentionnellement plusieursexpressions de son interlocuteur, le roi les prononça en riant.Aussitôt après, il se fit grave pour ajouter :
– Vous venez de dire que mes jours n’ont jamais étémenacés. Je le crois, puisque vous me le dites. Oh ! je saisque vous ne dites jamais que la vérité, vous, chevalier. Laissonsdonc le passé pour nous occuper du présent. Puisque vous êtes venu,c’est qu’un danger me menace, n’est-ce pas ?
Nous avons dit qu’il s’était fait grave. Mais il ne manifestaitaucune inquiétude. Sa voix ne tremblait pas, son regard n’avaitrien perdu de sa limpidité. Il paraissait très calme, très maîtrede lui. Pardaillan, qui ne cessait de l’observer sans en avoirl’air, se dit avec satisfaction :
« Allons, décidément il est brave. »
Et tout haut, sans le ménager, avec un laconismevoulu :
– C’est vrai, dit-il.
Le roi ne sourcilla pas. Il continua de montrer le même calmeque Pardaillan admirait intérieurement. Il est évident qu’iln’attendait pas une autre réponse. Il n’était pas, il ne pouvaitpas être surpris. De même, ainsi qu’il l’avait dit, qu’il avaitréglé dans son esprit les détails de la réception qu’il ferait àl’homme qui viendrait le trouver de la part de son père, de même ilsavait depuis longtemps que cette visite signifierait qu’un dangertrès grave le menaçait. Il avait eu le temps de se familiariseravec cette idée, assez pour ne laisser paraître aucune émotion. Deplus, il avait longuement réfléchi sur ce sujet et, s’attendant àtout, il devait avoir décidé d’avance ce qu’il ferait quand le casse présenterait. Pardaillan le comprit très bien aux paroles qu’ilprononça :
– Après tout ce que mon père m’a dit de vous, il est horsde doute pour moi que, si vous êtes sorti de l’ombre où vous vousteniez volontairement, c’est que vous ne pouvez me tirer d’affairepar vos seuls moyens. C’est que je dois vous seconder de mon mieuxen me défendant moi-même avec toute la vigueur possible. Ainsiferai-je, par le Dieu vivant !
Il avait mis une force extraordinaire dans ces dernièresparoles.
– Bravo ! Sire… applaudit Pardaillan. Mettez autantd’énergie à vous défendre que vous venez d’en mettre à signifiervotre intention, et je vous réponds que tout ira bien.
– Je n’ai pas quinze ans. Il me semble que la vie doit êtrebelle. Je veux en goûter, je veux vivre, monsieur, assura LouisXIII avec la même force.
Et reprenant :
– Dites-moi donc, chevalier, en quoi je suis menacé. Etdites-moi aussi ce que je dois faire, selon vous, pour conjurer ledanger qui me menace, sans contrarier votre action personnelle. Carvous n’êtes pas homme à être venu ici sans savoir ce que vousvoulez faire. Et comme je suis sûr que vous ne demeurerez pasinactif de votre côté, j’ai résolu, et ceci depuis longtemps, dem’en remettre entièrement à vous. Je ne saurais mieux faire, aureste, puisque l’ordre de mon père a été de vous obéir en tout,comme je lui obéirais à lui-même, s’il était encore de cemonde.
– S’il en est ainsi, rassura Pardaillan, nous avons partiegagnée d’avance, Sire.
– Et moi, j’en suis tout à fait sûr, affirma le roi avec unaccent de conviction que rien ne paraissait devoir ébranler.
Et il répondit avec une force qui prouvait sa confianceabsolue :
– Si nombreux et si redoutables qu’ils soient, je suis sûrde triompher de mes ennemis, tant que vous serez là pour me guideret me défendre. Parlez, maintenant, monsieur, je vous écoute.
Et Pardaillan parla en effet.
Nous pensons qu’il est à peine besoin de dire qu’il n’étaitjamais entré dans sa pensée de dénoncer Fausta. Le lecteur – nousvoulons l’espérer – connaît suffisamment notre héros pour savoirqu’il n’était pas homme à s’abaisser à ce rôle abject de délateur.Ce qu’il voulait, c’était mettre le roi sur ses gardes d’abord.Ensuite, l’amener à prendre certaines mesures qui lui paraissaientindispensables à sa sécurité.
En conséquence, en quelques phrases brèves, il raconta purementet simplement une partie de la vérité. Il le fit sans entrer dansdes détails qui l’eussent gêné, et sans nommer personne. Le rois’avisa bien de poser quelques questions et de demander précisémentce que Pardaillan avait résolu de ne pas lui donner : desnoms. Mais, aux réponses qui lui furent faites, il comprit qu’il netirerait de son interlocuteur rien de plus que ce qu’il avaitdécidé de dire. Et il eut le bon esprit de ne pas insister.
Pour ce qui est des mesures que Pardaillan conseilla et que leroi, tenant la promesse qu’il avait faite de s’en remettreentièrement à lui, adopta sans hésiter, nous n’en parleronspas : on les verra se dérouler avec les événements.
Cette espèce de conseil, qui se tenait, devant toute la courattentive, fut assez bref. En moins de dix minutes, Pardaillan dittout ce qu’il avait à dire. Il attendait maintenant que le roi luidonnât congé. Mais le roi, décidément, se plaisait en sa société.Non seulement il ne lui donna pas ce congé, mais encore, aprèsavoir fait signe à ses intimes qu’ils pouvaient approcher, ilcontinua de s’entretenir familièrement avec lui.
– Holà ! fit-il tout à coup, que se passe-t-il donclà-bas ?
Et il désignait cette porte auprès de laquelle nous avons vuqu’Odet de Valvert se tenait et près de laquelle un brouhaha seproduisait en ce moment même.
Voici ce qui se passait :
Nous avons dit en son temps que Rospignac s’était éclipsé pouraller exécuter un ordre que lui avait glissé Concini. Nousrappelons que ceci se passait avant que Pardaillan se fût présentélui-même au roi. La faveur toute particulière que le roi avait bienvoulu accorder au chevalier avait donné fort à réfléchir au favori.Elle lui avait donné si bien à réfléchir qu’il était parti à sontour, en faisant signe à Louvignac, Roquetaille, Eynaus et Longval– lesquels surveillaient Pardaillan – de le suivre.
Disons que, si discrètement que se fût opérée cette sortie, siattentif qu’il parût à son entretien avec le roi, elle n’avaitpourtant pas échappé à l’œil sans cesse en éveil du chevalier.
Suivi de ses quatre lieutenants, Concini se mit à la recherchede Rospignac. Il le trouva sur le grand escalier, comme il revenaitpour rendre compte de sa mission. En effet, sans attendre d’êtreinterrogé, le baron s’empressa de renseigner :
– C’est fait, monseigneur : les deux tranche-montagnesne sortiront pas du palais, ils seront arrêtés avant.
– Non pas, corbacco ! protesta vivementConcini, il ne s’agit plus d’arrestation.
Et laissant éclater sa rage qu’il avait dissimuléejusque-là :
– Je ne sais ce que ce vieil aventurier de Pardaillan abien pu dire ou faire au roi, mais le fait est qu’il jouitprésentement d’une faveur si grande que je crois prudent derenoncer à cette arrestation. Le roi serait capable de les faireremettre en liberté, ce qui fait que nous nous serions donnébeaucoup de mal pour rien. Sans compter qu’il pourrait nous encuire.
– Cornes du diable ! sacra Rospignac furieux et déçu,allez-vous donc les laisser aller, monseigneur ?
Et, avec un accent de regret indicible :
– Nous les tenions si bien.
– Rassure-toi, Rospignac, fit Concini avec un sourirelivide, je renonce à une arrestation que le roi pourrait annulerd’un mot, mais je n’entends nullement les laisser aller pourcela.
– À la bonne heure, monseigneur !
– Voici ce que tu vas faire, dit Concini.
Et, faisant signe aux quatre lieutenants d’approcher :
– Écoutez bien, messieurs : il ne faut rienentreprendre, ici, au Louvre. Dans l’état d’esprit où je voisqu’est le roi, c’est une imprudence qui pourrait nous coûter cher.Il faut donc les laisser sortir. Hors de la maison, ils ne peuventaller que rue Saint-Honoré ou au quai, selon qu’ils tourneront àgauche ou à droite. Tu vas courir à l’hôtel, qui, heureusement esttout proche. Tu rassembleras tout notre monde. Y compris Stocco etses hommes. Tu placeras les ordinaires rue Saint-Honoré, de manièrequ’on ne puisse pas les voir du Louvre. Vous, messieurs, vous vousmettrez là, à la tête de vos dizaines. Stocco, avec une vingtainede ses sacripants qu’il aura tôt fait de rassembler, se dissimulerasur le quai. S’ils vont rue Saint-Honoré, Stocco s’ébranlera et lessuivra, de manière à les tenir entre deux feux. Il les suivra sansles attaquer. L’attaque ne devra être déclenchée que lorsqu’ilsmettront le pied dans la rue Saint-Honoré. Ainsi, nous serons sûrsde les tenir.
– Compris, monseigneur, exulta Rospignac, s’ils se dirigentdu côté du quai, ce sont mes hommes qui les suivront, et lerésultat sera le même.
– Il faut tout prévoir, reprit Concini en approuvant de latête. Vous, Louvignac, et vous, Roquetaille, vous vous tiendrezdans l’antichambre et vous surveillerez la sortie de nos deuxgaillards.
Et, s’interrompant, d’une voix rude :
– Surtout, pas de provocation, pas de dispute,hein !
– Cependant, monseigneur, s’ils nous cherchent querelle,eux ?
– Vous vous déroberez, trancha Concini d’un ton impérieux.D’ailleurs, vous avez une excuse des plus honorables : on nese bat pas dans une maison royale.
Et reprenant :
– Je vous place là pour vous assurer du chemin que suivrontces deux hommes. Vous les suivrez donc, discrètement. Si, parhasard, ils ne sortaient pas par la grande porte, par le cheminqu’ils suivront, vous verrez bien par quelle porte ils comptentsortir. Alors, vous les laisserez aller et vous courrez avertirl’un Rospignac, l’autre Stocco. C’est bien compris, n’est-cepas ? Allez, messieurs. Rospignac, tu reviendras m’aviser, dèsque tes dispositions seront prises, car je veux être là, moiaussi.
– Je serai de retour dans quelques minutes.
– Ah ! j’oubliais une chose qui a son importance. Ilne s’agit plus de les prendre vivants. Il faut les massacrer surplace et ne les lâcher qu’après s’être assuré qu’ils sont bienmorts. Oui, ceci ne fait pas votre compte, mes braves louveteaux.Moi aussi j’enrage, porco Dio ! d’être obligé de mecontenter d’une si piètre vengeance ! Mais, que voulez-vous,l’attitude du roi m’inquiète. Et je ne veux pas courir le risque deles voir m’échapper une fois de plus pour avoir voulu être tropgourmand. Donc, messieurs, ne soyez pas plus exigeants que moi.Taillez, piquez, assommez, écrasez, mais tuez sans miséricorde.Allez, maintenant, et ne perdez pas un instant.
Là-dessus, Concini les quitta et revint prendre sa place aucercle de la reine.
Roquetaille et Louvignac, bâillant d’avance d’ennui, allèrentprendre leur fastidieuse faction dans l’antichambre indiquée parleur maître.
Rospignac, suivi de Longval et d’Eynaus, se rua vers le logis deConcini. Il eut vite fait de rassembler ses hommes et d’avertirStocco. Celui-ci, pour des besognes louches, commandées tantôt parConcini, tantôt par Léonora elle-même, avait toujours sous la mainun certain nombre de gens de sac et de corde, qui ne reculaientdevant aucune besogne, si terrible ou si vile qu’elle fût, pourvuqu’on y mît le prix. Il eut vite fait, de son côté, de rassemblerune vingtaine de ces chenapans avec lesquels il alla se poster surle quai, près du Petit-Bourbon.
Pendant ce temps, Rospignac amenait rue Saint-Honoré la troupedes « ordinaires » au complet : quarante et quelqueshommes, en comptant les chefs dizainiers. Guidé par sa haine férocequi lui faisait penser à tout, il trouva même moyen de réparer unoubli de son maître, oubli qui, cependant, était de nature à faireavorter complètement leur projet d’assassinat.
Il se rappela fort à propos, lui, que, presque en face l’entréedu Louvre se trouvait la rue du Petit-Bourbon. Cette rue duPetit-Bourbon aboutissait à la rue des Poulies et, tournant àdroite, se poursuivait, sous ce même nom du Petit-Bourbon, jusqu’auquai de l’école. Ce n’est pas tout. Presque en face l’endroit oùelle changeait de nom, c’est-à-dire rue des Poulies, s’ouvrait larue des Fossés-Saint-Germain[3] .Pardaillan et Valvert – puisque c’était eux qu’on visait –pouvaient très bien prendre par cette rue du Petit-Bourbon. S’ilsla continuaient jusqu’au quai de l’École ou s’ils prenaient par larue des Poulies, ils aboutissaient derrière ceux qui les guettaientet assez loin, pour être sûrs de ne pas être vus d’eux. S’ilscontinuaient par la rue des Fossés-Saint-Germain, c’était bienmieux encore, puisqu’ils pouvaient par là aboutir à la rueSaint-Denis.
Rospignac réfléchit à cela. Et il répara l’oubli de Concini, enplaçant à l’entrée de cette petite rue, par où le gibier qu’ilchassait pouvait lui échapper, deux de ses hommes chargés de faireun signal convenu, s’il faisait mine de se glisser par là.
Ainsi qu’il l’avait dit à son maître, il ne lui fallut pas plusd’une quinzaine de minutes pour dresser une formidable embuscadequi semblait dirigée contre quelque fabuleux géant, et qui, enréalité, ne menaçait que deux hommes. Il est vrai que ces deuxhommes étaient Pardaillan et Valvert.
Toutes ses dispositions prises, et bien prises, Rospignac,soulevé par une joie terrible, revint au Louvre et reprit le cheminde la salle du Trône, pour rendre compte à son maître, ainsi qu’ilen avait reçu l’ordre. Le hasard voulut qu’il entrât dans cettesalle, précisément par cette porte auprès de laquelle Odet deValvert se tenait accoté, attendant, non sans impatience, que prîtfin l’entretien de Pardaillan avec le roi.
Valvert était d’une humeur massacrante, parce qu’il n’avait paspu parvenir à découvrir sa bien-aimée Florence. Il n’était venu auLouvre que dans l’espoir de la voir.
L’imagination aidant, cet espoir était même devenu unecertitude : oui, ventrebleu, il la verrait, il lui parlerait.S’il avait raisonné un tant soit peu, il aurait facilement comprisqu’il avait, au contraire, toutes les chances de ne pas la voir cejour-là. Il n’était pas besoin d’être un logicien de première forcepour comprendre que la reine, ou, à son défaut, les Conciniauraient soin de la tenir enfermée pour que nul ne la vît, de mêmequ’ils prendraient toutes leurs précautions pour que l’on nedécouvrît pas sa retraite.
Oui, s’il avait raisonné, il aurait compris cela. Sa déceptionalors eût été moins cruelle. Sa mauvaise humeur moins vive. Mais,allez donc demander à un amoureux de raisonner sainement. Nonseulement Valvert n’avait pas raisonné, mais encore il s’étaitbercé de tout un tas d’espoirs qui ne s’étaient pas réalisés. Ensorte que le coup avait été encore plus rude.
Par-dessus le marché, en s’en revenant déconfit et furieux, ilavait trouvé son vieil ami Pardaillan avec le roi :Pardaillan, le seul de cette nombreuse et étincelante assemblée àqui il pouvait conter sa désillusion et, ne pouvant la voir, parlerdu moins de la bien-aimée. Sa mauvaise humeur s’était encore accruede ce contretemps.
Cependant il s’était dominé, en se disant que Pardaillan neresterait pas longtemps avec le roi. Et il avait fait cette petitemanifestation que nous avons signalée au moment où elle seproduisit. Et il avait attendu, un peu calmé et réconforté par lafaveur que le roi lui avait faite en le remerciant. Par malheur,cette espèce d’audience particulière accordée en public s’étaitprolongée comme on l’a vu. La mauvaise humeur de Valvert étaitrevenue toute. À force de s’ennuyer, de s’énerver, de ruminer cettemauvaise humeur, elle avait fini par devenir de l’exaspération. Unede ces exaspérations furieuses qui éprouvent l’impérieux besoin dese traduire par des gestes violents.
C’était à ce moment que Rospignac était entré par cette porte,près de laquelle se tenait notre furieux. Il ne pouvait pas tomberplus mal.
Rospignac, qui exultait d’une joie sauvage, passa sans faireattention à Valvert. Mais Valvert le vit, lui. Il oublia sadéconvenue amoureuse, il oublia où il se trouvait, et ceux quil’entouraient, et le roi, et Pardaillan. Il oublia tout, pour sedire :
« Par Dieu, ce coquin arrive fort à propos… Je vais pouvoircalmer mes nerfs sur lui. »
Et, sans réfléchir, il se détendit comme un ressort. Deux bondsprodigieux l’amenèrent devant Rospignac à qui il barra le passageet qui dut s’arrêter devant lui.
– Holà ! où cours-tu ainsi, Rospignac ? lançaValvert de sa voix claironnante. Ho ! tu parais bienjoyeux ! Alors, inutile de chercher, c’est que tu viens defaire quelque mauvais coup, bien bas, bien dégradant ! tel querougiraient d’en commettre les plus vils malandrins !
– Êtes-vous fou ? sursauta Rospignac. On ne se disputepas ici. Oubliez-vous où vous êtes ?
Sans s’en apercevoir, Valvert avait élevé la voix. Ce qui avaitattiré l’attention des plus proches. Rospignac, livide de rage, semordant les lèvres jusqu’au sang pour se contraindre à uneapparence de calme, avait, lui, et bien intentionnellement, baisséla voix, espérant ainsi amener son adversaire à en faireautant.
Mais Valvert n’y prit pas garde. Et comme Rospignac, voulant àtout prix éviter une querelle en présence du roi, essayait depasser quand même, il abattit sa poigne d’acier sur son épaule etl’immobilisa. En même temps, élevant encore la voix, ilcingla :
– Je n’oublie rien. C’est toi qui oublies que ce n’est pasici la place d’un drôle tel que toi. Aussi, je te défends d’allerplus loin. Mieux, je vais te jeter dehors, comme un laquais marronqu’on chasse.
Il parlait même si fort que, cette fois, tout le mondel’entendit. Même le roi qui, nous l’avons vu, s’était tourné de cecôté. Et l’attention de tous les assistants se porta aussi de cecôté-là. Il reconnut pareillement Rospignac, qui essayait vainementde s’arracher à l’étreinte puissante qui le paralysait. Il lereconnut et une lueur mauvaise s’alluma dans son regard, qu’ilcoula aussitôt du côté de Concini.
Pardaillan les avait reconnus également tous les deux. Il eut unléger froncement de sourcil. Et en lui-même, voyant tout de suiteles suites que pouvait entraîner la folle équipée de Valvert, il sedit :
« Il est heureux pour ce maître fou que le roi ait besoinde moi et que je sois là. Sans quoi, je ne donnerais pas une maillede sa peau… Le petit roi n’oserait jamais le soustraire à lavengeance du Florentin. »
– N’est-ce pas un des gentilshommes de M. d’Ancre quise laisse ainsi malmener ? demandait le roi avec uneindifférence admirablement simulée.
Ses intimes s’étaient rapprochés. Ce fut Luynes qui, avec unejoie féroce, répondit :
– C’est le chef de ses ordinaires, Sire. Et, ma foi, ilfait bien piteuse mine, le beau Rospignac.
– Oh ! la tête de M. d’Ancre ! Elle estimpayable !
– Il est capable d’en attraper la jaunisse !
– Si seulement il pouvait en crever !
– Nous en serions débarrassés enfin !
– Moi, je trouve que ce brave gentilhomme a cent foisraison : la place d’un ruffian, comme ce baron de Rospignac,n’est pas dans une maison royale !
– Elle est dans une maison du bord de l’eau !
– Il y a beau temps qu’on aurait dû le jeterdehors !
– Avec tous ses acolytes !
– En commençant par leur maître !
Toutes ces réflexions, faites à voix basse, dans l’entourageimmédiat du roi, se heurtaient, se croisaient, s’entremêlaient,tombaient, toutes, comme des coups de poignard à l’adresse deConcini et des siens. Chacun voulait placer son mot, et le plaçait,en effet, sentant bien que c’était encore une manière de faire sacour au roi.
De fait, en toute autre circonstance, le roi n’eût pas manqué defaire signe à son capitaine des gardes, lequel eût arrêté net cescandale inouï, sans précèdent dans les fastes de la royaledemeure, en saisissant les deux perturbateurs, en les traînant horsde la salle, pour les enfermer ensuite dans un bon cachot, où ilsauraient eu tout le temps de méditer à loisir sur les inconvénientsqu’il y a à se chercher noise dans une maison royale et, ce quiétait plus grave, ce qui pouvait être mortel, en présence même duroi.
Or, le roi ne faisait pas ce signe. Le roi ne bougeait pas, nedisait rien. Preuve que ce scandale ne lui déplaisait pas. Et s’ilne lui déplaisait pas, c’est que celui qui en avait été victime, etdont l’affront sanglant reçu devant la cour assemblée rejaillissaitsur son maître, appartenait à Concini. Et tous le comprenaientainsi ; les amis, comme les ennemis du maréchal, dont lafaveur, ce jour-là, recevait décidément de fâcheuses et rudesatteintes.
Cependant, le roi qui laissait faire, qui, par ce fait, semblaitapprouver le forcené qui infligeait une telle humiliation à un desgentilshommes du maréchal, et par contrecoup, au maréchal lui-même,le roi répondait à celui de ses amis qui avait approuvé Valvert. Etvoici ce qu’il disait de son même air indifférent, réel ousimulé :
– Il n’en est pas moins vrai que voilà une incartade qui vacoûter cher à son auteur.
Et, comme un mouvement se produisait parmi ses amis :
– Sans doute, tout à l’heure, en sa qualité de surintendantdu palais, M. d’Ancre va me demander de sévir avec la dernièrerigueur contre le coupable. Et, j’en suis bien fâché pour le comtede Valvert qui est un digne gentilhomme, mais qui ne me paraîtguère au courant des usages de la cour, il me faudra bien, en bonnejustice, lui accorder la punition qu’il demandera.
Pardaillan avait entendu. Il laissa tomber sur le roi un coupd’œil plutôt dédaigneux. Et, intervenant avec sa désinvoltureaccoutumée, de son air froid :
– Je dois prévenir le roi que frapperM. de Valvert, pour donner satisfaction àM. d’Ancre, c’est, à proprement parler, me couper le brasdroit, à moi.
Et, comme le roi gardait un silence embarrassé, se faisant plusfroid, il ajouta :
– Comment diable voulez-vous que je vous défende, si vouscommencez par faire de moi un manchot ? Et comment voulez-vousque nous menions à bien notre besogne, si vous-même tirez sur vosdéfenseurs ?
– S’il en est ainsi, c’est une autre affaire, murmura leroi sans grande conviction.
Et, trahissant sa crainte secrète :
– M. d’Ancre va jeter les hauts cris.
– Bon, fit Pardaillan, en levant les épaules d’un airdétaché, quand il sera las de crier, il s’arrêtera.
Tout en s’entretenant ainsi, ces divers personnages suivaientavec le plus vif intérêt la scène qui se déroulait entre Valvert etRospignac. D’ailleurs, cette scène fut extrêmement brève et setermina presque en même temps que finissaient les réflexions quenous venons de rapporter. Et, il est à peine besoin de dire que sielle put se dérouler jusqu’au bout, si personne n’osa intervenir,c’est que la présence du roi et son silence, qui semblait autoriserl’incartade, comme il l’avait qualifiée lui-même, clouaient tout lemonde sur place, Concini comme les autres.
Rospignac, ayant éprouvé qu’il ne parviendrait pas à fairelâcher prise à la tenaille vivante qui le maintenaitimplacablement, se tenait tranquille. Et, le masque convulsé,exorbité, écumant, il grondait d’une voix rauque :
– Par l’enfer, vous êtes donc enragé ! Lâchez-moi,mille diables ! Nous nous retrouverons où vous voudrez, quandvous voudrez, et comme vous voudrez ! Maislâchez-moi !…
Ses mots tombaient hachés par des hoquets. La honte del’humiliation subie, la rage de son impuissance l’affolaient, lefaisaient bégayer lamentablement. Malgré tout, l’instinct, plus quele raisonnement lui-même, lui faisait baisser la voix pour qu’on nel’entendît pas supplier.
On vit bien qu’il ne parvenait pas à se soustraire à l’étreintede son adversaire. Et, comme sa force peu commune était connue, onéprouva un instinctif respect pour cet inconnu qui maîtrisait sifacilement Rospignac, le fort des forts, qui, jusqu’à ce jour,n’avait pas encore rencontré son maître. On vit bien ses lèvresremuer. Mais, en effet, on n’entendit pas ce qu’il dit.
Par malheur pour lui, on entendit à merveille ce que Valvertrépondit. Car il le cria assez fort pour être entendu, même desoreilles les plus dures.
– Non, je ne te lâcherai pas, Rospignac. Ou plutôt, si, jete lâcherai… après t’avoir administré la correction que je t’aipromise. Rappelle-toi ce que je t’ai dit : partout où je terencontrerai, tu referas connaissance avec le bout de ma botte.Chose promise, chose due.
Il le saisit des deux mains et commanda :
– Tourne-toi, baron.
Rospignac n’eut pas la peine de se mouvoir. En même temps qu’ilparlait, Valvert le soulevait, le retournait, aussi aisément qu’ileût fait d’une plume. Quand il l’eut retourné, il le harponnasolidement au collet et à la ceinture, et du même ton impérieuxordonna :
– Marche.
Grinçant, écumant, ruant, se tordant comme un ver, réunissanttoutes ses forces décuplées par le désespoir, Rospignac essaya derésister. Peine inutile. Valvert le porta à bras tendus jusqu’à laporte. Ce fut l’affaire de quatre ou cinq pas, pas plus. Là, il lereposa sur ses pieds, le lâcha une seconde d’une seule main et, decette main libre, ouvrit tout grand le battant de la porte. Aprèsquoi, il le reprit des deux mains et recula de quelques pas.Brusquement, il le reposa de nouveau à terre, le poussa d’unebourrade et commanda :
– Saute, baron !
En même temps, à toute volée, il projetait son pied droit enavant. Le pied, avec une violence inouïe, entra en contact avec lebas des reins du baron. On vit le beau, l’élégant, le terriblebaron de Rospignac soulevé par une force irrésistible, filer àtravers l’espace comme un fétu emporté par l’ouragan, ets’engouffrer à travers le battant ouvert. On entendit un hurlementde douleur et de rage, suivi du « flouc » sourd d’uncorps tombant lourdement sur un tapis. La violence extraordinairedu choc venait de le projeter dans l’antichambre qui se trouvaitderrière cette porte. Et il ne reparut pas.
Valvert ne le tint pas encore quitte. Il s’approcha de la porteet cria :
– Ne t’avise jamais de mettre les pieds dans un endroit oùje serai, sans quoi tu subiras le même traitement.
Il fit une pause, comme s’il attendait une réponse. Rospignacn’eut garde de répondre ni même d’entendre, pour l’excellenteraison qu’il était évanoui : plus de honte et de rage, certes,que de douleur. Ne recevant pas de réponse, Valvert ferma la porteet, comme si de rien n’était, se retourna et jeta un coup d’œilautour de lui, comme s’il voulait juger de l’effet produit par sonextraordinaire et, il faut bien le reconnaître, inconvenantealgarade.
Il était terrible, cet effet.
Le roi se taisant, un silence de mort pesait sur cette brillanteassemblée qui, en tout, se modelait sur lui. Le roi demeurantimmobile, il semblait que quelque magicien facétieux se fût donnéle malin plaisir de métamorphoser en statues aux somptueux etéclatants costumes tous ces nobles seigneurs et toutes ces hauteset grandes dames. Enfin, le roi s’étant fait un visage fermé pourdissimuler l’ennui et, disons-le, la crainte que lui causait ladiscussion qui allait inévitablement suivre avec Concini, toutesces statues montraient des visages hermétiques : dansl’incertitude où l’on était de l’attitude que prendrait le roi,amis et ennemis de Concini se gardaient bien de laisser lire leurssentiments intimes sur leurs visages.
Seul Pardaillan gardait aux lèvres son sourire narquois, un peudédaigneux, au fond des prunelles, une lueur comme amusée.
Valvert vit tout cela. Ce silence lourd l’angoissa. Cetteimmobilité générale lui donna le frisson. Tous ces visages de glacelui parurent chargés d’une muette réprobation. Cette espèce d’accèsde folie – où peut-être, sans qu’il s’en rendît compte, il y avaitde la jalousie – qui s’était abattu sur lui à la vue de Rospignactomba comme par enchantement. Il comprit alors toute l’énormité deson acte. Ah ! on peut croire qu’il ne triompha pas, qu’il nechanta pas victoire, qu’il ne se félicita pas en son for intérieur.Je vous réponds que non. Tout au contraire, il se tança lui-même dela belle manière :
« Que la fièvre me ronge ! Que la pestem’étouffe ! Quelle mouche venimeuse m’a donc piqué ?…Faire un scandale pareil, au Louvre, devant le roi, devant lareine, devant toute la cour !… Çà, je suis donc devenu fou àlier ? Ou bien ai-je été mordu par quelque chienenragé ?… Que n’a-t-il rongé ma carcasse jusqu’aux os, pourm’apprendre à vivre, ce chien de malheur qui m’a mordu ?… Nepouvais-je rester tranquille ? Non, il a fallu que je fussepris de la rage de montrer ma force à tous ces courtisans !Ah ! bravache, cuistre, brute, triple brute que je suis !À présent, me voilà bien loti ! Je sens ma tête vaciller surmes épaules. Eh ! c’est qu’elle ne tient plus qu’à un fil. Etje puis bien faire mon mea culpa. Puissé-je être écartelévif, je ne l’aurai pas volé !… Et s’il n’y avait que cela,s’il n’y avait que ma tête menacée !… Mais, c’est que me voilàdéshonoré ! Je vais passer pour un homme sans éducation, quin’a jamais su se tenir décemment devant une noble assemblée. Jevais passer pour un manant, un goujat, un… Moi, un Valvert !Ventrebleu de ventrebleu, foudre et tonnerre, peste etfièvre ! »
Son repentir était vif et sincère. Malheureusement, il arrivaitun peu tard. Ce fut ce qu’il se dit lui-même, du reste :
« Le vin est tiré, il faut le boire. Qu’on prenne ma têtes’il le faut, mais je ne veux pas passer pour un grossierpersonnage… Il faut que je parle au roi, que je lui explique, queje m’excuse… »
On remarquera qu’il aurait pu se retirer, sans que personne s’yfût opposé. Il n’y pensa même pas. C’était pourtant le meilleurmoyen de sauver cette tête, qu’il sentait vaciller sur ses épaules.Il était jeune, il aimait, il était aimé, il avait toutes sortes deraisons de tenir à la vie. Pourtant, il n’y pensa pas un seulinstant. Il ne pensa qu’à une chose, qui fut sa seulepréoccupation : c’est qu’il allait passer pour un hommegrossier, sans éducation. Cette crainte fut si puissante qu’ellelui fit oublier que sa vie était menacée. Ce qui prouve, qu’aufond, il n’était encore qu’un grand enfant.
Sous le coup de cette crainte, plus forte que tout, il sedirigea vers l’endroit où se tenait le roi, ayant Pardaillan à soncôté. Et on s’écarta devant lui, comme on eût fait devant unpestiféré ; on ne savait pas ce que le roi allait décider àson sujet.
La mise en marche de Valvert parut rompre le charme, rendre lavie et le mouvement à toutes ces statues.
La première voix qui se fit entendre fut celle de la reine,Marie de Médicis. Elle répondait sans doute à une observationmurmurée par quelqu’un de son entourage. Elle disait :
– Assurément, ce n’est pas là un gentilhomme. C’est unmanant grossier, de la plus basse condition, fort comme un taureau,et qui abuse de sa force en brute sauvage. Il faudra savoir parsuite de quelle inconcevable méprise, ce crocheteur a pus’introduire jusqu’ici. Quant au reste, puisqu’il a l’impudenteaudace de s’approcher du roi, il sera châtié comme il le mérite. Etce châtiment sera tel qu’il donnera à réfléchir à ceux qui seraienttentés d’imiter des manières qui sont peut-être de mise à la courdes Miracles, mais qu’on ne saurait tolérer à la cour deFrance.
Ces paroles, qui étaient une mise en demeure adresséedirectement à son fils, ces paroles tombant au milieu du silencefurent entendues de tous. Elles cinglèrent Valvert comme un coup decravache.
Concini s’agitait et parlait avec animation à la reine, quiapprouvait doucement de la tête. Léonora le soutenait avec cetteénergie virile qui la caractérisait. Comme le roi l’appréhendait enson for intérieur, l’incident, fâcheux en soi, prenait desproportions d’un événement considérable.
Fausta demeurait impénétrable à son ordinaire et se tenaitvolontairement à l’écart.
Pardaillan disait tout bas au roi qui paraissait trèsennuyé :
– M. d’Ancre va venir vous mettre en demeure de sévir.N’oubliez pas, sire, que lui abandonner M. de Valvert,c’est m’abandonner moi-même, me livrer pieds et poings liés à lamerci de vos ennemis.
– Je ne vous abandonnerai pas, monsieur, promit le roi. Et,avec une pointe d’inquiétude :
– Mais…
Et il n’acheva pas sa pensée. Pardaillan la pénétra facilement,cette pensée. Tous ses amis qui le connaissaient depuis pluslongtemps que le chevalier – ce qui ne veut pas dire qu’ils leconnaissaient mieux – la devinaient pareillement : il voulaitsincèrement ce que voulait Pardaillan. Il le voulait d’autant plusqu’il avait une confiance aveugle en lui, qu’il se savaitréellement menacé et qu’il était absolument convaincu que seul ilpouvait le sauver. Il comprenait à merveille que son propre intérêtlui commandait de sauver Valvert, dont Concini allait lui demanderla tête. Ajoutez à cela que, personnellement, il n’en voulaitnullement à Valvert. Au contraire. Au fond, il éprouvait une joiepuérile, mais puissante, de l’humiliation qu’il venait d’infligerau favori détesté en la personne d’un de ses gentilshommes :car, qu’on ne s’y trompe pas, le coup de pied que Valvert venait dedécocher atteignait plus Concini que Rospignac lui-même. Il n’avaitcertes pas réfléchi à cela. Il se sentait donc plutôt disposé à lerécompenser qu’à le châtier.
D’où vient donc qu’il paraissait hésiter à faire une chose qu’ilvoulait de toutes ses forces ?
C’est que Louis XIII, enfant, commençait déjà à montrer cetteindécision, cette faiblesse de caractère qu’il devait conservertoute sa vie, et qui devait faire de lui un instrument, pastoujours soumis, entre les mains puissantes d’une volontéimplacable comme celle de Richelieu. Il le savait. Il savait ques’il commettait l’imprudence d’entrer en discussion avec Concini,Concini, plus énergique, plus tenace, d’ailleurs fortement appuyépar la reine, qui, elle-même, ferait sonner bien haut son autoritéde régente, il finirait par céder, comme, quelques instants plustôt, il avait reculé au moment où on pouvait croire que la disgrâcedu favori était définitive. Voilà pourquoi il appréhendait si fortd’entrer en lutte avec Concini. Il l’appréhendait d’autant plusqu’il sentait bien que Concini, une fois par hasard, serait dansson droit, et qu’en bonne justice, comme il l’avait dit lui-même,sa demande de réprimer, comme il convenait, l’inqualifiableconduite de Valvert serait on ne peut plus légitime.
Pardaillan, qui, de son coup d’œil infaillible, avait jugé leroi, se disait en lui-même, assez irrévérencieusement :
« Je vois où le bât te blesse. Je vais te tirer cette épinedu pied en prenant tout sur moi. J’ai de bonnes épaules, moi,heureusement. »
Et, tout haut, ayant trouvé du premier coup la seule solutionqui convenait, il proposa :
– Le roi veut-il m’autoriser à répondre en son nom àM. d’Ancre ?
– Faites, autorisa le roi avec une vivacité qui attestaitquel soulagement lui apportait l’offre qu’on lui faisait.
Pardaillan eut un imperceptible sourire. Et rivant son œil clairsur le regard du roi, comme s’il voulait lui communiquer un peu desa force et de sa puissance de volonté :
– Je parlerai donc au nom du roi. Et, précisant sapensée :
– Ce qui veut dire que le roi ne pourra me désavouer, sansse désavouer lui-même.
– Soyez tranquille, monsieur, je confirmerai tout ce quevous direz pour moi.
Ceci était dit avec une énergie qui prouvait qu’on pouvaitcompter sur lui. Dès l’instant qu’il se sentait abrité derrière unevolonté qu’il savait de force à faire plier la volonté de Concini,il retrouvait toute son assurance. Pardaillan sourit,satisfait.
À ce moment, Concini d’un côté, Valvert de l’autre entraientdans le cercle du roi. Valvert, encore sous le coup de l’émotionpénible qu’avait produite en lui le jugement peu flatteur, maisqu’il reconnaissait loyalement mérité, émis par la reine sur soncompte, Valvert allait prendre la parole, pour essayer de sejustifier. Parler devant le roi, sans y être invité par lui,c’était aggraver une faute par une autre faute.
Pardaillan devina son intention. D’un coup d’œil d’une éloquenceirrésistible, il lui ferma la bouche.
D’ailleurs, Concini parlait déjà. Cette faute que Valvert allaitcommettre, lui d’ordinaire strict observateur de l’étiquette, il lacommettait sciemment. Mais il pouvait tout se permettre, lui. Ilétait très pâle, Concini. Un tremblement nerveux le secouait despieds à la tête. On voyait qu’il faisait un effort surhumain pourse contraindre au calme. Il y réussissait à peu près. Sa voix étaitassez ferme, mais son accent italien reparaissait, comme il luiarrivait chaque fois que, sous le coup d’une forte émotion, iloubliait de surveiller son accent :
– Sire, oun pareil scandale, oun pareilaffront, fait à oun de vos meilleurs serviteurs, nesauraient demeurer impunis. L’arrestation doucoupable s’impose. Je sollicite humblement de Votre Majesté cetordre d’arrestation.
Concini, par un effort de volonté admirable, avait réussi àformuler sa demande en termes assez respectueux. C’était tout cequ’il avait pu faire, et le ton était quelque peu comminatoire.
De son air froid, Pardaillan répondit pour le roi :
– Certes, la conduite de M. le comte de Valvert estrépréhensible. Ceci ne saurait être contesté. Cependant, l’arrêterpour cela me paraît un peu excessif. Une parole de blâme tombée dela bouche du roi me paraît une punition largement suffisante.
Concini sursauta : il ne s’attendait pas à pareilleintervention. Au reste, il comprit à merveille que Pardaillanagissait avec le consentement du roi ; il ne pouvait en êtreautrement. Il comprit également que s’il se prêtait à la manœuvre,il était battu d’avance ; il savait bien qu’il n’était pas deforce à se mesurer avec un adversaire aussi redoutable quePardaillan. Comme s’il n’avait pas entendu, il continua des’adresser au roi, et en termes toujours respectueux, mais toujoursdémentis par le ton qui demeurait impérieux :
– Le roi ne voudra pas refuser la légitime demande que luifait le plus dévoué de ses serviteurs. Et je sollicite, comme uneréparation, la mission de procéder moi-même à cettearrestation.
Pardaillan, on le sait, n’était pas très patient. Ladésinvolture de Concini lui fit monter le rouge au front. Il fitrapidement deux pas qui le mirent en face du favori. Et, de son airglacial, du bout des lèvres dédaigneuses :
– Monsieur, dit-il, quand j’adresse la parole à quelqu’un,je considère comme une insulte qu’on ne me réponde pas. Et quand onm’insulte, je ne lâche plus mon insulteur. Et figurez-vous que,tout vieux baron que je suis, j’ai la tête encore assez chaude pourcommettre la même faute que vient de commettre ce jeune homme, pouroublier que je suis dans une maison royale, devant le roi, etexiger qu’on me rende raison sur-le-champ.
Concini frémit. Il avait appris, à ses dépens, à connaître laforce exceptionnelle de l’homme qui lui parlait ainsi. Il se vitdéjà entre ses mains puissantes – qu’il n’avait qu’à abattre, caril le touchait presque – recevant à son tour une correctiondégradante, dans le genre de celle qu’avait reçue Rospignac devanttoute la cour. Il sentit l’impérieuse nécessité de filer doux. Ilse mordit les lèvres, s’ensanglanta la paume des mains avec lesongles, mais se contraignit à sourire. Et, de l’air le plus poli,avec un étonnement ingénu :
– Vous m’avez fait l’honneur de m’adresser la parole,monsieur ?
– Oui, monsieur.
– Excusez-moi, je ne vous avais pas entendu. Et vous medisiez ?
– Je vous disais que l’arrestation que vous me demandiez meparaissait une punition excessive, hors de proportion avec la fautecommise.
– Ce n’est pas mon avis. Il y a eu insulte faite à lamajesté royale.
– Pardon, pardon, fit Pardaillan d’un air goguenard, vouserrez profondément. Il y a eu insulte, il est vrai, et même insulteexceptionnellement grave. Mais cette insulte s’adressait, et j’enappelle à tous ceux qui nous écoutent et qui ont été témoins commemoi, elle s’adressait non pas au roi mais bel et bien à celui quil’a reçue. Celui-là est à votre service ? Je ne vous en faispas compliment car c’est un triste sire. Vous prenez fait et causepour lui, vous prenez votre part de l’affront qui lui a étéfait ? C’est d’un bon maître. Ce n’est pas une raison pourdéplacer la question, comme vous essayez de le faire.
– Et moi, se débattit Concini, je soutiens qu’il y a euscandale. Scandale dans la maison du roi. Par conséquent, crime delèse-majesté.
– Vous errez de plus en plus, dit froidement Pardaillan. Ily a eu un gentilhomme qui a infligé une correction publique à unautre gentilhomme. Et c’est tout. Chez nous, en France, lorsqu’ungentilhomme a été pareillement déshonoré, il met la rapière aupoing, charge, tue ou se fait tuer. Dans l’un comme dans l’autrecas, le sang versé lave l’atteinte faite à son honneur, et il setrouve réhabilité. Je vous assure qu’il n’en est pas un qui ne secroirait déshonoré deux fois en venant implorer du roil’arrestation de son insulteur. Il paraît que vous ignoriez cela.Vous êtes excusable, parce que vous êtes étranger, et que peut-êtrechez vous les choses ne se passent pas de la même manière que cheznous. Vous le savez, maintenant. Or, puisque vous vivez chez nouset parmi nous, puisque vous vous sentez atteint par l’insulte qui aété faite à un des vôtres, vous savez ce qu’il vous reste à fairepour venger votre honneur outragé en vous conformant aux usages dechez nous. Je me porte garant que M. de Valvert qui,malgré sa vivacité, est un galant homme, ne refusera pas de vousaccorder la réparation par les armes que vous ne manquerez pas, jepense, de lui demander.
Ayant dit cela de cet air de pince-sans-rire, qu’il savait sibien prendre dans de certaines circonstances, Pardaillan, commes’il jugeait que tout était dit, tourna délibérément le dos àConcini, et, au milieu d’un murmure approbateur, revint prendreplace à côté du roi.
La manœuvre que Pardaillan venait d’accomplir était habile. Onétait, alors, fort chatouilleux sur le point de l’honneur. Enplaçant, comme il venait de le faire, la question uniquement sur ceterrain, il avait rallié à lui la presque unanimité des assistants.La question des violences commises par Valvert, ainsi que sonmanquement grave à l’étiquette, question sur laquelle Concini avaitessayé de se maintenir, disparaissait complètement. On ne voyaitplus que le fait brutal – c’est bien le mot : l’insultemortelle reçue par un gentilhomme. Même les plus chauds partisansde Concini, ignorant ou oubliant les dessous de l’affaire,estimaient que l’arrestation qu’il demandait n’était pas unesolution digne d’un gentilhomme, soucieux de venger l’atteintefaite à son honneur. Ils pensaient qu’une insulte pareille nepouvait se laver que dans le sang. Les murmures approbateurs, quiavaient suivi les paroles du chevalier, disaient hautement que lanoble assemblée était de son avis.
Concini était trop fin pour ne pas le comprendre. Il vit que lapartie était perdue pour lui, et il fut atterré. Néanmoins, il nese rendit pas encore. Il espéra encore en imposer au petit roi, ettenta un effort désespéré.
– Sire, bégaya-t-il, dois-je entendre que vous approuvezles paroles qui viennent d’être prononcées ?
Mais le roi tenait le bon bout maintenant. Il le tenait d’autantmieux qu’il était sincère.
– Voilà une question au moins étrange, dit-il. Ne suis-jepas le premier gentilhomme du royaume ? Je ne puis, envisagerautrement qu’en bon gentilhomme une affaire d’honneur. Or,monsieur, le dernier des gentilshommes de ce pays vous dira qu’ilest pleinement de l’avis de M. de Pardaillan. Je m’étonneque vous n’ayez pas encore compris ce que tout le monde ici a saisidu premier coup.
Et, comme Pardaillan, il lui tourna le dos.
Concini, écumant, recula lentement, courbé en deux. Mais, dumême coup d’œil mortel, il assassinait à la fois et le roi etPardaillan, et Valvert. Quand il fut hors du cercle, il seredressa, essuya d’un revers de main la sueur qui perlait à sonfront, et gronda :
– Va, misérable intrigant, va, triomphe parce que tu as eul’infernale adresse de capter la faveur de ce roitelet, incapabled’avoir une volonté à lui ! Mon tour viendra. Tout à l’heure,toi et ton fier-à-bras de compagnon, vous quitterez le Louvre…Alors, je veux fouiller vos poitrines de la pointe de mon poignard,en arracher le cœur et le jeter pantelant aux chiens errants, quis’en disputeront les morceaux !…
Le mouvement qu’avait fait le roi l’avait rapproché de Valvert.Il le vit. Il sentit que, pour sa propre dignité, il devait luiinfliger un blâme public… quitte à le féliciter en dessous main.D’ailleurs, il ne se sentait pas encore assez armé contre le favoriet il ne voulait pas avoir l’air de l’écraser définitivement en semontrant trop partial. Il prit un front sévère etcommanda :
– Approchez, monsieur, que je vous tance comme vous leméritez. Valvert s’approcha, se courba respectueusement et seredressant, le visage étincelant de loyauté, en toute sincérité,prononça :
– Sire, je reconnais humblement avoir manqué au respect queje dois à mon roi. Je supplie seulement Votre Majesté de croire quece manquement n’a pas été voulu de ma part. J’ai agi, et je vous endemande bien pardon, sous le coup d’un emportement furieux qui m’a,un instant, privé de ma raison. N’importe, je sais que je suiscoupable. Je le sais si bien, qu’au lieu de me retirer, commej’aurais pu le faire, je viens librement me livrer moi-même à votrerigueur, reconnaissant d’avance que, quel que soit le châtimentqu’il plaira au roi de m’infliger, je l’ai mérité.
Ce petit plaidoyer, dont la sincérité était manifeste, produisitla meilleure impression sur l’assistance. Le roi se départit un peude sa sévérité de commande :
– À la bonne heure, dit-il, vous reconnaissez vos torts.C’est d’un loyal gentilhomme. Vous regrettez donc ce que vous avezfait ?
– Pardonnez-moi, Sire, répondit simplement Valvert, je neregrette pas ce que j’ai fait, je regrette seulement de m’êtreoublié jusqu’à le faire devant le roi.
Louis XIII échangea un rapide coup d’œil avec Pardaillan. Puis,son regard alla chercher Concini qui était revenu près de Marie deMédicis, laquelle pinçait les lèvres et montrait un visageréprobateur, qui était un blâme muet à son adresse, et l’ombre d’unsourire passa sur ses lèvres : évidemment la réponse, qu’ilavait peut-être intentionnellement provoquée, ne lui déplaisaitpas. Il adoucit encore son attitude.
– Voilà de la franchise, au moins, dit-il en souriant àdemi.
Et, redevenant sérieux :
– Je sais bien qu’il n’est jamais entré dans votre penséede manquer au respect que tout bon sujet doit à son roi. N’importe,je devrais vous punir. Mais le souvenir du service signalé que vousm’avez rendu, il n’y a pas bien longtemps, vous couvre encore. Jeme souviens que je vous dois la vie, et, pour cette fois-ci, jeveux bien oublier. Qu’il n’en soit plus parlé… Mais n’y revenezpas.
Et, coupant court, il se tourna vers Pardaillan, qu’il congédiaenfin. !
– Allez, chevalier, et comptez que j’agirai de tout pointcomme il a été entendu entre nous. N’oubliez pas qu’à n’importequelle heure du jour ou de la nuit, vous n’aurez qu’à dire votrenom pour être admis sur-le-champ près de ma personne.
Ces paroles, il les prononça à voix assez haute pour que tout lemonde les entendît. Il apparut à tous que cette extraordinaire etincompréhensible faveur, dont il honorait le chevalier dePardaillan, persistait plus solide et plus forte que jamais.
Pardaillan n’était pas l’homme des protestations. Il s’inclina,serra la main que lui tendait le roi, et, se redressant, promitsimplement :
– Comptez sur moi, sire.
Louis XIII, dont l’esprit était en éveil depuis son entretienparticulier avec lui, remarqua qu’il avait élevé la voix, commes’il voulait que ses paroles portassent plus loin que celui à quiil les adressait. Il remarqua que, contre son habitude, ce n’étaitpas celui à qui il parlait qu’il regardait. Il remarqua enfin qu’ily avait comme une flamme de défi dans ce regard, qui ne lui étaitpas adressé. Il suivit la direction de ce regard.
Et il vit qu’il se fixait sur madame l’envoyée extraordinaire duroi d’Espagne : cette duchesse de Sorrientès qui avait produitune si vive impression sur lui, qui lui en avait imposé par sesgrands airs de souveraine et à qui il avait fait un si gracieuxaccueil. Il vit que Fausta, redressée dans une attitude de défi,répondait à ce regard par un regard chargé de menacesmortelles.
Il vit cela, et un nuage obscurcit son front pur d’enfant,ternit l’éclat de son regard. Il demeura plongé dans une sombrerêverie, songeant :
« Quelle besogne terrible autant que ténébreuse cette femmevient-elle accomplir chez moi ?… Cette femme ? mais c’estl’envoyée de l’ennemi héréditaire, de l’Espagnol maudit qui a tuémon père !… Et j’ai été assez niais pour ne pas comprendre,pour ne pas me défier !… L’Espagnol entre en jeu ? Alorsle crime va rôder autour de moi, les poignards vont s’aiguiser dansl’ombre, le poison va se préparer ! C’est ma mort qu’on veut…ma mort et ma couronne ! Ah ! mon père me l’avait biendit ! Gardons-nous, par le Dieu vivant, gardons-nousbien !… Et dissimulons… dissimulons jusqu’au moment où j’auraiforgé la foudre que je laisserai tomber sur eux !… »
Il se secoua, chercha des yeux Pardaillan. Il le vit qui,s’appuyant amicalement au bras de Valvert, s’éloignait lentement,ayant quelque peine à se frayer un chemin à travers la cohue descourtisans qui se pressaient sur son passage, empressés à faireleur cour à cet astre nouveau qui semblait se lever au firmament dela cour.
Il détourna son regard, qui alla chercher Vitry, son capitaine.Il lui fit signe d’approcher. Pendant que Vitry obéissait, àl’ordre muet, son regard fureteur se mit en quête de Concini.Concini n’était plus avec sa mère. Il venait de s’éclipserdiscrètement. Nous n’avons pas besoin de dire où il était allé. Lelecteur devine sans peine qu’il était allé prendre la direction dela formidable embuscade que Rospignac, sur son ordre, avaitorganisée.
Le roi ne parut attacher aucune importance à la disparition deConcini. Tranquillement, il donna, à voix basse, l’ordre pourlequel il avait appelé Vitry près de lui. Et le capitaine desgardes sortit aussitôt pour exécuter cet ordre.
Il fallut plus de dix minutes à Pardaillan et à Valvert pourquitter la salle. Cela s’explique par ce fait que Pardaillans’était cru obligé de répondre à tous les compliments dont onl’accablait. Non pas qu’il crût à la sincérité des protestationsqu’on lui faisait : le sourire sceptique qui errait sur seslèvres disait clairement qu’il n’était pas dupe. Mais, toutsimplement, parce qu’il estimait que le premier devoir d’un hommebien élevé est de répondre à une politesse par une autre politesse.Cependant, Valvert, qui le connaissait bien, au pétillement qu’ilvoyait dans sa prunelle, comprenait qu’il s’amusait comme il nes’était jamais amusé.
Pourtant, ils finirent par arriver à cette porte par où Valvertavait jeté Rospignac dehors. Là, Pardaillan se retourna et jeta uncoup d’œil par-dessus les têtes. Comme l’avait fait Louis XIIIquelques minutes plus tôt, il cherchait Concini. Et comme le roi,il constata son absence. Et il eut un de ces sourires en lame decouteau, comme il en avait quand il sentait que la bataille étaitimminente.
Dans l’antichambre où ils passèrent, Pardaillan lâcha le bras deValvert. Et, très sérieux, très froid :
– C’est assez s’amuser. Maintenant, il nous faut passer auxchoses sérieuses.
Valvert crut qu’il faisait allusion à son algarade et qu’ilallait lui adresser des reproches, tout au moins le prêcher.
– Tout ce que vous pourrez me dire, monsieur, je me le suisdéjà dit, fit-il doucement. J’avoue que je n’ai pas réfléchi avantd’agir. J’avoue de même, ce que je me suis bien gardé de dire auroi, que si j’avais réfléchi, j’aurais agi exactement de même, quoiqu’il en dût résulter de fâcheux pour moi. Rappelez-vous, monsieur,que j’avais promis à Rospignac de lui infliger cette correction,n’importe où je le rencontrerais, et fût-ce devant le roi. Je mefusse cru déshonoré à mes propres yeux, en ne tenant pas lapromesse que j’avais faite. Je vous le dis, à vous, parce que jesais que vous êtes un homme à comprendre. Et maintenant, permettez,monsieur, que je vous remercie de tout mon cœur. Sans vous, je neserai probablement sorti du Louvre qu’escorté par les gardes quim’auraient conduit à la Bastille où dans quelque autre geôle d’oùje ne serais plus sorti vivant. C’est une obligation de plus, quivient s’ajouter à tout ce que je vous dois déjà. Je ne l’oublieraijamais.
Pardaillan lui avait laissé dévider son chapelet patiemment.Quand il vit qu’il avait fini, il haussa les épaules etbougonna :
– Il s’agit bien de remerciements, ma foi. Il s’agit biende Rospignac et du coup de pied, qu’il n’avait d’ailleurs pas volé,que vous lui avez magistralement envoyé.
– De quoi s’agit-il donc ? s’étonna Valvert.
– De Concini, mordiable ! De Concini avec qui nousn’en avons pas encore fini et de Rospignac lui-même, que nousallons retrouver plus enragé que jamais. Et cette fois, il fautreconnaître qu’il aura bien quelque raison de l’être, enragé. Vousimaginez-vous par hasard que tout est dit avec eux ? Si noussortons du Louvre, ce dont je ne suis pas très sûr, nous allonstrès certainement trouver sur notre chemin quelque bonne embuscade,comme sait en organiser le Concini, et ce sera miracle si nous nousen tirons. Tenons-nous bien, et ouvrons l’œil, mon jeune ami. Pourma part, je ne donnerais pas une maille de nos deux peauxréunies.
– Nous verrons bien, répondit Valvert en assujettissant leceinturon d’un geste instinctif.
Comme on le voit, Valvert, qui, au reste, ne paraissait pasautrement ému, ne doutait pas un instant de ce que lui disaitPardaillan. Il avait grandement raison d’ailleurs. En ce momentmême, Concini, écumant de rage tout autant que Rospignac qui setenait à son côté, les attendait au coin de la rue Saint-Honoré, àla tête de ses quarante et quelques assassins qui formaient ungroupe formidable, terriblement inquiétant, dont les passantss’écartaient avec terreur. Et comme ils ne bougeaient pas d’unesemelle, comme avec force jurons, blasphèmes et injures, ilscriaient très haut leur intention, sans nommer personne toutefois,il en résulta que la rue, qu’ils encombraient d’ailleurs, se vidacomme par enchantement. Et plus d’un boutiquier prudent fermaprécipitamment, mit les volets, cadenassa sa porte, se verrouillachez lui. Ce pendant que Stocco et ses vingt chenapans aux gueulespatibulaires, plus effrayants encore que les ordinaires de Concini,qui, eux du moins, gardaient encore des allures de gentilshommes,produisaient la même impression de terreur sur le quai.
Quelques secondes après la sortie de Concini, Marie de Médicisqui paraissait se contenir difficilement, se leva, et d’une voixagitée, dit à Fausta :
– Je me retire dans mes appartements, princesse.L’indignation m’étouffe, je suis à bout de forces, et je sens quesi je demeurais un instant de plus, j’éclaterais et ferais unesclandre terrible. Je préfère vider les lieux.
– La reine me permettra-t-elle d’aller lui faire marévérence chez elle ? demanda Fausta de son aircérémonieux.
– Certainement, cara mia, autorisa Marie deMédicis, j’espère bien que vous ne quitterez pas la maison sansvenir vous entretenir un instant avec moi. Nous avons tant dechoses à nous dire.
– Dès que Sa Majesté m’aura donné mon congé, je passeraichez vous, madame, promit Fausta.
Et avec un sourire :
– Visite intéressée, je vous en avertis d’avance, madame.J’ai une faveur à solliciter de Votre Majesté.
– Je vous répète que je n’ai rien à vous refuser, fit Mariede Médicis. Et, se reprenant :
– À condition toutefois que ce que vous me demanderez soiten mon pouvoir. Car, à présent que monsieur mon fils se mêled’avoir des volontés à lui et de sacrifier ses plus dévoués, sesplus éprouvés serviteurs à je ne sais quels aventuriers inconnus detous, je ne sais plus jusqu’où peut aller encore mon autorité, niseulement si j’ai encore une autorité.
– Vous êtes toujours régente, madame. Par conséquent, vousdétenez toujours le pouvoir et le détiendrez jusqu’à l’an prochain,époque où le roi atteindra sa majorité. Et même alors, le pouvoirvous restera : si, selon les lois humaines, le roi seraproclamé majeur, selon les lois de la nature, il sera encore unenfant que vous pourrez diriger à votre gré. Vous oubliez tropfacilement ces choses qui sont essentielles pour vous.
– C’est vrai ! Et voici que déjà vous me remettez dubaume dans le cœur.
– Pour en revenir à la grâce que je veux solliciter devous, elle dépend uniquement de vous, et le roi ni personne aumonde ne pourra vous empêcher de me l’accorder, si tel est votrebon plaisir.
– Alors, elle est accordée d’avance. À tout à l’heure,princesse. Et, elle sortit, suivie de Léonora à qui elle avait faitsigne.
Tant qu’elles furent dans des salles où se tenaient desgentilshommes de service, des gardes, des huissiers, des laquais,la reine garda son allure majestueuse et ce que nous pourrionsappeler son « masque de parade ». Derrière elle, Léonora,qui paraissait réfléchir profondément, et derrière Léonora, àdistance respectueuse, la troupe froufroutante et pépiante desgracieuses demoiselles d’honneur – qui avaient suivi, naturellement– et parmi lesquelles nous citerons pour mémoire : Antoinettede Rochebaron, Victoire de Cardaillac, Marie de Lavery, Sabine deColigny, Geneviève d’Urle, Catherine de Loménie.
Mais, dès qu’elle se trouva dans un couloir assez sombre etdésert, la reine laissa tomber le masque, montra un visage convulsépar la colère. Elle appela Léonora près d’elle et allongea le pas.Et tout de suite, en italien, elle éclata en plaintes, enrécriminations et en menaces aussi. Menaces qui s’adressaient aussibien au roi, son fils, qu’à « ces aventuriers de basseextraction par qui il se laissait sottement gouverner et qui, dutrain dont ils y allaient, auraient bientôt fait de la balayer,elle et ses amis, si elle n’y mettait bon ordre ». Ce à quoielle allait s’employer au plus vite, bien entendu.
Elle ne pensait plus à cette demande que voulait lui faireFausta et qu’elle avait accordée d’avance. Elle n’y avait attachéaucune importance.
Si elle n’y pensait plus, Léonora y pensait, elle. Nous pouvonsmême dire qu’elle ne pensait qu’à cela, en écoutant d’une oreilledistraite les jérémiades ininterrompues de sa maîtresse,auxquelles, par bonheur, elle n’avait pas à répondre.
Elles arrivèrent dans l’appartement de la reine. Elleslaissèrent les « filles » comme on disait alors, ets’enfermèrent toutes deux dans le retrait de la reine. La reine semit à marcher avec agitation et continua de plus belle de gémir etde fulminer.
Léonora s’assit dans un coin, mit sa tête entre ses mains, sebouchant ainsi les oreilles, et continua de réfléchir, comme sielle avait été seule et que la reine n’eût pas existé pourelle.
Cela dura ainsi quelques minutes. À la fin, Marie de Médicis futfrappée du silence obstiné de sa confidente. Elles’emporta :
– Mais, réponds-moi donc ! Conseille-moi ! Parle,dis quelque chose, au moins ! Comment, il s’agit de lasituation et de la vie de ton mari, et tu ne dis rien, tu melaisses me débattre toute seule ! Comment peux-tu demeurer sicalme, si indifférente ? Tu me fais bouillir !
Léonora redressa lentement la tête, fixa son regard de flammesur sa maîtresse et, très calme, en effet, comme si elle n’avaitpas entendu, n’ayant réellement pas entendu peut-être :
– Madame, soupçonnez-vous ce que la signora peut avoir àvous demander ?
Cette question traduisait tout haut la préoccupation intense quila harcelait tout bas depuis que Fausta avait parlé vaguement decette demande. Marie de Médicis ne le comprit pas. Pas plus qu’ellene comprit qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse. Elle leva auciel deux bras désespérés, les laissa retomber d’un air accablé, etavec aigreur :
– Tu es extraordinaire, sais-tu !…
– Répondez-moi, je vous en prie, fit Léonora patiente ettenace.
– Comment, éclata Marie de Médicis, c’est tout ce quetrouves à me dire !… Quoi ! nous sommes dans unesituation terrible où nous pouvons succomber tous, nous avons àdébattre des choses redoutables, d’une importance vitale pour nous,et ton souci, ta préoccupation unique est de savoir ce queMme Fausta veut me demander !… Mais tu esfolle, folle à lier.
Sans se départir de son calme, en levant irrévérencieusement lesépaules, Léonora répliqua :
– Croyez-moi, Maria, de toutes les choses redoutable d’uneimportance vitale que nous avons à débattre, il n’en est pas deplus redoutable, de plus vitale que cette question qui vous paraîtoiseuse et que je vous pose pour la troisième fois : Qu’est-ceque la signora peut bien avoir à vous demander ?
Cette fois Marie de Médicis comprit que c’était on ne peut plusgrave et que Léonora n’était pas aussi folle qu’elle avait bienvoulu le croire. Et puis, Léonora l’avait appelée familièrement« Maria », ce qu’elle ne faisait que dans lescirconstances d’une exceptionnelle gravité. Elle sentitl’inquiétude s’insinuer en elle. Et cette fois, ellerépondit :
– Est-ce que je sais, moi !… Et toi, lesais-tu ?
– Je crois que je m’en doute, Maria.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je crois, vous entendez, Maria, je crois, c’est-à-direque je ne suis pas sûre, mais cependant il faudra agir comme sinous étions absolument sûres de notre fait.
– Pour Dieu, achève et dis-moi ce que tu crois, haletaMarie de Médicis, qui maintenant était pendue à ses lèvres.
– Je crois qu’elle veut nous demander de lui donnerFlorence, acheva enfin Léonora.
– Ma fille ! sursauta Marie de Médicis, qui devinttrès pâle et se sentit frissonner d’épouvante. Et que veut-elle enfaire ?
– Ceci, je le sais. Et tranquillisez-vous, madame, je vousle dirai quand le moment sera venu.
– Tu ne peux pas me le dire tout de suite ?
– Non, madame. Mais, je vous le répète, vous saurez toutquand le moment sera venu.
Marie de Médicis savait qu’elle ne lui ferait pas dire cequ’elle avait résolu de taire. Elle n’insista pas.
– Mais je ne veux pas lui donner Florence !s’écria-t-elle. Ce serait me perdre.
– Vous ne pouvez pas lui refuser.
– Pourquoi ? pourquoi ?
– Parce que pour vous, dans votre intérêt, il estindispensable que vous demeuriez au mieux avec elle. Si vous luirefusiez, elle comprendrait que vous connaissez son jeu. Ellebrouillerait les cartes et nous échapperait.
– Lui donner Florence, jamais ! protesta Marie deMédicis avec toute l’énergie dont elle était capable.
– Voulez-vous me laisser faire ? Je me charge, moi, deparer le coup.
– Je ne demande que cela ! Je n’ai que toi à qui jepuisse me fier, moi !
Elle avait pris un ton larmoyant pour dire cela. Elle commençaità s’affoler déjà. Léonora eut un mince sourire de dédain.Néanmoins, elle comprit qu’il était nécessaire de la rassurer.
– J’ai commencé par vous dire que je ne suis pas sûre demon fait. Je puis me tromper.
– Oui, mais tu as ajouté que nous devions agir comme sinous étions sûres de ne pas nous tromper.
– Et je vous le répète, encore.
– Agissons donc… Car jamais, quoi qu’il en doive résulter,je ne lui donnerai Florence… Ni à elle, ni à d’autres… Je ne suisdéjà pas tranquille l’ayant sous la main, juge un peu de ce queserait ma vie si elle s’en allait. J’en deviendrais folle. Parledonc, ma bonne Léonora.
Et la « bonne Léonora » parla en effet. Ce qu’elle ditfut très bref d’ailleurs : quelques phrases lui suffirent.
– Et tu crois que Florence acceptera ? interrogeaMarie de Médicis qui ne paraissait pas très convaincue.
– J’en réponds, madame, affirma Léonora. Vous ne connaissezpas cette enfant, vous, madame, parce que vous ne la voyez jamais.Moi qui la vois tous les jours, j’ai appris à l’apprécier. C’estune belle nature, madame, et dont vous seriez fière… si vouspouviez l’avouer. Pour cette mère qu’elle ne connaît pas, elle estprête à tous les sacrifices. Et c’est une chose vraimentmerveilleuse, qui a fini par me toucher malgré moi, que l’adorationde cette enfant pour une mère qu’en bonne justice elle serait endroit de détester. Je suis sûre qu’elle n’hésitera pas et suivrames conseils de la meilleure volonté du monde.
– Va donc, autorisa Marie de Médicis, et fais vite, car lasignora ne peut tarder, et il est essentiel qu’elle ne se doute pasque nous nous sommes entendues d’avance avec cette enfant.
– J’y vais, madame, dit Léonora qui se leva et sortit.
Elle n’alla pas loin. Au fond d’un étroit couloir intérieur,elle ouvrit une porte et entra. Elle se trouva dans l’antichambred’un petit appartement : l’appartement auquel ses fonctionslui donnaient droit, qu’elle n’habitait pas et où elle ne couchaitque lorsque les nécessités du service l’exigeaient. Meublé avec cemême luxe fabuleux qu’on voyait dans les deux maisons de Concini,ce petit appartement se composait, outre l’antichambre, d’une sallede réception, d’une chambre à coucher et d’un cabinet de toilette,le tout en enfilade.
Dans l’antichambre veillait une femme d’une quarantained’années. C’était Marcella, la suivante et la femme de confiance dela maréchale d’Ancre : une Florentine comme elle. Répondantpar un sourire à la révérence à la fois respectueuse et familièrede Marcella, Léonora passa, traversa la salle de réception et lachambre à coucher, pénétra dans le cabinet de toilette. Là, elleouvrit une petite porte perdue dans la tapisserie et entra dans unechambre.
C’était une pièce de dimensions plutôt petites, qui paraissaittrès simple, si on songeait aux richesses accumulées dans lespièces qui la précédaient, ce qui n’empêche pas qu’elle était trèsconfortablement meublée. Cette pièce n’avait pas d’autre issue quela porte par où Léonora venait d’entrer. Elle était éclairée parune fenêtre qui n’était pas grillée et donnait sur une petite courde service intérieure. Au reste, cette fenêtre était située à unetelle distance du sol qu’on ne pouvait risquer le saut sans êtreassuré de venir se rompre les os sur les dalles de la cour.
Cette pièce, claire, gaie, perdue au fond de l’appartement deLéonora – perdu lui-même au fond des appartements de la reine –,c’était la prison où la fille de Concini et de Marie de Médicis setenait volontairement recluse. On conçoit aisément qu’Odet deValvert n’avait eu garde de la découvrir dans ce lieu si biencaché.
Au moment de l’entrée de Léonora, Florence se tenait assise prèsde cette fenêtre. Dès le premier jour, Léonora lui avait faitquitter ce costume éclatant, quelque peu théâtral, sous lequel lesParisiens s’étaient accoutumés à la voir exerçant son métier debouquetière des rues. Elle l’avait remplacé par un costume riche,mais très simple et de bon goût, tel qu’en portaient les filles dequalité. Et la Florentine avait pu constater que sous ces nouveauxatours elle avait tout à fait l’air d’une jeune fille de grandemaison. Il est de fait qu’il était impossible de voir jeune filleplus adorable, plus idéalement jolie.
On se souvient qu’elle était venue là librement, « pourvoir ce que sa mère allait faire d’elle », avait-elle ditelle-même. On se souvient également que Concini avait parus’intéresser à elle, puisqu’il lui avait glissé à l’oreille leconseil de ne jamais révéler qu’elle connaissait le nom de samère.
Or, depuis qu’elle était au Louvre, elle n’avait pas une fois vucette mère, qui pourtant vivait si près d’elle.
Quant à Concini, il était venu la voir une fois, le premierjour. Il était resté quelques minutes à peine avec elle. Il s’étaitmontré froid, cérémonieux. Il n’avait pas fait la moindre allusionà ce conseil qu’il lui avait donné la veille. Il s’était seulementexcusé de sa conduite, protestant que s’il avait connu alors lesliens qui l’unissaient à la jeune fille, il n’aurait pas agi commeil l’avait fait. Il était d’ailleurs très sincère, et sa passionétait bien étouffée à tout jamais. Il l’avait engagée à faire bonvisage à Mme d’Ancre et à se montrer soumise etrespectueuse envers elle, qui était disposée à se monter« bonne mère ».
Et, sans s’expliquer autrement sur ce mot qui avait fait dresserl’oreille à la jeune fille, il était parti.
L’infortunée Florence avait vainement attendu de lui un mot, ungeste, un élan qui lui permît de croire que la fibre paternelles’éveillait en lui. Pourtant, si elle fut déçue, elle n’éprouvaaucun chagrin. Et elle l’effara naïvement de constater qu’elle netrouvait en son cœur qu’indifférence pour ce père qui sortait dechez elle et qui la reconnaissait pour sa fille, tandis que toutesa tendresse allait à cette mère qui ne se montrait pas et qui nela reconnaîtrait sûrement jamais. Peut-être, sans s’en rendrecompte, gardait-elle contre lui un fonds de méfiance, de cetteconduite de la veille dont il venait de s’excuser.
Si Concini ne fit qu’entrer et sortir, Léonora passa presquetoute cette première journée avec elle. Bien qu’elle fût à peu prèsfixée, elle employa mille ruses plus subtiles les unes que lesautres pour arriver à ses fins : savoir si elle connaissait lenom de sa mère. Elle en fut pour ses frais :
Florence ne se trahit pas, ne commit pas la plus petiteimprudence. Léonora dut y renoncer. Fut-elle convaincue que lajeune fille ne savait rien ? Ce n’est pas bien sûr : elleavait l’œil terriblement clairvoyant, la Galigaï. Une chose dontelle ne douta pas, par exemple, c’est de cette passion filiale quiéclatait dans les paroles, dans les attitudes, dans les gestes etdans les yeux de la jeune fille chaque fois qu’il était question decette mère dont elle prétendait ignorer le nom. Et cela la rassuraplus que tout. Elle fut convaincue, et elle ne se trompait pas, quesi Florence savait la vérité, elle se couperait la langue plutôtque de prononcer une parole de nature à compromettre sa mère. Elleen fut si bien convaincue que, dès le deuxième jour, elledéclara :
– Ne croyez pas que vous êtes prisonnière ici. Vous êteslibre de circuler, même de quitter le Louvre si cela vous convient.Cependant, si cette affection que vous prétendez avoir pour votremère inconnue est réelle, je ne saurais trop vous engager à ne pasquitter cet appartement.
– Pourquoi, madame ?
– Parce que vous tueriez votre mère aussi sûrement que si,de votre propre main, vous lui plongiez un poignard dans lecœur.
Ceci était dit sur un ton et avec un air tels que Florence nedouta pas un instant de sa parole. Et frissonnante d’épouvante,sans hésiter, elle promit :
– Je ne bougerai pas de cette chambre.
– N’exagérons rien, dit Léonora avec un sourire livide,vous pouvez aller et venir à votre aise dans cet appartement quiest le mien.
– Je préfère ne pas quitter cette pièce, ce sera plusprudent, répéta la jeune fille.
– Ce sera comme vous voudrez, dit Léonora, cachant sasatisfaction sous un air d’indifférence admirablement joué.
Elle était sûre que la jeune fille tiendrait parole : ellel’avait bien jugée. Cependant, toujours prudente, elle ne s’enrapporta pas entièrement à elle. Et elle organisa autour d’elle unesurveillance discrète, mais très étroite. Cette surveillances’exerça avec tant d’adresse que Florence ne la soupçonna même pas.Elle tint parole, d’ailleurs, et ne bougea pas de cette pièce, oùelle-même s’était confinée. Elle put croire que sa réclusion étaitbien volontaire et qu’il ne tiendrait qu’à elle de la faire cesserquand il lui plairait. En réalité, elle était bel et bienprisonnière, et si elle avait essayé de sortir, elle se seraitaperçue qu’il lui était impossible de quitter cet appartement. Maiselle n’éprouva pas un instant la tentation de le faire.
Avait-elle oublié son fiancé, Valvert ?
Non. Elle pensait constamment à lui. Mais elle ne voulait riententer pour se rapprocher de lui. Et même elle était bien décidée àle fuir si, par extraordinaire, il parvenait à la découvrir et às’approcher d’elle. Cette résolution paraîtra peut-être étrange,incompréhensible. Elle s’explique pourtant, et voicicomment :
Florence, malgré le calme qu’elle montrait, savait très bienqu’elle n’était pas en sûreté près de ce père et de cette mère quil’avaient condamnée dès sa naissance. Elle savait que sa vie étaitmenacée et ne tenait qu’à un fil. Elle le savait, elle l’avaitcompris dès l’instant où sa mère, qu’elle venait de retrouver, luiavait donné l’ordre de la suivre. Sachant cela, elle l’avaitsuivie, malgré l’opposition de son fiancé qui, si on s’en souvient,avait voulu l’empêcher de commettre cette folie. Car Valvert, aussibien et mieux qu’elle peut-être, savait à quoi elle s’exposait ense livrant à la merci d’une mère monstrueusement égoïste, qui sedressait devant elle en ennemie mortelle parce qu’elle ne voyait ensa fille, miraculeusement sauvée, que la preuve vivante de sondéshonneur.
La sachant en péril, il était certain que si Valvert parvenait àla découvrir, il l’arracherait, au besoin malgré elle, aux griffesqui la tenaient et s’apprêtaient à la lacérer. Et cela, elle ne levoulait pas. Fût-ce en la payant de sa vie, elle voulait satisfairecette curiosité maladive qui lui avait fait dire qu’elle voulaitvoir « ce que sa mère allait faire d’elle ». Paroles qui,en réalité, signifiaient qu’elle voulait voir si sa mère aurait letriste, l’affreux courage de condamner à nouveau sa fille qu’unemanière de miracle avait sauvée autrefois.
Par suite de quelle aberration cette enfant, qui avait toutessortes de raisons de tenir à la vie, s’obstinait-elle dans ce quipeut être considéré comme une manière de suicide ? Ceci, nousavouons humblement que nous ne nous chargeons pas de l’expliquer.Pas plus que nous ne tenterons d’expliquer ce sentiment d’adorationqu’elle éprouvait pour cette mère qu’elle eût été en droit dedétester, comme l’avait dit un peu rudement Léonora à Marie deMédicis. Certaines natures d’élite ont ainsi des idées et dessentiments qui déconcertent et échappent à toute analyse.
Cependant, il nous faut dire que ce sentiment, si fort qu’ilallait jusqu’à lui faire accepter le sacrifice de sa vie, étaittrès pur, exempt de toute arrière-pensée intéressée. Florencecomprenait à merveille que sa mère ne pouvait pas la reconnaître,comme le faisait son père : la reine de France ne pouvait pasproclamer elle-même son déshonneur. Elle savait que sa mère,esclave du rang suprême qui était le sien, ne l’appellerait jamais« sa fille », même en l’absence de tout témoin et dans leplus profond mystère. Elle le savait, et elle l’acceptait avecrésignation. Son ambition n’allait pas si loin. Ce qu’elle désiraitardemment, c’était obtenir un mot, un regard, un geste qui luiindiquât que tout sentiment maternel n’était pas complètementétouffé chez la reine et que si elle n’était qu’une modestebourgeoise ou une humble femme du peuple, libre d’agir à sa guiseet n’ayant rien, ni personne à ménager, elle n’hésiterait pas à luiouvrir ses bras.
C’était là tout ce qu’elle espérait. Et c’était pour s’accordercette satisfaction infime, purement sentimentale mais respectableet touchante en somme, qu’elle avait risqué sa tête et faisait debonne grâce le dur sacrifice d’une liberté qui devait lui êtrechère plus qu’à toute autre, habituée qu’elle était à vivre augrand air et dans une indépendance absolue.
Et les jours s’étaient écoulés, mornes et terriblement longs,sans lui apporter la réalisation de ce désir pour lequel elles’immolait elle-même. Pas une fois elle n’avait vu sa mère quin’était pas venue la voir, qui ne l’avait pas fait appeler, quisemblait l’avoir décidément abandonnée aux mains de la maréchaled’Ancre.
Par contre, nous l’avons dit, Léonora venait la voir tous lesjours et passait parfois de longs moments avec elle. À la suite deces entrevues quotidiennes, une sorte d’intimité avait fini pars’établir entre ces deux femmes qui ne sympathisaient pas et nepouvaient pas sympathiser : Florence avait trop de bonnesraisons de se méfier de Léonora, et de plus elle comprenait bienqu’elle ne pouvait inspirer aucune affection à l’épouse de l’hommedont elle était la fille naturelle. La douceur avec laquelleLéonora l’avait traitée ne l’avait pas touchée d’abord. Ellen’était pas dupe et se rendait très bien compte que cette douceurétait feinte et n’avait d’autre but que de lui arracher son secret.Mais, soit calcul, soit habitude déjà prise, Léonora avait persistédans cette douceur, même après avoir constaté qu’elle neparviendrait pas à lui arracher ce secret, et y avoir renoncé. Etla jeune fille était trop généreuse pour ne pas lui savoir gré den’avoir pas modifié son attitude bienveillante, après cetéchec.
Pour ce qui est de Léonora, elle haïssait déjà la jeune fillelorsqu’elle ne voyait en elle qu’une rivale. Elle avait continué dela haïr lorsqu’elle avait appris qu’elle était la fille de Concini.Cette haine, qui provenait d’une jalousie rétrospective, ne pouvaitpas être aussi forte que la précédente. Malheureusement, sur cettehaine, qui aurait pu assez facilement s’atténuer, était venue segreffer la crainte. Florence, fille de Concini, était, pour sasécurité, une menace plus redoutable encore que Brin de Muguet,petite bouquetière des rues, dont Concini s’était ou se croyaitépris. Et quand il s’agissait de la sécurité de Concini, Léonora semontrait plus froidement, plus terriblement implacable que si elleavait été poussée par la haine la plus féroce.
Par bonheur pour la jeune fille, Léonora avait rapidement acquisla certitude absolue que jamais aucune mesure ne viendrait d’elle.Au contraire, elle était prête à se sacrifier pour sa mère, à laseconder de toutes ses forces pour détourner d’elle les coups deses ennemis. Du coup disparaissaient en même temps et la menacesuspendue sur la reine, et celle qui pesait sur Concini, dont lafortune dépendait uniquement de sa maîtresse et qui devait tomberet se casser les reins, si elle tombait, ou si ellel’abandonnait.
Florence cessant d’être dangereuse par elle-même, Léonora, qu’onaurait tort de voir accomplissant le mal pour le seul plaisir defaire le mal, n’avait plus de raison de s’acharner après elle et dela poursuivre de sa haine. Elle lui était donc devenueindifférente. Puis elle avait subi malgré elle le charme puissantqui émanait de la jeune fille ; elle avait, ainsi qu’ellel’avait dit à Marie de Médicis, été touchée par la noblesse de cesentiment qui faisait que l’enfant oubliait volontairement lestorts de la mère pour ne se souvenir que d’une chose : c’estqu’elle était, malgré tout, la mère.
Et Léonora, malgré elle, en était venue non pas à aimer (jamaiselle ne pourrait l’aimer) la fille de Concini, mais à éprouver pourelle une certaine bienveillance qui n’allait pas sans un certainrespect. Non seulement elle n’aurait pas voulu lui faire du mal,mais encore elle se sentait disposée à lui être utile ou agréable.À condition, bien entendu, que cette bienveillance ne porteraittort en rien à son bien-aimé Concini.
En voyant paraître la marquise d’Ancre, Florence se leva et luiavança un fauteuil. Du geste, Léonora refusa de s’asseoir et, sansplus tarder, aborda le sujet qui l’amenait.
– Mon enfant, dit-elle, dans un instant, la duchesse deSorrientès, qui, paraît-il, s’intéresse particulièrement à vous, vavenir demander à la reine la permission de vous emmener avec elle.Elle veut, à ce qu’elle dit, vous avoir chez elle, au nombre de sesfilles d’honneur, et se charge de votre établissement.
– Du temps très proche encore, où j’exerçais mon métier debouquetière des rues et où j’allais porter des fleurs chez elle,Mme la duchesse de Sorrientès avait bien voulu memarquer une grande bienveillance. Je ne pensais pas, pourtant,qu’elle s’intéresserait à moi au point que vous dites, madame,répondît Florence, sans que rien dans sa physionomie indiquât sil’intérêt que lui portait la duchesse lui était agréable ounon.
– La duchesse, reprit Léonora, s’intéresse énormément àvous. Ne croyez pas cependant que ce soit par affection pour vous.La vérité est que la duchesse sait qui vous êtes. La vérité estqu’elle est l’ennemie mortelle et la plus acharnée de votremère.
– Pourquoi, si elle déteste ma mère, veut-elle me prendrechez elle ?
– Ne le devinez-vous pas ? Pour vous avoir sous lamain et se servir de vous pour perdre votre mère.
– Madame, dit Florence avec un accent d’indiciblemélancolie, dès le premier jour, j’ai compris que ma naissancen’était pas régulière et que, chose affreuse et qui me déchire lecœur, le fait que je suis vivante, à lui seul, constitue une menacemortelle pour celle qui m’a donné le jour. Aussi, lorsque, aprèsm’avoir conduite ici, vous m’avez conseillé de ne pas sortir de cetappartement si je ne voulais pas être cause d’un grand malheur quifrapperait ma mère, je vous ai prise à demi-mot. Et, sans hésiter,je vous ai engagé ma parole de ne pas bouger de cette pièce.
– Parole que vous avez scrupuleusement tenue, je lereconnais volontiers. Mais, où voulez-vous en venir ?
– À vous dire que niMme de Sorrientès, ni personne au monde ne mefera dire ou faire quoi que ce soit qui puisse nuire à ma mère.
– La force avec laquelle vous parlez prouve votresincérité, sourit Léonora. Mais vous vous abusez étrangement sivous croyez que Mme de Sorrientès agira augrand jour. C’est tortueusement et dans l’ombre qu’elle poursuivrases détestables menées que vous ignorerez, comme de juste, et quevous couvrirez inconsciemment par votre seule présence près d’elle.N’est-ce pas ainsi, tortueusement et de longue main, qu’elle s’estefforcée de vous attirer à elle et de capter votreconfiance ?
– Vous croyez, madame, qu’elle savait qui j’étais dès cemoment-là ?
– N’en doutez pas, assura Léonora avec la force de lasincérité. Et reprenant :
– Voyez comme elle agit encore maintenant. À la prière deM. d’Ancre, la reine a bien voulu s’intéresser à vous. Cetintérêt s’est borné à vous inviter, assez sèchement, à la suivre auLouvre. C’est tout. Depuis lors, cet intérêt ne s’est plusmanifesté. Elle vous a totalement oubliée. Et cela seconçoit : elle a tant de soucis en tête. Vous êtes donc icichez moi, sous ma garde, sous ma protection, à moi.Mme de Sorrientès le sait très bien et quec’est à moi, à moi seule, qu’elle aurait dû demander si je voulaisvous donner à elle. Elle s’est bien gardé de le faire, sachant queje refuserais, moi, par amitié pour votre mère. Elle s’est adresséeà la reine pour me faire forcer la main.
– Et vous croyez que la reine accordera ce que vous auriezrefusé ?
– Eh ! ma pauvre enfant, qu’est-ce que vous voulez quecela fasse à la reine que vous demeuriez avec moi ou avecMme de Sorrientès ? Elle va donc vousdonner à elle. Et moi je serai contrainte de m’incliner devant sadécision, qui sera un ordre pour moi. Et votre mère sera perdue,irrémissiblement perdue.
– Cependant, madame, insinua Florence effrayée, si jerefuse de la suivre ? La reine, il me semble, ne pourra m’ycontraindre.
– Assurément non, dit Léonora qui sourit en voyant qu’ellevenait d’elle-même là où elle avait voulu l’amener.Mme de Sorrientès elle-même, si vous refusezde la suivre, se verra forcée de s’incliner devant votre volonténettement exprimée. J’ai voulu vous prévenir. C’est fait. À vous dedécider si vous voulez perdre votre mère en suivantMme de Sorrientès ou la sauver en restant chezmoi.
– Mon choix est tout fait, madame, et je demanderai àrester avec vous, puisque vous voulez bien le permettre.
– En ce cas, tenez-vous prête. On viendra vous chercherdans un instant.
Et Léonora ayant obtenu ce qu’elle voulait, se dirigea aussitôtvers la porte qu’elle ouvrit. Avant de franchir le seuil, elle seretourna, et avec une indifférence apparente :
– N’oubliez pas que s’il vous plaît de changer d’avis, vousêtes entièrement libre.
En disant cela de son air le plus détaché, elle la fouillait deson œil de feu. Florence, qui n’avait pas été dupe de sa manœuvre,comprit qu’elle désirait emporter une assurance formelle de sadécision. Elle la rassura :
– À moins qu’on ne m’y contraigne par la force, je nesuivrai pas Mme de Sorrientès, dit-elle avectoute l’énergie dont elle était capable.
Léonora sourit : elle était sûre, maintenant, qu’ellepouvait compter sur elle. Elle lui fit un signe de têtebienveillant et sortit.
Seule, Florence resta debout, les bras appuyés au dossier dufauteuil. Et, l’œil perdu dans le vague, elle demeura un longmoment rêveuse, réfléchissant profondément. Elle repassait dans sonesprit le bref entretien qu’elle venait d’avoir avec Léonora. Etelle n’eut pas de peine à rétablir la vérité.
« C’est ma mère qui me l’a envoyée, c’est certain »,songeait-elle.
Et avec un soupir :
« Pauvre mère, que de mal elle se donne et à quelles rusescompliquées, et pourtant si transparentes pour moi, elle se voitcontrainte de recourir pour me cacher une chose que je sais sibien ! Que ne se confie-t-elle à moi ! Comme j’auraisvite fait de la tranquilliser !… Mais elle ne peut parler,elle ne peut se confier à moi qu’elle ne connaît pas, hélas !Elle est reine… et c’est de là que vient tout le mal ! Quen’est-elle une bonne petite bourgeoise !… Mais elle estreine !… Elle est reine et la voilà menacée, à cause de moi,dans son honneur ! Il est certain qu’il vaudrait mieux pourelle que je fusse morte ! Oui, ma mort seule pourrait ladélivrer des inexprimables angoisses dans lesquelles elle se débat.Et pourtant elle ne m’a pas condamnée. Et tout, dans sa conduite,me prouve qu’elle s’efforce de me sauver. Pourquoi agit-elle ainsi,si ce n’est parce que, au fond, tout au fond de son cœur, ellegarde un peu de tendresse pour l’enfant qu’elle a dû abandonnerautrefois et qu’elle ne pourra jamais reconnaître… parce qu’elleest reine. Ah ! ce n’est pas cette reconnaissance quej’attends d’elle. Tout ce que j’attends d’elle, c’est qu’elle medise un jour, fût-ce d’une manière détournée, qu’elle me garde unepetite place dans son cœur. Et je commence à croire maintenant quece jour bienheureux luira tôt ou tard pour moi. »
Pendant qu’elle s’illusionnait ainsi, Léonora revenait près deMarie de Médicis et, voyant sa mine inquiète, se hâtait de larassurer :
– Je vous l’avais bien dit. Elle est venue d’elle-mêmeau-devant de mes désirs : elle est très intelligente et saisittout à demi-mot. Elle refusera de suivre la signora, soyez sansinquiétude, madame.
– Ah ! Léonora, toutes ces secousses finiront par metuer, gémit Marie de Médicis.
– Il faut réagir, gronda Léonora avec une certaine rudesse,vous vous laissez trop aller. Et que devrais-je dire, moi !Voici Concini en pleine disgrâce. Aujourd’hui, le roi n’a pastrouvé assez d’affronts à lui infliger en public. Notre situationest sinon perdue, du moins fortement compromise. Et cependant, vousle voyez, j’oublie nos affaires pour m’occuper avant tout desvôtres. Et je ne me plains pas. Surtout, je ne perds pas la tête,comme vous le faites.
– Tout le monde n’a pas ton énergie virile.
– Vous pouviez tomber sur une intrigante qui, par intérêt,n’aurait pas hésité à se tourner contre vous, à se prêtercomplaisamment à toutes les combinaisons louches de vos ennemis età se faire leur complice. Au lieu de cela, vous avez cette chanceinespérée de tomber sur une nature noble et généreuse, qui se prêtedocilement à tout ce que nous voulons, qui s’immole elle-même pourne songer qu’à vous. Vous devriez vous sentir rassurée, remercierDieu de cette grâce qu’il vous accorde dans votre malheur. Et vousvous plaignez. Vous n’êtes pas juste.
– Tu diras ce que tu voudras, mais, pour moi, une seulechose pourrait me rendre la tranquillité que j’ai perdue :c’est si cette petite venait… à… disparaître.
« C’est donc là qu’elle voulait en venir », songeaLéonora. Et tout haut, froidement :
– Si vous l’ordonnez, madame, le marchand d’herbes du pontau Change trouvera bien à nous donner quelque drogue qui vous endébarrassera à la douce.
– Ainsi, tu m’approuves ? demanda Marie de Médicisavec une vivacité qui attestait qu’elle n’attendait que cetteapprobation pour agir.
– Non, madame, je ne vous approuve pas, répondit Léonoraavec le même calme sinistre. Je pense, au contraire, que vous nepourriez pas commettre de faute plus grave et qui pourrait avoirdes conséquences plus fatales pour vous que celle-là.
– Pourquoi ? demanda Marie de Médicis sans cacher sondépit.
– Parce que, expliqua Léonora, cette mort servira deprétexte à vos ennemis pour déchaîner le scandale. Parce qu’ilsl’exploiteront de toutes les manières et qu’elle leur servira depreuve pour appuyer leurs accusations. Preuve morale,direz-vous ? D’accord, mais, convenez-en, cette preuve moralesera étrangement troublante. Non, madame, croyez-moi, il est troptard maintenant pour recourir à ce moyen extrême. Vous vousperdriez infailliblement, au lieu de vous sauver. Non, ce n’estplus la violence qu’il faut employer, c’est la ruse. D’ailleurs, labesogne vous sera facilitée par votre fille qui nous aidera detoutes ses forces, comme elle va nous aider tout à l’heure. J’ailonguement réfléchi à cette affaire. Il m’est venu une idée, encoretrop vague pour que je puisse vous l’expliquer. Je vais la mûrir,cette idée et, quand elle sera à point, je vous la soumettrai. Sije ne me trompe, je crois que c’est cela qui arrangera tout.Jusque-là, tenez-vous en au rôle que vous avez adopté ! C’estce que vous avez de mieux à faire.
– Je suivrai donc ton conseil, se résigna Marie de Médicis.Peut-être allait-elle reprendre ses lamentations, mais à ce momentFausta fut introduite dans le retrait.
Pardaillan ne s’était pas trompé quand il avait dit à Valvertqu’elle était femme à échafauder rapidement une autre combinaisonpour parer à la défection du duc d’Angoulême. Cette défection,qu’elle connaissait maintenant (et Pardaillan en était sûr, pour labonne raison que c’était lui qui l’avait fait aviser), avait été uncoup des plus rudes pour elle. Cependant, elle s’était remise, eton voit qu’elle ne renonçait pas à la lutte. Avait-elle mis surpied une autre machination ? C’est probable. Peut-être aussis’obstinait-elle par orgueil, parce que son principal adversaire –le seul qui comptait à ses yeux – était Pardaillan et qu’elle nevoulait pas avoir l’air de fuir devant lui.
Quoi qu’il en soit, elle était là, en présence de Marie deMédicis, prête à la lutte : lutte de femmes, toute de ruses etde perfidies, dissimulée sous des sourires et des caresses, quin’en était pas moins féroce, acharnée. Et quand nous disons qu’elleétait prête à la lutte, nous entendons à la lutte contre Léonora.Car il y avait beau temps qu’elle avait mesuré la valeur morale deMarie de Médicis, et elle savait que le seul adversaire vraimentredoutable qu’elle allait avoir à combattre, c’était la damed’atour et non pas la reine.
Marie de Médicis pouvait être d’une intelligence médiocre, celane l’empêchait pas d’être une comédienne remarquable, digne en touspoints de donner la réplique à ces deux autres comédiennesincomparables qu’étaient Fausta et Léonora. Elle le fit bien voiren cette circonstance. Comme si elle ne l’avait pas vue, depuisquinze jours, elle accueillit Fausta, qu’elle avait quittée il n’yavait pas une demi-heure, avec toutes les marques de l’amitié laplus vive, l’accabla de caresses et de protestations quiparaissaient très sincères. Et tout de suite, elle se mit à parlerdu roi et de son attitude inqualifiable vis-à-vis de ce pauvremaréchal d’Ancre, coupable seulement de se montrer serviteur tropdévoué.
Fausta qui, sans en avoir l’air, l’observait de son œil profond,la vit très animée sur ce sujet qui lui tenait particulièrement àcœur, et pour cause. Mais elle eut beau fouiller ses regards, sesattitudes, jusqu’à ses moindres inflexions de voix, elle nedécouvrit rien en elle qui indiquât qu’elle se méfiait, qu’elle setenait sur ses gardes. Rien qui fût de nature à lui révéler qu’elleétait devenue suspecte, que sa faveur était en baisse, et que cettefougueuse amitié qu’elle lui avait témoignée jusqu’à ce jour avaitreçu une atteinte, si minime qu’elle fût. Elle fut certaine qu’ellen’avait pas été devinée.
Rassurée sur ce point d’une importance capitale à ses yeux, ellelui donna complaisamment la réplique, la réconforta, l’encouragea,lui prodigua les conseils et les protestations d’amitié et dedévouement. La visite se prolongea d’une manière inusitée. Fausta,qui avait le temps, ne se pressait pas d’aborder le sujet quil’amenait et qui seul l’intéressait. La reine ne paraissait pass’apercevoir que le temps passait. Son plaisir paraissait évidentet elle s’y abandonnait avec sa fougue ordinaire. Et ce fut ellequi, aussi habile que Fausta, aborda la question qui leur tenaittant à cœur à toutes deux.
– Ne m’avez-vous pas dit, princesse, que vous aviez quelquechose à me demander ? fit-elle de son air le plusbienveillant.
– Quelque chose que vous vous êtes engagée d’avance àm’accorder, oui, madame, sourit Fausta.
– À condition que ce soit en mon pouvoir, rectifia la reineen riant.
– Vous me l’avez déjà dit, madame, et je vous ai réponduque la chose dépendait uniquement de vous, répliqua Fausta toujourssouriante.
– Alors, je ne me dédis pas.
– Au reste, c’est une chose qui n’a pas la moindreimportance, qui ne souffre aucune difficulté.
– Tant pis, tant pis. J’eusse voulu avoir quelquesobstacles à surmonter pour vous témoigner mon amitié. De quois’agit-il, cara mia ?
– Je me suis laissé dire, madame, que vous avez accueilliprès de vous une jeune fille, petite boutiquière des rues.
En parlant, Fausta observait attentivement et la reine etLéonora. Surtout Léonora qui, jusque là, n’avait pris part à laconversation que lorsqu’elle avait été directement prise à partie.Ni l’une ni l’autre ne broncha. Elles n’eurent pas un geste, pas lemoindre coup d’œil d’entente. La reine continua de soutenir avec lamême sérénité le regard de flamme de Fausta. Elle continua desourire de son sourire bienveillant.
– Une petite boutiquière des rues ! dit-elle en ayantl’air de chercher. Et comme si elle se souvenait tout àcoup :
– Eh ! mais ne serait-ce pas de ta protégée qu’ils’agit, Léonora ? fit-elle, de l’air le plus naturel dumonde.
– La signora veut-elle parler de Florence ? interrogeaLéonora avec un naturel aussi parfait.
– La bouquetière dont je parle avait été baptisée par lesParisiens du nom de Muguette ou Brin de Muguet. Elle répondaitindifféremment à ces deux noms.
– Alors, c’est bien de Florence qu’il s’agit. Il paraît queFlorence est son vrai nom, qu’elle avait oublié, et dont elle s’estbrusquement souvenue. À ce qu’elle m’a dit, du moins, expliquaLéonora.
– Je l’ignorais, fit froidement Fausta.
Elle pensait que Marie de Médicis avait fait intervenir Léonoraafin de se dérober et se retrancher derrière elle. Elle se disaitque la véritable lutte commençait et allait se poursuivre avec cenouvel adversaire. Et comme celui-là lui paraissait autrementredoutable que l’autre, elle ramassait toutes ses forces pour faireface.
Elle se trompait, d’ailleurs. Marie de Médicis ne songeait pas àdéserter. Elle reprit la conversation au point où elle avait paruvouloir la laisser tomber. Et, avec une curiosité exempte de touteinquiétude :
– Que lui voulez-vous, à cette petite, princesse ?
– Vous demander de me la donner, fit simplement Fausta.
– Vous la donner ? répéta Marie de Médicis, comme sielle ne saisissait pas bien.
– Cette petite m’avait amusée alors qu’elle venait chez moiapporter ses fleurs. Je lui avais promis de la prendre à monservice et de pourvoir à son établissement. Peut-être me suis-jeengagée un peu à la légère. Mais j’ai promis. Et je suis de cellesqui tiennent toujours leurs promesses.
En donnant ces explications d’un air enjoué, Fausta sedisait : « Attention, elle va refuser… Ou bien elle va serabattre sur sa “bonne Léonora” qui refusera pour elle. »
Elle se trompait encore. Marie de Médicis ne refusa pas. Elles’écria :
– Eh ! bon Dieu ! c’est là tout ce que vousvouliez me demander ? Elle ouvrait de grands yeux étonnés,elle jouait la comédie de la stupéfaction avec une perfection telleque Fausta s’y laissa prendre.
« Est-ce qu’elle ignorerait que cette petite est safille ? se dit-elle, pourquoi pas ?… Léonora qui sait,elle, sans quoi elle n’aurait pas emmené cette petite chez elle etne la garderait pas aussi soigneusement qu’elle le fait, Léonorapour des raisons à elle, peut très bien l’avoir laissée dansl’ignorance. »
Et tout haut, avec le même air enjoué :
– Je vous avais prévenue qu’il s’agissait d’une affairesans conséquence. Alors, c’est entendu, la reine veut bien medonner cette petite ?
– Quelle singulière question. Cette petite vousplaît ? Prenez-la et n’en parlons plus. Qu’est-ce que vousvoulez que cela me fasse, à moi ?… La seule personne, ici, quipourrait y trouver à redire, c’est Léonora qui, je ne saispourquoi, s’intéressait à elle. Mais Léonora fait tout ce que jeveux. Et puisque je vous la donne, moi, je suis bien certainequ’elle ne fera pas la moindre difficulté.
Fausta tourna vers Léonora son sourire qui s’était fait aigu.Mais la maréchale confirma simplement :
– Assurément non, madame. Moi non plus, je n’ai rien àrefuser à la signora.
– Là ! qu’est-ce que je vous disais… triompha lareine.
– À une condition, toutefois, ajouta Léonora.
« Ah ! ah ! songea Fausta, je me disais aussi queles choses marchaient trop bien, trop facilement !… »
– Fi ! Léonora, se récria la reine, tu devrais avoirhonte de poser des conditions.
– Madame, sourit Léonora, la condition que je veux poserest tout ce qu’il y a de plus naturel et de plus juste.
– Voyons cette condition si naturelle et si juste, ditFausta avec un imperceptible froncement de sourcils.
– C’est que Florence consentira à vous suivre, réponditLéonora avec son plus gracieux sourire.
– Mais cela va de soi ! s’écria la reine avec unepointe d’impatience et en lançant à Léonora un coup d’œilréprobateur.
– La condition est en effet juste et naturelle, reconnutFausta. Il n’est jamais entré dans ma pensée de faire violence àcette jeune fille. Je veux bien m’intéresser à elle avec sonassentiment, mais non malgré elle. N’importe, Léonora araison ; avant de décider, il convient de la consulter.
– Voilà bien des manières ! Si elle n’est pas ladernière des sottes, cette petite sera trop heureuse de voussuivre, affirma la reine d’un air très convaincu.
– Elle est loin d’être sotte et je suis à peu près sûrequ’elle ne se fera pas prier, appuya Léonora avec un sourireénigmatique.
– Je l’espère pour elle, sourit Fausta avec confiance.
– Princesse, proposa Marie de Médicis, voulez-vous que jefasse appeler cette petite et que nous réglions cette affaireséance tenante ? Vous pourrez ainsi l’emmener en vousretirant.
– J’allais vous le demander, madame, et je ne saurais tropvous remercier de votre bonne grâce.
– Vous n’y pensez pas, cara mia ! Cetteaffaire est si minime qu’elle ne vaut même pas un remerciement.
En disant ces mots avec un naturel si parfait que Fausta en futencore dupe, la reine frappait sur un timbre. Et à la personne quise présenta, elle commanda :
– Voyez dans l’appartement de Mme d’Ancre.Vous y trouverez une jeune fille. Amenez-la ici.
Fausta aurait dû triompher. Cependant, malgré le calme etl’assurance qu’elle montrait, elle était inquiète. Cette inquiétudelui venait de la trop grande facilité avec laquelle elle obtenaitune chose qu’elle n’espérait pas obtenir sans une lutte acharnée.Ce n’était pas Marie de Médicis qui l’inquiétait : elle avaitsi supérieurement joué son rôle qu’elle eût juré qu’elle ignoraitque c’était de sa fille qu’il était question. C’était Léonora quil’inquiétait : Léonora, qui savait, elle, avait vraiment cédétrop facilement. Elle se disait, avec raison, que cette facilitécachait un piège. Et elle cherchait à éventer ce piège pour parerle coup, s’il n’était pas trop tard. Et, chose curieuse, l’idée nelui venait pas que ce piège résidait dans cette condition« très juste et très naturelle » qu’elle avait posée.L’idée ne lui venait pas que Florence elle-même pouvait anéantirtoutes ses espérances en refusant de la suivre. Tant il est vraique les esprits les plus subtils se trouvent souvent en défautdevant des choses qui leur échappent par leur trop grandesimplicité même.
Florence fut introduite. Marie de Médicis ne la regarda pas.Cependant elle la vit très bien. Et comme Fausta et Léonora elleadmira la gracieuse aisance avec laquelle elle s’avançait, etsaluait, l’air d’indicible dignité qui se voyait dans sesattitudes, la rayonnante franchise du regard. Elle admira, mais nefut pas émue. Elle ne daigna pas lui adresser la parole. Et ce futFausta qui, sur un signe d’elle, parla :
– Mon enfant, dit-elle de cette voix douce et enveloppantequ’elle savait si bien prendre quand elle le voulait et au charmede laquelle il était si difficile de résister, je vous avais promisde vous attacher à ma personne. Vous avez peut-être pu croire quec’était là une promesse en l’air que j’avais oubliée. Je n’oubliejamais rien, et je tiens toujours, en temps et lieu, ce que j’aipromis. Le moment est venu de m’exécuter. Je le fais d’autant plusvolontiers que vous me plaisez beaucoup. Faites votre révérence àSa Majesté la reine, adressez vos adieux et vos remerciements àMme la maréchale d’Ancre et tenez-vous prête à mesuivre. Je me charge, moi, de votre avenir. Et la dot que je veuxvous faire sera telle que vous pourrez épouser l’homme de votrechoix, si riche, si haut placé soit-il.
Comme on le voit, l’idée d’un refus effleurait si peu Faustaqu’elle ne se donnait même pas la peine de consulter la jeunefille, ainsi qu’elle aurait dû le faire. Elle lui disait toutbonnement de se tenir prête à la suivre, et elle estimait que celadevait suffire.
Cependant Florence répondait :
– C’est du plus profond de mon cœur que je remercie VotreAltesse de la bienveillance qu’elle daigne me témoigner. Mais…
Ce « mais » et l’inappréciable suspension qui lesuivit suffirent à Fausta : instantanément elle comprit quelleavait été son erreur. Et, sans cesser de sourire, elle rugit dansson esprit :
« Voilà le piège que me tendait Léonora, et dans lequelj’ai donné tête baissée, sans rien voir ! »
Et tout haut, toujours souriante, toujours bienveillante, elleacheva pour la jeune fille :
– Mais vous préférez demeurer avecMme d’Ancre ?
D’une voix douce, mais ferme, sans hésiter, Florencerépondit :
– Oui, madame.
Et, s’excusant :
– Pardonnez ma franchise, madame, mais je ne suis pas uneingrate, et vous penserez comme moi, je l’espère, que ce seraitbien mal reconnaître les bontés dont elle m’a comblée que de laquitter ainsi. Je n’en suis pas moins profondément touchée del’offre généreuse de Votre Altesse.
Fausta comprit qu’elle avait perdu la partie. Elle se garda biend’insister. Bien que le coup qui l’atteignait fût sensible, pas unmuscle de son visage ne bougea. Elle continua de montrer cet airenjoué qu’elle avait pris, et pas une ombre d’amertume ou de dépitne vint troubler l’éclat souriant de son regard.
– N’en parlons plus, dit-elle simplement.
Bonne joueuse, elle se tourna vers Léonora et lui adressa unsourire et un signe de tête qui signifiait clairement :
« Bien joué ! »
Pendant qu’une certaine fixité dans le regard disait :
« J’aurai ma revanche. »
Léonora comprit à merveille ce langage muet. Mais elle demeuraimpénétrable et se garda bien d’y répondre.
Fidèle à un rôle qu’elle avait joué à la perfection jusque-là,Marie de Médicis, jouant le saisissement, s’écria :
– Comment, petite, vous refusez ! Savez-vous que c’estla fortune que vous refusez ? Savez-vous queMme de Sorrientès, à elle seule, est plusriche que le roi, moi et Mme d’Ancre réunis ?Si généreuse et si bien disposée qu’elle soit à votre égard,Mme d’Ancre, songez-y bien, ne pourra pas fairepour vous la centième partie de ce que feraMme de Sorrientès ! Cela mériteréflexion, il me semble.
Florence tressaillit : c’était la première fois, depuisqu’elle était au Louvre, que sa mère lui adressait la parole. Etd’une voix que l’émotion faisait trembler, fixant sur elle unregard chargé de tendresse, lentement, comme si elle voulait luilaisser le temps de pénétrer le sens caché qu’elle attachait à sesparoles :
– Vous savez que mes besoins sont modestes. La fortune etles titres, loin de me tenter, me font peur. Je n’oublie pas que jene suis qu’une pauvre fille du peuple, une humble bouquetière desrues, et que ma place n’est pas dans un monde trop au-dessus demoi, qui ne peut pas être le mien, et où je serais horriblementgênée. Je ne demande qu’à vivre modestement, à l’écart, obscure etignorée de tous… pourvu que je sente planer sur moi un peud’affection.
Elle voulait lui faire entendre, par ces mots, qu’ellen’attendait d’elle ni richesse, ni grandeur, ni titres, rien… Rienqu’un peu d’affection. La pauvre petite se donnait une peine bieninutile : Marie de Médicis était incapable de la comprendre.Et, de fait, elle la considérait de son œil sec, comme si elle luiavait parlé une langue tout à fait inconnue. Et elleacheva :
– Le sort que veut bien me faire Mme lamaréchale d’Ancre me paraît encore fort au-dessus de ma condition.Ce serait folie de ma part de ne pas m’en contenter… À moinsqu’elle ne me chasse…
– À Dieu ne plaise ! protesta Léonora, vous resterezavec moi tant qu’il vous plaira. Et je m’efforcerai de vous fairesentir un peu de cette affection qui est la seule chose que vousambitionnez. Votre décision est bien irrévocable,n’est-ce-pas ?
– Oh ! tout à fait, madame.
– Allez donc, mon enfant. Je ferai en sorte que vous nesoyez pas malheureuse avec moi.
Florence s’inclina dans une de ces gracieuses révérences qu’elleavait trouvées d’instinct et qui ne ressemblaient en rien auxrévérences de cour et sortit. Dès qu’elles furent seules, Faustas’écria, en toute sincérité :
– Voilà, certes, une charmante enfant !
– Vous voulez dire une belle sauvagesse, répliqua Marie deMédicis de sa voix aigre. Je suis désolée de ce qui vous arrive,princesse. Mais franchement, du caractère que je soupçonne à cettepéronnelle, je crois que vous n’avez pas à la regretter.
– Je ne suis pas de votre avis, madame, dit gravementFausta, en se levant.
Et la fixant de son œil perçant :
– Avez-vous remarqué quel grand air a cette petite, qui sedit elle-même une pauvre fille du peuple ?… Une fille dupeuple avec ces airs de princesse ! Allons donc ! M’estavis que celle-ci, sans le savoir, doit être de naissance illustre…Quelque fille de duc ou de prince, pour le moins. Mais c’est asseznous occuper d’elle.
– Convenez, princesse, dit Marie de Médicis assezembarrassée et qui se sentait rougir sous le regard de la terriblefouilleuse de consciences, convenez qu’il n’a pas tenu qu’àmoi…
– Madame, interrompit Fausta, je rends hommage à votrebonne volonté, et croyez bien que je me tiens pour votre obligéetout autant que si j’avais réussi. Oserai-je, maintenant, vousprier de m’accorder mon congé ?
– Allez, cara mia, allez. Mais revenezbientôt.
– Aussitôt que je le pourrai, madame.
Il y eut de nouvelles embrassades, force protestations de partet d’autre, et Fausta partit enfin sans qu’il fût possible dedémêler ses sentiments intimes, sous le masque d’enjouement qu’elles’était appliqué en entrant.
Marie de Médicis, qui s’était contenue difficilement jusque-là,triompha bruyamment dès que la porte se fut refermée sur elle. Etelle laissa tomber ce compliment à l’adresse de sa fille :
– Cette petite s’est comportée assez convenablement, mafoi !… Sauf qu’elle aurait pu se dispenser de nous assommer deses confidences. On ne lui en demandait pas tant. Qu’elle soitsimple et modeste, grand bien lui fasse ! Mais en quoi celapeut-il nous intéresser, nous ?
Léonora, qui ne triomphait pas, elle, qui, déjà, réfléchissaitprofondément, lui décocha à la dérobée un coup d’œil chargé dedédain : elle avait très bien compris, elle, ce qui avaitcomplètement échappé à la mère. On a pu s’apercevoir qu’ellen’était pas précisément tendre, Léonora. Mais, à sa manière,pareille en cela à Fausta elle-même, c’était une artiste qui sepassionnait pour ses œuvres ténébreuses et qui, tout en lesfrappant impitoyablement, savait, quand ils le méritaient, rendrehommage à la valeur de ses adversaires. Elle connaissait de longuedate l’étroitesse d’esprit et la sécheresse du cœur de Marie deMédicis. Mais l’attitude froidement dédaigneuse qu’elle prenaitvis-à-vis de sa fille, et cela au moment précis où elle venait delui rendre un service inestimable, en lui sauvant plus que la vie,cette attitude la choqua. Et elle releva avec quelquerudesse :
– Les confidences de votre fille (elle insistait sur cesdeux mots) devraient vous intéresser plus que quiconque. Dans tousles cas, madame, vous êtes assurément la dernière qui puisse sepermettre de railler la simplicité de ses goûts, puisque c’estcette simplicité qui vous sauve.
– Moi ! Et en quoi, grand Dieu ?
– En ce que, si elle ne l’avait pas eue, cette simplicité,elle n’eût pas manqué de suivre la signora. Ah ! vouscommencez à comprendre !… Eh bien, madame, demandez-vous unpeu ce qui vous arriverait, si votre fille, au lieu d’être simpleet modeste, était une ambitieuse, assoiffée d’or et de grandeurs.Demandez-vous cela et vous comprendrez combien elle avait la partiebelle à accepter l’offre de la signora, vous comprendrez le belesclandre qu’elle pourrait vous faire pour vous arracher etbeaucoup d’or et des titres… que vous ne pourriez pas luirefuser.
– Tais-toi, tu me fais frémir ! gémit Marie de Médicisterrifiée. C’est que c’est vrai, tout de même ! Je n’avais paspensé à cela, moi !
– Je vous l’ai déjà dit, reprit Léonora avec un souriredédaigneux, vous êtes singulièrement favorisée par la chance danscette affaire terrible. Votre bonne fortune consiste à avoir trouvéen votre fille une nature généreuse, exceptionnellement douée pourle bien. Frappez-la impitoyablement, si c’est nécessaire à votresécurité, mais, du moins, rendez-lui la justice qui lui estdue.
Marie de Médicis accepta la mercuriale sans piper mot. Elle enavait reçu d’autres de la terrible jouteuse, entre les mains de quielle n’était qu’un instrument passif.
Soulagée, Léonora se radoucit et s’excusa :
– Ce que j’en dis m’est dicté uniquement par le souci devotre intérêt et de votre grandeur.
– Tu es d’une franchise un peu rude, mais je sais que tum’es dévouée jusqu’à la mort. C’est pourquoi je ne t’en veuxpas.
Léonora se courba avec un respect apparent. Marie de Médicisrespira, croyant que tout était dit. Mais elle n’en avait pasencore fini avec Léonora. Celle-ci reprit aussitôt, avec unefroideur voulue, destinée à l’impressionner :
– Maintenant, madame, il faut que j’emmène cette petitechez moi, aujourd’hui, à l’instant même.
– Pourquoi ? s’effara la reine.
– Parce que la signora est partie furieuse, qu’elle ne vapas perdre une seconde et qu’elle va nous jouer un tour de safaçon, c’est-à-dire un tour terrible.
Et, comme la reine la considérait d’un œil étonné, ne comprenantpas bien, avec une pointe d’impatience, elle précisa :
– Les langues vont se délier et se mettre à jaser. Vouspouvez compter qu’il se trouvera quelque malveillant, pour demanderpourquoi et à quel titre cette jeune fille à laquelle on ne connaîtpas de nom, dont on ne connaît pas la famille, qui la veille encorevendait ses bouquets dans la rue, se trouve tout à coup logée auLouvre, dans les appartements mêmes de la reine régente. Vouspouvez compter également qu’il se trouvera alors un autremalveillant pour répondre que la reine s’est prise d’une passionmaternelle inconcevable pour cette inconnue. Il faut éviter cela àtout prix. C’est pourquoi il faut que je l’emmène chez moi où ellesera plus en sûreté et mieux surveillée qu’ici. Si l’on daube, cesera sur mon dos. Il est solide, Dieu merci.
– Ah ! mon Dieu, nous n’en finirons donc jamais aveccette petite ! gémit Marie de Médicis, perdant déjà latête.
– Pensiez-vous donc être au bout de vos peines déjà ?railla Léonora.
Et, avec son calme effrayant :
– Mais la lutte ne fait que commencer. Ce qui vient de seproduire avec la signora n’est qu’une escarmouche. Nous avons eu lapremière manche. Elle voudra sa revanche éclatante. Eh ! oui,la lutte ne fait que commencer. C’est pourquoi il ne faut pasperdre la tête. Décidez-vous, madame, et sans perdre de temps. Jevous jure que la signora n’en perd pas, elle.
– Il faut donc la laisser partir ? Je ne vivais déjàpas, quand je l’avais sous la main, que sera-cemaintenant ?
– Je vous dis que je réponds d’elle. Je vous réponds detout, si vous me laissez faire. Cette idée, dont je vous ai parlé,commence à se préciser. Avant longtemps, bientôt, je pense, ellesera mûre. Je vous dirai ce qu’il en est, nous pourrons agir. Maispour l’instant, parons au plus pressé.
– Emmène-la donc, consentit enfin Marie de Médicis, vaincuepar la crainte.
Moins d’une heure plus tard, Florence était enfermée dans lepetit hôtel Concini, près du Louvre. En changeant de demeure, ellen’avait fait que changer de prison. Toutefois, elle y gagnait de setrouver dans une prison plus spacieuse, où elle pouvait circulerlibrement, où il y avait même un petit jardin paré de fleurs auxnuances éclatantes, dans lequel elle pourrait se promener etconfectionner, pour son plaisir, ces bouquets merveilleux qui, sousses doigts agiles, devenaient de véritables œuvres d’art.
Elle était venue là librement, de son plein gré. Léonora, pourla décider à la suivre, n’avait eu qu’à lui dire qu’il y allait dusalut de sa mère.
Cela avait suffi.
Dans l’antichambre qu’ils traversèrent, Pardaillan et Valvertaperçurent Louvignac et Roquetaille, que Concini avait envoyés làpour les surveiller et qui se dissimulaient mal, il faut croire,puisqu’ils avaient tout de suite été découverts.
– Ils sont là pour nous, glissa Valvert à l’oreille dePardaillan.
– Parbleu ! répondit celui-ci avec un sourireaigu.
Ils passèrent. Les deux ordinaires se coulèrent derrière eux.Ils allaient sans se presser, le poing sur la garde de l’épée,l’œil et l’oreille au guet. Ils se tenaient prêts à tout. De sonair calme, Valvert demanda :
– Pensez-vous vraiment que Concini osera nous faire chargerau Louvre même ?
– À dire vrai, je ne le crois pas. Je n’en jurerais pascependant. Cet Italien a toutes les audaces. Et puis, sans nousfaire charger, il peut nous faire arrêter.
– Mais le roi, avec qui vous paraissez être au mieux, et jevous en fais mon sincère compliment, monsieur, le roi ne permettrapas qu’on nous arrête.
– Pensez-vous qu’il ira demander la permission auroi ! fit Pardaillan en levant les épaules.
– Mais, monsieur, il me semble que, sans un ordre du roi,aucun officier ne lui obéira.
– D’où sortez-vous donc ? Vous ne savez pas qu’onobéit mieux au signor Concini qu’au roi lui-même ?
– Cependant, tout à l’heure…
– Oui, devant le roi et quand le roi parle. Mais en dehorsde cela, est-ce qu’on sait jamais ? On obéira à l’ordre deConcini, s’il lui a plu d’ordonner notre arrestation. N’en doutezpas.
– Et vous vous laisserez arrêter, monsieur ?
– Je n’en sais rien. La raison voudrait que nous nefissions pas de résistance : nous laisser appréhender, faireaviser le roi de notre arrestation, ce qu’aucun gentilhomme nerefusera de nous accorder, et le laisser faire : comme il aabsolument besoin de nous, il saura bien nous faire remettre enliberté. Voilà ce qu’il serait raisonnable de faire.
– Nous nous laisserons donc arrêter.
– Je ne dis pas cela. Malgré qu’il ait neigé sur ma tête,il m’arrive encore assez souvent de me boucher les oreilles, quandla voix de la raison parle un peu trop haut en moi. Et puis, j’aimeassez faire mes affaires moi-même. C’est une habitude déjà fortancienne, dont je me suis toujours bien trouvé.
– Nous résisterons, alors. Tant mieux,ventrebleu !
– Je ne dis pas cela, non plus. Diantre soit de vous, vouscourez d’un extrême à l’autre.
– Mais alors, que ferons-nous, monsieur ? Il faudraitsavoir pourtant.
– Nous agirons selon les circonstances, voilà tout. C’estencore une vieille habitude à moi, dont je n’ai pas eu trop à meplaindre jusqu’à ce jour.
– Alors laissons venir les événements.
– C’est ce que nous avons de mieux à faire.
Tout en devisant de la sorte avec un calme, une présenced’esprit vraiment admirables dans leur situation, ils étaientparvenus à la grande porte qu’ils franchirent sans difficulté. Maissitôt la porte franchie, ils s’arrêtèrent, cloués sur place par lastupeur. Que se passait-il ? Voici :
Dans la rue, face à la porte, sur deux rangs, cinquante gardes,à cheval, se tenaient immobiles, raides sur les selles, pareils àdes statues équestres. En avant de ces hommes, seul, le capitainedes gardes, en personne, Vitry, le poing sur la hanche. Cetescadron formidable paraissait barrer la route. Et le pis est queVitry et ses hommes semblaient être postés là pour eux, car, dèsque le capitaine les eût aperçus, il lança un commandement bref. Età ce commandement, toutes les épées, avec un ensemble et uneprécision remarquables, jaillirent des fourreaux et, sous le clairsoleil, étincelèrent de mille feux.
Tel était le spectacle qui venait de clouer sur place Pardaillanet Valvert. Pardaillan fit entendre un long sifflement par quoi setraduisait son admiration. Et raillant :
– Une demi-compagnie de gardes, Vitry en personne, pournous arrêter ! Peste, nous ne pouvons pas dire que Concini nenous traite pas avec honneur !
– Que faisons-nous, monsieur ? demanda Valvert de sonair tranquille. Je vous préviens que la main me démangefurieusement.
– Minute, donc ! Vous êtes bien pressé de vous faireétriper !
– Avant de me faire étriper, j’espère bien en découdrequelques-uns !
Pardaillan réprima un sourire de contentement. Et, se hérissanttout à coup, de sa voix claironnante, il interpella :
– Holà ! monsieur de Vitry, nous arrêtons donc nosamis ? Vitry n’entendit pas. À cet instant précis, il tournaitla tête vers ses hommes et, de sa voix de commandement,lançait :
– Présentez les armes !
– Et, tandis que Vitry mettait le chapeau à la main et secourbait sur l’encolure de son cheval, les gardes saluaient del’épée, comme d’autres gardes là-haut, dans la salle du trône,avaient salué de leurs piques.
Ces honneurs militaires qu’on leur rendait, au moment même oùils s’attendaient à être arrêtés, leur causèrent un telsaisissement qu’ils furent un instant avant de se remettre, n’enpouvant croire leurs yeux. Ils se remirent vite pourtant et, sedécouvrant tous les deux dans un même geste large, ils rendirentleur politesse au capitaine et à ses soldats.
Son chapeau à la main, Vitry fit faire deux pas à son cheval ets’approcha de Pardaillan qui, le regard pétillant, le regardaitvenir. Et s’inclinant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles par unlarge sourire, de son air le plus gracieux :
– Monsieur de Pardaillan, dit-il, le roi m’a donné l’ordrede vous faire rendre les honneurs et de vous escorter, vous etvotre compagnie, jusqu’à votre logis. Je me mets donc à vosordres.
– Monsieur de Vitry, répondit Pardaillan en rendant salutpour salut, sourire pour sourire, vous voudrez bien, je l’espère,dire à Sa Majesté combien je la remercie, et de tout mon cœur, del’insigne honneur qu’elle veut bien me faire.
– Je n’y manquerai pas, monsieur, promit Vitry.
– Je vous rends mille grâces de votre obligeance, remerciasérieusement Pardaillan.
Et avec son sourire railleur :
– Quant au reste, vous pouvez considérer votre missioncomme terminée : ma compagnie et moi, nous sommes de troppetits personnages pour avoir l’outrecuidance d’accepter l’escorteroyale que vous voulez bien nous offrir.
– Ce n’est pas moi qui vous offre cette escorte royale,mais bien le roi. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Moi,j’obéis en soldat, à un ordre reçu. C’est tout. Or, le roi m’aordonné de vous escorter jusqu’à votre logis. Je dois obéir.
Il avait l’air de ne pas vouloir en démordre, le dignecapitaine. Cette insistance ramena dans l’esprit de Pardaillan lessoupçons qui venaient de s’envoler. Et il gronda :
– Dites donc plutôt que vous êtes chargé de m’arrêter.Vitry vit qu’il se fâchait. Tout ahuri, il protesta :
– Sur mon honneur, monsieur, il n’est pas questiond’arrestation. Pardaillan le vit très sincère. Il s’apaisasur-le-champ. Et, de son air froid :
– Eh bien, monsieur, puisque vous êtes à mes ordres… Carvous avez bien dit, n’est-ce pas, que vous vous mettiez à mesordres ?
– Je l’ai dit et je le répète.
– Eh bien donc, voici l’ordre que je vous donne.
– Ah ! monsieur, interrompit vivement Vitry, quidevinait bien ce qu’il allait dire, voici un ordre que vous nedonnerez certainement pas.
– Et pourquoi donc, monsieur ? fit Pardaillan denouveau hérissé.
– Pour deux raisons que je vais vous donner, et qui nemanqueront pas de vous convaincre : premièrement, parce quevous réfléchirez que ce serait faire injure au roi, qui a vouluvous faire honneur comme si vous étiez un autre roi vous-même. Etje sais, monsieur de Pardaillan, que vous n’êtes pas homme àrépondre à une politesse par une inconvenance.
– Diable ! Voilà, en effet, une raison qui me paraîtsi péremptoire que je crois bien que vous pouvez vous dispenser deme sortir votre deuxième raison, monsieur de Vitry.
– Parbleu ! j’en étais bien sûr, s’écria Vitry. Et, enriant :
– Mais je ne vous tiens pas quitte. Il faut absolument queje vous la sorte, ma deuxième raison, sans quoi je sens qu’elle vam’étouffer.
– Sortez-la, monsieur, sortez-la, répliqua Pardaillan, enriant lui aussi, je serais vraiment fâché d’avoir votre mort à mereprocher. Voyons donc votre secondement.
– Mon secondement est que vous me priveriez du plaisird’accomplir une mission, que je tiens pour une des plus honorablesque j’aie accomplies de ma vie de soldat.
En faisant ce compliment, Vitry saluait galamment. Ce quevoyant, Pardaillan rendit le salut d’abord et complimenta à sontour :
– Monsieur de Vitry, il y a beau temps que j’ai eul’occasion de constater et de vous dire que vous êtes un galanthomme. Je me contente donc, pour l’instant, de vous dire que nousnous tenons pour très honorés d’aller en votre compagnie.
Vitry fit un signe. Deux de ses hommes mirent pied à terre etamenèrent leurs montures à Pardaillan et à Valvert, qui sautèrenten selle. Alors seulement, Pardaillan présenta son jeune compagnon.Valvert et Vitry échangèrent les compliments d’usage, ensuite dequoi les deux compagnons se placèrent aux côtés du capitaine et,prenant la tête de la troupe, partirent au pas de leurs montures,dans la direction de la rue Saint-Honoré.
Sans être liés d’amitié, Pardaillan et Vitry se connaissaient delongue date. Laissant de côté le ton cérémonieux qu’ils avaientgardé jusque-là, ils s’entretinrent familièrement, comme devieilles connaissances, pendant que Valvert, repris par cettepuérile timidité qui, chez lui, ne disparaissait que dans l’actionviolente, se contentait, le plus souvent, d’écouter.
Mais, tout en s’entretenant avec Vitry, Pardaillan se retournaitfréquemment, se dressait sur les étriers et, passant par-dessus latête des hommes de l’escorte, son regard perçant fouillait la ruederrière lui. Ce fut ainsi qu’il découvrit, à une distancerespectueuse, plusieurs groupes espacés, dont les allures louchesqui perçaient, malgré les airs de flâneurs qu’ils s’efforçaient dese donner, amenèrent un sourire railleur sur ses lèvres. C’étaientStocco et ses vingt chenapans qui suivaient ainsi les gardes.
Stocco, de loin, avait vu sortir Pardaillan et Valvert. Il lesavait vus s’entretenir avec Vitry, monter à cheval et partir à latête de cette imposante escorte. Ceci n’avait pas été sans luicauser une fâcheuse impression. La présence des gardes qu’il neparvenait pas s’expliquer ne laissait pas que de l’inquiéter et dele déconcerter. Néanmoins, obéissant passivement aux ordres reçus,il suivait, comme si de rien n’était, sachant très bien qu’iltrouverait, au bout de la rue, Concini qui donnerait sesordres.
– Que dites-vous de ces honnêtes flâneurs qui suiventlà-bas ? demanda Pardaillan à Valvert.
Il demandait cela de son air détaché. Mais sa voix avait desvibrations que Valvert connaissait bien et qui attirèrent aussitôtson attention. Il se retourna à son tour et, après avoir considéréles groupes d’un coup d’œil qui paraissait avoir hérité de larapidité et de la sûreté de celui de Pardaillan, ilsourit :
– Je dis, monsieur, qu’ils sentent furieusement la corde etla potence, que c’est à nous qu’ils en veulent et que notre suiteparaît les offusquer outrageusement.
– Si je ne me trompe, répliqua Pardaillan en approuvant dela tête, nous allons en trouver d’autres, au coin de la rueSaint-Honoré, que notre suite offusquera plus outrageusementencore. Concini, qui est déjà averti, n’en doutez pas, doit êtrefou de rage, à l’idée de voir avorter piteusement un guet-apens sibien préparé.
– Le fait est qu’il joue de malheur avec nous.
Pardaillan ne se trompait pas : Concini savait déjà que soncoup était manqué. Roquetaille et Louvignac avaient suiviPardaillan et Valvert jusque dans la rue, ils avaient entendu lesparoles échangées entre le chevalier et le capitaine des gardes et,profitant de l’instant où Valvert et Vitry, que Pardaillan venaitde présenter l’un à l’autre, échangeaient force salutations etcompliments, ils avaient pris leurs jambes à leur cou et étaientaccourus l’avertir de ce qui se passait.
En apprenant cette nouvelle, Concini, qui était déjà dans unétat de fureur indicible, avait failli en étrangler de rage. S’ils’était agi d’une escorte ordinaire, nul doute que, se sentant enforce, il n’eût pas hésité à tenter l’aventure quand même. Mais lesgardes du roi, c’était une autre affaire ! Eussent-ils été dixfois moins nombreux que, tout grand favori et tout-puissant qu’ilétait, il ne pouvait, par une violence pareille, bafouer ainsi,publiquement, l’autorité royale. S’il s’était agi d’une missionordinaire, il aurait encore pu, abusant de ses titres et de safaveur, essayer d’intimider le commandant de l’escorte, lui imposerson autorité, se substituer à lui et lui faire faire ce qu’ilvoulait.
Cette manœuvre audacieuse, en l’occurrence, ne pouvait avoiraucune chance de succès : Vitry exécutait un ordre donné parle roi lui-même, il était clair que nulle pression n’aurait deprise sur lui, que ni prières, ni menaces ne l’empêcheraientd’accomplir jusqu’au bout sa mission. Or, sa mission étaitd’escorter Pardaillan et Valvert jusqu’à leur logis, et de ne lesquitter qu’à la porte de ce logis et après s’être assuré qu’ils yétaient entrés sains et saufs.
Dans un éclair de lucidité, Concini comprit cela. Et il eutassez d’empire sur lui-même pour renoncer à un coup de folie qui,même pour lui, pouvait avoir des suites très graves. Et il fitsigne à ses hommes de se tenir cois, de s’écarter, de laisserpasser les gardes et ceux qu’ils escortaient, lesquels n’étaientplus qu’à quelques pas.
Pardaillan et Valvert passèrent, sans être inquiétés, au milieudes estafiers qui avaient été apostés là pour les meurtrir et qui,refoulant la fureur que leur causait cette cruelle déception,rongeant leur honte, durent s’effacer le long des maisons, céder lehaut du pavé aux gens du roi. Ils passèrent devant Concini, dont lemasque convulsé par la haine et la rage de l’impuissance étaiteffrayant à voir.
Pourtant il n’émut pas Pardaillan, ce masque effrayant. Et de savoix railleuse, en passant, il lui décocha en guise deconsolation :
– Bah ! vous en serez quitte pour organiser un autreguet-apens, et peut-être serez-vous plus heureux cette fois.
Et, quelques pas plus loin, s’adressant à Valvert :
– Décidément, c’est une mauvaise bête que ceConcini !
– À qui le dites-vous, monsieur ! soupira le jeunehomme. Et, avec une naïve franchise :
– Quel dommage que je sois obligé de le respecter !J’avoue que j’éprouverais un plaisir tout particulier à lui faireavaler six pouces de mon fer !
– Oui, mais comme il est le père de votre bien-aimée, ilvous faut renoncer à ce plaisir, tout particulier qu’il soit,observa Pardaillan de son air de pince-sans-rire.
Bien qu’il eût entendu, Vitry ne dit pas un mot. Mais le coupd’œil qu’il avait lancé, en passant, à Concini, et à sesordinaires, et le sourire railleur qui, en ce moment, errait soussa moustache, indiquaient qu’il avait parfaitement compris. Ausurplus, peut-être en savait-il plus long qu’il ne voulait bien ledire.
Dès que le premier soldat de l’escorte fut passé, Concini, d’ungeste impérieux, appela près de lui ses lieutenants qui, faute demieux, déchargeaient leur bile en lançant d’effroyables bordées dejurons où tous les diables d’enfer étaient violemment pris àpartie. Rospignac, Louvignac, Roquetaille, Eynaus et Longvalvinrent à l’ordre. Stocco, qui arrivait sur ces entrefaites, sejoignit à eux.
– Messieurs, dit-il dans un grondement terrible, centcinquante mille livres à qui me débarrassera de ces deux hommes,par n’importe quel moyen. J’ai dit cent cinquante mille livres, jeprécise : cinquante mille livres pour le jeune, cent millepour le vieux. Allez.
Concini savait très bien que, tous, ils haïssaient de hainemortelle Pardaillan et Valvert. Mais il se disait, non sans raison,que l’appât du gain ne pouvait que les stimuler davantage. Eneffet, chacun prit avec lui deux ou trois de ses hommes, surlesquels il croyait pouvoir compter plus particulièrement, parmilesquels nous citerons : MM. de Bazorges, deMontréval, de Chalabre et de Pontrailles, et sans perdre uninstant, ils se lancèrent à la poursuite de l’escorte qu’ils eurentbientôt fait de rattraper, attendu qu’elle allait toujours au pas.Ils étaient une quinzaine en tout, disséminés par petits groupes dedeux ou trois.
Quant à Stocco, d’ordinaire, il ne frayait guère avec eux :il n’était pas gentilhomme, lui. Sans les attendre, sans mêmes’occuper d’eux, il avait, d’un signe, congédié ses sacripants et,le nez enfoui dans les plis de son manteau, les yeux luisant decupidité, ébloui par les cent cinquante mille livres de récompensepromises par Concini, qu’il espérait bien gagner, il avait pris lesdevants, tout seul.
L’escorte, ainsi suivie, arriva rue Saint-Denis. Pardaillan etValvert continuaient d’habiter la maison du duc d’Angoulême ;elle leur convenait sous tous les rapports et, grâce à ses deuxissues donnant sur deux rues différentes, elle constituait pour euxune retraite sûre. Il est de fait que, bien qu’ils ne se fussentnullement gênés pour sortir chaque fois qu’ils en avaient eu lafantaisie, bien que Landry Coquenard sortît tous les jours pouraller aux provisions et Gringaille pareillement, pour exercer sasurveillance autour de l’hôtel de Sorrientès, cette retraite,jusqu’à ce jour, n’avait été éventée par aucun des nombreux limierslancés sur la piste.
On conçoit que Pardaillan ne se souciait guère d’amener là lademi-compagnie de gardes qui lui servaient d’escorte : c’eûtété se trahir bénévolement soi-même. Il ne voulait pas davantageles amener au Grand Passe-Partout, pour des raisons à lui.À Vitry qui lui demandait où il voulait être conduit, il avait toutbonnement indiqué l’auberge du Lion d’Or, rue Saint-Denis,à l’angle de la rue de la Cossonnerie : le logement queValvert occupait rue de la Cossonnerie, bien que complètementindépendant de l’auberge, appartenait au patron de cetteauberge.
Ce fut donc devant le perron du Lion d’Or que toute latroupe vint s’arrêter. Ce qui, naturellement, eut pour résultat defaire se ruer sur ce perron l’hôtelier vaguement inquiet, suivi deses garçons et de ses servantes, aussi inquiets que lui, etd’arrêter un instant la circulation, une foule de badauds s’étantimmédiatement clouée sur place, pour voir ce qui allait se passer.Sans compter les fenêtres des alentours qui, comme parenchantement, se garnirent de curieux.
Les soldats se rangèrent en bataille et présentèrent les armes,comme ils avaient fait à la porte du Louvre. Leur chef, comme ilétait d’usage, échangea force politesses avec ses deux compagnons.Après quoi, Pardaillan et Valvert mirent pied à terre, franchirentles marches et s’arrêtèrent au haut du perron. Mais voyant queVitry, rigide observateur de la consigne, ne faisait pas mine des’en aller, ils saluèrent une dernière fois d’un geste large etpénétrèrent dans la salle commune.
Quand il eut vu la porte de l’auberge se refermer sur eux, Vitryfit faire demi-tour à ses hommes et s’en retourna au Louvre, aupas, comme il était venu.
Jusqu’à ce jour, l’hôtelier avait considéré Valvert, sonlocataire, comme un assez mince personnage. Après ce qu’il venaitde voir du haut de son perron, il n’était pas éloigné de le prendrepour un prince de sang déguisé. Aussi, sa toque blanche à la main,la trogne épanouie, il s’était précipité, multipliant lescourbettes, prodiguant les « monseigneur ». MaisPardaillan et Valvert traversèrent simplement la salle commune et,par une porte de derrière, gagnèrent l’allée de la maison du jeunehomme.
– Que faisons-nous, monsieur ? s’informa Valvert quandils furent là. Réintégrons-nous mon ancien logis ?
– Non pas, fit vivement Pardaillan, nous sommes très biendans la maison du duc d’Angoulême. Sortons par la rue de laCossonnerie et retournons-y, s’il vous plaît.
Ils sortirent par là. Dans la rue, Pardaillan prit le bras deValvert et proposa :
– Pendant que nous y sommes, poussons donc jusqu’auGrand Passe-Partout, pour voir si on n’y a pas denouvelles d’Escargasse. Il me semble que le drôle tarde bien àrevenir et, bien que je le sache assez délié et assez adroit, jecommence à craindre qu’il ne se soit laissé prendre.
Ils tournèrent à droite. Mais ils durent s’arrêter à l’angle dela rue pour attendre que les gardes de Vitry, qui obstruaient larue Saint-Denis, se fussent retirés.
– À quelques pas de l’endroit où ils se tenaient, Stocco,dissimulé dans une encoignure, rivait sur eux son regard de braise.Il connaissait le logis de Valvert. En les voyant s’arrêter devantle Lion d’Or, il avait fout de suite compris leurmanœuvre.
« Je vois, s’était-il dit, le gibier ne fera que passer etressortira aussitôt par où il est entré… À moins qu’il ne sorte parla rue de la Cossonnerie. C’est ce qu’il faut voir,corbacco ! »
Et, se glissant adroitement entre les chevaux, il était allé setapir à l’endroit où nous l’avons vu, en se disant :
« De là, je surveille la porte de l’auberge et la rue de laCossonnerie. De quelque côté qu’ils sortent, ils ne pourront pasm’échapper. Je ne serai pas si sot de les charger… ils ne feraientqu’une bouchée de moi, disgraziato di me ! Non, jeles suivrai à la piste, je ne les lâcherai plus et, à moins que lediable ne s’en mêle, il faudra bien que je découvre leur terrier.Quand je saurai cela, je ne manque pas de bons tours dans mon sac…Je leur tends une bonne embûche et je les prends tous les deux… etles cent cinquante mille livres de monsignor Concini sont àmoi !… à moi seul !… Corpo di Cristo ! avecune fortune pareille, j’achète un duché en Italie et je finis dansla peau d’un grand seigneur ! »
S’il avait eu les mêmes intentions que lui, il est probable queRospignac aurait accompli la même manœuvre. Mais Rospignac n’avaitpas les mêmes intentions que Stocco. C’était la haine et nonl’intérêt qui le faisait agir, lui. Il ne pensait guère à cettefortune qui éblouissait d’autant plus Stocco qu’il s’en exagéraitnaïvement la valeur. Il est même certain qu’il eût donné sanshésiter le peu qu’il possédait lui-même, pour pouvoir se venger deValvert comme il rêvait de le faire.
Encore sous le coup de l’affront sanglant qu’il avait essuyédevant toute la cour, Rospignac était incapable de raisonner. Il nevoyait qu’une chose, c’est qu’il tenait là, dans la rue, ces deuxhommes qui, depuis quelque temps, étaient introuvables. Et comme ilne savait pas où et quand il pourrait les retrouver, il étaitrésolu à ne pas laisser passer l’occasion. Il se disait bien parmoments qu’il ferait bien de s’abstenir, attendu que ces deuxhommes étaient de taille à battre ses quatorze hommes à lui et à setirer, eux, indemnes de l’inégale lutte. Il se disait cela etencore que ce serait une honte de plus qui viendrait s’ajouter à sahonte première, car on ne manquerait pas de dire que si quinzehommes s’étaient laissés battre par deux, c’est qu’ils ne s’étaientpas comportés comme il convient à des braves. Mais la haine et larage étouffèrent la voix de la raison et il résolut de tenter lecoup coûte que coûte.
Décidé à en finir, Rospignac attendait avec impatience que Vitryet ses gardes se fussent retirés. Lorsque l’escorte s’arrêta devantle Lion d’Or, il dut s’arrêter à peu près à la hauteur dela rue au Feure, c’est-à-dire du côté opposé à celui où se tenaientmaintenant Pardaillan et Valvert. Ses hommes avaient dû s’arrêtercomme lui. Ils se groupèrent autour de lui.
Prévoyant que l’escorte ferait demi-tour, Rospignac leur ordonnade se dissimuler dans la rue au Feure. Et, gardant avec lui sesquatre lieutenants, il resta à l’entrée de la rue, dardant deuxyeux sanglants sur ceux qu’il suivait depuis la rue Saint-Honoré.C’est ainsi qu’il les vit entrer dans l’auberge. S’il avait été enpossession de son sang-froid, il n’eût pas manqué de tenir le mêmeraisonnement judicieux qu’avait tenu Stocco. Mais, nous l’avonsdit, il était incapable de raisonner en ce moment. Et, ne voyantque les apparences, il proposa dans un grondementfurieux :
– Dès que ces soldats auront quitté la place, nousenvahissons l’auberge, nous brisons tout, nous y mettons le feu, aubesoin, nous la démolissons pierre à pierre, mais il ne faut pasque ces hommes en sortent vivants. Est-ce dit, messieurs ?
– C’est dit, répondirent d’une même voix Roquetaille,Longval, Eynaus et Louvignac.
– Messieurs, reprit Rospignac, d’une voix qui n’avait plusrien d’humain, je vous abandonne ma part de la récompense promisepar monseigneur, à la condition que vous m’abandonnerez, vous, cedémon d’enfer qui s’appelle Valvert.
Les spadassins se figèrent.
– Il nous a souffletés du plat de son épée,grincèrent-ils.
– Et moi, fit Rospignac d’une voix effrayante, il m’a, toutà l’heure, frappé du bout de sa botte ! Du bout de sa botte,entendez-vous ? Et cela, devant le roi, devant la reine,devant toute la cour ! Qu’est-ce que votre pauvre petitsoufflet à côté de cette insulte-là ?
Les quatre échangèrent un regard férocement amusé. Ets’inclinant, ils cédèrent d’assez bonne grâce :
– S’il en est ainsi, prenez-le.
– Merci, messieurs, fit Rospignac avec un sourire livide.Et, en lui-même :
« Ils ont aussi bien fait… J’étais résolu à tout s’ilsavaient tenté de me le voler. »
Les quatre le quittèrent un instant pour aller donner l’ordre àleurs hommes.
Les soldats de Vitry passèrent, la rue se trouva déblayée,reprît son mouvement accoutumé. Rospignac se retourna. Longval,Eynaus, Louvignac et Roquetaille étaient derrière lui. Et derrièreeux, le reste de la troupe. Il allait s’ébranler, entraînant toutson monde à sa suite. Il demeura cloué sur place par lastupeur.
Là, dans la rue, à une vingtaine de pas de lui, il venaitd’apercevoir ceux qu’il s’apprêtait à aller chercher dansl’auberge. Ils allaient tranquillement, le visage à découvert, brasdessus, bras dessous, s’entretenant avec enjouement, comme deuxhommes qui se sentent l’esprit dégagé de toute appréhension, quivont paisibles et confiants, sans se douter le moins du mondequ’une menace mortelle est suspendue sur eux.
Du moins, il en jugea ainsi. Et, secoué par une joie diabolique,il exulta :
« C’est l’enfer qui me les livre ! Cette fois, jecrois que je les tiens !… »
À voix basse, il donna de brèves instructions à ses lieutenants,qui les transmirent aussitôt à leurs hommes. D’un même geste,toutes les épées jaillirent hors des fourreaux. Tous les jarrets sedétendirent en même temps, et une ruée impétueuse, irrésistible,amena toute la bande dans la rue Saint-Denis. En même temps, uneclameur énorme, effrayante, jaillit de toutes ces lèvrescontractées :
– Sus !
– Pille !
– Tue !
– Assomme !
– Taïaut ! taïaut !
– À mort !…
Devant cette soudaine, cette épouvantable irruption, devant cesgueules convulsives, effroyables, qui hurlaient à la mort, la rues’emplit d’un bruit assourdissant, fait de protestations violentes,d’imprécations, d’injures, de prières et de lamentations, dominépar les cris aigus des femmes terrifiées. Puis ce fut unebousculade affolée, suivie de la fuite rapide et désordonnée de cesinoffensifs passants qui croyaient déjà que leur dernière heureétait venue.
En un clin d’œil, dans l’espace compris entre les rues de laCossonnerie et au Feure, la rue se trouva balayée, vidée de toutgêneur, et la bande déchaînée, maîtresse de la place, put manœuvrerà son aise. Très simple, d’ailleurs, cette manœuvre.
La bande se divisa en deux : une moitié fonça sur les deuxpromeneurs, l’épée haute, pendant que l’autre moitié se défilait,au pas de course, le long des maisons, pour les tourner et lesencercler. La manœuvre s’accomplit, mais elle ne donna pas lesrésultats que Rospignac en attendait.
Cela vint de ce qu’il s’était grossièrement trompé lorsque, lesvoyant si tranquilles, il avait cru que Pardaillan et Valvertétaient sans méfiance. Jamais ils ne s’étaient si bien tenus surleurs gardes, au contraire : bien qu’ils n’en eussent passoufflé mot ni l’un ni l’autre, ils se doutaient bien qu’ilsavaient été suivis. Sous leur apparente indifférence, ils setenaient l’œil et l’oreille au guet. Si bien que, dès le premierpas que Rospignac avait fait dans la rue, ils l’avaient aussitôtdécouvert et ils avaient été fixés.
Instantanément, ils avaient eu la rapière au poing et ilss’étaient arrêtés pour voir venir. À ce moment, la bande hurlanteavait commencé l’exécution de sa manœuvre. Ils avaient très bien vuet très bien compris à quoi elle tendait. Ils n’étaient pas hommesà laisser faire sans se mettre un peu en travers. D’ailleurs, tousles deux savaient, par expérience, que dans une lutte inégale commecelle qu’ils allaient soutenir, la victoire appartient généralementà celui qui porte les premiers coups.
Ils se concertèrent d’un coup d’œil et, séance tenante, avec larapidité de la foudre, ils passèrent à l’offensive : ilssaisirent leurs épées par le milieu de la lame. Un bond démesuréles amena sur ceux qui se défilaient le long des maisons. D’un mêmegeste extraordinairement vif, mais cependant méthodiquementexécuté, ils levèrent le bras et l’abattirent. Les deux lourdspommeaux de fer faisant office de massue tombèrent à toute volée,avec un bruit sourd, sur deux crânes qu’ils défoncèrent. Deuxspadassins s’effondrèrent, assommés. Un autre bond prodigieux lesramena en arrière, au milieu de la chaussée. Ils n’y demeurèrentpas une seconde immobiles.
La moitié de la bande qui venait à eux l’épée haute était bienpartie d’un élan égal. Mais, comme il arrive toujours en pareilcas, cet élan ne s’était pas maintenu égal jusqu’au bout. Ilsétaient partis, huit, en rang serré. Les plus lestes ayant devancéles autres, ils se trouvèrent bientôt éparpillés.
Pardaillan et Valvert sautèrent sur les deux plus avancés. Unedeuxième fois, les deux terribles pommeaux s’abattirent avec larapidité de l’éclair. Deux autres spadassins s’écroulèrent, mortsou évanouis : c’étaient Louvignac et Eynaus.
Ils ne s’en tinrent pas là. Ils saisirent l’épée par la poignéeet engagèrent le fer avant les deux premiers qui se présentèrent àeux. Il n’y eut même pas de passe d’armes : un froissement defer violent, deux bras qui se détendent comme deux ressortspuissants, une fulguration d’acier… Et deux hommes quis’affaissent, l’épaule traversée de part en part.
Ainsi, la véritable lutte n’était pas encore engagée, et déjàdix des estafiers de Rospignac se trouvaient hors de combat !Et ceux qui avaient accompli ce prodigieux tour de force n’avaientmême pas une écorchure.
Et cela s’était accompli avec une rapidité fantastique. Ces deuxhommes semblaient disposer de vingt bras chacun, paraissant avoirle don de se trouver partout à la fois. On se ruait de cecôté-là : ils n’y étaient plus. Seulement, partout où ilsavaient passé ainsi, un homme gisait dans une mare de sang.
La partie – pourtant si inégale – s’annonçait mal, très mal pourRospignac. Dès l’instant où il avait engagé l’action, il avaitretrouvé ce sang-froid qui l’avait abandonné jusque-là. Il jugeadonc froidement la situation. Il la vit fortement compromise, nonpas perdue encore. Il comprit aussi que, s’il laissait les hommesqui lui restaient s’éparpiller comme ils le faisaient, ils seferaient tous tuer inutilement les uns après les autres. D’un coupde sifflet, il commanda la manœuvre du rassemblement, en se disantqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Aussi maintenant, Pardaillan et Valvert se sentaient pressés detoutes parts. Ce n’étaient plus des combattants isolés qu’ilstrouvaient devant eux, c’était un groupe compact qui lesencerclait. À cet encerclement, ils opposèrent la seule manœuvrepossible : ils se mirent dos à dos et se couvrirent par unmoulinet vertigineux.
C’était la deuxième phase de la lutte qui commençait, le chocdécisif, que l’extraordinaire vivacité de Pardaillan et de Valvertavait réussi à retarder jusque-là. Suivant la coutume, il futaccompagné des clameurs et des vociférations des assaillants quis’entraînaient ainsi mutuellement.
Pardaillan et Valvert ne criaient pas, eux. Ils se tenaient dosà dos, solidement campés, les pieds comme vissés au sol, lesmâchoires contractées, les yeux flamboyants. Ils n’attaquaient pas…pas encore, du moins, Toujours couverts par leur étincelantmoulinet, ils attendaient qu’un jour se produisît dans le cercle defer qui les menaçait et ils se tenaient prêts à porter leur coup,dès que l’occasion se présenterait.
Elle ne tarda pas à s’offrir à eux, cette occasion. Brusquement,le bras de Pardaillan se détendit, allongea son coup de pointe. Etle maladroit qui venait de se découvrir tomba comme une masse.
Presque aussitôt après, Valvert trouva aussi l’occasion qu’ilguettait. Il fit même coup double, lui. L’homme qu’il venait defrapper, en tombant, d’un geste instinctif, se raccrocha à sonvoisin. Celui-ci, pour se dégager, dut le repousser avec force.Dans ce mouvement, il perdit la garde. Valvert allongea de nouveaule bras dans un geste foudroyant. Les deux estafiers tombèrent l’unsur l’autre.
Des quatorze hommes qui avaient suivi Rospignac jusque-là, il nelui en restait plus que cinq, parmi lesquels Roquetaille etLongval. Certes, s’ils avaient eu affaire à des escrimeursordinaires, ces six-là auraient encore pu compter avoir finalementle dessus. Malheureusement pour eux, Pardaillan et Valvertn’étaient pas des escrimeurs ordinaires. Et ils le firent bien voiren passant aussitôt de la défensive à l’offensive.
Rospignac qui, l’instant d’avant, avait encore pu espérer venirà bout des deux formidables lutteurs, comprit que, cette fois, sadéfaite était certaine. Il le comprit d’autant mieux que, seuls,Longval et Roquetaille montraient la même ardeur à la lutte. Lestrois autres faiblissaient visiblement et il sentait qu’ilsn’attendaient qu’une occasion propice pour tirer au large.
Cependant, il ne lâcha pas pied. Il était bien résolu à se fairetuer sur place plutôt que de subir la honte d’une défaite aussihumiliante. Dès le début, il avait réussi à se porter contreValvert, et on peut croire qu’il ne s’était pas ménagé. Il lechargea avec la fureur du désespoir, cherchant plutôt à se fairefrapper qu’à frapper.
Par suite de l’impétueuse offensive de Pardaillan et de Valvert,le dispositif du combat se trouvait de nouveau changé. Ilsn’étaient plus dos à dos, mais côte à côte : les ordinairesavaient compris l’impérieuse nécessité de se sentir les coudes, etils s’étaient groupés.
Ce fut contre ces deux épées que Rospignac, cherchant la mort,vint se jeter. Et alors, il commença à s’affoler ; il s’étaitdécouvert volontairement plusieurs fois, Valvert et Pardaillanauraient pu réaliser ses vœux et le frapper aisément. Comme s’ilss’étaient donné le mot, ils ne le firent pas. Il lui parut évidentqu’ils le ménageaient, et il ne se trompait pas.
En soi, ce dédain était passablement humiliant, car Rospignacétait un escrimeur de première force, réputé comme une des plusfines lames de Paris. Ce ne fut pas cette humiliation qui l’affola.Il comprit que s’ils le ménageaient ainsi, c’était qu’ils voulaientlui infliger une nouvelle correction déshonorante, dans le genre decelles qu’il avait déjà subies. Et il savait qu’il n’était pas deforce à leur résister.
Ce fut cette pensée qui lui fit perdre la tête. Et à moitié fou,sans trop savoir ce qu’il disait, il implora, au milieu ducliquetis de l’acier entrechoqué :
– Tuez-moi ! Mais tuez-moi donc !
Et il y avait on ne sait quoi d’étrangement déconcertant etémouvant à la fois dans cette prière affolée d’un homme jeune, fortet brave, adressée précisément à ces deux autres hommes sur qui ilvenait sans honte et sans scrupule de lâcher une meute d’assassins,et contre lesquels il se dressait encore, lui sixième, le fer aupoing.
C’était aussi l’éclatant aveu de son impuissance et de sadéfaite. En bonne justice, ceux à qui il l’adressait, cet aveu,auraient bien eu quelque droit de triompher. Ils n’en firent rienpourtant. Pardaillan se contenta de hausser les épaules, tout enparant un coup droit destiné à le pourfendre. Valvert, lui,signifia son intention :
– Je ne te tuerai pas, parce que ce serait te soustraire aubourreau à qui tu appartiens. Cependant, tu ne t’en iras pas sansêtre châtié comme tu mérites de l’être.
– Démon d’enfer ! rugit Rospignac.
Et, comme il ne savait que trop bien quel était le châtiment quelui réservait son terrible adversaire, tout en ferraillant avecfureur, sa main gauche alla chercher sous le pourpoint le poignardqu’il était bien résolu à se plonger lui-même dans la gorge plutôtque de subir une troisième fois l’abominable correction qu’on luipromettait.
Pardaillan et Valvert s’étaient très bien aperçus que trois desacolytes de Rospignac louchaient à droite et à gauche d’une manièrequi était on ne peut plus significative. Le chevalier eut pitiéd’eux et, de sa voix railleuse, leur conseilla :
– Allons, sauvez votre peau, déguerpissez !
Tous ces coupe-jarrets étaient braves. C’est une justice qu’ilfaut leur rendre. Ceux-ci, qui grillaient d’envie de suivre leconseil qu’on leur donnait charitablement, hésitèrent un instant,ne se sentant pas la force d’abandonner lâchement leurs chefs. Ceque voyant, leurs adversaires les chargèrent avec une impétuositételle qu’elle mit en déroute leurs derniers scrupules et qu’ilsdétalèrent comme des lièvres.
Les malheureux n’allèrent pas loin d’ailleurs. Tout de suite,ils tombèrent, pour ainsi dire, dans les bras de deux grandsdiables qui accouraient en poussant des hurlements qui n’avaientrien d’humain et en brandissant des manières de massues. Au milieud’un vacarme épouvantable où l’on entendait tour à tour lesbraiments de l’âne, les miaulements du chat, les hurlements furieuxdu chien, les grognements du cochon, les deux massues s’abattirenten même temps à toute volée et deux des fuyards tombèrent assommés.Le troisième seul disparut, s’évapora, sans qu’on pût savoir par oùil avait passé.
C’était la fin de l’effroyable lutte. Roquetaille et Longval,qui continuaient à s’escrimer bravement, ne pouvaient tenirlongtemps, Rospignac le comprit. Il gronda :
– Que l’enfer t’engloutisse, démon ! Tu ne m’auras pasvivant ! Et il leva le poignard pour se frapper. Il n’eut pasle temps de le faire.
Au même instant, il sentit sur le crâne un choc tel qu’il luisembla que le ciel venait de lui crouler sur la tête. Et il tombacomme une masse, le nez dans le ruisseau, pendant qu’une voix,qu’il n’entendit pas, lançait avec un accent méridionalprononcé :
– Holà hé ! suppôts de truanderie, tournez-vous,millodious, qu’on voie un peu vos faces d’assassins !…
Ceci s’adressait à Longval et à Roquetaille. Ils n’eurent garded’obéir, pour l’excellente raison qu’au même instant ils tombaient,presque en même temps, le crâne fracassé. Ce coup double mortel,exécuté avec une adresse et une rapidité rares, mettait fin aucombat. Il fut salué par un hi han ! de triomphe.
C’étaient Landry Coquenard et Escargasse qui arrivaient ainsi ausecours de leurs maîtres au moment où ceux-ci n’avaient plus besoind’eux. Ce qui ne les avait pas empêchés d’abattre, avec unerapidité merveilleuse, une besogne sanglante là où leurs maîtreseussent probablement fait grâce.
C’était Escargasse, de retour à l’instant de la mystérieusemission que lui avait confiée Pardaillan, et tout couvert encore dela poussière de la route qui, du pommeau de son épée, venaitd’assommer à moitié Rospignac. Et ce faisant, sans le savoir, ill’avait sorti d’une manière honorable de la situation fâcheuse oùil s’était mis.
C’était Landry Coquenard qui, avec une courte barre de fer,qu’il venait d’acheter précisément, qu’il tenait encore à la main,rouge de sang, venait d’abattre Roquetaille et Longval. On saitqu’il leur en voulait particulièrement, à ces deux-là. Il ne lesavait pas manqués.
N’ayant plus de combattants devant eux, Pardaillan et Valvertavaient rengainé. Maintenant, ils contemplaient d’un air rêveurl’effroyable besogne qu’ils avaient accomplie. Quatorze corpsétaient étendus sur la chaussée qu’ils avaient rougie de leur sang.Quatorze ! Et ils étaient quinze quand ils s’étaient rués sureux en hurlant : À mort !
– Pauvres diables ! murmura Pardaillan avec un accentd’indicible tristesse.
– Ils ont voulu nous meurtrir lâchement, fit doucementValvert, nous avons défendu notre peau, monsieur.
– Hélas ! oui.
– D’ailleurs, nous avons mesuré nos coups. Ils sont plus oumoins grièvement atteints, mais pas un ne l’est mortellement. Jegage qu’ils en réchapperont tous.
– Je vous réponds que ces deux-là sont bien trépassés,affirma Landry Coquenard.
Il désignait Roquetaille et Longval. Pardaillan et Valvertjetèrent un coup d’œil sur les deux corps étendus au milieu duruisseau. Ils étaient déjà raides. Le coup qui les avait atteintsavait été si violent que le crâne avait sauté, la cervelle nefaisait qu’une bouillie sanglante. Landry Coquenard ne se trompaitpas : ils étaient bien morts.
– Diable ! fit Pardaillan, tu as la main lourde. Nepouvais-tu frapper un peu moins fort, animal ?
– Monsieur, répondit Landry Coquenard avec une douceursinistre, ces deux-là m’avaient passé la corde au cou et, avecforce gourmades, ils me traînaient à la potence comme un vilpourceau. Je m’étais juré qu’ils ne finiraient que de ma main. Jeme suis tenu parole.
– Tu as la rancune tenace, à ce que je vois, fit observerValvert.
– Vous savez, monsieur, que j’ai failli être d’Église, etrien n’est aussi rancunier qu’un homme d’Église, expliqua LandryCoquenard.
Et de son air onctueux :
– Maintenant qu’ils sont trépassés, je ne leur en veuxplus. Et même je dirai de grand cœur un Pater et unAve pour le repos de leur âme.
– Dans tous les cas, fit Pardaillan, je ne te conseille pasd’aller te vanter de ce coup-là à mon fils Jehan.
– Pourquoi, monsieur le chevalier ?
– Parce qu’il les réservait pour lui. Parce que, bien qu’iln’ait jamais failli être d’Église comme toi, il est pour le moinsaussi rancunier que toi, et s’il apprenait jamais que c’est toi quil’as privé du plaisir de les expédier dans l’autre monde, je nedonnerais pas une maille de ta peau.
Et dissimulant un sourire que lui arrachait la mine penaude etinquiète de Landry Coquenard :
– Ne demeurons pas plus longtemps ici, dit-il, il pourraitnous en cuire, et si l’on nous tombait de nouveau dessus, je nesais si j’aurais assez de forces pour soutenir un effort pareil àcelui que nous venons de fournir, attendu que je n’ai plus vingtans comme vous, moi.
Cette réflexion amena un sourire sur les lèvres de Valvert. Il yavait beau temps qu’il avait remarqué cette manie qu’avait lechevalier de se faire plus vieux et plus faible qu’il n’était. Maiscomme il trouvait lui-même que le conseil était bon, il se laissaentraîner sans faire d’objection. Les quatre hommes se dirigèrentdonc aussitôt vers la rue de la Cossonnerie.
Pardaillan avait appelé Escargasse près de lui. Tout enmarchant, le brave rendait compte de la mission dont il avait étéchargé. Et il faut croire que les nouvelles qu’il apportait étaientjugées excellentes par Pardaillan et par Valvert qui paraissait aucourant, car tous les deux montraient des visages épanouis, avecdes yeux pétillants de malice, comme lorsqu’ils se disposaient àjouer quelque bon tour.
Pendant qu’ils cheminaient ainsi sans se presser, toute leurattention concentrée sur l’espèce de rapport que leur faisaitEscargasse, Stocco, le nez toujours enfoui dans les plis dumanteau, les suivait de loin, sans qu’ils s’en doutassent, ouparussent s’en douter.
Stocco, en effet, n’avait pas lâché pied. Lorsqu’il vit queRospignac lançait ses spadassins contre les deux hommes qu’ilsuivait, il n’avait pas eu le moindre doute sur l’issue del’inégale lutte qui allait s’engager.
« Ils sont une quinzaine en tout, s’était-il dit. MaisM. de Pardaillan, à lui seul, en vaut vingt. Et son jeunecompagnon est aussi fort que lui, si ce n’est davantage. Pour moil’affaire n’est pas douteuse : M. le baron va se faireétriller d’importance. Je ne serai pas si sot de m’en mêler.Mettons-nous à l’écart et attendons que M. le baron soitexpédié pour reprendre ma chasse. Mais, en attendant, ouvre l’œil,Stocco, et si l’occasion se présente de planter ton poignard entreles deux épaules de l’un ou des deux et de gagner honnêtement toutou partie de la récompense promise, je ne la laisse pas échapper,corbacco ! »
Et il s’était mis à l’écart. Et il avait assisté de loin à toutela bataille qui s’était terminée mieux encore qu’il ne l’avaitprévu. Malheureusement pour lui, il n’avait pas trouvé l’occasionsouhaitée de placer par-derrière ce fameux coup de poignard quidevait lui rapporter une fortune. Et, infatigable et tenace, ilavait repris sa chasse, ainsi qu’il l’avait dit lui-même. Il avaitune grande expérience de ces sortes d’opérations. Il lesaccomplissait d’ordinaire avec une adresse incomparable et sevantait avec orgueil de n’avoir jamais été éventé par le gibierainsi suivi. En l’occurrence, comme Pardaillan lui inspirait uneterreur véritable, comme il savait qu’il y allait de sa peau s’ilse laissait surprendre, c’était avec plus de soin et de prudenceque jamais qu’il opérait.
Le chevalier et ses compagnons avançaient toujours, sans sepresser. De temps en temps, ils s’arrêtaient pour écouter plusattentivement un détail fourni par Escargasse, qui parlait presquetout le temps, et ils reprenaient leur marche. Ils ne cherchaientpas à se dissimuler ; ils paraissaient très confiants ;ils ne s’étaient pas retournés une seule fois ni les uns ni lesautres.
Cette tranquille assurance facilitait la besogne de Stocco. Ils’en félicitait intérieurement parce qu’elle lui prouvait qu’ils nese sentaient pas suivis. Cependant, il se garda bien de commettreune imprudence. Et même il sut résister à la tentation de serapprocher d’eux, malgré le désir qui le talonnait d’entendre cequ’ils se disaient.
Parvenus presque au bout de la rue, les quatre compagnonss’arrêtèrent, comme ils l’avaient fait plusieurs fois déjà.Aussitôt, Stocco s’immobilisa. Ainsi qu’il faisait toujours dansces cas-là, il chercha des yeux l’endroit où il pourrait se cacherpour le cas où ils se retourneraient. Il ne trouva rien. Il luifallait demeurer où il était, ou s’en retourner. Il demeura, maisse donna des allures de quelqu’un qui cherche une maison. Il sedisait qu’il n’y avait guère d’apparence qu’ils se retourneraient.Et même, s’ils le faisaient, il était bien sûr de ne pas êtrereconnu, enveloppé comme il l’était dans les plis du manteau.
Il se trompait. Pardaillan se retourna brusquement. Stoccotourna à moitié le dos, leva la tête, sembla se plonger dans uneétude approfondie de l’immeuble devant lequel il s’était arrêté.Mais, du coin de l’œil, il louchait avec inquiétude du côté dePardaillan. Et il vit qu’il s’avançait vers lui sans se presser. Etil gronda en lui-même :
« Porco Dio ! ce démon m’aurait-ilreconnu ? S’il en est ainsi, gare à ma peau ! »
Hélas ! oui, Pardaillan l’avait reconnu. Et il le lui dit,tout en allant à sa rencontre.
– Eh ! Stocco, voilà assez longtemps que tu me suis,lui cria-t-il. J’en ai assez. Fais-moi le plaisir de déguerpir, ousinon, si tu me laisses aller jusqu’à toi, je te préviens que tu nesortiras pas entier de mes mains.
Ces paroles assommèrent Stocco qui se croyait si sûr de lui. Ilne perdit pas la tête cependant. Et il n’hésita pas un instant. Ilprit ses jambes à son cou et détala sans vergogne, comme si tousles diables d’enfer avaient été lancés à ses trousses. Il étaitbrave pourtant.
Il détala, mais tout en courant ventre à terre, il regardaitderrière lui. Pardaillan s’était arrêté. Stocco respirait pluslibrement, mais ne changea pas d’allure. Pardaillan fit demi-touret s’en retourna vers ses compagnons qui l’attendaient au coin dela rue. Alors Stocco se mit au pas. Pardaillan et ses compagnonstournèrent à gauche dans la rue du Marché-aux-Poirées. Alors Stoccofit demi-tour et, à toutes jambes, se lança à leur poursuite.
Il jouait de malheur décidément : quand il arriva à sontour dans la rue, les quatre compagnons avaient disparu. Avec unepatience que nulle déconvenue ne parvenait à rebuter, il restajusqu’à la nuit au milieu du marché, allant sans se lasser de larue au Feure et à la rue de la Cossonnerie, flairant, fouillant,interrogeant, le tout en pure perte.
Ce fut la nuit qui interrompit ses recherches obstinées. Alorsseulement il se résigna à s’en aller en se disant pour seconsoler :
« Je n’ai pas réussi comme je le désirais, je n’ai tout demême pas perdu tout à fait mon temps. Mes recherches sont limitéesmaintenant à un très petit espace. Étant donné la rapidité aveclaquelle ils ont disparu, il est évident qu’ils ne peuvent pas êtreallés bien loin. Ils doivent gîter dans la rue duMarché-aux-Poirées ou à l’entrée de la rue au Feure. Ils ne peuventgîter que là. Je reviendrai dès demain, et si le diable ne s’enmêle pas encore, il faudra bien que je les trouve. »
Fausta savait maintenant qu’elle ne pouvait plus compter sur leduc d’Angoulême, qui s’était enfui dans ses terres, où elle ne sesouciait pas de le relancer. Le coup avait été effroyablement rudepour elle. C’était l’écroulement complet, irrémédiable, d’un planlonguement et savamment mûri. Malgré sa force de caractèreprodigieuse, elle avait été un instant atterrée.
Tout autre qu’elle eût renoncé à une lutte devenue impossible.Elle, elle s’était ressaisie. Et, comme l’avait prévu Pardaillan,elle n’avait pas renoncé. Plus que jamais elle poursuivait lalutte. Que voulait-elle maintenant ? Qui aurait pu ledire ? Peut-être s’était-elle résignée à travailler loyalementpour Philippe d’Espagne. Peut-être travaillait-elle sournoisementpour elle-même. Peut-être avait-elle songé à remplacer Charlesd’Angoulême par un autre : un Condé, un Guise, un Vendôme,peut-être Concini lui-même, avec qui elle restait au mieux, malgréle méchant tour que lui avait joué Léonora. Car on pense bienqu’elle n’avait pas été dupe et qu’elle avait très bien comprisque, si la fille de Concini et de Marie de Médicis avait refusé dela suivre, c’était parce qu’elle avait été circonvenue.
Peut-être – et c’est ce qui nous paraît le plus probable – parune sorte de dilettantisme morbide ne s’obstinait-elle ainsi qu’àcause de Pardaillan. Peut-être mettait-elle son point d’honneur àbattre une fois dans sa vie cet invincible adversaire qui l’avaittoujours battue, elle, et sur tous les terrains.
Peut-être ce qui n’avait été jusque-là qu’un accessoireétait-il, par un travail obscur, lent, opiniâtre, devenu leprincipal : peut-être la mort de Pardaillan, qui n’étaitqu’une nécessité que lui imposait la réussite de ses vastesambitions, était-elle devenue l’unique but vers quoi tendaienttoutes les ressources de son esprit infernal, puissamment doué, etqu’elle voulait atteindre coûte que coûte, et dût-elle luisacrifier ces mêmes ambitions qui jusque-là avaient primé tout.
Si c’était cela, c’était bien la lutte suprême qu’avaitpressentie Pardaillan, et qui ne pouvait se terminer, cette fois,que par la mort d’un des deux irréductibles adversaires.
Peut-être… Mais qui pourrait dire avec Fausta ?
Quoi qu’il en soit, ce matin-là, de grand matin, nous retrouvonsFausta dans son cabinet, toujours souverainement calme, enapparence. Nous la retrouvons au moment où elle congédie d’Albaranà qui elle vient de confier ses ordres.
Nous suivrons un instant le colosse espagnol qui nous ramèneratout naturellement, lui, à ceux à qui nous avons affaire et dontles faits et gestes nous intéressent particulièrement pour lemoment.
Après s’être incliné devant Fausta avec ce respect faitd’adoration religieuse que lui témoignaient tous ses serviteurs,d’Albaran sortit et s’en fut aux écuries. Au bout de quelquesminutes, il sortit de l’hôtel. Il était à cheval, deux de seshommes, taillés en hercules le suivaient, à cheval comme lui. Aupas, comme des gens qui ne sont pas pressés, ils s’en allèrent versla rue Saint-Honoré.
Ils n’avaient pas fait dix pas dans la rue Saint-Nicaise qu’unhomme, sorti on ne savait d’où, se mit à les suivre. C’étaitGringaille. Il était à pied, lui. Mais rue Saint-Honoré, il pénétradans la première auberge qu’il trouva sur son chemin. Quand ilressortit, moins d’une minute après, il était monté, lui aussi, surun vigoureux coursier. D’Albaran n’avait pas eu le temps d’allerbien loin. Il aperçut de suite sa haute silhouette. Il se remit àle suivre.
Toujours au pas et toujours suivi à six pas de ses deuxserviteurs, d’Albaran s’en alla sortir de la ville par la porteMontmartre. Quand il fut hors de l’enceinte, il mit son cheval autrot. Mais on voyait qu’il ne paraissait pas pressé, et il avaitl’air de faire une simple promenade.
Gringaille le suivit ainsi jusque dans les environs desPorcherons. Là, soit qu’il en eût assez, soit qu’il fût fixé sur lebut de cette promenade apparente, il fit faire volte-face à soncheval et revint à Paris, au galop. Il s’en fut tout droit à lafameuse auberge de la Truie qui file, laquelle, nouscroyons l’avoir dit, était située rue du Marché-aux-Poirées, à deuxpas de la rue de la Cossonnerie. Là, il laissa son cheval.
Quelques minutes plus tard, il se trouvait devant Pardaillan etValvert. Il était attendu avec impatience, paraît-il car, dès qu’ilparut, Pardaillan s’informa vivement :
– Eh bien, il est parti ?
– Oui, monsieur.
– Combien d’hommes avec lui ?
– Deux seulement. Mais bien armés et qui me paraissentdiablement solides.
– Aurais-tu peur par hasard ? interrogea Pardaillan enle fouillant du regard.
– Peur ? s’étonna sincèrement Gringaille. Et de quoiaurais-je peur ? Je suis là pour vous renseigner, je vousrenseigne. Les gaillards m’ont paru solides. Je dis : ils sontsolides. Et c’est tout. Mais cornedieu, ni ceux-là ni d’autres neme font peur. Et vous le verrez bien, monsieur.
– Bien, fit Pardaillan, satisfait. Raconte, brièvement,maintenant. Gringaille raconta simplement qu’il avait suivid’Albaran jusqu’aux Porcherons et termina en disant :
– D’après ce que vous m’avez dit, monsieur, et par ladirection qu’il a prise, j’ai compris que l’Espagnol s’en va pourpasser la Seine au bac qui se trouve non loin de Clichy. J’ai penséqu’il était inutile de pousser plus loin, j’ai tourné bride et jesuis venu vous avertir.
– Qu’en dites-vous, Odet ? fit Pardaillan en setournant vers Valvert, attentif.
– Je dis, monsieur, répondit le jeune homme, que Gringailledoit avoir raison. D’Albaran a voulu raccourcir un peu la coursepour ménager ses chevaux. Il passera la Seine au bac de Clichy,après quoi il longera doucement la rivière jusqu’à ce qu’ilrencontre le bateau et son escorte.
– C’est probable, en effet. Et vous, qu’allez-vousfaire ?
– Mais, monsieur, c’est à vous de décider, puisque c’estvous qui avez préparé cette expédition et que vous devez ladiriger.
– C’est que, précisément, je ne peux pas aller avec vous,comme il était convenu. Je le regrette beaucoup, mais aujourd’huij’ai autre chose à faire. Vous comprenez, Odet ?
– Oh ! parfaitement, monsieur, répondit le jeunehomme. Et, avec un sourire confiant :
– Je me doute bien qu’il faut que ce que vous avez à faireailleurs soit d’une gravité exceptionnelle pour que vous renonciezainsi à une expédition que vous aviez préparée avec tant de soin.Mais soyez tranquille, monsieur : je ferai pour vous ce quevous ne pouvez faire vous-même. Et je réussirai, ou j’y laisseraima peau.
– Non pas, fit vivement Pardaillan, il ne s’agit pas d’ylaisser sa peau. Il faut réussir. Vous m’entendez, Odet ? ille faut.
– C’est différent. Alors je réussirai, je vous en donne maparole, monsieur.
– Dès l’instant que j’ai votre parole, me voilà tranquille.Maintenant, répondez à ma question : qu’allez-vousfaire ?
– Je vais filer au galop sur Saint-Denis. J’y traverseraila Seine et je reviendrai, au pas, sur Paris, en longeant larivière. Il me semble que c’est ce qu’il y a de plus simple àfaire.
– En effet. Allez maintenant, et ne perdez pas uninstant.
– Holà ! Landry, Escargasse, appela Valvert. Les deuxhommes appelés parurent aussitôt.
– Nous partons, dit Valvert sans donner d’autresexplications.
– Nous sommes prêts ! fit Landry Coquenard sanss’étonner.
– Hé bé ! ce n’est pas trop tôt ! se réjouitEscargasse. On s’énervait à attendre ainsi.
– En route, commanda Pardaillan qui ajouta : je veuxvous voir partir. Je vous accompagne jusqu’à la Truie.
Ils sortirent tous les cinq par la rue de la Cossonnerie,c’est-à-dire qu’ils passèrent par les caves. En chemin, Pardaillanfaisait ses dernières recommandations à Valvert et lui rappelaittout ce qu’il avait à faire.
– Vous irez au Louvre, dit-il en terminant, cela va de soi.Pas de fausse modestie, hein ! Racontez tout ce que vous aurezfait. Vous m’entendez, Odet ? Je tiens absolument à ce qu’ilen soit ainsi.
– Je suivrai vos instructions à la lettre, promit Valvert.Cependant, monsieur, il me semble qu’il est de toute justice que jefasse connaître la part qui vous revient dans cette affaire. Ensomme, mon rôle, à moi, n’est que secondaire. Je ne suis que lebras qui exécute, tandis que vous avez été la tête qui conçoit etqui dirige.
– Non pas, non pas, protesta vivement Pardaillan, j’ai desraisons à moi, et de sérieuses raisons, crois-le bien, de ne pasparaître dans cette affaire. Ainsi, sous aucun prétexte, neprononce mon nom à ce sujet. Je te le demande instamment.
À ce tutoiement inusité, plus qu’à l’insistance qu’il y mettait,Valvert comprit que Pardaillan tenait d’une manière touteparticulière à ce qu’il demandait et que ne pas lui obéir sur cepoint pouvait avoir des conséquences qu’il ne soupçonnait pas, maisqui, assurément, seraient très graves. Et il promitencore :
– Je ne comprends pas, mais n’importe, je ferai ainsi quevous le désirez, monsieur.
– C’est tout ce que je demande. Quant au reste, vouscomprendrez plus tard, répliqua Pardaillan avec un sourireénigmatique.
Ils sortirent. La Truie qui file était à deux pas. Ilss’y trouvaient donc presque portés. Ils pénétrèrent dans la cour.Il faut croire que Gringaille, en y laissant son cheval, avait enmême temps laissé des instructions, car cinq chevaux tout sellésattendaient côte à côte, en piaffant d’impatience, la bride passéedans les anneaux scellés dans la muraille.
Ils n’avaient donc qu’à se mettre en selle. Ce qu’ils firent àl’instant même. Valvert serra avec vigueur la main que lui tendaitPardaillan et partit le premier. Landry Coquenard, Escargasse etGringaille lui laissèrent prendre six pas d’avance et s’ébranlèrentà leur tour.
Lorsqu’ils passèrent devant Pardaillan, celui-ci lança àGringaille et à Escargasse un coup d’œil expressif en désignantValvert de la tête. Les deux braves comprirent à merveille lasignification de ce regard, car, d’un même geste, ils frappèrent dupoing le pommeau de la formidable colichemarde qui battait le flancde leur monture. Et Escargasse, qui avait toujours desdémangeaisons au bout de la langue, appuya leur geste par cesparoles :
– N’ayez pas peur, monsieur, on ouvrira l’œil.
Demeuré seul dans la cour, Pardaillan suivit du regard Valvertqui s’en allait au pas, le poing sur la hanche et, le même sourireénigmatique aux lèvres, il songeait :
« Ce brave garçon, qui s’en va risquer sa peau avec une sibelle insouciance, ne se doute certes pas que, par la mêmeoccasion, il marche à la conquête de sa dot… Car enfin le servicequ’il va rendre au roi vaut bien… soyons raisonnable… mettons deuxcent mille livres ?… Oui, corbleu, le roi ne pourra pas luidonner moins… Va donc pour deux cent mille livres… Mais diantre, leroi pourrait bien accepter le service et oublier de le récompenser.Eh ! eh ! c’est assez dans les habitudes des grands de secroire quittes de tout par une belle parole !… J’en saisquelque chose !… Pardieu, si le roi oublie, je me charge, moi,de lui rafraîchir la mémoire. Et même, il me vient une idée… C’està voir… Je réfléchirai à cela en route. »
Tout en songeant ainsi, Pardaillan, par vieille habitude deroutier, s’assurait que son cheval était bien sanglé et se mettaiten selle à son tour. Il sortit et tout doucement, car il setrouvait au milieu de la foule des ménagères qui encombraient déjàle marché, il alla jusqu’au coin de la rue au Feure.
Il n’entra pas dans cette rue et s’arrêta un instant. Du haut deson cheval, il jeta un coup d’œil dans la rue, chercha et trouvaaussitôt une manière de mendiant qui s’était accroupi contre uneborne. Nous disons « une manière de mendiant » car si cethomme avait le costume dépenaillé d’un miséreux, s’il s’étaitinstallé là comme pour implorer la charité publique, en réalité, ilparaissait fort peu s’occuper de solliciter les passants.
En voyant cet homme que, de toute évidence, il savait là,Pardaillan eut un sourire narquois.
« Cet imbécile de Stocco qui s’imagine que je ne lereconnaîtrai pas parce qu’il s’est déguisé en suppôt de la cour desMiracles et qu’il s’est masqué la moitié du visage avec un largebandeau de linge sale ! se dit-il. Ce coquin commence àdevenir assommant et j’ai bien envie… »
Il réfléchit une seconde en regardant Stocco – car c’était bienlui – d’un air qui n’annonçait pas précisément des dispositionsbienveillantes. Puis, haussant les épaules d’un air dédaigneux, ils’éloigna doucement sans avoir été vu de Stocco qui, de l’œil libreque ne masquait pas le bandeau, surveillait les portes des maisonsde la rue au Feure et n’avait pas tourné la tête de son côté.
Pardaillan sortit de la ville et prit la route de Saint-Denis,la route précisément qu’avait prise Valvert quelques minutes avantlui. Il se lança au galop sur cette route, comme s’il était à lapoursuite de quelqu’un. Après tout, peut-être avait-il oublié decommuniquer quelque détail important à son jeune ami et courait-ilaprès lui pour réparer cet oubli.
Cependant, à force de galoper ainsi, il finit par apercevoir àquelques centaines de toises devant lui celui après qui ilparaissait courir. Valvert s’en allait au petit trot. LandryCoquenard marchait familièrement à côté de lui. Quant à Escargasseet à Gringaille, ils n’étaient plus là.
Or, chose bizarre, au lieu de donner de l’éperon et de rattraperle jeune homme, ce qui lui eût été facile, Pardaillan fit prendre àson cheval une allure plus modérée et le mit au petit trot. Cen’est pas tout : il avait le manteau flottant sur lesépaules ; il ramena les pans sur le visage et enfonça lechapeau jusque sur les yeux. Ainsi Pardaillan qui, prétextant qu’ilavait autre chose à faire, avait refusé d’accompagner Valvert dansune expédition préparée par lui et où il savait qu’il pouvaitlaisser sa vie, Pardaillan le suivait maintenant de loin et secachait de lui, puisqu’il prenait la précaution de s’enfouir levisage dans le manteau.
Puisque Pardaillan, pour des raisons à lui, que nous netarderons pas à connaître, sans doute, se contentait de suivreValvert de loin, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de leprécéder et d’accompagner nous-mêmes le jeune homme.
Ainsi que nous le lui avons entendu dire, Valvert passa la Seineà Saint-Denis. Là, il quitta la route, descendit sur le chemin dehalage qui suivait tous les contours de la rivière dont il se mit àremonter le cours, ce qui le ramenait vers Paris. Il s’était mis aupas, et Landry Coquenard le suivait à quatre pas. Ils avaient l’airde gens qui viennent de faire une promenade matinale et quirentrent en flânant le long de la rivière.
Escargasse et Gringaille brillaient toujours par leur absence,et Valvert ne semblait nullement se préoccuper de cette absence. Ilest certain qu’il savait ce qu’ils étaient devenus.
Quant à Pardaillan, il avait laissé son cheval dans une aubergeà Saint-Denis. Il s’était lancé à travers les terres et, sedissimulant derrière haies et buissons, il allait d’un pas sûr,très allongé. Il ne suivait plus le jeune homme qui, certes, étaitloin de soupçonner la surveillance dont il était l’objet : ille précédait. Et, malgré les précautions qu’il lui fallait prendrepour se dissimuler, il avançait d’un pas si rapide que la distancequi le séparait de celui qu’il suivait quelques instants plus tôtaugmentait sans cesse. D’ailleurs il lui était relativement facilede prendre cette avance parce que les deux cavaliers s’attardaientvolontairement le plus qu’ils pouvaient.
Au bout d’un petit quart d’heure de cette promenade lente, surle bord de la rivière, Odet de Valvert reconnut de loin la hautestature du gigantesque d’Albaran qui venait vers lui à petits pas,toujours suivi de ces deux serviteurs dont Gringaille avait ditqu’ils lui paraissaient « diablement solides ». Il tournala tête et avertit Landry Coquenard.
– Attention, voici nos gens.
– Je les vois, monsieur, répondit Landry Coquenard sanss’émouvoir.
Ils continuèrent d’avancer, les deux petites troupes allant à larencontre l’une de l’autre. Si Valvert qui, d’ailleurs, n’étaitvenu en cet endroit que pour y rencontrer d’Albaran, l’avaitfacilement reconnu de loin à sa taille colossale, celui-ci, qui, ence moment, était tout à sa mission et à mille lieues de songer àl’homme qu’il haïssait de haine mortelle depuis qu’il lui avaitinfligé cette insupportable humiliation de le rosser devant samaîtresse, celui-ci ne reconnut pas tout d’abord le promeneur quivenait à sa rencontre, et n’y fit pas autrement attention.
Ce ne fut que lorsqu’ils furent assez près l’un de l’autre qu’ille reconnut. L’idée ne pouvait pas lui venir que Valvert lecherchait, lui, expressément. Il crut à un hasard. Un bienheureuxhasard qui lui livrait son ennemi : car, du premier coupd’œil, il vit qu’il n’était suivi que d’un serviteur qui ne payaitguère de mine, alors que lui, il avait avec lui deux hercules dontla force et la bravoure étaient éprouvées depuis longtemps. Ilsétaient trois contre deux, et ils avaient chacun deux pistoletsdans leurs fontes.
D’Albaran oublia qu’il était en mission commandée par Fausta quine pardonnait jamais un oubli dans ces cas-là. Il oublia la forceexceptionnelle de Valvert qui l’avait déjà battu, lui, l’invincibled’Albaran, le puissant colosse qui n’avait jamais rencontré sonmaître. Il oublia tout. Il ne réfléchit pas. Il crut l’occasionfavorable. Il ne voulut pas la laisser passer.
D’ailleurs il ne s’attarda pas à observer les règles de lacourtoisie ; provoquer son adversaire à un duel loyal. Malgréses manières polies, au fond, c’était une brute que ce d’Albaran.Et puis ce n’était pas un duel qu’il voulait : il voulait tuercoûte que coûte et par n’importe quel moyen. Ce fut donc en brutequ’il agit, et sans la moindre hésitation. Lui aussi, il se tournavers ses hommes et, à voix basse, commanda :
– Attention ! Il faut passer sur le ventre de ces deuxgaillards et les laisser morts sur place !
Cet ordre donné, il abandonna la bride, prit ses deux pistolets,les arma froidement et, ensanglantant les flancs de sa monture quihennit de douleur, il chargea avec furie, en hurlant :
– Tue !… tue !…
Ses deux acolytes chargèrent comme lui, derrière lui, pistoletsaux poings, vociférant aussi fort que lui :
– Sus !… Pille !… À mort !…
Ce fut en tourbillon impétueux qui devait tout balayer sur sonpassage, semblait-il, que les trois assaillants arrivèrent surValvert qui tenait le milieu de l’étroite chaussée.
Celui-ci n’attendit pas le choc. Au même instant il eut, luiaussi, le pistolet au poing, un seul pistolet. Car il ne lâcha pasla bride qu’il prit dans la main gauche, ce qui indiquait qu’ilentendait demeurer maître de manœuvrer sa monture selon lescirconstances. Et il partit lui aussi, non pas en charge furieuseet désordonnée, comme d’Albaran, mais en un galop méthodique, commes’il avait été sur la piste du manège.
Il partit seul.
En même temps qu’il fonçait, Landry Coquenard, qui devait avoirreçu ses instructions d’avance, sautait à terre et, abandonnant samonture, se mettait à courir le long d’une haie, un pistolet danschaque main. Et, en courant, il poussait, suivant son habitude, descris ahurissants parfaitement imités de tous les animaux de labasse-cour alors connus.
Parvenu à cinq pas de Valvert, d’Albaran lâcha son coup de feuen mugissant :
– Meurs ! chien enragé !…
C’était ce qu’attendait Valvert qui montrait ce sang-froidextravagant qu’il ne perdait jamais dans l’action. Avant que lecoup partît, d’un coup d’éperon appuyé d’un vigoureux coup debride, il fit faire un écart à gauche à son cheval. La balle passaà l’endroit précis qu’il venait de quitter. Sans cette manœuvre,exécutée avec une précision et une rapidité prodigieuses, la ballel’eût atteint en pleine poitrine. Presque aussitôt, il fit feu àson tour non sur d’Albaran, mais sur sa monture.
Son coup, à lui, porta : atteinte en plein poitrail, labête tomba sur les genoux. D’Albaran fut projeté par-dessusl’encolure et alla s’étaler à quatre pas, au beau milieu du chemin,sans se faire trop de mal, d’ailleurs. Jeter son pistolet déchargé,saisir l’autre, arrêter son cheval, sauter à terre, bondir sur lecavalier désarçonné, tout cela parut ne faire qu’un seul et mêmemouvement, tant Valvert l’accomplit rapidement.
Derrière d’Albaran, ses deux hommes suivaient en trombe.Maladroits, ou trop confiants en eux-mêmes, ils lâchèrent leurscoups de feu immédiatement après lui : quatre balles perduesinutilement. Ils arrivèrent comme des boulets sur lui. Une secondede plus, et ils le broyaient sans merci, sous les fers de leursmontures. Ils comprirent l’effroyable péril que courait leur chef.Doués de poignes de fer, ils réussirent à arrêter leurs chevaux àtemps. Ils auraient pu, ils auraient dû s’en tenir à cela. Il fautcroire qu’ils étaient dévoués à ce chef, car ils s’oublièrenteux-mêmes pour ne songer qu’à lui : ils sautèrent à bas decheval et se précipitèrent vers lui pour lui faire un rempart deleur corps et lui donner le temps de se relever.
Dévouement inutile. Ils n’eurent pas le temps de dégainer :Landry Coquenard les guignait. Il ne déchargea pas ses pistoletssur eux. Se servant d’un de ces pistolets comme d’une massue, illeva et abattit le bras dans un fer foudroyant. Un des hommes tombacomme une masse. Landry Coquenard salua sa victoire par une sérieprécipitée de cris suraigus : les cris du cochon qu’on saigne.En même temps il se ruait sur l’autre, le bras levé, pour lui fairesubir le même sort. Mais il n’eut pas le temps de le frapper.
Celui-là, son élan l’avait porté devant Valvert. Rapide commel’éclair, le jeune homme passa le pistolet dans la main gauche etprojeta son poing en avant, avec la force d’une catapulte. Atteintentre les deux yeux, l’homme s’affaissa près de son compagnon, aumoment précis où Landry Coquenard allait laisser tomber sur soncrâne la crosse de son pistolet. Ce qui ne l’empêcha pas de saluercette nouvelle victoire par des braiments prolongés.
Alors, comme s’ils avaient assisté, invisibles, à cette lutte sibrève, et comme s’ils n’attendaient que ce moment pour entrer enscène à leur tour, Escargasse et Gringaille surgirent soudain,comme des diables sortis d’une boîte, sans qu’on pût dire d’où ilsvenaient. Ils étaient munis de solides cordelettes. Ils fondirentsur les deux blessés qui, en un tournemain, se trouvèrent ficelésdes pieds à la tête, incapables de faire le moindre mouvement. Cequ’ils n’avaient garde de faire, pour l’excellente raison qu’ilsétaient évanouis tous les deux.
Pendant ce temps, d’Albaran se relevait vivement, cherchait desyeux son pistolet chargé qui lui avait échappé dans sa chute et, nele trouvant pas, parce que Valvert venait, d’un coup de pied, del’envoyer rouler dans la Seine, dégainait prestement. Il allait seruer, le fer au poing. Mais, à deux pas de lui, Valvert braquaitsur lui la gueule menaçante de son canon de pistolet et disait, surun ton qui ne permettait pas de douter de sa décision :
– Ne bougez pas, seigneur comte, sinon vous me mettez dansla fâcheuse nécessité de vous loger une balle dans le corps.
– Démon ! mugit d’Albaran, honteux et exaspéré.
Mais il ne bougea pas. C’était tout ce que demandait Valvert quisourit :
– C’est parfait. J’espère maintenant que nous allons nousentendre. Je l’espère… pour vous.
Ces mots firent dresser l’oreille à d’Albaran. Mais il ne lesreleva pas sur-le-champ. Il pensait qu’il avait mieux à faire pourl’instant : se soustraire à la menace de ce pistolet, car ilne se reconnaissait pas encore définitivement battu. Et il jeta unrapide coup d’œil autour de lui.
À sa gauche, il avait la Seine dans laquelle il pouvait sauterd’un bond, ce qui n’était pas pour le gêner, attendu qu’il nageaitcomme un poisson. À sa droite, il y avait une haie. Elle étaitassez clairsemée, cette haie, pour qu’il pût passer à travers assezaisément. Quitte à s’écorcher un peu et à froisser son splendidecostume de velours. Au-delà de la haie, c’étaient les champs par oùil pouvait gagner au large. Mais…
Entre le fleuve et lui, Escargasse se dressait, le pistolet aupoing, la bouche fendue jusqu’aux oreilles par un souriresingulièrement sinistre. Entre la haie et lui, il découvrit lepistolet menaçant que braquait sur lui Gringaille, aussisinistrement souriant qu’Escargasse. Enfin, derrière lui, setrouvait le pistolet tout aussi menaçant de Landry Coquenard, toutaussi souriant que ses compagnons.
Il était brave, d’Albaran. Et il le fit bien voir. Pris entreces quatre bouches à feu prêtes à cracher la mort sur lui, il nesourcilla pas. Avec un flegme que Valvert admira en lui-même, ilappuya la pointe de sa colichemarde sur le bout de sa botte, croisases deux énormes mains sur le pommeau, et fit simplement, sur unton et avec un air émerveillé :
– Cascaras !…
Ce qui, en français, pouvait se traduire par :malepeste ! Alors, les paroles de Valvert lui revinrent à lamémoire. Alors seulement, il les releva :
– Ah çà ! s’étonna-t-il, vous saviez donc que vousalliez me rencontrer ici ?
– Oui, fit nettement Valvert. C’est tout exprès pourm’entretenir avec vous que je suis venu à votre rencontre.
– Alors je suis tombé dans un guet-apens, déclara d’Albaransur un ton d’inexprimable dédain.
– Allons donc ! protesta Valvert avec une froidepolitesse. Nous n’étions que deux quand vous nous avez chargés, àtrois, pistolet au poing, et sans crier gare. C’est à nous deux quenous avons mis vos gens hors de combat et que nous vous avons prisvous-même. Car, que vous le vouliez ou non, vous êtes notreprisonnier, seigneur d’Albaran.
– Et ces deux-là ? fit d’Albaran en désignantEscargasse et Gringaille d’un mouvement de tête souverainementdédaigneux.
– Ces deux-là sont venus quand tout était fini.
– En attendant, ils me gardent, le pistolet au poing.
– Pour vous empêcher de prendre la fuite. Ce que vousauriez tenté de faire s’ils n’avaient pas été là.
– Soit ! fit d’Albaran en levant les épaules.
Il rengaina posément, croisa les bras sur sa puissante poitrineet, regardant Valvert bien en face, avec un calmeadmirable :
– Vous me tenez, tuez-moi, dit-il simplement.
– Je vous ai pris afin de causer avec vous. Je ne voustuerai que si vous m’y forcez absolument, assura Valvert.
Chose étrange, ces paroles, qui eussent dû rassurer d’Albaran,l’inquiétaient plus que n’avaient pu faire les quatre pistoletsbraqués sur lui. C’est qu’il réfléchissait. Et il commençait àentrevoir comme possibles des choses extraordinaires auxquelles ilaurait refusé de croire quelques instants plus tôt.
– Que me voulez-vous donc ? demanda-t-il.
– Je veux, répondit Valvert, et il insistait sur les deuxmots, je veux que vous me remettiez le papier que vous portez etqui contient les ordres de la duchesse de Sorrientès et qui doitvous assurer de l’obéissance passive de ces cavaliers au-devantdesquels vous allez, lesquels cavaliers escortent un bateau quiremonte péniblement le cours de la Seine et qui doit contenir dansses flancs des marchandises… des vins d’Espagne, pour préciser…,particulièrement précieux, puisqu’on les met sous la garde de dixhommes commandés par un officier.
D’Albaran fut atterré. Il s’attendait à tout, sauf à trouverValvert si bien renseigné.
– Comment savez-vous cela ? gronda-t-il d’une voixrauque.
– Peu importe. Je le sais et cela suffit. Allons,donnez-moi ce papier, monsieur. Tiens ! un vin qui vaut quatremillions ! Ce doit être un nectar particulièrementdélectable ! Je veux y goûter, moi !
D’Albaran frémit : Valvert lui disait qu’il connaissaitjusqu’à la valeur exacte de ce chargement qu’il voulaits’approprier. Il hésita une seconde. Non pas pour savoir s’ilcéderait ou non à la menace : il était bien résolu à se fairetuer sur place plutôt que de commettre cette trahison. Seulement ilse demandait s’il n’aurait pas le temps de prendre le précieuxpapier dans son pourpoint et de le détruire. Ce qui eût été lamanière la plus simple de sauver ces millions qui avaient mis plusde six semaines à venir d’Espagne, que sa maîtresse attendait avecimpatience, et qu’on lui demandait de livrer au moment où onpouvait croire qu’ils étaient arrivés à destination.
Mais Valvert ne le perdait pas de vue. Et comme s’il lisait dansson esprit, il dirigea de nouveau le canon du pistolet sur lui, endisant :
– Inutile, monsieur. Ma balle vous abattra avant que vousayez défait seulement deux aiguillettes de votre pourpoint.
– C’est bien, grinça d’Albaran, blême de fureur déçue,tuez-moi, et n’en parlons plus.
Valvert s’approcha de lui, lui posa le canon du pistolet sur lefront et d’une voix glaciale prononça :
– Ce papier, ou je vous fais sauter la cervelle !
D’Albaran ne fit pas un mouvement pour écarter l’arme. Pas unmuscle de son visage ne bougea. Ses yeux étincelants, qu’il tenaitrivés sur les yeux de Valvert, ne cillèrent pas.
– Faites, dit-il simplement, d’une voix que n’altérait pasla moindre émotion.
Froidement, Valvert appuya le doigt sur la détente. D’Albaran nebroncha pas plus que s’il avait été soudain mué en statue demarbre. Et quelque chose comme un sourire dédaigneux passa sur seslèvres.
Valvert ne pressa pas sur la détente, abaissa lentement le bras,recula de deux pas, se découvrit et salua courtoisement.
– Quoi ?… Qu’est-ce que c’est ? s’effarad’Albaran qui ne comprenait plus.
– Monsieur, prononça gravement Valvert, vous êtes dénué descrupules, mais vous êtes brave, assurément. J’aurais dû comprendrequ’un homme comme vous peut être vaincu par la force, mais necourbe pas la tête devant la menace et ne commet pas une lâcheté,même pour sauver sa peau. Je vous adresse toutes mes excuses pourla demande incongrue que je viens de vous faire.
D’Albaran roulait des yeux ahuris. Ce qui se passait dans sonesprit désemparé se lisait si bien sur son visage que Valvertfaillit éclater de rire. Moins réservés que lui, ses troiscompagnons, qui avaient admiré en connaisseurs l’attitude ducolosse, traduisirent tout haut leurs impressions.
– Il ne comprend pas, le pôvre ! dit Escargasse.
– Il ne sait pas ce que c’est que d’être généreux, ditGringaille.
– Il aurait tiré, lui ! dit Landry Coquenard. Voyantqu’il se taisait toujours, Valvert reprit :
– Cependant, il me faut ce papier. Et puisque vous nevoulez pas le donner de bonne grâce, ce que je comprends très bien,je vais être forcé de vous le prendre de force.
En disant ces mots, Valvert passa son pistolet à Gringaille,tira son épée et salua avec en disant :
– Défendez-vous. Et tenez-vous bien, monsieur, car je nevous ménagerai pas.
Cette fois, d’Albaran comprit à merveille. Il retrouvainstantanément sa présence d’esprit que l’incompréhensiblegénérosité de son adversaire lui avait fait perdre. Instantanémentaussi, il se trouva l’épée à la main. Et la faisantsiffler :
– Je suppose, dit-il, que c’est un combat loyal que vousm’offrez ? Et il désignait de la pointe de l’épée les troisbraves qui l’entouraient toujours et qui n’avaient pas lâché leurspistolets. Valvert leur fit signe. Obéissant à ce signe, ilspassèrent le pistolet à la ceinture et allèrent tous les trois seranger le long de la haie, où ils se tinrent immobiles etmuets.
Les deux adversaires tombèrent en garde, croisèrent lesfers.
En homme habile et prudent, d’Albaran se tint sur la défensive.Il ne pensait plus à tuer Valvert. Il ne pensait plus qu’à sauverle précieux papier dont la possession pouvait permettre à unaudacieux de s’approprier ces millions venus de si loin. Et commeil était un escrimeur de première force, il se flattait d’en venirà bout, dût-il, en ferraillant, chercher le papier dans lepourpoint et l’avaler.
Selon une méthode qu’il tenait de Pardaillan, Valvert attaquatout de suite par une série de coups droits foudroyants. D’Albarandut reculer plusieurs fois. Mais, tout en reculant, il se défendaitavec une vigueur et une adresse qui tinrent un instant l’assaillanten respect. Du moins, il le crut, lui.
En réalité, les coups que lui portait Valvert étaient destinés àsonder sa force. Cela, il ne le comprit pas. Mais ce qu’il comprittrès bien, par exemple, c’est qu’il avait affaire à un adversaireredoutable et qu’il devait jouer plus serré que jamais. Il lecomprit même si bien que, sans plus tarder, sa main gauche se mit àfourrager le pourpoint pour le dégrafer.
Valvert n’eut pas l’air de remarquer ce geste significatif.Selon une autre méthode de Pardaillan, il se mit à parler :manière de distraire l’adversaire et de l’amener à commettre unefaute.
– Ne croyez pas, au moins, dit-il, que mon intention est dem’approprier les millions deMme de Sorrientès.
– Que vous dites ! railla d’Albaran en paranttoujours.
– Je le dis parce que cela est. Ces millions sont destinésà un autre.
– Bah ! Qui donc ?
– Au roi, monsieur. Ces millions étaient destinés à lecombattre. Ils lui serviront à se défendre, c’est de bonneguerre.
– Il ne les tient pas encore.
– Non. Mais il les aura ce soir. Je tenais à vous direcela, à seule fin que vous puissiez le répéter à votre maîtresse.Par la même occasion, dites-lui que, dans cette affaire, je ne suisque le représentant de M. de Pardaillan. C’est lui qui,par ma main, lui prend cet argent pour le donner au roi. Etmaintenant que vous savez cela, finissons…
En même temps, il se fendit à fond.
D’Albaran laissa échapper son épée et s’affaissa en poussant uncri sourd.
Valvert se baissait déjà vers d’Albaran. À ce moment il entenditune voix furieuse :
– Larron ! hurlait-on.
– Prenez garde ! crièrent trois voix inquiètes.
Il se sentit happé, enlevé avec une force irrésistible, rejetérudement en arrière. En même temps, il entendait une voix, qu’ilreconnut sur-le-champ pour être celle de Pardaillan, quidisait :
– Doucement, jeune homme ! Que diable, on ne frappepas ainsi les gens par-derrière !
Il fut aussitôt debout. À la place dont il venait de l’arracherfort à propos, près du corps inanimé de d’Albaran, se tenait lechevalier de Pardaillan. De sa flamboyante rapière qu’il avait aupoing, Pardaillan tenait tête à un jeune homme d’une remarquablebeauté, le visage orné d’une fine moustache et d’une barbiche enpointe, vêtu avec une somptueuse simplicité qui fleurait son grandseigneur. Et ce jeune homme, en poussant des cris inarticulés,bondissait, tourbillonnait, portait des coups furieux, s’efforçant,mais en vain, d’écarter celui qui lui barrait la route, pour courirsus à Valvert qu’il avait failli étendre roide sur le corps ded’Albaran, en le frappant par-derrière.
– Vous avez le papier ? demanda Pardaillan qui secontentait de parer comme en se jouant les coups que lui portaitcet adversaire inconnu, doué d’une agilité surprenante.
– Oui, monsieur.
– À cheval alors, et filez.
– Mais monsieur…
– Filez, vous dis-je !
– Bien, monsieur.
Mais pour monter à cheval il fallait les chevaux. Et ils étaientderrière l’enragé qui barrait la route. Ils broutaient paisiblementle feuillage de la haie. Landry Coquenard s’élança. Plus vif quelui, l’enragé tourna le dos à Pardaillan stupéfait et courut auxchevaux. Deux fois de suite, avec une rapidité effrayante, il leval’épée et la plongea dans le poitrail des deux pauvres bêtes quis’abattirent.
Ceci fait, l’inconnu revint au pas de course et, de son épéerouge de sang jusqu’à la garde, il chargea de nouveau Pardaillanavec plus d’impétuosité que jamais.
– Le superbe lionceau ! admira Pardaillan en lui-même.Qui diable ce peut-il bien être ?
Mais, tout en tenant tête, il avait fait un signe. À ce signe,Gringaille s’était précipité derrière la haie et ramenait deuxchevaux : le sien et celui d’Escargasse.
– À cheval ! répéta Pardaillan sur un tond’irrésistible commandement.
Valvert et Landry Coquenard obéirent. Ils sautèrent en selle ets’ébranlèrent.
Mais alors, l’inconnu bondit de nouveau en arrière. Avec unerapidité fantastique, il prit la fuite. Du moins, on pouvait croirequ’il prenait la fuite. Il n’en était rien. Au bout d’une vingtained’enjambées, il s’arrêta. Il se retourna, et solidement campé aumilieu du chemin, faisant siffler sa rapière dégouttante de sang,d’une voix tonnante :
– On ne passe pas ! signifia-t-il.
La situation devenait ridicule. Et cela par la faute dePardaillan qui ménageait cet enragé d’une bravoure folle, certes,d’une force à l’escrime remarquable, mais qu’il aurait pu cependantexpédier promptement, s’il l’avait voulu. Mais Pardaillan, quiavait expressément recommandé qu’on ne tuât personne, trouvait quetrop de sang avait été répandu pour une question d’argent qu’iljugeait misérable, malgré l’énormité de la somme. Et il luirépugnait d’en verser davantage.
Cependant il comprit qu’il fallait en finir, qu’il ne pouvaitpas se laisser tenir plus longtemps en échec par ce jouvenceau.
– Je vais déblayer le chemin, dit-il à Valvert. Passez sansvous occuper de moi.
Il courut au-devant du jeune homme, décidé à en finir. L’autrele reçut de pied ferme. Les fers s’engagèrent jusqu’à la garde.Mais, cette fois, Pardaillan attaquait. Bien qu’il parût posséder àfond la science de l’escrime, l’inconnu, visiblement, n’était pasde force. Plusieurs fois, il était arrivé trop tard à la parade. Iln’avait tenu qu’à Pardaillan de le tuer raide, tout au moins de leblesser assez sérieusement pour le mettre dans l’impuissance decontinuer la lutte. Malgré tout, doué d’un courage indomptable,d’une énergie farouche, il n’avait pas reculé d’un pouce, il avaitrefusé de céder à la pression de Pardaillan qui tendait à l’obligerà livrer le passage.
« Diantre soit de l’obstiné ! se dit-il. C’est qu’ilse ferait tuer, plutôt que de céder pied. Allons, j’eusse voulu luiépargner cette humiliation, car, quel qu’il soit, c’est un brave.Mais il n’y a pas moyen de faire autrement… À moins de le tuer… Etceci, je ne le veux pas… »
Ayant fait cette réflexion, Pardaillan prépara son coup par unesérie de feintes savantes, lia l’épée de son adversaire… Et l’épée,comme arrachée par une force irrésistible, sauta, décrivit unecourbe dans l’espace, alla tomber dans la rivière.
– Malédiction sur vous, chevalier d’enfer ! rugitl’inconnu qui ne se possédait plus.
Il paraissait si confus et si désespéré que Pardaillan en eutpitié. Et il s’excusa doucement :
– Ma foi, monsieur, je suis désolé de traiter ainsi unbrave tel que vous, mais convenez que c’est un peu de votrefaute.
– Il fallait me tuer, monsieur ! lança l’inconnu dansun grondement terrible.
– C’est ce que j’eusse été désespéré de faire, répliquaPardaillan. Et, de son œil perçant, il étudiait l’inconnu plusattentivement qu’il ne l’avait fait jusque-là. C’est qu’il sedisait :
« Il me semble que je connais cette voix !… Où diablel’ai-je donc entendue ?… »
Et Pardaillan qui pensait ingénument que tout était ditmaintenant rengaina paisiblement, après avoir galamment salué del’épée le vaincu.
Valvert et Landry Coquenard, qui attendaient avec curiosité lafin de la passe d’armes, pensèrent comme lui que tout était dit etque le passage était libre. Ils donnèrent aussitôt de l’éperon etpartirent au trot.
Ils ne savaient pas à quel entêté particulièrement tenace etsuprêmement insoucieux de la mort ils avaient affaire. Il nes’avouait pas encore vaincu, lui. Alors qu’ils pensaient en êtredébarrassés, ils le virent de nouveau campé au milieu du chemin, lebuste penché, solidement arc-bouté sur les jambes et, dans sonpoing droit crispé, il tenait un poignard acéré qu’il venait desortir de son sein. Et toute son attitude criait qu’il se feraitécraser, fouler aux pieds des chevaux, plutôt que de céder d’uneligne.
« Ce n’est plus de l’obstination, c’est de la foliepure ! » songea Valvert qui, comme Pardaillan, admiraiten connaisseur la folle bravade.
Cependant, tout en admirant, il poussa son cheval droit surl’inconnu.
À son tour, Pardaillan regardait, les bras croisés. Il nesongeait pas à intervenir. À quoi bon ? Il savait bien queValvert passerait, maintenant. Il s’intéressait vivement à cetintrépide et extraordinaire lutteur. Au reste, il n’était pasinquiet sur son compte : il connaissait bien Valvert, ilsavait qu’il se ferait un point d’honneur de ne pas toucher à celuiqu’il avait ménagé, lui, Pardaillan, et qui, d’apparence frêle etdélicate, avait osé se dresser seul, devant cinq hommes dont lemoins fort n’eût fait qu’une bouchée de lui, et qui maintenant, sonméchant petit poignard à la main, ferme comme un roc, voyait sanssourciller venir à lui l’énorme masse que représentaient le chevalet son cavalier.
Pardaillan regardait donc, sans songer à intervenir et, l’espriten éveil maintenant, il ressassait sans trêve cette question qu’ils’était déjà posée : « Où diable ai-je entendu cettevoix ? »
Odet de Valvert, au trot de son cheval, allait droit surl’inconnu qu’il ne quittait pas des yeux. Celui-ci, de son côté,dévorait de son regard ardent la masse mouvante qui se précipitaitsur lui.
« Pardieu, se dit Valvert, c’est le poitrail de mon chevalqu’il vise. Quitte à se faire écraser, il veut me démonter,m’empêcher d’utiliser ce papier que j’ai pris sur d’Albaran,profiter de ma chute pour s’en emparer et le détruire. »
Ayant cette idée, il prit le papier qu’il avait passé à saceinture et le mit prudemment dans la poche intérieure dupourpoint. En même temps, il cria :
– Place !… place ! ventrebleu, ou vous allez vousfaire écraser !
– On ne passe pas ! rugit de nouveau l’inconnu.
Valvert arriva ainsi jusqu’à deux pas de l’inconnu. Celui-ci seramassa sur lui-même, se tint prêt à s’effacer au bon moment et àfrapper la bête au passage. Car c’était cela sa manœuvre. Manœuvretrès simple en vérité, mais qui nécessitait, outre un sang-froidinaltérable, une sûreté de coup d’œil et de main peu commune.
Cette manœuvre, il ne put pas l’accomplir. Ou du moins ill’exécuta, mais la manqua. Au moment où il allait l’atteindre,Valvert, d’un coup d’éperon, fit faire à son cheval un écart. Ensomme, la même manœuvre qui lui avait déjà réussi avec d’Albaran,qui eût désarçonné tout autre qu’un écuyer consommé comme lui, etqui amena un sourire de satisfaction sur les lèvres de Pardaillanattentif. Le coup de poignard de l’inconnu porta dans le vide.
Il y avait mis tant de violence qu’emporté par son élan ilperdit l’équilibre et faillit aller s’étaler au milieu du chemin.Il ne tomba pas, pourtant. Avec une adresse et une force rares, ilréussit à ressaisir son équilibre.
Mais, quand il se redressa, Valvert était déjà passé. Et c’étaitmiracle qu’il ne fût pas allé, lui, piquer droit dans larivière.
L’inconnu, écumant de rage impuissante, le poursuivit de sesclameurs :
– Arrête ! arrête !… Larron !… Détrousseurde grand chemin !… Arrête !…
Et Pardaillan se disait toujours :
« Où diable ai-je entendu cette voix ?… Cette voix quifait penser au rugissement du tigre en fureur ?… »
L’inconnu fit un mouvement comme pour se lancer à la poursuited’Odet de Valvert qui continuait son chemin sans lui répondre, sansmême tourner la tête. Tout à coup, comme pris de folie, il sefrappa le front d’un poing furieux. Au lieu de courir aprèsValvert, Pardaillan le vit se jeter à corps perdu sur la haie. Sansse soucier de son somptueux costume qu’il mettait en lambeaux, deses mains et de son visage qu’il ensanglantait aux ronces, à coupsde poignard précipités, il se frayait un chemin à travers lahaie.
– Que diable veut-il faire derrière cette haie ?songea Pardaillan tout haut.
Ce fut Gringaille qui répondit à cette question qu’il se posaità lui-même.
– Monsieur, j’ai vu un cheval de l’autre côté de cettehaie, dit-il.
– Je comprends, alors : il veut rattraper Valvert etl’empêcher de poursuivre sa route… Avec son pauvre petit poignard…Il n’a pas peur, décidément !…
Et réfléchissant :
« À moins qu’il n’ait des pistolets chargés dans sesfontes… ce qui est probable. Bon, Valvert et Landry en ont aussi,des pistolets… Ma foi, si Odet perd patience et lui allonge un boncoup d’épée ou lui loge une balle dans la peau, il ne l’aura pasvolé ! Que diable, on n’est pas obstiné à cepoint ! »
Et il se détourna avec indifférence. Tout à coup, il se frappale front à son tour, pris d’une idée subite, et il s’emporta contrelui-même :
« Triple niais que je suis. Et si, au lieu de courir aprèsValvert, il court, en coupant au court, avertir les gens du bateau,qu’il doit connaître assurément, de ce qui vient de sepasser ? Mille diables d’enfer, c’est l’avortement piteux denotre expédition !… Mort de tous les diables, il commence àm’échauffer la bile, cet enragé ! Il faut en finir une bonnefois avec lui… Et tant pis pour lui. »
Tout en pestant de la sorte, Pardaillan qui, avec cette rapiditéqui le caractérisait, avait déjà pris une décision, passait sansplus tarder à l’exécution. Les deux chevaux des deux hommes ded’Albaran étaient toujours là. Comme les deux que l’inconnu avaitéventrés, ils broutaient paisiblement les pousses tendres de lahaie.
Pardaillan prit un de ces chevaux et sauta en selle avec unelégèreté que lui eussent enviée bien des jeunes gens. Il prit duchamp, autant que le permettait l’étroitesse du chemin. Etenfonçant les éperons aux flancs de sa monture, l’enlevant d’unepoigne de fer, d’un bond prodigieux, il lui fit franchir la haie.En quelques foulées puissantes, il rejoignit l’inconnu au moment oùil mettait le pied à l’étrier. Il se jeta hors de selle à corpsperdu, le saisit par-derrière, de ses bras puissants, l’enlevacomme une plume.
Soulevé, à demi étouffé par l’étreinte, l’indomptable énergie del’inconnu ne faiblit pas. Il ne perdit pas la tête. Il ne cria pas,il n’essaya pas de s’arracher aux mains qui le tenaient. Il leva lepoing armé du poignard et l’abattit dans un geste foudroyant.
Malheureusement pour lui, Pardaillan le surveillait de près.D’ailleurs, il s’attendait bien un peu à ce coup. Il resserra sonétreinte d’un bras et, de sa main libre, il saisit le poignet auvol et l’immobilisa. Alors il s’impatienta :
– Ah ! mordiable, vous m’excédez à la fin !Allons, lâchez ce joujou !
Il laissa retomber le jeune homme sur ses pieds et se mit à luipétrir le poignet pour l’obliger à lâcher le poignard. Et il ne leménageait plus. Sous la brutale étreinte, l’inconnu se débattait,se tordait comme un ver, ruait, s’efforçait de griffer et demordre. Mais il ne disait rien, ne criait pas, n’appelait pas àl’aide. Sous la formidable pression qui lui broyait les chairs, ildevait souffrir atrocement. Pourtant, il ne poussait pas un soupir,pas un gémissement. Livide, les yeux exorbités, le frontruisselant, il se raidissait, se mordait les lèvres jusqu’au sangpour étouffer la plainte qu’il sentait monter en lui. Et par uneffort d’énergie vraiment admirable, il parvenait à refouler ladouleur, il forçait ses doigts meurtris à tenir bon, à ne paslâcher l’arme qui était son unique chance de salut.
Cette dépense de volonté vraiment extraordinaire, cettevaillance étonnante, ce dédain suprême de la douleur physique, nelui servirent qu’à prolonger de quelques secondes l’affreuxsupplice qu’il supportait et à retarder d’autant l’instant fatal dela défaite. Le moment arriva où la chair meurtrie refusa d’obéir àl’esprit indomptable qui ne pliait pas, lui. Les doigts engourdis,broyés, saignants, durent lâcher prise. L’arme tomba. Pardaillanmit le pied dessus et lâcha le jeune homme qui, alors, parla. Pourmieux dire, il cingla de cette voix rauque que Pardaillan avaitassez justement comparée au rugissement du tigre en fureur.
– Lâche ! Oh ! misérable lâche !
Sous l’insulte imprévue et imméritée – vraiment, par admirationde la folle bravoure de ce jeune homme, il avait poussé la patienceà ses extrêmes limites –, Pardaillan se redressa. Et, hérissé,flamboyant, de sa voix glaciale, il prononça :
– Jeune homme, voici un mot que vous allez…
Il n’acheva pas la phrase. Aussi soudainement qu’il s’étaitemporté, il se calma. Et le regard pétillant :
– Tiens !… tiens !… fit-il.
Qu’avait-il découvert qui l’ébahissait et l’amusait ainsi ?Ceci :
Jusque-là, le visage du jeune inconnu s’était montré, nouscroyons l’avoir dit, la lèvre supérieure ombragée d’une finemoustache noire, le menton orné d’une petite barbiche, noireégalement, légèrement floconneuse et taillée en pointe. Or,maintenant, sans qu’il y prît garde, cette barbiche pendait au basde la joue, retenue par quelques poils seulement. Cette barbicheétait donc fausse. Elle avait dû être accrochée par quelque ronce,au passage de la haie et, mal collée sans doute, elle s’était àmoitié détachée. Quoi qu’il en soit, Pardaillan, dont l’espritétait en éveil, qui cherchait à se rappeler où il avait déjàentendu la voix de ce jeune seigneur, se trouva fixé du coup. Il sedécouvrit, salua avec cette grâce un peu cavalière quin’appartenait qu’à lui, et, de sa voix railleuse,s’écria :
– Eh ! quoi, princesse, c’était vous ! La pestesoit de moi qui n’ai pas reconnu plus tôt la princesse Fausta souscet élégant costume de cavalier !
Fausta – car c’était bien elle – lui jeta un de ces coups d’œildont il est impossible de définir l’expression. Et comme si ellejugeait qu’elle n’avait plus de contrainte à s’imposer, elle défitses gants qu’elle passa à sa ceinture, acheva de détacher la faussebarbe qu’elle jeta et se mit à frictionner doucement sa mainmeurtrie. Ce geste fut sans doute interprété comme un reproche muetpar Pardaillan, car il s’excusa :
– J’ai peut-être été un peu brutal. Mais aussi, qui diablevous aurait reconnue sous ce costume, avec cette barbe et cettemoustache ? Vous me direz peut-être que j’aurais dû vousreconnaître, moi. Que je vous eusse sûrement reconnue autrefois.C’est vrai. Ne m’en veuillez pas trop cependant. C’est qu’il estterriblement loin, cet autrefois. Je me fais vieux, princesse,diablement vieux ! Savez-vous que je suis sur messoixante-cinq ans ? Soixante-cinq ans, cela pèse lourdement,sur les épaules d’un homme ! Voyez : ma vue baisse, jedeviens dur d’oreille, les jambes sont molles, les bras n’ont plusde vigueur, les épaules se voûtent, et il a neigé sur le peu decheveux qui me restent. Décidément, c’est une chose fort laide etfort affligeante que la décrépitude. Vous êtes bien heureuse, vous,d’être un de ces rares privilégiés sur qui le temps semble n’avoirpas de prise. C’est que vous ne changez pas. Ma parole, vous êtestoujours telle que vous étiez quand vous aviez vingt ans et quevous vouliez me meurtrir à toute force, parce que vous m’aimiez,disiez-vous. Ce qui, soit dit en passant, est une singulière façonde témoigner son affection.
On eût dit qu’il cherchait à l’étourdir par ce verbiageininterrompu. Ou, peut-être, toujours chevaleresque et généreux,s’efforçait de lui faire oublier l’amertume de sa défaite, et delui laisser le temps de se ressaisir. Elle se remettait en effet,elle retrouvait une partie de ce calme magnifique qui nel’abandonnait pour ainsi dire jamais, et qu’elle venait de perdresi complètement.
Cependant, tout en bavardant, il ne la perdait pas de vue uninstant. Il se tenait sur ses gardes plus qu’il n’aurait faitdevant une troupe d’hommes bien armés. Et il avait eu soin de seplacer entre elle et son cheval pour lui enlever toute possibilitéde fuite. Mais elle avait fort bien remarqué sa manœuvre. L’idée nelui vint même pas de risquer cette suprême tentative. À quoibon ? Pardaillan la tenait. Elle savait bien qu’il ne lalâcherait que lorsqu’il lui conviendrait… si toutefois ilconsentait à la lâcher.
Alors elle s’inquiéta jusqu’à en être angoissée sous son calmeapparent. La perte des millions était un coup terrible pour elle.Mais les conséquences de cette perte, si graves, si fâcheusesqu’elles fussent, n’étaient pas irréparables. Grâce à sa fabuleusefortune dans laquelle elle n’hésiterait pas à puiser, elle pouvaitencore parer le coup. Cela se traduirait surtout par une perte detemps. C’était grave assurément, mais non pas irrémédiable.
Tandis que la perte de sa liberté, c’était la fin de tout,l’écroulement lamentable de tous ses projets, si laborieusementéchafaudés. Ce coup-là, mille fois plus rude que l’autre,l’exaspéra, amena sur ses lèvres une imprécation terrible. Et commeil la regardait d’un air naïf :
– Pourquoi, fit-elle dans un grondement farouche, pourquoine m’avez-vous pas tuée quand vous me teniez à la pointe de votreépée ?
– Vous me l’avez déjà demandé et je vous ai répondu… Maisne demeurons pas plus longtemps ici, voulez-vous ?
En disant ces mots, Pardaillan saisissait les deux chevaux parla bride et passait son bras sous celui de Fausta. Elle le laissafaire, comprenant que ce geste familier était, en l’occurrence,comme une prise de possession, une manière de lui signifier qu’elleétait prisonnière. Elle le laissa faire et elle se laissadocilement entraîner.
Ce n’est pas qu’elle renonçait à la lutte. Non pas, certes. Ellepliait, voilà tout. Elle gardait l’espoir indomptable que le momentviendrait où elle pourrait se redresser. Et, malgré l’angoisseépouvantable qui l’étreignait, déjà son esprit infatigabletravaillait, échafaudait des combinaisons pour amener ce moment leplus tôt possible. Et, en attendant, sous une apparence de morneindifférence, elle se tenait attentive à tout, prête à saisirl’occasion propice, si le hasard lui venait en aide en la luienvoyant. C’est dans cette intention qu’elle interrogea :
– Où me conduisez-vous ainsi ?
– Nous allons passer par cette brèche que je vois là-bas etrevenir sur le lieu de la bagarre, nous occuper un peu de cespauvres diables qui sont à vous, et que j’ai vus étendus au milieude la chaussée, en assez fâcheux état.
Fausta ne répondit que par un signe de tête qui pouvait passerpour une approbation aussi bien que pour un remerciement. Au boutde quelques pas, pendant lesquels elle garda un silence quePardaillan respecta, elle reprit la parole.
– Je vous dois des excuses, chevalier, dit-ellegravement.
– À moi ? Et de quoi ? bon Dieu ?
– Du mot injurieux que, dans un moment de douleur etd’affolement, je vous ai lancé. Je n’ai pas besoin de vous dire queje ne l’ai jamais pensé, ce mot. Vous savez, Pardaillan, que jevous tiens pour plus qu’un homme brave. À mes yeux, comme à ceux detous ceux qui vous connaissent, vous êtes la représentation vivantede la bravoure même.
– Je vous en prie, princesse, ménagez ma modestie, protestaPardaillan.
Avec la même gravité, Fausta insista :
– Tout le bien que je pourrai dire de vous sera encore fortau-dessous de ce que je pense.
– Peste ! Vous allez me faire éclater d’orgueil, sivous continuez, railla Pardaillan.
Et de son air figue et raisin :
– Heureusement que nous sommes, tous deux, de ceux quipeuvent se dire tout ce qui leur passe par la tête, compliment ouinjure, sans que cela tire à conséquence.
Ils arrivèrent sur le lieu du combat. Pardaillan lâcha les deuxchevaux qui le gênaient. Mais il ne lâcha pas Fausta.
Escargasse et Gringaille, avec une adresse et une légèreté demain qui attestaient une longue expérience de cette délicateopération, avaient mis à nu la blessure de d’Albaran, toujoursévanoui, et procédaient à un pansement en règle de cette blessure.Ils avaient d’ailleurs tout le nécessaire : bandages, charpieet onguents. Et la rivière coulait à leurs pieds. C’était unehabitude commune à tous les aventuriers de cette époque, de ne paspartir en expédition sans emporter dans leur bagage une petitepharmacie. Ils n’avaient eu qu’à fouiller dans les fontes d’un deschevaux abattus pour trouver tout ce qui leur était nécessaire.
– Eh bien ? interrogea Pardaillan qui voyait queFausta considérait son dogue avec une sombre inquiétude.
– Rien de grave, monsieur le chevalier, rassura Escargasse.M. de Valbert peut se vanter d’avoir placé fortadroitement son coup.
– D’ici quinze jours il sera sur pied, libre de se fairetrouer de nouveau la peau si cela lui chante, ajoutaGringaille.
– Vous pouvez vous en rapporter à eux, dit Pardaillan àFausta. Ils ont eu si souvent l’occasion de recoudre eux-mêmes leurpeau trouée qu’ils ont fini par s’y connaître tout autant que biendes chirurgiens réputés habiles.
Fausta se contenta de remercier d’un léger signe de tête. Ils setournèrent alors vers les deux autres blessés. Ils n’avaient étéqu’étourdis. Ils étaient déjà revenus à eux. Ils ne bougeaient pas.Seulement, ils roulaient des yeux d’autant plus inquiets qu’ilsavaient reconnu leur maîtresse sous son déguisement qu’ilsconnaissaient de longue date.
– Tenez-vous tranquilles et il ne vous sera pas faitd’autre mal, rassura Pardaillan. Seulement, il vous faut vousrésigner à garder vos liens encore un bon moment. J’ai besoin qu’ilen soit ainsi.
Les deux braves ne répondirent pas : ils attendaient lesordres de leur maîtresse qu’ils interrogeaient du regard.
– Nous devons nous soumettre aux volontés de nosvainqueurs, prononça Fausta d’une voix morne.
À ce moment, d’Albaran, soulagé par la fraîcheur du pansement,revint à lui. Ses yeux tombèrent sur Fausta qu’il reconnutsur-le-champ. Il essaya de se soulever, ce qui, si stoïque qu’ilfût, lui arracha une plainte sourde, et ne pouvant y parvenir, ils’excusa humblement :
– J’ai fait ce que j’ai pu, madame… Je n’ai pas… été leplus fort.
– C’est comme moi. Je n’ai pas été la plus forte non plus.Te voilà blessé, me voici prisonnière… Mais nous sommes vivantstous les deux, et c’est l’essentiel.
– Monsieur, intervint Pardaillan, vous sentez-vous assez deforce pour vous tenir en selle jusqu’à Saint-Denis dont nous nesommes pas très éloignés ?
– Je l’espère…
– Alors faites et partons, commanda Pardaillan.
Cet ordre s’adressait à Escargasse et Gringaille. Ils savaientapparemment ce qu’il signifiait, car ils n’eurent pas unehésitation. Ils enlevèrent doucement le blessé et l’assirent sur lepropre cheval de Fausta. Quant aux deux autres, sans les détacher,ils les placèrent en travers des selles, auxquelles ils lesattachèrent solidement pour leur éviter une chute. Ceci fait, ilsprirent chacun un cheval par la bride et se tinrent raides etmuets, signifiant ainsi qu’ils étaient prêts.
– En route ! commanda Pardaillan.
Il n’avait pas lâché le bras de Fausta. Il l’entraîna doucement.D’Albaran suivit. Et derrière d’Albaran, Escargasse et Gringaille,conduisant par la bride les chevaux que leurs deux prisonniersétaient dans l’impossibilité de conduire eux-mêmes. Et la petitetroupe s’éloigna lentement, au pas, trois à pied, les trois autresmontés, abandonnant sur le champ de bataille les trois pauvresbêtes qui avaient succombé à leurs affreuses blessures.
Les premiers pas se firent en silence. Pardaillan observaitFausta du coin de l’œil. Très calme, tout à fait maîtressed’elle-même, elle marchait à son côté d’un pas ferme et assuré.Elle paraissait avoir pris bravement son parti de sa doublemésaventure. Précisément à cause de cette apparente résignation,Pardaillan redoubla d’attention. C’est qu’il la connaissait à fondet il se doutait bien qu’elle méditait une revanche terrible. Il nevoulut pas lui laisser le loisir de combiner son affaire en toutetranquillité d’esprit. Et il se mit à bavarder pour la distraire,la mettre dans la nécessité de renoncer à ses calculs,momentanément, du moins, en l’obligeant à répondre.
– Comment diable avez-vous pu commettre l’imprudence devous aventurer sur les routes, toute seule, sans la plus petiteescorte ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Il est probable que Fausta ne fut pas dupe de sa manœuvre.Cependant elle ne chercha pas à se dérober. Et de sa voix morne,mais de bonne grâce, elle répondit :
– Je ne suis pas peureuse, vous le savez. Et puis, jecroyais bien n’avoir rien à redouter… D’autant que j’étais armée,et que je manie assez proprement l’épée.
– D’accord, mais comment vous êtes-vous trouvée sur cetteroute précisément plutôt que sur toute autre ?
– Parce que j’ai eu la malencontreuse idée de m’assurer parmoi-même comment mes ordres étaient exécutés.
– Oui, la chose en valait la peine. Quatre millionsreprésentent un fort respectable denier. Mais précisément, à causede l’importance de la somme, vous n’auriez pas dû vous risquer sansune forte escorte.
– Je vous ai dit que je croyais n’avoir rien à redouter.Mes précautions étaient bien prises, et j’avais tout lieu de croireque l’arrivée de ces millions était ignorée de tous.
– Hormis de moi, comme vous voyez.
– C’est vrai. Et cela me fait penser que, pour que voussoyez si bien renseigné, il faut qu’il y ait un traître dans monentourage immédiat.
– Je vous donne ma parole que non. C’est vous-même quim’avez révélé la prochaine arrivée de ces millions d’Espagne.
– Moi ! sursauta Fausta.
– Vous-même, confirma Pardaillan. Mon Dieu, je ne prétendspas que c’est à moi expressément que vous l’avez dit. Non. Maisvous oubliez que je me suis introduit une fois chez vous. Etpendant le temps que j’ai passé aux écoutes dans certain cabinet,vous m’avez ainsi, sans vous en douter, appris pas mal de chosesintéressantes pour moi. Celle-ci était de ce nombre. Et vous voyezqu’elle n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd.
– Puisque vous le dites, je veux bien l’admettre. Ce n’estpourtant pas moi qui vous ai appris le jour exact de l’arrivée deces millions… Je l’ignorais moi-même, alors… Ce n’est pas moi nonplus qui vous ai fait connaître la voie que prendraient cesmillions pour arriver clandestinement chez moi, ni la route quesuivrait d’Albaran pour aller en prendre possession, ni même que ceserait d’Albaran qui serait chargé de ce soin. J’en reviens donc àce que j’ai dit, à savoir qu’il a bien fallu que je fusse trahie…Au moins sur ces différents points.
– Je vous assure que vous vous trompez. Ces différentspoints, je les ai appris par moi-même. Et sans grande difficulté,ma foi.
– Puis-je vous demander comment ?
– Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple dumonde : j’ai expédié sur la route d’Espagne un homme à moi,qui ne manque pas de flair et d’adresse, et qui parle l’espagnolcomme un enfant des Castilles. Il a fini par rencontrer une troupequi escortait un convoi. Sous leurs costumes de serviteurs degrande maison, il a facilement reconnu des soldats. Sous leurfrançais correct – ils ne parlent jamais que français, même entreeux –, il a flairé des Espagnols. Il est entré en contact avec eux,comme on entre en contact avec des soldats, fussent-ilsdéguisés : en leur offrant quelques flacons de vieux vins. Etils ont bavardé, quand le vin leur a eu délié la langue. Ils nesavaient pas grand-chose, d’ailleurs. Mais le peu qu’ils m’ontappris m’a permis de deviner le reste. Pour ce qui est deM. d’Albaran, puisqu’il est votre bras droit, j’ai pensé toutnaturellement que c’est lui que vous chargeriez de prendrelivraison de ce soi-disant convoi de vin d’Espagne qui allaittantôt par voie de terre, tantôt par voie d’eau. J’ai donc faitsurveiller M. d’Albaran par un autre compagnon à moi. Aussilorsque ce compagnon est venu, ce matin, me faire connaître sapromenade matinale et le chemin qu’il prenait, j’ai compris que lemoment était venu d’agir. Ce que j’ai fait aussitôt. Vous voyez,princesse, que je n’ai pas eu besoin d’acheter la complicité d’unde vos serviteurs. J’aurais été bien embarrassé de le faire,d’ailleurs, attendu que, vous le savez, je ne possède pas lamoindre fortune.
– Je vous crois, fit simplement Fausta qui ne doutait pasde sa parole et qui admirait intérieurement les inépuisablesressources de cet esprit toujours aussi actif et entreprenant.
– Et maintenant, qu’allez-vous faire de cet argent ?fit-elle, après un court silence.
– Pardieu, je vais le remettre à qui il appartient.
– Comment, s’écria Fausta, feignant de se méprendre, vousallez me rendre cet argent après me l’avoir pris ?
– J’ai dit que j’allais le remettre à qui il appartient,rectifia froidement Pardaillan, et non pas que j’allais vous lerendre.
– Cependant… il me semble que c’est à moi qu’ilappartient.
– Il vous semble mal, voilà tout. Cet argent appartientmaintenant au roi. Et comme il faut préciser, avec vous, jeprécise : au roi de France, Sa Majesté Louis XIII.
– Voilà qui est tout à fait particulier ! Commentexpliquez-vous que cet argent, qui est à moi, quoi que vous endisiez, est devenu, selon vous, la propriété du roi de France, SaMajesté Louis XIII ?
– De la façon que voici et que le premier venu, en France,vous expliquera comme moi : cet argent, à tout prendre, c’estune marchandise comme une autre. Or, vous saurez, si tant est quevous l’ignoriez vraiment, que le roi a le droit de confisquer toutemarchandise entrée en fraude dans son royaume. Vous ne sauriez nierque c’est ainsi, en fraude, que ces tonnelets qui, soi-disant,contiennent du vin d’Espagne, sont entrés en France. Le roi usedonc de son droit. Un droit que nul, même le roi d’Espagne, nesaurait contester. De vous à moi, j’ajoute qu’étant donné l’emploique vous comptiez faire de cet argent, même en laissant de côté laquestion de droit, il est de bonne guerre à lui, pouvant le faire,de mettre la main dessus.
– Je n’en disconviens pas, avoua Fausta, qui ajouta, avecun sourire aigu : reste à savoir comment Sa Majesté Philipped’Espagne prendra la chose.
– Le roi d’Espagne, répliqua Pardaillan avec un sourire quine le cédait en rien à celui de Fausta, comprendra que ce qu’il ade mieux à faire, c’est de se taire. S’il n’est pas assezintelligent pour le comprendre de lui-même, vous, madame, qui êtesune des plus belles intelligences que je connaisse, vous nemanquerez pas de le lui faire comprendre. Je n’ai pas besoin devous dire quel intérêt capital – c’est bien le mot – vous avez à cequ’une enquête ne soit pas ouverte au sujet de cette affaire. Or,cette enquête sera inévitable si votre souverain a lamalencontreuse idée de s’aviser de réclamer. Croyez-moi, ce quevous pouvez faire de mieux, c’est de vous résigner à accepter laperte de cet argent.
Fausta, qui le connaissait bien, savait qu’il ne menaçait passouvent. Mais si on le contraignait à le faire, ce n’était jamaisen vain. Elle courba la tête, vaincue, et soupira.
– Eh ! quoi ! s’écria Pardaillan, se peut-il quela perte de cet argent vous affecte à ce point ? Certes, lasomme est énorme ! Mais, en vérité, elle est peu de chosecomparée à votre fabuleuse fortune !
– Croyez-vous vraiment que c’est la perte de cet argent quim’affecte ainsi ?
– J’entends bien que ce n’est pas l’argent en soi que vousregrettez. C’est la besogne que vous auriez pu accomplir avec cetargent. Mais quoi, il faut en prendre votre parti. En somme, vousvenez de perdre une manche, mais la partie continue entre nous.Vous aurez peut-être votre revanche. Morbleu, je vous ai vu perdredes coups plus importants que celui-ci, et vous vous êtes montréemeilleure joueuse. D’où vient que je vous vois si abattue, cettefois-ci ?
Il avait au coin de l’œil cette lueur malicieuse qu’on y voyaitchaque fois qu’il préparait un bon tour. Il est certain qu’il avaittrès bien compris ce qui se passait en elle. Seulement, il voulaitle lui faire dire. Il y réussit à merveille. Soit qu’elle fût dupe,soit qu’elle éprouvât l’impérieux besoin d’être fixée au plus vitesur son sort, toujours est-il qu’elle saisit avec empressement laperche qu’il lui tendait, non sans malice, et elle révéla lavéritable cause de cet abattement dont il feignait des’étonner.
– C’est que, dit-elle, j’avais alors conservé ma liberté.Et, pour des gens d’action comme vous et moi, être libre est unavantage d’une inappréciable valeur. Aujourd’hui… je suis votreprisonnière. Comprenez-vous ?
– À merveille, sourit Pardaillan qui, en lui-même, sedisait : « Je savais bien que c’était là que le bâtblessait. »
Et tout haut, le regard pétillant :
– Prisonnière me paraît un peu excessif.
– Enfin, vous me tenez…
– C’est un fait certain.
– Qu’entendez-vous faire de moi ?
– Mais, fit Pardaillan, qui prit son air le plus naïf,j’entends vous garder précieusement, le plus longtempspossible.
« Démon ! rugit Fausta en elle-même, que l’enfert’engloutisse ! » Et cependant, ayant repris complètementpossession d’elle-même, par un effort de volonté dont elle seule,peut-être, était capable, elle montrait un visage que n’altéraitpas la moindre trace d’émotion, presque souriant.
– À moins que…, reprit Pardaillan, qui fit une pause.
Il est certain qu’il jouait avec elle comme le chat joue avec lasouris. C’était sa petite vengeance, cela. Et nous ne nous sentonspas, quant à nous, le courage de la lui reprocher : après lesmauvais tours qu’elle lui avait joués, après les transesépouvantables par où elle l’avait fait passer, nous sommes obligésde reconnaître que la satisfaction qu’il s’accordait était bieninnocente. Ceci dit tel que nous le pensons, en conscience, et nonpas dans l’intention d’influencer le lecteur, qui reste toujourssouverain juge et libre de dispenser à son gré le blâme oul’éloge.
Le jeu d’ailleurs, était mené avec tant de délicate bonhomie queFausta ne le sentit pas. En revanche, elle sentit très bien qu’unechance de salut, inespérée, s’offrait à elle. Elle se raidit detoutes ses forces pour forcer ses traits à garder leur calmesouriant. Et sa voix, si grave, si harmonieuse qu’on pouvait sedemander si elle sortait bien de la même petite bouche qui,quelques instants plus tôt, dans le feu de l’action et sous le coupde la colère, n’émettait que des sons rauques, durs, pareils auxrugissements d’un fauve, sa voix ne tremblait pas tandis qu’elleinterrogeait :
– À moins que ?…
– À moins que vous n’acceptiez le marché que je veux vousproposer, acheva Pardaillan.
– Voyons ce marché, fit-elle sans hâte.
– Voici. Je vous rends cette liberté qui vous est si chère,si vous me rendez, vous, la petite Loïse.
Ces paroles, Pardaillan les prononçait avec une gravité quiattestait que la proposition était des plus sérieuses. Faustatressaillit : elle ne s’attendait pas à pareille propositionet, qui sait ? peut-être, dans les nombreuses machinationsqu’elle menait de front, peut-être avait-elle oublié cette enfant,sa petite-fille, et quel otage précieux elle pouvait être entre sesmains. Elle n’hésita pas :
– Impossible, dit-elle d’une voix tranchante. Et, sereprenant vivement :
– À moins… Voulez-vous me permettre de vous poser unequestion, Pardaillan ?
– Dix questions, cent questions, toutes les questions quevous voudrez… J’ai le temps, moi, répondit Pardaillan de sa voixredevenue railleuse.
– Je puis vous dire sur-le-champ où se trouve cette enfant.Dans deux heures, elle peut être dans vos bras. Si je m’exécutesur-le-champ, serais-je libre également sur-le-champ ?
– Non, pas sur-le-champ, répondit Pardaillan,catégorique.
– Vous vous défiez de moi ?
– Non, fit Pardaillan, aussi catégorique. Je sais que vousne vous abaisserez pas à mentir avec moi. Je sais que je trouverail’enfant à l’endroit que vous aurez indiqué. Je sais enfin que jepourrai l’emporter.
– Alors, que craignez-vous ?
– Rien. Seulement, même si vous me rendez l’enfant séancetenante, je ne pourrai, moi, vous rendre votre liberté que cesoir.
– C’est-à-dire quand vous serez sûr que les millionsespagnols sont entrés dans les coffres du roi ?
– Parbleu !
– Vous sacrifiez votre petite-fille à cesmillions ?
– Sans remords et sans hésitation.
– Eh bien, je n’hésite pas non plus, moi, je préfèresacrifier les millions, sacrifier ma liberté et garderl’enfant.
– Comme il vous plaira, trancha Pardaillan avec uneindifférence qui n’était pas affectée.
Cette indifférence la surprit : sa surprise se manifestadans le regard qu’elle lui décocha à la dérobée. Lui, il laguignait toujours du coin de l’œil. Il surprit ce regard. Il souritet haussant les épaules :
– Vraiment, princesse, vous êtes étrange ! Je nepossède pas votre incalculable fortune, moi ! Quatre millionspour un pauvre hère tel que moi, cela représente une sommemirifique, fantastique, chimérique ! Pourquoi diablevoulez-vous que je sacrifie une somme pareille pour une enfant, queje suis sûr de retrouver quand je voudrai ?
– Je vous assure, chevalier, que vous ne la trouverezpas.
– Je vous assure, princesse, que je ne me donnerai pas lapeine de la chercher.
– Alors ?…
– Alors, je vous l’ai dit. Je ne suis pas pressé.J’attendrai.
– Quoi ?
Il prit un temps, et avec un flegme sans pareil :
– Je vous l’ai dit aussi : j’attendrai que vousm’indiquiez vous-même l’endroit où vous la cachez et où je pourraila prendre.
– Vous croyez que je ferai cela ? railla Fausta.
– J’en suis sûr, aussi vrai que ce soleil qui monte de plusen plus là-haut commence à nous chauffer un peu plus qu’il neconvient.
Il montrait une assurance telle que, malgré elle, Fausta en futimpressionnée. Elle laissa tomber la conversation et s’enfonça dansune profonde rêverie. Pendant qu’elle réfléchissait, Pardaillan,souriant, dans sa moustache grise, d’un sourire indéfinissable, sedisait en l’observant du coin de l’œil :
« La voilà partie sur la piste où je l’ai lancée, sans enavoir l’air. Elle y viendra, ou le diablem’emporte ! »
Il ne se trompait pas : Fausta songeait à ce qu’il venaitde lui affirmer avec tant d’assurance. Tout d’abord, cette penséequ’elle pourrait lui rendre elle-même l’enfant lui avait parutellement insensée qu’elle n’avait même pas voulu s’y arrêter.Cependant, malgré elle, elle y était revenue. Cette hypothèsequ’elle avait voulu écarter, elle y songea, quoi qu’elle en eût etquelque effort qu’elle fît pour la chasser de son esprit. Ellel’envisagea sous toutes ses faces, la tourna et la retourna tant etsi bien qu’elle ne lui parut pas aussi folle. Lorsque les premièresmaisons de Saint-Denis furent en vue, elle en était arrivée à sedire :
« Pourquoi pas ?… Pourquoi ne lui dirais-je pas où estl’enfant ? Après tout, je ne lui ai jamais voulu de mal, moi,à cette enfant… au contraire. Et, quoi que j’en aie dit, il n’estjamais entré dans ma pensée de la ravir à tout jamais à sa famille.Et, puisque j’étais résolue à la rendre aux siens qui la pleurent,que m’importe que ce soit un peu plus tôt ou un peu plustard ?… Oui, pourquoi pas ?… En somme, le problème serésume à ceci : attirer Pardaillan dans la maison où estl’enfant ; le laisser un instant avec elle pour qu’il s’assurequ’elle n’a pas souffert, qu’il n’y a pas eu substitution ;lui montrer de façon évidente, de manière à ce qu’il n’en puissedouter, qu’elle est remise en liberté, rendue aux siens… Tout celaest on ne peut plus facile. Voici où commence la difficulté :amener Pardaillan à rester un instant dans la maison, après ledépart de l’enfant, et l’amener à faire cela de son plein gré…après quoi il ne pourrait plus sortir vivant de cette maison… Voilàla solution à trouver… C’est difficile… très difficile. Ce ne doitpas être impossible. »
Dès l’instant où elle avait admis la possibilité de paraîtrecéder à la suggestion de Pardaillan, dès l’instant où, allant plusloin, elle s’était posé à elle-même le problème à résoudre, ilétait clair que, si difficile qu’elle fût, elle voudrait chercherla solution. En effet, stimulée peut-être par la difficulté, ellese dit :
« L’Évangile nous dit : “Cherche, et tutrouveras”. »
Et, résolument, elle conclut :
« Cherchons. »
Au bras de Pardaillan, elle continua d’avancer en silence,cherchant patiemment, méthodiquement, toutes les ressources de sonesprit infatigable tendues vers le but à atteindre, si passionnéepar cette recherche qu’elle en oubliait sa situation actuelle, etque, avant de songer à attirer Pardaillan dans un traquenard d’oùil ne sortirait pas vivant, il eût peut-être été plus sage desonger d’abord à se tirer de ses mains.
Cette fois, Pardaillan la laissa réfléchir tout à son aise, nechercha pas à la détourner de ses pensées. D’ailleurs, ils étaientpresque arrives. Ils atteignirent les premières maisons de lapetite ville où les rois de France dormaient leur dernier sommeil.Pardaillan s’arrêta, ce qui eut pour résultat de ramener Fausta ausentiment de la réalité, en l’arrachant à ses calculs.
– Madame, dit-il, nous allons nous engager dans des ruesassez animées. Il vous sera facile de crier à l’aide et d’ameuterles passants contre moi. Je vous conseille de n’en rien faire et devous laisser docilement conduire là ou je vous conduis. Je vous leconseille vivement. Dans votre propre intérêt, bien entendu.
Il disait cela doucement, sans élever la voix, comme une chose àlaquelle il n’attachait pas d’importance. Mais son regardflamboyant, le sourire terrible qui hérissait sa moustache,l’expression froidement résolue de sa physionomie parlaient unlangage muet d’une éloquence telle que Fausta, si brave qu’ellefût, sentit instantanément se briser en elle toute velléité derésistance. Et elle promit :
– Je n’appellerai pas. Je vous suivrai sans résister.
Ceci avait été dit, de part et d’autre, assez haut pour êtreentendu du blessé et des deux prisonniers. Néanmoins, Pardaillans’adressa directement a eux. Et, du même air, mais avec plus derudesse dans l’accent :
– Vous avez entendu, vous autres ? Tâchez de suivrel’exemple de votre maîtresse, si vous ne voulez qu’il vous arrivemalheur à tous.
Ce fut Fausta qui répondit pour eux :
– Aucun de mes gens ne se permettrait d’ouvrir la bouche,quand leur maîtresse se tait, dit-elle avec hauteur.
– S’il en est ainsi, tout est pour le mieux, fittranquillement Pardaillan.
Et, de son ton de commandement :
– Allons donc.
Ils firent une centaine de pas dans la Grand-Rue qui, à cetteheure, était en effet assez animée. Pardaillan s’était mis àbavarder, à haute voix, de choses absolument banales. Et Fausta,qui, malgré tout, faisait bonne contenance et voulait se montrerbonne joueuse jusqu’au bout, se prêtait complaisamment à lamanœuvre, lui donnait la réplique avec une présence d’esprit, quiprouvait une fois de plus l’exceptionnelle fermeté de caractère decette femme extraordinaire, et à laquelle, en son for intérieur,Pardaillan rendait un hommage mérité.
Quelques passants curieux eurent bien la velléité de regarderd’un peu près les deux prisonniers qui pendaient comme des paquetsde chaque côté de la selle. Mais Escargasse et Gringaille roulèrentdes yeux si terribles, montrèrent des crocs acérés, en grondantd’une manière si significative et si inquiétante, qu’ilsrefrénèrent aussitôt leur curiosité et s’empressèrent de tirer aularge sans demander leur reste.
Ils arrivèrent à une auberge plutôt modeste, dans la cour delaquelle Pardaillan entra avec tout son monde. En passant, ils’était arrêté là pour y laisser son cheval. Cet arrêt avait ététrès court : une minute ou deux, tout au plus. Cependant, ilfaut croire qu’il avait bien employé cet instant, si court qu’ileût été.
En effet, l’hôte accouru ne témoigna aucune surprise en voyantle blessé et les deux prisonniers ficelés comme des saucissons.
Par contre, il s’étonna de voir Pardaillan. Et il le lui dit, enle saluant respectueusement :
– Comment, monsieur le chevalier, vous êtes venuvous-même ? À cette question, Pardaillan répondit par uneautre question :
– Vous avez bien suivi mes instructions, maîtreJacquemin ?
Et maître Jacquemin, puisque tel était le nom de l’hôtelier,répondit :
– À la lettre, monsieur. Et j’espère que vous serezsatisfait. Tout est prêt depuis un moment.
Ayant donné cette assurance, maître Jacquemin se hâta d’allerdonner un coup de main à Escargasse et Gringaille. À eux trois, enmoins de cinq minutes, ils descendirent les trois prisonniers à lacave. Pardaillan, tenant toujours Fausta par le bras, avaitsuivi.
L’hôtelier tira à lui une porte de chêne massif, bardée de fer,munie d’une serrure énorme avec sa clef à l’extérieur. Il démasquaainsi un caveau. Deux lampes, fichées dans des bras de fer scellésà la muraille, éclairaient ce lieu d’une manière suffisante. Lecaveau était plutôt grand.
Il était aéré par un soupirail qui se trouvait tout en haut,sous la voûte. Ce soupirail n’était pas muni de barreaux, mais ilétait si petit, si étroit, qu’un enfant de cinq ans n’aurait pupasser par là. Le sol était dallé, et ces dalles étaient encorehumides, comme si elles venaient d’être soumises à un nettoyagerécent.
Au fond, trois paillasses étaient posées à terre, les unes àcôté des autres, avec un étroit intervalle pour permettre decirculer entre elles. Sur chaque paillasse, un bon matelas, descouvertures, des oreillers. Au milieu, une table carrée. Sur lanappe, de fil un peu grossier, mais d’une blancheur éclatante, lespremiers éléments d’un repas substantiel : un énorme pâté, unsaucisson, un jambonneau, des pâtisseries sèches. Six flaconsconvenablement poudreux, des gobelets d’étain, des assietteségalement d’étain, des fourchettes de buis, pas de couteaux.
Sur une autre petite table rangée contre le mur, au pied deslits, un grand bassin, une profonde aiguière de cuivre étincelant,remplie d’eau fraîche. À côté un coquemar plein d’eau chaude, ungrand pot de tisane et des bols. Et du linge d’une propretéirréprochable, des bandages, de la charpie, plusieurs potsd’onguents : tout ce qu’il fallait pour donner des soins à desblessés, quatre ou cinq sièges de bois à dossier, complétaient cetameublement sommaire, installé à la hâte.
Pardaillan embrassa tous ces détails d’un coup d’œil, et ilsourit, satisfait. Pendant que Gringaille, Escargasse et l’hôtelierdéposaient, l’un après l’autre, les trois prisonniers sur les lits,il dit à Fausta, qui n’avait même pas jeté un regard autourd’elle :
– En somme, vous le voyez, « monsieur » (ilinsistait sur le mot qu’il employait pour donner le change àl’hôtelier présent, et Fausta, sensible à cette délicatesse,remercia d’une inclination de la tête), si l’endroit n’est pas gai,du moins, il est propre, et nous avons fait de notre mieux pour lerendre habitable.
– Ce n’en est pas moins un bel et bon cachot, répliquaFausta qui souriait bravement.
– C’est vrai, et je vous en fais toutes mes excuses. Maislorsque j’ai pris ces dispositions, je pensais n’avoir à garder queces trois éclopés, là-bas. J’étais loin de me douter alors quej’aurais le très grand honneur de vous offrir l’hospitalité. Croyezbien que si j’avais pu prévoir ce qui est arrivé, je me serais faitun devoir de vous traiter d’une façon plus digne de vous. Je vousen renouvelle toutes mes excuses.
C’est très sérieusement qu’il parlait. Ce fut non moinssérieusement qu’elle répondit :
– Laissez donc, cela n’a aucune importance. J’aime mesaises, mais je sais très bien m’en passer, quand il le faut.
– Vous me soulagez du poids que j’avais sur la conscience.Au reste, vous ne demeurerez que quelques heures dans ce cachot, etquelques heures sont bientôt passées. D’autant que, pendant cetemps, vous pourrez demander tout ce que bon vous semblera, maîtreJacquemin se mettra en quatre pour vous contenter. Et comme, sansqu’il y paraisse, c’est un maître queux fort expert en son art, jevous assure que vous n’aurez pas lieu de trop regretter l’ordinairede votre maison.
– Vraiment, chevalier, vous me voyez « confus »de toute la peine que vous vous donnez pour moi. Je vous en prie,ne parlons plus de ces misères.
– Ce sera comme vous voudrez, « monsieur ».
Ils s’approchèrent des lits, Escargasse et Gringaillerenouvelaient le pansement de d’Albaran. Le colosse allait aussibien qu’on pouvait le souhaiter. Maître Jacquemin avait appliquédes compresses sur la tête des deux estafiers, après quoi il étaitsorti discrètement. Pardaillan, remarquant que les deux pauvresdiables qui, d’ailleurs, étaient assez mal en point et incapablesde fournir un effort sérieux, au moins pour un jour ou deux,paraissaient fortement incommodés par leurs liens, eut lagénérosité de faire trancher ces liens, à leur grandesatisfaction.
D’un dernier coup d’œil, il s’assura que les prisonniersdisposaient de tout ce qui pouvait leur être utile. Puis, setournant vers Fausta, il se découvrit, salua courtoisement, et pritcongé :
– Je vous demande la permission de me retirer, madame.
– Comment, s’étonna Fausta, vous ne nous faites pasl’honneur de nous tenir compagnie ?
Il y avait comme une pointe à peine perceptible d’ironie un peudédaigneuse dans son accent. L’oreille particulièrementchatouilleuse de Pardaillan saisit cette nuance. Etsèchement :
– Mieux que personne, vous devriez savoir que je n’aijamais eu aucun goût pour le métier de bourreau ou de délateur. Jen’en ai pas davantage pour celui de geôlier.
Et reprenant son air railleur :
– Du reste, j’ai fort à faire ailleurs. Je vous quittedonc, madame, en m’excusant une dernière fois, de vous garder dansun lieu si peu digne de vous. Mais, ainsi que j’ai eu l’honneur devous le dire, votre séjour forcé ici sera court. Ce soir, à latombée de la nuit, on vous ouvrira cette porte, et vous serezlibres, vous et les vôtres.
Ce mot « libre » résonna comme une fanfare joyeuse auxoreilles de Fausta. Mais il lui parut si extraordinaire, siinvraisemblable, qu’elle crut à un malentendu. Et n’osants’abandonner à un espoir qui pouvait être aussitôt déçu :
– Qu’entendez-vous par ce mot « libre » ?fit-elle.
– Corbleu, j’entends tout ce que ce mot veut dire :libre de rester ou de partir. Libre de faire ce que bon voussemblera. D’aller où bon vous semblera, quand, comme, et avec quibon vous semblera. Libre, enfin, tout ce qu’il y a de pluslibre ! Il me semble que c’est clair !
Cette fois, elle ne pouvait douter. C’était clair, comme ilvenait de le dire. Si incroyable, si extravagant que cela fût,c’était vrai : cet homme, qui pouvait la garder, ce qui étaitle meilleur moyen de mettre fin à la lutte mortelle qu’ils selivraient, qui, tout au moins, pouvait ne la lâcher qu’en posantses conditions et en exigeant une rançon, cet homme lui rendait saliberté sans rien réclamer en échange. Car elle ne doutait pas desa parole, et puisqu’il avait dit qu’elle serait libre à la tombéede la nuit, cela serait ainsi. Tant de désintéressement, de folleinsouciance, de chevaleresque générosité la laissèrent un instantsans voix, comme assommée.
– Ah çà ! vous pensiez donc que j’allais vous gardertoute la vie ? railla Pardaillan.
– Vous avez dit que vous me garderiez le plus longtempspossible, dit-elle.
– L’ai-je bien dit ?… Oui… Dans mon esprit, celavoulait dire que je vous garderais jusqu’à ce soir. Il ne m’est paspossible de vous garder plus longtemps.
Elle fixa sur lui un regard chargé d’une admiration muette. Illeva les épaules, et s’impatientant :
– Tenez, vous me faites pitié, princesse ! Jamais,non, jamais, décidément, vous n’apprendrez à meconnaître !…
Et, se redressant :
– Le jour où j’aurai besoin de vous prendre, fussiez-vousau milieu d’une armée, cachée au fond d’une inexpugnableforteresse, ce jour-là, je vous prendrai… Et je vous réponds que jevous garderai !… Mais me croire capable de profiter d’unmisérable hasard, qui vous a mise entre mes mains, sans que jel’aie cherché !… Fi !… C’est m’estimer bien peu. Et je nepense pas avoir jamais rien fait qui soit de nature à vousautoriser à me faire un pareil outrage… Adieu, princesse.
Ayant prononcé ces mots d’une voix qui cinglait, Pardaillantourna les talons et, faisant signe à Gringaille et Escargasse dele suivre, il se dirigea vers la porte.
– Un instant ! lança Fausta.
Pardaillan s’arrêta, se retourna lentement et fixa sur elle unregard interrogateur.
– Je ne veux pas vous laisser partir, en emportant cettepensée que j’ai voulu vous outrager, fût-ce en pensée, prononçagravement Fausta. Vous savez bien, Pardaillan, que vous êtes leseul homme au monde que j’estime.
– Est-ce tout ce que vous aviez à me dire ? demandafroidement Pardaillan.
– Non, Fausta ne saurait demeurer en reste de générositéavec personne. Même avec vous, Pardaillan. Je veux donc faire, àmon tour, quelque chose qui vous tient à cœur.
– Quelle chose ? interrogea Pardaillan, qui reprit sonair railleur.
– Je veux vous rendre la petite Loïse, prononça Fausta avecune lenteur calculée.
Pardaillan la fouilla du regard. Elle soutint ce regardinquisiteur avec toute l’assurance de la loyauté. Elle souriaitdoucement, comme émue par la joie qu’elle pensait lui donner. Ilsongea :
« Serait-elle sincère ?… Pourquoi pas ?… En biencomme en mal, elle est capable de tout !… Et puis, si fortequ’elle soit, il n’est pas possible qu’elle ait pu déjà machinerson guet-apens. Morbleu, je vais bien le voir, si elle estsincère. »
Et tout haut, souriant, de son air naïf :
– Je vous le disais bien que vous y viendriez.
– C’est votre admirable générosité qui me force, pour ainsidire, la main.
– Peu importe, pourquoi. L’essentiel est que vous y voilàvenue. Parlez donc, princesse, je vous écoute. Je n’ai pas besoinde vous dire avec quelle impatiente attention.
Et en lui-même, il ajoutait :
– Par Pilate, te voilà au pied du mur !… Si tu tedérobes maintenant, je saurai à quoi m’en tenir.
Effectivement, elle se déroba.
– Mais j’ai dit tout ce que j’avais à dire, fi-elle le plusnaturellement du monde.
– Ah ! ah ! sourit Pardaillan, répondant plutôt àsa propre pensée. Et, toujours de son air le plus naïf, ilinsista :
– Excusez-moi, madame, il me semble, à moi, que vous avezquelque chose à ajouter.
– Quoi donc ? s’étonna Fausta.
– Puisque vous consentez à me rendre la petite Loïse, ilfaut bien que vous me disiez où je dois la trouver.
– Très juste, en effet. Mais je vois, chevalier, qu’il y améprise entre nous. Je vous ai dit que je voulais vous rendreLoïse. Je ne m’en dédis pas. Je ne vous ai pas dit que j’allaisvous la rendre sur-le-champ.
– C’est fâcheux. Vous m’aviez mis l’eau à la bouche,déplora Pardaillan avec une admirable bonhomie.
– Croyez bien que j’en suis désolée. Mais je ne peux pas,pour l’instant, vous dire où elle est. Vous entendez,chevalier ? Je ne le peux pas.
– J’entends, princesse, j’entends. J’attendrai que vouspuissiez parler. Je vous demanderai seulement, bien que je ne soispas pressé, de ne pas me faire trop attendre. Je suis vieux,madame, et je ne voudrais pas partir pour l’éternel voyage sansavoir embrassé cette enfant. Vous comprenez ?
– À merveille. Mais rassurez-vous. Sans pouvoir vous fixerune date, je crois pouvoir vous assurer que vous n’attendrez pastrop longtemps. Quelques jours, tout au plus. Ne vous inquiétez pasd’ailleurs, je vous ferai aviser en temps voulu. Vous logeztoujours à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout ?
– Non, le gîte n’était plus sûr pour moi. N’importe, vouspouvez toujours m’aviser là par un mot. Soyez tranquille, ce mot meparviendra.
– Eh bien, voilà qui est entendu. D’ici quelques jours,vous recevrez là un mot de moi. Au revoir, chevalier.
– Au revoir, princesse.
Et, cette fois, Pardaillan sortit du cachot. Il souriait, d’unsourire qui eût inquiété Fausta, si elle avait pu le voir, en sedisant :
« Il paraît qu’il lui faut quelques jours pour préparer sontraquenard… Peut-être même, et c’est probable, ne sait-elle pasencore ce qu’elle va faire. Dans tous les cas, me voilà fixé :elle me ménage une surprise de sa façon. »
Et, avec son insouciance habituelle :
« Attendons, nous verrons bien. »
Gringaille et Escargasse l’avaient suivi, en ayant soin defermer la porte à double tour, derrière eux. Dans le couloir de lacave, ils trouvèrent l’hôtelier. Ce fut à lui que Pardaillans’adressa tout d’abord :
– Maître Jacquemin, lui dit-il, vous veillerez à ce que cesmessieurs ne manquent de rien. Soignez votre cuisine et mettez-ytous vos soins et toute votre science. Je vous avertis que vousaurez affaire à des personnages délicats, assez difficiles àcontenter.
– On tâchera de les contenter, monsieur, promit l’hôtelieravec un petit air de fausse modestie qui indiquait qu’il se sentaitsûr de lui.
– Les ordres, reprit Pardaillan, vous seront transmis parmes deux compagnons que voici. Vous n’obéirez qu’à eux. Mais vousleur obéirez aveuglément, sans discuter, comme vous m’obéiriez àmoi-même.
– Vous pouvez compter sur moi, monsieur le chevalier.
– La dépense me regarde. Et je paye d’avance.
– Je ne souffrirai pas…
– Mon cher monsieur Jacquemin, interrompit Pardaillan, jesais que vous avez la plus grande confiance en moi. Mais je pars àl’instant. Et je ne sais quand je pourrai revenir, ni si jereviendrai jamais ici. Il faut donc que je vous paye d’avance.
En disant ces mots, Pardaillan mit dans la main de l’hôtelier labourse qu’il venait de sortir de sa poche. Celui-ci se laissa fairesans protester cette fois. Par habitude de marchand, il soupesa uninstant la bourse, en la fouillant du regard. À travers lesmailles, il vit qu’elle ne contenait que de l’or. Il l’empocha avecune grimace de jubilation ; quelles que fussent les exigencesdes six personnes qu’il allait héberger un seul jour, il réalisaiten ce jour un bénéfice supérieur à celui de tout un mois. Et ilremercia :
– Vous êtes toujours l’homme le plus généreux que la terreait porté, monsieur le chevalier.
– Il faut que je vous dise, reprit Pardaillan, que vous medésobligeriez grandement, en acceptant quoi que ce soit des quatrepersonnes qui sont enfermées là-dedans. Fût-ce une pauvre petitemaille. Il faut que je vous dise aussi que lorsqu’on me désoblige,je le montre toujours, et d’une manière fâcheuse… pour celui quim’a désobligé.
– Soyez tranquille, monsieur, je me tiens pour royalementpayé.
– Vous êtes un homme raisonnable, maître Jacquemin. Je vousdonnerai mes dernières instructions là-haut, avant de partir.Allez, maintenant.
Maître Jacquemin parti, Pardaillan donna ses ordres à Gringailleet Escargasse. Ce fut vite fait. Et il les quitta. Comme il mettaitle pied sur la première marche de l’escalier pour remonter, il seravisa, revint à eux et à brûle-pourpoint :
– J’oubliais de vous dire ceci : si vous laissiezéchapper un seul de vos prisonniers avant l’heure fixée, la mort demon fils Jehan, de votre maître, de votre ami qui vous a faitriches tous les deux, est certaine. Rien ne peut le sauver, vousm’entendez, et c’est vous qui l’aurez tué !
Il les considéra un instant en silence, sourit doucement, ets’éloigna définitivement cette fois, en se disant avecsatisfaction :
« Maintenant, que l’infernale Fausta essaie, si elle veut,de les éblouir en leur offrant des monceaux d’or, qu’elle dise etfasse ce qu’elle voudra, je suis bien tranquille : ils ne lalaisseront pas échapper. »
Comme on le voit, Pardaillan prévoyait tout : même le casoù Fausta, qui n’était jamais à court d’expédients, tenterait decirconvenir ou de suborner les deux gardiens à qui il venait de laconfier.
Vers le même moment où Fausta, déguisée en cavalier, se faisaitprendre par Pardaillan, c’est-à-dire vers les sept heures du matin,la petite porte de l’hôtel de Sorrientès, celle qui donnait sur lecul-de-sac, s’entrebâillait juste assez pour permettre à une femmede se couler dehors. Après quoi, cette femme glissait le long dumur et filait d’une allure sinueuse et rapide, le long de la rueSaint-Nicaise, déserte à cette heure matinale.
Cette femme, c’était La Gorelle, personnage que nous n’avonsfait qu’entrevoir dans les premiers chapitres de cette histoire, etque nous avons dû laisser à l’écart, parce qu’elle se tenaitinactive, volontairement enfermée à l’hôtel de Sorrientès, et qu’ilest naturel, et nécessaire, que nous ne montrions au lecteur queceux de nos personnages, protagonistes ou comparses, dont les faitset gestes concourent à l’action générale du récit.
La Gorelle, pour l’instant, se mêlant à cette action, il devientnécessaire que nous nous intéressions à elle. Et bien qu’elle nesoit qu’un personnage de second plan, il est également nécessaireque nous fassions plus ample connaissance avec elle, faute de quoi,ses faits et gestes risqueraient de demeurer incompris. Qu’on serassure, d’ailleurs, nous serons brefs.
On ne pouvait pas assigner un âge précis à La Gorelle. Elleparaissait avoir de quarante à soixante ans. Elle n’était pasjolie. Elle n’était pas laide non plus. C’était une de cesphysionomies insignifiantes, qui n’inspirent ni sympathie niantipathie.
Voilà pour le physique. Passons au moral :
Elle n’était ni bonne ni méchante. Elle n’avait qu’une passion.Mais cette passion, qui lui tenait lieu de toutes les autres,absentes, était exclusive, dévorante : la passion de l’or.Quand elle pensait à l’or, quand elle voyait de l’or, quand elletouchait de l’or, elle s’animait, s’illuminait, et c’était alorsseulement qu’on pouvait la voir telle qu’elle était en réalité.C’était une transformation foudroyante qui s’opérait alors en elle.Pour de l’or, elle était capable de bonté, de dévouement,d’abnégation. Pour un peu plus d’or, elle eût commis, sans hésiter,les pires atrocités, les plus abominables trahisons, les plusbasses vilenies. Au surplus, parfaitement inconsciente.
Ceci dit, suivons-la.
La Gorelle se coula jusqu’à la rue Saint-Honoré et aborda unhomme qui se tenait au milieu de la rue, près de l’hospice desQuinze-Vingts. Cet homme qui l’attendait là, c’était Stocco. Stoccolui-même, que nous avons vu une heure ou deux plus tôt, déguisé enmendiant, le visage à moitié caché par un bandeau, surveillant lesabords de la retraite de Pardaillan qui, d’ailleurs, malgré sonbandeau et son déguisement, l’avait parfaitement reconnu.
Pour que Stocco eût momentanément renoncé à une chasse qui, dansson esprit, devait lui rapporter la somme coquette de centcinquante mille livres, il fallait nécessairement que ce qu’ilavait à faire avec La Gorelle fût extrêmement important. Ou bienqu’il fût là par ordre, ce qui nous paraît plus probable, étantdonné l’accueil totalement dénué d’aménité qu’il fit à La Gorelle.En effet, il grogna, en roulant des yeux terribles :
– Vieille sorcière d’enfer, tu te permets de me faireattendre ! Il y a plus de cinq minutes que je memorfonds ! (Il mentait ! Il venait d’arriver.) Je ne saisce qui me retient de te caresser les côtes à coups de trique…
Humble, doucereuse, elle s’excusa d’avoir fait attendre le« seigneur » Stocco. Il l’interrompit brutalement etcommanda :
– Allons, suis-moi… et ne m’approche pas à plus de quatrepas… je ne tiens pas à être reconnu en compagnie d’une mégère deton acabit !… Et prie Satan, ton maître, que la communicationque tu vas faire au signor maréchal soit vraiment intéressante,sans quoi gare à ta chienne de peau !…
Toute autre qu’elle eût pris la fuite, épouvantée par lesmenaces et les airs furibonds du bravo. Il faut croire qu’elleavait d’excellentes raisons de ne pas lâcher pied car, malgréqu’elle ne fût pas très rassurée, au fond, elle accepta injures etrebuffades, sans protester, et suivit humblement, à quatre pas,comme il le lui avait ordonné.
Quelques minutes plus tard, Stocco l’introduisait dans uncabinet où se tenaient Léonora et Concini. Léonora était assisedans un fauteuil et suivait de son regard chargé de passionConcini, qui allait et venait avec une certaine nervosité. Ce fut àConcini que Stocco présenta La Gorelle, en lui disant, enitalien :
– Monseigneur, je vous amène cette vieille truie. Je vousprie de ne pas oublier que je ne le fais que sur votre ordreexprès. Je vous rappelle que je ne sais rien d’elle, que je ne laconnais pas, bien que ce soit moi qui, pour me débarrasser de sesinstances, vous ai parlé d’elle, à tout hasard. Ainsi donc,monseigneur, ne la ménagez pas, et si elle s’est vantée, faites-moisigne : je me charge, moi, de lui administrer une de cescorrections telle que, si elle sort vivante de mes mains, c’estqu’elle aura réellement fait un pacte avec le diable.
Devant cette recommandation au moins étrange, La Gorelle nesourcilla pas, ne parut pas avoir compris. Quant à Concini, il secontenta de répondre par un signe de tête qui approuvait. Et toutaussitôt, il interrogea :
– Vous avez, paraît-il, des révélations importantes à mefaire, concernant une jeune fille qui s’appelle Florence ?
Il interrogeait en français. Elle, ce qui fit rouler des yeuxeffarés à Stocco, répondit en pur toscan :
– Oui, monseigneur. Mais ce que j’ai à vous dire, je nedois le dire qu’à vous seul… attendu que cela n’intéresse que vousseul.
– Laisse-nous, Stocco, commanda Concini.
Le bravo s’inclina avec ce respect exorbitant qu’il affectaitvis-à-vis de son maître. Et, en s’inclinant, il consultait Léonoradu regard. À cette interrogation muette, elle répondit en fixantune tenture qui masquait la porte située en face de sonfauteuil.
Stocco sortit. Il avait très bien compris l’ordre muet de samaîtresse. Il fit un détour, pénétra dans une pièce et se trouvaderrière la tenture que Léonora venait de lui désigner et qu’ilécarta légèrement. Curieux, il tendit les oreilles, ouvrit lesyeux, sans perdre de vue pour cela sa maîtresse qui, par signes,pouvait lui donner un ordre qui ne devait pas passer inaperçu.
Stocco parti, La Gorelle demeura muette. Seulement, elle regardaConcini, puis elle regarda plus longuement Léonora, impassible dansson fauteuil.
– Vous pouvez parler devant Mme lamaréchale d’Ancre, sourit Concini. Je n’ai pas de secrets pourelle.
La Gorelle ne cacha pas son étonnement assez vif. Elle se remitvite cependant, et elle eut un mouvement des épaules et des brasqui signifiait : après tout, c’est votre affaire.
Cependant elle ne parlait toujours pas. Peut-être cherchait-elletout simplement ses mots.
Voyant qu’elle se taisait, Concini interrogea, entoscan :
– Vous êtes Italienne ?
– Non, monseigneur. Mais j’ai longtemps séjourné en Italie.À Rome. À Florence, notamment, ou je me trouvais il y a dix-septans.
Elle insistait sur le chiffre. Concini tressaillit ;dix-sept ans, cela remontait à l’époque de la naissance de safille. Il commença de considérer avec plus d’attention cette femmequi se tenait humblement courbée devant lui. Il fouilla ces traitsinsignifiants et flétris, cherchant à se souvenir s’il n’avait pasdéjà vu ce visage. Il dut y renoncer. Il reprit, très calme, enapparence :
– Vous connaissez cette jeune fille, dont vous avez voulume parler.
– Oui, fit La Gorelle.
Elle prit un temps, en comédienne qui ménage son effet, etacheva en ponctuant ses mots et en les espaçant :
– On me l’a confiée… autant dire… le jour de sa naissance…C’est moi qui l’ai é… le… vée.
– Vous ! sursauta Concini.
– Moi, confirma La Gorelle avec une tranquilleassurance.
Cette fois, Concini se tourna franchement vers Léonora qu’ilconsulta du regard. Celle-ci allongea négligemment la main vers lemarteau d’ébène qu’elle avait à sa portée et frappa sur le timbre.Marcella, sa suivante et sa confidente, que nous avons déjàentrevue au Louvre, parut presque aussitôt et, sur un signe d’elle,s’approcha de sa maîtresse, qui lui glissa un ordre à l’oreille.Dès que Marcella fut sortie, ce fut Léonora qui continual’interrogatoire.
– Si c’est vous qui avez élevé cette jeune fille, elle doitêtre encore avec vous ?
En posant cette question, Léonora la fouillait de son regard defeu jusqu’au fond de l’âme. Sans hésiter, avec la même tranquilleassurance, La Gorelle répondit :
– Non, madame, elle m’a quittée, voici quatre ans.
– Parce que vous la maltraitiez, gronda Léonora qui se fitmenaçante.
– C’est une indigne calomnie, protesta la mégère. Et,larmoyant :
– La vérité est que je suis pauvre. Je ne pouvais pasnourrir cette petite à ne rien faire. Il fallut bien qu’elletravaillât pour gagner son pain, comme moi. Elle n’aimait pas letravail, c’était une petite fainéante. C’était aussi une ingrate…un beau jour, elle m’a plantée là.
– Que lui faisiez-vous faire ?
– Elle vendait des fleurs qu’elle allait ramasser dans leschamps. C’est un travail propre, délicat, coquet même, et qui n’arien de pénible.
– Dites donc tout de suite que c’était une manière demendier, fit Léonora en levant les épaules.
– Si on peut dire ! s’offusqua La Gorelle. Elle avaitdes doigts de fée, cette petite. Sans savoir, sans qu’on lui aitjamais montré, elle faisait des bouquets qui étaient des merveillesde goût. La charité ! Mais c’était bien plutôt elle qui lafaisait, en donnant pour quelques sous des fleurs qu’elle aurait puvendre une livre… et même plus !
– Et vous ne vous êtes jamais occupée d’elle ? Vous nesavez pas ce qu’elle est devenue ?
– Je l’ai cherchée, pendant des mois et des mois. En vain.Je l’ai retrouvée, par hasard, ici, à Paris, il y a quelquessemaines.
– Alors, vous savez où elle est ?
– Je l’ignore complètement, madame… Mais si vous y tenez…si vous avez besoin… Enfin, je me charge bien de la retrouver, moi,madame.
Il était évident qu’elle ne mentait pas. Léonora le comprit.
– Inutile, dit-elle, en déclinant la proposition.
À ce moment, Marcella reparut. Elle n’était pas seule. Elledonnait le bras à Florence. L’une conduisant l’autre, les deuxfemmes entrèrent, firent deux pas.
– Brin de Muguet ! s’écria La Gorelle, stupéfaite dereconnaître son ancienne victime en cette jeune fille, mise avecune sobre élégance, comme une fille de qualité, et qui, ma foi,avait fort grand air sous ses précieux atours.
– La Gorelle ! s’écria la jeune fille.
Et, lâchant le bras de Marcella, elle recula vivement de deuxpas et considéra la mégère non pas avec crainte, mais avec unerépugnance manifeste.
Léonora, qui avait ménagé cette entrée subite et imprévue, putse rendre compte que La Gorelle n’avait pas menti : il étaitévident que les deux femmes se connaissaient. Restait à savoirjusqu’à quel point. Elle s’adressa à la jeune fille et, avec cettedouceur qu’elle semblait s’être fait une règle d’observerimmuablement vis-à-vis d’elle :
– Vous connaissez cette femme, Florence ?
– C’est elle qui m’a élevée, avoua franchement la jeunefille.
– Je ne suis pas une menteuse ! triompha LaGorelle.
– J’espère bien qu’on n’a pas l’intention de me livrer aelle ! reprit vivement Florence.
Et s’animant, avec un air de décision que Léonora ne lui avaitjamais vu :
– Je dois vous prévenir, madame, que je n’accepterai pascela. À aucun prix, je ne retournerai avec elle. Je préférerais,oui, je préférerais cent fois chercher un refuge dans lamort !…
– Elle vous maltraitait, n’est-ce pas ?
Généreuse, elle ne voulut pas accabler son ancien bourreau, dontla contenance embarrassée avouait maintenant ce qu’il avait niél’instant d’avant.
– Je ne dis pas cela, fit-elle. Mais j’ai gardé un tropfâcheux souvenir d’elle.
– Un souvenir si pénible qu’il va jusqu’à vous fairepréférer la mort plutôt que de revenir avec elle ?
– Oui, madame.
– Eh bien, rassurez-vous, mon enfant, je n’ai jamais eul’intention de vous abandonner. Allez, mon enfant, allez sansinquiétude, je sais ce que je voulais savoir.
En donnant ce congé, Léonora, d’un coup d’œil, donnait un ordreà sa confidente. Celle-ci, d’un léger signe de tête, fit entendrequ’elle avait compris. Et, reprenant affectueusement le bras de lajeune fille, elle voulut l’entraîner. Florence résista doucement.Elle hésita. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose.
– Allez, reprit Léonora, sans humeur, sans impatience, maissur un ton d’autorité, auquel il n’était pas possible derésister.
Et Florence obéit, se laissa docilement entraîner. Et pourtant,la présence inattendue de La Gorelle chez Concini l’intriguait etl’inquiétait plus qu’on ne saurait dire. Elle eût donné beaucouppour être renseignée là-dessus. Il est certain que si elle l’avaitpu elle n’aurait pas manqué de rester derrière la porte etd’écouter.
Mais Marcella était là, qui, tout en lui témoignant le plusprofond respect, ne la lâchait pas plus que son ombre. Et Marcellala ramena à sa chambre où, Florence, résignée, s’attendait à lavoir s’installer. Pourtant, à sa grande surprise, il n’en fut rien.Soit qu’elle eût mal interprété l’ordre muet de Léonora, qui, detoute évidence, n’avait pas voulu que la jeune fille pût entendrece que La Gorelle allait dire, soit qu’elle jugeât qu’elle l’avaitsuffisamment éloignée, Marcella la quitta quand elle fut dans sachambre.
Il faut dire ici que Léonora avait appris à apprécier la rarediscrétion de la jeune fille et la scrupuleuse honnêteté aveclaquelle elle tenait sa parole, une fois qu’elle l’avait donnée.Caractère énergiquement trempé, Léonora n’avait pu s’empêcherd’éprouver une certaine estime pour l’énergie déployée par cetteenfant dans le sacrifice de soi-même qu’elle faisait à cette mèreinconnue, qui se souciait si peu d’elle, et était si peu digne dece sacrifice.
Avec l’estime, la confiance était venue. Florence ayant donné saparole de ne pas sortir de la maison, Léonora avait pensé, avecraison, qu’elle était plus garantie par cette parole qu’elle nel’aurait été par une étroite surveillance. Elle avait même calculéqu’en supprimant cette surveillance inutile elle enchaîneraitdavantage la jeune fille qui serait sensible à cette marque deconfiance. Ce en quoi elle ne s’était pas trompée.
Florence se trouvait donc libre, à l’hôtel Concini. Libre etsans contrainte, car elle ne sentait plus peser sur elle unesurveillance occulte, plus insupportable peut-être qu’unesurveillance ouverte. Nous n’avons pas besoin de dire que jamaiselle n’avait songé à abuser de cette liberté restreinte et que laplus grande partie de son temps se passait dans le jardin, où ellesoignait ses fleurs préférées.
Cette fois, elle résolut d’user sans scrupule de sa liberté.Elle était trop intéressée à savoir ce qu’on allait dire d’elle, etelle avait l’intuition très nette qu’elle allait apprendre deschoses qu’il lui importait de connaître. Elle attendit un instantpour donner à Marcella le temps de rentrer chez elle. Elle revintsur ses pas, poussa légèrement la porte, écouta.
Pendant ce temps, Léonora avait repris l’interrogatoire qu’ellefaisait subir à La Gorelle.
– Dites-nous maintenant par qui et comment vous fut confiéecette enfant, dit-elle.
La Gorelle, sans hésiter, nomma Landry Coquenard et racontacomment il lui avait remis l’enfant. Elle fit également le récitdes premières années de l’enfant, jusqu’au moment où elle s’étaitenfuie. Dans ce récit, qu’elle abrégea autant qu’elle put, ellen’altéra pas la vérité quant au fond : elle n’avait aucunintérêt à le faire. Pour ce qui est des détails, c’est une autreaffaire : elle avait tout intérêt à les présenter d’une façonavantageuse pour elle. Elle ne se fit pas faute de le faire.
Florence arriva au moment où elle terminait ce récit, qui ne luieût rien appris qu’elle ne savait déjà.
Quand elle eut fini ce récit qu’ils écoutèrent avec la plusgrande attention, sans l’interrompre, Concini interrogea :
– Eh bien, qu’avez-vous à nous révéler au sujet de cetteenfant ?… Et d’abord, pourquoi vous adressez-vous à moi, à cesujet ?
– Parce que je sais que vous êtes son…
Ici, La Gorelle s’arrêta, embarrassée, en louchant du côté deLéonora. Celle-ci comprit sa réserve. Et levant les épaules, elleacheva pour elle :
– Parce que vous savez qu’il est son père. Parlez donc sansambages : M. d’Ancre vient de vous dire qu’il n’avait pasde secrets pour moi.
– Excusez-moi, madame, je n’osais pas, fit La Gorelle deson air doucereux.
Et, visiblement soulagée :
– C’est bien ce que je voulais dire.
– Et comment savez-vous que je suis son père ? demandaConcini. Et, soupçonneux :
– Est-ce Landry qui vous l’a appris ?
La Gorelle hésita une seconde. Elle avait bien envie de mentiren disant oui, uniquement pour jouer un mauvais tour à LandryCoquenard. Le désir de faire valoir sa perspicacité l’emporta surla rancune. Et elle dit la vérité :
– Non, monseigneur. Je dois même dire que Landry a faittout ce qu’il a pu pour détourner mes soupçons de vous. Il a étéjusqu’à essayer de me faire croire que l’enfant était de lui. Maisje le savais à votre service, je savais que vous étiez alors lacoqueluche de toutes les femmes de Florence. Et ma conviction a étéfaite. Bien sûr que je n’ai aucune preuve. Mais je suis sûre de nepas me tromper : c’est vous qui êtes le père.
– Voyons, qu’avez-vous à me dire ? coupa Concini.Parlez.
La Gorelle prit un temps. Elle abordait le sujet pour lequel,uniquement, elle était venue. Elle n’hésitait pas, mais ellecomprenait que le moment était venu de jouer serré, si elle nevoulait pas échouer dans son entreprise. Et elle ne voulait paséchouer.
– Quelqu’un, dit-elle, quelqu’un de grand et de puissantm’a offert une grosse somme d’argent, si je consentais à attesterque la mère de l’enfant abandonné était une dame, dont le nom et laqualité me seraient dévoilés au dernier moment.
– Vous avez accepté ? gronda Concini.
– Naturellement, fit-elle.
Et malgré son inconscience, sentant confusément ce qu’il y avaitd’odieux dans ce marché, qu’elle avouait cyniquement avoir accepté,elle larmoya :
– La misère, monseigneur, fait faire bien des choses qu’onne ferait pas si on était riche.
– Le nom ? intervint froidement Léonora.
– Le nom ? répéta La Gorelle, feignant de ne pascomprendre.
– Oui, je vous demande le nom de ce quelqu’un… de grand etde puissant… qui vous a offert ce marché que vous avez accepté.
– Je l’ignore, répondit La Gorelle avec assurance.
– Vous mentez.
– Mais, madame…
– Vous mentez, vous dis-je, répéta Léonora avec plus deforce et en fixant sur elle un regard d’un insoutenable éclat, quisemblait vouloir fouiller jusqu’aux plus profonds replis de saconscience et qui la força à lâcher pied.
– Eh bien, oui, je le sais, ce nom, se résigna à avouer LaGorelle, qui sentait qu’elle avait affaire à forte partie. Mais jene le dirai pas.
Et, avec une terreur qui n’était pas simulée :
– Je tiens à ma peau, moi ! Et si je vous faisaisconnaître ce nom, c’en serait fait de moi.
– Je le connais aussi bien que vous, ce nom, déclaraLéonora en levant les épaules.
– Voire ! murmura La Gorelle, sceptique.
– Et je vais vous le dire : c’est la duchesse deSorrientès.
La Gorelle fut atterrée. Elle ne s’attendait pas à les trouversi bien renseignés, ni surtout à les voir si calmes. Elle étaitbien persuadée que la menace qu’elle leur faisait – car au fond, cen’était pas autre chose qu’une menace – allait les affoler, etqu’elle aurait beau jeu, ensuite, à s’offrir de les tirerd’embarras… Moyennant une honnête rétribution, comme de juste.
Et voilà qu’il n’en était rien. Ils avaient l’air d’accepter sarévélation comme si elle ne les touchait en rien. Elle frémit etcommença de se demander avec inquiétude si l’ingénieuse combinaisonqu’elle avait imaginée n’allait pas échouer piteusement. Son cœurse contractait d’angoisse à l’affreuse pensée de cet échec quirenversait tous ses calculs.
« Jésus Dieu ! songeait-elle avec désespoir, maisc’est ma ruine ! Hélas ! oui, je suis ruinée, pillée,assassinée !… Sans compter que je pourrais fort bien m’êtrefourvoyée dans un guêpier dont il ne sera pas aisé de me dépêtrer…Si tant est que je m’en tire saine et sauve. »
Malheureusement pour elle, il était un peu tard pour faire cesréflexions, judicieuses, d’ailleurs. Pour comble, Léonora, quiprenait décidément la direction de l’entretien, ajoutait, encontinuant de la fouiller de son regard de feu :
– Dites-nous maintenant le nom de cette dame que vous devezdésigner comme étant la mère de l’enfant. Et n’essayez pas de noustromper… Vous voyez que nous sommes mieux renseignés que vous nepensez.
Le savait-elle, ce nom ? Savait-elle que c’était la reinerégente, Marie de Médicis ? Il est certain que Fausta n’avaitpas commis la faute de la lui nommer. Cependant, elle n’était passotte. Ce nom, elle l’avait vainement cherché pendant des années.Certes, le nom de la fille du grand-duc de Toscane lui était venu àl’esprit. Mais cette idée d’une intrigue amoureuse entre la filledu souverain et le pauvre hère, gentilhomme douteux, fils d’unmodeste notaire, qu’était alors Concini, lui avait paru tellementromanesque qu’elle l’avait écartée.
Depuis qu’elle logeait à l’hôtel de Sorrientès, où Fausta luiavait donné un emploi qui n’était qu’une sinécure, grassementrétribuée, elle avait réfléchi. Il est certain qu’elle ne s’étaitpas fait faute d’écouter aux portes, autant qu’elle l’avait pu. Deces espionnages incessants, et de ses réflexions ininterrompues, ilest probable que la vérité avait dû jaillir. Mais une fois cetteterrible vérité découverte, elle avait tout de suite compris quec’en était fait d’elle si elle laissait seulement soupçonnerqu’elle la connaissait. Elle tenait à sa peau. Elle s’était bienjuré que ni ruses ni menaces ne lui arracheraient un mot qu’ellepourrait justement considérer comme son arrêt de mort prononcé parelle-même. La question insidieuse de Léonora ne la prit donc pas audépourvu. Elle répondit sur-le-champ.
Comment voulez-vous que je répète une chose qu’on ne m’a pasdite ?
Elle disait cela avec une naïveté, un air de sincérité simerveilleusement joués que Léonora et Concini, attentifs, s’ylaissèrent prendre. Ce qui n’empêcha pas Léonorad’insister :
– Le jureriez-vous ?
La Gorelle n’hésita pas : elle étendit solennellement lamain vers un crucifix pendu au mur, se redressa, les regards bienen face, pour la première fois, et lentement, avec un accent auquelil était impossible de ne pas croire, elle prononça ceserment :
– Sur le Dieu mort sur la croix, sur mon salut éternel, jejure qu’on ne m’a pas dit ce nom ! Puisse le feu du cielfoudroyer mon corps, le feu de l’enfer consumer éternellement monâme, si je mens !…
Il était impossible de ne pas tenir pour valable un sermentaussi terrible. Concini et Léonora furent convaincus.
– C’est bien, prononça Léonora.
La mégère réprima un mince sourire qui montait à ses lèvres.Elle était bien tranquille, la conscience en repos. Personne ne luiavait dit ce nom : elle l’avait bien trouvé toute seule. Donc,elle n’avait pas menti.
– Donc, reprit Léonora avec cette froide assurance quidéconcertait de plus en plus La Gorelle, en ramenant l’entretien aupoint où elle l’avait fait bifurquer, donc,Mme de Sorrientès vous a offert une« grosse » somme d’argent pour attester qu’une dame, dontelle ne vous a pas dit le nom, est la mère de la fille de monépoux, M. d’Ancre… Proposition « honnête » que vousavez acceptée, avez-vous dit ?… Et laissez-moi vous dire unechose que vous paraissez ignorer…
Voyant qu’elle laissait la phrase en suspens et souriait d’unsourire terriblement inquiétant, La Gorelle, sentant poindre lamenace, perdait de plus en plus pied et, sous son calme apparent,sentait l’inquiétude l’envahir de plus en plus. Elle se fit plushumble encore, et de sa voix la plus insinuante :
– Laquelle, ma bonne dame ? Pour Dieu,instruisez-moi ! Je ne suis qu’une pauvre ignorante,moi !
– C’est que, continua Léonora, d’une voix glaciale, c’estlà ce que l’on appelle proprement un faux témoignage… Ce qui peutvous mener tout doucement jusqu’à… la place de Grève où, à seulefin que tout le monde puisse vous voir, vous seriez placée bien envue… par exemple, au haut d’une potence.
– Jésus ! s’étrangla la vieille qui croyait déjàsentir le fatal nœud coulant lui serrer la gorge.
– Mais cela vous regarde, achevait l’implacable Léonora,passons… Ce qui nous regarde, ce que nous voulons savoir, c’estpourquoi vous venez vous vanter d’une action qui pourrait avoir lessuites… que je viens de vous indiquer… et que vous voulez-vousenfin ?
Ils le savaient très bien, ce qu’elle voulait. Ils avaient toutde suite compris qu’elle venait leur dire : « Donnez-moile double, et je me tais. » Ils étaient, d’ailleurs, biendécidés à lui donner, sans marchander, la somme qu’elle exigeraitd’eux. Cela n’était pas fait pour les gêner ; ils savaientbien que Marie de Médicis leur rembourserait, et bien au-delà, cequ’ils auraient donné pour elle. Et si Léonora avait paru sedéfendre si âprement, ce n’était pas pour se dérober : c’estqu’elle ne se contentait pas d’acheter le silence de la mégère.C’est qu’elle voulait se servir d’elle, lui faire dire certaineschoses qui étaient déjà arrêtées dans son esprit. Et cela, elleavait compris qu’elle ne l’obtiendrait qu’en la terrorisant.
Elle y avait complètement réussi, il faut le reconnaître. LaGorelle, épouvantée, regrettait amèrement de s’être fourvoyée dansun guêpier pareil, pour nous servir de sa propre expression.Certes, elle aimait l’or. Mais elle aimait également sa précieusepersonne. Et elle se disait, à juste raison, que son or ne luiservirait plus de rien dès l’instant où elle serait passée de vie àtrépas. Et, venue pour leur extorquer la forte somme, elle jugeaplus prudent d’y renoncer. Et la voix étranglée, tant le sacrificelui paraissait affreux, déchirant, elle larmoya :
– Mais je ne veux rien, ma bonne dame du bon Dieu !…absolument rien !… Je suis une honnête femme, moi ! J’aibien compris, allez, que ce qu’on me demandait n’était pas honnête.J’ai accepté ? Oui, mais si je n’avais pas accepté, je seraismorte à l’heure qu’il est… N’empêche que je me suis dit :« Thomasse, ma fille, le seul moyen de te tirer de là estd’aller tout dire au seigneur maréchal. » Et je suisvenue…
Concini et Léonora furent stupéfaits. S’ils s’attendaient àquelque chose, ce n’était pas à du désintéressement. Ils ne furentpeut-être pas tout à fait dupes. Mais malgré eux leur attitude –surtout celle de Léonora – se modifia, se fit moins menaçante.
Matoise, elle sentit le revirement. Elle se hâta d’en profiterpour s’efforcer, tout au moins, de sauver quelques bribes de cettefortune qui s’en allait à vau-l’eau. Et d’une voixlamentable :
– Je suis venue… pour vous rendre service… C’est ma ruine…car la somme que je refuse m’aurait assuré une honnête aisancejusqu’à la fin de mes jours… C’est peut-être la mort… car laduchesse de Sorrientès ne me pardonnera pas le méchant tour que jeviens de lui jouer… Et, si elle ne me fait pas expédier à la doucepar quelqu’un de ses gens, elle ne manquera pas de me jeter à larue… Je perdrai l’emploi convenablement rétribué que j’occupaischez elle… C’est la misère noire… Et, à mon âge, c’est terrible, lamisère !…
Cette fois, Léonora et Concini échangèrent un sourireentendu : ils avaient compris la manœuvre de la vieille.Léonora fit un signe à Concini. Ce fut lui qui prit la parole.
– À dieu ne plaise que je vous laisse vous sacrifier pourmoi que vous ne connaissez pas, en somme. Voyons, combien laduchesse de Sorrientès vous a-t-elle offert ?
– Cinquante mille livres, monseigneur, lança La Gorelletout d’une haleine.
Elle mentait impudemment. Cinquante mille livres, c’est cequ’elle aurait demandé, si ses calculs n’avaient pas étébouleverses par l’attitude imprévue et singulièrement inquiétantede Léonora. Cinquante mille livres, cela représentait juste ledouble de la somme promise par Fausta.
Ayant lancé ce chiffre qui lui paraissait énorme, elle attenditla réponse avec une anxiété qui la faisait haleter. Et comme il luisemblait que cette réponse se faisait un peu attendre, elle setourmentait :
« Il hésite !… Le ladre !… Sainte Vierge de Dieu,je suis perdue !… Sainte Thomasse, ma vénérée patronne, faitesqu’il m’offre seulement la moitié, afin que je ne perde rien, etvous aurez un beau cierge d’une livre !… »
Elle se trompait ; Concini n’hésita pas. Seulement, leprestigieux comédien qu’il était, ne laissant passer aucuneoccasion de se manifester, prenait son temps pour produire soneffet. Il laissa enfin tomber :
– Je vous donnerai le double. Soit cent mille livres.
On peut croire qu’il ne fut pas manqué, son effet. La Gorelle,qui s’attendait au marchandage, fut assommée par ce chiffre. Sousle coup de cette première impression, elle fléchit les genoux, avecautant de vénération que si elle avait été devant le saintsacrement. Et joignant les mains, extasiée, les yeux luisants commedes braisés, dans un élan, elle célébra :
– Ah ! monseigneur, Dieu lui-même ne se montrerait pasaussi généreux que vous !…
– À une condition, ajouta Concini.
Elle se redressa, et sans hésiter, avec un accentintraduisible :
– Que faut-il faire ?
Concini et Léonora sourirent, satisfaits ; ils la sentaientprête à tout, aux plus basses comme aux plus terriblesbesognes.
– Nous vous le dirons quand le moment sera venu, déclaraConcini avec désinvolture.
Et il crut devoir ajouter :
– Ce moment ne saurait guère tarder : quelques jours…quelques semaines tout au plus. Nous vous ferons connaître alors ceque nous attendons de vous, et les cent mille livres promises vousseront comptées séance tenante.
Déjà le prodigieux effet produit par la royale générosité deConcini s’effaçait. La Gorelle se ressaisissait. Son insatiablecupidité reprenait le dessus. Un instant éblouie, elle se lamentaitdéjà :
« Ouais ! il me semble qu’ils ont plus besoin de moique je n’ai besoin d’eux !… Je suis une sotte, unebalourde !… J’aurais dû réclamer cent mille livres !… Ilaurait tout aussi bien doublé la somme… pour ce que l’argent luicoûte, à ce ruffian !… Jésus ! je me suis stupidementpillée moi-même !… Cent mille livres que je perds par maniaise discrétion !… Je ne survivrai pas à ce désastre… àmoins que je ne réussisse à le réparer… tout au moins enpartie !… »
Et, tout haut, elle gémit lamentablement :
– Quelques semaines, mais c’est ma mort assurée !…Vous oubliez, monseigneur, que je suis pauvre, plus pauvre que leJob des saintes Écritures !… Je vais crever de faim, attenduque je n’aurai jamais le front de retourner chezMme la duchesse pendant ce temps.
– Qu’à cela ne tienne, intervint Léonora avec vivacité,vous logerez ici, chez nous. Je vous prends à mon service.
– Aux mêmes gages que me donnait Mme laduchesse ?
Toute à son idée fixe, aveuglée par son incroyable rapacité, LaGorelle ne s’apercevait pas qu’elle était en train de s’enferrer,de commettre une imprudence qui pouvait avoir les plus funestesconséquences pour elle. Pour quelques misérables centaines delivres qu’elle espérait lui extorquer, elle allait au-devant dudésir de Léonora qui, tout comme Fausta, voulait la garder sous lamain, et elle se livrait à elle pieds et poings liés.
Souriant d’un sourire inquiétant, qui eût dû la mettre en garde,Léonora, enchantée de voir qu’elle venait d’elle-même là où ellevoulait l’amener, n’hésita pas plus que n’avait hésité Concini.
– Je ne veux pas être moins généreuse que mon époux,dit-elle. Je double les gages que vous receviez chezMme de Sorrientès. Combien vousdonnait-elle ?
– Le lit et la table, plus cent cinquante livres par mois,plus les hardes qu’elle m’abandonnait, plus quelques menuesgratifications, par-ci, par-là, mentit effrontément La Gorelle.
– Eh bien, promit Léonora sans sourciller, je vous donneraitrois cents livres par mois, plus le reste. Et je veux y ajouter unpetit présent : puisque vous êtes si misérable, le jour oùvous prendrez votre service, vous trouverez dans votre chambre cinqcents livres que je vous donne pour que vous ne soyez pas démunied’argent.
De ce coup d’œil qui était le sien, Léonora l’avait jugée. Elleavait calculé qu’elle ne saurait pas résister à la tentation detoucher le plus vite possible les cinq cents livres qu’elle luipromettait. En effet, La Gorelle donna tête baissée dans lepanneau :
– Si vous voulez bien le permettre, madame, ce seraaujourd’hui même, dit-elle vivement.
– Comme vous voudrez, acquiesça Léonora d’un airindifférent.
– Je vais profiter d’une absence deMme de Sorrientès pour aller chercher quelquesmenus objets auxquels je tiens et, dans une heure, je suis deretour, promit joyeusement la mégère.
– Allez, ma bonne, allez, autorisa Léonora avec la mêmeindifférence affectée. À votre retour, vous trouverez votre chambreprête… et vos cinq cents livres sur la table.
La Gorelle s’inclina devant eux dans une révérence qui étaitpresque un agenouillement et se glissa vers la sortie.
À peine avait-elle tourné le dos que la tête de Stocco semontrait entre les plis de la tenture écartée. Du regard, ilinterrogeait sa maîtresse qui, du bout des lèvres, laissa tombercet ordre donné d’une voix si basse qu’il le devina plutôt qu’il nel’entendit.
– Suis-la et ne la lâche pas d’une semelle.
Stocco laissa retomber la portière et se précipita. Avec unsourire étrangement équivoque, il songeait :
– Corpo di Cristo, je fais mieux que de lasuivre : je l’accompagne !… Une femme qui, demainpeut-être, sera riche de cent mille livres, Dio birbante,c’est à soigner !… J’ai peut-être eu tort de la rudoyer commeje l’ai fait !…
La Gorelle, dès qu’elle y mit le pied, le trouva dansl’antichambre où il paraissait attendre. Il vint à elle, empressé,la bouche fendue jusqu’aux oreilles par un rictus qui prétendaitêtre un gracieux sourire, sinistre dans son amabilité intéressée.Il s’informa avec sollicitude :
– Eh bien, ma mignonne, il paraît que ce que vous aviez àdire était sérieux ?
– Comment le savez-vous ? s’étonna-t-elle.
Il sourit d’un air entendu. Et levant les épaules :
– Si vos révélations avaient été sans importance, j’auraisété appelé et chargé de vous reconduire. Du moment qu’il n’en arien été, que vous sortez librement, c’est que monseigneur n’a pasperdu son temps avec vous.
– Vous pouvez même dire que je lui ai rendu un signaléservice, triompha La Gorelle.
– Je n’en ai jamais douté.
Il donnait cette assurance avec un aplomb imperturbable.Malheureusement, sans s’en apercevoir, il le disait aussi avec sonhabituel air de sarcasme qui le rendait profondément antipathiqueet qui avait fini par devenir chez lui comme son air véritable.Elle crut qu’il raillait, qu’il doutait. Et prenant un airpincé :
– À preuve, dit-elle, que Mme la maréchaleme prend à son service, que je cours de ce pas chercher mes nippeset que dans une heure au plus tard je reviens à la maison, dont jefais partie maintenant.
– J’en suis enchanté pour vous ! protesta Stocco.Oh ! la maison est bonne, vous verrez !… Mais puisquevous faites partie de la maison, je m’en voudrais à mort de laisserune jolie fille comme vous s’en aller par les rues, seule, sansdéfense, exposée aux entreprises de mauvais galants qui nerespectent ni l’innocence ni la vertu.
Et, retroussant sa moustache d’un geste qu’il croyait conquérantet qui n’était que bravache, lui décochant une œillade qui avait laprétention d’être assassine et qui n’était queterrifiante :
– Je vous accompagne, ma mignonne ! Si quelqu’un sepermet de manquer au respect qui est dû à une douce colombe telleque vous, c’est à Stocco qu’il aura affaire.
Dire la stupeur de La Gorelle, en entendant ce langage, nousparaît impossible. Elle s’arrêta. D’instinct, elle chercha, desyeux, autour d’elle, à qui pouvaient bien s’adresser ces tendresappellations : « Ma mignonne, douce colombe. » Ellese vit seule avec Stocco qui continuait à rouler des yeuxlangoureux et à prendre des poses qu’il croyait irrésistibles. Illui fallut bien admettre que tout cela : œillades, soupirs,attitudes et langage fleuri – si nous osons dire – s’adressait àelle, bien à elle seule.
Certes, l’idée ne pouvait pas lui venir que Stocco avaitassisté, invisible, à son entretien avec Concini et Léonora et quece qu’il se dépêchait de courtiser en elle, c’étaient les centmille livres que Concini lui avait promises et qu’il savait bienqu’il lui donnerait scrupuleusement. Mais elle était méfiante endiable. Sans soupçonner la vérité, elle flaira d’instinct lamanigance. Elle se tint sur ses gardes, et railla :
– Ouais ! vous chantiez sur un autre ton, tout àl’heure, quand vous menaciez de me caresser les côtes à coups detrique, que vous m’ordonniez de me tenir à quatre pas derrière vouspour qu’on ne vous crût pas en compagnie d’une mégère de mon acabitet que vous me présentiez à monseigneur comme une vieilletruie !
– Ai-je dit truie ?… Oui ?… Disgraziato dime, je parle si mal le français !
– Vous l’avez dit en italien.
– Précisément, et c’est de là que vient l’erreur, affirmaStocco sans se déconcerter. Je vais vous expliquer : j’aivoulu traduire votre nom en italien. Par malheur, truie, goret,gorelle, tout cela qui se ressemble, ou tout au moins qui tient dela même famille, s’est mêlé dans mon esprit et j’ai confondu l’unpour l’autre.
Comme il la voyait suffoquée par cette explication fantastiqueque, par surcroît, et sans s’en rendre compte, il fournissait deson air de se moquer des gens, il crut devoir ajouter :
– D’ailleurs, pour parler franc, je dois vous avouer quej’étais hors de moi, et ne savais plus trop ce que je disais. Jevous le dis parce que je vois que vous êtes femme à comprendre cessortes de choses. J’étais furieux parce que j’avais dû me distraired’une affaire à laquelle je consacre tout mon temps et qui doit merapporter la coquette somme de cent cinquante mille livres.
Ayant lancé ce chiffre d’un air détaché, il la guignait du coinde l’œil pour juger de l’effet produit. C’est que, comme Léonora,il l’avait jugée tout de suite, et il pensait bien que l’importancedu chiffre lui ferait oublier tout le reste. Il ne s’était pastrompé.
– Cent cinquante mille livres ! s’écria-t-elleémerveillée.
– Pas une maille de moins.
– C’est une somme ! admira-t-elle. Et naïvement, entoute sincérité :
– S’il en est ainsi, je comprends et j’excuse votre humeur.C’est si naturel !
– N’est-ce pas ?
– Ah ! mon Dieu, oui ! Moi, si quelqu’un risquaitde me faire perdre une somme pareille, je deviendrais positivementenragée… Je serais capable de l’étrangler de mes faibles mains…Dieu sait pourtant que je suis douce, point méchante, et ne feraispas de mal à une mouche !…
Déjà, elle était allumée. Déjà son esprit battait la campagne.Déjà elle ruminait, en louchant sur Stocco qui souriait d’un airconquérant et frisait sa moustache avec frénésie :
« Je l’avais mal regardé !… Il n’est pas simal !… Et moins mauvais diable qu’il paraît !… Si jepouvais !… Tiens, pourquoi pas ?… Pourquoi ne prendrai-jepas ma part de ce mirifique gâteau ? Essayons toujours, etsainte Thomasse me soit en aide. Si j’en tire quelque chose, si peuque ce soit, ce sera toujours autant d’attrapé ! »
Elle se rapprocha de lui, la bouche en cœur, roulant des yeuxtout blancs. Lui, la voyant conquise, lui offrit le bras, auquelelle se suspendit amoureusement, roucoula en lui serrant tendrementla main :
– Je ne pourrai jamais me faire à ce nom de La Gorelle quisent trop la porcherie… Comment vous appelle-t-on, de votre petitnom ?
– Thomasse.
– À la bonne heure ! Voilà un nom de chrétien !Frais, pimpant, gracieux… comme celle qui le porte !… Moi, onm’appelle Amilcare. C’est un nom guerrier !
– Il est beau !… comme celui qui le porte !…
Cet aveu étant parti comme malgré elle, elle s’efforça derougir. Il lui prit de nouveau la main, la baisa, et dans un élande passion :
– O cara Tommasina mia, non posso piu vivere senza dite !… Se frottant contre lui, faisant le gros dos commeune chatte amoureuse, elle soupira :
– Amilcare, caro mio !…
– Où avais-je l’esprit que je ne vous ai pas mieuxregardée ? continuait Stocco en s’exaltant de plus enplus ! Corbacco ! je ne pensais qu’à cetargent ! mais au diable l’argent maintenant ! Je ne veuxplus m’occuper que de vous, ma douce Thomasse !
– Non pas ! protesta vivement la mégère, il faut êtresérieux dans la vie !
Et de sa voix la plus insinuante :
– Si vous m’aimez vraiment, si vous avez confiance en moi,il faut me mettre au courant… Je puis vous guider… on dit que jesuis de bon conseil… je puis vous aider… À nous deux, nous mèneronsà bien cette affaire… Et quand vous aurez réussi, nous verrons ànous arranger pour le partage… Vous me donnerez une petitepart…
– Une petite part ! Dites que nous partagerons en bonset loyaux associes que nous allons être… en attendant que le prêtrenous ayant unis chrétiennement, votre magot et le mien ne serontplus qu’un seul et unique magot qui appartiendra autant à l’un qu’àl’autre !… Je sens, je vois que nous sommes faits pour nousentendre, et nous nous entendrons à merveille, tous les deux !Ah ! Thomasse, vous m’avez assassiné d’amour ! et rienqu’un bon mariage, en réunissant nos deux biens, pourra me rendrela vie ! Ne dites pas non, je vous en prie !
On voit qu’il menait son affaire tambour battant, avec unedésinvolture qui pouvait paraître cynique, et qui n’étaitqu’inconsciente. Le plus beau c’est que, mue par la même penséeintéressée, elle ne fut nullement choquée par cette étrangedéclaration aussitôt suivie de cette singulière demande en mariage.Poussée par le même mobile, plus inconsciente que lui encore, illui parut tout naturel qu’il en fût ainsi. De même qu’il lui paruttout naturel qu’il ne parlât que du bien qu’ils pouvaientposséder : de leur « magot », comme il avait dit. Etcela s’explique : c’était son unique préoccupation àelle-même.
S’il avait mené l’affaire plus que rondement, elle ne fut pas enreste avec lui. Elle ne se fit pas prier. Tout de suite elleconsentit :
– Moi aussi, je sens que nous sommes faits pour nousentendre. Et comment ne pas s’entendre avec un homme qui vous offrede partager cent cinquante mille livres avec lui ? Si je vousai assassiné d’amour, vous pouvez vous vanter de m’avoir rendu lapareille… Car vous m’avez offert de partager… Ce qui fait que je nedis pas non.
La réponse, comme on le voit, ne le cédait en rien à la demande.Et qu’on n’aille pas croire qu’elle l’avait fait exprès. Non, ellelui paraissait très naturelle à elle. À Stocco aussi, il fautcroire, car il parut enchanté. Il crut même devoir témoigner sasatisfaction en pressant plus fortement son bras.
Ils s’en allèrent, lui, faisant des grâces, elle, minaudant,suspendue à son bras. Ils se croyaient aimables et gracieux. Ilsétaient tout bonnement grotesques et hideux à la fois.
Lorsque La Gorelle fut sortie, Léonora se leva, s’approcha deConcini en le couvant d’un regard passionné. Sans prononcer uneparole, elle le saisit dans ses bras et, goulûment, elle plaqua seslèvres sur les siennes. Ce baiser, long, à la fois très violent ettrès doux, il le subit d’un air excédé qu’elle ne vit pas parcequ’elle fermait les yeux pour mieux savourer l’âpre jouissancequ’elle tirait elle, de ce baiser, qu’il ne rendait pas. Aussibrusquement qu’elle l’avait saisi, elle le lâcha. Elle souffla unpeu et prononça :
– À présent que j’ai pris des forces… je vais voir Maria.Elle le laissa et sortit.
Quelques minutes plus tard, elle pénétrait dans la chambre de lareine qui congédiait aussitôt ses femmes pour demeurer en tête àtête avec elle.
– Léonora, interrogea avidement Marie de Médicis, cetteidée qui t’est venue, et que tu as promis de me communiquer,est-elle enfin mûre ?
– Oui, madame, répondit Léonora de son air grave, et c’estde cela que je viens vous entretenir, si vous le voulez bien.
– Si je le veux ! Je crois bien ! Il y a assezlongtemps que l’inquiétude me ronge et me mine. Parle.
Et Léonora parla. Ce fut bref, d’ailleurs.
– Quoi ! toi ! s’écria Marie de Médicis, comme sielle ne pouvait en croire ses oreilles, tu ferais cela,toi !…
– Pour Votre Majesté, oui, assura Léonora avec la mêmegravité.
– Tu es admirable ! s’exclama Marie de Médicis, quiparaissait violemment émue.
Et, hésitant :
– Un tel sacrifice !… Un dévouement pareil !…Non, c’est trop, vraiment, je ne puis accepter !
– Vous préférez donc vous perdre ?… Songez que c’estle seul moyen que nous ayons de vous sauver.
– Mais songe donc toi-même que c’est proclamer ton propredéshonneur à la face de toute la cour.
– Mon honneur ne compte pas quand il s’agit de sauverl’honneur de la reine. Et, d’ailleurs, mon honneur comme ma vie etcomme ma fortune, tout cela appartient à la reine, répondit Léonoraavec simplicité.
Marie de Médicis était trop égoïste pour résister pluslongtemps. Il est même probable qu’elle n’avait résisté que pour laforme. Cependant, malgré sa sécheresse de cœur, elle eut un instantd’abandon et d’attendrissement sincère. Elle jeta les bras au coude Léonora et l’embrassa sur les deux joues en disant :
– De ma vie je n’oublierai cette preuve de dévouement quetu me donnes si spontanément et de si grand cœur. Désormais, tuseras comme ma sœur.
Léonora ne manifesta aucune joie. Sceptique, un sourire un peudédaigneux aux lèvres, elle songeait : « Bellesparoles !… Autant en emporte le vent !… Seulement, je nesuis pas de celles qui se laissent oublier, moi ! Et si Marias’avise jamais de perdre la mémoire… je me charge de la luirafraîchir !… »
Ce qui ne l’empêcha pas de s’incliner en une longue révérence decour et de remercier, comme il convenait, du grand honneur que lareine voulait bien lui faire. Après quoi, elle mit la reine aucourant de la démarche de La Gorelle. Elle le fit en termes brefs.Et non seulement elle évita de prononcer le nom de la duchesse deSorrientès, non seulement elle ne fit pas la moindre allusion àelle, mais encore, comme Marie de Médicis, toujours prompte às’inquiéter, posait des questions au sujet de cet ennemi inconnuqui avait voulu acheter le témoignage de La Gorelle, elle secontenta de répondre :
– Soyez sans inquiétude, madame, quand le moment sera venu,c’est-à-dire quand vous tiendrez dans la main la foudre que je suisen train de forger pour vous, à ce moment, je vous ferai connaîtrele nom de cet ennemi qui vous poursuit dans l’ombre. Alors, vousn’aurez qu’à ouvrir cette main sur lui pour l’écraser. Jusque-là,fiez-vous à moi, je veille pour vous… Pour l’instant,contentez-vous de savoir que nous avons déjoué sa manœuvre qui,grâce au concours précieux de La Gorelle, se tournera contre lui etnous permettra de l’accabler. C’est un résultat fort appréciable ensomme.
– Oui, mais qui va me coûter horriblement cher, si cettefemme a proportionné ses prétentions à l’importance du servicequ’elle va me rendre, soupira Marie de Médicis.
– Rassurez-vous, madame, cette femme ne se doute pas que lareine est en cause. Ses prétentions sont modestes…, relativementbien entendu.
– Combien ?
– Vous en serez quitte avec cent mille livres.
– La somme est d’importance[4] , fit Mariede Médicis. Et, soulagée :
– Mais tu as raison ; relativement, je m’en tire àassez bon compte.
– Oh ! fit Léonora avec un sourire indéfinissable,vous auriez tort de croire que vous n’aurez plus à délier lescordons de votre bourse. Ce n’est là qu’une première brèche. Ilfaut bien vous dire qu’il y en aura d’autres… qui serontprobablement plus importantes. Vous aurez, assurément, de lourdssacrifices d’argent à vous imposer.
Marie de Médicis, qui n’était pas très généreuse, ne puts’empêcher de faire la grimace. Elle n’hésita pas pourtant, et,très résolue :
– Je sacrifierai plusieurs millions s’il le faut, mais jeme tirerai de l’effroyable situation où je suis acculée, et où jerisque de perdre tout… à commencer par l’honneur.
Léonora approuva d’un signe de tête. Et elle avait encore auxlèvres le même sourire indéfinissable. Ce qui nous fait supposerque si elle avait insisté, comme elle avait fait, avec une sorted’âpreté, sur les « lourds sacrifices d’argent » quiétaient inévitables, c’est qu’elle poursuivait une idée de derrièrela tête que la reine ne soupçonnait même pas, et dont elle devaitêtre la dupe.
Si elle avait voulu amener Marie de Médicis à se résigner debonne grâce et sans marchander aux sacrifices nécessaires, nousdevons reconnaître qu’elle y avait parfaitement réussi. En effet,la reine était bien décidée à jeter l’or à pleines mains, et sanscompter. Ce n’est pas qu’au fond ce sacrifice ne lui fût paspénible. Mais elle avait compris que si elle ne voulait pas toutperdre, il fallait, de toute nécessité, faire la part du feu.
Ayant pris bravement son parti, et c’est ce qu’elle avait demieux à faire, elle alla à un meuble sur lequel se trouvait de quoiécrire. Elle prit une plume et griffonna quelques lignes sur unefeuille de papier, qu’elle tendit ensuite à Léonora endisant :
– Voici un bon de deux cent mille livres que tu pourrasfaire toucher, quand tu voudras, chez Barbin, mon trésorier.
Léonora ne prit pas le précieux papier. Elle la fixa avecinsistance, d’un œil qui se fit soudain très froid, ets’étonna :
– Deux cent mille livres !… Pourquoi deuxcents ?
Et sans lui laisser le temps de parler, elle fit elle-même laréponse :
– Oh ! je comprends !… Le surplus est pourmoi !…
Et, se redressant, le sourcil froncé, la lèvre dédaigneuse, avecun accent d’indicible raillerie :
– Cent mille livres !… Vous estimez à cent millelivres l’honneur de Léonora Dori, marquise d’Ancre !… Pas undenier de moins que la complaisance de cette hideuse sorcière quis’appelle La Gorelle !… Tout juste autant !… Par lamadone, voilà qui est flatteur pour l’honneur de Léonora !… Etquand je pense que j’étais assez sotte pour vous donner pour rien,par pur dévouement, une chose que vous estimez à un si hautprix !… Quelle leçon, madame !… Et quel outrage gratuit,que rien ne justifie !…
Dans son indignation, dans sa fière attitude, elle avait un airde majesté tel que vraiment on pouvait se demander si ce n’étaitpas elle la reine, et que Marie de Médicis se sentit comme écrasée.Il est certain que, ce faisant, elle croyait se montrer généreuseet n’avoir que des remerciements à recevoir. Il est non moinscertain qu’elle n’avait pas eu un instant la pensée que son présentpouvait constituer une offense. L’attitude de Léonora, en luirévélant qu’elle le considérait comme tel, lui fit comprendre etquelle fâcheuse erreur elle venait de commettre, et quellesconséquences, plus fâcheuses encore, cette erreur pouvaitentraîner. Elle lui saisit les deux mains qu’elle gardaaffectueusement entre les siennes et, de toute la force de sasincérité, elle se récria :
– Oh ! cara mia, comment peux-tu croire quej’ai voulu t’humilier, te faire injure !… Quoi, j’iraissottement t’outrager au moment où j’ai le plus besoin de toi, aumoment où, par ton admirable dévouement, tu me sauves plus que lavie !… Mais voyons, ce ne serait plus de l’ingratitude, cela,ce serait de la folie pure !… Et Dieu merci, je ne suis pasfolle !… Ni ingrate !… Et tu le sais bien !…
Il n’y avait pas moyen de tenir rigueur devant de tellesexcuses, faites si spontanément et sur un ton si affectueux.Léonora le comprit. Elle se radoucit.
– Je me suis donc trompée ? dit-elle.
– Certes.
– Alors, veuillez me dire, madame, à quel usage vousentendez que soit employé cet argent ?
– N’as-tu pas dit qu’il me faudra plus d’une fois délierles cordons de ma bourse ?
– Je ne m’en dédis pas, madame.
– Eh bien, j’ai pensé que puisque tu voulais bien techarger de tout, et que je ne puis te seconder en rien, puisque jesuis censée ignorer tout de cette misérable affaire, j’ai pensé,dis-je, que je devais au moins t’épargner l’embarras de faire pourmoi des avances qui peuvent être considérables et te causer unecertaine gêne. C’est uniquement pour t’éviter cet ennui que je tedonnais ces cent mille livres. Tu vois qu’il n’y a là riend’humiliant pour toi. Or, puisque cet argent est destiné à êtredépensé pour moi, j’espère que tu ne vas pas t’obstiner à lerefuser.
– Non, certes, fit Léonora en empochant d’un air détaché lebon qu’elle lui tendait de nouveau.
Et, avec un soupir :
– Si seulement c’était le dernier !… Malheureusement,je crains fort que cet argent ne soit bientôt parti jusqu’à ladernière livre, et qu’il ne me faille venir prochainement vous endemander d’autre.
En disant ces mots d’un air navré, elle l’observait en dessouspour juger de l’effet qu’ils produisaient. Mais, nous l’avons dit,Marie de Médicis en avait pris son parti. Elle ne fit pas lagrimace. Ce fut même avec une certaine désinvolture qu’ellerépondit :
– Eh bien, je t’en donnerai d’autre, voilà tout. Il fautsavoir faire les sacrifices nécessaires.
Un mince sourire passa sur les lèvres de Léonora. Alors elle eutl’effronterie de reprocher :
– Si vous vous étiez expliquée tout de suite, vous nousauriez épargné à toutes deux un malentendu pénible.
– Tu ne m’as pas laissé le temps de placer un mot !protesta Marie de Médicis. Tu t’es emportée tout de suite. Et tuallais, tu allais, il fallait voir !… Soit dit sans reproche,ma bonne Léonora, tu t’es montrée d’une susceptibilité un peuexcessive.
– C’est vrai, madame, avoua Léonora d’un air contrit, et jevous prie de m’excuser. Mais, voyez-vous, je suis nerveuseaujourd’hui… très nerveuse.
– Pourquoi ? demanda étourdiment Marie de Médicis.
– Pouvez-vous le demander ?… Croyez-vous que lesacrifice que je m’impose pour vous n’est pas affreusementdouloureux pour moi ?…
Et avec une fureur concentrée :
– Cette petite, madame… c’est la fille à Concini… sa fille,à lui !… à qui je suis obligée de faire bon visage… moi !C’est dur, madame, c’est très dur !…
– C’est vrai !… Et moi, sotte, qui n’avais pas pensé àcela !… Ah ! pauvre Léonora, je te plains de tout moncœur !
Ceci, la reine le disait d’un air faussement apitoyé. Parexemple, sa sincérité éclata, toute, quand elles’inquiéta :
– J’espère pourtant que tu auras la force de surmonter tonaversion… légitime… oh ! très légitime… Sans cela… si tu ne lepouvais pas… si tu reprenais ta parole… ce serait un bien grandmalheur pour moi !… un grand malheur pour nous tous… carenfin, si je succombe…
– Vous nous entraînez dans votre chute, voulez-vousdire ? interrompit Léonora, dans l’œil de qui passa une lueurmenaçante.
– Hélas ! oui, gémit Marie de Médicis, qui n’avaitrien vu.
Au fond, elle triomphait. Elle croyait l’avoir réduite à mercipar cette menace déguisée qu’elle tenait suspendue sur elle.L’imprudente ! Elle aurait dû savoir à quelle terriblelutteuse elle se frottait et que la Galigaï n’était pas femme à selaisser intimider ainsi. Léonora songeait :
« Ah ! tu crois m’effrayer !… Ah ! tu tedépêches de me rappeler qu’en travaillant à ton salut je travailleen même temps pour nous !… Ce qui, apparemment, te dispenserade toute obligation envers nous !… Per Dio, je ne lesais que trop que ta chute, à toi, c’est notre mort, à nous !…Mais si tu crois que je vais l’avouer !… Attends unpeu !… »
Et tout haut, avec un calme sinistre, qui glaça la mal inspiréeMarie de Médicis :
– Je le sais, madame. Je sais qu’à la cour tout le mondenous hait… à commencer par le roi. Je sais que vous êtes notre seulappui, et que si cet appui vient à nous manquer, nous sommesperdus… Mais vous devez bien penser que sachant cela… et depuislongtemps… j’ai dû prendre mes petites précautions, et depuislongtemps aussi. Si vous tombez, madame… et vous tomberez si jevous abandonne… (Marie de Médicis frissonna d’épouvante), si voustombez, vous êtes irrémissiblement perdue… on ne sort pas vivantd’une tourmente pareille à celle qui vous aura emportée dans sontourbillon… Nous, au contraire, nous fuyons devant la tempête avantqu’elle soit arrivée jusqu’à nous… Et soyez tranquille, on sera siheureux d’être débarrassé de nous, que personne ne s’opposera ànotre départ. Tout au contraire, on s’empressera de nous lefaciliter. Nous laisserons, il est vrai, quelques plumes dans latourmente. Mais vous l’avez dit vous-même, il y a un instant :Il faut savoir faire les sacrifices nécessaires. Nous retourneronsen Italie, madame. Et malgré ce que nous aurons perdu ici, soyezsûre qu’il en restera toujours assez à Concino pour acheter unepetite principauté où nous finirons tranquillement nos jours, enfaisant encore figure fort honorable. Vous voyez donc bien que lesort qui nous attend ne saurait être comparé en rien à celui quiserait le vôtre… si vous veniez à tomber.
Elle parlait avec tant d’assurance, elle paraissait si sûre deson affaire, et, par surcroît, ce qu’elle disait rentrait si biendans son caractère prévoyant et avisé que Marie de Médicis la crutsur parole. Elle eut une peur horrible de se voir abandonnée,livrée à ses seules ressources sur la valeur desquelles elle nes’illusionnait pas. Elle implora :
– Léonora, tu ne vas pas m’abandonner, au moins !… Queveux-tu que je fasse, poveretta, sans toi ?…
Léonora l’étudia d’un coup d’œil rapide. Elle la vit au point oùelle avait voulu l’amener : affolée, prête, sous le coup de laterreur, à toutes les capitulations. Un sourire blafard vint à seslèvres. Après lui avoir donné le vertige en lui montrant l’abîme aufond duquel, si elle lui retirait l’appui de cette main puissantequi la guidait et la soutenait, elle irait infailliblement rouleret se briser, elle voulut bien la rassurer :
– À Dieu ne plaise, madame. Je vous ai donné ma parole et,c’est une chose que vous devriez savoir mieux que personne, jetiens toujours scrupuleusement mes promesses. Rassurez-vousdonc ; je ferai ce que je vous ai dit… si pénible, sidouloureux que cela soit pour moi.
Marie de Médicis respira, soulagée du poids énorme quil’oppressait : c’est qu’elle savait, en effet, qu’elletiendrait sa parole. Quant au reste : que cela lui fût pénibleet douloureux, nous devons à la vérité de dire que, dans sonégoïsme monstrueux, elle ne s’en souciait guère. Rassurée donc,elle n’en continua pas moins de gémir :
– Crois-tu donc que je ne sais pas que je suisirrémédiablement perdue, si tu ne viens à mon aide ?… Alors,pourquoi me faire ces affreuses menaces ?
– Je ne vous ai pas menacée, madame… Pas plus que je n’aieu l’intention de vous abandonner… Mais, puisqu’il vous convenait,contre toute évidence, de nier mon dévouement sincère etdésintéressé… puisqu’il vous plaisait de me jeter à la tête que, enm’employant à votre salut, comme je le fais, de toutes les forcesde mon corps et de mon esprit, je n’envisageais que mon propreintérêt, j’ai dû, à mon grand regret, croyez-le bien, vous montrerque vous vous trompiez grandement.
– Je n’ai rien dit de pareil. Ce sont des imaginations quetu te fais ! se déroba Marie de Médicis, d’ailleurs demauvaise foi.
– Vous ne l’avez pas dit, en effet : vous l’avezinsinué. Et en tout cas, vous le pensiez, je l’ai bien compris.
Jusque-là, Léonora avait parlé avec une froideur un peudédaigneuse. Brusquement, elle s’attendrit. Et ce fut avec uneémotion qu’elle paraissait impuissante à contenir qu’elleajouta :
– Je l’ai compris, madame, et cela m’a causé une peineaffreuse, que je ne saurais dire.
Cette émotion, feinte ou réelle, gagna Marie de Médicis. Cettefois, ce fut en toute sincérité qu’elle déplora :
– Je joue vraiment de malheur !… Tout à l’heure, jet’ai humiliée et outragée, sans le vouloir. Maintenant, je te faisde la peine… Oui, décidément, je n’ai pas de chance !
– Pourquoi douter ainsi de nous ? reprit Léonora,comme si elle n’avait pas entendu, et avec une émotion qui allaitcroissant. Vous savez bien pourtant que nous ne restons ici,Concini et moi, que par affection et dévouement pour votrepersonne. Si nous n’écoutions que notre intérêt personnel, il y abeau temps que nous serions partis… Nous restons, cependant, et aurisque de notre vie qui est menacée un peu plus de jour en jour… etje ne parle pas des injures de toutes sortes qu’on nous jette à laface, ni des humiliations cruelles dont on nous accable… Nousrestons malgré tout et malgré tous. Pourquoi ? Vous le savezbien… ou du moins je pensais que vous le saviez ? Parce quenous vous sommes profondément attachés… attachés à ce point quenous préférons braver la mort même plutôt que de nous séparer devous.
Par un puissant effort de volonté, Léonora surmonta son émotion.Mais elle prit une attitude de victime résignée et ce fut sur unton désabusé qu’elle acheva :
– Je pensais, et toute notre conduite passée, faite dedévouement inaltérable, de fidélité absolue, me donnait, je crois,le droit de penser qu’aucun doute ne pouvait exister dans votreesprit au sujet de nos sentiments pour vous. Il paraît que je metrompais… N’en parlons plus.
Après avoir prononcé ces paroles, Léonora se levait, exécutaitune savante révérence, et se figeait dans une attitude de respectoutré : l’attitude raide et compassée exigée par lecérémonial.
C’était la une manœuvre dont elle usait lorsqu’elle voulaitamener sa maîtresse à faire une chose devant laquelle elle sedérobait, ou qu’elle voulait lui arracher une faveur ou un présentdont l’importance faisait hésiter son ordinaire parcimonie.Fréquemment employée, la manœuvre lui avait toujours réussi. Etcela s’explique : depuis tant d’années qu’elle l’avait à sonservice, Marie de Médicis s’était habituée à ces entretiensfamiliers avec Léonora, qui avaient lieu, le plus souvent, dansleur langue maternelle. Elle s’y était si bien habituée qu’ilsétaient devenus un besoin pour elle. De plus, ils étaient unindispensable repos à l’insupportable contrainte que lui infligeaitl’étiquette. Aussi, préférait-elle encore ses mauvaises humeurs etses rebuffades à cette manière de bouder qui était un vraicauchemar pour elle. Le résultat était inéluctable : aprèsavoir résisté plus ou moins longtemps, Marie de Médicis finissaitpar céder pour faire cesser l’assommante bouderie.
Dans ces conditions, on comprend que ce ne fut pas sans unprofond dépit qu’elle lui vit prendre cette attitude significative,qu’elle connaissait trop bien.
« Allons bon, songea-t-elle, voilà qu’elle va boudermaintenant ! Il ne manquait plus que cela !Ohime ! il ne va plus y avoir moyen de lui arracherquatre paroles ! »
Selon son habitude, elle feignit de ne pas remarquer cechangement d’attitude. Elle continua la conversation comme si derien n’était. Mais elle eut beau multiplier les avances, prodiguerles bonnes paroles et les cajoleries, elle n’en put tirer autrechose que des monosyllabes respectueux, accompagnés de révérencesplus respectueuses encore.
Marie de Médicis en eut vite assez. Elle connaissait la terribleboudeuse et savait par expérience que cela pouvait durer plusieursjours. Plusieurs jours ! Elle frémit. Quelles catastrophespouvaient fondre sur elle durant ces quelques jours ! Ellesentit l’impérieuse nécessité de ramener Léonora à elle à toutprix. Alors, et tout naturellement, cette pensée luivint :
« Si je lui faisais un cadeau ?… Je le lui dois bien,il faut le reconnaître… Quel cadeau pourrai-je lui faire qui soitassez important pour lui rendre sa bonne humeur ? »
S’étant posé la question, elle chercha.
Il nous faut dire qu’entre la reine et sa dame d’atour sedressait une table aux pieds tors, recouverte d’un tapis de veloursrouge sombre, encadré d’un galon d’or. Sur cette table, parmi lesmenus objets, se trouvait un écrin assez grand. C’était une petitemerveille, d’un travail précieux, en cuir gaufré, blanc, orné duchiffre en or de la reine, et qui, se détachant sur le rouge dutapis, accrochait à l’œil.
Maintenant, ajoutons ceci : de par une des nombreusesprérogatives de sa charge, ou de par une des prérogatives, plusnombreuses encore, qu’elle s’était tout bonnement arrogées, c’étaità Léonora qu’appartenait le soin de ranger dans un coffre spécialles joyaux de la reine. Donc, si cet écrin se trouvait sur cettetable, à cette heure matinale, ce ne pouvait être que par suited’une négligence de Léonora. Cette négligence de sa part, à elletoujours soigneuse, était-elle volontaire ou involontaire ?Nous nous garderons bien de répondre à cette question. Ce qui estcertain, c’est que Léonora, dès son entrée dans la chambre, avaittout de suite vu cet écrin. Et elle n’avait pas bronché. Surtout,elle n’avait pas, comme c’était son devoir, pris aussitôt l’écrinpour le ranger et réparer ainsi sa négligence… Il est vrai qu’à cemoment-là elle avait l’esprit si préoccupé par tant et de si gravesaffaires que cette nouvelle négligence pouvait s’expliquer ets’excuser.
Quant à Marie de Médicis, il est probable qu’elle aussi, elleavait vu l’écrin. Il est également probable qu’elle l’avait oublié…Tout comme Léonora l’avait, ou paraissait l’avoir oublié.
Marie de Médicis cherchant, dans son esprit, quel cadeau assezimportant elle pourrait faire à Léonora, il arriva que, par hasard,ses yeux tombèrent sur l’écrin. Nous disons « parhasard ». En réalité, la reine, fixant le visage de Léonoracomme si elle cherchait à y lire quelle chose lui serait agréable,la vit tout à coup tressaillir et fixer l’écrin d’un airvisiblement contrarié. Machinalement, elle suivit la direction deson regard. Et ce fut ainsi que son attention se trouva portée surcet écrin qu’elle avait oublie. Au fait, nous avions biendit : c’était un simple hasard.
« Si je lui donnais cette parure ? songea la reine. Jesais qu’elle la convoite depuis longtemps. »
Elle réfléchit :
« Disgrazia ! elle vaut cent mille écus,cette parure !… »
Avec une grimace douloureuse :
« Ohime ! voilà une bouderie qui va me coûtercher !… »
Comme par un fait exprès, une crainte nouvelle vint l’assaillirau moment où elle faisait cette réflexion :
« Et puis… de l’humeur que je lui vois, qui sait commentelle prendra la chose ?… Qui me dit qu’elle ne va pas merabrouer vertement, comme elle l’a fait tout à l’heure, quand j’aieu la malencontreuse idée de lui offrir cent mille livres… C’étaitcependant un assez joli denier !… Signor mio, quetout cela est donc ennuyeux !… Voyons, réfléchissons encore unpeu !… »
La vérité est qu’elle ne pouvait se résigner à lâcher un cadeauqu’elle estimait énorme, et elle cherchait si elle ne pourrait pass’en tirer à meilleur compte. Sans le vouloir, nous voulons lecroire, Léonora ne lui laissa pas le temps de trouver. Sortant del’immobilité qu’elle s’imposait, elle s’approcha vivement de latable, mit les mains sur l’écrin et d’une voix altérée :
– Malheur de moi, j’ai oublié de ranger cet écrin ! Jene sais vraiment où j’avais l’esprit hier soir… ou plutôt ! jene sais que trop quels soucis m’assiégeaient et m’assiègent encore…N’importe, c’est un manquement grave que je prie humblement VotreMajesté d’excuser, en l’assurant qu’il ne se renouvellera plus. Enattendant, je vais réparer cet inconcevable oubli.
Depuis un quart d’heure qu’elle boudait, c’était la premièrefois qu’elle en disait si long. Tout aussitôt, elle saisissait leprécieux écrin et, faisant demi-tour, se mettait en mouvement pouraller l’enfermer sous clef, avec les autres joyaux. Or, ce futprécisément ce geste imprévu de Léonora qui fit tomber leshésitations de la reine et l’amena à prendre une décision.
Elle appela :
– Léonora !
Léonora s’arrêta sur-le-champ, pivota sur les talons et,reprenant son rôle, attendit respectueusement qu’on l’interrogeât.Voyant cela, Marie de Médicis soupira et se résigna àinterroger :
– Tu sais ce que contient cet écrin ? Évidemment, ellevoulait lui faire dire ce qu’il contenait. Léonora le comprit trèsbien. Elle aurait pu lui donner cette satisfaction, attendu qu’ellele savait aussi bien qu’elle. Elle se garda bien de le faire et,revenant à ses réponses laconiques, rigoureusement protocolairesqui avaient le don – elle le savait bien – d’exaspérer samaîtresse :
– Oui, madame, dit-elle.
– Tu sais que c’est ma parure de rubis ? soupira denouveau Marie de Médicis.
– Oui, madame, répéta l’imperturbable boudeuse.
– Elle te plaît, cette parure ?
– Oui, madame.
– Il y a longtemps que tu en as envie ?
– Oh ! madame !…
Et sur ce oh ! de protestation respectueuse, Léonora fit unmouvement comme pour aller au coffre où elle enfermait les bijouxde la reine.
– Attends un peu, commanda Marie de Médicis. Léonoras’immobilisa de nouveau. Marie de Médicis eut une suprêmehésitation. Finalement, elle se décida. Et de sa voix la plusinsinuante, cherchant ses mots, tant était grande sa crainte delaisser échapper un terme qui, mal interprété, pouvait déchaînerune nouvelle tempête :
– Ma bonne Léonora, le service que tu vas me rendre est unde ces services qu’on ne saurait oublier… Je crois te l’avoir dit…Je voudrais… comprends-moi bien… je voudrais t’exprimer mareconnaissance autrement que par de vaines paroles… je voudrais tel’exprimer d’une manière… comment dirai-je ?… d’une manièrepositive.
Et vivement :
– Il ne s’agit pas d’un don d’argent. Fi ! tout l’ordu monde ne saurait payer un service comme celui que tu veux bienme rendre !
Et, reprenant son ton hésitant :
– Non, il ne peut pas être question d’argent… Mais, si jet’offrais… par exemple, un objet… un joyau… un joyau que j’auraisporté… que tu pourrais porter à ton tour… un souvenir enfin… unsouvenir de celle qui t’aime comme une sœur… Si je t’offrais cela,voyons, que dirais-tu ?
Cette fois, Léonora daigna s’humaniser, parler,sourire :
– Je dirais, madame, qu’un souvenir de vous me seraitdoublement précieux, ayant été porté par vous. Et je ne pourraisqu’accepter avec reconnaissance, de tout mon cœur, ce qui me seraitdonné avec tant de délicatesse et de cœur.
– Enfin, je te retrouve ! s’écria Marie de Médicis enfrappant joyeusement dans ses mains. Tu ne saurais croire leplaisir que tu me fais. Voyons, avoue qu’il y a longtemps que cetteparure te fait envie et que tu serais heureuse de la posséder.
– Je l’avoue volontiers, si cela peut vous faire plaisir.Mais je vous prie de croire que je n’ai jamais été assez folle pourpenser un seul instant que je pourrais posséder une parurepareille.
– Pourquoi donc ? Le prix de cette parure n’est pasau-dessus de ta bourse.
– Je ne dis pas non. Mais il n’y en a pas deux pareilles.Quant à celle-ci, elle n’est pas à vendre et je sais que vous ytenez comme à la prunelle de vos yeux.
– Eh bien, tu te trompes, fit lentement Marie de Médicis.Je tenais beaucoup à cette parure, c’est vrai. Pour rien au mondeje n’aurais voulu m’en séparer. Pour rien ni pour personne. Maistoi, ma bonne Léonora, tu t’es, par ton inaltérable dévouement,mise au-dessus de tous. Ce que je n’aurais voulu faire pourpersonne, je suis heureuse de le faire pour toi. Cette parure teplaît, tu la tiens dans tes mains, emporte-la et garde-la… Je te ladonne.
Marie de Médicis jouissait intérieurement de l’effet qu’elleallait produire. Cet effet fut encore au-dessus de ce qu’elleattendait. En effet, Léonora se rapprocha précipitamment de latable sur laquelle, comme s’il fût devenu soudain trop pesant, elleposa soudain l’écrin. Et comme si elle ne pouvait en croire sesoreilles :
– Vous me donnez votre belle parure ?… Àmoi ?
– Je te la donne, sourit Marie de Médicis.
– Vous n’y pensez pas !… Cette parure vaut au moinscent mille écus !… Trois cent mille livres !… s’étranglaLéonora.
– Peut-être un peu plus.
– Oh ! madame !… Un tel présent !… àmoi !… Je ne peux pas… Non, c’est trop, c’est vraiment trop degénérosité !… Je ne peux pas accepter que vous vousdépouilliez ainsi pour moi !…
Mais, tout en protestant ainsi, Léonora caressait doucement deses doigts tremblants le précieux écrin, et le couvait en mêmetemps d’un regard d’ardente convoitise rayonnant d’une joie quasipuérile. En sorte qu’on ne pouvait en douter : elle mouraitd’envie d’accepter et n’était retenue que par un scrupule excessif,mais qui faisait honneur à sa délicatesse. Puis elle levait sonregard sur Marie de Médicis qui l’observait. Et ce regard, chargéd’une admiration muette, était mille fois plus flatteur quen’aurait pu l’être le compliment le plus délicatement tourné.
Si cette attitude était sincère, nous n’avons rien à dire. Sic’était une comédie – et Léonora était bien de force à l’avoirimaginée, cette comédie, et à la jouer avec un art incomparable –,c’était un chef-d’œuvre d’habileté et qui dénotait une connaissanceapprofondie du caractère de la reine. Or, ce caractère était uncomposé de lésinerie bourgeoise, combattue par une vanité sansbornes. Il ne s’agissait que de savoir chatouiller cette vanité etde l’exciter convenablement pour obtenir d’elle plus que salésinerie naturelle n’aurait consenti à donner.
Le fait certain, c’est que Marie de Médicis, qui ne s’étaitrésignée qu’en rechignant à faire ce cadeau trop important, selonelle, qui eût peut-être été enchantée si on l’avait refusé, neregrettait déjà plus le sacrifice. Non seulement elle ne leregrettait plus, mais encore, pour un peu, elle y eût ajouté, tantsa vanité se trouvait satisfaite. Et elle insista, s’efforçant trèssincèrement de faire accepter ce qu’elle espérait voir refuserl’instant d’avant. Et ce fut Léonora qui eut l’impudente audace dese faire tirer l’oreille. Tant et si bien que la reine dutimplorer :
– Je t’en conjure, accepte… Ou je croirai que c’est del’orgueil !… que tu ne m’aimes plus… sans compter que c’est mefaire injure !… Voyons, ma bonne Léonora, je t’en supplie…prends, pour l’amour de moi !… Tu me feras tantplaisir !…
Et Léonora, magnanime, consentit enfin :
– Soit, dit-elle d’une voix émue, j’accepte, pour l’amourde vous !… Pour l’amour de vous, je porterai cette parure dontje ne me dessaisirai jamais, je vous le jure !
Le plus beau, c’est que ce fut Marie de Médicis qui la remerciaet qui l’embrassa avec effusion.
La paix étant faite, le calme revenu avec la bonne humeur deLéonora, la reine put satisfaire la curiosité qui la labourait enposant une multitude de questions auxquelles Léonora répondit avecune complaisance qu’elle ne montrait pas toujours pareillement.D’autant que la plupart de ces questions lui avaient été déjàposées et qu’elle y avait déjà répondu. Quand la reine n’eut plusde questions à poser, Léonora faisant observer que le tempspassait, elle consentit à la congédier enfin, non sans lui avoirfait promettre de revenir la mettre au courant, dès qu’elle auraitterminé ce qu’elle allait faire.
Léonora partit, emportant sous le bras le fameux écrin quicontenait une parure que la reine estimait à plus de cent milleécus ou plus de trois cent mille livres.
La reine la suivit du regard jusqu’à ce que la porte se fûtfermée sur elle. Alors, elle soupira :
« Quel dommage que cette pauvre Léonora ait un si mauvaiscaractère ! Basta, au fond, c’est une bravefemme !… Et puis, elle m’aime vraiment d’un amour profond,sincère !… Et elle m’est dévouée jusqu’à la mort !… Celamérite bien un peu d’indulgence. »
Pendant que Marie de Médicis songeait que l’affection« sincère » et le dévouement « jusqu’à lamort » que Léonora lui témoignait méritaient bien qu’elle luiaccordât quelque indulgence, Léonora s’acheminait à petits pas versson hôtel, tout proche. Elle montrait un visage fermé sur lequel ilétait impossible de lire. Elle aussi, elle songeait enmarchant.
Elle pénétra dans sa chambre et enferma aussitôt, dans un meubledont elle avait seule la clef, le bon de deux cent mille livres etl’écrin qu’elle n’ouvrit même pas, pour admirer, ne fût-ce qu’uneseconde, la splendide parure qu’il contenait. Ceci fait, qui ne luiprit guère plus d’une minute, elle se rendit dans un cabinet, pritplace dans un large fauteuil et fit appeler Rospignac.
Rospignac avait repris son service un instant interrompu parsuite de la blessure qu’il avait reçue lors de l’algarade de la rueSaint-Denis. MM. de Montreval et de Chalabre avaient étépromus chefs dizainiers en remplacement de Longval et deRoquetaille. Ce qui fait qu’ils avaient béni la fin malheureuse etprématurée de ces deux braves, assommés, si on s’en souvient, parle rancunier Landry Coquenard. Les éclopés se remettaient les unsaprès les autres, les morts avaient été remplacés, en sorte que les« ordinaires » de Concini se retrouvaient au complet,plus décidés que jamais à tirer une vengeance éclatante de leurdernière défaite, plus enragés que jamais contre Pardaillan etValvert qui les avaient si fortement étrillés.
Malgré sa mésaventure du Louvre, Rospignac avait eu l’audace dese représenter à la cour, à la suite de son maître. Il n’était passans se douter un peu de l’accueil qui lui serait fait par certainscourtisans, ennemis plus ou moins déclarés de Concini. En effet,dans la cour même du Louvre, il s’était heurté à un groupe dejeunes seigneurs qui s’étaient mis à rire aux éclats en le voyant.Rospignac s’approcha du groupe et, s’adressant a celui qui riait leplus fort, le chapeau à la main, avec une politesseexquise :
– Monsieur, lui dit-il, serait-il indiscret de vousdemander de qui ou de quoi vous riez ainsi ?
– Monsieur, répondit l’interpellé avec hauteur, je risparce qu’il me plaît de rire, et voilà tout.
– D’abord, monsieur, répliqua Rospignac, sans se départirde son inquiétante politesse, d’abord, je vous ferai remarquer quevous ne riez plus… Ni ces messieurs non plus… Ce qui est bienfâcheux pour moi qui avais une envie folle de rire avec vous…Ensuite, vous ne répondez pas à la question que j’ai eu l’honneurde vous poser.
– C’est qu’apparemment il ne me plaît pas de vous faire cethonneur, fit l’autre du bout des lèvres singulièrementdédaigneuses.
– Vous avez tort, monsieur, parce que je vais croire quec’est de moi que vous riiez ainsi.
– Croyez ce que vous voudrez. Peu importe.
– Il vous importe beaucoup, au contraire. Parce que, sic’est de moi que vous avez ri, je vous demanderai de m’accompagnerici près, sur le quai… Je serais curieux de voir si vous rirezaussi fort quand je vous tiendrai au bout de mon épée.
– Monsieur, tant que vous n’aurez pas réglé vos comptesavec celui qui vous a infligé une correction déshonorante devanttoute la cour, vous n’aurez droit à aucune réparation d’honneur.Jusque-là, on ne se bat pas avec vous.
Ayant signifié ce refus d’un air souverainement impertinent, legentilhomme tourna les talons en haussant les épaules.
Mais il ne put pas s’éloigner comme il avait l’intention de lefaire. D’un geste rapide, Rospignac avait remis son chapeau sur latête et, saisissant le rieur aux épaules, il l’avait immobilisésans effort apparent. Ce fut également sans effort apparent qu’ille retourna. Et le maintenant solidement, avec un calme effrayant,il prononça :
– Monsieur, vous m’avez insulté. J’estime, moi, que vous medevez une réparation immédiate. Oui ou non, voulez-vous vous couperla gorge avec moi ?
– Non, fit sèchement le rieur qui s’efforçait maintenant dese dégager.
– Très bien, dit Rospignac.
Avec une vivacité extraordinaire, une force irrésistible, il leretourna de nouveau, lui donna une légère poussée et le frappa dupied, tout comme Valvert l’avait frappé lui-même dans la salle dutrône. Le rieur ainsi traité poussa un hurlement. Non dedouleur : c’est à peine si Rospignac l’avait touché, estimantque le geste suffirait, mais de rage et de honte.
– Maintenant que vous voilà logé à la même enseigne quemoi, libre à vous de ne pas vous battre, railla Rospignac.
– Sang et massacre, il faut que je vous mette les tripes auvent ! rugit l’insulté.
Une sortie en tumulte suivit. Moins de deux minutes plus tard,sous les fenêtres mêmes du Louvre, les deux hommes, pourpoint bas,croisaient le fer. Les compagnons du rieur, quelques curieux,témoins de l’altercation, avaient suivi et formaient lagalerie.
La passe d’armes fut d’une brièveté rare. Certes, l’adversairede Rospignac était un escrimeur d’une force respectable. Mais lacolère folle qui l’animait lui enlevait une partie de ses moyens,tandis que Rospignac, qui gardait le même sang-froid dont il avaitfait montre jusque-là, restait en possession de tous les siens. Surun coup droit foudroyant du baron, le malheureux tomba comme unemasse, en rendant des flots de sang. Ses amis se précipitèrent,dans l’intention de lui donner des soins.
– Inutile, dit froidement Rospignac, j’ai visé le cœur… Jevous réponds qu’il est mort.
Il ne se trompait pas : l’infortuné avait été tué raide.Ses amis se regardèrent, effarés de la rapidité déconcertante aveclaquelle ce résultat avait été obtenu. Ah ! ils n’avaient plusenvie de rire ! D’autant plus que Rospignac, qui avait sonidée qu’il poursuivait implacablement, leur montra tout aussitôtqu’ils n’en avaient pas encore fini avec lui.
Ils étaient trois qui l’avaient insulté de leurs rires. Troisjeunes hommes, beaux, vigoureux, riches, devant qui la vies’ouvrait, riante et belle, et qui, raisonnablement, pouvaientescompter qu’ils avaient devant eux une longue suite d’annéesheureuses à vivre. L’un d’eux, déjà figé dans l’immobilité de lamort, se trouvait étendu, raide et sanglant, sur les dalles du quaiRospignac s’adressa aux deux autres. Et de cette même voixeffrayante :
– Messieurs, vous m’avez insulté, comme celui-ci (del’épée, rouge de sang, il montrait le corps inerte de son précédentadversaire). Dégainez, s’il vous plaît, et me rendez raison.
Et, avec un sourire terrible :
– L’un après l’autre, ou tous les deux ensemble, comme vousvoudrez.
Les deux jeunes gens se consultèrent du regard. Ils hésitaient.Rospignac marcha sur eux en faisant siffler son épée, et ce gestefit pleuvoir sur eux une horrible rosée rouge : le sang deleur ami.
– J’ai décidé que tous ceux qui m’insulteront et quirefuseront de m’accorder réparation subiront le même traitement quej’ai subi devant toute la cour et que j’ai infligé à votre ami,dit-il. Ne comptez pas m’échapper. Choisissez : ou vousaligner avec moi ou faire connaissance avec ceci.
Et, de la pointe de l’épée, il désignait le bout de sabotte.
Les deux jeunes gens comprirent qu’en effet ils ne pouvaient luiéchapper… À moins de prendre la fuite, ce qui était une autremanière de se déshonorer. Et comme Rospignac bravaitencore :
– Décidez-vous, messieurs !… Et si le cœur vousmanque, je vous répète que vous pouvez vous mettre à deux…
– Ce spadassin va nous assassiner froidement, l’un aprèsl’autre, si nous le laissons faire, dit tout bas un des deux jeunesgens.
– Devant un fauve déchaîné, comme celui-ci, les scrupulesne sont pas de mise. Chargeons ensemble, dit l’autre.
En effet, ils dégainèrent, se campèrent devant Rospignac etl’attaquèrent tout aussitôt ; tous les deux à la fois. Unsourire satisfait aux lèvres, le baron reçut le choc sans broncheret railla :
– Vous êtes prudents, à ce que je vois ! N’importe, jeme sens de taille à vous tuer proprement tous les deux.
Cette fois, la passe d’armes fut longue. Les deux jeunes genspossédaient à fond la science de l’escrime. Ils montraient unsang-froid égal à celui de leur redoutable adversaire. Et commel’intention avouée de celui-ci était de tuer, ils jouaient serré.Rospignac, très sûr de lui, se contenta d’abord de parer les coupsqu’ils lui portaient, étudiant leur jeu avec une attentionpénétrante, attendant patiemment l’occasion de placer son coupqu’il voulait mortel.
Cette occasion finit par se présenter : un des deux jeunesgens commit la maladresse de se découvrir un inappréciable instant.Si bref que fût cet instant, Rospignac ne le laissa pas passer.D’un coup de revers formidable, il écarta la seconde épée etallongea le bras dans un geste rapide comme la foudre. En mêmetemps, il lançait cet avertissement :
– À vous, monsieur ! Je vise au cœur !
Le coup était porté avant qu’il eût fini de parler. Le jeunehomme laissa échapper son épée et, sans un cri, sans une plainte,tomba foudroyé. Ainsi qu’il l’avait dit, Rospignac, froidement etimplacablement féroce, avait encore visé le cœur. Et il ne l’avaitpas manqué.
Il n’avait plus qu’un adversaire devant lui. Il avertit celui-làcomme il avait averti l’autre.
– Tenez-vous bien, monsieur, je veux vous tuer !
Comme si la fatigue n’avait pas de prise sur lui, il reprit lalutte avec plus d’ardeur. Et, cette fois, c’était lui qui attaquaitet qui menait rudement le jeu qu’il voulait encore mortel.
Et il gagna cette épouvantable partie comme il avait gagné lesdeux précédentes. Atteint en plein cœur, comme les deux autres, cetroisième adversaire tomba en rendant l’âme dans un flot de sang.Et les curieux qui avaient assisté à ces duels successifs, purentvoir, avec un effarement indicible, trois cadavres étendus dans desflaques de sang.
Tous ces curieux étaient des gentilshommes ou des officiers quise trouvaient dans la cour du Louvre au moment où la provocationavait eu lieu. Rospignac le savait. S’il n’était pas lié avec eux,du moins il les connaissait tous et savait leurs noms, comme ilétait connu d’eux. Il les prit à témoin.
– Messieurs, leur dit-il, vous avez pu voir que cesrencontres, dont une était inégale avec moi, se sont déroulées entoute loyauté. J’ose espérer que vous voudrez bien l’attester.
Certes, en cette circonstance, on ne pouvait douter ni de saloyauté ni de sa bravoure. Ceux à qui il s’adressait lereconnaissaient en leur for intérieur. De même qu’ilsreconnaissaient qu’ils ne pouvaient pas refuser un témoignage qu’onleur demandait poliment, en somme. Mais tous, ils méprisaientRospignac. De plus, ils étaient tous outrés de la férocité aveclaquelle il s’était acharné à porter des coups mortels et ducynisme révoltant avec lequel il avait proclamé son intention.Aucun d’eux ne lui fit l’honneur d’une réponse. Les plus polis secontentèrent d’un signe de tête affirmatif, assez dédaigneux.
La susceptibilité ombrageuse du spadassin faillit prendre denouveau la mouche. Mais Rospignac qui, c’est une justice que nousdevons lui rendre, venait de faire preuve d’une bravoure quipouvait passer pour de la témérité, Rospignac savait aussi semontrer prudent, quand il le fallait.
« Ne tentons pas le diable, se dit-il. Après ce que jeviens de faire, j’ai le droit de ne pas me montrer tropchatouilleux. Au surplus, je suis sûr qu’ils diront la vérité.C’est tout ce qu’il me faut. »
Et à son tour, pour ne pas être en reste avec eux, il remerciad’un signe de tête assez cavalier et tourna les talons. Pendantqu’ils s’occupaient à enlever les trois corps inertes, il ramassason pourpoint qu’il endossa et agrafa lentement, méthodiquement,sans s’occuper d’eux. Quand il fut habillé, il s’en alla, sans sepresser, vers un des escaliers qui plongeaient dans la rivière.Tenant à la main son épée, rouge de sang jusqu’à la garde, ildescendit posément les marches gluantes et lava cette épée dansl’eau courante qui se rougit à l’instant.
Il remonta, essuya soigneusement la lame, la remit au fourreauet partit enfin d’un pas nonchalant, en homme que rien ne presse.Il ne rentra pas tout de suite au Louvre : il voulait laisserà ceux qu’il venait de quitter le temps de colporter dans la royaledemeure le récit de cette rencontre tragique, qui s’était terminéepar la mort de trois jeunes hommes, frappés, coup sur coup, par lamême main.
Il flâna un instant dans le quartier. Quand il jugea que lanouvelle devait être connue, il se dit :
« Retournons au Louvre !… Je suis bien sûr qu’on yregardera à deux fois maintenant, avant de ricaner sur mon passage…Et si la leçon ne suffit pas… nous recommencerons. »
Il ne s’était pas trompé : la terrible leçon avait portéses fruits, et il n’eut pas besoin de recommencer. Seulement, si onne souriait plus sur son passage, personne, à part les partisansavérés de Concini, ne frayait avec lui. Dès qu’il paraissait, ons’écartait de lui, comme on eût fait d’un pestiféré. Au reste, ilfaut croire que cette espèce de mise à l’index ne le touchaitguère, car il n’avait encore rien fait pour la faire cesser aumoment où nous le retrouvons s’inclinant devant Léonora, qui venaitde le faire appeler, avec cette grâce élégante qui lui étaitpersonnelle.
Après avoir répondu à sa galante révérence par une légèreinclination de tête, Léonora, comme si elle ne le connaissait pas,se mit à le détailler des pieds à la tête, de ce regard rapide etsûr que possèdent, en général, les femmes, quand il s’agitd’élégances. Car il ne faut pas oublier que c’était un cavalierd’une suprême élégance, et un fort joli garçon, que le baron deRospignac. Et il le savait bien. Peut-être même, à force de l’avoirentendu dire à maintes jolies femmes, le savait-il trop bien.
Peut-être cet appel inusité de sa maîtresse, avec qui il avaitrarement affaire, ne laissait-il pas que de l’inquiéter un peu, aufond de lui-même. Mais il n’en faisait rien paraître et soutenaitl’examen minutieux sans sourciller. Même, emporté par une habitudegalante sans doute, il faisait des grâces, bombait le torse,tendait le jarret qu’il avait fin et nerveux, caressait sa soyeusemoustache d’un geste fat.
Satisfaite de son examen, Léonora sourit. Sourire qui répondaitsans doute à la pensée secrète qui avait dicté cet examen, mais queRospignac put prendre, et prit en effet, pour lui. Après avoirsouri, Léonora parla. Et d’un air détaché, de sa voix chantante etun peu zézayante d’Italienne, elle dit ceci :
– Rospignac, êtes-vous toujours amoureux de cette petitebouquetière des rues qu’on appelle Muguette, ou Brin de Muguet, jene sais pas au juste ?
Cette question, qu’elle posait ainsi à brûle-pourpoint, c’étaitun véritable coup de boutoir qui faillit renverser Rospignac,lequel était loin de s’y attendre, et qui ne sut quebégayer :
– Madame… je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Il nous faut dire ici que la présence de Florence à l’hôtel deConcini n’était ignorée d’aucun des serviteurs de la maison :Léonora n’avait pas jugé à propos d’en faire un mystère. Tout commele maréchal d’Ancre avait « ses officiers etgentilshommes », la maréchale avait « ses filles etdamoiselles » – qu’il ne faut pas confondre avec les femmes dechambre, ouvrières et filles de service – ainsi qu’il convenait àla très grande dame qu’elle était. Florence pour la« maison » était devenue une de ces« damoiselles » – et ajoutons : une damoisellequelque peu jalousée à cause de la faveur toute spéciale dont elleparaissait jouir – tout comme La Gorelle allait devenir une de cesouvrières.
Rospignac savait cela comme tout le monde. Il ne savait pas quecela, sans nul doute : de par ses fonctions et de par lafaveur dont il jouissait auprès de son maître, il était à mêmed’apprendre bien des choses ignorées des autres.
Donc, Rospignac avait pénétré pas mal de petits secrets de sesmaîtres. Quant à dire ce qu’il savait au juste, nous serions bienembarrassés de le faire : quand il avait flairé qu’il pouvaitêtre mortel, ou simplement nuisible, de se montrer trop bienrenseigné, Rospignac était l’homme qui savait le mieux du mondefaire semblant d’ignorer ce qu’il savait très bien, au fond. Onpouvait alors le tourner et le retourner, le prendre par tous lesbouts et par tous les moyens, il demeurait impénétrable.
Il s’était ressaisi, s’était cuirassé d’indifférence, s’étaitfait impénétrable au moment où Léonora le rassurait ensouriant :
– Vous pouvez parler sans crainte, Rospignac… M. lemaréchal n’est nulle part aux écoutes… Et vous devez comprendre quece n’est pas moi qui lui répéterai jamais ce que vous m’aurezdit.
Et comme, malgré cette assurance qu’elle lui donnait, ildemeurait muet, elle ajouta :
– Au surplus, sachez que, même s’il vous entendait,M. le maréchal ne se fâcherait pas, ne vous en voudrait pas lemoins du monde, pour l’excellente raison qu’il a complètementrenoncé à cette jeune fille. Je vous dirai pour quelles raisons… sinous nous entendons, toutefois.
Ces derniers mots firent dresser l’oreille à Rospignac. Mais lespromesses les plus éblouissantes n’avaient pas plus de prise surlui que les menaces les plus effroyables. Pour lui délier lalangue, il eût fallu que Léonora abattît franchement son jeu etqu’il vît clairement à quoi elle tendait, et s’il avait intérêt àla suivre. Mais Léonora avait ses raisons pour agir autrement. Etil répondit respectueusement :
– Excusez-moi, madame. Je ne comprends rien à ce que vousme faites l’honneur de me dire.
– Je vais me faire comprendre, dit Léonora avec unecertaine gravité. Regardez-moi bien, Rospignac, et lisez dans mesyeux que c’est en amie et en toute sincérité que je vous parle. Jesuppose que vous aimez cette fille des rues… que diriez-vous si jevous la donnais, moi ?…
Cette fois, Rospignac comprit qu’il pouvait parler. Et tombantsur les genoux, dans une explosion passionnée :
– Si vous faisiez cela, madame, vous seriez plus que Dieului-même pour moi !
– Je ne m’étais donc pas trompée ?… Vous l’aimezréellement ?…
– À en devenir fou, madame !
Léonora sourit doucement. Elle était satisfaite. Elle ne pouvaitpas douter de sa sincérité en voyant ce visage bouleversé par lapassion. Car il ne jouait pas la comédie, en ce moment. Elle pritun temps et :
– Que feriez-vous, voyons, pour la posséder ?
Elle posait la question d’un air enjoué, sans paraître yattacher autrement d’importance. Mais l’insistance avec laquelleelle le fouillait au fond des yeux disait assez et le sensparticulier et la valeur qu’elle lui donnait. Rospignac ne s’ytrompa pas. Il se releva, et la fixant à son tour, avec unerésolution froide, terrible, en appuyant sur ses mots :
– Tout, madame, tout !… Pour l’avoir à moi, cettefille, j’irais jusqu’au crime le plus abominable ! jusqu’àl’action la plus vile, la plus infâme ! jusqu’à lalâcheté !…
Léonora sourit de nouveau. Elle avait compris. Et, du même airenjoué :
– Dieu merci, vous n’aurez pas besoin d’en venir à desextrémités indignes du bon gentilhomme que vous êtes. Jem’intéresse à vous, Rospignac, je veux votre bonheur. Et puisquevous aimez passionnément cette fille, puisque c’est celle-là, etaucune autre, qu’il vous faut pour vous rendre heureux, eh bien…épousez-la… Je me charge, moi, de la doter convenablement.
Maintenant c’était à la dérobée qu’elle l’observait. Mais cetteattention dissimulée était plus aiguë encore que la précédente. Eten l’épiant ainsi, elle songeait :
« S’il accepte, c’est qu’il sait !… S’il sait… ilfaudra que le poignard de Stocco nous débarrasse au plus vite deM. le baron ! »
Mise en défaut, sans doute, par des apparences auxquelles elleavait eu le tort de trop se fier, elle commettait la faute de nepas évaluer à sa valeur réelle l’homme avec qui elle était auxprises. Elle ne se doutait pas qu’elle avait affaire à forte partieet que Rospignac était de taille à la battre avec ses propresarmes. En effet, à la seconde même où elle faisait cette réflexioninquiétante pour lui, Rospignac se disait de son côté :
« Si j’accepte, je suis mort !… »
Et tout haut, sans la moindre hésitation :
– Moi ! épouser une bouquetière des rues !…Pardonnez-moi, madame, mais la plaisanterie me paraît siextravagante que je ne puis me tenir de rire.
Et Rospignac, en effet, éclata d’un rire fou, irrésistible.Léonora le considérait d’un air grave, attendant patiemment que cetaccès d’hilarité fût tombé. Alors, elle prononça, avec la mêmegravité :
– Que voyez-vous de si extravagant là-dedans ?N’est-elle pas honnête ?
– Oh ! pour cela, irréprochable, madame !… J’ensais quelque chose.
– Jolie, jeune, honnête, riche… Ou presque puisque jeme…
– De grâce, madame, ne parlons pas de cela, interrompitvivement Rospignac. Je suis pauvre, c’est vrai. Je rêve dem’enrichir… par n’importe quel moyen… vous voyez que je suis franc…cynique, si vous voulez. Je rêve de m’enrichir par tous les moyens…tous !… hormis celui-là. Je préférerais cent fois vivre etmourir plus gueux que le dernier des gueux, plutôt que de devenirmillionnaire grâce à un mariage pareil ! Ceci, il le disaitavec une force et une indignation telles que Léonora commença à neplus douter de sa sincérité. Et peut-être l’était-il en effet.Cependant, elle voulut pousser l’épreuve jusqu’au bout.
– Vous vous disiez prêt à tout, même à commettre uneinfamie, pour posséder cette jeune fille, dit-elle, et vous refusezquand je vous offre de vous la donner en mariage. J’avoue que je nevous comprends pas.
– C’est que ce mariage m’apparaît à moi comme la pire desinfamies. La seule, précisément, que je ne commettrai à aucunprix.
– Je commence à croire que vous êtes un peu fou, mon pauvreRospignac, dit-elle en haussant les épaules.
Et, avec une pointe d’impatience :
– Pour Dieu, expliquez-moi une bonne fois ce qui vousrépugne dans ce mariage avec une jeune fille que vous prétendezaimer à la folie, et qui est irréprochable, vous en convenezvous-même.
Il la considéra un instant, comme pour s’assurer si elle parlaitsérieusement. Il la vit attentive, attendant avec une curiositémanifeste sa réponse qu’elle ne semblait pas soupçonner. À sontour, il haussa les épaules et, assez irrespectueusement et d’unevoix mordante, il railla :
– Avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi devous dire, madame, que voilà une question qui me suffoque !…Se peut-il vraiment que vous n’ayez pas compris la raison de cerefus qui paraît vous étonner ?
Et s’animant, avec une intraduisible expression dedédain :
– Sangdieu ! madame, faut-il donc vous dire qu’ungentilhomme n’épouse pas une fille de basse extraction, commecelle-là ?… Qu’il en fasse sa maîtresse, à la bonneheure !… Et je n’ai jamais, quant à moi, eu d’autre intentionque celle-là !… Et j’estime que c’est encore lui fairebeaucoup d’honneur !… Mais l’épouser !… Halte-là !Je suis de bonne maison, madame, si vous l’oubliez, je ne l’oubliepas, moi.
– Quoi, c’est pour cela ! se récria Léonora, enouvrant de grands yeux étonnés.
Et avec une pointe de dédain qui perçait malgré elle :
– Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à trouver ce sotpréjugé de la naissance chez un homme qui se vante de s’être,depuis longtemps, débarrassé de tout vain scrupule.
– Hélas ! oui, madame, avoua-t-il tout confus, c’estle seul scrupule dont je n’ai pu me défaire. J’en suis moi-mêmetout étonné et quelque peu honteux. Mais, que voulez-vous, je n’ypuis rien. Et puis… soyez-moi indulgente, madame : c’estpeut-être tout ce qui me reste des excellents principes que madamema mère s’efforçait de m’inculquer au temps heureux de moninsouciante jeunesse.
« C’est qu’il est tout ce qu’il y a de plussincère ! » songeait Léonora en l’observant.
Elle s’émerveilla en elle-même :
« Ce spadassin à gages, ce ruffian sans vergogne, ce truandtitré, qui ne recule devant aucune basse besogne, pourvu qu’ellesoit convenablement payée, se croirait vraiment déshonoré enépousant une femme qui n’est pas “née”… ce qu’il appelledédaigneusement : une fille de basse extraction !… C’estincroyable, inimaginable… et c’est ainsi,pourtant !… »
Nous devons dire que Léonora ne se trompait pas. Siextraordinaire que cela puisse paraître, étant donné la moralité dupersonnage, Rospignac n’avait nullement joué la comédie. Rospignacs’était montré sincère : même s’il n’avait pas été guidé parune arrière-pensée que nous avons fait connaître, il auraitobstinément refusé ce mariage qui lui paraissait« indigne » du gentilhomme qu’il croyait être.
Sincère, il avait tout naturellement trouvé des accents qui nepouvaient pas ne pas convaincre la méfiante Léonora, et qui laconvainquirent en effet. Ce qui fait qu’elle crut pouvoir conclure,non sans satisfaction :
« Quoi qu’il en soit, il ne sait rien, et c’estl’essentiel ! »
Ce qui, nous le savons, était une erreur de sa part.
Elle parut réfléchir un instant. Rospignac, de son côté,songeait, en l’observant à la dérobée :
« J’espère que la voilà convaincue de mon ignorance !…Mais pourquoi ne me congédie-t-elle pas, maintenant ? Quepeut-elle me vouloir ?… »
Et une flamme au fond des prunelles, haletantd’espoir :
« Oh ! est-ce qu’elle voudrait ?… Quisait ?… Oh ! si je pouvais avoir cettechance !… »
Enfin Léonora releva la tête. Son attitude se fit plusbienveillante, presque maternelle. Elle parla. Et cette fois, ellealla droit au but :
– Eh bien, vous vous trompez, Rospignac, la petitebouquetière n’est pas une fille du commun. Elle est de bonnemaison, et vous pourrez l’épouser sans crainte de vousmésallier.
Si maître de lui qu’il fût, Rospignac ne put pas réprimer tout àfait le tressaillement de joie folle qui le secouait, tandis que,dans son esprit retentissait cette clameur de triomphe :
« Sangdieu ! c’était bien cela !… Elle y vientd’elle-même !… Je n’aurais jamais osé l’espérer !…Attention, Rospignac, c’est la fortune qui passe !… Il s’agitde ne pas la manquer. »
Se méprenant sur le sens de ce mouvement qui lui avait échappé,Léonora continuait, d’une voix à la fois impérieuse etpersuasive :
– Il faut que vous l’épousiez, il le faut,entendez-vous ?
– J’entends, madame, dit Rospignac, avec une froideurvoulue. Mais diantre, je n’avais pas envisagé le mariage,moi !… Je ne vous cache pas que le sacrifice me paraît dur…très dur…
– Voici qui vous le fera trouver moins dur : la futurevous apportera en dot la terre de Lésigny qui sera érigée en comtépour elle. Il faut que vous sachiez, Rospignac, que le château etla terre de Lésigny nous ont coûté cent mille écus. C’est quelquechose, il me semble.
– En effet, madame. Et je sens déjà que le sacrifice seramoins pénible que je ne pensais. Cependant…
– Ajoutez à cela les cadeaux, que j’estime, au bas mot, àcent mille livres… ajoutez que votre traitement de capitaine desgardes du maréchal d’Ancre sera porté à douze mille livres… enattendant que vous preniez la place de Vitry comme capitaine desgardes du roi. Qu’en dites-vous ?
– Je dis, madame, que vous faites les choses avec unemunificence telle que je suis comme assommé !
– Vous acceptez donc ? gronda Léonora.
– Si j’accepte ?… Je crois bien ! exultaRospignac.
– Tripes du diable !… Et monseigneur quej’oubliais !… Excusez-moi, madame… Je tiens à la fortune,c’est vrai… Mais je tiens encore plus à ma peau… Or, sij’acceptais, je serais mort avant huit jours… Ainsi, vouscomprenez…
Il paraissait réellement désespéré et fort embarrassé. Enréalité, il l’observait en dessous, avec un pétillement de triompheau fond de ses yeux.
« Décidément, il ne sait rien », songea Léonora.
Et tout haut, elle sourit :
– Rassurez-vous, Rospignac, vous n’avez rien à craindre demonseigneur.
Et comme Rospignac, jouant son rôle jusqu’au bout avec uneperfection qui confinait au grand art, secouait la tête d’un aird’incrédulité inquiète, Léonora, dupe une fois de plus del’incomparable comédien, reprit avec plus de force :
– Je vous dis que vous n’avez rien à craindre !
Et, lui faisant signe d’approcher, baissant la voix, d’un airmystérieux :
– Sachez, Rospignac, que Concino est le propre père decette enfant.
– Que me dites-vous là, madame ? bégaya Rospignac,jouant la stupeur.
– La vérité pure, dit Léonora.
Et, baissant la tête, comme accablée par la honte, d’une voixplus basse, plus mystérieuse :
– Et je suis, moi… sa mère !
– Vous, madame ! s’écria Rospignac avec unestupéfaction qui, cette fois, n’était pas simulée.
Et, en lui-même, il admirait :
« Elle a trouvé cela !… Tripes du diable, elle estvraiment forte !… très forte !… »
– Oui, fit Léonora dans un accent douloureux, je comprendsvotre étonnement… je comprends ce que vous pensez, allez !…Vous faites la même réflexion qui viendra à l’esprit de tous ceuxqui me connaissent… Vous vous dites que Florence ayant dix-sept anspassés… elle est née avant le mariage… Hélas ! oui, c’estvrai !… J’ai commis cette faute, moi, Léonora Dori, dontl’irréprochable conduite est reconnue même de ceux qui la couvrentdes plus odieuses insultes !… À présent que je considère lachose à travers le recul des ans, je me demande moi-même commentj’ai pu m’oublier à ce point !…
Et se redressant :
– Du moins ai-je cette consolation de pouvoir dire qu’il ya eu réparation, puisque je suis l’épouse de mon Concino !Vous me demanderez peut-être pourquoi l’enfant, pourquoi Florencene fut pas reconnue par nous à l’époque du mariage ? C’est unehistoire aussi pénible que douloureuse. Cette histoire, vous avezle droit de la connaître, puisque vous allez faire partie de lafamille. Écoutez donc, Rospignac, et vous verrez comment lafatalité s’acharnant sur moi m’a fait cruellement expier unemalheureuse erreur de jeunesse.
Ici Léonora, avec la physionomie, les attitudes, les accents quiconvenaient, en quelques mots, fit le récit de sa prétendue faute,et des événements qui la mirent dans l’impossibilité de reconnaîtreune fille disparue, volée sans doute, morte, peut-être. Ce récit,inventé de toutes pièces, faisait honneur à son imagination. Maiscomme il côtoyait de près la vérité, il avait cet avantage deparaître très vraisemblable et de répondre d’avance à toutes lesobjections des esprits les plus malveillants.
Rospignac l’écouta avec une attention soutenue. Il ne croyaitpas un mot de ce qu’elle disait. Mais il comprenait que, sans enavoir l’air, elle lui signifiait ce qu’il devait répéter et, aubesoin, soutenir jusqu’à la mort. Et il notait soigneusement danssa mémoire les moindres détails. Au reste, il eut bien soin de nepas laisser voir son incrédulité, et Léonora put croire qu’iltenait pour parfaitement véridique tout ce qu’elle venait de luiraconter.
Quand elle eut fini, sans s’attarder à des remerciements qu’ilsentait qu’on n’attendait pas de lui, Rospignac trouva d’instinctles seules paroles qui convenaient. Et, redressé dans une attitudede défi, le poing crispé sur la garde de l’épée, l’œil sanglant,les crocs en bataille, dans un grondement formidable :
– Que faut-il faire ?… Donnez vos ordres, madame.
Un sourire livide passa sur les lèvres de Léonora. Et le tenantsous le feu de son regard de flamme, avec un accentintraduisible :
– Quand on connaîtra cette histoire… et il faudra bienqu’on la connaisse… je vais être, plus que jamais, déchirée àbelles dents… traînée dans la boue…
– Compris ! interrompit Rospignac, je dirai deux motsaux insulteurs, avec ceci, et il frappait rudement sur le pommeaude sa lourde épée.
– Mon Dieu, fit Léonora avec un indéfinissable accent deraillerie dédaigneuse, si vous y tenez… Quant à moi, je ne suis passi susceptible…
– Je ne comprends plus, madame.
– C’est pourtant bien simple : je vous laisse le soinde décider si vous devez dédaigner l’injure ou en tirer vengeance.Non, ce n’est pas cela qui me tient à cœur… Ce qui serait fâcheux…très fâcheux… c’est s’il se trouvait des gens qui, avec lesmeilleures intentions du monde, peut-être, s’aviseraient d’insinuerque Florence n’est pas… ne peut pas être la fille de la maréchaled’Ancre…
Elle fit une pause, souriant toujours du même sourireindéfinissable, le fixant toujours avec une insistance étrange.
Cette fois, Rospignac tressaillit : il avait compris. Mais,toujours sur une prudente réserve, toujours impénétrable, de sonair le plus naïf :
– Eh bien ? dit-il.
– Eh bien, dit Léonora d’un accent qui tomba rude ettranchant comme le coup de hache du bourreau, ceux-là, vous leurferez rentrer leurs insinuations dans la gorge, en les traitantcomme on m’a dit que vous avez traité ceux qui se sont permis dericaner sur votre passage. Comprenez-vous, Rospignac ?
– À merveille, madame, dit Rospignac. Et, avec un sourireterrible :
– J’en fais mon affaire. N’en parlons plus, madame. Léonoran’ajouta pas un mot sur ce sujet. Elle savait qu’elle pouvaitcompter sur lui. Comme si tout était dit, elle congédia :
– Allez, Rospignac, et dites-vous bien que votre fortuneest faite : une fortune éblouissante, telle que vous n’avezjamais osé en rêver une pareille… Ah ! j’oubliais !…Tenez-vous prêt. Ce mariage sera célébré prochainement… dansquelques jours.
– Me sera-t-il permis, d’ici là, de présenter mes hommagesà ma future ? demanda Rospignac, dont les yeuxétincelaient.
– Non, dit simplement Léonora. Et, avec un mincesourire :
– Je ne vous cache pas, Rospignac, que je m’attends àrencontrer quelque résistance de la part de votre future… Je croisque vous n’êtes pas aimé, mon pauvre Rospignac.
Et, dans un grondement de menace effrayant :
– Je le sais, grinça le baron avec une grimace de fureurjalouse, et je sais aussi qui on me préfère.
« Mais patience, nous réglerons nos comptes, de cecôté-là ! »
– J’estime qu’il vaut mieux que vous vous teniez à l’écartjusqu’au moment de la cérémonie, continua Léonora, comme si ellen’avait pas entendu. Et même, évitez, autant que possible, de larencontrer. Évitez, surtout, de lui parler. Ce sera plusprudent.
Et, d’un accent rude, impérieux :
– Il faut que ce mariage se fasse. Ne risquons pas de lecompromettre.
– J’obéirai, madame, fit docilement Rospignac.
– Allez donc, Rospignac, et fiez-vous à moi.
Rospignac s’inclina devant elle et sortit. Dehors, il laissaéclater la joie délirante qui le soulevait.
« L’affaire est dans le sac ! songeait-il en exultant.Quand je pense que je me creusais la cervelle pour trouver le moyende leur imposer ce mariage… sans risquer ma tête… et qu’elle y estvenue d’elle-même !… Cornes du diable ! tripes dudiable ! ventre du diable !… Riche ! enfin je vaisêtre riche !… Ce que j’appelle riche !… Car siMme Léonora se figure que je vais la tenir quitteavec ce qu’elle m’a promis, elle se trompe singulièrement !…La terre de Lésigny, le titre de comte, trois ou quatre cent millelivres, tout cela, qui est fort appréciable, est bon à prendre, enattendant mieux !… Et c’est mieux qu’il faudra qu’on me donneplus tard !… Que diable ! quand on a la chance d’être enpossession d’un secret aussi formidable que celui que je détiens…quand on tient dans sa main l’honneur d’une reine… une reine donton est le gendre… car c’est bel et bien cela : moi, Rospignac,simple gentilhomme, sans feu ni lieu, je vais devenir le gendre dela reine régente de France !… Quand on tient dans la main unlevier pareil, on est le dernier des imbéciles si on se contente dequelques centaines de mille livres !… Et, Dieu merci, je nesuis pas un imbécile… Il est vrai qu’on risque de se heurter aupoignard d’un bravo… ou à quelque drogue mortelle de quelquemarchand d’herbes !… Mais bah ! qui ne risque rien n’arien !… Et puis, je ne suis ni aveugle, ni sourd, ni manchot,et je ne me laisserai pas meurtrir par traîtrise sans me mettre unpeu en travers. »
Insatiable comme tous les ambitieux, Rospignac ne se contentaitdéjà plus d’une fortune que, dans ses rêves de pauvre hère, iln’avait jamais osé espérer si belle : il ne la possédait pasencore, et déjà il songeait à l’augmenter, par des moyensinavouables, bien dignes du sacripant qu’il était. Et il se croyaitbien sûr d’arriver à ses fins.
Cette belle assurance eût été quelque peu ébranlée s’il avait puvoir le long regard que Léonora avait fait peser sur son dos,pendant qu’il se retirait, et le sourire inquiétant quiaccompagnait ce regard. C’est que s’il avait réussi à la persuaderde son ignorance, elle n’était pas femme à se fier complètement àlui. Et tandis qu’il méditait de tirer tout le parti possible duterrible secret qu’il avait surpris, elle se disait de soncôté :
« Ce misérable ruffian ne se doute pas que mes précautionssont prises, que je le tiens dans ma main… et que s’il ne marchepas droit, comme je l’entends, je n’aurai qu’à fermer cette mainpour le broyer… »
Ayant fait cette réflexion menaçante pour Rospignac, elle nes’occupa plus de lui. Une longue minute, elle demeura rêveuse. Ellesongeait à Florence. Et il faut croire que la question qu’elledébattait dans son esprit était d’une gravité exceptionnelle,redoutable, peut-être, car, elle, toujours si sûre d’elle-même, etsi prompte à prendre ses décisions, elle paraissait singulièrementindécise, hésitante. Et même lorsqu’elle se leva et partit pour serendre près de la jeune fille, le pli profond qui barrait sonfront, la lenteur de sa démarche, les arrêts fréquents qu’elle fiten cours de route, tout indiquait qu’elle n’avait pas encore prisune résolution.
Florence, après le départ de La Gorelle, s’était retirée sur lapointe des pieds, avait regagné sa chambre. Elle avait eu cettechance de ne rencontrer personne, en sorte qu’elle pouvait se direen toute quiétude que l’indiscrétion qu’elle venait de commettren’avait pas été éventée et ne pouvait plus être connuemaintenant.
Si jamais elle avait douté de la parole de Léonora lorsquecelle-ci lui avait affirmé qu’un danger effroyable menaçait samère, l’entretien qu’elle venait de surprendre eût suffi à dissiperses doutes, en même temps qu’il lui eût fait connaître en quoiconsistait exactement ce danger. Mais elle n’avait jamais eu lemoindre doute à ce sujet, ayant compris dès le premier instant quela révélation de sa naissance c’était la perte assurée, complète,irrémédiable, de cette mère qui se souciait si peu d’elle, qu’elles’était mise à adorer de toute la force de son cœur généreux.
Cet entretien ne lui avait donc appris que deux choses quiavaient bien leur importance : premièrement, le nom de cetennemi acharné qui poursuivait dans l’ombre la perte de samère ; secondement, que le péril était imminent et menaçait àchaque instant de s’abattre et de foudroyer celle sur qui il étaitsuspendu.
Rentrée dans sa chambre, Florence s’était mise à chercher lemoyen d’arracher sa mère, et pour toujours, à cette menace d’undéshonneur public, plus terrible, certes, qu’une menace demort.
Affolée peut-être par l’imminence du péril, elle avait abouti àcette conclusion épouvantable, mais qui, à ses yeux, ne manquaitpas d’une certaine logique : sa disparition, elle, pouvait,seule et pour toujours, assurer la sécurité de sa mère.
Remarquons en passant qu’elle se trompait, que son moyen nevalait rien.
Et le terrible était que cette erreur pouvait avoir desconséquences effroyables pour elle.
Léonora entra. Et sur le visage calme de la jeune fille qui,chaque fois qu’elle la voyait, se tenait prudemment sur la réserve,elle ne découvrit pas combien elle arrivait à propos. Il estcertain qu’elle n’avait pas réussi à trouver la solution de lagrave question qu’elle débattait dans son esprit au moment où elles’était mise en marche, car elle paraissait tout aussi indécise,étrangement préoccupée.
Cette préoccupation n’échappa pas à l’œil attentif de la jeunefille qui s’inquiéta, au fond d’elle-même. Elle s’inquiéta, maiselle se tint plus que jamais sur la réserve.
– Mon enfant, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer.Votre mère se trouve menacée encore… Et, cette fois, le péril estimminent… Si imminent qu’il peut éclater d’un instant à l’autre… etla briser implacablement.
Léonora parlait avec un calme sinistre, mais avec la lenteur,les hésitations de quelqu’un qui n’est pas sûr du terrain surlequel il s’aventure et qui sonde ce terrain avant de poser le pieddessus. Elle n’agissait pas ainsi par calcul, dans le butd’impressionner sa victime et de l’amener à plier devant elle. Non,elle agissait ainsi simplement parce qu’elle ne savait pas encorece qu’elle allait dire.
Cette attitude, bien qu’involontaire, produisit une impressionterrible sur Florence qui pâlit d’angoisse, comme si elle eût sentipasser sur sa nuque le souffle du malheur. Et, ne trouvant pas laforce de parler, elle leva sur Léonora un regard d’interrogationmuette, chargée d’une détresse infinie.
– Oui, reprit Léonora, cette fois-ci, j’ai bien peur quevotre pauvre mère ne soit irrémédiablement perdue.
Après avoir porté froidement ce coup qu’elle savait rude, ellemit du baume sur la blessure :
– Cependant, il est un moyen de la sauver… Un moyen…infaillible… oui, je dis bien : infaillible. Mais ce moyendépend de vous… Et je ne sais si vous vous sentirez la force del’employer… Le sacrifice sera pénible… douloureux… pour vous.
Florence crut comprendre à quoi tendait cet exorde inquiétant.Elle crut que la maréchale était arrivée à la même conclusionqu’elle, et qu’elle allait lui demander de s’immoler elle-même.Elle chancela, saisie de nouveau, par le vertige del’épouvante : l’épouvante indicible de la mort… la mort àdix-sept ans… Son pauvre visage douloureux se crispa. Ses lèvres sedécolorèrent. Son regard vacilla. Et, dans son esprit aux abois,une lutte suprême, atroce, s’engagea.
Mais, sans doute, l’idée de sacrifice avait déjà fait de rapidesprogrès dans son cœur, car elle ne se débattit pas longtemps. Etavec un indéfinissable accent, à la fois résolue etdésespérée :
– Peu importe que je souffre, dit-elle, pourvu que ma mèresoit sauvée ! Dites donc sans crainte, madame, ce que je doisfaire.
En même temps, elle se raidissait de toutes ses forces et,d’instinct, pliait les épaules, tendait le cou… comme le condamné àmort devant la hache du bourreau qui va s’abattre sur lui dans unéclair blafard de l’acier.
Sans soupçonner ce qui se passait dans son esprit et quelleeffroyable méprise était la sienne, Léonora ne put s’empêcher del’admirer un instant. Elle répondit et, cette fois, ayant enfinpris une décision, elle alla droit au but :
– La menace suspendue sur votre mère vient del’irrégularité de votre naissance. Que cette irrégularitédisparaisse, et la menace tombe du coup. Que faut-il pour obtenirce résultat ? Simplement qu’une femme consente à déclarer quevous êtes sa fille… et que vous consentiez, vous, à reconnaîtrecette femme pour votre mère. Voilà.
Un soupir de joie puissante souleva le sein de Florence, unsoupir de joie et de délivrance, pareil à celui que doit pousser lecondamné lorsque, la tête sur le billot, il apprend qu’il y a grâcepour lui. Elle fut instantanément debout. Et, toute droite, touteblanche, elle haleta :
– N’est-ce que cela ?
– C’est beaucoup, dit Léonora avec une lenteur calculée.Vous perdrez ainsi tout espoir d’être jamais reconnue par votrevraie mère.
– Je n’ai jamais espéré cela !
– Vous serez sous la seule dépendance de vos parentsd’adoption, que vous serez tenue de respecter comme s’ils étaientvotre vrai père et votre vraie mère.
– Je me montrerai fille soumise et respectueuse.Pouvez-vous en douter, madame ? De grâce, ne craignez rien demoi, et nommez-moi plutôt celle qui consent à faire de moi safille.
– C’est moi, dit Léonora avec une majestueusesimplicité.
– Vous, madame !
– Moi !… Et je ne mentirai qu’à moitié en disant quevous êtes ma fille, puisque vous êtes la fille de Concino, qui estmon époux.
En quelques minutes, toute cette affaire fut réglée, au gré deLéonora, et telle qu’elle l’avait arrangée dans son esprit.Florence, sans hésiter, souscrivit à tout ce qu’elle voulut. EtLéonora savait qu’elle pouvait avoir une confiance absolue en saparole.
Tout fut réglé rapidement, seulement Léonora n’eut pas un mot,pas un geste, de nature à faire croire à la jeune fille qu’elleentendait prendre au sérieux cette maternité qu’elle imposait.Florence comprit qu’elle ne trouverait aucune affection chez cettefemme, pour qui elle n’éprouvait elle-même aucune affection. Ellecomprit également que la maréchale d’Ancre ne jouerait son rôle demère qu’en public et que, dans l’intimité, toutes deuxredeviendraient des étrangères.
Elle comprit tout cela.
Mais elle ne comprit pas qu’elle venait de se livrer pieds etpoings liés.
Léonora partit, satisfaite de la docilité de la jeune fille,mécontente d’elle-même. En effet, en s’en retournant vers lecabinet où elle venait de s’entretenir avec Rospignac, ellesongeait :
« Il est certain que, pour bien faire, j’aurais dû prendrecette enfant, dans mes bras, la couvrir de caresses, luidire : “C’est moi qui suis ta mère !” Et le lui dire avecdes accents qui, jaillis du cœur, n’eussent pas manqué d’allerdroit à son cœur, à elle… Oui, voilà ce qu’il eût fallu faire… ceque j’avais bien l’intention de faire… Mais j’ai eu beau meraisonner, je n’ai pas pu… Non, je n’ai pas pu… je ne pourraijamais caresser la fille de mon Concino !… C’est déjà bienassez que je ne l’étrangle pas de mes propres mains !… Etpuis, plus je vais, plus je me persuade qu’elle sait très bien quiest sa mère… Elle ne m’aurait pas crue, tout en feignant de mecroire… Je n’aurais donc réussi qu’à nous imposer, à toutes deux,une insupportable contrainte… Tout bien considéré, les choses sontbien ainsi. Cette petite, je ne puis en douter, n’entreprendrajamais rien contre Maria. Au bout du compte, c’estl’essentiel. »
L’esprit en repos sur cette question qui l’avait laissée silongtemps indécise, elle revint dans son cabinet, s’installa dansson fauteuil. Elle songeait toujours à Florence. Un sourireeffroyable errait sur ses lèvres, tandis qu’ellecalculait :
« Pour ce qui est de son mariage avec Rospignac… quandtoute cette affaire sera bien réglée, dans les formesvoulues : quand elle sera dûment reconnue comme la fillelégitime de Concino Concini, marquis d’Ancre et de Léonora Dori,son épouse : quand elle sera devenue officiellement demoiselleFlorence Concini, comtesse de Lésigny… c’est-à-dire dans quelquesjours…, il sera temps de lui signifier la volonté de son père…Alors, si elle résiste… comme je l’espère bien… nous l’enfermeronsdans cette tombe anticipée qu’on appelle un cloître… Là, jusqu’à lafin de ses jours, elle pourra méditer à loisir sur lesinconvénients qu’il y a à se mettre en révolte ouverte contre cettechose sacrée qu’est l’autorité paternelle… Ainsi, à la douce, sansrecourir à des moyens extrêmes, nous serons débarrassés d’elle àtout jamais, et cela vaudra infiniment mieux qu’une mort quipourrait paraître suspecte, et sera tout aussi sûr… Rospignac nesera pas content, c’est certain, mais quoi, est-ce ma faute, à moi,si cette petite s’obstine à ne pas le vouloir pour époux ?… Sielle accepte – cela m’étonnera bien, mais c’est possible, aprèstout, et il faut tout prévoir – si elle accepte, ce sera fâcheuxévidemment, mais elle sera au pouvoir de Rospignac… qui seraheureux… enfin… Et Rospignac est dans ma main, à moi. Donc, voilàune affaire qui, d’une manière ou de l’autre, est définitivementréglée. N’y pensons plus. »
Ainsi nous est révélé, dans toute son implacable rigueur, leplan monstrueux de l’infernale Léonora Galigaï. Ainsi, nous savonsmaintenant que ce mariage avec Rospignac, qu’elle savait savammentpréparé, comme si elle y tenait réellement, n’était qu’un pis-allerdont elle se contentait, faute de mieux.
Ce qu’elle voulait, en réalité, c’était avoir un prétexteplausible qui lui permît de se débarrasser « à toutjamais » de la fille de Marie de Médicis, en l’enfermant dansun cloître : ce qu’elle avait justement appelé « unetombe anticipée ».
La malheureuse Florence qui, en ce moment même, à genoux, et lesmains jointes, avec toute la ferveur de sa foi naïve et sincère,remerciait Dieu et Madame la Vierge Marie, « de lui avoiraccordé la grâce de sauver sa mère, tout en préservant sesjours », ne se doutait pas que mieux eût valu, cent fois, pourelle, une fin foudroyante, par un bon coup de poignard appliqué enplein cœur, que cette mort lente, sombre, désespérée, au fond d’uncloître, qui l’attendait.
L’esprit infatigable de Léonora travaillait déjà à autre chose.Cette autre chose, cependant, la ramenait encore à la malheureuseenfant qu’elle venait de condamner froidement. Après avoir méditéun assez long moment, elle murmura :
« La Gorelle, c’est bien !… La Gorelle et LandryCoquenard ce serait mieux ! »
Elle réfléchit encore, puis, se décidant, elle frappa sur untimbre. Elle fit appeler Stocco. Il n’était pas à l’hôtel. Ellesavait qu’il devait être sur la piste de La Gorelle, qu’elle luiavait ordonné de suivre. Elle attendit patiemment son retour. Quandil se présenta enfin et qu’il vint se courber devant elle avec cerespect exorbitant et quelque peu gouailleur qu’il affectait, elleprononça à brûle-pourpoint :
– Stocco, il faut, d’ici quatre ou cinq jours au plus,trouver et m’amener ici Landry Coquenard, l’ancien valet de chambrede monseigneur.
– Disgrazia ! sursauta le bravo en roulantdes yeux effarés, comment voulez-vous qu’en quatre ou cinqjours ?…
– Il le faut !… interrompit Léonora, d’une voix rude.Et doucement :
– Tu vois ce sac, là, sur ce meuble ?…
– Je le vois, signora, dit Stocco, les yeux étincelants, lalèvre tordue par une grimace de jubilation.
– Il est plein d’or… Combien penses-tu qu’il y aitlà-dedans ? Stocco, d’un regard expert, soupesa, pour ainsidire, le précieux sac.
Et, sans hésiter :
– De dix à douze mille livres, dit-il avec un largesourire.
– Douze mille, précisa Léonora, je viens de les compter àl’instant. Tu prendras ce sac et ce qu’il contient le jour où tu melivreras Landry… À condition, bien entendu, que ce sera avant cinqjours écoulés.
– Misère de moi, gémit le bravo, c’est bien court,signora !… Léonora sourit. Et ce sourire était si inquiétantque l’éternel rictus sardonique qui crispait les lèvres de Stoccose figea instantanément.
– Tu vois cette corde, là, près du sac ? ditLéonora.
Stocco loucha de ce côté. Il vit alors ce qu’il n’avait pasencore aperçu, ébloui qu’il était par la présence du sac pansu qui,seul, lui tirait l’œil : une corde, toute neuve, quiparaissait diablement solide, proprement rangée en spirale, avec unbeau nœud coulant tortillé par une main experte, qui se balançaitmollement et semblait lui faire de sinistres agaceries.
Il vit cela et il pâlit légèrement, et il détourna vivement lesyeux.
– Tu la vois ?… Réponds, per lamadonna ! gronda Léonora.
– Je la vois, signora, s’étrangla Stocco.
– Eh bien, dans cinq jours, tu auras réussi ou tu auraséchoué… Si tu as réussi, tu prendras le sac. Si tu as échoué, lacorde te pendra. Va, maintenant, tu n’as pas de temps à perdre.
Il y avait un tel grondement de menace dans sa voix, que Stocco,sans souffler mot, courba l’échine le long de laquelle il sentaitcourir un frisson glacial. Et il partit, oppressé, passantmachinalement ses doigts crochus autour de son cou maigre… commes’il avait déjà senti le mortel enlacement du nœud coulantfatal.
Après avoir fait ses dernières recommandations à maîtreJacquemin – cet hôtelier de Saint-Denis chez qui il laissaitFausta, sous la garde de Gringaille et d’Escargasse –, Pardaillanse mit en selle et reprit le chemin de la capitale. Il n’étaitguère plus de neuf heures du matin, lorsqu’il y rentra par la porteSaint-Denis.
Et, tranquillement, il s’en alla mettre pied à terre devant leperron du Grand Passe-Partout.
Dame Nicole, accourue, le reçut. Et, radieuse, elle le conduisitaussitôt à sa chambre, qu’elle tenait toujours prête à recevoirl’éternel aventurier, toujours par vaux et par chemins, quand illui était possible de venir se reposer un instant.
Ce fut elle qui, de ses blanches mains, prépara rapidement unplantureux et délicat déjeuner.
Elle encore qui le servit à table, avec les soins tendres etattentifs d’une bonne mère veillant sur son grand fils, de retourd’un lointain et fatigant voyage. Manière de parler, s’entend, car,Dieu merci, dame Nicole, dans le grassouillet épanouissement de sestrente-cinq ans, pouvait paraître tout ce qu’on voulait, sauf lamère de M. le chevalier.
Il va sans dire que, tout en le servant, tout en prévenant sesmoindres désirs avec une attention vraiment touchante, dame Nicole,enhardie par la satisfaction qu’elle lisait dans son œil clair,n’arrêtait pas de faire marcher sa langue et posait une multitudede questions, auxquelles il répondait par deux ou trois mots… quandil y répondait.
Son repas expédié avec une lenteur gourmande, Pardaillan parla àson tour. Ce fut pour dire qu’il ne faisait que passer et que, lesoir même, il réintégrerait cette retraite qu’elle seuleconnaissait, en dehors des compagnons qui la partageaient aveclui.
Puis, en quelques phrases brèves mais claires, précises, il luidonna ses instructions. Elle l’écouta avec cette attentionrecueillie de la femme qui aime et qui, sachant que le salut del’homme aimé peut dépendre de la façon dont elle exécutera sesordres, note soigneusement dans sa mémoire jusqu’aux moindresdétails.
Sûr qu’elle avait compris et qu’elle le seconderait avec cetinlassable et intelligent dévouement dont elle lui avait donnémainte preuve, Pardaillan qui, il faut croire, avait du tempsdevant lui, déclara qu’étant fatigué il allait faire un somme d’unecouple d’heures, ce qui le conduirait aux environs de deux heuresde l’après-midi. Et, en effet, il s’accommoda de son mieux dans lelarge fauteuil, avec des piles de coussins.
Merveilleusement dressée, dame Nicole mit la table à portée desa main, plaça sur cette table une assiette de pâtisseries sèches,un verre de fin cristal et, près du verre, un flacon intact devouvray. Puis, voyant qu’il avait déjà fermé les yeux, elle seretira doucement, sur la pointe des pieds.
Dès qu’elle fut partie, Pardaillan ouvrit les yeux. Il allongeala main, prit le flacon et remplit le verre de la liqueur blonde etpétillante. En suite de quoi, il leva le verre plein à la hauteurde ses yeux. Il semblait admirer les bulles qui, du fond du verre,montaient à la surface, pareilles à des perles minuscules. Enréalité, il ne voyait pas son verre : il réfléchissait, l’œilperdu dans le vague.
Sans y avoir trempé les lèvres, machinalement, comme il l’avaitpris, il reposa le verre sur la table. Et il grommela avechumeur :
« En somme, ce que je vais dire au petit roi se résume àceci : « Sire, M. de Valvert vous apportequatre millions, que nous avons pris à votre ennemi, l’Espagnol.Donnant donnant, vous pouvez bien, là-dessus, lui faire sa petitepart et lui donner deux cent mille livres, qui lui permettrontd’épouser celle qu’il aime et qui, comme lui, ne possède pas un souvaillant. » J’aurai beau entortiller la chose dans de bellesphrases – si tant est que je sache faire de belles phrases, ce dontje ne suis pas bien sûr –, au fond, c’est cela que je dirai… pasautre chose. À cela, que répondra le roi ?… Pardieu, ils’empressera d’accepter, comme dit l’autre, le jeu en vaut lachandelle… Oui, mais, moi, de quoi aurai-je l’air ?…Heu !… hou !… ha !… »
Machinalement, nerveusement, du bout des doigts, il tambourinaitle bord de la table. Et avec un accent cinglant, comme s’il voulaitse fouailler lui-même :
« De quoi j’aurai l’air ?… Par Pilate, cela crève lesyeux !… J’aurai l’air d’un de ces usuriers juifs, qui neprêtent pas à moins du denier cent[5] !…Malepeste, pour une fameuse idée, je puis dire que c’est unefameuse idée que j’ai eue là !… »
Il allongea de nouveau la main, sans savoir ce qu’il faisait,assurément, prit le verre et le vida lentement. Il le reposa sur latable, si brutalement que le verre, avec un claquement sec, sebrisa au ras du pied. Il ne s’en aperçut pas. Et faisant claquerses doigts avec impatience :
« Pourtant, morbleu, il est de toute justice qu’Odetreçoive la récompense qui lui est due !… Et comme je sais, àn’en pas douter, qu’il ne songera pas à demander quoi que ce soit,lui !… comme, d’autre part, c’est moi qui l’ai entraîné danscette formidable aventure où il a failli vingt fois déjà laisser sapeau… où ce sera miracle s’il s’en tire entier… il est également detoute justice que j’y songe pour lui !… Oui, mais, millediables, que faire ?… Par Pilate, il doit tout de même y avoirun moyen un peu plus… décent que celui que j’avais imaginé !…Il s’agit donc de trouver ce moyen… Cherchons, mordieu,cherchons ! Et, puisque j’ai toujours vu que les bonnes idéesme viennent en dormant… dormons ! »
Là-dessus, Pardaillan ferma les yeux et demeura longtemps sansles rouvrir, sans bouger. Dormait-il ? Nous n’oserions pasl’affirmer. Dans tous les cas, il avait bien l’air de dormir. Celadura près de deux heures. Au bout de ce temps, il se levabrusquement, et tout joyeux, il s’écria :
« Pardieu, voilà la solution la plus simple, la plus justeaussi ! Et je ne suis qu’un bélître de n’y avoir pas songéplus tôt !… Les deux cent mille livres ?… Eh ! c’estConcini qui doit les donner, mordiable !… D’abord, il peut lefaire sans se gêner… il est assez riche !… Ensuite, il s’agitde sa fille, après tout !… Que diable, il peut bien ladoter !… Il lui doit bien cela, à elle aussi !Décidément, voilà la bonne idée !… Je savais bien qu’elle meviendrait en dormant !… Maintenant, je peux aller voir lepetit roi. »
Et Pardaillan, tout guilleret, l’œil pétillant, comme lorsqu’ilméditait quelque bon tour de sa façon, procéda aussitôt à satoilette. Et il partit, à pied, le poing sur la hanche, le jarrettendu, le nez au vent, la moustache conquérante, comme à vingt anset fredonnant un air de fanfare qui datait du temps de Charles IX…Le temps où, précisément, il avait vingt ans.
Il s’en alla tout droit au Louvre.
Des ordres avaient été donnés à son sujet, en vertu desquels ilfut immédiatement introduit dans la petite chambre du roi. Et,faveur qui ne fut pas sans susciter quelque sourde jalousie, LouisXIII congédia aussitôt ceux de ses intimes qui lui tenaientcompagnie, pour demeurer seul avec lui.
Pardaillan resta un bon quart d’heure en tête à tête avec leroi. Au bout de ce temps, il avait dit tout ce qu’il avait à dire.Il avait obtenu aussi ce qu’il voulait, car il paraissait trèssatisfait. Alors, dédaigneux, selon une vieille habitude des usagesde la cour, qui voulaient qu’il attendît que le roi lui donnâtcongé, il se leva et dit :
– Maintenant, Sire, je vous demande la permission de meretirer, ayant fort à faire pour le service de Votre Majesté.
– Allez donc, chevalier, puisque mon service l’exige. Allezet comptez que, quoi qu’il arrive, je tiendrai la double promesseque je viens de vous faire, d’assister en personne au mariage ducomte de Valvert et d’exiger de M. d’Ancre qu’il fasse une dotde deux cent mille livres à la mariée.
Et, avec un sourire aigu :
– Je le ferai d’autant plus volontiers que je jouerai unmauvais tour au maréchal, tout en rendant service au comte à qui jedois bien cela.
Et, pris d’une inquiétude subite :
– Vous êtes sûr qu’il s’exécutera, le maréchal ?
– Tout à fait sûr, Sire.
– Cependant, s’il refuse ?
– Il ne refusera pas, Sire.
– Mais encore ?
– Eh bien, Votre Majesté n’aura qu’à lui répéter lesparoles que je viens de lui dire, et elle le trouvera aussitôtsouple comme un gant.
– Pardieu ! dit le roi avec un sourire plus acéréencore, rien que pour voir l’effet que produiront ces paroles, jesouhaiterais presque qu’il refusât.
– Vous n’aurez pas cette satisfaction, Sire, je vousréponds qu’il acceptera sans piper mot.
Ayant donné cette assurance avec un accent d’inébranlableconfiance, Pardaillan serra la main royale qu’on lui tendait, fitsa révérence et se dirigea vers la porte.
Louis XIII l’accompagna jusque-là. C’était une troisième faveurplus haute, plus rare encore que les précédentes. Mais Pardaillanqui, une lueur malicieuse au fond des prunelles, le guignait ducoin de l’œil, comprit que cette faveur-là était intéressée, que lepetit roi grillait d’envie de dire quelque chose qu’il n’osait oune savait comment dire, et qu’il retardait, d’instinct, autantqu’il le pouvait, l’instant de la séparation.
Il ne se trompait pas. Parvenus devant la porte, le roi posa samain d’enfant sur le bras du chevalier, l’arrêta, et les yeuxbrillant d’une curiosité puérile, non sans quelque hésitation,comme s’il avait honte lui-même de sa curiosité :
– Ainsi, chevalier, vous vous en allez… sans me dire enquoi consiste cette agréable… cette heureuse surprise – ce sont vospropres termes – que va me faire le comte de Valvert ?
Pardaillan se mit à rire de son rire clair.
– Voyons, Sire, dit-il, si je vous le dis d’avance, ce nesera plus une surprise.
– C’est juste, dit le roi, moitié riant, moitié dépité.
– Et puis, reprit Pardaillan, qui redevint sérieux, etpuis, le comte de Valvert qui a déjà risqué sa vie, qui la risquepeut-être encore au moment où je parle, uniquement pour vous fairecette riche surprise, le comte serait en droit de me vouloir lamalemort, si je le privais du plaisir de vous dire lui-même cequ’il a fait pour votre service. Mettez-vous à sa place, Sire, etsongez à ce que vous diriez et feriez à celui qui vous jouerait unméchant tour pareil.
– Vous avez raison, chevalier, dit le roi, sérieux à sontour. Et il soupira :
– Mais c’est bien ennuyeux !… Je vais trouver le tempsmortellement long jusqu’à ce soir.
– Eh bien, puisque la curiosité vous démange à ce point,descendez sur le quai un peu avant la tombée de la nuit. Vousgagnerez quelques minutes… Et, peut-être, assisterez-vous à quelquespectacle intéressant.
– Ma foi, je ne dis pas non !… Allez, chevalier, etque Dieu vous garde.
– Amen ! dit Pardaillan avec un sérieuximperturbable. Et, cette fois, il partit.
Et Pardaillan s’en alla frapper à la porte du capitaine desgardes, qui se montra particulièrement touché et flatté de ladémarche, et qui l’accueillit avec tous les égards qu’il méritait.Cette visite lui permit, selon son expression, de « tuer uneheure ». Au bout de ce temps, il se retira, reconduit parVitry qui tint à honneur de l’accompagner jusqu’à la grande portedu Louvre.
Durant une heure encore, Pardaillan flâna dans les environs duLouvre. Puis, il s’achemina tout doucement par les quais. Il longeala galerie du Louvre, franchit le rempart de Charles V, refait àneuf, en passant par la Porte Neuve, passa le long du château desTuileries non achevé, et se trouva entre la rivière, qu’il avait àsa gauche, et le mur d’enceinte du jardin des Tuileries, qu’ilavait à sa droite.
Entre la Seine et le bastion, il y avait une porte qui,reconstruite et agrandie, devait, quelque vingt ans plus tard,s’appeler la porte de la Conférence.
Pardaillan alla jusqu’à cette porte. Il ne la franchit pas. Deson œil perçant, il interrogea la rivière et le chemin qui longeaitcette rivière, aussi loin que sa vue pouvait aller. Il ne découvritpas ceux qu’il attendait. Il ramena les pans du manteau danslesquels il s’enfouit le visage, monta sur le parapet, s’assittranquillement et, les jambes pendantes au-dessus du fossé remplid’une eau bourbeuse, il attendit patiemment, surveillantattentivement la rivière, le chemin qui la longeait, et un autrechemin qui, un peu plus sur sa droite, aboutissait tout droit à larue Saint-Honoré, près du couvent des Capucines.
Réflexion sombre, désabusée, sinistrement inquiétante chez unhomme de sa trempe…
– Tripes du pape !… Tripes du diable !…
– Cornes de Dieu !… Cornes de tous lesdiables !…
C’était Escargasse et Gringaille qui, après que Pardaillan lesavait quittés, sans élégance, mais avec une furieuse énergie,traduisaient ainsi l’émotion violente que ses dernières parolesvenaient de leur causer.
Et ils roulaient des yeux terribles, montraient des crocsformidables, brandissaient un poing menaçant vers la porte ducaveau. La porte derrière laquelle Fausta, d’Albaran et ses deuxhommes étaient enfermés.
– Tu as entendu, Gringaille, ce qu’il a dit, M. lechevalier ? grogna Escargasse.
– Palsandieu, crois-tu donc que je suis sourd ? mugitGringaille. Et, pour prouver qu’il n’était pas sourd, ilrépéta :
– C’en est fait de notre Jehan, qu’il a dit, si nouslaissons échapper la damnée princesse habillée en homme… Ce quiprouve qu’elle doit avoir des accointances avec le diable, carenfin, chacun sait qu’une femme qui s’habille en homme risque sonsalut éternel.
– Puisse-t-elle griller au plus profond des enfers, jusqu’àla consommation des siècles !… Mais, millodious de millodious,ouvrons l’œil, Gringaille !… Et si la damnée princesse, commetu dis, et ses suppôts essayent de nous entortiller…
– Ils trouveront à qui parler ! N’aie pas peur,Escargasse, ce ne sont pas encore ces mangeurs d’oignon cru et depois chiches qui dameront le pion à un Parisien de Paris commemoi !
– Ni à un vieux renard comme moi. Allons-y, Gringaille.
– Allons-y, Escargasse.
Ils rentrèrent dans le caveau. Ils fermèrent la porte à doubletour derrière eux. Gringaille mit la clef dans sa poche. Ilsavaient des gueules terribles de dogues féroces, prêts à toutdévorer. La porte était solide, et ils venaient de la fermer àclef. Néanmoins, comme si cela ne leur suffisait pas, ce fut entrela table et cette porte, comme s’ils voulaient en interdirel’approche, qu’ils s’assirent.
D’un geste rude, ils mirent la rapière entre les jambes,crispèrent le poing sur le lourd pommeau de fer. Geste qui,s’adressant à des gens désarmés, prenait une signification d’uneéloquence terrible. L’émotion leur avait donné soif. Ils remplirentdeux gobelets à ras bord, les vidèrent d’un trait, les remplirentde nouveau pour les vider encore, d’une seule lampée, et, à toutevolée, les déposèrent violemment devant eux. Ils étaient en étain,heureusement, ces gobelets, sans quoi ils eussent éclaté en millemorceaux. Ils se contentèrent de se bosseler.
Comme si ces gestes violents, par quoi se traduisaient leurappréhension et leur mauvaise humeur, ne leur suffisaient pas, ilspromenèrent des regards sanglants autour d’eux. Des regards de défiqui semblaient dire, qui disaient clairement à ceux qu’ils devaientgarder : « Venez-y un peu ! »
Fausta s’était assise près d’Albaran. De là, silencieuse, sansun geste, sans un mouvement, comme pétrifiée, elle les observait,sans en avoir l’air. Tant que Pardaillan avait été là, elle n’avaitguère fait attention à eux. Malgré tout, cependant, elle ne leuravait pas vu ces airs de brutes féroces qu’ils avaientmaintenant.
– Pardaillan les a prévenus contre moi, se dit-elle. Et ilsme signifient, à leur manière, qu’ils se tiennent sur leursgardes.
Et c’était bien cela.
Durant quelques minutes, elle les tint sous le feu de ce regardpénétrant, qui semblait doué du pouvoir magique de lire jusqu’aufond des consciences les plus fermées. Elle avait certainement sonidée à leur sujet, car elle ne cessait de les étudier. On eût ditqu’elle pesait du regard ce qu’ils pouvaient valoir au physiquecomme au moral.
Eux, ne semblaient pas s’apercevoir de l’examen attentif dontils étaient l’objet. Maintenant que leur premier mouvement d’humeurétait tombé, ils avaient repris leur physionomie et leurs manièresordinaires. Ils s’entretenaient entre eux, sans élever la voix,ainsi qu’il convient à des gens qui ne sont pas sourds et qui, Dieumerci, savent se tenir en haute et noble compagnie.
Enfin Fausta se leva. Elle souriait. Non pas de ce sourireterrible qu’elle avait à de certains moments, non pas de ce sourired’une angoissante douceur, ou de ce sourire voluptueux,d’irrésistible séduction qui affolait et ensorcelait les cœurs lesplus rebelles. Non, elle souriait d’un sourire bon enfant, un peurailleur, un peu naïf aussi.
Elle vint à eux. Et sa démarche s’était faite légère,désinvolte, cavalière. Elle avait certains mouvements de hanches,certains roulements des épaules, qui faisaient que l’impeccablecorrection, l’incomparable élégance du somptueux costumes’atténuait, s’estompait, prenait des allures presque débraillées.C’était une métamorphose aussi complète qu’instantanée.
À deux mains – de ses deux petites mains blanches et délicates –elle saisit un lourd escabeau de bois rugueux et le déposa rudementde l’autre côté de la table, en face d’eux. Lourdement, elle selaissa tomber à cheval sur l’escabeau. Elle prit un gobeletd’étain, le leur tendit sans façon et souriant, toujours familièreau possible, d’une voix métallique :
– J’ai soif aussi, moi !… Versez-moi donc à boire,voulez-vous, compagnons ?
Ils s’émerveillèrent. Outre !…
– Cornedieu !…
Et ils se poussèrent du coude. Ce qui voulait dire :
« Attention !… Ouvrons l’œil !… »
Mais Pardaillan leur avait expressément recommandé d’avoir lesplus grands égards pour leurs prisonniers – surtout pour celui-là–, et de ne rien leur refuser… hormis de leur ouvrir la porte avantl’heure fixée. Ils s’exécutèrent donc de bonne grâce : ilsremplirent le gobelet qu’elle leur tendait. Ils le remplirent à rasbord, selon leur habitude. Comme de juste, ils ne s’oublièrentpas.
– À votre santé, mes braves, dit Fausta, en approchant songobelet des leurs.
Ils choquèrent les gobelets et, poliment, répondirent :
– À votre santé, monsieur.
Ils vidèrent leur gobelet d’un trait. Sans sourciller, Faustavida le sien jusqu’à la dernière goutte. Comme eux, elle fitclaquer sa langue d’un air satisfait. Comme eux, elle mit lescoudes sur la table. Comme eux, enfin, elle puisa, dans l’assiettequ’ils avaient poussée entre eux, des pâtisseries sèches qu’elle semit à croquer de bon appétit.
Ils causèrent.
Pour mieux dire, Fausta, qui jouait son rôle de jeune seigneurmal élevé et dénué de préjugés, avec une fantaisie étourdissante,les interrogea adroitement.
Oui, mais les deux compères jouèrent le leur avec un entrain etun naturel au moins égal au sien. Avec des airs de bonnes brutesintelligentes, ils se prêtèrent de la meilleure grâce du monde àl’interrogatoire qu’elle leur faisait subir, et auquel ils nesemblaient pas prendre garde.
En réalité, ils se tenaient plus que jamais sur leurs gardes. Etil ne pouvait en être autrement. Ils savaient qu’ils avaientaffaire à une femme. Et qui mieux est, une grande dame, uneprincesse. Ils étaient loin d’être des sots. Eussent-ils été lesbalourds qu’ils affectaient d’être, qu’ils eussent compris quandmême qu’une dame ne pouvait pas avoir les manières qu’elleaffichait devant eux. Les plus bornés eussent compris que la damequi agissait ainsi, jouait la comédie… si bien jouée que fût cettecomédie.
Fausta, elle, ne les connaissait pas, ne savait d’eux que cequ’ils venaient de lui apprendre. Et on peut croire qu’ils nes’étaient pas fait faute de mentir à qui mieux mieux. Elle se fiaitbeaucoup plus à la sûreté de son coup d’œil qu’à leurs dires, c’estentendu. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne pouvait les jugerque sur les apparences. Or, comme ces apparences étaient fausses,elle devait fatalement aboutir à une erreur. Ce fut ce qui arriva,en effet.
« Deux pauvres diables, qui ont passé toute leur existenceau service des autres », se dit-elle. (Elle ne se trompait passur un de ces points).
« En leur offrant cent mille livres, j’ai des chances deles éblouir et de me faire ouvrir cette porte. Faisons-les boire,et quand les fumées du vin auront suffisamment obscurci leurcerveau, je pourrai me risquer. »
Elle se mit à leur verser rasade sur rasade. Eux, ilsentonnaient imperturbablement, et ils jubilaient intérieurement.Ils croyaient qu’elle cherchait à les griser. Ah ! ils étaientbien tranquilles ! Ils savaient, eux, quelle effrayantequantité de liquide ils étaient capables d’absorber, avant d’êtreseulement mis en gaieté. Et elle, bonne joueuse, buvait à peu prèsautant qu’eux. Ils étaient sûrs d’avance qu’à ce jeu-là, c’est ellequi ne tarderait pas à rouler sous la table.
Ils se donnèrent même le malin plaisir de faire semblant d’êtreun peu étourdis et de commencer à battre la campagne. Le nombrerespectable de flacons vides pouvait justifier ce commencementd’ivresse. Fausta crut que le moment était venu. Et, se penchantsur eux, de sa voix la plus insinuante :
– Écoutez, dit-elle, vous êtes pauvres… Je puis vousenrichir d’un seul coup, moi. Que diriez-vous si je…
Ils ne la laissèrent pas achever. Ils avaient compris qu’ilss’étaient trompés : elle ne voulait pas les griser, ellevoulait les acheter. Il devenait inutile de jouer l’ivresse. Ils seredressèrent. Ils l’interrompirent par un éclat de rire formidable.Et, en pouffant à qui mieux mieux, en s’administrant d’énormesclaques qui eussent renversé un bœuf, ils s’amusèrent à sesdépens.
– Dis donc, Gringaille, tu entends le jeune monsieur, quidit que nous sommes pauvres ! Eh ! zou ! qu’est-ceque tu dis de cela, toi ?
– Pauvre homme, quelle erreur est la sienne !… Parsaint Eustache, mon vénéré patron, vous errez, monsieur… Vous errezprofondément, lamentablement, pitoyablement.
Et tous les deux, avec un orgueil démesuré, en l’écrasant d’unregard de dédaigneuse commisération :
– Pauvres, nous !…
– Mais nous avons cent mille livres chacun !…
– En bonnes terres au soleil !…
– Qui nous rapportent bon an mal an, le deniersix !…
– Ce qui nous fait six mille livres de rente àchacun !… Et ensemble :
– Vivadiou !… Cornedieu !… Peut-on dire qu’on estpauvre avec six mille livres de rentes !…
Fausta ne souriait plus. Elle jouait de malheur,décidément ! Ses lèvres tremblantes se crispèrent pourrefouler l’imprécation de rage qui allait jaillir. Cependant,toujours souverainement maîtresse d’elle-même, elle se ressaisitvite. Elle prit son parti avec cette rapidité de décision quifaisait sa force. Le sourire bon enfant reparut sur ses lèvres. Etelle tenta :
– Vous êtes riches ? Tant mieux !… Mais qu’est-ceque cent pauvres mille livres auprès d’un million ?… Unmillion que je vous offre !…
Ils sursautèrent éblouis. Et, d’une même voixétranglée :
– Un million !… Outre !… Cornes deDieu !…
Elle se pencha davantage sur eux, se fit plus enveloppante, lestint sous le feu de son regard chargé de puissants effluvesmagnétiques. Et, d’une voix captivante, ensorcelante, telle quedevaient en avoir les sirènes de la fable lorsqu’elless’efforçaient, par la douceur de leur chant, d’attirer levoyageur :
– Un million, oui !… Un million, entendez-vous ?…Ouvrez cette porte… et ce million est à vous. Je vous le donne, cemillion !…
Pâles, les lèvres pincées, le regard trouble, les pauvresdiables plièrent les épaules, assommés par la puissance de ce motéblouissant, magique : « million », dont avec uneinsistance acharnée, elle se servait comme elle eût fait d’unepesante massue, pour leur marteler le crâne à coups redoublés.
Et ils se regardèrent.
Ils n’échangèrent qu’un regard. Un seul regard furtif. Et celasuffit : ils s’étaient compris, entendus.
Fausta, haletante sous son masque souriant, les vit soudain sedresser d’un même mouvement mécanique, comme deux automates mis enmouvement par le brusque déclenchement d’un puissant ressort. Etd’un bond pareil, ils furent sur la porte, tous les deux en mêmetemps. Et dans l’esprit de Fausta, cette clameur éclata comme unefanfare de triomphe :
« Ils sont à moi !… Ils vont ouvrir !… Ilsouvrent !… »
Instantanément, elle fut debout, agitée d’un frémissement dejoie délirante. Et déjà, dans sa pensée, retentissait ce grondementde menace :
« Ah ! Pardaillan, tu ne les tiens pas encore, mesmillions !… À nous deux, maintenant !… »
Et d’un bond de félin, souple et léger, elle s’élança pourpasser par la bienheureuse porte que Gringaille, à ce moment même,ouvrait toute grande.
Elle s’élança sur la porte qui était grande ouverte. Oui…mais…
… Sur le seuil, elle rencontra la pointe de la rapièred’Escargasse qui, pendant que Gringaille ouvrait, avait dégainé. Etsur cette pointe acérée qui déchira le velours du pourpoint,effleura le satin de la peau parfumée, son élan se brisa net. Ilétait temps : quelques lignes de plus et Fausta se fûtenferrée elle-même. Le long et tragique duel entamé entre elle etPardaillan eût été terminé d’un coup.
– Arrière, sandiou ! commanda Escargasse d’un accentde formidable rudesse.
Et comme elle demeurait stupide, anéantie, dans l’écroulementretentissant de son espoir déçu, il fit un pas en avant, poussantla pointe menaçante, et répéta :
– Arrière, coquine dé Diou, arrière ! Ou je voussaigne comme un poulet !…
Et Fausta, grinçant, écumant, grondant, recula devant la pointed’acier flexible qui la menaçait, tantôt à la gorge, tantôt ausein, comme le fauve recule devant la fourche du belluaire. Ellerecula jusqu’à ce qu’elle fût revenue à la place qu’elle avaitquittée, de l’autre côté de la table.
Alors Escargasse abaissa la terrible pointe et l’appuya sur lebout de sa botte. Et il demeura immobile, pétrifié :figuration effrayante de la Méfiance aux aguets.
Alors, Fausta leva vers la voûte deux poings crispés, quisemblaient anathématiser, mâchonna une sourde imprécation et,pivotant brusquement sur les talons, retourna s’asseoir près ded’Albaran, s’enfermer dans un silence farouche.
Pendant ce temps, dans le couloir de la cave, Gringaille menaitun vacarme infernal, hurlait à plein gosier :
– Holà ! maître Jacquemin !… Jacquemin !…aubergiste du diable !… Ohé ! Jacquemin ! quel’enfer t’engloutisse !…
Tant et si bien que l’aubergiste, croyant que le feu venaitd’éclater dans sa cave, descendait précipitamment, s’informait avecinquiétude de ce qui se passait.
– Venez ici, maître Jacquemin, commanda Gringaille, quirentra aussitôt dans le caveau et s’arrêta devant la porte, ce quiobligea l’hôtelier, qui l’avait docilement suivi, à demeurer endehors dans le couloir.
– Maître Jacquemin, reprit alors Gringaille, sur un tonimpérieux, vous allez prendre cette clef, vous nous enfermerez tousà double tour, et vous ne descendrez ici que pour nous délivrertous, ce soir, à l’heure fixée par M. le chevalier. Vous avezcompris ? Allez… Et surtout fermez soigneusement.
Ahuri, maître Jacquemin prit machinalement la clef qu’on luitendait, et :
– Vous voulez que je vous enferme avec vosprisonniers ? dit-il. Voilà une singulière idée, aumoins !
– Singulière ou non, faites ce que je vous dis… Etdépêchons, je vous prie.
L’hôtelier leva les épaules comme pour dire : « Aprèstout, si vous y tenez, moi, ça m’est égal ! » En mêmetemps, ses yeux tombèrent sur la table. Il vit que les provisionsqui s’y trouvaient avaient été entamées. Que le nombre desbouteilles avait notablement diminué. On se souvient que Pardaillanl’avait payé d’avance. Il n’avait donc aucun intérêt à pousser à laconsommation. Au contraire, il eut une seconde d’hésitation.C’était un honnête homme, décidément :
– Monsieur, dit-il, je suis là pour obéir à tout ce quevous me commanderez. En conséquence, je vais vous enfermer et nereviendrai que pour vous délivrer à l’heure convenue. Maislaissez-moi vous faire remarquer que, d’ici à ce que cette heuresonne, il se passera pas mal de temps. Et désignant les bouteillesvides, il conclut :
– Je crains que vous ne soyez réduits à tirer lalangue.
– Palsandieu, je n’avais pas pensé à cela ! murmuraGringaille perplexe.
Et, du coin de l’œil, il consulta Escargasse qui, sans bouger,sans même tourner la tête, grommela :
– Outre ! nous ne pouvons pourtant pas nous laissercrever de faim et de soif !
– C’est déjà bien assez que nous allons creverd’ennui ! appuya Gringaille.
Et, revenant à l’hôtelier :
– Vous êtes un brave homme, maître Jacquemin, et je vousremercie. Descendez-nous donc, tout de suite, des victuailles et duvin en quantité suffisante pour faire trois repas. Ce que-vousvoudrez, je m’en rapporte à vous. À moins…
Et, s’adressant à Fausta :
– À moins que vous ne désiriez indiquer vous-même ce quevous aimez le mieux ?
Et comme Fausta levait les épaules d’un air de dédaigneuseindifférence :
– Non ?… À votre aise… Allez donc, maître Jacquemin,et faites vite.
Comme s’il n’avait pas confiance en son compagnon, Gringaillesortit sur les talons de l’hôtelier, lui reprit la clef et ferma laporte, sur laquelle il s’appuya nonchalamment.
– Voici toujours de quoi ne pas mourir de soif, dit maîtreJacquemin.
Et il déposa aux pieds de Gringaille deux paniers quicontenaient chacun une douzaine de flacons. Et il remonta chercherles provisions. Il ne fut pas long. Au bout de quelques minutes, ilrevint chargé de deux énormes paniers. La porte du caveau futentrouverte. Gringaille introduisit les quatre paniers quel’hôtelier lui passa l’un après l’autre. Puis il entra. Derrièrelui, Jacquemin ferma la porte à double tour.
Cette fois, comme s’il ne craignait plus rien, Escargasserengaina posément et il vint aider Gringaille à ranger proprementles victuailles et le vin.
Pendant ce temps, Fausta, toujours réfugiée près d’Albaran,demeurait plongée dans de sombres méditations. Et elle était siabsorbée qu’elle ne s’apercevait pas que le blessé, près d’elle,s’agitait doucement, gémissait sourdement, s’efforçait d’attirerson attention, sans éveiller celle des deux braves qui s’activaientlà-bas, autour de la table.
Voyant qu’il ne parvenait pas à l’arracher à ses réflexions,d’Albaran fit un effort désespéré, et livide, les lèvres pincées,le front ruisselant d’une sueur glacée, refoulant stoïquement lescris de douleur que ce mouvement lui arrachait, il leva péniblementson bras blessé, réussit à saisir les basques du pourpoint deFausta et à les tirer assez fortement pour la ramener enfin ausentiment de la réalité.
– Tu souffres, mon pauvre d’Albaran ? murmura-t-elleen abaissant les yeux sur lui.
Le blessé, épuisé par l’effort douloureux qu’il venaitd’accomplir, se raidissait pour ne pas défaillir. Il n’eut pas laforce de répondre tout de suite. Cependant il avait quelque chose àdire. Et il la fixait avec une insistance étrange, de son regardfiévreux en qui semblait s’être concentrée toute la vie. Faustacomprit qu’il voulait lui parler. Et du même coup, elle comprit quece qu’il avait à dire était d’une importance capitale pourelle.
Doucement, avec d’infinies précautions pour ne pas le toucher,car elle le voyait à bout de forces, elle se pencha sur lui,approcha de ses lèvres une oreille dans laquelle le colosse blessé,d’un souffle vacillant, laissa tomber un mot… un seulmot !
Mais ce mot, paraît-il, était doué d’un pouvoir prodigieux, car,en l’entendant, l’impassible visage de Fausta s’illumina un fugitifinstant. Et un éclair sinistre fulgura dans ses splendides yeuxnoirs.
Elle se redressa un peu et, visage contre visage, des yeux ellefit une interrogation muette. Il y répondit de même, en laissanttomber un regard sur lui-même. Elle tâta l’endroit qu’il venait dedésigner. Il y avait une poche, là. D’une main agile et légère,elle fouilla dedans. Ce fut fait avec une rapiditéextraordinaire.
Quand elle retira sa main, elle tenait un objet qui devait êtrebien minuscule, car il disparaissait complètement dans cette mainfermée, si petite. Et tout au fond de ses prunelles sombres, il yavait comme une lueur de triomphe.
Alors, à son tour, elle plaqua les lèvres contre l’oreille dublessé et lui glissa quelques mots. D’un cillement, il fit entendrequ’il avait compris ou qu’il obéirait. Puis il ferma les yeux etparut s’assoupir. Et quelque chose comme l’ombre d’un sourire quierrait sur ses lèvres livides indiqua à Fausta que, fidèle etdévoué jusqu’à la mort, il oubliait les souffrances endurées pourse réjouir d’avoir, tout sanglant et réduit à l’impuissance qu’ilétait, pu rendre à sa maîtresse un dernier et, sans aucun doute,signalé service.
Alors Fausta se redressa tout à fait, s’écarta doucement desdeux hommes qui, tout à leur besogne, n’avaient prêté aucuneattention à ce minime incident qui, d’ailleurs, n’avait peut-êtrepas duré une minute. Au surplus, l’eussent-ils remarqué, qu’ils n’yeussent attaché aucune importance : le blessé se plaignait,elle se penchait sur lui, l’arrangeait, le réconfortait parquelques douces paroles. Quoi de plus naturel ?
Seulement, maintenant, en se rapprochant d’eux, Fausta avaitrepris les mêmes allures un peu débraillées, le même sourire bonenfant, un peu railleur et un peu naïf aussi, qu’elle avaitl’instant d’avant, lorsqu’elle était attablée avec Escargasse etGringaille et qu’elle choquait familièrement son gobelet contre leleur.
Et ceci était terriblement inquiétant pour eux…
Gringaille et Escargasse la virent soudain près d’eux.Gravement, elle s’occupait à vérifier les vins.
– Hé bé ! plaisanta Escargasse, vous avez fini debouder contre votre ventre ?
– Si vous avez encore quelques millions à nous offrir, nevous gênez pas, railla Gringaille. Maintenant, nous n’avons plus laclef.
– Nous ne risquons plus de nous laisser tenter, insistaEscargasse. Fausta tourna vers eux un visage contrarié. Et, commesi elle n’avait pas entendu, elle protesta avec aigreur :
– J’en étais sûre !… Cette brute d’hôtelier ne nous apas mis un seul flacon d’anjou… Et c’est précisément le vin que jepréfère !
– C’est de votre faute, aussi ! reprocha Gringaille.Pourquoi ne l’avez-vous pas dit quand je vous ai demandé de dire ceque vous aimiez le mieux ?
– Est-ce que j’y pensais à ce moment ! gronda Fausta,furieuse. Et désignant Escargasse :
– Celui-ci avait failli me passer son épée au travers ducorps !… Si vous croyez que j’avais la tête à choisir duvin !…
Et se calmant soudain, sur ce ton d’irrésistible autorité quiétait le sien :
– Voyons, l’hôte n’est peut-être pas encore remonté… il mesemble que je l’entends… appelez-le, dites-lui qu’il vienne detemps en temps s’assurer si nous n’avons besoin de rien…
Et comme ils esquissaient un geste, sans leur donner le temps deformuler leur refus, avec un air de bonhomie admirablementjoué :
– Vous êtes ridicules avec votre excès de précautions,reprit-elle en levant les épaules.
Et s’animant un peu :
– Croyez-vous vraiment que, sans armes, comme me voilà, jevais passer sur le ventre de deux gaillards comme vous, qui ont aucôté les deux immenses colichemardes que vous y avez ?… Vousne le pensez pas, n’est-ce pas ? Et vous avez bien raison…Croyez-moi, il ne faut rien exagérer. Et puisque nous avons unedizaine d’heures à passer ensemble dans cet affreux cachot,corbleu, passons-les le moins désagréablement possible !…Allons, appelez l’hôte !…
Au fond, ils trouvaient qu’elle n’avait pas tort. Ilsreconnaissaient qu’ils avaient, dans le premier moment d’émotion,quelque peu exagéré, en effet.
– Au fait, insinua Escargasse, puisque nous n’avons plus laclef, nous ne risquons pas de nous laisser entortiller parmonsieur…
– Et puisque nous sommes armés et qu’ils ne le sont pas,nous ne craignons pas qu’ils nous passent sur le ventre, comme ditmonsieur, renchérit Gringaille.
– Alors, puisque nous sommes logés à la même enseigne…
– Monsieur a raison : autant vaut passer le temps leplus agréablement possible.
Fausta écoutait cette discussion d’un air détaché. Mais sous sonapparente indifférence, elle haletait. Et quand elle vit qu’ilsmartelaient la porte à coups de pommeau et qu’ils appelaient enmême temps à pleine voix, elle eut cette même lueur de triomphe aufond des yeux, et un sourire indéfinissable passa sur seslèvres.
S’ils avaient pu le voir, ce sourire, il est hors de doutequ’ils eussent instantanément compris qu’elle était en train de les« entortiller », comme disait Escargasse.Malheureusement, ils lui tournaient le dos et ils ne le virentpas.
Fausta ne s’était pas trompée : l’hôtelier était encoredans ses caves. Il répondit dès les premiers appels.
– Nous avons réfléchi, maître Jacquemin, cria Gringaille àtravers la porte.
– Vous voulez que je vous rende la clef ? répondit lavoix bon enfant de l’hôtelier.
– Non pas, cornes de Dieu ! Gardez-la. Seulement, nousne voudrions pas rester jusqu’à ce soir sans vous voir… Vouscomprenez ? si nous avons besoin de quelque chose !…
– J’en étais sûr ! répondit maître Jacquemin dans ungros rire. J’ai traîné un peu dans la cave, exprès pour vouslaisser le temps de réfléchir.
– Vivadiou, cet aubergiste est un brave homme !
– Je descendrai m’informer toutes les heures. Cela vousva-t-il ainsi ?
– À merveille.
– Mon vin d’Anjou, intervint vivement Fausta en élevant lavoix de manière à être entendue de l’autre côté de la porte.Demandez-lui-en six flacons.
– Vous entendez, maître Jacquemin ?
– Je vais les chercher.
Moins de deux minutes plus tard, la clef grinça dans la serrure,la porte s’entrebâilla. Pour leur donner confiance, Fausta affectade se retirer au fond du caveau, près des lits. Alors Gringaillelaissa entrer maître Jacquemin, qui posa les six flacons sur latable. D’ailleurs, pendant ce court instant, Escargasse ne perdaitpas de vue Fausta. Et, pour bien lui montrer qu’elle ne devait pasespérer leur échapper, c’était avec affectation qu’il lasurveillait et qu’il tenait le poing sur le pommeau de larapière.
Au moment où maître Jacquemin se retirait, Fausta qui, on peutle croire, ne faisait ni ne disait rien sans de bonnes raisons,Fausta commanda sur un ton de maître :
– N’oubliez pas de venir prendre mes ordres dans une heure.Maître Jacquemin comprit tout de suite qu’il avait affaire à ungrand seigneur habitué à parler haut. D’ailleurs, à lui aussi,Pardaillan avait commandé d’avoir les plus grands égards pour cepersonnage et de lui donner tout ce qu’il demanderait. Sauf, bienentendu, de lui rendre sa liberté avant la tombée de la nuit,c’est-à-dire vers huit heures du soir. Il se courbarespectueusement et répondit :
– Je n’y manquerai pas, monseigneur.
Et il sortit, n’oubliant pas de fermer la porte à doubletour.
Alors Fausta se rapprocha de la table. Avec une satisfactionvisible, elle considéra les flacons de vin d’Anjou qui, seuls,paraissaient l’intéresser.
– À la bonne heure, dit-elle, voici un vin dechrétiens ! Et comme prise d’une subite inquiétude :
– Reste à savoir ce qu’il vaut.
– Il est facile de s’en assurer, dirent-ils.
En un rien de temps, deux flacons furent débouchés, les gobeletsse trouvèrent pleins. Ils s’assirent tous les trois. Ils choquèrentles gobelets. Selon leur habitude, Escargasse et Gringaillevidèrent leur gobelet d’un trait.
– Fameux ! dit Escargasse.
– Délectable ! dit Gringaille.
Fausta, elle, dégusta avec la lenteur gourmande d’une finconnaisseuse. Et après avoir avalé quelques gorgées :
– Passable, dit-elle.
Et elle déposa le gobelet à demi plein devant elle.
Ils bavardèrent de nouveau. Escargasse et Gringaille n’avaientplus la moindre inquiétude maintenant. Fausta semblait avoir prisson parti de sa mésaventure. Ils se disaient que c’était ce qu’elleavait de mieux à faire, puisqu’elle ne pouvait plus compter sur euxpour lui ouvrir la porte. En admettant même qu’ils se fussentgrisés au point de rouler sous la table – ce que d’ailleurs ilsétaient bien résolus à ne pas faire – ils pouvaient être bientranquilles. Après s’être montrés méfiants à l’excès, ilsdevenaient trop confiants.
Ils avaient sorti des cartes de leur poche, sur la demande deFausta elle-même. Et elle s’était mise à jouer avec eux. SiPardaillan, qui la connaissait si bien, avait pu la voir en cemoment, il eût, assurément, été saisi de stupeur et d’admirationdevant ce joueur forcené et grincheux, qui disputait âprement surles coups qui lui paraissaient douteux ; qui commettait écolesur école, et s’emportait, martelait la table d’un poing furieux,lâchait des bordées de jurons à faire frémir un corps de garde àchaque coup qu’il perdait ; et qui, sournoisement, mais avecune maladresse qui, à chaque fois, le faisait prendre sur le fait,s’essayait à tricher.
Il va sans dire qu’elle perdait. Eux, n’entendaient pas malice,triomphaient bruyamment à chaque faute qu’elle commettait,jubilaient en voyant qu’un petit tas d’or commençait à s’amoncelerdevant eux, se disaient avec satisfaction qu’en somme la journée sepasserait plus vite et plus agréablement qu’ils ne l’avaient pensé,à boire, à manger, à jouer et… à empocher quelques bellespistoles.
Cela dura ainsi environ une demi-heure. Au bout de ce temps,d’Albaran, sur son lit, commença à s’agiter et à gémir. Tout à leurpartie, ils n’y prirent pas garde d’abord. Les gémissementsd’Albaran redoublèrent, se haussèrent de plusieurs tons. Tant et sibien que Gringaille et Escargasse finirent par les entendre. Car –et ceci était la suprême des habiletés – elle se montrait siacharnée au jeu qu’elle oubliait tout et qu’ils durent lui faireremarquer que le blessé avait certainement besoin de soins et qu’ilfallait interrompre un instant la partie. Elle y consentit, d’assezmauvaise grâce.
Ils se levèrent, riant de sa mauvaise humeur. Ils allèrent aublessé, le visitèrent, constatèrent que le pansement était déplacé,qu’il fallait le recommencer.
– Patientez un peu, dirent-ils, nous en avons pour cinqminutes.
Ils s’activèrent en conscience, sans plus s’occuper d’elle, sansméfiance aucune.
Elle se leva, et, comme pour se donner une contenance, elleremplit les trois verres. Elle tourna légèrement la tête de leurcôté. Elle les vit penchés sur d’Albaran, tout occupés de lui, luitournant le dos, à elle. En gestes souples, d’une vivacitéextraordinaire, et cependant méthodiquement calculés et exécutés,elle se pencha sur leurs deux verres et leva la main au-dessus deces verres.
Dans cette main, elle tenait l’objet qu’elle avait pris dans lapoche d’Albaran : un minuscule flacon rempli d’une liqueurblanche, claire comme de l’eau. Au jugé, elle laissa tomber environla moitié du contenu du flacon dans un verre et vida le reste dansl’autre.
Posément, avec un calme qui avait on ne sait quoi de formidableet de sinistre, elle se redressa, recula de deux pas, remittranquillement dans sa poche le minuscule flacon vide, pivota surles talons, s’approcha d’eux. Elle avait repris ce masqued’étourneau qui les avait si bien dupés jusque-là. Elle adressa,d’un air enjoué et comme distrait, quelques banales parolesd’encouragement. Seulement, sur leur dos, elle lui avait adressé unléger signe de tête qu’il avait très bien compris. Et il avaitébauché un sourire.
Le pansement achevé, tous les trois reprirent leur place autourde la table. Et tous les trois avec la même satisfaction qui, chezFausta, n’était pas feinte cette fois.
Dès qu’ils furent assis, Fausta saisit son gobelet, le choquacontre le leur, porta leur santé : ce qui était une manière deles obliger à vider leur verre. Ce qu’ils firent en effet.Seulement, après avoir bu, ils firent la grimace. Et ilsregardèrent le fond du gobelet avec une lippe de dégoût. D’ailleursils faisaient cela machinalement. Ils n’avaient aucun soupçon.
– Qu’est-ce que c’est que cette affreuse piquette ?dirent-ils.
– Sans doute un fond de bouteille qui s’est aigri, expliquaFausta le plus naturellement du monde.
Elle prit une autre bouteille, remplit de nouveau les gobelets,en disant :
– Voyons s’il en est de même de celle-ci.
Ils se méfiaient maintenant, non pas d’elle, mais du vin. Aulieu de vider le verre d’un trait, selon leur habitude, ilsgoûtèrent avec circonspection. Ils se rassérénèrent.
– Va bien ! sourit Escargasse qui reprit lescartes.
– À la bonne heure ! dit Gringaille. Et,prudent :
– Évitons les fonds de bouteille, désormais.
L’incident n’eut pas d’autre suite. Ils reprirent la partie. Aubout d’une dizaine de minutes, Fausta, qui les observait à ladérobée, eut la satisfaction de constater que la drogue qu’elleleur avait fait prendre commençait à produire ses effets : ilsvacillaient comme s’ils avaient été ivres, ils dodelinaient de latête, bâillaient à se démonter la mâchoire, ils faisaient desefforts désespérés pour maintenir ouvertes les paupières quis’obstinaient à vouloir se fermer comme si elles étaient devenuessoudain de plomb.
Ils sentaient bien qu’ils n’étaient pas à leur aise. Ilsn’eurent pas le temps de se rendre un compte exact de la nature dumalaise qu’ils éprouvaient. L’effet final se produisit avec unerapidité presque foudroyante, sur Escargasse d’abord :brusquement, son buste fléchit. Il essaya de se raccrocher à latable, n’y réussit pas, glissa de l’escabeau sur lequel il étaitassis, roula sur les dalles et y demeura immobile.
Il n’était pas mort cependant, car, aussitôt, il se mit àronfler.
En voyant Escargasse rouler à terre, une lueur d’intelligences’alluma dans l’œil trouble de Gringaille. Il est probable qu’ilcomprit alors que la « damnée princesse » avait fini parles entortiller, tout Parisiens de Paris et tout vieux renardsqu’ils se fussent proclamés. Trop tard, il fit un effort désespérépour se redresser, ses lèvres s’agitèrent doucement, mais nelaissèrent passer aucun son. Et il tomba près de son compagnon. Et,comme lui, il se mit à ronfler.
Fausta se leva. Son premier geste fut pour consulter sa montre.Et elle sourit. Elle fit un signe aux deux estafiers qui,jusque-là, s’étaient tenus étendus sur leurs paillasses, dormant…ou faisant semblant de dormir. Ils sautèrent sur les deux ronfleurset commencèrent par les désarmer. Pendant ce temps, Faustainterrogeait avec son calme immuable :
– Combien de temps vont-ils dormir ainsi ?
– Ils en ont au moins jusqu’à quatre heures del’après-midi, précisa d’Albaran.
– Il est à peine neuf heures, calcula Fausta ; àquatre heures, j’aurai depuis longtemps terminé ma besogne, jel’espère. N’importe, il faut tout prévoir, même l’impossible. Tules garderas jusqu’à huit heures du soir.
Les deux estafiers lui présentèrent respectueusement les deuxrapières qu’ils venaient d’enlever à Gringaille et à Escargasse,ainsi que deux solides poignards qu’ils avaient trouvés dans unepoche intérieure du pourpoint. Elle choisit celle des deux rapièresqui lui parut la meilleure et la ceignit sur-le-champ, sans que,sur son visage impassible, il fût possible de découvrir la moindretrace d’émotion ou de satisfaction. Et elle leur demanda s’ils sesentaient assez solides pour la seconder. Sur leur réponseaffirmative, elle les étudia d’un coup d’œil rapide. Son choix futaussitôt fait :
– Prenez cette épée, dit-elle à l’un. Vous me suivrez àParis. Et à l’autre :
– Prenez ce poignard. Vous veillerez sur votre chef jusqu’àce que la litière que je vais lui envoyer soit venue lechercher.
D’un geste, elle les rassembla auprès d’Albaran et elle leurdonna ses instructions, claires et précises, comme toujours,qu’elle leur fit répéter pour s’assurer qu’ils avaient biencompris. Elle consulta de nouveau sa montre.
– Attention, dit-elle, l’hôtelier ne va pas tarder àdescendre. Elle et eux se tinrent prêts à exécuter la manœuvreconcertée d’avance. L’homme au poignard, son arme au poing.
Quelques minutes passèrent. L’hôtelier ne parut pas. Elles’assura que, dans son impatience, elle ne s’était pas trompéed’heure. Non, elle n’avait pas fait erreur. À coups de pommeaud’épée, ils se mirent à marteler la porte. En même temps, tous lestrois, ils appelaient de toutes leurs forces.
Maître Jacquemin ne parut pas davantage.
– Ce misérable hôtelier aura oublié l’heure, dit-elle.Attendons. C’est à peine si on percevait une pointe de contrariétédans son accent.
Pourquoi se serait-elle énervée et inquiétée ? Elle avaitdu temps devant elle, plus qu’il ne lui en fallait. Certes, elleeût préféré se voir dehors, au grand air, et libre, mais enfin, cen’était que partie remise. Remise d’une heure tout au plus.
Oui, mais cette heure passa, et la suivante et celle d’aprèssonnèrent également sans que l’hôtelier eût donné signe de vie. Etcependant les deux hommes de Fausta menaient, presque sans arrêt,un tapage infernal qui ne pouvait pas ne pas être perçu à l’étageau-dessus.
D’autres heures suivirent implacablement, tombèrent une à unedans le néant, sans apporter aucune modification à cetteangoissante situation. Puis le moment vint où, selon le calculd’Albaran, Gringaille et Escargasse devaient sortir de leur sommeilléthargique. On les attacha solidement, on leur appliqua uneserviette sur la bouche, en guise de bâillon.
Ils se réveillèrent, en effet, demeurèrent un moment avant de serendre compte de leur situation réelle, puis, ayant complètementrepris possession d’eux-mêmes, ils se virent pris à leur tour,réduits à l’état de saucissons convenablement ficelés. Ils firentdes efforts désespérés pour se débarrasser des liens qui lesentravaient. Voyant qu’ils ne réussissaient pas, ils serésignèrent, avec d’autant moins de peine qu’ils avaient lasatisfaction de constater que la « damnée princesse » quis’était donné un mal infini pour se débarrasser d’eux, n’avait pasréussi à se faire ouvrir la porte. À défaut d’autre, ils sedonnèrent du moins la satisfaction de faire peser sur elle unregard railleur où se lisait la joie féroce que sa déconvenue leurcausait.
Dire l’effroyable colère qui s’était abattue sur Fausta nousparaît superflu. Cependant cette colère, chez elle, ne semanifestait pas par des signes extérieurs autres que par unecertaine pâleur et une fulguration d’éclair dans ces yeux qu’ellesavait rendre d’une si angoissante douceur quand elle le voulait.Elle ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste, se tenait commepétrifiée sur le siège où elle s’était assise. Mais on sentait quesi cette épouvantable colère qui grondait en elle trouvait unprétexte pour éclater, elle se manifesterait infailliblement avecla force et la puissance destructrice d’un cyclone dévastateur.
Enfin, vers six heures du soir, au moment où, probablement, elleavait perdu tout espoir, son oreille, tendue avec une attentionexaspérée, perçut un léger bruit, lointain encore.
Instantanément, elle fut sur la porte, sur laquelle elle frappadeux ou trois coups.
– Voilà ! voilà ! répondit la voix encoreéloignée de maître Jacquemin.
Elle lui laissa le temps d’approcher, et quand elle sentit qu’ilétait derrière la porte :
– Ah ça ! maître drôle, vous nous avez doncoubliés ?
Et, par un effort de volonté vraiment admirable, sa voix n’avaitpas le moindre accent de menace de nature à effrayer l’hommequ’elle eût voulu poignarder de sa propre main et à lui donnerl’éveil. Non, dans son accent, on ne percevait que la mauvaisehumeur du client mécontent, et à juste raison, de se voir malservi.
– Pardonnez-moi, monseigneur, s’excusa maître Jacquemin,j’ai dû m’absenter pour une affaire importante. Je pensais en avoirpour une heure ou deux tout au plus et…
– C’est bon, c’est bon !… interrompit Fausta. Je n’aiplus de vin d’Anjou et j’étrangle de soif. Apportez-m’end’autre.
– Tout de suite, monseigneur, tout de suite !
Deux ou trois minutes passèrent qui, à Fausta, au paroxysme del’énervement, parurent plus longues peut-être que les longues, lesmortelles heures qu’elle venait de vivre.
Enfin, elle entendit le pas lourd de l’aubergiste qui serapprochait, le bruit de la clef qu’on introduisait dans laserrure, le grincement du pêne, une fois, deux fois…
Et maître Jacquemin, sans méfiance aucune, les bras chargés deflacons, reçut en pleine poitrine le lourd battant de chêne massif,projeté à toute volée avec une violence irrésistible, poussa unhurlement de douleur, et alla, à moitié assommé, s’étaler à quatrepas de là, au milieu d’un fracas de verre cassé. Il n’en avait pasencore fini : à peine était-il tombé que l’homme armé dupoignard fondait sur lui, le saisissait au collet, le traînait dansle caveau, fermait la porte à double tour, mettait la clef dans sapoche. Et profitant de son étourdissement, en un tour de main, luiliait les pieds et les mains.
Fausta s’était élancée sans s’occuper de ce qui se passaitderrière elle. L’homme à qui elle avait remis une épée marchait surses talons.
En quelques bonds, elle franchit les marches de l’escalier,traversa la salle commune, se rua dans l’écurie. Elle ne s’attardapas à seller son cheval. Elle lui passa simplement la bride et lemors, sauta dessus, lui ensanglanta les flancs, et partit ventre àterre, n’ayant dans l’esprit que cette unique penséelucide :
« Dussé-je crever dix chevaux, il faut que j’arrive avantla nuit… avant le comte de Valvert !… J’arriverai, coûte quecoûte ! »
Pendant que se déroulaient les diverses scènes que nous avonsessayé de retracer, Odet de Valvert et Landry Coquenard, netrouvant plus d’obstacle devant eux, avaient continué leur chemin àtoute bride.
Au bout de quelque temps, ils avaient modéré leur allure et misleurs chevaux au trot. Ils s’étaient mis à bavarder. Ils parlaientde cet « enragé » qu’ils avaient laissé aux prises avecPardaillan, lequel, ils n’en doutaient pas, devait avoir eu raisonde lui. Ils cherchaient, naturellement, à mettre un nom sur cettephysionomie étincelante qui leur était inconnue. Et ils n’yparvenaient pas.
– Qui sait si ce n’est pas Mme Faustaelle-même ! risqua finalement Valvert.
Il disait cela à tout hasard. Il n’était pas très bien convaincului-même. Cette supposition, qu’il ne faisait pas sans quelquehésitation, parut si saugrenue à Landry Coquenard qu’il pouffa às’en étrangler. Et sans réfléchir, croyant avoir trouvé un argumentsans réplique :
– Il lui serait donc poussé tout à coup du poil au menton,à Mme Fausta ? railla-t-il.
– Imbécile, répliqua Valvert, ne peut-on se mettre unefausse barbe ?
– C’est ma foi vrai ! reconnut Landry Coquenardinterloqué. Et se ressaisissant, toujours sceptique :
– M. de Pardaillan m’a souvent assuré queMme Fausta est d’une jolie force à l’escrime, ditValvert. Et il ne prodigue pas ses compliments,M. de Pardaillan.
– Au fait, admit Landry Coquenard ébranlé, on peuts’attendre à tout d’une terrible jouteuse comme celle-là !
– Nous en savons quelque chose, il me semble !
– Ma foi, monsieur, tout bien considéré, vous pourriez bienavoir raison. Et je vous demande pardon d’avoir ri comme un sot devotre supposition qui me paraît maintenant très juste.
– Tu devrais cependant la connaître, conclut Valvert. Tuoublies un peu vite que tu m’as confessé que, dans les premierstemps de ton entrée à mon service, tu avais bel et bien faillidevenir un instrument entre ses mains.
– C’est vrai, ventre de Dieu ! sacra Landry Coquenard.Et s’animant :
– C’est qu’elle m’avait fameusement englué, l’infernaleprincesse que je ne connaissais alors que sous le nom de duchessede Sorrientès !… Elle m’avait si bien persuadé qu’elle voulaitle bonheur de la « petite », je veux dire deMlle Florence… que je la suivais en aveugle !…que la peste me mange ! que la malemort m’extermine !…,Quand je pense que sans M. le chevalier de Pardaillan qui m’aouvert les yeux, je n’aurais rien dit… pour vous faire une bonnesurprise… Ah ! elle eût été fameuse, la surprise !…
– Oui, mon pauvre Landry, elle t’avait ensorcelé, commeelle avait failli m’ensorceler moi-même, fit Valvert. Le bonheur deFlorence ? C’était bien le cadet de son souci !… C’est laperte de sa mère qu’elle machinait… et c’est à cela que tul’aidais, sans le savoir !
Et il soupira :
– Ma bien-aimée Florence !… Qui sait si elle n’est pasplus en péril encore près de son père !…
Maintenant que le nom de sa bien-aimée était tombé de seslèvres, il va sans dire que notre amoureux ne devait plus parlerque d’elle. Et comme il avait en Landry Coquenard un confident quine se lassait jamais quand il était question de celle qu’ilappelait toujours « la petite », nous n’avons pas besoind’ajouter qu’ils n’eurent plus guère d’autre sujet de conversationque celui-là qui leur tenait également à cœur à tous les deux.
Cependant, tout en bavardant, ils avançaient à une allureaccélérée, longeant toujours les bords de la rivière. Et LandryCoquenard qui paraissait connaître admirablement ces environs deParis d’alors qui étaient, plus que de nos jours, un véritableenchantement, nommait les bourgs, les hameaux, les châteaux, à lahauteur desquels ils passaient. Et il donnait, à leur sujet, unefoule de renseignements et de petits détails qui, sous sonindifférence affectée, émerveillaient Valvert étonné de le voir sibien renseigné.
– Monsieur, dit tout à coup Landry Coquenard, nous voiciparvenus à la hauteur de Ruel[6] où je doisme rendre pour exécuter les ordres que vous m’avez donnés. Je vaisdonc vous quitter. Vous plaît-il de me dire où je vousretrouverai ?
– C’est plutôt à toi, qui connais si bien toute cettecampagne, de me dire où je pourrai t’attendre.
– Eh bien, nous allons, s’il vous plaît, monsieur, gagnerla grande route de Saint-Germain qui se trouve sur notre gauche àenviron deux cents toises d’ici.
Ils regagnèrent cette route de Saint-Germain. Là, LandryCoquenard, après avoir donné à son maître des indications précises,piqua des deux vers Ruel, distant de deux ou trois cents toises, àpeu près. Quant à Valvert, au petit pas, il continua droit devantlui, par la grand-route, qui se rapprochait de plus en plus de larivière. Il passa devant une maison qu’il devina plutôt qu’il ne lavit, enfouie qu’elle était au milieu des frondaisons, et que Landrylui avait dit d’être la « maison noble de laMalmaison ».
Un peu plus loin, la route venait longer le bord de la rivière.Il s’arrêta là, mit pied à terre et descendit sur la berge. Ilattacha à un jeune bouleau son cheval qui se mit aussitôt à paîtrel’herbe épaisse et drue, et il alla s’asseoir au pied d’un hêtreénorme qui étendait, très haut au-dessus de sa tête, le dômearrondi de son feuillage épais, qui le mettait à l’abri descaresses un peu trop ardentes d’un soleil rutilant.
Derrière lui, une petite île où ne se voyait pas la moindrehabitation, et qui prenait des allures de petite forêt vierge. Sursa gauche, une grande maison noble qu’il voyait très bien, attenduqu’elle se dressait en bordure de la route, et plus loin, à peinevisibles, quelques chaumières espacées, au milieu de jardinetsfleuris : le hameau de la Chaussée, lui avait dit le savantLandry Coquenard.
Odet de Valvert, rêvant sans doute à sa bien-aimée Florence,attendit là près de deux heures. Au bout de ce temps, LandryCoquenard, annoncé déjà depuis un moment par le galop sonore de soncheval, reparut. Et, du plus loin qu’il l’aperçut Valvert luicria :
– J’espère que tu n’as pas oublié les provisions, aumoins ?
– Je n’aurais eu garde, rassura Landry Coquenard, je meursde faim, monsieur, je dessèche de soif rentrée !
– Et le chariot ?
– Il ne tardera pas. Vous pensez bien, monsieur, que je nel’ai pas attendu.
– Et tu as bien fait, approuva Valvert, car moi aussi jetombe d’inanition, j’étrangle de soif.
Landry Coquenard sauta lestement à terre, débarrassa son chevalde deux paniers dont il était chargé et l’attacha à un arbre, commeavait fait son maître. Après quoi, il étala le contenu des panierssur l’herbe et, agitant les mâchoires d’une manière significative,il prononça avec une évidente satisfaction :
– Voilà de quoi rendre des forces à un mort, monsieur.
Ils s’installèrent, comme deux égaux, et, avec un appétit égal,commencèrent le massacre des provisions. Sans doute ils avaient debonnes raisons de croire qu’ils avaient du temps devant eux, carils ne se pressaient pas.
Un grand chariot vide, traîné par deux vigoureux percheronsattelés en flèche, conduit par un paysan, arriva comme ils étaientau milieu de ce repas champêtre. Le conducteur reçut l’ordre deranger son chariot à l’ombre, le plus près possible de la berge, etd’attendre. Et pour qu’il ne s’ennuyât pas trop, Landry Coquenard,sur l’ordre de Valvert, lui remit un pain, un flacon de vin, uneénorme tranche de pâté et la carcasse d’une volaille dont ilsavaient expédié les ailes et les cuisses.
Lorsqu’ils se remirent en selle, il était deux heures passées del’après-midi. C’était à peu près vers ce moment-là que Pardaillans’en allait au Louvre. Ils partirent au pas, laissant le chariotvide sous la garde du paysan à qui Valvert avait donné ses ordres.Ils passèrent devant cette maison que Valvert avait pu voir deloin, de l’endroit où il s’était assis et où ils avaient dîné.Selon son habitude, Landry Coquenard ne manqua pas de la signaler àson maître.
– Monsieur, lui dit-il, jetez un coup d’œil sur cettemaison noble.
– Je vois, répondit Valvert après avoir considéré uninstant la maison, je vois une grande maison de briques, qui n’arien de remarquable.
– C’est le château de la Chaussée, monsieur, dit LandryCoquenard. Et, comme il voyait que ce nom ne disait rien à sonmaître, il ajouta :
– C’est là, monsieur, à l’ombre de ces grands arbrestouffus, que notre bon sire, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire,a filé le parfait amour avec Mme la duchesse deBeaufort, au temps où elle n’était encore que la demoiselleGabrielle d’Estrées[7] .
– Vraiment ? fit Valvert.
Et sans qu’il fût possible de démêler s’il plaisantait ou s’ilparlait sérieusement :
– Par ma foi, je ne suis pas fâché d’avoir vu ces arbres àl’ombre desquels notre grand roi est venu roucouler sa chansongalante avec celle que l’on appelait la Belle Gabrielle.
Ils continuèrent d’avancer durant un quart de lieue environ.Tout à coup, Valvert s’écria :
– Voilà nos gens, je crois !
Et il désignait un groupe de cavaliers qui, assez loin encore,s’en venaient au pas à leur rencontre.
– Et voilà le bateau ! répondit Landry, en désignantun bateau assez fort qui remontait lentement le courant et quiparaissait remorqué par ce groupe de cavaliers, lesquels leprécédaient de quelques toises.
– Attention, Landry, recommanda Valvert, c’est le moment dese tenir sur ses gardes et de ne pas se trahir soi-même.
Sur ces mots, Valvert prit les devants, au trot. LandryCoquenard, qui jusque-là s’était tenu à son côté, le suivit àquatre pas, en valet bien stylé.
En tête de la petite troupe au-devant de laquelle ils allaientmarchait, seul, le chef de cette troupe. C’était assurément ungentilhomme. Un gentilhomme qui trahissait son origine par cet airde morgue hautaine qui, en général, caractérisait alors lesgentilshommes espagnols.
Quand il fut à une dizaine de pas de ce gentilhomme, Valvert mitsa monture au pas. Alors celui-ci, comprenant que c’étaitdécidément à lui qu’on en voulait, s’arrêta et attendit, fièrementcampé sur sa selle. Valvert s’arrêta à deux pas de lui et mit lechapeau à la main. L’autre en fit autant, Valvert s’inclinagracieusement sur l’encolure de son cheval – salut qui lui futscrupuleusement rendu, dans toutes les règles – et poliment, maissur un ton de commandement qui sentait son militaire parlant à uninférieur :
– Monsieur, dit-il, je suis le chef que vous attendez et àqui vous devez repasser le commandement de votre troupe. Voici malettre de service. Veuillez en prendre connaissance.
En disant ces mots, il prenait à sa ceinture le parchemin qu’ilavait enlevé à d’Albaran et le lui présentait, tout ouvert.L’Espagnol prit le feuillet. Il le lut attentivement et, plusattentivement encore, vérifia les cachets et les signatures. Cetexamen terminé, il rendit le parchemin, s’inclina respectueusement,et, en français, sans aucun accent :
– Est-ce au seigneur comte d’Albaran que j’ai l’insignehonneur de parler ? dit-il.
– Non, monsieur. Je suis, moi, le comte de Valvert,gentilhomme français, au service de Son Altesse la duchesse deSorrientès.
– Ah !… On m’avait dit que ce serait probablement lecomte d’Albaran qui me déchargerait de ma mission.
En faisant cette réflexion l’Espagnol fouillait Valvert d’unregard chargé de méfiance. Sans s’émouvoir, celui-ci répondit d’unair détaché :
– C’était, en effet, le comte d’Albaran qui devait secharger de cette mission. Mais le comte, ce matin même, a étégratifié d’un joli coup d’épée qui l’a cloué au lit pour quelquesjours. C’est moi que Son Altesse a bien voulu désigner pour leremplacer… Au surplus, je vous ferai remarquer, monsieur, que lalettre de service que vous avez lue, et fort attentivement, soitdit sans reproche, ne mentionne aucun nom. Elle vous enjointsimplement d’obéir au porteur.
– C’est juste reconnut l’Espagnol. Et après uneimperceptible hésitation :
– Je me mets, ainsi que mes hommes, à vos ordres,monsieur.
– Valvert sentit qu’il y avait comme une réticence en lui.L’Espagnol éprouvait de vagues soupçons qu’il eût été bien en peinede préciser, mais qui ne laissaient pas que le troubler quelquepeu : méfiance instinctive qui, en somme, faisait honneur àson flair. Il ne voulut pas le brusquer. Et avec une grandecourtoisie :
– Monsieur, dit-il, je suis bien votre serviteur. Et, enfait d’ordres, je n’ai que ceux de Son Altesse à vous transmettre,lesquels se résument à ceci : à compter de cet instant, lalourde responsabilité qui pesait sur vous passe sur moi. Vouspouvez considérer votre mission comme heureusement terminée et vouspouvez compter que Son Altesse ne manquera pas de vous témoigner,d’une manière éclatante, sa haute satisfaction pour l’habileté aveclaquelle vous avez su amener jusqu’ici le précieux dépôt qui vousétait confié.
À ces mots, la mine renfrognée de l’Espagnol s’illumina d’unlarge sourire. Le voyant sensible au compliment, Valvert l’achevaen le prenant par l’intérêt. Et avec un sourire entendu, gros depromesses :
– Et vous savez sans doute, monsieur, que Son Altesse semontre toujours d’une générosité plus que royale envers ceux qui laservent bien et intelligemment… comme vous venez de le faire.
Ayant tendu cet appât, Valvert l’observa du coin de l’œil pourjuger de l’effet produit. Satisfait, comme si tout était dit, ilacheva :
– Vous voudrez bien me faire l’honneur de m’accompagnerjusqu’à la porte Saint-Honoré. Là, vous pourrez me quitter etconduire vos hommes… où vous savez.
L’Espagnol, dont les soupçons imprécis paraissaientmomentanément écartés, s’inclina en signe d’obéissance. Ils semirent en route, Valvert ayant à sa gauche celui qu’il pouvaitconsidérer comme son lieutenant. Derrière eux, à quatre pas, raide,impassible, venait Landry Coquenard, qui se tenait prêt à tout.Derrière Landry, suivait la petite troupe. Et derrière cettetroupe, halé par elle, le bateau, chargé de tonnelets, glissaitlentement sur les flots calmes de la rivière, sous la conduite dedeux mariniers taillés en hercules.
En route, Valvert, qui tenait à dissiper les derniers soupçonsde l’hidalgo, s’il en avait encore, Valvert se mit à parler de SonAltesse la duchesse de Sorrientès. Il pouvait le faire sans craintede commettre une erreur qui pouvait être fatale à son expédition,puisqu’il avait vécu quelque temps près d’elle, parmi sesfamiliers. Il put donc, sans en avoir l’air, donner des détailsprécis, rigoureusement exacts, citer des noms de personnages dontquelques-uns étaient connus de son interlocuteur et glisser surceux-là quelques précisions qui montraient jusqu’à l’évidence qu’illes connaissait fort bien. Et il eut la satisfaction de constaterqu’il avait réussi à capter complètement la confiance dusoupçonneux Espagnol.
Ils arrivèrent au château de la Chaussée, non loin duquelValvert avait laissé son chariot vide. Landry Coquenard, le paysanqu’il avait amené, les deux mariniers et les cavaliers espagnols semirent à l’œuvre. En moins d’une demi-heure, les tonnelets quiformaient le chargement du bateau furent enlevés et transportés surle véhicule.
Les deux mariniers remontèrent sur leur bateau et s’éloignèrentà la rame. Valvert et l’Espagnol prirent la tête. Derrière eux, levéhicule, lourdement chargé maintenant, s’ébranla, conduit par lepaysan à qui il appartenait, et surveillé de près par LandryCoquenard qui se tenait près du limonier. Les cavaliers espagnolsfermaient la marche.
Au pas, la petite troupe s’en alla traverser la Seine à Neuilly,où se trouvait un pont de construction récente et qui n’était pastrès solidement bâti, il faut croire, puisque, une vingtained’années plus tard, il devait s’écrouler en partie. À Neuilly, ilsn’étaient plus qu’à une petite lieue de la porte Saint-Honoré. Pourfranchir cette lieue, à l’allure lente qu’ils étaient obligés degarder à cause des chevaux qui traînaient le chariot lourdementchargé, il leur fallait compter une bonne heure.
Et à ce moment même, Fausta, ayant reconquis sa liberté,galopait ventre à terre sur la route de Saint-Denis, résolue àcrever dix chevaux s’il le fallait, mais à arriver à Paris avant lecomte de Valvert, ainsi qu’elle l’avait dit elle-même…
Mais Valvert ignorait même que Fausta eût été prise par lechevalier. Et comme il avait été entendu entre Pardaillan et luiqu’il arriverait à la brume, il se jugea en avance d’une bonnedemi-heure, et décida de s’arrêter un instant à Neuilly.
Cette halte fut accueillie de tous ses hommes avec d’évidenteset bruyantes marques de satisfaction. Et cela s’explique. Elle sefit, cette halte, dans une auberge où il régala tout son monded’une omelette fumante, d’une délicieuse friture et de quelquestranches de viande froide. Le tout arrosé de ce petit vin clairetdes environs de Paris, frais tiré de la cave, qui vous grattaitagréablement le palais, et se laissait boire comme dupetit-lait.
Ce modeste souper fut expédié dans le temps qu’il avait fixé. Ilse remit en route. Il arriva au hameau du Roule. Il n’avait qu’àcontinuer tout droit pour arriver à la porte Saint-Honoré. Mais sonintention était d’aboutir à la petite porte du Louvre qui donnaitsur le quai. En conséquence, après avoir franchi le pont qui, à lasortie du Roule, enjambait le grand égout bordé de saules (lequelcoulait encore à ciel ouvert, et coupait la route à cet endroitpour aller se verser dans la Seine, au-dessous de Chaillot), ilprit, sur sa droite, un chemin de traverse qui le ramena sur lesbords de la rivière. Et il arriva enfin à cette porte, dont nousavons signalé l’existence entre le bastion des Tuileries et laSeine, et près de laquelle nous avons laissé Pardaillan aux aguets,assis sur le parapet.
Il ne faisait pas tout à fait nuit encore. Mais le jour tombaitde plus en plus. Malgré l’ombre envahissante, l’œil perçant dePardaillan, de loin, avait reconnu sans peine la petite troupe quis’avançait. Il se leva, descendit de son observatoire et alla jeterun coup d’œil sur le quai, du côté du Louvre. Il constata que cequai était désert jusqu’à la porte Neuve. Et il alla se dissimulerdans une encoignure.
Valvert, le chariot et son escorte franchirent la porte ets’arrêtèrent : c’était là qu’il avait décidé que les Espagnolsle quitteraient. Avant de se séparer, l’hidalgo et lui échangèrentles politesses de rigueur. Après quoi, il renseigna :
– Longez le mur du jardin et tournez à droite dans lefaubourg, vous arriverez à la porte Saint-Honoré. La soirée n’estpas encore assez avancée pour que vous ne trouviez pas dans la rueSaint-Honoré plus d’un passant complaisant pour vous indiquer votrechemin, et, au besoin, pour vous conduire.
Pardaillan avait entendu. Il sortit de son coin, se glissa lelong du mur, fila rapidement jusqu’à la rue Saint-Honoré. Là, illaissa retomber les pans du manteau, prit le milieu de la chausséeet se donna les allures d’un bon badaud qui hume le frais avant derentrer chez lui.
Ce qu’il avait prévu ne manqua pas de se produire : ce futà lui que le gentilhomme espagnol s’adressa pour se faire indiquerle chemin de la rue du Mouton[8] .Naturellement, Pardaillan répondit qu’il se rendait, précisément,rue de la Tisseranderie[9] danslaquelle donnait la rue du Mouton. Il n’y avait qu’à le suivre, ceque firent les Espagnols.
À l’entrée de la rue du Mouton, un homme attendait lesEspagnols. Pardaillan fut remercié comme il convenait. Et commeceux qu’il avait conduits jusque-là attendaient à l’entrée de larue, sans mettre pied à terre, il comprit qu’ils n’étaient pasencore arrivés à destination et qu’ils attendaient qu’il se fûtéloigné pour poursuivre leur chemin. Il s’éloigna d’un airindifférent. Mais il n’alla pas loin. Il s’arrêta quelques pas plusloin, se retourna, et, perdu dans l’ombre, regarda.
Conduits par l’homme qui les attendait, les cavaliers entrèrentdans la rue du Mouton. Pardaillan revint aussitôt sur ses pas et semit à les suivre de loin. Ils contournèrent l’Hôtel de Ville etl’église Saint-Gervais pour revenir, par la rue duPet-au-Diable[10] , dans cette même rue de laTisseranderie qu’ils avaient quittée quelques instants plus tôt, etqu’ils se mirent à remonter.
Ils n’allèrent pas loin d’ailleurs. Presque en face de la rue duPet-au-Diable se trouvait le cul-de-sac Barentin[11] .Ils y entrèrent. Et Pardaillan derrière eux, naturellement. Il nes’avança pas trop : il savait que cet infect boyau était sansissue. Il n’y avait que quelques sordides masures, espacées dans cecul-de-sac. Cependant, au fond, et complètement isolée, se dressaitune maison qui, comparée à celles qui la précédaient, prenait desallures de petit palais. La porte cochère de cette maison étaitgrande ouverte. Il les vit s’engouffrer silencieusement sous lavoûte noire, les uns après les autres.
Il attendit que la porte se fût refermée sur eux, et il partit.Il était furieux.
– La peste soit de moi ! marmonnait-il en s’éloignantà grandes enjambées. Je n’avais qu’à les attendre où j’étais, ruede la Tisseranderie !… Je me serais évité la peine de lessuivre dans tous les tours et détours de renardeauxinexpérimentés.
Mais, après avoir exhalé sa mauvaise humeur, il se consola enréfléchissant :
– Oui mais, pour les attendre, il aurait fallu savoird’avance où ils allaient !… Et si je l’avais su, mordieu, jen’aurais pas eu besoin de les attendre trois heures aux Tuileries,d’abord… Ensuite je n’aurais pas eu besoin de les guider jusqu’à larue du Mouton.
Et il s’admonesta consciencieusement :
– Je me demande un peu quelle mouche me pique d’aller meplaindre au moment même où j’ai enfin trouvé ce que je cherchaisvainement depuis un mois !… Que la quartaine[12] m’étouffe, plus je vais, plus jedeviens un animal grognon, grincheux, à ne pas prendre avec despincettes !… Si je n’y mets bon ordre, il n’y aura bientôtplus moyen de vivre avec moi, et je me rendrai insupportable àmoi-même !…
Et levant les épaules avec insouciance :
– Bah ! qu’importe après tout ?… Pour le peu detemps qui me reste à vivre !… Retournons dans notre terrier oùm’attend, sans doute, Valvert qui doit avoir heureusement terminéson affaire.
Comme on le voit, Pardaillan n’avait aucune inquiétude au sujetde Valvert. L’idée ne lui venait pas qu’il pouvait, au derniermoment, se heurter à des obstacles inattendus, de nature à faireavorter cette entreprise qu’il croyait heureusement terminée.
Valvert était demeuré un instant à la place où il avait priscongé des Espagnols, attendant qu’ils se fussent éloignés. Quand ilne les vit plus, à peu près sûr qu’ils ne reviendraient pas, il setourna vers Landry Coquenard, et commanda :
– En route, Landry… et attention à ne pas faire naufrage auport, surtout !
– On veillera à ce que ce malheur ne nous arrive pas,répondit Landry.
Ils plaisantaient tous les deux. Comme Pardaillan ils étaientsans appréhension, et ils considéraient leur expédition comme à peuprès terminée. Mais, de ce qu’ils étaient sans inquiétude, il nes’ensuit pas qu’ils allaient renoncer à toute précaution. Aucontraire, ils se tenaient plus que jamais sur leurs gardes, nevoulant pas, ainsi qu’ils l’avaient dit, échouer au port par leurfaute.
Valvert prit la tête. Et il avança au pas, tendant l’oreille,fouillant d’un regard attentif le quai désert, sur lequel le voiledu soir tombait lentement. Et il tenait la main sur la garde del’épée, prête à jaillir hors du fourreau.
Immédiatement derrière lui, l’attelage suivait. Près du chevalde volée, marchait Landry Coquenard. Le paysan se tenait assis, àla naissance des brancards, la lanière de son fouet autour du cou.Il n’arrêtait pas de maugréer des paroles confuses, parmilesquelles revenait sans cesse, comme un refrain obsédant, le motchevaux : l’attelage lui appartenait, c’était à peu près toutesa fortune, et il s’inquiétait pour ses chevaux.
Ils allèrent ainsi jusqu’à la porte Neuve, sous laquelle ilspassèrent. Ils touchaient au but. Plus qu’une minute ou deux, et,pour le coup leur mission serait enfin terminée.
À ce moment, Valvert aperçut une troupe qui, à toutes jambes,venait à lui. Ils étaient une vingtaine, au moins. Et il n’y avaitpas à se méprendre sur leurs intentions, attendu qu’ils avaienttous l’épée au poing. C’était Fausta. Elle était arrivée, commeelle se l’était promis. Mais il lui avait fallu passer chez ellepour y prendre les hommes qu’elle amenait. Et cela avait faitperdre quelques minutes.
Malgré tout, cependant, elle était en avance sur Valvert. Et si,à ce moment, elle s’était lancée sur le chemin qui longeait larivière, à la rencontre de Valvert, bien qu’elle et ses gensfussent à pied, elle eût pu l’atteindre avant qu’il eût congédiéson escorte de soldats espagnols. Alors Valvert se fût trouvé prisentre sa troupe et ces soldats espagnols, desquels elle se seraitfait reconnaître. Alors son entreprise, qui consistait à reprendreson bien, eût infailliblement réussi.
Mais Fausta, qui attendait un bateau, n’avait pensé qu’à cebateau. Fausta était venue droit au quai et, depuis près d’un quartd’heure, ne guettait que la rivière. Cette idée, pourtant sisimple, que le chargement du bateau pouvait avoir été transportésur un véhicule quelconque et que ce qu’elle attendait par voied’eau pouvait très bien arriver par voie de terre, ne lui était pasvenue. Elle lui était si peu venue qu’il s’en était fallu d’un rienque Valvert arrivât à la porte du Louvre sans qu’elle y prîtgarde.
Il est vrai qu’il n’en était plus qu’à quelques pas. N’importe,elle était là, maintenant, bien accompagnée, et elle espérait bienl’empêcher de franchir ces quelques pas, et s’emparer de ce chariotqui contenait ce qui lui appartenait, à elle.
Dès qu’il vit cette troupe armée, à la tête de laquelle ilreconnut « l’enragé » à qui il avait eu affaire le matin,Valvert eut instantanément le fer au poing. Il se retourna etrecommanda :
– Attention, Landry, il va nous falloir passer sur leventre de ces gens-là !
Et, s’adressant au paysan :
– Fouettez à tour de bras, ou je ne réponds pas de voschevaux !
– On passera, monsieur, répondit tranquillement LandryCoquenard. En donnant cette assurance, il dégainait et, de lapointe de la rapière, se mettait à piquer impitoyablement la croupedu cheval de volée, qui hennit de douleur. Quant au paysan, ilgrogna :
– On ne m’y reprendra pas de sitôt à louer mes chevaux àdes enragés de cette espèce.
Mais, tout en protestant, il avait saisi son fouet et, à tour debras, faisait pleuvoir une grêle de coups sur le limonier, enl’excitant encore de la voix. Les deux percherons, fouaillés,piqués jusqu’au sang, s’ébrouèrent, hennirent, tendirent lesmuscles dans un effort puissant. Et l’énorme masse qu’ilstraînaient, roulant, cahotant, grinçant, avec un bruit de ferrailleassourdissant, partit à une allure désordonnée.
– Halte !…
– On ne passe pas ! hurlèrent deux voix en mêmetemps.
– Je passe !… Et j’écrase ! répondit la voixrailleuse de Valvert. C’était quelque chose comme un monstrefantastique qui, dans l’ombre, prenait des proportions plusdémesurées, plus fantastiques encore, et qui, dans un roulementeffroyable, pareil à des grondements de tonnerre ininterrompus,s’avançait avec la force impétueuse d’un cyclone menaçant de broyertout sur son passage. Essayer de s’opposer au passage de cettemasse formidable eût été folie.
Fausta ne le tenta pas. À quoi bon faire écraser inutilement sonmonde ? Elle savait bien que tout cela n’irait pas loin. Unecinquantaine de pas et cela s’arrêterait devant la petite porte duLouvre. Alors, elle reviendrait sur ses pas, et pendant que deux deses hommes saisiraient et entraîneraient le cheval de volée, lesautres expédieraient les deux défenseurs. Ce qui ne serait paslong.
C’est ce qu’elle expliqua en quelques mots brefs. Et sa troupes’ouvrit devant la monstrueuse machine qui passa, avec desgrincements épouvantables qui semblaient exprimer le regret qu’elleéprouvait de ne pouvoir écraser de la chair saignante etpalpitante. Elle passa, et vint s’arrêter, en effet, devant lapetite porte du Louvre. À quelques pas d’un groupe qui se tenaitperdu dans l’ombre.
Disons sans plus tarder que c’était le roi, ayant Luynes à sadroite, Vitry à sa gauche, et, derrière lui, quatre gardes taillésen hercules, qui se tenait là. Talonné par la curiosité, alléchépar la vague promesse d’un spectacle intéressant, faite parPardaillan, il était descendu sur le quai depuis un instant. Etprodigieusement intéressé déjà, il ne regrettait pas de s’êtredérangé.
Valvert était venu s’arrêter à quelques pas de ce groupe qu’ilne vit pas : toute son attention allait à cette troupe sur leventre de laquelle il venait de passer, et qu’il voyait, là-bas,accourir à toutes jambes. Et de cette voix étrangement calme, unpeu froide, qu’il avait dans l’action, il disait :
– Attention, Landry, c’est ici que la véritable bataille vase livrer. Ce sera rude.
– Hélas ! monsieur, à qui le dites-vous ? geignitlamentablement Landry Coquenard.
– Tu as peur ? maître couard, gronda Valvert.
– Oui, monsieur, avoua sans vergogne Landry Coquenard. Ets’emportant brusquement :
– Je suis un homme paisible, moi ! J’ai horreur descoups, et je tiens à ma peau, moi !… Et je réfléchis quepuisque nous voilà devant la demeure du roi à qui ce chargement estdestiné, le plus simple est de nous en aller frapper à cette porteet de réclamer main-forte, avant qu’on ne nous tombe dessus. Etc’est ce que je m’en vais faire.
Ayant mugi ces paroles, Landry Coquenard poussa résolument soncheval vers la porte. Mais il s’arrêta net, devant la pointemenaçante que Valvert appuyait sur sa poitrine, en disantfroidement :
– Un pas de plus et, Landry du diable, je te mets lestripes au vent ! Et, s’animant :
– Ah ! sacripant, tu veux déshonorer tonmaître ?…
– Moi ! s’étrangla Landry. Que la foudre m’écrase sije comprends !…
– Comment, misérable, tu ne comprends pas que si je vaisdire au roi : « Sire, je vous apporte un cadeau… mais ilfaut m’aider à le conquérir », tu ne comprends pas que si jefais cela, je suis déshonoré à tout jamais ?… Ventrebleu, ilfaut faire les choses convenablement ou ne pas s’enmêler !…
– S’ils n’étaient que quatre ou cinq, comme ce matin, onpourrait encore se risquer, gémit Landry Coquenard. Mais, monsieur,ils sont au moins une vingtaine. Et nous ne sommes que deux.
– Oui, mais deux qui en valent vingt. La partie est doncégale.
– Tudieu, voilà un brave ! murmura Vitry.
– C’est le comte de Valvert ! répondit le roi du mêmeton, à peu près, qu’il eût dit : « C’est Roland ouAmadis. »
Et, sur le même ton de respect admiratif, il ajouta :
– C’est l’élève de Pardaillan !
– Ne pensez-vous pas, Sire, qu’il serait tempsd’intervenir ?
– Non, non, fit vivement le roi, je veux voir si vraimentils vont tenir tête à ces vingt larrons !
Pendant que le roi et le capitaine échangeaient ces réflexions àvoix basse, Landry Coquenard, exaspéré, glapissait d’un tonsuraigu :
– Ah ! c’est ainsi ! Eh bien, crevons ici,puisque vous le voulez !… Mais, par le ventre de Dieu, je nem’en irai pas seul !… Je veux en découdre le plus que jepourrai avant de faire le saut !
– C’est précisément ce que je te demande, animal, ditValvert. Et, sur un ton de commandement :
– Passe de l’autre côté des chevaux et attention à lamanœuvre… Vous entendez, l’homme ? Gare à vos chevaux. On vas’efforcer de vous les enlever… et le chariot avec, naturellement…Défendez votre bien, ventrebleu !
Le paysan, à qui s’adressaient ces mots, sauta à terre comme unfurieux, s’arma de sa fourche qu’il brandit d’un air décidé, etmenaça :
– Mort de ma vie ! le premier qui touche à mes bêtes,je l’enfourche. Odet de Valvert et Landry Coquenard eurent à peinele temps de se placer de chaque côté du cheval de volée qu’ils’agissait de défendre coûte que coûte, et sur lequel allait seporter tout l’effort des assaillants. Au même instant, ils furentassaillis par les acolytes de Fausta, qui, divisés en deux groupes,attaquaient Valvert d’un côté, Landry de l’autre.
La manœuvre de Fausta se produisait telle que Valvert l’avaitprévue. Il y répondit sur-le-champ par sa manœuvre à lui, imité parLandry Coquenard. Ils firent cabrer leurs chevaux qui pointèrent,plongèrent, détachèrent de formidables ruades. Cela dura quelquessecondes. Il y eut des mâchoires fracassées, des poitrinesdéfoncées. Il y eut des plaintes, des gémissements et des jurons,des vociférations.
Et les deux groupes d’assaillants, réduits de moitié, reculèrenten grondant.
Mais avant de reculer, Fausta, qui s’était bravement exposéepour l’exécuter, avait placé son coup. Et, frappé au poitrail, lecheval de Valvert vacilla sur ses jambes et s’abattit avec unhennissement de douleur. Le coup, d’ailleurs, ne donna pas lesrésultats qu’elle en attendait. Valvert était trop bon cavalierpour se laisser surprendre ainsi. Il était retombé sur ses pieds.Et ce fut à la pointe de l’épée qu’il reçut ceux qui revenaient àla charge en poussant déjà des clameurs de triomphe.
Pour comble de malchance, le paysan – persuadé qu’on voulait luivoler ses chevaux – tomba sur eux, par derrière, à coups defourche. Et pendant ce temps, Landry Coquenard, de son côté,continuait à manœuvrer son cheval avec une adresse et une habiletéqui révélaient en lui un écuyer consommé, et réussissait à tenirles agresseurs à distance.
Le petit roi regardait la lutte épique avec des yeuxétincelants. Vitry et Luynes le sentaient transportéd’enthousiasme, possédé de l’envie folle de se précipiter lui-mêmeau milieu de la mêlée. Et ils le surveillaient de près, bienrésolus à ne pas lui laisser commettre une imprudence pareille. Parbonheur, le roi sut se maîtriser. Et il donna enfin l’ordreattendu :
– Allez, Vitry.
Vitry s’avança avec insouciance, en tapotant son mollet de lacanne qu’il tenait à la main. Il était brave, c’est incontestable.Et puis, pour tout dire, il pensait avoir affaire à desdétrousseurs qui prendraient la fuite à sa première sommation. Aureste, cette erreur était partagée par le roi et par les quatregardes, lesquels n’avaient même pas daigné sortir l’épée dufourreau, et lui emboîtaient le pas, raides comme à la parade.
– De par le roi, cria Vitry d’une voix rude, impérieuse,bas les armes, tous !
L’ordre ne produisit pas l’effet attendu. Fausta, qui peut-êtren’avait pas entendu, continua de s’escrimer de plus belle. Et seshommes suivirent l’exemple qu’elle leur donnait. Cependant ilsavaient entendu, eux, car, parmi eux, une voix rocailleuserépondit :
– De par le diable, au large, ou gare à ta peau !
Cette insolente réplique laissa Vitry un instant sans voix. Enmême temps, elle éclaira le roi, qui se dit :
– Oh ! ce ne sont pas là de vulgaires détrousseurs denuit !… Il ne faut pas les laisser échapper !…
– Qui donc, ici, est assez osé que de résister a un ordredu roi !
– Le roi ! s’exclama Fausta.
Cette fois, elle avait entendu, elle avait reconnu la voix deLouis XIII. Son premier mouvement, tout irréfléchi, fut de reculerde deux pas, en abaissant son fer. Ses hommes, qui l’imitaient entout, reculèrent comme elle, répétèrent avec un effarementindicible :
– Le roi !…
– Le roi ! s’écria Valvert.
Et lui aussi il recula. Lui aussi, il abaissa la pointe del’épée. Seulement il ne rengaina pas. Il savait, pour l’avoir vu àl’œuvre le matin même, de quoi était capable cet« enragé » qu’il soupçonnait de plus en plus d’êtreFausta elle-même. Et il se tenait sur ses gardes. Et il surveillaittous ses mouvements avec une attention aiguë.
Le roi crut que tout était dit, puisque, l’ayant reconnu, ilsavaient reculé. Sa colère tomba. Et, froidement :
– Vitry, saisissez-moi ces rebelles, et conduisez-les aucorps de garde, ici près… Demain, quand il fera jour, nous verronsà qui nous avons affaire.
Et sans plus s’en occuper, il se tourna vers Valvert et,gracieusement :
– Bonsoir, comte.
– Sire, j’ai l’honneur de présenter mes très humblesrespects à Votre Majesté, répondit Valvert en se courbant.
– Ça, fit Louis XIII, posant sans plus tarder la questionqui lui démangeait le bout de la langue, que nous apportez-vous desi précieux, dans ce chariot que vous avez si vaillammentdéfendu ?
– De la poudre, sire, sourit Valvert.
– De la poudre ! s’écria le roi avec un accent où l’onsentait comme une déception.
Et tranquillement, comme s’il se trouvait dans son cabinet,entouré de ses familiers et de ses gardes, il s’entretint à voixbasse avec Valvert qui, devinant sa déception, se hâta de luirévéler ce que contenaient réellement ces soi-disant tonneaux depoudre.
Fausta, sous le coup de la surprise, avait reculé malgré elle.Tout de suite elle se ressaisit. Et cette pensée, comme un éclairéblouissant, illumina son cerveau sans cesse actif :
– Le roi !… seul… ou à peu près… sur ce quaidésert !… À portée de ma main !… Ah !… puisque leciel me l’envoie… il ne s’en ira pas vivant d’ici !…
Vitry et ses gardes n’avaient pas encore esquissé un mouvementpour exécuter l’ordre du roi, et déjà elle passait, elle, de ladécision à l’exécution. Elle remettait l’épée au fourreau endisant :
– Nous ne sommes pas des rebelles. Nous ne résistons pas àun ordre du roi.
En prononçant ces paroles destinées à inspirer confiance, ellefouillait vivement dans son pourpoint.
– Rendez vos épées, commanda Vitry, dupe de cette apparentesoumission.
Il achevait à peine que Fausta lançait un coup de sifflet bref,étrangement modulé. En même temps, brandissant le poignard qu’ellevenait de sortir de son sein, elle fondait sur le roi dont toutel’attention se portait sur le récit que lui faisait Valvert en cemoment.
Dans le même moment, exécutant la manœuvre que le coup desifflet venait de leur commander, ses acolytes se ruèrent en trombedevant eux, passèrent comme des ombres le long du chariot,s’évanouirent dans la nuit noire, sans plus s’occuper d’elle que sielle n’existait plus pour eux. Et cela s’accomplit avec unerapidité fantastique.
Le premier bond de Fausta l’avait portée sur le roi. Sanss’arrêter, sans ralentir son élan, elle leva le poignard etl’abattît dans un geste foudroyant, avec l’intention de poursuivresa course, de rattraper ses hommes et de disparaître avec eux.
Elle avait admirablement calculé son coup et l’avait exécutéavec une adresse, une sûreté et une vivacité qui devaient enassurer le succès. Mais elle avait compté sans Valvert qui, tout ens’entretenant avec le roi, ne la perdait pas de vue.
Le roi, comme dans une effrayante vision de cauchemar, entrevitl’éclair blafard de l’acier s’abattant sur lui avec la rapidité dela foudre. Il se vit perdu. Il eut un instinctif rejet du buste enarrière et ferma les yeux. Presque aussitôt après, il les rouvritavec l’indicible stupeur de se voir encore vivant. Il fit un bonden arrière et tomba dans les bras de Luynes, accouru un peutard.
Valvert était intervenu à temps, lui : le bras levé deFausta avait été happé au passage et maintenu. Son élan formidablebrisé net. Et maintenant elle se sentait clouée sur place, avec uneforce à laquelle il était inutile de résister. Maintenant, elleétait prise de nouveau, comme, le matin même, elle avait été prisepar Pardaillan. Et la voix de celui qui la tenaitraillait :
– Tout beau, on ne meurtrit pas ainsi le roi !…
– Malédiction ! rugit Fausta.
– Ne lâchez pas prise, comte !… Sus, Vitry !commanda le roi. Fausta ne s’attarda pas à essayer de s’arracher àla tenaille vivante qui l’immobilisait. C’eût été perdreinutilement son temps dans un moment où un dixième de seconde perdupouvait consommer sa perte. D’un geste prompt comme la foudre, ellesaisit le poignard de la main gauche et frappa, au hasard. Celas’accomplit avec une rapidité telle que les deux gestes parurentn’en faire qu’un et que Valvert ne put pas esquiver le coup.
Le poignard tomba dans le bras qui la maîtrisait. Valvert n’eutpas un cri, pas une plainte. Mais la secousse et la douleur, malgrélui, lui firent desserrer un peu son étreinte. D’une violentesaccade, Fausta se dégagea tout à fait, lui échappa. Et, d’un bondprodigieux, elle sauta dans la rivière.
Les quatre gardes, l’épée au poing, s’étaient lancés à lapoursuite des estafiers en fuite : trop tard, du reste. Il nerestait plus autour du roi que Valvert, Vitry, Luynes, LandryCoquenard et le paysan.
– Prenez-le ! prenez-le ! cria le roi. Il doitêtre tombé sur l’un des bachots[13] qui sontamarrés là ! Et peut-être s’est-il brisé les jambes !
Landry, Vitry et Luynes se précipitèrent. Landry descendit mêmedans l’un de ces bachots sur lesquels le roi espérait que lefugitif s’était brisé les jambes et qui étaient assez nombreux encet endroit. Mais Fausta demeura introuvable. Il en fut de même deses hommes.
Le roi renonça à les faire chercher plus longtemps. Et ils’occupa de faire mettre en lieu sûr cette fortune qui lui tombaitdu ciel. Ce fut chose faite au bout d’une demi-heure. Après quoi,il songea à récompenser le propriétaire du chariot et LandryCoquenard, dont il avait admiré la vigoureuse défense au cours del’assaut qu’ils avaient subi. Il leur adressa quelques parolesflatteuses et remit une bourse convenablement garnie de pièces d’orau paysan qui partit, ivre de joie et d’orgueil. À LandryCoquenard, il fit don d’une chaîne d’or que celui-ci, d’un œilexpert et avec une grimace de jubilation, estima valoir de trois àquatre mille livres.
Ces libéralités faites, il emmena Valvert dans son petitcabinet, où il s’enferma seul avec lui. Cette audienceextraordinaire dura plus d’une heure. Lorsqu’il rejoignit LandryCoquenard qui l’attendait dans une arrière-cour, Valvert paraissaitradieux. Tant qu’ils furent dans le Louvre, ils ne prononcèrent pasune parole. Mais dès qu’ils se retrouvèrent loin des oreillesindiscrètes, sur le quai sombre et désert, Landry se hâta de poserla question qui lui démangeait le bout de la langue.
– Je vous vois bien joyeux, monsieur, dit-il.Rapporteriez-vous, de cette longue audience, la fortune aprèslaquelle vous courez en vain depuis si longtemps ?
– La fortune et le bonheur, Landry ! répondit Valverten riant. Sais-tu ce que le roi m’a promis ?… Ne cherche pas,tu ne trouverais pas : il m’a promis de demander pour moi lamain de ma bien-aimée Florence à M. d’Ancre qui, a-t-il ajoutéen propres termes, ne pourra pas lui refuser.
– Le roi sait donc ?… s’écria Landry Coquenardstupéfait.
– Le roi me fait l’effet d’en savoir plus long qu’il neveut bien le dire. Et cela s’explique : il a vuM. de Pardaillan aujourd’hui même.
– C’est donc pour cela que M. le chevalier, aprèsavoir préparé cette expédition, s’est déchargé sur vous du soin del’achever ?
– Oui, fit Valvert avec une émotion contenue, et c’est pourcela aussi qu’il m’a tant recommandé de ne pas prononcer son nom etde dire que c’est moi qui ai tout fait. Il voulait me laisser toutle mérite de l’affaire, afin d’obtenir ce qu’il voulait demanderpour moi… Car c’est lui qui a demandé au roi d’imposer sa volonté àConcini… Et il a obtenu ce qu’il voulait… Un père n’aurait pas agiautrement pour un fils tendrement chéri.
– C’est certain, monsieur, dit Landry d’un air convaincu.Et, hochant la tête :
– Mais je crains bien qu’il ne se soit trompé. Vous neconnaissez pas Concini comme je le connais, monsieur : il esthomme à refuser de s’incliner devant la volonté du roi.
– Allons donc ! se récria Valvert, si tu connais bienConcini, tu connais mal M. de Pardaillan… Il n’est pashomme, vois-tu, à avoir poussé le roi sans lui donner le moyen dese faire obéir.
– C’est ma foi vrai ce que vous dites là, monsieur. Et jene suis qu’un bélître de ne pas y avoir pensé.
– La preuve en est, reprit Valvert, que le roi qui, aufond, a peur de Concini, paraissait très décidé et très sûr de lui.Si décidé et si sûr de lui qu’il s’est engagé à assister à monmariage. Que dis-tu de cet honneur, maître grogneur ?
– Je dis qu’il vous est bien dû, fit Landry sans sedéconcerter. Et il expliqua :
– Somme toute, c’est sa sœur… sa demi-sœur, si vous voulez…que vous allez épouser. C’est bien le moins que le frère assiste aumariage de sa sœur !… Malheureusement, l’honneur n’est pas lafortune. Et je préférerais de beaucoup, quant à moi, une bonnedotation.
– Mais elle y est, la dotation, triompha Valvert. Le roiestime que le marquis d’Ancre ne peut pas donner moins de deux centmille livres de dot à sa fille. Et il assure qu’il les donnera.
– Deux cent mille livres ! exulta Landry, oh !oh !… Sans compter que le roi, assistant au mariage, ne pourrase dispenser de faire un cadeau de valeur fort appréciable. Pour lecoup, je crois que vous avez raison, monsieur : c’est lafortune, la vraie, la grande fortune !
– Je me tue de te le dire depuis une heure ! ditValvert. Et il soupira :
– Maintenant, il faudrait faire connaître l’heureusenouvelle à Florence. Et c’est cela qui ne sera pas facile.
– Bah ! fit Landry Coquenard qui ne doutait plus derien, ce sera chose faite avant une semaine, si vous vous donnez lapeine de vous en occuper sérieusement.
– Eh ! animal ! bougonna Valvert, c’est que,précisément, il m’est impossible de m’en occuper.
– Tu oublies que M. de Pardaillan a besoin demoi.
– M. de Pardaillan peut bien se passer de vousdurant quelques jours.
– Peut-être !… Mais il me les accorderait, lui, cesquelques jours, que je les refuserais, moi !…
Ceci, Valvert le disait d’un air à la fois furieux et navré,mais avec cet accent de fermeté qui indique une résolution que rienne saurait ébranler. Landry Coquenard était loin d’être un sot. Ilsaisit à merveille ces nuances. Mais il ne comprenait pas. Et ils’emporta :
– Pourquoi ? par le ventre de Dieu !
– À la suite de M. de Pardaillan, expliquaValvert avec la même fermeté, de mon plein gré, presque malgré lui,je me suis engagé dans une aventure formidable, de laquelledépendent la vie, l’honneur et la fortune du roi… Nous voici enpleine bataille… la bataille suprême, celle de laquelle dépendnotre sort à tous. Abandonner mon poste, ne fût-ce qu’un instant,serait une véritable désertion… une de ces lâchetés qui déshonorentun gentilhomme à tout jamais, à la suite de laquelle on n’a plusd’autre alternative que de se passer son épée au travers du corps.Je tiens à mon honneur plus qu’à mon amour. Et c’est pour cela queje ne peux pas abandonner M. de Pardaillan en ce moment.Florence elle-même ne manquerait pas de m’approuver, si ellesavait. Comprends-tu ?
– Hélas ! oui, monsieur, avoua Landry Coquenard.
Ils continuèrent de marcher en silence. Valvert soupiraitlamentablement ; le sacrifice, qu’il n’hésitait pas àaccomplir, n’en était pas moins douloureux. Landry Coquenardréfléchissait, paraissait débattre des choses pénibles aveclui-même. Ce débat ne fut pas trop long ; au bout de quelquespas, sa résolution était prise. Alors, il prononça d’un airdécidé :
– Eh bien, monsieur, ce que vous ne pouvez pas faire sansvous déshonorer, je le ferai, moi !
– Toi, Landry ! s’écria Valvert.
– Moi, monsieur. En somme, de quoi s’agit-il ? Defaire passer à la petite, je veux dire àMlle Florence, le billet que vous aurez écrit pourelle. Si bien gardée qu’elle soit, ce ne doit pas être impossible.Dieu merci, je suis de taille à mener à bien des missions plusdélicates que celle-là !
– Je ne doute pas de ton adresse et de ton habileté, maisje ne sais si je dois accepter, hésita Valvert.
– Pourquoi pas, monsieur ?
– Mais, malheureux, c’est ta peau que tu risqueras !…ta peau à laquelle tu tiens tant !
– Je suis à votre service, c’est pour vous servir, quediable ! fit simplement Landry Coquenard.
– Ah ! Landry, tu es un brave garçon !… De mavie, je n’oublierai ton dévouement !
– Bon, pensez au billet que vous allez écrire… Moi, je vaisruminer mon affaire… Et c’est bien du diable si je n’arrive pas àtrouver moyen de la mener à bien… sans y laisser cette peau àlaquelle j’ai la faiblesse de tenir.
Tout en causant, ils étaient parvenus sans encombre à leur gîtede la rue aux Fers. Ils y arrivèrent juste au moment où Gringailleet Escargasse honteux, horriblement inquiets, racontaient àPardaillan l’abominable tour que la « damnée princesse »leur avait joué.
Pardaillan poussa un soupir de soulagement en voyant Valvertsain et sauf et en apprenant de lui qu’il avait heureusement mené àbien sa mission. Sa satisfaction se communiqua à Escargasse et àGringaille qu’il rassura en disant :
– Allons, tout est bien qui finit bien. Rassurez-vous,sacripants, il n’arrivera rien de fâcheux à mon fils, puisqueMme Fausta est arrivée trop tard.
Quant à Fausta, elle avait échappé à la noyade, comme elle avaitéchappé au danger de se briser les jambes en tombant sur lesbarques amarrées à l’endroit où elle avait sauté dans la rivière.De retour chez elle, elle avait aussitôt donné l’ordre d’enleverles éclopés qu’elle avait laissés étendus sur les dalles du quai –ces blessés que le roi n’avait pas pensé à faire saisir. Cet ordredonné – et il avait une importance capitale pour elle, après sonattentat avorté –, toujours infatigable, elle s’était enfoncée dansune profonde méditation. Et le résultat de ses réflexions futcelui-ci :
« Puisque cet argent est perdu pour moi, il vaut encoremieux l’abandonner à la régente qui le gaspillera en futilités,plutôt que de le laisser entre les mains du roi qui s’en serviracontre moi. Demain matin, j’irai voir Marie de Médicis. »
En effet, le lendemain matin, de bonne heure, Fausta se présentachez la reine régente, avec qui elle eut un court entretien.Aussitôt après son départ, sans perdre une minute, Marie de Médicisse rendit près du roi. Et, sans préambule, sans le moindre détour,elle attaqua :
– J’apprends, Louis, que vous avez reçu, hier soir, lasomme énorme de quatre millions. Au moment où le Trésor estcomplètement vide et où nous ne vivons que d’expédients, vouscomprenez bien que vous ne pouvez demeurer en possession d’unesomme pareille. Je vais vous envoyer Barbin, qui fera le nécessairepour faire rentrer dans les coffres de l’État ces millions quiarrivent fort à propos, je vous assure.
Elle le tenait sous le feu de son regard. Et fort de son droitde régente, elle parlait sur un ton d’autorité qui n’admettait pasde discussion. On remarquera d’ailleurs, qu’elle n’interrogeaitpas : n’ayant pas le moindre doute sur la valeur desrenseignements que Fausta venait de lui donner, elle affirmait avecforce.
Malheureusement pour elle, le roi avait été mis en garde parValvert. La démarche ne le prit pas au dépourvu. Ses précautionsétaient prises, sans doute, car il ne se troubla pas et mentit avecune assurance toute royale :
– Qui vous a fait ce beau conte, madame ? dit-il.
– Des gens bien informés. Si bien que je peux vous direceci : ces millions vous ont été apportés par le comte deValvert. Ils sont renfermés dans quarante tonnelets. Et je peuxindiquer le caveau dans lequel vous avez fait transporter cestonnelets.
– Vraiment, madame ? Voulez-vous, s’il vous plaît, quenous allions visiter ensemble ce caveau que vous connaissez sibien ?
Il paraissait si tranquille, si sûr de lui, que Marie de Médicisse sentit ébranlée dans sa confiance. Mais Fausta avait été siformelle, avait donné des détails si précis, qu’elle se persuadaque son fils payait d’audace et serait confondu si elle le prenaitau mot.
– C’est précisément ce que je demande, dit-elle.
– Allons, fit simplement le roi, dont le regardpétillait.
Le caveau que la régente désigna fut ouvert. On y trouva bienles tonnelets proprement rangés. Seulement ces tonneaux contenaientde la poudre et non de l’or.
Marie de Médicis partit, dépitée, se demandant pourquoi Faustalui avait fait faire cette démarche qui aboutissait à unedéconvenue pareille. Pas un instant la pensée ne lui vint qu’elleavait été victime d’une mystification machinée à son intention.
Fausta ne s’y trompa pas. Elle comprit que Pardaillan avaitprévu jusqu’à cette dernière manœuvre de sa part et qu’il avaitpris ses précautions pour la faire échouer.
Pardaillan s’était promis à lui-même de découvrir et de détruireles dépôts d’armes clandestins que Fausta avait dans la ville. Etnous savons que lorsque Pardaillan promettait quelque chose, àd’autres ou à lui-même, il tenait sa promesse.
Il ne doutait pas que cette maison, isolée au fond de cet infectboyau sans issue, que l’on appelait le cul-de-sac Barentin, danslaquelle, la veille, il avait vu entrer les Espagnols de Fausta, nefût un de ces dépôts. Et si l’on s’en rapportait aux apparences,ces dépôts étaient aménagés comme des manières de petitesforteresses dans lesquelles des troupes assez nombreuses pouvaienttenir garnison.
Mais comme il savait que Fausta était incapable de commettre lafaute grave de laisser, pour l’instant, une garnison dans cesdépôts – ce qui eût inévitablement attiré l’attention sur eux –, ilen avait conclu que les Espagnols entrés de nuit dans celui ducul-de-sac Barentin, en délogeraient discrètement, dès lelendemain, à la première heure.
Aussi, dès le lendemain, à la pointe du jour, Pardaillan rôdaitrue de la Tisseranderie aux abords du cul-de-sac Barentin. Il étaitbien décidé à suivre les Espagnols partout où ils iraient. Et ilétait bien convaincu que, par eux, il arriverait à découvrir lesautres dépôts. Rappelons que ces dépôts, d’après ce qu’en avait ditFausta elle-même, étaient au nombre de quatre : un dans laville, un dans la cité, un dans l’université, et le quatrième dansles environs de Paris. Pour ce qui est de ce dernier, Pardaillan,guidé par cet instinct particulier, qui était si remarquable chezlui, ne croyait pas se tromper en supposant qu’il devait se trouverdans le village de Montmartre.
Comme il ne pouvait, à lui seul, suivre plusieurs pistes à lafois, il avait emmené avec lui Valvert, Escargasse et Gringaille.Ils étaient donc quatre pour suivre dix personnes. Mais il étaitfort probable que les Espagnols ne s’en iraient pas isolés, maispar petits groupes de deux ou trois. Il était donc à peu près sûrqu’ils ne lui échapperaient pas.
Landry Coquenard, seul, était resté rue aux Fers, dans la maisondu duc d’Angoulême, qui conservait toujours son apparence de maisoninhabitée. Comme c’est à lui que nous avons affaire pour l’instant,nous laisserons Pardaillan et ses trois compagnons à leur affûtpour nous occuper du digne écuyer de Valvert.
La veille, après des explications mutuelles, que Pardaillanavait abrégées autant que possible, parce qu’il était tard etqu’ils devaient se lever, le lendemain matin, avant le jour,Valvert s’était retiré dans sa chambre en faisant signe à Landry dele suivre. Là, ils avaient repris, en le développant, cet entretienqu’ils avaient eu à leur sortie du Louvre.
Avant de se coucher, et bien que Landry lui eût répété qu’il nese mettrait pas en campagne avant d’avoir « ruminé sonaffaire », ce qui demanderait bien un jour ou deux, Valvertavait voulu écrire la lettre destinée à sa fiancée. Cette lettreécrite, il l’avait remise à Landry.
Seul à la maison, Landry Coquenard s’était mis à chercher lemoyen de faire parvenir le billet à celle à qui il était destiné.En soi, la chose n’était pas facile. D’autant que, et cela seconçoit, il tenait à s’entourer de précautions suffisantes pourêtre à peu près sûr de ne pas laisser sa peau dans cetteexpédition. Or, pour remettre le billet à Florence, il fallait detoute nécessité entrer à l’hôtel Concini. S’il y entrait, il étaitsûr d’être reconnu. Et alors il était non moins sûr que c’en étaitfait de lui.
La journée s’était écoulée, le soir était venu. Pardaillan,Valvert, Escargasse et Gringaille étaient rentrés, exténués etassez maussades – ce qui indiquait que leur chasse n’avait pasdonné les résultats espérés –, et Landry n’avait pas réussi àrésoudre le difficile problème.
Ce qui ne l’avait pas empêché de répondre avec assurance àl’interrogation de son maître :
– Je rumine, monsieur, je rumine !… Demain, jel’espère, j’aurai trouvé.
Le lendemain, vers la fin de la journée, et comme il commençaità désespérer, Landry eut une inspiration :
– La Gorelle ! s’écria-t-il tout à coup. Commentn’ai-je pas pensé plus tôt à elle !… Avec un peu d’or,j’obtiendrai d’elle tout ce que je voudrai !
Dans sa joie, il se mit à esquisser un pas de danse. Mais cettejoie tomba brusquement :
« Diable ! songea-t-il, La Gorelle est au service deMme la duchesse de Sorrientès. Pour la voir, c’estdonc à l’hôtel Sorrientès qu’il me faudra aller !… Ah !pauvre de moi, à l’hôtel Sorrientès comme à l’hôtel Concini, c’estune bonne corde qui m’attend ! CarMme de Sorrientès, c’estMme Fausta. Et Mme Fausta doit êtreenragée après moi tout autant que le signor Concini… Décidément,mon idée que je croyais magnifique, ne vaut rien derien ! »
Et il se mit à marcher avec agitation. Mais tout en marchant, ilréfléchissait. Et la conclusion de ses réflexions fut celle-ci.
« Mais, double bélître que je suis, rien ne m’oblige àmettre les pieds dans cet antre redoutable qu’est l’hôtelSorrientès !… Ne puis-je faire appeler la Gorelle ?Moyennant une livre que je lui bâillerai, le premier gamin venu sechargera de pénétrer dans cet antre dangereux pour moi, inoffensifpour lui, et de remettre un billet à la Gorelle. Et si ce billetcontient une phrase dans le genre de celle-ci : « Si vousvoulez gagner mille livres, rendez-vous dans telle auberge de larue Saint-Honoré », je la connais, la Gorelle, elle seprécipitera au rendez-vous sans tarder. Ventredieu ! voilà labonne solution ! »
Le soir, Landry fit part de son idée à Valvert, qui l’approuvaet qui lui remit l’argent nécessaire pour acheter le concours de laGorelle.
Le lendemain matin, vers onze heures, Landry, ayant dans sapoche la lettre destinée à Florence, le billet destiné à la Gorelleet une bourse convenablement garnie, s’enveloppa dans son manteauet sortit par la rue de la Cossonnerie. Il se tenait l’œil au guet,on peut le croire. Cependant, comme la foule était grande, attenduqu’il se trouvait en plein dans les Halles, il ne fit pas attentionà un homme qu’il croisa dans la rue du Marché-aux-Poirées.
Il eut grand tort, car cet homme qui rôdait par là à sonintention, c’était Stocco.
Stocco était dans un état de fureur indicible : ce jour-làétait le dernier des cinq jours de délai que Léonora lui avaitaccordés pour lui amener Landry Coquenard. On se souvient queLéonora lui avait promis qu’il serait impitoyablement pendu, s’ilne réussissait pas dans le délai fixé. Cette promesse, elle la luiavait froidement rappelée chaque jour, comme il rentraitbredouille, en disant :
– Tu n’as plus que quatre jours… – Tu n’as plus que trois…– Tu n’as plus que deux jours… – C’est le dernier jour… Ce soir, lacorde, si tu n’as pas réussi.
Stocco savait qu’elle tiendrait implacablement parole. Il lesavait même si bien que, désespérant de réussir dans le peu detemps qui lui restait, il avait, ce matin même, emporté tout son oret les quelques objets précieux auxquels il tenait : Stoccoqui, tout comme Landry, tenait à sa peau, était bien résolu à nepas se représenter devant sa terrible maîtresse et à fuir savengeance en retournant en Italie, s’il le fallait.
Stocco, comme bien on pense, n’avait pas eu la même distractionque Landry. Tout de suite, il avait reconnu celui qu’il guettait envain depuis cinq jours. Et sa fureur s’était changée en une joiefrénétique. Il s’était retourné et avait fait un signe à quatre oucinq individus à mine patibulaire qui, à distance respectueuse,suivaient tous ses mouvements.
Vivement, il avait enfoui le visage dans les plis du manteau ets’était mis aux trousses de Landry. Ses sacripants l’avaient suivide près.
Ils n’étaient pas allés bien loin ainsi. Landry avait tourné àdroite dans la rue de la Chaussetterie, qui était le prolongementde la rue Saint-Honoré. Là, Stocco, avec une vivacité et uneadresse qui dénotaient une grande habitude de la manœuvre, luiavait glissé le fourreau de sa longue colichemarde entre lesjambes.
Landry Coquenard avait mâchonné un juron et était allé s’étalerau beau milieu du ruisseau. Il n’avait pas eu le temps de serelever et de se reconnaître : tout de suite, Stocco et sescoupe-jarrets avaient fondu sur lui. Landry s’était senti écrasé,maintenu, ficelé, bâillonné, roulé dans un manteau, enlevé, emportéil ne savait où ni par qui. Et cela s’était accompli avec unerapidité fantastique.
Au bout d’un temps qui lui parut mortellement long, LandryCoquenard se sentit déposé assez rudement sur un siège de bois. Lesliens qui entravaient ses jambes furent tranchés, il fut débarrassédu manteau dans lequel il avait été enroulé. Il sentit qu’on luienlevait son épée, que des mains brutales palpaient son pourpointpour s’assurer qu’il n’avait pas une autre arme sur lui.
Mais on ne trancha pas les cordes qui lui liaient les mains. Onne lui enleva pas son bâillon. Et comme ce bâillon était une longueet large écharpe qu’on avait enroulée plusieurs fois autour de satête et qui lui couvrait les yeux, il en résultait qu’il ne pouvaitpas voir où il se trouvait.
S’il ne pouvait pas voir ni parler, il pouvait entendre. Et ilentendit un bruit de pas lourds, suivi du claquement d’une portequ’on ferme. Il comprit qu’on le laissait seul. D’ailleurs, il nedemeura pas longtemps seul. Presque aussitôt, il se sentit frôlépar des mains plus légères qui, avec précaution, s’activaient à luienlever le maudit bâillon qui l’aveuglait et l’étouffait. Il finitpar tomber, ce bâillon. Alors il put voir que c’était une femme quivenait de lui rendre ce service. Il la reconnut sur-le-champ. Et,saisi de stupeur, il la nomma :
– La Gorelle !…
C’était bien La Gorelle, en effet, qui venait de le débarrasserde son bâillon, mais qui ne paraissait pas songer à lui délier lesmains. Elle avait bien au fond des prunelles une lueur mauvaise quiindiquait qu’elle se réjouissait de le voir en cette fâcheuseposture. Mais elle souriait de son sourire visqueux qu’elles’efforçait visiblement de faire engageant. En somme, elle neparaissait pas animée de mauvaises intentions.
Landry Coquenard vit cela d’un coup d’œil rapide. Il jeta unautre coup d’œil autour de lui. Il se vit dans une manièred’antichambre meublée avec un luxe inouï. Il ne reconnut pas lapièce. Mais il n’avait vu un luxe pareil que chez la duchesse deSorrientès. De plus, la Gorelle paraissait être là comme chez elle,et comme il la croyait toujours au service de la duchesse, il enconclut qu’il se trouvait à l’hôtel de Sorrientès, chez Fausta.
Cette découverte n’était pas de nature à le rassurer. Cependant,comme il redoutait moins Fausta que Concini, il se sentit quelquepeu soulagé. Et puis, il ne manquait pas de présence d’esprit etd’imagination, et une idée lui était venue, en reconnaissant laGorelle.
– La Gorelle ! répéta-t-il.
Et, de son air le plus naïf :
– Comme cela se trouve !… Figure-toi que j’étais sortipour venir te voir, précisément.
Ces mots firent dresser l’oreille à La Gorelle. Mais toujoursméfiante et maîtresse d’elle-même, elle ne sourcilla pas. Etsimplement :
– Cela se trouve à merveille, en effet. Eh bien, me voilà.Que me voulais-tu ? dit-elle.
– T’offrir mille livres, fit Landry de sa voix la plusinsinuante.
– C’est une bonne somme à prendre, dit la mégère, laprunelle luisante.
Et allongeant la griffe :
– Donne.
– Minute, railla Landry, si tu veux que je te donne cesmille livres, il faut d’abord trancher ces cordes qui memeurtrissent les mains.
– C’est juste !… Et après, je pense qu’il faudra teconduire hors d’ici ?
Elle ne raillait pas. Elle disait cela avec simplicité, commeune chose qui lui paraissait naturelle. Landry sentit qu’ellen’hésitait pas, qu’elle était prête à faire ce qu’il demandait. Ilrespira plus librement. Il complimenta :
– Je ne connais pas de femme plus intelligente et pluscomplaisante que toi.
Et il précisa :
– Coupe ces cordes, conduis-moi hors de ce repaire et je tedonne mille livres… Et après, je t’indique le moyen de gagner milleautres livres.
– Cela fait deux mille, alors ? fit La Gorelle, dontl’œil luisait plus que jamais.
– Tu comptes admirablement.
La mégère parut réfléchir. Landry s’inquiéta :
– Est-ce que ce que je te demande est impossible ?Est-ce que tu ne peux pas me faire sortir d’ici ?
– C’est on ne peut plus facile.
– Alors ?
– Alors, écoute, Landry : je veux bien couper cescordes, je veux bien te rendre ta liberté… seulement… deux millelivres pour cela, ce n’est pas assez.
– Combien veux-tu ? haleta Landry.
– Il faut y ajouter cinquante mille livres, fit froidementLa Gorelle. L’infortuné Landry, qui croyait bien l’avoir décidée,plia les épaules, assommé par l’énormité de ce chiffre. Et ils’emporta :
– Cinquante-deux mille livres !… Vieille sorcièred’enfer, tu te moques de moi, je crois !… Où veux-tu que jeles prenne, chienne enragée ?…
– Je pense bien que tu ne possèdes pas une somme pareille,dit-elle tranquillement, sans se fâcher. Alors, n’en parlonsplus.
Et, comme Landry grinçait des dents, la poignardait du regard,avec le même calme imperturbable, elle expliqua :
– Si je te laisse aller, je perds cinquante mille livres,moi. Alors, tu comprends ?… Non ? tu ne comprendspas ?… Je t’attendais avec impatience…
– Tu m’attendais, moi ? sursauta Landry ébahi.
– Mais oui, depuis cinq jours.
– Tu m’attends depuis cinq jours, répéta Landry, de plus enplus ahuri.
Et, exaspéré :
– Comment ? Pourquoi ?
– Pour toucher mes cinquante mille livres, donc !… Onm’a promis de me les donner le jour où tu serais là… Voilà pourquoije t’attendais avec tant d’impatience… Tu comprends,maintenant ?
Non, il ne comprenait pas, l’infortuné Landry Coquenard !Et comment aurait-il pu comprendre des explications que,volontairement ou non, elle entortillait si bien qu’ellesdevenaient incompréhensibles ? Mais ce qu’il comprenait tropbien, hélas ! c’est qu’il y avait quelque chose de louchelà-dessous, quelque chose qui l’intéressait tout particulièrement,lui, qu’il devait connaître à tout prix, attendu qu’il y allait desa tête. Et il interrogea :
– C’est la duchesse de Sorrientès qui t’a promis cettefortune ?
– Non. Je ne suis plus au service de la duchesse.
– Qui donc, alors ? frémit Landry.
– Ma nouvelle maîtresse : Mme lamaréchale d’Ancre.
– La maréchale d’Ancre !… grelotta Landry.
Et se redressant d’un bond, livide, la sueur de l’angoisse auxtempes :
– Je suis donc ici… ?
L’horrible mégère, un pétillement de triomphe au fond de sesyeux mauvais, l’observait en souriant, se délectait de sa détresse,ne se pressait pas de donner le renseignement qu’il attendait avecune anxiété mortelle.
– Tu es, dit-elle enfin, chez Mgr le maréchal marquisd’Ancre… Et d’un air faussement apitoyé :
– Ne le savais-tu pas, pauvre Landry ?
– Misère de moi, je suis mort ! gémit Landry.
– Je crois que oui, sourit la hideuse vieille. À ce moment,un coup de timbre retentit.
– C’est monseigneur qui veut te voir, dit La Gorelle. Et sedirigeant vers une porte :
– Viens, ajouta-t-elle.
Landry Coquenard lança autour de lui ce regard désespéré du noyéqui cherche à quoi il pourra se raccrocher. La Gorelle, qui ne leperdait pas de vue, surprit ce regard.
– N’espère pas te sauver, dit-elle, tu es bien pris. Lemieux est de te résigner.
Et, avec une bienveillance sinistre, elle encouragea :
– Somme toute, tu ne seras jamais que pendu. Ce n’est qu’unmauvais moment à passer, et c’est si vite fait… Allons, entre. Nefais pas attendre monseigneur, qui n’est pas très patient.
Landry Coquenard comprit qu’il était irrémissiblement perdu,qu’il n’avait qu’à obéir. On a pu voir que, malgré qu’il se montrâttrès prudent, il ne manquait pas de bravoure. Le premier moment dedéfaillance passé, il se ressaisit. Il eut cet orgueil de ne pasdonner à son ancien maître le spectacle d’un homme qui trembledevant la mort. Il se raidit de toutes ses forces et ce fut d’unpas ferme qu’il franchit le seuil de la porte que La Gorelle luiouvrait.
Du même pas ferme, Landry Coquenard traversa la vaste pièce etvint s’arrêter à deux pas de la table encombrée de paperasses, del’autre côté de laquelle, Concini et Léonora se tenaient assis côteà côte. Assez cavalièrement, mais sans bravade, il s’inclina devanteux. Et, se redressant, il attendit, dans une attitude qui nemanquait pas de dignité.
Après un silence lourd de menaces, pendant lequel ni Léonora niConcini ne parvinrent à lui faire baisser les yeux, Concini parlad’une voix rude :
– Tu sais ce qui t’attend ?
– Je m’en doute.
Et Landry sourit bravement.
– Une bonne corde au bout d’une potence, insistaConcini.
– C’est une fin comme une autre, fit Landry en levant lesépaules. Et, comme dit la mégère qui m’a introduit ici, ce n’estjamais qu’un mauvais moment à passer.
– Tu vois qu’on ne me trahit pas impunément.
Landry Coquenard fit deux pas qui l’amenèrent contre la table.Et le regardant dans les yeux :
– Si je vous avais trahi… si j’avais eu la langue troplongue, vous ne seriez pas maréchal et marquis d’Ancre… Vous seriezmort depuis longtemps.
Cette réponse laissa Concini un instant rêveur. Et comme ilconsidérait Léonora en hochant la tête d’un air qui semblaitapprouver, elle intervint. Et, plus décidée, meilleure jouteuse quelui :
– Cet homme a raison, dit-elle avec force. Il faut avoir lafranchise de le reconnaître.
Landry Coquenard tressaillit. Que signifiait cette interventionde Léonora ? Pourquoi paraissait-elle prendre sadéfense ? Il était loin d’être un sot. Il comprit aussitôtqu’ils étaient en train de lui jouer la comédie. Il eut un soupirde joie puissante. Il songea à l’instant :
« Je suis sauvé : ils ont besoin demoi !… »
Et, corrigeant aussitôt :
« Sauvé ?… N’allons pas si vite !… Le salutdépendra de ce qu’ils vont me demander. »
Concini tint compte de la leçon détournée que sa femme venait delui donner.
– Soit ! dit-il sans plus chercher à finasser, jeconviens que tu as su garder ta langue. Mais tu sais bien de quelletrahison je veux parler.
« C’est de « la petite » qu’ils veulent meparler ! » s’écria Landry, en lui-même. Et tout haut, setenant sur la réserve :
– Je pense que vous faites allusion à l’enfant,monseigneur.
– Oui. Et c’est cette trahison-là que tu vas payer de tavie. Concini lançait cette menace de sa voix la plus rude et avecun accent qui semblait indiquer qu’il n’y avait aucune pitié àattendre de lui.
Landry Coquenard, dès l’instant où il avait éventé qu’il étaitl’objet d’une manœuvre, s’était fait un visage hermétique. Devantla menace, il ne sourcilla pas. Impassible, l’esprit tendu, ilattendit, sûr que le moment était venu où ils allaient démasquerleurs batteries. Et cependant le cœur lui sautait dans la poitrineet de nouveau la sueur de l’angoisse pointait à la racine de sescheveux. Car Landry, qui tenait tant à sa peau, Landry qui, il fautle dire, avait une peur affreuse de mourir, Landry était biendécidé à refuser d’entreprendre la moindre des choses contre« la petite ». Et il savait bien, pourtant, que, s’ilrefusait, Concini ne lui ferait pas grâce. C’était donc son proprearrêt que lui-même, dans un instant, allait prononcer.
Concini le laissa un instant sous le coup de cette menace.Peut-être attendait-il qu’il implorât grâce pour formuler saproposition. Mais Landry, qu’il eût compris ou non, se tenait plusque jamais sur la réserve. Voyant qu’il se taisait obstinément,Concini se décida à parler, et cette fois il le fit sans détour,avec la franchise brutale de l’homme qui est sûr de sa force etn’hésite pas à en abuser.
– Tu serais déjà pendu, sans miséricorde, si je n’avaisbesoin de toi (Landry se garda bien de laisser voir qu’il l’avaitdeviné). Je veux donc te faire une proposition. Mais, mets-toi bienceci dans la tête : si tu refuses, c’est le poteau. Et dis-toibien que nulle puissance au monde ne pourra te soustraire à tonsort.
– Et si j’accepte, monseigneur ?
– Je te fais grâce, je te renvoie libre, je te donnel’assurance de ne jamais t’inquiéter. Et même je garnis tes pochesde quelques centaines d’écus.
– Voyons la proposition, dit Landry d’une voix étrangléepar l’émotion.
– Tu vas signer un acte rédigé en bonne et due forme, et tute tiendras toujours prêt, si besoin est, à ma premièreréquisition, à confirmer ta signature, à attester, à jurer, s’il lefaut, que l’enfant que je t’ai confié autrefois avait pour mère lademoiselle Léonora Dori Galigaï, devenue, depuis, mon épouse.
Landry Coquenard se sentit soulagé du poids terrible quil’oppressait. Il ne voyait aucun inconvénient à faire ce qu’on luidemandait. Bien au contraire, il en était enchanté. Mais ils’attendait si peu à une proposition qu’il jugeait magnifique(parce qu’elle assurait un nom à l’enfant qu’il avait sauvéeautrefois, et pour laquelle il avait, l’instant d’avant, fait lesacrifice de sa propre vie), il s’y attendait si peu, qu’il ne puts’empêcher de s’écrier :
– Quoi, madame, vous consentez à un sacrificepareil ?
– Sans doute, confirma simplement Léonora, puisque c’estmoi qui l’ai offert à monseigneur.
– Ce que vous faites là, madame, est vraiment admirable,prononça Landry qui se courba respectueusement devant elle.
Il se tourna vers Concini, et avec un calmedéconcertant :
– Et si j’accepte, monseigneur, qui m’assure que vous ne meferez pas expédier à la douce, quand vous aurez obtenu de moi ceque vous voulez ?
– Je suis prêt à jurer sur ce que tu voudras, dit Concini,sans se formaliser de cette méfiance.
– Ne jurez pas, Concini, intervint Léonora : ce garçonn’est pas un sot, il va comprendre.
Et s’adressant à Landry attentif :
– N’as-tu pas entendu ce que monseigneur t’a dit : ilaura sans doute besoin d’en appeler à ton témoignage. N’est-ce paslà la meilleure de toutes les garanties ?
– En effet, madame : je comprends que monseigneur nesera pas si sot que de supprimer le témoin précieux que je suispour lui. Mais il y a autre chose qui me chiffonne terriblement, jevous en avertis.
– Parle, dit Léonora avec une inaltérable patience.
– Voilà, reprit Landry quelque peu gouailleur. Monseigneura parlé aussi d’attestation sous serment. Ceci est grave, madame.Je suis bon chrétien, moi, ventre de Dieu, et je ne veux pascompromettre mon salut par un faux serment.
– N’est-ce pas cela ? Mon frère, Sébastien, estarchevêque de Tours. Il te donnera l’absolution. L’absolution d’unprince de l’Église te paraît-elle suffisante pour mettre taconscience en repos ?
– Par ma foi, madame, vous avez réponse à tout !
– Tu acceptes donc ? fit vivement Concini.
– Un instant, monseigneur, fit le madré Landry qui suivaittoujours son idée, puisque nous traitons une affaire, réglons tousles détails d’abord. Vous m’avez parlé de mettre quelques centainesd’écus dans ma poche. Voulez-vous, s’il vous plaît, fixer la sommeexacte que vous entendez me donner ?
– Cinq cents écus, jeta Concini avec un commencementd’impatience.
– Quinze cents livres ! se récria Landry avec uneintraduisible grimace. Ah ! monseigneur, je vous ai connu plusgénéreux !… Et vous étiez loin d’être aussi riche !…
– Cet homme a encore raison, dit Léonora.
Elle ouvrit un tiroir, y prit un sac et le plaça sur la table,devant Landry, en disant :
– Il y a mille pistoles, là-dedans.
– C’est une somme raisonnable, sourit Landry. Et,froidement :
– Je m’en contente… pour l’instant.
– Drôle ! gronda Concini avec un geste de menace.
– Ne vous fâchez pas, monseigneur, fit Landry avec la mêmetranquillité froide. Tout à l’heure, vous me remercierez. Mais ceciest une autre affaire… une affaire que je vous proposerai, moi,quand nous aurons fini de régler celle-ci. Finissons-en donc :je ferai ce que vous voudrez, monseigneur, à une condition quevoici : il me sera permis de voirMlle Florence et de m’entretenir avec elle.
– Pourquoi ? demanda Concini soupçonneux.
– Pour m’assurer qu’il n’y a pas substitution de personne,pour lui demander si elle accepte d’être reconnue pour votre fille.Sans cette condition, il n’y a rien de fait, monseigneur, et vouspouvez appeler votre bourreau.
– Tu vas la voir à l’instant, accepta Concini sans hésiter.Tu la verras sans témoin, pour que tu ne puisses croire que notreprésence l’intimide. Et je suis sûr de mon fait, que, tiens…
Sur ces mots, Concini, tout joyeux, se leva vivement, vint àLandry, trancha lui-même les cordes qui lui entravaient les mains.Ceci fait, il frappa sur un timbre, et, montrant le sacrebondi :
– Prends, dit-il, j’ai confiance en toi, moi !
Un sourire narquois au coin des lèvres, Landry Coquenardescamota vivement le sac et l’enfouit au fond de sa poche.
Ce fut Marcella qui vint à l’appel. Concini lui glissa un ordreà voix basse. Et se tournant vers Landry :
– Cette femme va te conduire près de Florence. Suis-la,dit-il. En le voyant paraître soudain devant elle, Florence lereconnut aussitôt. Et tout de suite, elle devina qu’il venait de lapart d’Odet. Elle se leva vivement, comme mue par un ressort. Elleallait parler, poser des questions, peut-être. Landry, d’un gesterapide, singulièrement éloquent, lui imposa silence. En même temps,il lui montrait le billet qu’il avait sorti de sa poche. D’un signede tête imperceptible, elle fit entendre qu’elle avait compris. Etelle se tint debout, muette, immobile, un peu pâle, ses grands yeuxlumineux rivés sur les siens.
Landry s’avança, se courba respectueusement devant elle, seredressa, et la contempla une seconde avec un inexprimableattendrissement. Le pauvre diable était profondément ému. Pour sedonner une contenance, il toussa. Et, sans trop savoir ce qu’ildisait, d’une voix qui tremblait :
– Vous ne me connaissez pas, mademoiselle… Moi, je vousconnais depuis longtemps… depuis le jour de votre naissance, autantdire… Je suis Landry Coquenard… votre parrain… Car c’est moi quivous ai fait baptiser, voici tantôt dix-sept ans, et qui vous aidonné ce joli nom de Florence.
– C’est donc à vous que je dois la vie ? murmuraFlorence, aussi émue que lui.
Cette phrase imprudente suffit pour rendre à Landry lesang-froid qu’il avait perdu. Il jeta un coup d’œil circonspectautour de lui et, clignant des yeux, élevant la voix, comme pourêtre mieux entendu :
– La vie ? Non pas ! Dieu merci, votre vien’était pas menacée. Mais votre naissance devait demeurer ignorée.Si je vous en parle, ce n’est pas pour réclamer de vous unereconnaissance à laquelle je n’ai aucun droit. C’est pour que vouscompreniez que je suis l’homme qui est au courant du mystère devotre naissance. C’est aussi pour vous dire ceci : MonseigneurConcini… votre père… me demande d’attester que vous êtes la fillede Mme d’Ancre… Dois-je obéir à votrepère ?
– Oui, répondit Florence sans hésiter.
– Vous savez cependant que Mme d’Ancren’est pas votre mère ?
– Je le sais. Mais c’est le seul moyen de sauver ma vraiemère que je ne connais pas.
– Ainsi, c’est pour cette mère que vous ne connaissez pasque vous vous sacrifiez ? demanda Landry que l’émotionreprenait.
– En admettant que sacrifice il y ait, n’est-ce pasnaturel ? répliqua Florence en souriant vaillamment.
– Vous êtes une brave enfant et vous serez heureuse commevous méritez de l’être, c’est moi qui vous le dis, murmuraLandry.
Il s’inclina cérémonieusement devant elle et fit mine de seretirer. Comme s’il se ravisait, il se retourna et revenant àelle :
– Oserai-je vous demander une grâce ? dit-il.
– Tout ce que vous voudrez ! fit-elle dans unélan.
– Votre main à baiser, mademoiselle.
Dans un geste spontané, elle lui tendit les deux mains largementouvertes. Dans ces deux petites mains blanches, il mit ses deuxmains calleuses. En même temps, il lui glissait le billet deValvert. Mais comme il s’inclinait sur ces mains pour les baiser,elle le redressa doucement et, dans un geste adorable de grâcepuérile, elle lui tendit le front en disant :
– Un parrain a le droit d’embrasser sa filleule.
Landry effleura ses fins cheveux du bout des lèvres et enprofita pour lui glisser à l’oreille :
– Ne craignez rien, nous veillons sur vous.
Il sortit heureux et fier, en songeant, tout attendri :
– La brave petite ! comme elle m’a bien appelé sonparrain ! Dans l’antichambre, il retrouva Marcella quil’attendait et qui le guida de nouveau.
Dans le cabinet, il retrouva Concini et Léonora, assis à la mêmeplace où il les avait laissés. On pouvait croire qu’ils n’avaientpas bougé de là. Léonora montrait un visage impénétrable comme àson ordinaire. Mais Concini, soit qu’il fût moins bon comédienqu’elle, soit, plutôt, qu’il jugeât inutile de se contraindre pluslongtemps, se montrait si joyeux, que Landry se trouva fixé.
– C’est lui qui nous épiait, se dit-il.
– Eh bien ? fit Concini.
– Eh bien, monseigneur, répondit Landry, je suis prêt àsigner tous les actes, à faire toutes les déclarations que vousvoudrez, et quand vous voudrez.
– J’en étais sûr ! s’exclama Concini.
Et, reprenant ses manières insinuantes, aussi familier, aussisouriant et aimable qu’il s’était montré, avant, hautain, raide,menaçant :
– Cet après-midi, tout sera terminé. Dès que tu aurasapposé ta signature sur les actes, tu seras libre de te retirer.Jusque-là, tu demeures mon prisonnier.
Et, éclatant de rire :
– Tu n’as pas peur, au moins ?
– Non, monseigneur, répondit Landry, en riant aussi fortque lui. Moi aussi, j’ai confiance en vous.
Et, reprenant son sérieux :
– Et maintenant que cette affaire est réglée à notrecommune satisfaction à tous, je vais, si vous le voulez bien, vousfaire une proposition qui, je crois, vous agréera.
– Parle, autorisa Concini assez intrigué. Mais sois bref,car j’ai fort à faire.
– Je serai aussi bref que possible, promit Landry. Et,l’œil pétillant :
– Je crois, monseigneur, que ce à quoi vous tenezpar-dessus tout, c’est prouver que Mlle Florenceest bien la fille de Mme d’Ancre, votre épouse.
– Sans doute, confirma Concini, devenu soudain trèsattentif.
– Sans quoi, une simple adoption eût suffi, appuya Léonoranon moins intéressée.
– Eh bien, continua Landry, en approuvant d’un signe detête, rien de ce que vous allez faire ne constituera la preuvevraiment indéniable, absolue, évidente, la preuve palpable devantlaquelle même les contradicteurs les plus acharnés seront forcés des’incliner. En somme, au lieu de preuves, vous produisez simplementdes témoignages. C’est quelque chose, évidemment. Cela ne suffitpas pour vous mettre à l’abri de ce que vous voulez éviter à toutprix : une discussion publique.
– Eh ! corbacco ! s’emporta Concini enassénant un coup de poing sur la table, c’est bien ce que j’aidit !… Ce qu’il nous aurait fallu, c’est l’acte de baptême del’enfant. Mais cet acte, je n’ai pu me le procurer. Il manque unepage au registre de la paroisse, et c’est précisément celle surlaquelle l’acte était inscrit.
– Eh bien, monseigneur, triompha Landry, c’est cette pageque j’ai arrachée moi-même, il y a dix-sept ans, que j’offre devous céder… moyennant une somme raisonnable, comme de juste.
À cette offre imprévue, Léonora sortit de son impassibilité decommande et se dressa toute droite. Concini, lui, bondit surLandry.
– C’est toi qui as l’acte ? s’écria-t-il.
– Oui, monseigneur, confirma Landry, qui jouissait del’effet qu’il produisait. Et notez, monseigneur, que l’acte ne ditpas : fille du seigneur Concino Concini et de mèreinconnue.
– Que dit-il ?
– Rien, monseigneur. J’ai obtenu du prêtre qu’à la place deces deux mots : « mère inconnue », il laissât unblanc. En sorte, que vous n’avez qu’à inscrire là ces troismots : « Demoiselle Léonora Dori ». Et le tour estjoué. Vous voilà en possession d’une preuve écrasante, contrelaquelle il est impossible d’élever le moindre doute. Remarquez, enoutre, qu’on ne peut même pas insinuer que l’acte est faux, attenduqu’il vous sera facile de prouver que la page s’adapte bien auregistre d’où elle a été arrachée.
Concini exultait. Léonora ne cachait pas sa joie. Cette fois,ils étaient sûrs d’écraser Fausta, et si bien qu’elle ne s’enrelèverait pas. D’un coup d’œil rapide, ils s’entendirent.
– Landry, lança Concini dans une explosion, si tu consens àme céder cet acte, je te donne cent mille livres.
– Juste la somme que je comptais vous demander !s’écria Landry aussi radieux qu’eux.
– Alors, c’est dit ?
– C’est dit, monseigneur, et donnant donnant : étalezvos pistoles… voici le papier.
Et Landry, fouillant la doublure de son pourpoint, en sortit unpapier plié en quatre, qu’il tendit à Concini.
Concini fondit sur le précieux feuillet, le parcourut d’un coupd’œil rapide et le passa à Léonora qui, après l’avoir lu, l’enfermasoigneusement. Pendant ce temps, Concini allait à un coffre etl’ouvrait.
– Donnant donnant, comme tu dis si bien, fit-iljoyeusement, voici tes cent mille livres.
Du coffre, il sortit, les uns après les autres, dix petits sacspansus, qui rendirent un son argentin à mesure qu’il les laissaittomber sur le parquet.
– Chacun de ces sacs contient mille pistoles. Tu peuxvérifier, dit-il. D’un coup d’œil expert, Landry Coquenard, quiavait un sac pareil en poche, s’était rendu compte que la sommedevait y être.
– Fi, monseigneur, je m’en rapporte à vous ! fit-ilavec un geste de large désinvolture.
L’après-midi même, cette affaire fut réglée devant un notaire etde nombreux témoins, soigneusement choisis, parmi lesquels setrouvait le baron de Rospignac. La petite bouquetière des rues, queles Parisiens appelaient indifféremment Muguette ou Brin de Muguet,était désormais la fille légitime du très haut et très puissantseigneur Concino Concini, maréchal et marquis d’Ancre, et deLéonora Dori, marquise d’Ancre, son épouse. Elle devait porter lenom et le titre de comtesse de Lésigny.
Landry Coquenard, monté sur une mule, dont Concini lui avaitfait don pour transporter ses onze sacs d’or qui pesaient plus desoixante livres, était rentré rue aux Fers. Il avait déposé un deces sacs dans un coin. Les dix autres, il les avait rangéscorrectement sur une petite table et les avait masqués en jetantune nappe dessus.
Ceci fait, il avait mis le couvert pour les quatre affamés quiallaient rentrer à la nuit, et, léger comme un sylphe, gai comme unpinson, il avait attendu leur retour avec une impatience qu’ils’efforçait de tromper, en s’activant de son mieux en apprêts d’unde ces dîners monstres, et cependant délicats, comme il en avaitdéjà confectionné quelques-uns, qui lui avaient valu lescompliments de Pardaillan. Ce dont il était très fier, carM. le chevalier était un fin connaisseur qui ne les prodiguaitpas, ses compliments.
Enfin, Pardaillan, Valvert, Escargasse et Gringaille étaientrentrés. Pardaillan paraissait de joyeuse humeur : preuve queson affaire allait à son gré. Pardaillan étant de bonne humeur,naturellement, tous les visages étaient épanouis autour de lui.Landry, qui était observateur quand il voulait s’en donner lapeine, constata avec une vive satisfaction qu’ils étaient tous à lajoie, comme lui-même.
Tout de suite, nos quatre compagnons étaient tombés en arrêtdevant le couvert somptueux et l’amoncellement prodigieux de chosessucculentes et de flacons vénérables entassés sur la table et surles dressoirs. Pendant que Pardaillan faisait entendre un petitsifflement admiratif, que Landry, qui les guignait tous du coin del’œil, enregistrait comme un compliment précieux, pendant queGringaille et Escargasse roulaient des yeux luisants comme desbraises et se pourléchaient déjà les lèvres, Valvert s’étaitdétourné de ces merveilles gastronomiques pour interrogerLandry.
Il était d’ailleurs sans appréhension aucune : la mineépanouie de Landry Coquenard disait, d’une manière éloquente, qu’iln’avait que de bonnes nouvelles à donner.
– Tu as réussi ? demanda Valvert.
– Complètement, monsieur, fit Landry avec un sourire larged’une aune. Et, monsieur, devinez qui j’ai vu ?
– Que sais-je, moi !
– J’ai vu le seigneur Concini, révéla Landry d’un petit airdétaché.
– Tu as vu Concini ! s’inquiéta Valvert. Heureusement,il ne t’a pas vu, lui ?
– Pardon, monsieur, il m’a très bien vu.
– Il ne t’a pas reconnu, alors ?
– Il m’a reconnu… j’ai eu un entretien assez long avec lui…Avec lui et Mme Léonora.
– Tu es donc entré chez lui ? bondit Valvert.
– Oui, monsieur, fit Landry qui jouissait de son succès.Pardaillan, Escargasse et Gringaille s’étaient détournés de latable et suivaient cette conversation avec un intérêt des plusvifs. Et ménageant ses effets :
– Je ne dirai pas que j’ai pénétré dans son antre de pleingré… Mais enfin, le fait est que j’y suis entré et que je me suisentretenu avec lui.
Valvert leva vers le plafond deux bras stupéfaits. Etincrédule :
– Tu as vu Concini ?… Chez lui ?… Et il t’alaissé aller ?… Et te voilà ici ?… vivant ?… C’estimpossible !… Tu veux nous en conter !…
– Le fait est que voilà une chose surprenante ! appuyaPardaillan.
– N’est-ce pas, monsieur, que c’est beau ! triomphaLandry. Eh bien, voilà qui est plus beau encore : le seigneurConcini m’a accordé tout ce que je lui ai demandé.
– Tout ce que tu lui as demandé !… Que lui as-tu doncdemandé ?
– D’abord, la permission de voir la pe…Mlle Florence et de m’entretenir avec elle… ce quim’a permis de lui remettre votre lettre.
– Et il te l’a accordée ? s’ébahit Valvert.
– Puisque je vous dis que je lui ai remis votre lettre.
– Et ensuite ?… Puisque tu as dit« d’abord », c’est qu’il y a un« ensuite ».
– Ensuite, je lui ai demandé une dot.
– Une dot ! s’effara Valvert. Et pour qui, bonDieu ?
– Pour la petite, ventre de Dieu !
– Tu lui as demandé une dot pour Florence ?
– Oui, monsieur. Une dot rondelette, ma foi… Cent millelivres…
– Cent mille livres !…
– Pas une de moins.
– Et il t’a donné aussi ces cent mille livres ?
– Parfaitement !… Je me tue de vous dire qu’il m’aaccordé tout ce que j’ai voulu. Au fond, ce n’est pas un mauvaisbougre, le seigneur Concini… Il ne s’agit que de savoir le prendre.Aujourd’hui, j’ai su, moi !
Valvert regarda Pardaillan en hochant la tête. Et Pardaillanhocha la tête comme lui. Plus expressifs et moins réservés,Escargasse et Gringaille portèrent l’index à leur front. Ce quivoulait dire : il est fou.
Landry vit leurs mines, surprit ce geste. Il éclata derire :
– Vous ne me croyez pas ? fit-il en riant comme unbienheureux. Vous ne me croyez pas, monsieur le chevalier ?…Et vous autres, non plus ?… Eh bien, nouveaux saints Thomas,regardez… et soyez convaincus !
En disant ces mots, Landry Coquenard, d’un geste vif, enleva lanappe qui cachait les sacs qui apparurent, correctement alignés enbataille, deux par deux.
Malgré cela, les quatre compagnons ne bougèrent pas. Évidemment,ils pensaient que les sacs ne contenaient que du sable, ou despierres… ou des feuilles sèches. Ce que voyant, Landry fit entendreune série de grognements et de braiments, imités avec ce talent quiétait si remarquable chez lui. Puis, imitant la voix glapissantedes huissiers de la grand-chambre, il lança :
– Approchez, saints Thomas, regardez et touchez etoyez…
Et saisissant un des sacs, il l’éleva au-dessus de la table, lerenversa d’un geste brusque. Les pièces tombèrent en cascaderutilante et bruissante sur la table, d’où elles rebondirent pourrouler sur le parquet avec le même tintement clair, si agréable àentendre.
Alors Valvert, Gringaille et Escargasse se précipitèrent.Pardaillan lui-même s’approcha de la petite table. Tous voulurentpalper les pièces fauves, les faire tinter, s’assurer qu’ellesétaient réellement en bel et bon or ayant cours.
Ils se mirent joyeusement à table et attaquèrent lesvictuailles, pendant que Landry commençait son récit. Nous n’avonspas besoin de dire si ce récit fut écouté avec intérêt et si Landryfut couvert d’éloges sincères et d’ailleurs bien mérités.
– Mais, fit Valvert en conclusion, je ne vois pas là-dedansqu’il ait été question de la dot de ma bien-aimée Florence !Cet argent t’appartient.
– Jamais de la vie ! protesta Landry avec indignation.C’est pour Mlle Florence que je l’ai arraché àConcini. C’est donc à elle qu’il appartient. Et c’est à elle, s’ilvous plaît, monsieur, qu’il ira !
– Mais, insista Valvert, Florence n’en a pas besoin !Florence sera riche, puisque le roi a promis de la doter… ou de lafaire doter, ce qui revient au même.
– Le roi fera ce qu’il voudra ! C’est son affaire etnon la mienne ! Moi, monsieur, j’avais mis dans ma tête que,d’une manière ou d’une autre, je ferais la dot de« l’enfant ». Il m’a fallu des années, mais enfin j’ysuis arrivé tout de même. Et vous croyez que, maintenant que j’aiatteint mon but, je vais manquer au serment que je me suis fait àmoi-même ? Ce ne serait pas à faire, monsieur !
– Mais, diable d’entêté, puisque je me tue de te dire queFlorence sera riche ! Garde cet argent pour toi qui nepossèdes rien.
– Vous errez, monsieur, dit Landry en haussant les épaules.Il alla ramasser le sac qu’il avait déposé dans un coin, et lelaissa tomber sur la table en disant :
– Voilà ! Il y a dix mille livres là-dedans !Ceci, c’est ma part, largement suffisante pour moi !… que jedois à M. Concini, comme de juste… Vous voyez, monsieur, quesi j’ai pensé à l’enfant, je ne me suis pas oublié nonplus !
– Outre !… – Cornes de Dieu ! admirèrentEscargasse et Gringaille.
Et Escargasse ajouta :
– Pas moinsse, ce bougre de Landry, c’est un fameuxrenard !
– Comment, sourit Pardaillan, tu as aussi arraché ta part àConcini ?
– Je croyais vous l’avoir dit !… Non ?… Simpleoubli, monsieur, croyez-le bien, répondit Landry.
Et se tournant vers Valvert :
– Vous voyez, monsieur, que vous vous trompez grandementquand vous dites que je ne possède rien.
Valvert demeurait indécis : d’une part, il lui répugnaitd’enlever à Landry une fortune qu’il avait acquise au risque de savie. D’autre part, il ne pouvait pas répondre par un refushumiliant à un dévouement si touchant. Et il consultait Pardaillandu regard.
Mais Pardaillan, on le sait, avait pour principe bien arrêté delaisser les gens régler les affaires de sentiments selon lesinspirations de leur cœur et se gardait bien de faire ou de direquoi que ce soit pour les influencer. D’ailleurs, il attendaitlui-même, avec quelque curiosité, la décision qu’il allait prendreet qui, selon lui, tardait déjà un peu trop. Ce qui fait qu’ildétournait les yeux et montrait un visage fermé.
Voyant que son maître se taisait, Landry Coquenard reprit avecune émotion mal contenue :
– Monsieur, il y a des années et des années que je caressel’espoir que cette enfant, qui me doit la vie, me devra aussi lafortune et le bonheur. Voyez-vous, je dois parler en toutefranchise et en toute humilité. Ce n’est pas tant l’enfant quej’aime, monsieur… C’est à peine si je la connais, je ne l’ai vueque de loin en loin, dans la rue… Jamais je ne lui avais parléaussi longuement que je l’ai fait aujourd’hui… Ce que j’aimesurtout en elle, il faut bien le dire, c’est la représentationvivante de la seule bonne action que j’aie commise dans ma longueexistence de sacripant… C’est surtout cela que j’aime, c’estsurtout à cela que je tiens… Et j’y tiens, voyez-vous, plus qu’à mapeau !… Et c’est tout dire… La vie, je la lui ai sauvée… Lebonheur, j’étais bien persuadé que c’est vous qui le lui donneriez…Et c’est pourquoi je me suis attaché à vous et vous ai servi, j’osele dire, avec zèle et dévouement… La fortune, je la lui ai assuréeaujourd’hui, et, je le dis sans fausse modestie, au risque de mapeau… Allez-vous, monsieur, me faire ce gros chagrin de larefuser ?
– Non, Landry, rassura Valvert attendri, non. Tu es un tropbrave garçon et je t’aime trop pour te faire ce chagrin.
– À la bonne heure, monsieur, vous faites de moi l’homme leplus heureux de la terre ! s’écria Landry radieux.
– Allons, conclut Pardaillan, vous êtes deux braves garçonstous les deux.
Ceci, il le disait de cet air de pince-sans-rire, qui faisaitqu’on ne savait pas s’il raillait ou s’il parlait sérieusement.Tout de suite après, il se fit très sérieux pour ajouter :
– Sur ce, allons nous reposer… N’oublions pas que nousaurons encore demain un rude effort à fournir.
– Et nous en aurons enfin fini avec cette affaire quicommençait à devenir quelque peu fastidieuse, fit Valvert avec unesatisfaction non dissimulée.
– Palsandieu, oui ! appuya Gringaille. Et iljubila :
– Après-demain matin, le bouquet, la fin finale, ladernière besogne !
– Une besogne qui fera quelque bruit dans Paris ! ditEscargasse.
– C’est le cas de le dire, fit Landry.
Et ils éclatèrent de rire tous les trois. Mais Pardaillan coupanet leur hilarité, en disant du même air sérieux :
Il sera temps de rire quand tout sera fini !… Et tout serafini quand nous aurons découvert et détruit le dernier dépôt deMme Fausta.
– Il en reste donc encore ? demanda Landry avec unegrimace douloureuse.
– Il en reste encore un, fit Pardaillan. Et, reprenant sonair figue et raisin :
– Et qui sera bien défendu, celui-là, je t’en réponds… Sibien défendu que ce sera miracle si nous en venons à bout… sans ylaisser nos carcasses.
Landry Coquenard interrogea Valvert du regard. Il le vit trèsgrave, approuvant doucement de la tête les sinistres paroles duchevalier. Un soupir douloureux déchira sa gorge contractée.
– Outre ! rassura Escargasse avec une confiance querien ne paraissait devoir ébranler, ce qui serait miracle, ceserait d’échouer dans une entreprise que vous dirigerez, monsieurle chevalier.
– Ce serait bien la première fois ! confirmaGringaille avec la même confiance.
L’air convaincu de ses deux compagnons rendit un peu deconfiance au désolé Landry Coquenard qui, non sans étoufferquelques soupirs, fit comme les autres et alla se glisser entre lesdraps blancs de son lit. Un quart d’heure plus tard, ils dormaienttous à poings fermés.
Le lendemain matin, de bonne heure, ils partirent tous ensemble,y compris Landry Coquenard qui, cette fois, était de la partie, etils rentrèrent tard dans la soirée. Le surlendemain, ilsrepartirent, toujours infatigables, et, ce matin-là, de fortjoyeuse humeur.
Tous ensemble, ils allèrent jusqu’à la rue de la Planche Mibrai(qui était le commencement de la rue Saint-Martin). Là, Pardaillanles quitta et s’en alla par la rue de la Vannerie (que le percementde l’avenue Victoria a fait disparaître). Les quatre autresfranchirent le pont Notre-Dame et pénétrèrent dans la Cité. Là,nouvelle séparation : Odet de Valvert et Landry Coquenarddemeurèrent dans la Cité, tandis que Gringaille et Escargasse,franchissant le Petit Pont et passant sous le Petit Châtelet,s’enfonçaient dans les ruelles étroites et sombres del’Université.
Vers midi, une explosion formidable ébranlait tout le quartierde la ville, depuis la Bastille jusqu’à l’Hôtel de Ville :c’était la maison du passage Barentin que Pardaillan venait defaire sauter.
Les habitants de ce quartier très populeux se précipitèrent dansles rues, affolés, courant aux nouvelles. La maison était isolée etpassait pour inhabitée. De fait, on ne signalait pas de mortd’homme. Malgré cette absence de victimes, rassurante en soi,l’événement parut si extraordinaire, si mystérieux, qu’il soulevaune émotion énorme.
Comme toujours en pareil cas, la nouvelle, dénaturée etfortement amplifiée, se répandit avec une rapidité effarante,semant la panique sur son passage. En un clin d’œil, la villeentière se trouva en rumeur, jusqu’aux confins les plus éloignés ducentre. Et naturellement, les bruits les plus fantastiques setrouvèrent mis en circulation.
Cependant, comme rien ne venait confirmer ces bruitsinquiétants, les esprits commencèrent à se ressaisir, l’émotions’apaisa, la crainte s’atténua, fit place à la curiosité.
Alors, quand le calme commençait à renaître, comme une traînéede poudre, le bruit se répandit qu’une deuxième maison venait desauter dans les mêmes conditions mystérieuses, qu’on ne parvenaitpas à s’expliquer. Cette deuxième maison était située dans la Cité,non loin du port Saint-Landry. Et, chose remarquable, cette maison,dont les assises baignaient dans la rivière, comme la première,était isolée et passait pour abandonnée dans le quartier.
Puis, un peu plus tard, on apprit qu’une troisième maison venaitde sauter, dans l’Université, celle-là, et non loin du murd’enceinte. Et comme les deux précédentes, cette troisièmeexplosion se produisait dans des conditions inexplicables. Et,toujours comme les autres, cette maison était isolée etinhabitée.
Cette nouvelle, qui se répandit partout, pénétra jusqu’auLouvre, jusqu’au roi Louis XIII lui-même. Nous verrons tout àl’heure comment.
Elle fut portée, en toute hâte, à Fausta, qui l’accueillit sansmanifester la moindre émotion, comme une chose de peu d’importance.Mais qui, lorsqu’elle se trouva seule, marqua, par l’accès defureur terrible auquel elle se livra, combien elle était sensible àce nouveau coup qui anéantissait ses espérances, ou, tout au moins,en reculait la réalisation pour de longs mois. Et elle mauditPardaillan, qui lui portait ce coup fatal qui l’assommait. Car ellene s’y trompa pas, et reconnut aussitôt sa main dans cettedésastreuse affaire.
Elle pénétra, cette nouvelle, à l’hôtel Concini, et arrivajusqu’à Léonora. Seulement, comme elle avait à faire, pourl’instant, des choses autrement importantes pour elle, elle neprêta qu’une oreille distraite aux rumeurs venues du dehors.
En ce moment, Léonora pénétrait dans la chambre de Florence,devenue sa fille légitime. Entrées derrière elle, La Gorelle etMarcella étalaient délicatement sur le lit une somptueuse toilettede cour et des écrins renfermant des bijoux précieux que la Gorellecouvait d’un regard chargé de convoitise : un de ces regardsqui, s’il avait eu le don d’attirer l’or et les pierreries, commel’aimant attire le fer, eût infailliblement escamoté le contenu desprécieux écrins.
C’était la première fois que Florence voyait la Florentine,depuis deux jours qu’elle était devenue sa mère aux yeux de la loi.L’avant-veille, après la signature des actes et le départ destémoins, la jeune fille s’était retirée dans sa chambre, sans queLéonora, ni Concini, du reste, eussent paru s’intéresser à elle,sans qu’ils eussent songé à lui adresser une parole, même banale.Elle n’en avait été ni surprise, ni affectée, d’ailleurs :elle savait que, dans l’intimité, elle ne serait jamais qu’uneétrangère pour eux.
Léonora s’était aussitôt rendue auprès de Marie de Médicis. Ellelui avait appris que tout était terminé, bien en règle, et queFlorence était maintenant bien dûment et légalement sa fille. Ce àquoi Marie de Médicis avait répondu par des remerciementschaleureux et par des félicitations qui s’adressaient autant àelle-même qu’à sa confidente.
La fibre maternelle était, décidément, complètement absente chezelle, car, après avoir donné libre cours à sa joie, elle ajouta,avec un accent de menace froide.
– Cette petite est cause que je viens de vivre des joursd’angoisse mortelle, que je n’oublierai de ma vie… J’espère bienque tu vas t’arranger de manière à ce qu’elle disparaisse… Je neveux plus jamais la revoir ni entendre parler d’elle. Tu m’entends,Léonora ?
Ceci était signifié sur un ton, tel que tout autre que Léonorase fût bien gardé d’ajouter un mot de plus, sur un sujet quiindisposait la reine à ce point. Mais Léonora se permettait ce quenul n’eût osé se permettre.
– J’entends, madame, fit-elle avec une froide fermeté. Ilfaudra cependant que je vous en parle encore, durant quelque temps.Il faudra que vous consentiez à la revoir au moins une foisencore.
– Tu perds la tête, je crois !
– Non, madame, Dieu merci, j’ai bien toute ma raison. Et jele prouve en disant ce que je dis, à savoir : qu’il estindispensable, tout à fait indispensable pour votre sécurité, quela fille du maréchal et de la maréchale d’Ancre, vous soitofficiellement présentée.
– Pourquoi cette présentation officielle ? s’inquiétala reine, qui, selon sa coutume, commençait déjà à battre enretraite.
– Parce que, expliqua Léonora, il y a toujours beaucoup demonde à une présentation officielle. Outre ceux qui s’y trouvent depar leur charge, il y a ceux à qui on accorde la faveur d’uneinvitation… Et c’est surtout pour ceux-là que la présentation doitse faire… Surtout si, comme je l’espère, la signora se trouve aupremier rang de ces invités.
Ces paroles firent dresser l’oreille à Marie de Médicis.
– Pourquoi dois-je inviter la princesse Fausta ?interrogea-t-elle.
– Parce que, fit Léonora, avec une lenteur calculée, c’estsurtout elle qu’il faut bien convaincre que Florence est bien lafille de Léonora Dori, marquise d’Ancre.
Il faut croire qu’elle se sentait assez forte pour jeter lemasque et s’attaquer ouvertement à Fausta, qu’elle avait toujoursparu servir jusque-là, car, allant au-devant des questions qu’elledevinait sur les lèvres de la reine, elle ajoutaaussitôt :
– Je vous avais dit, madame, que lorsque le moment seraitvenu, je vous ferais connaître le nom de cet ennemi qui, dansl’ombre, s’acharne à votre perte. Ce moment est venu, madame. Cetennemi qui, sans moi, vous eût irrémissiblement perdue, c’est laprincesse Fausta.
Et comme Marie de Médicis, toujours engouée de celle qu’elleappelait la signora, se récriait avec force, se refusait à croire àtant de perfidie, Léonora parla, produisit des preuves morales etmatérielles, et n’eut pas de peine à la convaincre. Alors, lacolère de la reine éclata avec toute la violence qu’on pouvaitattendre de son caractère emporté. Léonora dut la calmer, laraisonner, et eut assez de mal à l’empêcher de commettre un éclatimmédiat qui n’eût servi à rien.
La reine étant apaisée et ayant compris la nécessité où elle setrouvait de revoir, au moins une fois encore, cette enfant, safille ! dont, dans son égoïsme féroce, elle venait de dire« qu’elle espérait bien que Léonora s’arrangerait de manière àce qu’elle disparût », il fut entendu que cette présentationaurait lieu le surlendemain et que Fausta serait invitée à yassister. Invitation qui serait faite dans des termes, tels qu’ellene pourrait la décliner.
Dans la chambre de Florence qui s’était levée pour la recevoir,Léonora, après avoir congédié d’un signe de tête la Gorelle etMarcella qui s’éclipsèrent silencieusement, prononça :
– Florence, tout à l’heure, vous allez avoir l’honneurd’être présentée à Sa Majesté la reine régente. Vous vous parerezde cette toilette de cour et de ces bijoux qui vous appartiennent.Il convient de vous hâter, car nous n’avons pas beaucoup de temps.Je vais vous envoyer Marcella et la Gorelle qui vous serviront defemmes de chambre.
Elle parlait toujours avec la même douceur. Cependant, l’oreilleparticulièrement sensible de la jeune fille perçut, sous cettedouceur, un accent impérieux qu’elle n’avait jamais eujusque-là.
– Bien, madame, fit-elle simplement.
Cependant, malgré elle, une lueur joyeuse s’était allumée dansses grands yeux, en apprenant qu’elle allait revoir sa mère. Ellesavait pourtant qu’elle n’avait rien à attendre de cette mère. Ellesavait, elle était sûre que jamais elle n’obtiendrait d’elle un motparti du cœur. N’importe, elle voulait espérer quand même. Et ellevoulait d’autant plus fortement, qu’elle sentait bien que cetespoir ne se réaliserait jamais.
Si fugitive qu’eût été cette lueur de contentement, Léonora,toujours attentive, l’avait surprise au passage. Et toujoursméfiante, elle sonda :
– Vous êtes contente d’aller à la cour ?
Elle secoua sa tête mutine, et riant d’un rire clair :
– Franchement, non, madame… La cour m’effraie… Je sens queje n’y serai pas à ma place.
Chose incroyable, et pourtant naturelle, parce que bien humaine,cette dernière raison piqua l’orgueil de Léonora. Et,redressée :
– Pourquoi ?… Sachez, mademoiselle, que la fille dumarquis et de la marquise d’Ancre est à sa place partout… Fût-cesur les marches d’un trône !…
– Dieu me garde d’en douter, madame. Mais je n’oublie pasce que j’ai été… ce que je redeviendrai peut-être… Vous avez beauavoir fait de moi une comtesse, fille, aux yeux du monde tout aumoins, d’un marquis et d’une marquise, il n’en reste pas moins quej’ai toujours vécu au milieu du peuple, dont j’ai pris, sans m’enrendre compte, les idées saines et les goûts simples. C’est ce quifait que la cour ne me tente nullement. Et si je dois m’y rendre,comme aujourd’hui, ce ne sera pas, comme vous paraissez le croire,un plaisir que j’éprouverai, mais une gêne pénible.
Elle ne riait plus. Elle disait cela d’un petit air sérieux, quine permettait pas de douter de sa sincérité.
– Eh bien, fit Léonora, satisfaite, cette simplicité degoûts tombe à merveille : il ne vous sera pas pénibled’apprendre que cette présentation, nécessaire, n’aura pas desuite, et que jamais plus vous ne remettrez les pieds à cette courqui vous tente si peu.
Et comme Florence accueillait cette nouvelle avec uneindifférence qui n’avait rien d’affecté, mais se gardait bien dedemander la moindre explication, elle crut devoirajouter :
– Pour la sécurité de votre mère, il est nécessaire quevous vous teniez à l’écart le plus possible.
– Est-ce à dire, madame, que, toute ma vie, il me faudrademeurer enfermée dans cette maison ? s’inquiéta Florence.
– Non pas, rassura Léonora. L’essentiel est qu’on ne vousvoie pas à la cour. Quant au reste, il n’est jamais entré dans mapensée de vous tenir prisonnière ici, comme nous avons été dans lanécessité de le faire jusqu’à ce jour. À dater de maintenant, vouspourrez sortir et rentrer à votre gré. À condition, bien entendu,que vous vous ferez accompagner par une suivante, ainsi qu’ilconvient à une jeune fille de votre rang.
Ayant fait cette promesse que Florence accueillit avec une joiepuérile, Léonora sortit en songeant :
– Promesse qui ne m’engage pas beaucoup : dans huitjours, elle sera mariée à Rospignac qui l’emmènera loin de Paris…ou bien elle sera enfermée dans un cloître.
Une heure après, devant une brillante assemblée, Conciniprésentait cérémonieusement sa fille, miraculeusement retrouvée, àMarie de Médicis.
La mère, figée dans une attitude hautaine, n’eut pas untressaillement, pas un élan, pas un geste, pas un regard vers cetteenfant qui se courbait devant elle, qui, d’une voix que l’émotionfaisait trembler, débitait un compliment très court, trèssimple : quelques mots touchants, jaillis de son cœur aimantet dévoué, cette enfant qui était sa fille, à elle, et qu’on luiprésentait comme la fille d’une autre.
Ce compliment qui eût attendri toute autre que la monstrueuseégoïste, elle l’écouta froidement, avec une impatience qu’elle neparvenait pas à dissimuler complètement, et, si bref qu’il fût,elle trouva encore moyen de le couper d’un geste cassant. Et lesourire, les paroles aimables qu’elle n’avait pas eu la force detrouver pour sa fille, elle les trouva pour son amant et ce fut àlui qu’elle les adressa.
Et la pauvre enfant sentit s’écrouler en son cœur ce suprême,cet instinctif espoir qu’elle avait gardé jusque-là. Elle compritalors, sans aucun doute possible, elle comprit que ce quel’abominable mère ne lui pardonnait pas, ne lui pardonneraitjamais, c’était d’être vivante. Et elle courba la tête, elle fitdes efforts surhumains pour refouler les deux larmes qui brûlaientle bord de ses paupières et voulaient jaillir.
Pendant ce temps, Léonora, qui s’était glissée près de Fausta,se donnait la satisfaction de l’écraser en lui montrantcomplaisamment les « preuves irréfutables », quifaisaient de la fille de Marie de Médicis, sa fille, à elle.
Avec cette force de dissimulation si remarquable chez elle,Fausta accueillit la nouvelle avec son plus charmant sourire.Seulement, après les compliments qu’elle ne lui marchanda pas, ellevoulut lui montrer qu’elle n’était pas dupe. Et, baissant lavoix :
– Allons, le tour est bien joué, Léonora, et je vousfélicite, dit-elle sans cesser de sourire. Je comprends maintenantpourquoi la reine m’a adressé une invitation si pressante, qu’elledevenait un ordre auquel il m’était impossible de me soustraire… Jecomprends aussi l’accueil presque glacial qui m’a été fait ici… Mevoilà en disgrâce presque complète, ma foi !… Cette disgrâcedont j’aurai beaucoup de peine à me relever, c’est à vous que je ladois, n’est-ce pas, Léonora ?
Léonora se sentait de taille à abattre la redoutable jouteuse.Elle ne voulut pas se dérober. Et dès l’instant qu’elle déposait lemasque et parlait en toute franchise, elle voulut lui rendre lapareille. Elle se redressa et la fixant droit dans lesyeux :
– Oui, dit-elle nettement. J’ai fait de mon mieux pour vousdesservir. Et je crois y avoir assez bien réussi. Et remarquez,signora, que pour obtenir ce résultat, je n’ai eu qu’à dire lavérité toute nue.
– Vous savez que c’est la guerre entre nous ? grondaFausta.
– La guerre, répliqua Léonora, vous la déclarez maintenant,signora. Mais elle existait entre nous, dès l’instant où vous vousêtes dressée sur ma route. Car, si je n’ai jamais été dupe de vosprotestations, je ne vous ferai pas l’injure de croire que vousavez pu vous laisser prendre aux miennes… Et cependant, je vous aibattue… Ceci dit, madame, non pour insulter à votre défaite, maispour vous faire comprendre que je ne crains pas plus la lutte àvisage découvert que la lutte sournoise que nous avons soutenuejusqu’à ce jour.
– Et dans laquelle vous avez eu le dessus, complimentaFausta sans raillerie, je le reconnais. Mais tout n’est pas ditencore. Gardez-vous bien, Léonora : j’aurai ma revanche.
– Oh ! madame, peut-être me trouverez-vous bienprésomptueuse, mais je ne vous crains pas.
Sur ces mots, Léonora s’inclina dans une révérence respectueuseet se dirigea vers Florence, qu’elle voulait emmener aussitôt quepossible, parce qu’elle voyait que sa présence déplaisait à Mariede Médicis.
Quant à Fausta, ce fut vers la reine qu’elle alla, avecl’intention de lui demander l’autorisation de se retirer. Malgrél’empire prodigieux qu’elle avait sur elle-même, elle suffoquait derage refoulée et éprouvait l’impérieux besoin de se retrouver chezelle, seule, libre de toute contrainte opprimante.
Réellement, ce jour était un jour néfaste pour elle. Sanscompter la perte de ses millions à laquelle elle était plussensible qu’elle ne voulait se l’avouer à elle-même, sans compterque, depuis quelque temps, rien de ce qu’elle entreprenait ne luiréussissait, elle avait, ce jour-là, reçu des coups qui eussentassommé tout autre qu’elle : d’abord la destruction de sesdépôts, coup terrible qui, en les désarmant, annihilait les troupesoccultes qu’elle avait dans Paris et les environs, et dont leconcours lui était indispensable. Puis, sa disgrâce auprès de larégente. Disgrâce qui pouvait avoir des conséquences désastreuseset dont, elle l’avait dit elle-même, elle ne se relèverait pas sanspeine. Enfin, la reconnaissance de la fille de Marie de Médicis parLéonora, reconnaissance qu’elle avait dû accepter sans protester,ce qui lui enlevait un moyen de pression puissant, infaillible.
Ce dernier coup-là, auquel elle était loin de s’attendre, parceque connaissant Léonora comme elle la connaissait, jamais l’idée nelui serait venue que la terrible jalouse consentirait à reconnaîtrepour sienne propre la fille de son Concino adoré et de Marie deMédicis, ce dernier coup lui était d’autant plus sensible qu’ellecomprenait que c’était par sa faute à elle-même qu’elle avait perducette partie si importante pour elle : elle s’était absorbéedans sa lutte contre Pardaillan au point de négliger le reste. Ellecomprenait maintenant, trop tard, la lourde faute qu’elle avaitcommise.
Fausta n’aspirait donc qu’à se retirer chez elle pour yréfléchir à son aise et chercher dans son imagination, jamais àcourt d’expédient, le moyen de relever une situation si fortementcompromise, mais qu’elle ne voulait pas encore voir désespérée.
Ce jour-là, elle jouait de malheur décidément. Au moment oùMarie de Médicis, avec une froideur remarquée, lui ayant accordé lecongé qu’elle sollicitait, elle se dirigeait vers la porte, cetteporte s’ouvrit à double battant. Et le roi entra.
Il n’était pas seul. Près de lui se tenait Valvert, Valvertcouvert, des pieds à la tête, de poussière et de plâtre, lesvêtements en désordre, les mains couvertes d’égratignuressanglantes, ce qui, n’était la longue épée qu’il avait au côté, eûtpu le faire prendre pour un maçon qui venait d’être victime d’unaccident.
Devant le roi, Fausta dut s’immobiliser et se courber, commetout le monde.
Il paraissait assez agité, le petit roi. Tout de suite, ilaperçut Fausta. Ce fut à elle qu’il alla. Dès son entrée, Valvertavait aperçu Florence qui se tenait modestement à l’écart et quiavait fort grand air, sous la somptueuse toilette de cour qui laparait, et qu’elle portait avec une aisance telle qu’on pouvaitaisément croire que de sa vie elle n’avait porté autre chose. Et ilétait tombé en extase. Florence, de son côté, n’avait pas tardé àle voir. Leurs regards se croisèrent. Ils se sourirent avec unetendresse infinie et, oubliant où ils se trouvaient, ils separlèrent en ce langage muet des yeux qui a tant de charme pour lesamoureux et qu’ils comprennent si bien.
Concini, du premier coup d’œil, avait reconnu Valvert en cethomme couvert de sang et de plâtre et qui, en une tenue aussiincorrecte, était amené par le roi lui-même, au milieu de cettebrillante assemblée parée des fastueux costumes de cérémonie. Cequi prouvait que cet homme jouissait de la faveur royale d’unemanière aussi complète qu’insoupçonnée. Mais Concini ne vit passeulement que cette faveur particulière, si grande qu’elle pouvaitfaire envie à un tout-puissant personnage tel que lui. Il compritaussi qu’un événement grave s’était produit. Et pratique, il voulutêtre le premier à en tirer profit, si profit il y avait. Et ils’était précipité au-devant du roi, courbé en deux, en une marchequi était une longue révérence.
Le roi s’arrêta devant Fausta. Et sa hâte de parler était sigrande, qu’oubliant de répondre à la révérence qu’elle luiadressait, il attaqua aussitôt :
– Ah ! madame l’ambassadrice, c’est vous que jecherchais ! Et, tout de suite, avec une précipitation quiredoublait le léger bégaiement dont il était affligé :
– Savez-vous, madame, que trois maisons viennent de sauter,coup sur coup, dans notre bonne ville ?
Le silence, fait de respect, qui avait suivi l’entrée du roi,devint tragique à cette question si imprévue, que le roi posaitavec une émotion, que chacun sentait être une colère violente,difficilement contenue, et qui ne demandait qu’à éclaterouvertement.
Fausta s’y attendait moins que tout autre à cette question.Instantanément, en voyant Valvert, elle comprit. Elle comprit qu’ilavait, comme toujours, secondé Pardaillan et qu’il avait parlépeut-être. Or, s’il avait parlé, et selon ce qu’il avait dit,c’était sa tête, à elle, qui roulait sous la hache du bourreau. Etcela, malgré l’immunité qui s’attachait à son titre de représentantdu roi d’Espagne.
Malgré l’incroyable menace qui pesait sur elle, elle ne perditrien de son calme apparent, rien de cette majestueuse assurance quifaisait que, dans un cercle de souverains, elle dominait comme uneimpératrice. Et ce fut de sa voix harmonieuse, dont rien n’altéraitla douceur pénétrante, qu’elle répondit :
– C’est par la rumeur publique que j’ai eu connaissance dece fâcheux événement. Mais comme j’ai entendu dire à des personnesdignes de foi que, fort heureusement, on n’avait à déplorer laperte d’aucune existence humaine, je ne m’en suis pas autrementémue.
– Savez-vous, madame, à qui appartenaient cesmaisons ? reprit le roi dans un grondement.
– Je l’ignore absolument, sire, répondit Fausta avec lemême calme imposant.
– À des Espagnols ! s’écria le roi.
– À des Espagnols ? s’écria Fausta en un sursaut desurprise admirablement joué.
Et, feignant de se méprendre, avec une pointe d’émotion contenuedans la voix :
– Ah ! pauvres gens ! Mais alors, c’est à moi,représentant de Sa Majesté le roi d’Espagne, qu’il appartient devenir en aide à ces pauvres gens ! Je ne manquerai pas de lefaire, et je remercie Votre Majesté de m’avoir appris ce détail quej’ignorais.
Elle jouait son rôle, en grande comédienne, avec un naturel siparfait, que le roi en fut un instant décontenancé. Il jeta surValvert un coup d’œil qui semblait appeler à l’aide. Mais Valvertn’avait d’yeux que pour Florence et ne vit pas l’embarras du roi.D’ailleurs, cet embarras fut bref. Presque aussitôt Louis XIII seressaisit et, de sa même voix grondante :
– Parlons-en de ces pauvres gens !… Savez-vous cequ’ils avaient fait de leurs repaires ?… De véritablesarsenaux, madame !… Des arsenaux contenant des armes, de lapoudre, des balles, jusqu’à des canons… De quoi armer etapprovisionner grandement une petite armée… de soldats espagnols,cela va sans dire.
– Que m’apprenez-vous là, Sire ! s’écria Fausta,jouant la stupeur et l’indignation.
– La vérité, madame… Ne la saviez-vous pas ?…
Évitant de répondre à l’embarrassante question, Fausta, commesoulevée par l’indignation, assura :
– Un si inqualifiable abus de l’hospitalité, qui nous estsi généreusement offerte dans ce pays ami, me paraît si monstrueux,si incroyable que… j’oserai demander au roi s’il est sûr de ne passe tromper… S’il est bien sûr que les renseignements qu’on lui afournis sont exacts.
– Le comte de Valvert, que voici, va vous dire ce qu’il enest, répondit le roi.
Et il ajouta :
– Le comte est l’un des quatre ou cinq loyaux sujets ethardis compagnons qui ont découvert et fait sauter ces nids dereptiles venimeux, au risque de leur vie… Et vous pouvez vousassurer, à l’état dans lequel le voilà, que je n’exagère pas endisant qu’il a risqué bravement sa vie pour le service de son roi…Je saisis avec joie l’occasion qui s’offre à moi, pour déclarer enpublic, que ce n’est pas la première fois qu’il expose sa vie poursauver la nôtre. Et, en attendant qu’il nous soit donné dereconnaître, d’une manière éclatante, les inappréciables servicesqu’il nous a rendus, je tiens à proclamer ici, devant tous, que jele tiens en particulière estime et affection… Parlez, comte.
Ces compliments imprévus arrachèrent les amoureux à leurmutuelle contemplation. Pendant que Florence rougissait de plaisir,Valvert s’inclinait gracieusement et remerciait :
– Les paroles précieuses que le roi me fait l’insignehonneur de m’adresser me récompensent au-delà de mon mérite.
Et, se tournant vers Fausta :
– Les trois maisons qu’avec l’aide de quatre compagnons,dont le roi connaît les noms, j’ai fait sauter ce matin, étaientdes dépôts d’armes clandestins, appartenant à des Espagnols, dontnous surveillions les agissements depuis près de huit jours. Ceci,je l’affirme sur mon honneur. Si cette affirmation ne suffit pas,si Votre Altesse doute de ma parole, je produirai des preuves… Despreuves si évidentes, qu’elles ne pourront pas ne pas vousconvaincre, madame.
Il s’était avancé de deux pas. Il la fixait avec une insistancesignificative. Elle comprit la menace. Elle comprit que si elleparaissait douter de sa parole, il parlerait. Et s’il parlait, c’enétait fait d’elle : elle ne sortirait de cette salle qu’aumilieu des gardes de Vitry… En attendant l’arrêt qui la jetteraitpantelante sous la hache du bourreau.
– Moi aussi, je vous connais depuis longtemps, monsieur deValvert, dit-elle en lui adressant son plus gracieux sourire, et jesuis heureuse de proclamer que je vous tiens pour un des plusbraves et des plus loyaux gentilshommes de ce pays, qui compte tantde braves et dignes gentilshommes. Je ne vous ferai donc pasl’injure de douter de votre parole. Je me tiens pour dûmentconvaincue.
Et, tandis que Valvert remerciait par une révérence, reculait,se mettait modestement à l’écart, derrière le roi, elle, elle seredressait, et avec cet air d’inexprimable majesté quin’appartenait qu’à elle, d’une voix claire, vibrante, elleprononça :
– Venue ici en amie, c’est comme telle que j’ai reçu àcette cour le plus flatteur, le plus inoubliable des accueils.Représentant d’un souverain, animé des sentiments de la plusfraternelle amitié envers Votre Majesté, je ne souffrirai pas quecette amitié réciproque, qui unit nos deux cours et nos deux pays,soit troublée par les agissements criminels de quelques fauteurs dedésordre, misérables comparses de bas étage, rebut d’une noblenation qui se vante, à bon droit, de ne le céder à nulle autrenation en fait de chevaleresque loyauté. En conséquence, et toutd’abord, devant Sa Majesté la reine régente, devant monseigneur lemaréchal d’Ancre, chef suprême de votre conseil, devant ces noblesseigneurs et ces nobles dames qui m’entendent, je flétris hautementl’inqualifiable conduite de ces scélérats, et je supplie VotreMajesté d’agréer mes très humbles excuses, au sujet de ce trèsregrettable incident. J’ajoute que mon premier soin, en rentrantchez moi, sera d’ordonner que les coupables soient recherchés. Jeréponds que le châtiment qui leur sera infligé sera si terrible,qu’il ôtera pour jamais l’envie de recommencer à ceux qui seraienttentés de les imiter. Que si les satisfactions que je donne ici,spontanément, paraissent insuffisantes, je suis prête à accordertoutes les réparations qu’il vous plaira de demander, Sire.
La manœuvre qu’elle venait d’accomplir avec cette rapidité dedécision si remarquable chez elle, était habile : en allantau-devant de tout ce qu’on pouvait lui demander, elle mettait leroi dans la nécessité de se contenter des satisfactions qu’elledonnait. Il est bien entendu que cette manœuvre ne pouvait réussirque si le roi ignorait qu’elle était la principale coupable et queces manœuvres louches qu’elle venait de stigmatiser avecindignation, c’est elle qui les avait commandées. Mais, àl’attitude de Valvert, elle avait compris qu’il n’avait pas parlé,que le roi ignorait le rôle qu’elle avait joué. Peut-être avait-ildes soupçons : et la colère qui l’animait le laissaitsupposer. Mais il n’avait pas de preuves, il reculerait devant unéclat.
Elle eut la satisfaction de voir qu’elle ne s’était pas trompéedans ses conjectures. Ne rencontrant pas de résistance, la colèredu roi tomba d’elle-même. Et la réponse prévue par Fausta arriva,telle qu’elle l’attendait.
– C’est bien, dit le roi, avec un reste de froideur, allez,madame. Et si sous tenez à ce que je continue à croire à cetteamitié dont vous me donnez l’assurance, faites bonne et promptejustice.
– Je réponds, Sire, que vous serez satisfait, promitFausta. Fausta fit sa révérence et sortit, sans que personnes’occupât d’elle.
Le roi se tourna aussitôt vers Concini. Il se montra trèsaimable avec lui. Il l’entretint de cette fille, perdue au berceauet miraculeusement retrouvée, dont il avait entendu parler, et ill’autorisa gracieusement à la lui présenter. Ce que Concini,radieux de ces marques de faveur qu’on lui prodiguait en public,s’empressa de faire.
Florence, rougissante, se vit de nouveau le point de mire detous les regards. Et l’accueil gracieux que lui fit le roi – sonfrère, après tout, comme avait dit justement Landry Coquenard – laréconforta un peu de l’accueil glacial que lui avait fait sa mère.En outre, cet accueil si particulièrement flatteur eut pourrésultat immédiat de déchaîner l’enthousiasme des courtisans qui,devant l’accueil de la reine avaient jugé prudent de dissimulersoigneusement l’admiration ardente, que suscitait en eux tant degrâce légère et de charme captivant, unis à tant de jeunesseéclatante et de radieuse beauté.
Cette présentation avait tout naturellement rapproché nos deuxamoureux. Car Valvert, obéissant sans doute à un ordre donnéd’avance, ne bougeait pas d’à côté du roi. Et le petit roi, coulantun regard espiègle sur Valvert, se donna le malicieux plaisir deprésenter nos amoureux l’un à l’autre, et cela, devant Concini,obligé d’accepter la chose le sourire aux lèvres. Il fit mieuxencore :
Il prit Concini par le bras et s’écarta avec lui de deux outrois pas, sous prétexte de se faire raconter comment il avaitperdu et retrouvé cette enfant. En sorte que, pendant que Concini,fier de la faveur royale et furieux de la liberté laissée àValvert, se lançait dans un récit forgé de toutes pièces, Valvertet Florence, seuls au centre de la vaste salle, à trois pas du roi,dont nul n’osait approcher, eurent cette joie précieuse autantqu’imprévue, de pouvoir s’entretenir librement, à voix basse.
Cet entretien dura autant que dura le récit de Concini :quelques minutes. Mais que de choses peuvent se dire deux amoureux,en quelques minutes !
Le roi avait paru écouter le récit de Concini avec une attentionsoutenue. Quand ce récit fut achevé, il se rapprocha des amoureux,ce qui mit fin à cette espèce de tête-à-tête qu’il leur avaitménagé. Il demeura quelques minutes encore à s’entretenir avec eux,et se retira enfin, emmenant Valvert avec lui.
Presque aussitôt après, Léonora partit à son tour avec Florence.La jeune fille était radieuse et ne songeait pas à dissimuler sajoie. Gracieuse et légère comme un papillon, elle allait à côté deLéonora, repassant dans sa pensée jusqu’aux paroles les plusinsignifiantes qu’elle venait d’échanger avec son fiancé. De soncôté, Léonora était sombre, préoccupée. En sorte qu’ellesarrivèrent à l’hôtel sans avoir échangé une parole.
Florence regagna aussitôt l’appartement qui lui avait étéassigné, depuis qu’elle était devenue comtesse de Lésigny.
Léonora s’enferma dans son retrait. Là, assise dans sonfauteuil, le coude sur une petite table placée près d’elle, la têtedans la main, inquiète, agitée, elle songeait :
« Un je-ne-sais-quoi me dit qu’une menace se cache souscette extraordinaire bienveillance du roi envers cette petite et cecomte de Valvert. Mais quoi ?… Que peut-il bienméditer ?… »
Un long moment, elle demeura rêveuse, cherchant une réponseplausible à cette question qui la troublait. Femme de tête, commetoujours, elle finit par prendre une résolution.
« J’ai beau me creuser la tête, se dit-elle, je ne trouvepas. Alors, le mieux est de brusquer les choses, à touthasard. »
Elle fit appeler La Gorelle et Rospignac. La Gorelle se présentala première. Elle lui donna quelques ordres brefs. Ce fut l’affaired’une demi-minute. Pendant que La Gorelle se coulait dehors par uneporte, Rospignac entra par une autre. Elle lui dit àbrûle-pourpoint :
– Rospignac, j’ai changé d’idée ; votre mariage, quine devait être célébré que dans quelques jours, doit l’être le plustôt possible.
– Je suis tout prêt, madame ! assura Rospignac, leregard flamboyant d’une joie triomphante.
– Ce sera pour demain, trancha Léonora. ÀSaint-Germain-l’Auxerrois et à minuit.
Et comme Rospignac ne pouvait réprimer un mouvement decontrariété en entendant l’heure insolite qu’elle fixait, elleexpliqua :
– Il faut bien vous dire, mon pauvre Rospignac, que cettepetite vous a en parfaite détestation.
– Et qu’importe, madame ! grinça Rospignac.
– Il importe, en ce sens, que je la crois capable de nousfaire un esclandre au dernier moment.
– Je comprends, madame, fit vivement Rospignac. Le jour,l’église serait pleine. La nuit, il n’y aura que les personnes quenous aurons invitées…
– Et nous n’inviterons, interrompit Léonora, quequelques-uns des gentilshommes de monseigneur, choisis parmi lesplus sûrs et les plus dévoués.
– En sorte que, s’il y a esclandre, il demeurera entrenous, acheva Rospignac.
– J’ai toujours dit que vous étiez d’une intelligenceremarquable, complimenta sérieusement Léonora.
D’un air détaché, elle lui donna quelques ordres, qu’il écoutaattentivement et le congédia enfin par ces mots :
– Allez, Rospignac, et soyez prêt pour demain soir.
– Peste ! je n’aurai garde de manquer aurendez-vous ! ricana Rospignac.
Il s’inclina et sortit en retroussant sa moustache d’un airconquérant. Sans perdre une seconde, Léonora se leva et se renditdans la chambre de Florence. Et, sans préambule, sans détour,allant droit au but :
– Florence, dit-elle, nous avons résolu, votre père et moi,de vous marier.
Elle parlait toujours avec la même douceur. Mais, plus quejamais, sous cette douceur apparente, perçait le ton impératif quin’admettait pas de discussion. Et Florence le sentit très bien.Elle le sentit si bien, qu’avec cette décision et cette franchisequi étaient si remarquables chez elle, elle le dit :
– C’est un ordre que vous me signifiez, madame.
– Oui, dit Léonora avec un accent de froide autorité.
« Ce mariage que nous avons résolu, pour des raisons de laplus haute gravité, que je ne puis vous faire connaître, ce mariagesera célébré demain soir…
– Demain soir ! balbutia Florence qui chancela sous cecoup imprévu.
– Demain soir, à minuit, en l’égliseSaint-Germain-l’Auxerrois, qui est votre paroisse, comme vous lesavez sans doute, acheva Léonora avec son effroyable douceur.
Déjà Florence s’était ressaisie : d’ici au lendemainminuit, elle trouverait bien moyen, si court que fût le délai qu’onlui accordait, d’informer Odet. Et, avec un calme qui surpritLéonora, elle interrogea :
– Puis-je connaître le nom de l’homme auquel vous entendezme lier par contrainte, jusqu’à la fin de mes jours ?
C’est le baron de Rospignac, révéla Léonora avec une lenteurcalculée.
Ce nom, qui tombait ainsi à l’improviste, produisit sur Florencel’effet d’un coup de massue. Elle oublia les résolutions qu’ellevenait de prendre, elle oublia toute prudence, et perdit en mêmetemps tout son sang-froid. Elle se redressa, et dans un sursaut derévolte indignée, elle cria :
– Vous me tuerez, plutôt que de me faire accepter cemisérable époux !
– Je ne vous tuerai pas, et vous l’épouserez.
– Jamais !
– Vous l’épouserez, vous dis-je. Nous saurons bien vous ycontraindre.
– Je ne vous suis rien… Je ne vous reconnais pas le droitde disposer de moi, contre ma volonté, et comme un vil bétail.
– Pardon, répliqua Léonora aussi calme que Florence, horsd’elle-même, paraissait avoir perdu la tête, pardon, que vous levouliez ou non, vous êtes maintenant ma fille ! Que vous levouliez ou non, j’ai sur vous tous les droits d’une mère. Jusqueset y compris le droit de disposer de vous, malgré vous, pour votrebien.
Ces paroles, qu’elle prononçait sans colère, avec la mêmeautorité froide, inexorable, que rien ne paraissait devoir fléchir,produisirent sur la jeune fille un effet terrible. Le bandeauqu’elle s’était un peu trop complaisamment laissé appliquer sur lesyeux, dans son ardent désir de se sacrifier pour le salut de samère, ce bandeau qui l’aveuglait, tomba brusquement. Et elle vitclair, elle comprit, trop tard, qu’elle avait été odieusementabusée, qu’elle s’était livrée elle-même, pieds et poings liés, àune ennemie implacable. Elle comprit que cette ennemie la tenaitmaintenant et la briserait impitoyablement pour atteindre un butténébreux qu’elle s’était fixé et qu’elle n’entrevoyait pasencore.
Et elle recula, effarée, comme si elle avait vu s’ouvrir soudaindevant ses pas un gouffre sans fond dans lequel elle allait rouler,déchirée, meurtrie, et au fond duquel elle allait venir s’écraser.Et dans son esprit éperdu, cette clameur retentit :
« Oh ! dans quel infernal traquenard me suis-je laisséprendre !… »
Cependant, Léonora continuait avec son effroyabledouceur :
– Que vous le vouliez ou non, nous avons sur vous toutel’autorité que tous les parents ont sur leurs enfants. Cetteautorité sacrée, nous saurons la faire respecter. Dites-vous bienque si la fantaisie vous prend de vous révolter, vous serez traitéecomme les gens de qualité ont coutume de traiter les fillesrebelles : en les enfermant au fond d’un cloître. Etdites-vous encore que si la grille d’un cloître s’ouvre pour vouslaisser entrer, nulle puissance humaine ne pourra l’ouvrir pourvous en faire sortir. Vous serez comme ensevelie vivante au fondd’une tombe. Vous n’en sortirez que clouée entre quatre planches,pour aller dormir votre dernier sommeil dans l’agreste champ derepos de la communauté où vous aurez agonisé durant des annéeslongues comme des éternités.
Peut-être, en prononçant ces paroles, Léonora avait-elle, malgréelle, laissé percer que son désir ardent était de se débarrasserd’elle de l’horrible manière qu’elle venait d’indiquer. Ce qu’il ya de certain, c’est qu’en les entendant, ce fut comme un éclairfulgurant qui vint illuminer les ténèbres dans lesquelles sedébattait son esprit aux abois. De même qu’elle avait comprisl’instant d’avant qu’elle avait été attirée dans un traquenard,elle comprit maintenant pourquoi. Et ce fut d’abord comme si toutcroulait en elle, autour d’elle. Et elle râla enelle-même :
« C’est à cela qu’elle voulait m’acculer ! C’est cela,cette chose hideuse que ma mère voulait !… Ma mère !… mamère pour qui j’eusse avec joie donné mon sang goutte à goutte, mamère qui m’a si bien laissé voir tout à l’heure qu’elle ne mepardonnait pas d’être vivante, ma mère qui n’a pas eu le couraged’ordonner qu’on en finisse avec moi par un coup de poignard ou unegoutte de poison, ma mère a trouvé cette chose horrible : lamort lente, épouvantable, au fond d’un cloître !…Affreux !… c’est affreux !… »
Florence se trompait. Ce n’était pas sa mère, c’était Léonoraqui avait trouvé cette abominable combinaison, et peut-être, à soninsu, avait-elle été conseillée par cette insurmontable, cetteféroce jalousie, pire que la plus impitoyable des haines, qui lafaisait s’acharner contre tout ce qui, de près ou de loin, luirappelait une infidélité de son trop volage Concino. Cetteinfidélité fût-elle antérieure à son mariage.
Pour être juste, nous devons ajouter que si la mère n’avait pastrouvé la combinaison, elle ne devait pas manquer de l’approuverdes deux mains, le jour où elle la connaîtrait. N’avait-elle paspresque mis en demeure Léonora de la débarrasser de cettepetite ?
Pour en revenir à Florence, après ce premier moment dedéchirement et d’accablement, elle se ressaisit. Et alors, ayantretrouvé toute sa lucidité, elle se révolta :
« Oh ! mais je ne veux pas de cette morthideuse !… Je me défendrai !… Je me défendrai de toutesmes forces et par tous les moyens !… »
Ainsi la menace de Léonora qui tendait à l’affoler en laterrifiant, eut ce résultat imprévu de lui rendre, avec lesang-froid, toute sa résolution et tout son courage.
Léonora ne s’aperçut pas du changement qui s’était produit enelle.
Elle s’était levée. Elle trancha :
– Réfléchissez. Vous avez toute la nuit et toute la journéede demain pour cela. Je reviendrai chercher votre réponse demainsoir. Selon ce que vous aurez décidé, vous sortirez d’ici pouraller à l’église recevoir la bénédiction nuptiale… ou pour aller aucouvent dont vous ne sortirez plus.
Cette fois, Florence se garda bien de résister.
– Je réfléchirai, madame, dit-elle simplement.
Et le ton sur lequel elle disait cela indiquait si bien qu’elleétait à moitié domptée que Léonora, en se retirant,songeait :
– Allons, je crois que la peur du couvent sera plus forteque sa répulsion pour Rospignac !
Demeurée seule, Florence s’assit dans le fauteuil que venait dequitter Léonora. Elle ne pleura pas, elle ne s’abandonna pas :elle sentait bien que ce n’était pas le moment de s’affoler. Etavec une force de volonté admirable, elle réussit à garder uncalme, une lucidité dont elle avait besoin plus que jamais.
Maîtresse d’elle-même, elle envisagea froidement sa situation etse dit qu’elle devait appeler Odet à son secours. Alors elle sesouvint que, le matin même, Léonora lui avait assuré qu’elle étaitlibre désormais de sortir à son gré de l’hôtel.
– Si c’est vrai, se dit-elle, au lieu d’appeler Odet à monsecours, je n’ai qu’à aller le trouver… je n’ai qu’à fuir au plusvite ce coupe-gorge où je n’aurais jamais dû mettre lespieds !…
Elle fut aussitôt sur pied. Elle prit une mante, s’enveloppadedans des pieds à la tête et se trouva prête à sortir. Alors, elleréfléchit :
« Madame Léonora a peut-être menti… Si elle n’a pas menti,elle n’est pas femme à avoir oublié de changer ses dispositions etde donner l’ordre de me garder plus étroitement que jamais ici…Cependant, cet oubli, si extraordinaire qu’il m’apparaisse, n’estpas impossible… Le plus simple, c’est d’aller y voir. »
Ayant pris cette résolution, elle mit la main sur le loquet avecla crainte de trouver la porte verrouillée à l’extérieur… Non, laporte s’ouvrit facilement, sans bruit. La porte de la petiteantichambre qu’elle traversa s’ouvrit pareillement. C’était de bonaugure.
Elle s’engagea dans un couloir en se disant que puisqueMme Léonora avait négligé de l’enfermer chez elle,elle pouvait avoir pareillement négligé le reste. Elle s’était miseen marche avec la presque certitude qu’elle allait à un échec. Ellecommença à espérer.
Elle n’avait pas fait deux pas dans ce couloir, qu’elle seheurta à La Gorelle, surgie elle ne savait d’où. Obséquieuse, lamégère se courba devant elle et, de sa voix doucereuse :
– Est-ce que vous avez l’intention de sortir,madame ?
La Gorelle, comme on voit, ne la tutoyait plus, l’appelait« madame » et lui témoignait un respect excessif. MaisFlorence était payée pour se méfier d’elle. Elle se tint sur laréserve et, à une autre question, elle répondit par deuxquestions :
– Suis-je prisonnière ?… Avez-vous ordre de m’empêcherde passer ?…
– Sainte mère de Dieu, non ! protesta la vieille plusobséquieuse et plus doucereuse que jamais.
Et elle ajouta :
– Seulement, comme il n’est pas convenable qu’unedemoiselle de votre rang s’aventure seule dans la rue, j’ai reçul’ordre de vous accompagner. C’est pourquoi je me suis permis devous demander si vous sortiez.
– En ce cas, suivez-moi, car je sors, en effet, ditFlorence. Elle se remit en marche. La Gorelle allait sur ses talonset la couvait d’un regard chargé de tant de cruelle ironie que sielle s’était brusquement retournée, si elle avait pu surprendre cepétillement mauvais de chatte qui joue avec la souris prise, elleeût été fixée du coup, elle eût immédiatement fait demi-tour,jugeant inutile de pousser plus loin l’expérience.
Mais Florence ne se retourna pas, continua son chemin. Ellestraversèrent la cour sillonnée de visiteurs, de gentilshommes deservice, de laquais chamarrés. Et les gens de la maison quireconnaissaient la jeune fille la saluaient respectueusement aupassage. Personne ne fit mine de l’arrêter. Elles n’étaient plusqu’à quelques pas de la porte monumentale, grande ouverte. Le cœurlui sautant dans la poitrine, Florence, frissonnante de joie etd’espoir, sous son calme apparent, s’approchait de plus en plus del’arche béante, en se disant que dans quelques secondes elle seraitdans la rue, ayant reconquis sa liberté.
Derrière elle, La Gorelle souriait toujours de son sourirevisqueux et plus que jamais ses yeux pétillants d’une joiemauvaise, triomphante.
Sur le seuil de cette porte que Florence atteignait, plusieursdes ordinaires de Concini se tenaient, groupés de telle sortequ’ils semblaient interdire le passage. Cette dispositioninquiétante n’échappa pas à la jeune fille. Elle allait quand mêmetenter de passer au milieu de ces gentilshommes. Elle s’arrêtainterdite : parmi eux elle venait de reconnaîtreRospignac.
Juste à ce moment, le baron l’aperçut de son côté – ou parutl’apercevoir seulement à ce moment. Il se détacha du groupe et, lechapeau à la main, s’avança vivement, s’inclina galamment devantelle, et, dans une attitude de respect irréprochable, baissant lavoix :
– Vous désirez sortir madame ? dit-il. Et, souriant,galant, empressé :
– Veuillez me donner le mot de passe et j’aurai l’honneurde vous conduire moi-même jusqu’à la rue.
– Le mot de passe ! bégaya Florence interloquée.
– Sans doute, madame, fit Rospignac toujours souriant.
Et, comme s’il remarquait alors seulement son embarras, ils’inquiéta :
– Mon Dieu, madame, est-ce que Mme lamaréchale aurait oublié de vous le donner, ce maudit mot depasse ?
Comme elle se taisait, jouant la confusion, ils’excusa :
– Vous me voyez désespéré, madame… Vous voudrez biencomprendre qu’un soldat ne saurait manquer à sa consigne… Et lamienne, par malheur, est de ne laisser sortir personne sans le motde passe… Mais, si vous voulez bien attendre une minute, je courschez Mme la maréchale et…
– Inutile, j’ai réfléchi, monsieur, je ne sortirai pas,interrompit Florence qui n’était pas dupe de la comédie.
– Voulez-vous me permettre d’avoir l’honneur de vousescorter jusqu’à vos appartements ? offrit Rospignac toujoursrespectueusement galant.
– Merci, monsieur, fit sèchement Florence qui avait déjàfait demi-tour.
Quelques minutes plus tard, elle était de retour dans sachambre. Elle se débarrassa de sa mante et reprit place dans sonfauteuil. Une toux discrète qui se fit entendre près d’elle lui fitlever la tête. C’était La Gorelle qui toussait ainsi pour attirerson attention. Plongée dans des réflexions profondes, Florencen’avait pas remarqué que la mégère l’avait suivie jusque chez elleet était entrée dans sa chambre derrière elle.
Importunée, elle allait la congédier. La Gorelle ne lui laissapas le temps de le faire. Elle se coula près d’elle, et baissantmystérieusement la voix, promenant un regard inquiet autourd’elle :
– Vous ne pouvez pas sortir, demoiselle, dit-elle… Mais jepuis sortir, moi… En sorte que si, des fois, vous aviez besoin defaire faire quelque commission… porter quelque message… vouscomprenez ?… Enfin, bref, c’est pour vous dire que… jepourrais m’en charger, moi.
– Vous ! s’écria Florence, méfiante.
– Moi !… eh ! mon Dieu, il ne faut pas me voirplus noire que je ne suis !… Je rends volontiers service…moyennant une honnête récompense, comme de juste… Et je suppose quevous ne regarderez pas à y mettre le prix.
Cette proposition inespérée, que la vieille faisait avec sonordinaire cynisme inconscient, laissa un instant Florence perplexe.Mais elle réfléchit qu’elle n’avait pas d’autre moyen de salut quecelui qui s’offrait inopinément à elle.
« Après tout, se dit-elle, si cette misérable femme metrahit, que pourra-t-on me faire de plus que ce dont on m’amenacée ? Rien… alors… à la grâce de Dieu. »
Et tout en la fouillant de son regard clair :
– Vous voulez bien vous charger de porter une lettre à sonadresse ?
– Une lettre, dix lettres, si vous voulez !… Du momentque vous y mettez le prix !
– Une seule lettre, répéta Florence. Pour ce qui est duprix, je n’ai pas d’argent… mais j’ai des bijoux. En voici un.Estimez-vous que ce soit suffisant ?…
En disant ces mots, elle lui présentait une des bagues qu’elleavait aux doigts et qui faisait partie des joyaux que Léonora luiavait fait mettre le matin même pour sa présentation à la reine –ces joyaux qui avaient excité la convoitise de La Gorelle.D’ailleurs, elle était bien décidée à les lui donner tous si ellel’exigeait.
Elle n’eut pas besoin d’en venir là. Les yeux étincelants, labouche fendue jusqu’aux oreilles par un rictus de contentement, LaGorelle fondit sur la bague qui disparut comme par enchantement. Etsincère, une fois dans sa vie :
– Si c’est suffisant ?… Je crois bien !… C’estdix fois plus que je n’aurais osé vous demander !…
Elle eût été bien navrée si elle avait pu supposer que la jeunefille n’eût pas hésité à lui abandonner tout ce qu’elle possédait.Par bonheur, cette idée ne lui vint pas. Et sous le coup d’unesatisfaction si forte qu’elle en oubliait ses habitudes dedissimulation et qu’elle la laissait éclater ouvertement,résolument :
– Écrivez votre lettre, demoiselle. Et pour ce prix-là, jevous jure sur ma part de paradis qu’elle sera fidèlement remise pasplus tard que demain matin.
Sans perdre une seconde, Florence griffonna deux ou trois lignessur une feuille de papier qu’elle plia, cacheta et tendit à LaGorelle. Celle-ci prit le billet, l’enfouit dans son sein etréellement sincère promit encore :
– Il est trop tard pour faire votre commission ce soir,mais soyez tranquille, demain matin, à la première heure, ce serachose faite. Dormez sur vos deux oreilles, madame.
Le premier soin de La Gorelle, quand elle se trouva dans sachambre, porte close, verrou poussé, fut de sortir le billet de sonsein et de regarder la suscription !…
– Tiens ! fit-elle étonnée, ce n’est pas à son galantqu’elle écrit !… Il me semblait pourtant !… Que peut-ellebien avoir à faire avec dame Nicolle, propriétaire de l’hôtelleriedu Grand-Passe-Partout, rue Saint-Denis, à qui cettelettre est adressée ?
Elle demeura un moment rêveuse, sa curiosité éveillée. Puis,secouant la tête :
– De quoi vais-je me mêler, là ?… Pour porter cettelettre à dame Nicolle, Florence m’a donné cette bague.
Elle sortit la bague de sa poche et l’œil luisant, tirant lalangue, elle soupesa le cercle d’or, étudia sous toutes ses facesle diamant qui y était enchâssé avec le soin minutieux et la sûretéde coup d’œil d’un orfèvre expert, et, satisfaite, reprenant sonmonologue :
– Une bague qui vaut bien, ma foi, plus de mille écus… Pourcent écus… et même moins… je l’aurais portée, cette lettre… C’estdonc une magnifique affaire que je fais. Et puisque Florence semontre plus généreuse que le seigneur Concini, son père, quipourtant est l’homme le plus généreux que je connaisse,j’accomplirai honnêtement la besogne pour laquelle je suis payéed’avance. Demain matin, cette lettre sera remise à dame Nicolle…puisque dame Nicolle il y a. Quant au reste, ce n’est pas monaffaire.
Ce jour où La Gorelle devait porter à dame Nicolle le billet deFlorence était un vendredi.
Ce vendredi-là, Pardaillan avait décidé de le consacrer aurepos. Un repos que ses compagnons et lui avaient bien gagné, aprèsles journées si bien remplies qui l’avaient précédé. Enconséquence, ils avaient tous fait la grasse matinée.
Vers dix heures, laissant Landry Coquenard, Escargasse etGringaille à la maison, Pardaillan et Odet de Valvert étaientsortis par la rue de la Cossonnerie. Ils avaient décidé de flânerun long moment par les rues, pour se rendre compte par eux-mêmes del’effet produit sur la population par les trois explosions de laveille qui étaient leur œuvre.
Mais, avant toute chose, ils s’étaient rendus à l’auberge duGrand-Passe-Partout. Ils trouvèrent dame Nicolle quis’apprêtait à sortir et qui les accueillit par un sourire engageantqui mettait à découvert une double rangée de dents d’une blancheuréblouissante, et par ces mots :
– Vous arrivez à propos, messieurs !… Monsieur lechevalier, on vient d’apporter à l’instant un billet pour vous, queje m’apprêtais à vous porter, suivant les instructions que vousm’avez données !… Monsieur le comte, si vous voulez allerfaire un tour à l’écurie, vous y trouverez quatre chevauxmagnifiquement harnachés, qu’un palefrenier a amenés pour vous,hier soir… de la part du roi ! monsieur.
Pardaillan avait pris le billet que lui tendait dame Nicolle. Ilne paraissait pas pressé de l’ouvrir : sur le large cachet quile scellait, il avait reconnu les armes de Fausta. Il ne lui enavait pas fallu davantage pour deviner ce qu’il disait. Il le posanégligemment à sa ceinture et, après avoir remercié dame Nicolled’un sourire, s’adressant à Valvert avec un de ces souriresindéfinissables comme il en avait parfois :
– Le roi s’est enfin décidé à remplacer les chevaux qu’onnous a tués au cours de cette expédition qui a été si profitablepour lui, mais qui nous a à moitié ruinés, nous. Allons voir cela,comte… Je ne vous cache pas que je crains fort que les quatre bêtesmagnifiques dont parle dame Nicolle, qui n’y entend riend’ailleurs, ne soient tout bonnement quatre courtauds vulgaires,bons tout au plus pour les laquais.
– Eh ! monsieur, fit Valvert en riant ! Il mesemble que vous n’avez guère confiance en la générosité duroi !
– Aucune confiance, Odet, aucune !… C’est que je leconnais, voyez-vous : il est d’une ladrerie qui dépasse, et detrès loin, la ladrerie de son père, le roi Henri IV… C’estd’ailleurs le seul et unique point sur lequel il lui ressemble, àson père.
Ils arrivèrent à l’écurie. Ils étudièrent les quatre bêtes enparfaits connaisseurs qu’ils étaient. Dame Nicolle n’avait pasexagéré : c’étaient quatre montures superbes, dignes d’un roi.Valvert, les yeux brillants de plaisir, se répandait enexclamations admiratives, ne dissimulant pas sa joie puérile.Pardaillan se contenta de dire :
– Allons, il n’y a trop rien à dire. Il a fait assezconvenablement les choses. Mais minute : j’ai déboursé pas mald’argent, moi !… Voyons s’il a pensé à me rembourser.
Sans plus tarder, il fouilla les fontes. Dans l’une d’elles, ilfinit par découvrir un petit sac qu’il sortit vivement. Il le fitsauter un instant dans sa main, comme pour le peser, et avec unsourire satisfait :
– Il y a mille pistoles là-dedans… Nous n’en serons pas denotre poche… C’est toujours cela.
Il réfléchit une seconde et :
– Les chevaux vous appartiennent, puisque ce sont lesvôtres qui ont été abattus…
– Vous faites erreur, monsieur, interrompit Valvert enriant. Je n’ai perdu, moi, que deux chevaux. Le troisièmeappartenait à Escargasse. Le quatrième que vous voyez à cerâtelier, près du vôtre, appartient à Gringaille.
– C’est différent, reprit Pardaillan gravement. Vousrendrez donc à Escargasse le cheval qui lui revient… Il ne perd pasau change, le drôle… Pour ce qui est de l’argent, il m’appartient…puisque c’est moi qui ai fait les frais de l’entreprise… Est-cejuste ?
– Tout à fait, monsieur.
– Cependant, je n’oublie pas que vous avez dû, de votrecôté, faire l’avance de quelques menues sommes.
– Oh ! si peu que ce n’est pas la peine d’enparler.
– Pardon, pardon, fit Pardaillan avec la même gravité,c’est ici comme une manière d’association. Les comptes doivent êtreétablis, honnêtes et clairs… Chacun doit avoir la part qui luirevient… Il ne faut pas, corbleu, que l’un des associés s’engraisseaux dépens de l’autre… Donc, dites-moi combien vous avezdéboursé…
– Quelques centaines de livres… Je vous avoue, monsieur,que je n’ai pas compté…
– Vous avez eu tort… Voyons, mille livres, est-cesuffisant ?
– C’est trop monsieur, beaucoup trop ! D’ailleurs, jeréalise un bénéfice appréciable avec les chevaux.
– Parbleu ! et moi, est-ce que vous croyez que j’aidéboursé mille pistoles, par hasard ?… Non, non, à chacun sondû… Je vais vous compter cent pistoles.
Pardaillan ouvrit le sac et y plongea la main. Il en sortit toutd’abord un billet qu’il déplia :
– Tiens ! tiens ! fit-il d’un air goguenard, lesceau particulier du roi… écrit entièrement de sa main !… ÀM. le comte de Valvert… Ah ! diable, quel indiscret jefais !… Prenez et lisez, Odet, ceci est à vous.
Valvert prit le billet et lut tout haut :
« Ceci n’est que le remboursement légitime de ce que vousavez déboursé pour notre service. C’est autrement que semanifestera la reconnaissance de votre obligé et bien affectionnéLouis, roi ».
– Quel homme, monsieur ! s’écria Valvert, rouge deplaisir.
– Peste, je crois bien ! railla Pardaillan.
Et de son air de pince-sans-rire : voilà un billet qu’ilfaut serrer précieusement dans vos archives.
– C’est ce que je ne manquerai pas de faire, dit Valvert,très sérieux, lui.
– À la bonne heure !… Vous me direz, à la fin del’année, si toutefois je suis encore de ce monde, de combien ceprécieux parchemin aura augmenté vos revenus !… En attendant,prenez vos cent pistoles… Je vous assure qu’elles valent tout justecent pistoles de plus que ce chiffon de papier !
Et Pardaillan glissa les cent pistoles d’or dans la main deValvert ébahi. Et, avec le même flegme, puisant de nouveau dans lesac, il reprit :
– Maintenant, ces cent autres pistoles à partager entreGringaille, Escargasse et Landry… Cent pistoles à ces troisdrôles ? Heu !… c’est peut-être beaucoup !… Ensomme, dans cette affaire, ces trois coquins n’ont fait que segoberger sans vergogne… et je ne sais si ce n’est pas un peuexcessif de les gratifier de pareille somme… Mais, baste, je neveux pas lésiner !… Maintenant, une vingtaine de pistoles dansma poche… Et voilà ce que l’on peut appeler des comptes d’associéshonnêtement établis.
En faisant ces réflexions tout haut, Pardaillan comptaitimperturbablement les sommes qu’il tirait du sac. Quand ce futchose faite, il reprit son air sérieux pour dire :
– Ce n’est plus l’associé qui parle maintenant. Et l’amivous dit : s’il vous faut davantage, puisez dans ce sac, sanscompter… Si vous avez besoin de tout… prenez sans vous gêner.
– Merci, monsieur, fit doucement Valvert. Dieu merci, il mereste assez pour vivre toute une année sans me priver.
– Peste, vous êtes riche ! complimenta Pardaillan sansinsister davantage.
Et se tournant vers dame Nicolle, qui les avait suivis et quiavait observé cette scène, un sourire amusé aux lèvres :
– Dame Nicolle, lui dit-il, prenez les sept cent soixanteet quinze pistoles qui restent dans ce sac et allez me les mettreen lieu sûr… Et soyez mille fois remerciée, ma chère.
Dame Nicolle partit aussitôt, emportant le sac qu’on venait delui confier. Alors Pardaillan prit le billet qu’il avait passé à saceinture, fit sauter le cachet, et d’un air détaché :
– Voyons maintenant ce que me veutMme Fausta.
Malgré les airs indifférents qu’il affectait, il faut croirequ’il attachait une importance considérable à ce billet dont il nes’était pas pressé de prendre connaissance, car après l’avoir luune fois, et fort attentivement, il le relut une deuxième fois,plus attentivement, plus lentement, pesant chaque mot, cherchantvisiblement à lire entre les lignes ce que le texte s’était efforcéde dissimuler.
Puis, silencieusement, il tendit le billet à Valvert et seplongea dans des réflexions profondes.
Valvert lut à son tour. Le billet disait ceci :
« Pardaillan, le moment est venu de tenir la promesse queje vous fis à Saint-Denis.
Vous connaissez, au village de Montmartre, la petite place surlaquelle se dressait le gibet des Dames qu’une explosion détruisitil y a quatre ou cinq ans[14]
[15] . Près des restes calcinés de ce gibetpasse un chemin qui conduit à la fontaine du But. Sur ce chemin, enbordure sur la place, se dresse la ferme du basse-courier desDames. C’est dans cette ferme que, demain, samedi, à dix heures dumatin, j’amènerai moi-même la petite Loïse et la paysanne à quielle était confiée et qui ne l’a pas quittée depuis que je la tiensen mon pouvoir.
Inutile de vous présenter avant : je ne pourrai être làqu’à l’heure que je vous fixe.
Libre a vous de vous faire accompagner Mais je vous jure que jeviendrai sans escorte aucune, toute seule, à ce rendez-vous. Etvous savez, Pardaillan, que je ne me suis jamais abaissée à vousmentir, à vous. »
Après avoir lu, Valvert attendit un instant, fixant Pardaillanqui, les yeux perdus dans le vague, ne paraissait pas le voir. Etle touchant légèrement du doigt, il interrogea :
– Qu’allez-vous faire, maintenant ? Irez-vous à cerendez-vous, qui me paraît singulièrement louche ?
Pardaillan tressaillit, arraché brusquement à ses pensées. Ilprit machinalement le billet que Valvert lui tendait, le déchira,en jeta les morceaux et, ayant repris contact avec la réalité, sonsourire railleur au coin des lèvres :
– Je ne sais encore si j’irai au rendez-vous de Fausta…Mais ce que je sais bien, c’est que nous allons nous rendre sur lesterres de Mme l’abbesse de Montmartre, sans plustarder… Et nous allons, s’il vous plaît, prendre nos compagnons enpassant… Et voulez-vous que je vous dise… Je serai diantrementétonné si nous ne rencontrons pas là Mme Faustaelle-même… ou le señor d’Albaran… ou quelqu’un de sesgens !…
Ils partirent. Ils n’avaient pas fait cinquante pas dans la rueSaint-Denis, lorsqu’ils croisèrent La Gorelle. Ils ne firent pasattention à elle.
Elle, en revanche, les reconnut. Elle s’arrêta un instant et lesregarda s’éloigner, un sourire équivoque aux lèvres.
Ils s’engagèrent dans la rue aux Fers. La Gorelle poursuivit saroute et entra au Grand-Passe-Partout. Comme on le voit,elle tenait parole et accomplissait honnêtement la besogne pourlaquelle Florence l’avait royalement payée d’avance. Par malheur,dame Nicolle était occupée à ce moment-là, et comme La Gorelle, parmaladresse ou par crainte de se compromettre, n’avait pas dit de lapart de qui elle venait, dame Nicolle la fit attendre uninstant.
Oh ! très peu de temps : deux ou trois minutes tout auplus. Mais à ces deux ou trois minutes vinrent s’ajouter deux outrois autres minutes qu’elle dut perdre à écouter la mégère qui nevoulait pas déguerpir avant d’avoir obtenu une récompense, sipetite fût-elle. Dame Nicolle qui, à un signe imperceptible dont LaGorelle n’avait pu saisir la signification, avait compris à quiétait destiné le billet, lui jeta un écu, que la vieille rapaceempocha sans vergogne, et la planta là pour courir après Odet deValvert qui ne pouvait être loin, pensait-elle.
Malheureusement, Pardaillan et Valvert avaient marché pendant cetemps. Ils s’étaient arrêtés quelques secondes sous les volets closde leur maison. Pardaillan avait sifflé d’une certaine façon. De lamaison, on avait répondu par un coup de sifflet modulé de la mêmemanière. Ils avaient repris leur chemin et étaient allés se posterprès de la rue de la Cossonnerie en face de la fameuse auberge dela Truie qui file.
À ce moment, dame Nicolle accourait dans la rue aux Fers. Sielle avait eu l’idée de pousser jusqu’à la rue duMarché-aux-Poirées, peut-être les eût-elle aperçus. Elle n’y pensapas. Elle sortit une clef de sa poche et, après avoir jeté unrapide coup d’œil autour d’elle pour s’assurer si on ne l’épiaitpas, elle ouvrit et entra.
À ce moment même, Landry Coquenard, Gringaille et Escargasse, larapière au côté, le manteau sur les épaules, sortaient par la ruede la Cossonnerie. Pardaillan leur fit signe de suivre et, tenantValvert par le bras, s’en alla d’un pas assez allongé vers la rueMontmartre.
Dans le faubourg Montmartre, Pardaillan allongea le pas. Lestrois suivaient à quelques pas, sans savoir où on les conduisaitainsi. Après avoir franchi le pont des Porcherons, lequel enjambaitl’égout qui traversait le faubourg, son œil perçant découvrit auloin une litière qui grimpait un chemin assez raide. Près de lalitière, marchait un colosse, à cheval. Derrière la litière,suivait une escorte de huit cavaliers, armés jusqu’aux dents.
– Regardez, fit Pardaillan, reconnaissez-vous cette taillede géant ?
– D’Albaran ! s’écria Valvert.
– Lui-même ! fit Pardaillan, à peu près remis, commevous voyez, du coup d’épée que vous lui avez allongé il y a unehuitaine de jours.
– Il escorte Mme Fausta ?
– Parbleu ! Je vous avais bien dit que je seraisdiantrement étonné si nous ne la rencontrions pas par là !… Etmaintenant, savez-vous où mène ce chemin qui enjambe lamontagne ?[16] Eh bien, il passe devant l’entrée del’abbaye… Il traverse, du côté du levant, cette petite place surlaquelle se trouve, du côté du couchant, la ferme en question.
– Et vous supposez qu’elle se rend à cette ferme ?
– J’en donnerais ma tête à couper !… Seulement, il nefaudrait pas croire qu’elle va s’y rendre comme cela, tout droit augrand jour ! Peste ! ce serait bien mal connaîtreMme Fausta !
Et Pardaillan se mit à rire doucement, d’un rire qui eût fortinquiété Fausta si elle avait pu le voir et l’entendre.
Puis, se retournant, il fit signe aux trois braves d’approcher.Ils vinrent à l’ordre, raides comme des soldats à la parade.Pardaillan commença par leur remettre les mille livres qu’il leurdestinait. Ce qui prouva qu’il voulait se donner le temps deréfléchir à ce qu’il allait faire. L’argent, avec des grognementsde jubilation, fut partagé fraternellement, avec une rapidité etune précision qui attestaient qu’ils connaissaient à fond lamanière d’évaluer cette opération d’arithmétique qu’on appelle unedivision.
– Escargasse, dit Pardaillan, tu vas prendre Landry avectoi. Et voici ce que vous allez faire.
Et, avec cette concision et cette netteté si remarquables chezlui, il leur donna ses instructions. Dès qu’il eut fini, Escargasseet Landry se lancèrent à la poursuite de la litière, qu’ils semirent à suivre de loin avec cette adresse particulière qui dénoteune grande expérience.
Quant à Pardaillan, accompagné de Valvert et suivi deGringaille, il se lança, à grandes enjambées, dans un sentier detraverse. Après une marche assez longue, accomplie à une alluredésordonnée, ils arrivèrent au pied d’une butte sur laquelle sedressaient cinq moulins. Au pied de cette éminence béaitl’ouverture d’une carrière abandonnée. Un peu plus loin, vers lenord, un autre moulin agitait ses grands bras de toile dansl’espace.
En route, Pardaillan avait dû donner ses instructions à Valvertet à Gringaille, car il se contenta de désigner de la main cemoulin solitaire, en disant à Valvert :
– Gringaille va vous conduire.
Valvert et Gringaille repartirent, de plus belle, au pas decourse. À quelques centaines de pas du moulin se trouvait lafontaine du But[17] . Entre la fontaine et le moulin sevoyait l’entrée d’une carrière abandonnée, pareille à celle qui setrouvait au pied de la butte des cinq moulins, devant laquellePardaillan était resté seul. Ce fut dans cette carrière queValvert, conduit par Gringaille, vint s’engouffrer. Nous leslaisserons pour suivre Pardaillan.
Pardaillan avait disparu dans la carrière. Dans les ténèbresépaisses dans lesquelles il évoluait, il se dirigeait avec autantd’assurance que s’il s’était trouvé à la lumière du jour, sous leclair soleil. Il marcha assez longtemps. Il ne s’arrêta qu’une foisdans une manière de grotte spacieuse, taillée dans le gypse et oùse trouvaient mille objets divers. Sans hésiter, en homme quiconnaît admirablement les lieux, il alla à un endroit précis et yramassa quelque chose qu’il mit sous son manteau. Et ilrepartit.
Il n’alla pas loin. Il se heurta à un mur. Il ouvrit ce mur,comme il en avait ouvert deux ou trois depuis qu’il se trouvaitdans ces souterrains. Le mur ouvert et refermé derrière lui, il setrouva dans un couloir assez étroit. Il tourna à droite, dans cecouloir. Il fit une dizaine de pas et se trouva de nouveau arrêtépar un mur. Comme dans les autres, il y avait une porte invisibledans ce mur. Il l’ouvrit comme il avait ouvert les autres.
Il s’arrêta et sortit de dessous le manteau l’objet qu’il avaitramassé l’instant d’avant. C’était une lanterne. Il battit lebriquet et alluma sa lanterne. Et il entra.
Ici, c’était une cave, plutôt petite. Il y avait là quelquescaisses défoncées, quelques outils hors d’usage et, juste en facela porte invisible par où il venait d’entrer, un escalier de pierrequi accédait à l’étage au-dessus. D’ailleurs, pas de porte, pas lamoindre ouverture visible dans ce petit caveau.
Ce ne fut pas à l’escalier que Pardaillan alla. Ce fut au mur degauche. Sur ce mur, il projeta la faible lueur de sa lanterne enmurmurant :
– L’abbaye se trouve dans cette direction… Donc, si je neme suis pas grossièrement trompé dans mon raisonnement, c’est parlà que Fausta va venir… Et bougonnant : quand je pense que jesuis venu plus de vingt fois ici et que je n’ai jamais eu l’idéed’étudier ce mur d’un peu près !… Il leva les épaules :oui, mais, pour étudier ce mur, il aurait fallu avoir des soupçons…et ces soupçons, c’est la lecture du billet de Fausta qui me les asuggérés… Et puis, à quoi bon me mettre l’esprit à l’envers :Fausta, tout à l’heure, va m’indiquer où se trouve la porte etcomment on l’ouvre !… À moins qu’elle ne soit déjàarrivée ! Diable ! voilà qui ne ferait pas monaffaire !…
Il éteignit sa lanterne, la glissa sous le manteau et mit lepied sur la première marche de l’escalier. À mesure qu’il montait,sans que le moindre craquement trahît sa présence, une faible lueurarrivait jusqu’à lui. Il songea :
« La porte de la première cave doit êtreouverte. »
En effet, au haut de l’escalier, il y avait une porte grandeouverte : une vraie porte en cœur de chêne, celle-là. Etc’était une vraie cave, le double plus grande que l’autre, où sevoyaient les mille objets divers qu’un paysan entassehabituellement là, qui, d’un côté, était divisée en trois petitscaveaux, fermés simplement au loquet, et que des soupirauxéclairaient et aéraient comme toutes les caves.
Cette cave, ces deux caves superposées plutôt étaient les cavesde la ferme où Fausta avait donné rendez-vous à Pardaillan pour lelendemain matin, dix heures.
Au fond de cette cave, déjà beaucoup plus claire que la caveinférieure, on voyait l’escalier en spirale qui conduisait aurez-de-chaussée. Pardaillan alla droit à cet escalier et se mit àle monter avec précaution. La porte qui se trouvait au haut de cedeuxième escalier devait être ouverte comme la première, car, àmesure qu’il montait, le jour se faisait plus vif, et, en mêmetemps, il percevait un murmure de voix : des voixmasculines.
En effet, cette porte était aussi grande ouverte. Pardaillanredoubla de précautions et arriva, sans avoir été éventé, jusqu’auminuscule palier qui se trouvait au haut de l’escalier. Il tenditl’oreille, risqua un œil.
C’était l’humble cuisine d’un pauvre paysan. Au milieu, unetable grossière, en bois mal équarri, assez propre pourtant. Sur latable, une bouteille entamée, deux gobelets d’étain, deux falotséteints. Autour de la table, sur deux escabeaux, deux paysans.
Deux paysans ? Oui, si on s’en tenait au costume. Non, sion les observait de près. Pardaillan ne s’y trompa pas un instant.D’ailleurs, en l’un de ces paysans qui buvaient et s’entretenaienten un français qui n’était certes pas celui de paysans ignorants,il reconnut l’officier espagnol qui avait amené d’Espagne lesmillions que Valvert lui avait enlevés et qu’il avaitcomplaisamment guidé jusqu’à la rue du Mouton.
De l’autre côté de la table, debout, les servant et leurtémoignant une déférence qui allait jusqu’au respect, un paysand’un certain âge. Un vrai paysan, celui-là, et pour cause, c’étaitle basse-courier des religieuses, le maître de céans, en somme, quis’effaçait ainsi devant ces deux faux paysans auxquels il aurait eule droit de commander, attendu que, depuis peu, les religieuses leslui avaient donnés pour lui servir d’aides.
Dès les premiers mots, Pardaillan fut fixé : les troishommes attendaient Fausta. Fausta qui devait arriver par lessous-sols. En effet, au bout de quelques minutes, après avoirconsulté une grosse montre qui, à elle seule, eût suffi à letrahir, un des deux Espagnols prononça :
– C’est le moment d’aller recevoir Son Altesse.
Ils se levèrent, prirent les falots, se dirigèrent vers l’âtrepour les allumer.
Pardaillan n’attendit pas qu’ils eussent terminé. Il descenditvivement au second sous-sol. Il jeta les yeux autour de lui. Ledessous de l’escalier formait une cavité qu’obstruaient en partiedes caisses à moitié pourries. Il se glissa là-dessous, derrièreles caisses, en se disant :
« D’ici, je verrai à merveille où se trouve cette porte etcomment on l’ouvre. Mais diantre, s’ils s’avisent de regarder danscette niche, je suis pris, moi, comme un renard dans sonterrier ! »
Et se rassurant :
« Bah ! Fausta ne se méfiera pas plus que ne seméfient ces deux braves hidalgos. »
Les hidalgos, comme il disait, arrivèrent seuls, ayant laissé lebasse-courier dans sa cuisine. Leur falot allumé à la main, ils setinrent immobiles et silencieux au milieu du caveau. Quelquesminutes passèrent. Pardaillan, dans son trou, ne voyait que le murpar où il supposait que Fausta devait arriver. Brusquement, ce murse fendit, une étroite ouverture béa. Par cette ouverture, Faustaentra. Derrière elle, d’Albaran, tenant un petit sac pansu sous lebras, un falot allumé à la main.
Les deux Espagnols firent la révérence avec autant de grâceélégante que si, couverts de velours et de satin, ils s’étaienttrouvés au Louvre, chez le roi de France. Fausta eut une légèreinclination de tête, et de sa voix harmonieuse et grave :
– Bonjour, messieurs, dit-elle.
Pardaillan ne s’occupait pas d’eux. Il n’avait d’yeux que pourd’Albaran qui fermait la porte. Ce fut très vite fait. Mais celasuffit à Pardaillan qui eut un sourire de satisfaction.
La porte fermée, d’Albaran monta le premier, éclairant la marcheavec son falot. Derrière lui, Fausta. Derrière Fausta, l’officierespagnol, également le falot à la main. Derrière l’officier,l’autre Espagnol qui avait laissé son falot en bas…
Et, derrière celui-là, Pardaillan, qui souriait dans samoustache grise…
Seulement, cette fois, il n’alla pas jusqu’au palier. Ils’arrêta vers le milieu de l’escalier, assez loin pour avoir letemps de déguerpir en cas d’alerte, assez près pour entendre.Évidemment, il ne verrait pas. Mais ceci n’était que secondairepour lui, du moment qu’il entendait.
Fausta était arrivée à la cuisine, s’y était arrêtée, s’étaitassise sur un méchant escabeau de bois rugueux, et s’y tenaitdroite, dans une de ces attitudes d’incomparable majesté dont elleavait le secret, comme si elle avait été assise sur un trône.D’Albaran se tenait debout derrière elle. Les deux gentilshommesespagnols, sous leur accoutrement grossier de paysans, se tenaientraides, impassibles, ainsi qu’ils faisaient à l’hôtel deSorrientès, quand ils étaient de service près de Son Altesse. Levieux paysan, le basse-courier, se tenait courbé dans une attitudede vénération qui était presque un agenouillement.
Ce fut de ce pauvre diable que Fausta s’occupa tout d’abord.Elle lui fit signe d’approcher. Il s’avança, tellement courbé qu’ilparaissait ramper.
– D’Albaran, dit-elle de sa voix la plus douce, donne à cebrave homme les dix mille livres que je lui ai promises.
Le colosse s’avança et mit entre les mains du paysan ce sacpansu qu’il tenait sous le bras. L’homme roula des yeux éblouis,ouvrit la bouche pour remercier et, ne trouvant pas de mots pourexprimer sa joie et sa gratitude, fit une génuflexion pareille àcelles qu’il faisait quand il passait devant l’autel de la chapelledes Martyrs. Alors Fausta, dans un sourire bienveillant, lecongédia :
– Allez, brave homme, et souvenez-vous que vous metrouverez toujours prête à vous venir en aide, en souvenir des bonsservices que vous m’avez rendus.
L’homme fit une nouvelle génuflexion et se retira à reculons.Sur un signe de Fausta, un des deux gentilshommes l’accompagna.
– Eh bien ? interrogea Fausta quand le gentilhommereparut.
– Il est parti, madame. Je crois bien qu’il est fou dejoie.
– Les portes ? fit Fausta sans sourire.
– Fermées toutes les deux, à double tour. Et voici lesclefs, répondit le gentilhomme en déposant deux grosses clefs surla table.
– À l’œuvre, messieurs, commanda Fausta. D’Albaran, tuconduiras ces gentilshommes à la grotte. Tu les dirigeras et tu lesaideras. Quand vous aurez terminé, tu viendras m’aviser. Je veuxm’assurer par moi-même que tout est bien ainsi que je l’ai imaginé.Allez !
– Venez, messieurs, commanda d’Albaran à son tour.Pardaillan n’en avait pas écouté davantage. Il redescenditvivement.
Cette fois, il ne se cacha pas sous l’escalier. Vivement, ilouvrit la porte secrète et s’éloigna d’une vingtaine de pas dans lecouloir. Pour plus de précaution, il se dissimula dans uneanfractuosité en songeant :
« Quelle diable de besogne vont-ils faire ?…Et que diable Fausta peut-elle avoir imaginé pour se débarrasser demoi ? Car, tout cela c’est pour moi, pour que je laisse mes osdans cette ferme si, demain, je suis assez mal inspiré que d’yvenir. »
Et son naturel insouciant reprenant le dessus, haussant lesépaules :
« Attendons… et ouvrons l’œil. Je ne tarderai pas à êtrefixé. »
La porte secrète qu’il venait d’ouvrir et de fermer se rouvrit.D’Albaran et les deux Espagnols parurent dans le couloir. Ilslaissèrent la porte ouverte derrière eux, le caveau demeurantfaiblement éclairé par le falot qu’ils y avaient laissé. D’Albaranmarchait en tête, éclairant la marche. Les deux gentilshommes lesuivaient, riant et plaisantant. Seulement, maintenant ils nes’entretenaient plus qu’en espagnol. D’ailleurs, ce n’était paspour gêner Pardaillan, qui entendait et parlait l’espagnol etl’italien aussi bien que le français.
D’Albaran vint s’arrêter à une dizaine de pas de Pardaillan quise rencogna dans son trou, devant la porte secrète qui donnaitaccès à cette grotte où le chevalier, quelques instants plus tôt,avait pris une lanterne. Il ouvrit. Il allait entrer. L’officier,que Pardaillan avait guidé le soir de son arrivée à Paris, l’arrêtapar le bras et, avec une familiarité déférente :
– Seigneur d’Albaran, dit-il, où conduit donc cettegalerie, par là ? Et il tendait la main dans la direction oùPardaillan se tenait aux écoutes.
– Nulle part, comte, répondit d’Albaran. Et ilexpliqua :
– Cette galerie, assez étroite, comme vous voyez, est assezlongue. Mais c’est un cul-de-sac sans issue.
– Sans issue ! fit l’officier à qui on venait dedonner ce titre de comte. Là-bas, elle paraissait sans issue, cettegalerie. Et cependant, elle aboutit aux caves de la ferme. Ici, oùnous sommes en ce moment, elle paraissait également sans issue.
« Tiens ! il n’est pas si bête, ce señorcomte ! » songea Pardaillan. Et il ajouta :
« Tous ces nobles hidalgos, sans feu ni lieu, sans sou nimaille, sont pour le moins comtes ou marquis. »
– Je vous entends, comte, répondit le colosse. Aussi croyezbien que nous avons fait sonder cette galerie pouce par pouce,autant dire. S’il y avait eu une issue, nous l’aurions trouvée.
« C’est que vous avez mal cherché ! » souritPardaillan.
L’entretien ne fut pas poussé plus loin. Les trois hommesentrèrent dans la grotte. Pardaillan ne les vit plus. Ils enressortirent presque aussitôt, d’ailleurs. Les deux gentilshommes,l’un derrière l’autre, roulaient chacun un tonnelet sur le sableblanc qui tapissait la galerie. Le colosse, sans se soucier desalir son splendide pourpoint de velours et de satin, portait dansses bras deux de ces tonnelets, l’un sur l’autre.
Pardaillan, il faut croire, les connaissait, ces tonnelets, caril murmura, fortement intrigué :
– La poudre ! les balles !… Pourquoi diabledéménagent-ils tout cela ?…
Et se frappant le front comme quelqu’un qui vient detrouver :
– Niais que je suis ! c’est à cause de moi qu’ilsdéménagent cette poudre ! Fausta n’ignore pas que je connaisl’existence de cette grotte… elle se dit que je suis bien capablede faire sauter cet arsenal comme les trois autres… et elle prendses précautions, ce qui est assez naturel, en somme…Malheureusement pour elle, elle ne se doute pas que je sais lemoyen de pénétrer dans ces caves. En sorte qu’elle se donne unepeine bien inutile… Parbleu, je ne suis pas fâché d’avoir trouvécette explication… Car c’est bien cela !… Ce ne peut être quecela !
Malgré l’énergie avec laquelle il s’affirmait que « ce nepouvait être que cela », il ne paraissait pas bien convaincu.La vérité est qu’il commençait à soupçonner la véritable raison dece déménagement. Mais cette idée, qui s’insinuait dans son cerveau,lui paraissait si horrible, si monstrueuse, qu’il refusait d’ycroire et s’efforçait de la repousser.
Malgré tout, elle le poursuivait si bien, cette idée, qu’il fitun mouvement pour sortir de sa cachette, s’approcher, voir…
Malheureusement, après un premier voyage, d’Albarandécida :
– Roulez les tonneaux jusqu’ici ; moi je les monteraiet les rangerai là-haut.
Et Pardaillan, pour ne pas trahir sa présence, dut demeurer à saplace, car les deux gentilshommes espagnols, ayant établi unva-et-vient de la cave à la grotte, il eût été infailliblementdécouvert s’il était sorti de son ombre.
Il en résulta que s’il continua à voir rouler les tonnelets,s’il ne perdit pas un mot de ce que disaient les deux noblesporte-faix improvisés, il ne vit plus ce qu’on faisait dans lapremière cave, et encore moins ce que faisait d’Albaran à l’étageau-dessus. Il ne put pas entendre ce qu’on disait là-haut.
Il n’y attacha pas autrement d’importance. Et cependant…
Les deux gentilshommes riaient et plaisantaient en roulant leursfûts. Ils bavardaient aussi… Et ce fut ainsi que Pardaillan appritce que faisait le colosse dans la cave supérieure. Ce fut ainsiqu’il apprit que cette idée qui lui était venue et qu’il avaitrepoussée parce qu’elle lui paraissait trop hideuse, était lavraie.
Il se dressa dans l’ombre, tout secoué par une de ces colèresfroides, terribles, qui, lorsqu’elles viennent à éclater, setraduisent par des gestes qui tuent.
« Une mine ! rugit-il dans son esprit. Ils sont entrain de miner la maison !… pour me faire sauter demainmatin !… Et c’est cela que Fausta a imaginé !… C’est celaque ces scélérats exécutent en riant… en imaginant d’avance« la tête que je ferai » demain matin, lorsque mon corpssera projeté dans l’espace et retombera déchiqueté, sanglant,calciné !… Oh ! les misérablessacripants ! »
Et hérissé, exorbité, flamboyant, prêt à bondir :
« Et si je les saisissais, ces lâches assassins, si je leurbroyais la tête contre ces murs… Si je sautais sur l’infernaleFausta et si je lui tordais le cou, ou si je l’écrasais du piedcomme un reptile venimeux qu’elle est… ne serais-je pas dans mondroit ?… »
Un instant, on eût pu croire qu’il allait mettre sa menace àexécution. Jamais les deux misérables qui portaient à eux deux,avec précaution, un tonneau dont ils venaient de brisermaladroitement le fond, jamais d’Albaran, à l’étage au-dessus, etFausta plus haut encore, ne furent si près de la mort qui agitaitses ailes funèbres au-dessus de leurs têtes.
Mais Pardaillan ne bondit pas. Il se calma, haussa les épauleset, grommelant des choses indistinctes, il se rencogna dans sontrou, reprit sa surveillance interrompue dans cet instant de colèrefolle.
Or, pendant cet instant, si court qu’il eût été, un incidents’était produit.
Oh ! en vérité, un incident bien insignifiant, bienmince ! mais qui lui échappa complètement. Et qui lui eûtéchappé aussi bien, même s’il avait eu son sang-froid, parce qu’ilétait trop loin pour voir et pour entendre.
Voici.
D’Albaran remonta dans la cuisine où Fausta attendait, roide surson escabeau, n’ayant pas fait un mouvement, plongée dans despensées sombres, à en juger par le nuage qui obscurcissait sonfront.
– Madame, dit-il, la mine est prête, le caveau est plein…Cependant il reste encore quelques tonnelets en bas. Faut-il lesfaire reporter dans la grotte ?
– Non pas, fit vivement Fausta. Et elle expliqua :
– Tu oublies, d’Albaran, que Pardaillan connaît l’existencede cette grotte. Il a découvert et fait sauter mes autres dépôts…Il doit avoir reçu mon mot, maintenant. Qui sait si ce mot ne luiremettra pas la grotte en mémoire ? Qui sait s’il n’y viendrapas aujourd’hui même, dans un instant ? Il ne faut pas luilaisser de poudre là-dedans.
– Alors, que faut-il en faire ? On ne peut pas leslaisser où ils sont, ces tonnelets.
– Je vais avec toi, dit Fausta qui se leva.
Ils descendirent. Il y avait en bas quatre tonnelets. Les deuxEspagnols apportaient à ce moment même celui qu’ils avaientdéfoncé.
– Combien en reste-t-il dans la grotte ? demandaFausta.
– Encore un, madame.
– Apportez-le, commanda Fausta. Les Espagnols retournèrentà la grotte.
Fausta alla au mur. Du côté même où se trouvait la porteinvisible par où elle était entrée avec d’Albaran. Seulement, àl’autre extrémité du mur, presque à l’angle. Elle appuya sur unressort. Une petite porte s’ouvrit, démasquant un petit caveau quin’avait pas d’autre issue apparente que celle qu’elle venaitd’ouvrir.
Le colosse rangea là-dedans les six tonnelets restants. Ce fut,pour lui, l’affaire d’une minute.
Fausta ferma la porte de ce caveau secret, dont Pardaillan neparaissait pas soupçonner l’existence et commanda :
– Va fermer la porte de la grotte.
D’Albaran, à qui s’adressait l’ordre, obéit. Il revintaussitôt.
Sur ses pas, dans l’ombre, Pardaillan suivait : il avaitcompris que, puisqu’il fermait la porte, c’est que leur besogneétait achevée, c’est qu’ils allaient remonter probablement. Et ilvoulait être là pour entendre et voir, si c’était possible. Ilarriva juste à point pour entendre Fausta qui, avec un soupir desoulagement qui en disait long sur l’appréhension secrète quil’avait tenaillée jusque-là, disait :
– Maintenant, Pardaillan peut venir fouiller la grotte s’ilveut !… Ferme cette porte, d’Albaran, et montons voir commenttu as arrangé la mine.
Et elle se dirigea vers l’escalier.
Nous avons dit que Pardaillan avait entendu. Il attenditquelques secondes et ouvrit. La cave était encore éclairée :il aperçut le dos du dernier des personnages qui montaientl’escalier. Il ferma vivement la porte, et à son tour il s’engageadoucement dans l’escalier. Il s’arrêta presque aussitôt :Fausta parlait. Et il entendit :
– C’est parfait ainsi.
Et tout de suite après, elle interrogea :
– Combien de temps la mèche durera-t-elle ?
– Cinq minutes environ, répondit d’Albaran.
– C’est toi qui dois l’allumer… Tu auras le temps de fuirjusqu’à la grotte ?
– Rassurez-vous, madame. J’aurai même le temps de sortir dela grotte… Vous pensez bien que je ne vais pas m’attarder enroute.
– Le moment serait mal choisi ! dit en riantl’officier.
Il y eut un silence. Fausta reprit, sur un ton decommandement :
– Remontons, messieurs. Je veux vous donner mes dernièresinstructions avant de partir… Pousse la porte de ce caveau,d’Albaran… on ne sait pas ce qui peut arriver.
Un nouveau silence. Un bruit de pas s’éloignant.
Pardaillan monta à son tour, mit le pied dans la cave. Malgrélui. Il loucha du côté des petits caveaux. Ils étaient fermés. Riende suspect ne permettait de supposer que l’un des caveaux recelaitdans ses flancs une quantité formidable de poudre et deballes : de quoi semer l’incendie, la dévastation et la mortdans tout un quartier… si, par bonheur, la maison minée ne s’étaittrouvée isolée, loin de toute autre habitation, entre cette place,où ne passaient peut-être pas dix personnes dans la journée et cechemin, plus solitaire encore, qui dévalait de l’autre côté de lamontagne. Il passa devant les caveaux et, si brave qu’il fût, ilressentit à la nuque une sensation qui ressemblait fort à unfrisson.
Il s’engagea dans le deuxième escalier. Il s’arrêta encore quandil entendit la voix de Fausta. Et Fausta disait :
– Messieurs, vous allez reprendre vos occupations de bravespaysans. Vous vous tiendrez dehors, toujours près de la place quevous surveillerez. Vous connaissez M. de Pardaillan. S’ilse présente, vous savez ce que vous devez lui répondre : lebasse-courier, votre maître, est absent et ne rentrera que demain.Vous, vous n’êtes que ses aides, vous ne savez rien… Surtout, pasde mystère. Ouvrez la porte, engagez le visiteur à entrer, avantqu’il vous le demande. Faites ainsi que je dis et vous verrez quetout ira bien… Ce soir, à la tombée de la nuit, vous fermerez tout,ainsi que faisait le maître de la maison… Demain matin, à lapremière heure, vous ouvrirez tout… Un peu avant dix heures dumatin, vous fermerez à double tour la porte du devant… Vouslaisserez la clef dans la serrure. Vous fermerez également celle dederrière dont vous emporterez la clef… À dix heures, vous partirez…votre mission sera terminée. Allez, messieurs…
– Oserais-je, madame, présenter une observation ?
– Parlez.
– M. de Pardaillan m’a vu, le jour de monarrivée… C’est lui qui m’a guidé jusqu’aux environs de l’Hôtel deVille. Je crains que, malgré ce déguisement…
– Il vous reconnaîtra, n’en doutez pas !…M. de Pardaillan est doué d’une mémoire prodigieuse… Ehbien, vous éviterez de vous montrer… C’est vous, marquis, vous queM. de Pardaillan ne connaît pas, qui lui répondrez… Oubien… Après tout, il n’est plus nécessaire que vous soyez deux…Vous resterez seul, marquis… Vous, comte, partez à l’instant,retournez à Paris, c’est ce qu’il y a de plus simple. Allez.
Un nouveau silence. Puis la voix de Fausta reprit :
– Nous n’avons plus rien à faire ici. Retournons àl’abbaye. Éclaire-moi, d’Albaran.
– Un instant, madame, je vous en prie, implora la voixaltérée de d’Albaran.
Encore un silence très bref. Fausta, sans doute, dévisageait sondogue. Et, avec une grande douceur :
– Qu’as-tu donc ?… Tu parais singulièrementagité ?…
– Je suis inquiet, madame !… Horriblementinquiet ! éclata le colosse.
– Voyons, parle… Dis-moi ce qui t’inquiète, mon fidèleserviteur, autorisa Fausta avec la même ineffable douceur.
– Eh bien, voilà, madame !… Vous passez la nuit aucouvent… Moi, je vous accompagne jusque chez l’abbesse,Mme de Beauvilliers, et je m’en vais, jeretourne à Paris… Demain matin, je reviens ici en passant par lacarrière de la fontaine du But… Vous, vous y venez par lesouterrain, amenant l’enfant et sa nourrice… Tout cela est trèsbien… M. de Pardaillan arrive, vous lui remettezl’enfant, qui s’en va avec sa nourrice… EtM. de Pardaillan reste avec vous… Ceci ne va plus !…Ceci me paraît tellement extraordinaire que je ne puis y croire… Ceque je crois, madame, c’est que lorsque vous lui aurez remisl’enfant, M. de Pardaillan s’en ira avec lui et vouséchappera.
– Pardaillan ne s’en ira pas après le départ de l’enfant.Il restera… Et c’est lui qui demandera à rester… Comment ?…C’est mon affaire…
Mais je t’affirme qu’il en sera ainsi : Pardaillan restera,non parce que je le lui demanderai, mais parce qu’il lui plaira derester.
Elle disait cela avec un accent de conviction tel que d’Albarans’inclina :
– Soit, M. de Pardaillan restera, puisque vous ledites !… Je continue madame. À onze heures moins quelquesminutes, vous partez. Vous retournez au couvent par le souterrain.Je comprends que ceci est nécessaire : vous êtes entrée aucouvent au su et au vu de tout le monde, vous y avez passé la nuit,vous voulez, vous devez en sortir également au su et au vu de toutle monde. C’est une précaution nécessaire, je le comprends… Vouspartez… Et M. de Pardaillan reste seul, enfermé dans lamaison… Ceci encore passe mon imagination…
– Il restera seul, après mon départ ! affirma Faustaavec la même force.
– J’admets encore ceci, et j’achève, madame : À onzeheures précises, pas une minute plus tôt, pas une minute plus tard,j’arrive, je mets le feu à la mine, je me sauve… et tout saute,tout flambe… Eh bien, madame, c’est ceci qui m’épouvante. Et sivous n’êtes pas partie ?… Si vous êtes encore avecM. de Pardaillan à ce moment ?… C’est donc moi quivous aurai tuée ?… Rien que de penser à cette chose affreuse,madame, je sens la folie envahir mon cerveau !…
– Tu te crées des craintes chimériques, mon pauvred’Albaran !… Je t’assure que je m’en irai à la minute que jeme suis fixée.
– Est-ce qu’on peut savoir !… Un incident, un rienimprévu peut vous retarder ! Une minute, une seconde, et celasuffit pour que l’irréparable s’accomplisse !
– Eh bien, je veux te tranquilliser autant qu’il sera enmon pouvoir. Écoute : je laisserai la porte du souterrainouverte derrière moi. Toi, tu viendras ici non plus à onze heures,mais à onze heures moins dix. Tu entends, onze heures moins dix. Tuentreras. Tu regarderas. Tu verras cette porte ouverte. Cela voudradire que je suis encore en haut, avec Pardaillan. Tu retourneras àla grotte et tu attendras dix minutes : Ces dix minutesécoulées, tu reviendras. Tu trouveras alors la porte fermée.
– Et si elle ne l’était pas ?
– Elle sera fermée, répéta Fausta sur un ton quiinterdisait toute discussion. Tu seras sûr alors que je suis partieà l’abri. Et tu pourras agir sans inquiétude pour moi, enpossession du sang-froid nécessaire pour accomplir une besogne oùtu risques ta vie, ne l’oublie pas. Es-tu plus tranquilleainsi ?
– Je serais bien plus tranquille si vous me permettiez devenir ici en même temps que vous. Et ce serait bien plussimple.
– Tu me l’as déjà dit. Et je t’ai répondu : j’aipromis à Pardaillan que je viendrais seule. Pour rien au monde, etquand même je devrais y perdre la vie, je ne voudrais manquer à unepromesse faite à Pardaillan… Les choses sont bien ainsi que je lesai arrangées. N’en parlons plus. Ceci était prononcé sur un ton quine souffrait aucune réplique.
– Que votre volonté soit faite, murmura le colosse.
– Partons, trancha Fausta.
Pardaillan descendit vivement. Il n’avait pas perdu un mot decette édifiante conversation. Il en avait appris dix fois plusqu’il ne lui était nécessaire de savoir, pour qu’il ne s’attardepas à suivre Fausta chez les religieuses, comme l’idée lui en étaitvenue un instant. Il partit.
Vingt minutes plus tard, il retrouvait ses compagnons quis’ennuyaient à mourir dans cette carrière où ils se tenaient auxaguets dans l’attente d’événements qui ne se produisaient pas.Escargasse et Landry Coquenard étaient là aussi ; ils avaiententendu une religieuse dire que Mme la duchessepasserait la nuit au couvent ; ils avaient vu l’escorte partiret, selon les instructions reçues, ils étaient venus là. Quant àValvert et à Gringaille, ils n’avaient vu personne.
Pardaillan les emmena tous et, vingt autres minutes plus tard,ils se trouvaient tous rassemblés dans la cuisine de cette fermeque Fausta venait de faire miner. Pardaillan alla jeter un coupd’œil à une fenêtre munie de solides barreaux : il n’oubliaitpas l’Espagnol à qui Fausta avait donné le titre de marquis. Il levit dans le pré, qui feignait de s’activer à de menus travaux. Cethomme le gênait pour ce qu’il voulait faire.
Il réfléchit une seconde. Il sourit : il avait trouvé. Ilfit signe à ses compagnons de descendre. Lui-même descendit ledernier. Seulement, il avait pris la clef de la cave. Derrière lui,il ferma la porte à double tour, laissa la clef dans la serrure etdescendit en se disant :
« Cet homme n’aura certainement pas l’idée de descendredans cette cave, après la besogne qu’il y a faite… Je m’imaginemême qu’il évitera autant que possible d’entrer dans la maison… etcela se conçoit quand la maison est un volcan qui peut faireéruption à tout instant… Si cependant la fantaisie lui prenait dedescendre, il pensera, voyant la porte fermée et la clef disparue,que c’est sa maîtresse qui l’a voulu ainsi, et tout seradit. »
Durant plusieurs heures, Pardaillan, Valvert, Landry Coquenard,Gringaille et Escargasse se livrèrent à nous ne savons quellemystérieuse besogne.
Bien avant la tombée de la nuit, l’Espagnol qui, sans doute,avait à faire à Paris, avait tout fermé, ainsi que le lui avaitrecommandé sa maîtresse, et il était parti, emportant la clef de laporte du devant. Mais il avait laissé dans la serrure la clef de laporte de derrière.
Pardaillan, Valvert et leurs compagnons s’étaient trouvésmaîtres de la place. Leur besogne achevée, ils n’étaient paspartis. Ils étaient tous revenus dans la cuisine. Pendant quePardaillan et Valvert demeuraient à s’entretenir longuement, LandryCoquenard, Escargasse et Gringaille étaient partis. Toutsimplement, ils étaient allés aux provisions. Et ils avaient soupétous ensemble dans cette cuisine, comme s’ils avaient été chezeux.
Quand la nuit fut tout à fait venue, Pardaillan et Valvertdescendirent ensemble dans les caves. Pardaillan ouvrit la porte dusouterrain qui conduisait à l’intérieur du couvent, et, unelanterne à la main, suivi de Valvert, il s’engagea dans cet étroitcouloir.
Près d’une heure plus tard, ils étaient de retour. Ilsramenaient avec eux la mère Perrine et la petite Loïse quePardaillan portait dans ses bras. Pardaillan était déjà au mieuxavec sa petite-fille. Il l’appelait Loïsette, Loïson. Ellel’appelait grand-père, tirait sa moustache grise de ses petitsdoigts d’enfant et l’embrassait à pleines lèvres. Seulement, elledemandait à chaque instant :
– Et maman Muguette ?
À quoi Pardaillan, avec une patience inaltérable, répondaitinvariablement :
– Tu la verras demain, ma mignonne.
Ils partirent. Pardaillan voulait emmener tout son monde auGrand-Passe-Partout où il était sûr que« l’enfant » trouverait un bon lit et serait gâtée etchoyée en attendant d’être rendue enfin à son père et à sa mère,qui la pleuraient depuis si longtemps. Il va sans dire quePardaillan portait dans ses bras la mignonne petite, qui dormaitcomme un ange sur sa large poitrine.
Ils s’étaient quelque peu attardés en effusions, en récits, enexplications, et ils n’avaient pu marcher très vite, à cause de lamère Perrine qui n’aurait pu les suivre. En sorte qu’il était prèsde onze heures et demie lorsqu’ils arrivèrent à la porteMontmartre. La porte était fermée depuis longtemps. Mais elles’ouvrit au vu d’un ordre que Pardaillan exhiba.
Il n’était pas loin de minuit lorsque Valvert se trouva enprésence de dame Nicolle, à qui il avait bien fallu laisser letemps de passer un jupon et une camisole. Rendons-lui justice. Ellepensa aussitôt à lui parler du billet qu’elle avait porté rue auxFers.
Pris d’inquiétude, Valvert partit sur-le-champ sans rien dire àpersonne, sans penser à avertir Pardaillan qui, retiré dans uneautre pièce, s’occupait gravement à bercer la petite Loïsette, quine voulait ou ne pouvait plus se rendormir, et ne s’était pasaperçu de ce départ précipité.
Il arriva en trombe rue aux Fers, entra sans songer à prendreaucune de ses précautions ordinaires, franchit les marches quatre àquatre, alluma précipitamment une cire et fondit sur le billetplacé bien en vue, au milieu de la table.
Il le lut d’un seul coup d’œil et, chancelant, livide, le laissaretomber sur la table. Et un cri terrible jaillit de seslèvres :
– Foudre du ciel !
Il se rua dans l’escalier, bondit dans la rue, partit à toutesjambes.
Il se trouvait à la croix du Trahoir lorsque les douze coups deminuit tombèrent lentement dans l’espace, du haut de l’église mêmevers laquelle il volait à une allure telle qu’un bon chevaln’aurait pu le suivre. Et cependant, par un effort désespéré, iltrouva encore moyen de précipiter cette allure enrugissant :
– Trop tard !… J’arriverai trop tard !…
Il arriva. Devant le porche de l’église stationnait un carrossede voyage, attelé de quatre vigoureux chevaux. Il ne le vit pas. Ilfit irruption dans l’église. Il y avait peu de monde, une vingtainede personnes. Tous des ordinaires de Concini, parmi lesquelsMM. d’Eynaus, de Louvignac, de Montreval, de Chalabre, lesquatre lieutenants du marié. Cette assistance, peu nombreuse, maischoisie, comme on voit, était massée devant le petit autel d’unechapelle latérale. Cet autel, seul, était éclairé.
Au premier rang, d’un côté, Concini, le père, et Rospignac, lemarié. De l’autre côté, Léonora, la mère, et Florence, la mariée.C’étaient d’ailleurs les deux seules femmes qui se trouvaient là. Àl’autel, le prêtre, flanqué de deux enfants de chœur, venait decommencer à officier.
Valvert ne vit rien de tout cela. Il ne vit que Florence, pâlecomme une morte, et, vaguement, ce groupe compact de gentilshommesqui le séparait d’elle. Il marcha droit à ce groupe. Et un appelpuissant, frénétique, jaillit de ses lèvres :
– Florence !… Me voici !…
Une clameur de joie folle suivit cet appel :
– Odet !… À moi !…
Mais elle ne s’était pas contentée d’appeler à l’aide. Déjà elleétait debout. Déjà, profitant de l’effarement général, elle s’étaitprécipitée. Et déjà, lui, il était sur elle, il l’avait saisie dansses bras. Déjà, la tenant enlacée, toute frémissante d’espoir etd’amour, déjà, il se dirigeait vers la porte, là, tout près, à unequinzaine de pas.
Jusque-là, il avait agi comme dans un coup de folie. Son cerveauexorbité était incapable de raisonner. Tous ses gestes avaient étéirréfléchis, machinalement impulsifs. Il n’aurait pas su dire cequ’il voyait, ce qu’il entendait, ni même s’il voyait et entendait,et cependant si un obstacle se présentait sur sa route,instantanément, l’obstacle était violemment écarté, franchi outourné sans qu’il eût pu dire au juste ce qu’il avait fait et dequelle nature était l’obstacle. Une seule pensée lucide demeuraiten lui et le guidait sûrement comme une étoile : arriver,arriver coûte que coûte, avant que l’irréparable fût accompli.
Et, tout en se disant, à chaque foulée : « Troptard ! j’arriverai trop tard ! » il était arrivéquand même. Il était arrivé, il l’avait saisie, la bien-aimée, etaussitôt, comme par enchantement, il avait retrouvé tout sonsang-froid. Et il se mit à rire doucement. Et il rassura :
– Ne craignez rien !… Je vous tiens !… Je sauraivous garder !… Et elle avait répondu par un sourire qui disaitet toute sa confiance et tout son amour.
Il desserra son étreinte, il l’entoura de son bras gauche.Maintenant qu’il raisonnait, il comprenait à merveille qu’il nepourrait pas s’en aller ainsi, tout simplement, sans en découdre.Non, ventrebleu ! C’est de haute lutte qu’il lui faudrait laconquérir. Cependant, jusque-là, il n’avait pas songé à dégainer.Maintenant, il y pensait. Mais il ne voulut pas le faire avantd’avoir été provoqué : peut-être, sans qu’il s’en rendîtcompte, était-ce le respect du lieu où il se trouvait qui lui enimposait. Il ne dégaina donc pas. Mais l’épée se tenait prête àjaillir du fourreau toute seule, pour ainsi dire, au premier gestesuspect. Et la tenant étroitement par la taille, d’un pas rude,violent, et cependant égal et mesuré, il marcha à la porte.
Dans l’assistance, ç’avait été un moment d’effarement indicible.Le prêtre, à l’autel, s’était retourné, interrompant l’office. Puisune rumeur, une clameur de menace terrible avait éclaté : lameute des assassins venait de reconnaître Valvert et elle donnaitde la voix. Léonora s’était rapprochée de Concini, prête à luifaire un rempart de son corps, à donner, s’il le fallait, tout sonsang goutte à goutte pour lui épargner une égratignure. Mais,toujours souverainement maîtresse d’elle-même devant le danger,elle avait glissé quelques mots à l’oreille de Concini.
Et Concini s’était ressaisi. D’un geste impérieux, il avaitcloué sur place ses assassins à gages qui déjà s’ébranlaient, etleur avait imposé silence. Et se tournant vers Rospignac, d’unevoix rude :
– Eh bien Rospignac, qu’attends-tu ?… Défends tafemme, corpo di Cristo !
Ainsi mis en demeure, devant ses hommes, Rospignac s’exécuta,non sans une imperceptible hésitation, toutefois. Il était brave,pourtant. D’où lui venait donc cette hésitation ? De ce qu’ilavait reconnu Valvert. Et, l’ayant reconnu, aussitôt cette pensées’était implantée dans son cerveau : « Je vais subir icile même traitement qui m’a été infligé devant toute lacour ! » Et cette pensée l’affola à ce point qu’ildemeura cloué sur place. Et au lieu de dégainer et de bondir, samain alla chercher le poignard, caché sous le pourpoint, bienrésolu à se le plonger dans le cœur plutôt que de subir une fois deplus une humiliation pareille.
Cependant, il avait dégainé et il s’avançait. Ses hommes,comprenant qu’il était dans son droit, s’étaient rangés pour luifaire place, avaient formé le cercle. Seulement, la plupart d’entreeux s’étaient placés entre les deux amoureux et la porte, leurbarrant ainsi le passage. D’ailleurs, aucun d’eux n’avait dégainé.Rospignac seul, pour l’instant, avait le fer au poing.
Valvert, voyant venir Rospignac l’épée à la main, s’étaitarrêté. Instantanément il avait mis la rapière hors du fourreau. Enmême temps, d’un geste de douceur infinie, qui contrastait avec legeste violent de sa main droite, il avait écarté Florence. Et ilétait tombé en garde.
L’engagement fut bref, foudroyant. Sans une feinte, sans unbattement, risquant vie pour vie, Valvert se fendit dans un coupdroit, furieux, irrésistible, Rospignac lâcha son épée, battitl’air de ses bras et tomba à la renverse, pour ne plus se relever.Alors Valvert se retourna. Sans en avoir l’air, du coin de l’œil,il avait très bien vu la manœuvre des ordinaires, qui s’étaientmassés devant la porte. C’était à travers cette bande de loups quine tarderaient pas à montrer les griffes, qu’il lui fallait passer.Avec une inexprimable douceur, il prononça :
– Suivez-moi… Ne me lâchez pas d’une semelle… Et n’ayez paspeur.
Vaillante, elle répondit dans un sourire :
– Je n’ai pas peur… Allez, je vous suis.
Et il alla, l’épée rouge au poing, un peu étonné de voir qu’ilsne dégainaient pas.
Concini se dressa devant lui. Concini, tout seul. L’épée aucôté, les bras croisés sur la poitrine, il souriait d’un souriresinistre, sûr de lui : il était le père, lui, il savait bienque le naïf amoureux n’oserait pas frapper le père de sabien-aimée. La manœuvre lui avait réussi une fois déjà. Pourquoi,cristaccio, ne réussirait-elle pas encore ?
En effet, Valvert ne le frappa pas… Seulement, d’une main, ill’écarta. Une seule main, un seul geste !… Mais un gestefoudroyant, d’une force telle que Concini alla rouler au milieu deschaises renversées et des bancs. Alors, meurtri, ivre de honte etde fureur, il hurla :
– Sus !… Tuez !…
– Tuez !… Tuez-les tous les deux ! rugit Léonora,laissant éclater la haine furieuse, inconsciente qui, à son insupeut-être, avait dicté tous ses gestes jusque-là.
Une clameur formidable, faite de vingt clameurs isolées, hurlantà la mort, répondit à ces deux excitations sauvages.Instantanément, tous ces spadassins aux faces convulsées setrouvèrent le fer à la main.
Alors un frisson d’angoisse et d’épouvante le secoua de la nuqueaux talons. Il eut peur. Une peur horrible. Non pour lui. Mais pourelle. Et il tourna la tête de son côté. Dans ces yeux de dément quihurlaient une imprécation farouche, elle lut comme en un livreouvert. Et elle sourit bravement. Et d’un double geste rapide commeun éclair, elle sortit un poignard de son sein, lui jeta un brasautour du cou et le baisa sur la bouche en murmurant :
– Ils ne m’auront pas vivante… Nous mourronsensemble !…
Électrisé par ces paroles, enivré par la sensation à la foisviolente et très douce de ce baiser d’amour, le premier qu’ilrecevait d’elle, transfiguré, rayonnant, fort comme Samson etconscient de sa force, il brava, sûr de lui :
– Mourir ?… Allons donc !… Nous allons passer surle ventre de ce troupeau de vils chiens couchants et nous vivronsma chère âme !…
Aussitôt il se rua, fonça droit devant lui, frappant de lapointe du revers, à droite, à gauche, devant lui, partout, avec larapidité et la force de la foudre. Du sang gicla, des plaintessourdes, des râles se firent entendre. Des hommes tombèrent qui nedevaient jamais plus se relever, comme Rospignac, là-bas, et, parmieux, Eynaus.
Mais il s’était heurté à un triple cordon de pointes acérées. Ilfrappa bien dans le tas, mais il fut lui-même ensanglanté, déchiré.Et il ne passa pas. Il ne passa pas, et derrière lui le cercle seferma. Il se vit pris, perdu.
Alors, il eut une inspiration, telle qu’on n’en a de pareillesqu’en ces secondes effroyablement critiques où on vit double. Ilmit son épée dans la main de Florence, se baissa, tira à lui,enleva un banc. C’était un banc en chêne massif, long de plus d’unetoise, solide, pesant. Il le prit par une extrémité et s’en servitcomme le faucheur se sert de sa faux. D’un geste large, pivotantsur les talons, suivi dans tous ses mouvements par Florence qui,avec une adresse et une précision remarquables, se tenait pourainsi dire collée à son dos, il traça autour de lui un cercle largede toute la longueur de la masse qu’il maniait comme une plume.
Tout ce qui, par un bond agile, ne se mit pas hors d’atteinte del’énorme masse, fut renversé, brisé, balayé comme fétus par latourmente. Ceux qui furent épargnés reculèrent précipitamment.Alors il éclata d’un rire terrible. Et il avança, fauchant toutdevant lui, à tour de bras.
Ils étaient braves, les spadassins de Concini, et la rage, lahaine, la honte exaspéraient encore leur bravoure jusqu’à lafureur. Mais que faire contre cette masse de bois qui les tenait àdistance et contre laquelle leurs épées se brisaient commeverre ? Il fallut bien qu’ils s’écartassent. La porte setrouva dégagée. Le passage était libre.
Qu’arriverait-il ensuite ? Ah ! pardieu, Valvert neperdit pas son temps à se le demander. Il fallait, d’abord, sortirde cette église qui se changeait en coupe-gorge. On verraitensuite. Et il n’hésita pas.
– Passez, dit-il.
D’un bond vif et léger, elle s’engouffra sous le porche. Elle yarriva en même temps qu’un grand diable qui, tête baissée etrapière au poing, se précipitait à l’intérieur. Ce grand diable,c’était Landry Coquenard qui, ayant entendu les paroles de dameNicolle, s’était inquiété à son tour et s’était aussitôt rendu rueaux Fers. Landry s’arrêta net, en voyant la jeune fille. Et sansperdre une seconde, d’une voix altérée par une courserapide :
– Il y a un carrosse à la porte. Montez dedans, dit-il.
Il était temps qu’il parlât. Déjà elle levait le poignard surlui. Si elle n’avait pas reconnu sa voix, c’en était fait du digneLandry. Elle ne s’attarda pas non plus, elle. Elle avait conservéun sang-froid admirable en une circonstance aussi critique. Ellelui glissa dans la main l’épée sanglante de Valvert, avec ce seulmot :
– Odet !…
Et elle alla droit au carrosse dans lequel elle se hissavivement.
Landry avait compris. Il poussa aussitôt un hi ! han !formidable, suivi des cris perçants du cochon qu’on saigne :il savait bien que c’était la meilleure façon de signaler saprésence à son maître.
Valvert, à ce moment même, lançait son banc à toute volée sur legroupe des assaillants qui, avec des clameurs épouvantables, leserraient de trop près, et il sauta sur la porte. Il tomba presquedans les bras de Landry. Le brave écuyer eut deux mouvements qu’ilexécuta avec tant de rapidité qu’ils n’en firent qu’un : illui remit son épée dans la main et, en même temps, il le saisit parle bras et l’entraîna en disant :
– Au carrosse, monsieur. Sautez sur le siège et ne vousoccupez pas de moi.
Ils y furent en un bond, sur ce carrosse. Un autre bond etLandry se trouva en postillon sur un des deux chevaux de volée. Illeva le bras et tourna la tête. Il vit que Valvert avait bondi surle siège. Il abattit le bras et, de la pointe de l’épée, se mit àpiquer sans pitié le cou du cheval en même temps qu’il luimartelait les flancs à coups d’éperons furieux.
Il y avait un cocher sur ce siège, sur lequel Valvert venait debondir. Il dormait à poings fermés ; tranquillement, Valvertlui arracha d’une main les guides qu’il avait passées à son bras.De l’autre main, il le saisit au collet et le secoua rudement enordonnant :
– Saute !
Réveillé en sursaut, le pauvre diable vit ce visage flamboyantpenché sur lui ; en même temps, il fut assourdi par leshurlements de la bande qui sortait de l’église en se bousculant.Effaré, il crut que sa dernière heure était venue et il obéit sanshésiter. Non seulement il sauta, mais encore, pris de terreurpanique, il s’enfuit à toutes jambes.
Piqués impitoyablement par Landry, fouaillés à tour de bras parValvert qui avait saisi le fouet, les chevaux s’ébranlèrent,partirent en un galop effréné, au moment précis où les estafiers deConcini sautaient dans la rue. Sans réfléchir, ils se lancèrenttous à la poursuite du carrosse en hurlant :« Arrête ! »
On comprend bien que Valvert n’eut garde de les écouter et, toutau contraire, stimula davantage ses chevaux. Au bout de quelquesminutes, le carrosse avait disparu dans la nuit et c’eût été folieque de s’obstiner à vouloir le rattraper. C’est ce que se direntles ordinaires, qui lâchèrent pied les uns après les autres. Etquelques autres minutes plus tard, le carrosse venait s’arrêterdevant la porte charretière, d’ailleurs fermée, duGrand-Passe-Partout.
Valvert revenait à l’auberge moins d’une heure après son départprécipité. Personne ne s’était encore couché ou recouché. Ce quifait qu’on répondit sur-le-champ à son appel.
Une heure plus tard, la porte charretière s’ouvrait de nouveaupour livrer passage au carrosse. Sur le siège se tenait, grave etles guides dans une main, le fouet dans l’autre, Landry Coquenardqui, décidément, savait tout faire. Dans le carrosse, Florence, lapetite Loïse et la brave mère Perrine. Florence tenait sur sesgenoux l’enfant chaudement enveloppée. Et l’enfant, ses petits brasblancs et potelés passés au cou de la jeune fille, lui glissaitconfidentiellement à l’oreille, avec un accent de tendresseprofonde :
– Tu sais, maman Muguette, puisque tu le veux, j’aimeraibien maman Bertille que nous allons voir… Mais ma vraie maman, quej’aimerai toujours plus que tout, ce sera toujours toi, mamanMuguette.
Derrière le carrosse, Gringaille et Escargasse, à cheval, armésjusqu’aux dents. Enfin, à une portière, Valvert, monté sur un desmagnifiques chevaux que le roi lui avait donnés. Et, près de lui, àpied, Pardaillan.
Tout ce petit monde s’en allait à Saugis, à l’exception duchevalier qui restait, lui. C’était Pardaillan qui, en voyant lecarrosse, avait eu l’idée de ce départ nocturne, si précipité qu’ilressemblait fort à une fuite. Et c’était bien une fuite, à peuprès, puisqu’il s’agissait, en la cachant à Saugis, chez Jehan dePardaillan, de la mettre hors de l’atteinte de Concini qui, armé deses droits de père, ne manquerait pas de faire rechercher sa filleet de la ramener de force au domicile paternel, s’il laretrouvait.
Valvert, qui ne craignait rien tant que de voir sa fiancéeretomber aux mains de la vindicative Léonora, s’était assezfacilement laissé persuader de la nécessité de ce voyage qui,d’ailleurs, avait aussi un autre but généreux : ramener auplus vite la petite Loïse dans les bras de ses parents qui lapleuraient depuis si longtemps.
Il convient de dire que, la veille encore, Valvert n’eût pashésité à confier Florence à la garde de Gringaille et d’Escargasse,en refusant de quitter le chevalier. C’est que, la veille, ilsétaient encore en pleine lutte avec Fausta, et qu’il se fût crudéshonoré en désertant son poste de bataille. Mais aujourd’hui,après la besogne accomplie à Montmartre, il n’en était plus demême. Aujourd’hui, il le savait bien, ils avaient arraché lesgriffes et les crocs à cette tigresse qui s’appelait Fausta. Ellene pouvait plus rien contre le roi ni contre Pardaillan lui-même.Irrémédiablement battue, elle n’avait plus qu’à fuir, et le pluspromptement possible. Ce qu’elle ne manquerait pas de faire.
C’était donc sans scrupule, et sans inquiétude aucune qu’illaissait ce vieil ami qu’il affectionnait et vénérait comme unpère. D’autant que, somme toute, il ne s’agissait que d’uneséparation momentanée de quelques heures : Pardaillan avaitpromis de les rejoindre le jour même à Saugis et, mieux quepersonne, il savait que Pardaillan tenait toujours sa promesse.Néanmoins, après les dernières embrassades, voyant que lechevalier, un peu pâle, s’était fait une physionomie de glace entortillant sa moustache grise d’un doigt nerveux – indices certainsd’une émotion violente qu’il ne voulait pas laisser voir –, il fitune suprême tentative et, avec son sourire le plus engageant, de savoix la plus insinuante :
– Allons, laissez-vous faire, monsieur… Il y a une bonneplace pour vous, dans ce carrosse, entre votre fille Florence, quisera aux petits soins pour vous, et votre petite-fille Loïsette,qui vous fera un collier de ses petits bras.
Pardaillan recula de deux pas, et imitant les gestes du prêtrequi exorcise :
– Arrière, tentateur ! dit-il en riant.
Et, subitement sérieux, dans un grondement menaçant :
– Après tout le mal qu’elle a fait, laisser partirMme Fausta sans lui infliger la leçon qu’ellemérite ? Par Pilate, je ne me pardonnerais de ma vie pareillefaiblesse !…
Et de sa voix de commandement :
– Fouette, Landry, fouette !…
Le carrosse s’ébranla, disparut dans la nuit.
La demie de neuf heures venait de sonner au couvent desbénédictines de Montmartre…
Au fond des jardins du couvent, non loin du mur d’enceinte qui,de ce côté, traversait la petite place sur laquelle se voyaient lesruines du gibet, se dressait un petit pavillon, au milieu d’unjardinet particulier, entouré d’une haie. C’était dans ce pavillonque Fausta avait caché la petite Loïse, après l’avoir enlevée.C’était là, qu’en ce moment même, elle venait la chercher pour laconduire à la ferme minée la veille, et la rendre à Pardaillan.
Fausta franchit les trois marches du perron, ouvrit la porte etentra délibérément, comme chez elle. Dans la pièce où elle venaitd’entrer, elle ne vit pas celle qu’elle venait chercher. Ellesupposa que l’enfant, sous la garde de Perrine, jouait dans lejardin, sur le derrière de la maison. Sans contrariété, sansinquiétude, elle se retourna pour sortir et alla la chercher là oùelle pensait qu’elle était.
Elle se retourna et demeura clouée sur place, les yeux agrandispar une stupeur prodigieuse : Pardaillan, le chapeau à lamain, souriant de ce sourire aigu, singulièrement inquiétant qu’ilavait en de certaines circonstances, Pardaillan se dressait entrela porte et elle.
– Pardaillan ! murmura Fausta accablée.
– Moi-même ! sourit Pardaillan.
– Pardaillan !… Ici !… répéta Fausta, comme sielle ne pouvait en croire ses yeux.
– C’est ma présence ici qui vous étonne ? raillaPardaillan. Je vais vous expliquer, princesse : j’ai voulu, jevous devais bien cela, vous remercier comme il convient d’abord, etvous aviser ensuite qu’ayant repris l’enfant moi-même, vous voilàdélivrée du souci de me l’amener au lieu que vous m’aviezindiqué.
– Vous avez repris l’enfant ?…
– Mais oui, princesse. Et si cela doit vous rassurer,sachez qu’elle est maintenant à Saugis, près de son père et de samère qui sauront bien la garder, vous n’en doutez pas, n’est-cepas ?
Fausta, jusque-là submergée par l’étonnement, comprit qu’ilsavait tout, que tout le mal qu’elle s’était donné pour en finiravec lui devenait inutile, qu’il lui échappait encore, toujours… etque c’était elle qui, une fois de plus, se trouvait en son pouvoir,à sa merci. Ce dernier coup si imprévu, plus rude que tous lesautres, l’assomma. Pour la première fois peut-être, cette femme,toujours si forte, toujours si souverainement maîtressed’elle-même, perdit toute contenance. Et sentant ses jambes sedérober sous elle, elle se laissa tomber, accablée, sur unsiège.
– Eh ! quoi ! fit Pardaillan de sa voixrailleuse, se peut-il que ce que j’ai fait vous émeuve à cepoint ?… Diantre soit de moi, je croyais bien faire. Jepensais vous être agréable, et voici que je me suis grossièrementtrompé. Vous m’en voyez tout marri, princesse.
– Démon ! gronda Fausta.
– Eh ! j’y suis !… Ce qui vous désole c’est, sansdoute, de ne pouvoir me recevoir dans cette ferme où vous m’aviezdonné rendez-vous… Sans doute, vous aviez fait quelques préparatifspour me recevoir avec tous ces égards flatteurs dont vous n’avezcessé de m’accabler depuis que j’ai l’honneur d’être connu de vous…Oui, je le vois, c’est bien cela !… Corbleu ! il ne serapas dit que je vous aurai privée de ce plaisir ! Allons à laferme, princesse, allons !
Instantanément, Fausta fut debout. Et elle haleta :
– Quoi ! tu veux ?
– Pourquoi pas ? Rien ne me presse… Et puis, toutvieux routier que je suis, je n’ignore pas complètement les usages…Je sais me montrer galant envers les dames… Vous ne voulez pas quevos préparatifs soient perdus. Je trouve cela très naturel, et jem’en voudrais de ne pas vous accorder cette innocentesatisfaction.
Fausta jeta un rapide coup d’œil sur lui. Elle le vit trèssérieux.
– Partons, dit-elle.
– À vos ordres, princesse, dit Pardaillan en s’inclinantgalamment.
Avec une hâte qui trahissait l’appréhension qu’elle avait de levoir se raviser, elle prit les devants, descendit précipitamment àla cave, saisit un falot qui, assurément, avait été déposé là pourelle et se disposa à l’allumer.
– Laissez, fit Pardaillan en l’arrêtant, je vous dis que jesuis en veine de galanterie aujourd’hui. Et je ne souffrirai pasque vous preniez tant de peine pour moi.
Il alluma lui-même le falot et :
– J’aurai l’honneur de vous éclairer, dit-il. Montrez-moile chemin, princesse, je vous suis.
Il la suivit en effet, comme s’il n’avait pas connu le cheminaussi bien qu’elle. Il avait aux lèvres le même sourire inquiétantqu’il y avait quand il l’avait reçue, là-haut. Et il ne la perdaitpas de vue.
Elle, elle marchait devant lui, vivement, et ellesongeait :
« Orgueil ! cet homme n’est qu’orgueil !… C’estpar orgueil qu’il a refusé le trône que je lui ai offert àdifférentes reprises !… Par orgueil qu’il a refusé lessituations honorables que des rois reconnaissants lui ont offertes.Par orgueil qu’il est demeuré un aventurier, un routier sans feu nilieu, sans sou ni maille !… C’est l’orgueil qui l’a guidé savie durant, et c’est l’orgueil qui aura causé sa perte… enl’amenant à m’offrir de me suivre jusque dans cette ferme où ilsait cependant que la mort l’attend !… »
Elle arriva à la porte secrète qui donnait accès aux caves de laferme. Elle ouvrit et s’effaça pour laisser passer Pardaillan.Celui-ci comprit à merveille que ce n’était pas là une simplepolitesse, mais qu’elle voulait laisser la porte ouverte derrièreelle, ainsi qu’elle l’avait promis à d’Albaran. Il ne fit pasd’objection. Il passa, alla droit à l’escalier, sur la premièremarche duquel il mit le pied, comme pour la rassurer. Elle vint àlui, laissant en effet la porte ouverte derrière elle.
À son tour, il s’effaça pour la laisser monter. Et il déposa lefalot sur la première marche en disant avec un naturelparfait :
– Je laisse cette lumière ici, ainsi que je suppose quevous n’auriez pas manqué de faire si vous étiez venue seule ici,pendant que j’aurais attendu sur la place…
Il fit une pause et, voyant qu’elle ne protestait pas, il ajoutad’un air détaché :
– Au reste, l’escalier sera suffisamment éclairé ainsi.
Elle monta, sans inquiétude aucune, sûre qu’il suivrait. Et, eneffet, il suivit. Ils entrèrent dans la cuisine. Fausta allas’asseoir sur un escabeau. Pardaillan ferma la porte de la cave àdouble tour et mit la clef dans sa poche. Il alla à la porte quidonnait sur la place, s’assura qu’elle était bien fermée, prit laclef qui était dans la serrure et la mit également dans sa poche.Puis il alla aux fenêtres munies de solides barreaux à l’extérieuret rabattit les volets de bois plein qui les fermaient àl’intérieur. Ils se trouvèrent dans une demi-obscurité. Il allumales deux falots qui se trouvaient sur la table, à côté deFausta.
Il avait accompli tous ces gestes avec un calme étrange, sansdesserrer les lèvres. Fausta l’avait regardé faire sans dire unmot, sans esquisser un geste. Alors, quand il eut achevé cetteespèce de mise en scène inquiétante, Pardaillan se fit de glace.Et, sans plus tarder, il fit connaître ses intentions.
– Inutile de vous dire, fit-il, que je sais très bien cequi m’attend ici… Invisible pour vous, j’étais là hier ; j’aitout vu, tout entendu… Je suis ici exactement dans la situation oùvous vouliez me tenir… avec cette différence qu’il ne tient qu’àmoi de renverser les rôles et de m’en aller, vous laissant enferméeici.
Malgré elle, Fausta tressaillit. Malgré elle, elle jeta un coupd’œil inquiet sur la physionomie glaciale de Pardaillan quidit :
– Rassurez-vous, madame, telle n’est pas mon intention.Fausta respira plus librement. Pardaillan reprit :
– Sachant ce que je sais, ayant repris moi-même l’innocentecréature, dont vous vous serviez pour m’attirer dans un piègemortel, ce qui est assez odieux, soit dit en passant, vousconviendrez qu’il m’eût été on ne peut plus facile de ne pas meprésenter ici.
– Qui vous a retenu ? demanda Fausta attentive.
– Ceci, madame : je suis vieux et las… terriblementlas !… À présent que j’ai assuré aux quelques êtres quej’aime, seuls au monde, une petite fortune qui leur assurera, sinonle bonheur, du moins une honnête aisance qui y ressemble beaucoup…À présent que j’ai renversé tous vos projets, ruiné toutes vosespérances, que je vous ai acculée à une fuite qui, seule, peutsauver cette tête que vous sentez vaciller sur vos épaules, je n’aiplus rien à faire ici-bas. Je peux partir. Mourir de la mort quevous m’avez choisie ou autrement, je vous assure que cela m’esttout à fait égal. Je mourrai donc ici comme vous l’avez décidé, età l’heure que vous avez fixée. Seulement, j’ai mis dans ma tête quevous partiriez avec moi.
– Moi ! s’écria Fausta en se dressant toutedroite.
– Vous, madame, répondit froidement Pardaillan avecl’accent des résolutions irrévocables. Vous resterez ici avec moijusqu’à ce que votre serviteur, d’Albaran, nous fasse sauter tousles deux ensemble. Maintenant, madame, parlez, implorez, rugissez,menacez, ou taisez-vous, pleurez, priez et vous repentez, sitoutefois vous êtes encore accessible au repentir, rien de ce quevous pourrez dire ou faire ne pourra plus me faire revenir sur ceque j’ai décidé… Rien, ni personne au monde ne pourra vous tirer delà… Et vous n’obtiendrez plus un mot de moi jusqu’au moment que jeme suis fixé à moi-même.
Et Pardaillan se mit à marcher de long en large, en sifflotantune fanfare.
Depuis qu’elle était partie du couvent pour ramener Pardaillandans cette pièce, juste au-dessus de ces tonneaux de poudre quidevaient exploser à heure fixe, Fausta avait envisagé toutes lespossibilités. Toutes, hormis que Pardaillan pouvait avoir imaginécette chose qui lui paraissait horrible, impossible :l’entraîner avec lui dans la mort. Elle fut atterrée :
– C’est impossible ! s’écria-t-elle. Vous ne ferez pascette chose affreuse, vous, l’homme le plus généreux que la terreait porté.
Pardaillan, fidèle à sa promesse, ne répondit pas. Elle leconnaissait bien, elle savait qu’il garderait le silence jusqu’à cemoment qu’il s’était fixé, avait-il dit. Elle comprit alors ques’il tenait parole pour ce point sans importance, il tiendraitencore plus inexorablement parole pour le reste. Elle se vitirrémissiblement perdue. Elle était femme malgré tout, elle eut unmoment de défaillance.
Ce fut bref, d’ailleurs. Avec cette force de volonté siextraordinaire chez elle, elle se ressaisit vite, prit bravementparti de son effroyable mésaventure.
– Soit, dit-elle, avec ce calme souverain revenu et quePardaillan admira sans en avoir l’air, la mort ne me fait pas peurnon plus… Et puis, moi aussi, je suis lasse, tous mes rêves briséset brisés par vous, plus rien ne me retient en ce monde maudit.Nous mourrons ensemble, Pardaillan. C’est plus que je n’aurais oséespérer.
Pardaillan ne desserra pas les dents. On aurait pu croire qu’iln’avait pas entendu, tant il montrait d’impassibilité. Il continuad’aller et de venir d’un pas égal, en sifflotant. Elle se tut.
Un silence lourd, angoissant, que troublait seul le bruit rythméde ses talons martelant les dalles de la pièce, pesa sur eux. Etcela dura de longues, de très longues minutes… ou du moins desminutes qui lui parurent mortellement longues, à elle.
Car – et c’était peut-être ce que Pardaillan, qui la guignait ducoin de l’œil, avait escompté – le silence obstiné de cet homme,cette marche ininterrompue, ce sifflement monotone, la lueurfalote, livide, de ces deux lanternes, qui donnait aux choses unaspect fantastique, menaçant, et par là-dessus la pensée que sousces dalles que cet homme talonnait ainsi, avec cette suprêmeindifférence, se trouvait un volcan, qui pouvait faire éruption àtout instant, broyer, pulvériser tout, choses et gens, tout celaréuni finit par exaspérer ses nerfs tendus à en craquer. Et siforte qu’elle fût, elle ne put y tenir plus longtemps.
– Écoutez, il faut que je parle, dit-elle d’une voixméconnaissable. Vous ne répondrez pas, si vous voulez, mais moi, ilfaut que j’entende une voix humaine. Et je parlerai… Je vous dirai…Tenez, Pardaillan, je vais me confesser à vous… Uneconfession ?… Oui. N’est-elle pas tout indiquée, obligée même,puisque je touche à mon heure suprême et que je suis croyante,moi ?
Et elle parla en effet. Elle raconta des épisodes prodigieux deson existence prodigieusement mouvementée et que Pardaillan écoutaavec un intérêt extraordinaire sous son indifférence affectée. Elleparla longtemps, sans arrêt, avec, c’était certain, la plusentière, la plus absolue franchise. Et il ne pouvait en êtreautrement, puisque, elle l’avait dit elle-même, c’était une« confession ».
Mais si merveilleusement intéressé qu’il fût, Pardaillann’oubliait aucun des détails qu’il avait réglés d’avance. Ill’interrompit brusquement pour dire :
– C’est l’heure !… Onze heures moins dix,madame ! En ce moment même, votre fidèle d’Albaran, qui saitqu’il ne doit agir ni une minute trop tôt ni une minute trop tard,exécute ponctuellement vos ordres : il entre, regarde, voit laporte du souterrain ouverte et se retire dans la grotte où ilattendra dix minutes. Il faut nécessairement qu’il trouve cetteporte fermée quand il reviendra, sans quoi, il n’oserait peut-êtrepas mettre le feu aux poudres. Je vais la fermer. Vous convient-ilde m’accompagner ?
– Allons, dit Fausta, qui se leva aussitôt.
Pardaillan sourit. Et ce sourire, qu’elle vit, disait siclairement : « Perdez tout espoir de m’échapper »qu’elle détourna la tête comme honteuse d’avoir ainsi laissédeviner sa secrète pensée. Ils descendirent. Pardaillan fermalui-même la porte secrète et la reconduisit jusqu’àl’escalier : car il l’avait saisie par le bras et ne l’avaitplus lâchée.
Or, pendant qu’elle montait, Pardaillan jetait un coup d’œilrapide sur la porte secrète de ce caveau où Fausta avait faitranger les tonneaux de poudre, qui n’avaient pu trouver place dansle caveau de l’étage au-dessus. Pardaillan connaissait-il doncl’existence de ce caveau, et qu’il contenait de la poudre ? Àla lueur qui pétillait dans son regard à ce moment, nous croyonspouvoir répondre :
– Oui. Sans doute avait-il pris ses précautions là commeplus haut ? Qui sait ?
Ils revinrent dans la cuisine. Pardaillan ferma de nouveau àclef la porte de la cave et reprit sa promenade si agaçante pourFausta. Celle-ci reprit sa place sur un escabeau.
Des minutes effroyablement longues passèrent. Si forte, sibrave, et si résignée à sa fin qu’elle fût, Fausta sentait unesueur froide pointer à la racine de ses cheveux. Elle n’avait paspeur de la mort pourtant. Fausta qui eût marché sans hésitationcomme sans crainte à la poudre, qui y eût bravement mis le feu,sachant pertinemment qu’elle sauterait la première, Fausta nepouvait supporter cette affolante attente sans un frémissementd’angoisse. Et cela se comprend en somme. Aussi, ces dix minutesqui la séparaient de l’instant fatal où elle serait projetée dansl’espace pour retomber brisée, déchiquetée, réduite à l’état debouillie sanglante, ces dix minutes lui parurent cent fois, millefois plus longues, que l’heure presque entière qui venait des’écouler et qui lui avait paru longue comme une éternité.
Et, tout à coup, une cloche, non loin de là, laissa tomber uncoup. Fausta se dit que les dix autres coups allaient suivre et quece serait fini, tout sauterait, flamberait peut-être avant que lesonze coups eussent tinté. Elle sentit que Pardaillan l’observait.Elle se raidit et, la longue habitude aidant, elle réussit àmontrer un visage impassible. Seuls, les yeux démesurément ouverts– parce qu’elle craignait d’avoir la faiblesse de les fermer –trahissaient son émotion.
Un coup tomba. Mais les autres ne tombèrent pas. Et l’explosionne se produisit pas.
Elle attendit encore un peu. Rien ne se produisait, ni ici, nilà-bas. Alors seulement, elle entrevit la vérité. Elle abattitlentement le bras sur la table et emportée malgré elle :
– Mais… c’est… c’est…
– C’est le quart d’onze heures qui vient de sonner, oui,madame, interrompit Pardaillan. Les onze heures ont pareillementsonné. Seulement vous étiez trop… absorbée, et vous ne les avez pasentendus.
– Mais alors ?… Que signifie ?… d’Albaran ?…Pardaillan prit un des falots et prononça :
– Venez, madame, vous allez comprendre.
Ils descendirent. Tout de suite, Pardaillan lui montra la portedu caveau miné, grande ouverte. Ils s’approchèrent. Pardaillanbaissa son falot, montra qu’il n’y avait plus de mèche.
– Votre d’Albaran, dit-il, est venu et a allumé la mèche…vous voyez qu’il n’en reste plus vestige… Seulement, regardez…
D’un coup de pied, il renversa les tonneaux rangés en pyramide.Ils tombèrent, s’éparpillèrent.
– Vides ! s’exclama Fausta.
– J’ai pris la peine de les vider et de noyer la poudrehier, après votre départ, expliqua Pardaillan.
Maintenant, Fausta était redevenue tout à fait maîtressed’elle-même. Le calme extraordinaire qu’elle montrait n’avait riend’affecté.
– Alors, là-haut, pourquoi m’avoir dit que j’allais fairele saut avec vous ? dit-elle.
– Parce que j’ai voulu que vous vous rendiez compte parvous-même des abominables minutes que l’on vit lorsque l’on se saitcondamné et que l’on attend la mort. Maintenant que vous le savez,pour y avoir passé vous-même, j’espère que vous n’infligerez plus àd’autres ce supplice que vous vouliez m’infliger à moi.
– Et maintenant, qu’allez-vous faire de moi ?
Fausta demandait cela avec une étrange douceur. Peut-êtreavait-elle deviné l’intention réelle de Pardaillan. Peut-êtrecomprenait-elle que ce n’était pas le moment de l’exaspérer par uneinutile bravade.
– Rien, madame, répondit Pardaillan d’une voixglaciale.
Et, redressé, l’œil étincelant, l’écrasant de toute sachevaleresque générosité :
– Allez, madame, je vous fais grâce.
– Vous me faites grâce ? s’écria Fausta, sans qu’onpût savoir si elle s’émerveillait de tant de magnanimité, ou sielle se soulevait contre ce mot de grâce qui la cinglait comme uncoup de fouet.
– Oui, madame, reprit Pardaillan, je vous fais grâce. Jeveux, si vous vivez, que vous vous disiez : « À chacunede nos rencontres, j’ai voulu bassement, traîtreusement, meurtrirle chevalier de Pardaillan. Et, chaque fois, lui, il a dédaigné deme frapper, alors qu’il me tenait à sa merci. » Cette fois,comme les précédentes, je vous fais grâce. Allez, madame.
Et Pardaillan, le bras tendu, lui montrait la porte dans ungeste de si flamboyante autorité, de si écrasant dédain, queFausta, vaincue, courba la tête, sortit lentement, sans oserrépondre un mot.
En bas, Fausta saisit le falot que Pardaillan avait laissé surla première marche de l’escalier. Sur cet escalier, elle jeta uncoup d’œil furtif, comme si elle avait craint que, d’en haut,Pardaillan ne fût en train de l’épier. Et elle bondit.
Elle bondit sur la porte secrète du caveau qu’elle ouvrit etferma derrière elle. Elle sauta sur le mur du fond de ce caveausans issue apparente. Et une deuxième porte invisible s’ouvrit,démasquant l’entrée d’un étroit couloir. Elle posa là sa lanterneet bondit sur les tonneaux.
On se souvient qu’un de ces tonneaux avait été défoncéaccidentellement. Elle plongea les mains dedans. Et elle eut ungrondement de tigre.
– De la poudre !… en bon état !… Pardaillan, tun’as pas passé par là !… Ah ! Pardaillan, tu me faisgrâce !… Eh bien moi, je ne te fais pas grâce !… Quand jedevrais y rester moi-même !…
Tout en grondant ainsi, elle s’activait fiévreusement. Elleavait saisi le tonneau, l’avait renversé. La poudre s’étaitrépandue en tas. Dans ce tas, elle puisa à pleines mains, fit unetraînée qui allait jusqu’à cette porte qu’elle venait d’ouvrir.Elle prit la lumière du falot et la laissa tomber sur cette poudre.La poudre crépita. Ce fut comme un long serpent de feu qui se mit àcourir vers l’autre extrémité, où se trouvaient le gros tas depoudre et les cinq tonneaux pleins.
Fausta n’avait pas attendu. En même temps qu’elle laissaittomber la lumière, elle était partie à toutes jambes, s’étaitlancée dans le noir…
En haut, Pardaillan l’avait suivie un instant du regard. Ilrêvait. Il songeait ceci :
« Que va-t-elle faire ?… Va-t-elle entrer dans cecaveau où se trouve cette poudre que je n’ai pas vouludétruire ?… Va-t-elle y mettre le feu, à cette poudre ?…Elle sait bien qu’elle risque sa peau autant que moi. Et si elle ymet le feu, si elle saute la première, est-ce moi qui l’auraituée ?… Non, tout à l’heure encore je l’ai avertie endisant : si vous vivez… une femme comme elle comprend àdemi-mot. C’est elle-même, et non moi, qui va décider de son sort…Si elle meurt, elle se sera tuée elle-même et je puis dire en touteassurance pour ma conscience que je n’y suis pour rien. »
Et Pardaillan, ayant fait ces réflexions qui passèrent dans sonesprit avec cette rapidité prodigieuse de la pensée, descendit àson tour. En passant, il jeta un coup d’œil sur les deux portesinvisibles situées à quelques pas l’une de l’autre, comme pourdeviner laquelle des deux Fausta avait ouverte, et il passa de sonpas ferme, très calme, comme s’il avait vraiment ignoré que la mortétait penchée sur lui. Il passa, ouvrit la porte et la fermaderrière lui.
Presque aussitôt après, ce fut comme un formidable coup detonnerre… Le sol trembla, les murs craquèrent. Puis un pétillement,un crépitement, une énorme colonne de feu. Et tout flamba, toutsauta, tout croula.
Pardaillan était-il mort ?
Jehan de Pardaillan, son fils, et Valvert, accourus sitôt que lafatale nouvelle fut arrivée jusqu’à eux, firent faire, et firenteux-mêmes les recherches les plus minutieuses. Au-dehors, toutautour du lieu où s’était dressée la ferme, et jusque très loin, onramassa des débris de toute sorte. Mais, parmi ces débris, rien quiressemblât à un humain. Pas le plus petit objet ayant appartenu àcelui dont on cherchait les restes pour les faire inhumerchrétiennement.
Sous terre, ce fut une autre affaire : tout de suite, Jehanet Valvert trouvèrent le corps de Fausta. Elle n’avait pu fuir bienloin. Chose étrange, le feu et l’éboulement avaient respecté soncorps, qui était demeuré intact sans une écorchure. Seule, unepetite contusion à la tempe de laquelle quelques gouttes de sangavaient jailli, traçant sur sa joue un mince filet rouge. Étenduesur le sable blanc, au milieu d’un amas de pierres, elle semblaitdormir : Fausta, en fuyant dans le noir, avait dû faire unfaux pas, se heurter à quelque obstacle invisible. Elle étaittombée, se faisant à la tempe cette petite blessure. Était-ellemorte de ce choc ? Morte d’une commotion intérieure ouétouffée ?… Le certain est qu’elle était bien morte.
Mais, pas plus sous terre que sur terre, on ne trouva la moindretrace de Pardaillan. Vivant ou mort, Pardaillan paraissait s’êtreévanoui comme une ombre, volatilisé. Pendant des jours et desjours, Jehan, qui connaissait ces galeries souterraines, presqueaussi bien que son père, et Valvert s’obstinèrent dans leurspieuses recherches. Ils durent finir par y renoncer.
Mais, de ces recherches mêmes, ils gardèrent la ferme convictionque Pardaillan n’était pas mort.
Le roi tint la parole qu’il avait faite à Pardaillan etconfirmée à Valvert. Il fit appeler M. etMme d’Ancre et leur demanda la main de la comtessede Lésigny pour « son ami » le comte de Valvert. Cettedemande, cet ordre, formel, pour mieux dire, il le formula en destermes tels, que Concini et Léonora demeurèrent convaincus que leroi connaissait le terrible secret de la naissance de Florence etque ce mariage qu’il imposait était l’unique condition d’un pardongénéral. Ils se trompaient. Le roi répétait des paroles dictées parPardaillan, sans en saisir le sens réel. Mais ils crurent qu’ilsavait, eux. Épouvantés, ils se hâtèrent de consentir à tout ce quele roi voulut. Trop heureux d’en être quittes à si bon compte.
C’est ainsi que, trois mois après cette terrible explosion, quidemeura toujours entourée d’un mystère impénétrable pour lepopulaire, Valvert, en cette même église deSaint-Germain-l’Auxerrois où il avait dû l’arracher à Rospignac,épousa sa bien-aimée Florence, en présence du roi et de toute lacour.
Valvert se retira dans ses terres, rachetées, agrandies,embellies, et qui touchaient aux terres du fils de Pardaillan, soncousin par alliance. Les deux familles vécurent là, côte à côte,n’en faisant qu’une.
Il va sans dire que Landry Coquenard, enrichi par Valvert, nequitta pas son maître pour cela. Pour tous les trésors du monde, iln’aurait voulu se séparer de celle qu’il continuait toujours àappeler en lui-même « la petite ». Landry passait unebonne partie de son temps avec ses deux « compères »,Escargasse et Gringaille, qui avaient aussi leur petit domaine parlà.
Il va sans dire, également, que la bonne mère Perrine suivit sachère petite Loïse, laquelle, comme on pense, ne manqua pas d’êtregâtée outrageusement, ayant trois mères et quatre ou cinq pères,qui s’acquittaient à qui mieux mieux de ce soin.
Valvert et son cousin, Jehan de Pardaillan, parlent souvent dePardaillan et y pensent toujours. Et quand ils en parlent, l’un desdeux, religieusement approuvé par l’autre, ne manque jamais des’écrier :
– M. de Pardaillan n’est pas mort !… Unhomme de sa trempe demeure immortel !… La Grande Camuseelle-même n’oserait le toucher de son doigt décharné !… Non,Pardaillan le chevaleresque, le preux des preux, Pardaillan n’estpas mort !… Et, un beau jour, au moment où nous nous yattendrons le moins, nous le verrons paraître parmi nous, de retourde quelque lointaine et épique chevauchée !…