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La San-Felice – Tome I

La San-Felice – Tome I

d’ Alexandre Dumas
AVANT-PROPOS

Les événements que je vais raconter sont si étranges, les personnages que je vais mettre en scène sont si extraordinaires, que je crois devoir, avant de leur livrer le premier chapitre de mon livre, causer pendant quelques minutes de ces événements et de ces personnages avec mes futurs lecteurs.

Les événements appartiennent à cette période du Directoire comprise entre l’année 1798 et 1800. Les deux faits dominants sont la conquête du royaume de Naples par Championnet, et la restauration du roi Ferdinand par le cardinal Ruffo ; –deux faits aussi incroyables l’un que l’autre, puisque Championnet,avec 10,000 républicains, bat une armée de 65,000 soldats, et s’empare, après trois jours de siége, d’une capitale de 500,000habitants, et que Ruffo, parti de Messine avec cinq personnes, fait la boule de neige, traverse toute la péninsule, de Reggio au pont de la Madeleine, arrive à Naples avec 40,000 sanfédistes et rétablit sur le trône le roi déchu.

Il faut Naples, son peuple ignorant, mobile et superstitieux pour que de pareilles impossibilités deviennent des faits historiques.

Donc, voici le cadre :

L’invasion des Français, la proclamation de larépublique parthénopéenne, le développement des grandesindividualités qui ont fait la gloire de Naples pendant les quatremois que dura cette république, la réaction sanfédiste de Ruffo, lerétablissement de Ferdinand sur le trône et les massacres quifurent la suite de cette restauration.

Quant aux personnages, comme dans tous leslivres de ce genre que nous avons écrits, ils se divisent enpersonnages historiques et en personnages d’imagination.

Une chose qui va paraître singulière à noslecteurs, c’est que nous leur livrons, sans plaider aucunement leurcause, les personnages de notre imagination qui forment la partieromanesque de ce livre ; ces lecteurs ont été pendant plusd’un quart de siècle assez indulgents à notre égard, pour que,reparaissant après sept ou huit ans de silence, nous ne croyionspas avoir besoin de faire appel à leur ancienne sympathie. Qu’ilssoient pour nous ce qu’ils ont toujours été, et nous nousregarderons comme trop heureux.

Mais c’est de quelques-uns des personnageshistoriques, au contraire, qu’il nous paraît de première nécessitéde les entretenir ; sans quoi, nous pourrions courir ce risquequ’ils soient pris, sinon pour des créations de fantaisie, du moinspour des masques costumés à notre guise, tant ces personnageshistoriques, dans leur excentricité bouffonne ou dans leur bestialeférocité, sont en dehors non-seulement de ce qui se passe sous nosyeux, mais encore de ce que nous pouvons imaginer.

Ainsi, nous n’avons nul exemple d’une royautéqui nous donne pour spécimen Ferdinand, d’un peuple quinous donne pour type Mammone.– Vous le voyez, je prendsles deux extrémités de l’échelle sociale : le roi, chefd’État ; le paysan, chef de bande.

Commençons par le roi, et, pour ne pas fairecrier les consciences royalistes à l’impiété monarchique,interrogeons un homme qui a fait deux voyages à Naples, et qui a vuet étudié le roi Ferdinand à l’époque où les nécessités de notreplan nous forcent à le mettre en scène. Cet homme est JosephGorani, citoyen français, comme il s’intitule lui-même,auteur des Mémoires secrets et critiques des cours etgouvernements et des mœurs des principaux États del’Italie.

Citons trois fragments de ce livre, etmontrons le roi de Naples écolier, le roi de Naples chasseur, leroi de Naples pêcheur.

C’est Gorani, et non plus moi, qui vaparler :

L’ÉDUCATION DU ROI DE NAPLES.

« Lorsqu’à la mort du roiFerdinand VI d’Espagne, Charles III quitta le trône deNaples pour monter sur celui d’Espagne, il déclara incapable derégner l’aîné de ses fils, fit le second prince des Asturies, etlaissa le troisième à Naples, où il fut reconnu roi, quoique encoreen bas âge. L’aîné avait été rendu imbécile par les mauvaistraitements de la reine, qui le battait toujours, comme lesmauvaises mères de la lie du peuple ; elle était princesse deSaxe, dure, avare, impérieuse et méchante. Charles, en partant pourl’Espagne, jugea qu’il fallait nommer un gouverneur au roi deNaples, encore enfant. La reine, qui avait la plus grande confiancedans le gouvernement, mit cette place, une des plus importantes,aux enchères publiques ; le prince San-Nicandro fut le plusfort enchérisseur et l’emporta.

» San-Nicandro avait l’âme la plus impurequi ait jamais végété dans la boue de Naples ; ignorant, livréaux vices les plus honteux, n’ayant jamais rien lu de sa vie, quel’office de la Vierge, pour laquelle il avait une dévotion touteparticulière, qui ne l’empêchait pas de se plonger dans la débauchela plus crapuleuse, tel est l’homme à qui l’on donna l’importantemission de former un roi. On devine aisément quelles furent lessuites d’un choix pareil ; ne sachant rien lui-même, il nepouvait rien enseigner à son élève ; mais ce n’était pointassez pour tenir le monarque dans une éternelle enfance : ill’entoura d’individus de sa trempe et éloigna de lui tout homme demérite qui aurait pu lui inspirer le désir de s’instruire ;jouissant d’une autorité sans bornes, il vendait les grâces, lesemplois, les titres ; voulant rendre le roi incapable deveiller à la moindre partie de l’administration du royaume, il luidonna de bonne heure le goût de la chasse, sous prétexte de faireainsi sa cour au père, qui avait toujours été passionné pour cetamusement. Comme si cette passion n’eût pas suffi pour l’éloignerdes affaires, il associa encore à ce goût celui de la pêche, et cesont encore ses divertissements favoris.

» Le roi de Naples est fort vif, et ill’était encore davantage étant enfant : il lui fallait desplaisirs pour absorber tous ses moments ; son gouverneur luichercha de nouvelles récréations et voulut en même temps lecorriger d’une trop grande douceur et d’une bonté qui faisaient lefond de son caractère. San-Nicandro savait qu’un des plus grandsplaisirs du prince des Asturies, aujourd’hui roi d’Espagne, étaitd’écorcher des lapins ; il inspira à son élève le goût de lestuer ; le roi allait attendre les pauvres bêtes à un passageétroit par lequel on les obligeait de passer, et, armé d’une massueproportionnée à ses forces, il les assommait avec de grands éclatsde rire. Pour varier ce divertissement, il prenait des chiens oudes chats et s’amusait à les berner jusqu’à ce qu’ils encrevassent ; enfin, pour rendre le plaisir plus vif, il désiravoir berner des hommes, ce que son gouverneur trouvatrès-raisonnable : des paysans, des soldats, des ouvriers etmême des seigneurs de la cour, servirent ainsi de jouet à cetenfant couronné ; mais un ordre de Charles IIIinterrompit ce noble divertissement ; le roi n’eut plus lapermission de berner que des animaux, à la réserve des chiens, quele roi d’Espagne prit sous sa protection catholique etroyale !

» C’est ainsi que fut élevéFerdinand IV, à qui l’on n’apprit pas même à lire et àécrire ; sa femme fut sa première maîtressed’école. »

LE ROI DE NAPLES CHASSEUR.

« Une telle éducation devait produire unmonstre, un Caligula. Les Napolitains s’y attendaient ; maisla bonté naturelle de ce jeune monarque triompha de l’influenced’une instruction si vicieuse ; on aurait eu avec lui unprince excellent s’il fût parvenu à se corriger de son penchantpour la chasse et pour la pêche, qui lui ôtent bien des momentsqu’il pourrait consacrer avec utilité aux affaires publiques ;mais la crainte de perdre une matinée favorable pour son amusementle plus cher est capable de lui faire abandonner l’affaire la plusimportante, et la reine et les ministres savent bien se prévaloirde cette faiblesse.

» Au mois de janvier 1788, Ferdinandtenait dans le palais de Caserte un conseil d’État ; la reine,le ministre Acton, Caracciolo et quelques autres y assistaient. Ils’agissait d’une affaire de la plus grande importance. Au milieu dela discussion, on entendit frapper à la porte ; cetteinterruption surprit tout le monde, et l’on ne pouvait concevoirquel était l’homme assez hardi pour choisir un moment tel quecelui-là ; mais le roi s’élança à la porte, l’ouvrit etsortit ; il rentra bientôt avec les signes de la plus vivejoie et pria que l’on finît très-vite, parce qu’il avait uneaffaire d’une tout autre importance que celle dont ons’entretenait ; on leva le conseil, et le roi se retira danssa chambre pour se coucher de bonne heure, afin d’être sur pied lelendemain avant le jour.

» Cette affaire à laquelle nulle autre nepouvait être comparée était un rendez-vous de chasse ; cescoups donnés à la porte de la salle du conseil étaient un signalconvenu entre le roi et son piqueur, qui, selon ses ordres, venaitl’avertir qu’une troupe de sangliers avait été vue dans la forêt àl’aube du jour, et qu’ils se rassemblaient chaque matin au mêmelieu. Il est clair qu’il fallait rompre le conseil pour se coucherd’assez bonne heure et être en état de surprendre les sangliers.S’ils se fussent échappés, que devenait la gloire deFerdinand ?

» Une autre fois, dans le même lieu etdans les mêmes circonstances, trois coups de sifflet se firententendre ; c’était encore un signal entre le roi et sonpiqueur ; mais la reine et ceux qui assistaient au conseil neprirent point cette plaisanterie en bonne part ; le roi seuls’en amuse, ouvre promptement une fenêtre et donne audience à sonpiqueur, qui lui annonce une pose d’oiseaux, ajoutant que SaMajesté n’avait pas un instant à perdre si elle voulait avoir leplaisir d’un coup heureux.

» Le dialogue terminé, Ferdinand revintavec précipitation et dit à la reine :

» – Ma chère maîtresse, préside à maplace et finis comme tu l’entendras l’affaire qui nousrassemble. »

LA PÊCHE ROYALE.

« On croit écouter un conte fait àplaisir lorsque l’on entend dire non-seulement que le roi de Naplespêche, mais encore qu’il vend lui-même le poisson qu’il apris ; rien de plus vrai : j’ai assisté à ce spectacleamusant et unique en son genre, et je vais en offrir letableau.

» Ordinairement, le roi pêche dans cettepartie de la mer qui est voisine du mont Pausilippe, à trois ouquatre milles de Naples ; après avoir fait une ample capturede poissons, il retourne à terre ; et, quand il est débarqué,il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cetamusement : on étale sur le rivage tout le produit de lapêche, et alors les acheteurs se présentent et font leur marchéavec le monarque lui-même. Ferdinand ne donne rien à crédit, ilveut même toucher l’argent avant de livrer sa marchandise ettémoigne une méfiance fort soupçonneuse. Alors, tout le monde peuts’approcher du roi, et les lazzaroni ont surtout ce privilège, carle roi leur montre plus d’amitié qu’à tous les autresspectateurs ; les lazzaroni ont pourtant des égards pour lesétrangers qui veulent voir le monarque de près. Lorsque la ventecommence, la scène devient extrêmement comique ; le roi vendaussi cher qu’il est possible, il prône son poisson en le prenantdans ses mains royales et en disant tout ce qu’il croit capabled’en donner envie aux acheteurs.

» Les Napolitains, qui sont ordinairementtrès-familiers, traitent le roi, dans ces occasions, avec la plusgrande liberté et lui disent des injures comme si c’était unmarchand ordinaire de marée qui voulût surfaire ; le rois’amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire à gorgedéployée ; il va ensuite trouver la reine et lui raconte toutce qui s’est passé à la pêche et à la vente du poisson, ce qui luifournit un ample sujet de facéties ; mais, pendant tout letemps que le roi s’occupe à la chasse et à la pêche, la reine etles ministres, comme nous l’avons dit, gouvernent à leur fantaisieet les affaires n’en vont pas mieux pour cela. »

Attendez, et le roi Ferdinand va nousapparaître sous un nouvel aspect.

Cette fois, nous n’interrogerons plus Gorani,le voyageur qui un instant l’entrevoit vendant son poisson oupassant au galop pour se rendre à un rendez-vous de chasse ;nous nous adresserons à un familier de la maison, Palmieri deMicciche, marquis de Villalba, amant de la maîtresse du roi, qui vanous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lâcheté.

Écoutez donc ; c’est le marquis deVillalba qui parle, et qui parle dans notre langue :

» Vous connaissez, n’est-ce pas ?les détails de la retraite de Ferdinand, de sa fuite, pour parlerplus exactement, lors des événements de la basse Italie, à la finde l’année 1798. Je les rappellerai en deux mots.

» Soixante mille Napolitains, commandéspar le général autrichien Mack, et encouragés par la présence deleur roi, s’avançaient triomphalement jusqu’à Rome, lorsqueChampionnet et Macdonald, en réunissant leurs faibles corps,tombent sur cette armée et la mettent en déroute.

» Ferdinand se trouvait à Albano,lorsqu’il apprit cette foudroyante défaite.

» – Fuimmo ! fuimmo !se prit-il à crier.

» Et il fuyait en effet.

» Mais, avant de monter envoiture :

» – Mon cher Ascoli, dit-il à soncompagnon, tu sais combien il fourmille de jacobins par le tempsqui court ! Ces fils de p… n’ont d’autre idée que dem’assassiner. Faisons une chose, changeons d’habits. En voyage, tuseras le roi, et moi, je serai le duc d’Ascoli. De cette manière,il y aura moins de danger pour moi.

» Ainsi dit, ainsi fait : legénéreux Ascoli souscrit avec joie à cette incroyableproposition ; il s’empresse d’endosser l’uniforme du roi etlui donne le sien en échange, puis il prend la droite dans lavoiture, et fouette cocher !

» Nouveau Dandino, le duc joue son rôleavec perfection dans leur course jusqu’à Naples, tandis queFerdinand, à qui la peur donnait des inspirations, s’acquittait decelui du plus soumis des courtisans de manière à faire penser qu’iln’avait été autre chose toute sa vie.

» Le roi, à la vérité, sut toujours gréau duc d’Ascoli de ce trait peu ordinaire de dévouementmonarchique, et, tant qu’il vécut, il ne cessa jamais de lui donnerdes preuves éclatantes de sa faveur ; mais, par unesingularité que peut seulement expliquer le caractère de ce prince,il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dévouement,tandis qu’il se raillait sur sa propre poltronnerie.

» J’étais un jour en tiers avec ceseigneur chez la duchesse de Floridia, au moment où le roi vint luioffrir le bras pour la mener dîner. Simple ami sans importance dela maîtresse du lieu, et me sentant trop honoré de la présence dunouvel arrivé, je marmottais entre mes dents le Domine, non sumdignus, et je reculais même de quelques pas, lorsque la nobledame, tout en donnant un dernier regard à sa toilette, se prit àfaire l’éloge du duc et de son attachement pour la personne de sonroyal amant.

» – Il est sans contredit, luidisait-elle, votre ami véritable, le plus dévoué de vos serviteurs,etc., etc.

» – Oui, oui, donna Lucia, répondit leroi. Aussi demandez à Ascoli quel est le tour que je lui ai jouéquand nous nous sauvâmes d’Albano.

» Et puis il lui rendait compte duchangement d’habits et de la manière dont ils s’étaient acquittésde leurs rôles, et il ajoutait, les larmes aux yeux et en riant detoute la force de ses poumons :

» – C’était lui le roi ! Si nouseussions rencontré les jacobins, il était pendu, et moi, j’étaissauvé !

» Tout est étrange dans cettehistoire : étrange défaite, étrange fuite, étrangeproposition, étrange révélation de ces faits, enfin, devant unétranger, car tel j’étais pour la cour et surtout pour le roi,auquel je n’avais parlé qu’une fois ou deux.

» Heureusement pour l’humanité, la chosela moins étrange, c’est le dévouement de l’honnêtecourtisan. »

Maintenant, l’esquisse que nous traçons d’undes personnages de notre livre, personnage à la ressemblance duquelnous craignons que l’on ne puisse croire, serait incomplète si nousne voyions ce pulcinella royal que sous son côtélazzarone ; de profil, il est grotesque ; mais, de face,il est terrible.

Voici, traduite textuellement sur l’original,la lettre qu’il écrivait à Ruffo, vainqueur et près d’entrer àNaples ; c’est une liste de proscriptions dressée à la foispar la haine, par la vengeance et par la peur :

« Palerme, 1er mai 1799.

» Mon très-éminent,

» Après avoir lu et relu, et pesé avec laplus grande attention le passage de votre lettre du 1eravril, relatif au plan à arrêter sur le destin des nombreuxcriminels tombés ou qui peuvent tomber dans nos mains, soit dansles provinces, soit lorsque, avec l’aide de Dieu, la capitale serarendue à ma domination, je dois d’abord vous annoncer que j’aitrouvé tout ce que vous me dites à ce sujet plein de sagesse, etilluminé de ces lumières, de cet esprit et de cet attachement dontvous m’avez donné et me donnez continuellement des preuves nonéquivoques.

» Je viens donc vous faire connaîtrequelles sont mes dispositions.

» Je conviens avec vous qu’il ne faut pasêtre trop acharné dans nos recherches, d’autant plus que lesmauvais sujets se sont fait si ouvertement connaître, que l’on peuten fort peu de temps mettre la main sur les plus pervers.

» Mon intention est donc que lessuivantes classes de coupables soient arrêtées et dûmentgardées :

» Tous ceux du gouvernementprovisoire et de la commission exécutive et législative deNaples ;

» Tous les membres de la commissionmilitaire et de la police formée par lesrépublicains ;

» Tous ceux qui ont fait partie desdifférentes municipalités et qui, en général, ont reçu unecommission de la république ou des Français ;

» Tous ceux qui ont souscrit à unecommission ayant en vue de faire des recherches sur les prétenduesdilapidations et malversations de mon gouvernement ;

» Tous les officiers qui étaient àmon service et qui sont passés à celui de la soi-disant républiqueou des Français. Il est bien entendu que, dans le cas où mesofficiers seraient pris les armes à la main contre mes armées oucontre celles de mes alliés, ils seront, dans le terme devingt-quatre heures, fusillés sans autre forme de procès, ainsi quetous les barons qui se seront opposés par les armes à mes soldatsou à ceux de mes alliés ;

» Tous ceux qui ont fondé desjournaux républicains ou imprimé des proclamations et autresécrits, comme par exemple des ouvrages pour exciter mes peuples àla révolte et répandre les maximes du nouveaugouvernement.

» Seront également arrêtés lessyndics des villes et les députés des places qui enlevèrent legouvernement à mon vicaire le général Pignatelli, ou s’opposèrent àses opérations, et prirent des mesures en contradiction avec lafidélité qu’ils nous doivent.

» Je veux également que l’on arrêteune certaine LOUISA MOLINA SAN-FELICE et un nommé VincenzoCuoco, qui découvrirent la contre-révolution que voulaient faireles royalistes, à la tête desquels étaient les Backer père etfils.

» Cela fait, mon intention est de nommerune commission extraordinaire de quelques hommes sûrs et choisisqui jugeront militairement les principaux criminels parmi ceux quiseront arrêtés, et avec toute la rigueur des lois.

» Ceux qui seront jugés moins coupablesseront économiquementdéportés hors de mes domaines pendanttoute leur vie, et leurs biens seront confisqués.

» Et, à ce propos, je dois vous dire quej’ai trouvé très-sensé ce que vous observez, quant à ladéportation ; mais, tout inconvénient mis de côté, je trouvequ’il vaut mieux se défaire de ces vipères que de lesgarder chez soi. Si j’avais une île à moi, très-éloignée de mesdomaines du continent, j’adopterais volontiers votre système de lesy reléguer ; mais la proximité de mes îles des deux royaumesrendrait possible quelques conspirations que ces gens-làtrameraient avec les scélérats et les mécontents que l’on ne seraitpas parvenu à extirper de mes États. D’ailleurs, les reversconsidérables que, grâce à Dieu, les Français ont subis, et que, jel’espère, ils devront subir encore, mettront les déportés dansl’impossibilité de nous nuire. Il faudra cependant bien réfléchirau lieu de la déportation et à la manière avec laquelle on pourral’effectuer sans danger : c’est ce dont je m’occupeactuellement.

» Quant à la commission qui doit jugertous ces coupables, à peine aurai-je Naples en main, que j’ysongerai sans faute, en comptant expédier cette commission de cetteville-ci à la capitale. Quant aux provinces et aux endroits où vousêtes, de Fiore peut continuer, si vous en êtes content. En outre,parmi les avocats provinciaux et royaux des gouvernements qui n’ontpoint pactisé avec les républicains, qui sont attachés à lacouronne et qui ont de l’intelligence, on peut en choisir uncertain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaireset sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de lacapitale, soit des provinces, qui auraient servi sous larépublique, y eussent-ils été, comme je l’espère, poussés par uneirrésistible nécessité, jugent des traîtres au rang desquels je lesplace.

» Et pour ceux qui ne sont pas comprisdans les catégories que je vous ai indiquées et que je me réserve,je vous laisse la liberté de faire procéder à leur prompt etexemplaire châtiment, avec toute la sévérité des lois, lorsque voustrouverez qu’ils sont les véritables et principaux criminels et quevous croirez ce châtiment nécessaire.

» Quant aux magistrats des tribunaux dela capitale, lorsqu’ils n’auront pas accepté des commissionsparticulières des Français et de la république, et qu’ils n’aurontfait que remplir leurs fonctions, de rendre la justice dans lestribunaux où ils siégeaient, ils ne seront pas poursuivis.

» Ce sont là, pour le moment, toutes lesdispositions que je vous charge de faire exécuter de la manière quevous jugerez convenable et dans les lieux où il y aurapossibilité.

» À peine aurai-je reconquis Naples, queje me réserve de faire quelques nouvelles adjonctions que lesévénements et les connaissances que j’acquerrai pourrontdéterminer. Après quoi, mon intention est de suivre mes devoirsde bon chrétien et de père aimant ses peuples, d’oublierentièrement le passé, et d’accorder à tous un pardon général etentier qui puisse leur assurer l’oubli de leurs fautes passées, queje défendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que cesfautes ont été causées, non par un esprit corrompu, mais par lacrainte et la pusillanimité.

» Mais n’oubliez point cependant qu’ilfaut que les charges publiques soient données dans les provinces àdes personnes qui se sont toujours bien comportées envers lacouronne, et, par conséquent, qui n’ont jamais changé de parti,parce que, de cette manière seulement, nous pourrons être sûrs deconserver ce que nous avons reconquis.

» Je prie le Seigneur qu’il vous conservepour le bien de mon service et pour pouvoir vous exprimer en toutlieu ma vraie et sincère reconnaissance.

» Croyez-moi toujours, en attendant,

» Votre affectionné.

» FERDINAND-L. B. »

Maintenant, nous avons ajouté qu’une despersonnalités incroyables, presque impossibles, que nous avonsintroduites dans notre livre afin que Naples, dans ses jours derévolution, apparût à nos lecteurs sous son véritable aspect,c’est, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, cette espèce demonstre, moitié tigre, moitié gorille, nommé Gaetano Mammone.

Un seul auteur en parle comme l’ayant connupersonnellement : Cuoco. Les autres ne font que reproduire ceque Cuoco en dit :

« Mammone Gaetano, d’abord meunier,ensuite général en chef des insurgés de Sora, fut un monstresanguinaire à la barbarie duquel il est impossible de riencomparer. En deux mois de temps, dans une petite étendue de pays,il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans compter à peuprès le double qui furent tués par ses satellites. Je ne parle pasdes massacres, des violences, des incendies ; je ne parle pasdes fosses horribles où il jetait les malheureux qui tombaiententre ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruautéinventait : il a renouvelé les inventions de Procuste et deMézence. Son amour du sang était tel, qu’il buvait celui quisortait des blessures des malheureux qu’il assassinait ou faisaitassassiner. Celui qui écrit ces lignes l’a vu boire sonpropre sang après avoir été saigné, et rechercher avec avidité,dans la boutique d’un barbier, le sang de ceux que l’on venait desaigner avant lui. Il dînait presque toujours ayant sur sa tableune tête coupée et buvait dans un crâne humain.

» C’est à ce monstre que Ferdinand deSicile écrivait : Mon général et mon ami. »

Quant à nos autres personnages, – nous parlonsdes personnages historiques toujours, – ils rentrent un peu plusdans l’humanité : c’est la reine Marie-Caroline, dont nousessayerions de faire une esquisse préparatoire si cette esquissen’avait été tracée à grands traits dans un magnifique discours duprince Napoléon au Sénat, discours qui est resté dans toutes lesmémoires ; – c’est Nelson, dont Lamartine a écrit labiographie ; – c’est Emma Lyonna, dont la Bibliothèqueimpériale vous montrera vingt portraits ; – c’est Championnet,dont le nom est glorieusement inscrit sur les premières pages denotre Révolution, et qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Kléber,comme Desaix, comme mon père, a eu le bonheur de ne pas survivre aurègne de la liberté ; – ce sont, enfin, quelques-unes de cesgrandes et poétiques figures comme en font rayonner les cataclysmespolitiques, qui, en France, s’appellent Danton, Camille Desmoulins,Biron, Bailly, madame Roland, et qui, à Naples, s’appellent HectorCaraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo, Cimarosa, ÉléonorePimentel.

Quant à l’héroïne qui donne son nom au livre,disons un mot, non pas sur elle, mais sur son nom : laSan-Felice.

En France, on dit, en parlant d’une femmenoble ou simplement distinguée : Madame ; enAngleterre : Miladyou Mistress ; enItalie, pays de la familiarité, on dit : La unetelle. Chez nous, cette dénomination serait prise en mauvaisepart ; en Italie, à Naples surtout, c’est presque un titre denoblesse.

Pas une seule personne à Naples, en parlant decette pauvre femme que l’excès de son malheur a rendue historique,n’aurait l’idée de dire : « Madame San-Felice, »ou : « La chevalière San-Felice. »

On dit simplement : LA SAN-FELICE.

J’ai cru devoir conserver au livre, sansaltération aucune, le titre qu’il emprunte à son héroïne.

Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai ditce que j’avais à vous dire, nous entrerons en matière, si vous levoulez bien.

ALEX. DUMAS.

I – LA GALÈRE CAPITANE.

Entre le rocher auquel Virgile, en y creusantla tombe du clairon d’Hector, a imposé le nom de promontoire deMisène, et le cap Campanella, qui vit sur l’un de ses versantsnaître l’inventeur de la boussole, et sur l’autre errer proscrit etfugitif l’auteur de la Jérusalem délivrée, s’ouvre lemagnifique golfe de Naples.

Ce golfe, toujours riant, toujours sillonnépar des milliers de barques, toujours retentissant du bruit desinstruments et du chant des promeneurs, était, le 22 septembre1798, plus joyeux, plus bruyant et plus animé encore qued’habitude.

Le mois de septembre est splendide à Naples,placé qu’il est entre les ardeurs dévorantes de l’été et les pluiescapricieuses de l’automne ; et le jour duquel nous datons lespremières pages de notre histoire était un des jours les plussplendides du mois. Le soleil ruisselait en flots dorés sur cevaste amphithéâtre de collines qui semble allonger un de ses brasjusqu’à Nisida et l’autre jusqu’à Portici, pour presser la villefortunée contre les flancs du mont Saint-Elme, que surmonte,pareille à une couronne murale posée sur le front de la moderneParthénope, la vieille forteresse des princes angevins.

Le golfe, immense nappe d’azur, pareil à untapis semé de paillettes d’or, frissonnait sous une brise matinale,légère, balsamique, parfumée ; si douce, qu’elle faisaitéclore un ineffable sourire sur les visages qu’ellecaressait ; si vivace, que dans les poitrines gonflées parelle se développait à l’instant même cette immense aspiration versl’infini, qui fait croire orgueilleusement à l’homme qu’il est, oudu moins qu’il peut devenir un dieu, et que ce monde n’est qu’unehôtellerie d’un jour, bâtie sur la route du ciel.

Huit heures sonnaient à l’égliseSan-Ferdinando, qui fait le coin de la rue de Tolède et de la placeSan-Ferdinando.

Le dernier frissonnement du timbre qui mesurele temps s’était à peine évanoui dans l’espace, que les millecloches des trois cents églises de Naples bondissaient joyeusementet bruyamment par les ouvertures de leurs campaniles, et que lescanons du fort de l’Œuf, du Castel-Nuovo et del Carmine, éclatantcomme un roulement de tonnerre, semblaient vouloir éteindre leursbruyantes volées, tout en enveloppant la ville d’une ceinture defumée, tandis que le fort Saint-Elme, flamboyant et nuageux commeun cratère en éruption, improvisait, en face de l’ancien volcanmuet, un Vésuve nouveau.

Cloches et canons saluaient de leur voix debronze une magnifique galère qui en ce moment se détachait du quai,traversait le port militaire, et, sous la double pression des rameset de la voile, s’avançait majestueusement vers la haute mer,suivie de dix ou douze barques plus petites, mais presque aussimagnifiquement ornées que leur capitane, laquelle eût pu ledisputer en richesse au Bucentaure, menant le doge épouserl’Adriatique.

Cette galère était commandée par un officierde quarante-six à quarante-sept ans, vêtu du riche uniformed’amiral de la marine napolitaine ; son visage mâle, d’unebeauté sévère et impérative, était hâlé tout à la fois par lesoleil et par le vent ; quoiqu’il eût la tête découverte ensigne de respect, il portait haut son front, chargé de cheveuxgrisonnants à travers lesquels on devinait qu’avait dû passer plusd’une fois le souffle aigu de la tempête, et l’on comprenait à lapremière vue que c’était à lui, quels que fussent les illustrespersonnages qu’il portait à son bord, que le commandement étaitdéparti ; le porte-voix de vermeil suspendu à sa main droiteeût été le signe visible de ce commandement, si la nature n’eûtpris soin d’imprimer ce signe d’une façon bien autrement indélébiledans l’éclair de ses yeux et dans l’accent de sa voix.

Il s’appelait François Caracciolo etappartenait à cette antique famille des princes Caraccioli,accoutumés d’être les ambassadeurs des rois et les amants desreines.

Il se tenait debout sur son banc de quart,comme il eût fait un jour de combat.

Tout le tillac de la galère était recouvertpar une tente de pourpre, blasonnée des armes des Deux-Siciles etdestinée à garantir du soleil les augustes passagers qu’elleabritait.

Ces passagers formaient trois groupes, de poseet d’aspect différents.

Le premier de ces groupes, le plusconsidérable de tous, se composait de cinq hommes, occupant lecentre du bâtiment, et dont trois débordaient de la tente sur lepont ; des rubans de toutes couleurs soutenaient à leur coudes croix de tous les pays, et leurs poitrines, chamarrées deplaques, étaient sillonnées de cordons. Deux d’entre eux portaient,comme marques distinctives de leur rang, des clefs d’or aux boutonsde taille de leur habit ; ce qui signifiait qu’ils avaientl’honneur d’être chambellans.

Le personnage principal de ce groupe était unhomme de quarante-sept ans, grand et mince, quoique charpentévigoureusement. L’habitude de se pencher pour écouter ceux qui luiparlaient lui avait légèrement courbé la taille en avant. Malgré lecostume couvert de broderies d’or dont il était revêtu, malgré lesordres en diamants qui étincelaient sur son habit, malgré le titrede majesté qui revenait à chaque instant à la bouche de ceux quilui adressaient la parole, son aspect était vulgaire, et aucun deses traits, en les détaillant, ne révélait la dignité royale. Ilavait les pieds gros, les mains larges, les attaches des chevilleset des poignets sans finesse ; un front déprimé qui révélaitl’absence des sentiments élevés, un menton fuyant, accusant uncaractère faible et irrésolu, faisaient encore ressortir un nezdémesurément gros et long, signe de basse luxure et d’instinctsgrossiers ; l’œil seul était vif et railleur, mais fauxpresque toujours, cruel quelquefois.

Ce personnage était Ferdinand IV, fils deCharles III, par la grâce de Dieu roi des Deux-Siciles, et deJérusalem, infant d’Espagne, duc de Parme, Plaisance et Castro,grand prince héréditaire de Toscane, que les lazzaroni de Naplesappelaient plus simplement, et sans tant de titres et de façons,le roi Nasone.

Celui avec lequel il s’entretenait le plusparticulièrement, et qui était le plus simplement vêtu de tous,quoiqu’il portât l’habit brodé des diplomates, était un vieillardde soixante-neuf ans, petit de taille, avec des cheveux rares,blancs et rejetés en arrière. Il avait cette figure étroite que lesgens du peuple appellent si caractéristiquement une figure en lamede couteau, le nez et le menton pointus, la bouche rentrante, l’œilinvestigateur, clair et intelligent ; ses mains, dont ilparaissait prendre un soin extrême et sur lesquelles retombaientdes manchettes de magnifique dentelle d’Angleterre, étaientchargées de bagues dont l’or enchâssait des camées antiques etprécieux ; il portait deux ordres seulement, la plaque deSaint-Janvier et le cordon rouge du Bain avec sa médaille d’orétoilée, où l’on voit un sceptre entre une rose et un chardon, aumilieu de trois couronnes impériales.

Celui-là, c’était sir William Hamilton, frèrede lait du roi George III, et depuis trente-cinq ansambassadeur de la Grande-Bretagne près la cour desDeux-Siciles.

Les trois autres étaient le marquis Malaspina,aide de camp du roi ; l’Irlandais Jean Acton, son premierministre, et le duc d’Ascoli, son chambellan et son ami.

Le second groupe, qui semblait un tableaupeint par Angelica Kauffmann, se composait de deux femmesauxquelles, même dans l’ignorance de leur rang et de leurcélébrité, il eût été impossible à l’observateur le plusindifférent de ne pas donner une attention particulière.

La plus âgée de ces femmes, quoique ayantpassé la jeune et brillante période de la vie, avait conservé desrestes remarquables de beauté ; sa taille, plutôt grande quepetite, commençait à s’épaissir sous un embonpoint que sa grandefraîcheur eût pu faire accuser de précocité si quelques ridesprofondes, creusées sur l’ivoire d’un front large et dominateur,plus encore par les préoccupations de la politique et la pesanteurde la couronne que par l’âge lui-même, n’avaient révélé lesquarante-cinq ans qu’elle était sur le point d’atteindre ; sescheveux blonds, d’une finesse rare, d’une nuance charmante,encadraient admirablement un visage dont l’ovale primitif s’étaitlégèrement déformé sous les contractions de l’impatience et de ladouleur. Ses yeux bleus, fatigués et distraits, jetaient, lorsquela pensée venait tout à coup les animer, un feu sombre et, enquelque sorte, électrique, qui, après avoir été le reflet del’amour, puis la flamme de l’ambition, était devenu l’éclair de lahaine ; ses lèvres humides et carminées, dont l’inférieure,plus avancée que la supérieure, donnait dans certains moments uneindicible expression de dédain à son visage, s’étaient séchées etavaient pâli sous les morsures incessantes de dents toujours belleset éclatantes comme des perles. Le nez et le menton étaient restésd’une pureté grecque ; le cou, les épaules et les brasdemeuraient irréprochables.

Cette femme, c’était la fille deMarie-Thérèse, la sœur de Marie-Antoinette ; c’étaitMarie-Caroline d’Autriche, la reine des Deux-Siciles, l’épouse deFerdinand IV, que, pour des raisons que nous verrons sedévelopper plus tard, elle avait pris en indifférence d’abord, puisen dégoût, puis en mépris. Elle en était à cette troisième phase,qui ne devait pas être la dernière, et les nécessités politiquesrapprochaient seules les illustres époux, qui, en dehors de cela,vivaient complétement séparés, le roi chassant dans ses forêts deLincola, de Persano, d’Astroni, et se reposant dans son harem deSan-Leucio, la reine faisant de la politique, à Naples, à Caserteou à Portici, avec son ministre Acton, ou se reposant sous lesberceaux d’orangers avec sa favorite Emma Lyonna, en ce momentcouchée à ses pieds, comme une esclave reine.

Il suffisait, au reste, de jeter un regard surcette dernière pour comprendre non-seulement la faveur tant soitpeu scandaleuse dont elle jouissait près de Caroline, mais encoreles enthousiasmes frénétiques soulevés par cette enchanteresse chezles peintres anglais, qui la représentèrent sous toutes les formes,et les poëtes napolitains qui la chantèrent sur tous lestons ; si la nature humaine peut arriver à la perfection de labeauté, certes Emma Lyonna avait atteint à cette perfection. Sansdoute, dans ses intimités avec quelque moderne Sappho, elle avaithérité de cette essence précieuse donnée à Phaon par Vénus, pour sefaire irrésistiblement aimer ; l’œil étonné semblait, en sefixant sur elle, ne distinguer d’abord les contours de ce corpsadmirable qu’à travers la vapeur de volupté qui émanait delui ; puis, peu à peu, le regard perçait le nuage et la déessetransparaissait.

Essayons de peindre cette femme, qui descenditdans les abîmes les plus profonds de la misère et atteignit lesplus splendides sommets de la prospérité, et qui, à l’époque oùelle nous apparaît, eût pu rivaliser d’esprit, de grâce et debeauté avec la Grecque Aspasie, l’Égyptienne Cléopâtre et laRomaine Olympia.

Elle était ou du moins paraissait arrivée àcet âge qui donne à la femme l’apogée des accomplissementsphysiques ; sa personne, lorsque l’œil essayait de ladétailler, offrait au regard comme un éblouissementsuccessif ; ses cheveux châtains encadraient un visage rondcomme celui de la jeune fille qui touche à peine à lapuberté ; ses yeux irisés, dont il eût été impossible dedéterminer la couleur, étincelaient sous deux sourcils que l’on eûtcrus dessinés par le pinceau de Raphaël ; son cou flexible etblanc comme celui du cygne ; ses épaules et ses bras, dont lasouplesse, la douce rondeur, la grâce charmante rappelaient, nonpas les froides créations du ciseau antique, mais les marbressuaves et palpitants de Germain Pilon, le disputaient à ces marbresmêmes en fermeté et en veines d’azur ; la bouche, semblable àcelle de cette princesse, filleule d’une fée, qui à chaque parolelaissait tomber une perle, et à chaque sourire un diamant, semblaitun inépuisable écrin de baisers d’amour. Faisant contraste avec laparure toute royale de Marie-Caroline, elle était vêtue d’unelongue et simple tunique de cachemire blanc à larges manches,échancrée à la grecque dans sa partie supérieure, serrée et plisséeà la taille, libre de toute autre étreinte, par une ceinture demaroquin rouge, brodée d’or, incrustée de rubis, d’opales, deturquoises, et s’agrafant par un splendide camée représentant leportrait de sir William Hamilton ; elle s’enveloppait commed’un manteau d’un large châle indien, aux couleurs changeantes et àfleurs d’or, qui plus d’une fois, dans les soirées intimes de lareine, lui avait servi à danser ce pas du châle qu’elleavait inventé et dont jamais danseuse ni ballerine ne purentatteindre la voluptueuse et magique perfection.

Plus tard, nous trouverons moyen de mettresous les yeux de nos lecteurs l’étrange passé de cette femme, àlaquelle, dans ce chapitre tout d’introduction descriptive, nous nepouvons donner, quelque place qu’elle tienne dans l’histoire quenous allons raconter, qu’un coup d’œil rapide et qu’une fugitiveattention.

Le troisième groupe, qui faisait pendant àcelui-ci et qui se trouvait à la droite de celui du roi, secomposait de quatre personnes, c’est-à-dire de deux hommes d’âgedifférents qui causaient science et économie politique, et d’unejeune femme, pâle, triste et rêveuse, berçant dans ses bras etserrant contre son cœur un enfant de quelques mois.

Une cinquième personne, qui n’était autre quela nourrice de l’enfant, grosse et fraîche paysanne portant lecostume des femmes d’Aversa, se dissimulait dans la pénombre, oùétincelaient, malgré elle, les broderies de son corsage passementéd’or.

Le plus jeune des deux hommes, à peine âgé devingt-deux ans, aux cheveux blonds, au menton encore imberbe, à lataille épaissie par une obésité précoce, que le poison devaitchanger plus tard en maigreur cadavérique, vêtu d’un habit bleu deciel, brodé d’or et surchargé de cordons et de plaques, était lefils aîné du roi et de la reine Marie-Caroline, l’héritierprésomptif de la couronne, François, duc de Calabre. Né avec uncaractère timide et doux, il avait été effrayé des violencesréactionnaires de la reine, s’était jeté dans la littérature et lessciences, et ne demandait rien autre chose que de rester en dehorsde la machine politique, par les rouages de laquelle il craignaitd’être brisé.

Celui avec lequel il s’entretenait était unhomme grave et froid, âgé de cinquante à cinquante-deux ans, quiétait, non pas précisément un savant, comme on l’entend enItalie, mais, ce qui vaut parfois beaucoup mieux, unsachant. Il portait pour toute décoration, sur un habittrès-simplement orné, la croix de Malte, qui exigeait deux centsans de noblesse non interrompue : c’était, en effet, un nobleNapolitain, nommé le chevalier de San-Felice, qui étaitbibliothécaire du prince et chevalier d’honneur de laprincesse.

La princesse, par laquelle nous eussions dûcommencer peut-être, était cette jeune mère, que nous avonsindiquée d’un trait, qui, comme si elle eût deviné qu’elle devaitbientôt quitter la terre pour le ciel, pressait son enfant contreson cœur. Elle aussi, comme sa belle-mère, était archiduchesse dela hautaine maison de Habsbourg ; elle se nommait Clémentined’Autriche ; elle avait, à quinze ans, quitté Vienne pourépouser François de Bourbon, et, soit amour laissé là-bas, soitdésillusion trouvée ici, nul, même sa fille, si elle eût été en âgede comprendre et de parler, n’eût pu raconter l’avoir vue sourireune seule fois. Fleur du Nord, elle se fanait, à peine ouverte, àl’ardent soleil du Midi ; sa tristesse était un secret dontelle mourait lentement sans se plaindre ni aux hommes ni àDieu ; elle semblait savoir qu’elle était condamnée, et,pieuse et pure victime expiatoire, s’était résignée à lacondamnation qu’elle subissait, non point pour ses fautes, maispour celles d’autrui ; Dieu, qui a l’éternité pour être juste,a de ces mystérieuses contradictions que ne comprend pas notrejustice mortelle et éphémère.

La fille qu’elle pressait contre son cœur, etqui, depuis quelques mois à peine, venait d’ouvrir ses yeux à lalumière, était cette seconde Marie-Caroline, qui peut-être eut lesfaiblesses, mais non les vices de la première ; ce fut lajeune princesse qui épousa le duc de Berry, que le poignard deLouvel fit veuve, et qui, seule de la branche aînée des Bourbons, alaissé en France une mémoire sympathique et un souvenirchevaleresque.

Et tout ce monde de rois, de princes, decourtisans glissant sur cette mer d’azur, sous cette tente depourpre, au son d’une musique mélodieuse dirigée par le bonDominique Cimarosa, maître de chapelle et compositeur de la cour,dépassait tour à tour Resina, Portici, Torre-del-Greco, ets’avançait dans la nef magnifique, poussée vers le large par cettemolle brise de Baïa si fatale à l’honneur des dames romaines, etdont la voluptueuse haleine allait, en expirant sous les portiquesde ses temples, faire fleurir deux fois l’an les rosiers dePœstum.

En même temps, on voyait grandir à l’horizon,bien au delà encore de Capri et du cap Campanella, un vaisseau deguerre qui, de son côté, en apercevant la flottille royale,manœuvra pour naviguer au plus près, et, mettant le cap sur elle,tira un coup de canon.

Une légère fumée apparut aussitôt au flanc ducolosse, et l’on vit gracieusement monter à sa corne le pavillonrouge d’Angleterre.

Puis on entendit, quelques secondes après, unedétonation prolongée pareille au roulement d’un tonnerrelointain.

II – LE HÉROS DU NIL.

Ce bâtiment qui accourait au-devant de laflottille royale, et à la corne duquel nous avons vu monter lepavillon rouge d’Angleterre, se nommait le Van-Guard.

L’officier qui le commandait était lecommodore Horace Nelson, – qui venait de détruire la flottefrançaise à Aboukir, d’enlever à Bonaparte et à l’arméerépublicaine tout espoir de retour en France.

Disons en quelques mots ce que c’était que cecommodore Horace Nelson, un des plus grands hommes de mer qui aientjamais existé, le seul qui ait balancé, et même ébranlé surl’Océan, la fortune continentale de Napoléon.

On s’étonnera peut-être de nous entendrefaire, à nous, l’éloge de Nelson, ce terrible ennemi de la France,qui lui a tiré du cœur le meilleur et le plus pur de son sang àAboukir et à Trafalgar ; mais les hommes comme lui sont unproduit de la civilisation universelle ; la postérité ne faitpas pour eux une acception de naissance et de pays : elle lesconsidère comme une partie de la grandeur de l’espèce humaine, quel’espèce humaine doit envelopper d’un large amour, caresser d’unimmense orgueil ; une fois descendus dans la tombe, ils nesont plus compatriotes ni étrangers, amis ni ennemis : ilss’appellent Annibal et Scipion, César et Pompée, c’est-à-dire desœuvres et des actions. L’immortalité naturalise les grands géniesau profit de l’univers.

Nelson était né le 29 septembre 1758 ;c’était donc, à l’époque où nous sommes arrivés, un homme detrente-neuf à quarante ans.

Il était né à Barnham-Thorpes, petit villagedu comté de Norfolk ; son père en était le pasteur ; samère, qui mourut jeune, mourut en laissant onze enfants.

Un oncle qu’il avait dans la marine, et quiétait apparenté aux Walpole, le prit avec lui comme aspirant, surle vaisseau de soixante-quatre canons le Redoutable.

Il alla au pôle et fut pris pendant six moisdans les glaces, lutta corps à corps avec un ours blanc qui l’eûtétouffé entre ses pattes si un de ses camarades n’eût fourré lebout de son mousquet dans l’oreille de l’animal et n’eût faitfeu.

Il alla sous l’équateur, s’égara dans uneforêt du Pérou, s’endormit au pied d’un arbre, fut piqué par unserpent de la pire espèce, faillit en mourir et en garda, pourtoute sa vie, des taches livides pareilles à celles du serpentlui-même.

Au Canada, il eut son premier amour et pensafaire sa plus grande folie. Pour ne point quitter celle qu’ilaimait, il voulut donner sa démission de capitaine de frégate. Sesofficiers s’emparèrent de lui par surprise, le lièrent comme uncriminel ou comme un fou, l’emportèrent sur le Sea-Horse,qu’il montait alors, et ne lui rendirent la liberté qu’en pleinemer.

De retour à Londres, il se maria à une jeuneveuve nommée mistress Nisbett ; il l’aima avec cette passionqui s’allumait si facilement et si ardemment dans son âme, et,lorsqu’il se remit en mer, il emmena avec lui un fils nommé Josuah,qu’elle avait eu de son premier mari.

Lorsque Toulon fut livré aux Anglais parl’amiral Trogof et le général Maudet, Horace Nelson était capitaineà bord de l’Agamemnon ;il fut envoyé avec sonbâtiment à Naples pour annoncer au roi Ferdinand et à la reineCaroline la prise de notre premier port militaire.

Sir William Hamilton, ambassadeurd’Angleterre, comme nous l’avons dit, le rencontra chez le roi, leramena chez lui, le laissa au salon, passa dans la chambre de safemme et lui dit :

– Je vous amène un petit homme qui ne peut passe vanter d’être beau ; mais, ou je m’étonne fort, ou il seraun jour la gloire de l’Angleterre et la terreur de ses ennemis.

– Et comment prévoyez-vous cela ? demandalady Hamilton.

– Par le peu de paroles que nous avonséchangées. Il est au salon ; venez lui faire les honneurs dela maison, ma chère. Je n’ai jamais reçu chez moi aucun officieranglais ; mais je ne veux pas que celui-ci loge ailleurs quedans mon hôtel.

Et Nelson logea à l’ambassade d’Angleterre,située à l’angle de la rivière et de la rue de Chiaïa.

Nelson était alors, en 1793, un homme detrente-quatre ans, petit de taille comme l’avait dit William, pâlede visage, avec des yeux bleus, avec ce nez aquilin qui distinguele profil des hommes de guerre et qui fait ressembler César etCondé à des oiseaux de proie, avec ce menton vigoureusementaccentué qui indique la ténacité poussée jusqu’àl’obstination ; quant aux cheveux et à la barbe, ils étaientd’un blond pâle, rares et mal plantés.

Rien n’indique qu’à cette époque, Emma Lyonnaait été sur le physique de Nelson d’un autre avis que sonmari ; mais la foudroyante beauté de l’ambassadrice produisitson effet : Nelson quitta Naples, emmenant les renforts qu’ilétait venu demander à la cour des Deux-Siciles, et amoureux fou delady Hamilton.

Fut-ce par pure ambition de gloire, fut-cepour guérir de cet amour qu’il sentait inguérissable, qu’il voulutse faire tuer à la prise de Calvi, où il perdit un œil, et dansl’expédition de Ténériffe, où il perdit un bras ? On nesait ; mais, dans ces deux occasions, il joua sa vie avec unetelle insouciance, que l’on dut penser qu’il n’y tenait quemédiocrement.

Lady Hamilton le revit ainsi borgne etmanchot, et rien n’indique que son cœur ait ressenti, pour le hérosmutilé, un autre sentiment que cette tendre et sympathique pitiéque la beauté doit aux martyrs de la gloire.

Ce fut le 16 juin 1798 qu’il revint pour laseconde fois à Naples, et pour la seconde fois se retrouva enprésence de lady Hamilton.

La position était critique pour Nelson.

Chargé de bloquer la flotte française dans leport de Toulon et de la combattre si elle en sortait, il avait vului glisser entre les doigts cette flotte, qui avait pris Malte enpassant, et débarqué 30,000 hommes à Alexandrie !

Ce n’était pas le tout : battu par unetempête, ayant fait des avaries graves, manquant d’eau et devivres, il ne pouvait continuer sa poursuite, obligé qu’il étaitd’aller se refaire à Gibraltar.

Il était perdu ; on pouvait accuser detrahison l’homme qui pendant un mois avait cherché dans laMéditerranée, c’est-à-dire dans un grand lac, une flotte de treizevaisseaux de ligne et de trois cent quatre-vingt-sept bâtiments detransport, non-seulement sans pouvoir la joindre, mais encore sansavoir découvert son sillage.

Il s’agissait, sous les yeux de l’ambassadeurfrançais, d’obtenir de la cour des Deux-Siciles, qu’elle permit àNelson de prendre de l’eau et des vivres dans les ports de Messineet de Syracuse, et du bois pour remplacer ses mâts et ses verguesbrisés, dans la Calabre.

Or, la cour des Deux-Siciles avait un traitéde paix avec la France ; ce traité de paix lui commandait laneutralité la plus absolue, et c’était mentir au traité et romprecette neutralité que d’accorder à Nelson ce qu’il demandait.

Mais Ferdinand et Caroline détestaienttellement les Français et avaient juré une telle haine à la France,que tout ce que demandait Nelson lui fut impudemment accordé, etNelson, qui savait qu’une grande victoire seule pouvait le sauver,quitta Naples, plus amoureux, plus fou, plus insensé que jamais,jurant de vaincre ou de se faire tuer à la première occasion.

Il vainquit et faillit être tué. Jamais,depuis l’invention de la poudre et l’emploi des canons, aucuncombat naval n’avait épouvanté les mers d’un pareil désastre.

Sur treize vaisseaux de ligne dont secomposait, comme nous l’avons dit, la flotte française, deuxseulement avait pu se soustraire aux flammes et échapper àl’ennemi.

Un vaisseau avait sauté,l’Orient ; un autre vaisseau et une frégate avaientété coulés, neuf avaient été pris.

Nelson s’était conduit en héros pendant toutle temps qu’avait duré le combat ; il s’était offert à lamort, et la mort n’avait pas voulu de lui ; mais il avait reçuune cruelle blessure. Un boulet duGuillaume-Tell,expirant, avait brisé une vergue duVan-Guard, qu’il montait, et la vergue brisée lui étaittombée sur le front au moment même où il levait la tête pourreconnaître la cause du craquement terrible qu’il entendait, luiavait rabattu la peau du crâne sur l’œil unique qui lui restait,et, comme un taureau frappé de la masse, l’avait renversé sur lepont, baigné dans son sang.

Nelson crut la blessure mortelle, fit appelerle chapelain pour qu’il lui donnât sa bénédiction, et le chargea deses derniers adieux pour sa famille ; mais, avec le prêtre,était monté le chirurgien.

Celui-ci examina le crâne, le crâne étaitintact ; la peau seule du front était détachée et retombaitjusque sur la bouche.

La peau fut remise à sa place, recollée aufront, maintenue par un bandeau noir. Nelson ramassa le porte-voixéchappé de sa main, et se remit à son œuvre de destruction encriant : « Feu ! » Il y avait le souffle d’unTitan dans la haine de cet homme contre la France.

Le 2 août, à huit heures du soir, nous l’avonsdit, il ne restait plus de la flotte française que deux vaisseauxqui se réfugièrent à Malte.

Un navire léger porta à la cour desDeux-Siciles et à l’Amirauté d’Angleterre la nouvelle de lavictoire de Nelson et de la destruction de notre flotte.

Ce fut dans toute l’Europe un immense cri dejoie qui retentit jusqu’en Asie, tant les Français étaient craints,tant la révolution française était exécrée !

La cour de Naples surtout, après avoir étéfolle de rage, devint insensée de bonheur.

Ce fut naturellement lady Hamilton qui reçutla lettre de Nelson, annonçant cette victoire, laquelle renfermaità tout jamais trente mille Français en Égypte, et Bonaparte aveceux.

Bonaparte, l’homme de Toulon, du 13vendémiaire, de Montenotte, de Dego, d’Arcole et de Rivoli, levainqueur de Beaulieu, de Wurmser, d’Alvinzi et du prince Charles,le gagneur de batailles qui, en moins de deux ans, avait fait centcinquante mille prisonniers, conquis cent soixante et dix drapeaux,pris cinq cent cinquante canons de gros calibre, six cents piècesde campagne, cinq équipages de pont ; l’ambitieux qui avaitdit que l’Europe était une taupinière, et qu’il n’y avait jamais eude grands empires et de grande révolution qu’en Orient ;l’aventureux capitaine qui, à vingt-neuf ans, déjà plus grandqu’Annibal et que Scipion, a voulu conquérir l’Égypte pour êtreaussi grand qu’Alexandre et que César, le voilà confisqué,supprimé, rayé de la liste des combattants ; à ce grand jeu dela guerre, il a enfin trouvé un joueur plus heureux ou plus habileque lui. Sur cet échiquier gigantesque du Nil, dont les pions sontdes obélisques, les cavaliers des sphinx, les tours des pyramides,où les fous s’appellent Cambyse, les rois Sésostris, les reinesCléopâtre, il a été fait échec et mat !

Il est curieux de mesurer la terreurqu’imprimaient aux souverains de l’Europe les deux noms de laFrance et de Bonaparte réunis, par les cadeaux que Nelson reçut deces souverains, devenus fous de joie en voyant la France abaisséeet en croyant Bonaparte perdu.

L’énumération en est facile ; nous lacopions sur une note écrite de la main même de Nelson :

De George III, la dignité de pair de laGrande-Bretagne et une médaille d’or ;

De la Chambre des communes, pour lui et sesdeux plus proches héritiers, le titre de baron du Nil et deBarnham-Thorpes, avec une rente de deux mille livres sterlingcommençant à courir du 1er août 1798, jour de labataille ;

De la Chambre des pairs, même rente, dans lesmêmes conditions, à partir du même jour ;

Du Parlement d’Irlande, une pension de millelivres sterling ;

De la Compagnie des Indes orientales, dixmille livres une fois données ;

Du sultan, une boucle en diamants avec laplume du triomphe, évaluée deux mille livres sterling, et une richepelisse évaluée mille livres sterling ;

De la mère du sultan, une boîte enrichie dediamants, évaluée douze cents livres sterling ;

Du roi de Sardaigne, une tabatière enrichie dediamants, évaluée douze cents livres sterling ;

De l’île de Zante, une épée à poignée d’or etune canne à pomme d’or ;

De la ville de Palerme, une tabatière et unechaîne d’or, sur un plat d’argent ;

Enfin, de son ami Benjamin Hallowell,capitaine du Swiftsure,un présent tout anglais, quimanquerait trop à notre énumération si nous le passions soussilence.

Nous avons dit que le vaisseaul’Orient avait sauté en l’air ; Hallowell recueillitle grand mât et le fit porter à bord de son bâtiment ; puis,avec le mât et ses ferrements, il fit faire, par le charpentier etle serrurier du bord, un cercueil orné d’une plaque contenant cecertificat d’origine :

« Je certifie que ce cercueil estentièrement construit avec le bois et le fer du vaisseaul’Orient, dont le vaisseau de Sa Majesté sous mes ordressauva une grande partie dans la baie d’Aboukir.

» BEN. HALLOWELL. »

Puis, de ce cercueil ainsi certifié, il fitdon à Nelson avec et par cette lettre :

À l’honorable Nelson C. B.

« Mon cher seigneur,

» Je vous envoie, en même temps que laprésente, un cercueil taillé dans le mât du vaisseau françaisl’Orient, afin que vous puissiez, quand vous abandonnerezcette vie, reposer d’abord dans vos propres trophées. L’espéranceque ce jour est encore éloigné est le désir sincère de votreobéissant et affectionné serviteur.

» BEN. HALLOWELL. »

De tous les dons qui lui furent offerts,hâtons-nous de dire que ce dernier parut être celui qui toucha leplus Nelson ; il le reçut avec une satisfaction marquée, il lefit placer dans sa cabine, appuyé contre la muraille et précisémentderrière le fauteuil où il s’asseyait pour manger. Un vieuxdomestique, que ce meuble posthume attristait, obtint de l’amiralqu’il fût transporté dans le faux pont.

Lorsque Nelson quitta, pour le Fulminant,le Van-Guard, horriblement mutilé, le cercueil, qui n’avaitpoint encore trouvé sa place sur le nouveau bâtiment, demeuraquelques mois sur le gaillard d’avant. Un jour que les officiers duFulminant admiraient le don du capitaine Hallowell, Nelsonleur cria de sa cabine :

– Admirez tant que vous voudrez, messieurs,mais ce n’est pas pour vous qu’il est fait.

Enfin, à la première occasion qu’il trouva,Nelson l’expédia à son tapissier, en Angleterre, le priant de legarnir immédiatement de velours, attendu que, pouvant, au métierqu’il faisait, en avoir l’emploi d’un moment à l’autre, il désiraitle trouver tout prêt à l’heure où il en aurait besoin.

Inutile de dire que Nelson, tué sept ans plustard à Trafalgar, fut enseveli dans ce cercueil.

Revenons à notre récit.

Nous avons dit que, par un bâtiment léger,Nelson avait expédié la nouvelle de la victoire d’Aboukir à Napleset à Londres.

Aussitôt la lettre de Nelson reçue, EmmaLyonna courut chez la reine Caroline et la lui tendit toutouverte ; celle-ci jeta les yeux dessus et poussa un cri ouplutôt un rugissement de bonheur ; elle appela ses fils, elleappela le roi, elle courut comme une insensée dans lesappartements, embrassant ceux qu’elle rencontrait, serrant dans sesbras la messagère de bonnes nouvelles et ne se lassant pas derépéter : « Nelson ! brave Nelson ! Ôsauveur ! ô libérateur de l’Italie ! Dieu teprotége ! le ciel te garde ! »

Puis, sans s’inquiéter de l’ambassadeurfrançais Garat, le même qui avait lu à Louis XVI sa sentencede mort et qui avait sans doute été envoyé par le Directoire commeun avertissement à la monarchie napolitaine, elle ordonna, croyantn’avoir plus rien à craindre de la France, de faire hautement,ostensiblement et au grand jour, tous les préparatifs nécessairespour recevoir Nelson à Naples comme on reçoit un triomphateur.

Et, pour ne pas rester en arrière des autressouverains, elle qui croyait lui devoir plus que les autres,menacée qu’elle était doublement, et par la présence des troupesfrançaises à Rome et par la proclamation de la république romaine,elle fit soumettre à la signature du roi, par son premier ministreActon, le brevet de duc de Bronte avec trois mille livres sterlingde rente annuelle, tandis que le roi, en lui présentant ce brevet,se réservait d’offrir lui-même à Nelson l’épée donnée parLouis XIV à son fils Philippe V, lorsqu’il partit pourrégner sur l’Espagne, et par Philippe V à son fils don Carlos,lorsqu’il partit pour conquérir Naples.

Outre sa valeur historique qui étaitinappréciable, cette épée, qui, d’après les instructions du roiCharles III, ne devait passer qu’au défenseur ou au sauveur dela monarchie des Deux-Siciles, était évaluée, à cause des diamantsqui l’ornaient, à cinq mille livres sterling, c’est-à-dire à centvingt-cinq mille francs de notre monnaie.

Quant à la reine, elle s’était réservé defaire à Nelson un cadeau que tous les titres, toutes les faveurs,toutes les richesses des rois de la terre ne pouvaient égaler pourlui ; elle s’était réservé de lui donner cette Emma Lyonna,l’objet, depuis cinq années, de ses rêves les plus ardents.

En conséquence, le matin même de ce mémorable22 septembre 1798, elle avait dit à Emma Lyonna, en écartant sescheveux châtains pour baiser ce front menteur, si pur en apparence,qu’on l’eût pris pour celui d’un ange :

– Mon Emma bien-aimée, pour que je reste roi,et, par conséquent, pour que tu restes reine, il faut que cet hommesoit à nous, et, pour que cet homme soit à nous, il faut que tusois à lui.

Emma avait baissé les yeux, et, sans répondre,avait saisi les deux mains de la reine et les avait baiséespassionnément.

Disons comment Marie-Caroline pouvait faireune telle prière, ou plutôt donner un tel ordre à lady Hamilton,ambassadrice d’Angleterre.

III – LE PASSÉ DE LADY HAMILTON

Dans le court et insuffisant portrait que nousavons essayé de tracer d’Emma Lyonna, nous avons dit :l’étrange passé de cette femme, et, en effet, nulledestinée ne fut plus extraordinaire que celle-là ; jamaispassé ne fut tout à la fois plus sombre et plus éblouissant que lesien ; elle n’avait jamais su ni son âge précis, ni le lieu desa naissance ; au plus loin que sa mémoire pouvait atteindre,elle se voyait enfant de trois ou quatre ans, vêtue d’une pauvrerobe de toile, marchant pieds nus par une route de montagne, aumilieu des brouillards et de la pluie d’un pays septentrional,s’attachant de sa petite main glacée aux vêtements de sa mère,pauvre paysanne qui la prenait entre ses bras lorsqu’elle étaittrop fatiguée, ou qu’il lui fallait traverser les ruisseaux quicoupaient le chemin.

Elle se souvenait d’avoir eu faim et froiddans ce voyage.

Elle se souvenait encore que, lorsqu’ontraversait une ville, sa mère s’arrêtait devant la porte de quelqueriche maison ou devant la boutique d’un boulanger ; que, là,d’une voix suppliante, elle demandait ou quelque pièce de monnaiequ’on lui refusait souvent, ou un pain qu’on lui donnait presquetoujours.

Le soir, l’enfant et la mère faisaient halte àquelque ferme isolée et demandaient l’hospitalité, qu’on leuraccordait, soit dans la grange, soit dans l’étable ; les nuitsoù l’on permettait aux deux pauvres voyageuses de coucher dans uneétable étaient des nuits de fête ; l’enfant se réchauffaitrapidement à la douce haleine des animaux, et presque toujours, lematin, avant de se remettre en route, recevait, ou de la fermièreou de la servante qui venait traire les vaches, un verre de laittiède et mousseux, douceur à laquelle elle était d’autant plussensible qu’elle y était peu accoutumée.

Enfin la mère et la fille atteignirent lapetite ville de Flint, but de leur course ; c’était làqu’étaient nés la mère d’Emma et John Lyons, son père. Ce dernieravait, cherchant du travail, quitté le comté de Flint pour celui deChester ; mais le travail avait été peu productif. John Lyonsétait mort jeune et pauvre ; et sa veuve revenait à la terrenatale pour voir si la terre natale lui serait hospitalière oumarâtre.

Dans des souvenirs plus rapprochés de trois ouquatre ans, Emma se revoyait au penchant d’une colline gazonneuseet fleurie, faisant paître, pour une fermière des environs, chezlaquelle sa mère était servante, un troupeau de quelques moutons,et séjournant de préférence près d’une source limpide, où elle seregardait complaisamment, couronnée par elle-même des fleurschampêtres qui s’épanouissaient autour d’elle.

Deux ou trois ans plus tard, et comme elledevait atteindre sa dixième année, quelque chose d’heureux étaitarrivé dans la famille. Un comte d’Halifax, qui sans doute, dans unde ses caprices aristocratiques, avait trouvé la mère d’Emma encorebelle, envoya une petite somme dont partie était destinée aubien-être de la mère, partie à l’éducation de l’enfant ; etEmma se souvenait d’avoir été conduite dans une pension de jeunesfilles dont l’uniforme était un chapeau de paille, une robe bleu deciel et un tablier noir.

Elle resta deux ans dans cette pension, yapprit à lire et à écrire, y étudia les premiers éléments de lamusique et du dessin, arts dans lesquels, grâce à son admirableorganisation, elle faisait de rapides progrès, lorsqu’un matin samère vint la chercher. Le comte d’Halifax était mort et avaitoublié les deux femmes dans son testament. Emma ne pouvait plusrester en pension, la pension n’étant plus payée ; il fallutque l’ex-pensionnaire se décidât à entrer comme bonne d’enfantsdans la maison d’un certain Thomas Hawarden, dont la fille, enmourant jeune et veuve, avait laissé trois enfants orphelins.

Une rencontre qu’elle fit en promenant lesenfants au bord du golfe décida de sa vie. Une célèbre courtisanede Londres, nommée miss Arabell, et un peintre d’un grand talent,son amant du jour, s’étaient arrêtés, le peintre pour faire lecroquis d’une paysanne du pays de Galles, et miss Arabell pour luiregarder faire ce croquis.

Les enfants que conduisait Emma s’avancèrentcurieusement et se haussèrent sur la pointe du pied pour voir ceque faisait le peintre. Emma les suivit ; le peintre, en seretournant, l’aperçut et jeta un cri de surprise : Emma avaittreize ans, et jamais le peintre n’avait rien vu de si beau.

Il demanda qui elle était, ce qu’elle faisait.Le commencement d’éducation qu’avait reçu Emma Lyonna lui permit derépondre à ces questions avec une certaine élégance. Il s’informacombien elle gagnait à soigner les enfants deM. Hawarden ; elle lui répondit qu’elle était vêtue,nourrie, logée, et recevait dix schellings par mois.

– Venez à Londres, lui dit le peintre, et jevous donnerai cinq guinées chaque fois que vous consentirez à melaisser faire un croquis d’après vous.

Et il lui tendit une carte sur laquelleétaient écrits ces mots : « Edward Rowmney, Cavendishsquare, n° 8, » en même temps que miss Arabell tirait desa ceinture une petite bourse contenant quelques pièces d’or et lalui offrait.

La jeune fille rougit, prit la carte, la mitdans sa poitrine ; mais, instinctivement, elle repoussa labourse.

Et, comme miss Arabell insistait, lui disantque cet argent servirait à son voyage de Londres :

– Merci, madame, dit Emma ; si je vais àLondres, j’irai avec les petites économies que j’ai déjà faites etcelles que je ferai encore.

– Sur vos dix schellings par mois ?demanda miss Arabell en riant.

– Oui, madame, répondit simplement la jeunefille.

Et tout finit là.

Quelques mois après, le fils deM. Hawarden, M. James Hawarden, célèbre chirurgien deLondres, vint voir son père ; lui aussi fut frappé de labeauté d’Emma Lyonna, et, pendant tout le temps qu’il resta dans lapetite ville de Flint, il fut bon et affectueux pour elle ;seulement, il ne l’exhorta point comme Rowmney à venir àLondres.

Au bout de trois semaines de séjour chez sonpère, il partit, laissant deux guinées pour la petite bonned’enfants en récompense des soins qu’elle donnait à ses neveux.

Emma les accepta sans répugnance.

Elle avait une amie ; cette amies’appelait Fanny Strong et avait elle-même un frère qui s’appelaitRichard.

Emma ne s’était jamais informée de ce quefaisait son amie, quoiqu’elle fût mieux mise que ne semblait lepermettre sa fortune ; sans doute croyait-elle qu’elleprélevait sa toilette sur les bénéfices interlopes de son frère,qui passait pour un contrebandier.

Un jour qu’Emma – elle avait alors près dequatorze ans – s’était arrêtée devant la boutique d’un marchand deglaces pour se regarder dans un grand miroir servant de montre aumagasin, elle se sentit toucher à l’épaule.

C’était son amie, Fanny Strong, qui la tiraitainsi de son extase.

– Que fais-tu là ? luidemanda-t-elle.

Emma rougit sans répondre. En répondant vrai,elle eut dû dire : « Je me regardais et me trouvaisbelle. »

Mais Fanny Strong n’avait pas besoin deréponse pour savoir ce qui se passait dans le cœur d’Emma.

– Ah ! dit-elle en soupirant, si j’étaisaussi jolie que toi, je ne resterais pas longtemps dans cethorrible pays.

– Où irais-tu ? lui demanda Emma.

– J’irais à Londres, donc ! Tout le mondedit qu’avec une jolie figure, on fait fortune à Londres. Vas-y, et,quand tu seras millionnaire, tu me prendras pour ta femme dechambre.

– Veux-tu que nous y allions ensemble ?demanda Emma Lyonna.

– Volontiers ; mais comment faire ?Je ne possède pas six pence, et je ne crois pas Dick beaucoup plusriche que moi.

– Moi, dit Emma, j’ai près de quatreguinées.

– C’est plus qu’il ne nous faut pour toi, moiet Dick ! s’écria Fanny.

Et le voyage fut résolu.

Le lundi suivant, sans rien dire à personne,les trois fugitifs prirent, à Chester, la diligence de Londres.

En arrivant au bureau où descendait ladiligence de Chester, Emma partagea les vingt-deux schellings quilui restaient entre Fanny Strong et elle.

Fanny Strong et son frère avaient l’adressed’une auberge où logeaient les contrebandiers ; c’était dansla petite rue de Villiers, aboutissant d’un côté à la Tamise et del’autre au Strand, qu’était située cette auberge. Emma laissa Dicket Fanny chercher leur logement ; elle prit une voiture et sefit conduire Cavendish square, n° 8.

Edward Rowmney était absent ; on nesavait pas où il était ni quand il reviendrait ; on le croyaiten France, et on ne l’attendait pas avant deux mois.

Emma resta étourdie. Cette éventualité sinaturelle de l’absence de Rowmney ne s’était pas même présentée àson esprit. Une lueur lui traversa le cerveau ; elle pensa àM. James Hawarden, le célèbre chirurgien qui, en quittant lamaison de son père, avait, avec tant de bonté, laissé les deuxguinées qui avaient servi à payer la majeure partie des dépenses duvoyage.

Il ne lui avait pas donné son adresse ;mais deux ou trois fois elle avait porté à la poste les lettresqu’il écrivait à sa femme.

Il demeurait Leicester square, n° 4.

Elle remonta en voiture, se fit conduire àLeicester square, peu distant de Cavendish square, frappa entremblant à la porte. Le docteur était chez lui.

Elle trouva le digne homme tel qu’ellel’espérait ; elle lui dit tout, et il eut pitié, promit des’employer à la protéger, et, en attendant, il la reçut sous sontoit, l’admit à sa table, et la donna pour demoiselle de compagnieà mistress Hawarden.

Un matin, il annonça à la jeune fille qu’ilavait trouvé pour elle une place dans un des premiers magasins debijouterie de Londres ; mais, la veille du jour où Emma devaitentrer dans ce magasin, il voulut lui faire la fête de la conduireau spectacle.

La toile, en se levant devant elle au théâtrede Drury-Lane, lui montra un monde inconnu ; on jouaitRoméo et Juliette, ce rêve d’amour qui n’a son pareil dansaucune langue ; elle rentra folle, éblouie, enivrée ;elle passa la nuit sans dormir une seule seconde, essayant de serappeler quelques fragments des deux merveilleuses scènes dubalcon.

Le lendemain, elle entra dans sonmagasin ; mais, avant d’y entrer, elle demanda àM. Hawarden où elle pourrait acheter la pièce qu’elle avait vureprésenter la veille. M. Hawarden alla à sa bibliothèque, yprit un Shakspeare complet et le lui donna.

Au bout de trois jours, elle savait par cœurle rôle de Juliette ; elle rêvait par quels moyens ellepourrait retourner au théâtre et s’enivrer une seconde fois de cedoux poison que forme le magique mélange de l’amour et de lapoésie ; elle voulait à tout prix rentrer dans ce mondeenchanté qu’elle n’avait qu’entrevu, lorsqu’un splendide équipages’arrêta devant la porte du magasin. Une femme en descendit, entrade ce pas dominateur que donne la richesse. Emma jeta un cri desurprise : elle avait reconnu miss Arabell.

Miss Arabell, de son côté, la reconnut, ne ditrien, acheta pour sept ou huit cents livres sterling de bijoux, etinvita le marchand à lui envoyer ses emplettes par sa nouvelledemoiselle de magasin, indiquant l’heure à laquelle elle seraitrentrée.

La nouvelle demoiselle de magasin, c’étaitEmma.

À l’heure dite, on la fit monter en voitureavec les écrins, et on l’envoya à l’hôtel de miss Arabell.

La belle courtisane l’attendait ; safortune était au comble : elle était la maîtresse du princerégent, âgé de dix-sept ans à peine.

Elle se fit tout raconter par Emma, puis, luidemanda si, en attendant le retour de Rowmney, elle ne préféraitpas rester chez elle pour la distraire dans ses heures d’ennui,plutôt que de retourner au magasin. Emma ne demanda qu’une chose,ce fut s’il lui serait permis d’aller au théâtre. Miss Arabell luirépondit que, tous les jours où elle n’irait point au spectacleelle-même, sa loge serait à sa disposition.

Puis elle envoya payer les bijoux et fit direqu’elle gardait Emma. Le joaillier dont miss Arabell était une desmeilleures pratiques, n’eut garde de se brouiller avec elle pour sipeu de chose.

Par quel étrange caprice la courtisane à lamode conçut-elle cet imprudent désir, cet inconcevable caprice,d’avoir cette belle créature auprès d’elle ? Les ennemis demiss Arabell – et sa haute fortune lui en avait fait beaucoup –donnèrent à cette fantaisie une explication que la Phryné anglaise,convertie en Sappho, ne se donna pas même la peine de démentir.

Pendant deux mois, Emma resta chez la bellecourtisane, lut tous les romans qui lui tombèrent sous la main,fréquenta tous les théâtres, et, rentrée dans sa chambre, répétatous les rôles qu’elle avait entendus, mima tous les balletsauxquels elle avait assisté ; ce qui n’était pour les autresqu’une récréation devenait pour elle une occupation de toutes lesheures ; elle venait d’atteindre sa quinzième année, elleétait dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté ; sataille souple, harmonieuse, se pliait à toutes les poses, et parses ondulations naturelles, atteignait les artifice des plushabiles danseuses. Quant à son visage, qui, malgré les vicissitudesde la vie, conserva toujours les couleurs immaculées de l’enfance,le velouté virginal de la pudeur, doué par l’impressionnabilité desa physionomie d’une suprême mobilité, il devenait, dans lamélancolie une douleur, dans la joie un éblouissement. On eût ditque la candeur de l’âme transparaissait sous la pureté des traits,si bien qu’un grand poëte de notre époque, hésitant à ternir cemiroir céleste, a dit, en parlant de sa première faute :« Sa chute ne fut point dans le vice, mais dans l’imprudenceet la bonté. »

La guerre que l’Angleterre soutenait, à cetteépoque, contre les colonies américaines, était dans sa plus grandeactivité et la presse s’exerçait dans toute sa rigueur.Richard, le frère de Fanny, pour nous servir du terme consacré,Richard fut pressé et fait marin malgré lui. Fannyaccourut réclamer l’assistance de son amie ; elle la trouvaitsi belle, qu’elle était convaincue que personne ne pourraitrésister à sa prière ; Emma fut suppliée d’exercer saséduction sur l’amiral John Payne.

Emma sentit se révéler sa vocationtentatrice ; elle revêtit sa robe la plus élégante et allaavec son amie trouver l’amiral : elle obtint ce qu’elledemandait ; mais l’amiral, lui aussi, demanda, et Emma paya laliberté de Dick, sinon de son amour, du moins de sareconnaissance.

Emma Lyonna, maîtresse de l’amiral Payne, eutune maison à elle, des domestiques à elle, des chevaux àelle ; mais cette fortune eut l’éclat et la rapidité d’unmétéore : l’escadre partit, et Emma vit le vaisseau de sonamant lui enlever, en disparaissant à l’horizon, tous ses songesdorés.

Mais Emma n’était pas femme à se tuer commeDidon pour un volage Énée. Un des amis de l’amiral, sir HarryFatherson, riche et beau gentleman, offrit à Emma de la maintenirdans la position où il l’avait trouvée. Emma avait fait le premierpas sur le brillant chemin du vice ; elle accepta, devint,pendant une saison entière, la reine des chasses, des fêtes et desdanses ; mais, la saison finie, oubliée de son second amant,avilie par un second amour, elle tomba peu à peu dans une tellemisère, qu’elle n’eut plus pour ressource que le trottoir deHaymarket, le plus fangeux de tous les trottoirs pour les pauvrescréatures qui mendient l’amour des passants.

Par bonheur, l’entremetteuse infâme à laquelleelle s’était adressée pour entrer dans le commerce de ladépravation publique, frappée de la distinction et de la modestiede sa nouvelle pensionnaire, au lieu de la prostituer comme sescompagnes, la conduisit chez un célèbre médecin, habitué de samaison.

C’était le fameux docteur Graham, sorte decharlatan mystique et voluptueux, qui professait devant la jeunessede Londres la religion matérielle de la beauté.

Emma lui apparut ; sa Vénus Astarté étaittrouvée sous les traits de la Vénus pudique.

Il paya cher ce trésor ; mais, pour lui,ce trésor n’avait pas de prix ; il la coucha sur le litd’Apollon ; il la couvrit d’un voile plus transparent que lefilet sous lequel Vulcain avait retenu Vénus captive aux yeux del’Olympe, et annonça dans tous les journaux qu’il possédait enfince spécimen unique et suprême de beauté qui lui avait manquéjusqu’à présent pour faire triompher ses théories.

À cet appel fait à la luxure et à la science,tous les adeptes de cette grande religion de l’amour, qui étend sonculte sur le monde entier, accoururent dans le cabinet du docteurGraham.

Le triomphe fut complet : ni la peinture,ni la sculpture n’avaient jamais produit un semblablechef-d’œuvre ; Apelles et Phidias étaient vaincus.

Les peintres et les sculpteurs abondèrent.Rowmney, de retour à Londres, vint comme les autres et reconnut sajeune fille du comté de Flint. Il la peignit sous toutes lesformes, en Ariane, en bacchante, en Léda, en Armide, et nouspossédons à la Bibliothèque impériale une collection de gravuresqui représentent l’enchanteresse dans toutes les attitudesvoluptueuses qu’inventa la sensuelle antiquité.

Ce fut alors que, attiré par la curiosité, lejeune sir Charles Grenville, de l’illustre famille de ce Warwickqu’on appelait le faiseur de rois, et neveu de sir WilliamHamilton, vit Emma Lyonna, et, dans l’éblouissement que lui causaitune si complète beauté, en devint éperdument amoureux. Les plusbrillantes promesses furent faites à Emma par le jeune lord ;mais elle prétendit être enchaînée au docteur Graham par le lien dela reconnaissance et résista à toutes les séductions, déclarantqu’elle ne quitterait cette fois son amant que pour suivre unépoux.

Sir Charles engagea sa parole de gentilhommede devenir l’époux d’Emma Lyonna, dès qu’il aurait atteint sagrande majorité. En attendant, Emma consentit à un enlèvement.

Les amants vécurent, en effet, comme mari etfemme, et, sur la parole de leur père, trois enfants naquirent quidevaient être légitimés par le mariage.

Mais, pendant cette cohabitation, unchangement de ministère fit perdre à Grenville un emploi auquelétait attachée la majeure partie de ses revenus. L’événement arrivapar bonheur au bout de trois ans et quand, grâce aux meilleursprofesseurs de Londres, Emma Lyonna avait fait d’immenses progrèsdans la musique et le dessin ; elle avait en outre, tout en seperfectionnant dans sa propre langue, appris le français etl’italien ; elle disait les vers comme mistress Siddons, etétait arrivée à la perfection dans l’art de la pantomime et desposes.

Malgré la perte de sa place, Grenville n’avaitpu se résoudre à diminuer ses dépenses ; seulement, il écrività son oncle pour lui demander de l’argent. À chacune de sesdemandes, son oncle fit droit d’abord ; mais enfin, à unedernière, sir William Hamilton, répondit qu’il comptait sous peu dejours partir pour Londres, et qu’il profiterait de ce voyage pourétudier les affaires de son neveu.

Ce mot étudier avait fort effrayé lesjeunes gens ; ils désiraient et craignaient presque égalementl’arrivée de sir William. Tout à coup, il entra chez eux sansqu’ils eussent été prévenus de son retour. Depuis huit jours, ilétait à Londres.

Ces huit jours, sir William les avait employésà prendre des informations sur son neveu, et ceux auxquels ils’était adressé n’avaient pas manqué de lui dire que la cause deses désordres et de sa misère était une prostituée dont il avait eutrois enfants.

Emma se retira dans sa chambre et laissa sonamant seul avec son oncle, qui ne lui offrit d’autre alternativeque d’abandonner à l’instant même Emma Lyonna, où de renoncer à sasuccession, qui était désormais sa seule fortune.

Puis il se retira, en donnant trois jours àson neveu pour se décider.

Tout l’espoir des jeunes gens résidaitdésormais dans Emma ; c’était à elle d’obtenir de sir WilliamHamilton le pardon de son amant, en montrant combien il étaitpardonnable.

Alors Emma, au lieu de revêtir les habits desa nouvelle condition, reprit l’habillement de sa jeunesse, lechapeau de paille et la robe de bure ; ses larmes, sessourires, le jeu de sa physionomie, ses caresses et sa voixferaient le reste.

Introduite près de sir William, Emma se jeta àses pieds ; soit mouvement adroitement combiné, soit effet duhasard, les cordons de son chapeau se dénouèrent, et ses beauxcheveux châtains se répandirent sur ses épaules.

L’enchanteresse était inimitable dans ladouleur.

Le vieil archéologue, amoureux jusqu’alorsseulement des marbres d’Athènes et des statues de la Grande Grèce,vit pour la première fois la beauté vivante l’emporter sur lafroide et pâle beauté des déesses de Praxitèle et de Phidias.L’amour qu’il n’avait pas voulu comprendre chez son neveu, entraviolemment dans son propre cœur et s’empara de lui tout entier sansqu’il tentât encore de s’en défendre.

Les dettes de son neveu, l’infimité de lanaissance, les scandales de la vie, la publicité des triomphes, lavénalité des caresses : tout, jusqu’aux enfants nés de leuramour, sir William accepta tout, à la seule condition qu’Emmarécompenserait de sa possession le complet oubli de sa propredignité.

Emma avait triomphé bien au delà de sonespérance ; mais, cette fois, elle fit ses conditionscomplètes ; une seule promesse de mariage l’avait unie auneveu : elle déclara qu’elle ne viendrait à Naples que femmereconnue de sir William Hamilton.

Sir William consentit à tout.

La beauté d’Emma fit à Naples son effetaccoutumé ; non-seulement elle étonna, mais elle éblouit.

Antiquaire et minéralogiste distingué,ambassadeur de la Grande-Bretagne, frère de lait et ami deGeorge III, sir William réunissait chez lui la premièresociété de la capitale des Deux-Siciles en hommes de science, enhommes politiques et en artistes. Peu de jours suffirent à Emma, siartiste elle-même, pour savoir, de la politique et de la science,ce qu’elle avait besoin d’en savoir, et bientôt, pour tous ceux quifréquentaient le salon de sir William, les jugements d’Emmadevinrent des lois.

Son triomphe ne dut pas s’arrêter là. À peinefut-elle présentée à la cour, que la reine Marie-Caroline laproclama son amie intime et en fit son inséparable favorite.Non-seulement la fille de Marie-Thérese se montrait en public avecla prostituée de Haymarket, parcourait la rue de Tolède et lapromenade de Chiaïa dans le même carrosse qu’elle et portant lamême toilette qu’elle, mais, après les soirées employées àreproduire les poses les plus voluptueuses et les plus ardentes del’antiquité, elle faisait dire à sir William, tout enorgueillid’une pareille faveur, qu’elle ne lui rendrait que le lendemainl’amie dont elle ne pouvait se passer.

De là des jalousies et des haines sans nombrecontre la favorite. Caroline savait quels insolents proposcirculaient au sujet de cette merveilleuse et soudaineintimité ; mais elle était un de ces cœurs absolus, une de cesâmes vaillantes qui, la tête haute, affrontent la calomnie et mêmela médisance, et quiconque voulut être bien accueilli par elle dutpartager ses hommages entre Acton, son amant, et sa favorite EmmaLyonna.

On sait les événements de 89, c’est-à-dire laprise de la Bastille et le retour de Versailles, ceux de 93,c’est-à-dire la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ceuxde 96 et de 97, c’est-à-dire les victoires de Bonaparte en Italie,victoires qui ébranlèrent tous les trônes, et qui firent,momentanément du moins, crouler le plus vieux et le plus immuablede tous : le trône pontifical.

On a vu, au milieu de ces événements quiavaient un retentissement si terrible à la cour de Naples,apparaître et grandir Nelson, champion des royautés vieillies. Savictoire d’Aboukir rendait l’espoir à tous ces rois, qui avaientdéjà mis la main sur leurs couronnes vacillantes. Or, à tout prix,Marie-Caroline, la femme avide de richesses, de pouvoir,d’ambition, voulait conserver la sienne ; il n’est donc pasétonnant qu’appelant à son aide la fascination qu’elle exerçait surson amie, elle ait dit à lady Hamilton, le matin même du jour oùelle la conduisait au-devant de Nelson, devenu la clef de voûte dudespotisme : « Il faut que cet homme soit à nous, et,pour qu’il soit à nous, il faut que tu sois à lui. »

Était-ce bien difficile à lady Hamilton defaire pour son amie Marie-Caroline, à propos de l’amiral HoraceNelson, ce qu’Emma Lyonna avait fait pour son amie Fanny Strong, àpropos de l’amiral Payne ?

Ce dut être, au reste, une glorieuserécompense de ses mutilations pour le fils d’un pauvre pasteur deBarnham-Thorpes, pour l’homme qui devait sa grandeur à son proprecourage et sa renommée à son génie ; ce dut être une glorieuserécompense des blessures reçues, que de voir venir au-devant de luice roi, cette reine, cette cour, et, récompense de ses victoires,cette magnifique créature qu’il adorait.

IV – LA FÊTE DE LA PEUR.

Nous avons vu, au coup de canon tiré à bord duVan-Guard,presque aussi mutilé que son maître, au pavillonbritannique hissé à sa corne, nous avons vu que Nelson avaitreconnu le royal cortège qui venait au-devant de lui.

La galère capitane n’avait rien eu àhisser : depuis Naples, les couleurs d’Angleterre, mêlées àcelles des Deux-Siciles, flottaient à ses mâts.

Lorsque les deux bâtiments ne furent plus qu’àune encablure l’un de l’autre, la musique de la galère fit entendrele God save the king, auquel les matelots duVan-Guard, montés sur les vergues, répondirent par troishourras poussés avec la régularité que les Anglais apportent danscette officielle démonstration.

Nelson ordonna de mettre en panne afin delaisser arriver la galère côte à côte du Van-Guard, fitabattre l’escalier de tribord, c’est-à-dire l’escalier d’honneur,et attendit au haut de cet escalier, la tête découverte et lechapeau à la main.

Tous les matelots et tous les soldats demarine, même ceux qui, pâles et souffrants, étaient encore malguéris de leurs blessures furent appelés sur le pont et, rangés surune triple file, présentèrent les armes.

Nelson s’attendait à voir monter à son bord leroi, puis la reine, puis le prince royal, c’est-à-dire à recevoirles illustres visiteurs selon toutes les règles del’étiquette ; mais, par une séduction toute féminine, – etNelson, dans une lettre à sa femme, consigne ce fait, – la reinepoussa la belle Emma, qui, rougissant d’être en cette occasion plusque la reine, monta l’escalier, et, soit émotion réelle, soitcomédie bien jouée, en revoyant Nelson avec une blessure de plus,le front ceint d’un bandeau noir, pâle du sang perdu, jeta un cri,pâlit elle-même, et, près de s’évanouir, s’affaissa sur la poitrinedu héros en murmurant :

– Ô grand, ô cher Nelson !

Nelson laissa tomber son chapeau, et, avec uncri de joyeux étonnement, l’enveloppa de son bras unique, et, en lasoutenant, la pressa convulsivement contre son cœur.

Dans l’extase profonde où le jeta cet incidentinattendu, il y eut un instant, pour Nelson, oubli du monde entieret perception ineffable de toutes les joies, sinon du ciel deschrétiens, au moins du paradis de Mahomet.

Lorsqu’il revint à lui, le roi, la reine ettoute la cour étaient à son bord, et la scène se généralisa.

Le roi Ferdinand lui prit la main, l’appela lelibérateur du monde ; il lui tendit la magnifique épée dont illui faisait don, et à la poignée de laquelle, avec le grand cordondu Mérite de Saint-Ferdinand, que le roi venait de créer, étaitsuspendu le brevet de duc de Bronte, flatterie toute fémininetrouvée par la reine, titre équivalent à celui de duc du Tonnerre,Bronte étant un des trois cyclopes qui forgeaient, dans lescavernes flamboyantes de l’Etna, la foudre de Jupiter.

Puis vint la reine, qui l’appela son ami, leprotecteur des trônes, le vengeur des rois, et qui, réunissant dansles siennes la main de Nelson à celle d’Emma Lyonna, serra leursdeux mains réunies.

Les autres vinrent à leur tour : princeshéréditaires, princesses royales, ministres, courtisans ; maisqu’étaient leurs louanges et leurs caresses pour Nelson, près deslouanges et des caresses du roi et de la reine, près d’un serrementde main d’Emma Lyonna ! Il fut convenu que Nelson descendraità bord de la galère capitane, qui, grâce à ses vingt-quatrerameurs, devait marcher plus vite qu’un bâtiment à voiles ;mais, avant tout, Emma lui demanda, au nom de la reine, de visiterdans tous ses détails ce glorieux Van-Guard, sur lequelles boulets français avaient creusé de glorieuses blessures qui,pareilles à celle de son commandant, n’étaient pas encorefermées.

Nelson fit les honneurs de son vaisseau avecl’orgueil d’un marin, et, pendant toute cette visite, lady Hamiltonfut appuyée à son bras, lui faisant raconter au roi et à la reinetous les détails du combat du 1er août, et le forçant àparler de lui-même.

Le roi, de ses mains, ceignit Nelson de l’épéede Louis XIV ; la reine lui remit le brevet de duc deBronte ; Emma lui passa au cou le grand cordon deSaint-Ferdinand, opération pendant laquelle elle ne put empêcherses beaux cheveux parfumés d’effleurer le visage du bienheureuxNelson.

Il était deux heures de l’après-midi, ilfallait trois heures à peu près pour regagner Naples. Nelson remitle commandement du Van-Guardà Henry, son capitaine depavillon, et, au bruit de la musique et de l’artillerie, descenditdans la galère royale, qui, légère comme un oiseau de mer, sedétacha des flancs du colosse et glissa gracieusement à la surfacede la mer.

C’était à l’amiral Caracciolo à faire à sontour les honneurs du bâtiment ; Nelson et lui étaient devieilles connaissances : ils s’étaient vus au siège de Toulon,ils avaient combattu tous deux les Français, et le courage etl’habileté qu’avait déployés Caracciolo dans ce combat, luiavaient, malgré le mauvais résultat de la campagne, valu, à sonretour, le grade d’amiral, qui le faisait, en tous points, l’égalde Nelson, sur lequel lui restait l’avantage de la naissance etd’une illustration historique de trois siècles.

Ce petit détail explique la nuance de froideurqu’il y eut dans le salut qu’échangèrent les deux amiraux etl’espèce de hâte avec laquelle François Caracciolo reprit sur lebanc de quart son poste de commandement.

Quant à Nelson, la reine le força à s’asseoirprès d’elle, sous la tente de pourpre de la galère, déclarant queles autres hommes pouvaient devenir ce qu’ils voudraient, mais quel’amiral lui appartenait sans partage, à elle et à son amie. Surquoi, selon son habitude, Emma prit place aux pieds de lareine.

Pendant ce temps, sir William Hamilton, qui,en sa qualité de savant, connaissait mieux l’histoire de Naples quele roi lui-même, expliquait à Ferdinand comment l’île de Capri,devant laquelle on passait en ce moment, avait été achetée auxNapolitains ou plutôt échangée contre celle d’Ischia par Auguste,qui avait remarqué qu’au moment où il abordait dans cette île, lesbranches d’un vieux chêne, desséchées et courbées vers la terre,s’étaient relevées et avaient reverdi.

Le roi écouta sir William Hamilton avec laplus grande attention ; puis, quand il eut fini :

– Mon cher ambassadeur, lui dit-il, depuistrois jours, le passage des cailles est commencé ; si vousvoulez, dans une semaine, nous viendrons faire une chasse àCapri : nous en trouverons des milliers.

L’ambassadeur, qui était grand chasseurlui-même et qui devait à cette qualité surtout la haute faveur dontil jouissait près du roi, s’inclina en signe d’assentiment et gardapour une meilleure occasion une savante dissertation archéologiquesur Tibère, ses douze villas et la probabilité que la Grotte d’azurétait connue des anciens, mais n’avait point alors la magiquecouleur qui la décore aujourd’hui et qu’elle doit au changement deniveau de la mer, qui, pendant les dix-huit siècles écoulés deTibère jusqu’à nous, s’est élevé de cinq ou six pieds.

Pendant ce temps, les commandants des quatreforts de Naples avaient leurs longues-vues fixées sur la flottilleroyale, et particulièrement sur la galère capitane, et, quand ilsvirent celle-ci virer de bord et mettre le cap sur Naples, jugeantque Nelson y était descendu, ils ordonnèrent un immense salut decent un coups de canon, le plus honorable de tous, puisque c’est lemême que celui qui se fait entendre lorsqu’un héritier naît à lacouronne.

Au bout d’un quart d’heure, les salvess’arrêtèrent, mais pour recommencer au moment où la flottille,toujours guidée par la galère royale, rentra dans le portmilitaire.

Au pied de la pente conduisant au château, lesvoitures de la cour et celles de l’ambassade d’Angleterreattendaient, les voitures de l’ambassade rivalisant de luxe avecles voitures royales. Il avait été convenu que, ce jour-là, le roiet la reine des Deux-Siciles cédaient tous leurs droits à sirWilliam et à lady Hamilton, que Nelson descendrait à l’ambassaded’Angleterre, et que c’était l’ambassadeur d’Angleterre quidonnerait le dîner et la fête qui en était la suite.

Quant à la ville de Naples, elle devait s’unirà cette fête par ses illuminations et ses feux d’artifice.

Avant de mettre pied à terre, lady Hamiltons’avança vers l’amiral Caracciolo, et, de sa voix la plus douce etavec sa figure la plus gracieuse :

– La fête que nous donnons à notre illustrecompatriote serait incomplète, dit-elle, si le seul homme de merqui puisse rivaliser avec lui ne se joignait point à nous, pourcélébrer sa victoire et porter un toast à la grandeur del’Angleterre, au bonheur des Deux-Siciles et à l’abaissement decette orgueilleuse république française qui a osé déclarer laguerre aux rois. Ce toast, nous l’avons réservé à l’homme qui a sicourageusement combattu à Toulon, à l’amiral Caracciolo.

Caracciolo s’inclina courtoisement maisgravement.

– Milady, dit-il, je regrette sincèrement dene pouvoir accepter comme votre hôte la glorieuse part que vous meréserviez ; mais autant la journée a été belle, autant la nuitmenace d’être orageuse.

Emma Lyonna parcourut l’horizon d’un seulregard ; à part quelques légers nuages accourant du côté deProcida, l’azur du ciel était aussi limpide que celui de sesyeux.

Elle sourit.

– Vous doutez de mes paroles, milady, repritCaracciolo ; mais l’homme qui a passé les deux tiers de sa viesur cette mer capricieuse que l’on appelle la Méditerranée, connaîttous les secrets de l’atmosphère. Voyez-vous ces légères vapeursqui glissent au ciel et qui s’approchent rapidement de nous, ellesindiquent que le vent, qui était nord-ouest, tourne à l’ouest. Versdix heures du soir, il soufflera du midi, c’est à dire qu’il ferasirocco ; le port de Naples est ouvert à tous les vents etparticulièrement à celui-là ; je dois donc veiller à l’ancragedes bâtiments de Sa Majesté Britannique, qui, déjà fort maltraitéspar la bataille, pourraient ne pas avoir conservé assez de forcespour résister à la tempête. Ce que nous avons fait aujourd’hui,milady, c’est une belle et bonne déclaration de guerre à la France,et les Français sont à Rome, c’est-à-dire à cinq journées de nous.Croyez-moi, d’ici à peu de jours, nous aurons besoin que nos deuxflottes soient en bon état.

Lady Hamilton fit un léger mouvement de têtequi ressemblait à une contraction.

– Prince dit-elle, j’accepte votre excuse, quiprouve une si grande sollicitude pour les intérêts de LeursMajestés Britannique et Sicilienne ; mais, tout au moins, nousespérons voir au bal votre charmante nièce, Cecilia Caracciolo,qui, du reste, n’aurait pas d’excuse, ayant été prévenue que nouscomptions sur elle le jour même où nous avons reçu la lettre del’amiral Nelson.

– Eh ! justement, madame, voilà ce qui merestait à vous dire. Depuis quelques jours, sa mère, ma belle-sœur,est tellement souffrante, que, ce matin, avant de partir, j’ai reçuune lettre de la pauvre Cecilia, laquelle m’exprime tous sesregrets de ne pouvoir prendre sa part de votre fête ; elle mechargeait, en outre, de présenter ses excuses à Votre Seigneurie,et c’est ce que j’ai l’honneur de faire en ce moment.

Pendant ces quelques paroles échangées entrelady Hamilton et François Caracciolo, la reine s’était approchée,avait écouté, avait entendu, et, comprenant le motif du doublerefus de l’austère Napolitain, son front s’était plissé, sa lèvreinférieure s’était allongée et une légère pâleur avait envahi sonvisage.

– Prenez garde, prince ! dit la reined’une voix stridente et avec un sourire menaçant comme ces légersnuages que l’amiral avait fait remarquer à lady Hamilton, et quiannonçaient l’approche de la tempête ; prenez garde ! lesseules personnes qui seront venues à la fête de lady Hamiltonseront invitées aux fêtes de la cour.

– Hélas ! madame, répondit Caracciolosans que sa sérénité parût le moins du monde altérée par cettemenace, l’indisposition de ma pauvre belle-sœur est tellementgrave, que, les fêtes données par Votre Majesté à Sa Seigneuriemilord Nelson durassent-elles un mois, elle ne pourra y assister,ni ma nièce par conséquent, puisqu’une jeune fille de son âge et deson nom ne peut, même chez la reine, paraître séparée de samère.

– C’est bien, monsieur, répondit la reineincapable de se contenir ; en temps et lieu, nous noussouviendrons de ce refus.

Et, prenant le bras de ladyHamilton :

– Venez, chère Emma, dit-elle.

Puis, à demi-voix :

– Oh ! ces Napolitains ! cesNapolitains ! murmura-t-elle, ils me haïssent, je le saisbien ; mais je ne suis pas en arrière avec eux : moi, jeles exècre !

Et elle s’avança d’un pas rapide versl’escalier de tribord, mais point si rapide cependant que l’amiralCaracciolo ne l’y devançât.

Un signe de lui fit éclater la musique enbrillantes fanfares ; les canons tonnèrent de nouveau, lescloches s’ébranlèrent toutes à la fois, et la reine, la rage dansle cœur, et Emma, la honte sur le front, descendirent au milieu detoutes les apparences extérieures de la joie et du triomphe.

Le roi, la reine, Emma Lyonna, Nelsonmontèrent dans la première voiture ; le prince, la princesseroyale, sir William Hamilton et le ministre Jean Acton, dans laseconde ; tous les autres, à leur choix, dans les voitures desuite.

On se rendit d’abord et directement à l’égliseSainte-Claire, afin d’y entendre un Te Deum d’action degrâces. En leur qualité d’hérétiques, Horace Nelson, sir William etEmma Lyonna se fussent volontiers passés de cette cérémonie ;mais le roi était trop bon chrétien, surtout quand il avait peur,pour permettre qu’on l’oubliât.

Le Te Deum était chanté parmonseigneur Capece Zurlo, archevêque de Naples, excellent hommeauquel, au point de vue du roi et de la reine des Deux-Siciles, onne pouvait reprocher qu’une trop grande tendance vers les idéeslibérales ; il était assisté, dans l’accomplissement de cetriomphant office, par une autre sommité ecclésiastique, par lecardinal Fabrizio Ruffo, lequel n’était encore, à cette époque,connu que par les scandales de sa vie publique et privée.

Aussi, tout le temps que dura le TeDeum, fut-il employé par sir William Hamilton, aussi grandcollecteur d’anecdotes scandaleuses que de curiositésarchéologiques, à mettre lord Nelson au courant des aventures del’illustre porporato.

Voici, au reste, ce qu’il lui apprit et cequ’il est important que nos lecteurs sachent sur cet homme, destinéà jouer un si grand rôle dans le cours des événements que nousavons à raconter.

Un proverbe italien destiné à glorifier lesgrandes familles et à constater leur ancienneté historiquedit : « Les apôtres à Venise, les Bourbons en France, lesColonna à Rome, les San-Severini à Naples, les Ruffo enCalabre.

Le cardinal Fabrizio Ruffo appartenait à cetteillustre famille.

Un soufflet donné par lui, dans son enfance,au bel Ange Braschi, lequel, plus tard, devint pape sous le nom dePie VI, fut la source de sa fortune.

Il était neveu du cardinal Tommaso Ruffo,doyen du sacré collège. Un jour, Braschi, alors trésorier de SaSainteté, prit sur ses genoux l’enfant de son protecteur, et, commele petit Ruffo voulait jouer avec les beaux cheveux blonds dutrésorier et que celui-ci, en relevant la tête, lui faisaitéprouver un supplice pareil à celui de Tantale, l’enfant, au momentoù Braschi abaissait la tête vers lui, au lieu d’essayer de saisirles boucles de ses cheveux, comme il avait fait jusque-là, luiappliqua de toutes ses petites forces un vigoureux soufflet.

Trente ans plus tard, Braschi, devenu pape,retrouva dans l’homme de trente-quatre ans l’enfant qui l’avaitsouffleté. Il se souvint que c’était le neveu du protecteur auquelil devait tout, et il le fit ce qu’il était lui-même au moment oùil avait reçu ce soufflet, c’est-à-dire trésorier du saint-siège,poste d’où l’on ne sort que cardinal.

Fabrizio Ruffo mena si bien la trésorerie,qu’au bout de trois ou quatre ans, on s’aperçut d’un déficit detrois ou quatre millions : c’était un million par an.Pie VI vit qu’il avait meilleur marché de nommer Ruffocardinal que de le laisser trésorier ; il lui envoya lechapeau rouge et lui fit redemander la clef du trésor.

Ruffo, cardinal à trente mille francs par anau lieu de trésorier à un million, ne voulut point rester à Romepour y faire la figure d’un homme ruiné ; il partit pourNaples, et, muni d’une lettre du pape Pie VI, vint demander unemploi à Ferdinand, dont, en sa qualité de Calabrais, il était lesujet.

Consulté sur ses aptitudes, Ruffo réponditqu’elles étaient toutes guerrières, que c’était lui qui avaitfortifié Ancône et inventé une nouvelle manière de rougir lesboulets ; il demandait donc ou plutôt désirait un emploi à laguerre ou à la marine.

Mais Ruffo n’avait pas eu le don de plaire àla reine, et, comme c’était la reine qui, par la signature de sonfavori Acton, premier ministre, nommait aux emplois de la marine etde la guerre, Ruffo fut inexorablement repoussé, même des emploisinférieurs.

Le roi alors, pour faire honneur à larecommandation de Pie VI, nomma le cardinal directeur de samanufacture de soieries de San-Leucio.

Si étrange que fût ce poste pour un cardinal,surtout lorsque l’on approfondissait le mystère qui avait présidé àla formation de cette colonie, Ruffo accepta. Ce qu’il lui fallaitavant tout, c’était de l’argent, et le roi avait attaché au titrede directeur de la colonie de San-Leucio, une abbaye rapportantvingt-mille livres de rente.

Au reste, le cardinal Ruffo était instruit etmême savant, beau de visage, jeune encore, brave et fier comme cesprélats du temps de Henri IV et de Louis XIII quidisaient la messe dans leurs moments perdus, et, tout le reste dutemps, portaient la cuirasse et maniaient l’épée.

Le récit de sir William dura juste autant quele Te Deum de monseigneur Capece Zurlo. Le TeDeum fini, on remonta en voiture, et l’on se rendit àl’extrémité de la rue de Chiaïa, où était situé, comme nous l’avonsdit, et où est encore situé aujourd’hui le palais de l’ambassaded’Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais deNaples.

Pour revenir de l’église Sainte-Claire, commepour y aller, les voitures furent obligées de marcher au pas, tantles rues étaient encombrées de monde. Nelson, peu habitué auxdémonstrations bruyantes et extérieures des peuples du Midi, étaitenivré de ces cris de « Vive Nelson ! vive notrelibérateur ! » répétés par cent mille bouches, ébloui parces mouchoirs de toutes couleurs agités par cent mille bras.

Une chose cependant l’étonnait quelque peu, aumilieu de la bruyante grandeur de son triomphe, c’était lafamiliarité des lazzaroni, qui montaient sur les marchepieds, surle siège de devant et sur le siège de derrière de la voitureroyale, et qui, sans que le cocher, les laquais ni les coureursparussent s’en inquiéter, tiraient la queue du roi ou luisecouaient le nez en l’appelant compère Nasone, en letutoyant et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson àMergellina, ou mangerait du macaroni à Saint-Charles. Il y avaitloin de là à la majesté qu’affectaient les rois d’Angleterre et àla vénération dont on les entourait ; mais Ferdinandparaissait si heureux de ces familiarités, il répondait si gaiementpar des quolibets et des gros mots du calibre de ceux qui luiétaient lancés ; il envoyait de si vigoureuses taloches à ceuxqui lui tiraient la queue trop rudement, qu’en arrivant à la portede l’hôtel de l’ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet échangede familiarités que les transports d’enfants fanatiques de leurpère et les faiblesses d’un père trop indulgent pour sesenfants.

Là, de nouveaux éblouissements attendaient sonorgueil.

La porte de l’ambassade était transformée enun immense arc de triomphe, surmonté des nouvelles armes que le roid’Angleterre venait d’accorder au vainqueur d’Aboukir, avec letitre de baron du Nil et la dignité de lord. Aux deux côtés decette porte étaient plantés deux mâts dorés pareils à ceux que l’ondresse, les jours de fête, sur la piazzetta de Venise, et àl’extrémité de ces mâts flottaient de longues flammes rouges avecles deux mots Horace Nelson, en lettres d’or, déroulés parla brise de la mer et exposés à la reconnaissance du peuple.

L’escalier était une voûte de lauriersconstellée des fleurs les plus rares, formant le chiffre de Nelson,c’est-à-dire une H et une N. Les boutons de la livrée des valets,le service de porcelaine, tout, jusqu’aux nappes de l’immense tablede quatre-vingts couverts dressée dans la galerie detableaux ; tout, jusqu’aux serviettes des convives, étaitmarqué de ces deux initiales, entourées d’un cercle delauriers ; une musique, assez douce pour permettre laconversation, se faisait entendre, mêlée à des arômesimpalpables ; l’immense palais, pareil à la demeure enchantéed’Armide, était plein de parfums flottants et de mélodiesinvisibles.

On n’attendit pour se mettre à table que laprésence des deux officiants, l’archevêque Capece Zurlo et lecardinal Fabrizio Ruffo.

À peine furent-ils arrivés, que, selon lesrègles des étiquettes royales, qui veulent que, partout où les roissont, les rois soient chez eux, on annonça que Leurs Majestésétaient servies.

Nelson fut placé en face du roi, entre lareine Marie-Caroline et lady Hamilton.

Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitaitNaples, à qui Tibère renvoyait de Caprée les turbots trop gros ettrop chers pour lui, et qui se tua lorsqu’il ne lui resta plus quequelques millions, sous prétexte que ce n’était plus la peine devivre quand on était ruiné, sir William Hamilton, mettant lascience aux ordres de la gastronomie, avait levé une contributionsur les productions du monde entier.

Des milliers de bougies se reflétant dans lesglaces, dans les candélabres, dans les cristaux, jetaient à traverscette galerie magique une lumière plus éblouissante que n’avaitjamais fait le soleil aux heures les plus ardentes de la journée etdans les jours les plus limpides et les plus transparents del’été.

Cette lumière, en rampant sur les broderiesd’or et d’argent et en rejaillissant en feux de mille couleurs desplaques, des ordres, des croix en diamants qui chamarraient leurpoitrine, semblait envelopper les illustres convives dans cetteauréole qui, aux yeux des peuples esclaves, fait des rois, desreines, des princes, des courtisans, des grands de la terre enfin,une race de demi-dieux et de créatures supérieures etprivilégiées.

À chaque service, un toast était porté, et leroi Ferdinand lui-même avait donné l’exemple en portant le premiertoast au règne glorieux, à la prospérité sans nuages et à la longuevie de son bien-aimé cousin et auguste allié George III, roid’Angleterre.

La reine, contre tous les usages, avait portéla santé de Nelson, libérateur de l’Italie ; suivant sonexemple, Emma Lyonna avait bu au héros du Nil, puis, passant àNelson le verre où elle avait trempé sa lèvre, changé le vin enflammes ; et, à chaque toast, des hourras frénétiques, desapplaudissements à faire crouler la salle, avaient éclaté.

On atteignit ainsi le dessert dans unenthousiasme croissant, qu’une circonstance inattendue portajusqu’au délire.

Au moment où les quatre-vingts convivesn’attendaient plus, pour se lever de table, que le signal quedevait donner le roi en se levant lui-même, le roi se leva eneffet, et son exemple fut suivi ; mais le roi debout demeura àsa place. Aussitôt, ce chant si grave, si large, si profondémentmélancolique, commandé par Louis XIV à Lulli pour fairehonneur à Jacques II, l’exilé de Windsor, l’hôte royal deSaint-Germain, le God save the king éclata chanté par lesplus belles voix du théâtre Saint-Charles, accompagnées des centvingt musiciens de l’orchestre.

Chaque couplet fut applaudi avec fureur, et ledernier couplet applaudi plus longuement et plus bruyamment encoreque les autres, parce que l’on croyait le chant terminé, lorsqu’unevoix pure, sonore, vibrante commença ce couplet, ajouté pour lacirconstance, et dont le mérite était plus dans l’intention quil’avait dicté que dans la valeur des vers :

Joignons-nous, pour fêter la gloire

Du favori de la Victoire,

Des Français l’effroi !

Des Pharaons l’antique terre

Chante avec la noble Angleterre,

De Nelson orgueilleuse mère :

« Dieu sauve le roi ! »

(Traduction littérale.)

Ces vers, si médiocres qu’ils fussent, avaientfait pousser une acclamation universelle, qui allait encores’accroître en se répétant, quand tout à coup les voixs’éteignirent sur les lèvres des convives, et les yeux effarés setournèrent vers la porte, comme si le spectre de Banquo ou lastatue du Commandeur venait d’apparaître au seuil de la salle dufestin.

Un homme de haute taille et au visage menaçantétait debout dans l’encadrement de la porte, vêtu de ce sévère etmagnifique costume républicain, dont on ne perdait pas le moindredétail, inondé qu’il était de lumière. Il portait l’habit bleu àlarges revers, le gilet rouge brodé d’or, le pantalon collantblanc, les bottes à retroussis ; il avait la main gaucheappuyée à la poignée de son sabre, la main droite enfoncée dans sapoitrine, et, impardonnable insolence, la tête couverte de sonchapeau à trois cornes, sur lequel flottait le panache tricolore,emblème de cette Révolution qui a élevé le peuple à la hauteur dutrône et abaissé les rois au niveau de l’échafaud.

C’était l’ambassadeur de France, ce même Garatqui, au nom de la Convention nationale, avait lu, au Temple, lasentence de mort à Louis XVI.

On comprend l’effet qu’avait produit dans unpareil moment une semblable apparition.

Alors, au milieu d’un silence de mort, que nulne songeait à rompre, d’une voix ferme, vibrante, sonore, ildit :

– Malgré les trahisons sans cesse renouveléesde cette cour menteuse qu’on appelle la cour des Deux-Siciles, jedoutais encore ; j’ai voulu voir de mes yeux, entendre de mesoreilles ; j’ai vu et entendu ! Plus explicite que ceRomain qui, dans un pan de sa toge, apportait au Sénat de Carthagela paix ou la guerre, moi, je n’apporte que la guerre, car vousavez aujourd’hui renié la paix. Donc, roi Ferdinand, donc, reineCaroline, la guerre puisque vous la voulez ; mais ce sera uneguerre d’extermination, où vous laisserez, je vous en préviens,malgré celui qui est le héros de cette fête, malgré la puissanceimpie qu’il représente, où vous laisserez le trône et la vie.Adieu !

Je quitte Naples, la ville du parjure ;fermez-en les portes derrière moi, réunissez vos soldats derrièrevos murailles, hérissez de canons vos forteresses, rassemblez vosflottes dans vos ports, vous ferez la vengeance de la France pluslente, mais vous ne la ferez pas moins inévitable ni moinsterrible ; car tout cédera devant ce cri de la grandenation : Vive la République !

Et, laissant le nouveau Balthasar et sesconvives épouvantés devant les trois mots magiques qui venaient deretentir sous les voûtes, et que chacun croyait lire en lettres deflamme sur les murs de la salle du festin, le héraut qui venait,comme le fécial antique, de jeter sur le sol ennemi le javelotenflammé et sanglant, symbole de la guerre, s’éloigna à pas lents,faisant résonner le fourreau de son sabre sur les degrés de marbrede l’escalier.

Puis, à ce bruit à peine éteint, succéda celuid’une voiture de poste qui s’éloignait au galop de quatre chevauxvigoureux.

V – LE PALAIS DE LA REINE JEANNE.

Il existe à Naples, à l’extrémité deMergellina, aux deux tiers à peu près de la montée du Pausilippe,qui, à l’époque dont nous parlons, n’était qu’un sentier à peinecarrossable ; il existe, disons-nous, une ruine étrange,s’avançant de toute sa longueur sur un écueil incessamment baignépar les flots de la mer, qui, aux heures des marées, pénètre jusquedans ses salles basses ; nous avons dit que cette ruine étaitétrange, et elle l’est en effet, car c’est celle d’un palais quin’a jamais été achevé et qui est arrivé à la décrépitude sans avoirpassé par la vie.

Le peuple, dans la mémoire duquel vit avecplus de ténacité la popularité du crime que celle des vertus, lepeuple, qui, à Rome, oublieux des règnes régénérateurs deMarc-Aurèle et de Trajan, ne montre pas au voyageur un débris demonument se rapportant à la vie de ces deux empereurs ; lepeuple, au contraire, encore enthousiaste aujourd’hui del’empoisonneur de Britannicus et du meurtrier d’Agrippine, lepeuple attache le nom du fils de Domitius Ænobarbus à tous lesmonuments, même à ceux qui sont postérieurs à lui de huit centsans, et montre à tout passant les bains de Néron, la tour de Néron,le sépulcre de Néron ; ainsi fait le peuple de Naples, qui abaptisé la ruine de Mergellina, malgré le démenti visible que luidonne son architecture du XVIIe siècle, du nom de palaisde la reine Jeanne.

Il n’en est rien ; ce palais, qui est dedeux cents ans postérieur au règne de l’impudique Angevine, futbâti, non point par l’épouse régicide d’Andréa, ou par la maîtresseadultère de Sergiani Caracciolo, mais par Anna Caraffa, femme duduc de Medina, favori de ce duc Olivarès qu’on appelait lecomte-duc, et qui était lui-même le favori du roi Philippe IV.Olivarès, en tombant, entraîna la chute de Medina, qui fut rappeléà Madrid et qui laissa à Naples sa femme en butte à la double hainequ’avait soulevée contre elle son orgueil, contre lui satyrannie.

Plus les peuples sont humbles et muets pendantla prospérité de leurs oppresseurs, plus ils sont implacables aujour de leur chute. Les Napolitains, qui n’avaient pas faitentendre un murmure tant qu’avait duré la puissance du vice-roidisgracié, le poursuivirent dans sa femme, et Anna Caraffa, écraséesous les dédains de l’aristocratie, accablée sous les insultes dela populace, quitta Naples à son tour, et alla mourir à Portici,laissant son palais à demi-achevé, symbole de sa fortune brisée aumilieu de son cours.

Depuis ce temps, le peuple a fait de ce géantde pierre l’objet de ses superstitions néfastes ; quoiquel’imagination des Napolitains n’ait qu’une médiocre tendance versla nébuleuse poésie du septentrion et que les fantômes, commensauxhabituels des brouillards, n’osent s’aventurer dans l’atmosphèrelimpide et transparente de la moderne Parthénope, ils ont peuplé,on ne sait pourquoi, cette ruine d’esprits inconnus et malfaisantsqui jettent des sorts sur les incrédules assez hardis pours’aventurer dans ce squelette de palais ou sur ceux qui, plusaudacieux encore, ont essayé de l’achever, malgré la malédictionqui pèse sur lui, et malgré la mer, qui, dans son ascensionprogressive, l’envahit de plus en plus : on dirait que, pourcette fois, les murailles immobiles et insensibles ont hérité despassions humaines, ou que les âmes vindicatives de Medina et d’AnnaCaraffa sont revenues habiter, après la mort, la demeure déserte etcroulante qu’il ne leur a point été permis d’habiter de leurvivant.

Cette superstition s’était encore augmentée,vers le milieu de l’année 1798, par les récits qui avaientparticulièrement couru dans la population de Mergellina,c’est-à-dire dans la population la plus voisine du théâtre de ceslugubres traditions. On racontait que, depuis quelque temps, onavait entendu dans le palais de la reine Jeanne, – car, nousl’avons dit, le peuple persistait à lui donner ce nom, et nous lelui conservons comme romancier, tout en protestant contre commearchéologue ; – on racontait qu’on avait entendu des bruits dechaînes, mêlés à des gémissements ; qu’on avait, à travers lesfenêtres béantes, vu flotter sous les sombres arcades des lumièresd’un bleu pâle qui erraient seules dans les salles humides etinhabitées ; on affirmait enfin, – et c’était un vieux pêcheurnommé Basso Tomeo, dans lequel on avait la foi la plus entière, quile racontait, – on affirmait que ces ruines étaient devenues unrepaire de malfaiteurs. Et voici sur quelle certitude Basso Tomeoappuyait cette dernière croyance :

Pendant une nuit de tempête où, malgrél’effroi que lui inspirait le château maudit, il avait été obligéde chercher un refuge dans une petite anse que forme naturellementl’écueil sur lequel il est bâti, il avait entrevu, se glissant dansles ténèbres des immenses corridors, des ombres vêtues de la longuerobe des bianchi, c’est à dire du costume des pénitentsqui assistent à leurs derniers moments les patients condamnés augibet ou à l’échafaud. Il disait plus, il disait que, vers minuit,– il pouvait préciser l’heure, car il venait de l’entendre sonner àl’église de la Madone de Pie-di-Grotta, – il avait vu un de ceshommes ou de ces démons qui, apparaissant sur la roche au pied delaquelle se trouvait son bateau, s’y était arrêté un instant ;puis, se laissant glisser sur le talus rapide qui descend à la mer,s’était avancé droit à lui. Lui, alors épouvanté de l’apparition,avait fermé les yeux et fait semblant de dormir. Il avait, uninstant après, senti le mouvement d’inclinaison que faisait sonbateau sous le poids d’un corps. De plus en plus effrayé, il avaitfaiblement desserré les paupières, juste ce qu’il fallait pourdistinguer ce qui se passait au-dessus de lui, et il avait, comme àtravers un nuage, entrevu cette forme spectrale se penchant surlui, un poignard à la main. Ce poignard, un instant après, il enavait senti la pointe appuyée à sa poitrine ; mais, convaincuque l’être humain ou surhumain, quel qu’il fût, auquel il avaitaffaire, voulait s’assurer s’il dormait véritablement, il étaitresté immobile, réglant de son mieux sa respiration sur celle d’unhomme plongé dans le plus profond sommeil ; et, en effet,l’effrayante apparition, après avoir pesé un instant sur lui,s’était redressée tout entière sur le rocher, et, du même pas etavec la même facilité qu’elle l’avait descendu, avait commencé dele gravir, s’était, comme en venant, arrêtée un instant au sommetpour s’assurer qu’il dormait toujours, puis avait disparu dans lesruines d’où elle était sortie.

Le premier mouvement de Basso Tomeo avait étéalors de saisir ses avirons et de fuir à force de rames ; maisil avait réfléchi qu’en fuyant il serait vu, que l’on reconnaîtraitqu’il n’avait pas dormi, mais avait fait semblant de dormir,découverte qui pouvait lui être fatale, soit dans le moment, soitplus tard.

Dans tous les cas, l’impression avait été siprofonde sur le vieux Basso Tomeo, qu’il avait, avec ses trois filsGennari, Luigi et Gaetano, sa femme et sa fille Assunta, quittéMergellina et était allé fixer son domicile à Marinella,c’est-à-dire à l’autre bout de Naples et au côté opposé duport.

Tous ces bruits, on le comprend bien, avaientpris une consistance de plus en plus grande parmi la populationnapolitaine, la plus superstitieuse des populations. Chaque jour,ou plutôt chaque soir, c’étaient, de l’extrémité du Pausilippe àl’église de la Madone de Pie-di-Grotta, soit dans la chambre quiréunit toute la famille, soit à bord des barques où les pêcheursstationnent en attendant l’heure de tirer leurs filets, c’étaientde nouveaux récits enrichis de nouveaux détails, tous pluseffrayants les uns que les autres.

Quant aux personnes intelligentes quicroyaient difficilement à l’apparition des esprits et auxmalédictions jetées sur les ruines, elles étaient les premières àpropager ces bruits, ou du moins à les laisser circuler sanscontradiction ; car elles attribuaient les événements quidonnaient naissance à toutes ces légendes populaires à des causesbien autrement graves et surtout bien autrement menaçantes que desapparitions de spectres et des gémissements d’âmes en peine ;et, en effet, voici ce qu’on se disait tout bas, en regardantautour de soi, d’un air inquiet, ce qu’on se disait de père à fils,de frère à frère, d’ami à ami : On se disait que la reineMarie-Caroline, irritée jusqu’à la folie des événements soulevés enFrance par la Révolution et qui avaient amené la mort surl’échafaud de son beau-frère Louis XVI et de sa sœurMarie-Antoinette, avait institué, pour poursuivre les jacobins, unejunte d’État, laquelle avait, comme on sait, condamné à mort troismalheureux jeunes gens : Emmanuele de Deo, Vitaliano etGaliani, qui n’avaient pas âge de vieillard à eux trois ;mais, voyant les murmures que cette triple exécution avait faitnaître et combien Naples avait été disposé à faire des troisprétendus coupables trois martyrs, on disait que la reine,poursuivant dans l’ombre des vengeances moins éclatantes, mais nonmoins sûres, avait, dans une chambre du palais appelée la chambreobscure, à cause des ténèbres où demeuraient les juges et lesaccusateurs, établi une sorte de tribunal secret et invisible quel’on appelait le tribunal de la sainte foi ; que,dans cette chambre et devant ce tribunal, on recevait les délationsd’accusateurs, non-seulement inconnus, mais masqués ; que l’ony prononçait des jugements auxquels n’assistaient pas les prévenus,qui ne leur étaient pas dénoncés, dont ils n’apprenaientl’existence que lorsqu’ils se trouvaient face à face avecl’exécuteur de ces jugements, Pasquale de Simone, lequel, quel’accusation portée contre Caroline d’Autriche fût vraie ou fausse,n’était connu dans Naples que sous le nom de sbire de lareine. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu’unseul mot tout bas au condamné qu’il frappait, et il le frappaitd’un coup tellement sûr, ajoutait-on encore, qu’il n’y avait pasd’exemple qu’aucun de ceux qui avaient été frappés par lui en fûtrevenu ; au reste, prétendait-on toujours, pour qu’on ne fitpas doute d’où venait le coup, le meurtrier laissait dans la plaiele poignard, sur le manche duquel étaient gravées ces deux lettresséparées par une croix : S. F., initiales desdeux mots Santa Fede.

Il ne manquait pas de gens qui disaient avoirramassé des cadavres et trouvé dans la blessure le poignardvengeur ; mais il y en avait bien davantage encore quiavouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre à terre, et celasans s’être donné la peine de vérifier si le poignard était ou nonresté dans la blessure, et encore moins si ce poignard, comme celuide la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signequelconque, dénonçant la main qui s’en était servie.

Enfin une troisième version avait cours quin’était peut-être pas la plus vraie, quoi qu’elle fût la plusvraisemblable : c’est qu’une bande de malfaiteurs, si communsà Naples, où les galères ne sont que la maison de campagne ducrime, travaillait pour son propre compte et trouvait l’impunité deses actes en laissant ou en faisant croire qu’elle travaillait pourle compte des vengeances royales.

Quelle que soit la version qui fût la vérité,ou qui s’en rapprochât le plus, pendant la soirée de ce même 22septembre, tandis que les feux d’artifice éclataient sur la placedu château, sur le Mercatello et au largo delle Pigne ; tandisque la foule, pareille à un fleuve roulant à grand bruit entre deuxrives escarpées, s’écoulait sous l’arcade de flammes desilluminations dans la seule artère chargée de porter la vie d’unbout à l’autre de Naples, c’est-à-dire dans la rue de Tolède ;tandis que l’on commençait à se remettre, au palais de l’ambassaded’Angleterre, du trouble causé par l’apparition de l’ambassadeur deFrance et de l’anathème lancé par lui, une petite porte de boisdonnant sur l’endroit le plus désert de la montée du Pausilippe,entre l’écueil de Frise et le restaurant de la Schiava, une petiteporte, disons-nous, s’ouvrait de dehors au dedans pour donnerpassage à un homme enveloppé d’un grand manteau avec lequel ilcachait le bas de sa figure, tandis que le haut était perdu dansl’ombre que projetait sur elle un chapeau à larges bords enfoncéjusque sur ses yeux.

La porte refermée avec soin derrière lui, cethomme prit un étroit sentier qui s’escarpait aux flancs du talus,par une pente rapide descendait vers la mer, et conduisaitdirectement au palais de la reine Jeanne. Seulement, au lieu demener jusqu’au palais, ce sentier aboutissait à une roche à picsurplombant l’abîme de dix à douze pieds. Il est vrai qu’à cetteroche adhérait pour le moment une planche dont l’autre extrémités’appuyait sur le rebord d’une fenêtre du premier étage du palaiset formait un pont mobile presque aussi étroit que ce tranchant derasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du paradisde Mahomet. Cependant, si étroit et si mobile que fût ce pont,l’homme au manteau s’y aventura avec une insouciance indiquantl’habitude qu’il avait de ce chemin ; mais, au moment où ilallait atteindre la fenêtre, un homme caché à l’intérieur sedémasqua et barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant unpistolet sur la poitrine. Sans doute celui-ci s’attendait-il à cetobstacle, car il n’en parut nullement inquiet, et, sans s’émouvoir,sans paraître même s’effrayer, il fit un signe maçonnique, murmuraà celui qui lui barrait le chemin la moitié d’un mot que celui-ciacheva en démasquant l’entrée de la ruine, ce qui permit à l’hommeau manteau de descendre de l’appui de la fenêtre dans la chambre.Une fois cette descente opérée, le dernier venu voulut remplacerson compagnon au poste de la fenêtre, comme sans doute c’étaitl’usage, afin d’y attendre un nouvel arrivant, de même qu’au hautde l’escalier du sépulcre royal de Saint-Denis, le dernier roi deFrance mort attend son successeur.

– Inutile, lui dit son compagnon ; noussommes tous au rendez-vous, excepté Velasco, qui ne peut venir qu’àminuit.

Et tous deux, réunissant leurs forces,tirèrent à eux la planche qui formait le pont volant, menant durocher aux ruines, la dressèrent contre la muraille, et, enlevantainsi aux profanes tout moyen d’arriver jusqu’à eux, ils seperdirent dans l’ombre, plus épaisse encore à l’intérieur desruines qu’au dehors.

Mais, si grande que fût cette obscurité, ellene paraissait pas avoir de secret pour les deux compagnons ;car tous deux suivirent sans hésitation une espèce de corridor oùpénétraient par les crevasses du plafond quelques parcelles delumière sidérale, et arrivèrent ainsi aux premières marches d’unescalier dont la rampe manquait, mais assez large pour que l’on pûts’y engager sans danger.

À l’une des fenêtres de la salle à laquelleaboutissait l’escalier et qui s’ouvrait sur la mer, on distinguaitune forme humaine que son opacité rendait visible de l’intérieur,mais que, de l’extérieur, il devait être impossible dedistinguer.

Au bruit des pas, cette espèce d’ombre seretourna.

– Sommes-nous tous réunis ?demanda-t-elle.

– Oui, tous, répondirent les deux voix.

– Alors, dit l’ombre, il ne nous reste plus àattendre que l’envoyé de Rome.

– Et, pour peu qu’il tarde, je doute qu’ilpuisse, du moins cette nuit, tenir la parole donnée, dit l’homme aumanteau en jetant un coup d’œil sur les vagues qui commençaient àécumer sous les premières haleines du sirocco.

– Oui, la mer se fâche, réponditl’ombre ; mais, si c’est véritablement l’homme qu’Hector nousa promis, il ne s’arrêtera point pour si peu.

– Pour si peu ! comme tu y vas,Gabriel ! voilà le vent du midi lâché, et, dans une heure, lamer ne sera plus tenable ; c’est le neveu d’un amiral qui tele dit.

– S’il ne vient pas par mer, il viendra parterre ; s’il ne vient point en barque, il viendra à lanage ; s’il ne vient pas à la nage, il viendra en ballon, ditune voix jeune, fraîche et vigoureusement accentuée. Je connais monhomme, moi qui l’ai vu à l’œuvre. Du moment qu’il a dit au généralChampionnet : « J’irai ! » il viendra, dût-ilpasser à travers le feu de l’enfer.

– D’ailleurs, il n’y a point de temps perdu,reprit l’homme au manteau ; le rendez-vous est entre onzeheures et minuit, et – il fit sonner une montre à répétition – et,vous le voyez, il n’est pas encore onze heures.

– Alors, dit celui qui s’était donné pour leneveu d’un amiral, et qui, par cette raison, devait se connaître autemps, c’est à moi, qui suis le plus jeune, de monter la garde àcette fenêtre, et à vous, qui êtes les hommes mûrs et les fortestêtes, à délibérer. Descendez donc dans la salle desdélibérations ; je reste ici, et, à la moindre barque ayant unfeu à sa proue, vous êtes prévenus.

– Nous n’avons point à délibérer ; maisnous devons avoir un certain nombre de nouvelles à échanger ;le conseil que nous donne Nicolino est donc bon, quoiqu’il noussoit donné par un fou.

– Si l’on me croit véritablement un fou, ditNicolino, il y a ici quatre hommes encore plus insensés quemoi : ce sont ceux qui, me sachant un fou, m’ont admis dansleurs complots ; car, mes bons amis, vous avez beau vousappeler philomati et donner un prétexte scientifique à vosséances, vous êtes tout simplement des francs-maçons,secte proscrite dans le royaume des Deux-Siciles, et vous conspirezla chute de Sa Majesté le roi Ferdinand et l’établissement de laRépublique parthénopéenne ; ce qui implique le crime de hautetrahison, c’est-à-dire la peine de mort. De la peine de mort, nousnous moquons, mon ami Hector Caraffa et moi, attendu qu’en notrequalité de patriciens, nous aurons la tête tranchée, accident quine fait point tort au blason ; mais, toi, Manthonnet, mais,toi, Schipani, mais Cirillo, qui est en bas, mais vous, comme vousn’êtes que des gens de cœur, de courage, de science, de mérite,comme vous valez cent fois mieux que nous, mais que vous avez lemalheur d’être des vilains, vous serez pendus haut et court.Ah ! comme je rirai, mes bons amis, quand, de la fenêtre de lamannaïa[1], je vous verrai gigoter au bout de voscordes, à moins toutefois que l’illustrissimo signore don Pasqualede Simone ne me prive de ce plaisir par ordre de Sa Majesté lareine… Allez délibérer, allez ! et, quand il y aura quelquechose d’impossible à faire, c’est-à-dire quelque chose que puissefaire seulement un fou, pensez à moi.

Ceux auxquels l’avis était adressé furentprobablement de l’opinion de celui qui le donnait ; car,moitié riant, moitié haussant les épaules, ils laissèrent Nicolinode garde à sa fenêtre, descendirent un escalier tournant, sur lesmarches duquel se projetaient les lueurs d’une lampe éclairant unechambre basse creusée dans le roc au-dessous du niveau de la mer,et qui avait, selon toute probabilité, été destinée parl’architecte du duc de Medina au noble but d’enfermer, sous le nomprosaïque de cave, les meilleurs vins d’Espagne et de Portugal.

Dans cette cave, puisque malgré la poésie etla gravité de notre sujet, nous sommes obligé d’appeler les chosespar leur nom, dans cette cave était un homme assis, pensif etméditant, le coude appuyé sur une table de pierre ; sonmanteau, rejeté en arrière, laissait éclairé par la lumière de lalampe son visage pâle et amaigri par les veilles ; devant luiétaient quelques papiers, des plumes et de l’encre, et à la portéede sa main une paire de pistolets et un poignard.

Cet homme, c’était le célèbre médecin DomenicoCirillo.

Les trois autres conjurés que Nicolino avaitenvoyés délibérer et désignés sous les noms de Schipani, deManthonnet et d’Hector Caraffa entrèrent tour à tour dans le cerclede lumière pâle et tremblotante que projetait la lampe, sedébarrassèrent de leur manteau et de leur chapeau, posèrent chacundevant eux une paire de pistolets et un poignard, et commencèrent,non pas à délibérer, mais à échanger les nouvelles qui couraientpar la ville, et que chacun avait pu recueillir de son côté.

Comme nous sommes aussi bien qu’eux, et mêmemieux qu’eux, au courant de tout ce qui s’était passé dans cettejournée si pleine d’événements, nous allons, si nos lecteursveulent bien nous le permettre, les laisser discourir sur ce sujet,qui n’aurait plus d’intérêt pour nous, et tracer une courtebiographie de ces cinq hommes, appelés à jouer un rôle importantdans les événements que nous avons entrepris de raconter.

VI – L’ENVOYÉ DE ROME.

Voyons donc ce que c’était que ces cinqhommes, dont Nicolino, dans sa verve railleuse, venait, sanss’épargner lui-même, de vouer trois au gibet et deux à laguillotine, prédiction qui, au reste, moins un, devait de point enpoint se réaliser pour tous.

Celui que nous avons montré seul, assis,pensif et méditant, le coude appuyé sur la table de pierre, et quenous avons dit se nommer Domenico Cirillo, était un homme dePlutarque, un des plus puissants représentants de l’antiquité quieussent jamais paru sur la terre de Naples. Il n’était ni du paysni du temps dans lequel il vivait, et il avait à peu près toutesles qualités dont une seule eût suffi à faire un hommesupérieur.

Il était né en 1734, l’année même del’avènement au trône de Charles III, à Grumo, petit village dela Terre de Labour. Sa famille avait toujours été une pépinièred’illustres médecins, de savants naturalistes et d’intègresmagistrats. Avant d’avoir atteint vingt ans, il concourait pour lachaire de botanique et l’obtenait ; puis il avait voyagé enFrance, s’était lié avec Nollet, Buffon, d’Alembert, Diderot,Franklin, et, sans son grand amour pour sa mère, – il le disaitlui-même, – renonçant à sa patrie réelle, il fût resté dans lapatrie de son cœur.

De retour à Naples, il continua ses études etdevint un des premiers médecins de son époque ; mais il étaitparticulièrement connu comme le médecin des pauvres, disant que lascience devait être, pour un véritable chrétien, non une source defortune, mais un moyen de venir en aide à la misère ; ainsi,appelé en même temps par un riche citoyen et par un pauvrelazzarone, il allait de préférence au pauvre, qu’il soulageaitd’abord avec son art, tant qu’il était en danger, et qu’une foisentré en convalescence il aidait de son argent.

Malgré cela, disons mieux, à cause de cela, ilavait été mal vu à la cour en 1791, époque à laquelle la craintedes principes révolutionnaires et la haine des Français soulevèrentFerdinand et Caroline contre tout ce qu’il y avait à Naples decœurs nobles et d’esprits intelligents.

Depuis ce temps, il avait vécu dans unedemi-disgrâce, et, ne voyant d’espoir pour son malheureux pays quedans une révolution accomplie à l’aide de ces mêmes Français qu’ilavait aimés, au point de les mettre en balance avec sa mère et sapropre patrie, il était entré, avec la résolution philosophique deson âme et la sereine et douce ténacité de son caractère, dans uncomplot qui avait pour but de substituer l’intelligente etfraternelle autorité de la France à la sombre et brutale tyranniedes Bourbons. Il ne se cachait point qu’il jouait sa tête, et,calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet, sidangereux qu’il fût, comme il eût persisté dans la dangereusevolonté de soigner, au risque de sa propre vie, une populationmalade du choléra ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plusviolents que lui, avaient pour ses avis, en toute chose, unesuprême déférence ; il était le fil qui les guidait dans lelabyrinthe, la lumière qu’ils suivaient dans l’obscurité ; etle sourire mélancolique avec lequel il accueillait le danger, lasuave onction avec laquelle il parlait des élus qui ont le bonheurde mourir pour l’humanité, avaient sur leur esprit quelque chose decette influence que donne Virgile à l’astre chargé de dissiper lesténèbres et les terreurs de l’obscurité, et de leur substituer lessilences protecteurs et bienveillants de la nuit.

Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d’Andria,le même qui était intervenu dans la conversation pour répondre dela persistante volonté et du froid courage de l’homme que l’onattendait, était un de ces athlètes que Dieu crée pour les luttespolitiques, c’est-à-dire une espèce de Danton aristocrate, avec uncœur intrépide, une âme implacable, une ambition démesurée.

Il aimait par instinct les entreprisesdifficiles, et courait au danger du même pas dont un autre l’auraitfui, s’inquiétant peu des moyens, pourvu qu’il arrivât au but.Énergique dans sa vie, il fut, ce que l’on eût cru impossible, plusénergique dans sa mort ; c’était enfin un de ces puissantsleviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met auxmains des révolutions qui doivent les affranchir.

Il descendait de l’illustre famille des ducsd’Andria, et portait le titre de comte de Ruvo ; mais ildédaignait son titre et tous ceux de ses aïeux qui ne s’offraientpas à la reconnaissance de l’histoire avec quelqu’une de cesrecommandations qu’il ambitionnait de conquérir, disant sans cessequ’il n’y avait pas de noblesse chez un peuple esclave. Il s’étaitenflammé au premier souffle des idées républicaines, introduites àNaples à la suite de Latouche-Tréville, s’était jeté avec sonaudace accoutumée dans la voie hasardeuse des révolutions, et,quoique forcé par sa position de paraître à la cour, il s’étaitfait le plus ardent apôtre, le plus zélé propagateur des principesnouveaux ; partout où l’on parlait de liberté, comme par uneévocation magique, on voyait apparaître à l’instant même HectorCaraffa. Aussi, dès 1795, avait-il été arrêté avec les premierspatriotes désignés par la junte d’État et conduit au châteauSaint-Elme ; là, il était entré en relation avec un grandnombre de jeunes officiers préposés à la garde du fort. Sa paroleardente créa chez eux l’amour de la république ; bientôt unetelle amitié les unit, que, menacé d’un jugement mortel, iln’hésita point à leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eutlutte entre ces nobles cœurs : les uns disaient que, même pourla liberté, on ne devait point trahir son devoir, et que, chargésde la garde du château, c’était un crime à eux de concourir à lafuite d’un prisonnier, ce prisonnier fût-il leur ami, fût-il leurfrère. D’autres, au contraire, disaient qu’à la liberté et au salutde ses défenseurs, même l’honneur, un patriote doit toutsacrifier.

Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, enSicile, plus ardent patriote que les autres, consentit à êtrenon-seulement le complice, mais le compagnon de sa fuite ;tous deux furent aidés dans cette évasion par la fille d’unofficier de la garnison qui, amoureuse d’Hector, lui fit passer unecorde pour descendre du haut des murs du château, tandis que lejeune Sicilien l’attendait en bas.

L’évasion s’exécuta heureusement ; maisles deux fugitifs n’eurent point même fortune : le Sicilienfut repris, condamné à mort, et, par faveur spéciale de Ferdinand,vit son supplice commué en celui d’une prison perpétuelle dansl’horrible fosse de Favignana.

Hector trouva un asile dans la maison d’unami, à Portici ; de là, par des sentiers connus des seulsmontagnards, il sortit du royaume, se rendit à Milan, y trouva lesFrançais, et devint facilement leur ami, étant celui de leursprincipes. Eux, de leur côté, apprécièrent cette âme de feu, cecœur indomptable, cette volonté de fer. Le beau caractère deChampionnet lui parut taillé sur celui des Phocion et desPhilopœmen ; sans fonctions particulières, il s’attacha à sonétat-major, et, lorsque, après la chute de Pie VI et laproclamation de la république romaine, le général français vint àRome, il l’y accompagna ; alors, se trouvant si près deNaples, ne désespérant pas d’y soulever un mouvementrévolutionnaire, il avait repris, pour rentrer dans le royaume, lemême chemin par lequel il en était sorti, était revenu demanderl’hospitalité non plus du proscrit, mais du conspirateur, au mêmeami chez lequel il avait déjà trouvé un asile et qui n’était autreque Gabriel Manthonnet, que nous avons déjà nommé, et, de là, ilavait écrit à Championnet qu’il croyait Naples mûre pour unsoulèvement et qu’il l’invitait à lui envoyer un homme sûr, calmeet froid qui pût juger lui-même de la situation des esprits et del’état des choses : c’était cet envoyé que l’on attendait.

Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffaavait trouvé un asile, et que le bouillant patriote n’avait pas eude peine à entraîner à la cause de la liberté, était, comme HectorCaraffa, un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d’originesavoyarde, comme l’indique son nom ; sa force étaitherculéenne, et sa volonté marchait l’égale de sa force ; ilavait cette éloquence du courage et cet esprit du cœur qui, dansles circonstances extrêmes, font jaillir de l’âme ces parolessublimes dont tressaille l’histoire, chargée de lesenregistrer ; ce qui ne l’empêchait pas, dans lescirconstances ordinaires, de trouver ces fines railleries qui, sansarriver à la postérité, font fortune chez les contemporains. Admisdans l’artillerie napolitaine en 1784, il avait été faitsous-lieutenant en 1787, était passé en 1789 comme lieutenant aurégiment d’artillerie de la reine, avait, en 1794, été nommélieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l’année 1798,était devenu capitaine commandant de son régiment et aide de campdu général Fonseca.

Celui des quatre conspirateurs que nous avonsdésigné sous le nom de Schipani était un Calabrais de naissance. Laloyauté et la bravoure étaient ses deux qualités dominantes :homme d’exécution sûre tant qu’il restait sous le commandement dedeux chefs de génie, comme Manthonnet ou Hector Caraffa, ildevenait, abandonné à lui-même, inquiétant à force de témérité,dangereux à force de patriotisme. C’était une espèce de machine deguerre, frappant des coups terribles et sûrs, mais à la conditionqu’il serait mis en mouvement par d’habiles machinistes.

Quant à Nicolino, qui était resté de garde,comme le plus jeune, à la fenêtre du vieux château donnant sur lapointe du Pausilippe, c’était un beau gentilhomme de vingt et un àvingt-deux ans, neveu de ce même François Caracciolo que nous avonsvu commander la galère de la reine et refuser pour lui uneinvitation à dîner, et, pour sa nièce Cecilia, une invitation debal chez l’ambassadeur ou plutôt chez l’ambassadriced’Angleterre ; il était, en outre, frère du duc deRocca-Romana, le plus élégant, le plus aventureux, le pluschevaleresque des cavaliers servants de la reine et qui est resté,à Naples, le type méridional de notre duc de Richelieu, amant demademoiselle de Valois et vainqueur de Mahon ; seulement,Nicolino, enfant d’un second mariage, était fils d’une Française,avait été élevé par sa mère dans l’amour de la France, et tenait,de cette portion de son sang, cette légèreté d’esprit et cetteinsouciance du danger qui font au besoin du héros un homme aimableet de l’homme aimable un héros.

Tandis que les quatre autres conjuréséchangeaient entre eux à voix basse, et la main machinalementétendue vers leurs armes, ces paroles pleines d’espérance, comme endisent les conspirateurs, mais à travers lesquelles, si pleinesd’espérance qu’elles soient, brillent de temps en temps comme lereflet du glaive ou l’éclair du poignard, quelques-uns de ces motsqui, par le frissonnement qu’ils éveillent au fond du cœur,rappellent aux Damoclès politiques qu’ils ont une épée suspendueau-dessus de leur tête, Nicolino, insoucieux comme on l’est à vingtans, rêvait à ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet unedes dames d’honneur de la reine, encore plus qu’à la liberté deNaples, et, sans perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardaits’amasser au ciel cette tempête prédite par François Caracciolo àla reine, et par lui à ses compagnons.

En effet, de temps en temps, un tonnerrelointain grondait, précédé par des éclairs qui, ouvrant une sombremasse de nuages, roulant du midi au nord, illuminaient tour à tourd’une lueur fantastique le noir rocher de Capri, qui, aussitôtl’éclair éteint, rentrait dans l’obscurité, ne faisant plus qu’unavec la masse opaque de nuées dont il semblait former la base. Detemps en temps, des bouffées de ce vent lourd et desséchant quiapporte jusqu’à Naples le sable enlevé aux déserts de la Libye,passaient par rafales frissonnantes, soulevant à la surface de lamer une trépidation phosphorescente qui, pour un instant, lachangeait en un lac de flammes, rentrant presque aussitôt dans sasombre opacité.

Au souffle de ce vent redouté des pêcheurs,une foule de petites barques se hâtaient de regagner le port, lesunes emportées par leurs voiles triangulaires et laissant derrièreelles un sillon de feu, les autres nageant de toutes leurs forceset pareilles à ces grosses araignées qui courent sur l’eau,égratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup faisaitjaillir une gerbe d’étincelles liquides. Peu à peu, ces barques, ense rapprochant hâtivement de la terre, disparurent derrière lalourde et immobile masse du château de l’Œuf et le phare du môle,dont la lumière jaunâtre apparaissait au centre d’un cercle devapeur pareil à celui qui entoure la lune à l’approche des mauvaistemps ; enfin, la mer resta solitaire, comme pour laisser lechamp libre au combat qu’allaient se livrer les quatre vents duciel.

En ce moment, à la pointe du Pausilippe,apparut, comme un point dans l’espace, une flamme rougeâtre,faisant contraste avec les sulfureuses haleines de la tempête etles émanations phosphorescentes de la mer ; cette flamme sedirigeait en droite ligne sur le palais de la reine Jeanne.

Alors, et comme si l’apparition de cetteflamme était un signal, éclata un coup de tonnerre qui roula du capCampanella au cap Misène, tandis que, dans la même direction, leciel, en s’ouvrant, offrait à l’œil effrayé les abîmes insondablesde l’éther. Des rafales venant de points complétement opposéspassèrent, en la creusant, à la surface de la mer avec desrapidités et des bruits de trombe ; les vagues montèrent sansgradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leurébullition ; la tempête venait de briser sa chaîne etparcourait le cirque liquide, comme un lion furieux.

Nicolino, à l’aspect effrayant que prenaient àla fois la mer et le ciel, jeta un cri d’appel qui fit tressaillirles conjurés dans les profondeurs du vieux palais ; ilss’élancèrent par les degrés, et, arrivés à la fenêtre, virent dequoi il s’agissait.

La barque qui amenait, il n’y avait point à endouter, le messager attendu, venait d’être prise et commeenveloppée par la tempête, à moitié chemin du Pausilippe au palaisde la reine Jeanne ; elle avait abattu à l’instant même lapetite voile carrée sous laquelle elle naviguait, et ellebondissait effarée sur les vagues, où essayaient de mordre lesavirons de deux vigoureux rameurs.

Comme l’avait pensé Hector Caraffa, rienn’avait arrêté le jeune homme au cœur de bronze qu’ils attendaient.Comme il avait été convenu dans l’itinéraire tracé d’avance, – etplus encore par précaution pour les conspirateurs napolitains quepour l’envoyé, que son uniforme français et son titre d’aide decamp de Championnet devaient protéger dans une ville d’un royaumeallié, dans une capitale amie, – il avait quitté la route de Rome àSanta-Maria, avait gagné le bord de la mer, avait laissé son chevalà Pouzzoles, sous prétexte qu’il était trop fatigué pour aller plusloin ; et, là, moitié menace, moitié séduction d’une forterécompense, il avait déterminé deux marins à partir malgré lesprésages du temps ; et, tout en protestant contre une pareilletémérité, ils étaient partis au milieu des cris et des lamentationsde leurs femmes et de leurs enfants, qui les avaient accompagnésjusque sur les dalles humides du port.

Leur crainte s’était réalisée, et, arrivés àNisida, ils avaient voulu mettre leur passager à terre et s’abriterà la jetée ; mais le jeune homme, sans colère, sans parolesvaines, avait tiré les pistolets passés à sa ceinture, en avaitdirigé le canon sur les récalcitrants, qui, voyant, à ce visagecalme mais résolu, que c’en était fait d’eux s’ils abandonnaientleurs rames, s’étaient courbés sur elles et avaient donné unenouvelle impulsion à la barque.

Ils avaient débouché alors du petit golfe dePouzzoles dans le golfe de Naples, et, à partir de là, s’étaienttrouvés sérieusement aux prises avec la tempête, qui, ne voyant,sur l’immense surface des flots, que cette seule barque à anéantir,semblait avoir concentré sur elle toute sa colère.

Les cinq conjurés restèrent un instantimmobiles et muets ; le premier aspect d’un grand danger courupar notre semblable commence toujours par nous stupéfier ;puis jaillit tout à coup de notre cœur, comme un instinct impérieuxet irrésistible de la nature, le besoin de lui porter secours.

Hector Caraffa rompit le premier lesilence.

– Des cordes ! des cordes !cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de perler tout à coup àson front.

Nicolino s’élança, il avait compris ; ilreplaça la planche sur l’abîme, bondit du rebord de la fenêtre surla planche, de la planche sur le rocher, et du rocher jusqu’à laporte de la rue, et, dix minutes après, il reparut avec une cordearrachée à un puits public.

Pendant ce temps, si court qu’il fût, latempête avait redoublé de rage ; mais aussi, poussée par elle,la barque s’était rapprochée et n’était plus qu’à quelquesencablures du palais ; seulement, la vague battait avec tantde fureur contre l’écueil sur lequel il était bâti, qu’au lieu dese présenter comme une espérance, il y avait un redoublement dedanger à s’en approcher, l’écume fouettant le visage desconspirateurs penchés à la fenêtre du premier étage, c’est-à-dire àvingt ou vingt-cinq pieds au-dessus de l’eau.

À la lueur du feu allumé à la proue, et quechaque vague que surmontait la barque menaçait d’éteindre, onvoyait les deux marins courbés sur leurs rames avec l’angoisse dela terreur peinte sur le visage ; tandis que, debout, commes’il était rivé au plancher du bateau, les cheveux fouettés parl’ouragan, mais le sourire sur les lèvres et regardant d’un œildédaigneux ces flots qui, pareils à la meute de Scylla,bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait undieu commandant à la tempête, ou, ce qui est plus grand encore, unhomme inaccessible à la peur.

On voyait, à la façon dont il abaissait lamain sur ses yeux et dont il dirigeait son regard vers la ruinegigantesque, que, dans l’espérance d’être attendu, il essayait dedistinguer à travers l’ombre la présence de ceux quil’attendaient ; un éclair lui vint en aide, qui illumina lafaçade ridée et sombre du vieux bâtiment, et il put voir, groupésdans l’attitude de l’angoisse, cinq hommes qui d’une même voix luicrièrent :

– Courage !

Au même moment, une vague monstrueuse,refoulée par la base rocheuse du palais, s’abattit sur l’avant dela barque, et, éteignant le feu, sembla l’avoir engloutie.

La respiration s’arrêta dans toutes lespoitrines ; d’un geste désespéré, Hector Caraffa saisit sescheveux à pleines mains ; mais on entendit une voix forte etcalme qui criait, dominant le bruit de la tempête :

– Une torche !

Ce fut Hector Caraffa qui s’élança à sontour ; il y avait dans une cavité de la muraille des torchespréparées pour les nuits ténébreuses ; il saisit une de cestorches, l’alluma à la lampe qui brûlait sur la table depierre ; puis, presque aussitôt, on le vit apparaître sur laplate-forme extérieure du rocher, penché sur la mer et étendantvers la barque sa torche résineuse au milieu d’un nuage d’écumeimpuissant à l’éteindre.

Alors, comme si elle surgissait des abîmes dela mer, la barque reparut à quelques pieds seulement de la base duchâteau ; les deux rameurs avaient abandonné leurs rames, et àgenoux, les bras levés au ciel, invoquaient la madone et saintJanvier.

– Une corde ! cria le jeune homme.

Nicolino monta sur le rebord de la fenêtre,et, retenu à bras-le-corps par l’herculéen Manthonnet, prit samesure et lança dans le bateau une extrémité de la corde, dontSchipani et Cirillo tenaient l’autre extrémité.

Mais à peine avait-on entendu le bruit de lacorde heurtant le bois de la barque, qu’une vague énorme, venantcette fois de la mer, lança avec une force irrésistible la barquecontre l’écueil. On entendit un craquement funèbre suivi d’un cride détresse ; puis barque, pêcheurs, passagers, toutdisparut.

Seulement, cette exclamation simultanées’échappa de la poitrine de Schipani et de Cirillo :

– Il la tient ! il la tient !

Et ils se mirent à tirer la corde à eux.

En effet, au bout d’une seconde, la mer sefendit au pied de l’écueil, et, à la lueur de la torche qu’étendaitHector Caraffa au-dessus de l’abîme, on en vit sortir le jeune aidede camp, qui, secondé par la traction de la corde, escalada lerocher, saisit la main que lui tendit le comte de Ruvo, bondit surla plateforme, et, pressé tout ruisselant sur la poitrine de sonami, avec son regard serein et sa voix dans laquelle il étaitimpossible de distinguer la moindre altération, levant la tête versses sauveurs, prononça ce seul mot :

– Merci !

En ce moment, un coup de tonnerre retentit,qui sembla vouloir arracher le palais à sa base de granit ; unéclair flamboya, lançant, par toutes les ouvertures de la ruine,ses flèches de feu, et la mer, avec un hurlement terrible, montajusqu’aux genoux des deux jeunes gens.

Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasmeméridional qui faisait encore ressortir la tranquillité de son âme,levant sa torche comme pour défier la foudre :

– Gronde, tonnerre ! flamboie,éclair ! rugis tempête ! s’écria-t-il. Nous sommes de larace de ces Grecs qui ont brûlé Troie, et celui-ci – ajouta-t-il enpassant la main sur l’épaule de son ami – celui-ci descend d’Ajax,fils d’Oilée : il échappera malgré les dieux !

VII – LE FILS DE LA MORTE.

Ce qu’il y a de particulier aux grandscataclysmes de la nature et aux grandes préoccupations politiques,– et, hâtons-nous de le dire, la chose ne fait point honneur àl’humanité, – c’est qu’ils concentrent l’intérêt sur les individusqui, dans l’un ou l’autre cas, jouent les rôles principaux etdesquels on attend ou le salut ou le triomphe, en repoussant lespersonnages inférieurs dans l’ombre, et en laissant le soin deveiller sur eux à cette banale et insouciante Providence qui estdevenue, pour les égoïstes de caractère ou d’occasion, un moyen demettre à la charge de Dieu toutes les infortunes qu’ils ne sesouciaient pas de secourir.

Ce fut ce qui arriva au moment où la barquequi amenait le messager attendu si impatiemment par nosconspirateurs fut lancée contre l’écueil et se brisa dans le choc.Eh bien, ces cinq hommes d’élite, au cœur loyal et miséricordieux,qui, fervents apôtres de l’humanité, étaient prêts à sacrifier leurvie à leur patrie et à leurs concitoyens, oublièrent complétementque deux de leurs semblables, fils de cette patrie et, parconséquent, leurs frères, venaient de disparaître dans le gouffre,pour ne s’occuper que de celui qui se rattachait à eux par un liend’intérêt non-seulement général, mais encore individuel,concentrant sur celui-là toute leur attention et tous leurssecours, et croyant qu’une vie si nécessaire à leurs projetsn’était pas trop payée des deux existences secondaires qu’ellevenait de compromettre et à la perte desquelles, tant que dura lepéril, ils ne songèrent même pas.

– C’étaient des hommes, cependant, murmurerale philosophe.

– Non, répondra le politique ; c’étaientdes zéros dont une nature supérieure était l’unité.

Quoi qu’il en soit, que les deux malheureuxpêcheurs aient eu leur part bien vive dans les sympathies et dansles regrets de ceux qui venaient de les voir disparaître, c’est cedont il nous est permis de douter en les voyant s’élancer, levisage joyeux et les bras ouverts, à la rencontre de celui qui,grâce à son courage et à son sang-froid, apparaissait sain et saufaux bras de son ami le comte de Ruvo.

C’était un jeune homme de vingt-quatre àvingt-cinq ans, aux cheveux noirs, encadrant de leurs longuesmèches, collées aux tempes et le long des joues par l’eau de lamer, un visage naturellement pâle, et dont tout le mouvement ettoute la vie semblaient s’être concentrés dans les yeux, suffisantd’ailleurs à animer une physionomie qui, sans les éclairs qu’ilsjetaient, eût semblé de marbre ; ses sourcils noirs etnaturellement froncés donnaient à cette tête sculpturale uneexpression de volonté inflexible, contre laquelle on comprenait quetout, excepté les mystérieux et implacables décrets du sort, avaitdû se briser et devait se briser encore ; si ses habitsn’eussent été ruisselants d’eau, si les boucles de ses cheveuxn’eussent point porté les traces de son passage à travers lesvagues, si la tempête n’eût rugi comme un lion furieux d’avoirlaissé échapper sa proie, il eût été impossible de lire sur saphysionomie le moindre signe d’émotion qui indiquât qu’il venaitd’échapper à un danger de mort ; c’était bien enfin et de toutpoint l’homme promis par Hector Caraffa, dont l’impétueuse téméritése plaisait à s’incliner devant le froid et tranquille courage deson ami.

Pour achever maintenant le portrait de cejeune homme, destiné à devenir, sinon le principal personnage, dumoins un des personnages principaux de cette histoire, hâtons-nousde dire qu’il était vêtu de cet élégant et héroïque costumerépublicain que les Hoche, les Marceau, les Desaix et les Kléberont non-seulement rendu historique, mais aussi fait immortel, etdont nous avons, à propos de l’apparition de notre ambassadeurGarat, tracé une description trop exacte et trop récente pour qu’ilsoit utile de la renouveler ici.

Peut-être, au premier moment, le lecteurtrouvera-t-il qu’il y avait une certaine imprudence à un messager,chargé de mystérieuses communications, à se présenter à Naples vêtude ce costume qui était plus qu’un uniforme, qui était unsymbole ; mais nous répondrons que notre héros était parti deRome, il y avait quarante-huit heures, ignorant complétement, ainsique le général Championnet, dont il était l’émissaire, lesévénements qu’avaient accumulés en un jour l’arrivée de Nelson etl’inqualifiable accueil qui lui avait été fait ; que le jeuneofficier était ostensiblement envoyé à l’ambassadeur que l’oncroyait encore à son poste, comme chargé de dépêches, et quel’uniforme français dont il était revêtu semblait devoir être unporte-respect, au contraire, dans un royaume que l’on savaithostile au fond du cœur, mais qui, par crainte au moins, si cen’était par respect humain, devait conserver les apparences d’uneamitié qu’à défaut de sa sympathie, lui imposait un récent traitéde paix.

Seulement, la première conférence du messagerdevait avoir lieu avec les patriotes napolitains, qu’il fallaitavoir grand soin de ne pas compromettre ; car, si l’uniformeet la qualité de Français sauvegardaient l’officier, rien ne lessauvegardait, eux ; et l’exemple d’Emmanuel de Deo, de Galianiet de Vitaliano, pendus sur un simple soupçon de connivence avecles républicains français, prouvait que le gouvernement napolitainn’attendait que l’occasion de déployer une suprême rigueur et nemanquerait pas cette occasion si elle se présentait. La conférenceterminée, elle devait être transmise dans tous ses détails à notreambassadeur et devait servir à régler la conduite qu’il tiendraitavec une cour dont la mauvaise foi avait, à juste titre, méritéchez les modernes la réputation que la foi carthaginoise avait dansl’antiquité.

Nous avons dit avec quel empressement chacuns’était élancé au-devant du jeune officier, et l’on comprend quelleimpression dut faire sur l’organisation impressionnable de ceshommes du Midi cette froide bravoure qui semblait déjà avoir oubliéle danger, quand le danger était à peine évanoui.

Quel que fût le désir des conjurés d’apprendreles nouvelles dont il était porteur, ils exigèrent que celui-ciacceptât d’abord de Nicolino Caracciolo, qui était de la mêmetaille que lui et dont la maison était voisine du palais de lareine Jeanne[2], un costume complet pour remplacer celuiqui était trempé de l’eau de la mer et qui, joint à la fraîcheur dulieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de gravesinconvénients pour la santé du naufragé ; malgré lesobjections de celui-ci, il lui fallut donc céder ; il restaseul avec son ami Hector Caraffa, qui voulut absolument lui servirde valet de chambre ; et, lorsque Cirillo, Manthonnet,Schipani et Nicolino rentrèrent, ils trouvèrent le sévère officierrépublicain transformé en citadin élégant, Nicolino Caraccioloétant, avec son frère le duc de Rocca-Romana, un des jeunes gensqui donnaient la mode à Naples.

En voyant rentrer ceux qui s’étaient absentéspour un instant, ce fut notre héros, à son tour, qui, s’avançant àleur rencontre, leur dit en excellent italien :

– Messieurs, excepté mon ami Hector Ceraffa,qui a bien voulu vous répondre de moi, personne ne me connaît ici,tandis qu’au contraire, moi, je vous connais tous ou pour deshommes savants ou pour des patriotes éprouvés. Vos noms racontentvotre vie et sont des titres à la confiance de vosconcitoyens ; mon nom, au contraire, vous est inconnu, et vousne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques actionsde courage qui me sont communes avec les plus humbles et les plusignorés des soldats de l’armée française. Or, quand on va combattrepour la même cause, risquer sa vie pour le même principe, mourirpeut-être sur le même échafaud, il est d’un homme loyal de se faireconnaître et de n’avoir point de secrets pour ceux qui n’en ont paspour lui. Je suis Italien comme vous, messieurs ; je suisNapolitain comme vous ; seulement, vous avez été proscrits etpersécutés à différents âges de votre vie ; moi, j’ai étéproscrit avant ma naissance.

Le mot FRÈRE s’échappa de toutes les bouches,et toutes les mains s’étendirent vers les deux mains ouvertes dujeune homme.

– C’est une sombre histoire que la mienne, ouplutôt que celle de ma famille, continua-t-il les yeux perdus dansl’espace, comme s’il cherchait quelque fantôme invisible à tous,excepté à lui ; et qui vous sera, je l’espère, un nouvelaiguillon à renverser l’odieux régime qui pèse sur notrepatrie.

Puis, après un instant de silence :

– Mes premiers souvenirs datent de la France,dit-il ; nous habitions, mon père et moi, une petite maison decampagne isolée au milieu d’une grande forêt ; nous n’avionsqu’un domestique, nous ne recevions personne ; je ne merappelle pas même le nom de cette forêt.

» Souvent, le jour comme la nuit, onvenait chercher mon père ; il montait alors à cheval, prenaitses instruments de chirurgie, suivait la personne qui le venaitchercher ; puis, deux heures, quatre heures, six heures après,le lendemain même quelquefois, reparaissait sans dire où il avaitété. – J’ai su, depuis, que mon père était chirurgien, et que sesabsences étaient motivées par des opérations dont il refusatoujours le salaire.

» Mon père s’occupait seul de monéducation ; mais, je dois le dire, il donnait plus d’attentionencore au développement de mes forces et de mon adresse qu’à celuide mon intelligence et de mon esprit.

» Ce fut lui, cependant, qui m’apprit àlire et à écrire, puis qui m’enseigna le grec et le latin ;nous parlions indifféremment l’italien et le français ; toutle temps qui nous restait, ces différentes leçons prises, étaitconsacré aux exercices du corps.

» Ils consistaient à monter à cheval, àfaire des armes et à tirer au fusil et au pistolet.

» À dix ans, j’étais un excellentcavalier, je manquais rarement une hirondelle au vol et je cassaispresque à chaque coup, avec mes pistolets, un œuf se balançant aubout d’un fil.

» Je venais d’atteindre ma dixième annéelorsque nous partîmes pour l’Angleterre ; j’y restai deux ans.Pendant ces deux ans, j’y appris l’anglais avec un professeur quenous prîmes à la maison, et qui mangeait et couchait chez nous. Aubout de deux ans, je parlais l’anglais aussi couramment que lefrançais et l’italien.

» J’avais un peu plus de douze anslorsque nous quittâmes l’Angleterre pour l’Allemagne ; nousnous arrêtâmes en Saxe. Par le même procédé que j’avais apprisl’anglais, j’appris l’allemand ; au bout de deux autresannées, cette langue m’était aussi familière que les troisautres.

» Pendant ces quatre années, mes étudesphysiques avaient continué. J’étais excellent cavalier, de premièreforce à l’escrime ; j’eusse pu disputer le prix de la carabineau meilleur chasseur tyrolien, et, au grand galop de mon cheval, jeclouais un ducat contre la muraille.

» Je n’avais jamais demandé à mon pèrepourquoi il me poussait à tous ces exercices. J’y prenais plaisir,et, mon goût se trouvant d’accord avec sa volonté, j’avais fait desprogrès qui m’avaient amusé moi-même tout en le satisfaisant.

» Au reste, j’avais jusque-là passé aumilieu du monde pour ainsi dire sans le voir ; j’avais habitétrois pays sans les connaître ; j’étais très-familier avec leshéros de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Rome, très-ignorant demes contemporains.

» Je ne connaissais que mon père.

» Mon père, c’était mon dieu, mon roi,mon maître, ma religion ; mon père ordonnait, j’obéissais. Malumière et ma volonté venaient de lui ; je n’avais parmoi-même que de vagues notions du bien et du mal.

» J’avais quinze ans lorsqu’il me dit unjour, comme deux fois il me l’avait déjà dit :

» – Nous partons.

» Je ne songeai pas même à luidemander :

» – Où allons-nous ?

» Nous franchîmes la Prusse, le Rhingau,la Suisse ; nous traversâmes les Alpes. J’avais parlésuccessivement l’allemand et le français, tout à coup, en arrivantau bord d’un grand lac, j’entendis parler une langue nouvelle,c’était l’italien ; je reconnus ma langue maternelle et jetressaillis.

» Nous nous embarquâmes à Gènes, et nousdébarquâmes à Naples. À Naples, nous nous arrêtâmes quelquesjours ; mon père achetait deux chevaux et paraissait mettrebeaucoup d’attention au choix de ces deux montures.

» Un jour, arrivèrent à l’écurie deuxbêtes magnifiques, croisées d’anglais et d’arabe ; j’essayaile cheval qui m’était destiné et je rentrai tout fier d’être maîtred’un pareil animal.

» Nous partîmes de Naples un soir ;nous marchâmes une partie de la nuit. Vers deux heures du matin,nous arrivâmes à un petit village où nous nous arrêtâmes.

» Nous nous y reposâmes jusqu’à septheures du matin.

« À sept heures, nous déjeunâmes ;avant de partir, mon père me dit :

» – Salvato, charge tes pistolets.

» – Ils sont chargés, mon père, luirépondis-je.

» – Décharge-les alors, et recharge-lesde nouveau avec la plus grande précaution, de peur qu’ils neratent : tu auras besoin de t’en servir aujourd’hui.

» J’allais les décharger en l’air sansfaire aucune observation ; j’ai dit mon obéissance passive auxordres de mon père ; mais mon père m’arrêta le bras.

» – As-tu toujours la main aussisûre ? me demanda-t-il.

» – Voulez-vous le voir ?

» – Oui.

» Un noyer à l’écorce lisse ombrageaitl’autre côté de la route ; je déchargeai un de mes pistoletsdans l’arbre ; puis, avec le second, je doublai si exactementma balle, que mon père crut d’abord que j’avais manqué l’arbre.

» Il descendit, et, avec la pointe de soncouteau, s’assura que les deux balles étaient dans le mêmetrou.

» – Bien, me dit-il, recharge tespistolets.

» – Ils sont rechargés.

» – Partons alors.

» On nous tenait nos chevaux prêts ;je plaçai mes pistolets dans leurs fontes ; je remarquai quemon père mettait une nouvelle amorce aux siens.

» Nous partîmes.

» Vers onze heures du matin, nousatteignîmes une ville où s’agitait une grande foule ; c’étaitjour de marché et tous les paysans des environs y affluaient.

» Nous mîmes nos chevaux au pas et nousatteignîmes la place. Pendant toute la route, mon père étaitdemeuré muet ; mais cela ne m’avait point étonné : ilpassait parfois des journées entières sans prononcer uneparole.

» En arrivant sur la place, nous nousarrêtâmes ; il se haussa sur ses étriers et jeta les yeux detous côtés.

» Devant un café se tenait un grouped’hommes mieux vêtus que les autres ; au milieu de ce groupe,une espèce de gentilhomme campagnard, à l’air insolent, parlaithaut, et, gesticulant avec une cravache qu’il tenait à la main,s’amusait à en frapper indifféremment les hommes et les animaux quipassaient à sa portée.

» Mon père me toucha le bras ; je meretournai de son côté : il était fort pâle.

» – Qu’avez-vous mon père ? luidemandai-je.

» – Rien, me dit-il. – Vois-tu cethomme ?

» – Lequel ?

» – Celui qui a des cheveux roux.

» – Je le vois.

» – Je vais m’approcher de lui et luidire quelques paroles. Quand je lèverai le doigt au ciel, tu ferasfeu et tu lui mettras la balle au milieu du front.Entends-tu ? Juste au milieu du front. – Apprête tonpistolet.

» Sans répondre, je tirai mon pistolet dema fonte, mon père s’approcha de l’homme, lui dit quelquesmots ; l’homme pâlit. Mon père me montra du doigt le ciel.

» Je fis feu, la balle atteignit l’hommeroux au milieu du front : il tomba mort.

» Il se fit un grand tumulte et on voulutnous barrer le chemin ; mais mon père éleva la voix.

» – Je suis Joseph Maggio-Palmieri,dit-il ; et celui-ci, ajouta-t-il en me montrant du doigt,c’est le fils de la morte !

» La foule s’ouvrit devant nous et noussortîmes de la ville sans que nul pensât à nous arrêter ou à nouspoursuivre.

Une fois hors de la ville, nous mîmes noschevaux au galop et nous ne nous arrêtâmes qu’au couvent duMont-Cassin.

» Le soir, mon père me raconta l’histoireque je vais vous raconter à mon tour.

VIII – LE DROIT D’ASILE.

La première partie de l’histoire que venait deraconter le jeune homme avait paru tellement étrange à sesauditeurs, qu’ils l’avaient écoutée attentifs, muets et sansl’interrompre ; en outre, il put se convaincre, par le silencequ’ils continuaient de garder pendant la pause d’un instant qu’ilfit, de l’intérêt qu’ils attachaient à sa narration et du désirqu’ils éprouvaient d’en connaître la fin, ou plutôt lecommencement.

Aussi n’hésita-t-il point à reprendre sonrécit.

– Notre famille continua-t-il, habitait detemps immémorial la ville de Larino, dans la province deMolise : elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon père GiuseppeMaggio-Palmieri, ou plutôt Giuseppe Palmieri, comme on l’appelaitplus communément, vint, vers 1778, achever ses études à l’école dechirurgie de Naples.

– Je l’ai connu, ajouta DominiqueCirillo ; c’était un brave et loyal jeune homme, mon cadet dequelques années ; il est retourné dans sa province vers 1771,à l’époque où je venais d’être nommé professeur ; au bout dequelque temps, nous avons entendu dire qu’à la suite d’une querelleavec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait eudu sang répandu, il avait été forcé de s’exiler.

– Soyez béni et honoré, dit Salvato ens’inclinant, vous qui avez connu mon père et qui lui rendez justicedevant son fils.

– Continuez, continuez ! ditCirillo ; nous vous écoutons.

– Continuez ! reprirent après lui, etd’une seule voix, les autres conjurés.

– Donc, vers l’année 1771, comme vous l’avezdit, Giuseppe Palmieri quitta Naples, emportant le diplôme dedocteur, et jouissant d’une réputation d’habileté que plusieurscures fort difficiles, accomplies heureusement par lui, nepermettaient pas de mettre en doute.

» Il aimait une jeune fille de Larino,nommée Luisa-Angiolina Ferri. Fiancés avant leur séparation, lesdeux amants s’étaient fidèlement gardé leur foi pendant les troisannées d’absence ; leur mariage devait être la principale fêtedu retour.

» Mais, en l’absence de mon père, unévénement qui avait la gravité d’un malheur était arrivé : lecomte de Molise était devenu amoureux d’Angiolina Ferri.

» Vous savez mieux que moi, vous quihabitez le pays, ce que sont nos barons provinciaux et les droitsqu’ils prétendent tenir de leur puissance féodale ; un de cesdroits était d’accorder ou de refuser, selon leur bon plaisir, àleurs vassaux, la permission de se marier.

» Mais ni Joseph Palmieri ni AngiolinaFerri n’étaient les vassaux du comte de Molise. Tous deux étaientnés libres et ne relevaient que d’eux-mêmes ; il y avaitplus : mon père, par la fortune, était presque son égal.

» Le comte avait tout employé, menaces etpromesses, pour obtenir un regard d’Angiolina ; tout s’étaitbrisé contre une chasteté dont le nom de la jeune fille semblaitêtre le symbole.

» Le comte donna une grande fête etl’invita. Pendant cette fête, qui devait avoir lieu non-seulementdans le château, mais encore dans les jardins du comte, son frère,le baron de Boïano, s’était chargé d’enlever Angiolina et de latransporter de l’autre côté du Tortore, dans le château deTragonara.

» Angiolina, invitée, comme toutes lesdames de Larino, feignit, pour ne point assister à la fête, uneindisposition.

» Le lendemain, ne gardant plus aucunemesure, le comte de Molise envoya ses campieri pourenlever la jeune fille, qui n’eut que le temps, tandis que ceux-ciforçaient la porte de la rue, de fuir par celle du jardin et de seréfugier au palais épiscopal, lieu doublement sacré par lui-même etpar le voisinage de la cathédrale.

» À ce double titre, il jouissait dudroit d’asile.

» Voilà donc le point où les choses enétaient lorsque Giuseppe Palmieri revint à Larino.

» Le siège épiscopal était, par hasard,vacant à cette époque. Un vicaire remplaçait l’évêque ;Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami de sa famille, et lemariage eut lieu secrètement dans la chapelle de l’évêché.

» Le comte de Molise apprit ce quis’était passé, et, tout enragé de colère qu’il était, il respectales privilèges du lieu ; mais il plaça tout autour du palaisdes hommes d’armes chargés de surveiller ceux qui entraient dans lepalais épiscopal et surtout ceux qui en sortaient.

» Mon père savait bien que ces hommesd’armes étaient là, à son intention surtout, et que, si sa femmecourait risque de l’honneur, lui courait risque de la vie. Un crimecoûte peu à nos seigneurs féodaux ; sûr de l’impunité, lecomte de Molise avait cessé depuis longtemps de tenir registre desassassinats qu’il avait commis lui-même ou fait commettre par sessbires.

» Les hommes du comte faisaient bonnegarde ; on disait qu’Angiolina vivante valait dix milleducats, et mon père mort cinq mille.

» Mon père resta quelque temps caché aupalais épiscopal ; mais, par malheur, il n’était pas homme àsubir longtemps une pareille contrainte. Ennuyé de sa captivité,Giuseppe Palmieri résolut un jour d’en finir avec sonpersécuteur.

» Or, le comte de Molise avait l’habitudede sortir tous les jours en voiture de son palais, une heure oudeux avant l’Ave Maria, et d’aller faire une promenadejusqu’au couvent des Capucins, situé à environ deux milles dedistance de la ville ; arrivé là, le comte donnaitinvariablement au cocher l’ordre de revenir au palais ; lecocher tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comtereprenait le chemin de la ville.

» À mi-chemin de Larino au couvent, setrouve la fontaine de San-Pardo, patron du pays, et çà et là,autour de la fontaine, des fourrés et des haies.

» Giuseppo Palmieri sortit du palaisépiscopal en habit de moine, et dépista tous ses gardiens. Sous sarobe, il cachait une paire d’épées et une paire de pistolets.

» Arrivé à la fontaine de San-Pardo, lelieu lui parut propice ; il s’y arrêta et se cacha derrièreune haie. La voiture du comte passa, il la laissa passer : ily avait encore une heure de jour.

» Une demi-heure après, il entendit leroulement de la voiture qui revenait ; il dépouilla sa robe demoine et se retrouva avec ses habits ordinaires.

» La voiture approchait.

» D’une main, il prit les épées hors deleur fourreau, de l’autre, les pistolets tout armés, et alla seplacer au milieu de la route.

» En voyant cet homme, auquel ilsoupçonnait de mauvaises intentions, le cocher prit un des bascôtés du chemin ; mais mon père n’eut qu’un mouvement à fairepour se retrouver en face des chevaux.

» – Qui es-tu et que veux-tu ? luidemanda le comte en se soulevant dans sa voiture.

» – Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, luirépondit mon père ; je veux ta vie.

» – Coupe la figure de ce drôle d’un coupde fouet, dit le comte à son cocher, et passe !

» Et il se recoucha dans sa voiture.

» Le cocher leva son fouet ; mais,avant que le fouet fût retombé, mon père avait tué le cocher d’uncoup de pistolet.

» Il roula de son siège à terre.

» Les chevaux demeurèrentimmobiles ; mon père marcha à la voiture et ouvrit laportière.

» – Je ne viens point ici pourt’assassiner, quoique j’en aie le droit, étant en cas de légitimedéfense, mais pour me battre loyalement avec toi, dit-il au comte.Choisis : voici deux épées d’égale longueur, voici deuxpistolets ; des deux pistolets, un seul est chargé ; cesera véritablement le jugement de Dieu.

» Et il lui présenta, d’une main, lesdeux poignées d’épée, et, de l’autre, les deux crosses depistolet.

» – On ne se bat point avec un vassal,reprit le comte ; on le bat.

» Et, levant sa canne, il en frappa monpère à la joue.

» Mon père prit le pistolet chargé et ledéchargea à bout portant dans le cœur du comte.

» Le comte ne fit pas un mouvement, nejeta pas un cri ; il était mort.

» Mon père reprit sa robe de moine, remitses épées au fourreau, rechargea ses pistolets, et rentra au palaisépiscopal aussi heureusement qu’il en était sorti.

» Quant aux chevaux, se sentant libres,il se remirent en route d’eux-mêmes, et, comme ils connaissaientparfaitement la route, qu’ils faisaient deux fois par jour,d’eux-mêmes encore ils revinrent au palais du comte ; mais,chose singulière, au lieu de s’arrêter devant le pont en bois quiconduisait à la porte du château, comme s’ils eussent comprisqu’ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continuèrentleur chemin et ne s’arrêtèrent qu’au seuil d’une petite égliseplacée sous l’invocation de saint François, dans laquelle le comtedisait toujours qu’il voulait être enterré.

» Et, en effet, la famille du comte, quiconnaissait son désir, ensevelit le cadavre dans cette église etlui éleva un tombeau.

» L’événement fit grand bruit ; lalutte engagée entre mon père et le comte était publique, et il vasans dire que toutes les sympathies étaient pour mon père ;personne ne doutait que ce dernier ne fût l’auteur du meurtre, et,comme si Giuseppe Palmieri eût désiré lui-même que l’on n’en doutâtpoint, il avait envoyé une somme de dix mille francs à la veuve ducocher.

» Le frère cadet du comte héritait detoute sa fortune ; il déclara en même temps hériter de savengeance. C’était celui qui avait voulu aider son frère à enleverAngiolina ; c’était un misérable qui, à vingt et un ans, avaitcommis déjà trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et auxviolences, on ne les comptait pas.

» Il jura que le coupable ne luiéchapperait point, doubla les gardes qui entouraient le palaisépiscopal et en prit lui-même le commandement.

» Maggio-Palmieri continua de se tenircaché dans le palais épiscopal. Sa famille et celle de sa femmeleur apportaient tout ce dont ils avaient besoin en vivres et envêtements. Angiolina était enceinte de cinq mois ; ils étaienttout à eux-mêmes, c’est-à-dire tout à leur amour, aussi heureuxqu’on peut l’être sans la liberté.

» Deux mois s’écoulèrent ainsi ; onarriva au 26 mai, jour où l’on célèbre à Larino la fête de saintPardo, qui, comme je vous l’ai dit, est le patron de la ville.

» Ce jour-là, il se fait une grandeprocession ; les métayers ornent leurs chars de tentures, deguirlandes, de feuillages et de banderoles de toutescouleurs ; ils y attellent des bœufs aux cornes dorées, qu’ilscouvrent de fleurs et de rubans ; ces chars suivent laprocession, qui porte par les rues le buste du saint, accompagnéepar toute la population de Larino et des villages voisins, chantantles louanges du bienheureux. Or, cette procession, pour entrer à lacathédrale et pour en sortir, devait passer devant le palaisépiscopal qui donnait asile aux deux jeunes gens.

» Au moment où la procession et lepeuple, arrêtés sur la grande place de la ville, chantaient etdansaient autour du char, Angiolina, croyant à la trêve de Dieu,s’approcha d’une fenêtre, imprudence que son mari lui avaitpourtant bien recommandé de ne pas commettre. Le malheur voulut quele frère du comte fût sur la place, juste en face de cettefenêtre ; il reconnut Angiolina à travers la vitre, arracha lefusil des mains d’un soldat, ajusta et lâcha le coup.

» Angiolina ne jeta qu’un cri et neprononça que deux paroles :

» – Mon enfant !

» Au bruit du coup, au fracas de la vitrecassée, au cri poussé par sa femme, Giuseppe Palmieri accourutassez à temps pour la recevoir dans ses bras.

» La balle avait frappé Angiolina justeau milieu du front.

» Fou de douleur, son mari la prit dansses bras, la porta sur son lit, se courba sur elle, la couvrit debaisers. Tout fut inutile. Elle était morte !

» Mais, dans cette douloureuse et suprêmeétreinte, il sentit tout à coup l’enfant qui tressaillait dans lesein de la morte.

» Il poussa un cri, une lueur traversason cerveau, et, à son tour, il laissa échapper de son cœur cesdeux mots :

» – Mon enfant !

» La mère était morte, mais l’enfantvivait ; l’enfant pouvait être sauvé.

» Il fit un effort sur lui-même, étanchala sueur qui perlait sur son front, essuya les pleurs qui coulaientde ses yeux, et, se parlant à lui-même, il murmura ces deuxmots :

» – Sois homme.

» Alors, il prit sa trousse, l’ouvrit,choisit le plus acéré de ses instruments, et, tirant la vie du seinde la mort, il arracha l’enfant aux entrailles déchirées de lamère.

» Puis, tout sanglant, il le mit dans unmouchoir qu’il noua aux quatre coins, prit le mouchoir entre sesdents, un pistolet de chaque main, et, tout sanglant lui-même, lesbras nus et rougis jusqu’au coude, mesurant du regard la placequ’il avait à traverser, les ennemis qu’il avait à combattre, ils’élança à travers les degrés, ouvrit la porte du palais épiscopalet fondit tête baissée au milieu de la population en criant lesdents serrées :

» – Place au FILS DE LA MORTE !

» Deux hommes d’armes voulurentl’arrêter, il les tua tous deux ; un troisième essaya de luibarrer le passage, il l’étendit à ses pieds assommé d’un coup decrosse de pistolet ; il traversa la place, essuya le feu desgardes du château, devant lequel il devait passer, sans qu’aucuneballe l’atteignit, gagna un bois, traversa le Biferno à la nage,trouva dans une prairie un cheval qui paissait en liberté, s’élançasur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un bâtimentdalmate qui levait l’ancre, et gagna Trieste.

» L’enfant, c’était moi. Vous savez lereste de l’aventure, et comment, quinze ans après, le fils dela morte vengeait sa mère.

» Et, maintenant, ajouta le jeune homme,maintenant que je vous ai raconté mon histoire, maintenant que vousme connaissez, occupons-nous de ce que je suis venu faire ; ilme reste une seconde mère à venger : lapatrie ! »

IX – LA SORCIÈRE.

Pour l’intelligence des faits que nousracontons, et surtout pour l’harmonie que ces faits doiventforcément conserver entre eux, il faut que nos lecteurs abandonnentun instant la partie politique de cet ouvrage, à laquelle, à notregrand regret, nous n’avons pas pu donner une moindre extension,pour continuer avec nous une excursion dans les partiespittoresques qui s’y rattachent de telle façon, que nous nesaurions séparer l’une de l’autre. En conséquence, nous allons,s’ils veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser surla planche que, dans son empressement à apporter la corde quidevait si puissamment aider au salut du héros de notre histoire, –car notre intention n’est pas de cacher plus longtemps que nous luidestinons ce rôle, – Nicolino Caracciolo a oublié d’enlever de sondouble appui ; puis, la planche repassée, remonter le talus,sortir par la même porte qui nous a donné passage pour entrer,redescendre la pente du Pausilippe, jusqu’à ce qu’ayant dépassé letombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand, nous fassions,au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi Ferdinand etla fontaine du Lion, devant une maison communément appelée à Naplesla maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette maison, unélégant individu de cette famille panache au-dessus d’un dômed’orangers tout constellés de leurs fruits d’or, et qu’il dominedes deux tiers de sa hauteur.

Cette maison, bien désignée à la curiosité denos lecteurs, – de peur d’effaroucher ceux qui pourraient avoiraffaire à une petite porte percée dans le mur, qui fait justementface au point où nous sommes arrêtés, – nous allons quitter la rue,longer le mur du jardin et gagner une pente, de laquelle nouspourrons, en nous haussant sur la pointe des pieds, surprendrepeut-être quelques-uns des secrets que ses muraillesrenferment.

Et ce doivent être des secrets charmants etauxquels nos lecteurs ne pourront manquer d’accorder toute leursympathie, rien qu’à voir celle qui va nous les livrer.

En effet, malgré le tonnerre qui gronde,malgré l’éclair qui luit, malgré le vent qui, en passant plusfurieux et plus strident que jamais, secoue les orangers dont lesfruits, se détachant de leurs branches, tombent comme une pluied’or, et tord sous ses rafales réitérées le palmier dont les longspanaches semblent des tresses échevelées, une jeune femme devingt-deux à vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un voile dedentelle jeté sur la tête, apparaît de temps en temps sur un perronde pierre conduisant du jardin au premier étage, où semblent êtreles appartements d’habitation, s’il faut en juger par un rayon delumière qui, chaque fois qu’elle ouvre la porte, se projette del’intérieur à l’extérieur.

Ses apparitions ne sont pas longues ;car, à chaque fois qu’elle apparaît et qu’un éclair brille ou qu’uncoup de tonnerre se fait entendre, elle pousse un petit cri, faitun signe de croix et rentre, la main appuyée sur sa poitrine, commepour y comprimer les battements précipités de son cœur.

Celui qui la verrait, malgré la crainte quelui cause la perturbation de l’atmosphère, rouvrir avecobstination, de cinq minutes en cinq minutes, cette porte, quechaque fois elle ouvre avec hésitation et referme avec terreur,offrirait bien certainement de parier que toute cette impatience ettoute cette agitation sont celles d’une amante inquiète ou jalouse,attendant ou épiant l’objet de son affection.

Eh bien, celui-là se tromperait ; aucunepassion n’a encore terni la surface de ce cœur, véritable miroir dechasteté, et, dans cette âme où tous les sentiments sensuels etardents sommeillent encore, une curiosité enfantine veille seule,et c’est elle qui, empruntant la puissance d’une de ces passionsinconnues jusqu’alors, cause tout ce trouble et toute cetteagitation.

Son frère de lait, le fils de sa nourrice, unlazzarone de la Marinella, sur ses vives instances, a promis de luiamener une vieille Albanaise, dont les prédictions passent pourinfaillibles ; au reste, ce n’est point d’elle seulement quedate cet esprit sibyllique que ses aïeules ont recueilli sous leschênes de Dodone, depuis que sa famille, à la mort de Scanderbergle Grand, c’est-à-dire en 1467, a quitté les bords de l’Aoüs pourles montagnes de la Calabre, jamais une génération ne s’est éteintesans que le vent qui passe au-dessus des cimes glacées du Tomeron’ait apporté à quelque pythie moderne le souffle de la divination,héritage de sa famille.

Quant à la jeune femme qui l’attend, un vagueinstinct lui fait craindre et désirer à la fois de connaîtrel’avenir dans lequel s’égarent, en frissonnant, des pressentimentsétranges, et son frère de lait lui a promis de lui amener le soirmême, à minuit, heure cabalistique, celle qui pourra – tandis queson mari est retenu jusqu’à deux heures du matin aux fêtes de lacour – lui révéler les mystérieux secrets de cet avenir qui jettedes ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rêves.

Elle attend donc tout simplement le lazzaroneMichele le Fou et la sorcière Nanno.

D’ailleurs, nous allons bien voir si l’on nousa trompé.

Trois coups frappés à égale distance ontretenti à la petite porte du jardin, au moment même où, des nuageslivides et jaunâtres, commencent à tomber de larges gouttes depluie. Au bruit de ces trois coups, quelque chose comme un flot degaze glisse le long de la rampe du perron, la porte du jardins’ouvre, donne passage à deux nouveaux personnages et se refermesur eux. L’un de ces personnages est un homme, l’autre unefemme ; l’homme porte des caleçons de toile, le bonnet delaine rouge et le caban du pêcheur de la Marinella ; la femmeest enveloppée d’un grand manteau noir aux épaules duquelbrilleraient, si l’on pouvait les distinguer, quelques fils d’orfanés, reste d’une ancienne broderie : on ne voit rien, dureste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent dans l’ombreque projette le capuchon qui recouvre sa tête.

En traversant l’espace qui sépare la porte despremières marches du perron, la jeune femme a trouvé moyen de direau lazzarone :

– Si fou que tu sois ou qu’on te croie, tu nelui as pas dit qui j’étais, n’est-ce pas, Michele ?

– Non, sur la madone, elle ignore jusqu’à lapremière lettre de ton nom, petite sœur.

Arrivée au haut du perron, la jeune femmeentra la première ; le lazzarone et la sorcière lasuivirent.

Lorsqu’ils traversèrent la première pièce, onput voir la tête d’une jeune camériste soulevant une portière detapisserie et suivant d’un regard curieux sa maîtresse et les hôtesbizarres qu’elle introduisait chez elle.

Derrière eux la portière retomba.

Entrons à notre tour. La scène qui va sepasser aura trop d’influence sur les événements à venir pour quenous ne la racontions pas dans tous ses détails.

La lumière dont nous avons vu le rayontransparaître jusque dans le jardin venait d’un petit boudoirdécoré à la manière de Pompéi, avec des divans et des rideaux desoie rose, brochés de fleurs d’un bleu clair ; la lampe quijetait cette lueur était enfermée dans un globe d’albâtre répandantsur tous les objets un reflet nacré ; elle était posée sur unetable de marbre blanc dont le pied unique était un griffon auxailes étendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la pureté desa sculpture, eût pu réclamer sa place dans le boudoir d’Aspasie,indiquait que l’œil d’un amateur avait présidé aux moindres détailsde cet ameublement.

Une porte placée en face de celle qui avaitdonné entrée à nos trois personnages s’ouvrait sur une file dechambres régnant dans toute la longueur de la maison ; ladernière de ces chambres attenait non-seulement à la maisonvoisine, mais encore avait une communication avec elle.

Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeunefemme, une certaine importance, car elle le fit remarquer à Micheleen lui disant :

– Dans le cas où mon mari rentrerait, Nidaviendrait nous prévenir, et vous sortiriez par la maison de laduchesse Fusco.

– Oui, madame, répondit Michele en s’inclinantavec respect.

En entendant ces dernières paroles, lasorcière, qui était entrain de dépouiller son manteau, se retourna,et, avec un accent qui n’était pas exempt d’une certaineamertume :

– Depuis quand les frères d’un même lait ne setutoient-ils plus ? demanda-t-elle. Ceux qui ont été pendus àla même mamelle ne sont-ils pas aussi proches parents que ceux quiont été portés dans le même sein ? Tutoyez-vous, enfants,continua-t-elle avec douceur ; cela fait plaisir à Dieu, devoir ses créatures s’aimer, malgré la distance qui les sépare.

Michele et la jeune femme se regardèrent avecétonnement.

– Quand je te dis qu’elle est véritablementsorcière, petite sœur ! s’écria Michele, et c’est ce qui mefait trembler.

– Et pourquoi cela te fait-il trembler,Michele ? demanda la jeune femme.

– Sais-tu ce qu’elle m’a prédit, à moi, pasplus tard que ce soir avant de venir ?

– Non.

– Elle m’a prédit que je ferais la guerre, queje deviendrais colonel et que je serais…

– Quoi ?

– C’est difficile à dire.

– Dis toujours.

– Et que je serais pendu.

– Ah ! mon pauvre Michele !

– Ni plus ni moins.

La jeune femme reporta avec une certaineterreur ses yeux sur l’Albanaise ; celle-ci avait complétementdépouillé son manteau, qui gisait à terre, et elle apparaissaitdans son costume national, flétri par un long usage, mais richeencore ; seulement, ce ne fut point le turban blanc broché defleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tête et d’oùs’échappaient de longues mèches de cheveux noirs mêlés de filsd’argent, ce ne fut point son corsage rouge broché d’or, ce ne futpoint enfin son jupon couleur de brique à bandes noires et bleuesqu’elle remarqua ; ce furent les yeux gris et perçants de lasorcière, fixés sur elle comme s’ils eussent voulu lire au plusprofond de son cœur.

– Ô jeunesse ! jeunesse curieuse etimprudente ! murmura la sorcière, seras-tu donc toujourspoussée, par une puissance plus forte que ta volonté, à allerau-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant detoi ?

À cette apostrophe inattendue, faite d’unevoix aiguë et stridente, un frisson passa par les veines de lajeune femme, et elle se repentit presque d’avoir appelé Nanno.

– Il est encore temps, dit celle-ci, comme siaucune pensée ne pouvait échapper à son œil avide et pénétrant. Laporte qui nous a donné entrée est encore ouverte, et la vieilleNanno a trop souvent dormi sous l’arbre de Bénévent pour n’être pashabituée au vent, au tonnerre et à la pluie.

– Non, non, murmura la jeune femme. Puisquevous voilà, restez !

Et elle tomba assise sur le fauteuil placéprès de la table, la tête renversée en arrière et exposée à toutela lumière de la lampe.

La sorcière fit deux pas de son côté, et,comme se parlant à elle-même :

– Cheveux blonds et yeux noirs,dit-elle : grands, beaux, clairs, humides, veloutés,voluptueux.

La jeune femme rougit et couvrit son visage deses deux mains.

– Nanno ! murmura-t-elle.

Mais celle-ci ne parut pas l’entendre, et,s’attaquant aux mains qui empêchaient qu’elle ne poursuivîtl’examen du visage, elle continua :

– Les mains sont grasses, potelées ; lapeau en est rosée, douce, fine, mate et vivante tout à la fois.

– Nanno ! dit la jeune femme écartant sesmains comme pour les cacher, mais démasquant un visage souriant, jene vous ai point appelée pour me faire des compliments.

Mais Nanno, sans écouter, continua, et, sereprenant à la figure qu’on lui livrait de nouveau :

– Le front beau, blanc, pur, sillonné deveines azurées. Les sourcils noirs, bien dessinés, commençant à laracine du nez, et entre les deux sourcils, trois ou quatre petiteslignes brisées. Oh ! belle créature ! tu es bienconsacrée à Vénus, va !

– Nanno ! Nanno ! s’écria la jeunefemme.

– Mais laisse-la donc tranquille, petite sœur,dit Michele. Elle prétend que tu es belle ; est-ce que tu nele sais pas ? est-ce que ton miroir ne te le dit pas tous lesjours ? est-ce que quiconque te voit n’est pas de l’avis deton miroir ? est-ce que tout le monde ne dit pas que lechevalier San-Felice porte un nom prédestiné, puisque,heureux de nom, il l’est aussi en effet.[3]

– Michele ! fit la jeune femme mécontenteque son frère de lait révélât ainsi son nom en révélant celui deson mari.

Mais, tout à son examen, la sorcièrecontinua :

– La bouche est petite, vermeille ; lalèvre supérieure est un peu plus grosse que la lèvreinférieure ; les dents sont blanches, bien rangées ; leslèvres sont couleur de corail ; le menton est rond ; lavoix est molle, un peu traînante, s’enrouant facilement. Vous êtesnée un vendredi, n’est-ce pas, à minuit ou bien près deminuit ?

– C’est vrai, murmura la jeune femme d’unevoix, en effet, légèrement enrouée par l’émotion qu’elle éprouvaitet à laquelle elle cédait, malgré ses efforts ; ma mère m’adit souvent que mon premier cri s’était mêlé aux dernièresvibrations de la pendule sonnant les douze heures qui séparaient ledernier jour d’avril du premier jour de mai.

– Avril et mai, les mois des fleurs ! Unvendredi ; le jour consacré à Vénus ! Tout s’explique.Voilà pourquoi Vénus domine, reprit la sorcière. Vénus ! laseule déesse qui ait conservé son empire sur nous, quand tous lesautres dieux ont perdu le leur. Vous êtes née sous l’union de Vénuset de la Lune, et c’est Vénus qui l’emporte et qui vous donne cecou blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelons la tourd’ivoire ; c’est Vénus qui vous donne ces épaulesarrondies, un peu tombantes ; ces cheveux ondoyants, soyeux,épais ; ce nez élégant, rond, aux narines dilatées etsensuelles.

– Nanno ! fit la jeune femme d’une voixplus impérative en se dressant tout debout et appuyant sa main surla table.

Mais l’interruption fut inutile.

– C’est Vénus, continua l’Albanaise, qui vousdonne cette taille souple, ces attaches fines, ces piedsd’enfant ; c’est Vénus qui vous donne le goût de la miseélégante, des vêtements clairs, des couleurs tendres ; c’estVénus qui vous fait douce, affable, naïve, portée à l’amourromanesque, portée au dévouement.

– Je ne sais si je suis prompte au dévouement,Nanno, dit la jeune femme d’un ton radouci et presque triste ;mais, à coup sûr, tu te trompes à l’endroit de l’amour.

Puis, retombant sur son fauteuil comme si sesjambes eussent à peu près perdu la force de la porter :

– Car jamais je n’ai aimé !continua-t-elle avec un soupir.

– Tu n’as jamais aimé reprit Nanno ; et àquel âge dis-tu cela ? À vingt-deux ans, n’est-ce pas ?…Mais attends, attends !

– Tu oublies que je suis mariée, dit la jeunefemme d’une voix languissante, et à laquelle elle essayaitvainement de donner de la fermeté, – et que j’aime et je respectemon mari.

– Oui, oui ! je sais tout cela, répliquala sorcière ; mais je sais aussi qu’il a près de trois foiston âge. Je sais que tu l’aimes et que tu le respectes ; maisje sais que tu l’aimes comme un père et que tu le respectes commeun vieillard. Je sais que tu as l’intention, la volonté même derester pure et vertueuse ; mais que peuvent l’intention et lavolonté contre l’influence des astres ? – Ne t’ai-je pas ditque tu étais née de l’union de Vénus et de la Lune, les deux astresd’amour ? Mais peut-être échapperas-tu à leur influence. –Voyons ta main. Job, le grand prophète, a dit : « Dans lamain des hommes, Dieu a mis les signes qui font reconnaître sonœuvre. »

Et elle étendit vers la jeune femme sa mainridée, osseuse et noire, dans laquelle vint, comme par uneinfluence magique, se placer la main douce, blanche et fine de laSan-Felice.

X – L’HOROSCOPE.

C’était la main gauche, celle où lescabalistes anciens prétendaient, et où les cabalistes modernesprétendent encore lire les secrets de la vie.

Nanno regarda un instant le dessus de cettemain charmante avant de la retourner pour lire dans l’intérieur,comme on tient un instant dans sa main, sans se presser del’ouvrir, un livre qui doit vous révéler des choses inconnues etsurnaturelles.

En la regardant comme on regarde un beaumarbre, elle murmurait :

– Les doigts lisses, allongés, sansnœuds ; les ongles roses, étroits, pointus ; maind’artiste s’il en fut, main destinée à tirer des sons de tous lesinstruments, cordes de la lyre – ou fibres du cœur.

Elle retourna enfin cette main frissonnante,qui faisait un contraste si merveilleux avec sa main bronzée, et unsourire d’orgueil éclos sur ses lèvres illumina tout sonvisage.

– Ne l’avais-je pas deviné !dit-elle.

La jeune femme la regarda avec anxiété.Michele, de son côté, s’approcha comme s’il eût connu quelque choseà la chiromancie.

– Commençons par le pouce, reprit lasorcière ; c’est lui qui résume tous les autres signes de lamain : le pouce est l’agent principal de la volonté et del’intelligence ; les idiots naissent ordinairement sans poucesou avec des pouces difformes ou atrophiés[4] ; lesépileptiques, dans leurs crises, ferment leurs pouces avant lesautres doigts. Pour conjurer le mauvais œil, on étend l’index etl’auriculaire, et l’on cache les pouces dans la paume de lamain.

– Cela est vrai, petite sœur, s’écria Michele,c’est ainsi que je fais quand j’ai le malheur de rencontrer sur monchemin le chanoine Jorio.

– La première phalange du pouce, celle quiporte l’ongle, continua Nanno, est le signe de la volonté. Vousavez la première phalange du pouce courte ; donc, vous êtesfaible, sans volonté, facile à entraîner.

– Faut-il que je me fâche ? demanda enriant celle à qui était donnée cette explication plus vraie queflatteuse.

– Voyons le mont de Vénus, dit la sorcière enallongeant son ongle, que l’on eût dit une griffe de corneenchâssée dans l’ébène, sur la partie charnue et renflée quifaisait la base du pouce ; toute cette portion de la main danslaquelle sont compris la génération et les désirs matériels, estconsacrée à l’irrésistible déesse ; la ligne de vie l’entourecomme un ruisseau qui coule au bas d’une colline et l’isole commeune île. – Vénus, qui a présidé à votre naissance, Vénus, qui,pareille à ces fées, marraines prodigieuses des jeunes princesses,Vénus, qui vous a donné la grâce, la beauté, la mélodie, l’amourdes belles formes, le désir d’aimer, le besoin de plaire, labienveillance, la charité, la tendresse, Vénus se montre ici pluspuissante que jamais. – Ah ! si nous pouvions trouver lesautres lignes aussi favorables que celles-ci, quoique…

– Quoique ?…

– Rien.

La jeune femme regarda la sorcière, dont lessourcils s’étaient froncés un instant.

– Il y a donc d’autres lignes que celles devie ? demanda-t-elle.

– Il y en a trois : ce sont ces troislignes qui forment dans la main l’M majuscule, que levulgaire indique comme la première lettre du mot Mort,signe terrible, chargé par la nature elle-même de rappeler àl’homme qu’il est mortel ; les deux autres sont la ligne ducœur ; la voici : elle s’étend de la base de l’index àcelle du petit doigt ; maintenant, voyez la ligne de tête,c’est celle qui coupe en deux le milieu de la main.

Michele s’approcha de nouveau et donna uneattention profonde à la démonstration de la sorcière.

– Pourquoi ne m’as-tu pas expliqué tout cela àmoi ? lui demanda-t-il. Me croyais-tu trop bête pour tecomprendre ?

Nanno haussa les épaules sans luirépondre ; mais, continuant de s’adresser à la jeunefemme :

– Suivons d’abord la ligne du cœur,dit-elle ; regarde comme elle s’étend depuis le mont deJupiter, c’est-à-dire depuis la base de l’index, jusqu’au mont deMercure, c’est-à-dire jusqu’à la base du petit doigt. Elle indique,restreinte, une grande chance de bonheur : trop étendue, commechez toi, elle indique une probabilité de souffrancesterribles ; elle se brise sous Saturne, c’est-à-dire sous lemédium, c’est fatalité ; elle est d’un rouge vif qui trancheavec la mate blancheur de ta main, c’est amour, ardent jusqu’à laviolence.

– Et voilà justement ce qui m’empêche decroire à tes prédictions, Nanno, dit la San-Felice ensouriant ; mon cœur est tranquille.

– Attends, attends, t’ai-je dit, répliqua lasorcière en s’exaltant ; attends, attends, incrédule !car le moment où un grand changement doit se faire dans ta destinéen’est pas loin. Puis encore un signe funeste : regarde !La ligne du cœur s’unit, comme tu le vois, à la ligne de tête,entre le pouce et l’index, signe funeste, mais qui peut cependantêtre combattu par un signe contraire dans l’autre main. Voyons lamain droite !

La jeune femme obéit et tendit à la sibylle lamain que celle-ci lui demandait.

Nanno secoua la tête.

– Même signe, dit-elle, même jonction.

Et, pensive, elle laissa retomber lamain ; puis, comme elle restait rêveuse et gardant lesilence :

– Parle donc, dit la jeune femme, puisque jete répète que je ne te crois pas.

– Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno ;puisse la science se tromper ; puisse l’infailliblefaillir !

– Qu’indique donc la jonction de ces deuxlignes ?

– Blessure grave, emprisonnement, danger demort.

– Ah ! si tu me menaces de souffrancesphysiques, Nanno, tu vas me voir faiblir… N’as-tu pas dit toi-mêmeque je n’étais pas brave ? Et où serai-je blessée ?Dis !

– C’est bizarre ! à deux endroits :au cou et au côté.

Puis, laissant retomber la main gauche commeelle avait laissé retomber la main droite :

– Mais peut-être y échapperas-tu,continua-t-elle ; espérons !

– Non pas, reprit la jeune femme, achève. Tune devais rien me dire ou tu dois me dire tout.

– J’ai tout dit.

– Ton accent et tes yeux me prouvent quenon ; d’ailleurs, tu as dit qu’il y avait trois lignes :la ligne de vie, la ligne de cœur et la ligne de tête.

– Eh bien ?

– Eh bien, tu n’en as examiné que deux, laligne de vie et la ligne de cœur. Reste la ligne de tête.

Et, d’un geste impératif, elle tendit la mainà la sorcière.

Celle-ci la prit, et, en affectantl’indifférence :

– Tu peux le voir comme moi, dit-elle, laligne de tête traversant la plaine de Mars, s’incline sous le montde la Lune. Cela signifie : rêve, idéalisme, imagination,chimère ; – la vie comme elle est dans la lune, enfin, et nonpoint ici-bas.

Tout à coup Michele, qui regardait avecattention la main de sa sœur, poussa un cri :

– Regarde donc, Nanno ! dit-il.

Et il indiqua du doigt, avec l’expression dela plus profonde terreur, un signe de la main de sa sœur delait.

Nanno détourna la tête.

– Mais regarde donc, te dis-je ! Luisa adans le creux de la main le même signe que moi.

– Imbécile ! fit Nanno.

– Imbécile tant que tu voudras, s’écriaMichele ; une croix au milieu de cette ligne-là : – mortsur l’échafaud, m’as-tu dit ?…

La jeune femme jeta un cri, et, d’un aireffaré, regarda tour à tour son frère de lait et la sorcière.

– Tais-toi, mais tais-toi donc ! fitcelle-ci impatientée et frappant du pied.

– Tiens, petite sœur ; tiens, dit Micheleouvrant sa main gauche, regarde toi-même si nous n’avons pas lemême signe, une croix.

– Une croix ! répéta Luisa enpâlissant.

Puis, saisissant le bras de lasorcière :

– Sais-tu que c’est vrai, Nanno ?dit-elle. Que veut dire ceci ? Y a-t-il dans la main del’homme des signes selon sa condition, et ce qui est mortel pourl’un, est-il indifférent pour l’autre ? Voyons, puisque tu ascommencé, achève.

Nanno retira doucement son bras de la main quis’efforçait de le retenir.

– Nous ne devons pas révéler les chosespénibles, dit-elle, lorsque, marquées du sceau de la fatalitéabsolue, elles sont inévitables, malgré tous les efforts de lavolonté et de l’intelligence.

Puis, après une pause :

– À moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dansl’espoir de combattre cette fatalité, la personne menacée n’exigecette révélation de nous.

– Exige, petite sœur, exige ! s’écriaMichele ; car, enfin, toi, tu es riche, tu peux fuir ;peut-être le danger que tu cours n’existe-t-il qu’à Naples,peut-être ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, enAllemagne !

– Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, réponditLuisa, puisque tu prétends que nous sommes marqués du mêmesigne ?

– Oh ! moi, c’est autre chose ; jene puis pas quitter Naples, je suis enchaîné à la Marinella commele bœuf au joug ; je suis pauvre, et, de mon travail, jenourris ma mère. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si je m’enallais ?

– Et, si tu meurs, quedeviendra-t-elle ?

– Si je meurs, c’est qu’elle aura dit vrai,Luisa, et, si elle a dit vrai, avant de mourir, je serai colonel.Eh bien, quand je serai colonel, je lui donnerai tout mon argent enlui disant : « Mets cela de côté,mamma ; » et, quand on me pendra, puisqu’on doitme pendre, elle se trouvera être mon héritière.

– Colonel ! Pauvre Michele, et tu crois àla prédiction ?

– Eh bien, après ? En supposant qu’il n’yait que la mort de vraie, il faut toujours supposer le pire. Ehbien, elle est vieille ; moi, je suis pauvre, nous ne faisonspoint déjà une si grosse perte l’un et l’autre en perdant lavie.

– Et Assunta ? demanda en souriant lajeune femme.

– Oh ! Assunta m’inquiète moins que mamère, Assunta m’aime comme une maîtresse aime son amant, et non pascomme une mère aime son fils. Une veuve se console avec un autremari ; une mère ne se console pas même avec un autre enfant.Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons à toi, sœur, à toiqui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es heureuse !Oh ! Nanno ! Nanno ! écoute bien ceci : il fautque tu lui dises à l’instant même d’où viendra le danger, oumalheur à toi !

La sorcière avait ramassé son manteau, etétait occupée à le rajuster sur ses épaules.

– Oh ! tu ne t’en iras pas ainsi, Nanno,s’écria le lazzarone en bondissant vers elle et en la saisissantpar le poignet ; et à moi, tu peux dire ce que tuvoudras ; mais à ma sainte sœur, à Luisa… oh ! non,non ! c’est autre chose. Tu l’as dit, nous avons sucé le laitde la même mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s’il le faut,une pour moi, une pour elle ; mais je ne veux pas que l’ontouche à un cheveu de sa tête ! Entends-tu !

Et il montra la jeune femme, pâle, immobile,haletante, retombée sur son fauteuil, ne sachant pas quel degré defoi elle devait accorder à l’Albanaise, mais, en tout cas,violemment émue, profondément agitée.

– Voyons, puisque vous le voulez tous deux,dit la sorcière se rapprochant de Luisa, essayons ; et, si lesort peut être conjuré, eh bien, conjurons-le, quoique ce soit uneimpiété, ajouta-t-elle, que de lutter contre ce qui est écrit.Donne-moi ta main, Luisa.

Luisa tendit sa main tremblante etcrispée ; l’Albanaise fut forcée de lui redresser lesdoigts.

– Voilà bien la ligne du cœur, brisée ici endeux tronçons sous le mont de Saturne ; voilà bien la croix aumilieu de la ligne de tête ; voilà enfin la ligne de viebrusquement rompue entre vingt et trente ans.

– Et tu ne vois pas d’où vient ledanger ? tu ne sais pas les causes qu’il faudraitcombattre ? s’écria la jeune femme sous le poids de la terreurqu’avait exprimée pour elle son frère de lait, et que ses yeux, letremblement de sa voix, l’agitation de tout son corps exprimaient àleur tour.

– L’amour, toujours l’amour ! s’écria lasorcière, un amour fatal, irrésistible, mortel !

– Mais connais-tu au moins celui qui en seral’objet ? demanda la jeune femme cessant de se débattre et denier, envahie qu’elle avait été, peu à peu, par l’accent convaincude la sorcière.

– Tout est nuage dans ta destinée, pauvrecréature, répondit la sibylle ; je le vois, mais je ne leconnais pas ; il m’apparaît comme un être qui n’appartiendraitpas à ce monde, c’est l’enfant du fer et non de la vie… Il est né…impossible ! et cependant cela est ainsi : il est néd’une morte !

La sorcière resta le regard fixe, comme sielle voulait absolument lire dans l’obscurité ; son œil sedilatait et prenait la rondeur de celui du chat et du hibou, tandisqu’avec la main elle faisait le geste de quelqu’un qui essayed’écarter un voile.

Michele et Luisa se regardaient ; unesueur froide coulait sur le front du lazzarone ; Luisa étaitplus pâle que le peignoir de batiste qui l’enveloppait.

– Ah ! s’écria Michele après un instantde silence, et faisant un effort pour s’arracher à la terreursuperstitieuse qui l’écrasait, que nous sommes imbéciles d’écoutercette vieille folle ! Que je sois pendu, moi, c’est encorepossible ; j’ai mauvaise tête, et, dans notre condition, avecmon caractère, on dit des mots, on en vient aux faits, on met lamain dans sa poche, on tire un couteau, on l’ouvre, le diable voustente, on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vousarrête, le commissaire vous interroge, le juge vous condamne,maître Donato[5] vous met la main sur l’épaule, il vouspasse la corde au cou, il vous pend, très-bien ! Maistoi ! toi, petite sœur ! que peut-il y avoir de communentre toi et l’échafaud ? quel crime peux-tu même rêver, avecton cœur de colombe ? qui peux-tu tuer avec tes petitesmains ? Car, enfin, on ne tue les gens que quand les gens onttué ; et puis, ici, on ne tue pas les riches ! Tiens,veux-tu savoir une chose, Nanno ? à partir d’aujourd’hui, onne dira plus Michele le Fou, on dira Nanno la Folle !

En ce moment, Luisa saisit le bras de sonfrère de lait et lui montra du doigt la sorcière.

Celle-ci était toujours immobile et muette àla même place ; seulement, elle s’était courbée peu à peu etsemblait, à force de volonté, commencer à distinguer quelque chosedans cette nuit qu’un instant auparavant elle se plaignait de voirs’épaissir devant elle ; son cou maigre s’allongeait hors deson manteau noir, et sa tête s’agitait de droite à gauche, commecelle d’un serpent qui va s’élancer.

– Oh ! maintenant, je le vois, je levois, dit-elle. C’est un beau jeune homme de vingt-cinq ans, auxyeux et aux cheveux noirs ; il vient, il approche. Lui aussiest menacé d’un grand danger, – d’un danger de mort. – Deux, trois,quatre hommes le suivent ; – ils ont des poignards sous leurshabits… cinq, six…

Puis, tout à coup, comme frappée d’unerévélation subite :

– Oh ! s’il était tué !s’écria-t-elle presque joyeuse.

– Eh bien, demanda Luisa éperdue et commesuspendue aux lèvres de la sorcière, s’il était tué,qu’arriverait-il ?

– S’il était tué, comme c’est lui qui causerata mort, tu serais sauvée.

– Oh ! mon Dieu ! s’écria la jeunefemme, aussi convaincue que si elle voyait elle-même ce que Nannocroyait voir ; oh ! mon Dieu ! quel qu’il soit,protége-le.

Au même instant, sous les fenêtres de lamaison, on entendit la double détonation de deux coups de pistolet,puis des cris, un blasphème, et plus rien, que le frissonnement dufer contre le fer.

– Madame ! madame ! dit en entrantla camériste le visage tout bouleversé, on assassine un homme sousles murs du jardin.

– Michele ! s’écria Luisa, les brasétendus vers lui, les mains jointes, tu es un homme, et tu as uncouteau ; laisseras-tu égorger un autre homme sans lui portersecours ?

– Non, par la madone ! s’écriaMichele.

Et il s’élança vers la fenêtre et l’ouvritpour sauter dans la rue ; mais, tout à coup, il poussa un cri,se jeta en arrière, et, d’une voix étouffée par laterreur :

– Pasquale de Simone, le sbire de lareine ! murmura-t-il en se courbant derrière l’appui de lafenêtre.

– Eh bien, s’écria la San-Felice, c’est donc àmoi de le sauver.

Et elle s’élança vers le perron. Nanno fit unmouvement pour la retenir ; mais, secouant la tête et laissanttomber ses bras :

– Va, pauvre condamnée, dit-elle, et quel’arrêt des astres s’accomplisse !

XI – LE GÉNÉRAL CHAMPIONNET.

Nous avons, on se rappelle, laissé SalvatoPalmieri sur le point de transmettre aux conjurés la réponse deChampionnet.

En effet, on se rappelle qu’au nom despatriotes italiens, Hector Caraffa avait écrit au général françaisqui venait d’obtenir le commandement de l’armée de Rome, pour luifaire part de la disposition des esprits à Naples et lui demandersi, le cas d’une révolution échéant, on pouvait compter surl’appui, non-seulement de l’armée française, mais aussi dugouvernement français.

Disons quelques mots de cette bellepersonnalité républicaine, une des gloires les plus pures de nosjours patriotiques ; nous avons à lui faire prendre sa placedans le grand tableau que nous essayons de tracer, et, montrant oùil va, il est bon que nous fassions voir d’où il vient.

Le général Championnet était, à l’époque oùnous sommes arrivés, un homme de trente-six ans, à la figure douceet prévenante, mais cachant sous cette physionomie, qui étaitplutôt celle d’un homme du monde que celle d’un soldat, unepuissante énergie de volonté et un courage à toute épreuve.

Il était fils naturel d’un président auxélections qui, ne voulant pas lui donner son nom, lui avait donnécelui d’une petite terre des environs de Valence, sa villenatale.

C’était un esprit aventureux, dompteur dechevaux avant d’être un dompteur d’hommes. À douze ou quinze ans,il montait les animaux les plus rétifs et les réduisait àl’obéissance.

À dix-huit ans, il se mit à la poursuite del’un ou de l’autre de ces deux fantômes que l’on nomme la gloire oula fortune, partit pour l’Espagne, et, sous le nom de Bellerose,s’engagea dans les troupes wallones.

Au camp de Saint-Roch, qui s’était formédevant Gibraltar, il rencontra, dans le régiment de Bretagne,plusieurs de ses camarades de collège ; ils obtinrent de soncolonel qu’il quittât les gardes wallones et passât avec eux, commevolontaire.

À la paix, il rentra en France et trouva sonpère ouvrant ses deux bras à l’enfant prodigue.

Aux premiers mouvements de 1789, il s’engageade nouveau. Le canon du 10 août retentit et la première coalitionse forma. Chaque département alors offrit son bataillon devolontaires ; celui de la Drôme fournit le 6ebataillon ; Championnet en fut nommé chef et gagna avec luiBesançon. Ces bataillons de volontaires formaient l’armée deréserve.

Pichegru, en passant par Besançon pour allerprendre le commandement de l’armée du Haut-Rhin, y retrouvaChampionnet, qu’il avait connu quand il était chef de bataillon devolontaires comme lui. Championnet le supplia de l’appeler àl’armée active ; son désir fut satisfait.

À partir de ce moment, Championnet inscrivitson nom à côté des noms de Joubert, de Marceau, de Hoche, deKléber, de Jourdan et de Bernadotte.

Il servit alternativement sous eux, ou plutôtfut leur ami. Ils connaissaient si bien le caractère aventureux dujeune homme, que, lorsqu’il y avait quelque expédition biendifficile, presque impossible à conduire à bien, ilsdisaient :

– Envoyons-y Championnet.

Et celui-ci, en revenant vainqueur, justifiaittoujours le proverbe qui dit : Heureux comme unbâtard.

Cette suite de succès fut récompensée par letitre de général de brigade, puis par celui de général de division,commandant les côtes de la mer du Nord depuis Dunkerque jusqu’àFlessingue.

La paix de Campo-Formio le rappela àParis.

Il y revint, et, de toute sa maison militaire,ne garda qu’un jeune aide de camp.

Dans les différentes rencontres qu’il avaiteues avec les Anglais, Championnet avait remarqué un jeunecapitaine qui, à cette époque où tout le monde était brave, avaittrouvé moyen d’être remarqué pour sa bravoure. Aucun engagementn’avait lieu auquel il prît part, qu’on ne citât de lui quelqueaction d’éclat. À la prise d’Altenkirchen, il était monté lepremier à l’assaut. Au passage de la Lahn, il avait sondé larivière et trouvé un gué sous le feu de l’ennemi. Aux défilés deLaubach, il avait pris un drapeau. Enfin, à l’affaire du camp desDunes, à la tête de trois cents hommes, il avait attaqué quinzecents Anglais ; mais, dans une charge désespérée qu’avaitfaite le régiment du prince de Galles, les Français ayant étérepoussés, lui, avait dédaigné de faire un pas en arrière.

Championnet, qui le suivait des yeux, l’avaitvu de loin disparaître entouré d’ennemis. Admirateur de la bravourecomme tout brave, Championnet alors s’était mis de sa personne à latête d’une centaine d’hommes et avait chargé pour le délivrer.Arrivé au point où le jeune officier avait disparu, il l’avaitretrouvé debout, le pied sur la poitrine du général anglais, à quiil avait cassé la cuisse d’un coup de pistolet, entouré de cadavreset blessé lui-même de trois coups de baïonnette ; il le forçade sortir de la mêlée, le recommanda à son propre chirurgien, et,lorsqu’il fut guéri, lui offrit d’être son aide de camp.

Le jeune capitaine accepta.

C’était Salvato Palmieri.

Lorsqu’il se nomma, son nom fut un nouveausujet d’étonnement pour Championnet. Il était évident qu’il étaitItalien ; d’ailleurs, n’ayant aucune raison de renier sonorigine, il la confessait lui-même, et cependant, chaque fois qu’ilavait fallu obtenir quelques renseignements de prisonniers anglaisou autrichiens, Salvato les avait interrogés dans leur langue avecautant de facilité que s’il fût né à Dresde ou à Londres.

Salvato s’était contenté de répondre àChampionnet qu’ayant été transporté tout jeune en France, et ayantachevé son éducation en Angleterre et en Allemagne, il n’y avaitrien d’étonnant à ce qu’il parlât l’allemand, l’anglais et lefrançais comme sa langue maternelle.

Championnet, comprenant de quelle utilitépouvait lui être un jeune homme à la fois si brave et si instruit,l’avait, comme nous l’avons dit, gardé seul de toute sa maisonmilitaire et ramené à Paris.

Lors du départ de Bonaparte pour l’Égypte,quoiqu’on ne connût pas le but de l’expédition, Championnet avaitdemandé à suivre la fortune du vainqueur d’Arcole et deRivoli ; mais Barras, auquel il s’était adressé, lui avait misla main sur l’épaule en lui disant :

– Reste avec nous, citoyen général ; nousaurons besoin de toi sur le continent.

Et, en effet, Bonaparte parti, Joubert leremplaçant dans le commandement de l’armée d’Italie, celui-cidemanda qu’on lui adjoignit Championnet pour commander l’armée deRome, destinée à surveiller et, au besoin, à menacer Naples.

Et, cette fois, Barras, qui lui portait unintérêt tout particulier, lui avait dit, en lui remettant sesinstructions :

– Si la guerre éclate de nouveau, tu seras lepremier des généraux républicains chargé de détrôner un roi.

– Les intentions du Directoire serontremplies, répondit Championnet avec une simplicité digne d’unSpartiate.

Et, chose étrange, la promesse devait seréaliser.

Championnet partit pour l’Italie avecSalvato ; il parlait déjà l’italien avec facilité, la pratiqueseule de la langue lui manquait ; mais, à partir de ce moment,il ne parla plus qu’italien avec Salvato, et même, dans laprévoyance de ce qui pouvait arriver, il s’exerça avec lui aupatois napolitain, qu’en s’amusant Salvato avait appris de sonpère.

À Milan, où le général s’arrêta à peinequelques jours, Salvato fit connaissance avec le comte de Ruvo etle présenta au général Championnet comme un des plus noblesseigneurs et des plus ardents patriotes de Naples. Il lui racontacomment Hector Caraffa, dénoncé par les espions de la reineCaroline, persécuté et emprisonné par la junte d’État, s’étaitévadé du château Saint-Elme, et demanda pour lui la faveur desuivre l’état-major sans y être attaché par aucun grade.

Tous deux l’accompagnèrent à Rome.

Le programme donné au général Championnetétait celui-ci :

« Repousser par les armes toute agressionhostile contre l’indépendance de la république romaine, et porterla guerre sur le territoire napolitain si le roi de Naplesexécutait les projets d’invasion qu’il avait si souventannoncés. »

Une fois à Rome, le comte de Ruvo, comme nousl’avons raconté plus haut, n’avait pu résister au désir de prendreune part active au mouvement révolutionnaire qui était, disait-on,sur le point d’éclater à Naples ; il était entré dans cetteville sous un déguisement, et, par l’intermédiaire de Salvato,avait mis les patriotes italiens en communication avec lesrépublicains français, pressant le général de leur envoyer Salvato,dans lequel Championnet avait la plus grande confiance, et qui nepouvait manquer d’inspirer une confiance pareille à sescompatriotes. Le but de cette mission était de faire voir au jeunehomme, par ses propres yeux, le point où en étaient les choses,afin qu’il pût, de retour près du général, lui rendre compte desmoyens que les patriotes avaient à leur disposition.

Nous avons vu à travers quels dangers Salvatoétait arrivé au rendez-vous, et comment, les conjurés n’ayant pointde secrets pour lui, il avait voulu, de son côté, pour qu’ilspussent mesurer son patriotisme à la position que les événementslui avaient faite, n’avoir point de secrets pour eux.

Mais, par malheur, les moyens d’action deChampionnet, dans le commandement qu’il venait de recevoir et quiavaient pour but la protection de la république romaine, étaientloin de répondre à ses besoins. Il arrivait dans la ville éternelleun an après que le meurtre du général Duphot, sinon provoqué, dumoins toléré et laissé impuni par le pape Pie VI, avait amenél’envahissement de Rome et la proclamation de la républiqueromaine.

C’était Berthier qui avait eu l’honneurd’annoncer au monde cette résurrection. Il avait fait son entrée àRome et était monté au Capitole comme un triomphateur antique,foulant cette même voie Sacrée qu’avaient foulée, dix-sept sièclesauparavant, les triomphateurs de l’univers. Arrivé au Capitole, ilavait fait deux fois le tour de la place où s’élève la statue deMarc-Aurèle, aux cris frénétiques de « Vive la liberté !vive la république romaine ! vive Bonaparte ! vivel’invincible armée française ! »

Puis, ayant réclamé le silence, qui lui futaccordé à l’instant même, le héraut de la liberté avait prononcé lediscours suivant :

– Mânes de Caton, de Pompée, de Brutus, deCicéron, d’Hortensius, recevez les hommages des hommes libres, dansce Capitole où vous avez tant de fois défendu les droits du peupleet illustré par votre éloquence ou vos actions la républiqueromaine. Les enfants des Gaulois, l’olivier à la main, viennentdans ce lieu auguste rétablir les autels de la liberté dressés parle premier des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez dereprendre vos droits légitimes, rappelez-vous quel sang coule dansvos veines ! Jetez les yeux sur les monuments de gloire quivous environnent, reprenez les vertus de vos pères, montrez-vousdignes de votre antique splendeur, et prouvez à l’Europe qu’il estencore des âmes qui n’ont point dégénéré des vertus de vosancêtres !

Pendant trois jours, on avait illuminé Rome,tiré des feux d’artifice, planté des arbres de la Liberté, dansé,chanté, crié : « Vive la République ! » autourde ces arbres ; mais l’enthousiasme avait été de courte durée.Dix jours après le discours de Berthier, qui, outre l’allocutionaux mânes de Caton et d’Hortensius, contenait la promesse d’unrespect inviolable pour les revenus et les richesses de l’Église,on avait, par l’ordre du Directoire, porté à la Monnaie les trésorsde cette même Église pour y être fondus, transformés en pièces d’oret d’argent, non pas à l’effigie de la république romaine, mais àcelle de la république française, et versés dans les caisses, lesuns disaient du Luxembourg et les autres de l’armée : ceux quidisaient dans les caisses de l’armée étaient en minorité, et enminorité encore plus grande ceux qui le croyaient.

Puis on avait mis en vente les biensnationaux, et, comme le Directoire avait un pressant besoind’argent pour l’armée d’Égypte, disait-il, ces biens avaient étévendus en toute hâte et à un prix fort au-dessous de leur valeur.Alors, des appels en argent et en nature avaient été faits auxriches propriétaires, qui, malgré leur patriotisme, auquel lesexigences réitérées du gouvernement français avaient, nous devonsl’avouer, porté une rude atteinte, avaient été bientôt mis àsec.

Il en résultait que, malgré les sacrificesfaits par les classes riches de la société, les besoins duDirectoire se renouvelant sans cesse, aucune des dépenses les plusindispensables n’avait pu être acquittée, et que la solde destroupes nationales, les appointements des fonctionnaires publics,présentaient, au bout de trois mois, un arriéré qui datait du jourmême où la république avait été proclamée.

Les ouvriers, ne recevant plus de salaires,et, d’ailleurs, on le sait, n’étant pas énormément enclinsd’eux-mêmes au travail, ils avaient, chacun de leur côté, abandonnéleurs travaux et s’étaient faits, les uns mendiants, les autresbandits.

Quant aux autorités, qui eussent dû, dansleurs fonctions, donner l’exemple d’une intégrité lacédémonienne,comme elles ne recevaient pas un sou, elles étaient devenues encoreplus vénales et encore plus voleuses qu’auparavant. La magistraturede l’annone, chargée de la nourriture du peuple, institution de lavieille Rome des empereurs qui s’était maintenue à travers la Romedes papes, n’ayant pu, avec du papier-monnaie discrédité, faire lesapprovisionnements nécessaires, et manquant de farine, d’huile, deviande, déclarait qu’elle ne savait plus quel remède opposer à lafamine ; si bien que, quand Championnet arriva, on se disaittout bas qu’il n’y avait plus à Rome que pour trois jours devivres, et que, si le roi de Naples et son armée n’arrivaient pasbien vite pour chasser les Français, rétablir le saint-père sur sontrône et rendre l’abondance au peuple, on allait se trouverincessamment dans l’alternative de se manger les uns les autres, oude mourir de faim.

Voilà ce que Salvato était chargé d’annoncerd’abord aux patriotes napolitains ; c’était la misérablesituation de la république romaine, situation à laquelle on allaitessayer de faire face à force d’économie et d’honnêteté. Pourcommencer, Championnet avait chassé de Rome tous les agents du fiscet avait pris sur lui d’appliquer aux besoins de la ville et del’armée tous les envois d’argent, de quelque part qu’ils vinssent,qui se faisaient au Directoire.

Maintenant, voici ce que Salvato avait àajouter relativement à la situation de l’armée française, quin’était guère plus florissante que celle de la républiqueromaine :

L’armée de Rome, dont Championnet venait deprendre le commandement et qui, sur les cadres qu’il avait reçus duDirectoire, se montait à trente-deux mille hommes, était de huitmille hommes en réalité. Ces huit mille hommes, qui, depuis troismois, n’avaient pas reçu un sou de solde, manquaient de chaussures,d’habits, de pain, et étaient comme enveloppés par l’armée du roide Naples, se composant de 60,000 hommes, bien vêtus, bienchaussés, bien nourris et payés chaque jour. Pour toutes munitions,l’armée française avait cent quatre-vingt mille cartouches ;c’était quinze coups de fusil à tirer par homme. Aucune placen’était approvisionnée, nous ne dirons pas de vivres, mais depoudre, et la pénurie était telle, qu’on en avait manqué àCivita-Vecchia pour tirer sur un bâtiment barbaresque qui étaitvenu capturer une barque de pêcheur à demi-portée de canon du fort.On n’avait en tout que neuf bouches à feu. Toute l’artillerie avaitété fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteressesavaient des canons, c’est vrai ; mais, soit trahison, soitnégligence, dans aucune les boulets n’étaient du calibre despièces ; dans quelques-unes, il n’y avait pas de boulets dutout.

Les arsenaux étaient aussi vides que lesforteresses ; on avait inutilement essayé d’armer de fusilsdeux bataillons de gardes nationales, et cela dans un pays où l’onne rencontrait pas un homme qui n’eût son fusil sur l’épaule s’ilétait à pied, et en travers de sa selle s’il était à cheval.

Mais Championnet avait écrit à Joubert, etl’on devait lui envoyer d’Alexandrie et de Milan un million decartouches et dix pièces de canon avec leurs parcs.

Quant aux boulets, Championnet avait établides fours, et il en faisait fondre quatre ou cinq mille par jour.Ce qu’il demandait donc en grâce aux patriotes, c’était de ne rienhâter, ayant besoin d’un mois encore pour se mettre en mesure, nonpas d’envahir, mais de se défendre.

Salvato était chargé d’une lettre dans ce senspour l’ambassadeur français à Naples, lettre où Championnetexposait à Garat sa situation, et le priait de mettre tous sessoins à retarder une rupture entre les deux cours. Cette lettre,heureusement enfermée dans un portefeuille de basane hermétiquementfermé, n’avait point été atteinte par l’eau.

Au reste, Salvato en connaissait le contenu,et, fût-elle devenue illisible, il pouvait la redire mot pour mot àl’ambassadeur ; seulement, l’ambassadeur, ne recevant pas lalettre, perdait la mesure du degré de confiance qu’il pouvaitaccorder au porteur.

Tous ces faits exposés aux conjurés, il y eutun instant de silence pendant lequel ils se regardèrent,s’interrogeant des yeux les uns les autres.

– Que faire ? demanda le comte de Ruvo,le plus impatient de tous.

– Suivre les instructions du général, réponditCirillo.

– Et, pour m’y conformer, ajouta Salvato, jeme rends à l’instant même chez l’ambassadeur de France.

– Hâtez-vous, alors ! dit du haut del’escalier une voix qui fit tressaillir tous les conjurés, etSalvato lui-même ; car cette voix n’avait pas encore étéentendue. L’ambassadeur, à ce que l’on assure, part cette nuit oudemain matin pour Paris.

– Velasco ! firent à la fois Nicolino etManthonnet.

Puis, continuant seul, Nicolinoajouta :

– Soyez tranquille, signor Palmieri :c’est le sixième ami que nous attendions et qui, par ma faute, parma très-grande faute, a passé sur la planche que j’ai oublié deretirer, non pas une fois, mais deux fois, la première enrapportant la corde, et la seconde en rapportant les habits.

– Nicolino, Nicolino, dit Manthonnet, tu nousferas pendre.

– Je l’ai dit avant toi, répliquainsoucieusement Nicolino. Pourquoi conspirez-vous avec unfou ?

XII – LE BAISER D’UN MARI.

Si la nouvelle donnée par Velasco était vraie,il n’y avait pas un instant à perdre ; car, au point de vue deChampionnet, ce départ, qui était une déclaration de guerre,pouvait entraîner de grands malheurs, et ce départ, l’arrivée deSalvato l’empêcherait peut-être en déterminant le citoyen Garat àtemporiser.

Chacun voulait accompagner Salvato jusqu’àl’ambassade ; mais Salvato, autant par ses souvenirs que parun plan, s’était fait une topographie de Naples ; il refusaobstinément. Celui des conjurés qui eût été vu avec lui, le jour oùl’objet de sa mission transpirait, était perdu : il devenaitla proie de la police de Naples ou le but du poignard des sbires dugouvernement.

Au reste, Salvato n’avait à suivre que le bordde la mer en la gardant constamment à sa droite, pour arriver àl’ambassade de France, située au premier étage du palaisCaramanico ; il ne risquait donc point de s’égarer ; ledrapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la libertélui indiqueraient la maison.

Seulement, autant à titre d’amitié qu’à titrede précaution, il échangea ses pistolets, mouillés par l’eau demer, contre ceux de Nicolino Carracciolo ; puis, sous sonmanteau, il boucla son sabre, qu’il avait sauvé du naufrage etqu’il suspendit au porte-mousqueton, pour que son rebondissementsur les dalles ne le trahît point.

Il fut convenu qu’on le laisserait partir lepremier, et que, dix minutes après son départ, les six conjurés,sortant à leur tour, les uns après les autres, se rendraientséparément chacun chez soi, en déroutant ceux qui voudraient lessuivre par ces détours si faciles à multiplier dans ce labyrintheplus inextricable que celui de la Crète et que l’on appelle laville de Naples.

Nicolino conduisit le jeune aide de campjusqu’à la porte de la rue, et, lui montrant la descente duPausilippe et les rares lumières brillant encore dansMergellina :

– Voilà votre chemin, lui dit-il ; nevous laissez ni suivre ni accoster.

Les deux jeunes gens échangèrent une poignéede main et se séparèrent.

Salvato jeta les yeux autour de lui : larue était entièrement déserte, et, d’ailleurs, la tempête n’étaitpoint encore calmée, et, quoique la pluie eût cessé de tomber, denombreux et fréquents éclairs, accompagnés du grondement de lafoudre, continuaient d’éclater sur tous les points du ciel.

En dépassant l’angle le plus obscur du palaisde la reine Jeanne, il lui sembla entrevoir la silhouette d’unhomme se dessinant sur le mur ; il ne jugea point que celavalût la peine de s’arrêter ; armé comme il l’était, que luifaisait un homme ?

Au bout de vingt pas, il tourna cependant latête en arrière : il ne s’était point trompé : l’hommetraversait la route et semblait vouloir prendre la gauche duchemin.

Dix pas plus loin, il crut distinguer,au-dessus du mur qui, du côté de la mer, sert de parapet à laroute, une tête qui, à son approche, disparut derrière cemur ; il se pencha sur le parapet, regarda de l’autre côté, etne vit qu’un jardin avec des arbres touffus, dont les branchesmontaient à la hauteur du parapet.

Pendant ce temps, l’autre homme avait gagné duterrain et marchait parallèlement à lui ; Salvato affecta des’en rapprocher, sans cependant perdre de vue l’endroit où la têteavait disparu.

À la lueur d’un éclair, il vit alors derrièrelui un homme qui enjambait le mur et qui, comme lui, descendaitvers Mergellina.

Salvato mit la main à sa ceinture, s’assuraque ses pistolets ne pouvaient sortir facilement, et continua sonchemin.

Les deux hommes suivaient toujoursparallèlement la route, l’un un peu en avant de lui à sa gauche,l’autre un peu en arrière de lui à sa droite.

À la hauteur du casino du Roi, deux hommestenaient le milieu du chemin, se disputant avec cette multiplicitéde gestes et ces cris discordants particuliers aux gens du peuple àNaples.

Salvato arma ses pistolets sous son manteau,et, commençant à soupçonner un guet-apens quand il vit qu’ils ne sedérangeaient point, marcha droit à eux.

– Allons, place ! dit-il ennapolitain.

– Et pourquoi place ? demanda un des deuxhommes d’un ton goguenard et oubliant la dispute dans laquelle ilétait engagé.

– Parce que, répondit Salvato, le haut du pavéde Sa gracieuse Majesté le roi Ferdinand est fait pour lesgentilshommes et non pour des drôles comme vous.

– Et, si on ne vous la faisait point,place ! repartit l’autre disputeur, que diriez-vous ?

– Je ne dirais rien, je me la feraisfaire.

Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture,il marcha sur eux.

Les deux hommes s’écartèrent et le laissèrentpasser ; mais ils le suivirent.

Salvato entendit celui qui semblait être lechef dire aux autres :

– C’est bien lui !

Nicolino, on se le rappelle, avait recommandéà Salvato non-seulement de ne pas se laisser accoster, mais encorede ne pas se laisser suivre ; d’ailleurs, les trois mots qu’ilavait surpris indiquaient qu’il était menacé.

Il s’arrêta. En le voyant s’arrêter, leshommes en firent autant, c’est-à-dire s’arrêtèrent de leurcôté.

Ils étaient à dix pas l’un de l’autre.

L’endroit était désert.

À gauche, une maison dont tous les voletsétaient fermés, se continuant par les murs d’un jardin, au-dessusdesquels ont voyait frissonner la cime d’une forêt d’orangers, etse courber et se relever tour à tour le flexible panache d’unmagnifique peuplier.

À droite, la mer.

Salvato fit encore dix pas en avant ets’arrêta de nouveau.

Les hommes, qui avaient continué de marcher enmême temps que lui, s’arrêtèrent en même temps que lui.

Alors, Salvato revint sur ses pas ; lesquatre hommes, qui s’étaient réunis et que l’on reconnaissaitparfaitement pour être de la même bande, l’attendirent :

– Non-seulement, dit Salvato, lorsqu’il ne futplus qu’à quatre pas d’eux, non-seulement je ne veux pas que l’onme barre le passage, mais encore je ne veux pas que l’on mesuive.

Deux des hommes avaient déjà tiré leur couteauet le tenaient à la main.

– Voyons, dit le chef, il y a peut-être moyende s’entendre, au bout du compte ; car, à la manière dont vousparlez le napolitain, il est impossible que vous soyezFrançais.

– Et que t’importe que je sois Français ouNapolitain ?

– Ceci, c’est mon affaire. Répondezfranchement.

– Je crois que tu te permets de m’interroger,coquin !

– Oh ! ce que j’en fais, monsieur legentilhomme, c’est pour vous et non pour moi. Voyons :êtes-vous l’homme qui, venant de Capoue à cheval, avec l’uniformefrançais, a pris une barque à Pouzzoles, et, malgré la tempête, aforcé deux marins de le conduire au palais de la reineJeanne ?

Salvato pouvait répondre non, se servir de safacilité à parler le patois napolitain pour augmenter les doutes decelui qui l’interrogeait ; mais il lui sembla que mentir, mêmeà un sbire, c’était toujours mentir, c’est-à-dire commettre uneaction abaissant la dignité humaine.

– Et si c’était moi, demanda Salvato,qu’arriverait-il ?

– Ah ! si c’était vous, dit l’homme d’unevoix sombre et en secouant la tête, il arriverait que je seraisobligé de vous tuer, à moins que vous ne consentissiez à me donnerde bonne volonté les papiers dont vous êtes porteur.

– Alors, il fallait vous mettre vingt au lieude quatre, mes drôles ; vous n’êtes pas assez de quatre pourtuer ou même voler un aide de camp du général Championnet.

– Allons, décidément, c’est lui, dit lechef ; il faut en finir. À moi, Beccaïo !

À cet appel, deux hommes se détachèrent d’unepetite porte sombre découpée dans la muraille du jardin ets’élancèrent rapidement pour attaquer Salvato par derrière.

Mais, à leur premier mouvement, Salvato avaitfait feu de ses deux pistolets sur les deux hommes qui tenaientleur couteau à la main, et avait tué l’un et blessé l’autre.

Puis, dégrafant son manteau et le rejetantloin de lui, il s’était retourné en mettant le sabre à la main,avait fendu d’un revers le visage de celui que le chef avait appeléà son aide sous le nom de Beccaïo, et, d’un coup de pointe, blességrièvement son compagnon.

Il croyait être débarrassé de ses agresseurs,dont quatre sur six étaient hors de combat, et, n’ayant plusaffaire qu’au chef et à un de ses sbires qui se tenait prudemment àdix pas de lui, avoir facilement raison des deux derniers,lorsqu’au moment où il se retournait vers eux pour les charger, ilvit briller une espèce d’éclair qui, se détachant de la main duchef, vint à lui en sifflant ; en même temps, il sentit unevive douleur au côté droit de la poitrine. L’assassin, n’osants’approcher de lui, lui avait lancé son couteau ; la lameavait disparu entre la clavicule et l’épaule, le manche seultremblait hors de la blessure.

Salvato saisit le couteau de la main gauche,l’arracha, fit quelques pas en arrière, car il lui semblait que laterre manquait sous ses pieds ; puis, cherchant un appui, ilrencontra le mur, et s’y adossa. Presque aussitôt, tout paruttourner autour de lui ; sa dernière sensation fut de croirequ’à son tour le mur lui manquait comme la terre.

Un éclair qui fendit le ciel lui apparut, nonplus bleuâtre, mais couleur de sang ; il étendit les bras,lâcha son sabre et tomba évanoui.

Dans la dernière lueur de raison qui le séparade l’anéantissement, il crut voir les deux hommes s’élancer verslui. Il fit un effort pour les repousser ; mais touts’éteignit dans un soupir que l’on eût pu croire le dernier.

C’était quelques secondes auparavant qu’à ladétonation des pistolets, la fenêtre de la San-Felice s’étaitouverte, et qu’à ce cri de terreur de Michele :« Pasquale de Simone, le sbire de la reine ! » lajeune femme avait répondu par ce cri du cœur : « Eh bien,c’est donc à moi de le sauver. »

Or, quoique la distance ne fût pas grande duboudoir au perron et du perron à la porte du jardin, lorsque Luisaouvrit cette porte d’une main tremblante, les assassins avaientdéjà disparu, et le corps seul du jeune homme, demeurant appuyécontre la porte, tombait, le haut du corps renversé, dans lejardin, au moment où la San-Felice ouvrait cette porte.

Alors, avec une force dont elle ne se seraitjamais crue capable, la jeune femme tira le blessé dans le jardin,ferma la porte derrière lui, non-seulement à la clef, mais encoreau verrou, et, tout éplorée, elle appela Nina, Michele et Nanno àson aide.

Tous trois accoururent. Michele, de safenêtre, avait vu fuir les assassins ; une patrouille dont onentendait le pas lent et mesuré se chargerait probablement de fairedisparaître les morts et de recueillir les blessés ; il n’yavait donc plus rien à craindre pour ceux qui portaient secours aujeune officier, dont la trace serait perdue, même aux yeux les plusexercés.

Michele souleva par le milieu le corps dujeune homme entre ses bras, Nina lui prit les pieds, Luisa luisoutint la tête, et, avec ces doux mouvements dont les femmes ontseules le secret à l’égard des malades et des blessés, on letransporta dans l’intérieur de la maison.

Nanno était restée en arrière. Courbée vers laterre, elle marmottait entre ses dents des paroles magiques etcherchait des herbes à elle connues parmi les herbes qui poussaienten toute liberté dans les angles du jardin et dans les fentes desmurailles.

Arrivé au boudoir, Michele demeurapensif ; puis, tout à coup, secouant la tête :

– Petite sœur, dit-il, le chevalier varentrer. Que dira-t-il quand il verra qu’en son absence, et sans leconsulter, tu as apporté ce beau jeune homme dans samaison ?

– Il le plaindra, Michele, et dira que j’aibien fait, répondit la jeune femme en relevant son frontresplendissant d’une douce sérénité.

– Oui, certainement, il en serait ainsi si cemeurtre était un meurtre ordinaire ; mais, quand il saura quele meurtrier est Pasquale de Simone, se croira-t-il le droit, luiqui est de la maison du prince Francesco, se croira-t-il le droitde donner asile à un homme frappé par le sbire de lareine ?

La jeune femme resta pensive ; puis,après quelques secondes :

– Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s’ily a sur lui quelque papier qui nous indique où nous devons le faireporter.

On eut beau chercher dans les poches dublessé, on ne trouva rien que sa bourse et sa montre ; ce quiprouvait qu’il n’avait point eu affaire à des voleurs ; mais,quant à ses papiers, s’il en avait eu sur lui, ils avaientdisparu.

– Mon Dieu, mon Dieu ! que faire ?s’écria Luisa. Je ne puis cependant pas abandonner une créaturehumaine dans cet état.

– Petite sœur, dit Michele du ton d’un hommequi a trouvé un moyen, si le chevalier était venu pendant que Nannote disait la bonne aventure, ne devions-nous pas disparaître dansla maison de ton amie la duchesse Fusco, qui est vide et dont tu asles clefs ?

– Oh ! tu as raison, tu as raison,Michele ! s’écria la jeune femme. Oui, portons-le chez laduchesse ; on le mettra dans une des chambres dont lesfenêtres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci,Michele ! Nous pourrons, s’il ne meurt pas, pauvre jeunehomme, nous pourrons lui donner là tous les soins que réclame sonétat.

– Et, continua Michele, ton mari, ignoranttout, pourra au besoin protester de son ignorance ; ce qu’ilne ferait pas s’il était averti.

– Non, tu le connais bien, il se livrerait,mais ne mentirait pas. Il faut qu’il ignore tout, il le faut, nonpas que je doute de son cœur ; mais, comme tu le dis, je nedois pas le mettre entre son devoir comme ami du prince et saconscience comme chrétien. Éclaire-nous, Nanno, dit la jeune femmeà la sorcière, qui rentrait avec un paquet de plantes de famillesdiverses ; non, il ne faut pas que, dans la maison, il restetrace de ce jeune homme.

Et le cortège, éclairé par Nanno, se remit enchemin, traversa trois ou quatre chambres, et finit par disparaîtrederrière la porte de communication qui donnait dans la maisonvoisine.

Mais à peine venait-on de déposer le blessésur un lit, dans une des chambres désignées par la San-Feliceelle-même, que Nina, moins préoccupée que sa maîtresse, lui posavivement la main sur le bras.

La jeune femme comprit que la caméristeréclamait son attention, et écouta.

On frappait à la porte du jardin.

– C’est le chevalier ! s’écria Luisa.

– Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vousau lit avec votre peignoir ; je me charge du reste.

– Michele ! Nanno ! s’écria la jeunefemme, leur recommandant d’un geste suprême le blessé.

Un signe d’eux la rassura autant qu’ellepouvait être rassurée.

Puis, comme enchaînée par un songe, seheurtant aux murailles, haletante, éperdue, murmurant des parolessans suite, elle gagna sa chambre, n’eut que le temps de jeter surune chaise ses bas et ses pantoufles, de s’étendre dans son lit,et, le cœur bondissant, mais la respiration comprimée, de fermerles yeux et de faire semblant de dormir.

Cinq minutes après, le chevalier San-Felice, àqui Nina avait expliqué la mise des verrous à la porte du jardincomme une étourderie de sa part, entrait dans la chambre de safemme sur la pointe du pied, le visage souriant et le bougeoir à lamain.

Il s’arrêta un instant debout devant le lit,contempla Luisa à la lueur de cette bougie de cire rose qu’iltenait à la main, puis abaissa avec lenteur ses lèvres sur sonfront en murmurant :

– Dors sous la garde du Seigneur, ange depureté, et le ciel te sauve de tout contact avec les anges deperdition que je quitte !

Puis, respectant cette immobilité qu’ilcroyait être le sommeil, il sortit sur la pointe du pied, comme ilétait entré, referma doucement la porte de la chambre de sa femmeet passa dans la sienne.

Mais à peine la lueur de la bougie se fut-elleeffacée des parois de la chambre, que la jeune femme se souleva surson coude, et, l’œil dilaté, l’oreille tendue, écouta.

Tout était rentré dans le silence etl’obscurité.

Alors, elle souleva lentement la couverture desoie jetée sur son lit, posa avec précaution son pied nu sur leparquet de faïence, se dressa sur un genou en s’appuyant au chevet,écouta encore, et, rassurée par l’absence de tout bruit, prit laporte opposée à celle qui avait donné passage à son mari, regagnale corridor qui conduisait chez la duchesse, ouvrit la porte decommunication, et, légère et muette comme une ombre, pénétrajusqu’au seuil de la chambre où était couché le malade.

Il était toujours évanoui ; Michelepilait des herbes dans un mortier de bronze, et Nanno exprimait lejus de ces herbes sur la blessure du malade.

XIII – LE CHEVALIER SAN-FELICE.

Nous croyons l’avoir déjà dit dans un desprécédents chapitres, dans le premier peut-être, le chevalierSan-Felice était un savant.

Mais, quoique les savants, comme les voyageursde Sterne, puissent se diviser et même se subdiviser en une foulede catégories, on doit les diviser cependant en deux grandesespèces :

Les savants ennuyeux.

Les savants amusants.

La première espèce est la plus nombreuse etpasse pour être la plus savante.

Nous avons connu, dans le cours de notre vie,quelques savants amusants ; ils étaient en général reniés parleurs confrères, comme gâtant le métier en mêlant à la sciencel’esprit ou l’imagination.

Quelque tort que cela puisse lui faire dansl’esprit de nos lecteurs, nous sommes forcés d’avouer que lechevalier San-Felice appartenait à la seconde espèce, c’est-à-direà l’espèce des savants amusants.

Nous l’avons dit encore, mais il y a assezlongtemps pour qu’on l’ait oublié, le chevalier San-Felice était unhomme de cinquante à cinquante-cinq ans, d’une mise simple, maisélégante dans sa simplicité, et qui n’ayant, dans des études quidurèrent toute sa vie, adopté aucune spécialité, était plutôt unsachant qu’un savant.

Appartenant lui-même à l’aristocratie, ayanttoujours vécu soit à la cour, soit avec les seigneurs, ayantbeaucoup voyagé dans sa jeunesse, surtout en France, il avait lesmanières charmantes et l’aimable désinvolture des Buffon, desHélvétius et des d’Holbach, dont il partageait, avec les principessociaux, l’insouciance, nous dirons presque l’irréligionphilosophique.

Et, en effet, ayant, comme Galilée etSwammerdam, étudié les infiniment grands et les infiniment petits,étant descendu des mondes roulants dans l’éther aux infusoiresnageant dans la goutte d’eau, ayant vu que l’astre et l’atometenaient la même place dans l’esprit de Dieu et avaient la mêmepart à l’amour immense que le Créateur répand sur toutes sescréatures, son âme, étincelle échappée au foyer divin, s’étaitprise à tout aimer dans la nature. Les humbles de la créationavaient seulement droit chez lui à une curiosité plus tendre queles superbes, et nous oserions presque affirmer que latransformation de la larve en nymphe et de la nymphe en scarabée,examinée le jour au microscope, lui paraissait aussi intéressanteau moins que la lente locomotion du colosse Saturne, neuf cent foisplus gros que la Terre, et mettant près de trente ans à tournerautour du Soleil avec l’attirail monstrueux de ses sept lunes etl’ornement encore incompris de son anneau.

Ces études l’avaient un peu soulevé hors de lavie réelle, pour le jeter dans la vie contemplative ; ainsi,quand, de la fenêtre de sa maison, – maison qui avait été celle deson père et de son aïeul, – par une de ces chaudes nuitscaniculaires de Naples, il voyait, sous la rame du pêcheur ou sousle sillon de sa barque, s’allumer ce feu bleuâtre qu’on croirait unreflet de l’étoile de Vénus, et que, pendant une heure, quelquefoisune nuit, immobile à l’appui de cette fenêtre, il regardait legolfe étinceler de lumières et, si le vent du sud agitait lesvagues, nouer les unes aux autres des guirlandes de feu quiallaient se perdre à ses yeux derrière Capri, mais qui seprolongeaient à coup sûr jusqu’aux rivages d’Afrique, ondisait : « Que fait là ce rêveur deSan-Felice ? » Ce rêveur de San-Felice passait toutsimplement du monde matériel au monde invisible, de la vie bruyanteà la vie silencieuse. Il se disait que cet immense serpent deflamme dont les replis enveloppent le globe, n’était rien autrechose qu’une réunion d’animalcules imperceptibles, et sonimagination reculait, effrayée, devant cette épouvantable richessede la nature qui met au-dessous de notre monde, sur notre monde,autour de notre monde, des mondes dont nous ne nous doutons pas, etpar lesquels l’infini supérieur, qui s’échappe à nos yeux dans destorrents de lumière, s’enchaîne sans se rompre à l’infiniinférieur, qui, plongeant au plus profond des abîmes, se perd dansla nuit.

Ce rêveur de San-Felice, au delà du doubleinfini, voyait Dieu, non pas comme le vit Ezéchiel, passant aumilieu des tempêtes ; non pas comme le vit Moïse, dans lebuisson ardent, mais resplendissant dans la majestueuse sérénité del’amour éternel, gigantesque échelle de Jacob que monte et descendla création tout entière.

Peut-être, maintenant, pourrait-on croire quecette tendresse infinie répandue en portions égales sur toute lanature ôtait une partie de leur force à ces autres sentiments quiont fait dire au poëte latin : Je suis homme, et rien dece qui appartient à l’humanité ne m’est étranger ? – Non,c’est chez le chevalier San-Felice que l’on eût pu faire surtoutcette distinction entre l’âme et le cœur qui permet au vice-roi dela création d’être tantôt calme et serein comme Dieu, lorsqu’ilcontemple avec son âme, tantôt joyeux ou désespéré comme l’homme,quand il éprouve avec son cœur.

Mais, de tous les sentiments qui élèventl’habitant de notre planète au-dessus des animaux qui vivent autourde lui, l’amitié était celui auquel le chevalier avait voué leculte le plus sincère et le plus dévoué, et nous nousappesantissons sur celui-là, parce que celui-là eut une plusprofonde et plus particulière influence sur sa vie.

Le chevalier San-Felice, élevé au collège desNobles, fondé par Charles III, y avait eu pour condisciple undes hommes dont les aventures, l’élégance et la haute fortunefirent le plus de bruit dans le monde napolitain, vers la fin dudernier siècle ; cet homme était le prince JosephCaramanico.

Si le prince n’eût été lui-même que prince, ilest probable que le jeune San-Felice n’eût éprouvé pour lui que cesentiment de respect banal ou de jalousie envieuse que les enfantséprouvent pour ceux de leurs compagnons qui pèsent sur l’indulgencedes maîtres par la supériorité de leur rang ; mais, à part sontitre de prince, Joseph Caramanico était un charmant enfant pleinde cœur et d’abandon, comme il fut plus tard un charmant hommeplein d’honneur et de loyauté.

Il arriva cependant, entre le princeCaramanico et le chevalier San-Felice, ce qui arrive inévitablementdans toutes les amitiés : il y eut un Oreste et unPylade ; le chevalier San-Felice eut le rôle le moins brillantaux yeux du monde, mais peut-être le plus méritoire aux yeux duseigneur : il fut Pylade.

On devina quelle facile supériorité le futursavant, avec son intelligence distinguée et ses dispositionsstudieuses, dut prendre sur ses rivaux de collège, et, combien, aucontraire, avec son insouciance de grand seigneur, le futurministre à Naples, le futur ambassadeur à Londres, le futurvice-roi à Palerme devait être un mauvais écolier.

Eh bien, grâce au laborieux Pylade quitravaillait pour deux, le paresseux Oreste se maintint toujours aupremier rang ; il eut autant de prix, autant de couronnes,autant de récompenses que San-Felice, et plus de mérite aux yeux deses professeurs, qui ne savaient pas ou ne voulaient pas savoir lesecret de sa supériorité ; car cette supériorité, il lamaintenait comme celle de sa position sociale, sans avoir l’air dese donner le moindre mal pour cela.

Mais Oreste le savait, lui, ce secret dedévouement, et rendons-lui cette justice de dire qu’il l’appréciacomme il devait être apprécié, ainsi que le prouvera la suite denotre récit, en le mettant à l’épreuve.

Les jeunes gens sortirent du collège, etchacun suivit la carrière vers laquelle l’entraînait ou sa vocationou son rang. Caramanico prit celle des armes ; San-Felice,celle de la science.

Caramanico entra comme capitaine dans unrégiment de Lipariotes, nommé ainsi des îles Lipari, d’où presquetous les soldats qui le composaient étaient tirés. Ce régiment,formé par le roi, était commandé par le roi ; le roi portaitle titre de colonel de ce régiment, et y être admis comme officierétait la plus haute faveur à laquelle pût aspirer un nobleNapolitain.

San-Felice, au contraire, voyagea, visita laFrance, l’Allemagne, l’Angleterre, resta cinq ans hors de l’Italie,et, lorsqu’il revint à Naples, trouva le prince Caramanico premierministre et amant de la reine Caroline.

Le premier soin de Caramanico, en arrivant aupouvoir, avait été d’assurer une position indépendante à son cherSan-Felice ; en son absence, il l’avait fait, avec exemptionde vœux, nommer chevalier de Malte, faveur, au reste, à laquelleavaient droit tous ceux qui pouvaient faire leurs preuves, et luiavait fait donner une abbaye rapportant deux mille ducats. Cetterente, avec celle de mille ducats qu’il tenait de sa fortunepatrimoniale, faisait du chevalier San-Felice, dont les goûtsétaient ceux d’un savant, c’est-à-dire fort simples, un hommecomparativement aussi riche que l’homme le plus riche deNaples.

Les deux jeunes gens avaient marché dans lavie et étaient devenus des hommes ; ils s’aimaienttoujours ; mais, occupés, l’un de science, l’autre depolitique, ils ne se voyaient plus que rarement.

Vers 1783, quelques bruits qui couraient surla disgrâce prochaine du prince de Caramanico, commençaient àpréoccuper la ville et à inquiéter San-Felice : on disait queCaramanico, surchargé de besogne, comme premier ministre, etvoulant créer une marine respectable à Naples, qu’il regardait,tout au contraire du roi, comme une puissance maritime, plutôt quecomme une puissance continentale, s’était adressé au grand-duc deToscane Léopold, afin qu’il voulût bien lui céder, pour le mettre àla tête de la marine napolitaine, avec le titre d’amiral, un hommequi venait de faire répéter son nom avec éloge dans une expéditioncontre les Barbaresques.

Cet homme, c’était le chevalier Jean Acton,d’origine irlandaise, né en France.

Mais à peine Acton s’était-il trouvé, par laprotection de Caramanico, installé à la cour de Naples, dans uneposition à laquelle ses rêves les plus ambitieux n’auraient jamaiscru pouvoir atteindre, qu’il combina tous ses efforts pourremplacer son protecteur, et dans l’affection de la reine et dansson poste de premier ministre, qu’il devait encore plus peut-être àcette affection qu’à son rang et à son mérite.

Un soir, San-Felice vit entrer chez lui, commeun simple particulier et sans avoir permis qu’on l’annonçât, leprince de Caramanico.

San-Felice, par une douce soirée du mois demai, était occupé, dans ce beau jardin dont nous avons essayé defaire la description, à donner la chasse à des lucioles, surlesquelles il voulait étudier, au retour du matin, la dégradationde la lumière.

Il poussa un cri de joie en voyant le prince,se jeta dans ses bras et le pressa contre son cœur.

Celui-ci répondit à ses embrassements avec sonaffection accoutumée, à laquelle une préoccupation triste semblaitdonner encore une plus vive expression.

San-Felice voulut l’entraîner vers leperron ; mais Caramanico, enfermé dans son cabinet depuis lematin jusqu’au soir, ne voulait point perdre cette occasion derespirer l’air parfumé par la forêt d’orangers, dont le feuillagemétallique frissonnait au-dessus de sa tête ; une douce brisevenait de la mer, le ciel était pur, la lune brillait au ciel et sereflétait dans le golfe. Caramanico montra à son ami un banc adosséau tronc d’un palmier ; tous deux s’assirent sur ce banc.

Caramanico resta un instant sans parler, commes’il eût hésité à troubler le silence de toute cette naturemuette ; puis enfin, avec un soupir :

– Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu,peut-être pour toujours.

San-Felice tressaillit et le regarda enface ; il croyait avoir mal entendu.

Le prince secoua mélancoliquement sa belletête pâle, et, avec une profonde expression dedécouragement :

– Je suis las de lutter, reprit-il. Jereconnais que j’ai affaire à plus fort que moi ; j’ylaisserais mon honneur peut-être, ma vie à coup sûr.

– Mais la reine Caroline ? demandaSan-Felice.

– La reine Caroline est femme, mon ami,répondit Caramanico, par conséquent faible et mobile. Elle voitaujourd’hui par les yeux de cet intrigant irlandais qui, j’en aibien peur, poussera l’État à sa ruine. Que le trône tombe !mais sans moi. Je ne veux pas contribuer à sa chute, je pars.

– Où vas-tu ? demanda San-Felice.

– J’ai accepté l’ambassade de Londres ;c’est un honorable exil. J’emmène ma femme et mes enfants, que jene veux pas laisser exposés aux dangers de l’isolement ; maisil y a une personne que je suis obligé de laisser à Naples ;j’ai compté sur toi pour me remplacer près d’elle.

– Près d’elle ? répéta le savant avec uneespèce d’inquiétude.

– Sois tranquille, dit le prince essayant desourire ; ce n’est point une femme, c’est une enfant.

San-Felice respira.

– Oui, continua le prince, au milieu de mestristesses, une jeune femme me consolait. Ange du ciel, elle estremontée au ciel, en me laissant un vivant souvenir d’elle, unepetite fille qui vient d’atteindre sa cinquième année.

– J’écoute, dit San-Felice, j’écoute.

– Je ne puis ni la reconnaître, ni lui faireune position sociale, puisqu’elle est née pendant monmariage ; d’ailleurs, la reine ignore et doit ignorerl’existence de cette enfant.

– Où est-elle ?

– À Portici. De temps en temps, je me la faisapporter ; de temps en temps même, je vais la voir ;j’aime beaucoup cette innocente créature, qui, j’en ai bien peur,est née dans un jour néfaste ! et, m’en croiras-tu,San-Felice, il m’en coûte moins, je te le jure, de quitter monministère, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant ; carcelle-là, c’est bien l’enfant de mon amour.

– Moi aussi, dit le chevalier avec sa doucesimplicité, moi aussi, Caramanico, je l’aime.

– Tant mieux ! reprit le prince ;car j’ai compté sur toi pour me remplacer près d’elle. Je veux, tucomprendras cela, je veux qu’elle ait une fortune indépendante.Voici, en ton nom, une police de cinquante mille ducats. Cettesomme, placée par tes soins, se doublera en quatorze ou quinze anspar l’accumulation seule des intérêts ; tu prendras, sur tafortune à toi, ce qui sera nécessaire à son entretien et à sonéducation, et, lors de sa majorité ou de son mariage, tu terembourseras.

– Caramanico !

– Pardon, mon ami, dit en souriant le prince,je te demande un service ; c’est à moi de faire mesconditions.

San-Felice baissa la tête.

– M’aimerais-tu moins que je ne croyais ?murmura-t-il.

– Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu esnon-seulement l’homme que j’aime le mieux, mais celui que j’estimele plus au monde, et la preuve, c’est que je te laisse la seulepartie de mon cœur qui soit restée pure et n’ait point étébrisée.

– Mon ami, dit le savant avec une certainehésitation, je voudrais te demander une faveur, et, si ma demandene te contrariait pas, je serais heureux que tu mel’accordasses.

– Laquelle ?

– Je vis seul, sans famille, presque sansamis ; je ne m’ennuie jamais, parce qu’il est impossible quel’homme s’ennuie avec le grand livre de la nature ouvert devant lesyeux ; j’aime toute chose en général : j’aime l’herbequi, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rosée, commesous un fardeau trop lourd pour elle ; j’aime ces lucioles queje cherchais quand tu es arrivé ; j’aime le scarabée à l’ailed’or dans laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me bâtissentune ville, mes fourmis qui me fondent une république ; mais jen’aime pas une chose plus que l’autre, et je ne suis aimétendrement par rien. S’il m’était permis de prendre ta fille avecmoi, je l’aimerais plus que toute chose, je le sens, et peut-être,elle aussi, comprenant que je l’aime beaucoup, m’aimerait-elle unpeu. L’air du Pausilippe est excellent ; la vue que j’ai demes fenêtres est splendide ; elle aurait un grand jardin pourcourir après les papillons, des fleurs à la portée de sa main, desoranges à la hauteur de ses lèvres ; elle grandirait flexiblecomme ce palmier, dont elle aurait à la fois la grâce et lavigueur. Dis, veux-tu que ton enfant demeure avec moi, monami ?

Caramanico le regardait les larmes aux yeux etl’approuvait d’un doux mouvement de tête.

– Et puis, continua San-Felice croyant que sonami n’était pas suffisamment convaincu, et puis un savant, ça n’arien à faire ; eh bien, je ferai son éducation, je luiapprendrai à lire et à écrire l’anglais et le français. Je saisbeaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus instruit qu’on nele croit ; cela m’amuse de faire de la science, mais celam’ennuie d’en parler. Tous ces rats de bibliothèque napolitains,tous ces académiciens d’Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompéi,ils ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parceque je ne me sers pas de grands mots et que je parle simplement deschoses de la nature et de Dieu ; mais ce n’est pas vrai,Caramanico ; j’en sais au moins autant qu’eux et peut-êtremême plus qu’eux, je t’en donne ma parole d’honneur… Tu ne meréponds pas, mon ami ?

– Non, je t’écoute, San-Felice, je t’écoute etje t’admire. Tu es la créature par excellence. Dieu t’a élu. Oui,tu prendras ma fille ; oui, tu prendras mon enfant ; oui,mon enfant t’aimera ; seulement, tu lui parleras de moi tousles jours, et tu tâcheras qu’après toi, ce soit moi qu’elle aime leplus au monde.

– Oh ! que tu es bon ! s’écria lechevalier en essuyant ses larmes. Maintenant, tu m’as dit quelleétait à Portici, n’est-ce pas ? Comment reconnaîtrai-je lamaison ? Comment s’appelle-t-elle ? Tu lui as donné unjoli nom, j’espère ?

– Ami, dit le prince, voici son nom etl’adresse de la femme qui prend soin d’elle, et, en même temps,l’ordre à cette femme de te regarder, moi absent, comme sonvéritable père… Adieu, San-Felice, dit le prince en selevant ; sois fier, mon ami : tu viens de me donner leseul bonheur, la seule joie, la seule consolation qu’il me soitpermis d’espérer encore.

Les deux amis s’embrassèrent comme desenfants, en pleurant comme des femmes. Le lendemain, le princeCaramanico partait pour Londres, et la petite Luisa Molinas’installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier.

XIV – LUISA MOLINA

Le matin du jour où la petite Luisa Molinadevait quitter Portici, on vit le chevalier San-Felice, ne voulants’en rapporter à personne de ce soin si important, courir lesmagasins de joujoux de la rue de Tolède et y faire une collectionde moutons blancs, de poupées marchant toutes seules, depolichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire croireà ceux qui connaissaient l’inutilité de ces objets pour lui-même,que le digne savant était chargé par quelque prince étranger defaire pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans saplus complète extension. Ceux-là se fussent trompés : toutecette acquisition insolite était réservée aux plaisirs de la petiteLuisa Molina.

Puis on procéda à l’emménagement. La plusbelle chambre de la maison, donnant par une de ses fenêtres sur legolfe, et par l’autre sur le jardin, fut concédée aux nouvelleslocataires ; un de ces charmants petits lits de cuivre quel’on fabrique si élégamment à Naples, fut placé près du lit de lagouvernante, et une moustiquaire, exécutée sous les yeux et d’aprèsles conseils du savant chevalier, et dont toutes les mesures,géométriquement prises, devaient dérouter les plus habilescombinaisons des assiégeants, fut placée sur les montants du lit,tente transparente destinée à garantir l’enfant de la piqûre descousins.

On donna l’ordre à l’un de ces pâtres quiconduisent dans les rues de Naples des troupeaux de chèvres, qu’ilsfont quelquefois monter jusqu’au cinquième étage des maisons, des’arrêter tous les matins devant la porte. On choisit dans letroupeau une chèvre blanche, la plus belle de toutes, pour donnerl’étrenne de son lait à la petite Luisa, et la chèvre élue reçut,séance tenante, le nom mythologique d’Amalthée.

Après quoi, toute précaution paraissant priseau chevalier pour l’amusement, le confortable et la nutritionmatérielle de l’enfant, il envoya chercher une voiture bien largeet bien douce, et partit pour Portici.

La translation se fit sans accident aucun, et,trois heures après le départ de San-Felice pour Portici, la petiteLuisa, prenant possession de son nouveau domicile avec cettesatisfaction que fait toujours éprouver aux enfants un changementde résidence, habillait et déshabillait une poupée aussi grandequ’elle et qui possédait une garde-robe aussi variée et aussi richeque celle de la madone del Vescovato.

Pendant bien des semaines et même bien desmois, le chevalier oublia toutes les autres merveilles de la naturepour ne s’occuper que de celle qu’il avait sous les yeux ; et,en effet, qu’est-ce qu’un bourgeon qui pousse, une fleur quis’ouvre ou un fruit qui mûrit près d’un jeune cerveau qui, en sedéveloppant, donne chaque jour naissance à une idée nouvelle, enajoutant un peu plus de clarté à l’idée éclose la veille. Ceprogrès de l’intelligence de l’enfant, en raison duperfectionnement des organes, lui donnait bien quelques doutes àl’endroit de l’âme immortelle soumise au développement de cesorganes, comme la fleur et le fruit de l’arbre sont soumis à lasève, tandis qu’au contraire, cette même âme que l’on a vue pourainsi dire naître, grandir, acquérir ses facultés dansl’adolescence, en jouir dans l’âge mûr, les perd peu à peuinsensiblement, mais visiblement néanmoins, au fur et à mesure queces organes s’endurcissent et s’atrophient en vieillissant, commeles fleurs perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur àmesure que la sève tarit ; mais, comme les grands esprits, lechevalier San-Felice avait toujours été quelque peu panthéiste, etmême panthéiste psychologique : en faisant de Dieu l’âmeuniverselle du monde, il regardait l’âme individuelle comme unesuperfluité ; il la regrettait cependant, comme il regrettaitde ne point avoir des ailes, ainsi que l’oiseau ; mais il n’envoulait point à la nature d’avoir fait sur l’homme cette célesteéconomie.

Forcé d’abandonner la continuité dela vie, il se réfugiait dans ses transformations. LesÉgyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs morts bien-aimés unscarabée. Pourquoi cela ? Parce que le scarabée meurt troisfois et renaît trois fois, comme la chenille.

Dieu fera-t-il, dans sa bonté infinie, moinspour l’homme qu’il ne fait pour l’insecte ? Tel était le cride ce peuple dont les nombreuses nécropoles nous ont transmis lesspécimens enveloppés dans des bandelettes sacrées.

Maintenant, le chevalier San-Felice se posaitcette question que je me pose et que vous vous êtes poséecertainement : La chenille se souvient-elle de l’œuf, lachrysalide se souvient-elle de la chenille, le papillon sesouvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le cercledes métamorphoses, l’œuf se souvient-il du papillon ?

Hélas ! ce n’est pas probable : Dieun’a pas voulu donner à l’homme cet orgueil de se souvenir, nel’ayant pas donné aux animaux. Du moment que l’homme sesouviendrait de ce qu’il était avant d’être homme, l’homme seraitimmortel.

Et, pendant que le chevalier faisait toutesces réflexions, Luisa grandissait, avait appris sans s’en douter àlire et à écrire, et faisait en français ou en anglais toutes lesquestions qu’elle avait à faire, le chevalier ayant signifié unefois pour toutes qu’il ne répondrait qu’aux questions faites dansl’une ou l’autre de ces langues ; or, comme la petite Luisaétait très-curieuse, et, par conséquent, faisait force questions,elle sut bientôt non-seulement questionner, mais répondre enfrançais et en anglais.

Puis, sans s’en douter, elle apprenaitbeaucoup d’autres choses ; d’astronomie, ce qu’il en faut àune femme ; ainsi, par exemple : la lune semble toutparticulièrement affectionner le golfe de Naples, probablementparce que, plus heureuse que la chenille, le scarabée et l’homme,elle se souvient d’avoir été autrefois la fille de Jupiter et deLatone, d’être née sur une île flottante, de s’être appelée Phébé,d’avoir été amoureuse d’Endymion, et que, coquette qu’elle est, ensa qualité de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de pluslimpide miroir où se regarder que le golfe de Naples.

La lune, qu’elle appelait la lampe du ciel,préoccupait beaucoup la petite Luisa, qui, lorsque l’astre étaitdans son plein, voulait toujours y voir un visage, et qui,lorsqu’elle diminuait, demandait s’il y avait des rats au ciel, etsi ces rats rongeaient là-haut la lune, comme un jour ils avaientrongé ici-bas le fromage.

Alors, le chevalier San-Felice, enchantéd’avoir une démonstration scientifique à faire à un enfant, etvoulant la lui faire claire et à la portée de son âge, s’amusait àexécuter lui-même un modèle en grand de notre systèmeplanétaire ; il lui montrait la lune, notre satellite,quarante-neuf fois plus petite que la terre ; il lui faisaitaccomplir autour de notre monde, en une minute, le périple qu’elleaccomplit en vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes,et la révolution qu’elle accomplit sur elle en même temps ; illui montrait que, dans ce périple, elle se rapproche et s’éloignealternativement de nous, que le point le plus éloigné de son orbites’appelle l’apogée et qu’alors elle est àquatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notreglobe ; que son point le plus rapproché s’appelle lepérigée et n’en est éloigné que de quatre-vingt millesoixante-dix-sept lieues. Il lui expliquait que la lune, comme laterre, n’étant lumineuse que parce qu’elle réfléchit les rayons dusoleil, nous n’en pouvons apercevoir que la partie éclairée par lesoleil et non celle sur laquelle la terre projette son ombre :de là vient que nous la voyons sous différentes phases ; illui affirmait que ce visage qu’elle s’obstinait à voir lorsque lalune était dans son plein n’était autre chose que les accidents duterrain lunaire, le creux de ses vallons où s’épaissit l’ombre etla saillie de ses montagnes qui reflète la lumière ; il luifaisait même observer, sur un grand plan de notre satellite quel’on venait de faire à l’observatoire de Naples, que ce qu’elleprenait pour le menton de la lune n’était qu’un volcan qui avaitautrefois, il y avait des milliers d’années, jeté des feux comme enjetait le Vésuve et s’était éteint comme le Vésuve s’éteindra unjour. L’enfant comprenait mal à la première démonstration ;elle insistait, et, à la seconde ou à la troisième démonstration,le jour se faisait dans son esprit.

Un matin qu’on avait acheté du tripoli pourremettre à neuf son joli petit lit de cuivre, Luisa vit lechevalier très-occupé à regarder au microscope cette poussièrerougeâtre ; elle s’approcha de lui sur la pointe du pied etlui demanda :

– Que regardes-tu là, bon amiSan-Felice ?

– Et quand je pense, répondit le chevalier separlant à lui-même, bien que répondant à Luisa, quand je pensequ’il faudrait cent quatre-vingt-sept millions de ces infusoirespour peser un grain !

– Cent quatre-vingt-sept millions dequoi ? demanda la petite fille.

Cette fois, la démonstration étaitgrave ; le chevalier prit l’enfant sur ses genoux et luidit :

– La terre, petite Luisa, n’a pas toujours étéce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire tapissée de gazon,couverte de fleurs, ombragée par des grenadiers, des orangers etdes lauriers-roses. Avant d’être habitée par l’homme et les animauxque tu vois, elle a été couverte d’eau d’abord, puis de grandesfougères, puis de palmiers gigantesques. De même que les maisonsn’ont pas poussé toutes seules et qu’on est forcé de les bâtir,Dieu, le grand architecte des mondes, a été forcé de bâtir laterre. Eh bien, comme on bâtit les maisons avec des pierres, de lachaux, du plâtre, du sable et des tuiles, Dieu a bâti la terred’éléments divers, et un de ces éléments se compose d’animalculesimperceptibles, ayant des coquilles comme les huîtres et descarapaces comme les tortues. À eux seuls, ils ont fourni les massesde cette grande chaîne de montagnes du Pérou qu’on appelle lesCordillères ; les Apennins de l’Italie centrale, dont tu voisd’ici les dernières cimes, sont formés de leurs débris, et ce sontles fragments impalpables de leurs écailles qui font reluire cecuivre en le polissant.

Et il lui montrait son lit, que frottait ledomestique.

Un autre jour, en voyant un bel arbre decorail que venait d’apporter au chevalier un pêcheur deTorre-del-Greco, l’enfant demanda pourquoi le corail avait desbranches et pas de feuilles.

Le chevalier lui expliqua alors que le corailn’était pas une végétation naturelle, comme elle le croyait, maisune composition animale. Il lui raconta, à son grand étonnement,que des milliers de polypes cacticifères se réunissaient pourcomposer, avec la chaux dont ils vivent et que la violence desvagues arrache aux rochers, ces branches folles d’abord, que sucentet broutent les poissons, et qui, se raffermissant peu à peu, secolorent de ce vif et charmant incarnat auquel les poëtes comparentles lèvres de la femme ; il lui apprit qu’un petit animal,qu’il promit de lui faire voir au microscope, et que l’on nomme levermet, construit, en remplissant le vide que laissententre eux les madrépores et les coraux, un trottoir autour de laSicile, tandis que d’autres animalcules, lestubiporés,entre autres, construisent dans l’Océanie desîles de trente lieues de tour, qu’ils relient entre elles par desbancs de récifs qui finiront un jour par arrêter les flottes etintercepter la navigation.

D’après ce que nous venons de raconter, onpeut se faire une idée de l’éducation que reçut de son infatigableet savant instituteur la petite Luisa Molina ; elle eut ainsi,mise à la portée des progrès successifs de son intelligence,l’explication, claire, nette et précise, de toutes les chosesexplicables, de sorte qu’elle ne garda dans son cerveau aucune deces notions troubles et vagues qui inquiètent l’imagination desadolescents.

Et, selon que l’avait promis San-Felice à sonami, elle grandit forte et flexible, comme le palmier au piedduquel, la plupart du temps, toutes ces démonstrations lui étaientfaites.

Le chevalier San-Felice était encorrespondance suivie avec le prince Caramanico ; deux foispar mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa, qui, de son côté,à chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots pour sonpère.

Vers 1790, le prince Caramanico passa del’ambassade de Londres à celle de Paris ; mais, lorsque Toulonfut livré aux Anglais par les royalistes, et que le gouvernementdes Deux-Siciles, sans se déclarer pourtant l’allié deM. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico, troployal pour accepter la position qui lui était faite, demanda sonrappel ; ce rappel, Acton ne le voulait à aucun prix ; ille fit nommer vice-roi de Sicile, en remplacement du marquisCaraccioli, qui venait de mourir.

Il se rendit à son poste sans passer parNaples.

L’intelligence supérieure et la bonténaturelle du prince Caramanico, appliquées au gouvernement de cebeau pays qu’on appelle la Sicile, y produisirent bientôt desmiracles, et cela juste au moment où, poussée par la funesteinfluence d’Acton et de Caroline sur une pente contraire, Naplesmarchait à grands pas au précipice, voyait gorger ses prisons descitoyens les plus illustres, entendait la junte d’État réclamer leslois de torture, abolies depuis le moyen âge, et assistait àl’exécution d’Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani,c’est-à-dire de trois enfants.

Aussi, les Napolitains, comparant les terreursau milieu desquelles ils vivaient, les lois de proscription et demort suspendues sur leurs têtes, au bonheur des Siciliens et auxlois protectrices et paternelles qui les régissaient, n’osantaccuser la reine que tout bas, accusaient tout haut Acton, rejetanttout sur le compte de l’étranger et ne cachant pas leur désir que,de même qu’Acton avait autrefois remplacé Caramanico, Caramanico leremplaçât aujourd’hui.

On disait plus : on disait que la reine,dans un doux souvenir de son premier amour, secondait les vœux desNapolitains, et, que, si elle n’était retenue par une fausse honte,elle se déclarerait, elle aussi, pour Caramanico.

Ces bruits prenaient une consistance qui eûtpu faire croire qu’il y avait un peuple à Naples et que ce peupleavait une voix, lorsqu’un jour le chevalier San-Felice reçut de sonami une lettre conçue en ces termes :

« Ami,

» Je ne sais ce qui m’arrive, mais,depuis dix jours, mes cheveux blanchissent et tombent, mes dentstremblent dans leurs gencives et se détachent de leursalvéoles ; une langueur invincible, un abattement suprêmem’ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitôt cette lettrereçue, et tâche d’arriver avant que je sois mort.

» Ton GIUSEPPE. »

Ceci se passait vers la fin de 1795 ;Luisa avait dix-neuf ans, et, depuis quatorze ans, n’avait pas vuson père ; elle se rappelait son amour, mais non pas sapersonne ; la mémoire de son cœur avait été plus fidèle quecelle de ses yeux.

San-Felice ne lui révéla point d’abord toutela vérité : il lui dit seulement que son père souffrantdésirait la voir ; puis il courut au môle pour y chercher unmoyen de transport. Par bonheur, un de ces bâtiments légers quel’on appelle speronare, après avoir amené des passagers àNaples, allait retourner à vide en Sicile ; le chevalier leloua pour un mois afin de n’avoir point à s’inquiéter du retour,et, le même jour, il partit avec Luisa.

Tout favorisa ce triste voyage : le tempsfut beau, le vent fut propice ; au bout de trois jours, onjetait l’ancre dans le port de Palerme.

Au premier pas que le chevalier et Luisafirent dans la ville, il leur sembla qu’ils entraient dans unenécropole ; une atmosphère de tristesse était répandue dansles rues, un voile de deuil semblait envelopper la cité qui s’estelle-même appelée l’Heureuse.

Le passage leur fut barré par uneprocession ; on portait à la cathédrale la châsse deSainte-Rosalie.

Ils passèrent devant une église ; elleétait tendue de noir et on y disait les prières des agonisants.

– Qu’y a-t-il donc ? demanda le chevalierà un homme qui entrait à l’église, et pourquoi tous lesPalermitains ont-ils l’air si désespéré ?

– Vous n’êtes pas Sicilien ? demandal’homme.

– Non, je suis Napolitain et j’arrive deNaples.

– Il y a que notre père se meurt, dit leSicilien.

Et, comme l’église était trop pleine de mondepour qu’il pût y entrer, l’homme s’agenouilla sur les degrés et dittout haut en se frappant la poitrine :

– Sainte mère de Dieu ! offre ma vie àton divin fils, si la vie d’un pauvre pécheur comme moi peutracheter la vie de notre vice-roi bien-aimé.

– Oh ! s’écria Luisa, entends-tu, bonami ? c’est pour mon père qu’on prie, c’est mon père qui semeurt… Courons ! courons !

XV – LE PÈRE ET LA FILLE.

Cinq minutes après, le chevalier San-Felice etLuisa étaient à la porte du vieux palais de Roger, situé àl’extrémité de la ville opposée au port.

Le prince ne recevait plus personne. Auxpremières atteintes du mal, sous prétexte d’affaires à régler, ilavait envoyé à Naples sa femme et ses enfants.

Voulait-il leur épargner le spectacle de samort ? mourir entre les bras de celle dont il avait été séparépendant toute sa vie ?

S’il pouvait nous rester des doutes sur cepoint, la lettre adressée par le prince Caramanico au chevalierSan-Felice suffirait à les dissiper.

On refusa, selon la consigne donnée, delaisser entrer les deux nouveaux venus ; mais à peineSan-Felice se fut-il nommé, à peine eut-il nommé Luisa, que levalet de chambre poussa une exclamation de joie et courut versl’appartement du prince en criant :

– Mon prince, c’est lui ! mon prince,c’est elle !

Le prince, qui, depuis trois jours, n’avaitpas quitté sa chaise longue, et que l’on était forcé de leverpar-dessous les bras pour lui faire prendre les boissons calmantesavec lesquelles on essayait d’endormir ses douleurs, le prince sedressa debout en disant :

– Oh ! je savais bien que Dieu, qui m’atant éprouvé, me donnerait cette récompense de les revoir tous deuxavant de mourir !

Le prince ouvrit les bras ; le chevalieret Luisa apparurent sur la porte de sa chambre. Il n’y avait placedans le cœur du mourant que pour un des deux. San-Felice poussaLuisa dans les bras de son père en lui disant :

– Va, mon enfant, c’est ton droit.

– Mon père ! mon père ! s’écriaLuisa.

– Ah ! qu’elle est belle ! murmurale mourant, et comme tu as bien tenu la promesse que tu m’avaisfaite, saint ami de mon cœur !

Et, tout en pressant d’une main Luisa sur sapoitrine, il tendit l’autre au chevalier. Luisa et San-Feliceéclatèrent en sanglots.

– Oh ! ne pleurez pas, ne pleurez pas,dit le prince avec un ineffable sourire. Ce jour est pour moi unjour de fête. Ne fallait-il pas quelque grand événement comme celuiqui va s’accomplir pour que nous nous revissions encore une fois ence monde ! et, qui sait ? peut-être la mort sépare-t-ellemoins que l’absence. L’absence est un fait connu, éprouvé ; lamort est un mystère. Embrasse-moi, chère enfant ; oui,embrasse-moi, vingt fois, cent fois, mille fois ; embrasse-moipour chacune des années, pour chacun des jours, pour chacune desheures qui se sont écoulées depuis quatorze ans. Que tu esbelle ! et que je remercie Dieu d’avoir permis que je pusseenfermer ton image dans mon cœur et l’emporter avec moi dans montombeau.

Et, avec une énergie dont il se fût crului-même incapable, il appuyait sa fille sur sa poitrine, commes’il eût voulu en effet la faire entrer matériellement dans soncœur.

Puis, s’adressant au valet de chambre quis’était rangé pour laisser passer San-Felice et Luisa :

– Qui que ce soit, entends-tu bien,Giovanni ? pas même le médecin ! pas même leprêtre ! La mort a seule le droit d’entrer ici maintenant.

Le prince retomba sur sa chaise longue, écraséde l’effort qu’il venait de faire ; sa fille se mit à genouxdevant lui, le front à la hauteur de ses lèvres ; son ami setint debout à son côté.

Il leva lentement la tête versSan-Felice ; puis, d’une voix affaiblie :

– Ils m’ont empoisonné, dit-il tandis que safille éclatait en sanglots ; ce qui m’étonne seulement, c’estque, pour le faire, ils aient si longtemps attendu. Ils m’ontlaissé trois ans ; j’en ai profité pour faire quelque bien àce malheureux pays. Il faut leur en savoir gré ; deux millionsde cœurs me regretteront, deux millions de bouches prieront pourmoi.

Puis, comme sa fille semblait, en leregardant, chercher au fond de sa mémoire :

– Oh ! tu ne te souviens pas de moi,pauvre enfant, dit-il ; mais tu t’en souviendrais, que tu nepourrais pas me reconnaître, dévasté comme je le suis. Il y aquinze jours, San-Felice, malgré mes quarante-huit ans, j’étaispresque un jeune homme encore ; en quinze jours, j’ai vieillid’un demi-siècle… Centenaire, il est temps que tu meures !

Puis, regardant Luisa et appuyant la main sursa tête :

– Mais, moi, moi, je te reconnais,dit-il : tu as toujours tes beaux cheveux blonds et tes grandsyeux noirs ; tu es maintenant une adorable jeune fille, maistu étais une bien charmante enfant ! La dernière fois que jela vis, San-Felice, je lui dis que j’allais la quitter pourlongtemps, pour toujours peut-être ; elle éclata en sanglotscomme elle vient de le faire tout à l’heure ; mais, comme il yavait encore une espérance alors, je la pris dans mes bras et jelui dis : « Ne pleure pas, mon enfant, tu me fais de lapeine. » Et elle, alors, tout en étouffant ses soupirs :« Va-t’en, chagrin ! dit-elle, papa le veut. » Etelle me sourit à travers ses larmes. Non, un ange entrevu par laporte du ciel ne serait pas plus doux et plus charmant.

Le mourant appuya ses lèvres sur la tête de lajeune fille, et l’on vit de grosses larmes silencieuses rouler surses cheveux qu’il baisait.

– Oh ! je ne dirai pas cela aujourd’hui,murmura Luisa ; car, aujourd’hui, ma douleur est grande… Ô monpère, mon père, il n’y a donc pas d’espoir de voussauver ?

– Acton est fils d’un habile chimiste, ditCaramanico, et il a étudié sous son père.

Puis, se tournant vers San-Felice :

– Pardonne-moi, Luciano, lui dit-il, mais jesens la mort qui vient, je voudrais rester un instant seul avec mafille ; ne sois pas jaloux, je te demande quelques minutes, etje te l’ai laissée quatorze ans… Quatorze ans !… J’eusse puêtre si heureux pendant ces quatorze années !… Oh !l’homme est bien insensé !

Le chevalier, tout attendri que le prince sefût rappelé le nom dont il l’appelait au collège, serra la main queson ami lui tendait et s’éloigna doucement.

Le prince le suivit des yeux ; puis,lorsqu’il eut disparu :

– Nous voilà seuls, ma Luisa, dit-il. Je nesuis pas inquiet sur ta fortune ; car, sur ce point, j’ai prisles mesures nécessaires ; mais je suis inquiet pour tonbonheur… Voyons, oublie que je suis presque un étranger pour toi,oublie que nous sommes séparés depuis quatorze ans ;figure-toi que tu as grandi près de moi dans cette douce habitudede me confier toutes tes pensées ; eh bien, s’il en étaitainsi et que nous fussions arrivés à cette heure suprême où noussommes, qu’aurais-tu à me dire ?

– Rien autre chose que ceci, mon père :en venant au palais, nous avons rencontré un homme du peuple quis’agenouillait à la porte d’une église où l’on priait pour vous,joignant cette prière à la prière universelle : « Saintemère de Dieu ! offre ma vie à ton divin fils, si la vie d’unpauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roibien-aimé. » À vous et à Dieu, mon père, je n’aurais rienautre chose à dire que ce que disait cet homme à la madone.

– Le sacrifice serait trop grand, répondit leprince en secouant doucement la tête. Moi, bonne ou mauvaise, j’aivécu ma vie ; à toi, mon enfant, de vivre la tienne, et, pourque nous te la préparions la plus heureuse possible, voyons, n’aiepoint de secrets pour moi.

– Je n’ai de secrets pour personne, dit lajeune fille en le regardant avec ses grands yeux limpides, danslesquels se peignait une nuance d’étonnement.

– Tu as dix-neuf ans, Luisa ?

– Oui, mon père.

– Tu n’es point arrivée à cet âge sans avoiraimé quelqu’un ?

– Je vous aime, mon père ; j’aime lechevalier, qui vous a remplacé près de moi ; là se borne lecercle de mes affections.

– Tu ne me comprends pas ou tu affectes de nepas me comprendre, Luisa. Je te demande si tu n’as distingué aucundes jeunes gens que tu as vus chez San-Felice ou rencontrésailleurs ?

– Nous ne sortions jamais, mon père, et jen’ai jamais vu chez mon tuteur d’autre jeune homme que mon frère delait Michele, qui y venait, tous les quinze jours, chercher lapetite pension que je faisais à sa mère.

– Ainsi, tu n’aimes personned’amour ?

– Personne, mon père.

– Et tu as vécu heureuse jusqu’àprésent ?

– Oh ! très-heureuse.

– Et tu ne désirais rien ?

– Vous revoir, voilà tout.

– Est-ce qu’une suite de jours pareils à ceuxque tu as passés jusqu’aujourd’hui, te paraîtrait un bonheursuffisant ?

– Je ne demanderais rien autre chose à Dieuqu’un pareil chemin pour me conduire au ciel. Le chevalier est sibon !

– Écoute, Luisa. Tu ne sauras jamais ce quevaut cet homme.

– Si vous n’étiez point là, mon père, jedirais que je ne connais pas un être meilleur, plus tendre, plusdévoué que lui. Oh ! tout le monde sait ce qu’il vaut, monpère, excepté lui-même, et cette ignorance est encore une de sesvertus.

– Luisa, j’ai, depuis quelques jours,c’est-à-dire depuis que je ne pense plus qu’à deux choses, à lamort et à toi, j’ai fait un rêve : c’est que tu pouvais passerau milieu de ce monde méchant et corrompu sans t’y mêler. Écoute,nous n’avons point de temps à perdre en préparations vaines ;voyons, la main sur ton cœur, éprouverais-tu quelque répugnance àdevenir la femme de San-Felice.

La jeune fille tressaillit et regarda leprince.

– Ne m’as-tu point entendu ? lui demandacelui-ci.

– Si fait, mon père ; mais la questionque vous venez de m’adresser était si loin de ma pensée.

– Bien, ma Luisa, n’en parlons plus, dit leprince, qui crut voir une opposition déguisée sous cette réponse.C’était pour moi, encore plus que pour toi, égoïste que je suis,que je te faisais cette question. Quand on meurt, vois-tu, on estplein de trouble et d’inquiétude, surtout quand on se rappelle lavie. Je fusse mort tranquille et sûr de ton bonheur en te confiantà un si grand esprit, à un si noble cœur ; n’en parlons pluset rappelons-le… Luciano !

Luisa serra la main de son père comme pourl’empêcher de prononcer une seconde fois le nom du chevalier.

Le prince la regarda.

– Je ne vous ai pas répondu, mon père,dit-elle.

– Réponds, alors. Oh ! nous n’avons pasde temps à perdre.

– Mon père, dit Luisa, je n’aimepersonne ; mais j’aimerais quelqu’un, qu’un désir exprimé parvous en un pareil moment serait un ordre.

– Réfléchis bien, reprit le prince, dont uneexpression de joie éclaira le visage.

– J’ai dit, mon père ! reprit la jeunefille, qui semblait puiser la fermeté de la réponse dans lasolennité de la situation.

– Luciano ! cria le prince.

San-Felice reparut.

– Viens, viens vite, mon ami ! elleconsent, elle veut bien.

Luisa tendit sa main au chevalier.

– À quoi consens-tu, Luisa ? demanda lechevalier de sa voix douce et caressante.

– Mon père dit qu’il mourra heureux, bon ami,si nous lui promettons, moi, d’être votre femme, vous, d’être monmari. J’ai promis de mon côté.

Si Luisa était peu préparée à une pareilleouverture, certes, le chevalier l’était encore moins ; ilregarda tour à tour le prince et Luisa, et, avec une soudaineexclamation :

– Mais cela n’est pas possible !dit-il.

Cependant le regard dont il couvrait Luisa ence moment donnait clairement à entendre que ce n’était pas de soncôté que viendrait l’impossibilité.

– Pas possible, et pourquoi ? demanda leprince.

– Mais regarde-nous donc tous deux !Vois-la, elle, apparaissant au seuil de la vie dans toute la fleurde la jeunesse, ne connaissant pas l’amour, mais aspirant à leconnaître ; et moi !… moi avec mes quarante-huit ans, mescheveux gris, ma tête inclinée par l’étude !… Tu vois bien quecela n’est pas possible, Giuseppe.

– Elle vient de me dire qu’elle n’aimait quenous deux au monde.

– Eh ! voilà justement ! elle nousaime du même amour ; à nous deux, l’un complétant l’autre,nous avons été son père, toi par le sang, moi parl’éducation ; mais bientôt cet amour ne lui suffira plus. À lajeunesse, il faut le printemps ; les bourgeons poussent enmars, les fleurs s’ouvrent en avril, les noces de la nature se fonten mai ; le jardinier qui voudrait changer l’ordre des saisonsserait non-seulement un insensé, mais encore un impie.

– Oh ! mon dernier espoir perdu !dit le prince.

– Vous le voyez, mon père, fit Luisa, ce n’estpas moi, c’est lui qui refuse.

– Oui, c’est moi qui refuse, mais avec maraison et non avec mon cœur. Est-ce que l’hiver refuse jamais unrayon de soleil ? Si j’étais un égoïste, je dirais :« J’accepte. » Je t’emporterais dans mes bras comme cesdieux ravisseurs de l’antiquité emportaient les nymphes ;mais, tu le sais, tout dieu qu’il était, Pluton, en épousant lafille de Cérès, ne put lui donner pour dot qu’une nuit éternelle oùelle serait morte de tristesse et d’ennui si sa mère ne lui avaitpas rendu six mois de jour. – Ne songe plus à cela,Caramanico ; en croyant préparer le bonheur de ton enfant etde ton ami, tu ferais le deuil de deux cœurs.

– Il m’aimait comme sa fille, et ne veut pasde moi pour femme, dit Luisa. Je l’aimais comme mon père, etcependant je veux bien de lui pour mon époux.

– Sois bénie, ma fille, dit le prince.

– Et moi, Giuseppe, reprit le chevalier, jesuis exclu de la bénédiction paternelle. Comment, continua-t-il enhaussant les épaules, comment se peut-il que, toi qui as épuisétoutes les passions, tu te trompes ainsi sur ce grand mystère qu’onappelle la vie ?

– Eh ! s’écria le prince, c’est justementparce que j’ai épuisé toutes les passions, c’est justement parceque j’ai mordu dans ces fruits du lac Asphalte et que je les aitrouvés pleins de cendre, c’est justement pour cela que je luivoulais, à elle, une vie douce, calme et sans passions, une vietelle qu’elle l’a menée jusqu’à ce jour et qu’elle avoue être lebonheur. M’as-tu dit avoir été heureusejusqu’aujourd’hui ?

– Oui, mon père, bienheureuse.

– Tu l’entends, Luciano !

– Dieu m’est témoin, dit le chevalier enenveloppant la tête de Luisa de son bras, en approchant son frontde ses lèvres et en y déposant le même baiser qu’il lui donnaittous les matins, Dieu m’est témoin que, moi aussi, j’ai étéheureux ; Dieu m’est témoin encore que, le jour où Luisa mequittera pour suivre un mari, ce jour-là, tout ce que j’aime aumonde, tout ce qui me fait tenir à la vie m’aura abandonné ;ce jour-là, mon ami, je vêtirai le linceul en attendant letombeau !

– Eh bien, alors ? s’écria le prince.

– Mais elle aimera, te dis-je ! s’écriaSan-Felice avec un accent douloureux que sa voix n’avait pas prisencore ; elle aimera, et celui qu’elle aimera, ce ne sera pasmoi. Dis ! ne vaut-il pas mieux qu’elle aime jeune fille etlibre, que femme et enchaînée ? Libre, elle s’envolera commel’oiseau que le chant de l’oiseau appelle ; et qu’importe àl’oiseau qui s’envole que la branche sur laquelle il était posétremble, se fane et meure après son départ ?

Puis, avec une expression de mélancolie quin’appartenait qu’à cette nature poétique :

– Si, au moins, ajouta-t-il, l’oiseau revenaitfaire son nid sur la branche abandonnée, peut-êtrereviendrait-elle !

– Alors, dit Luisa, comme je ne veux pas vousdésobéir, mon père, je ne me marierai jamais.

– Rejeton stérile de l’arbre abattu par latempête, murmura le prince, flétris-toi donc avec lui !

Et il pencha sa tête sur sa poitrine ;une larme échappée de ses yeux tomba sur la main de Luisa, qui,soulevant sa main, montra silencieusement cette larme auchevalier.

– Eh bien, puisque vous le voulez tous deux,dit le chevalier, je consens à cette chose, c’est-à-dire à ce queje redoute et désire tout à la fois le plus au monde ; maisj’y mets une condition.

– Laquelle ? demanda le prince.

– Le mariage n’aura lieu que dans un an.Pendant cette année, Luisa verra le monde qu’elle n’a pas vu,connaîtra ces jeunes gens qu’elle ne connaît pas. Si, dans un an,aucun des hommes qu’elle aura rencontrés ne lui plaît ; si,dans un an, elle est toujours aussi prête à renoncer à ce mondequ’elle l’est aujourd’hui ; si, dans un an enfin, elle vientme dire : « Au nom de mon père, mon ami, sois monépoux ! » alors je n’aurai plus aucune objection à faire,et, si je ne suis pas convaincu, au moins serai-je vaincu parl’épreuve.

– Oh ! mon ami ! s’écria le princelui saisissant les deux mains.

– Mais écoute ce qui me reste à te dire,Joseph, et sois le témoin solennel de l’engagement que je prends,son vengeur implacable, si j’y manquais. Oui, je crois à la pureté,à la chasteté, à la vertu de cette enfant comme je crois à celledes anges ; cependant elle est femme, elle peut faillir.

– Oh ! murmura Luisa en couvrant sonvisage de ses deux mains.

– Elle peut faillir, insista San-Felice. Dansce cas, je te promets, ami, je te jure, frère, sur ce crucifix,symbole de tout dévouement et devant lequel nos mains se joindronttout à l’heure, si un pareil malheur arrivait, je te jure den’avoir pour la faute que miséricorde et pardon, et de ne dire surla pauvre pécheresse que les paroles de notre divin Sauveur sur lafemme adultère : Que celui qui est sans péché lui jette lapremière pierre. Ta main, Luisa !

La jeune fille obéit. Caramanico prit lecrucifix et le leur présenta.

– Caramanico, dit San-Felice étendant sa main,jointe à celle de Luisa, sur le crucifix, je te jure que, si, dansun an, Luisa conserve encore ses intentions d’aujourd’hui, dans unan jour pour jour, heure, pour heure, Luisa sera ma femme. Etmaintenant, mon ami, meurs tranquille, j’ai juré.

Et, en effet, la nuit suivante, c’est-à-direla nuit du 14 au 15 décembre 1795, le prince Caramanico mourut lesourire sur les lèvres et tenant dans sa main les mains réunies deSan-Felice et de Luisa.

XVI – UNE ANNÉE D’ÉPREUVE

Le deuil fut grand à Palerme ; lesfunérailles qui se firent de nuit, comme d’habitude, furentmagnifiques. La ville entière suivait le convoi ; lacathédrale, sous l’invocation de sainte Rosalie, éclairée toutentière en chapelle ardente, ne pouvait contenir la foule ;cette foule débordait sur la place, et, de la place, si grandequ’elle fut, dans la rue de Tolède.

Derrière le catafalque, couvert d’un immensevelours noir chargé de larmes d’argent et chamarré des premiersordres de l’Europe, venait, conduit par deux pages, le cheval debataille du prince, pauvre animal qui piaffait orgueilleusementsous ses caparaçons d’or, ignorant et la perte qu’il avait faite etle sort qui l’attendait.

En sortant de l’église, il reprit sa placederrière le char mortuaire ; mais alors le premier écuyer duprince s’approcha, une lancette à la main, et, tandis que le chevalle reconnaissait, le caressait, hennissait, il lui ouvrit lajugulaire. Le noble animal poussa une faible plainte ; car,quoique la douleur ne fût pas grande, la blessure devait êtremortelle ; il secoua sa tête ornée de panaches aux couleurs duprince, c’est-à-dire blancs et verts, et reprit son chemin ;seulement, un filet de sang, mince mais continu, descendit de soncou sur son poitrail et laissa sa trace sur le pavé.

Au bout d’un quart d’heure, il trébucha unepremière fois et se releva en hennissant non plus de joie, mais dedouleur.

Le cortège s’avançait au milieu du chant desprêtres, de la lumière des cierges, de la fumée de l’encens,suivant les rues tendues de noir, passant sous des arcs funèbres decyprès.

Un caveau provisoire avait été préparé pour leprince dans le campo-santo des Capucins, son corps devant plus tardêtre transporté dans la chapelle de sa famille à Naples.

À la porte de la ville, le cheval,s’affaiblissant de plus en plus par la perte de son sang, butta uneseconde fois ; il hennit de terreur et son œil s’effara.

Deux étrangers, deux inconnus, un homme et unefemme conduisaient ce deuil presque royal, qui des classessupérieures atteignait les classes les plus infimes de lasociété : c’était le chevalier et Luisa, mêlant leurs pleurs,l’une murmurant : « Mon père !… »l’autre : « Mon ami !… »

On arriva au caveau, désigné seulement par unegrande dalle sur laquelle étaient gravés les armes et le nom duprince ; cette dalle fut soulevée pour donner passage aucercueil, et un De Profundis immense, chanté par centmille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par laroute la moitié de son sang, était tombé sur ses deux genoux :on eût dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour sonmaître ; mais, lorsque s’éteignit la dernière note du chantdes prêtres, il s’abattit sur la dalle refermée, s’allongea surelle comme pour en garder l’accès et rendit le dernier soupir.

C’était un reste des coutumes guerrières etpoétiques du moyen âge : le cheval ne devait pas survivre auchevalier. Quarante-deux autres chevaux, formant les écuries duprince, furent égorgés sur le corps du premier.

On éteignit les cierges, et tout ce cortègeimmense, silencieux comme une procession de fantômes, rentra dansla ville sombre, où pas une lumière ne brillait, ni dans les rues,ni aux fenêtres. On eût dit qu’un seul flambeau éclairait la vastenécropole, et que, la mort ayant soufflé sur ce flambeau, toutétait rentré dans la nuit.

Le lendemain, au point du jour, San-Felice etLuisa se rembarquèrent et partirent pour Naples. Trois mois furentdonnés à cette douleur bien sincère, trois mois pendant lesquels onvécut de la même vie que par le passé, plus triste, voilà tout.

Ces trois mois écoulés, San-Felice exigea quecommençât l’année d’épreuve, c’est-à-dire que Luisa vit lemonde ; il acheta une voiture et des chevaux, la voiture laplus élégante, les chevaux les meilleurs qu’il put trouver ;il augmenta sa maison d’un cocher, d’un valet de chambre et d’unecamériste, et commença de se mêler avec Luisa aux promeneursjournaliers de Tolède et de Chiaïa.

La duchesse Fusco, sa voisine, veuve à trenteans et maîtresse d’une grande fortune, recevait beaucoup de mondeet la meilleure société de Naples : elle avait, attirée par cesentiment sympathique si puissant sur les Italiennes, invitésouvent sa jeune amie à assister à ses soirées, et Luisa avaittoujours refusé, objectant la vie retirée que menait son tuteur.Cette fois, ce fut San-Felice lui-même qui alla chez la duchesseFusco, la priant de renouveler ses invitations à sa pupille ;ce que celle-ci fit avec plaisir.

L’hiver de 1796 fut donc à la fois une époquede fêtes et de deuil pour la pauvre orpheline ; à chaquenouvelle occasion que lui donnait son tuteur de se faire voir et,par conséquent, de briller, elle opposait une véritable résistanceet une sincère douleur ; mais San-Felice répondait par le motcharmant de son enfance : Va t’en, chagrin, papa leveut.

Le chagrin ne s’en allait pas, mais seulementil disparaissait à la surface ; Luisa le renfermait au fond deson cœur, il jaillissait par ses yeux, se répandait sur son visage,et cette douce mélancolie qui l’enveloppait comme un nuage, lafaisait plus belle encore.

On la savait, d’ailleurs, sinon une richehéritière, du moins ce que l’on appelle, en matière de mariage, unparti convenable. Elle avait, grâce à la précaution prise par sonpère et aux soins donnés à sa petite fortune par San-Felice, elleavait cent vingt-cinq mille ducats de dot, c’est-à-dire undemi-million placé dans la meilleure maison de Naples, chezMM. Simon André, Backer et Ce, banquiers duroi ; puis on ne connaissait à San-Felice, dont on la croyaitla fille naturelle, d’autre héritier qu’elle, et San-Felice, sansêtre un capitaliste, avait, de son côté, une certaine fortune.

En ces sortes de matières, ceux qui calculent,calculent tout.

Luisa avait rencontré chez la comtesse Fuscoun homme de trente à trente-cinq ans, portant un des plus beauxnoms de Naples et ayant marqué d’une façon distinguée à Toulon dansla guerre de 1793 ; il venait d’obtenir, avec le titre debrigadier, le commandement d’un corps de cavalerie, destiné àservir d’auxiliaire dans l’armée autrichienne, lors de la campagnede 1796, qui allait s’ouvrir en Italie : on l’appelait leprince de Moliterno.

Il n’avait point encore reçu à cette époque,au travers du visage, le coup de sabre qui, en le privant d’un œil,y mit ce cachet de courage que personne, au reste, ne songea jamaisà lui contester.

Il avait un grand nom, une certaine fortune,un palais à Chiaïa. Il vit Luisa, en devint amoureux, pria laduchesse Fusco d’être son intermédiaire près de sa jeune amie etn’emporta qu’un refus.

Luisa avait souvent croisé à Chiaïa et àTolède, quand elle s’y promenait avec cette belle voiture et cesbeaux chevaux que lui avait achetés son tuteur, un charmantcavalier de vingt-cinq à vingt-six ans à peine, tout à la fois leRichelieu et le Saint-Georges de Naples : c’était le frèreaîné de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons faitconnaissance au palais de la reine Jeanne, c’était le duc deRocca-Romana.

Beaucoup de bruits, qui eussent été peut-êtrepeu honorables pour un gentilhomme dans nos capitales du Nord, maisqui, à Naples, pays de mœurs faciles et de morale accommodante, neservaient qu’à rehausser sa considération, couraient sur son compteet le faisaient un objet d’envie pour la jeunesse dorée deNaples ; on disait qu’il était un des amants éphémères que lefavori-ministre Acton permettait à la reine, comme Potemkine àCatherine II, à la condition que lui resterait l’amantinamovible, et que c’était la reine qui entretenait ce luxe debeaux chevaux et de nombreux serviteurs, qui n’avait pas sa sourcedans une fortune assez considérable pour alimenter de pareillesdépenses ; mais on disait aussi que, protégé comme il l’était,le duc pouvait parvenir à tout.

Un jour, ne sachant comment s’introduire chezSan-Felice, le duc de Rocca-Romana s’y présenta de la part duprince héréditaire François, dont il était grand écuyer ; ilétait porteur du brevet de bibliothécaire de Son Altesse, espèce desinécure que le prince offrait au mérite bien reconnu deSan-Felice.

San-Felice refusa, se déclarant incapable, nonpas d’être bibliothécaire, mais de se plier aux mille petitsdevoirs d’étiquette qu’entraîne une charge à la cour. Le lendemain,la voiture du prince s’arrêtait devant la porte de la maison duPalmier, et le prince lui-même venait renouveler au chevalierl’offre de son grand écuyer.

Il n’y avait pas moyen de refuser un telhonneur, offert par le futur héritier du royaume. San-Feliceobjecta seulement une difficulté momentanée et demanda que SonAltesse voulût bien remettre à six mois les effets de sa bonnevolonté ; ces six mois écoulés, Luisa serait ou la femme d’unautre ou la sienne : si elle était la femme d’un autre, ilaurait besoin de distractions pour se consoler ; si elle étaitla sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la couret de la distraire elle-même.

Le prince François, homme intelligent,amoureux de la véritable science, accepta le délai, fit complimentà San-Felice sur la beauté de sa pupille et sortit.

Mais la porte fut ouverte à Rocca-Romana, quiépuisa en vain pendant trois mois près de Luisa, les trésors de sonéloquence et les merveilles de sa coquetterie.

Le temps approchait qui devait décider du sortde Luisa, et Luisa, malgré toutes les séductions qui l’entouraient,persistait dans sa résolution de tenir la promesse donnée à sonpère ; alors, San-Felice voulut lui rendre un compte exact detoute sa fortune afin de la séparer de la sienne, et que Luisa enfût, quoique sa femme, complétement maîtresse ; il pria doncles banquiers Backer, chez lesquels la somme primitive de cinquantemille ducats avait été placée il y avait déjà quinze ans, de luifaire ce que l’on appelle, en termes de banque, un état desituation. André Backer, fils aîné de Simon Backer, se présentachez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement etles preuves matérielles de la façon dont son père avait placé etfait valoir cet argent. Quoique Luisa ne prît point un grandintérêt à tous ces détails, San-Felice voulut qu’elle assistât à laséance ; André Backer ne l’avait jamais vue de près, il futfrappé de sa merveilleuse beauté ; il prit, pour revenir chezSan-Felice, le prétexte de quelques papiers qui luimanquaient ; il revint souvent et finit par déclarer à sonclient qu’il était amoureux fou de sa pupille ; il pouvaitdistraire, en se mariant, un million de la maison de son père enfaisant valoir comme pour lui les cinq cent mille francs de Luisa,si elle consentait à devenir sa femme ; il pouvait en quelquesannées doubler, quadrupler, sextupler cette fortune ; Luisaserait alors une des femmes les plus riches de Naples, pourraitlutter d’élégance avec la plus haute aristocratie et effacer lesplus grandes dames par son luxe, comme elle les effaçait déjà parsa beauté. Luisa ne se laissa aucunement éblouir par cettebrillante perspective ; et San-Felice, tout joyeux et toutfier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refusé pour luil’illustration dans Moliterno, l’esprit et l’élégance dansRocca-Romana, la fortune et le luxe dans André Backer, San-Feliceinvita André Backer à revenir dans la maison autant qu’il luiplairait comme ami, mais à la condition qu’il renonceraitentièrement à y revenir comme prétendant.

Enfin, le terme fixé par San-Felice lui-mêmeétant arrivé le 14 novembre 1795, anniversaire de la promesse faitepar lui au prince Caramanico mourant, simplement, sans pompeaucune, seulement en présence du prince François, qui voulut servirde témoin à son futur bibliothécaire, San-Felice et Luisa Molinafurent unis à l’église de Pie-di-Grotta.

Aussitôt le mariage célébré, Luisa demandapour première grâce à son mari de réduire la maison sur le pied oùelle était auparavant, désirant continuer de vivre avec cette mêmesimplicité où elle avait vécu pendant quatorze ans. Le cocher et levalet de chambre furent donc renvoyés, les chevaux et la voiturefurent vendus ; on ne garda que la jeune femme de chambreNina, qui paraissait avoir voué un sincère attachement à samaîtresse ; on fit une pension à la vieille gouvernante, quiregrettait toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme unexilé qui rentre dans sa patrie.

De toutes les connaissances qu’elle avaitfaites pendant ses neuf mois de passage à travers le monde, Luisane garda qu’une seule amie : c’était la duchesse Fusco, veuveet riche, âgée de dix ans plus qu’elle, comme nous l’avons dit, etsur laquelle la médisance la plus exercée n’avait rien trouvé àdire, sinon qu’elle blâmait peut-être un peu trop haut et troplibrement les actes politiques du gouvernement et la conduiteprivée de la reine.

Bientôt les deux amies furentinséparables ; les deux maisons n’en avaient fait qu’uneautrefois et avaient été séparées dans un partage de famille. Ilfut convenu que, pour se voir sans contrainte à toute heure du jouret même de la nuit, une ancienne porte de communication qui avaitété fermée lors de ce partage de famille serait rouverte ; onsoumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir uninconvénient à cette réouverture, mit lui-même les ouvriers àl’œuvre ; rien ne pouvait lui être plus agréable pour sa jeunefemme qu’une amie du rang, de l’âge et de la réputation de laduchesse Fusco.

Dès lors, les deux amies furentinséparables.

Une année tout entière se passa dans lafélicité la plus parfaite. Luisa atteignit sa vingt et unièmeannée, et peut-être sa vie se serait-elle écoulée dans cettesereine placidité si quelques paroles imprudentes dites par laduchesse Fusco sur Emma Lyonna n’eussent été rapportées à la reine.Caroline ne plaisantait pas à l’endroit de la favorite : laduchesse Fusco reçut, de la part du ministre de la police, uneinvitation d’aller passer quelque temps dans ses terres.

Elle avait pris avec elle une de ses amies,compromise comme elle et nommée Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-làétait accusée non-seulement d’avoir parlé, mais encore d’avoirécrit.

Le temps que la duchesse Fusco devait passeren exil était illimité ; un avis émané du même ministre devaitlui annoncer qu’il lui était permis de rentrer à Naples.

Elle partit pour la Basilicate, où étaient sespropriétés, laissant à Luisa toutes les clefs de sa maison, afinqu’en son absence elle pût veiller elle-même à ces mille soinsqu’exige un mobilier élégant.

Luisa se trouva seule.

Le prince François avait pris en grande amitiéson bibliothécaire, et, trouvant en lui, sous l’enveloppe d’unhomme du monde, une science aussi étendue que profonde, ne pouvaitplus se passer de sa société, qu’il préférait à celle de sescourtisans. Le prince François était, en effet, d’un caractère douxet timide, que la crainte rendit plus tard profondément dissimulé.Effrayé des violences politiques de sa mère, la voyant sedépopulariser de plus en plus, sentant le trône chanceler sous sespieds, il voulait hériter de la popularité que perdait la reine enparaissant complétement étranger, opposé même à la politique suiviepar le gouvernement napolitain ; la science lui offrait unrefuge : il se fit de son bibliothécaire un bouclier, et parutcomplétement absorbé dans ses travaux archéologiques, géologiqueset philologiques, et cela sans perdre de vue le cours desévénements journaliers, qui, selon lui, se pressaient vers unecatastrophe.

Le prince François faisait donc cette habileet sourde opposition libérale que, sous les gouvernementsdespotiques, font toujours les héritiers de la couronne.

Sur ces entrefaites, le prince François, luiaussi, s’était marié et avait en grande pompe ramené à Naples cettejeune archiduchesse Marie-Clémentine, dont la tristesse et lapâleur faisaient, au milieu de cette cour, l’effet que fait dans unjardin une fleur de nuit, toujours prête à se fermer aux rayons dusoleil.

Il avait fort invité San-Felice à amener safemme aux fêtes qui avaient eu lieu à l’occasion de sonmariage ; mais Luisa, qui tenait de son amie la duchesse Fuscodes détails précis sur la corruption de cette cour, avait prié sonmari de la dispenser de toute apparition au palais. Son mari, quine demandait pas mieux que de voir sa femme préférer à tout sonchaste gynécée, l’avait excusée de son mieux. L’excuse avait-elleété trouvée bonne ? L’important était qu’elle eût paru bonneet eût été acceptée.

Mais, nous l’avons dit, depuis près d’un an,la duchesse Fusco était partie et Luisa s’était trouvéeseule ; la solitude est la mère des rêves, et Luisa seule, sonmari retenu au palais, son amie envoyée en exil, Luisa s’était miseà rêver.

À quoi ? Elle n’en savait rien elle-même.Ses rêves n’avaient point de corps, aucun fantôme ne lespeuplait ; c’étaient de douces et enivrantes langueurs, devagues et tendres aspirations vers l’inconnu ; rien ne luimanquait, elle ne désirait rien, et cependant elle sentait un videétrange dont le siège était sinon dans son cœur, du moins déjàautour de son cœur.

Elle se disait à elle-même que son mari, quisavait toute chose, lui donnerait certainement l’explication de cetétat si nouveau pour elle ; mais elle ignorait pourquoi ellefut morte plutôt que de recourir à lui pour avoir des explicationsà ce sujet.

Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’unjour, son frère de lait Michele étant venu et lui ayant parlé de lasorcière albanaise, elle lui avait, après quelque hésitation, ditde la lui amener le lendemain, dans la soirée, son mari devantprobablement être retenu une partie de la nuit à la cour par lesfêtes que l’on y donnerait en l’honneur de Nelson, et pour célébrerla victoire que celui-ci avait remportée sur les Français. Nousavons vu ce qui s’était passé pendant cette soirée sur trois pointsdifférents, à l’ambassade d’Angleterre, au palais de la reineJeanne et à la maison du Palmier ; et comment, amenée danscette maison par Michele, soit hasard, soit pénétration, soitconnaissance réelle de la mystérieuse science parvenue jusqu’à nousdu moyen âge sous le nom de cabale, la sorcière avait lu dans lecœur de la jeune femme et lui avait prédit le changement que lanaissance prochaine des passions devait produire dans ce cœurencore si chaste et si immaculé.

L’événement, soit hasard, soit fatalité, avaitsuivi la prédiction. Entraînée par un sentiment irrésistible verscelui à qui sa prompte arrivée avait probablement sauvé la vie,nous l’avons vue, ayant pour la première fois un secret à elleseule, fuir la présence de son mari, faire semblant de dormir,recevoir sur son front plein de trouble le calme baiser conjugal,et, San-Felice sorti de la chambre, se relever furtivement piedsnus, l’âme pleine d’angoisse, et venir, d’un œil inquiet,interroger la mort planant au-dessus du lit du blessé.

Laissons Luisa, le cœur tout plein desbondissantes palpitations d’un amour naissant, veiller anxieuse auchevet du moribond, et voyons ce qui se passait au conseil du roiFerdinand le lendemain du jour où l’ambassadeur de France avaitjeté aux convives de sir William Hamilton ses terribles adieux.

XVII – LE ROI

Si nous avions entrepris, au lieu du récitd’événements historiques auxquels la vérité doit donner un cachetplus profondément terrible, et qui, d’ailleurs, ont pris une placeineffaçable dans les annales du monde, si nous avions entrepris,disons-nous, d’écrire un simple roman de deux ou trois cents pages,dans le but inutile et mesquin de distraire, par une suited’aventures plus ou moins pittoresques, d’événements plus ou moinsdramatiques, sortis de notre imagination, une lectrice frivole ouun lecteur blasé, nous suivrions le principe du poëte latin, et,nous hâtant vers le dénoûment, nous ferions assister immédiatementnotre lecteur ou notre lectrice aux délibérations de ce conseilauquel assistait le roi Ferdinand et que présidait la reineCaroline, sans nous inquiéter de leur faire faire une connaissanceplus intime avec ces deux souverains, dont nous avons indiqué lasilhouette dans notre premier chapitre. Mais alors, nous en sommescertain, ce que notre récit gagnerait en rapidité, il le perdraiten intérêt ; car, à notre avis, mieux on connaît lespersonnages que l’on voit agir, plus grande est la curiosité qu’onprend aux actions bonnes ou mauvaises qu’ils accomplissent ;d’ailleurs, les personnalités étranges que nous avons à mettre enrelief dans les deux héros couronnés de cette histoire ont tant decôtés bizarres, que certaines pages de notre récit deviendraientincroyables ou incompréhensibles, si nous ne nous arrêtions pas uninstant pour transformer nos croquis, faits à grands traits et aufusain, en deux portraits à l’huile, modelés de notre mieux, et quin’auront rien de commun, nous le promettons d’avance, avec cespeintures officielles de rois et de reines que les ministres del’intérieur envoient aux chefs-lieux de département et de cantonpour décorer les préfectures et les mairies.

Reprenons donc les choses, ou plutôt lesindividus, de plus haut.

La mort de Ferdinand VI, arrivée en 1759,appela au trône d’Espagne son frère cadet, qui régnait à Naples etqui lui succéda sous le nom de Charles III.

Charles III avait trois fils : lepremier, nommé Philippe, qui eût dû, à l’avènement au trône de sonpère, devenir prince des Asturies et héritier de la couronned’Espagne, si les mauvais traitements de sa mère ne l’eussent rendufou, ou plutôt imbécile ; le second, nommé Charles, quiremplit la vacance laissée par la défaillance de son frère aîné, etqui régna sous le nom de Charles IV ; enfin le troisième,nommé Ferdinand, auquel son père laissa cette couronne de Naplesqu’il avait conquise à la pointe de son épée et qu’il était forcéd’abandonner.

Ce jeune prince, âgé de sept ans au moment dudépart de son père pour l’Espagne, restait sous une double tutellepolitique et morale. Son tuteur politique était Tanucci, régent duroyaume ; son tuteur moral était le prince de San-Nicandro,son précepteur.

Tanucci était un fin et rusé Florentin qui dutla place assez distinguée qu’il tient dans l’histoire, non pas àson grand mérite personnel, mais au peu de mérite des ministres quilui succédèrent ; grand par son isolement, il redescendrait àune taille ordinaire s’il avait pour point de comparaison unColbert ou même un Louvois.

Quant au prince de San-Nicandro, – qui avait,assure-t-on, acheté à la mère de Ferdinand, à la reineMarie-Amélie[6], à cette même princesse qui avait rendufou son fils aîné à force de mauvais traitements, le droit de fairenon pas un fou, mais un ignorant de son troisième fils, et quiavait payé ce droit trente mille ducats, à ce que l’on assuraittoujours, – c’était le plus riche, le plus inepte, le plus corrompudes courtisans qui fourmillaient, vers la moitié du siècle dernier,autour du trône des Deux-Siciles.

On se demande comment un pareil homme pouvaitarriver, même à force d’argent, à devenir précepteur d’un princedont un homme aussi intelligent que Tanucci était ministre ;la réponse est bien simple : Tanucci, régent du royaume,c’est-à-dire véritable roi des Deux-Siciles, n’était point fâché deprolonger cette royauté au delà de la majorité de son augustepupille ; Florentin, il avait sous les yeux l’exemple de laFlorentine Catherine de Médicis, qui régna successivement sousFrançois II, Charles IX et Henri III ; or, luine pouvait pas manquer de régner sous ou sur Ferdinand, comme onvoudra, si le prince de San-Nicandro arrivait à faire de son élèveun prince aussi ignorant et aussi nul que son précepteur.

Et, il faut le dire, si telles étaient lesvues de Tanucci, le prince de San-Nicandro entra complétement dansses vues : ce fut un jésuite allemand qui fut chargéd’apprendre au roi le français, que le roi ne sut jamais ; et,comme on ne jugea point à propos de lui apprendre l’italien, il enrésulta qu’il ne parlait encore, à l’époque de son mariage, que lepatois des lazzaroni, qu’il avait appris des valets qui leservaient et des enfants du peuple qu’on laissait approcher de luipour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de cetteignorance, lui apprit à lire et à écrire, deux choses qu’il savaità peine, et lui fit apprendre un peu d’italien, chose qu’il nesavait pas du tout ; aussi, dans ses moments de bonne humeurou de tendresse conjugale, n’appelait-il jamais Caroline que machère maîtresse, faisant ainsi allusion aux trois parties deson éducation qu’elle avait essayé de compléter.

Veut-on un exemple de l’idiotisme du prince deSan-Nicandro ? Cet exemple, le voici :

Un jour, le digne précepteur trouva dans lesmains de Ferdinand les Mémoires de Sully, que le jeuneprince essayait de déchiffrer, ayant entendu dire qu’il descendaitde Henri IV et que Sully était ministre de Henri IV. Lelivre lui fut immédiatement enlevé, et l’honnête imprudent qui luiavait prêté ce mauvais livre fut sévèrement réprimandé.

Le prince de San-Nicandro ne permettait qu’unlivre, ne connaissait qu’un livre, n’avait jamais lu qu’unlivre : c’était l’Office de la Vierge.

Et nous appuyons sur cette première éducationpour ne pas faire au roi Ferdinand plus grande qu’il n’est juste laresponsabilité des actes odieux que nous allons voir s’accomplirdans le cours du récit que nous avons entrepris.

Ce premier point d’impartialité historiquebien établi, voyons ce que fut cette éducation.

Ce n’était point assez pour la tranquillité dela conscience du prince de San-Nicandro que cette convictionconsolante que, ne sachant rien, il ne pouvait rien apprendre à sonélève ; mais, afin de le maintenir dans une éternelle enfance,tout en développant, par des exercices violents, les qualitésphysiques dont la nature l’avait doué, il écarta de lui, homme oulivre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre lumièresur le beau, sur le bon et sur le juste.

Le roi Charles III était, comme Nemrod,un grand chasseur devant Dieu ; le prince de San-Nicandro fittout ce qu’il put pour que, sous ce rapport du moins, le filsmarchât sur les traces de son père ; il remit en vigueurtoutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombées endésuétude, même sous Charles III : les braconniers furentpunis de la prison, des fers et même de l’estrapade ; onrepeupla les forêts royales de gros gibier ; on multiplia lesgardes, et, de peur que la chasse, plaisir fatigant, ne laissât aujeune prince, par la lassitude qui en était la suite, trop de tempslibre, et que, pendant ce temps, chose peu probable mais possible,il ne lui prit le désir d’étudier, son précepteur lui donna le goûtde la pêche, plaisir tranquille et bourgeois, pouvant servir derepos au plaisir violent et royal de la chasse.

Une des choses qui inquiétaient surtout leprince de San-Nicandro pour l’avenir du peuple sur lequel son élèveétait appelé à régner, c’est que celui-ci avait un naturel doux etbon ; il était donc urgent de le corriger avant tout de cesdeux défauts, auxquels, selon le prince de San-Nicandro, il fallaitbien se garder de laisser prendre racine dans le cœur d’un roi.

Voici comment s’y prit le prince deSan-Nicandro pour corriger le jeune prince de ce doublevice :

Il savait que le frère aîné de son élève,celui qui, devenu prince des Asturies, avait suivi son père enEspagne, trouvait, pendant son séjour à Naples, un suprême plaisirà écorcher des lapins vivants.

Il essaya de donner le goût de cet amusementroyal à Ferdinand ; mais le pauvre enfant y montra une tellerépugnance, que San-Nicandro résolut de lui inspirer seulement ledésir de tuer les pauvres bêtes. Pour donner à cet exercice lecharme de la difficulté vaincue, et, comme, de peur qu’il ne seblessât, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les mains d’unenfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour unecinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devantsoi, on les forçait de passer par une chatière pratiquée dans uneporte ; le jeune prince se tenait derrière cette porte avec unbâton et les assommait ou les manquait au passage.

Un autre plaisir auquel l’élève du prince deSan-Nicandro prit un goût non moins vif qu’à celui d’assommer deslapins, fut celui de berner des animaux sur des couvertures ;par malheur, un jour, il eut la malencontreuse idée de berner undes chiens de chasse du roi son père, ce qui lui valut unemercuriale sévère et une défense absolue de s’adresser jamais àl’un de ces nobles quadrupèdes.

Le roi Charles III parti pour l’Espagne,le prince de San-Nicandro ne vit point d’inconvénient à laisser sonélève reconquérir la liberté qu’il avait perdue, et même àl’étendre des quadrupèdes aux bipèdes. Ainsi, un jour que Ferdinandjouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui prenaient plaisir à leregarder faire des merveilles à cet exercice, un jeune hommemaigre, poudré à blanc et vêtu de l’habit ecclésiastique. Le voiret céder à l’irrésistible désir de le berner fut l’affaire d’uneseconde ; il dit quelques mots tout bas à l’oreille d’un deslaquais attendant ses ordres ; le laquais courut vers lechâteau, – la chose se passait à Portici, – en revint avec unecouverture ; la couverture apportée, le roi et trois joueursse détachèrent du jeu, firent prendre par le laquais le patientdésigné, le firent coucher sur la couverture qu’ils tenaient parles quatre coins, et le bernèrent au milieu des rires desassistants et des huées de la canaille.

Celui à qui cette injure fut faite était lecadet d’une noble famille florentine ; il se nommait Mazzini.La honte qu’il éprouva d’avoir ainsi servi de jouet au prince et derisée à la valetaille, fut si grande, qu’il quitta Naples le jourmême, se sauva à Rome, tomba malade en arrivant et mourut au boutde quelques jours.

La cour de Toscane fit ses plaintes auxcabinets de Naples et de Madrid ; mais la mort d’un petit abbécadet de famille était chose de trop peu d’importance, pour qu’ilfût fait droit par le père du coupable et par le coupablelui-même.

On comprend que, tout entier abandonné à depareils amusements, le roi, enfant, s’ennuyât de la société desgens instruits, et, jeune homme, en eût honte ; aussipassait-il tout son temps soit à la chasse, soit à la pêche, soit àfaire faire l’exercice aux enfants de son âge, qu’il réunissaitdans la cour du château et qu’il armait de manches à balai, nommantces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, etfrappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manœuvres et demauvais commandements. Mais les coups de fouet d’un prince sont desfaveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reçu le plus de coupsde fouet étaient ceux qui se tenaient pour être le plus avant dansles bonnes grâces de Sa Majesté.

Malgré ce défaut d’éducation, le roi conservaun certain bon sens qui, lorsqu’on ne l’influençait pas dans unsens contraire, le menait au juste et au vrai. Dans la premièrepartie de sa vie, celle qui fut antérieure à la révolutionfrançaise, et tant qu’il ne craignit pas l’invasion de ce qu’ilappelait les mauvais principes, c’est-à-dire de la science et duprogrès, sachant lire et écrire à peine, jamais il ne refusait niplaces ni pensions aux hommes qu’on lui assurait êtrerecommandables par leurs connaissances ; parlant le patois dumôle, il n’était point insensible à un langage élevé et éloquent.Un jour, un cordelier nommé le père Fosco, persécuté par les moinesde son couvent parce qu’il était plus savant et meilleurprédicateur qu’eux, parvint jusqu’au roi, se jeta à ses pieds etlui raconta tout ce que lui faisaient souffrir leur ignorance etleur jalousie ; le roi, frappé de l’élégance de ses paroles etde la force de son raisonnement, le fit causer longtemps ;puis enfin il lui dit :

– Laissez-moi votre nom et rentrez dans votrecouvent ; je vous donne ma parole d’honneur que le premierévêché vacant sera pour vous.

Le premier évêché qui vint à vaquer fut celuide Monopoli, dans la terre de Bari, sur l’Adriatique.

Comme d’habitude, le grand aumônier présentaau roi trois candidats, de grande maison tous trois, pour remplircette place ; mais le roi Ferdinand, secouant latête :

– Pardieu ! dit-il, depuis que vous êteschargé des présentations, vous m’avez fait donner assez de mitres àdes ânes auxquels il eût suffi de mettre des bâts ; il meplaît aujourd’hui de faire un évêque de ma façon, et j’espère qu’ilvaudra mieux que tous ceux que vous m’avez mis sur la conscience,et pour la nomination desquels je prie Dieu et saint Janvier de mepardonner.

Et, biffant les trois noms, il écrivit celuidu père Fosco.

Le père Fosco fut, ainsi que l’avait prévuFerdinand, un des évêques les plus remarquables du royaume, et,comme, un jour, quelqu’un qui l’avait entendu prêcher faisaitcompliment au roi, non-seulement sur l’éloquence, mais encore surla conduite exemplaire de l’ex-cordelier :

– Je les choisirais bien toujours ainsi,répondit Ferdinand ; mais, jusqu’à présent, je n’ai connuqu’un seul homme de mérite parmi les gens d’Église ; le grandaumônier ne me propose que des ânes pour évêques. Quevoulez-vous ! le pauvre homme ne connaît que ses confrèresd’écurie.

Ferdinand avait parfois une bonhomie decaractère qui rappelait celle de son aïeul Henri IV.

Un jour qu’il se promenait dans le parc deCaserte en habit militaire, une paysanne s’approcha de lui et luidit :

– On m’a assuré, monsieur, que le roi sepromenait souvent dans cette allée ; savez-vous si j’ai chancede le rencontrer aujourd’hui ?

– Ma bonne femme, lui répondit Ferdinand, jene puis vous indiquer quand le roi passera ; mais, si vousavez quelque demande à lui faire, je puis me charger de la luitransmettre, étant de service près de lui.

– Eh bien, voici la chose, dit la femme :j’ai un procès et, comme, étant une pauvre veuve, je n’ai pointd’argent à donner au rapporteur, cet homme le fait traîner depuistrois ans.

– Avez-vous préparé une requête ?

– Oui, monsieur ; la voilà.

– Donnez-la-moi et venez demain à la mêmeheure, je vous la rendrai apostillée par le roi.

– Et moi, dit la veuve, je n’ai que troisdindes grasses ; mais, si vous faites cela, les trois dindessont à vous.

– Revenez demain avec vos trois dindes, labonne femme, et vous trouverez votre demande apostillée.

La veuve fut exacte au rendez-vous, mais pasplus que le roi ne le fut lui-même. Ferdinand tenait la requête, lafemme tenait les trois dindes ; il prit les trois dindes et lafemme la requête.

Tandis que le roi tâtait les dindes pour voirsi elles étaient effectivement aussi grasses que la femme l’avaitdit, la bonne femme ouvrait la requête pour voir si elle étaitréellement apostillée.

Chacun avait tenu fidèlement sa parole ;la femme s’en alla de son côté, le roi du sien.

Le roi entra dans la chambre de la reine,tenant ses trois dindes par les pattes, et, comme Marie-Carolineregardait sans y rien comprendre cette volaille qui se débattaitaux mains de son mari :

– Eh bien, lui dit-il, ma chère maîtresse,vous qui dites toujours que je ne suis bon à rien, et que, si jen’étais pas né roi, je ne saurais pas gagner mon pain, cependantvoilà trois dindes que l’on m’a données pour unesignature !

Et il raconta toute l’aventure à la reine.

– Pauvre femme ! dit celle-ci quand ileut fini son récit.

– Pourquoi, pauvre femme ?

– Parce qu’elle a fait une mauvaise affaire.Croyez-vous donc que le rapporteur aura égard à votresignature ?

– J’y ai bien pensé, dit Ferdinand avec unrire narquois ; mais j’ai mon idée.

Et, en effet, la reine avait raison : larecommandation de son auguste époux ne fit pas le moindre effet surle rapporteur, et le procès se continua tout aussi lentement quepar le passé.

La veuve revint à Caserte, et, comme elle nesavait pas le nom de l’officier qui lui avait rendu service, elledemanda l’homme auquel elle avait donné trois dindes.

L’aventure avait fait du bruit ; onprévint le roi que la plaideuse était là.

Le roi la fit entrer.

– Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il, vousvenez m’annoncer que votre procès est jugé ?

– Ah bien, oui ! dit-elle, il faut que leroi n’ait pas grand crédit ; car, lorsque j’ai remis aurapporteur la requête apostillée par Sa Majesté, il a dit :« C’est bon, c’est bon ! si le roi est pressé, il feracomme les autres, il attendra. » Aussi, ajouta-t-elle, si vousêtes un homme de conscience, vous me rendrez mes trois dindes, ou,tout au moins, vous me les payerez.

Le roi se mit à rire.

– Avec la meilleure volonté du monde, dit-il,je ne puis vous les rendre ; mais je puis vous les payer.

Et, prenant dans sa poche tout ce qu’il yavait de pièces d’or, il les lui donna.

– Quant à votre rapporteur, ajouta-t-il, noussommes au 25 du mois de mars : eh bien, vous verrez qu’à lapremière audience d’avril, votre procès sera jugé.

En effet, lorsque le rapporteur se présenta àla fin du mois pour toucher ses appointements, il lui fut dit, dela part du roi, par le trésorier :

– Ordre de Sa Majesté de ne vous payer quequand le procès qu’il vous a fait l’honneur de vous recommandersera jugé.

Comme l’avait prévu le roi, le procès fut jugéà la première audience.

Et l’on citait sur le roi, à Naples, nombred’aventures de ce genre, dont nous nous contenterons de rapporterdeux ou trois.

Un jour qu’il chassait dans la forêt dePersano avec la même livrée que ses gardes, il rencontra une pauvrefemme appuyée à un arbre et sanglotant.

Il lui adressa le premier la parole et luidemanda ce qu’elle avait.

– J’ai, répondit-elle, que je suis veuve avecsept enfants ; que, pour toute fortune, j’ai un petit champ,et que ce petit champ vient d’être ravagé par les chiens et lespiqueurs du roi.

Puis, avec un mouvement d’épaules et unredoublement de sanglots :

– Il est bien dur, ajouta-t-elle, d’être lessujets d’un homme qui, pour une heure de plaisir, n’hésite pas àruiner toute une famille. Je vous demande un peu pourquoi ce butorest venu dévaster mon champ !

– Ce que vous dites là est trop juste, mabonne femme, répondit Ferdinand ; et, comme je suis au servicedu roi, je lui porterai vos plaintes, en supprimant, toutefois, lesinjures dont vous les accompagnez.

– Oh ! dis-lui ce que tu voudras,continua la femme exaspérée ; je n’ai rien à attendre de bond’un pareil égoïste, et il ne peut pas maintenant me faire plus demal qu’il ne m’en a fait.

– N’importe, dit le roi, fais-moi toujoursvoir le champ, afin que je juge s’il est réellement aussi dévastéque tu le dis.

La veuve le conduisit à son champ ; larécolte était, en effet, foulée aux pieds des hommes, des chevauxet des chiens, et entièrement perdue.

Alors, apercevant des paysans, le roi lesappela et leur dit d’estimer en conscience le dommage que la veuveavait pu éprouver.

Ils l’estimèrent vingt ducats.

Le roi fouilla dans sa poche, il en avaitsoixante.

– Voilà, dit-il aux deux paysans, vingt ducatsque je vous donne pour votre arbitrage ; quant aux quaranteautres, ils sont pour cette pauvre femme. C’est bien le moins,lorsque les rois font un dégât, qu’ils payent le double de ce quepayeraient de simples particuliers.

Un autre jour, une femme dont le mari venaitd’être condamné à mort, part d’Aversa sur le conseil de l’avocatqui a défendu le condamné et vient à pied à Naples pour demander lagrâce de son mari. C’était chose facile que d’aborder le roi,toujours courant à pied ou à cheval par les rues de Tolède et parla rivière de Chiaïa ; cette fois, malheureusement ou plutôtheureusement pour la suppliante, le roi n’était ni au palais, ni àChiaïa, ni à Tolède ; il était à Capodimonte ; c’était lasaison des becfigues, et son père Charles III, de cynégétiquemémoire, avait fait bâtir le château, qui avait coûté plus de douzemillions, dans le seul but de se trouver sur le passage de ce petitgibier si estimé des gourmands.

La pauvre femme était écrasée de fatigue, ellevenait de faire cinq lieues tout courant. Elle se présenta à laporte du palais royal, et, apprenant que Ferdinand était àCapodimonte, elle demanda au chef du poste la permission d’attendrele roi ; le chef du poste, touché de compassion en voyant seslarmes et en apprenant le sujet qui les faisait couler, lui accordasa demande. Elle s’assit sur la première marche de l’escalier parlequel le roi devait monter au palais ; mais, quelle que fûtla préoccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte quel’inquiétude, et, après avoir, pendant quelques heures, lutté envain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, fermales yeux et s’endormit.

Elle dormait à peine depuis un quart d’heurelorsque revint le roi, qui était un admirable tireur, et qui avaitété, ce jour-là, plus adroit encore que d’habitude ; il étaitdonc dans une disposition d’esprit des plus bienveillantes, quandil aperçut la bonne femme qui l’attendait. On voulut laréveiller ; mais le roi fit signe qu’on ne la dérangeâtpoint ; il s’approcha d’elle, la regarda avec une curiositémêlée d’intérêt, et, voyant le bout de sa pétition qui sortait desa poitrine, il la tira doucement, la lut, et, ayant demandé uneplume et de l’encre, il écrivit au bas : Fortuna eduorme, ce qui correspond à peu près à notre proverbe :La fortune vient en dormant, et signa : FERDINANDB.

Après quoi, il ordonna de ne réveiller lapaysanne sous aucun prétexte, défendit qu’on la laissât pénétrerjusqu’à lui, veilla à ce qu’il fût sursis à l’exécution et replaçala pétition à l’endroit où il l’avait prise.

Au bout d’une demi-heure, la solliciteuseouvrit les yeux, s’informa si le roi était rentré et apprit qu’ilvenait de passer devant elle, tandis qu’elle dormait.

Sa désolation fut grande ! elle avaitmanqué l’occasion qu’elle était venue chercher de si loin et avectant de fatigue ! Elle supplia le chef du poste de luipermettre d’attendre que le roi sortit ; le chef du posterépondit que la chose lui était positivement défendue ; lapaysanne, au désespoir, repartit pour Aversa.

Sa première visite, à son retour, fut pourl’avocat qui lui avait donné le conseil d’aller implorer laclémence du roi ; elle lui raconta ce qui s’était passé etcomment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasiondésormais introuvable ; l’avocat avait des amis à la cour, illui dit de rendre la pétition, et qu’il aviserait au moyen de lafaire tenir au roi.

La femme remit à l’avocat la pétitiondemandée ; par un mouvement machinal, celui-ci l’ouvrit ;mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu’il poussa un cri de joie.Dans la situation où l’on se trouvait, le proverbe consolateurécrit et signé de la main du roi équivalait à une grâce, et, eneffet, sur les instances de l’avocat, sur la production del’apostille du roi, et surtout grâce à l’ordre donné directementpar le roi, huit jours après, le prisonnier était rendu à laliberté.

Le roi Ferdinand n’était rien moins quedifficile dans la recherche de ses amours. En général, peu luiimportaient le rang et l’éducation, pourvu que la femme fût jeuneet belle ; il avait, dans toutes les forêts où il prenait leplaisir de la chasse, de jolies petites maisons composées de quatreou cinq pièces, très-simplement mais très-proprementmeublées ; il s’y arrêtait pour y déjeuner, pour y dîner, oupour y prendre simplement quelques heures de repos. Chacune de cespetites maisons était tenue par une hôtesse, toujours choisie parmiles plus jeunes et les plus belles filles des villages voisins, et,comme il disait un jour au valet de chambre qui avait dans sesattributions celle de veiller à ce que son maître ne retrouvât pastrop souvent les mêmes visages : « Prends garde que lareine ne sache ce qui se passe ici ! » le valet dechambre, qui avait son franc parler, lui répondit :

– Bon ! n’ayez souci, sire : SaMajesté la reine en fait bien d’autres, et n’y met pas tant deprécautions !

– Chut ! répondit le roi, il n’y a pointde mal, cela croise les races.

Et, en effet, le roi, voyant que la reine segênait si peu, avait jugé à propos de ne pas se gêner non plus àson tour, et il avait fini par fonder sa fameuse colonie deSan-Leucio, à la tête de laquelle, comme nous l’avons raconté, ilavait mis le cardinal Fabrizio Ruffo. Cette colonie compta jusqu’àcinq ou six cents habitants, qui, à la condition que les maris etles pères ne verraient jamais entrer le roi Ferdinand dans leurmaison et n’auraient jamais la prétention de se faire ouvrir uneporte qui aurait ses raisons de rester fermée, jouissaient de toutesorte de privilèges, comme, par exemple, d’être exempts du servicemilitaire, d’avoir des tribunaux particuliers, de se marier sansavoir besoin de la permission des parents, et enfin d’être dotésdirectement par le roi quand ils se mariaient. Il en résulta que lapopulation de cette autre Salente, fondée par cet autre Idoménée,devint une espèce de collection de médailles frappées directementpar le roi, et où les antiquaires retrouveront encore le typebourbonien, lorsqu’il aura disparu du reste du monde.

D’après toutes les anecdotes que nous venonsde raconter, il est facile de voir que le roi Ferdinand, commel’avait parfaitement découvert son précepteur le prince deSan-Nicandro n’était point naturellement cruel ; seulement, savie, à l’époque où nous sommes arrivés, c’est-à-dire à l’an 1798,pouvait déjà se séparer en deux phases :

Avant la révolution française, – après larévolution française.

Avant la révolution française, c’est l’hommeque nous avons vu, c’est-à-dire naïf, spirituel, porté au bienplutôt qu’au mal.

Après la révolution française, c’est l’hommeque nous verrons, c’est-à-dire craintif, implacable, défiant, etporté, au contraire, plutôt au mal qu’au bien.

Dans l’espèce de portrait moral que nousvenons de tracer un peu longuement peut-être, mais par des faits etnon par des paroles, nous avons eu pour but de faire connaîtrel’étrange personnalité du roi Ferdinand : de l’esprit naturel,pas d’éducation, l’insouciance de toute gloire, l’horreur de toutdanger, pas de sensibilité, pas de cœur, la luxure permanente, leparjure établi en principe, la religion du pouvoir royal pousséeaussi loin que chez Louis XIV, le cynisme de la vie politiqueet de la vie privée mis au grand jour par le mépris profond qu’ilfaisait des grands seigneurs qui l’entouraient, et dans lesquels ilne voyait que des courtisans ; du peuple sur lequel ilmarchait et dans lequel il ne voyait que des esclaves ; desinstincts inférieurs qui l’attiraient vers les amours grossiers,des amusements physiques qui tendaient à matérialiser incessammentle corps aux dépens de l’esprit, voilà sur quelles données il fautjuger l’homme qui monta sur le trône presque aussi jeune queLouis XIV, qui mourut presque aussi vieux que lui, qui régnade 1759 à 1825, c’est-à-dire soixante-six ans, y compris saminorité ; sous les yeux duquel s’accomplit, sans qu’il sûtmesurer la hauteur des événements et la profondeur descatastrophes, tout ce qui se fit de grand dans la première moitiédu siècle présent et dans la dernière moitié du siècle passé.Napoléon tout entier passa dans son règne ; il le vit naîtreet grandir, décroître et tomber ; né seize ans avant lui, ille vit mourir cinq ans avant lui, et se trouva enfin, sans avoird’autre valeur que celle d’un simple comparse royal, mêlé comme undes principaux acteurs à ce drame gigantesque qui bouleversa lemonde, de Vienne à Lisbonne et du Nil à la Moskova.

Dieu le nomma Ferdinand IV, la Sicile lenomma Ferdinand III, le congrès de Vienne le nommaFerdinand Ier, les lazzaroni le nommèrent le roiNasone.

Dieu, la Sicile et le congrès setrompèrent ; un seul de ses trois noms fut vraiment populaireet lui resta c’est celui qui lui fut donné par les lazzaroni.

Chaque peuple a eu son roi qui a résumél’esprit de la nation : les Écossais ont eu ROBERT BRUCE, lesAnglais ont eu HENRI VIII, les Allemands ont eu MAXIMILIEN,les Russes ont eu IVAN LE TERRIBLE, les Polonais ont eu JEANSOBIESKI, les Espagnols ont eu CHARLES-QUINT, les Français ont euHENRI IV, les Napolitains ont eu NASONE.

XVIII – LA REINE

Marie-Caroline, archiduchesse d’Autriche,avait quitté Vienne au mois d’avril 1768, pour venir épouserFerdinand IV à Naples. La fleur impériale entra dans son futurroyaume avec le mois du printemps ; elle avait seize ans àpeine, étant née en 1752 ; mais, fille chérie deMarie-Thérèse, elle arrivait avec un sens bien supérieur à sonâge ; elle était, d’ailleurs, plus qu’instruite, elle étaitlettrée ; elle était plus qu’intelligente, elle étaitphilosophe ; il est vrai qu’à un moment donné, cet amour de laphilosophie se changea en haine contre ceux qui lapratiquaient.

Elle était belle dans la complète acception dumot, et, lorsqu’elle le voulait, charmante ; ses cheveuxétaient d’un blond dont l’or transparaissait sous la poudre ;son front était large, car les soucis du trône, de la haine et dela vengeance n’y avaient point encore creusé leurs sillons ;ses yeux pouvaient le disputer en transparence à l’azur du cielsous lequel elle venait régner ; son nez droit, son mentonlégèrement accentué, signe de volonté absolue, lui faisaient unprofil grec ; elle avait le visage ovale, les lèvres humideset carminées, les dents blanches comme le plus blanc ivoire ;enfin un cou, un sein et des épaules de marbre, dignes des plusbelles statues retrouvées à Pompéi et à Herculanum, ou venues àNaples du musée Farnèse, complétaient ce splendide ensemble. Nousavons vu, dans notre premier chapitre, ce qu’elle conservait decette beauté, trente ans après.

Elle parlait correctement quatrelangues : l’allemand d’abord, sa langue maternelle, puis lefrançais, l’espagnol et l’italien ; seulement, en parlant, etsurtout quand un sentiment violent l’inspirait, elle avait un légerdéfaut de prononciation pareil à celui d’une personne qui parleraitavec un caillou dans la bouche ; mais ses yeux brillants etmobiles, mais la netteté de ses pensées surtout avaient bientôtraison de ce léger défaut.

Elle était altière et orgueilleuse comme ilconvenait à la fille de Marie-Thérèse. Elle aimait le luxe, lecommandement, la puissance. Quant aux autres passions qui devaientse développer en elle, elles étaient encore enfermées sous lavirginale enveloppe de la fiancée de seize ans.

Elle arrivait avec ses rêves de poésieallemande, dans ce pays inconnu, où les citrons mûrissent,comme a dit le poëte germain ; elle venait habiter la contréeheureuse, la campania felice, où naquit le Tasse, oùmourut Virgile. Ardente de cœur, poétique d’esprit, elle sepromettait de cueillir d’une main au Pausilippe le laurier quipoussait sur la tombe du poëte d’Auguste, de l’autre celui quiombrageait à Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L’épouxauquel elle était fiancée avait dix ans ; étant jeune et degrande race, sans doute il était beau, élégant et brave. Serait-ilEuryale ou Tancrède, Nisus ou Renaud ? Elle était disposée,elle, à devenir Camille ou Hermine, Clorinde ou Didon.

Elle trouva, à la place de sa fantaisiejuvénile et de son rêve poétique, l’homme que vous connaissez, avecun gros nez, de grosses mains, de gros pieds, parlant le dialectedu môle avec des gestes de lazzarone.

La première entrevue eut lieu le 12 mai àPortella, sous un pavillon de soie brodé d’or ; la princesseétait accompagnée de son frère Léopold, qui était chargé de laremettre aux mains de son époux. Comme Joseph II son frère,Léopold II était nourri de maximes philosophiques ; ilvoulait introduire force réformes dans ses États, et, en effet, laToscane se souvient qu’entre autres réformes, la peine de mort futabolie sous son règne.

De même que Léopold était le parrain de sasœur, Tanucci était le tuteur du roi. Au premier regardqu’échangèrent la jeune reine et le vieux ministre, ils sedéplurent réciproquement. Caroline devina en lui l’ambitieusemédiocrité qui avait enlevé à son époux, en le maintenant dans sonignorance native, tous les moyens d’être un jour un grand roi, outout simplement même un roi. Sans doute, elle eût reconnu le génied’un époux qui lui eût été supérieur, et, dans son admiration pourlui, elle eût probablement été alors reine soumise, épousefidèle ; il n’en fut point ainsi ; elle reconnut, aucontraire, l’infériorité de son époux, et, de même que sa mèreavait dit à ses Hongrois : Je suis le roiMarie-Thérèse, elle dit aux Napolitains : Je suis leroi Marie-Caroline.

Ce n’était point ce que voulait Tanucci ;il ne voulait ni roi ni reine, il voulait être premierministre.

Par malheur, il y avait, dans les clauses ducontrat de mariage des augustes époux, un petit article qui s’étaitglissé sans que Tanucci, qui ne connaissait point encore la jeunearchiduchesse, y eût attaché grande importance :Marie-Caroline avait le droit d’assister aux conseils d’État, dumoment qu’elle aurait donné à son époux un héritier de lacouronne.

C’était une fenêtre que la cour d’Autricheouvrait sur celle de Naples. Jusque-là, l’influence – qui, sousPhilippe II et Ferdinand VII, était venue de France, –Charles III étant monté sur le trône d’Espagne, venaitnaturellement de Madrid.

Tanucci comprit que, par cette fenêtre ouvertepour Marie-Caroline, entrait l’influence autrichienne.

Il est vrai qu’ayant donné, cinq ans seulementaprès son mariage, un héritier à la couronne, Marie-Caroline nejouit que vers l’année 1774 du privilège qui lui était accordé.

En attendant, aveuglée par des illusionsqu’elle s’obstinait à conserver, Marie-Caroline espéra qu’ellepourrait faire une éducation complétement nouvelle à sonmari ; cela lui parut d’autant plus facile que sa science àelle avait frappé Ferdinand d’étonnement. Après avoir entenducauser Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnesinstruites de sa cour, il se frappait la tête avec stupéfaction endisant :

– La reine sait tout !

Plus tard, lorsqu’il eut vu où cette sciencele conduisait et combien elle le faisait dévier de la route qu’ileût voulu suivre, il ajoutait à ces mots : La reine saittout !

– Et cependant elle fait plus de sottises quemoi, qui ne suis qu’un âne !

Mais il n’en commença pas moins à subirl’influence de cet esprit supérieur, et il se soumit aux leçonsqu’elle lui proposa : elle lui apprit littéralement, commenous l’avons déjà dit, à lire et à écrire ; mais ce qu’elle neput lui apprendre, ce furent ces façons élégantes des cours duNord, ce soin de soi-même, si rare surtout dans les pays chauds, oùl’eau devrait être non-seulement un besoin, mais encore unplaisir ; cette sympathie féminine pour les fleurs et pour lesparfums que la toilette leur demande ; ce babillage doux etcharmant, enfin, qui semble emprunté moitié au murmure desruisseaux, moitié au ramage des fauvettes et des rossignols.

La supériorité de Caroline humiliaitFerdinand ; la grossièreté de Ferdinand répugnait àCaroline.

Il est vrai que cette supériorité,incontestable aux yeux de son époux, prévenu, pouvait être, à larigueur, contestée par les gens véritablement instruits, qui nevoyaient dans le bavardage de la reine que le résultat de cettescience superficielle qui gagne en étendue ce qu’elle perd enprofondeur. Peut-être, en effet, en la jugeant comme elle devaitêtre jugée, eût-on trouvé en elle plus de babil que deraisonnement, et surtout ce pédantisme particulier aux princes dela maison de Lorraine dont étaient si profondément atteints sesfrères Joseph et Léopold : Joseph parlant toujours sans jamaislaisser à personne le temps de lui répondre ; Léopold,véritable maître d’école, plus fait pour tenir la férule d’Orbéliusque le sceptre de Charlemagne.

Ainsi était la reine. Elle avait un petitmanuscrit d’écriture très-fine, composé par elle-même à son usageet contenant les opinions des philosophes depuis Pythagore jusqu’àJean-Jacques Rousseau, et, lorsqu’elle devait recevoir des hommessur lesquels elle voulait faire une certaine impression, ellerepassait son manuscrit, et, selon les circonstances, plaçait danssa conversation les maximes qu’il contenait.

Ce qu’il y avait de bizarre, c’est que, touten faisant l’esprit fort, la reine donnait dans toutes lessuperstitions populaires qui agitaient les classes inférieures dela population de Naples.

Nous citerons deux exemples de cettesuperstition ; nous avons à peindre dans le livre que nousécrivons non-seulement des rois, des princes, des courtisans, deshommes qui sacrifient leur vie à un principe et des hommes quisacrifient tous les principes à l’or et aux faveurs, mais encore unpeuple mobile, superstitieux, ignorant, féroce : disons donc àl’aide de quels moyens ce peuple est soulevé ou calmé.

Ce qui soulève l’Océan, c’est latempête ; ce qui soulève le peuple de Naples, c’est lasuperstition.

Il y avait à Naples une femme que l’onappelait la sainte des pierres.

Elle prétendait, sans être aucunement malade,rendre tous les jours une certaine quantité de petites pierresqu’elle distribuait comme des reliques, vu son état de santé, auxfidèles qui avaient foi en elles. Ces pierres, nonobstant le cheminqu’elles avaient suivi pour arriver à la lumière, avaient leprivilège de faire des miracles, et, au bout de quelque temps,étaient entrées en concurrence avec les reliques des saints lesplus accrédités de Naples.

Cette prétendue sainte, quoique non malade,avait été, sur la demande de son confesseur et de son médecin,transportée au grand hôpital des Pellegrini de Naples, où ellejouissait de la nourriture des directeurs et de la plus bellechambre de l’établissement. Une fois établie dans cette chambre,grâce à la connivence du confesseur et des chirurgiens qui ytrouvaient leur compte, elle jouait à grand orchestre la farce dela vente des pierres miraculeuses.

Nous disons à tort la vente ;non, les pierres ne se vendaient pas, elles se donnaient ;mais la sainte, qui avait fait vœu de ne pas toucher d’argentmonnayé, acceptait des vêtements, des bijoux, des cadeaux de touteespèce enfin, en toute humilité et pour l’amour du Seigneur.

Ce petit commerce, dans tout autre pays queNaples, eût conduit la prétendue sainte à la police correctionnelleou aux Petites-Maisons ; à Naples, c’était un miracle de plus,voilà tout.

Eh bien, la reine fut une des plus ardentesadeptes de la sainte des pierres ; elle lui envoyaitdes présents et lui écrivait elle-même – la reine était prodigue deson écriture – pour se recommander à ses prières, sur lesquelleselle comptait pour l’accomplissement de ses vœux.

On comprend que, du moment qu’on vit la reineen personne et une reine philosophe, recourir à la sainte, lesdoutes, s’il en restait, disparurent ou firent semblant dedisparaître.

La science seule resta incrédule.

Or, la science, à cette époque, la sciencemédicale voulons-nous dire, était représentée par ce même DominiqueCirillo, que nous avons vu apparaître au palais de la reine Jeannependant cette soirée d’orage où l’envoyé de Championnet aborda avectant de difficulté le rocher sur lequel est bâti le palais ;or, Dominique Cirillo, homme de progrès, qui eût voulu voir sapatrie suivre le mouvement de la terre, auquel elle semblait nepoint participer, Dominique Cirillo jugea honteux pour Naples, aumoment où éclataient sur le monde les lumières encyclopédiques, d’ylaisser jouer cette comédie à peine digne de s’accomplir dans lesténèbres du XIIe ou du XIIIe siècle.

Il commença, en conséquence, par aller trouverle chirurgien qui servait de compère à la sainte et essayad’obtenir de lui l’aveu de sa fourberie.

Le chirurgien affirma qu’il y avaitmiracle.

Dominique Cirillo lui offrit, s’il voulaitdire la vérité, de l’indemniser personnellement de la pertequ’amènerait pour lui la connaissance de cette vérité.

Le chirurgien persista dans son dire.

Cirillo vit qu’il y avait deux fourbes àdémasquer au lieu d’un.

Il se procura plusieurs des pierres rejetéespar la sainte, les examina, se convainquit que les unes étaient desimples cailloux ramassés au bord de la mer, les autres de la terrecalcaire durcie, les autres, enfin, des pierres ponces ;aucune n’était du genre de celles qui peuvent se former dans lecorps humain à la suite de la pierre ou de la gravelle.

Le savant, ses pierres en main, fit unenouvelle démarche près du chirurgien ; mais celui-ci s’entêtaà soutenir sa sainte.

Cirillo comprit qu’il fallait en finir par ungrand acte de publicité.

Comme son talent et son autorité dans lascience médicale mettaient en quelque sorte tous les hôpitaux soussa juridiction, il fit, un beau matin, irruption dans le grandhôpital, suivi de plusieurs médecins et chirurgiens qu’il avaitréunis à cet effet, entra dans la chambre de la sainte et visitason produit de la nuit.

Elle avait quatorze pierres à mettre à ladisposition des fidèles.

Cirillo la fit enfermer et veiller pendantdeux ou trois jours, et elle continua de produire des pierres selonson habitude ; seulement, le nombre des pierres variait, maistoutes étaient de la même nature que celle que nous avons dite.

Cirillo recommanda à l’élève qu’il avait misde garde auprès d’elle de la surveiller avec le plus grandsoin : celui-ci remarqua que la sainte tenait habituellementles mains dans ses poches, et, de temps en temps, les portait à sabouche, comme quelqu’un qui mangerait des pastilles.

L’élève la força de tenir les mains hors deses poches et l’empêcha de les porter à sa bouche.

La sainte, qui ne voulait pas se trahir en semettant en opposition ouverte avec son gardien, demanda une prisede tabac, et, en portant les doigts à son nez, porta en même tempsla main à sa bouche, et, dans ce mouvement, parvint à avaler troisou quatre pierres.

Il est vrai que ce furent les dernières :le jeune homme avait surpris l’escamotage ; il la saisit parles deux mains, et fit entrer des femmes qui, par son ordre, ouplutôt par celui de Cirillo, déshabillèrent la sainte.

On trouva un sac à l’intérieur de sachemise ; il contenait cinq cent seize petites pierres.

En outre, elle portait au cou un amulette,que, jusque-là, on avait pris pour un reliquaire et qui, de soncôté, en contenait environ six cents.

Procès-verbal fut dressé du tout, et Cirillotraduisit la sainte devant le tribunal de police correctionnellesous prévention d’escroquerie. Le tribunal la condamna à trois moisde prison.

On trouva dans la chambre de la sainte unemalle pleine de vaisselle d’argent, de bijoux, de dentelles,d’objets précieux ; plusieurs de ces objets et des plusprécieux lui venaient de la reine, dont elle produisit les lettresau tribunal.

La reine fut furieuse, et cependant le procèsavait eu un tel éclat, qu’elle n’osa tirer cette femme des mains dela justice ; mais sa vengeance poursuivit Cirillo, et il dut àcette circonstance les persécutions qu’il avait éprouvées, et qui,de l’homme de science, firent l’homme de révolution.

Quant à la sainte, malgré le procès-verbal deCirillo, malgré le jugement du tribunal qui la déclarait coupable,Naples ne manqua pas de cœurs pleins de foi qui continuèrent de luienvoyer des présents et de se recommander à ses prières.

Le second exemple de superstition que nousnous sommes engagés à citer de la part de la reine est celui quenous allons raconter.

Il y avait à Naples, vers 1777, c’est-à-dire àl’époque de la naissance de ce même prince François que nous avonsvu apparaître sur la galère capitane, arrivé alors à l’âge d’hommeet duquel il a été question depuis comme protecteur du cavalierSan-Felice, il y avait un frère minime, âgé de quatre-vingts ans,qui était arrivé à se faire une réputation de sainteté, propagéepar son couvent, auquel cette réputation étaittrès-profitable ; les moines ses collègues avaient répandu lebruit que la calotte que le bonhomme portait habituellement avaitreçu du ciel la faculté de faciliter le travail des femmesenceintes, de sorte que de tous côtés on s’arrachait la saintecalotte, que les moines ne laissaient, comme on le pense bien,sortir du couvent qu’à prix d’or. Les femmes qui, à la suite del’emploi de la calotte, avaient des couches heureuses, le criaienttout haut, et fortifiaient ainsi la réputation de la bienheureusecalotte ; celles qui accouchaient difficilement ou même quimouraient, étaient accusées de n’avoir pas eu la foi, et la calottene souffrait pas de l’accident.

Caroline, dans les derniers jours de sagrossesse, prouva qu’elle était femme avant d’être reine etphilosophe : elle envoya chercher la calotte en disant que,par chaque jour qu’elle la garderait, elle enverrait cent ducats aucouvent.

Elle la garda cinq jours à la grande joie desreligieux, mais au grand désespoir des autres femmes en couches,qui étaient obligées de courir toutes les chances de laparturition, sans y être aidées par la bienheureuse relique.

Nous ne pourrions dire si la calotte du minimeporta bonheur à la reine ; mais, à coup sûr, elle ne portapoint bonheur à Naples. Lâche et faux comme prince, François futfaux et cruel comme roi.

Cette manie de faire de la science, qui étaitcommune à Caroline et à ses frères Joseph et Léopold, était telle,que le jeune prince Charles, duc de Pouille, héritier de lacouronne, qui était né en 1775, et dont la naissance avait ouvert àsa mère la porte du Conseil d’État, étant tombé malade en 1780, etles plus célèbres médecins ayant été appelés pour lui donner dessoins, Caroline, non point avec les angoisses d’une mère, mais avecl’aplomb d’un professeur, se mêlait à toutes les consultations,donnant son avis et cherchant à prendre une influence sur letraitement que l’on faisait suivre à l’enfant.

Ferdinand, qui se contentait d’être père etqui était désolé, il faut lui rendre cette justice, de voirl’héritier présomptif marcher à une mort certaine, ne put, un jour,supporter une froide dissertation de la reine sur les causes de lagoutte, tandis que son enfant agonisait de la petite vérole ;voyant alors que, malgré les gestes réitérés qui lui imposaientsilence, elle continuait de discuter, il se leva et la prit par lamain en lui disant :

– Mais ne comprends-tu pas qu’il ne suffitpoint d’être reine pour savoir la médecine et qu’il faut encorel’avoir apprise ? Je ne suis qu’un âne, moi, je le sais ;aussi je me contente de me taire et de pleurer. Fais comme moi, ouva-t’en.

Et, comme elle voulait continuer d’exposer sathéorie, il la mit à la porte en la poussant un peu plus violemmentqu’elle n’y était habituée, et en pressant sa sortie avec un gestedu pied qui appartenait bien plus a un lazzarone qu’à un roi.

Le jeune prince mourut, au grand désespoir deson père ; quant à Caroline, elle se contenta, pour touteconsolation, de lui répéter les paroles de la Spartiate, que lepauvre roi n’avait jamais entendues et dont il apprécia mal lesublime stoïcisme :

– Lorsque je le mis au monde, je savais qu’ilétait condamné à mourir un jour.

On comprend que deux individus de caractèressi opposés ne pouvaient demeurer en bonne intelligence ;aussi, quoique les mêmes motifs de stérilité n’existassent pointentre Ferdinand et Caroline qu’entre Louis XVI etMarie-Antoinette, les commencements de leur union, si prolifiquedepuis, ne brillent-ils point par leur fécondité.

En effet, en jetant les yeux sur l’arbregénéalogique dressé par del Pozzo, je trouve que le premier né dumariage de Ferdinand et de Caroline est la jeune princesseMarie-Thérèse, qui voit le jour en 1772, devient-archiduchesse en1790, impératrice en 1792, et meurt en 1803.

Quatre ans s’étaient donc passés sans quel’union des deux époux portât ses fruits ; il est vrai qu’àpartir de ce moment, l’avenir répara les lenteurs du passé :treize princes ou princesses vinrent témoigner que lesrapprochements des deux époux étaient presque aussi fréquents queleurs querelles ; il est donc probable que, si un sentiment derépulsion instinctive éloigna d’abord Caroline de son époux, uncalcul politique l’en rapprocha bientôt. Une femme jeune, belle,ardente comme était la reine, avait, du moment qu’elle eut bienétudié le tempérament de son époux, toujours à sa disposition unmoyen de l’amener à faire ce qu’elle voulait. En effet, Ferdinandn’avait jamais rien su refuser à une maîtresse, à plus forte raisonà sa femme – et quelle femme ! – Marie-Caroline d’Autriche,c’est-à-dire une des femmes les plus séduisantes qui aient jamaisexisté.

Ce qui avait surtout contribué d’abord àéloigner cette nature fine et sensitive de cette autre naturesensuelle et vulgaire, c’était le côté lazzarone de Ferdinand.Ainsi, par exemple, chaque fois que le roi allait entendre l’opéraà San-Carlo, il se faisait apporter dans sa loge un souper. Cesouper, plus substantiel que délicat, eût été incomplet sans leplat de macaroni national ; mais c’était moins le macaroni enlui-même qu’appréciait le roi que le triomphe populaire qu’iltirait de sa manière de le manger. Les lazzaroni ont, dansl’inglutition de ce plat, une adresse manuelle toute particulièrequ’ils doivent au mépris qu’ils font de la fourchette ; or,Ferdinand, qui en toute chose ambitionnait d’être le roi deslazzaroni, ne manquait jamais de prendre son plat sur la table, des’avancer sur le devant de la loge, et, au milieu desapplaudissements du parterre, de manger son macaroni à la manièrede Polichinelle, le patron des mangeurs de macaroni.

Un jour qu’il s’était livré à cet exercice enprésence de la reine et qu’il avait été couvert d’applaudissements,la reine n’y put tenir, elle se leva et sortit en faisant signe àses deux femmes, la San-Marco et la San-Clemente, de la suivre.

Lorsque le roi se retourna, il trouva la logevide.

Et cependant, l’histoire consacre un plaisirde ce genre partagé par Caroline ; mais alors la reine étaitamoureuse de son premier amour et aussi timide à cette époquequ’elle fut depuis impudente elle avait trouvé, dans la mascarade àvisage découvert que nous allons raconter, un moyen de serapprocher de ce beau prince Caramanico que nous avons vu mourir siprématurément à Palerme.

Le roi avait formé un régiment de soldatsqu’il prenait plaisir à faire manœuvrer et qu’il appelait sesLiparotis, parce que ceux qui le composaient étaient presque toustirés des îles Lipariotes.

Nous avons dit plus haut que Caramanico étaitcapitaine dans ce régiment, dont le roi était colonel.

Un jour, le roi ordonna une grande revue deson régiment privilégié dans la plaine de Portici, au pied de ceVésuve, éternelle menace de destruction et de mort. On dressa destentes magnifiques sous lesquelles on transporta du château royaldes vins de tous les pays, des comestibles de toutes lesespèces.

Une de ces tentes était occupée par le roi enhabit d’hôtelier, c’est-à-dire vêtu d’une jaquette et d’une culottede toile blanche, la tête ornée du bonnet de coton traditionnel, etles flancs serrés par une ceinture de soie rouge dans laquelleétait passé, au lieu de l’épée avec laquelle Vatel se coupa lagorge, un immense couteau de cuisine.

Jamais le roi ne s’était senti si fort à sonaise que sous ce costume ; il eût voulu pouvoir le gardertoute sa vie.

Dix ou douze garçons d’auberge, vêtus commelui, se tenaient prêts à obéir aux ordres du maître et à servirofficiers et soldats.

C’étaient les premiers seigneurs de la cour,l’aristocratie du Livre d’or de Naples.

L’autre tente était occupée par la reine,vêtue, en hôtesse d’opéra-comique, d’une jupe de soie bleu de ciel,d’un casaquin noir brodé d’or, d’un tablier cerise brodéd’argent ; elle avait une parure complète de corail rose,collier, boucles d’oreilles, bracelets ; le sein et les bras àmoitié nus, et ses cheveux, sans poudre, c’est-à-dire dans touteleur luxuriante abondance et avec l’éclat d’une gerbe dorée,étaient retenus, comme une cascade prête à rompre sa digue, par unerésille d’azur.

Une douzaine de jeunes femmes de la cour,vêtues de leur côté en caméristes de théâtre, avec toute l’éléganceet les raffinements de coquetterie qui pouvaient faire ressortirles avantages naturels de chacune d’elles, lui faisait un escadronvolant qui n’avait rien à envier à celui de la reine Catherine deMédicis.

Mais, nous l’avons dit, au milieu de cettemascarade à visage découvert, l’amour seul avait un masque. Enallant et venant entre les tables, Caroline effleurait de sa robe,laissant voir le bas d’une jambe adorable, l’uniforme d’un jeunecapitaine qui n’avait de regards que pour elle et qui ramassait etpressait sur son cœur le bouquet qu’elle laissait tomber de sapoitrine en lui versant à boire. Hélas ! un de ces deux cœursqui battaient si ardemment au souffle du même amour s’était déjàéteint ; l’autre battait encore, mais au désir de lavengeance, aux espérances de la haine.

Quelque chose de pareil se passait dix ansplus tard au Petit-Trianon, et une comédie pareille, à laquelle nese mêlait point, il est vrai, une soldatesque grossière, se jouaitentre le roi et la reine de France. Le roi était le meunier, lareine la meunière, et le garçon meunier, qu’il s’appelât Dillon ouCoigny, ne le cédait en rien en élégance, en beauté et même ennoblesse au prince Caramanico.

Quoi qu’il en soit, le tempérament ardent duroi s’accommodait mal des caprices conjugaux de Caroline, et iloffrait à d’autres femmes cet amour que la sienne méprisait ;mais Ferdinand était d’une telle faiblesse avec la reine, qu’àcertaines heures il ne savait pas même garder le secret desinfidélités qu’il lui faisait ; alors, non point par jalousie,mais pour qu’une rivale ne lui ravît pas cette influence à laquelleelle aspirait, la reine feignait un sentiment qu’elle n’éprouvaitpoint, et finissait par faire exiler celle dont son mari lui avaitlivré le nom. C’est ce qui arriva à la duchesse de Luciano, que leroi lui-même avait dénoncée à sa femme, et que celle-ci fitreléguer dans ses terres. Indignée de la faiblesse de son royalamant, la duchesse s’habilla en homme, vint se poster sur lepassage du roi et l’accabla de reproches. Le roi reconnut sestorts, tomba aux genoux de la duchesse, lui demanda mille foispardon ; mais elle n’en fut pas moins forcée de quitter lacour, d’abandonner Naples, de se retirer dans ses terres enfin,d’où le roi n’osa la rappeler qu’au bout de sept ans ! Uneconduite contraire valut une punition semblable à la duchesse deCassano-Serra. Vainement le roi lui avait fait une cour assidue,elle avait obstinément résisté. Le roi, aussi indiscret dans sesrevers que dans ses triomphes, avoua à la reine d’où venait samauvaise humeur ; Caroline, pour laquelle une trop grandevertu était un reproche vivant, fit exiler la duchesse deCassano-Serra pour sa résistance comme elle avait fait exiler laduchesse de Luciano pour sa faiblesse.

Cette fois encore, le roi la laissa faire.

Il est vrai que parfois aussi la patienceéchappait au roi.

Un jour, la reine, n’ayant point par hasard às’en prendre à une favorite, s’en prit à un favori : c’étaitle duc d’Altavilla, contre lequel elle croyait avoir quelque motifde plainte ; or, comme dans ses emportements, cessant d’êtremaîtresse d’elle-même, la reine ne ménageait point ses injures,elle s’oublia jusqu’à dire au duc qu’il achetait la faveur du roipar des complaisances indignes d’un galant homme.

Le duc d’Altavilla, blessé dans sa dignité,alla aussitôt trouver le roi, lui raconta ce qui venait d’arriver,et lui demanda la permission de se retirer dans ses terres. Le roi,furieux, passa à l’instant même chez la reine, et, comme, au lieude l’apaiser, elle l’irritait encore par des réponses acerbes, illui envoya, toute fille de Marie-Thérèse qu’elle était, et tout roiFerdinand qu’il était lui-même, un soufflet qui, parti de la maind’un crocheteur, n’eût pas mieux résonné sur la joue de la filled’un portefaix.

La reine se retira chez elle, se renferma dansses appartements, bouda, cria, pleura ; mais, cette fois,Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut revenir la première, etforce lui fut de demander au duc d’Altavilla lui-même de laremettre bien avec son royal époux.

Nous avons dit quel effet avait produit surFerdinand la révolution française ; on comprend – lescaractères si opposés des deux souverains étant connus – que ceteffet fut bien autrement terrible sur Caroline.

Chez Ferdinand, ce fut un sentiment toutégoïste, un retour sur sa propre situation, une assez grandeindifférence sur le sort de Louis XVI et de Marie-Antoinette,qu’il ne connaissait pas, mais la terreur d’un sort semblable pourlui-même.

Chez Caroline, ce fut tout à la foisl’affection de famille frappée au cœur. Cette femme, qui voyaitmourir d’un œil sec son enfant, adorait sa mère, ses frères, sasœur, l’Autriche enfin, à laquelle elle sacrifia éternellementNaples. Ce fut l’orgueil royal, mortellement blessé, moins encorepar la mort que par l’ignominie de cette mort ; ce fut lahaine la plus ardente, éveillée contre cet odieux peuple français,qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore laroyauté, qui amenèrent sur les lèvres de cette femme un serment devengeance contre la France, non moins implacable que celui quisortit contre Rome des lèvres du jeune Annibal.

En effet, en apprenant successivement, et àhuit mois de distance, les nouvelles de la mort de Louis XVIet de Marie-Antoinette, Caroline devint presque folle de rage. Lesdifférentes impressions de terreur et de colère qui agitaient sonâme avaient altéré sa physionomie et bouleversé le fil de sesidées ; elle voyait partout des Mirabeau, des Danton, desRobespierre ; on ne pouvait lui parler de l’amour et de lafidélité de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrâce. Sahaine pour la France lui faisait voir dans ses propres États unparti républicain qui était loin d’y exister, mais qu’elle finitpar y créer à force de persécutions ; elle donnait le nom dejacobin à tout homme dont la distinction et la valeur personnellesdépassaient la mesure ordinaire, à tout imprudent lisant unegazette parisienne, à tout dandy imitant les modes françaises, etparticulièrement à ceux qui portaient les cheveux courts ; desaspirations pures et simples dans un progrès social furent taxéesde crimes que la mort ou une prison perpétuelle pouvaient seulesexpier. Après que ses soupçons eurent été chercher, dans leMezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois enfantsayant à peine soixante-cinq ans à eux trois, et qui furentcruellement exécutés sur la place du Château, les Pagano, lesConforti, les Cirillo furent emprisonnés ; seulement, cettepremière fois, les soupçons de la reine montèrent jusqu’à la plushaute aristocratie : un prince Colonna, un Caracciolo, unRiario, enfin ce comte de Ruvo que nous avons vu figurer avecCirillo au nombre des conspirateurs du palais de la reine Jeanne,furent arrêtés sans aucun motif, conduits au château Saint-Elme etrecommandés au geôlier comme les conspirateurs les plusdangereux.

Le roi et la reine, si mal d’accord d’habitudeen toute chose, s’accordèrent cependant à partir de ce moment surun point, leur haine contre les Français ; seulement, la hainedu roi était indolente et se fût contentée de les tenir éloignés delui, tandis que la haine de Caroline était active et qu’à cettehaine, à laquelle leur éloignement ne suffisait point, il fallaitleur destruction.

Le caractère altier de Caroline avait depuislongtemps courbé sous sa volonté le caractère insoucieux deFerdinand, qui, ainsi que nous l’avons dit, se révoltait parfoispar boutades, quand son bon sens naturel lui indiquait qu’on lefaisait dévier du droit chemin ; mais, avec du temps, de lapatience et de l’obstination, la reine en arrivait toujours au butqu’elle se proposait.

C’est ainsi que, dans l’espoir de prendre partà quelque coalition contre la France, et même de lui faire uneguerre personnelle, elle avait, par l’intermédiaire d’Acton, levéet organisé, presque à l’insu de son mari, une armée de 70,000hommes, construit une flotte de cent bâtiments de toute grandeur,réuni un matériel considérable, et pris toutes les dispositionsenfin pour que, du jour au lendemain, sur un ordre du roi, laguerre pût commencer.

Elle avait été plus loin : appréciantl’impuissance des généraux napolitains, qui n’avaient jamaiscommandé une armée en campagne, comprenant le peu de confiancequ’auraient en eux des soldats qui connaîtraient comme elle leurincapacité, elle avait demandé à son neveu l’empereur d’Autriche,un de ses généraux qui passait pour le premier stratégiste del’époque, quoiqu’il ne fut encore célèbre que par ses échecs, lebaron Mack ; l’empereur s’était empressé de le lui accorder,et l’on attendait de moment en moment l’arrivée de cet importantpersonnage, arrivée dont la reine et Acton devaient être seulsprévenus et que le roi ignorait complétement.

Ce fut sur ces entrefaites qu’Acton, sesentant maître de la situation et ne connaissant au monde qu’unseul homme qui pût le renverser et se mettre à sa place, se décidaà se débarrasser de cet homme, dont l’éloignement ne lui suffisaitplus.

Un jour, on apprit à Naples que le princeCaramanico, vice-roi de Sicile, était malade, le lendemain qu’ilétait mourant, le surlendemain qu’il était mort.

Dans aucun cœur peut-être cette mort ne causaun ébranlement si terrible que dans celui de Caroline ; cetamour, le premier de tous, y avait grandi par l’absence et nepouvait en être déraciné que par la mort. Pas une des fibres dontil s’était emparé ne fut épargnée dans ce douloureux déchirement,et l’angoisse fut d’autant plus grande, qu’elle dut la cacher auxregards curieux qui l’enveloppaient ; elle feignit uneindisposition, s’enferma dans la chambre la plus reculée de sonappartement, et, là, se roulant sur ses tapis, les ongles enfoncésdans ses cheveux, la figure inondée de larmes, avec desrugissements de panthère blessée, elle blasphéma le ciel, maudit leroi, maudit sa couronne, maudit cette amante qu’elle n’aimait paset qui lui tuait le seul amant qu’elle eût aimé, se mauditelle-même, et, par dessus tout, maudit ce peuple qui, chantantcette mort dans les rues, l’accusait d’avoir fait ce sacrificehumain à son complice Acton ; enfin se promit de reverser surla France et sur les Français tout ce fiel extravasé au fond de soncœur.

Pendant cette agonie, une seule personne,confidente de tous ses secrets, et qu’elle allait associer à sahaine, put pénétrer jusqu’à elle : ce fut sa favorite EmmaLyonna.

Les deux années qui s’étaient écoulées depuiscette mort, la plus grande douleur peut-être de toute la vie deCaroline, avaient pu épaissir le masque d’impassibilité qu’elleportait sur son visage, mais n’avaient en rien cicatrisé lesblessures qui saignaient en dedans.

Il est vrai que l’éloignement de Bonaparteséquestré en Égypte, l’arrivée à Naples du vainqueur d’Aboukir avectoute sa flotte, la certitude que, par cette Circé nommée EmmaLyonna, elle ferait de Nelson l’allié de sa haine et le complice desa vengeance, lui avaient donné une de ces joies amères, les seulesqu’il soit permis de connaître aux cœurs en deuil, aux âmesdésespérées.

Dans cette situation d’esprit, la scène quis’était passée la veille au soir au palais de l’ambassaded’Angleterre, c’est-à-dire les menaces de l’ambassadeur français etsa déclaration de guerre, loin d’avoir effrayé notre implacableennemie, avaient, au contraire, résonné à son oreille comme letintement du bronze sonnant l’heure si longtemps et si impatiemmentattendue.

Il n’en était pas de même du roi, sur lequelcette scène avait produit une très-fâcheuse impression et auquelelle avait fait passer une fort mauvaise nuit.

Aussi, en rentrant dans son appartement,avait-il commandé qu’on lui préparât le lendemain, pour sedistraire, une chasse au sanglier dans les bois d’Asproni.

XIX – LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE

Il était deux heures du matin, à peu près,lorsque le roi et la reine, quittant l’ambassade d’Angleterre,rentrèrent au palais. Le roi, très-préoccupé, nous l’avons dit, dela scène qui venait de se passer, prit immédiatement le chemin deson appartement, et la reine, qui l’invitait rarement à entrer dansle sien, ne mit aucun obstacle à cette retraite précipitée, presséequ’elle paraissait être, de son côté, de rentrer chez elle.

Le roi ne s’était pas dissimulé la gravité dela situation ; or, dans les circonstances graves, il y avaitun homme qu’il consultait toujours avec une certaine confiance,parce que rarement il l’avait consulté sans en recevoir un bonconseil ; il en résultait qu’il reconnaissait à cet homme unesupériorité réelle sur toute cette tourbe de courtisans quil’environnait.

Cet homme, c’était le cardinal Fabrizio Ruffo,que nous avons montré à nos lecteurs, assistant l’archevêque deNaples, son doyen au sacré collège, lors du Te Deum quiavait été chanté, la veille, dans l’église cathédrale de Naples enl’honneur de l’arrivée de Nelson.

Ruffo était au souper donné au vainqueurd’Aboukir par sir William Hamilton ; il avait donc tout vu ettout entendu, et, en sortant, le roi n’avait eu que ces mots à luidire :

– Je vous attends cette nuit au palais.

Ruffo s’était incliné en signe qu’il était auxordres de Sa Majesté.

En effet, dix minutes à peine après que le roiétait rentré chez lui en prévenant l’huissier de service qu’ilattendait le cardinal, on lui annonçait que le cardinal était là etfaisait demander si le bon plaisir du roi était de le recevoir.

– Faites-le entrer, cria Ferdinand de manièreque le cardinal l’entendît ; je crois bien que mon bon plaisirest de le recevoir !

Le cardinal, invité ainsi à entrer, n’attenditpas l’appel de l’huissier et répondit par sa présence même à cepressant appel du roi.

– Eh bien, mon éminentissime, que dites-vousde ce qui vient de se passer ? demanda le roi en se jetantdans un fauteuil et en faisant signe au cardinal de s’asseoir.

Le cardinal, sachant que la plus granderévérence dont on puisse user envers les rois est de leur obéiraussitôt qu’ils ont ordonné, toute invitation de leur part étant unordre, prit une chaise et s’assit.

– Je dis que c’est une affaire très-grave,répliqua le cardinal ; heureusement que Sa Majesté se l’estattirée pour l’honneur de l’Angleterre et qu’il est de l’honneur del’Angleterre de la soutenir.

– Que pensez-vous, au fond, de ce bouledoguede Nelson ? Soyez franc, cardinal.

– Votre Majesté est si bonne pour moi, qu’avecelle je le suis toujours, franc !

– Dites, alors.

– Comme courage, c’est un lion ; commeinstinct militaire, c’est un génie ; mais, comme esprit, c’estheureusement un homme médiocre.

– Heureusement, dites-vous ?

– Oui, sire.

– Et pourquoi heureusement ?

– Parce qu’on le mènera où l’on voudra, avecdeux leurres.

– Lesquels ?

– L’amour et l’ambition. L’amour, c’estl’affaire de lady Hamilton ; l’ambition, c’est la vôtre. Sanaissance est vulgaire ; son éducation, nulle. Il a conquisses grades sans mettre les pieds dans une antichambre, en laissantun œil à Calvi, un bras à Ténériffe, la peau de son front àAboukir ; traitez cet homme-là en grand seigneur, vous legriserez, et, une fois qu’il sera gris, Votre Majesté en fera cequ’elle voudra. Est-on sûr de lady Hamilton ?

– La reine en est sûre, à ce qu’elle dit.

– Alors, vous n’avez pas besoin d’autre chose.Par cette femme, vous aurez tout ; elle vous donnera à la foisle mari et l’amant. Tous deux sont fous d’elle.

– J’ai peur qu’elle ne fasse la prude.

– Emma Lyonna faire la prude ? dit Ruffoavec l’expression du plus profond mépris. Votre Majesté n’y pensepas.

– Je ne dis pas prude par pruderie,pardieu !

– Et par quoi ?

– Il n’est pas beau, votre Nelson, avec sonbras de moins, son œil crevé et son front fendu. S’il en coûte celapour être un héros, j’aime autant rester ce que je suis.

– Bon ! les femmes ont de si singulièresidées, et puis lady Hamilton aime si merveilleusement lareine ! Ce qu’elle ne fera pas par amour, elle le fera paramitié.

– Enfin ! dit le roi comme un homme quis’en remet à la Providence du soin d’arranger une affairedifficile.

Puis, à Ruffo :

– Maintenant, continua-t-il, vous avez bien unconseil à me donner dans cette affaire-là ?

– Certainement ; le seul même qui soitraisonnable.

– Lequel ? demanda le roi.

– Votre Majesté a un traité d’alliance avecson neveu l’empereur d’Autriche.

– J’en ai avec tout le monde, des traitésd’alliance ; c’est bien ce qui m’embarrasse.

– Mais enfin, sire, vous devez fournir uncertain nombre d’hommes à la prochaine coalition.

– Trente mille.

– Et vous devez combiner vos mouvements avecceux de l’Autriche et de la Russie.

– C’est convenu.

– Eh bien, quelles que soient les instancesque l’on fera près de vous, sire, attendez, pour entrer encampagne, que les Autrichiens et les Russes y soient entréseux-mêmes.

– Pardieu ! c’est bien mon intention.Vous comprenez, Éminence, que je ne vais pas m’amuser à faire laguerre tout seul aux Français… Mais…

– Achevez, sire.

– Si la France n’attend pas lacoalition ? Elle m’a déclaré la guerre, si elle me lafait ?

– Je crois, par mes relations de Rome, pouvoirvous affirmer, sire, que les Français ne sont pas en mesure de vousla faire.

– Hum ! voilà qui me tranquillise unpeu.

– Maintenant, si Votre Majesté mepermettait…

– Quoi ?

– Un second conseil.

– Je le crois bien !

– Votre Majesté ne m’en avait demandéqu’un ; il est vrai que le second est la conséquence dupremier.

– Dites, dites.

– Eh bien, à la place de Votre Majesté,j’écrirais de ma main à mon neveu l’empereur, pour savoir de lui,non pas diplomatiquement, mais confidentiellement, à quelle époqueil compte se mettre en campagne, et, prévenu par lui, je régleraismes mouvements sur les siens.

– Vous avez raison, mon éminentissime, et jevais lui écrire à l’instant même.

– Avez-vous un homme sûr à lui envoyer,sire ?

– J’ai mon courrier Ferrari.

– Mais sûr, sûr, sûr ?

– Eh ! mon cher cardinal, vous voulez unhomme trois fois sûr, quand il est si difficile d’en trouver qui lesoit une fois.

– Enfin, celui-là ?

– Je le crois plus sûr que les autres.

– Il a donné à Votre Majesté des preuves de safidélité ?

– Cent.

– Où est-il ?

– Où est-il ? Parbleu ! il est iciquelque part, couché dans mes antichambres, tout botté et toutéperonné, pour être prêt à partir au premier ordre, quelque heuredu jour ou de la nuit que ce soit.

– Il faut écrire d’abord, et nous lechercherons après.

– Écrire, c’est facile à dire, Éminence ;où diable vais-je trouver à cette heure-ci de l’encre, du papier etdes plumes ?

– L’Évangile dit : Quœre etinvenies.

– Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.

– « Cherche et tu trouveras. »

Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous lestiroirs les uns après les autres, et ne trouva rien de ce qu’ilcherchait.

– L’Évangile ment, dit-il.

Et il retomba tout contrit dans sonfauteuil.

– Que voulez-vous, cardinal ! ajouta-t-ilen poussant un soupir, je déteste écrire.

– Votre Majesté est cependant décidée à enprendre la peine cette nuit.

– Sans doute ; mais, vous le voyez, toutme manque ; il me faudrait réveiller tout mon monde, etencore… Vous comprenez bien, mon cher ami, quand le roi n’écritpas, personne n’a de plumes, d’encre ni de papier. Oh ! jen’aurais qu’à faire demander tout cela chez la reine, elle en a,elle. C’est une écriveuse. Mais, si l’on savait que j’ai écrit, oncroirait, ce qui est vrai, au reste, que l’État est en péril.« Le roi a écrit… À qui ? pourquoi ? » Ceserait un événement à remuer tout le palais.

– Sire, c’est donc à moi de trouver ce quevous cherchez inutilement.

– Et où cela ?

Le cardinal salua le roi, sortit, et, uneminute après, rentra avec du papier, de l’encre et des plumes.

Le roi le regarda d’un air d’admiration.

– Où diable avez-vous pris cela,Éminence ? demanda-t-il.

– Tout simplement chez vos huissiers.

– Comment ! malgré ma défense, cesdrôles-là avaient du papier, de l’encre et des plumes ?

– Il leur faut bien cela pour inscrire lesnoms de ceux qui viennent solliciter des audiences de VotreMajesté.

– Je ne leur en ai jamais vu.

– Parce qu’ils les cachaient dans une armoire.J’ai découvert l’armoire, et voilà tout ce qui est nécessaire àVotre Majesté.

– Allons, allons, vous êtes homme deressource. Maintenant, mon éminentissime, dit le roi d’un airdolent, est-il bien nécessaire que cette lettre soit écrite de mamain ?

– Cela vaudra mieux, elle en sera plusconfidentielle.

– Alors, dictez-moi.

– Oh ! sire…

– Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, jeserai deux heures à écrire une demi-page. Ah ! j’espère bienque San-Nicandro est damné, non-seulement dans le temps, maisencore dans l’éternité, pour avoir fait de moi un pareil âne.

Le cardinal trempa dans l’encre une plumefraîchement taillée et la présenta au roi.

– Écrivez donc, sire.

– Dictez, cardinal.

– Puisque Votre Majesté l’ordonne, dit Ruffoen s’inclinant.

Et il dicta.

« Très-excellent frère, cousin et neveu,allié et confédéré,

» Je dois vous instruire sans retard dece qui vient de se passer hier soir au palais de l’ambassadeurd’Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché à Naples, au retourd’Aboukir, et sir William Hamilton lui donnant une fête, le citoyenGarat, ministre de la République, a pris cette occasion de medéclarer la guerre de la part de son gouvernement.

» Faites-moi donc, par le retour du mêmecourrier que je vous envoie, très-excellent frère, cousin et neveu,allié et confédéré, savoir quelles sont vos dispositions pour laprochaine guerre, et surtout l’époque précise à laquelle vouscomptez vous mettre en campagne, ne voulant absolument rien fairequ’en même temps que vous et d’accord avec vous.

» J’attendrai la réponse de Votre Majestépour me régler en tout point sur les instructions qu’elle medonnera.

» La présente n’étant à autre fin, je medis, en lui souhaitant toute sorte de prospérités, de VotreMajesté, le bon frère, cousin et oncle, allié etconfédéré. »

– Ouf ! fit le roi.

Et il leva la tête pour interroger lecardinal.

– Eh bien, c’est fini, sire, et Votre Majestén’a plus qu’à signer.

Le roi signa, selon son habitude :Ferdinand B.

– Et quand je pense, continua le roi, quej’aurais mis la nuit tout entière à écrire cette lettre, Merci, moncher cardinal, merci.

– Que cherche Votre Majesté ? demandaRuffo, qui voyait que le roi cherchait autour de lui avecinquiétude.

– Une enveloppe.

– Bien, dit Ruffo, nous allons en faireune.

– C’est encore une chose queSan-Nicandro ne m’a point appris à faire, des enveloppes ! Ilest vrai qu’ayant oublié de m’apprendre à écrire, il avait regardéla science des enveloppes comme chose inutile.

– Votre Majesté permet-elle ? demandaRuffo.

– Comment, si je le permets ! dit le roien se levant. Asseyez-vous là à ma place sur mon fauteuil, mon chercardinal.

Le cardinal s’assit sur le fauteuil du roi,et, avec une grande prestesse et une grande habileté, plia etdéchira le papier qui devait recouvrir la lettre royale.

Ferdinand le regardait faire avecadmiration.

– Maintenant, dit le cardinal, Votre Majestéveut-elle me dire où est son sceau ?

– Je vais vous le donner, je vais vous ledonner, ne vous dérangez pas, dit le roi.

La lettre fut cachetée, et le roi mitl’adresse.

Puis, appuyant son menton dans sa main, ildemeura pensif.

– Je n’ose interroger le roi, demande Ruffo ens’inclinant.

– Je veux, répondit le roi toujours pensif,que personne ne sache que j’ai écrit cette lettre à mon neveu, nipar qui je l’ai envoyée.

– Alors, sire, dit en riant Ruffo, VotreMajesté va me faire assassiner en sortant du palais.

– Vous, mon cher cardinal, vous n’êtes pasquelqu’un pour moi ; vous êtes un autre moi-même.

Ruffo s’inclina.

– Oh ! ne me remerciez point, allez, lecompliment n’est pas riche.

– Comment faire, alors ? Il fautcependant que vous envoyiez chercher Ferrari par quelqu’un,sire.

– Justement, je m’oriente.

– Si je savais où il est, dit Ruffo, j’iraisle chercher.

– Pardieu ! moi aussi, fit le roi.

– Vous avez dit qu’il était dans lepalais.

– Certainement qu’il y est ; seulement,le palais est grand. Attendez, attendez donc ! En vérité, jesuis encore plus bête que je ne croyais.

Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher etsiffla.

Un grand épagneul s’élança du tapis où ilétait couché près du lit de son maître, posa ses deux pattes sur lapoitrine du roi, toute chamarrée de plaques et de cordons, et semit à lui lécher le visage, occupation à laquelle le maîtreparaissait prendre autant de plaisir que le chien.

– C’est Ferrari qui l’a élevé, dit leroi ; il va me trouver Ferrari tout de suite.

Puis, changeant de voix et parlant à son chiencomme il eût parlé à un enfant :

– Où est-il donc, ce pauvre Ferrari,Jupiter ? Nous allons le chercher. Taïaut !taïaut !

Jupiter parut parfaitement comprendre ;il fit trois ou quatre bonds par la chambre, humant l’air et jetantdes cris joyeux ; puis il alla gratter à la porte d’uncorridor secret.

– Ah ! nous en revoyons donc, mon bonchien ? dit le roi.

Et, allumant un bougeoir au candélabre, ilouvrit la porte du couloir en disant :

– Cherche, Jupiter ! cherche !

Le cardinal suivait le roi, d’abord pour nepas le laisser seul, ensuite par curiosité.

Jupiter s’élança vers l’extrémité du couloiret gratta à une seconde porte.

– Nous sommes donc sur la voie, mon bonJupiter ? continua le roi.

Et il ouvrit cette seconde porte, comme ilavait ouvert la première ; elle donnait sur une antichambrevide.

Jupiter alla droit à une porte opposée à cellepar laquelle il était entré et se dressa contre cette porte.

– Tout beau ! dit le roi, toutbeau !

Puis, se tournant vers Ruffo :

– Nous brûlons, cardinal, dit-il.

Et il ouvrit cette troisième porte.

Elle donnait sur un petit escalier. Jupiters’y élança, monta rapidement une vingtaine de marches, puis se mità gratter la porte en poussant de petits cris.

– Zitto ! zitto ! dit leroi.

Le roi ouvrit cette quatrième porte comme ilavait ouvert les trois autres ; seulement, cette fois, ilétait arrivé au terme de son voyage : le courrier, tout vêtuet tout éperonné, dormait sur un lit de camp.

– Hein ! fit le roi, tout fier del’intelligence de son chien ; et quand je pense que pas un demes ministres, même celui de la police, n’aurait fait ce que vientde faire mon chien !

Malgré l’envie qu’avait Jupiter de sauter surle lit de son père nourricier Ferrari, le roi lui fit un signe dela main, et il se tint tranquille derrière lui.

Ferdinand alla droit au dormeur, et, du boutde la main, lui toucha l’épaule.

Si légère qu’eût été la pression, celui-ci seréveilla immédiatement et se mit sur son séant, regardant autour delui avec cet œil effaré de l’homme que l’on éveille au milieu deson premier sommeil ; mais, aussitôt, reconnaissant le roi, ilse laissa glisser de son lit de camp et se tint debout et lescoudes au corps, attendant les ordres de Sa Majesté.

– Peux-tu partir ? lui demanda leroi.

– Oui, sire, répondit Ferrari.

– Peux-tu aller à Vienne sanst’arrêter ?

– Oui, sire.

– Combien de jours te faut-il pour aller àVienne ?

– Au dernier voyage, sire, j’ai mis cinq jourset six nuits ; mais je me suis aperçu que je pouvais allerplus vite et gagner douze heures.

– Et à Vienne, combien de temps te faut-ilpour te reposer ?

– Le temps qu’il faudra à la personne àlaquelle Votre Majesté écrit pour me donner une réponse.

– Alors, tu peux être ici dans douzejours ?

– Auparavant si l’on ne me fait pas attendre,et s’il ne m’arrive pas d’accident.

– Tu vas descendre à l’écurie, seller uncheval toi-même ; tu iras le plus loin possible avec le mêmecheval, au risque de le forcer ; tu le laisseras chez unmaître de poste quelconque et tu l’y reprendras à ton retour.

– Oui, sire.

– Tu ne diras à personne où tu vas.

– Non, sire.

– Tu remettras cette lettre à l’empereurlui-même et point à d’autres.

– Oui, sire.

– Et à qui que ce soit, même à la reine, tu nelaisseras prendre la réponse.

– Non, sire.

– As-tu de l’argent ?

– Oui, sire.

– Eh bien, pars, alors.

– Je pars, sire.

Et, en effet, le brave homme ne prit que letemps de glisser la lettre du roi dans une petite poche de cuirpratiquée en manière de portefeuille dans la doublure de sa veste,de mettre sous son bras un petit paquet contenant un peu de lingeet de se coiffer de sa casquette de courrier ; après quoi,sans en demander davantage, il s’apprêta à descendrel’escalier.

– Eh bien, tu ne fais pas tes adieux àJupiter ? dit le roi.

– Je n’osais, sire, répondit Ferrari.

– Voyons, embrassez-vous ; n’êtes-vouspas deux vieux amis, et tous les deux à mon service ?

L’homme et le chien se jetèrent dans les brasl’un de l’autre : tous deux n’attendaient que la permission duroi.

– Merci, sire, dit le courrier.

Et il essuya une larme en se précipitant parles degrés pour rattraper le temps perdu.

– Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ouvous avez là un homme qui se fera tuer pour vous à la premièreoccasion, sire !

– Je le crois, dit le roi : aussi, jepense à lui faire du bien.

Ferrari avait disparu depuis longtemps que leroi et le cardinal n’étaient point encore au bas de l’escalier.

Ils rentrèrent dans l’appartement du roi parle même chemin qu’ils avaient pris pour en sortir, refermantderrière eux les portes qu’ils avaient laissées ouvertes.

Un huissier de la reine attendait dansl’antichambre, porteur d’une lettre de Sa Majesté.

– Oh ! oh ! fit le roi en regardantla pendule, à trois heures du matin ? Ce doit être quelquechose de bien important.

– Sire, la reine a vu votre chambre éclairée,et elle a pensé avec raison que Votre Majesté n’était pas encorecouchée.

Le roi ouvrit la lettre avec la répugnancequ’il mettait toujours à lire les lettres de sa femme.

– Bon ! dit-il aux premières lignes,c’est amusant : voilà ma partie de chasse à tous lesdiables !

– Je n’ose demander à Votre Majesté ce que luiannonce cette lettre.

– Oh ! demandez, demandez, VotreÉminence. Elle m’annonce qu’au retour de la fête et à la suite denouvelles importantes reçues, M. le capitaine général Acton etSa Majesté la reine ont décidé qu’il y aurait conseilextraordinaire aujourd’hui mardi. Que le bon Dieu bénisse la reineet M. Acton ! Est-ce que je les tourmente, moi ?Qu’ils fassent donc ce que je fais, qu’ils me laissenttranquille.

– Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, jesuis obligé de donner raison à Sa Majesté la reine et à M. lecapitaine général ; un conseil extraordinaire me paraît detoute nécessité, et plus tôt il aura lieu, mieux cela vaudra.

– Eh bien, alors, vous en serez, mon chercardinal.

– Moi, sire ? Je n’ai point droitd’assister au conseil !

– Mais, moi, j’ai le droit de vous yinviter.

Ruffo s’inclina.

– J’accepte, sire, dit-il ; d’autres yapporteront leur génie, j’y apporterai mon dévouement.

– C’est bien. Dites à la reine que je seraidemain au conseil à l’heure qu’elle m’indiquera, c’est-à-dire àneuf heures. Votre Éminence entend ?

– Oui, sire.

L’huissier se retira.

Ruffo allait le suivre, lorsqu’on entendit legalop d’un cheval qui passait sous la voûte du palais.

Le roi saisit la main du cardinal.

– En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part.Éminence, vous serez instruit un des premiers, je vous le promets,de ce qu’aura répondu mon cher neveu.

– Merci, sire.

– Bonne nuit à Votre Éminence… Ah !qu’ils se tiennent bien demain au conseil ! je préviens lareine et M. le capitaine général que je ne serai pas de bonnehumeur.

– Bah ! sire, dit le cardinal en riant,la nuit portera conseil.

Le roi rentra dans sa chambre à coucher etsonna à briser la sonnette. Le valet de chambre accourut touteffaré, croyant que le roi se trouvait mal.

– Que l’on me déshabille et que l’on mecouche ! cria le roi d’une voix de tonnerre ; et, uneautre fois, vous aurez soin que l’on ferme mes jalousies, afin quel’on ne voie pas que ma chambre est éclairée à trois heures dumatin.

Disons maintenant ce qui s’était passé dans lachambre obscure de la reine, tandis que ce que nous venonsde raconter se passait dans la chambre éclairée duroi.

XX – LA CHAMBRE OBSCURE

À peine la reine était-elle rentrée chez elle,que le capitaine général Acton s’était fait annoncer en lui mandantqu’il avait deux nouvelles importantes à lui communiquer ;mais sans doute ce n’était pas lui que la reine attendait oun’était-il point le seul qu’elle attendit ; car elle réponditassez durement :

– C’est bien ! qu’il entre ausalon ; aussitôt que je serai libre, j’irai le rejoindre.

Acton était habitué à ces boutades royales.Depuis longtemps, entre la reine et lui, il n’y avait plusd’amour ; il était l’amant en titre comme il était premierministre ; ce qui n’empêchait point qu’il n’y eût d’autresministres que lui.

Un lien politique rattachait seul l’un àl’autre ces deux anciens amants. Acton avait besoin, pour rester aupouvoir, de l’influence que la reine avait prise sur le roi, et lareine, pour ses vengeances ou ses sympathies, qu’elle satisfaisaitavec une égale passion, avait besoin du génie intrigant d’Acton etde sa complaisance infinie, prête à tout supporter pour elle.

La reine se dépouilla rapidement de toute satoilette de gala, de ses fleurs, de ses diamants, de sespierreries ; elle effaça et fit disparaître le rouge dont lesfemmes et surtout les princesses couvraient leurs joues à cetteépoque, passa un long peignoir blanc, prit une bougie, suivit uncouloir solitaire, et, après avoir traversé tout un appartement,elle arriva à une chambre isolée, d’un ameublement sévère etcommuniquant à l’extérieur avec un escalier secret dont la reineavait une clef, et son sbire Pasquale de Simone une autre.

Les fenêtres de cette chambre restaientconstamment fermées pendant le jour, et pas le moindre rayon delumière n’y pénétrait.

Une lampe de bronze occupait le centre de latable, où elle était scellée, et un abat-jour posé sur la lumièreétait construit de manière à concentrer cette lumière dans lacirconférence de la table seulement, et à laisser tout le reste dela chambre dans l’obscurité.

C’était là que l’on entendait lesdénonciations. Si les dénonciateurs, malgré l’ombre quis’épaississait dans les profondeurs de la salle, craignaient d’êtrereconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le visage, ou revêtirdans l’antichambre une de ces longues robes de pénitent quiaccompagnent le cadavre au cimetière ou le patient àl’échafaud : linceuls effrayants qui rendent l’homme pareil àun spectre et qui, ne laissant de passage qu’à la vue, font, destrous pratiqués à cet effet, deux ouvertures pareilles aux orbitesvides d’une tête de mort.

Les trois inquisiteurs qui s’asseyaient àcette table ont acquis une assez triste célébrité pour faire leursnoms immortels ; ils se nommaient Castel-Cicala, ministre desaffaires étrangères, Guidobaldi, vice-président de la junte d’Étaten permanence depuis quatre ans, et Vanni, procureur fiscal.

La reine, en récompense de ses bons services,venait de faire ce dernier marquis.

Mais, cette nuit-là, la table était déserte,la lampe éteinte, la chambre solitaire ; le seul être vivantou plutôt ayant apparence de vie qui l’habitât était une penduledont le balancement monotone et le timbre strident troublaientseuls le silence funèbre qui semblait descendre du plafond et pesersur le parquet.

On eût dit que les ténèbres qui régnaientéternellement dans cette chambre en avaient épaissi l’air etl’avaient rendu semblable à cette vapeur qui flotte au-dessus desmarais ; on sentait, en y entrant, que l’on changeaitnon-seulement de température, mais encore d’atmosphère, et quecelle-ci, ne se composant plus des éléments qui forment l’airextérieur, devenait plus difficile à respirer.

Le peuple, qui voyait les fenêtres de cettechambre constamment fermées, l’avait appelée la chambreobscure ; et, par les bruits vagues qui s’en étaientéchappés comme de toute chose mystérieuse, il avait, avec leterrible instinct de divination qui le caractérise, à peu prèsentrevu ce qui s’y passait, mais, comme ce n’était pas lui quemenaçait cette funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaientde cette chambre sombre passaient au-dessus de sa tête pour frapperdes têtes plus hautes que la sienne, c’était lui qui parlait leplus de cette chambre, mais c’était lui aussi qui, au bout ducompte, la craignait le moins.

Au moment où la reine entra, pâle et éclairéecomme lady Macbeth par le reflet de la bougie qu’elle tenait à lamain, dans cette chambre à l’atmosphère épaisse, cette espèced’échappement qui précède la sonnerie se fit entendre, et lapendule sonna la demie après deux heures.

Ainsi que nous l’avons dit, la chambre étaitvide, et, comme si elle se fût attendue à y trouver quelqu’un, lareine parut s’étonner de cette solitude. Un instant elle hésita às’avancer ; mais bientôt, surmontant cette terreur qui l’avaitprise au bruit inattendu de la pendule, elle explora les deuxangles de la chambre opposés au côté par lequel elle était entrée,et vint, lente et pensive, s’asseoir à la table.

Cette table, tout au contraire de celle qui setrouvait chez le roi, était couverte de dossiers comme le bureaud’un tribunal, et offrait en triple tout ce qu’il fallait pourécrire, papier, encre et plumes.

La reine feuilleta distraitement lespapiers ; ses yeux les parcouraient sans les lire, son oreilletendue essayait de saisir le moindre bruit, son esprit errait loindu corps. Au bout d’un instant, ne pouvant contenir son impatience,elle se leva, alla à la porte donnant sur l’escalier secret, yappuya son oreille, et écouta.

Après quelques moments, elle entendit legrincement d’une clef qui tournait dans la serrure, et murmura cemot, qui peignit l’impatience avec laquelle elleattendait :

– Enfin !

Puis alors, ouvrant la porte donnant sur unescalier sombre :

– Est-ce toi, Pasquale ?demanda-t-elle.

– Oui, Votre Majesté, répondit une voixd’homme venant du bas de l’escalier.

– Tu viens bien tard ! dit la reineregagnant sa place d’un air sombre et le sourcil froncé.

– Par ma foi ! peu s’en est fallu que jene vinsse pas du tout, répondit celui à qui l’on faisait lereproche de manquer de diligence.

La voix se rapprochait de plus en plus.

– Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir dutout ?

– Parce que la besogne a été rude là-bas, ditl’homme apparaissant enfin à la porte de la chambre.

– Est-elle faite, du moins ? demanda lareine.

– Oui, madame, grâce à Dieu et à saintPasquale, mon patron, elle est faite et bien faite ; mais ellea coûté cher !

Et, en disant ces mots, le sbire déposait surun fauteuil un manteau contenant des objets qui rendirent un sonmétallique au contact du meuble.

La reine le regarda faire avec une expressionmêlée de curiosité et de dégoût.

– Comment, cher ? demanda-t-elle.

– Un homme tué et trois blessés, rien quecela.

– C’est bien. On fera une pension à la veuveet l’on donnera des gratifications aux blessés.

Le sbire s’inclina en signe deremercîment.

– Ils étaient donc plusieurs ? demanda lareine.

– Non, madame, il était seul ; maisc’était un lion que cet homme ; j’ai été obligé de lui lancermon couteau à dix pas ; sans quoi, j’y passais comme lesautres.

– Mais enfin ?

– Enfin, on en est venu à bout.

– Et vous lui avez pris les papiers deforce ?

– Oh ! non, de bonne volonté,madame : il était mort.

– Ah ! fit la reine avec un légerfrisson. Ainsi, vous avez été obligé de le tuer ?

– Morbleu ! plutôt deux fois qu’une, etcependant, foi de Simone ! cela m’a fait de la peine ; ilfallait bien, je vous le jure, que ce fût pour le service de VotreMajesté.

– Comment ! cela t’a fait de la peine, detuer un Français ? Je ne te croyais pas le cœur si tendre auxsoldats de la République.

– Ce n’était point un Français, madame, dit lesbire en secouant la tête.

– Quelle histoire me contes-tu là ?

– Jamais Français n’a parlé le patoisnapolitain comme le parlait le pauvre diable.

– Holà ! s’écria la reine, j’espère, quetu n’as pas commis quelque erreur. Je t’avais parfaitement annoncéun Français venant à cheval de Capoue à Pouzzoles.

– C’est bien cela, madame, et en barque dePouzzoles au château de la reine Jeanne ?

– Un aide de camp du général Championnet.

– Oh ! c’est bien à lui que nous avons euaffaire. D’ailleurs, il a eu le soin de nous dire lui-même qui ilétait.

– Tu lui as donc adressé la parole ?

– Sans doute, madame. En lui entendant hacherdu napolitain comme de la paille, j’ai eu peur de me tromper et jelui ai demandé s’il était bien celui que j’étais chargé detuer.

– Imbécile !

– Pas si imbécile, puisqu’il m’arépondu : « Oui. »

– Il t’a répondu :« Oui ? »

– Votre Majesté comprend bien qu’il eûtparfaitement pu me répondre autre chose ; qu’il était deBasso-Porto ou de Porta-Capuana, et il m’eût mis dans un grandembarras ; car je n’eusse pas pu lui prouver le contraire.Mais non, il n’y a pas été par trente-six chemins. « Je suiscelui que vous cherchez. » Et pif ! paf ! voilà deuxhommes à terre de deux coups de pistolet ; et vli !vlan ! voilà deux hommes à terre de deux coups de sabre. Ilaura jugé indigne de mentir, car c’était un brave, je vous enréponds.

La reine fronça le sourcil à cet éloge de lavictime par son assassin.

– Et il est mort ?

– Oui, madame, il est mort.

– Et qu’avez-vous fait du cadavre ?

– Ah ! par ma foi, madame, une patrouillearrivait, et, comme, en me compromettant, je compromettais VotreMajesté, j’ai laissé à cette patrouille le soin de ramasser lesmorts et de faire panser les blessés.

– Alors, on va le reconnaître pour un officierfrançais !

– À quoi ? Voilà son manteau, voilà sespistolets, voilà son sabre, que j’ai ramassés sur le champ debataille. Ah ! il en jouait bien, du sabre et du pistolet, jevous en réponds ! Quant à ses papiers, il n’avait pas autrechose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est restécollé.

Et le sbire jetait sur la table unportefeuille en basane teint de sang ; une espèce de chiffonde papier ressemblant à une lettre adhérait en effet auportefeuille, le sang séché l’y maintenait.

Le sbire les sépara l’un de l’autre avec uneprofonde insouciance et les jeta tous deux sur la table.

La reine allongea la main ; mais sansdoute hésitait-elle à toucher ce portefeuille ensanglanté ;car, s’arrêtant à moitié chemin, elle demanda :

– Et son uniforme, qu’en as-tu fait ?

– Voilà encore une chose qui a manqué me fairedonner au diable : c’est qu’il n’avait pas plus d’uniforme quesur ma main. Il était tout simplement vêtu, sous son manteau, d’unehouppelande de velours vert avec des tresses noires. Comme il avaitfait un grand orage, il l’aura laissé à quelque ami qui lui auraprêté sa redingote en échange.

– C’est étrange ! dit la reine ; onm’avait cependant bien donné le signalement ; au reste, lespapiers contenus dans ce portefeuille lèveront tous nos doutes.

Et, de ses doigts gantés dont les extrémitésse teignirent de rouge, elle ouvrit le portefeuille et en tira unelettre portant cette suscription :

« Au citoyen Garat, ambassadeur de larépublique française à Naples. »

La reine brisa le cachet aux armes de laRépublique, ouvrit la lettre, et, aux premières lignes qu’elle enlut, poussa une exclamation de joie.

Cette joie allait croissant au fur et à mesurequ’elle avançait dans sa lecture, et, quand elle l’eutachevée :

– Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle,et je ferai ta fortune.

– Il y a déjà bien longtemps que Votre Majestéme le promet, répondit le sbire.

– Pour cette fois, sois tranquille, je tetiendrai parole ; en attendant, tiens, voici un à-compte.

Elle prit un morceau de papier sur lequel elleécrivit quelques lignes.

– Prends ce bon de mille ducats ; il y ena cinq cents pour toi et cinq cents pour tes hommes.

– Merci, madame, fit le sbire soufflant sur lepapier pour en faire sécher l’encre avant de le mettre dans sapoche ; mais je n’ai pas dit à Votre Majesté tout ce que j’aià lui dire.

– Et moi, je ne t’ai point demandé tout ce quej’ai à te demander ; mais, auparavant, laisse-moi relire cettelettre.

La reine relut la lettre une seconde fois, et,à cette seconde fois, ne parut pas moins satisfaite qu’à lapremière.

Puis, cette seconde lecture achevée :

– Voyons, mon fidèle Pasquale, qu’avais-tu àme dire ?

– J’avais à vous dire, madame, que, du momentoù ce jeune homme est resté depuis onze heures et demie jusqu’à uneheure du matin dans les ruines du palais de la reine Jeanne ;que, du moment où il y a troqué son uniforme militaire contre unehouppelande bourgeoise, il n’y est pas resté seul ; et sansdoute avait-il des lettres de la part de son général pour d’autrespersonnes encore que l’ambassadeur français.

– C’était justement ce que je pensais en mêmetemps que tu me le disais, mon cher Pasquale. Et sur ces personnes,ajouta la reine, tu n’as aucun soupçon ?

– Non, pas encore ; mais nous allons, jel’espère bien, savoir quelque chose de nouveau.

– Je t’écoute, Pasquale, dit la reine eninondant en quelque sorte le sbire de la lumière de ses yeux.

– Des huit hommes que j’avais commandés pourl’expédition de cette nuit, j’en ai distrait deux, pensant quec’était assez de six pour venir à bout de notre aide de camp ;il a failli m’en coûter cher de l’avoir pesé à faux poids ;mais cela ne fait rien… Eh bien, ces deux hommes, je les ai placésen embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec ordre desuivre les gens qui en sortiraient avant ou après l’homme à quij’avais affaire moi-même, et de tâcher de savoir qui ils sont ou dumoins où ils demeurent.

– Eh bien ?

– Eh bien, madame, je leur ai donnérendez-vous au pied de la statue du Géant, et, si Votre Majesté lepermet, je vais voir s’ils sont à leur poste.

– Va ! et, s’ils y sont,amène-les-moi ; je veux les interroger moi-même.

Pasquale de Simone disparut dans le corridor,et l’on entendit le bruit de ses pas décroître au fur et à mesurequ’il descendait les marches de l’escalier.

Restée seule, la reine jeta vaguement unregard sur la table, elle y vit ce second papier, que le sbireavait traité de chiffon, décollé du portefeuille où il adhérait etrejeté en même temps que lui sur la table.

Dans son désir de lire la lettre du généralChampionnet, et dans sa satisfaction après l’avoir lue, ellel’avait oublié.

C’était une lettre écrite sur un élégantpapier ; elle était d’une écriture de femme, mince, fine,aristocratique ; aux premiers mots, la reine reconnut unelettre d’amour.

Elle commençait par ces deux mots :Caro Nicolino.

Par malheur pour la curiosité de la reine, lesang avait presque entièrement envahi la page écrite ; onpouvait seulement distinguer la date, qui était le 20 septembre, etlire les regrets ressentis par la personne qui écrivait la lettrede ne pouvoir venir à son rendez-vous accoutumé, obligée qu’elleétait de suivre la reine, qui allait au-devant de l’amiralNelson.

Il n’y avait pour toute signature qu’unelettre, une initiale, une E.

Pour cette fois, la reine s’y perdaitcomplétement.

Une lettre de femme, une lettre d’amour, unelettre datée du 20 septembre, une lettre enfin d’une personne quis’excusait de manquer son rendez-vous habituel parce qu’elle étaitobligée de suivre la reine, une pareille lettre ne pouvait êtreadressée à l’aide de camp de Championnet qui, le 20 septembre,c’est-à-dire trois jours auparavant, était à cinquante lieues deNaples.

Il n’y avait qu’une probabilité, et l’espritintelligent de la reine la lui présenta bientôt.

Cette lettre se trouvait sans doute dans lapoche de la houppelande prêtée à l’envoyé du général Championnetpar un de ses complices du palais de la reine Jeanne. L’aide decamp avait mis son portefeuille dans la même poche après l’avoirenlevé de son uniforme ; le sang, en coulant de la blessure,avait collé la lettre au portefeuille, quoique cette lettre et ceportefeuille n’eussent rien de commun entre eux.

La reine se leva alors, alla au fauteuil oùPasquale avait déposé le manteau, examina ce manteau, et, enl’ouvrant, trouva le sabre et les pistolets qu’il renfermait.

Le manteau était évidemment un simple manteaud’ordonnance d’officier de cavalerie française.

Le sabre, comme le manteau, étaitd’ordonnance ; il avait dû appartenir à l’inconnu ; maisil n’en était pas de même des pistolets.

Les pistolets, très-élégants, étaient de lamanufacture royale de Naples, montés en vermeil et portaient gravéesur un écusson la lettre N.

Un jour se faisait sur cette mystérieuseaffaire. Sans aucun doute, les pistolets appartenaient à ce mêmeNicolino auquel la lettre était adressée.

La reine mit les pistolets à part avec lalettre, en attendant mieux ; c’était un commencement d’indicequi pouvait conduire à la vérité.

En ce moment, de Simone rentrait avec ses deuxhommes.

Les renseignements qu’ils apportaient étaientde peu de valeur.

Cinq ou six minutes après la sortie de l’aidede camp, ils avaient cru voir une barque montée par trois personness’éloigner comme si elle allait à la villa, profitant de la mer quiavait calmi.

Deux de ces personnes ramaient.

Il n’y avait point à s’occuper de cettebarque ; elle échappait naturellement à l’investigation desdeux sbires, qui ne pouvaient la suivre sur l’eau.

Mais, presque au même moment, parcompensation, trois autres personnes apparaissaient à la portedonnant sur la route du Pausilippe, et, après avoir regardé si laroute était libre, se hasardaient à sortir en fermant avec soincette porte derrière eux ; seulement, au lieu de descendre laroute du côté de Mergellina, comme avait fait le jeune aide de campils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.

Les deux sbires suivirent les troisinconnus.

Au bout de cent pas, à peu près, l’un de cesderniers gravit le talus à droite et se jeta dans un petit sentieroù il disparut derrière les aloès et les cactus ; celui-làdevait être très-jeune, autant qu’on avait pu en juger par lalégèreté avec laquelle il avait gravi les talus et par la fraîcheurde la voix avec laquelle il avait crié à ses deux amis :

– Au revoir !

Les autres avaient gravi le talus à leur tour,mais plus lentement, et par un sentier qui, en longeant la pente dela montagne et en revenant sur Naples, devait les conduire auVomero.

Les sbires s’étaient engagés derrière eux dansle même sentier ; mais, se voyant suivis, les deux inconnuss’étaient arrêtés, avaient tiré de leur ceinture, chacun une pairede pistolets, et, s’adressant à ceux qui les suivaient :

– Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vousêtes morts !

Comme la menace était faite d’une voix qui nelaissait pas de doute sur son exécution, les deux sbires, quin’avaient point ordre de pousser les choses à leur extrémité, etqui, d’ailleurs, n’étaient armés que de leurs couteaux, se tinrentimmobiles et se contentèrent de suivre des yeux les deux inconnusjusqu’à ce qu’ils les eussent perdus de vue.

Donc, aucun renseignement à attendre de ceshommes, et le seul fil à l’aide duquel on pût suivre laconspiration perdue dans le labyrinthe du palais de la reine Jeanneétait cette lettre d’amour adressée à Nicolino et ces pistoletsachetés à la manufacture royale et marqués d’une N.

La reine fit signe à Pasquale que lui et seshommes pouvaient se retirer ; elle jeta dans une armoire lesabre et le manteau, qui, pour le moment, ne lui étaient d’aucuneutilité, et rapporta chez elle le portefeuille, les pistolets et lalettre.

Acton attendait toujours.

Elle déposa dans un tiroir de secrétaire lespistolets et le portefeuille, ne gardant que la lettre tachée desang, avec laquelle elle entra au salon.

Acton, en la voyant paraître, se leva et lasalua sans manifester la moindre impatience de sa longueattente.

La reine alla à lui.

– Vous êtes chimiste, n’est-ce pas,monsieur ? lui dit-elle.

– Si je ne suis pas chimiste dans toutel’acception du mot, madame, répondit Acton, j’ai du moins quelquesconnaissances en chimie.

– Croyez-vous que l’on puisse effacer le sangqui tache cette lettre sans en effacer l’écriture ?

Acton regarda la lettre ; son fronts’assombrit.

– Madame, dit-il, pour la terreur et lechâtiment de ceux qui le répandent, la Providence a voulu que lesang laissât des taches difficiles entre toutes à fairedisparaître. Si l’encre dont cette lettre est écrite est composée,comme les encres ordinaires, d’une simple teinture et d’un mordant,l’opération sera difficile ; car le chlorure de potassium, enenlevant le sang, attaquera l’encre ; si, au contraire, ce quin’est pas probable, l’encre contient du nitrate d’argent ou estcomposée de charbon animal et de gomme copale, une solutiond’hypochlorite de chaux enlèvera la tache sans porter aucuneatteinte à l’encre.

– C’est bien, faites de votre mieux ; ilest très-important que je connaisse le contenu de cette lettre.

Acton s’inclina.

La reine reprit :

– Vous m’avez fait dire, monsieur, que vousaviez deux nouvelles graves à me communiquer. J’attends.

– Le général Mack est arrivé ce soir pendantla fête, et, comme je l’y avais invité, est descendu chez moi, oùje l’ai trouvé en rentrant.

– Il est le bienvenu, et je crois que,décidément, la Providence est pour nous. Et la seconde nouvelle,monsieur ?

– Est non moins importante que la première,madame. J’ai échangé quelques mots avec l’amiral Nelson, et il esten mesure de faire, à l’endroit de l’argent, tout ce que VotreMajesté désirera.

– Merci ; voilà qui complète la série desbonnes nouvelles.

Caroline alla à la fenêtre, écarta lestentures, jeta un coup d’œil sur l’appartement du roi, et, levoyant éclairé :

– Par bonheur, le roi n’est pas encore couché,dit-elle ; je vais lui écrire qu’il y a conseil extraordinairece matin et qu’il est de toute nécessité qu’il y assiste.

– Il avait, je crois me le rappeler, desprojets de chasse pour aujourd’hui, répliqua le ministre.

– Bon ! dit dédaigneusement la reine, illes remettra à un autre jour.

Puis elle prit une plume et écrivit la lettreque nous avons vue parvenir au roi.

Alors, comme Acton, toujours debout, semblaitattendre un dernier ordre :

– Bonne nuit, mon cher général ! lui ditla reine avec un gracieux sourire. Je suis fâchée de vous avoirretenu si tard ; mais, quand vous saurez ce que j’ai fait,vous verrez que je n’ai pas perdu mon temps.

Elle tendit la main à Acton ; celui-ci labaisa respectueusement, salua et fit quelques pas pours’éloigner.

– À propos, dit la reine.

Acton se retourna.

– Le roi sera de très-mauvaise humeur auconseil.

– J’en ai peur, dit Acton en souriant.

– Recommandez à vos collègues de ne passouffler le mot, de ne répondre que quand ils serontinterrogés ; toute la comédie doit se jouer entre le roi etmoi.

– Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majestéa choisi le bon rôle.

– Je le crois, dit la reine ; d’ailleurs,vous verrez.

Acton s’inclina une seconde fois etsortit.

– Ah ! murmura la reine en sonnant sesfemmes, si Emma fait ce qu’elle m’a promis, tout ira bien.

XXI – LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE

Finissons-en avec les événements de cette nuitsi pleine d’événements, afin que nous puissions continuer désormaisnotre récit, sans être forcé de nous arrêter ou de revenir enarrière.

Si nos lecteurs ont lu avec attention notredernier chapitre, ils doivent se rappeler que les conspirateurs,après le départ de Salvato Palmieri, s’étaient séparés en deuxgroupes de trois personnes chacun : l’un, qui avait remonté lePausilippe ; l’autre, qui avait pris la mer dans unebarque.

Le groupe qui avait remonté le Pausilippe secomposait de Nicolino Caracciolo, de Velasco et de Schipani.

L’autre, qui était parti à l’aide d’une barqueamarrée sous le grand portique du palais de la reine Jeanne,portique que baigne la mer, et où elle avait bravé la tempête, secomposait de Dominique Cirillo, d’Ettore Caraffa et deManthonnet.

Ettore Caraffa était, comme nous l’avons dit,caché à Portici. Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateurde la pêche, avait une barque à lui. Avec cette barque, aidéd’Hector Caraffa, il se rendait de Portici au palais de la reineJeanne. Rudes rameurs tous deux, ils faisaient le trajet en deuxheures par les temps calmes. Quand il y avait du vent et que levent était bon, ils allaient à la voile, et la voile leursuffisait.

Cette nuit-là, ils s’en retournaient ainsi quede coutume ; seulement, ils s’en allaient à la rame, le ventétant tombé et la mer ayant calmi ; en passant, ils devaientdéposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait à l’extrémité de larivière de Chiaïa : voilà pourquoi, au lieu de nagerdirectement sur Portici, ils avaient été vus par les sbireslongeant le rivage.

Arrivés en face du casino du Roi, aujourd’huiappartenant au prince Torlonia, ils déposèrent Cirillo à terre,choisissant un endroit où la pente était facile pour atteindre lechemin, devenu depuis une rue.

Puis ils avaient repris la mer, s’écartantcette fois du rivage et naviguant pour passer à la pointe duchâteau de l’Œuf.

Cirillo avait donc atteint la rue facilementet sans être remarqué, lorsque, après avoir fait une centaine depas, il vit tout à coup un groupe composé d’une vingtaine desoldats arrêtés et paraissant discuter au milieu du chemin ;leurs fusils brillaient à la lueur de deux torches.

À cette même lueur qui se reflétait dans leursarmes, ils semblaient examiner deux hommes couchés en travers de larue.

Cirillo reconnut une patrouille dansl’exercice de ses fonctions.

C’était, en effet, la patrouille qu’avaitentendue venir Pasquale de Simone, et devant laquelle il avait fuipour ne pas compromettre la reine.

Comme l’avait présumé le sbire, arrivée aulieu du combat, la patrouille avait trouvé couché sur lelastrico un mort et un blessé ; les deux autresblessés, celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la figureet celui qui avait eu l’épaule brisée par une balle, avaient eu laforce de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord dujardin de la San-Felice.

La patrouille avait facilement reconnu quel’un des deux hommes était mort, et que, de celui-là, il étaitparfaitement inutile de se préoccuper ; mais, quoique évanoui,son compagnon respirait encore, et, celui-là, peut-être pouvait-onle sauver.

On était à vingt pas de la fontaine duLion ; un des soldats alla y prendre de l’eau dans son bonnetet revint vider cette eau sur le visage du blessé, qui, surpris parcette fraîcheur inattendue, rouvrit les yeux et revint à lui.

Se voyant entouré de soldats, il essaya de selever, mais inutilement ; il était complétement paralysé, latête seule pouvait tourner à droite et à gauche.

– Dites donc, mes amis, fit-il, si je n’aiplus qu’à mourir, ne pourrait-on pas au moins me porter sur un litun peu plus doux ?

– Ma foi, dirent les soldats, c’est un bondiable ; il faut, quel qu’il soit, lui accorder ce qu’ildemande.

Ils essayèrent de le soulever dans leursbras.

– Eh ! mordieu ! dit celui-ci,touchez-moi comme si j’étais de verre, mannaggia laMadonna !

Ce blasphème, un des plus grands que puisseproférer un Napolitain, indiquait que le mouvement qu’on venait delui faire faire avait causé au blessé une vive douleur.

En apercevant ce groupe, la première pensée deCirillo fut de l’éviter ; mais, presque aussitôt, il songeaque cette patrouille, et les hommes qu’elle ramassait sur le pavé,se trouvaient justement au beau travers de la route qu’avait dûsuivre Salvato Palmieri, pour se rendre chez l’ambassadeurfrançais, et il lui vint naturellement à l’idée que cerassemblement pouvait bien être causé par quelque catastrophe danslaquelle le jeune envoyé du général Championnet avait eu sa part etjoué son rôle.

Il s’avança donc résolument, au moment même oùl’officier commandant la patrouille menaçait d’enfoncer la ported’une maison située de l’autre côté de la fontaine du Lion etfaisant l’angle de la rue, un des caractères distinctifs de lapopulation napolitaine étant la répugnance qu’elle éprouveinstinctivement à porter secours à son semblable, fût-il en dangerde mort.

Mais, à l’ordre de l’officier, et surtoutdevant les coups de crosse de fusil des soldats, la porte finit pars’ouvrir, et Cirillo entendit deux ou trois voix qui demandaient oùl’on pouvait trouver un chirurgien.

Son devoir et sa curiosité le poussaientdoublement à s’offrir.

– Je suis médecin et non chirurgien,dit-il ; mais, peu importe, je puis au besoin faire de lachirurgie.

– Ah ! monsieur le docteur, dit le blesséque l’on apportait et qui avait entendu les paroles de Cirillo,j’ai peur que vous n’ayez en moi une mauvaise pratique.

– Bon ! dit Cirillo, la voix ne me paraîtpas mauvaise, cependant.

– Il n’y a plus que la langue qui remue, ditle blessé, et, ma foi, j’en use.

Pendant ce temps, on avait tiré un matelas dulit, on l’avait posé sur une table au milieu de la chambre ;on y coucha le blessé.

– Des coussins, des coussins sous la tête, ditCirillo ; la tête d’un blessé doit toujours être haute.

– Merci, docteur, merci ! dit lesbire ; je vous aurai la même reconnaissance que si vousréussissiez.

– Et qui vous dit que je ne réussiraipas ?

– Hum ! je me connais en blessures,allez ! Celle-la va à fond.

Il fit signe à Cirillo de s’approcher. Cirillopencha son oreille vers la bouche du blessé.

– Ce n’est pas que je doute de votrescience ; mais vous feriez bien, je crois, comme si celavenait de vous, d’envoyer chercher un prêtre.

– Déshabillez cet homme avec les plus grandesprécautions, dit Cirillo.

Puis, s’adressant au maître de la maison, qui,avec sa femme et ses deux enfants, regardaient curieusement leblessé :

– Envoyez un de vos deux bambins à l’église deSanta-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don MichelangeloCiccone.

– Ah ! nous le connaissons. Cours, Tore,cours, tu as entendu ce que dit M. le docteur.

– J’y vais, dit l’enfant.

Et il s’élança hors de la maison.

– Il y a une pharmacie à dix pas d’ici, luicria Cirillo ; réveille en passant le pharmacien et dis-luique le docteur Cirillo va lui envoyer une ordonnance. Qu’il ouvresa porte et qu’il attende.

– Ah çà ! quel diable d’intérêt avez-vousdonc à ce que je vive ? demanda le blessé au docteur.

– Moi, mon ami ? répondit Cirillo.Aucun ; l’humanité.

– Oh ! le drôle de mot ! dit lesbire avec un ricanement douloureux ; c’est la première foisque je l’entends prononcer… Ah ! Madonna delCarmine !

– Qu’y a-t-il ? demanda Cirillo.

– Il y a qu’ils me font mal en medéshabillant.

Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri etfendit la culotte, la veste et la chemise du sbire, de manière àmettre à découvert tout son flanc gauche.

– À la bonne heure ! dit le blessé, voilàun valet de chambre qui s’y entend. Si vous savez aussi bienrecoudre que couper, vous êtes un habile homme, docteur !

Puis, montrant la plaie qui s’ouvrait entreles fausses côtes :

– Tenez, c’est là, dit-il.

– Je vois bien, dit le docteur.

– Mauvais endroit, n’est-ce pas ?

– Lavez-moi cette blessure-là avec de l’eaufraîche, et le plus doucement que vous pourrez, dit le docteur à lamaîtresse de la maison. Avez-vous du linge bien doux ?

– Pas trop, dit celle-ci.

– Tenez, voilà mon mouchoir ; pendant cetemps-là, on ira chez le pharmacien chercher l’ordonnance quevoici.

Et, au crayon, il écrivit en effet une potioncordiale calmante, composée d’eau simple, d’acétate d’ammoniaque etde sirop de cédrat.

– Et qui payera ? demanda la femme touten lavant la plaie avec le mouchoir du docteur.

– Pardieu ! moi, dit Cirillo.

Et il mit une pièce de monnaie dansl’ordonnance, en disant au second bambin :

– Cours vite ! le reste de la monnaiesera pour toi.

– Docteur, dit le sbire, si j’en reviens, jeme fais moine et je passe ma vie à prier pour vous.

Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de satrousse une sonde d’argent ; il s’approcha du blessé.

– Ah çà ! lui dit-il, mon brave, ils’agit d’être homme.

– Vous allez sonder ma blessure ?

– Il le faut bien, pour savoir à quoi s’entenir.

– Est-il permis de jurer ?

– Oui ; seulement, on vous écoute et l’onvous regarde. Si vous criez trop, on dira que vous êtesdouillet ; si vous jurez trop, on dira que vous êtesimpie.

– Docteur, vous avez parlé d’un cordial. Je neserais pas fâché d’en prendre une cuillerée avant l’opération.

L’enfant rentra tout essoufflé, tenant unepetite bouteille à la main.

– Mère, dit-il, il y a eu six grains pourmoi.

Cirillo lui prit la bouteille des mains.

– Une cuiller, dit-il.

On lui donna une cuiller ; il y versa cequ’elle pouvait contenir du cordial et le fit boire au blessé.

– Tiens ! dit celui-ci après un instant,cela me fait du bien.

– C’est pour cela que je vous le donne.

Puis, après quelques secondes :

– Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vousprêt ?

– Oui, docteur, dit le blessé ; allez, jetâcherai de vous faire honneur.

Le docteur enfonça lentement, mais d’une mainferme, la sonde dans la blessure. Au fur à mesure que l’instrumentdisparaissait dans la plaie, le visage du patient sedécomposait ; mais il ne poussa pas une plainte. La souffranceet le courage étaient si visibles, qu’au moment où le docteurretira sa sonde, un murmure d’encouragement sortit de la bouche dessoldats qui assistaient curieusement à ce sombre et émouvantspectacle.

– Est-ce cela, docteur ? demanda le sbiretout orgueilleux de lui-même.

– C’est plus que je n’attendais du couraged’un homme, mon ami, répondit Cirillo en essuyant avec la manche deson habit la sueur de son front.

– Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais metrouver mal, dit le blessé d’une voix éteinte.

Cirillo lui donna une seconde cuillerée ducordial.

Non-seulement la blessure était grave ;mais, comme l’avait jugé le blessé lui-même, elle étaitmortelle.

La pointe du sabre avait pénétré entre lesfausses côtes, avait touché l’aorte thoracique et traversé lediaphragme ; tous les secours de l’art, en diminuantl’hémorrhagie par la compression, devaient se borner à prolonger dequelques instants la vie, voilà tout.

– Donnez-moi du linge, dit Cirillo enregardant autour de lui.

– Du linge ? dit l’homme. Nous n’en avonspas.

Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemiseet la déchira par petits morceaux.

– Eh bien, que faites-vous donc ? crial’homme. Vous déchirez mes chemises, vous !

Cirillo tira deux piastres de sa poche et leslui donna.

– Oh ! à ce prix-là, dit l’homme, vouspouvez les déchirer toutes.

– Dites donc, docteur, fit le blessé, si vousavez beaucoup de pratiques comme moi, vous ne devez pas vousenrichir.

Avec une partie de la chemise, Cirillo fit untampon ; avec l’autre, une bande.

– Maintenant, vous sentez-vous mieux ?demanda-t-il au blessé.

Celui-ci respira longuement et avechésitation.

– Oui, dit-il.

– Alors, dit l’officier, vous pouvez répondreà mes questions ?

– À vos questions ? Pour quoifaire ?

– J’ai mon procès-verbal à rédiger.

– Ah ! dit le blessé, votreprocès-verbal, je vais vous le dicter en quatre mots. Docteur, unecuillerée de votre affaire.

Le sbire but une cuillerée de cordial etreprit :

– Moi, sixième, nous attendions un jeune hommepour l’assassiner ; il a tué l’un de nous, il en a blessétrois, et je suis l’un des trois blessés : voilà tout.

On comprend avec quelle attention Cirilloavait écouté la déclaration du mourant ; ses soupçons étaientdonc fondés : ce jeune homme que les sbires attendaient pourl’assassiner, sans aucun doute c’était Salvato Palmieri ;d’ailleurs, quel autre que lui pouvait mettre hors de combat quatrehommes sur six ?

– Et quels sont les noms de voscompagnons ? demanda l’officier.

Le blessé fit une grimace qui ressemblait à unsourire.

– Ah ! pour cela, dit-il, vous êtes tropcurieux, mon bon ami. Si vous les savez par quelqu’un, ce ne serapoint par moi ; puis, quand je vous les dirais, cela ne vousservirait pas à grand’chose.

– Cela me servirait à les faire arrêter.

– Croyez-vous ? Eh bien, je vais vousdire quelqu’un qui les sait, leurs noms ; libre à vous d’allerles lui demander.

– Et quel est ce quelqu’un ?

– Pasquale de Simone. Voulez-vous sonadresse ? Basso-Porto, au coin de la rue Catalana.

– Le sbire de la reine ! murmurèrent àdemi-voix les assistants.

– Merci, mon ami, dit l’officier ; monprocès-verbal est fait.

Puis, s’adressant à la patrouille :

– Allons, en route ! dit-il ; depuisune heure, nous perdons notre temps ici.

Et on entendit le froissement des armes et lebruit mesuré des pas qui s’éloignaient.

Cirillo resta debout près du blessé.

– Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ilsont décampé ?

– Oui, répondit Cirillo, et je comprends quevous n’ayez rien voulu dire qui compromit vos camarades ;mais, à moi, refuserez-vous de me donner quelques renseignementsqui ne compromettent personne et qui n’intéressent quemoi ?

– Oh ! à vous, docteur, je ne demande pasmieux ; vous avez eu la bonne volonté de me faire du bien, etvous m’eussiez sauvé si j’avais pu l’être ; seulement,dépêchez-vous, je sens que je m’affaiblis ; demandez-moi vitece que vous désirez savoir, la langue s’embarbouille ; c’estce que nous appelons le commencement de la fin.

– Je serai bref. Ce jeune homme que Pasqualede Simone attendait pour l’assassiner, n’était-ce pas un jeuneofficier français ?

– Il paraît que oui, quoiqu’il parlât lenapolitain comme vous et moi.

– Est-il mort ?

– Je ne saurais vous l’affirmer ; mais ceque je puis vous dire, c’est que, s’il n’est pas mort, il est aumoins bien malade.

– Vous l’avez vu tomber ?

– Oui, mais mal vu : j’étais déjà àterre, et, dans ce moment-là, je m’occupais plus de moi que delui.

– Enfin, qu’avez-vous vu ? Rappelez tousvos souvenirs : j’ai le plus grand intérêt à savoir ce qu’estdevenu ce jeune homme.

– Eh bien, j’ai vu qu’il est tombé contre laporte du jardin au palmier, et puis alors, comme à travers unnuage, il m’a semblé que la porte du jardin s’ouvrait et qu’unefemme vêtue de blanc attirait à elle ce jeune homme. Après cela, ilest possible que ce soit une vision, et que ce que j’ai pris pourune femme vêtue de blanc, ce fût l’ange de la mort qui venaitchercher son âme.

– Et ensuite, vous n’avez plus rienvu ?

– Si fait. J’ai vu le beccaïo quis’enfuyait en tenant sa tête entre ses mains ; il était toutaveuglé par le sang.

– Merci, mon ami ; je sais maintenanttout ce que je voulais savoir ; d’ailleurs, il me semble quej’entends…

Cirillo prêta l’oreille.

– Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh !j’ai entendu aussi… Quand cette sonnette-là vient pour vous, onl’entend de loin !

Il se fit un instant de silence, pendantlequel la sonnette se rapprocha de plus en plus.

– Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c’est bienfini, n’est-ce pas ? il ne s’agit plus de songer aux choses dece monde ?

– Vous m’avez prouvé que vous étiez unhomme ; je vous parlerai comme à un homme : vous avez letemps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà tout.

– Amen ! fit le sbire. Et,maintenant, une dernière cuillerée de votre cordial, afin que j’aiela force d’aller jusqu’au bout ; car je me sens bien bas.

Cirillo fit ce que lui demandait leblessé.

– Maintenant, serrez-moi la main bienfort.

Cirillo lui serra la main.

– Plus fort, dit le sbire, je ne vous senspas.

Cirillo serra de toutes ses forces la main dumourant, déjà paralysée.

– Puis faites sur moi le signe de la croix.Dieu m’est témoin que je voudrais le faire moi-même, mais que je nepuis.

Cirillo fit le signe de la croix, et leblessé, d’une voix qui s’affaiblissait de plus en plus, prononçales paroles : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,ainsi-soit-il !

En ce moment, le prêtre parut sur la porte,précédé de l’enfant qui l’était allé chercher ; il avait à sagauche la croix, à sa droite l’eau bénite, et lui-même portait lesaint viatique.

À sa vue, tout le monde tomba à genoux.

– On m’a appelé ici ? demanda-t-il.

– Oui, mon père, dit le moribond ; unpauvre pécheur est sur le point de rendre l’âme, si toutefois il ena une, et, dans cette rude opération, il désire que vous l’aidiezde vos prières, n’osant vous demander votre bénédiction, dont il sereconnaît indigne.

– Ma bénédiction est à tous, mon fils,répondit le prêtre, et plus grand est le pêcheur, plus il en abesoin.

Il approcha une chaise du chevet du lit ets’assit, le ciboire entre ses deux mains et l’oreille près de labouche du mourant.

Cirillo n’avait plus rien à faire près de cethomme, dont il avait, autant qu’il était en son pouvoir, adoucimatériellement la dernière heure ; le médecin avait achevé sonœuvre, c’était au prêtre de commencer la sienne ; il se glissahors de la maison, ayant hâte de visiter le lieu de la lutte et des’assurer que le sbire lui avait dit la vérité à l’endroit deSalvato Palmieri.

On sait quelles étaient les localités. Aupalmier balançant sa tête élégante au-dessus des orangers et descitronniers, Cirillo reconnut la maison du chevalierSan-Felice.

Le sbire avait bien désigné le terrain.Cirillo alla droit à la petite porte du jardin, par laquellecelui-ci avait vu ou cru voir disparaître le blessé ; ils’inclina contre cette porte et crut y reconnaître effectivementdes traces de sang.

Mais cette tache noire était-elle du sang ouseulement de l’humidité ? Cirillo avait laissé son mouchoiraux mains de la femme qui avait lavé la blessure du sbire ; ildétacha sa cravate, en mouilla un bout à la fontaine du Lion, puisrevint en frotter cette portion de bois, qui paraissait de teinteplus foncée que le reste.

À quelques pas de là, en remontant vers lepalais de la reine Jeanne, une lanterne brûlait devant unemadone.

Cirillo monta sur une borne et approcha labatiste de la lanterne.

Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était biendu sang.

– Salvato Palmieri est là, dit-il en étendantle bras vers la maison du chevalier San-Felice ; seulement,est-il mort ou est-il vivant ? C’est ce que je sauraiaujourd’hui même.

Il traversa la place et repassa devant lamaison où l’on avait porté le sbire.

Il jeta un coup d’œil dans l’intérieur.

Le blessé venait d’expirer, et donMichelangelo Ciccone priait à son chevet.

Au moment où Dominique Cirillo rentrait chezlui, trois heures sonnaient à l’église de Pie-di-Grotta.

XXII – LE CONSEIL D’ÉTAT.

Outre les séances qui se tenaient chez lareine, dans cette chambre obscure où nous avons introduit noslecteurs, et que l’on eût pu à bon droit prendre pour des séancesde l’inquisition, il y avait chaque semaine, au palais, quatreconseils ordinaires : le lundi, le mercredi, le jeudi et levendredi.

Les personnes qui composaient ces conseilsd’État étaient :

Le roi, lorsqu’il y était forcé parl’importance des affaires ;

La reine, dont nous avons expliqué le droit deprésence ;

Le capitaine général Jean Acton, président duconseil ;

Le prince de Castel-Cicala, ministre desaffaires étrangères, marine, commerce, et espion dénonciateur etjuge dans ses moments perdus ;

Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre dela guerre, homme intelligent et comparativement honnête ;

Le marquis Saverio Simonetti, ministre degrâce et justice.

Le marquis Ferdinand Corradino, ministre descultes et des finances, qui eût été le plus médiocre de tous lesministres, s’il n’eût rencontré au conseil Saverio Simonetti,encore plus médiocre que lui.

Dans les grandes occasions, on adjoignait àces messieurs, le marquis de la Sambucca, le prince Carini, le ducde San-Nicolo, le marquis Balthazar Cito, le marquis del Gallo etles généraux Pignatelli, Colli et Parisi.

Tout au contraire du roi, qui assistait à l’unde ces conseils sur dix, la reine y était fort assidue ; ilest vrai que souvent elle semblait simple spectatrice de ladiscussion, se tenant éloignée de la table et assise dans quelquecoin ou quelque embrasure de fenêtre avec sa favorite Emma Lyonna,qu’elle avait introduite dans la salle des séances comme une choseà elle et étant de sa suite obligée, sans plus d’importanceapparente que n’en avait, derrière Ferdinand, Jupiter, son épagneulfavori.

Chacun jouait sa comédie : les ministresavaient l’air de discuter, Ferdinand avait l’air d’être attentif,Caroline avait l’air d’être distraite, le roi grattait l’occiput deson chien, la reine jouait avec les cheveux d’Emma, favori etfavorite étaient couchés, l’un aux pieds de son maître, l’autre auxgenoux de sa maîtresse. Les ministres, soit en passant devant eux,soit dans les intervalles des discussions, faisaient une caresse àJupiter, un compliment à Emma, et caresse et compliment étaientrécompensés par un sourire du maître ou de la maîtresse.

Le capitaine général Jean Acton, seul pilotechargé de la responsabilité de ce navire battu par le ventrévolutionnaire qui venait de France, et engagé, en outre, dans lesrécifs de cette mer dangereuse des sirènes, où sombrèrent en sixsiècles huit dominations différentes ; Acton, le front plissé,l’œil sombre, la main frémissante comme s’il eût en effet touché legouvernail, semblait seul comprendre la gravité de sa situation etl’approche du danger.

Appuyée sur la flotte anglaise, à peu prèssûre du concours du Nelson, forte surtout de sa haine contre laFrance, la reine était décidée non-seulement à affronter le danger,mais encore à aller au-devant de lui et à le provoquer.

Quant à Ferdinand, c’était tout lecontraire ; il avait jusqu’alors, avec toutes les ressourcesde sa feinte bonhomie, louvoyé, de manière sinon à satisfaire laFrance, au moins à ne lui fournir aucun moyen spécieux de sebrouiller avec lui.

Et voilà que, grâce aux imprudences deCaroline, les événements avaient marché plus vite que ne l’avaitcalculé le roi, lequel, au lieu de leur imprimer un mouvementimpulsif, eût voulu les laisser se dérouler avec une sagelenteur ; voilà qu’on avait été, comme nous l’avons vu,au-devant de Nelson ; voilà qu’au mépris des traités conclusavec la France, on avait reçu la flotte anglaise dans le port deNaples ; voilà qu’on avait donné une fête splendide auvainqueur d’Aboukir ; voilà que l’ambassadeur de laRépublique, lassé de tant de mauvaise foi, de tant de mensonges etde tant d’affronts, sans calculer si de son côté la France étaitprête, avait, au nom de la France, déclaré la guerre augouvernement des Deux-Siciles ; voilà enfin que le roi, quiavait, pour le mardi 27 septembre, ordonné une magnifique chasse,dont trois fanfares devaient lui donner le signal, avait, commenous l’avons vu, par suite de la lettre de la reine, décommandé sachasse et été obligé de la convertir en conseil d’État !

Au reste, ministres et conseillers avaient étéprévenus par Acton de la mauvaise humeur probable de Sa Majesté, etinvités à se renfermer dans le silence pythagoricien.

La reine était arrivée la première au conseil,et, outre les ministres et les conseillers, elle y avait trouvé lecardinal Ruffo ; elle lui avait alors fait demander à quellecirconstance heureuse elle devait le plaisir de sa présence ;Ruffo avait répondu qu’il était là par ordre exprès du roi ;la reine et le cardinal avaient échangé, l’une une légèreinclination de tête, l’autre une profonde révérence, et l’on avaitsilencieusement attendu l’arrivée du roi.

À neuf heures un quart, la porte s’étaitouverte à deux battants, et les huissiers avaientannoncé :

– Le roi !

Ferdinand était entré doublement mécontent etfaisant opposition, par son air maussade et rechigné, à l’airjoyeux et vainqueur de la reine ; son épagneul Jupiter, aveclequel nous avons déjà fait connaissance, ne le cédant point enintelligence aux coursiers d’Hippolyte, le suivait, la tête basseet la queue entre les jambes. Quoique la chasse eût été renvoyée àun autre jour, le roi, comme pour protester contre la violence quilui était faite, s’était vêtu en chasseur.

C’était une consolation qu’il s’était donnéeet qu’apprécieront ceux-là seuls qui connaissent son fanatisme pourl’amusement dont on l’avait privé.

À sa vue, tout le monde se leva, même lareine.

Ferdinand la regarda de côté, secoua la têteet poussa un soupir, comme ferait un homme qui se trouve en face dela pierre d’achoppement de tous ses plaisirs.

Puis, après un salut général à droite et àgauche, en réponse aux révérences des ministres et des conseillers,et un salut personnel et particulier au cardinal Ruffo :

– Messieurs, dit-il d’une voix dolente, jesuis véritablement au désespoir d’avoir été forcé de vous dérangerun jour où vous comptiez peut-être, comme moi, au lieu de tenir unconseil d’État, vous occuper de vos plaisirs ou de vos affaires. Cen’est point ma faute, je vous le jure, si vous éprouvez cedésappointement ; mais il paraît que nous avons à débattre deschoses pressées et de la plus haute importance, choses que la reineprétend ne pouvoir être débattues que par-devant moi. Sa Majesté vavous raconter l’affaire ; vous en jugerez et m’éclairerez devos avis. Asseyez-vous, messieurs.

Puis, s’asseyant à son tour un peu en arrièredes autres et en face de la reine :

– Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-ilen frappant sur sa cuisse avec sa main ; nous allons bien nousamuser ; va !

Le chien vint, en bâillant, se coucher près delui, allongeant ses pattes et se tenant accroupi à la manière dessphinx.

– Oh ! messieurs, dit la reine avec cetteimpatience que lui inspiraient toujours les manières de faire et dedire de son mari, si complétement en opposition avec les siennes,la chose est bien simple, et, s’il était en humeur de parleraujourd’hui, le roi nous la dirait en deux mots.

Et, voyant que tout le monde écoutait avec laplus grande attention :

– L’ambassadeur français, le citoyen Garat,ajouta-t-elle, a quitté Naples cette nuit en nous déclarant laguerre.

– Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs,que nous ne l’avons pas volée, cette déclaration de guerre, etnotre bonne amie l’Angleterre en est arrivée à ses fins ;reste à voir maintenant comment elle nous soutiendra. Ceci, c’estl’affaire de M. Acton.

– Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine.Au reste, il vient de montrer à Aboukir ce que peut le génie réuniau courage.

– N’importe, madame, dit le roi, je n’hésitepas à vous le dire franchement, la guerre avec la France est unelourde affaire.

– Moins lourde cependant, vous en conviendrez,reprit aigrement la reine, depuis que le citoyen Buonaparte, toutvainqueur de Dego, de Montenotte, d’Arcole et de Mantoue qu’ils’intitule, est confiné en Égypte, où il restera jusqu’à ce que laFrance ait construit une nouvelle flotte pour l’allerchercher ; ce qui lui laissera le temps, je l’espère, de voirpousser les raves dont le Directoire lui a fourni les graines pourensemencer les rives du Nil.

– Oui, répliqua non moins aigrement leroi ; mais, à défaut du citoyen Buonaparte, – qui est bien bonde ne s’intituler que le vainqueur de Dego, de Montenotte, d’Arcoleet de Mantoue, quand il pourrait s’intituler encore celui deRoveredo, de Bassano, de Castiglione et de Millesimo, – il reste àla France Masséna, le vainqueur de Rivoli ; Bernadotte, levainqueur du Tagliamento ; Augereau, le vainqueur deLodi ; Jourdan, le vainqueur de Fleurus ; Brune, levainqueur d’Alkmaer ; Moreau, le vainqueur de Radstadt ;ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui n’avons jamais rienvaincu ; sans compter Championnet, le vainqueur des Dunes, quej’oubliais, lequel, je vous le ferai observer en passant, n’estqu’à trente lieues de nous, c’est-à-dire à trois jours demarche.

La reine haussa les épaules avec un sourire demépris qui s’adressait à Championnet, dont elle connaissaitl’impuissance momentanée, et que le roi prit pour lui.

– Si je me trompe de deux ou trois lieues,madame, dit-il, c’est tout. Depuis que les Français occupent Rome,j’ai demandé assez souvent à quelle distance ils étaient de nouspour le savoir.

– Oh ! je ne conteste pas vosconnaissances en géographie, monsieur, dit la reine en laissantretomber sa lèvre autrichienne jusque sur son menton.

– Non, je comprends, vous vous contentez decontester mes aptitudes politiques ; mais, quoiqueSan-Nicandro ait travaillé de son mieux à faire de moi un âne, etqu’à votre avis il y ait malheureusement réussi, je ferai observerà ces messieurs qui ont l’honneur d’être mes ministres que la chosese complique. En effet, il ne s’agit plus d’envoyer, comme en 1793,trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes àToulon ; et ils en sont revenus dans un bel état, de Toulon,nos vaisseaux et nos hommes ! le citoyen Buonaparte, quoiqu’ilne fût encore le vainqueur de rien, les avait bien arrangés !Il ne s’agit plus de fournir à la coalition, comme en 1796, quatrerégiments de cavalerie qui ont fait des prodiges de valeur dans leTyrol, ce qui n’a pas empêché Cuto d’être fait prisonnier, etMoliterno d’y laisser le plus beau de ses yeux ; et notezqu’en 93 et 96, nous étions couverts par toute la largeur de lahaute Italie, occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit ditsans reproche, ne me paraît pas pressé d’entrer en campagne,quoique le citoyen Buonaparte lui ait diablement rogné les onglespar le traité de Campo-Formio. C’est que votre neveu François estun homme prudent ; il ne lui suffit pas, pour se mettre encampagne, des 60,000 hommes que vous lui offrez, il attend encoreles 50,000 que lui promet l’empereur de Russie ; il connaîtles Français, il s’y est frotté et ils l’ont frotté.

Et Ferdinand, qui commençait à reprendre unpeu de sa belle humeur, se mit à rire de l’espèce de jeu de motsqu’il venait de faire aux dépens de l’empereur d’Autriche,justifiant cette maxime à la fois si profonde et si désespérante dela Rochefoucauld, qu’il y a toujours dans le malheur d’un amiquelque chose qui nous fait plaisir.

– Je ferai observer au roi, répondit Caroline,blessée de ce mouvement d’hilarité qui se manifestait aux dépens deson neveu, que le gouvernement napolitain n’est pas libre, commecelui de l’empereur d’Autriche, de choisir son temps et son heure.Ce n’est pas nous qui déclarons la guerre à la France, c’est laFrance qui nous la déclare, et même qui nous l’a déclarée ; ilfaut donc voir au plus tôt quels sont nos moyens de soutenir cetteguerre.

– Certainement qu’il faut le voir, dit le roi.Commençons par toi, Ariola. Voyons ! On parle de 65,000hommes. Où sont-ils, tes 65,000 hommes ?

– Où ils sont, sire ?

– Oui, montre-les-moi.

– Rien de plus facile, et le capitaine généralActon est là pour dire à Votre Majesté si je mens.

Acton fit de la tête un signe affirmatif.

Ferdinand regarda Acton de travers. Il luiprenait parfois des caprices, non pas d’être jaloux, il était tropphilosophe pour cela, mais d’être envieux. Aussi, le roi présent,Acton ne donnait-il signe d’existence que si Ferdinand luiadressait la parole.

– Le capitaine général Acton répondra pourlui, si je lui fais l’honneur de l’interroger, dit le roi ; enattendant, réponds pour toi, Ariola. Où sont tes 65,000hommes ?

– Sire, 22,000 au camp de San-Germano.

Au fur et à mesure qu’Ariola énumérait,Ferdinand, avec un mouvement de tête, comptait sur ses doigts.

– Puis 16,000 dans les Abruzzes, continuaAriola, 8,000 dans la plaine de Sessa, 6,000 dans les murs deGaëte, 10,000 tant à Naples que sur les côtes, enfin 3,000 tant àBénévent qu’à Ponte-Corvo.

– Il a, ma foi, son compte, dit le roifinissant son calcul en même temps qu’Ariola terminait sonénumération, et j’ai une armée de 65,000 hommes.

– Et tous habillés à neuf, àl’autrichienne.

– C’est à dire en blanc ?

– Oui, sire, au lieu d’être habillés envert.

– Ah ! mon cher Ariola, s’écria le roiavec une expression de grotesque mélancolie, vêtus de blanc, vêtusde vert, ils n’en ficheront pas moins le camp, va…

– Vous avez une triste idée de vos sujets,monsieur, répondit la reine.

– Triste idée, madame ! Je les crois, aucontraire, très-intelligents, mes sujets, trop intelligentsmême ; et voilà pourquoi je doute qu’ils se fassent tuer pourdes affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous dit qu’il a65,000 hommes ; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieuxsoldats, c’est vrai ; mais ces vieux soldats n’ont jamaisbrûlé une amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il estpossible, ne se sauveront qu’au second coup de fusil ; quantaux 50,000 autres, ils datent de six semaines ou d’un mois, et ces50,000 hommes, comment ont-ils été recrutés ? Ah ! vouscroyez, messieurs, que je ne fais attention à rien, parce que, laplupart du temps, pendant que vous discutez, je cause avec Jupiter,qui est un animal plein d’intelligence ; mais, au contraire,je ne perds pas un mot de ce que vous dites ; seulement, jevous laisse faire ; si je vous contrariais, je serais forcé devous prouver que je m’entends mieux que vous à gouverner, et celane m’amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec lareine, que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne lesavez enrôlés ni en vertu d’une loi, ni à la suite d’un tirage ausort ; non, vous les avez enlevés de force à leurs villages,arrachés par violence à leurs familles, et cela selon le caprice devos intendants et de vos sous-intendants. Chaque commune vous afourni huit conscrits par mille hommes ; mais voulez-vous queje vous dise comment cela s’est fait ? On a d’abord désignéles plus riches ; mais les plus riches ont payé rançon et nesont point partis. On en a désigné de moins riches alors ;mais, comme les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pasplus partis que les premiers. Enfin, de moins en moins riches,après avoir levé trois ou quatre contributions, dont on s’est biengardé de te parler, mon pauvre Corradino, tout mon ministre desfinances que tu es, on est arrivé à ceux qui n’avaient pas un grainpour se racheter. Ah ! ceux-là, il a bien fallu qu’ilspartent. Chacun de ces hommes représente donc une injusticevivante, une flagrante exaction ; aucun motif légitime nel’oblige au service, aucun lien moral ne le retient sous lesdrapeaux, il est enchaîné par la crainte du châtiment, voilàtout ! Et vous voulez que ces gens-là se fassent tuer poursoutenir des ministres injustes, des intendants cupides, dessous-intendants voleurs, et, par-dessus tout cela, un roi quichasse, qui pêche, qui s’amuse et qui ne s’occupe de ses sujets quepour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster leursmoissons ! Ils seraient bien bêtes ! Si j’étais soldat àmon service, dès le premier jour, j’aurais déserté, et je me seraisfait brigand ; au moins, des brigands combattent et se fonttuer pour eux-mêmes.

– Je suis forcé d’avouer qu’il y a beaucoup devérité dans ce que vous dites là, sire, répondit le ministre de laguerre.

– Pardieu ! reprit le roi, je distoujours la vérité, quand je n’ai pas de raisons de mentir, bienentendu. Maintenant, voyons ! Je t’accorde tes 65,000hommes ; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés àl’autrichienne, le fusil sur l’épaule, le sabre au côté, la giberneau derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola ? Est-cetoi ?

– Sire, répondit Ariola, je ne puis être à lafois ministre de la guerre et général en chef.

– Et tu aimes mieux rester ministre de laguerre, je comprends cela.

– Sire !

– Je te dis que je comprends cela ; etd’un. Voyons, Pignatelli, cela te convient-il, de commander en chefles 65,000 hommes d’Ariola ?

– Sire, répondit celui auquel le rois’adressait, j’avoue que je n’oserais prendre une telleresponsabilité.

– Et de deux. Et toi, Colli ? continua leroi.

– Ni moi non plus, sire.

– Et toi, Parisi ?

– Sire, je suis simple brigadier.

– Oui ; vous voulez bien tous commanderune brigade, une division même ; mais un plan de campagne àtracer, mais des combinaisons stratégiques à accomplir, mais unennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un de vous ne s’enchargera !

– Il est inutile que Votre Majesté sepréoccupe d’un général en chef, dit la reine : ce général enchef est trouvé.

– Bah ! dit Ferdinand ; pas dans monroyaume, j’espère ?

– Non, monsieur, soyez tranquille, répondit lareine. J’ai demandé à mon neveu un homme dont la réputationmilitaire puisse à la fois imposer à l’ennemi et satisfaire auxexigences de nos amis.

– Et vous le nommez ? demanda le roi.

– Le baron Charles Mack… Avez-vous quelquechose à dire contre lui ?

– J’aurais à dire, répliqua le roi, qu’ils’est fait battre par les Français ; mais, comme cettedisgrâce est arrivée à tous les généraux de l’empereur, y comprisson oncle et votre frère le prince Charles, j’aime autant Mackqu’un autre.

La reine se mordit les lèvres à cetteimplacable raillerie, qui poussait le cynisme jusqu’à se raillersoi-même à défaut des autres, et, se levant :

– Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mackpour général en chef de votre armée ? demanda-t-elle.

– Parfaitement, répondit le roi.

– En ce cas, vous permettez…

Et elle s’avança vers la porte ; le roila suivait des yeux, ne pouvant pas deviner ce qu’elle allaitfaire, quand tout à coup un cor de chasse, embouché par deux lèvrespuissantes et animé par une vigoureuse haleine, commença de sonnerle lancer dans la cour du palais, sur laquelle donnaientles fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une tellevigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres etconseillers, ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, seregardèrent avec étonnement.

Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi,comme pour lui demander l’explication de cette interruptioncynégétique.

Mais le roi paraissait aussi étonné que lesautres et Jupiter aussi étonné que le roi.

Ferdinand écouta un instant comme s’il doutaitde lui-même.

Puis :

– Que fait donc ce drôle ? dit-il. Ildoit savoir cependant que la chasse est contremandée ;pourquoi donne-t-il le premier signal ?

Le piqueur continuait de sonner avecfureur.

Le roi se leva très-agité ; il étaitvisible qu’il se livrait en lui-même un combat violent.

Il alla à la fenêtre et l’ouvrit.

– Veux-tu te taire, imbécile !cria-t-il.

Puis, refermant la fenêtre avec humeur, ilrevint, toujours suivi de Jupiter, reprendre sa place sur sonfauteuil.

Mais, pendant le mouvement qu’il avait fait,un nouveau personnage était entré en scène sous la protection de lareine ; celle-ci, en effet, pendant que le roi parlait à sonpiqueur, était allée ouvrir la porte de ses appartements quidonnait sur la salle du conseil, et l’avait introduit.

Chacun regardait avec surprise cet inconnu, etle roi avec non moins de surprise que les autres.

XXIII – LE GÉNÉRAL BARON CHARLESMACK

Celui qui causait cet étonnement général étaitun homme de quarante-cinq à quarante-six ans, grand, blond, pâle,portant l’uniforme autrichien, les insignes de général, et, entreautres décorations, les plaques et les cordons de Marie-Thérèse etde Saint-Janvier.

– Sire, dit la reine, j’ai l’honneur deprésenter à Votre Majesté le baron Charles Mack, qu’elle vient denommer général en chef de ses armées.

– Ah ! général, dit le roi en regardantavec un certain étonnement l’ordre de Saint-Janvier, dont legénéral était décoré et que le roi ne se rappelait pas lui avoirdonné, enchanté de faire votre connaissance.

Et il échangea avec Ruffo un coup d’œil quivoulait dire : « Attention ! »

Mack s’inclina profondément, et sans douteallait-il répondre à ce compliment du roi, lorsque la reine,prenant la parole :

– Sire, dit-elle, j’ai cru que nous ne devionspas attendre l’arrivée du baron à Naples pour lui donner un signede la considération que vous avez pour lui, et, avant qu’il quittâtVienne, je lui ai fait remettre, par votre ambassadeur, lesinsignes de votre ordre de Saint-Janvier.

– Et moi, sire, dit le baron avec unenthousiasme un peu trop théâtral pour être vrai, plein dereconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, je suis venu avecla promptitude de l’éclair lui dire : Sire, cette épée est àvous.

Mack tira son épée du fourreau, le roi reculason fauteuil. Comme Jacques Ier, il n’aimait pas lavue du fer.

Mack continua :

– Cette épée est à vous et à Sa Majesté lareine, et elle ne dormira tranquille dans son fourreau que quandelle aura renversé cette infâme république française, qui est lanégation de l’humanité et la honte de l’Europe. Acceptez-vous monserment, sire ? continua Mack en brandissant formidablementson épée.

Ferdinand, peu porté de sa personne auxmouvements dramatiques, ne put s’empêcher, avec son admirable bonsens, d’apprécier tout ce que l’action du général Mack avait deridicule forfanterie, et, avec son sourire narquois, il murmuradans son patois napolitain, qu’il savait inintelligible pour touthomme qui n’était pas né au pied du Vésuve, ce seul mot :

– Ceuza !

Nous voudrions bien traduire cette espèced’interjection échappée aux lèvres du roi Ferdinand ; maiselle n’a malheureusement pas d’équivalent dans la langue française.Contentons-nous de dire qu’elle tient à peu près le milieu entrefat et imbécile.

Mack, qui, en effet, n’avait pas compris etqui attendait, l’épée à la main, que le roi acceptât son serment,se retourna assez embarrassé vers la reine.

– Je crois, dit Mack à la reine, que SaMajesté m’a fait l’honneur de m’adresser la parole.

– Sa Majesté, répondit la reine sans sedéconcerter, vous a, général, par un seul mot plein d’expression,témoigné sa reconnaissance.

Mack s’inclina, et, tandis que la figure duroi conservait son expression de railleuse bonhomie, remitmajestueusement son épée au fourreau.

– Et maintenant, dit le roi lancé sur cettepente moqueuse qu’il aimait tant à suivre, j’espère que mon cherneveu, en m’envoyant un de ses meilleurs généraux pour renversercette infâme république française, m’a en même temps envoyé un plande campagne arrêté par le conseil aulique.

Cette demande, faite avec une naïvetéparfaitement jouée, était une nouvelle raillerie du roi, le conseilaulique ayant élaboré les plans de la campagne de 96 et de 97,plans sur lesquels les généraux autrichiens et l’archiduc Charleslui-même avaient été battus.

– Non, sire, répondit Mack, j’ai demandé à SaMajesté l’empereur, mon auguste maître, carte blanche à cesujet.

– Et il vous l’a accordée, je l’espère ?demanda le roi.

– Oui, sire, il m’a fait cette grâce.

– Et vous allez vous en occuper sans retard,n’est-ce pas, mon cher général ? car j’avoue que j’en attendsavec impatience la communication.

– C’est chose faite, répondit Mack avecl’accent d’un homme parfaitement satisfait de lui-même.

– Ah ! dit Ferdinand redevenant de bonnehumeur, selon sa coutume, quand il trouvait quelqu’un à railler,vous l’entendez, messieurs. Avant même que le citoyen Garat nouseût déclaré la guerre au nom de l’infâme république française,l’infâme république française, grâce au génie de notre général enchef, était déjà battue. Nous sommes véritablement sous laprotection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général,merci.

Mack, tout gonflé du compliment qu’il prenaità la lettre, s’inclina devant le roi.

– Quel malheur, s’écria celui-ci, que nousn’ayons point là une carte de nos États et des États romains, poursuivre les opérations du général sur cette carte. On dit que lecitoyen Buonaparte a, dans son cabinet de la rue Chantereine, àParis, une grande carte sur laquelle il désigne d’avance à sessecrétaires et à ses aides de camp les points sur lesquels ilbattra les généraux autrichiens ; le baron nous eût désignéd’avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tuferas faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à ladisposition du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyenBuonaparte, tu entends, Ariola ?

– Inutile de prendre cette peine, sire, j’enai une excellente.

– Aussi bonne que celle du citoyenBuonaparte ? demanda le roi.

– Je le crois, répondit Mack d’un airsatisfait.

– Où est-elle, général ? reprit le roi,où est-elle ? Je meurs d’envie de voir une carte sur laquelleon bat l’ennemi d’avance.

Mack donna à un huissier l’ordre de luiapporter son portefeuille, qu’il avait laissé dans la chambrevoisine.

La reine, qui connaissait son auguste époux etqui n’était point dupe des compliments affectés qu’il faisait à sonprotégé, craignant que celui-ci ne s’aperçût qu’il servait dequintaine à l’humeur caustique du roi, objecta que ce n’étaitpeut-être pas le moment de s’occuper de ce détail ; mais Mack,ne voulant point perdre l’occasion de faire admirer par trois ouquatre généraux présents sa science stratégique, s’inclina enmanière de respectueuse insistance, et la reine céda.

L’huissier apporta un grand portefeuille surlequel étaient imprimés en or, d’un côté les armes de l’Autriche,et de l’autre côté le nom et les titres du général Mack.

Celui-ci en tira une grande carte des Étatsromains avec leurs frontières, et l’étendit sur la table duconseil.

– Attention, mon ministre de la guerre !attention, messieurs mes généraux ! dit le roi. Ne perdons pasun mot de ce que va nous dire le baron. Parlez, baron ; onvous écoute.

Les officiers se rapprochèrent de la tableavec une vive curiosité ; le baron Mack possédait, on nesavait pourquoi à cette époque, et on ne l’a même jamais su depuis,la réputation de l’un des premiers stratégistes du monde.

La reine, au contraire, ne voulant point avoirpart à ce quelle regardait comme une mystification de la part duroi, se retira un peu à l’écart.

– Comment ! madame, dit le roi, au momentoù le baron consent à nous dire où il battra ces républicains quevous détestez tant, vous vous éloignez !

– Je n’entends rien à la stratégie, monsieur,répondit aigrement la reine ; et peut-être, continua-t-elle endésignant de la main le cardinal Ruffo, prendrais-je la place dequelqu’un qui s’y entend.

Et, s’approchant d’une fenêtre, elle battit deses doigts contre les carreaux.

Au même instant, comme si c’eût été un signaldonné, une seconde fanfare retentit ; seulement, au lieu desonner le lancer, comme la première, elle sonnait lavue.

Le roi s’arrêta comme si ses pieds eussentpris tout à coup racine dans la mosaïque qui formait le parquet dela chambre ; sa figure se décomposa, une expression de colèreprit la place du vernis de bonhomie railleuse répandue surelle.

– Ah çà ! mais, décidément, dit-il, ouils sont idiots, ou ils ont juré de me rendre fou. Il s’agit biende courre le cerf ou le sanglier ; nous chassons lerépublicain.

Puis, s’élançant pour la seconde fois vers lafenêtre, qu’il ouvrit avec plus de violence encore que lapremière :

– Mais te tairas-tu, double brute !cria-t-il ; je ne sais à quoi tient que je ne descende et queje ne t’étrangle de mes propres mains.

– Oh ! sire, dit Mack, ce serait, envérité, trop d’honneur pour ce manant.

– Vous croyez, baron ? dit le roireprenant sa bonne humeur. Laissons-le donc vivre et ne nousoccupons que d’exterminer les Français. Voyons votre plan, général,voyons-le.

Et il referma la fenêtre avec plus de calmequ’on ne pouvait l’espérer de l’état d’exaspération où l’avait misle son du cor, et dont heureusement l’avait, comme par miracle,tiré la flatterie banale du général Mack.

– Voyez, messieurs, dit Mack du ton d’unprofesseur qui enseigne à ses élèves, nos 60,000 hommes sontdivisés en quatre ou cinq points sur cette ligne qui s’étend deGaete à Aquila.

– Vous savez que nous en avons 65,000, dit leroi ; ainsi ne vous en gênez pas.

– Je n’en ai besoin que de 60,000 sire, ditMack ; mes calculs sont établis sur ce chiffre, et VotreMajesté aurait 100,000 hommes, que je ne lui prendrais pas untambour de plus ; d’ailleurs, j’ai les renseignements les plusexacts sur le nombre des Français, ils ont à peine 10,000hommes.

– Alors, dit le roi, nous serons six contreun, voilà qui me rassure tout à fait. Dans la campagne de 96 et de97, les soldats de mon neveu n’étaient que deux contre un, quandils ont été battus par le citoyen Buonaparte.

– Je n’étais point là, sire, répondit Mackavec le sourire de la suffisance.

– C’est vrai, répondit le roi avec uneparfaite simplicité ; il n’y avait là que Beaulieu, Wurmser,Alvinzi et le prince Charles.

– Sire, sire ! murmura la reine en tirantFerdinand par la basque de sa veste de chasse.

– Bon ! ne craignez rien, dit le roi, jesais à qui j’ai affaire et puis je ne le gratterai que tant qu’ilme tendra la tête.

– Je disais donc, reprit Mack, que le gros denos troupes, vingt mille hommes à peu près, est à San-Germano, etque les quarante mille autres sont campés sur le Tronto, à Sessa, àTagliacozzo et à Aquila. Dix mille hommes traversent le Tronto etchassent la garnison française d’Ascoli, dont ils s’emparent, ets’avancent sur Fermo par la voie Émilienne. Quatre mille hommessortent d’Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur Terni ;cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire descourses dans la Sabine ; huit mille autres partent du camp deSessa et pénètrent dans les États romains par la voieAppienne ; six mille autres enfin s’embarquent, font voilepour Livourne et coupent la retraite aux Français, qui se retirentpar Perugia.

– Qui se retirent par Perugia… Le général Mackne nous dit pas précisément, comme le citoyen Buonaparte, où ilbattra l’ennemi ; mais il nous dit par où il se retire.

– Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, jevous dis où je bats l’ennemi.

– Ah ! voyons cela, dit le roi, quiparaissait prendre presque autant de plaisir à la guerre qu’il eneût pris à la chasse.

– Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinqmille hommes, je pars de San-Germano.

– Vous partez de San-Germano avec moi.

– Je marche sur Rome.

– Avec moi toujours.

– Je débouche par les routes de Ceperano et deFrosinone.

– Mauvaises routes, général ! je lesconnais, j’y ai versé.

– L’ennemi abandonne Rome.

– Vous en êtes sur ?

– Rome n’est point une place qui puisse êtredéfendue.

– Et, quand l’ennemi a abandonné Rome, quefait-il ?

– Il se retire sur Civita-Castellana, qui estune position formidable.

– Ah ! ah ! Et vous l’y laissez,bien entendu ?

– Non pas ; je l’attaque et je lebats.

– Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne lebattiez pas ?

– Sire, dit Mack en mettant la main sur sapoitrine et en s’inclinant devant le roi, quand j’ai l’honneur dedire à Votre Majesté que je le battrai, c’est comme s’il étaitbattu.

– Alors, tout va bien ! dit le roi.

– Sa Majesté a-t-elle quelques objections àfaire sur le plan que je lui ai exposé ?

– Non ; il n’y a absolument qu’un pointsur lequel il s’agirait de nous mettre d’accord.

– Lequel, sire ?

– Vous dites, dans votre plan de campagne, quevous partez de San-Germano avec moi ?

– Oui, sire.

– J’en suis donc, moi, de la guerre ?

– Sans doute.

– C’est que vous m’en donnez la premièrenouvelle. Et quel grade m’offrez-vous dans mon armée ? Cen’est point indiscret, n’est-ce pas, de vous demandercela ?

– Le suprême commandement, sire ; jeserai heureux et fier d’obéir aux ordres de Votre Majesté.

– Le suprême commandement !…Hum !

– Votre Majesté refuserait-elle ?… Onm’avait fait espérer cependant…

– Qui cela ?

– Sa Majesté la reine.

– Sa Majesté la reine est bien bonne ;mais Sa Majesté la reine, dans la trop haute opinion qu’elle atoujours eue de moi et qui se manifeste en cette occasion, oublieque je ne suis pas un homme de guerre. À moi le suprêmecommandement ? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m’aélevé à être un Alexandre ou un Annibal ? est-ce que j’ai étéà l’École de Brienne comme le citoyen Buonaparte ? est-ce quej’ai lu Polybe ? est-ce que j’ai lu les Commentairesde César ? est-ce que j’ai lu le chevalier Folard,Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le princeCharles ? est-ce que j’ai lu tout ce qu’il faut lire, enfin,pour être battu dans les règles ? est-ce que j’ai jamaiscommandé autre chose que mes Lipariotes ?

– Sire, répondit Mack, un descendant deHenri IV et un petit-fils de Louis XIV sait tout celasans l’avoir appris.

– Mon cher général, dit le roi, allez conterces bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu’une bête.

– Oh ! sire ! s’écria Mack étonnéd’entendre un roi dire si franchement son opinion sur lui-même.

Mack attendit, Ferdinand se grattaitl’oreille.

– Et puis ? demanda Mack voyant que ceque le roi avait à dire ne venait pas tout seul.

Ferdinand parut se décider.

– Une des premières qualités d’un général estd’être brave, n’est-ce pas ?

– Incontestablement.

– Alors, vous êtes brave, vous ?

– Sire !

– Vous êtes sûr d’être brave, n’est-cepas ?

– Oh !

– Eh bien, moi, je ne suis pas sûr del’être.

La reine rougit jusqu’aux oreilles ; Mackregarda le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers,qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent ; rien ne lesétonnait, venant de cette étrange individualité nomméeFerdinand.

– Après cela, continua le roi, peut-être queje me trompe et que je suis brave sans m’en douter ; nousverrons bien.

Se retournant alors vers ses conseillers, sesministres et ses généraux :

– Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plande campagne du baron ?

Tous firent signe que oui.

– Et tu l’approuves, Ariola ?

– Oui, sire, répondit le ministre de laguerre.

– Tu l’approuves, Pignatelli ?

– Oui, sire.

– Et toi, Colli ?

– Oui, sire.

– Et toi, Parisi ?

– Oui, sire.

Enfin, se tournant vers le cardinal, qui setenait un peu à l’écart comme il avait fait tout le reste de laséance.

– Et vous, Ruffo ? demanda-t-il.

Le cardinal garda le silence.

Mack avait salué chacune de ces approbationsd’un sourire ; il regarda avec étonnement cet homme d’Églisequi ne se hâtait point d’approuver comme les autres.

– Peut-être, dit la reine, M. le cardinalen avait-il préparé un meilleur ?

– Non, Votre Majesté, répondit le cardinalsans se déconcerter ; car j’ignorais que la guerre fût siinstante, et personne ne m’avait fait l’honneur de me demander monavis.

– Si Votre Éminence, dit Mack d’une voixrailleuse, a quelques observations à faire, je suis prêt à lesécouter.

– Je n’eusse point osé exprimer mon opinionsans la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo avec uneextrême courtoisie ; mais, puisque Votre Excellence m’yautorise…

– Oh ! faites, faites, Éminence, dit Macken riant.

– Si j’ai bien compris les combinaisons deVotre Excellence, dit Ruffo, voici le but qu’elle se propose dansle plan de campagne qu’elle nous a fait l’honneur d’exposer devantnous…

– Voyons mon but, dit Mack croyant avoirtrouvé à son tour quelqu’un à goguenarder.

– Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnaitd’avance la victoire au cardinal, par la seule raison que la reinele détestait.

La reine frappa du pied avec impatience ;le cardinal vit le mouvement, mais ne s’en préoccupa point ;il connaissait les mauvais sentiments de la reine à son égard, etne s’en inquiétait que médiocrement ; il continua donc avecune parfaite tranquillité :

– Votre Excellence, en étendant sa ligne,espère, grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser lesextrémités de la ligne française, l’envelopper, pousser des corpsles uns sur les autres, jeter parmi eux la confusion, et, comme laretraite leur sera coupée par la Toscane, les détruire ou les faireprisonniers.

– Je vous eusse expliqué ma pensée, que vousne l’eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je lesferai prisonniers depuis le premier jusqu’au dernier, et pas unFrançais ne retournera en France pour donner des nouvelles de sescompagnons, aussi vrai que je m’appelle le baron Charles Mack.Avez-vous quelque chose de mieux à proposer ?

– Si j’eusse été consulté, répondit lecardinal, j’eusse du moins proposé autre chose.

– Et qu’eussiez-vous proposé ?

– J’eusse proposé de diviser l’arméenapolitaine en trois corps seulement ; j’eusse concentré 25 ou30,000 hommes entre Cieti et Terni ; j’eusse envoyé 12,000hommes sur la voie Émilienne pour combattre l’aile gauche desFrançais, 10,000 dans les marais Pontins pour écraser leur ailedroite ; enfin, j’en eusse envoyé 8,000 en Toscane ;j’aurais, par un effort suprême, dans lequel j’eusse mis toutel’énergie dont je me sens capable, tenté d’enfoncer le centreennemi, de prendre en flanc ses deux ailes, et de les empêcher dese porter mutuellement secours ; pendant ce temps, la légiontoscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu fournir, eût courula contrée pour se rapprocher de nous et nous aider selon lescirconstances. Cela eût permis à l’armée napolitaine, jeune etinexpérimentée, d’agir par masses, ce qui lui eût donné confianceen elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j’eusse proposé ; maisje ne suis qu’un pauvre homme d’Église, et je m’incline devantl’expérience et le génie du général Mack.

Et, ce disant, le cardinal, qui s’étaitapproché de la table pour indiquer sur la carte les mouvementsqu’il eût exécutés, fit un pas en arrière en signe qu’ilabandonnait la discussion.

Les généraux se regardèrent avecsurprise ; il était évident que Ruffo venait de donner unexcellent avis. Mack, en éparpillant trop l’armée napolitaine et ladivisant en trop petits corps, exposait ces corps à être battusséparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, aucontraire, présentait un plan complétement à l’abri de cedanger.

Mack se mordit les lèvres ; il sentaitcombien le plan qui venait d’être développé était supérieur ausien.

– Monsieur, dit Mack, le roi est libre encorede choisir entre vous et moi, entre votre plan et le mien ;peut-être, en effet, ajouta-t-il en riant, mais du bout des lèvres,pour faire une guerre que l’on peut appeler la guerre sainte, mieuxvaudrait Pierre l’Ermite que Godefroy de Bouillon.

Le roi ne savait pas précisément ce quec’était que Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon ; mais,tout en raillant Mack personnellement, il ne voulait pas lemécontenter.

– Que dites-vous là, mon cher général !s’écria-t-il ; je trouve, pour mon compte, votre planexcellent, et vous avez vu que c’était l’avis de ces messieurs,puisque tous l’ont approuvé. Je l’approuve donc de bout en bout etje n’y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous avonsl’armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien,très-bien. Il ne nous manque plus que l’argent. Voyons, Corradino,continua le roi en s’adressant au ministre des finances. Ariolanous a fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.

– Eh ! sire, répondit celui que le roiinterpellait ainsi à brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien queles dépenses que l’on vient de faire pour équiper et habillerl’armée, ont complétement vidé les caisses de l’État.

– Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaisenouvelle ; j’ai toujours entendu dire que l’argent était lenerf de la guerre. Vous entendez, madame ? pasd’argent !

– Sire, répondit la reine, l’argent ne vousmanquera pas plus que ne vous ont manqué l’armée et le général enchef, et nous avons, en attendant mieux, un million de livressterling à votre disposition.

– Bon ! dit le roi ; et quel estl’alchimiste qui a ainsi l’heureuse faculté de faire del’or ?

– Je vais avoir l’honneur de vous leprésenter, sire, dit la reine en allant à la porte par laquelleelle avait déjà introduit le général Mack.

Puis, s’adressant à une personne encoreinvisible :

– Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir labonté de confirmer au roi ce que je viens d’avoir l’honneur de luiannoncer, c’est-à-dire que, pour faire la guerre aux jacobins,l’argent ne lui manquera pas ?

Tous les yeux se portèrent vers la porte, etNelson apparut radieux sur le seuil, tandis que, derrière lui,pareille à une ombre élyséenne, s’effaçait la forme légère d’EmmaLyonna, laquelle venait d’acheter par un premier baiser ledévouement de Nelson et les subsides de l’Angleterre.

XXIV – L’ÎLE DE MALTE.

L’apparition de Nelson en un pareil momentétait significative : c’était le mauvais génie de la France enpersonne qui venait s’asseoir au conseil de Naples et soutenir dela toute-puissance de son or les mensonges et la trahison deCaroline.

Tout le monde connaissait Nelson, excepté legénéral Mack, arrivé dans la nuit, comme nous l’avons dit ; lareine alla à lui, et, lui prenant la main, et conduisant le futurvainqueur de Civita-Castellana au vainqueur d’Aboukir :

– Je présente, dit-elle, le héros de la terreau héros de la mer.

Nelson parut peu flatté du compliment ;mais il était de trop bonne humeur en ce moment pour se blesserd’un parallèle, quoique ce parallèle fût tout à l’avantage de sonrival ; il salua courtoisement Mack, et, se tournant vers leroi :

– Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoirannoncer à Votre Majesté et à ses ministres que je suis porteur despleins pouvoirs de mon gouvernement pour traiter avec elle au nomde l’Angleterre toute question relative à la guerre avec laFrance.

Le roi se sentit pris ; Caroline l’avait,pendant son sommeil, garrotté comme Gulliver à Lilliput ; illui fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur ;seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection quise présentait à son esprit.

– Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont ilest question, et notre ministre des finances, sachant que noussommes entre amis et que l’on n’a pas de secrets pour ses amis,nous a avoué franchement qu’il n’y avait plus d’argent dans lescaisses ; alors, je faisais cette objection que, sans argent,il n’y avait pas de guerre possible.

– Et Votre Majesté faisait, comme toujours,preuve d’une profonde sagesse, répondit Nelson ; mais voici,par bonheur, des pouvoirs de M. Pitt qui me mettent à même deremédier à cette pénurie.

Et Nelson posa sur la table du conseil unpouvoir conçu en ces termes :

« À son arrivée à Naples, lord Nelson,baron du Nil, est autorisé à s’entendre avec sir William Hamilton,notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles, pour soutenirnotre auguste allié le roi de Naples dans toutes les nécessités oùpourrait l’entraîner une guerre contre la république française.

» W. PITT.

» Londres, 7 septembre 1798. »

Acton traduisit les quelques lignes de Pitt auroi, qui appela près de lui le cardinal, comme un renfort contre lenouvel allié de la reine qui venait d’apparaître.

– Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, àce que disait la reine, mettre à notre disposition… ?

– Un million de livres sterling, ditNelson.

Le roi se tourna vers Ruffo comme pour luidemander ce que faisait un million de livres sterling.

Ruffo devina la question.

– Cinq millions et demi de ducats, à peu près,répondit-il.

– Hum ! fit le roi.

– Cette somme, dit Nelson, n’est qu’un premiersubside destiné à faire face aux nécessités du moment.

– Mais, avant que vous ayez avisé votregouvernement de nous expédier cette somme, avant que votregouvernement nous l’expédie, avant, enfin, qu’elle soit arrivée àNaples, un assez long temps peut s’écouler. Nous sommes dansl’équinoxe d’hiver, et ce n’est pas trop de calculer un mois ou sixsemaines pour l’aller et le retour d’un bâtiment ; pendant cessix semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d’être àNaples !

Nelson allait répondre, la reine lui coupa laparole.

– Votre Majesté peut se tranquilliser sur cepoint, dit-elle : les Français ne sont point en mesure de luifaire la guerre.

– En attendant, répliqua Ferdinand, ils nousl’ont déclarée.

– Qui nous l’a déclarée ?

– L’ambassadeur de la République.Pardieu ! on dirait que je vous apprends une nouvelle.

La reine sourit dédaigneusement.

– Le citoyen Garat s’est trop pressé,dit-elle ; il eût attendu encore quelque temps, ou n’eût pointfait sa déclaration de guerre, s’il eût connu la situation dugénéral Championnet à Rome.

– Et vous connaissez mieux cette situation quene la connaissait l’ambassadeur lui-même, n’est-ce pas,madame ?

– Je le crois.

– Vous avez des correspondances à l’état-majordu général républicain ?

– Je ne me fierais pas à des correspondancesavec des étrangers, sire.

– Alors, vous tenez vos renseignements dugénéral Championnet lui-même ?

– Justement ! et voici la lettre quel’ambassadeur de la République eût reçue ce matin, s’il ne se fûtpoint tant pressé de partir hier au soir.

Et la reine tira de son enveloppe la lettreque le sbire Pasquale de Simone avait enlevée la veille à SalvatoPalmieri et lui avait remise dans la chambre obscure ; puiselle la passa au roi.

Le roi y jeta les yeux.

– Cette lettre est en français, dit-il du tondont il eût dit : « Cette lettre est enhébreu. »

Puis, la passant à Ruffo, comme s’il se fiaità lui seul :

– Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nouscette lettre en italien.

Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plusprofond silence, lut ce qui suit :

« Citoyen ambassadeur,

» Arrivé à Rome depuis quelques joursseulement, je crois qu’il est de mon devoir de porter à votreconnaissance l’état dans lequel se trouve l’armée que je suisappelé à commander, afin que, sur les notes précises que je vaisvous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez à tenirvis-à-vis d’une cour perfide qui, poussée par l’Angleterre, notreéternelle ennemie, n’attend que le moment favorable pour nousdéclarer la guerre… »

À ces derniers mots, la reine et Nelson seregardèrent en souriant. Nelson n’entendait ni le français nil’italien ; mais probablement une traduction anglaise de cettelettre lui avait été faite à l’avance.

Ruffo continua, ce signe n’ayant pointinterrompu la lecture.

« D’abord, cette armée, qui se monte auchiffre de 35,000 hommes sur le papier, n’est, en réalité, que de8,000 hommes, lesquels manquent de chaussures, de vêtements, depain, et, depuis trois mois, n’ont pas reçu un sou de solde. Ces8,000 hommes n’ont que 180,000 cartouches à se distribuer, ce quinous fait quinze coups à tirer par homme ; aucune place n’estapprovisionnée même en poudre, et l’on en a manqué à Civita-Vecchiapour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu observer lacôte… »

– Vous entendez, sire, dit la reine.

– Oui, j’entends, dit le roi. Continuez,monsieur le cardinal.

Le cardinal reprit :

« Nous n’avons que cinq pièces de canonet un parc de quatre bouches à feu ; notre manque de fusilsest tel, que je n’ai pu armer deux bataillons de volontaires que jecomptais employer contre les insurgés qui nous enveloppent de touscôtés… »

La reine échangea un nouveau signe avec Macket Nelson.

« Nos forteresses ne sont pas en meilleurétat que nos arsenaux ; dans aucune d’elles les boulets et lescanons ne sont du même calibre ; dans quelques-unes, il y ades canons et pas de boulets ; dans d’autres, des boulets etpas de canons. Cet état désastreux m’explique les instructions duDirectoire que je vous transmets afin que vous vous yconformiez.

» Repousser par les armes toute agressionhostile dirigée contre la république romaine et porter la guerresur le territoire napolitain, mais dans le cas seulement où le roide Naples exécuterait ses projets d’invasion depuis si longtempsannoncés… »

– Vous entendez, sire, dit la reine. Avec8,000 hommes, cinq pièces de canon et 180,000 cartouches, je croisque nous n’avons pas grand’chose à craindre de cette guerre.

– Continuez, éminentissime, dit le roi sefrottant les mains.

– Oui, continuez, dit la reine, et vous verrezce que le général français pense lui-même de sa position.

« Or, continua le cardinal, avec lesmoyens qui sont à ma disposition, citoyen ambassadeur, vouscomprenez facilement que je ne pourrais pas repousser uneagression hostile, à plus forte raison, porter la guerresur le territoire napolitain… »

– Cela vous rassure-t-il, monsieur ?demanda la reine.

– Hum ! fit le roi ; voyons jusqu’aubout.

« Je ne puis donc trop vous recommander,citoyen ambassadeur, de maintenir, autant que le permettra ladignité de la France, la bonne harmonie entre la République et lacour des Deux-Siciles, et de calmer par tous les moyens possiblesl’impatience des patriotes napolitains ; tout mouvement qui seproduirait avant trois mois, c’est-à-dire avant le temps qui m’estnécessaire pour organiser l’armée serait prématuré et avorteraitinfailliblement.

» Mon aide de camp, homme sûr, d’uncourage éprouvé, et qui, né dans les États du roi de Naples, parlenon-seulement l’italien, mais encore le patois napolitain, estchargé de vous remettre cette lettre et de s’aboucher avec leschefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi le plus vitepossible avec une réponse détaillée qui m’expose exactement votresituation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.

» Fraternité.

» CHAMPIONNET.

» 18 septembre 1798. »

– Eh bien, monsieur, dit la reine, si vousn’êtes rassuré qu’à moitié, voilà qui doit vous rassurer tout àfait.

– Sur un point, oui, madame ; mais sur unautre, non.

– Ah ! je comprends. Vous voulez parlerdu parti républicain, auquel vous avez eu tant de peine à croire.Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n’est pas tout à fait unfantôme ; il existe, puisqu’il faut le calmer et que ce sontles jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.

– Mais comment diable avez-vous pu vousprocurer cette lettre ? demanda le roi en la prenant des mainsdu cardinal et en l’examinant avec curiosité.

– Ceci, c’est mon secret, monsieur, réponditla reine, et vous me permettrez de le garder ; mais j’ai, jecrois, coupé la parole à Sa Seigneurie lord Nelson au moment où ilallait répondre à une question que vous veniez de lui faire.

– Je disais qu’en septembre et en octobre, lamer est mauvaise, et qu’il nous faudrait peut-être un mois ou sixsemaines pour recevoir d’Angleterre cet argent dont nous avonsbesoin le plus tôt possible.

La demande du roi fut transmise à Nelson.

– Sire, répondit-il, le cas est prévu et vosbanquiers, MM. Baker père et fils, vous escompteront, avecl’aide de leurs correspondants de Messine, de Rome et de Livourne,une lettre de change d’un million de livres que leur fera sirWilliam Hamilton et que j’endosserai. Votre Majesté aura seulementbesoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de les prévenir àl’avance.

– C’est bien, c’est bien, dit le roi ;faites faire la lettre de change à sir William, endossez-la,remettez-la-moi, et je m’entendrai de cela avec les Baker.

Ruffo souffla quelques mots à l’oreille duroi.

Ferdinand fit un signe de tête.

– Mais ma bonne alliée l’Angleterre, dit-il,si amie qu’elle soit du royaume des Deux-Siciles, ne donne pas sonargent pour rien, je la connais. Que demande-t-elle, en échange deson million de livres sterling ?

– Une chose bien simple, et qui ne porte aucunpréjudice à Votre Majesté.

– Laquelle, enfin ?

– Elle demande que, quand la flotte de SaMajesté Britannique, qui est en train de bloquer Malte, l’aurareprise aux Français, Votre Majesté renonce à faire valoir sesdroits sur cette île, afin que Sa Majesté Britannique, qui n’apoint de possession dans la Méditerranée autre que Gibraltar,puisse faire de Malte un point de station et d’approvisionnementpour les vaisseaux anglais.

– Bon ! la cession sera facile de mapart ; Malte ne m’appartient pas, elle appartient àl’Ordre.

– Oui, sire ; mais, Malte reprise,l’Ordre sera dissous, fit observer Nelson.

– Et, l’Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo,Malte fait retour à la couronne des Deux-Siciles, ayant été donnépar l’empereur Charles-Quint, comme héritier du royaume d’Aragon,aux chevaliers hospitaliers qui venaient d’être chassés de Rhodes,en 1535, par Soliman II ; or, si avec le besoin qu’al’Angleterre d’une station dans la Méditerranée, l’Angleterre nepayait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne serait pascher.

Peut-être la discussion allait-elle s’établirsur ce point lorsqu’une troisième fanfare se fit entendre dans lacour et produisit un effet non moins inattendu et non moinsprodigieux que les deux premières.

Quant à la reine, elle échangea avec Mack etNelson un regard qui voulait dire : « Restez calmes, jesais ce que c’est. »

Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à lafenêtre et l’ouvrit avant que la fanfare fût terminée.

Elle sonnait l’hallali.

– Voyons ! cria-t-il furieux,m’expliquera-t-on enfin ce que veulent dire ces trois misérablesfanfares ?

– Elles veulent dire que Votre Majesté peutpartir quand elle voudra, répondit le sonneur ; elle sera sûrede ne pas faire buisson creux, les sangliers sont détournés.

– Détournés ! répéta le roi, lessangliers sont détournés ?

– Oui, sire, une bande de quinze.

– Quinze sangliers !… Entendez-vous,madame ? s’écria le roi en s’adressant à Caroline. Quinzesangliers ! entendez-vous, messieurs ? Quinzesangliers ! entends-tu, Jupiter ? Quinze !quinze ! quinze !

Puis, revenant au sonneur de cor :

– Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d’unevoix désespérée, qu’il n’y a pas de chasse aujourd’hui,malheureux ?

La reine s’avança.

– Et pourquoi donc n’y aurait-il pas de chasseaujourd’hui, monsieur ? demanda-t-elle avec son plus charmantsourire.

– Mais, madame, parce que, sur le billet quevous m’avez écrit cette nuit, je l’ai décommandée.

Et il se retourna vers Ruffo comme pour leprendre à témoin que l’ordre avait été donné devant lui.

– C’est possible, monsieur ; mais, moi,reprit la reine, j’ai pensé à la peine que vous causait laprivation de ce plaisir, et, présumant que le conseil finirait debonne heure et nous laisserait le temps de chasser pendant unepartie de la journée, j’ai intercepté le messager et n’ai rienchangé au premier ordre donné par vous, sinon que j’ai indiquévotre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heuresqui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés,rien n’empêche donc Votre Majesté de partir.

Au fur et à mesure que la reine parlait, lafigure du roi devenait rayonnante.

– Ah ! chère maîtresse ! – on serappelle que c’était le nom dont Ferdinand appelait Caroline dansses moments d’amitié, – ah ! chère maîtresse ! vous êtesdigne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, maisencore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l’avezdit : le conseil est fini, vous avez votre général de terre,vous avez votre général de mer, nous allons avoir cinq ou sixmillions de ducats sur lesquels nous ne comptions point ; toutce que vous ferez sera bien fait ; tout ce que je vousdemande, c’est de ne pas vous mettre en campagne avant l’empereur.Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre : ilparaît que, décidément, j’étais brave… Au revoir, chèremaîtresse ! Au revoir, messieurs ! Au revoir,Ruffo !

– Et Malte, sire ? demanda lecardinal.

– Bon ! que l’on en fasse ce que l’onvoudra, de Malte ; je m’en passe depuis deux centsoixante-trois ans, je m’en passerai bien encore. Un mauvais rocherqui n’est bon pour la chasse que deux fois dans l’année, au passagedes cailles ; où l’on ne peut pas avoir de faisans, fauted’eau ; où il ne pousse pas un radis et où l’on est obligé detout tirer de la Sicile ! Qu’ils prennent Malte et qu’ils medébarrassent des jacobins, c’est tout ce que je leur demande…Quinze sangliers ! Jupiter, taïaut ! Jupiter,taïaut !

Et le roi sortit en sifflant une quatrièmefanfare.

– Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvezécrire à votre gouvernement que la cession de Malte à l’Angleterrene souffrira aucune difficulté de la part du roi desDeux-Siciles.

Alors, se tournant vers les ministres et lesconseillers :

– Messieurs, dit-elle, le roi vous remerciedes bons avis que vous lui avez donnés. Le conseil est levé.

Puis, enveloppant tout le monde dans un salutqu’elle sut par un coup d’œil rendre ironique pour Ruffo, ellerentra chez elle, suivie de Mack et de Nelson.

XXV – L’INTÉRIEUR D’UN SAVANT

Il était neuf heures du matin ;l’atmosphère, épurée par l’orage de la nuit, était d’une limpiditémerveilleuse ; les barques des pêcheurs sillonnaientsilencieusement le golfe, entre le double azur du ciel et de lamer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle ils’éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Feliceeût pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, àsept lieues de là, marbraient le sombre versant d’Ana-Capri, sideux choses ne l’eussent en ce moment préoccupé : d’abord,cette opinion qu’a émise Buffon dans ses Époques de lanature, – opinion qui lui paraissait quelque peu hasardée, –que la terre avait été détachée du soleil par le choc d’unecomète ; et, en même temps, une inquiétude vague que luicausait le sommeil prolongé de sa femme. C’était la première fois,depuis son mariage, qu’en sortant de son cabinet, vers les huitheures du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer latasse de café, le pain, le beurre, les œufs et les fruits quicomposaient le déjeuner habituel du savant, déjeuner quepartageait, avec un appétit tout juvénile, celle qui l’avaitordonné et servi, même, avec la double attention d’une fillerespectueuse et d’une tendre épouse.

Après son déjeuner, c’est-à-dire vers dixheures du matin, avec la régularité qu’il mettait à toute chose,quand une trop forte préoccupation scientifique ou morale nel’absorbait pas, le chevalier embrassait Luisa au front et prenaitle chemin de sa bibliothèque, chemin qu’à moins de trop mauvaistemps, il faisait toujours à pied, autant pour son plaisir et sadistraction que pour accomplir une recommandation d’hygiène que luiavait faite son ami Cirillo, et qui, s’étendant de Mergellina aupalais royal, pouvait équivaloir à un kilomètre et demi.

C’était là que demeurait, six mois de l’année,le prince héréditaire ; les six autres mois, il demeurait à laFavorite ou à Capodimonte ; pendant ces six mois, une de sesvoitures était à la disposition de San-Felice.

Quand il habitait le palais royal, le princedescendait invariablement vers onze heures à sa bibliothèque, ettrouvait son bibliothécaire juché sur quelque échelle, à larecherche d’un livre rare ou nouveau. En apercevant le prince,San-Felice faisait un mouvement pour descendre, mais le princes’opposait à ce qu’il se dérangeât. Une conversation presquetoujours littéraire ou scientifique s’établissait entre le savantsur son échelle et l’adepte sur son fauteuil. Entre midi et midi etdemi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de sonéchelle pour le reconduire jusqu’à la porte, tirait sa montre, lamettait sur son bureau pour ne pas oublier l’heure, oubli auquell’eût facilement entraîné un travail attachant, parce qu’il étaitaimé. À deux heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait sontravail dans son tiroir, auquel il donnait un tour de clef,remettait sa montre dans son gousset, prenait son chapeau, qu’iltenait à la main jusqu’à la porte de la rue, par cette révérencequ’avaient à cette époque les hommes vraiment royalistes pour toutce qui tenait à la royauté. Parfois, s’il était dans ses jours dedistraction, il faisait, tête nue, le chemin du palais à sa maison,à la porte de laquelle il frappait deux coups, presque toujours aumême moment où sa pendule sonnait deux heures.

Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou ellel’attendait sur le perron.

– Le dîner était toujours prêt ; on semettait à table ; pendant le dîner, Luisa racontait ce qu’elleavait fait, les visites qu’elle avait reçues, les petits événementsqui étaient survenus dans le voisinage. Le chevalier, de son côté,disait ce qu’il avait vu sur son chemin, les nouvelles que luiavait données le prince, ce qu’il avait pu saisir de la politique,chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait médiocrementLuisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa se mettaitau clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie chansonde Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile ; oubien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur laroute pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu’à Bagnoli ouPouzzoles, et, dans ces promenades, San-Felice avait toujoursquelque anecdote historique à raconter, quelque observationintéressante à faire, sa vaste érudition lui permettant de ne serépéter jamais et de charmer toujours.

On rentrait à la nuit ; il était rarealors que quelque ami de San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vîntpour passer la soirée, l’été sous le palmier, où l’on dressait unetable, l’hiver au salon. En hommes, c’était souvent, lorsqu’iln’était point à Saint-Pétersbourg ou à Vienne, Dominique Cimarosa,l’auteur des Horaces, du Mariage secret, del’Italienne à Londres, du Directeur dansl’embarras. L’illustre maestro se plaisait à faire chanter lesmorceaux encore inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle iltrouvait, outre une excellente méthode qu’elle lui devait enpartie, cette voix fraîche, limpide et sans fioritures, que l’onrencontre si rarement au théâtre ; c’était quelquefois unjeune peintre, beau talent, charmant esprit, grand musicien,excellent joueur de guitare, s’appelant Vitaliani, comme cet enfantqui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et Gagliani,victimes de la première réaction. C’était, rarement enfin, car sanombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c’était ce bondocteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous noussommes rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C’était,presque tous les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était àNaples. C’était souvent une femme remarquable sous tous lesrapports, rivale de madame de Staël comme publiciste etimprovisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de Métastase,qui, lorsqu’elle était encore tout enfant, lui avait promis ungrand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c’était la femme d’unsavant, confrère de San-Felice : c’était la signora Baffi,qui, comme Luisa, n’avait pas la moitié de l’âge de son mari, etqui cependant l’aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soiréesduraient jusqu’à onze heures, rarement plus tard. On causait, onchantait, on disait des vers, on prenait des glaces, on mangeaitdes gâteaux. Parfois, si la soirée était belle, si la mer étaitcalme, si la lune semait le golfe de paillettes d’argent, ondescendait dans une barque : et, alors, de la surface de lamer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies adorablesqui ravissaient en extase le bon Cimarosa ; ou bien, deboutcomme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent quifaisait flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simpletunique à la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs dePindare ou d’Alcée.

Le lendemain, la même existence recommençait,avec la même ponctualité ; rien ne l’avait jamais ni troubléeni dérangée.

Comment se faisait-il donc que Luisa, qu’enrentrant à deux heures du matin il avait trouvée couchée et dormantd’un si bon sommeil, comment se faisait-il que Luisa, toujourslevée à sept heures, ne fût pas encore sortie de sa chambre à neufheures, et qu’à toutes les questions du chevalier, Giovannina eûtrépondu :

– Madame dort et a prié qu’on ne la réveillâtpoint.

Mais neuf heures un quart venaient de sonner,et le chevalier, cédant à son inquiétude, se préparait à allerlui-même frapper à la porte de Luisa, lorsque celle-ci parut sur leseuil de la salle à manger, les yeux un peu fatigués, le teint unpeu pâle, mais plus ravissante peut-être sous ce nouvel aspect quele chevalier ne l’avait jamais vue.

Il allait à elle avec l’intention de lagronder à la fois et de ce sommeil si prolongé et de l’inquiétudequ’il lui avait causée ; mais, lorsqu’il vit le doux sourirede la sérénité éclairer, comme un rayon matinal, sa charmantephysionomie, il ne put que la regarder, sourire lui-même, prendresa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au front, en luidisant avec une galanterie mythologique qui, à cette époque,n’avait rien de suranné :

– Si la femme du vieux Tithon s’est faitattendre, c’était pour se déguiser en amante de Mars !

Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa,elle appuya sa tête contre le cœur du chevalier, comme si elle eûtvoulu se réfugier dans sa poitrine.

– J’ai fait des rêves terribles cette nuit,mon ami, dit-elle, et cela m’a rendue un peu malade.

– Et ces rêves terribles, t’ont-ils, en mêmetemps que le sommeil, enlevé l’appétit ?

– J’en ai vraiment peur, dit Luisa en semettant à table.

Elle fit un effort pour manger, mais c’étaitchose impossible : il lui semblait avoir la gorge serrée parune main de fer.

Son mari la regardait avec étonnement, et ellese sentait rougir et pâlir sous ce regard plutôt inquietqu’interrogateur cependant, lorsqu’on frappa trois coups égalementespacés à la porte du jardin.

Quelle que fût la personne qui arrivait, elleétait la bienvenue pour Luisa ; car elle faisait diversion àl’inquiétude du chevalier et à son embarras à elle.

Aussi se leva-t-elle vivement pour allerouvrir.

– Où est donc Nina ? demandaSan-Felice.

– Je ne sais, répondit Luisa ; sortiepeut-être.

– À l’heure du déjeuner ? quand elle saitsa maîtresse souffrante ? Impossible, ma chèreenfant !

On frappa une seconde fois.

– Permettez que j’aille ouvrir, dit Luisa.

– Non pas ; c’est à moi d’y aller ;tu souffres, tu es fatiguée ; reste tranquille, je leveux !

Le chevalier disait quelquefois : Jele veux, mais d’une voix si douce, avec une expression sitendre, que c’était toujours la prière d’un père à sa fille, etjamais l’ordre d’un mari à sa femme.

Luisa laissa donc le chevalier descendre leperron et aller lui-même ouvrir la porte du jardin ; mais,inquiète à chaque circonstance nouvelle qui pouvait donner à sonmari soupçon de ce qui s’était passé pendant la nuit, elle courut àla fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans pouvoir découvrirqui c’était, vit un homme qui paraissait d’un certain âge déjà, etqui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec uneattention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la portecontre laquelle s’était adossé Salvato, et le seuil sur lequel ilétait tombé.

La porte s’ouvrit, l’homme entra sans queLuisa eût pu le reconnaître.

Au son joyeux de la voix de son mari, quiinvitait le visiteur à le suivre, Luisa comprit que c’était unami.

Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre saplace à table.

Son mari entra, poussant devant luiCirillo.

Elle respira. Cirillo l’aimait beaucoup, et,de son côté, elle avait une grande affection pour lui, parce queCirillo, ayant autrefois été le médecin du prince Caramanico,parlait souvent de lui – quoiqu’il ignorât le lien de parenté quil’attachait à Luisa – avec amour et vénération.

En l’apercevant, elle se leva donc et jeta uncri de joie ; rien de mauvais ne pouvait lui venir de la partde Cirillo.

Hélas ! bien des fois, pendant cette nuitqu’elle avait passée presque tout entière au chevet du blessé, elleavait pensé au bon docteur, et, peu confiante dans la science deNanno, elle avait dix fois été sur le point d’envoyer Michele à sarecherche ; mais elle n’avait point osé mettre ce désir àexécution. Que penserait Cirillo du mystère qu’elle faisait à sonmari de ce terrible événement qui s’était passé sous ses yeux, etcomment apprécierait-il les raisons qu’elle croyait avoir de gardersur cet événement un silence absolu ?

Mais il n’en était pas moins singulier pourelle, ce hasard qui amenait Cirillo, que l’on n’avait pas vu depuisplusieurs mois, et cela, le matin même qui suivait la nuit où saprésence avait été si fort désirée dans la maison.

Cirillo, en entrant, arrêta un instant sonregard sur Luisa ; puis, cédant à l’invitation de San-Felice,il approcha sa chaise de la table où le mari et la femmedéjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume orientale, qui estaussi celle de Naples, cette première étape de l’Orient, Luisa luiservit une tasse de café noir.

– Ah ! pardieu ! lui dit San-Feliceen lui posant la main sur le genou, il ne fallait pas moins qu’unevisite à neuf heures et demie du matin pour vous faire pardonnerl’abandon dans lequel vous nous laissiez. On mourrait vingt fois,cher ami, avant de savoir si vous êtes mort vous-même !

Cirillo regarda San-Felice avec la mêmeattention qu’il avait regardé sa femme ; mais autant chezl’une il trouvait la trace mystérieuse d’une nuit agitée etinquiète, autant il trouvait chez l’autre la naïve sérénité del’insouciance et du bonheur.

– Alors, dit-il à San-Felice, cela vous faitplaisir, de me voir ce matin, mon cherchevalier ?

Et il appuya sur ces deux mots : cematin, avec une intention marquée.

– Cela me fait toujours plaisir, de vous voir,cher docteur, matin et soir, soir et matin ; mais justement,ce matin, je suis plus que jamais content de vous voir.

– À quel propos ? Dites-moi cela.

– À deux propos… Prenez donc votre café…Ah ! pour le café, par exemple, vous jouez de malheuraujourd’hui, ce n’est pas Luisa qui l’a fait… La paresseuse s’estlevée… À quelle heure ? Devinez.

– Fabiano ! dit Luisa en rougissant.

– La voyez-vous ! elle est honteuseelle-même !… À neuf heures !

Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, àlaquelle succéda une pâleur mortelle.

Sans savoir encore quels étaient les motifs decette agitation, Cirillo eut pitié de la pauvre femme.

– Vous vouliez me voir à deux propos, mon cherSan-Felice… Lesquels ?

– D’abord, répliqua le chevalier,imaginez-vous que j’ai rapporté hier de la bibliothèque du palaisles Époques de la nature, de M. le comte de Buffon.Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu’il estdéfendu par la censure : peut-être – je n’en sais rien –peut-être est-ce parce qu’il n’est pas tout à fait d’accord avec laBible.

– Oh ! cela me serait bien égal, réponditCirillo en riant, s’il était d’accord avec le sens commun.

– Ah ! s’écria le chevalier, vous nepensez donc pas comme lui que la terre soit un morceau du soleildétaché par le choc d’une comète ?

– Pas plus que je ne pense, mon cherchevalier, que la génération des êtres vivants s’opère par desmolécules organiques et des moules intérieurs ; ce qui estencore une théorie du même auteur, non moins absurde, à mon avis,que la première.

– À la bonne heure ! Je ne suis donc passi ignorant que j’en avais peur !

– Vous, mon cher ami ? Mais vous êtesl’homme le plus savant que je connaisse.

– Oh ! oh ! oh ! mon cherdocteur, parlez bas, que l’on ne vous entende pas dire une pareilleénormité. Ainsi, c’est bien arrêté, n’est-ce pas ? je n’ai pasbesoin de m’en préoccuper davantage : la terre n’est point unmorceau du soleil… Ah ! voilà l’un des deux points éclaircis,et, comme c’était le moins important, je l’ai fait passer lepremier ; le second, vous l’avez devant les yeux. Quedites-vous de ce visage-là ?

Et il lui montra Luisa.

– Ce visage-là est charmant comme toujours,répondit Cirillo ; seulement un peu fatigué, un peu pâli parla peur que madame aura peut-être eue cette nuit.

Le docteur appuya sur les derniers mots.

– Quelle peur ? demanda San-Felice.

Cirillo regarda Luisa.

– Il n’est rien arrivé cette nuit qui vous aiteffrayée, madame ? demanda Cirillo.

– Bien, non, rien, cher docteur.

Et Luisa jeta sur Cirillo un regardsuppliant.

– Alors, répondit insoucieusement Cirillo,c’est que vous avez mal dormi, voilà tout.

– Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait demauvais rêves, et cependant, lorsque je suis rentré hier del’ambassade d’Angleterre, elle dormait d’un si bon sommeil, que jesuis entré dans sa chambre et l’ai embrassée sans qu’elle se soitréveillée.

– Et à quelle heure êtes-vous revenu del’ambassade d’Angleterre ?

– Mais à deux heures et demie, à peuprès ?

– C’est cela, dit Cirillo, tout étaitfini.

– Qu’est-ce qui était fini ?

– Rien, dit Cirillo. Seulement, on a assassinécette nuit un homme devant votre porte…

Luisa devint aussi pâle que le peignoir debatiste dont elle était vêtue.

– Mais, continua Cirillo, comme c’était àminuit que l’assassinat avait eu lieu, que madame dormait à cetteheure, que vous êtes rentré à deux heures et demie, vous n’en avezrien su ?

– Non, et c’est vous qui m’en donnez desnouvelles. Par malheur, ce n’est pas chose rare qu’un assassinatdans les rues de Naples, et surtout à Mergellina, qui est à peineéclairée et où tout monde est couché à neuf heures du soir…Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu de si bonmatin.

– Justement, mon ami, je voulais savoir si cetassassinat, qui a plus de gravité qu’un accident ordinaire, n’avaitpas, s’étant passé sous vos fenêtres, jeté quelque trouble dans lamaison.

– Aucun ! vous le voyez… Mais cetassassinat, comment l’avez-vous appris ?

– J’ai passé devant votre porte au moment mêmeoù il venait d’avoir lieu. L’homme, en se défendant, – il paraîtqu’il était très-fort et très-brave, – a tué deux sbires et en ablessé deux autres.

Luisa dévorait chaque parole qui sortait de labouche du docteur ; tous ces détails, qu’on ne l’oublie pas,lui étaient inconnus.

– Comment ! demanda San-Felice enbaissant la voix, les assassins étaient des sbires ?

– Sous le commandement de Pasquale de Simone,répondit Cirillo en mettant sa voix au diapason de celle duchevalier.

– Croyez-vous donc à toutes cescalomnies ? demanda San-Felice.

– Je suis bien forcé d’y croire.

Cirillo prit San-Felice par la main et leconduisit à la fenêtre.

– Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt,de l’autre côté de la fontaine du Lion, à la porte de cette maisonqui fait l’angle de la place et de la rue, voyez-vous cette bièreexposée entre quatre cierges ?

– Oui.

– Eh bien, elle renferme le cadavre d’un desdeux sbires blessés. Celui-là est mort entre mes mains et, enmourant, m’a tout dit.

Cirillo se retourna vivement pour s’assurer del’effet qu’avaient fait sur Luisa les paroles qu’il venait deprononcer.

Elle était debout, essuyant avec son mouchoirla sueur de son front.

Luisa comprit que les paroles avaient étédites pour elle. Les forces lui manquèrent ; elle retomba sursa chaise les mains jointes.

Cirillo fit signe que lui aussi comprenait etla rassura d’un coup d’œil.

– Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, jesuis enchanté que tout cela se soit passé in partibus,c’est-à-dire sans que vous ni madame ayez rien vu ni entendu. Mais,comme madame n’en est pas moins un peu souffrante, vous allez mepermettre de l’interroger, n’est-ce pas, et de lui laisser unepetite ordonnance ? Puis, comme les médecins font toujours desquestions fort indiscrètes ; comme les dames ont toujours, àl’endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certainespudeurs qui ont besoin du tête-à-tête pour s’épancher, vous allezme permettre d’emmener madame dans sa chambre et de l’y interrogertout à mon aise.

– Inutile, cher docteur ; voici dixheures qui sonnent. Je suis en retard de vingt minutes. Restez avecLuisa ; confessez-la à blanc. Moi, je vais à ma bibliothèque…À propos, vous savez ce qui s’est passé, cette nuit, à l’hôtel del’ambassadeur d’Angleterre ?

– Oui, à peu près du moins.

– Eh bien, cela doit avoir amené de grandeschoses ; je suis sûr que le prince descendra aujourd’hui plustôt que de coutume, et que déjà même peut-être il m’attend. Vousm’avez donné des nouvelles ce matin ; eh bien, moi, peut-êtrepourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez par ici… Maisque je suis naïf ! on ne repasse point par ici, on y vientquand on s’y perd… Mergellina est le pôle nord de Naples, et jesuis au milieu des banquises.

Puis, embrassant sa femme au front :

– Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il.Conte bien toutes tes petites histoires au docteur ; songe queta santé est ma joie, et que ta vie est ma vie. Au revoir, cherdocteur.

Puis, jetant les yeux sur lapendule :

– Dix heures un quart ! s’écria-t-il, dixheures un quart !

Et, levant au ciel son chapeau et sonparapluie, il s’élança par les degrés du perron.

Cirillo le regarda s’éloigner ; mais iln’eut pas même la patience d’attendre qu’il fût hors du jardin, et,se retournant vers Luisa :

– Il est ici, n’est-ce pas ? luidemanda-t-il avec un sentiment de profonde angoisse.

– Oui ! oui ! oui ! murmuraLuisa en tombant à genoux devant Cirillo.

– Mort ou vivant ?

– Vivant !

– Dieu soit loué ! s’écria Cirillo. Etvous, Luisa…

Il la regarda avec une tendresse mêléed’admiration.

– Et moi ?… demanda celle-ci toutetremblante.

– Vous, dit Cirillo en la relevant et en lapressant sur son cœur, vous, soyez bénie !

Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba surune chaise en s’essuyant le front.

XXVI – LES DEUX BLESSÉS.

Luisa ne comprenait rien à la scène qui venaitde se passer. Elle devinait qu’elle avait sauvé la vie d’unepersonne qui était chère à Cirillo, voilà tout.

Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous lepoids de l’émotion qu’il venait d’éprouver, elle lui versa un verred’eau fraîche, qu’elle lui offrit et qu’il but à moitié.

– Et maintenant, dit Cirillo en se levantvivement, ne perdons pas une minute. Où est-il ?

– Là, dit Luisa en montrant l’extrémité ducorridor.

Cirillo fit un mouvement dans la directionindiquée ; Luisa le retint.

– Mais…, dit-elle en hésitant.

– Mais ? répéta Cirillo.

– Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, monami, lui dit-elle de sa voix caressante, et en lui posant les deuxmains sur les deux épaules.

– J’écoute, dit en souriant Cirillo ; iln’est point à l’agonie, n’est-ce pas ?

– Non, Dieu merci ! il est même, je lecrois, aussi bien qu’il peut l’être dans sa position ; dumoins, il était ainsi quand je l’ai quitté, il y a deux heures.Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu’il était importantque vous sussiez avant que de le voir. Je n’osais pas vous envoyerchercher, parce que vous êtes l’ami de mon mari, etqu’instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir detout cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fussepas sûre un secret important, car il y a quelque secret importantlà-dessous, n’est-ce pas, mon ami ?

– Un secret terrible, Luisa !

– Un secret royal, n’est-ce pas ? repritcelle-ci.

– Silence ! Qui vous a ditcela ?

– Le nom même de l’assassin.

– Vous le saviez ?

– Michele, mon frère de lait, a reconnuPasquale de Simone… Mais laissez-moi achever. Je voulais donc vousdire que, n’osant vous envoyer chercher, ne voulant pas envoyerchercher un autre médecin que vous, j’ai prié une personne qui setrouvait là par hasard de donner les premiers soins au blessé…

– Cette personne appartient-elle à lascience ? demanda Cirillo.

– Non ; mais elle a prétendu avoir dessecrets pour guérir.

– Quelque charlatan, alors.

– Non ; mais excusez-moi, cher docteur,je suis si troublée, que ma pauvre tête se perd ; mon frère delait, Michele, celui qu’on appelle Michele il Pazzo, vousle connaissez, je crois ?

– Oui, et, par parenthèse, je vous diraimême : défiez-vous de lui ! c’est un royaliste enragédevant lequel je n’oserais point passer si j’avais des cheveuxtaillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu deporter des culottes : il ne parle que de brûler et de pendreles jacobins.

– Oui ; mais il est incapable de trahirun secret dans lequel je serais pour quelque chose.

– C’est possible ; nos hommes du peuplesont un composé de bon et de mauvais ; seulement, chez laplupart d’entre eux, le mauvais l’emporte sur le bon. Vous disiezdonc que votre frère de lait Michele… ?

– Sous prétexte de me faire dire ma bonneaventure, – Je vous jure, mon ami, que c’est lui qui a eu cetteidée et non pas moi, – m’avait amené une sorcière albanaise. Ellem’avait prédit toute sorte de choses folles, et elle était là enfinquand j’ai recueilli ce malheureux jeune homme, et c’est elle qui,avec des herbes dont elle prétend connaître la puissance, a arrêtéle sang et posé le premier appareil.

– Hum ! fit Cirillo avec inquiétude.

– Quoi ?

– Elle n’avait point de raison d’en vouloir aublessé, n’est-ce pas ?

– Aucune : elle ne le connaît pas, et, aucontraire, elle a paru prendre un grand intérêt à sa situation.

– Alors, vous n’avez point la crainte que,dans un but de vengeance quelconque, elle n’ait employé des herbesvénéneuses.

– Bon Dieu ! s’écria Luisa en pâlissant,vous m’y faites penser ; mais non, c’est impossible. Leblessé, à part une grande faiblesse, a paru soulagé dès quel’appareil a été posé.

– Ces femmes, dit Cirillo comme s’il separlait à lui-même, ont, en effets, quelquefois des secretsexcellents. Au moyen âge, avant que la science nous fût venue de laPerse, avec les Avicenne, et de l’Espagne, avec les Averrhoës,elles furent les confidentes de la nature, et, si la médecine étaitmoins fière, elle avouerait qu’elle leur doit quelques-unes de sesmeilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa, continua-t-il enrevenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont sauvages etjalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre sorcièresût qu’un autre médecin qu’elle lui donne des soins. Tâchez donc del’éloigner afin que je voie le blessé seul.

– Eh bien, c’est ce que j’avais pensé, monami, et ce dont je voulais vous avertir, dit Luisa. Maintenant quevous savez tout et que vous-même avez été au-devant de mescraintes, venez ! vous entrerez dans une chambrevoisine ; j’éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et,alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains commeelle eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n’est-cepas ?

– C’est la nature qui sauve, mon enfant, etnon pas nous autres, répondit Cirillo. Nous l’aidons, voilàtout ; et j’espère qu’elle aura déjà fait pour notre cherblessé tout ce qu’elle pouvait faire. Mais ne perdons point detemps : dans ces sortes d’accidents, la promptitude des soinsest pour beaucoup dans la guérison. S’il faut se fier à la nature,il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.

– Venez donc, alors, dit Luisa.

Elle marcha la première, le docteur lasuivit.

On traversa la longue file d’appartements quifaisaient partie de la maison San-Felice, puis on ouvrit la portede communication donnant dans la maison voisine.

– Ah ! dit Cirillo remarquant cettecombinaison du hasard qui avait si bien servi l’événement, voilàqui est excellent ! Je comprends, je comprends… Il n’est paschez vous ; il est chez la duchesse Fusco. Il y a uneProvidence, mon enfant !

Et, d’un regard levé au ciel, Cirillo remerciacette Providence à laquelle, en général, les médecins ont si peu defoi.

– Ainsi, n’est-ce pas, dit Luisa, il fautqu’il soit caché ?…

Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.

– À tout le monde, sans exception aucune, vousentendez ? Sa présence connue dans cette maison, quoiqu’ellene soit pas la vôtre, compromettrait cruellement votre marid’abord.

– Alors, s’écria joyeusement Luisa, je nem’étais pas trompée, et j’ai bien fait de garder mon secret pourmoi seule ?

– Oui, vous avez bien fait, et je n’ajouteraiqu’un mot pour vous enlever tout scrupule. Si ce jeune homme étaitreconnu et arrêté, non-seulement sa vie serait en danger, maisencore la vôtre, celle de votre mari, la mienne et celle debeaucoup d’autres qui valent mieux que moi.

– Oh ! nul ne vaut mieux que vous, monami, et nul mieux que moi ne sait ce que vous valez. Mais noussommes à la porte, docteur ; voulez-vous rester dehors et melaisser entrer ?

– Faites, dit Cirillo en s’effaçant.

Luisa posa la main sur la clef et, sans lemoindre grincement, fit tourner la porte sur ses gonds.

Sans doute les précautions avaient été prisespour qu’elle s’ouvrît ainsi sans bruit.

Au grand étonnement de la jeune femme, elletrouva le blessé seul avec Nina, qui, une petite éponge à la main,lui pressait cette petite éponge sur la poitrine et y faisaitcouler goutte à goutte, au moyen de cette pression, le jus desherbes cueillies par la sorcière.

– Où est Nanno ? où est Michele ?demanda Luisa.

– Nanno est partie, madame, en disant que toutallait bien et qu’elle n’avait plus rien à faire ici pour lemoment, tandis qu’elle avait beaucoup à faire ailleurs.

– Et Michele ?

– Michele a dit qu’à la suite des événementsde cette nuit, il y aurait probablement du bruit au Vieux-Marché,et, comme il est un des chefs de son quartier, il a ajouté que,s’il y avait du bruit, il voulait en être.

– Ainsi, tu es seule ?

– Absolument seule, madame.

– Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champest libre.

Le docteur entra.

Le malade était couché sur un lit dont lechevet était appuyé à la muraille. Il avait la poitrinecomplétement nue, à l’exception d’une bande de toile, qui, disposéeen croix et passant derrière ses épaules, maintenait l’appareil sursa blessure. C’était à l’endroit précis de cette blessure que Nina,en passant l’éponge, exprimait le suc des herbes.

Salvato était immobile et sans mouvement,tenant ses yeux fermés au moment où Luisa avait ouvert la porte. Enmême temps que la porte, ses yeux s’étaient ouverts, et sa figureavait pris une expression de bonheur qui avait presque faitdisparaître celle de la souffrance.

Invité par la jeune femme à entrer, Cirilloapparut à son tour ; le blessé le regarda d’abord avecinquiétude. Quel était cet homme ? Un père,probablement ; un mari, peut-être.

Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvementpour se soulever, murmura le nom de Cirillo et lui tendit lamain.

Puis il retomba sur les oreillers, épuisé parle léger effort qu’il venait de faire.

Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, luifit signe de ne parler ni remuer.

Il s’approcha du blessé, leva la bande qui luiserrait la poitrine, et, maintenant l’appareil, examina avecattention les débris des herbes broyées par Michele, goûta du boutdes lèvres la liqueur qui en était tirée, et sourit enreconnaissant la triple combinaison astringente de la fumeterre, duplantain et de l’artémise.

– C’est bien, dit-il à Luisa, sur laquelles’étaient arrêtés de nouveau le regard et le sourire du malade,vous pouvez continuer les remèdes de la sorcière ; je n’eussepeut-être pas ordonné cela, mais je n’eusse rien ordonné demieux.

Puis, revenant au blessé, il l’examina avec laplus grande attention.

Grâce aux herbes astringentes formantl’appareil, grâce au suc des herbes dont on avait constammentbaigné la blessure, les lèvres de la plaie s’étaientrapprochées ; elles étaient roses et du meilleur aspect, et ilétait probable qu’il n’y avait pas eu d’hémorrhagie intérieure, ouque, s’il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompuepar ce que les chirurgiens nomment le caillot, œuvreadmirable de la nature qui combat pour les êtres créés par elleavec une intelligence à laquelle la science n’atteindra jamais.

Le pouls était faible mais bon. Restait àsavoir dans quel état était la voix. Cirillo commença par appuyerson oreille sur la poitrine du malade et écouter sa respiration.Sans doute en fut-il content, car il se releva en rassurant par unsourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses mouvements.

– Comment vous sentez-vous, mon cherSalvato ? demanda-t-il au blessé.

– Faible, mais très-bien, répondit-il ;je voudrais toujours rester ainsi.

– Bravo ! dit Cirillo, la voix estmeilleure que je ne l’espérais. Nanno a fait une magnifique cure,et je pense que, sans trop vous fatiguer, vous allez pouvoirrépondre à quelques questions, dont vous sentirez vous-mêmel’importance.

– Je comprends, dit le malade.

Et, en effet, dans toute autre circonstance,Cirillo eût remis au lendemain l’espèce d’interrogatoire qu’ilallait faire subir à Salvato ; mais la situation était sigrave, qu’il n’avait pas un instant à perdre pour prendre lesmesures qu’elle nécessitait.

– Dès que vous vous sentirez fatigué,arrêtez-vous, dit-il au blessé, et, quand Luisa pourra répondre auxquestions que je vous adresserai, je la prie de vous épargner lapeine d’y répondre vous-même.

– Vous vous nommez Luisa ? dit Salvato.C’était un des noms de ma mère. Dieu n’a fait qu’un seul et mêmenom pour la femme qui m’a donné la vie et pour celle qui me l’asauvée. Je remercie Dieu.

– Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vosparoles ; je me reproche chaque mot que je vous force deprononcer. Ne prononcez donc pas un seul mot inutile.

Salvato fit un léger mouvement de la tête ensigne d’obéissance.

– À quelle heure, demanda Cirillo s’adressantmoitié à Salvato, moitié à Luisa, à quelle heure le blessé a-t-ilrepris connaissance ?

Luisa se hâta de répondre pourSalvato :

– À cinq heures du matin, mon ami, et juste aumoment où l’aube se levait.

Le blessé sourit ; c’était aux premiersrayons de cette aube qu’il avait entrevu Luisa.

– Qu’avez-vous pensé en vous trouvant danscette chambre et en voyant près de vous une personneinconnue ?

– Ma première idée fut que j’étais mort etqu’un ange du Seigneur venait me chercher pour m’enlever auciel.

Luisa fit un mouvement pour s’effacer derrièreCirillo : mais Salvato allongea vers elle la main d’unmouvement si brusque, que Cirillo arrêta la jeune femme et laramena en vue du blessé.

– Il vous a pris pour l’ange de la mort, luidit Cirillo ; prouvez-lui qu’il se trompait et que vous êtes,au contraire, l’ange de la vie.

Luisa poussa un soupir, appuya la main sur soncœur, sans doute pour en comprimer les battements, et, cédant, sansavoir la force de résister, à la contrainte que lui imposaitCirillo, elle se rapprocha du blessé.

Les regards des deux beaux jeunes gens secroisèrent alors et ne se détachèrent plus l’un de l’autre.

– Soupçonnez-vous quels étaient vosassassins ? demanda Cirillo.

– Je les connais, dit vivement Luisa, et jevous les ai nommés ; ce sont des hommes à la reine.

Suivant la recommandation de Cirillo delaisser Luisa répondre pour lui, Salvato se contenta de faire unsigne affirmatif.

– Et vous doutez-vous dans quel but ils onttenté de vous assassiner ?

– Ils me l’ont dit eux-mêmes, fitSalvato : c’était pour m’enlever les papiers dont j’étaisporteur.

– Ces papiers, où étaient-ils ?

– Dans la poche de la houppelande que m’avaitprêtée Nicolino.

– Et ces papiers ?

– Au moment où je me suis évanoui, j’ai crusentir qu’on me les enlevait.

– M’autorisez-vous à visiter votrehabit ?

Le blessé fit un signe de tête ; maisLuisa intervint.

– Je vais vous le donner si vous voulez,dit-elle ; mais ce sera bien inutile, les poches sontvides.

Et, comme Cirillo lui demandait desyeux : « Comment le savez-vous ? »

– Notre premier soin, répondit Luisa à cetteinterrogation muette, a été de chercher, là où il pouvait setrouver, un renseignement qui put nous aider à établir l’identitédu blessé. S’il eût eu une mère ou une sœur à Naples, mon premierdevoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était de les prévenir.Nous n’avons rien trouvé, n’est-ce pas, Nina ?

– Absolument rien, madame.

– Et quels étaient ces papiers qui sont àcette heure entre les mains de vos ennemis ? vous lerappelez-vous, Salvato ?

– Il n’y en avait qu’un seul, la lettre dugénéral Championnet, recommandant à l’ambassadeur de France demaintenir autant que possible la bonne intelligence entre les deuxÉtats, attendu qu’il n’était point encore en mesure de faire laguerre.

– Lui parlait-il des patriotes qui se sont misen communication avec lui ?

– Oui, pour lui dire de les calmer.

– Les nommait-il ?

– Non.

– Vous en êtes sûr ?

– J’en suis sûr.

Fatigué de l’effort qu’il venait de faire pourrépondre jusqu’au bout à Cirillo, le blessé ferma les yeux etpâlit.

Luisa jeta un cri ; elle crut qu’ils’évanouissait.

À ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent,et un sourire – était-il de reconnaissance ou d’amour ? –reparut sur ses lèvres.

– Ce n’est rien, madame, dit-il, ce n’estrien.

– N’importe, dit Cirillo ; pas un mot deplus. Je sais ce que je voulais savoir. Si ma vie seule eut été enjeu, je vous eusse recommandé le silence le plus absolu ; maisvous savez que je ne suis pas seul, et vous me pardonnez.

Salvato prit la main que lui offrait ledocteur et la serra avec une force qui prouvait que son énergie nel’avait pas abandonné.

– Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous etcalmez-vous ; le mal est moins grand que je ne le craignais etqu’il pouvait être.

– Mais le général ! dit le blessé malgrél’ordre qui lui était donné de se taire, il faut qu’il sache à quois’en tenir.

– Le général, répondit Cirillo, recevra avanttrois jours un messager ou un message qui le rassurera sur votresort. Il saura que vous êtes dangereusement, mais non mortellementblessé. Il saura que vous êtes hors des atteintes de la policenapolitaine, si habile qu’elle soit ; il saura que vous avezprès de vous une garde-malade que vous avez prise pour un ange duciel avant de savoir que c’était une simple sœur de charité ;il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être àvotre place, ne demanderait qu’une chose à son médecin : c’estde ne pas le guérir trop vite.

Cirillo se leva, alla à une table où setrouvaient une plume, de l’encre et du papier, et, tandis qu’ilécrivait une ordonnance, Salvato cherchait et trouvait la main deLuisa, que celle-ci lui abandonnait en rougissant.

L’ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina,qui sortit aussitôt pour la faire exécuter.

Alors, appelant à lui la jeune femme et luiparlant assez bas pour que le blessé ne pût pasl’entendre :

– Soignez ce jeune homme, lui dit-il, commeune sœur soignerait son frère ; ce n’est point assez, commeune mère soignerait son enfant. Que personne, pas même San-Felice,ne sache sa présence ici. La Providence a choisi vos douces etchastes mains pour lui confier la précieuse vie de l’un de sesélus. Vous en devrez compte à la Providence.

Luisa baissa la tête avec un soupir.Hélas ! la recommandation était inutile, et la voix de soncœur lui recommandait le blessé, non moins tendrement que celle deCirillo, si puissante qu’elle fût.

– Je reviendrai après-demain, continuaCirillo ; à moins d’accidents, ne m’envoyez paschercher ; car, après tout ce qui s’est passé cette nuit, lapolice aura les yeux sur moi. Il n’y a rien à faire de plus que cequi a été fait. Veillez à ce que le blessé n’éprouve aucunesecousse matérielle ou morale ; pour tout le monde et mêmepour San-Felice, c’est vous qui êtes souffrante ; et c’estvous que je viens voir.

– Mais, cependant, murmura la jeune femme, simon mari savait…

– Dans ce cas, je prends tout sur moi,répondit Cirillo.

Luisa leva les yeux au ciel et respira pluslibrement.

En ce moment, Nina rentra, rapportantl’ordonnance.

Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça desherbes fraîchement triturées sur la poitrine du blessé, raffermitla bande, lui recommanda le repos, et, à peu près rassuré sur savie, il prit congé de Luisa en lui promettant de revenir lesurlendemain.

Au moment où Nina refermait sur lui la portede la rue, un carrozzellodescendait du Pausilippe.

Cirillo lui fit signe de venir à lui et ymonta.

– Où faut-il conduire Votre Excellence ?demanda le cocher.

– À Portici, mon ami, et voilà une piastrepour ta course, si nous y sommes dans une heure.

Et il lui montra la piastre, mais sans la luidonner.

– Viva san Gennaro ! cria lecocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit augalop.

En marchant de cette allure, Cirillo, en moinsd’une heure, eût atteint le but de sa course ; mais, enarrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, il trouva le quai encombrépar un immense attroupement qui lui coupa entièrement lepassage.

XXVII – FRA PACIFICO

Michele ne s’était pas trompé, il y avait eudu bruit au Vieux-Marché ; seulement, ce bruit n’avait pas eutout à fait la cause que lui assignait dans son esprit le frère delait de la San-Felice, ou, tout au moins, cette cause n’avait pasété la seule.

Essayons de raconter ce qui s’était passé dansce tumultueux quartier du vieux Naples : espèce de courdes Miracles, dont lazzaroni, camorristes et guappi sedisputent la royauté ; où Masaniello a improvisé sarévolution, et d’où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes lesémeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sontsortis du Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranléResina, Portici et Torre-del-Greco.

Vers six heures du matin, les voisins ducouvent de Saint-Éphrem, situé salita dei Capuccini,avaient pu voir sortir, comme d’habitude, poussant devant lui sonâne et descendant la longue rue qui conduit de la porte du saintédifice à la rue de l’lnfrascata, le frère quêteur chargéd’approvisionner la communauté.

Ces deux personnages, bipède et quadrupède,étant destinés à jouer un certain rôle dans notre récit ;méritent, le bipède surtout, une description touteparticulière.

Le moine, qui portait la robe brune descapucins, avec le capuchon retombant derrière le dos, avait, selonle règlement, les pieds nus dans des sandales à semelles de boisqui, retenues sur le cou-de-pied par deux lanières de cuir jaune,battaient le pavé d’un côté et ses talons de l’autre ; la têterasée, à part cette étroite couronne de cheveux destinée àreprésenter la couronne d’épines de Notre-Seigneur, et la tailleserrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce unesi grande influence sur la vénération que les fidèles portent àl’ordre, et dont les trois nœuds symboliques rappellent trois vœuxque les moines de cet ordre font en renonçant au monde ;c’est-à-dire le vœu de pauvreté, le vœu de chasteté et le vœud’obéissance.

Fra Pacifico, en français frèrePacifique – tel était le nom du moine quêteur que nous venonsde mettre en scène – semblait, en revêtant la robe deSaint-François, s’être imposé le nom qui paraissait le plus enopposition avec son physique et son caractère.

En effet, frère Pacifico était un homme d’unequarantaine d’années, haut de cinq pieds huit pouces, aux brasmusculeux, aux mains massives, à la poitrine herculéenne, auxjambes robustes. Il avait la barbe noire et épaisse, le nez droitet fortement dilaté, les dents pareilles à une tenaille d’ivoire,le teint brun, et de ces yeux dont l’expression terriblen’appartient, en France, qu’aux hommes d’Avignon et de Nîmes, et enItalie, qu’aux montagnards des Abruzzes, descendants de cesSamnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de cesMarses qu’ils ne vainquirent jamais.

Quant à son caractère, c’était celui quipousse en général les hommes bilieux aux querelles sans cause.Aussi, du temps qu’il était marin, – frère Pacifique avait commencépar être marin, et nous dirons plus tard à quelle occasion ilquitta le service du roi pour celui de Dieu ; – aussi, dutemps qu’il était marin, il était bien rare que frère Pacifique,qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié de lereconnaître et sa mère n’ayant pas cru devoir se donner la peine dele nourrir[7] ; il était bien rare, disons-nous,qu’un jour se passât sans que frère Pacifique en vint aux mains,soit à bord de son bâtiment avec quelques-uns de ses camarades,soit place du Môle, soit strada dei Pilieri, soit à Santa-Lucia,avec quelque camorricce ou quelque guappo qui prétendait avoir surla terre les mêmes droits que le susdit Francesco Espositoprétendait avoir sur l’Océan ou sur la Méditerranée.

Francesco Esposito avait, comme matelot à bordde la Minerve,commandée par l’amiral Caracciolo, faitpartie de l’expédition de Toulon, en bon allié des royalistesfrançais qu’il était, et avait prêté main-forte à ceux-ci, lorsque,Toulon vendu aux Anglais, ils avaient pris leur revanche sur lesjacobins. Il avait, il est vrai, été rigoureusement puni de cettecomplicité par l’amiral Caracciolo, qui n’entendait point quel’entente cordiale fût poussée jusqu’à l’assassinat ; mais, aulieu que cette punition l’eût guéri de sa haine pour lessans-culottes, elle n’avait fait, au contraire, que laredoubler ; de sorte que la seule vue d’un homme qui, adoptantles modes nouvelles, avait fait sur l’autel de la patrie lesacrifice de sa queue et de sa culotte pour adopter la titus et lespantalons, le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyenâge, eussent nécessité l’emploi de l’exorcisme.

Au milieu de tout cela, François Espositoétait resté excellent chrétien ; il n’eût jamais manqué defaire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine lamédaille de la Vierge que sa mère y avait attachée avant del’introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à laquelle elles’était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser au jeuneEsposito l’espérance d’être réclamé un jour. Tous les dimanches oùil lui était permis d’aller à Toulon, il écoutait la messe avec unedévotion exemplaire, et pour tout l’or du monde il ne fût pointsorti de l’église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades,la bouteille de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blancde Cassis, avant d’avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie ;ce qui n’empêchait point que cette opération de vider la bouteilleau liquide blanc ou rouge, ne s’opérât jamais sans que l’on eût àenregistrer, sur la liste des cicatrices amicales, quelqueségratignures plus ou moins larges, quelques piqûres plus ou moinsprofondes, résultats de ces duels au couteau, si fréquents dans laclasse interlope à laquelle François Esposito appartenait et pourlaquelle l’homicide n’est qu’un geste.

On sait comment se termina le siège ; cefut d’une façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s’empara dupetit Gibraltar ; le lendemain, on prit les forts del’Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement lescanons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Iln’y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître desa frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrirla Minerve de toile depuis ses basses voiles jusqu’à sescacatois. François Esposito, un des plus habiles et des plusvigoureux matelots, fut envoyé dans les œuvres hautes de la frégatepour déployer la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulisassez fort, de s’acquitter de cette manœuvre à la plus grandesatisfaction de son capitaine, lorsqu’un boulet français coupa, àun demi-mètre du mât la vergue sur laquelle ses deux piedsreposaient. La secousse lui fit perdre l’équilibre, mais il seretint des deux mains à la voile flottante, où il demeura suspenduà la force des poignets. La situation était précaire ;François sentait la voile se déchirer peu à peu : ens’élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis luipermettait de choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquantechances sur cent de se sauver ; en attendant, au contraire,que la voile se déchirât tout à fait, il pouvait tomber sur lepont, et alors il avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de secasser les reins. Il s’arrêta au premier parti, c’est-à-dire àcelui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre cinquantemauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises du côté desbonnes, il fit vœu, à son patron saint François, de dépouiller –s’il en revenait – l’habit de marin, et de revêtir celui de moine.Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito, malgrésa mauvaise tête, attendu que c’était un de ses meilleurs marins,avait fait signe à une chaloupe de s’approcher et de se tenir prêteà secourir Esposito. Celui-ci, précipité d’une hauteur de soixantepieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que, au momentoù il remontait sur l’eau, quelque peu étourdi de sa chute, iln’eut qu’à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui.Il préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premièresqu’il trouva à sa portée, fut hissé hors de l’eau, et réintégré àbord, où Caracciolo s’empressa de lui faire son compliment sur lafaçon dont il exécutait les exercices de voltige ; maisEsposito écouta les compliments de son capitaine d’un air distrait,et, comme celui-ci voulut bien s’enquérir du motif de sadistraction, il lui fit part du vœu qu’il avait fait, affirmantqu’il était certain qu’il lui arriverait malheur en ce monde oudans l’autre, s’il n’accomplissait pas ce vœu, même par unecirconstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulaitpoint avoir à se reprocher la perte de l’âme d’un si bon chrétien,promit à Esposito qu’aussitôt son retour à Naples, il lui donneraitson congé dans toutes les formes, mais à une condition : c’estque, le lendemain du jour où il aurait prononcé ses vœux, et où,par conséquent, il ferait partie de l’ordre, il viendrait le voir àbord de la Minerve avec son nouvel uniforme, etrecommencerait, avec son froc, le même saut qu’il avait fait encostume de marin ; bien entendu que la même chaloupe et lesmêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance à la secondechute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était dans unmoment de foi ; il répondit qu’il avait une telle confiancedans l’aide de son saint patron, qu’il n’hésitait point à accepterla condition et à renouveler l’épreuve ; sur quoi, Caraccioloordonna qu’on lui administrât deux rations d’eau-de-vie, etl’envoya se coucher dans son hamac, en le dispensant de toutservice pendant vingt-quatre heures. Esposito remercia soncapitaine, se laissa glisser par les écoutilles, avala la doubleration d’eau-de-vie, et s’endormit, malgré le carillon infernal quefaisaient les trois forts français, tirant à la fois sur la villeet sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent de sortirdu port à la lueur de l’incendie de l’arsenal, auquel les Anglais,en se retirant, avaient mis le feu.

Malgré les boulets français qui lapoursuivirent en sortant de la rade, malgré la tempête quil’accueillit après en être sortie, la frégate la Minerve,bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans tropd’avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolosigna le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix,et sur sa parole de marin, les conditions qu’il lui avaitprescrites, et que celui-ci promit d’accomplir.

François Caracciolo, devenu amiral, comme nouscroyons l’avoir dit, à la suite de cette même expédition de Toulon,avait complétement oublié Esposito, son congé et les conditionsauxquelles ce congé avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794,jour de la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégatepavoisée et tirant des salves d’honneur pour la fête du princehéréditaire, qui, lui aussi, se nommait François, il vit unedouzaine de barques pleines de capucins, avec croix et bannières,se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées par uncapitaine expérimenté, s’avancer en bon ordre vers laMinerve, en chantant de cette voix nasillarde particulière àl’ordre de Saint-François, les litanies des saints. Un instant, ilput croire qu il s’agissait d’un abordage, et se demandait s’il nedevait pas faire battre le branle-bas de combat, lorsque ces deuxmots coururent du mât de misaine au mât d’artimon, sur les bouchesdes matelots montés dans les haubans pour voir cet étrangespectacle :

– Francesco Esposito ! FrancescoEsposito !

Caracciolo commença à comprendre ce dont ilétait question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée, ilreconnut en effet, dans la première barque, c’est-à-dire dans cellequi avait l’air de conduire et de commander les autres, FrancescoEsposito, qui, revêtu de la robe de capucin, faisait d’une voix detonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait à tue-tête leslouanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s’arrêta parhumilité à l’échelle de bâbord ; mais Caracciolo lui fitdonner par son lieutenant l’ordre de passer à tribord, et allaattendre le néophyte en haut de l’escalier d’honneur.

Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernierdegré, il fit le salut militaire en disant ces seulsmots :

– Me voilà, mon amiral, je viens acquitter maparole.

– C’est d’un bon marin, dit Caracciolo, et jete remercie, en mon nom et au nom de tous tes camarades, de ne pasl’avoir oubliée ; cela fait honneur à la fois aux capucins deSaint-Éphrem et à l’équipage de la Minerve ; mais,avec ta permission, je me contenterai de ta bonne volonté, qui, jel’espère, sera aussi agréable à Dieu qu’elle l’est à moi.

Mais Esposito, secouant la tête :

– Excusez, mon amiral, dit-il ; mais celane peut pas se passer comme cela.

– Pourquoi donc, si cela me satisfaitainsi ?

– Votre Excellence ne voudrait pas faire unpareil tort à notre pauvre couvent et m’ôter, à moi, la chanced’être canonisé après ma mort ?

– Explique-toi.

– Votre Excellence, je dis que c’est un grandtriomphe pour les capucins de Saint-Éphrem que ce qui va se passeraujourd’hui.

– Je ne comprends pas.

– C’est cependant clair comme l’eau du Lion,mon amiral, ce que je vous dis là. Il n’y a pas dans les centcouvents de tous les ordres qui peuplent Naples, un seul moine, àquelque règle qu’il appartienne, qui soit capable de faire ce quemon vœu m’oblige de faire aujourd’hui.

– Ah ! pour cela, j’en suis sûr, ditCaracciolo en riant.

– Eh bien, de deux choses l’une, mon amiral,ou je me noie et je suis un martyr, ou j’en réchappe et je suis unsaint. Dans l’un et l’autre cas, j’assure la suprématie de monordre sur tous les autres, et je fais la fortune du couvent.

– Oui ; mais, si je ne veux pas, moi,qu’un brave garçon comme toi s’expose à se noyer, et si je m’opposeà ce que l’expérience s’accomplisse ?

– Eh ! nom d’un diable, mon amiral,n’allez pas faire une pareille chose ! En voyant leurspéculation manquée, ils croiraient que c’est moi qui ai demandégrâce, et ils me fourreraient dans quelque in pace.

– Mais tu tiens donc bien à devenirmoine ?

– Je ne tiens pas à le devenir, monamiral ; depuis hier, je le suis, et l’on m’a même donné desdispenses de trois semaines pour mon noviciat, afin que le sautpérilleux se fasse le jour de Saint-François. Vous comprenez, celadonne plus de solennité à la chose et plus d’émulation aupatron.

– Et que te reviendra-t-il du saut que tu vasexécuter ?

– Oh ! j’ai fait mes conditions.

– Tu as au moins, je l’espère, demandé d’êtresupérieur ?

– Oh ! pas si bête, mon amiral !

– Merci.

– Non ; j’ai demandé et obtenu la placede frère quêteur. Il y a de la distraction dans l’emploi. Sij’avais été obligé de m’enfermer dans le couvent avec tous cesimbéciles de moines, je serais mort d’ennui, Votre Excellencecomprend bien. Mais le frère quêteur n’a pas le temps des’ennuyer ; il court dans tous les quartiers de Naples, depuisla Marinella jusqu’au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu’aumôle ; puis on rencontre des amis sur le port, et l’on boit unverre de vin que personne ne paye.

– Comment ! que personne ne paye ?Esposito, mon ami, il me semble que tu t’égares.

– Au contraire, je suis le droit chemin.

– Est-ce que les commandements de Dieu nedisent pas : « Le bien d’autrui tu neprendras ?… »

– Est-ce que le cordon de Saint-François n’estpas là, mon amiral ? Est-ce que tout ce qui touche cebien-heureux cordon n’est point la roba du moine ? Ontouche une carafe, deux carafes, trois carafes ; on offre uneprise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à lamarchande, et tout est dit.

– C’est vrai ; je ne me rappelais pas ceprivilège.

– Et puis, mon amiral, continua Esposito d’unair satisfait de lui-même, Votre Excellence doit remarquer que l’onn’a point trop mauvaise mine sous la robe ; moins bonne mine,je le sais, que sous l’uniforme ; mais, enfin, il en faut pourtous les goûts, et, si je crois ce que l’on dit dans lecouvent…

– Eh bien ?

– Eh bien, mon amiral, on dit que les moinesde Saint-François, et surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne fontpas maigre tous les jours où le maigre est ordonné parl’almanach.

– Veux-tu te taire, impie ! si tesconfrères t’entendaient…

– Ah ! bon ! ils en disent biend’autres, par notre saint patron ! c’est-à-dire qu’il y a desmoments où j’en arrive à croire que c’était du temps que je servaisdans la marine que j’étais au couvent, et que c’est depuis monentrée au couvent que je suis marin ; mais je m’aperçoisqu’ils s’impatientent, mon amiral. Oh ! ce n’est pas pour eux,ce que j’en dis ; mais voyez sur le quai.

L’amiral regarda dans la direction indiquéepar Esposito, et, en effet, il vit le môle, le quai, les fenêtresde la rue del Piliero, encombrés de spectateurs qui, prévenus de cequi allait se passer, s’apprêtaient à applaudir au triomphe descapucins de Saint-Éphrem sur les moines des autres ordres.

– Soit ! dit Caracciolo, je vois bienqu’il faut que j’en passe par où tu veux. Allons, vous autres,cria-t-il, préparez le canot.

Et, comme il vit que l’on allait exécuter sesordres avec cette promptitude particulière aux manœuvres de lamarine :

– Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quelcôté comptes-tu faire le saut ?

– Mais du même côté que je l’ai déjàfait : à bâbord ; cela m’a trop bien réussi. D’ailleurs,c’est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces braves gensqui sont venus pour voir le spectacle.

– Va pour bâbord. Le canot à bâbord,enfants ! Le canot avec quatre rameurs, le maître et deuxhommes de surcharge, se trouva à la mer au moment où Caraccioloachevait son commandement.

Alors, l’amiral, pensant qu’il fallait donnerà ce spectacle populaire toute la solennité dont il étaitsusceptible, prit son porte-voix et cria :

– Tout le monde sur les vergues !

Au bruit du sifflet du contre-maître, on vitalors deux cents hommes s’élancer d’un seul bond, monter dans lesagrès comme une troupe de singes et se ranger sur les vergues,depuis les plus basses jusqu’aux plus hautes, tandis qu’au son dutambour les soldats de marine se rangeaient en bataille sur le pontfaisant face au quai.

Les spectateurs, on le pense bien, nedemeurèrent pas indifférents à tous ces préparatifs, quis’exécutaient, en manière de prologue du grand drame qu’ils étaientvenus voir représenter. Ils battirent des mains, agitèrent leursmouchoirs, et crièrent selon qu’ils étaient plus ou moins dévots aufondateur de l’ordre des capucins, les uns : Vive saintFrançois, les autres : ViveCaracciolo !

Caracciolo, il faut le dire, était à Naplespresque aussi populaire que saint François.

Les douze barques qui avaient amené lescapucins formèrent alors un grand hémicycle, s’allongeant de lapoupe à la proue de la Minerve,réservant un grand espacevide entre elles et la carène du bâtiment.

Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancienmarin, et, le voyant parfaitement résolu :

– Cela va toujours ? dit-il.

– Plus que jamais, mon amiral ! réponditcelui-ci.

– Tu ne veux pas ôter ta robe et toncordon ? Ce serait toujours une chance de plus.

– Non, mon amiral ; car il faut que cesoit le moine qui accomplisse le vœu du marin.

– Tu n’as pas de recommandations à me faire,dans le cas où les choses tourneraient mal ?

– Dans ce cas, Excellence, je vous prieraisd’être assez bon de faire dire une messe pour le repos de mon âme.Ils m’ont promis d’en dire des centaines ; mais je lesconnais, mon amiral. Moi mort, il n’y en a pas un qui remuerait lebout du doigt pour me tirer du purgatoire.

– Je t’en ferai dire non pas une, maisdix.

– Vous me le promettez ?

– Foi d’amiral !

– C’est tout ce qu’il faut. À propos, moncommandant, faites-les dire, s’il vous plaît, car je présume que lachose vous sera indifférente, non pas au nom d’Esposito, mais àcelui de frère Pacifique. Il y a tant d’Esposti à Naples,que mes messes seraient escroquées au passage, et que le bon Dieune s’y reconnaîtrait pas.

– Tu t’appelles donc fra Pacifico,maintenant ?

– Oui, mon amiral ; c’est un frein quej’ai voulu me donner à moi-même contre mon ancien caractère.

– N’as-tu pas peur, au contraire, que, sous cenouveau nom, Dieu, qui n’a pas encore eu le temps de t’apprécier,ne te reconnaisse pas ?

– Alors, mon amiral, saint François, dont jevais glorifier le nom, sera là pour me montrer du doigt, puisquec’est sous sa robe et ceint de son cordon que je serai mort.

– Qu’il soit donc fait comme tu voudras ;en tout cas, comptes sur tes messes.

– Oh ! du moment que l’amiral Caracciolodit : « Je ferai, » répliqua le moine, c’est plussûr que si un autre disait : « J’ai fait. » Etmaintenant, quand vous voudrez, mon amiral.

Caracciolo vit qu’en effet le moment étaitarrivé.

– Attention ! cria-t-il d’une voix quifut entendue non-seulement de toutes les parties du bâtiment, maisencore de tous les points de la plage.

Puis le contre-maître tira de son siffletd’argent un son aigu suivi d’une modulation prolongée.

Cette modulation n’était pas encore éteinte,que fra Pacifico, sans être le moins du monde embarrassé par sarobe de moine, s’était élancé dans les haubans de tribord, afin defaire face au public, et, avec une agilité qui prouvait que sonnoviciat de moine ne lui avait rien enlevé de sa dextérité dematelot, atteignait la grande hune, se glissait à travers sonouverture, s’élançait vers la petite hune, puis, sans s’y arrêter,passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et, enthousiasmépar les cris d’encouragement qui partaient de tous côtés à la vued’un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu’auxcacatois, ce qui était plus qu’il n’avait promis, et, sanshésitation, sans retard, se contentant de crier : « Quesaint François me soit en aide ! » s’élançait dans lamer.

Un grand cri sortit de toutes les bouches. Lespectacle, qui, pour beaucoup de ceux qu’il avait rassemblés,promettait de n’être que grotesque, avait pris ce caractèregrandiose que revêt toujours une action où la vie de l’homme est enjeu, quand cette action est bravement exécutée par le joueur.Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur, la curiosité etl’admiration, succéda le silence de l’angoisse, chacun attendant laréapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui deSchiller, il ne restât sous les eaux.

Trois secondes, qui parurent trois siècles auxspectateurs, s’écoulèrent sans que le moindre bruit troublât cesilence. Puis on vit la vague, encore agitée par la chute de fraPacifico, se fendre de nouveau pour laisser apparaître la têterasée du moine, qui, à peine hors de l’eau, fit entendre d’une voixformidable ce cri de louange et de reconnaissance :

– Vive saint François !

À peine le moine avait-il reparu sur l’eau,que, d’un seul coup d’aviron, les quatre rameurs l’avaient rejoint.Les deux hommes dont les mains étaient libres le prirent chacun parun bras et le tirèrent glorieusement hors de la mer. Les capucinsqui chargeaient les barques entonnèrent d’une seule voix le TeDeum laudamus, tandis que les matelots de l’équipagepoussaient trois hourras et que les spectateurs du môle, du quai,des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie qui, à Naples,accompagne les triomphes, quels qu’ils soient, mais qui s’élève àdes proportions fantastiques quand une question religieuse est, parce triomphe, résolue en l’honneur de quelque madone en vogue, ou dequelque saint en renom.

XXVIII – LA QUÊTE

Inutile de dire, après ce que nous venons deraconter, que les capucins de Saint-Éphrem devinrent les moines àla mode et leur couvent le couvent en renom.

Quant à fra Pacifico, il fut, depuis cemoment, le héros du populaire de Naples. Pas un homme, pas unefemme, pas un enfant qui ne le connût et qui ne le tint, sinon pourun saint, du moins pour un élu.

Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de lapopularité du frère quêteur. Il avait d’abord accompli cetteopération comme ses confrères des autres ordres mendiants, avec unebesace à l’épaule. Mais, au bout d’une heure deperlustration[8] dans les rues de Naples, la besacedéborda ; il en prit deux, et la seconde déborda au bout d’uneautre heure ; si bien que fra Pacifico déclara un jour, enrentrant, que, s’il avait un âne et s’il pouvait étendre sescourses jusqu’au Vieux-Marché, jusqu’à la Marinella et jusqu’àSanta-Lucia, il rapporterait le soir au couvent la charge de sonâne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes, de victuaillesde toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de qualitésupérieure.

La demande fut prise en considération ;la communauté se réunit, et, après une courte délibération entreles fortes têtes du couvent, délibération où les mérites de fraPacifico furent pleinement reconnus, on vota l’âne à l’unanimité.Cinquante francs furent consacrés à l’achat de l’animal, que fraPacifico reçut l’autorisation de choisir à sa guise.

La délibération avait été prise un dimanche.Fra Pacifico ne perdit point de temps ; dès le lendemainlundi, c’est-à-dire le premier des trois jours où se tient lemarché de bestiaux à Naples, – les deux autres sont le jeudi et lesamedi, – fra Pacifico se rendit à la porte Capuana, lieu dumarché, et arrêta son choix sur un vigoureuxciuccio[9] des Abruzzes.

Le marchand le lui fit cent francs, et il estjuste de dire que le prix n’était point exagéré ; mais fraPacifico déclara à l’ânier qu’en vertu des privilèges de son ordre,qui devaient être bien connus d’un bon chrétien comme lui, iln’avait qu’à poser son cordon sur le dos de l’âne en disant :Saint François, et qu’à partir de ce moment, l’âneappartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fraPacifico, son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin dedonner les cinquante francs qu’il offrait bénévolement. Le marchandreconnut la vérité des arguments du moine et la légitimité desdroits de son patron ; seulement, comme il lui paraissait quel’honneur qu’avait son âne de passer au service de saint Françoisne compensait pas les cinquante francs que cet honneur lui faisaitperdre, il essaya de dégoûter fra Pacifico de son choix, lui disantqu’il lui conseillait, en ami, de se rabattre sur tout autre,l’animal qu’il avait choisi ayant le fâcheux avantage de réunir enlui tous les défauts de la race à laquelle il appartenait :étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout propos,ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur sondos, et n’étant bon en somme qu’à la reproduction ; si bienque, pour lui donner un nom qui offrit à la première audition lecatalogue de tous les vices dont le malheureux animal était doué,il avait, après y avoir réfléchi, cru devoir l’appelerGiacobino, seul nom dont il fût digne et qui fût digne delui.

Inutile de dire que Giacobino,traduit en français, donne pour résultante Jacobin.

Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps entemps, le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris dubesoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au temps où ilétait marin. Un âne rétif s’appelant Jacobin !c’étaittout simplement le salut de son âme qu’il rencontrait au moment oùil s’en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les occasionslégitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et,quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu dese répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper !Ainsi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondespossibles ! jusqu’au nom caractéristique donné à l’animal parson propriétaire.

En effet, tout le monde connaissait à Naplesla haine que frère Pacifique portait au seul nom dejacobin. En attaquant, en insultant, en maudissantl’animal par son nom, il attaquait, il insultait, il maudissait lasecte tout entière, laquelle faisait – si l’on en croyait les têtestondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient chaquejour augmentant par les rues, – laquelle faisait tous les jours lesprogrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacificoétait donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus onl’affermissait dans son choix.

Avec le droit bien reconnu qu’avait le moinede jeter son cordon sur le dos de l’âne, et, par ce seul acte, dele confisquer à son profit, il n’y avait pas moyen au marchand dese montrer difficile sur le prix ; il consentit donc àrecevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico, craignantde ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres àl’effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fitrendre quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlinset huit grains, l’animal devint la propriété du couvent, ou plutôtla sienne.

Mais, soit sympathie pour son ancien maître,soit antipathie pour le nouveau, l’animal parut résolu à donner,séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus des mauvaisesqualités dont le vendeur avait fait l’énumération.

Le cheval, dit la loi napolitaine, doit êtrevendu avec sa bride, et l’âne avec sa longe.

En conséquence de cet axiome de droit,Giacobino avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa longe.Fra Pacifico prit donc l’animal par la longe et se mit à tirer enavant. Mais Giacobino s’arc-bouta sur ses quatre pieds, et rien neput le déterminer à prendre le chemin de l’Infrascata. Aprèsquelques efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porteratteinte à l’influence de saint François, fra Pacifico résolut derecourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps qu’il étaitmarin, il avait vu, sur les côtes d’Afrique, les chameliersconduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison dunez. Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines deGiacobino de la main gauche, incisa la cloison nasale, et, avantmême que l’âne, qui ne pouvait se douter de l’opération à laquelleil allait être soumis, eût même songé à y mettre opposition, lacorde était passée par l’ouverture, et Giacobino bridé par le nez,au lieu de l’être par la bouche ; l’animal voulut poursuivresa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico tira du sien.Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard désespéréà son ancien maître, comme pour lui dire : « Tu vois,j’ai fait ce que j’ai pu, » et suivit fra Pacifico au couventde Saint-Éphrem, avec la même docilité qu’un chien en laisse.

Là, l’ayant enfermé dans une espèce de cellierqui devait lui servir d’écurie, fra Pacifico alla au jardin,choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le bâton deRoland le Furieux et la massue d’Hercule ; il le coupa d’unelongueur de trois pieds et demi, l’écorça, lui laissa passer deuxheures sous les cendres chaudes, et, armé de ce caducée d’unenouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la portederrière lui.

Ce qui se passa alors entre Jacobin et frèrePacifique resta un secret entre l’homme et l’animal ; mais, lelendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et Jacobin sespaniers sur le dos, sortirent côte à côte, comme deux bonsamis ; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante laveille, aujourd’hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différentsendroits, témoignait que cette amitié ne s’était pas consolidéesans quelque protestation de la part de Jacobin et sans uneinsistance obstinée de la part de fra Pacifico.

Comme celui-ci s’y était engagé, il étendit lecercle de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, etrevint le soir ramenant Jacobin porteur d’une telle charge dechair, de poisson, de gibier, de fruits et de légumes, que lacommunauté, abondamment pourvue, put du superflu faire une vente,et établir à la porte même du couvent, trois fois par semaine, unpetit marché, où désormais s’approvisionnèrent les âmes dévotes etles estomacs pieux de la rue de l’Infrascata et de la salita deiCapuccini.

Il y avait près de quatre ans que les chosesmarchaient ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient dans unebonne intelligence que jamais Jacobin n’avait plus essayé derompre, lorsque tous deux, comme c’était leur habitude trois foisla semaine, sortirent du couvent et descendirent cette pente qui adonné son nom à la rue, Jacobin marchant devant, ses paniers videssur le dos, et fra Pacifico le suivant, son bâton de laurier à lamain.

Dès les premiers pas que le moine et l’ânefirent dans la rue de l’Infrascata, l’homme le plus étranger auxmœurs de Naples eût pu reconnaître la popularité dont ilsjouissaient tous deux : l’âne, auprès des enfants, qui luiapportaient à pleines mains des fanes de carotte et des feuilles dechou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction tout enmarchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui demandaientsa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des numéros pourmettre à la loterie.

Il faut dire, à la louange de Jacobin et defrère Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu’on luioffrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui lui étaitdemandé et donnait libéralement bénédiction et numéros, mais sansplus garantir l’efficacité des unes que la bonté des autres. Detemps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes sejetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et jolie, fraPacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui luipermettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelleil n’était point indifférent. Si elle était vieille et laide, aucontraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu’ellepouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s’arrêter aucordon, toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.

Dans les premiers jours de la quête, et quandil en était à la période primitive de la besace, en récompense deses bénédictions et de ses numéros, les habitants de la rue del’Infrascata, de la strada dei Studi, del largo Spirito-Santo, dePorta-Alba et des autres quartiers qu’il avait l’habitude deparcourir, avaient offert de payer les bontés que fra Pacificoavait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, de la viandeet même du poisson, quoique le poisson monte rarement jusqu’auxhauteurs où sont situées les rues que nous venons de citer, – etfra Pacifico avait accepté. La besace n’était pas fière ; maisil avait remarqué que toutes les denrées offertes par les genshabitant des maisons éloignées des quartiers marchands étaient desecond choix, et c’était surtout ce qui l’avait fait insister pouravoir un âne. Une fois l’âne acheté, fra Pacifico avait pousséjusqu’aux endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et avaitcomplétement dédaigné les productions ou les offrandes desquartiers intermédiaires.

Nous ne voulons pas dire que les maraîchers duVieux-Marché, que les bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de laMarinella et les fruitiers de Santa-Lucia, dont fra Pacificoécrémait les plus beaux produits, n’eussent pas autant aimé que lemoine commençât sa récolte au sortir du couvent, et que sespaniers, au lieu de leur venir complétement vides, arrivassent auxdeux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus d’une fois, enl’apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler quelquebelle pièce qu’ils voulaient garder pour de riches pratiques ;mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toutefraude. Il allait droit à l’objet qu’on essayait de lui dérober,et, si on ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, lecordon de Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutesces petites chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plusattendre qu’on lui donnât : il touchait de son cordon, prenaitet tout était dit. Et les marchands, qui, du temps de Masaniello,s’étaient révoltés pour un impôt que le duc d’Arcos avait voulumettre sur les fruits, supportaient, non pas joyeusement, mais dumoins patiemment cette dîme, que le quêteur du couvent deSaint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits ; si bien quejamais l’idée n’était venue à aucun de se révolter contre cettetyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques tracesde mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l’honneurde s’adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroiteet profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dansses intérêts, et il était rare que cette faveur particulière neramenât point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cetteattention était insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nomqu’il s’était imposé, avait été toujours facile à remuer, de bronzéqu’il était, devenait couleur de cendre ; ses yeux lançaientun double éclair, son bâton de laurier résonnait sur lelastrico, et, à cette triple démonstration, il n’étaitjamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas immédiatement surle visage du mauvais catholique qui ne se trouvait pas trop heureuxde faire à saint François l’hommage de son oie la plus grasse, deson melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre ou deson poisson le plus luisant.

Ce jour-là, comme d’habitude, fra Pacifîcodescendit donc sans s’arrêter autrement que pour donner sabénédiction et la manche de sa robe à baiser, et indiquer desambes, des ternes, des quaternes et des quines aux joueurs deloterie, à travers ce dédale de petites rues qui s’étend de laVicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella ; arrivé là, il pritla via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place duVieux-Marché juste derrière la petite église de la Sainte-Croix,dont les prêtres conservent, non point par vénération, mais pour enfaire montre, le billot blasonné sur lequel Coradino et le ducd’Autriche eurent la tête tranchée par le duc d’Anjou, ce roi auvisage basané, qui, dit Villani, « dormait peu et ne riaitjamais. »

L’église dépassée, fra Pacifico se trouvaitdans un nouveau pays.

Véritable pays de Cocagne, où le règne animalet le règne végétal sont confondus, où grognent les cochons, oùgloussent les poules, où nasillent les oies, où chantent les coqs,où glougloutent les dindons, où cancanent les canards, oùroucoulent les pigeons, où, près du faisan mordoré de Capodimonte,du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, des perdrixd’Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les bécassesdes marais de Lincola et les sarcelles du lac d’Agnano ; oùdes montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides depastèques et de melons d’eau, des murailles de fenouil et de céleridominent des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies,au milieu desquelles s’arrondissent des corbeilles de ces petitesfigues violettes du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendantun an, grava l’effigie sur sa monnaie comme le symbole de sonéphémère liberté.

C’était au milieu de ces richesses que fraPacifico moissonnait tous les deux jours à pleins paniers.

Le moine leva sa dîme accoutumée ; mais,tout en la levant, il lui sembla qu’une grande préoccupationplanait ce jour-là sur la place. Les marchands causaientensemble ; les femmes chuchotaient tout bas ; les enfantsfaisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à quelquemarchand que fra Pacifico s’adressât, celui-ci ne faisait qu’unemédiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers oufruits que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait sespaniers ; or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deuxtiers remplis, fra Pacifico pensa qu’il était temps de passer à laviande de boucherie, et il s’achemina vers San-Giovanni-al-Mare, oùtenaient plus particulièrement leur commerce lesmacellaïet les beccaï, c’est-à-dire les boucherset les tueurs de chèvres et de moutons, ces deux industries secôtoyant, mais cependant étant séparées à Naples. Il s’acheminadonc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cetteincompréhensible indifférence que lui témoignait la population.Depuis son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avaitdemandé sa bénédiction, et pas un homme ne l’avait prié de lui dired’avance les numéros qui gagneraient au prochain tirage de laloterie.

Qui pouvait à ce point préoccuper lapopulation du vieux Naples ?

Fra Pacifico allait sans doute le savoir, carun grand bourdonnement venait du vico del Mercato, espèce de ruellequi donne, d’un côté, sur le Vieux-Marché, de l’autre, sur le quai,et que l’on appelait à cette époque vico deiSospiri-dell’abisso[10], nompoétique que la municipalité moderne a cru devoir lui enlever etqui lui venait de ce que c’était par là que passaient les condamnésà mort, que l’on suppliciait d’habitude sur le Vieux-Marché, etqui, en entrant dans cette ruelle et voyant pour la première foisl’échafaud, poussaient presque toujours à cette vue un soupir siprofond, qu’il semblait sortir de l’abîme.

Or, non-seulement il fallait que fra Pacificopassât par ce même vico dei Sospiri, mais encore il comptaitprendre un gigot de mouton à un beccaïodont la boutiquefaisait le coin de cette ruelle et de la rue Sant-Eligio.

Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dontil s’agissait.

Au reste, ce devait être quelque chosed’important qui était arrivé ; car, à mesure qu’il approchaitde la rue Sant-Eligio, la foule devenait plus épaisse et plusagitée ; il lui semblait entendre prononcer, d’une voix sourdeet menaçante, ces mots Français et jacobins.Cependant, comme cette foule s’ouvrait devant lui avec son respectaccoutumé, il ne tarda point d’arriver à la boutique où ilcomptait, nous l’avons dit, prendre un des sept ou huit gigots quidevaient constituer pour le lendemain le rôti de la communauté.

La boutique était encombrée d’hommes et defemmes hurlant et gesticulant comme des possédés.

– Holà, beccaïo ! cria lemoine.

La maîtresse de la maison, espèce de mégèreaux cheveux gris et épars, reconnut la voix du moine, et, écartantles discuteurs à coups de poing, d’épaule et de coude :

– Venez, mon père, dit-elle ; c’est lebon Dieu qui vous envoie. Il a grand besoin de vous et du cordon deSaint-François, allez, votre pauvre beccaïo !

Et, donnant Jacobin à garder au garçonécorcheur, elle entraîna fra Pacifico dans la chambre du fond, oùle beccaïo, le visage fendu de la tempe à la bouche,gisait tout sanglant sur un lit.

XXIX – ASSUNTA

C’était l’accident arrivé au beccaïoqui causait toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toutecette rumeur dans la rue Sant-Eligio, et dans la ruelle desSoupirs-de-l’abîme.

Seulement, comme on le comprend bien, cetaccident était interprété de cent façons différentes.

Le beccaïo, avec sa joue fendue, sestrois dents cassées, sa langue mutilée, n’avait pas pu ou n’avaitpas voulu donner de grands renseignements. On avait seulement crucomprendre, aux mots giacobiniet Francesi,murmurés par lui, que c’étaient les jacobins de Naples, amis desFrançais, qui l’avaient équipé ainsi.

Le bruit s’était, en outre, répandu qu’unautre ami du beccaïoavait été trouvé mort sur le lieu ducombat et que deux autres encore avaient été blessés, dont l’un sigravement, qu’il était mort dans la nuit.

Chacun disait son avis sur cet accident et surses causes ; et c’était le bavardage de cinq ou six cents voixqui causait cette rumeur qu’avait entendue de loin fra Pacifico etqui l’avait attiré vers la boutique du tueur de moutons.

Seul, un jeune homme de vingt-six ouvingt-huit ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait pensifet muet. Seulement, aux différentes conjectures qui étaient émiseset particulièrement à celle-ci que le beccaïoet ses troiscamarades avaient été, en revenant de faire un souper à la tavernede la Schiava, attaqués par quinze hommes à la hauteur de lafontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait les épaules avecun geste plus significatif que si c’eût été un démenti formel.

– Pourquoi ris-tu et hausses-tu lesépaules ? lui demanda un de ses camarades nommé AntonioAvella, et que l’on appelait Pagliucchella,par suite del’habitude qu’ont les gens du peuple à Naples de donner à chaquehomme un surnom tiré de son physique ou de son caractère.

– Je ris parce que j’ai envie de rire,répondit le jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela meplaît de les hausser. Vous avez bien le droit de dire des bêtises,vous ; j’ai bien, moi, le droit de rire de ce que vousdites.

– Pour que tu saches que nous disons desbêtises, il faut que tu sois mieux instruit que nous.

– Il n’est pas difficile d’être mieux instruitque toi, Pagliucchella ; il ne faut que savoir lire.

– Si je n’ai point appris à lire, réponditcelui à qui Michele reprochait son ignorance, – car le railleurétait notre ami Michele, – c’est l’occasion qui m’a manqué. Tu l’aseue, toi, parce que tu as une sœur de lait riche et qui est lafemme d’un savant ; mais il ne faut pas pour cela mépriser lescamarades.

– Je ne te méprise point, Pagliucchella, tants’en faut ! car tu es un bon et brave garçon, et, si j’avaisquelque chose à dire, au contraire, c’est à toi que je ledirais.

Et peut-être Michele allait donner àPagliucchella une preuve de la confiance qu’il avait en lui, en letirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns desdétails qui étaient à sa connaissance, lorsqu’il sentit une mainqui s’appuyait sur son épaule et qui pesait lourdement.

Il se retourna et tressaillit.

– Si tu avais quelque chose à dire, c’est àlui que tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettaitla main sur l’épaule ; mais, crois-moi, si tu sais quelquechose sur toute cette aventure, ce dont je doute, et que tu disesce quelque chose à qui que ce soit, c’est alors que tu mériterasvéritablement d’être appelé Michele le Fou.

– Pasquale de Simone ! murmuraMichele.

– Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire,et c’est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l’église de laMadone-del-Carmine, – où elle accomplit un vœu, Assunta, que tun’as pas trouvée chez elle ce matin, absence qui te met de mauvaisehumeur, – que de rester ici pour dire ce que tu n’as pas vu, et cequ’il serait malheureux pour toi d’avoir vu.

– Vous avez raison, signor Pasquale, réponditMichele tout tremblant, et j’y vais. Seulement, laissez-moipasser.

Pasquale fit un mouvement qui laissa entre luiet le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser un enfant dedix ans. Michele y passa à l’aise, tant la peur le faisaitpetit.

– Ah ! par ma foi, non !murmurait-il en s’éloignant à grands pas dans la direction del’église del Carmine, sans regarder derrière lui ; par ma foi,non ! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille,monseigneur du couteau ! j’aimerais mieux me couper la langue.Mais c’est qu’aussi, continua-t-il, cela ferait parler un muet,d’entendre dire qu’ils ont été attaqués par quinze hommes, quand cesont eux, au contraire, qui se sont mis six pour en attaquer unseul. C’est égal, je n’aime pas les Français ni les jacobins ;mais j’aime encore moins les sbires et les sorici[11], et je ne suis pas fâché quecelui-là les ait un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sursix, viva san Gennaro ! il n’avait pas un rhumatismedans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là !

Et il se mit à rire en secouant joyeusement latête et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de larue.

Quoique l’on prétende que le monologue n’estpoint dans la nature, Michele, que l’on appelait Michele le Fou,justement parce qu’il avait l’habitude de parler tout seul et degesticuler en parlant, Michele le Fou eût continué de glorifierSalvato s’il ne se fût pas trouvé, tant il allongeait le pas,poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansantson pas de tarentelle sous le porche même de l’église.

Il souleva la lourde et sale tenture qui penddevant la porte, entra et regarda autour de lui.

L’église del Carmine, dont il nous estimpossible de ne pas dire un mot en passant, est l’église la pluspopulaire de Naples, et sa Madone passe pour être une des plusmiraculeuses. D’où lui vient cette réputation, et qui lui vaut cerespect que partagent toutes les classes de la société ?Est-ce parce qu’elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune etpoétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéricd’Autriche ? Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par unboulet de René d’Anjou, baissa la tête sur sa poitrine pour éviterle boulet, et dont les cheveux poussent si abondamment, que lesyndic de Naples vient, une fois l’an, en grande pompe, les luicouper avec des ciseaux d’or ? Est-ce, enfin, parce queMasaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans son cloîtreet y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est oublieux,même de ceux qui sont morts pour lui ? Mais il n’en est pasmoins vrai que, l’église del Carmine étant, comme nous l’avons dit,la plus populaire de Naples, c’est à elle que se font la plupartdes vœux, et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous netarderons point à savoir la cause.

Michele eut donc, tout d’abord, au milieu del’église del Carmine, toujours encombrée de fidèles, quelque peineà trouver celle qu’il cherchait ; cependant, il finit par ladécouvrir faisant dévotement sa prière au pied d’un des autelslatéraux placés à main gauche en entrant.

Cet autel, tout éblouissant de cierges, étaitconsacré à saint François.

Michele avait, selon que vous serez pessimisteou optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le malheur ou lebonheur d’être amoureux. L’émeute, qu’il prévoyait et qu’il avaitdonnée à Nina pour raison de son départ, n’était qu’une causesecondaire. Celle qui passait avant toutes les autres était ledésir de voir et d’embrasser Assunta, la fille de Basso-Tomeo, cevieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait, une nuit, pendantlaquelle son bateau était amarré aux fondations du palais de lareine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s’assurer avec lapointe du poignard que son sommeil était de bon aloi ; puis,enfin, convaincu qu’il dormait, remonter et disparaître dans lesruines.

On doit se rappeler encore que cetteapparition avait causé un tel effroi au vieux pêcheur,qu’abandonnant Mergellina, et mettant, entre son ancien logement etle nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le château de l’Œuf,Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la strada Nuova, etenfin la porte del Carmine, il avait transporté son domicile à laMarinella.

En vrai chevalier errant, Michele avait suivisa maîtresse au bout de Naples : il l’eût suivie au bout dumonde.

Le matin du jour auquel nous sommes arrivés,quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieude la trouver ouverte comme de coutume, il n’avait pas été sansinquiétude.

Où pouvait être Assunta, et quelle causel’avait éloignée de la maison ?

Outre le doute qu’un amant a toujours sur samaîtresse, si bien aimé qu’il se croie par elle, Michele n’étaitpoint sans avoir éprouvé quelques traverses dans ses amours.

Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de lacrainte de Dieu, de la vénération des saints, de l’amour dutravail, n’avait point une considération bien grande pour Michele,qu’il traitait non-seulement de fou, comme tout le monde, maisencore de paresseux et d’impie.

Les trois frères d’Assunta, Gaetano, Gennaroet Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne pointpartager les opinions de leur père à l’endroit de Michele ; desorte que le pauvre Michele, à chaque nouveau grief soulevé contrelui, n’avait dans la maison Tomeo qu’un seul défenseur, Assunta,tandis qu’au contraire, il avait quatre accusateurs : le pèreet les trois fils ; ce qui constituait contre lui, dans ladiscussion qu’on avait à son sujet, une formidable majorité.

Par bonheur, le métier de pêcheur est un rudemétier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient de ne pasêtre des paresseux comme Michele, tenant à exercer le leur enconscience, passaient une partie de la soirée à poser leurs filets,une partie de la nuit à attendre que le poisson s’y engageât, etune partie de la matinée à les tirer hors de l’eau. Il en résultaitque, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses trois fils enrestaient dix-huit dehors et dormaient les six autres ; ce quin’en faisait pas des surveillants bien insupportables pour lesamours de Michele et d’Assunta.

Aussi, Michele prenait-il son malheur enpatience. Basso-Tomeo lui avait dit qu’il ne lui donnerait sa filleque lorsqu’il exercerait un métier lucratif et honnête, oulorsqu’il aurait fait un héritage. Michele, par malheur, prétendaitne connaître aucun métier lucratif et honnête à la fois, affirmantque l’une de ces deux épithètes excluait l’autre, ce qui, à Naplesn’était point tout à fait un paradoxe ; et il en donnait pourpreuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métierhonnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heurespar jour à ce métier, n’avait, depuis cinquante ans à peu prèsqu’il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pasréussi à mettre cinquante ducats de côté. Il attendait doncl’héritage, parlant d’un oncle qui n’avait jamais existé, et qui,sur les indications de Marco Polo, était parti pour le royaume duCathay. Si l’héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte,était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou l’autre, d’êtrecolonel, puisque Nanno le lui avait prédit. Il est vrai qu’iln’avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo, que lapremière partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle quiaboutissait à la potence et n’ayant jugé à propos de s’ouvrir à cesujet qu’à sa sœur de lait Luisa, ainsi que nous l’avons vu dansl’entretien qui avait précédé la prédiction plus sinistre encoreque la sorcière lui avait faite à elle-même.

Or, la présence d’Assunta dans l’église de laMadone-del-Carmine, sa présence à l’autel de saint François etl’illumination a giorno de cet autel, étaient autant depreuves que Michele, tout fou qu’on le disait, ne s’était pointtrompé à l’endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo, malgré lafatigue qu’il prenait, tirait de son pénible métier. En effet, lestrois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieuxpêcheur avait fait vœu de brûler douze cierges à l’autel de saintFrançois, dans l’espérance que le saint, qui était son patron, luiaccorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs del’Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigéque, pendant toute la matinée, c’est-à-dire pendant le temps qu’ilserait occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le vœuqu’il avait fait, de ses plus ferventes prières.

Or, comme le vœu avait été fait la veille,après la dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que lesdeux précédentes ; que Michele, ayant consacré toute la soiréeà Luisa, et toute la nuit au blessé, n’avait pu être prévenu parAssunta, Michele avait trouvé la porte de la maison fermée, etAssunta agenouillée à l’autel de saint François, au lieu del’attendre à sa porte.

En voyant que Pasquale de Simone lui avait ditvrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction, qu’Assunta seretourna à son tour, poussa un cri de joie, et, avec un bon sourirequi n’était autre chose qu’un remercîment pour sa pénétration, luifit signe de venir s’agenouiller près d’elle. Michele n’eut pasbesoin qu’on lui répétât l’invitation. Il ne fit qu’un bond de laplace où il était jusqu’aux degrés de l’autel, et tomba à genouxsur la même marche où priait Assunta.

Nous ne voudrions pas affirmer qu’à partir dece moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente quelorsque Michele était absent, et qu’il ne se mêla point à cetteprière quelques distractions. Mais la chose était peu importante àcette heure, la pêche devant être faite et les filets tirés. Onpouvait bien, à tout prendre, risquer quelques paroles d’amour, aumilieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait droit.

Ce fut là seulement que Michele appritd’Assunta les faits qu’en notre qualité d’historien, nous avonsfait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les connûtlui-même, – et, en échange de ces faits, il lui fit, de son côté,l’histoire la plus probable qu’il put agencer sur une indispositionde Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la fontaine duLion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligioet ruelle des Soupirs-de-l’Abîme, à la porte de la boutique dubeccaïo.

Assunta, en véritable fille d’Ève qu’elleétait, sut à peine qu’il y avait du bruit au Vieux-Marché, qu’ellevoulut connaître les véritables causes de ce bruit. Or, ce que luien disait son amant lui paraissant couvert d’un certain nuage, elleprit congé de saint François, auquel sa prière était finie ou bienprès de l’être ; elle fit une révérence à l’autel du saint,trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha du bout deses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier signe decroix, prit, avant même d’être sortie de l’église, le bras deMichele, et, légère comme une alouette prête à s’envoler, enchantant comme elle, elle sortit avec lui de l’église del Carmine,pleine de confiance dans l’intervention du saint et ne doutant pasque son père et ses frères n’eussent fait une pêchemiraculeuse.

XXX – LES DEUX FRÈRES

Assunta avait bien raison d’avoir confiance ensaint François : son père et ses frères avaient fait une pêchevraiment miraculeuse.

Au moment où ils avaient commencé de tirerleurs filets, leurs filets leur avaient paru si lourds, qu’ilsavaient cru d’abord avoir accroché quelque rocher ; mais, nesentant point cette résistance absolue que présente une masseenracinée au fond de la mer, ils avaient eu la crainte, chose quiarrive quelquefois et qui est d’un triste présage pour ceux à quielle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le cadavre dequelque suicidé ou de quelque noyé par accident.

Mais, au fur et à mesure que le filet serapprochait de la plage, ils sentaient des soubresauts et dessecousses indiquant que c’étaient des corps vivants et bien vivantsqui, malgré eux, cédaient à la traction du filet.

Bientôt on vit, aux clapotements de la mer etaux gerbes liquides qui en jaillissaient, que les captifs,commençant à comprendre leur position, faisaient des effortsdésespérés pour rompre la traîne ou pour sauter par-dessus.

Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et,tandis que le vieux pêcheur et Luigi, réunissant tous leursefforts, luttaient contre la proie indocile, ils passèrent derrièreles filets, et, quoiqu’ils eussent de l’eau jusqu’aux épaules,parvinrent à la maintenir.

Seulement, à leurs gestes et à leursexclamations, on pouvait comprendre que saint François avaitlargement fait les choses.

Ceci se passait dans le golfe vers la moitié àpeu près de la strada Nuova, en face d’une grande maison quidonnait d’un côté sur le quai, de l’autre sur la rueSant’-Andrea-degli-Scopari.

Cette maison, que l’on désignait sous le nomde palais della Torre, appartenait, en effet, au duc de ce nom.

Comme nous allons raconter un fait entièrementhistorique, nous sommes forcés de donner quelques détails sur cettemaison où le fait s’est passé et sur ceux qui l’habitaient.

À la fenêtre du premier étage se tenait unjeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, vêtu à la dernière modede Paris, si ce n’est qu’au lieu d’avoir la redingote à carrick oul’habit aux longues basques et au haut collet piqué que l’onportait à cette époque, il était enveloppé d’une élégante robe dechambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine avec desbrandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtempsavaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient enboucles naturelles ; une fine chemise de batiste, ornée d’unjabot d’élégante dentelle, s’ouvrait pour laisser voir un coujuvénile et blanc comme un cou de femme ; ses mains étaientblanches, longues et minces, signe d’aristocratie, il portait, aupetit doigt de la gauche, un diamant, et, distrait, l’œil perdudans l’espace, suivait les nuages glissant dans le ciel, tout enfaisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs que fait unpoëte qui scande des vers.

C’était un poëte, en effet, un poëte dans legenre de Sannasar, de Bertin, de Parny, c’était don ClementeFilomarino, frère cadet du duc della Torre, un des jeunes gens lesplus élégants de Naples, et qui disputait la royauté de la mode auxNicolino, aux Caracciolo et aux Roccamana ; en outre, beaucavalier, grand chasseur, excellant dans les exercices del’escrime, du tir, de la natation ; riche, quoique cadet defamille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avaitvingt-cinq ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourirgarçon, afin de laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequelavait reçu de son aîné l’honorable mission de perpétuer la race desducs de la Torre, honneur auquel celui-ci paraissait avoirrenoncé.

Au reste, le duc della Torre s’occupait d’untravail bien autrement intéressant – et il en était convaincu –pour ses contemporains et même pour l’avenir, que celui de procréerdes héritiers de son nom et des soutiens de sa race. Bibliomaneacharné, il faisait une collection de livres rares et de manuscritsprécieux. La bibliothèque royale elle-même – celle de Naples, bienentendu, – n’avait rien que l’on pût comparer à sa réuniond’Elzévirs, ou, pour parler plus correctement, d’Elzéviers. Eneffet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes leséditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c’est-à-dire par lepère, le fils et le neveu[12]. Nousdisons à peu près complète, parce que nul bibliomane ne peut sevanter d’avoir la collection entière, depuis le premier volume,publié en 1572, auquel est attaché le nom d’Elzévir, et qui portepour titre : Eutropii historiæ romanæ, lib X,jusqu’au Pastissier françois, publié chez Louis et Daniel,et qui porte la date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueilaux amateurs cette collection presque unique, où se trouvaientsuccessivement, servant d’enseigne au frontispice, l’ange tenantd’une main un livre, de l’autre une faux ; un cep de vigneembrassant un orme, avec la devise Non solus ; laMinerve et l’olivier, avec l’exergue Ne extra oleas ;le fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en1629 ; la sirène, qui lui succéda en 1634 ; lecul-de-lampe représentant la tête de Méduse ; la guirlande deroses trémières, et enfin les deux sceptres croisés sur unbouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses éditions,toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et la largeurde leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et dix-huitlignes.

Quant à ses autographes, c’était bien la plusriche collection qui existât au monde. Elle commençait au sceau deTancrède de Hauteville, et se continuait, en rois, princes,vice-rois ayant régné sur Naples, jusqu’aux signatures de Ferdinandet de Caroline, actuellement régnants.

Chose bizarre ! Ce profond amour de lacollection, dont le plus signalé symptôme est de rendre indifférentà tous les sentiments humains, n’avait eu aucune influence surl’amour presque paternel que le duc della Torre portait à son jeunefrère, don Clemente, resté orphelin à cinq ans. Ce qui l’avait siprofondément attaché à cet enfant le jour même de sa naissance,c’était probablement cette idée que, dès ce jour-là, il étaitdéchargé de l’obligation de prendre une femme, qui ne l’eût pointdétourné entièrement, mais qui l’eût distrait de sa vocation decollectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d’énumérer lessoins dont l’enfant chargé de le dispenser de l’accomplissement deses obligations conjugales avait été l’objet de sa part. Danstoutes ces indispositions plus ou moins graves auxquelles l’enfanceest soumise, il avait été son seul garde-malade, passant les nuitsprès de son lit à annoter ses catalogues, ou à chercher dans seslivres rares ces fautes d’impression qui marquent un exemplaire dusceau de l’identité. D’enfant, don Clemente était devenuadolescent ; d’adolescent, jeune homme ; de jeune homme,il était en train de passer homme, sans que cette profonde ettendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût changéde nature. À l’âge de vingt-six ans, don Clemente était encoretraité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois àcheval, il n’allait pas une fois à la chasse que son frère ne luicriât par la fenêtre : « Prends garde de te noyer !Prends garde que ton fusil ne soit mal chargé ! Prends gardeque ton cheval ne s’emporte ! »

Lorsque l’amiral Latouche-Tréville vint àNaples, don Clemente Filomarino, comme les autres jeunes gens deson âge, fraternisa avec les officiers français, et, poëte douéd’une imagination ardente, révolté des abus d’un pays livré autriple despotisme du sceptre, du sabre et du goupillon, il se mêlaaux rangs des plus chauds patriotes et fut emprisonné avec eux.

Tout entier à ses recherches d’autographes età ses études de bibliomane, le duc della Torre avait à peine su lepassage de la flotte française, et, en tout cas, n’y avait attachéaucune importance. Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucunefaçon la politique à sa philosophie, il ne s’était point étonné desrailleries de son frère contre le gouvernement, l’armée et lesmoines. Tout à coup, il apprit que don Clemente Filomarino avaitété arrêté et conduit au fort Saint-Elme.

La foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas plusétourdi que cette nouvelle ; il fut quelque temps à rassemblerses idées, et courut chez le régent de la vicairie, charge quicorrespond, chez nous, à celle de préfet de police.

Il venait demander ce qu’avait fait sonfrère.

Son étonnement fut grand lorsqu’on lui eutrépondu que son frère conspirait, que les accusations les plusgraves pesaient sur lui, et que, si ces accusations étaientprouvées, il y allait de sa tête.

L’échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano,Emmanuele de Deo et Gagliani était à peine enlevé de la place duChâteau ; il crut le voir se dresser de nouveau pour dévorerson frère. Il courut chez les juges, assiégea les portes des Vanni,des Guidobaldi, des Castelcicala ; il offrit sa fortune toutentière ; il offrit ses autographes, ses Elzévirs ; ils’offrit lui-même si l’on voulait mettre son frère en liberté. Ilsupplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, auxpieds de la reine ; tout fut inutile. Le procès suivit soncours ; mais, cette fois, malgré l’influence néfaste de cettesanglante trinité, tous les accusés furent reconnus innocents etmis en liberté.

Ce fut alors que la reine, voyant lui échapperla vengeance légale, établit cette fameuse chambre obscure où nousavons introduit nos lecteurs, et créa ce tribunal secret dontVanni, Castelcicala et Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale deSimone l’exécuteur.

Dix-huit mois de prison, pendant lesquels sonfrère, le duc della Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrerà la compilation de ses Elzévirs et à la recherche de sesautographes, ne guérirent aucunement don Clemente Filomarino de sesprincipes libéraux, de ses tendances philosophiques et de sesinstincts railleurs ; au contraire, ils le poussèrent plusavant que jamais dans la voie de l’opposition. Fort de cetteimpartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de lareine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs,l’avait déclaré innocent, et l’avait mis en liberté, il pensaitn’avoir plus autre chose à craindre, et était devenu un deshabitués les plus assidus des salons de l’ambassadeur français,tandis qu’au contraire il s’était complétement éclipsé des salonsde la cour, dans lesquels son rang lui donnait entrée.

Le duc della Torre, son frère, rassuré sur lesort de Clemente, s’était remis à la poursuite de ses autographeset de ses Elzévirs, et ne s’inquiétait plus de cet enfant prodigueque pour lui recommander comme toujours la prudence, quand ilmontait à cheval, allait à la chasse, ou faisait quelque pleine eaudans le golfe.

Or, ce jour-là, tous deux étaientsatisfaits.

Don Clemente Filomarino avait appris le départde l’ambassadeur français, ainsi que la déclaration de guerre faitepar lui au roi Ferdinand, et, ses principes de citoyen du mondel’emportant sur sa nationalité napolitaine, il espérait bien avantun mois voir ses bons amis les Français à Naples, et le roi et lareine à tous les diables.

De son côté, le duc della Torre venait derecevoir une lettre du libraire Dura, le plus célèbre bouquinistede Naples, qui lui annonçait qu’il avait découvert un des deuxElzévirs manquant à sa collection, et qui lui faisait demander s’ildevait le lui porter chez lui ou attendre sa visite à sonmagasin.

En lisant la lettre du libraire, le duc dellaTorre avait poussé un cri de joie, et, n’ayant pas la patienced’attendre la visite, il avait noué sa cravate, passé sahouppelande, et, descendant du second étage, occupé tout entier parsa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui servait delogement, ainsi qu’à son frère, et avait fait son apparition dansla chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer lesderniers vers d’un poëme comique, dans le genre du Lutrinde Boileau, et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulementdes moines de Naples, mais des moines de tous les pays : laluxure, la paresse et la gourmandise.

À la seule vue de son frère, don ClementeFilomarino devina qu’il venait d’arriver à celui-ci un de cesgrands événements bibliomaniques qui le mettaient hors de lui.

– Oh ! mon cher frère, s’écria-t-il,auriez-vous trouvé, par hasard, le Térence de 1661 ?

– Non, mon cher Clemente ; mais juge demon bonheur : j’ai trouvé le Perse de 1664.

– Mais trouvé… ce qui s’appelle trouvé,hein ? Vous savez bien que, plus d’une fois déjà, vous m’avezdit : « J’ai trouvé, » et que, quand il s’est agi devous livrer l’exemplaire en question, on essayait de vous fourrerquelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu del’édition de l’olivier ou de celle de l’orme.

– Oui, mais je ne m’y laissais pas prendre. Cen’est pas un vieux renard comme moi que l’on attrape !D’ailleurs, c’est Dura qui m’écrit, et Dura ne me ferait point untour comme celui-là. Il a sa réputation à conserver. Regardeplutôt, voici sa lettre : « Monsieur le duc, venezvite ; j’ai la joie de vous annoncer que je viens de trouverle Perse de 1664, avec les deux sceptres croisés sur l’écu ;édition magnifique ; les marges ont quinze lignes de hauteuren tout sens. »

– Bravo, mon frère ! Et vous allez chezDura, je présume ?

– J’y cours ! il va m’en coûter soixanteou quatre-vingts ducats au moins ; mais qu’importe !c’est à toi que ma bibliothèque reviendra un jour ; et, simaintenant j’ai le bonheur de trouver le Térence de 1661, j’auraila collection complète ; et sais-tu ce que vaut une collectioncomplète d’Elzévirs ? Vingt mille ducats comme ungrain !

– Il y a une chose dont je vous supplie, moncher frère, c’est de ne vous inquiéter jamais de ce que vous melaisserez ou ne me laisserez pas. J’espère que, comme Cléobis etBiton, quoique nous n’ayons pas les mêmes mérites qu’eux, les dieuxnous aimeront assez pour nous faire mourir le même jour et à lamême heure. Aimez-moi, vous, et, tant que vous m’aimerez, je serairiche.

– Eh ! malheureux, lui dit le duc en luiposant les deux mains sur les deux épaules et en le regardant avecune ineffable tendresse, tu sais bien que je t’aime comme monenfant, mieux que mon enfant même ; car, si tu n’avais été quemon enfant, j’eusse couru tout droit chez Dura, et je ne t’eusseembrassé qu’à mon retour.

– Eh bien, embrassez-moi, et courez vitechercher votre Térence.

– Mon Perse, ignorant ! mon Perse !Ah ! continua le duc avec un soupir, tu ne feras qu’unbibliomane de troisième ordre, et encore ! encore !… Aurevoir, Clemente, au revoir !

Et le duc della Torre s’élança hors de lamaison.

Don Clemente revint à la fenêtre.

Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirerleurs filets sur la plage, au milieu d’un immense concours depêcheurs et de lazzaroni, accourus pour voir le résultat de lapêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.

XXXI – OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE ENSCÈNE

Nous l’avons dit au commencement du chapitreprécédent, saint François avait bien fait les choses, et la pêcheétait vraiment miraculeuse.

On eût dit que le saint, si religieusementprié par Assunta et si généreusement gratifié par Basso-Tomeo d’unemesse et de douze cierges, avait voulu mettre dans les filets duvieux pêcheur et de ses trois fils un spécimen de tous les poissonsdu golfe.

Lorsque la traîne sortit de la mer et qu’elleapparut sur le rivage avec sa poche pleine à rompre, on eût dit quec’était non pas la Méditerranée, mais le Pactole qui dégorgeaittoutes ses richesses sur la plage.

La dorade aux reflets d’or, la bonite auxmailles d’acier, la spinola à la robe d’argent, la trille aucorsage rose, le dentiche aux nageoires lie de vin, le mulet aumuseau arrondi, le poisson-soleil que l’on croirait un tambour debasque tombé à la mer, enfin le poisson Saint-Pierre, qui porte surses flancs l’empreinte des doigts de l’apôtre, faisaient escorte,et semblaient la cour, les ministres, les chambellans d’un thonmagnifique qui pesait au moins soixante rotoli, et qui semblait ceroi de la mer que, dans la Muette de Portici, prometMasaniello à ses compagnons sur un air si charmant.

Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deuxmains, ne pouvait en croire ses yeux et trépignait de joie. Lespaniers apportés par le vieillard et ses fils, dans l’espoir d’unepêche abondante, une fois remplis jusqu’aux bords, ne contenaientpas le tiers de cette magnifique moisson faite dans la plaine quise laboure toute seule.

Les enfants se mirent à la recherche denouveaux récipients, tandis que Basso-Tomeo, dans sareconnaissance, racontait à tout venant qu’il devait ce miracle àla faveur toute particulière de saint François, son patron, àl’autel duquel il avait fait dire une messe et brûler douzecierges.

Le thon faisait surtout l’admiration du vieuxpêcheur et des assistants : c’était un miracle qu’après lessecousses qu’il avait données au filet, il ne l’eût pas rompu, et,en s’ouvrant à travers ses mailles une fuite pour lui-même, n’eûtpas ouvert en même temps un passage à toute la gent écaillée quibondissait autour de lui.

Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à lavue de sa pêche, se signait et criait : Evviva sanFrancisco ! Don Clemente seul, qui, de sa fenêtre,dominait toute cette scène, paraissait mettre en doutel’intervention du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeuxcoup de filet à une de ces chances heureuses et comme enrencontrent parfois les pêcheurs.

Placé d’ailleurs comme il l’était,c’est-à-dire à la fenêtre du premier étage de son palais et pouvantplonger du regard jusqu’au coude que fait le quai de la Marinella,il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé avec son poisson au milieud’un cercle de féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne voyaitpas.

Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyaitpoint Basso-Tomeo, c’était fra Pacifico, arrivant du côté du marchéavec son âne, tenant orgueilleusement le milieu du pavé commed’habitude, et devant infailliblement, s’il suivait la lignedroite, se heurter au monceau de poissons que venait de tirer de lamer le vieux Basso-Tomeo.

Ce fut ce qui arriva ; en voyant unattroupement qui lui barrait le passage, sans savoir la cause decet attroupement, fra Pacifico, pour le fendre plus facilement,prit Jacobin par la longe et marcha le premier en disant :

– Place ! au nom de saint François,place !

On comprend facilement que, dans une foulechantant les louanges du fondateur des ordres mineurs, un nouveauvenu, quel qu’il fût, se présentant au nom du saint, devait trouverplace ; mais place fut faite par cette même foule avecd’autant plus de promptitude et de vénération, que l’on reconnutfra Pacifico et son âne Jacobin, que chacun savait avoir l’honneurd’être attachés au service particulier du saint.

Fra Pacifico allait donc, fendant la foule,ignorant ce qu’elle contenait à son centre, lorsque tout à coup ilse trouva face à face avec le vieux Tomeo et manqua de trébuchercontre la montagne de poissons qui se mouvaient encore dans lesdernières convulsions d’agonie !

C’était ce moment qu’attendait donClemente ; car il pouvait prévoir qu’il allait se passer unelutte curieuse entre le pêcheur et le moine ; en effet, àpeine Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière luiJacobin, que, comprenant à quelle dîme exorbitante il allait êtresoumis, il jeta un cri de terreur et pâlit, tandis qu’au contrairele visage de fra Pacifico s’illumina d’un formidable sourire envoyant vers quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait.

Il avait justement trouvé le marché au poissonsi mal fourni, qu’il n’avait, quoique le lendemain fût jour maigre,rien jugé digne de la bouche si finement connaisseuse des capucinsde Saint-Éphrem.

– Ah ! ah ! fit don Clemente assezhaut pour être entendu d’en bas, c’est-à-dire du quai, voilà quidevient intéressant.

Quelques personnes levèrent la tête ;mais, ne comprenant pas ce que voulait dire le jeune homme à larobe de chambre de velours, ils reportèrent presque aussitôt leursregards sur Basso-Tomeo et fra Pacifico.

Au reste, frère Pacifique ne laissa pointlongtemps Basso-Tomeo dans les transes du doute ; il prit soncordon, l’étendit sur le thon et prononça les parolessacramentelles :

– Au nom de saint François !

C’était ce que prévoyait don Clemente ;il éclata de rire.

Il était évident qu’il allait assister aucombat de deux des plus puissants mobiles des actionshumaines : la superstition et l’intérêt.

Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sapêche de saint François, défendrait-il le plus beau morceau decette pêche contre saint François lui-même, ou, ce qui étaitexactement la même chose, contre son représentant ?

D’après ce qui allait se passer, don Clementeapprécierait dans la lutte que Naples allait avoir à soutenir pourla conquête de ses droits, quel fond les patriotes pouvaient fairesur le peuple, et si ce peuple, pour lequel ils se dévoueraient aumoment du renversement des préjugés, combattrait en faveur de cespréjugés, ou contre eux.

L’épreuve ne fut pas heureuse pour lephilosophe.

Après un combat intérieur qui ne dura au resteque quelques secondes, l’intérêt fut vaincu par la superstition, etle vieux pêcheur, qui avait paru disposé un instant à défendre sapropriété en cherchant des yeux si ses trois fils étaient de retouravec les paniers qu’ils étaient allés prendre, fit un pas enarrière, et, démasquant l’objet en litige, dithumblement :

– Saint François me l’avait donné, saintFrançois me le reprend. Vive saint François ! Ce poisson est àvous, mon père.

– Ah ! l’imbécile ! ne puts’empêcher de s’écrier don Clemente.

Tous levèrent la tête, et les regards de lafoule se fixèrent sur le jeune homme à la physionomierailleuse ; l’expression des visages de ceux qui regardaientne dépassait pas encore l’étonnement, car personne ne comprenaitparfaitement à qui s’adressait l’épithète d’imbécile.

– Oh ! c’est toi, Basso-Tomeo, et non unautre que j’appelle imbécile ! s’écria don Clemente.

– Et pourquoi cela, Excellence ?

– Parce que, toi et tes trois fils, qui êtesd’honnêtes gens, de braves travailleurs, et, de plus, de vigoureuxgaillards, vous vous laissez enlever le prix de votre labeur par unmoine fripon, paresseux, et impudent.

Fra Pacifico, qui avait cru que la vénérationattachée à son habit le mettait hors de la question, attaqué ainsien face et à l’improviste, chose qu’il n’eût jamais crue possible,poussa un rugissement de colère et montra son bâton à donClemente.

– Garde ton bâton pour ton âne, moine ;il n’y a qu’à lui que ton bâton puisse faire peur.

– Oui ; mais je vous en préviens, donCicillo[13], mon âne s’appelle Jacobin.

– Eh bien, alors, c’est ton âne qui porte lenom de l’homme, et c’est toi qui as le nom de la bête.

La foule se mit à rire : elle commencetoujours, lorsqu’elle écoute une dispute, par être du parti decelui qui a de l’esprit.

Fra Pacifico, furieux, ne sut qu’apostropherdon Clemente de ce nom qui était pour lui la plus terribleinjure.

– Je te dis que tu es un jacobin ! Cethomme est un jacobin, mes frères ; le voyez-vous avec sescheveux coupés à la Titus et son pantalon sous sa robe dechambre ? Jacobin ! jacobin ! jacobin !

– Jacobin tant que tu voudras, et je me vanted’être jacobin.

– Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avouequ’il est jacobin !

– D’abord, lui dit don Clemente, sais-tu ceque c’est qu’un jacobin ?

– C’est un démagogue, un sans-culotte, unseptembriseur, un régicide.

– En France, c’est possible ; mais, àNaples, écoute bien ceci et tâche de ne pas l’oublier :jacobin veut dire un honnête homme qui aime son pays, quivoudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent, l’abolition despréjugés qui l’abrutissent ; qui demande l’égalité,c’est-à-dire les mêmes lois pour les petits comme pour lesgrands ; la liberté pour tous, afin que tous les pêcheurspuissent jeter également leurs filets dans toutes les parties dugolfe, et qu’il n’y ait point de réserves même pour le roi, àPortici, à Chiatamone et à Mergellina, attendu que la mer est àtout le monde, comme l’air que nous respirons, comme le soleil quinous éclaire ; un jacobin, enfin, c’est un homme qui veut lafraternité, c’est-à-dire qui regarde tous les hommes comme sesfrères, et qui dit : « Il n’est pas juste que les uns sereposent et mendient, tandis que les autres se fatiguent ettravaillent, » ne voulant pas qu’un pauvre pêcheur qui a passéla nuit à poser ses filets et la journée à les tirer, quand il a,une fois par hasard, ce qui lui arrive tous les dix ans, pris unpoisson qui vaut trente ducats…

La foule sembla trouver le prix trop élevé etse mit à rire.

– J’en donne trente ducats, moi, continuaFilomarino. Eh bien, je le répète, un jacobin est un homme qui neveut pas que, quand un pauvre pêcheur a pris un poisson qui vauttrente ducats, il lui soit volé par un homme, – je me trompe, unmoine ! – un moine n’est pas un homme ; celui qui méritele nom d’homme est celui qui rend des services à ses frères, et noncelui qui les vole, celui qui rend des services à la société et noncelui qui est à sa charge, qui travaille et qui touchehonorablement le prix de son labeur pour nourrir une femme et desenfants, et non celui qui, la plupart du temps, détourne la femmedes autres et débauche ses enfants au profit de la paresse et del’oisiveté. Voilà ce que c’est qu’un jacobin, moine, et, si c’estlà ce que c’est qu’un jacobin, oui, je suis jacobin !

– Vous l’entendez ! s’écria le moineexaspéré, il insulte l’Église, il insulte la religion, il insultesaint François… C’est un athée !

Plusieurs voix demandèrent :

– Qu’est-ce qu’un athée ?

– C’est, répondit fra Pacifico, un homme quine croit pas en Dieu, qui ne croit pas en la Madone, qui ne croitpas en Jésus-Christ, enfin qui ne croit pas au miracle de saintJanvier.

À chacune de ces accusations, don ClementeFilomarino avait vu les yeux de la foule s’animer et briller deplus en plus. Il était évident que, si la lutte continuait entrelui et le moine, et avait pour arbitre une foule ignorante etfanatique, le résultat serait contre lui. À la dernière accusation,quelques hommes avaient poussé un cri de colère en lui montrant lepoing et en répétant après fra Pacifico :

– C’est un jacobin, c’est un athée, c’est unhomme qui ne croit pas au miracle de saint Janvier.

– Enfin, continua le moine, qui avait gardécet argument pour le dernier, c’est un ami des Français.

Quelques hommes, à cette dernière invective,ramassèrent des pierres.

– Et vous, leur cria don Clemente, vous êtesdes ânes auxquels on ne mettra jamais de bâts assez pesants etauxquels on ne fera jamais porter de charges assez lourdes.

Et il referma sa fenêtre.

Mais, au moment où il refermait sa fenêtre,une voix cria :

– À bas les Français ! Mort auxFrançais !

Et cinq ou six pierres brisèrent la vitrederrière don Clemente.

Une de ces pierres, l’atteignant au visage,lui fit une légère blessure.

Peut-être, si le jeune homme eût eu laprudence de ne point reparaître, la colère de cette multitude sefût-elle calmée par cette vengeance ; mais, furieux à la foisde l’insulte et de la douleur, il s’élança sur son fusil de chassechargé à balle, rouvrit la fenêtre, et, le visage rayonnant decolère et splendide de dédain :

– Qui a jeté la pierre ? qui m’a atteintlà, là, là ? dit-il en montrant sa joue ensanglantée.

– Moi, répondit un homme d’une quarantained’années, court de taille, mais vigoureusement bâti, coiffé d’unchapeau de paille, vêtu d’une veste et d’une culotte blanches, encroisant ses bras sur sa poitrine et en faisant jaillir par legeste un flot de farine de sa veste ; moi, GaetanoMammone.

À peine l’homme à la veste blanche avait-ilprononcé ces paroles, que don Clemente Filomarino appuyait sonfusil à son épaule et lâchait le coup.

L’amorce seule brûla.

– Miracle ! cria don Pacifico enchargeant son poisson sur son âne, et en laissant don Clemente auxprises avec la foule ; miracle !

Et il descendit du côté de l’Immacolatella, encriant :

– Miracle ! miracle !

Deux cents voix crièrent après lui :« Miracle ! » Mais, au milieu de toutes ces voix, lamême voix qui s’était déjà fait entendre répéta :

– Mort au jacobin ! mort à l’athée !mort à l’ami des Français !

Et toutes les voix qui avaient crié :« Miracle ! » crièrent :

– À mort ! à mort !

La guerre était déclarée.

Une partie de la foule s’engouffra dans lagrande porte pour venir attaquer don Clemente parl’intérieur ; d’autres appuyèrent une échelle à la fenêtre etcommencèrent de l’escalader.

Don Clemente lâcha son second coup de fusil auhasard, au milieu de la foule : un homme tomba.

C’était, de la part de l’imprudent jeunehomme, renoncer à toute miséricorde. Il ne lui restait plus qu’àvendre chèrement sa vie.

Il assomma d’un coup de crosse de fusil lepremier dont la tête parut au niveau de la fenêtre ; l’hommeouvrit les bras et tomba à la renverse.

Puis, jetant dans la chambre son fusil dont lebois s’était cassé par la violence du coup, il prit de chaque mainun pistolet de tir, et les deux premiers assaillants qui semontrèrent, reçurent, l’un une balle dans la tête, l’autre uneballe dans la poitrine.

Tous deux tombèrent en dehors, et restèrentsans mouvement sur le pavé.

Les cris de rage redoublèrent ; de tousles côtés du quai, on accourait pour prêter main-forte auxassaillants.

Don Clemente Filomarino entendit en ce momentcraquer la porte d’entrée et des pas s’approcher de la chambre.

Il courut à la porte et la ferma à laclef.

C’était un bien faible rempart contre lamort.

Il n’avait pas eu le temps de recharger sespistolets, et son fusil était brisé ; mais il lui restait lecanon, armé des batteries, dont il pouvait se servir comme d’unemasse ; il lui restait ses épées de duel.

Il les décrocha de la muraille, les posaderrière lui sur une chaise, ramassa le canon de son fusil, etrésolut de se défendre jusqu’à la dernière extrémité.

Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, lefusil s’abattit sur lui ; s’il eût atteint la tête, il l’eûtfendue ; mais, par un mouvement rapide, l’homme sauva soncrâne et reçut le coup de massue sur l’épaule. Il saisit le fusil,se cramponna des deux mains aux parties saillantes, sous-garde etbatterie. Don Clemente vit que c’était une lutte à soutenir,pendant laquelle on pouvait enfoncer la porte ; il abandonnal’arme au moment où son adversaire s’attendait à larésistance : le point d’appui lui manquant, l’homme tomba à larenverse ; mais don Clemente perdait son arme la plusterrible.

Il sauta sur ses épées.

Un craquement terrible se fit entendre ;le fer d’une hache passa à travers le faible battant de la porte desa chambre.

Au moment où le fer se retirait pour frapperun second coup, le jeune homme darda son épée par l’ouverture quela hache avait faite, il entendit un blasphème.

– Touché ! dit-il en riant de ce riresauvage que font entendre, dans les joies de la vengeance, ceux quin’ont plus rien à espérer que de mourir en faisant le plus de malpossible à leurs ennemis.

Le bruit de la chute d’un corps pesant se fitentendre derrière lui ; un homme venait de sauter du balcondans la chambre, un poignard à la main.

La fine lame de l’épée se croisa avec lepoignard, pareille à un éclair ; l’homme poussa un soupir ettomba ; le fer lui était ressorti de six pouces entre les deuxépaules.

Un second coup de hache brisa le panneau de laporte. Don Clemente allait faire face à ses nouveaux adversaires,lorsqu’il vit passer dans l’air, venant d’en haut et tombant dansla rue, des papiers et des livres.

Il comprit que ces furieux étaient montés ausecond étage, avaient brisé la porte de l’appartement de son frère,qui peut-être même, ne soupçonnant aucun danger, l’avait laisséeouverte dans sa hâte à se rendre chez Dura ; et que cespapiers, c’étaient les autographes, les livres, les Elzévirs du ducdella Torre, que ces misérables, dans leur ignorance des trésorsqu’ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre.

Blessé par une pierre, il avait poussé un cride rage ; à la vue de cette profanation, il poussa un cri dedouleur.

Son frère, son pauvre frère, quel serait sondésespoir lorsqu’il rentrerait !

Don Clemente oublia son danger, oublia que,quand le duc de la Torre rentrerait, il aurait probablement unebien autre perte à déplorer que celle de ses autographes et de sesElzévirs. Il ne vit que cet abîme ouvert dans sa vie, par sonimprudence à lui, au moment où il s’y attendait le moins, abîmedans lequel s’engloutissaient en un instant trente longues annéesde soins incessants et de recherches assidues, et sa rage enredoubla contre ces brutes à qui la vengeance exercée sur l’hommene suffisait pas et qui l’étendaient aux objets inanimés, qu’ilsdétruisaient sans en connaître la valeur et par un simple instinctde destruction.

Il eut un instant l’idée de parlementer avecses ennemis, de se livrer à eux et de faire de sa mort la rançondes livres et des manuscrits précieux de son frère. Mais, àl’aspect de ces visages où la colère le disputait à la stupidité,il comprit que ces hommes, certains qu’il ne pouvait leur échapper,ne transigeraient pas avec lui, mais que, leur indiquant seulementla valeur des objets qu’il voulait sauver, il rendrait le salut deces objets moins probable qu’en le leur laissant ignorer.

Il résolut donc de ne rien demander, et, commesa mort était certaine, que rien ne pouvait le sauver, de rendreseulement, par un effort désespéré, cette mort plus facile et plusprompte.

Lui mort, ses ennemis ne pousseraientpeut-être pas plus loin leur vengeance.

Il restait à don Clemente à examiner saposition avec sang-froid et à en tirer, au point de vue de lavengeance, le meilleur parti possible.

La fenêtre paraissait abandonnée comme étantd’un abord trop dangereux ; il y courut ; trois millelazzaroni peut-être encombraient le quai ; par bonheur, pas unn’avait d’armes à feu : il put donc regarder par lafenêtre.

Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaientun immense amas de bois qu’ils allaient chercher sur la plage,laquelle, à l’endroit dont nous parlons, forme un gigantesquechantier où sont réunis bois à brûler et bois de construction,tandis que d’autres fourraient, sous cet amas de bois disposé enbûcher, les livres et les papiers que les dévastateurs continuaientde leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et qui étaientdestinés à y mettre le feu.

D’un autre côté, la porte était près de cédersous les efforts des assaillants et surtout sous les coups de hachede l’homme à la veste blanche.

La porte pouvait encore tenir dixsecondes ; avec de la présence d’esprit et une main sûre,c’était à peu près le temps qu’il fallait à don Clemente pourrecharger ses pistolets.

On sait la promptitude avec laquelle sechargent les pistolets de tir, où la balle presse directement lapoudre. Les pistolets étaient chargés et amorcés au moment où laporte céda.

Un flot d’hommes se répandit dans lachambre ; les deux coups partirent en même temps comme deuxéclairs ; deux hommes roulèrent sur le carreau.

Don Clemente se retourna pour saisir lesépées ; mais, avant qu’il eût eu le temps d’étendre les mainsvers elles, il se trouva littéralement enveloppé de couteaux et depoignards.

Il allait être percé de vingt coups à la foiset s’élançait de toutes les puissances de son cœur au-devant decette mort si prompte qui lui sauvait l’agonie, lorsque l’homme àla hache et à la veste blanche, faisant tournoyer sa hacheau-dessus de sa tête, s’écria :

– Que personne ne le touche ! Le sang decet homme est à moi.

L’ordre arriva à temps pour sauver à donClémente dix-neuf coups de couteau sur vingt ; mais unvingtième, plus pressé que les autres, avait déjà frappé au-dessousde la gorge. Tout ce que put faire l’assassin pour obéir fut doncde reculer d’un pas en laissant le couteau dans la plaie.

Le blessé resta debout, mais oscillant commeun homme qui va tomber. Gaetano Mammone jeta sa hache, bonditjusqu’à lui, l’appuya et le maintint d’une main à la muraille, del’autre déchira, sans que don Clemente eût la volonté ou la forcede s’y opposer, la robe de chambre, la chemise de batiste dublessé, lui mit la poitrine nue, arracha le couteau resté dans lagorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie, d’où jaillissaitun long filet incarnat.

Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval,dont il ouvre l’artère, et dont il boit le sang.

Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôtcette bête fauve lui tirait violemment la vie du corps ;instinctivement il lui appuya les mains aux épaules et essaya de lerepousser, comme Anthée essaye de repousser Hercule qui l’étouffe.Mais, ou son adversaire était trop robuste, ou don Clemente étaittrop affaibli ; ses bras se détendirent lentement. Il luisembla que cet homme, après son sang, après sa vie, tirait à luison âme ; une sueur froide passa sur son front, un frissonmortel courut dans ses veines à moitié vides ; il poussa unlong soupir et s’évanouit.

En cessant de sentir palpiter sa victime, levampire se détacha d’elle ; sa bouche se tordit dans unsourire d’effroyable volupté.

– La ! dit-il, je suis désaltéré ;maintenant, vous autres, faites ce que vous voudrez de cecadavre.

Et, en effet, Gaetano Mammone cessa demaintenir contre la muraille le corps de don Clemente, qui,s’affaissant sur lui-même, tomba inerte sur le carreau.

Pendant ce temps, joyeux comme un enfant quivient d’obtenir le joujou qu’il désire, le duc della Torre avaitreçu des mains du libraire Dura, le Perse de 1664, s’était bienassuré de l’identité de l’édition en reconnaissant que les livresportaient pour frontispice l’écu avec les deux sceptres croisés, etn’avait point reculé devant le prix de soixante-deux ducats que luiavait demandé le libraire. En effet, que maintenant il se procurele Térence de 1661, et sa collection d’Elzévirs sera complète,bonheur auquel trois amateurs seulement, un à Paris, un àAmsterdam, un à Vienne, pouvaient se vanter d’êtrearrivés !

Maître du précieux volume, le duc ne songeaplus qu’à remonter dans le carrozzello qui l’avait amené,et à reprendre le chemin de son palais. Avec quel bonheur il allaitrevoir don Clemente, lui montrer son trésor et lui prouver lasupériorité des joies du bibliomane sur celles des autreshommes ! Ah ! s’il pouvait y amener ce jeune homme, quiavait de si belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ceserait un cavalier complet ; tandis que don Clemente étaitencore comme la collection du duc : il avait toutes lesqualités hors une ; comme lui, l’heureux bibliomane avaittoutes les éditions des Elzévirs père, fils et neveu, moins leTérence.

Et, le sourire sur les lèvres, le ducrevenait, retournant dans sa pensée tous ces concetti oùson esprit avait moins de part que son cœur, regardant son précieuxvolume, le serrant entre ses deux mains, le pressant contre sapoitrine, mourant d’envie de le baiser, ce qu’il eût fait biencertainement s’il eût été seul, lorsque, en arrivant àSupportico-Strettela, il commença à distinguer un immenseattroupement qui lui paraissait s’être formé devant son palais.Cependant, sans doute se trompait-il ; que feraient ces hommesdevant son palais ?

Mais une chose lui paraissait bien plusextraordinaire encore que ces hommes réunis à cet endroit.

C’étaient tous ces livres et ces papiers qui,pareils à une troupe d’oiseaux, semblaient s’envoler des fenêtresde sa bibliothèque ! Sans doute, la perspective letrompait ; ces fenêtres auxquelles de temps en tempsapparaissaient des hommes correspondant par des gestes de colèreavec ceux de la rue, ces fenêtres n’étaient point les siennes.

Mais, au fur et à mesure que le carrozzelloavançait, il n’était plus permis au duc de douter, et son cœur seserrait d’une invincible angoisse ; quoique plus rapproché àchaque pas, à chaque pas il voyait moins distinctement. Un nuages’étendait sur ses yeux, pareil à ceux que l’on a en songe, et, àvoix basse, mais d’une voix de plus en plus anxieuse, il se disaitles yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du corps :

– Je rêve ! je rêve ! jerêve !

Mais force lui fut bientôt de s’avouer àlui-même qu’il ne rêvait pas, et que quelque catastropheinattendue, formidable, s’accomplissait chez lui et sur lui.

L’attroupement venait jusqu’au vicoMarina-del-Vino, et chacun des hommes qui formaient cetattroupement, pris d’une folle frénésie, hurlait :

– À mort le jacobin ! à mortl’athée ! à mort l’ami des Français ! au bûcher ! aubûcher !

Un éclair terrible traversa l’esprit duduc ; des hommes débraillés, à moitié nus, sanglants,gesticulaient aux fenêtres de l’appartement de son frère. Il sautaà bas du carrozzello, pénétra comme un insensé dans cette foule,poussant des cris inarticulés, écartant, avec une force qu’il ne seconnaissait pas lui-même, des hommes dix fois plus robustes quelui, et, à mesure qu’il entrait dans cet océan dont chaque flotétait un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant, pluspassionné.

Enfin, parti de la circonférence, il arriva aucentre, et, arrivé là, jeta un cri.

Il se trouvait en face d’un bûcher composé debois de toute espèce, sur lequel, sanglant, évanoui, mutilé, sonfrère était couché à moitié nu. Il n’y avait point à leméconnaître, il n’y avait point à dire : « Ce n’est paslui. » Non, non ! c’était bien lui, don Clemente,l’enfant de son cœur, le frère de ses entrailles !

Le duc ne comprit qu’une chose et il n’avaitbesoin de comprendre que celle-là : c’est que ces tigres quirugissaient, c’est que ces cannibales qui hurlaient, c’est que cesdémons qui riaient et chantaient autour de ce bûcher étaient lesassassins de son frère.

Il faut rendre cette justice au duc que,croyant son frère mort, il n’eut pas un seul instant l’idée de luisurvivre ; la possibilité ne s’en présenta même point à sonesprit.

– Ah ! misérables ! traîtres etlâches assassins ! Ah ! bourreaux immondes !s’écria-t-il, vous ne pourrez pas du moins nous empêcher de mourirensemble !

Et il se jeta sur le corps de son frère.

Toute la bande hurla de joie : elle avaitdeux victimes au lieu d’une, et, au lieu d’une victime insensible,inerte, aux trois quarts morte, une victime vivante, sur laquelleon pouvait épuiser les tortures en les prolongeant.

Domitien disait en parlant deschrétiens :

« Ce n’est point assez qu’ilsmeurent ; il faut qu’ils se sentent mourir. »

Le peuple de Naples est, sous ce rapport, ledigne héritier de Domitien.

En une seconde, le duc della Torre fut lié surle corps de son frère aux poutres du bûcher.

Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait sentisur ses lèvres la pression d’une bouche amie.

Il reconnut le duc.

Déjà noyé dans le vague de la mort, ilmurmura :

– Antonio ! Antonio !pardonne-moi !

– Tu l’as dit, don Clemente, répondit le duc,les dieux nous aiment ; ainsi que Cléobis et Biton, nousmourrons ensemble ! Je te bénis, frère de mon cœur ! jete bénis, Clemente !

En ce moment, au milieu des cris de joie, desrailleries impies, des blasphèmes sanglants de cette multitude, unhomme approcha une torche des papiers et des livres amassés au pieddu bûcher et auxquels le duc n’avait donné ni un regard ni unsoupir, tandis qu’un autre s’écriait :

– De l’eau ! de l’eau ! il ne fautpas qu’ils meurent trop vite !

Et, en effet, le supplice des deux frères duratrois heures !

Ce fut au bout de trois heures seulement que,rassasié de souffrances, le peuple se dispersa, chaque hommeemportant un lambeau de chair brûlée, au bout de son couteau, deson poignard ou de son bâton.

Les os restèrent au bûcher, qui continua deles consumer lentement.

Le docteur Cirillo put alors passer etcontinuer sa route vers Portici ; c’était l’agonie de ces deuxmartyrs qui lui barrait le chemin.

Ainsi périrent le duc della Torre et sonfrère, don Clemente Filomarino, les deux premières victimes desfureurs populaires de Naples.

Les armes de la ville au beau ciel sont unecavale passante ; mais cette cavale, issue deschevaux de Diomède, s’est bien souvent nourrie de chairhumaine.

Cinquante minutes après, le docteur Cirilloétait à Portici et le cocher avait gagné sa piastre.

Le même soir, déguisé, par le chemin qu’ilavait déjà suivi pour sortir une première fois du royaume deNaples, Hector Caraffa gagnait la frontière pontificale et serendait en toute hâte à Rome pour annoncer au général Championnetl’accident arrivé à son aide de camp, et conférer avec lui desmesures à prendre en cette grave circonstance.

XXXII – UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT

Nous laisserons Hector Caraffa suivre lessentiers des montagnes ; et, dans l’espérance d’arriver avantlui, nous prendrons, avec la permission de nos lecteurs, la granderoute de Naples à Rome, celle-là même qu’a prise notre ambassadeur,Dominique-Joseph Garat ; et, sans nous arrêter au camp deSessa, où manœuvrent les troupes du roi Ferdinand ; sans nousarrêter à la tour de Castellone de Gaete, faussement appelée letombeau de Cicéron ; sans nous arrêter même à la voiture denotre ambassadeur, qui, au galop de ses quatre chevaux, descendrapidement la pente de Castellone, nous la précéderons à Itri, oùHorace, dans son voyage à Brindes, a soupé de la cuisine de Capitonet couché chez Murena.

Murena præbente domum, Capitoneculinam.

Aujourd’hui, c’est-à-dire à l’époque où nous yconduisons nos lecteurs, la petite ville d’Itri n’est plusl’urbs Mamurrarum ; elle ne compte plus au nombre deses quatre mille cinq cents habitants des hommes qui aient atteintla célébrité du fameux jurisconsulte romain ou du beau-frère deMécène.

D’ailleurs, nous n’avons pas de cuisine à yfaire, pas d’hospitalité à y demander ; il s’agit toutsimplement d’une halte de quelques heures chez le maître charron dela localité, où notre ambassadeur, grâce au mauvais chemin danslequel il est engagé, ne tardera point à nous rejoindre.

La maison de don Antonio della Rota – ainsinommé, à la fois à cause de la noblesse de son origine, qu’ilprétend remonter aux Espagnols, et de la grâce avec laquelle ilfait prendre au frêne et à l’orme le plus rebelle la forme d’uneroue, – est située, dans une prévoyance qui fait honneur àl’intelligence de son propriétaire, à deux pas de la maison deposte et en face de l’hôtel del Riposo d’Orazio, enseignequi indique la prétention – nous parlons pour l’hôtel – d’êtresitué sur l’emplacement même de la maison de Murena. Don Antoniodella Rota avait pensé, avec beaucoup de sagacité, qu’en se logeantprès de la poste, où étaient forcés de relayer les voyageurs, et enface de l’hôtel où, attirés par leurs souvenirs classiques, ilsprenaient leurs rafraîchissements, aucune des voitures disloquéespar ces fameux chemins où Ferdinand lui-même se rappelait avoirversé deux fois, ne pouvait échapper à sa juridiction.

Et, en effet, don Antonio, grâce à l’incuriedes inspecteurs des grandes routes de Sa Majesté Ferdinand, faisaitd’excellentes affaires ; nos lecteurs ne s’étonneront doncpoint d’entendre, en entrant chez lui, en signe de joyeuse humeur,les sons du tambourin national, mêlés à ceux de la guitareespagnole.

Au reste, outre la disposition habituelle à lagaieté que donne à tout industriel la prospérité croissante de samaison, don Antonio avait, ce jour-là, un motif particulierd’allégresse : il mariait sa fille Francesca à son premierouvrier Peppino, auquel, en se retirant des affaires, il comptaitlaisser son établissement ; aussi, traversons l’allée sombrequi perce la maison d’une façade à l’autre, et jetons un coup d’œilsur la cour et sur le jardin, et nous verrons qu’autant la façadeofficielle, c’est-à-dire celle de la rue, est grave, déserte etsilencieuse, autant la façade opposée est joyeuse, brillante etpeuplée.

Cette partie de la propriété de don Antoniodans laquelle nous pénétrons, se compose d’une terrasse avecbalustrade, descendant par un escalier de six marches dans une courdont le sol est formé d’une espèce de terre glaise, servant, àl’époque de la moisson, d’aire à battre le blé ; cette cour etcette terrasse ne font qu’une immense tonnelle, couvertes qu’ellessont par des rameaux de vigne partant des arbres voisins et venantse rattacher à la maison, contre laquelle ils continuent de grimperen tapissant sa façade blanchie à la chaux, façade dont leurs vertsfestons, ainsi que l’ombre qu’ils projettent, adoucissent par desdemi-teintes, mouvantes à chaque souffle du vent, la teinte tropcrue de la muraille, laquelle, grâce à cette collaboration de lanature, s’harmonise admirablement avec les tuiles rouges du toit,qui se découpent en vives arêtes sur l’azur foncé du ciel ; lesoleil jette sur tout cela les chaudes teintes d’une des premièresmatinées d’automne, et, pénétrant à travers les interstices dufeuillage si serré qu’il soit, marbre de plaques dorées les dallesde la terrasse et le sol battu de la cour.

Au delà s’étend le jardin, c’est-à-dire uneplantation de peupliers irrégulièrement semés et se rattachant lesuns aux autres par de longs cordages de vigne auxquels se balancentdes grappes de raisin à faire honneur à la terre promise ; cesgrappes, d’un pourpre foncé, sont si nombreuses, que chaque passantse croit le droit d’en détacher du cep ce qu’il lui faut poursatisfaire sa gourmandise ou étancher sa soif, tandis que lesgrives, les merles et les moineaux francs détachent de leur côtéles grains des grappes comme les passants les grappes del’arbre ; quelques poules qui courent çà et là dans laplantation sous l’œil dominateur d’un coq grave et presqueimmobile, prennent leur part de la curée, soit en ramassant lesgraines qui tombent, soit en sautant jusqu’aux grappes inférieures,auxquelles elles restent parfois pendues par le bec, tant elles lesattaquent avec voracité. Mais qu’importe ce monde de larrons, demaraudeurs et de parasites à cette luxuriante nature ! il enrestera toujours assez pour faire une vendange suffisant auxbesoins de l’année suivante ; la Providence a été toutparticulièrement inventée pour les âmes inactives et les espritsinsoucieux.

Au delà du jardin sont les premières rampes deces montagnes apennines, lesquelles, dans l’antiquité, abritaientces rudes pasteurs samnites qui firent passer les légions dePosthumus sous le joug, et ces Marses invincibles que les Romainshésitaient à combattre et recherchaient pour alliés depuis deuxmille ans ; c’est là que se réfugie et se maintient, à chaquecommotion politique qui secoue la plaine ou les vallées, la sauvageet hostile indépendance des brigands.

Et maintenant que nous avons levé la toile surle théâtre, mettons en scène les acteurs.

Ils se divisent en trois groupes.

Les hommes qui s’intitulent raisonnables, nonpoint parce que la raison leur est venue, mais parce que lajeunesse les a quittés, assis sur la terrasse, autour d’une tablecouverte de bouteilles au long cou et au ventre garni de paille,forment le premier groupe, présidé par maître Antonio dellaRota.

Les jeunes gens et les jeunes filles, dansantla tarentelle ou plutôt des tarentelles présidées par Peppino etFrancesca, c’est-à-dire par les deux fiancés qui vont devenirépoux, forment le second groupe.

Le troisième enfin se compose des troismusiciens de l’orchestre ; un de ces musiciens racle uneguitare, les deux autres battent du tambour de basque ; leracleur de guitare est assis sur la dernière marche de l’escalierqui relie la terrasse à la cour ; les deux autres sont restésdebout à ses côtés pour conserver la liberté de leurs mouvements etpouvoir, à certains moments, frapper, en manière de points d’orgue,leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou.

Ces trois groupes ont pour unique spectateurun jeune homme de vingt à vingt-deux ans, assis, ou plutôt accoudé,sur un mur à demi écroulé appartenant en mitoyenneté à la maison dedon Antonio et à la maison du bourrelier Giansimone, son compère etson voisin, de sorte que l’on ne saurait dire si ce jeune homme estchez le bourrelier ou chez le charron.

Ce spectateur, tout immobile qu’il demeure, ettout indifférent qu’il semble, est sans doute un sujet d’inquiétudepour don Antonio, pour Francesca et pour Peppino ; car, detemps en temps, leurs regards se portent sur lui avec uneexpression qui signifie qu’ils aimeraient autant cet incommodevoisin loin que près, absent que présent.

Comme les autres personnages que nous venonsde faire passer sous les yeux de nos lecteurs ne sont que descomparses, ou à peu près, dans notre drame, et que ce jeune hommeseul y doit jouer un rôle d’une certaine importance, c’est de luiparticulièrement que nous allons nous occuper.

Ainsi que nous l’avons dit, c’est un garçon devingt à vingt-deux ans, bien découplé ; il a les cheveuxblonds, presque roux, de grands yeux bleu-faïence d’uneintelligence remarquable, et, dans certains moments, d’une férocitéinouïe ; son teint, qui dans sa jeunesse n’a point été exposéaux intempéries de l’air, laisse transparaître quelques taches derousseur ; son nez est droit ; ses lèvres minces, en serelevant aux deux coins, découvrent deux rangées de dents petites,blanches et aiguës comme celles d’un chacal ; ses moustacheset sa barbe naissantes sont de couleur fauve ; enfin, pourachever le portrait de cet étrange jeune homme, moitié paysan,moitié citadin, il y a, dans son allure, dans ses vêtements etjusque dans le chapeau à larges bords placé près de lui, quelquechose qui dénonce l’ex-séminariste.

C’est le cadet de trois frères du nom dePezza ; plus faible que ses deux aînés, qui sont valets decharrue, ses parents, en effet, l’ont d’abord destiné àl’Église : la grande ambition d’un paysan de la Terre deLabour, des Abruzzes, de la Basilicate ou des Calabres est d’avoirun enfant dans les ordres. En conséquence, son père l’a mis àl’école à Itri, et, quand il a su lire et écrire, a obtenu pour luidu curé de l’église Saint-Sauveur la place de sacristain.

Tout a bien été pour lui jusqu’à l’âge dequinze ans, et l’onction avec laquelle l’enfant servait la messe,l’air béat dont il balançait l’encensoir aux processions,l’humilité avec laquelle il secouait la sonnette en accompagnant leviatique, lui avaient attiré toutes les sympathies des âmesdévotes, qui, anticipant sur l’avenir, lui avaient d’avance donnéle titre de fra Michele, auquel il s’était, de son côté, habitué àrépondre ; mais le passage de l’adolescence à la virilitéproduisait probablement sur le jeune chierico[14] un changement physique qui ne tardapoint à réagir sur le moral ; on le vit se rapprocher desplaisirs dont il s’était tenu éloigné jusque-là ; sans qu’ilse mêlât aux danseurs, on le vit regarder d’un œil d’envie ceux quiavaient une belle danseuse ; on le rencontra un soir sous lespeupliers, un fusil à la main, poursuivant les grives et lesmerles ; une nuit, on entendit les sons d’une guitareinexpérimentée sortir de sa chambre ; s’appuyant de l’exempledu roi David, qui avait dansé devant l’arche, il fit, un dimanche,sans trop de gaucherie, son début dans la tarentelle, flotta encoreun an entre le désir pieux de ses parents et sa vocationmondaine ; enfin, à l’heure même où il atteignait sadix-huitième année, il annonça qu’après avoir consciencieusementconsulté ses goûts et ses penchants, il renonçait décidément àl’Église et réclamait sa place dans la société et sa part despompes et des œuvres de Satan. C’était juste le contraire de ce quefont les néophytes qui abjurent le monde et renoncent à Satan, àses pompes et à ses œuvres.

En conséquence de ces idées, fra Micheledemanda à entrer chez maître Giansimone comme garçon bourrelier,prétendant que sa véritable vocation, vocation de laquelle il avaitdévié en passant par l’Église, l’entraînait irrésistiblement versla confection des bâts de mulet et des colliers de cheval.

Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza,qui perdait sa plus chère espérance, celle d’avoir un de sesmembres curé, ou tout au moins capucin ou carme ; mais fraMichele manifesta son désir avec tant de netteté, qu’il fallutconsentir à tout ce qu’il voulait.

Quant à Giansimone, chez lequel le sacristaindésirait transporter son domicile, il n’y avait, dans ce désir,rien que de flatteur pour son amour-propre. Fra Michele n’étaitpoint précisément le pieux aspirant au ciel que son nomindiquait ; mais ce n’était pas non plus un mauvais garçon.Dans deux ou trois circonstances seulement, où les torts n’étaientpoint de son côté, il avait montré les dents et fermé carrément lespoings ; en outre, un jour où son adversaire avait tiré uncouteau de sa ceinture, fra Michele, qu’il avait probablement cruprendre sans vert, en avait tiré un de sa poche et s’en étaitescrimé de telle façon, que personne ne lui avait plus proposé lemême jeu ; en outre, peu après, sournoisement, comme ilfaisait tout, – ce qui était peut-être une suite de son éducationcléricale, – il s’était formé tout seul à la danse, était devenu, àce que l’on assurait, sans que personne pût cependant en donner lapreuve, un des meilleurs tireurs de la ville, et grattait enfin sidoucement et si harmonieusement sa guitare, quoiqu’on ne lui connûtpas de maître, que, lorsqu’il se livrait à cet exercice, la fenêtreouverte, les jeunes filles, pour peu qu’elles eussent l’oreillemusicale, s’arrêtaient avec plaisir sous sa fenêtre.

Mais, parmi les jeunes filles d’Itri, uneseule avait le privilège d’arrêter les regards du jeune chierico,et c’était justement celle-là qui seule, parmi toutes sescompagnes, paraissait insensible à la guitare de fra Michele.

Cette insensible était Francesca, la fille dedon Antonio.

Aussi, nous qui, en notre qualité d’historienet de romancier, savons sur Michele Pezza, bien des choses que sesconcitoyens eux-mêmes ignorent encore, n’hésiterons-nous point àdire que ce qui avait principalement déterminé notre héros dans lechoix de l’état de bourrelier, et surtout dans le choix deGiansimone pour son maître, c’était le voisinage de sa maison aveccelle de don Antonio, et surtout la mitoyenneté de ce mur à moitiéruiné qui, à peu de chose près, et surtout pour un gaillard aussiagile que l’était fra Michele, faisait des deux jardins un seulenclos, et nous avancerons avec la même certitude que, si, au lieud’être bourrelier, maître Giansimone eût été tailleur ou serrurier,pourvu qu’il eût excercé un état dans la même localité, fra Michelese serait senti, pour la taille des habits ou le maniement de lalime, une vocation égale à celle qu’il s’était sentie pourrembourrer des bâts et piquer des colliers.

Le premier à qui le secret que nous venons dedivulguer apparut clairement fut don Antonio : la ténacitéavec laquelle le jeune bourrelier, son ouvrage fini, se tenait à lafenêtre donnant sur la terrasse, la cour et le jardin du charron,parut à celui-ci un fait qui méritait toute son attention ; ilexamina la direction des regards de son voisin ; ces regards,vagues et sans expression en l’absence de Francesca, devenaient, dumoment que celle-ci entrait en scène, d’une fixité et d’uneéloquence qui, depuis longtemps, n’avaient plus laissé de doutes àFrancesca, sur le sentiment qu’elle avait inspiré, et qui bientôtn’en laissèrent plus à son père.

Il y avait à peu près six mois que fra Micheleétait entré en apprentissage chez Giansimone, lorsque don Antoniofit cette découverte ; la chose ne l’inquiétait pas beaucoup àl’endroit de sa fille, qu’il avait consultée et qui lui avait avouéqu’elle n’avait rien contre Pezza, mais qu’elle aimait Peppino.

Comme cet amour entrait dans les vues de donAntonio, il y applaudit de tout son cœur ; mais, jugeantnéanmoins que l’indifférence de Francesca n’était point une assezsûre défense contre les entreprises du jeune chierico, il résolutd’y ajouter son éloignement ; la chose lui paraissait la plusfacile du monde : de charron à bourrelier, il n’y a que lamain ; d’ailleurs, don Antonio et Giansimone étaientnon-seulement voisins, mais compères, ce qui, dans l’Italieméridionale surtout, est un grand lien ; il alla donc trouverGiansimone, lui exposa la situation et lui demanda, comme unepreuve d’amitié qu’il ne pouvait lui refuser, de mettre fra Micheleà la porte ; Giansimone trouva la demande du père de safilleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire à lapremière occasion de mécontentement que lui donnerait son apprenti.Mais ce fut comme un fait exprès ; on eût dit que fra Michele,comme Socrate, avait un génie familier qui le conseillait. À partirde ce moment, le jeune homme, qui n’était qu’un bon apprenti,devint un apprenti excellent ; Giansimone cherchait vainementun reproche à lui faire, il n’y avait point à le reprendre sur sonassiduité : il devait à son patron huit heures de travail parjour, et il lui en donnait souvent huit et demie, neuf quelquefois.Il n’y avait point à le reprendre sur les défectuosités de sonouvrage : il faisait chaque jour de tels progrès dans sonétat, que la seule observation que Giansimone eût pu lui faire,c’est que les pratiques commençaient à préférer les piècesconfectionnées par l’ouvrier à celles qui l’étaient par le maître.Il n’y avait point à le reprendre sur sa conduite : aussitôtsa tâche terminée, fra Michele montait à sa chambre, n’endescendait plus que pour souper, et, le souper fini, il y remontaitjusqu’au lendemain matin. Giansimone pensa bien à l’entreprendresur son goût pour la guitare et à lui déclarer que les vibrationsde cet instrument lui agaçaient horriblement les nerfs ; mais,de lui-même, le jeune homme cessa d’en jouer dès qu’il s’aperçutque celle-là seule pour laquelle il en jouait ne l’écoutaitpas.

Tous les huit jours, don Antonio se plaignaità son compère de ce qu’il n’avait pas encore mis son apprenti à laporte, et, à chaque plainte de son compère, Giansimone répondaitque ce serait pour la semaine suivante ; mais la semainesuivante s’écoulait, et le dimanche retrouvait fra Michele à safenêtre, plus assidu à chaque dimanche nouveau qu’il ne l’avait étéle dimanche précédent.

Enfin, poussé à bout par don Antonio,Giansimone se détermina à signifier un beau matin à son apprentiqu’ils devaient se séparer, et cela le plus tôt possible.

Fra Michele se fit répéter deux fois cettesignification de congé ; puis, fixant son œil clair et résolusur l’œil trouble et vague de son patron :

– Et pourquoi devons-nous nous séparer ?lui demanda-t-il.

– Bon ! répliqua le bourrelier enessayant de faire de la dignité, voilà que tu m’interroges ?L’apprenti interroge le maître !

– C’est mon droit, répondit tranquillement fraMichele.

– Ton droit, ton droit !… répéta lebourrelier étonné.

– Sans doute ; quand nous avons fait uncontrat ensemble…

– Nous n’avons pas fait de contrat,interrompit Giansimone, je n’ai rien signé.

– Nous n’en avons pas moins fait un contratensemble : pour faire un contrat, il n’est pas besoin depapier, de plume et d’encre ; entre honnêtes gens, la parolesuffit.

– Entre honnêtes gens, entre honnêtesgens !… murmura le bourrelier.

– N’êtes-vous pas un honnête homme ?demanda froidement fra Michele.

– Si fait, pardieu ! réponditGiansimone.

– Eh bien, alors, si nous sommes d’honnêtesgens, je le répète, il y a contrat entre nous, un contrat qui ditque je dois vous servir comme apprenti ; que vous, de votrecôté, vous devez m’apprendre votre état, et qu’à moins que je nevous donne des sujets de mécontentement, vous n’avez pas le droitde me renvoyer de chez vous.

– Oui ; mais, si tu me donnes des sujetsde mécontentement ? Ah !…

– Vous en ai-je donné ?

– Tu m’en donnes à chaque instant.

– Lesquels ?

– Lesquels, lesquels !…

– Je vais vous aider à les trouver, s’il y ena. Suis-je un paresseux ?

– Je ne puis pas dire cela.

– Suis-je un tapageur ?

– Non.

– Suis-je un ivrogne ?

– Ah ! pour cela, tu ne bois que del’eau.

– Suis-je un débauché ?

– Il ne te manquerait plus que cela,malheureux !

– Eh bien, n’étant ni un débauché, ni univrogne, ni un tapageur, ni un paresseux, quels sujets demécontentement puis-je donc vous donner ?

– Il y a incompatibilité d’humeur entrenous.

– Incompatibilité d’humeur entre nous ?dit-il. Voilà la première fois que nous ne sommes pas du mêmeavis ; d’ailleurs, dites-moi mes défauts de caractère, je lescorrigerai.

– Ah ! tu ne diras point que tu n’es pasentêté, j’espère ?

– Parce que je ne veux pas m’en aller de chezvous !

– Tu avoues donc que tu ne veux pas t’en allerde chez moi ?

– Certainement que je ne veux pas.

– Et si je te chasse ?

– Si vous me chassez, c’est autre chose.

– Tu t’en iras, alors ?

– Oui ; mais, comme vous aurez commisenvers moi une injustice que je n’aurai pas méritée, vous m’aurezfait une insulte que je ne vous pardonnerai pas…

– Eh bien ? demande Giansimone.

– Eh bien, dit le jeune homme sans hausser lavoix d’une note, mais en regardant plus fermement et plus fixementque jamais Giansimone, aussi vrai que je m’appelle Michele Pezza,je vous tuerai.

– Il le ferait comme il le dit, s’écria lebourrelier en faisant un bond en arrière.

– Vous en êtes bien convaincu, n’est-cepas ? répondit fra Michele.

– Ma foi, oui.

– Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisquevous avez eu la chance de trouver un apprenti qui n’est pointdébauché, qui n’est point ivrogne, qui n’est point paresseux, quivous respecte de toute son âme et de tout son cœur ; il vautdonc mieux que vous alliez de vous-même dire à don Antonio que vousêtes trop honnête homme pour chasser de chez vous un pauvre garçondont vous n’avez qu’à vous louer. Est-ce convenu ainsi ?

– Ma foi, oui, dit Giansimone, c’est ce qui meparaît, en effet, le plus juste.

– Et le plus prudent, ajouta le jeune hommeavec une légère teinte d’ironie. Ainsi donc, c’est convenu,n’est-ce pas ?

– Quand on te dit que oui.

– Votre main ?

– La voilà.

Fra Michele serra cordialement la main de sonpatron et se remit à l’ouvrage, aussi calme que si rien ne se fûtpassé.

XXXIII – FRA MICHELE

Le lendemain, qui était un dimanche, MichelePozza s’habilla, selon son habitude, pour aller entendre la messe,devoir auquel il n’avait pas manqué une seule fois depuis qu’ils’était refait laïque. À l’église, il rencontra son père et samère, les salua pieusement, les reconduisit chez eux la messe dite,leur demanda leur agrément, qu’il obtint, pour épouser la fille dedon Antonio, si par hasard celui-ci la lui accordait ; puis,afin de n’avoir rien à se reprocher, il se présenta chez donAntonio dans l’intention de demander Francesca en mariage.

Don Antonio était avec sa fille et son futurgendre, et, à l’entrée de Michele Pezza, son étonnement fut grand.Le compère Giansimone n’avait point osé lui raconter ce qui s’étaitpassé entre lui et son apprenti ; il lui avait, commetoujours, dit de prendre patience et qu’il verrait à le satisfairedans le courant de la semaine suivante.

À la vue de fra Michele, la conversations’interrompit si brusquement, qu’il fut facile au nouvel arrivantde deviner qu’il était question d’affaires de famille dont on necomptait aucunement lui faire part.

Pezza salua avec beaucoup de politesse lestrois personnes qu’il trouvait réunies, et demanda à don Antonio lafaveur de lui adresser quelques paroles en particulier.

Cette faveur lui fut accordée enrechignant ; le descendant des conquérants espagnols sedemandait s’il ne courait point quelque danger à demeurer entête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin cependant desoupçonner le caractère résolu.

Il fit signe à Francesca et à Peppino de seretirer.

Peppino offrit son bras à Francesca et sortitavec elle en riant au nez de fra Michele.

Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas unsigne de mécontentement, pas un geste de menace, quoiqu’il luisemblât être mordu par plus de vipères que don Rodrigue dans sontonneau.

– Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt quela porte se fut refermée sur le couple heureux qui probablement àcette heure raillait impitoyablement le pauvre amoureux, inutile devous dire, n’est-ce pas, que j’aime votre filleFrancesca ?

– Si c’est inutile, répliqua en goguenardantdon Antonio, alors, pourquoi le dis-tu ?

– Inutile pour vous, monsieur, mais non pourmoi qui viens vous la demander en mariage.

Don Antonio éclata de rire.

– Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur,dit Michele Pezza sans s’emporter le moins du monde ; et, vousparlant sérieusement, j’ai le droit d’être écouté sérieusement.

– En effet, quoi de plus sérieux ? dit lecharron en continuant de railler. M. Michele Pezza fait à donAntonio l’honneur de lui demander sa fille en mariage !

– Je ne crois pas, monsieur, vous faireparticulièrement honneur, à vous, répliqua Pezza conservant le mêmesang-froid ; je crois l’honneur réciproque, et vous allez merefuser ma demande, je le sais bien.

– Pourquoi t’exposes-tu à un refus,alors ?

– Pour mettre ma conscience en repos.

– La conscience de Michele Pezza ! fitdon Antonio en éclatant de rire.

– Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec lemême sang-froid, pourquoi Michele Pezza n’aurait-il pas uneconscience comme don Antonio ? Comme don Antonio, il a deuxbras pour travailler, deux jambes pour marcher, deux yeux pourvoir, une langue pour parler, un cœur pour aimer et haïr. Pourquoin’aurait-il pas, comme don Antonio, une conscience pour luidire : « Ceci est bien, ceci est mal ? »

Ce sang-froid auquel il ne s’attendait pointde la part d’un si jeune homme dérouta entièrement lecharron ; cependant, s’attachant au vrai sens des paroles deMichele Pezza :

– Mettre ta conscience en repos,ajouta-t-il ; ce qui veut dire que, si je te refuse ma fille,il arrivera quelque malheur.

– Probablement, répondit Michele Pezza avec lelaconisme d’un Spartiate.

– Et quel malheur arrivera-t-il ? demandale charron.

– Dieu seul et la sorcière Nanno lesavent ! dit Pezza ; mais il arrivera un malheur, attenduque, moi vivant, Francesca ne sera jamais la femme d’un autre.

– Tiens, va-t’en ! tu es fou.

– Je ne suis pas fou, mais je m’en vais.

– C’est bien heureux ! murmura donAntonio.

Michele Pezza fit quelques pas vers laporte ; mais, à mi-chemin, il s’arrêta.

– Vous me voyez partir si tranquillement,dit-il, parce que vous comptez qu’un jour ou l’autre, sur votredemande, votre compère Giansimone me mettra à la porte de chez lui,comme vous venez de me mettre à la porte de chez vous.

– Hein ? fit don Antonio étonné.

– Détrompez-vous ! nous nous sommesexpliqués et je resterai chez lui tant qu’il me fera plaisir d’yrester.

– Ah ! le malheureux ! s’écria donAntonio, il m’avait cependant promis…

– Ce qu’il ne pouvait pas tenir… Vous avez ledroit de me mettre à la porte de chez vous, et je ne vous en veuxpas de m’y mettre, parce que je suis un étranger ; mais iln’en avait pas le droit, lui, parce que je suis son apprenti.

– Eh bien, après ? dit don Antonio seredressant. Que tu restes ou ne restes pas chez le compère, peuimporte ! nous sommes chacun chez nous ; seulement, je tepréviens, à mon tour, après les menaces que tu viens de me faire,que, si désormais je te trouve chez moi, ou te vois, de jour ou denuit, rôder dans mon bien, comme je connais par toi-même tesmauvaises intentions, je te tue comme une bête enragée.

– C’est votre droit, mais je ne m’y exposeraipas ; maintenant, réfléchissez.

– Oh ! c’est tout réfléchi.

– Vous me refusez la main deFrancesca ?

– Plutôt deux fois qu’une.

– Même dans le cas où Peppino yrenoncerait ?

– Même dans le cas où Peppino yrenoncerait.

– Même dans le cas où Francesca consentirait àme prendre pour mari ?

– Même dans le cas où Francesca consentirait àte prendre pour mari.

– Et vous me renvoyez sans avoir la charité deme laisser le moindre espoir ?

– Je te renvoie en te disant : Non, non,non.

– Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pasles désespérés, mais ceux qui les ont poussés au désespoir.

– Ce sont les gens d’Église qui prétendentcela.

– Ce sont les gens d’honneur qui l’affirment.Adieu, don Antonio ; que Dieu vous fasse paix !

Et Michele Pezza sortit.

À la porte du charron, il rencontra deux outrois jeunes gens d’Itri auxquels il sourit comme d’habitude.

Puis il rentra chez Giansimone.

Il était impossible, en voyant son visage sicalme, de penser, de soupçonner même qu’il fut un de ces désespérésdont il parlait un instant auparavant.

Il monta à sa chambre et s’y enferma ;seulement, cette fois, il ne s’approcha point de la fenêtre ;il s’assit sur son lit, appuya ses deux mains sur ses genoux,laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de grosses larmessilencieuses coulèrent de ses yeux le long de ses joues.

Il était depuis deux heures dans cetteimmobilité, muet et pleurant, lorsqu’on frappa à sa porte.

Il releva la tête, s’essuya vivement les yeuxet écouta.

On frappa une seconde fois.

– Qui frappe ? demanda-t-il.

– Moi, Gaetano.

C’était la voix et le nom d’un de sescamarades ; Pezza n’avait point d’amis.

Il s’essuya les yeux une seconde fois et allaouvrir la porte.

– Que me veux-tu, Gaetano ?demanda-t-il.

– Je voulais te demander si tu ne serais pasdisposé à faire, sur la promenade de la ville, une partie de boulesavec les amis ? Je sais bien que ce n’est pas tonhabitude ; mais j’ai pensé qu’aujourd’hui…

– Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd’huiaux boules que les autres jours ?

– Parce que, aujourd’hui, ayant du chagrin, tuas plus besoin de distraction que les autres jours.

– J’ai du chagrin aujourd’hui, moi ?

– Je le présume ; on a toujours duchagrin quand on est véritablement amoureux et qu’on vous refuse lafemme que l’on aime.

– Tu sais donc que je suis amoureux ?

– Oh ! quant à cela, toute la ville lesait.

– Et tu sais que l’on m’a refusé celle quej’aimais ?

– Certainement, et de bonne source, c’estPeppino qui nous l’a dit.

– Et comment vous a-t-il dit cela ?

– Il a dit : « Fra Michele est venudemander Francesca en mariage à don Antonio, et il a emporté uneveste. »

– Il n’a rien ajouté ?

– Si fait ; il a ajouté que, si la vestene te suffisait pas, il se chargerait de te donner la culotte, cequi te ferait le vêtement complet.

– Ce sont ses paroles ?

– Je n’y change pas une syllabe.

– Tu as raison, dit Michele Pezza après unmoment de silence, pendant lequel il s’était assuré que son couteauétait bien dans sa poche, j’ai besoin de distraction ; allonsjouer aux boules.

Et il sortit avec Gaetano.

Les deux compagnons descendirent d’un pasrapide mais calme, qui au reste était plutôt réglé par Gaetano quepar Michele, la grande rue conduisant à Fondi ; puis ilsappuyèrent à gauche, c’est-à-dire du côté de la mer, vers unedouble allée de platanes qui servait de promenade aux gensraisonnables d’Itri, et de gymnase aux enfants et aux jeunes gens.Là, vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents, maisparticulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher le pluspossible d’une petite boule avec de grosses boules.

Michele et Gaetano tournèrent autour de cinqou six de ces groupes avant de reconnaître celui où Peppino faisaitsa partie ; enfin ils aperçurent l’ouvrier charron au milieudu groupe le plus éloigné de la promenade ; Michele marchadirectement à lui.

Peppino, qui, courbé vers la terre, discutaitsur un coup, en se redressant, aperçut Pezza.

– Tiens, dit-il en tressaillant malgré luisous la gerbe d’éclairs que lançaient les yeux de son rival, c’esttoi, Michele !

– Comme tu vois, Peppino ; celat’étonne ?

– Je croyais que tu ne jouais jamais auxboules.

– C’est vrai, je n’y joue pas.

– Que viens-tu faire ici, alors ?

– Je viens chercher la culotte que tu m’aspromise.

Peppino tenait dans sa main droite la petiteboule qui sert de but aux joueurs et qui était de la grosseur d’unboulet de quatre ; devinant dans quelle intention hostileMichele venait à lui, il prit son élan et, de toute la vigueur deson bras, lui lança le projectile.

Michele, qui n’avait pas perdu de vue un desmouvements de Peppino, et qui, à l’altération de sa physionomie,avait deviné son intention, se contenta d’incliner la tête. Leboulet de bois, lancé avec la force d’une catapulte, passa ensifflant à deux doigts de sa tempe, et alla se fendre en dix éclatscontre la muraille.

Pezza ramassa un caillou.

– Je pourrais, comme le jeune David, dit-il,te briser la tête avec un caillou, et je ne ferais que te rendre ceque tu as voulu me faire ; mais, au lieu de te le mettre aumilieu du front, comme fit David au Philistin Goliath, je mecontenterai de te le mettre au milieu de ton chapeau.

Le caillou partit en sifflant et enleva lechapeau de la tête de Peppino en le traversant de part en partcomme eût fait une balle de fusil.

– Et, maintenant, continua Pezza fronçant lessourcils et serrant les dents, les braves ne se battent pas de loinavec du bois et des pierres.

Il tira son couteau de sa poche.

– Ils se battent de près et le fer à lamain.

Puis, s’adressant aux jeunes gens quiregardaient cette scène si intéressante pour eux, parce qu’elleétait dans les mœurs du pays, et se présentait rarement avec detels symptômes d’hostilité :

– Regardez, vous autres, dit-il, et, témoinsque Peppino a été l’agresseur, soyez en même temps juges de ce quiva se passer.

Et il s’avança sur Peppino, dont il étaitséparé par une vingtaine de pas et qui l’attendait le fer à lamain.

– À combien de pouces de fer nousbattons-nous ? demanda Peppino[15].

– À toute la lame, répondit Pezza. De cettefaçon, il n’y aura pas moyen de tricher.

– Au premier ou au second sang ? demandaPeppino.

– À mort ! répondit Pezza.

Ces mots, comme des éclairs sinistres,s’étaient croisés au milieu d’un silence sépulcral. Chaquecombattant dépouilla sa veste et la roula autour du bras gauche,pour s’en faire un bouclier ; puis Peppino et Michelemarchèrent l’un contre l’autre.

Les spectateurs formaient un cercle au milieuduquel se trouvèrent isolés les deux adversaires ; le mêmesilence continua, car on comprit qu’il allait se passer quelquechose de terrible.

Si jamais deux natures furent opposées,c’étaient celles de ces deux rivaux : l’une était toutemusculaire, l’autre était toute nerveuse ; l’un devaitcombattre à la manière du taureau, l’autre, à la manière duserpent.

Peppino attendit Michele, replié sur lui-même,la tête dans les épaules, les deux bras en avant, le sang au visageet en injuriant son adversaire.

Michele s’avança lentement, silencieusement,pâle jusqu’à la lividité ; ses yeux, bleu verdâtre, semblaientavoir la fascination de ceux du boa.

On sentait dans le premier le courage brutaluni à la force musculaire ; on devinait dans le second unepuissance de volonté invincible et suprême.

Michele était visiblement le plus faible etprobablement le moins adroit ; mais, chose étrange et lesparis eussent été dans les mœurs des spectateurs, les trois quartseussent parié pour lui.

Les premiers coups se perdirent, soit dansl’air, soit dans les plis des vestes ; les deux lames secroisaient comme des dards de vipères qui jouent.

Tout à coup, la main droite de Peppino secouvrit de sang : du tranchant de son couteau, Michele luiavait ouvert les quatre doigts.

Ce dernier fit un bond en arrière pour donnerle temps à son adversaire de changer son couteau de main, s’il nepouvait plus se servir de sa main droite.

En refusant toute grâce pour lui, Micheleavait interdit à son adversaire d’en demander aucune.

Peppino prit son couteau entre ses dents,banda avec son mouchoir sa main droite blessée, changea sa veste debras et reprit son couteau de la main gauche.

Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver surson adversaire un avantage que celui-ci avait perdu, il changeadonc son couteau de main comme lui.

Au bout d’une demi-minute, Peppino avait reçuune seconde blessure au bras gauche.

Il poussa un rugissement, non de douleur, maisde rage ; il commençait à entrevoir le dessein de sonennemi : Pezza voulait le désarmer, non le tuer.

En effet, de sa main droite devenue libre etqui n’avait rien perdu de sa force, Pezza saisit le poignet gauchede Peppino et l’enveloppa de ses doigts longs, minces et nerveux,comme d’une tenaille à plusieurs branches.

Peppino essaya de dégager son poignet del’étreinte qui paralysait son arme dans sa main et laissait à sonennemi toute liberté de lui plonger dix fois, s’il l’eût voulu, soncouteau dans la poitrine ; tout fut inutile, la lianetriomphait du chêne.

Le bras de Peppino s’engourdissait, le couteaude son adversaire avait ouvert une veine, et, par cette ouverture,le blessé perdait à la fois sa force et son sang ; au bout dequelques secondes, ses doigts, énervés par la pression, sedétendirent et laissèrent tomber le couteau.

– Ah ! fit Pezza indiquant par cettejoyeuse exclamation qu’il était enfin arrivé au résultat qu’ilpoursuivait.

Et il mit le pied sur le couteau.

Peppino, désarmé, comprit qu’il n’avait plusqu’une ressource : il s’élança sur son adversaire etl’enveloppa de ses bras nerveux, mais blessés et sanglants.

Loin de refuser ce nouveau genre de combat,dans lequel on eût pu croire qu’il allait être étouffé comme Antée,Pezza, pour indiquer que son intention n’était pas de profiter dela situation, mit son couteau entre ses dents et saisit à son tourson adversaire à bras-le-corps.

Alors, tout ce que la force peut multiplierd’efforts, tout ce que l’adresse peut suggérer de ruses fut employépar les deux lutteurs ; seulement, au grand étonnement desspectateurs, Peppino, qui, dans ce genre d’exercice, avait vaincutous ses jeunes compagnons, excepté Pezza avec lequel il n’avaitjamais lutté, Peppino paraissait être destiné, comme dans le combatprécédent, à avoir le dessous.

Tout à coup, les deux lutteurs, comme deuxchênes frappés de la foudre, perdirent pied et roulèrent sur lesol. Pezza avait réuni toutes ses forces, que rien n’avaitdiminuées, et, d’une secousse terrible à laquelle Peppino étaitloin de s’attendre de la part d’un si chétif ennemi, il avaitdéraciné son adversaire et était tombé sur lui.

Avant que les spectateurs fussent revenus deleur étonnement, Peppino était couché sur le dos, et Pezza luitenait le couteau sur la gorge et le genou sur la poitrine.

Les dents de Pezza grincèrent de joie.

– Messieurs, dit-il, tout s’est-il passéloyalement et de franc jeu ?

– Loyalement et de franc jeu, dirent lesspectateurs à l’unanimité.

– La vie de Peppino est-elle bien àmoi ?

– Elle est à toi.

– Est-ce ton avis, Peppino ? demandaPezza en faisant sentir au vaincu la pointe de son couteau.

– Tue-moi ! tu en as le droit, murmura ouplutôt râla Peppino d’une voix étranglée.

– M’aurais-tu tué, si tu m’eusses tenu commeje te tiens ?

– Oui ; mais je ne t’aurais pas faitlanguir.

– Donc, tu conviens que ta vie est àmoi ?

– J’en conviens.

– Bien à moi ?

– Oui.

Pezza se pencha à son oreille, et, à voixbasse :

– Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ouplutôt je te la prête ; seulement, le jour où tu épouserasFrancesca, je te la reprendrai, tu entends ?

– Ah ! misérable ! s’écria Peppino,tu es le démon en personne ! et ce n’est pas fra Michele qu’ilfaut t’appeler, c’est fra Diavolo !

– Appelle-moi comme tu voudras, ditPezza ; mais souviens-toi que ta vie m’appartient et que, lecas que tu sais échéant, je ne te demanderai pas la permission dete la reprendre.

Et il se releva, essuya le sang de son couteauà la manche de sa chemise, et, le remettant tranquillement dans sapoche :

– Maintenant, continua-t-il, tu es libre,Peppino, et personne ne t’empêche plus de reprendre ta partie deboules.

Et il s’éloigna lentement, saluant de la têteet de la main ses jeunes compagnons, qu’il laissait abasourdis etse demandant ce qu’il avait pu dire à Peppino qui maintint celui-ciimmobile et à demi soulevé de terre, dans l’attitude du gladiateurblessé.

XXXIV – LOQUE ET CHIFFE

On comprend que, malgré la menace de Pezza,Peppino n’en persista pas moins dans ses projets de mariage avecFrancesca ; personne n’avait entendu ce que Michele lui avaitdit tout bas ; mais, en le voyant renoncer à la main deFrancesca, dont on savait Michele Pezza amoureux, tout le mondel’eût deviné.

La noce devait avoir lieu entre la moisson etles vendanges, et l’événement que nous venons de raconter s’étaitpassé vers la fin du mois de mai.

Juin, juillet et août s’écoulèrent sans querien révélât les intentions tragiques annoncées par Pezza à sonrival.

Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curéannonça au prône, pour le 23 septembre, le mariage de Francesca etde Peppino.

Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezzaà quelques pas d’eux. Peppino regarda Pezza au moment où le prêtrefit cette annonce, à laquelle Pezza ne parut pas faire plusd’attention que s’il ne l’eût point entendue ; seulement, ausortir de l’église, Pezza s’approcha de Peppino, et, assez bas pourqu’elles parvinssent à celui-là seul auquel elles étaientadressées, il lui dit ces paroles :

– C’est bien ! tu as encore dix-huitjours à vivre.

Peppino tressaillit de telle façon, queFrancesca, qui était à son bras, se retourna avec inquiétude :elle vit Michele Pezza, qui la salua en s’éloignant.

Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino,avait donné à celui-ci deux coups de couteau, Pezza continuait desaluer Francesca, mais Francesca ne le saluait plus.

Le dimanche suivant, la publication des bancsqui, comme on sait, se renouvelle trois fois, fut répétée par leprêtre. Au même endroit que le dimanche précédent, Michèle Pezzas’approcha de Peppino, et, de la même voix menaçante et calme toutensemble, il lui dit :

– Tu as encore dix jours à vivre.

Le dimanche suivant, même publication, mêmemenace ; seulement, comme huit jours s’étaient écoulés, cen’étaient plus que deux jours d’existence qui étaient accordés parPezza à Peppino.

Ce 23 septembre tant craint et tant désirétout à la fois arriva : c’était un mercredi. Après une nuitd’orage, le jour, comme nous l’avons dit dans un de nos précédentschapitres, s’était levé magnifique, et, le mariage devant avoirlieu à onze heures du matin, les conviés, amis de don Antonio, amiset amies de Peppino et de Francesca, s’étaient réunis à la maisonde la fiancée, où la noce devait se faire et dont l’hôte principalavait clos sa boutique pour transporter le repas sur la terrasse etla fête dans la cour et le jardin.

Cette terrasse, cette cour et ce jardin,ruisselants de soleil, teintés d’ombre, retentissaient de crisjoyeux. Nous avons essayé de les peindre en montrant les vieillardsbuvant sur la terrasse, les jeunes gens dansant au son des tambourset de la guitare, les musiciens groupés, l’un assis, les autresdebout sur les marches de la terrasse, le tout dominé par cespectateur immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen, tandisque le paysan, couché sur sa charrette chargée de paille, prolongedans des improvisations sans fin, ce chant lent et criard,particulier aux contadini des provinces napolitaines, et quepoules, grives, merles et moineaux francs pillent gaiement lestreilles courant de peuplier en peuplier, dans l’enclos qui, sousle nom de jardin, s’étend de la cour au pied de la montagne.

Et, maintenant que nous avons levé le rideausur le passé, nos lecteurs comprennent pourquoi don Antonio,Francesca et surtout Peppino regardent de temps en temps avecinquiétude ce jeune homme qu’ils n’ont point le droit de chasser dumur mitoyen sur lequel il est accoudé, et de la douceur dutempérament duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer tout àfait, le compère Giansimone, qui, depuis le jour mémorable où il aeu maille à partir avec lui, ne lui ayant jamais reparlé de quitterla maison, n’a jamais eu qu’à se louer de son caractère.

Onze heures et demie sonnèrent, juste aumoment où l’une des tarentelles les plus animées venait definir.

Le dernier vagissement du timbre était à peineéteint, qu’un bruit bien connu de don Antonio lui succéda :c’était celui des grelots des chevaux de poste, du roulement sourdet pesant d’une voiture et les cris de deux postillons appelant donAntonio d’une voix de basse qui eût fait honneur à ungran’cartello du théâtre Saint-Charles.

À ce triple bruit, le digne charron et toutel’honorable société comprirent que, selon son habitude, le cheminde Castellone à Itri avait fait des siennes et qu’il lui arrivaitde la besogne qu’il partageait parfois avec le chirurgien del’endroit, les voitures et les voyageurs rompant, la plupart dutemps, les voitures leurs roues ou leurs essieux, et les voyageursleurs bras ou leurs jambes du même coup.

Mais celui qui venait et pour lequel onréclamait les bons soins de don Antonio, par bonheur ne s’étaitrien rompu, et il réclamait le charron pour sa voiture sans avoirbesoin de chirurgien pour lui.

Ce fut, au reste, une certitude que l’onacquit quand, à ces mots d’un des postillons : « Venezvite, don Antonio, c’est pour un voyageur très-pressé, »Antonio ayant répondu : « Tant pis pour lui s’il estpressé, on ne travaille pas aujourd’hui, » on vit, àl’extrémité de l’allée donnant sur la cour, apparaître ce voyageuren personne, qui demanda :

– Et pourquoi, s’il vous plaît, citoyenAntonio, ne travaille-t-on pas aujourd’hui ?

Le digne charron, mal disposé à cause dumoment où on le demandait, plus mal disposé encore par ce titre decitoyen, dont la substitution à son titre de noblesse luiparaissait blessante, allait répondre par quelque brutalité, commec’était sa noble habitude, lorsqu’en jetant les yeux sur levoyageur, il reconnut que c’était un trop grand personnage pour letraiter avec son sans façon ordinaire.

Et, en effet, le voyageur qui surprenait donAntonio au milieu de sa fête de famille n’était autre que notreambassadeur, parti de Naples, vers le milieu de la nuit, et qui,n’ayant pas voulu permettre aux postillons, tant il était pressé desortir du royaume des Deux-Siciles, de ralentir leur course à ladescente de Castellone, avait brisé une des roues de derrière de savoiture, en traversant un des nombreux ruisseaux qui coupent lagrande route et vont se jeter dans le petit fleuve sans nom qui lacôtoie.

Il résultait de cet accident qu’il avait étéforcé, si pressé qu’il fût d’arriver à la frontière romaine, defaire la dernière demi-lieue à pied ; ce qui donnait unnouveau mérite au calme avec lequel il avait demandé :« Et pourquoi, s’il vous plaît, citoyen, Antonio, netravaille-t-on pas aujourd’hui ? »

– Excusez-moi, mon général, répondit, enfaisant un pas vers le voyageur, don Antonio, qui, à son costumeguerrier, prenait le citoyen Garat pour un militaire, et quipensait que, pour courir la poste à quatre chevaux, il fallait aumoins qu’un militaire fût général, je ne savais pas avoir l’honneurde parler à un haut personnage comme paraît être VotreExcellence ; car alors j’eusse répondu, non pas :« On ne travaille point aujourd’hui, » mais :« On ne travaille que dans une heure. »

– Et pourquoi ne peut-on travailler tout desuite ? demanda le voyageur de son ton le plus conciliant etqui annonçait que, s’il ne s’agissait que d’un sacrifice d’argent,il était prêt à le faire.

– Parce que voilà la cloche qui sonne, VotreExcellence, et que, fût-ce pour raccommoder la voiture de SaMajesté le roi Ferdinand, que Dieu garde, je ne ferai pas attendreM. le curé.

– En effet, dit le voyageur en regardantautour de lui, je crois que je suis tombé dans une noce.

– Justement, Votre Excellence.

– Et, demanda le voyageur sur le ton d’unebienveillante interrogation, cette belle fille qui semarie ?

– C’est ma fille.

– Je vous en fais mon compliment. Pour l’amourde ses beaux yeux, j’attendrais.

– Si Votre Excellence veut nous fairel’honneur de venir à l’église avec nous, peut-être cela luifera-t-il paraître le temps moins long ; M. le curédébitera un très-beau sermon.

– Merci, mon ami, j’aime mieux rester ici.

– Eh bien, restez ; et, à notre retour,vous boirez un verre de vin de ces vignes-là à la santé de lamariée ; cela lui portera bonheur, et nous n’en travailleronsque mieux après.

– C’est convenu, mon brave. Et combien celava-t-il durer, votre cérémonie ?

– Ah ! trois quarts d’heure, une heuretout au plus. Allons, les enfants, à l’église !

Chacun s’empressa d’exécuter l’ordre donné pardon Antonio, qui s’était constitué pour toute la journée maître descérémonies, excepté Peppino, qui resta en arrière et qui bientôt setrouva seul avec Michele Pezza.

– Voyons, Pezza, lui dit-il en s’avançant verslui la main ouverte et le sourire sur les lèvres, bien que cesourire fût peut-être un peu forcé, il s’agit aujourd’hui d’oubliernos vieilles rancunes et de faire une paix sincère.

– Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza :il s’agit de te préparer à paraître devant Dieu, voilà tout.

Puis, se dressant debout sur le mur :

– Fiancé de Francesca, lui dit-ilsolennellement, tu as encore une heure à vivre !

Et, s’élançant dans le jardin de Giansimone,il disparut derrière le mur.

Peppino regarda autour de lui, et, voyantqu’il était seul, il fit le signe de la croix, en disant :

– Seigneur ! Seigneur ! je remetsmon âme entre vos mains.

Puis il alla rejoindre sa fiancée et sonbeau-père, qui étaient déjà sur le chemin de l’église.

– Comme tu es pâle ! lui ditFrancesca.

– Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il,ne pas être plus pâle encore que je ne le suismaintenant !

L’ambassadeur, auquel il restait pour toutedistraction pendant son heure d’attente, le plaisir de regarderpasser les habitants d’Itri allant à leurs plaisirs ou à leursaffaires, suivit des yeux le cortège jusqu’à ce qu’il l’eût vudisparaître à l’angle de la rue qui conduisait à l’église.

En reportant son regard du côté opposé avec cevague de l’homme qui attend et qui s’ennuie d’attendre, il crut, àson grand étonnement, apercevoir des uniformes français àl’extrémité de la rue de Fondi, c’est-à-dire faisant route opposéeà celle qu’il venait de faire, et allant, par conséquent, de Rome àNaples.

Ces uniformes étaient portés par un brigadieret quatre dragons qui escortaient une voiture de voyage dont lamarche, quoique en poste, était réglée, non pas sur celle deschevaux qui la traînaient, mais sur celle des chevaux quil’escortaient.

Au reste, la curiosité du citoyen Garat allaitêtre promptement satisfaite : la voiture et son escortevenaient à lui et ne pouvaient échapper à son investigation, soitque la voiture se contentât de changer de chevaux à la poste, soitque les voyageurs qu’elle renfermait fissent une halte à l’hôtel,puisque la poste était la première maison à sa droite, et l’hôtella maison en face de lui.

Mais il n’eut pas même besoin d’attendre cettehalte ; en l’apercevant, en reconnaissant l’uniforme d’un hautfonctionnaire de la République, le brigadier mit son cheval augalop, précéda la voiture de cent ou cent cinquante pas, ets’arrêta devant l’ambassadeur en portant la main à son casque et enattendant d’être interrogé.

– Mon ami, lui dit l’ambassadeur avec sonaffabilité ordinaire, je suis le citoyen Garat, ambassadeur de laRépublique à Naples, ce qui me donne le droit de vous demanderquelles sont les personnes renfermées dans cette voiture de voyageque vous escortez.

– Deux vieilles ci-devant en assez mauvaisétat, mon ambassadeur, répondit le brigadier, et un ci-devant qui,lorsqu’il leur parle, les appelle princesses.

– Les connaissez-vous par leursnoms ?

– L’une s’appelle madame Victoire et l’autremadame Adélaïde.

– Ah ! ah ! fit l’ambassadeur.

– Oui, continua le brigadier, il paraîtqu’elles étaient tantes du feu tyran que l’on a guillotiné ;au moment de la Révolution, elles se sont sauvées enAutriche ; puis, de Vienne, elles sont venues à Rome ; àRome, elles ont eu peur quand la République est venue, comme si laRépublique faisait la guerre à ces vieux bonnets de nuit-là !De Rome, elles eussent bien voulu se sauver comme elles s’étaientsauvées de Paris et de Vienne ; mais il paraît qu’il y avaitune troisième sœur, la plus vieille, une décrépite que l’onappelait madame Sophie : elle est tombée malade, les autresn’ont pas voulu la quitter, ce qui était bien de leur part. Au boutdu compte, elles ont donc demandé un permis de séjour au généralBerthier… Mais je vous embête avec tout mon bavardage, n’est-cepas ?

– Non, mon brave, au contraire, et ce que tume racontes m’intéresse beaucoup.

– Soit ! Alors, vous n’êtes pas difficileà intéresser, mon ambassadeur. Je disais donc qu’une semaine aprèsl’arrivée du général Championnet, qui m’envoyait tous les deuxjours prendre des nouvelles de la malade, la malade étant morte etenterrée, les deux autres sœurs ont demandé à quitter Rome et à serendre à Naples, où elles ont des parents dans une bonne position,à ce qu’il paraît ; mais elles avaient peur d’être arrêtéescomme suspectes le long de la route ; alors, le généralChampionnet m’a dit : « Brigadier Martin, tu es un hommed’éducation, tu sais parler aux femmes ; tu vas prendre quatrehommes et tu vas accompagner jusqu’au delà des frontières ces deuxvieilles créatures, qui sont des filles de France, après tout.Ainsi, brigadier Martin, toute sorte d’égards, tu entends ; neleur parle qu’à la troisième personne et la main au casque, comme àdes supérieurs. – Mais, citoyen général, lui ai-je répondu, sielles ne sont que deux, comment pourrai-je parler à la troisièmepersonne ? » Le général s’est mis à rire de la bêtisequ’il venait de dire, et il m’a répondu : « BrigadierMartin, tu es encore plus fort que je ne croyais ; elles sonttrois, mon ami ; seulement, la troisième est un homme, c’estleur chevalier d’honneur ; on l’appelle le comte de Châtillon.– Citoyen général, lui ai-je répondu, je croyais qu’il n’y avaitplus de comtes ? – Il n’y en a plus en France, c’est vrai,a-t-il répliqué à son tour ; mais, à l’étranger et en Italie,il y en a encore quelques-uns par-ci par-là. – Et moi, général,dois-je l’appeler comte ou citoyen, le Châtillon ? –Appelle-le comme tu voudras ; mais je crois que tu lui ferasplus de plaisir, ainsi qu’aux personnes qu’il accompagne, si tul’appelles monsieur le comte que si tu l’appelles citoyen ;et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait de tort àpersonne, tu peux lui dire monsieur le comte gros comme lebras. » Ainsi ai-je agi tout le long du chemin ; et, eneffet, cela a paru faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ontdit : « Voilà un garçon bien élevé, mon cher comte.Comment t’appelles-tu, mon ami ? » J’avais envie de leurrépondre qu’en tout cas j’étais mieux élevé qu’elles, puisque, moi,je ne tutoyais pas leur comte et qu’elles me tutoyaient ; maisje me suis contenté de leur répondre : « C’est bon, c’estbon, je m’appelle Martin. » De sorte que, tout le long de laroute, quand elles ont eu quelque chose à demander, c’est à moiqu’elles se sont adressées : « Martin par-ci, Martinpar-là ; » mais vous comprenez bien, citoyen ambassadeur,que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune desdeux a soixante-neuf ans.

– Et jusqu’où Championnet vous a-t-il ordonnéde les conduire ?

– Jusqu’au delà de la frontière, et même plusloin si elles le désiraient.

– C’est bien, citoyen brigadier, tu as remplites instructions, puisque tu as franchi la frontière et que tu esmême venu deux postes au delà ; d’ailleurs, il y aurait dangerà aller plus loin.

– Pour moi ou pour elles ?

– Pour toi.

– Oh ! si ce n’est que cela, citoyenambassadeur, vous savez, ça ne fait rien. Le brigadier Martinconnaît le danger, il a été plus d’une fois son camarade delit.

– Mais ici le danger est inutile et pourraitavoir de graves résultats ; tu vas donc signifier à tes deuxprincesses que ton service près d’elles est fini.

– Elles vont jeter les hauts cris, je vous enpréviens, citoyen ambassadeur. Mon Dieu ! les pauvres filles,que vont-elles devenir sans leur Martin ? Vous voyez, elles sesont aperçues que je n’étais plus auprès d’elles, et les voilà quime cherchent avec des yeux tout effarés.

En effet, pendant cette conversation oupendant ce récit, – car le peu de paroles qu’avait prononcées lecitoyen Garat n’avaient été placées dans le discours du brigadierMartin que comme des points d’interrogation, – la voiture desvieilles princesses s’était arrêtée devant l’hôtel del Riposod’Orazio, et, les pauvres filles voyant leur protecteur engagédans une conversation des plus animées avec un personnage revêtu ducostume des hauts fonctionnaires républicains, elles avaient eupeur que quelque complot ne se tramât à l’endroit de leur sûreté ouque contre-ordre ne fut donné à leur voyage ; voilà pourquoi,avec un air d’anxiété qui flattait infiniment l’amour-propre dubrigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chefd’escorte Martin.

Martin, sur un signe du citoyen Garat, ettandis que celui-ci, pour s’épargner un colloque embarrassant,rentrait dans l’allée du charron et allait s’asseoir sur laterrasse déserte, Martin se rendait à la portière du carrosse, et,la main au casque, comme l’y avait invité Championnet, transmettaitaux royales voyageuses l’invitation, qu’il venait de recevoir d’unsupérieur, de retourner à Rome.

Comme l’avait fort judicieusement pensé lebrigadier Martin, cette notification jeta un grand trouble dansl’esprit des vieilles filles ; elles se consultèrent, ellesconsultèrent leur chevalier d’honneur, et le résultat de cettedouble consultation fut que celui-ci irait s’informer, près del’inconnu à l’habit bleu et au panache tricolore, des motifs quipouvaient empêcher le brigadier Martin et ses quatre hommes d’allerplus loin.

Le comte de Châtillon descendit de voiture,suivit le chemin qu’il avait vu prendre au fonctionnairerépublicain, et, en arrivant à l’autre bout de l’allée, le trouvaassis sur la terrasse de don Antonio et suivant des yeuxmachinalement, et sans le voir peut-être, un jeune homme qui, aumoment où il était entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin ducharron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusilsur l’épaule.

C’était chose si simple dans ce paysd’indépendance, où tout homme marche armé et où les clôtures nesemblent être faites que pour exercer l’agilité des passants, quel’ambassadeur ne parut prêter qu’une médiocre attention à ce fait,attention d’ailleurs dont il fut aussitôt distrait par l’apparitiondu comte de Châtillon.

Le comte s’avança vers lui ; le citoyenGarat se leva.

Garat, fils d’un médecin d’Ustaritz, avaitreçu une éducation distinguée, était lettré, ayant vécu dansl’intimité des philosophes et des encyclopédistes, et ayant, parses différents éloges de Suger, de M. de Montausier et deFontenelle, obtenu des prix académiques.

C’était un homme du monde, avant tout élégantparleur et ne se servant du vocabulaire jacobin que dans lesoccasions d’apparat et lorsqu’il ne pouvait faire autrement.

En voyant le comte de Châtillon venir à lui,il se leva et fit la moitié du chemin.

Les deux hommes se saluèrent avec unecourtoisie qui sentait bien plus son Louis XV que sonDirectoire.

– Dois-je dire monsieur ou citoyen ?demanda le comte de Châtillon en souriant.

– Dites comme vous voudrez, monsieur lecomte ; cela me sera toujours un honneur de répondre auxquestions que vous venez probablement me faire de la part de LeursAltesses royales.

– À la bonne heure ! dit le comte ;au milieu de ces pays sauvages, je suis heureux de rencontrer unhomme civilisé. Je venais donc, au nom de Leurs Altesses royales,puisque vous me permettez de conserver ce titre aux filles du roiLouis XV, vous demander, non point à titre de reproche, maiscomme renseignement essentiel à leur tranquillité, quelle est lavolonté ou l’obstacle qui s’oppose à ce qu’elles conservent jusqu’àNaples l’escorte que le général Championnet a eu l’obligeance deleur donner.

Garat sourit.

– Je comprends très-bien la différence qu’il ya entre le mot obstacle et le mot volonté,monsieur le comte, et je vais vous répondre de manière à vousprouver que l’obstacle existe, et que, s’il y a volonté en mêmetemps, cette volonté est plutôt bienveillante que mauvaise.

– Commençons par l’obstacle alors, fit ens’inclinant le comte.

– L’obstacle, le voici, monsieur : depuishier minuit, il y a déclaration de guerre entre le royaume desDeux-Siciles et la république française ; il en résulte qu’uneescorte composée de cinq ennemis serait plutôt, vous devez lecomprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu’uneprotection. Quant à la volonté, qui est la mienne, et que vousvoyez maintenant ressortir naturellement de l’obstacle, elle est dene point exposer les illustres voyageuses à subir des insultes etleur escorte à être assassinée. À demande catégorique, ai-jerépondu catégoriquement, monsieur le comte ?

– Si catégoriquement, monsieur, que je seraisheureux que vous consentissiez à répéter à Leurs Altesses royales,ce que vous venez de me faire l’honneur de me dire.

– Ce serait avec grand plaisir, monsieur lecomte, mais un sentiment de délicatesse que vous apprécieriez, j’ensuis sûr, s’il vous était connu, me prive, à mon grand regret, del’honneur de leur présenter mes hommages.

– Avez-vous quelque motif de tenir cesentiment secret ?

– Aucun, monsieur ; je crains seulementque ma présence ne leur soit désagréable.

– Impossible.

– Je sais à qui j’ai l’honneur de parler,monsieur ; vous êtes le comte de Châtillon, chevalierd’honneur de Leurs Altesses royales, et c’est un avantage que j’aisur vous, car vous ne savez pas qui je suis.

– Vous êtes, je puis le certifier, monsieur,un homme du monde et de parfaite courtoisie.

– Et c’est pour cela, monsieur, que j’ai étéchoisi par la Convention pour avoir le fatal honneur de lire au roiLouis XVI sa sentence de mort.

Le comte de Châtillon fit un bond en arrière,comme s’il se fut trouvé tout à coup en face d’un serpent.

– Mais, alors, vous êtes le conventionnelGarat ? s’écria-t-il.

– Lui-même, monsieur le comte ; vousvoyez, si mon nom fait cet effet sur vous qui n’étiez point parent,que je sache, du roi Louis XVI, quel effet il produirait surces pauvres princesses, qui étaient ses tantes. Il est vrai, ajoutal’ambassadeur avec son fin sourire, qu’elles n’aimaient guère leurneveu de son vivant ; mais, aujourd’hui, je sais qu’ellesl’adorent ; la mort est comme la nuit : elle porteconseil.

M. le comte de Châtillon salua et allareporter le résultat de la conversation qu’il venait d’avoir àmesdames Victoire et Adélaïde.

XXXV – FRA DIAVOLO

Les deux vieilles princesses qu’avait étéchargé de protéger le brigadier Martin, et près desquellesretournait le comte de Châtillon, tout effaré d’avoir vu en face,non-seulement un régicide, mais encore celui-là même qui avait lu àLouis XVI son arrêt de mort, les deux vieilles princesses,disons-nous, ne sont pas tout à fait de nouvelles connaissancespour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiarisés avecnos œuvres ; ils les ont vues apparaître, plus jeunes detrente ans, dans notre livre de Joseph Balsamo,non-seulement sous les noms par lesquels nous venons de lesdésigner, mais encore sous le sobriquet moins poétique deLoque et de Chiffe, que dans sa familiaritépaternelle, leur donnait le roi Louis XV.

Nous avons vu que la troisième, la princesseSophie, que son royal géniteur, pour ne point dépareiller latrilogie de ses filles, avait baptisée du nom harmonieux deGraille, était morte à Rome, et, par sa maladie, avaitretardé le départ de ses deux sœurs, et que, de cette façon, lehasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec celuide l’ambassadeur français dans la même ville.

La chronique scandaleuse de la cour avaittoujours respecté madame Victoire, que l’on assurait avoir, toutesa vie, été de mœurs irréprochables ; mais, comme il leur fauttoujours une victime expiatoire, les mauvaises langues s’étaientrabattues sur madame Adélaïde ; celle-ci, en effet, passaitpour avoir été l’héroïne d’une aventure passablement scandaleuse,dans laquelle le héros était son propre père. Quoique Louis XVne fût point un patriarche et que je doute, si Dieu eût brûlé lamoderne Sodome, qu’il l’eût fait prévenir comme Loth par un de sesanges d’abandonner à temps la ville maudite, cette aventure, nonpoint dans ses détails, mais dans le fond, passait pour avoir euson antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on s’ensouvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, lepère de Moab et d’Ammon ; l’oubli du roi Louis XV et desa fille madame Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il enétait résulté seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno,dans le grand-duché de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louisde Narbonne, un des cavaliers les plus élégants, mais en même tempsun des cerveaux les plus vides de la cour du roiLouis XVI ; madame de Staël, qui, à la retraite de sonpère, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil,mais qui avait gardé une certaine influence, l’avait fait nommer,en 1791, ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeurmorale et intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de luiintroduire un peu de son génie dans la tête et un peu de son cœurdans la poitrine ; elle échoua ; il eût fallu un géantpour dominer la situation, et M. de Narbonne était unnain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire : la situationl’écrasa.

Décrété d’accusation le 10 août, il passa ledétroit et alla rejoindre à Londres les princes émigrés, mais sansjamais tirer l’épée contre la France. Fils impuissant à la sauver,il eut le mérite du moins de ne point chercher à la perdre.

Lorsque les trois vieilles princessesdécidèrent de quitter Versailles, ce fut M. de Narbonnequi fut chargé de tous les préparatifs de leur fuite ; elleeut lieu le 21 janvier 1791, et l’un des derniers discours deMirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pourtexte : De la liberté d’émigration.

Nous avons vu, dans le récit du brigadierMartin, comment Leurs Altesses avaient successivement habité Vienneet Rome, et comment, reculant devant la République, qui, aprèsavoir envahi le nord, envahissait le midi de l’Italie, ellesavaient décidé d’aller trouver les parents en bonneposition qu’elles avaient dans le royaume de Naples.

Ces parents en bonne position, mais qui nedevaient point tarder à se trouver en mauvaise position, étaient leroi Ferdinand et la reine Caroline.

Comme l’avait présumé le brigadier Martin, lanouvelle que le comte de Châtillon reportait aux deux princessesles troubla fort ; l’idée de continuer leur route sans autreescorte que celle de leur chevalier d’honneur, qui cependant, pourménager les nerfs des deux pauvres filles, leur avait caché levoisinage du terrible conventionnel, n’avait, en effet, rien debien rassurant. Elles étaient au plus violent de leur désespoir,lorsqu’un domestique de l’hôtel frappa respectueusement à la porteet avertit M. le comte de Châtillon qu’un jeune homme, arrivédepuis la veille, demandait la faveur de lui dire quelquesmots.

Le comte de Châtillon sortit et rentra presqueaussitôt, annonçant à Mesdames que le jeune homme en question étaitun soldat de l’armée de Condé, porteur d’une lettre de M. lecomte Louis de Narbonne, adressée à Leurs Altesses royales, maisplus particulièrement à madame Adélaïde.

Les deux choses sonnaient bien aux oreillesdes deux princesses : d’abord le titre de soldat de l’armée deCondé, ensuite la recommandation de M. le comte deNarbonne.

On fit entrer le porteur de la lettre.

C’était un jeune homme de vingt-quatre àvingt-cinq ans, blond de barbe et de cheveux, agréable de visage,frais et rose comme une femme ; il était proprement vêtu sansêtre vêtu élégamment ; sa manière de se présenter, quoiquen’étant pas exempte d’une certaine roideur contractée sousl’uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitudedu monde.

Il salua respectueusement de la porte les deuxprincesses. M. de Châtillon lui désigna de la main madameAdélaïde ; il fit trois pas dans la chambre, mit un genou enterre et tendit la lettre à la vieille princesse.

– Lisez, Châtillon, lisez, dit madameAdélaïde ; je ne sais pas ce que j’ai fait de meslunettes.

Et elle fit, avec un gracieux sourire, signeau jeune homme de se relever.

M. de Châtillon lut la lettre, et,se retournant vers les princesses :

– Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, eneffet, de M. le comte Louis de Narbonne, qui recommandedignement à Vos Altesses M. Giovan-Battista de Cesare, Corsede nation, qui a servi avec ses compagnons dans l’armée de Condé,et qui lui est recommandé à lui-même par M. le chevalier deVernègues ; il ajoute, en mettant ses fidèles hommages auxpieds de Vos Altesses royales, qu’elles n’auront jamais à serepentir de ce qu’elles feront pour ce digne jeune homme.

Madame Victoire laissa la parole à sa sœur etse contenta d’approuver de la tête.

– Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vousêtes noble ?

– Madame, répondit le jeune homme, nous autresCorses, nous avons tous la prétention d’être nobles ; mais,comme je veux commencer à me faire connaître à Votre Altesse royalepar ma sincérité, je lui répondrai que je suis tout simplementd’une ancienne famille de caporali ; un de nosancêtres a, sous ce titre de caporale, commandé undistrict de la Corse pendant une de ces longues guerres que nousavons soutenues contre les Génois ; un seul de mes compagnons,M. de Bocchechiampe, est de noblesse, dans le sens oùl’entend Votre Altesse royale ; les cinq autres, comme moi,quoique l’un deux porte l’illustre nom de Colonna, n’ont aucundroit au livre d’or.

– Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, ditmadame Victoire, que ce jeune homme s’exprime fort bien ?

– Cela ne m’étonne point, dit madameAdélaïde ; vous devez bien comprendre, ma chère, queM. de Narbonne ne nous eût point recommandé desespèces.

Puis, se tournant vers de Cesare :

– Continuez, jeune homme. Vous dites donc quevous avez servi dans les armées de M. le prince deCondé ?

– Moi et trois de mes compagnons, madame,M. de Bocchechiampe, M. Colonna et M. Guidone,nous étions avec Son Altesse royale à Weissembourg, à Haguenau, àBentheim, où M. de Bocchechiampe et moi fûmes blessés.Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio : le prince futforcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre,sans fortune et sans position ; ce fut là que M. lechevalier de Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus aufeu et affirma à M. le chevalier de Narbonne que nous nefaisions pas déshonneur à la cause que nous avions embrassée. Nesachant que devenir, nous demandâmes à M. le comte sonavis ; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il, leroi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services,nous ne pouvions pas manquer d’être employés. Nous ne connaissions,par malheur, personne à Naples ; mais M. le comte Louisleva cette difficulté en nous disant que, sinon à Naples, du moinsà Rome, nous rencontrerions Vos Altesses royales ; ce futalors qu’il me fit l’honneur de me donner la lettre que je viens deremettre à M. le comte de Châtillon.

– Mais comment, monsieur, demanda la vieilleprincesse, se fait-il que nous vous rencontrions juste ici et quevous ne nous ayez pas remis cette lettre plus tôt ?

– Nous eussions pu, en effet, madame, avoirl’honneur de la remettre à Vos Altesses royales à Rome ; mais,d’abord, vous étiez au lit de mort de madame la princesse Sophie,et, tout à votre douleur, vous n’eussiez pas eu le loisir de vousoccuper de nous ; puis nous n’étions pas sans être observéspar la police républicaine ; nous avons craint de compromettreVos Altesses royales. Nous avions quelques ressources ; nousles avons ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un momentplus favorable de vous demander votre protection. Il y a huit joursque vous avez eu la douleur de perdre Son Altesse royale laprincesse Sophie et que vous vous êtes décidées à partir pourNaples ; nous nous sommes tenus au courant des intentions deVos Altesses royales, et, la veille de votre départ, nous sommesvenus vous attendre ici, où nous sommes arrivés hier dans la nuit.Un instant, en voyant l’escorte qui accompagnait le carrosse de VosAltesses, nous avons cru tout perdu pour nous ; mais, aucontraire, la Providence a voulu qu’ici justement l’ordre fût donnéà votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à VosAltesses royales de la remplacer ; s’il ne s’agit que de sefaire tuer pour leur service, nous en valons d’autres, et nous vousdemandons la préférence.

Le jeune homme prononça ces dernières parolesavec beaucoup de dignité, et le salut dont il les accompagna étaitsi plein de courtoisie, que la vieille princesse, se retournantvers M. de Châtillon, lui dit :

– Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu degentilshommes s’exprimer avec plus de noblesse que ce jeune Corse,qui n’était cependant que caporal.

– Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare ensouriant de la méprise, c’est un de mes ancêtres, madame, qui étaitcaporale, c’est-à-dire commandant d’une province ;j’avais, moi, l’honneur d’être, ainsi queM. de Bocchechiampe, lieutenant d’artillerie dans l’arméede monseigneur le prince de Condé.

– Espérons que vous n’y ferez pas le cheminque le petit Buonaparte, votre compatriote, y a fait dansl’artillerie, ou que ce sera du moins dans une voie opposée.

Puis, se retournant vers le comte :

– Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyezque cela s’arrange à merveille ; au moment où notre escortenous manque, la Providence, comme l’a très-bien dit M. de…M. de… Comment m’avez-vous dit déjà que vous vous appeliez,mon bon ami ?

– De Cesare, Votre Altesse.

– La Providence, comme l’a très-bien ditM. de Cesare, nous en envoie une autre ; mon avis, àmoi, est de l’accepter. Qu’en dites-vous, ma sœur ?

– Ce que je dis ? Je dis que je remercieDieu de nous avoir délivrées de ces jacobins de Français, dont lesplumets tricolores me donnaient des attaques de nerfs.

– Et moi de leur chef, le citoyen brigadierMartin, qui avait la rage de s’adresser toujours à moi pourdemander les ordres de Mon Altesse royale ; et dire quej’étais obligée de lui faire les blanches dents et de lui sourire,quand j’aurais voulu lui tordre le cou.

Puis, se retournant vers Cesare :

– Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présentervos compagnons ; j’ai hâte, en vérité, de faire leurconnaissance.

– Peut-être vaudrait-il mieux que LeursAltesses royales attendissent le départ du brigadier Martin et deses soldats, fit observer M. de Châtillon.

– Et pourquoi cela, comte ?

– Mais pour qu’il ne rencontre pas cesmessieurs chez Leurs Altesses royales en venant prendre congéd’elles.

– En venant prendre congé de nous ?… Pourmon compte, j’espère bien que le drôle n’aura pas l’impudence de sereprésenter devant moi. Prenez dix louis, Châtillon, et donnez-lesau brigadier Martin pour lui et ses hommes. Je ne veux pas qu’ilsoit dit que ces odieux jacobins nous aient rendu un service sansen être payés.

– Je ferai ce qu’ordonne Votre Altesseroyale ; mais je doute que le brigadier accepte.

– Qu’il accepte quoi ?

– Les dix louis que Votre Altesse royale luioffre.

– Il aimerait mieux les prendre, n’est-cepas ? Cette fois, il faudra bien qu’il se contente de lesrecevoir ; mais qu’est-ce que c’est donc que cettemusique ? Est-ce que nous serions reconnues et que l’on nousdonnerait une sérénade ?

– Ce serait le devoir de la population,madame, répondit en souriant le jeune Corse, si elle savait quielle a l’honneur de posséder dans ses murs ; mais ellel’ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique est toutsimplement celle d’une noce qui revient de l’église ; la filledu charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme ily a un rival, on présume que la journée ne se passera point sanstragédie ; nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avonseu le temps de nous mettre au courant des nouvelles de lalocalité.

– Bien, bien, dit madame Adélaïde, nousn’avons rien à faire avec ces gens-là. Présentez-nous voscompagnons, monsieur de Cesare, présentez-nous-les. S’ils vousressemblent, notre bienveillance leur est acquise. Et vous,Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier Martin, et,s’il demande à nous remercier, dites-lui que ma sœur et moi sommesindisposées.

Le comte de Châtillon et le lieutenant deCesare sortirent pour exécuter les ordres qu’ils venaient derecevoir.

De Cesare rentra le premier avec sescompagnons, et c’était tout simple : les jeunes gens, dansleur empressement à savoir ce que décideraient Leurs Altessesroyales, attendaient dans l’antichambre.

Ils n’eurent donc qu’à passer par la porte quevenait de leur ouvrir leur introducteur. Madame Victoire, qui avaittoujours eu un penchant à la dévotion, avait pris son livred’heures et lisait sa messe, qu’elle n’avait pu entendre :elle se contenta de jeter un coup d’œil rapide sur les jeunes genset de faire un signe approbatif ; mais il n’en fut point demême de madame Adélaïde : elle passa une véritable revue.

De Cesare lui présenta ses compagnons :tous étaient Corses ; nous savons déjà le nom de leurintroducteur et de trois d’entre eux : FrancescoBocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone ; les troisautres se nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et StefanoPittaluga.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de tousces détails ; mais, l’inexorable histoire nous forçantd’introduire un grand nombre de personnages de toutes nations et detous rangs dans notre récit, nous appuyons un peu plus longuementsur ceux qui doivent y acquérir une certaine importance.

Nous le répétons, c’est une immense épopée quecelle que nous écrivons, et, à l’exemple d’Homère, le roi despoëtes épiques, nous sommes forcé de faire le dénombrement de nossoldats.

Comme nous, de Cesare suivit en petitl’exemple de l’auteur de l’Iliade, il nomma les uns aprèsles autres ses six compagnons à madame Adélaïde ; mais ce quelui avait dit le jeune Corse de la noblesse de Bocchechiampel’avait frappée, et ce fut particulièrement à lui qu’elles’adressa.

– M. de Cesare m’a annoncé que vousétiez gentilhomme, lui dit-elle.

– Il m’a fait trop d’honneur, Votre Altesseroyale : je suis noble tout au plus.

– Ah ! vous faites une distinction entrenoble et gentilhomme, monsieur ?

– Sans doute, madame, et j’ai l’honneurd’appartenir à une caste trop jalouse de ses droits, justement parcela même qu’ils sont méconnus aujourd’hui, pour que j’empiète surceux qui ne m’appartiennent pas. Je pourrais faire mes preuves dedeux cents ans et être chevalier de Malte, s’il y avait encore unordre de Malte ; mais je serais très-embarrassé de faire mespreuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.

– Vous monterez cependant dans le nôtre,monsieur, dit la vieille princesse en se redressant.

– C’est seulement lorsque j’en serai descendu,madame, dit le jeune homme en s’inclinant, que je me vanteraid’être gentilhomme.

– Tu entends, ma sœur, tu entends, s’écriamadame Adélaïde ; mais c’est fort joli, ce qu’il dit là.Enfin, nous voilà donc avec des gens de notre bord !

Et la vieille princesse respira pluslibrement.

En ce moment, M. de Châtillonrentra.

– Eh bien, Châtillon, qu’a dit le brigadierMartin ? demanda madame Adélaïde.

– Il a dit tout simplement que, si VotreAltesse royale lui avait fait faire cette offre par un autre quemoi, il aurait coupé les oreilles à cet autre.

– Et à vous ?

– À moi, il a bien voulu me faire grâce ;il a même accepté ce que je lui ai offert.

– Et que lui avez-vous offert ?

– Une poignée de main.

– Une poignée de main, Châtillon ! vousavez offert une poignée de main à un jacobin ! Pourquoin’êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, pendant que vous yétiez ? C’est incroyable, un brigadier qui refuse dix louis,un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à unjacobin ! En vérité, je ne comprends plus rien à la sociétételle qu’ils l’ont faite.

– Ou plutôt telle qu’ils l’ont défaite, ditmadame Victoire en lisant ses heures.

– Défaite, vous avez bien raison, ma sœur,défaite, c’est le mot ; seulement, vivrons-nous assez pour lavoir refaire, c’est ce dont je doute. En attendant, Châtillon,donnez vos ordres ; nous partons à quatre heures ; avecune escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons noushasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerezavec nous.

Et, avec un geste qui avait conservé plus decommandement que de dignité, la vieille princesse congédia ses septdéfenseurs sans avoir le moins du monde remarqué ce qu’il y avaitde blessant dans le choix qu’elle avait fait du plus noble d’entreeux, à l’exclusion des autres, pour dîner à sa table et à celle desa sœur.

Bocchechiampe demanda pardon par un signe àses compagnons de la faveur qui lui était faite ; ils luirépondirent par une poignée de main.

Comme l’avait dit de Cesare, cette musique quel’on avait entendue était celle qui précédait le cortège nuptial deFrancesca et de Peppino ; le cortège était nombreux ;car, ainsi que l’avait dit encore de Cesare, on s’attendaitgénéralement à quelque catastrophe suscitée par MichelePezza ; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards desdeux époux se portèrent-ils tout d’abord sur le mur à demi écrouléoù, depuis le matin, s’était tenu celui qui causait leurinquiétude.

Le mur était solitaire.

Au reste, aucun objet ne revêtait cette teintesombre qui, aux yeux du prétendu roi de la création, sembletoujours devoir annoncer sa disparition de ce monde. Il étaitmidi ; le soleil dans toute sa splendeur, tamisait ses rayonsà travers la treille qui formait un dais de verdure au-dessus de latête des convives ; les merles sifflaient, les griveschantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes, pleinesde vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, unepaillette d’or.

Peppino respira ; il ne voyait la mortnulle parts mais, au contraire, il voyait la vie partout.

Il est si bon de vivre quand on vientd’épouser la femme que l’on aime, et que l’on est enfin arrivé aujour attendu depuis deux ans !

Un instant il oublia Michele Pezza et sadernière menace, dont il était pâle encore.

Quant à don Antonio, moins préoccupé quePeppino, il avait retrouvé, à la porte, la voiture brisée, et, surla terrasse, le propriétaire de la voiture.

Il alla à lui en se grattant l’oreille.

Le travail faisait tache dans un pareiljour.

– Ainsi, demanda-t-il à l’ambassadeur, qu’ilcontinuait de prendre purement et simplement pour un voyageur dedistinction, Votre Excellence tient absolument à continuer sa routeaujourd’hui ?

– Absolument, répondit le citoyen Garat. Jesuis attendu à Rome pour affaire de la plus haute importance, etj’ai déjà perdu, à l’accident qui m’est arrivé aujourd’hui, quelquechose comme trois ou quatre heures.

– Allons, allons, un honnête homme n’a que saparole ; j’ai dit que, quand vous nous auriez fait l’honneurde boire avec nous un verre de vin à l’heureuse union de cesenfants, on travaillerait ; buvons et travaillons.

On remplit tout ce qu’il y avait de verres surla table, on donna à l’étranger le verre d’honneur, orné d’un filetd’or. L’ambassadeur, pour tenir sa parole, but à l’heureuse unionde Francesca et de Peppino ; les jeunes filles crièrent :« Vive Peppino ! » les jeunes garçons :« Vive Francesca ! » et tambours et guitares firentéclater leur tarentelle la plus joyeuse.

– Allons, allons, dit maître della Rota àPeppino, il ne s’agit point ici de faire les yeux doux à notreamoureuse, mais de se mettre à la besogne ; il y a temps pourtout. Embrasse ta femme, garçon, et à l’ouvrage !

Peppino ne se fit point répéter deux fois lapremière partie de l’invitation : il prit sa femme entre sesbras, et, avec un regard de reconnaissance au ciel, il l’appuyacontre son cœur.

Mais, au moment où, abaissant les yeux verselle avec cette indéfinissable expression de l’amour qui alongtemps attendu et qui va enfin être satisfait, il approchait seslèvres de celles de Francesca, la détonation d’une arme à feuretentit, et le sifflement d’une balle se fit entendre, suivi d’unbruit mat.

– Oh ! oh ! dit l’ambassadeur, voilàune balle qui m’a bien l’air d’être à mon adresse.

– Vous vous trompez, balbutia Peppino ens’affaissant aux pieds de Francesca, elle est à la mienne.

Et il rendit par la bouche une gorgée desang.

Francesca jeta un cri et tomba à genoux devantle corps de son mari.

Tous les yeux se tournèrent vers le point d’oùle coup était parti : une légère fumée blanchâtre montait, àcent pas peut-être, à travers les peupliers. On vit alors parmi lesarbres un jeune homme qui, par des élans rapides, gravissait lamontagne un fusil à la main.

– Fra Michele ! s’écrièrent lesassistants, fra Michele !

Le fugitif s’arrêta sur une espèce deplate-forme, et, avec un geste de menace :

– Je ne m’appelle plus fra Michele,dit-il ; à partir de ce moment, je m’appelle fra Diavolo.

C’est, en effet, le nom sous lequel il futconnu plus tard ; le baptême du meurtre l’emporta sur celui dela rédemption.

Pendant ce temps, le blessé avait rendu ledernier soupir.

XXXVI – LE PALAIS CORSINI À ROME

Pendant que nous sommes sur la route de Rome,précédons notre ambassadeur chez Championnet, comme nous l’avonsprécédé chez le charron don Antonio.

Dans une des plus grandes salles de l’immensepalais Corsini, qui vient d’être successivement occupé par JosephBonaparte, ambassadeur de la République, et par Berthier, qui estvenu y venger le double assassinat de Basseville et de Duphot, deuxhommes se promenaient, le jeudi 24 septembre, entre onze heures etmidi, s’arrêtant de temps en temps près de grandes tables surlesquelles étaient étendus un plan de Rome à la fois antique etmoderne, un plan des États romains réduits par le traité deTolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse ;d’autres tables plus petites supportaient des livres d’histoireancienne et moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, unTite-Live, un Polybe, un Montecuculli, les Commentaires deCésar, un Tacite, un Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel,une collection presque complète enfin de livres classiques serapportant à l’histoire de Rome ou aux guerres des Romains ;chacune de ces tables portait, en outre, de l’encre, des plumes,des feuilles de papier couvertes de notes, à côté de feuillesblanches attendant leur tour d’être noircies et qui indiquaient quel’hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de la guerre,sinon par les études du savant, du moins par les loisirs del’érudit.

Ces deux hommes, à trois ans près, étaient dumême âge, c’est-à-dire que l’un avait trente-six ans et l’autretrente-trois.

Le plus âgé des deux était en même temps leplus petit ; il portait encore la poudre de 89, avait conservéla queue et brillait par un certain air d’aristocratie qu’il devaitsans doute à l’extrême propreté de ses vêtements, à la finesse et àla blancheur de son linge ; son œil noir était vif, déterminé,plein de résolution et d’audace ; sa barbe était faite avec leplus grand soin ; il ne portait ni moustaches nifavoris ; son costume était celui des généraux républicains duDirectoire ; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaientdéposés sur une table assez voisine de la chaise sur laquelle ilavait l’habitude d’écrire, pour qu’en allongeant la main il pût lesatteindre.

Celui-là, c’était l’homme dont nous avons déjàentretenu longuement nos lecteurs : Jean-Étienne Championnet,commandant en chef l’armée de Rome.

L’autre, plus grand de taille, comme nousl’avons dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de sonteint, une origine septentrionale ; il avait l’œil bleu,limpide, plein de lumière ; le nez moyen, les lèvres minces etce menton fortement accentué qui est le signe dominant des racesfauves, c’est-à-dire des races conquérantes ; un grandsentiment de calme et de placidité était répandu sur toute sapersonne et devait en faire au feu non-seulement un soldatintrépide, mais encore un général plein de toutes les ressourcesque donne un véritable sang-froid. Il était de famille irlandaise,mais né en France ; il avait servi d’abord dans le corpsirlandais de Dillon, s’était distingué à Jemmapes, avait été nommécolonel après la bataille, avait battu le duc d’York dansdifférentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace,s’était emparé de la flotte hollandaise à la tête de soninfanterie, avait été nommé général de division, et enfin venaitd’être envoyé à Rome, où il commandait une division sousChampionnet.

Celui-là, c’était Joseph-Alexandre Macdonald,qui fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de Tarente.

Ces deux hommes, pour ceux qui les eussentregardés causant, étaient deux soldats ; mais, pour ceux quiles auraient entendus causer, ils eussent été deux philosophes,deux archéologues, deux historiens.

Ce fut le propre de la révolution française –et cela se comprend, puisque toutes les classes de la sociétéconcoururent à former l’armée, – d’introduire, près des Cartaux,des Rossignol et des Luckner, les Miollis, les Championnet, lesSégur, c’est-à-dire, près de l’élément matériel et brutal,l’élément immatériel et lettré.

– Tenez, mon cher Macdonald, disaitChampionnet à son lieutenant, plus j’étudie cette histoire romaineau milieu de Rome, et particulièrement celle de ce grand homme deguerre, de ce grand orateur, de ce grand législateur, de ce grandpoëte, de ce grand philosophe, de ce grand politique qu’on appelleCésar, et dont les Commentaires doivent être le catéchismede tout homme qui aspire à commander une armée, plus je suisconvaincu que nos professeurs d’histoire se trompent complétement àl’endroit de l’élément que représentait César à Rome. Lucain a eubeau faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins quiaient été faits, César, mon ami, c’était l’humanité ; Catonn’était que le droit.

– Et Brutus et Cassius, qu’étaient-ils ?demanda Macdonald avec le sourire de l’homme mal convaincu.

– Brutus et Cassius, – je vais vous fairesauter au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l’objet devotre culte, – Brutus et Cassius étaient deux républicains decollège, l’un de bonne, l’autre de mauvaise foi ; des espècesde lauréats de l’école d’Athènes, des plagiaires d’Harmodius etd’Aristogiton, des myopes qui n’ont pas vu plus loin que leurstylet, des cerveaux étroits qui n’ont pas su comprendrel’assimilation du monde que rêvait César ; et j’ajouterai,que, nous autres républicains intelligents, c’est César que nousdevons glorifier et ses meurtriers que nous devons maudire.

– C’est un paradoxe qui peut être soutenu, moncher général ; mais, pour le faire adopter comme une vérité,il ne faudrait pas moins que votre esprit et votre éloquence.

– Eh ! mon cher Joseph, rappelez-vousnotre promenade d’hier au musée du Capitole ; ce n’était passans raison que je vous disais : « Macdonald, regardez cebuste de Brutus ; Macdonald, regardez cette tête deCésar. » Vous les rappelez-vous ?

– Certainement.

– Eh bien, comparez ce front puissant, maiscomprimé avec ces cheveux qui viennent jusqu’aux sourcils,caractère du vrai type romain, au reste ; comparez cessourcils, épais et contractés écrasant un œil sombre, avec le frontlarge et ouvert de César, avec ses yeux d’aigle.

– Ou de faucon, occhi griffagni, adit Dante.

– Nigris et vegetis oculis, a ditSuétone, et, si vous voulez bien, je m’en rapporterai à Suétone,ses yeux noirs et pleins de vie ; contentons-nousdonc de cela, et vous verrez de quel côté était l’intelligence. Onreprochait à César d’avoir ouvert le Sénat à des sénateurs qui n’ensavaient pas même le chemin : c’était là son génie et en mêmetemps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j’entends la Grèce,Athènes n’est que la colonie, elle essaime et se rejette audehors ; Rome, c’est l’adoption, elle aspire l’univers et sel’assimile : la civilisation orientale, l’Égypte, la Syrie, laGrèce, tout y a passé ; la barbarie occidentale, l’Ibérie, laGaule, l’Armorique même, tout y passera. Le monde sémitique,représenté par Carthage, et la Judée résistent à Rome :Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le monde entierrégnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome ;après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron,c’est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui nesont déjà qu’Italiens ; puis les Antonins, qui sont Espagnolset Gaulois ; puis Septime, Caracalla, Héliogabale, AlexandreSévère, qui sont Africains et Syriens ; il n’y a pas jusqu’àl’Arabe Philippe et jusqu’au Goth Maximin qui ne viennent, aprèsles Aurélien et les Probus, ces durs paysans de l’Illyrie,s’asseoir sur le trône qui s’écroulera sous le Hun Augustule,lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d’orque lui fera Odoacre, roi des Hérules, Tout s’est écroulé autour deRome, Rome seule est encore debout. Capitoli immobilesaxum.

– Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélangede races que les Italiens doivent l’affaiblissement de leur courageet la mollesse de leur caractère ? demanda Macdonald.

– Ah ! vous voilà comme les autres, moncher Macdonald, jugeant le fond par la surface. Parce que leslazzaroni sont lâches et paresseux, – et peut-être encorereviendrons-nous un jour sur cette opinion, – faut-il en augurerque tous les Napolitains sont lâches et paresseux ? Voyez cesdeux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri etEttore Caraffa : connaissez-vous, dans toutes nos légions,deux plus puissantes personnalités ? La différence qui existeentre les Italiens et nous, mon cher Joseph, et j’ai bien peur quecette différence ne soit à notre désavantage, c’est que, fidèles ànos habitudes d’hommes liges[16], nousmourons pour un homme, et qu’en Italie on ne meurt, en général, quepour les idées. Les Italiens, c’est vrai, n’ont pas, comme nous, larecherche aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est unhéritage de nos pères les vieux Gaulois ; ils n’ont pas, commenous, la déification chevaleresque de la femme, parce qu’ils n’ontdans toute leur histoire ni une Jeanne d’Arc ni une AgnèsSorel ; ils n’ont pas, comme nous, la rêverie enthousiaste dumonde féodal, parce qu’ils n’ont ni un Charlemagne ni un saintLouis ; mais ils ont autre chose, ils ont un génie sévère,étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est devenue unescience ; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait destratégie. Qu’étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliersde Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, près des Sforza, desMalatesta, des Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola,des Baglioni, des Ezzelino ? Le premier capitaine del’antiquité, César, est un Italien, et ce Bonaparte, qui nousmangera tous, les uns après les autres, comme César Borgia voulaitmanger l’Italie feuille à feuille, ce petit Bonaparte, que l’oncroit enfermé en Égypte, mais qui en sortira d’une façon ou del’autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale oul’hippogriphe[17] d’Astolphe, c’est encore un homme derace italienne. Il n’y a qu’à voir son maigre et sec profil pourcela : il a tout à la fois du César, du Dante et duMachiavel.

– Vous avouerez au moins, mon cher général, sienthousiaste que vous soyez d’eux, qu’il y a une grande différenceentre les Romains des Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi etceux d’aujourd’hui.

– Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. Lavocation du Romain antique, c’était l’action militaire oupolitique : conquérir le monde d’abord et le gouvernerensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne pouvant plus agir, ilrêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis ici, je ne fais pasautre chose que de contempler, dans ses rues et dans ses placespubliques, cette race monumentale ; eh bien, mon cher, ceshommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajanedescendus de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais quivivent et qui marchent ; chacun d’eux est le civesromanus, trop grand seigneur, trop maître du monde pourtravailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir desAbruzzes ; leurs portefaix, ils vont les chercher àBergame ; ils ont des trous à leur manteau, ils les ferontraccommoder par un juif, non par leur femme : n’est-elle pasla matrone romaine ? non plus celle du temps de Lucrèce, quifile la laine et garde la maison ; non, mais celle du temps deCatilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une aiguillesi ce n’est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeuxd’Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux quiallaient recueillant la sportule de porte en porte, de ceux quivivaient six mois de la vente de leurs votes au champ de Mars, àqui Caton, César, Auguste faisaient distribuer le blé à boisseaux,pour qui Pompée bâtissait des forums et des bains, qui avaient unpréfet de l’annone chargé de les nourrir, et qui en ont encore unaujourd’hui, mais qui ne les nourrit plus, se mettent à faire œuvreservile de leurs nobles doigts ? Non, vous ne pouvez pasexiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi n’était-il pasun peuple de mendiants ? Tout ce que vous pouvez exiger de cemême peuple, lorsqu’il a perdu sa couronne, c’est qu’il mendienoblement, et c’est ce qu’il fait. Accusez-le de férocité, si vousvoulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui.Son couteau ne le quitte pas plus que l’épée ne quittait lelégionnaire ; c’est son glaive à lui. Le couteau est le glaivede l’esclave.

– Nous en savons quelque chose. De cettefenêtre qui donne sur le jardin, nous pouvons reconnaître la placeoù ils ont assassiné Duphot, et, de celle-ci, qui donne sur la rue,celle où ils ont assassiné Basseville… Eh ! mais que vois-jedonc là-bas ? fit Macdonald en s’interrompant avec uneexclamation de surprise. Une voiture de poste qui nous arrive. Dieume pardonne ! mais c’est le citoyen Garat.

– Quel Garat ?

– L’ambassadeur de la République à Naples.

– Impossible !

– Lui-même, général.

Championnet jeta un coup d’œil sur la rue,reconnut Garat à son tour, et, jugeant aussitôt l’importance del’événement, courut à la porte du salon, transformé par lui enbibliothèque et en cabinet de travail.

Au moment où il ouvrait cette porte,l’ambassadeur montait la dernière marche de l’escalier etapparaissait sur le palier.

Macdonald voulut se retirer, mais Championnetle retint.

– Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, etquelquefois mon bras droit ; restez, mon cher général.

Tous deux attendaient avec impatience lesnouvelles que Garat apportait de Naples.

Les compliments furent courts :Championnet et Garat échangèrent une poignée de main ;Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit.

Ce récit se composait des choses que nousavons vues s’accomplir sous nos yeux : de l’arrivée de Nelson,des fêtes qui lui avaient été données et de la déclaration quel’ambassadeur s’était cru obligé de faire pour sauvegarder ladignité de la République.

Puis, subsidiairement, l’ambassadeur racontal’accident arrivé à sa voiture entre Castellane et Itri, commentcet accident l’avait forcé de s’arrêter chez le charron donAntonio ; comment il avait rencontré les vieilles princessesavec leur escorte, qu’il avait empêchée d’aller plus loin ;comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par unjeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l’habitude, avait étéchercher dans la montagne, en se faisant bandit, l’impunité de soncrime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu’ilavait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu’il enlouait une autre à Fondi, avec laquelle il venait d’arriver à Rome,sans autre accident qu’un retard de six heures.

Le brigadier Martin et les quatre hommesd’escorte arriveraient, selon toute probabilité, dans la journée dulendemain.

Championnet avait laissé l’ambassadeur allerjusqu’au bout sans l’interrompre, espérant toujours entendre un motsur son envoyé ; mais, le citoyen Garat ayant terminé sonrécit sans prononcer le nom de Salvato Palmieri, Championnetcommença à craindre que l’ambassadeur ne fût déjà parti de Naplesquand son aide de camp y était arrivé, et qu’ils ne se fussent, parconséquent, croisés en route.

Le général en chef, fort inquiet et ne sachantpas ce qui avait pu arriver à Salvato après le départ del’ambassadeur, allait lui adresser une série de questions sur cepoint, quand un bruit qui se faisait dans l’antichambre attira sonattention ; au même instant, la porte s’ouvrit et le soldat deplanton annonça qu’un homme vêtu en paysan voulait absolumentparler au général.

Mais, dominant la voix du planton, une autrevoix vigoureusement accentuée s’écria :

– C’est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa.Je vous apporte des nouvelles de Salvato.

– Laissez entrer, morbleu ! laissezentrer, cria à son tour Championnet. J’allais justement en demanderau citoyen Garat. Venez, Hector, venez ! vous êtes deux foisle bienvenu.

Le comte de Ruvo se précipita dans la salle etsauta au cou du général.

– Ah ! mon général, mon chergénéral ! s’écria-t-il, que je suis content de vousrevoir !

– Vous parliez de Salvato, Hector ?Quelles nouvelles nous apportez-vous de lui ?

– Bonnes et mauvaises tout ensemble :bonnes puisqu’il devrait être mort et qu’il ne l’est pas ;mauvaises en ce que, pendant son évanouissement, ils lui ont voléla lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen Garat.

– Vous lui aviez donné une lettre pourmoi ? demanda Garat.

Hector se retourna.

– Ah ! c’est vous, monsieur, qui êtesl’ambassadeur de la République ? demanda-t-il à Garat.

Garat s’inclina.

– Mauvaises nouvelles ! mauvaisesnouvelles ! murmura Championnet.

– Et pourquoi ? comment ?Expliquez-moi cela, fit l’ambassadeur.

– Eh ! mon Dieu, voici : nous nesommes point en mesure de nous battre, je vous l’écrivais ; jevous disais dans ma lettre que nous manquions de tout, d’hommes,d’argent, de pain, de vêtements, de munitions. Je vous priais defaire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps encorela paix entre le royaume des Deux-Siciles et la République ;il paraît que mon messager est arrivé trop tard, que vous étiezdéjà parti, qu’il a été blessé, que sais-je, moi ?Racontez-nous tout cela, Hector. Si ma lettre est tombée entreleurs mains, c’est en vérité un grand malheur ; mais unmalheur plus grand encore, ce serait que mon cher Salvato mourût deses blessures ; car vous m’avez dit qu’il était blessé,n’est-ce pas, qu’ils avaient voulu l’assassiner, quelque chosecomme cela enfin ?

– Et ils y ont réussi aux trois quarts !Il avait été épié, suivi ; on l’attendait au sortir du palaisde la reine Jeanne, à Mergellina, six hommes ! Vous comprenezbien, vous qui connaissez Salvato, qu’il ne s’est pas laisséégorger comme un poulet : il en a tué deux et blessé deuxautres ; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois,Pasquale de Simone, le tueur de la reine, lui a lancé son couteau,le couteau lui est entré jusqu’au manche dans la poitrine.

– Et où, comment est-il tombé ?

– Oh ! tranquillisez-vous, mon général,il y a des gaillards qui ont de la chance, il est tombé dans lesbras de la plus jolie femme de Naples, qui l’a caché à tous lesyeux, à commencer par ceux de son mari.

– Et la blessure ? la blessure ?s’écria le général. Vous savez, Hector, que j’aime Salvato commemon fils.

– La blessure est grave, très-grave, maisn’est pas mortelle ; d’ailleurs, c’est le premier médecin deNaples, un des nôtres, qui le soigne et qui en répond. Oh ! ila été magnifique, notre Salvato ; il ne vous a jamais racontéson histoire, un roman et un roman terrible, mon chergénéral ; comme le Macduff de Shakspeare, il a été tiré vivantdes flancs d’une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôtun soir au bivac, pour vous faire passer le temps ; mais ils’agit d’autre chose maintenant : les égorgements contre lesnôtres ont commencé à Naples ; Cirillo a été retardé de deuxheures sur le quai en venant m’annoncer la nouvelle que je vousapporte, et par quoi ? par un bûcher qui obstruait le passageet où les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères dellaTorre.

– Quels misérables ! s’écriaChampionnet.

– Imaginez-vous, mon général, un poëte et unbibliomane, je vous demande un peu ce que ces gens-là pouvaientleur avoir fait ! On parle, en outre, d’un grand conseil quiaurait été tenu au palais : je sais cela par NicolinoCaracciolo, qui est l’amant de la San-Clemente, une des damesd’honneur de la reine ; la guerre contre la République y a étédécidée, l’Autriche fournit le général.

– Le connaissez-vous ?

– C’est le baron Charles Mack.

– Ce n’est pas une réputation bieneffrayante.

– Non ; mais ce qui est plus effrayant,c’est que l’Angleterre s’en mêle et fournit l’argent ; ils ont60,000 hommes prêts à marcher sur Romedans huit jours,s’il le faut, et puis… Ma foi, je crois que voilà tout.

– La peste ! c’est bien assez, ce mesemble, répondit Championnet.

Puis, se tournant versl’ambassadeur :

– Vous le voyez, mon cher Garat, il n’y a pasun instant à perdre ; par bonheur, j’ai reçu hier deuxmillions de cartouches ; nous n’avons pas de canons, mais,avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille baïonnettesau bout, nous prendrons les canons des Napolitains.

– Je croyais que Salvato nous avait dit quevous n’aviez que neuf mille hommes.

– Oui, mais je compte sur trois mille hommesde renfort. Êtes-vous fatigué, Hector ?

– Jamais, mon général.

– Alors, vous êtes prêt à partir pourMilan ?

– Quand j’aurai déjeuné et changé d’habits,car je meurs de faim, et, vous le voyez, je suis couvert deboue ; je suis venu par Isoletta, Agnani, Frosinone, deschemins épouvantables, tout détrempés par l’orage. Je comprends quevos plantons ne voulussent pas me laisser entrer dans l’état où jesuis.

Championnet tira une sonnetteparticulière ; son valet de chambre entra.

– Un déjeuner, un bain et des habits pour lecitoyen Hector Caraffa ; que tout cela soit prêt, le bain dansdix minutes, les habits dans vingt, le déjeuner dans unedemi-heure.

– Mon général, dit le valet de chambre, aucunde vos habits n’ira au citoyen Caraffa, il a la tête de plus quevous.

– Tenez, dit Garat, voici la clef de mamalle ; ouvrez-la et prenez-y du linge et des habits pour lecomte de Ruvo ; il est à peu près de ma taille, et puis, c’estici le cas de le dire, à la guerre comme à la guerre !

– À Milan, vous trouverez Joubert ; c’està vous que je parle, Hector, écoutez-moi, reprit Championnet.

– Je ne perds pas un mot, mon général.

– À Milan, vous trouverez Joubert ; vouslui direz qu’il s’arrange comme il voudra, mais qu’il me faut troismille hommes, ou que Rome est perdue ; qu’il les donne àKellermann, s’il peut ; c’est un excellent général decavalerie, et c’est la cavalerie qui nous manque surtout ;vous les ramènerez, Hector, et vous les dirigerez surCivita-Castellana ; c’est là probablement que nous nousretrouverons. Je n’ai pas besoin de vous recommander ladiligence.

– Mon général, ce n’est point à un homme quivient de faire soixante et dix lieues de montagnes en quarante-huitheures qu’il faut recommander cela.

– Vous avez raison.

– D’ailleurs, dit Garat, je me charge ducitoyen Caraffa jusqu’à Milan ; ma chaise de poste ne peutmanquer d’arriver demain.

– Vous n’attendrez pas votre chaise de poste,mon cher ambassadeur ; vous prendrez la mienne, ditChampionnet. Dans les circonstances où nous sommes, il n’y a pasune minute à perdre. Macdonald, écrivez, je vous prie, en mon nom,à tous les chefs de corps qui tiennent Terracine, Piperno,Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata, dene faire aucune résistance, et, aussitôt qu’ils sauront quel’ennemi a passé la frontière, de se replier, en évitant toutengagement, sur Civita-Castellane.

– Comment ! s’écria Garat, vousabandonnerez Rome aux Napolitains sans essayer de ladéfendre ?

– Je l’abandonnerai, si je puis, sans tirer uncoup de fusil ; mais, soyez tranquille, ce ne sera point pourlongtemps.

– Mon cher général, vous en savez plus que moisur ce point.

– Moi ? Je ne sais absolument de laguerre que ce qu’en dit Machiavel.

– Et qu’en dit Machiavel ?

– Il faut que je vous apprenne cela, à vous,un diplomate qui devrait savoir par cœur Machiavel ? Eh bien,il dit… Écoutez, Hector ; écoutez cela, Macdonald… Ildit : « Tout le secret de la guerre consiste en deuxchoses : à faire tout ce que l’ennemi ne peut soupçonner, et àlui laisser faire tout ce qu’on avait prévu qu’il ferait ; ensuivant le premier de ces préceptes, vous rendrez inutiles sesplans de défense ; en observant le second, vous déjouerez sesplans d’attaque. » Lisez Machiavel, c’est un grand homme, moncher Garat, et, quand vous l’aurez lu…

– Eh bien, quand je l’aurai lu ?

– Relisez-le.

La porte s’ouvrit et le valet de chambrereparut.

– Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion quivient vous dire que votre bain est prêt. Pendant que Macdonaldécrira ses lettres, je dirai à Garat tout ce qu’il doit raconter auDirectoire des pilleries que ses agents font ici ; après quoi,nous nous mettrons à table, et nous boirons du vin de la cave de SaSainteté à notre prochaine et heureuse entrée à Naples.

FIN DU PREMIER TOME.

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