Homo homini lupus
(HOBBES)
« Ennemis comme le couteau et la chair. »
(locution arabe)
Vers les trois heures du soir un cavalier revêtu du costume mexicain, suivait au galop les bords d’une rivière perdue, affluent du Rio Gila, dont les capricieux méandres lui faisaient faite des détours sans nombre.
Cet homme, tout en ayant constamment la main sur ses armes et l’œil au guet afin d’être prêt à tout événement,excitait son cheval du geste et de la voix, comme s’il eût eu hâte d’atteindre le but de son voyage.
Le vent soufflait avec violence, la chaleur était lourde, les cigales poussaient, sous les brins d’herbe qui les abritaient, leurs cris discordants ; les oiseaux décrivaient lentement de longs cercles au plus haut des airs, en jetant par intervalle des notes aiguës ; des nuages couleur de cuivre passaient incessamment sur le soleil dont les rayons blafards étaient sans force, enfin, tout présageait un orage terrible.
Le voyageur ne semblait rien voir ;courbé sur le cou de sa monture, les yeux ardemment fixés devant lui, il augmentait la rapidité de sa course sans tenir compte des larges gouttes de pluie qui tombaient déjà, et des sourds roulements d’un tonnerre lointain qui commençaient à se faireentendre.
Cependant cet homme aurait pu facilement, s’ill’avait voulu, s’abriter sous l’ombrage touffu des arbrescentenaires d’une forêt vierge qu’il côtoyait depuis plus d’uneheure, et laisser passer le plus fort de l’ouragan ; mais ungrand intérêt le poussait sans doute en avant, car, tout enaccélérant sa marche, il ne songeait même pas à ramener sur sesépaules les plis de son zarapé afin de se garantir de la pluie, etse contentait, à chaque bouffée de vent qui passait en sifflantau-dessus de lui, de porter sa main à son chapeau pour l’enfoncersur sa tête, tout en répétant d’une voix saccadée à soncheval :
– En avant ! en avant !
Cependant, la rivière dont le voyageur suivaitles bords se rétrécissait de plus en plus ; à un certainendroit, les rives étaient obstruées par un fouillis d’arbres, dehalliers et de lianes entrelacées qui en cachaient complètementl’accès.
Arrivé à ce point, le voyageur s’arrêta.
Il mit pied à terre, inspecta avec soin lesenvirons, prit son cheval par la bride et le conduisit dans unbuisson touffu au milieu duquel il le cacha, en ayant soin, aprèslui avoir ôté le bossal afin qu’il pût paître à sa guise,de l’attacher avec le laço au tronc d’un gros arbre.
– Reste ici, Negro, lui dit-il, en leflattant légèrement de la main, ne hennis pas, l’ennemi est proche,bientôt je serai de retour.
L’intelligent animal semblait comprendre lesparoles que lui adressait son maître, il allongeait vers lui satête fine qu’il frottait contre sa poitrine.
– Bien, bien, Negro, à bientôt.
L’inconnu prit alors aux arçons deux pistoletsqu’il passa à sa ceinture, jeta sa carabine sur son épaule ets’éloigna à grands pas dans la direction de la rivière.
Il s’enfonça sans hésiter, dans les buissonsqui bordaient la rivière, écartant avec soin les branches qui, àchaque pas, lui barraient le passage.
Arrivé sur le bord de l’eau, il s’arrêta uninstant, pencha le corps en avant, sembla écouter, puis se redressaen murmurant.
– Personne, allons.
Alors il s’engagea sur un fourré de lianesentrelacées qui s’étendaient d’une rive à l’autre et formaient unpont naturel sur la rivière.
Ce pont si léger en apparence, était solide,et malgré le mouvement de va-et-vient continuel que lui imprimaitla marche du voyageur, celui-ci le franchit en quelquessecondes.
À peine avait-il atteint l’autre bord, qu’unejeune fille sortit d’un bouquet d’arbres qui la cachait.
– Enfin, dit-elle en accourant vers lui,oh ! j’avais peur que vous ne vinssiez pas, don Pablo.
– Ellen ! répondit le jeune homme enmettant son âme dans ses yeux, la mort seule pouvait m’arrêter.
Ce voyageur était don Pablo de Zarate, lajeune fille, Ellen, la fille du Cèdre-Rouge [1].
– Venez, fit-elle.
Le Mexicain la suivit.
Ils marchèrent ainsi pendant quelques instantssans échanger une parole.
Lorsqu’ils eurent dépassé les halliers quibordaient la rivière, ils virent, à peu de distance devant eux, unmisérable jacal qui s’élevait solitaire et triste adossé à unrocher.
– Voilà ma demeure, dit la jeune filleavec un sourire mélancolique.
Don Pablo soupira, mais ne répondit pas.
Ils continuèrent à marcher dans la directiondu jacal, qu’ils atteignirent bientôt.
– Asseyez-vous, don Pablo, reprit lajeune fille en présentant à son compagnon un escabeau sur lequelcelui-ci se laissa tomber, je suis seule, mon père et mes deuxfrères sont partis ce matin au lever du soleil.
– Vous n’avez pas peur, répondit donPablo, de rester ainsi dans ce désert exposée à des dangers sansnombre, si loin de tout recourt ?
– Que puis-je y faire ? Cette vien’a-t-elle pas toujours été la mienne ?
– Votre père s’éloigne-t-il souventainsi ?
– Depuis quelques jours seulement ;je ne sais ce qu’il redoute, mais lui et mes frères semblenttristes, préoccupés ; ils font de longues courses, etlorsqu’ils reviennent harassés de fatigue, les paroles qu’ilsm’adressent sont rudes et brèves.
– Pauvre enfant ! dit don Pablo, lacause de ces longues courses, je puis vous la dire.
– Croyez-vous donc que je ne l’aie pasdevinée ? reprit-elle ; non, non, l’horizon est tropsombre autour de nous pour que je ne sente pas l’orage qui grondeet va bientôt nous assaillir ; mais, reprit-elle avec effort,parlons de nous, les moments sont précieux ; qu’avez-vousfait ?
– Rien, répondit le jeune homme avecaccablement ; toutes mes recherches ont été vaines.
– C’est étrange, murmura Ellen, cependantce coffret ne peut être perdu.
– J’en suis convaincu comme vous ;mais entre les mains de qui est-il tombé ? voilà ce que je nesaurais dire.
La jeune fille réfléchissait.
– Quand vous êtes-vous aperçue de sadisparition ? reprit don Pablo au bout d’un instant.
– Quelques minutes à peine après la mortde Harry, effrayée par le bruit du combat et le fracas épouvantabledu tremblement de terre, j’étais à demi folle ; cependant, jeme rappelle une circonstance qui pourra sans doute nous mettre surla voie.
– Parlez, Ellen, parlez ! et quoiqu’il faille faire, je le ferai.
La jeune fille le regarda un instant avec uneexpression indéfinissable ; elle se pencha vers lui, appuya lamain sur son bras, et lui dit d’une voix douce comme un chantd’oiseau :
– Don Pablo, une explication franche etloyale est indispensable entre nous !
– Je ne vous comprends pas, Ellen,balbutia le jeune homme en baissant les yeux.
– Si, reprit-elle en souriant avecmélancolie, si, vous me comprenez, don Pablo ; mais peuimporte, puisque vous feignez d’ignorer ce que je veux vous dire,je m’expliquerai de façon à ce qu’un malentendu ne soit pluspossible entre nous.
– Parlez, Ellen, bien que je ne soupçonnepas votre intention, j’ai cependant le pressentiment d’unmalheur.
– Oui, reprit-elle, vous avez raison, unmalheur se cache effectivement sous ce que j’ai à vous dire, sivous ne consentez pas à m’accorder la grâce que j’implore devous.
Don Pablo se leva.
– Pourquoi feindre plus longtemps ?puisque je ne puis obtenir que vous renonciez à votre projet,Ellen, cette explication que vous me demandez est inutile.Croyez-vous donc, continua-t-il, en marchant avec agitation dans lejacal, que je n’aie pas mille fois déjà envisagé sous toutes sesfaces la position étrange dans laquelle nous nous trouvons ?la fatalité nous a poussés l’un vers l’autre par un de ces hasardsqu’aucune sagesse humaine ne peut prévoir. Je vous aime, Ellen, jevous aime de toutes les forces de mon âme, vous, la fille del’ennemi de ma famille, de l’homme dont les mains sont rougesencore du sang de ma sœur, qu’il a versé en l’assassinantfroidement, de la façon la plus infâme ! Je sais cela, jetremble en songeant à mon amour qui, aux yeux prévenus du monde,peut sembler monstrueux ! Tout ce que vous me diriez, je me lesuis maintes fois dit à moi-même ; mais une force irrésistiblem’entraîne sur cette pente fatale. Volonté, raison, résolution,tout se brise devant l’espoir de vous apercevoir une minute,d’échanger avec vous quelques paroles ! Je vous aime, Ellen, àbraver pour vous, parents, amis, famille, l’univers entierenfin ! le jour où, cet amour éclatant comme un coup de foudreaux yeux de tous, on voudra me contraindre à y renoncer.
Le jeune homme prononça ces paroles, l’œilétincelant, la voix brève et saccadée, en homme dont la résolutionest immuable.
Ellen baissa la tête, deux larmes coulèrentlentement le long de ses joues pâlies.
– Vous pleurez ! s’écria-t-il, monDieu ! me serais-je trompé, ne m’aimeriez vous pas ?
– Si je vous aime, don Pablo !répondit-elle d’une voix profonde, oui, je vous aime plus quemoi-même ; mais, hélas ! cet amour causera notre perte,une barrière infranchissable nous sépare.
– Peut-être ! s’écria-t-il avecélan ; non, Ellen, vous vous trompez, vous n’êtes pas, vous nepouvez pas être la fille du Cèdre-Rouge. Oh ! ce coffret, cecoffret maudit, je donnerais la moitié du temps que Dieum’accordera encore à vivre pour le retrouver. C’est dans cecoffret, j’en suis certain, que se trouvent les preuves que jecherche.
– Pourquoi nous bercer d’un fol espoir,don Pablo ? Moi-même j’ai cru trop légèrement à des parolessans suite prononcées par le squatter et sa femme ; messouvenirs d’enfance m’ont trompée, hélas ! cela n’est que tropcertain ; j’en suis convaincue maintenant ; tout me leprouve : je suis bien réellement la fille de cet homme.
Don Pablo frappa du pied avec colère.
– Allons donc ! s’écria-t-il, celaest impossible, le vautour ne fait pas son nid avec la colombe, lesdémons ne peuvent enfanter avec des anges ! Non ! cescélérat n’est pas votre père !… Écoutez, Ellen ; je n’aiaucune preuve de ce que j’avance ; tout semble au contraire,me prouver que j’ai tort ; les apparences sont entièrementcontre moi ; eh bien ! tout fou que cela paraisse, jesuis sûr que j’ai raison, et que mon cœur ne me trompe paslorsqu’il me dit que cet homme vous est étranger.
Ellen soupira.
Don Pablo reprit.
– Voyons, Ellen, voici l’heure à laquelleje dois vous quitter. Rester plus longtemps auprès de vous,compromettrait votre sûreté ; donnez-moi donc lesrenseignements que j’attends.
– À quoi bon ? murmura-t-elle avecdécouragement ; le coffret est perdu.
– Je ne suis pas de votre avis ; jecrois, au contraire, qu’il est tombé entre les mains d’un homme quia l’intention de s’en servir, dans quel but, je l’ignore ;mais je le saurai, soyez tranquille.
– Puisque vous l’exigez, écoutez-moidonc, don Pablo, bien que ce que j’ai à vous dire soit bienvague.
– Une lueur, quelque faible qu’elle soit,suffira pour me guider et peut-être me faire découvrir ce que jecherche.
– Dieu le veuille ! soupira-t-elle.Voici tout ce que je puis vous apprendre, et encore il me seraitimpossible d’assurer que je ne me suis pas trompée ; car, ence moment, la frayeur troublait tellement mes sens, que je ne puisrépondre d’avoir vu positivement ce que j’ai cru voir.
– Mais enfin…, dit le jeune homme avecimpatience.
– Lorsque Harry fut tombé, frappé d’uneballe, pendant qu’il se tordait dans les dernières convulsions del’agonie, deux hommes étaient près de lui, l’un déjà blessé, AndrèsGarote le ranchero, l’autre qui se pencha vivement sur son corps etsembla chercher dans ses vêtements.
– Celui-là, qui était-ce ?
– Fray Ambrosio ! Je crois même mesouvenir qu’il s’éloigna du pauvre chasseur avec un mouvement dejoie mal contenue et en cachant dans sa poitrine quelque chose queje ne pus distinguer.
– Nul doute, c’est lui qui s’est emparédu coffret.
– C’est probable, mais je ne sauraisl’affirmer, j’étais, je vous le répète, mon ami, dans un état quime mettait dans l’impossibilité de rien apercevoir clairement.
– Mais, dit don Pablo qui suivait sonidée, qu’est devenu Fray Ambrosio ?
– Je ne le sais ; après letremblement de terre, mon père et ses compagnons s’élancèrent dansdes directions différentes, chacun cherchant son salut dans lafuite. Mon père, plus que tout autre, avait intérêt à faire perdreses traces. Le moine nous quitta presque immédiatement ;depuis, je ne l’ai plus revu.
– Le Cèdre-Rouge n’en a pas parlé devantvous ?
– Jamais.
– C’est étrange ! N’importe, je vousjure, Ellen, que je le retrouverai, moi, dussé-je le poursuivrejusqu’en enfer ! C’est lui, c’est ce misérable qui s’estemparé du coffret.
– Don Pablo, dit la jeune fille en selevant, le soleil se couche, mon père et mes frères ne vont pastarder à rentrer ; il faut nous séparer.
– Vous avez raison, Ellen, je vousquitte.
– Adieu, don Pablo, l’orage éclate, quisait si vous arriverez sain et sauf au campement de vosamis ?
– Je l’espère, Ellen ; mais si vousme dites adieu, moi je vous réponds à revoir ; croyez-moi,chère enfant, ayez confiance en Dieu, lui seul sait lire dans lescœurs : s’il a permis que nous nous aimions, c’est que cetamour doit faire notre bonheur.
En ce moment un éclair traversa les nuages etle tonnerre éclata avec fracas.
– Voilà l’ouragan ! s’écria la jeunefille ; partez ! partez ! au nom du ciel !
– Au revoir, ma bien-aimée, au revoir,dit le jeune homme en se précipitant hors du jacal ; ayezconfiance en Dieu et en moi.
– Mon Dieu ! s’écria Ellen entombant à genoux sur le sol, faites que mes pressentiments nem’aient pas trompée, car je mourrais de désespoir !
Après le départ de don Pablo, la jeune filledemeura longtemps pensive, ne prêtant aucune attention aux bruitslugubres de l’orage qui faisait fureur, et aux rauques sifflementsdu vent dont chaque rafale ébranlait le misérable jacal et menaçaitde l’enlever.
Ellen réfléchissait à sa conversation avec leMexicain ; l’avenir lui apparaissait triste, sombre et chargéde douleurs.
Malgré tout ce que lui avait dit le jeunehomme, l’espoir n’avait pas pénétré dans son cœur, elle se sentaitentraînée malgré elle sur la pente d’un précipice où elle prévoyaitqu’il lui faudrait rouler ; tout lui disait qu’une catastropheétait imminente et que bientôt la main de Dieu s’appesantiraitterrible et implacable sur l’homme dont les crimes avaient lassé sajustice.
Vers le milieu de la nuit, un bruit de pas dechevaux se fit entendre, se rapprocha peu à peu, et plusieurspersonnes s’arrêtèrent devant le jacal.
Ellen alluma une torche de bois-chandelle etouvrit la porte.
Trois hommes entrèrent.
C’étaient le Cèdre-Rouge et ses deux filsNathan et Sutter.
Depuis un mois environ, un changementinexplicable s’était opéré dans la façon d’agir et de parler dusquatter.
Cet homme brutal, dont les lèvres mincesétaient constamment crispées par un rire ironique, qui n’avait dansla bouche que des paroles railleuses et cruelles, qui ne rêvait quemeurtre et pillage et auquel le remords était inconnu, cet hommeétait depuis quelque temps devenu triste, morose ; uneinquiétude secrète semblait le dévorer ; parfois lorsqu’il nese croyait pas observé, il jetait sur la jeune fille de longsregards d’une expression inexplicable, et poussait de profondssoupirs en hochant mélancoliquement la tête.
Ellen s’était aperçue de ce changement,qu’elle ne savait à quoi attribuer, et qui augmentait encore sesinquiétudes ; car, pour qu’une nature aussi énergique et aussifortement trempée que celle du Cèdre-Rouge fut aussi gravementaltérée, il fallait des raisons bien sérieuses.
Mais quelles étaient ces raisons ? voilàce que cherchait vainement Ellen, sans que rien vînt jeter uneétincelle lumineuse dans son esprit et donner un corps à sessoupçons.
Le squatter, autant que son éducation sauvagele lui permettait, avait toujours été comparativement bon pourelle, la traitant avec une espèce d’affection bourrue, etadoucissant autant que cela lui était possible le timbre rude de savoix lorsqu’il lui adressait la parole.
Mais depuis le changement qui s’était opéré enlui, cette affection s’était changée en une véritabletendresse.
Il veillait avec sollicitude sur la jeunefille, cherchant continuellement à l’entourer de ce confortable etde ces mille riens qui plaisent tant aux femmes, qu’il est presqueimpossible de se procurer au désert, et dont pour cela le prix estdouble pour elles.
Heureux lorsqu’il voyait un léger sourire sejouer sur les lèvres de la pauvre enfant, dont il devinait lessouffrances sans en connaître les causes secrètes, il l’examinaitavec inquiétude lorsque son teint pâle et ses yeux rougis luidénonçaient des insomnies et des larmes versées pendant sonabsence.
Cet homme, chez lequel tout sentiment tendreparaissait être mort, avait senti tout à coup battre son cœur sousla vibration d’une fibre secrète dont il avait toujours ignorél’existence, il s’était malgré lui trouvé rattaché à l’humanité parla plus sainte des passions, l’amour paternel !
C’était quelque chose de grand et de terribleà la fois que l’affection de cet homme de sang pour cette frêle etdélicate jeune fille.
Il y avait de la bête fauve jusque dans lescaresses qu’il lui prodiguait : un composé étrange de latendresse de la mère et de la jalousie du tigre.
Le Cèdre-Rouge ne vivait plus que pour safille et par sa fille. Avec l’affection lui était venue la pudeur,c’est-à-dire que, tout en continuant sa vie de brigandage, ilfeignait devant Ellen d’y avoir complètement renoncé, pour adopterl’existence des coureurs de bois et des chasseurs.
La jeune fille n’était qu’à moitié dupe de cemensonge.
Mais que lui importait ?
Complètement absorbée par son amour, tout cequi était en dehors lui devenait indiffèrent.
Le squatter et ses fils étaient tristes, ilsparaissaient préoccupés en entrant dans le jacal.
Ils s’assirent sans prononcer une parole.
Ellen se hâta de placer sur la table lesaliments que, pendant leur absence, elle avait préparés poureux.
– Le souper est servi, dit-elle.
Les trois hommes s’approchèrentsilencieusement de la table.
– Ne mangerez-vous pas avec nous, enfant,demanda le Cèdre-Rouge.
– Je n’ai pas faim, répondit-elle.
Le squatter et les deux jeunes genscommencèrent à manger.
– Hum ! fit Nathan, Ellen estdifficile, elle préfère la cuisine mexicaine à la nôtre.
Ellen rougit sans répondre.
Le Cèdre-Rouge frappa du poing sur la tableavec colère.
– Taisez-vous, s’écria-t-il, que vousimporte que votre sœur mange ou ne mange pas, elle est libre defaire ce qui lui plait ici, je suppose.
– Je ne dis pas le contraire, grognaNathan, seulement elle semble affecter de ne jamais partager nosrepas.
– Vous êtes un fils de louve ! Jevous répète que votre sœur est maîtresse ici et que nul n’a ledroit de lui adresser d’observations.
Nathan baissa la tête avec mauvaise humeur etse mit à manger.
– Venez ici, enfant, reprit leCèdre-Rouge en donnant à sa voix rauque toute la douceur dont elleétait susceptible. Venez ici que je vous donne une bagatelle quej’ai apportée pour vous.
La jeune fille s’approcha.
Le Cèdre-Rouge sortit de sa poitrine unemontre d’or attachée à une longue chaîne.
– Tenez, lui dit-il en la lui mettant aucou, je sais que depuis longtemps vous désirez une montre, en voiciune que j’ai achetée à des voyageurs que nous avons rencontrés dansla prairie.
En prononçant ces paroles, malgré lui, lesquatter se sentir rougir, car il mentait ; la montre avaitété volée sur le corps d’une femme tuée par lui à l’attaque d’unecaravane.
Ellen aperçut cette rougeur.
Elle prit la montre et la rendit auCèdre-Rouge sans prononcer un mot.
– Que faites-vous, enfant, dit-il, étonnéde ce refus auquel il était loin de s’attendre, pourquoi neprenez-vous pas ce bijou que, je vous le répète, je me suis procuréexprès pour vous.
La jeune fille le regarda fixement, et d’unevoix ferme elle lui répondit :
– Parce qu’il y a du sang sur cettemontre, qu’elle est le produit d’un vol et peut-être d’unassassinat !
Le squatter pâlit ; par un gesteinstinctif il regarda la montre : effectivement une tache desang se faisait voir sur la boîte.
Nathan éclata d’un rire grossier etstrident.
– Bravo ! dit-il, bien vu ! lapetite a, ma foi, deviné du premier coup, byGod !
Le Cèdre-Rouge, qui avait baissé la tête aureproche de la jeune fille, se redressa comme si un serpent l’avaitpiqué.
– Oh ! je vous avais dit de voustaire ! s’écria-t-il avec fureur, et, saisissant l’escabeausur lequel il était assis, il le lança à la tête de son fils.
Celui-ci évita le coup et dégaina soncouteau.
Une lutte était imminente.
Sutter, appuyé contre les parois du jacal, lesbras croisés et la pipe à la bouche, se préparait avec un sourireironique à demeurer spectateur du combat.
Ellen se jeta résolument entre le squatter etson fils.
– Arrêtez ! s’écria-t-elle, arrêtez,au nom du ciel ! Eh quoi, Nathan, vous osez menacer votrepère ! et vous, vous ne craignez pas de frapper votre filspremier-né ?
– Que le diable torde le cou à monpère ! répondit Nathan ; me prend-il donc pour unenfant ? ou bien croit-il que je sois d’humeur à supporter sesinjures ? Vrai dieu ! nous sommes des bandits, nousautres ; notre seul droit est la force, nous n’enreconnaissons pas d’autre ; que le père me fasse des excuses,et je verrai si je dois lui pardonner !
– Des excuses à vous, chien !s’écria le squatter ; et, bondissant comme un tigre, par unmouvement plus rapide que la pensée, il sauta sur le jeune homme,le saisit à la gorge et le renversa sous lui.
– Ah ! ah ! continua-t-il enlui appuyant le genou sur la poitrine, le vieux lion est bonencore ; ta vie est entre ses mains. Qu’en dis-tu ?joueras-tu encore avec moi ?
Nathan rugissait en se tordant comme unserpent pour échapper à l’étreinte qui le maîtrisait.
Enfin il reconnut son impuissance et s’avouavaincu.
– C’est bon, dit-il, vous êtes plus fortque moi, vous pouvez me tuer.
– Non, dit Ellen, cela ne sera pas ;levez-vous, père, laissez Nathan libre ; et vous, frère,donnez-moi votre couteau ; une lutte pareille doit-elleexister entre un père et son fils ?
Elle se baissa et ramassa l’arme que le jeunehomme avait laissé échapper. Le Cèdre-Rouge se redressa.
– Que cela te serve de leçon, dit-il, ett’apprenne à être plus prudent à l’avenir.
Le jeune homme, froissé et honteux de sachute, se rassit sans prononcer une parole.
Le squatter se tourna vers sa fille, et luioffrant une seconde fois le bijou :
– En voulez-vous ? luidemanda-t-il.
– Non, répondit-elle résolument.
– C’est bien.
Sans colère apparente, il laissa tomber lamontre, et, appuyant le talon dessus, il l’écrasa et la réduisit enpoussière.
Le reste du repas se passa sans incident.
Les trois hommes mangeaient avidement sanséchanger une parole, servis par Ellen.
Quand les pipes furent allumées, la jeunefille voulut se retirer dans le compartiment qui lui servait dechambre à coucher.
– Arrêtez, enfant ! lui dit leCèdre-Rouge ; j’ai à causer avec vous.
Ellen alla s’asseoir dans un coin du jacal etattendit.
Les trois hommes fumèrent assez longtemps sansparler.
Au dehors, l’orage continuait toujours.
Enfin les jeunes gens secouèrent la cendre deleurs pipes et se levèrent.
– Ainsi, dit Nathan, c’estconvenu !
– C’est convenu, répondit leCèdre-Rouge.
– À quelle heure viendront-ils nousprendre ? demanda Sutter.
– Une heure avant le lever du soleil.
– C’est bon.
Les deux frères s’étendirent sur le sol, seroulèrent dans leurs fourrures et ne tardèrent pas às’endormir.
Le Cèdre-Rouge demeura encore pendant quelquesinstants plongé dans ses réflexions. Ellen était toujoursimmobile.
Enfin il releva la tête.
– Approchez, enfant, lui dit-il.
Elle s’avança et se tint devant lui.
– Asseyez-vous auprès de moi.
– À quoi bon ? Parlez, mon père, jevous écoute, répondit-elle.
Le squatter était visiblement embarrassé, ilne savait comment entamer la conversation ; enfin, aprèsquelques secondes d’hésitation :
– Vous souffrez, Ellen, lui dit-il.
La jeune fille sourit tristement.
– N’est-ce que depuis aujourd’hui quevous vous en êtes aperçu, mon père ? répondit-elle.
– Non, ma fille ; votre tristesse adéjà depuis longtemps été remarquée par moi. Vous n’êtes pas faitepour la vie du désert.
– C’est vrai, répondit-elleseulement.
– Nous allons quitter la prairie, repritle Cèdre-Rouge.
Ellen tressaillit imperceptiblement.
– Bientôt ? demanda-t-elle.
– Aujourd’hui même ; dans quelquesheures nous nous mettrons en route.
La jeune fille le regarda.
– Ainsi, dit-elle, nous nousrapprocherons des frontières civilisées ?
– Oui, fit-il avec une certaineémotion.
Elle sourit tristement.
– Pourquoi me tromper, mon père ?dit-elle.
– Que voulez-vous dire ?s’écria-t-il. Je ne vous comprends pas.
– Vous me comprenez fort bien aucontraire, et mieux vaudrait m’expliquer franchement votre penséeque de chercher à me tromper dans un but que je ne puis deviner.Hélas ! continua-t-elle en soupirant, ne suis-je pas votrefille et ne dois-je pas subir les conséquences de la vie que vousvous êtes faite ?
Le squatter fronça les sourcils.
– Je crois que vos paroles renferment unblâme, répondit-il. La vie s’ouvre à peine pour vous, commentosez-vous juger les actions d’un homme ?
– Je ne juge rien, mon père. Comme vousme le dites, la vie s’ouvre à peine pour moi ; pourtant,quelque courte qu’ait été jusqu’à ce jour mon existence, elle n’aété qu’une longue souffrance.
– C’est vrai, pauvre enfant, ditdoucement le squatter ; pardonnez-moi, je voudrais tant vousvoir heureuse ! Hélas ! Dieu n’a pas béni mes efforts,tout ce que j’ai fait n’a été que pour vous.
– Ne dites pas cela, mon père,s’écria-t-elle vivement ; ne me faites pas ainsi moralementvotre complice, ne me rendez pas responsable de vos crimes quej’exècre, car vous me pousseriez à désirer la mort !
– Ellen ! Ellen ! vous avez malcompris ce que je vous ai dit ; je n’ai jamais eu l’intention…fit-il avec embarras.
– Brisons là, reprit-elle ; nousallons partir, n’est-ce pas, mon père ? Notre retraite estdécouverte, il nous faut fuir ; c’est cela que vous vouliezm’apprendre, n’est-ce pas ?
– Oui, fit-il, c’est cela, quoique je nedevine pas comment vous avez pu le savoir.
– Peu importe, mon père. Et de quel côténous dirigeons-nous ?
– Provisoirement nous nous enfonceronsdans la sierra de los Comanches.
– Afin que ceux qui nous poursuiventperdent notre piste ?
– Oui, pour cela et pour autre chose,ajouta-t-il à voix basse.
Mais, si bas qu’il eût parlé, Ellen l’avaitentendu.
– Pourquoi encore ?
– Peu vous importe, enfant ; ceci meregarde seul.
– Vous vous trompez, mon père, fit-elleavec une certaine résolution ; du moment où je suis votrecomplice, je dois tout savoir. Qui sait ? ajouta-t-elle avecun soutire triste, peut-être vous donnerai-je un bon conseil.
– Je m’en passerai.
– Un mot seulement.
– Dites.
– Vous avez de nombreux ennemis, monpère.
– Hélas ! oui, fit-il avecinsouciance.
– Quels sont ceux qui vous obligent àfuir aujourd’hui ?
– Le plus implacable de tous.
– Ah !
– Oui, don Miguel de Zarate.
– Celui dont vous avez lâchementassassiné la fille.
Le Cèdre-Rouge frappa du poing aveccolère.
– Ellen ! s’écria-t-il.
– Connaissez-vous un autre mot qui soitplus vrai que celui-là ? fit-elle froidement.
Le bandit baissa la tête.
– Ainsi, reprit-elle, vous allez fuir,fuir encore, fuir toujours !
– Que faire ? murmura-t-il.
Ellen se pencha vers lui, posa sa main blancheet délicate sur son bras, et le regardant fixement :
– Quels sont les hommes qui, dansquelques heures, doivent vous rejoindre ? dit-elle.
– Fray Ambrosio, Andrès Garote, nosanciens amis, enfin.
– C’est juste, murmura la jeune filleavec un geste de dégoût, le danger commun vous rassemble. Eh bien,mon père, vos amis et vous, vous êtes tous des lâches.
À cette violente insulte que sa fille luijetait froidement à la face, le squatter pâlit ; il se levavivement.
– Taisez-vous ! s’écria-t-il aveccolère.
– Le tigre, forcé dans sa tanière, seretourne contre les chasseurs, reprit la jeune fille sanss’émouvoir ; pourquoi ne suivez-vous pas sonexemple ?
Un sourire sinistre crispa les coins de labouche du squatter.
– J’ai mieux dans mon sac, dit-il avec unaccent impossible à rendre.
La jeune fille le regarda un instant.
– Prenez garde ! lui dit-elle enfind’une voix profonde, prenez garde ! la main de Dieu est survous, sa justice sera terrible.
Après avoir prononcé ces paroles, elles’éloigna à pas lents et entra dans le compartiment qui lui servaitde retraite.
Le bandit resta un instant accablé sous cetanathème ; mais bientôt il redressa la tête, haussadédaigneusement les épaules et alla s’étendre aux côtés de ses filsen murmurant d’une voix sourde et ironique :
– Dieu !… est-ce qu’ilexiste ?
Bientôt on n’entendit plus d’autre bruit dansle jacal que celui produit par la respiration des trois hommes quidormaient.
Ellen s’était remise en prières.
Au dehors, l’orage redoublait de fureur.
En quittant le jacal, don Pablo de Zarateavait traversé la rivière et retrouvé son cheval dans le fourré oùil avait eu le soin de l’attacher en arrivant.
Le pauvre animal, effrayé par les éclairs etles roulements sourds du tonnerre, avait poussé un hennissement deplaisir en revoyant son maître.
Sans perdre un instant, le jeune homme se miten selle et s’éloigna au galop.
La route qu’il avait à faire pour rejoindreses amis était longue ; la nuit, tombée pendant son entretienavec Ellen, épaississait les ténèbres autour de lui.
L’eau tombait à torrent, le vent sifflait avecviolence, le jeune homme craignait à chaque instant de s’égarer etne marchait qu’à tâtons dans l’immense solitude qui s’étendaitdevant lui et dont l’obscurité l’empêchait de sonder lesprofondeurs pour s’orienter.
Comme tous les hommes bien doués et habitués àla vie d’aventure, don Pablo de Zarate était taillé pour lalutte ; sa volonté croissait en raison des difficultés quisurgissaient devant lui, et, loin de le décourager, les obstaclesne faisaient que l’affermir dans sa résolution.
Dès qu’il s’était tracé un but, ill’atteignait quand même.
Son amour pour Ellen, né pour ainsi dire parun coup de foudre, comme naissent du reste la plupart des amoursvrais, où l’imprévu joue toujours le plus grand rôle, cet amour,disons-nous, auquel il n’était nullement préparé et qui était venule surprendre au moment où il y songeait le moins, avait pris, sansque don Pablo s’en doutât lui-même, des proportions gigantesquesque toutes les raisons qui devaient le rendre impossible n’avaientfait qu’accroître.
Bien qu’il portât au Cèdre-Rouge la haine laplus profonde, et que, l’occasion s’en présentant, il l’eût, sanshésiter, tué comme une bête fauve, son amour pour Ellen étaitdevenu un culte, une adoration qu’il ne résonnait même plus, mais,qu’il subissait avec cette ivresse, ce bonheur de la chosedéfendue.
Cette jeune fille, qui s’était conservée sipure et si chaste au milieu de cette famille de bandit, avait pourlui un attrait irrésistible.
Il l’avait dit dans sa conversation avec elle,il était intimement convaincu qu’elle ne pouvait pas être la filledu Cèdre-Rouge.
Pourquoi ?
Il lui aurait été impossible de l’expliquer,mais avec cette ténacité du parti pris que possèdent seul certainshommes, il cherchait sans relâche les preuves de cette convictionque rien n’appuyait, et qui plus est, il cherchait ces preuves avecla certitude de les trouver.
Depuis dix jours, par un hasard inexplicable,il avait découvert la retraite du Cèdre-Rouge, cette retraite queValentin, l’adroit chercheur de pistes, n’avait pu deviner ;don Pablo avait immédiatement profité de ce bonheur pour revoir lajeune fille qu’il croyait perdue pour toujours.
Cette réussite inespérée lui avait semblé debon augure, et, tous les matins, sans rien dire à ses amis ilmontait à cheval sous le premier prétexte venu, et faisait dixlieues pour venir, pendant quelques minutes, causer avec cellequ’il aimait.
Toute considération se taisait devant sonamour, il laissait ses amis s’épuiser dans de vaines recherches,conservant précieusement son secret, afin d’être heureux au moinspendant quelques jours, car il prévoyait parfaitement qu’ilarriverait un moment où le Cèdre-Rouge serait découvert.
Mais, en attendant, il jouissait duprésent.
Tous ceux qui aiment sont ainsi, pour euxl’avenir n’est rien, le présent est tout.
Don Pablo galopait à la lueur des éclairs, nesentant ni la pluie qui l’inondait, ni le vent qui faisait rageau-dessus de sa tête.
Tout à son amour, il songeait à laconversation qu’il avait eue avec Ellen, et se plaisait à serappeler toutes les paroles qui avaient été échangées pendant cetteheure trop tôt écoulée.
Tout à coup, son cheval, dont il ne songeaitpas à s’occuper, fit entendre un hennissement.
Don Pablo releva instinctivement la tête.
À dix pas devant lui, un cavalier se tenaitimmobile en travers de la route.
– Ah ! ah ! fit don Pablo en seredressant sur sa selle et en armant ses pistolets. Vous êtes bientard sur les chemins, compagnon. Livrez-moi passage, s’il vousplaît.
– Je ne suis pas plus tard que vous surles chemins, don Pablo, répondit-on aussitôt, puisque je vous yrencontre.
– Eh mais ! s’écria le jeune hommeen désarmant ses pistolets et les renfonçant dans les fontes, quediable faites-vous ici, don Valentin ?
– Vous le voyez, j’attends.
– Vous attendez ?
– Oui.
– Et qui donc, à cette heure avancée,pouvez-vous attendre ainsi ?
– Vous, don Pablo.
– Moi ! fit le Mexicain avecétonnement, voilà qui est étrange.
– Pas autant que vous le supposez ;je désire avoir avec vous une conversation que nul ne doitentendre ; comme cela aurait été impossible au camp, je suisvenu guetter ici votre passage ; cela est simple, il mesemble.
– En effet ; mais ce qui l’estmoins, c’est l’heure et l’endroit que vous avez choisis, monami.
– Pourquoi cela ?
– Dame, un orage effroyable se déchaîneau-dessus de nos têtes, nous n’avons aucun lieu où nous abriter,et, je vous le répète, nous sommes plus près du matin que dusoir.
– C’est juste ; mais le tempspressait, je ne pouvais disposer à mon gré du temps et del’heure.
– Vous m’inquiétez, mon ami ;serait-il arrivé quelque chose de nouveau ?
– Rien, que je sache, jusqu’àprésent ; mais, avant peu, nous en verrons ; soyeztranquille.
Le jeune homme étouffa un soupir sansrépondre.
Tout en échangeant ces paroles rapides, lechercheur de pistes et le Mexicain s’étaient rapprochés l’un del’autre et se trouvaient placés côte à côte.
Valentin reprit :
– Suivez-moi pendant quelques instants.Je vous conduirai dans un endroit où nous pourrons causer à notreaise, sans crainte d’être dérangés.
– Ce que vous avez à me dire est doncbien important ?
– Vous en jugerez bientôt.
– Et vous me conduirez bien loin commecela ?
– À quelques pas seulement, dans unegrotte que j’ai aperçue à la lueur des éclairs.
– Allons donc !
Les deux hommes piquèrent leurs chevaux etgalopèrent silencieusement à côté l’un de l’autre.
Ils coururent ainsi pendant un quart d’heure àpeine, se dirigeant vers un épais taillis qui bordait larivière.
– Nous sommes arrivés, dit Valentin enarrêtant son cheval et mettant pied à terre ; descendez,seulement laissez-moi passer le premier, car il se pourrait fortbien que la grotte dans laquelle nous allons nous introduirepossédât déjà un habitant peu soucieux de nous céder la place, etil est bon d’agir avec prudence.
– Que voulez-vous dire ? De quelhabitant pensez-vous parler ?
– Dam ! je ne sais pas, moi,répondit insoucieusement le Français ; dans tous les cas, ilest bon d’être sur ses gardes.
En disant cela, Valentin sortit de dessous sonzaropi deux torches de bois-chandelle et les alluma ; il gardal’une, donna l’autre à don Pablo, et les deux hommes, après avoireu soin d’entraver leurs chevaux afin qu’ils ne s’éloignassent pas,écartèrent les broussailles et s’avancèrent résolument vers lagrotte.
Après avoir marché pendant quelques pas, ilsse trouvèrent subitement à l’entrée d’une de ces magnifiquesgrottes naturelles formées par les convulsions volcaniques sifréquentes dans ces régions.
– Attention ! murmura Valentin àvoix basse à son compagnon.
L’apparition subite des deux hommes effrayaune nuée d’oiseaux de nuit et de chauve-souris qui, avec des crisaigus, se mirent à voler lourdement et à s’échapper de touscôtés.
Valentin continua sa route sans s’occuper deces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément lesébats.
Tout à coup, un grondement rauque et prolongépartit d’un coin reculé de la grotte.
Les deux hommes demeurèrent cloués au sol.
Ils se trouvaient face à face avec unmagnifique ours noir, dont sans doute la caverne était la résidencehabituelle, et qui, dressé sur ses pattes de derrière et la gueuleouverte, montrait aux importuns qui venaient si malencontreusementle troubler dans sa retraite une langue rouge comme du sang et descrocs d’un luisant et d’une longueur remarquables.
Il se balançait lourdement, suivant l’habitudede ses semblables, et ses yeux ronds et effarés se fixaient sur lesaventuriers de façon à leur donner à réfléchir.
Heureusement que ceux-ci n’étaient pas hommesà se laisser longtemps intimider.
– Hum ! fit Valentin en considérantl’animal, j’en étais sur, voilà un gaillard qui paraît avoir enviede souper avec nous.
– Mon fusil nous fera, au contraire,souper avec lui, répondit don Pablo en riant.
– Gardez-vous bien de lui envoyer uneballe, s’écria vivement le chasseur en arrêtant le jeune homme quiépaulait déjà son fusil, un coup de feu tiré en ce lieu fera unfracas épouvantable, nous ne savons pas quels sont les gens quirodent autour de nous, ne nous compromettons pas.
– C’est vrai ! observa don Pablo.Comment faire alors ?
– Cela me regarde, reprit Valentin ;prenez ma torche et soyez prêt à m’aider.
Alors, posant sa carabine contre l’une desparois de la grotte, il sortit pendant que le Mexicain restait seulen présence de l’ours qui, ébloui et effrayé par la lumière,restait immobile sans oser s’approcher.
Au bout de quelques minutes, Valentinrentra ; il avait été chercher son lasso attaché à la selle deson cheval.
– Maintenant plantez vos torches dans lesol, afin d’être prêt à tout événement.
Don Pablo obéit.
Le chasseur prépara avec soin le lasso et lefit tournoyer autour de sa tête en sifflant d’une certainefaçon.
À cet appel inattendu, l’ours fit pesammentdeux ou trois pas en avant.
Ce fut ce qui le perdit.
Le lasso s’échappa des mains du chasseur, lenœud coulant tomba sur les épaules de l’animal, et les deux hommess’attelant vivement à l’extrémité de la lanière, se rejetèrent enarrière en tirant de toutes leurs forces.
Le pauvre diable de quadrupède, ainsi étrangléet sortant une langue d’un pied de long, trébucha et tomba en sedébattant, cherchant en vain avec ses grosses pattes à sedébarrasser du collier maudit qui lui serrait la gorge.
Mais les chasseurs ne se laissèrent pasvaincre par les efforts puissants de leur ennemi ; ilsredoublèrent leurs secousses et ne lâchèrent le lasso que lorsquel’ours eut enfin rendu le dernier soupir.
– Maintenant, dit Valentin lorsqu’il sefut assuré que l’animal était bien mort, faites entrer ici leschevaux, don Pablo, pendant que je couperai les pattes de notreennemi pour les faire cuire sous la cendre tandis que nouscauserons.
Lorsque le jeune homme rentra dans la grotte,amenant les deux chevaux, il trouva Valentin, qui avait allumé ungrand feu, en train d’écorcher consciencieusement l’ours, dont,ainsi qu’il l’avait dit, les pattes cuiraient doucement sous lacendre.
Don Pablo donna la prébende aux chevaux, puisvint s’asseoir devant le feu auprès de Valentin.
– Eh bien, dit celui-ci en riant,croyez-vous que nous ne sommes pas bien ici pour causer ?
– Ma foi, oui, répondit négligemment lejeune homme en tordant entre ses doigts une fine cigarette de maïsavec une dextérité qui semble être particulière à la raceespagnole, nous sommes fort bien ; j’attends donc que vousvous expliquiez, mon ami.
– C’est ce que je vais faire, dit lechasseur qui avait fini d’écorcher l’ours et repassaittranquillement son couteau dans sa botte, après toutefois en avoiressuyé la lame avec soin. Depuis combien de temps avez-vousdécouvert la retraite du Cèdre-Rouge ?
À cette question, à laquelle il était si loinde s’attendre, faite ainsi à brûle-pourpoint, sans préparationaucune, le jeune homme tressaillit ; une rougeur fébrileenvahit son visage, il perdit contenance et ne sut querépondre.
– Mais… balbutia-t-il.
– Depuis un mois à peu près, n’est-cepas ? continua Valentin sans paraître s’apercevoir du troublede son ami.
– Oui, environ, fit l’autre sans savoirce qu’il disait.
– Et depuis un mois, repritimperturbablement Valentin, toutes les nuits vous vous levezd’auprès de votre père pour aller parler d’amour à la fille decelui qui a tué votre sœur ?
– Mon ami ! fit péniblement le jeunehomme.
– Voulez-vous dire que ce n’est pasvrai ? reprit durement le chasseur en fixant sur lui un regardqui l’obligea à baisser les yeux ; expliquez-vous donc, Pablo,j’attends votre justification ; je suis curieux de voircomment vous vous y prendrez, don Pablo, pour me prouver que vousavez raison d’agir comme vous le faites.
Le jeune homme, pendant ces paroles de sonami, avait eu le temps de reprendre, sinon tout, du moins unepartie de son sang-froid et de sa présence d’esprit.
– Vous êtes sévère, dit-il ; avantde m’accuser, peut-être serait-il bon que vous vous donnassiez lapeine d’écouter les raisons que j’ai à vous donner.
– Tenez, mon ami, répondit vivementValentin, ne détournons pas la question, soyons francs ; neprenez pas la peine de me raconter votre amour, je le connais aussibien que vous : je l’ai vu naître et grandir ; seulement,permettez-moi de vous dire que je pensais être sur qu’aprèsl’assassinat de doña Clara cet amour, qui jusque-là avait résisté àtout, aurait cette fois été brisé sans retour. On ne peut aimerceux qu’on méprise : la fille du Cèdre-Rouge ne doit vousapparaître qu’à travers un nuage sanglant.
– Don Valentin ! s’écria le jeunehomme avec douleur, voulez-vous rendre cet ange responsable descrimes d’un scélérat ?
– Je ne discuterai pas avec vous cettefameuse théorie qui pose en principe que les fautes et les crimessont personnels ; les fautes, oui, peut-être ; mais dansla vie du désert, toute une famille doit être solidaire etresponsable des crimes de son chef ; sans cela il n’y a plusde sécurité possible pour les honnêtes gens.
– Oh ! pouvez-vous parlerainsi !
– Fort bien ! changeons de terrain,puisque celui-là vous déplaît, je le veux bien. Vous êtes la naturela plus noble et la plus loyale que je connaisse, don Pablo ;vous n’avez jamais eu la pensée de faire d’Ellen votre maîtresse,n’est-ce pas ?
– Oh ! se récria vivement le jeunehomme.
– En voudriez-vous donc faire votrefemme ? dit Valentin avec un accent incisif en le regardantbien en face.
Don Pablo courba la tête avec désespoir.
– Je suis maudit ! s’écria-t-il.
– Non, lui dit Valentin en lui saisissantvivement le bras, vous êtes insensé ! Comme tous les jeunesgens, la passion vous domine, vous maîtrise ; vous n’écoutezqu’elle, vous méprisez la voix de la raison, et alors vouscommettez des fautes qui, au premier moment, peuvent devenir,malgré vous, des crimes.
– Ne parlez pas ainsi, mon ami !
– Vous n’en êtes encore qu’aux fautes,continua imperturbablement Valentin ; prenez garde !
– Oh ! c’est vous qui êtes fou, monami, de me dire ces choses. Croyez-le bien, quelque grand que soitmon amour pour Ellen, jamais je n’oublierai les devoirs quem’impose la position étrange dans laquelle le sort nous aplacés.
– Et voici un mois que vous connaissez laretraite du plus implacable ennemi de votre famille et que vousgardez ce secret au fond de votre cœur afin de satisfaire auxexigences d’une passion qui ne peut avoir qu’un résultat honteuxpour vous ! Vous nous voyez employer vainement tous les moyensen notre pouvoir pour découvrir les traces de notre implacableennemi, et vous nous trahissez froidement, de propos délibéré, pourquelques paroles d’amour que chaque jour vous trouvez le moyend’échanger avec une jeune fille, en nous faisant croire que, commenous, vous vous livrez à des recherches toujours infructueuses.Quel nom donnerez-vous à votre conduite, si ce n’est pas celle d’untraître ?
– Valentin, vous m’insultez comme àplaisir ; l’amitié que vous avez pour moi ne vous autorise pasà agir ainsi ; prenez garde, la patience a des bornes.
Le chasseur l’interrompit par un éclat de rirestrident.
– Vous le voyez, enfant, dit-il d’unevoix sévère, voilà déjà que vous me menacez !
Le jeune homme se laissa aller sur le sol avecaccablement.
– Oh ! s’écria-t-il avec désespoir,est ce assez souffrir !
Valentin le regarda un instant avec une pitiétendre, puis il se pencha vers lui, et le touchant àl’épaule :
– Écoutez-moi, don Pablo, lui dit-ild’une voix douce.
Nous reprendrons maintenant notre récit aupoint où nous l’avons laissé en terminant les Pirates desPrairies.
Pendant le laps de six mois écoulé depuis lamort funeste de doña Clara, certains événements ont eu lieu qu’ilest indispensable que le lecteur sache, afin de bien comprendre cequi va suivre.
On se souvient sans doute que laGazelle-Blanche avait été ramassée évanouie par le Blood’s Sonauprès du corps du vieux pirate Sandoval.
Le Blood’s Son avait jeté la jeune fille entravers sur le cou de son cheval, et s’était élancé à toute bridedans la direction du téocali qui lui servait de refuge et deforteresse.
Nous suivrons ces deux personnages importants,que nous nous reprochons d’avoir trop longtemps négligés.
C’était une chose effrayante à voir que lacourse effrénée du Blood’s Son.
Dans l’ombre de la nuit, le groupe informe ducheval et des deux êtres humains qu’il portait faisait jaillir desétincelles des cailloux de la route.
Les pieds nerveux de l’animal bondissaient enbroyant tout ce qu’ils rencontraient, tandis que sa tête allongéefendait l’air.
Ses oreilles étaient rejetées en arrière, etde ses naseaux ouverts sortaient des jets de vapeur qui traçaientde longs sillons blanchâtres dans l’espace.
Il allait, poussant des hennissements dedouleur et mordant entre ses dents serrées le bossal qu’ilinondait d’écume, tandis que ses flancs, labourés par l’éperon deson cavalier impatient, ruisselaient de sang et de sueur.
Et plus sa course augmentait de vélocité, plusle Blood’s Son le harcelait et cherchait à l’augmenter encore.
Les arbres, les rochers disparaissaient avecune rapidité inouïe de chaque côté du chemin.
La Gazelle-Blanche s’était sentie rappelée àla vie par les mouvements brusques et saccadés que le chevalimprimait à son corps.
Ses longs cheveux traînaient dans lapoussière, ses yeux levés au ciel étaient baignés de larmes dedésespoir, de douleur et d’impuissance.
Au risque de se briser la tête sur les pierresdu chemin, elle faisait d’inutiles efforts pour échapper aux brasde son ravisseur.
Mais celui-ci, fixant sur elle un regard dontl’expression décelait la joie féroce, ne paraissait pass’apercevoir de l’épouvante qu’il causait à la jeune fille, ouplutôt il semblait y puiser la force d’une volupté indicible.
Ses lèvres contractées demeuraient muettes etlaissaient passer de temps à autre un sifflement aigu destiné àredoubler l’ardeur de son cheval, qui, exaspéré par la pression deson cavalier, ne tenait plus pour ainsi dire à la terre et dévoral’espace comme le courrier fantastique de la ballade allemande deBurger.
La jeune fille poussa un cri.
Mas ce cri alla se perdre en mornes échos,emporté dans le tourbillon de cette course insensée.
Et le cheval galopait toujours.
Soudain la Gazelle-Blanche réunissant toutesses forces, s’élança en avant avec une telle vivacité que déjà sespieds allaient toucher la terre ; mais le Blood’s Son setenait sur ses gardes, et avant même qu’elle eut repris sonéquilibre, il se baissa sans arrêter son cheval, et saisissant lajeune fille par les longues tresses de sa chevelure, il l’enleva etla replaça devant lui.
Un sanglot déchira la poitrine de la Gazelle,qui s’évanouit de nouveau.
– Ah ! tu ne m’échapperas pas,s’écria le Blood’s Son, personne au monde ne viendra te tirer demes mains.
Cependant aux ténèbres avait succédé lejour.
Le soleil se levait dans toute sasplendeur.
Des myriades d’oiseaux saluaient le retour dela lumière par leurs chants joyeux.
La nature venait de se réveiller gaiement, etle ciel, d’un bleu transparent, promettait une de ces bellesjournées que le climat béni de ces contrées a seul le privilèged’offrir.
Une fertile campagne, délicieusementaccidentée, s’étendait à droite et à gauche de la route, et seconfondait à l’horizon à perte de vue.
Le corps inanimé de la jeune fille pendait dechaque côté du cheval, suivant sans résistance tous les mouvementsqu’il lui imprimait.
La tête abandonnée et couverte d’une pâleurlivide, les lèvres pâles et entr’ouvertes, les dents serrées, lesseins nus et la poitrine haletante, elle palpitait sous la largemain du Blood’s Son qui pesait lourdement sur elle.
Enfin on arriva à une caverne où étaientcampés une quarantaine d’Indiens armés en guerre.
Ces hommes étaient les compagnons du Blood’sSon.
Il fit un geste.
Un cheval lui fut présenté.
Il était temps : à peine celui quil’avait amené se fut-il arrêté, qu’il s’abattit, rendant par lesnaseaux, la bouche et les oreilles, un sang noir et brûlé.
Le Blood’s Son se remit en selle, reprit lajeune fille dans ses bras et se remit en route.
– À l’hacienda Quemada ! [2] cria-t-il.
Les Indiens, qui sans doute n’attendaient quela venue de leur chef, imitèrent son exemple.
Bientôt toute la bande, à la tête de laquellegalopait l’inconnu, s’élança enveloppée dans le nuage compact depoussière qu’elle soulevait autour d’elle.
Après cinq heures d’une course dont larapidité dépasse toute expression, les Indiens virent les hautsclochers d’une ville se dessiner dans les lointains bleuâtres del’horizon, au-dessous d’une masse de fumée et de vapeurs.
Le Blood’s Son et sa troupe étaient sortis duFar West.
Les Indiens obliquèrent légèrement sur lagauche, galopant à travers champs et foulant aux pieds de leurschevaux, avec une joie méchante, les riches moissons qui lescouvraient.
Au bout d’une demi-heure environ, ilsatteignirent le pied d’une haute colline qui s’élevait solitairedans la plaine.
– Attendez-moi ici, dit le Blood’s Son enarrêtant son cheval ; quoi qu’il arrive, ne bougez pas jusqu’àmon retour.
Les Indiens s’inclinèrent en signed’obéissance, et le Blood’s Son, enfonçant les éperons aux flancsde son cheval, repartit à toute bride.
Cette course ne fut pas longue.
Lorsque le Blood’s Son eut disparu aux regardsde ses compagnons, il arrêta son cheval et mit pied à terre.
Après avoir ôté la bride de sa monture, afinque l’animal pût en liberté brouter l’herbe haute et drue de laplaine, l’inconnu reprit dans ses bras la jeune fille qu’il avaitun instant posée à terre, où elle était restée étendue sansmouvement, et il commença à monter à pas lents la colline.
C’était l’heure où les oiseaux saluent deleurs derniers concerts le soleil dont le disque ardent, déjàau-dessous de l’horizon, ne répand plus que des rayons obliques etsans clarté. L’ombre envahissait rapidement le ciel.
Cependant, le vent se levait avec une forcequi s’accroissait de minute en minute, la chaleur était lourde, degros nuages noirâtres, frangés de gris, apportés par la brise,couraient pesamment dans l’espace, s’abaissant de plus en plus versla terre.
Enfin, tout présageait pour la nuit un de cesouragans comme on en voit seulement dans ces contrées, et qui fontpâlir d’effroi les hommes les plus intrépides.
Le Blood’s Son montait toujours, portant dansses bras la jeune fille, dont la tête pâle retombait insensible surson épaule.
Des gouttes d’eau tiède, et larges comme despiastres, commençaient à tomber par intervalles et à marbrer laterre, qui les buvait immédiatement.
Une odeur acre et pénétrante s’exhalait du solet imprégnait l’atmosphère.
Le Blood’s Son montait toujours du même pasferme et lent, la tête basse, les sourcils froncés.
Enfin, il atteignit le sommet de lacolline.
Alors, il s’arrêta pour jeter autour de lui unregard investigateur.
En ce moment un éclair éblouissant zébra leciel, illuminant le paysage d’un reflet bleuâtre, et le tonnerreéclata avec fracas.
– Oui, murmura le Blood’s Son avec unaccent sinistre et comme répondant à voix haute à une penséeintime, la nature se met à l’unisson de la scène qui va se passerici ; c’est le cadre du tableau ; l’orage du ciel n’estpas encore aussi terrible que celui qui gronde dans mon cœur !Allez ! allez ! il me manquait cette mélodie terrible. Jesuis le vengeur, moi, et je vais accomplir l’œuvre du démon que jeme suis imposée dans une nuit de délire.
Après avoir prononcé ces paroles sinistres, ilreprit sa marche, se dirigeant vers un monceau de pierres à demicalcinées, dont les pointes noirâtres perçaient les hautes herbes àpeu de distance.
Le sommet de la colline où se trouvait leBlood’s Son présentait un aspect d’une sauvagerie inexprimable.
À travers les touffes d’une herbe haute etépaisse, on apercevait des ruines noircies par le feu, des pans demurs, des voûtes à demi écroulées ; puis ça et là des arbresfruitiers, des plants de dahlias, des cèdres et une noriaou citerne dont la longue gaule portait encore à son extrémité lesrestes du seau de cuir qui servait jadis à puiser l’eau.
Au milieu des ruines s’élevait une haute croixde bois noir qui marquait l’emplacement d’une tombe ; au piedde cette croix étaient empilés avec une symétrie lugubre unevingtaine de crânes grimaçants auxquels l’eau du ciel, le vent etle soleil avaient donné le poli et la teinte jaunâtre de l’ivoire.Aux environs de la tombe, des serpents et des lézards, ces hôtesdes sépulcres, glissaient silencieusement parmi les herbes,regardant avec leurs yeux ronds et effarés l’étranger qui osaitvenir troubler leur solitude.
Non loin de la tombe, une espèce de hangar enroseaux entrelacés achevait de se disjoindre, mais offrait encoredans l’état de délabrement où il se trouvait un abri précaire auxvoyageurs surpris par l’orage.
Ce fut vers ce hangar que se dirigea leBlood’s Son.
Au bout de quelques minutes, il l’atteignit etput se garantir de la pluie, qui en ce moment tombait àtorrents.
L’orage était dans toute sa fureur ; leséclairs se succédaient sans interruption, le tonnerre roulait avecfracas et le vent fouettait violemment les arbres.
C’était enfin une de ces nuits sinistrespendant lesquelles s’accomplissent ces œuvres sans nom que lesoleil ne veut pas éclairer de sa splendide lumière.
Le Blood’s Son posa la jeune fille sur un amasde feuilles sèches placé dans un des angles du hangar, et aprèsl’avoir regardée attentivement pendant quelques secondes, il croisales bras sur sa poitrine, fronça les sourcils, baissa la tête, etcommença à marcher à grands pas de long en large en murmurant àvoix basse des mots sans suite.
Chaque fois qu’il passait devant la jeunefille, il s’arrêtait, la couvrait d’un regard d’une expressionindéfinissable, et reprenait en secouant la tête sa marchesaccadée.
– Allons, dit-il d’une voix sourde, ilfaut en finir ! Eh quoi ! cette jeune fille si forte, sirobuste, et là, pâle, abattue, à demi morte ! Que n’est-ce leCèdre-Rouge que je tiens ainsi sous mon talon ! Patience, sontour viendra, et alors !…
Un sourire sardonique plissa les coins de seslèvres, et il se pencha sur la jeune fille.
Il souleva doucement sa tête et se prépara àlui faire respirer un flacon qu’il avait sorti de sa ceinture, maistout à coup il laissa retomber le corps de la Gazelle sur son litde feuilles, et s’éloigna en poussant un cri d’épouvante.
– Non, dit-il, ce n’est pas possible, jeme suis trompé, c’est une illusion, un rêve !
Après un instant d’hésitation, il se rapprochade la jeune fille et se pencha de nouveau sur elle.
Mais cette fois ses manières avaientcomplètement changé ; autant il avait été brusque et brutaljusque-là, autant il était à présent rempli d’attentions pourelle.
Dans les diverses phases des événements dontla Gazelle avait été la victime, quelques-uns des boutons endiamants qui retenaient son corsage s’étaient détachés et avaientmis à nu sa poitrine ; le Blood’s Son avait aperçu pendu à soncou, par une mince chaîne d’or, un scapulaire en velours noir surlequel étaient brodées en argent deux lettres entrelacées.
C’était la vue de ce chiffre mystérieux quiavait causé au Blood’s Son la violente émotion à laquelle il étaiten proie.
Il prit le scapulaire d’une main tremblanted’impatience, brisa la chaîne et attendit qu’un éclair lui permîtune autre fois de voir le chiffre et de s’assurer qu’il ne s’étaitpas trompé.
Son attente ne fut pas longue : au boutde quelques secondes à peine, un éclair éblouissant illumina lacolline.
Le Blood’s Son regarda.
Il était convaincu : ce chiffre étaitbien celui qu’il avait cru voir.
Il se laissa tomber sur la terre, appuya satête dans ses mains et réfléchit profondément.
Une demi-heure se passa sans que cet homme àl’âme si fortement trempée sortît de son immobilité de statue.
Lorsqu’il releva la tête, deux larmessillonnaient son visage bronzé.
– Oh ! ce doute est affreux !s’écria-t-il ; coûte que coûte, je veux en sortir ; ilfaut que je sache enfin ce que je puis espérer.
Et se redressant fièrement de toute sahauteur, il marcha d’un pas ferme et assuré vers la jeune fille,toujours étendue sans mouvement.
Alors, ainsi que nous l’avons vu une fois déjàauprès de Schaw, il déploya pour rappeler la Gazelle blanche à lavie les moyens inconnus qui lui avaient si bien réussi auprès dujeune homme.
Mais la pauvre enfant avait été soumise à desi rudes épreuves depuis deux jours que tout semblait brisé enelle. Malgré les soins empressés du Blood’s Son, elle conservaittoujours cette rigidité des cadavres si effrayante, tous lesremèdes étaient impuissants.
L’inconnu se désespérait du mauvais résultatde ses tentatives pour rappeler la jeune fille à la vie.
– Oh ! s’écriait-il à chaqueinstant, elle ne peut être morte ; Dieu ne le permettraitpas !
Et il recommençait à employer ces moyens dontl’inefficacité lui était cependant démontrée.
Tout à coup il se frappa le front avecviolence.
– Je suis fou, dit-il.
Et, fouillant vivement dans sa poitrine, iltira d’une poche de son dolman un flacon de cristal rempli d’uneliqueur rouge comme du sang, il déboucha le flacon, desserra avecson poignard les dents de la jeune fille, et laissa tomber dans sabouche deux gouttes de cette liqueur.
L’effet en fut subit.
Les traits se détendirent, une couleur roséeenvahit le visage, la Gazelle blanche entr’ouvrit faiblement lesyeux et murmura d’une voix brisée :
– Mon Dieu ! où suis-je ?
– Elle est sauvée ! fit le Blood’sSon avec un soupir de joie en essuyant la sueur qui inondait sonfront.
Cependant, au dehors, l’orage était dans toutesa fureur.
Le vent secouait avec rage le misérablehangar, la pluie tombait à torrents, et le tonnerre roulait dansles abîmes du ciel avec un fracas horrible.
– Une belle nuit pour unereconnaissance ! murmura le Blood’s Son.
C’était un groupe étrange que celui formé parcette charmante créature et ce rude coureur des bois, au sommet decette colline dévastée, troublée par la foudre et illuminéed’éclairs fulgurants.
La Gazelle blanche était retombée pâle etinanimée.
Le Blood’s Son scruta de l’œil les profondeursde la nuit, et, rassuré par le silence, il se pencha une autre foissur la jeune fille.
Pâle comme un beau lis abattu par la tempête,les yeux fermés, la pauvre enfant ne respirait plus.
L’inconnu la souleva dans ses bras nerveux etla transporta auprès d’un pan de mur ruiné, au pied duquel il avaitétendu son zarapé ; il la posa avec précaution sur cettecouche moins dure. La tête de la jeune fille se pencha, insensible,sur son épaule.
Alors il la considéra longuement.
La douleur et la pitié étaient peintes sur levisage du Blood’s Son.
Lui, dont la vie n’avait été jusqu’alors qu’unlong drame, qui n’avait nulle croyance dans le cœur, qui ignoraitles doux sentiments et les secrètes sympathies, lui, le vengeur, letueur d’Indiens, il était ému et sentait quelque chose de nouveause remuer dans ses entrailles.
Deux grosses larmes coulèrent sur ses jouesbronzées.
– Ô mon Dieu ! serait-elle morte,s’écria-t-il avec découragement. Oh ! ajouta-t-il, j’ai étélâche et cruel envers cette faible créature, et Dieu me punit.
Le nom de Dieu, qui ne lui servait qu’àblasphémer, il le prononça presque avec respect.
C’était une sorte de prière, un cri de soncœur ; cet homme indomptable était enfin vaincu, ilcroyait.
– Comment la secourir ? sedemandait-il.
L’eau, qui continuait à tomber par torrents etinondait la jeune fille, finit par la ranimer.
Elle entr’ouvrit les yeux en murmurant d’unevoix éteinte :
– Où suis-je ? Que s’est-il doncpassé ? Oh ! j’ai cru mourir.
– Elle parle, elle vit, elle estsauvée ! s’écria le Blood’s Son.
– Qui est là ? s’écria-t-elle en serelevant avec peine.
À la vue du brun visage du chasseur, elle eutun mouvement d’effroi, referma les yeux et retomba accablée.
Elle commençait à se souvenir.
– Rassurez-vous, mon enfant, dit leBlood’s Son en adoucissant le timbre rude de sa voix ; je suisvotre ami.
– Mon ami, vous !s’écria-t-elle ; que signifie ce mot dans votrebouche ?
– Oh ! pardonnez-moi, j’étais fou,je ne savais ce que je faisais.
– Vous pardonner ! pourquoi ?Ne suis-je pas née pour la douleur ?
– Comme elle a dû souffrir ! murmurale Blood’s Son.
– Oh ! oui, continua-t-elle, parlantcomme dans un rêve, oui, j’ai bien souffert. Ma vie, quoique jesois bien jeune encore, n’a été jusqu’à présent qu’une longuesouffrance… Pourtant autrefois, il y a longtemps, bien longtemps,je me souviens d’avoir été heureuse, hélas ! Mais la piredouleur en ce monde, c’est un souvenir de bonheur dansl’infortune.
Un soupir s’échappa de sa poitrine oppressée,elle laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.
Le Blood’s Son, comme suspendu à ses lèvres,écoutait et la contemplait.
Cette voix, ces traits, tout ce qu’il voyaitet entendait faisait grandir le soupçon dans son cœur, et peu à peule changeait en certitude.
– Oh ! parlez ! parlezencore ! reprit-il avec tendresse. Que vous rappelez-vous devos jeunes années ?
La jeune fille le regarda, un sourire amercrispa ses lèvres.
– Pourquoi, dans le malheur, songer auxjoies passées, dit-elle ? en secouant la tête avec tristesse.À quoi bon vous raconter ces choses, à vous, à vous surtout quivous êtes fait mon bourreau ? Est-ce donc une nouvelle tortureque vous voulez m’infliger ?
– Oh ! fit-il avec horreur,pouvez-vous avoir cette pensée ! Hélas ! j’ai été biencoupable envers vous, je le reconnais, pardonnez moi !Pardonnez-moi, je vous en conjure ! Je donnerais ma vie pourvous épargner une douleur.
La Gazelle Blanche considérait avec unétonnement mêlé de frayeur cet homme presque prosterné devant elle,et dont le rude visage ruisselait de larmes ; elle necomprenait rien à ses paroles, après la façon dont jusqu’alors ilavait agi envers elle.
– Hélas ! murmura-t-elle, monhistoire est celle de tous les infortunés, il fut un temps où,comme les autres enfants, j’avais des chants d’oiseaux pour bercermon sommeil, des fleurs qui, au réveil, me souriaient ;j’avais aussi une sœur qui partageait mes jeux, et une mère quim’aimait et m’embrassait. Tout cela a fui pour toujours.
Le Blood’s Son avait relevé deux perchescouvertes de peaux, afin d’abriter la jeune fille contre l’oragequi s’apaisait par degrés.
Elle le regardait faire.
– Je ne sais pourquoi, dit-elle avecmélancolie, j’éprouve le besoin de me confier à vous, qui pourtantm’avez fait tant de mal ! D’où vient ce sentiment que votrevue me fait éprouver ? Je devrais vous haïr.
Elle n’acheva pas et se cacha la tête dans sesmains en sanglotant.
– C’est Dieu qui permet qu’il en soitainsi, pauvre enfant, répondit le Blood’s Son en levant les yeuxvers le ciel et en faisant le signe de la croix avec ferveur.
– Peut-être, reprit-elle doucement. Ehbien, écoutez ; je veux, quoiqu’il arrive, soulager mon cœur.Un jour, je jouais sur les genoux de ma mère, mon père était auprèsde nous avec ma sœur, tout à coup un cri horrible retentit à laporte de notre hacienda : les Indiens apaches nousattaquaient ; mon père était un homme résolu, il saisit sesarmes et se précipita aux murailles. Que se passa-t-il alors ?Je ne saurais le dire. J’avais cinq ans à peine à cette époque, etla scène terrible à laquelle j’assistai est enveloppée dans mamémoire sous un voile sanglant ; je me souviens seulement quema mère, qui pleurait en nous embrassant, tomba tout à coup entreles bras de ma sœur et de moi en nous inondant de sang : cefut en vain que je cherchai à la ranimer par mes caresses :elle était morte.
Il y eut un silence.
Le Blood’s Son écoutait avidement ce récit, lefront pâle, les sourcils froncés, serrant convulsivement le canonde son rifle et essuyant par intervalles la sueur qui coulait surson visage.
– Continuez, enfant, murmura-t-il.
– Je ne me rappelle plus rien ; deshommes semblables à des démons s’élancèrent dans l’hacienda,s’emparèrent de ma sœur et de moi, puis ils s’éloignèrent de toutela vitesse de leurs chevaux. Hélas ! depuis cette époque jen’ai plus revu le visage si doux de ma mère, le sourire si bon demon père ; j’étais seule désormais au milieu des bandits quim’avaient enlevée.
– Mais votre sœur, enfant, votre sœur,que devint-elle ?
– Je ne sais ; une violente querelles’éleva entre nos ravisseurs, il y eut du sang versé. À la suite decette querelle, ils se séparèrent. Ma sœur fut emmenée d’un côté,moi de l’autre : jamais je ne l’ai revue.
Le Blood’s Son sembla faire un effort surlui-même, puis, fixant ses yeux attendris sur la jeunefille :
– Mercédès ! Mercédès !s’écria-t-il avec explosion, est-ce bien toi ? est-ce donc toique je retrouve après tant d’années ?
La Gazelle blanche releva vivement latête.
– Mercédès ! s’écria-t-elle ;c’est le nom que me donnait ma mère.
– C’est moi ! moi, Stefano, tononcle, le frère de ton père ! fit le Blood’s Son, presque foude joie en la serrant sur sa poitrine.
– Stefano ! mon oncle !Oui ! oui ! Je me souviens ! je sais !…
Elle tomba inanimée dans les bras du Blood’sSon.
– Misérable que je suis, je l’aituée !… Mercédès, ma fille chérie, reviens à toi !…
La jeune fille rouvrit les yeux et se jeta aucou du Blood’s Son en pleurant de joie.
– Oh ! mon oncle ! mononcle ! j’ai donc une famille enfin ! Mon Dieu !merci.
Le visage du chasseur devint grave.
– Tu as raison, enfant, dit-il ;remercie Dieu, car c’est lui qui a tout fait et qui a voulu que jete retrouvasse sur la tombe même de ceux que tous deux nouspleurons depuis si longtemps.
– Que voulez-vous dire, mon oncle ?demandât-elle avec étonnement.
– Suis moi, ma fille, répondit le coureurdes bois, suis-moi, et tu vas le savoir.
La jeune fille se leva péniblement, s’appuyasur son bras et le suivit. À l’accent de la voix de don Stefano,Mercédès comprit que son oncle avait une révélation importante àlui faire.
Ils ne marchaient qu’avec difficulté dans lesruines obstruées par les hautes herbes et les plantesgrimpantes.
Arrivés auprès de la croix, le Blood’s Sons’arrêta.
– À genoux, Mercédès, lui dit-il d’unevoix triste ; c’est ici qu’il y a quinze ans ton père et tamère ont été, dans une nuit semblable à celle-ci, ensevelis parmoi.
La jeune fille se laissa tomber à genoux sansrépondre ; don Stefano l’imita.
Tous deux prièrent longtemps avec des larmeset des sanglots. Enfin ils se relevèrent.
Le Blood’s Son fit signe à la jeune fille des’asseoir au pied de la croix, prit place à ses côtés, et, aprèsavoir passé la main sur son front comme pour rassembler ses idées,il prit la parole d’une voix sourde, avec un accent que, malgrétoute sa résolution, la douleur faisait trembler.
– Écoute bien, enfant, dit-il, car ce quetu vas entendre servira peut-être à nous faire retrouver, s’ilsexistent encore, les meurtriers de ton père et de ta mère.
– Parlez, mon oncle, répondit la jeunefille d’une voix ferme ; oui, vous avez raison, c’est Dieu quia voulu que notre reconnaissance s’opérât ainsi ; soyezpersuadé qu’il ne permettra pas que les meurtriers demeurentimpunis plus longtemps.
– Ainsi soit-il ! fit donStefano ; il y a quinze ans que j’attends patiemment l’heurede la vengeance. Dieu me soutiendra, je l’espère, jusqu’au momentoù elle sonnera. Ton père et moi, nous habitions au lieu où noussommes en ce moment ; cette colline était occupée par unevaste hacienda que nous avions fait construire ; les champsenvironnants nous appartenaient et étaient défrichés par deux centspeones à notre solde. Dieu bénissait notre travail, quiprospérait ; tout le monde nous aimait et nous respectait dansla contrée, car notre habitation était toujours ouverte à ceux quefrappait le malheur. Mais si nos compatriotes nous estimaient etapplaudissaient à nos efforts, les maîtres d’une hacienda voisinenous avaient, en revanche, voué une haine implacable. Pour quelleraison ? Voilà ce que je ne pus jamais parvenir à savoir.Était-ce jalousie, basse envie ? Toujours est-il que ces gensnous haïssaient. Ces hommes, ils étaient trois, n’étaient pas noscompatriotes, ils n’appartenaient pas à la race espagnole ;c’étaient des Américains du Nord, ou du moins, car jamais je ne mesuis trouvé en rapport avec eux, et je ne puis l’affirmer, l’und’eux au moins était réellement Américain du Nord et se nommaitWilke. Cependant, bien que la haine qui nous séparait fût vive,elle était sourde, et rien ne portait à supposer qu’elle dût jamaiséclater au grand jour. Sur ces entrefaites, des affairesimportantes m’obligèrent à un voyage de quelques jours. Ton père etmoi, pauvre enfant, nous ne pouvions nous séparer, un secretpressentiment semblait nous avertir. Je partis. Lorsque je revins,l’hacienda était détruite de fond en comble, quelques pans de mursseuls fumaient encore. Mon frère et toute notre famille, ainsi quenos serviteurs, avaient été massacrés.
Le Blood’s Son s’arrêta.
– Terminez ce triste récit, mon oncle,dit la jeune fille d’une voix brève ; il faut que je sachebien tout afin de prendre la moitié de votre vengeance.
– C’est juste, répondit donStefano ; mais je n’ai presque plus rien à dire et je seraibref : pendant une nuit tout entière je parcourus ces ruinesfumantes cherchant les cadavres de ceux que j’avais aimés, puis,lorsqu’après des peines infinies je fus parvenu à les retrouver, jeles enterrai pieusement, et sur leur tombe je fis le serment de lesvenger. Ce serment, je l’ai religieusement tenu depuis quinzeans ; malheureusement, si j’ai frappé bien des coupables,jusqu’à présent, par une fatalité inouïe, les chefs m’ont toujourséchappé ; car, malgré tous mes efforts, jamais je n’ai pu lesatteindre. Ton père, que j’avais recueilli mourant, avait expiréentre mes bras sans pouvoir me nommer ses assassins, et si j’ai defortes raisons d’accuser Wilke et ses compagnons, aucune preuven’est encore venue corroborer mes doutes, et les noms des coupablesme sont inconnus. Avant-hier seulement, lorsque tomba ce misérableSandoval, je crus avoir enfin découvert l’un d’eux.
– Vous ne vous êtes pas trompé, mononcle, cet homme était en effet un de nos ravisseurs, réponditMercédès d’une voix ferme.
– Et les autres ? demanda vivementdon Stefano.
– Les autres ! je les connais, mononcle.
À cette révélation, don Stefano poussa un criqui ressemblait à un rugissement de bête fauve.
– Enfin ! s’écria-t-il avec unetelle explosion de joie que la jeune fille en fut presqueeffrayée.
– Maintenant, mon oncle, reprit-elle,permettez-moi de vous adresser une question ; puis après jerépondrai aux vôtres, si vous avez à m’en faire.
– Parle, enfant.
– Pourquoi vous êtes-vous emparé de moiet m’avez-vous amenée ici ?
– Parce que je te croyais la fille de ceSandoval, et que je voulais t’immoler sur la tombe de ses victimes,répondit le Blood’s Son d’une voix tremblante.
– Vous n’aviez donc pas entendu ce quecet homme me disait ?
– Non ; en te voyant penchée surlui, je croyais que tu l’aidais à mourir. Ton évanouissement quej’attribuai à la douleur n’a fait qu’augmenter ma certitude ;voilà pourquoi je m’élançai vers toi dès que je te vis tomber…
– Mais cette lettre que vous m’avezprise, cette lettre vous aurait tout révélé.
– Eh ! penses-tu donc, enfant, queje me suis donné la peine de la lire ? Non, je ne t’aireconnue qu’à ce rosaire pendu à ton cou.
– Allons ! allons ! fit lajeune fille d’un accent convaincu, le doigt de Dieu est dans toutceci ; c’est bien réellement lui qui a tout dirigé.
– Maintenant à ton tour, Mercédès,nomme-moi les assassins.
– Donnez-moi d’abord la lettre, mononcle.
– La voilà, dit-il en la luiremettant.
La jeune fille la prit vivement et la déchiraen parcelles imperceptibles.
Le Blood’s Son la regardait faire sans riencomprendre à son action, lorsque le dernier morceau de papier eutdisparu enlevé par la brise, la jeune fille se tourna vers sononcle.
– Vous voulez savoir les noms desassassins de mon père, mon oncle, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Vous tenez à ce que la vengeance, quedepuis si longtemps vous poursuivez, ne vous échappe pas maintenantque vous êtes sur le point de l’atteindre ?
– Oui.
– Enfin, vous voulez accomplir votreserment jusqu’au bout ?
– Oui ; mais pourquoi toutes cesquestions ? demanda-t-il avec impatience.
– Je vais vous le dire, mon oncle,répondit-elle en redressant la tête avec une résolution étrange,c’est que moi aussi j’ai fait un serment, et je ne veux pas lefausser.
– Et ce serment ?
– C’est celui de venger mon père et mamère ; pour que je l’accomplisse, il faut que je sois libred’agir à ma guise, voilà pourquoi je ne vous révélerai ces noms quelorsqu’il en sera temps ; aujourd’hui, je ne puis lefaire.
Une telle résolution brillait dans l’œil noirde la jeune fille, que le Blood’s Son renonça à l’amener à faire cequ’il désirait ; il comprit que toute instance de sa partserait inutile.
– C’est bien, répondit-il ; qu’il ensoit donc ainsi, mais tu me jures…
– Que vous saurez tout quand l’instantsera venu ! fit-elle en étendant la main droite vers lacroix.
– Cette parole me suffit ; maispuis-je au moins savoir ce que tu comptes faire ?
– Jusqu’à un certain point, oui.
– J’écoute.
– Vous avez un cheval.
– Il est au bas de la colline.
– Amenez-le-moi, mon oncle, etlaissez-moi partir, surtout que tout le monde ignore les liens quinous unissent.
– Je serai muet.
– Quoique vous voyiez, quoique vousentendiez, quelque chose qu’on vous rapporte sur mon compte, necroyez rien, ne vous étonnez de rien ; dites-vous que j’agisdans l’intérêt de notre commune vengeance, car cela seulement seravrai.
Don Stefano secoua la tête.
– Tu es bien jeune, enfant, pour une sirude tâche, dit-il.
– Dieu m’aidera, mon oncle, répondit-elleavec un éclair dans le regard ; cette tâche est juste etsainte, car je veux la punition des assassins de mon père.
– Enfin, reprit-il, que ta volonté soitfaite ! Tu l’as dit, cette tâche est juste et sainte, et je neme reconnais pas le droit de t’empêcher de l’accomplir.
– Merci, mon oncle, dit la jeune filleavec sentiment ; et maintenant, tandis que je prierai sur latombe de mon père, amenez-moi votre cheval afin que je me mette enroute sans retard.
Le Blood’s Son s’éloigna sans répondre.
La jeune fille tomba à genoux au pied de lacroix.
Une demi-heure plus tard, après avoirtendrement embrassé don Stefano, elle montait à cheval ets’élançait au galop dans la direction du Far West.
Le Blood’s Son la suivit des yeux tant qu’illui fut possible de l’apercevoir dans les ténèbres ; puis,lorsqu’elle eut enfin disparu, il se laissa à son tour glisser surla tombe, en murmurant d’une voix sourde :
– Réussira-t-elle ?… qui sait ?ajouta-t-il avec un accent impossible à rendre.
Il pria jusqu’au jour.
Aux premiers rayons du soleil le Blood’s Sonrejoignit ses compagnons, et regagna, lui aussi, le Far West.
Au coup de feu tiré par Pedro Sandoval, enguise de péroraison à sa trop longue histoire, ainsi que nousl’avons dit, les Apaches, qui jusqu’à ce moment s’étaient tenushors de portée de la voix, accoururent en toute hâte.
Le Cèdre-Rouge s’élança à la poursuite duBlood’s Son, mais inutilement ; il ne put l’atteindre et futforcé de rejoindre ses compagnons.
Ceux-ci s’occupaient déjà des préparatifs del’inhumation du vieux pirate, dont ils ne voulaient pas laisser lecorps exposé à être dévoré par les bêtes fauves et les oiseaux deproie.
Pedro Sandoval était très-aimé des Apaches,avec lesquels il avait longtemps vécu, et qui, en maintescirconstances, avaient pu apprécier son courage et surtout sestalents comme maraudeur.
Stanapat avait rallié sa troupe et se trouvaità la tête d’une certaine quantité de guerriers résolus.
Il les divisa en deux bandes, puis s’approchadu Cèdre-Rouge.
– Mon frère veut-il écouter les parolesd’un ami ? lui dit-il.
– Que mon père parle ; bien que moncœur soit triste, mes oreilles sont ouvertes, répondit lesquatter.
– Bon, reprit le chef ; que monfrère prenne une partie de mes jeunes hommes et se mette sur lapiste des Faces Pâles, moi je rendrai au guerrier blanc les devoirsqui lui sont dus.
– Puis-je ainsi abandonner un ami avantque son corps soit rendu à la terre ?
– Mon frère sait ce qu’il doit faire,seulement les Faces Pâles s’éloignent rapidement.
– Vous avez raison, chef ; je pars,mais je vous laisse vos guerriers ; mes compagnons mesuffiront. Où vous retrouverai-je ?
– Au téocali du Blood’s Son.
– Bon ; mon frère y serabientôt ?
– Dans deux jours.
– Le deuxième soleil me retrouvera avectous mes guerriers auprès du sachem.
Stanapat inclina la tête sans répondre.
Le Cèdre-Rouge s’approcha du corps deSandoval, se baissa, et saisissant la main froide dumort :
– Adieu, frère, lui dit-il ;pardonne-moi de ne pas assister à tes funérailles, mais un devoirimportant me réclame : je vais te venger. Adieu, mon vieuxcompagnon, repose en paix ; tes ennemis ne compteront plusdésormais de longs jours ; adieu !
Après cette oraison funèbre, le squatter fitun signe à ses compagnons, salua une dernière fois Stanapat ets’éloigna au galop, suivi des autres pirates.
Lorsqu’ils eurent vu leurs alliés disparaître,les Apaches reprirent la cérémonie des funérailles, interrompuependant la conversation de leur chef et du pirate.
Stanapat se chargea de laver le corps, depeindre le visage du mort de diverses couleurs, pendant que lesautres Indiens l’entouraient en se lamentant et que quelques-uns,dont la douleur était plus forte ou plus exagérée, se faisaient desincisions sur les bras, ou d’un coup de leurs coutelas setranchaient une phalange de l’un des doigts de la main gauche ensigne de deuil.
Lorsque tout fut prêt, le sachem se plaça àcôté de la tête du cadavre, et s’adressant auxassistants :
– Pourquoi pleurez-vous ? leurdit-il, pourquoi vous lamentez-vous ? Voyez, je ne pleure pas,moi, son ami le plus ancien et le plus dévoué. Il est allé dansl’autre pays, le Wacondah l’a rappelé à lui ; mais si nous nepouvons le faire revenir parmi nous, notre devoir est de levenger ! Les Faces Pâles l’ont tué, nous tuerons le plus deFaces Pâles qu’il nous sera possible, afin qu’ils l’accompagnent,lui fassent cortège, s’attachent à son service, et qu’il arriveprès du Wacondah comme un guerrier renommé doit y paraître !Mort aux Faces Pâles !
– Mort aux Faces Pâles ! crièrentles Indiens en brandissant leurs armes.
Le chef détourna la tête et un sourire dedédain plissa ses lèvres blêmes à cette explosion enthousiaste.
Mais ce sourire n’eut que la rapidité d’unéclair. Reprenant aussitôt l’impassibilité indienne, Stanapat, avectout le décorum usité en pareil cas, revêtit le cadavre, à lamanière des Peaux Rouges, des plus belles robes que l’on trouva etdes plus riches couvertures.
Le corps fut ensuite placé assis dans la fossecreusée pour lui, dont le fond et les côtés avaient été garnis debois ; on y ajouta un mors, un fouet, des armes et quelquesautres objets, puis on jeta de la terre par-dessus en ayant biensoin de le recouvrir de grosses pierres, afin que les coyotes nevinssent point déterrer le cadavre.
Ce devoir accompli, sur un signe de leur chef,les Apaches remontèrent à cheval et prirent au galop le chemin quiconduisait au téocali du Blood’s Son, sans plus songer au compagnondont ils venaient de se séparer pour toujours, que s’il n’eûtjamais existé.
Les Apaches marchèrent trois jours ; lesoir du quatrième, après une journée fatigante à travers lessables, ils firent halte à une lieue au plus du Rio Gila, dans unbois touffu au milieu duquel ils se cachèrent.
Dès que le camp fut établi, Stanapat expédiades éclaireurs dans différentes directions afin de savoir si lesautres détachements de guerre des nations alliées étaient procheset afin de tâcher en même temps de découvrir les traces duCèdre-Rouge.
Les sentinelles posées, car diverses tribusbelliqueuses du Far West se gardent avec grand soin lorsqu’ellessont sur le sentier de la guerre, Stanapat visita tous les posteset se prépara à écouter le rapport des éclaireurs, dont plusieursétaient déjà de retour.
Les trois premiers Indiens qu’il interrogea nelui annoncèrent rien d’intéressant ; ils n’avaient riendécouvert.
– Bon ! fit le chef, la nuit estsombre, mes jeunes gens ont des yeux de taupe, demain, au lever dusoleil, ils verront plus clair ; qu’ils dorment cette nuit. Aupoint du jour ils repartiront, et peut-être découvriront-ilsquelque chose. Il fit un geste de la main pour congédier leséclaireurs.
Ceux-ci s’inclinèrent respectueusement devantle chef et se retirèrent en silence.
Un seul demeura impassible et immobile commesi ces paroles n’avaient pas été adressées à lui aussi bien qu’auxautres. Stanapat se tourna vers lui, et après l’avoir considéré uninstant :
– Mon fils l’Élan-Rapide ne m’apas entendu, sans doute, dit-il : qu’il rejoigne sescompagnons.
– L’Élan-Rapide a entendu son père,répondit froidement l’Indien.
– Alors, pourquoi reste-t-ilici ?
– Parce qu’il n’a pas dit ce qu’il a vuet que ce qu’il a vu est important pour le chef.
– Ooah ! fit Stanapat. Etqu’a donc vu mon fils que ses compagnons n’ont pasdécouvert ?
– Les guerriers étaient en quête d’unautre côté ; voilà pourquoi ils n’ont point aperçu depiste.
– Et mon fils en a trouvé une ?
L’Élan-Rapide inclina affirmativement latête.
– J’attends que mon fils s’explique,reprit le chef.
– Les Faces Pâles sont à deux jets deflèche du camp de mon père, répondit l’Indien laconiquement.
– Oh ! oh ! fit le chef avecdoute, cela me semble fort.
– Mon père veut-il voir ?
– Je veux voir, dit Stanapat en selevant.
– Que mon père me suive et il verrabientôt.
– Allons.
Les deux Indiens se mirent en route.L’Élan-Rapide fit traverser le bois au sachem et, arrivé sur lesbords du fleuve, il lui montra à peu de distance un rocher dont lanoire silhouette s’élevait silencieuse et sombre sur la rive duGila.
– Ils sont là, dit-il en étendant le brasdans la direction du rocher.
– Mon fils les a vus ?
– Je les ai vus.
– Ceci est la roche du Bison-Fou, si jene me trompe, reprit le chef.
– Oui, répondit l’Indien.
– Oh ! la position sera difficile àenlever, murmura le sachem en examinant avec soin le rocher.
Cet endroit se nommait en effet le rocher oula colline du Bison-Fou. Voici pour quelle raison on lui avaitdonné ce nom que, du reste, il porte encore :
Les Comanches eurent, il y a une cinquantained’années, un chef fameux qui fit de sa tribu la nation la plusguerrière et la plus redoutée de toutes les tribus du Far West. Cechef, qui se nommait Stomich-Wash-in-Ghuou le Bison-Fou,était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grandpolitique. À l’aide du secret de certains poisons, mais surtout del’arsenic qu’il avait acheté pour des fourrures à des marchandsblancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui luiétaient opposés, à inspirer à tous ses sujets une craintesuperstitieuse sans bornes.
Lorsqu’il sentit la mort venir et qu’ilcomprit que sa dernière heure était arrivée, il désigna le lieuqu’il avait choisi pour sa sépulture.
C’était une colonne pyramidale de granit et desable d’environ 145 mètres de hauteur.
Cette colonne domine au loin le cours de larivière qui en lave le pied, et, après avoir fait des méandres sansnombre dans la plaine, revient passer tout auprès. Le Bison-Fouordonna que sa tombe fût élevée au sommet de cette colline où ilavait coutume de venir s’asseoir.
On exécuta ses dernières volontés avec cettefidélité que les Indiens mettent à ces sortes de choses.
Son cadavre fut placé au sommet de la colline,à cheval sur son plus beau coursier ; par-dessus tous les deuxon éleva un monticule. Un bâton enfoncé dans le tombeau supportaitla bannière du chef et les scalpes nombreux que, dans les combats,il avait enlevés à ses ennemis.
Aussi la montagne du Bison-Fou est-elle unobjet de vénération pour les Indiens, et lorsqu’un Peau-Rouge vapour la première fois suivre le sentier de la guerre, il vientraffermir son courage en contemplant cette cime enchantée quirenferme le squelette du guerrier indien et de son cheval.
Le chef examinait attentivement lacolline ; c’était en effet une formidable position.
Les blancs l’avaient encore fortifiée autantque cela leur avait été possible, en coupant les arbres les plusgros qu’ils avaient trouvés et en élevant d’épaisses palissadesgarnies de pieux taillés en pointe, et défendues par un fossécirculaire large de six mètres dans toute sa longueur. Ainsi armée,la colline était devenue une véritable forteresse imprenable, àmoins d’un siège en règle.
Stanapat rentra dans le bois, suivi de soncompagnon, et regagna son campement.
– Le chef est-il satisfait de sonfils ? demanda l’Indien avant de se retirer.
– Mon fils a les yeux du tapir, rien nelui échappe.
L’Élan-Rapide sourit avec orgueil ens’inclinant.
– Mon fils, continua le chef d’une voixinsinuante, connaît-il les faces pâles qui se sont retranchés surla colline du Bison-Fou ?
– L’Élan-Rapide les connaît, réponditl’Indien.
– Ooah ! fit le sachem. Monfils ne se trompe pas ? il a bien reconnu lespistes ?
– L’Élan-Rapide ne se trompe jamais,répondit l’Indien d’une voix ferme ; c’est un guerrierrenommé.
– Mon fils a raison, qu’il parle.
Le chef pâle qui s’est emparé du rocher duBison-Fou est le grand chasseur blanc que les Comanches ont adoptéet qui se fait appeler Koutonepi.
Stanapat ne put réprimer un mouvement desurprise.
– Ooah ! s’écria-t-il, ilserait possible ! Mon fils est positivement sûr que Koutonepiest réellement retranché au sommet de la colline ?
– Sûr ! répondit l’Indien sanshésiter.
Le chef fit signe à l’Élan-Rapide de seretirer, et, laissant tomber sa tête dans ses mains, il réfléchitprofondément.
L’Apache avait bien vu : c’était en effetValentin Guillois et ses compagnons qui se trouvaient sur lerocher.
Après la mort de doña Clara, le Français etses amis s’étaient élancés à la poursuite du Cèdre-Rouge, sansattendre, dans leur soif de vengeance, que le tremblement de terrefût complètement terminé et que la nature eût repris sa marcheordinaire.
Valentin, avec cette expérience du désertqu’il possédait si bien, avait, le soir précédent, dépisté un partid’Apaches, et, ne se souciant pas de lutter contre eux en plainedécouverte, à cause de la faiblesse numérique de sa troupe, ilavait gravi la colline, résolu à se défendre contre ceux quioseraient l’attaquer dans cette inexpugnable retraite.
Dans un de ses nombreux voyages à travers lesprairies, le Français avait remarqué cette roche dont la positionétait si forte qu’il était facile d’y tenir contre des ennemis ennombre même considérable. Il s’était promis d’utiliser ce lieu siquelque jour les circonstances l’obligeaient à chercher un abriformidable.
Sans perdre de temps les chasseurs s’étaientfortifiés. Dès que les retranchements avaient été terminés,Valentin était monté sur le sommet du tombeau du Bison-Fou et avaitregardé avec attention dans la plaine.
On était alors à peu près à la moitié du jour.À la hauteur où se trouvait le Français, il découvrait une immenseétendue de terrain.
La prairie et la rivière étaientdésertes ; rien ne paraissait à l’horizon, si ce n’est çà etlà quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutantl’herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés.
Le chasseur éprouva un sentiment de joieindicible en croyant reconnaître que sa piste était perdue par lesApaches et qu’il avait le temps nécessaire afin de tout préparerpour une vigoureuse défense.
Il s’occupa d’abord de garnir son camp devivres pour ne pas être pris par la famine, si, comme il lesupposait, il allait bientôt être attaqué.
Ses compagnons et lui firent donc une grandechasse aux bisons ; à mesure qu’on les tuait, leur chair étaitcoupée en lanières très-minces, que l’on étendait sur des cordespour les sécher au soleil et faire ce que dans les pampas on nommedu chargué.
La cuisine fut établie dans une grottenaturelle qui se trouva dans l’intérieur des retranchements. Il futainsi facile de faire du feu sans crainte d’être découvert, car lafumée se perdait par un nombre infini de fissures qui la rendaientimperceptible.
Les chasseurs passèrent la nuit à faire desoutres avec des peaux de bisons ; ils enduisirent les couturesde graisse, afin qu’elles ne laissassent pas filtrer le liquide, etils eurent en peu de temps une provision considérable d’eau.
Au lever du soleil, Valentin remonta à sonobservatoire, et jeta un long regard dans la plaine afin des’assurer que le désert conservait son calme et sa solitude.
– Pourquoi nous avez-vous donc faitpercher comme des écureuils sur ce rocher ? lui demanda tout àcoup le général Ibañez.
Valentin étendit le bras.
– Regardez ! lui répondit-il ;que voyez-vous là bas ?
– Hum ! pas grand’chose, un peu depoussière, je crois, fit insoucieusement le général.
– Ah ! reprit Valentin, fort bien,mon ami ; et savez-vous ce qui occasionne cettepoussière ?
– Ma foi non, je vous l’avoue.
– Eh bien, moi, je vais vous ledire : ce sont les Apaches.
– Caramba ! Vous ne voustrompez pas ?
– Vous verrez bientôt.
– Bientôt ! se récria le général.Supposez-vous donc qu’ils se dirigent de ce côté ?
– Au coucher du soleil ils serontici.
– Hum ! Vous avez bien fait deprendre vos précautions ; alors, compagnon, cuerpo deCristo ! nous allons avoir fort à faire avec tous cesdémons rouges.
– C’est probable, fit Valentin ensouriant ; et il descendit la cime du tombeau où il étaitresté jusqu’alors.
Ainsi que le lecteur l’a appris déjà, Valentinne s’était pas trompé. Les Apaches étaient, en effet, arrivés lesoir même à peu de distance de la colline, et leurs éclaireursn’avaient pas tardé à découvrir la trace des blancs.
Selon toute probabilité, un choc terribleétait imminent entre les blancs et les Peaux Rouges, ces deux racessi distinctes l’une de l’autre, que divise une haine mortelle, etqui ne se rencontrent dans la prairie que pour chercher às’entre-détruire.
Valentin avait aperçu l’éclaireur apache,lorsque celui-ci était venu reconnaître la colline ; ils’était alors penché à l’oreille du général et lui avait dit aveccet accent railleur qui lui était habituel :
– Eh bien, cher ami, croyez-vous toujoursque je me suis trompé ?
– Je n’ai jamais dit cela, s’écriavivement le général ; Dieu m’en garde ! Seulement je vousavoue franchement que j’eusse bien sincèrement désiré que vous vousfussiez trompé. Comme vous le voyez, je n’y mets pasd’amour-propre ; mais, que voulez-vous, je suis comme cela, jepréfère me battre contre dix de mes compatriotes que d’avoiraffaire à un de ces Indiens maudits.
– Malheureusement, fit en souriantValentin, en ce moment vous n’avez pas le choix, mon ami.
– C’est vrai, mais soyeztranquille ; quelque ennui que ceci m’occasionne, je sauraifaire mon devoir de soldat.
– Eh ! qui en doute, mon chergénéral ?
– Caspita ! personne, je lesais, mais c’est égal, vous verrez.
– Allons, bonsoir ; tâchez deprendre quelque repos, car je vous annonce que demain, au lever dusoleil, nous serons attaqués.
– Ma foi, répondit le général en bâillantà se démettre la mâchoire, je ne demande pas mieux que d’en finirune bonne fois pour toutes avec ces bandits.
Une heure plus tard, excepté Curumilla, placéen sentinelle, les chasseurs dormaient, de leur côté les Indiens enfaisaient autant.
Une heure environ avant le lever du soleil,Stanapat éveilla les guerriers et leur donna l’ordre de se mettreen marche.
Les Apaches saisirent leurs armes, seformèrent en file indienne, et, au signal de leur chef, ilss’engagèrent dans les fourrés qui les séparaient du rocher où setenaient les chasseurs blancs.
Bien qu’il n’y eût qu’une distance de deuxlieues, la marche des Apaches dura cependant plus d’uneheure ; mais elle fut menée avec tant de prudence, que leschasseurs, malgré la surveillance qu’ils exerçaient, ne sedoutèrent nullement que leurs ennemis se trouvaient aussi prèsd’eux.
Au pied du rocher les Apachess’arrêtèrent ; Stanapat ordonna que le camp fût immédiatementdressé.
Les Indiens, lorsqu’ils le veulent, saventfort bien établir leurs lignes.
Cette fois, comme c’était un siège en règlequ’ils avaient l’intention de faire, ils ne négligèrent aucuneprécaution.
La colline du Bison-Fou fut enserrée par unfossé large de trois mètres et profond de quatre, dont la terre,rejetée en arrière, servit de contre-fort à de hautes barricadesderrière lesquelles les Peaux Rouges se trouvèrent parfaitement àl’abri et purent tirer sans se découvrir.
Au milieu du camp on éleva deux buttes oucalli, l’une pour les chefs, l’autre destinée à servir deloge du conseil. Devant l’entrée de celle-ci, on planta d’un côtéle totem ou emblème de la tribu, de l’autre on suspenditle calumet sacré.
Nous expliquerons ici ce que sont ces deuxemblèmes, dont plusieurs auteurs ont parlé sans jamais les décrire,et que cependant il est fort important de connaître, si l’on veutapprofondir les mœurs indiennes.
Le totem ou kukèvium estl’étendard national, la marque distinctive de chaque tribu.
Il est censé représenter l’animal emblèmerespectif de la tribu : coyote, jaguar, bison, etc., chaquetribu ayant le sien propre.
Celui-ci représentait un bison blanc.
Le totem est un long bâton garni de plumes decouleurs variées, qui y sont attachées perpendiculairement de hauten bas.
Cet étendard est porté par le chef seul de latribu.
Le calumet est une pipe dont le tubeest long de quatre, six et même dix pieds ; quelquefois cetube est rond, mais le plus souvent plat. Il est orné d’animauxpeints, de cheveux, de plumes de porc-épic ou d’oiseaux de couleurstranchantes. Le fourneau est généralement en marbre rouge oublanc ; lorsque la pierre est de couleur sombre, on la peinten blanc avant de s’en servir. Le calumet est sacré. Il a été donnéaux Indiens par le Soleil ; pour cette raison il ne doitjamais être souillé par le contact du sol.
Dans les campements, il est tenu élevé surdeux bâtons fichés en terre, dont les extrémités sont en forme defourche.
L’Indien chargé de porter le calumet estconsidéré comme l’étaient chez nous les hérauts d’armes ; sapersonne est inviolable. C’est ordinairement un guerrier renommé dela tribu, qu’une blessure grave reçue dans un combat a estropié etrendu incapable de se battre.
Le soleil se levait au moment où les Apachesterminaient leurs retranchements.
Les blancs, malgré toute leur bravoure,sentirent un frisson de terreur agiter leurs membres lorsqu’ilss’aperçurent qu’ils étaient ainsi investis de tous côtés, d’autantplus que les clartés encore vagues du jour naissant leur laissaientapercevoir dans les lointains de l’horizon plusieurs troupes deguerriers qui s’avançaient de points différents.
– Hum ! murmura Valentin en hochantla tête, la partie sera rude.
– Vous croyez notre situationmauvaise ? lui demanda le général.
– C’est-à-dire que je la croisdétestable.
– Canarios ! fit le généralIbañez ; nous sommes perdus alors.
– Oui, répondit le Français, à moins d’unmiracle.
– Caspita ! Ce que vousdites est peu rassurant, savez-vous, cher ami ? Ainsi, à votreavis, il n’y a plus d’espoir ?
– Si, reprit Valentin, il nous en resteun seul.
– Lequel ? s’écria vivement legénéral.
– Il nous reste l’espoir du pendu, que lacorde casse.
Le général fit un mouvement.
– Rassurez-vous, reprit le Françaistoujours sarcastique ; elle ne cassera pas, je vous enréponds.
– Belle consolation que vous me donnezlà, fit le général d’un air moitié gai, moitié fâché.
– Dame, que voulez-vous, c’est la seulequ’il me soit permis de vous donner en ce moment ; mais,ajouta-t-il en changeant brusquement de ton, tout cela ne nousempêche pas de déjeuner, je suppose.
– Bien au contraire, répondit le général,car je vous avoue que j’ai une faim de loup, chose qui, je vousassure, ne m’était pas arrivée depuis longtemps.
– À table alors, s’écria Valentin enriant, nous n’avons pas un instant à perdre si nous voulonsdéjeuner tranquilles.
– En êtes-vous sûr ?
– Pardieu ! Du reste, à quoi bonnous inquiéter d’avance ? Venez vous mettre à table.
Les trois hommes se dirigèrent alors vers unetente en feuillage adossée au tombeau du Bison-Fou, et, comme ilsl’avaient dit, ils mangèrent d’un excellent appétit ; peutêtre, ainsi que le soutenait le général, était-ce parce que la vuedes Apaches les avait mis en bonnes dispositions.
Cependant Stanapat, dès qu’il avait euinstallé son camp, s’était empressé d’expédier des courriers danstoutes les directions, afin d’avoir le plus tôt possible desnouvelles de ses alliés.
Ceux-ci parurent bientôt, accompagnés de leursjoueurs de chichikoués et de tambours.
Ces guerriers étaient au moins cinq cents,tous beaux et bien faits, revêtus de riches costumes, tousparfaitement armés et offrant à des yeux prévenus l’aspect le pluseffrayant qui se puisse voir.
Le chef, qui arrivait avec cette troupenombreuse, était le Chat-Noir.
Nous expliquerons en quelques mots l’arrivéede ce chef avec sa tribu parmi ses frères apaches, arrivée qui peutsembler extraordinaire après le rôle joué par le Chat-Noir dansl’attaque du camp du squatter.
Le Cèdre-Rouge avait été surpris par leschaleurs au milieu de la nuit. Le feu avait, dans les premiersmoments, été mis au camp par les assaillants.
Le tremblement de terre était venu compliquersi bien la situation, que nul des gambusinos ne s’était aperçu dela trahison du Chat-Noir, qui, de son côté, dès qu’il avait euenseigné la position des gambusinos, s’était borné à lancer sesguerriers en avant, tout en se gardant bien de donner de sapersonne et restant, au contraire, à l’arrière-garde, de façon à nepas se compromettre et pouvoir, le moment venu, prendre le partiqui lui conviendrait le mieux.
Sa ruse avait eu la plus complète réussite.Les gambusinos, attaqués de tous les côtés à la fois, n’avaientsongé qu’a se défendre le mieux possible, sans avoir le temps dereconnaître si dans les rangs de leurs ennemis se trouvaient destransfuges de leurs alliés.
Aussi le Chat-Noir fut-il parfaitement reçupar Stanapat, heureux du secours qui lui arrivait.
Pendant le cours de la journée, d’autrestroupes entrèrent successivement dans le camp, si bien qu’aucoucher du soleil, près de quinze cents guerriers peaux rouges setrouvèrent réunis au pied du rocher.
Les chasseurs furent complètementinvestis.
Les mouvements des Indiens leur firent bientôtcomprendre qu’ils ne comptaient s’éloigner qu’après les avoirréduits.
Les Indiens sont les hommes les moinsprévoyants qu’on puisse voir.
Au bout de deux jours, comme il fallaitremédier à cet état de choses, une grande chasse aux bisons futorganisée.
Au point du jour, trente-cinq chasseurs sousles ordres du Chat-Noir, quittèrent le camp, traversèrent le boiset s’élancèrent dans la prairie.
Après deux heures d’une course rapide, ilspassèrent à gué la petite rivière de la Tortue, sur les bords delaquelle ils s’arrêtèrent pour laisser souffler leurs chevaux. Ilsprofitèrent de ce temps d’arrêt en allumant un feu de fiente debison, auquel ils rôtirent leur déjeuner, puis ils se remirent enroute.
Vers midi, du sommet d’une colline, ilsexaminèrent la plaine qui s’étendait à leurs pieds. Ils virent, àune assez grande distance, plusieurs petits troupeaux de cinq etsix bisons mâles qui paissaient tranquillement.
Les chasseurs armèrent leurs fusils,descendirent dans la plaine et exécutèrent une charge en règlecontre ces animaux lourds à la vérité, mais qui pourtant courentfort vite.
Chacun se laissa bientôt entraîner à lapoursuite de l’animal qui se trouvait le plus près de lui.
Les bisons prennent parfois des attitudesmenaçantes et poursuivent même à leur tour les chasseurs pendantvingt ou vingt-cinq pas ; mais il est facile de leséviter ; dès qu’ils reconnaissent l’inutilité de leurpoursuite, ils se prennent à fuir.
Les Indiens et les demi-sang ont une tellehabitude de cette chasse à cheval qu’il leur arrive rarementd’avoir besoin de plus d’un coup pour tuer un bison.
Lorsqu’ils tirent, ils n’appuient pas leurarme contre l’épaule, mais étendent, au contraire, les deux brasdans toute leur longueur ; sitôt qu’ils sont à une douzaine depas de l’animal, ils font feu dans cette position, puis ilsrechargent leur fusil avec une promptitude incroyable, car ils nebourrent pas, laissent la balle, dont ils conservent toujours uncertain nombre dans la bouche, tomber immédiatement sur la poudre àlaquelle elle s’attache et qui la renvoie aussitôt.
Au moyen de cette vitesse peu commune, lesIndiens firent en peu de temps un vrai massacre dans les troupeauxde bisons.
Soixante-huit de ces animaux avaient étéabattus en moins de deux heures.
Le Chat-Noir en avait tué onze pour sapart.
Les animaux furent dépecés et chargés sur deschevaux amenés à cet effet, puis les chasseurs reprirent gaiementle chemin du camp en causant entre eux des péripéties singulièresou dramatiques de la chasse avec toute la vivacité indienne sicolorée.
Grâce à cette expédition, les Apaches étaientapprovisionnés pour longtemps.
À peu de distance du camp, les Indiensaperçurent un cavalier qui accourait vers eux à toute bride.
Le Chat-Noir fit faire halte et attendit. Ilétait évident que l’individu qui arrivait ainsi ne pouvait êtrequ’un ami. Un ennemi ne serait pas venu se livrer de cettefaçon.
Les doutes furent bientôt dissipés.
Les Apaches reconnurent la Gazelle blanche.Nous avons dit quelque part que les Indiens aimaient beaucoup lajeune fille. Ils la reçurent fort gracieusement et la conduisirentau Chat-Noir, qui attendait immobile qu’elle vînt le trouver.
Le chef l’examina un instant avecattention.
– Ma fille est bienvenue, dit-il ;est-ce l’hospitalité qu’elle demande aux Indiens ?
– Non, chef ; je viens me joindre àeux contre les Faces Pâles, ainsi que j’ai déjà fait, répondit-ellerésolument ; du reste, vous le savez aussi bien que moi,ajouta-t-elle.
– Bon, reprit le chef, nous remercions mafille ; ses amis sont absents, mais nous attendons d’ici àquelques heures peut-être l’arrivée du Cèdre-Rouge et des grandscouteaux de l’est.
Un nuage de mécontentement obscurcit le frontde la jeune fille ; mais elle se remit aussitôt et fit rangerson cheval à côté de celui du chef en disant avecindifférence :
– Le Cèdre-Rouge reviendra quand bon luisemblera, cela m’est parfaitement égal. Ne suis-je pas l’amie desApaches ?
– C’est vrai, répondit l’Indien ens’inclinant ; ma fille veut-elle se remettre enroute ?
– Quand il vous plaira, chef.
– Partons donc, dit le Chat-Noir enfaisant un signe à ses compagnons.
La troupe des chasseurs repartit au galop.
Une heure plus tard, elle entrait dans lecamp, où elle était reçue par les cris de joie des guerriersapaches.
Le Chat-Noir fit préparer un calli pour lajeune fille ; puis, après avoir visité les postes et écoutéles rapports des éclaireurs, il vint s’asseoir auprès de l’arbre oùla Gazelle blanche s’était laissée tomber pour réfléchir auxdevoirs nouveaux que lui imposaient les engagements qu’elle avaitpris avec le Blood’s Son et le soin de sa vengeance.
– Ma fille est triste, dit le vieux chefen allumant sa pipe au moyen d’une longue baguette garnie de plumeset peinte de diverses couleurs, qui lui servait de talisman ;car, avec cette superstition naturelle à certains Indiens, il étaitpersuadé que s’il touchait une fois le feu avec ses mains, ilmourrait sur-le-champ.
– Oui, répondit la jeune fille ; moncœur est sombre, un nuage s’est étendu sur mon esprit.
– Que ma fille se console, celui qu’ellea perdu sera vengé.
– Les Visages Pâles sont forts,répondit-elle en le regardant fixement.
– Oui, dit le chef, les blancs ont laforce de l’ours gris, mais les Indiens ont la ruse du castor ;que ma fille se rassure donc, ses ennemis ne lui échapperontpas.
– Mon père le sait ?
– Le Chat-Noir est un des grands sachemsde sa nation, rien ne lui est caché. En ce moment, toutes lesnations des prairies, auxquelles se sont joints les demi-sang,s’avancent pour cerner définitivement le rocher qui sert de refugeau grand chasseur pâle ; demain, peut-être, six milleguerriers peaux rouges seront ici. Ma fille peut donc voir que savengeance est assurée, à moins que les Visages Pâles ne s’envolentau plus haut des airs ou plongent au plus profond des eaux, ce quine peut arriver ; ils sont perdus.
La jeune fille ne répondit pas, sans plussonger au chef indien dont le regard perçant restait fixé surelle ; elle se leva et se mit à marcher avec agitation.
– Mon Dieu ! mon Dieu !disait-elle à demi-voix, ils sont perdus ! Oh ! n’êtrequ’une femme et ne pouvoir rien pour eux ! Comment lessauver ?
– Que dit donc ma fille ?Wacondah lui aurait-il troublé l’esprit ? lui demandale Chat-Noir en lui posant la main sur l’épaule et se plaçantdevant elle.
L’Espagnole le regarda un instant, puis ellelaissa tomber sa tête dans ses mains en murmurant d’une voixétouffée :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! je suisfolle !
Le Chat-Noir jeta un regard scrutateur autourde lui, et se penchant à l’oreille de la jeune fille :
– Que ma sœur me suive, dit-il d’une voixferme et accentuée.
La Gazelle blanche releva la tête et fixa lesyeux sur lui ; le chef posa un doigt sur sa bouche comme pourlui recommander le silence, et, tournant le dos, il s’enfonça dansle bois.
La jeune fille le suivit inquiète.
Ils marchèrent pendant quelques minutes.
Enfin ils arrivèrent au sommet d’un monticuledégarni d’arbres d’où l’œil, planant dans l’espace, distinguaittous les environs.
Le Chat-Noir s’arrêta, et faisant signe àl’Espagnole de s’approcher de lui :
– Ici nous pouvons causer ; que mafille parle ; mes oreilles sont ouvertes.
– Que puis-je dire que mon père ne sachepas ? répondit la jeune fille avec défiance.
– Ma fille veut sauver ses frères pâles.N’est-ce pas cela ?
– Eh bien, oui ! fit-elle avecexaltation. Pour des raisons que je ne puis vous dire, ces hommesqui, il y a quelques jours, m’étaient odieux, me sont devenuschers ; aujourd’hui, je voudrais les sauver au péril de mavie.
– Oui, dit le vieillard comme se parlantà lui-même, les femmes sont ainsi : comme les feuilles que levent balance dans l’espace, leur esprit change de direction aumoindre souffle de la passion.
– Maintenant, vous savez mon secret,reprit-elle avec résolution ; peu m’importe de vous l’avoirdivulgué, agissez comme bon vous semblera, mais ne comptez plus surmoi.
– Au contraire, reprit l’Apache avec sonrire sardonique, j’y compte plus que jamais.
– Que voulez-vous dire ?
– Eh bien, continua le Chat-Noir enjetant un regard perçant autour de lui et en baissant la voix, moiaussi je veux les sauver.
– Vous ?
– Moi. Le grand chef pâle ne m’a-t-il pasfait échapper, dans le village des Comanches, à la mort quim’attendait ? N’a-t-il pas partagé en frère avec moi l’eau defeu de sa gourde pour me donner la force de me tenir à cheval et derejoindre les guerriers de ma tribu ? Le Chat-Noir est ungrand chef. L’ingratitude est un vice blanc. La reconnaissance estune vertu rouge. Le Chat-Noir sauvera son frère.
– Merci, chef ! s’écria la jeunefille en serrant dans ses mains mignonnes les rudes mains duvieillard, merci de votre loyauté. Mais, hélas ! le tempss’écoule rapidement ; demain sera dans quelques heures, etpeut-être ne réussirons-nous pas.
– Le Chat-Noir est prudent, répondit lechef. Que ma sœur écoute ; mais, d’abord, peut-être nesera-t-elle pas fâchée d’avertir ses amis qu’elle veille sureux.
La Gazelle blanche sourit sans répondre.L’Indien siffla d’une façon particulière.
Le Rayon-de-Soleil parut.
Le Chat-Noir avait gardé à Valentin uneprofonde reconnaissance, à cause de la générosité avec laquellecelui-ci lui avait sauvé la vie.
Le chef cherchait par tous les moyenspossibles à payer cette dette qu’il avait contractée aprèsl’attaque du camp des gambusinos, attaque pendant laquelle il avaitvigoureusement soutenu le chasseur, tout en se laissant emporter aucourant rapide du Gila, dans les pirogues en peau de bison queValentin lui avait conseillé de construire. Le Chat-Noir réfléchitsérieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux.
Il savait, comme tous les chefs indiens du FarWest, les causes de la haine qui séparait les blancs ; deplus, il avait été en maintes circonstances à même d’apprécier ladifférence morale qui existait entre le squatter américain et lechasseur français.
D’ailleurs, maintenant, dans son esprit, laquestion était résolue : toutes ses sympathies l’attiraientvers le Français. Seulement il était bon que son concours, pourêtre utile, fût accepté non-seulement par Valentin, mais encore parses amis, afin d’éviter tout malentendu.
Lorsque la terre eut repris son aplomb, quetout fut rentré dans l’ordre tracé par Dieu au commencement dessiècles, le Chat-Noir fit un signe.
Les pirogues abordèrent.
Le chef ordonna à ses guerriers de camper oùils se trouvaient et de l’attendre.
Puis avisant à une courte distance une troupede chevaux sauvages qui paissaient, il en laça un, le dompta enquelques minutes, s’élança sur son dos, et s’éloigna au galop.
En ce moment, le soleil montait radieux àl’horizon.
Le chef apache marcha tout le jour sanss’arrêter, si ce n’est quelques instants pour laisser respirer soncheval.
Au coucher du soleil, il se trouvait à portéede flèche du village de l’Unicorne.
Après être demeuré quelques instants pensif,l’Indien sembla définitivement prendre sa résolution ; ilpoussa son cheval et entra résolument dans le village.
Il était abandonné.
Le Chat-Noir le parcourut dans tous les sens,rencontrant à chaque pas des traces du combat terrible dont,quelques jours auparavant, il avait été le théâtre ; mais pasun homme, pas un chien.
Lorsqu’un Indien suit une piste, il ne sedécourage jamais, et marche jusqu’à ce qu’il la trouve.
Le Chat-Noir sortit du village par le côtéopposé à celui par lequel il était entré, s’orienta un instant etreparût au galop, sans hésiter, allant tout droit devant lui.
Son admirable connaissance de la prairie nel’avait pas trompé ; quatre heures plus tard, il arrivait àl’entrée de la forêt vierge, sous les verts arceaux de laquellenous avons vu disparaître les Comanches de l’Unicorne.
Le Chat-Noir entra, lui aussi, dans la forêt,passant juste au même endroit où la population du village avaitpassé.
Au bout d’une heure, il aperçut des feuxbriller à travers les branches des arbres.
L’Apache s’arrêta un instant, jeta un regardautour de lui, et continua à s’avancer.
Bien qu’il fût seul en apparence, le Chat-Noirse sentait épié ; il savait que depuis son premier pas dans laforêt il était suivi et surveillé par des yeux invisibles.
Comme il ne venait pas dans une intentionbelliqueuse, il n’avait en aucune façon cherché à dissimuler sestraces.
Tactique comprise par les sentinellescomanches, qui le laissèrent passer sans révéler leur présence,mais cependant se communiquèrent de l’une à l’autre l’entrée d’unchef apache sur leur territoire, si bien que le Chat-Noir étaitencore assez loin du village, que déjà on savait sa venue.
Le chef entra dans une vaste clairière, aucentre de laquelle s’élevaient plusieurs huttes.
Plusieurs chefs étaient silencieusementaccroupis autour d’un feu qui brûlait devant un calli que leChat-Noir reconnut pour être le calli de médecine.
Contrairement à l’usage adopté en pareil cas,nul ne parut remarquer l’approche du chef ; personne ne seleva pour lui faire honneur et lui souhaiter la bienvenue.
Le Chat-Noir comprit qu’il se passait quelquechose d’extraordinaire dans le village, et qu’il allait assister àune scène étrange.
Il ne s’émut nullement de la froide réceptionqui lui était faite, mit pied à terre, jeta la bride sur le cou deson cheval, et, marchant vers le feu, il s’accroupit en face del’Unicorne, entre deux chefs qui se reculèrent à droite et à gauchepour lui faire place.
Sortant alors son calumet de sa ceinture, ille bourra, l’alluma, et se mit à fumer après avoir salué lesassistants d’un signe de tête.
Ceux-ci lui répondirent par le même geste,mais sans rompre le silence.
Enfin l’Unicorne ôta le calumet de sa bouche,et se tournant vers le Chat-Noir :
– Mon frère est un grand guerrier,dit-il, qu’il soit le bienvenu ; son arrivée est d’un heureuxaugure pour mes jeunes hommes au moment où un chef redoutable vanous quitter pour se rendre dans les prairies bienheureuses.
– Le maître de la vie m’a protégé en mefaisant arriver si à propos, répondit l’Apache ; mais quel estle chef qui va mourir ?
– La Panthère est las de la vie, repritl’Unicorne d’une voix triste ; il compte beaucoupd’hivers ; son bras fatigué ne peut plus frapper le bison nil’élan rapide ; son œil voilé ne distingue qu’avec peine lesobjets les plus rapprochés.
– La Panthère n’est plus utile à sesfrères auxquels, au contraire, il devient à charge ; il doitmourir, dit sentencieusement le Chat-Noir.
– C’est ce que le chef a pensé ; ila aujourd’hui communiqué ses intentions au conseil réuni autour dufeu où nous sommes, et c’est moi, son fils, qui suis chargé de luiouvrir les portes de l’autre vie.
– La Panthère est un chef sage : quefaire de l’existence lorsqu’elle doit être à charge auxsiens ! Le Wacondah a été bon pour les Peaux Rouges en leurdonnant le discernement nécessaire pour se débarrasser desvieillards et des infirmes, et les envoyer dans un autre monde oùils seront renouvelés, et, après cette courte épreuve, chasserontavec toute la vigueur de la jeunesse.
– Mon frère a bien parlé, réponditl’Unicorne en s’inclinant.
En ce moment, il se fit un certain mouvementdans la foule rassemblée devant la cabane des sueurs où le vieuxchef était renfermé.
La porte s’ouvrit, la Panthère parut.
C’était un vieillard d’une taille majestueuse.Chose rare parmi les Indiens qui conservent fort longtemps lesapparences de la jeunesse, ses cheveux et sa barbe, qui tombaienten désordre sur ses épaules et sa poitrine, étaient d’une blancheuréclatante.
On voyait sur son visage, dont les traitsétaient empreints d’une énergie invincible, toutes les marquesd’une décrépitude arrivée à sa dernière période.
Il était revêtu de ses plus beaux habits,peint et armé en guerre.
Dès qu’il se montra sur le seuil de la hutte,tous les chefs se levèrent. L’Unicorne s’avança vers lui et luitendit respectueusement son bras droit sur lequel il s’appuya.
Le vieillard, guidé par l’Unicorne, s’approchaen chancelant du feu devant lequel il s’accroupit.
Les autres chefs prirent place à ses côtés,les guerriers formèrent un vaste cercle par derrière.
Le grand calumet de paix fut apporté par leporte-pipe qui le présenta au vieillard.
Lorsque le calumet eut passé de main en mainet fait le tour du cercle, la Panthère prit la parole.
Sa voix était basse, sourde ; mais, grâceau silence profond qui régnait dans la foule, elle fut entendue detous.
– Mes fils, dit-il, je vais partir pourl’autre contrée ; bientôt je serai près du maître de la vie.Je dirai aux guerriers de notre nation que je rencontrerai sur maroute que les Comanches sont toujours invincibles et que leurnation est la reine des prairies.
Un murmure de satisfaction bientôt étoufféaccueillit ces paroles du vieillard.
Au bout d’un instant il reprit :
– Continuez à être braves comme vosancêtres, dit-il ; soyez implacables pour les Faces Pâles, cesloups dévorants recouverts de la peau de l’élan ; qu’ilsprennent toujours les pieds de l’antilope pour fuir plus rapidesdevant vous, et ne puissent jamais voir les queues de loup que vousattachez à vos talons ! Ne goûtez jamais à l’eau de feu, cepoison à l’aide duquel les Faces Pâles nous énervent, nous rendentfaibles comme des femmes et incapables de venger nos injures.Parfois, lorsque pendant les longues nuits de chasse ou de guerrevous serez réunis autour des feux du campement, pensez à laPanthère, ce chef dont la renommée fut grande autrefois, et qui,voyant que le Wacondah l’oubliait sur cette terre, préféra mourirque d’être plus longtemps à charge à sa nation. Racontez aux jeunesguerriers qui pour la première fois fouleront le sentier de laguerre les exploits de votre chef la Panthère-Bondissante, qui silongtemps fut l’effroi des ennemis des Comanches.
En prononçant ces paroles, l’œil du vieux chefs’était animé, sa voix tremblait d’émotion.
Les Indiens réunis autour de lui l’écoutaientavec respect.
– Mais à quoi bon parler ainsi, reprit-ilen étouffant un soupir, je sais que mon souvenir ne s’éteindra pasparmi vous, puisque mon fils l’Unicorne est là pour me succéder etvous guider à son tour sur cette route où si longtemps je vous aiprécédés ? Faites apporter mon dernier repas, afin que nouspuissions bientôt entonner la chanson du grand remède.
Immédiatement des Indiens apportèrent desmarmites remplies de chair de chien bouillie.
Sur un signe de la Panthère, le repascommença. Lorsqu’il fut terminé, le vieillard alluma son calumet etfuma, tandis que les guerriers dansaient en rond autour de lui.
L’Unicorne conduisait la danse.
Au bout d’un instant, le vieillard fit ungeste.
Les guerriers s’arrêtèrent.
– Que désire mon père ? demandal’Unicorne.
– Je veux, répondit-il, que vous chantiezla chanson du grand remède.
– Bon ! reprit l’Unicorne, mon pèresera obéi.
Alors il entonna cette chanson bizarre dontvoici la traduction, et que tous les autres Indiens répétèrent enchœur après lui, tout en reprenant leur danse :
« Maître de la vie, tu nous donnes ducourage ! Il est vrai que les Peaux Rouges savent que tu lesaimes ! Nous t’envoyons notre père aujourd’hui ! Voiscomme il est vieux et décrépit ! L’élan rapide s’est changé enours pesant ! Fais qu’il puisse se trouver jeune dans un autremonde et en état de chasser comme aux anciensjours ! »
Et la ronde tourbillonnait autour duvieillard, qui fumait impassible.
Enfin, lorsque son calumet fut vide, il secouala cendre sur l’ongle de son pouce, posa la pipe devant lui et levales yeux au ciel.
En ce moment, les premières lueurs ducrépuscule teignaient de reflets couleur d’opale l’extrême ligne del’horizon.
Le vieillard se redressa, son œil éteintsembla se ranimer et lança un éclair.
– Voici l’heure, dit-il d’une voix hauteet ferme ; le Wacondah m’appelle. Adieu, guerrierscomanches ; mon fils, c’est à vous de m’envoyer auprès dumaître de la vie !
L’Unicorne détacha la hache pendue à saceinture, la brandit au-dessus de sa tête, et, sans hésitation,d’un mouvement rapide comme la pensée, il fendit le crâne duvieillard, dont le visage souriant était tourné vers lui, et quitomba sans pousser un soupir.
Il était mort !
La danse recommença plus rapide et plusdésordonnée, et les guerriers chantèrent en chœur :
« Wacondah ! Wacondah ! reçoisce guerrier. Vois, il n’a pas craint la mort ! Il sait qu’ellen’est pas, puisqu’il doit renaître dans ton sein !
« Wacondah ! Wacondah ! reçoisce guerrier.
« Il était juste ! Le sang coulaitrouge et limpide dans son cœur ! Les paroles que soufflait sapoitrine étaient sages !
« Wacondah ! Wacondah ! reçoisce guerrier. C’était le plus grand, le plus célèbre de tes enfantscomanches !
« Wacondah ! Wacondah ! reçoisce guerrier. Vois combien de chevelures il porte à saceinture !
« Wacondah ! Wacondah ! reçoisce guerrier ! »
Les chants et la danse durèrent jusqu’au leverdu soleil.
Dès que le jour eut paru, sur un signe del’Unicorne, la ronde s’arrêta.
– Notre père est parti, dit-il, son âme aquitté son corps, qu’elle avait trop longtemps habité, pour choisirune autre demeure. Donnons-lui une sépulture convenable à un aussigrand guerrier.
Les préparatifs ne furent pas longs.
Le cadavre de la Panthère-Bondissante futlavé, peint avec soin, puis enterré assis avec ses armes deguerre ; le dernier cheval qu’il avait monté et ses chiens,égorgés sur la fosse, furent placés auprès de lui, puis on élevaune hutte d’écorce d’arbre au-dessus du tombeau, afin de lepréserver de la profanation des bêtes fauves.
Au sommet de la hutte on planta une longueperche surmontée des scalps pris par le vieux guerrier à l’époqueoù, jeune et plein de force, il guidait les Comanches aucombat.
Le Chat-Noir avait assisté avec un respect etun recueillement religieux à toutes les émouvantes péripéties decette lugubre tragédie ; lorsque les cérémonies del’enterrement furent terminées, l’Unicorne s’approcha de lui.
– Je remercie mon frère, dit le Comanche,de nous avoir aidé à rendre les derniers devoirs à un guerrierillustre. Maintenant je suis tout à mon frère, il peut parler sanscrainte, les oreilles d’un ami sont ouvertes et son cœurrecueillera les paroles que soufflera sa poitrine.
– L’Unicorne est le premier guerrier desa nation, répondit en s’inclinant le Chat-Noir, la justice et laloyauté résident en lui ; un nuage a passé sur mon esprit etl’a rendu triste.
– Que mon frère s’ouvre à moi, je saisqu’il est un des plus célèbres chefs de sa nation, le Chat-Noir necompte plus les scalps qu’il a enlevés à ses ennemis ; quelleest la raison qui le rend triste ?
Le chef apache sourit avec orgueil aux parolesde l’Unicorne.
– L’ami de mon frère, le grand chasseurpâle adopté par sa tribu, dit-il nettement, court en ce moment undanger terrible.
– Ooah ! fit le chef,serait-il vrai ? Koutonepi est la chair de mes os ; quile touche me blesse ! Que mon frère s’explique.
Le Chat-Noir rapporta alors au Comanche lafaçon dont Valentin lui avait sauvé la vie, la ligue formée par lesApaches et d’autres nations du Far West contre les blancs, et laposition critique dans laquelle se trouvait personnellementValentin à cause de l’influence du Cèdre-Rouge sur les Indiens etdes forces dont il disposait en ce moment.
L’Unicorne secoua la tête à ce récit.
– Koutonepi est sage et intrépide,dit-il, la loyauté est dans son cœur, mais il ne pourrarésister ; comment lui venir en aide ? Un homme, si bravequ’il soit, n’en vaut pas cent.
– Valentin est mon frère, réponditl’Apache ; j’ai juré de le sauver, mais seul que puis-jefaire ?
Tout à coup une femme s’élança entre les deuxchefs.
Cette femme était le Rayon-de-Soleil.
– Si mon seigneur le permet, dit-elle enjetant un regard suppliant à l’Unicorne, je vous aiderai,moi ; une femme peut beaucoup de choses.
Il y eut un silence.
Les deux chefs considéraient la jeune femme,qui se tenait immobile et modeste devant eux.
– Ma sœur est brave, dit enfin leChat-Noir ; mais une femme est une créature faible dont lesecours est de bien peu de poids dans des circonstances aussigraves.
– Peut-être ! répondit-ellerésolument.
– Femme, dit l’Unicorne en lui posant lamain sur l’épaule, allez où votre cœur vous appelle ; sauvezmon frère et acquittez la dette que vous avez contractée enverslui ; mon œil vous suivra, au premier signal j’accourrai.
– Merci ! dit la jeune femme avecjoie ; et, s’agenouillant devant le chef, elle lui baisarespectueusement la main.
L’Unicorne reprit :
– Je confie cette femme à monfrère ; je sais que son cœur est grand, je suistranquille ; adieu.
Et après avoir fait un dernier geste pourcongédier son hôte, le chef entra sans se retourner dans son calli,dont il laissa le rideau de peau de bison retomber derrièrelui.
Le Rayon-de-Soleil le suivit des yeux ;lorsqu’il eut disparu, elle se tourna vers le Chat-Noir.
– Partons ! dit-elle, allons sauvernotre ami.
Quelques heures plus tard le chef apache,suivi par la jeune femme, avait rejoint sa tribu sur le bord duGila où il l’avait laissée campée.
Le surlendemain, le Chat-Noir arrivait avectoute sa troupe à la colline du Bison-Fou.
L’explication qui précède donnée, nousreprendrons notre récit au point où nous l’avons laissé enterminant le septième chapitre.
Le Rayon-de-Soleil sans parler présenta àl’Espagnole une feuille de papier, une espèce de poinçon en bois etune coquille remplie de peinture bleue.
La Gazelle fit un mouvement de joie.
– Oh ! je comprends, dit-elle.
Le chef sourit.
– Les blancs ont beaucoup de science,fit-il, rien ne leur échappe ; ma fille dessinera un collierpour le chef pâle.
– Oui, murmura-t-elle, mais voudra-t-ilme croire ?
– Que ma fille mette son cœur sur cepapier, le chasseur blanc le reconnaîtra.
La jeune fille poussa un soupir.
– Essayons, dit-elle.
Par un mouvement fébrile elle prit le papierdes mains du Rayon-de-Soleil, écrivit quelques mots à la hâte et lerendit à la jeune Indienne, toujours immobile et impassible devantelle.
Le Rayon-de-Soleil roula le papier, l’attachaavec soin autour du bois d’une flèche.
– Dans une heure il sera à son adresse,dit-elle.
Et elle disparut dans le bois avec la légèretéd’une biche effarouchée.
Ce petit manège avait duré moins de tempsqu’il ne nous en a fallu pour le rapporter.
Dès que l’Indienne avertie de longue main parle Chat-Noir du rôle qu’elle devait jouer fut partie pours’acquitter de son message :
– Voyons, dit le chef, nous ne pouvonsles sauver tous, mais au moins j’espère que ceux qui nous sontchers échapperont.
– Dieu veuille que vous ne vous trompiezpas, mon père ! répondit la jeune fille.
– Wacondah est grand ! Sa puissanceest sans bornes, il peut tout ; que ma fille espère !
Alors il y eut entre les deux interlocuteursune longue conversation à la suite de laquelle la Gazelle glissainaperçue entre les arbres et se rendit à une colline peu distantedu poste occupé par les blancs, nommée la colline del’Elk, où elle avait donné rendez-vous à don Pablo.
À la pensée de se retrouver en présence duMexicain, la jeune fille était, malgré elle, en proie à une émotionindéfinissable.
Elle sentait son cœur se serrer ; tousses membres étaient agités de mouvements convulsifs.
Le souvenir de ce qui s’était passé entre elleet lui, il y avait si peu de temps, jetait encore le trouble dansses idées et lui rendait plus difficile la tâche qu’elle s’étaitimposée.
En ce moment ce n’était plus la rude amazoneque nous avons représentée à nos lecteurs, qui, aguerrie depuis sonenfance aux scènes terribles de la vie des prairies, bravait en sejouant les plus grands périls.
Elle se sentait femme ; tout ce qu’il yavait de viril en elle avait disparu pour ne plus laisser qu’unejeune fille, timide et craintive, qui tremblait de se retrouverface à face avec l’homme qu’elle se reprochait d’avoir sicruellement outragé et qui, peut-être, en la voyant ne voudrait pascondescendre à entrer en explication avec elle et lui tournerait ledos sans lui répondre.
Toutes ces pensées et bien d’autres encoretourbillonnaient dans son cerveau, tandis que d’un pas furtif ellese dirigeait vers le lieu du rendez-vous.
Plus elle approchait, plus ses craintesétaient vives, car son esprit frappé lui retraçait avec plus deforce l’indignité de sa conduite antérieure.
Enfin elle arriva.
Le sommet de la colline était encoredésert.
Un soupir de soulagement s’échappa de sapoitrine oppressée, et elle rendit grâce à Dieu qui lui accordaitquelques minutes de répit pour se préparer à l’entretien solennelqu’elle avait elle-même demandé.
Mais le premier moment passé, une autreinquiétude la tourmenta : elle craignit que don Pablo nevoulût pas se rendre à son invitation et méprisât la chance desalut qu’elle lui offrait.
Alors, la tête penchée en avant, les yeuxfixés dans l’espace et cherchant à sonder la profondeur desténèbres, elle attendit en comptant avec anxiété les secondes.
Nul n’a pu calculer encore de combien desiècles se compose une minute pour celui qui attend.
Cependant le temps s’écoulait avec rapidité,la lune avait presque disparu à l’horizon ; une heure encoreet le soleil se lèverait.
La jeune fille commençait à douter del’arrivée de don Pablo ; un sourd désespoir s’emparait d’elle,et elle maudissait l’impossibilité matérielle qui l’obligeait àrester inactive à cette place et la réduisait à l’impuissance.
Disons en quelques mots ce qui se passait ence moment sur la colline du Bison-Fou.
Valentin, Curumilla et don Pablo, assis ausommet de la colline, fumaient silencieusement leur calumet, chacunsongeant à part soi au moyen à employer pour sortir de la positionfâcheuse dans laquelle la petite troupe se trouvait, lorsqu’unsifflement aigu se fit entendre, et une longue flèche passantrapide entre les trois hommes vint profondément s’enfoncer dans letertre de gazon au pied duquel ils se tenaient.
– Qu’est-ce-là ? s’écria Valentinqui, le premier, reprit son sang-froid ; vive Dieu ! lesPeaux Rouges commenceraient-ils déjà l’attaque !
– Réveillons nos amis, dit don Pablo.
– Ami ! fit Curumilla qui avaitarraché la flèche du tertre où elle tremblait et la considéraitattentivement.
– Que voulez-vous dire, chef ?demanda le chasseur.
– Voyez ! répondit laconiquementl’Indien en lui remettant la flèche et lui montrant d’un geste unpapier roulé autour du bois un peu au-dessus des plumes dont lesApaches garnissent cette arme.
– En effet, reprit Valentin en détachantle papier pendant que Curumilla prenait un tison allumé pour luiservir de fanal et le levait à la hauteur des yeux.
– Hum ! murmura don Pablo, cettefaçon de correspondre me semble assez louche.
– Nous allons savoir à quoi nous entenir, répondit le chasseur.
Il déplia le papier sur lequel quelques lignesétaient écrites en espagnol avec une substance bleuâtre.
Voilà ce que contenait cette lettre :
« Les Faces Pâles sont perdues ; lestribus indiennes levées en masse, aidées par les pirates desprairies, les cernent de tous les côtés. Les blancs n’ont desecours à attendre de personne. L’Unicorne est trop loin et leBlood’s Son trop occupé à se défendre lui-même pour avoir le tempsde songer à eux. Don Pablo de Zarate peut, s’il le veut, échapper àla mort qui le menace et sauver ceux qui lui sont chers. Son sortest entre ses mains. Aussitôt après la réception de cet avis, qu’ilquitte son campement et se rende seul à la colline de l’Elk, il yrencontrera une personne qui lui fournira les moyens qu’ilchercherait en vain autre part ; cette personne attendra donPablo de Zarate jusqu’au lever du soleil. Elle le supplie de ne pasnégliger cet avertissement ; demain il serait trop tard pourle sauver, il succomberait infailliblement dans une lutteinsensée.
« Un ami. »
À la lecture de cette étrange missive, lejeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine et resta quelquetemps plongé dans de profondes réflexions.
– Que faire ? murmura-t-il.
– Y aller, pardieu ! réponditValentin. Qui sait ? peut-être ce chiffon de papiercontient-il notre salut à tous.
– Mais si c’est une trahison.
– Une trahison ! Allons donc, monami, vous voulez rire ! Les Indiens sont traîtres et fourbes àl’excès, je vous l’accorde ; mais ils ont une frayeurépouvantable de tout ce qui est écriture, qu’ils tiennent pour ungrimoire émanant du génie du mal. Non, cette lettre ne vient pasdes Indiens. Quant aux pirates des prairies, ils savent fort biense servir d’un rifle, mais ils ignorent complètement l’art de seservir d’une plume d’oie, et je vous affirme que d’ici à Montereyd’un côté, et à New York de l’autre, vous n’en trouveriez pas unqui sût écrire. Cet avis émane donc, sans aucun doute, d’un ami.Quel est cet ami ? voilà ce qui est plus difficile àdeviner.
– Votre opinion serait donc d’accepter lerendez-vous ?
– Pourquoi pas ? en prenant, bienentendu, toutes les précautions usitées en pareil cas.
– Je dois m’y rendre seul ?
– Canarios ! on se rendtoujours seul à ces sortes d’entrevues ; c’est convenu cela,dit Valentin en ricanant, seulement on se fait accompagner, et bienfou celui qui négligerait cette précaution.
– En admettant que je sois disposé àsuivre votre conseil, je ne puis abandonner mon père seul ici.
– Votre père est en sûreté quant àprésent. D’ailleurs il a avec lui le général et Curumilla, qui, jevous en réponds, ne se laissera pas surprendre pendant notreabsence. Du reste, réfléchissez, cela vous regarde ; seulementje vous ferai observer que nous sommes dans des circonstances assezcritiques pour que toutes considérations secondaires soient misesde côté. Canarios ! ami ! songez qu’il y vapeut-être du salut de tous !
– Vous avez raison, frère, dit résolumentle jeune homme ; qui sait si je n’aurais pas à me reprochervotre mort et celle de nos compagnons si je négligeais cetavis ? Je pars.
– Bon ! fit le chasseur,partez ; pour moi, je sais ce qui me reste à faire. Soyeztranquille, ajouta-t-il avec son rire sardonique, vous irez seul aurendez-vous ; mais si vous aviez besoin d’aide, je ne seraispas long à paraître.
– Fort bien ! mais il s’agit desortir d’ici sans être vu et de gagner la colline de l’Elk enéchappant aux milliers de regards de chats-tigres que les Apachesfixent probablement sur nous en ce moment.
– Fiez-vous à moi pour cela, dit lechasseur.
En effet, quelques minutes plus tard donPablo, guidé par Valentin, gravissait la colline de l’Elk sansavoir été dépisté par les Apaches.
Cependant la Gazelle blanche attendaittoujours, le corps penché en avant et l’oreille tendue, un bruitquelconque qui lui révélât la présence de celui qu’elle avait siinstamment prié de venir.
Tout à coup une rude main s’appesantit sur sonépaule et une voix moqueuse murmura à son oreille :
– Hé ! niña, que faites-vous donc siloin du campement ? est-ce que vous avez peur que vos ennemisne s’échappent ?
L’Espagnole se retourna avec un mouvement dedégoût mal dissimulé et reconnut Nathan, le fils aîné duCèdre-Rouge.
– Oui, by God ! c’est moi,reprit le bandit, cela vous étonne, niña ? Oh ! oh !nous sommes arrivés depuis une heure déjà avec la plus bellecollection de vautours qui se puisse imaginer.
– Mais vous-même que faites-vousici ? dit-elle sans même savoir pourquoi elle lui adressaitcette question.
– Oh ! reprit-il, c’est que moiaussi je veux me venger ; j’ai laissé mon père et les autreslà-bas, et je suis venu explorer un peu les lieux. Mais,ajouta-t-il avec un rire sinistre, il ne s’agit pas de cela dans cemoment ; avez-vous donc le diable au corps, que vous courezainsi la nuit, au risque de faire une mauvaise rencontre ?
– Que puis-je craindre ? Ne suis-jepas armée ?
– C’est vrai, répondit le pirate enricanant ; mais vous êtes jolie, et Dieu me damne si je neconnais pas des gens qui, à ma place, se moqueraient des joujouxque vous avez à votre ceinture ! Oui, vous êtes jolie, niña,ne le savez-vous pas ? Le diable m’emporte, puisque personnene vous en a encore fait la confidence, j’ai bien envie de vous ledire, moi ; qu’en pensez-vous, hein ?
– Le malheureux est ivre ! murmurala jeune fille en voyant la face hébétée du brigand et leflageolement de ses jambes. Laissez-moi, lui dit-elle, l’heure estmal choisie pour plaisanter, nous avons à nous occuper de chosesplus importantes.
– Bah ! après nous la fin dumonde ! nous sommes tous mortels, et du diable si je me souciede ce qui m’arrivera demain ! Je trouve, au contraire, l’heuresupérieurement choisie : nous sommes seuls, nul ne peut nousentendre ; qu’est-ce qui nous empêche de nous avouerfranchement que nous nous adorons ?
– Personne, si cela était vrai, réponditrésolument la jeune fille ; mais je ne suis pas d’humeur àécouter plus longtemps vos sornettes ; ainsi faites-moi leplaisir de vous retirer. J’attends ici le détachement de guerre desBisons apaches qui ne tardera pas à arriver et à prendre positionsur cette colline ; au lieu de perdre un temps précieux, vousferiez mieux de rejoindre le Cèdre-Rouge et Stanapat, avec lesquelsvous devez arrêter tous les détails de l’attaque de demain.
– C’est vrai, répondit le bandit que cesparoles avaient un peu dégrisé ; vous avez raison, niña, jem’en vais ; mais ce qui est différé n’est pas perdu :j’espère, un autre jour, vous retrouver moins farouche, ma colombe.Au revoir !
Et, tournant insoucieusement sur lui-même, lebandit jeta son rifle sur l’épaule et descendit la colline dans ladirection du camp des Apaches.
La jeune Espagnole, demeurée seule, sefélicita d’avoir échappé au danger qui l’avait un instant menacée,car elle avait tremblé que don Pablo n’arrivât pendant que Nathanétait avec elle.
Cependant la nouvelle de la jonction duCèdre-Rouge avec sa bande augmentait encore les appréhensions de laGazelle blanche et redoublait ses inquiétudes pour ceux qu’elleavait résolu de sauver coûte que coûte.
Au moment où elle n’espérait plus voir lejeune homme et où elle ne regardait plus que par acquit deconscience plutôt que dans la persuasion que celui qu’elleattendait vainement depuis si longtemps allait paraître, elleaperçut, à une portée de flèche à peu près, un homme qui s’avançaità grands pas de son côté.
Elle devina plutôt qu’elle ne reconnut donPablo de Zarate.
– Enfin ! s’écria-t-elle avecbonheur en se précipitant à sa rencontre.
Le jeune homme fut bientôt auprès d’elle.
En la reconnaissant il fit un pas enarrière.
– Vous, madame ! lui dit-il ;c’est vous qui m’avez écrit de me rendre ici ?
– Oui, répondit-elle d’une voixtremblante, oui, c’est moi.
– Que peut-il y avoir de commun entrenous ? reprit dédaigneusement don Pablo.
– Oh ! ne m’accablez pas, jecomprends à présent seulement tout ce que ma conduite a eu decoupable et d’indigne ; pardonnez un égarement que je déplore.Écoutez-moi, au nom du ciel ne méprisez pas les avis que je veuxvous donner, il s’agit de votre salut et de celui de ceux que vousaimez !
– Grâce à Dieu, madame, réponditfroidement le jeune homme, pendant les quelques heures que nousavons été réunis, j’ai assez appris à vous connaître pour ne plusajouter foi à aucune de vos protestations ; je n’ai qu’unregret en ce moment, c’est celui de m’être laissé entraîner dans lepiège que vous m’avez tendu.
– Moi, vous tendre un piège !s’écria-t-elle avec indignation, lorsque je verserais avec joie ladernière goutte de mon sang pour vous sauver !
– Me sauver ? moi ! Allonsdonc, madame ! me perdre, vous voulez dire, reprit don Pabloavec un sourire de mépris, me croyez-vous si niais ? Allons,soyez franche au moins, votre projet a réussi, je suis entre vosmains ; faites paraître vos complices qui sont sans doutecachés derrière ces massifs de broussailles, je ne leur ferai pasl’honneur de leur disputer ma vie !
– Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria lajeune fille en se tordant les mains avec désespoir, suis-je assezpunie ? Don Pablo, au nom du ciel, écoutez-moi ! Dansquelques instants il sera trop tard ; je veux vous sauver,vous dis-je !
– Vous mentez impudemment, madame,s’écria Valentin qui apparut en s’élançant d’un buisson ; iln’y a qu’un instant, à cette place même où vous êtes, vousannonciez à Nathan, le digne fils de votre complice le Cèdre-Rouge,l’arrivée d’un détachement de guerre apache ; osez dire que cen’est pas vrai !
Cette révélation fut un coup de foudre pour lajeune fille. Elle comprit qu’il lui serait impossible de désabusercelui qu’elle aimait et de le convaincre de son innocence devantcette preuve en apparence si évidente de sa trahison.
Elle se laissa tomber accablée sur le sol auxpieds du jeune homme.
– Oh ! dit celui-ci avec dégoût,cette misérable est mon mauvais génie.
Il fit un mouvement pour se retirer.
– Un instant, s’écria Valentin enl’arrêtant, cela ne peut finir ainsi ; terminons-en une bonnefois avec cette créature avant qu’elle ne nous fasse massacrer.
Après avoir armé un pistolet, il en appuyafroidement le canon sur la tempe de la jeune femme, qui ne fit pasun geste pour se soustraire au sort qui la menaçait.
Don Pablo lui saisit vivement le bras.
– Valentin, lui dit-il, qu’allez-vousfaire, ami ?
– C’est juste, répondît lechasseur ; si près de la mort, je ne me déshonorerai pas entuant cette malheureuse.
– Bien, frère ! fit don Pablo enlançant un regard de mépris à la Gazelle qui l’implorait envain ; des hommes comme nous n’assassinent pas les femmes.Laissons cette misérable et vendons chèrement notre vie.
– Bah ! bah ! la mort n’estpeut-être pas aussi proche que vous le supposez ; pour mapart, je ne désespère pas de nous sortir de ce guêpier.
Ils jetèrent un regard anxieux dans la valléepour reconnaître leur position.
L’obscurité était presque dissipée ; lesoleil, encore invisible, teintait le ciel de ces lueurs rougeâtresqui précèdent de peu d’instants son apparition.
Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, laplaine était envahie par de forts détachements indiens.
Les deux hommes reconnurent qu’il leur restaitde bien faibles chances de regagner leur forteresse.
Pourtant ces hommes, accoutumés à tenterjournellement l’impossible, ne se découragèrent pas en présence dudanger imminent qui les menaçait.
Après s’être silencieusement serré la maindans une étreinte suprême, ces deux natures d’élite relevèrentfièrement la tête, et le front calme, l’œil étincelant, ils sepréparèrent à braver la mort horrible qui les attendait s’ilsétaient découverts.
– Arrêtez, au nom du ciel ! s’écriala jeune fille en se traînant sur les genoux jusqu’aux pieds de donPablo.
– Arrière, madame ! réponditcelui-ci ; laissez-nous mourir bravement.
– Mais je ne veux pas que vous mouriez,moi, reprit-elle avec un cri déchirant ; je vous répète que jevous sauverai si vous y consentez.
– Nous sauver ! Dieu seul peut lefaire, dit tristement le jeune homme ; réjouissez-vous quenous ne veuillions pas rougir nos mains de votre sang perfide, etne nous importunez pas davantage.
– Oh ! rien ne pourra donc vousconvaincre ! fit-elle avec désespoir.
– Rien ! dit froidement leMexicain.
– Ah ! s’écria-t-elle l’œilrayonnant de joie, j’ai trouvé !… Suivez-moi et vousrejoindrez vos compagnons !
Don Pablo, qui déjà s’était éloigné dequelques pas, se retourna en hésitant.
– Que craignez-vous ? reprit-elle,vous serez toujours à même de me tuer si je vous trompe. Oh !fit-elle avec exaltation, que m’importe de mourir si je voussauve !
– Au fait, observa Valentin, elle araison ; et puis dans notre position nous n’avons plus rien àménager. Qui sait ? elle dit peut-être la vérité !
– Oui ! oui ! s’écria la jeunefille avec prière, fiez-vous à moi !
– Bah ! essayons, dit Valentin.
– Marchez, répondit laconiquement donPablo, nous vous suivons.
– Oh ! merci ! merci !dit-elle avec effusion en couvrant de baisers et de larmes la maindu jeune homme, dont elle s’était emparée malgré lui ; vousverrez que je vous sauverai !
– Étrange créature ! murmura lechasseur en s’essuyant les yeux avec le dos de sa maincalleuse ; elle a le diable au corps, elle est capable de lefaire comme elle le dit.
– Peut-être ! répondit don Pablo enhochant tristement la tête ; mais notre position est biendésespérée, mon ami.
– On ne meurt qu’une fois, aprèstout ! dit philosophiquement le chasseur en jetant son riflesur l’épaule ; je suis on ne peut plus curieux de savoircomment tout cela finira.
– Venez ! dit l’Espagnole.
Les deux hommes la suivirent.
Tous trois commencèrent alors à ramper dansles hautes herbes et à descendre silencieusement la colline.
Cette marche pénible était nécessairementlente, à cause des précautions innombrables que les fugitifsétaient obligés de prendre pour ne pas être aperçus ou dépistés parles éclaireurs que les Indiens avaient disséminés de tous les côtéspour surveiller les mouvements des blancs qui auraient tenté devenir au secours de ceux qu’ils assiégeaient et ne pas courir lerisque d’être pris entre deux feux.
La Gazelle blanche marchait leste et assuréeen avant des chasseurs, regardant de tous les côtés à la fois,s’arrêtant pour prêter l’oreille avec inquiétude au moindre bruitsuspect dans les taillis et les halliers ; puis, ses craintescalmées, elle reprenait sa course en jetant un sourired’encouragement à ceux qu’elle guidait.
– Pincés ! dit tout à coupValentin en appuyant en riant la crosse de son rifle à terre ;allons, allons, la petite est plus fine que je ne croyais.
Les deux hommes se trouvèrent subitementenveloppés par une nombreuse troupe d’Indiens apaches.
Don Pablo, lui, ne prononça pas un mot ;il regarda l’Espagnole ; elle souriait toujours.
– Bah ! murmura philosophiquement leFrançais à part lui, j’en tuerai toujours bien sept ou huit ;après cela, nous verrons.
Complètement rassuré par cette consolanteréflexion, le chasseur reprit incontinent toute sa liberté d’espritet regarda curieusement autour de lui.
Les deux blancs étaient au milieu dudétachement de guerre du Chat-Noir.
Le vieux chef s’avança vers le chasseur.
– Mon frère est le bienvenu parmi sesamis les bisons apaches, dit-il avec noblesse.
– Pourquoi railler, chef ? réponditValentin. Je suis votre prisonnier, faites de moi ce que bon voussemblera.
– Le Chat-Noir ne raille pas ; legrand chasseur pâle n’est pas son prisonnier, mais son ami ;qu’il commande, et le Chat-Noir exécutera ses ordres.
– Que signifient ces paroles ? ditle Français avec étonnement, N’êtes-vous pas ici, ainsi que tousles membres de votre nation, pour vous emparer de mes amis et demoi ?
– Telle était, en effet, mon intentionlorsque, il y a quelques jours, j’ai quitté mon village ; maismon cœur est changé depuis que mon frère m’a sauvé la vie ; ila pu s’en apercevoir déjà, si je suis venu jusqu’ici, ce n’est paspour le combattre, mais pour le sauver, lui et les siens ; quemon frère ait donc confiance dans mes paroles, ma tribu lui obéiracomme à moi-même.
Valentin réfléchit un instant, puis il repritla parole en regardant fixement le chef :
– Et que demande le Chat-Noir en retourde l’aide qu’il veut bien me donner ?
– Rien. Le chasseur pâle est monfrère ; si nous réussissons, il agira à sa guise.
– Allons, allons, tout est pour le mieux,fit le Français en se tournant vers la jeune fille ; jem’étais trompé, madame ; veuillez agréer mes excuses.
La Gazelle blanche rougit de bonheur à cesnobles paroles.
– Ainsi, reprit Valentin en s’adressantau chef indien, je puis entièrement disposer de vos jeunesgens ?
– Entièrement.
– Ils me seront dévoués ?
– Je vous l’ai dit, comme à moi-même.
– Bon ! fit le chasseur dont levisage s’éclaira. Combien avez-vous de guerriers ?
Le Chat-Noir montra dix fois les doigts de sesdeux mains ouvertes.
– Cent ? fit Valentin.
– Oui, reprit le chef, et huit deplus.
– Mais les autres tribus sont beaucoupplus nombreuses que la vôtre ?
– Elles forment une troupe de guerriersvingt-deux fois et sept fois plus nombreuse que la mienne.
– Hum ! c’est beaucoup, sans compterles pirates.
– Ooah ! il y a trois fois lesdoigts de mes deux mains de longs-couteaux de l’est.
– Je crains, observa don Pablo, que nousfinissions par être accablés par tant d’ennemis.
– Peut-être ! répondit Valentin, quiréfléchissait. Où est le Cèdre-Rouge ?
– Le Cèdre-Rouge est avec ses frères lesdemi-sang des prairies ; ils se sont joints au détachement deStanapat.
En ce moment le cri de guerre des Apachesrésonna avec force dans la plaine.
Une puissante détonation se fit entendre, etla colline du Bison-Fou apparut ceinte, comme un nouveau Sinaï,d’une auréole de fumée et d’éclairs éblouissants.
La bataille était commencée.
Les Indiens montaient bravement à l’assaut.Les Apaches marchaient vers la colline en déchargeantcontinuellement leurs fusils et en lançant des flèches à leursinvisibles ennemis.
De l’endroit où la chaîne de collines touchele Gila, on voyait sans cesse arriver de nouveaux Apaches.
Ils venaient au galop par troupes de trois,jusqu’à vingt hommes à la fois. Leurs chevaux étaient couvertsd’écume, ce qui faisait présumer qu’ils avaient fourni une longuetraite.
Les Apaches étaient en grand costume, chargésde toutes sortes d’ornements et d’armes, l’arc et le carquois surle dos, le fusil à la main, munis de leurs talismans, la têtecouronnée de plumes, dont quelques-unes étaient de magnifiquesplumes d’aigle noires et blanches, avec le grand plumetretombant.
Assis sur de belles housses de peaux depanthère doublées en rouge, tous avaient la partie inférieure ducorps nue, sauf une longue bande de peau de loup passée par-dessusl’épaule. Leurs boucliers étaient ornés de plumes et de drap deplusieurs couleurs.
Ces hommes ainsi accoutrés avaient quelquechose de grand et de majestueux qui saisissait l’imagination etinspirait la terreur.
Plusieurs d’entre eux franchirent sur-le-champles hauteurs, pressant du fouet leurs chevaux fatigués, afind’arriver promptement sur le lieu du combat, chantant et poussantleur cri de guerre.
C’était aux environs des palissades que lalutte semblait plus acharnée.
Les deux Mexicains et Curumilla, à couvertderrière leurs retranchements, répondaient au feu des Apaches parun feu meurtrier, s’excitant courageusement à mourir les armes à lamain.
Déjà de nombreux cadavres jonchaient çà et làla plaine ; des chevaux échappés galopaient dans toutes lesdirections, et les cris de douleur des blessés se mêlaient aux crisde défi des assaillants.
Ce que nous avons décrit en tant de mots,Valentin et don Pablo l’avaient aperçu en quelques secondes, avecce coup d’œil infaillible des hommes habitués de longue main à lavie des prairies.
– Voyons, chef, dit vivement le chasseur,il faut que nous rejoignions nos amis ; aidez-nous, sinon ilssont perdus.
– Bon ! répondit le Chat-Noir ;que le chasseur pâle se mette avec son ami au milieu de mondétachement ; dans quelques minutes il sera sur la colline.Surtout que les chefs pâles me laissent agir.
– Faites, faites ! je m’en rapporteentièrement à vous.
Le Chat-Noir prononça quelques paroles à voixbasse en s’adressant aux guerriers qui l’accompagnaient.
Ceux-ci se groupèrent immédiatement autour desdeux chasseurs, qui disparurent entièrement au milieu d’eux.
– Oh ! oh ! fit don Pablo avecinquiétude, voyez donc, mon ami !
Valentin sourit en lui prenant le bras.
– J’ai deviné l’intention du chef,dit-il ; il emploie le seul moyen possible. Soyez tranquille,tout est pour le mieux.
Le Chat-Noir se plaça en tête du détachementet fit un signe.
Un hurlement effroyable éclata dans l’air.
C’était la tribu du Bison qui poussait son cride guerre.
Les Apaches, entraînant les deux hommes aumilieu d’eux, s’élancèrent avec furie vers la colline.
Valentin et don Pablo cherchaient encore à serendre compte de ce qui s’était passé, que déjà ils avaient rejointleurs amis, et que les guerriers du Chat-Noir avaient roulé commeune avalanche, fuyant dans toutes les directions, comme si uneterreur panique se fût emparée d’eux.
Cependant le combat n’était pas fini.
Les Indiens de Stanapat s’élançaient enrugissant comme des tigres sur les palissades et se faisaient tuersans reculer d’un pas.
Cette lutte devait, en se prolongeant, finirpar être fatale aux blancs, dont les forces s’épuisaient.
Stanapat et le Cèdre-Rouge le comprenaient,aussi redoublaient-ils d’efforts pour accabler leurs ennemis.
Soudain, au moment où les Apaches seprécipitaient furieux contre les blancs pour tenter un dernierassaut, le cri de guerre des Coras se fit entendre, mêlé à desdétonations d’armes à feu. Les Apaches surpris hésitèrent.
Le Cèdre-Rouge jeta un regard autour de lui etpoussa une malédiction.
Le cri de guerre des Comanches s’élevaitderrière le camp.
– En avant ! en avant quandmême ! hurla le squatter, qui, suivi de ses deux fils et dequelques-uns des siens, s’élança vers la colline.
Mais la scène avait changé comme parenchantement.
Le Chat-Noir, voyant le secours qui arrivait àses amis, avait fait sa jonction avec l’Unicorne, tous deux, avecleurs troupes réunies, attaquaient les Apaches de flanc, pendantque Mookapec, à la tête de deux cents guerriers d’élite de sanation, se ruait sur eux par derrière.
La fuite commença, bientôt elle se changea endéroute.
Le Cèdre-Rouge et une petite troupe de piratesréunis autour de lui résistaient seuls encore.
Le cercle d’ennemis qui les enveloppait serétrécissait à chaque instant davantage autour d’eux.
D’assaillants ils étaient devenus assaillis.Il fallait en finir ; quelques secondes encore, et c’en étaitfait : toute retraite leur était coupée.
– Hourrah ! by God !hurla le Cèdre-Rouge en faisant tournoyer, comme une massue, sonrifle autour de sa tête. Sus à ces chiens ! Prenons leurschevelures !
– Prenons leurs chevelures !s’écrièrent ses compagnons en imitant ses mouvements et massacranttout ce qui s’opposait à leur passage.
Ils avaient réussi à s’ouvrir une sanglantetrouée tout en combattant, et s’avançaient lentement du côté dufleuve.
Soudain un homme se jeta résolument devant leCèdre-Rouge.
Cet homme était Mookapec.
– Je t’apporte ma chevelure, chien desvisages pâles ! cria-t-il en lui assénant un coup dehache.
– Merci ! répondit le bandit enparant le coup qui lui était porté.
La Plume-d’Aigle bondit en avant comme unehyène, et, avant que son ennemi pût s’y opposer, il lui enfonça soncouteau dans la cuisse.
Le Cèdre-Rouge poussa un cri de rage en sesentant blessé, et dégaina son couteau d’une main, pendant que del’autre il saisissait l’Indien à la gorge.
Celui-ci se vit perdu : la lame étincelaau-dessus de sa tête et s’enfonça tout entière dans sapoitrine.
– Ah ! ah ! ricana leCèdre-Rouge en lâchant son ennemi qui roula sur le sol ; jecrois que nos comptes sont réglés cette fois.
– Pas encore ! fit le Coras avec unrire de triomphe ; et, par un effort suprême, il déchargea sonrifle sur le squatter.
Celui-ci lâcha les rênes et tomba aux côtés del’Indien.
– Je meurs vengé ! murmura laPlume-d’Aigle en se tordant dans une dernière convulsion.
– Oh ! je ne suis pas mort encore,moi ! répondit le Cèdre-Rouge en se redressant sur un genou etbrisant le crâne du Coras, j’échapperai quand même.
Le Cèdre-Rouge avait l’épaule brisée ;cependant, grâce au secours de ses compagnons, qui ne reculaientpas d’un pouce, il put se remettre sur son cheval.
Nathan et Sutter l’attachèrent après laselle.
– En retraite ! en retraite !cria-t-il, ou nous sommes perdus ! Sauve qui peut, chacun poursoi !
Les pirates lui obéirent et se mirent à fuirdans différentes directions, suivis de près par les Coras et lesComanches.
Cependant ils parvinrent à gagner, les uns uneforêt vierge au milieu de laquelle ils disparurent, les autres larivière, qu’ils traversèrent à la nage.
Le Cèdre-Rouge fut des premiers. Valentin etses amis, dès qu’ils avaient vu l’issue de la bataille, grâce ausecours qui leur était si heureusement arrivé, avaient en toutehâte abandonné la colline du Bison-Fou, et étaient descendus dansla plaine dans l’intention de s’emparer du Cèdre-Rouge.
Malheureusement ils ne purent arriver que pourle voir disparaître dans le lointain.
Cependant le succès inespéré du combat leuravait rendu un immense service, non-seulement en les sortant de lafausse position dans laquelle ils se trouvaient, mais encore enrompant la ligne des tribus indiennes qui, altérées par les pertesénormes qu’elles avaient faites pendant l’attaque, se retireraient,sans nul doute, et laisseraient les blancs régler entre eux ledifférend qui les divisait, sans se mêler davantage à laquerelle.
Quant au Cèdre-Rouge, sa troupe était presqueanéantie ou dispersée ; seul, blessé gravement, il n’étaitplus à craindre.
La prise de cet homme, réduit à errer commeune bête fauve dans la prairie, ne devenait plus qu’une question detemps.
Stanapat, lui aussi, avait échappé avecquelques-uns de ses guerriers sans que nul pût savoir quelledirection il avait prise.
Les trois troupes réunies campèrent sur lechamp de bataille.
Selon leur coutume, les Indiens s’occupèrentd’abord à scalper les cadavres de leurs ennemis.
Chose singulière ! les vainqueursn’avaient pas fait de prisonniers : le combat avait été siacharné que chacun n’avait cherché qu’à tuer son ennemi sans songerà s’emparer de sa personne.
Le corps de Mookapec fut relevé avec respectet enterré sur la colline du Bison-Fou, à côté du chef redoutablequi avait le premier choisi cette sépulture.
Le soleil se couchait au moment où lesderniers devoirs finissaient d’être rendus aux guerriers comancheset coras qui avaient succombé.
Les feux de conseil furent allumés.
Lorsque chacun eut pris place, que lescalumets eurent fait le tour du cercle, Valentin se leva :
– Chefs, dit-il, mes amis et moi nousvous remercions de vos généreux efforts en cherchant à délivrer lesprairies du Far West du bandit qui les a si longtempsdésolées ; ce n’est pas seulement une vaine vengeance que nouspoursuivons, c’est une œuvre d’humanité : ce misérabledéshonore le nom d’homme et la race à laquelle il appartient.Aujourd’hui, des nombreux brigands qui l’accompagnaient,quelques-uns à peine lui restent ; cette bande de malfaiteurs,qui était la terreur des prairies, n’existe plus, et bientôt leurchef lui-même, j’en ai la certitude, tombera en notre pouvoir.Soyez prêts, quand il le faudra, à nous venir en aide comme vousl’avez fait aujourd’hui ; d’ici là, regagnez vosvillages ; croyez que, de près comme de loin, nous garderonsle souvenir des services que vous nous avez rendus, et que, le caséchéant, vous pourrez compter sur nous, comme nous avons partout ettoujours compté sur vous.
Après avoir prononcé ces paroles, auxquellesles Indiens applaudirent, Valentin se rassit.
Il y eut un silence assez long, employé parles Indiens à fumer consciencieusement leurs calumets.
Ce fut le Chat-Noir qui le premier rompit cesilence.
– Que mes frères écoutent, dit-il ;les paroles que souffle ma poitrine me sont inspirées par le maîtrede la vie ; le nuage qui obscurcissait mon esprit s’est fondudepuis que mes frères coras et comanches, ces deux nations sibraves, m’ont rendu la place à laquelle j’avais droit au feu deleurs conseils ; l’Unicorne est un chef sage, son amitié m’estprécieuse. J’espère que le Wacondah ne permettra jamais qu’ils’élève entre lui et moi, ainsi qu’entre mes jeunes hommes et lessiens, d’ici mille et cinquante lunes, le moindre malentendu quipuisse rompre la bonne intelligence qui règne en ce moment.
L’Unicorne sortit le tuyau du calumet de seslèvres, salua le Chat-Noir en souriant et répondit :
– Mon frère le Chat-Noir a bienparlé ; mon cœur a tressailli de joie en l’écoutant Pourquoine serions-nous pas amis ? La prairie n’est-elle pas assezgrande et assez large pour nous ? les bisons ne sont-ils pasassez nombreux ? Que mes frères écoutent : je cherchevainement autour de moi la hache de guerre, elle est siprofondément enfouie, que les fils des petits-fils de nos enfantsne parviendront jamais à la déterrer.
D’autres discours furent encore prononcés parplusieurs chefs. La meilleure intelligence ne cessa de régner parmiles alliés.
Au point du jour, ils se séparèrent de lafaçon la plus cordiale, reprenant chacun le chemin de sonvillage.
Valentin, Curumilla, le général Ibañez, donPablo et don Miguel restèrent seuls.
La Gazelle blanche était appuyée, pensive,contre le tronc d’un chêne, à quelques pas d’eux.
Le Cèdre-Rouge, emporté loin du champ debataille par le galop furieux de son cheval qu’il n’avait même plusla force de gouverner, allait tout droit devant lui sans savoirquelle direction il suivait.
Chez cet homme jusqu’alors si ferme, d’unevolonté si énergique, la pensée s’était voilée comme parenchantement ; la perte de son sang, les secousses réitéréesque lui imprimait son cheval l’avaient plongé dans une atoniecomplète. S’il n’avait pas été aussi solidement attaché sur laselle, vingt fois il aurait été désarçonné.
Il allait les bras pendants, le corps penchésur le cou de son cheval, les yeux à demi fermés, sans avoir mêmela conscience de ce qui lui arrivait et ne cherchant pas à lesavoir.
Secoué à droite, secoué à gauche, il regardaitd’un œil sans intelligence fuir de chaque côté les arbres et lesrochers, ne pensant plus, ne vivant plus que dans un songehorrible, en proie aux hallucinations les plus étranges et les plusdévergondées.
La nuit succéda au jour.
Le cheval continuait sa course, bondissant,comme un jaguar effrayé, par-dessus les obstacles qui s’opposaientà son passage, suivi à la piste par une troupe de coyotes hurlants,et cherchant vainement à se débarrasser du poids inerte quil’obsédait.
Enfin, le cheval trébucha dans l’ombre ettomba sur le sol avec son fardeau en poussant un hennissementplaintif.
Le Cèdre-Rouge avait jusqu’à ce momentconservé, nous ne dirons pas la connaissance complète et lucide dela position dans laquelle il se trouvait, mais au moins unecertaine conscience de la vie qui résidait encore en lui.
Lorsque le cheval épuisé tomba, le banditsentit une vive douleur à la tête, et ce fut tout ; ils’évanouit en bégayant un blasphème, dernière protestation dumisérable qui, jusqu’au dernier moment, niait la puissance du Dieuqui le frappait.
Combien de temps demeura-t-il dans cet état,il n’aurait su le dire.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, sous l’impressiond’un sentiment de bien-être indéfinissable, le soleil brillait àtravers les branches touffues des arbres de la forêt, et lesoiseaux cachés sous le vert feuillage faisaient entendre leursjoyeux concerts.
Le Cèdre-Rouge poussa un soupir de soulagementet promena autour de lui un regard voilé. À quelques pas, soncheval était étendu mort.
Lui, il était assis, adossé au tronc d’unarbre. Agenouillée et penchée sur lui, Ellen suivait avec uneanxieuse sollicitude les progrès de son retour à la vie.
– Oh ! oh ! murmura le banditd’une voix rauque, j’existe donc encore !
– Oui, grâce à Dieu, mon père, réponditdoucement Ellen.
Le bandit la regarda.
– Dieu ! dit-il, comme s’il separlait à lui-même ; Dieu ! reprit-il avec un souriresardonique.
– C’est lui qui vous a sauvé, mon père,fit la jeune fille.
– Enfant ! murmura le Cèdre-Rouge enpassant la main gauche sur son front, Dieu n’est qu’un mot, ne m’enparlez jamais !
Ellen baissa la tête.
Cependant, avec le sentiment de la vie, ladouleur était revenue.
– Oh ! que je souffre !dit-il.
– Vous êtes dangereusement blessé, monpère. Hélas ! j’ai fait ce que j’ai pu pour voussoulager ; mais je ne suis qu’une pauvre fille ignorante, etpeut-être les soins que je vous ai prodigués ne sont-ils pas ceuxque votre état réclame.
Le Cèdre-Rouge tourna vers elle sa tête pâle,une expression de tendresse brillait dans ses yeux éteints.
– Vous m’aimez donc, vous ?dit-il.
– N’est-ce pas mon devoir, monpère ?
Le bandit ne répondit pas, le sourire que nouslui connaissons plissa les coins de ses lèvres violettes.
– Hélas ! depuis longtemps je vouscherche, mon père ; cette nuit, le hasard m’a fait vousretrouver.
– Oui, vous êtes une bonne fille, Ellen.Je n’ai plus que vous à présent ; mes fils, que sont-ilsdevenus ? je l’ignore. Oh ! fit-il avec un mouvement derage, c’est ce misérable Ambrosio qui est cause de tout ; sanslui je serais encore au paso del Norte, dans les forêts dont jem’étais rendu maître.
– Ne pensez plus à cela, mon père ;votre état réclame le plus grand calme, tâchez de dormir quelquesheures, le sommeil vous fera du bien.
– Dormir, dit le bandit, est-ce que jedors, moi ? Oh ! non, fit-il avec un mouvement derépulsion ; c’est la veille que je veux, au contraire ;quand mes yeux se ferment, je vois… Oh ! non, non, pas desommeil !…
Il n’acheva pas.
Ellen le regardait avec une pitié mêlée deterreur.
Le bandit, affaibli par la perte de son sanget la fièvre occasionnée par ses blessures, sentait en luis’éveiller un sentiment qui jusqu’alors lui avait étéinconnu : il avait peur.
Peut-être sa conscience évoquait-ellesourdement les remords cuisants de ses crimes.
Il y eut un long silence.
Ellen, attentive, suivait les mouvements dubandit, que la fièvre plongeait dans une espèce de somnolence etqui parfois tressaillait en poussant des cris inarticulés et jetantautour de lui des regards effarés.
Vers le soir, le bandit rouvrit les yeux etsembla se ranimer ; ses yeux étaient moins hagards, sa parolemoins brève.
– Merci, enfant, lui dit-il, vous êtesune bonne créature ; où sommes-nous ici ?
– Je l’ignore, mon père, cette forêt estimmense ; je vous le répète, c’est Dieu qui m’a guidée versvous.
– Non, vous vous trompez, Ellen,répondit-il avec ce sourire sarcastique dont il avaitl’habitude ; ce n’est pas Dieu qui vous a conduite ici ;c’est le démon, qui craignait de perdre un ami aussi dévoué quemoi.
– Ne parlez pas ainsi, mon père, dit lajeune fille avec tristesse ; la nuit arrive rapidement, lesténèbres ne tarderont pas à nous envelopper ; laissez-moi aucontraire prier pour que Dieu éloigne de nous pendant l’obscuritéles dangers qui nous menacent.
– Enfant ! une nuit au fond des boisvous effraye-t-elle donc à ce point, nous dont toute la vie s’estécoulée au désert ? Allumez un feu de branches sèches pouréloigner les bêtes fauves, et placez près de moi mespistolets ; ces précautions vaudront mieux, croyez-moi, quevos prières inutiles.
– Ne blasphémez pas, mon père, réponditvivement la jeune fille ; vous êtes blessé, presquemourant ; moi je suis faible et incapable de vous secourirefficacement ; notre existence est entre les mains de celuidont vous niez vainement la puissance ; lui seul, s’il leveut, peut nous sauver.
Le bandit éclata d’un rire sec et saccadé.
– Qu’il le fasse donc alors au nom dudiable, s’écria-t-il, et je croirai en lui !
– Mon père, au nom du ciel, ne parlez pasainsi, murmura la jeune fille avec douleur.
– Faites ce que je vous dis, sotteenfant, interrompit brutalement le squatter, et laissez-moi enrepos.
Ellen se détourna pour essuyer les larmes queces dures paroles lui causaient, et se leva tristement pour obéirau Cèdre-Rouge.
Celui-ci la suivit du regard.
– Allons, folle, lui dit-il en ricanant,consolez-vous, je n’ai pas voulu vous faire de peine.
La jeune fille rassembla toutes les branchessèches qu’elle put trouver, en fit un amas et y mit le feu. Bientôtle bois pétilla, et une longue et claire gerbe de flamme monta versle ciel.
Elle prit dans les arçons les pistolets encorechargés du squatter et les plaça à portée de sa main, puis ellevint reprendre sa place à ses côtés.
Le Cèdre-Rouge sourit avec satisfaction.
– Là, dit-il, maintenant nous n’avonsplus rien à redouter ; que les fauves viennent nous fairevisite, nous les recevrons ; nous passerons la nuittranquilles. Quant à demain, eh bien, ma foi, nousverrons !
Ellen, sans répondre, l’enveloppa le mieuxqu’il lui fut possible dans les couvertures et les peaux quiétaient sur le cheval, afin de le garantir du froid.
Tant de soins et d’abnégation touchèrent lebandit.
– Et vous, Ellen, lui demanda-t-il, negardez-vous pas quelques-unes de ces peaux pour vous ?
– À quoi bon, mon père ? le feu mesuffira, dit-elle avec douceur.
– Mais au moins mangez quelque chose,vous devez avoir faim ; car, si je ne me trompe, de toute lajournée vous n’avez rien pris ?
– C’est vrai, mon père, mais je n’ai pasfaim.
– Cela ne fait rien, reprit-il eninsistant, un jeûne trop prolongé pourrait vous êtrenuisible ; je veux que vous mangiez.
– C’est inutile, mon père, répondit-elleavec hésitation.
– Mangez, je le veux, fit-il ; si cen’est pour vous, que ce soit pour moi ; mangez la moindre deschoses, afin de vous donner des forces ; nous ne savons pas cequi nous attend dans quelques heures.
– Hélas ! je voudrais vous obéir,mon père, dit-elle en baissant les yeux, mais cela m’estimpossible.
– Et pourquoi donc ? puisque je vousdis que je le veux.
– Parce que je n’ai rien à manger.
Cette parole tomba comme une massue sur lapoitrine du bandit.
– Oh ! c’est affreux !murmura-t-il ; pauvre enfant, pardonnez-moi ; Ellen, jesuis un misérable, indigne d’un dévouement comme le vôtre.
– Calmez-vous, mon père, je vous enprie ; je n’ai pas faim ; je vous le répète, une nuit estbientôt passée, et demain, comme vous me l’avez dit, nousverrons ; mais d’ici là, j’en ai la conviction, Dieu nousviendra en aide.
– Dieu ? s’écria le squatter engrinçant des dents, encore ce mot !
– Dieu ! toujours Dieu ! monpère, répondit la jeune fille avec exaltation, l’œil étincelant etla lèvre frémissante ; Dieu, toujours, car, si indignes quenous soyons de sa pitié, il est bon ; il ne nous abandonnerapeut-être pas.
– Comptez donc sur lui, folle que vousêtes, et dans deux jours vous serez morte.
– Non ! s’écria-t-elle avec joie,car il m’a entendue et nous envoie du secours !
Le bandit regarda et se laissa aller sur lesol en fermant les yeux et en murmurant d’une voix sourde ces motsqui depuis quelques temps montaient toujours de son cœur à seslèvres par une force indépendante de sa volonté et qui lemaîtrisait malgré lui :
– Dieu ! existerait-ildonc ?
Terrible interrogation qu’il s’adressait sanscesse et à laquelle sa conscience bourrelée commençait à répondreau fond de son âme, dont le granit s’émiettait peu à peu sous lescoups répétés du remords.
Mais Ellen ne remarqua pas l’état deprostration du Cèdre-Rouge ; elle s’était levée et élancée enavant, les bras étendus, criant aussi haut que sa voix le luipermettait :
– Au secours ! au secours !
La jeune fille avait cru, depuis quelquesinstants, entendre un certain bruissement dans le feuillage.
Ce bruit, d’abord éloigné et presqueinsaisissable, s’était rapidement approché ; bientôt deslueurs avaient brillé à travers les arbres, et les pas d’unenombreuse troupe de cavaliers avaient distinctement frappé sonoreille.
En effet, à peine avait-elle fait quelques pasqu’elle se trouva, en présence d’une dizaine d’Indiens à cheval,tenant des torches allumées et escortant deux personnes enveloppéesde longs manteaux.
– Au secours ! au secours !répéta Ellen en tombant à genoux, les bras étendus en avant.
Les cavaliers s’arrêtèrent.
L’un d’eux mit pied à terre et s’élança versla jeune fille, à laquelle il prit les mains et qu’il obligea à serelever.
– Du secours pour qui, pauvreenfant ? lui dit-il d’une voix douce.
À l’accent plein de tendresse de l’étranger,elle sentit l’espoir rentrer dans son cœur.
– Ho ! murmura-t-elle avec joie, monpère est sauvé !
– Notre vie est entre les mains de Dieu,répondit avec onction l’étranger ; mais conduisez-moi près devotre père, et tout ce qu’un homme peut faire pour le secourir, jele ferai.
– C’est Dieu qui vous envoie ; soyezbéni, mon père ! dit la jeune fille en lui baisant lamain.
Dans le mouvement qu’il avait fait pour larelever, le manteau de l’étranger s’était ouvert, la jeune filleavait reconnu un prêtre.
– Marchons, dit-il.
– Venez.
La jeune fille s’élança joyeuse enavant ; la petite troupe la suivit.
– Mon père ! mon père !s’écria-t-elle en arrivant auprès du blessé, je savais bien queDieu ne nous abandonnerait pas : je vous amène dusecours !
En ce moment, les étrangers entrèrent dans laclairière où le bandit gisait étendu.
Les Indiens et le second personnages’arrêtèrent à quelques pas en arrière. Quant au prêtre, ils’approcha vivement du Cèdre-Rouge, sur le corps duquel il sepencha.
Aux paroles de sa fille, le bandit avaitouvert les yeux ; il tourna la tête avec effort du côté oùarrivait ce secours inespéré.
Soudain son visage, pâle déjà, se couvritd’une teinte cadavéreuse ; ses yeux s’agrandirent et devinrenthagards, un frémissement convulsif agita ses membres et il retombalourdement en arrière en murmurant avec épouvante :
– Oh !… le père Séraphin !
C’était effectivement le missionnaire ;sans paraître remarquer l’émotion du squatter, il lui saisit lebras pour lui tâter le pouls.
Le Cèdre-Rouge était évanoui. Mais Ellen avaitentendu les paroles prononcées par son père ; sans encomprendre le sens, la jeune fille devina qu’un drame terribleétait caché sous cette révélation.
– Mon père ! s’écria-t-elle avecdouleur en tombant aux genoux du prêtre, mon père, ayez pitié delui, ne l’abandonnez pas !
Le missionnaire sourit avec une expression debonté ineffable.
– Ma fille, répondit-il doucement, jesuis un ministre de Dieu, l’habit que je porte me commande l’oublides injures : les prêtres n’ont pas d’ennemis, tous les hommessont leurs frères ; rassurez-vous, non-seulement votre père ason corps à sauver, mais encore son âme. J’entreprendrai cettecure, et Dieu, qui a permis que je me trouve sur sa route, medonnera les forces nécessaires pour réussir.
– Oh ! merci, merci, mon père !murmura la jeune fille en fondant en larmes.
– Ne me remerciez pas, pauvreenfant ; adressez à Dieu vos actions de grâce, car c’est luiseul qui a tout fait. Maintenant, laissez-moi m’occuper de cemalheureux qui souffre et dont l’état misérable réclame tous messoins.
Et éloignant doucement la jeune fille, le pèreSéraphin ouvrit sa boîte à médicaments, qu’il prit au pommeau de saselle, et se mit en devoir de panser le blessé.
Cependant les Indiens s’étaient rapprochés peuà peu.
Voyant ce dont il s’agissait, ils avaient mispied à terre, afin de préparer le campement ; car ilsprévoyaient que dans l’état où se trouvait le Cèdre-Rouge, lemissionnaire passerait la nuit dans cet endroit.
Un campement de nuit est bientôt établi parles Indiens dans la prairie.
La personne qui accompagnait le père Séraphinétait une femme d’un âge déjà fort avancé, mais dont les traitsennoblis par la vieillesse avaient une expression de bonté et degrandeur peu commune.
Dès qu’elle vit que le missionnaire sepréparait à panser le blessé, elle s’approcha en lui disant d’unevoix douce.
– Ne puis-je pas vous être bonne àquelque chose, mon père, et vous aider dans ce que vous allezentreprendre ? vous savez que j’ai hâte de faire monapprentissage de garde-malade.
Ces paroles furent prononcées avec un accentde bonté indicible.
Le prêtre la regarda avec une expressionsublime, et, lui prenant la main, il l’obligea à se pencher sur lecorps du blessé toujours immobile.
– C’est Dieu qui a voulu que ce quiarrive en ce moment ait lieu, madame, lui dit-il ; à peinedébarquée dans ce pays et entrée dans ce désert pour y cherchervotre fils, le Tout-Puissant vous impose une tâche qui doit réjouirvotre cœur en vous plaçant en face de cet homme.
– Que voulez-vous dire, mon père ?dit-elle avec étonnement.
– Mère de Valentin Guillois, reprit-ilavec un accent rempli d’une majesté suprême, regardez bien cethomme, afin de le reconnaître plus tard ; c’est leCèdre-Rouge, le malheureux dont je vous ai si souvent parlé,l’ennemi implacable de votre fils !
À cette révélation terrible, la pauvre femmefit un geste d’effroi ; mais surmontant, par un effortsurhumain, le sentiment de répulsion qu’elle avait d’abordéprouvé :
– Peu importe, mon père !répondit-elle d’une voix calme, ce malheureux souffre, je lesoignerai.
– Bien, madame ! répondit le prêtreavec émotion ; Dieu vous tiendra compte de cette abnégationévangélique.
Nous expliquerons en quelques mots par quelconcours étrange de circonstances le père Séraphin, que depuis silongtemps nous avons perdu de vue, et la mère de Valentin Guillois,dont la noble figure n’a fait que passer dans ce récit [3], étaient si providentiellement arrivés ousecours du Cèdre-Rouge.
Lorsque le missionnaire s’était séparé duChercheur de pistes, il s’était rendu, ainsi qu’il en avaitmanifesté le désir, parmi les Indiens comanches, avec l’intentionde leur prêcher l’Évangile, saint devoir que déjà depuis longtempsil avait commencé à mettre à exécution.
Le père Séraphin, par son caractère, la puretéde ses mœurs, s’était fait des amis de tous ces enfants de lanature, et comptait de nombreux prosélytes dans diverses tribus,surtout dans celle de l’Unicorne.
Le voyage était long et fatigant pour serendre au village des Comanches ; les moyens de transportnuls, dans un pays désert, traversé seulement par les hordesnomades qui errent sans but dans ses vastes solitudes.
Le missionnaire cependant ne se rebutapas ; trop faible pour monter à cheval, à cause de la blessureque peu de temps auparavant il avait reçue, blessure à peinecicatrisée, il avait bravement, comme les premiers Pères del’Église, entrepris à pied ce voyage, qu’il est presque impossibled’accomplir à cheval.
Mais les forces humaines ont des bornesqu’elles ne peuvent franchir. Le père Séraphin, malgré son courage,fut obligé de convenir tacitement qu’il avait entrepris une tâchequ’il était trop faible pour mener à bien.
Un soir il était tombé épuisé par la fièvre etla fatigue sur le seuil d’une hutte d’Indiens qui l’avaient relevéet soigné.
Ces Indiens à demi civilisés, et chrétiensdepuis longtemps, n’avaient pas souffert que dans l’état dedélabrement où la santé du digne prêtre était réduite, il continuâtson voyage ; bien plus, profitant de la fièvre qui l’abattaitet le mettait dans l’impossibilité de se rendre compte de ce qui sepassait autour de lui, ils l’avaient, à petites journées,transporté au Texas.
Lorsque le père Séraphin, grâce à sa jeunesseet à la force de sa constitution, avait enfin triomphé de lamaladie qui, pendant un mois, l’avait cloué sur une couche dedouleur, entre la vie et la mort, en proie à un délire continuel,son étonnement avait été grand de se trouver à Galveston, dans lamaison même de l’évêque chef de la mission.
Le digne prélat, usant des pouvoirs spirituelsque lui donnaient son caractère et son titre sur le missionnaire,avait exigé de celui-ci, non pas qu’il retournât au désert ;mais, au contraire, qu’il montât sur un navire en partance pour leHavre et qui n’attendait qu’un vent favorable pour appareiller.
Le père Séraphin n’avait obéi qu’avec douleuraux ordres de son supérieur ; il avait fallu que l’évêque luiprouvât que sa santé était presque perdue, que l’influence du solnatal pouvait seule la rétablir, pour qu’il se résignât à obéir et,ainsi qu’il le disait avec amertume, à fuir et abandonner sonposte.
Le missionnaire partit donc, mais avec laferme résolution de revenir aussitôt que cela lui seraitpossible.
La traversée de Galveston au Havre futheureuse. Deux mois après son départ du Texas, le père Séraphindébarquait au Havre et posait le pied sur la terre natale, avec uneémotion que ceux-là seuls qui ont longtemps erré en pays étrangerpourront comprendre.
Puisque le hasard le ramenait en France, lemissionnaire en profita pour se rendre auprès de sa famille qu’iln’espérait plus revoir et par laquelle il fut reçu avec destransports de joie d’autant plus grands, qu’elle non plus necomptait pas sur son retour.
C’est que c’est une rude vie que celle demissionnaire ; ceux-là qui les ont vus à l’œuvre, dans legrand désert américain, peuvent seuls apprécier ce qu’il y a desainte abnégation et de vrai courage dans le cœur de ces hommes sisimples et si réellement bons, qui sacrifient leur vie, sans espoirde récompense possible, pour prêcher les Indiens. Presque toujoursils tombent, dans un coin ignoré de la prairie, victimes de leurdévouement ; ou bien, s’ils résistent pendant cinq ou six ans,ils reviennent dans leur patrie vieux avant l’âge, impotents,presque aveugles, accablés d’infirmités, contraints de traîner unevie misérable au milieu d’hommes qui les méconnaissent et le plussouvent les calomnient.
Le temps du père Séraphin était compté ;toutes les heures qu’il passait loin de ses chers Indiens, il seles reprochait comme un vol qu’il leur faisait. Il s’arracha desbras de ses parents et se hâta de retourner au Havre, afin deprofiter de la première occasion qui se présenterait de s’embarquerpour le Texas.
Un soir qu’assis sur la plage, le pèreSéraphin contemplait la mer qui le séparait du but de sa vie, etsongeait aux prosélytes qu’il avait laissés en Amérique et que,privés de sa présence, il tremblait de retrouver plongés dans leursanciennes erreurs, il entendit auprès de lui des gémissements. Illeva la tête et vit à quelques pas une femme qui, agenouillée surle sable, pleurait ; de temps en temps des mots entrecoupéss’échappaient de ses lèvres. Le père Séraphin s’émut de cettedouleur ; il s’approcha et entendit ces mots : « Monfils ! mon pauvre fils ! Mon Dieu, rendez-moi monfils ! »
Cette femme avait le visage couvert delarmes ; elle tenait les yeux levés au ciel, une expressiond’un profond désespoir était empreinte sur sa physionomie.
Le père Séraphin comprit avec l’instinct deson cœur qu’il y avait là une grande infortune à consoler, et,s’adressant à l’inconnue, il lui dit : – Pauvre femme, quecherchez-vous ici ? Pourquoi pleurez-vous ?
– Hélas ! mon père, répondit-elle,j’ai perdu tout espoir d’être heureuse en ce monde.
– Qui sait, madame ? Contez-moi vosmalheurs, Dieu est grand, peut-être me donnera-t-il le pouvoir devous consoler.
– Vous avez raison, mon père, Dieun’abandonne jamais les affligés, et c’est surtout lorsque l’espoirleur manque qu’il leur vient en aide.
– Parlez donc avec confiance.
L’inconnue reprit la parole d’une voixentrecoupée par l’émotion intérieure qu’elle éprouvait.
– Voilà plus de dix ans, dit-elle, que jesuis séparée de mon fils. Hélas ! depuis qu’il est parti pourl’Amérique, malgré les démarches que j’ai tentées, je n’ai jamaispu avoir de ses nouvelles, savoir ce qu’il est devenu, s’il estmort ou vivant.
– Ainsi, jamais depuis l’époque dont vousparlez, aucun indice, aucun renseignement si faible qu’il soitn’est venu vous rassurer sur le sort de celui que vous pleurez.
– Hélas ! non, mon père, depuis quemon fils, le brave enfant, a voulu accompagner au Chili son frèrede lait.
– Eh bien, interrompit le prêtre, auChili on pourrait s’informer.
– Je l’ai fait, mon père.
– Et rien ?
– Pardonnez-moi, le frère de lait de monfils est marié, propriétaire d’une grande fortune au Chili ;c’est à lui que je me suis adressé. Mon fils s’est séparé de lui unan environ après avoir quitté la France, sans lui révéler lesraisons qui le forçaient à agir ainsi, et depuis, malgré toutes sesrecherches pour le retrouver, jamais il n’en a entenduparler ; tout ce qu’il est parvenu à savoir, c’est qu’ils’était enfoncé dans les forêts vierges du grand Chaco, encompagnie de deux chefs indiens.
– Voilà qui est étrange, en effet,murmura le prêtre tout pensif.
– Le frère de lait de mon fils m’écritsouvent ; grâce à lui, je suis riche pour une femme de macondition, habituée à vivre de peu. Dans chacune de ses lettres ilm’engage à venir finir mes jours auprès de lui ; mais c’estmon fils, mon pauvre enfant que je veux revoir, c’est dans ses brasque je désirerais fermer les yeux. Hélas ! cette consolationne me sera pas accordée. Oh ! mon père, vous ne pouvez vousimaginer quelle douleur c’est pour une mère de vivre seule, seuletoujours loin du seul être qui rendait la joie à ses derniersjours. Quoiqu’il y ait dix ans que je ne l’ai vu, je me lereprésente, comme le jour où je l’ai quitté, jeune et fort, nedoutant de rien, alors qu’il m’embrassait en me quittant pourtoujours, hélas !
En prononçant ces paroles la pauvre femme neput retenir ses larmes et éclata en sanglots.
– Du courage ! la vie n’est qu’unelongue épreuve ; vous, qui avez tant souffert, peut-être Dieu,dont la bonté est infinie, vous réserve-t-il une joie suprême pourvos derniers jours.
– Hélas ! mon père, vous le savez,rien ne peut consoler une mère de l’absence de son fils ; sonfils ! c’est sa chair, c’est son cœur ! Chaque navire quiarrive, je vais, je cours, je m’informe, et toujours, toujours lemême silence !… Et pourtant, vous l’avouerai-je ? j’ai enmoi quelque chose qui me dit qu’il n’est pas mort et que je lereverrai ; c’est comme un pressentiment secret dont je ne puisme rendre compte ; il me semble que si mon fils était mort,quelque chose se serait brisé dans mon cœur et que depuis longtempsdéjà je n’existerais plus. Cet espoir me soutient, malgré moi il medonne la force de vivre.
– Vous êtes une mère véritablement selonl’Évangile, madame, je vous admire.
– Vous vous trompez, mon père ; jene suis qu’une pauvre créature, bien simple et bienmalheureuse ; je n’ai qu’un sentiment dans le cœur, mais cesentiment le remplit tout entier : l’amour de mon enfant.Oh ! si je le voyais, ne serait-ce qu’une minute, il me sembleque je mourrais heureuse ! Ainsi parfois, de loin en loin, unbanquier m’écrit de me rendre chez lui et me remet de l’argent,tantôt de petites sommes, tantôt de plus fortes ; lorsque jelui demande d’où me vient cet argent, qui me l’envoie, cet homme merépond qu’il ne le sait pas lui-même, qu’un correspondant inconnul’a chargé de me le remettre. Eh bien, mon père, chaque fois que jereçois de l’argent ainsi, je me figure qu’il me vient de mon fils,qu’il pense à moi, et je suis heureuse.
– N’en doutez pas, madame, c’est votrefils qui vous adresse cet argent.
– N’est-ce pas ? dit-elle avec unmouvement de joie. Eh bien, j’en suis tellement persuadée, que jen’y touche pas, je le garde ; toutes les sommes sont là, chezmoi, intactes, dans l’ordre où je les ai reçues. Souvent, quand ladouleur m’accable plus que de coutume, que le poids qui pèse surmon cœur me paraît trop lourd et m’étouffe, je prends les piècesles unes après les autres, je les regarde, je les fais couler dansmes doigts en causant avec elles, et il me semble que mon fils merépond, qu’il me dit d’espérer, que je le reverrai, et je sensl’espoir rentrer dans mon âme. Oh ! vous devez me trouver bienfolle, n’est-ce pas, mon père, de vous dire tout cela ? maisune mère, de qui peut-elle parler, si ce n’est de son fils ? àqui peut-elle penser, sinon à son fils ?
Le père Séraphin la regardait avec unattendrissement mêlé de respect. Tant de grandeur et de simplicitédans une femme d’une condition si ordinaire le subjuguaient, ilsentait des larmes couler sur ses joues sans songer à lescacher.
– Oh ! sainte et noble créature, luidit-il, espérez, espérez ! Dieu veille sur vous !
– Vous le croyez, vous aussi, n’est-cepas, mon père ? Oh ! merci ! Tenez, vous ne m’avezrien appris, eh bien, pourtant, je me sens toute réconfortée devous avoir vu, d’avoir laissé mon cœur déborder devant vous. C’estque vous êtes bon, vous avez compris ma douleur, car, vous aussi,vous avez souffert sans doute.
– Hélas ! madame, chacun de nous asa croix à porter en ce monde ; heureux celui que son fardeaun’accable pas !
– Pardonnez-moi de vous avoir importunéde mes douleurs, mon père, dit-elle en se préparant à partir ;je vous remercie de vos bonnes paroles.
– Je n’ai rien à vous pardonner ;mais permettez-moi de vous adresser encore une question.
– Faites, mon père, je vous écoute.
– Je suis missionnaire. Depuis plusieursannées j’ai été envoyé en Amérique, dont j’ai parcouru dans tousles sens les immenses solitudes. J’ai vu bien des choses dans mesvoyages, rencontré bien des individus. Qui sait ? peut-être,sans le connaître, me suis-je trouvé avec votre fils et pourrai-jevous donner enfin ces nouvelles que depuis si longtemps vousattendez vainement.
La pauvre mère lui lança un regard d’uneexpression indéfinissable et posa la main sur son cœur pour encontenir les battements précipités.
– Madame, Dieu dirige toutes nos actions,c’est lui qui a voulu notre rencontre sur cette plage ; cetespoir que vous avez perdu, je pourrai peut-être vous le rendre,Dieu ne fait rien sans but. Quel est le nom de votrefils ?
En ce moment, le père Séraphin avait l’airréellement inspiré, sa voix était imposante, ses yeux brillaientd’un feu clair et fascinateur.
– Mon père, mon père !s’écria-t-elle haletante.
– Madame, reprit-il, quel est le nom devotre fils ?
– Valentin Guillois ! murmura lapauvre femme en se laissant tomber presque évanouie sur une piècede bois abandonnée sur la plage.
– Oh ! s’écria le prêtre avecexplosion, à genoux et remerciez Dieu ! Consolez-vous, pauvremère ! votre fils existe.
Elle se redressa comme mue par un ressort ettomba à deux genoux en sanglotant et en tendant les bras vers celuiqui, comme le Rédempteur à la mère de Lazare, lui avait annoncé larésurrection de son fils.
Mais c’en était trop pour elle ; cettemère, si forte contre la douleur, ne put résister à la joie :elle s’évanouit.
Le père Séraphin s’élança vers elle et larappela à la vie.
Nous ne décrirons pas la scène qui suivit.
Huit jours plus tard, le missionnaire et lamère du chasseur s’embarquaient pour l’Amérique.
Pendant la traversée, le père Séraphin racontadans les plus grands détails à sa compagne ce qui était arrivé àson fils pendant sa longue absence, les causes de son silence et lesouvenir sacré et toujours vif qu’il avait gardé d’elle.
La pauvre mère écoutait, rayonnante debonheur, ces récits qu’elle faisait sans cesse recommencer, carelle ne se lassait pas d’entendre parler de son fils.
Ils arrivèrent à Galveston.
Le missionnaire, redoutant avec raison pourelle les fatigues d’un voyage dans le désert, voulut l’engager àrester dans cette ville pour y attendre son fils.
À cette proposition, la mère secoua latête.
– Non, dit-elle résolument, je ne suispas venue jusqu’ici pour m’arrêter ; je veux passer auprès delui les quelques jours qui me restent à vivre ; j’ai assezsouffert pour être avare de mon bonheur et désirer ne pas en perdreune parcelle. Partons, mon père, menez-moi auprès de monenfant.
Devant une volonté si fermement exprimée, leprêtre se trouva sans force, il ne se reconnut pas le droitd’insister plus longtemps ; seulement il tâcha d’éviter à sacompagne, autant que possible, les fatigues de la route.
Ils partirent donc de Galveston, se dirigeantà petites journées vers le Far West.
Sur la limite des contrées civilisées, le pèreSéraphin avait pris une escorte d’Indiens dévoués, afin de protégersa compagne. Depuis six jours ils étaient entrés dans le désert,lorsque tout à coup Dieu les avait placés face à face avec leCèdre-Rouge, mourant sans secours au fond d’une forêt vierge.
La charité est une vertu fort préconisée ànotre époque, mais que peu de personnes mettent en pratique.
L’histoire du bon Samaritain trouve très-peud’applications dans le vieux monde, et si l’on veut retrouver lacharité exercée saintement et simplement, ainsi que l’enseignel’Évangile, il faut prendre ses exemples au fond des déserts dunouveau monde.
Cela est triste à dire, encore plus triste àconstater, mais ce ne sont pas les hommes qui sont coupables, lesiècle seul doit être responsable de cet égoïsme qui s’est depuisquelques années implanté dans le cœur de chacun et y réside enmaître.
À deux causes doivent être attribués lepersonnalisme et l’égoïsme qui régissent les actions de la grandefamille humaine en Europe :
La découverte de l’or en Californie, enAustralie et à la rivière Frazer ;
Et surtout la Bourse.
La Bourse, cette plaie du vieux monde. Laconséquence est facile à tirer : dès que chacun a cru qu’illui était loisible de s’enrichir du jour au lendemain, nul n’a plussongé à son voisin resté pauvre que pour le considérer comme unêtre incapable d’améliorer sa position. De ce que nous venons dedire il ressort ceci : c’est que les hommes qui ont le couragede sortir du tourbillon enivrant qui les entoure, de mépriser cesrichesses qui miroitent et ruissellent autour d’eux, pour aller,poussés seulement par cette charité chrétienne, la plus sainte etla moins récompensée de toutes les vertus, s’enterrer parmi lessauvages, au milieu des hordes les plus hostiles à tout sentimentbon et honnête, dans les contrées les plus mortifères, ces hommesqui, de gaieté de cœur, poussés seulement par un sentiment divin,font l’abandon de toutes les jouissances terrestres, sont des âmesd’élite et ont, sous tous les rapports, bien mérité del’humanité.
Leur nombre est beaucoup plus grand que l’onne le supposerait au premier abord, et cela est très-logique ;à côté de la passion de l’or devait se trouver la passion dudévouement, afin que l’éternelle balance du bien et du mal quirégit le monde restât toujours dans les proportions égales, quisont les conditions de sa vitalité et de sa prospérité.
Nous sommes heureux de constater ici que leplus grand nombre de ces hommes dévoués qui se sacrifient avec tantd’abnégation pour propager les lumières appartient à la France.
Et cela devait être. Si les passions mesquinestrouvent en France des adhérents, beaucoup plus nombreux sont ceuxqui n’obéissent qu’à de nobles instincts et ont fait du beau et dubon le culte de toute leur vie.
L’état du Cèdre-Rouge était grave.
La commotion morale qu’il avait reçue enreconnaissant l’homme que quelque temps auparavant il avait cherchéà assassiner, avait déterminé un délire effrayant.
Le misérable, en proie aux plus cuisantsremords, était harcelé par les fantômes hideux de ses victimesévoqués par son imagination malade, et qui tournaient autour de sacouche comme une légion de démons.
La nuit qu’il passa fut horrible.
Le père Séraphin, Ellen et la mère de Valentinne le quittèrent pas une seconde, le veillant avec sollicitude,contraints souvent de lutter avec lui pour l’empêcher, dans leparoxysme de la crise qui le torturait, de se briser la tête contreles arbres.
Étrange coïncidence ! le bandit avait àl’épaule la même blessure que jadis lui-même avait faite aumissionnaire, et dont celui-ci avait été forcé d’aller chercher laguérison en Europe, voyage dont il était de retour à peine depuisquelques jours, lorsque la Providence lui avait fait retrouver,étendu au pied d’un arbre et presque agonisant, l’homme qui avaitvoulu l’assassiner.
Vers la fin de la nuit, la crise se calma unpeu et le squatter tomba dans une espèce de somnolence qui lui ôtala faculté de sentir et de percevoir.
Nul n’avait dormi durant cette longue etfunèbre nuit passée au fond des bois.
Le père Séraphin, dès qu’il vit le Cèdre-Rougeplus calme, fit préparer par ses Indiens un brancard afin de letransporter.
Les Indiens répugnaient à ce travail.
Ils connaissaient le squatter de longuedate ; ces hommes primitifs ne comprenaient pas comment aulieu de le tuer, puisque le hasard le faisait tomber en sapuissance, le missionnaire prodiguait au contraire des secours à untel misérable qui avait commis tant de crimes et dont la mortserait un bienfait pour la prairie.
Il fallut tout le dévouement qu’ils avaientvoué au père Séraphin pour qu’ils consentissent à faire, detrès-mauvaise grâce nous devons l’avouer, ce qu’il leurcommandait.
Lorsque le brancard fut prêt, on étala dessusun lit de feuilles sèches et d’herbe, et le squatter fut déposé surcette couche dans un état d’insensibilité presque complète.
Avant de quitter la forêt, le missionnaire,qui comprenait combien, dans l’intérêt du blessé, il étaitnécessaire de raviver la foi chancelante des Peaux Rouges, serésolut à offrir le saint sacrifice de la messe.
Un autel fut improvisé sur un tertre de gazonrecouvert d’un lambeau de toile blanche, et la messe fut dite,servie par un des Indiens qui se présenta spontanément.
Certes, dans nos grandes cathédrales d’Europe,sous les splendides arceaux de pierre noircie par le temps, auxmurmures imposants de l’orgue qui résonne sous les archivoltes, lescérémonies du culte ont lieu avec plus d’apparat ; mais jedoute que ce soit avec plus de magnifique simplicité, qu’ellesélèvent autant l’âme et soient écoutées avec une ferveur aussigrande que cette messe dite au milieu d’un bois, sous lesverdoyants arceaux d’une forêt vierge, accompagnée par lessaisissantes mélodies du désert, par ce pauvre prêtre au frontpâle, aux yeux brillants d’un saint enthousiasme, et qui priaitpour son assassin râlant à ses pieds.
Lorsque la messe fut terminée, le pèreSéraphin fit un signe, quatre Indiens enlevèrent le brancard surleurs épaules et on partit.
Ellen était montée sur un des chevaux deshommes qui portaient le blessé.
La journée fut longue.
Le père Séraphin avait quitté Galveston pourse mettre à la recherche de Valentin, mais un chasseur habitué àparcourir de grandes distances et dont la vie se compose de coursesincessantes est fort difficile à découvrir dans le désert ; lemissionnaire comptait donc se rendre au village d’hiver desComanches de l’Unicorne, où il était certain d’obtenir desrenseignements exacts sur l’homme qu’il voulait voir.
Mais sa rencontre avec le Cèdre-Rougel’empêchait de mettre ce projet à exécution ; l’Unicorne etValentin avaient des griefs trop grands contre le squatter pour quele missionnaire se flattât qu’ils renonçassent à se venger.
Le père Séraphin connaissait trop bienl’esprit et les mœurs de ces hommes que la vie du désert rendmalgré eux implacables, pour que la pensée lui vînt d’essayer unetelle démarche.
La conjoncture était difficile ; leCèdre-Rouge était un proscrit dans toute la force du terme, un deces proscrits dont heureusement le nombre est fort restreint, quiont le genre humain pour ennemi et auxquels toute contrée esthostile. Il fallait pourtant sauver cet homme. Après de mûresréflexions, la résolution du père Séraphin fut prise.
Il se dirigea, suivi de toute sa troupe, versla grotte où déjà nous l’avons rencontré, grotte qui servait assezhabituellement d’habitation au Chercheur de pistes, mais danslaquelle, selon toute probabilité, il ne serait pas en cemoment.
Par suite d’un hasard extraordinaire, lemissionnaire passa sans les voir et sans être vu d’eux à une portéede pistolet au plus du lieu où, en ce moment Valentin et ses amisétaient campés.
Au coucher du soleil, on s’installa pour lanuit.
Le père Séraphin enleva l’appareil qu’il avaitposé sur les blessures du Cèdre-Rouge et le pansa. Celui-ci selaissa faire sans paraître s’apercevoir qu’on lui donnait dessoins ; son abattement était extrême.
Les blessures avaient bonne apparence ;celle de l’épaule était la plus sérieuse, cependant tout faisaitprésager un rétablissement prochain.
Quand on eut pris le repas du soir, fait laprière en commun, et que les Indiens, roulés dans leurs couvertureset leurs robes de bison, se furent étendus sur l’herbe pourchercher le repos et se délasser des fatigues du jour, lemissionnaire, après s’être assuré que le Cèdre-Rouge dormaitpaisiblement, fit signe aux deux femmes de venir s’asseoir à sescôtés, auprès du feu allumé pour éloigner les bêtes fauves.
Le père Séraphin connaissait un peu Ellen, ilse rappelait avoir souvent rencontré la jeune fille, et même avoircausé avec elle dans la forêt, à l’époque où son père s’était siaudacieusement installé sur les propriétés de don MiguelZarate.
Le caractère d’Ellen lui avait plu ; ilavait trouvé en elle tant de simplicité de cœur et de loyauténative, que souvent il s’était demandé comment une aussi charmantecréature pouvait être la fille d’un scélérat si endurci que leCèdre-Rouge ; cela lui semblait d’autant plus incompatible,qu’il avait fallu à la pauvre enfant un grand fonds d’honnêtetédans le cœur pour résister à l’entraînement des mauvais exemplesqu’elle avait incessamment sous les yeux.
Aussi il s’était vivement intéressé à elle etlui avait prodigué des marques d’intérêt en l’engageant àpersévérer dans ses bons sentiments. Il lui avait laissé entrevoirqu’un jour Dieu la récompenserait en l’enlevant du milieu perversdans lequel le sort l’avait jetée, pour la faire rentrer dans lagrande famille humaine qu’elle ignorait.
Lorsque les deux femmes furent assises à sescôtés, le missionnaire leur fit, de sa voix douce, sympathique etpleine d’onction, une paternelle admonestation pour les engager àsupporter avec patience et résignation les tribulations que le Cielleur envoyait ; puis il pria Ellen de lui raconter en détailtout ce qui s’était passé dans la prairie depuis son départ pour laFrance.
Le récit de la jeune fille fut long et triste,souvent interrompu par ses larmes qu’elle ne pouvait contenir.
La mère de Valentin frémissait en entendantraconter ces choses pour elle si extraordinaires ; de grosseslarmes coulaient sur ses joues flétries, et elle se signait enmurmurant avec compassion :
– Pauvre enfant ! quelle viehorrible !
Car, en effet, c’était sa vie que racontaitEllen ; toutes ces terreurs, toutes ces atrocités, dont elledéroulait devant ses deux interlocuteurs les sinistres etsanglantes images, elle y avait assisté, elle les avait vues et enavait souffert la plus grande part.
Lorsque son récit fut terminé, elle laissatomber sa tête dans ses mains et pleura silencieusement, accabléed’avoir ravivé de si cuisantes douleurs et d’avoir rouvert desplaies encore saignantes.
Le missionnaire la couvrit d’un long et calmeregard empreint d’une pitié douce. Il lui prit la main, la serradans les siennes et, se penchant vers elle, il lui dit avec unaccent de bonté qui lui alla au cœur :
– Pleurez, pauvre fille, car vous avezbien souffert ; pleurez, mais soyez forte ; Dieu, quivous éprouve, vous réserve sans doute d’autres coups plus terriblesque ceux qui vous ont frappée ; ne cherchez pas à repousser lecalice qui s’approche de vos lèvres ; plus vous souffrirezdans cette vie, plus vous serez heureuse et glorifiée dans l’autre.Si Dieu vous châtie, vous, pauvre brebis immaculée, c’est qu’ilvous aime ; heureux ceux qu’il châtie ainsi ! Puisez desforces dans la prière, la prière élève l’âme et rendmeilleur ; ne désespérez pas, le désespoir est une suggestiondu démon qui rend l’homme rebelle aux enseignements de laProvidence. Songez à notre divin Maître ; rappelez-vous cequ’il a souffert pour nous ; alors vous reconnaîtrez combienvos douleurs sont peu de chose comparées aux siennes, et vousespérerez, car la Providence n’est pas aveugle : lorsqu’elles’appesantit lourdement sur une créature, c’est qu’elle se prépareà la récompenser au centuple de ce qu’elle a souffert.
– Hélas ! mon père, répondittristement Ellen, je ne suis qu’une misérable enfant sans force etsans courage ; le fardeau qui m’est imposé est bienlourd ; cependant, si c’est la volonté du Seigneur qu’il ensoit ainsi, que son saint nom soit béni ! je tâcheraid’étouffer les sentiments de révolte qui parfois s’éveillent dansmon cœur et de lutter sans me plaindre contre le sort quim’accable.
– Bien, ma fille, bien, dit leprêtre ; le Dieu puissant qui sonde les cœurs aura pitié devous.
Alors il la fit lever et la conduisit àquelque distance, où un lit de feuilles sèches avait été préparépar ses soins.
– Tâchez de dormir, mon enfant, luidit-il, la fatigue vous accable ; quelques heures de sommeilvous sont indispensables.
– Je tâcherai de vous obéir, monpère.
– Que les anges veillent sur votresommeil, mon enfant, reprit le prêtre, et que le Tout-Puissant vousbénisse comme je le fais !
Puis il revint tout pensif et à pas lentsreprendre sa place près de la mère de Valentin.
Ellen se laissa aller sur sa couche, où,malgré ses appréhensions, le sommeil ne tarda pas à clore sespaupières.
La nature a certains droits qu’ellen’abandonne jamais, et le sommeil, qui nous a été donné par Dieupour oublier temporairement nos douleurs, est un de ces droitsimprescriptibles, surtout sur les natures jeunes etvigoureuses.
Il y eut un assez long silence entre lemissionnaire et la mère de Valentin. Le père Séraphin réfléchissaitprofondément ; enfin il prit la parole.
– Madame, dit-il, vous avez entendu lerécit de cette jeune fille : son père a été blessé dans uncombat contre votre fils. Valentin n’est sans doute pas éloigné denous ; cependant l’homme que nous avons sauvé réclame tous nossoins, nous devons veiller à ce qu’il ne tombe pas entre les mainsde ses ennemis ; je vous demande donc encore quelque tempsavant de vous réunir à votre fils, car il faut que le Cèdre-Rougesoit en sûreté ; surtout je vous supplie de garder le plusprofond silence sur les événements dont vous avez été ou dont vousserez témoin d’ici là ; pardonnez-moi, je vous en supplie, deretarder le moment de votre réunion.
– Mon père, répondit-elle spontanément,voilà dix ans que, sans désespérer un jour ni une minute, j’attendspatiemment l’heure qui doit me réunir à mon fils bien-aimé ;maintenant que je suis certaine de le revoir, qu’il n’existe plussur son sort un doute dans mon cœur, je puis attendre quelquesjours encore : je serais ingrate envers Dieu et envers vous,mon père, qui avez tant fait pour moi, si j’exigeais qu’il en fûtautrement. Agissez comme votre charité et votre dévouement vouspoussent à le faire ; remplissez votre devoir sans vouspréoccuper de moi ; c’est Dieu qui a voulu que nousrencontrassions cet homme. Les voies de la Providence sont souventincompréhensibles ; obéissons-lui en le sauvant, quelqueindigne qu’il soit du pardon.
– Je m’attendais à votre réponse ;cependant je suis heureux de voir que vous me confirmez dans ce quej’ai l’intention de faire.
Le lendemain, au point du jour, on se remit enmarche, après toutefois avoir, selon la coutume établie par lemissionnaire, prononcé la prière en commun.
Le Cèdre-Rouge était toujours plongé dans lemême abattement.
Les deux jours qui suivirent se passèrent sansincidents dignes d’être rapportés.
Vers le soir du troisième jour, on entra dansle défilé au centre duquel, sur un des versants des deux montagnesqui le formaient, s’ouvrait la grotte.
Le Cèdre-Rouge y fut monté avec précaution etinstallé dans un des compartiments éloignés, loin des bruits dudehors, et de façon à être caché aux yeux des étrangers que lehasard amènerait dans la caverne pendant qu’il s’y trouverait.
Ce fut avec un sentiment de joie inexprimableque la mère de Valentin entra dans la grotte qui servaitd’habitation à ce fils que si longtemps elle avait craint de nejamais revoir.
Son attendrissement fut extrême en retrouvantquelques objets sans valeur à son usage.
La digne femme, si véritablement mère,s’enferma seule dans le compartiment dont le chasseur avait plusspécialement fait sa chambre, et là, face à face avec sessouvenirs, elle resta plusieurs heures absorbée en elle-même.
Le missionnaire avait désigné à chacun laplace qu’il devait occuper ; lorsque tout le monde futinstallé, la prière fut dite en commun.
Il laissa ses compagnons se livrer au repos etalla s’asseoir auprès du blessé ; une autre personne s’ytrouvait déjà. Cette seconde garde-malade était Ellen.
– Pourquoi ne dormez-vous pas, monenfant ? lui demanda-t-il.
La jeune fille lui montra le blessé par ungeste plein de noblesse.
– Laissez-moi le veiller, dit-elle, c’estmon père.
Le missionnaire sourit doucement et seretira.
Au point du jour il revint.
Le Cèdre-Rouge, en l’entendant venir, poussaun soupir et se souleva avec peine sur sa couche.
– Comment vous trouvez-vous, monfrère ? lui demanda le père Séraphin avec intérêt.
Une rougeur fébrile envahit le visage dubandit, une sueur froide perla à ses tempes, son œil lança unfulgurant éclair, et d’une voix basse et entrecoupée par l’émotionextrême qui l’oppressait :
– Mon père, dit-il, je suis un misérableindigne de votre pitié.
– Mon fils, répondit doucement le prêtre,vous êtes une pauvre créature égarée dont, je n’en doute pas, Dieuaura pitié, si votre repentir est sincère.
Le Cèdre-Rouge baissa les yeux ; unmouvement convulsif agita ses membres.
– Mon père, murmura-t-il, voulez-vousm’enseigner comment on fait le signe de la croix ?
À cette demande étrange dans la bouche d’untel homme, le père Séraphin joignit les mains avec ferveur, et levales yeux au ciel avec une expression de sublime reconnaissance.
Le mauvais ange était-il réellement vaincusans retour ? ou bien était-ce encore une comédie jouée parcet homme pervers pour tromper son sauveur, et, grâce à ce moyen,éviter le châtiment de ses crimes et échapper aux nombreux ennemisqui cherchaient à lui donner la mort ?
Hélas ! l’homme est un composé siextraordinaire de bien et de mal, que peut-être en ce moment, etmalgré lui, le Cèdre-Rouge était de bonne foi.
Après le combat, lorsque d’un côté les Apachesdu Chat-Noir et de l’autre les Comanches de l’Unicorne se furentretirés, chaque détachement de guerre reprenant la direction de sonvillage, et que les chasseurs se trouvèrent seuls de nouveau dansla prairie, Valentin aperçut la Gazelle Blanche appuyée pensivecontre un arbre, tenant d’une main distraite la bride de son chevalqui arrachait çà et là, du bout des lèvres, quelques brinsd’herbe.
Le chasseur comprit que ses compagnons et luidevaient une réparation à la jeune fille, dont l’incompréhensibledévouement leur avait été si utile pendant les émouvantespéripéties de la tragédie qui venait de finir.
Il s’avança vers elle et s’inclina aveccourtoisie en lui disant d’une voix douce :
– Pourquoi vous tenir ainsi à l’écart,madame ? votre place est à nos côtés ; entravez votrecheval avec les nôtres et venez, je vous en prie, vous asseoir ànotre foyer.
La Gazelle blanche rougit de plaisir auxparoles de Valentin, mais, après un moment de réflexion, ellesecoua la tête et lui jeta un regard triste en lui répondant d’unevoix tremblante.
– Merci, caballero, de l’offre que vousdaignez me faire ; mais je ne puis l’accepter : si vouset vos amis êtes assez généreux pour oublier ce que ma conduite aeu de répréhensible à votre égard, ma mémoire est moinscomplaisante ; je dois, je veux racheter par d’autres servicesplus efficaces que celui que j’ai pu vous rendre aujourd’hui, lesfautes que j’ai commises.
– Madame, reprit le chasseur, lesentiment que vous exprimez vous honore encore plus à nos yeux, nerésistez donc pas à notre invitation. Mon Dieu ! vous lesavez, dans la prairie, nous n’avons pas le droit d’être biensévères ; il arrive rarement que l’on rencontre des personnesqui réparent aussi noblement que vous l’erreur qu’elles ont pucommettre.
– N’insistez pas, caballero, ma volontéest immuable, dit-elle avec effort en dirigeant un regard versl’endroit où se tenait don Pablo il faut que je parte, que je vousquitte à l’instant ; laissez-moi donc m’éloigner.
Valentin s’inclina.
– Votre volonté est pour moi un ordre,madame, dit-il, vous êtes libre ; je tenais seulement a vousexprimer ma reconnaissance.
– Hélas ! nous n’avons rien faitencore ni vous ni moi, puisque notre plus cruel ennemi, leCèdre-Rouge, nous échappe.
– Eh quoi ! fit le chasseur avecétonnement, le Cèdre-Rouge est votre ennemi !
– Mortel ! fit-elle avec uneexpression de haine terrible. Oh ! je comprends que vous, quim’avez vue auprès de lui l’aider dans ses desseins, vous nepuissiez pas concevoir un tel changement. Écoutez : à l’époqueoù je cherchais à servir ce misérable, je le croyais seulement unde ces bandits comme il y en a tant dans le Far West.
– Au lieu qu’aujourd’hui ?
– Aujourd’hui, reprit-elle, je sais ceque j’ignorais alors, j’ai un compte terrible à lui demander.
– Loin de moi la pensée de pénétrer vossecrets ; seulement, permettez-moi de vous faire uneobservation.
– Faites.
– Le Cèdre-Rouge n’est pas un ennemivulgaire, un de ces hommes que l’on puisse facilementréduire ; vous le savez aussi bien que moi, n’est-cepas ?
– Oui, eh bien ?
– Ce que des hommes comme mes amis et moiaidés par des guerriers nombreux n’ont pu faire, auriez-vous laprétention d’y réussir ?
La Gazelle blanche sourit.
– Peut-être, dit-elle ; j’ai desalliés, moi aussi, et ces alliés, si vous le désirez, caballero, jevous les ferai connaître.
– Dites, madame, car, réellement, votrecalme et votre assurance m’effrayent malgré moi.
– Merci, caballero, de l’intérêt que vousme portez ; le premier allié sur lequel je compte, c’estvous.
– C’est juste, fit le chasseur ens’inclinant, quand mes sentiments pour vous ne m’y porteraient pas,le devoir et l’intérêt me le commanderaient. Et le second,pouvez-vous aussi me révéler son nom ?
– Sans doute, d’autant plus que déjà vousle connaissez ; le second, c’est le Blood’s Son.
Valentin fit un mouvement de surprise qu’ilréprima aussitôt.
– Pardonnez-moi, madame, dit-ilgracieusement ; mais vous avez réellement le privilège de mefaire tomber dans une suite d’étonnements incroyables.
– Comment cela, caballero ?
– Parce que, pardonnez-moi, parce que jecroyais que le Blood’s Son était au contraire un de vos ennemis lesplus acharnés.
– Il l’a été, fit-elle avec unsourire.
– Et maintenant ?
– Maintenant c’est mon ami le pluscher.
– Voilà qui me passe ! Et depuisquand ce changement extraordinaire s’est-il opéré ?
– Depuis, répondit finement la jeunefille, que le Cèdre-Rouge, au lieu d’être mon ami, est devenusubitement mon ennemi.
Valentin laissa tomber les bras avec le gested’un homme qui renonce à chercher le mot d’un problèmeinsoluble.
– Je ne comprends pas, dit-il.
– Bientôt vous me comprendrez,dit-elle.
D’un bond elle se mit en selle, et se penchantvers Valentin :
– Adieu, caballero, reprit-elle ; jepars pour rejoindre le Blood’s Son ; bientôt nous nousreverrons, adieu !
Elle enfonça les éperons dans les flancs de samonture, agita une dernière fois la main en signe d’adieu, partitau galop, et disparut presque aussitôt dans un nuage depoussière.
Valentin rejoignit tout pensif ses amis.
– Eh bien ? lui demanda donMiguel.
– Eh bien, répondit-il, cette femme estla créature la plus extraordinaire que j’aie jamais rencontrée.
Arrivée hors de vue des chasseurs, la Gazelleblanche ralentit le pas de son cheval et lui laissa prendre uneallure plus conforme aux précautions dont tout voyageur doit userdans la prairie.
La jeune fille était heureuse en cemoment ; elle avait réussi non-seulement à sauver d’un dangerterrible celui qu’elle aimait, mais encore à se réhabiliter auxyeux de Valentin et de ses compagnons.
Le Cèdre-Rouge s’était, il est vrai,échappé ; mais cette fois la leçon avait été rude, et lebandit, traqué partout comme une bête fauve, ne tarderait pas sansdoute à tomber entre les mains de ceux qui avaient intérêt et à sedébarrasser de lui.
Elle marchait ainsi insoucieusement en jetantautour d’elle des regards distraits, admirant le calme de laprairie et les reflets des rayons du soleil sur les taillis.
Jamais le désert ne lui avait semblé sibeau ; jamais tranquillité plus grande n’avait régné dans sonesprit.
Déjà le soleil, arrivé à son déclin,allongeait démesurément l’ombre des grands arbres ; lesoiseaux, cachés sous l’épais feuillage, chantaient au Tout-Puissantl’hymne du soir, lorsqu’elle crut distinguer un homme à demi couchésur le revers d’un de ces innombrables fossés creusés par lesgrandes eaux des pluies d’hiver.
Cet homme, auprès duquel se tenait un cheval,paraissait absorbé par une occupation que ne put comprendre lajeune fille, mais qui l’intrigua vivement.
Bien qu’elle approchât rapidement du lieu oùil se trouvait, cet individu ne se dérangeait nullement etcontinuait impassible ce travail incompréhensible pour la jeunefille.
Enfin elle se trouva face à face aveclui ; alors elle ne put retenir un cri d’étonnement, ets’arrêta net en le regardant avec admiration.
Cet homme jouait tout seul au montè, lelansquenet mexicain, avec un jeu de cartes crasseux.
La chose lui parut si extraordinaire qu’ellepartit d’un strident éclat de rire.
Au bruit, l’homme releva la tête :
– Tiens, tiens ! fit-il sansparaître autrement étonné ; j’étais bien sûr qu’il arriveraitquelqu’un ; cela est immanquable sur cette terrebénie !
– Ah ! bah ! fit en riant lajeune fille, vous croyez ?
– Canarios ! j’en suis sûr, réponditl’autre, et vous en êtes la preuve, puisque vous voilà.
– Expliquez-vous, mon maître, je vousprie, car je vous avoue que je ne vous comprends pas le moins dumonde.
– J’en doute, fit l’inconnu en hochant latête ; cependant cela se peut, à la rigueur. Malgré cela, j’ensuis pour ce que j’ai dit.
– Fort bien ; mais pourtant veuillezvous expliquer plus clairement.
– Rien de plus facile, señor caballero.Je suis de Jalapa, une ville que vous devez connaître.
– Oui, par les productions médicinalesqui lui doivent leur nom.
– Bon, bon, fit l’autre en riant ;cela n’empêche pas que Jalapa soit une bonne ville.
– Au contraire, continuez.
– Je continue. Donc vous saurez que nousavons à Jalapa un proverbe.
– C’est possible ; à la rigueur mêmecela n’a rien d’étonnant.
– C’est vrai ; mais ce proverbe,vous ne le connaissez pas, hein !
– Non, j’attends que vous me lecitiez.
– Le voici : Voulez-vous de lacompagnie ? battez les cartes.
– Je ne comprends pas.
– Bah !
– Ma foi, non.
– Cependant, rien n’est plusfacile ; vous allez voir.
– Je ne demande pas mieux, fit la jeunefille, que cette conversation amusait outre mesure.
L’inconnu se leva, mit ses cartes dans sapoche avec ce respect que tout joueur de profession apporte à cetteopération, et, s’appuyant nonchalamment sur le cou du cheval de lajeune fille :
– Par suite de raisons trop longues àvous raconter, je me trouve seul, perdu dans cette immense prairieque je ne connais pas, moi honnête habitant des villes, nullementau fait des mœurs et coutumes du désert, et, pour cette raison,naturellement en passe de mourir de faim.
– Pardon, si je vous interromps ;seulement je vous ferai observer qu’il y a quelque chose commetrois cents milles d’ici à la ville la plus proche, et que parconséquent il doit à la rigueur y avoir déjà quelque temps quevous, l’homme civilisé, vous vous trouvez dans le désert.
– C’est juste ; ce que vous ditesest on ne peut plus vrai, compagnon ; mais cela tient à ce queje vous ai dit tout à l’heure, qui serait trop long à vousraconter.
– Fort bien. Continuez.
– Or, me voyant perdu, je me suis rappeléle proverbe de mon pays, et sortant des cartes de mesalforjas, bien que je fusse seul, je me suis mis à jouer,certain que bientôt il m’arriverait un adversaire de je ne saisd’où, non pour faire ma partie, mais pour me tirer d’embarras.
La Gazelle blanche reprit tout à coup sonsérieux, et se redressant sur sa selle :
– Vous avez joué à coup sûr, dit-elle,car vous le voyez, don Andres Garote, je suis venue.
En entendant prononcer son nom, le ranchero,car c’était effectivement notre ancienne connaissance qui faisaitainsi la partie du diable, leva soudain la tête et regardant enface son interlocuteur :
– Qui donc êtes-vous, dit-il, vous qui meconnaissez si bien et que je ne me rappelle pas avoir jamaisvu ?
– Allons, allons, fit la jeune fille enriant, votre mémoire est courte, mon maître ; comment, vous nevous souvenez pas de la Gazelle blanche ?
À ce nom le ranchero fit un bond enarrière.
– Oh ! tonto ! – fou –s’écria-t-il, c’est vrai. Mais j’étais si loin de supposer…Pardonnez-moi, señorita.
– Comment se fait-il, interrompit laGazelle blanche, que vous ayez ainsi abandonné leCèdre-Rouge ?
– Caramba ! s’écria le ranchero,dites que c’est le Cèdre-Rouge qui m’a abandonné ; mais cen’est pas lui qui m’inquiète, j’ai une vieille rancune contre unautre de mes amis.
– Ah !
– Oui, et je voudrais bien m’en venger,d’autant plus que je crois en ce moment en avoir les moyens entreles mains.
– Et quel est cet ami ?
– Vous le connaissez aussi bien que moi,señorita.
– C’est possible ; seulement, àmoins que son nom ne soit un secret…
– Nullement, interrompit vivement leranchero, vous savez ce nom aussi bien que moi : l’homme dontje vous parle est Fray Ambrosio.
La jeune fille commença, à ce nom, à prendregrand intérêt à la conversation.
– Fray Ambrosio ! dit-elle, et quelui reprochez-vous donc à ce digne homme ?
Le ranchero regarda la jeune fille en facepour voir si elle parlait sérieusement ; le visage de laGazelle blanche était froid et sévère ; il hocha la tête.
– C’est un compte entre lui et moi,dit-il, Dieu nous jugera.
– Fort bien, je ne vous demande pasd’explication ; seulement, comme vos affaires m’intéressentfort médiocrement, d’autant plus que j’en ai d’assez importantesmoi-même, vous me permettrez de vous quitter.
– Pourquoi cela ? fit vivement leranchero ; nous sommes bien ensemble, restons-y ; à quoibon nous séparer ?
– Dame, parce que probablement nous nesuivons pas la même route.
– Qui sait, Niña ? si je vous airencontrée, c’est que nous devions marcher de compagnie.
– Je ne suis pas de cet avis ; jevais rejoindre un homme que probablement vous ne seriez que fortmédiocrement flatté de trouver devant vous.
– On ne sait pas, niña, on ne sait pas,répondit le ranchero avec une certaine animation ; j’ai à mevenger de ce moine maudit nommé Fray Ambrosio ; seul, je suistrop faible, tranchons le mot, trop poltron pour le faire.
– Bon, fit en souriant la jeunefille ; alors comment vous arrangerez vous pour que cettevengeance ne vous échappe pas ?
– Oh ! bien simplement, allez ;je sais un homme au désert qui lui en veut mortellement et quidonnerait beaucoup pour avoir contre lui une preuve suffisante,parce que malheureusement cet homme a le défaut d’être honnête.
– Ah !
– Oui, que voulez-vous ? on n’estpas parfait.
– Et quel est cet homme ?
– Oh ! vous n’en avez jamais entenduparler, niña.
– Qu’en savez-vous ? Dites-moitoujours son nom.
– Comme vous voudrez, on le nomme leBlood’s Son.
– Le Blood’s Son ! s’écria-t-elleavec un mouvement de surprise.
– Oui ; vous leconnaissez ?
– Un peu ; continuez.
– Voilà tout ; je cherche cethomme.
– Et vous avez, dites-vous, entre lesmains les moyens de perdre ce Fray Ambrosio ?
– Je le crois.
– Qui vous le fait supposer ?
Le ranchero haussa les épaules en faisant unemoue significative.
La Gazelle blanche lui lança un de ces regardsprofonds qui lisent au fond des cœurs.
– Écoutez, lui dit-elle en lui appuyantla main sur l’épaule : cet homme que vous cherchez, je puisvous le faire trouver, moi.
– Le Blood’s Son ?
– Oui !
– Est ce sérieux ce que vous medites-là ? fit le gambusino avec un soubresautd’étonnement.
– On ne peut plus sérieux, seulement jetiens à savoir si ce que vous avancez est vrai.
Andrès Garote la regarda.
– Vous lui en voulez donc aussi à FrayAmbrosio ? lui demanda-t-il.
– Peu vous importe ; répondit-elle,ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de vous ; ces preuves,les avez-vous, oui ou non ?
– Je les ai.
– Véritablement ?
– Sur mon honneur !
– Suivez-moi donc alors, car avant deuxheures vous serez en face du Blood’s Son.
Le ranchero tressaillit, un sourire joyeuxéclaira son visage flétri.
– Vous parlez sérieusement ?s’écria-t-il.
– Venez, répondit-elle.
Le gambusino sauta sur son cheval.
– Je suis prêt, dit-il, marchons.
– Marchons, dit la jeune fille.
Ils partirent.
Cependant le jour avait fait place à la nuit,le soleil était couché depuis longtemps déjà, un nombre infinid’étoiles plaquaient la voûte céleste ; les deux voyageursmarchaient toujours, silencieux au côté l’un de l’autre.
– Arriverons-nous bientôt ? demandaAndrès Garote.
La Gazelle blanche étendit le bras dans ladirection qu’ils suivaient, et montrant au ranchero une lumière quibrillait à peu de distance à travers les arbres :
– C’est là, dit-elle.
Le Cèdre-Rouge se rétablissait lentement,malgré les soins assidus que lui prodiguaient le père Séraphin,Ellen et la mère du chasseur.
La commotion morale reçue par le bandit, en setrouvant tout à coup face à face avec le missionnaire, avait ététrop forte pour ne pas influer gravement sur le physique.
Cependant le squatter ne s’était pas démentidepuis le jour où, en revenant à la vie, il s’était humblementcourbé devant l’homme de Dieu ; soit repentir sincère, soitrôle joué, il avait persévéré dans cette voie, à l’édification dumissionnaire et des deux femmes, qui ne cessaient de remercier Dieudu fond du cœur d’un tel changement.
Dès qu’il lui fut possible de se lever et defaire quelques pas dans la grotte, le père Séraphin, qui redoutaittoujours l’arrivée de Valentin, lui demanda quelles étaient sesintentions pour l’avenir et quel genre de vie il comptaitadopter.
– Mon père, répondit le squatter, je vousappartiens désormais ; ce que vous me conseillerez, je leferai ; seulement, je vous ferai observer que je suis uneespèce de sauvage dont la vie tout entière s’est écoulée au désert.À quoi serai-je bon dans une ville, parmi des gens dont je necomprendrai ni les habitudes, ni le caractère ?
– C’est vrai, dit le prêtre, et puis sansressources comme vous l’êtes, vieux déjà et ignorant tout autretravail que celui des bois, vous ne feriez que traîner uneexistence misérable.
– Cela ne m’arrêterait pas, mon père, sicela devait être pour moi une expiation, mais j’ai trop offensé leshommes pour retourner au milieu d’eux ; c’est dans le désertque je dois vivre et mourir, tâchant de racheter par une vieillesseexempte de blâme les fautes et les crimes d’une jeunesse dont j’aihorreur.
– Je vous approuve, votre intention estbonne ; laissez-moi réfléchir quelques jours, et je verrai àvous procurer les moyens de vivre ainsi que vous l’entendez.
La conversation en était restée là.
Un mois s’écoula sans que le missionnaire, àpart les instructions qu’il donnait au Cèdre-Rouge, fît aucuneallusion à ce qui avait été dit entre eux.
Le squatter avait toujours montré à Ellen unecertaine amitié brusque et hargneuse, si l’on peut se servir decette expression, parfaitement en rapport avec la rudesse de soncaractère inculte et grossier ; mais depuis qu’il avait puapprécier le dévouement complet de la jeune fille, l’abnégationdont elle avait fait preuve à son égard, une espèce de révolutions’était opérée en lui ; un sentiment nouveau s’était révélédans son cœur, et il s’était pris à aimer cette charmante créaturede toutes les forces de son âme.
Cet homme brutal s’adoucissait subitement à lavue de la jeune fille, un éclair de plaisir éclairait ses yeuxfauves, et sa bouche, habituée à maudire, s’entr’ouvrait avec joiepour prononcer de douces paroles.
Souvent, assis sur le versant de la montagne,à peu de distance de la grotte, il causait avec elle des heuresentières, prenant un plaisir infini à entendre le son mélodieux decette voix dont jusqu’alors il avait ignoré les charmes.
Ellen, renfonçant ses douleurs dans son âme,feignait un enjouement qui était loin de son esprit, afin de ne pasattrister celui qu’elle considérait comme son père et quiparaissait si heureux de la voir joyeuse à ses côtés.
Certes, si quelqu’un avait en ce moment unascendant quelconque sur l’esprit du vieux pirate et pouvait leramener au bien, c’était Ellen.
Elle le savait et usait avec finesse de cepouvoir qu’elle avait conquis pour tâcher de ramener entièrement aubien cet homme qui, jusque-là, n’avait été pour l’humanité qu’uneespèce de génie du mal.
Un matin, au moment où le Cèdre-Rouge, presqueentièrement guéri de ses blessures, faisait, appuyé sur le brasd’Ellen, sa promenade accoutumée, le père Séraphin, qui depuis deuxjours était absent de la grotte, se présenta devant lui.
– Ah ! vous voilà, mon père !dit le squatter en l’apercevant ; j’étais inquiet de ne pasvous voir, je suis heureux de votre retour.
– Comment vous trouvez-vous ?demanda le missionnaire.
– Bien ; je serais tout à fait guérisi mes forces étaient entièrement revenues, mais cela ne peuttarder, je l’espère.
– Tant mieux ! car si mon absence aété longue, vous en êtes un peu la cause.
– Comment cela ? fit le squatteravec curiosité.
– Vous savez que vous m’avez, il y aquelque temps, manifesté le désir de vivre dans la prairie.
– En effet.
– Ce qui, du reste, reprit lemissionnaire, me semble beaucoup plus prudent de votre part, etvous donnera les moyens d’échapper aux poursuites de vosennemis.
– Croyez, mon père, dit gravement leCèdre-Rouge, que je n’ai nullement le désir d’échapper à ceux quej’ai offensés ; si ma mort pouvait racheter les crimes dont jeme suis rendu coupable, je n’hésiterais pas à sacrifier ma vie enexpiation à la vindicte publique.
– Je suis heureux, mon ami, de voussavoir dans ces bons sentiments, mais je crois que Dieu, qui neveut dans aucun cas la mort du pécheur, sera plus satisfait de vousvoir par une vie exemplaire réparer autant qu’il sera en vous lemal que vous avez fait.
– Je vous appartiens, mon père ; ceque vous me conseillerez sera un ordre pour moi, ordre quej’accomplirai avec bonheur. C’est surtout depuis que la Providencea permis que je vous rencontrasse que j’ai compris l’énormité demes crimes. Hélas ! je n’en suis pas seul responsable :n’ayant jamais eu devant moi que de mauvais exemples, j’ignorais ladifférence du bien et du mal, je croyais que tous les hommesétaient méchants, et je n’agissais comme je le faisais que parceque je me croyais comme en état de légitime défense.
– Maintenant votre oreille s’est ouverteà la vérité, votre esprit commence à comprendre les sublimespréceptes de l’évangile, votre route est toute tracée ;désormais vous n’avez plus qu’à persévérer dans la voie danslaquelle vous vous êtes si franchement engagé.
– Hélas ! murmura le squatter avecun soupir, je suis une créature si indigne de pardon que je crainsque le Tout-Puissant ne me prenne pas en pitié.
– Ces paroles sont une offense à laDivinité, dit sévèrement le prêtre ; quelque coupable que soitle pécheur, il ne doit jamais désespérer de la clémencedivine ; l’Évangile ne dit-il pas : Il y aura plus dejoie dans le ciel pour un pécheur qui se sera repenti, que pour dixjustes qui auront persévéré ?
– Excusez-moi, mon père.
– Voyons, reprit le missionnaire enchangeant de ton, revenons à ce qui m’amène auprès de vous. Je vousai fait construite à quelques lieues d’ici, dans une situationdélicieuse, un jacal où vous pourrez habiter avec votre fille.
– Que vous êtes bon, mon père ! ditavec effusion le squatter, combien je vous dois dereconnaissance !
– Ne parlons pas de cela, je serai assezrécompensé si je vous vois persévérer dans votre repentir.
– Oh ! mon père, croyez bien que jedéteste et que j’ai horreur de ma vie passée.
– Je désire qu’il en soit toujours ainsi.Ce jacal, auquel je vous conduirai aussitôt que vous le désirerez,est situé dans une position qui le rend presque impossible àdécouvrir ; je l’ai muni moi-même des objets et des ustensilesnécessaires à votre existence ; vous trouverez de lanourriture pour quelques jours, des armes et de la poudre pour vousdéfendre si vous étiez attaqué par les bêtes féroces et vous livrerà la chasse. J’ai ajouté des filets, des trappes à castor, enfintoutes les choses nécessaires à un trappeur et à un chasseur.
– Oh ! que vous êtes bon, monpère ! dit Ellen avec des larmes de joie dans les yeux.
– Bah ! bah ! ne parlons pas decela, reprit gaiement le missionnaire, je n’ai fait que mondevoir ; du reste, pour plus de sûreté et afin d’éviter touteespèce d’indiscrétion, je n’ai voulu indiquer le secret de votreretraite à personne ; le jacal a été construit par moi seulsans aide étrangère. Vous pouvez donc être certain que nul neviendra vous troubler dans votre ermitage.
– Et quand pourrai-je me rendre au jacal,mon père ?
– Lorsque vous le désirerez ; toutest prêt.
– Ah ! si je ne craignais de vousparaître ingrat, je vous dirais tout de suite, mon père.
– Croyez-vous vos forces assez revenuespour faire un voyage d’une quinzaine de lieues ?
– Je me sens une force extraordinaire ence moment, mon père.
– Venez donc alors ; car, si vous nem’aviez vous-même fait cette proposition, j’avais l’intention devous la faire moi-même.
– De sorte que tout est pour le mieux,n’est-ce pas ? et que vous n’êtes pas peiné de me voir mettretant de hâte à me séparer de vous, mon père ?
– Nullement, rassurez-vous.
Tout en causant ainsi, nos trois personnagesavaient descendu le versant de la montagne, sur lequel s’ouvrait lagrotte, et étaient arrivés dans le ravin.
Trois chevaux sellés les attendaient, tenus enbride par un Indien.
– Dans le désert, dit le missionnaire, ilest presque impossible, à cause des grandes distances que l’on a àparcourir, de se passer de chevaux ; vous me ferez donc leplaisir de garder ceux-ci.
– Mais, mon père, dit le squatter, c’esttrop, c’est beaucoup trop ; vous me comblez,véritablement.
Le père Séraphin secoua, la tête.
– Comprenez-moi bien, dit-il ; ilentre dans tout ce que je fais pour vous beaucoup plus de calculque vous ne le supposez.
– Oh ! fit le Cèdre-Rouge.
– Du calcul dans une bonne action !s’écria Ellen avec incrédulité, vous raillez, mon père.
– Non, mon enfant, je parle sérieusement,vous allez me comprendre : j’ai tâché de si bien arranger lavie de votre père, de le mettre si complètement à même de devenirun brave et honnête chasseur, qu’il lui soit impossible de trouverle plus léger prétexte pour retourner à ses anciennes erreurs, etque toute la faute soit de son côté s’il ne persévère pas dans larésolution qu’il a prise de s’amender.
– C’est vrai, répondit le Cèdre-Rouge. Ehbien, mon père, je vous remercie de ce calcul, qui me fait le plusheureux des hommes et me prouve que vous avez confiance en moi.
– Allons ! allons ! àcheval.
– Mais, dit Ellen, nous ne pouvons, il mesemble, partir ainsi.
– C’est juste, appuya le squatter.Qu’est-ce que je fais donc, moi, ou ai-je la tête ?
– Que voulez vous dire ?
– Dame, il y a une personne qui a bienvoulu vous aider dans les soins que vous m’avez prodigués, monpère ; la bonté de cette personne pour moi ne s’est pasdémentie un instant ; je suis reconnaissant à ma fille dem’avoir fait songer à ne pas être ingrat envers elle et à ne pasquitter la grotte sans lui adresser l’expression de…
– C’est inutile, interrompit vivement lemissionnaire ; cette dame est un peu souffrante en ce moment,elle m’a chargé de vous témoigner tout l’intérêt qu’elle vous porteet combien elle désire vous savoir à l’abri de tout danger.
Le Cèdre-Rouge et sa fille n’insistèrentpas ; ils comprirent que le missionnaire, pour des raisonsparticulières, désirait briser sur ce sujet ; ils se mirent enselle sans appuyer davantage sur une chose qui paraissait déplaireà leur bienfaiteur.
Le squatter ignorait que la femme qui l’avaitsoigné était la mère de Valentin Guillois, son ennemi mortel ;le père Séraphin avait fait promettre à Ellen de ne pas divulguerce secret à son père, et la jeune fille l’avait tu sans chercher àdécouvrir les raisons du silence qui lui était imposé.
Poussée par la charité et la noblesse quifaisaient le fond de son caractère, la mère du chasseur, renfermantdans son cœur tous les sentiments de répulsion que lui inspirait leCèdre-Rouge, l’avait, tant qu’il s’était trouvé en danger, soignéavec l’abnégation la plus complète et la plus dévouée ; mais,au fur et à mesure que le squatter était revenu à la santé et queses soins s’étaient faits de moins en moins nécessaires, la dignefemme s’était mise à l’écart et avait fini par ne plus voir lemalade qu’à de longs intervalles.
Malgré elle, dans son âme, la mère l’avaitemporté sur la chrétienne ; ce n’avait été qu’avec un frissond’épouvante et un douloureux pressentiment qu’elle avait vu revenirà la vie celui qu’elle avait tant de raisons de considérer comme unennemi.
D’un autre côté, elle ne pouvait s’empêcher delui en vouloir de la priver, par sa présence dans la grotte, devoir son fils à qui elle désirait tant être réunie ; aussi,lorsque le père Séraphin lui apprit le départ du squatter, ellereçut cette nouvelle avec un vif mouvement de joie, tout en lepriant de la dispenser d’adieux qui ne sauraient que lui êtrepénibles.
Le père Séraphin y avait consenti, et nousavons vu comment il avait coupé court à la demande du squatter etde sa fille. Ils partirent.
Le Cèdre-Rouge respirait à pleinspoumons ; c’était avec un bonheur indicible qu’il sentaitl’air pur et frais du désert affluer à sa poitrine.
Il lui semblait renaître, il était libre denouveau.
Le missionnaire l’examinait curieusement,analysant, à part lui, les sensations qu’éprouvait le squatter, etcherchant à établir sur ce qu’il voyait ses prévisions pourl’avenir.
Le Cèdre-Rouge comprit instinctivement qu’ilétait observé par son compagnon et, pour lui donner le change surses sentiments, il feignit de se laisser aller à haute voix à unenthousiasme et un besoin d’exprimer sa reconnaissance, dont unepartie était vraie sans nul doute, mais qui cependant était tropbruyant pour ne pas être exagéré.
Le père Séraphin feignit de se laisser prendreà ce manège et continua pendant tout le voyage à causergaiement.
Six heures environ après avoir quitté lagrotte, on arriva au jacal.
C’était une charmante petite hutte en roseauxentrelacés divisée en plusieurs compartiments avec un corralderrière pour les chevaux.
Rien ne manquait ; cachée au fond d’unevallée d’un abord assez difficile, elle s’élevait sur la rivegauche d’un mince cours d’eau affluent du Gila.
Bref, la position de cette sauvage demeureétait délicieuse, et rien n’était plus facile que de s’y trouverparfaitement heureux.
Lorsque les voyageurs eurent mis pied à terreet conduit leurs chevaux au corral, le père Séraphin visita avecses deux protégés l’intérieur du jacal.
Tout était dans l’ordre qu’il avait dit, rienne manquait, et si le confortable ne s’y trouvait pas, il y avaitdu moins plus que le strict nécessaire.
Ellen était ravie ; son père feignaitpeut-être de le paraître plus qu’il ne l’était en réalité.
Après avoir passé une heure à se promener d’uncôté et d’un autre afin de tout voir, le père Séraphin prit congédu squatter et de sa fille.
– Déjà ! s’écria Ellen ; déjàvous nous quittez, mon père !
– Il le faut, mon enfant ; voussavez que mon temps ne m’appartient pas, répondit-il en montant surson cheval que le squatter lui avait amené.
– Mais j’espère, dit le Cèdre-Rouge, quevotre absence ne sera pas longue, mon père, et que vous voussouviendrez de ce jacal, où se trouvent deux personnes qui vousdoivent tout.
– Je veux vous laisser libre de vosactions. Si je venais trop souvent, vous pourriez voir dans mesvisites une espèce d’inquisition dont l’impression serait fâcheusepour vous ; cependant je viendrai, n’en doutez pas.
– Vous ne viendrez jamais trop, mon père,dirent-ils tous deux en lui pressant et lui baisant les mains.
– Adieu, soyez heureux, reprit lemissionnaire avec attendrissement ; vous savez où me trouversi vous avez besoin de consolation ou de secours. Venez, je seraitoujours prêt à vous aider de tout mon pouvoir ; si peu que jesois, Dieu, j’en suis convaincu, bénira mes efforts.Adieu !
Après avoir prononcé ces mots, le missionnaireéperonna son cheval et s’éloigna au grand trot.
Le Cèdre-Rouge et sa fille le suivirent desyeux tant qu’ils purent l’apercevoir.
Lorsqu’il eut disparu enfin de l’autre côté dela rivière dans les fourrés de la prairie, ils poussèrent un soupiret entrèrent dans le jacal.
– Digne et sainte créature ! murmurale squatter en se laissant tomber sur une butaque. Oh ! je neveux pas tromper l’espoir qu’il a fondé sur maconversion !
Ce n’était donc pas une comédie que jouait leCèdre-Rouge !
Le Cèdre-Rouge s’habitua beaucoup plusfacilement que sa fille ne l’aurait supposé à la nouvelle vie quilui était faite.
Du reste, rien n’était changé dans sonexistence ; à part le mode de procéder, c’était toujours lemême travail, c’est-à-dire la vie du désert dans toute sa splendideliberté, la chasse et la pêche, pendant qu’Ellen, restée à lamaison, s’occupait des soins du ménage.
Seulement, le soir, avant de se livrer aurepos, la jeune fille lisait à son père un passage des écrituressaintes dans une Bible que lui avait donnée le père Séraphin.
Le squatter, le coude sur la table et la pipeà la bouche, prêtait à cette lecture une attention qui l’étonnaitlui-même, et qui chaque jour ne faisait qu’augmenter.
C’était un ravissant tableau que celui offertdans ce coin ignoré du grand désert américain, au milieu de cettenature grandiose, dans ce misérable jacal qui tremblait au moindresouffle de la brise, par ce vieillard taillé en athlète, aux traitsénergiques et sombres, écoutant lire cette jeune fille pâle, blondeet délicate, dont les traits fins et les contours vaporeuxformaient un si étrange contraste avec ceux de son auditeur.
Tous les jours il en était ainsi ; lesquatter était heureux ou du moins il croyait l’être ; commetous les hommes dont la vie n’a été qu’un long drame et qui sonttaillés pour l’action, chez lui le souvenir tenait fort peu deplace, il oubliait et croyait être oublié. Ellen souffrait, elleétait inquiète ; cette existence sans issue et sans avenirn’avait que des désenchantements pour elle, puisqu’elle lacondamnait à renoncer à ce bien suprême de toute créature humaine,l’espoir.
Cependant, de crainte d’affliger son père,elle renfermait avec soin dans son cœur sa tristesse pour ne luiprésenter qu’un visage riant.
Le Cèdre-Rouge se laissait de plus en plusaller aux charmes de cette vie si douce pour lui. Si parfois lesouvenir de ses fils venait troubler le repos dans lequel ilvivait, il jetait les yeux sur sa fille, et la vue de l’ange qu’ilpossédait et s’était dévoué à son bonheur chassait loin de luitoute autre pensée.
Cependant le père Séraphin était plusieursfois déjà venu visiter les habitants du jacal ; s’il avait étésatisfait de la résignation avec laquelle le squatter avait acceptésa nouvelle position, la sourde tristesse qui minait la jeune fillen’avait pas échappé à ses regards clairvoyants. Son expérience, dumonde lui disait bien qu’un enfant de l’âge d’Ellen ne pouvaitpasser ainsi ses plus belles années dans la solitude, sans contactavec la société.
Malheureusement le remède était sinonimpossible, du moins difficile à trouver ; le bon missionnairene se faisait point illusion sur ce point, et comprenait fort bienque toutes les consolations qu’il prodiguait à la jeune filleétaient en pure perte, que rien ne pouvait combattre efficacementl’état d’atonie dans lequel elle était tombée.
Ainsi que cela arrive toujours en pareil cas,le Cèdre-Rouge ne se doutait pas le moins du monde du chagrin de safille ; elle était pour lui bonne, douce, affectueuse,attentive ; il profitait de tout, se trouvait parfaitementheureux, et, dans son égoïsme, ne voyait pas plus loin.
Les jours s’écoulaient ainsi, se ressemblanttous ; cependant l’hiver approchait, le gibier se faisaitrare, les courses du Cèdre-Rouge devenaient de plus en pluslongues.
Autour du sommet des montagnes s’amoncelaientdes nuages grisâtres qui s’abaissaient toujours davantage et netarderaient pas à crever en pluie et en neige sur la prairie.
L’hiver est une saison terrible dans lesdéserts du Far West ; tous les fléaux viennent assaillir lemalheureux que son mauvais destin a jeté dans ces contréesdéshéritées sans avoir les moyens de braver les intempéries de leurclimat effroyable ; et, victime de son imprévoyance, il netarde pas à mourir de faim et de misère après d’inimaginablestortures.
Le Cèdre-Rouge connaissait trop bien et depuistrop longtemps le Far West pour ne pas voir arriver cette saisonavec une espèce de terreur.
Aussi il cherchait par tous les moyenspossibles à se procurer les vivres nécessaires et les fourruresindispensables.
Levé au point du jour, il s’élançait au galopdans la prairie, l’explorant dans tous les sens, et ne regagnant lejacal que lorsque la nuit le forçait à renoncer à la chasse.
Mais, nous l’avons dit plus haut, le gibier sefaisait rare de plus en plus, et par conséquent les courses dusquatter devenaient plus longues.
Un matin, le Cèdre-Rouge se leva de meilleureheure que de coutume, sortit du jacal en évitant de faire du bruit,afin de ne pas éveiller sa fille qui dormait, sella son cheval ets’éloigna au galop.
Il avait, le soir précèdent, reconnu lestraces d’un magnifique ours noir qu’il avait suivi jusqu’à peu dedistance de la caverne dans laquelle il se retirait et il voulaitle prendre au gîte.
Pour cela, il fallait se presser : l’oursn’est pas comme les autres fauves ; c’est surtout le jourqu’il cherche sa nourriture, et il abandonne ordinairement sondomicile d’assez bonne heure.
Le squatter, parfaitement au courant deshabitudes de cet animal, s’était donc mis sur sa piste le plus tôtqu’il avait pu.
Le soleil n’était pas levé encore. Le ciel,d’un bleu sombre, commençait seulement à prendre, à l’extrêmelimite de l’horizon, ces reflets d’opale qui passent ensuite aurosé et qui sont les précurseurs du lever du soleil.
La journée promettait d’être superbe ;une légère brise courbait faiblement la cime ombreuse des arbres etridait à peine le mince filet d’eau dont le squatter suivait lesrives.
Un léger brouillard s’élevait du sol imprégnéde ces senteurs acres qui dilatent si efficacement la poitrine. Lesoiseaux s’éveillaient les uns après les autres sous la feuillée etpréludaient doucement au mélodieux concert qu’ils chantent chaquematin pour saluer le réveil de la nature.
Peu à peu, les ténèbres s’effacèrent, lesoleil monta resplendissant à l’horizon et le jour se levasplendide.
Le Cèdre-Rouge, arrivé à l’entrée d’une gorgeétroite, à l’extrémité de laquelle, au milieu d’un chaos derochers, s’ouvrait la grotte de l’ours, s’arrêta quelques instantspour reprendre haleine et faire ses derniers préparatifs.
D’abord il mit pied à terre, entrava soncheval auquel il donna sa provende de pois grimpants ; puis,après s’être assuré que son couteau jouait facilement dans sa gaineet que son rifle était en état, il s’enfonça dans le défilé.
Le squatter marchait le corps penché en avant,l’œil et l’oreille au guet, comme le chasseur en quête, lorsquetout à coup, à quelques pas à peine de l’entrée du défilé, une mainse posa sur son épaule et un rire éclatant résonna à sonoreille.
Il se retourna avec surprisse, mais cettesurprise se changea presque en épouvante à la vue de l’homme qui,debout devant lui, les bras croisés sur la poitrine, le regardaitd’un air railleur.
– Fray Ambrosio ! s’écria-t-il enfaisant un pas en arrière.
– Holà ! compadre ! ditcelui-ci ; vous avez l’oreille dure, sur mon âme : voilàplus de dix fois que je vous appelle sans que vous daigniez merépondre. Satanas ! il a fallu vous tourner pour quevous vous aperçussiez qu’on avait affaire à vous.
– Que me voulez-vous ? demanda lesquatter d’un accent glacé.
– Comment ! ce que je vous veux,compadre ? La question est étrange ; ne le savez-vous pasaussi bien que moi ?
– Je ne vous comprends pas, reprit leCèdre-Rouge toujours impassible ; donc expliquez-vous, je vousprie.
– Ainsi ferai-je, mon maître, répondit lemoine avec un sourire railleur.
– Seulement, hâtez-vous, car je vousavertis que je suis pressé.
– C’est possible ! mais moi j’ai letemps ; il faudra bien que vous preniez celui dem’entendre.
Le squatter fit un geste de colère qu’ilréprima aussitôt.
– C’est ainsi, fit le moine avec aplomb.Il y a assez longtemps que je vous cherche.
– Bien ! trêve de discours ! Mevoilà, expliquez-vous en deux mots : je vous répète que jesuis pressé.
– Et moi je vous répète que cela m’estégal. Oh vous avez beau froncer les sourcils, compadre, il faudraque vous m’écoutiez.
Le Cèdre-Rouge frappa du pied aveccolère ; faisant un pas vers le moine, il lui posa la main surl’épaule, et le regardant bien en face :
– Ah çà, mon maître, dit-il d’une voixbrève et sèche, il me semble, sur mon âme, que nous changeons derôles et que vous le prenez bien haut avec moi, prenez garde !je ne suis pas patient, vous le savez, et si vous n’y faites pasattention, la patience pourra me manquer bientôt.
– C’est possible, reprit audacieusementle moine ; mais si les rôles sont changés, à qui la faute,s’il vous plaît ? Est-ce à moi ou à vous ? Vos fils ontraison de dire que vous vous êtes embéguiné et que vous n’êtes plusbon à rien.
– Misérable ! s’écria le squatteravec un geste qu’il réprima aussitôt.
– Bon ! des injuresmaintenant ! Ne vous gênez pas ; je vous aime mieuxainsi, au moins je vous reconnais. Hum ! quelchangement ! il faut avouer que ces missionnaires françaissont de véritables sorciers. Quel malheur que depuis l’indépendancel’inquisition n’existe plus !
Le Cèdre-Rouge considérait le moine qui fixaitsur lui ses yeux fauves avec une expression diabolique ; leSquatter était en proie à une de ces colères froides d’autant plusterribles qu’elles sont concentrées. Il éprouvait des démangeaisonsinouïes de briser le misérable qui le narguait, et faisait desefforts impuissants pour contenir la colère qui peu à peus’emparait de lui et commençait à le maîtriser.
Cependant le moine n’était pas aussi rassuréqu’il voulait le paraître ; il voyait les sourcils du squatterse froncer de plus en plus, son visage devenir livide ; toutlui faisait présager un orage qu’il se souciait peu de faireéclater à son préjudice.
– Voyons, dit-il d’un ton radouci, à quoibon se fâcher entre anciens amis, con mil diablos !je ne suis ici que dans une bonne intention et pour vous rendreservice.
Le squatter rit avec mépris.
– Vous ne me croyez pas, continua lemoine d’un air béat, cela ne me surprend pas, il en est toujoursainsi, les bonnes intentions sont méconnues et on croit plutôt sesennemis que ses amis.
– Trêve à vos sottes paroles !s’écria le squatter avec impatience ; je ne vous ai écouté quetrop longtemps ; livrez-moi passage et allez audiable !
– Grand merci pour la proposition quevous me faites, dit en riant le moine, si vous le permettez, jen’en profiterai pas, quant à présent du moins. Mais, trêve deplaisanteries ! il y a ici près deux personnes qui tiennent àvous voir et que vous serez sans doute charmé de rencontrer.
– De quelles personnes parlez-vous ?Ce sont sans doute des drôles de votre espèce.
– C’est probable, fit le moine ; dureste, vous allez en juger, compadre.
Et sans attendre la réponse du squatter, FrayAmbrosio imita le sifflement du serpent corail à trois reprisesdifférentes.
Au troisième sifflement, un léger mouvements’opéra dans les buissons à peu de distance des deuxinterlocuteurs, et deux hommes sautèrent dans le défilé.
Le squatter poussa en les voyant un cri desurprise, presque d’effroi ; il avait reconnu ses deux fils,Sutter et Nathan.
Les jeunes gens s’avancèrent vivement versleur père, qu’ils saluèrent avec un respect mêlé d’ironie quin’échappa pas à celui-ci.
– Eh ! vous voilà, père ! ditbrusquement Sutter en posant lourdement à terre la crosse de sonrifle et appuyant les deux mains sur le canon ; il faut courirlongtemps avant de vous atteindre.
– Il paraît que depuis notre séparationle père s’est fait quaker ; sa nouvelle religion lui ordonneprobablement de ne pas fréquenter une aussi mauvaise compagnie quela nôtre.
– Paix ! drôles que vous êtes !s’écria le squatter en frappant du pied ; je fais ce que jeveux, et nul, que je sache, n’a le droit d’y trouver à redire.
– Vous vous trompez, père, réponditsèchement Sutter ; moi, d’abord, je trouve que votre conduiteest indigne d’un homme.
– Sans compter, appuya le moine, que vousmettez vos associés dans l’embarras, ce qui n’est pas loyal.
– Il ne s’agit pas de cela, ditNathan ; si notre père veut se faire puritain, cela leregarde, ce n’est pas moi qui le trouverai mauvais ; mais il ya temps pour tout. À mon avis, ce n’est pas lorsque l’on estentouré d’ennemis, traqué comme une bête fauve, qu’il convientd’endosser une toison d’agneau et de se poser en hommeinoffensif.
– Que voulez-vous dire ? s’écria lesquatter avec impatience ; aurez-vous bientôt fini de parlerpar énigmes ? Voyons, expliquez-vous une fois pour toutes etque cela finisse.
– C’est ce que je vais faire, repritNathan. Pendant que vous vous endormez dans une trompeuse sécurité,vos ennemis veillent et tissent incessamment la trame dans laquelleils ont l’espoir de bientôt vous envelopper. Croyez-vous que depuislongtemps déjà nous ne connaissions pas votre retraite ? Quipeut espérer de se cacher dans la prairie sans êtredécouvert ? Seulement nous n’avons pas voulu troubler votrerepos avant que le moment fût arrivé de le faire ; voilàpourquoi vous ne nous voyez qu’aujourd’hui.
– Oui, fit le moine ; mais à présentle temps presse : pendant que vous vous fiez aux bellesparoles du missionnaire français qui vous a soigné et qui vousendort afin de vous tenir toujours sous sa main, vos ennemis sepréparent en silence à vous attaquer tous à la fois, et à en finiravec vous.
Le squatter fit un geste d’étonnement.
– Mais cet homme m’a sauvé la vie,dit-il.
Les trois hommes éclatèrent de rire.
– À quoi sert l’expériencepourtant ! fit le moine en se tournant vers les jeunes gensavec un haussement d’épaules significatif. Voilà votre père, unhomme dont toute la vie s’est passée dans le désert, qui toutd’abord en oublie la loi la plus sacrée : œil pour œil, dentpour dent, et qui ne veut pas comprendre que cet homme qui, dit-il,lui a sauvé la vie, a au contraire soigné ses blessures afin dejouir plus tard de ses tortures et d’avoir le plaisir de lui ôtercette vie tout entière au lieu du misérable souffle qui lui restaitlorsqu’il l’a rencontré.
– Oh ! non, s’écria le squatter,vous mentez, cela n’est pas possible.
– Cela n’est pas possible ! repritle moine avec pitié ; oh ! que les hommes sontaveugles ! Voyons, réfléchissez ; compère : ceprêtre n’avait-il pas une injure à venger ?
– C’est vrai, murmura le Cèdre-Rouge avecun soupir ; mais il m’a pardonné.
– Il vous a pardonné ! Est-ce quevous pardonneriez, vous ? Allons donc ! vous êtes fou,compère ? je vois qu’il n’y a rien à tirer de vous ;faites ce que vous voudrez, nous vous laissons.
– Oui, fit le squatter, laissez-moi, jene demande pas mieux.
Le moine et ses deux compagnons firentquelques pas en arrière comme pour s’en aller.
Fray Ambrosio se retourna, le Cèdre-Rougeétait toujours à la même place ; la tête basse et les sourcilsfroncés, il réfléchissait.
Le moine comprit que le squatter étaitébranlé, que le moment était venu de frapper un grand coup.
Il retourna sur ses pas.
– Compadre, dit-il, un dernier mot, ou,si vous le préférez, un dernier conseil.
– Quoi encore ? dit le Cèdre-Rougeavec un mouvement nerveux.
– Veillez sur Ellen.
– Hein ? s’écria-t-il en bondissantcomme une panthère et saisissant Fray Ambrosio par le bras,qu’as-tu dit, moine ?’
– J’ai dit, reprit l’autre d’une voixferme et accentuée, que c’est par Ellen que vos ennemis veulentvous punir, et que, si ce missionnaire maudit a jusqu’ici paru vousprotéger, c’est qu’il craignait que cette victime qu’il convoite nelui échappât.
À ces paroles terribles, un changement affreuxs’opéra dans la personne du Cèdre-Rouge ; une pâleur lividecouvrit son visage, son corps fut agité d’un frémissementconvulsif.
– Oh ! s’écria-t-il avec unrugissement de tigre, qu’ils y viennent donc !
Le moine lança un regard de triomphe à sescompagnons. Il avait réussi et tenait sa proie palpitante entre sesmains.
– Venez, continua le Cèdre-Rouge, venez,ne m’abandonnez pas, by God ! Nous écraserons cetterace de vipères ! Ah ! ils croient me tenir, ajouta-t-ilavec un rire nerveux qui lui déchira la gorge ; je leurmontrerai que le vieux lion n’est pas vaincu encore ! Je puiscompter sur vous, n’est-ce pas, mes enfants ? n’est-ce pas,Fray Ambrosio ?
– Nous sommes vos seuls amis, fit lemoine, vous le savez bien.
– C’est vrai, reprit-il. Pardonnez-moi del’avoir oublié un instant. Ah ! vous verrez, vousverrez !
Deux heures après, les trois hommes arrivèrentau jacal.
En les voyant entrer, Ellen sentit un frissonde terreur parcourir tout son corps.
Un pressentiment secret l’avertit d’unmalheur.
Aussitôt que le père Séraphin eut installé leCèdre-Rouge et Ellen dans le jacal et qu’il se fut ainsi assuré quela nouvelle existence qu’il leur avait faite sinon leur plaisait,du moins leur semblait supportable, il songea à tenir sa promesseenvers la mère de Valentin.
La digne femme, malgré tout son courage et sarésignation, sentait ses forces diminuer de jour en jour ;elle ne disait rien, ne se plaignait pas ; mais la certituded’être près de son fils et de ne pouvoir le voir, le serrer dansses bras après une si longue séparation, de si cruellesalternatives d’espoirs trompés et de déceptions affreuses, laplongeait dans une mélancolie sombre dont rien ne pouvait lasortir ; elle se sentait mourir peu à peu et en était arrivéeà ce point terrible de croire qu’elle ne reverrait jamais son fils,qu’il était mort, et que le missionnaire, de crainte de lui porterun coup terrible, la berçait d’un espoir qui ne devait jamais seréaliser.
L’amour maternel ne raisonne pas.
Tout ce que lui avait dit le père Séraphinpour lui faire prendre patience n’avait fait qu’endormir sadouleur, pour ensuite redoubler son impatience et ses craintes.
Ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait entenduraconter depuis son débarquement en Amérique, tout cela n’avaitfait qu’ajouter à son anxiété en lui montrant combien dans ce paysla vie ne tient souvent qu’a un fil. Aussi, lorsque le missionnairelui annonça que dans huit jours au plus tard elle embrasserait sonfils, son saisissement et sa joie furent tels qu’elle fut sur lepoint de s’évanouir et pensa mourir.
Elle ne crut pas d’abord à un tel bonheur.
À force d’espérer en vain, elle en étaitarrivée à un si grand degré de méfiance qu’elle supposa que le bonprêtre lui disait cela pour lui faire prendre patience encorequelque temps, et qu’il lui promettait cette réunion suprême commeon promet à des malades désespérés des choses qui jamais ne sedoivent réaliser.
Cependant le père Séraphin, bien qu’il futcertain que Valentin était en ce moment dans la prairie, ne savaitpas dans quel lieu il se trouvait.
Aussitôt arrivé dans la grotte qu’il habitaitprovisoirement, il expédia quatre de ses Indiens dans quatredirections différentes, afin de prendre des renseignements et delui rapporter des nouvelles positives du chasseur.
La mère de Valentin était présente lorsque lemissionnaire dépêcha ses courriers, elle entendit les instructionsqu’il leur donna, les vit partir, et alors elle se mit à compterles minutes jusqu’à leur retour, supputant dans son esprit le tempsqu’ils devaient employer pour rencontrer son fils, le temps qu’illeur faudrait pour revenir à la grotte, les incidents quipourraient les retarder, faisant enfin les mille suppositionsauxquelles se livrent les gens qui attendent impatiemment une chosequ’ils désirent avec ardeur.
Deux jours s’écoulèrent sans qu’aucun descourriers ne reparût.
La pauvre mère, assise sur un quartier de roc,les yeux fixés sur la plaine, attendait toujours, immobile etinfatigable.
Vers le soir du troisième jour, elle aperçut àune grande distance un point noir qui se rapprochait rapidement del’endroit où elle se tenait.
Peu à peu, ce point devint plusdistinct ; elle reconnut alors un cavalier qui galopait àtoute bride du côté du défilé.
Le cœur de la mère battait à se rompre dans sapoitrine.
Cet homme était évidemment un des courriers dumissionnaire ; mais de quelles nouvelles était-ilporteur ?
Enfin, l’Indien entra dans le défilé, mit piedà terre et commerça à gravir la montagne.
La vieille femme sembla retrouver les jambesde sa jeunesse, tant elle s’élança rapidement vers lui, et franchiten peu d’instants la distance qui le séparait d’elle.
Mais lorsqu’ils furent face à face, un autreobstacle se dressa devant elle.
Le Peau-Rouge ne comprenait et ne parlait pasun mot de français ; elle, de son côté, ne savait pas uneparole indienne.
Mais il existe pour les mères une espèce delangage à part, franc-maçonnerie du cœur, qui se comprend dans tousles pays.
Le guerrier comanche s’arrêta devant elle,croisa les bras sur sa poitrine et la salua avec un doux sourire enprononçant ce seul mot :
– Koutonepi.
La mère de Valentin savait que c’était ainsique les Indiens avaient l’habitude de nommer son fils.
Elle se sentit soudainement rassurée par lesourire de cet homme et la façon dont il avait prononcé le nom deson fils.
Elle prit le bras du guerrier et l’entraînadans la grotte, à l’endroit où se tenait le père Séraphin occupé àlire son bréviaire.
– Eh bien, lui, demanda-t-il enl’apercevant, quelles nouvelles ?
– Cet homme n’a rien pu m’apprendre,répondit-elle, je ne comprends pas son langage, mais quelque choseme dit qu’il est chargé de bonnes nouvelles.
– Si vous le permettez jel’interrogerai.
– Faites, faites ; j’ai hâte desavoir à quoi m’en tenir.
Le missionnaire se tourna vers l’Indienimmobile à quelques pas, et qui avait écouté impassible le peu demots prononcés entre les interlocuteurs.
– Mon frère l’Araignée a le front couvertde sueur, dit-il ; qu’il prenne place à mes côtés et serepose ; sa course a été longue.
L’Indien sourit gravement en saluantrespectueusement le missionnaire.
– L’Araignée est un chef dans sa tribu,dit-il de sa voix gutturale et mélodieuse ; il sait bondircomme le jaguar et ramper comme le serpent ; rien ne lefatigue.
– Je sais que mon frère est un grandguerrier, reprit le prêtre ; ses coups sont nombreux, lesApaches fuient à son aspect. Mon frère a-t-il rencontré les jeuneshommes de sa tribu ?
– L’Araignée les a rencontrés ; ilschassaient le bison sur le Gila.
– Leur grand chef l’Unicorne était-ilavec eux ?
– L’Unicorne était avec lesguerriers.
– Bon ! Mon frère a l’œil duchat-tigre, rien ne lui échappe. A-t-il rencontré le grand chasseurpâle ?
– L’Araignée a fumé le calumet avecKoutonepi et plusieurs guerriers amis du chasseur pâle, accroupisautour de son foyer.
– Mon frère a parlé à Koutonepi ?reprit le missionnaire.
– Oui, Koutonepi se félicite du retour dupère de la prière qu’il n’espérait plus revoir. Lorsque le walkonaura chanté pour la deuxième fois, Koutonepi sera près de mon pèreavec ses compagnons.
– Mon frère est un guerrier sage etadroit ; je le remercie de la façon dont il a su remplir lamission dont il s’était chargé, mission dont aucun autre guerrierne se serait acquitté avec autant de prudence et de finesse.
À ce compliment mérité, un sourire de joie etd’orgueil plissa les lèvres de l’Indien, qui se retira après avoirrespectueusement baisé la main du missionnaire.
Le père Séraphin se tourna alors versMme Guillois, qui attendait anxieuse le résultat decette conversation, cherchant à lire dans les regards du prêtre cequ’elle devait craindre ou espérer. Il lui prit la main, la luiserra doucement, et lui dit avec cet accent sympathique qu’ilpossédait au suprême degré :
– Votre fils va venir, bientôt vous leverrez ; il sera ici cette nuit même, dans deux heures àpeine.
– Oh ! fit-elle avec un accentimpossible à rendre ; mon Dieu ! mon Dieu ! soyezbéni !
Et, tombant agenouillée sur le sol, elle fitune longue prière en fondant en larmes.
Le missionnaire l’examinait avec inquiétude,la surveillant avec soin, prêt à lui porter secours si son émotiontrop forte lui causait une défaillance.
Au bout de quelques instants, elle se relevariant à travers ses larmes, et reprit sa place aux côtés duprêtre.
– Du courage ! lui dit-il ;vous qui avez été si forte dans la douleur, faiblirez-vous devantla joie ?
– Oh ! fit-elle avec âme, c’est monfils, c’est-à-dire le seul être que j’aie jamais aimé, l’enfant quej’ai nourri de mon lait, que je vais revoir ! Hélas !voilà dix ans que nous sommes séparés, voilà dix ans que, sur sonfront, la trace de mes baisers s’est effacée ! Mon Dieu !mon Dieu ! vous ne pouvez comprendre ce que j’éprouve, monpère, cela ne se dit pas : pour une mère, son enfant esttout.
– Ne vous laissez pas ainsi maîtriser parvotre émotion.
– Ainsi, il va venir ?demanda-t-elle avec insistance.
– Dans deux heures au plus.
– Que c’est long, deux heures !fit-elle avec un soupir.
– Oh ! que c’est bien ainsi que sonttoutes les créatures humaines ! s’écria le missionnaire. Vous,qui avez attendu tant d’années sans vous plaindre, vous trouvezmaintenant deux heures trop longues…
– Mais c’est mon fils, mon enfantbien-aimé que j’attends : jamais je ne le reverrai asseztôt.
– Allons, calmez-vous ; voyez, vousavez la fièvre.
– Oh ! ne craignez rien, mon père,la joie ne tue pas, allez ! La vue de mon fils me rendra lasanté, j’en suis sûre.
– Pauvre mère ! ne put s’empêcher dedire le prêtre.
– N’est-ce pas ? fit-elle. C’est unechose bien terrible, si vous saviez, de vivre dans des transescontinuelles, de n’avoir qu’un fils qui est sa joie, son bonheur,et de ne pas savoir où il est, ni ce qu’il fait, s’il est mort ous’il existe. La plus cruelle torture pour une mère, c’est cetteincertitude continuelle, cette alternative de bien et de mal,d’espoir et de désappointement. Vous ne comprenez pas cela, vous nepourrez jamais le comprendre, vous autres hommes ; c’est unsens qui vous manque, et que nous, les mères, nous possédonsseules, l’amour de nos enfants !…
Il y eut quelques minutes de silence, puiselle reprit :
– Mon Dieu ! comme le temps s’écoulelentement ! Le soleil ne se couchera-t-il donc pasbientôt ? De quel côté croyez-vous que mon fils vienne, monpère ? Je veux le voir arriver. Quoiqu’il y ait bien longtempsque je ne l’aie vu, je suis certaine que je le reconnaîtrai tout desuite ; une mère ne se trompe pas, voyez-vous, car elle nevoit pas son enfant avec les yeux, elle le sent avec lecœur !…
Le missionnaire la conduisit à l’entrée de lagrotte, la fit asseoir, se plaça auprès d’elle, et lui dit enétendant le bras dans la direction du sud-ouest :
– Regardez par là, c’est de ce côté qu’ildoit venir.
– Merci ! répondit-elle aveceffusion. Oh ! vous avez toutes les délicatesses comme vousavez toutes les vertus. Vous êtes saintement bon, mon père ;Dieu vous récompensera ; moi je ne puis que vous diremerci !
Le missionnaire sourit doucement.
– Je suis heureux de vous voir heureuse,fit-il avec bonhomie.
Ils regardèrent.
Cependant le soleil s’abaissait rapidement àl’horizon ; peu à peu l’obscurité envahit la terre ; lesobjets se confondaient ; il fut impossible de rien apercevoirmême à une courte distance.
– Rentrons, dit le père Séraphin, lefroid de la nuit pourrait vous saisir.
– Bah ! fit-elle en haussant lesépaules, je ne sens rien.
– D’ailleurs, reprit-il, les ténèbressont si épaisses que vous ne pourrez pas le voir.
– C’est vrai, répondit-elle avec âme,mais je l’entendrai !
Il n’y avait rien à répondre. Le père Séraphinle comprit ; il baissa la tête et reprit sa place auprès deMme Guillois.
– Pardonnez-moi, mon père, dit-elle, maisla joie me rend folle !
– Vous avez assez souffert, pauvremère ! répondit-il avec bonté, pour avoir enfin aujourd’hui ledroit de jouir d’un bonheur sans mélange. Faites donc à votre guisesans craindre de me causer de la peine.
Une heure environ s’écoula ainsi sans qu’uneparole fût prononcée entre eux. Ils écoutaient.
Cependant la nuit se faisait de plus en plussombre, les bruits du désert plus imposants.
La brise du soir s’était levée ; ellemugissait sourdement à travers les quebradas avec des sifflementsmélancoliques et prolongés.
Soudain Mme Guillois seredressa, son œil lança un éclair ; elle saisit fortement lamain du missionnaire :
– Le voilà ! dit-elle d’une voixrauque.
Le père Séraphin releva la tête.
– Je n’entends rien, dit-il.
– Ah ! fit la mère avec un accentqui venait du cœur, je ne me trompe pas cependant, c’est lui ;écoutez, écoutez encore.
Le père Séraphin prêta l’oreille avec la plusgrande attention.
En effet un bruit à peine perceptible sefaisait entendre dans la prairie, assez semblable aux grondementsprolongés d’un tonnerre lointain.
– Oh ! reprit-elle, c’est lui, ilarrive ; écoutez !
Ce bruit devenait de plus en plus fort,bientôt il fut facile de distinguer le galop de plusieurs chevauxqui accouraient à toute bride.
– Eh bien ! s’écria-t-elle, est-ceune illusion ? Oh ! le cœur d’une mère ne se fourvoie pasainsi.
– Vous avez raison, madame, dans quelquesminutes il sera près de vous.
– Oui, oui ! murmura-t-elle d’unevoix haletante.
C’est tout ce qu’elle put dire. La joiel’étouffait.
– Au nom du ciel ! s’écria lemissionnaire avec inquiétude, prenez garde, cette émotion est tropforte pour vous, vous vous tuez.
Elle secoua la tête avec un mouvementd’insouciance et de béatitude inexprimable.
– Qu’importe, fit-elle, je suis heureuse,oh ! bien heureuse en ce moment.
Les cavaliers étaient entrés dans le défilé,le galop de leurs chevaux retentissait avec un bruit extrême.
– Pied à terre, messieurs ! cria unevoix forte, pied à terre ! nous sommes arrivés.
– C’est lui ! c’est lui !fit-elle, avec un mouvement comme pour s’élancer en avant ;c’est lui qui a parlé, j’ai reconnu sa voix.
Le missionnaire la retint entre ses bras.
– Que faites-vous ? s’écria-t-il,vous allez vous briser.
– Pardon, mon père, pardon ; mais enl’entendant parler, je ne sais quelle émotion j’ai éprouvée, quellecommotion j’ai reçue au cœur, je n’ai plus été maîtresse de moi etje me suis élancée.
– Un peu de patience, le voilà quimonte ; dans cinq minutes il sera dans vos bras.
Elle se rejeta vivement en arrière.
– Non, dit-elle, pas ainsi, pas ainsi, lareconnaissance serait trop brusque ; laissez-moi savourer monbonheur sans en perdre une parcelle, je veux qu’il me devine commeje l’ai deviné, moi !
Et elle entraîna rapidement le père Séraphindans la grotte.
– C’est Dieu qui vous inspire,dit-il ; oui, cette reconnaissance serait trop brusque, ellevous tuerait tous deux.
– N’est-ce pas, fit-elle avec joie,n’est-ce pas, mon père, que j’ai raison ? Oh vous verrez, vousverrez. Cachez-moi dans un endroit où je puisse tout voir et toutentendre sans être vue ; hâtez-vous, hâtez-vous, le voilà.
La caverne, ainsi que nous l’avons dit, étaitimmense, elle se divisait en une infinité de compartiments quicommuniquaient tous les uns aux autres ; le père Séraphincacha Mme Guillois dans un de ces compartimentsdont les murs à jour étaient formés par une réunion de stalactitesqui affectaient les formes les plus bizarres.
Après avoir entravé leurs chevaux, leschasseurs gravissaient la montagne. Tout en montant on lesentendait causer entre eux ; le bruit de leur voix arrivaitdistinctement jusqu’aux habitants de la grotte, qui écoutaientavidement les paroles qu’ils prononçaient.
– Ce pauvre père Séraphin, disaitValentin, je ne sais si vous êtes comme moi, caballeros, mais jesuis tout heureux de le voir ; je craignais qu’il ne nous eûtabandonnés sans retour.
– C’est une grande consolation pour moidans ma douleur, répondu don Miguel, de le savoir aussi près denous ; cet homme est un véritable apôtre.
– Qu’avez-vous donc, Valentin ? dittout à coup le général Ibañez ; pourquoi vousarrêtez-vous ?
– Je ne sais, répondit celui-ci d’unevoix peu assurée, il se passe en moi quelque chose que je ne puism’expliquer. Aujourd’hui, lorsque l’Araignée m’a annonce l’arrivéedu père, j’ai éprouvé un serrement de cœur indéfinissable ;maintenant, voilà que cela me reprend ; pourquoi ? je nesaurais le dire.
– Mon ami, c’est la joie de revoir lepère Séraphin qui vous cause cette émotion, voilà tout.
Le chasseur secoua la tête.
– Non, dit il, ce n’est pas cela, il y aautre chose ; ce que j’éprouve n’est pas naturel ; j’aila poitrine oppressée, j’étouffe. Mon Dieu ! mon Dieu !que se passe-t-il donc ?
Ses amis se groupèrent autour de lui avecinquiétude.
– Laissez-moi monter, dit-il avecrésolution ; si j’ai une mauvaise nouvelle à apprendre, ilvaut mieux que ce soit tout de suite.
Et, malgré les exhortations de ses amisinquiets de le voir en cet état, il recommença à monter, mais encourant cette fois.
Il arriva bientôt sur la plate-forme ;là, il s’arrêta un moment pour reprendre haleine.
– Allons, dit-il.
Il entra résolument dans la grotte suivi deses amis.
À l’instant où il mettait le pied sur le seuilde la caverne, il s’entendit appeler par son nom.
Au son de cette voix le chasseur tressaillit,il devint pâle et tremblant, une sueur froide inonda sonvisage.
– Oh ! murmura-t-il, qui doncm’appelle ainsi ?
– Valentin ! Valentin ! repritla voix plus douce et plus caressante.
Le chasseur hésita et pencha le corps enavant ; son visage prit une expression de bonheur etd’inquiétude inexprimable.
– Encore ! encore ! fit-ild’une voix inarticulée, en mettant la main sur son cœur pour encomprimer les battements.
– Valentin ! répéta la voix.
Cette fois, le chasseur bondit en avant commeun lion, en poussant un rugissement terrible.
– Ma mère ! s’écria-t-il d’une voixéclatante, ma mère, me voilà !
– Ah ! je savais bien qu’il mereconnaîtrait, s’écria-t-elle en se précipitant dans ses bras.
Le chasseur la serra sur sa poitrine avec uneespèce de frénésie furieuse.
La pauvre femme lui prodiguait ses caresses enpleurant, à demi folle de joie et de terreur de le voir en cetétat.
Elle se repentait de l’épreuve qu’elle avaitvoulu tenter.
Lui, il baisait son visage, ses cheveuxblancs, sans pouvoir prononcer une parole.
Enfin, un rauquement sourd s’échappa de sapoitrine, il respira avec force, un sanglot déchira sa gorge et ilfondit en larmes en s’écriant avec un accent de tendresseinexprimable :
– Ma mère ! ma mère ! oh !ma mère !
Ces paroles furent les seules qu’iltrouva.
Valentin riait et pleurait à la fois, assissur un quartier de roc, tenant sa mère sur ses genoux ; ill’embrassait avec une joie délirante, la dévorait des yeux et ne serassasiait pas de baiser ses cheveux blancs, ses joues pâlies etses yeux qui avaient versé tant de larmes.
Les spectateurs de cette scène, émus par cetamour si vrai et si naïf, pleuraient silencieusement autour de lamère et du fils.
Curumilla, accroupi dans un coin de la grotte,regardait fixement le chasseur, pendant que deux larmes coulaientlentement sur ses joues brunies.
Lorsque la première émotion fut un peu calmée,le père Séraphin, qui jusqu’alors s’était tenu à l’écart afin de nepas troubler les doux épanchements de cette entrevue suprême, fitun pas en avant, et se plaçant au milieu des assistants :
– Mes enfants, dit-il d’un ton doucementimpérieux, en montrant le simple crucifix de cuivre qu’il élevaitde la main droite, rendons grâce au Seigneur pour sa bontéinfinie.
Les chasseurs s’agenouillèrent etprièrent.
Il faut avoir soi-même vécu longtemps loin desêtres que l’on chérit, séparé d’eux par d’incommensurablesdistances sans espoir de les revoir jamais, pour comprendre lesémotions douces et douloureuses à la fois qu’éprouva Valentin enrevoyant sa mère.
Nous, dont la plus grande partie de la vies’est écoulée dans les déserts du nouveau monde, au milieu deshordes sauvages qui les habitent, parlant des langues qui n’avaientavec la nôtre aucune espèce de ressemblance, astreint à descoutumes en complet désaccord avec celles de notre pays, nous noussouvenons de l’attendrissement qui s’emparait de nous lorsqueparfois un voyageur égaré prononçait devant nous ce nom sacré sicher à notre cœur, la France !
C’est-à-dire la famille, la joie, le bonheur,trois mots qui résument l’existence humaine.
Oh ! l’exil est pire que la mort.
C’est une plaie toujours vive, et toujourssaignante que le temps, au lieu d’amoindrir, ne fait qu’augmenter àchaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, et change enfin enun tel besoin de respirer l’air natal, ne serait-ce qu’un jour, quel’exilé finit par contracter cette maladie terrible et sans remèdeà laquelle les médecins donnent le nom de nostalgie.
Il arrive un moment où l’homme éloigné de sapatrie éprouve un besoin invincible de la revoir, d’entendre parlersa langue ; ni fortune ni honneurs ne peuvent lutter contre cebesoin du pays.
Le Français est peut-être le peuple qui, plusque tout autre, éprouve ce sentiment si vivace dans son cœur, que,dès qu’il a été quelques années à peine éloigné de la France, ilabandonne tout pour y revenir, quels que soient les avantages qu’ilaurait à demeurer à l’étranger.
Valentin, pendant les longues années qu’ilavait employées à parcourir le désert, avait toujours eu présent àla pensée ce souvenir du pays.
Souvent, dans ses longues causeries avec lepère Séraphin, il lui avait parlé de sa mère, cette femme si sainteet si bonne qu’il n’espérait plus revoir ; car depuislongtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sonretour.
La fiévreuse existence du désert l’avaitséduit à un point que toute autre considération avait dû céderdevant celle-là, surtout après les malheurs de sa première jeunesseet les blessures de son seul amour.
Lorsqu’il se vit réuni à sa mère, qu’ilcomprit qu’elle ne se séparerait plus de lui, qu’il la verraittoujours, une joie immense envahit son âme.
Cet homme qui si longtemps avait étécontraint, de renfermer au fond de son cœur ses joies et sesdouleurs fut heureux d’avoir enfin rencontré l’être dans le seinduquel il pourrait, sans restrictions menteuses, verser letrop-plein de son âme.
Le besoin d’épanchement est une des nécessitésde notre nature.
La nuit entière s’écoula comme une heure endélicieuses causeries.
Les chasseurs, accroupis autour du feu,écoutaient la mère et le fils se raconter, avec cet accent quivient de l’âme, les divers incidents de leur existence pendantcette si longue séparation.
Cependant, quelques instants avant le lever dusoleil, Valentin exigea que sa mère prît du repos.
Il craignait qu’à son âge avancé, après lesémotions poignantes de la journée, une veille aussi prolongée nefût nuisible à sa santé.
Après plusieurs difficultés,Mme Guillois se rendit enfin aux observations deson fils et se retira dans un compartiment éloigné de lagrotte.
Dès que Valentin crut sa mère endormie, ilpria, d’un geste, ses amis, de s’asseoir auprès de lui.
Ceux-ci, soupçonnant qu’il avait unecommunication grave à leur faire, obéirent silencieusement.
Valentin se promenait de long en large dans lagrotte, les bras derrière le dos, les sourcils froncés.
– Caballeros, dit-il d’une voix sévère,le jour va paraître, il est trop tard pour qu’aucun de vous songe àdormir, soyez donc assez bons pour m’aider de vos conseils.
– Parlez, mon ami, répondit le pèreSéraphin, vous savez que nous vous sommes dévoués.
– Je le sais, et vous plus que toutautre, mon père, dit-il ; aussi vous garderai-je une éternellereconnaissance pour le service immense que vous m’avez rendu ;vous savez que je n’oublie rien ; le moment venu dem’acquitter envers vous, je saurai, soyez-en convaincu, vous payerma dette.
– Ne parlez pas de cela, mon ami, jeconnaissais le violent désir que vous aviez de revoir votre mère,l’inquiétude qui vous tourmentait au sujet de cette cruelleséparation ; je n’ai agi que comme tout autre l’eût fait à maplace ; ainsi brisons, je vous en supplie, sur ce sujet ;je n’ambitionne pas d’autre récompense que de vous savoirheureux.
– Je le suis, mon ami, s’écria lechasseur avec émotion, je le suis plus que je ne saurais ledire ; mais c’est justement ce bonheur qui m’effraye. Ma mèreest près de moi, c’est vrai ; mais, hélas ! vousconnaissez la vie à laquelle nous condamne l’existence du désert,toute de lutte et de combat ; en ce moment surtout où noussommes à la poursuite d’une vengeance implacable, convient-il defaire partager les hasards et les dangers de cette vie à ma mère,cette femme d’un âge avancé, d’une santé chancelante ?Pouvons-nous, sans être cruels, l’obliger à nous suivre sur lapiste du misérable que nous poursuivons ? Non, n’est-cepas ? aucun de vous, j’en suis convaincu, ne me donnera ceconseil, mais que faire ? Ma mère ne peut non plus demeurerseule ici, dans cette grotte, abandonnée, loin de tout secours, àdes privations sans nombre ; nous ne savons où peut nousentraîner demain le devoir que nous avons juré d’accomplir. D’unautre côté, ma mère, si heureuse de notre réunion,consentira-t-elle si promptement à une séparation même provisoire,séparation qui peut, suivant les circonstances, durer un tempsindéfini ? Je vous prie donc vous tous, mes seuls et vraisamis, de me conseiller, car j’avoue que je ne sais à quel parti merésoudre ; parlez, mes amis, dites-moi ce que je doisfaire.
Il y eut un assez long silence parmi leschasseurs.
Chacun comprenait l’embarras deValentin ; mais le remède était fort difficile a trouver, cartous étaient intérieurement maîtrisés par la pensée de poursuivre àoutrance le Cèdre-Rouge et de ne pas lui donner de répit jusqu’à cequ’il eût été châtié de tous ses crimes.
Comme toujours, dans cette circonstance,l’égoïsme et l’intérêt particulier étaient mis à la place del’amitié. Seul, le père Séraphin, désintéressé dans la question,voyait juste ; aussi fut-ce lui qui, le premier, reprit laparole.
– Mon ami, répondit-il, tout ce que vousavez dit est on ne peut plus juste : je me charge de faireentendre raison à votre mère ; elle comprendra, j’en suiscertain, combien il est urgent qu’elle retourne aux habitations,surtout à l’époque de l’année où nous nous trouvons ;seulement, il faut ménager sa sensibilité, la ramener doucement auMexique sans lui faire entrevoir cette séparation qu’elle redouteet que vous redoutez autant qu’elle. Pendant la route, d’ici auxfrontières civilisées, nous tâcherons de la préparer doucement,afin que le coup soit moins rude lorsque le moment de la quittersera venu. Voilà, je crois, la seule chose que vous deviez fairedans les circonstances présentes. Voyez, réfléchissez ; sivous avez quelque projet meilleur que le mien, je serai le premierà m’y soumettre.
– Cet avis est en effet le meilleur quel’on me puisse donner, dit Valentin avec chaleur ; aussi, jem’empresse de l’adopter. Vous consentirez donc, mon père, à nousaccompagner jusqu’aux frontières ?
– Sans doute, mon ami ; plus loinmême s’il le fallait. Ainsi, que cela ne vous inquiète pas ;il ne s’agit plus maintenant que de déterminer le lieu où nous nousrendrons.
– C’est juste, fit Valentin ; maisvoilà où est la difficulté. Il faudrait loger ma mère dans undéfrichement assez rapproché pour que je pusse la voir souvent, etcependant assez éloigné du désert pour qu’elle fût à l’abri de toutdanger.
– Mais, dit don Miguel, il me semble quel’hacienda que je possède aux environs du Paso del Norteconviendrait parfaitement, d’autant plus qu’elle offrirait à votremère, mon ami, toutes les garanties de confortable et de sécuritéque vous pouvez désirer pour elle.
– En effet, s’écria Valentin, ma mèreserait on ne peut mieux dans votre hacienda, je vous remercie dufond de mon cœur de l’offre que vous me faites ;malheureusement, je ne puis l’accepter.
– Pourquoi donc cela ?
– Eh ! mon Dieu, pour une raison quevous apprécierez aussi bien que moi ; elle est beaucoup tropéloignée.
– Croyez-vous ? demanda donMiguel.
Valentin ne put retenir un sourire à cettequestion de l’hacendero.
– Mon ami, lui dit-il doucement, depuisque vous êtes entré dans le désert, les circonstances vous ontobligé à faire tant de tours et de détours, que vous avezcomplètement perdu le sentiment des distances, et vous ne vousdoutez pas, j’en suis sûr, à combien de milles nous sommes du Pasodel Norte.
– Ma foi non, je l’avoue, fit don Miguelétonné ; cependant, je suppose que nous ne devons pas êtrefort éloignés.
– Mais encore ?
– Dame, à cent cinquante milles auplus.
– Mon pauvre ami, fit Valentin en hochantla tête, vous êtes loin de compte ; nous sommes à plus de septcents milles du Paso del Norte, qui est l’extrême limite desétablissements civilisés.
– Diable ! s’écria l’hacendero, jene me croyais pas aussi loin.
– Maintenant, continua Valentin, de cetteville à votre hacienda il y a environ cinquante milles, n’est-cepas ?
– Oui, à peu près.
– Vous voyez donc, mon ami, qu’à mongrand regret, il m’est impossible d’accepter votre offregénéreuse.
– Que faire ? dit le généralIbañez.
– C’est embarrassant, réponditValentin ; le temps nous presse.
– Et d’aucune façon, votre mère ne peutrester ici ; cela est de toute impossibilité, objecta donMiguel.
Curumilla avait jusque-là suivi la discussionsans, suivant son habitude, y prendre aucune part. Voyant que leschasseurs ne pouvaient réussir à se mettre d’accord, il se tournavers Valentin.
– Un ami voudrait parler, dit-il.
Tous le regardèrent.
Les chasseurs savaient que Curumilla neprenait jamais la parole que pour donner des avis qui, presquegénéralement, étaient suivis.
Valentin fit un geste d’assentiment.
– Nos oreilles sont ouvertes, chef,dit-il.
Curumilla se leva.
– Koutonepi oublie, fit-il.
– Qu’est-ce que j’oublie ? demandale chasseur.
– Koutonepi est le frère de l’Unicorne,le grand chef comanche.
Le Français se frappa le front avec unmouvement de joie.
– C’est vrai, s’écria-t-il, à quoipensé-je donc ? Ma foi, chef, vous êtes notreProvidence ; rien ne vous échappe.
– Mon frère est content ? demanda lechef avec joie.
Valentin lui serra les mains aveceffusion.
– Chef, vous êtes la plus excellentecréature que je connusse, s’écria-t-il ; je vous remercie dufond du cœur ; du reste, entre nous, nous n’avons plus rien ànous dire ; nous nous comprenons, n’est-ce pas ?
L’ulmen araucan répondit chaleureusement àl’étreinte de son ami, et se rassit en murmurant ce seul mot quirésumait toutes ses impressions :
– Bon !
Cependant les autres personnages avaientassisté à cette scène sans la deviner. Bien que depuis assezlongtemps ils vécussent dans la société de l’Aucas, ils n’avaientpas encore pu s’habituer à son mutisme et comprendre sesréticences ; ils attendaient donc avec anxiété que Valentinleur donnât l’explication des quelques mots qu’il avait échangésavec son ami.
– Le chef, dit vivement Valentin, atrouvé d’un seul coup ce que nous nous creusons la tête à cherchervainement.
– Comment cela ? Expliquez-vous,demanda don Miguel.
– Comment, vous ne comprenezpas ?
– Ma foi non.
– C’est cependant bien simple : j’aiété adopté depuis longtemps déjà par la nation des Comanches ;je fais partie de la tribu de l’Unicorne ; ce chef ne refuserapas, j’en suis convaincu, de garder ma mère dans son village. LesPeaux Rouges m’aiment, l’Unicorne m’est dévoué, ma pauvre mère serasoignée et choyée par les Indiens, et, d’un autre côté, il me serafacile de la voir dès que j’aurai un moment disponible.
– Canarios ! s’écria legénéral Ibañez ; c’est vrai, ma foi, chef, ajouta-t-il enfrappant gaiement sur l’épaule de l’Araucan, je dois avouer quenous sommes tous des niais, et que vous avez plus d’esprit dansvotre petit doigt que nous n’en avons dans tout notre corps.
Cette discussion avait duré assezlongtemps ; le soleil était levé depuis environ une heurelorsqu’elle se termina.
Mme Guillois, entièrementremise de ses émotions de la nuit, apparut dans la grotte et vintembrasser son fils.
Lorsque le déjeuner fut terminé, les chevauxfurent sellés et on se mit en selle.
– Où me conduis-tu, mon enfant ?demanda Mme Guillois au chasseur ; tu sais quemaintenant je t’appartiens tout entière et que le soin de veillersur moi te regarde seul.
– Soyez tranquille, ma mère, réponditValentin ; bien que nous soyons au désert, je vous ai trouvéune retraite dans laquelle non-seulement vous serez à l’abri detout danger, mais où il me sera possible de vous voir au moinstoutes les semaines.
Valentin, de même que tous les hommes douésd’un caractère ferme et résolu, au lieu de tourner la difficulté,avait préféré l’attaquer de front, persuadé que plus le coup qu’ilporterait serait rude, moins il aurait de durée, et plus vite ilparviendrait à en amoindrir les conséquences.
Par un mouvement instinctif, la vieille damearrêta son cheval, et regardant son fils avec des yeux pleins delarmes :
– Que me dis-tu donc là, Valentin ?lui demanda-t-elle avec une voix tremblante, tu vas mequitter ?
– Vous m’avez mal compris, ma mère,répondit-il ; après une aussi longue séparation, je neconsentirais pas à vivre éloigné de vous.
– Hélas ! murmura-t-elle.
– Seulement, ma mère, continua-t-ilimpassiblement, il faut que vous vous persuadiez bien d’une chose,c’est que la vie du désert est toute différente de la viecivilisée.
– Je le sais déjà ! fit-elle avec unsoupir.
– Fort bien, reprit-il ; cette vie ades exigences qui seraient trop longues à vous expliquer, et quinécessitent une suite de marches et de contre-marches continuelles,allant tantôt ici, tantôt là, sans raison apparente, vivant au jourle jour, et éternellement à cheval.
– Voyons, mon ami, ne me fais passouffrir plus longtemps, dis-moi en deux mots où tu veux envenir.
– À ceci, ma mère, que cette vie defatigues et de dangers sans trêves peut être fort agréable à unhomme jeune comme moi, doué d’un tempérament de fer et habitué delongue date à toutes ses péripéties, mais qu’elle estmatériellement impossible pour vous, à votre âge, débile etmaladive comme vous l’êtes : or, vous êtes mon seul bien, monseul trésor, ma mère ; je vous ai retrouvée par un miracle, etje tiens à vous conserver le plus longtemps possible ; pourcela, je ne dois pas vous exposer ainsi, par une faiblesse de cœurmal entendue, à supporter des fatigues et des privations qui voustueraient en huit jours.
– Et alors ? demanda timidement lamère, vaincue malgré elle par l’accent péremptoire du jeunehomme.
– Voici ce que j’ai résolu, dit-il d’unair câlin, si je ne veux pas que vous souffriez : je veux quenous soyons, sinon continuellement, du moins le plus possibleauprès l’un de l’autre.
– Oh ! oui, fit-elle, te voir, monenfant, te voir toujours, je ne te demande pas autre chose ;que m’importe tout le reste, pourvu que je sois près de toi, que jepuisse te consoler dans ta tristesse, me réjouir de tajoie ?
– Ma mère, dit le chasseur, je croisavoir arrangé les choses aussi bien que possible ; le pèreSéraphin vous répétera que toute autre combinaison aurait étéabsurde.
– Enfin, murmura-t-elle.
– Je vous conduis, reprit-il, dans unvillage des Comanches, dont je suis le fils adoptif ; leurchef m’aime comme un frère ; ce village est à quelques lieuesd’ici tout au plus ; là, vous serez au milieu d’amis qui vousrespecteront et vous prodigueront les soins les plus empressés.
– Mais toi, mon enfant ?
– Moi, ma mère, je vous visiterai le plussouvent que je pourrai, et, croyez-moi, peu de jours se passerontsans que je vous voie.
– Hélas ! mon pauvre enfant,pourquoi t’obstiner à mener cette vie de dangers et defatigues ? Nous serions si heureux, si tu le voulais, tous lesdeux, vivant l’un pour l’autre, retirés dans un petit village denôtre pays. La France, mon enfant, est-ce que tu l’asoubliée ?
Valentin soupira.
– Non, ma mère, dit-il avec effort ;depuis que je vous ai revue, tous les souvenirs de mon enfance ont,je ne sais comment, ravivé tout à coup ce désir que j’avais derevoir la France un jour ; ce désir que je croyais mortn’était qu’endormi : votre vue m’a fait comprendre que l’hommene renonce pas ainsi, de gaieté de cœur, à ces joies du foyer donton ne comprend bien les charmes que lorsque l’on ne peut pas enjouir. Aussi ai-je l’intention de vous faire bientôt quitter cescontrées déshéritées du ciel pour retourner dans notre pays.
– Hélas ! fit-elle avec un accent dedoux reproche, nous serions si heureux là-bas ; pourquoi nepas y retourner tout de suite ?
– Parce que cela ne se peut pas, mamère ; j’ai à accomplir ici un devoir sacré : mais jevous donne ma parole d’honneur que, lorsque j’aurai rempli ledevoir que je me suis imposé et que je serai libre, nous nedemeurerons pas une heure de plus ici. Ayez donc patience, mamère : peut-être avant deux mois nous partirons pour laFrance.
– Dieu le veuille ! mon fils, dit lavieille dame avec tristesse. Enfin, que ta volonté soit faite,j’attendrai.
– Merci, ma mère ; votrecondescendance me rend plus heureux que je ne puis vous ledire.
La vieille dame soupira sans répondre. Lapetite troupe continua à cheminer en silence dans la direction duvillage des Comanches, aux abords duquel on arriva environ vers lestrois heures de l’après-midi.
– Ma mère, dit Valentin, vous n’êtes pasencore au fait des usages indiens ; ne vous effrayez ni de ceque vous verrez ni de ce que vous entendrez.
– Ne suis-je pas auprès de toi ?dit-elle ; de quoi puis-je avoir peur ?
– Oh ! dit-il avec joie, vous êtesbien véritablement la mère forte de l’Évangile !
– Hélas ! répondit-elle avec unsoupir étouffé, tu te trompes, mon enfant ; je ne suis qu’unepauvre vieille femme qui aime son fils, voilà tout…
La Gazelle blanche avait rejoint le Blood’sSon.
Celui-ci était campé avec sa troupe sur lesommet d’une colline d’où il dominait au loin la prairie.
C’était le soir, les feux étaient déjà alluméspour la nuit, et les partisans, réunis autour des brasiers,soupaient gaiement.
Le Blood’s Son fut charmé de revoir sa nièce.Tous deux eurent ensemble une longue conversation à la suite delaquelle le vengeur, ainsi qu’il se nommait lui-même,ordonna au ranchero de s’approcher.
Malgré toute son impudence, ce ne fut pas sansun secret sentiment de terreur que le digne Andrès Garote se trouvaen face de cet homme dont les regards semblaient vouloir lire sespensées les plus cachées au fond de son cœur.
La réputation du Blood’s Son était trop bienétablie depuis longtemps dans la prairie pour que le ranchero ne sesentît pas ému en sa présence.
Le Blood’s Son était assis devant un feu, ilfumait dans une pipe indienne ; auprès de lui se trouvait laGazelle blanche.
Un instant le ranchero se repentit presque dela démarche qu’il avait tentée auprès d’un pareil homme, mais cettepensée n’eut que la durée d’un éclair ; la haine repritimmédiatement le dessus, et toute trace d’émotion s’effaça de sonvisage.
– Approche, drôle, lui dit le Blood’sSon. D’après ce que vient de m’apprendre la señora, tu crois avoirentre les mains les moyens de perdre le Cèdre-Rouge ?
– Ai-je dit le Cèdre-Rouge ?répondit le ranchero ; je ne crois pas, seigneurie.
– De qui as-tu parlé alors ?
– De Fray Ambrosio.
– Que m’importe ce moine misérable, fitle Blood’s Son en haussant les épaules, ses affaires ne meregardent pas, je ne veux point m’en occuper ; d’autresdevoirs plus importants réclament mes soins.
– C’est possible, seigneurie, répondit leranchero avec plus d’assurance que l’on aurait dû lesupposer ; mais moi, c’est à Fray Ambrosio seul que j’aiaffaire.
– Alors, tu peux aller au diable, car,certes, je ne te viendrai pas en aide dans tes projets.
Andrès Garote, si brutalement reçu, ne sedécouragea cependant pas, il baissa les épaules avec un sourirecauteleux, et prenant sa voix la plus câline :
– On ne sait pas, seigneur, dit-il.
– Hum ! cela me sembledifficile.
– Moins que vous ne pensez,seigneurie.
– Comment cela ?
– Vous en voulez au Cèdre-Rouge, n’est-cepas ?
– Que t’importe, drôle ? réponditbrusquement le Blood’s Son.
– À moi, cela ne me fait rien du tout,d’autant plus que je ne lui dois ni obligations, ni services,seulement, vous, c’est autre chose, seigneurie.
– Qu’en sais-tu ?
– Je le suppose, seigneurie ; aussiai-je l’intention de vous proposer un marché.
– Un marché ! fit dédaigneusement leBlood’s Son.
– Oui, seigneurie, répondit effrontémentle ranchero, et un marché avantageux pour vous, j’ose le dire.
– Et pour toi ?
– Pour moi aussi, naturellement.
Le Blood’s Son se mit à rire.
– Cet homme est fou, dit-il en haussantles épaules, et, se tournant vers sa nièce, il ajouta : Oùdiable aviez-vous la tête en me l’amenant ?
– Bah ! fit la Gazelle blanche,écoutez-le toujours ; qu’est-ce que cela vous fait ?
– La señora a raison, fit vivement leranchero : écoutez moi, seigneurie, cela ne vous engage àrien ; d’ailleurs, vous serez toujours à même de refuser, sice que je vous propose ne vous plaît pas.
– C’est juste, répondit dédaigneusementle Blood’s Son. Allons, parle, picaro, et surtout sois bref.
– Oh ! je n’ai pas l’habitude defaire de longs discours, allez !
– Voyons, au fait, au fait.
– Le fait, le voici, dit résolument leranchero. Vous voulez, je ne sais pourquoi, et cela m’est fortégal, vous venger du Cèdre-Rouge ; pour certaines raisons dontil est inutile de vous entretenir, moi, je veux me venger de FrayAmbrosio : cela est clair, n’est-ce pas ?
– Parfaitement clair. Continue.
– Fort bien. Maintenant voilà ce que jevous propose ; aidez-moi à me venger du moine, je vous aideraià vous venger du bandit.
– Je n’ai pas besoin de toi pourcela.
– Peut-être, seigneurie ; si je necraignais pas de vous paraître outrecuidant, je vous diraismême…
– Quoi donc ?
– Que je vous suis indispensable.
– Voto a Dios ! s’écria leBlood’s Son en éclatant de rire, cela passe la plaisanterie ;ce drôle se moque définitivement de moi.
Andrès Garote demeurait impassible devant lepartisan.
– Allons, allons, reprit celui-ci, celaest beaucoup plus amusant que je ne le croyais d’abord ; etcomment m’es-tu indispensable ?
– Oh ! mon Dieu, seigneurie, c’estbien simple ; vous ne savez pas ce qu’est devenu leCèdre-Rouge ?
– C’est vrai ; je le cherchevainement depuis assez longtemps déjà.
– Je vous défie bien de le trouver, si jene vous y aide.
– Tu sais donc où il est, toi ?s’écria le Blood’s Son en redressant subitement la tête.
– Ah ! ah ! cela vous intéresseà présent, seigneurie, dit le ranchero d’un air narquois.
– Réponds, oui ou non, reprit brusquementle partisan, sais-tu où il est ?
– Eh ! sans cela, serais-je venuvous trouver ?
Le Blood’s Son réfléchit un instant.
– Dis moi où il se trouve, fit-il.
– Et notre marché tient-il ?
– Il tient.
– Vous me le jurez ?
– Sur l’honneur !
– Bon ! fit l’autre avec joie.Écoutez bien alors.
– J’écoute.
– Vous savez sans doute que leCèdre-Rouge et le Chercheur de pistes se sont battus ?
– Je le sais. Continue.
– Donc, après la bataille chacun se sauvade son côté. Le Cèdre-Rouge était blessé ; il n’alla pas loin,bientôt il tomba évanoui au pied d’un arbre. Le Français et sesamis le cherchaient de tous les côtés, et je crois qu’ils luiauraient fait un fort mauvais parti s’ils avaient pu lui mettre lamain dessus. Heureusement pour lui son cheval l’avait emporté aumilieu d’une forêt vierge où nul ne songea à le poursuivre. Lehasard, ou plutôt ma bonne fortune, je le crois à présent, m’amenadu côté où il se trouvait ; sa fille Ellen était auprès de luiet lui prodiguait les soins les plus touchants ; celam’attendrit presque. Comment était-elle venue là, je ne saurais ledire ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle y était. Enapercevant le Cèdre-Rouge, j’eus un instant la pensée d’allertrouver le chasseur français afin de lui faire part de madécouverte.
– Hum ! Comment ayant une tellepensée ne l’as-tu pas mise à exécution, drôle ?
– Par une raison bien simple, mais que jecrois péremptoire.
– Voyons cette raison, fit le Blood’s Sonqui, malgré lui, en était arrivé à écouter avec un plaisir dont ilne se rendait pas compte le verbiage décousu du ranchero.
– Voilà ma raison, reprit celui-ci. DonValentin, ainsi qu’on le nomme, est assez brutal ; je ne suispas en odeur de sainteté auprès de lui ; en sus, il était aumilieu d’une foule de Comanches et d’Apaches plus coquins les unsque les autres ; bref, j’ai eu peur pour ma chevelure àlaquelle j’ai la faiblesse de tenir, je me suis abstenu, craignantde retirer sans bénéfice les marrons du feu pour d’autres.
– Pas mal raisonné.
– N’est-ce pas, seigneurie ? Donc,pendant que je réfléchissais ainsi au parti que je devais prendre,une troupe d’une dizaine de cavaliers est arrivée je ne sais d’où àl’endroit où gisait à moitié mort ce pauvre diable deCèdre-Rouge.
– Il est donc réellementblessé ?
– Oui, et assez dangereusement, j’ose ledire ; le chef de ces cavaliers se trouvait être justement unmissionnaire français que vous devez connaître.
– Le père Séraphin ?
– Celui-là même.
– Qu’a-t-il fait ?
– Ce que, certes, je n’eusse pas fait àsa place ; il a emmené le Cèdre-Rouge avec lui.
– Oh ! je le reconnais bien là, neput s’empêcher de dire le Blood’s Son. Et dans quel lieu a-t-ilconduit le blessé ?
– Dans une caverne où je vous mèneraiquand vous le voudrez.
– Tu ne mens pas ?
– Non, seigneurie.
– C’est bien ; va dormir, tu peuxcompter sur ma promesse si tu m’es fidèle.
– Merci, seigneurie, soyeztranquille ; à défaut de dévouement, l’intérêt m’engage à nepas vous tromper.
– C’est juste.
Le ranchero se retira. Une demi-heure plustard il dormait ainsi que doit le faire tout honnête homme qui a laconscience d’avoir accompli un devoir.
Le lendemain, au point du jour, la troupe duBlood’s Son se mit en marche.
Mais dans le désert il est souvent fortdifficile de rencontrer ceux que l’on cherche, à cause de la vienomade que chacun est obligé de mener afin de subvenir à sonexistence, et le Blood’s Son, qui tenait avant toute chose às’entendre avec Valentin et ses amis, perdit beaucoup de tempsavant d’apprendre d’une manière certaine en quel endroit ceux-cicampaient.
Enfin, un de ses éclaireurs lui annonça que leFrançais était en ce moment retiré au village d’hiver del’Unicorne.
Il se dirigea immédiatement de ce côté.
Dans l’intervalle, le Blood’s Son avait chargéAndrès Garote de surveiller toutes les démarches du Cèdre-Rouge, nevoulant pas tenter une démarche décisive avant d’avoir unecertitude.
Rien ne lui aurait été plus facile que de seprésenter au père Séraphin et d’exiger de lui qu’il remît le blesséentre ses mains ; mais ce moyen lui répugnait. Le Blood’s Sonpartageait le respect qu’inspirait à tous dans le Far West le saintmissionnaire ; jamais il n’aurait osé lui demander de luilivrer son hôte, certain d’avance que celui-ci l’auraitpéremptoirement refusé ; et, d’un autre côté, il n’aurait pasvoulu employer la violence pour l’obtenir vis-à-vis d’un homme dontil admirait le caractère.
Il fallait donc attendre que le Cèdre-Rouge,guéri de ses blessures, quittât son protecteur ; ce fut ce quefit le Blood’s Son, qui se borna, ainsi que nous l’avons dit, àfaire épier toutes ses démarches par Andrès Garote.
Enfin, un jour, celui-ci reparut tout joyeuxau camp du Blood’s Son.
Il était porteur d’excellentes nouvelles. Lepère Séraphin, après avoir guéri le Cèdre-Rouge, l’avait installédans un jacal où lui et sa fille vivaient comme deuxanachorètes.
Le Blood’s Son poussa un cri de joie à cettenouvelle. Sans même se donner le temps de la réflexion, il sautasur son cheval en laissant provisoirement le commandement de satroupe à sa nièce et se dirigea à toute bride vers le village del’Unicorne.
La distance n’était pas longue ; lepartisan la franchit en deux heures à peine.
Le Blood’s Son était aimé des Comanches,auxquels il avait eu souvent occasion d’être utile ; aussifut-il reçu par eux avec tous les honneurs et les cérémonies usitésen pareil cas.
L’Unicorne, accompagné de quelques-uns desprincipaux chefs de la tribu, vint le recevoir, à une légèredistance du village, en criant, tirant des coups de fusil etfaisant caracoler les chevaux.
Le Blood’s Son se prêta de bonne grâce à ceque voulait le chef et arriva en galopant à sa droite.
Les Comanches sont excessivement discrets,jamais ils ne se permettent d’adresser des questions à leurs hôtesavant que ceux-ci ne les y autorisent. Dès que le Blood’s Son eutpris place au foyer de la hutte du conseil et qu’il eut fumé legrand calumet de paix, l’Unicorne le salua gravement et prit laparole.
– Mon frère le visage pâle est lebienvenu parmi ses amis rouges, dit-il. Mon frère a fait une bonnechasse ?
– Les bisons sont nombreux près desmontagnes, répondit le Blood’s Son ; mes jeunes hommes en onttué beaucoup.
– Tant mieux, mon frère ne souffrira pasde la famine.
Le partisan s’inclina en signe deremercîment.
– Mon frère restera-t-il plusieurs joursavec ses amis rouges ? demanda encore le chef ; ilsseraient heureux de le posséder quelque temps parmi eux.
– Mes heures sont comptées, répondit leBlood’s Son ; j’ai seulement eu l’intention de faire unevisite à mes frères pour m’informer de la prospérité de leurvillage en passant auprès d’eux.
En ce moment, Valentin parut sur le seuil dela hutte.
– Voici mon frère Koutonepi, ditl’Unicorne.
– Qu’il soit le bien arrivé, fit lepartisan ; je désirais le voir.
Valentin et lui se saluèrent.
– Par quel hasard vous trouvez-vous doncici ? lui demanda le chasseur.
– Pour vous apprendre où se cache en cemoment le Cèdre-Rouge, répondit nettement le Blood’s Son.
Valentin tressaillit et lui lança un regardclair et perçant.
– Oh ! oh ! fit-il, c’est unegrande nouvelle que vous me donnez là.
– Je ne vous la donne pas, je vous lavends.
– Hein ! Expliquez-vous, je vousprie.
– Je serai bref. Il n’y a pas dans toutela prairie un homme qui n’ait un compte terrible à demander à cemisérable bandit, n’est-ce pas ?
– C’est vrai.
– Ce monstre a pesé, trop lourdement ettrop longtemps sur la terre, il faut qu’il disparaisse.
Le Blood’s Son prononça ces paroles avec untel accent de haine, que tous les assistants, qui, cependant,étaient des hommes doués de nerfs d’acier, sentirent un frissoncourir dans leurs veines.
Valentin fixa sur le partisan un regardsévèrement interrogateur.
– Vous lui en voulez beaucoup ?dit-il.
– Plus que je ne puis l’exprimer.
– Bien, continuez.
En ce moment le père Séraphin entra dans lahutte sans que sa présence fût remarquée, tant l’attention desassistants était concentrée sur le Blood’s Son.
Le missionnaire se tint immobile dans le coinle plus obscur et écouta.
– Voici ce que je vous propose, reprit leBlood’s Son : je vous révélerai où ce misérable a sonrepaire ; nous nous disséminerons de tous les côtés afin del’envelopper dans un cercle infranchissable, et si vous ou leschefs ici présents vous êtes plus heureux que moi et vous emparezde lui, vous le remettrez entre mes mains.
– Pour quoi faire ?
– Pour tirer de lui une vengeanceéclatante.
– Je ne puis vous promettre cela,répondit lentement Valentin.
– Pour quelle raison ?
– Cette raison, vous-même venez de ladire ; il n’y a pas un homme dans toute la prairie qui n’aitun compte terrible à demander à ce misérable.
– Eh bien !
– L’homme qu’il a le plus outragé, c’est,à mon avis, don Miguel de Zarate, dont il a lâchement assassiné lafille ; don Miguel seul a le droit de disposer de lui à saguise.
Le Blood’s Son fit un geste dedésappointement.
– Oh ! s’il était ici !s’écria-t-il.
– Me voilà, monsieur, réponditl’hacendero en s’avançant ; moi aussi j’ai une vengeance àtirer du Cèdre-Rouge ; mais je la veux grande et noble, à laclarté du soleil, devant tous ; je ne veux pas l’assassiner,je veux le punir.
– Bien ! s’écria le Blood’s Son enétouffant un cri de joie ; notre pensée est la même,caballero, car ce que je veux, c’est appliquer au Cèdre-Rougela loi de Lynch ; mais la loi de Lynch dans toute sarigueur, dans le lieu même où il a commis son premier crime, enface de la population qu’il a épouvantée, voilà ce que je veuxfaire, caballero. Dans le Far West, on ne me nomme pas seulement leFils du sang, on me nomme encore le Vengeur et le Justicier.
Il y eut, après ces paroles prononcées avecune énergie fébrile, un silence funèbre qui dura assezlongtemps.
– Laissez à Dieu le soin de la vengeance,dit une voix qui fit tressaillir les assistants.
Tous se retournèrent.
Le père Séraphin, son crucifix élevé dans lamain droite, la tête haute, le regard inspiré, semblait les dominerde toute la grandeur de sa mission évangélique.
– De quel droit vous faites-vous lesinstruments de la justice divine ? reprit-il. Si cet homme futcoupable, qui vous dit qu’à cette heure le repentir n’est pas venulaver les souillures de son âme ?
– Œil pour œil, dent pour dent !murmura le Blood’s Son d’une voix sombre.
Ces mots rompirent le charme qui enchaînaitles assistants.
– Œil pour œil, dent pour dent !s’écrièrent-ils avec colère.
Le père Séraphin se vit vaincu, il comprit quetout raisonnement échouerait auprès de ces hommes sanguinaires pourqui la vie de leurs semblables n’est rien et qui ont érigé lavengeance en vertu.
– Adieu, dit-il d’une voix triste, adieu,pauvres égarés ! Je n’ose vous maudire, je ne puis que vousplaindre ; mais, sachez-le, la victime que vous voulez immolerà vos passions haineuses, j’essayerai par tous les moyens de lasoustraire à vos coups. Adieu !
Et il sortit.
Lorsque la première émotion causée par lesparoles du prêtre fut calmée, don Miguel s’avança vers le Blood’sSon, et mettant sa main droite dans celle que lui tendit lepartisan :
– J’accepte, dit-il, la loi de Lynch.
– Oui, s’écrièrent les assistants, la loide Lynch !
Quelques heures plus tard, le Blood’s Sonregagnait son camp.
C’était à la suite de cette entrevue queValentin avait eu avec don Pablo, à quelque distance du village, laconversation que nous avons rapportée au commencement de ce volume,lorsqu’il avait rencontré le jeune homme revenant du jacal duCèdre-Rouge.
Maintenant que nous avons expliqué lesincidents qui avaient eu lieu pendant les six mois écoulés depuisla mort de doña Clara jusqu’à la conversation de Valentin et de donPablo dans la grotte de l’ours pendant l’orage, nous reprendronsnotre récit au point où nous l’avons laissé en terminant letroisième chapitre.
À peine quelques minutes après que le fils del’hacendero fut sorti, la porte du jacal fut ouverte brusquement etquatre hommes entrèrent.
Ces quatre hommes étaient le Cèdre-Rouge, FrayAmbrosio, Sutter et Nathan.
Ils paraissaient tristes et soucieux ;l’eau dégouttait le long de leurs vêlements comme s’ils sortaientde la rivière.
– Holà ! dit le moine.Comment ! ni feu ni lumière, rien sur la table pour nousrecevoir ! Vous vous souciez peu de nous, il me semble.
Le Cèdre-Rouge baisa sa fille au front, et setournant vers Fray Ambrosio, à qui il jeta un regard de travers, illui dit d’une voix rude.
– Vous êtes ici chez moi, monmaître ; ne m’obligez pas à vous en faire souvenir :ainsi commencez par être poli avec ma fille, si vous ne voulez pasque je vous remette à votre place.
– Hum ! fit le moine engrommelant : est-ce donc l’arche sainte, cette jeune femme,pour que vous preniez ainsi la mouche au moindre mot qu’on luiadresse ?
– Je ne prends pas la mouche, réponditbrusquement le squatter en frappant du poing sur la table ;seulement vos façons d’agir et de parler ne me conviennent pas etje vous le dit : ne m’obligez pas à vous le répéter.
Fray Ambrosio ne répliqua pas ; ilcomprit que le Cèdre-Rouge était dans une disposition d’esprit peufavorable à une discussion, il s’abstint prudemment de touteréflexion qui aurait pu envenimer la question et faire éclater unequerelle dont il se souciait d’autant moins que le squattersemblait la désirer.
Pendant l’échange des quelques mots quiprécèdent, Ellen, aidée par ses deux frères, avait allumé unetorche de bois-chandelle, ranimé le feu dont le besoin commençait àse faire sentir, et couvert la table d’un repas, sinon confortable,du moins suffisant.
– Caballeros, dit-elle de sa voix douce,vous êtes servis.
Les quatre hommes s’assirent autour de cettetable avec l’empressement de gens affamés qui ont hâte de rompre unlong jeûne.
Cependant, avant de porter le premier morceauà ses lèvres, le squatter se tourna vers sa fille.
– Ellen ! lui dit-il avec bonté.
– Mon père, répondit-elle en s’approchantvivement de lui, que désirez-vous ? Vous manque-t-il doncquelque chose ?
– Ce n’est pas cela, enfant, reprit-il,il ne nous manque rien, du moins, je le crois.
– Qu’est-ce donc, alors ? fit-elled’un air étonné.
– Pourquoi, reprit-il, ne vousplacez-vous pas près de nous.
– Vous m’en dispenserez, mon père, jen’ai pas faim ; il me serait réellement impossible de prendrela moindre des choses.
Le squatter soupira ; mais, sans faired’objection, il commença à servir les convives, tandis qu’elle seretirait dans le coin le plus obscur du jacal.
Le repas fut triste ; les quatre hommesparaissaient préoccupés, ils mangeaient vite et en silence.
Lorsque leur faim fut assouvie, ils allumèrentleurs pipes et fumèrent.
– Père, dit tout à coup Nathan auCèdre-Rouge qui regardait mélancoliquement la fumée de sa pipemonter en tournoyant vers le toit du jacal, j’ai retrouvé despistes.
– Moi aussi, observa le moine.
– Et moi aussi, dit le squatter ;après ?
– Après ! fit Fray Ambrosio,canarios, compadre, vous le prenez bien gaiement ! Des pistesdans le désert décèlent toujours un ennemi.
– Qu’est-ce que cela me fait ? ditle Cèdre-Rouge en haussant les épaules.
– Comment, qu’est-ce que cela vousfait ? s’écria le moine en bondissant ; je trouve le motcharmant, par exemple ; on dirait, à vous entendre, que vousêtes entièrement étranger à la question, et que votre vie n’est pasen jeu comme la nôtre.
– Qui vous dit que je veuille ladéfendre ? répondit brusquement le squatter en lui jetant unregard qui, malgré lui, l’obligea à baisser les yeux.
– Hum ! fit le moine après uninstant de silence, que vous ne teniez pas à la vie, je le conçois,vous en avez assez usé de toutes les manières, soit dit sansreproche, pour que vous ne la regrettiez pas, mais il est une choseque vous oubliez, compadre, sans vouloir ici vous parler de moiqui, cependant, serais en droit de vous adresser quelques reprochesparfaitement fondés.
Le squatter secoua insoucieusement la cendrede sa pipe sur la table, la bourra une seconde fois, la ralluma, etse remit impassiblement à fumer sans paraître attacher la moindreattention aux paroles du moine.
Celui-ci fronça les sourcils en serrant lespoings, mais, se remettant presque aussitôt, il continua avec unefeinte indifférence tout en jouant avec son couteau.
– Oui, vous oubliez une chose, compadre,qui cependant vaut bien la peine qu’on s’en souvienne.
– Quoi donc ?
– Vos enfants, caspita !
Le squatter lui lança un regard ironique.
– Oh ! por Dios santo ! repritle moine, je ne parle pas ici de vos fils, ce sont deux hommesforts et résolus qui se sortiront toujours d’affaire ; je nem’inquiète nullement d’eux.
– De qui donc vous inquiétez-vousalors ? lui demanda le squatter en le regardant fixement.
– De qui je m’inquiète ! reprit lemoine avec une certaine hésitation.
– Oui.
– De votre fille Ellen, canarios !Que deviendra-t-elle si vous mourez ? dit le moine avec cettehardiesse des gens peureux qui veulent savoir tout de suite si lamine à laquelle ils ont mis le feu les écrasera.
Le squatter hocha tristement la tête.
– C’est vrai, murmura-t-il en jetant unregard à sa fille.
Le moine sourit, le coup avait porté ; ilcontinua :
– En vous perdant vous la perdez,dit-il ; votre obstination peut causer sa mort, prenez-ygarde !
– Que faire ? dit leCèdre-Rouge.
– Prendre nos précautions, voto deDios ! Croyez-moi, nous sommes épiés, rester plus longtempsici est commettre une grave imprudence.
Les fils du squatter baissèrentaffirmativement la tête.
– Il est évident, observa Sutter, que nosennemis ont découvert nos traces.
– Et qu’ils ne tarderont pas à être ici,appuya Nathan.
– Vous voyez ! reprit le moine.
– Encore une fois que faire ?demanda le Cèdre-Rouge.
– Caspita ! déguerpir le plus tôtpossible.
– Où aller à cette époque avancée del’année ? Bientôt la neige couvrira la terre et interrompratoute communication ; abandonner le jacal est nous exposer àmourir de faim.
– Oui, si nous restons dans le désert,fit le moine d’une voix insinuante.
– Où voulez-vous donc aller ? fit lesquatter.
– Que sais-je, moi ? les villes nemanquent pas, je suppose, sur la frontière indienne ; à larigueur, nous pourrions, il me semble, retourner au Paso delNorte ; là, au moins, nous avons des amis et nous sommescertains d’être bien reçus.
Le Cèdre-Rouge le regarda bien en face, et luidit avec ironie :
– Voyons votre pensée tout entière, señorpadre ; vous avez un but en voulant retourner au Paso,faites-le-moi connaître.
– Caspita ! vous êtes aussi instruitque moi, s’écria le moine en rougissant ; qu’avons-nous besoinde jouer au plus fin ?
Le squatter se leva brusquement et repoussason siège d’un coup de pied.
– Vous avez raison, dit-il aveccolère ; jouons cartes sur table, je ne demande pasmieux ; et pour vous donner l’exemple de la franchise,écoutez-moi. Vous n’avez jamais perdu de vue la raison qui vous afait entrer dans le désert ; vous n’avez qu’un but, un désir,arriver au riche placer dont, en assassinant un homme, vous avezappris le gisement ; ni les fatigues que vous avez endurées,ni les périls que vous avez courus, n’ont pu vous faire renoncer àvotre projet ; l’espoir de récolter de l’or vous aveugle etvous rend fou, est-ce vrai ?
– C’est vrai, répondit crûment le moine.Après ?
– Après, lorsque notre troupe a étédétruite et complètement dispersée, voici le raisonnement que vousvous êtes fait, raisonnement, ajouta-t-il avec un souriresardonique, qui fait honneur à votre sagacité et à la fermeté devotre caractère : le Cèdre-Rouge connaît à peu près legisement du placer, il faut que je l’oblige à revenir avecmoi au Paso, afin de reformer une autre troupe, parce que, si je lelaisse seul dans la prairie, dès que je ne serai plus là, il semettra à la recherche du trésor et il fera tant qu’il ledécouvrira. N’ai-je pas deviné juste, hein, dites-moi,compadre ?
– À peu près, répondit le moine, furieuxde se voir si bien et si entièrement deviné.
– Oui, n’est-ce pas ? continua leCèdre-Rouge. Seulement, comme toutes les natures mauvaises,gangrenées jusqu’au cœur, vous avez dépassé le but, en m’attribuantles mêmes instincts sordides qu’à vous, et vous avez pensé que sije suis assassin je puis être voleur ; voilà l’erreur danslaquelle vous êtes tombé, compadre. Sachez-le bien, fit-il enfrappant du pied avec force, ce trésor tant convoité serait là,sous mon talon, que je ne me baisserais pas pour en ramasser uneparcelle. L’or n’est rien pour moi, je le méprise. Lorsque j’aiconsenti à vous guider vers le placer, vous avez naturellementsupposé que c’était l’avarice qui m’engageait à le faire, vous vousêtes trompé ; j’avais un mobile plus puissant et surtout plusnoble : la vengeance. Maintenant, tenez-vous-le pour dit et neme reparlez plus de votre placer maudit, dont je me soucie commed’une avellana (noisette). Sur ce, bonsoir,compadre ; je vais dormir ou du moins essayer, je vousconseille d’en faire autant.
Et sans attendre la réplique du moine, lesquatter tourna le dos et se retira dans un des compartimentsintérieurs.
Depuis quelque temps déjà, Ellen était alléese livrer au repos.
Fray Ambrosio demeura seul avec les fils dusquatter.
Il y eut quelques minutes de silence entreeux.
– Bah ! dit enfin le moine avecinsouciance, il a beau résister, il faudra bien qu’il y arrive.
Sutter hocha la tête d’un air de doute.
– Non, fit-il, vous ne connaissez pas levieux ; quand il a dit non, c’est non.
– Hum ! ajouta Nathan, il est bienchangé depuis quelque temps, il baisse beaucoup ; de sonancien caractère il ne semble avoir gardé que l’entêtement ;j’ai peur que vous échouiez, señor padre.
– Qui vivra verra ! dit gaiementcelui-ci. Demain il fera jour ; en attendant, messieurs,suivons son conseil, allons dormir.
Dix minutes plus tard, tout dormait ousemblait dormir dans le jacal.
L’orage dura toute la nuit, faisant rage audehors.
Au point du jour le squatter se leva etsortit, afin de se rendre compte du temps qu’il faisait.
La journée s’annonçait bien, le ciel étaitpur, le soleil se levait radieux ; le Cèdre-Rouge se disposa àse rendre au carral pour seller son cheval et ceux de sescompagnons.
Avant de quitter le seuil de la porte il jetaun regard circulaire aux environs.
Tout à coup il poussa une exclamation desurprise en se rejetant vivement en arrière.
Il avait aperçu un cavalier qui accourait àtoute bride.
– Le père Séraphin ! murmura-t-ilavec étonnement ; quelle raison assez grave peut l’amener àune pareille heure et l’obliger à faire une si grandediligence ?
En ce moment, le moine et ses fils entrèrentdans la salle commune.
Le squatter entendit le bruit de leurs pasderrière lui. Il se retourna vivement.
– Cachez-vous, cachez-vous ! dit-ild’une voix rauque.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda lemoine en s’avançant curieusement.
D’un coup de poing dans la poitrine, lesquatter l’envoya rouler au milieu de la salle.
– Ne m’avez-vous pas entendu ?fit-il avec colère.
Mais quelque brusque qu’eût été le geste duCèdre-Rouge, il ne l’avait pas été assez pour empêcher le moine dereconnaître l’arrivant.
– Ah ! ah ! fit-il avec unmauvais sourire, le père Séraphin ! Caspita ! si notreami voulait se confesser, est-ce que je n’aurais pas suffi ?il n’avait qu’à me le dire, sans faire venir ce corbeaud’Europe.
Le Cèdre-Rouge se retourna comme si un serpentl’eût piqué ; il lança aux trois hommes un regard empreintd’une telle férocité que, malgré eux, instinctivement, ilsreculèrent.
– Misérable ! s’écria-t-il d’unevoix creuse et avec un geste terrible, je ne sais qui me retient devous tuer comme un chien que vous êtes ! Au moindre mot quevous vous permettrez contre ce saint personnage, byGod ! je vous écorcherai vif ! Cachez-vous, je leveux !
Subjugués par l’accent du squatter, les troishommes sortirent de la salle sans répondre.
Dix minutes plus tard, le père Séraphinarrêtait son cheval et mettait pied à terre devant le jacal.
Le Cèdre-Rouge et sa fille vinrent le recevoiravec empressement.
Le père Séraphin entra dans la hutte enessuyant la sueur qui coulait sur son front. Le Cèdre-Rouge luiavança une butaque.
– Asseyez-vous, père, lui dit-il, vousêtes en nage ; voulez-vous vous rafraîchir ?
– Merci, répondit le missionnaire ;nous n’avons pas un instant à perdre, écoutez-moi.
– Que se passe-t-il donc, père ?pourquoi êtes-vous venu avec une si grande précipitation ?
– Hélas ! reprit-il, parce que vousêtes menacé d’un malheur terrible.
Le squatter devint pâle.
– C’est juste, murmura-t-il en fronçantles sourcils : l’expiation commence.
– Du courage, mes enfants ! ditaffectueusement le missionnaire ; vos ennemis ont, je ne saiscomment, découvert votre retraite ; demain, aujourd’huipeut-être, ils seront ici : il faut fuir, fuir au plusvite !
– À quoi bon ? murmura lesquatter ; le doigt de Dieu est là dedans, nul ne peut évitersa destinée ; mieux vaut rester, au contraire.
Le père Séraphin prit un air grave, et d’unevoix sévère :
– Dieu, dit-il, veut vous éprouver sansdoute, vous livrer à ceux qui vous cherchent pour vous tuer seraitune lâcheté, un suicide ! le ciel ne vous le pardonnerait pas.Toute créature doit défendre sa vie quand on l’attaque ;fuyez, il le faut, je le veux, je vous l’ordonne !
Le squatter ne répondit pas.
– Du reste, reprit le père Séraphin avecun ton qu’il essaya de rendre gai, peut-être n’est-ce qu’unebourrasque ; vos ennemis ne vous trouvant pas ici,abandonneront sans doute votre poursuite ; dans quelques joursvous pourrez revenir.
– Non, dit le squatter avecdécouragement, c’est ma mort qu’ils veulent. Puisque vousm’ordonnez de fuir, mon père, je vous obéirai ; mais, avanttout, accordez-moi une grâce.
– Parlez, mon fils.
– Moi, reprit le squatter avec uneémotion mal contenue, je suis un homme ; je puis, sanssuccomber, supporter les plus excessives fatigues, braver les plusgrands dangers, mais…
– Je vous comprends, interrompit vivementle missionnaire ; j’avais l’intention de garder votre filleavec moi. Soyez tranquille, elle ne manquera de rien.
– Oh ! merci, merci, mon père !s’écria-t-il avec un accent dont on aurait cru un tel hommeincapable.
Ellen avait jusqu’alors assisté silencieuse àl’entretien ; elle fit un pas en avant, et, se plaçant entreles deux hommes, elle dit avec une majesté suprême :
– Je vous suis, au fond du cœur,reconnaissante à tous deux de vos intentions pour moi ; maisje ne puis abandonner mon père, je le suivrai partout où il ira,pour le consoler et l’aider à souffrir en chrétien les tribulationsque Dieu lui envoie.
Les deux hommes firent un mouvement pourl’interrompre.
– Arrêtez ! continua-t-elle avecchaleur ; j’ai pu jusqu’à ce jour souffrir de la conduite demon père, elle était coupable ; aujourd’hui le repentir estentré dans son âme, je le plains et je l’aime : ma résolutionest immuable.
Le père Séraphin la regarda avecadmiration.
– Bien, mon enfant, dit-il, Dieu voustiendra compte de votre dévouement si pur et si noble.
Le squatter serrait sa fille dans ses brassans avoir la force de prononcer une parole ; la joie inondaitson âme : jamais il n’avait éprouvé une émotion si douce.
Le missionnaire se leva.
– Adieu, dit-il, bon courage ! Ayezconfiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas ; de loin jeveillerai sur vous. Adieu, mes enfants, je vous bénis !Partez ! partez sans retard !
Puis, s’arrachant avec effort des bras duCèdre-Rouge et de sa fille, le père Séraphin remonta à cheval,enfonça les éperons dans les flancs de sa monture et s’éloigna àtoute bride, après avoir fait à ses protégés un dernier signe de lamain.
– Oh ! murmura le Cèdre-Rouge, celane pouvait pas durer, j’étais presque heureux.
– Courage, mon père ! lui ditdoucement Ellen.
Ils rentrèrent dans le jacal.
Fray Ambrosio, Nathan et Sutter attendaientdans la salle.
– Allez seller les chevaux, dit lesquatter ; nous partons.
– Hein ! fit le moine à l’oreille deSutter. Quand je vous disais que le diable était pour nous,canarios ! il ne pouvait pas nous oublier, nous avonsassez fait pour lui.
Les préparatifs de l’abandon du jacal nefurent pas longs à faire : une heure plus tard les cinqpersonnages s’éloignaient.
– De quel côté nous dirigeons-nous ?demanda le moine.
– Gagnons les montagnes, réponditlaconiquement le squatter en jetant un triste et mélancoliqueregard sur cette misérable hutte dans laquelle il avait peut-êtreespéré mourir et que le destin l’obligeait à quitter pourtoujours.
À peine les fugitifs disparaissaient-ils àquelque distance derrière un fourré d’arbres, qu’un tourbillon depoussière s’éleva à l’horizon, et bientôt cinq cavaliers apparurentaccourant à fond de train.
Ces cinq cavaliers étaient Valentin et sesamis.
Il paraît que le chasseur avait obtenu duBlood’s Son des renseignements positifs sur la situation dujacal ; il n’hésita pas un instant et marcha droit à lahutte.
Le cœur de don Pablo battait à briser sapoitrine, bien qu’il semblât impassible.
– Hum ! fit Valentin lorsqu’il setrouva à une dizaine de pas du jacal, tout est bien silencieuxici.
– Le squatter est à la chasse sans doute,observa don Miguel : nous ne trouverons que sa fille.
Valentin se mit à rire.
– Vous croyez ! fit-il ; non,non, don Miguel ; souvenez-vous des paroles du pèreSéraphin.
Le général Ibañez, arrivé le premier devant lejacal, mit pied à terre et ouvrit la porte.
– Personne ! dit-il avecétonnement.
– Pardieu ! fit Valentin, je medoutais bien que les oiseaux seraient dénichés ; mais cettefois ils seront bien fins s’ils nous échappent. En route, enroute ! ils ne peuvent être loin.
Ils repartirent.
Curumilla resta un instant en arrière et jetaune torche enflammée dans la hutte, qui bientôt prit feu et brûlacomme un phare.
– Le terrier est enfumé, murmura l’Indientout en rejoignant ses compagnons.
Un mois environ après les événements que nousavons rapportés dans notre dernier chapitre, dans les premiersjours du mois de décembre, que les Indiens comanches nomment dansleur langue harmonieuse et imagée ah-escia kiouska-oni,c’est-à-dire la lune du chevreuil qui jette ses cornes, quelquesinstants à peine après le lever du soleil, une troupe composée decinq ou six hommes, qu’à leur costume il était facile dereconnaître pour des coureurs des bois des prairies du Far West,gravissait un des pics les plus élevés de la Sierra de losComanches, chaîne orientale des montagnes Rocheuses qui s’étendjusqu’au Texas, où elle se termine par le mont Guadalupe.
Le temps était froid, une épaisse couche deneige couvrait les flancs des montagnes. La pente que suivaient ceshardis aventuriers était si escarpée que, bien qu’ils fussenthabitués à voyager dans ces régions, ils étaient souvent forcés derejeter leurs rifles derrière le dos et de grimper en s’aidant desmains et des genoux.
Mais aucune difficulté ne les rebutait, aucunobstacle n’était assez fort pour les contraindre à rebrousserchemin.
Parfois, épuisés de fatigue et trempés desueur, ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, s’étendaient sur laneige, en ramassaient quelques poignées afin d’étancher la soifardente qui les dévorait, puis, dès qu’ils étaient un peu reposés,ils se remettaient courageusement en route et recommençaient àgravir ces glaces éternelles dont les masses gigantesques sefaisaient à chaque pas plus abruptes.
Ces hommes étaient-ils à la recherche d’uneroute praticable dans cet effroyable labyrinthe de montagnes dontles pics s’élevaient tout autour d’eux, à une hauteur immense, dansles régions glacées de l’atmosphère ?
Ou bien peut-être voulaient-ils, pour desraisons connues d’eux seuls, atteindre un endroit duquel ilspourraient découvrir un vaste point de vue.
Si tel était leur espoir, il ne fut pastrompé. Lorsqu’après des fatigues sans nombre ils arrivèrent enfinau sommet du pic qu’ils gravissaient, ils eurent tout à coup devantles yeux un paysage dont l’aspect grandiose les étonna et lesatterra par son immensité sublime.
De quelque côté qu’ils dirigeassent leursregards, ils étaient confondus par la majesté du panorama qui sedéroulait à leurs pieds.
C’est que les montagnes Rocheuses sontd’étranges montagnes, uniques dans le monde, qui n’ont aucun pointde ressemblance avec les Pyrénées, les Alpes, les Apennins ettoutes ces magnifiques chaînes de monts qui, d’espace en espace,bossellent le vieux monde et de leur tête chenue semblentprotester, au nom du Créateur, contre l’orgueil des créatures.
Les chasseurs planaient, pour ainsi dire,au-dessus d’un monde.
Au-dessous d’eux était la sierra de losComanches, qui n’est qu’une seule et immense montagne entrecoupéede pics neigeux qui dévoilaient toutes leurs cavités sombres, leursvallées profondes et imposantes, leurs lacs brillants, leursdéfilés ténébreux et leurs torrents écumeux qui bondissaient avecfracas ; puis, bien loin par delà ces limites sauvages, l’œildes chasseurs se perdait dans un paysage sans bornes se déroulantde tous côtés dans un lointain vaporeux, comme la surface de la merpar un temps calme.
Grâce à la pureté et à la transparence del’atmosphère, les aventuriers distinguaient les moindres objets àune étonnante distance.
Du reste, selon toutes probabilités, ceshommes n’avaient pas entrepris cette ascension périlleuse dans unbut de curiosité. La façon dont ils examinaient le paysage etanalysaient les différentes parties du vaste panorama qui sedéroulait devant eux prouvait, au contraire, que des raisons fortgraves les avaient poussés à braver les difficultés presqueinsurmontables qu’ils avaient vaincues afin d’atteindre le point oùils se trouvaient.
Le groupe formé par ces hommes aux visageshâlés, aux traits énergiques et aux costumes pittoresques, appuyéssur leurs rifles, les yeux fixés dans l’espace et les sourcilsfroncés, avait quelque chose de grand et de fatal, à cette hauteurincommensurable, au sommet de ce pic couvert de neiges éternellesdont la masse leur servait pour ainsi dire de piédestal, au milieude cette nature tourmentée et bouleversée qui les environnait detoutes parts.
Longtemps ils demeurèrent ainsi sans parler,cherchant à distinguer, dans les anfractuosités des mornes et dansles détours des quebrados, les moindres accidents de terrain,sourds aux grondements lugubres des torrents qui bondissaient àleurs pieds, et aux roulements sinistres des avalanches quiglissaient le long des pentes et se précipitaient avec fracas dansles vallées, entraînant arbres et rochers à leur suite.
Enfin, celui qui paraissait être le chef de latroupe passa à plusieurs reprises le revers de sa main droite surson front moite de sueur bien que le froid fût intense dans cetterégion glacée, et, se tournant vers ses compagnons :
– Amis, leur dit-il, nous sommes à vingtmille pieds au-dessus du niveau de la plaine, c’est-à-dire que noussommes arrivés enfin à la hauteur où le guerrier indien aperçoitpour la première fois, après sa mort, le pays des âmes, etcontemple les territoires de chasse fortunés, séjour brillant desguerriers justes, libres et généreux ! L’aigle, seul pourraits’élever plus haut que nous !
– Oui, répondit un de ses compagnons ensecouant la tête ; mais j’ai beau regarder de tous les côtés,moins je vois la possibilité de nous échapper.
– Hum ! général, reprit le premierinterlocuteur, que dites-vous donc là ? On pourrait supposer,Dieu me pardonne ! que vous désespérez.
– Eh ! fit celui-ci, qui n’étaitautre que le général Ibañez, cette supposition ne manquerait pasd’une certaine justesse ; écoutez donc, don Valentin :depuis dix jours bientôt que nous sommes perdus dans ces diables demontagnes, cernés par les glaces et les neiges, sans avoir rien àmettre sous la dent, sous prétexte de découvrir le repaire de cevieux scélérat de Cèdre-Rouge, je vous avoue que je commence nonpas à désespérer, mais à croire qu’à moins d’un miracle nous nesortirons plus de ce chaos inextricable dans lequel nous sommesenfermés.
Valentin hocha la tête à plusieurs reprises.Les cinq hommes debout sur la crête du pic étaient en effet leChercheur de pistes et ses amis.
– C’est égal, reprit le général Ibañez,vous conviendrez avec moi que notre position, loin de s’améliorer,se fait, au contraire, à chaque instant plus difficile ;depuis deux jours les vivres nous manquent complètement, et je nevois pas comment, dans ces régions glacées, nous nous enprocurerons d’autres. Le Cèdre-Rouge s’est joué de nous avec cetteastuce diabolique qui ne lui fait jamais défaut ; il nous aattirés dans un piège d’où nous ne pourrons sortir, et où noustrouverons la mort.
Il y eut un lugubre silence.
C’était quelque chose de navrant que ledésespoir de ces hommes si fortement trempés, calculant froidement,au milieu de la nature marâtre qui les enserrait de toutes parts,les quelques heures d’existence qui leur restaient à peineencore.
Se soutenant à peine, ressemblant plus à descadavres qu’à des hommes, les traits hâves et les yeux rougis defièvre, ils étaient là en proie à une faim dévorante, calmes etrésignés, voyant à leurs pieds se dérouler les campagnesmagnifiques au milieu desquelles bondissaient des milliersd’animaux et croissaient de toutes parts les arbres dont les fruitsles auraient si vite rassasiés.
Mais entre ces campagnes et eux s’élevait unebarrière infranchissable que ni la force ni la ruse n’avaient puenlever ; tout ce qu’il était humainement possible de fairepour se sauver, depuis dix jours, ces hommes l’avaient fait. Tousleurs projets avaient été déjoués par une fatalité étrange qui lesavait continuellement fait tourner dans le même cercle au milieu deces montagnes qui se ressemblent toutes, si bien que toutes leurstentatives avaient continuellement avorté.
– Pardonnez-moi, mes amis, dit avec unaccent de tristesse déchirante don Miguel de Zarate,pardonnez-moi ! car moi seul suis cause de votre mort.
– Ne parlez pas ainsi ! don Miguel,s’écria vivement Valentin, tout n’est pas perdu encore.
Un navrant sourire plissa les lèvres del’hacendero.
– Vous êtes toujours le même, donValentin, dit-il, bon et généreux, vous oubliant pour vos amis.Hélas ! si nous avions suivi vos conseils, nous ne serions pasréduits à mourir de faim et de misère dans ces montagnesdésolées.
– Bon, bon ! fit le chasseur d’unton bourru ; ce qui est fait est fait ; peut-êtreaurait-il mieux valu que vous m’écoutiez il y a quelques jours,c’est vrai ; mais, maintenant, à quoi bon récriminer ?Cherchons plutôt les moyens de sortir d’ici.
– Hélas ! c’est impossible, réponditdon Miguel avec découragement ; et, laissant tomber sa têtedans ses mains, il s’abîma dans de lugubres réflexions.
– Carai ! s’écria le chasseur avecénergie ; impossible est un mot que nous autres Français nousavons rayé du dictionnaire. Vive Dieu ! tant que le cœur batdans la poitrine, il y a de l’espoir. Le Cèdre-Rouge serait-ilencore plus fourbe et plus rusé qu’il n’est, ce qui seraitdifficile, je vous jure que nous le trouverons et que noussortirons d’ici.
– Mais, comment ? demanda vivementdon Pablo.
– Je ne sais pas ; seulement, jesuis certain que nous échapperons.
– Ah ! si nous nous trouvionsseulement où sont ces deux cavaliers, dit le général avec unsoupir, nous serions sauvés.
– De quels cavaliers parlez-vous,général ? Où les voyez-vous ? fit le chasseur.
Le général étendit les bras dans la directiondu nord-est.
– Tenez, là, dit-il, auprès de ce bouquetde chênes-lièges… Les voyez-vous ?
– Oui, répondit Valentin ; ils vonttranquillement, comme des gens qui se savent sur le bon chemin etqui n’ont rien à redouter.
– Ils sont bien heureux ! murmura legénéral.
– Bah ! qui sait ce qui les attendau tournant de ce chemin qu’ils suivent si paisiblement ? fitle chasseur en riant ; personne ne peut répondre de la minuteà venir ; il sont sur la route d’Indépendance à Santa Fé.
– Hum ! je voudrais bien y être, moiaussi, grommela le général entre ses dents.
Valentin, qui n’avait d’abord jeté sur lesvoyageurs qu’un regard distrait, les suivait maintenant des yeuxavec intérêt, presque avec anxiété, mais bientôt ils disparurentderrière un angle du chemin.
Cependant longtemps encore le chasseur restala vue fixée vers le point où ils lui étaient d’abordapparus ; peu à peu ses sourcils se froncèrent, une rideprofonde se creusa sur son front, et il resta immobile et muet,appuyé sur son rifle, mais semblant en proie à une viveémotion.
Malgré eux, ses compagnons suivaient avec unintérêt croissant le travail de la pensée dont les progrès selisaient pour ainsi dire couramment sur le vaste front duchasseur.
Il demeura longtemps absorbé en lui-même.Enfin il releva tout à coup la tête, et, promenant autour de lui unregard clair et intrépide :
– Mes amis, dit-il d’une voix joyeuse enfrappant la crosse de son rifle sur la glace, reprenezcourage ; je crois, pour cette fois, avoir trouvé le moyen desortir sain et sauf du guêpier dans lequel nous nous sommesfourrés.
Les compagnons poussèrent un soupir desoulagement, presque de joie.
Ils connaissaient le chasseur ; ilssavaient combien l’esprit de cet homme intrépide et dévoué étaitfertile en expédients et inaccessible au découragement ; ilsavaient foi entière en lui.
Valentin leur annonçait qu’il les sauverait,ils le croyaient.
Ils ne soupçonnaient pas quels moyens ilemploierait pour cela. C’était son affaire, non la leur. Maintenantils étaient tranquilles, car ils avaient sa parole, cette parole àlaquelle le Français n’avait jamais manqué ; ils n’avaientplus qu’à attendre patiemment que sonnât l’heure de leurdélivrance.
– Bah ! répondit gaiement legénéral, je savais bien que vous nous sortiriez de là, mon ami.
– Quand partirons-nous ? demanda donPablo.
– Dès qu’il fera nuit, réponditValentin ; mais où est Curumilla ?
– Ma foi, je ne sais pas. Je l’ai vu il ya une demi-heure environ se laisser glisser le long de la pente dela montagne, comme s’il devenait fou subitement ; depuis, jene l’ai plus revu.
– Curumilla ne fait rien sans raison, fitle chasseur en hochant la tête, bientôt vous le verrez revenir.
En effet, à peine le Français achevait-il deparler, que le chef indien montrait sa tête au niveau de laplate-forme, puis son corps, et, d’un bond, se retrouvait auprès deses amis.
Son zarapé, attaché par les quatre coins,pendait derrière son dos.
– Que portez-vous donc là, chef ?lui demanda Valentin en souriant ; seraient-ce desvivres ?
– Cuerpo de Cristo ! s’écria legénéral, ils seraient les bien-venus, car j’ai une faim deloup.
– Où trouver des vivres dans cesaffreuses régions ? s’écria don Pablo d’une voix sombre.
– Que mes frères regardent !répondit simplement le chef.
Et il jeta son zarapé sur la neige. Valentindéfit les nœuds.
Les chasseurs poussèrent un cri de joie,presque de bonheur.
Le zarapé contenait un lièvre, un jeune pécariet plusieurs oiseaux.
Ces provisions arrivant si à point, lorsquedepuis quarante-huit heures déjà les chasseurs étaient à jeun, celasemblait tenir de la magie.
Pour comprendre l’émotion qu’éprouvèrent lesquatre hommes à la vue de ces vivres si désirés, il faut avoirsoi-même passé par toutes les angoisses de la faim sans espoir del’assouvir.
C’était du délire, presque de la frénésie.
Lorsque la première impression fut un peucalmée, Valentia se tourna vers le chef, et lui serrant la mainavec tendresse, tandis qu’une larme roulait dans sesyeux :
– Mon frère est-il donc unmachi-sorcier ? lui dit-il.
L’ulmen sourit doucement, et étendant le brasvers un aigle qui volait à peu de distance de l’endroit où setenaient les chasseurs :
– Nous avons partagé, dit-il.
Le Français ne put retenir un crid’admiration, tout lui était expliqué.
L’Araucan, auquel rien n’échappait, avait vul’aigle, avait deviné qu’il avait des petits, et s’était introduitdans son aire pour dérober une partie de ses provisions, tandisqu’au sommet du pic, ses compagnons se laissaient presque aller àleur désespoir.
– Oh ! fit Valentin avec joie, c’estmaintenant que nous sommes bien réellement sauvés, puisque nousallons reprendre les forces dont nous avons tant besoin pour menerà bien le projet que j’ai conçu ; suivez-moi, retournons ànotre camp, mangeons gaiement le dîner dont, grâce au dévouement duchef, les aigles font tous les frais, et ce soir nous nous mettronsen route.
Réconfortés par ces bonnes paroles, leschasseurs s’élancèrent à sa suite, et la petite troupe redescenditallègrement cette montagne qu’elle avait gravie le matin avec tantde difficultés et le désespoir au cœur.
Il ne fallut aux chasseurs qu’une heure àpeine pour descendre cette montagne, qu’ils avaient mis près dehuit heures à gravir.
Leur camp était placé sur le sommet d’uneroche escarpée, dans une position inexpugnable.
Après leur visite au jacal, ils n’avaient pasété longtemps à découvrir les traces des fugitifs et les avaientsuivies pendant quatre jours.
Ces traces aboutissaient à la sierra de losComanches, les chasseurs s’étaient bravement engagés dans lesdéfilés obscurs des montagnes, mais tout à coup les traces avaientdisparu comme par enchantement, et depuis il avait été impossiblede les retrouver.
Les recherches incessantes des chasseursn’avaient abouti qu’au résultat désastreux pour eux de les perdredans la sierra, sans que, malgré tous leurs efforts, ils pussentreconnaître un sentier au moyen duquel il leur fût possible de seremettre dans le bon chemin.
Depuis deux jours leurs vivres étaientcomplètement épuisés, ils commençaient à sentir les étreintes defer de la faim.
La position n’était plus tenable ; à toutprix il fallait en sortir.
Valentin et ses compagnons avaient donc,malgré l’épuisement de leurs forces, escaladé le pic sur le sommetduquel nous les avons vus, afin de chercher un chemin.
Mais cette audacieuse tentative, au lieu d’unrésultat, en avait obtenu deux, puisque non-seulement le Françaisdisait avoir découvert ce qu’il cherchait, mais encore queCurumilla avait trouvé des vivres.
Aussi les cinq hommes regagnèrent-ils toutjoyeux ce camp qu’ils avaient quitté la mort dans le cœur.
Nul, s’il ne s’est trouvé dans une situationanalogue, ne peut se figurer la sensation de bonheur extrême quienvahit l’âme lorsque, du désespoir le plus complet, elle passetout à coup, sans transition aucune, à la plus grandeconfiance.
Dès que l’on fut au camp, Valentin ralluma lefeu que depuis deux jours on avait laissé s’éteindre, puisqu’ilétait devenu inutile.
Seulement, comme la vue de la fumée auraitsans doute éveillé les soupçons du Cèdre-Rouge, si, ce qui étaitprobable, il était blotti aux environs, en lui révélant la positionexacte de ceux qui le poursuivaient, les chasseurs firent rôtirleurs provisions dans une grotte qui s’ouvrait sur le flanc de lacolline où ils avaient établi leur camp.
Puis, lorsque tout fut prêt, ils se mirent àmanger.
Ce fut seulement lorsque leur première faimfut calmée, qu’ils songèrent à remercier le chef indien du repascopieux qu’il leur avait procuré par son adresse, repas dont ilsavaient un si pressant besoin.
Mais alors, ce dont ils ne s’étaient pasaperçus encore, tant ils avaient hâte d’assouvir la faim qui lesdévorait, ils remarquèrent que l’Araucan n’avait pas conquis lesvivres qu’ils avaient mangés sans courir des dangers assezsérieux ; en effet, Curumilla portait au visage, aux épauleset à la poitrine des blessures assez graves, faites avec les serreset le bec des aigles qui devaient avoir courageusement défenduleurs provisions.
Avec ce stoïcisme indien que rien ne peutégaler, Curumilla, toujours calme et silencieux, étanchaitgravement le sang qui coulait de ses blessures, dédaignant de seplaindre, paraissant, au contraire, gêné de l’inquiétude que luitémoignaient ses compagnons.
Lorsque le repas fut terminé, Valentin poussaun hum sonore, et bourra gravement son calumet, qu’il alluma ;les autres en firent autant ; bientôt les chasseurs fumèrent àqui mieux mieux et disparurent presque au milieu d’un nuage intensede fumée.
– Caballeros, dit-il, Dieu nous est venuen aide, ainsi qu’il le fait toujours lorsqu’on a une foi ferme ensa toute-puissance ; il a daigné nous fournir les moyens derécupérer les forces qui déjà nous abandonnaient ; ne nouslaissons donc pas abattre : demain nous serons sortis dumaudit guêpier dans lequel nous sommes, dès que vous aurez fini defumer, étendez-vous sur le sol et dormez ; je vous réveillerailorsqu’il en sera temps ; il faut qu’à l’heure du départ voussoyez dispos et prêts à entreprendre une longue route. Nous avonsencore quatre heures de jour à peu près, profitons-en, car nousaurons, je vous en avertis, fort à faire cette nuit, de toutes lesfaçons ; maintenant vous voilà avertis, suivez monconseil.
Et, joignant l’exemple au précepte, Valentinsecoua la cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture,s’allongea sur le sol et s’endormit presque immédiatement.
Les chasseurs trouvèrent probablement quel’avis était bon, car ils le suivirent sans hésiter.
Dix minutes plus tard, excepté Curumilla, toutle monde dormait dans le camp.
Combien de temps dura leur sommeil, ilsn’auraient pu le dire ; mais, lorsque le Français les éveilla,la nuit était profonde.
Le ciel, plaqué d’un nombre infini d’étoiles,étendait au-dessus de leur tête sa voûte d’un bleu sombre ; lalune, pâle et blafarde, immobile dans l’éther, semblait nager dansun océan de vapeurs, et répandait sur le paysage sa lumièremélancolique qui imprimait aux objets une apparencefantastique.
– Debout ! murmura sourdementValentin en frappant tour à tour sur l’épaule de sescompagnons.
– Nous partons ? demanda le généralIbañez en étouffant un bâillement et se redressant, comme poussépar un ressort.
– Oui, répondit seulement lechasseur.
Bientôt chacun fut prêt à partir.
– En route ! reprit Valentin ;profitons de l’obscurité ; nos ennemis veillent sans douteautour de nous.
– Nous sommes à vos ordres, mon ami,répondit don Miguel.
D’un geste, le chasseur réunit ses compagnonsautour de lui.
– Écoutez-moi bien, dit-il, car avant detenter l’audacieuse entreprise que j’ai conçue, je veux avoir votrecomplet assentiment. Notre position est désespérée : demeurerplus longtemps ici, c’est mourir ; mourir de froid, de faim,de soif et de misère, après avoir enduré je ne sais pendant combiende jours des souffrances intolérables ; vous en êtes bienconvaincus, n’est-ce pas ?
– Oui, répondirent-ils d’une seulevoix.
– Bien, reprit-il ; essayer pluslongtemps de retrouver le chemin que nous avons perdu serait unetentative folle et qui n’aurait aucune chance de réussite, n’est-cepas ?
– Oui, dirent-ils encore.
Le chasseur continua.
– Eh bien, fit-il, c’est une tentativeaussi folle que je veux tenter en ce moment : seulement, sicette tentative ne réussit pas, nous périrons, mais au moins noustomberons roides morts sans souffrances, presque sans agonie ;si nous réussissons par un miracle, car c’est presque un miracleque j’attends de l’inépuisable bonté de Dieu, nous serons sauvés.Réfléchissez bien avant de me répondre. Mes amis, êtes-vousfermement résolus à me suivre et à m’obéir en tout ce que je vousordonnerai, sans hésitation et sans murmure ; à faire enfin,pour quelques heures, abnégation entière de votre volonté pour nevous diriger que par la mienne ? Répondez !
Les chasseurs échangèrent un regard.
– Commandez, mon ami, dit l’hacenderorépondant pour ses compagnons ; nous jurons de vous suivre etde vous obéir, quoi qu’il arrive.
Il y eut un instant de silence.
Enfin Valentin le rompit.
– C’est bien, dit-il, j’ai votrepromesse ; à moi d’accomplir la mienne. D’un geste empreintd’une majesté suprême, le coureur des bois se découvrit, et, levantles yeux au ciel : Seigneur, murmura-t-il, notre vie est entretes mains ; nous nous confions en ta justice et ta bonté.Puis, se tournant vers ses compagnons :
– Partons ! dit-il d’une voixferme.
Les chasseurs se mirent en devoir de quitterleur camp.
Valentin prit la tête de la petite troupe.
– Et maintenant, ajouta-t-il d’un tonbref, le plus grand silence !
Les chasseurs s’avançaient en fileindienne : le Français ouvrait la marche, Curumilla lafermait.
Par cette nuit obscure, ce n’était pas certesune chose facile que de se diriger au milieu de ce chaosinextricable de rochers dont les têtes chenues pointaient çà et làau-dessus d’abîmes incommensurables, au fond desquels on entendaitvaguement murmurer une eau invisible.
Un faux pas était mortel.
Cependant Valentin s’avançait avec autantd’assurance que s’il se fût trouvé voyageant par un éblouissantsoleil dans la plus belle sente de la prairie, tournant à droite,revenant à gauche, gravissant un rocher ou se laissant glisser lelong d’une pente presque perpendiculaire sans hésiter jamais, sansse retourner vers ses compagnons, auxquels seulement il disaitparfois à voix basse ce seul mot :
– Courage !
Il fallait que ces cinq hommes fussent douésd’un cœur de bronze pour ne pas donner de marques de faiblessependant cette rude course dans des régions où l’aigle lui-même nes’élevait qu’en hésitant.
Ils marchèrent ainsi deux heures, sans qu’unmot fût échangé entre eux.
Après une descente assez longue, pendantlaquelle ils avaient vingt fois couru le risque de rouler au fonddes précipices, Valentin fit signe à ses compagnons des’arrêter.
Ils jetèrent alors un regard anxieux autourd’eux.
Ils se trouvaient, pour ainsi dire, enéquilibre sur une plate-forme de dix mètres carrés.
Autour de cette plate-forme tout étaitombre.
Elle dominait un abîme d’une profondeurincommensurable.
La montagne, tranchée comme par l’épée deRoland, était séparée en deux parties, au milieu desquelless’étendait un gouffre béant de douze ou quinze mètres de large.
– C’est ici que nous passons, ditValentin ; vous avez dix minutes pour reprendre haleine etvous préparer.
– Comment, ici ? demanda don Miguelavec étonnement ; mais je ne vois que des précipices de tousles côtés !
– Eh bien, répondit le chasseur, nous lesfranchirons.
L’hacendero secoua la tête avecdécouragement.
Valentin sourit.
– Savez-vous où nous sommes ?dit-il.
– Non, répondirent ses compagnons.
– Je vais vous le dire, reprit-il :ce lieu est lugubrement célèbre parmi les Peaux-Rouges et leschasseurs des prairies ; peut-être vous-mêmes aurez-vous déjàplusieurs fois entendu prononcer son nom devant vous sans supposerqu’il arriverait jamais un jour où vous vous en trouveriez aussiprès : on le nomme le mal Paso, à cause de cet énormeprécipice qui coupe tout à coup la montagne et interromptbrusquement les communications avec le bord opposé.
– Eh bien ? fit don Miguel.
– Eh bien, reprit Valentin, il y aquelques heures, en haut du pic, pendant que je suivais des yeuxces deux voyageurs que nous apercevions au loin sur la route deSanta Fé, mon regard est tombé par hasard sur le mal Paso ;alors j’ai compris qu’une chance de salut nous restait encore, etqu’avant de nous avouer vaincus, nous devions essayer de franchirle mal Paso.
– Ainsi, demanda en frémissant donMiguel, vous êtes résolu à essayer cette tentativeinsensée ?
– Je le suis.
– Mais c’est tenter Dieu !
– Non, c’est lui demander un miracle,voilà tout. Croyez-moi, mon ami, Dieu n’abandonne jamais ceux quise confient à lui sans arrière-pensée ; il nous viendra enaide.
– Mais… fit l’hacendero.
Valentin l’interrompit vivement.
– Assez, dit-il ; vous avez juré dem’obéir ; moi, j’ai juré de vous sauver ; tenez votreserment comme je tiendrai le mien.
Ses compagnons, dominés malgré eux parValentin, courbèrent la tête sans répondre.
– Frères, dit le chasseur, prions, afinque Dieu ne nous abandonne pas !
Et, donnant l’exemple, il tomba à genoux surle rocher ; ses compagnons l’imitèrent.
Il y avait quelque chose de grand et desublime dans le tableau que formaient ces cinq hommes pieusementagenouillés sur cette plate-forme dans la nuit sombre, au milieu decette nature abrupte, suspendus au-dessus de l’abîme qui grondaitsous leurs pieds, et qui, les yeux levés vers le ciel, imploraientcelui seul qui pouvait les sauver dans la lutte suprême qu’ilsallaient entreprendre.
Au bout d’un instant, Valentin seredressa.
– Ayez espoir, dit-il.
Le chasseur s’avança jusqu’à l’extrémité de laplate-forme et se pencha sur l’abîme, les yeux fixés devant luiavec une ténacité étrange.
Ses compagnons suivaient ses mouvements sans yrien comprendre.
Après être resté quelques minutes immobile, lechasseur rejoignit ses amis.
– Tout va bien, fit-il.
Alors il détacha son lasso de sa ceinture, etcommença froidement à l’enrouler à sa main droite.
Curumilla sourit ; l’Indien avait comprisce que le Français voulait faire ; sans parler, selon sacoutume, il détacha son lasso et imita les mouvements de sonami.
– Bon, lui dit Valentin avec un signeapprobatif ; à nous deux, chef !
Les deux coureurs des bois étendirent la jambedroite en avant, rejetèrent le corps en arrière afin de se trouverbien d’aplomb, et firent tournoyer les lassos autour de leurtête.
À un signal convenu, les lassos s’échappèrentde leur main et partirent en sifflant.
Valentin et Curumilla avaient conservé dans lamain gauche l’extrémité de la corde ; ils tirèrent à eux, leslassos se tendirent ; malgré tous leurs efforts, les chasseursne purent les ramener.
Valentin poussa un cri de joie, il avaitréussi.
Le chasseur réunit les deux lassos, lesenroula autour d’un rocher et les attacha solidement.
Se tournant alors vers sescompagnons :
– Voici un pont, dit-il.
– Ah ! s’écrièrent les Mexicains, àprésent nous sommes sauvés !
Ces hommes au cœur de bronze, qui neredoutaient aucun péril et ne connaissaient aucun obstacle,pouvaient à la rigueur parler ainsi, bien que le chemin fût desplus périlleux.
Valentin et Curumilla avaient jeté leurslassos après un rocher qui s’élevait de l’autre côté du précipice,le nœud coulant s’était serré : de cette façon lacommunication était établie ; mais cette communication, cepont, ainsi que disait Valentin, consistait seulement en deuxcordes de cuir grosses comme l’index, tendues sur un précipiced’une profondeur inconnue, large de quinze mètres au moins, etqu’il fallait traverser à la force des poignets.
Certes, avant de se hasarder sur cet étrangechemin, il y avait matière à réflexion, même pour l’homme le plusbrave. Faire, ainsi suspendu par les mains au-dessus d’un abîme,une longueur de quinze mètres, ce n’était pas tentant par cettenuit sombre, sur cette corde qui pouvait ou se rompre ou sedénouer. Les chasseurs hésitèrent.
– Eh bien, leur dit Valentin,partons-nous ?
Nul ne répondit.
– C’est juste, fit le chasseur ensouriant, vous désirez savoir si le pont est solide, n’est-cepas ? à votre aise !
Alors, de ce même pas calme qui lui étaitordinaire, le chasseur s’avança vers le bord du précipice. Arrivéauprès du lasso, il le saisit des deux mains, et se tournant versses compagnons :
– Regardez, dit-il avec cette insouciancedont il n’avait jamais pu se défaire, la vue n’en coûte rien.
Et doucement, sans se presser, avec celaisser-aller d’un professeur qui fait une démonstration, ilfranchit le précipice à reculons, afin de pouvoir bien enseigner àses amis de quelle façon ils devaient s’y prendre.
Puis, lorsqu’il eut touché le bord opposé, surlequel il laissa son fusil, il retourna tranquillement auprès deses amis.
Ceux-ci l’avaient suivi d’un regard inquiet,la poitrine oppressée, frémissant malgré eux du danger que couraitl’intrépide Français.
– J’espère, dit-il en remontant sur laplate-forme, que maintenant vous êtes bien certains que le lassoest solide, et que vous n’hésiterez plus.
Sans répondre, Curumilla franchit l’abîme.
– Et d’un ! fit Valentin en riant,ce n’est pas plus difficile que cela. À qui le tour ?
– À moi, répondit don Pablo.
Il passa.
– À présent c’est à moi, fit donMiguel.
– Allez, dit Valentin.
L’hacendero se trouva, au bout de quelquesminutes, de l’autre côté.
Deux hommes restaient seuls : Valentin etle général Ibañez.
– Allons, fit le chasseur, c’est à vous,général ; je ne dois passer que le dernier, moi.
Le général hocha la tête avecdécouragement.
– Je ne pourrai pas, dit-il.
Valentin crut avoir mal entendu.
– Hein ? fit-il en se penchant versle général.
– Je ne pourrai jamais passer là, repritcelui-ci.
Le chasseur le regarda avec étonnement. Ilconnaissait depuis trop longtemps le général, il l’avait vu danstrop de circonstances suprêmes pour douter de son courage.
– Pourquoi donc ? luidemanda-t-il.
Le général se leva, lui serra le bras, et,collant presque sa bouche à son oreille en jetant autour de lui unregard effaré :
– Parce que j’ai peur ! dit-il d’unevoix basse et concentrée.
À cet aveu auquel il était si loin des’attendre, Valentin fit un bond de surprise, et, examinant son amiavec le plus grand soin, tant ce qu’il venait d’entendre luiparaissait monstrueux dans la bouche d’un pareil homme :
– Vous voulez rire ?répondit-il.
Le général secoua la tête :
– C’est ainsi, dit-il, j’ai peur, oui, jele comprends, ajouta-t-il après un instant en poussant un soupir,cela vous semble étrange, n’est-ce pas, que je vous dise cela, moique vous avez vu en riant braver les plus grands périls, moi querien jusqu’à présent n’a pu étonner ? Que voulez-vous, monami, cela est ainsi, j’ai peur ; je ne sais pourquoi, maisl’idée de traverser ce précipice en me soutenant par les poignets àcette corde qui peut se rompre sous mon poids, me cause une terreurridicule, invincible, dont je ne me rends pas compte, et qui malgrémoi me fait frissonner d’épouvante ; cette mort me semblehideuse, je ne saurais m’y exposer.
Pendant que le général parlait, le chasseur leregardait tout en lui prêtant la plus grande attention.
Le général Ibañez n’était plus le mêmehomme ; son front était pâle, une sueur froide inondait sonvisage, un tremblement convulsif agitait tous ses membres, saparole était saccadée, sa voix sourde.
– Bah ! fit Valentin en essayant desourire, ce n’est rien, un peu de volonté et vous vous rendrezmaître de cette terreur qui n’est pas autre chose que levertige.
– Je ne sais ce que c’est, je ne pourraisle dire ; seulement je vous certifie que tout ce qu’il estmoralement possible de faire, je l’ai fait pour me rendre maître dece sentiment qui me domine et me maîtrise.
– Eh bien ?
– Tout a été inutile ; bien plus, jecrois que ma terreur augmente en proportion de mes efforts pour lavaincre.
– Comment ! vous qui êtes sibrave !
– Mon ami, répondit le général ensouriant tristement, le courage est une affaire de nerfs ; iln’est pas plus possible à un homme d’être constamment brave qu’à unautre d’être constamment lâche ; il y a des jours où plus qued’autres la matière domine l’intelligence, le physique prend ledessus sur le moral ; ces jours-là, l’homme le plus intrépidea peur, je suis dans un de ces jours-là, voilà tout.
– Voyons, mon ami, reprit Valentin,réfléchissez un peu, que diable ! Vous ne pouvez resterici ; retourner en arrière est impossible ; faites denécessité vertu.
– Tout ce que vous me dites, interrompitle général, je me le suis dit ; et, je vous le répète, plutôtque de m’aventurer sur cette corde, je me brûlerai la cervelle.
– Mais c’est de la folie cela !s’écria le chasseur ; cela n’a pas le sens commun.
– C’est tout ce que vous voudrez. Jecomprends aussi bien que vous combien je suis ridicule, mais c’estplus fort que moi.
Valentin frappa du pied avec colère en jetantun regard de côté sur ses compagnons qui, groupés de l’autre côtéde la barranca, ne savaient à quoi attribuer ce retardincompréhensible.
– Écoutez, général, dit-il au bout d’uninstant, je ne vous abandonnerai pas ainsi, quoi qu’ilarrive ; trop de raisons nous lient l’un à l’autre pour que jevous laisse exposé à mourir de faim sur ce rocher ; on ne vitpas près d’un an dans le désert avec un homme, partageant avec luiles dangers, le froid, le chaud, la faim et la soif, pour s’enséparer de cette façon. S’il vous est réellement impossible detraverser le précipice comme l’ont fait nos compagnons, ehbien ! laissez-moi faire, je trouverai un autre moyen.
– Merci, mon ami, répondit tristement legénéral en lui serrant la main ; mais, croyez-moi, ne vousoccupez plus de moi, laissez-moi ici ; je deviendrai ce qu’ilplaira à Dieu ; nos compagnons s’impatientent, le temps vouspresse, partez, il le faut.
– Je ne partirai pas, s’écria résolumentle chasseur ; je vous jure que vous viendrez avec moi.
– Non, vous dis-je, je ne puis.
– Essayez !
– C’est inutile, je sens que le cœur memanque. Adieu, mon ami.
Valentin ne lui répondit pas, ilréfléchissait.
Au bout d’un instant, il releva la tête ;son visage rayonnait de joie.
– Pardieu ! s’écria-t-il gaiement,je savais bien que je finirais par trouver un moyen. Laissez-moifaire, je réponds de tout. Vous passerez comme dans une voiture,vous verrez.
Le général sourit.
– Brave cœur ! murmura-t-il.
– Attendez-moi, répondit Valentin ;dans quelques minutes je reviendrai ; le temps seulement depréparer ce qu’il faut.
Le chasseur saisit la corde et passa.
Dès que le général le vit de l’autre coté, ildénoua le lasso enroulé autour du rocher et le lança de l’autrecôté.
– Que faites-vous ? Arrêtez !s’écrièrent les chasseurs avec une stupeur mêlée d’épouvante.
Le général se pencha sur le précipice en seretenant de la main gauche à un rocher.
– Il ne fallait pas que le Cèdre-Rougedécouvrît vos traces, répondit-il, voilà pourquoi j’ai dénoué lelasso ; adieu, frères ; adieu, bon courage, et que Dieutout-puissant vous aide !
Une explosion se fit entendre, répercutée auloin par les échos des mornes, et le cadavre du général roula dansl’abîme en bondissant avec un bruit sourd sur la pointe aiguë desrocs.
Le général Ibañez s’était brûlé la cervelle[4].
Au dénoûment inattendu de cette scène étrange,les chasseurs demeurèrent anéantis.
Ils ne comprenaient pas que, dans la craintede se tuer en passant un précipice, le général avait préféré sefaire sauter la cervelle. Pourtant l’action du général étaitlogique en soi : ce n’était pas la mort, mais seulement legenre de mort qui l’épouvantait, et comme il lui semblait prouvéqu’il lui serait impossible de suivre le chemin pris par sescompagnons, il avait préféré en finir de suite.
Du reste, le brave général était mort en leurrendant un dernier et immense service : grâce à lui, leurstraces avaient disparu si bien qu’il était impossible auCèdre-Rouge de les retrouver, à moins, cas peu probable, que Dieune consentît à faire un miracle en sa faveur.
Les chasseurs, bien qu’ils fussent parvenus àsortir du cercle fatal dans lequel les enserrait le pirate, grâce àl’audacieuse initiative de Valentin, se trouvaient malgré cela dansune position excessivement critique ; il leur fallaitdescendre le plus tôt possible dans la plaine, afin de trouver unchemin quelconque ; aussi, comme cela arrive toujours enpareil cas dans le désert, tout sentiment dut-il promptement céderà la nécessité qui les étreignait de son bras de fer : ledanger commun réveilla subitement chez eux cet instinct de laconservation qui chez l’homme, quoi qu’il arrive, ne fait jamaisque sommeiller.
Valentin fut le premier qui parvint àmaîtriser sa douleur et à reprendre sur lui-même cet empire qui nelui faisait jamais défaut.
Depuis qu’il parcourait le désert, le chasseuravait assisté à tant de scènes étranges, il avait été acteur danstant de lugubres tragédies, que chez lui, nous devons l’avouer, lessentiments tendres étaient tant soit peu émoussés, et lesévénements même les plus tragiques ne parvenaient que difficilementà l’émouvoir.
Cependant Valentin éprouvait pour le généralune profonde amitié, en maintes circonstances il avait été à mêmed’apprécier ce qu’il y avait de réellement noble et de réellementgrand dans son caractère : aussi la catastrophe terrible qui,tout à coup, sans préparation aucune, avait rompu tous les liensqui les attachaient l’un à l’autre, lui avait-elle causé une grandeimpression.
– Allons, allons, dit-il en secouant latête comme pour en chasser les idées tristes qui le bourrelaient,cosa que no tiene remedio olvidar la e lo mejor [5]. Notre ami nous a quittés pour un mondemeilleur, peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi ; Dieufait bien ce qu’il fait : nos regrets ne rendront pas la vie ànotre cher général ; songeons à nous, mes amis, nous ne sommespas sur des roses non plus, et si nous ne nous hâtons pas, nouscourrons risque de l’aller bientôt rejoindre Voyons, soyonshommes.
Don Miguel Zarate le considéra d’un airtriste.
– C’est juste, dit-il, maintenant il estheureux, lui ; occupons-nous de nous. Parlez donc,Valentin : que faut-il faire ? Nous sommes prêts.
– Bien, dit Valentin, il est temps que lecourage nous revienne, car le plus rude de notre besogne n’est pasfait encore ; ce n’est rien d’avoir franchi cette barranca sil’on peut ici retrouver nos traces : voilà ce que je veuxéviter.
– Hum, fit don Pablo, cela est biendifficile, pour ne pas dire impossible.
– Rien n’est impossible avec de la force,du courage et de l’adresse ; écoutez avec attention ce que jevais vous dire.
– Nous écoutons.
– La barranca, de ce côté de la montagne,n’est pas coupée à pic comme du côté que nous avons quitté,n’est-ce pas ?
– C’est vrai, fit don Miguel.
– À une vingtaine de mètres au-dessous denous, vous apercevez une plate-forme à partir de laquelle commenceune forêt inextricable qui descend jusqu’au fond du précipice,c’est-à-dire au bas de la montagne.
– Oui.
– Voilà notre chemin.
– Comment, notre chemin, mon ami !se récria don Miguel ; mais comment atteindrons-nous laplateforme dont vous parlez.
– De la façon la plus simple : aumoyen de mon lasso je vous y descendrai.
– C’est juste, pour nous, en effet, celaest facile ; mais vous, comment nousrejoindrez-vous ?
– Que cela ne vous inquiète pas.
– Fort bien, reprit don Miguel ;pourtant permettez-moi de vous faire une observation.
– Faites.
– Voici devant vous, reprit l’hacenderoen tendant le bras, une route toute tracée, il me semble, routed’un accès facile et même commode.
– En effet, répondit froidement Valentin,ce que vous dites est on ne peut plus juste ; mais deuxraisons m’empêchent de prendre cette route, ainsi que vousl’appelez.
– Et ces deux raisons ?
– Je vais vous les dire :premièrement, cette route toute tracée est tellement facile àsuivre que je suis certain que les soupçons du Cèdre-Rouge sedirigeront de suite vers elle, si le diable permet qu’il arrivejusqu’ici.
– Et la seconde ? interrompit donMiguel.
– La seconde, la voici, repritValentin : à part les avantages incontestables que nousprocure la descente que je vous propose, je ne veux pas,entendez-vous, mes amis, et je suis certain que vous êtes de monavis, je ne veux pas, dis-je, que le corps de notre pauvrecompagnon, qui a roulé au fond du précipice, reste sans sépultureet devienne la proie de bêtes fauves ; voilà ma deuxièmeraison, don Miguel ; comment la trouvez-vous ?
L’hacendero sentit à ces nobles paroles soncœur se fendre, tant fut grande l’émotion qu’il éprouva ; deuxlarmes jaillirent de ses yeux et coulèrent silencieusement le longde ses joues.
Il saisit la main du chasseur, et, la luiserrant avec force :
– Valentin, lui dit-il d’une voix brisée,vous êtes meilleur que nous tous ; votre noble cœur est lefoyer de tous les grands et généreux sentiments : merci devotre bonne pensée, mon ami.
L’enthousiasme de ses compagnons ne put fairepasser sur le visage du chasseur ni flamme ni sourire ; cequ’il avait dit était si bien l’expression de ses sentiments, qu’ilcroyait ce qu’il faisait tout naturel, et ne comprenait pas qu’onle remerciât pour une chose si simple.
– Ainsi, c’est convenu, dit-il, nouspartons ?
– Quand vous voudrez.
– Bon ; mais, comme la nuit estsombre, que la route est assez dangereuse, Curumilla, qui de longuemain a l’habitude du désert, passera le premier pour vous enseignerle chemin. Allons, chef, y êtes-vous ?
L’ulmen fit un signe affirmatif, Valentins’arcbouta solidement contre un rocher, fit faire à son lasso deuxfois le tour de son corps et en laissa tomber l’extrémité dansl’abîme ; puis il fit signe au chef de descendre.
Celui-ci ne se fit pas répéterl’invitation ; il empoigna la corde avec les deux mains, et,plaçant ses pieds au fur et à mesure dans les anfractuosités desrochers, il s’affala peu à peu, et au bout de quelquesminutes arriva sans accident sur la plate-forme inférieure.
L’hacendero et son fils avaient suivi d’unregard attentif les mouvements de l’Indien. Lorsqu’ils, le virentsain et sauf sur le rocher, ils poussèrent un soupir de soulagementet se préparèrent à leur tour, ce qu’ils effectuèrent l’un etl’autre sans accident.
Valentin restait seul ; par conséquent,personne ne pouvait lui tenir le lasso et lui rendre le servicequ’il avait rendu à ses compagnons ; mais le chasseur étaithomme de ressources : il ne se trouva pas embarrassé pour sipeu. Il était justement appuyé contre le rocher qui lui avait serviprécédemment à fixer les lassos. Il retira la corde, la passaautour du rocher, de façon à ce que les bouts fussent égaux et quele lasso fût double ; puis, saisissant à pleine main les deuxcordes, il descendit lentement à son tour et arriva sans accidentauprès de ses compagnons, étonnés et effrayés de cette audacieusedescente. Puis il lâcha le double de la corde, tira à lui le lasso,le roula et le rattacha à sa ceinture.
Il se tourna ensuite vers ses compagnons quine pouvaient s’empêcher de l’admirer, confondus par tant de courageet de présence d’esprit.
– Je crois, dit il en souriant, que, sinous continuons ainsi, le Cèdre-Rouge aura une certaine difficultéà retrouver notre piste, et que nous, au contraire, nous pourronsbien retrouver la sienne. Ah çà, maintenant, jetons un coup d’œilsur nos domaines, et voyons un peu où nous sommes.
Et il se mit immédiatement en mesure de fairele tour de la plate-forme.
Elle était beaucoup plus vaste que le rochersupérieur qu’ils venaient de quitter. À son extrémité commençait laforêt vierge qui descendait en pente assez douce jusqu’au fond dela barranca.
Lorsque Valentin eut reconnu les abords de laforêt, il rejoignît ses compagnons en hochant la tête.
– Qu’avez-vous ? demanda donPablo ; auriez-vous aperçu quelque chose de suspect ?
– Hum ! répondit Valentin ; jene sais trop, mais je me trompe fort, ou dans les environs setrouve la tanière d’une bête fauve.
– Une bête fauve ! s’écria donMiguel ; à cette hauteur !
– Oui, et voilà justement ce quim’inquiète ; les traces sont larges, profondes. Voyez doncvous-même, Curumilla, ajouta-t-il en se tournant vers l’Indien etlui indiquant d’un geste l’endroit vers lequel il devait sediriger.
Sans répondre, l’ulmen se courba vers la terreet examina attentivement les empreintes.
– À quel animal croyez-vous donc que nousayons affaire ? demanda don Miguel.
– À un ours gris, répondit Valentin.
L’ours gris est l’animal le plus redoutable etle plus justement redouté de l’Amérique. Les Mexicains ne purentréprimer un mouvement de terreur en entendant prononcer le nom dece terrible adversaire.
– Mais, ajouta Valentin, voici le chefqui revient, tous nos doutes vont être éclaircis. Eh bien !chef, à qui appartiennent ces traces ?
– Un ours gris, répondit laconiquementCurumilla.
– J’en étais sûr, fit Valentin, et quiplus est, l’animal est de forte taille.
– De la plus grande ; les traces onthuit pouces de large.
– Oh ! oh ! dit l’hacendero,c’est un rude compagnon que nous avons là. Mais dans quel état sontles empreintes, chef ?
– Toutes fraîches ; l’animal a passéil y a une heure à peine.
– Pardieu ! s’écria tout à coupValentin, voici sa tanière.
Et il montra un large trou béant dans lamontagne. Les chasseurs firent un mouvement d’effroi.
– Messieurs, reprit Valentin, vous n’êtespas plus soucieux que moi de vous mesurer avec un ours gris,n’est-ce pas ?
– Et certes, non ! s’écrièrent lesMexicains.
– Eh bien, si vous m’en croyez, nous neresterons pas plus longtemps ici ; l’animal est sans doutedescendu à son abreuvoir et ne tardera pas à revenir, nel’attendons pas, et profitons de son absence pour nouséloigner.
Les trois hommes applaudirent avecenthousiasme à la proposition du chasseur : bien que d’unebravoure éprouvée, la lutte leur paraissait tellementdisproportionnée avec cet hôte redoutable, qu’ils ne désiraientnullement se trouver face à face avec lui.
– Partons ! partons !s’écrièrent-ils avec empressement.
Soudain un bruit de branches brisées se fitentendre dans la forêt, et un rauquement formidable troubla lesilence de la nuit.
– Il est trop tard ! dit Valentin,voici l’ennemi ; maintenant, à la grâce de Dieu ! car lecombat sera rude.
Les chasseurs se pressèrent les uns contre lesautres en s’adossant au rocher.
Au bout de quelques minutes, la tête hideusede l’ours gris apparut entre les arbres au niveau de laplate-forme.
– Nous sommes perdus, murmura don Miguelen armant son fusil, car sur ce rocher toute fuite estimpossible.
– Qui sait ? répondit Valentin, Dieua tant fait pour nous jusqu’à présent, que nous serions ingrats desupposer qu’il nous abandonnera dans ce nouveau péril.
En quittant le jacal, le Cèdre-Rouge s’étaitdirigé vers les montagnes.
Le squatter était un de ces vieux routiers dela prairie à qui toutes les ruses du désert sont connues.
D’après les quelques paroles prononcées par lepère Séraphin et la hâte qu’il avait mise à venir les lui dire, leCèdre-Rouge avait compris que cette fois il s’agissait d’une luttesuprême, sans trêve ni merci, où ses ennemis déploieraient toutesleurs connaissances et leur habileté, afin d’en finir une fois pourtoutes avec lui.
Il avait eu le bonheur d’atteindre assez tôtles sierras de los Comanches pour faire disparaître ses traces.
Alors, pendant un mois avait eu lieu entre luiet Valentin un de ces assauts incroyables d’adresse et de ruse oùchacun d’eux avait déployé tout ce que son esprit fertile enexpédients avait pu lui fournir de fourberies pour tromper sonadversaire et lui donner le change.
Comme cela arrive souvent en pareillecirconstance, le Cèdre-Rouge, qui dans le principe n’avait acceptéqu’avec répugnance la lutte dans laquelle on l’engageait malgrélui, avait peu à peu senti se réveiller en lui ses vieux instinctsde coureur des bois, l’orgueil s’était mis de la partie, sachantqu’il avait affaire à Valentin Guillois, c’est-à-dire au plus rudejouteur des prairies, et alors il s’était passionné pour cettelutte et avait déployé un génie dont lui-même était étonné, afin deprouver à son redoutable adversaire qu’il n’était pas indigne delui.
Pendant tout un mois, les deux adversairesavaient manœuvré, sans s’en douter, dans un périmètre de moins, dedix lieues, tournant incessamment autour l’un de l’autre, etsouvent, n’étant séparés que par un rideau de feuillage ou par unravin.
Mais cette lutte devait tôt ou tard avoir unefin, le Cèdre-Rouge le comprenait, et, n’étant plus soutenu par lesmêmes passions qui jadis servaient de mobile à toutes ses actions,le découragement commençait presque à s’emparer de lui, d’autantplus que les souffrances physiques s’étaient, depuis quelquesjours, jointes aux douleurs morales, et semblaient s’être réuniespour lui porter le dernier coup.
Voici dans quelle position nous retrouvons leCèdre-Rouge au moment où les besoins de notre récit nous obligent àretourner vers lui.
Il était huit heures du soir à peu près ;trois hommes et une jeune fille, réunis autour d’un maigre feu defiente de bison, se chauffaient en jetant parfois autour d’eux unregard terne et désolé sur les gorges sombres des montagnesd’alentour. Ces quatre personnages étaient Nathan, Sutter, FrayAmbrosio et Ellen.
L’endroit où ils se trouvaient était un de cesravins étroits, lits de torrents desséchés, comme il s’en rencontretant dans la sierra de los Comanches.
Sur les flancs du ravin s’étendaient, à droiteet à gauche, d’épais taillis, contre-forts d’une sombre forêtvierge, des mystérieuses profondeurs de laquelle on entendaitsortir par intervalles des hurlements et des rauquements prolongésde bêtes fauves.
La situation des fugitifs était des pluscritiques et même des plus désespérées.
Cernés depuis un mois dans ces montagnesarides, traqués de tous les côtés, ils n’avaient jusque-là échappéà leurs persécuteurs que grâce à d’immenses sacrifices et surtoutaux prodiges d’adresse déployés par le Cèdre-Rouge.
La poursuite avait été tellement vive que,toujours sur le point d’être surpris par leurs ennemis, ilsn’avaient pu même se hasarder à chasser le rare gibier qui, commepour les narguer, bondissait parfois à quelques pas d’euxseulement.
Un coup de fusil, en révélant la directiondans laquelle ils se trouvaient, aurait suffi pour les fairedécouvrir.
Cependant les quelques vivres dont ilss’étaient approvisionnés en quittant le jacal n’avaient pas tardé,malgré l’économie dont ils en usaient, à disparaître.
Alors la faim, la soif surtout s’étaient faitsentir.
De tous les fléaux qui affligent lesmalheureux voyageurs, la soif est, sans contredit, le plusterrible.
On peut jusqu’à un certain point endurer lafaim pendant un laps de temps plus ou moins long sans grandesouffrance, surtout au bout de quelques jours ; mais la soifcause des douleurs atroces qui, en peu de temps, occasionnent uneespèce de folie furieuse ; le palais se dessèche, la gorge esten feu, les yeux s’injectent de sang, et le malheureux, en proie àun horrible délire qui lui fait voir partout cette eau si désirée,meurt enfin dans des douleurs atroces que rien ne peut calmer.
Les provisions épuisées, il avait fallu s’enprocurer d’autres ; dans ces montagnes, cela était presqueimpossible, surtout se trouvant, comme l’étaient les fugitifs,privés de leur liberté d’action.
Ils parvinrent cependant, pendant quelquesjours, à vivre de racines et de quelque menu gibier pris aucollet.
Malheureusement, le froid devenait tous lesjours plus vif, les oiseaux se retiraient dans des régions moinsglacées : cette ressource leur manqua.
Le peu d’eau qui restait avait, d’un communaccord, été réservée pour Ellen.
La jeune fille s’était défendue d’accepter cesacrifice : mais la soif la prenait à chaque instantdavantage, et, vaincue par les prières de ses compagnons, elleavait fini par accepter.
Ceux-ci n’avaient trouvé d’autre moyen pourétancher la soif qui les dévorait que de fendre les oreilles deleurs chevaux et de boire le sang au fur et à mesure qu’ilcoulait.
Puis ils avaient tué un cheval. Pas plus queleurs maîtres, les pauvres animaux ne trouvaient de nourriture. Lachair rôtie de ce cheval les avait aidés, tant bien que mal, àpasser quelques jours.
Bref, les quatre chevaux avaient été dévorés àla suite l’un de l’autre.
Maintenant il ne restait plus rien auxaventuriers. Non seulement il ne leur restait plus rien, maisdepuis deux longs jours ils n’avaient pas mangé.
Aussi gardaient-ils un lugubre silence, en sejetant à la dérobée des regards farouches, et se plongeant de plusen plus dans de sinistres réflexions.
Ils sentaient la pensée tournoyer dans leurcerveau, leur échapper peu à peu, et le délire s’emparerd’eux ; ils sentaient approcher le moment où ils ne seraientplus maîtres de leur raison et deviendraient la proie de l’affreusecalenture [6] qui déjà serrait leurs tempes comme dansun étau et faisait miroiter devant leurs yeux brûlés de fièvre lesplus effrayants mirages.
C’était un spectacle navrant que celuiqu’offraient autour de ce feu mourant, dans ce désert d’un aspectmorne et sévère, ces trois hommes étendus sans force et presquesans courage auprès de cette jeune fille pâle qui, les mainsjointes et les yeux baissés, priait à voix basse.
Le temps s’écoulait, le vent mugissaitlugubrement dans les quebradas ; la lune, à demi noyée dans unflot de vapeurs, n’envoyait qu’à de longs intervalles ses rayonsblafards, qui éclairaient d’une lueur fantastique et incertainecette scène de désolation, dont le silence sinistre n’était troubléparfois que par un blasphème étouffé ou un gémissement arraché parla douleur.
Ellen releva la tête et promena sur sescompagnons un regard chargé de compassion.
– Courage, murmura-t-elle de sa voixdouce, courage, mes frères ! Dieu ne peut nous abandonnerainsi.
Un ricanement nerveux fut la seule réponsequ’elle obtint.
– Hélas ! reprit-elle, au lieu devous laisser ainsi aller au désespoir, pourquoi ne pas prier, mesfrères ? la prière console, elle donne des forces et rendl’espoir.
– Étanchera-t-elle la soif damnée qui mebrûle la gorge ? répondit brutalement le moine en se relevantpéniblement sur le coude et fixant sur elle un regard furieux.Taisez-vous, folle jeune fille, si vous n’avez pas d’autres secoursque vos banales paroles à nous donner.
– Silence ! moine damné, interrompitbrusquement Sutter en fronçant le sourcil ; n’insultez pas masœur ! elle seule peut nous sauver peut-être, car si Dieu apitié de nous, ce sera à sa considération.
– Ah ! fit le moine avec un rirehideux, à présent vous croyez en Dieu, mon maître ! Vous voussentez donc bien près de la mort que vous ayez si peur ?Dieu ! misérable ; réjouissez-vous qu’il n’y en ait pas,au lieu de l’appeler à votre aide : car s’il existaitréellement, depuis longtemps il vous aurait foudroyé.
– Bien parlé, moine, fit Nathan. Allons,la paix ! Si nous devons mourir ici comme des chiens que noussommes, mourons au moins tranquilles ; ce n’est pas tropdemander, je suppose.
– Oh ! que je souffre ! murmuraSutter en se tordant avec rage sur la terre.
Ellen se leva.
Elle s’approcha doucement de son frère, etportant à ses lèvres le goulot de l’outre dans laquelle restaientquelques gouttes de l’eau qu’on lui avait abandonnée.
– Buvez, lui dit-elle.
Le jeune homme fit un mouvement pour s’emparerde l’outre ; mais au même instant il la repoussa en secouantnégativement la tête.
– Non, fit-il avec tristesse, gardezcela, ma sœur ; c’est votre vie que vous me donnez.
– Buvez, je le veux, reprit-elle avecautorité.
– Non, répondit-il fermement, cela seraitlâche ! Oh ! je suis un homme, moi, ma sœur ; jepuis souffrir.
Ellen comprit que ses instances seraientinutiles, elle savait l’affection presque superstitieuse que luiportaient ses frères ; elle retourna auprès du feu.
Arrivée là elle s’assit, prit trois vases decorne de buffle qui servaient de gobelets, les emplit d’eau et lesposa devant elle ; ensuite elle saisit un couteau à lamelongue et aiguë et en appuya la pointe sur l’outre, puis, setournant vers les trois hommes qui la regardaient avec anxiété etsuivaient attentivement ses mouvements sans lescomprendre :
– Voici de l’eau, dit-elle, buvez !Je vous jure que si vous ne m’obéissez pas à l’instant, je perceavec le couteau l’outre dans laquelle il en reste encore ;alors tout sera perdu, et je souffrirai les mêmes douleurs quevous.
Ses compagnons ne répondirent pas ; ilsse consultaient du regard.
– Pour la dernière fois, voulez-vousboire, oui ou non ? dit-elle en appuyant résolument soncouteau sur l’outre.
– Arrêtez ! s’écria le moine en selevant précipitamment et en s’élançant vers elle. Demonios !elle le ferait comme elle le dit.
Et, s’emparant du gobelet, il le vida d’untrait.
Ses compagnons l’imitèrent.
Cette gorgée d’eau, car les gobelets étaientd’une très-petite dimension, suffit cependant pour calmerl’irritation des trois hommes ; le feu qui les brûlaits’éteignit ; ils respirèrent plus facilement, et poussèrent unah ! de satisfaction en se laissant retomber sur le sol.
Un sourire angélique éclaira le visage radieuxde la jeune fille.
– Vous le voyez, reprit-elle, tout n’estpas perdu encore !
– Allons ! allons ! niña,répondit brusquement le moine, à quoi bon nous bercer d’un folespoir ? Cette goutte d’eau que vous nous avez donnée ne peutqu’endormir pour quelques instants nos souffrances : dans uneheure, notre soif reviendra plus ardente, plus aiguë, plus terribleque jamais.
– D’ici là, fit-elle avec douceur,savez-vous ce que vous réserve le Ciel ? Un sursis, si courtqu’il soit, est tout dans votre position ; tout dépend pourvous, non du moment présent, mais de celui qui le suit.
– Bon, bon, nous ne nous disputerons pasaprès le service que vous nous avez rendu, niña ; cependanttout semble vous donner tort.
– Comment cela ?
– Eh ! caspita, ce que je dis estcependant bien facile à comprendre ; sans aller plus loin,votre père qui nous avait donné sa parole de ne jamais nousabandonner…
– Eh bien ?
– Où est-il ? Depuis ce matin, aupoint du jour, il nous a quittés pour aller où, le diable seul lesait ; la nuit est depuis longtemps tombée, et, vous le voyezvous-même, il n’est pas revenu.
– Qu’est-ce que cela prouve ?
– Canario ! cela prouve qu’il estparti, voilà tout.
– Vous croyez ? fit Ellen.
– Dites que j’en suis sûr, niña.
Ellen lui lança un regard méprisant.
– Señor, lui répondit-elle fièrement,vous connaissez mal mon père si vous le jugez capable d’une tellelâcheté.
– Hum ! dans la position où noussommes, il serait presque excusable de le faire.
– Peut-être eût-il, en effet, agi ainsi,reprit-elle vivement, s’il n’avait pas eu d’autre compagnon quevous, caballero ; mais il laisserait ici sa fille et ses fils,et mon père n’est pas homme à abandonner ses enfants dans lepéril.
– C’est vrai, fit humblement le moine, jen’y songeais pas ; pardonnez-moi, niña. Cependant vous mepermettrez de vous faire observer qu’il est extraordinaire quevotre père ne soit pas encore de retour.
– Eh ! señor, s’écria la jeune filleavec vivacité, vous qui êtes si prompt à accuser un ami qui sisouvent et depuis si longtemps vous a donné des preuves nonéquivoques d’un dévouement sans bornes, savez-vous si ce n’est pasencore le soin de votre sûreté qui le retient loin denous ?
– Bien parlé, by God ! fit une voixrude ; merci, ma fille.
Les aventuriers se retournèrent entressaillant malgré eux.
En ce moment les broussailles furent écartéespar une main ferme, un pas lourd et assuré résonna sur les caillouxdu ravin et un homme parut.
C’était le Cèdre-Rouge.
Il portait un daim sur l’épaule.
Arrivé dans la zone de lumière que répandaitle feu, il s’arrêta, jeta son fardeau à terre, et, s’appuyant surle canon de son fusil dont il posa rudement la crosse sur le sol,il promena un regard sardonique autour de lui.
– Oh ! oh ! fit-il en ricanant,il paraît que j’arrive à propos, señor padre. ViveDios ! vous m’arrangiez assez bien, il me semble, en monabsence ; est-ce donc de cette façon que vous entendez lacharité chrétienne, compadre ! Cristo ! je ne vous enfais pas mon compliment alors.
Le moine, interdit par cette brusqueapparition et cette rude apostrophe, ne trouva rien à répondre.
Le Cèdre-Rouge continua :
– By God ! je suis meilleurcompagnon que vous, moi, car je vous apporte à manger, et ce n’apas été sans peine que je suis parvenu à tuer ce maudit animal, jevous jure. Allons, allons, hâtez vous d’en faire rôtir unquartier !
Sutter et Nathan n’avaient pas attendu l’ordrede leur père : déjà depuis longtemps ils étaient en train dedépouiller le daim.
– Mais, observa Nathan, pour faire rôtirce gibier il va falloir augmenter notre feu ; et ceux qui noussurveillent ?
– C’est un risque à courir, répondit leCèdre-Rouge ; voyez si vous voulez vous y exposer.
– Qu’en pensez-vous ? fit lemoine.
– Moi, cela m’est parfaitementégal ; je veux qu’une fois pour toutes vous sachiez bien unechose : c’est que comme je suis intimement convaincu qu’unjour ou l’autre nous finirons par tomber entre les mains de ceuxqui nous guettent, je me soucie fort peu que cela soit aujourd’huiou dans huit jours.
– Diable ! vous n’êtes guèrerassurant, compadre ! s’écria Fray Ambrosio. Le courage vousmanquerait-il à vous aussi, ou bien auriez-vous découvert quelquespistes suspectes ?
– Le courage ne me manque jamais ;je sais fort bien le sort qui m’est réservé : mon parti estdonc pris. Quant à des pistes suspectes, ainsi que vous dites, ilfaudrait être aveugle pour ne pas les voir.
– Ainsi, plus d’espoir ! firent lestrois hommes avec une terreur mal déguisée.
– Ma foi, non, je ne crois pas ;mais, ajouta-t-il avec un accent railleur, pourquoi ne faites-vouspas rôtir un quartier de daim ? Vous devez presque mourir defaim, by God !
– C’est vrai. Mais ce que vous nousannoncez nous coupe l’appétit et nous ôte entièrement l’envie demanger, fit tristement Fray Ambrosio.
Ellen se leva, s’approcha du squatter et, luiposant doucement la main sur l’épaule, elle avança son charmantvisage du sien.
Le Cèdre-Rouge sourit.
– Que me voulez-vous, ma fille ? luidemanda-t-il.
– Je veux, mon père, répondit-elle d’unevoix câline, que vous nous sauviez.
– Vous sauver, pauvre enfant !fit-il en hochant tristement la tête ; j’ai bien peur que celasoit impossible.
– Ainsi, reprit-elle, vous me laissereztomber entre les mains de nos ennemis ?
Le squatter frissonna.
– Oh ! ne me dites pas cela,Ellen ! fit-il d’une voix sourde.
– Cependant, mon père, puisque nous nepouvons pas nous échapper…
Le Cèdre-Rouge passa le dos de sa maincalleuse sur son front inondé de sueur.
– Écoutez, dit-il au bout d’un instant,il y a peut-être un moyen.
– Lequel ? lequel ? s’écrièrentvivement les trois hommes en se groupant autour de lui.
– C’est qu’il est bien précaire, biendangereux, et, probablement, ne réussira pas.
– Dites-le toujours, fit le moine avecinsistance.
– Oui, oui, parlez, mon père !reprit-elle.
– Vous le voulez ?
– Oui, oui.
– Eh bien, alors, écoutez-moi avecattention, car le moyen que je vais vous proposer, tout bizarrequ’il vous paraîtra d’abord, offre des chances de réussite qui,dans notre situation désespérée, ne doivent pas êtredédaignées.
– Parlez, mais parlez donc ! fit lemoine avec impatience.
Le Cèdre-Rouge le regarda en ricanant.
– Vous êtes bien pressé, dit-il ;peut-être ne le serez-vous plus autant tout à l’heure.
– Avant de vous exposer mon projet,reprit le Cèdre-Rouge, je dois d’abord vous expliquer où nous ensommes, et quelle est réellement notre position, afin que lorsqueje vous aurai expliqué le moyen que je veux employer, vous puissiezvous décider avec connaissance de cause.
Les assistants firent un geste d’assentiment,mais aucun ne répondit.
Le squatter continua.
– Nous sommes cernés de troiscôtés : d’abord par les Comanches, ensuite par les partisansdu Blood’s Son, et, en dernier lieu, par le chasseur français etses amis. Affaiblis comme nous le sommes par les privationshorribles que nous avons souffertes depuis notre entrée dans lesmontagnes, toute lutte nous est impossible ; il nous faut doncrenoncer à l’espoir de nous ouvrir un passage par la force.
– Comment faire, alors ? demanda lemoine ; il est évident qu’il faut à tout prix nouséchapper ; chaque seconde qui s’écoule nous enlève une chancede nous évader.
– J’en suis convaincu comme vous et mieuxque vous-même. Ma longue absence d’aujourd’hui avait un doublebut : d’abord celui de nous procurer des vivres, et vous voyezque je l’ai atteint.
– C’est vrai.
– Ensuite, continua le squatter, celui dereconnaître positivement les points occupés par nos ennemis.
– Eh bien ? demandèrent-ils avecanxiété.
– J’ai réussi ; je me suis avancésans être découvert jusqu’auprès de leurs camps ; ils fontbonne garde ; ce serait folie d’essayer de passer inaperçus aumilieu d’eux ; ils forment autour de nous un vaste cercle dontnous sommes le centre ; ce cercle va toujours en serétrécissant, si bien que dans deux ou trois jours, peut-êtreavant, nous nous trouverons si pressés qu’il ne nous sera pluspossible de nous cacher, et nous tomberons infailliblement entreleurs mains.
– Demonios ! s’écria Fray Ambrosio,cette perspective n’est rien moins que gaie ; nous n’avonsaucune grâce à espérer de ces misérables, qui se feront, aucontraire, un plaisir de nous torturer de toutes les façons.Hum ! rien que la pensée de tomber entre leurs mains me donnela chair de poule ; je sais ce dont les Indiens sont capablesen fait de tortures, je les ai assez souvent vus à l’œuvre pourêtre édifié à cet égard.
– Fort bien ; je n’insisterai doncpas sur ce point.
– Ce serait complètement inutile. Vousferez mieux de nous faire part du projet que vous avez conçu etqui, dites-vous, peut nous sauver.
– Pardon ! je ne vous ai donnéaucune certitude ; je vous ai seulement dit qu’il offraitquelques chances de réussite.
– Nous ne sommes pas dans une situation àchicaner sur les mots ; voyons votre projet.
– Le voici.
Les trois hommes prêtèrent l’oreille avec laplus grande attention.
– Il est évident, continua leCèdre-Rouge, que si nous restons ensemble et si nous cherchons àfuir tous du même côté, nous serons infailliblement perdus, ensupposant, ce qui est certain, que nos traces soient découvertespar ceux qui nous poursuivent.
– Bien, bien, grommela le moine ;allez toujours : je ne comprends pas encore bien où vousvoulez en venir.
– J’ai donc réfléchi mûrement à cetinconvénient, et voici la combinaison que j’ai trouvée.
– Voyons la combinaison.
– Elle est bien simple : nousétablirons une double piste.
– Hum ! une double piste !c’est-à-dire une fausse et une vraie. Ce projet me semblevicieux.
– Parce que ? fit le Cèdre-Rougeavec son sourire.
– Parce qu’il y aura un point où lafausse piste se confondra dans la vraie et…
– Vous vous trompez, compadre,interrompit vivement le Cèdre-Rouge ; les deux pistes serontvraies, autrement l’idée serait absurde.
– Je n’y suis plus du tout, alors ;expliquez-vous.
– Je ne demande pas mieux, si vous melaissez parler en deux mots. Un de nous se dévouera pour lesautres ; pendant que nous fuirons d’un côté, il s’échappera dusien en cherchant, tout en cachant ses traces, à attirer l’ennemisur ses pas. De cette façon, il nous ouvrira un passage par lequelnous passerons sans être découverts. Comprenez-vousmaintenant ?
– Caspita ! si je comprends, je lecrois bien ! l’idée est magnifique, s’écria le moine avecenthousiasme.
– Il ne s’agit plus que de la mettre àexécution.
– Oui, et sans retard.
– Fort bien. Quel est celui qui s’offrepour sauver ses compagnons ?
Nul ne répondit.
– Eh bien, reprit le Cèdre-Rouge, vousgardez le silence ? Voyons, Fray Ambrosio, vous qui êtes dansles ordres, un bon mouvement !
– Merci, compadre ! je n’ai jamaiseu de vocation pour le martyre. Oh ! je ne suis nullementambitieux, moi.
– Il faut cependant sortir de là.
– Caramba ! je ne demande pasmieux ; seulement je ne me soucie pas que ce soit aux dépensde ma peau ou de ma chevelure.
Le Cèdre-Rouge réfléchit un instant. Lesaventuriers le regardèrent avec anxiété, attendant en silence qu’ileût trouvé la solution de ce problème si difficile à résoudre.
Le squatter releva la tête.
– Hum ! dit-il, toute discussionserait inutile : vous n’êtes pas hommes à vous laisser prendrepar les sentiments.
Ils firent un geste affirmatif.
– Voici ce que nous ferons : noustirerons au sort à qui se dévouera ; celui que le hasarddésignera obéira sans murmurer. Ce moyen vousconvient-il ?
– Comme il faut en finir, dit Nathan, leplus tôt sera le mieux ; autant ce moyen qu’un autre, je nem’y oppose pas.
– Ni moi non plus, fit Sutter.
– Bah ! s’écria le moine, j’aitoujours eu du bonheur aux jeux de hasard.
– Ainsi, c’est bien convenu, vous jurezque celui sur lequel le choix tombera obéira sans hésitation etaccomplira sa tâche avec conscience ?
– Nous le jurons ! dirent-ils d’unecommune voix ; allez, Cèdre-Rouge, et terminons-en.
– Oui ; mais, observa leCèdre-Rouge, de quelle façon consulterons-nous le sort ?
– Que cela ne vous embarrasse pas,compadre, dit en riant Fray Ambrosio ; je suis homme deprécaution, moi.
Tout en parlant ainsi, le moine avait fouillédans ses bottes vaqueras et en avait tiré un jeu de cartescrasseux.
– Voilà l’affaire, continua-t-il d’un airtriomphant. Cette belle enfant, fit-il en se tournant vers Ellen,battra les cartes, l’un de nous coupera, puis elle nous distribueraà chacun les cartes, une par une, et celui qui aura le dos deespadas devra faire la double piste : cela vous convient-ilainsi ?
– Parfaitement, répondirent-ils.
Ellen prit les cartes des mains du moine etles battit pendant quelques instants.
Un zarapé avait été étendu sur la terre auprèsdu feu, afin que l’on pût distinguer la couleur des cartes à lalueur des flammes.
– Coupez, dit-elle en posant le jeu surle zarapé.
Fray Ambrosio avança la main.
Le Cèdre-Rouge lui retint le bras ensouriant.
– Un instant, dit-il, ces cartes sont àvous, compadre, et je connais votre talent de joueur ;laissez-moi couper.
– Comme il vous plaira ! répondit lemoine avec une grimace de désappointement.
Le squatter coupa, Ellen commença à donner unecarte à chacun.
Il y avait réellement quelque chose d’étrangedans l’aspect de cette scène.
Par une nuit sombre, au fond de cette gorgedésolée, au bruit du vent qui mugissait sourdement, ces quatrehommes penchés en avant, regardant avec anxiété cette jeune fillepâle et sérieuse qui, aux reflets changeants et capricieux desflammes du brasier, semblait accomplir une œuvre cabalistique sansnom, l’expression sinistre des traits de ces hommes qui jouaient ence moment leur vie sur une carte ; certes, l’étranger auquelil aurait été donné d’assister invisible à ce spectacleextraordinaire aurait cru être en proie à une hallucination.
Les sourcils froncés, le front pâle et lapoitrine haletante, ils suivaient d’un regard fébrile chaque cartequi tombait, essuyant par intervalles la sueur froide qui perlait àleurs tempes.
Cependant les cartes tombaient toujours, ledos de espadas n’était pas encore arrivé de tout le jeu ;Ellen n’avait plus dans la main qu’une dizaine de cartes.
– Ouf ! fit le moine, c’est bienlong !
– Bah ! répondit en ricanant leCèdre-Rouge, peut-être allez-vous le trouver trop court.
– C’est moi, dit Nathan d’une voixétranglée.
En effet, le dos de espadas venait de tomberdevant lui. Tous respirèrent à pleins poumons.
– Eh ! fi le moine en lui frappantsur l’épaule, je vous félicite, Nathan, mon ami ; vous êteschargé d’une belle mission.
– Voulez-vous l’accomplir à maplace ? répondit l’autre en ricanant.
– Je ne veux pas vous ravir l’honneur denous sauver, dit Fray Ambrosio avec aplomb.
Nathan lui lança un regard de pitié, haussales épaules et lui tourna le dos.
Fray Ambrosio ramassa le jeu de cartes et lereplaça dans ses bottes vaqueras avec une satisfactionévidente.
– Hum ! murmura-t-il, elles peuventencore servir ; on ne sait pas dans quelle circonstance lehasard nous placera.
Après cette réflexion philosophique, le moine,tout ragaillardi par la certitude de ne pas être obligé de sesacrifier pour ses amis, se rassit tranquillement auprès dufeu.
Cependant le Cèdre-Rouge, qui ne perdait pasde vue l’exécution de son projet, avait étendu quelques grilladesde daim sur les charbons afin que ses compagnons pussent prendreles forces nécessaires pour les fatigues qu’ils allaient avoir àsupporter.
Comme cela arrive ordinairement en pareil cas,le repas fut silencieux ; chacun, absorbé dans ses pensées,mangeait rapidement sans songer à entamer ou soutenir uneconversation oiseuse.
Il était environ cinq heures du matin, le cielcommençait à prendre les reflets d’opale qui annoncent lecrépuscule.
Le Cèdre-Rouge se leva, tous l’imitèrent.
– Allons, garçon, dit-il à Nathan, es-tuprêt ? Voici l’heure.
– Je partirai quand vous voudrez, père,répondit résolument le jeune homme. Je n’attends plus que vosdernières instructions, afin de savoir quelle direction je doissuivre et en quel lieu je vous retrouverai si, ce qui n’est pasprobable, j’ai le bonheur d’échapper sain et sauf.
– Mes instructions ne seront pas longues,garçon. Tu dois te diriger vers le nord-ouest, c’est la route laplus courte pour sortir de ces montagnes maudites. Si tu peuxdéboucher sur la route d’Indépendance, tu es sauvé ; de là ilte sera facile d’atteindre en peu de temps la caverne de nosanciens compagnons, dans laquelle tu te cacheras en nous attendant.Je te recommande surtout de dissimuler tes traces le mieuxpossible ; nous avons affaire aux hommes les plus rusés de laprairie ; une piste facile leur donnerait des soupçons etnotre but serait complètement manqué. Tu me comprends bien,n’est-ce pas ?
– Parfaitement.
– Du reste, je m’en rapporte à toi ;tu connais trop bien la vie du désert pour te laisser jouerfacilement ; tu as un bon rifle, de la poudre, desballes ; bonne chance, garçon ! Seulement n’oublie pasque tu dois entraîner nos ennemis après toi.
– Soyez tranquille, répondit Nathan d’unton bourru, on n’est pas un imbécile.
– C’est juste ; prends un quartierde daim, et adieu !
– Adieu, et que le diable vousemporte ! mais prenez garde à ma sœur : je me soucie fortpeu de vos vieilles carcasses pourvu que la fillette ne coure aucundanger.
– Bon, bon, fit le squatter ; nousferons ce qu’il faudra pour sauvegarder ta sœur ; ne t’occupepas d’elle, garçon ; allons, décampe !
Nathan embrassa Ellen, qui lui serraaffectueusement la main en essuyant quelques larmes.
– Ne pleurez pas, Ellen, lui dit-ilbrusquement ; la vie d’un homme n’est rien, après tout ;ne vous chagrinez donc pas pour moi, il n’en sera jamais que cequ’il plaira au diable.
Après avoir prononcé ces paroles d’un tonqu’il cherchait vainement à rendre insouciant, le jeune sauvagejeta son rifle sur l’épaule, prit un quartier de daim qu’ilsuspendit à sa ceinture et s’éloigna à grands pas, sans seretourner une seule fois.
Cinq minutes plus tard, il disparut au milieudes halliers.
– Pauvre frère ! murmura Ellen, ilmarche à une mort certaine.
– By God ! fit le Cèdre-Rouge enhaussant les épaules, nous y marchons tous à la mort, chaque pasnous en rapproche à notre insu ; à quoi bon nous attendrir surle sort qui le menace ? savons nous celui qui nous attend,nous autres ? Pensons à nous, mes enfants ; nous nesommes nullement sur des roses, je vous en préviens, et il faudratoute notre adresse et notre sagacité pour sortir d’ici, car jen’ose pas compter sur un miracle.
– C’est beaucoup plus prudent, réponditFray Ambrosio d’un air narquois ; d’ailleurs il est écritquelque part, je ne sais où : aide-toi, le ciel t’aidera.
– Oui, fit en ricanant le squatter, etjamais occasion n’a été plus belle, n’est-ce pas, pour mettre ceprécepte en pratique ?
– Je le crois, et j’attends, enconséquence, que vous nous expliquiez ce que nous devons faire.
Sans répondre au moine, le Cèdre-Rouge setourna vers sa fille.
– Ellen, mon enfant, lui demanda-t-ild’une voix affectueuse, te sens-tu la force de noussuivre ?
– Ne vous inquiétez pas de moi, mon père,répondit-elle ; partout où vous passerez, je passerai ;vous savez que je suis accoutumée depuis mon enfance à parcourir ledésert.
– C’est vrai, reprit le Cèdre-Rouge avecdoute ; mais cette fois sera probablement la première que tuauras employé une façon de voyager comme celle que nous sommesaujourd’hui forcés d’adopter.
– Que voulez-vous dire ? on nevoyage qu’à pied, à cheval ou en canot. C’est ainsi que vingt foisdéjà nous nous sommes transportés d’un lieu à un autre.
– Tu as raison ; mais maintenantnous sommes contraints par les circonstances de modifier notremanière de marcher. Nous n’avons pas de chevaux, pas de rivière, etnos ennemis sont maîtres du sol.
– Alors, s’écria le moine en ricanant,nous ferons comme les oiseaux, nous volerons dans l’air.
Le Cèdre-Rouge le regarda sérieusement.
– Vous avez peut-être bien deviné,dit-il.
– Hein ? fit le moine ; vousmoquez-vous de nous, Cèdre-Rouge ? Croyez-vous que le momentsoit bien choisi pour plaisanter ?
– Je ne suis guère enclin à laplaisanterie de ma nature, répondit froidement le squatter ; àprésent moins que jamais. Nous ne volerons pas comme les oiseauxpuisque nous sommes dépourvus d’ailes, mais, malgré cela, c’estdans l’air que nous nous tracerons une route ; voici comment.Regardez autour de vous : à droite et à gauche, sur les flancsde la montagne, s’étendent d’immenses forêts vierges ; nosennemis sont cachés là. Ils viennent doucement, courbés vers laterre, relevant avec soin les moindres indices de notre passagequ’ils peuvent découvrir.
– Eh bien ? fit le moine.
– Pendant qu’ils cherchent notre pistesur le sol, nous leur glisserons entre les mains comme desserpents, en passant d’arbre en arbre, de branche en branche, àtrente mètres au-dessus de leur tête, sans qu’ils songent à leverles yeux en l’air, ce qui, du reste, s’ils le faisaient, seraitcomplètement inutile ; le feuillage des arbres est troptouffu, les lianes trop épaisses pour qu’ils puissent nousdécouvrir. Et puis, en résumé, cette chance de salut, quoique bienfaible, est la seule qui nous reste. Voyez si vous vous sentez lecourage de l’essayer.
Il y eut un instant de silence. Enfin le moinesaisit la main du squatter, et la lui secouant avecforce :
– Canario ! compadre, lui dit-ilavec une sorte de respect, vous êtes un grand homme !Pardonnez-moi d’avoir douté de vous.
– Ainsi vous acceptez ?
– Caspita ! si j’accepte ! Avecacharnement, et je vous jure que jamais écureuil n’aura sauté commeje le ferai.
Aussitôt qu’il eut disparu au regard de sescompagnons, Nathan s’arrêta.
Il n’était ni aussi insoucieux ni aussirassuré qu’il avait voulu le paraître.
Dès qu’il fut seul, loin des regards de ceuxqui auraient pu le railler, il se laissa sans contrainte aller à samauvaise humeur, et maudit le hasard qui le plaçait dans uneposition aussi précaire et aussi dangereuse.
Nathan, nous croyons l’avoir dit déjàailleurs, était une espèce de géant taillé en hercule, doué d’uneénergie et d’une férocité peu communes. Habitué depuis sa premièreenfance à la vie du désert et à ses sanglantes tragédies, iln’était pas homme à se désespérer et à se découragerfacilement ; sans pitié pour lui-même comme pour les autres,il acceptait parfaitement les conséquences de la situation danslaquelle il se trouvait souvent, et, le cas échéant, il étaitrésolu à lutter jusqu’au dernier soupir pour défendre sachevelure.
Mais, en ce moment, ce n’était pas sa positionen elle-même qui l’inquiétait. Cent fois, en parcourant lesprairies, il s’était vu entouré d’autant de dangers ; maisjusqu’alors, s’il avait risqué sa vie, toujours il l’avait faitdans un but qu’il connaissait parfaitement, avec la perspective,soit prochaine, soit éloignée, d’un bénéfice quelconque ; etcette fois, il se considérait comme obéissant à une volonté qu’ilignorait, dans un but qu’il ne comprenait pas, et pour des intérêtsqui n’étaient pas les siens.
Aussi maugréait-il contre son père, contreFray Ambrosio et contre lui-même, de s’être ainsi fourré dans unguêpier d’où il ne savait comment sortir.
La dernière recommandation du Cèdre-Rougeétait inutile ; Nathan ne se souciait nullement de laisserdécouvrir ses traces ; il usait de tous les moyens que sonintelligence lui suggérait pour les cacher aux regards les plusclairvoyants, ne faisant un pas qu’après s’être bien convaincu quela trace du précédent avait disparu.
Après de mûres réflexions, il avait ainsirésumé ses pensées :
– Ma foi, tant pis pour eux, chacun poursoi ! Si je perds ma chevelure, ils ne me la rendront pas. Jeveux donc la défendre de mon mieux ; qu’ils fassent comme ilspourront, quant à moi, je dois chercher à me tirer d’affaire commeje le pourrai.
Ces quelques paroles prononcées à voix haute,suivant l’habitude des gens accoutumés à vivre seuls, Nathan avaitfait ce mouvement imperceptible des épaules qui, dans toutes leslangues, signifie : Arrive que pourra ! Et après avoirminutieusement visité le canon et la batterie de son rifle, ils’était remis en route.
Les Européens, habitués aux horizons du vieuxmonde, aux routes macadamisées bordées de riantes maisons etparcourues sans cesse dans tous les sens, ne pourront, mêmeapproximativement, se faire une idée juste de la position d’unhomme seul dans cet océan de verdure nommé le Far West, sesentant surveillé par des regards invisibles et se sachant traquécomme une bête fauve.
Un homme, si brave qu’il soit, si habituéqu’il puisse être à la vie aventureuse du désert, frémit et se sentbien faible lorsqu’il jette autour de lui un regard interrogateuret qu’il se voit si petit au milieu de l’immensité quil’environne.
Au désert, si l’on veut aller au nord, il fautmarcher vers le sud, faire attention de ne pas froisser lesfeuilles sur lesquelles on marche, de ne pas casser les branchesqui barrent le passage, et surtout de ne pas faire crier sous sespieds les sables ou les cailloux du chemin.
Tous les bruits du désert sont connus,expliqués, commentés par les Peaux-Rouges ; en prêtantl’oreille quelques secondes, ils vous disent si l’animal dont lepas résonne sourdement au loin est un cheval, un ours, un bison, unélan ou une antilope.
Un caillou roulant sur la pente d’un ravinsuffit pour dénoncer un rôdeur.
Quelques gouttes d’eau répandues sur les bordsd’un gué révèlent clairement le passage de plusieurs voyageurs.
Un mouvement insolite dans les hautes herbesdénonce un espion aux aguets.
Tout enfin, depuis le brin d’herbe flétrijusqu’au bison qui dresse subitement l’oreille en broutant, etl’asshalte [7] qui bondit, effaré sans cause apparente,tout dans le désert sert de livre à l’Indien pour lire le passaged’un ami ou d’un ennemi et le mettre sur ses traces, quand même lepremier serait éloigné du second de cent lieues.
Les hommes qui vivent dans ces contrées, où lavie matérielle est tout, acquièrent une perfection de certainsorganes qui semble incroyable : la vue et l’ouïe surtout sesont développées chez eux dans des proportions énormes ; cequi, joint à une agilité extrême, un courage à toute épreuve,soutenu par des muscles et des nerfs d’une vigueur hors de toutesproportions, en font de redoutables adversaires.
En sus de ce que nous avons dit, il fautajouter la ruse et la trahison qui ne vont jamais l’une sansl’autre, et sont les deux grands moyens que les Indiens emploientpour s’emparer de leurs ennemis, qu’ils n’attaquent jamais en face,mais toujours par surprise.
La nécessité est la loi suprême du Peau-Rouge,il y sacrifie tout ; et, comme toutes les natures incomplètesou développées illogiquement, il n’admet que les qualitésphysiques, faisant peu ou point de cas de vertus dont il n’a pasbesoin, et qui au contraire lui nuiraient dans la vie qu’ilmène.
Nathan était lui-même presque unPeau-Rouge ; à de longs intervalles seulement il avait, pourquelques jours à peine, stationné dans les villes de l’Unionaméricaine. Il ne connaissait donc de la vie que ce que lui enavait appris le désert ; cette éducation en vaut bien uneautre, lorsque les instincts de celui qui la reçoit sont bons,parce qu’il peut faire un choix dans ses sensations, prendre ce quiest noble et généreux, et mettre de côté ce qui est mauvais.
Malheureusement Nathan n’avait eu d’autreprofesseur de morale que son père, il avait été habitué de bonneheure à voir les choses au point de vue de l’auteur de ses jours,c’est-à-dire au pire de tous ; si bien qu’avec l’âge, lespréceptes qu’il avait reçus avaient si bien fructifié, qu’il étaitdevenu le véritable type de l’homme civilisé devenu sauvage :la plus hideuse transformation de l’espèce qui se puisse imaginer.Nathan n’aimait rien, ne croyait à rien et ne respectait rien. Uneseule personne avait sur lui une certaine influence : cettepersonne était Ellen ; mais en ce moment elle ne se trouvaitpas près de lui.
Le jeune homme marcha ainsi assez longtempssans rien apercevoir qui pût lui donner à soupçonner l’approched’un danger quelconque.
Cependant cette sécurité factice ne le faisaitpas se relâcher de ses précautions, au contraire.
Tout en s’avançant, le canon du rifle enavant, le corps penché et l’oreille tendue au moindre bruit, tandisque ses yeux de chacal fouillaient les buissons et les halliers, ilréfléchissait, et plus il allait, plus ses réflexions devenaientsombres.
La raison en était simple : il se savaitentouré d’ennemis implacables, surveillé par des espions nombreux,clairvoyants surtout, et rien ne venait troubler le calme de laprairie. Tout paraissait être dans l’état ordinaire ; il étaitimpossible de s’apercevoir du moindre mouvement suspect dans lesherbes ou dans les broussailles.
Ce calme était trop profond pour êtrenaturel.
Nathan ne se laissait pas prendre à cettetranquillité factice.
– Hum ! disait-il à part lui, tout àl’heure nous allons avoir à en découdre, cela est certain ; lediable soit de ces brutes de Peaux-Rouges qui ne veulent pas donnersigne de vie ! Je marche à l’aveuglette sans savoir où jevais, je suis convaincu que je vais tomber dans quelquechausse-trappe tendue sous mes pas par ces misérables et dont il mesera impossible de me dépêtrer.
Nathan continua à marcher jusque vers dixheures du matin. À ce moment, comme il se sentait en appétit et queses jambes commençaient à se fatiguer, il résolut, coûte que coûte,à faire une halte de quelques instants, afin de manger une bouchéeet de prendre un peu de repos.
Machinalement il regarda autour de lui afin dechoisir un endroit commode pour la halte qu’il se proposait defaire.
Soudain il fit un brusque mouvement desurprise en épaulant son rifle et en se dissimulant vivementderrière un énorme mélèze.
Il avait aperçu, à cinquante pas au plus dulieu où il se trouvait, un Indien nonchalamment accroupi sur le solet mangeant paisiblement un peu de pennekaun.
La première émotion passée, Nathan examinaattentivement l’Indien.
C’était un homme d’une trentaine d’années auplus ; il ne portait pas le costume des guerriers ; laplume de chat-huant fichée dans son épaisse chevelure, au-dessus del’oreille droite, le faisait connaître pour un Indiennez-percé.
L’aventurier le considéra pendant un assezlong espace de temps sans savoir à quel parti s’arrêter ;enfin il rejeta son rifle sur l’épaule, quitta son embuscade, ets’approcha à grands pas de l’Indien.
Celui-ci l’avait aperçu probablement, bienqu’il ne parût pas s’inquiéter de sa présence et qu’il continuât àmanger tranquillement.
Arrivé à une dizaine de pas du Nez-Percé,l’Américain s’arrêta.
– Je salue mon frère, dit-il en élevantla voix et en déployant son zarapé en signe de paix ; que leWacondah lui donne une bonne chasse !
– Je remercie mon frère la face pâle,répondit l’Indien en levant la tête, il est le bien-venu ;j’ai encore deux poignées de pennekaun, et il y a place pour lui àmon foyer.
Nathan s’approcha, et, sans plus decérémonies, il s’accroupit auprès de son nouvel ami, qui partageafraternellement ses provisions avec lui, mais sans lui adresser unequestion.
Les Peaux-Rouges considèrent comme une grandeinconvenance d’adresser à leurs hôtes des questions quellesqu’elles soient, lorsque ceux-ci ne les encouragent pas à lefaire.
Après avoir mangé, le Nez-Percé alluma unepipe indienne, manœuvre qui fut immédiatement imitée parl’Américain.
Les deux hommes restèrent ainsi à s’envoyer,silencieux comme des souches, réciproquement des bouffées de fuméeau visage. Lorsque le Nez-Percé eut fini son calumet, il en secouala cendre sur le pouce et passa le tuyau à sa ceinture, puis ilappuya les coudes sur les genoux, la tête dans la paume des mains,et, fermant les yeux à demi, il se plongea dans cet état debéatitude extatique que les Italiens nomment il dolce farniente, les Turcs le kief, paume des mains, et quin’a pas d’équivalent en français.
Nathan bourra sa pipe une seconde fois,l’alluma, et, se tournant vers son compagnon :
– Mon frère est un chef ? luidemanda-t-il.
L’Indien releva la tête.
– Non, répondit-il avec un sourired’orgueil, je suis un des maîtres de la grande médecine.
Nathan s’inclina avec respect.
– Je comprends, dit-il, mon frère est unde ces hommes sages que les Peaux-Rouges nomment les ahcum(médecin).
– Je suis aussi balam (sorcier),répondit le Nez-Percé.
– Oh ! oh ! fitl’Américain ; eh quoi ! mon frère est un des ministres dela nim-coe (grande tortue) ?
– Oui, répondit-il, nous commandons auxahbop (caciques) et aux ahlabal(guerriers) ; ils n’agissent que d’après nos ordres.
– Je le sais ; mon père a beaucoupde science, son pouvoir s’étend sur toute la terre.
Le Nez-Percé sourit avec condescendance à ceséloges, et, montrant un léger bâton garni de plumes de couleurséclatantes et de grelots qu’il tenait à la main droite :
– Ce mulbache est une arme plusredoutable que le tonnerre des blancs, dit-il ; partout il mefait craindre et respecter.
Un sourire sinistre contracta pour une secondeles lèvres de l’Américain.
– Mon frère rejoint sa nation ?reprit-il.
– Non, fit l’Indien en secouant la tête,je suis attendu au tinamit (village) des Apaches Bisons,qui ont besoin de mes conseils et de ma médecine, afind’entreprendre sous de bons auspices une grande expédition qu’ilsméditent en ce moment. Mon frère me pardonnera donc de le quitter,il me faut arriver ce soir même au but de mon voyage.
– Je ne quitterai pas mon frère rouge,répondit Nathan, s’il veut me le permettre ; je marcherai dansses mocassins, mes pas ont la même direction que ceux de monfrère.
– J’accepte avec joie la proposition demon frère, nous partirons donc.
– Partons, fit l’Américain.
Après s’être levé et avoir rajusté sonvêtement, l’Indien se baissa pour prendre un léger paquetrenfermant probablement son mince bagage de voyage.
Nathan profita du moment ; d’un gesteprompt comme l’éclair, il dégaina son couteau et l’enfonça jusqu’aumanche entre les deux épaules de l’Indien.
Le malheureux poussa un cri étouffé, étenditles bras et tomba roide mort.
L’Américain retira flegmatiquement son couteaude l’horrible blessure, l’essuya dans l’herbe et le repassa à saceinture.
– Hum ! fit-il en ricanant, voilà unpauvre diable de sorcier qui n’en savait pas long ; voyons sije serai plus fort que lui.
Tout en causant avec le Peau-Rouge, qu’iln’avait pas d’abord l’intention de tuer, et dont il voulaitseulement se faire une sauvegarde, une idée subite avait traversésa pensée.
Cette idée, qui semblera de prime-abordextraordinaire, sourit au bandit, à cause de l’audace et de latémérité quelle exigeait pour être convenablement mise à exécutionet surtout pour réussir.
Il s’agissait simplement d’endosser le costumedu sorcier et de se faire passer pour lui auprès desPeaux-Rouges.
Depuis longtemps au fait des habitudes et descoutumes indiennes, Nathan ne doutait pas qu’il parvînt à jouer cerôle difficile avec toute la perfection nécessaire pour tromper desyeux même plus clairvoyants que ceux des Indiens.
Après s’être assuré que sa victime ne donnaitplus signe de vie, Nathan commença à la dépouiller de sesvêtements, qu’il endossait au fur et à mesure à la place dessiens.
Lorsque ce premier changement fut opéré, ilfouilla dans le paquet du sorcier, en tira un miroir, des vessiesremplies, les unes de vermillon, les autres d’une espèce depeinture noirâtre, et, avec de petits morceaux de bois, il se fitsur le visage, qu’il avait d’abord enduit d’une couleur imitantparfaitement le teint des Peaux-Rouges, les dessins bizarres qui setrouvaient sur la figure du sorcier ; cette imitation étaitparfaite ; du visage il passa au corps, puis il attacha sescheveux et y planta les deux plumes de chat-huant.
Bien des fois, lorsque avec son père il allaità la chasse aux chevelures, Nathan s’était déguisé en Indien ;aussi, cette fois, au bout de quelques instants la métamorphoseétait-elle complète.
– Il ne faut pas qu’on retrouve cettecharogne, dit-il.
Chargeant alors le corps sur son dos, il lefit rouler au fond d’un précipice inaccessible.
– Hum ! voilà qui est fait,reprit-il en riant ; si les Apaches ne sont pas satisfaits dugrand médecin qui leur arrive, ils seront difficiles.
Comme il ne voulait pas perdre ses habits, illes cacha dans le paquet de l’Indien, qu’il passa dans le canon deson rifle ; il s’empara du bâton du pauvre sorcier et se mitgaiement en route en faisant tourner le bâton, et en murmurant àpart lui avec un sourire goguenard :
– Nous verrons bientôt si ce mubalche aréellement le pouvoir magique que lui attribuait cet imbécile.
Les voyageurs et les touristes qui, en fait deforêt, ne connaissent que la forêt de Fontainebleau qui cependant,soit dit en passant, n’est pas autant à mépriser qu’on se le figuregénéralement, ne pourront s’imaginer l’aspect grandiose, majestueuxet sublime que présente une forêt vierge du nouveau monde.
Plus de ces allées larges de quatre et cinqpieds, tirées au cordeau, qui s’étendent devant vous, droites etroides, pendant des lieues entières.
Là, tout est abrupt, tout est sauvage.
La perspective n’existe pas, c’est à peine sila vue peut s’étendre à trente ou quarante pas dans toutes lesdirections.
Le sol primitif a disparu sous les détritusséculaires des arbres morts de vieillesse et que le temps, la pluieet le soleil ont réduits en poussière.
Les arbres poussent çà et là en liberté,enveloppés de lianes épaisses qui s’enroulent autour du tronc etdes branches en formant les plus étranges paraboles, s’élançantdans toutes les directions, plongeant en terre pour reparaîtreaussitôt un pied plus loin, et enchaînent si bien les arbres lesuns aux autres, que pendant des lieues entières souvent ils setiennent tous.
Les bois sont si peu variés dans certainesparties, qu’un arbre semble être la répétition de tous lesautres.
Puis, jusqu’à une hauteur de cinq et souventsix pieds, s’élève une herbe drue et serrée comme les gerbes d’unchamp de blé.
Tout à coup s’ouvrent, sous les pas del’imprudent voyageur, des fondrières immenses, ou ce sont desmarais recouverts à peine par une croûte épaisse d’un pouce, et quiengloutissent dans leur boue fétide le téméraire qui se hasarde à ymettre le pied ; plus loin, une rivière coule silencieuse etignorée, formant des rapides et se frayant à grand’peine un cheminà travers les monceaux d’humus et les arbres morts qu’elle charrieet dépose sur ses rives.
On comprend, d’après la description abrégéeque nous venons de faire, qu’il n’est pas aussi difficile qu’onserait porté à le croire de passer d’arbre en arbre pendant delongues distances.
Du reste, afin d’édifier complètement lelecteur, nous lui apprendrons ce qu’il ignore probablement :c’est que, dans certaines régions des prairies, cette manière devoyager est mise en pratique, non pas, comme on pourrait lesupposer, afin d’échapper aux poursuites obstinées d’un ennemi,mais simplement afin d’aller plus vite, de ne pas être obligé de sefrayer une route avec la hache et de ne pas risquer de tomber dansun précipice, d’autant plus que la plupart des arbres sont énormeset leurs solides branches tellement enchevêtrées les unes dans lesautres, qu’elles forment pour ainsi dire un parquet commode, àquatre-vingts pieds au-dessus du sol.
La proposition du Cèdre-Rouge n’avait donc ensoi rien d’extraordinaire, faite à des hommes qui probablementavaient employé déjà ce système de locomotion.
Seulement, ce qui aurait été une chose simpleet des plus faciles pour des aventuriers, devenait sérieuse etpresque impossible pour une jeune fille comme Ellen qui, bien queforte et adroite, ne pourrait faire un pas sans risquer de serompre le cou à cause de sa robe dont les plis flottantss’accrocheraient à chaque instant partout où une branche formeraitun crochet.
Il fallait songer à porter remède à ladisposition désagréable du vêtement de la jeune fille.
C’était ce à quoi songeaient les trois hommesdepuis près d’une heure, sans parvenir à rien trouver qui lessatisfît complètement en leur offrant toutes les chances desécurité désirables.
Ce fut encore Ellen qui leur vint en aide etles délivra de ce souci.
– Eh bien ! demanda-t-elle à sonpère, que faisons-nous donc ici ? pourquoi ne partons-nouspas ? n’avez-vous pas dit que nous n’avions pas un instant àperdre ?
Le Cèdre-Rouge secoua la tête.
– Je l’ai dit, et c’est la vérité ;fit-il, chaque minute que nous perdons nous enlève un jour devie.
– Mais alors, partons, partons !
– Ce n’est pas possible encore, monenfant, jusqu’à ce que j’aie trouvé ce que je cherche.
– Que cherchez-vous donc, mon père ?dites-le-moi, je vous aiderai à chercher ; peut-être ainsinous le trouverons plus vite.
– Bah ! fit le Cèdre-Rouge enprenant tout à coup son parti, pourquoi t’en ferais-je unsecret ? cela te regarde autant que moi.
– Mais quoi donc, mon père ?
– Eh ! by God ! c’est ta diablede robe avec laquelle il t’est positivement impossible de sauterd’une branche à une autre comme nous le ferions, nous.
– Et c’est cela qui vous embarrasse tant,mon père ?
– Ma foi, oui, pas autre chose.
– Ah bien ! vous avez eu grand tortde ne pas m’en parler plus tôt, sans cela il y a longtemps déjà quele mal serait réparé et que nous serions partis.
– Bien vrai ! s’écria le squattertout joyeux.
– Vous allez voir, ce sera bientôt fait,soyez tranquille.
La jeune fille se leva et disparut d’un bondderrière un épais fourré.
Au bout de dix minutes elle revint ; sarobe était arrangée et attachée de façon que tout en lui laissantl’entière liberté de ses membres, et ne gênant en rien tous lesmouvements qu’il lui plairait de faire, elle ne flottait plus, etpar conséquent ne courait plus le risque de s’accrocher et des’embarrasser dans les branches.
– Me voilà, dit-elle en riant ; metrouvez-vous bien ainsi ?
– Admirablement !
– Eh bien alors, nous partirons quand ilvous plaira.
– Tout de suite.
Le Cèdre-Rouge fit alors ses dernierspréparatifs ; ils ne furent pas longs, il s’agissait toutsimplement de faire autant que possible disparaître les traces ducampement.
Chose plus difficile, il ne fallait pas queles Comanches de l’Unicorne, les partisans du Blood’s Son ouValentin, suivant ceux que le hasard conduirait à cette place,pussent découvrir la direction prise par les aventuriers.
En conséquence, le Cèdre-Rouge chargea safille sur ses épaules nerveuses, et prenant la tête de la fileindienne, il suivit pendant une heure environ la route prise parNathan, puis il revint sur ses pas en marchant à reculons ainsi queses compagnons, effaçant au fur et à mesure les empreintes, pascependant avec assez de soin pour qu’un examen attentif ne les fîtpas découvrir, mais assez pour que ceux qui les verraient nesoupçonnassent pas qu’elles avaient été laissées exprès.
Après deux heures de cette marche fatigantependant laquelle les aventuriers n’avaient pas échangé une parole,ils arrivèrent sur une espèce de plateforme granitique où ilsétaient on ne peut mieux pour se reposer quelques instants, sanscraindre de laisser de traces de leur passage, car le roc étaittrop dur pour conserver les empreintes de leurs pas.
– Ouf ! murmura Fray Ambrosio, je nesuis pas fâché de reprendre haleine ; quelle chienne decorvée !
– Vous êtes déjà fatigué, señor Padre,répondit Sutter en ricanant ; eh bien, vous vous y prenez debonne heure : attendez donc ; ce que nous avons faitjusqu’à présent n’est rien, vous verrez bientôt.
– Je doute que la route que nous suivronsmaintenant présente autant de difficultés ; diable ! seserait à y renoncer.
– Dame ! si vous préférez fairecadeau de votre chevelure à ces démons de Comanches, c’est la chosela plus facile du monde, vous n’avez qu’à rester tranquillement oùvous êtes, vous pouvez être certain qu’ils ne tarderont pas à venirvous trouver ; vous savez que les Peaux-Rouges sont comme lesogres, la chair fraîche les attire, ils la sentent de loin.
– Canarios ! j’aimerais mieux êtrerôti à petit feu que de tomber entre les mains de ces païensmaudits.
– Allons ! allons ! fit leCèdre-Rouge en s’interposant, tout cela est parler pour ne riendire ; ce qui est écrit est écrit, nul ne peut échapper à sondestin. Ainsi, s’occuper de ce qui doit arriver est unefolie ; écoutez-moi.
– Bien dit, Cèdre-Rouge ; vous avezparlé, caspita ! comme un homme d’un grand sens, et je merange complètement de votre avis ; voyons, qu’avez-vous à nousdire ?
– Je crois que, grâce à la manœuvre quenous avons exécutée, nous sommes parvenus à si bien dissimuler nostraces que le diable en personne ne pourrait deviner la directionque nous avons prise. La première partie de notre tâche a étéaccomplie sans encombre ; maintenant, ne nous trahissons nipar imprudence ni par trop de précipitation. Je vous ai conduitsici parce que, vous le voyez, à l’extrémité de cette plate-forme,la forêt vierge commence. Le plus difficile est d’escalader lepremier arbre sans faire de piste. Quant aux autres, ce n’est plusqu’une question d’adresse ; laissez-moi agir à ma guise, et jevous réponds que vous n’aurez pas sujet de vous en repentir.
– Je le sais bien ; aussi, pour mapart, je vous assure que je vous laisse complètement agir comme bonvous semblera.
– Fort bien. Voici ce que nous allonsfaire. Vous voyez cette énorme branche qui, à 30 pieds à peu prèsau-dessus de nos têtes, surplombe sur la plateforme où nous noustenons ?
– Je la vois. Après ?
– Avec mon lasso je vais en saisirl’extrémité ; nous tirerons alors à nous jusqu’à ce qu’elle secourbe jusqu’à terre ; nous la maintiendrons ainsi pendant quema fille montera dessus, atteindra le tronc de l’arbre et gagnerales branches supérieures ; vous passerez ensuite, puis Sutter,et enfin moi ; de cette façon, nous ne laisserons pas detraces de notre ascension après l’écorce.
– Votre idée est fort ingénieuse, jel’approuve de tout point ; d’autant plus que, pour votre filleet pour moi, cette manière de monter me paraît facile :Sutter, à la rigueur, pourra nous suivre. Cependant une chosem’embarrasse.
– Laquelle ? dites.
– Celle-ci. Tant que quelqu’un sera icipour maintenir la branche, il est évident qu’elle resteracourbée ; mais lorsque nous serons en haut, et que vousdemeurerez seul, comment ferez-vous pour nous suivre ? Voilàce que je ne comprends pas ; et je vous avoue que je ne seraispas fâché d’être renseigné à cet égard.
Le Cèdre-Rouge éclata de rire.
– Que cela ne vous tourmente pas, señorpadre ; j’ai trop l’habitude du désert pour ne pas savoircalculer mes moindres actions.
– Puisqu’il en est ainsi, n’en parlonsplus. Ce que j’en faisais, c’était à cause de l’intérêt que je vousporte.
Le squatter le regarda en face.
– Écoutez, Fray Ambrosio, lui dit-il enlui posant rudement la main sur l’épaule, nous nous connaissons,n’est-ce pas, depuis longtemps ? Dispensons-nous donc de nousmentir ; nous ne parviendrons jamais à nous tromper ;restons franchement ce que nous sommes, nous y gagnerons tous deux.C’est bien convenu, hein ?
Le moine fut désarçonné malgré lui par cettedure apostrophe ; il perdit contenance, et balbutia quelquesmots sans suite.
Le Cèdre-Rouge avait pris son lasso, l’avaitlové autour de sa main droite, et, après l’avoir faittourner quelques secondes, il le lança.
Le coup avait été si bien calculé que le nœudcoulant atteignit juste l’extrémité de la branche.
– À moi ! cria le squatter, un coupde main !
Les deux hommes accoururent.
Sous leurs efforts réunis le lasso se roidit,la branche se courba peu à peu et finit, au bout de quelquesminutes, par s’abaisser jusqu’au niveau de la plate-forme, ainsique l’avait prévu le Cèdre-Rouge.
– Dépêchons, Ellen, dépêchons, monenfant ! cria-t-il à la jeune fille.
Celle-ci ne se fit pas répéterl’invitation ; elle s’élança résolument sur la branche le longde laquelle elle courut légèrement en se retenant à droite et àgauche aux rameaux ; en un clin d’œil elle se trouva appuyéeau tronc ; puis, sur l’invitation de son père, elle gagna lesbranches supérieures, au milieu desquelles elle disparut.
– À vous ! Fray Ambrosio, dit lesquatter.
Le moine partit à son tour, franchitrapidement la branche et, ainsi que la jeune fille, disparut dansle feuillage.
– À ton tour, garçon ! dit encore lesquatter.
Sutter rejoignit les deux autrespersonnes.
Demeuré seul, grâce à sa force herculéenne, leCèdre-Rouge maintint assez longtemps la branche pour parvenir à secoucher tout de son long au-dessous en l’embrassant fortement despieds et des mains.
Ce n’était pas sans un secret effroi que sescompagnons, du poste élevé où ils se trouvaient, assistaient àcette étrange manœuvre.
Dès que la branche ne fut plus fixée en bas,elle se releva brusquement avec un sifflement aigu et une rapiditécapable de donner le vertige.
L’arbre trembla jusque dans ses racines, Ellenpoussa un cri de terreur et ferma les yeux.
Lorsqu’elle les rouvrit, elle aperçut son pèreà califourchon à l’extrémité de la branche en train de dépasser lenœud coulant de son lasso.
Puis, avec une tranquillité parfaite, lesquatter se releva, et tout en roulant le lasso autour de saceinture, il rejoignit ses compagnons.
– Eh bien ! leur dit-il, vous levoyez, c’est fini ; ah çà, maintenant, il faut continuer notrevoyage ; êtes-vous prêts ?
– Partons, répondirent-ils.
Nous le répétons, à part l’étrangeté del’allure, cette façon de marcher n’avait rien de dangereux, dedifficile, ni même d’incommode.
Grâce aux immenses réseaux de lianes qui setordaient capricieusement autour d’eux, et aux branchesenchevêtrées les unes dans les autres, ils passaient presque toussans s’en apercevoir d’une branche à une autre, toujours suspendusau-dessus d’un abîme de soixante et parfois de quatre-vingtspieds.
Au-dessous d’eux, ils apercevaient parfois lesbêtes fauves qu’ils troublaient dans leurs mystérieux repaires etqui, le cou tendu et les yeux écarquillés, les regardaient passerd’un air ébahi, ne comprenant rien à ce qu’ils voyaient.
Ils marchèrent ainsi toute la journée,s’arrêtant de temps en temps pour reprendre haleine et se remettantimmédiatement en route.
Ils avaient traversé, toujours sur leur pontflottant, une espèce de rivière assez large, et n’allaient pastarder à se trouver dans les régions du bas pays.
Il était près de cinq heures du soir ;les rayons abaissés du soleil allongeaient démesurément l’ombre desarbres ; les hulottes, attirées par le vol effaré des groscerfs-volants dont elles sont friandes, tournoyaient déjà dans lesairs ; une vapeur épaisse s’élevait de terre et formait unbrouillard au milieu duquel disparaissaient presque nos quatreindividus ; tout enfin annonçait que la nuit n’allait pastarder à paraître.
Le Cèdre-Rouge avait pris la direction de lapetite troupe, afin que, dans le dédale inextricable de la foretvierge, ses compagnons, moins au fait que lui de la vie des bois,ne fissent pas mauvaise route ; car du lieu où ils setrouvaient, toute configuration de terrain disparaissait pour nelaisser voir qu’un immense chaos de branches touffues et de lianesentrelacées.
– Eh ! compadre, demanda FrayAmbrosio qui, peu accoutumé aux longues courses pédestres etaffaibli par les privations qu’il avait endurées, ne marchait plusdepuis quelque temps qu’avec des difficultés extrêmes, nousarrêterons-nous bientôt ? Je vous avertis que je n’en puisplus, moi.
Le squatter se retourna vivement, et plaçantsa large main sur la bouche du moine :
– Silence ! lui dit-il d’une voixétranglée, silence ! si vous tenez à votre chevelure.
– Cristo ! si j’y tiens !murmura l’autre avec un mouvement d’effroi ; mais que sepasse-t-il donc de nouveau ?
Le Cèdre-Rouge écarta avec précaution unfouillis de feuilles, et faisant signe à son compagnon del’imiter :
– Regardez ! dit-il.
Au bout d’une seconde, le moine se rejeta enarrière, le front pâle et les traits bouleversés par laterreur.
– Oh ! fit-il, cette fois noussommes perdus !
Il trébucha, et serait tombé si le squatter nel’avait saisi fortement par le bras.
– Que faire ? murmura-t-il.
– Attendre, répondit froidement leCèdre-Rouge ; notre position, quant à présent, n’a rien dedésespéré ; nous les voyons, mais eux ne nous voient pas.
Fray Ambrosio secoua tristement la tête.
– Vous nous avez conduits à notre perte,dit-il d’un ton de reproche.
– Vous êtes un niais, répondit leCèdre-Rouge avec mépris. Est-ce que je ne risque pas autant quevous ? ne vous avais-je pas averti que nous étionscernés ? Laissez-moi faire, vous dis-je.
Le nouveau monde n’a rien à envier à l’ancienen fait d’animaux féroces de toutes sortes et de toutesespèces.
La tribu des plantigrades a pris, surtout enAmérique, un développement énorme, et possède des races d’uneférocité devant laquelle pâlissent tous les fauves de notrecontinent.
Nous voulons parler ici de cet animal douéd’une force prodigieuse, d’un courage aveugle et d’une cruauté sansbornes, que les savants nomment ursus cinereus, lesAméricains du Nord le grizzli-bear, et que nous appelonsen français l’ours féroce, ou plus communément l’oursgris.
La plupart des voyageurs font de cet animal unportrait réellement effrayant, disant entre autres choses qu’iljoint à la stupidité de l’ours blanc la férocité et le courage desgrands carnivores.
Bien que voyageur moi-même, je suis ici forcéde convenir humblement que l’on ne doit croire qu’avec certainerestriction et beaucoup de prudence les récits de ces messieurs,qui, souvent placés dans des situations périlleuses ou mal disposésd’esprit et de corps, ont mal vu, et, malgré eux, subissantl’influence du moment, ont fort bien pu, sans s’en doutereux-mêmes, se laisser aller à des exagérations qui sont peu à peudevenues des articles de foi et sont maintenant acceptées commetels.
Je n’ai nullement l’intention de réhabiliterl’ours gris dans l’esprit de mes lecteurs ; seulement je tiensà ce qu’on ne soit pas plus injuste envers lui qu’envers les autresanimaux sortis des mains du Créateur.
Donc, mettant de côté toute exagération etnous bornant à la vérité la plus stricte, nous allons en quelquesmots dire ce que c’est que l’ours gris et quelles sont sesmœurs.
Nous avons, pendant notre long séjour enAmérique, vu assez de ces animaux et d’assez près pour nous croirecompétent en pareille matière.
On reconnaîtra au portrait, sinon flatté, dumoins exact, de cet animal, qu’il est déjà assez laid de sa nature,au moral comme au physique, sans qu’il soit besoin de l’enlaidirencore et de le transformer en épouvantail.
L’ours gris, lorsqu’il a atteint toute sacroissance, est long d’environ trois mètres.
Son pelage est laineux, très-épais etcomplètement gris, excepté autour des oreilles, où il est brun.
La physionomie de cet animal estterrible ; c’est le plus farouche et le plus redoutable detous les carnivores de l’Amérique.
Malgré ses formes lourdes et son aspectpesant, son agilité est extrême. Il est d’autant plus à craindreque son indomptable courage prend sa source dans la conscience desa force prodigieuse et tient toujours de la fureur.
L’ours gris attaque tous les animaux, maisprincipalement les grands ruminants, tels que les bisons, lesbœufs, etc.
Ce qui probablement a donné lieu aux récitsexagérés des voyageurs, c’est que l’ours gris ne s’engourdit paspendant l’hiver, et que, dans cette saison, affamé au milieu desimmenses forêts couvertes de plusieurs pieds de neige, il descendvers les plaines où il sait trouver du gibier, afin de s’enrepaître.
Les Peaux Rouges lui font une guerre acharnée,afin de s’emparer de ses longues griffes aiguës, dont ils sefabriquent des colliers qui sont pour eux d’un grand prix.
Quoi qu’il en soit, c’était avec un de cesformidables animaux que tout à coup Valentin s’était trouvé face àface.
La rencontre était des plus désagréables.
Cependant, la première émotion passée, leschasseurs prirent résolument leur parti.
– C’est un combat à mort, ditlaconiquement Valentin ; vous savez que l’ours gris ne reculejamais.
– Comment allons-nous nous yprendre ? demanda don Miguel.
– Voyons ce qu’il va faire d’abord,reprit le chasseur. Il est évident que cet animal est repu, sanscela il ne regagnerait pas sa tanière. Vous savez que les ourssortent peu de chez eux ; si nous avons le bonheur de noustrouver avec un ours qui a bien dîné, ce sera pour nous un immenseavantage.
– Comment cela ?
– Par la raison toute simple, dit enriant Valentin, que, de même que tous les gens dont les heures derepas ne sont pas réglées, lorsque les ours se mettent à table, ilss’y mettent pour longtemps et mangent avec une gloutonnerieextrême, ce qui les rend lourds, endormis, et leur ôte, en un mot,la moitié de leurs facultés.
– Hum ! observa don Miguel, ce quileur en reste me semble bien suffisant.
– Et à moi aussi ; mais, chut !je crois qu’il prend un parti.
– C’est-à-dire, fit don Pablo, qu’ilprend, à ce qu’il me semble, ses dispositions pour nousattaquer.
– C’est ce que je voulais dire, réponditValentin.
– Eh ! ne lui laissons pas faire lapremière démonstration.
– Oh ! soyez tranquille, don Miguel,je connais la chasse à l’ours ; celui-ci ne s’attendcertainement pas à ce que je lui prépare.
– Pourvu que vous ne manquiez pas votrecoup ! nous serions perdus, mon ami, observa don Miguel.
– Pardieu ! je le sais bien ;aussi je vais prendre mes mesures en conséquence.
Curumilla, impassible comme toujours, avaitcoupé un morceau de bois-chandelle, et s’était caché dans lesbuissons à quelques pas à peine du fauve.
L’ours, après un moment d’hésitation pendantlequel il promena autour de lui un regard étincelant d’un feusombre, comme s’il eût voulu se rendre compte du nombre d’ennemisqu’il avait à combattre, avait poussé un second grognement enpassant sur ses lèvres une langue rouge comme du sang.
– C’est cela, dit Valentin en riant,pourlèche-toi, mon gaillard ; seulement je t’avertis que tu tehâtes trop de te faire fête : tu ne nous tiens pas encore.
L’ours parut sensible à cette bravade, il fitun effort, et bientôt sa tête monstrueuse apparut complètement àdécouvert un peu au-dessus du niveau de la plate-forme.
– Quand je vous disais qu’il avait tropdîné ! reprit le chasseur. Voyez quelle difficulté il éprouvepour se mettre en mouvement ! Allons donc, paresseux,ajouta-t-il en s’adressant au terrible animal, remue-toi donc unpeu !
– Prenez garde ! cria donMiguel.
– Il va sauter sur vous, fit don Pabloavec angoisse.
En effet, l’ours, par un mouvement brusque etrapide comme l’éclair, avait d’un bon gigantesque escaladé laplate-forme et se trouvait alors à vingt pas à peine de l’intrépidechasseur.
Valentin ne fit pas un geste, pas un de sesmuscles ne tressaillit ; seulement ses dents se serrèrent à sebriser, et une écume blanchâtre perla à chaque coin de seslèvres.
L’ours était, ainsi que nous l’avons dit, àvingt pas à peine de l’intrépide chasseur qui semblait lebraver.
Le fauve, surpris de l’intrépidité de l’homme,dompté par le fluide électrique qui, semblable à deux rayons desoleil, s’échappait incessamment de l’œil fier du chasseur, fit unpas en arrière.
Pendant un instant il resta immobile, la têtebasse ; mais bientôt il commença à fouiller la terre avec sesgriffes formidables en hurlant doucement, comme s’il eût voulus’encourager à commencer l’attaque.
Tout à coup il se ramassa sur lui-même ;Curumilla profita de cet instant, il alluma la torche debois-chandelle qu’il tenait toute prête à cet effet, et sur unsigne de Valentin il en fit miroiter la flamme devant l’ours.
L’animal, ébloui par la lueur brillante de latorche qui venait brusquement dissiper l’obscurité quil’environnait, se dressa soudain sur ses pattes de derrière, et setournant vers l’Indien, il essaya avec une de ses pattes de devantd’atteindre la torche, afin probablement de l’éteindre.
Valentin arma son rifle, se campa solidementsur ses jambes, mit en joue et commença à siffler doucement.
Dès que le bruit du sifflet eut frappé sesoreilles, l’ours s’arrêta ; il resta ainsi quelques secondescomme s’il cherchait à se rendre compte de ce bruit insolite.
Le chasseur sifflait toujours ; lesspectateurs de cette scène retenaient leur respiration, tant ilsétaient intéressés malgré eux aux étranges péripéties de ce duelterrible entre l’intelligence et la force brutale.
Cependant ils avaient la main sur leurs armes,prêts à venir en aide à leur ami dès qu’ils le verraient endanger.
Valentin était calme, sifflant doucementl’ours qui, peu à peu et comme malgré lui, tournait la tête de soncôté.
Curumilla, sa torche ardente à la main,suivait attentivement tous les mouvements de l’animal.
L’ours fit enfin face au chasseur ; iln’en était éloigné que de quelques pas ; Valentin sentait sachaude et fétide haleine qui sortait de sa poitrine oppressée avecde sourds rauquements.
L’homme et le fauve se dévoraient duregard ; l’œil injecté de sang de l’ours était comme rivé surcelui du Français qui le regardait intrépidement en continuant àsiffler doucement.
Il y eut une minute, un siècle d’anxiétésuprême.
L’ours, comme pour échapper à la fascinationétrange qui s’emparait de lui, secoua la tête à deux reprisesdifférentes et s’élança en avant en poussant un hurlementterrible.
Au même instant un coup de feu retentit.
Don Miguel et son fils accoururent.
Valentin, la crosse de son rifle posée enterre, riait insoucieusement, tandis qu’à deux pas de lui leterrible animal poussait des hurlements de rage et se tordait dansles dernières convulsions de l’agonie.
Curumilla, le corps penché en avant, suivaitcurieusement les mouvements du monstre qui râlait à ses pieds.
– Grâce à Dieu ! s’écria don Miguelavec effusion, vous êtes sain et sauf, mon ami !
– Avez-vous donc cru que je courais undanger ? répondit simplement le chasseur.
– Comment, si je l’ai cru ! fitl’hacendero avec un étonnement mêlé d’admiration ; mais, j’aitremblé pour votre vie !
– Cela n’en valait pas la peine, je vousassure, fit nonchalamment le chasseur ; les ours gris et moinous sommes de vieilles connaissances : demandez à Curumillacombien nous en avons roulés ainsi.
– Mais, objecta don Pablo, l’ours grisest invulnérable, les balles s’aplatissent sur son crâne etglissent sur sa fourrure.
– Ceci est parfaitement exact ;seulement vous oubliez qu’il est un endroit où l’on peut lefrapper.
– Je le sais, l’œil ; mais il estpresque impossible de l’atteindre là du premier coup ; ilfaudrait pour cela être doué, je ne dirai pas d’un courage et d’unsang-froid à toute épreuve, mais d’une adresse merveilleuse.
– Merci, répondit Valentin ensouriant ; maintenant que notre ennemi est mort, regardez, jevous prie, et dites-moi à quelle place je l’ai atteint.
Les Mexicains se baissèrent vivement ; eneffet, l’ours était mort. Son gigantesque cadavre, que Curumillaétait déjà en train de dépouiller de sa magnifique fourrure,couvrait un espace de près de dix pieds.
La balle du chasseur était entrée dans l’œildroit.
Les deux hommes poussèrent un crid’admiration.
– Oui, fit Valentin, répondant à leurpensée, c’est un assez beau coup ; mais soyez persuadés quecet animal jouit d’une réputation usurpée, à cause de la mauvaisehabitude qu’il a prise d’attaquer l’homme, dont pourtant il n’estpresque jamais vainqueur.
– Mais voyez donc, mon ami, quellesgriffes acérées ! elles ont au moins six pouces de long.
– C’est vrai : je me rappelle unpauvre Comanche auquel un ours gris avait laissé tomber sa pattesur l’épaule, elle fut broyée en un clin d’œil. Mais, n’est-ce pasque c’est une chasse intéressante ? Je vous avoue qu’elle apour moi un attrait irrésistible.
– Libre à vous, mon ami, dit don Miguel,de vous plaire à combattre de pareils monstres, je lecomprends : la vie que vous menez au désert vous a tellementfamiliarisé avec le danger, que vous en êtes venu à ne plus ycroire ; mais nous autres habitants des villes, je vous avoueque nous avons pour ce monstre un respect et une terreurinvincibles.
– Allons donc, don Miguel, vous parlezainsi, vous que j’ai vu en vous jouant lutter corps à corps avecdes tigres !
– C’est possible, mon ami, dansl’occasion je le ferais probablement encore, mais un jaguar n’estpas un ours gris.
– Allons, allons, je ne vous chicaneraipas plus longtemps. Pendant que Curumilla prépare notre déjeuner,je vais pousser une reconnaissance jusqu’au fond du ravin. Aideznotre ami à nous faire rôtir ce cuissot de ma chasse, et je suissûr que lorsque vous en aurez goûté, la saveur recherchée de cemets modifiera complètement votre opinion sur les ours gris.
Et jetant insoucieusement sur l’épaule sonrifle qu’il avait rechargé tout en causant, Valentin s’enfonça dansles halliers, au milieu desquels il disparut presqueimmédiatement.
Le gibier, ainsi que Valentin nommait l’oursgris, pesait au moins quatre cents livres. Après l’avoir écorchéavec cette dextérité que possèdent les Indiens, Curumilla, aidé parles deux Mexicains, avait suspendu l’animal à une forte branched’arbre qui pliait sous son poids ; il avait taillé desgrillades dans le filet et retiré la fressure, qui, pour leschasseurs émérites, est la partie la plus délicate de labête ; puis, pendant que don Pablo et don Miguel s’occupaientd’allumer le feu et d’étendre les grillades sur les charbons,l’Indien s’enfonça dans la caverne.
Don Pablo et son père, accoutumés de longuemain aux façons d’agir du chef araucan, ne lui firent pasd’observation et continuèrent à s’occuper activement despréparatifs du déjeuner, d’autant plus que les fatigues de la nuitet les longues privations auxquelles ils avaient été exposés leuravaient donné un appétit que le fumet des grillades ne faisaitqu’augmenter.
Cependant le repas était prêt depuis longtempset Valentin ne revenait pas encore. Les deux hommes commençaient às’inquiéter.
Curumilla ne sortait pas non plus de lacaverne dans laquelle il était entré depuis une heure à peuprès.
Les Mexicains échangèrent un regard.
– Serait-il arrivé quelque chose ?demanda don Miguel.
– Il faut voir, répondit don Pablo.
Ils se levèrent.
Don Pablo se dirigea vers la caverne, tandisque don Miguel allait à l’extrémité de la plate-forme.
Au même instant, Valentin arrivait d’un côtépendant que Curumilla paraissait de l’autre.
Curumilla tenait à la main deux peauxd’ourson.
– Qu’est-ce que cela signifie ? neput s’empêcher de demander don Pablo ébahi.
L’Indien sourit.
– L’ours était une femelle, dit-il.
– Déjeunons-nous ? fit Valentin.
– Quand vous voudrez, mon ami, réponditdon Miguel ; nous n’attendions que vous.
– J’ai été longtemps, n’est-cepas ?
– Plus d’une heure.
– Ce n’est pas ma faute. Figurez-vous quelà, en bas, il fait noir comme dans un four. J’ai eu une peineextrême à retrouver le corps de notre ami ; mais, grâce àDieu, il est en terre maintenant et à l’abri des dents des coyoteset des autres vermines de la prairie.
Don Miguel lui prit la main et la lui serratendrement, tandis que deux larmes de reconnaissance coulaient surses joues.
– Valentin, lui dit-il d’une voix émue,vous êtes meilleur que nous tous ; vous pensez à tout ;aucune circonstance, si grave qu’elle soit, ne peut vous faireoublier ce que vous considérez comme un devoir. Merci, mon ami,merci d’avoir rendu à la terre le corps de ce pauvre général ;vous me faites bien heureux en ce moment.
– Bien, bien, fit Valentin en détournantla tête pour ne pas laisser voir l’émotion que, malgré lui, iléprouvait, mangeons, voulez-vous ? J’ai très-faim, le soleilse lève, et nous ne sommes pas encore sortis de cet effroyablelabyrinthe où nous avons été bien près de laisser nos os.
Les chasseurs s’assirent autour du brasier, etcommencèrent à attaquer vivement le repas qui les attendait.
Lorsqu’ils eurent fini de manger, ce qui nefut pas long, grâce à Valentin qui les excitait à chaque instant àmettre les morceaux doubles, ils se levèrent et se préparèrent à seremettre en route.
– Faisons bien attention à nos pas,caballeros, leur dit le chasseur, veillons avec soin autour denous, car je me trompe fort ou avant une heure nous trouverons unepiste.
– Qui vous le fait supposer ?
– Rien, je n’ai aucun indice, répondit leFrançais en souriant ; mais j’ai comme un pressentiment qui medit que nous ne tarderons pas à rencontrer celui que nous cherchonsdepuis si longtemps.
– Dieu vous entende, mon ami !s’écria don Miguel.
– En route, en route ! fit Valentinen se mettant en marche.
Ses compagnons le suivirent.
En ce moment le soleil apparut au-dessus del’horizon, la forêt se réveilla comme par enchantement, et lesoiseaux, blottis sous la feuillée, entonnèrent à plein gosierl’hymne matinal qu’ils chantent chaque matin pour saluer l’astre dujour.
Ainsi que nous l’avons dit,Mme Guillois avait été installée par son fils auvillage d’hiver des Comanches.
Les Indiens avaient reçu parmi eux, avec joie,la mère du fils adoptif de leur tribu.
Le calli le plus commode avait étéimmédiatement mis à sa disposition, et les soins les plus attentifset les plus délicats lui avaient été prodigués.
Les Peaux Rouges ont sur les blancs uneincontestable supériorité pour tout ce qui a trait à l’hospitalitéUn hôte pour eux est sacré, à tel point qu’ils se font pour ainsidire son esclave, tant ils prennent à cœur de combler tous sesdésirs et même de satisfaire à ses moindres caprices.
Après que le père Séraphin eut averti leCèdre-Rouge de se tenir sur ses gardes, il avait rejointMme Guillois, afin de veiller plus directement surelle.
Le digne missionnaire était une ancienneconnaissance et un vieil ami des Comanches, auxquels il avait étéutile dans maintes circonstances, et qui respectaient en lui, nonpas le prêtre dont ils ne pouvaient comprendre la sublime mission,mais l’homme bon et généreux, toujours prêt à se dévouer pour sessemblables.
Quelques semaines se passèrent sans amenergrand changement dans la vie de la vieille dame.
Le Rayon-de-Soleil s’était, de son autoritéprivée, institué la servante de Mme Guillois,veillant assidûment à lui procurer ces mille riens qui tiennent unesi grande place dans la vie intérieure des femmes, l’égayant parson babil mélangé d’indien, de français et d’espagnol, la soignantcomme une mère et cherchant, par tous les moyens possibles, à luifaire tromper le temps.
Nous employons avec intention l’expressionespagnole de tromper (engañar) qui nous semble beaucoupplus vraie et plus juste surtout que celle de tuer letemps, dont nous usons en français.
En effet, si nous parvenons quelquefois àtromper le temps, il finit toujours, tôt ou tard, par noustuer.
Tant que le père Séraphin demeura auprèsd’elle, Mme Guillois supporta assez patiemmentl’absence de son fils. Les douces et paternelles exhortations dumissionnaire lui faisaient, non pas oublier, parce qu’une mèren’oublie pas, mais s’illusionner sur ce que cette séparation avaitde cruel.
Malheureusement le père Séraphin avait àremplir des devoirs impérieux qu’il ne pouvait négliger pluslongtemps ; il lui fallut, à son grand regret, reprendre lecours de sa vie errante, afin de recommencer sa missiond’abnégation et de souffrance, en portant au sein des tribusindiennes les lumières de l’Évangile et les secours de lareligion.
Le père Séraphin était pourMme Guillois un anneau de la chaîne qui larattachait à son fils ; elle pouvait parler de lui avec lemissionnaire qui connaissait les plus secrètes pensées de son cœur,et savait d’un mot calmer ses inquiétudes et lui rendre le courage.Mais lorsqu’il partit, pour la première fois, depuis son arrivée enAmérique, elle se trouva réellement seule, et perdit pour ainsidire son fils de nouveau. Aussi la séparation fut-ellecruelle : il fallut toute sa résignation chrétienne et salongue habitude de la souffrance pour lui faire supporter lenouveau coup qui la frappait.
La vie indienne est bien triste et bienmonotone, surtout l’hiver, au fond des bois, dans des huttes malconstruites ouvertes à tous vents, lorsque les arbres dépouillés deleurs feuilles sont couverts de givre, que les villages sont à demienfouis sous la neige, que le ciel est lourd, et que pendant delongues nuits on entend siffler l’ouragan et tomber sans relâchedes pluies diluviennes.
Seule, privée d’un ami dans le sein duquelelle pût déposer le trop-plein de son cœur et confier sesangoisses, Mme Guillois tomba peu à peu dans unemélancolie sombre dont rien ne put l’arracher.
Une femme de l’âge de la mère du chasseur nerompt pas impunément avec toutes ses habitudes pour entreprendre unvoyage comme celui qu’elle avait fait à travers les désertsaméricains.
Quelles que soient la simplicité et lafrugalité de la vie d’une certaine classe de la société en Europe,elle jouit cependant d’un certain confort relatif bien supérieur àtout ce qu’elle doit s’attendre à rencontrer dans les villagesindiens, où manquent les objets de première nécessité et où la viese trouve forcément réduite à sa plus simple expression.
Ainsi, par exemple, la femme habituée àtravailler le soir dans un bon fauteuil, au coin d’un feu, dans unechambre bien close, à la lueur d’une lampe, ne pourra jamais,quoiqu’elle fasse, s’astreindre à demeurer accroupie sur le solbattu devant un feu dont la fumée l’aveugle, dans une hutte sansfenêtre, éclairée seulement par la lueur tremblotante d’une torchefumeuse.
Lorsque Mme Guillois avaitquitté le Havre, elle n’avait qu’un but, un désir, revoir son filsquand même ; toute autre considération devait céder àcelle-là ; elle avait gaiement sacrifié le bien-être dont ellejouissait pour retrouver le fils qu’elle croyait avoir perdu et quiremplissait son cœur.
Cependant, malgré la forte constitution dontelle jouissait et l’énergie virile de son caractère, lorsqu’elleeut supporté les fatigues d’une traversée de trois mois, et cellesnon moins rudes d’un voyage de plusieurs semaines à travers lesforêts et les prairies, voyageant à cheval, se nourrissant devenaison et dormant à la belle étoile, sa santé s’était peu à peualtérée, ses forces s’étaient usées dans cette lutte de chaque jouret de chaque heure, et, blessée au moral comme au physique, elleavait enfin été contrainte de s’avouer vaincue et de reconnaîtrequ’elle était trop faible pour supporter plus longtemps unepareille existence.
Elle maigrissait et dépérissait à vued’œil ; ses joues se creusaient, ses yeux s’enfonçaient deplus en plus sous l’arcade sourcilière, son nez s’amincissait, sonvisage était pâle, son regard languissait ; enfin tous lessymptômes révélaient que cette nature qui jusqu’alors avait sivaillamment résisté, s’affaissait rapidement et qu’elle était minéepar une maladie qui depuis longtemps couvait intérieurement etvenait enfin de se déclarer.
Mme Guillois ne se faisait pasillusion sur son état, elle en calculait froidement et exactementtoutes les péripéties probables, suivait pas à pas les différentesphases de sa maladie, et lorsque le Rayon-de-Soleil s’informaitavec anxiété de ce qu’elle avait et de ce qu’elle souffrait, ellelui répondait avec ce sourire calme et navrant du condamné à mortqui n’a plus d’espoir, sourire plus triste qu’un sanglot :
– Ce n’est rien, mon enfant, jemeurs.
Ces paroles étaient prononcées avec un accentde douceur et de résignation si étrange, que la jeune Indiennesentait ses yeux s’emplir de larmes et se cachait pour pleurer.
Un matin, un joyeux soleil brillait sur levillage, le ciel était bleu, l’air était tiède.Mme Guillois, assise devant son calli, se chauffaitfrileusement à ce dernier sourire de l’automne, en suivantmachinalement, d’un regard voilé, les feuilles jaunies, qu’unelégère brise ballottait et faisait tourbillonner dans l’espace.
Non loin d’elle les enfants prenaient leursébats, courant et se poursuivant avec de gais et frais éclats derire.
La femme de l’Unicorne vint s’accroupir auprèsd’elle, lui prit la main, et la regardant avec intérêt :
– Ma mère se sent mieux ? luidemanda-t-elle de sa voix douce comme celle du rossignolmexicain.
– Merci, chère petite, réponditaffectueusement la vieille dame, je suis bien.
– Tant mieux ! répondit leRayon-de-Soleil avec un charmant sourire, parce que j’ai une bonnenouvelle à annoncer à ma mère.
– Une bonne nouvelle !s’écria-t-elle vivement en lui lançant un regard perçant ; monfils serait-il arrivé ?
– Ma mère l’aurait vu déjà, dit la jeunefemme avec un ton de léger reproche.
– C’est vrai, murmura-t-elle à voixbasse : pauvre Valentin !
Elle laissa tristement tomber sa tête sur sapoitrine.
Le Rayon-de-Soleil la considéra un instantavec une expression de douce pitié.
– Ma mère ne veut-elle pas apprendre lanouvelle que j’avais à lui annoncer ? reprit-elle.
Mme Guillois soupira.
– Parlez, mon enfant, dit-elle.
– Un des grands guerriers de la tribuvient d’entrer dans le village, continua la jeune femme ;l’Araignée a quitté le chef il y a deux jours.
– Ah ! dit insoucieusement lavieille dame en voyant que le Rayon-de-Soleil s’arrêtait ; etoù est le chef en ce moment ?
– L’Araignée dit que l’Unicorne est dansla montagne avec ses guerriers ; il a vu Koutonepi.
– Il a vu mon fils ! s’écriaMme Guillois qui savait que les Comanches nommaientainsi Valentin.
– Il l’a vu, appuya leRayon-de-Soleil ; le chasseur est avec ses amis à la poursuitedu Cèdre-Rouge.
– Et… il n’est pas blessé ?demanda-t-elle avec anxiété.
La jeune Indienne fit une petite moue d’uneexpression ravissante.
– Le Cèdre-Rouge est un chien et unevieille femme poltronne, dit-elle ; son bras n’est pas assezfort, son œil assez sûr, pour blesser le grand chasseur pâle.Koutonepi est un guerrier redoutable, il méprise les hurlements ducoyote.
Il y avait assez longtemps queMme Guillois habitait parmi les Indiens pour êtreau courant de leurs expressions figurées ; elle serra avecreconnaissance la main de la jeune femme.
– Votre grand guerrier a-t-il vu monfils ? lui demanda-t-elle avec intérêt.
– Oui, reprit vivement leRayon-de-Soleil, Araignée a vu le chasseur pâle, il lui a parlé.Koutonepi lui a remis un collier pour ma mère.
– Un collier ? fit-elle avecétonnement et ne comprenant pas ce que l’Indienne lui disait, queveut-il que j’en fasse ?
Le visage du Rayon-de-Soleil prit uneexpression sérieuse.
– Les blancs sont de grands sorciers,dit-elle : ils savent faire de puissantes médecines ;avec des figures tracées sur l’écorce du bouleau ils secommuniquent leurs pensées à de grandes distances ; l’espacen’existe pas pour eux. Ma mère ne veut-elle pas recevoir le collierque lui envoie son fils ?
– Donnez, donnez, chère enfant !s’écria-t-elle vivement ; tout ce qui vient de lui a du prixpour moi.
La jeune femme sortit de dessous sa robe decalicot rayé un carré d’écorce large comme la main et le luiprésenta.
Mme Guillois le pritcurieusement. Ne sachant pas ce que signifiait ce cadeau, elle letourna et le retourna dans ses mains, tandis que le Rayon-de-Soleilla regardait avec attention.
Soudain les traits de la vieille damebrillèrent, et elle poussa un cri de joie ; elle venaitd’apercevoir quelques mots tracés dans l’intérieur de l’écorce avecla pointe d’un poignard.
– Ma mère est contente ? demanda leRayon-de-Soleil.
– Oh ! oui ! répondit-elle.
Et elle lut avidement.
Le billet était court ; il ne contenaitque quelques mots à peine, et cependant ces quelques motscomblèrent de joie la pauvre mère ; ils lui donnaient desnouvelles certaines de son fils.
Voilà ce qu’écrivait Valentin :
« Ma mère, ayez bon courage, ma santé estexcellente.
« À bientôt.
« Votre fils qui vous aime,
« VALENTIN. »
Il était impossible d’écrire une lettre pluslaconique.
Mais au désert, où les communications sont sidifficiles, on doit savoir gré à un fils de donner de sesnouvelles, ne serait-ce que par un mot.
Mme Guillois était ravie.Lorsqu’elle eut lu et relu la ligne tracée par son fils, elle setourna vers la jeune femme.
– L’Araignée est-il un chef ?demanda-t-elle.
– L’Araignée est un des grands guerriersde la tribu, répondit le Rayon-de-Soleil avec orgueil ;l’Unicorne a en lui une grande confiance.
– Bon ! je comprends ; il vientici, chargé d’une mission particulière ?
– L’Unicorne a chargé son ami de choisirvingt guerriers d’élite dans la tribu et de les lui amener.
Une idée soudaine traversa l’esprit deMme Guillois.
– Le Rayon-de-Soleil m’aime ? luidemanda-t-elle.
– J’aime ma mère, répondit-elle avecsentiment ; son fils m’a sauvé la vie.
– Est-ce que ma fille ne s’ennuie pas dene pas être auprès de son mari ? reprit la vieille dame.
– L’Unicorne est un grand chef ;lorsqu’il commande, le Rayon-de-Soleil se courbe et obéit sansmurmurer : le guerrier est l’aigle fort et courageux, la femmeest la colombe timide et craintive.
Il y eut un assez long silence, que leRayon-de-Soleil interrompit enfin en disant avec un finsourire.
– Ma mère avait quelque chose à medemander.
– À quoi bon, chère enfant, répondit-elleavec hésitation, puisque vous ne voudrez pas m’accorder mademande.
– Ma mère le croit, mais elle n’en estpas sûre, fit-elle malicieusement.
La vieille dame sourit.
– Avez-vous donc deviné ce que j’allaisvous dire ? répondit-elle.
– Peut-être ! Que ma mères’explique, afin que je voie si je me suis trompée.
– Non, c’est inutile ; je sais quema fille me refusera.
Le Rayon-de-Soleil éclata d’un rire frais etjoyeux en frappant ses petites mains l’une contre l’autre.
– Ma mère sait bien que non, dit-elle.Pourquoi ma mère n’a-t-elle pas confiance en moi ? est-ce quequelquefois elle m’a trouvée méchante ?
– Jamais ; au contraire, toujoursvous avez été prévenante, douce et bonne pour moi, cherchant àcalmer mes chagrins, à dissiper mes inquiétudes.
– Que ma mère parle donc, puisque lesoreilles d’une amie sont ouvertes, lui dit le Rayon-de-Soleil d’unevoix calme.
– Au fait, reprit la vieille dame quisemblait se consulter, ce que je désire est juste. LeRayon-de-Soleil est mère ? fit-elle avec intention.
– Oui, répondit-elle vivement.
– Ma fille aime son enfant ?
L’Indienne la regarda avec étonnement.
– Est-ce qu’il y a des mères dans lagrande île des blancs qui n’aiment pas leur enfant ? dit-elle.Mon enfant, c’est moi ; n’est-il pas ma chair, mon sang et mesos ? Qu’est-ce qu’il y a de plus beau qu’un enfant pour unemère ?
– Rien, c’est vrai, soupiraMme Guillois. Si ma fille était séparée de sonenfant, que ferait-elle ?
– Ce que je ferais ! s’écrial’Indienne dans l’œil noir de laquelle passa une flamme ;j’irais le rejoindre, n’importe où il serait, n’importecomment.
– Bon, fit la vieille dame avec joie. Moiaussi j’aime mon enfant, ma fille le sait ; eh bien, je veuxle rejoindre, parce que mon cœur se déchire à la pensée de resterplus longtemps loin de lui.
– Je le savais, cela est dans la nature,on ne peut s’y opposer ; la fleur se flétrit séparée de satige, une mère souffre loin du fils qu’elle a nourri de son lait.Que veut faire ma mère ?
– Hélas ! je veux partir le plus tôtpossible, pour aller embrasser mon fils.
– Cela est juste, j’aiderai ma mère.
– Comment ferons-nous ?
– Cela me regarde : l’Araignée varéunir le conseil afin d’expliquer sa mission et d’exposer sadémarche aux chefs ; beaucoup de nos jeunes hommes sontdispersés dans la forêt à tendre des trappes et chasser l’élan pournourrir leurs familles ; il faudra deux jours à l’Unicornepour réunir les vingt guerriers qu’il veut emmener ; il nepartira qu’au troisième soleil. Que ma mère se tranquillise, jeparlerai à l’Araignée ; dans trois jours nous partirons.
Elle embrassa la vieille dame qui répondittendrement à son étreinte, se leva et s’éloigna après lui avoirfait un dernier signe d’encouragement.
Mme Guillois rentra dans lecalli, le cœur soulagé d’un grand poids ; il y avait longtempsqu’elle ne s’était sentie si heureuse. Elle avait oublié sessouffrances et les douleurs aiguës de la maladie qui la minait,pour ne plus songer qu’au moment prochain où elle embrasserait sonfils.
Tout arriva ainsi que l’avait prévu leRayon-de-Soleil.
Une heure plus tard, le hachesto convoqua àgrands cris les chefs dans la grande hutte de la médecine.
Le conseil dura longtemps ; il seprolongea presque jusque vers la fin de la journée.
La demande de l’Araignée fut accordée, etvingt guerriers d’élite choisis pour aller sous ses ordres sejoindre au grand chef de la tribu.
Mais, comme l’avait encore prévu la jeuneIndienne, les guerriers étaient absents pour la plupart ;force était d’attendre leur retour.
Pendant les deux jours qui suivirent, leRayon-de-Soleil eut de fréquents entretiens avec l’Araignée, maiselle n’échangea pas une parole avec Mme Guillois,se contentant seulement, lorsque le regard de la mère du chasseurdevenait trop interrogateur, de poser en souriant son doigt effilésur sa bouche mignonne.
La pauvre mère, soutenue par une forcefactice, en proie à une fièvre brûlante, comptait tristement lesheures en formant les vœux les plus ardents pour que son projetréussît.
Enfin, le soir du second jour, leRayon-de-Soleil qui, jusque-là, avait semblé éviter la vieilledame, s’approcha résolument d’elle.
– Eh bien ? demanda la mère.
– Nous partons.
– Quand ?
– Demain à l’endit’ha (au pointdu jour).
– L’Araignée a donné sa parole à mafille ?
– Il me l’a donnée, que ma mère se tiennedonc prête à partir.
– Je le suis.
L’Indienne sourit.
– À demain ! dit-elle.
– À demain !
Au point du jour, ainsi que cela avait étéconvenu la veille, Mme Guillois et leRayon-de-Soleil se mettaient en marche sous la conduite del’Araignée et de ses vingt guerriers, afin de rejoindrel’Unicorne.
Bien que l’Araignée fût un guerrier comanchedans toute la force du terme, c’est-à-dire téméraire, astucieux,brutal et cruel, les lois de la galanterie ne lui étaient cependantpas complètement inconnues ; d’abord il avait accepté avecempressement la proposition que lui avait adressée leRayon-de-Soleil de la conduire avec Mme Guilloisauprès de l’Unicorne.
L’Indien, qui avait comme la plupart de sescompatriotes de grandes obligations à Valentin, avait saisi avecjoie cette occasion de lui être agréable.
Si l’Araignée n’avait voyagé qu’avec ses vingtguerriers, la route aurait, selon l’expression comanche, étédévorée entre deux couchers de soleil ; mais menant avec luideux femmes, dont l’une non-seulement était âgée, mais encoreEuropéenne, c’est-à-dire nullement habituée à la vie du désert, ilavait compris, sans que personne lui en fît l’observation – carMme Guillois serait morte avant de se plaindre, etelle seule aurait pu parler ; – il avait compris, dis-je,qu’il lui fallait modifier complètement sa manière de voyager. Cefut ce qu’il fit.
Les deux femmes, montées sur de forts chevaux,Mme Guillois commodément assise sur un coussin faitavec sept ou huit peaux de panthère, furent, de crainte d’accident,placées au centre de la troupe qui, à cause de sa force numérique,n’avait pas pris la file indienne.
On marcha ainsi au trot des chevaux pendanttoute la journée. Au coucher du soleil, l’Araignée donna l’ordre decamper.
Il descendit de cheval un des premiers, et àl’aide de son couteau il abattit, en un tour de main, un monceau debranches dont il confectionna, comme par enchantement, une huttepour abriter les deux femmes contre la rosée.
Les feux furent allumés, le souper préparé,et, aussitôt après le repas, tout le monde, excepté lessentinelles, se livra au repos.
Seule, Mme Guillois ne dormaitpas, la fièvre et l’impatience la tenaient éveillée ; ellepassa ainsi la nuit tout entière accroupie dans un coin de la hutteet réfléchissant.
Au lever du soleil, on se remit enroute ; seulement, comme on approchait des montagnes, le ventdevenait froid, un épais brouillard planait sur la prairie. Chacuns’enveloppa avec soin dans ses fourrures jusqu’à ce que, vers dixheures du matin, les rayons solaires, ayant acquis une certaineforce, rendirent cette précaution inutile.
Dans certaines contrées de l’Amérique, leclimat offre cette particularité peu agréable, que le matin il gèleà pierre fendre, à midi la chaleur est étouffante, et le soir lethermomètre redescend au-dessous de zéro.
La journée se passa sans incident digne d’êtrerapporté. Vers le soir, une heure environ avant la halte de nuit,l’Araignée, qui galopait en éclaireur à quelques centaines demètres en avant de sa troupe, découvrit des traces de pas. Cesempreintes étaient nettes, franches, égales, profondes, etparaissaient appartenir à un homme jeune, vigoureux, habitué à lamarche.
L’Araignée rejoignit sa troupe sanscommuniquer à personne la découverte qu’il avait faite ni lerésultat de ses observations.
Le Rayon-de-Soleil, auprès de qui il setrouvait en ce moment, lui frappa sur l’épaule pour attirer sonattention.
– Regardez donc, guerrier, lui dit-elleen étendant le bras en avant un peu sur la gauche ; necroirait-on pas voir un homme marcher là-bas ?
L’Indien s’arrêta, plaça sa main droiteau-dessus des yeux en abat-jour, afin de concentrer les rayonsvisuels, et examina longtemps et avec une profonde attention lepoint que lui désignait la femme du chef.
Enfin il se remit en marche en hochant la têteà plusieurs reprises.
– Eh bien, qu’en pense mon frère ?demanda le Rayon-de-Soleil.
– C’est un homme, répondit-il, d’ici ilparaît être Indien, et cependant, ou j’aurai mal vu, ou bien je metrompe.
– Comment cela ?
– Écoutez, vous êtes la femme du premierchef de la tribu, je puis donc vous dire cela : il y alà-dessous quelque chose d’étrange ; j’ai, il y a quelquesinstants, découvert des empreintes. Par la direction qu’ellessuivent il est évident qu’elles sont à cet homme, d’autant plusqu’elles sont fraîches comme si elles venaient d’être faites àl’instant.
– Eh bien ?
– Eh bien, ces empreintes ne sont pas lestraces d’un Peau Rouge, mais, au contraire, celles d’un hommeblanc.
– Voilà qui, en effet, est étrange,murmura la jeune femme devenue sérieuse ; mais êtes-vous biensûr de ce que vous avancez ?
L’Indien sourit avec dédain.
– L’Araignée est un guerrier,dit-il ; un enfant de huit ans aurait vu comme moi : lespieds sont tournés en dehors ; les Indiens, au contraire,marchent en dedans ; le pouce est collé au quatrième doigt,tandis que nous avons nous autres le pouce très-écarté ; aprèsde tels indices, est-il possible de se tromper, je le demande à masœur ?
– C’est vrai, fit-elle, je m’y perds.
– Et, tenez, reprit-il, maintenant quenous voici un peu plus près de cet homme, remarquez sonallure ; il est évident qu’il essaye de se cacher, il croit nepas avoir été encore aperçu par nous, et il agit en conséquence. Levoilà qui se baisse derrière ce lentisque, maintenant il reparaît.Voyez, il s’arrête, il réfléchit, il craint que nous ne l’ayons vuet que sa marche ne nous ait semblé suspecte. Tenez, il s’asseoitpour nous attendre.
– Soyons sur nos gardes, dit leRayon-de-Soleil.
– Je veille, répondit l’Araignée avec unsinistre sourire.
Cependant tout ce qu’avait annoncé l’Araignées’était accompli de point en point. L’inconnu, après avoir semblé àplusieurs reprises chercher à se dissimuler derrière les hallierset à disparaître dans les montagnes, avait calculé que s’il fuyait,ceux qui le voyaient l’auraient bientôt découvert, grâce à leurschevaux. Faisant alors contre fortune bon cœur, il était revenu surses pas, et, assis sur le sol, le dos appuyé à untamarindo, il fumait tranquillement tout en attendantl’arrivée des cavaliers qui s’approchaient rapides de son côté.
Plus les Comanches approchaient près de cethomme, plus il leur semblait reconnaître un Indien.
Ils se trouvèrent enfin à quelques pas delui ; alors tous les doutes cessèrent. Cet homme était ouparaissait être du moins un de ces innombrables sorciers vagabondsqui courent de tribu en tribu dans le Far West pour guérir lesmalades et pratiquer leurs enchantements.
Dans le fait, le sorcier n’était autre queNathan le squatter, que le lecteur a reconnu sans doute depuislongtemps déjà.
Après avoir, selon son habitude, si noblementreconnu, en l’assassinant, le service que lui avait rendu le pauvresorcier que sa science n’avait pu mettre en garde contre cetteabominable trahison, Nathan s’était éloigné au plus vite, résolu àtraverser les lignes ennemies, presque certain de réussir, grâce audéguisement dont il s’était affublé, déguisement que, nous lerépétons, il portait avec une perfection rare.
Lorsqu’il avait aperçu les cavaliers, mettantà profit ce vieux adage qui dit que lorsque l’on a quelque chose àredouter il faut toujours, autant que possible, prendre ses jambesà son cou, il avait cherché à fuir ; malheureusement pour luiil était à pied, assez fatigué déjà d’une longue course et dans unpays tellement ouvert et dénué de bois touffus, qu’il reconnutbientôt que s’il s’obstinait à chercher à s’échapper, il seperdrait inévitablement en donnant des soupçons à des gens qui, nele connaissant pas, se contenteraient probablement de l’étiquettedu sac sans chercher à voir plus loin. Il comptait ensuite sur lecaractère superstitieux des Indiens et sur la dose remarquabled’audace et d’effronterie dont il était doué pour les tromper.
Ces réflexions furent faites par Nathan aveccette rapidité et cette sûreté de coup d’œil qui distinguent leshommes d’action ; son parti fut pris à la minute, et,s’asseyant au pied d’un arbre, il attendit impassible l’arrivée desétrangers.
Du reste, disons-le, Nathan était un hommed’une témérité aventureuse et d’un caractère indomptable ; laposition critique dans laquelle le jetait subitement le hasard,loin de l’effrayer, lui plaisait au contraire et lui causait unecertaine émotion qui n’était pas dénuée de charmes pour un homme desa trempe.
Suivant toujours ce système qui consiste àprendre ses avantages chaque fois qu’on en trouve l’occasion, ils’établit carrément dans sa personnalité d’emprunt, et lorsque lesIndiens s’arrêtèrent devant lui il leur adressa le premier laparole :
– Mes fils sont les bienvenus à moncampement, dit-il avec cet accent guttural si prononcé quiappartenait à la race rouge seule et que les blancs ont tant depeine à imiter ; le Wacondah les a conduits ici, jem’efforcerai de remplir ses intentions en les recevant le mieuxqu’il me sera possible.
– Merci, répondit l’Araignée en luijetant un regard investigateur, nous acceptons l’offre de notrefrère aussi franchement qu’il nous l’a faite ; mes jeuneshommes camperont avec lui.
Il donna ses ordres, qui furent immédiatementexécutés. Comme la veille, l’Araignée construisit une hutte pourles femmes, hutte dans laquelle celles-ci se retirèrentimmédiatement. Le sorcier avait jeté sur elles un regard qui avaitfait passer un frisson sur tout leur corps.
Après le repas, l’Araignée alluma sa pipeindienne et s’assit auprès du sorcier ; il voulait causer aveclui et tâcher d’éclaircir, non pas des soupçons, mais des doutesqu’il avait à son égard.
Malgré lui, l’Indien éprouvait pour cet hommeun sentiment de répulsion invincible dont il ne pouvait se rendrecompte.
Nathan, bien qu’en fumant avec toute lagravité que les Peaux Rouges mettent à cette opération,s’enveloppant d’un épais nuage de fumée, qu’il chassait par le nezet la bouche, suivait d’un regard en dessous tous les mouvements del’Indien, sans paraître s’occuper de lui.
– Mon père voyage ? demandal’Araignée.
– Oui, répondit laconiquement lesoi-disant sorcier.
– Depuis longtemps ?
– Depuis huit lunes.
– Ooah ! fit l’Indien avecétonnement ; d’où vient donc mon père ?
Nathan ôta de sa bouche le tuyau de sa pipe,prit un air mystérieux et répondit avec un accent grave etréservé.
– Le Wacondah est tout-puissant, ceuxauxquels parle le maître de la vie gardent ses paroles dans leurcœur.
– C’est juste, répondit en s’inclinantl’Araignée, qui ne comprenait pas.
– Mon fils est un guerrier de laredoutable reine des prairies, c’est un fils des Comanches ?reprit le prétendu sorcier.
– Je suis, en effet, un guerriercomanche.
– Est-ce que mon fils est sur le sentierde la chasse ?
– Non, je suis en ce moment le sentier dela guerre.
– Ooah ! Mon filsespère-t-il donc tromper un grand médecin, qu’il prononce de tellesparoles devant moi ?
– Mes paroles sont vraies, mon sang couleclair comme l’eau dans mes veines, un mensonge n’a pas souillé meslèvres, mon cœur ne souffle à ma poitrine que la vérité, réponditl’Araignée avec une certaine hauteur, intérieurement blessé dusoupçon du sorcier.
– Bon, je veux bien le croire, repritcelui-ci ; mais depuis quand les Comanches emmènent-ils leursfemmes sur le sentier de la guerre ?
– Les Comanches sont maîtres de leursactions nul n’a le droit de les contrôler.
Nathan comprit qu’il avait fait fausse routeet que si l’entretien continuait sur ce terrain, il s’aliéneraitcet homme qu’il avait tant d’intérêt à ménager. Il changea detactique.
– Moins que tout autre, dit-il avecdouceur, je me reconnais le droit de contrôler les actes desguerriers ; ne suis-je pas un homme de paix ?
L’Araignée sourit avec mépris.
– En effet, dit-il d’un ton de bonnehumeur, les grands médecins comme mon père sont comme les femmes,ils vivent très-longtemps ; le Wacondah les protège.
Le prétendu sorcier se garda bien de releverce qu’il y avait d’amer dans le sarcasme que lui lançait soninterlocuteur.
– Mon fils retourne à son village ?lui demanda-t-il.
– Non, répondit l’autre ; je vais,au contraire, rejoindre le grand chef de ma tribu qui, avec sesplus célèbres guerriers, est en expédition.
– À quelle tribu appartient donc monfils ?
– À celle de l’Unicorne.
Nathan tressaillit intérieurement, bien queson visage demeurât impassible.
– Ooah ! fit-il, l’Unicorneest un grand chef ; sa renommée s’étend sur toute la terre.Quel guerrier oserait lutter avec lui dans la prairie ?
– Mon père le connaît ?
– Je n’ai pas cet honneur, bien quesouvent je l’aie désiré ; jamais jusqu’à ce jour je n’ai pu merencontrer avec ce chef célèbre.
– Qu’à cela ne tienne ; si mon pèrele désire, je le lui ferai connaître.
– Ce serait un bonheur pour moi, mais lamission que m’a confiée le Wacondah réclame ma présence loin d’iciencore. Le temps me presse ; je ne puis, malgré mon désir,m’écarter de ma route.
– Bon ! l’Unicorne est à troisheures de marche à peine de l’endroit où nous sommes ; demainde bonne heure nous atteindrons son camp.
– Comment se fait-il que se trouvantaussi près de son chef, mon fils, qui me semble un guerrierprudent, se soit arrêté ici ?
Tout soupçon s’était effacé dans l’esprit del’Indien, aussi répondit-il franchement cette fois sans chercher àdéguiser la vérité et en mettant de côté toute réticence.
– Mon père a raison ; j’aurais sansdoute continué à marcher jusqu’au camp du chef que j’aurais atteintcertainement ce soir avant le chant de la hulotte, mais les deuxfemmes qui sont avec moi m’ont retardé et forcé d’agir comme jel’ai fait.
– Mon fils est jeune, répondit Nathanavec un sourire insinuant.
– Mon père se trompe, ces femmes sontsacrées pour moi, je les aime et je les respecte : l’une estla femme de l’Unicorne lui-même qui se rend auprès de sonmari ; la seconde est une face pâle, ses cheveux sont blancscomme les nuages qui passent au-dessus de nos têtes chassés par labrise du soir, son corps est courbé sous le poids des hivers ;elle est mère d’un grand chasseur des Visages Pâles, fils adoptifde notre tribu, dont le nom est sans doute arrivé jusqu’à monpère.
– Comment se nomme ce chasseur ?
– Koutonepi.
À ce nom, auquel cependant il devaits’attendre, Nathan fit malgré lui un tel bond en arrière quel’Araignée s’en aperçut.
– Koutonepi serait-il l’ennemi de monpère ? demanda-t-il avec étonnement.
– Bien au contraire, se hâta de répondreNathan ; les hommes protégés par le Wacondah n’ont pasd’ennemis, mon fils le sait ; la joie que j’ai éprouvée enentendant prononcer ce nom a causé l’émotion que mon fils aremarquée.
– Il faut que mon père ait de puissantesraisons pour avoir manifesté tant de surprise.
– J’en ai, en effet, de bien fortes,répondit le prétendu sorcier avec une feinte exaltation :Koutonepi a sauvé la vie à ma mère.
Ce mensonge fut fait avec un si magnifiqueaplomb et un air de profonde conviction si bien joué, que l’Indienfut convaincu et s’inclina respectueusement devant le prétendusorcier.
– Alors, dit-il, je suis certain que monpère ne regardera pas à se déranger quelque peu de sa route pourvoir celui auquel il est attaché par des liens de reconnaissanceaussi forts ; car il est probable que nous rencontreronsKoutonepi au camp de l’Unicorne.
Nathan fit la grimace ; ainsi qu’ilarrive ordinairement aux fourbes, qui pour dissiper à tout prix lessoupçons veulent trop prouver, il s’était enferré ; maintenantil comprit que sous peine de se rendre de nouveau suspect il luifallait subir les conséquences de son mensonge et aller en avantquand même.
L’Américain n’hésita pas, il se fia à sonétoile pour le sortir du mauvais pas dans lequel il s’était mis. Lehasard est surtout le dieu des bandits ; c’est sur lui qu’ilscomptent, et nous sommes forcés d’avouer qu’il les tromperarement.
– J’accompagnerai mon fils au camp del’Unicorne, dit-il.
La conversation continua encore quelque tempsentre les deux hommes.
Enfin, lorsque la nuit fut noire, l’Araignéeprit congé du sorcier et, suivant sa coutume depuis le commencementdu voyage, il alla se coucher en travers de l’entrée de la huttedans laquelle reposaient les deux femmes, et il ne tarda pas às’endormir.
Resté seul devant le feu, Nathan jeta autourde lui un regard investigateur.
Les sentinelles, immobiles comme des statuesde bronze, veillaient appuyées sur leurs longues lances.
Toute fuite était impossible.
L’Américain poussa un soupir de regret,s’enveloppa dans sa robe de bison et s’allongea sur la terre enmurmurant à voix basse :
– Bah ! demain il fera jour. Puisquej’ai réussi à tromper celui-là, pourquoi ne serais-je pas aussiheureux avec les autres ?
Et il s’endormit.
La nuit fut tranquille. Dès que le soleilparut à l’horizon, tout fut en mouvement dans le camp pour lesapprêts du départ.
Les chevaux furent sellés, les rangs seformèrent, les deux femmes sortirent de la hutte, vinrent se placerau milieu du détachement, et l’on n’attendait plus que l’ordre dese mettre en marche.
Nathan se conformant alors à son rôle desorcier, prit une calebasse, la remplit d’eau, et y trempant unebranche d’absinthe, il aspergea les quatre airs de l’horizon enmurmurant des paroles mystérieuses, afin de chasser l’esprit dumal, il jeta ensuite le contenu de la calebasse vers le soleil, encriant à haute voix, à trois reprises différentes :
– Soleil, reçois cette offrande ;vois-nous d’un œil favorable, nous sommes tes enfants.
Dès que cette cérémonie fut terminée, lesIndiens se mirent joyeusement en route.
L’incantation du sorcier leur avait faitplaisir, d’autant plus qu’au moment du départ quatre aigles à têtechauve, déployant leurs larges ailes, s’étaient lentement élevés àleur droite, montant en ligne directe vers le ciel, où bientôt ilsne tardèrent pas à disparaître à une prodigieuse hauteur.
Les présages étaient donc on ne peut plusfavorables, et le sorcier avait subitement acquis une énormeimportance aux yeux des superstitieux Comanches.
Cependant deux personnes conservaient contrecet homme des préventions qu’elles ne pouvaient vaincre.
Ces deux personnes étaient le Rayon-de-Soleilet la mère du chasseur.
Malgré elles, à chaque instant ellesdirigeaient les yeux vers le sorcier qui, averti par une espèced’intuition de l’inquisition dont il était l’objet, se tenait à unedistance respectueuse, marchant en tête de la troupe, aux côtés del’Araignée, avec lequel il conversait à voix basse, afin de leretenir près de lui et de l’empêcher ainsi d’aller retrouver lesdeux femmes, qui auraient pu lui communiquer leurs soupçons.
La troupe s’avançait au trot au milieu d’unpaysage d’un aspect grandiose et saisissant ; çà et là,dispersés sans ordre dans la plaine, ils apercevaient des blocs derochers de forme sphérique dont la hauteur variait parfois de deuxà quatre et même cinq cents pieds.
À l’est s’élevaient les dernières cimes de lasierra de los Comanches, au milieu de laquelle les voyageurs setrouvaient engagés. Les pics dénudés élevaient jusqu’aux cieuxleurs sommets blancs et neigeux qui s’étendaient bien loin vers lenord jusqu’à ce qu’ils ne présentassent plus à l’horizon qu’unelégère vapeur qu’un œil inexpérimenté eût prise pour des nuages,mais que les Comanches reconnaissaient fort bien pour être lacontinuation des montagnes Rocheuses.
À gauche de la troupe et presque à ses piedsse déroulait une immense étendue de désert bornée bien loin àl’horizon par une autre ligne de vapeur blanche presqueimperceptible qui marquait la place de la chaîne Rocheuse.
Les Indiens montaient insensiblement par dessentiers presque infranchissables, mais où leurs chevauxs’avançaient si résolument qu’ils semblaient pour ainsi dires’accrocher au sol, tant leur pas était sûr.
Au fur et à mesure qu’on s’engageait dans lesmontagnes, le froid devenait plus vif ; enfin, vers neufheures du matin, après avoir traversé une gorge étroiteprofondément encaissée entre deux hautes montagnes dont les massesleur interceptaient les rayons bienfaisants du soleil, ilsdébouchèrent dans une riante vallée d’une lieue d’étendue environ,au centre de laquelle s’élevaient les tentes et fumaient les feuxdu camp de l’Unicorne.
Dès que les vedettes eurent signalé l’arrivéedu détachement de l’Araignée, une soixantaine de guerriersmontèrent à cheval et vinrent en caracolant, en tirant des coups defusil et en poussant des cris de bienvenue, au-devant des arrivantsqui, de leur côté, faisaient parader leurs chevaux et répondaientpar des cris et les sifflements de leurs sifflets de guerre, dontils tiraient des notes aiguës et prolongées.
Ils firent ainsi leur entrée dans le camp etse dirigèrent vers la hutte de l’Unicorne.
Le chef, prévenu déjà de l’arrivée du renfortqu’il attendait, se tenait debout, les bras croisés, devant sahutte, entre le totem et le grand calumet.
L’Unicorne avait d’un coup d’œil rapideinspecté les guerriers et aperçu les deux femmes et le sorcierétranger qu’ils amenaient avec eux ; cependant il ne semblapas les voir ; son visage ne laissa paraître aucune traced’émotion ; il attendit, impassible, que l’Araignée lui eûtrendu compte de sa mission.
Le guerrier comanche mit pied à terre, jeta labride de son cheval aux mains d’un de ses compagnons, plaça lesbras en croix sur sa poitrine, s’inclina profondément en faisantchaque fois un pas en avant, et, arrivé à une courte distance dusachem, il salua une dernière fois en disant :
– L’Araignée a accompli sa mission, il apris des pieds de gazelle pour revenir plus vite.
– L’Araignée est un guerrier expérimentédans lequel j’ai entière confiance. Il me ramène le nombre dejeunes gens que j’avais demandé à la nation ? réponditl’Unicorne.
– Les anciens se sont réunis autour dufeu du conseil, ils ont prêté l’oreille aux paroles del’Araignée ; les vingt jeunes guerriers sont là bouillants decourage et fiers de suivre sur le sentier de la guerre un chefredouté comme mon père.
L’Unicorne sourit avec orgueil à cecompliment ; mais reprenant presque aussitôt l’expressionrigide qui était un des caractères habituels de saphysionomie :
– J’ai entendu le chant du centzontle[8], dit-il, mon oreille a été frappée desmodulations mélodieuses de sa voix. Me suis-je trompé, ou biena-t-il établi son nid sous l’épais feuillage des chênes ou desmélèzes de cette vallée ?
– Mon père s’est trompé ; ce n’estpas le rossignol dont il a entendu le chant, c’est la voix del’amie de son cœur dont l’accent a pénétré jusqu’à lui et l’a faittressaillir, murmura doucement le Rayon-de-Soleil en s’approchantavec timidité.
Le chef regarda sa femme avec un mélanged’amour et de sévérité.
– Âme de ma vie, lui dit-il, pourquoiavez-vous quitté le village ? Votre place est-elle ici parmides guerriers ? La femme d’un chef doit-elle, sans y êtreautorisée, se mettre sur le sentier de la guerre ?
La jeune femme baissa les yeux, deux perleshumides tremblèrent à l’extrémité de ses longs cils.
– L’Unicorne est sévère pour sa femme,répondit elle avec tristesse ; l’hiver s’avance à grands pas,les hauts arbres sont dépouillés de leurs feuilles, la neige tombeà flots pressés sur les montagnes, le Rayon-de-Soleil est inquietdans sa hutte solitaire ; depuis plusieurs lunes déjà, le chefa laissé sa femme seule et s’est éloigné, elle a voulu revoir celuiqu’elle aime.
– Le Rayon-de-Soleil est la femme d’unchef, son cœur est fort ; souvent elle a été séparée del’Unicorne, et toujours elle a attendu son retour sans seplaindre : pourquoi aujourd’hui sa conduite a-t-elle étédifférente ?
La jeune femme prit la main deMme Guillois.
– La mère de Koutonepi a voulu revoir sonfils, répondit-elle simplement.
Le visage de l’Unicorne se rasséréna, sa voixse radoucit.
– La mère de mon frère est la bienvenuedans le camp de l’Unicorne, dit-il en s’inclinant avec courtoisiedevant la vieille dame.
– Est-ce que mon fils n’est pas auprès devous, chef ? lui demanda-t-elle avec anxiété.
– Non, mais que ma mère se rassure ;si elle le désire, avant le deuxième soleil elle le verra.
– Merci, chef.
– Un guerrier expédié par moi iraprévenir Koutonepi de la présence de sa mère au milieu de nous.
– J’irai, moi, fit l’Araignée.
– Bon ! voilà qui est convenu. Quema mère entre dans ma hutte afin de prendre le repos qui lui estnécessaire.
Les deux femmes s’éloignèrent.
Une seule personne se trouvait maintenantdevant l’Unicorne, cette personne était le prétendu sorcier.
Les deux hommes s’examinaientattentivement.
– Oh ! fit le chef, quel heureuxhasard amène mon père dans mon camp ?
– Les envoyés de Wacondah vont où il leurdonne l’ordre d’aller sans discuter sa volonté, répondit sèchementNathan.
– C’est juste, reprit le chef ; quedésire mon père ?
– L’hospitalité pour la nuit.
– L’hospitalité s’accorde même à unennemi au désert ; mon père ignore-t-il donc les usages de laprairie, qu’il me la demande ? fit le chef en lui lançant unregard soupçonneux.
Nathan se mordit les lèvres.
– Mon père a mal compris le sens de mesparoles, dit-il.
– Peu importe, interrompit l’Unicorneavec autorité, le grand médecin passera la nuit au camp ; unhôte est sacré pour les Comanches, les traîtres seuls, lorsqu’ilssont démasqués, sont punis comme ils le méritent. Mon père peut seretirer.
Nathan frissonna intérieurement à ces paroles,qui semblaient indiquer que le chef avait des soupçons et que sonincognito n’était pas aussi sévèrement gardé qu’il le croyait.Cependant il renferma ses craintes dans son cœur et continua àfaire bonne contenance.
– Merci, dit-il en s’inclinant.
L’Unicorne lui rendit son salut et lui tournale dos.
– Hum ! murmura l’Américain à partlui, je crois que j’ai eu tort de me hasarder au milieu de cesdémons ; les yeux de basilic de ce chef maudit semblaient liresur mon front. Tenons-nous sur nos gardes.
Tout en faisant ces réflexions, Nathans’éloigna à pas lents, la tête haute, enchanté en apparence desrésultats de son entrevue avec l’Unicorne.
Au même moment, un cavalier lancé à toutebride entra dans la vallée ; ce cavalier passa à deux pas del’Américain en échangeant avec lui un coup d’œil.
Les deux regards se croisèrent.
Nathan tressaillit.
– Si elle m’a reconnu, je suis perdu,dit-il.
Ce cavalier était la Gazelle blanche. LesComanches la saluaient au passage ; elle se dirigeait vers lahutte de l’Unicorne.
– Je suis dans la gueule du loup, repritNathan, ma présomption causera ma perte. Il est une chose quel’homme ne peut déguiser, c’est le regard : la Gazelle meconnaît trop bien pour s’y tromper ; tâchons de nous évaders’il en est temps encore.
Nathan était un homme trop résolu pour sedésespérer inutilement ; il ne perdit pas un seul instant envaines lamentations ; au contraire, avec cette luciditéd’inspiration que donne le danger aux gens courageux, il calcula enquelques secondes les chances de succès qui lui restaient et seprépara à soutenir une lutte désespérée. Il savait trop de quelhorrible supplice il était menacé pour ne pas défendre sa viejusqu’à la dernière extrémité.
Sans s’arrêter, sans changer de pas nid’allure, il continua à marcher dans la direction qu’il suivait,rendant au passage les saluts que lui adressaient lesguerriers.
Il arriva ainsi sans être inquiété jusqu’àl’extrémité du camp. Il n’osait tourner la tête pour savoir ce quise passait derrière lui ; mais son oreille exercée épiait tousles bruits suspects ; rien en apparence ne venait corroborerses appréhensions, le camp était toujours plongé dans le mêmerepos.
– Je me suis trompé, murmura-t-il, ellene m’a pas reconnu ; mon déguisement est bon, je me suis trophâté d’avoir peur ; il vaudrait peut-être mieux rester. Ma foinon, ajouta-t-il au bout d’un instant ; décidément, je ne suispas en sûreté ici.
Il fit un pas pour entrer dans la forêt. En cemoment une lourde main tomba sur son épaule.
Il s’arrêta net en détournant la tête.
L’Araignée était à ses côtés.
– Où va donc mon père ? demanda leguerrier d’un ton narquois, moitié figue et moitié raisin, bienfait pour redoubler les craintes de l’Américain, il se trompe sansdoute ?
– Comment cela ? répondit Nathan,qui cherchait à reprendre son sang-froid.
– Du côté où va mon père on quitte lecamp.
– Eh bien ?
– Mon père n’a-t-il pas demandél’hospitalité au sachem ?
– Oui, certes.
– Alors, pourquoi part-il ?
– Qui vous dit que je m’en allais,guerrier ?
– Mais il me semble que la direction quevous suivez vous mène à la forêt.
– Je le sais bien, puisque je vaiseffectivement dans la forêt pour cueillir des plantes magiques afinde composer une grande médecine dont je veux faire offrande au chefpour le rendre invulnérable.
– Ooah ! fit l’Indien enécarquillant les yeux ; lorsque vous lui direz cela, je nedoute pas qu’il ne vous laisse aller où bon vous semblera.
– Hein ? suis-je doncprisonnier ?
– Nullement, mais l’ordre est donné quepersonne ne quitte le camp sans autorisation, et comme vous n’avezpas songé à faire lever cette consigne en votre faveur, je suiscontraint, à mon grand regret, de l’exécuter.
– Fort bien ! je reste, mais je mesouviendrai de la façon dont les Comanches exercentl’hospitalité.
– Mon père a tort de parler ainsi,l’honneur de la nation exige que cette affaire se termine sansretard. Mon père va me suivre auprès du chef ; je suis certainqu’après une courte explication tout malentendu cessera entrenous.
Nathan flaira un piège ; l’Araignée, enlui parlant, avait des façons patelines qui ne le rassuraient quemédiocrement. La proposition qui lui était faite n’était nullementde son goût ; mais, comme il n’était pas le plus fort, quetout échappatoire lui manquait, il se résigna, quoique bien àcontre-cœur, à suivre l’Araignée et à retourner à la hutte del’Unicorne.
– Marchons, dit-il à l’Indien.
Nathan suivit silencieusement l’Araignée.
L’Unicorne était assis devant sa hutte,entouré des principaux chefs ; près de lui se tenait laGazelle blanche appuyée sur le canon de son rifle dont la crossereposait à terre.
Lorsque le prétendu sorcier arriva, lesIndiens ne montrèrent ni par leurs gestes ni par le jeu de leurphysionomie qu’ils sussent qui il était.
L’Américain promena un regard sournois surl’assemblée.
– Je suis frit ! murmura-t-il toutbas, ils sont trop calmes.
Cependant il se plaça devant eux, croisa lesbras sur sa poitrine et attendit.
Alors la Gazelle blanche leva la tête, et,fixant sur lui un regard implacable :
– Nathan, lui dit-elle d’un ton qui fitcourir un frisson de terreur dans ses veines, les chefs demandentque vous accomplissiez un de ces miracles dont les sorciers deleurs tribus ont le secret et dont ils sont si prodigues.
Tous les yeux se tournèrent vers l’Américainavec curiosité ; chacun attendait sa réponse afin de jugers’il était un homme de cœur ou un lâche. Celui-ci le comprit, ilhaussa les épaules avec dédain et répondit en souriant d’un air demépris :
– Les Comanches sont des chiens et desvieilles femmes, les chasseurs de ma nation les chassent à coups defouet. Eux qui se prétendent si fins, un blanc les a trompés, etsans vous, niña, le diable m’emporte s’ils m’auraient reconnu.
– Ainsi vous avouez que vous n’êtes pasun sorcier indien ?
– Oui, pardieu ! Cette peau indiennedont je me suis affublé sent trop mauvais, elle me pèse sur lesépaules ; je la rejette pour reprendre ma personnalité que jen’aurais jamais dû quitter.
La Gazelle blanche se tourna en souriant versl’Unicorne.
– Le chef voit, dit-elle.
– Je vois, répondit-il ; ets’adressant à l’Américain : Mon frère est un guerrier dans sanation ? lui demanda-t-il.
Celui-ci ricana.
– Je suis, répondit-il intrépidement,fils du Cèdre-Rouge, l’implacable ennemi de votre racemaudite ; mon nom est Nathan. Faites de moi ce que vousvoudrez, chiens, mais vous n’arracherez pas une plainte de meslèvres, une larme de mes yeux, un soupir de ma poitrine.
À ces hautaines paroles, un murmure desatisfaction parcourut les rangs des chefs.
– Ah ! dit l’Unicorne à qui laGazelle blanche avait parlé à l’oreille. Que venait donc faire lefils du Cèdre-Rouge dans le camp des Comanches ?
– Je serais fort embarrassé de vous ledire, chef, répondit franchement le jeune homme. Je ne vouscherchais pas, je ne voulais que traverser vos lignes etm’échapper, voilà tout.
Un sourire d’incrédulité se dessina sur leslèvres de la Gazelle blanche.
– Nathan nous prend-il pour des enfantsque l’on puisse tromper avec de pareilles sornettes ?dit-elle.
– Croyez ce que vous voudrez, cela m’estégal ; je vous ai répondu la vérité.
– Vous ne nous persuaderez pas que vousvous soyez introduit à l’aide d’un déguisement parmi vos ennemissans vous en douter.
– By God ! vous y êtesbien, vous, niña ; l’un n’est pas plus extraordinaire quel’autre, je suppose. Du reste, je vous le répète, c’est le hasardqui a tout fait.
– Hum ! c’est peu probable ;votre père et vos frères se trouvent sans doute, toujours par suitedu même hasard, aux environs, n’est-ce pas ?
– Quant à eux, je veux bien que le diableme torde le cou si je sais où ils sont en ce moment !
– J’attendais cette réponse de votrepart ; malheureusement des guerriers ont été disséminés danstoutes les directions, et bientôt ils les trouveront.
– Je ne crois pas. Après cela, je m’enmoque : tant mieux pour eux s’ils échappent, tant pis s’ilstombent entre vos mains !
– Je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, devous dire le sort qui vous attend ?
– Je le connais depuis longtemps :les dignes Peaux Rouges vont se divertir probablement à m’écorchertout vif, à me brûler à petit feu, ou à me faire quelque autregentillesse de leur façon. Grand bien leur fasse !
– Et si on vous donnait la vie sauve,vous ne consentiriez pas à révéler où se trouvent votre père et vosfrères, ainsi que votre digne ami Fray Ambrosio ?
– Ma foi non. Voyez-vous, je suis unbandit sans foi ni loi, je vous l’accorde ; mais, niña, je nesuis ni un traître ni un délateur. Réglez-vous là-dessus, et sivous êtes curieuse de voir un homme bien mourir, je vous engage àassister à mon supplice.
– Eh bien ? demanda l’Unicorne à lajeune fille.
– Il ne veut pas parler, répondit-elle.Bien qu’il assure que non et qu’il montre une grande résolution,peut-être les tortures que vous lui ferez subir auront-elles raisonde son courage, et consentira-t-il à parler.
– Ainsi, reprit le chef, l’avis de masœur est de…
– Mon avis, interrompit-elle vivement,est d’être sans pitié pour lui comme il l’a été pour lesautres.
– Bon !
L’unicorne fit un geste en désignantl’Américain.
– Emmenez le prisonnier, dit-il, et quetout se prépare pour la torture.
– Merci ! répondit Nathan ; aumoins vous ne me faites pas languir, c’est une consolation.
– Attends, pour te réjouir, que lapremière épreuve soit subie, lui dit ironiquement la Gazelleblanche.
Nathan ne répondit pas, et s’éloigna ensifflant entre ses dents emmené par deux guerriers.
Ceux-ci l’attachèrent solidement au tronc d’unmélèze et le laissèrent seul après s’être assurés que toutmouvement lui était interdit et que, par conséquent, toute fuiteétait impossible.
Le jeune homme les regarda s’éloigner, puis ilse laissa tomber sur le sol en murmurant insoucieusement :
– Le déguisement était bonpourtant ; sans cette diablesse de femme, je suis certainqu’il aurait réussi.
Le Cèdre-Rouge, du haut de l’arbre où il étaitcaché, avait aperçu son fils attaché au pied d’un arbre.
Cette vue l’avait subitement arrêté ; ilse trouvait planer au-dessus du camp des Comanches, position desplus périlleuses, puisque le moindre faux mouvement, en révélant saprésence, suffisait pour le perdre.
L’un après l’autre, Sutter et Fray Ambrosiovinrent écarter les feuilles et regarder Nathan, qui, certes, étaitloin de se douter que si près de lui se trouvaient ceux qu’il avaitquittés la veille.
Cependant l’ombre envahit peu à peu laclairière, et bientôt tous les objets furent confondus dansl’obscurité, rendue plus épaisse encore par la lueur des feuxallumés de distance en distance et qui répandaient autour d’eux unelumière incertaine.
Le squatter n’aimait pas son fils ; cethomme était incapable d’éprouver deux sentiments d’amour à lafois : toutes ses affections s’étaient concentrées sur Ellen.La vie et la mort de Nathan, au point de vue de l’amour paternel,lui importaient donc fort peu ; mais dans la situation où samauvaise étoile le plaçait, il regrettait son fils comme onregrette un bon compagnon, un homme résolu et adroit tireur, unindividu, enfin, sur lequel, dans un combat, on pouvaitcompter.
Nous n’avons pas besoin d’insister ici sur lecaractère résolu du Cèdre-Rouge, le lecteur le connaît. Dans cettecirconstance, une idée étrange lui traversa la cervelle ; et,comme toujours, lorsqu’une fois il avait pris une résolution, rienne devait plus l’arrêter et il devait braver tous les périls afinde la mettre à exécution.
Le Cèdre-Rouge avait résolu de délivrer sonfils, non pas, nous le répétons, par amour paternel, mais afind’avoir un bon rifle de plus, au cas probable où il lui faudraitcombattre.
Mais ce n’était pas chose facile que dedélivrer Nathan. Le jeune homme était loin de se douter qu’aumoment où il n’attendait plus que la mort, à quelques pas de lui àpeine son père préparait tout pour sa fuite. Cette ignorancepouvait compromettre le succès du hardi coup de main que voulaittenter le squatter.
Celui-ci, avant que de rien entreprendre,appela auprès de lui ses deux compagnons et leur communiqua sonprojet.
Sutter, aventureux et téméraire comme sonpère, applaudit à sa résolution, il ne voyait dans cette hardieentreprise qu’un bon tour à jouer à ses ennemis les Peaux Rouges,et se réjouissait, non pas d’enlever son frère au milieu d’eux,mais de la figure qu’ils feraient lorsque, l’heure du supplicearrivée, ils viendraient pour le chercher afin de l’attacher aupoteau, et ne le trouveraient plus.
Fray Ambrosio envisageait, lui, la question àun point de vue diamétralement opposé : leur position,disait-il, était déjà assez critique sans aller encore, de gaietéde cœur, la rendre plus périlleuse pour essayer de sauver un hommequ’ils ne parviendraient pas à faire échapper, ce qui les perdraitsans ressource en donnant l’éveil aux Peaux Rouges.
La discussion fut longue et animée entre lestrois aventuriers, chacun tenant opiniâtrement à son opinion ;ils ne parvinrent pas à se mettre d’accord ; ce que voyant leCèdre-Rouge, il coupa péremptoirement court à toute observation enannonçant qu’il était résolu à sauver son fils, et qu’il lesauverait quand bien même tous les Indiens du Far West voudraients’y opposer.
Devant une résolution aussi nettementformulée, il n’y avait plus qu’à se taire et à courber latête ; c’est ce que fit le moine. Le squatter se prépara alorsà mettre son projet à exécution.
Nous avons dit que la nuit était venue ;avec elle d’épaisses ténèbres avaient, comme un noir linceul,enveloppé la prairie ; la lune, parvenue à sa périodedécroissante, ne devait paraître qu’à deux heures du matin ;il était huit heures du soir environ, c’était six heures de répitque le Cèdre-Rouge avait devant lui, il résolut de les mettre àprofit.
Dans une circonstance aussi grave que celle oùse trouvaient les aventuriers, le temps se mesure avec uneparcimonie d’avare enfouissant ses trésors, car cinq minutesgaspillées mal à propos peuvent tout perdre.
La nuit se faisait de plus en plus sombre, degros nuages noirs et chargés d’électricité se heurtaient sourdementdans l’espace et interceptaient la vue des étoiles ; la brisedu soir s’était élevée au coucher du soleil, et sifflaitlugubrement à travers les branches des arbres centenaires de laforêt vierge.
À part les sentinelles disséminées tout àl’entour du camp, tous les Indiens étaient étendus autour des feuxpâlissants, et roulés dans leurs robes de bison, ils se livraientau repos.
Nathan, solidement garrotté, dormait ousemblait dormir ; deux guerriers, couchés non loin de lui etchargés de le surveiller, voyant leur prisonnier si résigné enapparence à son sort, avaient fini par se laisser aller ausommeil.
Soudain un léger sifflement semblable à celuidu serpent-ruban partit de la cime de l’arbre au pied duquel étaitétendu le jeune homme.
Celui-ci entr’ouvrit subitement les yeux etpromena autour de lui un regard investigateur, sans cependantremuer d’aucune façon, de crainte de donner l’éveil à sesgardiens.
Un second sifflement plus prolongé que lepremier se fit entendre, suivi presque immédiatement d’untroisième.
Nathan releva la tête avec précaution etregarda vers le haut de l’arbre, mais la nuit était si noire qu’ilne put rien distinguer. En ce moment un objet quelconque, dont illui fut impossible de deviner la forme, toucha son front, et, agitépar un mouvement de va-et-vient, frappa son visage à plusieursreprises.
Cet objet descendait peu à peu et finit partomber sur les genoux du jeune homme. Celui-ci baissa la tête etl’examina.
C’était un couteau !
Nathan retint avec peine un cri de joie. Iln’était donc pas abandonné de tous ! Des amis inconnuss’intéressaient à son sort et cherchaient à lui donner les moyensde se sauver.
L’espoir rentra dans son cœur, et, comme unlutteur un instant étourdi d’un coup qu’il a reçu, il rassemblatoutes ses forces pour recommencer la lutte.
Si intrépide que soit un homme, bien quevaincu par une impossibilité il ait bravement et sansarrière-pensée fait le sacrifice de sa vie, cependant, lorsqu’aumoment de marcher au supplice une lueur d’espérance semble luire àses yeux étonnés, soudain il se redresse, l’image de la morts’efface de son esprit, et il combat en désespéré pour reconquérircette vie dont il avait si vaillamment fait le sacrifice.
Ce fut ce qui arriva à Nathan ; il seredressa peu à peu sur son séant, les yeux ardemment fixés sur sesgardiens toujours immobiles.
Que l’on nous pardonne ce détail peut-êtretrivial, mais trop vrai pour être passé sous silence. À l’instantoù le premier sifflement s’était fait entendre, le jeune hommeronflait, bien que parfaitement éveillé ; maintenant ilcontinua ce ronflement, mélodie monotone qui berçait le sommeil desguerriers chargés de sa garde.
Il y avait quelque chose d’étrangementsaisissant dans l’aspect de cet homme qui, les yeux tout grandsouverts, les sourcils froncés, les traits contractés par l’espoiret la crainte, usait péniblement les cordes qui attachaient sescoudes à l’arbre en ronflant aussi paisiblement que s’il avait jouidu sommeil le plus tranquille.
Avec des peines inouïes et des effortsincroyables, Nathan était parvenu à couper d’abord la corde quiliait ses poignets l’un à l’autre ; maintenant il usait cellequi attachait ses coudes.
Bientôt elle céda ; le reste n’était plusrien, ses mains étaient libres. En quelques secondes il futcomplètement débarrassé de ses liens et s’empara du couteau qu’ilpassa à sa ceinture.
La corde qui avait servi à lui descendre lecouteau remonta.
Nathan attendit dans une angoisseinexprimable.
Il avait repris sa première position etronflait toujours.
Tout à coup un des deux guerriers commis à sagarde se tourna vers lui, étira ses membres engourdis par le froid,se leva et vint en bâillant se pencher sur son corps.
Nathan, les yeux à demi fermés, épiait avecsoin tous ses mouvements. Lorsqu’il vit à deux pouces du sien levisage du Peau Rouge, par un geste prompt comme la pensée, il luijeta les mains autour du cou, et cela si brusquement, que leComanche, saisi à l’improviste, n’eut pas le temps de pousser uncri.
L’Américain était doué d’une forceherculéenne ; en ce moment l’espoir de la délivrance doublaitses forces. Il serrait comme dans un étau le cou du guerrier,celui-ci se débattait en vain pour tâcher d’échapper à cetteétreinte mortelle, les mains de fer du bandit le serraient de plusen plus par une pression lente, calculée, mais irrésistible.
L’Indien, les yeux injectés de sang, lestraits de la face horriblement contractés, battit deux ou troisfois l’air de ses bras par un mouvement machinal, se roidit dansune convulsion suprême et resta immobile.
Il était mort.
Nathan le contint encore deux ou trois minutespour être bien certain que tout était fini, puis il étendit leguerrier auprès de lui, dans une position qui simulait parfaitementle sommeil.
Alors il passa sa main sur son front pouressuyer la sueur froide qui l’inondait, et leva les yeux vers lacime de l’arbre ; rien ne paraissait.
Une effroyable pensée s’empara alors du jeunehomme : si ses amis, désespérant de le sauver, l’avaientabandonné ? Une angoisse horrible lui serra la poitrine.
Pourtant il avait reconnu le signal de sonpère ; le sifflement du serpent-ruban était depuis longtempsconvenu entre eux pour correspondre dans les circonstancespérilleuses.
Son père n’était pas homme à laisser inachevéeune œuvre quelconque commencée par lui, quelles qu’en dussent êtreles conséquences.
Et pourtant les minutes s’écoulaient les unesaprès les autres, et rien ne venait avertir le misérable qu’ontravaillât à sa délivrance ; tout était calme, tout étaitsombre.
Près d’une demi-heure se passa ainsi. Nathanétait en proie à une fièvre d’impatience et de terreur impossible àdécrire. Jusqu’à présent, nul dans le camp ne s’était, il est vrai,aperçu des mouvements insolites auxquels il avait été obligé de selivrer, mais un hasard malheureux pouvait d’un instant à l’autrerévéler ses projets de fuite ; il suffisait pour cela qu’unIndien réveillé par le froid piquant de la nuit vînt passer auprèsde lui en cherchant par une promenade a rétablir la circulation dusang dans ses veines.
Puisque ses amis l’oubliaient, le jeune hommerésolut de se tirer d’affaire tout seul.
D’abord il lui fallait se débarrasser de sonsecond gardien, ensuite il aviserait. Alors, tout en demeurantétendu sur le sol et en continuant toujours à feindre un profondsommeil, il rampa doucement du côté du second guerrier.
Il n’approchait pour ainsi dire que ligne parligne, pouce par pouce, tant son mouvement était insensible etcalculé !
Enfin il arriva à deux pas à peine duguerrier, dont le sommeil paisible l’avertit qu’il pouvait agirsans crainte.
Nathan se recueillit un instant, se ramassasur lui-même et, bondissant comme un jaguar, il posa le genou surla poitrine de l’Indien, pendant que de la main gauche il luicomprimait fortement la gorge.
Le Comanche, réveillé en sursaut, fit unbrusque mouvement pour se débarrasser de cette étreinte fatale etouvrit des yeux égarés qu’il promena avec épouvante autour delui.
Nathan, sans prononcer une parole, tira lecouteau qu’il avait passé à sa ceinture et l’enfonça dans le cœurde l’Indien tout en continuant à le maintenir.
Le guerrier retomba en arrière comme foudroyé,et expira sans pousser un cri, sans exhaler un soupir.
– C’est égal, murmura le bandit enessuyant son couteau, voilà une bonne arme. Maintenant, quoi qu’ilarrive, je suis certain de ne pas mourir sans vengeance.
Nathan, lorsqu’il avait vu son déguisementinutile, avait demandé à reprendre ses vêtements, ce qui lui avaitété accordé. Par un singulier hasard, l’Indien qu’il avaitpoignardé s’était adjugé sa gibecière et son rifle, le jeune hommeles lui reprit ; il poussa un soupir de satisfaction en seretrouvant en possession de ces objets pour lui si précieux, etrevêtu de nouveau de son costume de coureur des bois.
Le temps pressait, il fallait à tout prixs’éloigner, tâcher de tromper les sentinelles et quitter le camp.Qu’avait-il à craindre ? d’être tué ? S’il restait, ilsavait parfaitement le sort qui l’attendait ; pour luil’alternative n’était pas douteuse : il valait mille foismieux jouer bravement sa vie dans une partie suprême que d’attendrel’heure du supplice.
Nathan promena un regard farouche autour delui, pencha le corps en avant, prêta l’oreille et armasilencieusement son rifle.
Le calme le plus profond continuait à régnerdans le camp.
– Allons ! murmura le jeune homme,il n’y a pas à hésiter, partons !
En ce moment le sifflement du serpent-rubanrésonna de nouveau. Nathan tressaillit.
– Oh ! oh ! fit-il, il paraîtque l’on ne m’a pas abandonné comme je le croyais.
Alors il se coucha sur le sol, et en rampantil rejoignit l’arbre auprès duquel il avait été attaché.
Un lasso pendait jusqu’à terre ; ce lassoétait terminé par un de ces doubles nœuds que les marins nommentchaise, dont la moitié passe sous les cuisses, tandis quel’autre maintient la poitrine.
– By God ! murmura Nathantout joyeux, il n’y a que le vieux pour avoir des idées pareilles.Quel bon tour nous allons jouer à ces chiens de Peaux Rouges !C’est pour le coup qu’ils me croiront sorcier ; je les défiebien de retrouver mes traces !
Tout en faisant à part lui ce monologue,l’Américain s’était assis sur la chaise.
Le lasso, enlevé par une main vigoureuse,monta rapidement, et Nathan disparut bientôt au milieu de l’épaisfeuillage du mélèze.
Lorsqu’il eut atteint les premières branches,qui se trouvaient à une trentaine de pieds de terre, le jeune hommese débarrassa du lasso, s’accrocha des pieds et des mains, et aubout de quelques instants il eut rejoint ses compagnons.
– Ouf ! murmura-t-il en respirantdeux ou trois fois avec force tout en essuyant la sueur qui coulaitabondamment sur son visage, je puis dire maintenant que je l’aiéchappé belle. Merci à tous, car, le diable m’emporte ! sansvous j’étais mort.
– Assez de compliments, réponditbrusquement le squatter : nous n’avons pas de temps à perdreen simagrées. Hum ! vous avez hâte de vous éloigner, jesuppose.
– By God ! je lecrois ; ainsi je suis à vos ordres ; de quel côtéallons-nous ?
– Par là, dit le Cèdre-Rouge en étendantle bras dans la direction du camp.
– Du diable ! fit vivement Nathan,êtes-vous fou, ou n’avez-vous semblé me sauver la vie que pour melivrer de plus belle à nos ennemis ?
– Que voulez-vous dire ?
– Une chose que vous verriez aussi bienque moi s’il faisait jour : c’est que la forêt se terminebrusquement à quelques pas d’ici, au bord d’une immensequebrada.
– Oh ! oh ! dit le Cèdre-Rougeen fronçant les sourcils ; que faire alors ?
– Retourner sur nos pas, une demi-lieue àpeu près, et puis prendre sur la gauche. J’ai assez vu le paysdepuis que je vous ai quitté pour me rappeler confusément laconfiguration des montagnes, mais, ainsi que vous le disiez, leplus pressé en ce moment est de nous éloigner d’ici.
– D’autant plus que la lune ne tarderapas à se lever, observa Sutter, et que si malheureusement les PeauxRouges s’apercevaient de la fuite de Nathan, ils ne tarderaient pasà nous dépister.
– Bien dit, fit Nathan ; enroute !
– En route ! répétèrent lesautres.
Le Cèdre-Rouge se remit en tête de la petitetroupe, qui commença à rétrograder.
La marche était excessivement difficile parcette nuit noire ; il fallait à chaque pas tâtonner avec soinet ne poser le pied qu’après s’être assuré que le point d’appuiétait solide, sans cela on risquait de tomber de branche en brancheet d’aller se briser sur le sol à une profondeur de soixante-dix ouquatre-vingts pieds.
À peine avaient-ils fait ainsi trois centspas, qu’une clameur effroyable s’éleva derrière eux ; unegrande lueur éclaira la forêt, et à travers les feuilles lesfugitifs aperçurent les silhouettes noires des Indiens quicouraient dans tous les sens, gesticulant et hurlant avecfureur.
– Eh ! fit le Cèdre-Rouge, il paraîtque les Comanches se sont aperçus que vous les avez abandonnés.
– Cela me fait cet effet-là, réponditNathan en ricanant. Pauvres gens ! ils ne peuvent se consolerde ma perte.
– D’autant plus que probablement vous neles avez pas quittés sans laisser des traces de votre passage.
– Comme vous dites, père, fit l’autre ensoulevant sa blouse de chasse et montrant deux cheveluressanglantes pendues à sa ceinture ; je me suis livré à monpetit commerce, il ne faut pas négliger les affaires.
Le misérable, avant que de s’attacher aulasso, avait, avec un horrible sang-froid, scalpé ses deuxvictimes.
– Ah ! bien ; alors, dit FrayAmbrosio, ils doivent être furieux ; vous savez que lesComanches ne pardonnent pas. Comment avez-vous pu commettre uneaction aussi indigne ?
– Mêlez-vous de ce qui vous regarde,señor padre, dit brutalement Nathan, et laissez-moi agir à maguise, si vous ne voulez pas que d’un coup de crosse je vous envoieprendre ma place.
Le moine se mordit les lèvres.
– Bête brute ! murmura-t-il.
– Allons, la paix, au nom dudiable ! dit le Cèdre-Rouge ; songeons à ne pas nouslaisser prendre.
– Oui, appuya Sutter ; lorsque nousserons en sûreté, vous vous expliquerez avec vos couteaux en vraiscaballeros. Mais, en ce moment, nous avons autre chose à faire quenous disputer comme des vieilles femmes.
Les deux hommes échangèrent un regard chargéde haine, mais gardèrent le silence.
La troupe, guidée par le Cèdre-Rouge, continuaà s’éloigner, poursuivie par les cris des Comanches qui serapprochaient de plus en plus.
– Est-ce qu’ils auraient découvert nostraces ? murmura le Cèdre-Rouge en hochant tristement latête.
Nous retournerons maintenant auprès deValentin et de ses amis, que nous avons laissés se remettant à lapoursuite du Cèdre-Rouge.
Le Français avait fini par prendre à cettechasse, si longtemps prolongée, un véritable intérêtd’amour-propre ; c’était la première fois, depuis qu’il vivaitau désert, qu’il se trouvait face à face avec un aussi rude jouteurque le Cèdre-Rouge.
Comme lui, le squatter possédait uneconnaissance approfondie de la vie du Far West, tous les bruits dela prairie lui étaient connus, tous les sentiers familiers ;comme lui il avait fait une étude particulière des ruses et desfourberies indiennes ; enfin Valentin avait rencontré, sinonson maître, du moins son égal. Son amour-propre vivement excité lepoussait à brusquer le dénoûment de cette intrigue ; aussiétait-il résolu à mener les choses si vigoureusement que, malgré safinesse, le Cèdre-Rouge tomberait bientôt entre ses mains.
Après avoir, ainsi que nous l’avons vu, quittéles hautes régions de la Sierra, les chasseurs s’étendirent enéventail, afin de chercher un indice quelconque qui pût leur faireretrouver la trace depuis si longtemps perdue, car, d’après cetaxiome bien connu des coureurs des bois, tout rastreador [9] qui tient un bout d’une piste doitinfailliblement, à un temps donné, arriver à l’autre bout.
Malheureusement aucune trace, aucuneempreinte, ne se laissait voir ; le Cèdre-Rouge avait disparusans qu’il fût possible de découvrir le moindre signe de sonpassage.
Cependant Valentin ne se décourageaitpoint ; il étudiait le terrain, inspectait chaque brind’herbe, interrogeait tous les buissons avec une patience que rienne pouvait fatiguer. Ses amis, moins habitués que lui à cesdéconvenues si fréquentes dans la vie du chasseur, lui jetaient envain des regards désespérés ; lui, marchait toujours le corpscourbé vers le sol, ne voyant, n’écoutant ni les gestes ni lesparoles.
Enfin, vers le milieu du jour, après avoirfait près de quatre lieues de cette façon, rude tâche quecelle-là ! les chasseurs se trouvèrent sur un rocherentièrement nu. En cet endroit, c’eût été folie que de chercher desempreintes, le granit n’en peut garder. Don Miguel et son fils selaissèrent tomber sur le sol, bien plus par découragement que parfatigue.
Curumilla se mit à réunir les feuilles éparsesafin d’allumer le feu du déjeuner.
Valentin, appuyé sur le canon de son rifle,les sourcils froncés et le front sillonné de rides profondes,regardait alternativement autour de lui.
Dans l’endroit où les chasseurs avaient établileur campement provisoire était une roche nue sur laquelle necroissait aucune végétation ; un immense mélèze ombrageaitpresque entièrement cette place qu’il couvrait de ses branchestouffues.
Le chasseur promenait incessamment son regardintelligent du ciel à la terre, comme s’il eût eu le pressentimentqu’en ce lieu il devait retrouver la trace de cette piste silongtemps cherchée.
Tout à coup il poussa un hem ! sonore. Àce cri, signal convenu entre l’Indien et lui, Curumilla cessa deramasser ses feuilles, leva la tête et le regarda.
Valentin marcha vers lui d’un pas rapide. Lesdeux Mexicains se levèrent avec empressement et lerejoignirent.
– Avez-vous découvert quelquechose ? lui demanda don Miguel avec curiosité.
– Non, répondit Valentin, mais je netarderai probablement pas.
– Ici ?
– Oui, ici même, je sens les brisées dusanglier, dit-il avec un fin sourire ; croyez-moi, bientôtnous les verrons.
En disant cela, le chasseur se baissa, ramassaune poignée de feuilles et commença à les examiner une par une avecattention.
– Que pourront vous apprendre cesfeuilles ? murmura don Miguel en haussant les épaules.
– Tout ! répondit fermement Valentinen continuant son examen.
Curumilla, penché sur le sol, déblayait leterrain et interrogeait le rocher.
– Ooah ! fit-il.
Chacun se baissa.
Le chef montrait du bout du doigt une lignelongue de dix centimètres au plus ; épaisse comme un cheveu,qui se détachait en noir sur le rocher.
– Ils ont passé par ici, reprit Valentin,cela est pour moi aussi incontestable que deux et deux fontquatre ; tout me le prouve : les pas que nous avonsdécouverts, se dirigeant en sens inverse de l’endroit où noussommes en sont une preuve irréfragable.
– Comment cela ? fit don Miguel avecétonnement.
– Rien de plus simple : ces tracesqui vous ont trompés ne pouvaient donner le change à un vieuxcoureur des bois comme moi ; elles pesaient trop du talon,n’étaient pas régulières et hésitaient tantôt à droite, tantôt àgauche : preuve qu’elles étaient fausses.
– Comment fausses ?
– Parfaitement. Voici ce qu’a fait leCèdre-Rouge pour dissimuler la direction qu’il suivait, il a marchépendant près de deux lieues à reculons.
– Vous croyez ?
– J’en suis sûr. Le Cèdre-Rouge, bienqu’assez âgé, est doué encore de toute la vigueur de lajeunesse ; son pas est ferme, parfaitement régulier ;comme tous les hommes habitués à la vie des forêts, il marche avecprécaution, c’est-à-dire en posant d’abord la pointe du pied commetout individu qui n’est pas certain de ne pas être contraint derétrograder.
Dans les empreintes que nous avons reconnues,ainsi que je vous l’ai dit, c’est le talon qui d’abord a porté etse trouve beaucoup plus enfoncé que le reste du pied ; cela secomprend et est presque impossible autrement lorsque l’on marche enarrière, surtout pendant longtemps.
– C’est vrai, répondit don Miguel ;ce que vous dites est on ne peut plus logique.
Valentin sourit.
– Nous ne sommes pas au bout, dit-il,laissez-moi faire.
– Mais, observa don Pablo, en supposantque le Cèdre-Rouge soit venu jusqu’ici, ce que je crois ainsi quevous maintenant, comment se fait-il que nous ne retrouvons pas sestraces de l’autre côté du rocher ? Quelque soin qu’il ait misà les dissimuler, si elles existaient, nous les découvririons.
– Sans doute ; mais elles n’y sontpas, et il est inutile de perdre le temps à les chercher. LeCèdre-Rouge est venu ici, cette ligne vous le montre ; maispourquoi est-il venu ? me demanderez-vous. Par une raison bienfacile à comprendre : sur ce sol granitique, les traces sontimpossibles ; le squatter a voulu nous fourvoyer en nousconduisant, si nous parvenions à déjouer ses ruses, dans une placeoù nous perdrions complètement sa direction. Il a réussi jusqu’à uncertain point ; seulement il a voulu être trop fin et il adépassé le but : avant dix minutes, je vous montrerai la pisteaussi claire et aussi nette que s’il l’avait indiquée àplaisir.
– Je vous avoue, mon ami, que tout ce quevous me dites m’étonne profondément, reprit don Miguel ; jen’ai jamais rien pu comprendre à cette espèce d’instinct sublimequi vous aide à vous diriger dans la prairie, bien que maintes foisvous m’en ayez donné des preuves qui m’ont saisid’admiration ; pourtant, je vous confesse que ce qui se passeen ce moment surpasse pour moi tout ce que je vous ai vu fairejusqu’à ce jour.
– Mon Dieu, répondit Valentin, vous mefaites des compliments que je suis loin de mériter ; tout celaest une affaire de raisonnement et surtout d’habitude. Ainsi, parexemple, pour vous comme pour moi, il est évident, n’est-ce pas,que le Cèdre-Rouge est venu ici ?
– Oui.
– Fort bien ; puisqu’il y est venu,il a fallu qu’il en partît, fit le chasseur en riant, par la raisonqu’il n’y est plus, sans cela nous le tiendrions déjà.
– C’est positif.
– Bon ; maintenant cherchez commentil a pu partir.
– Voilà où justement je ne vois plusrien.
– Parce que vous êtes aveugle, ou plutôtparce que vous ne voulez pas vous en donner la peine.
– Oh ! pour cela mon ami, je vousjure…
– Pardon, je me trompe ; c’est parceque vous ne savez pas vous rendre compte de ce que vous voyez.
– Comment, je ne sais pas me rendrecompte de ce que je vois ! dit don Miguel un peu piqué decette observation.
– Certainement, reprit flegmatiquementValentin, et vous allez en convenir avec moi.
– Je ne demande pas mieux.
Malgré sa haute intelligence et les grandesqualités dont il était doué, Valentin avait le faible, commun àbeaucoup d’hommes, d’aimer, en certaines circonstances, à faireparade de ses connaissances acquises de la vie du désert.
Ce travers, qui se rencontre fort souvent dansles prairies, était pardonnable et ne nuisait en rien au beaucaractère du chasseur.
– Vous allez voir, reprit-il avec cetteespèce de condescendance que mettent les personnes qui savent bienune chose à l’expliquer à celles qui l’ignorent. Le Cèdre-Rouge estvenu ici et il a disparu. J’arrive et je regarde, il n’a pu nis’envoler ni s’enfoncer en terre : il faut donc absolumentqu’il ait pris un chemin quelconque par lequel un homme puissepasser ; voici d’abord un amas de feuilles éparses sur lerocher, premier indice.
– Comment cela ?
– Pardieu ! c’est clairpourtant ; nous ne sommes pas à la saison où les arbresperdent leurs feuilles : elles ne sont donc pas tombées.
– Pourquoi donc ?
– Parce que, si cela était, ellesseraient jaunes et desséchées, au lieu qu’elles sont vertes,froissées, quelques-unes même sont déchirées : donc il estpositif, n’est-ce pas, qu’elles ont été violemment arrachées del’arbre.
– C’est vrai, murmura don Miguel aucomble de l’étonnement.
– Maintenant, cherchons quelle est laforce inconnue qui les a arrachées à la branche.
Tout en disant cela, Valentin s’était mis àmarcher, le corps penché vers la terre, dans la direction où luiétait apparue la ligne noire.
Ses amis imitaient ses mouvements et lesuivaient, en regardant comme lui attentivement sur le sol.
Tout à coup Valentin se baissa, ramassa unmorceau d’écorce large comme la moitié de la main et le montra àdon Miguel.
– À présent tout m’est expliqué, dit-il.Voyez ce morceau d’écorce, il est froissé et mâchuré comme s’ilavait été fortement pressé par une corde, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Eh bien, vous ne comprenezpas ?
– Ma foi non, pas plus que tout àl’heure.
Valentin haussa les épaules.
– Écoutez bien, dit-il, le Cèdre-Rougeest arrivé ici ; avec son lasso il a pris l’extrémité de cettegrosse branche que vous voyez là au-dessus de notre tête ;aidé par ses compagnons, il l’a courbée jusqu’à terre. La raienoire que nous avons vue témoigne des efforts que ces hommes ontété obligés de faire. Une fois la branche courbée, les compagnonsdu squatter sont montés dessus les uns après les autres ; leCèdre-Rouge, demeuré le dernier, s’est laissé enlever par elle, ettous se sont trouvés à soixante ou quatre-vingts pieds deterre : cela est fort ingénieux, convenez-en ; mais,malheureusement, les bottes du squatter ont laissé sur le roc uneraie épaisse comme un cheveu, des feuilles sont tombées del’arbre ; en détachant son lasso, un morceau d’écorce s’estbrisé, et, comme il était pressé et ne pouvait redescendre et fairedisparaître toutes ces preuves accusatrices, je les ai vues, etmaintenant je sais aussi bien tout ce qui s’est passé ici que sij’y avais assisté.
Ce n’était plus de l’étonnement quetémoignaient les amis du chasseur à cette explication si claire etsi nette, c’était une admiration mêlée de stupeur ; ilsétaient comme foudroyés par une preuve aussi incroyable desagacité.
– C’est miraculeux ! s’écria donMiguel. Ainsi vous croyez que c’est par cet arbre que leCèdre-Rouge est parti ?
– Je le parierais. Du reste, vous enaurez bientôt la certitude, car nous allons suivre la mêmeroute.
– Eh ! mais nous ne pourrons pasfaire beaucoup de chemin ainsi.
– Vous vous trompez. Dans les forêtsvierges du genre de celle qui s’étend là devant nous, la route quenous allons suivre est presque la seule praticable. Allons, allons,maintenant que nous avons retrouvé la piste de notre bandit pour neplus la perdre, je l’espère, déjeunons vivement afin de nous mettreplus vite à sa poursuite.
Les chasseurs s’assirent gaiement autour dufeu et mangèrent un cuissot d’ours gris.
Mais l’impatience leur fit, comme on ditvulgairement, mettre les morceaux doubles, si bien que le repas futexpédié en un tour de main, et bientôt ils furent prêts àrecommencer leurs recherches.
Valentin, afin de prouver à ses amisl’exactitude des renseignements qu’il leur avait donnés, employapour monter sur l’arbre le moyen dont s’était servi leCèdre-Rouge.
Effectivement, lorsque les chasseurs furentréunis sur la branche, ils reconnurent la vérité de ce que leuravait dit Valentin : les traces du Cèdre-Rouge étaientvisibles partout.
Ils marchèrent ainsi pendant assez longtempsen suivant les brisées laissées par les bandits ; cependantplus ils avançaient, plus ces brisées devenaient rares, et bientôtelles finirent par disparaître tout à fait.
La piste fut une seconde fois perdue.
Valentin s’arrêta, et appelant du geste sesamis à ses côtés :
– Tenons conseil, dit-il.
– Je pense, observa don Miguel, que leCèdre-Rouge a supposé sa piste assez longue sur les arbres et qu’ilest descendu sur le sol.
Valentin secoua la tête.
– Vous n’y êtes pas, dit-il, monami ; ce que vous avancez là est matériellementimpossible.
– Pourquoi cela ?
– Parce que la piste, ainsi que vous levoyez, cesse brusquement au-dessus d’un lac.
– C’est vrai.
– Alors, il est évident, n’est-ce pas,que le Cèdre-Rouge ne l’a pas traversé à la nage ? Marchons enavant quand même, je suis certain que bientôt nous retrouverons destraces ; cette direction est la seule que le Cèdre-Rouge a dûsuivre. Son but est de traverser la ligne d’ennemis qui le cernentde toutes parts ; s’il s’enfonçait dans les montagnes, nous lesavons par expérience et il le sait aussi bien que nous, ilpérirait infailliblement ; donc il ne peut s’évader que parlà, et c’est par là que nous devons le poursuivre.
– En demeurant toujours sur lesarbres ? demanda don Miguel.
– Pardieu ! N’oubliez pas, mes amis,que les bandits mènent avec eux une jeune fille. Cette pauvreenfant n’est pas, comme eux, habituée à ces marches terribles dudésert ; elle ne pourrait les supporter une heure si son pèreet ses frères n’avaient pas le soin de la conduire par des cheminscomparativement faciles. Jetez les yeux au-dessous de vous etregardez, vous serez alors convaincus qu’il leur est impossiblequ’une jeune fille ait passé par là. Voici notre route, ajouta-t-ilpéremptoirement, c’est par là seulement que nous trouverons notreennemi.
– Allons donc, et à la grâce deDieu ! s’écrièrent les Mexicains.
Curumilla, selon son habitude, n’avait riendit, il ne s’était même pas arrêté pour prendre part à ladiscussion ; mais il avait continué à marcher en avant.
– Ooah ! fit-il tout àcoup.
Ses amis accoururent avec empressement. Lechef tenait à la main un morceau de calicot rayé, large au pluscomme un shilling.
– Vous voyez, fit Valentin, nous sommesdans la bonne direction, ne nous en écartons donc pas.
Cette découverte fit cesser toutediscussion.
Le jour baissait de plus en plus, le globerougeâtre du soleil apparaissait au loin entre les troncs desarbres.
Après avoir marché encore deux heures,l’obscurité fut complète.
– Que faire ? demanda donMiguel ; nous ne pouvons passer la nuit perchés ainsi commedes perroquets ; choisissons une place commode pour camper,demain au point du jour nous remonterons et nous nous remettrons enchasse.
– Oui, répondit Valentin en riant, etcette nuit, pendant que nous dormirons tranquilles en bas, s’ilsurvient quelque incident qui oblige le Cèdre-Rouge à rétrograder,il nous glissera comme un serpent entre les doigts sans que nousnous en doutions. Non, non, mon ami, il faut vous résigner pourcette nuit à percher comme un perroquet, ainsi que vous le dites,si vous ne voulez pas perdre le fruit de toutes vos peines et detoutes vos fatigues.
– Oh ! oh ! puisqu’il en estainsi, s’écria don Miguel, j’y consens ; quand il me faudraitdormir huit jours sur un arbre, je le ferais plutôt que de laisseréchapper ce misérable.
– Soyez tranquille, il ne nous fera pascourir aussi longtemps. Le sanglier est aux abois, il ne tarderapas à être forcé. Quelque grand que soit le désert, pour des hommeshabitués à le parcourir dans tous les sens il ne possède pas derefuges inexplorables. Le Cèdre-Rouge a fait plus qu’un hommeordinaire pour nous échapper ; maintenant tout est fini pourlui, il le comprend, ce n’est plus qu’une question de temps.
– Dieu vous entende, mon ami ! Jedonnerais ma vie pour me venger de ce monstre.
– Bientôt, je vous le certifie, il seraen votre pouvoir.
En ce moment Curumilla posa sa main sur lebras de Valentin.
– Eh bien, chef, qu’y a-t-il ?demanda celui-ci.
– Écoutez, fit l’Indien.
Les chasseurs prêtèrent l’oreille. Bientôt ilsentendirent à une assez grande distance des cris confus qui,d’instant en instant, devenaient plus distincts, et finirentbientôt par se changer en une épouvantable rumeur.
– Que se passe-t-il donc ici ?demanda Valentin tout pensif.
Les cris augmentaient dans des proportionseffrayantes, des lueurs étranges éclairaient la forêt, dont leshôtes, troublés dans leur sommeil, volaient lourdement çà et là enpoussant des cris plaintifs.
– Attention ! fit le chasseur ;tâchons de savoir à qui nous avons affaire.
Mais leur incertitude ne fut pas de longuedurée ; Valentin quitta tout à coup l’abri derrière lequel ilétait caché et poussa un long et strident cri de reconnaissanceauquel répondirent des hurlements effroyables.
– Qu’est-ce donc ? demanda donMiguel.
– L’Unicorne ! réponditValentin.
La fuite de Nathan avait été découverte par unsingulier hasard.
Les Comanches, pas plus que les autresIndiens, n’ont l’habitude des patrouilles et des rondes de postespendant la nuit, toutes inventions des peuples civilisésparfaitement inconnues dans la prairie. Selon toute probabilité,les Indiens ne devaient s’apercevoir qu’au point du jour de ladisparition de leur prisonnier.
Nathan comptait parfaitement là-dessus. Ilétait trop au courant des habitudes indiennes pour ne pas savoir àquoi s’en tenir à cet égard. Mais il avait compté sans la haine,cette sentinelle vigilante que rien n’a la puissanced’endormir.
Une heure environ après l’ascension siheureusement exécutée par le fils du squatter, la Gazelle blanche,réveillée par le froid ou plus probablement par le désir des’assurer par elle-même que le prisonnier était bien gardé et dansl’impossibilité de fuir, s’était levée, et, seule, avait traverséle camp, enjambant par-dessus les guerriers endormis, s’orientantcomme elle le pouvait dans les ténèbres ; car la plupart desfeux étaient éteints, et ceux qui par hasard brûlaient encore nerépandaient qu’une lueur incertaine. Poussée par cet instinct de lahaine qui trompe si rarement ceux qui en ressentent l’aiguillonacéré, elle avait enfin fini par se reconnaître dans ce dédaleinextricable pour tout autre, et était arrivée à l’arbre où devaitse trouver attaché le prisonnier.
L’arbre était solitaire ; les cordes quiavaient servi à Nathan gisaient hachées à quelques pas.
La Gazelle blanche eut un moment de stupeur àcette vue à laquelle elle était si loin de s’attendre.
– Oh ! murmura-t-elle avec rage,c’est une famille de démons ! Mais comment s’est-il doncévadé ? comment a-t-il pu fuir ?
Alors elle chercha.
– Ces misérables dorment tranquilles,dit-elle en apercevant les deux guerriers étendus, tandis quel’homme dont ils étaient chargés de surveiller les mouvements serit d’eux et est loin déjà.
Elle les poussa du pied avec mépris.
– Chiens maudits ! leur cria-t-elle,réveillez-vous, le prisonnier est évadé !
Les dormeurs ou soi-disant tels ne bougèrentpas.
– Oh ! oh ! fit-elle, quesignifie cela ?
Elle se pencha sur eux et les examina avecsoin.
Alors tout lui fut révélé.
– Morts ! dit-elle ; il les aassassinés ! Quelle puissance diabolique possède donc cetterace de réprouvés !
Après un moment d’accablement, elle seredressa avec fureur et s’élança à travers le camp en criant d’unevoix stridente :
– Alerte ! alerte ! guerriers,le prisonnier s’est enfui !
Tout avait été immédiatement en rumeur.L’Unicorne, un des premiers, avait saisi ses armes et s’étaitélancé vers elle en lui demandant la cause de ces crisinsolites.
En quelques mots la Gazelle blanche l’avaitmis au courant, et l’Unicorne, plus furieux qu’elle-même, avaitéveillé ses guerriers et les avait disséminés dans toutes lesdirections à la poursuite de Nathan.
Mais nous savons que, provisoirement du moins,le fils du squatter n’avait rien à redouter de cette vainerecherche.
Cette fuite miraculeuse d’un homme au milieud’un camp rempli de guerriers, sans avoir été aperçue par lessentinelles, avait quelque chose de tellement extraordinaire, queles Comanches, superstitieux comme tous les Indiens, n’étaient paséloignés de croire à l’intervention du génie du mal.
Cependant tout le camp était sens dessusdessous ; chacun courait dans une direction différente enbrandissant des torches. Le cercle s’agrandissait de plus enplus ; les guerriers, emportés par leur ardeur, avaient quittéla clairière pour s’enfoncer dans la forêt.
Tout à coup un cri strident traversal’espace.
Tous s’arrêtèrent comme par enchantement.
L’Unicorne poussa alors un cri aigu etprolongé dont les Comanches répétèrent les dernières notes.
– Oh ! demanda la Gazelle blanche,qu’est-ce donc ?
– Koutonepi ! mon frère !répondit brièvement l’Unicorne en répétant son signal.
– Courons au-devant de lui ! s’écriala jeune fille.
– Allons ! dit le chef.
Ils s’élancèrent suivis d’une dizaine deguerriers qui s’étaient attachés à leurs pas.
Ils arrivèrent bientôt au-dessous de l’arbreoù se tenaient Valentin et ses compagnons.
Le chasseur les voyait venir ; lorsqu’ilsfurent à une courte distance, il les appela.
– Où êtes-vous ? réponditl’Unicorne.
– En haut de ce mesquite, criaValentin ; arrêtez-vous et regardez.
Les Indiens s’arrêtèrent en effet et levèrentla tête.
– Ooah ! dit l’Unicorneavec étonnement, que fait donc là mon frère ?
– Je vous le dirai ; mais aidez-moid’abord à descendre ; nous ne sommes pas commodément placéspour causer, surtout pour ce dont j’ai à vous entretenir, chef.
– Bon ; j’attends mon frère.
Valentin attacha son lasso à une branche et seprépara à se laisser glisser en bas.
Curumilla lui posa la main sur l’épaule.
– Que voulez-vous, chef ? luidemanda le chasseur.
– Mon frère descend, réponditl’Aucas.
– Vous voyez, fit Valentin en montrant lelasso du geste.
Curumilla secoua la tête d’un airmécontent.
– Le Cèdre-Rouge ! dit-il.
– Ah ! canarios !s’écria le chasseur en se frappant le front, et moi qui n’y pensaisplus ! Ah çà, est-ce que je deviens fou ! Pardieu !chef, vous êtes un homme précieux, rien ne vous échappe ;attendez !
Valentin se baissa, et plaçant ses mains dechaque côté de sa bouche, en guise de porte-voix :
– Chef ! cria-t-il.
– Que veut mon frère ? réponditl’Unicorne.
– Montez.
– Bon !
Le sachem empoigna le lasso, et par la forcedes poignets il s’éleva jusqu’à la branche, où Valentin etCurumilla le reçurent.
– Me voilà ! dit-il.
– Par quel hasard vous trouvez-vous enchasse dans la forêt à cette heure de nuit ? lui demanda lechasseur.
L’Unicorne lui raconta en quelques mots ce quis’était passé.
À ce récit, Valentin fronça le sourcil. À sontour, il mit le chef au courant de ce qu’il avait fait.
– C’est grave, dit l’Unicorne en hochantla tête.
– Oui, répondit Valentin ; il estévident que ceux que nous cherchons ne sont pas loin d’ici ;peut-être nous entendent-ils.
– C’est possible, murmural’Unicorne ; mais que faire, par cette nuit noire ?
– Bon ! soyons aussi fins qu’eux.Combien avez-vous de guerriers en bas ?
– Dix, je crois.
– Bien. Parmi eux, en avez-vousquelques-uns sur lesquels vous puissiez compter ?
– Tous ! répondit fièrement lesachem.
– Je ne parle pas au point de vue ducourage, mais à celui de l’expérience.
– Ooah ! j’ai l’Araignée.
– Voilà notre affaire. Il nous remplaceraavec vos guerriers, dont vous lui donnerez le commandement ;il coupera les communications ici, tandis que moi et mes compagnonsnous vous suivrons. Je ne serais pas fâché de visiter l’endroit oùvotre prisonnier était attaché.
Tout s’exécuta comme l’avait arrêtéValentin.
L’Araignée s’établit sur les arbres, avecordre de veiller attentivement, ainsi que les dix guerriers qui setrouvaient avec lui ; et Valentin, sûr désormais d’avoir élevéune barrière infranchissable devant le Cèdre-Rouge, se prépara à serendre au camp, en compagnie de l’Unicorne.
Curumilla s’interposa une fois encore.
– Pourquoi descendre ? dit-il.
Le Français connaissait si bien son compagnon,il avait tellement l’habitude de sa façon de parler qu’il lecomprenait à demi-mot.
– C’est juste, dit-il à l’Unicorne,rendons-nous au camp en passant de branche en branche. Curumilla araison ; de cette manière, si le Cèdre-Rouge est caché auxenvirons, nous le découvrirons.
Le sachem comanche baissa la tête en signed’assentiment, et ils se mirent en marche.
La route n’était pas longue.
Ils marchaient depuis une demi-heure à peuprès, lorsque Curumilla, qui allait en avant, s’arrêta en poussantun cri étouffé.
Les chasseurs levèrent la tête, et, à quelquesmètres au-dessus d’eux, ils aperçurent une énorme masse noire quise balançait nonchalamment.
– Eh ! fit Valentin, qu’est-celà ?
– Un ours, répondit Curumilla.
– En effet, dit don Pablo, c’est unmagnifique ours noir.
– Tirons-lui un coup de fusil, dit donMiguel.
– Gardez-vous-en bien, s’écria vivementdon Pablo, un coup de feu peut donner l’éveil et avertir ceux quenous cherchons de l’endroit où nous sommes.
– Je voudrais pourtant bien m’en emparer,objecta Valentin, ne serait-ce que pour sa fourrure.
– Non, dit péremptoirement l’Unicorne quijusque-là avait gardé le silence ; les ours sont les bonscousins de ma famille.
– Alors, c’est différent, fit le chasseuren dissimulant avec peine un sourire ironique.
Les Indiens des prairies, nous pensons l’avoirdit déjà, sont excessivement superstitieux. Entre autres croyances,ils ont celle de se croire issus de certains animaux qu’ilstraitent de parents et pour lesquels ils professent un profondrespect, ce qui ne les empêche nullement de les tuer dansl’occasion lorsque, ce qui leur arrive souvent, ils sont presséspar la famine ; mais on doit rendre cette justice aux Indiens,qu’ils ne se portent jamais à cette extrémité envers leurs susditsparents sans leur en demander mille fois pardon et leur avoird’abord expliqué que la faim seule les obligeait à avoir recours àce moyen extrême pour soutenir leur vie.
L’Unicorne n’avait nullement besoin de vivresen ce moment, son camp regorgeait de provisions ; aussi fut-ilpour l’ours, son cousin, d’une politesse et d’une galanterie dignesd’éloges.
Il le salua, lui parla pendant quelquesminutes de la façon la plus affectueuse, tandis que l’ourscontinuait à se balancer sans paraître attacher grande importanceau discours que lui débitait le chef, et paraissait bien plutôtennuyé que flatté des compliments que lui faisait son cousin.
Le chef, intérieurement piqué de cetteindifférence de mauvais goût, fit un dernier signe d’adieu à l’ourset passa.
La petite troupe s’avança quelque temps ensilence.
– C’est égal, dit tout à coup Valentin,je ne sais pourquoi, mais j’aurais voulu avoir la peau de votrecousin, chef.
– Ooah ! répondit l’Unicorne, il y ades bisons au camp.
– Pardieu ! je le sais bien, fit lechasseur ; aussi n’est-ce pas pour cela.
– Pourquoi donc alors ?
– Je ne sais, mais cet ours m’avait l’airsuspect, il ne me paraissait pas de bon aloi.
– Mon frère veut rire ?
– Non ! sur ma parole, chef, je vousjure que ce gaillard-là m’a paru faux teint ; pour un rien jeretournerais afin d’en avoir le cœur net.
– Mon frère croit-il donc que l’Unicorneest un enfant qui ne sait pas reconnaître un animal ? fit lesachem avec hauteur.
– Dieu me garde d’avoir une telle pensée,chef ! je sais que vous êtes un guerrier expérimenté ;mais le plus fin peut se tromper.
– Oh ! oh ! Et que suppose doncmon frère ?
– Voulez-vous franchement monavis ?
– Oui, que mon frère parle ; c’estun grand chasseur, sa science est immense.
– Non, je ne suis qu’un ignorant, maisj’ai étudié avec soin les habitudes des fauves.
– Eh bien ! demanda don Miguel,votre opinion est que cet ours…
– Est le Cèdre-Rouge ou un de ses fils,interrompit vivement Valentin.
– Qui vous le fait supposer ?
– Ceci d’abord : à cette heure lesfauves sont à l’abreuvoir, mais en supposant même que celui-ci yfût déjà allé, ne savez-vous pas que tous les animaux fuient devantl’homme, celui-ci, ébloui par l’éclat des lumières, effrayé par lescris qu’il a entendus dans la forêt ordinairement silencieuse,aurait dû, s’il avait suivi son instinct, chercher à se sauver, cequi lui était extrêmement facile, au lieu de se mettreinsoucieusement à danser devant nous, à près de cent pieds enl’air ; d’autant plus que l’ours est un animal trop prudent ettrop égoïste pour confier ainsi étourdiment sa chère et précieusepersonne à des branches aussi faibles que celles sur lesquelles ilse tenait en équilibre ; aussi plus j’y réfléchis, plus jesuis persuadé que cet animal est un homme.
Les chasseurs et l’Unicorne lui-même, quiavait écouté avec la plus grande attention les paroles de Valentin,furent frappés de la vérité de ses observations ; milledétails qui leur avaient échappé se présentaient maintenant à leurmémoire et venaient corroborer les soupçons du Français.
– C’est possible, fit don Miguel, et pourma part je ne serais pas éloigné de le croire.
– Mon Dieu, reprit Valentin, vouscomprendrez qu’il est très-facile que par une nuit aussi noire lechef, malgré toute son expérience, se soit laissé tromper, surtoutà une distance comme celle où nous nous trouvions de l’animal quenous observions et que nous n’avons fait qu’entrevoir ;seulement nous avons commis une lourde faute, et moi tout lepremier, en ne cherchant pas à acquérir une certitude.
– Ah ! fit l’Indien, mon frère araison, la sagesse réside en lui.
– Maintenant il est trop tard pourretourner sur nos pas, le gaillard doit avoir décampé sans demanderson reste, dit Valentin tout pensif ; mais, ajouta-t-il aubout d’un instant en regardant autour de lui, où est doncCurumilla ?
Au même instant, à peu de distance où ilsétaient, les chasseurs entendirent un grand fracas de branchescassées suivi d’un cri étouffé.
– Oh ! oh ! fit Valentin,est-ce que ce serait l’ours qui ferait des siennes ?
Tout à coup le cri de la pie se fitentendre.
– Voilà le signal de Curumilla, ditValentin ; quelle diable de besogne fait-il donc ?
– Il faut le savoir, et pour celaretourner sur nos pas, observa don Miguel.
– Pardieu ! croyez-vous quej’abandonnerais ainsi mon vieux compagnon ? s’écria Valentinen répondant au signal de son ami par un cri semblable à celuiqu’il avait poussé.
– Allons ! reprit don Miguel.
Les chasseurs revinrent sur leurs pas aussivite que le chemin étroit et dangereux qu’ils suivaient le leurpermit.
Curumilla, assis commodément dans un fouillisde branches au milieu duquel il était parfaitement invisible auxregards de ceux qui l’auraient épié d’en haut, riaitsilencieusement tout seul.
C’était une chose si extraordinaire que devoir rire Curumilla, l’heure lui paraissait tellement insolite, queValentin en fut effrayé, et dans le premier moment il ne fut pasloin de croire que son digne ami était subitement devenu fou.
– Ah çà ! chef, lui dit-il enregardant de tous les côtés, me direz-vous pourquoi vous riezainsi ? Quand ce ne serait que pour vous imiter, je ne seraispas fâché de connaître la cause de cette grande gaieté.
Curumilla fixa sur son ami son œil intelligentet lui répondit avec un sourire plein de bonne humeur :
– L’Ulmen est content.
– Je le vois bien, reprit Valentin ;seulement j’ignore pourquoi et je voudrais le savoir.
– Curumilla a tué l’ours, ditsentencieusement l’Aucas.
– Bah ! fit Valentin avecétonnement.
– Que mon frère regarde, voilà le cousindu sachem.
L’Unicorne fit un mouvement de mauvaisehumeur.
Valentin et ses amis suivirent du regard ladirection que leur indiquait l’Araucan.
Le lasso de Curumilla, fortement attaché à labranche sur laquelle se tenaient les chasseurs, pendait dansl’espace ; à son extrémité se balançait une masse noire etinforme :
C’était le cadavre de l’ours.
Curumilla, lors de la conversation del’Unicorne avec son parent, avait épié avec attention lesmouvements de l’animal ; de même qu’à Valentin ces mouvementsne lui avaient pas paru suffisamment naturels, il avait voulusavoir à quoi s’en tenir ; en conséquence, il avait attendu ledépart de ses amis, avait attaché l’extrémité de son lasso à unegrosse branche, et pendant que l’ours, sans défiance, se croyantdélivré de ses visiteurs, descendait nonchalamment de son perchoir,l’Indien l’avait sournoisement lassé. À cette attaque imprévuel’animal avait trébuché, perdu l’équilibre ; bref, il avaitfini par tomber et était resté suspendu dans l’espace, grâce aunœud coulant qui lui serrait le cou, ce qui l’avait préservé de sebriser les os ; il est vrai qu’en récompense il s’étaitétranglé. Les chasseurs se mirent en devoir de ramener le lasso àeux.
Tous brûlaient de savoir s’ils s’étaienttrompés.
Après quelques efforts, le cadavre de l’animalse trouva étendu sur la branche.
Valentin se courba vivement sur lui, mais ilse releva presque aussitôt.
– J’en étais sûr, dit-il avec mépris.
Il donna un coup de pied sur la tête ducadavre, cette tête se détacha et roula dans l’abîme en laissantvoir à sa place le visage de Nathan, dont les traits violacésétaient horriblement contractés.
– Oh ! firent-ils, Nathan !
– Oui, reprit Valentin, le fils aîné duCèdre-Rouge.
– Un !… dit lugubrement donMiguel.
Ce pauvre Nathan n’était pas heureux endéguisements : avec le premier, il avait manqué d’être brûlévif ; avec le second, il avait été pendu.
Les chasseurs demeurèrent un momentsilencieux, les yeux fixés sur le cadavre de leur ennemi.
L’Unicorne, qui lui gardait sans doute rancunepour la façon dont il s’était moqué de lui en se faisant passerpour un de ses parents, rompit l’espèce de charme qui enchaînaitles assistants en dégainant son couteau à scalper et en enlevantavec une dextérité peu commune le cuir chevelu du pauvrediable.
– C’est la chevelure d’un chien des longscouteaux, dit-il avec mépris en passant son sanglant trophée à saceinture. Sa langue menteuse ne trompera plus personne.
Valentin réfléchissait profondément.
– Qu’allons-nous faire maintenant ?demanda don Miguel.
– Canelo ! s’écria don Pablo, cen’est pas difficile à deviner, père : nous mettreimmédiatement à la poursuite du Cèdre-Rouge.
– Que dit mon frère ? interrogeal’Unicorne en se tournant avec déférence vers Valentin.
Celui-ci releva la tête.
– Tout est fini pour cette nuit,répondit-il ; cet homme était chargé de nous amuser pendantque ses amis fuyaient. Essayer de les poursuivre en ce momentserait une insigne folie ; ils ont sur nous trop d’avance pourqu’il nous soit possible de les atteindre ; la nuit est sinoire qu’il nous faudrait placer un guerrier en vedette sur chaquebranche d’arbre. Contentons-nous pour le présent de conserver noslignes de sentinelles de la façon que nous les avons établies. Aupoint du jour, le conseil de la tribu se réunira et décidera desmoyens qui devront être employés.
Tout le monde se rangea à l’avis duchasseur.
On reprit la direction du camp, auquel onarriva une heure plus tard.
En mettant pied à terre dans la clairière,l’Unicorne frappa sur l’épaule de Valentin.
– J’ai à parler avec mon frère, luidit-il.
– J’écoute mon frère, répondit lechasseur ; sa voix est une musique qui toujours réjouit moncœur.
– Mon frère sera bien plus réjoui,répondit en souriant le chef, lorsqu’il saura ce que j’ai à luiapprendre.
– Le sachem ne peut qu’être porteur debonnes nouvelles pour moi ; quelles sont celles qu’il a à medonner ?
– Le Rayon-de-Soleil est arrivée ce soirau camp.
Valentin tressaillit.
– Était-elle seule ? fit-il avecempressement.
– Seule ! elle n’aurait osé venir,observa le chef avec une certaine hauteur.
– C’est vrai, dit Valentin avecinquiétude. Ainsi ma mère…
– La mère du chasseur est ici ; jelui ai donné mon calli.
– Merci, chef ! s’écria-t-il aveceffusion. Oh ! vous êtes réellement un frère pour moi.
– Le grand chasseur pâle est un enfant dela tribu, il est notre frère à tous.
– Oh ! ma mère ! ma bonnemère ! comment est-elle venue ici ? Oh ! je cours,je veux la voir.
– La voilà ! dit Curumilla.
L’Araucan, au premier mot prononcé parl’Unicorne, devinant le plaisir qu’il ferait à son ami, avait, sansrien dire, été chercher Mme Guillois quel’inquiétude tenait éveillée, bien qu’elle fût loin de se douterque son fils se trouvât si près d’elle.
– Mon fils ! s’écria la digne femmeen le pressant dans ses bras.
Après les premiers moments d’effusion passés,Valentin passa le bras de sa mère sous le sien et la reconduisitdoucement au calli.
– Vous n’êtes pas sage, ma mère, luidit-il d’un ton de reproche. Pourquoi avez-vous quitté levillage ? La saison est avancée, il fait froid, vous neconnaissez pas le climat mortel des prairies ; votre santé estchancelante, je veux que vous vous soigniez, que vous preniez devous le plus grand soin ; ce n’est pas pour vous, c’est pourmoi que je vous prie de le faire. Hélas ! si je vous perdaisque deviendrais-je ?
– Cher enfant ! répondit la vieilledame avec attendrissement. Oh ! que je suis heureuse d’êtreaimée ainsi ! Ce que j’éprouve à présent rachète amplementtout ce que ton absence m’a fait souffrir. Je t’en prie, laisse-moiagir à ma guise ; à mon âge on ne doit pas compter sur unlendemain problématique ; ne me sépare plus de toi ;qu’au moins si je n’ai pu y vivre, j’aie le bonheur de mourir danstes bras !
Valentin regarda attentivement sa mère ;ces paroles sinistres l’avaient frappé douloureusement aucœur ; il fut effrayé de l’expression de son visage, dont lestraits pâles, flétris et la maigreur extrême avaient quelque chosede fatal.
Mme Guillois s’aperçut del’émotion de son fils, elle sourit tristement.
– Tu le vois, dit-elle avec douceur, jen’aurai pas longtemps à t’être à charge ; bientôt le Seigneurme rappellera à lui.
– Oh ! ne parlez pas ainsi, mamère ; chassez ces sombres pensées ; vous avez, jel’espère, encore de longs jours à passer auprès de moi.
La vieille dame hocha la tête comme font lesvieillards lorsqu’ils se croient certains d’une chose.
– Pas de folles illusions, mon fils,dit-elle d’une voix ferme ; sois homme, prépare-toi à uneséparation prochaine et inévitable ; seulement, promets-moiune chose.
– Parlez, ma mère.
– Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne plusm’éloigner de toi.
– Mais c’est un meurtre que vous mecommandez, ma mère ; dans l’état où vous vous trouvez, il vousest impossible de faire deux jours seulement la vie que jemène.
– Peu importe, mon fils, je ne veux pluste quitter ; fais-moi le serment que je te demande.
– Ma mère ! dit-il avechésitation.
– Tu me refuses, mon fils !s’écria-t-elle avec douleur.
Valentin se sentit le cœur navré ; iln’eut pas le courage de résister plus longtemps.
– Eh bien, murmura-t-il avec des larmesdans la voix, puisque vous l’exigez, ma mère, soyezsatisfaite ; je vous jure que nous ne nous sépareronsplus.
Un rayon de joie divine traversa le visageflétri de la vieille dame et l’illumina pour une seconde d’unreflet de bonheur.
– Sois béni, mon fils, luidit-elle ; tu me rends bien heureuse en m’accordant ce que jete demande.
– Enfin, murmura-t-il avec un soupirétouffé, c’est vous qui le voulez, ma mère ; que votre volontésoit faite, et que Dieu ne me punisse pas de vous avoir obéi.Maintenant à mon tour d’exiger, puisque désormais le soin de votresanté me regarde seul.
– Que veux-tu ? lui dit-elle avec unineffable sourire.
– Je veux que vous preniez quelquesheures d’un repos indispensable après vos fatigues du jour et vosinquiétudes de la soirée.
– Et toi, cher enfant ?
– Moi, ma mère, je dormirai aussi, car sicette journée a été laborieuse, celle de demain ne le sera pasmoins ; ainsi, reposez en paix, et n’ayez sur mon compteaucune inquiétude.
Mme Guillois embrassatendrement son fils et se jeta sur la couche que, par les soins duRayon-de-Soleil, on lui avait préparée.
Valentin sortit du calli et alla rejoindre sesamis étendus à quelques pas autour d’un feu allumé parCurumilla.
Mais au lieu de dormir, ainsi qu’il l’avaitdit à sa mère, le chasseur, après avoir jeté dans le brasierquelques brassées de bois sec afin de l’empêcher de s’éteindre,s’appuya le dos contre un arbre, croisa les bras sur la poitrine,et se plongea dans de profondes réflexions.
La nuit s’écoula presque entière sans que lechasseur songeât à se livrer au repos.
Quelles étaient les pensées quitourbillonnaient en ce moment dans le cerveau de cet homme si fort,et avaient la puissance de faire couler des larmes sur ses jouesbrunies ?
D’où provenaient cette tristesse et cedécouragement qui s’emparaient de son âme et le rendaient faiblecomme une femme ?
Cette douleur, qu’il gardait précieusementenfouie au fond de son cœur, était un secret entre Dieu etlui !
Une autre personne la soupçonnait peut-être,sans doute elle en connaissait les causes ; mais cettepersonne était Curumilla, et le digne Indien serait mort plutôt quede laisser voir à son frère d’adoption qu’il avait sondé la plaietoujours vive qui lui rongeait le cœur.
Cependant les heures passaient les unes aprèsles autres, les étoiles s’éteignaient lentement dans lesprofondeurs du ciel qui commençait à se teinter à l’horizon deteintes d’opale.
Le jour n’allait pas tarder à paraître.Valentin, saisi par le froid piquant du matin, ramena son regardsur la terre en murmurant avec un soupir étouffé :
– Est-elle heureuse !…
De qui parlait-il ?
Quelle était cette personne inconnue dont lesouvenir résumait si tristement les pensées d’une longue nuitd’insomnie ?
Nul n’aurait pu le dire, car jamais son nomn’était monté du cœur du chasseur jusqu’à ses lèvres.
Le feu était presque éteint, il le raviva.
– Il faut cependant essayer de dormir,murmura-t-il.
S’enveloppant alors avec soin dans sa robe debison, il s’étendit sur le sol, ferma les yeux et chercha lesommeil, ce grand consolateur des affligés, qui l’appellent souventlongtemps en vain avant qu’il daigne venir pour quelques heuresleur verser l’oubli de leurs douleurs.
Il commençait à peine à sommeiller lorsqu’unemain se posa doucement sur son épaule, et une voix timide murmurason nom à son oreille.
Le chasseur ouvrit subitement les yeux en seredressant brusquement :
– Qui va là ? dit-il.
– Moi ! la Gazelle blanche.
En effet, la jeune femme se tenait immobile àses côtés.
Valentin, complètement réveillé, jeta loin delui sa robe de bison, se leva, et après s’être secoué uninstant :
– Je suis à vos ordres, dit-il, quedésirez-vous ?
– Vous demander un conseil,répondit-elle.
– Parlez, je vous écoute.
– Cette nuit, pendant que l’Unicorne etvous vous cherchiez le Cèdre-Rouge d’un côté, le Chat-Noir et moinous le cherchions d’un autre, reprit-elle.
– Sauriez-vous où il se trouve ?interrompit-il vivement.
– Non, mais je le soupçonne.
Il lui lança un regard interrogateur qu’ellesupporta sans baisser les yeux.
– Vous savez bien qu’à présent je voussuis toute dévouée, dit-elle avec candeur.
– Pardonnez-moi, j’ai tort ;veuillez continuer, je vous prie.
– Lorsque je vous ai dit que j’avais unconseil à vous demander, je me suis trompée : c’est une prièreque j’ai à vous faire.
– Croyez bien que, s’il m’est possible devous accorder ce que vous demandez, je n’hésiterai pas.
La Gazelle blanche hésita un instant ;puis, faisant un effort sur elle-même, elle sembla prendre sarésolution et continua :
– Vous n’avez pas personnellement dehaine pour le Cèdre-Rouge ?
– Pardonnez-moi. Le Cèdre-Rouge est unmisérable qui a plongé dans le deuil et les larmes une famille quej’aime, il a causé la mort d’une jeune fille qui m’était bien chèreet d’un homme auquel j’étais attaché par les liens de l’amitié.
La Gazelle blanche fit un mouvementd’impatience qu’elle réprima aussitôt.
– Ainsi ? dit-elle.
– S’il tombe entre mes mains, je letuerai sans remords.
– Pourtant il est une autre personne qui,elle, a depuis longues années de sanglantes injures à venger.
– De quelle personne voulez-vous parler,madame ?
– Du Blood’s Son.
– C’est vrai ; il a, m’a-t-il dit,un terrible compte à régler avec ce bandit.
– Eh bien, dit-elle vivement, soyez bon,laissez mon oncle, le Blood’s Son, veux-je dire, s’emparer duCèdre-Rouge.
– Pourquoi me demandez-vouscela ?
– Parce que l’heure est venue de lefaire, don Valentin.
– Expliquez-vous.
– Depuis que ce bandit est cerné dans lamontagne, sans espoir d’échapper, j’ai été, par mon oncle, chargée,le moment venu, de vous prier de lui céder cette capture.
– Mais s’il le laissait échapper ?dit-il.
Elle sourit avec une expressionindéfinissable.
– C’est impossible, répondit-elle ;vous ne savez pas ce que c’est qu’une haine de vingt ans.
Elle prononça ces paroles avec un accent qui,tout brave qu’il était, fit, malgré lui, frémir le chasseur.
Valentin, ainsi qu’il le disait, aurait, sanshésiter, tué le Cèdre-Rouge comme un chien si, dans un combat, lehasard les avait placés face à face les armes à la main ; maisil répugnait à ses sentiments de loyauté, à la noblesse de soncœur, de frapper un ennemi désarmé, quelque vil et quelque indigneque fut cet ennemi.
Tout en reconnaissant intérieurement lanécessité d’en finir une fois pour toutes avec cette bête fauve àface humaine nommée le Cèdre-Rouge, il n’était pas fâché qu’unautre que lui assumât la responsabilité d’un tel acte et fîtl’office de bourreau.
La Gazelle blanche l’examinait attentivementet suivait avec anxiété sur son visage les divers sentiments quil’agitaient, cherchant à deviner sa résolution.
– Eh bien ? lui demanda-t-elle aubout d’un instant.
– Que faut-il faire ?répondit-il.
– Me laisser agir, resserrer le blocus defaçon à ce qu’il soit impossible à notre ennemi de passer quandmême il prendrait la forme d’un chien des prairies, et attendresans bouger.
– Longtemps ?
– Deux jours, trois au plus ; est-cetrop ?
– Non ! si vous tenez votrepromesse.
– Je la tiendrai, ou, pour parler plusvéridiquement, mon oncle la tiendra pour moi.
– C’est la même chose.
– C’est mieux.
– C’est ce que je voulais dire.
– Ainsi c’est convenu.
– Un mot encore.
– Parlez.
– Vous savez ce que mon ami don MiguelZarate, a souffert par le Cèdre-Rouge, n’est-ce pas ?
– Je le sais.
– Vous savez que ce misérable a tué safille ?
– Oui, fit-elle avec un tremblement dansla voix, je le sais ; mais rapportez-vous-en à moi, donValentin : je vous jure que don Miguel Zarate sera vengé mieuxque jamais il n’a eu l’espérance de l’être.
– Bien ; si après les trois joursque vous me demandez, et que je vous accorde, justice n’est pasfaite de ce misérable, je la ferai, moi, et je vous jure à mon tourqu’elle sera terrible.
– Merci, don Valentin ; mon onclecompte sur votre parole. Maintenant je pars.
– À présent ?
– Tout de suite.
– Pour aller où ?
– Rejoindre le Blood’s Son et lui portervotre réponse.
La Gazelle blanche sauta légèrement sur soncheval qui était attaché tout sellé à un arbre, à quelques pas delà, et s’éloigna au galop, après avoir fait au chasseur un derniergeste de remerciement.
– Singulière créature ! murmuraValentin.
Comme le jour était venu pendant cetteconversation et que le soleil était levé, le Français se dirigeavers le calli de l’Unicorne, afin de faire assembler le conseil desgrands chefs.
Dès que le chasseur fut entré dans le calli,don Pablo, qui, jusqu’à ce moment, était demeuré immobile, les yeuxfermés et paraissant dormir, se leva subitement.
– Mon Dieu ! s’écria-t-il enjoignant les mains avec ferveur, comment sauver la pauvreEllen ? Si elle tombe entre les mains de cette furie, elle estperdue !
Puis, après un instant de réflexion, ils’élança en courant vers le calli de l’Unicorne. Valentin sortaitau moment où le jeune homme arrivait à la porte.
– Où allez-vous donc ainsi tout courant,mon ami ? lui demanda-t-il.
– Je voudrais un cheval, répondit donPablo.
– Un cheval ! fit Valentin avecétonnement, pour quoi faire ?
Le Mexicain lui jeta un regard d’uneexpression étrange.
– Pour me rendre au camp du Blood’s Son,dit-il résolument.
Un sourire triste se dessina sur les lèvres duFrançais. Il serra la main du jeune homme en lui disant d’une voixsympathique :
– Pauvre enfant !
– Laissez-moi y aller, Valentin, je vousen conjure, lui dit-il avec prière.
Le chasseur détacha un cheval qui paissait lesjeunes pousses des arbres devant le calli.
– Allez, lui dit-il avec tristesse, allezoù votre destin vous entraîne.
Le jeune homme le remercia avec effusion,enfourcha d’un bond le cheval, lui enfonça les éperons dans leventre et s’éloigna à fond de train.
Valentin le suivit longtemps du regard, puis,lorsque le cavalier eut disparu dans le lointain, il poussa unprofond soupir en murmurant à voix basse :
– Lui aussi il aime !… lemalheureux !
Et il entra dans le calli qui servaitd’habitation à sa mère, afin de lui donner le baiser du matin.
Il nous faut à présent retourner auprès duCèdre-Rouge.
Lorsque le squatter avait entendu les cris desPeaux Rouges et qu’il avait vu briller dans le lointain la lueurrougeâtre des torches à travers les arbres, dans le premier momentil s’était cru perdu, et, cachant sa tête dans ses mains avecdésespoir, il s’était affaissé sur lui-même et serait tombé sur lesol, si Fray Ambrosio ne l’avait, heureusement pour lui, retenu àtemps.
– Demonios ! s’écria le moine.Prenez garde, compadre, les gestes sont dangereux ici.
Mais le découragement du bandit n’avait eu quela durée de l’éclair, presque aussitôt il s’était redressé aussifier, aussi intrépide qu’auparavant, en s’écriant d’une voixferme :
– J’échapperai !
– Bien, compadre, voilà qui est bravementparlé, dit le moine ; mais il faut agir.
– En avant ! hurla le squatter.
– Comment, en avant ! fit le moineavec un geste d’épouvante ; mais en avant, c’est le camp desPeaux Rouges.
– En avant ! vous dis-je.
– En avant donc, et que le diable nousprotège ! murmura Fray Ambrosio.
Le squatter, ainsi qu’il l’avait dit, marchaitrésolument sur le camp.
Bientôt ils se retrouvèrent à l’endroit où ilsavaient descendu un lasso à Nathan et qu’ils avaient quitté, dansleur premier mouvement d’épouvante, pour se mettre en retraite.
Arrivé là, le squatter écarta le feuillage etregarda.
Tout le camp était en rumeur ; on voyaitles Indiens courir çà et là dans toutes les directions.
– Oh ! murmura le Cèdre-Rouge,j’espérais que ces démons se lanceraient tous à notrepoursuite ; il est impossible de traverser là.
– Il n’y faut pas songer, dit Nathan,nous serions perdus sans rémission.
– Prenons un parti, murmura le moine.
Ellen, accablée de fatigue, s’était assise surune branche. Son père lui jeta un regard désespéré.
– Pauvre enfant ! dit-il d’une voixbasse et entrecoupée ; tant souffrir !
– Ne songez pas à moi, mon père,reprit-elle, sauvez-vous ; abandonnez-moi ici.
– T’abandonner ! s’écria-t-il avecrage, jamais ! dussé-je mourir ! non, non ! je tesauverai !
– Que puis-je craindre de ces hommesauxquels je n’ai jamais fait de mal, reprit-elle ; ils aurontpitié de ma faiblesse.
Le Cèdre-Rouge poussa un ricanementironique.
– Demande aux jaguars s’ils ont pitié desantilopes, dit-il ; tu ne connais pas les sauvages, pauvreenfant ! Ils te tueraient en te torturant avec une joieféroce.
Ellen soupira et baissa la tête sansrépondre.
– Le temps se passe ; prenons unpari, répéta Fray Ambrosio.
– Allez au diable ! lui ditbrutalement le squatter, vous êtes mon mauvais génie.
– Que les hommes sont ingrats ! fitle moine avec ironie en levant hypocritement les yeux auciel ; moi qui suis votre ami le plus cher !
– Assez !… dit le Cèdre-Rouge avecforce ; nous ne pouvons rester ici plus longtemps, retournonssur nos pas.
– Encore ?
– Connaissez-vous un autre chemin,démon ?
Ils reculèrent.
– Où est Nathan ? demanda tout àcoup le squatter ; est-ce qu’il s’est laissé choir ?
– Pas si bête, fit le jeune homme enriant, mais j’ai changé de costume.
Il écarta les feuilles qui le cachaient ;ses compagnons poussèrent un cri d’étonnement.
Nathan était recouvert d’une peau d’ours,moins la tête qu’il portait à la main.
– Oh ! oh ! fit le Cèdre-Rouge,voilà une heureuse trouvaille ; où as-tu volé cela,garçon ?
– Je n’ai eu que la peine de la décrocherde la branche où on l’avait mise à sécher.
– Conserve-la avec soin, car peut-êtreavant peu nous servira-t-elle.
– C’est ce que j’ai pensé.
– Allons, partons.
Au bout de quelques pas le squatter s’arrêta,étendit le bras pour avertir ses compagnons, et écouta.
Après deux ou trois minutes, il se retournavers ses compagnons, et, se penchant vers eux, il leur dit d’unevoix faible comme un souffle :
– La retraite nous est coupée, on marchedans les arbres, j’ai entendu craquer les branches et unfroissement de feuilles.
Ils se regardèrent avec épouvante.
– Ne désespérons pas, reprit-il vivement,tout n’est pas perdu encore ; montons plus haut et jetons-nousde côté, jusqu’à ce qu’ils soient passés ; pendant ce tempsNathan les amusera ; les Comanches ne font pas ordinairementde mal aux ours, avec lesquels ils se prétendent parents.
Personne ne fit d’objection.
Sutter s’élança le premier, le moine lesuivit.
Ellen regarda son père avec tristesse.
– Je ne puis pas, dit-elle.
– Je te répète que je te sauverai,enfant, dit-il avec un accent de tendresse impossible à rendre.
Il prit la jeune fille dans ses bras nerveux,la plaça doucement sur ses épaules.
– Tiens-toi bien, murmura-t-il à voixbasse, et surtout ne crains rien.
Alors, avec une dextérité et une forcecentuplée par l’amour paternel, le bandit s’accrocha d’une main auxbranches placées au-dessus de sa tête et disparut dans le feuillageen disant à son fils :
– À toi, Nathan ! joue bien tonrôle, garçon ; notre salut dépend de toi.
– Soyez tranquille, vieux, répondit lejeune homme en se coiffant de la tête de l’ours, je ne suis pasplus bête qu’un Indien ; ils vont me prendre pour leurparent.
On sait ce qui était arrivé, comment cetteruse, qui d’abord avait si bien réussi, avait été déjouée parCurumilla.
En voyant tomber son fils, le squatter avaiteu un moment de rage aveugle et avait épaulé son rifle en couchanten joue l’Indien.
Heureusement le moine s’était assez à tempsaperçu de ce geste imprudent pour l’arrêter.
– Que faites-vous ? s’écria-t-il enrelevant le canon de l’arme ; vous perdez votre fille.
– C’est vrai, murmura le squatter.
Ellen, par un hasard extraordinaire, n’avaitrien vu ; sans cela il est probable que la mort de son frèrelui aurait arraché un cri de douleur qui aurait dénoncé sescompagnons.
– Oh ! fit le Cèdre-Rouge, encore cedémon de Français avec son Araucan maudit ! eux seulspouvaient me vaincre.
Les fugitifs demeurèrent pendant une heuredans des transes terribles sans oser bouger, de crainte d’êtredécouverts.
Ils étaient si près de ceux qui lespoursuivaient, qu’ils entendaient distinctement ce qu’ilsdisaient.
Enfin peu à peu les voix s’éloignèrent, lestorches s’éteignirent, et tout rentra dans le silence.
– Ouf ! fit le moine, ils sontpartis.
– Pas tous, répondit le squatter ;n’avez-vous pas entendu ce Valentin damné ?
– C’est vrai, notre retraite est toujourscoupée.
– Ne désespérons pas encore ;provisoirement nous n’avons rien à redouter ici, reposez-vousquelques instants, pendant que j’irai à la découverte.
– Hum ! murmura Fray Ambrosio ;pourquoi ne pas aller tous ensemble ? ce serait, je crois,plus prudent.
Le Cèdre-Rouge rit avec amertume.
– Écoutez, compadre, dit-il au moine enlui prenant le bras qu’il serra comme dans un étau : vous vousméfiez de moi et vous avez tort ; j’ai voulu vous abandonner,je l’avoue, mais a présent je ne le veux plus, nous périrons ounous nous sauverons ensemble.
– Oh ! oh ! parlez-voussérieusement, compadre ?
– Oui, car sur les folles promesses d’unprêtre, j’avais résolu de m’amender, j’avais changé de vie et jemenais une existence paisible, sans nuire à personne et entravaillant honnêtement ; les hommes que j’avais voulu oublierse sont souvenus de moi pour se venger ; sans tenir compte demes efforts et de mon repentir, ils ont incendié mon misérablejacal, tué mon fils ; maintenant ils me traquent comme unebête féroce, les vieux instincts se réveillent en moi, le levainmauvais qui dormait au fond de mon cœur fermente de nouveau. C’estune guerre à mort qu’ils me déclarent : eh bien ! viveDieu ! je l’accepte et je la leur ferai sans pitié, sans trêveni merci, sans leur demander, s’ils s’emparent de moi, plus degrâce que je ne leur en ferai s’ils tombent entre mes mains. Qu’ilsprennent garde, by God ! je suis le Cèdre-Rouge ! celuique les Indiens ont surnommé le mangeur d’hommes, et jeleur dévorerai le cœur ! Ainsi, à présent, soyez tranquille,moine, nous ne nous quitterons plus ; vous êtes ma conscience,nous sommes inséparables.
Le squatter prononça ces atroces paroles avecun tel accent de rage et de haine que le moine comprit qu’il disaitbien réellement la vérité et que définitivement les instinctsmauvais avaient pris le dessus.
Un hideux sourire de joie plissa seslèvres.
– Allez, compadre, dit-il, allez à ladécouverte, nous vous attendons ici.
Le squatter s’éloigna.
Pendant son absence, pas une parole ne futprononcée entre les trois interlocuteurs ; Sutter dormait, lemoine pensait, Ellen pleurait.
La pauvre enfant avait entendu avec unedouleur mêlée d’épouvante l’atroce profession de foi de sonpère ; elle avait alors mesuré l’épouvantable profondeur del’abîme dans lequel elle venait subitement de rouler, car cettedétermination du Cèdre-Rouge la séparait à jamais de la société etla condamnait à mener toute sa vie une existence de déboire et delarmes.
Après une heure d’absence environ, leCèdre-Rouge reparut.
L’expression de son visage était joyeuse.
– Eh bien ? lui demanda anxieusementle moine.
– Bonnes nouvelles !répondit-il ; j’ai découvert un refuge où je défie les plusfins limiers de la prairie de me dépister.
– Bien loin ?
– À deux pas d’ici
– Si près ?
– C’est ce qui fera notre sécurité :jamais nos ennemis ne supposeront que nous ayons eu l’audace denous cacher aussi près d’eux.
– C’est juste ; il faut nous yrendre alors.
– Quand il vous plaira.
– Tout de suite.
Le Cèdre-Rouge n’avait pas menti, il avaiteffectivement découvert un refuge qui offrait toutes les garantiesde sécurité désirables ; si nous-mêmes, dans les prairies duFar West, nous n’en avions pas vu un tout à fait semblable, nousn’ajouterions pas foi à la possibilité d’un tel repaire.
Après avoir parcouru un espace d’environ centcinquante mètres, le squatter s’arrêta au-dessus d’un chêne énormemort de vieillesse et dont l’intérieur était creux.
– C’est ici, dit-il en écartant avecprécaution la masse de feuilles, de branches et de lianes quidissimulaient complètement la cavité.
– Hum ! fit le moine en se penchantà l’orifice du trou qui était noir comme un four ; c’est làdedans qu’il faut descendre ?
– Oui, répondit le Cèdre-Rouge ;mais rassurez-vous, ce n’est pas très-profond.
Malgré cette assurance, le moine hésitaittoujours.
– C’est à prendre ou à laisser, reprit lesquatter ; préférez-vous être découvert ?
– Mais nous ne pourrons pas nous remuerlà dedans.
– Regardez autour de vous.
– Je regarde.
– Remarquez-vous que la montagne, en cetendroit, est coupée à pic ?
– Oui, en effet.
– Bien ; nous sommes au bord duprécipice dont nous parlait ce pauvre Nathan.
– Ah !
– Oui ; vous voyez que cet arbremort semble pour ainsi dire soudé à la montagne comme unepoutre ?
– C’est vrai, je ne l’avais pas remarquéd’abord.
– Eh bien, en descendant par ce trou, àune quinzaine de pieds tout au plus, vous en trouvez un autre qui,cette fois, perce l’écorce de l’arbre et correspond à unecaverne.
– Oh ! s’écria le moine avec joie,comment avez-vous découvert cette cachette ?
Le squatter soupira.
– Il y a bien longtemps, dit-il.
– Eh mais, fit Fray Ambrosio, si vous laconnaissez, vous, d’autres peuvent aussi la connaître.
– Non, répondit-il en secouant latête ; un seul homme avec moi la connaissait, et sa découvertelui a coûté la vie.
– Voilà qui me rassure.
– Ni chasseur, ni trappeur ne viennentjamais par ici, c’est un précipice ; si nous faisions quelquespas de plus dans cette direction, nous nous trouverions suspendusau-dessus d’un abîme d’une profondeur incommensurable dont cettemontagne forme une des murailles, du reste, pour vous ôter toutecrainte, je vais descendre le premier.
Le Cèdre-Rouge jeta alors au fond du creuxbéant quelques morceaux de bois-chandelle dont il s’était muni, ilplaça son fusil en bandoulière, et, se suspendant par les mains, ilse laissa tomber au fond de l’arbre.
Sutter et Fray Ambrosio regardaient aveccuriosité.
Le squatter battit le briquet, alluma une destorches et l’éleva au-dessus de sa tête.
Le moine reconnut alors que le vieux chasseurde chevelures lui avait dit la vérité.
Le Cèdre-Rouge entra dans la caverne, dans lesol de laquelle il planta sa torche de façon à ce que le creux del’arbre restât éclairé, puis il ressortit, et au moyen de son lassorejoignit ses compagnons.
– Eh bien, leur dit-il, qu’enpensez-vous ?
– Nous serons là on ne peut mieux,répondit le moine.
Sans plus hésiter, il se laissa glisser dansle creux, et disparut dans la grotte.
Sutter l’imita.
Seulement il resta en bas afin d’aider sa sœurà descendre.
La jeune fille semblait ne pas avoirconscience de ce qui se passait autour d’elle. Bonne et docile,comme toujours, elle agissait avec une précision et une sécheresseautomatique, sans chercher à se rendre compte des raisons qui luifaisaient faire une chose plutôt qu’une autre ; les paroles deson père l’avaient frappée au cœur et avaient brisé en elle lesressorts de la volonté.
Lorsque son père l’eut descendue dans l’arbre,elle suivit machinalement son frère dans la grotte.
Demeuré seul, le squatter fit disparaître avecun soin minutieux toutes les traces qui auraient pu révéler auxyeux clairvoyants de ses ennemis les endroits où il avaitpassé ; puis, lorsqu’il fut bien certain que rien ne viendraitsignaler sa présence, il se laissa, à son tour, glisser dans letrou.
Le premier soin des bandits fut d’explorerleur domaine.
Il était immense.
Cette caverne s’enfonçait à une profondeurconsidérable sous la montagne. Elle se partageait en plusieursbranches et en plusieurs étages, dont les uns montaient jusqu’ausommet de la montagne, tandis que d’autres, au contraire,s’enfonçaient en terre ; un lac souterrain, réservoir dequelque rivière sans nom, s’étendait à perte de vue sous une voûtebasse, toute noire de chauves-souris.
Cette caverne avait plusieurs sorties dans desdirections diamétralement opposées ; ces sorties étaient sibien dissimulées qu’il était impossible de les apercevoir dudehors.
Une seule chose inquiétait les aventuriers,c’était la possibilité de se procurer des vivres ; mais à celale Cèdre-Rouge avait répondu que rien n’était plus facile que detendre des trappes, et même de chasser dans la montagne.
Ellen s’était endormie d’un sommeil de plombsur un lit de fourrure que son père lui avait préparé à la hâte. Lamalheureuse enfant avait tellement souffert et enduré tant defatigues depuis quelques jours, qu’elle ne pouvait littéralementplus se soutenir.
Lorsque les trois hommes eurent visité lagrotte, ils revinrent s’asseoir auprès d’elle.
Le Cèdre-Rouge la regarda un instant dormiravec une expression de tristesse infinie ; il aimait trop safille pour ne pas la plaindre et ne pas songer avec douleur au sortaffreux qui l’attendait auprès de lui ; malheureusement leremède était impossible.
Fray Ambrosio, dont l’esprit était toujours enéveil, arracha le squatter à sa double contemplation.
– Eh ! compadre, lui dit-il, noussommes condamnés probablement à demeurer ici quelque temps,n’est-ce-pas ?
– Jusqu’à ce que ceux qui nouspoursuivent, fatigués de nous chercher vainement de tous les côtés,prennent enfin le parti de s’en aller.
– Cela peut être long ; alors, pourplus de sûreté, je suis d’avis de faire une chose.
– Laquelle ?
– Il y a ici des monceaux de blocs depierre que le temps a détachés de la voûte, si vous m’en croyez,avant de nous endormir, nous en roulerons trois ou quatre des plusgros jusqu’au trou par lequel nous sommes entrés.
– Pourquoi cela ? demanda lesquatter avec distraction.
– Dans la position où nous sommes, deuxprécautions valent mieux qu’une ; les Indiens sont des démonssi rusés qu’ils sont capables de descendre dans le creux del’arbre.
– Le padre a raison, vieux, dit Sutterqui dormait à moitié ; ce n’est pas un grand travail que derouler ces pierres, mais au moins comme cela nous seronstranquilles.
– Faites ce que vous voudrez, répondit lesquatter en se remettant à contempler sa fille.
Les deux hommes, forts de l’approbation deleur chef, se levèrent sans plus tarder afin d’accomplir ce qu’ilsavaient projeté ; une demi-heure plus tard, le trou de lacaverne était si artistement bouché que nul, s’il ne l’avait sud’abord, ne se fût douté qu’un trou énorme avait existé là.
– Maintenant, dit Fray Ambrosio, nouspouvons dormir ; au moins nous sommes tranquilles.
Malgré l’avance que la Gazelle blanche avaitsur lui, don Pablo la rejoignit à moins de deux lieues du camp.
En entendant le galop d’un cheval derrièreelle, la jeune fille s’était retournée.
Un coup d’œil lui avait suffi pour reconnaîtrele Mexicain.
À sa vue, une rougeur fébrile envahit sonvisage, un tremblement convulsif s’empara de ses membres ;enfin, l’émotion qu’elle éprouva fut si forte, qu’elle futcontrainte de s’arrêter.
Cependant, honteuse de laisser voir à l’hommequ’elle aimait sans espoir l’impression que sa vue lui causait,elle fit un effort suprême sur elle-même et parvint à donner à sonvisage une expression indifférente, tandis que la pensée refouléebouillonnait au fond de son cœur.
– Que vient-il faire de ce côté ? oùva-t-il ? Nous verrons, ajouta-t-elle au bout d’uninstant.
Elle attendit.
Don Pablo ne tarda pas à la rejoindre. Lejeune homme, en proie à une surexcitation nerveuse, était dans lespires dispositions pour faire de la diplomatie.
En arrivant auprès de la Gazelle blanche, illa salua et, sans lui adresser la parole, il continua rapidement saroute.
La Gazelle secoua la tête.
– Je saurai bien le faire parler,dit-elle.
Appliquant alors le chicote sur lesflancs de son cheval, elle le mit au galop et vint le ranger auxcôtés de celui de don Pablo.
Les deux cavaliers marchèrent ainsi auprèsl’un de l’autre assez longtemps sans échanger un mot.
Chacun d’eux semblait craindre d’entamer laconversation, comprenant intérieurement sur quel terrain brûlantelle serait bientôt fatalement portée.
Toujours galopant auprès l’un de l’autre, ilsarrivèrent à un endroit où la pente qu’ils suivaient bifurquait etformait deux chemins diamétralement opposés.
La Gazelle blanche retint son cheval et,étendant le bras dans la direction du nord :
– Je vais par là, dit-elle.
– Et moi aussi, répondit sans hésiter donPablo.
La jeune fille le regarda avec un étonnementtrop naturel pour ne pas être joué.
– Où donc allez-vous ?reprit-elle.
– Où vous allez, dit-il encore.
– Mais je me dirige vers le camp duBlood’s Son.
– Eh bien, moi aussi ; quetrouvez-vous d’étonnant à cela ?
– Moi, rien ; que m’importe ?fit-elle avec une moue significative.
– Vous me permettrez alors, niña, de voustenir compagnie jusque-là.
– Je ne puis ni ne veux, vous empêcher deme suivre ; la route est libre, caballero, répondit-ellesèchement.
Ils se turent comme d’un commun accord ;chacun d’eux conversait avec soi-même et s’absorbait dans sespensées.
Parfois la Gazelle blanche jetait à soncompagnon un de ces clairs regards de femme qui lisent jusqu’aufond du cœur ; un sourire effleurait ses lèvres mignonnes, etelle secouait la tête d’un air mutin. De singulières penséesfermentaient sans doute dans ce frais cerveau de dix-sept ans.
Vers deux heures de la tarde, ainsique l’on dit dans les pays espagnols, ils arrivèrent, toujourstrottant de conserve, au gué d’une petite rivière de l’autre côtéde laquelle, adossé à une montagne, on apercevait à deux lieues àpeine les huttes du camp du Blood’s Son. La Gazelle blanches’arrêta, et, au moment où son compagnon allait faire entrer soncheval dans le lit de la rivière, elle posa sa main délicate sur labride et l’arrêta en lui disant d’une voix douce maisferme :
– Avant que d’aller plus loin, un mots’il vous plaît, caballero.
Don Pablo la regarda avec étonnement, mais ilne fit pas un mouvement pour se débarrasser de cette étreinteamicale.
– Je vous écoute, señorita, répondit-ilen s’inclinant.
– Je sais pourquoi vous venez aucampement du Blood’s Son, reprit-elle.
– J’en doute, fit-il en secouant latête.
– Enfant ! ce matin, lorsque jecausais avec don Valentin, vous étiez couché à nos pieds.
– En effet.
– Si vos yeux étaient fermés, vosoreilles étaient ouvertes.
– Ce qui veut dire ?
– Que vous avez entendu notreconversation.
– Quand cela serait, qu’enconcluriez-vous ?
– Ceci : vous venez au camp pourcontre-carrer mes projets, les faire avorter même, si cela vous estpossible.
– Moi !
– Vous.
Le jeune homme tressaillit. Il fit unmouvement de désappointement en se voyant si bien deviné.
– Señorita, dit-il avec embarras…
– Ne niez pas, fit-elle avec bonté, ceserait inutile. Je sais tout.
– Tout !
– Oui, et beaucoup plus que vous n’ensavez vous-même.
Le Mexicain était atterré.
– Jouons cartes sur table,continua-t-elle.
– Je ne demande pas mieux, répondit-ilsans savoir ce qu’il disait.
– Vous êtes amoureux de la fille dusquatter, dit-elle nettement.
– Oui, répondit-il.
– Vous voulez la sauver ?
– Oui.
– Je vous aiderai.
– Vous ?
– Moi.
Il y eut un silence.
Ces quelques mots avaient été échangés entreles deux interlocuteurs avec une rapidité fébrile.
– Vous ne me trompez pas ? demandatimidement don Pablo au bout d’un instant.
– Non, répondit-elle franchement ; àquoi bon ? Vous lui avez donné votre cœur, on n’aime pas deuxfois ; je vous aiderai, vous dis-je.
Le jeune homme la regardait avec un étonnementmêlé d’épouvante.
Il savait combien, il y avait quelques mois àpeine, la Gazelle blanche avait été une ennemie implacable pour lapauvre Ellen, il redoutait un piège.
Elle le devina, un sourire triste effleura seslèvres.
– L’amour ne m’est plus permis,dit-elle ; mon cœur n’est même pas assez vaste pour la hainequi le dévore, j’appartiens toute à la vengeance. Croyez-moi, donPablo, je vous servirai loyalement. Lorsque vous serez enfinheureux, que vous me devrez un peu de ce bonheur dont vous jouirez,peut-être éprouverez-vous pour moi un peu d’amitié et dereconnaissance. Hélas ! c’est le seul sentiment quej’ambitionne désormais. Je suis une de ces malheureuses créaturescondamnées qui, lancées malgré elles sur une pente fatale, nepeuvent s’arrêter dans leur chute. Plaignez-moi, don Pablo, maisbannissez toute crainte, car, je vous le répète, vous n’avez etn’aurez jamais d’amie plus dévouée que moi.
La jeune fille prononça ces paroles avec untel accent de sincérité, on voyait si bien que chez elle c’était lecœur seul qui parlait et que le sacrifice était consommé sansarrière-pensée, que don Pablo se sentit ému malgré lui devant tantd’abnégation ; par un mouvement de jeunesse irrésistible, illui tendit la main.
La jeune fille la serra avec effusion, essuyaune larme, et, chassant de son cœur toute traced’émotion :
– Maintenant, dit-elle, plus unmot ; nous nous entendons, n’est-ce pas ?
– Oh oui ! répondit-il avecjoie.
– Traversons la rivière, fit-elle ensouriant, nous serons au camp dans dix minutes ; nul ne doitsavoir ce qui s’est passé entre nous.
Dix minutes plus tard, en effet, ilsarrivaient au camp du Blood’s Son, où ils furent reçus avec descris de joie et des souhaits de bien-venue.
Ils traversèrent le camp au galop et nes’arrêtèrent que devant la hutte du partisan.
Celui-ci, distrait par le bruit de leurarrivée, était sorti et les attendait au dehors.
La réception fut cordiale.
Après les premiers compliments, la Gazelleblanche expliqua à son oncle le résultat de sa démarche et ce quic’était passé au camp de l’Unicorne pendant qu’elle s’ytrouvait.
– Ce Cèdre-Rouge est un véritable démon,répondit-il ; moi seul ai entre les mains les moyens de m’enemparer.
– De quelle façon ? demanda donPablo.
– Vous allez voir, dit-il. Sanss’expliquer davantage, il porta un sifflet d’argent à ses lèvres eten tira un son clair et prolongé.
À cet appel, le rideau en peau de bison de lahutte fut soulevé du dehors et un homme parut.
Don Pablo reconnut Andrès Garote. Le gambucinosalua avec cette politesse pateline particulière aux Mexicains, etattendit en fixant sur le Blood’s Son ses petits yeux gris etintelligents.
– Maître Garote, lui dit celui-ci en setournant de son côté, je vous ai fait appeler parce que j’ai àcauser sérieusement avec vous.
– Je suis aux ordres de votre seigneurie,répondit-il.
– Vous vous rappelez sans doute, repritle Blood’s Son, le traité que nous avons fait ensemble lorsque jevous ai admis dans ma cuadrilla.
Andrès Garote s’inclina affirmativement.
– Je me le rappelle, dit-il.
– Fort bien. En voulez-vous toujours auCèdre-Rouge ?
– Au Cèdre-Rouge, seigneurie, paspositivement ; lui personnellement ne m’a jamais fait grandmal.
– C’est juste ; mais vous aveztoujours, je suppose, le désir de vous venger de FrayAmbrosio ?
L’œil du gambucino lança un éclair de haineintercepté au passage par le Blood’s Son.
– Je donnerais ma vie pour avoir lasienne.
– Bien ! j’aime à vous voir dans cessentiments ; bientôt, si vous le voulez, votre désir serasatisfait.
– Si je le veux, seigneurie, si je leveux ! s’écria avec feu le ranchero. Canarios ! dites-moice qu’il faut faire pour cela, et, sur mon âme, ce ne sera paslong. Je vous réponds que je n’hésiterai pas.
Le Blood’s Son dissimula un sourire desatisfaction.
– Le Cèdre-Rouge, Fray Ambrosio et leurscompagnons, dit-il, sont cachés à quelques lieues à peine d’ici,dans les montagnes ; vous allez vous y rendre.
– J’y vais.
– Attendez, n’importe par quel moyen,vous vous introduirez auprès d’eux, vous captiverez leur confiance,et, lorsque vous aurez obtenu tous les renseignements nécessaires,vous reviendrez ici, afin que nous nous emparions de ce nid devipères.
Le gambucino réfléchit un instant ; leBlood’s Son crut qu’il reculait.
– Est-ce que vous hésitez ? luidit-il.
– Reculer, moi ! s’écria le rancheroen secouant la tête avec un sourire étrange ; non pas,seigneurie, au contraire ; seulement je me consulte.
– Pour quelle raison ?
– Je vais vous la dire : la missionque vous me donnez est une mission de vie ou de mort. Si j’échoue,mon compte est bon. Le Cèdre-Rouge me tuera comme un chien.
– C’est probable.
– Ce sera son droit, je n’aurai pas dereproches à lui adresser ; mais, moi mort, je ne veux pas quele misérable échappe.
– Comptez sur ma parole.
La physionomie chafouine du gambucino prit uneexpression de finesse et de ruse inexprimable.
– J’y compte, dit-il, seigneurie, maisvous avez des affaires très-sérieuses qui prennent presque toutvotre temps, et, peut-être sans le vouloir, vous m’oublieriez.
– Vous ne devez pas redouter cela.
– On ne peut répondre de rien,seigneurie ; il y a dans la vie des circonstances fortbizarres.
– Où voulez-vous en venir ? Voyons,expliquez-vous franchement.
Andrès Garote souleva son zarapé et sortit dedessous une petite boite en acier, qu’il posa sur la table auprèsde laquelle était assis le Blood’s Son.
– Tenez, seigneurie, dit-il avec ce tondoucereux qui ne l’abandonnait jamais, prenez cette cassette ;dès que je serai parti, faites-en sauter la serrure, et je suiscertain que vous trouverez dedans certains papiers qui vousintéresseront.
– Que signifient ces paroles ?s’écria le Blood’s Son avec agitation.
– Vous verrez, vous verrez, répondit legambucino toujours impassible ; de cette façon si vousm’oubliez, vous ne vous oublierez pas, vous, et je profiterai devotre vengeance.
– Connaissez-vous donc ces papiers ?demanda le Blood’s Son.
– Supposez-vous, seigneurie, que j’aiegardé pendant six mois environ cette cassette entre les mains sansm’assurer de son contenu ? Non, non, j’aime à connaître monbien. Vous verrez que cela vous intéressera, seigneurie.
– Mais alors, s’il en est ainsi, pourquoine m’avez-vous pas remis plus tôt ces papiers ?
– Parce que l’heure n’était pas venue dele faire, seigneurie ; j’attendais l’occasion qui se présenteaujourd’hui. L’homme qui veut se venger doit être patient ;vous savez le proverbe, seigneurie : la vengeance est un fruitqui ne se mange que mûr.
Pendant que le gambucino débitait ce flux deparoles, le Blood’s Son restait les yeux fixés sur la cassette, leregard ardent et les mains convulsivement serrées.
– Vous allez partir ? lui demanda leBlood’s Son, lorsqu’il se tut.
– À l’instant, seigneurie ;seulement, si vous me le permettez, nous changerons quelque choseaux instructions que vous m’avez données.
– Parlez.
– Il me semble que si je suis obligé derevenir ici, nous perdrons un temps précieux en allées et venues,temps dont le Cèdre-Rouge, dont les soupçons seront éveillés, nemanquera pas de profiter pour décamper.
– C’est juste, mais commentfaire ?
– Oh ! c’est bien simple. Allez,seigneurie : lorsque le moment sera venu de tendre nos filets,j’allumerai un feu dans la montagne, ce feu vous servira de signalpour vous mettre immédiatement en route seulement il ne serait pasmal que quelqu’un m’accompagnât et demeurât caché aux environs dulieu où je dois aller.
– Cela sera fait ainsi que vous ledésirez, répondit la Gazelle blanche ; ce n’est pas une, maisdeux personnes qui vous accompagneront.
– Comment cela ?
– Don Pablo de Zarate et moi nous avonsl’intention de vous suivre, reprit-elle en jetant au jeune homme unregard que celui-ci comprit.
– Alors tout est pour le mieux, fit legambucino, et nous partirons aussitôt que vous le voudrez.
– À l’instant, à l’instant !s’écrièrent les deux jeunes gens.
– Nos chevaux ne sont pas fatigués, ilspourront encore facilement faire aujourd’hui cette traite, observadon Pablo.
– Hâtez-vous, alors, car les instantssont précieux, dit le Blood’s Son qui brûlait d’être seul.
– Je ne demande que quelques minutes pourseller mon cheval.
– Allez, nous vous attendrons ici.
Le gambucino sortit.
Les trois personnages demeurèrent silencieux,tous trois également intrigués par la cassette sur laquelle leBlood’s Son avait posé la main, comme s’il craignait qu’on la luiravît.
Au bout d’un instant, le galop d’un chevalrésonna au dehors, et Garote passa sa tête par la porte, dont lerideau était à demi soulevé.
– Me voilà, dit-il.
La Gazelle blanche et don Pablo selevèrent.
– Partons ! dirent-ils en s’élançantvers la porte.
– Bonne chance ! leur cria leBlood’s Son.
– Seigneurie, n’oubliez pas la cassette,dit en ricanant le gambucino, vous verrez qu’elle vousintéressera.
Le rideau de la hutte retomba ; leschevaux partirent à fond de train.
Aussitôt que le partisan se trouva seul, il seleva, barricada avec soin l’entrée de la hutte afin de ne pas êtretroublé dans l’examen qu’il se proposait de faire, puis il vint serasseoir, après avoir choisi dans un petit sac en peau d’antilopeplusieurs crochets de formes différentes.
Il prit alors la cassette et l’examinaattentivement dans tous les sens.
Elle n’avait rien d’extraordinaire ;c’était, ainsi que nous l’avons dit autre part, une légère cassetteen acier ciselé, travaillée avec le goût le plus exquis, uncharmant bijou, en somme.
Malgré son désir de connaître ce qu’ellerenfermait, il hésitait à l’ouvrir ; ce coquet petit meublelui causait une émotion dont il ne pouvait se rendre compte ;il lui semblait l’avoir déjà vu autrefois, il fouillait en vain sessouvenirs pour se rappeler en quelle circonstance.
– Oh ! dit-il en se parlant àlui-même d’une voix basse et concentrée, si je touchais enfin àl’accomplissement de l’œuvre à laquelle j’ai voué ma vie !
Il tomba dans une profonde rêverie et demeurapendant un laps de temps assez grand les yeux fixés devant lui,sans rien voir, absorbé par le flot de souvenirs amers qui luioppressaient la poitrine.
Enfin il releva la tête, secoua d’un mouvementbrusque sa chevelure épaisse, et passant la main sur sonfront :
– Plus d’hésitation, dit-il d’une voixcreuse, sachons à quoi nous en tenir. Quelque chose me dit quecette fois mes recherches seront couronnées de succès.
Alors il saisit un des crochets d’une mainconvulsée et l’introduisit dans la serrure, mais son émotion étaitsi forte qu’il lui fut impossible de faire agir l’instrument, et ille rejeta avec colère.
– Suis-je donc un enfant ? dit-il.Soyons calme.
Il reprit le crochet d’une main ferme. Lacassette s’ouvrit.
Le Blood’s Son regarda avidement dansl’intérieur.
Elle ne contenait que deux lettres jaunies etfroissées par le temps.
À leur vue, une pâleur livide couvrit levisage du partisan ; il avait sans doute du premier coup d’œilreconnu l’écriture. Il poussa un rugissement de joie, et s’emparade ces lettres en s’écriant d’une voix qui n’avait plus riend’humain :
– Les voilà donc ces preuves que jecroyais détruites !
Il déplia le papier avec la précaution la plusminutieuse afin de ne pas en déchirer les plis, et commença àlire.
Bientôt un soupir de satisfaction s’échappa desa poitrine oppressée.
– Ah ! murmura-t-il, Dieu vous livreenfin à moi, mes maîtres ; nous allons régler nos comptes…
Il replaça les lettres dans la cassette, lareferma et la cacha dans son sein.
Les trois aventuriers étaient sortisrapidement du camp du Blood’s Son et avaient pris la direction desmontagnes.
Ils galopaient silencieusement aux côtés l’unde l’autre.
Ils pressentaient que le dénoûment de ce drameterrible approchait, et malgré eux leurs pensées étaienttristes.
L’homme est ainsi fait que le sentiment qui ledomine le plus est celui de la tristesse ; l’organisationhumaine est faite en vue de la lutte, la joie n’est qu’uneanomalie ; taillé pour résister aux épreuves les plus dures,l’homme le plus fort est souvent celui qui succombe le plusfacilement à une grande joie ; aussi, chose étrange, rien neressemble plus au bonheur que la tristesse : les symptômessont si complètement les mêmes qu’une grande joie annihile autantles facultés qu’une grande douleur.
En ce moment, les trois personnages que noussuivons étaient sous le poids d’une émotion semblable à celle quenous venons de décrire. Au moment où ils espéraient voir accomplirles espérances que depuis si longtemps ils caressaient, ilséprouvaient une émotion qui les dominait complètement et dont ilsne pouvaient se rendre compte.
C’était un coup décisif qu’ils allaient jouer.Depuis si longtemps qu’ils luttaient contre ce rude jouteur,toujours ils l’avaient trouvé planté droit sur la brèche, leurrendant ruse pour ruse, finesse pour finesse, et, en résumé, bienque blessé cruellement, demeurant toujours vainqueur.
Cette fois enfin la chance avait tourné ;Dieu semblait s’être mis de la partie pour faire triompher le bondroit ; et le bandit, acculé dans son dernier repaire,s’attendait d’heure en heure à être forcé.
Cependant ils ne se dissimulaient nullementles difficultés de cette partie suprême où le squatter, poussé dansses derniers retranchements, échapperait par la mort au sort qu’onlui réservait, si à force d’audace et de ruse on ne parvenait pas àle tromper.
Dans une disposition d’esprit comme celle oùse trouvaient nos trois personnages, on comprend qu’entre eux touteconversation devait être nulle.
Ils atteignirent les premiers contre-forts desmontagnes sans avoir échangé une parole.
Là ils s’arrêtèrent.
– Caballeros, dit le gambucino, avant qued’aller plus loin, nous ne ferions pas mal, il me semble, deprendre quelques dispositions indispensables.
– De quelles dispositions parlez-vous,mon ami ? répondit don Pablo.
– Nous allons entrer, reprit Andrès, dansdes régions où nos chevaux nous deviendront plus nuisiblesqu’utiles ; dans la montagne un piéton passe partout, uncavalier nulle part.
– C’est juste ; laissons donc noschevaux ici ; les nobles bêtes ne s’écarteront que l’espacenécessaire pour trouver leur nourriture. Lorsque nous en auronsbesoin, après quelques instants de recherches, nous serons toujourssûrs de les retrouver.
– Est-ce aussi l’avis de laseñorita ? demanda le gambucino avec déférence.
– Parfaitement, répondit-elle.
– Alors mettons pied à terre ;ôtons-leur la selle et le bossal, et abandonnons-les àleur instinct.
Tous trois descendirent, enlevèrent à leurschevaux les harnais qui pouvaient les gêner et les chassèrent enles frappant sur la croupe.
Les nobles bêtes, habituées à cette façond’agir, s’éloignèrent de quelques pas à peine, et commencèrent àpaître tranquillement l’herbe drue de la prairie.
– Voilà qui est fait, dit legambucino ; maintenant songeons à nous.
– Mais les harnais, observa la Gazelleblanche, un moment viendra où nous ne serons pas fâchés de lesavoir sous la main.
– Parfaitement raisonné, repritAndrès ; aussi allons-nous les mettre en lieu sûr ;tenez, le creux de cet arbre nous fera un magasin des pluscommodes.
– Caramba ! l’idée est originale,dit don Pablo, elle mérite qu’on en profite.
Les trois harnais furent déposés dans le creuxde l’arbre découvert par le gambucino, et si bien recouverts defeuilles mortes qu’il était impossible de les y soupçonner.
– Maintenant, dit la Gazelle blanche,occupons-nous de nous trouver un gîte ; les nuits sont froidesen cette saison, surtout dans la montagne ; voici le jour quibaisse rapidement, bientôt nous serons enveloppés dans lesténèbres.
Nos trois batteurs d’estrade avaient quitté lecamp assez tard ; aussi pendant qu’ils s’occupaient àdesseller leurs chevaux et à cacher les harnais, le soleil, de plusen plus bas à l’horizon, avait fini par se coucher ; ils setrouvaient à ce moment de crépuscule si court dans la prairiependant lequel le jour s’achève et la nuit commence, et où lesténèbres, luttant désespérément ensemble, répandent sur le paysageune espèce de lumière mixte qui laisse entrevoir les objets comme àtravers un prisme.
Il fallait profiter de cet instant pours’orienter de façon à pouvoir marcher sans risquer de se perdreaussitôt que les ténèbres auraient enfin triomphé de la clarté deplus en plus faible.
C’est ce qu’ils firent. Après avoir d’un coupd’œil relevé la position des différents pics de montagnes, ils semirent résolument en route.
Ils marchèrent pendant environ une heure surune pente qui devenait de plus en plus roide, puis ils atteignirentune espèce d’étroite plate-forme où ils firent halte un moment,d’abord pour reprendre haleine, ensuite afin de se consulter sur cequ’ils devaient faire ultérieurement.
– Si nous couchions ici, dit la Gazelleblanche ? Ce rocher qui s’élève à pic derrière nous nous offreun excellent abri contre le vent, et enveloppés avec soin dans noszarapés et nos manteaux de bison, je suis convaincue que nousdormirons on ne peut mieux.
– Patience, niña, dit sentencieusement legambucino, il ne s’agit pas de dormir en ce moment.
– De quoi s’agit-il, donc ?répondit-elle vivement ; je vous assure que pour ma part jedormirai parfaitement.
– C’est possible, niña, reprit Andrès,mais nous avons autre chose à faire quant à présent.
– Quoi donc ?
– Nous orienter.
– Nous orienter ! Vous êtes fou, monami. Il fait noir comme dans un four. Le diable lui-même, sihabitué aux ténèbres, marcherait sur sa queue.
– C’est justement pour cela ;profitons de ce que la lune n’est pas levée encore pour explorerles environs.
– Je ne vous comprends pas.
– Voyez comme l’atmosphère esttransparente ; la lueur vacillante et incertaine des étoilessuffit pour laisser distinguer les objets à une énorme distance. Siles hommes à la poursuite desquels nous sommes mangent, ce qui estprobable, c’est incontestablement cette heure qu’ils ont choisiepour faire cuire leurs aliments.
– Eh bien ? dit don Pablo aveccuriosité.
– Suivez bien mon raisonnement : leCèdre-Rouge n’attend d’ennemis que du côté de la plaine, n’est-cepas ?
– C’est vrai.
– Donc ses précautions sont prises de cecôté-là et non de celui-ci ; il ne nous soupçonne pas aussiprès de lui, et, persuadé que personne ne l’espionne, il laisse àl’ombre de la nuit monter paisiblement la fumée de son foyer versle ciel, convaincu que, grâce à l’obscurité, nul ne peutl’apercevoir, ce qui serait rigoureusement vrai si, pour sonmalheur, nous ne nous trouvions ici ; voilà pour quelleraison, malgré l’heure avancée, j’ai insisté pour que nous nousengagions dans la montagne.
La Gazelle blanche et don Pablo furent frappésde la justesse de ce raisonnement. Ils commencèrent alors, devantcette expérience pratique du désert que possédait leur guide, àprendre une meilleure opinion de lui et à lui reconnaîtreintérieurement cette supériorité que tout homme sachant bien unechose acquiert toujours à un moment donné.
– Faites à votre guise, lui dit donPablo.
– Nous nous rangeons complètement devotre avis, ajouta la jeune fille.
Le gambucino ne montra ni orgueil ni fatuitéde cet acquiescement à ses raisonnements, il se contenta derecommander à ses deux compagnons de ne pas quitter le lieu où ilsse trouvaient jusqu’à son retour, et il s’éloigna.
Dès qu’il fut seul, au lieu de marcher ainsiqu’il l’avait fait jusqu’à ce moment, le gambucino s’allongea surle sol et commença à ramper lentement le long des rochers,s’arrêtant de temps en temps pour soulever la tête, regarder autourde lui et prêter l’oreille aux mille bruits du désert.
Son absence fut longue. Don Pablo et la jeunefille se promenaient de long en large sur la plate-forme, afind’entretenir la chaleur dans leur corps en l’attendant.
Enfin, au bout de deux heures à peu près ilrevint.
– Eh bien ? lui demanda donPablo.
– Venez, répondit laconiquement legambucino.
Ils le survirent.
Il les conduisit par un sentier des plusabrupts où ils étaient forcés de ramper sur les mains et sur lesgenoux afin de ne pas rouler dans les précipices.
Après une ascension assez longue faite avecdes difficultés inouïes, le gambucino se redressa en faisant signeà ses compagnons de l’imiter.
Ceux-ci ne se firent pas répéterl’invitation : ils étaient rompus.
Ils se trouvaient alors sur une plate-formesemblable à celle qu’ils avaient quittée précédemment ; cetteplate-forme, de même que l’autre, était dominée par un immenserocher, seulement ce rocher avait une énorme ouverture en gueule defour, et, chose étrange, à une distance énorme, au fond de cetteouverture, scintillait une lueur grande comme une étoile.
– Voyez ! dit le gambucino.
– Oh ! oh ! qu’est cela ?murmura don Pablo avec étonnement.
– Aurions-nous trouvé ce que nouscherchons ? s’écria la Gazelle blanche en joignant lesmains.
– Silence ! fit Andrès Garote en luimettant la main sur la bouche ; et d’une voix faible comme unsouffle : Nous sommes à l’entrée d’une caverne, ces conduitssouterrains sont d’excellents conducteurs du son : leCèdre-Rouge a l’ouïe fine ; quelque éloigné de nous en cemoment, craignez qu’il nous entende.
Ils regardèrent pendant assez longtemps cettelueur tremblotante, point infime dans l’obscurité qui semblaitl’œil de la caverne ; parfois une ombre passait devant cetteétoile et sa clarté s’éclipsait pendant quelques minutes.
Le gambucino, lorsqu’il jugea que leurcuriosité devait être satisfaite, leur toucha légèrement le bras etles ramena doucement en arrière.
– Venez, leur dit-il.
Ils recommencèrent à monter. Au bout d’unedemi-heure environ, il les fit arrêter une seconde fois, et,étendant le bras dans une certaine direction :
– Regardez attentivement, leurdit-il.
– Oh ! fit don Pablo au bout d’uninstant, de la fumée !
En effet, un léger filet de fumée blanchâtresemblait sortir de terre et s’élevait en mince et diaphane spiralevers le ciel.
– Il n’y a pas de fumée sans feu, dit enricanant le gambucino ; je vous ai montré le feu d’abord,maintenant voici la fumée. Êtes-vous convaincus ? avons-noustrouvé la tanière du tigre ?
– Oui, dirent-ils ensemble.
– Cela vaut mieux que de dormir,hein ? reprit-il avec un léger accent de triomphe.
– Maintenant, que devons-nousfaire ? interrompit vivement la Gazelle blanche.
– Oh ! mon Dieu ! une chosebien simple, répondit Andrès ; un de vous deux vaimmédiatement regagner le camp, annoncer notre découverte, et lemaître agira comme il le jugera convenable.
– Bien, dit la jeune fille, je pars.
– Et vous ? demanda le gambucino ens’adressant à don Pablo.
– Moi, je reste.
Garote ne fit pas d’objection.
La Gazelle blanche se lança sur la pente de lamontagne avec une ardeur fiévreuse.
Le gambucino étendit soigneusement son manteaude bison sur le sol, s’enveloppa de son zarapé et se coucha.
– Que faites-vous ? lui demanda donPablo.
– Vous le voyez, répondit-il, je meprépare à dormir ; nous n’avons plus rien à faire à présent,il nous faut attendre à demain pour agir ; je vous conseillede suivre mon exemple.
– C’est vrai, dit le jeune homme, vousavez raison, et, se roulant dans son zarapé, il se laissa tombersur le sol.
Une heure s’écoula ainsi, les deux hommesdormaient ou semblaient dormir.
Soudain don Pablo se releva doucement sur lecoude et se pencha avec précaution sur son compagnon qu’il examinaattentivement.
Andrès Garote dormait bien réellement du plustranquille sommeil.
Le jeune homme rassuré, se leva, visita sesarmes avec soin, et après avoir jeté un dernier regard au dormeuril descendit la montagne.
La lune était levée, ses rayons blafardsrépandaient sur le paysage une lueur à peine suffisante pour sediriger sans craindre de rouler dans un précipice.
Le jeune homme, arrivé à la plate-formeinférieure où s’ouvrait l’entrée de la caverne au fond de laquellebrillait toujours la lueur faible et tremblotante du feu, s’arrêtaun instant, fit une prière mentale en levant les yeux au cielresplendissant d’étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête, etaprès avoir une dernière fois visité ses armes pour s’assurerqu’elles étaient en état, il fit le signe de la croix et s’enfonçarésolument dans la caverne.
Certes, il fallait être doué d’une bonne dosede courage pour aller ainsi braver un danger d’autant plus terriblequ’il était inconnu.
L’œil fixé sur le feu qui lui servait d’étoilepolaire, don Pablo avançait avec précaution les bras tendus enavant, le corps penché et l’oreille au guet, s’arrêtant parintervalles pour se rendre compte de ces bruits sans nom quigrondent constamment dans les souterrains, et prêt à se défendrecontre les ennemis invisibles qu’il soupçonnait dans l’ombre.
Il marchait déjà depuis assez longtemps sansque le feu parût grandir sensiblement, lorsque la muraille degranit contre laquelle il appuyait sa main gauche pour se dirigermanqua subitement, et au fond d’une excavation étroite faiblementéclairée par une torche de bois-chandelle qui achevait de seconsumer lentement, il aperçut Ellen agenouillée sur le sol nu etpriant avec ferveur.
Le jeune homme resta frappé d’admiration à cespectacle inattendu.
La jeune fille, les cheveux dénoués etflottant en longues boucles sur ses épaules, le visage pâle etinondé de larmes, semblait en proie à la plus grande douleur.
Des sanglots entrecoupés de profonds soupirss’échappaient de sa poitrine oppressée.
Don Pablo ne put résister à l’émotion quis’empara de lui. À cette vue navrante, oubliant toute prudence, ils’élança vers la jeune fille, les bras ouverts, en s’écriant avecun accent d’amour suprême :
– Ellen ! Ellen !qu’avez-vous ?
À cette voix qui frappait si inopinément sesoreilles, la jeune fille se releva, et avec un geste d’une majestéextrême :
– Fuyez, malheureux, lui dit-elle, fuyez,ou vous êtes perdu !
– Ellen, répéta-t-il en tombant à sesgenoux et joignant les mains avec prière, de grâce,écoutez-moi !
– Que venez-vous faire ici ?répéta-t-elle.
– Je viens vous sauver ou périr.
– Me sauver ! dit-elle avec unetristesse navrante ; non, don Pablo, mon destin est fixé àjamais, laissez-moi ; fuyez, je vous en prie.
– Non ! vous dis-je, un dangerterrible plane sur votre père, il est perdu sans ressource ;venez, fuyez, il en est temps encore. Oh ! Ellen ! jevous en prie, au nom de notre amour, si chaste et si pur,suivez-moi !
La jeune fille secoua la tête par un mouvementqui fit ondoyer ses longues tresses blondes.
– Je suis condamnée, vous dis-je, donPablo ; rester plus longtemps ici, c’est vous perdre. Vousm’aimez, dites-vous ; eh bien, moi, à mon tour, c’est au nomde votre amour, du mien, puisque vous l’exigez, que je vous suppliede m’abandonner, de me fuir pour toujours ! Oh !croyez-moi, don Pablo, mon contact donne la mort, je suis unecréature maudite !
Le jeune homme croisa les bras sur lapoitrine, et relevant fièrement la tête :
– Eh bien, non ! dit-il résolument,je ne partirai pas, je ne veux pas que le dévouement soit votrepartage seul ; que m’importe la vie, puisque je ne dois plusvous revoir ? Ellen ! nous mourrons ensemble !
– Oh ! comme il m’aime, monDieu ! s’écria-t-elle avec désespoir : Seigneur !Seigneur ! est-ce assez souffrir, la mesure est-elle combleenfin ! Seigneur, donnez-moi la force d’accomplir monsacrifice jusqu’au bout. Écoutez, don Pablo, lui dit-elle en luiprenant le bras qu’elle serra avec force ; mon père estproscrit, le monde entier le repousse ; il n’a qu’une joie, unbonheur dans son immense souffrance : sa fille ! Je nepuis pas, je ne veux pas l’abandonner. Quelque amour que j’éprouvepour vous au fond de mon cœur, don Pablo, jamais je ne quitteraimon père. Maintenant, tout est dit entre nous, mon ami ;rester plus longtemps ici serait inutilement braver un dangerterrible et inévitable. Partez, don Pablo ; partez, il lefaut.
– Songez, dit le jeune homme avec deslarmes dans la voix, songez, Ellen, que cette entrevue sera ladernière.
– Je le sais.
– Vous voulez toujours que jeparte ?
– Je l’exige.
– Oui, mais je ne le veux pas, moi, dittout à coup une rude voix.
Ils se retournèrent avec épouvante etaperçurent le Cèdre-Rouge qui, appuyé sur son rifle, les regardaiten ricanant.
Ellen lança à son père un regard dans lequelbrillait un tel éclair que le vieux squatter baissa les yeux malgrélui.
Sans répondre, elle se tourna vers don Pablo,et lui prenant la main :
– Venez, lui dit-elle.
Elle s’avança résolument vers son pèretoujours immobile.
– Place ! cria-t-ellerésolument.
– Non, répondit le squatter.
– Faites bien attention, mon père,reprit-elle : je vous ai fait le sacrifice de ma vie, de monbonheur, de toutes mes joies sur cette terre, mais c’est à unecondition : c’est que sa vie à lui sera sacrée ;laissez-le donc aller, je le veux.
– Non, fit-il encore, il faut qu’ilmeure !
Elle poussa un éclat de rire strident dont lesnotes aiguës firent frissonner les deux hommes ; par un gesteprompt comme la pensée, elle arracha un pistolet de la ceinture dusquatter, l’arma et en appuya le canon sur sa tempe.
– Place ! répéta-t-elle.
Le Cèdre-Rouge poussa un hurlement deterreur.
– Arrête ! s’écria-t-il en seprécipitant vers elle.
– Pour la dernière fois, place, ou je metue !
– Oh ! fit-il avec une expression derage impossible à rendre, pars, démon ; mais je teretrouverai !
– Adieu, mon bien-aimé ! cria Ellenavec passion, adieu, pour la dernière fois !
– Ellen, répondit le jeune homme, aurevoir ! je te sauverai malgré toi !
Et, s’élançant dans le souterrain, ildisparut.
– Maintenant, mon père, dit la jeunefille en jetant son pistolet dès que le bruit des pas de son amantse fut éteint dans le lointain, faites de moi ce que vousvoudrez.
– Toi, je te pardonne, enfant, réponditle Cèdre-Rouge en grinçant des dents ; mais lui, je letuerai !
Don Pablo sortit en courant de la grotte, etrejoignit en toute hâte Andrès Garote.
Le gambucino dormait toujours.
Le jeune homme eut assez de peine à leréveiller. Enfin il ouvrit les yeux, se dressa sur son séant, sedétira pendant assez longtemps, enfin, lorsqu’il aperçut lesétoiles :
– Quelle mouche vous pique ? dit-ild’un ton de mauvaise humeur ; laissez-moi dormir, à peine sij’ai eu le temps de faire un somme ; le jour est loinencore.
– Je le sais mieux que vous, puisque jene me suis pas couché, répondit don Pablo.
– C’est le tort que vous avez eu, fitl’autre en bâillant à se démettre la mâchoire. Croyez-moi, dormez,bonsoir !
Et il essaya de se recoucher ; mais lejeune homme ne lui en laissa pas le temps.
– Il est bien temps de dormir, dit-il enlui enlevant son zarapé, dont l’autre cherchait en vain às’envelopper.
– Ah çà ! vous êtes donc enragé,pour me tourmenter ainsi ? s’écria-t-il avec colère. Voyons,que se passe-t-il de nouveau ?
Don Pablo lui raconta ce qu’il avait fait.
Le gambucino l’écouta avec la plus profondeattention ; lorsque son récit fut terminé, il se gratta latête avec embarras, et répondit :
– Demonios ! c’estgrave ! c’est excessivement grave ! Tous ces amoureuxsont fous ! Vous nous avez fait manquer notre expédition.
– Croyez-vous ?
– Canelo ! j’en suissûr ; le Cèdre-Rouge est un vieux coquin, malin comme unoppossum ; maintenant il a l’éveil, bien fin quil’attrapera.
Don Pablo le regardait avec un visageconsterné.
– Que faire ? disait-il.
– Décamper ; c’est le plus sûr. Vouscomprenez bien que l’autre est à présent sur ses gardes.
Il y eut un assez long silence entre les deuxinterlocuteurs.
– Ma foi ! dit tout à coup legambucino, je n’en aurai pas le démenti, je veux jouer un tour dema façon au vieux diable.
– Quel est votre projet ?
– Cela me regarde ; si vous aviez euplus de confiance en moi, tout cela ne serait pas arrivé, nousaurions arrangé les choses à la satisfaction générale. Enfin, cequi est fait est fait, je vais essayer de réparer votre maladresse.Quant à vous, allez-vous-en.
– Que je m’en aille ! Oùcela ?
– Au bas de la montagne ; seulement,ne remontez pas sans que nos compagnons soient avec vous ;vous leur servirez de guide pour se rendre ici.
– Mais vous ?
– Moi ? Ne vous inquiétez pas demoi. Adieu.
– Enfin, dit le jeune homme, je vouslaisse libre de faire comme vous l’entendrez.
– Vous auriez dû plus tôt prendre cetterésolution. Ah ! à propos, laissez-moi votre chapeau,voulez-vous ?
– De grand cœur ; mais vous en avezun.
– J’ai besoin d’un second, probablement,Ah ! encore un mot.
– Dites.
– Si par hasard vous entendiez du bruit,des coups de fusil, que sais-je, moi ? en descendant, ne vousen inquiétez pas, et surtout ne remontez pas.
– Bon, c’est convenu, adieu !
– Adieu !
Après avoir jeté son chapeau au gambucino, lejeune homme plaça son fusil sur son épaule, et se mit à descendrela montagne ; il disparut bientôt dans les innombrablessinuosités du sentier.
Aussitôt qu’Andrès Garote se vit seul, ilramassa le chapeau de don Pablo et le lança à toute volée dans leprécipice, puis il le suivit des yeux dans sa course.
Après avoir tournoyé assez longtemps en l’air,le chapeau toucha une pointe de rocher, rebondit, et finit enfinpar s’arrêter à une assez grande profondeur sur le flanc de lamontagne.
– Bon ! dit le gambucino avecsatisfaction, il est bien là ; à autre chose maintenant.
Andrès Garote s’assit alors sur le sol, pritson rifle et le déchargea en l’air ; saisissant immédiatementun des pistolets qu’il portait en ceinture, il étendit le brasgauche et lâcha la détente : la balle lui traversa les chairsde part en part.
– Caramba ! fit-il en selaissant aller tout de son long sur le sol, cela fait plus de malque je ne croyais ! enfin c’est égal, le principal c’est queje réussisse ; à présent, attendons le résultat.
Un quart d’heure à peu près se passa sans querien ne troublât le silence du désert.
Andrès, toujours étendu, geignait et seplaignait de façon à attendrir les pierres. Enfin un léger bruit sefit entendre à une légère distance.
– Eh ! murmura le gambucino quisurveillait sournoisement ce qui se passait, je crois que cela mordet que le poisson est dans la nasse.
– Qui diable avons-nous là ? dit unevoix rude ; voyez donc, Sutter.
Andrès Garote ouvrit les yeux et reconnut leCèdre-Rouge et son fils.
– Ah ! fit-il d’un ton dolent ;c’est vous, vieux squatter. D’où diable sortez-vous ? Sij’attendais quelqu’un, ce n’était certes pas vous, bien que je soischarmé de vous rencontrer.
– Je connais cette voix, dit leCèdre-Rouge.
– C’est Andrès Garote, le gambucino,répondit Sutter.
– Oui, c’est moi, mon bon Sutter, dit leMexicain. Ah ! aie ! que je souffre !
– Ah çà, qu’est-ce que vous avez etcomment vous trouvez-vous ici ?
– Vous y êtes bien, vous, repritaigrement l’autre. Cuerpo de Dios ! tout a été de mal en pispour moi depuis que j’ai quitté mon rancho pour venir dans cetteprairie maudite.
– Voulez-vous répondre, oui ou non ?fit le Cèdre-Rouge en frappant avec colère la crosse de son riflesur le sol et en lui jetant un regard soupçonneux.
– Eh ! je suis blessé, cela se voitde reste : j’ai une balle dans le bras et le corps toutcontusionné. Santa Maria ! que je souffre ! Mais c’estégal, le brigand qui m’a si bien arrangé ne fera plus de mal àpersonne.
– Vous l’avez tué ? demanda vivementle squatter.
– Un peu ! Tenez, là, dans ceprécipice ; regardez, vous verrez son corps.
Sutter se pencha.
– Je vois un chapeau, dit-il au bout d’uninstant ; le corps ne doit pas être loin.
– À moins qu’il ait roulé jusqu’au fondde la barrauca, reprit Andrès.
– Ce qui est probable, appuya Sutter, carle roc est presque à pic.
– Oh ! demonios ! nuestraseñora ! que je souffre ! geignit le gambucino.
Le squatter s’était à son tour penché sur leprécipice. Il avait reconnu le chapeau de don Pablo ; ilpoussa un soupir de satisfaction et revint près d’Andrès.
– Voyons, dit-il d’un ton radouci, nousne pouvons toute la nuit rester là ; peux-tumarcher ?
– Je ne sais pas, j’essayerai.
– Essaye donc, au nom dudiable !
Le gambucino se leva avec des peines infinieset essaya de faire quelques pas, mais il retomba.
– Je ne peux pas, dit-il avecdécouragement.
– Bah ! fit Sutter, je vais lemettre sur mon dos, il n’est pas bien lourd.
– Fais vite et finissons-en.
Le jeune homme se baissa, prit le gambucinodans ses bras et le plaça sur ses épaules avec autant de facilitéque s’il n’eût été qu’un enfant.
Dix minutes plus tard, Andrès Garote étaitdans la grotte, étendu devant le feu, et Fray Ambrosio lui bandaitle bras.
– Eh ! compañero, dit le moine, tuas été fort adroitement blessé.
– Comment cela ? demanda le Mexicainavec inquiétude.
– Ma foi ! oui : une blessureau bras gauche ne t’empêcherait pas, en cas d’alerte, de faire lecoup de feu avec nous.
– Je le ferai, soyez-en persuadé,répondit-il avec un accent singulier.
– Avec tout cela, tu ne m’as pas dit parquel hasard tu te trouvais dans la montagne, reprit leCèdre-Rouge.
– Par un hasard bien simple : depuisla destruction et la dispersion de notre pauvre cuadrilla, j’errede tous les côtés comme un chien sans maître ; chassé par lesIndiens pour avoir ma chevelure, poursuivi par les blancs pour êtrependu, comme ayant fait partie de la bande du Cèdre-Rouge, je nesais où me réfugier. Il y a deux ou trois jours déjà que le hasardm’a conduit dans cette sierra ; cette nuit, au moment où,après avoir mangé une bouchée, j’allais tâcher de dormir, unindividu que l’obscurité m’a empêché de reconnaître s’est jeté àl’improviste sur moi ; vous savez le reste, mais c’est égal,son compte est bon.
– Bien, bien, interrompit vivement leCèdre-Rouge, garde cela pour toi ; maintenant, bonsoir ;tu dois avoir besoin de repos, dors si tu peux.
La ruse du gambucino était trop simple et enmême temps trop adroitement ourdie pour ne pas réussir.
Nul ne peut supposer que, de gaieté de cœur,un individu s’amuse à se faire à soi-même une blessure grave. Cequi avait encore aidé à dissiper les soupçons du Cèdre-Rouge,c’était la vue du chapeau de don Pablo.
Comment croire que deux hommes de position, decœur et surtout de réputation si opposés pussent pactiserensemble ? Cela ne tombait pas sous le sens, tout étaitcroyable, excepté cela.
Aussi les bandits, qui reconnaissaient enGarote un des leurs, n’avaient-ils aucune méfiance de lui.
Le digne ranchero, heureux d’être introduitdans l’antre du lion, presque certain désormais de la réussite deson projet et trop habitué aux blessures pour se soucier beaucoupde celle qu’il s’était lui-même administrée avec une dextéritédigne d’éloges et qui prouvait son savoir-faire, reprit son sommeilinterrompu si brusquement par don Pablo et dormit tout d’une traitejusqu’au point du jour.
Lorsqu’il se réveilla, Fray Ambrosio étaitauprès de lui, en train de préparer le repas du matin.
– Eh bien, lui demanda le moine, commentvous sentez-vous à présent ?
– Beaucoup mieux que je ne l’auraissupposé, répondit-il ; le sommeil m’a fait du bien.
– Voyons votre blessure, compadre.
Andrès présenta son bras que le moinepansa.
Les deux hommes continuèrent à causer entreeux comme deux vieux amis charmés de se revoir après une longueabsence.
Soudain le Cèdre-Rouge accourut, son rifle àla main.
– Alerte ! alerte ! cria-t-il,voilà l’ennemi !
– L’ennemi ! fit le gambucino.Canelo ! où est mon rifle ? Si je ne puis pas me tenirdebout, je tirerai assis ; il ne sera pas dit que je n’ai pasaidé des amis dans l’embarras.
Sutter accourait en même temps d’un autre côtéen criant :
– Alerte !
Cette coïncidence étrange de deux attaquesfaites à la fois de deux côtés différents donna à réfléchir auCèdre-Rouge.
– Nous sommes trahis !s’écria-t-il.
– Par qui ? lui demanda effrontémentle gambucino.
– Par toi, peut-être ! répondit lesquatter avec colère.
Andrès se mit à rire.
– Vous êtes fou, Cèdre-Rouge, dit-il, ledanger vous fait perdre la tête ; vous savez bien que je n’aipas bougé d’ici.
Il fallait se rendre à l’évidence.
– Et pourtant, je jurerais que quelqu’unde nous a trahi, reprit le squatter avec rage.
– Au lieu de récriminer comme vous lefaites, dit Andrès avec un accent de dignité blessée parfaitementjouée, vous feriez mieux de fuir. Vous êtes un trop fin renard pourn’avoir qu’un trou à votre terrier ; toutes les issues nepeuvent être bouchées, que diable ! Pendant que vous vouséchapperez, moi, qui ne puis marcher, je soutiendrai la retraite,vous verrez alors si c’est moi qui vous ai trahi.
– Tu ferais cela ?
– Je le ferai.
– By God ! tu es un homme alors, etje te rends mon estime.
En ce moment, le cri de guerre des Comancheséclata strident à une des entrées du souterrain, tandis que d’uncôté opposé on entendait :
– Blood’s Son ! Blood’sSon !
– Hâtez-vous ! hâtez-vous !cria le gambucino en saisissant résolument son rifle jeté à sescôtés.
– Oh ! ils ne me tiennent pasencore ! répondit le Cèdre-Rouge en saisissant dans ses brasnerveux sa fille qui était accourue au premier bruit et se pressaittremblante à ses côtés.
Les trois bandits disparurent dans lesprofondeurs du souterrain.
Andrès bondit comme poussé par un ressort ets’élança à leur poursuite, suivi par une vingtaine de guerrierscomanches et apaches qui l’avaient rejoint et en tête desquels setrouvaient l’Unicorne, le Chat-Noir et l’Araignée.
Bientôt ils entendirent, répercuté par leséchos de la grotte, le crépitement de la fusillade.
La lutte était engagée.
Le Cèdre-Rouge s’était trouvé face à face avecValentin et ses compagnons en essayant de fuir par une issue qu’ilne croyait pas gardée.
Il se rejeta brusquement en arrière, mais ilavait été aperçu, et la fusillade avait immédiatement commencé.
C’était un combat terrible que celui quiallait se livrer sous les voûtes sombres de cette vaste grotte. Cesennemis implacables, enfin en présence, ne devaient attendre aucunemerci les uns des autres.
Cependant le Cèdre-Rouge ne se décourageaitpas. Tout en répondant vigoureusement aux coups de feu de sesadversaires, il regardait incessamment autour de lui afin dedécouvrir une issue nouvelle.
L’obscurité complète qui régnait dans lagrotte venait en aide aux bandits qui, grâce à leur petit nombre,s’abritaient derrière des quartiers de roc et évitaient les balles,tandis que leurs coups, tirés dans la masse compacte des ennemisqui se pressaient autour d’eux, portaient presque tous.
Tout à coup le squatter poussa un cri detriomphe, et, suivi de ses compagnons, il disparut comme parenchantement.
Les Indiens et les partisans se dispersèrentalors pour se mettre à la recherche des bandits.
Mais ils s’étaient évanouis sans laisser detraces.
– Nous ne les trouverons jamais de cettefaçon, cria Valentin ; nous risquons de tirer les uns sur lesautres. Que quelques guerriers se détachent pour aller couper destorches pendant que nous garderons toutes les issues.
– C’est inutile, dit Curumilla quiarrivait chargé de bois-chandelle.
Au bout d’un instant, la grotte resplendit delumière.
Alors le couloir latéral par lequel s’étaitévadé le Cèdre-Rouge s’offrit aux regards étonnés des Comanches,qui avaient vingt fois passé devant sans le voir. Ils l’envahirenten hurlant. Mais ils reculèrent aussitôt : ils avaient étéaccueillis à coups de rifle, et trois des leurs se tordaient dansles convulsions de l’agonie.
Ce couloir était bas, étroit, et allait enmontant ; il formait une espèce d’escalier. C’était, en somme,une redoutable position. Quatre hommes ne pouvaient quedifficilement s’y engager de front.
Dix fois les Comanches retournèrent à lacharge, dix fois ils furent contraints de reculer.
Les morts et les blessés s’entassaient dans lesouterrain.
La position devenait critique.
– Arrêtez ! cria Valentin.
Tout le monde s’immobilisa.
Alors Valentin, don Miguel, don Pablo,l’Unicorne, la Gazelle blanche, le Chat-Noir, le Blood’s Son etquelques autres chefs se réunirent en conseil.
Curumilla était sorti de la grotte avec unedouzaine de guerriers auxquels il avait fait signe de lesuivre.
Comme cela n’arrive malheureusement que tropsouvent dans les circonstances précaires, chacun émettait un avisdifférent sans qu’il fût possible de s’entendre.
En ce moment Curumilla parut, suivi de sesguerriers chargés comme lui de feuilles et de bois sec.
– Attendez ! dit Valentin endésignant le chef, c’est Curumilla qui a eu la seule bonneidée.
Les autres ne comprenaient pas encore.
– Allons, mes enfants ! cria lechasseur, un dernier assaut !
Les Comanches se précipitèrent avec fureurdans le couloir ; mais une nouvelle décharge les obligeaencore à reculer.
– Assez ! commanda le Français,voilà tout ce que je voulais savoir.
On lui obéit.
Valentin se tourna alors vers les chefs quil’accompagnaient.
– Il est évident, dit-il, que ce couloirn’a pas d’issue, dans le premier moment de précipitation, leCèdre-Rouge ne s’en est pas aperçu, sans cela il n’aurait pas étés’y jeter ; si ce couloir avait une issue, les bandits, aulieu de demeurer en embuscade, auraient profité du moment de répitque nous leur avons donné pour s’échapper.
– C’est vrai, répondirent les chefs.
– Ce que je vous apprends en ce moment,Curumilla l’avait deviné ; la preuve en est qu’il a trouvé leseul moyen d’obliger ces démons à se rendre : c’est de lesenfumer.
Des cris d’enthousiasme accueillirent cesparoles.
– Guerriers ! reprit Valentin, jetezdans cet antre le plus de bois et de feuilles que vouspourrez ; lorsqu’il y en aura un amas considérable, nous ymettrons le feu.
Chacun à l’envi l’un de l’autre, s’empressa delui obéir.
Le Cèdre-Rouge et ses compagnons, devinantprobablement l’intention de leurs ennemis, tâchaient de s’y opposeren faisant une fusillade incessante, mais les Indiens, rendusprudents par l’expérience, se plaçaient de façon à éviter lesballes, qui ne touchaient personne.
Bientôt l’entrée du couloir fut presqueobstruée par les matières inflammables de toutes sortes qu’on yavait entassées.
Valentin prit une torche allumée ; mais,avant de mettre le feu, il fit un geste pour commander le silence,et s’adressant aux assiégés :
– Cèdre-Rouge ! cria-t-il, on vavous enfumer ; voulez-vous vous rendre ?
– Allez au diable ! Françaismaudit ! répondit le squatter.
Et trois coups de feu servirent de péroraisonà cette réponse énergique.
– Attention, maintenant ! carlorsque ces démons se sentiront griller, ils tenteront un effortdésespéré, dit Valentin.
Il se baissa et jeta la torche sur le bûcher.Le feu pétilla aussitôt, et un épais nuage de fumée et de flammeforma un rideau devant le corridor.
Cependant chacun se tenait prêt à repousser lasortie des assiégés. Les Indiens savaient que le choc seraitrude.
Leur attente ne fut pas longue. Soudain ilsvirent bondir au milieu des flammes trois démons qui seprécipitèrent sur eux à corps perdu.
Alors, dans cet étroit espace, il y eut unemêlée affreuse qui dura quelques minutes.
Don Pablo, en apercevant le Cèdre-Rouge,s’était précipité sur lui. Malgré la résistance du bandit, ils’était emparé d’Ellen et l’avait emportée dans ses bras. Lesquatter rugissait comme un tigre, assommant tous ceux qui seprésentaient à ses coups. De leur côté, Sutter et Fray Ambrosiocombattaient avec cette résolution et ce courage d’hommes quisavent qu’ils vont mourir.
Mais cette lutte désespérée de trois contreplusieurs centaines ne pouvait longtemps durer.
Malgré tous leurs efforts, les trois hommesfurent enfin saisis avec des lassos et mis dans l’impossibilité defaire un mouvement.
– Tuez-moi, misérables ! hurlait leCèdre-Rouge avec désespoir.
Le Blood’s Son s’avança alors vers lui, et,lui touchant l’épaule :
– Vous serez jugé par la loi de Lynch,Cèdre-Rouge, lui dit-il.
À la vue du partisan, le squatter fit uneffort terrible pour briser ses liens et se précipiter surlui ; mais il ne put y réussir et retomba en écumant de ragesur la terre qu’il mordit.
Dès que le combat fut terminé, Valentin sehâta de sortir de la grotte pour respirer un air pur.
Le Rayon-de-Soleil l’attendait.
– Koutonepi, lui dit-elle, le père de laprière, Séraphin, m’envoie vers vous. Votre mère va mourir.
– Ma mère ! s’écria le chasseur avecdésespoir ; mon Dieu ! mon Dieu ! comment faire pourme rendre auprès d’elle ?
– Curumilla est prévenu,répondit-elle ; il vous attend au bas de la montagne avec deuxchevaux.
Le chasseur se précipita en courant comme unfou le long du sentier.
Avant que d’aller plus loin, nous expliqueronsen quelques mots ce que c’est que cette loi de Lynch dont plusieursfois nous avons parlé dans le cours de ce récit et qui joue un sigrand rôle non-seulement dans les prairies de l’Amériqueseptentrionale, mais encore dans certains comtés desÉtats-Unis.
Bien que nous autres Européens nous nousétonnions avec raison que dans une société morale une monstruositécomme la loi de Lynch puisse exister, malgré cela, pour être justeenvers les Américains, et bien que nous devions désapprouver leursystème actuel dérivé de la loi originelle de Lynch, on est forcéd’avouer que dans le principe cette loi fut le résultatd’impérieuses circonstances. La loi de Lynch n’était dans lespremiers temps de l’arrivée des pères pèlerins sur la terre dePlymouth que le châtiment imposé par une communauté privée de touteloi, qui ne pouvait avoir recours qu’à sa propre justice pour punirune offense.
Aujourd’hui, dans les grands centres del’Union, cette loi n’est au contraire que l’exercice illégal dupouvoir par une majorité en opposition avec les lois du paysqu’elle brave, ainsi que les peines infligées par ces lois.
Dans les nouveaux établissements où lapopulation est rare et qui, d’après la constitution, doivent avoirun certain nombre d’habitants pour être reconnus comme districts,jusqu’à cette reconnaissance, ceux qui sont venus chercher leurexistence sur ces établissements au milieu des bandits de toutessortes, contre lesquels ils ne peuvent en appeler à aucuneprotection légale, sont forcés de se protéger eux-mêmes et derecourir à la loi de Lynch.
Dans les prairies du Far West cette loi estpositivement semblable à l’ancien talion des Hébreux.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur cetteloi de Lynch, si obscure quant à son origine que son nom même estune énigme sans mot, bien que quelques personnes prétendent, à tortselon nous, que Lynch était un fermier qui le premier appliquacette loi ; la seule difficulté qu’il y ait pour la véracitéde cette histoire, c’est que la loi de Lynch exista, ainsi que nousl’avons dit, en Amérique, dès le premier jour que les Européens ydébarquèrent. Seulement, sans prétendre garantir autrementl’authenticité de notre assertion, il est évident que la loi deLynch n’a réellement commencé à être appliquée dans les provincescivilisées de l’Union que dans les dernières années dusiècle ; alors elle était beaucoup plus sommaire, un réverbèreétait décroché et la victime hissée à sa place : du reste nouscroyons que le mot lynch n’est qu’un dérivé ou, si l’onaime mieux, une corruption du mot light (lumière).
Nous reprendrons à présent le cours de notrerécit.
Quatre jours après les événements que nousavons rapportés dans notre précédent chapitre, le camp del’Unicorne offrait un aspect étrange. Non seulement il renfermaitdes guerriers indiens appartenant à toutes les nations alliées dela nation des Comanches, mais encore beaucoup de chasseurs, detrappeurs blancs et de métis étaient accourus de tous les points dela prairie afin de juger les prisonniers faits quelques joursauparavant et de leur appliquer la loi de Lynch ainsi qu’elle estcomprise dans la prairie.
Le père Séraphin, qui se trouvait en ce momentau camp occupé à prodiguer ses soins et ses consolations àMme Guillois dont le mal était arrivé à sa dernièreet fatale période, et qui se sentait tout doucement mourir, avaitcherché à s’opposer de tout son pouvoir au jugement desprisonniers.
Vainement il avait représenté aux Indiens etaux blancs qu’il y avait des magistrats intègres aux États-Unis,qu’ils sauraient faire appliquer les lois et punir lescoupables ; ses efforts n’avaient obtenu aucun résultat, et ilavait été obligé de se retirer le cœur navré.
Ne pouvant sauver les prisonniers, il avaitvoulu les préparer convenablement à la mort ; mais là encorele digne missionnaire avait échoué : il avait trouvé desmisérables au cœur atrophié et bronzé par le vice qui n’avaientrien voulu entendre et s’étaient moqués de lui.
Chose singulière, depuis que ces trois hommesétaient tombés entre les mains de leurs ennemis, ils n’avaient paséchangé une parole ; accroupis chacun dans un coin de la huttequi leur servait de prison, sombres comme des bêtes fauves, ilss’évitaient autant que les liens qui les attachaient leurpermettaient de le faire.
Seule, Ellen passait au milieu d’eux commel’ange de la consolation, leur prodiguant de douces paroles etcherchant surtout à adoucir les derniers jours de son père.
Le Cèdre-Rouge, lui, ne vivait plus que pouret par sa fille ; chaque sourire de la pauvre enfant qui luicachait ses larmes faisait éclore un sourire sur son visage flétriet ravagé par les passions ; s’il avait pu revenir au bien,certes, son amour paternel eût accompli ce prodige ; mais ilétait trop tard, tout était mort dans ce cœur qui ne renfermaitplus qu’un sentiment, un seul, l’amour paternel à la façon destigres et des panthères.
– Est-ce enfin pour aujourd’hui, monenfant ? demanda-t-il à la jeune fille.
– Je ne sais, mon père, répondit-elletimidement.
– Je te comprends, ma pauvre chérie, tucrains de m’affliger en me disant la vérité ; maisdétrompe-toi, lorsqu’un homme comme moi est tombé aussi bas que jele suis, le seul bien qu’il ambitionne, c’est la mort, et tiens,voilà qui me répond : le juge lynch va commencer sonoffice ; il aura ample curée aujourd’hui, ajouta-t-il enricanant.
On faisait en ce moment même grand bruit dansle camp.
Trois poteaux avaient été dressés le matin, etautour de ces trois poteaux la population élisait tumultueusementles juges chargés de venger la vindicte publique.
Les juges choisis furent au nombre desept.
Voici leurs noms :
Valentin, Curumilla, l’Unicorne, le Chat-Noir,l’Araignée et deux autres chasseurs des Comanches.
Où avait eu soin de ne pas mettre au nombredes juges ceux qui avaient des accusations à porter contre lesprisonniers.
À midi précis, il se fit un silence de plombdans l’assemblée.
Une troupe de guerriers et de trappeurs avaitété chercher les prisonniers à la prison pour les conduire devantles juges réunis en face des potences.
Bien que ses efforts pour éveiller quelquesbons sentiments dans le cœur des bandits eussent échoué, le pèreSéraphin avait voulu les accompagner et les exhorter jusqu’audernier moment.
Il marchait à droite du Cèdre-Rouge et Ellen àsa gauche.
Lorsque les prisonniers furent arrivés devantle tribunal, Valentin, nommé président malgré lui, appela lesaccusateurs.
Ils se présentèrent aussitôt.
Ils étaient cinq.
C’étaient don Miguel Zarate, don Pablo deZarate, son fils, Andrès Garote, la Gazelle blanche et le Blood’sSon.
Valentin prit la parole d’une voix haute etferme :
– Cèdre-Rouge, dit-il, vous êtes jugéselon la loi de Lynch, vous allez entendre les crimes dont on vousaccuse ; entière liberté vous est laissée pour vousdéfendre.
Le squatter haussa les épaules.
– Votre loi de Lynch est stupide, dit-ilavec dédain ; elle ne sait que tuer sans que la douleur aitseulement le temps de se faire jour ; au lieu de ce moyen devengeance absurde, attachez-moi au poteau de torture pendant toutun jour, et alors vous vous divertirez, car vous verrez comment unguerrier sait regarder la mort en face et supporter la douleur.
– Vous vous trompez sur nosintentions ; nous ne nous vengeons pas, nous vouspunissons ; le poteau est réservé pour les guerriers braves etsans reproche : les criminels ne sont dignes que de lapotence.
– Comme il vous plaira, répondit-ilinsoucieusement ; ce que j’en disais, c’était pour vous faireplaisir.
– Quelles sont les personnes qui ont desgriefs contre le Cèdre-Rouge ? reprit Valentin.
– Moi, don Miguel de Zarate.
– Moi, don Pablo de Zarate.
– Moi, que l’on nomme le Blood’s Son,mais qui pourrai révéler mon véritable nom si le Cèdre-Rouge ledésire.
– C’est inutile, fit-il d’une voixsourde.
– Moi, la Gazelle blanche.
– Formulez vos accusations.
– J’accuse cet homme d’avoir enlevé mafille, qu’il a ensuite lâchement assassinée, dit don Miguel ;je l’accuse, en outre, d’avoir causé la mort du général Ibañez, monami.
– Qu’avez-vous à répondre ?
– Rien.
– Que dit le peuple ? repritValentin.
– Nous attestons, répondirent d’une seulevoix les assistants.
– J’accuse cet homme des mêmes crimes,dit don Pablo, il a enlevé et tué ma sœur.
– J’accuse cet homme d’avoir brûlé lamaison de mon père et de ma mère, d’avoir assassiné mes parents etde m’avoir livrée à des bandits pour m’élever dans le crime, dit laGazelle blanche.
– Moi, dit le Blood’s Son, je l’accusedes mêmes crimes ; le père de cette jeune fille était monfrère.
Il y eut un mouvement d’horreur dansl’assemblée.
Valentin, ayant consulté les juges à voixbasse :
– Le Cèdre-Rouge, reconnu coupable àl’unanimité, est condamné à être scalpé, puis pendu.
Sutter fut condamné à être penduseulement ; les juges eurent égard à sa jeunesse et auxmauvais exemples qu’il avait constamment eus sous les yeux.
Le tour du moine était arrivé.
– Un instant, dit le Blood’s Son ens’avançant ; cet homme est un misérable aventurier qui n’a pasle droit de porter la robe que depuis si longtemps ildéshonore ; je demande qu’avant de dire ses crimes on l’endépouille.
– À quoi bon perdre votre temps àm’accuser et à faire toutes vos simagrées de justice ?répondit ironiquement Fray Ambrosio. Vous tous qui nous jugez, vousêtes aussi criminels que nous ; vous êtes des assassins, carvous usurpez sans aucun droit un mandat qui ne vous appartient pas.Cette fois, par hasard, vous frappez juste ; dans mille autrescirconstances, dominés par la populace qui nous environne, vouscondamnez des innocents. Ce sont mes crimes que vous voulez savoir,je vais vous les dire, moi. Cet homme a raison, je ne suis pasmoine, je ne l’ai jamais été ; j’ai commencé par la débauche,j’ai fini par le crime. De complicité avec le Cèdre-Rouge, j’aiincendié des fermes dont j’ai brûlé ou assassiné les habitants pourles voler ensuite. J’ai été, avec le Cèdre-Rouge encore, chasseurde chevelures ; j’ai aidé à enlever cette jeune fille qui estlà. Quoi encore ? j’ai tué, pour lui voler le secret d’unplacer, le père de ce gambucino. Que voulez-vous de plus ?Inventez les crimes les plus atroces et les plus hideux, je les aitous commis. Maintenant prononcez votre jugement, exécutez-le, vousne parviendrez pas à me faire dire une parole de plus ; jevous méprise, vous êtes des lâches !
Après avoir prononcé ces odieuses paroles avecun cynisme révoltant, le misérable promena un regard provocateursur l’assemblée.
– Vous êtes condamné, lui dit Valentinaprès avoir recueilli les voix, à être scalpé, à être pendu par lesaisselles, à être enduit de miel, et à demeurer pendu jusqu’à ceque les mouches et les oiseaux du ciel vous aient dévoré.
En entendant cette sentence terrible le banditne put réprimer un mouvement de terreur, tandis que le peupleapplaudissait avec frénésie à cette sévère justice.
– Maintenant les jugements vont êtreexécutés, dit Valentin.
– Un instant ! s’écria l’Unicorne ense levant d’un bond et allant se placer devant les juges. Pour cequi regarde le Cèdre-Rouge, la loi n’a pas été suivie ; nedit-elle pas œil pour œil, dent pour dent ?
– Oui, oui ! s’écrièrent les Indienset les trappeurs.
Frappé d’une espèce de pressentiment, leCèdre-Rouge trembla et sentit son cœur se serrer.
– Oui, dit le Blood’s Son d’une voixcreuse, le Cèdre-Rouge a tué doña Clara, la fille de donMiguel : sa fille Ellen doit mourir.
Les juges eux-mêmes reculèrent épouvantés.
Le Cèdre-Rouge poussa un rugissementterrible.
Seule, Ellen ne trembla pas.
– Je suis prête à mourir, dit-elle d’unevoix douce et résignée. Hélas, pauvre jeune fille ! Dieu saitavec quelle joie j’aurais donné ma vie pour sauver la sienne.
– Ma fille ! s’écria le Cèdre-Rougeavec désespoir.
– C’est ainsi que criait don Miguelpendant que vous assassiniez lâchement son enfant, réponditcruellement le Blood’s Son : œil pour œil, dent pourdent !
– Oh ! c’est horrible ce que vousfaites là, mes frères, s’écria le père Séraphin. C’est le sanginnocent que vous versez, il retombera sur vos têtes. Dieu vouspunira. Par pitié, mes frères, par pitié, ne tuez pas cetteinnocente jeune fille !
Sur un signe de l’Unicorne, quatre guerrierss’emparèrent du missionnaire, et, malgré ses efforts, tout en usantde grands ménagements avec lui, ils l’enlevèrent et le conduisirentà la hutte du chef, où ils le gardèrent à vue.
Valentin et Curumilla cherchaient vainement às’opposer à cet acte barbare ; les Indiens et les trappeurs,travaillés par le Blood’s Son, réclamaient à grands crisl’exécution de la loi et menaçaient de se faire justiceeux-mêmes.
En vain don Miguel et son fils suppliaientl’Unicorne et le Blood’s Son ; ils ne pouvaient rienobtenir.
Enfin l’Unicorne, fatigué des prières du jeunehomme, saisit Ellen par les cheveux, lui plongea son couteau dansle cœur, et la lui jeta dans les bras en lui criant :
– Son père a tué ta sœur, et tu priespour elle ! tu es un lâche !
Valentin, à cette action inqualifiable, cachason visage dans ses mains et s’enfuit.
Les assistants applaudirent avec frénésie.
Le Cèdre-Rouge se tordait en écumant dans lesliens qui l’enchaînaient ; en voyant tomber Ellen expirante,une révolution s’était faite en lui ; il ne criait plus qu’unmot avec une expression déchirante :
– Ma fille ! ma fille !
Le Blood’s Son et la Gazelle blanche furentimplacables, ils assistèrent impassibles à l’exécution du jugementrendu contre les prisonniers.
Le Cèdre-Rouge et son fils ne souffrirent paslongtemps, bien que le premier eût été scalpé d’abord ; lafolie qui s’était emparée de lui le rendit insensible à tout.
Celui qui souffrit un supplice auquel nulautre n’est comparable, ce fut Ambrosio ; le misérable setordit pendant vingt-deux heures dans des souffrances inimaginablesavant que la mort vînt mettre un terme à ses effroyablestortures.
Aussitôt que les coupables eurent étéexécutés, le Blood’s Son et la Gazelle blanche montèrent à chevalet s’éloignèrent au galop.
Depuis, jamais on n’a entendu parler d’eux,nul ne sait ce qu’ils sont devenus…
*
**
C’était le huitième jour après l’horribleapplication de la loi de Lynch que nous avons rapportée, vers lesoir, un peu avant le coucher du soleil.
Toutes traces du supplice avaient disparu. Lecamp de l’Unicorne était toujours établi au même endroit ; lechef lui-même avait exigé que sa tribu demeurât provisoirement oùelle était, à cause de la maladie de Mme Guillois,dont l’état réclamait le repos le plus absolu.
La pauvre dame se sentait mourir peu à peu, dejour en jour elle s’affaiblissait davantage, et, douée de cettelucidité que Dieu donne parfois aux mourants, elle regardait venirla mort en souriant, tout en cherchant à consoler son fils de saperte.
Mais Valentin, qui après tant d’années n’avaitrevu sa mère que pour s’en séparer à jamais, étaitinconsolable.
Privé de don Miguel et de son fils qui étaientretournés au Paso del Norte en emmenant avec eux le corps del’infortunée Ellen, le chasseur pleurait sur le sein de Curumilla,qui pour toute consolation ne savait que pleurer avec lui et luidire :
– Le Grand-Esprit rappelle la mère de monfrère, c’est qu’il l’aime.
Phrase bien longue pour le digne chef et quimontrait l’intensité de sa douleur.
Le jour où nous reprenons notre récit,Mme Guillois était étendue sur un hamac devant sahutte, le visage tourné vers le soleil couchant.
Valentin était debout à sa droite, le pèreSéraphin à sa gauche et Curumilla auprès de son ami.
Le visage de la malade avait une expressionradieuse, ses yeux brillaient d’un vif éclat et une légère nuanceincarnadine dorait ses joues ; elle semblait heureuse.
Les guerriers, s’associant à la douleur deleur frère adoptif, étaient silencieusement accroupis auprès de lahutte.
La soirée était magnifique ; la brise quicommençait à se lever agitait doucement les feuilles desarbres ; le soleil se couchait dans un flot de vapeurs iriséesde mille nuances changeantes.
La malade prononçait parfois des parolesentrecoupées que son fils recueillait religieusement.
Au moment où le soleil disparut derrière lespics neigeux des montagnes, la malade se souleva comme poussée parune force irrésistible ; elle promena autour d’elle un regardcalme et limpide, posa ses deux mains sur la tête du chasseur, etprononça ce seul mot avec un accent rempli d’une mélodieétrange :
– Adieu !
Puis elle retomba.
Elle était morte.
Par un mouvement instinctif, tous lesassistants s’agenouillèrent.
Valentin se courba sur le corps de sa mère,dont le visage avait conservé cette auréole de beauté céleste,dernière parure de la mort ; il lui ferma les yeux, l’embrassaà plusieurs reprises, et, serrant dans les siennes sa main droitequi pendait hors du hamac, il pria.
Toute la nuit se passa ainsi sans que personneabandonnât la place.
Au point du jour, le père Séraphin, aidé parCurumilla qui lui servit de sacristain, dit l’office des morts puisle corps fut inhumé ; tous les guerriers indiens assistèrent àla cérémonie.
Lorsque tout le monde se fut retiré, Valentins’agenouilla devant la fosse, et quelques instances que lui fissentle missionnaire et le chef indien, il voulut, cette nuit encore,veiller auprès de sa mère morte.
Au point du jour, ses deux amisrevinrent ; ils le retrouvèrent agenouillé et priant ; ilétait pâle ; ses traits étaient fatigués ; ses cheveux,si noirs la veille, étaient maintenant mêlés de mèchesblanches.
Que s’était-il passé pendant cette longuenuit ? Quel secret la mort avait-elle révélé auvivant ?
Le père Séraphin chercha à lui rendre lecourage. Le chasseur, à toutes les saintes exhortations du prêtre,secouait tristement la tête.
– À quoi bon ? disait-il.
– Oh ! lui dit enfin lemissionnaire, Valentin, vous si fort, vous voilà faible comme unenfant ; la douleur vous terrasse sans combat ; vousrefusez la lutte ; vous oubliez que vous ne vous appartenezpas, enfin.
– Moi ! s’écria-t-il ;hélas ! que me reste-t-il à présent ?
– Dieu ! dit le prêtre d’une voixsévère en lui montrant le ciel.
– Et le désert ! lui dit Curumillaen étendant le bras du côté du soleil levant.
Un éclair s’alluma comme une flamme dans l’œilnoir du chasseur ; il secoua la tête à plusieurs reprises,jeta sur la tombe un regard chargé de tendresse, en disant d’unevoix brisée :
– Au revoir, ma mère !
Et, se tournant vers le chef indien :
– Partons ! dit-il résolument.
Valentin allait recommencer une nouvelleexistence.
FIN