Chapitre 1 RUE SAINT-HONORÉ
Une matinée de printemps claire, caressée de brises folles parfumées par les arbres en fleur des jardins du Louvre proches…
C’était l’heure où les ménagères vont aux provisions. Dans la rue Saint-Honoré grouillait une foule bariolée et affairée. Les marchands ambulants, portant leur marchandise sur des éventaires,les moines quêteurs et les aveugles des Quinze-Vingts, la besace sur l’épaule, allaient et venaient, assourdissant les passants de leurs « cris » lancés d’une voix glapissante, agitant leurs sonnettes ou leurs crécelles.
À l’entrée de la rue de Grenelle (rue J. -J. Rousseau) moins animée, stationnait une litière très simple, sans armoiries, dont les mantelets de cuir étaient hermétiquement fermés. Derrière la litière, à quelques pas, une escorte d’une dizaine de gaillards armés jusqu’aux dents : figures effrayantes de coupe-jarrets d’aspect formidable, malgré la richesse des costumes de teinte sombre. Tous montés sur de vigoureux rouans, tous silencieux, raides sur les selles luxueusement caparaçonnées,pareils à des statues équestres, les yeux fixés sur un cavalier –autre statue équestre formidable – lequel se tenait à droite de la litière, contre le mantelet. Celui-là était un colosse énorme, ungéant comme on en voit fort peu, avec de larges épaules capables desupporter sans faiblir des charges effroyables, et qui devait êtredoué d’une force extraordinaire. Celui-là, assurément, était ungentilhomme, car il avait grand air, sous le costume de veloursviolet, d’une opulente simplicité, qu’il portait avec une éléganceimposante. De même que les dix formidables coupe-jarrets – dont ilétait sans nul doute le chef redouté – tenaient les yeux fixés surlui, prêts à obéir au moindre geste ; lui, indifférent à toutce qui se passait autour de lui, tenait son regard constamment rivésur le mantelet près duquel il se tenait. Lui aussi, de touteévidence, se tenait prêt à obéir à un ordre qui, à tout instant,pouvait être lancé de l’intérieur, de cette litière simystérieusement calfeutrée.
Enfin, à gauche de la litière, à pied, se tenait unefemme : costume pauvre d’une femme du peuple, d’uneirréprochable propreté, teint blafard, sourire visqueux, âgeimprécis : peut-être quarante ans, peut-être soixante.Celle-là ne s’occupait pas de la litière contre laquelle elle setenait collée. Son œil à demi fermé, singulièrement papillotant,louchait constamment du côté de la rue Saint-Honoré, surveillaitattentivement le va-et-vient incessant de la cohue.
Tout à coup elle plaqua ses lèvres contre le mantelet et, à voixbasse elle lança cet avertissement :
– La voici, madame, c’est Muguette, ou Brin de Muguet,comme on l’appelle.
Un coin du lourd mantelet se souleva imperceptiblement. Deuxyeux larges et profonds, d’une angoissante douceur, parurent entreles plis et regardèrent avec une ardente attention celle que lavieille venait de désigner sous ce nom poétique de Brin deMuguet.
C’était une jeune fille de dix-sept ans à peine, une adorableapparition de jeunesse radieuse, de charme et de beauté. Fine,souple, elle était gentille à ravir dans sa coquette et presqueluxueuse robe de nuance éclatante, laissant à découvert deschevilles d’une finesse aristocratique, un mignon petit piedélégamment chaussé. Sous la collerette, rabattue, garnie dedentelle, d’où émergeait un cou d’une admirable pureté de ligne, unlarge ruban de soie maintenait devant elle un petit éventaired’osier sur lequel des bottes de fleurs étaient étalées en undésordre qui attestait un goût très sûr. L’œil espiègle, le sourirerelevé d’une pointe de malice, le teint d’une blancheuréblouissante, capable de faire pâlir les beaux lis qu’elle portaitdevant elle, la démarche assurée, vive, légère, infinimentgracieuse, elle évoluait parmi la cohue avec une aisanceremarquable. Et d’une voix harmonieuse, singulièrement prenante,elle lançait son « cri » :
– Fleurissez-vous !… Voici Brin de Muguet avec des liset des roses !… Fleurissez-vous, gentilles dames et gentilsseigneurs !
Et la foule accueillait celle qui se donnait à elle-même ce nomde fleur, frais et pimpant : Brin de Muguet, avec des souriresattendris, une sympathie manifeste. Et à voir l’empressement aveclequel les « gentilles dames et les gentils seigneurs » –qui n’étaient souvent que de braves bourgeois ou de simples gens dupeuple – achetaient ses fleurs sans marchander, il était non moinsmanifeste que cette petite bouquetière des rues était commel’enfant gâtée de la foule, une manière de petit personnagejouissant au plus haut point de cette chose inconstante et fragilequ’on appelle la popularité. Il est certain que ce joli nom :Brin de Muguet – qui semblait être fait exprès pour elle tant illui allait à ravir – ce nom que d’aucuns abrégeaient en disantsimplement Muguette, voltigeait sur toutes les lèvres avec unesorte d’affection émue. Il est certain aussi qu’elle devait faired’excellentes affaires, car son éventaire se vidait avec rapidité,cependant que s’enflait le petit sac de cuir pendu à sa ceinture,dans lequel elle enfermait sa recette à mesure.
Derrière Brin de Muguet, à distance respectueuse, sans qu’elleparût le remarquer, un jeune homme suivait toutes ses évolutionsavec une patience de chasseur à l’affût, ou d’amoureux. C’était untout jeune homme – vingt ans à peine – mince, souple comme une lamed’acier vivante, fier, très élégant dans son costume de veloursgris un peu fatigué et faisant sonner haut les énormes éperons deses longues bottes de daim souple, moulant une jambe fine etnerveuse jusqu’à mi-cuisse. Une de ces étincelantes physionomies oùse voyait un mélange piquant de mâle hardiesse et de puériletimidité. Il tenait à la main un beau lis éclatant et, de temps entemps, il le portait à ses lèvres avec une sorte de ferveurreligieuse, sous prétexte d’en respirer l’odeur. Il est certainqu’il avait acheté cette fleur à la petite bouquetière des rues. Àvoir les regards chargés de passion qu’il fixait sur elle, de loin,on ne pouvait se tromper : c’était un amoureux. Un amoureuxtimide qui, en toute certitude, n’avait pas encore osé sedéclarer.
La mystérieuse dame invisible, qui se tenait attentive derrièreles mantelets légèrement soulevés de sa litière, ne remarqua pas cejeune homme. Ses grands yeux noirs d’une angoissante douceur – toutce que nous voyons d’elle pour l’instant – se tenaient obstinémentfixés sur la gracieuse jeune fille et l’étudiaient avec une sûretéqui, avec des yeux comme ceux-là, devait être remarquable. Après unassez long examen, elle laissa tomber à travers le mantelet, d’unevoix de douceur étrangement pénétrante :
– Cette jeune fille a l’air d’être très connue et trèsaimée du populaire.
– Si elle est connue ! s’exclama la vieille, je croisbien, seigneur ! Quand je suis revenue à Paris, il y a unequinzaine, je n’entendais parler partout que de Muguette ou de Brinde Muguet. J’étais loin de me douter que c’était elle. Quand jel’ai rencontrée par hasard, quelques jours plus tard, j’ai ététellement saisie que je n’ai pas su l’aborder. Et, quand j’ai voulule faire, elle avait disparu.
– Et tu es sûre que c’est bien la même qui te fut remise,enfant nouveau-né, par Landry Coquenard ?
– Lequel Landry Coquenard était alors l’homme de confiance,l’âme damnée de signor Concino Concini, lequel n’était pas alors…suffit… Oui, madame, c’est bien elle !… c’est la fille deConcini !…
Ceci était prononcé avec la force d’une conviction que rien nepouvait ébranler. Il y eut un silence bref, au bout duquel la dameinvisible posa cette autre question :
– La fille de Concini et de qui ?… Lesais-tu ?
Cette question était posée avec une indifférence apparente. Maisl’insistance avec laquelle les yeux noirs fouillaient les yeuxpapillotants de la vieille penchée sur le mantelet indiquait quecette indifférence était affectée.
– De qui, répondit la vieille en hochant la tête d’un airdépité, voilà la grande question !… Vous pensez bien, madame,que j’ai cherché à découvrir le nom de la mère. Le diablet’embrouille ! C’est qu’il en avait des maîtresses, dans cetemps-là, le seigneur Concini !… Tout de même j’auraispeut-être fini par trouver. Mais je ne suis pas italienne, moi.
« Pour une misère, une niaiserie, je venais de perdre laplace que j’occupais dans une noble famille de Florence.
– Tu avais volé ta maîtresse, interrompit la dameinvisible, sans d’ailleurs marquer la moindre réprobation.
– Volé ! s’indigna la vieille, si on peut dire !…Voilà un bien gros mot pour un malheureux bijou qui ne valait pascent ducats !… Quoi qu’il en soit, madame, non seulementj’étais chassée, mais encore il me fallait quitter la Toscane si jene voulais tâter des geôles italiennes. C’est à ce moment queLandry Coquenard, avec lequel j’étais liée, vu que nous étionsfrançais tous les deux, me remit la petite que j’emportai avec moi.Allez donc faire des recherches dans ces conditions… surtout quandon n’est pas riche.
Et avec un soupir de regret intraduisible, elleajouta :
– Non, madame, je ne sais malheureusement pas le nom de lamère !… Et c’est bien dommage… car il y avait peut-être unefortune à gagner avec ce secret-là !…
Elle était sincère, c’était évident. C’est ce que dut se dire ladame invisible, car aussitôt ses yeux cessèrent de la fouiller pourse reporter sur Brin de Muguet qui continuait son gracieux manège,sans se douter qu’on s’occupait ainsi d’elle. Et revenant à lavieille, attentive, elle insista :
– Tu es bien sûre que c’est elle ?… Tu es bien sûre dene pas te tromper ?
– Voyons, madame, je l’ai élevée jusqu’à quatorze ans, moi,cette petite. Il n’y a guère plus de trois ans qu’elle m’a plantéelà en me jouant un tour abominable qui… Mais suffit, ceci, ce sontmes petites affaires… Elle n’est pas changée, allez. Elle a un peugrandi, un peu renforci, mais c’est toujours elle, et je l’aireconnue du premier coup d’œil.
Et se tournant vers la jeune fille, une lueur mauvaise dans lesyeux, les lèvres pincées, la voix sèche, menaçante :
– Tenez, regardez-la faire… C’est pourtant moi qui lui aiappris son métier, moi qui me suis sacrifiée pour elle… Enramasse-t-elle, de l’argent, en ramasse-t-elle !… En bonnejustice, c’est à moi qu’il devrait revenir tout cet argent… et il yen a !… La gueuse ! elle me pille, elle me vole, ellem’assassine ! Je ne sais ce qui me retient d’aller lui mettrela main au collet et de la ramener au logis à grand renfort debourrades… après lui avoir subtilisé tout cet argent qu’elleentasse dans son sac de crainte d’accident.
– Eh bien, fit la dame invisible, va. C’est en effet lemeilleur moyen de m’assurer qu’il n’y a pas de confusionpossible.
La vieille, avec une grimace de satisfaction hideuse, allaits’élancer.
– Un instant, commanda la dame, il ne s’agit pas d’allerinjurier, maltraiter et dépouiller cette enfant. Sur ta vie, je tedéfends de t’occuper d’elle qui m’appartient désormais.
Ceci avait été prononcé sans élever la voix qui avait conservéson inaltérable douceur pénétrante. Mais il y avait un tel accentd’indicible autorité dans cette voix, ces beaux yeux sombres, d’unesi angoissante douceur, eurent soudain une telle fulguration, quela vieille sentit le frisson de la petite mort lui secouerl’échine. Et se courbant presque jusqu’à l’agenouillement, ellegrelotta :
– J’obéirai, madame, j’obéirai.
– Au reste, reprit la dame, tu ne perdras rien. Je t’achèteles prétendus droits sur cette enfant. Et je te payerai au centuplece qu’elle aurait jamais pu te rapporter. Va, maintenant, va, etsois douce… si tu peux.
La vieille se courba de nouveau, avec, cette fois, une grimacede jubilation intense au lieu de sa précédente grimace de terreur.Et tandis qu’elle se coulait vers la rue Saint-Honoré, rasant lesmaisons en une démarche oblique qui la faisait ressembler à quelquelarve monstrueuse, une flamme de cupidité dans ses yeux fuyants,elle songeait à part elle :
« Ma fortune est faite !… C’est une vraie bénédictionpour moi d’avoir rencontré cette illustre dame si riche et sigénéreuse !… »
Cependant, il faut croire que la cupidité était insatiable chezelle ; car, aussitôt après s’être réjouie ; elle selamentait avec un regret amer :
« Si seulement je pouvais faire dire à cette petite pestede Muguette – puisque c’est ainsi qu’on l’appelle maintenant – sije pouvais lui faire dire ce qu’elle a fait de la petite Loïsequ’elle m’a volée quand elle s’est sauvée de chez moi, c’est celaqui ferait tomber dans ma bourse une appréciable quantité d’écus deplus. Et ce n’est pas à dédaigner. Elle ne sait pas, elle, mais jesais, moi, que cette petite Loïse est l’unique enfant du sire dePardaillan qu’on dit très riche dans son pays de Saugis, et qui,j’en suis sûre, n’hésiterait pas à sacrifier toute sa fortune pourretrouver son enfant bien-aimée. C’est à voir, cela, c’est àvoir !… »
Cependant Brin de Muguet continuait son frais et délicat métier.Son éventaire était à peu près vide, il ne lui restait plus quequelques bottes de fleurs. Par contre, son petit sac de cuirs’enflait d’une manière imposante. Elle s’activait de son mieuxafin de placer ses dernières fleurs après quoi sa journée seraitachevée. Tout au moins en ce qui concernait la vente.
Ce fut à ce moment que, soudain, la vieille se dressa devantelle, les deux poings sur les hanches. Brin de Muguet pâlitaffreusement. Elle recula précipitamment, comme si elle avait mistout à coup le pied sur quelque bête venimeuse. Et ellecria :
– La Gorelle !…
Et il y avait un tel accent de frayeur dans sa voix étranglée,que l’amoureux, qui la suivait toujours, s’approcha vivement,fixant sur la vieille femme un regard menaçant qui lui eût donnéfort à réfléchir si elle y avait pris garde. Mais elle ne fit pasattention à ce jeune homme. Elle ricana :
– Mais oui, ma petite, c’est moi, Thomasse La Gorelle. Tune t’attendais pas à me rencontrer, hein ?
– La Gorelle ! répéta Brin de Muguet, comme si elle nepouvait en croire ses yeux.
La pauvre petite se tenait devant Thomasse La Gorelle –puisqu’il paraît que c’était son nom – tremblante et apeurée commele frêle oiselet qui voit fondre sur lui l’oiseau de proie prêt àle déchirer des serres et du bec.
– C’est bien moi, répéta la mégère avec son sourirevisqueux. Moi qui t’ai élevée, nourrie, soignée quand tu étaismalade, et que tu as carrément plantée là quand tu t’es sentie àmême de gagner ta pâtée. Ah ! on ne peut pas dire que lareconnaissance t’étouffe, toi ! Moi qui, durant près dequatorze ans, me suis dévouée et sacrifiée pour toi, comme eût pule faire une vraie mère !…
Il est probable qu’elle eût continué longtemps sur ce tondoucereux d’hypocrites doléances. Mais déjà la jeune fille s’étaitressaisie. Dans la rue, elle était chez elle. C’était son domaine,à elle, la rue. Elle savait bien qu’elle y trouverait toujours desdéfenseurs, hommes ou femmes. Pourquoi trembler alors ?N’avait-elle pas le bon droit pour elle ? Et elle seredressait, et d’une voix ferme elle interrompait :
– Que me voulez-vous ?… Prétendez-vous m’obliger àvous suivre dans votre taudis pour m’y astreindre à un labeurau-dessus de mes forces, m’y rouer de coups, m’y faire mourirlentement de misère et de mauvais traitements, comme vous l’avezfait autrefois ?… Dieu merci, je me suis tirée de vos griffes,où je serais morte depuis longtemps s’il n’avait tenu qu’à vous.Vous ne m’êtes rien, je ne vous dois rien, vous n’avez aucun droitsur moi ; passez votre chemin et laissez-moi tranquille.
Elle ne tremblait plus. Elle paraissait décidée à se défendreavec toute la vigueur dont elle était capable. Une lueur funestes’alluma dans les yeux torves de La Gorelle qui oublia lesrecommandations impérieuses de la dame inconnue. Par bonheur, lajeune fille, sans y songer, avait élevé la voix. Ses parolesavaient été entendues. Des curieux s’étaient arrêtés, tendaientl’oreille, considéraient la mégère avec des mines renfrognées quin’annonçaient pas précisément la sympathie. L’amoureux, au premierrang, avait passé son lis dans son pourpoint, dardait sur lavieille deux yeux étincelants, tortillait sa fine moustachenaissante de l’air nerveux d’un homme à qui la main démangefurieusement. Nul doute qu’il ne fût déjà intervenu si, au lieud’une femme, il avait eu un homme devant lui.
La Gorelle coula un regard inquisiteur sur les curieux. Elleétait intelligente, la vieille sorcière ; elle se rendit fortbien compte des dispositions peu bienveillantes de ceux quil’entouraient. Elle comprit qu’elle allait se faire huer, écharperpeut-être, si elle se livrait à quelque violence intempestive. Ellefrémit de crainte pour sa précieuse carcasse. Les recommandationsde la dame invisible lui revinrent alors à la mémoire.Instantanément, son attitude se modifia. Elle devint tout miel. Etde son air doucereux, avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendreengageant et affectueux, et qui ne réussissait qu’à la rendre plushideuse encore, elle protesta :
– Là ! là ! tu es bien toujours la même :vive et emportée comme une soupe au lait ! Rassure-toi, je neveux pas t’emmener. Je sais bien que je ne suis pas ta mère et queje n’ai aucun droit sur toi. Tu n’as donc rien à craindre demoi.
– Alors, laissez-moi passer. Je suis pressée de finir montravail, répliqua Brin de Muguet qui se tenait sur ses gardes.
– Toujours vive, donc ! plaisanta La Gorelle. Tu asbien une minute, une toute petite minute à m’accorder.
Et larmoyant :
– Sainte Thomasse me soit en aide, je ne suis pas ta mère,c’est vrai… Tout de même, je t’ai élevée… si tu l’oublies, toi, jene l’oublie pas, moi, et je t’aime, vois-tu, comme si tu étais mapropre fille.
– Enfin, que voulez-vous ?
– Mais rien… Rien de rien, douce vierge !… Je veuxseulement te dire que je suis heureuse de te voir si florissante,si richement nippée, en passe de faire fortune… Car tu fais desaffaires d’or, ma fille… En vends-tu des fleurs, envends-tu !… C’est justice d’ailleurs, car tu es bien la plusadroite, la plus habile bouquetière qu’on ait jamais vue !… Etpuis, je voudrais te demander une chose… une toute petite chose,sans conséquence pour toi…
Brin de Muguet, qui se tenait plus que jamais sur la défensive,en entendant ces derniers mots, porta d’instinct la main à sonpetit sac de cuir pour y puiser quelque menue monnaie trop heureusede se débarrasser de la mégère à si bon compte. Ce geste alluma uneflamme dans l’œil de La Gorelle qui, machinalement, tendit lagriffe. Elle se souvint à temps de ce que lui avait dit la dameinconnue. Elle n’acheva pas le geste et refusa :
– Mais non, mais non, ma petite, garde ton argent…, tu asassez de mal à le gagner… Dieu merci, j’ai hérité de quelque petitbien, et… sans être à mon aise… je n’ai besoin de rien.
Il semblait que les mots lui écorchaient les lèvres en passant.Son regret était déchirant. Et de l’effort qu’elle faisait pourrefuser cette pauvre petite somme d’argent qui la tentait, desgouttes de sueur perlaient à son front. Ce refus qui la désespéraitétait si extraordinaire, si imprévu de sa part, que la jeune filleen fut toute saisie et bégaya :
– Que voulez-vous donc ?
– Te demander un petit renseignement, pas plus, fit LaGorelle avec vivacité et en accentuant encore son airdoucereux.
Les curieux, qui s’étaient arrêtés, s’éloignèrent les uns aprèsles autres en voyant que la vieille ne paraissait pas animée demauvaises intentions. L’amoureux, lui-même, rassuré sur les suitesde cette entrevue qui avait débuté d’une manière inquiétante,s’éloigna à son tour. Il n’alla pas loin pourtant, il s’arrêtaquelques pas plus loin et reprit sa discrète surveillance.
Les deux femmes se trouvèrent seules, face à face. Elles étaientau milieu de la rue, entre la rue de Grenelle et la rue du Coq. Del’entrée de ces deux dernières rues on pouvait, sinon les entendre,du moins les voir aussi loin que le permettait le va-et-vient despassants. Et, en effet, la dame inconnue, toujours aux aguetsderrière les mantelets de sa litière, les voyait très bien. Brin deMuguet tournait le dos à la porte Saint-Honoré. À quelques pasderrière elle se dressait un pilori. Ce pilori était situé presquejuste à l’endroit où la rue des Petits-Champs, qui devait s’appelerplus tard rue Croix-des-Petits-Champs, aboutissait à la rueSaint-Honoré, par conséquent tout près de l’église Saint-Honoré.L’amoureux se trouvait derrière la jeune fille, entre elle et lepilori. Il se dissimulait derrière le pilier d’une maison.
À ce moment, une troupe assez nombreuse s’avançait de la rue duCoq (devenue rue Marengo) vers la rue Saint-Honoré. Avant longtempselle devait déboucher à l’endroit même où se trouvaient les deuxfemmes qui, au reste, ne s’en occupaient pas, ne la voyaient mêmepas.
À ce moment aussi, deux gentilshommes qui paraissaient venir dela porte Saint-Honoré, approchaient aussi de la jeune fille. Ilétait impossible d’avoir plus haute mine que celle de ces deuxgentilshommes. Pourtant ils étaient très simplement vêtus tous lesdeux. Même les habits de l’un d’eux étaient quelque peu râpés.Celui-là était un homme qui devait approcher de la soixantaine, quiparaissait solide comme un roc, qui se tenait droit comme un chênealtier. Il avait une façon de porter haut la tête, de regarderdroit en face d’un œil clair, singulièrement perçant, que, malgréla modestie – nous dirons presque la pauvreté de son costume –, ondevinait tout de suite en lui le grand seigneur habitué àcommander. Et, malgré soi, on se sentait pris de respect pour lui.Son compagnon pouvait avoir vingt-cinq ans. C’était,rajeunie, la vivante reproduction du vieux. Il n’était pas besoind’être un grand physionomiste pour comprendre qu’on voyait là lepère et le fils.
Ces deux gentilshommes s’avançaient vers Brin de Muguet quin’avait garde de les voir, attendu qu’elle leur tournait le dos. Enrevanche, derrière son pilier, notre amoureux inconnu les vit fortbien. Et, dès qu’il les vit, il rougit comme un écolier pris enfaute et masqua précipitamment son visage dans son manteau, engrommelant d’un air contrarié :
– Mon cousin Jehan de Pardaillan et son père !…Ho ! diable !…
Les deux Pardaillan – puisque c’étaient eux – passèrent sans levoir. Du moins, il le crut, et respira, soulagé. Seulement, deuxpas plus loin, celui qu’il venait d’appeler mon cousin Jehan – etque nous avons présenté autrefois sous le nom de Jehan le Brave –se pencha sur son père et lui glissa en souriant :
– Mon cousin Odet de Valvert !… Il veille… de loin…sur celle qu’il aime : la jolie Muguette, ici devant nous.
Le chevalier de Pardaillan posa sur celle qu’on lui désignait ceregard perçant qui n’avait rien perdu de sa vivacité et de sasûreté, que les ans, au contraire, semblaient avoir rendu plus sûret plus acéré que jamais. Il sourit doucement. Mais il bougonna enlevant les épaules :
– Que ne l’épouse-t-il, s’il est si féru !
– Comme vous y allez, monsieur ! se récria Jehan enriant. Tenez pour assuré que le pauvre Valvert n’a même pas encoreosé se déclarer. Et puis, avant de se marier, encore faudrait-ilqu’il ait trouvé cette fortune qu’il est venu chercher à Paris.
– C’est vrai qu’il est gueux comme le Job des SaintesÉcritures, mais si c’est ainsi qu’il la cherche, la fortune, ilverra la fin de ses quelques écus avant que de la trouver, bougonnaPardaillan.
Et avec le même sourire, qui avait on ne sait quoi de railleuret d’attendri tout à la fois :
– Vous verrez que je serai encore obligé de m’en mêler pourle tirer d’affaire, ajouta-t-il.
À ce moment, les deux Pardaillan étaient presque arrivés à lahauteur des deux femmes. La Gorelle, qui ne les avait pas vus,s’approchait de Brin de Muguet, presque jusqu’à la toucher, etbaissant la voix, disait :
– Écoute, quand tu m’as quittée, tu as emmené avec toi lapetite Loïse…
Les deux Pardaillan entendirent. Jehan, à ce nom de Loïsetombant à l’improviste, pâlit affreusement. Et serrant le bras deson père, dans un souffle :
– Loïse !… Pour Dieu, monsieur, écoutons.
Et tous s’immobilisèrent, tendant l’oreille.
Brin de Muguet interrompit vivement la vieille :
– Oui, je l’ai emmenée !… Je l’aimais, moi, cettepetite Loïse. Je savais bien que si je vous la laissais, vous laferiez mourir lentement, à petit feu, comme vous me faisiez mourirmoi-même. Vous la laisser !… Mais c’eût été un crimeabominable !… Je l’ai emmenée, je l’ai sauvée de vos griffes…Qu’avez-vous à dire à cela ?
– Rien, assurément, gémit La Gorelle, tu as bien fait… Jene te reproche rien… Mais les temps sont changés… Je ne suis plusla même… C’est la misère, vois-tu, qui me rendait mauvaise… Tu voisbien comme je te parle doucement. Je me suis réjouie sincèrement dete voir en si florissante santé et faisant de si bonnes affairesque c’en est une bénédiction… C’est pour te dire que je me réjouispareillement de savoir cette enfant heureuse et en bonnesanté !
– Si ce n’est que cela, réjouissez-vous : elle estheureuse et se porte bien.
– Et où l’as-tu mise, cette chère petite créature du bonDieu ?
– Ceci, vous ne le saurez pas, La Gorelle.
La réponse était péremptoire et le ton très résolu indiquaitqu’il était inutile d’insister. La Gorelle comprit à merveille. Unefois de plus, une lueur menaçante s’alluma dans ses prunelles.Malgré tout, comme elle n’était pas femme à renoncer si facilement,elle allait insister. À ce moment, elle aperçut les deux Pardaillanqui écoutaient. Ses yeux se mirent à papilloter éperdument comme unoiseau de ténèbres que la lumière du jour éblouit. Et ellebredouilla :
– Allons, je vois que tu continues à te méfier de moi. Tuas tort, ma petite, je ne te veux pas de mal, ni à toi ni àl’enfant. Adieu.
Et elle battit précipitamment en retraite vers la rue deGrenelle.
Un peu ébahie de ce départ si précipité qui ressemblait à unefuite, Brin de Muguet respira plus librement. À ce moment, lechevalier de Pardaillan s’approcha d’elle, rafla les quelquesfleurs qui lui restaient et posa une pièce d’or sur son éventaire.Et, comme elle faisait mine de fouiller dans son sac pour rendre lamonnaie, avec un geste large de grand seigneur :
– Gardez, ma belle enfant, gardez, fit-il avec douceur.
Brin de Muguet remercia par une gracieuse révérence quePardaillan et son fils admirèrent en connaisseurs qu’ils étaient.Et, voyant qu’elle allait s’éloigner, Pardaillan l’arrêta du gesteet reprit d’un air détaché :
– Vous parliez, je crois, d’une enfant que vous avezenlevée à cette vieille femme qui la maltraitait.
En disant ces mots, il l’étudiait, sans en avoir l’air, de sonregard clair. Et il faut croire que cet examen lui était favorablecar il gardait aux lèvres ce sourire très doux qu’il ne trouvaitque pour ceux qui étaient dignes de son amitié. Au reste, Brin deMuguet supportait cet examen sans manifester ni trouble, niinquiétude. Seulement, elle se fit très sérieuse, sérieuse jusqu’àla gravité pour répondre :
– En effet, monsieur.
– Une enfant qui s’appelle Loïse ?
– Oui, monsieur.
Pardaillan parut réfléchir une seconde, et, redoublant dedouceur :
– Excusez-moi, mon enfant, si je vous pose quelquesquestions qui vous paraîtront peut-être indiscrètes, mais qui mesont dictées par les raisons les plus sérieuses, et non point parune curiosité déplacée, comme vous seriez en droit de le supposer.Voulez-vous me faire la grâce d’y répondre ?
– Très volontiers, monsieur, fit-elle comme malgré elle,sans rien perdre de sa soudaine gravité.
Le père et le fils échangèrent un coup d’œil qui disait :« C’est une nature franche et loyale, Celle-là ne mentirapas. » Elle, elle attendait, toujours grave. Et maintenantc’était elle qui les fouillait de son regard lumineux.
– Savez-vous l’âge exact de cette petite Loïse ?reprit Pardaillan.
– Trois ans et demi.
La réponse – Pardaillan le remarqua – était brève comme toutescelles qu’elle avait faites jusque-là. Mais, comme les précédentesréponses, elle tombait aussitôt après la question, sans la moindrehésitation. Et les grands yeux lumineux, d’un beau bleu sombre,demeuraient sans ciller, franchement fixés sur les yeux dePardaillan. Telle qu’elle était, cette réponse, il faut croire,n’était pas du goût de Jehan qui ne put réprimer un geste decontrariété. Pardaillan, lui, ne sourcilla pas. Ilreprit :
– Cette enfant est une parente à vous ?
– C’est ma fille.
– Votre fille ! sursauta Pardaillan.
– Oui, monsieur.
Malgré eux, les deux Pardaillan lancèrent un coup d’œil furtifdu côté du pilier derrière lequel se cachait toujours Odet deValvert qui sans la comprendre, assistait de loin à cette scène. Etils ramenèrent leurs regards sur Brin de Muguet, qui attendait trèscalme. Pardaillan ne doutait pas de la sincérité de cette jeunefille ; ses réponses étaient si nettes, si précises, sonattitude si tranquille. Mais il s’étonnait :
– La vieille femme que vous avez appelée La Gorelle neparaissait pas soupçonner que cette petite Loïse est votre filledit-il.
– Elle l’ignore en effet. Et je me garderai bien de le luifaire savoir.
– Vous êtes bien jeune, il me semble, pour avoir un enfantde trois ans et demi.
– Je parais plus jeune que je ne suis. Je vais avoirdix-neuf ans, monsieur.
– Vous m’en direz tant ! Je vous rends mille grâces,madame, de l’obligeance avec laquelle vous avez bien voulu merépondre. Quand vous passerez rue Saint-Denis, entrez de temps entemps à l’auberge du Grand Passe-Partout. C’est là que jeloge. Vous demanderez le chevalier de Pardaillan et, que j’y soisou que je n’y sois pas, vous laisserez quelques-unes de vos fleursqui embaument, en échange desquelles on vous remettra une pièced’or.
– Je n’y manquerai pas, monsieur le chevalier, promit Brinde Muguet en répondant par une révérence au large coup de chapeauque lui donnaient très poliment les deux Pardaillan.
Le père et le fils, se tenant par le bras, s’éloignèrent.Quelques pas plus loin, d’un même mouvement ils s’arrêtèrent et seretournèrent. Brin de Muguet était toujours à la même place où ilsl’avaient laissée. Elle les regardait d’un air profondément rêveur.Ils ne la virent pas. Ils cherchaient plus loin. Ils cherchaientOdet de Valvert qui, les voyant toujours là, n’osait pas sortir dederrière son pilier.
– Pauvre Odet, murmura Jehan, le coup sera dur pour luiquand il saura.
– Oui, dit Pardaillan assombri, et c’est grand dommage… caril est capable d’en mourir. Corbleu ! qui aurait dit cela decette petite à qui on donnerait l’absolution sansconfession !
– Elle est peut-être mariée, monsieur. Elle ne paraissaitni honteuse ni gênée.
– J’ai remarqué, en effet, qu’elle n’avait pas l’air d’unecoupable. Il n’en est pas moins vrai que la voilà perdue pourValvert et que cela me chagrine pour lui, qui est un brave et digneenfant que j’aime.
Ils reprirent leur marche et tournèrent à gauche dans la rued’Orléans (absorbée par l’actuelle rue du Louvre). Au bout dequelques pas, Jehan soupira :
– Encore une fausse émotion. Ah ! monsieur, jecommence à croire que jamais je ne retrouverai ma pauvre petiteLoïsette.
– Et moi, chevalier, je te dis que nous la retrouverons. Jene suis venu ici que pour cela, corbleu ! Et puis, je ne laconnais pas, moi, cette petite Loïsette, et je veux la connaîtreavant de partir pour le grand voyage dont on ne revient jamais. ParPilate, il ferait beau voir qu’un grand-père s’en aille sans avoirembrassé sa petite-fille. Nous la retrouverons, te dis-je.
– Dieu vous entende, monsieur.
– Bon, dit Pardaillan de son air railleur, nous nousremuerons tant, nous ferons un tel bruit qu’il faudra bien qu’ilfinisse par nous entendre. Dieu, vois-tu, et c’est assez naturelétant donné son grand âge, est un peu dur d’oreille. Mais j’aitoujours vu qu’il entendait ceux qui savent se remuer pour se faireentendre de lui. Nous nous remuerons, chevalier, et je te répondsqu’il nous entendra.
Ils tournèrent encore une fois à gauche, dans la rue desDeux-Écus, ce qui devait les ramener forcément rue de Grenelle.
– Eh bien, madame, disait La Gorelle revenue près de lalitière, vous avez vu ? Elle aussi, elle m’a reconnue tout desuite.
– Oui, répondit la dame invisible, elle t’a reconnue, nonsans frayeur. Cette enfant ne me paraît pas avoir gardé unexcellent souvenir de toi et des soins que tu prétends lui avoirprodigués.
– C’est une ingrate, prononça La Gorelle en manièred’excuse.
– Dis plutôt que tu as dû la martyriser. Elle s’ensouvient, la pauvre petite. C’est assez naturel.
La dame invisible relevait, comme on voit, la méchanteaccusation portée par La Gorelle. Pourtant sa voix gardait la mêmeimmuable douceur. Vraiment, on n’aurait su dire si elle plaignait« la pauvre petite », comme elle venait de dire, et sielle s’indignait de la conduite de La Gorelle. Pareille à un jugesouverain, elle semblait noter avec impartialité le bien et le mal,le pour et le contre, avant de rendre son jugement. Ellereprit :
– Je t’ai observée pendant que tu lui parlais. Je crois quetu n’as pas tenu compte comme il convenait des recommandations queje t’avais faites. Je te le répète, et c’est la dernièrefois : n’entreprends jamais rien contre cette enfant… si tutiens à la vie. Ni en bien ni en mal, ne t’occupe jamais plusd’elle. Évite-la, agis comme si elle n’existait plus pour toi. Jete conseille de ne jamais oublier ces recommandations comme tu asoublié les précédentes. Je te le conseille dans ton intérêt, tucomprends…
Cette fois encore, elle n’avait pas jugé nécessaire de hausserla voix. Mais cette fois encore, le ton et le regard quisoulignaient les paroles étaient tels que La Gorelle, épouvantée,se le tint pour dit et promit sincèrement :
– Je ne l’oublierai pas, madame, je vous le jure sur monsalut éternel. Et se hâtant de changer un sujet de conversation quidevenait trop dangereux pour elle, elle ajouta de son airobséquieux :
– J’espère, madame, que vous êtes convaincue, maintenant,qu’il ne peut y avoir d’erreur. Brin de Muguet est bien la fille deConcini.
– Oui, je crois maintenant qu’il n’y a pas d’erreurpossible, reconnut la dame invisible.
– C’est bien elle, allez madame. C’est elle qui me futremise autrefois, alors qu’elle avait quelques jours à peine, parLandry Coquenard, l’ancien homme de confiance du signorConcini.
La dame ne répondit pas. Elle était convaincue et elleréfléchissait.
La Gorelle tenait toujours les yeux fixés sur Brin de Muguetdemeurée à la même place, au centre du carrefour, et regardant d’unair rêveur du côté où les deux Pardaillan avaient disparu. Lavieille s’efforçait de montrer un visage indifférent. Il estcertain cependant qu’elle n’avait pas renoncé à son idée dedécouvrir la retraite de la petite Loïse. La petite Loïse qu’elledisait être la même enfant que Jehan de Pardaillan, son père,cherchait vainement, et que Brin de Muguet avait affirmé être sapropre fille avec une assurance telle, qu’elle avait réussi àconvaincre le chevalier de Pardaillan, lequel, pourtant, n’étaitpas un homme facile à tromper.
Était-ce la vieille qui se trompait ?…
Était-ce la jeune fille qui avait menti ?
– Anges du paradis ! s’écria soudain La Gorelle, je neme trompe pas ! C’est lui !… C’est bien lui !…
Et agitant le mantelet que la dame avait laissé retomber, avecune émotion joyeuse :
– Madame, c’est lui !… C’est lui !… De nouveau,le mantelet s’écarta à peine.
De nouveau, les yeux noirs se montrèrent. Et, avec le même calmesouverain, la douce et harmonieuse voix de l’inconnues’informa :
– Qui, lui ?
– Landry Coquenard, madame ! Landry Coquenard enpersonne ! jubila La Gorelle.
Et avec une joie frénétique qu’elle ne se donnait pas la peinede dissimuler, elle expliqua avec volubilité :
– Voyez, madame, ce hère dépenaillé, traîné la corde autour du cou… C’est lui !… C’est Landry Coquenard !…
– Mais ce malheureux est conduit au supplice !
– Cela m’en a tout l’air, exulta l’horrible mégère. Sansdoute le mène-t-on à la potence, ici, près, devant Saint-Honoré…Ah ! pauvre Landry Coquenard, devais-tu finir simisérablement !… Et qui m’aurait dit que j’aurais la j… la… ladouleur de te voir brancher !… Car, si nous avançons un peu,nous le verr… Eh mais, je ne me trompe pas !… C’est leseigneur Concini lui-même qui le mène… Jésus, de quel regard desollicitude inquiète il le couve !… Ha ! je devine cequ’il en est : Landry Coquenard aura eu la fâcheuse idée de serappeler au souvenir de son ancien maître qui est, autant dire, leroi de ce pays. Oui, bien fâcheuse idée que tu as eue là, pauvreLandry Coquenard, et je t’aurais cru d’esprit plusdélié !…
La dame n’écoutait plus depuis longtemps. La Gorelle s’aperçutque ses yeux noirs ne regardaient plus, que le mantelet étaitretombé, et elle entendit sa voix qui, au mantelet opposé, appelaitdoucement :
– D’Albaran.
Cet appel s’adressait à la formidable statue équestre dont nousavons signalé la présence de ce côté. Ce cavalier avait le teintbronzé, des yeux noirs superbes, une magnifique barbe noire,admirablement soignée, et des cheveux d’un beau noir de jais :tous les signes visibles de l’Espagnol pur sang qu’il était, eneffet. Seulement, à l’encontre de ses compatriotes qui, en général,sont de taille plutôt petite, don Cristobal de Albaran était unvéritable géant. À l’appel de son nom, il se courba sur l’encolurede son cheval en murmurant :
– Señora ?
– Vois-tu ce condamné, là-bas, au milieu de cesgardes ? demanda la dame inconnue.
D’Albaran redressa la tête, jeta un coup d’œil sur la rueSaint-Honoré, et, en français, avec une pointe d’accent :
– Je le vois, madame.
– Il ne faut pas qu’il soit exécuté, reprit la dame. Ilfaut le délivrer, le laisser aller, savoir où il gîte, pouvoir leretrouver. Va.
– Bien, madame, répondit d’Albaran sans s’étonner, avec unflegme admirable.
Sans plus tarder, il mit pied à terre en faisant un signe à seshommes. Aussitôt ceux-ci l’imitèrent. Deux palefreniers, chargés deconduire les mules de la litière, sortirent du coin où ils setenaient à l’écart, et prirent la garde des chevaux. D’Albaranrassembla ses hommes autour de lui et commença à leur donner sesinstructions à voix basse.
Les mantelets demeuraient fermés, les yeux de la dame invisiblene se montraient plus. La Gorelle attendait patiemment. Elle avaitentendu l’ordre donné. Elle suivait le conciliabule tenu pard’Albaran d’un œil furieux. Et les lèvres pincées, l’air mauvais,elle bougonnait :
– Après la fille de Concini à qui elle m’a défendu detoucher, voici qu’elle veut sauver Landry Coquenard !… Ahçà ! mais, cette noble dame sauve donc tout le monde !…C’est donc une sainte descendue sur la terre !…
À ce moment, les deux Pardaillan débouchaient de la rue desDeux-Écus. Visiblement, ils allaient sans but précis, auhasard…
Du côté de La Gorelle, le mantelet s’écarta une seconde. Unepetite main blanche parut, tenant une grosse bourse gonflée à enéclater de pièces d’or. En même temps, la voix disait :
– Prends. Ceci n’est qu’un acompte.
Éblouie, les yeux luisants comme des braises, la mégère fonditsur la bourse qui disparut en un clin d’œil. Et tandis qu’elle secassait en deux dans une humble révérence de remerciement, ellesongeait avec ravissement :
– Jésus Dieu, ma fortune est faite !… Que labénédiction du ciel soit sur cette excellente dame qui est sigénéreuse.
Le mantelet s’était aussitôt rabattu. Les yeux noirs ne devaientplus se montrer. Mais La Gorelle entendit la voie harmonieuse quidisait :
– Écoute. Je sais où te trouver. Cela ne suffit pas. Tupeux avoir besoin de me communiquer des choses importantes. Enconséquence il est nécessaire que tu saches qui je suis et où jedemeure. Je suis la duchesse de Sorrientès et je demeure à l’hôtelde Sorrientès. Sais-tu où est situé l’hôtel deSorrientès ?
– Non, madame. Mais soyez sans crainte, je m’informerai, jetrouverai. !
– Ne t’informe pas. Je vais t’expliquer : l’hôtel deSorrientès est situé derrière le Louvre, au fond de la rueSaint-Nicaise, passé la chapelle Saint-Nicolas, à laquelle iltouche. Il fait l’angle de trois rues : la rue Saint-Nicaise,la rue de Seyne qui longe la rivière, et un cul-de-sac qui part decette rue de Seyne. Il a trois entrées : une sur chaque rue.Si tu as besoin de me voir, tu te présenteras à la petite porte ducul-de-sac. Tu frapperas trois coups, légèrement espacés et à lapersonne qui se présentera, tu diras simplement ton nom.Retiendras-tu bien tout cela ?
– J’ai bonne mémoire, sourit La Gorelle. Voyezplutôt : Mme la duchesse de Sorrientès.L’hôtel de Sorrientès au bout de la rue Saint-Nicaise. La petiteporte du cul-de-sac qui part de la rue de Seyne. Frapper troiscoups légèrement espacés à cette porte et donner mon nom. Est-cebien cela ?
– C’est bien. Tu peux te retirer.
La Gorelle salua profondément la litière. Elle allait se ruerdans la rue Saint-Honoré pour voir ce qui allait arriver à ceLandry Coquenard, auquel elle paraissait en vouloirparticulièrement. Mais en se redressant, elle aperçut les deuxPardaillan. Et le même trouble qui s’était déjà manifesté chez elleà leur vue s’empara de nouveau d’elle. Elle se fit aussi petitequ’il lui fut possible, ne bougea pas, se dissimula le plus qu’elleput derrière la litière.
Parvenus rue de Grenelle, les deux Pardaillan avaient tournémachinalement à gauche une fois de plus. En approchant de lalitière, ils avaient aperçu La Gorelle. Ils l’avaient aussitôtreconnue et leur attention s’était concentrée sur elle. Ils étaientencore trop loin pour entendre la voix de la duchesse deSorrientès, toujours invisible derrière les mantelets baissés. Ilspassèrent juste à point pour entendre La Gorelle répéter lesindications qu’on venait de lui donner pour prouver qu’elle n’avaitrien oublié.
À dire vrai, ces paroles frappèrent seulement l’oreille duchevalier de Pardaillan, qui, d’ailleurs, n’y attacha aucuneimportance. Pour ce qui est de son fils Jehan, il n’entendit quevaguement : en regardant la mégère, il avait l’espritpréoccupé comme un homme qui fait un effort de mémoire pour sesouvenir d’une chose ancienne, depuis longtemps oubliée. Et il n’yparvenait pas sans doute, car il continuait à avancer :silencieux et rêveur à côté de son père.
Les Pardaillan s’éloignèrent. La Gorelle, renonçant à satisfairesa curiosité, tourna résolument le dos à la rue Saint-Honoré, secoula vivement dans la rue des Deux-Écus et disparut avec cetterapidité particulière à ceux à qui la peur semble attacher desailes aux talons. Les Pardaillan revinrent dans la rueSaint-Honoré. Ils tombèrent en plein sur cette troupe dont nousavons signalé la présence rue du Coq et qui conduisait un condamné,lequel, s’il faut en croire La Gorelle, n’était autre que ce LandryCoquenard dont elle venait de parler à la duchesse de Sorrientès,laquelle, pour des raisons à elle – que nous ne tarderons pas àconnaître sans doute – ne voulait pas qu’il fût pendu.
L’encombrement était énorme à cet endroit, car la foule s’étaitimmobilisée pour voir passer le cortège. Nous devons même ajouterque, parmi cette foule, il régnait une certaine effervescence. Àgrand renfort de coups de coude, les Pardaillan se frayèrent unpassage et s’éloignèrent de ce gros rassemblement. Quand ils setrouvèrent hors de la cohue, Jehan s’arrêta tout à coup et, sortantde sa rêverie :
– C’est curieux, dit-il, cette femme… comment donc la jolieMuguette l’a-t-elle appelée déjà ?…
– La Gorelle, rappela Pardaillan, qui avait toujours sonextraordinaire mémoire.
– La Gorelle ! c’est cela !… Eh bien, il mesemble que je l’ai déjà vue je ne sais où et quand. J’ai beauchercher, je n’arrive pas à me souvenir.
Il est temps de nous occuper de cette troupe dont la présencedans la rue Saint-Honoré causait une si forte émotion parmi lepopulaire.
Cette troupe, elle était entièrement composée de gensappartenant à Concino Concini, maréchal et marquis d’Ancre. ConcinoConcini, qui conduisait ses gens en personne, les couvrait de sonautorité, les excitait…
Cet homme était la représentation vivante de la puissance sanslimite, de l’orgueil sans frein, de la cupidité insatiable, du luxeinfernal. Suivant l’expression de La Gorelle qui, à n’en pasdouter, n’avait été qu’un écho, « il était, autant dire, leroi de ce pays ». Ce pays, c’était le royaume de France, leplus beau de la chrétienté. Et il était tout cela de par la volontéd’une femme qu’une passion insensée courbait sous son despotiqueempire. Il était tout cela parce qu’il était l’amant de Marie deMédicis : la reine régente. Et parce qu’il était « autantdire roi », Concini avait cru pouvoir permettre à ses gens des’amuser. Ses gens, ici, c’était ceux que l’on appelait les« ordinaires » de M. le marquis d’Ancre, et qu’ilappelait, lui, dédaigneusement, ses coglioni di millefranchi.
Voici en quoi consistait ce jeu :
Deux ordinaires, chefs dizainiers[2] , deRoquetaille et de Longval, avaient passé deux nœuds coulants autourdu cou d’un pauvre hère. Les deux extrémités des longues cordespassées sur leurs épaules, avec de bruyants éclats de rire, ils letiraient brutalement comme un veau qu’on traîne à l’abattoir. Ilsavaient soin de s’écarter le plus possible, de façon à ce que leurvictime demeurât bien visible au milieu de la chaussée, exposée auxrailleries de la populace. Car ils ne doutaient pas que la populacese divertirait de ce jeu atroce qui leur paraissait des plusplaisants. Et, imitant la voix glapissante des crieurs jurés, ilscriaient :
– Place !… Place à ce mauvais garçon que nous menons àla potence !…
Derrière le pauvre hère marchaient une douzaine d’ordinairesparmi lesquels (parce que nous aurons l’occasion de les retrouver)nous citerons : d’Eynaus, de Loucignac, autres chefsdizainiers, de Bazorges, de Pontrailles, de Montreval et deChalabre, simples ordinaires. Ces messieurs menaient grand tapage,accablaient leur victime de plaisanteries énormes, d’injures aussitruculentes que variées, tout en la surveillant de très près. Etquand elle faisait mine de s’arrêter, avec de grands éclats derire, ils l’obligeaient à marcher en la piquant impitoyablementdans le dos avec leurs immenses rapières. Derrière ces messieurs,Concini venait s’appuyer au bras du baron de Rospignac[3] , son homme de confiance, et capitaine deses quarante ordinaires. Concini, toujours jeune, toujourssomptueusement vêtu et d’une élégance suprême, était le seul qui neriait pas. C’était avec une sombre inquiétude qu’il surveillait sonprisonnier, lui. Il ne disait rien, lui, mais quand il ouvrait labouche, c’était pour ordonner d’une voix brève, impatiente, dehâter la marche. Peut-être regrettait-il déjà d’avoir permis cetabominable jeu.
Or, Roquetaille et Longval, en tirant par secousses violentessur les nœuds coulants, menaçaient à chaque instant d’étrangler netl’infortuné Landry Coquenard. Heureusement pour lui, soit oubli,soit raffinement, on lui avait laissé les mains libres. Ses mainsse crispaient désespérément sur les cordes, et, avec une forcedécuplée par l’imminence du péril, s’efforçaient de réduire latension de ces cordes, d’atténuer la violence de la secousse. Iln’y réussissait pas toujours. Alors, il trébuchait, un râledouloureux fusait de ses lèvres contractées. Et l’hilarité de sesbourreaux redoublait. C’était si drôle les contorsions qu’ilfaisait quand la pointe acérée des rapières pénétrait dans sachair ! Si drôles les grimaces de ce pauvre visage contractépar l’angoisse et la douleur, congestionné par lasuffocation ! Les misérables brutes s’amusaient comme elles nes’étaient jamais amusées. Et pour prolonger cet amusement,prolongeaient sans pitié le supplice du malheureux.
Pourtant, malgré tout, il trouvait moyen de se retourner detemps en temps. Alors il se redressait. Ses yeux sanglants allaientchercher Concini derrière ses coupe-jarrets, et il dardait sur luiun regard, où flamboyait une suprême menace. Et alors Concinipâlissait, frissonnait, se cramponnait au bras de Rospignac et,d’une voix qui grelottait, commandait :
– Plus vite !… Plus vite !…
Et la bande obéissait, pressait le pas, riant plus fort,discutant très haut à quelle potence il convenait de se rendre poury accrocher le coquin. Car leur intention était bel et bien dependre haut et court l’infortuné Landry Coquenard. Et le malheureuxne se faisait pas la moindre illusion. Il se savait condamné,irrémissiblement perdu. Concini avait donné l’ordre de mort,Concini présidait lui-même à cette affolante marche à la potence.Concini paraissait trop redouter celui qu’il avait condamné pourlui faire grâce.
Or c’était un jeu terrible qu’ils jouaient là, dans cette voie,une des plus animées du Paris d’alors, où, à cette heure de marché,grouillait tout un monde d’acheteurs et de marchands. C’était uneimprudence folle, une imprudence qui pouvait avoir des suitesmortelles pour les insensés qui la commettaient. C’était à sedemander par suite de quelle inconcevable aberration Concinil’avait permise, cette imprudence. Il connaissait pourtant bienl’état d’esprit des Parisiens exaspérés par sa morgue insolente,ses exactions sans frein, son luxe scandaleux. Il le connaissaitmême si bien que, pour mater la révolte qui grondait sourdement, ilavait multiplié les potences à tous les carrefours, presque à tousles coins de rues. Et ces potences n’étaient pas plantées en sigrand nombre uniquement pour intimider le populaire. Elles,servaient, hélas ! Elles servaient même si bien que, malgréleur effrayante multiplication, leur nombre devenait sans cesseinsuffisant.
Ce fut ainsi que le sinistre cortège déboucha rue Saint-Honoré,en pleine foule. Cette foule l’avait vu venir de loin. Mais commeelle ne s’était pas rendu compte de la réalité, elle n’y avaitprêté qu’une médiocre attention. Quand il fut là, elle comprit. Nulne connaissait le condamné. Ce qu’il avait fait, où, quand, commentil s’était laissé prendre, pourquoi on allait le pendre, nul n’ensavait rien. Nous devons même dire que nul ne songeait à se ledemander. Si Landry Coquenard avait été, suivant les formesordinaires, encadré par les archers de la prévôté, même suivi parConcini et ses sicaires, la foule blasée par la fréquencejournellement renouvelée de ces spectacles, la foule se fut ouverteavec indifférence pour laisser passer.
Mais, en l’occurrence, il était manifeste qu’on se trouvait enprésence d’une insolente bravade, d’une inqualifiable violence.Landry Coquenard pouvait être un affreux coquin coupable de tousles crimes. Par l’odieux traitement qu’on lui infligeait, ilapparut comme une victime. Il fut sympathique sans qu’on sût qui ilétait. Pourtant la foule ne se révolta pas. Ce fut d’abord, chezelle, un sentiment d’indicible stupeur qui la paralysa. Un silencede mort plana sur cette chaussée si bruyante l’instant d’avant. Lemouvement ne s’arrêta pas, mais la foule afflua de ce côté. Et elleétait si compacte que Roquetaille et Longval tentèrent vainement detourner à droite – sans doute pour aller à la croix du Trahoir, oùse dressaient deux potences toutes neuves. Ils ne se faisaientcependant pas faute de glapir :
– Place à ce coquin qui va être pendu selon sesmérites.
La foule demeurait toujours silencieuse. Mais elle ne livraitpas passage. Non pas que l’idée de révolte fût déjà en elle.Simplement parce qu’une stupeur immense la paralysait.
Brin de Muguet, qui était demeurée au milieu de la chaussée, àl’entrée de la rue du Coq, se trouva tout naturellement placée aupremier rang. Ce fut elle qui, la première, retrouva l’usage de laparole.
– Pauvre homme ! s’écria-t-elle.
Dans le silence angoissant qui pesait sur cette scène, cetteparole de commisération éclata comme un coup de tonnerre. Tout lemonde l’entendit. Landry Coquenard comme les autres.
C’était assurément un brave, ce Landry Coquenard. Malgré lasituation effroyable dans laquelle il se trouvait, il n’avait pasperdu la tête. Il fixa sur celle qui venait de parler deux yeux quebouleversait une poignante émotion et il murmura :
– C’est elle, la fille de Concini, elle qui meplaint !… Ah ! la brave petite !…
Concini aussi avait entendu…
Rospignac, son capitaine des ordinaires, avait entendu…
Et Concini et Rospignac, en même temps, fixèrent un regardchargé d’une passion sauvage sur Brin de Muguet. Et Concini,serrant nerveusement le bras de Rospignac, lui glissa à l’oreilled’une voix ardente :
– C’est elle, Rospignac ! Per la madonna, ilfaut que je la suive… que je lui parle… Et si elle me repousseencore… Tu seras avec moi, Rospignac, tu m’aideras !…
Cette fois, ce fut sur son maître que Rospignac coula un regardà la dérobée. Et ce regard était chargé d’une expression de haineeffrayante. Et Rospignac gronda en lui-même :
« Oui, compte sur moi, misérable ruffian d’Italie !…Plutôt que de te la livrer, je t’arracherai le cœur avec lesongles !… Je l’aime aussi, moi !… Je la veux !… Et,sang diable, nul que moi ne l’aura !… »
Cependant, tout haut, avec une indifférence affectée :
– Je veux bien, moi, monseigneur. Mais votreprisonnier ?… Je croyais que vous aviez des raisonsparticulières de vous assurer de vos propres yeux qu’une bonnecravate de chanvre l’avait rendu muet à tout jamais.
Concini grinça des dents en regardant tour à tour LandryCoquenard et Brin de Muguet. Il débattait en lui-même lequel desdeux il devait suivre. Brusquement, il se déclara :
– Bah ! tes hommes feront bien la besogne sans nous.Je veux lui parler.
Rospignac ne répondit rien. Avec un sourire aigu, ilsongeait :
– Si la foule nous laisse passer… Ce qui ne me paraît pasbien sûr. Odet de Valvert avait entendu. Il se trouvait assez loin.Il se mit à jouer des coudes avec une force impétueuse pour serapprocher de la jeune fille.
Enfin, la foule aussi avait entendu. Et la foule, loin des’écarter, comme ne cessaient de le demander Roquetaille etLongval, la foule serra les rangs et se mit à murmurer. Oh !un murmure très bas, indistinct encore. Mais qui peut jamais dired’avance jusqu’où ira une foule qui commence à s’exciter elle-mêmepar de légers murmures ?
Ce Landry Coquenard, qui ne perdait pas la tête, devait êtrebrave, avons-nous dit. C’était de plus un homme d’esprit et derésolution. Concini et ses estafiers, dans leur infatuation, ne serendaient pas compte des dispositions de la foule. Il s’en rendittrès bien compte, lui. Il se mit aussitôt à beugler :
– À moi !… À l’aide !… Braves gens,laisserez-vous donc assassiner misérablement un bon chrétien quin’a aucun crime à se reprocher ?…
Le rusé matois avait eu soin de dire qu’on le voulaitassassiner. Il savait fort bien ce qu’il faisait, et il faisaitpreuve là d’une présence d’esprit vraiment admirable. Ce motproduisit une impression énorme sur la foule. Les murmures sehaussèrent d’un ton, devinrent des grondements précurseurs d’orage.Mais l’orage n’éclata pas encore ce coup-ci. Nous voulons dire quela foule ne bougea pas encore. Elle attendait, pour passer àl’action, que quelqu’un de résolu donnât le branle.
Ce fut encore Brin de Muguet qui le donna, sans réfléchir, dansun élan de son bon cœur :
– Il n’y a donc pas un homme ici ? s’écria-t-elle.
– Il y en a au moins un, mademoiselle, répondit aussitôtune voix claironnante.
C’était Odet de Valvert qui avait enfin réussi à se glisser prèsd’elle, qui parlait ainsi.
Chose étrange, une ombre de contrariété passa sur le visageexpressif de la jeune fille qui ne put réprimer un mouvementd’humeur. Comme de juste, l’amoureux ne vit rien : ils’inclinait gracieusement devant elle. Et ce salut et le sourirequi l’accompagnait, si respectueux qu’ils fussent, disaientclairement que c’était uniquement pour elle qu’il intervenait.
Odet de Valvert ne perdit pas de temps. Après avoir salué« sa dame » comme faisaient autrefois les preux avant decharger, la lance en arrêt, il vint se camper devant Roquetaille etLongval et, d’une voix mordante, il prononça :
– Pourquoi maltraitez-vous ainsi cet homme ? Il estindigne de gentilshommes d’abuser ainsi de leur force contre unpauvre diable sans défense.
Les deux spadassins se hérissèrent.
– De quoi se mêle cet étourneau ? mugit Longval.
– Ce drôle va se faire étriller d’importance ! beuglaRoquetaille.
– Drôle ! étourneau ! vous êtes trop généreux,messieurs ! railla Odet de Valvert.
Il dit cela. Mais en même temps il projetait ses deux poings enavant avec une force irrésistible. Il n’avait pas fini que les deuxordinaires allaient s’étaler sur le dos, à quatre pas de là.
– Vive le damoiseau ! cria la foule enthousiasmée.
Landry Coquenard se tenait prêt à tout. Lui non plus, il neperdait pas une seconde. Il fit un bond prodigieux et tomba dansles bras que lui tendait Odet de Valvert. Avec une force qu’onn’eût jamais soupçonnée chez un jeune homme d’apparence sidélicate, il l’enleva, le passa derrière lui, et lui glissa unebourse dans la main en disant :
– File vivement.
Landry Coquenard lança un coup d’œil d’inexprimablereconnaissance sur son sauveur et, sans s’attarder, sans prononcerune parole, fonça au milieu de la foule qui s’ouvrait d’elle-mêmepour lui livrer passage.
À ce moment le colosse de la duchesse de Sorrientès accourait, àla tête de ses dix hommes. Il trouva la besogne toute faite.Cependant les ordres de la duchesse étaient formels : ilfallait non seulement délivrer le prisonnier, mais encore savoir oùil gîtait pour pouvoir le retrouver. Landry Coquenard, ahuri, sesentit happé, enlevé, passé de main en main, porté dans la rue deGrenelle, derrière la litière. Il se trouvait assez loin de sesbourreaux, hors d’atteinte. Il fila, sans demander d’explications àpersonne. Il fila à grands pas, sans courir toutefois, encore toutéberlué de son heureuse et rapide délivrance, serrant dans sa maincrispée, sans trop savoir ce qu’il emportait, la bourse que Valvertavait eu la généreuse pensée de lui glisser dans la main.
D’Albaran s’approcha de la litière.
– C’est fait, madame, dit-il en espagnol. Mais l’hommeavait déjà échappé à ceux qui le tenaient. Nous n’avons eu qu’àfaciliter sa fuite.
– J’ai vu, répondit la duchesse de Sorrientès dans la mêmelangue.
– Qu’ordonnez-vous, madame ?
– Attendons, dit la duchesse, j’attends quelqu’un et jeveux voir ce qui va arriver à ce jeune homme qui a osé braver enface le tout-puissant maître de ce royaume.
Et avec un sourire indéfinissable, elle ajouta :
– Et puis je suis curieuse de voir aussi ce que va faire cebrave peuple de Paris qui gronde là-bas.
D’Albaran s’inclina respectueusement, sauta en selle et repritsa garde patiente et attentive près de la litière. Ses hommesavaient déjà réenfourché leurs chevaux et repris de leur côté leurattitude raide de soldats sous les armes. Ils n’étaient plus queneuf maintenant. Le dixième s’était mis aux trousses de LandryCoquenard et ne devait plus le lâcher.
Revenons à Odet de Valvert et à la bande de loups enragés aveclaquelle il allait se trouver aux prises.
Son geste avait été si rapide, si imprévu, que les hommes deConcini n’eurent conscience de ce qui s’était passé qu’en voyantleurs deux camarades rouler dans la poussière. De son côté, LandryCoquenard avait été si prompt à saisir l’occasion aux cheveux qu’ilétait déjà dans la rue de Grenelle lorsqu’ils s’aperçurent de safuite.
Concini et Rospignac, eux, ne s’étaient aperçus de rien. Ilsn’avaient d’yeux que pour Brin de Muguet qu’ils dévoraientlittéralement du regard.
Odet de Valvert s’attendait à être chargé séance tenante et ilse tenait sur ses gardes. Ce court instant de répit que la stupeurde ses adversaires lui accordait, il le mit à profit pour lesobserver. Tout naturellement, son attention se porta d’abord surcelui qu’il savait être le chef : sur Concini. Il ne put pasne pas être frappé de l’ardent regard de brutale passion queConcini et Rospignac dardaient sur la jeune fille. Ce regard, quisemblait déshabiller celle qu’il considérait comme une pure etchaste enfant, le fit rougir de colère. L’amoureux venait deflairer en ces deux hommes deux rivaux contre lesquels il aurait àlutter. Sa main tortilla nerveusement sa moustache et, après avoirrougi, il pâlit : la jalousie venait d’abattre sur lui sagriffe acérée et lui déchirait le cœur.
Il ne fut pas le seul à remarquer ce regard enflammé des deuxhommes.
Dans la foule, une femme de petite taille s’appuyait au brasd’un homme qui paraissait d’une longueur démesurée. La femmes’enveloppait dans une ample cape de drap très simple, comme enportaient les femmes du peuple. En sorte qu’il était impossible dereconnaître à quelle condition elle appartenait. Il était égalementimpossible de voir son visage, qui disparaissait sous le capuchonsoigneusement rabattu. Quant à l’homme, aussi long qu’elle étaitpetite, il cachait aussi soigneusement qu’elle son visage dans lesplis du manteau relevé jusqu’au nez. Tout ce que l’on pouvait voir,sous le large chapeau orné d’une touffe de plumes rouges, c’étaientdeux yeux de braise qui paraissaient singulièrement vifs etperçants.
Cette femme n’avait d’yeux que pour Concini. Comme Odet deValvert, elle fut frappée du regard qu’il attachait sur la joliebouquetière des rues. Elle suivit la direction de ce regard etdétailla la jeune fille avec une attention aiguë de femme jalouseobservant une rivale. Et elle serra fortement le bras de soncavalier, et elle gémit, d’une voix plaintive…
– Stocco, voilà celle qu’il aime !… Lavoilà !…
L’homme long, l’homme qu’elle venait d’appeler Stocco, fixa tourà tour sur Concini et sur Brin de Muguet un regard goguenard etleva familièrement les épaules de l’air de quelqu’un qui dit :« Que voulez-vous que j’y fasse ? » Seulement sonregard, à lui, se fixa un instant sur Rospignac – ce que la jalouseinconnue n’avait pas daigné faire. Et alors un sourire railleursouleva son immense moustache noire, et son regard, qui revint sefixer sur Concini, se fit plus goguenard encore. Si bien que nouspouvons en déduire, sans crainte de nous tromper, que ce singulierpersonnage se réjouissait de la rivalité amoureuse qu’il devinaitentre Concini et Rospignac, entre le maître et son serviteur.
Cependant les ordinaires se remettaient de leur stupeur. Ce futd’abord une effroyable bordée de jurons où tous les diables d’enferfiguraient à la place d’honneur. Cette furieuse explosion arrachaConcini à sa contemplation passionnée et le ramena au sentiment dela réalité.
– Qu’est-ce ? fit-il.
On le lui apprit en quelques mots brefs. En apprenant que« le damné Landry Coquenard » venait de leur faussercompagnie, grâce à l’intervention de ce jouvenceau qu’on luidésignait, Concini devint livide. Un tremblement convulsif lesecoua des pieds à la tête. Ivre de colère, il éclata d’abord enjurons affreux :
– Sangue della madonna !… Cristacciomaledetto !… Santi ladri !…
Mais, se remettant aussitôt, d’une voix qu’une fureur terriblefaisait trembler, il commanda :
– Saisissez-moi cet homme !… Qu’il prenne la place decelui qu’il vous a enlevé !…
– Eh ! mon brave, lança Odet de Valvert d’une voixdédaigneuse, que ne venez-vous me saisir vous-même ? Je seraiscurieux de voir ce que pèse la rapière d’un ruffian d’Italie contrel’épée d’un loyal gentilhomme de France.
La vérité est qu’il grillait d’envie de se mesurer contre lerival qu’il avait deviné et qu’il détestait déjà d’instinct. Aussitoute son attitude était-elle une insulte, un défi.
La foule attentive n’en vit pas si long. Pour la première fois,elle trouvait un homme qui osait jeter à la face de Concini effarécette épithète insultante de « ruffian d’Italie » quechacun lui prodiguait tout bas. Elle se sentit soulevée, cettefoule. Elle exulta. Et elle éclata en une formidableacclamation :
– Vive le damoiseau !
C’était la deuxième fois qu’elle la lançait, cette acclamation.Mais, cette fois, soulignant l’injure de ce jeune inconnu, elleprenait une signification d’une éloquence terrible. Tout autre queConcini eût compris, se fût gardé, eût cherché un moyen honorablede battre en retraite. Mais Concini était grisé par sa fabuleusefortune. Concini était aveugle et sourd. Concini ne comprit pas, nevoulut pas entendre Rospignac qui, plus clairvoyant, luiconseillait la prudence et la modération. Concini hurla :
– Porco Dio ! qu’attendez-vous pour obéir,quand je commande ?… Saisissez-moi cet homme, vous dis-je.
D’ailleurs, il faut leur rendre cette justice, ils n’hésitaientpas. Tous ces coupe-jarrets étaient braves, c’était incontestable.Ils s’étaient mis en mouvement avant que leur maître eût fini dedonner son ordre. Roquetaille et Longval, qui venaient de serelever, foncèrent les premiers, l’épée haute :
– Il faut que je te saigne ! hurla Roquetaille.
– Je veux te mettre les tripes au vent ! mugitLongval.
Ils pensaient bien ne faire qu’une bouchée de cet adversairedont l’apparence était plutôt délicate, La vigueur des deux maîtrescoups de poing qui les avait envoyés mordre la poussière aurait dûcependant leur donner à réfléchir. Mais ils comptaient sur leurscience profonde de l’escrime. Car, tous, ils étaient desescrimeurs redoutables, Et puis, les scrupules ne les étouffaientpas, puisqu’ils chargeaient à deux contre un. Ils avaient donctoutes les raisons de croire qu’ils seraient facilement plus fortset qu’ils expédieraient promptement leur homme. Car ils nesongeaient pas à l’arrêter, eux. Ils voulaient sa peau :
Malgré tout, et contre leur attente, ils trouvèrent un fersouple et vif qui para comme en se jouant toutes leurs attaques.Peut-être même eussent-ils reçu la leçon que méritait leurprésomption, si toute la bande, avec des clameurs épouvantables,n’était venue à leurs secours. Tous, en même temps, tombèrent surl’insolent qui, exploit tout à fait imprévu, qu’on n’eût certes pasattendu de lui, soutint sans faiblir l’effroyable choc.
Il était clair, cependant, que, malgré sa folle intrépidité,malgré sa force et son adresse, ce jeune homme ne pourrait pasrésister longtemps aux quinze spadassins qui, sans vergogne,l’assaillaient de toutes parts.
C’est ce que comprit la foule que Concini et les siensdédaignèrent, et en qui Odet de Valvert n’avait même pas eu l’idéequ’il pourrait trouver un secours. Elle s’était indignée, elleavait grondé sourdement l’instant d’avant. Mais nous avons vuqu’elle n’avait pas osé intervenir. Cette fois, le branle se trouvadonné. L’orage éclata. Pour avoir été retardé un instant, il n’enfut que plus terrible. Ce fut d’abord, en réponse aux clameurs desordinaires, une clameur formidable qui couvrit tous lesbruits :
– À bas les étrangers !… Qu’ils s’en aillent chezeux !… À bas les affameurs !…
Et la foule s’ébranla. Les hommes de Concini durent lâcher Odetde Valvert, faire face à cette multitude d’adversaires qu’ils nes’attendaient pas à rencontrer. La foule, cependant, s’étaitcontentée de dégager le « damoiseau » dont l’attitudecrâne avait eu le don de soulever son enthousiasme. Elle s’étaitcontentée de paralyser les hommes de Concini sans les frapper.
Concini ne comprit pas encore. Cette modération de la foule quivenait du sentiment qu’elle avait de sa force, il l’attribua à lapeur. Il acheva de s’enferrer : il rugit :
– Chargez-moi cette canaille !… Sus, sus, frappez,assommez !… Ses hommes obéirent, frappèrent en effet. Quelquesmalheureux tombèrent, à moitié assommés. Alors la colère dupopulaire éclata dans toute son irrésistible impétuosité. Laduchesse de Sorrientès avait dit à d’Albaran qu’elle voulait voirce qu’allait faire le brave peuple de Paris. Elle fut fixée.
Des huées, des coups de sifflet stridents couvrirent sa voix. Etun immense cri s’éleva :
– À mort !… À mort Concini !… À l’eau leruffian !… À mort les assassins !…
Et, en même temps qu’elle criait, la foule agissait. Comme parenchantement, des armes surgirent on ne savait d’où. Les coups semirent à pleuvoir drus comme grêle. Mais cette fois, c’étaient lesgens de Concini, pressés, foulés, étouffés, débordés de toutesparts, qui les recevaient. Jusque-là, ils avaient agiindividuellement, chacun à sa guise. Le baron de Rospignac compritl’étendue du péril et qu’ils allaient tous être écharpés par cesmoutons que leur insolente brutalité venait de changer en fauvesdéchaînés. Il prit aussitôt le commandement de sa troupe. Et ilaccomplit la seule manœuvre qui pouvait, non pas les sauver, maisleur permettre de tenir assez longtemps pour donner le temps à dessecours de leur arriver : il rassembla ses hommes en pelotoncompact et battit en retraite vers la rue du Coq, en tenant tête,entraînant Concini momentanément à l’abri au milieu de sabande.
La manœuvre réussit assez bien. Sans trop de dommage, sans avoirperdu un de ses hommes, il put regagner la rue du Coq. Quand ilsfurent là, il conseilla :
– Si vous voulez m’en croire, monseigneur, détalons au plusvite. Il n’y a pas de honte à cela : nous ne sommes quequinze, ils sont deux ou trois cents.
Le conseil était bon, et comme l’avait très bien dit Rospignac,on pouvait sans déshonneur battre en retraite devant des forcesaussi écrasantes. Intérieurement, Concini le reconnut. Mais sonorgueil se révolta.
Et il grinça :
– Fuir devant des manants ! Porco Dio !nous crèverons tous ici plutôt !
– Bon, dit froidement Rospignac, nous n’attendrons paslongtemps, en ce cas ; notre compte est bon.
Et avec un sang-froid merveilleux, il se mit à donner sesordres, tout en ferraillant avec vigueur, car ceci se passait aumilieu de la mêlée qui devenait de plus en plus furieuse.D’ailleurs il ne s’exagérait nullement le péril. Il était évidentque lui et sa poignée d’hommes ne pèseraient pas lourd devant lamultitude maintenant déchaînée qui s’acharnait contre eux enredoublant ses cris de mort. Comme il l’avait dit : leurcompte était bon. Comme il l’avait prédit, dans quelques secondesils seraient tous brisés comme fétus emportés par la tourmente.
– Santa Maria ! Stocco, ces forcenés vont metuer mon Concino ! se lamenta la petite femme au bras del’homme long.
Et cette fois elle parlait en italien.
Et Stocco, dans la même langue, avec ses yeux luisants d’unejoie mauvaise, avec cet air goguenard qui paraissait lui êtreparticulier, répondit :
– Ma foi, signora, je crois, en effet, que vous pouvezpréparer vos voiles de veuve.
Et avec une familiarité narquoise qu’autorisait sans doute demystérieux services :
– Aussi, signora, c’est vraiment tenter le diable que depousser l’imprudence aussi loin que le fait votre nobleépoux ; Per Dio, les dispositions de cette fouleétaient bien visibles. Il était inutile de l’exaspérerdavantage.
– Stocco, fit Léonora Galigaï – puisqu’il paraît quec’était elle –, regarde donc là-bas, si tu ne vois pas venir leroi ? C’est l’heure où il rentre de sa promenade.
Par-dessus les têtes qu’il dominait de sa longue taille, Stoccojeta un coup d’œil du côté de la porte Saint-Honoré. Et avec lamême indifférence narquoise :
– Je crois que le voilà, dit-il.
Léonora Galigaï lui glissa rapidement quelques mots brefs àl’oreille. Stocco leva irrévérencieusement les épaules. Mais ilobéit sans discuter. Il laissa tomber les plis de son manteau. Cegeste mit à découvert une figure longue, maigre, au teint basané,avec des pommettes saillantes, coupée en deux par une paired’énormes moustaches noires. Il quitta sa maîtresse. Et à grandscoups de coude, en s’aidant du pommeau de son immense rapière dontil se servait comme d’un coin de fer en le glissant entre les côtesdes gens pour les écarter, il se fraya un chemin vers Concini. Etcomme il se rendait compte que la manœuvre ne suffirait pas à elleseule. Il criait de sa voix rude, narquoise :
– Le roi !… Voici le roi !… Place auroi !…
Ces mots lui facilitèrent sa tâche, ainsi qu’il l’avait prévu.Ou, pour mieux dire, ainsi que l’avait prévu Léonora, car il nefaisait que suivre ses instructions. Ces mots, ils étaientmagiques, alors. La colère de la foule ne tomba pas pour cela. Maisson attention fut détournée. Concini et ses hommes, qui se voyaientperdus, eurent un instant de répit. Stocco arriva facilement devantcelui vers qui on l’envoyait.
– Monseigneur, lui dit-il en italien, filez prestement.Voici le roi.
– Et que m’importe le roi ! gronda Concini enpromenant un regard sanglant sur la foule, comme s’il cherchaitquelqu’un.
Stocco se cassa en deux dans un salut exorbitant. Et, de sa mêmevoix rude, sans qu’il fût possible de démêler s’il parlaitsérieusement ou s’il se moquait :
– Per Dio, signor, dit-il, je sais bien que levéritable roi de ce pays, c’est vous. Tout de même, vous n’avez pasencore le titre ni la couronne. Le titre et la couronne, c’estl’enfant qui vient de là-bas qui les a. Croyez-moi, monseigneur, iln’est pas prudent de vous montrer à lui dans une situation aussihumiliante que celle-ci. Vous allez lui donner une petite opinionde votre puissance… Et si l’entourage du petit roi se met à douterde votre force, c’en est fait de vous, monseigneur.
– Corbacco ! tu as raison, Stocco !reconnut Concini.
Et il donna l’ordre de la retraite à Rospignac qui, si bravequ’il fût, l’accueillit avec un véritable soulagement. Quand même,pendant que la manœuvre s’accomplissait avec une facilité relative– la foule, avec cette mobilité qui la caractérise, se détournaitde plus en plus d’eux pour se précipiter sur le passage du roi – ilse mordait les poings avec rage, et son regard étincelant cherchaittoujours quelqu’un. Tout à coup il trouva. Et serrant fortement lebras de Stocco :
– Tu vois ce jeune homme ? fit-il d’une voixrauque.
Il désignait Odet de Valvert qui, à quelques pas de Brin deMuguet, la couvait d’un regard chargé d’adoration muette.
– Je le vois, répondit Stocco de son airgouailleur :
– Mille livres pour toi, Stocco, si tu me fais savoir sonnom et où je pourrai le prendre.
– Vous le saurez demain matin, promit Stocco, dont les yeuxde braise avaient lancé un éclair à l’énoncé de ce chiffre de millelivres.
– Mille livres de plus si tu m’apprends où loge cette jeunefille.
Cette fois, Concini, d’une voix que la passion rendaithaletante, désignait Brin de Muguet. Cette fois, Stocco, avec unefroideur visible, en hochant la tête, répondit :
– La petite bouquetière des rues !… Difficile,monseigneur, très difficile !… Cette petite, et je veux que lediable m’emporte si je sais pourquoi, cette petite fait un mystèredu lieu où elle se loge. Et, jusqu’à ce jour, elle a su si bien segarder que nul ne peut dire où est situé ce logis.
– Cinq mille livres, insista Concini, cinq mille livrespour toi si tu réussis.
– Diavolo, fit Stocco dont l’œil fulgurait, vousavez des arguments irrésistibles, monseigneur.
Et résolument :
– Va bene, on tâchera de vous satisfaire.
La promesse était vague. Cependant il faut croire que Conciniavait une absolue confiance en l’habileté de cet homme, car unsourire de satisfaction passa sur ses lèvres. Il faut croire qu’ilavait également confiance en sa fidélité, car on remarquera qu’ilne jugea pas nécessaire de lui recommander la discrétion.
La retraite de Concini et de ses hommes s’effectua sans trop dedommages. Rospignac, qui avait dirigé la manœuvre, ramenait bienquelques éclopés, qui devraient garder la chambre plus ou moinslongtemps, mais, en somme, il avait sorti tout son monde de ceguêpier où ils s’étaient stupidement fourvoyés et d’où ils avaientpu croire un instant que pas un d’eux ne sortirait vivant.
En réalité, ils devaient tous la vie à la présence d’esprit deLéonora Galigaï, qui avait détourné d’eux la fureur de la foule enlui annonçant l’approche du roi et en faisant valoir aux yeux deConcini le seul argument assez puissant pour le décider à céder. Aureste, Concini ignorait cette intervention si opportune de safemme. Comme on l’a vu, Stocco, suivant les instructions de samaîtresse, avait négligé de lui dire que c’était elle qui l’avaitenvoyé.
Pendant que nous les tenons, poussons Concini et sa bandejusqu’au bout.
Ils revinrent à l’hôtel d’Ancre, lequel touchait pour ainsi direau Louvre. Là, il réunit dans son cabinetMM. de Rospignac, son capitaine des gardes, d’Eynaus, deLongval, de Roquetaille, de Louvignac, lieutenants ou chefsdizainiers, de Bazorges, de Montreval, de Chalabre et dePontrailles, simples ordinaires que les circonstances poussaientdans la confiance du maître.
– Messieurs, leur dit-il d’une voix tranchante, je supposequ’il n’est pas un de vous qui ne pense que l’affront que nousvenons de recevoir ne saurait demeurer impuni.
Une explosion terrible suivit ces paroles. Concini les considéraun instant avec une sombre satisfaction. Et les apaisant du geste,il reprit :
– Quelques bonnes pendaisons nous vengeront comme ilconvient de l’insolence de cette vile populace et la ramèneront, jel’espère, à un sentiment plus net du respect qu’elle nous doit.Ceci me regarde et j’en fais mon affaire. L’insolence de cegentilhomme qui a osé nous braver, nous insulter, doit êtreégalement châtiée. Et il faut que ce châtiment soit tel qu’il donnedésormais à réfléchir à ceux qui seraient tentés de suivre cetinsupportable exemple. Ceci est indispensable parce que le respectqu’on nous témoignera sera en proportion directe de la crainte quenous inspirerons. C’est à vous qu’il appartient, sans plus tarderde rechercher, de saisir et de m’amener le coupable.
D’effroyables bordées de jurons, d’intraduisibles menacessuivirent ces paroles. Naturellement, Longval et Roquetaille, quiavaient eu le désagrément d’expérimenter à leurs dépens la vigueurdes poings d’Odet de Valvert, se montrèrent les plus enragés.
– Moi, d’abord, grinça Longval, je n’aurai de cesse ni detrêve que je ne lui aie sorti les tripes du ventre !
– Et moi, jura Roquetaille, je veux lui fouiller le cœuravec mon poignard !
– Non pas, protesta Concini, il faut me l’amener vivant.Vivant, entendez-vous ?
Et comme ils secouaient la tête d’un air farouche, il ordonnad’une voix rude :
– Je le veux !
Et avec un sourire livide, il ajouta :
– Soyez tranquilles, le châtiment que je lui réserve, moi,sera tel que tout ce que vous pourrez imaginer d’horrible vousparaîtra bénin à côté.
Ceci était prononcé sur un ton tel que Roquetaille et Longvaln’hésitèrent plus :
– Peste, monseigneur, dirent-ils avec un rire féroce,maintenant que nous connaissons vos « bonnesdispositions » à l’égard de cet insolent, nous nous garderonsbien de le soustraire à votre « bienveillance » par unbon coup d’épée qui, en effet, serait trop doux.
– En chasse, commanda Concini avec une bonne humeursinistre, en chasse, mes braves limiers. Dépistez-moi la bête,rabattez-la moi… je me charge de l’abattre, moi.
Il les congédia du geste, en faisant signe à Rospignac dedemeurer. Dès qu’ils furent sortis en tumulte et avec de bruyantséclats de rire, Concini abattit la main sur l’épaule de Rospignacet, l’œil strié de sang, la lèvre retroussée dans un rictus féroce,il gronda :
– Rospignac, veille à ce que tes hommes m’amènent ce jeunehomme vivant… Veilles-y sur ta tête.
Et comme Rospignac le considérait avec étonnement, il révéla lesecret de cette haine subite qui se manifestait du premier coupterrible, mortelle :
– Il l’aime aussi, comprends-tu, Rospignac ?… Et quisait si ce n’est pas par amour pour lui qu’elle me méprise,moi ?…
– Vous m’en direz tant, monseigneur… répliqua Rospignac. Etavec une froide résolution :
– Soyez tranquille, monseigneur, je vous réponds qu’il nevous échappera pas.
– Tu es un bon serviteur, Rospignac, complimenta Concini.Va et sois sans inquiétude de ton côté : ta fortune estfaite.
Rospignac s’inclina et sortit à son tour. En rejoignant seshommes il songeait, avec un ricanement diabolique :
« Fais ma fortune, je ne demande pas mieux ; et ilserait vraiment temps. Pour ce qui est de ce jeune homme, puisquec’est un rival, il m’appartient, à moi seul… J’en fais mon affaire.Quant à toi, Concini stupide et aveugle, qui me prends pourconfident sans t’apercevoir que, cette jeune fille, je l’aime plusfollement que toi, que je me laisserais arracher le cœur plutôt quede me la laisser voler, quant à toi, fais ma fortune d’abord… nousréglerons notre rivalité amoureuse ensuite. Et quand je devraisappeler Satan à mon aide, je te jure bien que tu ne l’emporteraspas sur moi et que la bouquetière n’appartiendra pas à un autre quemoi ! »
Rospignac rassembla autour de lui ses quatre lieutenants :Longval, Roquetaille, Eynaus et Louvignac.
– Messieurs, leur dit-il, retournons rue Saint-Honoré etmettons-nous à la recherche de Muguette, la jolie bouquetière desrues.
– Tiens ! s’étonna Roquetaille, se faisantl’interprète de tous, je croyais que l’ordre de monseigneur étaitde rechercher cet insolent damoiseau ?
– Sans doute, sourit Rospignac. Aussi, soyez tranquille,Roquetaille, en retrouvant la bouquetière, nous retrouverons dumême coup le damoiseau. On est toujours sûr de le trouver là oùelle est.
Revenons maintenant à Stocco, le cavalier servant et leconfident de Léonora Galigaï, la femme de Concini.
Stocco, en revenant à sa maîtresse, songeait tout commeRospignac. Sa songerie, à lui, se bornait à un simple calcul. Levoici :
« Mille livres pour le jeune homme… Celles-là, autant direque je les tiens déjà… Va bene… Plus cinq mille pour lajeune fille… Ohimé, celles-là ne seront pas faciles àgagner !… Il faudra pourtant que j’en vienne à bout, Dioporco !… Total, six mille livres… Plus ce que me donnerala signora Léonora… Allons, la journée commence bien… Si toutesressemblaient à celle-ci, ma fortune serait bientôtfaite !… »
Et une expression de satisfaction profonde animait cettephysionomie dure, rébarbative, naturellement antipathique, et querendaient plus antipathique encore ce perpétuel air de sarcasmequ’elle affectait, et ces yeux de braise, d’un éclat siperçant.
– Que t’a-t-il ordonné ? interrogea Léonora.
– De lui faire connaître le nom et la demeure de cejouvenceau qui suit, là-bas, la petite bouquetière, réponditStocco. Et d’un air détaché :
– Il m’a promis mille livres pour cela. Léonora approuvadoucement de la tête.
– Il a bien fait, dit-elle, et je t’aurais donné le mêmeordre.
Et avec un calme sinistre, sans haine, sans colère, mais avecune inexorable résolution :
– Ce jeune homme a osé insulter mon Concino, il faut qu’ilsoit puni. Après, Stocco ? Que t’a-t-il ordonné, au sujet dela jeune fille ?
Elle posait cette question avec l’assurance de quelqu’un qui estsûr de son fait. Et elle le tenait toujours sous le feu de sonregard de flamme.
Stocco, de la fidélité duquel Concini se croyait si bien assuréqu’il ne prenait pas la peine de lui recommander le silencevis-à-vis de sa femme, Stocco n’eut pas l’ombre d’une hésitation.Et le plus tranquillement du monde, mais en accentuant encore sonton gouailleur :
– Il m’a ordonné de lui faire connaître son logis qu’ellecache. Et avec le même air détaché :
– Il m’a promis cinq mille livres pour cela.
Une expression de douleur déchirante contracta les traits deLéonora, Son regard se leva vers le ciel en une muette imprécation.Et elle se lamenta :
– Cinq mille livres !… Tu vois bien qu’ill’aime !…
– Eh ! per Dio, le signor Concini aime avecson équivoque familiarité, est-ce donc la première fois que lesignor Concini s’amourache d’une jolie fille ?… Vous savezbien que non.
– Tu ne comprends donc pas qu’il ne s’agit pas ici d’uncaprice, d’une amourette, comme pour les autres ? Celle-ci, ill’aime avec passion.
– Eh ! per Dio ! le signor Concini aimetoujours avec passion les femmes qu’il désire. Et quand il les apossédées, il s’en dégoûte aussitôt pour devenir aussipassionnément épris d’une autre. C’est toujours la même chanson,signora, et, au bout du compte, il vous revient toujours. Celadevrait vous rassurer, que diable !
Léonora hocha douloureusement la tête. Elle ne paraissait pasconvaincue.
– Enfin, signora, fit Stocco avec une pointe d’impatience,dois-je obéir à l’ordre de monseigneur ?
– Il faut toujours obéir aux ordres de Concini, déclaragravement Léonora.
– Alors, je me mets aux trousses de la bouquetière, et jene la lâche plus que je n’aie découvert où elle se terre ?
– Oui, Stocco. Seulement, quand tu auras trouvé, tuviendras, comme toujours, me mettre au courant tout d’abord. Et tun’iras trouver Concini qu’après avoir reçu mes instructions.
– Cela va sans dire. Quand voulez-vous que je me mette enchasse, signora ?
– Tu vas m’accompagner ici près, où j’ai affaire. Tu meramèneras ensuite à la maison. Tu pourras te mettre à ta missionaprès.
Stocco s’inclina silencieusement, sans marquer la moindrecontrariété. Léonora prit son bras. Elle alla, rue de Grenelle,droit à la litière de la duchesse de Sorrientès. Les manteletsétaient toujours rabattus, ils ne s’écartèrent pas. La duchesse nese montra pas, malgré que la femme de Concini eût annoncé sonapproche par une petite toux discrète. Cela n’empêcha pas Léonorade s’incliner dans une profonde révérence. Et c’était étrange, cerespect, poussé presque jusqu’à l’humilité, qu’elle témoignait àcette mystérieuse duchesse qui ne daignait même pas se montrer àelle. Ainsi La Gorelle avait pareillement salué la litière. Mais LaGorelle était une femme du peuple, son humilité s’expliquait par cefait seul. Il n’en était pas de même de Léonora. Femme du favori dela reine, du maître tout-puissant du royaume devant qui touttremblait – même l’enfant royal dans ses appartements déserts duLouvre – elle pouvait se considérer, et se considérait en effet,comme l’égale des plus grandes dames. Qu’était-ce donc que cetteduchesse de Sorrientès à qui la femme de Concini témoignait un telrespect ?…
Après avoir salué, Léonora, avec le même respect extraordinaire,prononça en italien :
– Je me rends aux ordres de votre illustrissimeseigneurie.
Et « l’illustrissime seigneurie », sans daigner semontrer, marquant nettement la distance qui les séparait, de savoix à la fois si douce et si souverainement impérieuse,répondit :
– Ah ! c’est vous, Léonora !… Montez.
Et Léonora Galigaï obéit, comme elle eût obéi à la reinerégente, Marie de Médicis.
Nous avons dit que la nouvelle de l’approche du roi, adroitementmise en circulation par Stocco, avait si bien accaparé l’attentionde la foule, qu’elle en avait instantanément oublié Concini et sabande d’assassins à gages. C’est qu’il faut dire qu’elle aimaitl’enfant-roi, cette foule de Parisiens. Elle l’aimait de tous lesespoirs qu’elle avait mis en lui. Et elle ne laissait jamais passerl’occasion de lui témoigner son amour. En l’occurrence, lesParisiens avaient voulu saluer le petit roi au passage. La plupartde ces braves badauds s’étaient rangés d’eux-mêmes de chaque côtéde la rue, faisant la haie, ayant soin de laisser le milieu de lachaussée vide pour permettre au roi et à sa petite escorte depasser facilement. La chose s’était faite spontanément, en un clind’œil et dans un ordre parfait. Ce qui s’explique peut-être par cefait qu’il n’y avait pas là d’agents de la force publique« chargés d’établir l’ordre ».
D’autres, au contraire, étaient allés au-devant du roi, vers laporte Saint-Honoré.
Brin de Muguet, la jolie bouquetière des rues, était deceux-là.
Elle avait très bien compris que c’était pour elle que ce jeuneinconnu qu’était Odet de Valvert allait braver en face Concini etsa meute. Et ses jolis sourcils s’étaient froncés d’une manière desplus significatives. Et tandis que le jeune homme s’attaquait àRoquetaille et à Longval, elle l’avait considéré d’un œil froid,franchement hostile. Pourquoi cette hostilité envers quelqu’un qui,pour ses beaux yeux, exposait délibérément sa vie avec une siinsouciante bravoure ? Elle avait bon cœur, pourtant,puisqu’elle s’était émue de compassion pour Landry Coquenardqu’elle ne connaissait pas davantage. Peut-être était-ce toutsimplement qu’Odet de Valvert ne lui plaisait pas ?
Pourtant nous devons reconnaître que cette froide hostilités’était fortement atténuée lorsqu’elle avait vu que les chosesmenaçaient de tourner mal pour l’intrépide jeune homme. Elles’était même émue lorsqu’elle avait vu la bande entière se ruer surlui, l’épée au poing.
– Ah ! mon Dieu ! il va se faire mettre enpièces ! avait-elle songé sincèrement apitoyée.
On a vu qu’Odet de Valvert avait été promptement dégagé par lafoule. Dès qu’il avait été hors de péril, l’attention de Brin deMuguet s’était complètement détournée de lui. Vraiment, on eût ditque ce jeune homme n’existait pas pour elle. Elle n’avait même pasprêté la moindre attention à la force et à l’adresse qu’il avait sudéployer en cette circonstance critique. C’était l’indifférencecomplète, absolue.
Odet de Valvert, lui, lorsqu’il avait vu que la foule prenaitfait et cause pour lui et se disposait à faire un mauvais parti àson adversaire, avait rengainé avec un calme parfait et s’était misà l’écart, bien décidé à ne pas prendre part à la lutte, si on nel’y forçait. Cependant il s’était arrangé de manière à ne pas êtretrop loin de la jeune fille, sur laquelle il semblait s’être donnélui-même la mission de veiller.
Lorsque Stocco avait annoncé l’approche du roi, Brin de Muguetn’avait pas été la dernière à s’élancer à sa rencontre. La rueparaissait être son domaine. Elle se sentait là chez elle, et ilest certain que rien de ce qui s’y passait, gros événement ouincident minime, ne la laissait indifférente.
Elle s’était donc élancée une des premières. Il lui avait fallupasser devant Odet de Valvert. Elle l’avait fait sans la moindregêne, sans avoir l’air de le voir. Notre amoureux timide avaittrouvé le grand courage de lui tirer son chapeau et de lui adresserun gracieux et respectueux salut. Elle avait répondu par une froideet correcte inclination de tête. C’est tout. Mais une fois qu’elleavait été passée, elle avait eu cette même moue de mécontentementque nous lui avons déjà vue.
Une fois encore, Odet de Valvert n’avait rien vu. C’était fortheureux pour lui, car le pauvre amoureux eût été navré.Naturellement, il avait emboîté le pas.
Brin de Muguet n’était pas allée bien loin. Elle s’était arrêtéeà quelques pas du pilori et de la belle potence toute neuve queConcini avait fait dresser là. Et elle s’était commodémentinstallée au premier rang ; admirablement placée pour bienvoir. Odet de Valvert qui l’avait suivie, comme de juste, s’étaitplacé tout près du sinistre monument et de manière à bien la voir,elle. Et ils avaient attendu, avec la foule des badauds qui s’étaitmassée là, le passage du roi.
N’attendons pas son passage ; allons au-devant de lui.
Ce matin-là, ainsi qu’il le faisait à peu près tous les matins,le roi s’en était allé chasser avec ses faucons. Il s’en revenaittout doucement, ayant franchi la porte Saint-Honoré au pas de samonture, lorsque Stocco, sur l’ordre de Léonora Galigaï, avaitsignalé son approche.
Louis XIII n’avait pas tout à fait quatorze ans. Il portait avecune élégance juvénile un costume de chasse : feutre orné d’unelongue plume blanche, pourpoint de velours vert foncé,hauts-de-chausses de même étoffe et de même nuance, ceinturon decuir fauve supportant le couteau de chasse, bottes en cuir noir, àtiges souples montant jusqu’au haut-de-chausse, gants de peaurecouvrant les manches du pourpoint jusqu’aux coudes, cravache à lamain.
À sa droite se tenait un homme d’une trentaine d’années, detaille élevée, d’allure élégante. C’était son « maître de lavolerie ». Il s’appelait Charles d’Albert. Mais comme il avaithérité d’une petite métairie au bord du Rhône, il avait pris le nomde cette métairie et se faisait appeler Albert de Luynes.
À la gauche du roi se tenait un jeune homme d’une suprêmeélégance. C’était le marquis de Montpouillan, un des fils du vieuxmarquis de la Force.
Ces deux hommes se disputaient la faveur royale. Ce qui revientà dire qu’ils se surveillaient mutuellement avec une attentionjalouse. Ce qui ne les empêchait pas de se faire bon visage et des’accueillir de mutuelles protestations d’amitié dont ils n’étaientdupes ni l’un ni l’autre. Ajoutons que, pour l’instant, Luynesparaissait l’emporter sur son rival qui écumait intérieurement,mais qui, précisément à cause de cela, lui prodiguait ses plusgracieux sourires.
Derrière ces trois personnages, à distance respectueuse,venaient quelques pages, quelques valets et une faible escorte.Comme on le voit, rien de la pompe royale dans ce petit cortège. Lasuite, très modeste, aurait tout aussi bien pu être celle d’unseigneur de fortune moyenne.
Cette petite troupe s’en allait donc au pas par la rueSaint-Honoré. Les passants s’écartaient, saluaient. C’était tout.Le roi écoutait d’une oreille distraite Luynes qui lui faisait unvéritable cours sur l’art de dresser les oiseaux à la chasse. Artdans lequel, il faut le reconnaître, il était passé maître. Le roin’entendait que vaguement ce qu’on lui disait.
Le roi rêvait. À quoi pouvait-il bien rêver cet enfant dequatorze ans ? Lui seul aurait pu le dire. Et il setaisait.
Luynes s’apercevait fort bien que le roi ne l’écoutait pas.N’importe il continuait sans paraître remarquer la distraction deson royal élève. Au reste, lui-même n’était guère à ce qu’ildisait. Son cours, il le récitait par cœur, par habitude machinale,mais sa pensée était ailleurs. Néanmoins, cette pensée nel’absorbait pas au point de le rendre indifférent à tout ce qui sepassait autour de lui. Il se montrait fort attentif, au contraire,et il observait aussi bien le roi et Montpouillan qu’il observaitla rue.
Et ce fut lui qui, de son œil perçant et vif, découvrit, lepremier, le rassemblement au milieu duquel se débattaient Conciniet ses ordinaires. Ce fut son oreille subtile qui, la première,perçut les clameurs menaçantes qui partaient de ce rassemblement.Il se haussa sur les étriers pour mieux voir, il tendit plusattentivement l’oreille. Et un sourire terrible passa sur seslèvres, tandis que ses yeux fulguraient. Et avec une familiaritéétrange, arrachant le roi à sa rêverie, d’une voixfrémissante :
– Écoutez, Sire, écoutez… C’est la voix de votre peuple quise fait entendre, là-bas. Et, votre pédagogue a dû vousl’apprendre, la voix du peuple, c’est la voix de Dieu. Écoutez,Sire, écoutez la voix de Dieu.
Le roi et Montpouillan tendirent l’oreille. Et ils entendirentdistinctement la foule qui hurlait :
– À mort, Concini !… À l’eau le ruffian !
Le roi pâlit. Ses lèvres se pincèrent. Ses yeux étincelèrent etcherchèrent à voir au loin ce qui se passait. Luynes fixait sur luiun regard flamboyant qui semblait vouloir lui arracher l’ordre demort qu’il souhaitait ardemment. Mais le jeune roi demeura muet,détourna les yeux, reprit son air absent.
Luynes leva les épaules sans façon, et d’un airmaussade :
– Piquons un temps de galop jusque-là, dit-il. Peut-êtrearriverons-nous à temps pour voir.
Le roi hésita un instant. Mais sans doute la curiosité ledémangeait aussi, car, sans répondre un mot, il donna de l’éperon.Et ce fut, au milieu de la rue Saint-Honoré, une galopadedésordonnée qui ne dura guère que quelques minutes, attendu qu’ellefut vite interrompue par un accident qui survint : le chevaldu roi buta soudain contre nous ne savons quel obstacle ets’abattit brusquement sur les genoux.
Le roi était excellent cavalier. Mais il fut surpris par cettechute soudaine de sa monture. Et cette chute provoqua lasienne : il vida les étriers et fut projeté par-dessusl’encolure de son cheval.
Le malheur est que cet accident se produisit juste comme lacavalcade arrivait à hauteur du pilori. Et ce fut contre le massifde maçonnerie que le roi se trouva lancé à toute volée. Un cridéchirant jaillit de toutes les poitrines oppressées : ons’attendait à voir le corps du jeune roi venir s’écraser contre lespierres. Un silence de mort suivit, pendant lequel on eût puentendre haleter toute cette foule désolée. Ce fut une seconde d’untragique intense qui parut longue comme une éternité à tous.
Et tout à coup ce fut une explosion de joie délirante, aussitôtsuivie par cette acclamation qui éclatait pour la troisième fois encette matinée :
– Vive le damoiseau !
Quel miracle s’était donc produit qui venait changer subitementen joie extravagante la douleur sincère du peuple témoin de cetaccident que chacun s’attendait à voir mortel ?Voici :
Le cheval du roi s’était abattu à quelques pas du pilori. Lehasard avait voulu qu’Odet de Valvert se trouvât placé tout près decet endroit. C’était presque en face de lui que le roi avait vidéles arçons. Comme tout le monde, le jeune homme avait comprisl’affreux danger couru par le roi et qu’il allait venir se briserle crâne contre ces pierres, à deux pas de lui. Sans réfléchir,sans hésiter, il avait fait un bond prodigieux de ce côté, ils’était solidement calé sur les jambes et il avait ouvert lesbras.
Et c’était dans ces bras que Louis XIII était tombé.
Le choc avait été effroyable. Le jeune homme avait vacillé commeun jeune chêne secoué par l’ouragan. Il avait vacillé, mais, commele chêne, il avait tenu bon, il n’était pas tombé, il n’avait paslâché le roi qui n’avait pas perdu la tête mais qu’un étonnementprodigieux submergeait : étonnement de se voir sain et sauf,alors qu’il avait cru un instant que c’en était fait de lui, querien ne pouvait le sauver. Il avait tenu bon et, ayant repris sonaplomb, il déposa doucement le roi sur ses pieds.
Et tout de suite, pendant que le roi se secouait, encore touteffaré, oubliant toute étiquette, oubliant de se découvrir, d’unevoix que l’angoisse étreignait :
– Vous n’avez pas de mal, au moins ? dit-il.
Et c’était admirable, cet oubli de soi. Le roi le sentitd’instinct. Si bien qu’oubliant l’étiquette de son côté, non sansadmiration :
– Non, ma foi, dit-il. C’est plutôt à vous qu’il fautdemander cela. C’est que vous avez été rudement secoué.
– Moi non plus, répondit Valvert. Et, avec un rireclair :
– Je suis désolé, Dieu merci.
– C’est fort heureux pour moi ! sourit le roi.
Voilà pourquoi, pour la troisième fois en cette matinée, lepopulaire acclamait celui qu’il avait tout de suite appelé le« damoiseau ». Cette acclamation acheva de ramenerValvert au sentiment des convenances. Il se découvrit en un gestelarge et, de sa voix claironnante, lança à pleinspoumons :
– Vive le roi !…
– Vive le roi !… répéta la foule comme un seul homme,avec un enthousiasme délirant.
La minute qui suivit fut une de ces minutes exquises qu’un hommene saurait oublier de sa vie, fût-il empereur ou roi et vécût-ill’âge avancé du Mathusalem de biblique mémoire. La foule seprécipita sur le roi pour le voir de près, le toucher, s’assurerqu’il n’avait aucun mal. Et elle témoignait son attachement par desquestions d’une familiarité touchante, des exclamations naïves. Sibien que le roi dut la rassurer.
– Ce n’est rien, mes amis, dit-il, ce n’est rien.
Et il ajouta, en adressant un sourire à Odet deValvert :
– … Grâce à monsieur, qui, sans qu’il y paraisse, a héritéde la force de messire Hercule lui-même.
Des acclamations sans fin accueillirent ces paroles. Le pauvrepetit roi, que tous abandonnaient, à commencer par sa mère, sentaitson petit cœur se dilater, sous la chaude caresse de cettetendresse populaire qu’il n’avait jamais soupçonnée jusqu’à cejour. Et sa joie puérile éclatait sur son visage. Ce qui redoublaitles transports d’allégresse du brave populaire.
La suite du roi s’était précipitée vers lui, Luynes etMontpouillan en tête.
– Ah ! sire, quelle peur j’ai eue ! s’écria lemarquis de Montpouillan.
– S’il était arrivé malheur à Votre Majesté, je me fussepassé mon épée au travers du corps, assura Luynes qui était trèspâle et paraissait sincère.
Tous les deux étaient bouleversés. Il est probable qu’ilspensaient surtout à eux et que l’intérêt et non l’amitié causaitcette émotion. Il croyait à leur amitié, lui. Il en fut trèstouché. Et il s’attendrit.
– Vous êtes de braves et fidèles amis, dit-il.Rassurez-vous, nous en seront quittes pour la peur.
– Heureusement, s’écria Luynes tout haut. En lui-même, ilajoutait :
– Pour moi !…
Et il s’empressa de donner des ordres pour arracher au plus vitele roi à ces effusions populaires qui ne lui convenaient guère. Onramena son cheval au roi. Comme si de rien n’était, il sautalégèrement en selle. Avant de rendre la main, il chercha Odet deValvert des yeux.
Celui-ci n’était pas loin. Il se tenait à deux pas de là, raide,un peu pâle, le regard étincelant. Il paraissait soulevé par unejoie puissante, et de temps en temps, il glissait un regardtriomphant sur Brin de Muguet qui, en enfant de la rue qu’elleétait, s’était encore faufilée au premier rang et ne faisait guèreattention à lui, attendu qu’elle n’avait d’yeux que pour leroi.
Quelle était la cause de cette joie si forte qu’il en était toutpâle et comme oppressé ? C’est ce que, fidèle à notre règled’impartialité absolue, nous allons dire sans plus tarder, sansnous inquiéter de savoir si cette révélation ne sera pas de natureà faire baisser notre personnage dans l’estime du lecteur.
Odet de Valvert était un aventurier. Nous entendons aventurierdans le sens de « chercheur d’aventures », qui était lesien alors, et non dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui etqui se prend en mauvaise part. Nous rappelons que les Pardaillan,qui le connaissaient, avaient assuré qu’il était pauvre et étaitvenu à Paris dans l’intention d’y chercher fortune, ce qu’ilnégligeait de faire pour suivre la petite bouquetière des rues. Sinous nous en rapportons à son costume très propre, mais quelque peufatigué, même rapiécé par-ci, par-là, nous en concluons qu’ilcommençait à se faire temps pour lui de mettre enfin la main sur lacapricieuse déesse à l’unique cheveu.
Lorsque Valvert avait vu le roi violemment projeté sur le piloricontre lequel il devait s’écraser, il s’était élancé sansréfléchir. À ce moment, nulle arrière-pensée intéressée n’était enlui. Il avait simplement suivi l’impulsion de sa nature bonne etgénéreuse. Il avait réussi un tour de force remarquable et il avaitsauvé une existence humaine. Il n’en vit pas davantage sur lemoment et il n’éprouva que cette satisfaction pure que donne laconscience d’avoir accompli une bonne et belle action. Mais laréflexion vint après. Le désintéressement disparut, la satisfactionfit place à une joie extravagante, qu’il ne parvenait pas àrefouler complètement. Odet de Valvert se disait :
– Mais… mais… mais c’est le roi que je viens desauver !… Et moi qui l’oubliais, triple étourneau que jesuis !… Le roi ! ventrebleu, j’ai sauvé le roi !… Ducoup, ma fortune est faite ! La reconnaissance du roi nesaurait manquer de se traduire par le don d’une charge honorable etproductive à la cour !… Et M. de Pardaillan qui mesoutenait que la fortune est insaisissable pour nous autres,aventuriers… C’est pourtant bien facile !… Riche, je vaispouvoir restaurer Valvert qui tombe en ruines… J’épouserai cetteadorable Muguette… si elle veut de moi. Nous nous retirerons àValvert qui touche à Saugis et à Vaubrun, et nous vivrons la saineexistence du gentilhomme campagnard, chassant avec Jehan dePardaillan, qui est devenu mon cousin de par son mariage avecBertille de Saugis, ma cousine ! Ventrebleu, la belleexistence que nous allons mener !…
Ainsi rêvait, tout éveillé, Odet de Valvert. Et, quant à nous,nous avouons que nous ne nous sentons pas le courage de lui faireun crime des rêves dorés auxquels il se livrait.
Cependant, malgré sa rêverie il vit fort bien que leroi, avant de partir, le cherchait du regard. Et il se hâtad’approcher, de plus en plus persuadé qu’une averse de faveursallait s’abattre sur lui. Du reste, les premières paroles du roi leconfirmèrent dans cette idée qui, à tout prendre, était biennaturelle.
– Monsieur, lui dit-il avec un gracieux sourire, le roi deFrance vous doit la vie. Tenez pour assuré qu’il ne l’oubliera pas.Votre nom, monsieur ?
Tout raide, le front rayonnant, une flamme d’orgueil au fond desprunelles, Valvert répondit :
– Le gentilhomme à qui Votre Majesté fait l’insigne honneurd’adresser la parole s’appelle Odet, comte de Valvert.
Le roi parut réfléchir un instant. Il était jeune. Il n’avaitpas encore appris à bien dissimuler. Ce jeune homme lui plaisait,et il le laissait voir ingénument. Par contre, Luynes etMontpouillan pinçaient déjà les lèvres, montraient cette mineaimable de dogues hargneux, qui voient un intrus approcher de tropprès leur pâtée.
Valvert n’y prit pas garde. Il ne voyait que le sourire que leroi lui adressait, le regard qu’il fixait sur lui. Et comme cesourire et ce regard, étaient des plus bienveillants, il sedisait :
« Il cherche quel poste magnifique il va me donner à sacour !… Sûrement, il va me dire de l’accompagner auLouvre !… C’est la fortune, lafortune !… ».
En effet, le roi prononça :
– Monsieur le comte de Valvert, vous êtes de monescorte.
En même temps il se retournait et faisait signe à un de sespages. Celui-ci mit aussitôt pied à terre et vint présenter samonture à notre amoureux, qui sauta lestement en selle.
– Mettez-vous ici, à ma gauche, comte, indiqua le roi.
Le comte Odet de Valvert, à moitié ivre de joie et d’orgueil,prit la place que lui assignait le roi. Et il ne vit pas le regardchargé de haine jalouse que lui décocha le marquis de Montpouillan,qui se voyait obligé de lui céder le pas et de prendre la suite.Mais comme il faut toujours qu’il y ait une compensation à tout, ilse vit gratifié d’un gracieux sourire de Luynes doublement heureux,et de l’humiliation de son rival, et de voir que sa faveur, à lui,ne subissait aucune atteinte. Et quand nous disons qu’il vit, c’estune manière de parler : il était transporté au septième cielet ne vit pas plus le gracieux sourire qu’il n’avait vu le coupd’œil menaçant.
La petite troupe se mit en route vers le Louvre, au milieu desacclamations enthousiastes de la foule. Et Valvert, sans doute,pour bien lui montrer qu’il était devenu un personnaged’importance, ne manqua pas, en passant, de tirer son chapeau àBrin de Muguet. Disons, sans plus tarder, qu’elle ne fut nullementéblouie pour cela. Et même comme elle était fort occupée à crier detout son cœur : « Vive le roi ! » elle ne vitpas, ou ne parut pas voir, ce salut. Ce qui la dispensa de lerendre.
– Je ne pensais pas être aimé à ce point par ce bravepeuple ! s’écria le roi qui, peu accoutumé à ces exclamationsspontanées, était radieux.
– Cela vous prouve, Sire, que lorsqu’il vous plairad’ordonner qu’on abatte votre ennemi, peuple, clergé et noblesse,vous aurez tout le monde avec vous, gronda Luynes qui, prenant àpartie Valvert attentif, ajouta :
– N’est-il pas vrai, monsieur de Valvert ?
– Sans doute, répondit Valvert. Le devoir de tout bon sujetn’est-il pas d’être avec son roi envers et contre tous ? Maismonsieur, vous m’étonnez étrangement. Le roi a donc unennemi ?
– Eh ! monsieur, d’où sortez-vous donc ?s’esclaffa Luynes. Et se reprenant :
– Pardon, j’oublie que vous n’êtes pas homme de cour… pasencore du moins.
Sans relever les paroles de Luynes, Valvert, stupéfait de cequ’il entendait, s’écria :
– Le roi a un ennemi, il le sait, il le connaît, et il nele fait pas arrêter !
Le roi n’avait plus ajouté un mot. Les lèvres pincées, le frontbarré par un pli mauvais, il écoutait ses deux gardes du corps del’air d’un homme résolu à se taire sur ce sujet. Pourtant, iln’imposait pas silence à Luynes qui, le premier, avait fait uneallusion transparente à Concini. Et malgré sa résolution de setaire, en entendant les paroles de Valvert, il ne put s’empêcher des’écrier avec une sorte d’effroi :
– Arrêter Concini !… C’est plus facile à dire qu’àfaire, monsieur. Et d’abord, qui donc oserait se charger d’unemission pareille ?
C’est qu’il paraissait vraiment avoir peur. La stupeur deValvert se haussa d’un degré. Ce n’était pas ainsi qu’il s’étaitfiguré le roi. En tout cas, ce n’était pas certes là le langagequ’il attendait de lui. Mais il réfléchit que ce roi n’était encorequ’un enfant.
– Ah ! le pauvre petit ! se dit-il en lui-mêmeavec une tendre pitié, il ne sait pas encore que le roi est lemaître, le seul et unique maître, et que nul ne doit être assezaudacieux que de vouloir lever la tête aussi haut que lui.Ventrebleu, il faut lui apprendre, à ce petit ! Il faut lerassurer !…
Et tout haut, avec un flegme merveilleux :
– Ah ! c’est de ce coquin d’Italie qu’ils’agit ?… Mais, Dieu me pardonne, je crois que le roi vient dedire que nul ne serait assez osé que de porter la main sur cefaquin… même si le roi en donnait l’ordre ?
Comme honteux, le roi confirma ses paroles par un signe detête.
– Eh bien, fit résolument Valvert, le roi se trompe. Quandil voudra, je lui mettrai, moi, la main au collet et je luiamènerai pieds et poings liés.
– Vous oserez ! s’écria le roi dans l’œil duquel unsombre éclair s’alluma.
– Quand il plaira au roi de m’en donner l’ordre, oui, dittranquillement Valvert.
– Ah ! Sire, protesta Luynes, vous voyez bien que jene suis pas seul à vous conseiller la vigueur. Et vous étiezinjuste, tout à l’heure, en disant que nul n’oserait arrêterConcini, puisque, avant monsieur, et à diverses reprises, je vousai offert de le faire.
– C’est vrai, mon brave Luynes, et je te demande pardon,s’excusa Louis XIII.
– Alors, Sire, insista Luynes avec cette étrangefamiliarité qu’il se permettait, que répond le roi à M. lecomte de Valvert ?
– Ce que je t’ai répondu à toi-même, fit le roi d’un airsombre : À quoi bon faire arrêter Concini… puisque la reinerégente, régente, entendez-vous ? le fera remettre en libertéaussitôt ?…
Et le roi éclata d’un rire strident, terrible.
– C’est différent, fit Valvert avec la même assurancepaisible, mais la reine régente n’a pas le pouvoir d’empêcher ungentilhomme de provoquer le sieur Concini et de le tuer roide. Moi,par exemple, Sire, figurez-vous que je lui veux la malemort, que jene serais nullement fâché de lui loger six pouces de fer dans lecorps.
– C’est vrai, dit le roi, mais la régente aura le pouvoirde faire trancher la tête à celui qui aura occis Concini.
Et secouant la tête :
– Non, non, fit-il, il faut patienter. Dans quelques moisje serai majeur… Je serai le maître !…
Cette fois, le ton du roi était tel que Luynes n’osa pasinsister. Et Valvert qui s’émerveillait de se voir du premier coupporté si avant dans la faveur du roi, qu’il n’hésitait pas à luifaire d’aussi graves confidences, imita son exemple.
Le trajet pour se rendre au Louvre était court. Quelques minutessuffirent pour l’effectuer. Le reste de ce trajet se fit ensilence. Valvert se croyait de plus en plus sûr de tenir lafortune, se redressait avec fierté. Il eut même la joie derencontrer les deux Pardaillan qui flânaient, ou qui paraissaientflâner toujours. Et il s’amusa beaucoup de leur air ébahi, quandils le reconnurent chevauchant à la gauche du roi.
Le roi s’arrêta à une vingtaine de pas de la porte de ce Louvreoù Valvert s’apprêtait à entrer en conquérant.
– Monsieur, dit-il, je vous remercie de m’avoir escortéjusque-là. Vous garderez le cheval que vous montez en souvenir denotre rencontre. Et retenez bien ceci : Si vous avez besoin deme voir, de jour ou de nuit, venez au Louvre ou en toute autremaison royale où je me trouverai. Vous n’aurez qu’à prononcer votrenom. Vous serez immédiatement introduit près de ma personne. Aurevoir, comte.
Ayant prononcé ces mots avec une grande amabilité, Louis XIIIrendit les rênes et, au trot, alla s’engouffrer sous la portemonumentale de sa maison royale du Louvre.
Odet de Valvert demeura cloué sur place, tout étourdi de cedénouement imprévu. Il tombait du haut de ses illusions dorées. Lachute fut d’autant plus rude qu’il s’était élevé plus haut. Il endemeura un long moment tout meurtri. Puis, sa mauvaise humeuréclata en une série de jurons furieux :
– Peste, fièvre, accident de malemort, foudre ettonnerre !…
Il se sentit soulagé. Il se ressaisit peu à peu. Il murmura avecune intraduisible grimace de dépit :
– Heu ! je commence à croire que c’est décidémentM. de Pardaillan qui a raison ! La fortune, à cequ’il me semble, est une déesse capricieuse et cruelle qui vousaguiche, vous excite, semble se donner à vous, et vous glisse entreles doigts quand vous croyez la tenir, et s’enfuit prestement en semoquant de vous.
Et se secouant, avec cette indestructible confiance qu’on n’aqu’à vingt ans :
– La prochaine fois, je réponds qu’elle ne me faussera pascompagnie !… Je l’étranglerai plutôt avec son uniquecheveu.
Il fit volter son cheval pour revenir rue Saint-Honoré et seremettre à la recherche de la jolie bouquetière. Et oubliant sadéconvenue, il éprouva une véritable joie d’enfant à la penséequ’il était le propriétaire de la bonne et vigoureuse bête qu’ilmontait et dont il se proposait d’étudier sérieusement les défautset les qualités. Il n’alla pas loin. Il rencontra les Pardaillanque la curiosité, sans doute, avait amenés aux environs du Louvre.Il mit pied à terre et les aborda.
Derrière les Pardaillan, marchait un pauvre diable coiffé dequelque chose d’informe, à quoi il était impossible de donner lenom de chapeau, drapé dans une loque trouée, effilochée, querelevait par derrière une immense colichemarde, et dans laquelle ildissimulait son visage. En apercevant Odet de Valvert, l’hommes’arrêta, ôta son chapeau, et la bouche fendue par un sourire larged’une aune, se cassa en deux dans une révérence qui ne manquait pasde correction, voire d’une certaine élégance. Dans ce mouvement, ilmit à découvert la longue et maigre figure, les yeux singulièrementvifs et fureteurs, le sourire astucieux de Landry Coquenard. Il serendit compte que celui qu’il venait de saluer ne l’avait vu. Ilremit le chapeau sur la tête, ramena les pans du manteau sur le nezet attendit à distance respectueuse.
– Eh ! cousin de Valvert, disait Jehan de Pardaillanavec un sourire affectueux, vous voilà donc en faveur, que nousvous avons vu caracolant à la gauche du roi ?
Jehan de Pardaillan avait parlé assez haut ; LandryCoquenard, de sa place entendit.
– Bon, se dit-il, le gentilhomme qui m’a sauvé deux fois,en me tirant des griffes des suppôts de Concini d’abord, en medonnant cette bourse qui va me permettre de vivre une bonnequinzaine ensuite, s’appelle M. de Valvert et est lecousin de M. de Pardaillan que j’ai connu il y a quelquesannées, alors qu’il n’avait d’autre nom que le nom de Jehan leBrave. Cela me suffit pour l’instant.
Et Landry Coquenard s’en retourna sans se presser vers la rueSaint-Honoré.
Odet de Valvert, à la demande de son cousin Jehan de Pardaillan,avait répondu par une moue de dépit, qui avait amené un furtifsourire sur les lèvres de Pardaillan, lequel se contentaitd’écouter et d’observer sans rien dire. Sans remarquer cette moueet sans lui laisser le temps de répondre, Jehan reprenait, avec uneattitude et une mine où l’on sentait une affectueuse sollicitude etnon pas une banale curiosité :
– C’est à vous, ce cheval ?
– Oui, mon cousin.
– Belle bête, fit Jehan en fin connaisseur qu’il était. Etavec la même sollicitude, avec une joie sincère :
– Ça, comte, vous voilà donc sur le chemin de lafortune ? Contez-nous ce qui est arrivé, que nous nousréjouissions avec vous. Nous vous avons vu passer tout à l’heureescortant le roi.
– Même, intervint Pardaillan qu’en passant près de nous,vous m’avez jeté un regard triomphant qui voulait dire :« Vous voyez bien, vieux radoteur… »
– Oh ! monsieur de Pardaillan, protesta Valvert avectoutes les marques du plus profond respect.
– Vieux radoteur est de trop ? fit Pardaillan avec unsourire malicieux. Soit, je le retire. Vous m’avez donc regardéd’un air de dire : « Vous voyez bien qu’il n’est pasaussi difficile de faire fortune que vous leprétendez ! »
Et, prenant un air sévère :
– Oserez-vous soutenir que ce n’est pas cela que votreregard m’a dit en passant ?
– C’est vrai, monsieur, avoua franchement Valvert, et jem’excuse de ma présomption.
– Bon, fit Pardaillan, qui reprit son sourire malicieux,péché avoué est à moitié pardonné. Cependant, vous méritez uneleçon. Et, pour vous punir, c’est moi qui vais, en quelques mots,raconter ce qui vous est arrivé.
– Je vous écoute, monsieur.
– Vous avez sauvé la vie au roi. Le roi a voulu vousrécompenser « royalement ». Il vous a fait l’insignehonneur de vous inviter à vous placer à sa gauche et à l’escorterjusqu’au Louvre. Vous, naturellement, vous avez cru votre fortunefaite du coup. De là, ce regard de triomphe avec lequel vouspensiez m’écraser. Arrivé à la porte de son logis, le roi vous acongédié en vous gratifiant de quelques paroles aimables.Moi, qui me doutais bien que l’affaire se termineraitainsi, je vous ai suivi pour en avoir le cœur net. Et voilà toutel’histoire.
– C’est tout à fait cela ! s’émerveilla Valvert.
– Pardon, reprit Pardaillan, j’oubliai : le roi a eula générosité de vous faire don de ce cheval. Avec les harnais,j’estime qu’un maquignon point trop juif vous en donnera bien centcinquante pistoles.
Et avec un de ces sourires qui n’appartenaient qu’à lui, ilajouta :
– Quinze cents livres, à tout prendre, ce n’est point unetrop mauvaise affaire pour vous, mais par Pilate, on ne peut pasdire que le petit roi s’estime lui-même à un haut prix.
Et, redevenant sérieux :
– À présent, mon enfant, donnez-nous des détails.
Odet de Valvert donna les détails que lui demandait Pardaillan.Il glissa, avec une modestie qui fut remarquée des Pardaillanattentifs, sur le joli tour de force qu’il avait accompli enrecevant le roi dans ses bras. Il se moqua de lui-même avec bonnehumeur et non sans esprit, au sujet des illusions qui avaient étéles siennes, quand il avait cru que la reconnaissance du roi semanifesterait par le don d’une charge importante à la cour. Ilretraça la conversation qu’il avait eue au sujet de Concini. Et iltermina en répétant les paroles que le roi lui avait dites en luidonnant congé.
Les deux Pardaillan l’écoutèrent avec une attention soutenue. Onvoyait que leur affection pour ce jeune homme était réelle,profonde. Quant à lui, il marquait à Pardaillan un respect filial.Il se montrait plus libre envers Jehan qu’il traitait comme unfrère, en lui accordant la déférence qu’un cadet doit à sonaîné.
– Ne vous découragez pas, Valvert, consola Jehan quand ileut fini, vous serez plus heureux une autre fois.
– Je l’espère, monsieur, sourit Valvert plein deconfiance.
– Ah çà ! demanda Pardaillan à brûle-pourpoint, vouslui voulez donc la malemort au Concini ? Que vous a-t-ilfait ?
– Mais, monsieur, fit Valvert sans se démonter, quand ce neserait qu’à cause des persécutions dont il a poursuivi ma cousinede Saugis et mon cousin de Pardaillan, son époux. Il me semble quec’est une raison suffisante.
– D’accord. Mais vous avez bien quelques petits motifspersonnels ?
Cette fois, Valvert rougit légèrement. Les deux Pardaillansaisirent cette marque d’émotion au passage. Ils échangèrent unfurtif sourire. Cependant, Valvert, qui s’était remis, répondittranquillement :
– En effet, monsieur, j’ai eu maille à partir avec sesordinaires.
Et, se tournant vers Jehan :
– J’ai eu plus spécialement affaire àMM. de Longval et de Roquetaille. J’ai reconnu aussiM. d’Eynaus.
– D’anciennes connaissances à moi, avec qui j’ai toujoursun compte ouvert, qu’il faudra bien que je règle un jour oul’autre, fit Jehan avec un froid sourire, gros de menaces pour ceuxdont il parlait.
Pardaillan n’était pas curieux. Il ne s’informa pas davantage.Il conclut cependant :
– Que vous le vouliez meurtrir puisque vous lui voulez lamalemort je le conçois. Mais l’arrêter, vous, comte de Valvert,fi ! C’est là besogne de sbire et non point degentilhomme !
– Cependant, fit Valvert avec une timidité qui prouvait enquelle haute estime il tenait les enseignements que cet hommeextraordinaire voulait bien lui donner, cependant si le roi l’avaitordonné ?
– Il est des ordres auxquels un gentilhomme digne de ce nomn’obéit jamais, même quand c’est un roi qui les donne, tranchaPardaillan.
Odet de Valvert s’inclina pour marquer qu’il n’oublierait pas laleçon. Il n’en avait pas encore fini avec Pardaillan. Celui-cis’arrêta tout à coup, et prenant cet air figue et raisin que tousnos lecteurs lui connaissent :
– Mais j’y songe, s’écria-t-il, le roi a eu la bonté devous dire qu’il vous recevrait quand il vous plairait. Peste, c’estune inestimable faveur qui n’est pas accordée à tout le monde.Allez le voir… Peut-être serez-vous plus heureux cette fois etobtiendrez-vous de lui une marque de reconnaissance plusappréciable que le don de ce cheval de quinze cents livres.
Et Pardaillan attendit la réponse avec une curiosité qu’il nelaissait pas voir. Elle ne traîna pas, cette réponse :
– Vous voulez rire, monsieur, protesta Valvert. À mon tourde vous dire : Fi !
Une lueur de contentement passa dans l’œil clair de Pardaillan.Ce fut tout. Ils étaient revenus dans la rue Saint-Honoré. Valvertcherchait des yeux Brin de Muguet et ne répondait plus qu’avecdistraction aux deux Pardaillan qui, sans en avoir l’air,remarquaient son manège et souriaient d’un sourire à la foisrailleur et indulgent.
En cherchant des yeux Brin de Muguet qu’il ne découvrait pas,Valvert aperçut deux grands diables, aux allures formidables detranche-montagnes, vêtus proprement de bon drap des Flandres, commedes écuyers de bonne maison. Il les désigna à Jehan endisant :
– Je crois, monsieur, que voici Gringaille et Escargassequi vous cherchent.
Jehan se retourna vivement, Gringaille et Escargasses’approchèrent du groupe et se tinrent raides comme des soldatsdevant leur supérieur. Eux non plus, depuis le temps où nous lesavons présentés dans un de nos précédents ouvrages, n’avaient paschangé. Ils avaient un peu engraissé seulement. Mais la fortune neles avait pas rendus ingrats ni oublieux… Et c’était toujours lemême dévouement fanatique qu’ils éprouvaient pour celui qu’ilsappelaient autrefois « chef » et qu’ils continuaient àappeler « messire Jehan ». C’était toujours le mêmerespect qui allait jusqu’à la vénération qu’ils témoignaient auchevalier de Pardaillan.
Sur une interrogation muette de Jehan, les deux bravesrépondirent par un mouvement de tête qui disait non. Et Jehansoupira.
Odet de Valvert, qui grillait d’envie de se remettre à larecherche de sa bien-aimée, saisit l’occasion.
– Je vous laisse, dit-il. Et, se reprenant :
– À moins que je ne sois assez heureux pour que vous ayezbesoin de moi, ajouta-t-il vivement.
– Non, mon enfant, répondit Pardaillan avec douceur. Et,avec un sourire malicieux :
– Allez à vos affaires, autorisa-t-il.
Les trois hommes échangèrent une loyale et vigoureuse poignée demain. Odet adressa un salut amical aux deux braves flattés et ilsse séparèrent. Au bout de quelques pas, Valvert s’arrêtaembarrassé. Son cheval, qu’il était si content de posséder, legênait. Il ne pouvait pourtant pas suivre une femme dans la rue, entraînant sa monture par la bride.
– Pardieu, se dit-il, après une courte réflexion,Escargasse et Gringaille s’en chargeront volontiers.
Il revint vivement sur ses pas, pour leur demander s’ilsvoulaient bien se charger de ramener son cheval à son auberge. Ceque les deux braves acceptèrent avec empressement, comme il avaitsupposé.
– Toujours très honorés d’être vos serviteurs, monsieur lecomte, assura Gringaille qui, en sa qualité de Parisien, savait« tourner proprement » un compliment, à ce qu’il disaitdu moins.
– Tout à votre service, outre ! ajouta Escargasse,avec son accent, qui « fleurait agréablement » l’ail,prétendait-il.
Odet de Valvert leur confia donc ce cheval, qu’il devait à lareconnaissance royale et qu’il était heureux et fier de posséder.Ce ne fut pas d’ailleurs sans leur faire force recommandations ausujet du noble animal. Recommandations qu’Escargasse et Gringailleécoutèrent avec tout le respect qu’ils devaient à « monsieurle comte » et qui amenèrent un sourire amusé sur les lèvres dePardaillan.
Les deux Pardaillan, que suivaient Gringaille et Escargasse,conduisant la précieuse monture, s’en allèrent du côté de la croixdu Trahoir.
Odet de Valvert s’en revint du côté du pilori Saint-Honoré où ilavait laissé Brin de Muguet et où il espérait la retrouver malgréqu’un espace de temps appréciable se fût écoulé depuis qu’il avaitquitté la place. Mais il eut beau fouiller partout du regard, il nela découvrit pas.
Il n’avait garde de le faire pour l’excellente raison qu’ellen’était plus de ce côté. Elle aussi, elle avait remonté la rue dansla direction de la croix du Trahoir. Elle venait même de passer aumoment où Valvert était revenu rue Saint-Honoré en compagnie desPardaillan. Ceux-ci la dépassèrent en s’en allant et Jehan, serrantle bras de son père, lui glissa :
– Ce pauvre Odet qui la cherche dans le bas de larue !
– Je ne suis pas en peine de lui, répondit Pardaillan, lesamoureux ont un flair tout particulier pour se retrouver, là oùd’autres n’en viendraient jamais à bout.
Et, songeant à l’aveu de la jeune fille qui lui avait affirméêtre la mère de cette petite Loïse dont elle parlait avec LaGorelle, il ajouta avec un soupir :
– Mieux vaudrait pour lui qu’il ne la revît jamais.
Brin de Muguet s’en allait donc par la rue Saint-Honoré. Elle nese pressait pas. Elle semblait même s’attarder à plaisir. Pourtantcette flânerie n’était qu’apparente et devait avoir un motif desplus sérieux. En réalité, elle dévisageait avec attention tous ceuxqu’elle rencontrait. Elle semblait se méfier de tout le monde, deshommes aussi bien que des femmes. Elle se retournait fréquemment.Elle s’engageait dans des voies latérales, pour revenir brusquementsur ses pas et recommencer le même jeu un peu plus loin. Bref, elleeffectuait le manège classique de quelqu’un qui se croit suivi etveut à tout prix dépister le suiveur.
Ce manège était-il à l’adresse de Valvert ? C’est possible.En tout cas, n’oublions pas que nous avons entendu Stocco assurer àConcini que la jeune fille faisait un mystère du lieu où ellelogeait. Elle devait avoir de bonnes raisons pour agir ainsi et ilest probable que Valvert n’y était pour rien.
Ce fut au milieu de ces allées et venues que Brin de Muguetrencontra le baron de Rospignac. Il faut croire qu’elle leconnaissait, car, en le voyant, son sourcil se fronça, son sourireespiègle disparut, et son regard se durcit. Et elle allongea lepas, prit une allure telle qu’elle avait vraiment l’air defuir.
Rospignac, accompagné de ses lieutenants, Louvignac, Longval,Eynaus et Roquetaille, rôdait par là à la recherche de Valvert. Ilavait déjà aperçu la jeune fille, lui, et ses yeux avaientétincelé. Mais c’était un serviteur probe et consciencieux queRospignac – quand sa passion n’était pas en jeu, bien entendu. Sonmaître l’avait chargé d’une mission qui était d’arrêter et de luiamener Odet de Valvert, dont ils ne connaissaient même pas le nom,ni les uns, ni les autres. Cette mission, la vue de celle qu’ilconvoitait ne suffit pas à la lui faire oublier. Et il fallaitqu’il fût vraiment consciencieux pour résister à la tentation.Cette mission, il entendait l’accomplir honnêtement. On a vucependant que, dans un accès de fureur jalouse, il avait décidé, ausujet du rival que Concini lui dénonçait, qu’il en faisait sonaffaire et qu’il lui appartenait, à lui seul. Sans doute avait-ilréfléchi. Ou peut-être que, pris d’une haine aussi subite, aussifurieuse que celle de Concini, trouvait-il son compte à livrer lejeune homme à Concini, qui ne manquerait pas de lui infliger lestourments les plus horribles avant que de le tuer.
Quoi qu’il en soit, Rospignac ayant décidé d’obéir, Rospignacayant aperçu la bouquetière des rues, fit un effort sur lui-mêmepour détourner son attention d’elle et chercher Valvert, qui,pensait-il, ne pouvait être bien loin.
Il se trompait, nous le savons. Il eut beau le chercher partout,il ne le vit pas, et pour cause. Une fois par hasard, il ne rôdaitpas autour de la belle. Rospignac eut vite fait de se rendre comptede cette absence. Sa pensée se reporta sur la jeune fille. Il lachercha des yeux. C’est à ce moment-là que Brin de Muguet l’avaitaperçu. Rospignac remarqua le changement subit qui se produisitchez elle. Il remarqua qu’elle s’éloignait avec une précipitationqui ressemblait à une fuite.
C’était un joli garçon, ce Rospignac, trop joli garçonpeut-être. Jeune avec cela – trente ans à peine – et d’une élégancesuprême. Il fut piqué de cette fuite. Il fut piqué surtout del’espèce de dégoût qu’il paraissait inspirer à cette fille desrues, lui, le séduisant Rospignac, que les plus belles, les plusnobles dames s’arrachaient.
Du coup, il oublia Valvert, il oublia sa mission, il oubliaConcini, il oublia ses quatre compagnons, il oublia tout. Ils’élança comme un furieux, la rattrapa en quelques enjambées, secampa devant elle, lui barra le passage, et d’une voix qu’ils’efforçait de garder calme, il railla :
– Çà, je vous fais donc peur, la belle ?
– Peur, vous ! fit-elle d’une voix qui ne tremblaitpas. Allons donc ! est-ce qu’on a peur d’unRospignac !
C’était prononcé sur un ton si souverainement dédaigneux queRospignac se sentit comme souffleté. Il faillit éclatersur-le-champ. Il se contint cependant et, par un puissant effort devolonté, il parvint à garder au moins les apparences du calme, àdissimuler la rage affreuse qui le secouait. Il raillaencore :
– Si je ne vous fais pas peur, pourquoifuyez-vous ?
– Parce que chaque fois que vous vous trouvez sur monchemin, vous ou Concini, votre maître, sachant que je n’ai ni père,ni époux, ni frère, pour me défendre, vous en profitez pourm’insulter bassement, lâchement, comme rougirait de le faire leplus vil des manants, comme seuls vous êtes capables de le faire,vous et le ruffian d’Italie dont vous êtes le laquais.
Chacune de ses paroles, qu’elle lançait avec le même écrasantdédain, cinglait comme un coup de cravache appliqué à toute volée.Rospignac ne put en supporter davantage. D’autant qu’il s’aperçuttout à coup que Longval, Roquetaille, Eynaus et Louvignac, qu’ilavait oubliés, l’avaient rejoint et écoutaient d’un air trèsintéressé. Il éclata :
– Cornes du diable ; crois-tu donc que tu vas m’enimposer avec tes grands airs !… Une fille des rues ;c’est à pouffer de rire, ma parole !… Qu’un gentilhomme trouveà son goût une fille telle que toi, mais c’est un honneur insignedont elle devrait le remercier à genoux.
– Mais vous n’êtes pas un gentilhomme, vous !… Vousêtes moins qu’un laquais !… Allons, laissez-moi passermaintenant que vous avez laissé couler votre bave.
D’un geste de reine, elle l’écartait. Mais maintenant Rospignacne se possédait plus. Il saisit brutalement la jeune fille auxpoignets, l’attira à lui d’une violente saccade, et, l’œil injecté,les traits convulsés, la lèvre écumante, penché sur elle qui seraidissait de toutes ses forces, il lui jeta dans lafigure :
– Minute, la belle ! Il faut que tu saches que tuseras à moi… car je te veux… et je t’aurai, par tous les diablesd’enfer ! Je t’aurai, et tu paieras cher tesinsolences !… En attendant, ici même, dans la rue, devant toutle monde, je veux que tes lèvres s’unissent aux miennes, à seulefin que tout le monde voie bien que tu m’appartiens !… Allons,un baiser, la fille, ou tu ne passeras pas !…
La brute lui meurtrissait les poignets sans pitié, l’attiraitviolemment à lui, penchait sur elle un visage ardent, que lapassion brutale décomposait au point d’en faire un masqued’horreur. Elle, elle résistait vaillamment de son mieux. Elle eûtpu appeler, certes, parmi ces passants qui sillonnaient larue : il se fût trouvé au moins un homme de cœur pour venir àson aide. Et elle ne le faisait pas : elle était brave,assurément, et habituée à ne compter que sur elle-même. Cependant,elle l’avertit :
– Lâchez-moi, ou j’appelle… j’ameute la foule contrevous ! Il ne répondit que par un ricanement hideux.
À ce moment, la litière de la duchesse de Sorrientès, à laportière de laquelle marchait le gigantesque d’Albaran, approchaitdu lieu où se déroulait cette abominable scène de violence. Laduchesse avait sans doute terminé ses mystérieux conciliabules. Parun coin du mantelet légèrement écarté, elle s’intéressait aumouvement de la rue, d’ailleurs moins animée. Elle vit ce qui sepassait. Sa voix retentit, toujours aussi calme, sans émotionperceptible. Et sa voix disait :
– D’Albaran, va au secours de cette jeune fille, là-bas. Etinflige-moi à ce goujat qui la maltraite la correction qu’ilmérite.
– Bien, madame, répondit d’Albaran toujours aussiflegmatique. Et il pressa sa monture qui partit au trot.
Il était écrit que d’Albaran, ce matin-là, ne pourrait accompliraucune des missions que sa maîtresse lui donnait et qu’il acceptaitsans s’étonner jamais, avec la placide indifférence d’un hommedressé à la plus passive des obéissances. En effet, de même quepour Landry Coquenard, il arriva trop tard pour dégager Brin deMuguet. Pendant qu’il s’avançait, un autre accomplissait sa besogneavant lui. Et cet autre, est-il besoin de le dire ? c’était lecomte Odet de Valvert qui, las de chercher la jeune fille du côtéde Saint-Honoré, s’était décidé à remonter du côté de la croix duTrahoir.
Il arriva juste au moment où la jolie bouquetière menaçaitd’appeler à l’aide. Il n’entendit pas cet appel. Il ne fit qu’unbond sur Rospignac en tonnant :
– Quel est ce misérable drôle qui violente unefemme !…
En même temps, son poing, projeté avec la rapidité de la foudre,la force irrésistible d’un boulet, s’abattait sur la figure dubaron surpris. Rospignac, sous la violence du coup, alla rouler aumilieu de la chaussée en poussant un cri de douleur. Valvert secampa devant la jeune fille et d’une voix d’une inexprimabledouceur rassura :
– N’ayez pas peur.
– Je n’ai pas eu peur ! répliqua-t-elle avecintrépidité, et non sans quelque froideur.
Elle ne mentait pas. Il suffisait de la regarder pour se rendrecompte, qu’en effet, elle n’avait pas peur et n’avait pas perdu unseul instant la tête. Le pis est qu’elle ne paraissait nullementsatisfaite de l’intervention de Valvert. À dire vrai, elleparaissait même fort mécontente. Or, comme elle ne pouvait pas êtremécontente d’être arrachée aux brutalités de Rospignac, force nousest d’en conclure que son mécontentement ne provenait pas del’intervention elle-même, mais de celui-là même qui l’effectuait,c’est-à-dire de Valvert.
Cependant, Rospignac se relevait vivement. Il écumait, Son œilstrié de sang chercha l’agresseur. Il le reconnut sur-le-champ. Unrictus terrible hérissa sa moustache : son compte était bon àcelui-là ; il payerait tout, d’un coup. Il faut dire ici queRospignac n’était pas seulement un des plus redoutables escrimeursde Paris. Il n’avait nullement les apparences d’un colosse. Maissous son élégance raffinée, il cachait une force peu commune. Il lesavait. Il avait une confiance illimitée en lui-même. Dès qu’ilreconnut son adversaire, dont il ne méconnaissait pas la valeur, ilestima qu’il le tenait, qu’il ne pouvait pas lui échapper. Il enétait d’autant plus sûr qu’il avait, de plus, l’appui de ses quatrelieutenants, lesquels, Dieu merci, n’étaient pas manchots non plus.Sûr de lui, il ne put pas, avant de se ruer sur Valvert immobile etimpassible, résister à la tentation d’adresser une nouvelle insulteà la jeune fille. Il ricana :
– Pardieu, la belle qui n’a ni père, ni époux, ni frère,pour te défendre, tu comptais sur ton amant, hein ?… Car cefreluquet est ton amant, n’est-ce pas ?… Eh bien !regarde-le bien. C’est la dernière fois que tu le vois.
Ces insultes, débitées sur un ton plus insultant encore,produisirent un effet opposé sur les deux personnages qu’ellesatteignaient. Brin de Muguet pâlit affreusement. Valvert rougitjusqu’aux oreilles. Aussitôt après les avoir lancées, Rospignacmarcha sur Valvert. Il y marcha l’épée au fourreau, résolu à lesaisir au collet, certain qu’il était, que lorsqu’il aurait unefois abattu sa poigne sur lui, il serait impuissant à s’arracher àson étreinte.
Rospignac ne fit pas plus de deux pas. Tout de suite, Valvertfut sur lui. Valvert, livide maintenant, autant qu’il était rougel’instant d’avant. Et rien qu’à voir ces yeux étincelants dans cevisage comme pétrifié, Rospignac comprit que la lutte qui allaits’engager devait être mortelle pour l’un des deux combattants. Ilvoulut dégainer. Trop tard. Déjà, les deux mains de Valvertl’avaient saisi aux poignets. D’une brusque saccade, il essaya dese dégager. Il reconnut avec stupeur qu’il n’avait pas réussi. Ilrenouvela la tentative, redoubla d’efforts, tendit ses nerfs,réunit toutes ses forces. Peines inutiles. Ses poignets semblaientpris entre deux étaux de fer qui refusaient de lâcher ce qu’ilstenaient. Il s’était étonné de la résistance qu’il rencontrait.Devant cette force prodigieuse, si imprévue, il sentit l’inquiétudes’insinuer en lui.
Il n’était pas encore au bout de ses peines. Valvert le laissas’épuiser en deux ou trois vaines tentatives, comme s’il avaitvoulu lui prouver que, lui qui se croyait le plus fort, il avaittrouvé son maître. Puis, d’un geste brusque, il lui amena les brasderrière le dos. Cela s’accomplit rapidement, sans difficultéaucune, sans qu’il parût faire un effort. Pourtant, ce geste, qu’ilaccomplissait comme en se jouant, devait être horriblementdouloureux, car il arracha à Rospignac un véritable hurlement.
Valvert lâcha un de ses bras, garda l’autre dans sa poigned’acier et passa vivement derrière son dos. Alors, Rospignacentendit la voix de Valvert, une voix blanche, effrayante, quidisait :
– Ceci est un coup qui m’a été appris parM. de Pardaillan. Tu vas apprendre à tes dépens combienil est facile de casser le bras à un homme.
En effet, il fit une pression à peine perceptible sur le brasqu’il tenait. Rospignac se courba malgré lui en poussant un nouveauhurlement de douleur.
– Marche ! commanda Valvert, de la même voixépouvantable. Rospignac dut marcher. Valvert l’amena pantelant etcourbé devant Brin de Muguet, qui regardait cela avec des yeux oùse lisait un étonnement prodigieux.
– À genoux, drôle, et demande pardon à celle que tu aslâchement insultée ! commanda de nouveau Valvert.
Cette fois, Rospignac résista. Il était livide, convulsé, lesyeux hors de l’orbite. La sueur coulait à grosses gouttes sur saface ravagée. Il devait souffrir horriblement, de hontecertainement autant que de douleur physique. Malgré tout, il seraidit pour ne pas céder à cet ordre par trop humiliant.
– À genoux, drôle, répéta Valvert, ou je te brise lebras !
De nouveau, il fit une pression sur ce bras qu’il menaçait debriser. Comme la première, cette pression parut être insignifiante.Il ne fit aucun effort. C’est à peine s’il fit un mouvement. EtBrin de Muguet, horrifiée, entendit distinctement le bruit sec d’unos qui craque. Un râle sourd jaillit des lèvres tuméfiées deRospignac qui, à bout de forces, tomba lourdement sur lesgenoux.
– Demande pardon ! répéta Valvert implacable.
– Pardon ! hoqueta le misérable Rospignac quiparaissait sur le point de s’évanouir.
Alors seulement, Valvert le lâcha. Mais il le saisit par lesépaules et le mit debout. Et, de sa voix qui n’avait plus riend’humain à force de froideur terrible :
– Va-t-en ! dit-il. Et ne te trouve jamais sur monchemin, car, j’en jure Dieu, n’importe où je te rencontrerai,fût-ce dans la chambre du roi, fût-ce à l’église, sur les marchesmêmes de l’autel, tu subiras le contact de ma botte, commemaintenant.
Il le retourna comme une guenille et, d’un formidable coup depied magistralement appliqué au bas des reins, l’envoya rouler àdix pas, en ajoutant, d’un air de suprême dédain :
– C’est tout ce que tu mérites !
La plume est vraiment d’une lenteur désespérante quand il s’agitde noter certains gestes qui, dans la réalité, sont accomplis avantque nous ayons pu seulement aligner quelques mots sur le papier.Tout ceci, qui nous a demandé de longues minutes à écrire, n’avaitpeut-être pas duré dix secondes. Que faisaient Longval,Roquetaille, Louvignac et Eynaus pendant ce temps ? C’est ceque nous allons dire maintenant que nous pouvons nous occuperd’eux.
Ils avaient été tellement stupéfaits, qu’ils n’avaient pu queregarder sans songer à venir en aide à leur chef. Peut-êtretrouvera-t-on que leur stupeur se prolongeait un peu plus que deraison. À cela, nous ferons observer que nous venons précisément dedire que les choses s’étaient passées avec une rapidité telle quel’inaction de ces messieurs nous paraît facilement admissible.Cependant, il est certain que ces messieurs n’étaient pasprécisément des saints. Il est certain que, tous, ils jalousaientleur chef dont ils convoitaient la place. Ce qui revient à dire quepeut-être, au fond, ils étaient enchantés de la mésaventure deRospignac et qu’ils ne tenaient pas autrement à le tirerd’affaire.
Quoi qu’il en soit, ils ne reprirent leurs esprits que lorsquela correction administrée à leur chef fut complète. Alors, tousensemble, ils se ruèrent sur Valvert. Ils se ruèrent le fer aupoing, ayant compris qu’ils ne seraient pas de force autrement aveccet adversaire qui ne payait pas de mine, et cependant s’avérait detaille à casser les reins à Hercule lui-même. Encore, sedisaient-ils, que s’il maniait aussi bien l’épée que les poings,ils n’étaient pas sûrs du tout d’en venir à bout. Même à euxquatre. Ajoutons cependant, à leur honneur, que cette réflexion unpeu inquiète ne les fit pas hésiter un seul instant. Ils chargèrentdonc, avec des clameurs d’autant plus féroces qu’ils se sentaientmoins sûrs de le réduire à merci.
Valvert, comme bien on pense, les guignait du coin de l’œil.Cette attaque traîtresse ne le prit pas au dépourvu, il avaitdégainé avant qu’ils fussent sur lui. Il leur épargna même la peinede faire tout le chemin. Il courut à leur rencontre. Ceci ne laissapas que de les déconcerter et lui permit de porter les premierscoups. Sa rapière décrivit un large cercle, froissa violemment lesfers avant qu’ils fussent en ligne, les écarta, voltigea, piquaavec une rapidité foudroyante. Et les quatre spadassins poussèrentun cri de rage : tous, les uns après les autres, ils venaientd’être touchés au visage.
Oh ! une simple piqûre tout à fait insignifiante. Le faitn’en était pas moins significatif. Il leur parut évident quel’escrimeur était de la force du boxeur. Ils avaient beau êtrequatre contre un, il était clair qu’ils devaient faire attention,jouer serré, se soutenir mutuellement, sans quoi cet extraordinairejouteur était parfaitement capable de les expédier tous lesquatre.
Ils reprirent l’attaque avec plus de méthode. Et, cette fois,ils étaient cinq. Rospignac s’était joint à eux. Rospignac, pour lemoment, n’avait qu’un bras valide. Mais c’était le bras droit, etil n’avait pas hésité à se jeter dans la mêlée, malgré que son brasgauche le fît cruellement souffrir.
La passe d’armes qui suivit fut extrêmement brève. Tout desuite, il y eut un quintuple rugissement de joie. L’épée de Valvertvenait de se casser net.
– Il est à nous ! hurla la bande, ivre de joie.
– Vivant, sang du Christ ! vociféra Rospignac, je leveux vivant !
Brin de Muguet regardait encore avec des yeux remplis d’uneindicible angoisse. Et elle murmurait, en serrant nerveusement sesmains l’une contre l’autre :
– Ah ! mon Dieu !… Ah ! mon Dieu !…
Il est probable qu’elle ne savait pas ce qu’elle disait.
Odet de Valvert avait fait un bond formidable en arrière, enmâchonnant une imprécation. Autour de lui, poussé par l’instinct,il jeta ce regard désespéré du noyé qui cherche à quoi il pourra seraccrocher. À toute volée, il lança son tronçon d’épée sur la bandequi se bousculait, à qui lui mettrait le premier la main au colletet il éclata d’un rire terrible.
Cela dura l’espace d’un éclair. Valvert se voyait perdu. Ilsongeait à prolonger l’inégale lutte comme il pourrait, à coups depoing, coups de pied, à coups de dents. Et, tout à coup, ce fut àson tour de lancer un rugissement de triomphe. Il venait de sentirqu’on lui glissait quelque chose dans la main, par derrière. Et sesdoigts, qui se crispèrent nerveusement sur ce quelque chose,reconnurent que c’était la poignée d’une longue, d’une forte, d’uneexcellente rapière.
On comprend qu’il ne se retourna pas pour voir d’où lui venaitce secours inespéré. Pas plus qu’il ne s’attarda à remercier. Ilfit siffler l’immense colichemarde et fonça sur la bande quiarrivait sur lui en désordre. Il choisit son homme dans le tas etl’attaqua avec une irrésistible impétuosité. Le hasard l’avait jetésur Rospignac. Il y eut un bref froissement de fer. Et Rospignactomba, le bras droit traversé. Pas de chance ce matin-là,Rospignac.
– Reste à quatre, prononça Valvert de sa voix glaciale.
Au reste, il se rendait très bien compte qu’il n’en avait pasencore fini et qu’il aurait fort à faire pour venir à bout de cesquatre qui restaient et qui étaient d’autant plus enragés qu’ilss’étaient laissé stupidement surprendre au moment où ils croyaientle tenir. Ils le chargèrent, en effet, avec une furie quin’excluait pas une certaine méthode.
Valvert se couvrit d’un moulinet étincelant. Son épéetourbillonnait sans trêve, avec une rapidité prodigieuse. Mais ilétait réduit à la défensive. Il avait même fort à faire à parertous les coups qu’on lui portait. Cependant, il gardait unsang-froid admirable et, tout en parant, il les guignait, attendantpatiemment la faute, l’imprudence qui lui livrerait un jour et luipermettrait de placer son coup, avec certitude de ne pas lemanquer.
Ce moment arriva. Brusquement, Valvert allongea le bras en ungeste foudroyant : Louvignac alla rejoindre dans la poussièreRospignac qui ne donnait plus signe de vie.
– Reste à trois, annonça Valvert. Et il ajouta :
– Je ne vous tuerai pas, vous autres. Vous appartenez à unde mes amis qui ne me pardonnerait pas de vous arracher à savengeance.
Ceci s’adressait à Longval, Eynaus et Roquetaille, quidemeuraient seuls devant lui et qui accueillirent ses paroles pard’intraduisibles injures, des menaces effroyables. Eynaus,Roquetaille et Longval, si l’on s’en souvient, étaient ceux avecqui Jehan de Pardaillan avait dit qu’il avait un compte àrégler.
Depuis l’instant où Valvert s’était trouvé désarmé, jusqu’àcelui où il s’était senti entre les mains une épée qui semblait luitomber du ciel, deux secondes au plus s’étaient écoulées. Le resten’en avait guère pris davantage. Ainsi, quelques secondes luiavaient suffi pour se débarrasser de deux de ses adversaires.Maintenant, il pouvait envisager avec plus de confiance l’issue ducombat. Cependant, toujours très froid, très maître de lui, ilreprenait le système qui lui avait réussi : il se tenait surune prudente défensive, prêt à saisir la première occasion qui seprésenterait pour frapper de nouveau. Ce qui ne pouvait tarder à seproduire, attendu que ses trois adversaires commençaient às’énerver. Au reste, si bon que lui parût son système, il n’allaitpas sans ses risques. La preuve en est, que son pourpoint avaitreçu plus d’une entaille. Mais, sous le pourpoint, la peau avaitété épargnée. Ou tout au moins n’avait reçu que des estafiladessans conséquence et qui ne paraissaient guère le gêner.
La lutte reprit donc de plus belle, plus furieuse, plus acharnéeque jamais. Et nul n’aurait pu dire alors comment elle seterminerait.
Or, au moment même où Valvert avertissait Roquetaille, Eynaus etLongval, qu’il n’avait pas l’intention de les tuer, à ce moment, ilentrevit vaguement une forme monstrueuse, quelque chose comme unebête énorme, inconnue, se glisser entre les jambes de sesadversaires.
Et, tout à coup, des cris stridents partirent du groupe, entreles jambes duquel grouillait toujours cette chose informe. Cefurent les miaulements aigus du chat en colère, les aboiementsfurieux du dogue, les braiements de l’âne, les cris stridents ducochon qu’on saigne. En sorte qu’on pouvait se demander si touteune bande de ces animaux domestiques ne venait pas de se jeterinconsidérément entre les jambes des combattants plus effarés quequiconque. Car l’idée ne pouvait venir à personne qu’on se trouvaiten présence d’une imitation, tant les cris étaient« nature ».
Cela dura un inappréciable instant. Soudain, Roquetaille poussaun cri de douleur. Il venait d’être cruellement mordu par la bêtequi lui grouillait entre les jambes. Au même instant, il se sentithappé solidement aux chevilles, tiré avec une force irrésistible.Et il tomba à la renverse, sans comprendre ce qui lui arrivait.
Aussitôt, les cris du cochon, entremêlés du braiement de l’âne,éclatèrent plus violents que jamais. Aussitôt aussi, la bêtemystérieuse qui se donnait tant de mouvement et poussait des crissi étourdissants, bondit sur l’épée que Roquetaille avait lâchée ets’en empara. Puis, brandissant cette épée, elle se redressa. EtValvert reconnut que cette bête, qui ne cessait pas ses crisaffolants, était un homme déguenillé, qu’il lui sembla vaguementreconnaître, sans pouvoir préciser où il l’avait déjà vu.
Cet homme, c’était Landry Coquenard.
Landry Coquenard avait eu soin de s’attaquer à un des deuxordinaires qui le traînaient la corde au cou, comme on traîne unvil bétail qu’on mène à l’abattoir. Il devait avoir la rancunesolide. L’épée qu’il venait de conquérir à la main, il se redressa,et levant le pied, sans la moindre générosité, il le projeta àtoute volée, han ! en plein dans la figure de Roquetaille, quin’avait pas eu le temps de se relever, et qui n’y pensa plus,attendu qu’il s’évanouit du coup.
Son exploit accompli, Landry Coquenard vint se camper à côté deValvert et d’une voix qui nasillait un peu, lança :
– Reste à deux, monsieur !… La partie est égale.
Et il accompagna ces mots d’une série de grognements sourds,qu’il interrompit soudain pour lancer les hihan ! sonores del’âne.
Et cela s’était accompli en un espace de temps, qui n’avaitpeut-être pas duré deux secondes.
La partie était égale, en effet, car Landry Coquenard attaquaitaussitôt son homme avec une fougue que tempérait la prudence dequelqu’un, qui paraît avoir une vénération toute particulière poursa peau, avec, aussi, l’assurance de quelqu’un pour qui l’escrimefrançaise, italienne et espagnole n’a plus de secrets. Et toujoursrancunier, comme par hasard, il s’était trouvé placé devantLongval.
Les choses ne traînèrent pas. En un clin d’œil, Eynaus reçut àl’épaule un coup de pointe qui l’envoya rejoindre ses troiscompagnons sur le pavé. Au même instant, Landry Coquenard sefendait à fond en un coup droit savamment amené. Ce coup eutinfailliblement envoyé Longval dans un monde que, sans savoirpourquoi, on prétend meilleur que celui-ci, si Valvert, à ce momentmême, n’avait eu la malencontreuse idée de le pousser pour prendresa place.
– Gueule de Belzébuth ! glapit Landry Coquenard navré,un coup que j’avais si bien préparé !
Et il recommanda :
– Ne le manquez pas, au moins, monsieur.
Non, Valvert ne le manqua pas : dans le même instant l’épéede Longval sauta, décrivit une parabole dans l’espace et allatomber à dix pas de là.
Dans le même instant, Valvert fut sur lui.
– Va-t-en, dit-il.
Il ne dit pas autre chose. Et sa voix paraissait calme. Mais ilmontrait un visage si effrayant que Longval sentit un frissond’épouvante le mordre à la nuque. Longval, qui était bravepourtant, crut sa dernière seconde venue. Longval eut peur, unepeur affreuse, affolante. Il courba l’échine et s’enfuit, titubantcomme un homme ivre, poursuivi par les huées de la foule.
– Malheur de moi ! gémit Landry Coquenard sur un tond’inexprimable reproche, je le tenais si bien !… Un coup droitsuperbe, monsieur, et qui l’eût tué roide !
– Je l’ai bien vu, ventrebleu, et c’est pour cela que j’aidétourné le coup, répliqua Valvert.
– Pourquoi ? s’effara Landry Coquenard. Pourquoil’avez-vous laissé aller ?
– Parce que, expliqua simplement Valvert, ces trois-làappartiennent à quelqu’un à qui je n’ai pas voulu les enlever.
– Et qu’en fera-t-il ?
– Ce qu’il voudra, sourit Valvert.
Landry Coquenard eut une intraduisible grimace de dépit etmarmonna avec un air de profonde dévotion :
– Monsieur saint Landry, faites que celui-là ait la bonneinspiration de leur mettre les tripes au vent, et je vous prometsun cierge d’une livre !
Et il se signa plus dévotement encore. Ce qui était une manièrede confirmer sa promesse.
Peut-être Landry Coquenard en aurait-il dit davantage, car ilparaissait assez bavard et quelque peu familier. Mais Odet deValvert s’était retourné vers la petite bouquetière et s’étaitdécouvert aussi galamment, aussi respectueusement qu’il l’eût faitdevant une très haute et très noble dame.
Brin de Muguet n’avait pas bougé. Elle avait assisté jusqu’à lafin à l’épique combat. Et elle n’avait montré d’émotion réelle quelorsqu’elle avait vu Valvert désarmé. Elle avait retrouvé son calmeapparent aussitôt après. Elle était restée jusqu’à la fin.Seulement, chose étrange, elle avait fait un mouvement pour seretirer dès qu’elle avait vu que Valvert et Landry Coquenardn’avaient plus qu’un adversaire chacun devant eux. Elle avait faitmême plusieurs pas.
Au bout de ces quelques pas, elle s’était arrêtée et, l’air trèssérieux, elle s’était mise à réfléchir. Au bout d’un certain tempsde réflexion, elle avait secoué la tête de l’air d’une personne quidit non. Et elle avait fait demi-tour, elle était revenue sur sespas. Lorsqu’elle vit que Valvert se retournait vers elle et sedécouvrait, ce fut elle qui parla la première.
– Soyez remercié, monsieur, et de tout mon cœur, pour votregénéreuse intervention.
Et ceci qu’elle disait de sa voix si doucement musicale, étaitprononcé avec un air de dignité vraiment surprenant chez une fillede sa condition. Et, aussitôt après avoir adressé ce brefremerciement, elle s’inclina dans une gracieuse révérence et fitmine de se retirer.
Odet de Valvert, vraiment, eût été quelque peu en droit de seformaliser de l’espèce de sans-gêne avec lequel elle en usait aveclui, et de la désinvolture avec laquelle elle le quittait si vite.Mais il était trop ému. Il ne vit qu’une chose, c’est qu’elle s’enallait toute seule. Il s’inquiéta pour elle. Et rougissant commeune fille, prenant son courage à deux mains, il osaproposer :
– Mademoiselle, il n’est peut-être pas prudent à vous devous en aller ainsi. Souffrez que j’aie l’honneur de vous escorterchez vous.
– Encore merci, monsieur, dit-elle en se retournant. Maisje n’ai plus rien à redouter maintenant, et je ne veux pas abuserde votre galanterie.
Ceci était accompagné d’un gracieux sourire destiné à fairepasser le refus. C’était dit aussi sur un ton si ferme dans sonirréprochable politesse qu’il n’était pas permis d’insister. Lepauvre Odet de Valvert s’inclina donc avec le plus profond respect.Elle lui fit une légère inclination de tête, lui adressa un nouveausourire qui lui mit du soleil plein la tête et le cœur, et partitde son pas souple, et ferme en même temps, d’enfant de la rue.
Landry Coquenard, discrètement à l’écart, avait assisté à cetrès bref entretien dont il n’avait pas perdu un mot. Et son œilrusé allait de la jeune fille au jeune homme, les étudiait avec unepromptitude, une sûreté qui faisaient honneur à ses qualitésd’observation.
– Il l’aime, il aime la fille de Concini ! se dit-il.Et rêveur :
– Il aime la fille de Concini qui lui veut la malemort etla lui voudra bien davantage encore après ce qui vient de se passerici !… Concini qui aime sa fille, sans savoir que c’est safille, et qui, lorsqu’il est épris, se montre toujours plusférocement jaloux qu’un tigre !… Gueule de Belzébuth, voilà unamour qui sera quelque peu contrarié !… Sans compter qu’il y ale Rospignac qui n’est pas à dédaigner, et qui est également éprisde ladite fille de Concini !… Ho ! diable,M. de Valvert aura de la besogne, et m’est avis qu’ilaura de la chance s’il s’en tire… Mais, minute, avant de selamenter, il faudrait savoir quels sont ses sentiments, à elle.L’aime-t-elle aussi ?
Il porta son attention sur Brin de Muguet. Et il crut pouvoirconclure :
– Non, elle ne l’aime pas. Il n’y a pas à se tromper à sonattitude : c’est tout à fait celle d’une indifférente.Ah ! pauvre M. de Valvert !…
Pendant que Landry Coquenard songeait ainsi et s’apitoyait surson sort, Odet de Valvert regardait s’éloigner celle qu’il aimait.Et son visage expressif exprimait une douleur si poignante qu’ilétait évident qu’il ne s’était pas mépris, lui non plus, sur lessentiments de la jeune fille à son égard.
– Elle ne m’aime pas ! se disait-il. Sans quoim’aurait-elle quitté si vite, avec cette froide correction quitrahit l’indifférence la plus complète ?…
Mais allez donc demander à un amoureux de vingt ans dedésespérer tout à fait. C’est le propre de la jeunesse de garder unfond d’espoir alors même qu’elle paraît désespérer le plus. Aprèsavoir fait cette douloureuse constatation, Valvert ajouta aussitôtrésolument :
– Bah ! je l’entourerai de tant d’adoration, dedévouement, de vénération qu’il faudra bien qu’elle finisse parm’aimer !
L’espoir reparaissait, comme on voit. Et avec lui les traitsfins du jeune homme perdirent leur crispation douloureuse,retrouvèrent leur habituelle expression calme et souriante.
Juste à ce moment, Brin de Muguet se retournait.
Elle était partie d’un pas décidé, et, une fois qu’elle euttourné le dos, le petit pli vertical qui barra soudain son frontpur indiqua qu’elle était mécontente. Contre qui ? Contreelle-même ou contre Valvert qui avait si vaillamment et siefficacement pris sa défense ? Et elle aussi, comme Valvert etcomme Landry Coquenard, elle se mit à réfléchir en marchant. Et,sans s’en apercevoir, elle ralentit le pas.
– J’ai tout de même été un peu trop froide, un peu tropdistante, se disait-elle. Que ce jeune homme me soit indifférent,c’est certain. Qu’il m’excède avec cette insupportable sollicitudeavec laquelle il veille sur moi, c’est non moins certain. Et je lelui aurais déclaré sans ambages si seulement il était sorti, si peuque ce fût, de cette respectueuse réserve qui m’a fermé la bouchejusqu’à ce jour. Ce qui est bien certain également, c’est que cequi est fait est fait et que je n’y puis plus rien changer, quecela me plaise ou non. Or, le fait est que ce jeune homme a prisfait et cause pour moi. Pour moi, il a exposé sa vie avec unegénérosité, une intrépidité qu’il serait injuste de ne pasreconnaître. Et, au bout du compte, quels que soient mes sentimentsà son égard, je suis bien forcée de m’avouer à moi-même que j’aiété bien aise qu’il vienne m’arracher aux brutalités de cemisérable Rospignac. Tout cela méritait bien quelques égards de mapart. Je n’en serais pas morte. Et de ce qu’aurait montré que je nesuis pas une ingrate sans cœur, que je sais, au contraire, garderle souvenir reconnaissant du bien que l’on me fait, il ne s’ensuitpas forcément que ce jeune homme se serait cru autorisé à sortir desa réserve. La générosité de sa conduite, la loyauté qui brilledans son regard, sa timidité même, tout me prouve le contraire. Enne lui accordant pas les quelques amabilités qu’il avait si bienméritées, j’ai agi comme une sotte, et, qui pis est, comme unefausse béguine toute confite en pruderies exagérées. Si j’agispareillement à l’égard de tous les Parisiens, j’aurai bientôt faitde changer en aversion cette bienveillante sympathie qu’ils veulentbien me témoigner. Et ce sera bien fait pour moi.
Le résultat de ces réflexions, aussi judicieuses que tardivesfut que Brin de Muguet, avant de disparaître, se retourna, ainsique nous l’avons dit. Elle aperçut Odet de Valvert qui la suivaitde son regard chargé d’une muette adoration. Et, au lieu dedétourner la tête d’un air indifférent, comme elle n’aurait pasmanqué de le faire l’instant d’avant, elle lui sourit gentiment etlui adressa, de la main, un au revoir amical. Après quoi, ellerepartit d’un pas qui avait retrouvé toute sa fermeté.
– Vive Dieu ! s’écria en lui-même Landry Coquenard,toujours attentif, elle l’aime ! Elle n’en sait peut-êtreencore rien elle-même, mais elle l’aime, j’en jurerais !…
Et avec une grimace de jubilation :
– Eh bien ! mais il ne me déplaît pas du tout qu’il ensoit ainsi, à moi ! Par la gueule de Belzébuth, si la joliebouquetière est la propre fille de Concini, que messire Satanas luitorde le cou, c’est à moi qu’elle doit d’être encore vivante, bienqu’elle m’ignore aussi complètement qu’elle ignore son ruffian depère. J’ai donc bien le droit de m’intéresser à elle. Et si lesintentions du brave et digne gentilhomme qu’estM. de Valvert sont honnêtes, comme j’ai tout lieu de lesupposer, eh bien, nous serons deux pour lutter contre Concini etsa bande. Et, Dieu et les saints aidant, je ne vois pas pourquoi,si puissant qu’il soit, nous n’en viendrions pas à bout.
Quant à Valvert, ce simple[4] suffit à letransporter au septième ciel. Il n’en fallut pas plus pour le fairepasser du doute à la confiance la plus absolue, de la douleur qu’ils’efforçait de dissimuler sous un masque souriant, à la joie laplus extravagante.
Et oubliant Landry Coquenard, oubliant ses adversaires blessésautour desquels les passants se groupaient sans manifester lamoindre sympathie à leur égard, attendu qu’ils reconnaissaient eneux des ordinaires de Concini, il s’élança sur ses traces. Qu’onn’aille pas croire qu’il courait après elle pour l’aborderrésolument, lui débiter avec un accent enflammé la lyriquedéclaration d’amour qu’il ruminait depuis longtemps dans sonesprit. Que non pas ! Il eût plus aisément trouvé le couragede charger dix nouveaux Rospignac que de tenter cette chose sisimple, et pourtant si effrayante quand il s’agit d’un premieramour en qui on a mis tous les espoirs de toute une vie, dire à unejeune fille : « Je vous aime. Voulez-vous de moi pourépoux ? »
Non. Odet de Valvert voulait simplement la suivre… de loin, lavoir le plus longtemps possible, veiller sur elle. Car il y avaitlongtemps qu’il avait compris qu’elle se croyait menacée d’undanger qu’il ne pouvait deviner. Et ce qui venait de se passer avecRospignac ne pouvait que le confirmer dans cette pensée, tout enprécisant la nature de ce danger.
Il courut donc après la mignonne bouquetière. Ce que voyant,Landry Coquenard n’hésita pas un instant et se lança à sa suite.Derrière eux, un homme, le manteau sur le nez se mit à les suivreavec une adresse qui dénotait une certaine habitude de ce genred’expéditions. Cet homme, c’était d’Albaran, le garde du corps dela duchesse de Sorrientès. Et ceci nous oblige à revenir quelquesminutes en arrière.
On se souvient que, devancé par Odet de Valvert, il n’avait puapporter à Brin de Muguet l’assistance qu’il avait l’ordre de luidonner. En voyant Valvert se charger de sa besogne, il s’étaitarrêté assez interdit. Et il s’était retourné vers la litière. Laduchesse lui avait fait quelques signes. Ces signes constituaientun ordre qu’il comprit fort bien. Il leva la main en l’air, mitpied à terre, et sans s’occuper de son cheval, sûr qu’obéissant àl’ordre que son geste venait de donner un de ses hommes viendraitprendre sa monture, il s’avança au premier rang et se plaça demanière non seulement à bien voir, mais encore à pouvoir intervenirfacilement quand il le jugerait utile. Car, à certains gestes qu’ilavait eus, on ne pouvait se méprendre sur ses intentions : ilétait décidé à venir au secours de Valvert au cas où celui-ciaurait besoin d’être secouru.
Il est évident qu’il n’agissait ainsi qu’en exécution de l’ordreque sa maîtresse lui avait donné de loin, par gestes. Ainsi cettemystérieuse duchesse de Sorrientès avait voulu sauver LandryCoquenard. Puis, elle avait voulu sauver Brin de Muguet, aprèsavoir, sous menaces de mort, interdit à La Gorelle d’entreprendrequoi que ce soit contre la jeune fille. Et maintenant elle sedisposait à sauver Odet de Valvert si besoin était. Si La Gorelleavait été encore présente, c’est pour le coup qu’elle n’eût pasmanqué de se confirmer dans sa première opinion que cette duchesse,à qui Léonora Galigaï donnait le titre « d’illustrissimeseigneurie », était une sainte qui sauvait tout le monde.
Il est un fait certain – qu’on a certainement remarqué – c’estque la sympathie de cette duchesse, jusqu’à présent, se manifestaittoujours en faveur du faible contre le fort. Ceci sembleraitdénoter une générosité chevaleresque bien faite pour lui conciliernotre propre sympathie. Cependant comme nous n’oublions pas quenous n’avons pas à prendre parti pour ou contre nos personnages quidoivent demeurer ce qu’ils sont, nous rappelons que, ses bonnesactions, la duchesse les accomplissait toujours avec le même calmesouverain, sans jamais laisser percer la moindre apparenced’émotion. Et ceci ne laissait pas que d’être tant soit peudéconcertant.
D’Albaran avait failli intervenir au moment où l’épée de Valverts’était brisée entre ses mains. Il s’était abstenu parce qu’il luiavait vu aussitôt une autre lame au poing et parce qu’il avait vuLandry Coquenard se jeter dans la mêlée. Lorsque la lutte avait ététerminée, sans qu’il eût besoin d’y prendre part, il était retournéprès de sa maîtresse, de son pas pesant et tranquille de colosseconfiant dans sa force.
– Il faut, dit-elle de sa voix grave, étrangementharmonieuse, il faut savoir qui est ce jeune homme, où il loge, cequ’il fait, à qui il appartient… s’il appartient à quelqu’un. Ilfaut que ce jeune homme soit à moi. S’il est pauvre, comme je lecrois d’après sa mise, s’il est libre et qu’il veuille entrer à monservice, je me charge de sa fortune. Les hommes de la valeur decelui-ci sont rares. Et j’ai besoin d’hommes forts autour de moipour la besogne que je viens accomplir ici.
– Vous aurez là, en effet, une recrue d’une valeurexceptionnelle, confirma d’Albaran.
Il disait sans marquer ni jalousie, ni inquiétude, en homme quiest tout à fait sûr que sa faveur ne peut être ébranlée. Il ledisait même avec une pointe d’admiration qui prouvait qu’il avaitassez de noblesse d’esprit pour rendre hommage à la valeurd’autrui. Mais il ajouta tout aussitôt :
– Il est « presque » aussi fort que moi.
– « Presque », mais pas tout à fait« autant » que toi. Personne au monde ne peut se vanterd’être aussi fort que toi, d’Albaran.
Et elle, elle disait cela avec une satisfaction qu’elle neprenait pas la peine de cacher. Et c’était la première fois qu’ellese départissait de ce calme qui avait on ne sait quoi d’auguste etde formidable, pour montrer son sentiment intime. Et sesmagnifiques yeux noirs, d’une si angoissante douceur, se posèrentcaressants sur le colosse. Mais qu’on ne s’y trompe pas :c’était là, tout bonnement, la caresse que le maître accorde à sonchien de garde, sur la vigilance et la fidélité duquel il serepose, et qui se sent rassuré quand il constate la puissanceredoutable de ses crocs énormes, acérés, capables de broyer dufer.
Telle qu’elle était, cette caresse, ainsi que le compliment quila précédait, parurent flatter et émouvoir au plus haut pointd’Albaran. Une lueur de contentement adoucit l’éclat de ses yeux debraise, il se rengorgea, et il fit entendre une série de petitsgrondements joyeux, tout pareils à ceux du dogue qui « fait lebeau ». Et il se courba dans un salut si profond, sirespectueux, qu’il ressemblait à une génuflexion. Évidemment,c’était là un fanatique capable de tous les dévouements pour cellequ’il semblait vénérer comme un dévot vénère la vierge. Et celle-cile savait bien.
– Suis-le toi-même, renseigne-toi, mon bon d’Albaran,reprit-elle. Il s’agit là d’une affaire à laquelle j’attache unecertaine importance, et j’aime mieux que ce soit toi qui en soischargé. Va, moi, je rentre à la maison.
Voilà pourquoi d’Albaran suivait Odet de Valvert que suivaitdéjà, de plus près, Landry Coquenard.
Odet de Valvert s’était donc mis à la poursuite de Brin deMuguet. Il ne la retrouva pas. Elle semblait s’être évanouie commeune ombre fugitive. Il eut beau fouiller la rue dans tous les sensà l’endroit où il l’avait aperçue en dernier lieu, il ne put pasretrouver sa trace. Il comprit l’inutilité de ses recherches et ily renonça en soupirant. Il allait s’éloigner. Il se souvintbrusquement de Landry Coquenard. Il se reprocha de l’avoir quittési précipitamment, sans lui avoir adressé un mot de remerciement.Et il le chercha des yeux.
Il n’eut pas de peine à le trouver, lui, attendu que le pauvrehère ne l’avait pas lâché d’une semelle et qu’il se présenta delui-même dès qu’il vit qu’on paraissait venir à lui. Il se présentala bouche fendue jusqu’aux oreilles, la loque, qui servait dechapeau, à la main. Et il se courba dans un salut qui n’avait riende servile, ni de gauche. Un salut fort correct, élégant même, etqui dénotait que le drôle s’était longtemps frotté à la bonnecompagnie.
Odet de Valvert fit cette remarque du premier coup d’œil. Ilconclut que l’homme, qui ne pouvait être un gentilhomme, devaitavoir servi dans quelque grande maison où il avait acquis unecertaine élégance de manières. Il l’avait vu à l’œuvre :c’était un brave qui maniait assez proprement une épée. Cela luisuffit pour l’instant.
– Excusez-moi, mon brave, dit-il poliment, je vous dois lavie, et je crois, Dieu me pardonne, que j’allais oublier de vousadresser les remerciements auxquels vous avez droit.
Et le remettant enfin :
– Mais je vous reconnais à présent : Vous êtes cepauvre diable que les gens de Concini menaient à la potence commeon mène un veau à l’abattoir.
– Et que vous avez sauvé deux fois : premièrement enm’arrachant à leurs griffes, secondement en me donnant cette boursesans laquelle je me serais couché ce soir le ventre creux. Oui,monseigneur.
– Pauvre diable ! songea Valvert ému. Et, tout haut,avec douceur :
– Vous n’aimez pas laisser traîner longtemps une dette, àce que je vois.
– Oh ! je ne me tiens pas quitte pour cela. Enchargeant les ordinaires de Concini, je faisais mes propresaffaires. Je n’oublie jamais ni le bien ni le mal qu’on mefait.
– Oui sourit Valvert, vous êtes en droit de leur garderquelque peu rancune. Je vois qu’il vaut mieux vous avoir pour amique pour ennemi.
– Je le crois, dit gravement Landry Coquenard.
– C’est vous qui m’avez glissé dans la main cette épée,quand la mienne s’est brisée ? reprit Valvert après un instantde silence consacré à étudier son homme.
– C’est moi.
– Une bonne lame, ma foi, admira Valvert.
– Une vraie lame de Milan, et signée Bartoloméo Campi, s’ilvous plaît !
– Diable ! je vais avoir du regret à vous larendre.
En disant ces mots, Odet de Valvert faisait mine de dégraferl’épée pour la rendre.
– Que faites-vous, monseigneur ? protesta vivementLandry Coquenard. Un gentilhomme ne saurait demeurer désarmé. Vousle pouvez moins que tout autre, maintenant surtout. Je ne lareprendrai pas, d’ailleurs. Cette épée ne saurait être en des mainsplus dignes que les vôtres.
– C’est que, hésita Valvert, qui mourait d’envie de garderla bonne lame, je ne suis pas riche et je ne sais si je pourraivous la payer ce qu’elle vaut.
Quelque chose comme une ombre de tristesse passa sur le visagerusé de Landry Coquenard. Il soupira :
– J’eusse été heureux et fier que vous me fissiez le trèsgrand honneur de garder cette arme en souvenir d’un homme qui vousdoit la vie, et qui, par conséquent, n’a pas songé un seul instantà vous la vendre.
Et ceci était dit avec un air de dignité qu’on n’eût certes pasattendu de ce pauvre diable déguenillé.
– Mais vous ? insista Valvert.
– Moi, j’ai l’épée conquise au sieur de Roquetaille. Elleest assez bonne pour moi.
– Eh bien, se décida Valvert, j’accepte votre magnifiqueprésent comme il est fait : de tout cœur. Mais me voilàdoublement votre obligé maintenant.
– Bon, s’épanouit Landry Coquenard, vous n’êtes pas hommenon plus à laisser longtemps une dette impayée. Cela se voit, dureste, à votre air, monseigneur.
– Écoute, fit Valvert en le tutoyant soudain, je suis lecomte Odet de Valvert. Et toi, comment t’appelles-tu ?
– Landry Coquenard, monseigneur.
– Eh bien, Landry Coquenard, d’abord, tu me feras leplaisir de laisser de côté tes « monseigneur » qui sontridicules.
– Ah ! ah ! fit Landry dont l’œil rusé se mit àpétiller. C’est entendu, monsieur le comte. Ensuite ?… car ily a un ensuite.
– Ensuite, il me semble qu’il doit être l’heure où leshonnêtes gens dînent.
– Les honnêtes gens, oui, monsieur, ils peuvent s’offrir leluxe de se mettre à table à l’heure fixe. Mais les pauvres hèrescomme moi ne dînent que quand ils le peuvent. Ce n’est pas tous lesjours, comme vous pouvez le voir à ma maigreur.
Et Landry Coquenard jeta un coup d’œil moitié railleur, moitiéapitoyé sur sa maigre personne.
– Tu dîneras aujourd’hui, fit Valvert en souriant. Je teveux régaler. Viens avec moi.
– Monsieur, remercia Landry Coquenard, la mine épanouie,c’est un honneur dont je garderai le souvenir ma vie durant. Et ilajouta :
– À table, comme au combat, comme partout, où il vousplaira de me conduire, croyez bien que je serai toujours trèshonoré d’être votre très humble et très dévoué serviteur.
Quelques instants plus tard, ils s’asseyaient avec une égalesatisfaction devant une table plantureuse garnie de chosessucculentes, encombrée de flacons poudreux.
Ceci se passait dans la salle commune d’une auberge de secondordre, bien achalandée, de la rue Montmartre, à deux pas desHalles. Derrière eux, quelques instants après, d’Albaran entra, seplaça près de la porte, assez loin d’eux, et se fit servir à dînercomme eux. Ils ne prêtèrent aucune attention à ce clientsolitaire.
Landry Coquenard fit honneur au repas que lui offrait le comtede Valvert, en homme qui n’a pas tous les jours pareille aubaine etqui ne sait pas quand ses moyens lui permettront de souper. Ilmangea comme quatre et but comme six. Cependant, s’il se révéla dupremier coup gros mangeur et buveur intrépide, Valvert, quil’observait avec attention, sans en avoir l’air, remarqua qu’il setint très correctement, avec une aisance parfaite, sans être lemoins du monde impressionné. Et tout en se montrant bavard et unpeu familier, il n’oublia pas un seul instant la distance qui leséparait du noble amphitryon qui le traitait si magnifiquement etavec une simplicité de manières qui aurait pu faire croire à unautre, ayant moins de tact, qu’il se trouvait en présence d’unégal. Il remarqua en outre que malgré l’énorme quantité de liquidequ’il avait absorbé, il se tenait ferme comme un roc et gardaittoute sa lucidité.
Tant que dura le repas – et il fut long – ils ne parlèrent quede choses banales qui ne méritent pas d’être rapportées ici. Pourmieux dire, Valvert fit bavarder Landry Coquenard qui s’y prêta debonne grâce, n’ayant pas, comme on dit, « la langue dans sapoche ».
– Sais-tu que tu t’exprimes bien, lui dit-il.
– Je vais vous dire, monsieur le comte, j’ai étudiéautrefois pour être clerc. Mais mon mauvais caractère m’a faitrenvoyer du collège où j’étais. Et c’est bien fâcheux pour moi.Aujourd’hui, je serais peut-être un chanoine ventru et gras à lard,au lieu du minable compagnon n’ayant que la peau et les os que jesuis devenu.
– Tu as de belles manières.
– J’ai servi chez des gens de qualité, monsieur. Il m’enest resté quelque chose parce que la Providence m’a gratifié d’unecertaine facilité d’assimilation, voire d’un certain talentd’imitation.
– Il est de fait, fit Valvert en riant, que je n’ai jamaisentendu quelqu’un imiter aussi bien que toi le chat, le chien,l’âne et le cochon. C’est à s’y méprendre, et j’avoue que j’y aiété pris.
– Oh ! fit modestement Landry Coquenard, ceci n’estrien. Vous en verrez bien d’autres avec moi.
– Tu comptes donc que nous nous reverrons ?
Landry Coquenard réfléchit une seconde. Et, regardant Valvertbien en face :
– Monsieur, dit-il, je vous ai dit que j’ai étudié pour mefaire clerc. C’est vous dire que j’ai des sentiments religieux trèssolides. Je crois que c’est le seigneur Dieu, qui sait bien cequ’il fait, qui nous a rapprochés. Dès lors, pourquoi irions-nouscontre sa volonté ? Pourquoi nous séparerions-nous ?Pourquoi ne me garderiez-vous pas avec vous ?
– Si je t’entends bien, tu me demandes de te prendre à monservice ?
– Oui, monsieur. Vous avez heurté ce matin le seigneurConcini, qui est tout-puissant en ce pays. Entre vous et lui, c’estdésormais une lutte sans merci. Je crois, je suis sûr que, danscette lutte, je pourrai vous être utile. Moi, de mon côté, jem’appuierai sur vous contre le Concini qui me hait.
– Je ne dis pas, fit Valvert rêveur. Mais je suis pauvre,moi.
– Vous ferez fortune, monsieur, assura Landry Coquenard. Enattendant, je ne suis pas exigeant. Le gîte, la pâtée, vos vieillesnippes, c’est tout ce que je vous demande.
– Il est entendu que les jours où vous n’aurez rien à vousmettre sous la dent, je me contenterai, moi, de faire un cran à monceinturon.
Valvert réfléchissait en observant Landry. Cette physionomieintelligente, rusée, ne lui déplaisait pas. Le regard clair, qui nese dérobait pas, annonçait la franchise. Il avait vu l’homme àl’œuvre. Dans le combat, il serait un compagnon sur lequel onpourrait compter. Il se disait donc qu’il aurait en lui unexcellent serviteur capable de le seconder dans la bataille commeau conseil. Un serviteur qui lui serait dévoué comme un homme decœur peut l’être à quelqu’un à qui il doit la vie.
– Écoute, fit-il brusquement, raconte-moi un peu pourquoiConcini te voulait pendre.
La longue et maigre figure de Landry Coquenard s’éclaira d’unlarge sourire de satisfaction ; il sentait qu’il avait partiegagnée. Et, devenant subitement sérieux, il commença :
– Il faut vous dire, monsieur, que j’ai été le valet,l’homme de confiance du signor Concini.
– Toi ! sursauta Valvert, pris d’une vague méfiance.Quand ?
– Il y a dix-sept ans. Vous voyez que cela ne date pasd’aujourd’hui et ne me rajeunit guère. C’était à Florence. Lesignor Concini était loin d’être alors ce qu’il est devenu depuis.Mais c’était un jeune et élégant cavalier, fort beau garçon, lacoqueluche des grandes dames florentines qui se le disputaient etauprès desquelles il se poussait autant qu’il le pouvait, ayantdéjà compris dès lors que c’est par les belles qu’il arriverait àfaire son chemin. Il y a joliment réussi, il faut le reconnaître,car le voilà devenu par les femmes, par une femme, pour mieux dire,le véritable maître du plus beau royaume de la chrétienté. C’estpour vous dire, monsieur, que ce n’était pas une petite affaire qued’être l’homme à tout faire, le confident d’un aussi élégantcavalier, si avancé dans la faveur des belles.
« Vive Dieu, en avons-nous eu de galantes aventures !Filles ou femmes mariées, du bas peuple, de la bourgeoisie, de lacour grand-ducale, toutes y passaient, à condition qu’elles fussentjeunes et jolies. Et ce que le signor Concini arrachait à cellesqui étaient riches, il le dépensait sans compter avec celles qui nel’étaient pas. Car, il faut lui rendre cette justice : il atoujours été magnifique et généreux jusqu’à la prodigalité. Poursatisfaire un caprice, briser une résistance, acheter unecomplicité, il n’hésitait pas à répandre l’or à pleines mains. Vousme direz que pour ce qu’il lui coûtait, il pouvait ne pas yregarder de près. Toutes ces intrigues, et il y en avait, monsieur,n’allaient pas, bien entendu, sans quelques fâcheux inconvénients.Il y avait les jaloux : pères, maris bafoués, amantssupplantés, frères outragés, tout cela, souvent, nous donnait lachasse. Il fallait en découdre, fournir aux uns quelques bons coupsd’épée, expédier les autres à la douce, avec le poignard. Et celame regardait plus particulièrement.
– Diable, observa Valvert, je n’aime pas beaucoup ce métierde bravo, maître Landry.
– Évidemment, monsieur, il ne faut pas être trop délicatpour l’exercer. Mais, moi, monsieur, je puis du moins me vanter den’avoir jamais frappé par derrière. C’est toujours en face que j’aiattaqué mon homme, à chances égales. Je risquais ma peauloyalement.
– C’est déjà mieux. Quoique… Enfin, passons…
– C’est pour vous dire aussi, monsieur, que je sais biendes choses sur le compte du signor Concini. Des choses terriblesque pour rien au monde il ne voudrait voir divulguées. Maintenantsurtout qu’il est un grand personnage. Or, j’avais quitté leConcini depuis longtemps. Je ne l’avais pas oublié. Mais lui mecroyait mort. La guigne, monsieur, une guigne noire, affolante, àvous rendre enragé, me poursuivait depuis ce temps avec unacharnement dont vous ne pouvez pas vous faire une idée. J’avaisessayé d’une infinité de métiers. Rien ne me réussissait. J’étaisen train de mourir lentement de misère, lorsque je me ressouvins demon ancien maître Concini, devenu tout-puissant ici. L’idée, idéefuneste, me vint d’aller le trouver. En somme, je ne l’avais jamaistrahi. Il devait bien le savoir. Une discrétion pareille, quis’était poursuivie durant de longues années, méritait bienconsidération. Je me dis que le Concini le comprendrait, qu’ilaurait pitié de ma détresse, et qu’il me donnerait quelque emploimodeste qui me permettrait de vivre. Je ne demandais pas lafortune, monsieur, je demandais simplement de quoi manger une foispar jour. C’était peu, comme vous voyez. Je me persuadai qu’il neme refuserait pas cela. Je commis l’insigne folie d’aller letrouver et de lui exposer ma triste situation. Le résultat, vousl’avez vu, monsieur : Concini, effrayé de me retrouver vivant,persuadé que je le trahirais un jour ou l’autre, me faisaitconduire à la potence lorsque j’ai eu la chance de vous rencontrersur mon chemin et que vous m’avez délivré. Voilà toute l’histoire,monsieur. Concini s’est dit que j’en savais trop long sur soncompte et que le meilleur moyen de s’assurer la discrétion des gensest encore de leur passer une bonne cravate de chanvre autour ducol, attendu qu’il n’y a que les morts qui ne parlent jamais.
– Heu ! fit Valvert, qui avait écouté avec attention,es-tu bien sûr de n’avoir pas quelque petite trahison à tereprocher à l’égard de ton ancien maître ?
Landry Coquenard eut une imperceptible hésitation. Et sedécidant tout à coup, baissant la tête comme, honteux, d’une voixsourde, il avoua :
– C’est vrai, monsieur, j’ai quelque chose comme ce quevous dites sur la conscience.
Et, redressant la tête, le regardant droit dans les yeux, d’unevoix redevenue ferme :
– Mais cette trahison, puisque trahison il y a, je n’enrougis pas. Cette trahison, c’est une bonne action. La seulepeut-être dont se puisse honorer ma vie de sacripant. Et, bien quede cette bonne action dépendent tous mes malheurs, attendu quec’est à la suite de cela que j’ai quitté Concini, je vous jure Dieuque je ne l’ai jamais regrettée et que si c’était à refaire, jerecommencerais encore.
Et, après une nouvelle hésitation, il ajouta :
– D’ailleurs, monsieur, pour peu que vous y teniez, je vousraconterai cette histoire.
– Nous verrons cela tout à l’heure, répliqua Valvert dontl’œil clair pétillait. Pour l’instant, réponds à ceci :puisque tu es entrain de te confesser, voyons, n’as-tu rien d’autrede plus sérieux à te reprocher sur la conscience ?
Landry Coquenard parut chercher dans sa mémoire, et finalement,très sérieux, très sincère, très convaincu :
– Je suis un homme de sac et de corde et non pas un saint.C’est pour vous dire, monsieur, que je reconnais volontiers que jedois avoir sur la conscience à peu près tous les péchés que peutavoir commis un sacripant de mon espèce. Mais quant à avoir quelquechose de vraiment sérieux à me reprocher, en conscience, je ne lecrois pas. D’ailleurs, je vous l’ai dit, de par mon éducationpremière, j’ai gardé des sentiments religieux qui font que je netransige jamais sur certaines questions. Hélas ! monsieur, ilfaut bien le dire puisque cela est, c’est à cet excès de scrupulesque je dois la guigne persistante contre laquelle je me débatsvainement depuis si longtemps. Je le sais, et pourtant, c’est plusfort que moi, il y a certains actes que je ne peux pas prendre surmoi d’accomplir. C’est malheureux, mais je n’y puis rien. Je suisainsi et non autrement.
– Voyons l’histoire de ta trahison, demanda brusquementValvert en souriant malgré lui.
Et, comme s’il devinait que son convive avait besoin d’êtreexcité, il remplit son verre à ras bord. Landry Coquenard vida sonverre d’un trait, s’assura d’un coup d’œil soupçonneux lancé autourde lui qu’on ne les écoutait pas et, se penchant sur la tablependant que Valvert se penchait de son côté, baissant lavoix :
– En ce temps-là, le signor Concini avait pour maîtresse –une de ses innombrables maîtresses, veux-je dire – une grande dame…une très grande et très noble dame.
– Une Florentine ? demanda curieusement Valvert.
– Non, monsieur, une étrangère, répondit Landry Coquenardsans hésiter. Et reprenant son récit :
– Il arriva une chose imprévue et qu’il eût été pourtantfacile et prudent de prévoir : la dame devint enceinte desœuvres de son maître. Ceci pouvait avoir des conséquences terriblespour les deux amants. Je ne sais comment elle s’y prit, mais il estun fait certain, c’est que l’illustre dame réussit à cacher sonétat à tous les yeux. Et Dieu sait si elle était surveillée, épiée,espionnée. Malgré tout, sans que personne le soupçonnât, un enfantvint au monde. Un enfant, qu’on espérait voir venir mort, attenduqu’on avait fait tout ce qu’il fallait pour cela, et qui seprésenta bien vivant, solidement râblé, ne demandant qu’à vivre.C’était une fille, monsieur. La plus mignonne, la plus jolie, laplus adorable petite créature du bon Dieu qui se puisse imaginer.Or – et faites bien attention, monsieur, c’est ici que commence matrahison – ce petit ange de Dieu qui aspirait à la vie de toutesses forces, pas plutôt sorti du sein de sa mère, ce fut à moi quele père le remit, en m’ordonnant de lui attacher une lourde pierreau cou et d’aller le jeter dans l’Arno, du haut du ponteVecchio.
– Horrible ! haleta Valvert bouleversé. J’espère bien,Landry du diable, que tu n’as pas exécuté cet ordre abominable.
– Non, monsieur, non. Je n’ai pas eu cet affreux courage.Et c’est là qu’a commencé ma trahison.
Valvert respira, comme soulagé d’un poids énorme quil’oppressait. Machinalement, il remplit encore les verres, et cettefois, lui aussi, but le sien d’un trait.
– Qu’en as-tu fait ? dit-il ensuite.
– D’abord, ce que le père n’avait pas pensé à faire :Avant de la noyer – car, monsieur, je ne veux rien vous cacher etje dois confesser à ma honte que j’étais résolu à obéir – avant dela noyer, dis-je, j’ai porté l’enfant à Santa Maria del Fiore.C’était bien assez, n’est-ce pas ? de la meurtrir sansl’envoyer par-dessus le marché pâtir éternellement en purgatoire.Je l’ai fait baptiser. Un bon baptême bien en règle, dûmentenregistré sur le livre de la paroisse. Et je l’ai déclarée, avectémoignages à l’appui, fille du signor Concino Concini et de mèreinconnue. Et je lui ai donné un nom, celui de la ville où elleétait née : Florenza. Et c’est moi, Landry Coquenard, qui suisson parrain. C’est signé, monsieur.
– Florence ! le nom est joli, par ma foi !s’écria Valvert enthousiasmé ! Landry, je commence à avoirmeilleure opinion de toi !… Ensuite ?…
– Ensuite, je me suis aperçu qu’elle était mignonne à fairerêver, cette petite. Et j’ai senti ma résolution chanceler. On eûtdit qu’elle comprenait, monsieur. Ses petites mains avaient agrippéma moustache, elle me regardait de ses jolis yeux qui semblaientrefléter un coin du ciel bleu. Elle semblait me dire :« Je ne t’ai rien fait, moi ! Pourquoi veux-tu metuer ? » J’en fus bouleversé. Et voilà que pourm’achever, elle avança les lèvres dans cette adorable moue des toutpetits enfants qui demandent le sein de la mère. Et elle fitentendre un petit gémissement, oh ! si doux, monsieur, siplaintif, si triste, que je sentis les tripes me tournebouler dansle ventre… Je me précipitai comme un fou, je me ruai dans uneboutique, j’achetai du bon lait tout chaud, bien sucré, et je lafis boire tout son soûl. Bien repue, elle me sourit comme doiventsourire les anges, gazouilla quelque chose qui devait être unremerciement, et s’endormit paisiblement dans mes bras qui laberçaient machinalement. Voilà, monsieur, quelle fut matrahison.
– Landry, tu es un brave homme ! proclama Valvert avecconviction. Après ?…
– Après, vous sentez bien que je ne pouvais pas la garder,moi.
– Oui, ce n’est pas le rôle d’un homme de se muer ennourrice. Et puis il y avait le père, ce misérable Concini. Tôt outard, il aurait appris la chose. Il aurait repris l’enfant. Ill’aurait remise à un autre avec le même ordre qu’il t’avait donné,à toi, et celui-là, moins scrupuleux que toi, aurait peut-être obéisans hésiter.
– Tout juste, monsieur. C’est ce que je me suis dit. Alorsje pensai à une femme de ma connaissance qui avait eu quelquesbontés pour moi. C’était une Française comme moi, je savais qu’ellen’était point méchante, et de plus – c’est surtout cela qui medécida – je savais qu’elle devait, par suite de je ne sais quelledélicate histoire, quitter au plus vite Florence et les États dugrand-duc de Toscane. Je n’hésitai pas à lui confier ma petiteFlorenza que je commençais à aimer, de tout mon cœur. Et je vousassure, monsieur, que cela me fut bien pénible. Mais le salut del’enfant passait avant tout, n’est-ce pas ?
– Oui, fit Valvert, qui suivait cette histoire avec unintérêt passionné, mieux valait se séparer de l’enfant que de lagarder à portée de son assassin de père. Hors de la Toscane, horsde l’Italie, elle était sauvée. C’était l’essentiel. Tu as bienfait, Landry.
– Je suis heureux de votre approbation, monsieur, déclaragravement Landry Coquenard. Mais, monsieur, si je dis, sans riencacher, ce qui est à ma honte, je puis bien, en bonne justice, direaussi ce qui est de nature à pallier quelque peu la gravité de mesfautes ?
– Dis, Landry, dis, autorisa Valvert.
– Voici, monsieur : Cette femme, cette Française, senommait La Gorelle. Je la savais assez intéressée, voire quelquepeu avaricieuse. Pour me punir moi-même de l’abominable action quej’avais été sur le point de commettre, je lui donnai jusqu’à ladernière maille la somme que Concini m’avait remise pour prix demon crime. Mille ducats, monsieur, c’était une somme importantepour moi. Pourtant, vous me croirez si vous voulez, cette sommeeût-elle été dix fois, mille fois plus considérable, je n’aurais pula garder. Il me semblait que cet or me brûlait les doigts. Cettesomme, qui devait être le prix du sang de l’enfant, servit à lasauver. Grâce à elle, La Gorelle put quitter l’Italie, emmenantl’enfant. Voilà, monsieur. Après ce coup-là, j’eus une peuraffreuse de voir mon maître découvrir ma trahison. Si je n’avais euqu’un coup de poignard à redouter, je serais peut-être resté, carla place était bonne et je gagnais bien ma vie. Mais il y avait lescachots du Bargello où Concini pouvait me faire jeter. La peur dela mort lente dans les affreuses fosses de ce noir édifice, qu’onappelle Il palazzo del podesta ou le Bargello, fut plusforte que tout. À la première occasion qui se présenta, je quittaiConcini. Et c’est de là que commença cette guigne persistante dontje vous ai parlé. Peut-être était-ce la juste punition du crime quej’avais failli commettre.
– Et l’enfant, la petite Florence, sais-tu ce qu’elle estdevenue ? demanda avidement Valvert.
– Non, monsieur, répondit Landry Coquenard avec assurance.Je sais qu’elle vit, qu’elle est heureuse. Je n’en sais pas plus.Mais cela me suffit.
– Tu ne sais pas où elle est ?
– La dernière fois que j’ai vu La Gorelle, c’était àMarseille. Je suppose que l’enfant y est encore.
– Elle est peut-être ici, à Paris.
– Je suis sûr que non, monsieur.
– Qui te le fait supposer ?
– Si la petite Florenza, qui doit être maintenant un beaubrin de fille était à Paris, La Gorelle y serait aussi. Or, jeroule tous les jours la ville, la cité et l’université ;j’aurais, un jour ou l’autre, rencontré La Gorelle, quediable !
Notons ici que Landry Coquenard mentait. Il ignorait peut-êtrela présence à Paris de La Gorelle qui s’y trouvait depuis peu, à cequ’elle avait dit elle-même ; mais il n’ignorait pas que celleque les Parisiens, appelaient Muguette ou Brin de Muguet n’étaitautre que la fille de Concini qu’il avait baptisée, lui, du nom deFlorence. Il devait avoir d’excellentes raisons pour mentir ainsiqu’il le faisait.
Quoi qu’il en soit, la raison qu’il venait de donner satisfitValvert.
– C’est juste, dit-il.
Et, toujours curieux :
– Concini la croit toujours morte ?
– Oui, monsieur. Et vous comprenez que je me suis biengardé de le tirer de son erreur.
– Tu as bien fait, ventrebleu ! Et, dis-moi, lamère ?…
– C’était une très grande et très illustre dame, réponditévasivement Landry Coquenard. Elle n’était pas italienne. Elleaussi, elle a quitté Florence et l’Italie peu de temps après moi.Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, et j’avoue que je ne me suisguère soucié d’elle.
Valvert comprit qu’il en savait peut-être plus long qu’il nevoulait bien le dire, mais qu’il jugeait nécessaire de se taire.Intérieurement, il approuva cette discrétion, qui était toute àl’honneur de Landry Coquenard. Ce fut Valvert qui rompit le premierce silence. Et redressant la tête, avec un bon sourire :
– La confession que tu viens de me faire n’est point denature à me faire repousser ta demande d’entrer à mon service. Etsi tu es toujours disposé à quitter ta misère solitaire pour venirpartager la mienne ?…
– Plus que jamais, monsieur, s’écria Landry Coquenard avecune joie manifeste. Vous êtes tout à fait le maître que jecherchais. Avec vous, je suis tranquille : il n’y aura jamaisd’ordres dans le genre de ceux que me donnait Concini.
– Sur ce point, tu peux être tranquille, assura Valvert enriant. Par contre, je t’avertis qu’il n’y aura pas mal de horions àdonner et à recevoir.
– Bon, vous avez vu qu’on ne boude point trop à la besogne.Et, quant aux horions, le tout est de savoir s’y prendre : iln’y a qu’à s’arranger de manière à les donner sans les recevoir… oudu moins n’en recevoir que le moins possible.
– Très simple, en effet, fit Valvert en riant de plusbelle. Puisqu’il en est ainsi, je te prends. Dès maintenant, tufais partie de ma maison.
Malgré lui, il n’avait pu retenir un geste railleur de gamin quise moque de soi-même en parlant avec emphase de « samaison ». Mais Landry Coquenard prit la chose au sérieux, lui.Il promit avec gravité :
– On tâchera de se montrer digne de la maison de monsieurle comte de Valvert, qui vaut bien, il me semble, celle du signorConcino Concini.
– Ceci, tu peux le dire en toute assurance, car mon comté,à moi, n’est pas un titre de pacotille acheté comme son marquisatd’Ancre, répliqua fièrement Valvert.
Odet de Valvert et Landry Coquenard étant d’accord, Valvertrégla l’écot, se leva et, avec un sourire railleur, avec unintraduisible accent, prononça :
– Maintenant, maître Landry, suis-moi jusqu’au palais oùvont loger nos illustres seigneuries.
Landry Coquenard se leva sans faire la moindre observation etsuivit son nouveau maître à trois pas de distance, comme faisaientles valets bien stylés vis-à-vis de leurs maîtres, lesgentilshommes qui savaient se faire respecter. Seulement, en hommeprudent qui n’oubliait pas Concini et ses ordinaires qui, en cemoment même, peut-être, battaient le pavé pour le retrouver, ilrabattit les bords de ce qui lui servait de chapeau jusqu’au nez etreleva la guenille qui lui servait de manteau, de telle sorte qu’onne lui voyait que les yeux. Précaution que son maître oubliatotalement de prendre et qu’il eût probablement dédaigné de prendres’il y avait pensé.
Ils arrivèrent rue de la Cossonnerie – qu’on appelait alors toutuniment rue de la Cochonnerie – et vinrent s’arrêter rueSaint-Denis, devant la maison qui faisait l’angle de ces deux rues.Rue Saint-Denis en face l’église du Saint-Sépulcre, c’était uneauberge assez réputée : l’auberge du Lion d’Or, cequi, comme on sait, était un jeu de mot qui voulait dire qu’au liton dort.
Valvert entra dans la cour de cette auberge et s’en fut droit àl’écurie. Dans l’écurie, il s’assura que le fameux cheval qu’ildevait à la reconnaissance royale y avait bien été amené parEscargasse et Gringaille. Il s’y trouvait, en effet. Alors, ils’assura s’il était bien placé et s’il avait eu sa bonne provisiond’avoine et de foin. Rassuré sur ce point important, il sortit,après avoir accordé quelques caresses à la bonne bête qui manifestasa joie en hennissant de plaisir.
Il revint dans la rue de la Cossonnerie, toujours suivi deLandry Coquenard. Il y avait là une entrée particulière,indépendante de l’auberge. Il ouvrit la porte d’une allée étroiteet sombre, d’une propreté douteuse, et avec la même intonationgouailleuse, montrant l’allée du même geste moqueur, il prononçatout haut :
– Voilà le palais où loge M. le comte Odet de Valvert.Tout en haut, sous les toits, plus près des cieux où je serai plusvite rendu s’il plaît à Dieu de m’appeler à lui avant que d’avoirtrouvé cette fortune que je suis venu chercher à Paris.
– Vous la trouverez avant, monsieur le comte, affirmaLandry Coquenard avec un accent d’inébranlable conviction. Sansquoi, Dieu ne serait pas juste, et il ne serait plus Dieu.
– Amen ! fit Valvert en éclatant de rire.
Il entra. Landry Coquenard le suivit et ferma la porte derrièrelui.
D’Albaran les avait suivis jusque-là. Il avait entendu ce quevenait de dire Valvert. Il s’approcha de la maison d’apparenceplutôt modeste. Il l’étudia, comme il étudia les lieux d’alentour,d’un coup d’œil rapide. Et il murmurait :
– Je sais qu’il s’appelle Odet de Valvert, qu’il est comte,qu’il loge ici, qu’il est pauvre et qu’il est venu à Paris pour ychercher fortune. C’est toujours un commencement de nature àsatisfaire la « señora ». Voyons la suite.
Il alla jusqu’à la rue Saint-Denis et pénétra sans hésiter dansl’auberge du Lion d’Or. Il avait vu Valvert y entrer et ensortir presque aussitôt. Dans l’auberge, il commença à interroger.Laissons-le poursuivre son enquête qui n’a aucun intérêt pour nous,et revenons à Odet de Valvert et à Landry Coquenard, avec qui nousn’en avons pas encore fini.
Tout en haut, sous les toits, comme avait dit Valvert lui-même,ils entrèrent dans un petit logement composé d’une chambre, d’unecuisine et d’un cabinet. L’appartement était modeste, mais il étaitpropre. La chambre était assez confortablement meublée d’un grandlit, d’une table et de deux chaises, d’un fauteuil et d’un bahut.Valvert s’y attarda un instant avec une certaine complaisance. Ilouvrit la lucarne toute grande, y appela Landry Coquenard d’unsigne et, avec un grand sérieux :
– Vue magnifique, dit-il. Il prit un temps etajouta :
–… Pour ceux qui aiment à contempler des toits pointus et descheminées.
Landry Coquenard se pencha, regarda à droite et à gauche,partout.
– On voit la rue Saint-Denis qui est une des plus animéesde Paris, dit-il. Et quant à ces toits et à ces cheminées, n’endites pas trop de mal, monsieur. En cas d’alerte, on peut trouverle salut par là.
– En risquant de se rompre les os, fit Valvert.
– Qui ne risque rien n’a rien, prononça sentencieusementLandry Coquenard.
– Quelle idée biscornue te vient là ! s’étonnaValvert. Les toits sont un chemin bon pour les chats et les chattesen mal d’amour, et non pas pour d’honnêtes chrétiens comme nous. Dudiable si j’ai jamais pensé que je pourrais avoir besoin de passerpar là !
– Je comprends que vous n’y ayez pas songé jusqu’à présent.Vous devez y penser maintenant, et sérieusement, monsieur.
– Pourquoi ? ventrebleu !
– Comment, pourquoi ? Mais parce que nous allons avoirConcini à nos trousses, monsieur !… Concini enragé contre nouset qui ne nous lâchera pas d’une semelle !… Concini quidétient le pouvoir, qui dispose, en outre, de ses assassinsordinaires, de l’armée, de la magistrature, de la police, toute lamachine sociale bonne à écraser le pauvre monde, et qu’il va mettreen branle contre nous !… Les toits sont un chemin bon pour leschats, dites-vous ? Prenez garde que Concini ne nous mette pasdans la nécessité de nous aventurer sur des chemins qui donneraientle vertige aux oiseaux eux-mêmes !… C’est que, voyez-vous,pour vous comme pour moi, mieux vaudrait mille fois nous rompre lesos en tombant du haut d’un toit que d’être pris vivants parConcini !…
Il s’était animé, le brave Landry Coquenard, et il avaitprononcé ces paroles sur un ton qui, si brave qu’il fût, avaitimpressionné son maître, lequel, tout rêveur, grommela :
– Accident de malemort, je n’avais pas songé àcela !
– Il faut y songer, monsieur, insista Landry Coquenard, ilfaut y songer sans cesse. C’est le seul moyen que nous ayonsd’échapper au loup enragé qui va nous donner la chasse.
Valvert demeura un instant silencieux, tortillant sa moustached’un geste énervé. Puis, haussant dédaigneusement lesépaules :
– Bah ! c’est faire bien de l’honneur à ce coquin. Etsur un ton qui n’admettait pas de réplique :
– Achevons de visiter notre domaine qu’il te fautconnaître.
Ils passèrent dans la cuisine. Avec la même gaieté insoucianteet railleuse, Valvert détailla :
– Une petite table en bois blanc, deux escabeaux égalementen bois blanc, des ustensiles de cuisine dans la cheminée, de lavaisselle et des gobelets dans ce placard que tu vois là.Voilà ! J’imagine que tu sais faire un peu de cuisine ?Il ne faudrait pas croire que notre fortune nous permette de mangerau cabaret tous les jours.
– Soyez tranquille, monsieur, je me charge de vous cuisinercertains petits plats dont vous vous pourlécherez.
– À la bonne heure, j’aime mieux t’entendre quand tu parlesainsi que lorsque tu parles de ce cuistre d’Italien, que le diablelui torde le cou ! Viens voir ta niche maintenant.
Ils entrèrent dans le cabinet, Landry Coquenard s’étant biengardé de répondre et s’étant contenté de hocher la tête d’un airsignificatif. L’ameublement de ce cabinet était réduit à sa plussimple expression : il se composait d’un grand coffre et d’uneétroite couchette.
– Voilà ! railla Valvert, tu ne pourras pas te vanterd’être aussi bien logé que le roi dans son Louvre.
– C’est certain, monsieur, fit sérieusement LandryCoquenard, mais à côté des piles du Petit Pont où j’ai couchéencore pas plus tard qu’hier, je pourrai me croire au paradis. Ici,du moins, je serai à l’abri. Et ce petit lit, monsieur, avec sabonne paillasse et ses deux matelas, car il y a deux matelas, s’ilvous plaît, et ses draps blancs qui fleurent bon la lessive !Il faut avoir couché à la dure, à l’auberge de la belle étoile,pour apprécier comme il convient l’inestimable valeur d’un bon lit.Et à tout prendre, qu’est-ce qui fait la bonté, la valeur dulit ? N’est-ce pas ce que je trouve ici : bons draps,bons matelas, bonne paillasse ? Par le pied fourchu deBelzébuth, je ne dis pas comme vous, monsieur : je ne pourraipas me vanter d’être aussi bien logé que le roi dans son Louvre,mais, à coup sûr, je pourrai me vanter d’être aussi bien couché quelui.
– Allons, sourit Valvert enchanté, je vois que tu saisprendre les choses par le bon côté.
– Heureusement pour moi, monsieur, car si je les avaisprises du mauvais côté, avec l’infernale guigne qui me poursuitdepuis si longtemps, je n’aurais peut-être pas su résister à latentation d’en finir une fois pour toutes par un bon coup de dague.Ce qui m’eût envoyé tout droit griller au plus profond des enfersjusqu’à la consommation des siècles, car le suicide, vous le savez,conduit droit en enfer.
– Tu me fais de la peine, Landry, fit Valvert sans qu’ilfût possible de savoir s’il parlait sérieusement ou s’ilplaisantait. Espérons que les mauvais jours sont finis pour toi.Espérons que je ferai fortune.
– Vous la ferez, monsieur. Je vous l’ai déjà dit et je vousle répète : vous ferez fortune et bientôt, c’est moi qui vousle dis.
C’est qu’il disait cela sur le ton d’un homme qui est trèsconvaincu. Malgré lui, Valvert, qui peut-être plaisantait, sesentit troublé, se prit à espérer.
– Le ciel t’entende, dit-il. Et il soupira.
– Il m’entend, monsieur. Vous ferez fortune, et plus tôtque vous ne pensez. N’en doutez pas, répéta Landry Coquenard avecplus de force et sur une espèce de ton prophétique.
Cette fois, Valvert ne dit rien. Mais il soupira encore un peuplus fort. Qu’avait-il donc ? Oh ! peu de chose. Jusqu’àce jour, il n’avait parlé de son amour à personne. Maintenant qu’ilavait sous la main un homme qui lui plaisait, un homme qu’ilsentait d’instinct sincèrement dévoué, la langue lui démangeaitfurieusement de le prendre pour confident. Mais c’était un grandtimide que notre jeune héros. Il voulait bien parler, mais iln’osait pas. Il avait beau s’exciter en lui-même, les motsrefusaient de sortir sur ce sujet délicat. Il eût fallu qu’onl’encourageât, qu’on lui tendît la perche. Il s’en rendait fortbien compte, du reste, et il ne pouvait se défendre d’uncommencement d’humeur, car il se disait que jamais Landry Coquenardne pourrait lui tendre cette perche sur laquelle il était tout prêtà se précipiter.
En effet, comment Landry Coquenard aurait-il pu deviner unsecret si bien caché ? Et comment, par conséquent, aurait-ilpu parler d’une chose qu’il ne pouvait deviner ? Voilàpourquoi Valvert soupirait. Voilà pourquoi aussi, avec cette bonnefoi et cette logique particulières aux amoureux, il commençait àéprouver de l’humeur contre Landry Coquenard qui, ne pouvant pasdeviner, ne parlait pas d’une chose que lui seul, Odet, savait, etdont il n’osait pas parler.
Odet de Valvert, donc, soupirait de plus en plus, tout enexcitant Landry Coquenard à lui raconter certains épisodes de savie mouvementée. Récits qu’il n’écoutait pas, du reste. Toutd’abord, Landry Coquenard ne prit pas garde à ces soupirs de plusen plus renouvelés et de plus en plus accentués. À la longue, ilfinit par les remarquer.
Avec ses allures polies, très déférentes, c’était un homme quisavait prendre ses aises partout, que ce Landry Coquenard. Il étaitdéjà là comme chez lui. Pendant que Valvert allait et venait ensoupirant, lui, sans qu’il eût été besoin de le lui dire, s’étaitmis à ranger, frotter, nettoyer, comme un maniaque de propreté.Avec ce maître qu’il ne connaissait que depuis quelques heures àpeine, ce maître qui n’osait pas lui faire une confidence, il étaitdéjà, lui, aussi à son aise, aussi libre que s’il avait été à sonservice depuis plus de dix ans. Ayant donc fini par remarquer queson maître soupirait et n’écoutait pas les récits qu’il lui faisaitsans cesser de fourbir ses casseroles, ces soupirs par tropfréquents commençant à l’agacer, Landry Coquenard ne se gêna paspour dire :
– Par la longue pointe de Belzébuth, qu’avez-vous àsoupirer ainsi, monsieur ?… Il me semble que vos amours avecla jolie bouquetière ne sont pas en si mauvaise posture qu’il vousfaille renverser les meubles en soupirant comme vous faites.
Odet de Valvert s’arrêta net, comme s’il avait mis le pied surquelque bête venimeuse. Il se retourna tout d’une pièce vers LandryCoquenard, à qui il tournait le dos en marchant et, avec unébahissement intense :
– Qui t’a dit que je suis amoureux de la petitebouquetière ? dit-il.
– Comment, qui me l’a dit !… Ah çà ! monsieur,vous croyez donc que je suis aveugle ?… Je l’ai vu,tiens !
– Tu l’as vu ?… Mais… cela se voit donc ?
– Pas plus que le nez au milieu du visage, gouailla LandryCoquenard.
– Diable ! peste ! fièvre ! marmonna Valvertqui se mit à marcher avec agitation.
En s’arrêtant de nouveau tout à coup :
– Mais… mais… si cela se voit tant que cela, elle l’a vuaussi ? s’écria-t-il avec effroi.
– Probable, fit Landry Coquenard du même air gouailleur.Les femmes, voyez-vous, monsieur, même les plus innocentes, ont unflair tout particulier pour deviner ces choses-là ! Tenez pourassuré que la jolie Muguette vous a deviné depuis longtemps.
– Ah ! mon Dieu ! gémit Valvert qui chancela.
– Ah çà ! est-ce que vous allez tourner de l’œil,maintenant ? Quel diable d’homme êtes-vous donc ?s’éberlua Landry Coquenard.
– Elle sait ! elle sait ! gémit de plus belleValvert.
– Que voyez-vous là de désespérant ? Réjouissez-vousplutôt, par les tripes de Belzébuth. Elle sait, oui, monsieur. Maissouvenez-vous du sourire et du geste amical qu’elle vous a adressésavant de disparaître. Vive Dieu, monsieur, pour une jeune fille quisait, m’est avis qu’elle n’avait point trop l’air fâché. Concluezvous-même.
– C’est que c’est vrai, ce que tu dis là ! s’écriaValvert avec toutes les marques d’une joie extravagante. C’est mafoi vrai !… Elle m’a souri… Donc elle n’était pas fâchée… Doncje puis espérer… Landry, mon brave Landry, crois-tu vraimentqu’elle m’aime ?
– Je le crois, oui, monsieur. Elle n’en sait peut-êtreencore rien elle-même, mais sûrement le cœur est déjà pris… S’il nel’est pas encore, il le sera bientôt, n’en doutez pas. Vous luiavez rendu un signalé service, un service dont elle ne peut manquerde vous être reconnaissante. De la reconnaissance à l’amour, il n’ya qu’un pas qui sera vite franchi, s’il ne l’est déjà.
– Landry, mon bon Landry, exulta Valvert, tu m’ouvres lesyeux, tu me sauves ! Je me rongeais dans les affres du doute.Maintenant, grâce à toi, je vois clair. Je sens, je comprends quetu dois être dans le vrai. Si elle ne m’aime pas encore, elle netardera pas à m’aimer.
– Vous me confondez, monsieur. Vous ne vous êtes donc pasdéclaré ?
En posant cette question d’un air détaché, Landry Coquenardobservait son maître à la dérobée. Celui-ci protesta avecindignation :
– Jamais de la vie !
Un imperceptible sourire passa sur les lèvres de LandryCoquenard, tandis qu’une lueur de contentement passait dans son œilrusé. Et avec le même air détaché, sans le perdre de vue :
– Eh bien, vous pouvez vous déclarer, maintenant. Je vousréponds que vous serez bien accueilli. Vous pouvez m’en croire,monsieur. Je connais les femmes, voyez-vous. J’ai été à bonneécole, avec le signor Concini.
Cette assurance qu’il lui donnait eût dû, semblait-il, redoublerla joie de Valvert. Tout au contraire, elle l’assombrit. Et hochantla tête d’un air soucieux :
– Non, dit-il, je ne me déclarerai pas… pas encore, dumoins.
– Pourquoi ?
– Comment peux-tu me demander cela ? Est-ce qu’ungalant homme peut parler d’amour à une honnête jeune fille sans luiparler de mariage ?
– Ah ! ah ! fit Landry Coquenard dont l’œilpétilla plus que jamais. Vous songez donc à l’épouser ?
– Pourquoi pas ? N’est-ce pas une honnêtefille ?
– La plus irréprochable des jeunes filles, tout le mondevous le dira. Mais, monsieur, vous voulez rire. Le noble comte deValvert épouser une bouquetière, une fille des rues !… Est-cepossible, cela ?
– Je t’entends, Landry. Il y a quelques années, j’auraisfait la même réflexion que tu viens de faire. Mais depuis, j’aireçu les leçons de MM. de Pardaillan. Et… tu ne connaispas MM. de Pardaillan, toi ?
– Si fait bien, monsieur. D’abord, pour ce qui est deM. de Pardaillan père, je me demande un peu qui ne leconnaît pas… au moins de réputation. Quant à M. Jehan dePardaillan, marquis de Saugis, comte de Margency et de Vaubrun,j’ai eu l’honneur de le connaître autrefois quand il s’appelaittout simplement Jehan le Brave.
– Eh bien, puisque tu les connais, tu dois savoir que cesdeux hommes extraordinaires font fi de leurs titres. Mon cousinJehan, marquis de Saugis, comte de Margency et de Vaubrun, comme tuviens de le rappeler, se contente du titre modeste de chevalier,comme son père qui serait duc et pair depuis longtemps s’il l’avaitvoulu, et qui se contente d’être le chevalier de Pardaillan. Un nomqu’il a rendu légendaire, d’ailleurs, par sa bravoureétourdissante, sa force exceptionnelle, et surtout par sa grandeurd’âme, son étincelante loyauté, son désintéressement unique, soninaltérable bonté ! J’ai été à leur école, te dis-je. Et c’estpourquoi je t’ai dit de laisser de côté tes« monseigneur ». C’est pourquoi t’ayant pris à monservice, je ne t’ai pas demandé de me donner le titre de comte quiest le mien. Brin de Muguet, fille sans famille et sans nom, humblebouquetière, mais honnête et digne jeune fille, est aimée du comtede Valvert ? Le comte de Valvert lui doit et se doit àlui-même de lui offrir son nom et son titre. Peut-être, je diraipresque sûrement, cette pauvre fille des rues se montrera plusdigne de ce nom et de ce titre que plus d’une « honnête »dame de qualité.
– Ma foi, monsieur, s’écria Landry Coquenard tout épanoui,vous venez de dire tout haut ce que je pensais tout bas. Mais jen’aurais eu garde de le dire parce que, dans ma bouche, celan’aurait eu aucune valeur. Tandis que de votre part, c’est tout àfait différent, et je ne suis pas fâché que vous l’ayez dit. J’aimême dans l’idée que cela vous portera bonheur. Or çà, monsieur,puisque vous aimez Brin de Muguet et la voulez pour femme, qui vousretient de le lui dire et de lui demander sa main ?
– Eh ! mâchonna Valvert furieux, que puis-je luioffrir présentement ? Mon titre de vicomte ? Beau comte,ma foi, sans sou ni maille ! Est-ce ce titre-là qui ferabouillir notre marmite ? Que nenni. Attends un peu que j’aiefait fortune. Que je trouve seulement une place qui me permette delui assurer une existence aisée.
– Alors, monsieur, dépêchez-vous de faire fortune.Dépêchez-vous de trouver cette place.
– Ah ! qu’elle se trouve, cette place, et je te jurebien que je ne la laisserai pas échapper. Non, de par Dieu, quandje devrais entrer au service du diable lui-même !
Ainsi, cette première journée s’écoula en confidences échangéesentre le maître et son serviteur. Et le temps s’écoula avec unerapidité qui les surprit tous les deux. Le soir venu, ilscommençaient à se connaître et cette sympathie irraisonnée qui lesavait poussés l’un vers l’autre était en train de se muer en unebonne et solide amitié.
Quand Landry Coquenard se glissa dans ces draps blancs quifleuraient la bonne lessive, avait-il dit, il s’étiravoluptueusement et s’endormit comme un bienheureux en sedisant :
– Allons, cette fois-ci, je crois avoir enfin trouvé le bongîte. Mon maître est un brave et digne gentilhomme. Et, ce qui vautmieux encore, un brave homme et un honnête homme.
Quant à Odet de Valvert, il s’endormit aussi rapidement, à peuprès certain d’être aimé, ce dont il était loin d’être assuré avantson entretien avec Landry Coquenard. Il s’endormit, bien résolu àaccepter la première place honorable qui se présenterait à lui, etaussitôt cette place trouvée, non moins résolu à demander sa main àla jolie bouquetière et à se marier au plus vite avec elle, bienconvaincu qu’il trouverait ainsi le bonheur.
Le lendemain matin, Valvert s’habilla, ceignit cette bonnerapière qu’il tenait de Landry Coquenard, et sortit en recommandantà celui-ci de ne pas bouger du logis et de préparer le dîner.
Landry Coquenard promit tout ce qu’il voulut et le laissa partirsans faire la moindre observation. Le madré compagnon se doutaitbien que son maître s’en allait dans la rue à la recherche de Brinde Muguet. Il le guetta du haut de la lucarne. Il le vit tourner àgauche dans la rue Saint-Denis. Il sauta aussitôt sur son épée,s’enveloppa dans son manteau jusqu’aux yeux et se rua dansl’escalier en bougonnant :
– Cornes de Belzébuth ! si je le laisse faire, il sefera étriper par les suppôts du Concini qui doivent être à sarecherche. Suivons-le et fasse le ciel que nous n’ayons pas à endécoudre.
En effet, il suivit Valvert dans toutes ses évolutions. Il lesuivit avec tant d’adresse que celui-ci ne soupçonna pas un instantla surveillance inquiète dont il était l’objet de la part de sonserviteur.
Depuis le temps qu’il suivait ainsi, tous les matins, labouquetière, Valvert avait appris à connaître ses habitudes. Aussimarchait-il avec l’assurance d’un homme qui sait où il va. Mais, cematin-là, il eut beau tourner et retourner dans toutes les voies oùil savait qu’il avait des chances de la rencontrer, il ne réussitpas à découvrir la jeune fille. Peut-être n’était-elle pas sortiece jour-là. Peut-être avait-elle changé brusquement ses habitudeset était-elle dans un quartier pendant qu’il la cherchait dans unautre.
Il voulut en avoir le cœur net. Loin de lâcher pied, avec lapatiente ténacité d’un amoureux, il entendit le cercle de sesinvestigations. Il visita la rue Montorgueil, la rue Montmartre et,bien qu’il fût certain d’avance de ne pas l’y trouver, puisqu’elley était venue la veille, il alla rue Saint-Honoré. Inutilement. Ilrevint rue Saint-Denis, explora la rue Saint-Martin. Toujours envain. L’heure à laquelle la vente de la jeune fille étant terminée,elle disparaissait mystérieusement, était passée depuis longtemps.Et il s’obstinait dans ses recherches.
Landry Coquenard le suivait toujours avec la même inaltérablepatience, non sans pester intérieurement toutefois. Il allait, lepoing sur la garde de la rapière, se tenant prêt à tout. Il avaitsurtout frémi en se voyant dans la rue Saint-Honoré : leLouvre n’était pas loin de la rue Saint-Honoré et l’hôtel deConcini touchait au Louvre. À chaque instant il s’était attendu àvoir les ordinaires de Concini tomber à l’improviste sur son maîtrequi s’en allait là-bas, le nez au vent, visage découvert,l’imprudent ! Au surplus, malgré ses appréhensions, si Valvertavait été attaqué, il n’aurait pas hésité à charger ses agresseurspar derrière. Il ne le suivait que dans cette intention.
Disons que ses craintes n’étaient pas justifiées. Rospignac,Louvignac, Eynaus et Roquetaille avaient été sérieusement étrillésla veille. Ils en avaient au moins pour une dizaine de jours avantde pouvoir reprendre leur service. Ils étaient chefs, et sans leschefs les hommes ne s’occupaient guère que d’assurer la garde dumaître. Les expéditions à côté se trouvaient momentanémentsuspendues du fait de leur absence, à eux, qui jouissaient de laconfiance de leur maître. Longval, il est vrai, n’était pas blessé.Mais Longval, après sa mésaventure de la veille, n’osait rienentreprendre sans l’appui de ses compagnons accoutumés.
Il en résulta que Valvert et Landry Coquenard aussi, parconséquent, avaient une bonne huitaine de jours à être tranquillesde ce côté. Landry Coquenard, qui n’était pourtant pas un sot,aurait dû penser à cela. Mais on ne s’avise pas de tout.
Quoi qu’il en soit, nos deux personnages, l’un suivant l’autre,purent circuler tout à leur aise sans qu’il leur arrivât rien defâcheux. Sauf que Valvert ne découvrit toujours pas celle qu’ilcherchait. Il finit par y renoncer et, d’une humeur massacrante,pestant et maugréant, il reprit le chemin de la rue de laCossonnerie.
Landry Coquenard comprit qu’il rentrait. Il comprit aussi dansquel état d’exaspération il devait être. Il prit ses jambes à soncou et le dépassa en se disant :
– Oh ! diable, s’il s’aperçoit que je lui désobéis etque je l’ai suivi, de l’humeur où il doit être, il est capable deme chasser.
Il arriva tout courant à leur logis. Par bonheur, il avait faitles provisions la veille. Il se hâta de les placer sur la table etde dresser le couvert. Il n’avait pas encore fini lorsque Valvertparut. Il était en retard de près d’une heure. Il aurait donc étéen droit de s’étonner de ne pas trouver son dîner prêt. Il n’y fitpas attention.
Landry Coquenard se dépêcha d’en finir. Et quand tout fut enfinprêt, voyant que Valvert ne parlait pas et sans s’occuper de lui,était allé battre le rappel nerveusement sur la vitre de lalucarne, il interrogea sans façon, faisant l’ignorant :
– Vous ne l’avez pas vue, monsieur ?
Valvert ne s’étonna pas que Landry Coquenard sût où il étaitallé et qu’il avait perdu son temps en recherches infructueuses.Comme il ne cessait de penser à sa bien-aimée, il lui parut toutnaturel que son confident n’eût pas d’autre préoccupation. Et ilrépondit par un « non » maussade, de la tête.
– Après l’algarade d’hier, c’était à prévoir, reprit LandryCoquenard. Cette pauvre enfant, encore émue sans doute, aura jugéprudent de demeurer chez elle aujourd’hui.
– Tiens ! s’écria Valvert ; déjà à moitiéconsolé, je n’avais pas pensé à cela ! Par Dieu, tu dois avoirraison, Landry, et tu as trouvé du premier coup la raison la plusplausible. Figure-toi que je m’étais mis dans l’esprit que c’étaità cause de moi, et pour me dérouter, qu’elle avait changé seshabitudes.
– C’est une fille sage et prudente, répéta LandryCoquenard, mais ce n’est pas une prude sotte. Vous vous êtes misbien inutilement martel en tête, monsieur. Cette fille-là, et je necrois pas me tromper, n’usera point de ruse et de feinte si vousavez le malheur de lui déplaire. Elle vous dira très simplement ettrès franchement qu’elle n’éprouve aucun sentiment pour vous etvous priera de ne plus songer à elle, de ne plus vous occuperd’elle. Voilà ce qu’elle fera monsieur, j’en donnerais ma tête àcouper ; et elle ne s’en ira pas changer ses habitudes pourvous éviter.
– Landry, tu me mets du baume dans le cœur. Décidémentc’est une vraie chance pour moi de t’avoir rencontré, et je ne suisqu’un niais ! répliqua Valvert qui passait instantanément dudécouragement le plus profond à une joie bruyante.
– Vous n’êtes pas un niais, monsieur, et vous le savezbien. Vous avez seulement l’esprit troublé parce que vous aimezardemment, profondément, sincèrement, comme peut faire un noblecœur qui s’est donné tout entier.
– Tout entier, Landry, tu l’as bien dit !Ajoute : et pour toujours, jusque par delà la mort.
Et ceci était lancé sur un ton tel que Landry Coquenardtressaillit et après l’avoir considéré une seconde, songea, à partlui :
« Celui-là ne ment pas. C’est bien pour toujours et jusquepar delà la mort qu’il s’est donné. Celui-là mourra peut-être deson amour s’il n’est pas partagé, mais il ne se reprendra jamais.Allons, allons, ma petite Florence sera heureuse avec lui… Car sielle ne l’aime déjà, il est impossible qu’un amour aussi pur, aussipuissant que celui-là ne soit pas payé de retour. Laissons faire letemps. »
Et tout haut :
– Je gage que vous la reverrez demain.
– Je le crois, Landry. Je l’espère.
– Bon, puisque nous sommes d’accord, ne vous laisserez-vouspas tenter par cet appétissant pâté et cette volailledodue ?
Valvert jeta un coup d’œil sur la table. Son appétit se réveilladu coup.
– Ma foi oui, dit-il.
Et il s’installa. Et Landry Coquenard, qui le servait avec uneattention qui ne se démentit pas un instant, put constater que lesémotions violentes par lesquelles le faisait passer cet amour quiétait toute sa vie, ne lui faisaient pourtant pas perdre un coup dedent pour cela. Et il n’en fut pas mécontent du tout.
Après Valvert, ce fut au tour de Landry Coquenard de se régalerdes restes plantureux de son maître. Après quoi, ils se remirent àbavarder comme de vieux amis. Et, naturellement, ils parlèrentencore, toujours, de la jolie Muguette. Ils parlèrent aussi decette place que Valvert était bien décidé à chercher sansl’attendre chez lui, comme il faisait depuis trop longtemps.
En bavardant, Valvert s’aperçut soudain que Landry Coquenardétait toujours recouvert – si on peut dire – de ses affreusesguenilles.
– Ventrebleu ! fit-il, tu ne peux rester ainsi. Ouvrele tiroir de cette table.
– C’est fait, monsieur.
– Prends quelques pistoles dans la bourse qui s’y trouve,va-t-en à la friperie ici près, aux Halles, et choisis-toi unéquipement complet d’écuyer. Va.
Landry Coquenard prit quatre ou cinq pièces d’or et partit enhâte, tout heureux de troquer ses innombrables loques contre unvêtement confortable.
Il n’y avait pas cinq minutes qu’il était parti lorsqu’on frappaà la porte.
– Entrez ! cria Valvert sans se déranger.
La porte s’ouvrit. Un colosse parut sur le seuil. C’étaitd’Albaran. Il paraît qu’il avait terminé son enquête. Sur le seuil,il s’inclina dans un salut empreint d’une noble courtoisie, et avecson léger accent, prononça :
– C’est bien à monsieur le comte Odet de Valvert que j’ail’honneur de m’adresser ?
– À lui-même, monsieur, répondit Valvert, qui s’était levé,assez surpris de la visite inopinée de cet inconnu. Surprise qu’ilse garda bien de laisser voir, d’ailleurs.
Et tout aussitôt, il invita poliment :
– Veuillez entrer, monsieur.
D’Albaran entra. Et il se présenta lui-même,cérémonieusement :
– Don Cristobal de Albaran, comte castillan.
Odet de Valvert salua, avec cette grâce juvénile qui lui étaitpropre, et, désignant l’unique fauteuil pendant qu’il prenait unechaise :
– Prenez la peine de vous asseoir, monsieur le comte,dit-il.
Avec cette exquise politesse qui caractérise les Espagnols depure race, d’Albaran salua encore une fois, avant de prendre placedans son fauteuil. Avec une politesse non moins exquise, Valvertrendit salut pour salut et ne s’assit sur sa chaise que lorsque levisiteur fut installé dans son fauteuil. Et il attendit que lenoble étranger expliquât l’objet de sa visite.
D’Albaran avait les manières courtoises d’un parfaitgentilhomme, qu’il était du reste. Ce colosse n’avait pas unphysique antipathique, bien au contraire. Et, la manière amicaledont il considérait son hôte indiquait qu’il venait animé desmeilleures intentions.
Odet de Valvert n’éprouvait pas la moindre inquiétude. Mais ilétait de plus en plus intrigué et étonné. Et, sans rien laisserparaître de ses sentiments intimes, il rendait salut pour salut,sourire pour sourire, compliment pour compliment, et demeurait dansune prudente réserve. Ce jeune homme se faisait honneur d’avoirreçu les leçons du chevalier de Pardaillan. Il montrait là qu’ilavait profité de ces leçons, de façon à faire à son, tour honneur àson maître. Il devait le montrer encore mieux dans la suite.
– Comte, entama d’Albaran, je suis au service d’uneillustre princesse étrangère qui m’a fait le très grand honneur deme dépêcher vers vous en ambassadeur.
Valvert s’inclina une fois de plus et attendit la suite.D’Albaran reprit :
– Ma noble maîtresse et moi nous nous sommes, par hasard,trouvés, hier matin, dans la rue Saint-Honoré. Le hasard nous adonc rendus témoins des prouesses que vous y avez accomplies.Sauver la vie au roi, arracher un pauvre diable aux gens deM. le marquis d’Ancre, qui ne sont pas précisément endurants,voler au secours d’une jeune fille violentée par un goujat indignedu nom de gentilhomme, tenir tête à vous seul à cinq gentilshommesdu même marquis d’Ancre, en blesser quatre et mettre le cinquièmeen fuite, la princesse, ma noble maîtresse a vu tout cela et elles’est prise d’une belle admiration pour le preux que vous êtes. Etc’est cette admiration qu’elle m’a chargé de venir vousexprimer.
– Monsieur, fit Valvert, plus que jamais sur la réserve,car il n’entrevoyait pas où l’étranger voulait en venir, veuillezadresser mes humbles remerciements à la princesse, votre noblemaîtresse, pour le grand honneur qu’elle me fait. Honneur qui m’estdoublement précieux, exprimé qu’il est par un aussi courtoisinterprète que vous. Mais, monsieur, je ne mérite pas tous lescompliments que vous me prodiguez. Je n’étais pas seul dans malutte contre les cinq spadassins du sieur Concini.
– Je sais, je sais, monsieur, j’étais là, j’ai vu. Mamaîtresse a vu, elle aussi. Et son admiration pour vous n’en estnullement diminuée. À telles enseignes qu’elle m’a chargé de vousremettre ce petit joyau comme une marque de la haute estime enlaquelle elle tient votre valeur, et que je vous supplie d’accepteren son nom.
En disant ces mots, il présentait une superbe agrafe dediamants. Valvert la prit, non sans avoir estimé les magnifiquespierres du coin de l’œil et en disant d’un air dégagé :
– Je ne ferai certes pas à cette illustre princessel’injure de refuser le témoignage d’estime qu’elle veut bien medonner.
– La princesse, continua d’Albaran, aime à s’entourerd’hommes jeunes, forts, vaillants et résolus comme vous, monsieur.Et si d’aventure il vous convenait d’entrer à son service je puisvous assurer que vous seriez accueilli avec toute considération quiest due à un brave tel que vous. Et vous pourriez considérer quevotre fortune est faite du coup.
Pour le coup, Valvert était fixé. Ce mot de fortune, comme bienon pense, lui fit dresser l’oreille. Il chercha dans son esprit laréponse qui convenait. D’Albaran crut sans doute qu’il hésitait. Ilne lui laissa pas le temps de formuler cette réponse qui, dansl’état d’esprit où il se trouvait, ne pouvait être qu’uneacceptation pure et simple, et il se hâta d’ajouter :
– Sans compter que la princesse est puissante, monsieur,très puissante. Assez puissante pour défendre ses gentilshommes,même contre le tout-puissant marquis d’Ancre. Vous ne paraissez pasvous douter que vos exploits d’hier ont fait un bruit énorme. Vousavez sauvé le roi. Et vous avez insulté, frappé, dans la personnede ses gentilshommes, le favori, l’homme qui gouverne ce pays, oùil est plus maître que le roi, qui n’est qu’un enfant d’ailleurs.On ne parle que de cela. On dit que M. le marquis d’Ancre estfurieux et jure qu’il aura votre tête.
Il aurait pu se dispenser d’en dire si long et de chercher àintimider ; Valvert, déjà décidé, sourit de la manœuvre. Etcomme sa résolution était prise, sans ruser, allant droit au but,il répondit :
– Vos offres tombent à merveille, monsieur : jecherchais précisément à prendre du service dans quelque illustremaison. Cependant, avant que de discuter les conditions que vousêtes chargé de me faire, il est deux points essentiels, pour moi,qui doivent être réglés avant tout.
– Voyons les deux points.
– Premièrement, je désire connaître le nom de cetteprincesse étrangère qui me fait l’honneur de s’intéresser àmoi.
– Désir on ne peut plus naturel, monsieur. Il s’agit deMme la duchesse de Sorrientès, princesse souverained’Avila, cousine de sa Majesté le roi Philippe troisième.
Et d’Albaran salua gravement, comme si les augustes personnagesdont il venait de prononcer les noms avaient été présents. Ce quifait que Valvert se crut obligé de saluer aussi. Ce qu’il fit avecgravité. Ce nom de duchesse de Sorrientès, que d’Albaran neprononçait qu’avec un respect qui approchait de la vénération, luiétait parfaitement inconnu. Peu lui importait, d’ailleurs. Ilcontinua :
– Secondement, je dois vous avertir d’avance, en touteloyauté, que je suis bon et fidèle sujet du roi de France. SiMme la duchesse de Sorrientès qui, en sa qualitéd’étrangère, n’est pas tenue d’avoir les mêmes scrupules que moi,entreprend quoi que ce soit contre le roi de France, je déclare queje quitte immédiatement son service et deviens son ennemi.
En disant ces mots, Valvert fixait avec insistance son regardclair sur le regard de feu du comte d’Albaran. Celui-ci,d’ailleurs, soutint ce regard avec la sérénité la plus parfaite etrépondit aussitôt, sans hésiter :
– Ceci est un langage qui n’a pas lieu de me surprendre dela part d’un brave et loyal gentilhomme comme vous. Soyez doncrassuré, comte. Il n’entre pas dans les intentions deMme la duchesse d’entreprendre quoi que ce soitcontre le roi de France. Au contraire.
On ne pouvait douter de sa sincérité. Rassuré sur ce point,important à ses yeux, Valvert continua, toujours sans feinte nidétours :
– Voyons vos conditions, maintenant.
– Mme la duchesse s’est réservé de vous lesfaire connaître elle-même. Pour ma part, je ne puis vous direqu’une chose : la duchesse est fabuleusement riche et d’unegénérosité plus que royale. Je puis vous assurer d’avance que lesconditions qu’elle vous fera, elle, dépasseront tout ce que vousavez pu rêver.
Il se leva, aussitôt imité par Valvert. Et avec un sourireengageant :
– Quand vous plaît-il, monsieur le comte, de vous rendre àl’hôtel de Sorrientès que vous trouverez au fond de la rueSaint-Nicaise ?
Valvert fut sur le point de s’écrier : « Tout desuite ! » Mais se retenant :
– Je me tiens aux ordres de Mme la duchessede Sorrientès, dit-il.
– Nous sommes aujourd’hui mercredi. Voulez-vous vendredi, àsept heures du soir ?
– Après-demain, vendredi, à sept heures du soir, jefrapperai à la porte de l’hôtel de Sorrientès, promit Valvert.
D’Albaran acquiesça d’un signe de tête. Il ne se retira pasencore. Avec une grande amabilité, il complimenta encore :
– J’espère vous avoir bientôt comme compagnon. Je m’enréjouis et m’en félicite d’avance, de tout mon cœur, car j’éprouvela plus grande admiration pour votre force prodigieuse.
– Compliment d’autant plus précieux que vous devez êtrevous-même doué d’une force peu commune, retourna Valvert en saluantcérémonieusement.
– Oui, fit d’Albaran avec une fausse modestie et en jetantun regard complaisant sur ses biceps monstrueux, je suis d’unebelle force, moi aussi. Avant de vous quitter, comte, je tiens àvous assurer que vous avez un air qui me revient tout à fait. Quandvous serez des nôtres, je me ferai un honneur et un plaisir de memettre tout à votre disposition pour les petits services qu’unancien peut rendre à un nouveau.
– Je vous rends mille grâces, comte, remercia Valvert, toutl’honneur sera pour moi, et tout le profit.
Ils étaient sincères tous les deux. Sincères et c’est tout.Entre eux, il n’y eut aucun de ces élans de sympathie qui sont leprélude des grandes amitiés. D’Albaran ne sortit pas un instant desa politesse cérémonieuse. Et Odet de Valvert, toujours sur laréserve, conforma rigoureusement son attitude à la sienne.
Sur le seuil de la porte, d’Albaran reprit l’interminable sériedes compliments, Valvert les lui remit avec usure et de son air leplus aimable. Ils se quittèrent les meilleurs amis du monde. Enapparence du moins. Mais quand la porte se fut refermée surd’Albaran, Valvert, en écoutant son pas lourd qui faisait tremblerl’escalier, en le descendant, fit cette réflexion :
– Il m’a accablé de protestations d’amitié et il a oubliéde me tendre la main avant de me quitter.
Et rêveur, un indéfinissable sourire aux lèvres :
– Il est vrai que j’ai commis le même oubli de mon côté.Est-ce bien un oubli de ma part ?… Heu !… Ce noblehidalgo n’a pourtant rien d’antipathique, et il s’est conduitenvers moi en gentilhomme accompli. N’importe, je sens que nous neserons jamais amis… si nous ne devenons pas ennemis.
Odet de Valvert haussa les épaules avec insouciance et sedirigea vers la table sur laquelle il avait, avec un geste desuperbe indifférence, déposé l’agrafe en diamants qu’il devait à lamunificence de la duchesse de Sorrientès. Il prit le magnifiquejoyau, l’admira sur toutes ses faces avec une joie puérile. Et, enl’admirant, son esprit battait la campagne.
« Ventrebleu ! se disait-il, tiendrais-je enfin dansla main l’unique cheveu de Mme la Fortune ?Que la peste m’étouffe si je suis assez bélître que de le laisserme glisser entre les doigts. Non, par la fièvre et la peste, sic’est lui que je tiens, je ne le lâcherai plus ! En tout cas,ce joyau, à lui seul, représente une petite fortune. Malepeste,cette duchesse de Sorrientès est donc bien riche, qu’elle peut sepermettre de faire un pareil présent au premiervenu ?… »
Et rêveur :
« Qu’est-ce que cette duchesse de Sorrientès, princessesouveraine, cousine de sa Majesté Philippe III d’Espagne ?… Jen’ai jamais entendu prononcer ce nom par personne. Uneespagnole !… Heu !… »
Et, se morigénant lui-même :
« Diantre soit de moi, vais-je me mettre à faire la petitebouche, maintenant ?… Puisque les princes français ne veulentpas de moi et puisqu’il me faut gagner ma vie, force m’est bien deprendre du service chez un étranger. D’ailleurs, je me suis réservéde reprendre ma liberté en cas d’entreprises contre le roi, je puisdonc avoir la conscience en repos. »
Comme il en était là de ses réflexions, Landry Coquenard rentra.D’un coup d’œil rapide, Valvert l’inspecta des pieds à la tête, etil détailla à haute voix :
– Solide costume d’excellent drap des Flandres, fortesbottes montantes, bonne casaque de cuir, grand manteau capable debraver pluie et tempête… Tu es superbe, ma foi, et pour un peu jene t’aurais pas reconnu.
– Je craignais que Monsieur le comte me reprochât d’avoirfait trop grandement les choses, fit Landry Coquenard en serengorgeant sous les compliments reçus, et peut-être aurais-je pume montrer un peu plus ménager de vos deniers…
– Mais non, mais non, rassura Valvert, il faut ce qu’ilfaut, que diable !
Et, laissant éclater sa joie :
– D’ailleurs, nous avons du nouveau. En ton absence, lafortune est rentrée ici. Regarde-moi ce joyau, Landry, qu’endis-tu ?
Landry Coquenard prit l’agrafe que lui tendait Valvert, laconsidéra d’un œil connaisseur, en faisant entendre un sifflementd’admiration. Et, la lui rendant, déclarasentencieusement :
– Je dis, monsieur, qu’un orfèvre point trop voleur vousdonnera bien cinq mille livres en échange de ces pierres, quandvous voudrez.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr, monsieur. Peut-être même ajoutera-t-ilcinq cents livres de plus. Oh ! je m’y connais et vous pouvezvous fier à moi. Mais vous avez parlé de fortune, monsieur. Cinqmille livres, c’est une somme assez rondelette, j’en conviens. Cen’est pourtant pas ce qu’un homme de votre rang peut appeler lafortune. Il y a donc autre chose de plus ?
– Il y a, révéla joyeusement Valvert, que j’entre auservice d’une princesse étrangère : la duchesse deSorrientès.
– La duchesse de Sorrientès ! sursauta LandryCoquenard, qui devint aussitôt très attentif.
– Tu la connais ? interrogea Valvert.
– Monsieur, fit Landry Coquenard, répondant à une questionpar une autre question, ce n’est pas cette duchesse de Sorrientèsqui est venue ici vous proposer elle-même d’entrer à son service,n’est-ce-pas ?
– Non, c’est un gentilhomme de sa maison, lequel, avanttout, m’a remis cette agrafe de la part de sa maîtresse, réponditValvert assez étonné.
– Ce gentilhomme, continua Landry Coquenard, n’est-ce pasun noble Espagnol, un colosse vêtu d’un splendide costumeviolet ?
– Tu le connais donc ?
– Figurez-vous, monsieur, que je l’ai vu sortir d’ici. Ilest venu droit à moi, et il m’a dit : « Tu es au servicede M. le comte de Valvert. » Notez, monsieur, qu’iln’interrogeait pas. Il affirmait en homme très sûr de ce qu’il dit.Alors, je n’ai pas hésité un instant, et j’ai répondu en leregardant droit dans les yeux : « Non, je ne suis pas auservice de M. le comte de Valvert. »
– Quelle idée ! fit Valvert. Et, se fâchant :
– Ah çà ! drôle, est-ce que tu rougirais d’avouer quetu es à mon service, par hasard ?
– Vous ne le pensez pas, monsieur, dit Landry Coquenard enlevant les épaules sans façon. J’ai répondu non, simplement parméfiance instinctive. Je me méfie de tout le monde, monsieur, et jene saurais trop vous engager à en faire autant. Quoi qu’il en soit,j’ai répondu non et je ne le regrette pas, car, savez-vous ce quem’a répondu ce noble hidalgo ? Il m’a répondu :« Pourtant, tu as dîné avec lui, hier, tu l’as suivi chez luiet tu y as passé la nuit. » Qu’en dites-vous, monsieur ?Il faut croire que cet Espagnol s’intéresse beaucoup à moi,puisqu’il s’est donné la peine de me suivre, ou de me fairesuivre.
– Voilà qui est étrange, murmura Valvert, rêveur.
– Or, reprit Landry Coquenard, comme je suis un trop mincepersonnage pour qu’on prenne tant de peine à mon sujet, j’enconclus que c’est vous qu’on a suivi.
– Parbleu ! expliqua Valvert, si on ne m’avait passuivi, on n’aurait pas pu venir ici me faire les offres qu’on m’afaites. C’est très simple. Enfin, que te voulait-il, cetEspagnol ?
– Il m’a proposé d’entrer au service deMme la duchesse de Sorrientès.
– Toi aussi ?
– Il paraît qu’elle monte sa maison, fit évasivement LandryCoquenard.
– Et qu’as-tu répondu ? demanda Valvert en l’observantdu coin de l’œil.
– Comment, ce que j’ai répondu ! Ah ! monsieur,voilà une question qui me chagrine ! protesta LandryCoquenard, qui prit une voix affreusement nasillarde.
Et, d’un air très digne :
– Mais j’ai refusé, monsieur, j’ai refusé comme il meconvenait, puisque j’ai l’honneur d’être à vous.
– La raison est bonne, fit Valvert, après un court silence.Mais, Landry, il faut cependant bien te dire que je ne t’envoudrais aucunement si tu quittais le service d’un pauvre diabletel que moi pour le service de cette duchesse qui est, paraît-ilfabuleusement riche.
– Je ne dis pas non. Mais, monsieur, quand vous meconnaîtrez mieux, vous saurez que quand Landry Coquenard s’estdonné une fois, ni pour or ni pour argent, il ne se reprendplus.
Ceci était prononcé avec simplicité, sur un ton de sincéritéauquel il était impossible de se méprendre.
– Tu es un brave garçon, Landry, fit Valvert, vaguementattendri. Je n’oublierai pas ton désintéressement et la marqued’attachement que tu viens de me donner.
Or, il nous faut dire ici que Landry Coquenard n’avait pas dittoute la vérité à Odet de Valvert. Il était parfaitement exact qued’Albaran lui avait proposé d’entrer au service de la duchesse deSorrientès. Parfaitement exact qu’il avait refusé. Mais l’entretienne s’était pas terminé là. Il avait eu une suite. C’est cette suiteque Landry Coquenard avait cru devoir cacher à son maître et quenous devons, nous, faire connaître au lecteur.
Sans se laisser démonter par ce refus d’Albaran avaitrépondu :
– Ma maîtresse tient à te voir. Elle t’attendra demainmatin, à neuf heures, à son hôtel qui est situé au fond de larue-Saint-Nicaise. Tu frapperas trois coups à la petite porte encul-de-sac et tu prononceras ce nom : La Gorelle.
– La Gorelle ? avait sursauté Landry Coquenard, quiétait bien loin de s’attendre à entendre prononcer ce nom.
Sans relever cette exclamation, d’Albaran avait continué, avecson calme accoutumé :
– Ma maîtresse désire s’entretenir au sujet d’un enfant quetu fis baptiser jadis, à qui tu donnas le nom de Florenza, et quetu confias ensuite à une femme qui se nommait précisément LaGorelle. Je te préviens que de ta visite et de l’entretien que tuauras avec la duchesse, dépendent la fortune et le bonheur de cetteenfant. C’est à toi de voir ce que tu veux faire pour elle.
Malgré la stupeur qui le submergeait, Landry Coquenard n’avaitpas hésité un seul instant, et il avait promis :
– Par le nombril de Belzébuth, dès l’instant qu’il s’agitde la fortune et du bonheur de l’enfant, nulle puissance humaine nepourra m’empêcher d’être exact au rendez-vous que vousm’assignez.
D’Albaran avait souri, de l’air d’un homme qui était sûrd’avance de la réponse qu’on allait lui faire et, sans ajouter unmot, il était parti de son pas lourd et tranquille de colosse.
Landry Coquenard était resté planté au milieu de la rue, toutéberlué, quelque peu inquiet, et se posant une multitude de pointsd’interrogation auxquels il ne parvenait pas à se faire desréponses satisfaisantes. Enfin il s’était secoué et s’étaitengouffré dans l’allée de sa maison en grommelant :
– Je serai fixé demain matin, car, à moins que je ne passede vie à trépas dans la nuit, j’irai voir cette duchesse deSorrientès qui me paraît en savoir bien long… Et il faudra bienqu’elle vide son sac… Et si, d’aventure, j’entrevois une menacecontre l’enfant, il faudra compter avec moi… Et Dieu merci, je nesuis point trop manchot encore, ni d’esprit trop obtus.
En effet, le lendemain matin, pendant que Valvert battait lequartier dans l’espoir d’apercevoir de loin celle qu’il aimait,Landry Coquenard, sans rien dire, s’en allait frapper à la petiteporte de l’hôtel Sorrientès qui lui avait été désignée pard’Albaran. Et la porte s’ouvrit dès qu’il eût prononcé le nom de LaGorelle.
Dans le somptueux vestibule où il attendait non sans quelqueimpatience d’être admis devant cette duchesse de Sorrientès quiavait voulu le voir, il entendit soudain une voix mielleusemurmurer derrière lui :
– Sainte Thomasse me soit en aide, mais c’est LandryCoquenard que je vois là !
– La Gorelle ! s’écria Landry Coquenard,stupéfait.
– Moi-même, répliqua la mégère avec sa grimace qu’ellejugeait la plus engageante.
Et tout aussitôt :
– Je me réjouis de tout mon cœur de voir que tu as échappéà ces mauvais garçons qui te menaient pendre… Car ils te voulaientpendre, pauvre Landry, et tu ne peux pas te figurer quelle peinej’ai éprouvée quand je t’ai vu dans cette terrible situation… Carje t’ai vu… j’ai eu la douleur de te voir… Ah ! tu étais loind’avoir la mine conquérante que je te vois en ce moment…Jésus ! je me souviendrai toute ma vie de la pauvre minepiteuse que tu faisais ! J’en ai encore bien de la… de lapeine. J’en suis encore toute bouleversée.
Elle disait qu’elle se réjouissait d’un air larmoyant et lugubrequi indiquait clairement qu’elle était navrée de le retrouver sainet sauf. Par contre, une joie mauvaise pétillait dans ses yeuxtorves quand elle rappelait dans quelle situation critique ellel’avait vu et quand elle parlait de la peine qu’elle avaitsoi-disant éprouvée. Landry Coquenard ne s’y méprit pas un instant,d’ailleurs.
– Oui, je sais de quelle affection toute spéciale tu veuxbien m’honorer.
Elle aussi, elle perçut très bien l’ironie que Landry Coquenardne se donnait pas la peine de voiler. Elle ne sourcilla pas. De sonmême air doucereux, elle renchérit :
– C’est tout naturel. Ne sommes-nous pas de vieuxamis ?
Et, baissant les yeux, s’efforçant de rougir, elleminauda :
– Je n’oublie pas, moi, qu’un sentiment très tendre nous aunis il y a de cela bien longtemps. Je n’oublie pas que tu as étéle premier homme qui m’a tenue, vierge ignorante et pure, dans tesbras. Ah ! Landry, Landry, est-ce qu’une femme peut oublierson premier amour !
« Vieille guenon ! songea Landry Coquenard, vieillerôtisseuse de manches à balais, qui essaie de me faire croire quej’ai été le premier ! Comme si je ne savais pas qu’on pourraitlever une compagnie, rien qu’avec ceux qui m’ontprécédé ! »
Et, tout haut, avec une certaine rudesse :
– Or çà ! que fais-tu ici ! toi ?
– Mais je suis chez moi, ici ! s’écria La Gorelle. Etavec orgueil :
– Je suis au service de Son Altesse. Je suis au service dela lingerie. Ah ! c’est une vraie bénédiction pour moi, d’êtreentrée au service d’une princesse aussi riche et aussi généreuseque Son Altesse. Depuis quelques jours que je la connais, j’ai misplus d’argent de côté que je n’en ai économisé en vingt ans. Quecela dure seulement un an, et je puis me retirer, m’en aller vivrede mes rentes dans une maison à moi à la campagne.
Elle aurait pu continuer longtemps ainsi. Mais, à ce moment,d’Albaran parut. La Gorelle oublia instantanément LandryCoquenard, plongea dans sa révérence la plus humble, se coulavivement vers la porte la plus rapprochée et disparut comme parenchantement. Landry Coquenard ne fit pas attention à cette fuiterapide. Il se disait :
« Ah ! La Gorelle est au service de cette duchesse àqui tout le monde ici donne le titre d’Altesse ! Voilà quim’explique qu’elle soit instruite de choses que je pensais ignoréesde tout le monde. »
Et il suivit, sans mot dire, d’Albaran qui lui faisait signe. Aubout d’une heure environ, il sortit de l’hôtel de Sorrientès etreprit le chemin de la rue de la Cossonnerie. Il faut croire qu’ils’était très bien entendu avec l’énigmatique duchesse deSorrientès, car il paraissait radieux.
Quelques instants plus tard, le comte de Valvert rentrait à sontour. Pas plus que la veille, il ne s’aperçut que Landry Coquenardavait profité de son absence pour sortir de son côté. Lui aussi, ilétait radieux. Seulement, lui, il ne se fit pas faute d’étaler sajoie et de dire d’où elle provenait.
– Landry, s’écria-t-il en entrant, je l’ai vue ! Ellea daigné m’adresser un sourire. Vive la vie ! Landry, j’ai dela joie et du soleil plein le cœur !
– Elle y viendra, monsieur, déclara sentencieusement LandryCoquenard, je vous dis qu’elle y viendra.
– À quoi, Landry ?
– À vous aimer, par les tripes de Belzébuth ! Maisdites-moi, monsieur, lui avez-vous parlé, cette fois-ci ?
– Je n’ai pas osé l’aborder, avoua piteusement Valvert.
Cette extraordinaire timidité amena un sourire sur les lèvres deLandry Coquenard. Il songea, vaguement attendri :
« Cornes de Belzébuth, voilà un honnête homme ! Si, àvingt ans, j’avais rencontré un maître comme celui-là, je ne seraispas le sacripant que je suis devenu depuis ! »
Et tout haut, avec le plus grand sérieux :
– Pourtant, il vous faudra bien prendre votre courage àdeux mains et en venir là un jour ou l’autre. Car enfin, monsieur,si vous demeurez éternellement muet, vous ne serez jamais fixé.
– C’est vrai, convint Valvert, mais avant que de medéclarer, encore convient-il de savoir si les conditions que mefera, demain, cette duchesse de Sorrientès, seront suffisantes pourme permettre de faire tenir à ma femme le rang qui convient à lacomtesse de Valvert. Voyons, Landry, toi qui es un hommed’expérience, penses-tu qu’un ménage puisse vivre convenablementavec cinq cents livres par mois ?
– Six mille livres par an ! Avec cela, vous tiendrezun rang fort honorable, monsieur. Même si le ciel vous accorde unenombreuse progéniture.
– Oui, c’est bien ce que je pensais. Il me faudra doncdemander cette somme à la duchesse de Sorrientès. Mais voilà, neva-t-elle pas pousser les hauts cris et trouver mes prétentionsexorbitantes ?
– N’en croyez rien, monsieur. Le signor Concini, qu’onappelle maintenant M. le marquis d’Ancre, donne mille livrespar an à ses estafiers. À vous seul, vous valez dix de cesbraves ; donc, vous valez dix mille livres pour le moins.
– Tu exagères, sourit Valvert en toute sincérité.
– Non pas, monsieur, protesta Landry Coquenard, aussisincère et aussi convaincu, je suis encore au-dessous de la vérité.D’ailleurs, si vous voulez m’en croire, vous vous garderez de fairedes conditions vous-même. Je me suis informé de cette duchesse deSorrientès. Il paraît qu’elle est réellement immensément riche.Avec cela d’une générosité extravagante. Voyez-la venir, monsieur,laissez-la parler, s’engager. J’ai dans l’idée que vous n’aurez paslieu de le regretter et les conditions qu’elle vous fera, elle,seront fort au-dessus de celles que vous feriez, vous.
– Telle était bien mon intention, confessa Valvert. Etrésolument :
– Demain, je serai fixé. Après-demain, si les choses vontau gré de mes désirs, je demanderai à la jolie Muguette si elleveut bien devenir ma femme.
– Et dans un mois, la noce sera célébrée, affirma LandryCoquenard avec un accent d’inébranlable conviction.
– Le ciel t’entende, soupira Odet de Valvert.
Le reste de cette journée et la journée du lendemain, Valvert etLandry Coquenard, n’ayant pour ainsi dire pas bougé de chez eux, sepassèrent en propos à peu près semblables. Valvert, réservé àl’extrême, comme tous les timides, Valvert qui ne connaissait guèreà Paris que les deux Pardaillan auxquels il n’avait jamais osé seconfier, Valvert n’arrêtait pas de bavarder depuis qu’il avait sousla main un confident.
Il est vrai que Landry Coquenard se montrait le plus complaisantdes confidents, sachant écouter avec une inaltérable patience despuérilités vingt fois répétées. La vérité est que s’il se montraitsi attentif, c’est que Valvert lui parlait de Brin de Muguet. Et ilavait, lui, une véritable adoration pour celle que, dans son fondintérieur, il n’appelait jamais autrement que« l’enfant » ou la « petite ». Odet de Valvertne se doutait pas de cela. Il se figurait que l’attention de LandryCoquenard prêtait à ses ressassages, venait de l’affectionreconnaissante qu’il lui avait vouée. Et, comme il était lui-mêmed’un naturel très tendre, porté à s’exagérer à l’excès les servicesqu’on lui avait rendus, il lui savait un gré infini et sentait sedévelopper en lui cette sympathie instinctive que, dès le premierabord, il avait éprouvée pour le pauvre diable.
D’autre part, comme Landry Coquenard accomplissait son serviceavec une ponctualité scrupuleuse et se montrait plein de délicatesintentions, il en résultait que l’accord était parfait entre lemaître et le serviteur, et que tous deux étaient égalementenchantés l’un de l’autre. Si bien que, au bout de ces trois joursde vie en commun, il leur semblait qu’ils se connaissaient depuisde longues années et qu’ils ne pourraient plus se séparer. Ce quin’empêchait pas Landry Coquenard, ainsi qu’on a pu le voir, degarder ses petits secrets pour lui.
Le vendredi soir, à l’heure convenue, Odet de Valvert, à sontour, venait frapper à la porte de l’hôtel Sorrientès. Seulement,lui, il frappait à la grande porte qui s’ouvrit immédiatementdevant lui. Dans le grand vestibule, éclairé par d’énormestorchères de bronze doré, des soldats, l’épée au côté, appuyés surla hallebarde, veillaient devant chaque porte, immobiles et raidescomme des statues. Des huissiers, taillés en hercules, circulaientsilencieusement, graves et recueillis comme des fidèles dans uneéglise, recevaient discrètement les visiteurs nombreux malgrél’heure tardive, et, selon le cas, les éconduisaient prestementavec toutes sortes de ménagements ou d’égards ou, avec la mêmepolitesse onctueuse particulière aux gens d’Église, lesconduisaient dans de vastes et somptueuses antichambres où ilsattendaient d’être appelés. Et cela s’accomplissait dans un ordreparfait, discrètement, poliment, mais avec la célérité des gens quisavent que le temps est précieux et ne veulent pas perdre leleur.
Dès son entrée, le comte Odet de Valvert fut, pour ainsi dire,happé par un de ces huissiers si merveilleusement stylés. À peineeut-il décliné son nom, qu’il fut conduit dans une petite pièce oùil demeura seul. Dès son entrée, il avait été ébloui par le luxeprodigieux qui s’étalait autour de lui.
– Ah çà ! se disait-il en se raidissant, pourdissimuler l’étonnement qui le submergeait, me serais-jetrompé ? Serais-je ici, au Louvre ? Des gardes, desofficiers, des gentilshommes, des pages, des huissiers, les laquaisen quantité innombrable ! Et ces meubles, ces tentures, cestapis, ces tableaux, ces objets d’art entassés avec une prodigalitéinouïe. Oui, par le ventrebleu, je suis ici au Louvre !
Il ne demeura peut-être pas une minute seul. Presque aussitôtd’Albaran parut. Et il entama aussitôt l’interminable échange despolitesses raffinées. Odet de Valvert, sans sourciller, comme s’iln’avait fait que cela toute sa vie, rendit salut pour salut,compliment pour compliment, sourire pour sourire.
– Je vais avoir l’honneur de vous conduire moi-même près deson Altesse, qui vous attend dans ses appartements privés, déclarad’Albaran, après avoir enfin terminé ses politesses.
Il le prit familièrement par le bras et l’entraîna. Ilstraversèrent plusieurs salles meublées avec la même somptuositéextraordinaire. Odet de Valvert, qui se sentait observé par songuide, montrait un visage impénétrable. Mais, malgré son assurance,malgré son apparente indifférence, son émerveillement allait engrandissant et il se disait :
– L’Italie, l’Espagne, la France, ont déversé ici leurstrésors d’art les plus rares, les plus précieux ! Je n’auraisjamais supposé qu’il fût possible d’étaler un luxe pareil et avecquelle science incomparable, quel goût impeccable, toutes cesrichesses sont rangées ! Je me croyais au Louvre ! ParDieu, non, je suis ici tout bonnement dans la demeure du dieuPlutus.
Les premières pièces qu’ils avaient traversées étaientencombrées par une cohue étincelante de seigneurs, qui attendaientpatiemment d’être reçus. Là, c’était le bruit, le mouvement, lavie. Les suivantes se trouvèrent désertes. Là, c’était le calme, lesilence. Et ce calme, ce silence étaient si pesants, siimpressionnants, que d’instinct, sans savoir pourquoi, Valvert semit à marcher sur la pointe des pieds et baissa la voix pourrépondre à son compagnon, tout comme il l’eût fait dans une église.Peut-être, sans s’en rendre compte, subissait-il l’influenced’Albaran qui lui donnait l’exemple.
Ils arrivèrent dans une petite pièce, sorte d’oratoire meubléavec une simplicité relative, doucement éclairé par des cires rosesqui, en se consumant, répandaient dans l’air un léger parfum, trèsdoux. Dans un fauteuil large et profond comme un trône, une femmeétait assise. Une femme !… Un être de beauté prodigieuse,surnaturelle. Trente ans, à peine. Vêtue d’une robe très simple,sans aucun ornement, de fin lin d’une éblouissante blancheur. Pasde bijou, sauf à un doigt, un petit cercle d’or mat, pareil à unealliance. Les mêmes yeux larges et profonds, d’une angoissantedouceur, que nous avons déjà signalés. Des attitudes d’une suprêmeharmonie. La majesté d’une souveraine. C’était cette duchesse deSorrientès, dont nous n’avons vu jusqu’ici que les yeux.
D’Albaran vint se courber devant elle, comme il se fût courbédevant une reine et prononça :
– J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse le seigneurcomte Odet de Valvert.
Ceci fait, il se retira discrètement.
Odet de Valvert, plus ébloui par la prestigieuse beauté de cettefemme qu’il ne l’avait été par les richesses accumulées dans cettefastueuse demeure, se courba avec cette grâce juvénile qui luiétait propre et, se redressant, attendit dans une attitude simpleet digne qu’on lui adressât la parole.
La duchesse de Sorrientès fixa sur lui l’éclat profond de sesmagnifiques yeux noirs. Sur cette physionomie étincelante deloyauté, elle lut l’admiration profonde que sa vue causait. Cetteadmiration ne lui déplut pas sans doute, car quelque chose, commeune lueur de satisfaction, passa dans son regard. Et elle sourit.Elle sourit, et ce fut comme un éblouissement. Elle parla de savoix harmonieuse qui enveloppait comme une caresse, à la fois sidouce et si impérieuse, et elle alla droit au but, sans s’attarderà des compliments, elle :
– Monsieur de Valvert, dit-elle, mon fidèle d’Albaran medit que vous êtes libre et tout disposé à entrer à mon service, siles conditions que je veux vous faire vous paraissent acceptables.Voici ce que je vous offre ; une somme de cinq mille livrespour vous équiper convenablement d’abord ; deux mille livrespar mois, le logement et la table chez moi s’il vous plaît de logerchez moi, toutefois ; tous vos frais payés en casd’expédition, et, à la suite de chacune de ces expéditions, unegratification qui variera selon l’importance de cette expédition,mais dont vous aurez lieu d’être satisfait, attendu que j’aitoujours su me montrer généreuse envers ceux qui me servent bien.Cela vous paraît-il acceptable ?
Odet de Valvert plia les épaules comme assommé. On lui offraitdeux mille livres par mois, à lui qui hésitait à en demander cinqcents, tant ce chiffre lui paraissait exorbitant. On conviendraqu’il y avait de quoi être ébloui. D’autant plus que, depuis qu’ilavait mis les pieds dans ce merveilleux hôtel, il allaitd’éblouissement en éblouissement. Il se remit vite pourtant. Et, entoute sincérité, répondit :
– C’est trop, madame.
– Monsieur de Valvert, prononça gravement la duchesse deSorrientès, on ne saurait jamais payer trop cher les services d’unhomme de votre valeur. Vous acceptez donc ?
– Avec joie, madame.
– Bien. Et soyez tranquille, ce que je viens de vousindiquer n’est qu’un commencement. Tenez pour assuré que votrefortune est faite : je m’en charge.
– Vous me voyez confus de tant de bontés, madame.
La duchesse lui lança un de ses regards profonds. Elle le vitvibrant de sincérité et d’enthousiasme, prêt à se faire massacrerpour elle, dévoué jusqu’à la mort. Elle ne manifesta aucune joie.Elle garda son calme souverain. Il semblait qu’elle était habituéeà n’avoir autour d’elle que des dévouements poussés jusqu’aufanatisme. Un de plus n’était fait ni pour l’étonner, ni pourl’émouvoir. Elle reprit :
– D’Albaran m’a fait part de la réserve que vous avez faiteconcernant votre souverain…
Elle laissa la phrase en suspens, comme pour lui permettre deplacer son mot. Ou peut-être le sonder, car elle le fouillaitjusqu’au fond de l’âme de son regard de flamme. Si acquis que parutValvert, il répondit aussitôt :
– En effet, madame, je n’entreprendrai jamais rien contremon roi.
C’était prononcé avec une énergie qui ne permettait pas deconserver le moindre doute sur sa fidélité envers son roi.Néanmoins, la duchesse insista. Et, avec un sourire :
– Si je vous demandais cela, vous renonceriez à la fortuneque je vous offre ?
– Sans hésiter, madame. Plutôt demeurer gueux toute ma vie,que de trahir mon roi. J’ajoute, madame, que non seulement jen’entreprendrai rien contre lui, mais encore je combattrai detoutes mes forces quiconque, à ma connaissance, entreprendra quoique ce soit contre lui.
Ceci encore était prononcé sur un ton qui ne laissait aucundoute sur sa résolution. La duchesse continua de sourire, mais nerépondit pas sur-le-champ. Était-elle fâchée ou satisfaite de laréponse ? Valvert, qui l’observait avec attention, n’aurait pule dire, tant elle se montrait impénétrable. Cependant, comme ellene répondait pas encore, il s’inquiéta en lui-même :
« Oh ! elle voulait donc m’employer contre leroi !… Voilà bien ma chance ! Pour une fois que lafortune s’offre à moi pour tout de bon, je suis obligé del’écarter ! »
Enfin, la duchesse se décida, et souriant toujours :
– Noble désintéressement, scrupules généreux, qui vous fontle plus grand honneur, mais qui ne me surprennent pas de vous, quime prouvent simplement que je vous ai bien jugé, monsieur, et quifont que, plus que jamais, je suis désireuse de vous attacher àmoi, assurée que je suis de trouver en vous le même dévouement pourma personne que vous montrez pour votre roi, dit-elle.
Ces paroles firent rentrer la joie à flots dans le cœur deValvert, qui s’inclina en signe d’assentiment. La duchesse continuaavec une gravité soudaine :
– Rassurez vous, monsieur, je suis ici pour travaillerde toutes mes forces en faveur du roi de France (elleinsistait sur les mots que nous avons soulignés). Je ne vousdemanderai donc rien qui ne soit pour son service. Même quand celan’y paraîtra pas.
– En ce cas, disposez de moi, madame, comme bon vousl’entendrez. Vous trouverez en moi fidélité et dévouementabsolus.
– Je le sais, fit gravement la duchesse.
Elle se tourna vers une petite table qui se trouvait à portée desa main, griffonna quelques lignes et frappa sur un timbre. À cetappel, d’Albaran parut et se tint immobile près de la porte. Sanss’occuper de lui, elle se retourna vers Valvert :
– Je vous ferai connaître en temps et lieu ce que j’attendsde vous, dit-elle. En attendant, vous serez attaché à ma personneet vous n’aurez d’ordres à recevoir que de moi, uniquement. Parcontre ici, tout le monde devra vous obéir… Hormis d’Albaran qui,comme vous, n’a d’ordres à recevoir que de moi-même, et aveclequel, je l’espère, vous vivrez en bonne intelligence ; jevous rappelle que vous aurez votre appartement ici, que vous serezlibre d’occuper ou de ne pas occuper, à votre convenance.
– Quand voulez-vous que je commence mon service,madame ?
– Mais le plus tôt possible. Toutefois, prenez le temps devous équiper.
– Ceci peut être fait dès demain, madame.
– Après-demain, c’est dimanche, jour consacré au Seigneur.Soyez ici lundi matin, voulez-vous ?
– Lundi matin, je viendrai prendre vos ordres, madame. D’unléger mouvement de tête, elle opina. Et s’adressant à d’Albaran, enlui tendant le feuillet sur lequel elle avait écrit quelquesmots :
– D’Albaran, dit-elle, conduis M. le comte de Valvertà mon trésorier, qui lui comptera la somme portée sur ce bon.Ensuite, tu lui montreras l’appartement qui lui est destiné. Allez,monsieur de Valvert.
Et d’un geste de reine, elle les congédia tous les deux.
Tous les deux s’inclinèrent comme ils eussent fait devant unereine et sortirent. Dehors, Valvert dut essuyer les compliments ducolosse, qui se félicitait de l’avoir pour compagnon, avec une joiequi paraissait sincère. Chez le trésorier, Valvert, qui croyaitfaire un rêve éblouissant, se vit compter, en belles pièces d’or,cinq mille livres, qui furent empilées dans un sac de cuir. Plusdeux mille livres.
– Pour le premier mois de Monsieur le comte, payé d’avance,déclara le trésorier avec son plus gracieux sourire.
Et les deux mille livres allèrent s’ajouter aux cinq mille dansle petit sac de cuir. Toujours conduit par d’Albaran, Valvertsortit, pressant contre sa poitrine le précieux sac qu’il couvaitd’un regard attendri. La visite à l’appartement qui lui étaitdestiné fut rapidement expédiée. Valvert ayant déclaré que sonintention était de n’occuper qu’accidentellement, en cas denécessité absolue, cet appartement qui, quoique assez simple, n’enparaissait pas moins un merveilleux nid, comparé à son taudis de larue de la Cossonnerie.
La visite terminée, d’Albaran qui, visiblement, s’efforçait dese montrer bon camarade, se fit un devoir de lui donner quelquesindications préliminaires, au sujet du service qui allait être lesien et de lui faire connaître les goûts, les habitudes, voire lespetites manies de celle qui allait être sa maîtresse. Comprenantl’utilité des renseignements qu’on lui donnait, Valvert l’écoutaavec une attention soutenue, nota soigneusement dans sa mémoire lesdétails qui lui parurent importants et remercia chaleureusement lecolosse.
– Son Altesse, dit celui-ci en terminant, se montre trèsexigeante, très stricte. Elle ne pardonne jamais deux fois unenégligence où une distraction dans le service. Ce sont là petitesmisères, qu’avec un peu de bonne volonté, on peut facilements’éviter. D’ailleurs, elle rachète cela par une générosité dont onne peut se faire une idée. Elle a fixé vos gages à deux millelivres par mois. Vingt-quatre mille livres par an, c’est une sommequi a de quoi satisfaire le plus exigeant. Bien des maîtres s’entiendraient là. Elle, non, et vous verrez qu’au bout de l’an, lesgratifications reçues égaleront pour le moins les gages. Quand onpaye ainsi, plus que royalement, on peut, je pense, exiger de sesgentilshommes, comme du plus humble de ses serviteurs, uneobéissance passive. Faites votre profit de ce que je vous dis là etvous verrez que vous vous en trouverez bien.
Valvert, tout simplement, fit mentalement la multiplication devingt quatre mille par deux. Il avait fait un peu la grimace enentendant parler des exigences de la duchesse et surtoutd’obéissance passive. Il estima, comme d’Albaran, que quarante-huitmille livres par an permettaient à celui qui les donnait de semontrer quelque peu exigeant.
– Bon, dit-il, on fera de son mieux pour la satisfaire.
– Ce n’est pas tout, reprit d’Albaran, vous voilàmaintenant à l’abri des entreprises de M. le maréchal d’Ancrequi, je vous l’ai dit, vous veut la malemort. Vous allez être undes premiers gentilshommes de Son Altesse. Tenez pour assuréqu’elle saura vous défendre avec vigueur.
– Oh ! fit insoucieusement Valvert, pour me défendre,je compte surtout sur ceci et sur ceci.
Et il frappait rudement sur ses deux bras et sur le pommeau deson épée.
– Vous êtes fort, je le sais, mais M. d’Ancre est toutpuissant. Il peut vous faire arrêter. Si ce malheur vous arrivait,n’oubliez pas de vous réclamer de la duchesse. Du fait que vous luiappartenez, vous êtes inviolable. Nul, dans ce royaume, ne peutporter atteinte à votre liberté… sans le consentement de SonAltesse.
– Pas même le roi ? railla Valvert.
– Pas même le roi ! répliqua gravement d’Albaran.
Valvert le considéra avec attention. Il le vit très sincère,très convaincu. Il cessa de railler. Et le fouillant duregard :
– En sorte que si le roi me faisait arrêter ?
– Son Altesse irait au Louvre vous réclamer.
– Et le roi me ferait remettre en liberté ?
– Oui.
– S’il refusait ?
– Il ne refusera pas…
– Pourtant ?…
– Il ne refusera pas… Il ne pourra pas refuser.
– Ah çà ! notre maîtresse est donc bienpuissante ?
– Au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
Pendant qu’il posait ces questions, Valvert ne cessait deregarder d’Albaran droit au fond des yeux. Et il se convainquit dela parfaite sincérité du colosse. Il n’y avait pas à setromper : il était absolument convaincu de la toute puissancede sa maîtresse. Et comme il y avait de longues années qu’il étaità son service, on pouvait croire qu’il avait de bonnes raisons pourmontrer tant d’assurance.
Valvert n’insista pas davantage. Après avoir remercié unedernière fois, il enfouit son sac au fond de sa poche, s’enveloppadans son manteau et sortit de l’hôtel. Dehors, la nuit était tout àfait venue. La rue Saint-Nicaise longeait le rempart d’un côté. Del’autre côté, il n’y avait que l’hôtel de Sorrientès à sonextrémité, puis la chapelle Saint-Nicolas et les Quinze-Vingts àl’autre extrémité, près de la rue Saint-Honoré. Entre lesQuinze-Vingts et Saint-Nicolas courait un long mur masquant desterrains et le cimetière contigu à la chapelle. De-ci, de-là,quelques masures qui paraissaient abandonnées coupaient ce mur. Lelieu était sinistre, propice à souhait à un mauvais coup.
Valvert n’y prit pas garde. Pendant qu’il se dirigeait vers larue Saint-Honoré d’un pas souple, allongé, il avait l’espritpréoccupé par les dernières paroles de d’Albaran. L’assurance ducolosse au sujet de la puissance de la duchesse de Sorrientès avaitproduit sur lui une impression profonde. Chose bizarre, qu’il eûtété bien en peine d’expliquer, dont il ne se rendait peut-être pastrès bien compte, au lieu de le rassurer, cette toute-puissanceocculte de la mystérieuse étrangère, au service de laquelle ilvenait de s’engager, lui causait une indéfinissable inquiétude. Etil songeait :
« Décidément, qu’est-ce que cette duchesse de Sorrientès,dont je n’ai jamais entendu parler ?… Chez elle, devant elle,si incomparablement belle, je me sentais transporté de joie,j’étais tout feu tout flamme… D’où vient que maintenant me voicitout morose ?… Çà, quelle mouche venimeuse m’a piqué ?…En dehors des mirifiques promesses qu’elle m’a faites et qu’on peuttoujours esquiver, il est un fait certain, c’est que j’emporte dansma poche sept mille livres en bel et bon or. Sept mille plus cinqmille que vaut l’agrafe font douze mille. Douze mille livres, c’estdéjà une fortune !… une fortune que je tiens !… Et je nesaute pas de joie… Que la fièvre me ronge !… Tout cela parceque ce d’Albaran si aimable, si poli – ah ! qu’il est doncaimable et poli, ce comte d’Albaran ! – m’a assuré que samaîtresse, notre maîtresse, est assez puissante pour imposer sesvolontés au roi lui-même !… Comment ? par le sang deDieu, comment ?… »
Voilà ce que se disait Odet de Valvert. Et il était si absorbépar ses pensées, qu’il ne s’apercevait pas qu’il faisait nuitnoire, que les rues étaient désertes et que des ombres inquiétantesse coulaient aux coins des rues, dans les renfoncements, sous lesauvents. Cependant, à force de ressasser tout ce qu’il avait vu etentendu, il finit par se dire :
« Eh ! que m’importe après tout ! Par la fièvreet la peste, vais-je me plaindre maintenant d’avoir eu la bonnefortune d’avoir mis la main sur un maître plus riche, plus généreuxet, peut-être, plus puissant que le roi ?… Elle m’a dit :“Je suis ici pour travailler de toutes mes forces en faveur du roide France”. Elle l’a dit en propres termes, et je m’en souviensfort bien. Une femme comme celle-là ne s’abaisse pas à mentir. J’endonnerais ma tête à couper. Donc, je puis être tranquille, etpuisque ma fortune semble vouloir m’accorder ses faveurs, ne lalâchons pas, ventrebleu ! »
S’étant rassuré de la sorte, Valvert s’inquiéta soudain de sevoir dans le noir. Jamais pareille inquiétude ne lui était venue.C’est que jamais, il ne s’était vu en possession d’une somme aussiforte que celle qu’il avait emportée de l’hôtel de Sorrientès.D’instinct, sa main alla chercher sa poche et s’assura que leprécieux sac s’y trouvait toujours. Puis son poing se crispa sur lagarde de son épée, il prit le milieu de la chaussée et allongeaencore le pas.
Malgré ces craintes inconnues jusqu’à ce jour, il arriva sansencombre rue de la Cossonnerie. Il se rua dans l’allée, fermasoigneusement la porte derrière lui et grimpa les marches del’escalier quatre à quatre. Il fit irruption dans sa mansarde et,rayonnant, toute sa joie revenue, annonça triomphalement :
– La fortune, Landry, j’apporte la fortune !
– Faites voir, monsieur.
– Regarde.
Il ouvrit le sac, l’éleva au-dessus de la table et laissaretomber en cascade bruissante les pièces rutilantes. Ce fut unruissellement d’or.
– Combien, monsieur ? s’informa Landry Coquenard, quiouvrait des yeux émerveillés.
– Sept mille, fit laconiquement Valvert qui riait de toutson cœur des mines de son écuyer.
– La somme est coquette. Je suppose que c’est là le premierquartier ?
– Tu ne doutes de rien, toi !… Non, il y a là cinqmille livres pour m’équiper et deux mille pour le premier mois.
– Ce qui fait vingt-quatre mille au bout de l’an. Par lagueule de Belzébuth, c’est appréciable.
– De fixe, Landry, de fixe. Il y a les gratifications enplus.
– Qui peuvent se monter à… ?
– À la même somme… si je m’en rapporte à ce que dit lecomte d’Albaran.
Landry Coquenard fit entendre un long sifflementd’admiration.
– Son Altesse Mme la duchesse de Sorrientèsfait bien les choses, dit-il. Pour le coup, vous aviez raison,monsieur : c’est la fortune, la vraie fortune, la grandefortune.
Il s’approcha de la table, plongea les mains dans le tas ets’amusa à faire tinter les pièces.
– Tiens ! c’est de l’or espagnol ! dit-ilsoudain.
– Voyons cela ! s’écria vivement Valvert. Il prit unepoignée de pièces et vérifia.
– Toutes à l’effigie de Philippe III d’Espagne !…Voilà qui est étrange ! fit-il soudain assombri.
– Pourquoi étrange ? s’étonna Landry Coquenard.Mme la duchesse de Sorrientès est espagnole, elle aapporté de l’or de son pays, elle le distribue, royalement, ma foi,je trouve cela très naturel, moi.
– Au fait, reconnut Valvert, tu as raison. Je ne sais sic’est là un effet de ma nouvelle fortune, mais je n’ai plus que desidées saugrenues dans la tête.
– Quant à moi, conclut Landry Coquenard avec une grimacemélancolique, si Mme la duchesse voulait bien medonner seulement le quart de cette somme, je vous assure que je nem’aviserais pas d’éplucher de quel pays vient son or.
– Tu as raison. Décidément, je crois que je perds l’esprit.Mais, dis-moi, Landry, je crois bien que l’émotion m’a creusé. Jemeurs de faim, figure-toi. N’as-tu pas quelque chose à me donner àmanger ? La moindre des choses.
– Monsieur, il reste un pâté intact et la moitié d’unevolaille. J’ai des œufs aussi, et du lard. Je puis vous fairesauter une omelette.
– Non, le pâté et la volaille suffiront.
– Monsieur, je ne vous cache pas que l’émotion m’a creuséaussi, moi. Je ne serai pas fâché de me mettre quelque chose sousla dent. Et dame, pour deux, je crains que ce ne soit un peumaigre.
– Alors, fais ton omelette. Mais, comme je m’aperçois quetu es un goinfre insatiable, fais-la un peu forte… si toutefois tuas des œufs en quantité suffisante.
– J’en ai douze, monsieur. Rapportez-vous-en à moi. Pendantque son maître lui racontait son entrevue avec la duchesse deSorrientès, Landry Coquenard ravivait le feu qui couvait sous lacendre, disposait le couvert, confectionnait l’omelette et, sansdoute pour ne pas donner un démenti à son maître, qui venait de letraiter de goinfre, y mettait bravement sa douzaine d’œufs, plusune énorme tranche de lard découpée en menus morceaux,convenablement rissolés. De plus, en cherchant bien, il découvritun gros saucisson à peine entamé, plus quelques tranches de jambonappétissant, plus quelques menues pâtisseries sèches et un pot deconfiture.
Bref, ce fut un repas complet, arrosé de quatre flacons d’unpetit beaugency des plus passables et couronné par une vieillebouteille d’un excellent vouvray, qu’ils firent là. Après quoi,Valvert sentit toute sa confiance et sa bonne humeur lui revenircomme par enchantement et put se coucher avec des idées plusriantes dans la tête.
Peut-être n’avait-il fait ce repas que pour obtenir ce résultatet s’étourdir.
Le lendemain matin, Odet de Valvert fut tout étonné de voirqu’il n’éprouvait pas la satisfaction qu’il était en droitd’attendre de l’heureux changement survenu dans ses affaires.Qu’est-ce donc qui le chiffonnait ? Il n’aurait su le dire. Oupeut-être cherchait-il à se le dissimuler à soi-même. Peut-être sanouvelle fortune lui paraissait-elle si extraordinaire qu’il avaitpeine à y croire, qu’il ne pouvait pas se figurer qu’elle durerait.Peut-être…
Toujours est-il que, comme la veille, il dut faire un effort surlui-même pour se remonter ; comme la veille, il lui fallutchercher, dans un déjeuner copieusement arrosé, un peu de cettegaieté qui lui était naturelle et coutumière, quand il n’étaitqu’un pauvre hère tirant le diable par la queue, jamais assuré dulendemain et qui semblait le fuir depuis que sa fortune semblaitassurée. Comme la veille, il puisa dans une bouteille de vieuxvouvray, un peu d’excitation bruyante, qu’il crut – ou feignit decroire – être de la joie.
Cependant, malgré lui, il conservait une arrière-pensée, carlorsque Landry Coquenard qui, lui, n’en cherchait pas si long etexultait franchement et sincèrement, lui demanda s’il n’allait passe mettre en quête d’un appartement plus vaste, plus riche, plusconforme à la brillante situation qu’était la sienne maintenant, ilrépondit sur un ton assez sec :
– Nous verrons plus tard… Nous sommes très bien ici.
Ce qui étonna beaucoup le digne Landry Coquenard qui se demanda,non sans inquiétude :
– Est-ce que la fortune le rendrait ladre ?…
Ensuite, lorsque le même Landry Coquenard s’informa si cen’était pas ce jour-là qu’il allait se déclarer et faire sa demandeen mariage, sur le même ton assez sec il fit à peu près la mêmeréponse. Mais, cette fois Landry Coquenard ne s’étonna pas. Il eutun sourire assez ironique et leva les épaules d’un air dedédaigneuse pitié. Évidemment, il s’attendait à voir reculer unedémarche qui paraissait effrayer particulièrement l’amoureuxtimide.
Enfin, alors que le brave serviteur s’attendait à voir sonmaître se ruer en achats chez tous les marchands à seule fin des’équiper comme il convenait à un des premiers gentilshommes deMme la duchesse de Sorrientès, il ne fut pas peusurpris de l’entendre dire, cette fois, sans lui avoir riendemandé :
– M. de Pardaillan est un peu comme un père pourmoi. C’est l’homme que j’aime et que je respecte le plus au monde.Jehan de Pardaillan est mon cousin par alliance. Je l’aime comme unfrère et il me le rend bien. Avec ma cousine Bertille de Saugis, lafemme de Jehan ce sont les seuls parents que je me connaisse. Jeleur dois de leur communiquer, à eux, les premiers, la bonnenouvelle de mon heureux changement de fortune. Je m’en vais la leurporter, pour qu’ils se réjouissent avec moi.
Il donnait là bien des explications qu’on ne lui demandait paset qu’il eût fort bien pu se dispenser de donner. Ce fut ce que sedit Landry Coquenard pendant qu’il s’en allait.
L’auberge du Grand-Passe-Partout – autre enseignesignificative comme les aimaient nos anciens : le grand passepartout, c’était une pièce d’or –, où logeait le chevalier dePardaillan, était située rue Saint-Denis, non loin du logis deValvert. C’est là qu’il se rendit tout d’abord. Il y fut enquelques minutes.
Dans un de nos précédents ouvrages, nous avons eu l’occasion defaire connaissance avec l’hôtesse dame Nicole, qui reçut elle-mêmeM. le comte de Valvert. Disons que les quelques annéesécoulées semblaient n’avoir eu aucune prise sur elle. Elle étaitdemeurée une grassouillette et fort plaisante personne, accusanttrente-cinq ans environ.
– M. le chevalier, dit-elle, est parti hier avecM. le marquis, son fils, lequel était mandé à Saugis parMme la marquise, son épouse.
– Serait-il arrivé quelque chose de fâcheux à ma cousineBertille ? s’inquiéta Valvert.
– Je ne pense pas, monsieur le comte. M. le chevalierne paraissait pas inquiet.
– Vous a-t-il dit quand il serait de retour ?
– Il ne m’a rien dit. Et avec un soupir :
– Est-ce qu’on sait jamais avec M. le chevalier !Il sera peut-être ici demain… peut-être dans un an.
Et avec un soupir plus accentué, plus douloureux :
– Peut-être jamais…
Valvert n’insista pas et se retira sans faire connaître le motifde sa visite, que dame Nicole, de son côté, oublia de luidemander.
– Voilà bien, ma chance ! soupira Valvert en s’enallant. M. de Pardaillan, qui connaît tout le monde ettant d’illustres personnages, m’aurait peut-être dit, lui, cequ’est au juste cette duchesse de Sorrientès !… Cette duchessequi paie ses gentilshommes dix fois plus que ne fait le roi deFrance !… Cette duchesse qui prétend obliger le roi lui-même àrespecter ses gens qu’elle dit inviolables !… Il m’auraitrenseigné, conseillé, guidé, lui. Et voilà qu’il est absent, justeau moment où j’ai besoin de lui !… Aussi, diantre soit de moi,pourquoi ne suis-je pas venu le trouver dès la visite de ced’Albaran, si confit en politesses ! Maintenant, que vais-jefaire ?
Ainsi, Valvert était venu trouver Pardaillan, dans l’espoird’être renseigné sur la duchesse de Sorrientès. Il avait doncbesoin de se renseigner ? Il n’était donc plus décidé à entrerà son service ? Il faut bien le croire, puisqu’il se montraitsi cruellement déçu de l’absence du chevalier et qu’il se demandaitce qu’il allait faire.
Il se mit à errer par les rues, à la recherche de Brin deMuguet. Mais il n’y mettait pas la même ardeur que d’habitude. Ilétait même si préoccupé que, ne l’ayant pas rencontrée, il secontenta de soupirer deux ou trois fois et ne se montra pas aussiaffecté qu’il l’était d’ordinaire, quand pareil contretemps luiarrivait. Toute la matinée, il déambula ainsi, un peu au hasard,plongé qu’il était dans des réflexions interminables. Et il fautcroire qu’il n’avait pu se décider à prendre une résolution, car aulieu de faire ses emplettes, il reprit le chemin de son logis àl’heure du dîner.
Malgré sa préoccupation, il fit copieusement honneur au repasque lui avait préparé Landry Coquenard. Celui-ci avait, à diversesreprises, tenté d’amorcer la conversation sans se laisser rebuterpar les quelques monosyllabes qu’il arrachait péniblement à sonmaître. Mais, devant un coup d’œil de travers que Valvert lui avaitlancé, il comprit qu’il eût été imprudent d’insister, et il sel’était tenu pour dit.
Son repas expédié, Valvert resta encore une longue heure attablédevant un flacon qu’il vidait petit à petit. Au bout de ce temps,il se trouva que le flacon ne contenait plus une goutte de vin. Ilse trouva aussi que Valvert s’était enfin décidé. Il se leva etavertit Landry Coquenard :
– Je sors. Je vais m’équiper.
Il sortit, en effet. En descendant l’escalier, il grommelaitavec humeur :
– Tant pis, arrive qu’arrive, j’y vais ! Il seraitinsensé, vraiment, de refuser une situation aussi inespérée pourdes billevesées… Au surplus, j’aurai l’œil et l’oreille au guet. Àla moindre chose suspecte que je surprends, j’exige uneexplication. Et si cette explication ne me satisfait pas, je meretire. Voilà.
Sa résolution étant fermement prise, toutes ses hésitations ettergiversations cessèrent du coup. Il retrouva même son insouciantebonne humeur accoutumée. Quand il rentra le soir, ses emplettesétaient terminées et sa bonne humeur subsistait toujours, sansqu’il eût besoin de chercher un peu de gaieté au fond du flacon.Avec sa bonne humeur, il retrouva sa langue et il ne cessa debavarder. Il ne dit pas un mot de la duchesse de Sorrientès. Maisil parla de Brin de Muguet. Et quand il était sur ce sujet-là, ilne se lassait pas de parler, de même que Landry Coquenard ne selassait pas d’écouter. Naturellement, il parla mariage, fit desprojets d’avenir et se désola naïvement :
– Quel dommage que demain soit dimanche, qu’il n’y ait pasmarché, que je ne sache où la rencontrer. J’aurais mis le bel habitde velours marron que j’ai acheté ce tantôt. Ainsi superbementparé, peut-être, aurais-je produit quelque effet sur elle.
– Dites sûrement, monsieur, appuya Landry Coquenard,quoique à vrai dire, quand on est bâti comme vous l’êtes, qu’on avotre élégance naturelle et votre distinction, on n’a pas besoind’un bel habit pour être remarqué des femmes. Mais ne vous désolezpas pour cela monsieur. Vous la verrez lundi et je vous réponds quevous ferez votre effet. Peste, il faudrait qu’elle fût biendifficile pour ne pas vous trouver à son goût.
Le lundi matin, à l’heure que lui avait indiquée d’Albaran,Valvert se présenta devant la duchesse de Sorrientès. De ce coupd’œil rapide et sûr, qui semblait lui être particulier, elle ledétailla des pieds à la tête. Il avait vraiment fort grand air sousson costume d’une opulente simplicité et qui lui seyait à ravir.Elle sourit, satisfaite, et lui fit un accueil des plus gracieux.Elle-même le présenta à son entourage immédiat et il prit séancetenante son service.
Vers dix heures, il sortit. Et il se heurta à Brin de Muguet quis’avançait souriante et gracieuse, les bras chargés de fleurs. Ilfut si suffoqué, qu’il s’arrêta tout interdit, sans remarquer qu’illui masquait la porte vers laquelle elle se dirigeait etl’empêchait ainsi d’entrer.
Elle, elle fut tout aussi surprise que lui. Et tout d’abord,elle eut ce léger froncement de sourcils qui indiquait que larencontre, qu’elle croyait peut-être voulue, lui était désagréable.Mais, malgré qu’elle n’eût pas paru le regarder, elle remarqua fortbien l’heureux changement survenu dans sa mise. Et comme il sortaitde l’hôtel, elle comprit qu’il devait être depuis peu de la maison,que cette rencontre-là, du moins, était purement fortuite. Commeelle l’avait déjà fait une fois, elle dut se reprocher sonmouvement d’humeur. Et elle sourit gentiment.
Cependant, comme il lui barrait toujours le passage sans s’enapercevoir, elle dut s’arrêter. Alors elle ne voulut pas avoirl’air de reculer, elle ne voulut pas, surtout, avoir l’air d’uneprude sotte et ingrate et mal élevée. Et il arriva cette chose toutà fait imprévue de Valvert : ce fut elle qui, la première, luiadressa la parole. Et de sa voix musicale, avec son sourireespiègle :
– J’étais si troublée, l’autre jour, que je n’ai pas suvous remercier comme il convenait, pour le signalé service que vousm’avez rendu. Pardonnez-moi, monsieur, et ne croyez pas que je suisune ingrate…
– Je vous en prie, madame, interrompit-il vivement en sedécouvrant, ne parlons pas de cela. J’espère que ce malotru quej’ai châtié comme il le méritait vous laisse tranquillemaintenant.
– Pour le moment, oui, dit-elle en riant. C’est que vousl’avez fortement étrillé, et il ne doit pas être en état de semontrer dans la rue.
– S’il s’avise de recommencer, faites-moi l’honneur de m’enaviser et je vous réponds que cette fois sera la dernière, que cedrôle se permettra de manquer au respect que tout homme bien nédoit à une femme, fit-il avec chaleur.
La glace se trouvait rompue. Elle, qui le voyait trèsrespectueux, commençait à se rassurer sans doute, et se montraittrès naturelle, nullement embarrassée, espiègle et souriante commeelle était de son naturel. Lui, s’émerveillait d’avoir pu luiparler sans gaucherie et sans trouble, comme il eût fait avecn’importe quelle autre femme. Il s’aperçut alors qu’il l’empêchaitde passer. Il s’écarta vivement, s’excusa :
– Je vous demande pardon, je suis là comme une brute à vousbarrer le passage.
– Oh ! le mal n’est pas grand, et je ne suis pas sipressée, dit-elle. Et elle se mit à rire, d’un joli rire clair,franc, bien perlé, un peu malicieux. Elle riait de sa mine confuseet de la vivacité avec laquelle il s’était injurié lui-même. Il lecomprit très bien. Il se mit à rire comme elle, avec elle. Etcomme, maintenant que la porte était dégagée, elle ne se pressaitpas de passer, il s’informa très naturellement :
– C’est donc vous qui fleurissez l’hôtel ?
– Oui, depuis quelques jours, dit-elle simplement.
Et elle expliqua :
– J’ai eu la chance d’être aperçue parMme la duchesse comme je vendais mes fleurs dans larue. Comme une bonne bourgeoise, elle m’a abordée, m’a prisquelques fleurs qu’elle m’a royalement payées, et, sans morgue,avec une simplicité, une bonté, qui m’ont été droit au cœur, elleest restée un long moment à causer avec moi. J’ai eu le bonheur delui plaire, à ce qu’il paraît, elle m’a demandé si je voulaisentrer à son service. Je lui ai répondu, en toute franchise, quej’aimais mon métier qui me permettait de vivre indépendante, et queje ne voulais pas le quitter. Elle m’a très bien comprise. Elle m’aapprouvée. Et elle m’a demandé de venir tous les jours, vers cetteheure-ci, lui apporter quelques fleurs et les disposer dans sonoratoire et son cabinet. C’est incroyable, qu’une si grande dame,devant qui on éprouve un respect si profond qu’il va jusqu’à lacrainte, puisse montrer tant de bonté de cœur, tant de délicategénérosité. Croiriez-vous qu’elle me donne deux pièces d’or pourdes fleurs, sur lesquelles je réaliserais un assez joli bénéfice,en les vendant seulement une livre. Je le lui ai dit, monsieur, carje suis honnête. Savez-vous ce qu’elle m’a répondu ?
– J’attends que vous me fassiez l’honneur de me le dire,fit Valvert, qui était aux anges et qui eût voulu que ce babillagenaïf ne cessât jamais.
– Elle m’a répondu que mes fleurs seraient, en effet, bienpayées une livre. Mais que le goût avec lequel j’arrangeais cesfleurs chez elle valait bien, à lui seul, les deux pistoles qu’elleme donnait.
– Elle a raison, déclara Valvert avec conviction. J’ai vuvos bouquets et j’ai admiré l’art consommé du fleuriste qui lesavait faits. J’étais loin de me douter que ce fleuriste c’étaitvous. J’aurais dû m’en douter cependant.
Ce fut à son tour d’interroger, peut-être pour détourner lescompliments :
– Vous êtes donc au service de Mme laduchesse ?
Et, avec un coup d’œil malicieux à son magnifiquecostume :
– Depuis peu ?
– Depuis ce matin, fit Valvert en rougissant de plaisir,car il avait surpris le coup d’œil.
– Je me réjouis de tout mon cœur pour vous, monsieur. Vousavez là une maîtresse incomparable, tout à fait digne d’un homme decœur tel que vous.
La porte venait de s’ouvrir. Elle lui fit une gracieuserévérence et entra. Valvert répondit par un salut des plusrespectueux et s’en alla vers la rue Saint-Honoré, si heureux, siléger qu’il lui semblait qu’il planait. Ce premier entretien avecsa belle avait été pourtant bien banal. N’importe, le premier pasétait fait maintenant, et il jugeait, lui, que c’était énorme.
Depuis, il sut s’arranger de façon à rencontrer la jeune fille,quand elle arrivait ou partait, soit à se trouver dans le cabinetquand elle y entrait. Seulement, la jolie bouquetière, avec sonsourire espiègle, se montrait toujours un peu distante, cela leplus gracieusement du monde. Lorsqu’elle le rencontrait, seule àseul, elle avait toujours une bonne excuse toute prête pour lequitter, après un sourire et une gracieuse révérence. Lorsqu’ellese trouvait dans le cabinet, elle se montrait moins réservée, et sil’occasion se présentait, elle échangeait quelques paroles –toujours banales – avec lui. Et ceci s’explique par ce fait que,dans le cabinet, la duchesse était toujours présente.
En effet, la duchesse, qui semblait s’être prise d’une affectionparticulière pour la mignonne jeune fille, ne manquait jamais dequitter son oratoire et de paraître dans son cabinet, un peu avantl’instant où elle devait arriver. Elle n’en bougeait plus tantqu’elle était là. Et elle ne s’occupait plus que d’elle, observaittous ses mouvements, suivait avec une attention amusée les jolisdoigts de fée, qui, avec une agilité surprenante, comme en sejouant, disposaient dans des vases précieux les fleurs aux teintesvives ou tendres, toujours harmonieusement assorties avec un goûtinné très sûr. Et quand ce travail, qui ne demandait guère plus dequelques minutes, était achevé, quand la bouquetière se disposait àfaire sa révérence et à se retirer, elle la retenait toujours unpeu, la faisait bavarder, paraissait s’intéresser énormément à sespropos parfois naïfs, parfois malicieux, parfois très sérieux,quand elle parlait de ses affaires, en petite ménagère soigneuse etéconome, en commerçante avisée, et souriant à ses boutades avec uneindulgente bonté.
Et c’était non pas seulement « incroyable », commeavait dit Brin de Muguet à Valvert, c’était encore touchant, oui,bien touchant vraiment, de voir cette grande dame, toujours sisouverainement majestueuse et grave, se montrer si simple, sifamilière, si maternellement indulgente avec cette pauvre petitebouquetière des rues. Si bien, que la pauvre petite bouquetière desrues, naturellement renfermée, quelque peu sauvage, d’une fiertésingulièrement ombrageuse sans jamais se départir du respect leplus profond, se sentait tout à fait à son aise, s’abandonnait peuà peu, s’apprivoisait de plus en plus. La pauvre petite bouquetièredes rues, qui n’avait jamais connu la douceur des caressesmaternelles, dont l’enfance s’était déroulée triste, abandonnée,qui n’avait jamais essuyé de la part de La Gorelle que rebuffades,injures, mauvais coups, les pires traitements enfin, qui, dans cetenfer qu’avaient été ses premières années, n’avait rencontré nullepart, ni pitié, ni affection, l’humble petite bouquetière des ruesse mettait à aimer de toutes les forces de son petit cœurreconnaissant cette bienfaitrice qui, oubliant volontairement lehaut rang qui était le sien, se montrait avec elle si douce, sibonne, si maternelle enfin.
Nous avons dit que Valvert avait assisté plusieurs fois à cesentretiens. En effet, la duchesse ne faisait nullement un mystèrede ses singulières relations avec cette pauvre fille des rues. Ellene s’enfermait pas en tête à tête avec elle. À ces entretiens, ellelaissait assister ceux de ses familiers qui, de par leursfonctions, avaient le droit de se tenir près d’elle. Et Valvertétait de ceux-là. Ce qui ne veut pas dire que, quoique présent, ilentendait tout ce que se disaient les deux femmes, ou, pour mieuxdire, ce que disait Brin de Muguet, car la duchesse se contentaitd’écouter en souriant des confidences qu’elle savait provoquer pard’adroites questions. Seulement, dans ces cas-là, elle appelait lajeune fille d’un signe, la faisait asseoir sur un tabouret prèsd’elle et baissait la voix. Comme il régnait chez elle uneétiquette plus stricte et plus méticuleuse, certes, que celle de lacour de France, les assistants – et Valvert avec eux – comprenaientce que cela voulait dire, s’écartaient discrètement, entamaient desconversations à voix basse entre eux, évitaient même de regarder dece côté. Si bien que la duchesse était seule à entendre lesconfidences de Brin de Muguet qui, on peut le croire, ne les eûtpas faites si tout le monde avait pu les entendre.
Car, chose remarquable, qui émerveillait Valvert, stupéfiait lesgentilshommes et faisait pâlir de dépit les femmes présentes de laduchesse – toutes d’excellente noblesse – cette fille, d’humblecondition, qui ne se connaissait ni père ni mère, dans ce somptueuxsalon, devant cette souveraine, parmi cette noble assistance, semontrait aussi à son aise que si elle avait été chez elle :dans la rue. Et plus d’une qui jalousait sa radieuse jeunesse, soncharme et sa beauté, se prenait à envier son tact parfait, ladistinction naturelle de ses manières, la noblesse de sesattitudes, si bien que, n’eût été le costume, on l’eût prise pourune dame de bonne compagnie en visite chez d’autres dames.
La semaine s’écoula ainsi. Les soupçons vagues de Valverts’étaient évanouis – ou assoupis. Ainsi qu’il se l’était promis,durant ces cinq jours, il se tint constamment l’esprit en éveil,attentif à tout, même aux choses les plus simples, les plus banalesen apparence. Il ne découvrit rien de suspect. La vie de laduchesse semblait se dérouler au grand jour, régulière et monotone,remplie par des audiences qu’elle accordait à d’innombrablessolliciteurs, par quelques rares visites qu’elle fit, et surtoutoccupée en bonnes œuvres. Quant à son service, il était de toutpoint ce qu’il eût été s’il avait appartenu àM. de Guise, au prince de Condé ou au roi. Moinsmouvementé même, car au service des princes, qui s’agitaient tousplus ou moins, les expéditions ne lui eussent déjà pas manqué,tandis que, au service de la duchesse, il en était encore àattendre une de ces expéditions.
Ses soupçons se trouvaient donc endormis, ses préventions vaguescontre sa maîtresse disparaissaient. Il est certain que l’admirableconduite de la duchesse envers celle qu’il aimait était pourbeaucoup dans le revirement qui s’opérait en lui. Commentsoupçonner, et de quoi soupçonner une femme qui se montrait sibonne et si généreuse envers tout le monde ? Car, enfin,c’était une chose qu’il avait pu constater cent fois depuis le peude temps qu’il faisait partie de la maison : pas une infortunen’avait fait en vain appel à la charité de la duchesse. Cette femmeavait toujours la main ouverte pour donner. Puis, et de ceci il nese rendait peut-être pas compte, il subissait, comme tous ceux deson entourage, le charme particulier que cette femme extraordinaireexerçait sur tous ceux qui l’approchaient, et elle était en trainde prendre sur lui le même ascendant prodigieux qu’elle imposait àtous, grands et petits. Tout doucement, sans s’en apercevoir, ildevenait un fanatique, comme d’Albaran, de cette duchesse deSorrientès, au service de laquelle il avait hésité à entrer, malgréles conditions éblouissantes qu’elle lui faisait.
Maintenant, ce changement qui se faisait en lui s’opérait-il àl’insu de la duchesse et sans qu’elle y fût pour rien, ou bienétait-il le fait de sa volonté réfléchie ?
La duchesse n’était pas femme à trahir ses sentiments ou sesintentions. Incontestablement, et depuis fort longtemps, elle avaitappris à montrer un visage impénétrable ou à ne laisser voir queles sentiments qu’il lui plaisait de faire croire qu’elle avait.Cependant, si nous nous en rapportons à de certains regards qu’ellefixait sur lui parfois, nous ne croyons pas nous tromper en disantque, pour des raisons connues d’elle seule, elle suivait à sonégard – ainsi qu’à l’égard de Brin de Muguet, fille de Concini – unplan mûrement réfléchi et exécuté avec une patiente ténacité querien ne pouvait rebuter, et une habileté qui tenait du prodige.
Oui, assurément, c’était elle qui avait voulu gagner laconfiance et l’affection de la « fille de Concini ». Elley avait pleinement réussi. Elle qui avait voulu pareillement gagnerla confiance de Valvert et, de plus, son dévouement : undévouement aveugle, absolu, ne reculant devant aucun sacrifice.Elle n’en était pas encore là, mais elle sentait qu’elle gagnaittous les jours du terrain et que bientôt il serait à elle corps etâme, au point où elle le voulait, c’est-à-dire un instrument docileentre ses mains puissantes ne voyant et n’entendant que ce qu’ellevoulait qu’il vît ou entendît, ne comprenant que ce qu’elle voulaitqu’il comprît, ne pensant que comme elle voulait qu’il pensât. Ilest probable que, volontairement ou inconsciemment – comme Brin deMuguet elle-même, par exemple – tout le monde, autour d’elle,l’aidait dans la tâche qu’elle s’était assignée.
Et le chef-d’œuvre, le miracle était que cela s’accomplissaitsans que Valvert s’en aperçût, malgré que, poussé par nous nesavons quelle mystérieuse intuition il fût venu là l’espritsingulièrement mis en défiance.
Pourquoi cette femme énigmatique agissait-elle ainsi, et quellesétaient – bonnes ou mauvaises – ses intentions réelles ? Àceci nous répondrons que nous ne tarderons pas à la voir à l’œuvreau grand jour. Nous serons alors fixés. Pour l’instant, il nousfaut revenir à Valvert et à ses amours.
Dès la fin de cette première semaine de son entrée au service dela duchesse, le revirement produit chez le comte de Valvert étaitsi complet qu’il se disait :
– J’étais un sot et un niais ! Je ne sais quellesimaginations stupides et malveillantes je m’étais logées dans latête. La duchesse est la plus loyale, la plus honnête, la meilleuredes femmes, qui soient au monde. Il serait à souhaiter, que nosprinces et princesses de France fussent pareils à cette princessed’Espagne. On verrait assurément moins de misère, on entendraitmoins de sourdes malédictions parmi ceux qui peinent sans relâchepour gagner juste de quoi ne pas mourir de faim. Je suis chez ellejusqu’à la fin de mes jours que je souhaite aussi longs quepossible. Car ce n’est point moi qui quitterai son service, et jesuis sûr qu’elle ne me congédiera jamais, attendu que je mets etmettrai toujours tous mes soins à la satisfaire. Or, puisqu’il enest ainsi, pourquoi tarder à cueillir le bonheur là où je crois letrouver : dans l’amour de ma jolie Muguette ?… Je saisbien qu’elle se montre très réservée avec moi. Mais quoi, c’est sonrôle de jeune fille honnête, qui se respecte. M’aime-t-elleseulement ? Ventrebleu, si je ne lui demande jamais, je ne lesaurai jamais, comme dit Landry, qui est un homme qui ne manque pasde sens. Eh bien, je le lui demanderai pas plus tard que demain. Ilen arrivera ce qu’il en arrivera.
Le lendemain était un dimanche. Cela n’empêcha pas Brin deMuguet de venir comme tous les jours, à l’heure dite, les braschargés de fleurs. Et naturellement, elle avait mis ses habits desjours de fête, sous lesquels elle paraissait encore plus charmanteque d’habitude.
Retiré dans son appartement, Valvert, qui s’était rendu libre cejour-là, la guettait du haut de sa fenêtre. Quand il la vittraverser la cour pour sortir, il descendit précipitamment, biendécidé à en finir. Elle n’avait pas fait quatre pas dans la rueSaint-Nicaise que Valvert la rattrapait.
En le voyant arriver à son côté, elle eut son petit froncementde sourcil, signe de mécontentement chez elle.
Cependant, avec sa politesse accoutumée, d’une voix quitremblait, il implora :
– Voulez-vous me permettre de vous accompagner jusqu’à larue Saint-Honoré ?
Ils n’avaient pas d’autre chemin que la rue Saint-Nicaise pouraller à la rue Saint-Honoré. Elle ne pouvait se dérober à moins derépondre à une politesse par une grossièreté gratuite. Elle acceptad’une simple inclination de tête. Elle le vit très troublé. Ellepressentit la vérité. Car si elle était l’innocence et la puretémêmes, elle n’était pas, elle ne pouvait pas, pauvre enfant de larue, ignorer certaines choses que n’ignorent pas, parfois, lesjeunes filles les mieux gardées. Et la rue Saint-Nicaise, nousl’avons dit, était le plus souvent déserte, comme elle l’était ence moment même, et elle comprit d’instinct que c’était sur cettesolitude que le jeune homme comptait, en quoi elle ne se trompaitpas, du reste. Alors, elle pressa le pas en disant en manièred’excuse :
– Excusez-moi, je suis très pressée. Et, étourdiment, elleajouta :
– C’est que, voyez-vous, le dimanche, je vais à lacampagne. Ce sont les seules heures de réconfort et de bonheur sansmélange dont s’illumine ma pauvre existence, et pour rien au mondeje ne voudrais m’en priver, ou simplement les abréger.
Ces paroles avaient jailli spontanément, comme malgré elle. Ilétait certain qu’elle venait de dire la vérité. Il faut croirepourtant qu’elle avait des raisons de la cacher, cette vérité, carelle ne l’eût pas plus tôt lâchée qu’elle se mordit les lèvres, etregretta amèrement d’avoir parlé.
– Ah ! vous allez à la campagne ! Chez des amis,sans doute ? fit Valvert.
Elle eut un geste évasif et ne répondit pas. Valvert d’ailleursn’insista pas. Comme on dit, il n’avait parlé que pour parler, pours’entraîner, sans trop savoir ce qu’il disait. Ils continuèrentd’avancer côte à côte, en silence. À chaque pas qu’il faisait,Valvert se disait :
« Je parlerai tout à l’heure. »
Et il ne parlait pas. Elle n’était pas très longue, cette rueSaint-Nicaise. Pourtant Valvert la trouvait terriblement courte etse désespérait de voir approcher si vite la rue Saint-Honoré… Larue Saint-Honoré, sillonnée d’une foule de passants endimanchés oùil ne pourrait plus parler et où il lui faudrait se séparer d’elle.Par contre, et c’est tout naturel, elle lui paraissait interminableà elle. Il lui semblait qu’elle n’atteindrait jamais la rueSaint-Honoré… La rue Saint-Honoré, où elle serait délivrée de lamenace qu’elle sentait suspendue sur sa tête.
Ils arrivèrent près de l’hospice des Quinze-Vingts sans avoirajouté un mot. Déjà ils pouvaient voir les passants de la rueSaint-Honoré. Encore quelques pas, ils seraient au milieu de cespassants. Il serait trop tard pour lui. Elle, serait débarrassée.Valvert prit héroïquement son parti.
Il s’arrêta et se plaça devant elle de telle manière qu’il luibarrait le passage. Non pas qu’il eût calculé la manœuvre : ilétait bien trop troublé pour calculer quelque chose. Simplementparce que la rue était étroite et que d’instinct il avait voulutourner le dos à ces horribles gêneurs qui allaient et venaient,là-bas, dans cette maudite rue Saint-Honoré.
Elle dut s’arrêter. Elle le vit très pâle, la sueur del’angoisse au front. Elle comprit. Elle se fit instantanément trèssérieuse, presque hostile. Un pli dur barra son front si pur. Sonregard rieur devint de glace. Et elle eut un geste demécontentement des plus significatifs.
Lui, ne vit rien. Il réunit tout son courage et, à moitiésuffoqué, tant le cœur lui battait violemment dans la poitrine,balbutia :
– Laissez-moi implorer une grâce… une grande grâce de vous.Elle eut un nouveau geste d’ennui, plus accentué, regarda à droiteet à gauche comme si elle cherchait par où elle pourrait s’évaderet, ne trouvant pas sans doute, tenta d’écarter le coup :
– Je vous en prie, dit-elle d’une voix toute changée,laissez-moi passer… Je vous ai dit que j’étais très pressée.
Il implora à son tour :
– Je vous en supplie, laissez-moi parler. Je vous jure queje ne vous retiendrai pas longtemps.
Elle comprit qu’elle devait se résigner à accepterl’inévitable.
– Parlez donc, fit-elle sèchement.
Il se sentit étreint à la gorge par une terrible angoisse. C’estque son attitude, qu’il commençait à bien voir, parlait un langaged’une éloquence terrible pour lui. Ce n’était pas le chaste émoi dela vierge qui, tout en le redoutant, appelle de tous ses vœuxl’aveu de l’aimé. C’était l’air ennuyé de la femme qui n’aime pas,c’était la froide indifférence. Il sentit cela d’instinct. Ilentrevit que la catastrophe allait fondre sur lui. Néanmoins ils’était trop engagé pour reculer maintenant. Il alla jusqu’au bout.Il parla. Et pas une des paroles qu’il avait préparées d’avance nelui revenant à la mémoire abolie, il prononça ceci d’une voixrauque, indistincte :
– Voulez-vous être ma femme ?
Et il le prononça à peu près comme il eût asséné un coup depoing formidable, capable d’assommer un bœuf.
Et l’effet que produisirent ces paroles fut bien, en effet,celui d’une véritable assommade : elle demeura un instant sansvoix, suffoquée, fixant sur lui deux yeux exorbités où se lisait unétonnement immense, prodigieux. Car c’était cela qui la laissaitsans voix : l’étonnement qui la submergeait. Il est clairqu’elle s’attendait à tout, hormis à ces paroles-là. Et comme sielle ne pouvait en croire ses oreilles, elle bégaya :
– Vous dites ?… Répétez !…
Il se sentit un peu soulagé… Certes la réponse, si on peutappeler cela une réponse, n’était pas de nature à le rassurer en lefixant. Mais il n’était pas éconduit sans ménagement, comme ilavait cru un instant, d’après son attitude, qu’il le serait. Cetteattitude elle-même s’était déjà modifiée : elle n’était plushostile. C’était peu. Ce peu était énorme pour lui. Il répéta. Etcomme il se sentait un peu plus d’assurance, il précisa etdéveloppa un peu plus sa réponse :
– Je vous aime, dit-il avec une inexprimable douceur, jevous aime depuis longtemps… Depuis le jour, où, pour la premièrefois, je vous ai aperçue vendant vos fleurs moins fraîches etjolies que vous… Vous n’avez peut-être pas remarqué, vous… maisdepuis cette fois, tous les jours je me suis trouvé sur votrepassage, tous les jours je vous ai acheté une fleur… Ces fleurs,que votre main avait touchées, je les ai précieusement gardées,toutes, toutes… elles reposent desséchées dans un petit coffret.Depuis ce jour, votre image ne m’a plus quitté un seul instant. Ettout de suite, j’ai fait ce rêve de faire de vous la compagneadorée et respectée de ma vie. Mais j’étais pauvre alors. Avec monnom et mon titre, je ne pouvais que vous offrir de partager mamisère. Et je vous voulais riche, heureuse, parée comme une madame.J’ai attendu… j’ai eu le courage d’attendre. Jamais, je ne me suispermis de vous adresser la parole, si ce n’est pour acheter vosfleurs… Et cependant, je vous suivais tous les jours, je veillaissur vous… de loin, et je vous jure que ce n’était pas l’envie quime manquait de vous parler… Mais quoi, les seules paroles qu’unhonnête homme comme moi pouvait dire à une honnête femme commevous, ma pauvreté m’interdisait de les prononcer. Je me suis tu.Aujourd’hui, je ne suis pas riche, certes, mais j’ai une situationbrillante. Quoi qu’il arrive, je puis vous assurer un sort digne devous. Aujourd’hui, je puis parler. Et c’est pourquoi je vousrépète : Voulez-vous faire de moi le mortel le plus heureux dela terre en consentant à devenir ma femme ?
Elle l’avait écouté avec une attention aiguë, comme si, hésitantencore à en croire ses oreilles, elle voulait bien se pénétrer deses paroles pour se convaincre. Elle n’avait pas eu un mot, pas ungeste pour l’interrompre. Elle hochait doucement la tête, semblantapprouver par-ci, par-là. Quand il eut fini, quand elle eut entenduqu’il renouvelait sa demande en mariage avec un respect, unesincérité dont il eût été criminel de douter, elle se mit à riredoucement, très doucement. Et brusquement, elle éclata en sanglotsconvulsifs. Bouleversé par ces larmes imprévues qui coulaient àflots, il s’effara :
– Quoi, alors que dans mon cœur il n’y a que respect etvénération pour vous, aurais-je eu cet affreux malheur de laissertomber quelque parole offensante !…
Et s’emportant :
– Je veux m’arracher cette misérable langue qui n’a passu…
– Laissez, interrompit-elle avec douceur, laissez-moipleurer, de grâce !… Ces larmes sont douces, ces larmesconsolent… Ce sont des larmes de bonheur…
– Puissances du ciel ! Vous m’aimez donc ?…Inconsciemment cruelle, comme toute femme qui n’aime pas, ellerépondit franchement :
– Non…
Et sans remarquer qu’il chancelait sous le coup qui l’atteignaiten plein cœur, sans voir la lividité et l’angoisse de ce pauvrevisage convulsé par la douleur, l’œil rêveur, perdu dans le vague,pendant que de grosses larmes coulaient sur ses joues satinées sansqu’elle songeât à les essuyer, pour elle-même plus que pour lui,elle expliqua d’où lui provenait cette joie puissante qui setraduisait par une crise de larmes :
– Tous les hommes que j’ai rencontrés se sont crus le droitde m’insulter de leur amour… parce que je suis pauvre, sansfamille, sans nom, abandonnée de tous… Tous, ils voulaient bien demoi pour maîtresse. Aucun n’a pensé que la pauvre fille sans nompouvait être une honnête fille, ayant le respect de soi-même… Envoici enfin un, le premier, qui a compris… qui pense que je puisêtre une honnête femme, tout comme celles qui ont une famille…Ah ! comme cela est bon, et comme cela me réchauffe le cœur derencontrer un peu d’estime…
Il fut tout saisi d’entendre ces paroles qui étaient unerévélation. Il oublia sa propre douleur pour la plaindre de touteson âme. Elle demeura un instant rêveuse songeant sans doute auxhumiliations subies. Elle ne pleurait plus. Elle parut se réveillertout à coup et, souriante, elle s’approcha de lui, lui prit unemain qu’elle garda entre ses petites mains, et le considéra uneseconde en silence, avec un attendrissement profond.
– Monsieur de Valvert, dit-elle enfin, il faut que je vousdemande humblement pardon.
– Et de quoi, bon Dieu ?
– De ce que j’ai pu croire que vous étiez un homme commeles autres. Il faut que je vous le confesse, quand vous m’avezabordée, j’ai très bien compris que vous cherchiez l’occasion deplacer votre déclaration. Vous trouverez sans doute que je suisbien expérimentée pour une jeune fille. Hélas ! monsieur,songez qu’on ne se gêne guère avec une pauvre bouquetière des ruescomme moi… L’autre jour, ne m’avez-vous pas soustraite auxviolences de ce misérable !… Ne vous étonnez donc pas si j’aicompris. Et si je me suis montrée si froide, impatiente mauvaise,c’était pour vous avertir, car je croyais que vous alliez me tenirle même langage qu’ils me tiennent tous. C’est de cela, de cettemauvaise opinion que j’ai eu de vous que je vous prie de mepardonner.
– Vous ne me connaissiez pas. Vous pouviez croire en effetque j’agirais comme les autres.
– Vous ne me connaissiez pas davantage, vous, monsieur. Etcependant, vous ne m’avez pas soupçonnée. Vous ne vous êtes pasdit, comme ils se disent tous sans doute : « Avec unefille des rues, il n’est pas besoin de faire de façons. »C’est que vous avez une âme plus noble que la mienne. Je me croyaistrès fière pourtant. Monsieur de Valvert, vous êtes le plus galanthomme, le plus digne d’estime, le plus digne d’être aimé qui soitau monde.
– Mais vous ne m’aimez pas, dit-il avec amertume.Laissez-moi espérer que plus tard, quand vous me connaîtrez mieux,vous consentirez à porter mon nom.
– Je vous connais maintenant, fit-elle en secouant sa têtecharmante. Même si je vous aimais, je vous dirais : Non, je nepuis être votre femme.
– Pourquoi ?
– Voyons, vous le savez bien : Est-ce que le noblecomte de Valvert peut épouser une fille comme moi ?
– N’êtes-vous pas une honnête femme ?
– Oui, dit-elle en se redressant avec fierté, et je vousassure que ce n’est pas un mince mérite de ma part. Mais ungentilhomme, un homme de votre rang n’épouse pas une bouquetièredes rues, une Brin de Muguet, une Muguette, qui sont les noms quele populaire m’a donnés.
– Sornettes ! Si vous saviez combien peu je m’occupede ces niaiseries !
– Mais, moi, je m’en occupe. Je vous dois bien cela,d’ailleurs. Plus tard, d’ici peu peut-être, vous aurez trouvé lanoble jeune fille digne en tout point de vous. Vous rirez alors devos velléités actuelles. Il me sera doux de penser que vous bénirezalors l’humble petite bouquetière d’avoir compris, elle,l’infranchissable distance qui la séparait d’un homme tel quevous.
– Vous vous trompez, fit-il avec un accent poignant, cecœur qui s’est donné à vous, jamais ne se reprendra. Si vous nevoulez pas de moi, jamais je n’en épouserai une autre, jamais jen’en aimerai d’autre. Je garderai votre souvenir enfoui au fond demon cœur jusqu’à ce que le seigneur Dieu me fasse la grâce dem’appeler à lui… ce qui ne tardera guère.
Elle tressaillit. Le ton sur lequel il venait de parler nepouvait laisser aucun doute.
« C’est qu’il dit vrai, s’écria-t-elle en elle-même, il estcapable d’en mourir !… Pourtant, je ne peux pasl’épouser ! Non, je ne le peux pas, je ne le doispas. »
Et, tout haut, avec une grande douceur :
– Vous m’oublierez, dit-elle. Il le faut d’ailleurs… Tenez,il vaut mieux que je vous le dise : Je ne suis pas libre.
– Pas libre ! bégaya-t-il, seriez-vousmariée ?
Elle fut effrayée de sa pâleur, du tremblement convulsif qui lesecouait. Elle répondit précipitamment :
– Non, non pour Dieu, ne croyez pas cela !
– Alors… vous en aimez un autre ?
– Non plus… Je n’aime personne… Je n’ai jamais aimépersonne… et je sens… oui, je sens que si je devais aimer quelqu’unc’est vous que j’aimerais.
– Alors, implora-t-il, ne me découragez pas !…Laissez-moi croire que plus tard… J’attendrai… Oh !j’attendrai tant que vous voudrez.
– Vous me torturez bien inutilement, gémit-elle.
Et le regardant loyalement en face, droit au fond desyeux :
– Je ne suis pas libre. Mais cela peut vous être uneconsolation, je vous jure sur mon salut éternel que je ne suis pasplus libre pour d’autres que pour vous. Je vous jure que je ne memarierai jamais… que jamais personne ne m’aura. Adieu, monsieur deValvert. Dans ma triste existence, les moments de joie ont été bienrares. Je vous assure que je peux les compter. Je vous devrai un deces moments les plus purs, les plus radieux. Je ne l’oublieraijamais.
Elle lui adressa un sourire affectueux, un peu triste, et,profitant de son désarroi, elle partit d’un pas vif et léger versla rue Saint-Honoré.
Valvert demeura cloué sur place, pétrifié, anéanti, la regardants’éloigner d’un œil sans expression. Et il se disait :
« Elle n’est pas libre !… Elle n’est pas libre !…Qu’est-ce que cela veut dire ?… Et pourquoi n’est-elle paslibre… puisqu’elle n’est pas mariée… puisqu’elle n’aime personne…Car elle me l’a dit. Et puisqu’elle l’a dit, cela doit être, carune enfant loyale et pure comme celle-ci ignore le mensonge… Etelle n’a pas davantage menti quand elle a dit que si elle devaitaimer quelqu’un, c’est moi qu’elle aimerait… Non, elle n’a pasmenti : je sens bien, moi aussi, qu’elle aurait fini parm’aimer… Alors qu’y a-t-il ?… Pourquoi n’est-elle pas libre,pourquoi ?… Par le ciel, il faut que je sache ce qu’il y alà-dessous et je le saurai !…
Il s’élança comme un fou vers la rue Saint-Honoré. Il n’eut pasde peine à rattraper Brin de Muguet qu’il voulait suivre.Jusque-là, il avait agi sous le coup d’une impulsion irraisonnée.Il était bien trop désemparé pour calculer la portée de ses gestes.Dès l’instant qu’il se trouva lancé, il trouva instantanément lesang-froid nécessaire pour exécuter avec adresse ce qu’il avaitrésolu de faire. Il commença par ramener les plis du manteau sur lenez et se mit à suivre de loin la jeune fille. Il était entraîné delongue date à cette manœuvre. Il était bien sûr qu’il ne trahiraitpas sa présence.
Brin de Muguet s’en allait du côté de la Croix du Trahoir. Toutde suite, il remarqua qu’elle allait délibérément droit à son but,sans se livrer à ces tours et détours qu’elle faisait d’habitudepour dépister ceux qui auraient pu la suivre.
Il ne fut pas seul à faire cette remarque. Un autre suiveur quiavait le visage enfoui dans le manteau, auquel il n’avait pas faitattention, mais qui l’avait très bien remarqué, lui, et qui segardait autant du comte que de la jeune fille, fit la même remarquequi prouvait que lui non plus ne la suivait pas pour la premièrefois. Et ce suiveur, c’était Stocco. D’où sortait-il, comment setrouvait-il là, derrière la jeune fille ? Peu importe. Il yétait et la suivait comme Valvert.
Pourquoi la gracieuse jeune fille négligeait-elle, ce jour-là,ses habituelles préoccupations ? Peut-être jugeait-ellequ’elles étaient devenues inutiles maintenant qu’elle se sentaitsous la protection d’un personnage tout-puissant comme la duchessede Sorrientès. Ou peut-être, troublée et distraite par l’entretienqu’elle venait d’avoir avec Valvert, eut-elle un moment d’oubli.Toujours est-il que, sans se cacher, elle alla jusqu’à la rue del’Arbre-Sec, dans laquelle elle s’engagea. Tournant à gauche, ellevint aboutir à la place des Trois-Mairies, place qui se trouvait àl’entrée du pont Neuf, et se confondit plus tard avec les rues dela Monnaie et du Pont-Neuf.
Elle entra dans un cabaret. Elle en ressortit au bout dequelques minutes. Elle était assise sur le dos d’un joli petit ânegris, les pieds posés bien d’aplomb sur une planchette. Surl’encolure de l’âne, un panier pendait de chaque côté. Un de cespaniers était vide. L’autre contenait un paquet assez volumineux.Il fallut l’œil pénétrant de notre amoureux pour la reconnaître,car elle était enveloppée des pieds à la tête dans une grande capebrune dont elle avait rabattu le capuchon sur le visage. Dehors,elle prononça d’une voix caressante :
– Va, Grison, va, et tâche de trotter, car nous sommes bienen retard.
Grison pointa ses longues oreilles, agita la queue et partit autrot.
De lui-même, sans qu’il fût besoin de le guider, il s’engageasur le pont-Neuf. Évidemment il savait très bien où il allait.
Derrière l’âne, toujours plongé dans de sombres réflexions,Valvert allongea le pas et se remit à suivre.
Et derrière lui, sans qu’il parût s’en apercevoir, Stocco secoulait avec la souplesse silencieuse d’un renard sur la piste.
L’âne n’est pas un animal stupide comme on se plait à le direbien à tort. Il est au contraire, fort intelligent et doué d’uneexcellente mémoire. Il est de plus d’un naturel aimant et, si on letraite bien, il s’attache profondément à son maître. Grisonsemblait très attaché à la jeune fille qui le montait. Il estcertain qu’elle devait le gâter et il en était reconnaissant à samanière. Il semblait avoir compris la recommandation qu’elle luiavait faite au départ et il trottait consciencieusement. Plongéedans ses réflexions, Muguette ne se donnait pas la peine de lediriger sachant par expérience sans doute qu’elle pouvait s’enrapporter à lui.
De fait, la bonne bête traversa le pont, sortit de la ville parla porte Dauphine et, longeant les fossés, s’en fut rejoindre larue d’Enfer, dépassa le village de Montrouge. Durant près de deuxheures il alla ainsi, en pleine campagne, sans se tromper, seremettant au pas quand il était fatigué, reprenant docilement letrot quand il entendait la voix douce de sa maîtressel’exciter.
Maintenant, à droite et à gauche, là route était bordée par deschamps de roses. Des roses éclatantes, de toutes les teintes, detoutes les espèces connues. C’était un véritable enchantement pourla vue que ces champs entiers uniquement parés de la reine desfleurs. C’était un véritable délice pour l’odorat que le parfumdoux et pénétrant qui s’exhalait de ces innombrables roses. Car onne voyait que cela : des roses, encore des roses, rien que desroses. Nous disons, rien que des roses. Non, il n’y avait pas quedes roses. Entre chaque rangée de fleurs, il y avait des fraisierschargés de fruits. Et le parfum subtil de ces fraises pourpres ourose pâle se mélangeait délicatement au parfum des roses. Etc’était ce parfum délicieux que Muguette aspirait à pleinesnarines, avec ravissement.
Sur le penchant d’un coteau, se trouvait un hameau tout petitmais charmant qui, enfoui comme il était parmi les roses, méritaitde tout point le nom qui était le sien : Fontenay-aux-Roses.Une des premières maisons, à l’entrée de ce hameau, était une joliemaisonnette rustique, proprette, coquette, du plus riant aspect.Elle se dressait au milieu d’un jardin assez grand où se voyait unemultitude de fleurs parmi lesquelles les roses et les lisdominaient. La haie qui entourait le jardin était une haied’églantines qui sont, comme on sait, des rosiers sauvages. Devantla porte de la maison, le long des murs, des rosiers grimpants.Tout cela fleuri. En sorte que la haie, le jardin et la maisonelle-même avaient l’air d’un gigantesque bouquet de fleurs.
Ce fut devant la porte à claire-voie de ce ravissant nid defleurs, tout embaumé, que l’âne vint s’arrêter tout seul et annonçasa présence par des braiments joyeux et prolongés.
De la maison on le guettait. Avant même qu’il eût fait entendresa voix, une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue comme unevillageoise aisée, sortait précipitamment de la maison, se ruaitvers la porte à claire-voie qu’elle ouvrait en disant :
– Vous voilà enfin ! Comme vous êtes en retardaujourd’hui ! Je commençais à être terriblement inquiète,savez-vous.
– Il n’y a point de ma faute, s’excusa Brin de Muguet. Jevous raconterai cela, mère Perrine.
– Bon, l’essentiel est que vous voilà, en bonne santé. Dieumerci ! répondit la mère Perrine.
Et saisissant la jeune fille dans ses bras vigoureux, ellel’enleva comme une plume, la déposa doucement à ses pieds et,plaquant deux baisers sur ses joues satinées :
– Bonjour, ma belle enfant ! dit-elle joyeusement. Et,sincèrement émerveillée :
– Toujours plus fraîche et plus jolie que jamais !
– Et vous, toujours plus vigoureuse et plus indulgente,répondit Brin de Muguet, en riant, après avoir rendu baiser pourbaiser.
Et comme la brave femme fouillait déjà dans le panier, ensortait le paquet dont nous avons signalé la présence, ellerecommanda :
– Doucement, mère Perrine, doucement. Il y a là-dedans desfriandises et des choses fragiles pour ma fille Loïse.
– Soyez donc tranquille, rassura l’excellente femme enriant, je me doute bien de ce que contient ce paquet. Comme si jene savais pas que vous ne vivez que pour votre fille Loïse qui estbien l’enfant la plus choyée et la plus gâtée qui se puissevoir.
– Le mérite-t-elle pas ?
– Ah ! que oui, le pauvre cher ange du bon Dieu !s’écria la mère Perrine avec conviction.
– Bien vous en prend d’en convenir, sans quoi…
– Sans quoi ? interrogea la mère Perrine, voyantqu’elle laissait la phrase en suspens.
– Sans quoi, je vous eusse demandé pourquoi vous la gâtezautant que moi qui suis sa mère, acheva Brin de Muguet enriant.
– Sa mère ! C’est bientôt dit, mâchonna la mèrePerrine. Et tout haut :
– Tout de même, vous pourriez aussi penser un peu à vous.Tout ce que vous gagnez, vous le dépensez pour votre Loïsette… sanscompter ce que vous me donnez à moi, toujours pour elle.
– C’est ma fille ! répéta Brin de Muguet avec unegravité soudaine. Et je ne veux qu’elle ait une enfance abandonnéeet sans caresses, comme fut la mienne.
Elles étaient entrées et la mère Perrine avait poussé la portederrière elle.
Valvert vint s’arrêter devant cette porte. Le hasard et nonpoint sa volonté fit qu’il fut masqué par la haie, sans quoi lesdeux femmes, qui étaient encore dans le jardin, l’eussent aperçu.Il était livide. Ses jambes flageolaient, il serait certainementtombé s’il ne s’était raccroché désespérément à la haie, sanss’apercevoir qu’il s’ensanglantait les mains aux épines.
Le malheureux avait tout entendu. Et ces mots « mafille », « moi qui suis sa mère » avaient produitsur lui l’effet d’un coup de massue s’abattant à toute volée surson crâne. Et il râlait :
– Sa fille !… Elle a donc une fille ?… Et c’estcela qu’elle voulait dire quand elle assurait qu’elle n’était paslibre !… Une fille ! Elle a une fille !… Et elleprétend qu’elle n’est pas mariée !… Mais si elle n’est pasmariée, comment peut-elle avoir une fille ?… C’est doncqu’elle a eu un… Oh ! que vais-je penser là ? Elle, lapureté même, avoir eu un amant ! Allons donc, c’estimpossible !… J’ai mal entendu, mal compris !…
À ce moment même, de l’autre côté de la haie, Brin de Muguets’informait :
– Où est-elle donc, ma fille Loïse. ? Comment sefait-il qu’elle ne soit pas accourue déjà ?
– La pauvre mignonne s’énervait trop à vous attendre. Ellevoyait bien que vous étiez en retard, allez. Je l’ai envoyée jouerdans le jardin, derrière. Sans doute n’a-t-elle pas entendu la voixde son ami Grison, sans quoi elle serait déjà là, expliqua la mèrePerrine.
– Vite, fit Muguette en se débarrassant vivement de sacape, courons la surprendre.
Valvert entendit encore. Sans doute avait-il fini par sepersuader qu’il avait mal compris, car il fut anéanti en entendantcelle qu’il aimait répéter ces mots : « Ma filleLoïse », qui retentissaient dans son esprit comme un coup detonnerre. Il vit les deux femmes se diriger vers le jardin dederrière. Machinalement, il contourna la haie. Il voulait voir,entendre. Peut-être se raccrochait-il désespérément à cette idéequ’il verrait et entendrait des choses qui lui prouveraient qu’ils’était trompé. Il avait bien entendu cependant. Mais il serefusait obstinément à en croire ses oreilles. Il trouva un jourdans la haie où il pouvait très bien passer sans être vu lui même.Il s’arrêta là, regarda, écouta.
Une enfant de cinq ans environ jouait tristement au fond dujardin. Elle était jolie à faire rêver avec ses grands yeux d’unbleu limpide plus bleus et plus purs que l’azur éclatant quibrillait au-dessus de sa tête d’ange du bon Dieu, comme disait lamère Perrine, avec ses fins cheveux qui lui faisaient comme uneauréole d’or autour de la tête. Elle était vêtue non pas comme unefille du peuple, mais luxueusement, élégamment, comme une fille deriche bourgeoisie. Ah ! on voyait bien que rien ne paraissaittrop riche, trop beau pour elle.
Elle jouait, avons-nous dit. Elle s’efforçait de jouer,devrions-nous dire. Mais visiblement, son esprit n’était pas aujeu. Elle était inquiète, triste, préoccupée, et elle faisait lamoue d’un enfant malheureux qui se retient de toutes ses petitesforces pour ne pas éclater en sanglots. Elle tenait sur ses genouxune poupée à qui elle parlait gravement, qu’elle grondaitdoucement, et les reproches qu’elle adressait à sa poupéetrahissaient la peine secrète qui était la sienne :
– Vous voyez, zézayait-elle dans un gazouillis très doux,vous voyez, « mamoiselle », vous n’avez pas été sage… Etmaman Muguette, fâchée après vous, n’est pas venue… Elle devaitvenir, maman Muguette, et elle n’est pas venue… elle ne viendraplus maintenant… C’est votre faute, et vous êtes une vilaine,mamoiselle… Vous faites beaucoup de peine à votre maman Loïse… Ellea beaucoup de chagrin, votre maman… beaucoup de cha… grin… sa mamanMuguette ne vient pas… Elle ne verra pas sa maman Muguette…
Valvert entendait la plainte douce et naïve de l’enfant, et ilsentait son cœur saigner dans sa poitrine.
Brin de Muguet l’entendait aussi, et elle demeurait là extasiée,ravie, délicieusement remuée.
– Ah ! le cher petit ange du bon Dieu, s’attendrit labonne mère Perrine, l’entendez-vous ? Si vous l’aimez bien,elle vous le rend bien, allez.
– Loïse ! appela doucement Muguette, ma petiteLoïsette ! L’enfant entendit, leva la tête. Son joli visages’illumina, ses yeux, ses limpides yeux bleus s’emplirent d’uneexpression de tendresse infinie. Elle se redressa d’un bond,envoyant rouler « sa fille » dans une plate-bande. Elleeut un cri passionné, dans lequel se résumait toute son ardenteaffection :
– Maman Muguette !…
Et elle partit en courant aussi vite que le lui permettaient sespetites jambes, et vint se jeter dans les bras que lui tendait lajeune fille et l’étreignit nerveusement de ses petits bras, lacouvrit de baisers en répétant :
– Maman Muguette !… C’est toi !… Te voilà !…ma jolie maman Muguette !…
– Ma fille, bégayait Muguette ravie en la dévorant decaresses, ma petite fille chérie !… Ma jolie, ma mignonneLoïsette !… Oh ! tu l’aimes donc bien ta petite mamanMuguette ? Dis voir un peu comment tu l’aimes, ta petitemaman, mon trésor.
Et l’enfant, entourant de ses bras blancs le cou de la jeunefille, frottant doucement sa joue contre la sienne, l’embrassantavec une fougue passionnée, prononça :
– J’aime de tout mon cœur ma bonne maman Muguette. Voilà ceque vit et entendit Valvert aux aguets de l’autre côté de lahaie.
Il ne se sentit pas la force d’en voir et d’en entendredavantage. Il partit, il s’enfuit, titubant comme un homme ivre, seheurtant aux arbres et aux buissons, droit devant lui, sans savoirde quel côté il s’en allait ! Or, s’il était resté pluslongtemps, voici ce qu’il aurait entendu : Les premièreseffusions avec l’enfant passées, les deux femmes s’assirent sur unbanc rustique qui se trouvait là. La petite Loïse se plaça sur lesgenoux de celle qu’elle appelait « maman Muguette ».
– Regarde les belles choses que je t’ai apportées, ditMuguette à l’enfant.
La mère Perrine avait défait le paquet apporté par la jeunefille. Celle-ci en tira des gâteaux secs, des dragées, tout un tasde friandises et des jouets, beaucoup de petits jouets. Cesmerveilles firent trépigner de joie l’enfant. D’un naturel trèsaimant, la fillette témoigna sa reconnaissance en étreignantpassionnément sa petite maman et en l’embrassant à pleines lèvres,plus passionnément encore.
Muguette riait comme une bienheureuse, jouissait délicieusementde la joie naïve et bruyante de l’enfant qui, impatiente, se mit àfouiller elle-même dans le paquet qui semblait inépuisable.
– Et ça ? fit-elle.
– Ça, sourit Muguette, c’est quatre flacons de bon vin pourmère Perrine.
Et s’adressant à la brave femme :
– Un gobelet de bon vin après chaque repas vous refera desforces. Ce soir, nous entamerons un de ces flacons et nous lefinirons demain matin. Car je couche ici, ma bonne Perrine.
Tout ce flux de paroles n’avait d’autre but que d’arrêterl’explosion des remerciements de la mère Perrine qu’elle voyaits’attendrir. Elle ne put pas placer un mot, en effet, car l’enfant,qui avait entendu, demanda aussitôt :
– Je coucherai avec maman Muguette dans le grand lit, tuveux, dis ?
– Oui, ma mignonne.
– Et ça ? fit encore la petite curieuse qui s’étaitremise à fouiller dans le paquet.
– Ça, c’est encore pour mère Perrine.
– Pour moi ! s’étrangla la bonne femme. Ce beau fichude soie !… de soie !…
– Pour vous, oui, dit Muguette en lui mettant autour du coule fameux fichu de soie qui la faisait béer d’admiration.
– Comme tu es belle, mère Perrine ! s’écria l’enfantémerveillée.
– Ah ! demoiselle, c’est trop ! beaucouptrop ! bégayait la mère Perrine attendrie jusqu’auxlarmes.
Le paquet ne contenait plus de surprises. La petite Loïse courutà un hangar sous lequel l’âne, Grison, s’activait à belles dentsdevant un râtelier plantureusement garni à son intention. C’estqu’ils étaient une paire d’amis, l’enfant et l’âne. La preuve enest que, en la voyant venir, Grison s’arrêta de manger, tourna latête vers elle en la regardant de ses grands yeux si doux et se mità braire joyeusement. Et pour l’enfant, la preuve en est qu’ellelui apportait bien vite sa part des friandises : une bonnepoignée de gâteaux secs que l’âne se mit à grignoter en agitant seslongues oreilles avec satisfaction. Et ceci prouvait qu’ellen’était pas seulement très affectueuse, mais qu’elle avait encorebon cœur.
Ayant fait ses amitiés à Grison, elle s’en alla ramasser« sa fille », s’inquiéta si elle ne s’était pas fait malen tombant, la nettoya, la consola et s’empressa de lui montrer lesbelles choses qu’on lui avait apportées. Elle s’était placée pourcela à une extrémité du banc, tout près des deux femmes parconséquent. Ce qui fait que la mère Perrine fitremarquer :
– Voyez comme elle est sage. Elle ne vous quittera pas uninstant de toute la journée. Oh ! elle vous aime bien,allez !
– Elle ne m’aimera jamais trop, sourit Muguette avec uneémotion contenue. Je ne vis que pour elle, moi. Savez-vous, mèrePerrine, que pour elle, pas plus tard que ce matin, j’ai éconduitun brave et digne gentilhomme qui me voulait pour femme.
– Un gentilhomme !
– Un comte, mère Perrine, un comte.
– Et vous avez refusé ?… Pour elle ?…
Muguette fit signe que oui en souriant. La mère Perrine ladévisagea avec attention. Elle ne paraissait éprouver ni chagrin niregret. Elle ne manquait pas de finesse, la brave mère Perrine.Elle remarqua fort bien la tranquille indifférence de la jeunefille. Elle sonda :
– Jeune, ce comte ?
– Guère plus de vingt ans.
– Beau ?
– Peut-être bien.
– Riche ?
– Non. Mais une situation magnifique au service d’unegrande princesse étrangère qui est la générosité même.
– Et vous ne l’aimez pas ?
En posant cette question d’un air indifférent, la robustepaysanne observait la jeune fille du coin de l’œil. Celle-cirépondit très simplement :
– Non, je ne l’aime pas.
Et rêveuse :
– Pourtant nul ne me paraît plus digne d’être aimé que cejeune comte de Valvert… Il s’appelle Valvert… Odet de Valvert…Odet.
– C’est un joli nom, fit la mère Perrine dans l’œil delaquelle une lueur de malice venait de s’allumer.
– N’est-ce pas ? dit naïvement Muguette. Je n’avaisjamais remarqué combien ce nom, Odet, est à la fois frais et doux àprononcer.
– Oui, fit la mère Perrine avec le plus grand sérieux,cependant que son regard pétillait de plus en plus, il arrivetoujours un moment où l’on fait ainsi des découvertes qui vousétonnent. Et vous dites qu’il est digne d’être aimé, ce bravegentilhomme ?
– Si je pouvais aimer, c’est sûrement celui-là quej’aimerais, avoua franchement Brin de Muguet. Et si vous saviezcomme il est brave et hardi, malgré ses airs doux et timides, etfort, oh ! si fort, malgré ses allures de gentildamoiseau !
Ici, récit bref, mais combien enthousiaste, des exploits deValvert, Landry Coquenard arraché à la meute de Concini, le roisauvé d’une mort certaine, la magistrale correction infligée àRospignac et à ses lieutenants. Rien ne fut oublié.
– Jésus ! s’émerveilla la mère Perrine, mais c’est unpreux, un paladin, que ce digne gentilhomme ! Et vous ditesque vous ne l’aimez pas ?
Et comme la jeune fille répétait encore non de latête :
– Bon, bon, je ne suis pas en peine : cela viendra. Etavec un gros rire malicieux.
– C’est peut-être déjà venu, sans que vous vous endoutiez.
– Quoi ? s’effara Muguette. Qu’est-ce qui viendra, quiest déjà venu sans que je m’en doute ?
– Que vous l’aimerez, pardine !
Cette fois, Muguette rougit un peu, baissa la tête et demeura uninstant silencieuse. Puis redressant la tête :
– Je n’ai pas de secrets pour vous, ma bonne Perrine.
– Et vous faites bien, car, bien que je ne sois qu’unepauvre paysanne, j’ai de l’expérience, voyez vous, et je ne suispas de trop mauvais conseil. De plus, je me jetterais volontiers aufeu pour vous, demoiselle. Vous le savez bien.
– Je sais, ma bonne Perrine, que vous m’aimez bien. Et jevous le rends bien, allez. Je vous dirai donc en toute sincéritéque je ne sais si cela viendra, comme vous dites, mais ce que jesais bien, c’est que depuis quelque temps, depuis ce matin surtout,je pense à ce jeune homme plus que je ne le voudrais.
– Je vous dis que ça vient, je vous dis que ça vient,jubila la mère Perrine.
– Ce serait un bien grand malheur, soupira Muguette.
– Pourquoi ? se rebiffa la bonne femme, à cause de lapetite Loïse ? Et grondeuse :
– Quel bon sens y a-t-il à se sacrifier ainsi pour uneenfant qui ne vous est rien ! Loïsette, après tout, n’est pasvotre fille.
– C’est vrai. Mais je l’aime comme si elle était vraimentma fille. Et je l’ai adoptée.
– Chansons ! aimez-là tant que vous voudrez, la chèremignonne le mérite bien. Mais ne vous sacrifiez pas pour elle.Songez que cette enfant a peut-être encore un père et une mère quila cherchent. Qui vous dit qu’ils ne finiront pas par la trouver unjour. Ce jour-là, ils viendront vous réclamer leur enfant. Et bien,que ferez-vous ? Dites-le un peu, pour voir : queferez-vous ?
– Il faudra bien que je la leur rende. Ce serait un crimeque de ne pas rendre une enfant à sa mère qui la pleure.
Elle disait cela très simplement. On voyait qu’elle disait cequ’elle pensait et qu’elle ferait bravement ce qu’elle disait. Maiselle était très pâle, et on voyait aussi qu’elle éprouvait undéchirement affreux à la pensée qu’il lui faudrait, un jour, seséparer de cette enfant qu’elle chérissait de toute la force de sonbrave petit cœur qui ne s’était jamais connu d’autre affection quecelle-là.
La mère Perrine hocha la tête en la considérant d’un airapitoyé. Et d’une voix qui se fit plus grondeuse :
– Je sais bien, pardine, que vous la rendrez à ses parents.Vous êtes bien trop honnête pour chercher à vous dérober. Vous larendrez donc. Et vous demeurerez seule, abandonnée, sans affection,pleurant toutes les larmes de votre corps, vous qui, pourtant, êtessi gaie. Et c’est pour cela que vous aurez sacrifié votre bellejeunesse ?
La petite Loïse jouait toujours avec sa poupée qu’elle appelait« sa fille ». Elle semblait uniquement absorbée par lejeu et ne paraissait pas prêter la moindre attention à ce que sedisaient les deux femmes près d’elle. Pourtant, elle se leva tout àcoup, se jeta avec son impétuosité accoutumée dans les bras deMuguette étonnée, et d’une voix que l’on sentait prête àsangloter :
– Je veux rester avec toi, toujours, prononça-t-elle. Je neveux pas aller avec mes parents. Je ne les connais pas. Ils sontméchants et je les déteste.
– Loïse ! Loïse ! s’écria Muguette éperdue,veux-tu bien ne pas dire des choses pareilles ! C’est trèsvilain !… Si tu répètes encore de si vilaines paroles, jeserai fâchée. Je ne t’aimerai plus.
D’ordinaire, c’était là la pire des menaces qu’elle pouvaitfaire à l’enfant. Cette fois cette menace ne produisit pas soneffet accoutumé. Loïse se cramponna, désespérément, au cou de lajeune fille, et éclatant en sanglots :
– Tu vois bien qu’ils sont méchants, puisque tu ne veuxplus m’aimer à cause d’eux.
Et, trépignant avec colère :
– Ils sont méchants, puisqu’ils veulent m’enlever àtoi !… Ils sont méchants, puisqu’ils veulent que tu restesseule abandonnée, à pleurer toutes les larmes de ton corps… J’aibien entendu mère Perrine qui le disait tout à l’heure. Je ne veuxpas m’en aller avec eux. Je les déteste… je les déteste.
– Tais-toi, s’écria Muguette, effrayée de l’exaltation del’enfant, tais-toi, ma mignonne.
Et, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, elle entama unpetit sermon pour lui démontrer qu’elle devait aimer et respecterces parents qu’elle ne connaissait pas. L’enfant l’écouta avec unsérieux, une attention fort au-dessus de son âge. Quand elle vitqu’elle avait fini, elle secoua la tête avec une douce obstination,et, resserrant son étreinte, la joue contre la joue de la jeunefille :
– Je veux bien les aimer et les respecter, puisque tu leveux, dit-elle, mais je ne veux pas qu’ils me séparent de toi. Jeveux rester avec ma maman Muguette toujours, toujours…
– Hélas ! ma mignonne, gémit Muguette prête à pleurerelle aussi, eux seuls sont les maîtres et il nous faudra bien nousincliner devant leur volonté.
L’enfant ne répondit pas tout d’abord. Le pli vertical quibarrait son petit front si pur annonçait qu’elle réfléchissait. Sonpetit cerveau d’enfant travaillait. À quoi pouvait bien penser cepetit ange blond ? Elle le dit elle-même dans son naïflangage. Futée d’instinct, elle commença par préparer lesvoies : elle prit le gracieux visage de la jeune fille entreses blanches menottes et se mit à le caresser doucement, puis ellese frotta, câline, joue contre joue, puis enfin ce fut uneavalanche de baisers dans les cheveux, dans le cou, sur les yeux,partout, partout. Et elle parla, et de quelle voixenveloppante.
– Maman Muguette, si tu voulais… moi, je sais bien un moyenpour rester toujours ensemble.
– Quel moyen, ma mignonne ? L’enfant parut serecueillir et très grave :
– Voilà, dit-elle : Tu sais bien, Odet ?
– Odet ! suffoqua Muguette. Qui ça, Odet ?
– Odet dont tu parlais avec mère Perrine tout à l’heure…Moi, tu sais, maman Muguette, je jouais avec ma fille… Quand même,j’entendais bien ce que vous disiez, va. J’entendais tout, tout,tout.
Et dans une explosion :
– Je l’aime bien, moi, Odet !… Je l’aime de tout moncœur !
– Mais tu ne le connais pas ! se récria Muguetteinterdite.
– Je l’aime tout de même ! répéta Loïse avec une forcesingulière. Et elle expliqua :
– Je l’aime, parce que tu l’aimes, toi ! Loïse aimetous ceux que sa maman Muguette aime.
– Et qui t’a dit que je l’aime ? s’écria Muguette enrougissant malgré elle.
– C’est toi.
– Je n’ai jamais dit cela !
– Tu ne l’as pas dit mais j’ai bien vu que tu le« disais » quand même. Et puis, lui aussi t’aime bien.Loïse aime tous ceux qui aiment sa maman Muguette. Je l’aime bienaussi parce qu’il t’a défendue. Alors, voilà : puisqu’ilt’aime et qu’il veut que tu sois sa femme, tu n’as qu’à dire oui.Alors, moi, je serai sa fille. Alors, lui qui est si fort, si fort,il saura bien nous défendre toutes les deux. Alors, personne nepourra plus nous séparer. Tu ne seras plus seule, abandonnée. Tu nepleureras plus. Tu vois comme c’est simple. Dis oui, mamanMuguette, dis oui, je t’en supplie.
– Ah ! le cher petit ange du bon Dieu ! éclata lamère Perrine, c’est qu’elle a trouvé le vrai moyen, elle !Écoutez-la, demoiselle, écoutez la voix de l’innocence qui parlepar sa bouche !
– Ah ! se défendit Muguette, si vous vous mettez touscontre moi !…
– Il n’y a pas d’autre moyen. L’enfant, inspiré par Dieu, avu les choses telles qu’elles doivent être. Ce comte de Valvert estun brave cœur. Il adoptera l’enfant qui trouvera un défenseur enlui. Et si elle retrouve ses parents, si ses parents la reprennent…eh bien, vous aurez de beaux enfants à vous, que vous aura donnésvotre époux, et ces enfants vous feront trouver moins cruelle laperte de votre Loïsette. Si elle ne retrouve pas ses parents, vouslui aurez donné un père. Et c’est quelque chose, il me semble.Croyez-moi, demoiselle, c’est là la solution la plus naturelle etla meilleure : celle qui vous procurera le bonheur à tous.
– Vous en parlez à votre aise, fit Muguette. Et non sansquelque mélancolie :
– Mais réfléchissez donc un peu, sans vous laisser emporterpar votre aveugle affection pour moi, ma bonne Perrine. Voyons,est-ce que le noble comte de Valvert peut épouser une fille sansnom, une humble bouquetière comme moi ? C’est tout à faitimpossible. Il serait fou de ma part d’y penser.
– Et pourquoi donc ? dit la bonne femme, tenace. Quivous dit que vous n’êtes pas aussi noble, plus noble, peut-être,que le comte de Valvert ? Vous me défendez de vous appelerdemoiselle. J’essaye de vous obéir. Malgré moi, pourtant, lerespect l’emporte, et ce mot me vient souvent à la bouche, toutnaturellement. C’est que je vois bien – qui ne le verrait, seigneurDieu ! – que vous n’êtes pas une femme du commun comme moi. Aubout du compte, vous ne connaissez pas votre famille non plus,vous. Et vous n’êtes pas si âgée qu’il vous faille renoncer àjamais connaître votre père et votre mère.
– Mon père !… Ma mère !… murmura Muguette,rêveuse.
– Qui vous dit, reprit la Perrine, qu’ils ne vous cherchentpas, qu’ils ne vous trouveront pas un jour ? Et tenez,voulez-vous que je vous dise ? Moi, j’ai dans l’idée que vousles retrouverez, vos parents. Et ce jour-là, on pourrait biendécouvrir que c’est vous qui êtes au-dessus de lui. Il se pourraitfort bien que ce soit lui qui, sans le savoir, ait fait une bonneaffaire en vous épousant.
– Vous rêvez tout éveillée, ma bonne, fit mélancoliquementMuguette. Mes parents, sans doute, ne se soucient guère de moi.Sans, quoi ils m’eussent retrouvée il y a beau temps, je pense.N’en parlons donc plus.
– Soit. Parlons de M. le comte de Valvert.
– Eh ! que voulez-vous que je vous dise, obstinée quevous êtes ? fit-elle en s’efforçant de trouver son enjouementhabituel. En admettant que vous parveniez à me faire changerd’avis, il est trop tard maintenant. J’ai été si formelle, sicatégorique, ce matin, que jamais M. de Valvert nerenouvellera sa demande. Vous ne voulez pourtant pas que ce soitmoi qui lui courre après, maintenant ?
– Soyez tranquille, sourit malicieusement la mère Perrine,vous n’aurez pas besoin d’en venir là. Je vous réponds, moi, qu’ilreviendra à la charge. Alors, au lieu de le repousser comme vousavez fait, dites-lui franchement ce qu’il en est au sujet de votrepetite Loïsette. Si c’est un homme de cœur, comme je le crois, ilsera trop heureux d’adopter l’enfant pour l’amour de vous.
Muguette ne paraissait pas bien convaincue. Alors, la petiteLoïse, qui avait écouté de son air grave et méditatif, vint à larescousse de la vieille. Et enlaçant tendrement la jeune fille, desa voix câline, supplia :
– Dis oui, maman Muguette, dis oui.
– Eh bien, fit Brin de Muguet vaincue, pour toi, chèremignonne, je dirai oui.
– Quel bonheur ! s’écria Loïse en frappant joyeusementdans ses menottes.
Et la mère Perrine, avec son sourire le plus malicieux,conclut :
– Vous verrez que ce sacrifice-là sera tout de même plusagréable et plus profitable que celui que vous aviez eu l’idéebiscornue d’accomplir.
Voilà ce que Valvert aurait entendu, s’il avait eu la force etle courage de demeurer un peu plus longtemps aux écoutes, derrièrela haie.
Il ne sut jamais comment il put revenir dans Paris et ce qu’il yfit, le reste de la journée et de la soirée.
Mais Valvert était parti, ainsi que nous l’avons dit, et c’est àlui que nous allons revenir.
Il se retrouva chez lui, rue de la Cossonnerie, vers le milieude la nuit. L’instinct l’avait ramené là sans doute.
Landry Coquenard était couché depuis longtemps et dormait commeun bienheureux. Valvert ne le réveilla pas. Il se laissa choirlourdement dans l’unique fauteuil de son appartement, et, brisé defatigue qu’il était, il finit par s’endormir d’un sommeil pesant,agité.
Ce fut là que Landry Coquenard le trouva, le lendemain matin, ettout inquiet, le réveilla. Mais il eut beau poser des questions,employer mille et une ruses pour amener son maître à parler, il neréussit pas à lui faire desserrer les dents. Valvert sedébarbouilla et partit, laissant là Landry Coquenard tout démontéet de plus en plus inquiet. Il s’en alla prendre son service auprèsde la duchesse de Sorrientès. Durant deux jours, il accomplit ceservice d’une façon purement machinale, sans que personne autour delui s’aperçût de la crise terrible qu’il traversait. La duchesseremarqua bien qu’il était très pâle. Mais, à la questionbienveillante qu’elle lui posa, il répondit sur un ton très naturelqu’il se sentait souffrant. Et ce fut tout.
Pendant ces deux jours il ne bougea pas de l’hôtel Sorrientès,où il prit ses repas et coucha. C’est-à-dire qu’il se mit à table,but beaucoup, mais toucha à peine, du bout des dents, aux metsappétissants qu’on lui servit ; il se promena d’un pas furieuxdans son appartement, et quand, à la pointe du jour, il se sentitexténué, il se jeta tout habillé sur son lit et dormit une coupled’heures. Pendant ces deux jours, il évita soigneusement derencontrer Muguette qui vint régulièrement, à son heure accoutumée,apporter ses fleurs à la duchesse.
Et il arriva ceci, qu’il était incapable d’avoir prévu, attenduque, dans l’état où il était, il était incapable deraisonner : Muguette désira le voir, lui parler, d’autant plusardemment qu’elle comprenait bien qu’il la fuyait.
Le troisième jour, qui était un mercredi, il sortit au moment oùil pensait que la jeune fille allait sortir elle-même. Depuis troisjours pleins qu’il réfléchissait sur ce qu’il allait faire, ilavait pu prendre une résolution ferme. En effet, ce fut d’un pastrès décidé qu’il alla se blottir dans un renfoncement près del’hospice des Quinze-Vingts. Et il attendit.
Muguette sortit. Elle était toute triste. Durant ces troisjours, elle n’avait cessé de penser à Valvert. Et Valvert demeuraittoujours invisible pour elle. L’idée ne lui vint pas que le jeunehomme souffrait et ne voulait pas laisser voir sa peine. Non, ellese dit qu’il s’était consolé… bien vite. Par une de cescontradictions bien féminines, elle, qui avait d’abord souhaitéqu’il se consolât et l’oubliât, elle eut de la peine en voyant avecquelle rapidité son souhait s’était réalisé. Elle fut toutesurprise et toute joyeuse de le voir tout à coup se dresser devantelle. Sa joie tomba toute, d’un seul coup, en voyant les ravageseffrayants que ces trois jours avaient faits dans cette physionomieexpressive. Et elle se sentit prise d’une immense pitié. Etpourtant, au fond, tout au fond d’elle-même, elle ne put pasréprimer un mouvement de joie secrète ; la joie de se sentiraimée à ce point. Cependant, malgré elle, elle eut un cridouloureux :
– Ah ! mon Dieu !
– Vous me trouvez bien changé, dit-il fiévreusement. Dieumerci, j’ai bien souffert… Au point que je me demande encorecomment il se fait que je suis encore vivant. Vous ne comprenezpas ? Vous allez comprendre. Je vous ai suivie, dimanche. Oui,je vous ai suivie jusqu’à Fontenay-aux-Roses… J’ai entendu… J’aivu… J’ai vu la petite Loïse.
Elle devint toute blanche. Elle le considéra avec des yeuxagrandis par l’épouvante : l’épouvante de ce qu’il devaitpenser, de ce qu’il allait dire et faire. Elle se raidit de toutesses forces et, d’une voix qu’elle réussit à rendre ferme par uneffort de volonté vraiment admirable :
– Eh bien, vous savez, maintenant… vous savez que je n’aipas menti en vous disant que je n’étais pas libre.
– Vous ne m’avez pas dit toute la vérité, fit-il avecdouceur.
Et comme, emportée malgré elle, elle esquissait un geste deprotestation :
– Passons, reprit-il vivement, je ne vous ai pas arrêtéepour vous adresser des reproches. Je veux vous dire simplementceci : j’ai vu la petite Loïse… Elle est adorable, cetteenfant. Et je comprends que vous l’adoriez. Il faut un père à cettemignonne petite créature. Elle doit en avoir un, comme tout lemonde. Mais ce père est-il vivant ou mort ? Vous devez savoircela, vous…
– Je n’en sais rien, dit-elle en fixant sur lui l’éclatlumineux de ses grands yeux.
Il chancela. Il passa la main sur son front d’un air égaré. Et,avec une volubilité plus fiévreuse, il reprit :
– Écoutez-moi, voici ce que je peux vous proposer, pourvous et pour la petite innocente : si le père est vivant,nommez-le moi. J’irai le trouver, et je vous jure qu’il faudraqu’il vous épouse.
D’avoir pu inspirer un tel amour qui allait jusqu’à un telsacrifice de soi-même, elle se sentit heureuse et fière au-delà detoute expression. Et elle eut toutes les peines du monde à secontenir, à refouler le cri d’ardente gratitude et d’admirationaussi qui montait à ses lèvres. Mais le regard très pur qu’ellefixait sur lui parlait un langage si clair que tout autre quel’amoureux eût compris l’affreuse méprise qu’il commettait et fûttombé à genoux.
Mais Valvert suivait son idée fixe. L’idée qu’il ressassaitinlassablement depuis trois jours. Il ne pouvait rien voir, riencomprendre, pour l’excellente raison qu’il était à moitié hors deson bon sens. Et il continua :
– Vous ne répondez pas ?… Quoi que vous en disiez, ilest impossible que vous ne sachiez pas… Voyons, dois-je croire quele père est mort ?… Oui, c’est bien cela.
Il souffla péniblement et ce fut comme un râle déchirant. Ilprit un temps et acheva précipitamment comme s’il avait hâte d’enfinir :
– Alors… si vous voulez… je serai, moi, le père del’enfant ! L’offre que je vous ai faite de devenir ma femme,je vous la renouvelle. En vous épousant, je reconnaîtrai l’enfantet je vous jure que je l’aimerai vraiment comme un père. Pour vous,voyez-vous, je me sens capable de tout… Acceptez, je vous parle engalant homme et ne croyez pas que j’agis à la légère. Il y a troisjours que je réfléchis à ce que je dois faire. Je vous donne maparole de gentilhomme que jamais je ne regretterai rien, jamais jene ferai la moindre allusion au passé… Acceptez, si ce n’est pourmoi, que ce soit pour l’enfant.
Elle ne répondit pas tout de suite. Émue, bouleversée jusqu’auplus profond d’elle-même, elle eût été incapable de prononcer uneparole en ce moment. Mais toute sa gratitude infinie, tout sonamour qui s’éveillait enfin devant tant de générosité, de nobleabnégation, rayonnaient dans son regard.
Il crut qu’il n’avait pas réussi à la convaincre. Ilgrelotta :
– Vous refusez ?… Je vous fais donc horreur ?… Sicela est, dites-le franchement. En vous quittant, je vous jure queje vais tout droit me plonger ce fer dans le cœur… Vous serez ainsidélivrée de moi et de mes importunités.
Elle comprit qu’il ferait ainsi qu’il disait, peut-être sous sesyeux mêmes, car il avait tiré l’épée à moitié hors du fourreau.Elle eut un cri de terreur folle qui était en même temps unaveu :
– Odet !…
Et elle se jeta sur lui, l’étreignit à pleins bras, renfonça lamaudite lame au fond de son fourreau, et, comme si elle redoutaitencore le terrible geste homicide, elle lui saisit la main droiteentre ses deux mains à elle, la serra convulsivement, la tintemprisonnée, immobilisée.
Lui, la laissait faire, ne comprenant pas encore. Alors elleparla, d’une voix tremblante, douce, oh ! si douce, qu’il enfrémissait jusqu’au plus profond de son être :
– Quelle erreur est la vôtre !… Comment avez-vous pucroire ?… Odet (elle disait Odet tout naturellement, sans yprendre garde), Odet, je vous ai dit que j’ignorais si le père dema fille Loïse était mort ou vivant. Cela s’explique de la manièrela plus naturelle du monde : Odet, Loïse n’est pas ma fille…Loïse est une enfant perdue, volée peut-être, que j’ai adoptée et àlaquelle je me suis si profondément attachée que je ne l’aimeraiscertes pas davantage si elle était ma fille. Voilà la purevérité.
– Est-ce possible ?
– Puissé-je être foudroyée si je mens !…
Elle se tenait toute droite, un peu pâle, souriant doucementmalgré son émoi. Et il y avait une telle irradiation de pureté enelle qu’il ne douta pas un instant de sa parole. Il ne douta pas etil comprit enfin ce que son attitude disait si clairement. La joies’abattit en lui en rafale puissante. Puis il courba la tête,honteux :
– Pardon !… Oh ! pardon !…
Elle se pencha sur lui et, d’une pression très douce et pourtantirrésistible, elle le releva en disant :
– Je n’ai rien à vous pardonner. Ce que vous avez cru, toutle monde l’aurait cru comme vous. Mais personne, personne au monde,croyant ce que vous avez cru, n’aurait agi aussi noblement que vousl’avez fait, vous. Ah ! comme je vous avais bien jugé et commevous êtes bien non seulement le plus brave, le plus fort, maisencore le plus noble, le plus généreux des hommes. Vous n’avez rienà vous reprocher, vous dis-je. Le coupable, le seul coupable, c’estmoi. J’ai agi comme une étourdie, d’abord en disant à tout venantque j’avais une fille, puis en manquant de confiance en vous.J’aurais dû, l’autre jour, quand j’avais pu apprécier la noblessede votre cœur, j’aurais dû vous dire franchement, loyalement cequ’il en était. Je ne l’ai pas fait. J’ai eu tort et c’est à moi devous demander pardon pour les tourments que vous devez à ma sottiseet à mon manque de franchise.
Radieux, il exprima toute sa gratitude :
– Ah ! comme vous êtes bonne !… Et comme je vousadore !
– Maintenant, dit-elle en retrouvant son sourire espiègle,il faut que vous sachiez tout… tout ce que je sais de moi-même etde Loïse. Et je sais si peu de choses que j’aurai vite fait de toutvous dire.
Elle se recueillit un instant. Il s’enhardit. À son tour, il luiprit la main, qu’il effleura d’un baiser respectueux et, la gardantentre les siennes sans qu’elle songeât à la retirer.
– Je vous écoute, dit-il avec un accent de tendresseprofonde.
– Qui suis-je ? commença-t-elle. Où suis-je née ?Que sont mes parents et vivent-ils encore ? Je n’en sais rien.Du plus loin que je me souvienne, je me vois au pouvoir d’une femmequi s’appelait La Gorelle et qui prenait soin de me rappeler àchaque instant que j’étais une fille abandonnée qu’elle gardait parcharité. Dans ce temps-là, il paraît que j’avais un nom de baptême,comme tout le monde, que La Gorelle connaissait et me donnait detemps en temps ? Je crois que si on le prononçait devant moi,je le reconnaîtrais. Mais il y a si longtemps et je l’ai si peuentendu que, seule, je n’ai jamais pu parvenir à le retrouver, carj’ai longtemps cherché à le retrouver. J’ai fini par y renoncer. LaGorelle, qui devait avoir ses raisons pour cela, me donna bien viteun autre nom. Elle m’appela d’abord « Fille abandonnée ».Puis, trouvant sans doute ce nom trop long, elle m’appela :« l’Abandonnée » tout simplement. C’est le seul nom queje me connaisse. La Gorelle n’était peut-être pas une méchantefemme, mais elle était d’une cupidité inimaginable, insatiable. Etcette cupidité lui faisait commettre froidement les piresméchancetés. Elle avait mis dans sa tête que c’est moi quipourvoirais à ses besoins d’abord et qui, plus tard, assurerais safortune. Tous les moyens lui étaient bons pour arriver à cerésultat. Quand j’étais toute petite, elle me prenait dans sesbras, à demi-nue, et s’en allait mendier. Et elle me pinçaitjusqu’au sang pour me faire pleurer, parce que les larmes d’unenfant excitent la compassion des âmes charitables, qui se montrentplus généreuses.
– L’abominable mégère ! gronda Valvert indigné.
– Plus tard, vers trois ou quatre ans, comme elle n’aimaitpas s’exposer elle-même aux intempéries, elle m’envoya mendiertoute seule. Si la recette que je rapportais lui paraissaitinsuffisante, elle me rouait de coups et m’envoyait coucher sansmanger. Cette recette, pourtant assez fructueuse, ne lui paraissaitjamais suffisante, parce que son insatiable cupidité lui faisaitsans cesse augmenter ses exigences. Plus tard encore, vers sept ouhuit ans, elle m’envoya dans les champs ramasser des fleurssauvages que j’allais vendre ensuite. C’est ainsi que j’ai apprismon métier de bouquetière. Je ne connais qu’une seule bonne actionà l’actif de cette femme, encore devait-elle avoir un intérêt quej’ignore qui la guida en cette occasion : elle ne manquait pasd’une certaine instruction, elle m’apprit à lire et à écrire.Abandon, misère, labeur acharné, au-dessus des forces d’une enfant,privations et mauvais coups, voilà en quelques mots toute monhistoire et j’aurais aussi bien pu ne pas vous en dire pluslong.
– Pourquoi ? fit-il en lui pressant tendrement lamain. Pensez-vous que rien de ce qui vous touche peut me laisserindifférent ? Je vous en prie, dites-moi tout, au contraire…Tout ce que vous savez.
Elle reprit :
– Si encore elle s’en était tenue là. Mais je grandissais.Je devenais gentille – c’est elle qui le disait. Et elle avait faitcet abominable rêve de me livrer, moyennant finances, à quelqueseigneur généreux et débauché. Si je ne suis pas allée rouler dansla fange du ruisseau, ce n’est pas la faute des ignobles conseilsqu’elle ne cessait de me prodiguer.
– Ah ! l’exécrable guenon, la détestable truie !…si je la tenais, celle-là !… s’emporta Valvert en serrant lespoings.
– Bah ! fit-elle avec son sourire malicieux, tout celaest bien loin, maintenant. Écoutez l’histoire de ma petiteLoïse.
– J’écoute, sourit Valvert, vous ne pouvez croire avec quelintérêt passionné.
Il disait vrai. Il s’intéressait passionnément à tout ce qu’elledisait. Et cet intérêt s’étendait à la petite Loïse.Pourquoi ? Parce que dès le premier instant, dès qu’il avaitappris de la bouche de sa bien-aimée que Loïse était une enfantperdue, volée peut-être, il avait invinciblement pensé à son cousinJehan de Pardaillan et à sa fille Loïse qui lui avait été volée. Etil se disait :
« Si c’était elle, pourtant !… »
Sans soupçonner l’intérêt particulier qui le rendait siattentif, elle reprit son histoire :
– C’est dans une grande ville du midi, à Marseille, quej’ai vécu jusqu’à l’âge de douze ans. À cette époque, La Gorellepartit. Comme de juste, elle m’emmenait avec elle. Nous allions, medit-elle, à Paris, il nous fallut un an pour y arriver, car elle neparaissait point trop pressée. Nous y arrivâmes il y a quatre ans.Je ne sais ce que fit La Gorelle. Mais je me souviens que dès lapremière semaine de notre arrivée, je la vis rentrer un jour tenantune grosse bourse pleine de pièces d’or qu’elle se mit à compterdevant moi. Il fallait que sa joie fût bien grande pour qu’elles’oubliât ainsi devant moi. Elle alla plus loin, dans un momentd’expansion, elle m’avoua que si certaine affaire qui nécessitaitson départ immédiat réussissait comme elle l’espérait, ellegagnerait deux autres bourses pareilles. Dès le lendemain, ellepartit, en effet, je ne saurais vous dire où elle alla ni cequ’elle fit, attendu qu’elle me laissa à Paris, sous lasurveillance d’une mégère comme elle. Au bout d’un mois, ellerevint, à la tombée de la nuit, et comme je venais de rentrermoi-même de mes interminables courses par la ville. Car il fautvous dire que, malgré qu’elle ne fût pas là, je n’en continuais pasmoins à vendre des fleurs au profit de la femme qui me gardait, quiraflait l’argent que je rapportais et qui ne se montrait guèremoins exigeante que La Gorelle. En sorte que si je ne perdais rienau change, je n’y gagnais rien non plus. La Gorelle rentra donccomme il commençait à faire nuit. Elle portait un paquet caché soussa mante. La porte verrouillée, elle défit ce paquet. Il contenaitun enfant. C’était Loïse.
– Et vous dites, interrogea Valvert, que cela se passait ily a quatre ans ?
– Oui.
– Vous en êtes sûre ?
– Oh ! tout à fait.
– À quel mois de l’année ?
– Au mois d’août.
– Pouvez-vous préciser vers quel moment du moisd’août ?
– Sans peine. La Gorelle rentra un jour de fêtecarillonnée, le jour de la sainte Marie.
– Le 15 août, par conséquent, fit Valvert qui avaittressailli plusieurs fois devant la précision de ses réponses.
Elle, devant ces questions, s’inquiéta :
– Pourquoi me demandez-vous cela ?
– Je vous le dirai tout à l’heure, répondit Valvert en larassurant d’un sourire. Continuez, je vous prie.
– Dès le lendemain matin, à l’ouverture des portes de laville, nous reprenions la route du midi. La Gorelle emportaitl’enfant caché sous sa mante. Tout d’abord, elle n’eut pas d’autresouci que de s’éloigner de la ville le plus possible et le plusvite possible. Nous marchâmes donc durant toute une semaine, nenous arrêtant que juste le temps nécessaire pour réparer nosforces. Au bout de ce temps, elle se jugea sans doute assezéloignée et elle s’arrêta. Il me fallut reprendre le travail quiavait été interrompu durant cette marche forcée. Il faut vous direque Loïse avait à peu près un an lorsque La Gorelle l’apporta. Ellen’était plus dans ses langes, elle portait des vêtements grossiers,usagés. Il faut vous dire aussi que La Gorelle m’avait donné àporter, entre autres objets, un paquet qu’elle m’avait recommandéde ne pas perdre, attendu qu’il représentait de l’argent pour elle.Je savais ce qu’il m’en aurait coûté, si j’avais eu le malheurd’égarer ce paquet. J’y veillais donc. Mais un jour j’eus lacuriosité de voir ce que contenait ce précieux paquet et je ledéfis. Il contenait des vêtements d’enfant, les plus beaux, lesplus riches qui se pussent voir. Je compris que c’étaient lesvêtements de Loïse. Loïse était d’une riche et noble famille,attendu que toutes les pièces de son habillement portaient unecouronne brodée. D’instinct, sans idée arrêtée et sans réfléchiraux suites fâcheuses que ce geste pouvait avoir pour moi, je volaiune de ces pièces : un petit bonnet garni de dentellesprécieuses.
– Que vous avez gardé, comme de juste ?
– Précieusement, vous pouvez le croire. Un jour peut-êtreservira-t-il à la faire reconnaître des siens.
– Et qui porte aussi la fameuse couronne brodée ?
– Une couronne de marquis, oui… J’ai su cela plus tard.
– En sorte que Loïse serait la fille d’un marquis ?exulta Valvert.
– Cela ne souffre aucun doute pour moi.
– Ensuite ? ensuite ? fit avidement Valvert.Dites-moi s’il ne résulta rien de fâcheux pour vous de celarcin.
– Non, fit-elle en riant. À la première grande ville oùnous nous arrêtâmes, La Gorelle, dont la cupidité tirait argent detout, alla vendre les vêtements de la petite. Elle dut en tirer unprofit qui la satisfit, car elle ne fit jamais la moindre allusionà la disparition de ce petit bonnet. Je n’ai pas besoin de vousdire que, privée de toute espèce d’affection, je m’étais miseaussitôt à adorer la petite. Elle était si mignonne, si jolie et simalheureuse, le pauvre petit chérubin ! Elle, de son côté,elle sentit tout de suite qu’elle n’avait plus que moi au monde,plus d’autre refuge qu’en moi, et ce fut sur moi qu’elle portatoute son affection. Vous pensez si j’étais aux anges ! Jen’étais plus seule sur la terre. J’avais quelqu’un qui m’aimait,moi, l’Abandonnée, comme La Gorelle m’appelait. La misérableexistence qui était la mienne s’ensoleillait du sourire de ce petitange blond. Mais nous nous étions installées dans une grande ville,et alors commença pour Loïse la vie qui avait été autrefois lamienne. Par la pluie, le soleil ou la neige, La Gorelle l’emmenaitau coin des rues, sous le porche des églises, et elle tendait sapetite menotte bleuie par le froid aux passants.
– Elle a fait cela ?… s’étrangla Valvert. Et elle lapinçait aussi pour la faire pleurer ?
– Son pauvre petit corps était tout couvert de bleus.
– Ah ! la misérable sorcière ! Qu’elle ne tombejamais sous ma main, si elle ne veut être rouée de coups !Martyriser ainsi deux pauvres enfants ! Que la pestel’étrangle ! Que le diable l’emporté !
Muguette sourit à la fureur que montrait Valvert.
– Heureusement, reprit-elle, que le martyre de la pauvremignonne ne se prolongea pas trop longtemps. La Gorelle n’aimaitpas beaucoup se fatiguer. Elle me confia la petite. Ses misèresfurent à peu près finies. Seulement, moi, j’étais obligée derapporter double recette, sans quoi…
– C’est vous qui payiez pour la petite, interrompitValvert, ému jusqu’aux larmes.
– Ah ! dame, oui. Je puis dire que j’en ai reçu, descoups, dans ce temps-là. Plus que je n’avais de bouchées de pain,assurément. Pourtant c’est un vrai bonheur, pour moi, que Loïsesoit venue échouer dans cet enfer qu’était notre existence. Sanselle, je n’aurais jamais eu le courage de me soustraire à latyrannie de cette méchante femme. Et qui sait ? peut-êtreaurais-je fini par rouler au ruisseau où elle s’acharnait à mepousser. Quoi qu’il en soit, je ne voulais pas que celle quej’appelais déjà ma fille, quand nous étions seules, supportât ceque j’avais supporté. Un jour, je partis à la grâce de Dieu, maisnon pas au hasard, car j’avais choisi la route de Paris à dessein.J’emmenai Loïse, qui allait sur ses deux ans. J’eus la chanced’échapper aux poursuites de La Gorelle, qui dut certainement nouschercher partout, et je réussis à venir ici, à Paris. En routej’avais trouvé moyen d’amasser quelques sous. Je commençai parcacher Loïse, car si je ne redoutais plus La Gorelle pour moi-même,j’avais une peur affreuse que ma malchance ne l’amenât à Paris,qu’elle ne vit l’enfant et ne la reprit pour lui faire subir lemême sort que j’avais subi. Loïse à l’abri, je m’organisai. Ellem’avait porté bonheur : tout ce que j’entreprenais meréussissait que c’en était une bénédiction. Aujourd’hui je gagnelargement ma vie. Loïse vit à la campagne, au grand air, sous lagarde d’une excellente femme à qui j’ai eu la chance de rendrequelques petits services et qui est devenue mon associée ;c’est elle qui cultive les fleurs que je vends et nous partageonsles bénéfices. Loïse ne manque de rien et moi… moi, lecroiriez-vous ? j’ai de côté quelques centaines de livres quine doivent rien à personne. Voilà. Vous connaissez maintenant monhistoire et celle de « ma fille » Loïse, aussi bien quemoi.
– Maintenant, dit-il avec une émotion contenue, c’est moiqui veillerai sur vous et sur « notre » fille. C’est moiqui pourvoirai à vos besoins. Et vous pouvez être assurée que lecomte de Valvert saura faire respecter sa femme et sa fille… Carj’espère qu’aucun scrupule ne vous retient plus, maintenant, et quevous acceptez enfin de devenir ma femme.
– Oui, je l’accepte, dit-elle. Et, avec un souriremalicieux :
– J’accepte non pour l’enfant, comme vous me disiez tout àl’heure, mais pour…
Elle s’arrêta tout à coup, confuse. Il implora :
– Achevez, de grâce ! Elle acheva,bravement :
– Pour vous et pour moi.
Et elle lui tendit le front. Sur ce front si pur, il déposa leplus tendre le plus chaste des baisers. Et, avec une émotionprofonde, un accent d’une douceur infinie :
– Ah ! Muguette, mon joli Brin de Muguet, comme jevais vous adorer et vous choyer pour vous faire oublier vos mauvaisjours passés !… Comme nous allons être heureux !… Voyez,déjà le bonheur nous sourit : Loïse, « votre »petite Loïse, d’après ce que vous venez de me dire, j’ai découvertsa famille.
Il la vit pâlir. Il lui prit les deux mains, les baisatendrement et rassura :
– Ne vous alarmez pas. Si je vous parle ainsi délibérément,c’est que je sais, je suis sûr que vous n’aurez pas à vous séparerde l’enfant.
– Vrai ? fit-elle en respirant plus librement.
– J’en suis sûr, vous dis-je. Pourtant, il faudra memontrer ce petit bonnet que vous avez gardé. Il faudra me leconfier.
– Quand vous voudrez, dit-elle sans hésiter.
Et, rassurée, tant sa confiance en lui était déjàgrande :
– Je vous en prie, parlez… Je grille d’envie de savoir dequi ma Loïse est la fille.
– Loïse est la propre fille de Jehan de Pardaillan. Etvoyez notre chance : Jehan de Pardaillan est mon cousingermain par alliance.
– Jehan de Pardaillan, dit-elle. Le jour où vous m’aveztirée des mains de ce laquais de Rospignac,M. de Pardaillan, le père, m’a posé quelques questions ausujet de Loïse. Je venais précisément de me heurter à La Gorelle.Vous pensez si je me tenais sur mes gardes. J’ai répondu à cesMM. de Pardaillan que Loïse était ma fille. Ils ont parunavrés. Depuis j’ai eu du regret d’avoir menti avec tantd’assurance. Je me suis dit que c’était peut-être le père de maLoïsette qui cherchait sa fille, que j’avais ainsi trompé. Je mesuis renseignée. On m’a dit :« M. de Pardaillan est chevalier. Son filsaussi. » Je me suis dit : « Puisque Loïse est lafille d’un marquis, elle ne peut être la fille de ceM. de Pardaillan qui n’est que chevalier. » Maconscience alarmée s’est tranquillisée et je n’y ai plus pensé. Etvous me dites, vous, que c’est bien lui le père. Êtes-vous sûr dene pas vous tromper ?
– Celui qui vous a renseignée, ma douce Muguette, vous atrompée, ou était lui-même mal renseigné. Il est vrai queMM. de Pardaillan ne prennent pas d’autre titre que letitre modeste de chevalier. Mais, par son père, Jehan de Pardaillanétait comte de Margency. Écoutez, maintenant : par son mariageavec ma cousine Bertille, marquise de Saugis et comtesse deVaubrun, il est devenu marquis de Saugis et comte de Vaubrun.Comprenez-vous, maintenant ?
– Je comprends.
– Et vous, en consentant à devenir ma femme, vous allezdevenir la propre cousine du père et de la mère de Loïse. Lesparents reprendront leur fille – ne vous alarmez donc pas, vousdis-je – c’est assez naturel, il y a quatre ans qu’ils remuent cielet terre pour la retrouver. Mais écoutez bien ceci :Savez-vous où sont situés les quelques lopins de terre et labicoque en ruine qui constituent mon comté de Valvert ?
– Comment voulez-vous que je sache ? fit-elle,souriant.
– C’est juste, dit-il en riant de tout son cœur. Eh bien,Valvert touche à Saugis… Ah ! vous commencez àcomprendre !
– Oui, dit-elle en laissant éclater toute sa joie. Nousirons vivre à Valvert, près de Saugis. Les deux familles n’enferont qu’une… Loïse aura deux mères pour la gâter, au lieud’une !
– Deux mères et deux pères, ajouta-t-il en riant plus fortqu’elle.
Il y avait dix jours que le comte Odet de Valvert était entré auservice de la duchesse de Sorrientès. Durant ces dix jours, LandryCoquenard était venu mystérieusement à l’hôtel Sorrientès, cinq ousix fois. Chaque fois, la duchesse l’avait reçu dans son oratoire.Et ces entretiens, plus ou moins longs, n’avaient jamais eu detémoin. Soit qu’il eût pris ses mesures en conséquence, soit que lehasard l’eût favorisé, Landry Coquenard ne rencontra jamaisValvert, qui continua d’ignorer les relations occultes quis’étaient établies entre sa maîtresse et son écuyer.
Durant ces dix jours, Muguette vint régulièrement tous lesmatins, comme nous l’avons dit. Et pas une fois elle n’aperçut LaGorelle. Elle ignora la présence de celle qui avait été sonbourreau dans cette maison où elle venait avec tant de plaisir.Landry Coquenard ne la trouva jamais plus sur son chemin. Il nes’inquiéta pas d’elle, ne chercha pas à savoir si elle était encoreau service de la duchesse ou si elle n’y était plus. La Gorelle nel’intéressait guère, il ne pensa plus à elle. Il est certain que,si elle était encore à l’hôtel, elle avait été confinée à lalingerie avec ordre de ne pas se montrer à ces deuxpersonnages.
Quant à Valvert, il ne connaissait pas La Gorelle. S’ilrencontra cette femme, il ne fit pas plus attention à elle qu’il nefaisait attention aux filles de service, chambrières, servantes ououvrières innombrables de cette fastueuse et immense demeure oùvivait tout un monde.
Ainsi donc, la duchesse de Sorrientès avait chez elle, sous samain la fille de Concini, née à Florence il y avait de celadix-sept ans, et que le père avait voulu faire jeter dans l’Arno,une pierre au cou. Elle avait de plus les deux seuls personnages –Landry Coquenard et La Gorelle – qui connaissaient le secret de lanaissance de cette enfant ainsi que le crime projeté par le père.Et ces trois personnages lui étaient tout dévoués, les uns parintérêt, les autres parce qu’elle avait su capter leur confiance etgagner leur amitié.
Nous allons montrer maintenant pourquoi la duchesse avait attiréces trois personnages chez elle et ce qu’elle voulait faire d’eux.Pour cela, nous allons nous attacher à la duchesse et la suivre pasà pas dans toutes ses évolutions.
La veille, mardi, la duchesse avait reçu un billet. Aprèsl’avoir lu, elle avait appelé d’Albaran et lui avait donné unordre. Le colosse était parti pour exécuter cet ordre. Il étaitrevenu au bout de deux heures. Et, à une interrogation muette de samaîtresse, il avait répondu :
– C’est entendu, madame, il vous recevra demain, à l’heureque vous avez fixée, dans son hôtel de la rue de Tournon, où il setrouve en ce moment.
– Nous irons donc demain matin rue de Tournon, avaitrépondu la duchesse qui ajouta :
– Prends tes dispositions pour m’accompagner. Le colosses’était incliné en silence et était sorti.
Nous avons dit que la duchesse s’occupait fort activement debonnes œuvres. Il n’y avait guère plus de quelques semaines qu’elles’était établie dans ce magnifique hôtel, transformé, agrandi,métamorphosé expressément pour elle, avec une rapidité qui tenaitdu prodige, par une véritable armée d’ouvriers qui avaient abattuen quelques jours une besogne qui eût nécessité plusieurs mois detravail s’ils n’avaient été si nombreux et si royalement payés. Cesquelques semaines de séjour avaient suffi pour que sa réputation debienfaisance et de rare générosité se répandît par la ville. Aussi,à une certaine heure de la matinée, qui fut vite connue, tout cequ’il y avait de nécessiteux dans la ville, la Cité et l’Universitévenait frapper à la porte de l’hôtel, qui demeurait grande ouvertepour eux. En sorte que, à cette heure matinale, c’était une cohuecompacte qu’on trouvait dans la rue Saint-Nicaise. L’heure passée,la rue retombait à son isolement ordinaire et n’était plus guèresillonnée que par les gens de l’hôtel.
La plupart de ces miséreux ne pénétraient pas dans la maison.Ils étaient reçus par une espèce de sous-intendant qui leurdistribuait quelque menue monnaie à chacun. Ces pauvres diablespartaient en célébrant les louanges de la généreuse duchesse, en lacouvrant de bénédiction, sans l’avoir vue.
Quelques-uns, plus intrigants ou plus chanceux, entraient dansla maison, parvenaient jusqu’à la duchesse qui leur accordait uneaudience particulière. Ces audiences avaient toujours lieu dansl’oratoire. Et, par une délicatesse hautement appréciée de tous,nul ne pénétrait dans l’oratoire à ce moment : la duchesseépargnait ainsi à ces malheureux l’humiliation de révéler leurmisère ou leurs affaires personnelles à d’autres qu’à elle-même.Tous les jours, il y avait ainsi un certain nombre de cesprivilégiés admis à l’honneur d’un entretien en tête à tête avec laduchesse. Ces entretiens étaient généralement assez brefs. Tous cesprivilégiés tiraient sans doute une assistance satisfaisante de labienfaisante duchesse, car, comme les autres, ils se retiraienttous en chantant ses louanges.
Enfin, il arrivait parfois qu’un pauvre diable se présentait endehors de l’heure fixée pour ces sortes de réceptions. Celui-là,s’il insistait, était toujours conduit au comte d’Albaran, quil’écoutait avec bienveillance et décidait s’il devait être reçu ounon par là duchesse.
Or, ce mercredi matin, pendant que Valvert s’entretenait avecMuguette près de l’hospice des Quinze-Vingts, un de ces miséreux,qui avait passé auprès d’eux sans qu’ils eussent fait attention àlui, s’était présenté à l’hôtel en dehors de l’heure réglementaire.L’homme n’avait pas l’allure ni le costume sordide d’un mendiant.C’était ce que l’on appelle un pauvre honteux. Un de ces hères quisemblent mettre leur orgueil à dissimuler leur misère sous lesdehors d’une propreté méticuleuse. Celui-ci, à en juger par soncostume, très propre mais usé jusqu’à la corde, paraissait être unbourgeois : quelque commerçant qui n’avait pas réussi dans sesaffaires.
Suivant l’habitude en pareil cas, l’homme fut conduit àd’Albaran, devant lequel il se présenta, humble et courbé ainsiqu’il convenait à un solliciteur. Quant à d’Albaran, il avait cetteattitude de bienveillance un peu hautaine qu’il prenait dans cesoccasions-là. Mais dès que la porte se fut refermée sur le laquaisqui avait introduit l’humble bourgeois, l’attitude des deux hommesse modifia instantanément : le bourgeois se redressa,d’Albaran quitta son air protecteur, s’avança, souriant et la maintendue, et en espagnol, prononça :
– Enfin, vous voilà, mon cher comte. Et vous avez fait bonvoyage ?
– Autant qu’il est possible de le faire en pareil équipage,répondit le« cher comte » en serrant cordialement la mainqu’on lui tendait et avec une moue fort dépitée.
– C’est-à-dire on ne peut plus mal, traduisit d’Albaran enriant. Je vous plains de tout mon cœur.
– Bah ! fit l’homme en levant insoucieusement lesépaules, le service est le service.
– Venez, trancha d’Albaran, Son Altesse vous attend avecimpatience.
Il le conduisit lui-même à l’oratoire, l’introduisit et seretira dans l’antichambre qui précédait cet oratoire. Il demeuralà, prêt à accourir au premier appel de sa maîtresse.
Le mystérieux solliciteur, qu’il avait accueilli comme un ami,qui était espagnol comme lui et à qui il avait donné le titre decomte, se trouva seul devant la duchesse assise dans son fauteuil.Il fit trois pas. À chaque pas il s’arrêta et exécuta la plussavante, la plus impeccable des révérences de cour. Et celas’accomplissait avec tant d’élégante distinction que, malgré sonmisérable costume, il gardait fort grande allure. Ces trois pasl’amenèrent devant le fauteuil de la duchesse, qui attendait, sansun mot, sans un geste, calme et majestueuse comme une reine. Et,comme s’il eût été, en effet, devant une reine, il fléchit le genouet attendit.
– Bonjour, comte, prononça la duchesse de sa voix grave etharmonieuse, dans le plus pur castillan.
Et, avec un sourire gracieux, elle lui tendit la main en ungeste de souveraine. Le comte prit respectueusement du bout desdoigts cette main blanche et l’effleura du bout des lèvres.
– Relevez-vous, comte, autorisa gracieusement laduchesse.
Le comte obéit en silence, fit une nouvelle révérence, aussiprofonde, aussi impeccable que les précédentes, et, se redressant,dans un geste large, théâtral, il se couvrit de son méchant petitfeutre et attendit, dans une attitude fière, ainsi qu’il convenaitau grand d’Espagne qu’il était, paraît-il, puisqu’il se permettaitd’user de ce singulier privilège qu’ont les grands d’Espagne de secouvrir devant leur souverain.
La duchesse ne parut ni étonnée ni choquée. Évidemment, elleétait habituée à ce cérémonial.
– Comment se porte le roi, mon bien-aimé cousin ?interrogea-t-elle tout d’abord.
– Grand merci, madame. Sa Majesté le roi Philipped’Espagne, mon très gracieux souverain (ici nouvelle révérence ducomte qui ôta et remit son chapeau), se porte à merveille.
– Remercié soit le seigneur Dieu, et qu’il garde toujoursen joie et prospérité notre bien-aimé souverain, prononça gravementla duchesse.
– Amen ! dit le comte avec la même gravité.Et il ajouta :
– Sa Majesté a bien voulu me charger de vous dire qu’ellevous tient toujours en très haute et très particulière estime et devous assurer qu’elle vous gardera toujours toute sa faveur et touteson amitié.
– Vous remercierez bien humblement le roi de ma part. Vousl’assurerez de mon immuable attachement et de mon inaltérabledévouement.
– Je n’y manquerai pas, madame. Sa Majesté a bien voulu, enoutre, me charger de remettre à Votre Altesse ces lettres dont uneest, tout entière, écrite de sa royale main.
La duchesse prit les lettres que le comte lui tendait. Et rien,dans sa physionomie immuablement calme, ne trahissait l’impatienceavec laquelle elle attendait ces lettres, à ce qu’avait ditd’Albaran, du moins.
Avec le même calme souverain, posément, elle fit sauter leslarges cachets et parcourût rapidement des yeux les missives, sansqu’il fût possible de lire sur son visage fermé l’impressionqu’elles lui procuraient. Sa lecture achevée, elle posa les lettressur la table qu’elle avait à sa portée et frappa sur le timbre.D’Albaran parut aussitôt.
– La litière ? fit-elle, laconiquement.
– Prête, répondit d’Albaran avec le même laconisme.
– Nous allons rue de Tournon.
– Bien, madame.
Et d’Albaran sortit vivement.
La duchesse se tourna alors vers le comte. Il attendait, figédans son attitude un peu théâtrale. Seulement, sur son visage selisait l’étonnement que lui causait la rapidité de décision de laduchesse. Elle vit cet étonnement, comprit et une ombre de sourirepassa sur ses lèvres. Ce fut si discret et si rapide que le comtene s’en aperçut pas. Elle reprit, avec le même laconisme qu’elleavait employé vis-à-vis de d’Albaran :
– L’argent ? Le roi ne m’en parle pas…
– Il doit être en route présentement.
– Combien ?
– Quatre millions, madame.
– C’est peu, fit-elle avec une moue de dédain. Elle parutcalculer mentalement et :
– Enfin, avec ce que j’ai à moi, on pourra peut-être faire,dit-elle. Comte, vous allez repartir. Vous direz au roi que dès laréception de ses lettres, je me suis mise à l’œuvre, sans perdreune seconde.
– Je le dirai, madame, et j’attesterai qu’en effet vousêtes le chef le plus actif et le plus résolu qui se puisserêver.
– Vous ajouterez, reprit la duchesse, sans relever lecompliment, que je ne suis pas demeurée inactive en attendant ceslettres. J’ai préparé les votes. Et je crois pouvoir répondre dusuccès.
– Je répéterai à Sa Majesté les propres paroles de VotreAltesse, mot pour mot.
– Allez, comte, congédia la duchesse.
Elle lui tendit de nouveau la main en le gratifiant d’unsourire. De nouveau, il fléchit le genou devant elle et effleurades lèvres le bout de ses ongles roses. Il se releva et se dirigeavers la porte. Il avait instantanément repris son allure humble etcourbée de quémandeur. Il sortit une bourse de sa poche, la gardaostensiblement dans sa main et sortit en couvrant de bénédictionsla généreuse grande dame qui avait consenti à lui venir en aide. Etil parlait en excellent français, cette fois.
Nous ne voulons pas dire que tous les miséreux à qui la duchesseaccordait des audiences particulières étaient de grands personnagescomme ce comte grand d’Espagne qui sortait de chez elle. Cependantil est probable que la plupart – pour ne pas dire tous – étaientdes émissaires à elle, ou à la cour d’Espagne, à qui elle donnaitses ordres en vue de quelque mystérieuse et formidable besogne quenous ne tarderons pas à connaître maintenant.
Quelques instants plus tard, précédée de son escorte commandéepar d’Albaran, la litière de la duchesse de Sorrientès débouchaitde la place des Trois-Mairies et s’engageait sur le Pont-Neuf.Cette fois, les mantelets de cuir étaient écartés et la duchesse semontrait à tous les yeux. Vêtue de cette robe blanche très simple,que nous avons vue, nonchalamment accotée contre une pile decoussins de soie cramoisie, elle regardait d’un air distrait lafoule qui sillonnait ce pont, le plus animé du Paris d’alors.
Dans le même moment, un cavalier, monté sur un cheval blancd’écume, manteau jeté sur l’épaule, s’engageait sur ce même pont, àl’autre extrémité, venant de la rue Dauphine.
Ce cavalier, c’était le chevalier de Pardaillan.
Pardaillan qui, à en juger par son costume de voyage couvert depoussière, venait de fournir une longue étape, qui revenaitprobablement de Saugis où nous savons qu’il était allé accompagnerson fils Jehan. Pardaillan qui, tout en se laissant bercer par lemouvement de son cheval qu’il avait dû, dans cette cohue, mettre aupas, se disait :
« Allons, encore quelques minutes et je me trouverai chezcette excellente Nicole, confortablement assis devant une tableconvenablement garnie de choses appétissantes, et je pourraiapaiser la faim qui me tenaille, la soif qui m’étrangle. Aprèsquoi, le ventre plein, je regagnerai mon lit, où j’espère bien nefaire qu’un somme jusqu’à demain matin. Ah ! je me fais vieux,corbleu, je me fais terriblement vieux ! Pour une malheureuseétape un peu plus longue que les autres, me voilà exténué defatigue ! »
Et il soupira.
Pardaillan, sur son cheval, avançait dans un sens pendant que laduchesse, dans sa litière, avançait dans l’autre sens. Le momentapprochait où ils allaient se croiser. Parvenu sur le terre-pleinoù l’on projetait d’élever une statue équestre au roi Henri IV –projet qui ne devait être réalisé que quelques années plus tard –Pardaillan sentit tout à coup sa selle vaciller sous lui.
Il mit lestement pied à terre. Et il accomplit ce mouvement avecune vivacité, une légèreté bien surprenantes chez un homme qui seprétendait si vieux et exténué de fatigue. Courbé sur le flanc desa monture, il se mit à resserrer la sangle de la selle. Ceci fait,il allait se redresser, sauter en selle et repartir. À ce moment,la litière n’était plus très loin de lui. Par hasard, les yeux dePardaillan tombèrent sur la duchesse qui ne pouvait le voir, masquéqu’il était par son cheval : Et il eut un sursaut violent,tandis que, emporté malgré lui, il s’exclamait d’une voixsourde :
– Fausta !…
Et, au lieu de se redresser comme il allait le faire, il secourba davantage, parut s’activer à arranger la sangle, ramenafurtivement les pans du manteau sur le visage, se dissimula enfin,autant qu’il put, derrière son cheval. La duchesse – ou Fausta,puisque Pardaillan, qui était si bien payé pour la connaître,disait que c’était elle – passa sans voir ce chevalier quiarrangeait la sangle de sa selle.
Quand il jugea qu’elle était trop loin pour le reconnaître aucas où elle se retournerait, Pardaillan se redressa lentement. Deson regard étincelant il suivait Fausta, cependant que ses traitsse figeaient en une froideur de glace, ce qui, chez lui, étaitl’indice certain d’une émotion violente.
– Fausta !… répétait-il dans son esprit.Fausta !… Elle n’est donc pas morte ?…
Et, avec un froncement de sourcils :
– Fausta… à Paris !… Oh ! oh !… Que diableFausta vient-elle faire à Paris ?…
Et, avec un de ses sourires en lame de couteau :
– Je crois que, de ce coup, voilà renversé le plantureuxdîner que je me proposais de faire !
Et, levant les épaules avec insouciance :
– Bah ! je n’en souperai que mieux… si toutefois jesoupe… Tout en songeant de la sorte, il s’était remis en selle, ilavait tourné bride, et déjà, le visage enfoui dans le manteau, lechapeau rabattu sur les yeux, déjà il suivait la litière.Pardaillan était toujours le même : l’homme aux décisionspromptes, promptement mises à exécution. L’âge semblait n’avoir euaucune prise sur lui. La barbe et les cheveux étaient devenus gris,mais il avait gardé la souplesse et la vigueur de la jeunesse.
Pardaillan, qui se disait vieux, qui, l’instant d’avant,soupirait après un bon repas et un bon lit, Pardaillan, dèsl’instant où il aperçut Fausta, qu’il croyait morte, oublia qu’ilétait vieux et qu’il avait faim et qu’il était exténué pour lasuivre. Et, en la suivant, il se parlait à lui-même à bâtonsrompus :
« Oui, corbleu ! c’est bien elle, et je ne m’étaispoint trompé !… C’est qu’elle n’est pas changée… Que diablevient-elle faire à Paris ?… On ne lui donnerait pas plus detrente ans… Où diable s’en va-t-elle ainsi ? Pourtant, si jesais bien compter, elle doit avoir dans les quarante-six ans… Bon,voilà ce que je cherchais. »
Il s’était arrêté devant un cabaret. Il sauta à terre, entradans la salle commune. En le voyant paraître, le cabaretier se hâtad’accourir, le bonnet à la main, avec toutes les marques du plusprofond respect. Pardaillan lui fit signe de le suivre et sortitaussitôt.
– Je vous le confie, dit-il en montrant son cheval. Lapauvre bête est fatiguée. Soignez-la bien. Je reviendrai lachercher… je ne sais quand.
Le cabaretier ne manifesta pas la moindre surprise. Il devaitêtre habitué aux façons de Pardaillan. Il prit le cheval par labride, en assurant « Monsieur le chevalier qu’il aurait leplus grand soin du cheval de Monsieur le chevalier ».
Pardaillan n’entendit pas ses assurances : il était déjàreparti à la poursuite de Fausta. Et il avait repris saconversation avec lui-même, conversation dont le décousu indiquaitles sautes brusques qui se faisaient dans son esprit :
« Ce n’est pas que la bonne bête n’aurait pu fournir encoreun effort, Dieu merci, nous en avons fait d’autres, elle et moi.Mais un cheval, avec Fausta… par Pilate, que vient-elle faire àParis ?… Un cheval avec elle, pouvait être bien gênant… Et oùva-t-elle ainsi ?… Ah ! diable, c’est qu’elle me paraîtvouloir sortir de la ville… Si elle va loin ainsi, me voilà bienloti… J’aurais dû garder le cheval… Eh ! eh ! moi quim’ennuyais de ne rien faire, peut-être vais-je avoir tropd’occupation… Voilà qu’elle franchit la porte Dauphine… Tiens,tiens, tiens… décidément non, j’ai bien fait de remiser le cheval…je gage qu’elle va voir son compatriote, le signor Concini…monsou lou maréchal d’Ancre… maréchal, un pleutre, unruffian qui n’a jamais su ce que c’est que de porter une épée,quelle pitié !… Que peut-elle comploter avec leConcini ?… Quelle besogne ténébreuse, terrible, comme toujoursavec elle, vient-elle accomplir ici ?… Oui, décidément, nousnous dirigeons vers la rue de Tournon… Savoir… savoir… Heu !entrer chez le Concini ?… Ce n’est pas là qu’est ladifficulté… Quelle chance que Jehan soit demeuré à Saugis, près desa femme malade… Mais entendre la conversation deMme Fausta avec monsou le maréchal, voilàqui serait intéressant… Ce n’est pas que je doute de mon fils. Jesuis sûr qu’il n’hésiterait pas un instant, entre elle et moi. Etd’ailleurs, il ne la connaît pas, elle… Il doit y avoir un moyen…c’est qu’il faudrait que je sache ce qu’elle complote… Bien qu’ilne la connaisse pas, il me répugnerait de voir le fils entrer enlutte contre sa mère… Car il n’y a pas à se le dissimuler, dèsl’instant que voilà Fausta à Paris et que m’y voilà aussi, la luttereprendra entre elle et moi… Je suis bien content que Jehan n’aitpas à participer à cette lutte… Lutte sournoise, comme autrefois,terrible, acharnée, qui, cette fois, ne se terminera que par lamort de l’un de nous deux, peut-être de tous les deux… Corbleu decorbleu, pourtant il faut que j’entende… Oui, mais comment ?…Je savais bien qu’elle allait chez Concini !… »
En effet, la litière, venant de s’engouffrer sous la hautevoûte, pénétrait dans la cour d’honneur.
Pardaillan s’arrêta. Il cherchait toujours dans sa tête lemoyen, non pas d’entrer dans l’hôtel, ce qui en effet était facile,mais d’entendre ce que la visiteuse venait dire à Concini. Et ceciétait un peu plus malaisé, pour ne pas dire impossible.
Devant la porte de l’hôtel, à l’écart des gardes et desgentilshommes qui se tenaient là, Stocco allait et venait, semblantattendre quelque chose ou quelqu’un. Stocco avait vu passer Fausta.Il la connaissait sans doute, car il lui avait adressé un de cessaluts exorbitants et gouailleurs dont il avait le secret. Et ilavait repris sa promenade un instant interrompue.
Pardaillan aperçut Stocco. Et il eut un de ces sourires aigusqui n’appartiennent qu’à lui. Il écarta brusquement le manteau etmit son visage à découvert. Et il ne bougea plus.
Ce qu’il attendait se produisit. Les yeux de Stocco tombèrentsur lui. Il pâlit. Il fit rapidement demi-tour et s’engouffra sousla voûte avec une précipitation qui était une belle et promptefuite.
Pardaillan le guidait du coin de l’œil. En deux enjambées il lerattrapa et abattit la main sur son épaule.
Sans se retourner, Stocco se secoua comme le sanglier coiffé quiveut s’arracher aux crocs de la meute. Mais Pardaillan le tenaitbien, Et quand il tenait quelqu’un, il ne fallait pas compter luifaire lâcher prise. Pardaillan ne lâcha donc pas Stocco. Mais de savoix railleuse, il prononça :
– Je te fais donc bien peur, maître Stocco, que tu détalesainsi ?
Stocco cessa de se démener. N’ayant pas réussi à se dégager parsurprise, il savait qu’il n’avait plus qu’à se tenir tranquille.Pardaillan le lâcha alors. Il était sûr que l’homme à tout faire deLéonora ne chercherait plus à s’enfuir. Eh effet, Stocco ne bougeapas. Il était toujours aussi pâle. Il n’avait plus cetinsupportable air de gouaillerie insolente qui lui étaitparticulier. Suivant une expression populaire expressive, commetoutes les expressions populaires, « il n’en menait paslarge ». Il s’inclina avec un respect qui n’était pas affecté,celui-là, et prononça :
– Oui, monsieur, j’ai peur de vous…
Et se redressant, rivant sur Pardaillan un regardflamboyant :
– Et pourtant, vous savez que je ne crains ni Dieu nidiable.
Pardaillan le considéra, ayant aux lèvres un de ces sourires quiinquiétaient terriblement ceux qui le connaissaient bien. Et levantles épaules :
– J’ai besoin de te dire deux mots qui ne doivent pas êtreentendus, dit-il.
Ils se mirent à l’écart dans la cour. Baissant la voix etdésignant Fausta du coin de l’œil, Pardaillan formula cette demandecomme une chose très naturelle :
– Tu vois cette illustre princesse qui franchit les marchesdu perron d’honneur, là-bas ?… Il faut que tu t’arranges demanière à ce que je puisse, sans être vu moi-même, assister àl’entretien, qu’elle va avoir avec ton maître.
De pâle qu’il était, Stocco devint livide. Il reculaprécipitamment de deux pas, comme s’il avait vu soudain un gouffrebéant s’ouvrir à ses pieds. Et il regarda Pardaillan avec des yeuxremplis d’épouvante.
Pardaillan, de la tête, fit plusieurs fois « oui », del’air de quelqu’un qui maintient résolument sa demande.
– C’est comme si vous me demandiez ma tête, monsieur,grelotta Stocco.
– Je sais, dit froidement Pardaillan. Mais je sais aussique tu tiens particulièrement à ta tête – et du diable si je saispourquoi, car elle est plutôt hideuse, ta tête – et que tut’arrangeras pour que je ne sois pas surpris, pour que tu ne soispas soupçonné, et, en conséquence, pour que ta précieuse tête nesoit pas menacée.
– Tout, monsieur, râla Stocco qui tremblait de tous sesmembres, tout ce que vous voudrez, mais ne me demandez pas cela…C’est impossible… tout à fait impossible, monsieur.
– Soit, dit Pardaillan avec la même froideur. Alors je tesaisis des deux mains que voici, je te traîne devant Concini, et jelui raconte certaines choses que tu sais aussi bien que moi.Notamment comment est morte certaine maîtresse particulièrementchérie de Concini et dont il a juré de venger la mort. Alors taprécieuse tête tombe… Sans compter qu’avant de la faire tomber,Concini s’amusera bien un peu à t’infliger quelques petitstourments de son invention.
Et d’une voix rude :
– Allons, choisis, et dépêche-toi, car voici la princessequi disparaît. Si le regard avait le pouvoir de tuer, Pardaillanfût tombé roide sous le coup d’œil mortel que lui décocha Stocco.Mais Pardaillan en avait vu bien d’autres. Ce n’était pas un Stoccoqui pouvait l’émouvoir. Voyant qu’il ne se décidait pas, ilallongea les deux mains et les abattit sur l’espion. Celui-cicomprit que la menace n’était pas vaine. Quant à espérer qu’ilpourrait s’arracher à son étreinte, il savait bien qu’il n’étaitpas de force à le faire. Il n’y songea même pas. Il grinça,vaincu :
– Venez… et puissiez-vous être damné jusqu’à laconsommation des siècles :
– Bon, railla Pardaillan, maudis-moi tant que tu voudras,mais obéis. C’est ce que tu as de mieux à faire. Quant au reste, jesuis bien tranquille : tu sauras bien t’arranger pour ne pasêtre pris.
Ils se mirent en marche. Dans un couloir, Pardaillan qui, commebien on pense, ne perdait pas de vue son guide, surprit un regardmenaçant, un sourire équivoque. Il saisit Stocco par le bras et leserra. D’une voix étouffée, Stocco gémit :
– Vous me faites mal !… Qu’est-ce qui vousprend ?
Pardaillan continua de serrer, Stocco gémit un peu plus fort.Alors, d’une voix qui fit courir un frisson de terreur le long deson échine, Pardaillan l’avertit :
– Ne t’avise pas de me conduire dans un traquenard. Ne vapas te tromper de chemin… Sans quoi, tu ne sortiras pas vivant demes mains. Marche, maintenant. Et marche droit : j’ai l’œilsur toi.
Il le lâcha. Stocco se le tint pour dit cette fois. Et frottantson bras endolori, il « marcha droit ».
Concini vint recevoir lui-même l’auguste visiteuse, à l’entréedu vestibule. Il était seul, somptueusement vêtu, comme à sonordinaire. Il s’inclina devant elle avec toutes les marquesextérieures du plus profond respect. Et tout de suite, de sa voixchantante, enveloppante, avec un léger accent zézayant, ilexpliqua :
– Vous le voyez, madame, j’ai rigoureusement suivi vosinstructions. Gardes, gentilshommes, pages, huissiers et laquais,tout le monde a été écarté. J’ai fait la solitude sur le chemin quenous avons à parcourir. En sorte que tout le monde ignorera quel’illustre princesse Fausta a fait au pauvre gentilhomme que jesuis l’insigne honneur de le venir visiter.
– Je n’attendais pas moins de votre galanterie, remerciaFausta. Mais, vous le voyez, Concini, j’ai réfléchi, depuis, etj’ai rendu vos précautions inutiles en venant ici à visagedécouvert et en laissant le mystère de côté. N’importe, je ne vousen sais pas moins gré de ce que vous avez fait.
Elle posa ses doigts sur le poing qu’il lui tendait et, sansajouter un mot, ils se dirigèrent vers le cabinet de Concini.Celui-ci avait dit vrai : dans les salles qu’ils durenttraverser, dans les couloirs, partout, sur leur chemin, ils netrouvèrent que le silence et la solitude. Ils ne rencontrèrent pasun être vivant. La maison – cette partie de la maison, du moins –paraissait déserte.
Dans son cabinet. Concini conduisit cérémonieusement Fausta versun fauteuil où elle s’accommoda. Lui-même demeura respectueusementdebout devant elle. Alors, très naturellement, comme si elle avaitété chez elle, elle invita gracieusement :
– Asseyez-vous, Concini.
Concini obéit aussitôt, sans un mot, sans un geste ; autrequ’une révérence de remerciement. Il agissait avec elle, en tête àtête, exactement comme il agissait avec Marie de Médicis quand lecérémonial intervenait entre eux. Il se montrait d’une politesseraffinée, calme, souriant, dégagé de toute préoccupation ou detoute contrainte. Mais le papillotement fréquent des paupièresindiquait qu’au fond il se sentait agité, inquiet et se tenait surses gardes, sur la plus prudente, la plus attentive desréserves.
Il fallait avoir le coup d’œil infaillible de Fausta – ou dePardaillan – pour saisir cette nuance si ténue, qu’elle eût échappéà tout autre. Fausta comprit, elle. De même qu’elle saisit aupassage le furtif et très rapide coup d’œil, qu’en s’asseyant illança sur une portière. Elle comprit, elle saisit ce coup d’œil etinstantanément elle vit, sans avoir eu l’air de regarder, que cetteportière, comme par hasard, était placée derrière son dos, à elle,alors que Concini l’avait juste en face de lui.
– Léonora est là, derrière cette portière, se dit-elle. Surmon dos, sans que je puisse rien y faire, elle le guidera pargestes, s’il est besoin. Allons, l’affaire sera chaude.
Et elle se replia sur elle-même comme l’athlète qui ramasse sesforces pour la lutte. Et cependant, de sa voix grave, avec son plusgracieux sourire, elle engageait aussitôt le fer :
– N’est-ce pas une chose vraiment merveilleuse que ce soitmoi qui vienne vous visiter, vous.
Concini saisit à merveille l’allusion. Il ne cessa pas desourire. Et, de sa voix la plus caressante, riposta du tac autac :
– En effet, madame, qu’une princesse souveraine comme vousdaigne se déranger pour un simple gentilhomme comme moi, c’est làun honneur inestimable, dont je garderai le souvenir précieux mavie durant. Mais laissez-moi vous dire que, si vous en aviezmanifesté le désir, je me serais fait un devoir d’accourir moi-mêmeprendre vos ordres.
– Non, dit Fausta avec un enjouement bien rare chez elle,il serait outrecuidant de la part d’un solliciteur de demander ausollicité de se déranger. Et, puisque aussi bien je vienssolliciter, c’était à moi de venir à vous.
– Oh ! madame, que me dites-vous là ? se récriaConcini. Et, avec son exquise politesse :
– La princesse Fausta ne sollicite pas : ellecommande, et on obéit.
– Voilà qui me met à mon aise et me fait bien augurer dusuccès de ma démarche, sourit Fausta.
– Quoi que ce soit que vous ayez à me demander, tenez-lepour accordé d’avance, assura Concini avec un accent de franchisequi eût trompé tout autre que Fausta.
Et, tout de suite, avec son plus doux sourire, il ajouta cetterestriction :
– À condition que cela dépende de moi, car je ne puism’engager que pour moi.
– Cela va sans dire, accepta Fausta sans cesser de sourire.Voici donc ce que je viens solliciter du tout-puissant maréchal etmarquis d’Ancre. Peu de chose en vérité : la grâce d’un pauvreprisonnier auquel je m’intéresse particulièrement.
Évidemment, Concini s’attendait à tout autre chose. Il fut sistupéfait, qu’il en laissa tomber un instant le masque derrièrelequel il s’abritait et laissa voir sa stupeur. Il regarda Faustacomme s’il ne pouvait en croire ses oreilles. Elle souriaittoujours, d’un sourire qui n’eût pas manqué de le remettre sur sesgardes, s’il l’avait mieux connue.
– N’est-ce que cela ? s’écria-t-il ? Et, avec unempressement joyeux :
– Comment se nomme ce prisonnier auquel vous vousintéressez ?
Fausta prit un temps. Et le fouillant de son regard profond,avec une lenteur calculée :
– C’est M. le comte d’Auvergne, duc d’Angoulême, quigémit à la Bastille depuis tantôt dix ans.
Cette fois, Concini s’était ressaisi, avait remis son masque.Fausta eut beau le dévisager, elle ne parvint pas à découvrirl’effet produit par la révélation de ce nom. Concini, cependant, sedisait :
– Je commence à entrevoir son jeu ; elle veut rendrela liberté au bâtard de Charles IX pour le lâcher ensuite sur moi.Ce n’est pas mal calculé. Mais si elle se figure que je vais lalaisser faire, elle se trompe étrangement.
À ce moment, la portière, en face de lui, s’écarta légèrement,sans bruit. Et le visage disgracié de Léonora, ce visage que lesfards, dont il était recouvert, parvenaient difficilement à rendresupportable, apparut une seconde. La tête fit un non énergique,résolu, et disparut aussitôt derrière la portière. Ce non ne fitque confirmer Concini dans sa résolution déjà prise. Ceci, comme onpense, avait pris à peine le temps d’un éclair. Déjà Concinirépondait. Et il se désolait, exagérant outrageusement son accentitalien :
– O peccato ! Je croyais qu’il s’agissaitd’un prisonnier ordinaire et je me faisais fort d’obtenir… Mais leduc d’Angoulême !… Diavolo… ! c’est une autreaffaire !… Ah ! povera signora ! vous vousêtes trompée de porte !… Ce n’est pas à moi qu’il fallait vousadresser : c’est à Sillery… ou Villeroy… ou Puisieux… je nesais pas au juste quel est le ministre compétent.
– N’êtes-vous pas Premier ministre ? demanda Fausta,qui ne pouvait pas être dupe de la comédie.
– Moi ! se récria Concini, mais je ne suis rien,illoustrissima signora !… Rien que l’ami de SaMajesté la reine régente !… Le plus humble, le plus dévoué deses amis et serviteurs.
– Qu’à cela ne tienne, dit Fausta conciliante, ami de larégente, c’est un titre qui a son poids… son bon poids. Intercédezprès d’elle pour mon protégé. Je me suis laissé dire que la reine,quand vous le voulez bien, ne sait rien vous refuser.
– On exagère, madame, on exagère beaucoup… trop.
– Essayez quand même… pour moi, insista Fausta.
– Cristo Santo ! mais vous me demandez detenter l’impossible, signora ! se désespéra Concini. Vousn’êtes pas, je le vois, au courant des affaires de la cour… sansquoi, vous sauriez que la reine est montée, outrageusement montéecontre ce « pôvre » duc d’Angoulême !…, Ah ! leporetto, s’il n’y avait que moi !… Mais la reine,ohimé !… intercéder près d’elle en faveur du ducd’Angoulême, mais ce serait chercher la disgrâce irrémédiable,absolue. J’aimerais mieux, oui, j’aimerais mieux répandre mon sang,tout mon sang ici même, à vos pieds.
– Ainsi donc, ce que je croyais facilement réalisable vousparaît impossible.
– Tout à fait impossible, signora.
– N’en parlons donc plus.
Fausta dit cela d’un air très naturel, sans marquer la moindrehumeur, en souriant plus que jamais. Voyant qu’elle se montrait desi bonne composition, Concini crut pouvoir protester :
– Vous me voyez désespéré, signora ! Demandez-moiautre chose qui soit en mon pouvoir, et je veux que la foudrem’écrase si je ne vous l’accorde pas sur-le-champ.
– Je désirais rendre à la liberté le duc d’Angoulême. Jecroyais que vous pourriez le faire. Il paraît que je me suistrompée. N’en parlons plus, vous dis-je.
Elle disait cela d’un air si détaché que Concini redevintinquiet, se demanda si ce n’était pas là une simple escarmouchepour aboutir à une autre demande plus importante. Mais Faustas’était mise à parler d’autre chose. Elle bavardait en touteconfiance, simple, familière, comme si Concini avait été son égal.Et ce bavardage familier, pour qui l’eût connue, eût paru plusredoutable que tout. Elle parlait de l’Italie, de Florence surtout,puisque Concini était Florentin. Et elle semblait avoir un fondsinépuisable d’anecdotes croustillantes, comiques ou terribles,qu’elle racontait avec un entrain qu’on ne lui eût jamaissoupçonné. Et Concini l’écoutait, si prodigieusement intéressé,qu’il en arrivait parfois à oublier de se demander où elle voulaiten venir.
Il ne devait pas tarder à être fixé. D’anecdote en récit, Faustaen vint, le plus naturellement du monde, à placer le récit qu’elletenait à lui faire entendre, tout ce qu’elle avait dit jusque-là,n’ayant pas eu d’autre but que de préparer ce récit.
– Il y a une vingtaine d’années, dit-elle, vivait àFlorence un jeune gentilhomme…
Et s’interrompant :
– Au fait, était-il gentilhomme ? Entre nous, je puisbien vous le dire, non, il n’était pas gentilhomme. Mais il criaitbien haut, lui, qu’il était d’excellente noblesse. Et comme ilétait fort beau garçon, fort élégant, qu’il ne manquait pas d’unecertaine distinction, on le croyait sans trop de peines ou feignaitde le croire, ce qui, pour lui, était l’essentiel. Si vous levoulez bien, nous ferons comme ceux-ci : nous admettrons sagentilhommerie.
Dès ce préambule, Concini avait dressé l’oreille. Cependant, ilne pensait pas encore qu’il était personnellement mis en cause.Fausta reprit son récit :
– Donc, ce jeune gentilhomme, fort joli garçon, fortélégant, était aussi fort pauvre. Ce dont il rageait. Comme lesfemmes accueillaient assez volontiers les déclarations enflamméesqu’il savait leur débiter sur un ton passionné, et comme il étaitdénué de scrupules, il se servit de cette espèce de fascinationqu’il exerçait sur elles pour leur soutirer de l’argent et fairefigure dans le monde. Il commença d’abord modestement par desimples chambrières, des ouvrières, des bourgeoises. Il en arrivarapidement aux dames. Il n’était pas riche, mais il le paraissait,car il menait grand train avec l’argent de ses belles. Vers 1596,il faisait figure de grand seigneur, jetait l’or à pleines mains,sans compter. Ses succès lui avaient donné de l’ambition et il nedoutait plus de rien. Il voulut être quelqu’un et, pour arriver àce résultat, il eut l’audace de jeter ses vues… devinez sur qui, jevous le donne en mille…
– Que sais-je ? répondit Concini qui commençait à sereconnaître dans le portrait qu’elle venait de tracer.
– Sur la propre fille du grand-duc François, révéla Faustatriomphante.
– Peste, il ne doutait de rien ! s’exclama Concini,qui maintenant était fixé, comprenait que c’était de lui qu’ilétait question et se demandait avec une angoisse admirablementdissimulée où elle voulait en venir.
– Et ce qu’il y a de plus merveilleux, continua Fausta,c’est qu’il réussit avec la fille du grand-duc, aussi bien qu’ilavait réussi avec les ouvrières florentines. La fille du grand-ducde Toscane et d’une archiduchesse d’Autriche devint la maîtresse dece… petit gentilhomme.
– Ah ! signora, tint tête Concini, pour le coup, jecrois que vous allez trop loin. Mieux que personne, vous devezsavoir, combien les grands sont exposés à la calomnie.
– Je sais, dit Fausta, mais je n’avance rien dont je nesois sûre. Et, avec une insistance destinée à attirer l’attentionde Concini et qui, en effet, lui donna fort à réfléchir :
– Rien que je ne sois en état de prouver. Elle devint samaîtresse, vous dis-je. Tant et si bien que, en l’an 1597, dans lepalais grand-ducal, elle mit clandestinement au monde un enfant…une fille.
Elle fit une pause, observa Concini. Il ne dit pas un mot. Ilréfléchissait profondément. Mais il continuait de montrer un masquesouriant, un peu sceptique. Sans être dupe de ce calme apparent,elle reprit :
– Notre petit gentilhomme avait un valet, homme à toutfaire, en qui il avait toute confiance. Il lui remit l’enfant, safille, en lui commandant d’aller la jeter dans l’Arno, une pierreau cou. Ce qui fut fait… paraît-il. Or, écoutez la fin, c’est plusmerveilleux : trois ans plus tard, la maîtresse du petitgentilhomme, la mère de cette petite créature qui avait été noyéeavec son consentement – car elle avait consenti à ce meurtre –épousait un monarque étranger, un des plus grands rois de lachrétienté… Elle partit pour rejoindre son royal époux… Elleemmenait avec elle son amant. Dans cette nouvelle patrie, grâce àsa maîtresse devenue reine, notre petit gentilhomme d’antan étaitdevenu un personnage considérable. Pas aussi considérable qu’il lesouhaitait cependant, car, je vous l’ai dit, il était ambitieux…d’une ambition démesurée, et ce qu’il rêvait, c’était d’occuper lapremière place dans le royaume de sa maîtresse. Malheureusement, ily avait l’époux. Il lui fallait ronger son frein. Un jour, unbienheureux accident supprima l’époux. Les vœux de notre homme setrouvèrent comblés : il était devenu le maître d’un des plusbeaux royaumes de la chrétienté… Concini, faut-il vous dire le nomde ce petit gentilhomme ?… Faut-il nommer la fille-mère,l’infanticide devenue…
– Inutile, madame, dit résolument Concini, qui avait prisson parti. Le petit gentilhomme, c’est moi. L’infanticide, c’est lareine Marie de Médicis. J’ai très bien compris. Et tenez, je suisbeau joueur, moi. Je vais être franc, d’une franchise qui vousparaîtra cynique, mais peu m’importe, nous sommes seuls et personnene peut nous entendre. Je reconnais que votre histoire est vraie.J’ai été et je suis l’amant de Marie de Médicis. J’ai eu une filled’elle que j’ai fait jeter dans l’Arno. Après ?… À quoitendez-vous ?… À m’arracher la mise en liberté du ducd’Angoulême ?…
– Oui, dit nettement Fausta.
– Vous ne l’obtiendrez pas. Je ne suis pas un niais,corpo di Cristo ! Je sais très bien qu’Angoulêmen’aura rien de plus pressé que de se remettre à conspirer, qu’illuttera contre moi, qu’il cherchera à prendre la place du petitroi, Louis XIII. Inutile d’insister, il restera où il est… Il y esttrès bien, à mon sens. À quoi tend cette histoire ?Auriez-vous par hasard l’intention de la publier ?
– Pourquoi pas ?
– Et vous pensez m’effrayer avec cela ! fit Concini enéclatant de rire. Personne ne vous croira… Car, vous ne pensez pasque j’aurai la naïveté de renouveler en public les aveux que jeviens de vous faire. On ne vous croira pas, vous dis-je. Vousn’avez pas l’ombre d’une preuve à produire.
Fausta approuvait doucement de la tête toutes ses paroles. Maiselle souriait de son sourire inquiétant. Il était clair qu’elle luiréservait une terrible surprise, qu’elle ne sortirait quelorsqu’elle jugerait le moment venu. En attendant, elle jouait aveclui, comme le chat joue avec la souris avant de lui briser lesreins d’un coup de griffe. Non par plaisir pervers, mais simplementparce qu’elle voulait lui faire dire de quelles armes il disposaitpour sa défense, afin de l’abattre plus sûrement.
– J’ai, dit-elle, le témoignage de l’homme qui a noyél’enfant. Je sais où trouver Landry Coquenard – vous voyez que jesuis bien renseignée –, il parlera quand je voudrai.
– Un laquais que j’ai chassé, un homme de sac et decorde ! Beau témoignage, ma foi ! railla Concini.
– C’est vrai, reconnut Fausta, le témoin peut paraîtresuspect. Mais j’ai plus et mieux. J’ai oublié de vous faire partd’un petit détail, Concini. Je vais réparer mon oubli. Ce LandryCoquenard était un homme qui avait des sentiments religieux.Croiriez-vous qu’il s’avisa de faire baptiser l’enfant avant de lajeter à l’eau comme un pauvre chien ? Il le fit si bien, quevoici l’acte de baptême dûment en règle… La copie, s’entend.
Elle fouilla dans son sein et en retira un papier qu’elle tendità Concini. Celui-ci le prit machinalement. Il ne s’attendait pas àce coup. Il fut un instant démonté. Mais se remettantaussitôt :
– Eh ! qu’importe cet acte ! Nous soutiendronsqu’il est faux !
– Il l’est, en effet, sourit Fausta, vous voyez que je suisfranche, moi aussi. Cependant, l’acte véritable, authentique,existe et je pourrais le produire s’il me plaisait. Cet acte porteles signatures : 1° du prêtre qui est mort, mais dont il serafacile de vérifier la signature en consultant le registre de laparoisse ; 2° du parrain, Landry Coquenard bien vivant, et quiattestera lui ; 3° de deux témoins, morts tous les deux.L’acte porte que l’enfant est fille du seigneur Concino Concini etde mère inconnue. Cet acte authentique, je l’ai fait falsifiercomme suit : 1° à la place de ces mots « mèreinconnue », on a mis en toutes lettres le nom de lamère : Marie de Médicis ; 2° à la place de la signatured’un des deux témoins morts, on a mis le nom d’une femme, LaGorelle, qui, comme Landry Coquenard, est bien vivante, et,toujours comme lui, attestera, soutiendra tout ce que je voudrailui faire dire. Je pourrai donc produire, si vous m’y forcez, deuxtémoins et un acte en règle. C’est quelque chose, songez-y.
Pour la deuxième fois, elle eut la satisfaction de constater queses coups avaient porté, et rudement. Pour la deuxième fois,Concini fut démonté. Même son désarroi fut tel, qu’il jeta un coupd’œil sur la tenture, comme pour appeler une aide ou uneinspiration. Et Léonora, qui comprit, se montra une deuxième fois,de la tête renouvela son « non » farouche. Et Concinirépéta :
– Nous soutiendrons que l’acte est faux, que les témoinsmentent. Cristaccio ! qui donc hésitera entre laparole de la reine régente et celle de deux misérables !
Fausta eut un sourire de pitié dédaigneuse, devant la pauvretéde cette défense.
– Personne, je vous l’accorde volontiers, concéda-t-elle.Mais, mon pauvre Concini, vous ne réfléchissez pas au scandaleénorme, prodigieux, que cette affaire va susciter. Vous oubliez quenous ne sommes pas en Italie ici. Nous sommes en France, à Paris.Les Français se montrent très chatouilleux pour tout ce qui regardeles questions d’honneur. Les Français ne voudront plus d’une reineà la face de laquelle on peut jeter de si monstrueuses accusations.Il y aura un tel cri de réprobation que, même fût-elle innocente,la reine sera obligée de fuir. Sa fuite entraînera votre chute… sice n’est votre mort.
La tête pâle de Léonora reparut. Et cette fois, avec la mêmeénergie virile, elle disait clairement :
« Elle a raison ! »
Concini l’avait bien compris aussi, quoique un peu tard. Sonattitude se modifia :
– Corbacco ! madame, vous avez raison,dit-il, et je vous remercie de m’avoir signalé le véritable danger.Car, c’est là le véritable danger. Nous agirons donc autrement.
– Qu’allez-vous faire ? demanda Fausta avec un calmegros de menaces.
– Une chose très simple, railla Concini. D’abord, je vaisfaire connaître vos intentions à la reine.
– Ensuite ? dit froidement Fausta.
– Ensuite et c’est tout indiqué, la reine, qui est régente,ne l’oubliez pas, vous montrera que charbonnier est maître chezlui.
– Vous voulez dire qu’elle m’enverra rejoindre à laBastille mon protégé, le duc d’Angoulême ?
– Vous l’avez dit, madame. Et soyez tranquille, une foisque vous serez là on veillera à ce que vous n’en sortiez plus. Ets’il vous plaît de parler, n’oubliez pas que les murs de laBastille sont assez épais pour étouffer toutes les clameurs de tousses habitants réunis.
– À plus forte raison, les gémissements d’un agonisant,sourit Fausta.
– Oh ! madame, je sais de longue date que vous êtesd’une intelligence remarquable, plaisanta Concini, féroce. Voyezcomme vous comprenez à demi-mot.
– Il faudra donc m’arrêter, dit Fausta adoptant, elleaussi, le ton plaisant.
– Hélas ! oui, madame, et vous m’en voyez tout marri.Mais j’y songe. Voyez comme les choses s’arrangent bien toutesseules : je vous tiens ici. Je vous garde et tout est dit.
– C’est très simple, en effet. Me voilà donc votreprisonnière. Ces mots, elle les prononça en riant. Elle se fitsoudain sérieuse pour ajouter :
– Vous savez que c’est la guerre ?
Concini sentit bien la menace sourde. Au fond, malgré toute sonassurance, il ne se sentait pas tranquille : Fausta semontrait trop souverainement calme, trop sûre d’elle-même. Mais ilétait lancé, il se croyait plus fort et il continua derailler :
– Vous n’y pensez pas, madame. Puisque vous voilàprisonnière, la guerre se trouve finie avant que d’avoircommencé.
Avec le même sérieux, qui avait on ne sait quoi d’effrayant,elle asséna son coup de massue :
– Vous ne m’entendez pas, monsieur. Il ne s’agit pas demoi. Moi, c’est entendu, je me tiens pour prisonnière. Il s’agit dela guerre avec l’Espagne.
Et ce fut bien, en effet, comme un coup de massue qui venait des’abattre sur le crâne de Concini. Il plia les épaules ets’effara :
– La guerre avec l’Espagne !… Pourquoi la guerre avecl’Espagne, dans une affaire où elle n’a rien à voir et quin’intéresse que la princesse Fausta.
– Parce que la princesse Fausta représente ici Sa MajestéPhilippe III, roi de toutes les Espagnes, monsieur, fit-elle avechauteur.
Et, sans lui permettre de placer un mot :
– Sa Majesté a dû vous aviser…
Et se reprenant, railleuse à son tour :
– Pardon, j’oublie que vous m’avez assuré que vous n’êtespas Premier ministre, que vous ne participez pas aux affaires del’État, que vous n’êtes rien… rien qu’un ami de la reine…Adressez-vous donc à Sillery… ou à Villeroy… ou à Puisieux… ou àJeannin… Je ne sais pas au juste quel est le ministre compétent…Peut-être, en votre qualité d’ami de la reine, consentira-t-il àvous apprendre ce que vous ignorez, à savoir que le roi d’Espagne aannoncé la prochaine arrivée d’un envoyé extraordinaire, muni despouvoirs les plus étendus, qui le placent au-dessus del’ambassadeur ordinaire et spécialement accrédité auprès de la courde France. Oui, le ministre compétent… au fait, je crois, moi, quece doit être M. de Villeroy… vous apprendra peut-êtrecela.
– Mais, se débattit Concini qui perdait de plus en pluspied, je sais, en effet, que le roi d’Espagne nous a annoncé laprochaine arrivée de cet envoyé extraordinaire. Cet envoyé, c’estMme la duchesse de Sorrientès, princesse d’Avila.Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de commun entre la duchesse deSorrientès et la princesse Fausta.
– La duchesse de Sorrientès, princesse souveraine d’Avila,c’est moi, révéla enfin Fausta en se redressant, avec cet air desouveraine majesté qui était si imposant chez elle.
Ceci, c’était le coup de grâce qui achevait Concini effondré.Fausta continua, implacable :
– Vous, monsieur le marquis d’Ancre, qui n’êtes pas Premierministre, qui n’êtes rien… c’est vous qui l’avez dit… il vous plaîtde porter la main sur l’envoyée du roi d’Espagne, de la violenter,de la faire incarcérer comme une vile criminelle, et ceci au nom dela reine régente. Vous n’ignorez pas que toute violence exercée surma personne atteint le souverain que je représente. Le roid’Espagne n’est pas un homme à supporter une telle injure, sans entirer une vengeance éclatante. C’est la guerre, vous dis-je. Laguerre avec l’Espagne prête, archiprête, dont les armées, avanthuit jours, auront envahi vos provinces méridionales. Voyez si vousêtes en mesure de faire face à une guerre pareille. Quant à moi,j’en doute.
Concini comprit, un peu tard, qu’il s’était enferré jusqu’à lagarde. Il recula, d’autant plus précipitamment que Léonora, qui semontra une seconde, lui donna ce conseil par gestes expressifs.
– Eh ! madame, fit-il, loin de vouloir la guerre avecl’Espagne, nous recherchons une alliance avec elle. Vous quiparaissez être en faveur auprès du roi Philippe, vous ne devez pasl’ignorer.
– Je sais, en effet, dit gravement Fausta, que desnégociations sont entamées en vue d’un double mariage entre le roiLouis XIII et l’infante Anne d’Autriche d’une part, l’infantPhilippe d’Espagne et Élisabeth de France, sœur du roi Louis XIII,d’autre part.
– Vous êtes, en effet, fort bien renseignée, s’étonnaConcini. Ces négociations ont été tenues rigoureusement secrètes àla cour de France. Présentement, la reine, moi et Villeroy sommesseuls à les connaître… Mais, pardonnez-moi, madame, vous vous ditesenvoyée extraordinaire du roi d’Espagne… Loin de moi la pensée dedouter de la parole de la princesse Fausta, mais, mieux quepersonne, vous devez savoir qu’il est d’usage d’accréditer cesenvoyés par des lettres patentes en bonne et due forme. Oserai-jevous demander de me montrer ces lettres avant leur remiseofficielle.
– Voici ces lettres, dit Fausta.
Elle fouilla dans son sein et en sortit les papiers qui luiavaient été apportés le matin même et de la façon que nous avonsindiquée. Elle prit un de ces papiers et le présenta tout ouvert àConcini en disant :
– Voici d’abord une lettre entièrement écrite de la mainmême du roi et à moi adressée. Lisez, monsieur le maréchal… Liseztout haut à seule fin que si, d’aventure, quelque confident à vousse trouve par là, aux écoutes, il soit au courant comme vous etpuisse vous donner les conseils utiles.
Sans relever ces paroles qui lui prouvaient que la terriblejouteuse avait pénétré son manège, Concini dominé lut touthaut :
« Madame et bien-aimée cousine,
Je vous adresse les présentes pour servir au mieux de notreroyal service, vous faisant savoir que nous nous tenons prêt à vousappuyer de toutes façons.
Connaissant votre habileté, votre sagesse, la sûreté de votrejugement et votre dévouement éprouvé, nous vous laissons toutelatitude d’agir au mieux de nos intérêts, approuvant et ratifiantd’avance toute décision que vous croirez devoir prendre, et nous nefaisons pas d’autre recommandation que celle-ci :
Aimez-nous toujours comme nous vous aimons.
Votre affectionné cousin. »
PHILIPPE, ROI.
Quand cette lecture fut terminée, Fausta prit tous les papierset les mit entre les mains de Concini. Celui-ci, qui étaitpleinement fixé maintenant, feignit de les parcourir du regard pourse donner le temps de réfléchir. Quand il eut achevé, il rendit lespapiers à Fausta en s’inclinant de l’air d’un homme qui n’a rien àreprendre. Et tortillant sa moustache d’un geste nerveux, il fitl’aveu de sa défaite :
– Ceci change tout à fait les choses, dit-il. Nous nevoulons pas la guerre avec l’Espagne. Nous respecterons donc, en lapersonne de madame la duchesse de Sorrientès, l’envoyéeextraordinaire, dûment accréditée de Sa Majesté le roid’Espagne.
Peut-être pensait-il s’en tirer ainsi à bon compte par cettereculade. Il ne savait pas à qui il avait à faire. Fausta n’étaitpas femme à le lâcher, avant d’avoir tiré de lui ce qu’elle étaitvenue chercher. Et sans marquer la moindre joie du succès qu’ellevenait de remporter.
– J’obtiens donc ce que j’ai demandé, dit-elle en remettanttranquillement les papiers dans son sein.
– Que voulez-vous donc ? fit Concini, jouantl’ignorance.
– Je veux, dit-elle en insistant sur les mots, je veux laliberté du duc d’Angoulême.
Concini feignit de réfléchir un instant et :
– Soit, dit-il, je demanderai à la reine sa mise en libertéimmédiate. Fausta eut un sourire sceptique.
– Nous n’en finirons pas si la reine intervient,dit-elle.
– Cependant, fit Concini, il faut bien qu’elle signel’ordre d’élargissement.
– Sans doute, puisqu’elle est régente. Mais vous n’êtes passans avoir quelques parchemins dûment signés et scellés d’avance,qu’on n’a qu’à remplir. Je vous sais homme de précaution, Concini,et n’êtes-vous pas le vrai roi de France ?
Une fois de plus, Concini se voyait pris. La formidable lutteusequ’était Fausta le tenait entre ses mains puissantes, le tournaitet le retournait comme un hochet, ne lui laissant aucuneéchappatoire possible.
– Vous vous méfiez de moi ? fit-il avec un sourire quidissimulait mal la grimace de rage impuissante qu’il faisait.
– Non, dit-elle, je vous tiens en mon pouvoir, je sais quevous ferez ce que je veux. Je suis pressée, voilà tout. Prenez doncce parchemin et remplissez-le.
Définitivement dompté, Concini se leva, alla chercher dans untiroir ce papier si impérieusement exigé. Comme si elle avaitacquis le droit de commander, Fausta, le plus naturellement dumonde, ordonna :
– Prenez-en deux pendant que vous y êtes.
Et Concini, frissonnant de colère contenue, obéit, prit les deuxordres en blanc.
– Asseyez-vous là, devant cette table ; écrivezl’ordre de remettre immédiatement en liberté le duc d’Angoulême.Datez d’aujourd’hui.
Concini obéit encore, écrivit d’une main rageuse les quelqueslignes nécessaires et lui tendit l’ordre en la poignardant duregard.
Sans s’émouvoir, elle le prit, le vérifia soigneusement,approuva d’un léger mouvement de tête. Et, de sa voix douce,irrésistiblement impérieuse, elle commanda encore :
– Écrivez maintenant l’ordre d’écrouer et de garder à laBastille M. le duc d’Angoulême.
Concini demeura la plume en l’air. Il la considéra d’un airstupéfait. Et levant les deux bras, comme accablé, malgré lui, ilmurmura :
– Je ne comprends plus !
– Je comprends, moi, cela suffit, sourit Fausta. Écrivez,Concini, écrivez. Et laissez la date en blanc.
Concini remplit ce deuxième ordre comme il avait rempli lepremier et le lui tendit. Elle le vérifia comme elle avait vérifiél’autre, sourit, plia les deux papiers qu’elle mit dans son sein etse leva.
– Je savais, dit-elle en souriant, que nous finirions parnous entendre. Je regrette seulement, pour vous, que vous m’ayezmise dans la nécessité de vous menacer et d’user de violencemorale. N’importe, vous vous êtes exécuté et je vous en saisgré.
Et comprenant la nécessité de le rassurer, elle ajouta de sonair enveloppant :
– Dites-vous bien, Concini, que je ne suis pas votreennemie. Je vous l’ai déjà prouvé, sans que vous vous en doutiez,en gardant votre secret que j’avais depuis longtemps. Je vous leprouverai bientôt de nouveau et vous reviendrez, j’en suis sûre, devos préventions actuelles contre moi. Car, je le vois bien, vous megardez rancune de la violence que je viens de vous faire. Celapassera et vous ne tarderez pas à reconnaître, je l’espère, queFausta est plus votre amie que vous ne le pensez. Quant à votresecret, soyez sans inquiétude : j’ai su me taire jusqu’à cejour, je saurai garder la même réserve discrète.
Concini vit qu’il lui fallait se contenter de ces assurances. Ils’inclina d’assez mauvaise grâce.
Sans paraître remarquer son humeur, elle reprit, se faisant plusgracieuse, plus enveloppante :
– Dites à Léonora qu’elle me garde une place dans sesaffections. Et maintenant, Concini, faites-moi la grâce de medonner la main et de me reconduire jusqu’à ma litière.
La rage au cœur, Concini dut s’exécuter. Mais il avait eu letemps de se ressaisir pleinement. Comme il commençait à prendre sonparti de sa défaite, le prodigieux comédien qu’il était lui aussi,reprenant le dessus, il sut s’exécuter avec une bonne grâceparfaite. Et Fausta, comédienne plus géniale, sut lui donner laréplique avec un art incomparable. En sorte que, lorsqu’ilsparurent dans la cour d’honneur où attendaient d’Albaran et seshommes, ils paraissaient les meilleurs amis de la terre.
Stocco, contraint et forcé comme Concini, avait conduitPardaillan à proximité du cabinet de Concini. La précaution quecelui-ci, se conformant au désir exprimé par Fausta, avait prise defaire le vide autour de son cabinet et sur le chemin qu’il devaitsuivre pour y conduire la visiteuse, cette précaution, que Stoccon’ignorait certainement pas, avait singulièrement facilité satâche, fort dangereuse pour lui, il faut le reconnaître.
Pardaillan avait donc pu assister, invisible et insoupçonné, àcet entretien qui l’avait tant intrigué et dont il n’avait pasperdu un mot. Et il était sorti derrière Fausta. Stocco n’avaitrespiré à son aise que lorsqu’il l’avait vu dans la rue. À sontour, Pardaillan avait voulu le rassurer pleinement.
– Écoute, lui dit-il, tu viens de me rendre un signaléservice. Je veux t’en récompenser d’une manière que tu saurasapprécier comme il convient, je n’en doute pas : je te donnema parole, et tu sais que je n’ai jamais manqué à cette parole, jete donne donc ma parole de ne jamais révéler à âme qui vive ce queje sais sur ton compte, quand bien même ce serait pour sauver matête. Mieux : à dater d’aujourd’hui, je t’ignore complètement,je ne te connais plus, j’ai oublié qu’il existe un Stocco au monde,ce qu’il a été, ce qu’il a pu faire. Tu peux donc dormir sur tesdeux oreilles maintenant.
Et Pardaillan s’était lancé à la suite de la litière de Faustaen se disant :
– Ce Stocco est un niais !… Il aurait dû savoir que cen’est pas moi qui l’aurais jamais dénoncé à son maître ni àd’autres.
Stocco, de son côté, songeait :
– Santa Madonna, me voilà enfin délivré de cetaffreux cauchemar ! Car je le connais, maintenant qu’il adonné sa parole, il se fera hacher menu comme chair à pâté s’il lefaut, mais il ne parlera pas. Comme il l’a dit lui-même, je peuxdormir sur mes deux oreilles.
Et le regard de haine mortelle qu’il dardait l’instant d’avantsur Pardaillan s’était presque changé en un regard de gratitudeattendrie. Mais c’était décidément une mauvaise bête que ce Stocco.Presque aussitôt, il reprit son expression haineuse et il gronda enlui-même :
« N’importe, comme dit l’autre, je lui garde un chien de machienne. Et si jamais l’occasion se présente, sans risques pourmoi, je me promets de montrer au sire de Pardaillan que je n’ai pasoublié les abominables minutes qu’il vient de me fairevivre. »
Laissons Stocco, auquel d’ailleurs il nous faudra bientôtrevenir, et suivons Pardaillan, puisque Pardaillan nous conduit àla suite de Fausta, avec laquelle nous n’en avons pas encorefini.
Pardaillan suivait donc la litière de Fausta. Et la litière deFausta ne suivait pas le même chemin qu’elle avait pris pourvenir : elle s’en allait chercher la rue de Vaugirard, passaitdevant le magnifique hôtel que Marie de Médicis était en train dese faire construire là, et que nous appelons aujourd’hui le palaisdu Luxembourg, et s’en allait rentrer dans l’université par laporte Saint-Michel.
Au retour comme à l’aller, en marchant, Pardaillan faisait sesréflexions. Et ce sont ces réflexions que nous allons noter, ou dumoins une toute petite partie de ces réflexions.
« Cette Fausta, se disait-il, rendant d’abord, en loyaladversaire qu’il avait été toute sa vie, un juste hommage à sonéternelle ennemie, cette Fausta, elle n’a pas changé !Toujours la même, au physique comme au moral… Quel être prodigieux,étonnant, unique !… Quel dommage qu’une femme aussiremarquable ne sache utiliser ses rares qualités d’intelligence quepour le mal !… Enfin, elle est ainsi et non autrement, ellen’y peut rien sans doute, et ni moi non plus… Bon, nous voici dansla Cité. Je gage qu’elle s’en va droit à la Bastille… Ce Concini,ce pauvre Concini, quel triste sire… et quel piètre lutteur !…il me faisait pitié. Ah ! il n’a pas pesé lourd entre sesmains. En quelques coups magistralement assénés, comme elle seulesait le faire, fini, écrasé, vidé, le Concini, ça n’a pas été long…long… »
Après avoir ainsi, avec impartialité, apprécié les méritesrespectifs des deux adversaires qu’il venait de voir aux prises,Pardaillan recommença à se poser l’interminable série de questionsparfois naïves, en apparence du moins, qu’il ne manquait jamais dese poser à lui-même, quand il était sur la piste d’une affaireimportante. Le tout entremêlé de réflexions et remarques quiattestaient que, malgré ses profondes préoccupations et l’énormetension de son esprit, il ne perdait pas un seul instant le sensdes réalités et avait l’œil et l’oreille à tout.
« Ainsi, songeait-il la voilà au service du roid’Espagne ?… Depuis combien de temps ?… Il doit y avoirlongtemps… Je la croyais morte, moi. Ah ! bien oui, la voilàduchesse de Sorrientès, princesse d’Avila, que sais-je encore… eten faveur toute particulière près de ce maître qu’elle s’est donné,si j’en juge du moins d’après la lettre lue par Concini… Ah !ah ! nous voici sur le chemin de l’hôtel de ville. Décidément,nous allons à la Bastille, Diable ! si elle continue longtempsainsi, je risque fort de me coucher le ventre creux, moi ! Etc’est que je meurs littéralement de faim ! Ah ! misère demoi, voilà Fausta revenue, et du coup voilà les contretemps et lesennuis qui s’abattent dru comme grêle sur moi. Et nous ne faisonsque commencer. Corbleu ! de quoi vais-je me plaindre ?Après tout, il ne tient qu’à moi de rentrer chez moi et de m’ytenir bien tranquille, les pieds au chaud, le ventre à table. Oui,mais me voilà possédé du démon de la curiosité. Et puis, quitter lapartie quand elle vient à peine de commencer. N’en parlons pas…Donc Fausta se serait donné un maître ?… Un maître à Fausta,heu, je ne vois pas cela, moi ! M’est avis que le véritablemaître, c’est Fausta. Ce Philippe d’Espagne doit être un niais, unemanière de pantin couronné, dont Fausta tire les ficelles. Oui,mais voilà, si je vois très bien le bénéfice que doit retirer leroi Philippe, je me doute bien, pardieu, de ce que Fausta va faireici pour lui, je n’ai pas la moindre idée du but qu’elle poursuitpour son compte personnel, de la part qu’elle s’est réservée. Carje la connais, elle ne fait jamais rien qui ne soit pour sasatisfaction ou sa gloire personnelle, la généreuse etdésintéressée Fausta. Et tant que je ne saurai pas ce qu’elle veutpour elle-même, je marcherai à l’aveuglette et risquerai à chaqueinstant de me rompre les os. Il me faut donc savoir cela. C’estassurément plus facile à dire qu’à réaliser… Diable, voilà que nousapprochons de la Bastille… Ah çà ! que diable Fausta veut-ellefaire d’Angoulême ? Se serait-elle avisée de recommencer pourlui ce qu’elle a fait jadis pour Guise ? Voudrait-elle sefaire épouser par lui et l’asseoir ensuite sur le trône à la placedu petit Louis treizième ? C’est qu’elle en est biencapable !… Il est évident qu’il ne faut pas songer à entrer àla Bastille pour entendre ce qu’elle va dire à Angoulême. Et puis,en réfléchissant un peu, il est clair que ce n’est pas là qu’elleva lui faire ses confidences, lui proposer le marché… car il y auramarché, pacte, convention, que sais-je ?… Ce n’est pas enroute non plus. On ne raconte pas ces sortes d’affaires dans larue. Probablement va-t-elle l’emmener chez elle. Quand nous enserons là, nous aviserons… Bon, la voilà qui entre à la Bastille.Me voici condamné à l’attendre ici. Combien de temps ?…Corbleu, c’est que j’enrage de faim !… Eh mais !…chevalier, tu n’es qu’un niais !… Fausta en a pour une heureau moins avant de sortir de là. C’est que les formalités sont lesformalités, et que s’il n’est pas facile d’entrer à la Bastille, ilest encore moins facile d’en sortir… J’en sais quelque chose. J’aidonc une bonne heure devant moi. Une heure, c’est quatre fois plusde temps qu’il ne m’en faut pour me restaurer. »
Ayant fait cette importante et judicieuse réflexion, Pardaillandécida sans plus tarder de se garnir convenablement la panse. Iln’eut pas besoin de chercher où il pourrait aller. Nul neconnaissait son Paris sur le bout du doigt comme lui. Il se souvintà point nommé de certain cabaret de sa connaissance où la cuisineétait passable. Il y alla tout droit. À l’hôte accouru, ilcommanda :
– Mettez-moi sur cette table deux tranches de jambon, unpâté, une demi-volaille, un flacon de Saint-Georges et du painfrais. Faites vite.
Pendant que l’hôte se ruait à la cuisine, il poussa lui-même unetable devant une fenêtre qu’il ouvrit. Et il s’applaudit ens’asseyant devant sa table.
« Parfait ! D’ici je vois l’escorte de Fausta quil’attend dehors, car Fausta a dû entrer seule comme de juste.Quelle que soit la direction qu’ils prendront pour s’en retourner,je les verrai passer. Je puis donc dîner tranquille. »
L’hôte dressa le couvert et servit les aliments commandés avecune promptitude qui témoignait de l’estime particulière en laquelleil tenait ce client. Au surplus, nous savons qu’il en était ainsichez la plupart de ses congénères. Ce qui s’explique, par ce fait,que Pardaillan savait se faire servir d’abord, et savaitrécompenser royalement ceux qui l’avaient servi, ensuite. Se voyantservi, le chevalier posa une pièce d’or sur la table endisant :
– Payez-vous.
Et il voulut bien expliquer :
– Je serai peut-être obligé de me retirer brusquement, vousserez ainsi sûr de ne rien perdre.
– Oh ! fit l’hôte, je sais que je ne perdrai jamaisrien avec M. le chevalier.
Pardaillan sourit.
Or, Pardaillan eut largement le temps d’expédier les victuailleset de vider jusqu’à la dernière goutte le flacon de Saint-Georges,qui était un petit vin rouge de Touraine assez apprécié, avant queFausta reparût. Alors, il n’hésita pas et se fit apporter unebouteille de vouvray, autre vin de la Touraine, comme on sait,blanc, celui-là. Puis, comme il voyait que décidément il avait letemps, comme il était homme de précaution et qu’il ne savait pas oùet quand il pourrait souper, il se fit apporter une assiette depâtisseries sèches, qu’il se mit à grignoter, en vidant à petitscoups sa bouteille de vouvray.
Une heure, deux heures, trois heures s’écoulèrent ainsi. EtFausta ne reparaissait pas. Pardaillan en était à sa deuxièmebouteille de vouvray, regrettait de n’avoir pas fait un bon sommesur la table et commençait à se demander :
– Ah çà ! est-ce qu’on la garderait par hasard ?…Voilà qui serait une idée merveilleuse, voilà qui arrangerait biendes choses… et me remettrait au repos. Au repos, c’est-à-dire àl’ennui.
Et avec un de ces sourires qui n’appartenaient qu’àlui :
– Espérons qu’elle en sortira.
Le gouverneur de la Bastille n’était autre que la reine régente,Marie de Médicis elle-même.
Comme elle ne pouvait pas exercer en personne les fonctions decette charge, elle avait mis là, comme lieutenant, une créature àelle, sur le dévouement de laquelle elle savait pouvoir compter. Cesous-gouverneur de la Bastille était le seigneur de Châteauvieux,ancien chevalier d’honneur de la reine.
Châteauvieux était un courtisan et non un geôlier. C’était unvieux galantin toujours fort empressé et fort galant auprès desdames. En tout bien tout honneur, du reste, car son âge et lesinfirmités qu’il entraîne avec lui, lui interdisaient de passer auxactes, ne lui permettaient pas autre chose que les propos qu’ildébitait d’ailleurs avec une galanterie exquise, une politesseraffinée.
Grand seigneur, il n’entendait absolument rien aux fonctions –d’ailleurs largement rémunératrices – qu’il devait à la confiancede la reine. Non seulement il n’y entendait rien, mais encore ilrefusa énergiquement de se mettre au courant de ces fonctions, des’y intéresser. Cependant, comme il fallait que la besognematérielle fût abattue, que les rouages administratifs de lamachine fonctionnassent d’une façon satisfaisante, Châteauvieux, àson tour, choisit un sous-lieutenant sur lequel il pourrait sereposer, comme la reine se reposait sur lui, et qui accomplissait àbas prix la besogne qu’il aurait dû accomplir.
Châteauvieux passa en revue les bas officiers de la sombreprison. Son choix se fixa sur un nommé Rose, qui devint ainsi lesous-gouverneur de la Bastille. Celui-là était né geôlier. Touteson existence, il l’avait passée à la Bastille, où il avait débutédans les emplois les plus bas. D’échelon en échelon, il s’étaitélevé jusqu’à ce grade de bas officier qui était le sien et qu’iln’aurait jamais dépassé sans l’arrivée de Châteauvieux. On peutdonc dire qu’il connaissait à fond, jusque dans leurs plus infimesdétails, les nombreux services qu’il était chargé de diriger. Sousce rapport, le choix de Châteauvieux avait été heureux.
Lorsque Fausta s’était présentée, on l’avait conduite à l’hôtelde M. le gouverneur, lequel se trouvait, après avoir franchile premier pont-levis, à main droite, sur la première cour au boutde laquelle se trouvait l’avenue de la grande cour, puis la portede la grande cour, un second pont-levis et le corps de garde.L’extraordinaire beauté de Fausta, cet air de souveraine majestéqui était le sien enflammèrent aussitôt Châteauvieux, qui se mit àlui débiter ses galanteries les plus choisies, les mieuxtournées.
Fausta vit aussitôt à qui elle avait à faire. Avec cetteprodigieuse facilité d’assimilation qui était une de ses forces,elle se mit instantanément au diapason du vieux galantin. Ellepensait bien, en arrivant, qu’elle en aurait pour une heure oudeux, car, contrairement à ce qu’avait supposé Pardaillan, sonintention bien arrêtée était d’avoir un entretien avec le ducd’Angoulême avant de lui faire ouvrir les portes de sa prison… sitoutefois elle n’utilisait pas séance tenante l’ordre d’écrou quiavait si fort étonné Concini quand elle le lui avait demandé. Cequi, on le devine, était subordonné à cet entretien préalablequ’elle voulait avoir avec le prisonnier.
Fausta avait pensé qu’en apportant un ordre de mise en libertéimmédiate parfaitement en règle, on ne ferait aucune difficulté delui permettre de communiquer avec le prisonnier. En conséquence,elle avait négligé de demander une autorisation spéciale à Concini.En fait, dans les conditions où elle se trouvait, aucun gouverneurn’eût refusé. Et en réalité, dès les premiers mots qu’elle prononçasur ce sujet, le galant Châteauvieux s’empressa d’acquiescer à sademande et se précipita pour la conduire lui-même à la chambre duprisonnier.
L’un et l’autre, ils avaient compté sans Rose. C’était unesombre brute que ce Rose. Châteauvieux n’avait qu’une idée trèsvague de ce que pouvait être ce règlement de la Bastille. Parcontre, Rose le connaissait à fond, et on peut croire qu’il setenait sévèrement à cheval dessus. Il en récita tant d’articles, ilfit une énumération si terrifiante des peines terribles quipunissaient les moindres manquements à ce sacro-saint règlement, ilen dit tant et tant que le vieux Châteauvieux, effrayé, battitprécipitamment en retraite, supplia Fausta de ne pas insister.
Fausta y consentit de bonne grâce, se disant qu’après toutl’entretien qu’elle voulait avoir avec le duc d’Angoulême pouvaitaussi bien avoir lieu ailleurs qu’à la Bastille. Seulement elledemanda au gouverneur d’activer les formalités afin de pouvoir seretirer le plus vite possible. Mais là encore elle se heurta aumauvais vouloir de Rose, qui voyait toujours partir ses prisonniersavec un déchirement affreux et qui, pour les garder un peu pluslongtemps, multipliait et prolongeait à plaisir toutes lesformalités. Et ceci, en se donnant des airs charitables d’homme quise met en quatre pour activer la libération de malheureux quiavaient hâte de reprendre leur liberté. De plus, comme ces lenteurspréméditées du sinistre geôlier faisaient tout à fait l’affaire dugalant Châteauvieux, qui ne s’était jamais vu à pareille fête, ilen résulta que l’attente de Fausta se prolongeainterminablement.
Pendant ce temps, dans une chambre assez confortablement meubléede la prison d’État, un gentilhomme de fière allure, plein devigueur, jeune encore assurément, mais les tempes déjàgrisonnantes, se promenait avec une impatience fébrile entre lesquatre murs de sa prison. Ce gentilhomme, c’était celui que Faustavenait délivrer, c’était Charles de Valois, comte d’Auvergne, ducd’Angoulême. Et en marchant, le duc d’Angoulême murmurait àdemi-voix pour lui-même, en froissant un papier qu’il tenait à lamain :
« Qui peut bien m’avoir adressé ce mystérieux billet quim’est parvenu hier et qui m’annonce ma prochaine mise enliberté ?… Qui ?… Le billet est signé : une ancienneennemie. Une ancienne ennemie devenue la meilleure, la plusprécieuse des amies puisqu’elle me tire de cet enfer !… Elleme tire est bientôt dit… M’en tirera-t-elle ?… Qui peut bienêtre cette ancienne ennemie ?… J’ai beau chercher, je netrouve pas ?… Au diable, après tout, peu importe qui elle est,pourvu qu’elle me fasse ouvrir les portes de cette maudite prisonoù je suis enfermé depuis dix ans… Dix ans ! les dix plusbelles années d’une existence humaine passées entre ces quatremurs !… C’est à en devenir fou ! »
De temps en temps, il se précipitait vers la porte, tendaitl’oreille : il lui avait semblé entendre un bruit de pas et,naturellement, il se figurait qu’on venait le chercher. Ildemeurait là un long moment, l’oreille collée contre le bois de laporte. Et quand enfin il lui fallait se rendre à l’évidence etreconnaître qu’il avait été le jouet d’une illusion, il secouait latête d’un air accablé, se mordait les lèvres jusqu’au sang,reprenait sa marche.
Et cela durait ainsi depuis que le jour s’était levé. Or, commeil venait, une fois de plus, de se précipiter vers la porte, il euttoutes les peines du monde à étouffer le rugissement de joie follequi montait à ses lèvres. Cette fois, il en était sûr, il n’étaitpas la victime d’une erreur, on venait.
Il ne se trompait pas. La porte s’ouvrit. Rose, flanqué de deuxguichetiers, parut. D’une voix larmoyante, il annonça l’heureusenouvelle. Et il continua imperturbablement, à accomplirl’interminable série des formalités. Et pendant ce temps, le duc serongeait les poings d’impatience à grand’peine contenue, étranglépar l’appréhension de voir surgir quelque complication inattenduequi l’obligerait à réintégrer sa cellule.
Enfin, les maudites formalités étant accomplies, il fut conduitchez le gouverneur. Maintenant, il était un peu plus tranquille. Àmoins qu’une catastrophe inouïe ne s’abattît sur lui, il pouvait sedire qu’il était libre. Maintenant, il était possédé par unecuriosité ardente : connaître la mystérieuse ancienne ennemiequi avait été assez puissante pour l’arracher à sa tombe anticipée.Il vit Fausta. Comme Pardaillan, malgré les années écoulées, il lareconnut sur-le-champ.
– La princesse Fausta ! s’écria-t-il stupéfait.
Il avait pensé à une infinité de femmes, hormis à elle.
– Non pas la princesse Fausta, répliqua Fausta avec unecertaine vivacité, mais la duchesse de Sorrientès.
Et elle mit un doigt sur les lèvres pour lui recommander lesilence. Recommandation qu’il observa d’autant plus volontiersqu’il n’était pas fâché de rassembler un peu ses idées fortementdésemparées par la surprise que lui causait la découverteincroyable, inimaginable, incompréhensible pour lui qu’il venait defaire : Fausta s’intéressant à lui au point de lui fairerendre sa liberté et de venir elle-même lui faire ouvrir les portesde son cachot. Il est de fait que cette générosité, de la partd’une ennemie qu’il avait autrefois combattue avec l’aide dePardaillan, qui lui avait porté de rudes coups sous lesquelsc’était miracle vraiment qu’il n’eût pas succombé, cette générositésubite lui donnait fort à réfléchir et faisait se dresser dans sonesprit une foule de points d’interrogation.
Cependant, le moment finit par arriver où il ne resta plus qu’àlâcher le prisonnier. C’est ce qui fut fait. Mais le galantChâteauvieux se fit un devoir de reconduire lui-même la princessehors de l’enceinte de la prison. Le duc d’Angoulême et Fausta,après avoir essuyé les derniers compliments du gouverneur qui serésigna enfin à les quitter, se trouvèrent enfin seuls, hors del’enceinte de la formidable forteresse. Alors seulement, le duccommença à respirer plus librement. Mais la précipitation aveclaquelle il s’éloigna de la porte, indiquait qu’il ne se sentiraitvraiment rassuré que lorsqu’il aurait mis une appréciable distanceentre lui et la sombre demeure où il avait gémi durant de longuesannées.
Le duc offrit sa main à Fausta et la conduisit jusqu’à salitière. Ce ne fut que lorsqu’ils furent près de cette litière,loin de toute oreille indiscrète, que Charles d’Angoulême parla,et, avec un accent d’inexprimable gratitude :
– Madame, dit-il, en me tirant de cet enfer où je meconsumais lentement, vous avez acquis des droits à mon éternellereconnaissance. Vous me connaissez, vous savez que vous pouvez mecroire si je vous dis que, vienne l’occasion, je vous montrerai quevous n’avez pas obligé un ingrat.
Il prit un temps et plongeant ses yeux dans les yeux de Faustaattentive, avec un sourire indéfinissable :
– En attendant que vienne cette occasion, laissez-moi vousdire, sans plus tarder, qu’il faudra que ce que vous avez à medemander soit tout à fait irréalisable, tout à fait au-dessus demes forces pour que je ne vous l’accorde pas.
Ces paroles prouvaient qu’il ne croyait pas au désintéressementde celle à qui il parlait. Elles prouvaient aussi qu’il était hommede résolution, allant droit au but, sans feintes ni détours. Faustale comprit bien ainsi. Elle ne sourcilla pas cependant.
Et, étrangement sérieuse :
– Vous pensez donc que j’ai quelque chose à vousdemander ? dit-elle.
– Je pense, fit-il sans hésiter et en la regardant toujoursen face, je pense que la princesse Fausta ne fait rien à la légère.Je vous ai combattue autrefois. Mais vous me rendrez cette justiceque si la lutte entre nous fut violente, acharnée, elle demeuratoujours loyale, de mon côté du moins ?
– Je le reconnais très volontiers.
– Il n’en demeure pas moins acquis que nous fûmes ennemis.Et vous n’aviez aucune raison de rendre service à un ennemi. Jepense donc que si vous l’avez fait, c’est que vous avez jugé qu’unealliance entre nous était nécessaire à la réalisation de vosprojets que j’ignore. Me serais-je trompé, par hasard ?
– Non, fit-elle simplement. J’ai, en effet, despropositions à vous faire. Mais comme ces propositions ne sauraientêtre faites dans la rue…
– Je m’en doute bien, interrompit-il, en souriant. Je suis,princesse, prêt à vous suivre partout où il vous plaira de memener.
– Vous êtes un charmant cavalier, duc, complimentagravement Fausta, et je constate avec satisfaction que dix annéesde tortures morales n’ont en rien altéré vos facultés. S’il vousplaît de prendre place dans cette litière, nous nous rendrons chezmoi, où nous pourrons nous entretenir en toute sécurité. Au lieu deprendre place dans le lourd véhicule qu’elle lui désignait, le ducd’Angoulême eut malgré lui un mouvement de recul. En même temps, iljetait sur les cavaliers de l’escorte qui attendaient impassibles àquelques pas de là, un regard si expressif que Fausta commanda ensouriant :
– D’Albaran, une monture pour Mgr. le duc d’Angoulême.D’Albaran se retourna et fit un signe. Un de ses hommes mitaussitôt pied à terre et vint présenter son cheval au duc, à qui iltint l’étrier. Celui-ci sauta en selle avec une légèreté qu’onn’eût certes pas attendue d’un homme qui venait de subir de longuesannées d’une déprimante captivité. Et tout joyeux :
– Par la mordieu ! s’écria-t-il, on respirelà-dessus !
Et s’adressant à Fausta :
– De grâce, madame, mettez le comble à vos bontés :partons sans plus tarder. On étouffe à l’ombre de ces sinistresmurailles.
– Partons, commanda Fausta avec un sourireindéfinissable.
En même temps qu’elle donnait cet ordre à haute voix, son regardrivé sur les yeux de d’Albaran donnait un autre ordre, muetcelui-là. Et le colosse qui avait compris, comme il l’avait déjàfait une fois, se retourna vers ses hommes et, d’un coup d’œilexpressif, il leur désigna le duc pendant que, du geste, ilcommandait une manœuvre.
En exécution de ces ordres muets, l’escorte se divisa en deuxpelotons. Le premier de ces pelotons précéda de quelques pas lalitière. Le second la suivit. De cette manœuvre, il résulta quelorsque la cavalcade s’ébranla, d’Angoulême et d’Albaran, qui setenaient aux portières de la litière, se trouvèrent pris entre cesdeux pelotons.
Les geôliers de la Bastille avaient si bien fait traîner leschoses que la nuit tombait lorsque Fausta et son escortes’engagèrent dans la rue Saint-Antoine. Pardaillan, qui avait vusortir Fausta et d’Angoulême, attendait leur passage au coin decette rue Saint-Antoine. Il remarqua très bien, lui, lesdispositions prises par d’Albaran sur l’ordre muet de sa maîtresse.Et avec un sourire railleur, il songea :
« Ce pauvre duc qui caracole et fait des grâces, qui paraîts’impatienter de l’allure lente que les mules de Fausta l’obligentà garder, ce pauvre duc n’a pas l’air de se douter qu’il est bel etbien prisonnier de celle qu’il semble tout joyeux et tout fierd’escorter. »
Pardaillan, avec cette sûreté de coup d’œil qui n’appartenaitqu’à lui, avait bien jugé la situation telle qu’elle était enréalité : le duc d’Angoulême était bien prisonnier ded’Albaran, et il ne paraissait pas s’en douter.
Une fois de plus, Pardaillan suivit Fausta jusqu’à l’hôtel deSorrientès. La nuit était tout à fait venue lorsqu’il vit lalitière pénétrer dans la cour d’honneur et la grande porte serefermer sur le duc d’Angoulême qui, cette fois, se trouvaitréellement prisonnier, à la merci de la terrible jouteuse qu’ilavait peut-être eu tort de suivre avec tant d’aveugle confiance. Ilva sans dire que Pardaillan était on ne peut plus décidé à entrer àson tour dans l’hôtel et à entendre ce que Fausta allait dire àcelui qu’il avait tendrement aimé autrefois et pour qui il avaitaccompli des exploits prodigieux, qui laissaient loin derrière euxles légendaires exploits des anciens preux.
L’aventure pouvait paraître insensée à tout autre quePardaillan : Fausta devait être gardée, et bien gardée chezelle. La tenter, cette aventure, c’était peut-être venir se jeterdélibérément dans la gueule du loup. Pardaillan, qui était payépour connaître Fausta mieux que personne, s’était dit à lui-mêmetout ce qu’il avait à se dire à ce sujet. Et il est certain quedevant l’énumération d’obstacles quasi insurmontables, tout autreque lui eût renoncé à une pareille entreprise. Mais les obstacles,loin de décourager Pardaillan, avaient le don de l’exciterdavantage au contraire. Puis, il en avait vu et fait bien d’autresdans sa vie aventureuse. Le matin même, n’avait-il pas réussi àpénétrer chez Concini qui était gardé chez lui aussi bien quepouvait l’être Fausta chez elle ?
Loin de renoncer, Pardaillan s’était confirmé dans sa résolutionet s’était mis incontinent à chercher le moyen de réaliser sonprojet. Il avait fini par se dire :
– Pardieu, j’irai à cette petite porte du cul-de-sac, jefrapperai trois coups légèrement espacés et je prononcerai cenom : La Gorelle… Je verrai bien ce qu’il en résultera.
Nous rappelons que, dans les premiers chapitres de cettehistoire, nous avons montré La Gorelle s’entretenant avec Faustacachée dans sa litière. Pour montrer qu’elle n’avait rien oublié,la mégère avait répété à haute voix les indications que Faustavenait de lui donner. Pardaillan qui passait, avec son fils Jehan,près de la litière, à ce moment là, avait entendu ces paroles. Iln’y avait, alors, prêté aucune attention. Brusquement, ellesvenaient de lui revenir à la mémoire et il avait décidé d’en faireson profit.
Cependant, en arrivant sur les lieux, Pardaillanréfléchit :
« Diable, c’est que voilà déjà pas mal de jours que j’aientendu ces paroles… Il est à présumer queMme Fausta, devenue duchesse de Sorrientès etenvoyée extraordinaire de Sa Majesté Très Catholique, a depuislongtemps changé son mot de passe… On ne m’ouvrira pas, c’est à peuprès certain. »
Cette réflexion judicieuse fit que Pardaillan, au lieu de s’enaller tout droit frapper à la porte du cul-de-sac, comme il avaitd’abord décidé de le faire, se mit à faire le tour de l’hôtel,étudiant les lieux, mesurant du regard la hauteur des murs, aveccette sûreté et cette rapidité de coup d’œil qui étaient siremarquables chez lui. Et il bougonna :
– Diantre soit de ces murs d’une hauteur démesurée !…Je vous demande un peu quel bon sens il y a de faire des murs aussiextravagants… Cela devrait être défendu… Il y a quelque vingt ans,ils ne m’eussent pas arrêtés… Mais aujourd’hui, une escaladepareille n’est plus de mon âge… Si seulement j’étais sûr de ne pastrouver, de l’autre côté, une sentinelle… on pourrait encoreessayer… Je sais bien que je pourrai toujours me débarrasser decette sentinelle… sans la tuer. Mais cela n’ira pas sans quelquebruit, tout au moins sans quelque appel malencontreux qui attireradu monde… ce qui me mettra dans l’impossibilité d’entendre ce queMme Fausta, duchesse de Sorrientès, veut dire àCharles d’Angoulême… Et moi je veux entendre cela précisément… Non,décidément, cette escalade ne me dit rien… Allons-nous-en frapper àcette petite porte. Il en arrivera ce qu’il en arrivera.
Cette fois, Pardaillan était bien décidé : il allarésolument à la petite porte, frappa les trois coups, prononça lemot de passe. Et la porte s’ouvrit aussitôt.
Pardaillan, le visage enfoui dans le manteau, entra dans unemanière de corps de garde faiblement éclairé par une veilleuse. Undes hommes qui se trouvaient là se leva, et, sans prononcer uneparole, sans lui demander la moindre explication, lui fit signe dele suivre. Pardaillan suivit, sans souffler mot : puisqu’on nelui demandait rien. Son guide le conduisit dans une antichambre oùil le laissa seul, en le priant d’attendre qu’on vint lechercher.
Dès qu’il se vit seul, Pardaillan ouvrit la porte opposée àcelle par où était sorti l’homme qui l’avait amené là. La portedonnait sur un couloir faiblement éclairé. Il s’engagea résolumentdans ce couloir et s’éloigna. Il ne savait pas du tout où il setrouvait ni où il aboutirait. Néanmoins, il marchait avec assurancede ce pas silencieux qui n’avait rien perdu de sa souplesse et desa légèreté d’autrefois. Il comptait sur ce flair particulier quil’avait servi dans tant de circonstances critiques pour découvrirla pièce où Fausta allait recevoir le duc d’Angoulême, Il traversaainsi plusieurs salles, ouvrant sans hésiter les portes qu’iltrouvait sur son chemin et les refermant sans bruit après avoirconstaté qu’il n’avait pas encore trouvé ce qu’il cherchait.
Jusque-là il n’avait pas rencontré âme qui vive. C’était àcroire qu’il avait fait fausse route et qu’il s’était égaré dansune partie de l’hôtel momentanément inhabitée. Il persistaitcependant, guidé par cette intuition qui ne l’avait jamais trompé.Il venait d’arriver dans un petit cabinet et se dirigeait vers uneporte qu’il se disposait à ouvrir.
Comme il atteignait cette porte, elle s’ouvrit d’elle-même. Unhomme parut.
Pardaillan ne distingua pas les traits du nouveau venu. Mais ilvit fort bien qu’un homme se dressait sur le seuil de cette porteet lui barrait le passage. Il leva aussitôt les bras pour lehapper, le saisir à la gorge, l’empêcher de crier, d’ameuter toutl’hôtel. Il n’acheva pas son geste. L’homme, d’une voix prudemmentassourdie, venait de s’écrier :
– Monsieur de Pardaillan !…
– Valvert ! répliqua Pardaillan, stupéfait.
Odet de Valvert – car c’était bien lui – entra, et, comme s’ilne pouvait en croire ses yeux, répéta :
– Monsieur de Pardaillan !
– Que fais-tu ici ? gronda Pardaillan soudainhérissé.
Ce tutoiement inusité, cette extraordinaire émotion chez unhomme qu’il avait toujours vu si souverainement maître de luifirent comprendre au jeune homme que quelque chose de très gravearrivait à son vieil ami. Il retrouva aussitôt son sang-froid quela surprise lui avait fait perdre un instant, ce sang-froid quiparaissait avoir abandonné Pardaillan, lequel, pourtant, ne perdaitpas facilement la tête.
– Mais, monsieur, fit-il avec douceur, je fais monservice.
– Ton service ?… Quel service ?
– Mon service de gentilhomme auprès deMme la duchesse de Sorrientès.
– La duchesse de Sorrientès !… Tu es au service de laduchesse de Sorrientès ?
– Oui, monsieur.
– Depuis quand ?… Comment se fait-il que tu ne m’en asrien dit ?
Chose extraordinaire et qui commençait à inquiéter sérieusementValvert, loin de se calmer, l’agitation de Pardaillan ne faisaitque grandir. Aussi, le jeune homme se dit-il que le meilleur moyend’en sortir était de donner des réponses nettes, précises, auxquestions du chevalier. Après quoi, il pourrait questionner à sontour.
– Je suis à son service depuis dix jours, dit-il. Avant qued’accepter les offres magnifiques qu’elle me fait, j’ai voulu vousconsulter comme c’était mon devoir, monsieur. Malheureusement, vousveniez de partir pour Saugis. Voilà pourquoi je suis ici sans vousavoir rien dit. Vous voyez qu’il n’y a pas de ma faute. Je suisretourné deux fois à votre logis pour vous mettre au courant. J’ysuis retourné pas plus tard que ce matin encore pour une chose quivous intéresse personnellement, vous et mon cousin Jehan. DameNicolle était toujours sans nouvelles de vous et n’a pu me direquand vous seriez de retour.
Ces explications eurent le don de satisfaire Pardaillan. Ilrespira, comme soulagé d’un grand poids et il retrouvainstantanément tout son sang-froid.
– Bon, dit-il, en somme, c’est de ma faute ce quit’arrive.
– Que m’arrive-t-il donc ? sourit Valvert.
– Je vais te le dire, et du coup, tu comprendras l’émotionqui m’a saisi en te trouvant ici, au service de la duchesse deSorrientès.
Pardaillan parlait maintenant avec une gravité qui impressionnafortement Valvert. De même que la façon bizarre dont le chevalieravait insisté sur les mots que nous avons soulignés lui fit dresserune oreille des plus attentives.
Pardaillan s’approcha de lui, lui prit la main et la serrantfortement, penché sur lui, baissant la voix, en le fouillant de sonregard étincelant :
– Sais-tu quel est le vrai nom de cette duchesse deSorrientès ?
Bouleversé par le ton sur lequel Pardaillan venait de parler,Valvert frissonna :
– C’est donc d’elle qu’il s’agit ?… Ah ! moninstinct ne m’avait pas trompé !… Je sentais quelque chose delouche en elle, chez elle, autour d’elle… Si bien que, malgré lesconditions merveilleuses qu’elle me faisait, c’est en rechignantque j’étais entré à son service… Et j’enrageais de votre absence,monsieur, parce que je me disais que vous seul pouviez me tirerd’embarras, vous seul pouviez éclaircir les vagues soupçons quej’éprouvais en me renseignant sur son compte.
– Tu vas être fixé. Et du même coup, tu vas comprendrel’émotion qui m’a saisi en te trouvant sur mon chemin… Car enfin,c’est un fait : te voilà au service de la duchesse deSorrientès… Et moi, je suis ici en ennemi de ta maîtresse… Ce quifait que je vais t’avoir contre moi.
Ces paroles, Pardaillan les avait prononcées de cet air froidqu’il prenait en de certaines circonstances. Il serrait toujoursfortement la main du jeune homme, et il fouillait de plus en plusde ce regard qui avait le don de lire jusqu’au plus profond descœurs.
– Contre vous ! protesta Valvert avec un accent dedoux reproche, vous ne le pensez pas, monsieur.
Et s’animant :
– Puisque la duchesse est votre ennemie, elle devient lamienne dès cet instant. Sachez, monsieur de Pardaillan, que jen’aime, je n’admire et je ne vénère personne au monde autant quevous. Vous me diriez que Dieu lui-même est votre ennemi : jecroirais aveuglément que Dieu est devenu un mauvais bougre. Et sanshésiter, je me mettrais avec vous contre lui. Je pensais, monsieur,que vous m’auriez fait l’honneur de ne pas douter de moi.
Il était vibrant de sincérité. Pardaillan sourit doucement, etlui serrant plus fortement la main :
– Je le savais, dit-il, mais j’avais besoin de tel’entendre dire. Et maintenant que tu l’as dit, je dois t’avertirde ceci : « Le petit roi, Louis treizième, Concini, lesGuise, les Bourbon, Condé, d’Épernon, d’Angoulême, Luynes etl’évêque de Luçon tous ceux qui détiennent le pouvoir ou cherchentà s’en emparer, tous ceux-là réunis sont, à eux tous, moinsredoutables que celle que tu ne connais encore que sous le nom deduchesse de Sorrientès.
– Peste, monsieur, c’est quelque chose, en effet, souritValvert. Et très sérieux à son tour, le regardant droit dans lesyeux :
– Pourquoi dites-vous cela ?
– Pour que tu saches… puisque tu vas te trouver avec moicontre elle, dit froidement Pardaillan.
– Je me tiens pour dûment averti. Mais avec vous, monsieurde Pardaillan, je tiendrais tête à tous les démons de l’enferréunis. Et, par la fièvre, Mme de Sorrientèsn’est pas, j’imagine, plus redoutable à elle seule que tous lesdiables d’enfer. Videz donc votre sac, monsieur, et dites-moi quiest au juste cette duchesse qui doit être bien redoutable, eneffet, pour que vous en parliez, vous, ainsi que vous lefaites.
Il disait cela avec tant d’insouciante tranquillité quePardaillan, qui s’y connaissait en fait de bravoure, l’admiraintérieurement. Et l’attirant tout contre lui, dans un souffle àpeine distinct, il révéla :
– C’est Fausta.
L’effet produit par ce nom dépassa tout ce que Pardaillan avaitpu imaginer.
– Fausta ! s’écria Valvert dans un sursautviolent.
Et, tout aussitôt, il lança autour de lui des regards chargés deméfiance et sa main, d’un geste machinal, assujettit le ceinturon,se crispa sur la garde de l’épée : le geste de l’homme quisent la bataille imminente. Et, comme s’il ne pouvait en croire sesoreilles, il répéta :
– Fausta, la mère de Jehan ? (Pardaillan fit oui de latête.) Celle dont vous m’avez si souvent raconté l’histoire ?…L’ancienne papesse ?… Celle qui arma le bras du moine JacquesClément ?… Celle qui faillit asseoir le duc de Guise sur letrône de France, si vous n’aviez été là ?… Celle qui a voulumille fois vous meurtrir ?
À toutes ces questions qui se pressaient sur les lèvres du jeunehomme, Pardaillan répondait par son immuable mouvement de têteaffirmatif que soulignait un sourire aigu. Et Valvert épuisa lasérie par cette dernière question :
– Elle n’était donc pas morte ?
– Il paraît, dit Pardaillan. Et le pis est qu’elle revientplus puissante, plus formidablement armée qu’elle n’a jamaisété.
– Je comprends votre présence ici ! s’écriaValvert.
Et, s’animant de nouveau, le geste impatient, l’œilflamboyant :
– C’est la lutte… l’effroyable lutte d’autrefois quireprend plus implacable, plus acharnée que jamais entre vous etelle.
– Et cette fois-ci, Odet, la lutte ne se terminera que parla mort de l’un de nous deux… Peut-être y resterons-nous tous lesdeux.
– Allons donc, monsieur, vous l’avez toujours battue !se récria Valvert qui exultait maintenant.
– Je me fais vieux, Odet, terriblement vieux, soupiraPardaillan en hochant la tête.
– Ah ! la belle, l’admirable, l’effrayantelutte ! s’enthousiasma Valvert qui n’avait pas entendu. Et jevais en être, moi, de cette lutte épique ! Quel honneur etquelle joie pour moi, monsieur !
Cette juvénile ardeur amena un sourire de satisfaction sur leslèvres de Pardaillan. Mais il n’oubliait pas ce qu’il était venufaire à l’hôtel de Sorrientès et il commençait à trouver qu’ilperdait plus de temps qu’il ne convenait. Le plus simplement dumonde, il formula sa demande :
– Ta maîtresse vient de rentrer en compagnie d’ungentilhomme avec lequel elle va avoir un entretien. Il faut quej’assiste à cet entretien sans qu’on puisse soupçonner maprésence.
– Venez, monsieur, fit Valvert qui était impatient d’agir.Quelques secondes plus tard, dans un petit réduit obscur où Valvertvenait de le faire entrer, Pardaillan se tenait devant une porte.Il n’avait plus qu’à entrebâiller légèrement cette porte pour voiret entendre ce qui allait se passer de l’autre côté. Alors il setourna vers Valvert et lui glissa à l’oreille :
– Va maintenant… Et arrange-toi de manière à ce qu’on nepuisse soupçonner que c’est toi qui m’as introduit ici. Quoi qu’ilarrive, n’oublie pas que tu ne me connais pas, que tu m’ignorescomplètement, comme je t’ignore moi-même. Va, mon enfant.
Ce congé ne faisait pas du tout l’affaire de Valvert qui nerêvait plus que bataille, qui sentait que l’action était engagée etqui voulait à tout prix y remplir son rôle, si modeste qu’il fût.C’est ce qu’il essaya de faire entendre à Pardaillan. MaisPardaillan, qui en avait décidé autrement, le poussa doucement versla porte, en disant sur un ton d’irrésistible autorité :
– Va-t-en, te dis-je… Ne comprends-tu pas que si je suispris, je compte sur toi pour me délivrer ? Encore faut-il pourcela que tu gardes ta liberté. Obéis, corbleu !
Il savait bien ce qu’il faisait en disant qu’il comptait sur luipour le délivrer s’il en était besoin. Valvert, qui auraitpeut-être résisté, s’inclina devant cette raison qui lui parutdécisive. Il se résigna à sortir. Si pressé qu’il fût, Pardaillans’assura qu’il s’éloignait réellement avant de venir se mettre àson poste d’écoute. Quand il fut certain qu’il était bien parti, ileut dans l’ombre un sourire de satisfaction et murmura ces parolesqui eussent fort contrarié Valvert s’il avait pu lesentendre :
– Je m’en voudrais d’exposer cet enfant aux coups del’implacable Fausta. C’est bien assez, c’est trop déjà d’avoir eurecours à lui pour me guider jusqu’ici. Mais cela, espérons qu’ellene le saura pas.
Ayant fait cette réflexion, Pardaillan ouvrit sans bruit laporte devant laquelle il était revenu, écarta légèrement la tenturequi se trouvait de l’autre côté de cette porte, s’appuyacommodément au chambranle et, ouvrant les yeux, tendant l’oreille,il regarda et écouta.
Le duc d’Angoulême et Fausta étaient assis en face l’un del’autre. Pardaillan, de son observatoire, les voyait de profil tousles deux. L’entretien était déjà commencé au moment où il s’étaitmis à son poste d’écoute. À ce moment, répondant sans doute à unequestion, Fausta disait :
– Ce que je veux vous proposer est une œuvre dejustice : Fils de Charles IX, roi de France, je veux vousfaire rentrer en possession de l’héritage paternel dont vous avezété dépouillé. Je veux vous faire asseoir sur ce trône de Francequi vous appartient de droit et que des usurpateurs vous ontvolé.
Évidemment, le duc d’Angoulême s’attendait à tout, hormis àcette extraordinaire proposition que Fausta lui faisait avec soncalme habituel, comme si c’était la chose la plus simple et la plusfacile du monde. Il fut instantanément debout. Il la considéra avecdes yeux effarés, comme s’il doutait qu’elle eût tout son bon sens.Et très pâle, secoué par une indicible émotion, d’une voix sourde,il bégaya :
– Roi de France ! moi !… moi !… C’estimpossible !…
– Pourquoi ? demanda Fausta du même air paisible. Etavec un sourire où perçait une pointe d’ironie :
– Douteriez-vous de votre droit ? N’auriez-vous pasfoi en la justice de votre cause ?
– Non pas, par le sangdieu ! protesta d’Angoulême avecune énergie farouche. Vous l’avez très bien dit, madame : cetrône de France, il m’appartenait de droit !… On me l’avolé !… En le reprenant, je ne ferai que rentrer en possessionde mon bien. Mais…
– Serait-ce, dit Fausta en accentuant l’ironie de sonsourire, serait-ce que vous êtes dénué d’ambition ? Dois-jepenser que vous n’avez jamais éprouvé un regret pour cette couronnequi devrait être à vous ? Dois-je penser que vous n’avezjamais songé à reprendre votre bien ?
Une flamme ardente s’alluma dans les yeux du duc d’Angoulême. Ilreprit sa place dans son fauteuil, et levant les épaules, avec unaccent de rude franchise :
– Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas… Et vousauriez raison de ne pas me croire…
Et la regardant en face, en s’animant :
– Je ne pense qu’à cela, au contraire, et depuislongtemps !… Et c’est pour y avoir trop pensé que je viens depasser à la Bastille d’où vous venez de me tirer, dix longues, dixmortelles années… Les dix plus belles années d’une existencehumaine… Reprendre mon bien dont j’ai été dépouillé, certes oui j’ypense et j’y penserai toujours. Mais c’est là une tâche formidable,hérissée de difficultés quasi insurmontables !
– Je reconnais, en effet, que la besogne est formidable etque vous ne pourriez l’accomplir seul, sans appui, réduit à vosseules ressources. Mais ce qui est impossible pour vous seul,devient faisable avec l’aide toute-puissante que je vousapporte.
Fausta paraissait très sûre d’elle-même et elle parlait de savoix harmonieuse, si simplement persuasive. Mais le duc n’était pasconvaincu. Il hochait la tête d’un air sceptique. Et cependant ilétait visible que l’ambitieux effréné qu’il était devenu nedemandait qu’à se laisser convaincre. Fausta le comprit. Ellesourit, sûre désormais de gagner la partie qu’elle venaitd’engager. Elle reprit :
– L’aide toute-puissante dont je parle est celle que le roiPhilippe d’Espagne, que je représente ici, s’engage, par ma voix, àvous donner.
En entendant parler du roi d’Espagne, le duc d’Angoulême eut unfroncement de sourcils et se fit très froid. Fausta comprit encoreque l’aide qu’elle offrait n’était pas de son goût. Cependant,comme si elle n’avait rien remarqué, elle fouilla dans son sein, ensortit les papiers qu’elle avait montrés à Concini et les luitendit en disant :
– Voici les lettres royales qui attestent que je puisparler au nom de Sa Majesté Très Catholique et qui ratifientd’avance toutes les décisions que je jugerai utile de prendre.Lisez, duc : il est nécessaire qu’aucun doute ne subsiste dansvotre esprit.
Le duc prit les parchemins et les parcourut d’un rapide coupd’œil. Il les garda un instant et demeura rêveur, calculant,hésitant, Fausta le regardait avec son calme immuable. Elle savaitque l’ambition finirait par étouffer la voix de la conscience. Etde fait, le duc leva brusquement les épaules en grondant à partlui :
– Au diable les scrupules ! Qui veut la fin veut lesmoyens. Et tout haut, résolument, en lui rendant sespapiers :
– Que m’offrez-vous au nom du roi d’Espagne ?dit-il.
– De l’or, dit-elle. Autant d’or qu’il en sera besoin.Avant un mois, nous recevrons quatre millions qui doivent être enroute présentement.
– C’est une somme, fit d’Angoulême. Pourtant, siconsidérable que paraisse cette somme, elle est insuffisante pource que nous voulons faire.
– Je le sais. Mais d’autres millions suivront. J’aidit : autant d’or qu’il en sera besoin.
– Bien. Mais nous perdrons un mois à attendre ce premiersubside, objecta d’Angoulême.
– Non, rassura Fausta, je suis riche, Dieu merci. Jepuiserai dans mes propres coffres en attendant.
– Est-ce là tout ce que vous m’offrez de la part du roid’Espagne ? fit le duc en s’inclinant pour marquer qu’iln’avait pas d’autre objection à faire.
– Deux armées, renseigna Fausta, l’une partant desFlandres, l’autre de la frontière d’Espagne, se tiendront prêtes àintervenir s’il en est besoin.
Et comme le duc esquissait un geste d’énergique protestation,elle ajouta en souriant d’un air entendu :
– Je comprends que vous devez éviter à tout prix de faireparaître des armées étrangères en France. Je n’en ai parlé que pourmémoire et en cas de nécessité absolue. J’ai mieux à vous offrird’ailleurs. Depuis quelques semaines que je suis ici, je ne suispas demeurée inactive. À l’heure actuelle, je possède quatredépôts : un dans la Ville, un dans la Cité, un dansl’université, le quatrième dans le village de Montmartre. Cesdépôts, insoupçonnés de tous, ce sont mes arsenaux, à moi. Ilscontiennent de la poudre, des balles, des armes de toute sorte, dequoi armer plusieurs milliers d’hommes. Il y a même quelquescanons.
– Il ne manque que les soldats, sourit le duc.
– Je les ai, dit Fausta de son air sérieux.
– Un noyau de deux mille soldats d’élite, hidalgos pour laplupart, venu sous des déguisements divers, exerçant en apparenceles professions les plus diverses et les plus pacifiques,disséminés dans Paris et ses environs et qui, sur un ordre de moi,peuvent être rassemblés et armés en quelques heures. Ces soldats,si un coup de force est nécessaire, ne risqueront pas de vouscompromettre aux yeux du populaire, attendu qu’on les prendra pourdes Français venus de lointaines provinces méridionales :Provence, Languedoc ou Gascogne. En effet, ils parlent touscouramment le français et mes précautions sont prises pour que,s’il est nécessaire, ils puissent vous prouver qu’ils sont bonsFrançais. Ainsi, vous le voyez, si vous êtes contraint de recourirà la force, on ne pourra pas vous reprocher d’avoir appelél’étranger à votre aide.
– Vous êtes restée l’infatigable et prodigieuse lutteusequi, jadis, créa et organisa de toutes pièces cette formidableassociation qu’on a appelée la Ligue, complimenta le duc avec uneadmiration sincère.
Fausta reçut le compliment sans qu’il fût possible de savoirs’il lui était agréable où non. Il y eut un instant de silenceentre eux. Tous deux songeaient sans doute à ce passé sombre,violent, terrible, auquel le duc venait de faire allusion etpendant lequel ils avaient soutenu l’un contre l’autre une lutteacharnée et qui ne s’était terminée que par l’irrémédiable défaitede Fausta. Et ils ne purent pas, songeant à ce passé, ne pasévoquer l’image de Pardaillan qui en avait été l’âme et le dominaitde toute la puissance de son génie étincelant.
Ils ne se doutaient pas que ce même Pardaillan était là, àquelques pas d’eux, les surveillant de près, ne perdant pas une deleurs paroles, pas un de leurs gestes.
Le duc d’Angoulême revint au sentiment de la réalité. Et fixantloyalement Fausta en face :
– Je m’imagine, madame, dit-il, que vous allez me faireconnaître maintenant le rôle que vous vous êtes réservé dans laformidable partie que nous allons engager en association ?
– Telle est bien mon intention.
– Avant toutes choses, reprit d’Angoulême, je désire savoirquelle sera la part que j’aurai à faire au roi d’Espagne et à vouspour prix de l’aide inappréciable que vous m’offrez. Vouscomprenez, princesse, si les conditions que vous allez me faire meparaissent inacceptables, je me fais un scrupule de vous laisser medivulguer les moyens d’action dont vous disposez et que je pourraisêtre tenté d’utiliser moi-même.
– Je reconnais là votre loyauté accoutumée, complimentagravement Fausta. Mais rassurez-vous, duc, les conditions que leroi Philippe entend vous faire n’ont rien que de très juste et detrès raisonnable. Et je suis certaine que vous les accepterez sanshésiter. Les voici : remboursement des sommes qui vous aurontété avancées, en vous accordant tout le temps nécessaire pour vouslibérer de cette dette. Ensuite, le roi Philippe III demandera auroi Charles X de se lier avec lui par une solide et bonne alliance.C’est tout.
– Quoi ? s’écria le duc, stupéfait parl’extraordinaire modération de ces demandes, quoi, pas departage ?… Pas de cession de territoire ?…
– Pas de partage, pas de cession, répéta Fausta ensouriant. Vous voyez qu’il est impossible de se montrer plusmodéré.
– Je suis confondu de tant de générosité, murmura le duc,qui n’en revenait pas.
Fausta eut un de ses sourires indéfinissables auquel le duc eutle tort de ne pas prêter attention et qui ne dut pas échapper àl’œil attentif de Pardaillan.
– Je ne vous cache pas, dit-elle, que le roi, conseillé parle duc de Lerme, ne se montrait pas d’abord d’aussi bonnecomposition. Mais j’ai réussi à lui montrer où se trouvait sonvéritable intérêt. Cet intérêt ne consiste pas à vous arracherquelques villes ou provinces que vous n’auriez pas manqué dereprendre plus tard, vous ou vos successeurs. Il consiste, avecvotre loyal appui, à faire rentrer dans l’obéissance celles desprovinces des Flandres qui se sont rendues indépendantes et àconsolider son pouvoir partout où il se trouve ébranlé.
– Vous avez raisonné en profond politique que vous êtes,madame, approuva le duc, et je n’oublierai jamais le service quevous m’aurez rendu en cette circonstance. Pour ce qui est du roiPhilippe, je jure qu’il n’aura pas de plus fidèle allié quemoi.
– Je prends acte de ce serment, prononça gravementFausta.
– Parlons de vous maintenant, reprit le duc en souriant.Quelle sera votre part, à vous ?
– Ma part, fit Fausta, m’est faite par le roi Philippe. Etelle est telle que j’ai tout lieu de me déclarer satisfaite.Cependant, je confesse que je me réserve de vous demander quelquechose.
Le duc se sentait rassuré maintenant. Aussi ce fut avec unempressement gracieux et sincère qu’il assura :
– Quelle qu’elle soit, elle est accordée d’avance. Parlez,madame.
– Non, sourit Fausta, je parlerai quand le moment seravenu : la veille du jour où vous irez à Notre-Dame vous fairesacrer roi de France.
Fausta souriait toujours. Et nous savons quelle était lapuissance de séduction de son sourire. Le duc s’était attendu à unmarchandage effréné. Ce royaume de France qu’on lui offrait, ilpensait qu’on lui en demanderait peut-être la moitié. Il étaitd’ailleurs résigné d’avance à l’accorder… quitte à le reprendreplus tard. Le désintéressement du roi d’Espagne l’avait mis enconfiance. Le sourire de Fausta acheva de le conquérir et, sanshésiter, il confirma sa promesse :
– Ce jour-là, ou quand il vous plaira, le roi de Francetiendra scrupuleusement la promesse du duc d’Angoulême de vousaccorder ce que vous lui demanderez et quoi que ce soit.
Et, comme elle avait déjà fait une fois, Fausta enregistragravement :
– Je retiens votre promesse, sire duc.
Comme si tout était dit, Fausta reprit aussitôt :
– Je vais maintenant vous faire connaître mon plan d’actionau sujet du jeune roi Louis XIII. Car enfin, pour que vous deveniezroi de France, vous, encore faut-il que nous nous débarrassions delui.
Volontairement ou non, elle avait mis dans ces paroles, quipouvaient paraître équivoques, une intonation si sinistre dans safroide implacabilité que le duc frissonna.
– Oh ! est-ce que votre intention serait de… lui fairesubir le sort de son père ?
Fausta riva sur lui l’éclat funeste de ses magnifiques yeuxnoirs. Elle le vit pâle, défait, grelottant. Elle voulut savoirjusqu’à quel point elle pouvait compter sur lui et jusqu’où ilirait. Sa voix se fit rude, et le mot qu’il n’avait pas oséprononcer, lui, elle le lança brutalement, comme elle eût lancé uncoup de poignard :
– Le faire assassiner ? Pourquoi pas, si nous n’avonspas d’autre moyen.
Et, plus lourdement, elle faisait peser sur lui le poids de sonregard chargé de magnétiques effluves.
L’ambition avait fait commettre à l’ancien ami de Pardaillanbien des fautes qu’il avait d’ailleurs chèrement payées par delongues années de captivité. S’il avait commis des fautes quipouvaient être qualifiées crimes, il n’était tout de même pas alléjusqu’au meurtre, à l’assassinat. Il est même permis de croire quesa nature, demeurée malgré tout franche et loyale, n’avait jamaisenvisagé qu’il pourrait en arriver à cette effrayante extrémité.Brusquement, brutalement, nettement, Fausta le mettait dans lanécessité d’envisager cette redoutable éventualité. Il fut uninstant atterré. Il la considéra avec des yeux effarés, en passantune main sur son front, où pointait une sueur froide.
– Reculeriez-vous, par hasard ? gronda Fausta d’un airdédaigneux. Vous disiez cependant vous-même tout à l’heure que quiveut la fin veut les moyens.
Et plus que jamais elle le tenait sous la puissance de sonregard de feu, s’efforçant de lui communiquer cet esprit dedécision et d’implacable fermeté qui était le sien. Ilbégaya :
– C’est terrible, cela !
Elle comprit qu’il allait céder. Peut-être ne cherchait-il qu’unprétexte à se donner à lui-même pour faire taire sa conscience quiprotestait. Elle lui vint en aide. Et de son même airdédaigneux :
– De quoi s’agit-il, en somme ? Pas de faire cettebesogne vous-même, assurément. Il s’agit simplement de donner unordre… Un ordre qui est une condamnation à mort, il est vrai… Vousvoulez régner. Pensez-vous que lorsque vous serez roi vous n’aurezpas plus d’une fois des ordres semblables à donner ?Hésiterez-vous toujours comme vous le faites en ce moment-ci ?Reculerez-vous comme vous paraissez vouloir le fairemaintenant ? S’il en est ainsi, ne cherchez pas à vous hisserjusqu’à ces hauteurs où planent, au-dessus des lois et des préjugésqui régissent le troupeau des humains, les rois et les souverainsqui sont les représentants de Dieu, le vertige vous saisirait, voustomberiez et vous vous casseriez les reins. Mieux vaut pour vous,si vous manquez de courage, demeurer ce que vous êtes.
Ces paroles, et plus encore le ton sur lequel elles furentprononcées, fouaillèrent le duc. Les scrupules furent balayés ducoup.
– Vous avez raison, fit-il avec résolution. J’ai eu uninstant de faiblesse qui ne se renouvellera plus.
Et pour montrer qu’il se sentait de force à échapper à cevertige dont elle venait de le menacer, il s’informa :
– Vous avez quelqu’un sous la main qui se chargerait decette besogne ?
Fausta – il faut le dire, puisqu’il en était ainsi – nerecourait au meurtre que quand ce meurtre lui paraissait utile ounécessaire. Alors tout sentiment humain n’existait plus en elle.Rien ne pouvait l’émouvoir, rien ne pouvait exciter sa pitié. Tousles moyens, même les plus effroyables, lui étaient bons. Alors,elle frappait impitoyablement, sans crainte, sans remords, celuique la nécessité et non pas elle avait condamné. Or, nous devonsdire ici qu’elle croyait avoir le moyen de se débarrasser de LouisXIII et de l’obliger à céder son trône au duc d’Angoulême. Cecirevient à dire que – pour l’instant – elle ne songeait pas à faireassassiner le jeune roi, puisque sa mort n’était pas nécessaire.Cependant, comme elle voulait s’assurer si le duc était bien décidéà aller jusqu’au bout dans la voie où elle venait de l’engager, àla question qu’il venait de poser elle répondit sanshésiter :
– Oui.
Elle mentait. Et nous devons encore lui rendre cette justice dereconnaître qu’il était très rare qu’elle mentît ainsi. Mais làencore, le mensonge se justifiait à ses yeux par une grave etimpérieuse nécessité. Et si nous le notons, ce mensonge, c’estuniquement parce qu’il devait entraîner fatalement d’autresmensonges. Et ces mensonges-là devaient avoir des conséquencesimprévues pour elle.
Poussé par une curiosité morbide, le duc demanda :
– Comment s’appelle ce nouveau Ravaillac ?
Cette fois, Fausta hésita une seconde : n’ayant pasenvisagé le meurtre inutile du roi, elle n’avait pas par conséquentsongé au meurtrier possible. Son hésitation fut d’ailleurs si brèveque ni le duc ni Pardaillan, aussi attentifs l’un que l’autre, nel’aperçurent. Presque aussitôt, elle répondit, un peu auhasard :
– Un jeune aventurier sans fortune que j’ai pris depuis peuà mon service.
Elle pensait en être quitte ainsi. Mais le ducinsista :
– Son nom, je vous prie… Il faut que je sache aussi,moi.
En effet, il avait le droit de savoir : n’était-il pas leprincipal intéressé dans cette effroyable affaire ?
Cette fois, Fausta n’hésita pas. Ayant parlé d’un jeuneaventurier depuis peu à son service, le nom lui vint toutnaturellement aux lèvres :
– C’est le comte Odet de Valvert, dit-elle.
Le duc d’Angoulême parut chercher dans sa mémoire. Il ne trouvapas sans doute, car il eut un geste qui signifiait que ce nom luiétait tout à fait inconnu.
– Et vous êtes sûre qu’il agira ? reprit le duc aprèsun court silence.
– À vrai dire, je n’en sais rien, déclara Fausta.
– Diable ! sursauta le duc, c’est terriblementinquiétant cela ! Fausta, qui savait maintenant ce qu’elleavait à dire, sourit, sûre d’elle-même. Et elle continua :
– Mais ce que je sais bien, c’est qu’il est amoureux.Amoureux comme savent l’être certaines natures exceptionnelles.Amoureux fou. C’est une passion violente, exclusive… comme celleque vous avez éprouvée autrefois pour votre Violetta que vous avezépousée. Une de ces passions qui rendent un homme capable de toutesles folies, j’entends : capable de tous les héroïsmes ou detous les crimes, selon qu’on les aiguille vers le bien ou vers lemal. Quand on sait s’y prendre, on obtient tout ce que l’on veut,tout, entendez-vous bien ? d’un homme qui aimepareillement.
– Je ne vois pas où vous voulez en venir, s’impatienta leduc.
– Vous allez le voir, rassura Fausta. Et ellepoursuivit :
– La jeune fille qu’adore ce jeune homme a de nombreuxpoints de contact avec votre Violetta dont je parlais à l’instant.Violetta était une fille abandonnée, elle aussi. Violetta était unechanteuse des rues : elle est, elle, une bouquetière des rues.Les Parisiens l’appellent indifféremment Muguette ou Brin deMuguet, Violetta…
– Violetta, interrompit assez brutalement le duc, que cescomparaisons humiliaient et irritaient sourdement, Violetta étaitd’illustre maison. Elle était fille d’une Montaigues et du princeFarnèse.
– C’est ce que j’allais dire, sourit Fausta. Et,imperturbable, elle continua :
– Comme Violetta, Muguette est d’illustre maison. Et ellel’ignore, toujours comme Violetta. Maintenant, écoutez ceci,duc : je suis, autant dire, seule au monde à connaître le nomdes parents de cette jeune fille. Je vous dirai ce nom tout àl’heure. Ses parents la croient morte depuis dix-sept ans.
– Quel âge a-t-elle donc ? s’informa d’Angoulême quicommençait à s’intéresser profondément à ce qu’elle disait.
– Elle a dix-sept ans. Ses parents la croient morte depuisle jour de sa naissance.
Fausta accompagnait ces paroles d’un sourire si éloquent que leduc comprit sur-le-champ ce qu’elle ne disait pas. Et il s’indignasincèrement :
– Quoi, ce sont ses parents qui ont voulu lameurtrir !… Ce sont donc des monstres sansentrailles ?…
Fausta ne répondit pas autrement qu’en accentuant son sourire.Elle poursuivit :
– L’histoire de cette petite Muguette vous intéresse toutparticulièrement, duc. Il faudra donc que je vous la raconte danstous ses détails. Mais comme ce sera un peu long, nous remettronscette histoire à plus tard. Pour l’instant, qu’il vous suffise desavoir que vous allez avoir à combattre les parents de cette jeunefille. Ils vont se dresser entre vous et ce trône qui devrait vousappartenir. Vous n’aurez pas d’ennemis plus acharnés, et, je doisle dire, plus redoutables qu’eux. Car, je vous le répète, ils sontillustres, riches et puissants.
– Bon, bon, grommela le duc, de plus en plus intéressé,nous en avons combattu d’autres. Et puis, vous êtes là, vous. Parla mordieu, comme disait le roi Charles, mon père, je m’imagineque, connaissant le danger, vous avez pris vos dispositions pour yparer ?
– En effet, duc : j’ai songé à me faire une arme decette jeune fille.
– Là, quand je vous le disais ! Qu’avez-vous fait,voyons ?
– J’ai attiré chez moi cette humble bouquetière des ruesqui ne se connaît pas d’autre nom que celui que les Parisiens luiont donné, et j’ai entrepris de faire sa conquête.
– Et comme, triompha le duc, nul ne saurait vous résisterquand vous avez décidé de plaire, il s’ensuit que cette jeune fillene voit plus que par vos yeux !
– C’est cela même, sourit Fausta. Cette jeune fille est,entre mes mains, un jouet que je manie à ma volonté. Volontairementou inconsciemment – peu importe –, elle fera tout ce que je voudrailui faire faire. En sorte que, pour en revenir au comte de Valvert,le jour où j’aurai décidé de le lâcher sur le jeune roi, c’est surcelle qu’il aime que j’agirai.
– Et c’est elle qui, sans le savoir peut-être, fera de luice que la duchesse de Montpensier fit du moine JacquesClément ! s’enthousiasma le duc.
Et il complimenta :
– C’est admirable, princesse ! Ah ! vous êtestoujours la prodigieuse créatrice de combinaisons extraordinairesqui nous donna tant de mal autrefois !
Ah ! ils étaient loin, les scrupules, maintenant ! Lavoix de la conscience était si bien étouffée qu’il en oubliaitcomplètement que c’était un misérable assassinat qu’ils machinaientlà tous les deux. Il se réjouissait de voir qu’une jeune filleinexpérimentée allait être l’instrument inconscient chargéd’édifier sa fortune, et lui, un homme mûr, encore mûri par dixannées d’une dure captivité, il ne s’apercevait pas qu’aux mains dela terrible jouteuse, il n’était lui-même qu’un pantin dont elleactionnait les ficelles à son gré.
Elle, satisfaite de le voir au point où elle avait voulul’amener, sourit d’un sourire un peu dédaigneux. Alors, alorsseulement, de son air calme, elle révéla tranquillement :
– Mais nous n’aurons pas besoin d’en venir là. Cette jeunefille nous servira autrement, tout aussi utilement.
Il demeura stupéfait. Si stupéfait qu’il ne songea pas à seréjouir de ce qu’elle lui épargnait ce meurtre devant lequel ils’était d’abord cabré.
Elle n’eut pas le temps de s’occuper de lui. Un incident surgità cet instant précis : on venait de gratter discrètement à laporte. Incident bien banal, en vérité, et auquel le duc, pas plusque Pardaillan, derrière la tenture, ne prirent garde. Mais Faustaavait reconnu la manière de gratter de d’Albaran. Et elle savait,elle, que, pour que le colosse se permît de venir la troubler aumilieu d’un entretien aussi important, il fallait qu’un événementd’une gravité exceptionnelle se fût produit. Elle ne sourcilla pascependant. Élevant un peu le ton, elle commanda, de sa voix douce,qu’aucune émotion n’altérait :
– Entre, d’Albaran.
Le colosse parut aussitôt. Il tenait un billet à la main. Avecson flegme accoutumé, de son pas pesant et tranquille, il s’avança,tenant les yeux fixés sur sa maîtresse. Et à le voir si calme, siindifférent, on était forcé de croire qu’il ne s’agissait que d’unebanale affaire de service intérieur. En effet, parvenu devantFausta, d’Albaran lui tendit le billet qu’il tenait à la main endisant avec le même flegme laconique :
– Courrier urgent.
Fausta prit le billet. Et se tournant vers d’Angoulême, avec ungracieux sourire :
– Vous permettez, duc ? dit-elle.
Le duc s’inclina en signe d’assentiment. Posément, sans cesserde sourire, Fausta fit sauter le cachet, déplia le papier sans lamoindre hâte, et lut d’un air indifférent. Et à la voir si calme,si souverainement maîtresse d’elle-même, il était impossible dedeviner qu’un coup effroyable, qui eût assommé tout autre qu’elle,venait de s’abattre sur elle.
Le billet était signé de d’Albaran qui venait de le lui remettreavec tant de flegme. Il disait ceci :
« Un homme est venu frapper à la petite porte en donnant lenom de La Gorelle. Comme ce n’était pas Landry Coquenard, qui estseul à se servir de ce mot, on a conduit l’homme dans l’antichambrespéciale et on est venu m’aviser. Je suis accouru. L’homme avaitdisparu. Comme il ne pouvait pas être sorti de l’hôtel, je me suismis à sa recherche. J’ai fini par le trouver : il est auxécoutes dans le petit cabinet noir. Je l’y ai enfermé et j’ai prisles mesures que nécessitait l’événement. Malgré que l’homme eût levisage enfoui dans le manteau, un des hommes de garde affirmel’avoir reconnu. Il soutient que c’est le chevalier dePardaillan. »
Il fallait avoir la prodigieuse puissance de dissimulation deFausta pour demeurer impénétrable devant une nouvelle aussi graveet aussi fâcheuse pour elle. Cependant, si maîtresse d’elle-mêmequ’elle fût, ses doigts, après avoir lu, se crispèrent sur lefuneste papier. Ce fut la seule marque d’émotion visible qu’elledonna. Comme elle demeurait rêveuse, réfléchissant à ce qu’elleallait faire, le duc d’Angoulême, sans soupçonner l’épouvantabletempête qui venait de se déchaîner en elle, s’informait ensouriant :
– Fâcheuse nouvelle, princesse ? Et Fausta, souriantcomme lui, avec un calme extraordinaire :
– Je ne saurais dire encore.
Cependant, avec cette rapidité de décision qui était aussiremarquable chez elle que chez Pardaillan, elle avait déjà pris unerésolution.
– C’est bien, dit-elle à d’Albaran attentif, j’y vais.
En même temps, du regard, elle lui commandait de se tenir prêt àtout.
Elle se leva et, de cette allure majestueuse qui lui était bienpersonnelle, elle se dirigea lentement vers la porte derrièrelaquelle se tenait Pardaillan.
« Oh ! diable, songea le chevalier, elle vientici ! M’aurait-elle éventé ? »
Fausta et d’Albaran avaient si bien joué leur rôle quePardaillan ne s’était pas aperçu qu’il était découvert. Il croyaitque c’était un hasard malencontreux qui l’amenait dans ce réduit.Comme il ne voulait pas se faire prendre sur le fait, parce qu’ilvoyait bien que l’entretien entre le duc et Fausta n’était pasterminé et qu’il voulait entendre la suite, il recula, sauta sur laporte d’un bond souple et silencieux.
« Tiens ! on l’a fermée du dehors ! se dit-il. Etje n’ai entendu aucun bruit !… »
Il ne fut pas autrement ému. Et avec un de ces souriresrailleurs qui n’appartenaient qu’à lui :
« Je comprends : je suis pris… Je gage que le billetque cette espèce de géant vient de remettre à Fausta lui signalaitma présence en ce réduit. Il s’agit de faire bonne contenance… etde se tirer de là, si c’est possible. »
Il se retourna et fit face à la porte qu’il venait de quitter.En même temps, d’un geste vif, il rejetait le manteau sur l’épaulepour avoir la liberté de ses mouvements, et s’assurait que larapière jouait bien dans le fourreau en murmurant :
– Il va falloir en découdre.
Fausta arriva à la porte, la tira à elle, l’ouvrit toute grande.Le réduit qui jusque-là était obscur se trouva éclairé par lescires du cabinet. Fausta n’entra pas. Gracieusement, elleinvita :
– Entrez donc, Pardaillan. Ce n’est pas là la place d’unhomme comme vous.
Elle souriait de son sourire le plus engageant et, du geste,elle l’invitait toujours à entrer.
Pardaillan se découvrit et salua en un geste large, un peuthéâtral, et remercia :
– Mille grâces, princesse.
Il entra. Et, très à son aise, avec un sourirenarquois :
– Il est de fait que je sentais bien que je n’étais pas àma place. Mais que voulez-vous, princesse, je ne pouvais décemmentpas vous demander de m’admettre à l’honneur de votre illustrecompagnie.
– Pourquoi donc ? dit Fausta toujours gracieuse.
Et très sérieuse :
– Je vous assure, Pardaillan, que si vous m’aviez dit quevous désiriez assister à l’entretien que j’allais avoir avecM. le duc d’Angoulême, je me serais fait un devoir et unplaisir de vous satisfaire.
– Je n’en doute pas, madame, puisque vous le dites,répliqua Pardaillan, aussi sérieux qu’elle.
Et reprenant son sourire railleur :
– Seulement, j’eusse été alors bien attrapé ; vousn’eussiez certainement pas prononcé aucune des paroles que j’ai purecueillir derrière cette porte.
Fausta approuva doucement de la tête.
Il y eut un silence entre eux, pendant lequel ils sedétaillèrent en souriant tous les deux. À les voir ainsi paisibles,on eût dit deux bons amis heureux de se retrouver. Et cependantPardaillan, qui n’avait jeté qu’un coup d’œil distrait autour delui, qui ne paraissait pas avoir remarqué la présence du ducd’Angoulême et de d’Albaran, Pardaillan avait déjà étudié la piècedans laquelle il se trouvait, avait noté ce qui pouvait le gêner etce qui pouvait le servir en cas d’attaque, et, le poing sur lagarde de la rapière, en un geste nullement provocant, très naturel,il se tenait prêt à dégainer, attentif sans en avoir l’air,s’attendant à tout.
Le duc d’Angoulême était demeuré d’abord suffoqué par lasoudaine apparition de Pardaillan qu’il était à mille lieues desupposer si près de lui. Il s’était remis assez vite cependant.Mais comme Fausta avait aussitôt engagé la conversation avecPardaillan, il s’était tenu poliment à l’écart. Devant leursilence, il jugea qu’il pouvait intervenir. Il s’avança vivement,la main tendue, la mine épanouie, en disant :
– Pardaillan, mon ami, mon frère, que je suis donc heureuxde vous voir !
Pardaillan, sans desserrer les dents, s’inclina froidement, dansune révérence cérémonieuse. La joie sincère du duc tombabrusquement. Il avait compris.
– Eh ! quoi, fit-il sur un ton de douloureux reproche,est-ce ainsi que vous m’accueillez, Pardaillan ? Ne voyez-vouspas que je vous tends la main ?
– C’est bien de l’honneur que le futur Charles X fait à unpauvre diable tel que moi, répondit enfin Pardaillan d’une voixglaciale.
Mais il ne prit pas la main qui se tendait vers lui.
Le duc se mordit les lèvres jusqu’au sang. Son visage, qui étaitde cette pâleur mate particulière aux gens qui ont longtemps vécudans un cachot, s’empourpra un instant et redevint presque aussitôtun peu plus pâle qu’avant. Pourtant il ne se fâcha pas. Mais il sefit froid à son tour pour demander :
– Allons-nous donc devenir ennemis ?
– Cela ne dépendra que de vous, répliqua Pardaillan,toujours glacial.
Et revenant aussitôt à Fausta :
– Ne vous semble-t-il pas, madame, qu’un entretien estnécessaire entre nous ?
– Cela me paraît indispensable, appuya Fausta.
Sans plus tarder, à d’Albaran qui se tenait à l’écart, immobileet raide comme un soldat à la parade, elle commanda :
– D’Albaran, éclaire-nous jusqu’au cabinet de la tour ducoin. Et, se tournant vers Pardaillan, elle expliqua :
– Vous m’avez prouvé qu’il est vraiment trop faciled’approcher de cette pièce et de surprendre ce qu’on y dit. Je nem’y sens plus en sûreté. C’est pourquoi je veux vous emmener dansce cabinet de la tour du coin, où je suis sûre que nul ne pourraentendre ce que nous allons dire qui doit demeurer entre nous.
– Ici ou là, peu importe, pourvu que nous puissions nousexpliquer consentit Pardaillan en levant insoucieusement lesépaules.
Muet et flegmatique, comme à son ordinaire, d’Albaran avait déjàpris un flambeau, poussé une porte et attendait. Sur un signe deFausta, il prit les devants. Dans la pièce où il passa, et où ilsle suivirent, douze gentilshommes, l’épée au poing, se tenaientimmobiles et silencieux, barrant le passage. À leur tête, commeleur chef, l’épée au poing comme eux, impassible et raide commeeux, se tenait Odet de Valvert. Ce groupe avait on ne sait quoi demenaçant et de formidable.
D’Albaran s’arrêta à deux pas de Valvert, qui ne bougea pas, quine regarda pas Pardaillan, lequel, de son côté, ne parut pas leconnaître. Le colosse tourna la tête vers Fausta qui s’étaitarrêtée aussi, immobilisant ainsi le chevalier et le duc, entrelesquels elle se tenait. Et il la regarda d’un air satisfait, commepour dire : « Voilà une partie des mesures que j’avaisprises. »
Et Fausta, qui comprit, sourit, approuva doucement de la tête.Et elle se tourna vers Pardaillan, le considéra avec un sourireaigu, d’un air de dire : « Qu’enpensez-vous ? »
Mais Pardaillan n’était pas homme à se laisser intimider sifacilement. Pardaillan se disait :
« Parbleu ! je sais bien que la bataille serainévitable ! Et du diable si je sais comment j’en sortirai, nisi j’en sortirai !… Mais je sais aussi que Faustan’entreprendra rien contre moi tant que nous ne nous serons pasexpliqués et qu’elle n’aura pas appris ce que je peux bienconnaître de ses projets. »
De ce raisonnement, d’ailleurs très juste, il résulta quePardaillan, au sourire de Fausta, répondit par un haussementd’épaules dédaigneux et un sourire narquois. Et comme il n’étaitpas, lui, l’homme des mystères et des sous-entendus, à la questionmuette, il répondit tout haut, de sa voix mordante :
– Je vois. Peste ! je ne suis pas encore aveugle.
Et de son air le plus naïf, comme s’il faisait un complimentflatteur :
– Je vois que, mieux que quiconque, vous vous entendeztoujours à dresser un guet-apens.
Fausta ne sourcilla pas. Son sourire se fit plus acéré. Et commesi elle tenait ces paroles cinglantes pour un compliment véritable,elle remercia d’une gracieuse inclinaison de tête. Après quoi, ellefit un signe à Valvert.
Celui-ci, comme ses douze gentilshommes, se tenait impassible,comme il convient à un soldat sous les armes.
Obéissant à l’ordre que Fausta venait de lui donner, il seretourna vers ses hommes et, d’un geste de l’épée, il commanda unemanœuvre. Obéissant à leur tour, les douze s’écartèrent avec uneprécision toute militaire, formèrent la haie, saluèrent del’épée.
En passant, Pardaillan rendit poliment le salut. Mais avant defranchir le seuil, il se retourna et, de sa voix railleuse, illança :
– À tout à l’heure, messieurs.
À la suite de d’Albaran, qui éclairait la marche, ils parvinrentdans la pièce choisie par Fausta sans rencontrer personne sur leurchemin. Pendant que d’Albaran allumait les cires avant de seretirer, Pardaillan, sans s’arrêter aux merveilles d’art accumuléeslà comme partout ailleurs, étudiait la disposition des lieux d’uncoup d’œil rapide. La pièce, de dimensions moyennes, était ronde.Nous avons dit qu’avant de frapper à la porte, Pardaillan avaitfait le tour de l’hôtel en étudiant l’extérieur comme il étudiaitmaintenant l’intérieur. Et il avait très bien remarqué que, parmiles nombreuses tours qui hérissaient l’immense construction, il nes’en trouvait qu’une de ronde. Cette tour ronde se dressait, face àla rivière, à l’angle du : cul-de-sac et de la ruede Seyne, laquelle, à proprement parler, n’était qu’un chemin assezétroit, où poussait une telle profusion d’orties qu’on devait luidonner, quelques années plus tard, le nom de rue desOrties[5] .
En entrant dans ce cabinet rond, Pardaillan vit donc tout desuite où il se trouvait. Ce cabinet n’avait que deuxouvertures : une étroite fenêtre et la porte par où ilsvenaient d’entrer. Disposition à la fois rassurante et inquiétante.Rassurante, parce qu’il ne pouvait y avoir là de porte secrète paroù on lui tomberait dessus à l’improviste. Inquiétante, parce que,en cas de bataille en cet endroit, toute retraite lui étaitinterdite. Mais peut-être Pardaillan, qui calculait tout avec cesang-froid et cette lucidité si extraordinaire, se disait-il que labataille, qui lui paraissait de plus en plus inévitable,n’éclaterait qu’à sa sortie de cette manière d’énorme puits queformait le cabinet rond.
Les sièges – des fauteuils larges, profonds, massifs – étaientdisposés d’avance. Fausta désigna un de ces fauteuils à Pardaillanet s’assit en face de lui, tandis que Charles d’Angoulême prenaitplace à côté d’elle. Ce fut avec un sourire de satisfaction quePardaillan s’assit dans le fauteuil qu’elle lui avait indiquépeut-être dans l’intention de le rassurer. Ce fauteuil faisait faceà l’unique porte qu’il pouvait ainsi surveiller. Ce qui,d’ailleurs, acheva de le confirmer dans cette idée qu’il avait quece n’était pas dans ce cabinet qu’il aurait à en découdre. Et cefut lui qui, dès qu’ils eurent pris place, attaqua sans plustarder. Et il le fit avec sa franchise et sa décision accoutumées,allant droit au but, sans feintes ni détours :
– Ainsi donc, dit-il, vous n’avez pu, madame, vous guérirde cette maligne maladie qui s’appelle l’ambition ?… C’estvraiment fâcheux. Ce qui est encore plus fâcheux, c’est que vousayez jugé à propos de revenir en France, à Paris, dans l’intentiond’y recommencer contre le roi Louis XIII – un enfant ! – enfaveur de Mgr le duc d’Angoulême, ici présent, les mêmes manœuvresque vous fîtes autrefois contre le roi d’alors, Henri III, enfaveur du duc de Guise, à qui, soit dit en passant, cela ne profitaguère. Oui, ceci est vraiment fâcheux pour moi.
Il disait cela en souriant de son sourire narquois, de son airmoitié figue, moitié raisin qui ne permettait pas de démêler s’ilplaisantait ou s’il parlait sérieusement. Comédienne géniale auxtransformations variées à l’infini, Fausta se mit instantanément àson diapason. Et ce fut en souriant, sur un ton mi-sérieux,mi-plaisant, qu’elle s’informa :
– Fâcheux pour vous ?… Eh ! mon Dieu, en quoi,chevalier ?
– Comment, en quoi ?… s’indigna Pardaillan. Mais enceci, madame, que me voilà, moi, de ce fait, obligé de reprendre leharnais de bataille, alors que je croyais avoir acquis le droit deme reposer ! Comme autrefois, quand vous souteniez Guise, mevoilà contraint de reprendre la lutte contre vous !
– Est-ce bien nécessaire ? interrompit Fausta.
– Tout à fait indispensable, madame, tranchapéremptoirement et très sérieusement Pardaillan.
Et reprenant aussitôt son ton railleur :
– Corbleu, madame, croyez-vous qu’il est donné à beaucoupde personnes de pouvoir se baigner dans les eaux régénératrices dela miraculeuse fontaine de jouvence ? Vous êtes une des trèsrares privilégiées à qui cette bonne fortune est échue. C’estpourquoi vous êtes et demeurerez éternellement, sans doute, lajeunesse et la beauté. C’est pourquoi vous avez gardé cettemerveilleuse vigueur du corps et de l’esprit qui ignore la fatigueet vous permet d’entasser combinaison sur combinaison sans jamaisvous lasser ni vous rebuter. Mais moi, madame !… Ah !misère de moi, j’ai soixante-cinq ans, madame. Regardez-moi. Jesuis vieux, fourbu, perclus de corps et d’esprit. Je suis usé,vidé, fini. Vous ne ferez qu’une bouchée de moi, je le sens bien…Et vous ne voulez pas que je dise que c’est fâcheux pourmoi !…
En raillant ainsi, Pardaillan se montrait si beau de vigueurjuvénile que Fausta et Charles d’Angoulême ne purent s’empêcher del’admirer.
– Vous exagérez beaucoup, heureusement pour vous, ditFausta. Et vous dites qu’il est indispensable que vous repreniez lalutte contre moi, comme autrefois ?
– Tout à fait indispensable, confirma Pardaillan, sur lemême ton péremptoire.
Fausta demeura un instant rêveuse. Et se faisant subitementsérieuse :
– Voilà qui me confond, dit-elle. Autrefois, vous vous êtesmis contre moi. Vous m’avez même vaincue, vous avez ruiné de fonden comble toutes mes espérances… Je ne récrimine pas, chevalier, jerends hommage à votre valeur, voilà tout. (Pardaillan salua.) Jecomprends que vous ayez agi comme vous avez fait. Je favorisaisGuise, et vous, vous lui vouliez la malemort… Vous la lui vouliezsi bien qu’après avoir ruiné toutes ses ambitions, vous avez finipar le tuer en loyal combat. Oui, je comprends cela… Aujourd’hui,je favorise M. le duc d’Angoulême… Le duc d’Angoulême qui estde vos amis, et des meilleurs. Et vous me dites qu’il estindispensable que vous vous mettiez contre moi, contre lui parconséquent, puisque je ne vise que la grandeur et la prospérité desa maison. Cela, je ne le comprends plus.
– En résumé, sourit Pardaillan, vous me demandez quellessont les raisons qui me mettent dans la nécessité de me dressercontre vous. Ces raisons sont multiples. Et je vais vous lesdévelopper les unes après les autres, au hasard, comme elles seprésenteront à mon esprit.
– Je vous écoute, dit Fausta très attentive.
– Et d’abord, commença Pardaillan qui se fit sérieux commeelle, je prétends que vous ne visez nullement la grandeur et laprospérité du duc d’Angoulême. Ce que vous visez, c’est votrepropre prospérité à vous, princesse Fausta.
– Voilà qui est particulier ! railla Fausta.
– Je vais vous le prouver, déclara gravementPardaillan.
Et, se tournant vers d’Angoulême, jusque-là témoin muet, maisfort attentif de cet espèce de duel à coup de langue qui venait des’engager devant lui :
– Monseigneur, tout à l’heure, j’ai entendu que vous vousengagiez d’avance à accorder à Mme Fausta une chosequ’elle vous ferait connaître la veille de votre sacre.Voulez-vous, je vous prie, demander à madame de parlersur-le-champ ?
Emporté malgré lui, d’Angoulême se tourna vers Fausta.
– Vous entendez, madame ? dit-il.
– Duc, dit Fausta sur un ton qui n’admettait pas deréplique, je parlerai quand mon heure sera venue, pas avant.
– Je parlerai donc pour vous, dit tranquillement Pardaillanqui ajouta : si, toutefois, vous voulez bien le permettre,princesse.
Le sourire aigu qui accompagnait ces paroles disait si bienqu’il était résolu à se passer de la permission demandée, queFausta se hâta d’autoriser :
– Vous savez bien, chevalier, que vous pouvez vouspermettre tout ce que vous voulez.
– Mille grâces, madame, remercia Pardaillan. Et revenant àCharles d’Angoulême :
– La veille de votre sacre – c’est-à-dire quand vouscroirez tenir la toute-puissance – ce jour-là seulement,Mme Fausta vous dira : « Part à deux.Avant le sacre, une messe de mariage… le mariage de la princesseFausta et du duc d’Angoulême… »
– Mais je suis marié ! interrompit Charles.
– C’est ce que vous direz à Mme Fausta,voulez-vous dire ? Alors, Mme Fausta sortiraune bulle du pape cassant votre mariage actuel. Une bulle qu’elleobtiendra, n’en doutez pas, qu’elle a peut-être déjà obtenue.
– Mais j’aime toujours Violetta !…
– Direz-vous encore… Mme Fausta vousdémontrera clair comme le jour que l’amour est incompatible avecl’ambition.
– C’est impossible !…
– Direz-vous toujours… Alors Mme Faustavous prouvera qu’elle peut détruire en un tournemain tout l’ouvragefait par elle-même. Elle vous prouvera qu’elle peut, d’un geste,vous précipiter du haut des cimes vertigineuses dont elle vous aurafacilité l’escalade. Et notez qu’elle ne mentira pas. Sur lesmarches de ce trône où elle vous aura hissé, vous serez dans samain, à sa merci. Elle pourra, si vous vous soumettez, vous asseoirsur ce trône et vous y maintenir. Elle pourra, si vous vousrévoltez, vous briser sans pitié.
Effaré par ces révélations inattendues et par l’assurance quemontrait Pardaillan, Charles regardait Fausta finement, comme s’ilattendait d’elle un démenti. Mais Fausta se taisait. Sous son calmede commande, la tempête grondait. Elle rugissait enelle-même :
« Oh ! démon !… Démon d’enfer !… Commenta-t-il pu me deviner ainsi ? »
Un silence tragique plana une seconde sur ces trois personnages.Pardaillan reprit :
– Ce trône de France que Mme Fausta vousoffre, elle ne vous le donnera que si elle doit le partager avecvous. Et ceci vous explique pourquoi elle s’est si bien démenéequ’elle a obtenu du roi d’Espagne qu’il se contentât d’un traitéd’alliance, sans exiger la moindre cession de territoire :elle défendait son bien à venir. Maintenant, si je me suis trompé,dites-le, madame. Comme je sais que vous ne vous donnez jamais lapeine de mentir, je vous croirai sur parole et je vous ferairéparation.
Fausta avait bien envie de soutenir qu’il s’était trompé. Ellesentait peser sur elle son clair regard. Elle ne voulut pas sediminuer à ses yeux. Elle brava :
– Vous ne vous êtes pas trompé. Mais, ce trône que j’auraiaidé à conquérir, n’est-il pas juste, légitime, que je le partageavec celui à qui je l’aurai donné ?
Sans répondre à cette question, Pardaillan s’adressa de nouveauau duc et, la lèvre ironique, les yeux pétillants demalice :
– Vous voyez, monseigneur, que je ne vous combats pas,comme le prétendait tout à l’heure Mme Fausta.C’est elle que je combats et non vous. Je ne suis pas votre ennemi.Tout bien considéré, j’estime, au contraire, que j’agis en amiloyal et fidèle que j’ai toujours été en m’efforçant de l’empêcherde vous entraîner dans de louches combinaisons indignes, je nedirai pas du fils de roi que vous êtes, mais simplement d’unhonnête homme. N’êtes-vous pas de cet avis ?
Charles d’Angoulême baissa la tête sans répondre. Ce silencesignificatif fit froncer légèrement le sourcil à Pardaillan, tandisqu’il amenait un imperceptible sourire sur les lèvres de Fausta.Tous les deux comprenaient que s’il se taisait, c’est que cettehonnêteté à laquelle le chevalier faisait appel était à moitiéétouffée en lui par l’ambition. Ils comprirent cela tous les deuxet c’est pourquoi Fausta continua de sourire tandis que Pardaillanredevenait froid. Voyant que le duc persistait dans son silence, lechevalier n’insista pas. Comme si de rien n’était, il revint àFausta :
– Voici une des raisons qui font que je suis contre vous.Rien ne me paraît aussi méprisable que l’abus de la force. Je n’aijamais pu voir des malandrins assaillir un inoffensif passant pourle dévaliser sans éprouver l’irrésistible besoin de leur tomberdessus à bras raccourcis. Excusez-moi, princesse, si la comparaisonn’est pas flatteuse pour vous. Elle est exacte, et cela suffit.
– Sauf que l’inoffensif passant dont vous parlez est unroi, rectifia Fausta avec un sourire livide.
– Un enfant, madame, rectifia à son tour Pardaillan. Unmalheureux enfant, faible, abandonné, trahi, pillé sans vergognepar tous… À commencer par sa mère. Voilà ce que je vois qu’il est,moi, le pauvre petit Louis treizième.
– En sorte que s’il était un homme fait, de taille à sedéfendre, vous le laisseriez se débrouiller tout seul ?
– Entendons-nous, madame : s’il s’agissait d’une lutteau grand jour, à armes loyales et pour une cause honorable, tenezpour assuré que je ne songerais nullement à intervenir. Mais cen’est pas de cela qu’il est question. La lutte que vous engagez estténébreuse, sournoise, traîtresse. Le mobile qui vous guide estmisérable, honteux. Comme le malandrin dont je parlais tout àl’heure, vous attaquez par-derrière pour ravir sa bourse à votrevictime… Toute la différence consiste en ce fait que la bourse dontil s’agit est un royaume… Encore le malandrin en question secontente-t-il d’un coup de poignard qui ne tue pas toujours et, entout cas, ne déshonore pas. Mais vous, madame, ce que vous voulezfaire pour vous approprier cette bourse convoitée, non, vraiment,c’est par trop laid.
Les dernières paroles prononcées par Pardaillan firent dresserl’oreille à Fausta. Et sans rien laisser paraître de l’inquiétudequi commençait à s’insinuer en elle, elle s’informa :
– Comment pouvez-vous dire si ce que j’ai l’intention defaire est beau ou laid, puisque vous l’ignorez ?
– Erreur, madame. Je sais très bien, au contraire, ce quevous allez faire, affirma Pardaillan avec une assurancedéconcertante.
– Vous savez ce que je vais faire ? insistaFausta.
Elle savait pourtant bien à quel homme extraordinaire elle avaitaffaire. Elle savait qu’il ne mentait jamais et qu’il n’avait pasl’habitude de se vanter. Elle savait que s’il disait qu’ilconnaissait ses projets, c’est qu’il les connaissait en effet.Malgré tout, ce qu’il affirmait lui paraissait tellement prodigieuxqu’elle ne pouvait pas le croire.
Pardaillan la connaissait bien, lui aussi. Il devina sonincrédulité plutôt qu’il ne la vit, plus que jamais elle s’abritaitderrière le masque qui la faisait impénétrable. Comme si c’était lachose la plus simple du monde, il assura :
– Je vais vous le dire.
Et s’adressant à Charles d’Angoulême :
– Écoutez bien ceci, monseigneur : il paraît que lareine régente, Marie de Médicis, quand elle était encore jeune, aeu un amant. Cet amant, c’était Concino Concini. De cette liaison,une fille est née, dont les parents ont voulu se débarrasser par unmeurtre. Mme Fausta a découvert cette affaire. Elles’est procuré l’acte de baptême de cette enfant. Cet acte, elle l’afait falsifier en y faisant figurer le nom de la mère en touteslettres. De plus, elle a sous la main deux témoins qui attesteront.Armée de cette preuve, avec l’appui de ces deux témoignages, elleentend déchaîner un scandale inouï, submerger le trône sous desflots de boue tels que le petit roi Louis XIII et sa famille enseront étouffés. Voilà, dans ses grandes lignes, la combinaison deMme Fausta. Je lui laisse le soin de vous enrévéler les détails. Cependant, afin de prouver àMme Fausta que je suis au courant même des détails,je veux ajouter ceci : la fille de Marie de Médicis et deConcini n’est pas morte, comme le croient ses parents. C’est cettejeune bouquetière des rues que les Parisiens appellent Muguette ouBrin de Muguet, que Mme Fausta a attirée chez elle,et dont elle a entrepris de faire la conquête en vue de lui fairejouer un rôle odieux dans le sombre drame qu’elle a machiné detoutes pièces. Ce en quoi elle pourrait bien ne pas se montreraussi docile qu’elle le pense à ses suggestions. Pour ce qui est devous, monseigneur, consultez votre conscience. Je ne doute pasqu’elle ne vous dise qu’un homme de cœur ne saurait, sans sedéshonorer, se faire le complice de pareilles machinations. Etrevenant à Fausta de sa voix glaciale, il acheva :
– Vous voyez, madame, que je connaissais à merveille vosprojets, et que je me suis montré très indulgent en disantsimplement qu’ils sont laids.
De le voir si bien renseigné, Fausta fut si atterrée qu’elle enlaissa un instant tomber son masque. Les yeux dilatés, d’une voixsi rauque qu’on avait peine à concevoir que ce pût être la mêmevoix qui se montrait d’ordinaire si harmonieuse et si prenante,elle gronda :
– Oh ! démon, démon !… Comment as-tuappris ?… C’est Satan qui t’a renseigné ?…
Elle paraissait si bien croire à une intervention de l’enfer quePardaillan sourit :
– Eh ! madame, il n’y a ni magie ni sortilège,là-dessous. Et levant les épaules, de son air railleur :
– Si je suis si bien renseigné, c’est que vous avez pris lapeine de me renseigner vous-même.
– Moi ! sursauta Fausta… où ?… quand ai-jepu ?
Et, illuminée par une inspiration subite :
– Oh ! est-ce que par hasard ?…
– Vous y êtes, sourit de nouveau Pardaillan. J’ai assisté,ce matin, à votre entretien avec Concini.
Déjà Fausta s’était ressaisie. Elle fixa sur lui un long regardd’admiration qu’elle ne chercha pas à dissimuler et, de sa voixredevenue douce :
– Pourtant vous n’étiez pas à Paris, hier… Vous pensez bienque je me suis inquiétée de vous…
– Je m’en doute. Je suis arrivé ce matin, madame.
Fausta le regarda encore avec le même air d’admiration etprononça simplement :
– Prodigieux !…
Mais ce mot, à lui seul, exprimait tant d’émerveillement sincèreque Pardaillan s’inclina comme il eût fait devant le compliment leplus flatteur. Cependant qu’elle songeait :
« Quel homme ! L’âge n’a eu aucune prise sur lui.C’est toujours l’homme d’action aux résolutions foudroyantes misesà exécution avec la rapidité de la foudre. Il est de retour depuisce matin seulement, et déjà il m’a percée à jour et il se dressedevant moi. Si je le laisse faire, il en sera de cette fois-cicomme des autres : il me battra, comme il m’a toujours battuedans toutes nos rencontres… s’il ne me tue pas cette fois-ci.J’hésitais à le frapper. J’avais tort. Puisque je le tiens ici,chez moi, il ne faut pas qu’il en sorte vivant. Il n’en sortirapas. »
Ayant pris cette résolution, elle sourit et, sans songer lemoins du monde à nier, avec cette aisance incomparable quiattestait qu’elle se croyait, comme elle l’avait dit elle-même,« au-dessus des lois et des préjugés qui régissent le troupeaudes humains », voulant éclaircir un point auquel elleattachait une certaine importance, elle interrogea :
– Vous étiez donc au courant de la naissance mystérieuse decette fille naturelle de Concini ?
– Pas le moins du monde, répondit Pardaillan avec safranchise accoutumée. Je ne connais cette histoire que par ce quevous en avez dit à Concini et que j’ai entendu.
– Alors, s’étonna Fausta, comment savez-vous que cetteenfant vit encore et qu’elle s’appelle Brin de Muguet ? Carenfin je ne l’ai pas nommée. Et à Concini, qui la croit morte, jen’ai rien dit qui fût de nature à le détromper…
Complaisamment, Pardaillan expliqua :
– C’est exact, madame. Et j’avoue que, ce matin, l’idée nem’est pas venue que cette enfant pouvait être vivante encore. Maistout à l’heure, à M. le duc d’Angoulême, vous avez nommé lapetite bouquetière. Et vous en avez parlé dans des termes telsqu’il n’était pas besoin d’une grande pénétration d’esprit pourcomprendre que c’était elle la fille de Concini.
– Oui, convint Fausta, vous l’avez bien dit : c’estmoi-même qui vous ai si bien renseigné. Est-ce tout ce que vousaviez à me dire, chevalier ?
– Non pas, madame, fit Pardaillan, je dois encore vousfaire connaître la principale des raisons qui me mettent dans lanécessité de me faire le défenseur du petit roi Louis XIII.
– Sans doute à cause de l’affection que vous luiportez ?
– Non, madame, je ne l’aime ni le déteste, cet enfant. Ilm’est indifférent. Je ne le connais pas et je ne tiens pas à leconnaître. Mais je connaissais bien son père qui voulait bienm’honorer d’une amitié toute particulière. Or, son père, le roiHenri IV…
– Êtes-vous sûr, interrompit Fausta, que le roi Henri IVétait bien le père de Louis XIII ?
Et, avec un sourire aigu :
– Je possède deux lettres signées, l’une Marie de Médicis,l’autre Concino Concini, qui prouvent, à n’en pas douter, qu’HenriIV n’était pas le père du petit roi actuel.
Elle triomphait. Pardaillan la considéra longuement, au fond desyeux. Et, sans s’émouvoir :
– Je vous entends, fit-il. Le petit roi, et probablementaussi son frère, le petit duc d’Anjou, n’étant pas les fils d’HenriIV, il est clair qu’ils n’ont aucun droit au trône de France. C’estce que vous voulez dire, n’est-ce pas ?
– C’est ce que tout le monde dira, répliqua Fausta avecforce.
– Oui, sourit Pardaillan, et ceci complète si bien votremanœuvre, que je n’hésite pas à dire que ces deux lettres ont, detoute évidence, été écrites par la même main qui a falsifié l’actede baptême de la fille de Concini. Cela n’a aucune importance pourmoi. Ce qui importe seulement, c’est ceci : le père (ilinsistait sur les deux mots) de Louis XIII, ayant le pressentimentde sa fin prochaine, se doutant bien du déchaînement d’appétitsféroces qui se ferait autour d’un trône occupé par un enfant, m’ademandé de veiller sur son fils. J’ai promis, madame. La mort quidélie de tout, la mort seule peut empêcher le chevalier dePardaillan de tenir sa promesse.
Et revenant une fois de plus au duc d’Angoulême, d’une voix quise fit rude :
– Vous voyez, monseigneur, que si je me dresse contre vous,c’est simplement pour accomplir un devoir auquel je ne saurais medérober sans me déshonorer à mes propres yeux. Au surplus, je croisvous avoir surabondamment démontré que vous ne pouvez pas, sansvous déshonorer vous-même, vous faire le complice des abominablesmachinations de madame. Si donc vous tenez à conserver mon amitiéet mon estime, vous savez ce que vous avez à faire. Décidez-vousséance tenante… ou je croirai que l’ambition a aboli en vous toutsentiment de l’honneur.
L’élan que Pardaillan espérait encore, sans trop y compter, nese produisit pas. Le duc semblait hésiter, méditer, calculer.Fausta eut un sourire de triomphe. Pardaillan se fit de glace. Ilsavaient compris tous les deux que rien n’avait pu ébranler le duc,qu’il ne renoncerait pas. En effet, d’une voix sourde, commehonteux, il essaya de discuter :
– Vous savez bien, Pardaillan, que ce trône m’appartient.C’est mon bien que je veux reprendre.
– Je ne suis pas assez savant clerc pour discuter sur cesujet, répliqua Pardaillan. Je ne vous suivrai donc pas sur ceterrain. Mais je vous dirai ceci : en l’an 1588, alors que,pareil à un oiseau blessé, Henri III fuyait devant la tempêtedéchaînée par madame, laissant derrière lui son trône ébranlé, surle point de s’écrouler, alors que Guise, roi de Paris, n’osaitmettre la main sur ce trône et se proclamer roi de France, je vousai offert de le prendre et de vous le donner, ce trône. Vous l’avezrefusé, reconnaissant n’y avoir pas droit, attendu que, avez-vousdit, si vous étiez fils de roi, vous n’étiez pas fils de reine,vous n’étiez que le bâtard d’Angoulême.
– J’étais jeune, j’étais fou d’amour, murmura d’Angoulême,embarrassé.
Comme s’il n’avait pas entendu, Pardaillan continua, de sa voixglaciale :
– Aujourd’hui, vous voulez dérober, Dieu sait par quelsmisérables moyens, ce trône que j’eusse conquis pour vous, au grandjour à la pointe de mon épée. Or, je suis engagé d’honneur à ledéfendre. Vous allez donc me trouver sur votre chemin. Dès cetinstant nous sommes ennemis. Et dites-vous bien, monsieur, que pouratteindre votre but, il vous faudra me passer sur le corps.
Il se leva, assujettit le ceinturon d’un geste machinal, et,avec un de ces sourires aigus comme il en avait parfois, ens’inclinant galamment, comme un homme qui prend congé :
– Nous voici donc, une fois de plus, aux prises, madame. Lalutte d’autrefois, si terrible, si acharnée qu’elle fut, neparaîtra qu’un inoffensif jeu d’enfant, comparée à celle qui vientde s’ouvrir, laquelle sera la lutte finale, suprême, attenduqu’elle ne pourra se terminer que par la mort de l’un de nous.
Il ne menaçait pas, il ne semblait même pas donner unavertissement sérieux. Il constatait simplement. Et il constataitd’une manière si souverainement détachée qu’il semblait que, quantà lui, il n’accordait qu’une médiocre importance à cette luttequ’il proclamait lui-même suprême et qui ne pouvait se terminer quepar la mort d’un des deux adversaires. Et, après avoir fait cetteconstatation, simplement, comme la chose la plus naturelle dumonde, il conseilla :
– Puisqu’il est inéluctable que l’un de nous doit tuerl’autre, croyez-moi, tuez-moi… tuez-moi bien, pendant que vous metenez.
– Le conseil est bon, déclara froidement Fausta, et je lesuivrai.
– Appelez donc vos assassins, qui doivent être apostés parlà, quelque part, et finissons-en, défia Pardaillan, déjàhérissé.
– Asseyez-vous d’abord, chevalier, invita gracieusementFausta. Et elle expliqua :
– Vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire, et je vousai écouté avec toute l’attention que vous méritiez. À mon tour, jevoudrais vous dire quelques mots.
– Comment donc, princesse, consentit Pardaillan, autant demots qu’il vous plaira. Et croyez bien que moi aussi je saurai vousécouter avec toute l’attention que vous méritez.
Il reprit place dans son fauteuil, se renversa sur le dossier,croisa la jambe, et il attendit, l’air profondément attentif. Ilétait impossible de montrer plus d’assurance calme, plus deconfiance apparente. En réalité, il se tenait plus que jamaisl’esprit en éveil et il se disait : « Elle médite quelquecoup de traîtrise. Mais quoi ? » Quand elle le vitinstallé, Fausta reprit, en gardant son air gracieux :
– Ce que j’ai à vous dire ne sera pas long. D’abord, sachezqu’il n’y a pas d’assassins apostés à votre intention ici. Et vousme connaissez assez pour savoir que si je vous le dis, vous pouvezme croire.
– Je vous crois, madame, dit sérieusement Pardaillan,puisque vous le dites. Mais vraiment, vous me voyez tout ébahi,car, soit dit sans reproche, vous ne m’avez pas habitué à tant demagnanimité.
Et en lui-même :
« Oh ! diable, voilà qui devient tout à faitinquiétant ! »
– Il n’y a là aucune magnanimité de ma part, reprit Faustaqui se fit grave. Vous m’avez donné un conseil que je jugeexcellent et que je suis toujours résolue à suivre. Seulement, jen’ai pas besoin d’assassins pour cela. Je ferai ma besognemoi-même.
– Je me disais aussi… railla Pardaillan. Et en lui-même, ilajouta :
« Attention, chevalier, c’est le moment ! Mais,mordiable, quel coup de Jarnac médite-t-elle ?…
Il avait toujours son air détaché. Cependant, d’instinct, il seredressa dans son fauteuil, attira la rapière entre ses jambes. Etses narines palpitaient, comme s’il avait cherché à découvrir parl’odeur ce coup de traîtrise qu’il sentait dans l’air et quiéchappait à son œil si perçant, à son ouïe si fine.
– Cette fois-ci, la lutte ne sera pas longue entre nous,Pardaillan, continuait Fausta.
Avec un sourire livide, elle leva lentement la main droite,comme pour mieux la montrer à Pardaillan, plus que jamais sur sesgardes, et elle acheva :
– Pour vous rejeter au néant, il suffira d’un coup de cettemain, un seul coup, comme ceci.
Elle ferma le poing sur le manche d’un poignard imaginaire. EtPardaillan, qui suivait tous ses mouvements avec une attentionaiguë, bien qu’elle n’eût aucune arme dans ce poing qu’ellebrandissait d’un air menaçant, se replia sur lui-même, se tint prêtà bondir, à parer. Elle leva le poing fermé un peu plus haut, et,comme si elle portait un coup furieux, elle l’abattit à toute voléesur le coin d’une petite table qu’elle avait à sa droite.
Au même instant, devant elle et devant Charles d’Angoulême,effaré, la partie du plancher où se trouvait le fauteuil danslequel Pardaillan était assis s’écroula brusquement. Un instant,plus rapide que l’éclair qui déchire la nue, on aperçut les braslevés du chevalier qui cherchait instinctivement à se raccrocher.Puis tout disparut : Pardaillan et l’énorme fauteuil. Et onentendit un cri sourd.
Livide, échevelé, le duc d’Angoulême se leva précipitamment. Etregardant d’un air égaré ce trou noir qui béait devant lui, ilrâla :
– Qu’avez-vous fait !…
– J’ai terminé la lutte avec le seul homme qui pouvait nousfaire perdre la partie que nous avons engagée. Et du même coup,j’ai gagné cette partie, prononça froidement Fausta.
– C’était mon ami… mon meilleur ami… sanglota le duc.
– C’était l’époux de mon cœur, dit Fausta avec une infinietristesse. Et se ressaisissant aussitôt, d’une voix froide,implacable :
– Et pourtant, je l’ai frappé…
– Courons, madame, supplia le duc, peut-être est-il encoretemps…
– Inutile, duc, M. de Pardaillan est mort !prononça Fausta d’une voix funèbre.
Il nous faut dire maintenant ce que faisait Stocco, dans la courdu somptueux hôtel que Concini avait acheté au seigneur deLiancourt, qu’il avait agrandi et embelli et qui était situé rue deTournon… à deux pas du palais de Marie de Médicis. Pour cela, ilest nécessaire que nous le reprenions au moment où nous l’avonslaissé, suivant Odet de Valvert, à Fontenay-aux-Roses, non loin dela maison de la mère Perrine, où se rendait Muguette montée sur sonâne Grison. Ce retour en arrière sera d’ailleurs bref.
Comme Odet de Valvert, Stocco avait entendu les paroles de lajeune fille qui, parlant de la petite Loïse, l’avait appelée« ma fille ». Comme Odet de Valvert, l’espion de Léonoras’était mépris sur le sens réel de ces paroles et, comme lui, lesavait prises au pied de la lettre. Tout d’abord, il en avait étéquelque peu éberlué. Puis il avait ricané :
– Per la Madonna, fiez-vous donc auxapparences ! Cette fille, à qui l’on eût donné l’absolutionsans confession, cette vertu farouche a une fille ! C’est àpouffer de rire ! Et dire que j’ai été assez niais pour melaisser prendre à ses grands airs ! Je n’ai pas été le seul,il est vrai ! N’importe, je n’aurais pas dû être dupe, moi quiconnais les damnées femelles. Or çà, elle a donc un amant ?…Qui peut bien être l’heureux coquin possesseur de ce morceau de roiet père de cette petite Loïse ?…
Et, secoué par un rire mauvais :
– Et l’illustre signor Concini !… Quelle tête il va mefaire, quand je lui apprendrai la nouvelle !… Car je la luiapprendrai… Pour tout l’or du monde, je ne voudrais pas me priverde ce plaisir. Cristo Santo ! je n’ai pas si souventl’occasion de me faire une pinte de bon sang !…
Tout en se réjouissant ainsi de la cruelle déconvenue qu’ilallait infliger à son maître, Stocco suivait toujours. Brin deMuguet était entrée. Odet de Valvert avait voulu voir et entendre,et il s’était glissé le long de la haie qui clôturait la petitemaison. Stocco avait voulu voir et entendre, lui aussi. Il avaitfait comme Valvert. Seulement, comme il ne voulait pas se laissersurprendre par celui-ci, il avait eu soin d’aller se poster du côtéopposé.
Le hasard l’avait moins favorisé que Valvert : il setrouvait placé trop loin pour entendre la conversation des deuxfemmes que nous avons rapportée en son temps. Mais s’il n’entenditpas ce qui fut dit, il vit assez bien à travers les jours de lahaie. Il vit si bien qu’il se dit :
« Elle adore sa fille !… » Et pensif :« C’est bon à savoir… Qui sait si on ne pourra pas tirer partide cet amour de la mère pour son enfant ?… »
Et son esprit, naturellement porté au mal, se mit à travaillersans arrêt sur cette découverte qu’il venait de faire et qui luiparaissait particulièrement intéressante. D’ailleurs, il ruminaitlà-dessus sans intention précise, uniquement poussé par ce besoinimpulsif de faire le mal qui anime les natures essentiellementmauvaises.
Odet de Valvert était parti, comme nous l’avons dit. MaisStocco, qui d’ailleurs n’avait pas pu s’apercevoir de ce départ,était resté à son poste. Il y était resté jusqu’à ce que la nuittombant, il avait vu la mère Perrine cadenasser les portes, tendreles chaînes. Il avait compris que la petite bouquetière passeraitla nuit dans la maison. Alors il était parti à son tour.
Il n’était pas allé bien loin. Il s’était mis en quête d’uneauberge où il pût se restaurer un peu : il n’avait rien prisdepuis le matin. Il avait fini par découvrir ce qu’il cherchait etil avait rapidement expédié un modeste repas copieusement arrosépar deux pots d’un petit vin du pays, aigrelet et piquant àsouhait. Après quoi, il était revenu se poster devant la maisonfleurie. Il s’était enroulé dans son manteau et il s’étaitphilosophiquement étendu dans le fossé.
Il faut croire qu’il avait de sérieuses raisons de ne pas lâcherla jeune fille, puisque, pour être sûr de ne pas la manquer à sondépart, il ne reculait pas devant une nuit passée à la belleétoile. Il est vrai que le temps était très doux et il est probablequ’il en avait vu d’autres.
Le lendemain matin, à la pointe du jour, il avait assisté audépart de Muguette qui emportait deux grands paniers chargés defleurs. Il vit la petite Loïse qui, pendue au cou de « samaman Muguette », ne voulait plus se séparer d’elle etpleurait à chaudes larmes. Il entendit Muguette qui consolaitl’enfant en lui promettant :
– Ne pleure pas, ma mignonne, je reviendrai jeudi matin.Stocco comprit qu’elle ne mentait pas dans l’intention d’apaiserl’enfant. La promesse était très sérieuse, car la jeune filleajouta cette recommandation, qui s’adressait à la robustepaysanne :
– N’oubliez pas, ma bonne Perrine, de tenir prête maprovision de fleurs, car je n’aurai que quelques minutes à passerici. Juste le temps de permettre à Grison de souffler.
« Va bene, se dit Stocco, elle reviendra jeudimatin. Je n’ai pas besoin d’en apprendre davantage. Je peux filer,maintenant. »
Et, avec une grimace de jubilation, il se félicita :
« Per la santa Madonna, voici une journée et unenuit qui me rapporteront pour le moins cinq cents pistoles. Ce qui,joint aux cinq cents pistoles que le signor Concini me doit déjà,fera mille pistoles ou dix mille livres !… »
Ayant fait cette réflexion agréable pour lui, il profita de ceque Muguette s’attardait pour prendre les devants. Il rampa dans lefossé jusqu’à ce que, se sentant hors de vue, il sautât sur laroute. Il partit alors d’un pas allongé, sans plus s’occuperd’elle. De retour à Paris, il s’en alla tout droit rendre compte àLéonora Galigaï. Il lui raconta tout ce qu’il avait vu et entendu,sans rien lui cacher. Seulement, il ne fit pas le moindrecommentaire et garda pour lui les réflexions qu’il avait pufaire.
Léonora l’écouta avec la plus grande attention. Quand il eut dittout ce qu’il avait à dire, et ce fut vite fait, elle se plongeadans une longue méditation. À quoi songeait-elle ainsi ?Stocco, qui la dévisageait de ses yeux de braise, n’aurait su ledire : Léonora, comme Fausta, savait, quand elle le voulait,montrer un visage indéchiffrable. Quand elle eut fini de réfléchir,elle laissa tomber négligemment :
– Tu peux rendre compte de ta mission à Concino.
Stocco, qui la connaissait bien, interrogea avec sa familiariténarquoise :
– Que faudra-t-il lui dire, signora ?
– Tout ce que tu m’as dit, autorisa Léonora. Et sans lamoindre intention d’ironie :
– Il ne faut pas mentir à Concino, ajouta-t-ellegravement.
La recommandation, qui était en contradiction flagrante avec sesagissements courants, amena un sourire gouailleur sur les lèvres deStocco. Mais il se garda bien de faire la moindre observation.
– Seulement, reprit Léonora du même air détaché, tu ne luirendras compte que mercredi matin.
Cet ordre fit faire la grimace à Stocco. Et cette fois, il sepermit une observation :
– Signora, dit-il, voici plus de huit jours que monseigneurattend, et il commence à s’impatienter.
Et, laissant percer le bout de l’oreille :
– Et puis, corpo di Cristo, je ne serais pas fâchéde toucher les cinq mille livres qu’il m’a promises, moi !
– Concino, fit tranquillement Léonora, ne mourra pas pouravoir attendu deux jours de plus. Quant à toi…
Elle allongea la main vers un tiroir, y prit une bourseconvenablement garnie, et la lui mit dans la main enachevant :
– … Voici qui te permettra d’attendre patiemment lepayement de tes cinq mille livres.
Stocco, qui n’avait peut-être fait son observation que pourprovoquer ce geste de générosité, fit prestement disparaître labourse. Satisfait, il s’inclina et complimenta :
– Vous êtes la générosité même, signora, et c’est plaisirvraiment de travailler pour vous.
– J’ai besoin de ces deux jours, moi, expliqua Léonora avecun sourire sinistre.
Et, sans élever la voix, en le fixant avec une insistancesingulièrement éloquente :
– Ne va pas l’oublier, surtout.
– Je n’aurai garde, rassura Stocco. Et, enlui-même :
« Ah ! poveretta, je ne voudrais pas êtredans la peau de la petite bouquetière. »
Il n’oublia pas la recommandation, en effet. Au jour fixé, iln’oublia pas non plus d’aller voir Concini. Mais il arriva rue deTournon au moment où celui-ci attendait la visite de Fausta et illui fallut attendre. Puis, après le départ de Fausta, il avaitguetté la sortie de Pardaillan, non pas – nous croyons l’avoir dit– qu’il s’intéressât à Pardaillan, mais simplement parce qu’ilcraignait pour lui-même les suites mortelles que pouvait avoir satrahison au cas où, le chevalier se laissant surprendre, elleaurait été découverte.
Nous avons dit que tout s’était terminé au mieux pour lui. Maispendant qu’il demeurait sur le seuil de la porte. Concini étaitretourné dans son cabinet où nous le suivrons en attendant Stoccoqui ne tardera pas à l’y rejoindre.
Concini était d’une humeur massacrante. On se doute bien que lavisite de Fausta et le résultat plutôt fâcheux pour lui qu’avait eucette visite étaient pour quelque chose dans l’exaspération qu’ilmontrait. Cette exaspération s’augmentait encore d’un autre motifaussi important à ses yeux : ne prévoyant pas, et pour cause,les terribles révélations de la redoutable visiteuse, il avaitautorisé Léonora à assister, invisible, à cet entretien. Léonoraavait ainsi appris des choses qu’elle ne soupçonnait même pas. Ensoi, le fait n’avait aucune importance. Il savait bien, parbleu,qu’il pouvait compter sur sa femme. Mais il connaissait aussil’esprit exceptionnellement ombrageux de la terrible jalouse. Et ilse disait, non sans raison, qu’une explication était inévitableentre eux, attendu que Léonora l’exigerait. Pour tout dire, ilentrevoyait la scène de ménage, plus violente que jamais. Et cetteperspective, peu agréable, en effet, l’irritait et l’assommaitd’avance.
Il ne se trompait pas d’ailleurs. Dès le départ de Fausta,Léonora était entrée dans le cabinet et elle s’était assise, biendécidée à ne pas bouger de là avant d’avoir eu cette explicationque redoutait Concini. Et le coude sur la table, la tête dans lamain, elle s’était enfoncée dans des réflexions profondes,sinistres, si on en jugeait par l’expression effrayante de saphysionomie.
Ainsi qu’il s’y attendait, Concini la trouva là. Il entra commeun furieux, l’air mauvais, agressif, et se mit à marcher de long enlarge d’un pas violent. L’œil courroucé, la lèvre amère, il pritles devants et, tout de suite, il attaqua :
– Eh ! bien, vous avez entendu votre illustrissimesignora Fausta ? Que l’enfer l’engloutisse !… Ah !je vous fais mon compliment, madame !… Ah ! Dioporco, la jolie négociation que vous aviez entrepriselà ! Une alliance avec Fausta, disiez-vous, devait avoir lesrésultats les plus féconds, les plus merveilleux pour nous !…Christaccio ! il est fameux le résultat !… Mevoici avec un ennemi de plus sur le dos… et quel ennemi !…
Il parla longtemps ainsi, avec une mauvaise foi froidementcalculée, l’accablant de reproches violents qu’il savaitparfaitement injustifiés.
Elle l’écoutait de son air profondément sérieux. Ses yeuxlumineux le couvaient d’un regard de tendresse passionnée, maiselle n’eut pas un mot, pas un geste pour interrompre le flux desrécriminations et des reproches immérités. Elle savait que tout cequ’il disait n’avait qu’un but : l’empêcher de dire, elle, cequ’elle avait à dire, en faisant dévier la discussion. Et elle lelaissait aller, sachant bien qu’il finirait par s’arrêter toutseul. Ce fut ce qui arriva, en effet. Ne rencontrant pas la moindrecontradiction, Concini se trouvant bientôt à bout d’arguments,obligé de se taire.
Alors, elle parla à son tour. Et, sans colère, lentement,froidement :
– Vous ne m’aviez jamais dit, Concini, que vous aviez eu unenfant avant notre mariage, dit-elle.
Concini se vit acculé à l’explication redoutée. Ils’emporta :
– Sangue della Madonna, pourquoi vous l’aurais-jedit ?… Quand je vous ai épousée, vous saviez, j’imagine, queje n’étais pas un coquebin ayant encore sa fleurd’innocence !… Votre insupportable jalousie va-t-elle semettre maintenant à fouiller ma vie de garçon, pour me reprocherdes fredaines, qui datent d’une époque où nous ne nous connaissionsmême pas ?…
Léonora ferma les yeux et frissonna douloureusement. Sa jalousieféroce ne pouvait même pas supporter l’allusion à des écarts quiétaient antérieurs à son mariage avec Concini. Et elle avouafranchement :
– C’est vrai, mon Concinetto, je t’aime tant que je suisjalouse, même de ce que tu as pu faire avant de me connaître. Maistu me rendras cette justice, que je ne t’ai jamais fait aucunreproche sur ce passé qui ne m’appartient pas, je le reconnais.
– Alors, n’en parlons plus, trancha brutalement Concini, etsurtout ne m’assommez pas de vos reproches.
– Ce que je vous reproche, Concino, c’est de m’avoir cachéune chose aussi grave : la naissance d’un enfant de vous et deMaria… De Maria ! qui l’eût dit ?…
– Eh ! Christaccio ! gronda Concini,pourquoi vous en aurais-je parlé, puisque cette enfant estmorte !
Il s’était arrêté devant elle, comme pour la narguer. Elle seleva lentement, posa la main sur son bras qu’elle serra avec force,et l’enveloppant des magnétiques effluves de son regard de flamme,d’une voix sourde, elle murmura :
– Êtes-vous bien sûr qu’elle est morte, Concino ?
Concini tressaillit : un sinistre pressentiment s’abattitlourdement sur lui. Mais se secouant :
– Parbleu ! fit-il avec force.
– Et moi, gronda Léonora d’une voix plus basse et enresserrant son étreinte, et moi, je te dis que tu te trompes,Concino : elle n’est pas morte !
– Allons donc ! railla Concini qui s’efforçait dedemeurer incrédule, mais qui se sentait frissonner malgré lui.
– Tu te trompes répéta Léonora avec une effrayanteassurance. Et s’animant d’une voix ardente, mais si basse, qu’ildut se pencher sur elle pour entendre :
– Insensé ! on voit bien que tu ne connais pas lasignora comme je la connais, moi !… Si elle t’a parlé de lanaissance de cette enfant, si elle t’a menacé de divulguer cettenaissance et de déchaîner cet affreux scandale qui peut nousbalayer tous, c’est qu’elle sait que l’enfant existe, elle sait oùla trouver, elle.
– C’est impossible ! frémit Concini. Landry Coquenardn’était pas un traître alors. Je suis sûr qu’il a exécuté mesordres.
– Ce Landry Coquenard s’est avisé d’avoir des scrupules etde faire baptiser l’enfant avant de la noyer. Tu ne savais pascela, toi. La signora le savait, elle. Et moi, je te dis que ceLandry Coquenard a poussé ses scrupules jusqu’au bout : aprèsavoir arraché l’enfant aux éternels tourments du purgatoire en luifaisant administrer le baptême, il l’a également arraché à la mort.Ceci est aussi vrai qu’il est vrai que le jour nous éclaire. Ettiens, une autre preuve.
La signora t’a promis de garder ton secret et de ne pas seservir de l’arme formidable qu’elle a entre les mains. Elle ne mentjamais, la signora. Mais elle a des manières à elle de dire lavérité. Pourquoi t’a-t-elle fait cette promesse rassurante qu’elletiendra à sa manière ? Parce que ce n’est pas elle quidéchaînera le scandale, c’est l’enfant qu’elle aura armée etqu’elle lâchera sur toi. Et ceci, si tu veux bien réfléchir, estautrement formidable que si la signora agissait elle-même :toutes les âmes sensibles se mettront du côté de l’enfant qui sedressera en justicier devant son père et sa mère… le père et lamère dénaturés qui ont voulu la meurtrir.
– Diavolo ! diavolo ! murmura Concinitout pâle et en tortillant nerveusement sa moustache, quefaire ?
Une lueur de triomphe passa dans les yeux noirs de Léonora. Etavec une expression d’implacable résolution, elleprononça :
– Chercher cet enfant, la trouver, la saisir. Je m’encharge. J’ai des soupçons, de vagues indications au sujet de cetteenfant. Si je ne me suis pas trompée, mes recherches ne seront paslongues. Avant quarante-huit heures, elle sera en notrepouvoir.
– Et quand nous la tiendrons, rayonna Concini déjà rassuré,nous saurons bien l’empêcher de parler ! C’est une excellenteidée, cara mia !
Elle vit qu’il n’avait pas compris. Elle ne broncha pas, elleapprouva doucement :
– C’est cela, Concino, nous saurons l’empêcher de parler,nous ! Et le fascinant du regard, avec un sourire terrible,une lenteur effroyable, elle insinua :
– Mais rappelle-toi, Concino, qu’il n’y a que les morts quine parlent pas.
Cette fois, Concini ne pouvait pas ne pas comprendre. Il recula,livide, hagard, épouvanté.
Elle, elle le tenait toujours sous la puissance de son regard defeu, s’efforçant de faire passer en lui cette volonté de meurtrequi était en elle. Concini ne se débattit pas longtemps. Il y eutentre eux une minute de silence formidable, au bout de laquelle ilcapitula.
– Que dira la mère ? fit-il d’une voix sourde,étranglée. Car enfin, nous ne pouvons pas lui laisser ignorer…
– Je me charge de Maria, interrompit vivement Léonora. Jelui parlerai. Je lui ferai comprendre.
Concini eut une suprême hésitation. Et jetant bas, brusquement,les derniers scrupules, il consentit :
– Je m’en rapporte à toi.
C’était la condamnation à mort de sa fille qu’il prononçait là,et il le savait bien. Mais ne l’avait-il pas pareillement condamnéele jour où elle était venue au monde ? Seulement, cettefois-ci, c’était sa femme qui se chargerait d’exécuter la sentence.Elle ne montrerait pas, elle, les mêmes scrupules qu’avait montrésce sacripant de Landry Coquenard.
Léonora enregistra l’ordre de mort d’un léger mouvement de tête.Un sourire livide glissa sur ses lèvres. Ce fut la seulemanifestation de joie de la victoire qu’elle venait de remportersur lui qu’elle se permit.
Comme si de rien n’était, elle reprit, et cette fois sa voixvibra comme une trompette guerrière :
– Je me charge également de la signora. Laisse-la faire,Concino, je suis là, moi, et elle ne me fait pas peur !… Ellebaisse, d’ailleurs, la signora : son histoire de scandaleétait bien imaginée, mais n’est plus à redouter pour nous, puisquenous y avons paré. Le reste n’est que pauvreté. Son histoire avecAngoulême, n’est que le recommencement de ce qu’elle a fait avecGuise. Cela ne lui a guère réussi pourtant. Oui, décidément, ellebaisse… Laisse-la faire, laisse-les faire : Fausta, Angoulême,Guise, Condé, Luynes, tous, laisse-les faire tous, te dis-je…Puisqu’il s’agit de ton bonheur et de ta vie, je me sens de tailleà leur tenir tête à tous et à les battre les uns après les autres.Laisse-les faire, ce trône qu’ils convoitent, ils ne l’auront pas…Il t’appartient… Tu l’auras.
Dans un geste de passion, elle lui jeta les bras autour du cou,l’étreignit avec frénésie, plaqua un baiser violent sur ses lèvreset le lâchant :
– Je vais voir Maria, dit-elle.
Et lente, silencieuse, elle se retira sans bruit, pareille à unêtre des ténèbres qui retourne à ses ténèbres.
Et, en glissant dans l’ombre d’un couloir, ellesongeait :
« Stocco m’a dit que cette petite bouquetière que Concinoaime, s’en va tous les matins porter des fleurs à l’hôtel deSorrientès où elle reste de longs moments… plus longtemps qu’il neconvient à un marchand venant de livrer sa marchandise… J’ignoraisalors que la signora et la duchesse de Sorrientès ne sont qu’uneseule et même personne, et je n’avais pas prêté à ce détaill’attention qu’il mérite… Aujourd’hui, je sais… Et je me demandepourquoi la signora, qui ne fait jamais rien sans bonnes raisons,attire ainsi cette jeune fille chez elle ?… Pourquoi ?…Si c’était elle, pourtant, la fille de Maria et de Concini ?…Oui, si c’était elle ! »
Son esprit toujours en éveil parti sur cette piste, elle ne lalâcha plus, la tourna dans tous les sens. Mais elle avait aussi sonidée de derrière la tête qu’elle ne lâchait pas non plus et àlaquelle elle revint en se disant :
« Il faudra que j’éclaircisse cela… En attendant, j’aipromis à Concino que sa fille serait en notre pouvoir dansquarante-huit heures. Eh bien, sa fille, ce sera la petitebouquetière. Elle ne l’est peut-être pas, mais ceci importe peu.L’essentiel est qu’il le croie, lui, et qu’il agisse comme il estconvenu… Ainsi serai-je débarrassée d’elle. »
Elle réfléchit encore un instant, et avec cette froiderésolution qui la faisait si redoutable, elle trancha :
« Il le croira… Et il agira. »
Après le départ de Léonora Galigaï, Concini demeura plongé dansune longue, une profonde rêverie. Songeait-il à sa fille dont, pourla deuxième fois, il venait de décider le meurtre ? Était-ilaux prises avec sa conscience en révolte qui protestait contre lahideur du forfait prémédité ? Ou bien, calculait-il comments’accomplirait ce forfait ? Ayant longtemps rêvé, Concinirésuma sa rêverie par ces mots, qu’il mâchonna d’une voix ardente,bouleversée de passion :
– Le trône !… Oui, pour le voler, ce trône auquel jen’ai pas droit je briserai impitoyablement tout ce qui me feraobstacle. Malheur à celui qui le possède !… Malheur à ceux quivoudront me le disputer !… Du sang, encore du sang, toujoursdu sang !… c’est à travers des flots de sang que je mefrayerai un chemin jusqu’à lui !… C’est sur des monceaux decadavres entassés, qui me serviront de marchepied, que je mehisserai jusqu’à lui !… Et quand je le tiendrai enfin, cetrône volé… oui, volé dans le sang et la boue… quand je letiendrai… ah ! comme je le donnerai de grand cœur pour unbaiser d’amour de cette Muguette qui me résiste !…
Voilà à quoi songeait Concini qui venait d’autoriser le meurtrede sa fille. Ainsi, c’était à Muguette qu’il pensait. À Muguette,dont la résistance exaspérait sa passion, à ce point qu’il n’eûtpas hésité à sacrifier pour ce trône qu’il rêvait, selon sespropres mots, « de voler dans le sang et dans la boue ».Car il était effroyablement sincère dans son effroyable passion. Etil ne se doutait pas que Muguette c’était sa fille, dontl’implacable Léonora venait de lui arracher la condamnation. Safille à laquelle il ne pensait déjà plus.
Ce nom de Muguette qu’il venait de prononcer le ramena ausentiment de la réalité. Il gronda d’une voix impatiente :
– Que fait donc ce sacripant de Stocco ? Et il frappaviolemment sur un timbre.
Quelques instants plus tard, Stocco était introduit. Il vint secourber devant Concini, dans un de ces saluts exorbitants dont ilavait le secret. Et, sans attendre d’être interrogé, avec cettefamiliarité insolente et gouailleuse qu’il se permettait aussi bienvis-à-vis de son maître que de sa maîtresse, il prononça :
– Monseigneur, je viens vous réclamer les cinq mille livresque vous me devez.
Il est certain qu’en toute autre circonstance la demande ainsiformulée lui eût valu d’être jeté dehors avec, peut-être, un boncoup de poignard dans la gorge. Il est certain qu’il le savait etne s’y fût pas risqué. Mais il savait également, qu’enl’occurrence, il pouvait se permettre impunément tout ce qu’ilvoulait. Au reste, Concini ne se méprit pas sur le sens de cesparoles. Il comprit si bien ce qu’elles voulaient dire qu’il seleva d’un bond, et très pâle, secoué par un long frisson, d’unevoix qui haletait, il interrogea :
– Tu sais où je pourrai la trouver… la prendre ?
– Je sais cela… et bien d’autres choses aussi, annonçaStocco avec une fausse modestie.
Concini respira fortement comme allégé d’un poids énorme quil’oppressait. Stocco insinua :
– Je vous dis, monseigneur, que j’ai gagné mes cinq millelivres… et au-delà.
Comme Léonora, Concini comprit l’appel déguisé qu’il faisait àsa générosité. Il ne se fâcha pas plus qu’elle ne s’était fâchée.Il alla droit à un bahut, l’ouvrit d’un geste précipité. Le bahutcontenait plusieurs sacs à panse rebondie, correctement rangés. Ilprit le premier venu qui lui tomba sous la main, le jeta aux piedsde Stocco et gronda :
– Parleras-tu, maintenant ?
Stocco fut ébloui. À vue d’œil – et il s’y connaissait – ilestima que le sac contenait plus du double de ce que Concini luiavait promis. Vivement impressionné par la munificence de ce gestevraiment royal, il se courba avec un respect qui n’avait rien desimulé cette fois, et complimenta en toute sincérité :
– Le jour où vous serez roi, monseigneur, vous dépasserezpar la générosité tous les autres rois de la chrétienté, qui neseront que de vilains grippe-sous à côté de vous.
Ce disant, il se baissait et faisait disparaître le bienheureuxsac.
– Parle, parle donc, misérable ! s’emporta Concini,qui se rongeait les poings d’impatience.
– Ah ! pour le coup, vous voilà bien assassinéd’amour, monseigneur ! gouailla Stocco qui déjà s’étaitressaisi et revenait à son naturel. Sachez donc que je sais où vouspourrez prendre la petite bouquetière. Il ne tient qu’à vous, etce, pas plus tard que demain, de la cueillir à la douce, le plusfacilement du monde.
– Pourquoi demain ?… Pourquoi pas aujourd’hui ?…Tout de suite ?… Explique-toi, corpo diChristo ! Ne vois-tu pas que je bous ?
– Je le vois bien. Tudiable ! quelle ardeur,monseigneur… Il n’y a rien à faire d’ici demain. Et il estnécessaire que je vous dise avant tout des choses que vousignorez…
– Quelles choses ? Et pourquoi des choses ? Tun’en finiras pas. Il faut que je t’arrache les paroles duventre.
– Parce que ces choses vont peut-être vous faire changerd’idée, ricana Stocco. Ces choses seront peut-être le jet d’eaupuissant qui éteindra cette belle flamme de passion qui vousdévore. Et, avec un mauvais sourire, en le guignant endessous :
– Tenez-vous bien, monseigneur : ce que je vais vousapprendre va vous, paraître incroyable, extravagant, fantastique.Voici : cette belle inhumaine, cette perle de vertu, j’aidécouvert, moi, qu’elle a un enfant… Stocco s’attendait à produireun effet extraordinaire, avec cette révélation qu’il estimaitsensationnelle. Il s’était même promis, si on s’en souvient, de sefaire une pinte de bon sang en voyant la tête que ferait Concini.Et c’est pour cela qu’il l’observait en dessous, avec soninsupportable sourire gouailleur. L’effet qu’il produisit fut eneffet extraordinaire. Mais ce ne fut pas tout à fait celui qu’ilavait prévu. Et il n’eut pas lieu d’être satisfait. Encore moins derire.
Concini, qui s’était rassis, bondit. Un poignard à lame large,affilée, traînait sur sa table. Il le saisit d’un geste brusque,et, le poignard au poing, il sauta sur Stocco, le poing levé,livide, hérissé, secoué par un accès de fureur terrible. Et d’unevoix rauque, il gronda :
– Misérable drôle !… Tu dis ?… Répète ?…
Stocco comprit que sa vie ne tenait qu’à un fil. Le sourire sefigea sur ses lèvres. Il était brave. Pourtant, il reculaprécipitamment en songeant :
« Diavolo, ceci n’est plus dejeu !… »
Et tout haut :
– Sur ma part de Paradis, je vous jure, monseigneur, que jene dis que la vérité pure !… J’ai vu, j’ai entendu. Et simonseigneur veut bien m’écouter un instant, il verra que je ne menspas.
Il était sincère, c’était évident, Concini le comprit. Il fit uneffort puissant, réussit à se maîtriser à peu près, et d’une voixqui tremblait encore :
– Parle, dit-il, mais fais attention à ce que tu vasdire.
– Puissé-je être foudroyé et damné jusqu’à la consommationdes siècles si je mens seulement d’un mot, jura Stocco avec la mêmesincérité.
Et il raconta brièvement ce qu’il avait vu et entendu. Le coupfut rude pour Concini. Il grinça, écuma, et ne sachant sur quipasser sa fureur, il lança le poignard à toute volée à travers lapièce. Et il se mit à marcher avec agitation.
Stocco l’observait du coin de l’œil. Il n’avait plus envie derire. Il se disait :
« Che furioso ! che furioso ! J’ai biencru que ma dernière heure était venue ! Diobirbante ! quand il aime, il aime bien, le signorConcini ! Mais ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est quecela lui passe aussi vite que cela lui vient. Cette fille pourlaquelle, tout à l’heure, il m’aurait saigné comme un poulet,peut-être ne voudra-t-il plus en entendre parler demain. Enattendant, je voudrais bien savoir, moi, si la pilulepassera. »
Oui, pour nous servir de l’expression railleuse de Stocco, siamère qu’elle fût, « la pilule finit par passer ».Concini se calma. Et, comme dans le sentiment qu’il éprouvait pourBrin de Muguet, il entrait plus de désir brutal que d’amour réel,la révélation de Stocco, loin de le refroidir, ne fit qu’exaspérerdavantage ce désir. Il finit par se dire :
« Eh bien, quoi ! Cette fille a eu un amant… plusieursamants peut-être. Et après ? Est-ce une raison pour que jerenonce à elle ?… Eh ! non, Christacciomaledetto ! Elle sera à moi après avoir été à d’autres,voilà tout. Ce n’est pas la première fois que pareille aventurem’arrivera. Mes maîtresses n’étaient pas toutes des anges de puretéquand je les ai possédées… Il s’en faut de beaucoup. »
Il revint à Stocco qui attendait son bon plaisir, et ilinterrogea :
– Tu es sûr que cette fille ira demain matin àFontenay-aux-Roses ?
– Je suis sûr qu’elle a promis d’y venir, répondit Stoccosur la réserve.
Et il ajouta :
– Elle y va pour chercher les fleurs dont elle faitcommerce. Et comme je la sais commerçante sérieuse et avisée, j’aitout lieu de croire qu’elle ne manquera pas d’y aller.
– C’est probable, en effet. Demain matin, avant elle,j’irai à Fontenay-aux-Roses. Tu m’accompagneras, décidaConcini.
– Monseigneur ne renonce pas à elle ? interrogeaStocco à son tour.
– Pourquoi renoncerais-je ? s’étonna sincèrementConcini. Ah ! oui, à cause de ce que tu m’as appris ?
Et froidement :
– Je ne suis jaloux de mes maîtresses que tant qu’ellessont miennes. Je ne m’occupe jamais de ce qu’elles ont pu faireavant d’être à moi. Pas plus que je ne m’occupe de ce qu’elles fontaprès, quand nous nous sommes séparés.
– Et bien vous faites, monseigneur, approuva Stocco, quiretrouva son sourire. Oserai-je vous demander ce que vous comptezfaire ?
– Rospignac et ses hommes m’accompagneront, sourit Concini.Demain matin, j’enlève la belle. Demain soir, elle sera à moi.
– De force ?
– S’il le faut.
– Ne préféreriez-vous pas la voir se donner de son pleingré ?
– Je crois bien, per Bacco !… Mais ceci meparaît trop beau.
– Eh bien, triompha Stocco, je me charge, moi, de réaliserce qui vous paraît trop beau, monseigneur ! Je me charge derendre la belle souple comme un gant. Pas d’enlèvement, pas deviolence inutile. Elle viendra d’elle-même vous trouver où vous luidirez d’aller, et elle se montrera docile à toutes vos volontés.Voilà ce que je me fais fort d’obtenir si vous me laissez faire,monseigneur.
Il parlait avec tant d’assurance que Concini ravi,s’écria :
– Per Dio ! si tu fais cela, je te tiens pourplus sorcier que Lorenzo, le sorcier du pont au Change !
Et, avec une ardente curiosité :
– Comment t’y prendras-tu ?
– De la façon la plus simple du monde, monseigneur. Écoutezplutôt, vous verrez qu’il n’est nullement besoin desorcellerie.
Et Stocco expliqua à Concini comment il entendait s’y prendrepour rendre Muguette « souple comme un gant ». Et le planqu’il développa parut si admirable à Concini qu’il l’accepta sanshésiter une seconde, avec enthousiasme. Et ilcomplimenta :
– Tu es homme de génie, Stocco. Si je réussis…
– Vous réussirez, monseigneur, affirma Stocco avec la mêmeassurance.
– Ma foi, je le crois, rayonna Concini. Si je réussis, jete donne dix mille livres.
– Préparez vos pistoles, exulta Stocco dont les yeuxflambaient, demain soir, elles seront à moi !
– Et toi, congédia Concini, va-t’en tout préparerlà-bas.
– J’y cours, monseigneur ! répondit Stocco quis’inclina et sortit vivement.
Il s’en fut au petit hôtel Concini. Lorsqu’il y arriva, Léonorase disposait à aller au Louvre voir Marie de Médicis, qu’elleappelait familièrement Maria, quand elle en parlait avec son époux.Elle retarda son départ de quelques minutes, pour entendre lerapport de Stocco, qui la mit au courant de ce qui venait d’êtredécidé entre Concini et lui. Quand il eut achevé, elle prononçaavec une tranquillité sinistre :
– C’est bien, va exécuter les ordres de Concini.
Stocco la quitta. Un mauvais sourire aux lèvres, il sedisait :
« Je ne sais pas ce qu’elle est en train de machiner, maisje ne voudrais pas être à la place du signor Concini. Elle va luijouer un de ces méchants tours, comme elle seule sait les inventer.Pas de chance, décidément, le pauvre signorConcini ! »
Vers le soir, il franchissait la porte Saint-Michel ets’engageait dans la rue d’Enfer. Il était à cheval et il escortaitune litière, vide d’ailleurs, que conduisait un palefrenier. Ils’en allait vers Fontenay-aux-Roses sans trop de hâte. De temps entemps, il se retournait, tendait l’oreille, fouillait la route duregard derrière lui, comme s’il attendait quelqu’un. Cela dura àpeu près une heure. Au bout de ce temps, il entendit le bruit d’unecavalcade derrière lui. Il s’arrêta pendant que la litière videpoursuivait son chemin.
C’était Concini qui arrivait. Rospignac se tenait à sa gauche.Derrière eux, Eynaus, Longval, Roquetaille et Louvignac. Cesmessieurs menaient grand bruit et se montraient d’une gaieté fortbruyante, encouragés qu’ils étaient par Concini qui paraissaitlui-même de très joyeuse humeur. De l’expédition qu’ils allaientfaire, ils ne disaient pas un mot. Il est évident que Concini avaitjugé inutile de les mettre au courant. La preuve en est que, Stoccoétant venu se placer à sa droite, il se contenta d’échanger aveclui un regard d’entente et continua de bavarder de chosesindifférentes, sans lui poser la moindre question.
La nuit commençait à tomber quand ils arrivèrent tous àFontenay-aux-Roses. Stocco les conduisit à cette auberge où ilétait venu souper le dimanche précédent. Ils y passèrent la nuit.Le lendemain matin, à l’aube, ils repartirent tous. Ils avaientlaissé leurs chevaux à l’auberge. La litière, dont le conducteurmenait en main un cheval tout sellé, les suivait. Ils allèrentainsi jusqu’à la maison de la mère Perrine où tout paraissaitencore endormi. Ils se dissimulèrent derrière des haies, devantl’entrée de la maison.
Vers six heures du matin, la mère Perrine vint ouvrir la portequi donnait accès au jardin. Elle parut un instant sur le seuil,jeta un coup d’œil sur le chemin de côté, par où devait venir Brinde Muguet, et rentra tranquillement chez elle : sans douteétait-il encore trop tôt pour que la jeune fille pût arriver, et,sans méfiance, bien que la maison fut isolée, elle n’avait même passoupçonné la présence, derrière les haies, de la litière et de ceuxqui surveillaient sa maison.
Dès qu’elle fut rentrée, Stocco sortit de son trou. Eynaus etLongval le suivirent. Tous les trois, ils entrèrent délibérémentdans le jardin. Au bout de quelques minutes, Stocco reparut et,sans sortir, cria en italien :
– Vous pouvez venir, monseigneur. Nous sommes maîtres de laplace.
Concini se hâta d’accourir. Comme de juste, ses ordinaires luiemboîtaient le pas. Ils entrèrent tous dans la maison. La mèrePerrine, bâillonnée et si étroitement ligotée qu’elle ne pouvaitmême pas faire un mouvement, gisait sur le parquet, dans un coin dela pièce où ils venaient de pénétrer. Tout de suite, Concinis’informa :
– L’enfant ?…
– Elle dort bien tranquillement dans la pièce à côté,répondit Stocco. Et il expliqua :
– Nous avons fait si peu de bruit qu’elle ne s’est pasréveillée. Nous sommes tombés à l’improviste sur la bonne femme quin’a même pas eu le temps de faire ouf.
Concini eut un geste de froide indifférence et se tournacurieusement vers la mère Perrine. Elle n’avait pas d’autre mal quecelui d’être bâillonnée et ficelée et, malgré sa fâcheusesituation, elle, n’avait pas perdu la tête. Aussi dardait-elle surConcini et ses compagnons des regards étincelants qui, s’ilseussent eu le don de tuer, les eussent étendus roides. Concini lacrut terrifiée. Il crut devoir la rassurer.
– Ce n’est pas à vous que nous en avons, bonne femme,fit-il d’une voix dédaigneuse. Si vous vous tenez tranquille, il nevous sera pas fait de mal.
Et se détournant, il ne s’occupa plus d’elle. Stocco alla seposter sur le chemin, devant l’entrée du jardin. Concini s’installacomme s’il était chez lui, et, du geste, invita ses compagnons àl’imiter ; Rospignac, Longval, Roquetaille, Eynaus etLouvignac s’assirent comme ils purent, et en silence. Ils étaient àla fois, vexés et furieux : vexés de ce que le maître ne leurfaisait aucune confidence, furieux de l’importance que prenaitStocco, qui dirigeait toute cette affaire, dont ils ignoraient,eux, le premier mot. La faveur momentanée du bravo excitait leurjalousie. Rospignac surtout, qui était particulièrement ombrageux,pinçait les lèvres d’une manière significative. D’autant plus que,comme ils se doutaient bien tous qu’il s’agissait d’une équipéegalante, il se demandait parfois si, par hasard, il ne serait pasquestion de la petite bouquetière.
Un bon quart d’heure s’écoula, sans que Concini ouvrît une seulefois la bouche. Ses gentilshommes observaient le même silence, maisbâillaient à se démonter la mâchoire. Au bout de ce temps, Stoccoreparut et, du jardin, cria :
– La voici, monseigneur.
Concini se tourna vers Roquetaille et Louvignac, à qui il donnaun ordre. Ils sortirent aussitôt pour l’exécuter. Stocco reparut.Ce fut pour disparaître aussitôt dans la pièce à côté. Concini etles autres ne bougèrent plus.
Pendant ce temps, Brin de Muguet, montée sur son âne, s’avançaitvers la maison. Elle allait, radieuse, faisant, tout éveillée, desrêves enchanteurs, riant de temps en temps, toute seule, ensongeant à la joie de la bonne mère Perrine, quand elle apprendraitles heureuses et sensationnelles nouvelles qu’elle apportait. Elleallait, toute à son bonheur, sans crainte et sans appréhension,confiante en l’avenir qui lui souriait. Rien ne vint troubler saprofonde quiétude. Pas le moindre pressentiment ne l’avertitqu’elle allait au-devant de la catastrophe qui la guettaitsournoisement dans cette demeure enguirlandée de rosesépanouies.
Elle arriva dans la maison. Elle s’étonna bien de ne pas voiraccourir la Perrine, mais elle ne s’inquiéta pas. Elle mit pied àterre, entra dans le jardin, sans s’occuper de l’âne qui s’enallait tout seul vers l’appentis qui lui servait d’écurie. Et elleappela en se dirigeant vers la maison :
– Perrine ! Perrine !
Derrière elle, Louvignac et Roquetaille, qui s’étaientdissimulés à l’abri des massifs de verdure, sortirent de leurcachette et vinrent se camper devant la porte à claire-voie,barrant la retraite. Comme ils avaient exécuté ce mouvement sansprendre aucune précaution, elle les entendit. Elle se retourna etles vit. Ils s’inclinèrent devant elle avec un respect outré. Dansce mouvement elle vit mal leur visage, elle ne les reconnut pas.Mais elle vit bien à leur costume qu’elle avait à faire à desgentilshommes. Elle ne s’inquiéta pas encore. Mais elle s’étonna ets’informa :
– Que faites-vous là, messieurs ?
À ce moment, la porte de la maison s’ouvrit toute grande.Concini parut sur le seuil. Il invita :
– Entrez, je vous prie, madame, entrez.
Elle faisait face à Roquetaille et Louvignac. Elle ne pouvaitdonc pas voir Concini, puisqu’elle lui tournait le dos. Elle n’eutpas besoin de le voir d’ailleurs : elle le reconnutinstantanément à la voix. Qu’il pût être là, comme chez lui,poussant l’audace jusqu’à l’inviter à entrer dans cette maison oùelle était chez elle, cela lui parut si incroyable qu’elle refusade le croire. Elle se retourna tout d’une pièce et elle vit bienalors que ce qui lui paraissait invraisemblable n’était que tropvrai. Elle demeura pétrifiée, fixant sur lui deux yeux agrandis parl’épouvante.
Lui, très à son aise, souriant d’un sourire effroyable, sedécouvrit devant elle avec une affectation de politesse exagérée,se courba avec un respect apparent, renouvela, en la complétant,son invitation.
– Entrez, madame, que j’aie l’honneur de vous expliquer lebut de ma visite… Et si cette visite vous paraît un peu forcée, unpeu brutale, vous voudrez bien, je l’espère, me pardonner ensongeant que c’est vous qui, par l’implacable rigueur que vousm’avez toujours témoignée, m’avez mis dans la fâcheuse nécessité derecourir à des moyens extrêmes. Au surplus, rassurez-vous, madame,cette visite sera brève, et l’amour ardent, sincère, que vousm’inspirez, vous est un sûr garant que vous n’avez aucune violenceà redouter de moi.
Sa voix s’était faite tendre, enveloppante, pendant que sonattitude se faisait plus respectueuse encore : il voulait larassurer à tout prix.
Il se donnait une peine bien inutile : elle ne l’écoutaitpas. Déjà, elle s’était ressaisie. Avec un sang-froid admirable,elle réfléchissait : elle était tombée dans un piège,soit ! Mais le véritable danger, elle le sentait bien, était àl’intérieur de cette maison où il cherchait à l’attirer.Allait-elle se livrer pieds et poings liés à lui en ypénétrant ? Non, elle se ferait hacher plutôt que de bouger dujardin où elle était.
À peine avait-elle pris cette résolution assez sage en somme,qu’une crainte nouvelle, qui n’était pas personnelle, vintl’assaillir. Et une clameur délirante jaillit malgré elle de seslèvres contractées :
– Et Loïse ?… Et Perrine ?…
Devant cette crainte horrible, toute crainte pour elle-mêmes’effaça instantanément. Elle s’oublia elle-même, complètement,pour ne plus s’inquiéter que de « sa fille » et de cellequi en avait la garde et qui, peut-être, avait été victime de sondévouement. Car elle connaissait trop ce dévouement, pour ne pasêtre certaine qu’il avait dû se manifester par une défensevigoureuse. Et, puisque Concini était maître de la place, c’estqu’il avait dû briser la résistance par quelque coup de poignardappliqué au bon endroit. Et c’est ce qui fait que ses résolutionsse trouvèrent bouleversées. Et elle qui, l’instant d’avant,s’affirmait qu’elle se ferait tuer sur place, plutôt que depénétrer dans la maison, elle bondit vers le perron, dont ellefranchit les marches en deux bonds. Et elle se rua àl’intérieur.
Elle ne vit pas Eynaus et Longval qui, depuis qu’ils l’avaientreconnue, ricanaient en observant en dessous leur chefdirect : Rospignac. Elle ne vit pas davantage Rospignac quitourmentait nerveusement la garde de sa rapière, en dardant unregard sanglant sur Concini, qui entrait derrière elle. Elle ne vitque le corps étendu par terre de la brave Perrine. Et son troubleétait si grand, qu’elle ne remarqua pas que la digne paysanne laregardait avec des yeux de bon chien de garde, qui semblaients’excuser de n’avoir pas mieux défendu l’enfant. Des yeux quiimploraient, mais qui, en somme, étaient bien vivants. Non, elle nevit que ce corps raide, à qui les liens qui l’enserraientinterdisaient tout mouvement. Et, soulevée par l’indignation, ellegronda :
– L’avez-vous donc assassinée ?
– Assassinée ! railla Concini. Per Bacco, jecrois plutôt que c’est elle qui m’assassine du regard !Tudiable, vous ne voyez donc pas les yeux qu’elle mefait ?
Cette fois, Muguette se rendit compte que Perrine vivait,qu’elle n’était même pas blessée. Un soupir de soulagement soulevason sein. Alors, toute sa pensée se reporta sur la petiteLoïse.
– Il y avait un enfant ici, dit-elle, j’espère que…
– La petite Loïse ? interrompit Concini avec unsourire indéfinissable. Vous allez la voir, madame.
Il avait dit cela avec tant de spontanéité qu’elle se sentittout à fait rassurée. Rassurée pour ceux qui lui étaient chers.Pour ce qui était d’elle-même, c’était une autre affaire. Mais ellene pensait pas encore à soi.
– Holà ! Stocco, commanda Concini en élevant la voix,amène-nous la fille de Madame… qu’elle puisse voir par ses yeux quenous ne lui avons pas fait de mal.
Il y avait un tel grondement dans sa voix que Brin de Muguetfrissonnante se sentit agrippée par l’horreur et par l’épouvante.Pour la première fois, elle entrevit qu’elle allait être victime dela plus hideuse des machinations. Et elle se raidit de toutes sesforces.
Stocco ne tarda pas à répondre à l’appel de son maître. Il parutdans le cadre de la porte. Il tenait dans ses bras la petite Loïse.L’enfant, brusquement arrachée au sommeil, effrayée par la minepatibulaire de l’homme qui l’emportait, criait, pleurait, sedébattait de son mieux dans les couvertures où elle avait étéenroulée à la hâte. En apercevant la jeune fille, elle s’apaisasoudain, tendit ses petits bras vers elle, et eut un cri dejoie :
– Maman Muguette ! Ma maman Muguette !…
– Loïse ! ma petite Loïsette ! gémit la jeunefille suffoquée par l’angoisse, en s’élançant vers elle.
Concini se jeta devant elle, lui barra le passage engrondant :
– Vous l’avez vue !… Vous avez vu qu’elle n’a aucunmal !… Cela suffit pour l’instant.
Et, de sa voix de commandement :
– File, Stocco.
Et Stocco sauta dans le jardin, emportant la fillette qui sedébattait désespérément, appelant à grands cris « sa mamanMuguette ». Il courut jusqu’à la litière qui, dès que Muguetteétait entrée, était venue stationner devant la porte à claire-voie.Il sauta avec son fardeau dans la lourde machine qui, s’ébranlant,partit aussitôt.
Et l’infortunée Muguette qui avait voulu s’élancer, s’opposer àce rapt odieux, accompli, par un raffinement de cruauté plus odieuxencore, sous ses yeux, la pauvre Muguette se heurta à Eynaus etLongval, jusque-là témoins muets et inactif de cette abominablescène, qui, sûr un signe de leur maître, lui barrèrent le passage,l’immobilisèrent aisément, tout en évitant de la brutaliser.
Et quand la litière se fut éloignée, quand les appels terrifiésde l’enfant peut-être bâillonnée par ce fauve déchaîné qu’étaitStocco – ne se firent plus entendre, alors seulement, avec sapolitesse affectée, Concini promit :
– Rassurez-vous, madame, vous reverrez votre fille, à quiil ne sera fait aucun mal.
Cette promesse ramena un vague espoir dans le cœur de la jeunefille, incapable de deviner l’horrible manœuvre imaginée parl’infernal Stocco et si bien mise à exécution par Concini.
Quand ? interrogea-t-elle avidement.
– Quand vous voudrez, répondit Concini avec un de ceshideux sourires, comme il en avait eu quelques-uns au cours decette scène atroce. Vous n’aurez qu’à la venir chercher.
– Où ?
– Je vais vous le dire. L’enfant est conduite dans unepetite maison à moi. Vous trouverez cette maison vers le milieu dela rue Casset[6] , à main gauche, derrière le jardindes Carmes déchaussés. Vous frapperez deux coups et vousprononcerez le mot de passe qui, durant vingt-quatre heures,c’est-à-dire jusqu’à demain matin huit heures, sera votre proprenom : Muguette.
– Et l’enfant me sera rendue ?
– Foi de gentilhomme !
Elle réfléchit une seconde. Maintenant, elle commençait àentrevoir l’ignoble marché qu’il allait proposer. Elle voulut enavoir le cœur net. Et rivant sur lui l’éclat lumineux de ses grandsyeux purs :
– Vous aurez bien quelque petite condition à meposer ?
– Cela va de soi, sourit-il.
– Quelle condition ?
– Je vous le dirai chez moi, fit-il.
Elle était fixée. Elle réfléchit encore une seconde, et avec uncalme étrange :
– Et si je ne viens pas ? dit-elle.
– Alors l’enfant sera ramenée ici demain, dit-ilfroidement.
Et, comme elle ouvrait de grands yeux étonnés, il expliqua avecun sourire effrayant :
– J’entends son cadavre… À seule fin que vous puissiez lefaire enterrer chrétiennement.
Le ton d’implacable résolution, le cynisme révoltant avec lequelil parlait, l’équivoque politesse qu’il affectait, la glacialeexpression du regard, et par-dessus cela l’affreux rictus qui lefaisait tout pareil au fauve, qui se délecte à jouer avec savictime, et de la broyer de ses crocs puissants, tout celaattestait que l’horrible menace n’était pas vaine et qu’iln’hésiterait pas à la mettre à exécution.
Elle ne comprit que trop bien. Un long frisson d’horreur lasecoua de la nuque aux talons. Et, avec un accent d’indiciblemépris, elle cracha son dégoût :
– Misérable lâche !… Et ça se dit gentilhomme !…Et ça se pare du titre glorieux de maréchal de France !…Quelle honte !…
Ces paroles, et plus encore le ton sur lequel elles étaientprononcées, cinglèrent Concini comme un coup de cravache appliqué àtoute volée. Il se sentit si fortement fouaillé qu’il en oublia uninstant sa politesse de parade. Et, livide, écumant, ilgrimaça :
– Nous réglerons nos comptes chez moi. Et soyez tranquille,je n’oublierai rien.
Un silence poignant pesa lourdement sur eux. Il fut courtd’ailleurs : elle redressa la tête qu’elle avait un instanttenue baissée, comme accablée, et le regardant en face, elle révélaavec une pointe de raillerie qui perçait malgré elle :
– Le malheur est que votre… ingénieuse combinaisons’écroule devant un fait que vous ignorez et que je vais vous faireconnaître : Loïse n’est pas ma fille.
Pauvre petite ; elle pensait bien l’accabler avec cetterévélation imprévue. Comme c’était simple, en effet : Loïsen’était pas sa fille, donc, elle n’avait pas à aller la réclamerdans l’antre redoutable du fauve en rut, donc le rapt accompliétait inutile, donc la menace du meurtre de l’enfant tombaitd’elle-même, donc toute la combinaison s’écroulait comme ellel’avait dit naïvement.
Concini se chargea de lui montrer combien elle se trompait.Chose étrange, il ne douta pas un instant de sa parole. Il ne crutpas à une ruse de sa part. Il tint ses paroles pour trèsvéridiques. Seulement, il ne fut pas le moins du mondeimpressionné. Au contraire, il se félicita avec une joie quin’avait rien de simulé :
– Tant mieux, Corbacco, tant mieux ! Et ils’excusa galamment.
– À vrai dire, je suis encore à me demander comment j’ai puvous faire cette injure de douter de votre vertu. J’aurais dû levoir à la pureté de votre regard que vous ne pouvez avoir rien àvous reprocher.
Et ce fut elle qui demeura anéantie. Elle crut, le voyant si sûrde lui, qu’il n’avait pas bien compris. Elle répéta :
– Loïse n’étant pas ma fille, vous n’avez pas à espérer quela crainte de la perdre me contraindra à me soumettre à vosvolontés.
– Je sais, fit-il avec un rire sinistre, mais vous viendreztout de même la chercher chez moi.
– Pourquoi ? dit-elle, suffoquée.
– Parce que, expliqua-t-il avec la même assuranceeffarante, si cette petite n’est pas votre fille, vous l’aimez,vous, comme si vous étiez sa vraie mère. J’ai vu cela tout àl’heure. J’ai vu aussi ceci : c’est que vous êtes une de cesrares natures de dévouement, toujours prêtes à se sacrifier pourles autres. C’est ce qui fait que je suis bien tranquille,allez : vous viendrez chez moi avant la limite extrême que jevous ai fixée, c’est-à-dire demain matin huit heures, me demanderde vous rendre cette enfant qui n’est pas votre fille pourtant.J’en suis si sûr, que je n’ajouterai pas un mot de plus sur cesujet, et que je vais me retirer avec mes gentilshommes, vouslaissant parfaitement libre d’agir comme bon vous l’entendrez.
Et cela encore, il le disait avec la même politesse apparente,avec un calme formidable, comme s’il n’avait pas eu conscience del’ignominie de sa conduite, ou plutôt, comme s’il s’était cruau-dessus de toutes les lois, de tous les préjugés, au-dessus detoute critique, ayant le droit de se permettre tout ce qui étaitinterdit au reste des humains.
En effet, comme si tout était dit, il se tourna vers la mèrePerrine toujours étendue sur le parquet :
– Bonne femme, dit-il d’une voix qui se fit douce, jeregrette que mes gens se soient trouvés dans la nécessité de vousbousculer quelque peu. Voici qui vous permettra d’acheter uncordial pour vous remettre de cette émotion. Il laissa tomber à sespieds une bourse gonflée de pièces d’or. Geste d’une munificenceroyale destiné, dans sa pensée, à donner une haute idée de sagénérosité à la jeune fille qu’il pensait éblouir. Et revenant àMuguette :
– J’oubliais une chose essentielle, dit-il en souriant.Vous pourriez être tentée de vous faire accompagner chez moi parquelqu’un, homme ou femme. Je vous conseille de n’en rien faire…dans l’intérêt de l’enfant qui s’en trouverait très mal, je vous enavertis.
Il s’inclina très bas devant elle et sortit sans ajouter un mot,Rospignac et les autres le suivirent. Ils retournèrent à l’aubergeoù ils avaient laissé leurs chevaux et reprirent au galop le cheminde la ville. Demeurée seule, Brin de Muguet se hâta de débarrasserla mère Perrine des liens qui la paralysaient. Quand ceci fut fait,elle se jeta dans ses bras, et ce calme vraiment admirable qu’elleavait su conserver en présence de Concini, tombant tout à coup,elle se mit à pleurer éperdument. La brave paysanne pleura avecelle, la consola de son mieux. Mais, curieuse, elles’informa :
– Qui est donc ce monstre qui, pour déshonorer une honnêteenfant, parle d’assassiner un pauvre chérubin du bon Dieu ?Est-il donc si puissant qu’il puisse se permettre impunément depareilles atrocités ?
– Hélas ! ma bonne Perrine, c’est le maître de ceroyaume. C’est Concini.
– Ah ! c’est le ruffian d’Italie ! s’emporta labrave femme.
Et elle fulmina :
– Eh bien, méchant ruffian, puisses-tu finir assassinétoi-même ! Puisses-tu être privé de sépulturechrétienne ! Puisse ton cadavre être déchiré en mille morceauxet ces morceaux jetés à la voirie, servir de pâture aux chienserrants ! Puisse ton âme s’en aller griller éternellement surles grils rougis à blanc de messire Satanas !
Souhaits terribles qui, dans un avenir qui n’était pas trèséloigné, devaient se réaliser point par point…
– Or çà, qu’allez-vous faire ? demanda Perrine aprèss’être soulagée.
Et, sans attendre la réponse :
– Après tout, Loïse n’est pas votre fille… Et vraiment,c’est trop affreux ce qu’il veut exiger de vous, ce ruffian demalheur…
– Laisserais-tu donc meurtrir cette pauvre petite créature,si tu étais à ma place ? Car il la tuera sans pitié, sais-tubien.
À cette question que la jeune fille posait de sa voix douce,avec une sorte de désespoir farouche, la paysanne baissa la têtesans répondre.
– Tu vois bien que tu n’aurais pas cet affreux courage,constata Muguette.
Et elle ajouta :
– J’irai donc chercher la pauvre mignonne.
Ceci était prononcé avec une grande simplicité, comme la chosela plus naturelle du monde. Et l’on sentait que rien ne pouvait lafaire revenir sur cette résolution qui, sans qu’elle s’en doutât,était vraiment admirable dans son héroïsme qui s’ignorait. Rien, sice n’est le retour de l’enfant.
La mère Perrine qui, cependant, se rendait mieux compte qu’ellede l’affreux danger qu’elle courait, n’essaya pas de la fairerevenir sur cette résolution. Dans sa conscience un peu simpled’honnête paysanne ignorante, elle sentait qu’elle ne devait pasempêcher la jeune fille d’agir comme elle-même eût agi à sa place.Seulement, elle prononça, très résolue :
– C’est bon, j’irai avec vous. Et je vous réponds,demoiselle, que le ruffian trouvera à qui parler.
– Vous oubliez, soupira Muguette, que ce misérable a menacéde se venger sur l’enfant si je me faisais accompagner. Et il lefera comme il l’a dit.
Et avec une naïve confiance :
– Sans quoi, j’eusse averti Odet qui m’eût accompagnée etqui eût su nous défendre toutes.
– Vous l’avez revu ? demanda vivement Perrine.
– Oui. Il m’a demandé si je voulais devenir sa femme. Et jelui ai dit oui, comme vous m’aviez conseillé de le faire. Et cen’est pas tout : les parents de Loïse sont retrouvés.
Muguette, qui était venue le cœur débordant de joie pour fairepart de son bonheur à la dévouée Perrine, se trouva lancée sur lavoie des confidences. Elle parla. Elle raconta longuementl’entretien qu’elle avait eu la veille avec Odet de Valvert. Unefois lancée sur ce sujet, elle ne tarit plus, répondant sans selasser à la multitude de questions que lui posait Perrine, laquellen’était pas uniquement guidée par une banale curiosité, mais avaitson idée de derrière la tête, qui était d’arracher lajeune fille aux griffes de Concini.
Ces confidences eurent du moins l’avantage de lui faire oublierdurant quelques heures l’horrible situation dans laquelle elle setrouvait. Cependant, un moment arriva où ayant dit et répété toutce qu’elle avait à dire, elle se retrouva aux prises avecl’angoissante réalité. Un moment arriva où, puisqu’elle étaitrésolue à agir, il lui fallut se mettre en route. Ce qu’elle fitaprès avoir embrassé la bonne Perrine qui se raidissait pour ne paspleurer… et après avoir glissé dans son sein un petit poignard. Etelle partit toute seule, à pied, un peu pâle, mais très calme ettrès résolue.
À peine était-elle partie que Perrine, ramassant la boursequ’elle tenait de la munificence de Concini, ferma soigneusementportes et fenêtres et partit à son tour en courant. Elle s’en allachez un voisin qui possédait un cheval et une charrette. Elle luiloua le tout et paya sans marchander le prix qu’il demanda. Elles’installa dans le véhicule et fouetta le cheval qui partit ventreà terre. Elle eut vite fait de rattraper Muguette. Elle passa prèsd’elle en tourbillon, en ayant bien soin de dissimuler son visage.Elle passa si vite que la jeune fille ne la vit même pas.
Fouaillé sans trêve et sans pitié, le cheval dévora l’espace etmena ce train d’enfer jusqu’à la rue de la Cossonnerie, où il luifut permis de s’arrêter. Ayant reçu les confidences de Muguette,Perrine s’était dit que le seul homme qui pouvait sauver la jeunefille était l’homme qui l’aimait, son fiancé. Et elle venait chezOdet de Valvert pour le mettre au courant, en se disant qu’ilsaurait faire le nécessaire, lui. Et maintenant elle grimpaitquatre à quatre les marches de l’escalier.
La fatalité s’en mêlant, il se trouva que Valvert n’était paschez lui. Landry Coquenard, qui la reçut, ne put que lui dire que« M. le comte n’était pas rentré de la nuit ». Quantà dire quand il rentrerait et où on pourrait le trouver, il s’endéclara tout à fait incapable, attendu qu’il l’ignoraitcomplètement.
Cette déconvenue qu’elle n’avait pas prévue atterra la bravefemme. En voyant ce visage ravagé par la douleur, Landry Coquenardse sentit ému de compassion. Il l’interrogea doucement. Elle nedemandait qu’à parler. Elle lui raconta tout. Tout ce qu’elleaurait raconté à Odet de Valvert si elle avait eu la chance de lerencontrer, Landry Coquenard fut si saisi qu’il se laissa tombersur un escabeau en songeant avec une épouvante indicible :
« Son père !… c’est son père qui veut !…Horrible !… ceci est horrible !… »
Pendant que Perrine venait crier à l’aide près de lui et ne letrouvait pas, où était Odet de Valvert et que faisait-il ?C’est ce que nous allons dire.
Nous rappelons que Valvert s’était résigné à laisser lechevalier de Pardaillan seul dans ce cabinet obscur où il l’avaitintroduit, parce que le chevalier lui avait fait comprendre qu’ildevait se garder libre pour lui venir en aide en cas de besoin.Nous rappelons ainsi que Pardaillan, en l’éloignant, n’avaitd’autre but que l’empêcher de prendre part à une lutte qu’il savaitdevoir être mortelle et dans laquelle il se faisait scrupule del’entraîner.
Valvert avait obéi. Mais il n’avait pas été aussi complètementdupe que l’avait cru Pardaillan. En s’éloignant, il sedisait :
« Il me paraît que M. de Pardaillan ne veut pasde moi pour second. Pourquoi ? Parce que, avec cettedélicatesse qui lui est particulière, il se reprocherait comme unemauvaise action de m’entraîner à sa suite dans une lutte contre laredoutable Mme Fausta. Assurément, il se dit ques’il m’arrivait malheur, ce serait de sa faute. Et il ne se lepardonnerait pas, parce qu’il m’a en grande affection. Il neréfléchit pas que j’étais engagé dans la lutte avant notrerencontre de tout à l’heure. Il est vrai que je l’ignorais, maisj’y étais bel et bien tout de même. Car enfin, d’après tout ce queje sais de Mme Fausta, il est certain qu’en meprenant à son service à des conditions fort au-dessus de monmérite, elle avait une arrière-pensée à mon sujet. Cettearrière-pensée, toujours d’après ce que je sais d’elle, ne doit pasêtre très honorable pour moi, et le conflit n’eût pas manquéd’éclater entre elle et moi, le jour où elle se serait démasquée.M. de Pardaillan ne m’a donc pas engagé dans cette lutte.J’y suis bien pour mon propre compte, qu’il le veuille ou non. Etcomme il n’est pas dans mes habitudes de fuir le combat, j’iraijusqu’au bout, quoi qu’il en doive résulter pour moi. Et pourcommencer, maintenant que je sais à quel formidable ennemi je vaisavoir à faire, il me paraît de très bonne guerre de profiter del’occasion qui se présente pour pénétrer les desseins secrets decet ennemi. Pour cela, je n’ai qu’à faire commeM. de Pardaillan : écouter ce queMme Fausta va dire à ce gentilhomme, qui sent songrand seigneur d’une lieue, qu’elle a ramené avec elle. »
Comme Pardaillan, Valvert avait une rapidité de décisionremarquable. Et comme chez lui – toujours comme chez Pardaillan –l’exécution suivait de très près la décision, il se trouva quelorsqu’il eut achevé les réflexions que nous venons de rapporter,il se tenait déjà aux écoutes dans cette même pièce où nous l’avonsvu à la tête d’une douzaine de gentilshommes.
Odet de Valvert entendit donc la première partie de l’entretiende Fausta avec d’Angoulême. Il l’entendit jusqu’au moment où sonnom fut prononcé comme celui du nouveau Ravaillac qui se chargeaitde faire subir au jeune roi Louis XIII le sort de son père, HenriIV.
Il n’en entendit pas davantage, parce que d’Albaran quicherchait Pardaillan entra à ce moment dans la pièce où il setenait aux écoutes. Il s’en fallut même de bien peu qu’il ne se fîtprendre sur le fait. Il eut tout juste le temps de s’écarter dedeux pas de la porte. D’Albaran n’avait aucune raison de se méfierde lui. Il crut qu’il était là sur l’ordre de leur maîtresse et, entoute confiance, il lui fit part de l’événement qui se produisaitet des dispositions qu’il comptait prendre pour s’emparer del’intrus.
Valvert, comprenant de quelle utilité il pouvait être àPardaillan, offrit spontanément de prendre le commandement de latroupe qui devait être apostée en cette pièce. D’Albaran, qui nepouvait être partout à la fois, s’empressa d’accepter. Ainsi setrouve expliquée la présence de Valvert à la tête des douzegentilhommes chargés d’expédier le chevalier.
Lorsque Pardaillan était apparu avec Fausta et Charlesd’Angoulême, Valvert et ses hommes savaient déjà qu’ils n’auraientpas à intervenir, tout au moins pour l’instant. Ils l’avaientappris de la manière la plus simple et la plus naturelle : onse souvient que, dès que Fausta lui avait donné l’ordre de leséclairer jusqu’au cabinet où ils allaient se rendre, d’Albarans’était empressé d’entrouvrir une porte. C’était la porte del’antichambre où se tenait Valvert. Par cette porte entrouverte,lui et ses hommes avaient entendu les dernières paroles échangéesentre Fausta et Pardaillan.
Valvert avait donc vu sans inquiétude aucune Pardaillans’éloigner avec Fausta. Il connaissait ce cabinet de la tour rondepour avoir eu l’occasion d’y entrer plusieurs fois. Il leconnaissait, mais il était loin de soupçonner que cette pièce étaitmachinée de telle sorte qu’il suffisait d’un geste pour sedébarrasser à tout jamais de l’imprudent qui y avait été attiré.L’idée ne lui était pas venue que Fausta pouvait méditer un coup detraîtrise. On a vu qu’elle n’était pas venue non plus à Pardaillanqui, lui, était pourtant payé pour connaître Fausta.
Valvert était donc à peu près tranquille sur le sort dePardaillan. La bataille étant momentanément écartée, il se disait,non sans raison, que tout dépendait des explications qui allaientêtre échangées entre les deux ennemis. De deux choses l’une :ou ils se mettraient d’accord, et alors Pardaillan pourrait seretirer librement, ou ils ne parviendraient pas à s’entendre, etalors, comme c’était lui qui était chargé d’expédier la besogne, ilfaudrait bien qu’on vînt le chercher. Il n’avait donc qu’à attendresans inquiétude le résultat de cet entretien. C’est ce qu’ilfit.
D’Albaran, investi de toute la confiance de sa maîtresse,connaissait à merveille les mystères du cabinet de la tour du coin.De même, il connaissait tous les mystères de la redoutable demeure.Dès qu’il avait entendu l’ordre de Fausta, il avait été fixé :Pardaillan était condamné. Rien ne pouvait le sauver… à moins qu’ilne finît par se mettre d’accord avec celle qui, sans qu’il s’endoutât, tenait sa vie dans sa main. Ceci n’était guèreprobable.
Il avait donc agi en conséquence. Il était revenu dansl’antichambre et avait dit à ceux qui s’y trouvaient qu’ilspouvaient regagner leurs appartements, qu’on n’aurait plus besoind’eux pour cette nuit. Les gentilshommes, Espagnols pour laplupart, dressés, comme d’Albaran, à l’obéissance passive,s’étaient retirés aussitôt sans se permettre de demander desexplications qu’on ne leur donnait pas.
La nouvelle avait apporté un véritable soulagement à Valvert.Malgré tout, il ne s’était pas contenté de l’ordre bref du colosse.Et comme il pouvait, lui, se permettre de demander de plus amplesexplications, il ne s’était pas gêné pour le faire.
Nous avons dit que d’Albaran n’avait aucune raison de se méfierde Valvert. Cependant, il savait très bien qu’il y avait des chosesqu’on cachait soigneusement au jeune homme. Et il n’était pas hommeà trahir les secrets de ses maîtres. Il se contenta derépondre :
– Son Altesse m’a dit qu’elle avait changé d’idée au sujetde ce gentilhomme. Je n’en sais pas plus.
Et il s’était éclipsé.
Valvert avait fait comme les autres ; il était rentré dansson appartement. Une fois qu’il y fut, il se souvint à propos quecet appartement était situé précisément sur le chemin du fameuxcabinet rond. Pardaillan, pour gagner la sortie de l’hôtel, étaitforcé de passer devant la porte de Valvert. Si tranquille qu’ilfût, le jeune homme se dit qu’il le serait davantage encore quandil aurait vu de ses propres yeux Pardaillan passer devant sa porte.Cette idée fit que, au lieu de se coucher, il vint se mettre auxaguets derrière la porte.
Une heure s’écoula dans cette fastidieuse faction qu’ils’imposait sans trop savoir pourquoi. Dans le couloir qui passaitdevant sa porte, il ne perçut aucun bruit. Il se dit :
« Malepeste, il paraît qu’ils en ont long à seraconter !… »
Une autre heure passa, et rien de nouveau ne se produisit. Cettefois, il commença à s’agiter. Il trouvait que l’entretien seprolongeait d’une manière anormale. Il sentit une inquiétude vagues’insinuer en lui. Il flairait d’instinct quelque chose de louche.Il lui semblait que, raisonnablement, cet entretien devait êtreterminé depuis longtemps. Et cependant il était sûr que personnen’était passé devant sa porte. Alors, pour la première fois, cetteidée très simple lui vint :
« Pardieu, il doit y avoir un chemin secret, plus court,probablement, par où on aura fait sortirM. de Pardaillan ! »
Ayant trouvé cette explication rassurante, il voulut en avoir lecœur net. Il ouvrit sans bruit sa porte, et se glissa dans lecouloir. Dans l’obscurité, étouffant le bruit de ses pas, il alladroit au cabinet. Il s’arrêta devant la porte de la pièce quiprécédait ce cabinet et il hésita :
« M. d’Albaran doit se tenir de garde derrière cetteporte. Que lui dirai-je pour expliquer ma venue ici, à pareilleheure ? »
Cette hésitation ne dura pas longtemps. Il ouvrit résolument laporte et entra. La porte du cabinet rond était entrouverte. Leslumières brûlaient encore dans ce cabinet et leur reflet éclairaitsuffisamment l’espèce d’antichambre dans laquelle il venait depénétrer. D’abord Valvert constata avec satisfaction quel’antichambre était déserte. Ensuite, il découvrit du premier coupd’œil une étroite petite porte ouverte dont il n’avait jamaissoupçonné l’existence. Il fut fixé.
« J’en étais sûr ! se dit-il.M. de Pardaillan est sorti par là. »
Il se sentait rassuré maintenant. Il souriait. Machinalement sesyeux se portèrent sur ce rai lumineux qui jaillissait del’entrebâillement de la porte. Il tendit l’oreille de ce côté.Aucun bruit ne sortait du cabinet qui, assurément, étaitdésert.
Les craintes vagues de Valvert s’étaient dissipées. Il étaitsûr, absolument sûr, que Pardaillan était sorti par cette portesecrète qu’il venait de découvrir. Il devait même être loinmaintenant. Il aurait pu se retirer tout à fait rassuré. C’étaitbien son intention en effet. Et cependant, obéissant à uneimpulsion irraisonnée, il alla à cette porte entrebâillée et jetaun coup d’œil à l’intérieur de la pièce.
Et il demeura cloué sur place, livide, sentant ses cheveux sedresser sur sa tête. Le cabinet rond était désert cependant. Maisvers le milieu du plancher béait un trou rond, de la dimension àpeu près d’un puits ordinaire. C’était ce trou rond que Valvertconsidérait avec des yeux hagards. D’un bond, il fut sur le bord,se pencha, écouta, regarda.
Dans le trou, c’était le noir opaque. Impossible devoir la profondeur que pouvait avoir ce puits ; peut-être yavait-il là un abîme sans fond, peut-être n’y avait-il pas plus dequelques toises, on ne pouvait pas savoir. C’était le noir à couperau couteau et le silence absolu, angoissant. Valvert comprit tout,en un temps qui n’eut pas la durée d’un éclair. Il rugit dans sonesprit :
« M. de Pardaillan a été précipité dans ce trou…C’est le duc d’Angoulême qui est sorti par la porte secrète… Etd’Albaran, qui a laissé la porte ouverte de ce maudit cabinetéclairé, va revenir sûrement, dans un instant, remettre touteschoses en place… Si M. de Pardaillan n’est pas encoremort, tout n’est pas dit… je suis là, moi… S’ils l’ont tué,malheur !… »
Un sanglot rauque, déchirant, s’étrangla dans sa gorge. Uninstant la douleur le terrassa : une douleur poignante, commeil ne se souvenait pas d’en avoir jamais éprouvée de pareille.Cette sorte d’anéantissement fut très bref. Tout de suite ladouleur se changea en un accès de colère qui se déchaîna en luiavec une violence inouïe. Et il gronda sourdement :
– Ah ! les scélérats, ils me le payeront !…
D’un geste terrible, il assujettit le ceinturon. Et convulsé,hérissé, effrayant, d’un pas rude, sans la moindre précaution, ilmarcha droit à la porte secrète. Que voulait-il ? Savoir siPardaillan était mort ou vivant. S’il était vivant, le sauver àtout prix. S’il était mort, le venger. Voilà ce qu’il voulait. Etcela, il le savait très bien. Comment s’y prendrait-il pouratteindre son but ? Cela, il n’en savait absolument rien.
Il allait au-devant de d’Albaran sans réfléchir, uniquementparce qu’il sentait que d’Albaran savait, lui, et qu’il fallait lefaire parler. Puisqu’il pensait que d’Albaran allait venir remettretout en place – et il ne se trompait pas d’ailleurs –, il auraitaussi bien pu l’attendre où il était. Cela eût infiniment mieuxvalu pour toutes sortes de raisons. Mais il ne raisonnait pas en cemoment. Il éprouvait l’irrésistible besoin d’agir, et il allait del’avant.
Dès qu’il se fut mis en mouvement, le sang-froid lui revint.Alors il put raisonner. Il avait descendu plusieurs marches d’unescalier très étroit, construit dans l’épaisseur de la maçonnerie.Il les avait descendues dans l’obscurité, sans songer à étouffer lebruit de ses pas. Dès qu’il se mit à raisonner, il s’arrêta. Iltendit l’oreille, se pencha dans le noir. Il demeura ainsiimmobile, un assez long moment, regardant, écoutant,réfléchissant.
Le résultat de ses réflexions fut qu’il esquissa un mouvement deretraite. À ce moment, il aperçut au-dessous de lui un pointlumineux qui montait : évidemment, c’était d’Albaran quiremontait. Dans l’ombre, il eut un sourire menaçant, et tout desuite, le plan d’action se dressa dans son esprit :
« Je remonte là-haut, se dit-il, je l’attends derrière laporte, je l’étourdis d’un coup de poing… et il faudra bien,ensuite, qu’il parle, qu’il me conduise au fond de ce puits où ilsont précipité M. de Pardaillan. »
À reculons, il se mit à remonter, suivant des yeux la faiblelueur qui, au-dessous de lui, s’élevait lentement. Et tout à coup,la lueur s’arrêta. Un murmure de chuchotements parvintdistinctement jusqu’à lui. Il étouffa un cri de joie :
« C’est la voix de Mme Fausta !…Ah ! ventrebleu, à nous deux, Faustad’enfer !… »
Il redescendit avec précaution les marches qu’il venait deremonter. Au fur et à mesure qu’il descendait, les voix luiparvenaient plus nettes. Il put entendre très bien. Et voici cequ’il entendit :
– Le duc ? interrogeait Fausta.
– Parti, madame, répondait d’Albaran.
– Seul ?
– Oui. Il a refusé l’escorte que je lui offrais.
– Il est brave… comme tous les Valois… Cependant sonexistence m’est infiniment précieuse, à moi, et les rues ne sontpas sûres, la nuit surtout. J’espère que tu as pris tesprécautions ?
– Quatre hommes à moi le suivent pas à pas et veillerontsur lui sans qu’il s’en doute.
– Bien… T’a-t-il parlé de Pardaillan ?
– Oui, madame. Il le croit mort. Et je dois dire qu’ilparaît très affecté de cette mort.
– Cela passera… Tu n’as rien dit qui soit de nature à ledétromper ?
– Je m’en suis bien gardé ! D’autant plus que si lesire de Pardaillan n’est pas encore mort, il le sera bientôt.
Ici, il y eut un silence. Fausta réfléchissait sans doute. Surles marches de l’escalier, Valvert s’était arrêté. Ilrayonnait :
« Il n’est pas mort ! Tout va bien !… Si je nesuis pas le dernier des pleutres et des ânes bâtés, il ne mourrapas bientôt comme le dit ce d’Albaran de malheur, que la peste lemange, il sortira d’ici avec moi, bien vivant… »
Fausta reprit :
– Tu remontes là-haut ?
– Oui, madame, répondit d’Albaran. Après j’irai ouvrirl’écluse qui permet d’inonder le caveau où se trouveM. de Pardaillan.
Il y eut un nouveau silence. Souple, léger, silencieux, Valvertse remit à descendre en mâchonnant furieusement entre lesdents :
« Comment, il veut le noyer !… Ah !sacripant ! Attends un peu je vais te l’ouvrir, moi,l’écluse !… Je vais te l’ouvrir à coups de poignard dans tonénorme bedaine d’outre d’Espagne !… »
– Non, prononça brusquement Fausta, je ne veux pas de cettemort hideuse pour lui… Pardaillan mérite mieux vraiment.
« Tiens, tiens, s’émerveilla Valvert, est-ce que latigresse songerait à lâcher sa proie ?… » Non, Fausta n’ysongeait pas. Déjà elle continuait :
– La mort qui convient à un brave comme lui, c’est la mortpar le fer : un bon coup de pointe en plein cœur, voilà ce quiconvient à un preux comme lui.
« À la bonne heure, railla Valvert,Mme Fausta vous assassine, c’est vrai. Du moins,n’est-ce pas sans vous couvrir de fleurs et sans vous pleurer… Car,le diable m’emporte si on ne dirait pas qu’il y a des sanglots danssa voix. »
Et c’était exact : la voix de Fausta semblait mouillée delarmes pendant qu’elle achevait :
– Ce coup, droit au cœur, c’est toi qui iras le lui donner,d’Albaran…
– Bien, madame.
– Mais Pardaillan est armé… Quelle que soit ta force,vois-tu, d’Albaran, je ne voudrais pas te voir te mesurer avec lui.Pardaillan est le seul homme au monde qui soit plus fort que toi…Tais-toi, d’Albaran, tu ne connais pas Pardaillan… Moi, je leconnais. Et si je te dis qu’il est plus fort que toi, c’est qu’ill’est.
– Que faudra-t-il faire alors ?
– Demain matin, tu descendras un déjeuner à Pardaillan…J’entends qu’il soit traité magnifiquement, comme il mérite del’être… Je veux pour lui un repas copieux et délicat. Les mets lesplus choisis, avec les vins les plus vénérables. Tu m’entends,d’Albaran ?
– J’entends, madame.
– Tu mélangeras un narcotique à son vin… Et quand ildormira… Tu iras faire en sorte qu’il ne se réveille jamaisplus.
Maintenant Valvert s’était arrêté encore une fois. Et cettefois, il ne redescendit plus. Au contraire, il remonta tout à fait,et prit le chemin de son appartement. Il ne se coucha pas tout desuite cependant. Il se tint aux écoutes derrière sa porte. Au boutd’une dizaine de minutes, il entendit un pas lourd dans le couloir.Il entrebâilla légèrement sa porte. Il reconnut d’Albaran quivenait de passer et qui, son flambeau à la main, s’éloignait de sonpas pesant et tranquille.
Alors seulement, il se déshabilla en un tour de main et seglissa entre les draps de son lit. Quelques minutes plus tard, ildormait à poings fermés, de ce sommeil robuste que l’on a à vingtans.
Le lendemain matin, Odet de Valvert sollicita de Fausta lafaveur d’une audience particulière immédiate. Faveur qui lui futaccordée. Sous son calme immuable, Fausta était intriguée, mais noninquiète : elle se demandait ce que le jeune homme pouvaitavoir de particulier à lui dire. Cela ne l’empêcha pas d’ailleursde le recevoir avec sa bienveillance accoutumée. Et tout d’abord,avec un sourire gracieux, elle témoigna sa satisfaction.
– Je suis contente de vous, monsieur de Valvert. Au coursde l’alerte d’hier soir, vous avez montré un zèle dont je vous suisgré.
Calme, souriant, Valvert répliqua :
– Je suis venu précisément pour vous entretenir, madame,de tous les événements qui se sont déroulés hier dansvotre demeure.
Les mots sur lesquels il avait insisté et que nous avonssoulignés, firent dresser l’oreille à Fausta. Elle devint aussitôttrès attentive. Elle ne modifia pas son attitude pourtant.Seulement elle le fixa d’un regard profond et répéta, comme si ellene comprenait pas très bien :
– Tous les événements ?… Quels événements ?…
– Mais, fit Valvert, qui prit son air le plus naïf, votreentretien avec le duc d’Angoulême, la découverte deM. de Pardaillan aux écoutes, l’entretien qui a suiviavec le même M. de Pardaillan, dans votre cabinet de latour ronde, et la disparition de M. de Pardaillan, quin’est pas sorti de ce cabinet et qui cependant demeure introuvable.Ce sont là des événements d’importance, je pense.
Ces paroles qu’il prononçait en souriant, de son air naïf, commes’il ne se rendait pas compte de leur gravité, produisirent surFausta l’effet d’un coup de massue. Elle comprit qu’une menacegrave, mortelle peut-être, était suspendue sur elle. Cependantl’empire qu’elle avait sur elle-même était si puissant que rien neparut sur son visage de la tempête qui venait de se déchaîner enelle. La seule marque extérieure d’émotion se manifesta par unchangement dans son attitude qui se fit aussitôt glaciale.
Sans rien perdre de son calme majestueux, elle allongealentement la main, saisit le marteau d’ivoire incrusté qui setrouvait à sa portée, frappa sur le timbre. En même temps, faisantpeser plus lourdement sur lui l’éclat de ces deux magnifiquesdiamants noirs qu’étaient ses yeux, elle expliqua :
– Je crois qu’il est bon qu’un témoin assiste à votreaudience particulière, monsieur de Valvert.
– Je le crois aussi, dit Valvert en s’inclinantfroidement.
D’Albaran parut aussitôt. Fausta ne lui dit pas un mot.Simplement, elle le regarda fixement une seconde. Cela suffit. Deson pas pesant et mesuré, le colosse alla s’accoter nonchalamment àl’unique porte. Et, les bras croisés sur sa vaste poitrine, ildemeura là, immobile, muet, l’air absent, pareil à une formidablecariatide vivante. Et cela signifiait clairement qu’on ne sortiraitpas sans sa permission.
Valvert avait suivi la manœuvre d’un œil attentif, en hochantdoucement la tête, comme s’il approuvait. Et quand elle futachevée, avec une froide impassibilité plus effrayante que leséclats d’une bruyante colère, Fausta prononça sans élever lavoix :
– Expliquez-vous maintenant, monsieur.
– Je ne suis venu que pour cela, madame, dit Valvert avecune tranquillité qui ne le cédait en rien à celle de sa redoutableantagoniste.
Et désignant d’un signe de tête d’Albaran, toujours figé dansson attitude absente, avec un sourire aigu :
– Je le ferai d’autant plus complètement que je me sensplus à mon aise maintenant pour dire des choses que je me fussefait scrupule de dire à une femme seule et sans défense.
Fausta approuva gravement de la tête. Valvert commença, de sonair naïf :
– Tout d’abord, je dois vous dire, madame, que j’ai écoutévotre conversation avec le duc d’Angoulême. Je sais donc les chosesessentielles que vous avez dites au cours de cet entretien.
Un cillement plus accentué des paupières indiqua seul l’émotionque ce début causait à Fausta.
– Ah ! fit-elle simplement de sa voix glaciale. Et quesavez-vous, voyons ? Je suis curieuse de vous l’entendredire.
– Votre curiosité va être satisfaite, dit Valvert ens’inclinant avec la plus parfaite aisance.
Il se redressa, et se faisant de glace à son tour, le regardflamboyant rivé sur ses yeux, d’une voix mordante :
– Je sais que, avec l’aide du roi d’Espagne, vous avezcomploté de dépouiller le roi Louis XIII pour donner sa couronne aubâtard d’Angoulême… Je sais que pour le détrousser vous êtesrésolue à aller jusqu’au meurtre… Je sais que vous vous croyez sûred’armer mon poing du couteau de Ravaillac ramassé dans le sang desa royale victime. Voilà ce que je sais… Et que vous ayez pusupposer que vous trouveriez dans un Valvert l’étoffe d’unmisérable régicide et d’un assassin, c’est là une de ces sanglantesinjures dont vous auriez eu à me rendre un compte terrible si vousétiez un homme… Mais vous êtes une femme… Je passe.
Il est certain que, dès cet instant, Valvert était condamné dansl’esprit de Fausta : il ne devait pas sortir vivant de cecoupe-gorge fastueux qu’était son hôtel. Si elle ne donna passéance tenante l’ordre de mort que, sous son impassibilitéapparente, d’Albaran s’étonnait de n’avoir pas encore reçu, c’estqu’elle voulait savoir au juste ce que le jeune homme avait surprisde ses secrets mortels.
– Ensuite ? dit-elle sans sourciller.
– Ensuite, je dois ajouter que c’est moi, madame, qui aiconduit M. de Pardaillan dans ce cabinet où il a étédécouvert par le señor d’Albaran, mais où il a pu entendre jusqu’aubout, lui, ce très intéressant entretien dont je n’ai surpris quele commencement, moi.
Cette fois, l’aveu de ce qu’elle considérait comme une trahison,fit sortir Fausta de son impassibilité.
– Vous avez fait cela ! s’écria-t-elle dans ungrondement terrible de fauve irrité.
– Je l’ai fait.
– Pourquoi ?
– Parce que M. de Pardaillan me l’a demandé… Etque je n’ai rien à refuser à M. de Pardaillan.
– Pardaillan est donc de vos amis ? rugit Fausta,exaspérée. Valvert prit un temps, et très simplement, avec unsourire moqueur :
– Monsieur de Pardaillan !… Depuis cinq ou six ans queje le connais, il est, autant dire, mon père… C’est lui qui a faitde moi un homme… J’ai pour lui autant de respect et d’affection quej’en pourrais avoir pour M. mon père que j’ai perdu étantenfant.
Fausta leva vers le ciel deux yeux chargés d’une muetteimprécation. Elle s’attendait à tout, hormis à ce coup-là. EtValvert qui devina sa pensée, railla froidement :
– Je comprends votre déception. C’est vraiment jouer demalheur que d’aller, pour l’exécution de sombres et tortueusesmachinations, choisir précisément celui qui a reçu lesenseignements de M. de Pardaillan qui est l’honneurincarné. Que ne vous êtes-vous mieux renseignée, madame ?…
Déjà Fausta s’était ressaisie.
– Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? fit-elleavec un sourire livide.
– Non pas, madame, se récria vivement Valvert. J’aicommencé par vous dire que M. de Pardaillan avaitdisparu. Je viens de vous dire que j’ai pour lui une affectionfiliale. C’est vous dire que je veux vous parler de lui. Cependant,il est une chose qui me démange terriblement le bout de la langue,que je ne vous eusse pas dite parce que vous êtes femme, et que jevous demande la permission de vous dire avant, malgré tout, parceque, si elle vous offense, votre molosse d’Espagne, qui nousécoute, pourra la relever en votre lieu et place.
Certaine qu’il se passerait de la permission qu’il ne demandaitque pour la forme, Fausta autorisa d’un air souverainementdédaigneux :
– Dites.
– Voici, madame : j’admire l’imprudence avec laquellela duchesse de Sorrientès, qui prétend qu’elle ne s’abaisse jamaisà mentir, m’a menti, à moi, le jour où, pour m’attacher à sonservice, elle m’a assuré, je répète ses propres paroles :« qu’elle n’était ici que pour travailler de toutes sesforces, en faveur du roi ». Peste assassiner les gens, celas’appelle donc pour elle travailler en leur faveur !
– Le vrai roi, pour la duchesse de Sorrientès, c’est le roiCharles X, expliqua Fausta avec un calme terrifiant. Vous ne pouvezpas nier qu’elle ne travaille pour lui de toutes ses forces. Doncelle n’a pas menti.
– Subtilité bien digne de la princesse Fausta qui rêvajadis de se faire proclamer papesse, cingla Valvert.
Fausta ne s’étonna pas d’entendre son nom et cette allusion àson formidable passé : puisque Valvert connaissait intimementPardaillan depuis son adolescence, il était clair qu’il devait êtrerenseigné depuis longtemps sur son compte à elle. Et puisqu’ilavait pu s’entretenir la veille avec Pardaillan, il était non moinsclair qu’il avait dû lui révéler la véritable personnalité de cetteduchesse de Sorrientès au service de laquelle il était entré.
– Dites ce que vous avez à dire au sujet deM. de Pardaillan, fit-elle avec le même calme sinistrequi eût épouvanté tout autre que Valvert ou Pardaillanlui-même.
Mais Valvert n’était pas venu à la légère se mettre dans lesgriffes de la terrible tigresse qui ne se montrait ainsi patienteque parce qu’elle se croyait sûre de le tenir à sa merci. Valvertsavait ce qu’il faisait, ce qu’il voulait et comment ill’obtiendrait. Il ne s’épouvanta donc pas. Et d’une voix effrayanteà force de froideur, il prononça :
– Je veux vous dire ceci, madame : vous avez attiréM. de Pardaillan dans un piège… Le plus misérable, leplus vil des pièges… Il faut bien qu’il en soit ainsi puisqueM. de Pardaillan n’est pas ressorti de votre cabinet dela tour du coin où il avait eu l’imprudence de vous suivre.Qu’avez-vous fait de M. de Pardaillan, madame ?
– M. de Pardaillan est mort, brava Fausta.
– Vous mentez, madame, cingla de nouveau Valvert, et jesavais que vous alliez encore mentir ainsi bassement,astucieusement… Je sais qu’il n’est pas encore mort… Je sais qu’ilvit, enfermé dans l’oubliette où vous l’avez précipité… Je sais quecelui-ci (il désignait d’Albaran d’un geste dédaigneux) quim’assassine du regard, doit lui descendre un copieux et délicatrepas, arrosé de vins généreux… auxquels on aura la précaution demélanger un narcotique… ce qui lui permettra, sans risque pour saprécieuse carcasse… de lui donner en plein cœur ce coup de poignardmortel que vous jugez plus digne de lui que la mort hideuse de lanoyade… Je sais tout cela, madame, qui vous prouve que vous devezvous défier à l’avenir des paroles que vous prononcez dans lesescaliers secrets de votre infernal palais… Et sachant tout cela,j’ajoute : je ne partirai d’ici qu’avecM. de Pardaillan.
Fausta l’avait écouté, figée dans sa hautaine indifférence, sansqu’un muscle de son visage eût bougé une seule fois. Si bien qu’àla voir si calme, on eût pu croire que les violentes paroles deValvert ne s’adressaient pas à elle.
– En vérité, dit-elle de sa voix douce, votre demande meparaît on ne peut plus juste et légitime.
Et se tournant vers d’Albaran :
– D’Albaran, ajouta-t-elle avec la même effroyable douceur,donne satisfaction à M. de Valvert. Et puisqu’il aimeM. de Pardaillan comme un père, fais en sorte qu’ils s’enaillent d’ici ensemble.
Il n’y avait pas à se méprendre sur la véritable significationqu’elle donnait à cet ordre : c’était un ordre de mort !Et à la façon dont elle s’accommoda dans son fauteuil pour voir cequi allait se passer, indiquait qu’elle était sûre d’avance quel’ordre serait exécuté. Il est de fait que sa confiance en la forceherculéenne de son molosse était telle que, certaine qu’ilsuffirait seul à accomplir la besogne, elle ne pensait même pas àappeler du renfort.
Et le colosse, aussi confiant en lui-même, s’ébranlasur-le-champ de son pas puissant, formidable dans sa tranquilleassurance. Et il semblait bien en effet qu’il ne devait fairequ’une bouchée de cet adversaire mince, svelte, qu’il dominait detoute la tête.
Valvert, comme s’il n’avait pas compris, s’était incliné ensigne de remerciement. Puis il s’était tourné face à d’Albaran.Sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, il le regardaitvenir. Et son visage n’exprimait pas d’autre sentiment que lacuriosité.
D’Albaran n’avait pas dégainé. Lui non plus, il n’avait pas ditun mot. Il avançait en se dandinant. Quand il fut à deux pas deValvert qui le regardait toujours d’un air curieux, comme amusé, desa voix de basse profonde, sans colère, gravement, ilprononça :
– Tu as insulté la souveraine, tu vas mourir… Je te donneune seconde pour recommander ton âme à Dieu.
En effet, il s’arrêta une seconde fois. Puis il fit les deux pasqui le séparaient du jeune homme, leva son poing monstrueux etl’abattit à toute volée sur la tête de Valvert qu’il dominait de sataille gigantesque.
Valvert vit se lever sur lui l’énorme masse capable d’assommerun bœuf d’un seul coup. Et il ne cilla pas, il ne fit pas unmouvement. Ce ne fut que lorsqu’il vit le poing s’abattre qu’ilpivota sur les talons. Le mouvement s’accomplit avec tant derapidité et de précision qu’il parut ne faire qu’un avec lemouvement de d’Albaran.
Celui-ci ne rencontra que le vide. Il avait mis toute sa forced’hercule dans ce coup qui devait être mortel. Emporté par sonélan, il piqua du nez en avant. C’était ce qu’attendait Valvert. Enmême temps qu’il s’effaçait, il leva et abattit son poing en ungeste foudroyant.
Il ne manqua pas son coup, lui. Malgré son élan, le colosse,solide comme un roc sur les larges assises qu’étaient ses énormespieds, ne serait peut-être pas tombé. Le poing de Valvert tombantsur sa tête avec une force impétueuse, l’envoya s’étaler, étourdi,aux pieds de Fausta. D’un bond, Valvert sauta sur lui sans luilaisser le temps de se redresser. De nouveau son poing se leva ets’abattit à toute volée sur le crâne de d’Albaran qui, à moitiéassommé, demeura étendu à l’endroit où il était tombé.
Et cela s’était accompli avec une rapidité fantastique.
Fausta, submergée par un étonnement prodigieux, laissa tomber unregard sur le colosse en la force duquel elle avait eu le tort detrop se confier. Il n’était peut-être pas mort. En tout cas il nedonnait plus signe de vie. Et elle se trouvait, elle, à la merci duvainqueur. Son calme merveilleux ne l’abandonna pas. Elle allongeala main vers le marteau.
Valvert, qui se redressait en ce moment, lui vit le marteauentre les doigts. Il se dressa devant elle et, avec une froideurterrible, il l’avertit :
– Faites attention, madame, que si vous faites le gested’appeler, vous me mettez dans la nécessité de vous tuer.
Fausta leva sur lui un regard écrasant de dédain et du bout deslèvres :
– Oserez-vous frapper une femme ?… unesouveraine !
– Fussiez-vous assise sur ce trône de France que vous rêvezde dérober, j’oserai, oui, madame !…
Et cela tombait avec la même froideur terrible de l’homme résoluà ne rien ménager. Pas même sa propre vie.
Fausta, un peu pâle, mais souverainement maîtresse d’elle-même,le dévisagea une seconde de son regard flamboyant. Crut-elle qu’iln’oserait pas mettre sa menace à exécution ? Peut-être.Toujours est-il qu’elle leva le marteau avec un haussementd’épaules dédaigneux.
Il n’était jamais entré dans la pensée de Valvert de la tuercomme il l’en avait menacée. Il pensait s’en tirer avec desmenaces, sans avoir à recourir à des violences qu’il lui répugnaitd’employer vis-à-vis d’une femme. L’attitude de bravade de Faustalui fit comprendre qu’il ne s’en tirerait pas s’il n’employait pasles moyens extrêmes.
« Nous sommes morts, M. de Pardaillan et moi, sedit-il, si je ne parviens pas à faire sombrer dans la terreurl’orgueil indomptable de cette femme ! »
Il n’hésita pas. Il fit le geste que Fausta pensait qu’iln’oserait jamais accomplir : sa main s’abattit sur le poinglevé de Fausta qui se trouva pris dans un étau et ne retomba pas.En même temps, il tira son poignard et lui mit la pointe sur lagorge. Fausta essaya d’arracher son poing à la puissante étreintequi le maintenait. Il resserra cette étreinte, broyantimpitoyablement le délicat et blanc poignet. En même temps, d’unevoix effrayante, il disait :
– Un cri, un appel, et je vous égorge sans miséricorde.
Cette fois, devant la brutalité du geste, devant cette attituderaide, ce visage pétrifié, ces yeux flamboyants, Fausta comprit quela menace était sérieuse et que l’homme qui avait osé cette choseterrible, porter la main sur elle, oserait aller jusqu’au bout etregorgerait sans miséricorde, comme il l’avait dit, si ellepoussait un cri d’appel.
Et elle n’appela pas.
Ses doigts broyés s’ouvrirent malgré elle, laissèrent tomber lemarteau. Elle n’appela pas. Du moins eut-elle ce suprême orgueil derefouler le gémissement que la douleur faisait monter à ses lèvres.Elle n’appela pas, mais son visage toujours impassible était devenud’une blancheur de cire, mais ses magnifiques yeux noirs lançaientde telles flammes que tout autre que Valvert eût reculéépouvanté.
Il ne recula pas, lui. Il ne fut pas épouvanté. Au contraire, ilse sentit soulagé : elle n’appelait pas. C’était tout ce qu’ilvoulait pour l’instant.
Fausta n’appela pas. Mais elle tenta de composer, de discuter.Elle parla d’une voix blanche, méconnaissable, mais qui netremblait pas.
– Assassinerez-vous donc une femme ? dit-elle.
– Oui… si vous m’y contraignez.
– Frappez donc. Pensez-vous que la mort me fassepeur ?…
– Vous êtes brave, je le sais, répliqua Valvert d’un accentmortel. La mort n’est rien pour vous. Mais si je vous tue, et pource faire je n’ai qu’à enfoncer cette lame jusqu’au bout, si je voustue, dis-je, il vous faut dire adieu à tous vos projets d’ambition,à tous vos rêves de grandeur à venir. Il vous faut laisserinachevée votre œuvre infernale à laquelle vous tenez plus qu’àvotre vie. Or, voici le pacte que je veux vous proposer : viepour vie, vous me rendez M. de Pardaillan vivant, enéchange de quoi je vous laisse vivre. Mais, comme avec vous on nesaurait prendre trop de précautions, je vous avertis que vous aurezà me conduire vous-même au caveau où est enferméM. de Pardaillan. Vous aurez à nous conduire vous-même,sains et saufs, hors de votre redoutable repaire. Voilà, madame.Vous avez deux secondes pour vous décider.
De même qu’elle avait compris que si elle poussait un appel c’enétait fait d’elle, Fausta, en sentant sa main s’appuyer lourdementsur son épaule et l’immobiliser, en sentant la pointe acérée dupoignard piquée sur sa gorge, en le voyant penché sur elle, livide,hérissé, effrayant de froide résolution, Fausta compritpareillement qu’elle allait s’abattre, la gorge béante, si elletardait une seconde de plus qu’il ne fallait.
Elle ne voulut pas mourir encore. Elle accepta bravement,froidement, sa défaite. Et fixant sur lui deux yeux d’oùjaillissait une flamme mortelle, avec un calme sinistre :
– C’est bien, dit-elle, je vais vous conduire moi-même.Valvert la lâcha sur-le-champ. Alors seulement, il respiralibrement.
Et si Fausta avait pu voir la lueur de malice qui pétilla alorsdans son œil clair, elle eût aussitôt compris qu’elle avait étéjouée, elle eût regretté d’avoir accepté si facilementl’humiliation cuisante de sa défaite. Et, ayant compris cela, nuldoute qu’elle ne fût revenue sur sa soumission et n’eût déclarérésolument que, toute réflexion faite, elle préférait la mort. Cequi eût mis dans un cruel embarras le pauvre Valvert qui, de savie, n’eût pu trouver l’affreux courage de l’immolerfroidement.
Par bonheur, Fausta, qui se levait en ce moment même, tenait lesyeux fixés sur le corps de d’Albaran toujours étendu sansmouvement. Et elle contourna ce corps qui lui barrait le passage,en tenant toujours les yeux fixés sur lui. Quand ce fut fait, elleinvita, d’un mot bref :
– Venez !
– Un instant, madame, avertit Valvert en la regardant dansles yeux, nous allons passer au milieu de vos gentilshommes, de vossoldats, de vos serviteurs. Nous allons traverser des salles et descouloirs qui peuvent être machinés comme le cabinet rond et où ilvous suffirait d’un geste pour vous débarrasser de moi comme vousvous êtes débarrassée de M. de Pardaillan. Je vouspréviens qu’au moindre geste suspect de votre part, au moindre motéquivoque prononcé trop haut, je vous donne tout d’abord dupoignard dans la gorge.
– Si vous craignez une trahison, prenez ma main, dit-elleavec une parfaite indifférence.
Peut-être espérait-elle que Valvert, piqué et humilié, allaitdécliner l’offre. Mais il se garda bien de se montrer sisusceptible.
– J’accepte le grand honneur que vous voulez bien me faire,dit-il simplement.
Et il lui tendit non pas le poing, mais la main gauche ouverte.Dans cette main, Fausta mit sans hésiter sa main droite. Les doigtsde Valvert se fermèrent autour de cette main : il la tenaitbien, il était sûr qu’elle ne pourrait plus lui échapper, Fausta lecomprit bien aussi. Elle ne sourcilla pas. Peut-être, après tout,avait-elle reconnu l’inutilité de toute feinte avec un adversairequi se montrait aussi résolu que son éternel ennemi Pardaillan, etqui avait sur lui cet avantage de ne pas s’embarrasser de scrupulesd’une délicatesse exagérée. Et ayant reconnu cela, elle avait dûreconnaître du même coup l’impérieuse nécessité de s’exécuterloyalement.
Ils se dirigèrent vers la porte. Odet de Valvert pensait queFausta presserait le pas, ayant hâte de sortir de cette situationterriblement humiliante pour elle. Il n’en fut rien. Elle gardacette allure majestueuse qui lui était habituelle. Il lui semblamême qu’au contraire elle faisait son allure plus lente encore quede coutume. Et en réglant son pas sur le sien, il ne put s’empêcherd’admirer en son for intérieur :
« Allons ! c’est un beau joueur !… Impossible deperdre une aussi formidable partie avec plus d’élégantedésinvolture !… »
Durant les quelques pas qu’ils firent pour arriver à la porte,Fausta se retourna plusieurs fois pour donner un coup d’œil aucorps de d’Albaran. Et Valvert, qui l’observait avec une attentionsoupçonneuse, fit encore cette réflexion :
« Malgré le calme incomparable qu’elle montre, il estcertain qu’elle doit éprouver un certain déchirement à abandonnerainsi, sans soins, un fidèle serviteur, tombé sous ses yeux, envoulant la défendre. »
Avant de franchir le seuil de la porte, Fausta, s’arrêta et seretourna une dernière fois. Si bien que Valvert crut devoir luidire :
– Rassurez-vous, madame, j’ai simplement voulu l’étourdiret non point le tuer. Il n’est pas en danger. Dans quelquesinstants il reviendra à lui et il n’éprouvera pas d’autre malqu’une certaine lourdeur dans la tête, une certaine faiblesse dansles membres. Dans vingt-quatre heures, il n’y paraîtra plus.
Ces paroles parurent calmer l’inquiétude de Fausta. Quelquechose comme une ombre de sourire passa sur ses lèvres, et elleremercia d’un léger signe de tête.
Ils se mirent en route. Fausta, peut-être emportée parl’habitude, continuait de garder une allure d’une lenteur énervantepour Valvert qui, ayant hâte d’en finir, avait maintenant essayé, àdiverses reprises, de lui faire allonger le pas. Ils finirentcependant par aboutir aux caves. Fausta marchait sans hésitationavec l’assurance de quelqu’un qui connaît très bien les lieux. Ellevint s’arrêter devant une porte de fer sans serrure apparente. Avecle falot dont ils s’étaient munis avant de s’enfoncer dans lesentrailles de la terre, Valvert l’éclaira, et pendant qu’elleouvrait la porte en actionnant un ressort, il criaitjoyeusement :
– Ho ! monsieur de Pardaillan ! c’est moi, Odet…Vous allez être libre !…
La porte ouverte, pour marquer qu’elle était de bonne foi,Fausta entra la première. Valvert la suivit, son falot à la main,un peu étonné de voir que Pardaillan ne lui répondait pas. Ilsentrèrent, et un double cri de déception leur échappa à tous lesdeux : le caveau était vide. Pas de Pardaillan, personne, pasun être vivant là-dedans.
– Par l’enfer, madame, gronda furieusement Valvert, sic’est une trahison, je vous jure que vous allez la payercher !
En disant ces mots, il sortait vivement son poignard et sejetait entre la porte et elle.
D’ailleurs, Fausta ne songeait pas à fuir. Pour une fois, ellen’avait pas cherché à se dérober par une trahison. Elle était aussistupéfaite que lui.
– Je n’y comprends rien ! s’écria-t-elle.
Évidemment, elle était sincère. Manifestement, cette disparitionfantastique était tout à fait imprévue pour elle. Odet de Valvertcomprit qu’elle n’avait pas voulu le trahir, qu’elle ne jouait pasune comédie. Quand même, il se méfiait, malgré tout. Il continuaità lui barrer le passage et il la surveillait plus attentivement quejamais. Elle, elle ne prêtait aucune attention à son attitudemenaçante. Elle ne faisait pas un mouvement, ne disait pas un mot.La seule chose qui paraissait l’intéresser pour l’instant étaitcette inexplicable disparition de Pardaillan qu’elle cherchait às’expliquer en furetant partout du regard.
– Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée ? demandaValvert qui, tout en se tenant toujours sur ses gardes, ne doutaitplus de sa bonne foi.
– Je connais ma maison, j’imagine, protesta-t-elle avec unaccent d’indéniable sincérité. D’ailleurs, voyez : le caveauest rond. Nous sommes bien dans la tour ronde. Et l’hôtel, vous lesavez, n’a qu’une tour ronde.
C’était vrai : le caveau était rond.
« Par Dieu ! se dit Valvert,M. de Pardaillan n’est pas homme à attendre stupidementqu’on vienne le tirer d’embarras. Il a l’habitude de faire sesaffaires lui-même, et sans traîner. Il a dû trouver moyen des’évader de ce cachot. Mais comment ? Si j’en juge d’après lastupeur de Mme Fausta, l’entreprise ne devait pasêtre des plus faciles. Cependant, cet homme extraordinaire l’amenée à bien, lui ! C’est un fait indéniable, puisqu’il n’estplus là !… Comment s’y est-il pris,ventrebleu ?… »
Il fit un pas en avant et éleva son falot pour inspecter lecaveau, cherchant à son tour, comme Fausta l’avait fait avant lui,par quel chemin mystérieux Pardaillan avait pu s’échapper.
Il fit un pas en avant. Il n’en fit pas deux. À ce moment ilreçut sur le crâne un choc épouvantable. Il lui sembla que la voûtede pierre venait de s’abattre soudain sur sa tête. Tout tourna enlui. Un bourdonnement terrible lui remplit les oreilles. Il tombacomme une masse, la face contre terre, et demeura immobile.
Froidement, Fausta enjamba le corps et sortit. D’Albaran, surgion ne savait d’où, d’Albaran livide, vacillant sur ses jambes,secouant péniblement son poing droit, se tenait à côté d’elle, unelanterne à la main, pendant qu’avec un calme extraordinaire ellefermait soigneusement la porte de fer et disait :
– Tu n’auras pas été long à prendre ta revanche… Il m’avaitbien semblé, là-haut, t’avoir vu ouvrir et fermer les yeux… Aussij’ai marché avec une lenteur calculée pour te donner le temps de merejoindre. C’est fait, maintenant… Il est mort…
– Je n’en suis pas sûr du tout, madame, avoua d’Albarand’une voix dolente.
– Allons donc ! se récria Fausta avec un accent deprofonde conviction, tu assommes un bœuf d’un coup depoing !
– Quand je dispose de tous mes moyens, oui, madame. Maisaujourd’hui, j’ai été à moitié assommé moi-même… Je me sens bienfaible… Je ne suis pas sûr de mon coup… Aussi, si vous voulez m’encroire, madame, il faut noyer le caveau au plus vite.
– Et Pardaillan ? d’Albaran, fit Fausta sans répondre.C’est tout de même extraordinaire qu’il se soit tiré de là !…Je refuserais de le croire, si je n’avais vu de mes propres yeux lecaveau vide…
– Il ne peut être que dans la galerie, assura le colosse.Il a pu arracher un barreau, il ne pourra pas briser la porte defer qui donne sur la rivière.
Et il répéta avec plus de force :
– C’est bien simple : il n’y a qu’à noyer le caveau etla galerie.
– Eh bien, va, d’Albaran, va, autorisa Fausta. Et, avec unaccent lugubre :
– Pauvre Pardaillan, il était écrit qu’il devait finirnoyé.
Lorsque Pardaillan avait été précipité dans le vide, il s’étaitd’abord senti tomber comme une masse, et il n’avait pu retenir uncri de surprise qui avait été entendu par Fausta et le ducd’Angoulême demeurés dans le cabinet rond. Brusquement, la chutefoudroyante avait été enrayée. Il avait subi une secousse assezrude, qui d’ailleurs ne lui avait pas fait de mal, et il y avait euun temps d’arrêt extrêmement bref. Après quoi la descente avaitrepris, lentement cette fois.
L’espèce de plateau sur lequel se trouvait le fauteuil danslequel il était assis devait être monté sur des crémaillèresinvisibles, car la descente s’effectuait maintenant avec uneprécision mécanique, sans heurts, sans à-coups, à une allure trèsmodérée. Pardaillan, qui avait déjà retrouvé cet inaltérablesang-froid qui l’abandonnait bien rarement, se dit :
« Mme Fausta ne veut pas que j’aille merompre les os au fond de cette oubliette ! C’est déjà quelquechose, cela !… »
Il se leva. Et comme, malgré qu’il eût la vue exceptionnellementperçante et qu’il fût doué de la précieuse qualité de voir dansl’obscurité, il ne parvenait pas à percer les ténèbres quil’environnaient, il tendit les bras autour de lui :
« Un puits ! se dit-il, je descends dans unpuits ! »
Il resta debout, se tenant attentif, prêtant l’oreille,s’efforçant de discerner par l’ouïe ce qu’il ne pouvait distinguerpar la vue. Il n’entendit que le grincement assez fort que lamachine faisait en fonctionnant. Tout à coup, ce grincement cessa.Et, avec la cessation du bruit, la machine s’immobilisa.
« Bon, il paraît que je suis arrivé à destination, songeaPardaillan. Mais où suis-je ?… Et qu’est-ce qui m’attend,là ?… Que la peste m’étrangle si je devine ce queMme Fausta, fertile en inventions diaboliques, meréserve au fond de ce trou !… »
Et avec son sourire railleur :
« Ce n’est pourtant pas une raison pour ne pas chercher àme rendre compte. »
Il allongea le pied. Il sentit le vide, alors que, l’instantd’avant, le plateau rond sur lequel il se tenait était étroitementencastré dans les parois d’un puits. Il se pencha, sonda le videavec son épée qu’il avait tirée. Il ne rencontra pas le fond.
À ce moment, il entendit de nouveau une manière de grincementmoins fort comme si une partie de la machine s’était remise àfonctionner. Et il sentit que le plateau s’inclinait doucement souslui. Et la masse énorme du fauteuil monumental, suivant cetteinclinaison, le poussait irrésistiblement.
– Il paraît qu’il faut descendre ! dit-il. Soit,descendons.
Il se garda bien de sauter. Il se laissa glisser doucement. Toutde suite il prit pied sans éprouver d’autre mal qu’une faiblesecousse. Dans le noir opaque, il s’écarta vivement, prévoyant cequi allait arriver : la chute du fauteuil qui se produisit àl’endroit même qu’il venait de quitter et dont le poids l’eûtinfailliblement écrasé.
Sans perdre une seconde, sondant le sol d’un pied prudent, ilalla au mur. Il le longea sans le quitter un seul instant de lamain.
– Je vois ce qu’il en est, dit-il, je suis dans lesfondations de la tour ronde. Et, à présent que je sais cela, jeveux être étripé si je vois quel avantage je puis tirer de cettedécouverte.
Il réfléchit un instant et :
« Il doit y avoir une porte à ce puits !… Cherchonscette porte. »
Il chercha. Il ne trouva rien. La porte de fer n’avait pas plusde verrous et de serrures à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et elledevait être merveilleusement bien encastrée dans le mur. D’ailleursil fut distrait dans sa recherche : le grincement de lamachine avait repris, là-haut. Il tendit l’oreille. Le bruit allaiten diminuant. Il traduisit :
« C’est ma plate-forme qui remonte là-haut. »
Il ne se trompait pas. Il reprit sa recherche de la porte. Peineinutile. Il y renonça momentanément. À tâtons, il chercha lefauteuil, le redressa, s’assit et se plongea dans de profondesréflexions. Cela dura assez longtemps. Une heure, peut-être. Tout àcoup il s’écria :
– Tiens ! on dirait qu’il fait moins noirici !…
Il fut aussitôt debout, le nez en l’air. Et il eut un petit riresilencieux. Tout là-haut, presque au plafond, il y avait uneétroite ouverture par où tombait un semblant de lumière blafarde.Au reste, l’ouverture était défendue par deux barreaux de fer encroix, et elle était si loin qu’il ne fallait pas compterl’atteindre. N’importe, la découverte parut importante à Pardaillanqui, après avoir ri doucement, ainsi que nous l’avons dit,songea :
« Il faudrait savoir ce qu’il y a derrière cette ouverture…Peut-être rien du tout… C’est même probable… En tout cas, ilfaudrait y aller voir… Oui, mais, diable, comment arriverjusque-là ?… »
Il réfléchit une seconde et se mit à rire :
– Triple niais que je suis ! s’écria-t-il, et cefauteuil que Mme Fausta a eu la bonne inspirationde me laisser, n’est-ce pas une échelle toute trouvée ?…
Il ne perdit pas une seconde et traîna l’énorme fauteuil sousl’ouverture. Il mit les deux pieds sur les deux bras du siège. Ilse hissa sur le dossier. Cette fois, il se trouvait à la hauteurvoulue. Il passa la tête entre deux barreaux et fouilla l’ombre deson regard perçant. Ses yeux commençaient à s’habituer àl’obscurité, et d’ailleurs l’ombre était moins épaisse de cecôté ; il put distinguer assez bien pour se rendre comptequ’il se trouvait en présence d’un conduit souterrain assez bas deplafond : ce que d’Albaran avait appelé la« galerie ». Il recommença à se poser desquestions :
« À quoi aboutit ce conduit ?… Savoir s’il aboutitquelque part seulement ?… Et même, s’il n’aboutit à rien,savoir s’il ne vaut pas mieux pour moi me trouver n’importe où…pourvu que ce ne soit pas à l’endroit où Mme Faustaa voulu me voir ?… »
Il regarda de nouveau plus longuement, plus attentivement :le conduit formait une voûte si basse qu’il voyait bien qu’il nepourrait pas s’y tenir debout. Il s’éloignait en droite ligne et enmontant, en une côte assez accentuée. Il finit par distinguer que,par terre, courait une conduite de plomb, conduite d’eauassurément. Il regarda mieux, tâta avec les doigts : le tuyaude plomb, gros comme le poing, s’enfonçait dans le mur, devant lui.Évidemment, ce tuyau qui entrait là dans l’épaisse maçonneriedevait ressortir à l’intérieur de son cachot.
Il chercha. Et il trouva. À quelques pouces au-dessous desbarreaux de fer auxquels il se cramponnait, il y avait une boucheronde, semblable à une grosse pomme d’arrosoir, et, comme une pommed’arrosoir, munie de petits trous. Il eut un petit sifflementadmiratif. Il avait compris :
« Ce couloir souterrain aboutit à la rivière… Ces tuyauxviennent de la rivière… Il n’y a qu’à actionner une vanne, uneécluse, un mécanisme quelconque pour amener l’eau dans les tuyaux…Cette eau vient se déverser dans le caveau par cette pommed’arrosoir qui n’a l’air de rien et que je n’aurais pu discernerd’en bas… Le caveau se remplit lentement, et celui qui l’occupefinit par se trouver submergé… Après avoir, autrefois, tentévainement de m’assassiner de vingt manières différentes, Fausta,cette fois-ci, a résolu de me noyer !… »
Il demeura un long moment rêveur. Il traduisit le résultat de sarêverie par ces mots :
« C’est bien simple, pour échapper à la noyade, je n’aiqu’à passer dans ce couloir !… Simple !… heu !…Peut-être n’est-ce reculer que pour mieux sauter !… Car enfin,si on n’arrête pas l’eau, l’eau, après avoir complètement rempli lecaveau, s’engouffrera dans cette ouverture, envahira le conduit…J’ai bien dit : je n’aurai reculé que pour mieux sauter… etquand je dis sauter, c’est une manière de parler, car je nesauterai pas ici, je coulerai bel et bien… Mais minute, ne noushâtons pas trop de trancher la question… surtout ne jetons pas lemanche après la cognée. Quand je ne ferais que gagner du temps… cepeut être le salut !… Et puis, rien ne prouve qu’on n’arrêterapas l’eau quand on jugera que le caveau doit être plein ?… Etpuis, puisque ce conduit aboutit à la rivière, il doit bien avoirune ouverture quelconque de ce côté ?… Décidément, j’avaisbien dit : le plus simple est de passer dans ce couloir.Voyons maintenant si cette chose simple est faisable, etcomment. »
Il saisit un barreau à deux mains, s’arc-bouta de son mieux,tira de toutes ses forces. Le barreau trembla dans son alvéole,résista. Il recommença dix fois, vingt fois de suite, toujours avecle même résultat négatif. Il se rendit compte que, dans la positiondéfectueuse où il était placé, dans un équilibre instable, il nepouvait pas donner l’effort qui convenait.
Il ne s’entêta pas. Il se mit à palper la pierre. Il avait sonpoignard sur lui. Il le prit. C’était une lame courte, large,solide, bien emmanchée. Il attaqua la pierre autour du barreau.
« Cela mord assez bien, se dit-il avec satisfaction. Lapierre, saturée d’humidité, s’effrite assez facilement. Quelquesheures d’un travail acharné me permettront de desceller ce mauditbarreau. Que Mme Fausta ne se presse pas trop defaire inonder mon cachot et tout ira bien. »
En effet, le travail marcha assez facilement et sans tropd’efforts. Au bout de quelques heures, le barreau fut complètementdescellé et Pardaillan put l’enlever avec la plus grande facilité.Seulement, ces quelques heures qu’il évaluait, lui, à deux ou troisheures de travail, avaient duré en réalité, et sans qu’il en eûtconscience, presque toute la nuit.
Le jour était déjà levé lorsqu’il se hissa dans le conduit. Sansperdre un instant, inaccessible à la fatigue, il voulut savoir oùconduisait ce conduit. Il partit, courbé en deux, emportant, à touthasard, le barreau de fer qui pouvait servir au besoin de massue oude levier. Il vint se casser le nez sur une petite porte de tôleépaisse, percée de plusieurs trous ronds, de la dimension d’un écu.Il mit l’œil à un de ces trous et regarda.
– Par Dieu ! s’écria-t-il, je l’avais bien dit, voilàla rivière qui roule ses eaux encaissées. Là-bas, en face, ce sontles prairies du Pré-aux-Clercs… Un peu plus à ma gauche, voilà latour de Nesle. Mais, au fait, d’où vient que je distingue sibien ?… Eh mais !… c’est qu’il fait grand jour !… Orçà ! j’ai donc passé toute la nuit à enlever ce misérablebarreau de fer ?… Mortdiable, je ne m’étonne plus si jecommençais à éprouver quelque fatigue !…
Malgré qu’il se plaignît de la fatigue, il ne songea pas à sereposer. Il se contenta de respirer un peu d’air frais de larivière qui lui arrivait par les trous pratiqués dans la porte detôle. Par ces trous, la lumière pénétrait en même temps que l’air.Relativement à l’obscurité qui régnait dans son cachot, leclair-obscur qu’il trouvait là lui faisait l’effet d’un jouréclatant. Il put se mettre à étudier la porte.
Il vit très bien qu’elle était fermée à clé et qu’elle devaits’ouvrir en dedans. Il la secoua. Elle grinça et ce fut tout. Ilessaya de la tirer à lui : fatigue inutile. Il se renditcompte qu’il n’y avait que deux moyens de s’en tirer : briserla serrure ou la forcer en glissant un levier entre la tôle et lamaçonnerie du quai dans laquelle le pêne pénétrait.
Il avait son barreau de fer qu’il avait eu la précautiond’emporter. Mais il était beaucoup trop gros. Il n’essaya même pas,sachant qu’il perdrait son temps et sa peine. Seulement il pouvaitse servir du même barreau comme d’un marteau pour faire sauter laserrure. Ce fut à quoi il s’employa sans plus tarder. Il frappa àtour de bras sans réussir à ébranler la maudite serrure quisemblait faire corps avec la porte elle-même.
« Il me faudrait quelque chose de plus lourd, maisquoi ? se dit-il. Cherchons. »
Il se mit à chercher. Mais il interrompit aussitôt sesrecherches. En se penchant, il venait d’entendre un grondementsignificatif dans les tuyaux.
« Mordiable, se dit-il. Mme Fausta vient delâcher les eaux dans le cachot. Il s’agit de ne pas se laissersurprendre par l’inondation. Allons voir un peu où nous ensommes. »
Il revint à l’ouverture du caveau. L’eau coulait par petits jetsde la pomme d’arrosoir. Mais il ne pensait plus à s’en occuper.
« Qu’est cela ? » se dit-il en sursaut.
Cela, c’était le falot échappé aux mains d’Odet de Valvert, queFausta avait négligé de ramasser et qui, par fortune, ne s’étaitpas éteint en tombant. La faible lueur de ce falot lui permit devoir Valvert qu’il ne reconnut pas, attendu qu’il était étendu laface contre terre.
« Tiens, Mme Fausta, pendant mon absence, ajugé à propos de m’envoyer un compagnon ! songea Pardaillan.Mais ce malheureux ne bouge pas… Serait-il mort ? Corbleu, ilfaut que je voie cela de près. »
Il se laissa glisser dans l’ouverture, chercha du pied ledossier du fauteuil, dégringola prestement. Si vivement qu’il eûtagi, il n’en arriva pas moins trempé en bas, attendu que ladescente s’effectua sous le jet d’eau qui tombait de là-haut. Iln’y prit pas garde, d’ailleurs. Il ramassa le falot, dirigea lalumière sur Valvert qu’il retourna. Alors il le reconnut.
– Odet ! fit-il dans un cri déchirant. Et dans ungrondement terrible :
– Ah ! Fausta d’enfer ! malheur à toi, si tu astué cet enfant !…
Il s’agenouilla devant le blessé, le souleva, le tâta, levisita, l’ausculta. Il eut vite fait de se rendre compte qu’iln’était qu’évanoui. Il se hâta de lui donner les soins nécessaires,ceux, du moins, qu’il était en son pouvoir de donner dans lescirconstances particulières où il se trouvait. Et, tout ens’activant de son mieux, il réfléchissait :
« Je vois ce qu’il en est : ce petit, qui a pour moiune véritable affection filiale, aura appris qu’il m’était arrivémalheur. Il est allé trouver Fausta. Il aura parlé haut, crié,menacé… Et Fausta, après l’avoir fait assommer, l’a envoyé merejoindre ici… Je lui avais pourtant bien recommandé de se tenirtranquille !… Mais il a voulu n’en faire qu’à satête… »
Et, avec un sourire indéfinissable :
« Et, corbleu, je suis forcé de reconnaître qu’au bout ducompte il a bien fait !… »
Cependant, grâce aux soins de Pardaillan, Odet de Valvert finitpar reprendre connaissance.
– Monsieur de Pardaillan ! s’écria-t-il, stupéfait dese retrouver dans les bras du chevalier.
– Eh bien, mon pauvre comte, comment voussentez-vous ? s’enquit Pardaillan, de cet air froid qu’ilprenait quand il voulait cacher l’émotion qui l’étreignait.
– Aussi bien qu’il est possible d’aller quand on a reçucent livres sur le crâne, eût le courage de plaisanter Valvert.
– Bon, sourit Pardaillan, Dieu merci, c’est l’essentiel.Dans une heure vous serez aussi solide qu’avant.
– Eh ! mais, fit Valvert qui regardait curieusementautour de lui, ne sommes-nous pas ici dans ce cachot oùMme Fausta vous a précipité partraîtrise ?
– En effet.
– Voilà qui est merveilleux ! Tout à l’heure je suisentré ici avec Mme Fausta et vous n’y étiez pas… Dumoins nous ne vous avons pas vu… Ah çà ! monsieur, est-ce quevous avez trouvé le moyen de vous rendre invisible à votregré ?…
Il posait la question très sérieusement. Pardaillan lui eûtrépondu oui qu’il n’eût pas hésité à le croire. Mais Pardaillan semit à rire doucement.
– Non, dit-il, je n’ai pas trouvé le moyen de me rendreinvisible… Mais j’ai trouvé moyen d’en sortir, de ce cachot. Et sivous voulez m’en croire, nous n’y resterons pas plus longtemps… carvoici que nous avons de l’eau jusqu’à la cheville, et cela n’estpas précisément agréable.
– C’est ma foi vrai, que nous avons de l’eau jusqu’auxchevilles. Peste ! Mme Fausta ne perd pas detemps, à ce que je vois !
– Oui, c’est une femme fort expéditive, renchéritPardaillan avec un sourire aigu.
Avec l’aide de Pardaillan, Valvert se mit debout. Il constataavec satisfaction :
– Les jambes ne sont pas encore très solides. Mais, commevous l’avez dit, il n’y a rien de cassé et dans une heure, jel’espère, il n’y paraîtra plus.
Et avec un accent qui eût donné à réfléchir au molosse deFausta, s’il avait pu l’entendre :
– N’importe, voilà un coup de traîtrise que le señord’Albaran me paiera… avec les intérêts en plus.
Ils ne s’attardèrent pas davantage. Sous l’averse qui lesinondait de la tête aux pieds, ils escaladèrent le fauteuil etpassèrent dans le conduit. Là, ils se secouèrent. Pardaillan pritles devants, tenant à la main le falot qu’il avait eu soind’emporter, en le préservant de l’averse sous son manteau. Ilconduisit le jeune homme à l’autre extrémité du boyau, près de laporte qui les séparait de la rivière. Il se disait avec raison quele peu d’air frais qui passait par les trous de cette porteachèverait de le remettre.
Pardaillan sentait l’impérieuse nécessité de s’évader au plusvite de ce boyau souterrain. En effet, dans le caveau, il avait pus’en rendre compte, l’eau montait avec une rapidité inquiétante. Etsi elle continuait à monter avec la même rapidité, elle netarderait pas à envahir leur actuel refuge. Mais Pardaillan étaittranquille, maintenant. En revenant, grâce au falot, il avaitaperçu un énorme bloc de maçonnerie, détaché de la voûte, aveclequel il était sûr de faire sauter la trop récalcitrante serrure.Seulement il n’eût pas été donné à tout le monde de soulever cebloc sur lequel il comptait.
Sûr de pouvoir s’en aller quand il voudrait, Pardaillan, ayantremarqué que l’effort que venait de faire Odet de Valvertparaissait l’avoir incommodé, décida qu’il était prudent de luiaccorder un quart d’heure de repos. Ceci, il pouvait le faire entoute sécurité : si vite que montât l’eau, elle en avait bienpour au moins une heure avant d’arriver jusqu’à eux.
Il laissa Valvert aspirer avec bonheur l’air frais de la rivièreet s’en alla chercher son quartier de roc qu’il apporta et laissatomber près de la porte en disant :
– Asseyez-vous, Odet, et soufflons un peu avant de tirer aularge.
– Ma foi, monsieur, un instant de repos ne sera pas detrop. Je me sens encore tout étourdi, avoua Valvert en s’asseyantsur le bloc de pierre.
– Je vous dis que cela passera, rassura Pardaillan, qui mitun œil à un trou de la porte et jeta un regard circonspectau-dehors.
– Je le sais bien, dit Valvert, mais je suis impatient,monsieur, et je voudrais que cela passe le plus vite possible.
Pardaillan quitta son observatoire, posa son manteau par terre,s’assit dessus et s’accotant au mur, le plus tranquillement dumonde :
– Puisque nous avons quelques minutes, dit-il, racontez-moicomment il se fait que je vous ai trouvé à moitié assommé dans cecaveau d’où j’avais commencé à m’évader et où c’est miracle que jesois revenu si fort à propos pour vous.
Odet de Valvert raconta tout ce qu’il avait fait, depuisl’instant où Pardaillan l’avait congédié jusqu’au moment où ilavait été assommé par-derrière. Le chevalier écouta ce récit avectoute l’attention qu’il méritait. De temps en temps, dans l’ombre,il souriait d’un air approbateur. De temps en temps aussi, ilinterrompait le récit d’un geste, mettait l’œil à un des jours dela porte de fer et regardait au-dehors. Ou bien il collaitl’oreille contre cette porte et écoutait avec une attentionaiguë.
Quand le jeune homme eut fini de parler, il demeura un momentrêveur, ému, de cette émotion comme étonnée qu’il éprouvaittoujours, malgré lui, quand il se trouvait en présence d’un acte dedévouement accompli uniquement pour lui. Et, souriant, d’un sourirerailleur, comme s’il se moquait de lui-même, de cette voixextraordinairement douce qu’il avait dans ses momentsd’émotion :
– Ainsi, mon pauvre Valvert, dit-il, à cause de moi et pourmoi, vous vous êtes fait un ennemi mortel deMme Fausta ?…
– Bah ! fit Valvert d’un air détaché, tôt ou tard j’enserais venu là.
– Comment cela ?
– Mais, monsieur, n’avez-vous pas entenduMme Fausta dire qu’elle m’avait fait l’honneurd’avoir des vues particulières à mon sujet ?
– Eh bien ?
– Eh bien, monsieur, nous savons ce qu’elle attendait demoi. Vous pensez bien que les choses se seraient gâtées, le jour oùelle m’aurait fait connaître ses intentions. Ce jour est venu unpeu plus tôt, et voilà tout.
– C’est juste, au fait, reconnut Pardaillan. Mais qu’est-cedonc qui vous fait rire ainsi, Valvert ?
– Je ris, monsieur, parce que je pense que depuis notrerencontre d’hier soir, je me suis démené comme trente-six diablesdans un bénitier pour tâcher de vous sauver… Et finalement,monsieur, c’est vous qui me sauvez la vie… Car, sans vous, j’eusseété infailliblement noyé dans ce caveau d’où vous m’avez tiré…C’est une dette de plus que je viens de contracter envers vous. Jene l’oublierai pas, monsieur.
Pardaillan ouvrit deux yeux pétillants de malice, sourit, maisne jugea pas à propos de faire remarquer que c’était pour lui,Pardaillan, que le jeune homme s’était mis dans la fâcheusesituation d’où il l’avait tiré, et que, par conséquent, il ne luidevait rien.
Et Valvert reprit :
– J’ai une heureuse nouvelle à vous annoncer,monsieur : j’ai retrouvé la fille de mon cousin Jehan, lapetite Loïse.
– Vous en êtes sûr ? demanda vivement Pardaillan.
– Tout à fait, monsieur. J’ai vu le petit bonnet queportait l’enfant au moment où elle fut volée : il est brodéaux armes de Saugis. Le doute n’est pas possible.
– Voilà une heureuse nouvelle, en effet. Et où avez-vousretrouvé cette enfant ?… Comment ?… Et d’abord, l’enfantse porte-t-elle bien ?… N’a-t-elle point trop souffert ?N’est-elle pas malheureuse ?…
Toutes ces questions, que Pardaillan lançait coup sur coup,indiquaient que, malgré l’indifférence qu’il se croyait obligéd’affecter, il s’intéressait à sa petite-fille beaucoup plus qu’ilne voulait bien le laisser voir.
– L’enfant se porte à merveille, rassura Valvert. Elle estheureuse, gâtée et choyée comme une petite reine par la jeune fillequi l’a recueillie, qui lui sert de mère et qui l’adore comme sielle était vraiment sa fille.
– Racontez-moi ce que vous savez, Valvert,voulez-vous ?
Valvert allait satisfaire la légitime curiosité de Pardaillan enlui racontant ce qu’il avait appris de Brin de Muguet. Mais ilétait écrit décidément qu’il ne pourrait pas parler sur cesujet : la veille, en quittant la jeune fille, il était alléau Grand Passe-Partout pour porter la bonne nouvelle àPardaillan. On lui avait dit que M. le chevalier n’était pasencore de retour de Saugis. Le soir, il avait rencontré lechevalier chez Fausta, dans les conditions que nous avons décritesen temps et lieu. Le moment n’était guère propice à un telentretien. Il n’y avait même pas pensé. Maintenant, comme ilouvrait la bouche, Pardaillan lui coupa la parole en s’écriantd’une voix assourdie :
– Corbleu ! cette fois, je suis sûr de ne pas metromper !… Et, une fois de plus, il se précipita sur la porte,regarda, écouta. Odet de Valvert fit comme lui. Cependant, ilseurent beau regarder, ils ne virent rien de suspect sur la rivière.Mais s’ils ne virent rien, ils entendirent et Valvert glissa àl’oreille de Pardaillan :
– On dirait le frôlement d’une barque qui glisse le long duquai, sous cette porte.
– N’est-ce pas ? C’est bien ce qu’il me semblaitaussi, répondit Pardaillan à voix basse.
Et avec un sourire aigu :
– Et comme il y a déjà un bon moment que cette barque setient là, comme ceux qui la montent évitent soigneusement de seplacer dans le champ de ces trous où nous pourrions les voir, j’enconclus qu’ils sont là pour nous, et qu’ils attendent, pour voir sipar hasard nous ne sortirons pas de ce trou.
– Parbleu ! approuva Valvert. Et, à son tour, ilprécisa :
– Mme Fausta a d’abord été stupéfaite devotre disparition. J’ai très bien vu qu’elle n’y comprenait rien.Puis elle s’est ressaisie, et elle a réfléchi que, sorti du caveaupar un tour de force extraordinaire, vous ne pouviez être réfugiéqu’ici, où vous seriez arrêté par cette porte de fer. Et elle adonné l’ordre de tout inonder. Mais c’est une femme qui estime quedeux précautions valent mieux qu’une. Elle s’est encore dit quel’homme qui avait pu arracher les barreaux du caveau pouvait trèsbien trouver moyen d’ouvrir ou d’enfoncer cette porte. Et elle aenvoyé ses estafiers vous attendre à la sortie. Il est probableque, dès que nous tenterons de mettre le nez hors de ce trou, commevous dites, nous serons salués par quelque bonne arquebusade.
– C’est tout à fait mon avis, approuva à son tourPardaillan. C’était tout à fait cela, en effet : Fausta,revenue de sa stupeur, avait fait la réflexion que Valvert luiprêtait. Et elle avait donné ses ordres en conséquence à d’Albaran,chargé comme toujours de leur exécution. Dès que l’inondation avaitété lâchée, monté sur une petite barque avec trois de ses hommes,il était venu se poster sous la petite porte de fer. Un de ceshommes maniait les avirons. D’Albaran et les deux autres, unmousquet chargé dans les mains, se tenaient prêts à faire feu dèsque la porte s’ouvrirait. Incorrigible dans sa présomption, lecolosse, parce qu’il avait ces trois mousquets, pensait avoirgrandement pris ses précautions. Il le pensait d’autant plus qu’aufond il était bien convaincu que ces précautions étaientparfaitement inutiles : Pardaillan, selon lui, n’aurait jamaisla force d’enfoncer cette porte et devait finir misérablement noyédans cette galerie où il était pris comme un rat dans une ratière.Cependant, comme il était très consciencieux, malgré cetteconviction qu’il avait, il n’en faisait pas moins bonne garde.
– Que décidez-vous, monsieur ? demanda simplementValvert. Pardaillan réfléchissait, le sourcil froncé.
– L’ennuyeux, murmura-t-il, est que nous ne puissions voircombien ils sont.
Et fixant son œil scrutateur sur le jeune homme, comme pourmesurer jusqu’à quel point il pouvait compter sur lui :
– Vous sentez-vous suffisamment remis pour tenter lecoup ? dit-il.
– Avec vous, monsieur, on peut tenter tout ce que l’onveut. Même l’impossible, fit Valvert avec un accent d’inébranlableconviction.
– C’est qu’il s’agit de réussir, insista Pardaillan ensouriant.
– Je vous entends, monsieur. Eh bien, nous allons voir simes forces sont suffisamment revenues pour que je puisse vous êtrede quelque utilité.
Ayant dit ces mots avec simplicité, Valvert se baissa, saisit lebloc de pierre dans ses bras et le souleva sans effort apparent. Etsans le lâcher :
– Je crois que cela ne va pas trop mal, dit-il de son airsimple, et sans que sa voix fût le moins du monde altérée par lerude effort qu’il fournissait.
– Peste ! fit Pardaillan avec une satisfactionvisible, je me demande quel tour de force vous seriez capabled’accomplir, si vous n’aviez pas été à moitié assommé.
– Faut-il briser la porte ? proposa Valvert avec lamême simplicité et sans lâcher la pesante masse.
– Non pas, refusa Pardaillan, il faut nous concerterd’abord au sujet de la manœuvre que nous allons exécuter.
Valvert reposa doucement l’énorme bloc par terre et de son mêmeair modeste :
– Je crois, dit-il, que je pourrai vous seconder assezconvenablement, bien que je ne me sente pas en possession de tousmes moyens.
– Je plains ceux qui auront à essuyer vos coups, admirasérieusement Pardaillan qui ajouta aussitôt :
– Voici ce que nous allons faire.
Et en quelques phrases brèves, il expliqua la manœuvre qu’ilavait conçue. Ces explications données et religieusement écoutéespar Valvert, ils passèrent séance tenante à l’exécution.
– Bien qu’il fût maintenant complètement rassuré sur lecompte de son jeune compagnon, Pardaillan, qui tenait à ménager sesforces, se chargea de briser la serrure. Un coup bien appliquésuffit pour faire ce que le barreau avait été impuissant àaccomplir. La serrure ayant sauté, il posa le bloc de pierre parterre, devant la porte.
Ceci fait, ils se couchèrent par terre, côte à côte, derrière lebloc. Puis Pardaillan allongea le bras, tira brusquement la porte àlui, et s’aplatit aussitôt derrière la pierre. Ce qu’il avait prévuse produisit : d’Albaran, averti par le coup qui avait briséla serrure, voyant la porte s’ouvrir toute grande, crut quePardaillan allait se dresser devant l’orifice et se hâta decommander : « Feu ! » Les trois explosions sefondirent en une seule explosion formidable.
Immédiatement, Pardaillan et Valvert poussèrent le bloc depierre dehors, au jugé. Et, aussitôt après, ils sautèrent tous lesdeux en même temps. Pardaillan avait espéré que l’énorme pierreatteindrait la barque et la ferait chavirer. Durant l’inappréciableinstant pendant lequel ils se tinrent au bord du trou pour prendreleur élan, à travers la fumée des trois explosions, ils purent serendre compte qu’ils n’avaient pas atteint leur but. La barqueétait encore là, à peine à une toise au-dessous d’eux. Ilssautèrent, non pas dans la rivière, mais dans la barque elle-même.Et comme, cette fois, ils n’opéraient pas au jugé, ils nemanquèrent pas leur coup : ils tombèrent juste au beau milieude la barque. D’Albaran se tenait debout, son mousquet encore à lamain. Dans la secousse terrible qu’éprouva la barque, il perditl’équilibre et tomba dans l’eau, la tête la première. Ses deuxhommes n’eurent pas le temps de se rendre compte de ce qui leurarrivait. Ils se sentirent happés, soulevés avec une forceirrésistible, projetés par-dessus bord, et s’en allèrent rejoindreleur chef au fond de l’eau.
Cela s’était accompli avec une rapidité fantastique. L’homme quitenait les rames demeura béant de stupeur, ses deux rames à lamain, sans faire un mouvement, comme pétrifié. Pardaillan le saisitau collet, le redressa d’une poigne de fer, et désignant larivière, commanda d’une voix rude :
– Saute, sacripant !…
Et il montrait un visage si terrible que l’homme, épouvanté,n’hésita pas, piqua une tête en hurlant :
– C’est le diable !…
Valvert, qui déjà avait pris les rames et nageaitvigoureusement, partit d’un éclat de rire homérique. Et Pardaillanne put se retenir d’en faire autant. Et ce n’est pas tant de lamine ahurie et terrifiée du pauvre diable qu’ils riaient ainsi,c’était surtout de la rapidité et de la facilité extraordinaireavec lesquelles ils avaient expédié cette affaire qui paraissaitdevoir être mortelle pour eux et qui se terminait à leur completavantage, sans qu’ils eussent reçu le moindre horion, sans qu’ilseussent eu même à dégainer.
– C’est à croire, plaisanta Valvert, queMme Fausta a voulu nous épargner l’ennui d’un bain,tout habillés, dans la rivière, ce à quoi il eût bien fallu nousrésigner, si elle n’avait eu l’attention de nous envoyer cettebarque.
– Vous oubliez qu’elle nous l’avait déjà imposé, ce bain,et pas dans les eaux courantes de la rivière, dit Pardaillan enmontrant leurs vêtements maculés de fange et si mouillés encorequ’ils collaient au corps.
Cependant, d’Albaran et ses trois hommes, après avoir coulé,étaient revenus à la surface. Ils n’avaient reçu aucune blessure,et nageaient vigoureusement, sans paraître trop gênés par leursvêtements, en gens entraînés depuis longtemps aux exercices lesplus violents. Le premier mouvement des trois estafiers avait étéde nager vers l’escalier le plus proche, qui était près de la porteneuve. C’était l’affaire d’une vingtaine de brasses en descendantle courant : un jeu pour eux.
Mais leur chef ne l’entendit pas ainsi. Ce d’Albaran, s’iljouait de malheur dans ses entreprises, était incontestablementbrave et obstiné. Il ne voulut pas encore s’avouer vaincu etabandonner la partie. D’une voix rude, il lança un ordre bref à seshommes. Ceux-ci, dressés à l’obéissance passive, obéirent sanshésiter. Ils changèrent de direction et suivirent leur chef qui,remontant le courant, s’était bravement lancé à la poursuite de labarque.
Cette barque, elle n’était pas à une dizaine de brasses d’eux.Évidemment, il leur eût été très facile de la rattraper. Seulementil eût fallu pour cela que Pardaillan et Valvert consentissent àles attendre. D’autres, moins généreux qu’eux, n’eussent pas laissépasser une si belle occasion de se débarrasser de leursennemis.
C’était on ne peut plus facile : il n’y avait qu’à leslaisser approcher et à les larder de coups d’épée ou à les assommerà coups d’aviron. Heureusement pour eux, Pardaillan et Valvertavaient trop de chevaleresque générosité pour abuser ainsi de leurforce. Et quand ils virent quelle était l’intention de d’Albaran,ils se contentèrent de forcer sur les avirons. Et Pardaillan lançade sa voix railleuse :
– Je vous préviens que nous allons ainsi jusqu’au port dela Saunerie[7] . Si vous vous sentez assez bons nageurspour remonter le courant jusque-là, ne vous gênez pas.
D’Albaran répondit par une bordée d’injures auxquelles ceux àqui il les adressait dédaignèrent de répondre. Et il n’abandonnapas sa poursuite. Cependant, si obstiné qu’il fût, il finit tout demême par s’apercevoir que chaque fois qu’il avançait d’une brasse,la barque s’éloignait de quatre. À ce jeu-là, il s’épuisait etrisquait de se noyer bien inutilement. Il se résigna à abandonnerla partie et il aborda, avec ses hommes, au premier escalier qu’ilaperçut. Son entêtement n’avait eu d’autre résultat que deprolonger le bain forcé qu’ils avaient pris.
Quant à Pardaillan et à Valvert, ils abordèrent sans encombreaux escaliers qui se trouvaient au bas de la rue de la Sonnerie,rue qui a disparu depuis et qui allait de la vallée de Misère ouquai de la Mégisserie à la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, encontournant le Châtelet, duquel elle n’était séparée que par la ruePierre-au-Poisson, absorbée depuis par la place du Châtelet.
Ils se trouvaient donc tout portés dans la rue Saint-Denis. Ilss’en allèrent tout droit à l’auberge du GrandPasse-Partout, chez Pardaillan. Ils y allaient à la demande duchevalier pour y changer leurs vêtements maculés et trempés, pours’y refaire par un bon repas – attendu que l’heure du dîner étaitpassée depuis longtemps – et enfin pour que Valvert pût donner tousles renseignements qu’il avait recueillis sur la petite Loïse,fille de Jehan de Pardaillan.
À l’auberge, Escargasse et Gringaille – les deux serviteurs deJehan de Pardaillan que nous avons entrevus dans les premierschapitres de cette histoire, attendaient le chevalier. Ils étaientarrivés de Saugis la veille au soir, comptant trouver là Pardaillanqui leur avait donné rendez-vous et qui aurait dû, lui, être rendudans-la matinée, et qui l’eût été en effet, s’il n’avait rencontréFausta.
Les deux braves commençaient même à s’inquiéter de ce retard dupère de leur maître. Comme de juste, cette inquiétude s’étaitcommuniquée, plus accentuée, à dame Nicole, la grassouillette etappétissante patronne du Grand Passe-Partout, laquelle,comme on sait, avait une vénération toute particulière pour sonillustre pensionnaire.
L’arrivée de Pardaillan calma les appréhensions de ces bravesgens. Dame Nicole se précipita pour préparer du linge et desvêtements de rechange à M. le chevalier. Après quoi, elle serua dans sa cuisine pour confectionner de ses propres mains lerepas délicat et soigné, arrosé de ses vins préférés, quePardaillan, afin de pouvoir s’entretenir en toute quiétude avecValvert, avait demandé qu’on servît dans sa chambre même.
Comme les deux braves avaient dîné depuis longtemps, Pardaillanenvoya Gringaille chercher son cheval dans cette auberge où ill’avait laissé pour suivre Fausta quand elle se rendait chezConcini. Quant à Escargasse, il fut chargé de courir rue de laCossonnerie, au logis de Valvert, et de lui rapporter uncostume.
Escargasse ne trouva pas Landry Coquenard. Il venait de partirpour se mettre à la recherche de son maître. Mais comme c’était unhomme avisé que maître Landry Coquenard, il avait eu soin delaisser au logis la bonne mère Perrine, à seule fin que si Valvertrentrait pendant son absence, elle pût l’informer de la terriblemésaventure survenue à sa fiancée.
Escargasse trouva donc la mère Perrine. En apprenant qu’il étaitenvoyé par le comte de Valvert, Perrine pria Escargasse d’aviserM. de Valvert qu’une femme, venue de Fontenay-aux-Roses,l’attendait chez lui pour le mettre au courant de choses graves quiintéressaient « demoiselle » Muguette. La brave femme,qui ne connaissait pas Escargasse, n’avait pas cru devoir le mettreau courant.
Il est certain qu’il eût été plus sûr et plus expéditif desuivre Escargasse et de voir elle-même Valvert. Malheureusement,elle n’y pensa pas, peut-être parce que c’était trop simple. Ellecrut qu’en disant que la messagère venait de Fontenay-aux-Rosespour parler de Muguette, l’amoureux comprendrait à demi-mot ets’empresserait d’accourir sans perdre une seconde. Et il est defait qu’il en eût été ainsi, si la commission avait été faite.
Complaisant de son naturel, Escargasse se chargea volontiers dela commission. Mais…
Mais, par malheur, il n’y attacha pas l’importance qu’elleavait. Mais la fatalité voulut que dame Nicole crût bien faire enlui prenant des mains le costume qu’il rapportait pour le porterelle-même à Valvert.
Et elle le fit avec tant de hâte qu’elle ne laissa pas àEscargasse le temps de parler. Mais Pardaillan, ainsi que nousl’avons dit, avait ordonné qu’on le servît dans sa chambre. Ensorte, que ni lui ni Valvert ne bougèrent de cette chambre.
En sorte, aussi, qu’Escargasse alla s’asseoir à une table devantun grand pot de vin, qu’il se mit à vider consciencieusement, en sedisant qu’il serait toujours temps de s’acquitter de la commissiondont il s’était chargé de très bonne foi, dès qu’il verrait« monsieur le comte ». Et l’idée ne lui vint pas d’allerjusqu’à la chambre de Pardaillan, pour dire de suite ce qu’il avaitpromis de dire, qui ne lui paraissait pas être si grave ni sipressé, pour qu’il pût se permettre de venir déranger M. lechevalier.
Laissons Odet de Valvert raconter à Pardaillan attentif commentil s’est fiancé avec Muguette, humble bouquetière des rues, quePardaillan sait être la fille de Concino Concini et de Marie deMédicis, et comment il a appris que Loïse, qu’il croyait être lafille de celle qu’il aimait, était en réalité la fille de Jehan dePardaillan, devenu son cousin par son mariage avec Bertille,marquise de Saugis et comtesse de Vaubrun, sa cousine et la seuleparente qu’il se connût.
Laissons Landry Coquenard, désespéré, courir à la recherche deson maître pour lui faire connaître l’effroyable menace suspenduesur sa fiancée. Laissons la dévouée Perrine se morfondre et sedésoler dans la mansarde de la rue de la Cossonnerie, où elleattend inutilement Valvert qui ne vient pas, et pour cause.Laissons Escargasse tuer agréablement le temps en vidant à petiteslampées un pot de vin épicé, sans trop se soucier de la commissiondont il s’est chargé, et revenons à Concini, à Léonora Galigaï, àStocco et à Rospignac, ce qui, par la même occasion, nous ramèneratout naturellement à Muguette.
Suivant l’ordre chronologique, nous nous occuperons d’abord deStocco et de sa maîtresse Léonora. Ce sera bref.
Stocco, on s’en souvient, était parti le premier, enlevant lapetite Loïse qu’il avait déposée dans la litière. Le palefrenierqui conduisait cette litière menait en main le cheval du bravo.Pendant un quart d’heure environ, Stocco était resté dans lalitière avec l’enfant. Loïse, enveloppée dans ses couvertures, necriait plus, ne pleurait plus, ne bougeait plus. Terrifiée par lamine effrayante de l’homme à tout faire et probablement aussi parses menaces, l’enfant avait perdu connaissance.
Au bout d’un quart d’heure, Stocco, qui sans doute était pressé,s’énerva de se voir enfermé dans cette lourde machine qui avançaitavec une lenteur désespérante à son gré. Il avait sauté en selle,s’était fait passer l’enfant que, pour plus de précaution, il avaitcachée sous mon manteau, et, piquant des deux, il était parti augalop, abandonnant sur la route le véhicule et son conducteur.
Il était allé ainsi rue Casset, à la petite maison de Concini.Là, il s’était débarrassé de l’enfant qu’il avait remise entre lesmains d’une femme qui devait avoir reçu ses instructions d’avance,car elle emporta l’enfant sans demander d’explications. Disons,sans plus tarder, que cette femme s’occupa séance tenante de donnerà l’enfant les soins que nécessitait son état, et, après l’avoirfait revenir à elle, s’ingénia de son mieux à la rassurer.
Débarrassé de la petite Loïse, Stocco était reparti à fond detrain et s’en était allé tout droit au petit hôtel Concini, près duLouvre. Il avait été reçu aussitôt par Léonora qui l’attendait, etrépondant à une question muette de celle-ci, avait faitconnaître :
– L’enfant est rue Casset. Monseigneur doit être maintenanten route pour sa petite maison.
Léonora avait accueilli la nouvelle avec une impassibilité decommande. Avec un calme apparent, elle interrogea :
– Et tu es sûr, Stocco, que cette jeune fille se rendravolontairement à la maison de Concino ?
– Sûr ! répliqua Stocco avec sa familiarité narquoise,qui peut être sûr de quelque chose avec les femmes ?… Tout ceque je peux dire, c’est que je gagerais volontiers les millepistoles que monseigneur m’a promises contre mille écus qu’elleviendra.
– Ce qui veut dire qu’en résumé, tu es bien sûr qu’elleviendra, traduisit froidement Léonora.
Elle prit une bourse qu’elle lui tendit en disant :
– Prends ceci qui n’est qu’un acompte, et attends-moi icijusqu’à mon retour.
Stocco empocha avec une grimace de jubilation et s’éclipsa.
Quant à Léonora, elle sortit aussitôt. Elle n’alla pas loind’ailleurs. Elle alla au Louvre, voir celle qu’elle appelaitfamilièrement Maria : Marie de Médicis, reine régente… la mèrede celle que les Parisiens appelaient Brin de Muguet, et à quiLandry Coquenard, autrefois, en la faisant baptiser, avait donné lenom de Florence.
Revenons maintenant à Concini et à ses ordinaires. Il avait prisles devants, signifiant ainsi sa volonté de s’isoler. Il allaitsans se presser, au petit trot. Il souriait, très satisfait delui-même. Il n’éprouvait ni remords ni inquiétude. Il était sûr,tout à fait sûr, que la petite bouquetière viendrait d’elle-même selivrer à lui. Ce résultat primait tout à ses yeux et lui faisaitoublier à quels lâches et odieux procédés il lui avait fallurecourir pour l’atteindre.
Derrière lui, marchaient ses gentilshommes. Roquetaille,Longval, Eynaus et Louvignac qui connaissaient la passion farouchede leur chef, Rospignac, pour la jolie bouquetière, seréjouissaient férocement de l’abominable situation dans laquelle ilse trouvait, et se le montraient du coin de l’œil avec des souriresmoqueurs.
Rospignac ne s’occupait guère d’eux. Il n’avait d’yeux que pourConcini, qu’il poignardait du regard dans le dos, et, secoué par unaccès de frénésie jalouse, il écumait intérieurement :
« Ah çà ! est-ce que ce ruffian d’Italie s’imagine queje vais le laisser faire, par hasard ?… Qu’elle vienne rueCasset, la petite… J’y serai aussi, que le signor Concini leveuille ou non… Et par l’enfer, s’il s’avise de la toucherseulement du bout du doigt, je lui mets les tripes auvent !… »
Concini arriva chez lui, rue Casset. D’autorité, Rospignac, quela jalousie affolait littéralement, le suivit. Ses quatrelieutenants lui emboîtèrent le pas en riant sous cape. Et Concini,soit distraction de sa part, soit qu’il ne fût pas fâché de lesavoir sous la main, les laissa faire. Concini monta les marchesd’un large escalier couvert de tapis épais. Rospignac, cette fois,fit attention à eux. Ils pouvaient le gêner pour ce qu’il voulaitfaire. Il se retourna et d’une voix sèche, sur un ton impérieux, ilcommanda :
– Entrez au corps de garde, messieurs, et n’en bougez quesur mon ordre exprès.
Du doigt, il désignait une porte qui donnait sur le vestibule.Roquetaille, Eynaus, Louvignac et Longval étaient à mille lieues desoupçonner les intentions réelles de Rospignac. Jamais la pensée neleur serait venue qu’il pouvait être résolu à poignarder Concini,plutôt que de lui céder celle qu’il aimait. Ils pensaient qu’iln’aurait pas manqué de s’effacer devant le maître, tout comme ill’avait laissé faire à Fontenay-aux-Roses. Mais ils pensaient bienaussi que le sacrifice serait particulièrement pénible pour lui.S’ils avaient voulu suivre, c’était pour voir, pour se réjouirextérieurement de la tête qu’il ne manquerait pas de faire. Ilsfurent désappointés. Mais l’ordre étant formel et, dressés à unestricte discipline, ils obéirent en faisant la lippe, mais sans sepermettre de discuter.
Écumant, plus furieux que jamais, et plus que jamais résolu aumeurtre, si Concini essayait seulement d’embrasser la jeune fille,Rospignac suivit son maître, sans que celui-ci y fît attention. Ilne devait plus le lâcher.
Parvenu au premier étage, Concini ouvrit une porte et entra.Dans la pièce, meublée avec le même luxe effréné qui s’étalaitinsolemment dans tout cet intérieur louche, se tenait la petiteLoïse en compagnie de la femme à qui Stocco l’avait confiée.Concini donna quelques ordres brefs à cette femme et se retiraaussitôt, sans avoir jeté un coup d’œil à l’enfant.
Il passa dans une autre pièce, une chambre à coucher où un litmonumental se dressait sur une estrade surélevée de deuxmarches : l’autel des sacrifices dans ce temple de l’amour. Cefut dans cette pièce qu’il attendit, tantôt rêvant, nonchalammentétendu dans un fauteuil, tantôt foulant d’un pied nerveux l’épaistapis qui recouvrait le parquet. Son attente fut longue, trèslongue. Elle dura deux heures, trois heures peut-être. Au bout dece temps, la porte s’ouvrit, une femme introduisit Muguette et seretira discrètement en fermant soigneusement la porte derrièreelle.
La jeune fille était très pâle. Cependant sa démarche étaitassurée, elle paraissait très calme, très résolue. Elle tenaitobstinément les mains croisées sur son sein comme pour en comprimerles battements tumultueux. En réalité, son poing se crispaitnerveusement sur le manche du petit poignard qu’elle avait cachélà.
Était-elle résignée à l’abominable sacrifice ? À cettequestion, nous pouvons répondre hardiment : non. Quevoulait-elle faire ? Elle n’en savait rien. Depuisl’enlèvement de la petite Loïse, depuis que Concini lui avait faitla hideuse menace et proposé cyniquement le honteux marché, elles’était creusé le cerveau à chercher la solution du redoutableproblème : sauver l’enfant en évitant le déshonneur. Et ellen’avait rien trouvé. Rien que ce moyen extrême, terrible : seplonger elle-même, dans le cœur, ce petit poignard sur lequel samain se crispait.
Cette résolution suprême, elle l’avait adoptée intrépidement.Quand même, ce n’était là qu’un pis aller effrayant, auquel elle nepouvait pas songer sans déchirement. Et c’était très naturel, ensomme : on a toutes sortes de raisons de tenir à la vie quandon en est à son aurore, que le cœur vient, pour la première fois,de gazouiller la chanson d’amour, et que l’avenir s’ouvre devantvous, rose et radieux.
Au fond, Muguette, qui ne savait pas ce qu’elle ferait, Muguettequi était venue quand même, malgré l’affreux déchirement qu’elleéprouvait à se dire que c’était à la mort qu’elle marchait,Muguette espérait malgré tout. Quoi ? Est-ce qu’ellesavait !… Peut-être qu’un miracle se produirait au derniermoment.
En la voyant paraître, Concini s’était levé vivement. Ils’inclina galamment devant elle et, souriant, très sûr de luimaintenant, les yeux brillants, sentant déjà le désir se déchaîneren lui :
– Je vous l’avais bien dit que vous viendriez !fit-il.
Et déjà, haletant sous le coup de fouet de la passion, ildardait sur elle deux yeux ardents qui la déshabillaient avec unecynique impudeur, qui semblaient déjà prendre possession de cecorps de vierge et le violenter brutalement. Et pas une fibresecrète ne vibra en lui, ne vint l’avertir que la pure enfant qu’ilsalissait ainsi de son regard lubrique, en attendant qu’il pût lasouiller de son baiser monstrueux, était sa propre fille.
Elle, elle ferma les yeux, toute secouée par un long frisson dedégoût.
Alors seulement, et trop tard, elle comprit quelle irréparablefaute elle avait commise en venant dans son antre, se placerd’elle-même entre les griffes du fauve en rut. Elle sentit,toujours trop tard, qu’elle était irrémédiablement perdue. Etl’épouvante s’abattit sur elle en rafale irrésistible. Toute sarésolution, toute son assurance, tout son sang-froid tombèrentlamentablement, d’un seul coup. Et elle n’eut plus qu’une seulepensée lucide dans son cerveau vide de toute autre pensée :tuer, tuer impitoyablement, vite, au plus vite, le monstre hideuxqui la tenait qu’elle méprisait profondément depuis qu’il lapoursuivait, et pour lequel elle éprouvait maintenant une hainefarouche, mortelle.
Et en elle, rien non plus ne vint lui faire pressentir quel’homme méprisé, haï, qu’elle voulait abattre de sa faible maincomme une bête malfaisante, cet homme était son père.
Cependant, Concini ajoutait aussitôt :
– Vous êtes venue. C’est donc que vous consentez à faire cequ’il faut pour que votre fille vous soit rendue saine etsauve ?
– Et quand je me serai exécutée, moi, qui me dit que voustiendrez votre parole, vous ?
Elle posait cette question d’une voix blanche, comme lointaine,que nul de ceux qui la connaissaient n’eût reconnue. Et elleparaissait calme, étrangement calme. Pour Concini, qui en somme, nela connaissait pas, elle discutait froidement les clauses d’unmarché. Et c’était très naturel qu’elle ne voulût pas être dupe.Elle paraissait avoir complètement oublié ce que ce marché avait dehonteux. Ou si elle ne l’oubliait pas, il semblait qu’elle en eûtpris son parti.
S’il avait été plus observateur, Concini n’eût pas manqué des’inquiéter. En effet, la rigidité de l’attitude, la fixité étrangede ce regard hagard, la crispation aiguë de ces traits fins etdélicats, tout cela, joint à d’autres symptômes, indiquait qu’elleétait sous le coup d’une crise violente, arrivée à son pointculminant. Il était clair qu’elle ne pouvait tendre ses forces plusloin, ni plus longtemps. Elle était à bout. Le moindre choc moraldevait la faire tomber foudroyée. Une seule chose pouvaitétonner : c’est que ce ne fût pas déjà fait.
Et si ce n’était pas déjà fait, c’est que, dans l’anéantissementtotal de ses facultés, la pensée du meurtre qui devait lasoustraire au déshonneur la soutenait encore, en lui laissant unevague lueur d’espoir. Et le peu de forces physiques etintellectuelles qui lui restait tendait uniquement àl’accomplissement du geste mortel qui devait la sauver. Et sanssavoir, sans réfléchir, d’instinct, ses yeux exorbités, desquelstoute lueur d’intelligence était momentanément abolie, guettaientConcini avec une attention suraiguë, tandis que la main crispée surle manche du poignard se tenait prête à profiter de la premièreoccasion qui se présenterait à elle.
Concini n’observa pas tout cela. Concini ne vit que son calmeapparent. Et il se félicita :
« Per Bacco ! elle prend son parti mieux queje n’aurais jamais osé l’espérer ! C’est une filleintelligente, décidément… À moins que… pourquoi diable tient-elleobstinément sa main dans son sein ?… Enfin, efforçons-nous dela rassurer. »
Il frappa sur un timbre. La femme qui gardait Loïse parut, ilcommanda :
– Tout à l’heure, quand Madame sortira de cette chambre,vous lui remettrez l’enfant dont vous avez la garde et vous luiobéirez comme à moi-même, dans tout ce qu’elle voudra vouscommander, pendant tout le temps qu’il lui plaira de rester ici.Allez.
La femme plongea dans une révérence en murmurant un :« Bien, monseigneur », et disparut.
– Êtes-vous satisfaite ? s’informa Concini. Etconciliant :
– Réfléchissez que je n’ai aucune raison de manquer à maparole, si vous tenez la vôtre. Je n’en veux pas à cette enfant etje ne suis pas un ogre, que diable ! Toutefois, s’il vous fautune garantie, parlez. Je suis prêt à faire ce que vous voudrez.
Avait-elle compris ? Avait-elle entendu seulement ?Nous ne saurions dire. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle fitnon de la tête.
Concini se rapprocha doucement d’elle et, de sa voix la plusenveloppante avec ses inflexions les plus câlines :
– Écoutez, dit-il, j’ai usé de violence, une violencehideuse, pour vous amener ici. La faute en est à vous qui m’avezinspiré une passion insensée, et qui m’avez poussé à bout par vosimplacables rigueurs. Mais, puisque vous êtes venue résolue à subirmes conditions, il ne sera pas dit que Concini aura dû recourir àla violence pour vous imposer ses baisers. J’ai confiance en vous,moi. Donnez-moi votre parole que vous reviendrez ici de votre pleingré, et je vous laisse aller avec l’enfant. J’attendrai patiemmentqu’il vous plaise de revenir. Vous voyez que je ne menace plus, jevous implore ardemment, humblement. Je ne vous demande qu’une chosecomme gage de votre bonne foi : accordez-moi un baiser de voslèvres, un seul baiser. Voulez-vous ?
Elle ne répondit pas. Il avait son idée de derrière latête : l’attitude de la jeune fille lui paraissaitsingulièrement équivoque. Il feignit de prendre son silence pour unconsentement. Il s’avança, confiant, en apparence, souriant, l’œilallumé, les bras vaguement tendus.
Elle crut tenir l’occasion espérée. Elle le laissa approchersans faire un mouvement pour se dérober. Et, quand elle le vit bienà sa portée, elle sortit brusquement de son sein le poing armé dupoignard, le leva et l’abattit, en pleine poitrine, en un gestefoudroyant.
Un éclat de rire ironique, qui résonna comme un glas funèbre àson oreille, salua ce geste qu’elle avait voulu faire mortel. Et lavoix railleuse de Concini, avec son accent italien revenu du coup,gouailla :
– Oibo, tou voulais touer sou poveroConcino !
Concini se méfiait. Il la surveillait du coin de l’œil, sans enavoir l’air. Il vit venir le coup, et il l’esquiva d’un simplemouvement du torse. Emprisonner le frêle poignet entre ses mainsrobustes, lui arracher l’arme et la lancer à l’autre extrémité dela pièce, cela ne fut qu’un jeu pour lui et s’accomplit avec unerapidité inconcevable. Puis, lui lâchant le poignet, il abattitbrutalement ses mains sur les fragiles épaules qui plièrent. Ethaletant, une flamme aux yeux, la voix rauque, il gronda :
– Je te tiens !… Maintenant, de gré ou de force, tu esà moi !…
Il la tenait bien, en effet. Il ne fallait pas qu’elle espérâtse dégager de la puissante étreinte. Il la tenait, et il pencha surelle un visage hideux défiguré par la luxure, pour lui ravir, parla force, ce baiser qu’elle n’avait pas voulu lui accorder.
L’horrible souillure était inévitable. Elle sentit que toutcroulait en elle. Et, le cerveau chaviré dans l’horreur, elle jetales mains en avant dans un geste de suprême défense, pendant qu’uneclameur qui n’avait plus rien d’humain – si effrayante et sidéchirante à la fois qu’il s’arrêta net, relâcha son étreinte –jaillissait de ses lèvres contractées. Et, tout de suite, aprèscette clameur de bête qu’on égorge, cet appel inconscient, dans uncri suraigu :
– Odet !… Odet !…
Concini la sentit vaciller. Stupide, il ouvrit les mains tout àfait. Elle tomba comme une masse, à la renverse, sur le tapismoelleux qui amortit sa chute. Effaré de la voir toute raide, pâlecomme une morte, sans un mouvement, sans un souffle, ilbégaya :
– Oh ! diable !… Serait-elle morte ?
Il la considéra un moment, hébété, n’osant pas bouger. Il seressaisit vite, pourtant. Il s’agenouilla près d’elle, mitdoucement la main sur son sein. Il se rassura en sentant le cœurqui battait faiblement.
« Elle est seulement évanouie ! »songea-t-il.
Alors, le beau garçon, l’homme à bonnes fortunes qu’il avaittoujours été, se sentit profondément humilié. Dans une révolte desa vanité blessée, il grinça, pris d’un accès de rage :
– Quoi ! je lui fais horreur à ce point !…Quoi ! mon contact lui répugne tant, qu’il n’en faut pas pluspour que cette fille tombe raide, foudroyée par le dégoût !…O Christaccio maladetto !…
Cette pensée qui l’enrageait, loin de le refroidir, déchaîna denouveau en lui le désir brutal un instant assoupi. Il la contemplalonguement, réfléchissant. Tout à coup, il redressa sa têteflamboyante et, les yeux luisants, les lèvres retroussées par unrictus affreux, il hoqueta :
– Tout est pour le mieux ainsi !… et j’aurais bientort de ne pas profiter de l’occasion !…
Il saisit le corps inerte de la jeune fille dans ses brasvigoureux, l’enleva comme une plume. Et la tenant étroitementserrée contre sa poitrine, il marcha vers le lit… le litmonstrueux, dressé sur son estrade surélevée, comme l’autel dessacrifices dans ce temple de l’amour.
À ce moment une porte s’ouvrit avec fracas. Rospignac, hérissé,convulsé, échevelé, le poignard au poing, bondit dans la pièce et,le bras levé, sauta sur Concini qui n’entendait rien…
Et derrière Rospignac, quelque chose comme un bolide, l’ouragan,la tempête, fit irruption…
Cependant, à force de dévider confidence sur confidence, ilarriva un moment où Odet de Valvert n’eut plus rien à raconter àPardaillan attentif. À force de poser question sur question, ilarriva également, que la curiosité de Pardaillan fut pleinementsatisfaite et qu’il n’eut plus rien à demander.
Notons que Pardaillan, toujours réservé, tout en faisant àValvert des compliments sur sa jolie fiancée, pour laquelle, dèsqu’il l’avait vue pour la première fois, il avait éprouvé uneréelle sympathie, ne jugea pas à propos de lui révéler séancetenante qu’elle était la fille de Concini et de Marie de Médicis.Pardaillan renvoya cette révélation à plus tard. Il devait avoirses raisons pour agir ainsi.
Quant à Valvert, après avoir dit tout ce qu’il avait à dire, ilfinit par proposer :
– Il est encore de bonne heure et les jours sont longs.Gringaille doit avoir ramené votre cheval, et moi, je puis, en cinqminutes, aller chercher le mien au Lion d’Or. Vousplaît-il, monsieur, que nous piquions un temps de galop jusqu’àFontenay-aux-Roses ? Vous verrez la petite Loïse, qui est bienla plus mignonne enfant qui se puisse rêver.
– Et par la même occasion, vous pourrez, vous, contemplerles beaux yeux de votre belle, railla doucement Pardaillan.
Valvert rougit. Et avec cette belle franchise qui lecaractérisait, il avoua en riant :
– Dame, monsieur, mettez-vous à ma place.
– J’ai passé l’âge, plaisanta Pardaillan en riant luiaussi. Et, devenant sérieux :
– Vous avez raison. Il faut que je voie cette enfant, quej’interroge cette jeune fille. Tout ce que vous m’avez dit m’apersuadé qu’il s’agit bien de ma petite-fille que je ne connaispas. N’importe, je tiens à être tout à fait sûr de mon fait, avantd’annoncer la nouvelle aux parents. La mère, qui est malade en cemoment, ne supporterait pas une déception, si le malheur voulaitque nous nous fussions trompés. Allons donc à Fontenay-aux-Rosesvoir la petite Loïsette… et du même coup, la gracieuse Muguette.Allez chercher votre monture, Odet, je vous attends ici.
Odet de Valvert ne se le fit pas dire deux fois. Tout joyeux, ilse leva et partit pour se rendre à l’auberge du Lion d’Or,pour y prendre son cheval qu’il avait mis en pension là. Iltraversa la salle commune. Escargasse le salua respectueusement aupassage et le laissa sortir sans rien lui dire : il avaitoublié la commission dont il était chargé.
Il s’en fallut de peu qu’il ne le laissât s’éloigner tout àfait. Et comme l’amoureux, dans sa hâte de voir sa belle, nesongeait qu’à prendre son cheval et à filer au plus vite, sansmonter chez lui, on voit ce qu’il serait advenu. Heureusement, lamémoire revint au dernier moment à Escargasse qui se précipita.Valvert était déjà dans la rue et s’éloignait d’un pas rapide. Enquelques bonds, le Provençal le rattrapa :
– Pas moinsse, monsieur le comte, lui dit-il, j’allais vouslaisser partir sans m’acquitter d’une commission dont je me suischargé.
– Quelle commission, mon brave ! s’étonna Valvert.
– Voilà, monsieur le comte : une brave paysanne vousattend chez vous. Elle m’a prié de vous dire qu’elle est venue toutexprès de… ah vaï !… chienne de mémoire !… voilà que jene me souviens plus de cette coquinasse de pays ! Attendezdonc… un nom de fleur… il me semble bien qu’il y a des roseslà-dedans…
– Fontenay-aux-Roses ! s’écria Valvert déjàinquiet.
– Zou ! vous l’avez trouvé du premier coup !s’émerveilla Escargasse.
Et, reprenant :
– Elle est venue tout exprès de Fontenay-aux-Roses pourvous parler d’une pitchounette… Attendez donc une demoiselle… il ya encore de la fleur dans le nom de cette…
– Muguette ! interrompit Valvert d’une voix étrangléepar l’émotion.
– Muguette ! triompha Escargasse, c’est biencela !… Je disais bien qu’il y avait encore de la fleurlà-dedans !… Pas moins, sans vous flatter… Oh !diable ! il est déjà parti !… ventre à terre !…
C’était vrai : Odet de Valvert ne l’écoutait plus. Il avaitinstantanément compris qu’un événement imprévu, grave assurément,puisqu’elle envoyait quelqu’un chez lui, s’était produit chez sabien-aimée Muguette. Et sans s’attarder, pris d’un pressentimentsinistre, il était parti comme un fou, à toutes jambes, vers sonlogis qui, fort heureusement, n’était pas loin.
Escargasse demeura là tout pantois, au milieu de la chaussée. Ilétait d’esprit délié, comme tous les Méridionaux, il marmonna,troublé :
– Outre ! il paraît que c’était grave… etpressé !… Et il se reprocha :
– J’ai peut-être eu tort de ne pas parler plus tôt… que lafièvre me mange !
En quelques secondes, Odet de Valvert arriva rue de laCossonnerie. En bonds frénétiques, il franchit les marches de sonescalier, et, haletant, pénétra en trombe chez lui. Perrine étaittoujours là. La brave femme se rongeait les poings d’impatience.Mais pour rien au monde elle n’eût déserté son poste. En quelquesphrases hachées, elle mit le jeune homme au courant. Elle sentaitbien qu’il n’y avait eu que trop de temps perdu. Elle ne dit que lestrict nécessaire et lui donna tout de suite les indicationsindispensables.
Dès qu’il les eut, ces indications, il repartit comme uneflèche. Il dégringola les escaliers plus vite qu’il ne les avaitmontés, se rua dans l’écurie, prit tout juste le temps de passer unmors et une bride à son cheval, lui sauta sur le dos, sans selle,sans étriers et lui labourant les flancs à coups d’éperon furieux,le lança ventre à terre hennissant de douleur, dans la direction duPont-au-Change.
À travers la Cité et l’Université, ce fût une Course échevelée.Il passa comme un météore, sans entendre les clameurs deprotestation qu’il soulevait sur son passage, les injures et lesmalédictions dont on le couvrait. S’il n’écrasa personne, cela tintuniquement à un hasard heureux et aussi à la rapidité fantastiqueavec laquelle les passants, au bruit infernal du galop de soncheval, s’écartaient de son chemin. S’il ne se rompit pas dix foisle cou, ce fut un vrai miracle. Jamais il ne put dire comment dansla rue de Vaugirard, il parvint à éviter une litière très simple,qui s’en allait nonchalamment et qu’il trouva soudain devant lui autournant d’une rue.
Et cette allure folle se maintint ainsi jusque non loin de larue Casset, vers laquelle il se ruait en tempête. Là, il vit auloin, devant lui, un homme qui se tenait au milieu de la route –car, à cet endroit, la rue de Vaugirard était plutôt route que rue– et qui agitait désespérément les bras en hurlant son nom àtue-tête. Par miracle, il reconnut en cet homme Landry Coquenardqui, après l’avoir cherché partout, désespérant de le rencontrer àtemps, avait fini par prendre la résolution héroïque et désespéréede tenter seul de sauver celle qu’il appelait « lapetite ».
Ayant reconnu son écuyer, Valvert ralentit sa course, s’arrêtaune seconde devant lui, lui tendit la main et d’une voix rauquecommanda :
– Saute !…
Landry Coquenard, d’un bond, sauta en croupe derrière lui. Et lecheval, avec son double fardeau, repartit de plus belle. Et juste àce moment, la litière, dans laquelle Valvert avait failli entreravec son cheval, reparaissait derrière eux, semblait s’acheminer dumême côté qu’eux. Ils étaient alors presque arrivés, eux. Le chevals’engouffra dans la rue Casset et, en quelques foulées, parvint àla porte de la petite maison de Concini, devant laquelle lecavalier l’arrêta net.
Valvert sauta à terre, bondit sur le marteau et ébranla la portede deux coups formidables, en même temps qu’il hurlait lemot :
– Muguette !…
Landry Coquenard, qui ne perdait pas la tête, devant le tapageinfernal qu’il menait, protesta à demi-voix :
– Tout doux, monsieur ! Si vous cognez ainsi comme unsourd ils vont croire là dedans qu’ils sont assiégés, et du diables’ils ouvrent !…
Odet de Valvert, en son for intérieur, reconnut que la réflexionétait juste. Si elle arrivait un peu tard, elle eut du moins cetavantage de lui rendre instantanément son sang-froid qui l’avaitabandonné jusque-là et qui, maintenant plus que jamais, étaitindispensable.
Par bonheur, malgré la violence de l’appel, la porte s’ouvrit.Ils entrèrent en trombe dans le vestibule. À cet instant précis,l’appel désespéré de Muguette parvint distinctement jusqu’àeux.
– Me voici ! répondit Valvert dans un rugissement.
Et, guidés par la voix, ils se ruèrent vers l’escalier. Eynaus,Louvignac, Longval et Roquetaille, attirés par le bruit, avaientouvert la porte de leur corps de garde. Ils le reconnurent, ils seprécipitèrent, avec d’énormes jurons, pour leur barrer le passage.Ils n’eurent même pas le temps de dégainer.
Les deux enragés arrivèrent sur eux en tempête, tête baissée.Atteints en pleine poitrine, deux des ordinaires allèrent s’étalerà quatre pas de là. De ces deux-là, était Longval que LandryCoquenard, tenace dans sa rancune, avait particulièrement visé. (EtLongval, si l’on s’en souvient, était avec Roquetaille, un des deuxqui, au début de cette histoire, le traînaient au supplice, lacorde au cou.) Les deux autres reçurent chacun un formidable coupde poing qui les écarta.
Les deux compagnons passèrent. Le maître prit les devants,franchissant les marches quatre à quatre. L’écuyer suivait,guignant du coin de l’œil Roquetaille et Eynaus qui, déjà revenusde leur étourdissement, se lançaient à leur poursuite enhurlant :
– Arrête ! arrête !… Tue ! tue !…
Landry Coquenard ralentit volontairement son élan pour permettreà Roquetaille qui distançait Eynaus, de le rattraper. Et quand ille vit à portée, sans de retourner, il lança une ruade avec uneforce impétueuse, une précision remarquable. Roquetaille tomba à larenverse sur Eynaus qu’il entraîna dans sa chute. Landry Coquenardsalua ce succès vengeur par un braiment de triomphe, qu’il lançad’une voix éclatante :
– Hi han !… Hi han !…
Et, en deux formidables enjambées, il rejoignit Valvert aumoment où, derrière Rospignac, il faisait irruption dans lachambre.
Valvert tomba comme la foudre sur le baron au moment où lepoignard, dans un éclair blafard, s’abattait sur Concini. Rospignacfrappa dans le vide. Les deux poignes d’acier de Valvert s’étaientabattues sur lui, l’avaient fortement agrippé, soulevé, retourné,comme s’il n’eût été qu’un mannequin d’osier. Puis, sa botteprojetée en avant, à toute volée, heurta le chef des ordinaires aubas des reins, l’envoya rouler comme une boule aux pieds de LandryCoquenard au moment où il bondissait à son tour dans lachambre.
Sans laisser à Rospignac le temps de se reconnaître et de serelever, Landry Coquenard fondit sur lui en poussant les crisstridents du cochon qu’on saigne, des cris et des grognements siprécipités et si variés, qu’on pouvait se demander si la pièce nevenait pas d’être subitement envahie par un troupeau de pourceauxse livrant bataille entre eux. À coups de pied et à coups de poing,il acheva d’abord son homme en l’assommant à moitié. Et ceci futaccompli avec une rapidité fantastique. Puis, quand il le vitinerte, sans connaissance, il le traîna à travers la pièce quiprécédait la chambre, le précipita dans l’escalier et ferma laporte à double tour, en poussant une série de braiments vainqueurs.Après quoi, en deux bonds, il revint dans la chambre, dont il fermaégalement la porte derrière lui.
Concini n’avait pas entendu entrer Rospignac. À ce moment,Concini, qui d’ailleurs pouvait se croire en sûreté chez lui,Concini se trouvait dans un état d’érotisme tel, qu’il n’entendaitni ne voyait rien. Il ne voyait que ce corps de vierge qu’ilserrait frénétiquement dans ses bras. Ce corps, dont la doucechaleur le pénétrait, faisait couler dans ses veines des torrentsde feu, lui emplissait la tête d’un bourdonnement ininterrompu, siviolent qu’il l’empêchait de percevoir les bruits réels.
Concini ne s’aperçut donc pas qu’il s’en était fallu d’un filqu’il tombât sous le poignard de Rospignac. Ce ne fut que lorsqu’ilfut monté sur l’estrade, qu’il eut vaguement conscience qu’il sepassait quelque chose d’anormal derrière son dos. Il déposaMuguette sur le lit et se retourna, le sourcil froncé. Il accomplitce mouvement juste à point, pour voir Rospignac tomber entre lesgriffes de Landry Coquenard, lequel, en menant un tapage infernal,le reçut de la manière que nous venons d’indiquer. Il reconnutsur-le-champ son ancien valet de chambre. Il reconnut égalementOdet de Valvert qui, déjà, lui faisait face. Et la stupeur le clouasur place.
Quant à Valvert, il avait tout de suite vu qu’il arrivait àtemps pour empêcher l’abominable forfait. Il respira fortement,délivré de l’effrayante angoisse qui l’oppressait. Pour achever dele rassurer, comme si la présence de l’aimé avait suffi à ramenerla vie en elle, Muguette commençait à s’agiter doucement sur lelit.
Entre les deux hommes qui se dressaient face à face, il y eut uncourt instant de silencieux répit, amené, chez Concini, parl’anéantissement de la surprise, chez Valvert, par l’impérieuxbesoin de souffler. Pendant cet instant, Landry Coquenard achevaitsa besogne et revenait dans la chambre dont il fermait la porte àclé, comme nous l’avons dit.
Concini s’était déjà ressaisi. Il vit le geste de LandryCoquenard ; il comprit qu’il était inutile d’appeler. Il nepouvait plus compter que sur lui-même. Il ne manquait pas debravoure et il le fit bien voir. Il n’avait pas son épée aucôté : il l’avait déposée sur un meuble qui, malheureusementpour lui, était hors de sa portée. Mais il avait son poignard.Instantanément, ce poignard se trouva solidement emmanché au boutde son poing et il descendit les marches de l’estrade, se tint aubas comme pour en interdire l’approche.
Dans le même instant, Valvert se trouva, lui aussi, le poignardau poing. L’affreuse inquiétude qui l’avait rendu comme foujusque-là était tombée. Mais maintenant, c’était la colère, unecolère terrible, mortelle, qui le soulevait. Et tout raide, livide,la sueur au front, il gronda :
– Concini, l’un de nous deux doit mourir !… Concini,c’est toi qui vas mourir…
Cela tombait avec l’implacable assurance d’une condamnation àmort. Si brave qu’il fût, Concini sentit un frisson glacial luicourir le long de l’échine : la terreur de l’assassinat étaitdéjà le chancre rongeur qui empoisonnait son existence. Ilgrelotta :
– Ces deux misérables truands sont venus ici, armésjusqu’aux dents, pour m’assassiner !… Et je n’ai même pas monépée !
Il n’avait pas parlé ainsi pour insulter. Simplement, il avaitpensé tout haut. Néanmoins, ses paroles cinglèrent Valvert. D’ungeste violent, il enleva son épée qu’il jeta à Landry Coquenard, encommandant d’une voix impérieuse :
– Sur ta vie, ne bouge pas, quoi qu’il arrive.
Mais Landry Coquenard, loin de rester à sa place comme on le luiordonnait, s’approcha avec vivacité et bouleversé par une émotionétrange :
– Monsieur, fit-il d’une voix qui tremblait, c’est biendécidé, vous voulez tuer cet homme ?
D’un doigt singulièrement dédaigneux, il désignait Concinieffaré de cette intervention imprévue. Au reste, ils étaient sibouleversés tous les trois, que pas un d’eux ne s’aperçut qu’à cemoment même Muguette ouvrait les yeux, se redressait péniblementsur le lit.
La voix tremblante de Landry Coquenard avait des vibrationsaussi étranges que son étrange émotion. Valvert en fut frappé. Ildemeura une seconde pensif, fouillant son écuyer d’un regardardent, et :
– Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-il d’une voixrude.
– Parce que, répondit Landry Coquenard, et cette fois savoix ne tremblait plus, parce que cet homme m’appartient, et depuislongtemps… Et je vous demande, monsieur, de le laisser vivre, pourque je puisse avoir la joie de le tuer moi-même.
Et ceci était prononcé avec un accent de haine, tel que Valvert,Concini et Muguette se sentirent frissonner.
– Concini, refusa Valvert, sur un ton qui n’admettait pasde réplique, doit mourir de ma main.
– En ce cas, monsieur, insista Landry Coquenard avec unefroideur qui avait on ne sait quoi de solennel, souffrez que jeprenne votre place et que je passe avant vous. Si le signor Concinime tue, vous ferez ce que vous voudrez après.
Valvert fixa de nouveau son œil clair sur Landry Coquenard. Etde la tête, il fit plusieurs fois non. Mais ce non répondaitévidemment à une pensée qui lui était venue, car, en même tempstout haut, il prononçait, d’une voix un peu radoucie, mais avec unaccent qui indiquait, une irrévocable résolution :
– Le maître passe toujours et partout avant le serviteur.Tu prendras ma place, si je suis tué. J’ai dit. Et n’ajoute plus unmot, ou, par l’enfer, c’est toi que je vais expédier lepremier.
– Je m’incline devant votre droit, prononça LandryCoquenard avec une gravité un peu triste. Mais vous regrettereztout à l’heure de ne pas m’avoir laissé faire.
Il s’inclina froidement et alla s’accoter nonchalamment à laporte, tenant sous le bras l’épée de son maître.
Pendant cette intervention, Concini avait opéré unemanœuvre : nous avons dit qu’il était descendu de l’estrade. Àce moment, il se trouvait presque à la tête du lit qu’il avait à sadroite. Pendant que Valvert et Landry Coquenard discutaient, ilavait avancé insensiblement, et de la tête du lit, il se trouvaitavoir passé au pied. Et il faut croire qu’il attachait unesingulière importance à ce déplacement, si minime qu’il fût, car,l’ayant heureusement exécuté, un sourire de satisfaction passafurtivement sur ses lèvres, et il jeta, à la dérobée, un regard sursa gauche, comme s’il mesurait la distance qu’il avait encore àfranchir pour contourner complètement le lit. Déjà, avec la mêmeadresse sournoise, il essayait de poursuivre sa manœuvre.
Valvert ne lui laissa pas le temps d’aller plus loin. Revenant àlui, avec un accent de fureur concentrée, il le défia :
– Tu as ma parole que celui-ci n’interviendra qu’après mamort… si tu me tues. Tu as ton poignard, j’ai le mien. C’est doncun combat loyal, à armes égales, d’homme à homme, que je t’offre.Défends-toi.
Et comme Concini, malgré lui, jetait un regard oblique sur sagauche, paraissait hésiter, dans un grondement menaçant, ilajouta :
– Défends-toi, ou, par le Dieu vivant, je jure que je vaist’égorger ! Cette fois, Concini n’hésita plus. Il tomba engarde pour toute réponse. Un instant, les deux rivaux se mesurèrentdu regard, avec des visages flamboyants, animés tous les deux de lamême implacable volonté de tuer.
Ce fut Concini qui attaqua le premier. Il porta son coup avecune sorte de rage impétueuse. Mais il semblait que ce coup étaitdestiné à s’ouvrir un passage plutôt qu’à tuer. En effet, en mêmetemps qu’il le portait, il faisait un bond prodigieux de côté.Toujours sur sa gauche.
Et ce bond l’amenait presque à l’extrémité de la balustrade quientourait l’estrade, au pied du lit.
Valvert para. Et il fit un bond égal sur sa droite. En sorte queConcini le retrouva instantanément devant lui. Il para, mais il nerendit pas le coup. Sans en avoir l’air, il avait très bien vu lamanœuvre de Concini et il suivait l’aboutissement de cette manœuvreavec une attention aiguë en se disant, l’esprit en éveil :
« Il médite un coup de traîtrise. Maisquoi ?… »
Une deuxième fois, Concini frappa. Et, comme pour la premièrefois, il frappa pour se faire de la place et fit un nouveau bond àgauche. Cette fois, il avait complètement contourné le lit. Alors,séance tenante il se mit à reculer lentement, cessant d’attaquer.Et ce mouvement de recul, lent, mais ininterrompu, devait leramener à la tête du lit, par conséquent au mur qui se trouvait là.Alors Valvert comprit la manœuvre. Il gronda dans sonesprit :
« Il y a là une porte secrète où il espère fuir !… Sije le laisse faire, je suis perdu, et elle avecmoi !… »
Et il ne le laissa pas faire. Brusquement, il se détendit commeun ressort, sauta sur Concini, l’étreignit à pleins bras.
Un juron de désappointement furieux. Un éclat de rire railleur.Un piétinement frénétique. Les convulsions violentes de deux êtresétroitement enlacés qui cherchent à s’étouffer mutuellement.L’éclair blafard de deux lames d’acier qui cherchent un jour, paroù elles pourront frapper le coup mortel. Un hurlement de rage etde terreur. Concini était à terre. Le genou de Valvert pesaitlourdement sur sa poitrine. Sa main gauche le serrait à la gorge,le clouait sur le tapis, et sa main droite, dans un gestefoudroyant, levait le poignard, pour le lui plonger droit dans lecœur.
Et sa main ne retomba pas. Le poignard demeura suspendu àquelques pouces de la poitrine de Concini qui, impuissant à sedégager de la formidable étreinte, fermait instinctivement lesyeux.
Landry Coquenard, lorsqu’il avait vu Concini terrassé, étaitsorti de son immobilité et s’était approché, prévoyant bien ce quiallait se passer. Et c’était lui qui, saisissant des deux mains lepoignet de Valvert, venait d’arrêter le coup.
Valvert tourna la tête, le reconnut, et, écumant de fureur,rugit :
– Landry du diable ! tu veux donc que je te tued’abord, toi !
– Monsieur, répondit Landry Coquenard d’une voixsolennelle, vous ne pouvez pas tuer cet homme.
– Pourquoi ? hurla Valvert.
– Parce que cet homme est le père de celle que vous aimez…le père de celle dont vous voulez faire votre femme, révéla LandryCoquenard.
Valvert lâcha précipitamment Concini qui se releva d’un bond.Muguette s’était redressée, avait descendu les marches de l’estradedu côté opposé à celui où étaient les trois hommes. Et, pâle commeune morte, se tenait debout au pied du lit où, sentant ses jambesse dérober sous elle, elle s’accrochait désespérément à labalustrade pour ne pas tomber.
Entre les quatre personnages de cette scène tragique, ce fut uninstant de stupeur poignante.
– Son père ! répéta machinalement Valvert, comme s’ilne pouvait en croire ses oreilles.
– Mon père ! sanglota Muguette que l’horreursubmergeait.
– Son père, confirma Landry Coquenard avec force. Et, avecun accent d’indicible reproche :
– Ah ! monsieur, pourquoi n’avez-vous pas voulu melaisser prendre votre place ?… Ce que vous ne pouvez pasfaire, vous, je pouvais le faire, moi. Nous eussions étédébarrassés… Au lieu de cela… Fasse le ciel que votre obstinationne soit pas cause d’irréparables malheurs !…
Odet de Valvert courba la tête en tortillant sa moustache d’unmouvement nerveux. Il comprenait que le brave Landry Coquenardavait raison. Il entrevoyait que Concini, père de Muguette, seraità redouter pour la jeune fille, tout autant, sinon plus quen’aurait pu l’être Concini amoureux de Muguette, étrangère pourlui. Avec cette complication en plus que, s’il pouvait, en toutejustice, frapper impitoyablement un rival dénué de scrupules, illui était moralement interdit de toucher au père de sa fiancée.
Quant à Concini, la révélation de Landry Coquenard l’avait pourainsi dire assommé. Rendons-lui cette justice de dire que cetterévélation bouleversa ses sentiments de fond en comble. Dèsl’instant où il sut que Muguette était sa fille, sa passion setrouva arrachée, déracinée complètement du coup. Et, trèssincèrement, il se fit horreur à lui-même, il se mauditvéhémentement pour avoir poursuivi sa fille de cet amour qui luiapparaissait maintenant ce qu’il était réellement :monstrueux, hors nature. Et ce n’est plus qu’à la dérobée qu’iljetait des regards gênés, honteux, sur cette enfant qu’il n’osaitplus regarder en face maintenant qu’il savait qu’elle était safille.
Cet instant de stupeur pendant lequel il semblait que ces quatrepersonnages avaient été soudain pétrifiés chacun à la place qu’iloccupait, se prolongea durant quelques secondes qui leur parurentlongues comme des heures. Et pendant tout ce temps, un silence,lourd, angoissant, pesa sur eux.
Peut-être se serait-il prolongé plus longtemps encore. Mais uneporte invisible, qui se trouvait à la tête du lit, du côtéprécisément que Concini, en rompant, avait cherché à atteindre,s’ouvrit tout à coup. Deux femmes entrèrent par cette porte.
En voyant paraître ces deux femmes, Landry Coquenard saisit lebras d’Odet de Valvert, le serra fortement, et, désignant de l’œilcelle de ces deux femmes qui précédait l’autre et s’avançait d’unpas majestueux, il lui glissa tout bas :
– Voilà la mère de Florence… votre fiancée !
– La reine-mère ! sursauta Valvert, secoué par un longfrisson. Landry Coquenard, du coin de l’œil, montra Concini quis’inclinait profondément devant la reine, et, avec un accentintraduisible, ajouta :
– Le père et la mère qui, dès l’instant où elle vint aumonde, condamnèrent leur fille à mort… Attention, monsieur,attention !…
Pour toute réponse, Valvert reprit son épée qu’il ceignit avecun geste de défi.
Ils avaient parlé bas, tous les deux. Pourtant, si bas qu’ilseussent parlé, Muguette avait entendu. Et la teinte livide de sonvisage s’était plus accentuée encore. Et elle fixait sur Marie deMédicis deux yeux exorbités, où se lisait, avec une ardentecuriosité, une inexprimable douleur. Et elle râlait dans sonesprit :
« Ma mère !… Voilà ma mère !… Et c’est elle,elle, ma mère, qui m’a condamnée à mort le jour même où je suisvenue au monde !… Est-ce possible ?… Ma mère est donc unmonstre ?… Puis-je croire cela, puis-je le croire ?…Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte, eneffet ?… »
Marie de Médicis, mère de Louis XIII, reine régente, approchaitalors de la quarantaine. Elle était toujours belle, de cette beautéimposante, un peu froide, qui la faisait comparer à une Junon. Enentrant dans cette chambre, elle paraissait mortellement sérieuse,inquiète, agitée. Et son regard, dès son entrée, s’était fixé surMuguette, toute pâle et toute raide au pied du lit, et ne sedétachait plus d’elle.
Derrière elle venait Léonora Galigaï, la femme de Concini. Elleaussi, elle dévorait du regard Muguette. Seulement, tandis que leregard fuyant, embarrassé de la reine, trahissait surtout uneinquiétude mortelle, son regard à elle, d’une sinistre acuité,tombait sur la jeune fille comme une condamnation à mort.
Dès l’apparition de la « mère », Odet de Valverts’était vivement rapproché de Muguette. C’est qu’il sentait bienqu’elle était plus que jamais menacée. Car, chose affreuse et quile soulevait d’indignation, cette enfant n’avait pas d’ennemis plusà redouter que ceux qui eussent dû être ses défenseursnaturels : son père et sa mère.
Landry Coquenard éprouvait si bien la même impression qu’ilétait venu se camper près de son maître, où il se tenait raide,immobilisé, pâle, mais résolu, et serrant nerveusement sous sonbras la rapière que Valvert lui avait jetée au moment d’engager lecombat avec Concini.
Concini, avec une admirable souplesse qui faisait sa force,s’était déjà ressaisi. Dès cet instant, Valvert ne compta plus pourlui. Il savait bien – il venait d’en avoir la preuve éclatante –que ce titre de père de celle qu’il aimait le rendait sacré auxyeux de l’amoureux. C’était lui, Concini, qui, à présent, tenait lebon bout. C’était lui qui pouvait parler et agir en maître. Et ilétait bien résolu à abuser sans retenue de ses avantages. Et ils’avança précipitamment au-devant de la reine.
Sur ces différents personnages ainsi campés, un silence lourd,tragique, pesa.
Nous avons dit qu’en entrant dans la chambre, Marie de Médicisparaissait inquiète, agitée. C’est à peine si elle avait laissétomber sur Concini un coup d’œil courroucé, presque menaçant. Toutde suite, son regard avait cherché Muguette, s’était fixé sur elle,n’avait vu qu’elle. Il est certain qu’elle était venue, croyantsurprendre son amant en flagrant délit d’infidélité. De là, le coupd’œil menaçant qu’elle lui avait décoché en entrant. Peut-êtreallait-elle éclater. Mais, après avoir longuement considéré larivale qu’elle savait être sa fille, elle avait fini par apercevoirOdet de Valvert et Landry Coquenard, qui se tenaient raides commedes gardes du corps à deux pas de la jeune fille.
La présence de ces deux hommes inconnus d’elle, qu’elle nes’attendait pas à trouver là, suffit à chasser la jalousie. Elle necomprit qu’une chose : c’est qu’elle ne tombait pas au milieud’un tête-à-tête amoureux, c’est que Concini ne lui était pasinfidèle. La joie qu’elle éprouva lui fit oublier tout le reste. Etson attitude à l’égard de Concini se modifia instantanément.
Quant à Léonora, on a bien compris que c’était elle qui avaitamené là Marie de Médicis. Et si elle avait affronté le risque debrouiller Concini avec la reine – ce qui pouvait être fatal à sonambition –, c’est qu’elle avait besoin d’elle pour se débarrasserde celle qu’elle voulait « faire passer pour sa fille »,sans se douter qu’elle l’était réellement.
La terrible jalouse ne s’attendait pas non plus à trouver làOdet de Valvert et Landry Coquenard. Elle fut aussi surprise queMarie de Médicis. Seulement, comme elle connaissait, elle, Odet deValvert et Landry Coquenard, comme elle savait bien des choses queMarie de Médicis ne soupçonnait même pas, elle n’eut pas de peine àcomprendre ce qui s’était passé. Et, féroce, elle se réjouit enelle-même :
« Ah povero Concino ! ici même, chez lui, ils’est heurté à ce rival qui est venu lui disputer sabien-aimée !… Il faut convenir que cet aventurier ne manquepas d’une belle audace. »
Ceci lui avait pour ainsi dire sauté aux yeux du premier coup.Tout de suite après, elle réfléchit. Et elle s’étonna :
« Il a dû certainement y avoir bataille entre eux… Commentse fait-il que Concino soit seul ?… Et, s’il s’est battu seul,comment se fait-il que ce jeune homme, qui est fort comme Samson,ne l’ait pas tué ? »
Et l’esprit toujours en éveil, elle se mit à fouillerattentivement la physionomie des trois hommes pour y découvrir lavérité qu’elle cherchait.
Pendant qu’elle réfléchissait et observait, Concini, nousl’avons dit s’était avancé au-devant de la reine. Il se courba trèsbas devant elle, en s’écriant :
– Vous, madame ! Quel honneur pour ma pauvremaison ! Ceci, il le prononça très haut, en français, commeune banalité qui pouvait tomber dans toutes les oreilles. Sejugeant assez loin pour n’être pas entendu du groupe formé par lajeune fille et ses deux gardes du corps, il ajouta aussitôt, trèsbas, en toscan, d’une voix frissonnante d’émotioncontenue :
– Il faut que je vous parle sur l’heure, madame… Il y va denotre salut… Il nous arrive une chose incroyable, inouïe… cetteenfant que vous voyez là… c’est… notre fille !…
Si bas qu’il eût parlé, Léonora, placée derrière Marie, avaitentendu. Malgré l’étonnement prodigieux qui la bouleversa, elle nesourcilla pas. Cependant, Marie de Médicis répondait dans unsouffle :
– Je le savais, caro mio, et c’était croyant vousapprendre cette fâcheuse nouvelle que je suis venue ici.
Malgré elle sa voix avait des inflexions tendres. Sans y prendregarde, Concini reprit :
– Pour Dieu, madame, venez.
– Un instant, murmura Marie.
Elle se tourna vers la jeune fille qui se tenait toujours pâleet raide au pied du lit, et, d’une voix froide comme son visage quise fit soudain fermé, sans qu’il fût possible de découvrir en ellela moindre trace d’émotion, elle commanda :
– Suivez-moi, mademoiselle.
Cet ordre sec donné, elle tourna le dos et sortitmajestueusement, sans s’occuper de savoir si elle était obéie. Enpassant, elle glissa à voix basse un ordre à Léonora. Elle n’étaitpeut-être pas demeurée une minute dans cette chambre où, elle étaitentrée le front courroucé, la lèvre menaçante. Elle s’en allaitradieuse. Elle n’avait pas eu un regard, pas un mot, guidée parcette funeste conseillère qui s’appelle la jalousie, pas un élanpour cette enfant retrouvée, qui était sa fille. Elle ne paraissaitmême pas soupçonner quelle menace effroyable constituait pour ellecette enfant, preuve vivante de son déshonneur. Non, elle s’enallait radieuse, sans songer à autre chose qu’à ceci : Concinine la trahissait pas. Cela, seul, comptait pour elle.
Concini la suivit, tendant le jarret, cambrant le torse,dissimulant sous une apparente indifférence l’inquiétude qui letalonnait. Car il voyait mieux et plus loin que sa royalemaîtresse, lui.
Léonora demeura seule sur le seuil de la petite porte, assezloin du groupe formé par Muguette, Valvert et Landry Coquenard. Sonesprit infatigable travaillait toujours. Et déjà, elle échafaudaitdes combinaisons sur ce qu’elle venait d’apprendre. Descombinaisons qui, comme toujours, tendraient à assurer la sécuritéde son Concinetto et à accroître sa puissance.
Cependant, obéissant à l’ordre reçu, Muguette s’était mise enmarche. Valvert la retint par le bras et, avec une grande douceur,à voix très basse :
– Où allez-vous ? demanda-t-il.
– Suivre ma mère. N’avez-vous pas entendu qu’elle m’en adonné l’ordre ? répondit-elle sur le même ton et avec un calmeétrange.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna versLandry Coquenard et interrogea :
– Vous avez bien dit, n’est-ce pas, que l’homme et la femmequi sortent d’ici sont mon père et ma mère ?
– Je ne puis nier l’avoir dit, balbutia Landry Coquenardhorriblement embarrassé, mais le diable m’emporte si je pensais quevous étiez en état d’entendre et de comprendre.
– J’ai entendu et j’ai compris, c’est un fait. Vous êtessûr de ne pas vous tromper ?
– Hélas ! non, soupira Landry Coquenard. Ets’emportant soudain contre lui-même :
« Que la fièvre m’étrangle, j’avais bien besoin de beuglercela comme je l’ai fait ! Ah ! triple veau malade que jesuis ! »
– Il me faut donc obéir, sinon à l’ordre de la reine, dumoins à l’ordre de ma mère.
Ceci s’adressait à Valvert. Aussi cruellement embarrassé queLandry Coquenard, il tortillait sa moustache d’un geste nerveux, ensongeant :
« Je ne puis pourtant pas lui dire que son père et sa mèreont voulu la faire meurtrir dès le jour de sa naissance… et que jeles crois fort capables de recommencer aujourd’hui ce qu’ils ontmanqué autrefois. »
Non, il ne pouvait pas dire cette chose affreuse. Mais, comme ilsentait qu’il ne devait pas la laisser faire, il répondit avec lamême douceur :
– C’est une imprudence que je ne vous laisserai pascommettre.
Peut-être avait-elle lu sa pensée dans ses yeux. Peut-êtresoupçonnait-elle quels étaient les véritables sentiments de sesparents à son égard. Quoi qu’il en soit, elle posa sa main fine surson bras et, toute pâle, toute droite, fixant sur lui l’éclatlumineux de ses grands yeux, avec le même calme étrange qui avaiton ne sait quoi de douloureusement tragique, elle signifia savolonté :
– Je veux savoir ce que ma mère va faire de moi. J’obéiraià son ordre… quand bien même je saurais que le bourreau m’attendderrière cette porte.
Ayant dit ceci de sa voix très douce, avec un accent quiindiquait qu’elle ne reviendrait pas sur sa décision, elle passad’un pas ferme. Et Odet de Valvert, qui comprenait à quel sentimentelle obéissait, Odet, qui, au surplus, aurait agi comme elle, ne sesentit pas la force de la retenir, se courba respectueusementdevant elle.
Si rapide qu’eût été ce petit conciliabule, il eut le dond’inquiéter Léonora qui ne parvenait à percevoir aucune de leursparoles. Elle jugea prudent d’intervenir. Elle fit deux pas qui laramenèrent dans la chambre. Elle se rassura en voyant que la jeunefille se dirigeait vers la porte secrète. Elle la prit par la mainet l’entraîna doucement, en disant de sa voix la plusinsinuante :
– Hâtez-vous, mon enfant. On ne fait pas attendre la reine.Cependant, si Odet de Valvert ne s’était pas senti le courage des’opposer à l’imprudence de sa fiancée, il n’entendait nullement lalaisser abandonnée à elle-même. Il était bien décidé à la suivre, àveiller sur elle. Pendant qu’elle s’avançait vers la porte, ilreprenait son épée des mains de Landry Coquenard. Il la ceignitvivement en un geste qui sentait la bataille. Et regardant Landryau fond des yeux, d’une voix froide :
– Si tu tiens à ta peau, je te conseille de ne pas mesuivre, dit-il.
– Si peu qu’elle vaille, j’ai la faiblesse de tenirénormément à ma peau, répliqua Landry Coquenard avec une froideurpareille.
Et se redressant :
– Mais il s’agit de « la petite », monsieur. Etla petite, ma petite Florence – car elle s’appelle Florence,monsieur, et c’est moi qui suis son parrain –, la petite,voyez-vous, c’est la seule bonne action que j’aie commise de ma viede sacripant. C’est pour vous dire que j’y tiens encore plus qu’àma peau. En sorte que s’il vous plaisait de demeurer ici, jepasserais seul de l’autre côté. J’y passerais tout seul, quand bienmême je serais sûr, tout à fait sûr, d’y laisser cette précieusepeau à laquelle je tiens pourtant.
– Suis-moi donc, sourit Valvert.
Ces quelques mots avaient pris quelques secondes. Pendant cesquelques secondes, Léonora entraînait la jeune fille et fermait laporte derrière elle. Ce geste, elle l’accomplit le plusnaturellement du monde, en sorte qu’il n’éveilla pas l’attention desa compagne. Au reste, cette porte, probablement actionnée par unressort, se ferma toute seule dès qu’elle l’eût légèrementpoussée.
Dans le couloir où elles se trouvèrent, après avoir faitquelques pas, Léonora ouvrit une porte, s’effaça etinvita :
– Veuillez attendre un instant dans ce cabinet. La reinevous fera appeler.
Muguette – ou plutôt Florence, ainsi que nous l’appelleronsdésormais, puisque c’est son vrai nom –, Florence, donc, fit unelégère inclination de tête et entra sans hésiter, sans faire lamoindre observation. Si elle s’était retournée, elle n’aurait plusvu dans le couloir la petite porte par où elle était sortie etderrière laquelle elle avait laissé Odet de Valvert et LandryCoquenard. Mais elle ne se retourna pas.
Léonora ferma la porte derrière elle et continua son chemin.Quelques pas plus loin, elle s’arrêta de nouveau devant une autreporte. Elle hésita une seconde, allongea même la main vers leloquet pour ouvrir. Mais, se ravisant, elle secoua la tête et passaen murmurant :
– Non, pour l’instant, mon Concinetto n’a pas besoin de moiprès de lui. Je lui serai plus utile ailleurs. Et puisqu’il oublieces deux hommes, cet insolent aventurier et ce misérable traître,c’est à moi de m’en occuper. Ces deux hommes détiennent le mortelsecret de mon époux et peuvent le perdre. Il ne faut pas qu’ilssortent vivants de cette demeure où ils ont eu la folle audace des’introduire je ne sais comment. Je m’en charge. Je les tiensd’ailleurs. Il sera temps, après, de m’occuper de cette jeunefille.
On voit qu’elle pensait à tout, elle. Odet de Valvert et LandryCoquenard devaient bientôt l’apprendre à leur dépens.
Par un escalier dérobé, elle descendit au rez-de-chaussée. Dansla salle qui leur servait de corps de garde, elle trouva Rospignacet ses quatre lieutenants : Eynaus, Longval, Roquetaille etLouvignac. Ils y menaient grand tapage. Leur rage s’exhalait enmenaces effroyables, en injures intraduisibles, à l’adresse desdeux « mauvais garçons » qui les avaient si bellementétrillés peu d’instants avant.
Mais s’ils criaient très fort, ils ne bougeaient pas de leurcorps de garde. Non pas qu’ils eussent peur. Par les tripes dudiable, la peur leur était inconnue, c’est une justice qu’il fautleur rendre. C’était la présence de la reine dans la maison qui lesimmobilisait ainsi et les empêchait de tirer, séance tenante, unevengeance éclatante de l’affront reçu. Et cette inaction forcée queleur imposait le respect de l’étiquette redoublait leur fureur.
Aussi, ce fut par une explosion de joie délirante qu’ilsaccueillirent les premiers mots de leur maîtresse. Léonoras’entretint un instant avec Rospignac à qui elle donna ses ordresreligieusement écoutés. Après quoi, elle les quitta. À peineavait-elle tourné les talons qu’un des quatre lieutenants sautaiten selle et partait ventre à terre dans la direction de la rue deTournon où, comme on sait, se trouvait l’hôtel de Concini.Rospignac, comme on le voit, ne perdait pas une minute.
Après les avoir quittés, Léonora entra dans un petit cabinet.Stocco s’y trouvait, tout seul. Confortablement installé dans unfauteuil profond et moelleux, il tuait agréablement le temps envidant à petites lampées un flacon de vieux vin des Îles quimettait comme un rayon de soleil dans son verre de pur cristal.
En apercevant sa maîtresse, le bravo se leva, se cassaen deux dans un de ces saluts exorbitants et narquois qui luiétaient familiers. Après quoi, avec cette insolente familiaritéqu’autorisaient sans doute d’inavouables complicités, il se rassitpaisiblement et attendit en souriant de son insupportable souriresardonique.
Pas plus que les fois précédentes, Léonora ne se formalisa deces singulières façons, ne songea à les relever comme elles eussentmérité de l’être, comme elle n’eût pas manqué de le faire pour toutautre. Elle s’assit en face de lui et, sans dévoiler sa penséesecrète, selon une vieille habitude de prudence invétérée, ellecommença par lui poser une foule de questions.
Malgré sa désinvolture, Stocco savait très bien qu’il y avaitune certaine limite qu’il eût été souverainement dangereux pour luid’essayer de franchir. Il savait aussi quelle terrible jouteuseétait sa redoutable maîtresse et qu’il serait impitoyablement brisés’il essayait de la trahir ou simplement de jouer au plus fin avecelle. Si insupportable que fussent ses manières, il n’en rendaitpas moins d’inappréciables services, et sa fidélité était à touteépreuve, pour sa maîtresse seule. Léonora le savait. Et c’estpeut-être tout simplement dans ce fait qu’il faut chercherl’explication de l’indulgence qu’elle lui témoignait.
Stocco ne chercha donc pas à éluder aucune des questions qu’ellelui posa. Il y répondit de son éternel air de raillerie qui faisaitqu’on ne savait jamais si l’on devait prendre au sérieux ce qu’ildisait, mais il y répondit en toute franchise et toutesincérité.
Léonora le connaissait à merveille, elle aussi. Aussinotait-elle soigneusement, dans sa mémoire qui était prodigieuse,les renseignements qu’il lui donnait et qu’elle savaitrigoureusement exacts et on ne peut plus sérieux, malgré la façondont ils étaient donnés. Après avoir appris de lui tout ce qu’elleavait besoin de savoir, elle lui donna ses instructions etsortit.
Elle était demeurée cinq bonnes minutes avec Rospignac. Sonentretien avec Stocco dura à peu près le double. Il y avait donc unbon quart d’heure qu’elle avait quitté la chambre où elle avaitlaissé Odet de Valvert et Landry Coquenard qu’elle« tenait », avait-elle dit.
Par le petit escalier dérobé, Léonora reprit le chemin dupremier étage. Elle marchait lentement, s’arrêtant fréquemment surles marches. Elle réfléchissait :
« Il faut convenir que le hasard est un maître qui dépasseen combinaisons imprévues, variées à l’infini, tout ce que notrepauvre imagination humaine peut concevoir… Voici cette petitebouquetière, par exemple : certes, l’idée qu’il n’y avait riend’impossible à ce qu’elle fût la fille de Concino et de Mariem’était venue… Elle m’était bien venue que je me suis donné unepeine inouïe pour persuader Maria qu’elle est sa fille et pour,avec son appui, arriver à en persuader Concino lui-même. Mais jen’y croyais pas. Elle me paraissait absurde, cette idée. Elle meparaissait si absurde que je n’ai pas voulu l’examiner de près etque je l’ai repoussée avec dédain. Et voilà que le hasard, lui, decette absurdité dédaignée, fait une réalité ; cette petite estbien la fille de Concino et de Maria. C’estmerveilleux !… »
Notons en passant que, comme Concini, d’emblée, sansexplication, sans plus ample information, sans preuve d’aucunesorte, elle admettait sans hésiter cette filiation qui,raisonnablement, eût dû lui paraître contestable. Pourquoi ?Nous ne nous chargeons pas de l’expliquer.
Léonora poursuivait sa méditation. Et voici quel débat,maintenant, venait de s’élever dans l’esprit de cette femme qui,sans haine, sans colère, venait de condamner froidement deux hommesparce qu’ils avaient insulté son mari et parce qu’ils étaient enpossession d’un secret qui pouvait causer sa perte.
« Et maintenant, que faire de cette enfant ? Car c’estencore une enfant. Le meurtre de cette petite – ce meurtre que, enla terrifiant par la crainte d’un scandale inouï, j’avais réussi àfaire autoriser par Maria – se justifiait avant. Maismaintenant ?… Dieu merci, mon Concino n’est pas unmonstre : sa passion naissante a été brisée à tout jamais dèsl’instant où il a su que celle qu’il convoitait était sa fille, etje suis sûre qu’il s’est maudit d’avoir pu concevoir un instant cemonstrueux amour. (Elle ne se trompait pas.) Contraint parl’inéluctable fatalité, Concino pourra peut-être condamner safille, mais s’il la laisse vivre, il s’arrachera le cœur plutôt quede la souiller de nouveau d’une pensée impure. Non, grâce au ciel,cet amour-là n’est plus à redouter pour moi ; il est bien mortet enterré… (Avec, un soupir) : Que ne puis-je en dire autantdes amours qui suivront celui-ci !… (Revenant à son idéedominante) : La question qui se pose est celle-ci : lamort de cette enfant est-elle nécessaire au salut deConcino ?… Je sais bien qu’il y a la signora Fausta… mais, siforte qu’elle soit, je me sens de taille à lui tenir tête, moi. Jen’ai plus de haine pour cette enfant… Je n’ai plus que del’indifférence… Qu’elle vive ou qu’elle meure, cela m’est bienégal… pourvu que ce ne soit pas moi qui cause sa mort… C’est que jetiens à mon salut éternel, moi, et, pour tous les trésors du monde,je ne voudrais pas charger ma conscience d’un meurtreinutile… »
Elle était arrivée au premier. Elle se trouvait devant la portederrière laquelle Concini et Marie de Médicis s’entretenaient. Elles’arrêta et réfléchit encore un instant, le sourcil froncé.Brusquement, elle trancha :
« Ils feront ce qu’ils voudront… eux seuls ont le droit dedécider, après tout.
Elle ouvrit résolument et entra.
Marie de Médicis était assise. Concini allait et venait devantelle, foulant le tapis d’un pas nerveux. Tous les deux oubliaienttoutes les vaines hypocrisies que l’on décore du nom pompeuxd’étiquette. Marie n’était plus la reine. Concini n’était plus uncourtisan qui fait des courbettes. Les masques étaient tombés. Ilsredevenaient ce qu’ils étaient : deux amants dont la liaisonétait déjà ancienne. Deux amants acculés à une situationeffroyablement menaçante, qui pouvait avoir pour eux desconséquences plus épouvantables que la mort elle-même, et quiavaient à prendre, d’un commun accord, des résolutions terriblesdesquelles dépendrait leur perte ou leur salut.
Nous avons dit que Marie était sortie radieuse de la chambre oùelle était restée si peu de temps. Plus conscient de la gravité dela situation d’ailleurs encore tout étourdi de la violence dessecousses qui, coup sur coup, venaient de s’abattre sur lui,Concini se montrait fort troublé, ne songeait pas à dissimuler lamortelle inquiétude qui venait de fondre sur lui. Cette agitationne pouvait pas échapper aux yeux de la femme passionnément éprisequ’était Marie. Toute sa joie tomba du coup. Quand elle pénétradans la pièce où Concini l’introduisait cérémonieusement, elleétait aussi inquiète, aussi troublée que lui. Et elle se laissatomber dans un fauteuil, réellement accablée.
Ils s’expliquèrent.
Marie révéla que c’était Léonora qui lui avait apprisl’effrayante nouvelle. Concini s’en doutait bien un peu. Elleajouta qu’elle était accourue aussitôt pour l’aviser et seconcerter avec lui. À son tour, elle voulut savoir comment il setrouvait renseigné. On comprend bien qu’il ne pouvait pas lui direla vérité. Il improvisa une histoire qu’il lui débita avecassurance et avec toutes les apparences de la plus grandesincérité. Comme son histoire était assez adroite, trèsvraisemblable, elle l’accepta sans hésiter.
Tout naturellement, ils se trouvèrent amenés à évoquer le passé.Comme ils se savaient à l’abri de toute oreille indiscrète, enparfaite sécurité dans cette maison écartée, close et discrètecomme il convenait à un nid d’amour, ce fut en toute franchise etsans chercher les mots qu’ils se parlèrent. Ils retracèrentl’histoire de la naissance de leur fille dans ses moindres détails.Concini s’éleva en termes violents contre l’odieuse trahison de cemisérable Landry Coquenard qui n’avait pas exécuté l’ordre de mortqu’il lui avait donné jadis. Et Marie l’approuva, renchérit.
Ils s’émerveillèrent « du miracle » qui leur faisaitretrouver vivante cette enfant qu’ils avaient condamnée à mort lejour de sa naissance, il y avait de cela dix-sept ans. Ilss’émerveillèrent, mais avec une franchise qui eût pu paraître leplus révoltant des cynismes si elle n’eût été simplement del’inconscience ; ils déplorèrent « l’affreuxmalheur » qui replaçait devant eux, comme une menaceeffroyable, ce fruit d’une faute passée dont ils croyaient s’êtredébarrassés à tout jamais.
Le rappel de ces souvenirs sinistres leur prit un tempsappréciable. Il arriva tout de même un moment où ils n’eurent plusrien à se dire sur ce sujet. Ils se trouvèrent de nouveau – etpeut-être sur tout ce qu’ils avaient dit jusque-là, ils nel’avaient dit que pour reculer un peu cet instant redoutable – ilsse trouvèrent donc placés devant l’effrayante nécessité de prendreune résolution.
La question était terrible dans sa simplicité. Elle se résumaità ceci : fallait-il laisser vivre l’enfant qu’un miracle avaitsauvée, ou la rejeter au néant, sans la manquer, cettefois ?
Et ils se dérobèrent tous les deux. Grâce ou condamnation, aucund’eux n’eut le courage de prononcer l’arrêt. Chacun d’eux attenditque l’autre parlât le premier, prît ainsi la responsabilité de ladécision suprême, quelle qu’elle fût. Peut-être chacun d’euxavait-il son idée de derrière la tête qu’il gardait pour lui.
Une gêne oppressante s’abattit entre eux. Pour la dissimuler,Concini se mit à marcher avec agitation. Marie se rencogna dans sonfauteuil. Et ils ne trouvèrent plus rien à se dire. Cela duraquelques minutes qui leur parurent longues comme des heures. Detemps en temps, pour rompre ce silence pesant, l’un ou l’autremurmurait machinalement : « Que fait doncLéonora ? »
L’arrivée de Léonora leur apporta un véritable soulagement àtous les deux. Marie de Médicis se redressa dans son fauteuil oùelle était affaissée. Concini s’arrêta de tourner comme un fauve encage. Tous deux sentaient les forces et le courage leur venir parcequ’ils comprenaient, ils savaient par expérience qu’ils avaientdevant eux une volonté virile et forte qui saurait leur communiquerun peu de son indomptable énergie et qui les déchargerait du soucide prendre une décision devant laquelle ils avaient reculé, quitteà discuter âprement avec elle, si cette décision n’était pas deleur goût.
– Crois-tu, Léonora, c’est terrible, ce qui nousarrive ! soupira Marie d’une voix dolente.
Dès son entrée, Léonora les avait fouillés de son œil de flamme.Elle avait tout de suite vu combien ils étaient déprimés. Et ellesentit l’impérieuse nécessité de les remonter énergiquement. Aussi,répondit-elle avec le plus grand calme et en levant les épaulesavec dédain :
– Ce qui vous arrive, madame, est fâcheux assurément, maisje n’y vois rien de terrible.
– Comment peux-tu dire cela, alors que ce matin même tu mesoutenais le contraire ! se récria la reine.
– J’ai réfléchi depuis, répliqua froidement Léonora. Je mesuis rendue compte que mon ardente affection pour vous m’avait faitexagérer fortement le péril qui vous menaçait. J’ai changé d’avis,voilà tout.
– Mais réfléchis donc à ce qu’il adviendrait de moi si l’onapprenait…
Elle s’arrêta, n’osant pas prononcer les mots qui convenaient etn’ayant pas l’esprit assez libre pour chercher des périphrases quieussent dit la même chose en sauvant les apparences.
Mais elle avait affaire à forte partie. Léonora, quand il lefallait, ne reculait pas plus devant les mots qu’elle ne reculaitdevant les actes. Et, avec la même froide tranquillité, elle achevapour elle :
– Si l’on apprenait que Marie de Médicis, avant de devenirreine de France, eut un amant et fut une mère infanticide ?Ceci, en effet serait terrible. Terrible pour vous et pour noustous. Mais, madame, il ne tient qu’à vous qu’on ne l’apprennepas.
– Comment ?
– Vous oubliez, madame, que vous êtes reine et régente.Maîtresse souveraine et absolue d’un royaume, on peut ce que l’onveut.
Jusque-là, Concini s’était contenté d’écouter. Il commençait àretrouver son assurance.
– C’est vrai, corpo di Dio ! s’écria-t-il,nous oublions un peu trop que nous sommes les maîtres. Léonora araison : il ne tient qu’à nous que ce secret ne soit jamaisdivulgué. Nous avons mille moyens pour clore à tout jamais leslèvres de ceux qui s’aviseraient d’avoir la langue trop longue…
Et Concini appuya ses paroles par un geste et une mimiqueterriblement expressifs.
– Soit, répondit Marie. Mais clorez-vous de la même manièreles lèvres de la princesse Fausta, qui, sous le nom et le titre deduchesse de Sorrientès, va représenter à la cour de France SaMajesté le roi d’Espagne ?
– S’il le faut absolument, pourquoi pas ?… Un accidentmortel peut arriver à tout le monde. À un représentant de SaMajesté catholique comme au plus humble des manants. Le tout est desavoir s’y prendre.
Concini ne doutait plus de rien maintenant. Au fond, Marie deMédicis commençait à se rassurer elle aussi. Mais comme ellecroyait comprendre que Concini et Léonora voulaient lui faireendosser la responsabilité de la décision à intervenir et qu’ellene voulait absolument pas la prendre, elle continua de soupirersans répondre. Et après un court silence, elle implora :
– Conseille-nous, ma bonne Léonora.
Elle tombait mal. Léonora, nous l’avons dit, avait décidéqu’elle les laisserait faire ce qu’ils voulaient. Elle leva denouveau les épaules, assez irrespectueusement, et elle rabrouaassez rudement :
– Un conseil ! Est-ce qu’il est besoin de conseil dansune affaire comme celle-ci ! La solution ne se montre-t-ellepas si claire, si lumineuse, qu’un aveugle même en seraitébloui ?… Au surplus, vous la voyez très bien, cette solution.Concino la voit comme vous. Seulement, voilà, vous n’osez, ni l’unni l’autre, en parler. Je dirai donc pour vous ce que vous n’osezpas dire : Vous n’avez pas d’autre alternative que de choisirentre la vie et la mort de votre enfant. Choisissez.
– Si tu crois que c’est facile de choisir !… Voyons,que ferais-tu, toi ?
– Souffrez que je me récuse, se déroba froidementLéonora.
– Pourquoi ? gémit de nouveau Marie. Si tu nousabandonnes, toi, Léonora, sur qui pourrons-nous compter, grandDieu ?
– Je ne vous abandonne pas, Maria. Et vous le savezbien.
– Alors, parle.
– Je n’en ferai rien. C’est à la mère de décider. Vous êtesla mère, décidez vous-même.
Marie la connaissait bien. Elle comprit qu’elle ne voulait pasparler.
Elle savait bien qu’elle n’était pas de force à lui faire direce qu’elle ne voulait pas dire. Elle n’insista pas davantage.Cependant, acculée à la nécessité de prendre elle-même une décisionqu’elle ne se sentait pas le courage de prendre, elle se dérobaencore une fois. Et elle se lamenta :
– J’ai la tête perdue. Ne voyez-vous pas que je ne suis pasen état de décider quoi que ce soit ? Faites ce que vousvoudrez, tous les deux. Ce que vous déciderez sera bien fait.
Léonora comprit qu’elle n’en tirerait rien de plus. Elle setourna vers Concini :
– Au fait, dit-elle, vous êtes le père, c’est à vous qu’ilappartient de décider. Parlez, Concino.
Concini s’était complètement ressaisi. Cette mise en demeure nele fit pas reculer. Ce qu’il n’avait pas osé dire l’instantd’avant, il le dit maintenant.
– Mon avis est que nous devons laisser vivre cette enfant,dit-il avec force.
Du coin de l’œil, Marie épia la physionomie de Léonora pour voirsi elle approuvait ou désapprouvait : Léonora souriait d’unsourire indéfinissable. Et tandis qu’elle fixait sur son époux unregard aussi indéfinissable que son sourire, ellesongeait :
« J’en étais sûre !… Je gage qu’il a eu la même idéeque moi. »
Et, tout haut, d’une voix caressante :
– Pour quelle raison ?
– Pour une raison excellente, affirma Concini avec la mêmeforce et révélant son arrière-pensée. Jugez-en : c’est un vraimiracle que cette enfant, condamnée par nous à sa naissance, setrouve aujourd’hui vivante et bien portante. Dans ce miracle, jevois, moi, une manifestation de la volonté divine qu’il seraitsouverainement imprudent de vouloir contrarier. Pour tout dire, jecrois, je suis sûr qu’il nous arriverait malheur à tous, si nousnous avisions de vouloir défaire ce que Dieu a fait.
Il disait cela avec le plus grand sérieux du monde et d’un airde profonde conviction. C’est qu’il était superstitieux, ce quin’est pas fait pour surprendre, puisqu’il vivait à une époque oùtout le monde – ou à peu près – l’était plus ou moins. En saqualité d’Italien, il l’était doublement, lui.
Il va sans dire que Marie de Médicis et Léonora Galigaï,Italiennes comme lui, étaient aussi superstitieuses que lui. Ce quirevient à dire que l’argument de Concini – qui nous ferait sourireaujourd’hui – fut accueilli par elles avec un sérieux pour le moinségal à celui de Concini. Et même, à bien considérer leur attitude àtoutes deux, il était clair qu’elles l’attendaient, cet argument.En effet, Marie s’écria :
– Voyez ce que c’est, j’avais eu la même idée !… EtLéonora avoua :
– Moi aussi ! Et j’étais sûre que c’était cela quevous alliez nous dire, Concino.
– Il est clair que c’est un nouvel avertissement que leciel nous donne, expliqua gravement Concini.
Fortement impressionnés, ils demeurèrent un instant silencieux.Dès cet instant, il fut tacitement entendu entre eux que la petitebouquetière vivrait, ou pour mieux dire, qu’ils n’attenteraient pasà sa vie. Ainsi, cette grâce qu’ils lui faisaient, la pauvre enfantla devait uniquement à leur égoïsme monstrueux que la peursuperstitieuse talonnait. Ni le père, ni la mère n’avaient eu unmot, sinon d’affection, du moins de pitié à son adresse.
Encore se trouva-t-il que cette décision que la peur leurarrachait, de définitive qu’elle paraissait être d’abord, devinttout à coup provisoire, grâce à une intervention de Léonora. Elleavait longuement réfléchi à cette affaire, elle, ainsi qu’on l’avu. Des deux solutions qui étaient seules possibles, elle avaittiré toutes les conséquences qui pouvaient logiquement en découler.Alors que tout paraissait dit, elle remit tout en suspens endisant :
– Cependant, il ne faut pas oublier que la signora Fausta aattiré cette petite chez elle, à son hôtel de Sorrientès, puisqueaussi bien elle est duchesse de Sorrientès à présent. Il ne fautpas oublier que la signora compte se servir de cette enfant contrevous. Avant de prendre une décision définitive, il me paraîtindispensable, premièrement, de ne pas la lâcher, puisque nous latenons.
– Telle était bien mon intention, interrompit vivementConcini, approuvé de la tête par Marie de Médicis.
– Secondement, déclara Léonora, de l’interrogeradroitement, à seule fin d’apprendre d’elle ce qu’elle sait aujuste au sujet de sa famille.
– Elle sait que je suis son père, déclara Concini.
– Voilà qui est fâcheux, déplora Léonora en fronçant lesourcil. Qui lui a appris cela ?
– Ce misérable Landry, gronda Concini en levantfurieusement les épaules.
Léonora réfléchit une seconde, et d’une voixtranchante :
– Si elle est aussi bien renseignée sur le compte de samère, comme nous ne savons pas si elle saura se taire, il me paraîtimpossible de la laisser vivre.
Et, se tournant vers Marie de Médicis, avec une froideurterrible :
– N’est-ce pas votre avis, madame ?
Marie avait bien peur de s’attirer un malheur en frappant denouveau celle qu’un « miracle de Dieu avait sauvée ».Mais elle avait encore plus peur du scandale affreux qui jailliraitsur elle si cette enfant connaissait la vérité et si, laconnaissant, elle ne savait pas garder sa langue. La crainte dupéril matériel, immédiat, fut plus forte que la craintesuperstitieuse. Cet avis qu’on lui demandait, elle le donna sanshésiter cette fois. Et ce fut une condamnation qu’elle laissatomber.
– Il faudra bien en venir là, dit-elle. Je deviendraisfolle s’il me fallait vivre avec une menace pareille suspendue surma tête.
Concini intervint encore.
– Elle ne sait rien au sujet de sa mère, dit-il avec unecertaine vivacité.
– En êtes-vous sûr ? s’informa Léonora.
– Je suis sûr que Landry m’a nommé, mais n’a pas nommé lareine, affirma Concini sans hésiter.
Or, Concini mentait : il avait très bien entendu LandryCoquenard désigner Marie de Médicis comme étant la mère. Et autressaillement qui avait agité la jeune fille, il avait fort biencompris qu’elle avait entendu. Cependant, il affirmait lecontraire. Voulait-il donc sauver la jeune fille ? C’estcertain. Pourquoi ? Était-il enfin pris d’un remordstardif ? Peut-être… Ou peut-être que, tout simplement lacrainte superstitieuse, chez lui, dominait toutes les autres.
– Ce Landry, insinua Léonora, peut l’avoir renseignéeavant.
– Non. J’ai eu l’impression très nette qu’elle neconnaissait pas Landry, qu’elle le voyait pour la première fois.Pour moi, elle ne sait rien de plus que ce que j’ai dit.
– Souhaitons-le pour elle autant que pour nous, prononçaLéonora qui ajouta :
– N’importe, il faudra s’assurer de ce qu’il en est au plusvite. Marie de Médicis se leva.
– Il faut que je rentre au Louvre, dit-elle.
– La reine emmène cette jeune fille avec elle ?demanda Léonora.
– Certes, fit vivement Marie, je tiens essentiellement àl’avoir sous la main.
– En ce cas, dit Léonora, en approuvant de la tête, je vaisla chercher.
– Va, ma bonne Léonora, prononça la reine. Pendant cetemps, Concini m’accompagnera jusqu’à ma litière où tu nousrejoindras.
– J’aurai l’honneur d’escorter la reine jusqu’au Louvre,dit Concini. Léonora s’était déjà dirigée vers la porte. Elleallait sortir au moment où Concini prononça alors ces paroles. Ellese retourna et rappela :
– Vous oubliez, Concino, que vous avez affaire ici :vous avez à vous occuper de ce Valvert et de ce Landry.
– Ah, Dio birbante ! s’écria Concini en sefrappant le front, je les avais complètement oubliés, cesdeux-là !
Et avec un intraduisible accent de regret :
– Ah ! ils doivent être loin maintenant !…
– Rassurez-vous, Concino, fit Léonora avec un souriresinistre, je ne les ai pas oubliés, moi. Ils sont toujours là,enfermés dans votre chambre, comme des renardeaux pris aupiège.
Elle sortit sur ces mots, laissant Concini qui exultaitd’expliquer à la reine de quoi il s’agissait. Pendant qu’ilss’éloignaient de leur côté, elle entra dans la pièce où Florenceattendait.
La jeune fille, l’esprit désemparé, s’était jetée dans unfauteuil pour y réfléchir un peu, en attendant que la reine,« sa mère », la fît appeler. Mais presque aussitôt, elleavait bondi sur ses pieds. Derrière elle, elle venait d’entendre unmurmure de voix. Elle se retourna tout d’une pièce et fouilla desyeux le cabinet dans lequel elle se trouvait et sur les splendeursduquel elle n’avait même pas jeté un coup d’œil.
Le bruit de voix venait d’une porte qu’elle découvrit dans unangle opposé au côté par où elle était entrée. Cette porte étaitentrebâillée : elle tendit l’oreille. Elle reconnut la voix de« son père », la voix de « sa mère ». Ellehésita un instant. Et ce fut plus fort qu’elle : uneirrésistible poussée la jeta contre cette porte entrebâillée, quidonnait sur la pièce dans laquelle Concini et la reines’entretenaient librement, sûrs qu’ils étaient de ne pouvoir êtreentendus. Et, de ce côté-là, une lourde portière de veloursmasquait cette porte.
L’idée que Léonora pouvait avoir introduit la jeune fille dansune pièce qui touchait à celle dans laquelle il se trouvaitlui-même, cette idée ne pouvait pas venir à Concini. Si elle luiétait venue, il se fût empressé de conduire la reine ailleurs. Toutau moins se serait-il assuré que, derrière la tenture, la porteétait bien fermée et qu’on ne pouvait l’entendre.
Maintenant, comment une si grave imprudence avait-elle pu êtrecommise par Léonora toujours si prudente, si méticuleuse ?D’une façon très simple : Léonora, et pour cause, neconnaissait qu’imparfaitement la petite maison de son mari. Obsédéepar le souci de ne pas laisser échapper Odet de Valvert et LandryCoquenard, elle n’avait songé qu’à se débarrasser au plus vite dela jeune fille qui la gênait. Elle avait ouvert la première portequi s’était trouvée devant elle, ignorant, ou oubliant qu’unecommunication intérieure existait entre les deux pièces.
Le reste, la porte entrebâillée, était le fait du hasard. Cehasard dont elle avait admiré les combinaisons imprévues, sans sedouter qu’elle allait être victime d’une de ces combinaisons.
Quoi qu’il en soit, l’infortunée fille de Concini et de Marie deMédicis, trouvant cette porte entrouverte, ne sut pas résister à lacuriosité – très légitime, si on veut y réfléchir –, vint sedissimuler derrière la tenture, et, le sein oppressé, les tempesbourdonnantes, elle tendit une oreille obstinée à espérer quandmême un mot, sinon d’affection, tout au moins de compassion.
C’est ainsi qu’elle apprit la terrible histoire de sa naissance.On peut se demander comment cette enfant, frêle et délicate, putrésister à l’effroyable coup de massue que fut pour ellel’abominable révélation, et comment elle ne tomba pas foudroyée surplace. Il en fut ainsi cependant. Non seulement elle ne tomba pas,mais encore elle eut la force et le courage d’écouter jusqu’aubout, sans trahir sa présence.
Elle entendit ainsi les affreuses confidences de son père et desa mère. Elle assista, invisible, insoupçonnée, à l’exécrablejugement que l’on discutait froidement, si l’on devait la condamnerou non, et elle put se convaincre que si son père plaidait sa grâcec’était par égoïsme monstrueux et non par humanité, s’il n’étaitpas guidé par une arrière-pensée inavouable. Hâtons-nous de direqu’elle se trompait sur ce point : l’amour hors nature deConcini était bien, à tout jamais, arraché de son cœur et de sonesprit.
Elle entendit tout, jusqu’au moment où Léonora annonça qu’elleallait la chercher. Alors, comprenant que c’en était fait d’elle etqu’elle ne sortirait pas vivante de cette pièce si elle étaitsurprise aux écoutes, avec précautions, sans bruit, elle ferma laporte. Et elle revint s’asseoir le plus loin possible de la porte àlaquelle elle tourna le dos.
Elle n’entendit donc pas les dernières paroles concernant sonfiancé Odet de Valvert, que Léonora prononça avant de quitterConcini et Marie de Médicis. Si elle les avait entendues, cesparoles, il est certain qu’elle n’eût pas pris la décision qu’elledevait prendre quelques instants plus tard. Mais elle ne lesentendit pas, et la vérité nous oblige à dire que, pour l’instant,elle avait momentanément oublié Valvert. De même qu’elle avaitoublié la petite Loïse.
En ce moment, et il ne pouvait en être autrement, elle nepensait qu’à ce père et à cette mère qu’elle venait de retrouverd’une manière si soudaine et dans des conditions si étrangementdramatiques. Et elle avait l’affreux déchirement de se dire quemieux eût valu cent fois, pour elle, les avoir ignorés jusqu’à lafin de ses jours.
Elle pensait surtout à sa mère. Et cette monstrueuse sécheressede cœur dont elle venait de faire preuve, lui paraissait siincroyable qu’elle ne pouvait se résoudre à y croire et qu’elle sedisait :
« Ma mère !… Quoi, c’est ma mère qui a voulu ma mortet qui la veut encore !… Est-ce possible ?… Est-cepossible qu’une mère veuille la mort de son enfant ?… Non,c’est impossible, cela ne peut pas être… Certainement, j’ai malentendu, j’ai mal compris… Ou si j’ai bien entendu, c’est qu’il y ades choses que j’ignore… qui la forcent à parler contre son cœur…Certainement, c’est cela. Je suis sûre qu’elle n’attend quel’occasion… dès qu’elle le pourra, elle me pressera dans ses brasen m’appelant sa fille… Oui, elle le fera, il ne peut en êtreautrement… Et alors il faudra que je lui demande pardon pour avoirdouté d’elle… Douter de ma mère !… mais c’est une abominationque j’ai commise là !… Est-ce qu’un enfant peut se permettrede juger sa mère ?… Et puis, c’est une reine… Les rois et lesreines sont enchaînés par l’étiquette. Ils ne peuvent pas toujourssuivre les impulsions de leur cœur… Si elle a paru me condamner, sielle est demeurée froide, c’est qu’elle avait d’excellentes raisonspour agir ainsi… Je ne dois, moi, me souvenir que d’unechose : c’est qu’elle est ma mère… ma mère !… et que mamère ne peut pas me reconnaître ouvertement sans se déshonorer à laface du monde… »
On remarquera qu’elle ne pensait pas à son père. C’est que sonpère, c’était Concini. Concini qu’elle méprisait profondément avantde le connaître et qu’elle s’était prise à haïr depuis qu’ils’était mis à la poursuivre de sa passion bestiale qui ne s’étaitmanifestée que par les plus odieuses violences. Cela ne se pouvaitoublier si facilement et on conçoit qu’elle demeurât méfiante à sonégard.
Mais sa mère qu’elle s’acharnait à vouloir excuser, c’est à ellequ’allait tout son cœur, toute sa pensée. Il est certain qu’il yavait longtemps qu’elle avait songé à cette mère qu’elle n’avaitjamais connue. Naturellement, elle l’avait vue, dans sonimagination, parée de toutes les qualités, de toutes les vertus.Marie de Médicis, il faut bien le dire, ne répondait en rien, mêmede très loin, à l’idéal qu’elle s’était forgé. Il eût fallu êtreaveugle pour ne pas le voir. Elle n’était pas aveugle, mais elle nevoulait pas voir, ce qui était pire. Sa mère, elle ne voulait pasla voir, dût-elle en perdre la vie, autrement qu’elle l’avait crééede toutes pièces dans ses rêves : parée de toutes les grâceset de toutes les vertus.
Certes, ce sentiment de vénération filiale était des plusrespectables et lui faisait honneur. Mais il était terriblementinquiétant en ce sens qu’il allait l’amener à prendre des décisionsqui pouvaient être mortelles pour elle. Elle avait commis cetteinsigne folie de suivre sa mère, alors que tout lui commandait dedemeurer près de son fiancé qui était de taille à la défendre, detoutes les manières. Pour son malheur, elle ne devait pas s’entenir là. Reste à savoir jusqu’où elle irait dans cette voie oùelle avait eu la funeste idée de s’engager.
Léonora Galigaï la trouva assise à l’endroit qu’elle avaitchoisi. Son œil soupçonneux scruta, disséqua, pour ainsi dire, lajeune fille. Elle était très pâle, son regard brillait d’un éclatfiévreux. Mais, par un effort de volonté vraiment admirable, elleparaissait très calme. Satisfaite, Léonora étudia pareillement lapièce. Florence frissonna intérieurement en voyant que son regards’arrêtait un instant sur la porte de communication. Mais elleétait sûre que cette porte était hermétiquement close. Elle fitappel à toute son énergie et ne sourcilla pas.
Si fine, si méfiante qu’elle fût, Léonora ne découvrit rien desuspect. Le soupçon de la vérité ne l’effleura même pas. Elle sefit aimable, bienveillante, presque maternelle.
Cette attitude qu’elle prenait était intéressée : ellevoulait, dès cette première entrevue, inspirer confiance à la jeunefille, conquérir ses bonnes grâces. Car, femme d’action auxdécisions promptes, elle avait résolu, dès cette premièrerencontre, de la sonder adroitement au sujet de sa mère.
Peut-être y serait-elle parvenue sans trop de peine, car ellesavait se montrer particulièrement enveloppante quand elle voulait.Elle se donnait une peine bien inutile : on comprend que,prévenue comme elle l’était, la jeune fille se tenait sur sesgardes, ne pouvait pas être dupe. Elle jouait à coup sûr,connaissant à fond le jeu de son adversaire qui ne connaissait pasle sien. Léonora allait donc à un échec certain. Mais elle ne lesavait pas. Elle entama résolument la lutte – car c’était unevéritable lutte qui s’engageait entre les deux femmes – et de savoix la plus insinuante, avec son sourire le plusengageant :
– Mon enfant, vous savez, n’est-ce pas, le nom de votrepère ? Ayant posé cette première question qui devait luidonner la mesure de la sincérité de son adversaire, elle attenditla réponse, non sans curiosité.
Elle ne se fit pas attendre, cette réponse. Elle tomba aussitôt,claire, précise, sans la moindre hésitation :
– Je sais que c’est M. le maréchal d’Ancre.
La réponse amena un sourire de satisfaction sur les lèvres deLéonora. Elle continua son interrogatoire :
– Comment le savez-vous ?
– On l’a dit devant moi, madame.
– Sans doute quelqu’un que vous connaissez bien, et quivous inspire assez de confiance pour que vous ne doutiez pas de saparole ?
– Non, madame, quelqu’un que je ne connais pas. Et s’il n’yavait eu que le témoignage de cet inconnu, je ne me serais pasmontrée si crédule. Mais, d’abord, la révélation a été faite devantM. le maréchal. Et M. le maréchal n’a pas protesté. Cequ’il n’eût pas manqué de faire s’il avait eu le moindre doute.
– Assez juste, en effet. Ensuite ?
– Ensuite : non seulement M. le maréchal n’a pasprotesté, mais encore il a aussitôt parlé de moi à Sa Majesté lareine et…
– Pardon, interrompit Léonora, vous saviez à ce moment quec’était la reine qui venait d’entrer ?
– Oui.
– Comment ? Personne ne l’avait encore nommée.
– J’exerce mon métier de bouquetière dans la rue, madame.Le plus souvent aux alentours du Louvre. J’ai eu maintes foisl’occasion de voir Sa Majesté. Il n’était pas besoin de la nommerdevant moi. Je l’ai aussitôt reconnue… De même que je vous aireconnue, vous, madame la maréchale.
– Je comprends. Vous disiez donc que le maréchal a parlé devous à la reine ?
– Oui, madame. Et il a dû très certainement lui dire quej’étais sa fille.
– Qui vous fait supposer cela ? demanda Léonora, quidressait l’oreille. Vous avez donc entendu ? Vous comprenezdonc l’italien ?
– Non, madame, je n’ai pas entendu. Eussé-je entendu que jen’eusse pas été plus avancée : je ne connais pas l’italien.Mais j’ai réfléchi, madame ! La reine ne connaît pas, ne peutpas connaître une humble bouquetière des rues comme moi. Cependant,elle m’a donné l’ordre de la suivre, à moi qu’elle ne connaît pas,à qui, par conséquent, elle n’a pas de raison de s’intéresser. J’enconclus que si elle l’a fait, ce ne peut être qu’à la prière deM. le maréchal.
Ses réponses tombaient toujours avec la même précision, sans lamoindre hésitation. Et Léonora, qui l’observait avec une attentionsoutenue, dut reconnaître en son for intérieur que si ellesn’étaient pas vraies, ces réponses paraissaient si naturelles, sivraisemblables qu’il devenait impossible de ne pas les accepter, àmoins de dévoiler brutalement ses intentions secrètes. Ce qu’ellene voulait ni ne pouvait faire.
On remarquera en outre que, par une manœuvre qui ne manquait pasde hardiesse et d’habileté, elle parlait la première de sa mère. Ettout, dans ses paroles comme dans son attitude indiquait qu’elleétait à mille lieues de soupçonner que cette reine dont elleparlait avec une sorte de respect craintif pouvait être samère.
Léonora fit ces remarques. L’impression qu’elle en ressentit futfavorable à la jeune fille. Cependant, elle n’était pas femme à selaisser convaincre si facilement sur de simples apparences. Elle sefit plus bienveillante, plus enveloppante pour reprendre la suitede son interrogatoire. Et d’abord elle complimenta :
– Je vois que vous n’êtes pas une des ces évaporées quipassent sans rien voir et rien entendre de ce qui se dit et se faitautour d’elles. Vous savez observer et réfléchir, vous. Je vous enfélicite.
Malgré elle, elle avait une pointe d’ironie dans ses paroles.Elle ne se doutait pas qu’elle avait affaire à forte partie etqu’elle venait de trouver, en cette jeune fille d’apparence simpleet naïve, un adversaire redoutable, digne d’elle, et tout à faitcapable de la battre congrûment, avec ses propres armes, sansqu’elle y vit autre chose que du feu, comme on dit.
Si imperceptible que fût cette pointe d’ironie, Florence laperçut à merveille. Elle ouvrit de grands yeux étonnés qu’elle fixasur les yeux de Léonora et :
– Mon Dieu, madame, comme vous me dites cela !s’écria-t-elle. Et avec un air de naïveté merveilleusementjoué :
– Me serais-je trompée ?… Voilà qui me surprendraitfort.
– Pourquoi ? railla Léonora. Vous avez donc bienconfiance en la sûreté de votre jugement ? Prenez garde, monenfant, c’est de la présomption, cela.
– Oh ! non madame, je sais bien que je ne suis qu’unepauvre fille ignorante, fit-elle en secouant la tête avec un air demodestie charmante. Mais c’est que si je me suis trompée, je necomprends plus. Il faudrait donc admettre que la reine, la reine deFrance, madame, songez-y – sur sa seule mine, a bien voulus’intéresser à une pauvre bouquetière des rues !
Et avec un rire qui eût pu paraître un peu nerveux à qui laconnaissait bien :
– C’est tellement invraisemblable qu’il faudrait être folleà lier pour le croire.
Léonora ne connaissait pas Florence. Elle fut dupe. Elle compritqu’elle était allée trop loin. Elle réfléchit :
– Sotte que je suis ! Si cette petite est sincère,comme je commence à le croire, ce n’est pas à moi à attirerstupidement son attention sur Maria. Laissons-lui croire que c’està la prière de Concino que la reine consent à s’occuper d’elle.Cette explication qu’elle a trouvée d’elle-même arrange très bienles choses. Je n’aurais pu trouver mieux. Et je ne manquerai pasd’en aviser Maria pour qu’elle abonde dans ce sens.
Et tout haut, battant prudemment en retraite :
– Vous prêtez à mes paroles un sens qu’elles n’avaientcertes pas. C’est en toute sincérité que j’ai admiré cetteperspicacité qui vous a fait deviner la vérité. C’est, en effet, àla prière du maréchal d’Ancre que la reine a bien voulus’intéresser à vous.
– Je me disais bien qu’il ne pouvait en être autrement, fitsimplement Florence.
Comme des lutteurs après un premier corps à corps demeuré sansrésultat appréciable, elles éprouvèrent le besoin de souffler unpeu. Il y eut un instant de silence assez bref. L’avantage avaitété pour Florence. Elle le sentait bien, mais elle se gardait biende le laisser voir. Léonora réfléchissait. Elle reprit :
– Vous savez le nom de votre mère.
Ce n’était pas une question qu’elle posait. C’était uneaffirmation. Florence ne fut pas dupe. Elle para :
– Ma mère ! fit elle avec une inexprimable douceur, sije savais qui elle est, madame, pensez-vous que je resteraistranquillement ici ?… Il y a beau temps que je serais partiepour aller la rejoindre.
C’était comme une explosion. Cette fois, on ne pouvait douter desa sincérité.
« Décidément, je crois qu’elle ne sait rien, songea Léonoraà demi rassurée. »
Et tout haut :
– Je pensais que votre mère avait été nommée par celui quia nommé votre père.
– Hélas ! non, madame, il ne l’a pas nommée.
– Il doit savoir cependant, insista Léonora.
– C’est possible. Et vous m’y faites penser, madame. Cethomme doit être encore dans la maison. Souffrez que j’aille letrouver.
En disant ces mots, Florence avançait résolument vers la porte.Au reste, elle n’avait nullement l’intention d’aller retrouverLandry Coquenard. Mais Léonora le crut, elle. Ceci ne faisait passon affaire. Non moins résolument, elle barra le chemin à la jeunefille en disant :
– Pourquoi faire ?
– Mais pour l’interroger… Pour le prier à deux genoux de medire le nom de ma mère… Pour l’amour de Dieu, madame, laissez-moipasser.
– Je n’en ferai rien… Vous oubliez que la reine vousattend.
– Eh ! je me soucie bien de la reine, quand il s’agitde ma mère ! s’emporta Florence.
– Vous seriez donc heureuse de la connaître ?
– Si je serais heureuse !… Tenez, rien que pour lavoir une fois, pour la presser dans mes bras, pour murmurer à sonoreille ce mot si doux : « ma mère », je donnerais,sans hésiter, la moitié des jours qui me restent à vivre.
Pendant qu’elle parlait, Léonora songeait :
« Je ne saurais en douter, elle adore cette mère qu’elle neconnaît pas, précisément parce qu’elle ne la connaît pas !…Eh ! mais, moi qui cherchais le moyen de la décider à mesuivre de bonne grâce, le voilà tout trouvé, cemoyen !… »
Et, tout haut avec un sourire indulgent, se faisant de plus enplus maternelle :
– Enfant, pour réaliser ce désir qui vous tient tant àcœur, vous n’avez pas besoin de cet homme qui, peut-être, ne saitrien et qui, au surplus, a quitté la maison. Le maréchal d’Ancrevous la nommera, votre mère. Il vous conduira à elle, lui.
– Quand ? interrogea avidement la jeune fille.
– Bientôt, je pense… Si toutefois vous consentez à mesuivre.
– Partons, fit résolument Florence.
Sans perdre une seconde, Léonora la prit par le bras etl’entraîna. En marchant, elle songeait, en ébauchant un sourire desatisfaction :
« Elle ne s’inquiète même pas de savoir où je vais lamener… Pour elle, rien n’existe en dehors de cette mère qu’elledésire ardemment connaître… Maintenant, je la tiens : enjouant adroitement de cet amour filial, je lui ferai faire tout ceque je voudrai… »
Et tout haut, pour ne pas en perdre l’habitude, sans doute, elleinterrogeait, encore, toujours :
– Comment vous appelez-vous, mon enfant ?
Elle le savait d’ailleurs très bien, comment elles’appelait.
– On m’appelle Muguette ou Brin de Muguet.
– Ce n’est pas un nom, cela !
– C’est celui que m’ont donné les Parisiens, fit-ellesimplement. Et rêveuse :
– Autrefois, quand j’étais toute petite, j’avais un autrenom.
Léonora se souvenait que Fausta avait révélé que l’enfant deConcini et de Marie de Médicis, à son baptême, avait reçu le prénomde Florence.
– Quel est ce nom ? dit-elle.
– Ce nom, dit Florence était complètement sorti de mamémoire. Durant de longues années, malgré tous mes efforts, je n’aipu parvenir à me le rappeler. Il y a une heure encore, madame, jen’aurais pas pu vous le dire.
– Et maintenant ?
– Maintenant, l’espèce de voile qui obscurcissait mamémoire s’est déchiré soudain. Sans que je puisse dire comment celas’est fait, le nom m’est revenu tout à coup : c’est Florence,madame.
– Voilà qui est bizarre, fit Léonora, songeuse à son tour.Et, souriant, elle conclut :
– Ainsi vous appellerai-je donc.
Elles étaient arrivées dans le vestibule. La porte de la maisonétait grande ouverte. Elles sortirent.
Devant la porte stationnait une litière très simple. À laportière, debout et tête nue, Concini s’entretenait avec la reinequi, nonchalamment étendue sur les coussins, se dissimulait àl’intérieur du véhicule.
Derrière la litière, raides comme des soldats sous les armes,quatre gaillards taillés, en hercules, armés jusqu’aux dents :l’escorte.
À l’autre portière, droit sur la selle, pareil à une statueéquestre, se tenait Stocco, le poing sur la garde de la rapière. Detemps en temps, son œil de braise se posait sur deux carmesdéchaussés qui, les mains croisées sur le manteau brun, le capuchonblanc rabattu sur le nez, se tenaient immobiles et silencieux, prèsde la rue de Vaugirard. Au reste, il n’accordait qu’une attentionpurement machinale à ces deux frocards, dont la présence, si prèsde leur couvent, n’avait rien d’extraordinaire.
Léonora fit signe à Florence d’attendre sur le pas de la porte.Et pendant que la jeune fille obéissait docilement, elle s’approchavivement de la litière. Concini lui céda sa place sur-le-champ.
À voix basse et en italien, avec une anxiété manifeste, Marie deMédicis interrogea :
– Eh bien ?
– Eh bien, madame, répondit Léonora, je crois pouvoir vousassurer qu’elle ne sait rien.
– Il faudrait en être sûr, insista Marie.
– Rassurez-vous, madame. Même si elle sait, vous n’avezrien à redouter de cette petite. J’ai acquis la certitude qu’elles’arracherait la langue plutôt que de prononcer une parole quiserait de nature à compromettre sa mère, pour qui elle éprouve unevéritable adoration.
L’assurance de Léonora calma un peu l’inquiétude de Marie. Aureste, elle ne marqua pas la moindre émotion en apprenant que safille l’adorait sans la connaître. Elle se contenta desoupirer :
– Fasse le ciel que tu ne te trompes pas… Mais je seraisplus tranquille si j’étais sûre, tout à fait sûre, qu’elle nesoupçonne pas la vérité.
Une minute ou deux, Léonora resta à s’entretenir à voix trèsbasse avec la reine : elle lui dit, en quelques mots brefs,tout ce qu’il était essentiel qu’elle apprît sans tarder de sonpremier entretien avec sa fille.
Pendant ce temps, Florence attendait patiemment. Elle se doutaitbien que les deux femmes parlaient d’elle. Elle eût bien vouluregarder de leur côté pour voir sa mère. Mais elle craignit de setrahir en laissant paraître dans son regard la tendresse quiinondait son cœur. Et elle eut le courage de regarder tout le tempsdu côté de la rue de Vaugirard. À ce moment, elle entendit une voixmurmurer à son oreille, derrière elle :
– Si vous tenez à la vie, ne dites pas un mot qui puissepermettre de supposer que vous connaissez le nom de votre mère.
Elle se retourna tout d’une pièce. Et elle fut suffoquée dereconnaître Concini qui s’était glissé derrière elle. Uninappréciable instant, il demeura devant elle, la fixant avecinsistance, un doigt posé sur les lèvres, comme pour recommanderencore le silence. Puis il se courba avec le plus profond respectet en se courbant, laissa tomber du bout des lèvres :
– Je vous expliquerai.
Après quoi, il se rapprocha vivement de la litière. Entre lareine, Léonora et lui, il y eut un nouveau conciliabule très bref,après lequel il aida sa femme à monter dans la litière. Alors il setourna vers sa fille et prononça à voix haute :
– À ma prière instante, Sa Majesté consent à vous admettreau nombre de ses filles. Venez, mon enfant, vous allez avoirl’insigne honneur de tenir compagnie à la reine.
Florence s’approcha. Concini lui tendit la main pour l’aider àprendre place dans la lourde machine.
À ce moment, débouchant de la rue de Vaugirard, une charrette,conduite par une femme, entrait dans la rue Casset, venaitau-devant de la litière. Cette femme, c’était Perrine. Ellearrivait juste à point pour voir la jeune fille avant qu’elle fûtmontée.
– Muguette ! cria-t-elle, en arrêtant son cheval.
– Perrine ! répondit Florence.
– Et Loïsette ? cria de nouveau la brave femme ensautant à terre.
Loïsette, nous croyons l’avoir dit, la jeune fille l’avaitcomplètement oubliée. Comme elle avait oublié son fiancé. Ellejoignit ses petites mains et implora :
– Oh ! monsieur !…
Sans la laisser achever, Concini la rassura vivement :
– Partez sans inquiétude à ce sujet, je vais, moi-même,rendre, l’enfant à votre servante.
– Soyez remercié, monsieur, fit-elle dans un élan degratitude.
– Montez vite, invita Concini ! d’une voixsuppliante.
Et plus bas, il répéta ce que Léonora avait déjà dit unefois :
– Apprenez qu’on ne doit jamais faire attendre lareine.
– La reine ! s’émerveilla la bonne Perrine qui avaitentendu.
Et elle regardait tour à tour Concini, « demoiselleMuguette » et la litière, faisant des efforts prodigieux pourcomprendre ce qui se passait.
Quant à la jeune fille, elle se souciait fort peu des règles del’étiquette. En ce moment, elle se reprochait comme une mauvaiseaction d’avoir oublié si longtemps « sa fille » Loïsetteet son fiancé Odet. Et comme elle sentait très bien que sa mère nes’éloignerait pas sans elle, sans tenir compte de l’invitationpressante de Concini, elle prit la mère Perrine dans ses bras et,en l’embrassant, elle lui glissa à l’oreille :
– Concini, c’est mon père… Tais-toi… Tu diras à Odet qu’onme conduit probablement au Louvre… Tu lui diras que je m’appelleFlorence maintenant… Veille bien sur ma fille… embrasse-la bienpour moi… Ah ! tu diras à Odet qu’on t’a rendu Loïse, qu’ilavise M. de Pardaillan, s’il le croit nécessaire.N’oublie pas mon nom : Florence… Adieu, ma bonne Perrine.
Et laissant la digne paysanne tout éberluée, elle monta enfindans la litière qui partit aussitôt, sur un signe impérieux deConcini adressé aux deux palefreniers.
Laissons pour un instant Concini et Perrine sur le seuil de laporte grande ouverte où ils suivent des yeux la litière quis’avance vers la rue de Vaugirard, et poussons jusqu’à ces deuxcarmes dont nous avons signalé la présence près de cette rue.
L’un de ces deux moines était petit, mince, fluet. Assurément,il devait être jeune : un novice probablement. L’autre étaitun géant aux formes athlétiques qui faisaient craquer les couturesdu froc un peu juste pour lui.
Ces deux moines ne bougeaient pas plus que s’ils avaient été dessaints de pierre. Ils semblaient ne rien voir et rien entendre dece qui se passait devant le petit hôtel Renaissance de Concini,plongés qu’ils étaient dans une pieuse méditation. En réalité, sousle capuchon rabattu qui leur masquait le visage, ils dardaient desregards aigus et tendaient une oreille attentive de ce côté. Ensorte qu’ils virent fort bien tout ce qui se passa là et qu’ilsentendirent toutes les paroles qui furent prononcées sur un tonordinaire. Et quand la litière s’ébranla, le plus petit, en purcastillan, dit au plus grand :
– Tu vois, d’Albaran, Léonora ne perd pas de temps :voici qu’elle enlève la petite bouquetière.
Et d’Albaran, avec son flegme accoutumé, comme la chose la plussimple du monde, proposa :
– Ordonnez, madame, et nous tombons sur ces quatre grandsflandrins et sur ce bravache qui se donne des airs d’importance àcette portière. Nous les étrillons, nous les dispersons et nousnous emparons de la bouquetière que nous portons chez vous.
Avec un de ces sourires indéfinissables comme elle seule savaiten avoir, Fausta – car c’était bien elle, dissimulée sous le frocd’un moine – refusa :
– Y penses-tu, d’Albaran ?… Attaquer la voiture de lareine régente de France ? On ne fait pas de ces choses-là.
– Suivons-nous la litière, madame ? demanda d’Albaransans insister.
– À quoi bon ? Nous savons où elle va. Il est plusintéressant pour moi de savoir si cette paysanne va emporter cettepetite Loïsette. Ne bougeons pas, d’Albaran.
Et, en effet, ils demeurèrent à leur poste d’observation.
Quelques minutes plus tard, Perrine sortait de la petite maisonde Concini. Elle emportait dans ses bras la petite Loïsette qui sesuspendait à son cou en souriant comme doivent sourire les anges.Concini avait tenu sa promesse : il avait lui-même remisl’enfant entre les bras de la bonne femme. Généreux comme il savaitl’être en de certaines circonstances, il lui avait remis une boursegonflée de pièces d’or en disant :
– Pour vous remettre des émotions que je vous ai causées,et pour acheter des friandises et des jouets à cette mignonneenfant.
Et la mère Perrine ne s’était pas fait scrupule d’accepter.
– Puisqu’il est le père de demoiselle Muguette, quis’appelle maintenant demoiselle Florence, il peut bien payer,dit-elle.
Malgré tout, elle ne se sentait pas pleinement rassurée et nedemandait qu’à s’éloigner au plus vite de ces lieux dangereux oùelle se sentait mal à son aise. La charrette était là. Elle y montaprécipitamment, installa l’enfant sur ses genoux, et, excitant lecheval de la voix, elle partit.
De son coin, Fausta avait observé avec une attention haletante.Ce n’était pas la mère Perrine qu’elle regardait. Non, c’était surla petite Loïse qu’elle fixait obstinément un regard de mystère ensongeant :
– Voilà donc la petite Loïsette !… la fille du fils dePardaillan !… ma petite-fille !…
Était-elle émue ? Qui sait ? Et qui pourrait dire,avec Fausta ?
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en passant devant les deuxfaux moines, Perrine salua respectueusement de la tête, fitdévotement un grand signe de croix, et, avec gratitude, prononçaun :
– Grand merci, mon révérend.
Il lui avait semblé que le plus petit de ces moines, seredressant dans une attitude d’indicible majesté, sortant de lalarge manche une petite main blanche et potelée, avait lentementlevé le dextre et laissé tomber sur l’enfant les gestes quibénissent.
Oui, il lui avait semblé voir cela. Et c’est pourquoi elleremerciait avec émotion.
Mais sans doute avait-elle eu la berlue, car, à peine lacharrette les avait-elle dépassés, que Fausta, saisissant le brasde d’Albaran, l’entraînait, le poussait devant elle, en ordonnantavec son calme habituel :
– Il faut suivre cette femme, savoir où elle conduitl’enfant, ne plus les lâcher d’une seconde. Va, d’Albaran.
Et d’Albaran partit devant à grandes enjambées, tandis qu’ellele suivait plus posément. Il n’alla pas loin, d’ailleurs. Il tournaà main droite dans la rue de Vaugirard, passa devant l’entrée ducouvent des Carmes déchaussés, et entra dans la première maisonqu’il trouva ensuite.
Dans la salle basse où il pénétra, ils étaient une douzaine debraves qui tuaient le temps en jouant aux dés ou aux cartes et envidant force flacons. Ce qu’ils faisaient en toute conscience,mais, en silence, en soldats dressés à une discipline de fer etdont la consigne est d’éviter le bruit. En voyant paraître leurchef, ils se levèrent tous, sans bruit, et attendirent lesordres.
D’Albaran donna des instructions brèves à deux de ces braves quisortirent sur-le-champ. Quelques secondes plus tard, ils étaient àcheval tous les deux, rattrapaient la charrette de la mère Perrineet se mettaient à la suivre. Ils ne devaient plus la lâcher.
À peine étaient-ils partis que Fausta entrait à son tour dans lamaison et montait au premier, suivie de d’Albaran. Quand ilsredescendirent, au bout de quelques minutes, ils étaient encavaliers tous les deux et avaient le manteau relevé sur le visage.Ils montèrent tous à cheval. Fausta, ayant d’Albaran à son côté,prit la tête de sa petite troupe, et tout doucement, ils s’enallèrent tous vers la ville.
Si elle était partie quelques minutes plus tôt, Fausta aurait puvoir une cavalcade s’engouffrer en tourbillon dans la rue Casset ets’arrêter devant la petite maison du maréchal d’Ancre. C’étaientles ordinaires de Concini qui arrivaient, sous la conduite du chefdizainier qui était allé les chercher à l’hôtel de la rue deTournon. Ils étaient une vingtaine pour le moins, parmi lesquels setrouvaient MM. de Bazorges, de Montreval, de Chalabre et dePontrailles, que nous citons parce que nous avons déjà eul’occasion de faire leur connaissance.
– Et derrière cette troupe, assez loin, trois hommescouraient à toutes jambes, comme s’ils avaient eu l’outrecuidanteprétention de rattraper ces cavaliers lancés en trombe sur le pavédu roi.
Il est temps de revenir à Odet de Valvert et à LandryCoquenard.
On doit se souvenir que nous les avons laissés dans la chambrede Concini, bien résolus tous les deux à suivre Florence et àveiller sur elle. Malheureusement, ils avaient perdu quelquessecondes, et en de certaines circonstances critiques, il suffit demoins d’une seconde pour causer d’irréparables malheurs. Ce fut cequi leur arriva. Lorsqu’ils s’élancèrent enfin, ils vinrent secasser le nez devant la porte soudain refermée.
– Foudre et tonnerre ! sacra Valvert furieux.
– Anges et démons ! glapit Landry Coquenard.
Tous les deux en même temps et à corps perdu, ils foncèrent surla maudite porte qu’ils se mirent à marteler à coups de pied et àcoups de pommeau d’épée. La porte ne trembla même pas. D’ailleurselle était si bien dissimulée dans les boiseries, cette porte,qu’ils n’auraient pas su dire au juste si c’était bien sur ellequ’ils frappaient.
Ils s’en rendirent compte. Valvert l’étudia de près.
– C’est du fer, dit-il avec un commencementd’inquiétude.
Il chercha le loquet, la serrure, une fente, un trou quelconquepar où il serait possible, peut-être, de glisser la pointe de sonpoignard et de forcer la porte. Il ne trouva rien.
– Inutile de nous entêter, expliqua Landry Coquenard ;elle doit s’actionner au moyen d’un ressort dont le bouton estdissimulé dans ces boiseries.
Et il se mit à chercher ce bouton. Pendant ce temps, Valvertjetait les yeux autour de lui, à la recherche d’un objet quipourrait faire l’office de bélier. Il avisa un énorme fauteuil dechêne massif. Il s’en empara et le projeta à toute volée contre laporte. Au bout de quelques coups, le fauteuil se brisa. La porten’avait même pas été ébranlée.
Ils comprirent ; lui, qu’il ne pourrait la briser, LandryCoquenard que, à moins d’être favorisé par une chanceexceptionnelle, il ne trouverait pas de sitôt le bouton quil’ouvrait. Ils y renoncèrent.
Ils ne se tinrent pas tranquilles pour cela. Ils firent cequ’ils avaient peut-être eu tort de ne pas faire plus tôt :ils sautèrent sur la grande porte, celle par où ils étaient entrés,celle qui donnait sur une petite antichambre, laquelle donnait surle grand escalier. Ils tirèrent les verrous que Landry Coquenardavait poussés, ils actionnèrent la serrure que le même Landry avaitfermée à double tour.
Et la porte ne s’ouvrit pas.
– Ventre de Dieu ! s’emporta Landry Coquenard.Pourtant, j’ai fermé moi-même la porte qui, de l’escalier, donneaccès dans l’antichambre qui est là derrière !
Et pris d’une crainte superstitieuse, il grelotta :
– Il y a de la sorcellerie là-dessous !
– Imbécile, lança Valvert.
Et, de son air froid, il expliqua :
– En fait de sorcellerie, il y a tout simplement une autreporte par où quelqu’un est entré pour fermer celle-ci.
– Si cette porte existait, je l’aurais remarquée, protestaLandry Coquenard.
– Bon, fit Valvert en levant les épaules, avais-tu vu cetteporte de fer, là-bas ? Cela n’empêche pas qu’elle y est toutde même, qu’elle s’est ouverte devant nous, qu’elle s’est refermée…et si bien refermée que nous n’avons pas pu la rouvrir.
– Au fait, murmura Landry Coquenard ébranlé.
Mais revenant aussitôt à sa crainte première :
– Pourtant, il n’y avait pas de verrou derrière cetteporte, quand nous sommes entrés. Ceci, j’en suis sûr.
– Dis que tu n’en as pas vu. Mais il y était dissimulécomme la porte, voilà tout. Il y était si bien que quelqu’un l’apoussé, que la porte se trouve barrée de ce fait et… que je crainsbien que nous ne soyons pris ici comme des oiselets autrébuchet.
Cette fois, les exclamations de Valvert eurent le don deconvaincre Landry Coquenard, qui se trouva rassuré. Rassuré quant àla crainte superstitieuse qui s’était abattue sur lui, s’entend.Car, pour ce qui est du reste, ils n’avaient malheureusement paslieu d’être rassurés l’un et l’autre.
Pourtant, nous devons reconnaître qu’Odet de Valvert ne semontrait pas autrement ému. S’il s’était d’abord inquiété, c’étaituniquement pour sa fiancée. Mais tout en s’activant, son esprittravaillait. Il réfléchissait. Et le résultat de ces réflexionsétait qu’il s’était dit qu’elle n’était pas immédiatementmenacée : Concini et Marie de Médicis réfléchiraientcertainement, avant de prendre une résolution violente à son égard.Si toutefois ils usaient de violence, ce qui n’était pas encoreprouvé. Ces réflexions dureraient bien un jour ou deux, pour lemoins. D’ici là, avec cette invincible confiance en soi que l’onn’a qu’à vingt ans, il s’affirmait qu’il aurait trouvé moyen dereconquérir sa liberté et qu’il pourrait voler à son secours, sibesoin était.
Donc, Valvert n’était pas autrement inquiet sur son proprecompte. Ce qui ne veut pas dire qu’il se croisait les bras,attendant que le ciel vînt le tirer de ce mauvais pas. Non, Valvertavait été à l’école de Pardaillan, qui lui avait appris à comptersur lui-même d’abord et avant tout.
D’un coup d’œil expert, il avait étudié la porte, sous l’épaiscapiton qui la recouvrait, il avait reconnu qu’elle étaitparticulièrement solide.
Quelques poussées violentes de ses puissantes épaules n’avaientpas réussi à l’ébranler. Instruit par sa précédente expérience, iln’avait pas insisté, sûr d’avance qu’il ne réussirait pas plus àouvrir la grande qu’il n’avait ouvert la petite. Il était allé à lafenêtre.
Nous croyons avoir dit que, malgré qu’il fît grand jour dehors,les rideaux étaient fermés. Tout était hermétiquement clos danscette chambre où il eût fait nuit si des flambeaux n’avaient étéallumés. En raffiné qu’il était, Concini, pour ses tête-à-têtegalants, aimait à créer un jour artificiel autour de lui. Un jourqui fût parfumé par surcroît. De là une profusion de ciresallumées, dont les mèches imprégnées d’essences aphrodisiaques, ense consumant, répandaient un parfum qui, à la longue, devenaiténervant.
Valvert tira les rideaux, ouvrit la fenêtre. Et il se heurta àdes volets de bois plein, capitonnés comme la porte, et maintenushermétiquement fermés par des cadenas énormes.
Landry Coquenard, qui suivait tous ses mouvements avec uneattention intéressée, gouailla :
– Nous connaissons cela pour avoir été, autrefois, auservice du signor Concini. Vous pouvez être sûr, monsieur, qu’iciportes et fenêtres et les murs eux-mêmes, tout est capitonné defaçon à étouffer les cris de celles qui, venues ici par force oupar surprise, ont essayé de se dérober à l’étreinte de l’illustresacripant qui les tenait. Moi qui le connais bien, je suis unsacripant de ne pas avoir pensé à cela plus tôt.
Il ne se trompait pas.
Avec une grimace mélancolique, il ajouta :
– Nous voilà bien lotis, monsieur, et le diable lui-même,je crois, ne nous tirerait pas de ce maudit guêpier où nous noussommes fourvoyés.
Peut-être ne se trompait-il pas davantage. Quoi qu’il en soit,Odet de Valvert ne perdit pas encore confiance.
– Nous verrons bien, dit-il. En attendant, cherchons s’iln’y a pas moyen de sortir de ce guêpier, comme tu dis si bien.
– Cherchons, monsieur, consentit Landry Coquenard enhochant la tête d’un air incrédule.
Ils laissèrent la fenêtre grande ouverte, le peu d’air que lesvolets clos laissaient passer purifiait toujours un peu uneatmosphère qui devenait par trop lourde. Et ils se remirent àchercher avec une patience que rien ne semblait devoir rebuter.
Ces recherches, qui demeurèrent infructueuses comme lesprécédentes, eurent du moins un résultat assez appréciable poureux : celui de leur faire passer le temps qui, sans cela, leureût paru mortellement long. Cependant, malgré tout, ils sentaientqu’il y avait longtemps, des heures peut-être, qu’ils étaientenfermés dans cette pièce où ils furetaient sans trêve nirepos.
Ils ne trouvaient pas moyen de s’évader, le temps passait etpersonne ne paraissait. De temps en temps, Valvert prêtait uneoreille attentive. Pas le moindre bruit ne parvenait jusqu’à lui.Et il avait l’ouïe très fine. Et c’était cela : cette solitudeangoissante, ce silence lourd, menaçant, qui pesaient le plus surlui et commençaient à l’énerver plus qu’il ne convenait.
Pendant que Landry Coquenard continuait à tâter, du bout desdoigts, toutes les sculptures et jusqu’aux moindres aspérités desboiseries, dans l’espoir, toujours tenace, de découvrir lemystérieux bouton qui actionnait la porte, lui, il s’était mis àmarcher d’un pas furieux.
– Mais enfin, s’écria-t-il, exaspéré, ce misérable Concinin’a pas, j’imagine, l’intention de nous oublier ici et de nous ylaisser mourir de faim et de soif !
– Que non pas, rassura Landry Coquenard sans interrompreses recherches.
– Alors que veut-il faire de nous ?
– Comment, ce qu’il veut faire ? Il veut nous prendrevivants, tiens !
– Pour quoi faire ?
– Pour nous occire proprement… à son idée… c’est-à-direaprès nous avoir quelque peu tourmentés comme il sait le faire. Etil s’y entend, vous savez, monsieur. Il pourrait donner des leçonsau tourmenteur juré le plus expert.
– La peur te fait radoter, mon pauvre Landry, reprochaValvert. Et naïvement :
– Pourquoi nous tuer, pourquoi nous torturer ?Puisqu’il est le père… il ne peut plus être jaloux…
– Possible, monsieur, mais vous connaissez le secret de lanaissance de sa fille… et c’est mortel cela, voyez-vous.
– Allons donc, il sait bien que je ne le trahirai pas, paramour pour sa fille !
– C’est encore possible. Mais il n’en reste pas moinsacquis que vous l’avez insulté, menacé, frappé. Et cela, il ne lepardonnera jamais. Je le connais, allez : il est rancunier endiable. Non, monsieur, non, vous êtes condamné… Comme moi, dureste.
– Diable ! ce n’est pas gai, cela !
– Je ne dis pas que ce soit gai, mais c’est…
Brusquement, Landry Coquenard s’interrompit et, dans unhurlement de joie :
– Ah ! monsieur !…
– Quoi ? sursauta Valvert.
– La… po… or…, te ! bégaya Landry à moitié fou dejoie. Ouverte !… elle est ouverte, monsieur !…
– C’est ma foi vrai ! s’émerveilla Valvert.
C’était vrai, en effet. La porte était non pas ouverte, commedisait Landry Coquenard, mais entrebâillée. Il n’y avait qu’à lapousser pour l’ouvrir tout à fait.
– Quelle chance que je me sois obstiné ! exulta LandryCoquenard. Le plus beau, c’est que je ne me suis aperçu derien !… J’ai dû appuyer sur le bouton sans y prendregarde !… Détalons, monsieur !…
Il allait se précipiter. Mais ses paroles avaient donné àréfléchir à Valvert. Maintenant qu’il sentait l’action imminente,cet énervement qui s’était emparé de lui tombait comme parenchantement. Et du coup il retrouvait tout son sang-froid.
– Un instant, dit-il, qui sait depuis combien de tempscette porte est ouverte ?… Et qui sait si c’est bien toi quil’as ouverte ?
– Et qui diable voulez-vous qui l’ait ouverte ?
– Concini peut l’avoir ouverte ou l’avoir fait ouvrir dudehors, répliqua froidement Valvert.
Sur ces mots, il dégaina vivement et fit siffler la lameflexible. Il jeta un coup d’œil circulaire autour de lui, commes’il voulait s’assurer une dernière fois qu’il ne laissait pas unemenace inconnue derrière lui, et il alla résolument à la porte.
Landry Coquenard, qui avait dégainé comme lui, marchait sur sestalons.
Odet de Valvert, d’un geste violent, poussa la porte et, d’unbond, franchit le seuil. Landry Coquenard fit comme lui, derrièrelui. Ils s’attendaient à tomber sur une troupe d’assassins qui lesrecevraient l’épée et le poignard au poing. Ils furent tout étonnésde voir qu’il n’y avait personne.
Ils se trouvaient dans ce petit couloir où nous avons vu évoluerLéonora Galigaï. Ce couloir était suffisamment éclairé par uneétroite fenêtre qui se trouvait à une de ses extrémités. Ils laguignèrent tout de suite, cette fenêtre. Elle était garnie d’épaisbarreaux. Ils ne s’en occupèrent plus.
On comprend qu’ils ne s’attardèrent pas dans ce couloir. Ilstendirent l’oreille : toujours le même silence impressionnant.C’était à croire que la maison était déserte et qu’on les y avaitabandonnés. Ils s’orientèrent. Valvert souffla :
– Laisse la porte ouverte… On ne sait jamais.
Ils partirent, souples et silencieux, évitant de faire craquerle parquet sous leurs pas, surveillant du coin de l’œil les portesqui donnaient sur ce couloir, s’attendant à les voir s’ouvrir surleur passage, et se tenant prêts à soutenir le choc, d’où qu’ilvînt. Mais les portes ne s’ouvrirent pas, et ils arrivèrent sansencombre à l’entrée du petit escalier.
Au moment où ils allongeaient le pied pour le poser sur lapremière marche, ils entendirent un éclat de rire sardoniquederrière eux. Ils se retournèrent tout d’une pièce. Ils ne virentpersonne. La petite porte de fer qu’ils avaient eu tant de mal àouvrir se voyait très bien là-bas.
Elle était toujours telle que l’avait laissée LandryCoquenard : grande ouverte. Tout à coup, le même éclat de rirese fit entendre de nouveau. Cette fois-ci, on ne pouvait s’ytromper, l’inquiétant éclat de rire jaillissait de la chambrequ’ils venaient de quitter il y avait à peine quelquessecondes.
Personne ne se montra, cependant. Et aussitôt après ce nouveléclat de rire, ils entendirent un claquement sec. Le rayon lumineuxqui sortait de cette chambre s’éteignit brusquement ; la portevenait de se fermer, leur coupant la retraite qu’ils s’étaientménagée. Valvert se trouvait fixé maintenant.
– Tu vois, dit-il, que ce n’est pas toi qui avais ouvert laporte. Et il ne se donnait plus la peine de baisser la voix.
– Je commence à le croire, soupira Landry Coquenard d’unair piteux.
– C’est en bas qu’on voulait nous voir, c’est en bas qu’onnous attend et qu’il va falloir en découdre, reprit Valvert.
– Oïme, gémit lamentablement Landry Coquenard.Autrement dit, en français : Hélas ! monsieur.
Valvert lui jeta un coup d’œil de travers. Mais il sentit lanécessité de le remonter. Et, tel un héros d’Homère entraînant sescompagnons, il déclama :
– Or, puisque c’est en bas qu’on nous attend, allons-yfranchement, comme deux braves que nous sommes, et montrons à ceslâches assassins ce que peuvent faire deux hommes de cœur tels quenous.
Mais Landry Coquenard, il faut croire, était dans un de sesmauvais moments. Il continua de geindre :
– Parlez pour vous, monsieur. Pour ce qui est de moi, moncœur ne se manifeste guère que par ce fait que je le sensdéfaillir. Je ne vous cache pas, monsieur, que je donneraisbeaucoup pour être ailleurs que dans cette chienne de maison.
– Çà, maître Landry, aurais-tu peur ? grondaValvert.
– Certainement, monsieur, avoua Landry Coquenard pluspiteusement que jamais. J’ai peur, très peur, tout ce qui s’appelleavoir peur… Si peur que la colique me tord le ventre et que jecrains fort qu’il ne m’arrive un accident… malséant.
Et se redressant tout à coup :
– Mais je tiens à ma peau, ainsi que j’ai eu l’honneur devous le dire. Et, soyez tranquille, monsieur, je ferai de mon mieuxpour qu’on me l’endommage le moins possible, cette peau.
– Bon, sourit Valvert rassuré, je n’en demande pasplus.
Ils descendirent sans prendre aucune précaution pour dissimulerleur présence. Ils arrivèrent dans un petit vestibule sur lequeldonnaient plusieurs portes. Comme ils n’étaient pas entrés par là,et que le lieu était assez sombre, ils hésitèrent un instant, sedemandant laquelle de ces portes ils devaient ouvrir pour gagner lasortie. Si toutefois ils parvenaient à sortir, car ils comprenaientd’instinct qu’ils étaient arrivés à l’endroit où on avait voulu lesamener et que c’était là, dans cet espace restreint et sombre, oùil était facile de les cerner, que la bataille allait s’engager.Aussi, peut-on croire qu’ils se tenaient plus que jamais l’œil etl’oreille au guet.
Et en effet, ce fut en cet endroit même, à l’instant précis oùils y posèrent les pieds, que la présence de l’ennemi, jusque-làinvisible, se manifesta. Derrière eux, sur l’escalier qu’ilsvenaient de quitter, ils entendirent des ricanements et deschuchotements. Ils se retournèrent. Cinq ou six des ordinairesétaient en train d’occuper l’escalier, où ils s’installaient avecdes airs qui signifiaient qu’il ne fallait pas espérer battre enretraite par là.
Ces premiers assassins, qui se montraient enfin, étaientcommandés par Longval. Landry Coquenard le reconnut sur-le-champ.On sait que sa rancune féroce allait plus particulièrement à cechef dizainier ainsi qu’à Roquetaille. En l’occurrence, cetterancune se manifesta par quelques sarcasmes cinglants, agrémentés,comme de juste, d’injures truculentes, qu’il se hâta de décocher àson ennemi.
Il aurait mieux fait de garder sa langue et de regarder autourde lui avec attention. Cette maigre satisfaction qu’il s’accordaitlui coûta cher. Pendant qu’il se tenait le nez en l’air pourinsulter Longval qui demeurait impassible et dédaigneux, ils’empêtra les jambes dans nous ne savons quel obstacle qu’iln’avait pas vu. Et il tomba en lançant un juron.
À cet instant précis, Longval, sans bouger de l’escalier, lançaun coup de sifflet. À ce signal, les portes s’ouvrirent. La meutede Concini envahit le vestibule qui fut soudain éclairé. Dixpoignes robustes s’abattirent sur l’infortuné Landry Coquenard. Iln’était pas encore revenu de son ahurissement que déjà il étaitdésarmé, enlevé, ficelé des pieds à la tête, et bien qu’il fût dansl’impossibilité d’esquisser un mouvement, solidement maintenu.
Cela s’était accompli en silence, avec une rapidité fantastique.Et maintenant, avec une intraduisible grimace, le pauvre Coquenardse disait :
« On n’échappe pas à sa destinée. Et la mienne, décidément,était de tomber vivant entre les griffes de cette bête féroce quis’appelle Concini. »
Et, avec un frisson d’épouvante :
« Ah ! pauvre de moi, quelles tortures ne va-t-il pasm’infliger !… »
Odet de Valvert n’était pas tombé, lui. Il était libre. Il avaitl’épée d’une main, le poignard de l’autre. Mais sa situation étaitterrible. Il jeta un regard sanglant autour de lui. De toutesparts, il se vit entouré d’un cercle de fer. Tous les suppôts deConcini étaient là. Ils étaient bien une trentaine, au premier rangdesquels Rospignac, Roquetaille, Eynaus, Louvignac, Longval,descendu de son escalier.
Dans cet étroit espace, ils s’écrasaient littéralement. Et lui,au centre, il n’aurait pu faire deux pas, dans n’importe quelledirection, sans se heurter à la pointe d’une rapière. Il se secouacomme le sanglier acculé par la meute. Il rugit dans sonesprit :
« Rage et massacre, ils ne m’auront pas vivant !… Etavant de m’avoir mort, j’en découdrai plus d’un ! »
Chose curieuse, contre leur habitude, les estafiers de Concinine prononçaient pas une parole, ne faisaient pas un mouvement.C’était en silence qu’ils étaient apparus et qu’ils avaient forméle cercle. Et maintenant, ils ne bougeaient plus, ils se tenaientmuets, impassibles, immobiles, la pointe de l’épée tendue en avant.Et à les voir ainsi campés, on eût dit une fantastique et hideusemachine à larder prête à fonctionner.
– Qu’attendent-ils donc pour me charger ? s’étonnaValvert.
Il allait prendre les devants, lui, et foncer droit dans le tas,quitte à s’embrocher lui-même. Il n’en eut pas le temps. Devantlui, les rangs s’écartèrent, et Concini, invisible jusque-là,parut. Et l’élan de Valvert se trouva brisé net, devant cetteapparition.
L’épée au fourreau très calme, très sûr de lui, un sourireinquiétant aux lèvres, Concini s’approcha de lui.
Et, devant cet homme désarmé, Odet de Valvert, livide, échevelé,exorbité, abaissa son fer, recula jusqu’à ce que, sentant lespointes d’acier déchirer sa chair, il s’arrêta en grondant uneimprécation.
Concini savait bien ce qu’il faisait, lui qui avait machinécette honteuse mise en scène. Il savait bien que, même au risque desa liberté et de sa vie, le trop scrupuleux amoureux qu’était Odetde Valvert respecterait en lui, si méprisable qu’il fût, le père desa bien-aimée. Devant ce recul prévu, il accentua son rictus defauve. Et, brave à bon compte, il s’approcha encore, leva la mainet, d’une voix rude, prononça :
– Vous êtes mon prisonnier. Rendez votre épée.
Odet de Valvert eut une imperceptible hésitation. Cettehésitation n’échappa pas à l’œil de Concini.
– Résister est impossible, dit-il froidement, et ceux-ci nevous tueront pas, quoi que vous fassiez. Rendez-vous, c’est ce quevous avez de mieux à faire.
– Soit, je suis prisonnier, céda Valvert. Pour ce qui estde mon épée…
Il la brisa d’un coup sec sur le genou, laissa tomber lestronçons et le poignard à terre, et se redressant, plongeant unregard flamboyant dans les yeux de Concini :
– Voilà, dit-il.
Concini leva les épaules et, dédaigneux, commanda :
– Emmenez-le !
Alors la meute célébra cette belle victoire en donnant de lavoix. Alors Rospignac, Louvignac, Roquetaille, Eynaus, Longval,tous ceux que la lourde main de Valvert avait étrillés et quiportaient encore au visage la marque de ses coups, tous ceux-làs’avancèrent en se bousculant, en grondant d’intraduisibles injureset en brandissant les cordelettes avec lesquelles ils entendaientle ficeler comme ils avaient fait de Landry Coquenard, témoinimpuissant et indigné de cette scène hideuse.
Mais Odet de Valvert n’avait plus affaire à Concini. Aucunscrupule excessif ne le paralysait vis-à-vis de ceux-ci commevis-à-vis de leur maître. Et il le leur fit voir. Il se secouacomme le lion qu’une mouche ; importune. Et, dansce mouvement, il envoya s’étaler ceux qui avaient eu l’imprudencede l’approcher de trop près. Et de sa voix qui paraissaitétrangement calme, il avertit :
– Concini, je veux bien vous suivre de plein gré. Mais jevous conseille d’ordonner à vos chiens de basse-cour de ne paslever leurs ignobles pattes sur moi. Je vous le conseille, poureux.
Il y avait de telles vibrations dans cette voix, qui paraissaitsi calme, que Concini n’osa pas passer outre. Et apaisant de lamain sa meute qui protestait par des aboiements féroces :
– Bah ! dit-il, il ne peut pas vous échapper, inutilede l’attacher. Et, prenant le bras de Rospignac :
– Viens, Rospignac, ajouta-t-il.
– Monseigneur est trop généreux vis-à-vis de ce drôle,reprocha Rospignac avec un indicible accent de regret.
Odet de Valvert eut un sourire livide. Et avec la même voix tropcalme :
– Rospignac, dit-il, rappelle-toi ce que je t’aipromis : chaque fois que je te rencontrerai, fût-ce au pied dutrône, devant le roi, fût-ce au pied de l’autel, devant Dieu, tuferas connaissance avec le bout de ma botte.
Et, comme s’il avait seul le droit de commander :
– Marchons, dit-il à ceux qui l’encadraient.
Et le ton était si impérieux qu’ils obéirent tout effarés.
Ils sortirent. On amena le cheval de Valvert. Il se mit en selleposément, avec une tranquillité que plus d’un ne put s’empêcherd’admirer intérieurement. Il jeta un coup d’œil investigateurautour de lui. La petite rue paraissait déserte. La nuit tombait.Il eut un sourire qui eût donné fort à réfléchir à ses gardes,s’ils avaient pu le voir.
En reconnaissant qu’il avait entre les jambes une monturevigoureuse, souple, docile, qu’il sentait parfaitement capable defournir tous les efforts qu’il se verrait contraint de luidemander, l’idée de tenter un coup de folie, que l’obscuritépouvait favoriser, venait de lui traverser l’esprit.
Pardieu ! il se rendait très bien compte que, gardé commeil l’était par une trentaine de gaillards armés jusqu’aux dents,alors que lui-même était désarmé, ses chances de réussite étaient àpeu près nulles. Mais, au bout du compte, que risquait-il de pluspuisqu’on le conduisait à la mort ?
Sa résolution fut vite prise. Alors, il pensa à Landry Coquenardqu’il avait quelque peu oublié jusque-là. Car il va sans dire qu’ilentendait l’associer à sa tentative et lui faire partager sachance, bonne ou mauvaise. Il le chercha des yeux. Et il finit parle découvrir à deux rangs devant lui.
Le pauvre Landry Coquenard était loin d’être aussi bien partagéque son maître. Non seulement on ne l’avait pas déchargé des liensqui l’enserraient, mais on y avait encore ajouté en l’attachant surl’encolure d’un cheval. Il était là, qui pendait comme une loque,devant le cavalier chargé de le garder, lequel, sans générositéaucune, l’accablait de quolibets et de railleries féroces.
Cette découverte inattendue arracha un soupir à Odet de Valvert.Il plia les épaules devant l’inexorable fatalité qui semblaits’acharner sur lui : son beau projet devenait irréalisable dèsl’instant que Landry Coquenard, incapable de faire un mouvement, setrouvait dans l’impossibilité d’y prendre part.
Et qui sait si Concini ne traitait pas si durement LandryCoquenard uniquement pour enlever à Odet de Valvert toute velléitéde fuite ? Qui sait si Concini ne s’était pas dit que ce jeunehomme, avec ses idées incompréhensibles, ne consentirait jamais àse tirer d’affaire tout seul du moment que son compagnon ne pouvaiten faire autant ? Quoi qu’il en soit, que Concini l’eût vouluoù non, Valvert préféra renoncer à son projet et se sacrifierlui-même plutôt que d’abandonner Landry Coquenard.
La troupe s’était mise en marche, au pas. Les deux prisonniers,séparés l’un de l’autre, étaient au centre, bien encadrés et tenusà l’œil. Concini précédait ses hommes d’une dizaine de pas.Rospignac marchait à son côté. Ils riaient et plaisantaientensemble, tous les deux étant de joyeuse humeur : Conciniparce qu’il avait réussi l’importante capture d’Odet de Valvert etde Landry Coquenard, Rospignac parce qu’il avait vu que la petitebouquetière était partie sans Concini. Disons à ce sujet que cedépart en compagnie de la reine n’avait pas été sans lui causer unétonnement prodigieux. Car il ignorait, comme ses hommes, ce quis’était passé et que son maître, ainsi que la reine avaient reconnuleur fille en cette bouquetière des rues qu’il convoitait avec unepassion jalouse si féroce qu’il avait failli poignarder son maîtrepour la lui arracher.
Donc les deux hommes bavardaient joyeusement. Nous avons ditqu’ils allaient au pas. Ils arrivèrent à la rue de Vaugirard, danslaquelle ils s’engagèrent en tournant à gauche. Leur troupe,derrière eux, se trouvait encore dans la rue Casset. Ils firentdeux ou trois pas dans la rue de Vaugirard.
À ce moment, quelque chose comme un poids énorme tombabrusquement sur la croupe de la monture de Concini. La bête fléchitsur les jarrets. Concini lança un porco Dio !retentissant. En même temps il voulut se retourner pour voirqu’elle était la chose monstrueuse ou l’être fantastique qu’ilsentait grouiller derrière son dos. Il se sentit saisi par deuxtenailles auxquelles il essaya vainement de s’arracher. Et ilentendit une voix froide, mordante, qu’il lui sembla reconnaître,commander à son oreille, et sur quel ton d’impérieusemenace :
– Descendez, Concini !
Au son de cette voix, qu’il avait sans doute de bonnes raisonsde connaître, l’épouvante, une épouvante indicible, affolante,s’était abattue en rafale sur Concini. Il voulut crier, appeler àl’aide. La voix s’étrangla dans sa gorge. Non pas que cettesoudaine épouvante lui coupât la voix, mais bien parce que les deuxtenailles ayant remonté de ses épaules à sa gorge serraientimpitoyablement, irrésistiblement, l’étranglaient à moitié.
Comme dans un cauchemar oppressant, il se sentit happé, secoué,arraché de la selle, soulevé, jeté comme un paquet inerte entre lesgriffes de deux démons qu’il entrevit vaguement, lesquelssemblèrent jaillir de terre tout exprès pour, avec des grognementseffrayants, le recevoir, l’agripper, le maintenir solidement, etnon sans rudesse.
Alors l’être fantastique dont la voix avait produit un sifoudroyant effet sur Concini et dont la poigne irrésistible venaitde l’enlever aussi facilement que s’il n’eût été qu’un fétu, cetêtre sauta à terre avec une légèreté et une agilité merveilleuses.Et il y arriva presque en même temps que Concini.
Disons sans plus tarder que cet être fantastique n’était autre –on l’a deviné sans doute – que Pardaillan. Quant aux deux démons,non pas surgis de terre, mais simplement sortis du renfoncement oùils se tenaient blottis, c’était Escargasse et Gringaille, les deuxcompagnons du fils de Pardaillan… et deux anciennes connaissances àConcini.
Cet hardi coup de main s’était accompli avec une rapidité telleque Rospignac en était encore à se demander ce qui arrivait à sonmaître et que la troupe qui les suivait n’avait pas encore débouchéde la rue Casset.
Pendant que la stupeur le paralysait, Escargasse et Gringaille,qui devaient avoir reçu leurs instructions d’avance, ne perdaient,pas une seconde, s’activaient avec une rapidité qui tenait duprodige, Concini n’avait pas encore touché terre que ses armes luiétaient subtilisées sans qu’il eût pu dire comment cet escamotages’était accompli. Puis, les deux compagnons l’encadrèrent, lemaintenant solidement par les bras. Et, chose terriblementsignificative, il sentit au même instant la pointe acérée d’unpoignard s’appuyer sur sa gorge. Et pendant qu’ils agissaient,leurs langues ne demeuraient pas muettes.
– Et autrement, disait Escargasse avec son plus gracieuxsourire, comment va, signor Concini ?… Pas moinsse, il y avaitpas mal de temps qu’on ne s’était vus, hé ?
– Toujours élégant et superbe, l’illoustrissime signorConcini, complimentait le plus sérieusement du mondeGringaille.
Et il ajouta, sinistrement aimable :
– Comme on se retrouve, tout de même !
– Ah ! vrai ! depuis le temps, je suis sûr quemonsignor ne nous reconnaît plus ! reprocha Escargasse avecune pointe d’amertume.
– Les grands sont si ingrats, si oublieux ! philosophaGringaille. Ils s’amusaient follement, comme de grands enfantsterribles qu’ils étaient. Ils voyaient bien que leur ancien maîtrene les reconnaissait que trop bien. En effet, Concini les nommasur-le-champ, sans hésiter, et avec un tremblement dans la voix quitrahissait la crainte horrible qui le talonnait :
– Gringaille !… Escargasse !…
– Zou ! il nous reconnaît ! s’émerveillaEscargasse. Et il complimenta :
– Ah ! le digne signor !…
– Monsignor nous comble ! remercia Gringaille.
À vrai dire, la crainte de Concini ne venait pas précisémentd’eux, bien que leur attitude singulièrement inquiétante eût suffi,à elle seule, à justifier cette crainte. Elle venait surtout de cefait que, maintenant, il était sûr de ne pas s’être trompé quand ilavait cru reconnaître la voix de Pardaillan. Il le vit quis’approchait de lui, un sourire aigu aux lèvres. Et ce sourire,qu’il connaissait trop bien, redoubla les transes mortelles deConcini. Et il murmura avec un accent de sourde terreur :
– Monsieur de Pardaillan !
– Moi-même, fit Pardaillan qui avait deviné plutôt qu’iln’avait entendu cette exclamation.
Et il ajouta aussitôt, avec une froideur terrible :
– Si vous voulez sortir vivant de ce mauvais pas, je vousconseille, Concini, d’ordonner à vos gens de se tenirtranquilles.
Ce conseil était justifié par l’attitude de Rospignac et de seshommes qui venaient enfin de paraître dans la rue.
Le lecteur s’étonnera peut-être de l’inaction du capitaine desgardes de Concini. Cette inaction s’explique par le fait que ce quinous a demandé pas mal de lignes à raconter s’était accompli dansla réalité avec une rapidité qui eût déconcerté d’autres queRospignac. Depuis l’instant où Pardaillan avait bondi sur la croupedu cheval de Concini, jusqu’au moment où il lui donnait cecharitable conseil, quelques secondes tout au plus s’étaientécoulées.
Rospignac s’était ressaisi. Sa première idée fut qu’il setrouvait en présence d’une attaque de détrousseurs de grand chemin.C’est assez plausible, à cette heure tardive et en ce lieu désertqui était déjà presque la campagne. Dès qu’il comprit cela, ilvoulut foncer sur eux. Trop tard. Il s’aperçut qu’ils tenaient déjàConcini et qu’ils auraient le temps de le poignarder avant qu’ilfût arrivé sur eux. Cette réflexion le cloua sur place.
Cependant, il n’était pas homme à demeurer passif. Il ne l’eûtpas fait, même s’il avait été seul. À plus forte raison, lorsqu’ilse savait suivi par une escorte imposante. En quelques coups desifflet qu’il lança aussitôt, il commanda à ses hommes la manœuvreà accomplir. En même temps, il avertit sur un ton rude :
– Holà ! mauvais garçons, faites attention à ce quevous allez faire ! Vous ne savez pas à qui vous vousattaquez !
Cependant le conseil de Pardaillan avait arraché à Concini unfrisson qui le parcourut de la nuque aux talons. C’est qu’il savaitque la menace était on ne peut plus sérieuse. Malgré tout, ilhésita : son orgueil se refusait à paraître céder devant lapeur.
Là-bas, avec une promptitude remarquable, dans un ordre parfait,les ordinaires exécutaient la manœuvre commandée par le sifflet deleur chef.
Pardaillan n’ajoutait pas un mot, ne faisait pas un mouvement.Il regardait, en connaisseur, s’effectuer la manœuvre. Et il avaittoujours au coin des lèvres ce sourire aigu qui donnait des sueursfroides à Concini.
Mais s’il ne bougeait pas plus que s’il eût été soudain mué enstatue, Gringaille et Escargasse parlaient et agissaient. Et leursgestes étaient d’une éloquence terriblement significative.
– Quelle joie et quel honneur pour moi de saignerl’illoustre Concini comme un cochon malade ! jubilaGringaille.
Et en disant ces mots, il appuyait fortement la pointe de sonpoignard sur la gorge de Concini qui eut un sursaut de douleur.
– Outre ! exulta Escargasse, il ne sera pas dit que jen’aurai pas eu ma part d’une si belle saignée !…
Et à son tour il mettait le poignard sur la gorge de Concini quise raidit de toutes ses forces pour ne pas céder.
Là-bas, la charge s’effectuait en trombe, au triple galop, avecdes clameurs épouvantables.
Froidement, lentement, inexorablement, avec des grondements dejoie affolants, Gringaille et Escargasse poussaient lepoignard.
Cette fois, Concini comprit que s’il hésitait une demi-secondede plus, c’en était fait de lui. La peur fut plus forte quel’orgueil. D’une voix de tonnerre qui couvrit toutes les clameurs,il hurla :
– Que personne ne bouge, par le sang du Christ.
La charge vint s’arrêter à deux pas de Concini plus mort quevif. Il était temps : deux larmes vermeilles coulaientlentement de sa gorge, roulaient et allaient se perdre dans laprécieuse dentelle de son col qui se tacheta de pourpre.
Escargasse et Gringaille, non sans un regret manifeste, avaientaussitôt arrêté leur piquante et trop éloquente démonstration. Etils exprimèrent leur cruelle déception par deux jurons qui fusèrenten même temps :
– Ah ! millodious ! Misère de Dieu !
Comme si de rien n’était, avec la même froideur distante,Pardaillan prononça :
– Causons, maintenant.
Ceci s’adressait à Concini, bien entendu. Mais la secousse avaitété vraiment un peu rude. Concini, avant de répondre, soufflafortement, essuya son front qu’inondait une sueur glacée, étanchaavec son mouchoir quelques gouttes de sang qui reparaissaient sursa gorge.
Patient, Pardaillan lui laissa tout le temps de se remettre. Aureste, Gringaille et Escargasse ne le lâchaient pas et ilsgardaient au poing leur menaçant poignard.
Concini, remis, réfléchissait. Il voyait bien que tout n’étaitpas dit encore. Il cherchait à deviner pourquoi Pardaillan s’étaitemparé de lui. Car il était bel et bien son prisonnier et à samerci, malgré ses trente et quelques hommes d’escorte qu’il avaitdû immobiliser, qui pourraient peut-être venger sa mort, mais qui,assurément, ne pourraient jamais l’empêcher d’être égorgé, comme ilavait failli l’être. Il cherchait et ne trouvait pas. L’idée qu’ilpouvait être question d’Odet de Valvert ne lui était pas encorevenue, parce qu’il ignorait les liens d’amitié étroite quiexistaient entre le chevalier et le jeune homme.
Mais Pardaillan avait dit : « Causons. » Dèsl’instant qu’il s’agissait de négocier, Concini retrouvait touteson assurance. Et, dans l’espoir de s’en tirer au meilleur comptepossible, il prit aussitôt l’offensive. Avec véhémence, ilreprocha :
– Monsieur de Pardaillan, vous m’aviez engagé votre parolede ne jamais rien entreprendre contre moi. Vous manquez à cetteparole, vous dont on vantait la loyauté. Et de quelle façon !Vous vous mettez à trois contre un homme seul !… Fameuxexploit, en vérité, et qui montre combien était surfaite cetteréputation de folle bravoure qui était la vôtre.
Pardaillan l’avait laissé dire sans chercher à l’interrompre.Quand il eut fini, de sa voix glaciale, il remit les choses aupoint.
– Celui – c’est vous qui l’avez dit – dont on vantait laloyauté, ne vous avait engagé sa parole qu’à cette conditionexpresse que vous-même n’entreprendriez jamais rien contre lessiens.
– N’ai-je pas tenu scrupuleusement ma parole ?protesta vivement Concini.
– Non, fit catégoriquement Pardaillan. Aujourd’hui, vousavez délibérément manqué à votre parole et, de ce fait, vous m’avezdégagé de la mienne.
– Moi ! se récria Concini qui ne pensait toujours pasà Valvert, que la foudre m’écrase si je comprends ce que vousvoulez dire !
– Vous allez comprendre, fit Pardaillan, de son airfroidement paisible : aujourd’hui même, dans cette maison d’oùvous sortez, vous avez violenté un des miens. Et de quellefaçon ! Comme vous dites si bien : en lançant contre luitoute votre bande de braves… Combien sont-ils au fait ?… Unetrentaine pour le moins… Vous vous êtes mis à trente pour saisir unhomme. Encore, je jurerais que, ne vous estimant pas en force, vousavez dû recourir à quelque manœuvre bien déloyale. À la bonneheure, voilà un exploit qui laisse bien loin derrière lui nosexploits à nous, dont la réputation de bravoure a été biensurfaite, à nous qui, sans vergogne, nous mettons à trois pourenlever un homme à la tête d’une escorte aussi nombreuse que lavôtre ! Un de ces exploits enfin, tout à fait dignes del’illustre guerrier qui a su bravement conquérir son bâton demaréchal dans les courtines d’un lit !…
Il disait cela sans s’animer. Mais chacune de ses paroles quitombaient du bout de ses lèvres que retroussait un sourire écrasantde dédain, chacune de ses paroles cinglait comme un coup defouet.
Concini se sentit fouaillé jusqu’au sang. Mais, en comédien degénie qu’il était, il sut commander à son visage de n’exprimer pasd’autre sentiment que la surprise, tandis qu’ils’écriait :
– Comment, c’est de ce petit aventurier de Valvert que vousparlez !…
– Dites : M. le comte de Valvert, redressasèchement Pardaillan.
– Oh ! si vous y tenez, consentit Concini qui, pareilen cela à la grande Catherine de Médicis, avait cette supérioritéde savoir plier pour mieux se redresser. Et avec toute l’ironiequ’il put y mettre : M. le comte de Valvert est donc devos parents ?
– Il l’est. Et je l’affectionne autant que mon fils.
– Je vous jure que je l’ignorais complètement !Évidemment il était sincère. Au reste, Pardaillan ne doutait pas desa sincérité. Et précisant :
– Vous avez pris un des miens. Je vous tiens. Si vousvoulez que je vous laisse aller, rendez-moi d’abord mon parent.Vous voyez que c’est très simple et que vous vous en tirez à boncompte.
Concini n’était pas de cet avis. L’idée de rendre la liberté àValvert lui paraissait insupportable. Il savait bien à queladversaire redoutable et résolu il avait affaire, pourtant ilessaya de se dérober. Et, sondant le terrain :
– Et si je refuse ? dit-il.
– Alors, je vous garde, fit froidement Pardaillan. Et notezbien, Concini, que je vous ferai subir exactement les mêmestraitements que vous ferez subir à Odet.
– Pour me garder, il faudra m’emmener.
– Je vous emmènerai.
Pardaillan disait cela très simplement, avec une assurancedéconcertante, comme s’il s’agissait de la chose la plus facile dumonde. Concini, qui le connaissait bien, ne put réprimer unfrisson. Malgré tout, il ne se rendit pas encore.
– Et si je vous fais charger par mes gens ?fit-il.
– C’est différent, dit Pardaillan avec la même simplicité.Alors, avant que vos gens soient arrivés jusqu’à nous, ces deux-ciqui vous tiennent, vous égorgent proprement.
Et, avec un sourire railleur :
– Regardez-les, Concini, et voyez s’ils paraissent disposésà vous manquer ou à vous faire grâce.
Il disait vrai. Gringaille et Escargasse brandissaient leurpoignard avec une frénésie terriblement significative. Et, pourmarquer la joie que leur causait la perspective d’avoir bientôt,comme ils disaient, « à saigner le signor Concini », ilsse livraient à une débauche de grimaces d’un comique qui avait onne sait quoi de sinistre.
– Ils me tueront, soit, essaya de braver Concini, maistenez pour certain que ma mort sera vengée séance tenante. Vousserez massacrés sur place.
– Bah ! fit Pardaillan d’un air détaché, à mon âge onpeut faire le grand voyage… Et puis… nous ne sommes pas précisémentmanchots, tous les trois… Il n’est pas prouvé du tout quevos chenapans, si nombreux qu’ils soient, nous expédieront commevous paraissez le croire.
« O Cristo ladro ! rugit Concini dans sonesprit, c’est que c’est vrai que ce démon est de force à tenir têteà mes hommes et à se retirer indemne après leur avoir taillé descroupières !… »
Ce fut cette pensée, nous pourrions presque dire cettecertitude, qui le décida. Et, élevant la voix, refoulant sa rage,rongeant sa honte, il commanda :
– Rospignac !… Rendez la liberté àM. de Valvert.
– Et dites-leur que personne ne bouge, recommandaPardaillan sans triompher. Valvert saura bien venir tout seulici.
– Que personne ne bouge, répéta docilement Concini,définitivement dompté.
Quelques secondes plus tard, Odet de Valvert se trouvait au côtéde Pardaillan. Et, très calme, comme si rien d’extraordinaire nelui était arrivé :
– J’avais reconnu votre voix, dit-il, et je pensais bienque vous ne vous en iriez pas sans moi. Mais, monsieur, tout n’estpas dit encore : il faut qu’on me rende mon pauvre Landry.
Concini avait espéré que Landry serait oublié. Il essayad’ergoter :
– Monsieur de Pardaillan, vous avez dit que vous merendriez ma liberté si je vous rendais votre parent. Je vous l’airendu. Tenez votre parole. Au surplus, ce Landry qui est un fieffécoquin qui m’a trahi quand il était à mon service, vous ne pouvezpas dire qu’il est aussi de votre famille.
– Non, mais c’est mon serviteur, fit vivement Valvert.J’imagine que vous n’attendez pas de moi que j’abandonne unserviteur qui s’est bravement exposé à mon service.
– Concini, intervint Pardaillan, je vous conseille de vousexécuter de bonne grâce, jusqu’au bout.
Et d’une voix qui se fit rude :
– Je vous conseille surtout de ne pas abuser de ma patiencequi commence à être à bout… Allons, finissons-en.
Concini comprit que s’il résistait encore, les choses allaientse gâter pour lui. Il ne souffla plus mot. Et il s’exécuta. Ils’exécuta de fort mauvaise grâce, en grondant de sourdes menaces eten les poignardant tous les deux du regard. Mais il s’exécuta toutde même. Et, au bout du compte, c’était l’essentiel.
Landry Coquenard fut descendu de cheval, débarrassé des liensqui le meurtrissaient et invité à déguerpir au plus vite. Nousn’avons pas besoin de dire qu’il ne se fit pas répéter deux foiscette invitation tout à fait bienvenue, malgré le ton peu amène surlequel elle était formulée. Il se glissa vivement entre les chevauxet s’en vint prendre place derrière son maître. Là, avec unesatisfaction compréhensible, il se mit à frictionner activement sesmembres ankylosés, en se disant, avec une grimace dejubilation :
– Il paraît que mon heure n’était pas encore venue !…Dès demain, j’irai porter un beau cierge à M. saint Landry,mon vénéré patron. Je lui dois cela pour m’avoir tiré de ce mauvaispétrin.
Concini se doutait bien qu’il n’en avait pas encore fini avecPardaillan. Mais comme il avait son idée de derrière la tête, quiétait, comme de juste, une idée de revanche rapide et éclatante, ilfeignit de croire le contraire. Et, comme si tout étaitdit :
– Je pense que je suis libre, maintenant, dit-il d’un airdétaché. Et, s’adressant à Gringaille et Escargasse, qui leharponnaient toujours solidement :
– Lâchez-moi ! dit-il sur un ton impérieux.
Loin de le lâcher Escargasse et Gringaille resserrèrent, aucontraire, leur puissante étreinte. Les deux braves paraissaientdésespérés de voir que leur ancien maître allait échapper à cette« saignée » qu’ils se faisaient une joie de luiadministrer. Autant ils étaient sinistrement hilares l’instantd’avant, autant ils se montraient lugubres et déconfitsmaintenant.
– Ah vaï ! larmoya Escargasse, « monsignor »est bien pressé de nous quitter !…
– Nous qui veillons sur lui avec tant de soin !reprocha doucement Gringaille.
– Pas moinsse, tu avais raison, Gringaille : lesgrands sont des ingrats, pontifia Escargasse d’un airdouloureusement désabusé.
– Ils ne savent pas reconnaître leurs vrais amis !renchérit Gringaille en hochant tristement la tête.
Quant à Pardaillan, si Concini avait pu voir le sourire furtifqui passa sur ses lèvres, il aurait compris que son arrière-penséeétait pénétrée. Mais Concini ne le vit pas. En revanche, ilentendit Pardaillan qui répondait :
– Un instant, s’il vous plaît. Vous voudrez bien, Concini,nous accompagner un bout de chemin.
Il paraît que la proposition ne déplaisait nullement à Concini,car il accepta sans hésiter.
– Soit, partons, dit-il, comme s’il avait hâte d’enfinir.
Et tout aussitôt, laissant percer le bout de l’oreille ilcommanda :
– Suivez-nous, Rospignac.
Il allait un peu vite. Peut-être espérait-il, en se hâtantainsi, empêcher Pardaillan de réfléchir. Malheureusement pour lui,les dispositions de Pardaillan devaient être prises depuislongtemps. Et il le ramena durement au sentiment de la réalité endisant d’un air railleur :
– Minute, je ne tiens pas du tout à traîner ces bravespendus à mes chausses. En conséquence, Concini, vous allez leurordonner de retourner rue Casset, de s’enfermer dans votre maison,et d’y attendre bien sagement que vous veniez les délivrer.Surtout, qu’ils ne s’avisent pas de désobéir et de nous suivre,fût-ce de très loin… Les deux compagnons qui vous tiennent ontl’oreille particulièrement fine. Et je ne vous cache pas qu’aumoindre bruit suspect qu’ils entendront derrière eux, ils vousdonneront tout d’abord du poignard dans la gorge. Dites-leur cela,à vos suppôts, et ils comprendront qu’ils doivent s’abstenir detout zèle intempestif… qui serait mortel pour vous.
Concini comprit qu’il avait été deviné. Il crispa les poings, ilmâchonna une sourde imprécation. Mais il dut s’incliner encore unefois. Et, d’une voix que la rage faisait trembler :
– Tu as entendu, Rospignac ?
– Oui, monseigneur, répondit Rospignac. Soyez tranquille,nous attendrons votre retour sans bouger.
Et il encouragea :
– Patience, monseigneur, nous retrouverons ces messieurs,un jour ou l’autre et dans des conditions qui seront moinsavantageuses pour eux.
– Rospignac cria Valvert, je ne te souhaite pas de terencontrer avec moi. Souviens-toi de ce que je t’ai promis.
Rospignac dédaigna de répondre. Peut-être n’avait-il pas entendudans le bruit que faisait sa troupe qui, en ce moment même,obéissant à un ordre bref, faisait volte-face et s’engouffrait dansla rue Casset.
Pardaillan était si sûr que ses menaces avaient porté, qu’ilnégligea de s’assurer si Rospignac et ses hommes n’essayaient pasd’éluder les ordres reçus. Il ne se trompait pas d’ailleurs :depuis le premier jusqu’au dernier, ils avaient tous compris que lavie de leur maître dépendait de leur soumission à tous. Et comme,par affection ou par intérêt, ils tenaient à ce maître qui, il fautle dire, ne se montrait pas mauvais pour eux, ils allèrent tous,bien sagement, comme le leur avait recommandé Pardaillan,s’enfermer dans la maison. Là, par exemple, ils exhalèrent leurrage impuissante par d’épouvantables jurons et d’effroyablesmenaces.
Pendant ce temps, Pardaillan prenait amicalement le bras deValvert, et, tranquillement, il prononçait :
– Partons.
Et aussitôt après, il ajoutait cet avertissement à l’adresse deConcini :
– Concini, vous allez nous accompagner jusqu’à ce que nousayons pris une avance suffisante sur vos gens. Vous serez librealors, je vous en donne ma parole. D’ici là, il n’est pas si tardque nous ne puissions rencontrer des gens que vous seriez tentéd’appeler à votre aide. Je vous préviens : un mot, un gesteéquivoque, et vous tombez la gorge ouverte. Tenez-vous le pourdit.
Et Concini, écumant, grinçant, ruminant dans sa tête des projetsde vengeance terrible, se le tint pour dit.
Ils se mirent en route. Pardaillan et Valvert marchaient entête. Concini suivait, solidement agrippé à droite et à gauche parGringaille et Escargasse. Landry Coquenard fermait la marche. Ilsarrivèrent à la porte Buci, sans qu’une parole eût été échangée.Là, Concini demanda :
– Suis-je libre ?
– Plus loin, répondit laconiquement Pardaillan en seretournant. Et il ajouta, en insistant sur ces mots d’une manièresignificative, sans qu’on pût savoir au juste si l’avertissements’adressait à Concini ou à ses gardes du corps :
– Attention en passant sous la porte !
Le nez enfoui dans les plis du manteau, ils passèrent au milieudes gardes qui riaient et plaisantaient entre eux. Et, pas und’eux, ne soupçonna que parmi ces six hommes qui passaient sitranquillement au milieu d’eux, il s’en trouvait un qui était leprisonnier des autres, et que celui-là c’était le tout-puissantfavori de la reine, celui qui commandait en maître par tout leroyaume et devant qui chacun se courbait.
Ils passèrent et, toujours en silence, ils traversèrent toutel’Université. Ils arrivèrent au Petit-Pont. Là, devant la sinistregeôle qu’était le Petit-Châtelet, Pardaillan s’arrêta. Ce qui faitqu’ils s’arrêtèrent tous. Et, avec un air de souveraine hauteur,avec un accent d’indicible autorité, il congédia :
– Allez, Concini, vous êtes libre.
Escargasse et Gringaille lâchèrent aussitôt Concini. Non sansmanifester librement leur cruelle déception, par de sourdsgrognements qui, d’ailleurs, s’arrêtèrent comme par enchantement,dès qu’ils sentirent peser sur eux le regard sévère duchevalier.
Libre, Concini respira fortement. Et, s’approchant dePardaillan, d’une voix où grondaient de sourdes menaces, ilgrinça :
– Vous triomphez pour l’instant. Mais j’aurai mon tour.Vous pensez bien, monsieur, que les choses ne sauraient en demeurerlà. C’est désormais, entre nous, une lutte sans merci.
– Je l’espère bien, fit Pardaillan de son air glacial.
– Gardez-vous, reprit Concini de sa voix grondante,gardez-vous de tomber entre mes mains. Je prie Dieu que je ne vousferai pas grâce, moi !
À son tour, Pardaillan s’approcha de lui jusqu’à le toucher. Etdu bout des lèvres suprêmement dédaigneuses, il laissatomber :
– Dans ma longue existence d’aventurier, je me suis trouvé,plus d’une fois, aux prises avec des adversaires autrementredoutables que vous, Concini. Ils sont morts… Je ne dis pas quec’est moi qui les ai tués tous… mais ils sont morts, c’est un fait…Et moi, je suis encore vivant, encore solide, grâce à Dieu. L’âgeest venu, il est vrai. Le temps a blanchi mes tempes, courbé mataille, engourdi mes membres, diminué mes forces… Pourtant, sans mevanter, il m’en reste encore suffisamment pour venir à bout devous… Vous dites, Concini, que si je tombe entre vos mains, vous neme ferez pas grâce. Je le crois, Concini, et je ne vous eusse pascru si vous aviez dit le contraire. Eh bien, moi, Concini, je voustiens. Il me suffirait de laisser tomber cette main que voici survous, pour vous briser comme un fétu… Peut-être devais-je le faire…car vous êtes un être malfaisant, Concini… Je ne le veux pas. Moi,Concini, je vous fais grâce.
Et, redressant sa haute taille que, quoi qu’il en eût dit, l’âgen’avait nullement courbée, la main tendue dans un geste qui chassehonteusement, le regard flamboyant, la voix mordante, ilcingla :
– Allez, Concini, allez… Pouvant vous écraser comme un verde terre, le chevalier de Pardaillan, pauvre hère, sans feu nilieu, vous méprise tant qu’il ne daigne même pas vous frapper etqu’il vous fait grâce, à vous, favori tout-puissant, maréchal,marquis… roi peut-être demain. Allez donc, puisque je vous faisgrâce… Grâce, entendez-vous, je vous fais grâce.
Et Concini, affolé, écrasé par ce mot de grâce qui tombait surlui à toute volée, comme un soufflet ignominieux, Concini s’enfuitcomme un voleur, en hurlant, poursuivi par la voix implacable dePardaillan qui lançait encore sur un ton d’indiciblemépris :
– Grâce ! Je vous fais grâce !…
Lorsque Concini eut disparu dans la nuit, Pardaillan reprit lebras de Valvert, et, le plus tranquillement du monde :
– Allons-nous-en souper chez moi, au GrandPasse-Partout, où nous pourrons nous entretenir à notre aise,sans craindre les oreilles indiscrètes, dit-il.
– Ce n’est pas de refus, monsieur, accepta Valvert sans sefaire prier. D’autant qu’avec cette algarade je n’ai pas eu leloisir de souper, comme bien vous pensez, et je ne vous cache pasque j’enrage de faim, j’étrangle de soif.
– C’est que l’heure du souper est passée depuis longtemps.Écoutez plutôt : voici le couvre-feu qui sonne.
Moins d’une demi-heure plus tard, dans la chambre de Pardaillan,ils étaient tous les cinq réunis autour d’une table plantureusementgarnie de viandes froides qu’encadraient de nombreux flacons. Touten dévorant à belles dents, Valvert mit Pardaillan au courant de cequi s’était passé dans la petite maison de Concini.
Valvert n’apprit rien de nouveau au chevalier, en lui disant quesa fiancée était la propre fille de Concini et de Marie de Médicis.On se souvient peut-être qu’il l’avait deviné à certaines parolesde Fausta. Seulement, il lui apprit le véritable nom de sabien-aimée.
– Florence, monsieur, elle s’appelle Florence !s’écria notre amoureux avec admiration. Peut-on rêver un nom plusgracieux !…
– Le nom de la femme que nous aimons nous paraît toujoursle plus joli nom de la terre, déclara Pardaillan de son air depince-sans-rire.
– Dès demain matin, s’inquiéta Valvert, il faudra que je memette à sa recherche. Je veux savoir ce que son père – car Conciniest son père, hélas ! – en a fait. Je ne me sens pas rassurédu tout à son sujet, monsieur.
– Bon, je peux vous renseigner tout de suite, moi. On l’aemmenée au Louvre.
– Comment le savez-vous ? s’étonna Valvert.
– Parce que nous avons croisé la litière, dans laquelle jel’ai reconnue à côté de Mme la marquise d’Ancre, enface de la reine… de sa mère.
– Que vont-ils lui faire ? s’étonna Valvert.
– Rien de mal… pour l’instant, tranquillisa Pardaillan. Ilsvont réfléchir, se concerter avant de prendre une résolutiondéfinitive à son sujet. En attendant, la mère tient à l’avoir sousla main. C’est assez naturel.
Et, avec ce flegme si déconcertant chez lui :
– Votre Florence ne court aucun danger… pour quelquesjours, du moins. D’ici là, nous aviserons.
– Nous la sauverons, n’est-ce pas, monsieur ?
– Sans doute, fit Pardaillan, avec son imperturbableassurance, peut-être, au fond, était-il moins tranquille qu’il nevoulait bien le laisser voir. Mais Valvert le vit très sûr de lui,et cela suffit pour lui rendre toute sa confiance et toute sa bonnehumeur. Alors, une autre préoccupation lui vint :
– Et la petite Loïse ? s’écria-t-il tout à coup. Pestesoit de moi, qui l’ai complètement oubliée ! Ah !monsieur, s’il est arrivé malheur à cette petite innocente, par mafaute, je ne me le pardonnerai de ma vie…
– Eh ! que voulez-vous qui lui soit arrivé ?
– Est-ce qu’on peut savoir avec Concini ?
– Concini, affirma Pardaillan, catégorique, a rendul’enfant à la mère Perrine.
– Qu’en savez-vous ? s’ébahit Valvert.
Pardaillan leva à la hauteur de son œil son verre plein d’unvouvray pétillant, le vida avec une lenteur de fin gourmet, fitclaquer sa langue d’un air satisfait, et levant lesépaules :
– Réfléchissez donc, bougonna-t-il, Concini est unemauvaise bête, c’est entendu. Mais enfin, il ne va pas tout de mêmejusqu’à tuer uniquement pour le plaisir de tuer, il n’a plus besoinde cette enfant, maintenant. Qu’en ferait-il ? Elle legênerait horriblement. C’est ce qu’il s’est dit, n’en doutez pas.Conclusion : il l’a rendue à celle à qui il l’avait prise, àla mère Perrine qui est venue la lui réclamer.
– C’est une hypothèse plausible, j’en conviens, mais cen’est qu’une hypothèse. Et puis comment pouvez-vous dire avec cetteassurance que la mère Perrine est venue réclamerl’enfant ?
– Voilà, expliqua Pardaillan : quand vous m’avezquitté, ce tantôt, je vous ai d’abord attendu patiemment. Puis, jeme suis impatienté. Puis, je me suis demandé avec inquiétude sivous n’étiez pas victime de quelque mauvais tour deMme Fausta, qui ne perd jamais son temps, je vousen réponds. Je me suis mis à votre recherche. Celui-ci (ildésignait Gringaille) m’a appris alors de quelle commission, àvotre adresse, il avait été chargé par une paysanne qu’il avaittrouvée chez vous. Nous sommes allés chez vous. Nous y sommesarrivés juste à point pour voir la personne qui montait dans sacharrette pour s’éloigner. Je l’ai abordée, je me suis nommé, etelle m’a mis au courant. Cette brave femme m’a quitté, en me disantqu’elle se rendait rue Casset et qu’elle n’en bougerait pas qu’onne lui ait rendu l’enfant. Or, quand je suis arrivé à mon tour rueCasset, à la suite des estafiers de Concini, que nous avionsrencontrés en route et que nous avons vainement essayé derattraper, attendu que nous étions à pied et qu’ils étaient bienmontés, j’ai constaté l’absence de la paysanne et de sa charrette.Et il en a été de même pendant le temps que nous avons attendu lavisite de Concini. D’où je conclus qu’elle avait obtenusatisfaction avant notre arrivée. Au reste, c’est une chose dontnous nous assurerons, pas plus tard que demain, en nous rendant àFontenay-aux-Roses… Que diable, je veux connaître ma petite-fille,moi !…
Cette fois, Valvert admit qu’il devait avoir raison.
Ce souper se prolongea tard dans la nuit. En agissant ainsi,Pardaillan avait son idée de derrière la tête, qui était de garderValvert près de lui et de l’empêcher de retourner à son logis de larue de la Cossonnerie.
Il y réussit assez facilement pour ce soir-là : Valvert etLandry Coquenard achevèrent la nuit dans un lit du GrandPasse-Partout. Mais le lendemain matin, il fut moins heureuxquand il s’efforça de démontrer au jeune homme qu’il devaitabandonner définitivement son ancien logis.
– Mais, monsieur, s’étonna Valvert, Concini pouvait mevouloir la malemort, quand il voyait en moi un rival. Pourquoi m’envoudrait-il maintenant qu’il sait qu’il est le père de celle quej’aime ?… Car il le sait, monsieur, et j’ai bien vu que cetterévélation avait radicalement modifié ses sentiments à l’égard deFlorence.
– Enfant, sourit Pardaillan, vous n’êtes plus le rival deConcini, c’est vrai. Mais – et ceci est plus impardonnable pourvous – vous êtes l’homme qui connaît le secret de la naissance desa fille. Soyez sûr qu’il recommencera, à bref délai, le mauvaiscoup qu’il n’a pu réussir hier.
– Diable ! c’est que c’est vrai, ce que vousdites ! murmura Valvert, pensif.
– Et puis, insista Pardaillan qui le voyait ébranlé, il mesemble que vous oubliez un peu Mme Fausta… Faustaqui connaît votre demeure, songez-y.
– Mais, monsieur, à ce compte-là, vous devez déménageraussi.
– Moi ! sursauta Pardaillan, et pourquoi, bonDieu ?
– Pensez-vous que Mme Fausta ne sait pasque vous logez ici ? Pensez-vous qu’elle ne pourra vous yatteindre ?
– C’est ma foi, vrai !
Et Pardaillan se mit à marcher avec agitation dans sa chambre.Et, en marchant, il grommelait :
– Diantre, c’est vrai que Fausta doit savoir que je logeici… Si elle ne le sait pas encore, elle le saura bientôt… Concinile saura aussi… Diantre, diantre !… C’est vrai que je ne suisplus en sûreté ici !… Par Pilate, il va falloirdéménager !… Déménager, c’est bientôt dit !… Bouleversertoutes mes habitudes, m’en aller vivre au milieu de gens que je neconnaîtrai pas, qui ignoreront tout de mes goûts… quand je suis sibien ici, où je suis choyé, dorloté, ce qui n’est pas à dédaigner àmon âge… Partir d’ici où on me connaît si bien, qu’il me suffitd’un geste, d’un clin d’œil, pour faire comprendre ce que jedésire !… Déménager !… Ah ! misère, on ne pourradonc jamais vivre tranquille sa pauvre existence !…
Valvert suivait d’un œil amusé, les effets de cette mauvaisehumeur de Pardaillan. Il comprenait très bien que tout ce qu’il endisait, c’était pour lui, Valvert. Au fond, il était bien résolu àne pas quitter cette maison, où il était plus maître que lapatronne, dame Nicole, et où il était retenu par une habitudevieille de pas mal d’années déjà.
– Notez, monsieur, intervint-il en souriant, notez que nousn’aurons pas plus tôt déménagé, que Mme Fausta etConcini connaîtront notre nouvelle demeure. Dès lors, pourquoi sedonner tant de mal ?
– Au fait, dit Pardaillan qui se calma soudain, ce que vousdites là est très juste. Aussi, c’est dit : il en arrivera cequ’il en arrivera, mais je reste ici, où je suis bien.
– Et moi, fit Valvert en riant, je reste à mon perchoir dela rue de la Cossonnerie, où, moi aussi, j’ai déjà mes petiteshabitudes. Je vous demanderai même la permission de m’y rendre dèsmaintenant.
– Qui vous presse ? Vous n’oubliez pas que nous avonsdécidé de nous rendre à Fontenay-aux-Roses aussitôt après ledîner ?
– C’est précisément à cause de cela, monsieur. Jem’explique. Hier, j’ai laissé mon cheval à la porte de la maison deConcini. C’est une bonne bête à laquelle je tiens. Et je ne saispas ce qu’il est devenu. Je veux voir, si par hasard, il n’est pasretourné tout seul à l’écurie du Lion d’Or, où je l’ai misen pension.
– Allez, donc, autorisa Pardaillan avec un regretmanifeste. Mais vous n’allez pas, désarmé comme vous voilà, vousaventurer dans la rue.
– Oh ! monsieur, protesta Valvert avec insouciance, larue de la Cossonnerie est à deux pas d’ici.
– N’importe, insista Pardaillan. Vous oubliez toujoursConcini et Fausta. Une rue à traverser, c’est plus qu’il n’en fautpour se saisir d’un homme sans armes.
Il alla à une panoplie, choisit une forte rapière qu’il tenditau jeune homme en disant :
– Prenez ceci.
Valvert ceignit la rapière, en remerciant avec effusion, etpartit aussitôt, suivi de Landry Coquenard. À peine avait-il tournéles talons que Pardaillan commanda d’une voix brève :
– Suivez-le. Et ouvrez l’œil.
Ceci s’adressait à Gringaille et à Escargasse. Ils sautèrentaussitôt dans la rue et se mirent à suivre de loin Valvert, qui nes’aperçut même pas qu’il traînait à sa suite deux gardes du corpschargés de veiller sur lui.
Rien de ce que paraissait appréhender Pardaillan ne seproduisit. Au bout d’une demi-heure, Valvert était de retour auGrand Passe-Partout.
Il ramenait ce cheval qu’il devait à la reconnaissance royale,ainsi qu’il l’avait pensé, il avait eu la joie de le trouver devantson râtelier où il était revenu tout seul. Landry Coquenard étaitmonté comme son maître. Il avait profité de son passage à leurlogis pour s’armer. Dès que le dîner fut expédié, Pardaillan etValvert se mirent en selle et partirent. Au bout de quelques pas,Valvert s’aperçut que Landry Coquenard, Gringaille et Escargasseles suivaient. Il s’étonna naïvement :
– Ces braves nous escortent ?
– Pourquoi pas ? puisqu’ils n’ont rien à faire quebayer aux corneilles, répliqua Pardaillan de son air froid.
– Mais, fit Valvert en les détaillant, ils sont armésjusqu’aux dents !… Que vois-je dans mes fontes ?… Despistolets qui ne s’y trouvaient pas, quand je suis venu à votrehôtellerie ! Ah çà ! monsieur, nous allons donc enexpédition ?
– Pas le moins du monde, dit Pardaillan, qui se fit de plusen plus froid. Nous allons tout bonnement à Fontenay-aux-Roses,nous assurer si ma petite-fille s’y trouve.
– Et pour cela, railla Valvert, il nous faut des pistoletsdans nos fontes… car vous en avez aussi, monsieur… et il nous fauttrois grands flandrins pendus à nos trousses !… Oh !oh ! monsieur, je ne vous reconnais plus !…
– Raillez, jeune homme, raillez tant que vous voudrez…pourvu que vous n’oubliiez pas que nous sommes en lutte contreMme Fausta… Et remarquez, je vous prie, que je neparle que de Mme Fausta, et cela suffit.
– Alors, bougonna Valvert, parce que nous sommes en luttecontre Mme Fausta, il va nous falloir vivre sur unqui-vive perpétuel, nous méfier de tout et de tous ?
– Vous l’avez dit, déclara froidement Pardaillan. Et, sanshausser le ton :
– Oui, il va nous falloir être constamment sur nos gardeset nous méfier de tout et de tous, si nous tenons à notre peau. Àmon âge, on est prêt depuis longtemps à faire le grand voyage. Il ya quelques jours, je l’étais, et je vous assure que je n’eusse pasalors pris les précautions que je prends aujourd’hui, pour sauverma peau à laquelle je tenais et je tiens encore fort peu.Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, j’ai un devoir sacré àaccomplir : j’ai à défendre le petit roi Louis treizièmecontre Mme Fausta. J’ai à défendre sa couronne etsa vie. Or, puisque je lui suis indispensable, je considéreraiscomme une lâche désertion de me laisser supprimer par ma faute. Etc’est pourquoi je me garde comme je le fais, moi qui ne tiens pas àma peau.
– Je comprends, monsieur, mais…
– Pour ce qui est de vous, interrompit Pardaillan, libre àvous de ne pas vous garder… Et alors, je vous réponds que vous neserez pas long à disparaître. Si c’est cela que vous voulez, libreà vous, vous dis-je. Seulement, demandez-vous un peu qui veillerasur votre fiancée, si vous venez à lui manquer. Qui ?… Pasmoi, assurément, puisque j’aurai affaire, et fort affaire, je vousle jure, ailleurs.
– Je vous remercie de la leçon, monsieur, et je vousréponds qu’elle ne sera pas perdue, fit Valvert, de sa voixémue.
Pardaillan se détourna pour dissimuler un sourire desatisfaction. Il était bien sûr maintenant, que le jeune homme nese laisserait plus emporter par son insouciante bravoure, quipouvait le perdre et qu’il ferait pour sa bien-aimée ce qu’iln’aurait jamais consenti à faire pour lui-même, c’est-à-dire qu’ilsaurait se montrer prudent et veiller sur lui-même.
Il faisait un temps splendide : une de ces magnifiquesjournées de printemps avant-courrière d’un été déjà proche et quipromettait d’être chaud. Le long des champs de roses quiembaumaient délicieusement, sur la route ensoleillée, ils firentune promenade exquise, que ne vint troubler aucun événementfâcheux.
Ils arrivèrent. Et ce fut tout de suite la déception : lesportes fermées, les volets soigneusement clos annonçaient que lamaison était vide de ses maîtres. Ils appelèrent, frappèrent à tourde bras. Nul ne leur répondit.
Ils n’abandonnèrent pas la partie pour cela. La mère Perrinepouvait s’être absentée un instant pour faire une course. Ellepouvait revenir d’un moment à l’autre. Ils laissèrent Landry,Escargasse et Gringaille devant la porte et ils allèrents’informer. Voici ce qu’ils apprirent.
Le matin même, de bon matin, une troupe de gens armés, escortantune litière était venue s’arrêter devant la maison de la Perrine.Une dame, une très grande dame assurément, était descendue de lalitière, était entrée dans la maison. Elle y était bien restée unedemi-heure. Au bout de ce temps, on avait vu la Perrine fermer toutchez elle.
Après quoi, la grande dame était sortie. Perrine et l’enfantl’accompagnaient. L’enfant paraissait toute joyeuse. À un gamin quil’interrogeait, elle avait répondu qu’elle s’en allait retrouver samaman Muguette. Quant à la Perrine, elle ne paraissait pasinquiète. C’était librement qu’elle suivait la grande dame, elleétait montée dans la litière. Oui, bien, dans la litière de cettegrande dame. Et toute la troupe était repartie.
Après avoir donné un écu à la commère qui venait de leur fournirces renseignements, Pardaillan s’était éloigné en disant tout bas àValvert :
– Je veux que le diable m’écorche, si cette grande damen’est pas Mme Fausta elle-même.
– Vous croyez, monsieur ? répondit Valvert,sceptique.
– Parbleu !
– Que diable voulez-vous qu’elle fasse de cetenfant ?
– Retournons voir la maison, fit brusquement Pardaillan,sans répondre à cette question.
Et, en lui-même, avec ce visage figé, indice certain, chez lui,d’une émotion violente refoulée :
« Mais je n’ai vraiment pas de chance, chaque fois que jeveux voir cette petite Loïsette qui est ma petite-fille !Serait-il donc écrit que je m’en irai sans l’avoir embrassée, cetteenfant ?… »
Nous ne saurions dire si c’était cette crainte qui l’obsédait ous’il avait d’autres soucis en tête, mais le fait est qu’ilparaissait singulièrement assombri, lorsqu’ils se retrouvèrentdevant la maison fermée. Au reste, cela ne l’empêcha pas d’agiravec cette rapidité de décision qui le caractérisait.
Ils franchirent la haie. Gringaille fut chargé de forcer laporte. Il s’en acquitta avec une dextérité, qui permettait desupposer qu’il était depuis longtemps entraîné à ce genred’exercice spécial.
Pardaillan entra, suivi de Valvert, qui se demandait ce qu’ilpouvait bien chercher dans la maison.
Pardaillan était venu chercher, tout simplement, un indicequelconque, qui lui permettrait de s’assurer, premièrement, sic’était bien Fausta qui avait emmené Loïse – car il pouvait s’êtretrompé –, secondement, si c’était elle, de démêler à quel mobileelle pouvait avoir obéi. Il s’en doutait bien un peu. Mais l’idéequi lui était venue lui paraissait tellement odieuse, que, bienqu’il connût Fausta capable de tout, il hésitait à la charger d’uneaussi abominable action. D’autre part, il se disait qu’il netrouverait rien : Fausta n’étant pas femme à laisser traînerderrière elle une indication, de nature à la trahir. À moinsqu’elle n’eût intérêt à le faire, auquel cas il était prudent de nepas trop s’y fier.
Pardaillan se disait donc qu’il ne trouverait rien. Ou, dumoins, qu’il ne trouverait que ce qu’il aurait plu à Fausta delaisser. N’importe, il faisait son enquête quand même, et trèssérieusement, parce qu’il n’était pas homme à se contenter d’unesimple supposition.
Il arriva qu’il fût servi au-delà de tout ce qu’il avait pusouhaiter. En effet, dans la première pièce où il entra, ses yeuxtombèrent tout de suite sur un petit carré de parchemin posé surune table. Un mignon petit poignard, qui clouait ce parchemin surla table disait clairement que ce n’était pas là un oubli, que lebillet était cloué là en vue de celui à qui il était destiné, quelqu’il fût. Et le fourreau de velours blanc était placé à côté.
Pardaillan s’approcha et regarda le poignard de près. Le mancheétait d’or ciselé, incrusté de pierres précieuses qui, à ellesseules, représentaient une fortune. Évidemment, il fallait êtretrès riche, pour posséder une arme qui était un joyau aussiprécieux. Il fallait être encore plus riche pour perdre ainsidélibérément un joyau pareil.
Dès cet instant, la conviction de Pardaillan fut faite.
« Fausta seule est assez riche pour se permettre de jeterainsi une fortune », se dit-il.
Valvert, qui le suivait pas à pas, aperçut à son tour lepoignard et lui fournit la preuve qu’il lui manquait encore.
– Vous aviez raison, monsieur, dit-il, c’est bienMme Fausta qui a emmené la petite Loïse : j’aivu ce poignard entre les mains de la duchesse de Sorrientès.
Pardaillan enleva le poignard et considéra la lame.
– Voyez, monsieur, dit encore Valvert en saisissant lefourreau, voyez, les armes des Sorrientès sont brodées sur cefourreau. Je les reconnais bien, allez.
– Ah ! ce sont là les armes des Sorrientès ! fitPardaillan. Eh bien, voici gravées sur la lame, les armes desBorgia. Je les reconnais aussi. Me voici tout à fait fixé. Je suissûr maintenant que ce billet m’est destiné.
Il prit le billet et le lut attentivement. Il disaitceci :
« Pardaillan, j’ai vu la petite Loïse, et je l’ai trouvéesi adorable que, le croiriez-vous ? je me suis mise àl’adorer. Je sens que je ne pourrais plus me passer d’elle. Aussije l’emmène et je la garde. C’est mon droit, après tout, puisque jesuis sa grand-mère.
Oh ! rassurez-vous, il ne dépend que de vous que je vous larende un jour. Je vous donne ma parole de souveraine, que je vousla rendrai, si vous avez la sagesse de ne pas venir vous jeter à latraverse de certain projet que vous connaissez et que, vous seul,vous seriez capable de faire échouer. Je vous la rendrai à cetteunique condition. Sinon, si vous vous obstinez à me nuire, vouspouvez prendre le deuil et le faire prendre au père et à la mère.Morte pour vous et pour eux, jamais vous ne reverrez, jamais ils nereverront cette enfant.
Vous me comprenez, n’est-ce pas, Pardaillan ? À vous dedécider, si vous voulez faire le désespoir du père et de la mère.Et tenez, j’ai une si grande confiance en vous que, si vous voulezbien me donner votre parole de demeurer neutre dans la lutte quevous savez, je vous rends immédiatement l’enfant. »
C’était signé d’un F.
Après avoir lu, Pardaillan laissa tomber le billet sur la tableet demeura un long moment rêveur, jouant machinalement avec lemignon petit poignard qu’il avait gardé dans sa main, sans yprendre garde.
Valvert, tout remué de le voir si pâle, le considérait d’un œilapitoyé, n’osait pas parler ni bouger, de crainte d’interrompre lespensées de son vieil ami, qu’il sentait profondément affecté,cruellement embarrassé. Et, de temps en temps, il jetait un regardde travers sur ce fatal billet, qui avait eu le funeste pouvoir debouleverser à ce point cet homme extraordinaire, qu’il avaittoujours vu si souverainement maître de lui.
Enfin, Pardaillan se secoua, comme s’il voulait jeter bas lessombres pensées qui l’obsédaient. Et il se mit à rire du bout deslèvres, d’un rire pour ainsi dire livide, effrayant. Il reprit lebillet et le tendit à Valvert, en disant de cette voix blanchequ’il avait dans ses moments d’émotion violente :
– Lisez.
Valvert prit le billet et le parcourut des yeux. Voyant qu’ildemeurait comme écrasé, après avoir lu jusqu’au bout, Pardaillandemanda :
– Eh bien ?… Que dites-vous deMme Fausta ?
– Qu’est-ce que c’est donc que cette femme capable deconcevoir d’aussi diaboliques machinations et de les mettre àexécution ? s’indigna Valvert avec toute la véhémence de soncœur ardent et généreux.
– C’est Fausta ! répondit Pardaillan en levant lesépaules.
– Qu’est-ce que cette mère, cette aïeule capable desacrifier froidement ses propres enfants à d’inavouables et demisérables projets d’ambition ?
– C’est Fausta ! répéta Pardaillan avec plus deforce.
– Dites que c’est une bête venimeuse et puante !…Quelque démon sorti de l’enfer tout exprès pour noustourmenter !…
– C’est Fausta ! c’est Fausta ! et cela dittout ! répéta une troisième fois Pardaillan dans un éclat derire.
– Et vous croyez qu’elle mettra son horrible menace àexécution ? demanda Valvert sur un ton qui marquait quelqueincrédulité.
– N’en doutez pas ! s’écria vivement Pardaillan. Quandil s’agit de faire le mal, Fausta tient toujours au-delà de cequ’elle promet.
– Qu’allez-vous faire ? demanda encore Valvert aprèsun court silence.
– Je n’en sais rien… Et c’est bien ce qui m’inquiète et medéconcerte, avoua Pardaillan.
Il y eut un nouveau silence entre les deux hommes. Pardaillanréfléchissait en tordant sa moustache d’un geste machinal. Ilsemblait s’être tout à fait ressaisi. Il n’éprouvait plus niindignation, ni colère, ni chagrin. Il envisageait froidement lasituation angoissante à laquelle Fausta venait de l’acculer. Et ilcherchait dans son esprit comment il pourrait parer le coup, sanséveiller la susceptibilité de sa trop scrupuleuse conscience.
– En somme, dit-il, formulant tout haut la pensée secrètequi le harcelait, il me faut choisir entre manquer à la parole quej’ai donnée au feu roi Henri IV, ce qui serait me déshonorer à toutjamais, ou abandonner ma petite-fille et faire ainsi – comme l’atrès bien écrit l’infernale Fausta – le désespoir de mon fils et dema bru, ce qui serait une méchante et abominable action.
Valvert se garda bien de répondre : il voyait quePardaillan l’avait oublié et parlait pour lui-même, trahissantainsi le désarroi tragique dans lequel se débattait saconscience.
Ce ne fut qu’un oubli passager. Déjà, Pardaillan était redevenumaître de lui-même et de sa pensée. Il revint au sentiment de laréalité, c’est-à-dire à Valvert. Et, comme s’il répondait à laquestion qu’il lui avait posée l’instant d’avant, il dit, avec uncalme apparent :
– C’est une question qui ne peut être ainsi résolue de buten blanc… je verrai, je chercherai… Rien ne presse, après tout… Quediable, je finirai bien par trouver la bonne solution, celle quiconciliera tout et me laissera la conscience en repos.
Il rentra le poignard dans sa gaine de velours, plia le papieren quatre, mit le tout dans sa poche, et comme si de rienn’était :
– Nous n’avons plus rien à faire ici, partons, dit-il de savoix qui avait retrouvé son calme accoutumé.
Ils sortirent, franchirent de nouveau la haie, se remirent enselle et partirent au petit trot. Ils traversèrent le village sansprononcer une parole. Quand ils eurent dépassé la dernière maison,qu’ils se trouvèrent de nouveau en rase campagne, ils se mirent aupas et ils échangèrent leurs impressions.
– Eh bien, fit Pardaillan, croyez-vous toujours queMme Fausta est un adversaire à dédaigner ?
– Je ne l’ai jamais pensé, monsieur, protesta vivementValvert. J’avoue cependant que, malgré tout ce que vous m’en aviezdit, malgré tout ce que j’ai vu par moi-même, je ne m’attendais pasà trouver en elle un adversaire aussi dénué de scrupules et capablede recourir à d’aussi méprisables procédés.
– Bah ! ceci n’est rien, fit Pardaillan qui avaitrepris son air et ses manières ordinaires. Ce que je veux vousfaire remarquer, ce qu’il est indispensable que vous vous mettiezdans la tête, faute de quoi votre perte est certaine, c’est qu’avecelle il faut toujours prévoir le pire des pires, si l’on ne veutpas être tout déferré quand le coup s’abat sur vous. Il faut avoirl’esprit sans cesse en éveil, ne jamais s’endormir, ne jamaiss’oublier, fût-ce une seconde, parce qu’elle ne demeure jamaisinactive, parce que ses décisions sont rapides et foudroyantes sesexécutions.
– Je commence à le croire, monsieur.
– Il faut le croire tout à fait, il faut en être bienpersuadé : il y va de votre vie et de celle de votrefiancée.
Comme on le voit, au retour comme à l’aller, Pardaillans’efforçait de mettre le jeune homme sur ses gardes. Il aurait puse dispenser de le faire. Valvert avait déjà compris la nécessitéde veiller sur lui-même, sinon pour lui, du moins pour celle qu’ilaimait. Maintenant il était, de plus, fortement impressionné par larapidité de l’action de Fausta, plus encore que par les moyensqu’elle ne craignait pas d’employer.
Ainsi qu’il l’avait dit, il commençait à se rendre compte queFausta était un de ces redoutables adversaires, avec qui ilconvient de ne négliger aucune précaution, avec qui, surtout, il nefaut se permettre aucune distraction qui peut devenir fatale. Aussimaintenant, était-ce lui qui se tenait sans cesse l’œil etl’oreille au guet. Et Pardaillan qui, à diverses reprises, l’avaitsurpris à se retourner et à scruter attentivement la route, luidemanda :
– Que cherchez-vous donc ?
– Monsieur, dit Valvert sans répondre directement, j’aifait cette remarque que Mme Fausta savait que vousviendriez dans cette maison, puisqu’elle y a laissé un mot à votreadresse.
– Elle le savait, ou elle l’avait deviné, rectifiaPardaillan.
– Cela reviendra au même. Sachant cela, il lui eût étéfacile de nous tendre un piège, sur la route ou dans la maisonmême.
– Sans doute. Il n’est pas dit non plus que nous nel’aurions pas éventé, ce piège. Vous n’êtes pas sans avoir remarquéque je me tenais sur mes gardes à l’aller.
– En effet, monsieur. Je remarque aussi que vous paraissezvous être fortement relâché de votre vigilante attention. Jem’imagine que c’est parce que vous avez l’esprit absorbé par lagrave décision que vous devez prendre. C’est pourquoi vous me voyezme retourner si fréquemment : je veille pour nous deux,monsieur, en me disant, que ce que Mme Fausta n’apas fait à l’aller, elle peut très bien nous le servir auretour.
– Veillez, comte, veillez, sourit Pardaillan. On ne sauraitprendre trop de précautions avec Mme Fausta.Cependant, laissez-moi vous dire qu’il ne suffit pas de se tenirsur ses gardes. Il convient encore, surtout avec Fausta,d’observer, de réfléchir. Vous avez lu le billet de Fausta. Si vousaviez réfléchi, vous auriez vu que Fausta attend une réponse de moiet vous vous seriez dit ce que je me suis dit moi-même, et qui faitque je me suis relâché de ma vigilance, à savoir : qu’ellen’entreprendra rien contre moi – ni contre vous, tant que vousserez avec moi – tant qu’elle n’aura pas reçu cette réponse.
– C’est pardieu vrai, et je suis un étourneau de n’y avoirpas songé ! s’écria Valvert.
Ils arrivèrent à Bagneux, en s’entretenant de la sorte. Là,Pardaillan s’informa. Personne n’avait vu la troupe escortant unelitière qu’il signalait.
– Bon, dit Pardaillan, l’enfant n’a pas été conduite àParis… Ou du moins, pas directement. Fausta, comme c’était àprévoir, prend ses précautions, pour que je ne puisse la retrouveret la lui reprendre.
Ils poursuivirent leur route et arrivèrent au GrandPasse-Partout, sans qu’il leur fût arrivé quoi que ce soit,digne d’être mentionné ici. Ils passèrent cette soirée ensemble,ainsi que la journée du lendemain. La soirée et la journée furentparfaitement calmes. Ni Fausta, ni Concini ne donnèrent signe devie.
Pardaillan avait repris son genre de vie accoutumé. Il avaitretrouvé cette bonne humeur un peu narquoise qui lui étaithabituelle. Aucun souci ne paraissait l’assaillir. Avait-il prisune décision au sujet de la conduite qu’il tiendrait vis-à-vis deFausta ? C’est ce que Valvert, qui admirait son calmeinsouciant, se demandait vainement, sans oser le lui demander,puisqu’il n’en parlait pas.
Le surlendemain, dans la matinée, un quart d’heure aprèsl’arrivée de Valvert qui passait la plus grande partie de son tempsavec le chevalier, dame Nicole vint annoncer que deux seigneurs,demeurés dans la salle commune, insistaient pour obtenir deM. le chevalier l’honneur d’un entretien particulier.
– Faites monter ces deux seigneurs, ordonna Pardaillan avecce grand air qui était naturel chez lui.
Et, dès que la porte se fut refermée sur dame Nicole :
– Je veux être écorché vif, si ce n’est pasMme Fausta qui envoie chercher la réponse de sonbillet, dit-il.
Et comme Valvert, par discrétion, esquissait un mouvement deretraite :
– Demeurez, mon enfant, vous n’êtes pas de trop, fit-ilvivement. Valvert demeura donc, mais se mit discrètement àl’écart.
Dame Nicole introduisit les deux visiteurs et se retiraaussitôt. Ceux-ci attendirent que la porte se fût refermée pourdémasquer leur visage qu’ils avaient enfoui dans les plis dumanteau. Pardaillan reconnut que l’un de ces deux visiteurs n’étaitautre que Fausta elle-même, qui portait le costume de cavalier avecune aisance incomparable. L’autre, on le devine, était son chien degarde, le gigantesque d’Albaran.
Les quatre personnages se saluèrent courtoisement, se firent lescompliments d’usage, tout comme s’ils avaient été les meilleursamis du monde et non pas des ennemis mortels. Seulement, Fausta etd’Albaran refusèrent les sièges que Valvert leur avançait. Ce quiindiquait que la visite serait brève. En effet, Fausta ne s’attardapas, elle alla droit au but :
– Chevalier, dit-elle, je viens chercher la réponse à monbillet qui vous est parvenu, je le sais.
– Comment, princesse, s’émerveilla Pardaillan d’un airrailleur, vous venez vous-même ! Quel honneur vous faites àmon pauvre taudis !…
– Chevalier, dit Fausta de son air grave, j’aime assezfaire mes affaires moi-même.
– Combien je vous approuve, princesse ! railla encorePardaillan. Et, se faisant froid :
– Permettez-moi, tout d’abord, de vous restituer ceprécieux joujou, que vous avez eu bien tort de laisser dans unemaison abandonnée, où le premier malandrin venu peuts’introduire.
– Je savais qu’il tomberait entre bonnes mains, dit Faustaen prenant le petit poignard que lui tendait Pardaillan.
Elle hésita une seconde, et se décidant :
– Si je vous demandais de garder cette arme en souvenir demoi ?…
– J’accepterais volontiers s’il s’agissait d’une armeordinaire, mais ceci, madame, c’est vraiment un joyau trop richepour moi, et je ne saurais l’accepter, à mon grand regret,croyez-le bien, refusa poliment Pardaillan.
– N’en parlons donc plus, dit Fausta, sans insisterdavantage. Et mettant le petit poignard dans son pourpoint, elleajouta :
– Et venons au fait…
– C’est-à-dire à la réponse que vous attendez de moi,précisa Pardaillan de plus en plus froid.
Et, de son air naïf :
– Il me semble, madame, que, me connaissant comme vous meconnaissez, vous ne devez avoir aucun doute sur le sens de cetteréponse.
– Formulez-la toujours, quelle qu’elle soit.
– Soit. Je vous dirai donc que je ne vois pas pour quelleraison mes intentions à votre égard seraient modifiées. Cesintentions, je vous les ai fait connaître loyalement lors de cetentretien que vous me fîtes l’honneur de m’accordez chez vous,auquel assistait M. le duc d’Angoulême, et qui faillit seterminer d’une façon mortelle pour moi. Du moins, ce n’est pas devotre faute s’il ne se termina pas ainsi. Mais, que voulez-vous,princesse, mieux que quiconque, vous devriez savoir que j’ai la viediablement dure, et qu’on ne me tue pas si aisément. Oh ! jen’en tire pas vanité, croyez-le bien. Si je suis ainsi et nonautrement, je n’y suis pour rien.
– Rappelez-moi ce que vous m’avez dit alors, insista Faustade son air grave et sans relever ses railleries.
– Je vous ai dit, fit Pardaillan en la fixant droit dansles yeux, que moi vivant, pas plus cette fois-ci qu’autrefois, vousne seriez reine de France. Je vous le répète.
– Ce qui veut dire que vous allez me combattre ?
– De toutes mes forces, oui, dit nettement Pardaillanglacial.
– Vous avez bien réfléchi ?
– Oh ! princesse, vous m’avez accordé tout un jour etdeux nuits pleines pour réfléchir. C’est plus qu’il n’en faut, jevous assure.
Valvert, témoin muet – comme d’Albaran – de cet entretien,admirait l’air détaché avec lequel ces deux incomparables lutteursse portaient les coups dans ce duel à coups de langue. Pardaillanavec son air froid, éclairé de-ci de-là par son sourire railleur,Fausta avec son calme immuable, tous les deux avaient l’air des’entretenir de choses de la plus grande banalité, auxquelles nil’un ni l’autre n’attachait la moindre importance. À les voir, nuln’eût soupçonné qu’ils traitaient des questions mortelles,formidables, desquelles dépendait leur propre sort et celui d’uneinfinité de personnages, dont le premier se trouvait être l’enfantroi : Louis XIII.
Cependant, avec le même calme souverain, sans que rien, dans saphysionomie et dans son attitude indiquât qu’elle fut contrariée,sans que rien dans sa voix harmonieuse laissât soupçonner lamenace, Fausta reprenait :
– Vous abandonnez donc votre petite-fille ?… Vouscondamnez donc au désespoir votre fils et votrebelle-fille ?…
– Je n’abandonne personne. Je ne condamne personne,protesta Pardaillan sans s’animer.
Et de cet air figue et raisin, si déconcertant chezlui :
– Mais j’ai réfléchi que le sort de mes enfants dépendaitde la lutte que vous me forcez, à entreprendre contre vous. Toutela question est de savoir qui de nous deux triomphera et combien detemps durera cette lutte. Ma conviction est, je vous l’ai dit et jevous le répète, que vous serez battue. Du même coup, le sort de mesenfants, se trouvera fixé. Quant à la durée de cette lutte, il estcertain qu’elle sera brève. Il ne peut en être autrement.
– Ainsi, vous espérez me reprendre la petiteLoïse ?
– Je ne l’espère pas, madame, j’en suis sur.
Pardaillan disait cela avec tant d’assurance que, si forte sicuirassée qu’elle fût, Fausta ne put s’empêcher de tressaillir. Cefut presque imperceptible, d’ailleurs, et elle se remitaussitôt.
– Cherchez-la, fit-elle avec un sourire aigu.
– Pardon, rectifia Pardaillan avec flegme, je n’ai pas ditque je la chercherais. Je n’ai même pas dit que je lareprendrais ; c’est vous qui l’avez dit.
– Et vous avez ajouté que vous en étiez sûr. Pour lareprendre, il faudra la trouver. Pour la trouver, il faudra bien lachercher. Cherchez, Pardaillan, cherchez. Et vous verrez si voustrouvez.
Pour la première fois, elle mettait un peu de sourde ironie dansson intonation. Il était clair qu’elle était très sûre d’elle-même.Pardaillan le comprit bien ainsi. Mais il n’était pas moins sûr delui. À son tour, il sourit d’un sourire narquois et, trèssimplement :
– Je ne la chercherai pas, je ne la trouverai pas, je ne lareprendrai pas. C’est vous-même qui me la rendrez.
– Vous croyez, sourit Fausta.
– J’en suis sûr, répéta Pardaillan en saluantcérémonieusement. Et, se redressant, insistant avec force surchaque mot :
– C’est vous-même qui me la rendrez… et qui vous estimereztrop heureuse de me la rendre.
– C’est ce que nous verrons, répliqua Fausta en cachant sarage sous un sourire.
Et elle ajouta :
– Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire.
– Je le crois aussi, confirma froidement Pardaillan.
Ils se saluèrent cérémonieusement, comme au début de cetteentrevue. Poliment, Pardaillan reconduisit les deux visiteursjusqu’à la porte, dont ils franchirent le seuil après une dernièrerévérence.
Avant de s’éloigner, Fausta se retourna, et d’une voix grave,comme attristée, laissa tomber ce suprême avertissement :
– Gardez-vous bien, Pardaillan, car je vous jure que je nevous ménagerai pas, vous et ceux qui seront avec vous.
– Nous nous défendrons de notre mieux, répondit simplementPardaillan.
Fausta ramena les pans du manteau sur son visage et partit,faisant sonner haut les éperons d’or de ses hautes bottes souples,sur les carreaux luisants du large corridor. D’Albaran la suivit deson allure pesante de formidable colosse.
Pardaillan ferma la porte sur eux et revenant à Odet deValvert :
– Et maintenant, mon jeune ami, dit-il, tenons-nous bien.La tigresse est déchaînée et elle va nous mener rondement etrudement je vous en réponds.
Et Odet de Valvert, sans paraître autrement ému,répondit :
– On se gardera, monsieur, soyez tranquille. Quand aureste, nous ne sommes pas, Dieu merci, gens à nous laisser dévorerainsi, sans nous mettre un peu en travers.
Et Pardaillan sourit d’un air satisfait.
Trois jours passèrent. Valvert avait réintégré son logis de larue de la Cossonnerie. Il va sans dire que Landry Coquenard l’yavait suivi. Tous les jours, Valvert venait voir Pardaillan.
Après cette visite qui se prolongeait plus ou moins, il partaitet faisait de longues courses dans Paris, soit seul, soit suivi deLandry.
Où allait-il ainsi ? Le plus souvent il allait rôder auxalentours du Louvre. Le Louvre, où se trouvait sa bien-aimée. Il lepensait du moins et Pardaillan le croyait aussi. C’était uneimprudence folle qu’il commettait là : à chaque instant, ilrisquait de se heurter à Concini et à ses spadassins. Il le savaitbien. Mais c’était plus fort que lui : il fallait qu’il s’envînt respirer un peu de l’air que respirait sa Florence. Encoreheureux que l’idée ne lui fût pas venue de pénétrer dans le Louvremême, pour tâcher d’approcher plus près encore d’elle, de la voir,de lui parler. Il n’aurait pas su résister à cette tentation.
Heureusement, il n’y pensa pas. Il ne pensa pas davantage qu’ileût été on ne peut plus facile d’entrer dans la royale demeure,puisque le roi lui avait donné l’assurance qu’il n’aurait qu’à direson nom, pour être aussitôt admis en présence de sa royalepersonne, « en quelque maison royale que ce fût ».
Pour l’instant, il se contentait de tourner autour du Louvre,dans l’espoir d’apercevoir à une fenêtre, ne fût-ce qu’une seconde,celle qu’il aimait. Espoir fallacieux qui, jusqu’à ce jour, nes’était pas réalisé.
Il convient de dire que, pour accomplir cette bravade folle quipouvait lui coûter cher, il avait tout de même consenti à prendrecertaines précautions, soit cacher son visage dans les plis dumanteau. Encore faut-il ajouter qu’il n’avait pris cette précautionque sur les instances pressantes de Landry Coquenard qui, en voyantoù son maître le conduisait, s’était mis à pousser des hurlementsde terreur. Maintenant, il en avait pris l’habitude et c’étaitmachinalement qu’il ramenait les pans du manteau sur le visage. Aureste, il s’était rendu compte que la précaution n’était pasinutile : à diverses reprises, il avait rencontré les gens deConcini se rendant au Louvre ou en sortant ; et ils avaientpassé près de lui sans le charger, ce qu’ils n’auraient pas manquéde faire, s’ils l’avaient reconnu.
Quant à Pardaillan, lui aussi, il passait son temps à battre lesquatre coins de Paris, tout seul. Il est évident qu’il cherchaitquelque chose ou quelqu’un. Cherchait-il la petite Loïse ?Nous pouvons dire non en toute assurance. Pardaillan avait dit àFausta qu’il ne la chercherait pas. On peut croire qu’il n’avaitpas parlé ainsi à la légère. Il savait très bien ce qu’ildisait.
D’autre part, nous savons qu’il tenait toujours sespromesses.
Et cela n’est pas aussi extraordinaire qu’on pourrait le croireau premier abord, pour cette excellente raison qu’il ne promettaitjamais que ce qu’il était absolument sûr de tenir. Pardaillan avaitpromis de ne pas chercher sa petite-fille ; donc il était sûrqu’il n’avait pas besoin de la chercher. Et s’il n’avait pas besoinde la chercher, il est clair qu’il ne perdait pas son temps à lefaire.
Alors, qui cherchait-il donc ? C’est ce que nous auronsl’occasion d’apprendre bientôt. Pour l’instant, il nous suffit dedire ceci.
Dans cette nouvelle et certainement dernière lutte qu’ilentreprenait contre Fausta, l’unique terreur (le mot ne nous paraîtpas trop fort) de Pardaillan était de voir son fils Jehan venir sejeter dans la mêlée.
Il savait très bien que son fils n’hésiterait pas un instant etviendrait se mettre à son côté.
Mais cette idée de voir le fils lutter contre sa mère dans unelutte qui pouvait et qui devait être mortelle pour l’un des deuxadversaires, cette idée lui était insupportable.
La chance voulait que Jehan de Pardaillan se trouvât dans sesterres, à Saugis près de sa femme, Bertille, malade. La crainte dePardaillan était de voir Jehan tomber sur lui à l’improviste.
Pour parer à cette catastrophe, Pardaillan avait envoyéEscargasse à Saugis.
Escargasse était chargé de rassurer son maître et ami et de luiannoncer que M. le chevalier partait pour un lointain voyagedans lequel ils allaient, lui et Gringaille, l’accompagner, attenduqu’il était question de la petite demoiselle Loïse que M. lechevalier avait bon espoir de retrouver.
Escargasse, stylé par Pardaillan, s’était si adroitementacquitté de sa mission que Jehan n’avait rien soupçonné et étaitresté près de sa femme. Il était revenu le lendemain matin rendrecompte à M. le chevalier.
Maintenant, Pardaillan était tranquille : il était bien sûrque Jehan ne viendrait pas à Paris puisqu’il savait que son pèren’y était plus.
Après avoir rendu compte et reçu des compliments mérités,Escargasse avait déposé sur la table un sac ventru, qui avait renduun son argentin fort agréable, en disant :
– De la part de M. le marquis pour les frais de routede M. le chevalier. Et quand ces cinq cents pistoles serontmangées, il n’y aura qu’à faire signe pour en faire venird’autres.
Et avec orgueil :
– Ah ! vaï, nous sommes riches. Dieu merci !
Avec un sourire de satisfaction, Pardaillan avait raflé le sac,l’avait soupesé un instant et était allé incontinent l’enfermer aufond d’un coffre en murmurant :
– Voici un argent qui arrive fort à propos. Diantre soit demoi, je n’avais pas pensé à cette question d’argent qui a bien sonimportance, pourtant !… Heureusement que Jehan, qui me connaîtbien, y a pensé, lui.
Mais aussitôt après avoir enfoui le sac, il le tira de sacachette, en sortit un nombre assez respectable de pièces qu’ilenferma dans une bourse, et le remit ensuite à sa place. La boursepleine à la main, il revint s’asseoir en face d’Escargasse. Et desa voix brève :
– Prends ceci et écoute-moi, dit-il en lui tendant labourse. Escargasse obéit : il prit la bourse et écoutaPardaillan qui parla assez longtemps. Ensuite de quoi Escargasse seremit en selle et partit. Il sortit de Paris et, sans trop sepresser, en homme qui voyage pour son plaisir, il se lança sur laroute d’Orléans.
Nous ne savons pas au juste où se rendait ainsi Escargasse surl’ordre de Pardaillan. Mais nous savons que la route d’Orléansétait également la route du Midi… de l’Espagne. Or, Escargasse, ensa qualité de Méridional, n’était pas plus embarrassé de se fairecomprendre en espagnol ou en italien, qu’en provençal, en gascon ouen français.
Pour ce qui est de Gringaille, qui était Parisien, lui, pendantqu’Escargasse se rendait à Saugis, il s’était rendu rueSaint-Nicaise, où se trouvait l’hôtel de Sorrientès… la demeure deFausta. Tous les matins, il se rendait là, et tous les soirs ilvenait rendre compte à M. le chevalier de ce qu’il avait vu etentendu. Il s’y rendait sous des déguisements variés et il savaitsi bien se rendre méconnaissable que Valvert l’avait rencontréplusieurs fois et ne l’avait pas reconnu.
Ainsi, comme on le voit, Pardaillan ne demeurait pas inactif, etil est probable qu’il préparait un de ces coups que Faustasentirait quand il s’abattrait sur elle. On remarquera qu’iln’employait pas Valvert. C’est que le concours du jeune homme nelui était pas indispensable pour l’instant. Et puis, il le savaitamoureux, et Pardaillan, qui avait toutes les délicatesses ettoutes les indulgences, se faisait un scrupule de le distraire deses amours durant les quelques instants de répit que leurs ennemisleur laissaient.
Car Pardaillan savait très bien que cette tranquillité quidurait depuis trois jours ne pouvait plus durer longtempsmaintenant. Et c’est ce qu’il disait à Odet de Valvert quis’étonnait de cette inaction prolongée de Fausta et de Concini.
– Tenez pour certain, lui disait-il, qu’ils ne nousoublient pas et ne s’endorment pas. Ils machinent leur petiteaffaire et quand ils seront prêts, bientôt, je pense, ilsfrapperont. À nous d’être prêts à parer le coup quand il nous seraporté.
– On tâchera de parer, avait répondu Valvert de son petitair tranquille qui ne trompait pas Pardaillan, lequel leconnaissait à merveille, puisque c’était lui qui l’avait formé.
Nous devons dire que Pardaillan ne se trompait pas. Fausta etConcini ne demeuraient pas plus inactifs que lui. Fausta avait mêmeeu cette idée de s’allier momentanément avec Concini contrePardaillan. Et elle était allée voir le favori.
Elle n’avait pas eu trop de peine à le décider, Concini étantpresque plus enragé contre Pardaillan que contre Valvert. Et cen’est pas peu dire. De cette entente tout à fait provisoire – il nepouvait en être autrement, puisque chacune des deux parties gardaitson arrière-pensée qu’elle s’était efforcée de dissimuler à l’autre–, de cette entente, il était résulté que Fausta, Léonora (quiavait assisté à l’entretien) et Concini paraissaient maintenant lesmeilleurs amis du monde.
Il en était résulté aussi que Concini et Léonora avaientaussitôt conduit Fausta au Louvre et lui avaient fait obtenirséance tenante une audience particulière de la reine régente,audience à laquelle ils avaient assisté, comme de juste.
Marie de Médicis, comme Léonora, avait une grande admiration,qui n’allait pas sans un vague sentiment de crainte, pour sacompatriote, la princesse Fausta. Elle l’avait très bienaccueillie. D’autant mieux accueillie que, laissée dans l’ignorancedes dessous secrets de cette alliance, elle croyait que Faustavenait lui rendre un service appréciable et purementdésintéressé.
Fausta tenait à plaire. Elle se mit en frais. Elle déployatoutes les ressources de sa puissance de séduction qui étaitirrésistible quand elle le voulait bien. Et elle fit la conquête decette femme superficielle et – disons-le – d’esprit plutôt borné,qu’était Marie de Médicis. Elle la subjugua d’autant mieux queLéonora et Concini qui avaient besoin d’elle, qui se croyaientassez forts pour l’évincer quand elle les aurait servis, Léonora etConcini la laissèrent faire, l’appuyèrent même de leur mieux.
Il en résulta ce que Fausta avait voulu : ce fut elle quiprit la direction de cette espèce de conseil secret qu’ils tenaientà eux quatre, et ce fut elle qui dicta les mesures qu’il luiconvenait de voir prendre. Et elle le fit avec tant d’habileté etde délicatesse que Léonora – qui était la seule qui fût de force àlui tenir tête –, Léonora elle-même fut dupe. Elle put croire queces mesures avaient été prises par eux, alors qu’elles leur avaientété suggérées par Fausta.
En sorte que lorsqu’ils se séparèrent, ils étaient tous lesquatre enchantés les uns des autres et, ce qui n’était pas pourdéplaire à Fausta, bien au contraire, Marie de Médicis ne voyaitplus que par les yeux de la duchesse de Sorrientès. Car,officiellement, Fausta n’avait pas d’autre nom.
Donc, pour revenir à notre point de départ, trois jourss’étaient écoulés pendant lesquels ni Fausta, ni Concini n’avaientdonné signe de vie. Le quatrième jour, en rentrant d’une de cesmystérieuses courses qu’il faisait dans Paris, Pardaillan trouvachez lui un billet qu’il ouvrit en toute hâte, ayant reconnul’écriture de Valvert.
Le billet disait ceci :
« Je vous attends chez moi. Venez, monsieur, de touteurgence. »
Pardaillan avait au côté sa bonne rapière. Il glissa un solidepoignard dans son pourpoint, prit, à tout hasard, une bourseconvenablement garnie, et partit aussitôt pour la rue de laCossonnerie.
Cette rue de la Cossonnerie que, nous croyons l’avoir dit, lesvieux plans de Paris désignent sous le nom de la Cochonnerie, commepresque toutes les rues qui avoisinaient les Halles, tirait son nomdu genre de commerce qui y dominait.
La rue de la Cossonnerie était, en majeure partie, habitée pardes cossonniers qui y tenaient leur marché. Qu’était-ce qu’un« cossonnier » ? Un marchand de volailles.
Au moment où Pardaillan y arriva, il faut croire que ce marchédes « cossonniers » battait son plein, car la foule desacheteurs y était considérable. Si Pardaillan avait été moinspréoccupé par le billet laconique et quelque peu inquiétant deValvert, il n’aurait pas manqué d’être frappé des allures loucheset des mines patibulaires de nombre de ces amateurs de volaille quiencombraient la rue. Cela n’eût pas manqué de lui donner àréfléchir.
Et nul doute qu’il n’eût fait demi-tour, séance tenante, quitteà envoyer un garçon de son auberge s’informer au logis deValvert.
Mais Pardaillan était préoccupé, il ne fit pas attention à cemarché qu’il connaissait trop bien puisqu’il habitait à deux pas delà. Il s’engouffra dans l’allée et grimpa lestement les étages. Laclé était sur la porte du logement de Valvert. Cela n’était paspour le surprendre puisqu’il était mandé « de touteurgence ».
Il tourna la clé et se précipita à l’intérieur.
Valvert se trouvait là. Il était seul. Il se promenait avecagitation, allant de la porte à la lucarne. Dès qu’il aperçut lechevalier, il s’écria :
– Enfin, monsieur, vous voilà ! Depuis deux heures jeme ronge les sangs d’impatience et d’inquiétude à vousattendre !
– Que se passe-t-il donc ? demanda Pardaillan.
– Comment-ce qui se passe ! s’éberlua Valvert, mais,monsieur, j’attends que vous me le disiez !…
Pardaillan le fixa de son œil étincelant.
Il vit qu’il avait l’air de tomber de la lune. Il fronça lesourcil, et de cet air froid qu’il prenait quand il sentait que labataille était imminente :
– Voilà qui est particulier ! fit-il. Vous me mandez,j’accours en toute hâte, je vous demande ce qu’il y a et vous meretournez la question !
– Je ne vous ai pas mandé, monsieur, protesta Valvert deplus en plus ébahi. C’est vous, au contraire, qui m’avez ordonné devous attendre ici et de n’en plus bouger que vous ne soyez venu mevoir.
Si Valvert semblait aller d’ébahissement en stupéfaction,Pardaillan, par contre, avait déjà retrouvé ce sang-froid spécialqui ne l’abandonnait jamais dans l’action. Il commençait àentrevoir la vérité, lui. Il comprît d’instinct que ce n’était pasle moment de s’attarder. Très calme, très maître de lui, ilinterrogea :
– Répondez-moi brièvement. Et répondez sans questionnervous-même : Où, quand, comment vous ai-je ordonné dem’attendre chez vous et de n’en pas bouger que je ne sois venu vousvoir ?
– Ici. Il y a deux heures environ. Par un billet que j’aitrouvé sur ma table, répondit laconiquement Valvert.
– Montez-moi ce billet.
– Le voici.
Et Valvert alla chercher sur le meuble où il l’avait déposé lebillet qu’il tendit à Pardaillan. Celui-ci le prit et le parcourutdes yeux.
– C’est si bien mon écriture, dit-il, que je m’y seraislaissé prendre moi-même. Mais écoutez bien ceci, Odet : je nesuis pas venu ici en votre absence, comme le dit ce billet. Cebillet, ce n’est pas moi qui l’ai écrit. Pas plus que vous n’avezécrit, vous, cet autre billet que j’ai reçu, moi.
En disant ces mots, Pardaillan sortait de sa poche le billetqu’on lui avait remis au Grand Passe-Partout et le tendità Valvert. Et, comme Pardaillan, le jeune homme s’écria :
– C’est tout à fait mon écriture.
– Parbleu ! puisque je n’ai pas eu l’ombre d’unsoupçon.
– Mais je ne vous ai pas écrit, monsieur ! Qu’est-ceque cela signifie ?
– Cela signifie, expliqua froidement Pardaillan, qu’onvoulait nous voir réunis tous les deux ici ! Cela signifiequ’il y a de la Fausta là-dessous !
Et assujettissant la rapière d’un geste vif, de sa voix debataille :
– Déguerpissons, Odet. Le plafond va s’écrouler sur nostêtes, le plancher va s’effondrer et nous engloutir, la maison vasauter ou flamber, que sais-je !… Déguerpissons au plus vite,et fasse le ciel qu’il ne soit pas trop tard déjà !…
Ils se ruèrent dans l’escalier qu’ils dégringolèrent en trombe.Valvert, dès l’instant où il s’était trouvé lancé dans l’action,avait instantanément retrouvé ce sang-froid qui le faisait toutpareil à Pardaillan… Pardaillan à vingt ans. Ils descendirent doncen tempête. Mais comme ils avaient leur sang-froid tous les deux,ils mesuraient leurs bonds de manière à faire le moins de bruitpossible. Malgré tout, cela n’allait pas aussi silencieusementqu’ils l’eussent voulu. Quelqu’un, au-dessous d’eux, les avaitentendus. Une voix essoufflée cria, hurla plutôt :
– Ne sortez pas, par le tonnerre de Dieu !
Ils s’arrêtèrent net.
– C’est toi, Landry ? cria Valvert en se penchant surla rampe.
– Oui, monsieur, répondit Landry Coquenard, car c’étaitbien lui. Et il ajouta :
– Remontez, monsieur, remontez. Il est trop tard.Pardaillan avait étudié Landry Coquenard de son coup d’œil sûr. Etil faut croire que cette étude n’avait pas été à son désavantage,car il n’eut pas une seconde d’hésitation :
– Remontons, dit-il.
– Et faites vite, ventre de Dieu ! recommanda Landry,comme s’il avait entendu.
Ils remontèrent les marches quatre à quatre et, cette fois sansse soucier de faire du bruit. Ils arrivèrent sur le palier. LandryCoquenard les rejoignit. Ils rentrèrent dans le logement.
Mais Pardaillan, qui pensait à tout, avant d’entrer, sortit laclef de la serrure, la mit à l’intérieur et ferma la porte à doubletour. Après quoi il étudia la porte. Un coup d’œil lui suffit.
– Elle ne supportera pas quatre coups, se dit-il enétouffant un soupir de regret.
Il ne s’en occupa plus. Il écouta ce que disait Landry Coquenardrépondant à une question de Valvert.
– Monsieur, jusqu’à la rue du Marché-aux-Poirées[8] , la rue est barrée par les archerscommandés par le grand prévôt en personne, M. Louis Séguier.La rue Saint-Denis est barrée par d’autres archers commandés parles deux lieutenants du prévôt, MM. Ferraud et Lefour. Ilssont bien une cinquantaine de chaque côté. Essayer de passer seraitpure folie. Nous n’avons pas d’autre ressource que de fuir par lafenêtre, quitte à nous rompre les os si nous trébuchons où si nousavons le vertige.
– Voyons cette fenêtre, dit Pardaillan.
Il alla à la lucarne, qui était ouverte. Odet et Landry lesuivirent. Tous les trois regardèrent en évitant de se montrer. EtPardaillan fit entendre un long sifflement d’admiration.
– Concini… et Rospignac !… devant la porte de lamaison !… indiqua Valvert.
– Roquetaille et Longval, et toute la meute des ordinaires,désigna Landry Coquenard dont la rancune féroce ne désarmaitpas.
– Le comte d’Albaran, qui représente ici Fausta, dit à sontour Pardaillan avec un rire silencieux. C’était vrai, parmalheur.