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La San-Felice – Tome II

La San-Felice – Tome II

d’ Alexandre Dumas

XXXVII – GIOVANNINA

Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous les conduisons à travers un pays et des personnages qui leur sont inconnus, afin de garder à la fois à notre récit toute la fermeté de l’ensemble et toute la variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement entraîné dans quelques longueurs qui ne se représenteront plus, maintenant qu’à peu d’individualités près que nous rencontrerons sur notre route, tous nos personnages sont entrés en scène, et, autant qu’il a été en notre pouvoir, ont,par l’action même, exposé leur caractère. Notre avis, au reste, est que la longueur ou la brièveté d’une matière n’est point soumise à une mesure matérielle : ou l’œuvre est intéressante, et,eût-elle vingt volumes, elle semblera courte au public ; ou elle est ennuyeuse, et, eut-elle dix pages seulement, le lecteur fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d’en avoir achevé la lecture ; quant à nous, c’est en général nos livres les plus longs, c’est-à-dire ceux dans lesquels il nous a été permis d’introduire un plus grand développement de caractères et une plus longue suite d’événements, qui ont eu le plus de succès et ont été le plus avidement lus.

C’est donc entre des personnages déjà connus du lecteur, ou auxquels il ne nous reste plus que quelques coups de pinceau à donner, que nous allons renouer notre récit, qui semble,au premier coup d’œil, s’être écarté de sa route pour suivre à Rome notre ambassadeur et le comte de Ruvo, écart nécessaire, – on lereconnaîtra plus tard, en revenant à Naples huit jours après ledépart d’Ettore Caraffa pour Milan – et du citoyen Garat pour laFrance.

Nous nous retrouvons donc, vers dix heures dumatin, sur le quai de Mergellina, fort encombré de pêcheurs et delazzaroni, de gens du peuple de toute espèce qui courent, mêlés auxcuisiniers des grandes maisons, vers le marché que vient d’ouvriren face de son casino, le roi Ferdinand, qui, vêtu en pêcheur,debout derrière une table couverte de poissons, vend lui-même sapêche ; malgré la préoccupation où l’ont jeté les affairespolitiques, malgré l’attente où il est, d’un moment à l’autre,d’une réponse de son neveu l’empereur, malgré la difficulté qu’iléprouve à escompter rapidement la traite de vingt-cinq millionssouscrite par sir William Hamilton, et endossée par Nelson au nomde M. Pitt, le roi n’a pas pu renoncer à ses deux grandesdistractions, la pêche et la chasse : hier, il a chassé àPersano ; ce matin, il a pêché à Pausilippe.

Parmi la foule qui, attirée par ce spectaclefréquent mais toujours nouveau pour le peuple de Naples, remonte lequai de Mergellina, nous serions tenté de compter notre vieil amiMichele le Fou, qui, hâtons-nous de le dire, n’a rien de communavec le Michele Pezza que nous avons vu s’élancer dans la montagneaprès le meurtre de Peppino, mais notre Michele à nous, qui, aulieu de continuer à remonter le quai comme les autres, s’arrête àla petite porte de ce jardin déjà bien connu de nos lecteurs. Ilest vrai qu’à la porte de ce jardin se tient debout et appuyée à lamuraille, les yeux perdus dans l’azur du ciel, ou plutôt dans levague de sa pensée, une jeune fille à laquelle sa positionsecondaire ne nous a permis jusqu’à ce moment de donner qu’uneattention secondaire comme sa position.

C’est Giovanna ou Giovannina, la femme dechambre de Luisa San-Felice, appelée plus souvent par abréviationNina.

Elle représente un type particulier chez lespaysans des environs de Naples, une espèce d’hybride humaine quel’on est tout étonné de trouver sous le brûlant soleil du Midi.

C’est une jeune fille de dix-neuf à vingt ans,de taille moyenne, et cependant plutôt grande que petite,parfaitement prise dans sa taille, et à qui le voisinage d’unefemme distinguée a donné des goûts de propreté rares dans cetteclasse du peuple à laquelle elle appartient ; ses cheveuxabondants et très-soignés, retenus en chignon par un ruban bleu deciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme voltigeant surle front des mauvais anges ; son teint est d’un blanc laiteuxparsemé de taches de rousseur qu’elle essaye d’effacer avec lescosmétiques et les essences qu’elle emprunte au cabinet de toilettede sa maîtresse ; ses yeux sont verdâtres et s’irisent d’orcomme ceux des chats, dont elle a la prunelle contractile ;ses lèvres sont minces et pâles, mais, à la moindre émotion,deviennent d’un rouge de sang ; elles couvrent des dentsirréprochables, dont elle prend autant de soin et dont elle paraîtaussi fière que si elle était une marquise ; ses mains sansveines sont blanches et froides comme le marbre. Jusqu’à l’époqueoù nous l’avons fait connaître à nos lecteurs, elle a paru fortattachée à sa maîtresse et ne lui a donné que ces sujets demécontentement qui tiennent à la légèreté de la jeunesse et auxbizarreries d’un caractère encore mal formé. Si la sorcière Nannoétait là et qu’elle examinât sa main comme elle a examiné celle desa maîtresse, elle dirait que, tout au contraire de Luisa, qui estnée sous l’heureuse influence de Vénus et de la Lune, Giovanninaest née sous la mauvaise union de la Lune et de Mercure, et quec’est à cette conjonction fatale qu’elle doit les mouvementsd’envie qui, parfois, lui serrent le cœur, et les élans d’ambitionqui agitent son esprit.

En somme, Giovannina n’est point ce que l’onpeut appeler une belle femme, ni une jolie fille ; mais c’estune créature étrange qui attire et fixe le regard de beaucoup dejeunes gens. Ses inférieurs ou ses égaux ont fait attention à elle,mais jamais elle n’a répondu à aucun ; son ambition aspire às’élever, et vingt fois elle a dit qu’elle aimerait mieux resterfille toute sa vie que d’épouser un homme au-dessous d’elle, oumême de sa condition.

Michele et Giovannina sont de vieillesconnaissances ; depuis six ans que Giovannina est chez LuisaSan-Felice, ils ont eu occasion de se voir bien souvent ;Michele même, comme les autres jeunes gens, séduit par labizarrerie physique et morale de la jeune fille, a essayé de luifaire la cour ; mais elle a expliqué sans détour au jeunelazzarone qu’elle n’aimerait jamais qu’un signore, aurisque même que le signore qu’elle aimerait ne réponditpoint à son amour.

Sur quoi, Michele, qui n’est pas le moins dumonde platonicien, lui a souhaité toute sorte de prospérités, ets’est tourné du côté d’Assunta, qui, n’ayant point les mêmesprétentions aristocratiques que Nina, s’est parfaitement contentéede Michele, et, comme le frère de lait de Luisa, à part sesopinions politiques un peu exaltées, est un excellent garçon, aulieu d’en vouloir à Giovannina de son refus, il lui a demandé sonamitié et offert la sienne ; moins difficile en amitié qu’enamour, Giovannina lui a tendu la main, et la promesse d’une bonneet sincère amitié a été échangée entre le lazzarone et la jeunefille.

Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu’aumarché royal, Michele, qui, d’ailleurs, venait probablement faireune visite à sa sœur de lait, voyant Giovannina pensive à la portedu jardin, s’arrêta.

– Que fais-tu là à regarder le ciel ? luidemanda-t-il.

La jeune fille haussa les épaules.

– Tu le vois bien, dit-elle, je rêve.

– Je croyais qu’il n’y avait que les grandesdames qui rêvassent, et que nous nous contentions de penser, nousautres ; mais j’oubliais que, si tu n’es pas une grande dame,tu comptes le devenir un jour. Quel malheur que Nanno n’ait pas vuta main ! elle t’eût probablement prédit que tu seraisduchesse, comme elle m’a prédit, à moi, que je serais colonel.

– Je ne suis pas une grande dame pour queNanno perde son temps à me dire la bonne aventure.

– Est-ce que je suis un grand seigneur,moi ? Elle me l’a bien dite ; il est vrai que c’étaitprobablement pour se moquer de moi.

Giovannina secoua négativement la tête.

– Nanno ne ment pas, dit-elle.

– Alors, je serai pendu ?

– C’est probable.

– Merci ! Et qui te fait croire que Nannone ment pas ?

– Parce qu’elle a dit la vérité à madame.

– Comment, la vérité ?

– Ne lui a-t-elle pas fait le portrait dujeune homme qui descendait du Pausilippe ? grand, beau, jeune,vingt-cinq ans ; ne lui a-t-elle pas dit qu’il était épié parquatre, puis par six hommes ? ne lui a-t-elle pas dit que cetinconnu, dont nous avons fait depuis la connaissance, courait ungrand danger ? ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce seraitun bonheur pour elle que ce jeune homme fût tué, parce que, s’iln’était pas tué, elle l’aimerait, et que cet amour aurait uneinfluence fatale sur sa destinée ?

– Eh bien ?

– Eh bien, tout cela est arrivé, ce mesemble : l’inconnu venait du Pausilippe ; il était jeune,beau ; il avait vingt-cinq ans ; il était suivi par sixhommes ; il courait un grand danger, puisqu’il a été blessépresque mortellement à cette porte. Enfin, continua Giovannina avecune imperceptible altération dans la voix, comme la prédictiondevait s’accomplir et s’accomplira probablement en tout point,enfin, madame l’aime.

– Que dis-tu là ? fit Michele. Tais-toidonc !

Giovannina regarda autour d’elle.

– Est-ce que quelqu’un nous écoute ?demanda-t-elle.

– Non.

– Eh bien, continua Giovannina, qu’importe,alors ? N’es-tu pas dévoué à ta sœur de lait comme je le suisà ma maîtresse ?

– Si fait, et à la vie à la mort ! ellepeut s’en vanter.

– En ce cas, elle aura probablement besoin unjour de toi, comme elle a déjà besoin de moi. Que crois-tu que jefais à cette porte ?

– Tu me l’as dit, tu regardes en l’air.

– N’as-tu pas rencontré le chevalierSan-Felice sur ta route ?

– À la hauteur de Pie-di-Grotta ?Oui.

– J’étais là pour voir s’il ne revenait pointsur ses pas, comme il l’a fait hier.

– Comment ! il est revenu sur sespas ? Se douterait-il de quelque chose ?

– Lui ? Pauvre cher seigneur ! ilcroirait plutôt ce qu’il ne voulait pas croire l’autre jour, que laterre est un morceau détaché du soleil, un jour qu’une comète s’estheurtée contre, que de croire que sa femme le trompe ;d’ailleurs, elle ne le trompe pas !… ou du moins pasencore : elle aime le seigneur Salvato, voilà tout ; maisil n’est pas moins vrai que, s’il eût demandé madame, j’eusse étéfort embarrassée, car elle est déjà près de son cher blessé,qu’elle ne quitte ni jour ni nuit.

– Alors, elle t’a dit de venir t’assurer quele chevalier San-Felice continuait bien aujourd’hui son chemin versle palais royal ?

– Oh ! non, Dieu merci ! madame n’enest pas encore là ; mais cela viendra, sois tranquille. Non,je la voyais inquiète, allant, venant, regardant du côte ducorridor, puis du côté du jardin, mourant d’envie de se mettre à lafenêtre, mais n’osant. Je lui ai dit alors : « Est-ce quemadame ne va pas voir si M. Salvato n’a pas besoin d’elle,depuis deux heures du matin qu’elle l’a quitté ? – Je n’ose,ma chère Nina, a-t-elle répondu ; j’ai peur que mon mari,comme hier, n’ait oublié quelque chose, et tu sais que le docteurCirillo a dit qu’il était de la plus haute importance que mon mariignorât la présence de ce jeune homme chez la princesse Fusco. –Oh ! qu’à cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu, je puissurveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard,revenait comme hier, du plus loin que je l’apercevrais,j’accourrais le dire à madame. – Ah ! ma bonne petite Nina,a-t-elle répliqué, tu serais assez gentille pour cela ? –Certainement, lui ai-je répondu, madame ; cela me fera même dubien, j’ai besoin d’air. » Et je suis venue me planter ensentinelle à cette porte, où j’ai le plaisir de faire laconversation avec toi, tandis que madame a celui de faire laconversation avec son blessé.

Michele regarda Giovannina avec un certainétonnement ; il y avait quelque chose d’amer dans les paroleset de strident dans la voix de la jeune fille.

– Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, leblessé ?

– J’entends bien.

– Est-il amoureux d’elle ?

– Lui ? Je crois bien ! Il la dévoredes yeux. Aussitôt qu’elle quitte la chambre, ses paupières seferment comme s’il n’avait plus besoin de rien voir, pas même lejour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend que les marissachent que leurs femmes soignent de beaux jeunes gens blessés,M. Cirillo a beau lui défendre de parler, M. Cirillo abeau lui dire que, s’il parle, il risque de se rompre quelque chosedans le poumon, ah ! pour cela, on ne lui obéit pas comme pourl’autre chose. À peine sont-ils seuls, qu’ils se mettent à parlersans s’arrêter une minute.

– Et de quoi parlent-ils ?

– Je n’en sais rien.

– Comment ! tu n’en sais rien ? Ilst’éloignent donc ?

– Non, tout au contraire, madame presquetoujours me fait signe de rester.

– Ils parlent tout bas, alors ?

– Non, ils parlent tout haut, mais anglais oufrançais. Le chevalier est un homme de précaution, ajouta Nina avecun petit rire saccadé ; il a appris deux langues étrangères àsa femme, afin qu’elle pût librement parler de ses affaires avecles étrangers et que les gens de la maison n’y comprissentrien ; aussi, madame en use.

– J’étais venu pour voir Luisa, ditMichele ; mais, d’après ce que tu me dis, je la dérangeraisprobablement ; je me contenterai donc de souhaiter que touteschoses tournent mieux pour elle et pour moi que ne l’a préditNanno.

– Non pas, tu resteras, Michele ; ladernière fois que tu es venu, elle m’a grondé de t’avoir laissépartir sans la voir ; il paraît que le blessé, lui aussi, veutte remercier.

– Ma foi ! je ne serais pas fâché de luidire deux mots de compliments de mon côté ; c’est un rudegaillard, et le beccaïo sait ce que pèse son bras.

– Alors, entrons, et, comme il n’y a plus dedanger que le chevalier revienne, je vais prévenir madame que tu eslà.

– Tu m’assures que ma visite ne la contrarierapoint ?

– Je te dis qu’elle lui fera plaisir.

– Alors, entrons.

Et les deux jeunes gens disparurent dans lejardin pour reparaître bientôt au haut du perron et disparaître denouveau dans la maison.

Comme l’avait dit Nina, depuis une demi-heuredéjà, à peu près, sa maîtresse était entrée dans la chambre dublessé.

De sept heures du matin, heure à laquelle ellese levait, jusqu’à dix heures, heure à laquelle son mari quittaitla maison, quoique Luisa ne cessât point un instant d’avoir lemalade présent à sa pensée, elle n’osait lui faire aucune visite,ce temps étant complétement consacré à ces soins du ménage que nousl’avons vue négliger le jour de la visite de Cirillo, et qu’elleavait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis ; en échange,elle ne quittait plus Salvato une minute de dix heures du matin àdeux heures de l’après-midi, moment où, on se le rappelle, son mariavait l’habitude de rentrer ; après dîner, vers quatre heures,le chevalier San-Felice passait dans son cabinet et y demeurait uneheure ou deux.

Pendant une heure au moins, Luisa tranquille,et sous prétexte de changer quelque chose à sa toilette, étaitcensée demeurer, elle aussi, dans sa chambre ; mais, légèrecomme un oiseau, elle était toujours dans le corridor et trouvaitmoyen de faire trois ou quatre visites au blessé, lui recommandant,à chacune de ces visites, le repos et la tranquillité ; puis,de sept à dix heures, moment des visites ou de la promenade, elleabandonnait de nouveau Salvato, qui restait sous la garde de Ninaet qu’elle venait retrouver vers onze heures, c’est-à-dire aussitôtque son mari était rentré dans sa chambre ; elle restaitjusqu’à deux heures du matin à son chevet ; à deux heures dumatin, elle passait chez elle, d’où elle ne sortait plus qu’à septheures, comme nous l’avons dit.

Tout s’était passé ainsi et sans la moindrevariation depuis le jour de la première visite de Cirillo,c’est-à-dire depuis neuf jours.

Quoique Salvato attendît avec une impatiencetoujours nouvelle le moment où apparaissait Luisa, il semblait, cejour-là, les yeux fixés sur la pendule, attendre la jeune femmeavec une impatience plus grande que jamais.

Si léger que fût le pas de la belle visiteuse,l’oreille du blessé était si accoutumée à reconnaître ce pas etsurtout la manière dont Luisa ouvrait la porte de communication,qu’au premier craquement de cette porte et au premier froissementd’une certaine pantoufle de satin sur le carreau, le sourire,absent de ses lèvres depuis le départ de Luisa, revenaitentr’ouvrir ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers cette porteet s’y arrêtaient avec la même fixité que la boussole sur l’étoiledu nord.

Luisa parut enfin.

– Oh ! lui dit-il, vous voilà donc !Je tremblais que, craignant quelque retour inattendu comme celuid’hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu merci ! aujourd’huicomme toujours, et à la même heure que toujours, vousvoilà !

– Oui, me voilà, grâce à notre bonne Nina,qui, d’elle-même, m’a offert de descendre et de veiller à la porte.Comment avez-vous passé la nuit ?

– Très-bien ! Seulement, dites-moi…

Salvato prit les deux mains de la jeune femmedebout près de son lit, et, se soulevant pour se rapprocher d’elle,il la regarda fixement.

Luisa, étonnée et ne sachant ce qu’il allaitlui demander, le regarda de son côté. Il n’y avait rien dans leregard du jeune homme qui pût lui faire baisser les yeux ; ceregard était tendre, mais plus interrogateur que passionné.

– Que voulez-vous que je vous dise ?demanda-t-elle.

– Vous êtes sortie de ma chambre hier à deuxheures du matin, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Y êtes-vous rentrée après en êtresortie ?

– Non.

– Non ? Vous dites bien non ?

– Je dis bien non.

– Alors, dit le jeune homme se parlant àlui-même, c’est elle !

– Qui, elle ? demanda Luisa plus étonnéeque jamais.

– Ma mère, répliqua le jeune homme, dont lesyeux prirent une expression de vague rêverie, et dont la têtes’abaissa sur sa poitrine avec un soupir qui n’avait rien dedouloureux ni même de triste.

À ces mots : « Ma mère, » Luisatressaillit.

– Mais, lui demanda Luisa, votre mère estmorte ?

– N’avez-vous pas entendu dire, chère Luisa,répondit le jeune homme sans que ses yeux perdissent rien de leurrêverie, qu’il était, parmi les hommes, sans qu’on pût lesreconnaître à des signes extérieurs, sans qu’eux-mêmes serendissent compte de leur pouvoir, des êtres privilégiés quiavaient la faculté de se mettre en rapport avec lesesprits ?

– J’ai entendu quelquefois le chevalierSan-Felice raisonner de cela avec des savants et des philosophesallemands, qui donnaient ces communications entre les habitants dece monde et ceux d’un monde supérieur comme des preuves en faveurde l’immortalité de l’âme ; ils nommaient ces individus desvoyants, ces intermédiaires des médiums.

– Ce qu’il y a d’admirable en vous, ditSalvato, c’est que, sans que vous vous en doutiez, Luisa, sous lagrâce de la femme, vous avez l’éducation d’un érudit et la scienced’un philosophe ; il en résulte qu’avec vous, on peut parlerde toutes choses, même des choses surnaturelles.

– Alors, fit Luisa très-émue, vous croyez quecette nuit… ?

– Je crois que, cette nuit, si ce n’est pointvous qui êtes entrée dans ma chambre et qui vous êtes penchée surmon lit, je crois que j’ai été visité par ma mère.

– Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante,comment vous expliquez-vous l’apparition d’une âme séparée de soncorps ?

– Il y a des choses qui ne s’expliquent pas,Luisa, vous le savez bien. Hamlet ne dit-il point, au moment oùvient de lui apparaître l’ombre de son père : There aremore things in heaven and earth, Horatio, than there are dreamt ofin your philosophy ?… Eh bien, Luisa, c’est d’un de cesmystères que je vous parle.

– Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfoisvous m’effrayez ?

Le jeune homme lui serra la main et la regardade son plus doux regard.

– Et comment puis-je vous effrayer, luidemanda-t-il, moi qui donnerais pour vous la vie que vous m’avezsauvée ? Dites-moi cela.

– C’est que, continua la jeune femme, vous mefaites parfois l’effet de n’être point un être de ce monde.

– Le fait est, répliqua Salvato en riant, quej’ai bien manqué d’en sortir avant d’y être entré.

– Serait-il donc vrai, comme le disait lasorcière Nanno, demanda en pâlissant la jeune femme, que vousfussiez né d’une morte ?

– La sorcière vous a dit cela ? demandale jeune homme en se soulevant étonné sur son lit.

– Oui ; mais ce n’est pas possible,n’est-ce pas ?

– La sorcière vous a dit la vérité,Luisa ; c’est une histoire que je vous raconterai un jour, monamie.

– Oh ! oui, et que j’écouterai avectoutes les fibres de mon cœur.

– Mais plus tard.

– Quand vous voudrez.

– Aujourd’hui, continua le jeune homme enretombant sur son lit, ce récit dépasserait mes forces ; mais,comme je vous le dis, tiré violemment du sein de ma mère, lespremières palpitations de ma vie se sont mêlées aux dernierstressaillements de sa mort, et un étrange lien a continué, en dépitdu tombeau, de nous attacher l’un à l’autre. Or, soit hallucinationd’un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit qu’enfin, danscertaines conditions anormales, les lois qui existent pour lesautres hommes n’existent pas pour ceux qui sont nés en dehors deces lois, de temps en temps, – j’ose à peine dire cela, tant lachose est improbable ! – de temps en temps, ma mère, sansdoute parce qu’elle fut en même temps sainte et martyre, de tempsen temps, ma mère obtient de Dieu la permission de me visiter.

– Que dites-vous là ! murmura Luisa,toute frissonnante.

– Je vous dis ce qui est, mais ce quiest pour moi n’est peut-être pas pour vous, etcependant je n’ai pas vu seul cette chère apparition.

– Une autre que vous l’a vue ? s’écriaLuisa.

– Oui, une femme bien simple, une paysanne,incapable d’inventer une semblable histoire : ma nourrice.

– Votre nourrice a vu l’ombre de votremère ?

– Oui ; voulez-vous que je vous racontecela ? demanda le jeune homme en souriant.

Pour toute réponse, Luisa saisit les deuxmains du blessé et le regarda avidement.

– Nous demeurions en France, – car, si cen’est point en France que mes yeux se sont ouverts, c’est là qu’ilsont commencé à voir ; – nous habitions au milieu d’une grandeforêt ; mon père m’avait donné une nourrice d’un villagedistant d’une lieue et demie ou deux lieues de la maison que noushabitions. Une après-midi, elle alla demander à mon pèrela permission de faire une course pour voir son enfant, qu’on luiavait dit être malade ; c’était celui-là même qu’elle avaitsevré pour me donner sa place ; non-seulement mon père le luipermit, mais encore il voulut l’accompagner pour visiter son enfantavec elle ; on me donna à boire, on me coucha dans monberceau, et, comme je ne me réveillais jamais qu’à dix heures dusoir, et que mon père, avec son cabriolet, ne mettait qu’une heureet demie pour aller au village et revenir à la maison, mon pèreferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter la nourriceprès de lui et partit tranquille.

» L’enfant n’avait qu’une légèreindisposition ; mon père rassura la bonne femme, laissa uneordonnance au mari et un louis pour être sûr que l’ordonnanceserait suivie, et s’en allait revenir à la maison en y ramenant lanourrice, lorsqu’un jeune homme éploré vint tout à coup lui direque son père, un garde de la forêt, avait été grièvement blessé lanuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait point ce quec’était que de repousser un semblable appel ; il remit la clefde la maison à la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdreun instant, d’autant plus que le temps devenait orageux.

» La nourrice partit. Il était septheures du soir ; elle promit d’être avant huit heures à lamaison, et mon père s’en alla de son côté, après lui avoir vuprendre le chemin qui devait la ramener près de moi. Pendant unedemi-heure, tout alla bien ; mais alors le temps s’obscurcittout à coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, mêléd’éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le cheminfrayé, la bonne femme prit, afin d’arriver plus vite à la maison,un sentier qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendaitplus difficile ; un loup qui, effrayé lui-même par l’orage,croisa son chemin, lui fit peur ; elle se jeta de côté,s’enfuit, s’engagea dans un taillis, s’y égara, et, de plus en plusépouvantée par l’orage, erra au hasard, appelant, pleurant, criant,mais n’ayant pour réponse à ses cris que ceux des chouettes et deshiboux.

» Folle, éperdue, elle erra ainsi pendanttrois heures, se heurtant aux arbres, buttant contre les souches àfleur de terre, roulant dans les ravins perdus dans l’obscurité, etentendant successivement, au milieu des grondements du tonnerre,sonner neuf heures, dix heures, onze heures ; enfin, comme lepremier coup de minuit tintait, un éclair lui fit voir à cent pasd’elle notre maison tant cherchée, et, quand l’éclair fut éteint,quand la forêt fut retombée dans les ténèbres, elle continua d’êtreguidée par une lumière qui venait de la chambre où était monberceau : elle crut que mon père était revenu avant elle etdoubla le pas ; mais comment était-il rentré, puisqu’il luiavait donné la clef ? En avait-il une seconde ? Ce fut sapensée ; et, trempée par la pluie, meurtrie par les chutes,aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la porte, la repoussaderrière elle, croyant la fermer, monta rapidement l’escalier,traversa la chambre de mon père et ouvrit la porte de lamienne.

» Mais, sur le seuil, elle s’arrêta enpoussant un cri…

– Mon ami ! mon ami ! s’écria Luisaen serrant les mains du jeune homme.

– Une femme vêtue de blanc était debout prèsde mon lit, continua le jeune homme d’une voix altérée, murmuranttout bas un de ces chants maternels avec lesquels on endort lesenfants, et me berçant de la main en même temps que de la voix.Cette femme, jeune, belle, seulement le visage couvert d’unemortelle pâleur, avait une tache rouge au milieu du front.

» La nourrice s’adossa au chambranle dela porte pour ne pas tomber ; les jambes lui manquaient.

» Elle avait bien compris qu’elle étaiten face d’un être surnaturel et bienheureux, car la lumière quiéclairait la chambre émanait de lui ; d’ailleurs, peu à peules contours de l’apparition, parfaitement accusés d’abords’effacèrent, les traits du visage devinrent moins distincts, leschairs et les vêtements, aussi pâles les uns que les autres, seconfondirent en perdant leurs reliefs ; le corps devint nuage,le nuage se transforma en vapeur, enfin la vapeur s’évanouit à sontour, laissant après elle l’obscurité la plus profonde, et, danscette obscurité, un parfum inconnu.

» En ce moment, mon père rentraitlui-même ; la nourrice l’entendit, et, plus morte que vive,l’appela. Il monta à sa voix, alluma une bougie, trouva la bonnefemme au même endroit, tremblante, le front ruisselant de sueur,pouvant à peine respirer.

» Rassurée par la présence de mon père etpar la lumière de la bougie, elle s’élança vers mon berceau et meprit entre ses bras : je dormais paisiblement. Pensant que jen’avais rien pris depuis quatre heures de l’après-midi et que jedevais avoir faim, elle me donna son sein, mais je refusai de leprendre.

» Alors, elle raconta tout à mon père,qui ne comprenait rien à cette obscurité, à son agitation, à sesterreurs, et surtout à ce parfum mystérieux qui flottait dansl’appartement.

» Mon père l’écouta avec attention, enhomme qui, ayant essayé de les sonder tous, ne s’étonne d’aucun desmystères de la nature, et, quand elle en vînt à faire le portraitde la femme qui chantait en balançant mon berceau et qu’elle luidit que cette femme avait une tache rouge au milieu du front, il secontenta de répondre :

» – C’était sa mère.

» Plus d’une fois, continua le blesséd’une voix plus altérée, il me raconta la chose depuis, et cetesprit fort et puissant ne doutait point qu’à mes cris l’ombrebienheureuse n’eût obtenu de Dieu la permission de redescendre duciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.

– Et depuis, demanda Luisa pâle etfrissonnante elle-même, vous dites que vous l’avez vue ?

– Trois fois, répondit le jeune homme. Lapremière, c’était pendant la nuit qui précéda le jour où je lavengeai : je la vis s’avancer vers mon lit avec cette tacherouge au milieu du front ; elle s’inclina sur moi pourm’embrasser, je sentis le contact de ses lèvres froides, et quelquechose qui ressemblait à une larme tomba sur mon front au moment oùelle se relevait ; je voulus alors la saisir entre mes bras etla retenir, mais elle disparut. Je m’élançai hors du lit, je courusdans la chambre de mon père ; une bougie brûlait, jem’approchai d’une glace ; ce que j’avais pris pour une larme,c’était une goutte de sang qui était tombée de sa blessure ;mon père, réveillé par moi, écouta mon récit tranquillement et medit en souriant :

» – Demain, la blessure serafermée. »

Le lendemain, j’avais tué le meurtrier de mamère.

Luisa, épouvantée, cacha sa tête dansl’oreiller du blessé.

– Deux fois depuis cette nuit, je l’ai revue,continua Salvato d’une voix presque éteinte ; mais, comme elleétait vengée, la tache de sang avait disparu de son front.

Soit fatigue, soit émotion, en achevant cerécit, bien long pour ses forces, Salvato retomba pâle et épuisésur son chevet.

Luisa poussa un cri.

Le blessé, la bouche haletante et les yeuxfermés, était retombé sur son lit.

Luisa s’élança vers la porte, et, enl’ouvrant, faillit renverser Nina, qui écoutait, l’oreille collée àcette porte.

Mais elle ne fit qu’une légère attention à cetincident.

– L’éther ! demanda-t-elle,l’éther ! Il se trouve mal.

– L’éther est dans la chambre de madame,répondit Nina.

Luisa ne fit qu’un bond jusqu’à sa chambre,mais chercha vainement ; lorsqu’elle revint près du blessé,Giovannina soutenait la tête de Salvato sur son bras, et, en lapressant contre sa poitrine, lui faisait respirer le flacon.

– Ne m’en veuillez pas, madame, lui dit Nina,le flacon était sur la cheminée derrière la pendule ; en vousvoyant si troublée, j’ai moi-même perdu la tête ; mais toutest pour le mieux ; voici M. Salvato qui revient àlui.

En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, etses yeux, en se rouvrant, cherchaient Luisa.

Giovannina, qui vit la direction de sonregard, reposa doucement la tête du blessé sur l’oreiller et gagnal’embrasure d’une fenêtre, où elle essuya une larme, tandis queLuisa revenait prendre sa place au chevet du malade, et queMichele, passant sa tête par la porte restée entr’ouverte,demandait :

– As-tu besoin de moi, petite sœur ?

XXXVIII – ANDRÉ BACKER

L’âme tout entière de Luisa était passée dansses yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato, qui,reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui donnait des soins,revenait à lui avec un sourire.

Il rouvrit complétement les yeux etmurmura :

– Oh ! mourir ainsi !

– Oh ! non, non ! pas mourir !s’écria Luisa.

– Je sais bien qu’il vaudrait mieux vivreainsi, continua Salvato ; mais…

Il poussa un soupir dont le souffle fit frémirles cheveux de la jeune femme et passa sur son visage commel’haleine brûlante du sirocco.

Elle secoua la tête, sans doute pour écarterle fluide magnétique dont l’avait enveloppée ce soupir de flamme,reposa la tête du blessé sur l’oreiller, s’assit sur le fauteuilauquel s’appuyait le chevet du lit ; puis, se tournant versMichele et répondant un peu tardivement peut-être à saquestion :

– Non, je n’ai plus besoin de toi, dit-elle,heureusement ; mais entre toujours, et vois comme notre maladeva bien.

Michele s’approcha sur la pointe du pied,comme s’il eût eu peur d’éveiller un homme endormi.

– Le fait est qu’il a meilleur mine quelorsque nous l’avons quitté, la vieille Nanno et moi.

– Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c’estle jeune homme qui, dans la nuit où vous avez failli êtreassassiné, nous a aidés à vous porter secours.

– Oh ! je le reconnais, dit Salvato ensouriant ; c’est lui qui pilait les herbes que cette femme queje n’ai pas revue appliquait sur ma blessure.

– Il est revenu depuis pour vous voir, car,comme nous tous, il prend un grand intérêt à vous ; seulement,on ne l’a point laissé entrer.

– Oh ! mais je ne me suis point fâché decela, dit Michele ; je ne suis pas susceptible, moi.

Salvato sourit et lui tendit la main.

Michele prit la main que Salvato lui tendaitet la regarda en la retenant dans les siennes.

– Vois donc, petite sœur, dit-il, on diraitune main de femme ; et quand on pense que c’est avec cettepetite main-là qu’il a donné le fameux coup de sabre aubeccaïo ; car vous lui avez donné un fameux coup de sabre,allez !

Salvato sourit.

Michele regarda autour de lui.

– Que cherches-tu ? demanda Luisa.

– Je cherche le sabre, maintenant que j’ai vula main ; ce doit être une fière arme.

– Il t’en faudrait un comme celui-là quand tuseras colonel, n’est-ce pas, Michele ? dit en riant Luisa.

– M. Michele sera colonel ? demandaSalvato.

– Oh ! ça ne peut plus me manquermaintenant, répondit le lazzarone.

– Et comment cela ne peut-il plus temanquer ? demanda Luisa.

– Non, puisque la chose m’a été prédite par lavieille Nanno, et que tout ce qu’elle t’a prédit, à toi, seréalise.

– Michele ! fit la jeune femme.

– Voyons : ne t’a-t-elle pas prédit qu’unbeau jeune homme qui descendait du Pausilippe courait un granddanger, qu’il était menacé par six hommes, et que ce serait ungrand bonheur pour toi s’il était tué par ces six hommes, attenduque tu devais l’aimer et que cet amour serait cause de tamort ?

– Michele ! Michele ! s’écria lajeune femme en écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovanninaavançait sa tête pâle derrière le rideau rouge de la fenêtre.

Le blessé regarda attentivement Michele etLuisa.

– Comment ! demanda-t-il à Luisa, on vousa prédit que je serais cause de votre mort ?

– Ni plus ni moins ! dit Michele.

– Et, ne me connaissant pas, ne pouvant parconséquent prendre aucun intérêt à moi, vous n’avez pas laissé lessbires faire leur métier ?

– Ah bien, oui ! dit Michele répondantpour Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet, quand ellea entendu le cliquetis des sabres, quand elle a vu que moi, unhomme, et un homme qui n’a pas peur, je n’osais pas aller à votresecours parce que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle adit : « Alors, c’est à moi de le sauver ! » Etelle s’est élancée dans le jardin. Si vous l’aviez vue,Excellence ! elle ne courait pas, elle volait.

– Oh ! Michele ! Michele !

– Tu n’as pas fait cela, petite sœur ? tun’as pas dit cela ?

– Mais à quoi bon le redire ? s’écriaLuisa en se cachant la tête entre ses deux mains.

Salvato étendit le bras et écarta les mainsdans lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de honte etses yeux humides de larmes.

– Vous pleurez ! dit-il ; avez-vousdonc regret maintenant de m’avoir sauvé la vie ?

– Non ; mais j’ai honte de ce que vous adit ce garçon ; on l’appelle Michele le Fou, et, à coup sûr,il est bien nommé.

Puis, à la camériste :

– J’ai eu tort, Nina, de te gronder de nepoint l’avoir laissé entrer ; tu avais bien fait de luirefuser la porte.

– Ah ! petite sœur ! petitesœur ! ce n’est pas bien, ce que tu fais là, dit le lazzarone,et, cette fois, tu ne parles pas avec ton cœur.

– Votre main, Luisa, votre main ! dit leblessé d’une voix suppliante.

La jeune femme à bout de forces, brisée partant de sensations différentes, appuya sa tête au dossier dufauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main frissonnante dansla main du jeune homme.

Salvato la saisit avec avidité. Luisa poussaun soupir : ce soupir confirmait tout ce qu’avait dit lelazzarone.

Michele regardait cette scène à laquelle il necomprenait rien, et qu’au contraire comprenait trop Giovanninadebout, les mains crispées, l’œil fixe, et pareille à la statue dela Jalousie.

– Eh bien, sois tranquille, mon garçon, ditSalvato d’une voix joyeuse, c’est moi qui te donnerai ton sabre decolonel ; pas celui avec lequel j’ai houspillé les drôles quim’attaquaient, ils me l’ont pris, mais un autre et qui vaudracelui-là.

– Eh bien, voilà qui va pour le mieux, ditMichele ; il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes,l’uniforme et le cheval.

Puis, se retournant vers lacamériste :

– N’entends-tu pas, Nina ? on sonne àarracher la sonnette !

Nina sembla s’éveiller.

– On sonne ? dit-elle ; et oùcela ?

– À la porte, il faut croire.

– Oui, à celle de la maison, dit Luisa.

Puis, rapidement et tout bas àSalvato :

– Ce n’est pas mon mari, ajouta-t-elle, ilrentre toujours par celle du jardin. Va, dit-elle à Nina,cours ! je n’y suis pas, tu entends ?

– Petite sœur n’y est pas, tu entends,Nina ? répéta Michele.

Nina sortit sans répondre.

Luisa se rapprocha du blessé ; elle sesentait, sans savoir pourquoi, plus à l’aise sous la parole dubavard Michele que sous le regard de la muette Nina ; maiscela, nous le répétons, instinctivement, sans qu’elle eût rienscruté des bons sentiments de son frère de lait, ou des mauvaisinstincts de sa camériste.

Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et,s’approchant mystérieusement de sa maîtresse :

– Madame, lui dit-elle tout bas, c’estM. André Backer, qui demande à vous parler.

– Ne lui avez-vous pas dit que je n’y étaispoint ? répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s’iln’avait point entendu la demande, pût au moins entendre laréponse.

– J’ai hésité, madame, répondit Nina toujoursà voix basse, d’abord parce que je sais que c’est votre banquier,et ensuite parce qu’il a dit que c’était pour une affaireimportante.

– Les affaires importantes se règlent avec monmari, et non point avec moi.

– Justement, madame, continua Giovannina surle même diapason ; mais j’ai eu peur qu’il ne revînt quandM. le chevalier y serait ; qu’il ne dit à M le chevalierqu’il n’avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait pasmentir, j’ai pensé qu’il valait mieux que madame le reçût.

– Ah ! vous avez pensé ?… dit Luisaregardant la jeune fille.

Nina baissa les yeux.

– Si j’ai eu tort, madame, il est encoretemps ; mais cela lui fera bien de la peine, pauvregarçon !

– Non, dit Luisa après un instant deréflexion, mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bienfait, mon enfant.

Puis, se tournant vers Salvato, qui s’étaitécarté voyant que Giovannina parlait bas à sa maîtresse :

– Je reviens dans un instant, luidit-elle ; soyez tranquille, l’audience ne sera paslongue.

Les jeunes gens échangèrent un serrement demain et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.

À peine la porte fut-elle refermée derrièreLuisa, que Salvato ferma les yeux, comme il avait l’habitude de lefaire quand la jeune femme n’était plus là.

Michele, croyant qu’il voulait dormir,s’approcha de Nina.

– Qui était-ce donc ? demanda-t-il àdemi-voix, avec cette curiosité naïve de l’homme à demi sauvagedont l’instinct n’est point soumis aux convenances de lasociété.

Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse,haussa la voix d’un demi-ton et de manière que Salvato, qui n’avaitpoint entendu ce qu’elle disait à sa maîtresse, entendit ce qu’elledisait à Michele.

– C’est ce jeune banquier si riche et siélégant, dit-elle ; tu le connais bien !

– Bon ! répliqua Michele, voilà que jeconnais les banquiers, moi !

– Comment ! tu ne connais pasM. André Backer ?

– Qu’est-ce que c’est que cela, M. AndréBacker ?

– Comment ! tu ne te rappelles pas ?Ce joli garçon blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais pasbien, mais qui a fait sa cour à madame avant qu’elle épousât lechevalier.

– Ah ! oui, oui. N’est-ce pas chez luique Luisa a toute sa fortune ?

– Justement, tu y es.

– C’est bon. Lorsque je serai colonel, lorsquej’aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m’a promis,il ne me manquera qu’un cheval comme celui sur lequel se promèneM. André Backer pour être équipé complétement.

Nina ne répondit point ; elle avait,tandis qu’elle parlait, tenu son regard arrêté sur le blessé, et,au frémissement presque imperceptible des muscles de son visage,elle avait compris que le prétendu dormeur n’avait point perdu uneparole de ce qu’elle avait dit à Michele.

Pendant ce temps, Luisa était passée au salon,où l’attendait la visite annoncée ; au premier moment, elleeut peine à reconnaître André Backer ; il était vêtu encostume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds à l’anglaise,ornement que, soit dit en passant, détestait le roiFerdinand ; il portait au cou la croix de commandeur deSaint-Georges Constantinien, et la plaque sur l’habit ; ilavait la culotte courte et l’épée au côté.

Un léger sourire passa sur les lèvres deLuisa. À quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans unpareil costume, c’est-à-dire dans un costume de cour, une pareillevisite à onze heures et demie du matin ? Sans doute, elleallait le savoir.

Au reste, hâtons-nous de dire que AndréBacker, de race anglo-saxonne, était un charmant garçon devingt-six à vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la tête carréedes faiseurs de chiffres, le menton accentué du spéculateur entêtéaux affaires, et la main spatulée des compteurs d’argent.

Très-élégant et habituellement plein dedésinvolture, il était un peu emprunté sous ce costume dont iln’avait pas l’habitude et qu’il portait avec tant de complaisance,que, sans affectation et comme par hasard, il s’était placé devantune glace pour voir l’effet que faisait la croix de Saint-Georges àson cou et la plaque du même ordre sur sa poitrine.

– Oh ! mon Dieu, cher monsieur André, luidit Luisa après l’avoir regardé un instant et lui avoir laisséfaire un respectueux salut, comme vous voilà splendide ! Je nem’étonne point que vous ayez insisté, non pour me voir sans doute,mais pour que j’aie le plaisir de vous voir dans toute votregloire. Où allez-vous donc comme cela ? car je présume que cen’est point pour me faire une visite d’affaires que vous avezrevêtu ce costume de cour.

– Si j’eusse cru, madame, que vous eussiez puavoir plus de plaisir à me voir avec ce costume que sous mes habitsordinaires, je n’eusse point attendu jusqu’aujourd’hui pour lerevêtir ; non, madame, je sais, au contraire, que vous êtesune de ces femmes intelligentes qui, en choisissant toujours levêtement qui leur convient le mieux, font peu d’attention à lafaçon dont les autres sont vêtus ; ma visite est un effet dema volonté ; mais ce costume, sous lequel je me présente àvous, est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y atrois jours, me faire commandeur de l’ordre de Saint-GeorgesConstantinien, et m’inviter à dîner à Caserte pour aujourd’hui.

– Vous êtes invité par le roi à dîner àCaserte aujourd’hui ? fit Luisa avec une expression desurprise qui indiquait un degré d’étonnement peu flatteur pour lesdroits que pouvait se croire le jeune banquier à être admis à latable du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le plusaristocrate des rois dans son château. Ah ! mais je vous enfais mon compliment bien sincère, monsieur André.

– Vous avez raison de vous étonner, madame, devoir un pareil honneur fait au fils d’un banquier, répliqua lejeune homme, un peu piqué de la façon dont Luisa lefélicitait ; mais n’avez-vous pas entendu raconter qu’un jourLouis XIV, si aristocrate qu’il fût, invita à dîner avec lui,à Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulaitemprunter vingt-cinq millions ? Eh bien, il paraît que le roiFerdinand a un besoin d’argent non moins grand que son ancêtre leroi Louis XIV, et, comme mon père est le Samuel Bernard deNaples, le roi invite son fils André Backer à dîner avec lui àCaserte, qui est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pourêtre sûr que les vingt-cinq millions ne lui échapperont point, il amis, au cou du croquant qu’il admet à sa table, ce licol par lequelil espère le conduire jusqu’à sa caisse.

– Vous êtes homme d’esprit, monsieurAndré ; ce n’est point d’aujourd’hui que je m’en aperçois,croyez-le, et vous pourriez être invité à la table de tous les roisde la terre, si l’esprit suffisait à ouvrir les portes des châteauxroyaux. Vous avez comparé votre père à Samuel Bernard, monsieurAndré ; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeuren affaires, j’accepte pour mon compte la comparaison. SamuelBernard était un noble cœur, qui non-seulement sous Louis XIV,mais encore sous Louis XV, a rendu de grands services à laFrance. Eh bien, qu’avez-vous à me regarder ainsi ?

– Je ne vous regarde pas, madame, je vousadmire.

– Et pourquoi ?

– Parce que je pense que vous êtesprobablement la seule femme à Naples qui sache ce que c’est queSamuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment à unhomme qui reconnaît le premier qu’ayant une simple visite à vousfaire, il se présente à vous dans un accoutrement ridicule.

– Faut-il que je vous fasse mes excuses,monsieur André ? Je suis prête.

– Oh ! non, madame, non ! Lesarcasme lui-même, en passant par votre bouche, deviendrait unecharmante causerie, que l’homme le plus vaniteux voudraitprolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.

– En vérité, monsieur André, répliqua Luisa,vous commencez à m’embarrasser, et je me hâte, pour sortird’embarras, de vous demander s’il existe une nouvelle route quipasse par Mergellina pour aller à Caserte.

– Non ; mais, ne devant être à Casertequ’à deux heures, j’ai cru, madame, que j’aurais le temps de vousparler d’une affaire qui se rattache justement à ce voyage deCaserte.

– Ah ! mon Dieu, cher monsieur André,vous ne voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur pourme faire nommer dame d’honneur de la reine ? Je vous préviensd’avance que je refuserais.

– Dieu m’en garde ! Quoique serviteurdévoué de la famille royale et prêt à donner ma vie, et je vaisvous parler en banquier, plus que ma vie, mon argent pour elle, jesais qu’il est des âmes pures qui doivent se tenir éloignées derégions où l’on respire une certaine atmosphère… de même que lessantés qui veulent rester intactes doivent s’éloigner des miasmesdes marais Pontins et des vapeurs du lac d’Agnano ; mais l’or,qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où hésiterait à serisquer le cristal, plus facile à ternir. Notre maison engage unegrande affaire avec le roi, madame ; le roi nous faitl’honneur de nous emprunter vingt-cinq millions, garantis parl’Angleterre ; c’est une affaire sûre, dans laquelle l’argentplacé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre ou cinq pourcent ; vous avez un demi-million placé chez nous,madame ; on va s’empresser de nous demander des coupons de cetemprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huitmillions ; je viens donc vous demander, avant que nousrendions l’affaire publique, si vous désirez que nous vous yfassions participer.

– Cher monsieur Backer, je vous suis on nepeut plus obligée de la démarche, répliqua Luisa ; mais voussavez que les affaires, et surtout les affaires d’argent, ne meregardent point, qu’elles regardent seulement le chevalier ;or, à cette heure, le chevalier, vous connaissez ses habitudes,cause très-probablement du haut de son échelle avec Son Altesseroyale le prince de Calabre ; c’était donc à la bibliothèquedu palais qu’il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et nonici ; d’ailleurs, la présence de l’héritier de la couronneeût, infiniment mieux que la mienne, utilisé votre habit decérémonie.

– Vous êtes cruelle, madame, pour un hommequi, ayant si rarement l’occasion de vous présenter ses hommages,saisit avec avidité cette occasion quand elle se présente.

– Je croyais, répliqua Luisa du ton le plusnaïf, que le chevalier vous avait dit, monsieur Backer, que nousétions toujours et particulièrement les jeudis à la maison, de sixà dix heures du soir. S’il l’avait oublié, je m’empresse de vous ledire en son lieu et place ; si vous l’avez oublié seulement,je vous le rappelle.

– Oh ! madame ! madame !balbutia André, si vous l’eussiez voulu, vous eussiez rendu bienheureux un homme qui vous aimait et qui est forcé de vous adorerseulement.

Luisa le regarda de son grand œil noir, calmeet limpide comme un diamant de Nigritie ; puis, allant à luiet lui tendant la main :

– Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m’avezfait l’honneur de demander à Luisa Molina la main que la chevalièreSan-Felice vous tend ; si je permettais que vous la serrassiezà un autre titre que celui d’ami, vous vous seriez trompé sur moiet vous seriez adressé à une femme qui n’eût point été digne devous ; ce n’est point un caprice d’un instant qui m’a faitvous préférer le chevalier, qui a près de trois fois mon âge et dedeux fois le vôtre ; c’est le profond sentiment dereconnaissance filiale que je lui avais voué ; ce qu’il étaitpour moi il y a deux ans, il l’est encore aujourd’hui ; restezde votre côté ce que le chevalier, qui vous estime, vous a offertd’être, c’est-à-dire mon ami, et prouvez-moi que vous êtes digne decette amitié en ne me rappelant jamais une circonstance où j’ai étéforcée de blesser, par un refus qui n’avait rien de fâcheuxcependant, un noble cœur qui ne doit garder ni rancune niespoir.

Puis, avec une révérence pleine dedignité :

– Le chevalier aura l’honneur de passer chezmonsieur votre père, lui dit-elle, et de lui donner uneréponse.

– Si vous ne permettez ni que l’on vous aimeni que l’on vous adore, répondit le jeune homme, vous ne pouvezempêcher du moins que l’on ne vous admire.

Et, saluant à son tour avec les marques duplus profond respect, il se retira en étouffant un soupir.

Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foijuvénile qu’elle démentait peut-être, par l’action, la moralequ’elle venait de prêcher, à peine entendit-elle la porte de la ruese refermer sur André Backer et sa voiture s’éloigner, qu’elles’élança par le corridor et regagna la chambre du blessé, avec lapromptitude et presque la légèreté de l’oiseau qui revient à sonnid.

Son premier regard, en entrant dans lachambre, fut naturellement pour Salvato.

Il était très-pâle, il avait les yeux fermés,et son visage, rigide comme le marbre, avait pris l’expressiond’une vive douleur.

Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à sonapproche il n’ouvrait pas les yeux, quoique ce fût sonhabitude :

– Dormez-vous, mon ami ? luidemanda-t-elle en français, ou, continua-t-elle avec une voix àl’anxiété de laquelle il n’y avait point à se méprendre, ouseriez-vous évanoui ?

– Je ne dors pas, je ne suis pasévanoui ; tranquillisez-vous, madame, dit Salvato enentr’ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.

– Madame ! répéta Luisa étonnée,madame !

– Seulement, reprit le jeune homme, jesouffre.

– De quoi ?

– De ma blessure.

– Vous me trompez, mon ami… Oh ! j’aiétudié l’expression de votre physionomie pendant trois joursd’agonie, allez ! Non, vous ne souffrez pas de votreblessure ; vous souffrez d’une douleur morale.

Salvato secoua la tête.

– Dites-moi tout de suite quelle est cettedouleur ? s’écria Luisa. Je le veux.

– Vous le voulez ? demanda Salvato. C’estvous qui le voulez, comprenez-vous bien ?

– Oui, c’est mon droit ; le docteurn’a-t-il pas dit que je devais vous épargner touteémotion ?

– Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvatoregardant fixement la jeune femme, je suis jaloux.

– Jaloux ! de qui, mon Dieu ? ditLuisa.

– De vous.

– De moi ! s’écria-t-elle sans mêmesonger à se fâcher cette fois. Pourquoi ? comment ? àquel propos ? Pour être jaloux, il faut un motif.

– D’où vient que vous êtes restée unedemie-heure hors de cette chambre, quand vous ne deviez rester quequelques instants ? Et que vous est donc ce M. Backer quia le privilège de me voler une demi-heure de votreprésence ?

Le visage de la jeune femme prit une célesteexpression de bonheur ; Salvato venait, lui aussi, de lui direqu’il l’aimait sans prononcer le mot d’amour ; elle abaissa satête vers lui de manière que ses cheveux touchassent presque levisage du blessé, qu’elle enveloppa de son souffle et couvrit deson regard.

– Enfant ! dit-elle avec cette mélodie dela voix qui a sa source dans les fibres les plus profondes du cœur.Ce qu’il est ? ce qu’il vient faire ? pourquoi il estresté si longtemps ? Je vais vous le dire.

– Non, non, non, murmura le blessé, non, jen’ai plus besoin de rien savoir ; merci, merci !

– Merci de quoi ? Pourquoimerci ?

– Parce que vos yeux m’ont tout dit, mabien-aimée Luisa. Ah ! votre main ! votre main !

Luisa donna sa main au blessé, qui y appuyaconvulsivement ses lèvres, tandis qu’une larme tombait de ses yeuxet tremblait, perle liquide, sur cette main.

Cet homme de bronze avait pleuré.

Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait,Luisa porta sa main à ses lèvres et but cette larme.

Ce fut le philtre de cet irrésistible etimplacable amour que lui avait prédit la sorcière Nanno.

XXXIX – LES KANGOUROUS

Le roi Ferdinand avait invité André Backer àdîner à Caserte, d’abord parce qu’il trouvait sans doute que laréception d’un banquier à sa table avait moins d’importance à lacampagne qu’à la ville, ensuite parce qu’il avait reçu d’Angleterreet de Rome des envois précieux dont nous parlerons plus tard ;il avait donc pressé plus que d’habitude la vente de son poisson àMergellina, vente qui, malgré cette hâte, s’était faite,empressons-nous de le dire, à la plus grande gloire de son orgueilet à la plus grande satisfaction de sa bourse.

Caserte, le Versailles de Naples, comme nousl’avons appelé, est, en effet, une bâtisse dans le goût froid etlourd du milieu du XVIIIe siècle. Les Napolitains quin’ont point voyagé en France soutiennent que Caserte est plus beauque Versailles ; ceux qui ont voyagé en France se contententde dire que Caserte est aussi beau que Versailles ; enfin, lesvoyageurs impartiaux qui ne partagent point l’engouement fabuleuxdes Napolitains pour leur pays, sans mettre Versailles très-haut,mettent Caserte fort au-dessous de Versailles ; c’est notreavis aussi, à nous, et nous ne craignons pas d’être contredit parles hommes de goût et d’art.

Avant ce château moderne de Caserte et avantla Caserte de la plaine, existaient le vieux château et la vieilleCaserte de la montagne, dont il ne reste plus, au milieu demurailles ruinées, que trois ou quatre tours debout ; c’étaitlà que s’élevait le manoir des anciens seigneurs de Caserte, dontun des derniers, en trahissant Manfred, son beau-frère, fut enpartie cause de la perte de la bataille de Bénévent.

On a beaucoup reproché à Louis XIV lemalheureux choix du site de Versailles, que l’on a appelé un favorisans mérite ; nous ferons le même reproche au roiCharles III ; mais Louis XIV avait au moins cetteexcuse de la piété filiale, qu’il voulait conserver, en l’encadrantdans une bâtisse nouvelle, le charmant petit château de briques etde marbre, rendez-vous de chasse de son père. Cette piété filialecoûta un milliard à la France.

Charles III, lui, n’a pas d’excuse. Rienne le forçait, dans un pays où les sites délicieux abondent, dechoisir une plaine aride, au pied d’une montagne pelée, sansverdure et sans eau ; l’architecte Vanvitelli, qui bâtitCaserte, dut planter tout un jardin autour de l’ancien parc desseigneurs et faire descendre de l’eau du mont Taburno, comme, aucontraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la sienne de larivière sur la montagne, à l’aide de sa machine de Marly.

Charles III commença le château deCaserte vers 1752 ; Ferdinand, qui monta sur le trône en 1759,le continua, et ne l’avait pas encore terminé vers le commencementd’octobre 1798, époque à laquelle nous sommes arrivés.

Ses appartements seulement, ceux de la reineet des princes et princesses, c’est-à-dire le tiers du château àpeine, étaient meublés.

Mais, depuis huit jours, Caserte contenait destrésors qui méritaient de faire venir des quatre parties du mondeles amateurs de la statuaire, de la peinture et même de l’histoirenaturelle.

Ferdinand venait d’y faire transporter de Romeet d’y faire déposer, en attendant que les salles du château deCapodimonte fussent prêtes pour le recevoir, l’héritage artistiquede son aïeul le pape Paul III, celui-là même qui excommuniaHenri VIII, qui signa avec Charles V et Venise une liguecontre les Turcs, et qui fit, en la confiant à Michel-Ange,reprendre la construction de Saint-Pierre.

Mais, en même temps que les chefs-d’œuvre duciseau grec et du pinceau du moyen âge arrivaient de Rome, uneautre expédition était venue d’Angleterre qui préoccupait bienautrement la curiosité de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles.

C’était d’abord un musée ethnologiquerecueilli aux îles Sandwich par l’expédition qui avait succédé àcelle où le capitaine Cook avait péri, et dix-huit kangourousvivants, mâles et femelles, rapportés de la Nouvelle-Zélande, etdans l’attente desquels Ferdinand avait fait préparer, au milieu duparc de Caserte, un magnifique enclos avec cabines pour cesintéressants quadrupèdes, – si toutefois on peut nommerquadrupèdes, ces difformes marsupiaux avec leurs immenses pattes dederrière qui leur permettent de faire des bonds de vingt pieds etles moignons qui leur servent de pattes de devant. – Or, on venaitjustement de les faire sortir de leurs cages et de les lancer dansleur enceinte, et le roi Ferdinand s’ébahissait aux bonds immensesqu’ils accomplissaient, effrayés qu’ils étaient par les aboiementsde Jupiter, lorsqu’on vint lui annoncer l’arrivée de M. AndréBacker.

– C’est bien, c’est bien, dit le roi,amenez-le ici, je vais lui montrer une chose qu’il n’a jamais vue,et qu’avec tous ses millions il ne saurait acheter.

Le roi ne se mettait d’habitude à table qu’àquatre heures ; mais, pour avoir tout le temps de causer avecle jeune banquier, il lui avait donné rendez-vous à deuxheures.

Un valet de pied conduisit André Backer versla partie du parc où était le domicile des kangourous.

Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fitquelques pas au-devant de lui ; il ne connaissait le père etle fils que comme étant les premiers banquiers de Naples, et letitre de banquiers du roi qu’ils avaient obtenu les avait mis encontact avec les intendants et le ministre des finances de SaMajesté, jamais avec Sa Majesté elle-même.

C’était Corradino qui, jusque-là, avait traitéde l’emprunt, fait les ouvertures, et proposé au roi, pour rendreles banquiers plus coulants, de caresser leur orgueil en donnant àl’un ou à l’autre la croix de Saint-Georges Constantinen.

Cette croix avait naturellement été offerte auchef de la maison, c’est-à-dire à Simon Backer ; maiscelui-ci, homme simple, avait renvoyé l’offre à son fils, proposantde fonder en son nom une commanderie de cinquante mille livres,fondation qui ne s’obtenait que par faveur spéciale du roi ;la proposition avait été acceptée, de sorte que c’était son fils, –à l’avenir duquel cette marque distinctive pouvait être utile,surtout pour rapprocher, à l’occasion d’un mariage, l’aristocratied’argent de l’aristocratie de naissance, – de sorte que c’était sonfils qui avait été nommé commandeur à sa place.

Nous avons vu que le jeune André Backer avaitbonne tournure, qu’il était cité parmi les jeunes gens élégants deNaples, et nous avons pu voir, aux quelques mots échangés entre luiet Luisa San-Felice, qu’il était à la fois homme d’éducation ethomme d’esprit ; aussi, beaucoup de dames de Naplesn’avaient-elles pas pour lui la même indifférence que notrehéroïne, et beaucoup de mères de famille eussent-elles désiré quele jeune banquier, beau, riche, élégant, leur fît, à l’égard deleur fille, la même proposition qu’André Backer avait faite auchevalier à l’endroit de sa pupille.

Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesureet de respect, mais avec beaucoup moins d’embarras qu’une heureauparavant, il n’avait abordé la San-Felice.

Les salutations faites, il attendit que le roilui adressât le premier la parole.

Le roi l’examina des pieds à la tête etcommença par faire une légère grimace.

Il est vrai qu’André Backer n’avait ni favorisni moustaches ; mais il n’avait non plus ni poudre ni queue,ornement et appendice sans lesquels, dans l’esprit du roi, il nepouvait y avoir d’homme pensant parfaitement bien.

Mais, comme le roi tenait fort à toucher sesvingt-cinq millions, et que peu lui importait, au bout du compte,que celui qui les lui baillerait, eût de la poudre à la tête et unequeue à la nuque, pourvu qu’il les lui baillât, tout en tenant sesmains derrière son dos, il rendit gracieusement son salut au jeunebanquier.

– Eh bien, monsieur Backer, fit-il, où en estnotre négociation ?

– Sa Majesté me permettra-t-elle de luidemander de quelle négociation elle veut parler ? répliqua lejeune homme.

– Celle des vingt-cinq millions.

– Je croyais, sire, que mon père avait eul’honneur de répondre au ministre des finances de Votre Majesté quec’était chose arrangée.

– Ou qui s’arrangerait.

– Non point, sire, arrangée. Les désirs du roisont des ordres.

– Alors, vous venez m’annoncer… ?

– Que Sa Majesté peut regarder la chose commefaite ; demain commenceront les versements, à notre caisse,des différentes maisons que mon père fait participer àl’emprunt.

– Et pour combien la maison Backerentre-t-elle personnellement dans cet emprunt ?

– Pour huit millions, sire, qui sont dès àprésent à la disposition de Votre Majesté.

– À ma disposition ?

– Oui sire.

– Et quand cela ?

– Mais demain, mais ce soir. Sa Majesté peutles faire prendre sur un simple reçu de son ministre desfinances.

– Le mien ne vaudrait pas autant ?demanda le roi.

– Mieux sire ; mais je n’espérais pas quele roi fît à notre maison l’honneur de lui donner un reçu de samain.

– Si fait, si fait, monsieur, je le donneraiet avec grand plaisir !… Ainsi vous dites que cesoir… ?

– Ce soir, si Votre Majesté le désire ;mais, en ce cas, comme la caisse ferme à six heures, il faudraitque Votre Majesté permit que j’envoyasse un exprès à mon père.

– Comme je ne serais point fâché, mon chermonsieur Backer, que l’on ne sût pas que j’ai touché cet argent,dit le roi en se grattant l’oreille, attendu que cet argent estdestiné à faire une surprise, il me serait agréable qu’il futtransporté cette nuit au palais.

– Cela sera fait, sire ; seulement, commej’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, mon père doit êtreprévenu.

– Voulez-vous revenir au palais pourécrire ? demanda le roi.

– Ce que je voudrais surtout, sire, c’est dene pas déranger le roi dans sa promenade ; il suffit donc dedeux mots écrits au crayon ; ces deux mots remis à mon valetde pied, il prendra un cheval de poste et les portera à monpère.

– Il y a un moyen bien plus simple, c’est derenvoyer votre voiture.

– Encore… Le cocher changera de chevaux etreviendra me prendre.

– Inutile, je retourne à Naples vers les septheures du soir, je vous reconduirai.

– Sire ! ce sera bien de l’honneur pourun pauvre banquier, dit le jeune homme en s’inclinant.

– La peste ! vous appelez un pauvrebanquier l’homme qui m’escompte en une semaine une lettre de changede vingt-cinq millions, et qui, du jour au lendemain, en met huit àma disposition ! Je suis roi, monsieur, roi des Deux-Siciles,à ce que l’on dit du moins, eh bien, je déclare que, si j’avaishuit millions à vous payer d’ici à demain, je vous demanderais dutemps.

André Backer tira un petit agenda de sapoche ; déchira une feuille de papier, écrivit dessus quelqueslignes au crayon, et, se tournant vers le roi :

– Sa Majesté me permet-elle de donner un ordreà cet homme ? demanda-t-il.

Et il désignait le valet de pied qui l’avaitconduit vers le roi, et qui, s’étant retiré à l’écart, attendait lapermission de retourner au château.

– Donnez, donnez, pardieu ! dit leroi.

– Mon ami, fit André Backer, vous donnerez cepapier à mon cocher, qui partira à l’instant même pour Naples et leremettra à mon père. Il est inutile qu’il revienne, Sa Majesté mefait l’honneur de me ramener.

Et, en prononçant ces paroles, il s’inclinarespectueusement du côté du roi.

– Si ce garçon-là avait de la poudre et unequeue, dit Ferdinand, il n’y aurait à Naples ni duc ni marquis pourme damer le pion… Enfin, on ne peut pas tout avoir.

Puis, tout haut :

– Venez, venez monsieur Backer, et je vaisvous montrer à coup sûr des animaux que vous ne connaissez pas.

Backer obéit à l’ordre du roi, marcha près delui en ayant soin de se tenir un peu en arrière.

Le roi le conduisit droit à l’enceinte oùétaient enfermés les animaux qui, selon lui, devaient être inconnusau jeune banquier.

– Tiens, dit celui-ci, ce sont deskangourous !

– Vous les connaissez ? s’écria leroi.

– Oh ! sire, dit André, j’en ai tué descentaines.

– Vous avez tué des centaines dekangourous ?

– Oui, sire.

– Où cela ?

– Mais en Australie.

– Vous avez été en Australie ?

– J’en suis revenu il y a trois ans.

– Et que diable alliez-vous faire enAustralie ?

– Mon père, dont je suis le fils unique, esttrès-bon pour moi ; après m’avoir mis, depuis l’âge de douzeans jusqu’à celui de quinze, à l’université d’Iéna, il m’a envoyéde quinze à dix-huit ans terminer mon éducation enAngleterre ; enfin, comme je désirais faire un voyage autourdu monde, mon père y consentit. Le capitaine Flinders allait partirpour son premier voyage de circumnavigation, j’obtins dugouvernement anglais la permission de partir avec lui. Notre voyagedura trois ans ; c’est alors qu’ayant découvert, sur la côteméridionale de la Nouvelle-Hollande, quelques îles inconnues, illeur donna le nom d’îles des Kangourous, à cause de l’énormequantité de ces animaux qu’il y rencontra. N’ayant rien à faire quede chasser, je m’en donnai à cœur joie, et, chaque jour, j’enenvoyais assez à bord pour faire une ration de viande fraîche àchaque homme de l’équipage. Depuis, Flinders a fait un secondvoyage avec Bass, et il paraît qu’ils viennent de découvrir undétroit qui sépare la terre de Van-Diemen du continent.

– La terre de Van-Diemen du continent !un détroit ! Ah ! ah ! fit le roi, qui ne savait pasdu tout ce que c’était que la terre de Van-Diemen et qui savait àpeine ce que c’était qu’un continent, alors vous connaissez cesanimaux-là, et moi qui croyais vous montrer quelque chose denouveau !

– C’est quelque chose de nouveau, sire, et detrès-nouveau même, non-seulement pour Naples, mais encore pourl’Europe, et, au point de vue de la curiosité, je crois que Naplesest, avec Londres, la seule ville qui en possède un pareilspécimen.

– Hamilton ne m’a donc point trompé en medisant que le kangourou est un animal fort rare ?

– Fort rare, il a dit la vérité, sire.

– Alors, je ne regrette pas mes papyrus.

– Votre Majesté les a échangés contre despapyrus ? s’écria André Backer.

– Ma foi, oui ; on avait retrouvé àHerculanum vingt-cinq ou trente rouleaux de charbon, que l’ons’était empressé de m’apporter comme les choses les plus précieusesde la terre. Hamilton les a vus chez moi ; il est amateur detoutes ces antiquailles ; il m’avait parlé deskangourous ; je lui avais exprimé le désir d’en avoir pouressayer de les acclimater dans mes forêts ; il m’a demandé sije voulais donner au musée de Londres autant de rouleaux de papyrusque le jardin zoologique de Londres me donnerait de kangourous. Jelui ai dit : « Faites venir vos kangourous, et bienvite ! » Avant-hier, il m’a annoncé mes dix-huitkangourous, et je lui ai donné ses dix-huit papyrus.

– Sir William n’a point fait un mauvaismarché, dit en souriant Backer ; seulement, sauront-ils là-basles dérouler et les déchiffrer comme on sait le faireici ?

– Dérouler quoi ?

– Les papyrus.

– Cela se déroule donc ?

– Sans doute, sire, et c’est ainsi que l’on aretrouvé plusieurs manuscrits précieux que l’on croyaitperdus ; peut-être retrouvera-t-on on jour le Panégyrique deVirginius par Tacite, son discours contre le proconsulMarcus-Priscus et ses Poésies qui nous manquent ; peut-êtremême sont-ils parmi ces papyrus dont vous ignoriez la valeur, sire,et que vous avez donnés à sir William.

– Diable ! diable ! diable !fit le roi ; et vous dites que ce serait une perte, monsieurBacker ?

– Irréparable, sire !

– Irréparable ! Pourvu, maintenant quej’ai fait un pareil sacrifice pour eux, pourvu que mes kangourousse reproduisent ! Qu’en pensez-vous, monsieurBacker ?

– J’en doute fort, sire.

– Diable ! Il est vrai que, pour sonmusée polynésien, qui est fort curieux, comme vous allez voir, jene lui ai donné que de vieux vases de terre cassés. Venez voir lemusée polynésien de sir William Hamilton ; venez.

Le roi se dirigea vers le château, Backer lesuivit.

Le musée de sir William Hamilton n’étonna pasplus André Backer que ne l’avaient étonné ses kangourous ;lui-même, dans son voyage avec Flinders, avait relâché aux îlesSandwich, et, grâce au vocabulaire polynésien recueilli par lui,pendant son séjour dans l’archipel d’Hawaii, il put non-seulementdésigner au roi l’usage de chaque arme, le but de chaqueinstrument, mais encore lui dire les noms par lesquels ces armes etces instruments étaient désignés dans le pays.

Backer s’informa quels étaient les vieux potsde terre cassés que le roi avait donnés en échange de cescuriosités de marchand de bric-à-brac, et le roi lui montra cinq ousix magnifiques vases grecs trouvés dans les fouilles deSant’Agata-dei-Goti, nobles et précieux débris d’une civilisationdisparue et qui eussent enrichi les plus riches musées.Quelques-uns étaient brisés, en effet ; mais on sait avecquelle facilité et quel art ces chefs-d’œuvre de forme et depeinture se raccommodent, et combien les traces mêmes qu’a laisséessur eux la main pesante du temps les rendent plus précieux,puisqu’elles prouvent leur antiquité et leur passage aventureux àtravers les siècles.

Backer poussa un soupir d’artiste ; ileût donné cent mille francs de ces vieux pots brisés, comme lesappelait Ferdinand, et n’eût pas donné dix ducats des casse-têtes,des arcs et des flèches recueillis dans le royaume de Sa MajestéKamehameha Ier, qui, tout sauvage qu’il était,n’eût point fait pis en pareille circonstance que son confrèreeuropéen Ferdinand IV.

Le roi, passablement désappointé de voir lepeu d’admiration que son hôte avait manifesté pour les kangourousaustraliens et le musée sandwichois, espérait prendre sa revanchedevant ses statues et ses tableaux. Là, le jeune banquier laissaéclater son admiration, mais non son étonnement. Pendant sesfréquents voyages à Rome, il avait, grand amateur qu’il était debeaux-arts, visité le musée Farnèse, de sorte que ce fut lui quifit les honneurs au roi de son splendide héritage ; il lui ditles noms probables des deux auteurs du taureau Farnèse, Appolloniuset Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma aumoins que le groupe, dont il fit remarquer au roi les partiesmodernes, était de l’école d’Agesandre de Rhodes, auteur deLaocoon. Il lui raconta l’histoire de Dircé, personnage principalde ce groupe, histoire dont le roi n’avait pas la premièreidée ; il l’aida à déchiffrer les trois mots grecs qui setrouvent gravés au pied de l’Hercule colossal, connu, lui aussi,sous le nom d’Hercule Farnèse : Termes Grecs, etlui expliqua que cela voulait dire en italien Glicone Ateniensefaceva, c’est-à-dire : Glicon, d’Athènes, a faitcette statue ; il lui apprit qu’un des chefs-d’œuvre dece musée était une Espérance qu’un sculpteur moderne a restaurée enFlore, et qui, de là, est connue à tous sous le nom de FloreFarnèse. Parmi les tableaux, il lui signala comme des chefs-d’œuvredu Titien la Danaé recevant la pluie d’or, et le magnifiqueportrait de Philippe II, ce roi qui n’avait jamais ri, et qui,frappé de la main de Dieu, sans doute en punition des victimeshumaines qu’il lui avait sacrifiées, mourut de cette terrible etimmonde maladie pédiculaire dont était mort Sylla et dont devaitmourir Ferdinand II, qui, à cette époque, n’était pas encorené. Il feuilleta avec lui l’office de la Vierge de Julio Clovio,chef-d’œuvre d’imagerie du XVIe siècle, qui futtransporté il y a sept ou huit ans, du musée bourbonien au palaisroyal, et qui a disparu comme disparaissent à Naples tant de chosesprécieuses, qui n’ont pas même pour excuse de leur disparition cetamour frénétique et indomptable de l’art qui fit de Cardillac unassassin, et du marquis Campana un dépositaire, infidèle ;enfin il émerveilla le roi, qui, croyant trouver en lui une espècede Turcaret ignorant et vaniteux, venait d’y découvrir, aucontraire, un amateur d’art érudit et courtois.

Et il en résulta, comme Ferdinand était aufond un prince d’un grand bon sens et de beaucoup d’esprit, qu’aulieu d’en vouloir au jeune banquier d’être un homme instruit, quandlui, roi, n’était, comme il le disait lui-même, qu’un âne, il leprésenta à la reine, à Acton, à sir William, à Emma Lyonna, nonplus avec les égards douteux rendus à l’homme d’argent, mais aveccette courtoise protection que les princes intelligents accordenttoujours aux hommes d’esprit et d’éducation.

Cette présentation fut pour André Backer unenouvelle occasion de faire valoir de nouvelles études ; ilparla allemand avec la reine, anglais avec sir William et ladyHamilton, français avec Acton, mais, au milieu de tout cela, restatellement modeste et convenable, qu’en montant en voiture pour leramener à Naples, le roi lui dit :

– Monsieur Backer, vous eussiez conservé votrevoiture que je ne vous en eusse pas moins ramené dans la mienne, nefût-ce que pour me procurer plus longtemps le plaisir de votreconversation.

Nous verrons plus tard que le roi s’était fortattaché en effet, pendant cette journée, à André Backer, et notrerécit montrera, dans la suite, par quelle implacable vengeance ilprouva à ce malheureux jeune homme, victime de son dévouement à lacause royale, la sincérité de son amitié pour lui.

XL – L’HOMME PROPOSE

À peine le roi fut-il parti, emmenant avec luiAndré Backer, que la reine Caroline, qui, jusque-là, n’avait puparler au capitaine général Acton, arrivé seulement au moment oùl’on allait se mettre à table, se leva, lui fit, en se levant,signe de la suivre, recommanda à Emma et à sir William de faire leshonneurs du salon si quelques-unes des personnes invitéesarrivaient avant son retour, et passa dans son cabinet.

Acton y entra derrière elle.

Elle s’assit et fit signe à Acton des’asseoir.

– Eh bien ? lui demanda-t-elle.

– Votre Majesté, répliqua Acton, m’interrogeprobablement à propos de la lettre ?

– Sans doute ! N’avez-vous pas reçu deuxbillets de moi qui vous priaient de faire l’expérience ? Je mesens entourée de poignards et de complots, et j’ai hâte de voirclair dans toute cette affaire.

– Comme je l’avais promis à Votre Majesté, jesuis arrivé à enlever le sang.

– La question n’était point là ; ils’agissait de savoir si, en enlevant le sang, l’écriturepersisterait… L’écriture a-t-elle persisté ?

– D’une façon encore assez distincte pour queje puisse lire avec une loupe.

– Et vous l’avez lue ?

– Oui, madame.

– C’était donc une opération bien difficile,que vous y avez mis un si long temps ?

– Oserai-je faire observer à Votre Majesté queje n’avais point précisément que cela à faire ; puis j’avouequ’à cause même de l’importance que vous mettiez au succès del’opération, j’ai beaucoup tâtonné ; j’ai fait cinq ou sixessais différents, non point sur la lettre elle-même, mais surd’autres lettres que j’ai tenté de mettre dans des conditionspareilles. J’ai essayé de l’oxalate de potasse, de l’acidetartrique, de l’acide muriatique, et chacune de ces substances aenlevé l’encre avec le sang. Hier seulement, en songeant que lesang humain contenait, dans les conditions ordinaires, de 65 à 70parties d’eau et qu’il ne se caillait que par la volatilisation decette eau, j’ai eu l’idée d’exposer la lettre à la vapeur, afin derendre au sang caillé une quantité d’eau suffisante à saliquéfaction, et alors, en tamponnant le sang avec un mouchoir debatiste et en versant de l’eau sur la lettre disposée en pente, jesuis arrivé à un résultat que j’eusse mis immédiatement sous lesyeux de Votre Majesté, si je n’eusse su qu’au contraire des autresfemmes, les moyens, pour elle qui n’est étrangère à aucune science,la préoccupent autant que le résultat.

La reine sourit : un pareil éloge étaitcelui qui pouvait le plus flatter son amour-propre.

– Voyons le résultat, dit la reine.

Acton tendit à Caroline la lettre qu’il avaitreçue d’elle pendant la nuit du 22 au 23 septembre, et qu’elle luiavait donnée pour en faire disparaître le sang.

Le sang avait, en effet, disparu, mais partoutoù il y avait eu du sang, l’encre avait laissé une si faible trace,qu’au premier aspect, la reine s’écria :

– Impossible de lire, monsieur.

– Si fait, madame, répondit Acton ; avecune loupe et un peu d’imagination, Votre Majesté va voir que nousallons arriver à recomposer la lettre tout entière.

– Avez-vous une loupe ?

– La voici.

– Donnez.

Au premier abord, la reine avait raison ;car, à part les trois ou quatre premières lignes, qui avaienttoujours été à peu près intactes, voici tout ce qu’à l’œil nu, et àl’aide de deux bougies, on pouvait lire de la lettre :

« Cher Nicolino,

» Excuse ta pauvre amie si elle n’a pualler au

dez-vous où elle sepromettait tant de bonhe

oint de ma faute,je te le jure ; ce n’est

prè          j’ai été avertie par la rein     e

devais      prête avec lesautres         la

cour      au-devant de l’amiral       fera

de       agnifiques, et lareine          àlui

oute sa gloire ;elle           deme

que j’étaisun        avec       elle

comptaitéblouir          duNil       une

opérationmoins         lui       tout au-

tre, puisqu’iln’a                   nt jaloux :

j’aimeraitoujo                     phème.

» Après-de     un mot        t’indiquera le

our oùje       libre.

» Ta          etfidèle

» E.

» 21 septembre 1798. »

La reine, quoiqu’elle eût la loupe entre lesmains, essaya d’abord de relier les mots les uns aux autres mais,avec son caractère impatient, elle fut vite fatiguée de ce travailinfructueux, et, portant la loupe à son œil, elle parvint bientôt àlire difficilement, mais enfin elle lut les lignes suivantes, quilui présentèrent la lettre dans tout son ensemble :

« Cher Nicolino,

» Excuse ta pauvre amie si elle n’a pualler au rendez-vous où elle se promettait tant de bonheur ;il n’y a point de ma faute, je te le jure ; ce n’est qu’aprèst’avoir vu que j’ai été avertie par la reine que je devais me tenirprête avec les autres dames de la cour à aller au-devant del’amiral Nelson. On lui fera des fêtes magnifiques, et la reineveut se montrer à lui dans toute sa gloire ; elle m’a faitl’honneur de me dire que j’étais un des rayons avec lesquels ellecomptait éblouir le vainqueur du Nil. Ce sera une opération moinsméritante sur lui que sur tout autre, puisqu’il n’a qu’unœil ; ne sois point jaloux : j’aimerai toujours mieuxAcis que Polyphème.

» Après demain, un mot de moi t’indiquerale jour où je serai libre.

» Ta tendre et fidèle

» E.

» 21 septembre 1798. »

– Hum ! fit la reine après avoir lu,savez-vous, général, que tout cela ne nous apprend pas grand’-choseet que l’on croirait que la personne qui a écrit cette lettre avaitdeviné qu’elle serait lue par un autre que celui auquel elle étaitadressée ? Oh ! oh ! la dame est une femme deprécaution !

– Votre Majesté sait que, si l’on a unreproche à faire aux dames de la cour, ce n’est point celui d’unetrop grande innocence ; mais l’auteur de cette lettre n’a pasencore pris assez de précautions ; car, ce soir même, noussaurons à quoi nous en tenir sur son compte.

– Comment cela ?

– Votre Majesté a-t-elle eu la bonté de faireinviter, pour ce soir à Caserte, toutes les dames de la cour dontles noms de baptême commencent par un E, et qui ont eu l’honneur delui faire cortège, lorsqu’elle a été au-devant de l’amiralNelson ?

– Oui, elles sont sept.

– Lesquelles, s’il vous plaît,madame ?

– La princesse de Cariati, qui s’appelleEmilia ; la comtesse de San-Marco, qui s’appelleEleonora ; la marquise San-Clemente, qui s’appelleElena ; la duchesse de Termoli, qui s’appelleElisabetta ; la duchesse de Tursi, qui s’appelleElisa ;la marquise d’Altavilla, qui s’appelleEufrasia, et la comtesse de Policastro, qui s’appelleEugenia. Je ne compte point lady Hamilton, qui s’appelleEmma ; elle ne saurait être pour rien dans une pareilleaffaire. Donc, vous le voyez, nous avons sept personnescompromises.

– Oui ; mais, sur ces sept personnes,répliqua Acton en riant, il y en a deux qui ne sont plus d’âge àsigner des lettres par de simples initiales.

– C’est juste ! Restent cinq.Après ?

– Après, c’est bien simple, madame, et je nesais pas même comment Votre Majesté se donne la peine d’écouter lereste de mon plan.

– Que voulez-vous, mon cher Acton ! il ya des jours où je suis vraiment stupide, et il paraît que je suisdans un de ces jours-là.

– Votre Majesté a bonne envie de me dire à moila grosse injure qu’elle vient de se dire à elle-même.

– Oui ; car vous m’impatientez avectoutes vos circonlocutions.

– Hélas ! madame, on n’est pointdiplomate pour rien.

– Achevons.

– Ce sera fait en deux mots.

– Dites-les alors, ces deux mots ! fit lareine impatientée.

– Que Votre Majesté invente un moyen de mettreune plume aux mains de chacune de ces dames, et, en comparant lesécritures…

– Vous avez raison, dit la reine en posant samain sur celle d’Acton ; la maîtresse connue, l’amant le serabientôt. Rentrons.

Et elle se leva.

– Avec la permission de Votre Majesté, je luidemanderai encore dix minutes d’audience.

– Pour choses importantes ?

– Pour affaires de la plus haute gravité.

– Dites, fit la reine en se rasseyant.

– La nuit où Votre Majesté me remit cettelettre, elle se rappelle avoir vu, à trois heures du matin, lachambre du roi éclairée ?

– Oui, puisque je lui écrivis…

– Votre Majesté sait avec qui le rois’entretenait si tard ?

– Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l’adit.

– Eh bien, à la suite de sa conversation avecle cardinal Ruffo, le roi a fait partir un courrier.

– J’ai, en effet, entendu le galop d’un chevalqui passait sous les voûtes. Quel était ce courrier ?

– Son homme de confiance, Ferrari.

– D’où savez-vous cela ?

– Mon palefrenier anglais Tom couche dans lesécuries ; il a vu, à trois heures du matin, Ferrari, encostume de voyage, entrer dans l’écurie, seller un cheval lui-mêmeet partir. Le lendemain, en me tenant l’étrier, il m’a ditcela.

– Eh bien ?

– Eh bien, madame, je me suis demandé à qui,après une conversation avec le cardinal, Sa Majesté pouvait envoyerun courrier, et j’ai pensé que ce n’était qu’à son neveu l’empereurd’Autriche.

– Le roi aurait fait cela sans m’enprévenir ?

– Pas le roi ! le cardinal, réponditActon.

– Oh ! oh ! fit la reine Caroline enfronçant le sourcil, je ne suis pas Anne d’Autriche etM. Ruffo n’est point Richelieu ; qu’il prennegarde !

– J’ai pensé que la chose était sérieuse.

– Êtes-vous sûr que Ferrari allait àVienne ?

– J’avais quelques doutes à ce sujet ;mais ils ont été bientôt dissipés. J’ai envoyé Tom sur la routepour savoir si Ferrari avait pris la poste.

– Eh bien ?

– Il l’a prise à Capoue, où il a laissé soncheval, en disant au maître de poste qu’il en eût bien soin, quec’était un cheval des écuries du roi, et qu’il le reprendrait à sonretour, c’est-à-dire dans la nuit du 3 octobre, ou dans la matinéedu 4.

– Onze ou douze jours.

– Juste le temps qu’il lui faut pour aller àVienne et en revenir.

– Et, à la suite de toutes ces découvertes,qu’avez-vous résolu ?

– D’en prévenir Votre Majesté d’abord, etc’est ça que je viens de faire ; ensuite il me semble, pournos plans de guerre, car Votre Majesté est toujours résolue à laguerre ?…

– Toujours. Une coalition se prépare qui vachasser les Français de l’Italie ; les Français chassés, monneveu l’empereur d’Autriche va mettre la main non-seulement sur lesprovinces qu’il possédait avant le traité de Campo-Formio, maisencore sur les Romagnes. Dans ces sortes de guerres, chacun gardece qu’il a pris, ou n’en rend que des portions, emparons-nous doncseuls, et avant personne, des États romains, et, en rendant au papeRome, que nous ne pouvons point garder, eh bien, nous ferons nosconditions pour le reste.

– Alors, la reine étant toujours résolue à laguerre, il est important qu’elle sache ce que le roi, moins résoluà la guerre que Votre Majesté, a pu, par le conseil du cardinalRuffo, écrire à l’empereur d’Autriche et ce que l’empereurd’Autriche lui a répondu.

– Vous savez une chose, général ?

– Laquelle ?

– C’est qu’il ne faut attendre aucunecomplaisance de Ferrari ; c’est un homme entièrement au roi etque l’on assure incorruptible.

– Bon ! Philippe, père d’Alexandre,disait qu’il n’y avait point de forteresse imprenable, tant qu’ypouvait entrer un mulet chargé d’or ; nous verrons à combienle courrier Ferrari estimera son incorruptibilité.

– Et, si Ferrari refuse, quelle que soit lasomme offerte ; s’il dit au roi que la reine et son ministreont tenté de le séduire, que pensera le roi, qui devient de plus enplus défiant ?

– Votre Majesté sait qu’à mon avis le roi l’atoujours été, défiant ; mais je crois qu’il y a un moyen quimet hors de cause Votre Majesté et moi.

– Lequel ?

– Celui de lui faire faire les propositionspar sir William. Si Ferrari est homme à se laisser acheter, il selaissera aussi bien acheter par sir William que par nous, d’autantplus que sir William ambassadeur d’Angleterre, a près de lui leprétexte de vouloir instruire sa cour des véritables dispositionsde l’empereur d’Autriche. S’il accepte, – et il ne court aucunrisque à accepter, car on ne lui demande rien que de prendrelecture de la lettre, la remettre dans son enveloppe et larecacheter ; – s’il accepte, tout va bien ; s’il estassez l’ennemi de ses intérêts pour refuser, au contraire, sirHamilton lui donne une centaine de louis pour qu’il garde le secretsur la tentative faite ; enfin, au pis aller de tout, s’ilrefuse les cent louis et ne garde pas le secret, sir Williamrejette tout ce que la tentative a de… – comment dirai-jecela ? – de hasardé, sur la grande amitié qu’il porte à sonfrère de lait le roi George ; si cette excuse ne lui suffitpas, il demandera au roi, sur sa parole d’honneur, si, en pareillecirconstance, il n’en ferait pas autant que lui, sir William. Leroi se mettra à rire et ne donnera point sa parole d’honneur. Ensomme, le roi a trop grand besoin de sir William Hamilton, dans laposition où il se trouve, pour lui garder une longue rancune.

– Vous croyez que sir Williamconsentira ?…

– Je lui en parlerai, et, si cela ne suffitpas, Votre Majesté lui en fera parler par sa femme.

– Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrarine passe sans que nous soyons avertis ?

– Rien de plus simple que d’aller au-devant decette crainte, et je n’ai attendu pour cela que l’agrément de VotreMajesté, ne voulant rien faire sans son ordre.

– Parlez ?

– Ferrari repassera cette nuit ou demain matinà la poste de Capoue, où il a laissé son cheval ; j’envoie monsecrétaire à la poste de Capoue, afin que l’on prévienne Ferrarique le roi est à Caserte et y attend des dépêches ; nousrestons ici, cette nuit et demain toute la journée ; au lieude passer devant le château, Ferrari y entre, demande Sa Majesté ettrouve sir William.

– Tout cela peut réussir, en effet, réponditla reine soucieuse, comme tout cela peut échouer.

– C’est déjà beaucoup, madame, lorsque l’oncombat à chances égales, et qu’étant femme et reine, on a pour soile hasard.

– Vous avez raison, Acton ; d’ailleurs,en toute chose il faut faire la part du feu ; si le feu neprend pas tout, tant mieux ; s’il prend tout, eh bien, ontâchera de l’éteindre. Envoyez votre secrétaire à Capoue etprévenez sir William Hamilton.

Et la reine, secouant sa tête encore belle,mais chargée de soucis, comme pour en faire tomber les millepréoccupations qui pesaient sur elle, rentra dans le salon d’un pasléger et le sourire sur les lèvres.

XLI – L’ACROSTICHE

Un certain nombre de personnes étaient déjàarrivées, et, parmi ces personnes, les sept dames dont le nom debaptême commençait par un E. Ces sept dames étaient, comme nousl’avons dit, la princesse de Cariati, la comtesse de San-Marco, lamarquise de San-Clemente, la duchesse de Termoli, la duchesse deTursi, la marquise d’Altavilla et la comtesse de Policastro.

Les hommes étaient l’amiral Nelson et deux deses officiers, ou plutôt deux de ses amis : le capitaineTroubridge, et le capitaine Ball ; le premier, espritcharmant, plein de fantaisie et d’humour ; le second, grave etroide comme un véritable Breton de la Grande-Bretagne.

Les autres invités étaient l’élégant duc deRocca-Romana, frère de Nicolino Caracciolo, qui était loin de sedouter – c’est de Nicolino que nous parlons, – qui était loin de sedouter qu’un ministre et une reine prissent en ce moment tant depeines pour découvrir sa joyeuse et insouciante personnalité ;le duc d’Avalos, plus habituellement appelé le marquis del Vasto,dont l’antique famille se divisa en deux branches et dont unancêtre, capitaine de Charles-Quint, – celui-là même qui avait étéfait prisonnier à Ravenne, qui avait épousé la fameuse VittoriaColonna, et qui composa pour elle, en prison, son Dialogue del’amour, – reçut à Pavie des mains deFrançois Ier, vaincu, son épée, dont il ne restaitplus que lagarde, tandis que l’autre, sous le nom de marquis delGuasto, dont notre chroniqueur l’Étoile fait du Guast, devenaitl’amant de Marguerite de France et mourait assassiné ; le ducde la Salandra, grand veneur du roi, que nous verrons plus tardessayer de prendre le commandement échappé aux mains de Mack ;le prince Pignatelli, à qui le roi devait laisser en fuyant lalourde charge de vicaire général, et quelques autres encore,descendants fort descendus des plus nobles familles napolitaines etespagnoles.

Tous attendaient l’arrivée de la reine ets’inclinèrent respectueusement à sa vue.

Deux choses préoccupaient Caroline dans cettesoirée : faire valoir Emma Lyonna pour rendre Nelson plusamoureux que jamais, et reconnaître à son écriture la dame quiavait écrit le billet, attendu que lorsqu’on connaîtrait celle quil’avait écrit, il ne serait pas difficile, comme l’avait fortjudicieusement dit Caroline, de reconnaître celui auquel il étaitadressé.

Ceux-là seuls qui ont assisté à ces intimes etenivrantes soirées de la reine de Naples, soirées dont Emma Lyonnaétait à la fois le grand charme et le principal ornement, ont puraconter à leurs contemporains à quel point d’enthousiasme et dedélire la moderne Armide conduisait ses auditeurs et sesspectateurs. Si ses poses magiques, si sa voluptueuse pantomimeavaient eu l’influence que nous avons dite sur les froidstempéraments du Nord, combien plus elles devaient électriser cesviolentes imaginations du Midi, qui se passionnaient au chant, à lamusique, à la poésie, qui savaient par cœur Cimarosa etMetastase ! Nous avons, pour notre part, connu et interrogé,dans nos premiers voyages à Naples et en Sicile, des vieillards quiavaient assisté à ces soirées magnétiques, et nous les avons vus,après cinquante ans écoulés, frissonner comme des jeunes gens à cesardents souvenirs.

Emma Lyonna était belle, même sans le vouloir.Que l’on comprenne ce qu’elle fut ce soir-là, où elle voulait êtrebelle et pour la reine et pour Nelson, au milieu de tous cesélégants costumes de la fin du XVIIIe siècle, que lacour d’Autriche et celle des Deux-Siciles s’obstinaient à portercomme une protestation contre la révolution française ; aulieu de la poudre qui couvrait encore ces hautes coiffuresridiculement échafaudées sur le sommet de la tête, au lieu de cesrobes étriquées qui eussent étranglé la grâce de Terpsichoreelle-même, au lieu de ce rouge violent qui transformait les femmesen bacchantes, Emma Lyonna, fidèle à ses traditions de liberté etd’art, portait – mode qui commençait déjà à se répandre etqu’avaient adoptée en France les femmes les plus célèbres par leurbeauté, – une longue tunique de cachemire bleu clair tombant autourd’elle en plis à faire envie à une statue antique ; sescheveux flottant sur ses épaules en longues boucles laissaienttransparaître, au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis quibrillaient comme les fabuleuses escarboucles de l’antiquité ;sa ceinture, don de la reine, était une chaîne de diamantsprécieux, qui, nouée comme une cordelière, retombait jusqu’auxgenoux ; ses bras étaient nus depuis la naissance de l’épaulejusqu’à l’extrémité de ses doigts, et l’un de ses bras était serréà l’épaule et au poignet par deux serpents de diamants aux yeux derubis ; l’une de ses mains, celle dont le bras était sansornement était chargée de bagues, tandis que l’autre, au contraire,ne brillait que par l’éclatante finesse de sa peau et ses ongleseffilés, dont l’incarnat transparent semblait fait de feuilles derose, tandis que ses pieds, chaussés de bas couleur de chair,semblaient nus comme ses mains dans leurs cothurnes d’azur à lacetsd’or.

Cette éblouissante beauté, augmentée encorepar ce costume étrange, avait quelque chose de surnaturel et, parconséquent, de terrible et d’effrayant ; les femmess’écartaient de cette résurrection du paganisme grec avec jalousie,les hommes avec effroi. À qui avait le malheur de devenir amoureuxde cette Vénus Astarté, il ne restait plus que sa possession ou lesuicide.

Il en résultait qu’Emma, toute belle qu’elleétait, et justement à cause de sa fascinante beauté, restait isoléeà l’angle d’un canapé, au milieu d’un cercle qui s’était faitautour d’elle. Nelson, qui seul eût eu le droit de s’asseoir à soncôté, la dévorait du regard et chancelait ébloui au bras deTroubridge, se demandant par quel mystère d’amour ou quel calcul depolitique s’était donnée à lui, le rude marin, le vétéran mutilé devingt batailles, cette créature privilégiée qui réunissait toutesles perfections.

Quant à elle, elle était moins gênée et moinsrougissante sur ce lit d’Apollon, où autrefois Graham l’avaitexposée nue aux regards curieux de toute une ville, que dans cesalon royal où tant de regards envieux et lascifsl’enveloppaient.

– Oh ! Votre Majesté, s’écria-t-elle envoyant paraître la reine et en s’élançant vers elle comme pourimplorer son secours, venez vite me cacher à votre ombre, et ditesbien à ces messieurs et à ces dames, que l’on ne court pas, ens’approchant de moi, les risques que l’ont court à s’endormir sousle mancenillier ou à s’asseoir sous le bohon-upas.

– Plaignez-vous de cela, ingrate créature quevous êtes ! dit en riant la reine ; pourquoi êtes-vousbelle à faire éclater tous les cœurs d’amour et de jalousie, sibien qu’il n’y a que moi ici qui sois assez humble et assez peucoquette pour oser approcher mon visage du vôtre en vous embrassantsur les deux joues ?

Et la reine l’embrassa, et, en l’embrassant,lui dit tout bas ces mots :

– Sois charmante ce soir, il lefaut !

Et, jetant son bras autour du cou de safavorite, elle l’entraîna sur le canapé, autour duquel chacun dèslors se pressa, les hommes pour faire leur cour à Emma en faisantleur cour à la reine, et les femmes pour faire leur cour à la reineen faisant leur cour à Emma.

En ce moment, Acton rentra : un regardque la reine échangea avec lui, lui indiqua que tout marchait augré de son désir.

Elle emmena Emma dans un coin, et, après luiavoir parlé quelque temps tout bas :

– Mesdames, dit-elle, je viens d’obtenir de mabonne lady Hamilton qu’elle nous donnerait ce soir un échantillonde tous ses talents, c’est-à-dire qu’elle nous chanterait quelqueballade de son pays ou quelque chant de l’antiquité, qu’elle nousjouerait une scène de Shakespeare, et qu’elle nous danserait sonpas du châle, qu’elle n’a encore dansé que pour moi et devantmoi.

Il n’y eut dans le salon qu’un cri decuriosité et de joie.

– Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c’està une condition…

– Laquelle ? demandèrent les dames,encore plus empressées dans leurs désirs que les hommes.

– Laquelle ? répétèrent les hommes aprèselles.

– La reine, dit Emma, vient de me faireobserver que, par un singulier hasard, excepté celui de la reine,le nom de baptême des huit dames qui sont réunies dans ce saloncommence par un E.

– Tiens, c’est vrai ! dirent les dames ense regardant.

– Eh bien, si je fais ce que l’on demande, jeveux que l’on fasse aussi ce que je demanderai.

– Mesdames, dit la reine, vous conviendrez quec’est trop juste.

– Eh bien, que voulez-vous ? Voyons,dites, milady ! s’écrièrent plusieurs voix.

– Je désire, dit Emma, garder un précieuxsouvenir de cette soirée ; Sa Majesté va écrire son nomCAROLINA sur un morceau de papier, et chaque lettre de ce nomauguste et chéri deviendra l’initiale d’un écrit par chacune denous, moi la première, à la plus grande gloire de Sa Majesté ;chacune de nous signera son vers, bon ou mauvais, et j’espère bienque, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais que debons ; puis, en souvenir de cette soirée pendant laquellej’aurai eu l’honneur de me trouver avec la plus belle reine dumonde et les plus nobles dames de Naples et de la Sicile, jeprendrai ce précieux et poétique autographe pour mon album.

– Accordé, dit la reine, et de grand cœur.

Et la reine, s’approchant d’une table, écriviten travers d’une feuille de papier le nom CAROLINA.

– Mais Votre Majesté, s’écrièrent les damesmises en demeure de faire des vers à la minute, mais nous ne sommespas poëtes, nous.

– Vous invoquerez Apollon, dit la reine, etvous le deviendrez.

Il n’y avait pas moyen de reculer :d’ailleurs, Emma s’approchant de la table comme elle avait ditqu’elle le ferait, écrivit en face de la première lettre du nom dela reine, c’est-à-dire en face du C, le premier vers del’acrostiche et signa : Emma Hamilton.

Les autres dames se résignèrent, et les unesaprès les autres s’approchèrent de la table, prirent la plume,écrivirent un vers et signèrent leur nom.

Lorsque la dernière, la marquise deSan-Clemente, eut signé le sien, la reine prit vivement le papier.Le concours des huit muses avait donné le résultat suivant.

La reine lut tout haut :

C’est par trop abuser de lagrandeur suprême,

Emma hamilton.

Ayant le sceptre en main, aufront le diadème,

Emilia Cariati.

Réunissant déjà de si richestributs,

Eleonora San-Marco.

O reine ! de vouloirqu’en un instant Phébus,

Elisabetta Termoli.

Lorsque le mont Vésuve est siloin du Parnasse,

Elisa Tursi.

Initié au bel art dePétrarque et du Tasse

Eufrasia d’Altavilla.

Nos cœurs, qui n’ont jamaispour vous jusqu’à ce jour

Eugenia de Policastro.

Aspiré qu’à lutter de respectet d’amour.

Elena San-Clemente.

– Voyez donc, dit la reine, tandis que leshommes s’émerveillaient sur les mérites de l’acrostiche et que lesdames s’étonnaient elles-mêmes d’avoir si bien fait, voyez donc,général Acton, comme la marquise de San-Clemente a une charmanteécriture.

Le général Acton s’approcha d’une bougie,s’écartant en même temps du groupe comme s’il eût voulu relirel’acrostiche, compara l’écriture de la lettre avec celle duhuitième vers, et, rendant avec un sourire le précieux et terribleautographe à Caroline :

– Charmante, en effet, dit-il.

XLII – LES VERS SAPHIQUES

La double louange de la reine et du capitainegénéral Acton à l’égard de l’écriture de la marquise deSan-Clemente, passa sans que personne, pas même celle qui étaitl’objet de cette louange, eût l’idée d’y attacher l’importancequ’elle avait en réalité.

La reine s’empara de l’acrostiche, promettantà Emma de le lui rendre le lendemain, et, comme cette premièreglace qui fait la froideur du commencement de toute soirée étaitbrisée, chacun se mêla dans cette charmante confusion que la reinesavait créer dans son intimité, par l’art qu’elle avait de faireoublier toute gêne en bannissant toute étiquette.

La conversation devint flottante ; leslèvres ne laissèrent plus tomber, mais lancèrent les paroles ;le rire montra ses dents blanches ; hommes et femmes secroisèrent ; chacun alla, selon sa sympathie, chercherl’esprit ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement quisemble un ramage d’oiseaux, on sentit s’attiédir et s’imprégner desémanations parfumées de la jeunesse cette atmosphère, dont tant defraîches haleines et tant de doux parfums faisaient une espèce dephiltre invisible, insaisissable, enivrant, composé d’amour, dedésirs et de volupté.

Dans ces sortes de réunions, non-seulementCaroline oubliait qu’elle était reine, mais encore parfois ne sesouvenait point assez qu’elle était femme ; une espèce deflamme électrique s’allumait dans ses yeux, sa narine se dilatait,son sein gonflé imitait, en se levant et en s’abaissant, lemouvement onduleux de la vague, sa voix devenait rauque etsaccadée, et un rugissement de panthère ou de bacchante sortant decette belle bouche n’eût étonné personne.

Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaulenue, sa main nue, qui sembla une main de corail rose sur une épauled’albâtre :

– Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vousoublié, ma belle lady, que vous ne vous appartenez point cesoir ? Vous nous avez promis des miracles, et nous avons hâtede vous applaudir.

Emma, tout au contraire de la reine, semblaitnoyée dans une molle langueur ; son cou n’avait plus la forcede supporter sa tête, qui s’inclinait tantôt sur une épaule, tantôtsur l’autre, et quelquefois, comme dans un spasme de volupté, serenversait en arrière ; ses yeux, à moitié fermés, cachaientses prunelles sous les longs cils de ses paupières ; sabouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres pourprées voirses dents d’émail ; les boucles noires de ses cheveuxtranchaient avec la mate blancheur de sa poitrine.

Elle ne vit point, mais sentit la main de lareine se poser sur son épaule ; un frisson passa par tout soncorps.

– Que désirez-vous de moi, chère reine ?fit-elle languissamment et avec un mouvement de tête d’une grâcesuprême. Je suis prête à vous obéir. Voulez-vous la scène du balconde Roméo ? Mais, vous le savez, pour jouer cette scène, ilfaut être deux, et je n’ai pas de Roméo.

– Non, non, dit la reine en riant, pas descène d’amour ; tu les rendrais tous fous, et qui sait si tune me rendrais pas folle aussi, moi ? Non, quelque chose quiles effraye, au contraire. Juliette au balcon ! non pas !Le monologue de Juliette, voilà tout ce que je te permets cesoir.

– Soit ; donnez-moi un grand châle blanc,ma reine, et faites-moi faire de la place.

La reine prit, sur un canapé, un grand châlede crêpe de Chine blanc qu’elle avait sans doute jeté là avecintention, le donna à Emma, et, d’un geste dans lequel elleredevenait reine, ordonna à tout le monde de s’écarter.

En une seconde, Emma se trouva isolée aumilieu du salon.

– Madame, il faut que vous soyez assez bonnepour expliquer la situation. D’ailleurs, cela détournera un instantl’attention de moi, et j’ai besoin de cette petite supercherie pourfaire mon effet.

– Vous connaissez tous la chronique véronaisedes Montaigus et des Capulets, n’est-ce pas ? dit la reine. Onveut faire épouser à Juliette le comte Pâris, qu’elle n’aime pas,tandis que c’est le pauvre banni Roméo qu’elle aime. FrèreLaurence, qui l’a mariée à son amant, lui a donné un narcotique quila fera passer pour morte ; on la déposera dans le tombeau desCapulets, et, là, Laurence viendra la chercher et la conduira àMantoue, où l’attend Roméo. Sa mère et sa nourrice viennent desortir de sa chambre, la laissant seule après lui avoir signifiéque, le lendemain, au point du jour, elle épouserait le comtePâris.

À peine la reine avait-elle achevé cet exposéqui avait attiré tous les yeux sur elle, qu’un douloureux soupirles ramena sur Emma Lyonna ; il ne lui avait fallu quequelques secondes pour se draper dans l’immense châle, de manière àne rien laisser voir de son premier costume ; sa tête étaitcachée dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut enbas, releva en même temps et laissa voir peu à peu son visage pâle,empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il étaitimpossible de retrouver aucun reste de cette langueur suave quenous avons essayé de peindre ; c’était, au contraire,l’angoisse arrivée à son paroxysme, la terreur montant à sonapogée.

Elle tourna lentement sur elle-même, commepour suivre des yeux sa mère et sa nourrice, même au delà de lavue, et, d’une voix dont chaque vibration pénétrait au fond ducœur, le bras étendu comme pour donner au monde un congééternel : « Adieu ! » dit-elle.

Adieu ! Le Seigneur sait quand nousnous reverrons.

La terreur, sous mon front, agite sonvertige.

Et mon sang suspendu dans mes veines sefige !

Si je les rappelais pour calmer moneffroi ?

Nourrice ! Signora !… Pauvrefolle, tais-toi !

Qu’ont à faire en ces lieux, ta mère ou tanourrice ?

Il faut que sans témoins la choses’accomplisse ;

À moi, breuvage sombre ! – et, si tufaillissais,

Demain je serais donc au comte ?…Non, je sais

Un moyen d’échapper au terribleanathème :

Poignard, dernier recours, espérancesuprême,

Repose à mes côtés. Si c’était unpoison…

Que le moine en mes mains eût mis partrahison,

Tremblant qu’on découvrît mon premiermariage !

Mais non, chacun le tient pour un saintpersonnage,

Et, d’ailleurs, c’est l’ami de mon cherRoméo !

Qu’ai-je à craindre ? Mais, si,déposée au tombeau,

J’allais sous mon linceul dans la sombredemeure,

Seule au milieu des morts, m’éveilleravant l’heure

Où doit, mon Roméo, venir medélivrer !

Cet air, que nul vivant ne sauraitrespirer,

Assiégeant à la fois ma bouche et manarine,

De miasmes mortels gonflerait mapoitrine,

Me suffoquant avant que, vainqueur dutrépas,

Mon bien-aimé ne pût m’emporter dans sesbras,

Ou même, si je vis, pour mon œil quelspectacle !

Ce caveau n’est-il pas l’antiqueréceptacle

Où dorment les débris des aïeuxtrépassés

Depuis plus de mille ans, l’un sur l’autreentassés ?

Où Tybald le dernier, étendu sur sacouche,

M’attend livide et froid, la menace à labouche ?

Puis, quand sonne minuit, grandDieu ! ne dit-on pas

Qu’éveillés par l’airain, les hôtes dutrépas

Pour s’enlacer, hideux, dans leurs rondesfunèbres,

Se lèvent en heurtant leurs os dans lesténèbres,

Et poussent dans la nuit de ces crisémouvants

Qui font fuir la raison du cerveau desvivants ?

Oh ! si je m’éveillais sous lesarcades sombres,

Justement à cette heure où revivent lesombres ;

Si, se traînant vers moi dans le sépulcreobscur,

Ces spectres me souillaient de leurcontact impur,

Et, m’entraînant aux jeux que la lumièreabhorre,

Me laissaient insensée au lever del’aurore !

Je sens en y songeant ma raisons’échapper.

Oh ! fuis ! fuis ! Roméo,je vois, pour te frapper,

Tybald qui lentement dans l’ombre sesoulève.

À sa main décharnée étincelle songlaive ;

Il veut, montrant du doigt son flancensanglanté,

Sur sa tombe te faire asseoir à soncôté.

Arrête, meurtrier ! au nom duciel ! arrête !

(Portant le flacon à ses lèvres.)

Roméo, c’est à toi que boit taJuliette !

Et, faisant le geste d’avaler le narcotique,elle s’affaissa sur elle-même, et tomba étendue sur le tapis dusalon, où elle resta inerte et sans mouvement.

L’illusion fut si grande, qu’oubliant que cequ’il voyait s’accomplir n’était qu’un jeu, Nelson, le rude marin,plus familier avec les tempêtes de l’Océan qu’avec les feintes del’art, poussa un cri, s’élança vers Emma, et, de son bras unique,la souleva de terre, comme il eût fait d’un enfant.

Il en fut récompensé : en rouvrant lesyeux, le premier sourire d’Emma fut pour lui. Alors seulement, ilcomprit son erreur, et se retira confus dans un angle du salon.

La reine lui succéda et chacun entoura lafausse Juliette.

Jamais la magie de l’art, poussée à ce pointpeut-être, n’était parvenue au delà. Quoique exprimés dans unelangue étrangère, aucun des sentiments qui avaient agité le cœur del’amante de Roméo, n’avait échappé à ses spectateurs ; ladouleur, quand, sa mère et sa nourrice parties, elle se trouveseule avec la menace de devenir la femme du comte Pâris ; ledoute, quand, examinant le breuvage, elle craint que ce ne soit unpoison ; la résolution, quand, prenant un poignard, elledécide d’en appeler au fer, c’est-à-dire à la mort, dansl’extrémité où elle se trouve ; l’angoisse, quand elle craintd’être oubliée vivante dans le tombeau de sa famille et d’êtreforcée par les spectres de se mêler à leur danse impie ; enfinsa terreur quand elle croit voir Tybald, enseveli de la veille, sesoulever tout sanglant pour frapper Roméo, toutes ces impressionsdiverses, elle les avait rendues avec une telle magie et une tellevérité, qu’elle les avait fait passer dans l’âme des assistants,pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction étaitdevenue une réalité.

Les émotions soulevées par ce spectacle, dontla noble compagnie, complétement étrangère aux mystères de lapoésie du Nord, n’avait pas même l’idée, furent quelque temps à secalmer. Au silence de la stupéfaction succédèrent lesapplaudissements de l’enthousiasme ; puis vinrent les élogeset les flatteries charmantes qui caressent si doucementl’amour-propre des artistes. Emma, née pour briller sur la scènelittéraire, mais poussée par son irrésistible fortune sur la scènepolitique, redevenait à chaque occasion la comédienne ardente etpassionnée, prête à faire passer dans la vie réelle ces créationsde la vie factice que l’on appelle Juliette, lady Macbeth ouCléopâtre. Alors, elle jetait à son rêve évanoui tous les soupirsde son cœur et demandait si les triomphes dramatiques de mistressSiddons et de mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que lesapothéoses royales de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle,au milieu des louanges des assistants, des applaudissement desspectateurs, des caresses même de la reine, une profonde tristesse,et, si elle s’y laissait aller, elle tombait dans une de cesmélancolies qui, chez elle, étaient encore une séduction ;mais la reine, qui pensait avec raison que ces mélancoliesn’étaient point exemptes de regrets et même de remords, la poussaitvite vers quelque nouveau triomphe, dans l’enivrement duquel elledétournait les jeux du passé pour ne plus regarder que dansl’avenir.

Aussi, la prenant par le bras et la secouantfortement, comme on fait pour tirer une somnambule du sommeilmagnétique :

– Allons, lui dit-elle, pas de cesrêveries ! tu sais bien que je ne les aime pas. Chante oudanse ! Je te l’ai déjà dit, tu n’es point à toi ce soir, tues à nous ; chante ou danse !

– Avec la permission de Votre Majesté, ditEmma, je vais chanter. Je ne joue jamais cette scène sans conserverpendant quelque temps un tremblement nerveux qui m’ôte toute forcephysique ; au contraire, ce tremblement sert ma voix. Quelmorceau Votre Majesté désire-t-elle que je chante ? Je suis àses ordres.

– Chante-leur quelque chose de ce manuscrit deSappho que l’on vient de retrouver à Herculanum. Ne m’as-tu pas ditque tu avais fait la musique de plusieurs de ces poésies ?

– D’une seule, madame ; mais…

– Mais quoi ? demanda la reine.

– Cette musique, faite pour nous dansl’intimité, sur un hymne étrange…, dit Emma à voix basse.

– À la femme aimée, n’est-cepas ?

Emma sourit et regarda la reine avec unesingulière expression de lascivité.

– Justement ! dit la reine, chantecelle-là, je le veux.

Puis, laissant Emma tout étourdie de l’accentavec lequel elle avait dit : Je le veux, elle appelale duc de Rocca-Romana, qu’on assurait avoir été l’objet d’un deces caprices tendres et passagers auxquels la Sémiramis du Midiétait aussi sujette que la Sémiramis du Nord, et, le faisantasseoir près d’elle sur le même canapé, elle commença avec lui uneconversation qui, pour se passer à voix basse, n’en paraissait pasmoins animée.

Emma jeta un regard sur la reine, sortitvivement du salon, et, un instant après, rentra coiffée d’unebranche de laurier, les épaules couvertes d’un manteau rouge etportant dans son bras arrondi cette lyre lesbienne que nulle femmen’a osé toucher depuis que la muse de Mitylène l’a laissée échapperde ses mains en s’élançant du haut du rocher de Leucade.

Un cri d’étonnement s’échappa de toutes lespoitrines ; à peine la reconnut-on. Ce n’était plus la douceet poétique Juliette ; une flamme plus dévorante que celle queVénus vengeresse alluma dans les yeux de Phèdre jaillissait de saprunelle ; elle s’avança d’un pas rapide et qui avait quelquechose de viril, répandant autour d’elle un parfum inconnu ;toutes les ardeurs impures de l’antiquité, celle de Myrrha pour sonpère, celle de Pasiphaé pour le taureau crétois, semblaient avoirétendu leur fard impudique sur son visage ; c’était la viergerévoltée contre l’amour, sublime d’impudeur dans sa coupablerébellion ; elle s’arrêta devant la reine, et, avec unepassion qui fit sonner les cordes de la lyre, comme si ellesétaient d’airain, elle se laissa tomber sur un fauteuil et chantasur une stridente mélopée les paroles suivantes :

Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,

Écoutant de ta voix les sons mélodieux,

Celui-là qui te voit, ô rage ! lui sourire,

Celui-là, je le dis, il est l’égal des dieux !

Dès que je t’aperçois, la voix manque à ma lèvre,

Ma langue se dessèche et veut en vain parler.

Dans mes tempes en feu j’entends battre la fièvre,

Et me sens tout ensemble et transir et brûler.

Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,

Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,

Je tremble, je pâlis, je reste hors d’haleine,

Et meurs sans expirer, de désir et d’amour.

Avec la dernière vibration de ses cordes lalyre glissa des genoux de la poétesse sur le tapis et sa tête serenversa sur son fauteuil.

La reine, qui, dès la seconde strophe, avaitécarté d’elle Rocca-Romana, s’élança avant même que le dernier versfût fini et souleva dans ses bras Emma, dont la tête retomba inertesur son épaule comme si elle était évanouie.

Cette fois, on fut un instant sans savoir sil’on devait applaudir ; mais la pudeur fut vite terrassée dansun combat où toute idée morale devait succomber sous l’ardenteexaltation des sens. Hommes et femmes entourèrent Emma ; cefut à qui obtiendrait un regard, un mot d’elle, à qui toucherait samain, ses cheveux, ses vêtements. Nelson était là comme les autres,plus tremblant que les autres, car il était plus amoureux ; lareine prit la couronne de laurier sur la tête d’Emma et la posa surcelle de Nelson.

Lui, l’arracha comme si elle eût brûlé sestempes, et l’appuya sur son cœur.

En ce moment, la reine sentit une main qui laprenait par le poignet ; elle se retourna : c’étaitActon.

– Venez, lui dit-il, sans perdre uninstant ; Dieu fait pour nous plus que nous ne pouvionsespérer.

– Mesdames, dit-elle, en mon absence, – carpour quelques instants je suis forcée de m’absenter, – en monabsence, c’est Emma qui est reine ; je vous laisse, en placede la puissance, le génie et la beauté.

Puis, à l’oreille de Nelson :

– Dites-lui de danser pour vous le pas duchâle qu’elle devait danser pour moi. Elle le dansera.

Et elle suivit Acton, laissant Emma enivréed’orgueil, et Nelson fou d’amour.

XLIII – DIEU DISPOSE

La reine suivit Acton ; car ellecomprenait qu’en effet il devait se passer quelque chose de gravepour qu’il se fût permis de l’appeler si impérativement hors dusalon.

Arrivée au corridor, elle voulutl’interroger ; mais il se contenta de lui répondre :

– Par grâce, madame, venez vite ! nousn’avons pas un instant à perdre ; dans quelques minutes, voussaurez tout.

Acton prit un petit escalier de service quiconduisait à la pharmacie du château. C’était dans cette pharmacieque les médecins et les chirurgiens du roi Vairo, Troja, Cottugno,trouvaient un assortiment assez complet de médicaments pour porterles premiers soins aux malades ou aux blessés dans lesindispositions ou les accidents, quels qu’ils fussent, pourlesquels ils étaient appelés.

La reine devina où la conduisait Acton.

– Il n’est rien arrivé à aucun de mesenfants ? demanda-t-elle.

– Non, madame, rassurez-vous, dit Acton ;et, si nous avons une expérience à faire, nous pourrons la faire,du moins, in anima vili.

Acton ouvrit la porte ; la reine entra etjeta un coup d’œil rapide dans la chambre.

Un homme évanoui était couché sur un lit.

Elle s’approcha avec plus de curiosité que decrainte.

– Ferrari ! dit-elle.

Puis, se retournant vers Acton, l’œildilaté :

– Est-il mort ? demanda-t-elle du tondont elle eût dit : « L’avez-vous tué ? »

– Non, madame, répondit Acton, il n’estqu’évanoui.

La reine le regarda ; son regarddemandait une explication.

– Mon Dieu, madame, dit Acton, c’est la chosela plus simple du monde. J’ai envoyé, comme nous en sommesconvenus, mon secrétaire prévenir le maître de poste de Capouequ’il eût à dire au courrier Ferrari, à son passage, que le roil’attendait à Caserte ; il le lui a dit, Ferrari n’a pris quele temps de changer de cheval ; seulement, en arrivant sous lagrande porte du château, il a tourné trop court, gêné par lesvoitures de nos visiteurs ; son cheval s’est abattu des quatrepieds, la tête du cavalier a porté contre une borne, on l’a ramasséévanoui, et je l’ai fait apporter ici en disant qu’il était inutiled’aller chercher un médecin et que je le soignerais moi-même.

– Mais, alors, dit la reine saisissant lapensée d’Acton, il n’est plus besoin d’essayer de le séduire,d’acheter son silence ; nous n’avons plus à craindre qu’il neparle, et, pourvu qu’il reste évanoui assez longtemps pour que nouspuissions ouvrir la lettre, la lire et la recacheter, c’est tout cequ’il faut ; seulement, vous comprenez, Acton, il ne faut pasqu’il se réveille tandis que nous serons à l’œuvre.

– J’y ai pourvu avant l’arrivée de VotreMajesté, ayant pensé à tout ce qu’elle pense.

– Et comment ?

– J’ai fait prendre à ce malheureux vingtgouttes de laudanum de Sydenham.

– Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assezpour un homme habitué au vin et aux liqueurs fortes comme doit êtrece courrier ?

– Peut-être avez-vous raison, madame, etpeut-on lui en donner dix gouttes de plus.

Et, versant dix gouttes d’une liqueur jaunâtredans une petite cuiller, il les introduisit dans la gorge dumalade.

– Et vous croyez, demanda la reine, quemoyennant ce narcotique, il ne reprendra point ses sens ?

– Point assez pour se rendre compte de ce quise passera autour de lui.

– Mais, dit la reine, je ne lui vois point desacoche.

– Comme c’est l’homme de confiance du roi, ditActon, le roi n’use point avec lui des précautionsordinaires ; et, quand il s’agit d’une simple dépêche, il laporte et en rapporte la réponse dans une poche de cuir pratiquée àl’intérieur de sa veste.

– Voyons, dit-la reine sans hésitationaucune.

Acton ouvrit la veste, fouilla dans la pochede cuir et en tira une lettre cachetée du cachet particulier del’empereur d’Autriche, c’est-à-dire, comme l’avait prévu Acton,d’une tête de Marc-Aurèle.

– Tout va bien, dit Acton.

La reine voulut lui prendre la lettre desmains pour la décacheter.

– Oh ! non, non, dit Acton, pasainsi.

Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à unecertaine hauteur au-dessus de la bougie, le cachet s’amollit peu àpeu, un des quatre angles se souleva.

La reine passa la main sur son front.

– Qu’allons-nous lire ? dit-elle.

Acton tira la lettre de son enveloppe, et, ens’inclinant, la présenta à la reine.

La reine l’ouvrit et lut tout haut :

« Château de Schœnbrünn, 28 septembre 1798.

» Très-excellent frère, cousin et oncle,allié et confédéré,

» Je réponds à Votre Majesté de ma main,comme elle m’a écrit de la sienne.

» Mon avis, d’accord avec celui duconseil aulique, est que nous ne devons commencer la guerre contrela France que quand nous aurons réuni toutes nos chances de succès,et une des chances sur lesquelles il m’est permis de compter, c’estla coopération des 40,000 hommes de troupes russes conduites par lefeld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner le commandement enchef de nos armées ; or, ces 40,000 hommes ne seront ici qu’àla fin de mars. Temporisez-donc, mon très-excellent frère, cousinet oncle, retardez par tous les moyens possibles l’ouverture deshostilités ; je ne crois pas que la France soit plus que nousdésireuse de faire la guerre ; profitez de ses dispositionspacifiques ; donnez quelque raison bonne ou mauvaise de ce quis’est passé, et, au mois d’avril, nous entrerons en campagne avectous nos moyens.

» Sur ce, et la présente n’étant à autrefin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié etconfédéré, que Dieu vous ait dans sa sainte et digne garde.

» FRANÇOIS. »

– Voilà tout autre chose que ce que nousattendions, dit la reine.

– Pas moi, madame, répliqua Acton ; jen’ai jamais cru que Sa Majesté l’empereur entrât en campagne avantle printemps prochain.

– Que faire ?

– J’attends les ordres de Votre Majesté.

– Vous connaissez, général, mes raisons devouloir une guerre immédiate.

– Votre Majesté prend-elle laresponsabilité ?

– Quelle responsabilité voulez-vous que jeprenne avec une pareille lettre ?

– La lettre de l’empereur sera ce que nouspouvons désirer qu’elle soit.

– Que voulez-vous dire ?

– Le papier est un agent passif et on lui faitdire ce que l’on veut ; toute la question est de calculer s’ilvaut mieux faire la guerre tout de suite ou plus tard, attaquer qued’attendre que l’on nous attaque.

– Il n’y a pas de discussion là-dessus, il mesemble ; nous connaissons l’état dans lequel est l’arméefrançaise, elle ne saurait nous résister aujourd’hui ; si nouslui donnons le temps de s’organiser, c’est nous qui ne luirésisterons pas.

– Et, avec cette lettre-là, vous croyezimpossible que le roi se mette en campagne ?

– Lui ! il sera trop content de trouverun prétexte pour ne pas bouger de Naples.

– Alors, madame, je ne connais qu’un moyen,dit Acton d’une voix résolue.

– Lequel ?

– C’est de faire dire à la lettre le contrairede ce qu’elle dit.

La reine saisit le bras d’Acton.

– Est-ce possible ? demanda-t-elle en leregardant fixement.

– Rien de plus facile.

– Expliquez-moi cela… Attendez !

– Quoi ?

– N’avez-vous pas entendu cet homme seplaindre ?

– Qu’importe !

– Il se soulève sur son lit.

– Mais pour retomber, voyez.

Et, en effet, le malheureux Ferrari retombasur son lit en poussant un gémissement.

– Vous disiez ? reprit la reine.

– Je dis que le papier est épais, sans teinte,écrit sur une seule page.

– Eh bien ?

– Eh bien, on peut, à l’aide d’un acide,enlever l’écriture en ne laissant de la main de l’empereur que lestrois dernières lignes et sa signature, et substituer larecommandation d’ouvrir sans retard les hostilités à celle de neles commencer qu’au mois d’avril.

– C’est grave, ce que vous me proposez là,général.

– Aussi ai-je dit qu’à la reine seuleappartenait de prendre une pareille responsabilité.

La reine réfléchit un instant, son front seplissa, ses sourcils se froncèrent, son œil s’endurcit, sa main secrispa.

– C’est bien, dit-elle, je la prends.

Acton la regarda.

– Je vous ai dit que je la prenais. Àl’œuvre !

Acton s’approcha du lit du blessé, lui tâta lepouls, et, retournant vers la reine :

– Avant deux heures, il ne reviendra pas àlui, dit-il.

– Avez-vous besoin de quelque chose ?demanda la reine en voyant Acton regarder autour de lui.

– Je voudrais un réchaud, du feu et un fer àrepasser.

– On sait que vous êtes ici près dublessé ?

– Oui.

– Sonnez alors, et demandez les objets dontvous avez besoin.

– Mais on ne sait point que Votre Majesté yest ?

– C’est vrai, dit la reine.

Et elle se cacha derrière le rideau de lafenêtre.

Acton sonna ; ce ne fut point undomestique qui vint, ce fut son secrétaire.

– Ah ! c’est vous, Dick ? fitActon.

– Oui, monseigneur ; j’ai pensé que VotreExcellence avait besoin de choses auxquelles un domestiquepeut-être ne saurait point l’aider.

– Vous avez eu raison. Procurez-moi d’abord,et le plus tôt possible, un fourneau, du charbon allumé et un fer àrepasser.

– Est-ce tout, monseigneur ?

– Oui, pour le moment ; mais vous ne vouséloignerez pas, j’aurai probablement besoin de vous.

Le jeune homme sortit pour exécuter les ordresqu’il venait de recevoir ; Acton referma la porte derrièrelui.

– Vous êtes sûr de ce jeune homme ?demanda la reine.

– Comme de moi-même, madame.

– Vous le nommez ?

– Richard Menden.

– Vous l’avez appelé Dick.

– Votre Majesté sait que c’est l’abréviationde Richard.

– C’est vrai !

Cinq minutes après, on entendit des pas dansl’escalier.

– Du moment que c’est Richard, dit Acton, ilest inutile que Votre Majesté se cache ; d’ailleurs, nousaurons besoin de lui tout à l’heure.

– Pour quoi faire ?

– Quand il s’agira de récrire la lettre ;ce n’est ni Votre Majesté ni moi qui la récrirons, attendu que leroi connaît nos écritures ; il faudra donc que ce soitlui.

– C’est juste.

La reine s’assit, tournant le dos à laporte.

Le jeune homme entra avec les trois objetsdemandés, qu’il déposa près de la cheminée ; puis il sortitsans paraître même avoir remarqué qu’une personne était dans lachambre, qu’il n’avait pas vue à sa première entrée.

Acton referma une seconde fois la portederrière lui, apporta le fourneau près de la cheminée et mit le ferdessus ; puis, ouvrant l’armoire qui contenait la pharmacie,il en tira une petite bouteille d’acide oxalique, coupa la barbed’une plume de manière qu’elle pût lui servir à promener la liqueursur le papier, plia la lettre de façon à préserver les troisdernières lignes et la signature impériale de tout contact avec leliquide, versa l’acide sur la lettre et l’y étendit avec la barbede la plume.

La reine suivait l’opération avec unecuriosité qui n’était pas exempte d’inquiétude, craignant qu’ellene réussit point ou ne réussit mal ; mais, à sa grandesatisfaction, sous l’âcre morsure du liquide, elle vit d’abordl’encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.

Acton tira son mouchoir de sa poche, et, enfaisant un tampon, il épongea la lettre.

Cette opération terminée, le papier étaitredevenu parfaitement blanc ; il prit le fer, étendit lalettre sur un cahier de papier et la repassa comme on repasse unlinge.

– La ! maintenant, dit-il, tandis que lepapier va sécher, rédigeons la réponse de Sa Majesté l’empereurd’Autriche.

Ce fut la reine qui la dicta. En voici letexte mot à mot :

» Schœnbrünn, 28 septembre 1798.

« Mon très-excellent frère, cousin,oncle, allié et confédéré,

» Rien ne pouvait m’être plus agréableque la lettre que vous m’écrivez et dans laquelle vous me promettezde vous soumettre en tout point à mon avis. Les nouvelles quim’arrivent de Rome me disent que l’armée française est dansl’abattement le plus complet ; il en est tout autant del’armée de la haute Italie.

» Chargez-vous donc de l’une, montrès-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré ; jeme chargerai de l’autre. À peine aurai-je appris que vous êtes àRome, que, de mon côté, j’entre en campagne avec 140,000hommes ; vous en avez de votre côté 60,000, j’attends 40,000Russes ; c’est plus qu’il n’en faut pour que le prochaintraité de paix, au lieu de s’appeler le traité de Campo-Formio,s’appelle le traité de Paris. »

– Est-ce cela ? demanda la reine.

– Excellent ! dit Acton.

– Alors, il ne s’agit plus que de recopiercette rédaction.

Acton s’assura que le papier étaitparfaitement sec, fit disparaître, à l’aide du fer, le plipréservateur, alla de nouveau à la porte et appela Dick.

Comme il l’avait prévu, le jeune homme setenait à la portée de la voix.

– Me voici, monseigneur, dit-il.

– Venez à cette table, fit Acton, ettranscrivez ce brouillon sur cette lettre en déguisant légèrementvotre écriture.

Le jeune homme se mit à la table sans faireune question, sans paraître s’étonner, prit la plume comme s’ils’agissait de la chose la plus simple, exécuta l’ordre donné, et seleva, attendant de nouvelles instructions.

Acton examina le papier à la lueur desbougies : rien n’indiquait la trahison qui venait d’êtrecommise ; il réintégra la lettre dans l’enveloppe, replaçaau-dessus de la flamme la cire, qui s’amollit de nouveau, laissasur cette première couche, afin d’effacer toute trace d’ouverturede la lettre, retomber une seconde couche de cire, et appliquadessus le cachet qu’il avait fait faire en fac-similé sur celui del’empereur.

Après quoi, il remit la dépêche dans la pochede cuir, reboutonna la veste du courrier, et, prenant une bougie,examina pour la première fois la blessure.

Il y avait contusion violente à la tête, lecuir chevelu était fendu sur une longueur de deux pouces ;mais il n’y avait aucune lésion de l’os du crâne.

– Dick, dit-il, écoutez bien mesrecommandations ; voici-ce que vous allez faire…

Le jeune homme s’inclina.

– Vous allez envoyer chercher un médecin àSanta-Maria ; pendant qu’on ira chercher le médecin, qui nesera pas ici avant une heure, vous ferez prendre à cet homme,cuillerée par cuillerée, une décoction de café vert bouilli, lavaleur d’un verre à peu près.

– Oui, Votre Excellence.

– Le médecin croira que ce sont les sels qu’illui aura fait respirer, ou l’éther dont il lui aura frotté lestempes qui l’auront fait revenir à lui. Vous le lui laisserezcroire ; il pansera le blessé, qui, selon son état de force oude faiblesse, poursuivra sa route à pied ou en voiture.

– Oui, Votre Excellence.

– Le blessé, continua Acton en appuyant surchaque mot, a été ramassé après sa chute par les gens de la maison,porté par eux sur votre ordre dans la pharmacie, soigné par vous etle médecin ; il n’a vu ni moi la reine, et la reine ni moi nel’avons vu. Vous entendez ?

– Oui, Votre Excellence.

– Et maintenant, dit Acton en se retournantvers la reine, vous pouvez laisser aller les choses d’elles-mêmeset rentrer sans inquiétude au salon, tout s’exécutera comme il aété ordonné.

La reine jeta un dernier regard sur lesecrétaire ; elle lui trouva cet air intelligent et résolu deshommes appelés un jour à faire leur fortune.

Puis, la porte refermée :

– Vous avez là un homme précieux,général ! dit-elle.

– Il n’est point à moi, il est à vous, madame,comme tout ce que je possède, répondit Acton.

Et il s’inclina en laissant passer la reinedevant lui.

Lorsqu’elle rentra dans le salon, Emma Lyonna,enveloppée d’un cachemire pourpre à franges d’or, se laissait, aumilieu des louanges et des applaudissements frénétiques desspectateurs, tomber sur un canapé dans tout l’abandon d’unedanseuse de théâtre qui vient d’obtenir son plus beau succès ;et, en effet, jamais ballerine de San-Carlo n’avait jeté son publicdans un pareil enivrement ; le cercle au milieu duquel elleavait commencé la danse s’était peu à peu, et par une attractioninsensible, rapproché d’elle ; de sorte qu’il était arrivé unmoment où, chacun étant avide de la voir, de la toucher, derespirer le parfum qui émanait d’elle, non-seulement l’espace, maisl’air lui avait manqué, et, criant d’une voix étouffée :« Place ! place ! » elle était, dans un spasmevoluptueux, venue tomber sur le canapé ou la reine laretrouvait.

À la vue de la reine, la foule s’ouvrit pourla laisser pénétrer jusqu’à sa favorite.

Les louanges et les applaudissementsredoublèrent ; on savait que louer la grâce, le talent, lamagie d’Emma, c’était la façon la plus sûre de faire sa cour àCaroline.

– D’après ce que je vois, d’après ce quej’entends, dit Caroline, il me semble qu’Emma vous a tenu saparole. Il s’agit maintenant de la laisser reposer ;d’ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je vous remerciede l’avoir oublié, est à plusieurs milles de Naples.

Chacun comprit que c’était un congé bien enrègle, et qu’en effet l’heure était venue de se retirer ; onrésuma tous les plaisirs de la soirée dans l’expression d’unedernière et suprême admiration ; la reine donna sa main àbaiser à trois ou quatre des plus favorisés, le prince de Maliternoet le duc de Rocca-Romana furent de ceux-là, – retint Nelson et sesdeux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en particulier,et, appelant à elle la marquise de San-Clemente :

– Ma chère Elena, vous êtes près de moi deservice après-demain.

– Demain, Votre Majesté veut dire ; car,ainsi qu’elle nous l’a fait observer, il est une heure dumatin ; je tiens trop à cet honneur pour permettre qu’il soitretardé d’un jour.

– Je vais donc bien vous contrarier, ma chèreElena, dit la reine avec un sourire dont il eût été difficile dedéfinir l’expression ; mais imaginez-vous que la comtesseSan-Marco me demande la permission, avec votre agrément bienentendu, de prendre votre place, vous priant de prendre lasienne ; elle a je ne sais quelle chose importante à faire lasemaine prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cetéchange ?

– Aucun, madame, si ce n’est de retarder d’unjour le bonheur de vous faire ma cour.

– Eh bien, voilà qui est arrangé ; vousavez toute liberté demain, ma chère marquise.

– J’en profiterai probablement pour aller à lacampagne avec le marquis de San-Clemente.

– À la bonne heure, dit la reine, voilà quiest exemplaire.

Et elle salua la marquise, qui, retenue parelle, fut la dernière à lui faire sa révérence et à sortir.

La reine se trouva seule alors avec Acton,Emma, les deux officiers anglais et Nelson.

– Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j’ai toutlieu de penser que, demain ou après-demain, le roi recevra deVienne des nouvelles dans votre sens relativement à laguerre ; car vous êtes toujours d’avis, n’est-ce pas, que plustôt on entrera en campagne, mieux cela vaudra ?

– Non-seulement je suis de cet avis, madame,mais, si cet avis est adopté, je suis prêt à vous prêter leconcours de la flotte anglaise.

– Nous en profiterons, milord ; mais cen’est point cela que j’ai à vous demander pour le moment.

– Que la reine ordonne, je suis prêt à luiobéir.

– Je sais, milord, combien le roi a confianceen vous ; demain, si favorable à la guerre que soit la réponsede Vienne, il hésitera encore ; une lettre de VotreSeigneurie, dans le même sens que celle de l’empereur, lèveraittoutes ses irrésolutions.

– Doit-elle être adressée au roi,madame ?

– Non, je connais mon auguste époux, il a unerépugnance invincible à suivre les avis qui lui sont donnésdirectement ; j’aimerais donc mieux qu’ils lui vinssent d’unelettre confidentielle écrite à lady Hamilton. Écrivezcollectivement à elle et à sir William ; à elle comme à lameilleure amie que j’aie, à sir William comme au meilleur amiqu’ait le roi ; la chose lui revenant par double ricochet auraplus d’influence.

– Votre Majesté sait, dit Nelson, que je nesuis ni un diplomate ni un homme politique ; ma lettre seracelle d’un marin qui dit franchement, rudement même, ce qu’ilpense, et pas autre chose.

– C’est tout ce que je vous demande, milord.D’ailleurs, vous vous en allez avec le capitaine général, vouscauserez en route : comme on décidera demain sans doutequelque chose d’important dans la matinée, venez dîner aupalais ; le baron Mack y dîne, vous combinerez vosmouvements.

Nelson s’inclina.

– Ce sera un dîner en petit comité, continuala reine ; Emma et sir William seront des nôtres. Il s’agit depousser et de presser le roi ; moi-même, je retournerais àNaples ce soir, si ma pauvre Emma n’était pas si fatiguée. Voussavez, au reste, ajouta la reine en baissant la voix, que c’estpour vous et pour vous seul, mon cher amiral, qu’elle a dit et faittoutes les belles choses que vous avez vues et entendues.

Puis, plus bas encore :

– Elle refusait obstinément, mais je lui aidit que j’étais sûre qu’elle vous ravirait ; tout sonentêtement a tombé devant cette espérance.

– Oh ! madame, par grâce ! fitEmma.

– Voyons, ne rougissez pas et tendez votrebelle main à notre héros ; je lui donnerais bien la mienne,mais je suis sûre qu’il aimera mieux la vôtre ; la mienne seradonc pour ces messieurs.

Et, en effet, elle tendit ses deux mains auxofficiers, qui en baisèrent chacun une, tandis que Nelson,saisissant celle d’Emma avec plus de passion peut-être que ne lepermettait l’étiquette royale, la portait à ses lèvres.

– Est-ce vrai, ce qu’a dit la reine, luidemanda-t-il à voix basse, que ce soit pour moi que vous avezconsenti à dire des vers, à chanter et à danser ce pas qui a faillime rendre fou de jalousie ?

Emma le regarda comme elle savait regarderquand elle voulait ôter à ses amants le peu de raison qui leurrestait ; puis, avec une expression de voix plus enivranteencore que ses yeux :

– L’ingrat, dit-elle, il le demande !

– La voiture de Son Excellence le capitainegénéral est prête, dit un valet de pied.

– Messieurs, dit Acton, quand vousvoudrez.

Nelson et les deux officiers firent leursrévérences.

– Votre Majesté n’a pas d’ordres particuliersà me donner ? dit Acton à la reine au moment où ilss’éloignaient.

– Si fait, dit la reine ; à neuf heuresce soir, les trois inquisiteurs d’État dans la chambre obscure.

Acton salua et sortit ; les deuxofficiers étaient déjà dans l’antichambre.

– Enfin ! dit la reine en jetant son brasautour du cou d’Emma et en l’embrassant avec l’emportement qu’ellemettait dans toutes ses actions. J’ai cru que nous ne serionsjamais seules !…

XLIV – LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND.

Le titre de ce chapitre doit paraître à peuprès inintelligible à nos lecteurs ; nous allons donccommencer par leur en donner l’explication.

Une des plus grandes solennités de Naples, unedes plus fêtées, est la Noël, – Natale, comme onl’appelle. Trois mois d’avance, les plus pauvres familles seprivent de tout, pour faire quelques économies, dont une partiepasse à la loterie, dans l’espoir de gagner, et, avec ce gain, depasser gaiement la sainte nuit, et dont l’autre est mise en réservepour le cas où la madone de la loterie, – car, à Naples, il y a desmadones pour tout, – pour le cas où la madone de la loterie seraitinflexible.

Ceux qui ne réussissent pas à faire deséconomies portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leursmisérables vêtements et jusqu’aux matelas de leur lit.

Ceux qui n’ont ni bijoux, ni matelas, nivêtements à engager, volent.

On a remarqué qu’il y avait à Naplesrecrudescence de vols pendant le mois de décembre.

Chaque famille napolitaine, si misérablequ’elle soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de Noël, aumoins trois plats de poisson sur sa table.

Le lendemain de la Noël, un tiers de lapopulation de Naples est malade d’indigestion, et trente millepersonnes se font saigner.

À Naples, on se fait saigner à toutpropos : on se fait saigner parce qu’on a eu chaud, parcequ’on a eu froid, parce qu’il a fait sirocco,parce qu’il afait tramontane. J’ai un petit domestique de onze ans qui,sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie,fait une rente d’un sou par jour à un moine qui lui donne depuistrois ans des numéros dont pas un seul n’est sorti, et garde lestrente autres sous pour se faire saigner.

De temps en temps, il entre dans mon cabinetet me dit gravement :

– Monsieur, j’ai besoin de me fairesaigner.

Et il se fait saigner, comme si un coup delancette dans la veine était la chose la plus récréative dumonde.

De cinquante pas en cinquante pas, onrencontre à Naples et surtout à l’époque que nous essayons depeindre, on rencontrait des boutiques de barbiers,salassatori, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennentle rasoir d’une main et la lancette de l’autre.

Pardon de la digression, mais la saignée estun trait des mœurs napolitaines que nous ne pouvions passer soussilence.

Revenons à la Noël et surtout à ce que nousallions dire à propos de Naples.

Nous allions dire qu’un des grands amusementsde Naples, à l’approche de Natale, amusement qui, chez lesNapolitains de vieille roche, a persisté jusqu’à nos jours, étaitla composition des crèches.

En 1798, il y avait peu de grandes maisons deNaples qui n’eussent leur crèche, soit une crèche en miniature pourl’amusement des enfants, soit une crèche gigantesque pourl’édification des grandes personnes.

Le roi Ferdinand était renommé entre tous poursa manière de faire sa crèche, et, dans la plus grande salle durez-de-chaussée du palais royal, il avait fait pratiquer un théâtrede la grandeur du Théâtre-Français pour y installer sa crèche.

C’était un des amusements dont le prince deSan-Nicandro avait occupé son active jeunesse et dont il avaitconservé le goût, disons mieux, le fanatisme pendant son âgemûr.

Chez les particuliers, on faisait, et l’onfait encore aujourd’hui, servir les mêmes objets dont se composentles crèches à toutes les fêtes de Noël ; la seule différenceétait dans leur disposition ; mais, chez le roi, il n’en étaitpas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée àl’admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée,et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des donsà ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marquede la faveur royale.

Les crèches des particuliers selon lesfortunes coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze millefrancs ; celle du roi Ferdinand, par le concours des peintres,des sculpteurs, des architectes, des machinistes et des mécaniciensqu’il employait, coûtait jusqu’à deux ou trois cent millefrancs.

Six mois d’avance, le roi s’en occupait etdonnait à sa crèche tout le temps qu’il ne donnait point à lachasse et à la pêche.

La crèche de l’année 1798 devait êtreparticulièrement belle, et le roi y avait dépensé déjà detrès-grosses sommes, bien qu’elle ne fut point entièrementterminée ; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépensesfaites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à courtd’argent, il avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dansson caractère, pressé la rentrée de la part que la maison Backer etfils prenait pour son compte, dans la négociation de la lettre dechange de vingt-cinq millions.

Les huit millions pesés et comptés dans lasoirée, avaient été, selon la promesse d’André Backer, transportés,pendant la nuit, des caves de sa maison de banque dans celles dupalais royal.

Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sanscrainte que désormais l’argent manquât, avait envoyé chercher sonami le cardinal Ruffo, d’abord pour lui montrer sa crèche et luidemander ce qu’il en pensait, ensuite pour attendre avec lui leretour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l’était,eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n’étant point arrivépendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard que lamatinée.

Il causait, en attendant, des mérites de saintÉphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, à qui sapopularité, toujours croissante, surtout depuis que deux jacobinsavaient été sacrifiés à cette popularité, valait l’insigne honneurd’occuper une place dans la crèche du roi Ferdinand.

En conséquence, dans un coin de cette partiede la salle destiné, lors de l’ouverture de la crèche, à devenir leparterre, fra Pacifico et son âne Jocobino posaient devant unsculpteur, qui les moulait en terre glaise, en attendant qu’il lesexécutât en bois.

Nous dirons tout à l’heure la place qui leurétait assignée dans la grande composition que nous allons dérouleraux yeux de nos lecteurs.

Essayons donc, si laborieuse que soit cettetâche, de donner une idée de ce que c’était que la crèche du roiFerdinand.

Nous avons dit qu’elle était fabriquée sur unthéâtre de la grandeur et de la profondeur du Théâtre-Français,c’est-à-dire qu’elle avait de trente-quatre à trente-six piedsd’ouverture, et cinq ou six plans de la rampe au mur de fond.

L’espace entier, en largeur et en profondeur,était occupé par des sujets divers, établis sur des praticables quiallaient toujours s’élevant et qui représentaient les actesprincipaux de la vie de Jésus, depuis sa naissance dans la crècheau premier plan, jusqu’à son crucifiement au Calvaire au dernierplan, lequel, situé à l’extrême lointain, touchait presque auxfrises.

Un chemin allait en serpentant par tout lethéâtre et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.

Le premier et le plus important de tous cessujets qui se présentât aux yeux, comme nous l’avons dit, était lanaissance du Christ dans la grotte de Bethléem.

La grotte était divisée en deuxcompartiments : dans l’un, le plus grand, était la Vierge,avec l’Enfant Jésus, qu’elle tenait dans ses bras ou plutôt sur sesgenoux ; elle avait à sa droite l’âne, qui brayait, et à sagauche le bœuf, qui léchait la main que l’Enfant Jésus étendaitvers lui.

Dans le petit compartiment était saint Josephen prière.

Au-dessus du grand compartiment étaient écritsces mots :

Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta laVierge.

Au-dessus du petit compartiment :

Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendantl’enfantement.

La Vierge était richement vêtue de brocartd’or ; elle avait sur la tête un diadème en diamants, desboucles d’oreilles et des bracelets d’émeraudes, une ceinture depierreries et des bagues à tous les doigts.

L’Enfant Jésus avait autour de la tête unefeuille d’or représentant l’auréole.

Dans le compartiment de la Vierge et del’Enfant Jésus se trouvait le tronc d’un palmier qui traversait lavoûte et allait s’épanouir au grand jour : c’était le palmierde la légende, qui, mort et desséché depuis longtemps, avait reprisses feuilles et ses fruits au moment où, dans une des douleurs del’enfantement, la Vierge, s’aidant de lui, l’avait pris et serréentre ses bras.

Agenouillés à la porte de la crèche étaientles trois rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, desétoffes magnifiques à l’enfant divin. Bijoux, vases et étoffesétaient réels et tirés du trésor de la couronne ou du muséeBorbonico ; les rois mages avaient au cou le cordon deSaint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient leursuite ; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à unmagnifique carrosse drapé.

Cette grotte, avec ses personnages de grandeurdemi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, c’est-à-dire ducôté jardin, comme on dit en termes de coulisses.

Au côté cour, c’est-à-dire à ladroite du spectateur, étaient les trois bergers guidés par l’étoileet faisant pendant aux rois ; deux des trois tenaient desmoutons avec des laisses de rubans ; le troisième portaitentre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.

Au-dessus des bergers, au second plan, étaitla fuite en Égypte : la Vierge, montée sur un âne, tenant lepetit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie de saint Josephmarchant derrière elle, tandis qu’au-dessus d’elle quatre anges,suspendus en l’air, la garantissaient des ardeurs du soleil enétendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à frangesd’or.

Le praticable, dominant l’Adoration desbergers, représentait la montée dei Capuccini à l’Infrascata, avecla façade du couvent de Saint-Éphrem.

Le groupe destiné à faire le pendant de lafuite en Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son âne,représentés au naturel, comme la grotte de Bethléem ;c’était pour que cette ressemblance fût parfaite et que l’homme etl’animal pussent être reconnus à la première vue, que fra Pacifico,trois jours auparavant, en passant devant largo Castello, avaitreçu l’invitation d’entrer au palais, où le roi désirait luiparler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce quepouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle dela crèche, où il avait appris de la bouche même de Sa Majesté legrand honneur que le roi comptait faire au couvent des capucins deSaint-Éphrem en mettant dans sa crèche le frère quêteur et son âne.Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu l’avis que, tout le tempsque dureraient les séances, il était inutile qu’il prit la peine dequêter, attendu que ce serait le maître d’hôtel du roi quichargerait ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaientainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et de Jacobin, qui,dans leurs rêves d’ambition les plus exagérés, n’eussent jamaisespéré être un jour admis à l’honneur de se trouver face à faceavec le roi.

Aussi, fra Pacifico se retenait à grand’peinede crier : « Vive le roi ! » et Jacobin, quivoyait braire son confrère de la crèche, se tenait à quatre pourn’en pas faire autant.

Les autres sujets, qui allaient toujours ens’éloignant, étaient : Jésus enseignant les docteurs,l’épisode de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus marchantsur les eaux et soutenant le peu crédule saint Pierre, le groupe deJésus et de la femme adultère, groupe dans lequel on pouvaitremarquer une chose, c’est que, soit hasard, soit malice cynique duroi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, avaitles cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des princessesautrichiennes.

Le quatrième plan était occupé par le dînerchez Marthe, – dîner pendant lequel la Madeleine vint verser sesparfums sur les pieds du Christ et les essuyer avec ses cheveux, –par l’entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour desRameaux. Des gardes du corps à l’uniforme du roi gardaient la portede la ville et présentaient les armes à Jésus. Jérusalem offrait,en outre, ceci de remarquable qu’elle était fortifiée à la manièrede Vauban et défendue par des canons ; ce qui, comme on lesait, ne l’empêcha point d’être prise par Titus.

Par l’autre porte de Jérusalem, on voyaitsortir Jésus, sa croix sur l’épaule, au milieu des gardes et dupeuple, marchant au Calvaire, dont les stations étaient marquéespar des croix.

Enfin, le Golgotha terminait la perspective àgauche du spectateur, tandis que la gauche de la crèchereprésentait, au même plan, la vallée de Josaphat avec les mortssortant de leurs tombeaux, dans des attitudes d’espérance ou deterreur, en attente du jugement dernier, auquel les a convoqués latrompette de l’ange qui plane au-dessus d’eux.

Dans les intervalles et sur le chemin qui, àtravers les différents praticables, conduisait en serpentant de lacrèche au Calvaire étaient semés des groupes auxquels l’archéologien’avait rien à voir, des pantialonsqui dansaient, despaglietti qui se disputaient, des lazzaroni qui s’enmoquaient, et enfin des Polichinelles mangeant leur macaroni avecla béatitude que les Napolitains, pour lesquels le macaronireprésente l’ambroisie antique, mettent à l’inglutition de cetaliment tombé de l’Olympe sur la terre.

Aucun terrain n’était perdu sur les surfacesplanes. Sans s’inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneursfaisaient la moisson, tandis que, sur les plans inclinés, desvignerons vendangeaient leurs vignes, ou des pasteurs faisaientpaître leurs troupeaux.

Et tous ces personnages, qui montaient à prèsde trois cents, exécutés par d’habiles artistes, avaient lagrandeur strictement mesurée au plan qu’ils devaient occuper, desorte qu’ils aidaient à une perspective qui paraissait immense.

Le roi était en train, – tout en jetant uncoup d’œil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtreSaint-Charles pour la disposition de ses personnages, – de se faireraconter par fra Pacifico la légende du beccaïo, qui prenait chaquejour des proportions plus formidables. En effet, le brave égorgeurde boucs, après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deuxjacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne plus énumérerses adversaires, et, s’il fallait l’en croire à cette heure, avaitété attaqué, comme Falstaff, par toute une armée ; seulement,il n’affirma point qu’elle fût vêtue de bougran vert.

Au milieu du récit de fra Pacifico, lecardinal Ruffo entra, mandé, comme nous l’avons dit, par leroi.

Ferdinand interrompit sa conversation avec fraPacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant lemoine et sachant de quel abominable crime il avait été la cause,sinon l’agent, s’éloigna de lui sous le prétexte d’admirer lacrèche du roi.

Les séances de fra Pacifico étaientterminées ; outre les trois charges de poisson, de légumes, defruits, de viandes et de vin qu’il avait tirées des offices et descaves du roi et sous lesquelles Jacobin était rentré pliant aumonastère, le roi ordonna qu’on lui comptât cent ducats par séance,à titre d’aumône, le congédia en lui demandant sa bénédiction, et,tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le cœur bondissantd’orgueil, s’éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.

– Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nousvoici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de Vienne !Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou six heures enretard ; aussi vous ai-je envoyé chercher, convaincu qu’il nepouvait tarder à arriver, et songeant, comme un égoïste, que jem’amuserais avec vous, tandis que je m’ennuierais en restant toutseul.

– Et vous avez d’autant mieux fait, sire,répondit Ruffo, qu’en traversant la cour, j’ai vu reconduire àl’écurie un cheval tout ruisselant d’eau, et aperçu de loin unhomme que l’on soutenait sous les deux bras ; cet hommemontait avec peine l’escalier de votre appartement ; à sesgrandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs,j’ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez ;peut-être lui est-il arrivé quelque malheur.

En ce moment, un valet de pied parut sur laporte.

– Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrariest arrivé, et attend dans votre cabinet qu’il plaise à VotreMajesté de recevoir les dépêches qu’il lui apporte.

– Mon éminentissime, dit le roi, voici notreréponse qui nous arrive.

Et, sans même s’informer près du valet de piedsi Ferrari s’était blessé ou avait été blessé, Ferdinand montarapidement par un escalier dérobé et se trouva installé dans soncabinet avec Ruffo avant le courrier, qui, retardé par sa blessure,ne marchait que lentement, et était obligé de s’arrêter de dix pasen dix pas.

Quelques secondes après, la porte du cabinets’ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par les deux hommesqui l’avaient aidé à monter l’escalier, apparaissait sur le seuil,pâle et la tête enveloppée d’une bandelette ensanglantée.

XLV – PONCE PILATE

En apercevant le roi, Ferrari écarta les deuxhommes qui le soutenaient, et, comme si la présence de son maîtreeût suffi à lui rendre ses forces, il fit seul trois pas en avant,et, tandis que les deux hommes se retiraient et refermaient laporte derrière eux, il tira de sa poche la dépêche de la maindroite, la présenta au roi, tandis qu’il portait, pour saluermilitairement, la gauche à son front.

– Bon ! dit pour tout remercîment le roien prenant la dépêche, voilà mon imbécile qui s’est laissétomber.

– Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté saitqu’il n’y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un chevalcapable de me démonter ; c’est mon cheval, et non pas moi, quis’est laissé tomber, et, quand le cheval tombe, sire, il faut quele cavalier, fut-il roi, en fasse autant.

– Et où cela t’est-il arrivé ? demandaFerdinand.

– Dans la cour du château de Caserte,sire.

– Et que diable allais-tu faire dans la courdu château de Caserte ?

– Le maître de poste de Capoue m’avait dit quele roi était au château.

– C’est vrai, j’y étais, grommela leroi ; mais, à sept heures du soir, je l’avais quitté, tonchâteau de Caserte.

– Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir etchanceler Ferrari, si Votre Majesté veut continuerl’interrogatoire, elle doit permettre à cet homme de s’asseoir, ousinon il va se trouver mal.

– C’est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi,animal !

Le cardinal approcha vivement un fauteuil.

Il était temps ; quelques secondes deplus, Ferrari tombait étendu sur le parquet ; il tombaseulement assis.

Quand le cardinal eut fini, le roi qui leregardait tout étonné de la peine qu’il se donnait pour soncourrier, le prit à part et lui dit :

– Vous avez entendu, cardinal, àCaserte ?

– Oui, sire.

– Justement, à Caserte ! insista leroi.

Puis, à Ferrari :

– Et comment la chose est-elle arrivée ?demanda-t-il.

– Il y avait soirée chez la reine, sire,répondit le courrier. La cour était encombrée de voitures ;j’ai tourné trop court et n’ai point assez soutenu mon cheval entournant ; il s’est abattu des quatre pieds et je me suisfendu la tête contre une borne.

– Hum ! fit le roi.

Et, tournant et retournant la lettre dans samain, comme s’il hésitait à l’ouvrir :

– Et cette lettre, dit-il, c’est del’empereur ?

– Oui, sire : j’avais un petit retard dedeux heures, parce que l’empereur était à Schœnbrünn.

– Voyons toujours ce que m’écrit mon neveu,venez, cardinal.

– Permettez, sire, que je donne un verre d’eauà cet homme et que je lui mette à la main un flacon de sels, àmoins que Votre Majesté ne lui permette de se retirer chez lui,auquel cas j’appellerais les hommes qui l’ont amené et je le feraisreconduire.

– Non pas ! non pas ! monéminentissime ; vous comprenez que j’ai à l’interroger.

En ce moment, on entendit gratter à la portedu cabinet donnant dans la chambre à coucher, et, derrière laporte, pousser de petits gémissements.

C’était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari etqui, plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l’était de sonserviteur, demandait à entrer.

Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter etétendit machinalement le bras vers la porte.

– Veux-tu te taire, animal ! criaFerdinand en frappant du pied.

Ferrari laissa retomber son bras.

– Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas quedeux amis, après s’être dit adieu au départ, se disent bonjour àl’arrivée ?

Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu aucourrier de verre d’eau et de sels, il profita de ce que le roi,ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa lecture, pouraller ouvrir à Jupiter la porte de la chambre à coucher.

Celui-ci, comme s’il eût deviné qu’il devaitla faveur qui lui était faite à une distraction de son maître, seglissa en rampant et en passant le plus loin possible du roi versFerrari, et, tournant autour de son fauteuil, il se dissimuladerrière le siège et celui qui y était assis, allongeant câlinementsa tête caressante entre la cuisse et la main de son pèrenourricier.

– Cardinal, fit le roi, mon chercardinal !

– Me voilà, sire, répondit l’Éminence.

– Lisez donc.

Puis, au courrier, tandis que le cardinalprenait la lettre et la lisait à son tour :

– C’est l’empereur lui-même qui a écrit cettelettre ? demanda-t-il.

– Je ne sais, sire, répondit lecourrier ; mais c’est lui-même qui me l’a remise.

– Et, puisqu’il te l’a remise, personne n’a vucette lettre ?

– J’en puis jurer, sire.

– Elle ne t’a pas quitté ?

– Elle était dans ma poche au moment où je mesuis évanoui, elle était dans ma poche au moment où je suis revenuà moi.

– Tu t’es donc évanoui ?

– Ce n’est point ma faute, le coup a ététrès-violent, sire.

– Et qu’a-t-on fait de toi quand tu as étéévanoui ?

– On m’a porté dans la pharmacie.

– Qui cela ?

– M. Richard.

– Qui est-ce, M. Richard ? Je neconnais pas.

– Le secrétaire de M. Acton.

– Qui t’a pansé ?

– Le médecin de Santa-Maria.

– Et personne autre ?

– Je n’ai vu que lui et M. Richard,sire.

Ruffo se rapprocha du roi.

– Votre Majesté a lu ? dit-il.

– Pardieu ! fit le roi. Etvous ?

– Moi aussi.

– Qu’en dites-vous ?

– Je dis, sire, que la lettre est formelle.Les nouvelles que l’empereur reçoit de Rome sont, à ce qu’ilparaît, les mêmes que les nôtres ; il dit à Votre Majesté dese charger de l’armée du général Championnet ; qu’il sechargera de celle du général Joubert.

– Oui, reprit le roi, et voyez : ilajoute qu’aussitôt que je serai à Rome, il passera la frontièreavec cent quarante mille hommes.

– L’avis est positif.

– Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avecdéfiance, n’est pas de la main de l’empereur.

– Non ; mais la salutation et lasignature sont autographes ; peut-être Sa Majesté Impérialeétait-elle assez sûre de son secrétaire pour lui confier cesecret.

Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, latourna et la retourna.

– Voulez-vous me montrer le cachet,sire ?

– Oh ! dit le roi, quant au cachet, iln’y a rien à y reprendre : c’est bien la tête de l’empereurMarc-Antoine, je l’ai reconnue.

– Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.

– Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi,n’est-ce point la même chose ?

– Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo ensouriant ; mais la question n’est point là ; l’adresseest de la main de l’empereur, la signature est de la main del’empereur ; en conscience, sire, vous n’en pouvez pasdemander davantage. Votre Majesté a-t-elle d’autres questions àfaire à son courrier ?

– Non, qu’il aille se faire panser.

Et il lui tourna le dos.

– Et voilà les hommes pour lesquels on se faittuer ! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.

Au son du timbre, le valet de pied de serviceentra.

– Rappelez les deux valets de pied qui ontamené Ferrari, dit le cardinal.

– Oh ! merci, Votre Éminence ; j’airepris des forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.

En effet, Ferrari se leva, salua le roi ets’achemina vers la porte, suivi de Jupiter.

– Ici, Jupiter ! fit le roi.

Jupiter s’arrêta court, n’obéissant qu’àmoitié, accompagna Ferrari des yeux jusqu’à ce que celui-ci fûtdans l’antichambre, et, avec une plainte, alla se coucher sous latable du roi.

– Eh bien, idiot ! que fais-tu là ?demanda Ferdinand au valet de pied qui se tenait debout à laporte.

– Sire, répondit celui-ci en tressaillant, SonExcellence sir William Hamilton, ambassadeur d’Angleterre, faitdemander si Votre Majesté veut bien lui faire l’honneur de lerecevoir.

– Pardieu ! tu sais bien que je le reçoistoujours.

Le valet sortit.

– Dois-je me retirer, sire ? demanda lecardinal.

– Non pas ; restez au contraire, monéminentissime ; la solennité avec laquelle l’audience m’estdemandée indique une communication officielle, et je ne seraiprobablement point fâché de vous consulter sur cettecommunication.

La porte se rouvrit.

– Son Excellence l’ambassadeurd’Angleterre ! dit le valet sans reparaître.

– Zitto ! dit le roi en montrantau cardinal la lettre de l’empereur et en la mettant dans sapoche.

Le cardinal fit un geste qui correspondait àcette réponse : « Sire, la recommandation étaitinutile. »

Sir William Hamilton entra.

Il salua le roi, puis le cardinal.

– Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi,d’autant mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.

– J’y étais en effet, sire ; mais lareine nous a fait l’honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi,dans sa voiture.

– Ah ! la reine est de retour ?

– Oui, sire.

– Il y a longtemps que vous êtesarrivé ?

– À l’instant même, et, ayant unecommunication à faire à Votre Majesté…

Le roi regarda Ruffo en clignant de l’œil.

– Secrète ? demanda-t-il.

– C’est selon, sire, reprit sir William.

– Relative à la guerre, je présume ? ditle roi.

– Justement, sire, relative à la guerre.

– En ce cas, vous pouvez parler devant SonÉminence ; nous nous entretenions de ce sujet au moment oùl’on vous a annoncé.

Le cardinal et sir William se saluèrent, cequ’ils ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.

– Eh bien, fit sir William renouant laconversation, Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer lasoirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé, à lady Hamilton età moi, une lettre que je crois de mon devoir de communiquer à VotreMajesté.

– La lettre est écrite en anglais ?

– Lord Nelson ne parle que cette langue ;mais, si Votre Majesté le désire, j’aurai l’honneur de la luitraduire en italien.

– Lisez, sir William, dit le roi ; nousécoutons.

Et, en effet, pour justifier le plurielemployé par lui, le roi fit signe à Ruffo d’écouter pendant qu’ilécoutait lui-même.

Voici le texte même de la lettre, que sirWilliam traduisait de l’anglais en italien pour le roi, et que noustraduisons de l’anglais en français pour nos lecteurs[1] :

À Lady Hamilton.

» Naples, 3 octobre 1798.

» Ma chère madame,

» L’intérêt que vous et sir WilliamHamilton avez toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est,depuis six ans, gravé dans mon cœur, et je puis vraiment dire que,dans toutes les occasions qui se sont offertes, et elles ont éténombreuses, je n’ai jamais cessé de manifester ma sincère sympathiepour le bonheur de ce royaume.

» En vertu de cet attachement, chèremadame, je ne puis rester indifférent à ce qui s’est passé et à cequi se passe à cette heure dans le royaume des Deux-Siciles, ni auxmalheurs qui, d’après ce que je vois clairement sans êtrediplomate, sont prêts à s’étendre sur tout ce pays si loyal, etcela, par la pire de toutes les politiques, celle de latemporisation.

» Depuis mon arrivée dans ces mers,c’est-à-dire depuis le mois de mai passé, j’ai vu dans le peuplesicilien un peuple dévoué à son souverain, et détestantterriblement les Français et leurs principes. Depuis mon séjour àNaples, il en a été de même, et j’y ai trouvé les Napolitains,depuis le premier jusqu’au dernier, prêts à faire la guerre auxFrançais, qui, comme on le sait, organisent une armée de voleurspour piller ce royaume et abattre la monarchie.

» Et, en effet, la politique de la Francen’a-t-elle pas toujours été de bercer les gouvernements dans unefausse sécurité pour les détruire ensuite ? et, comme je l’aidéjà assuré, est-ce qu’on ne sait pas que Naples est le pays qu’ilsveulent surtout livrer au pillage ? Sachant cela, mais sachantque Sa Majesté Sicilienne a une puissante armée, prête,m’assure-t-on, à marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avecl’avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l’attendre depied ferme, je m’étonne que cette armée ne se soit pas mise enmarche depuis un mois.

» J’ai pleine confiance que l’arrivée siheureuse du général Mack poussera le gouvernement à profiter dumoment le plus favorable que la Providence lui ait accordé ;car, s’il attaque ou s’il attend d’être attaqué chez lui au lieu deporter la guerre au dehors, il n’est pas besoin d’être prophètepour prédire que ces royaumes seront perdus et que la monarchiesera détruite ! Or, si malheureusement le gouvernementnapolitain persiste dans ce misérable et ruineux système detemporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vosobjets les plus précieux et vos personnes prêts à être embarqués àla moindre nouvelle d’invasion. Il est de mon devoir de penser etde pourvoir à votre sûreté, et avec elle je regrette de songer quecela pourra être nécessaire à celle de l’aimable reine de Naples etde sa famille ; mais le mieux serait que les paroles du grandWilliam Pitt, comte de Chatam, entrassent dans la tête desministres de ce pays.

» Les mesures les plus hardies sont lesplus sûres.

» C’est le sincère désir de celui qui sedit,

» Chère madame,

» Votre très-humble et très-dévoué

admirateur et ami,

» HORACE NELSON. »

– Est-ce tout ? demanda le roi.

– Sire, répondit sir William, il y a unpost-scriptum.

– Voyons le post-scriptum… À moins que…

Il fit un mouvement qui, visiblement, voulaitdire : « À moins que le post-scriptum ne soit pour ladyHamilton elle seule. » Aussi, sir William, reprenant lalettre, se hâta-t-il de continuer :

« Je prie Votre Seigneurie de recevoircette lettre comme une preuve, pour sir William Hamilton, auquelj’écris avec tout le respect qui lui est dû, de la ferme etinaltérable opinion d’un amiral anglais désireux de prouver safidélité envers son souverain, en faisant tout ce qui est en sonpouvoir pour le bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leurroyaume. »

– Cette fois, c’est tout ? demanda leroi.

– Oui, sire, répondit sir William.

– Cette lettre mérite d’être méditée, dit leroi.

– Elle renferme les conseils d’un véritableami, sire, répondit sir William.

– Je crois que lord Nelson a promis d’êtreplus qu’un ami pour nous, mon cher sir William : il a promisd’être un allié.

– Et il remplira sa promesse… Tant que lordNelson et sa flotte tiendront la mer Tyrrhénienne et celle deSicile, Votre Majesté n’a point à craindre que ses côtes ne soientinsultées par un seul bâtiment français ; mais, sire, ilcroit, d’ici à six semaines ou deux mois, recevoir une autredestination ; voilà pourquoi il serait utile de ne pointperdre de temps.

– On dirait, en vérité, qu’ils se sont donnéle mot, dit tout bas le roi au cardinal.

– Et ils se le seraient donné, réponditcelui-ci en mettant sa voix au diapason de celle du roi, que celan’en vaudrait que mieux.

– Votre avis bien sincère, sur cette guerre,cardinal ?

– Je crois, sire, que, si l’empereurd’Autriche tient la promesse qu’il vous fait, que, si Nelson gardescrupuleusement vos côtes, je crois, en effet, qu’il vaudrait mieuxattaquer et surprendre les Français que d’attendre qu’ils vousattaquassent et vous surprissent.

– Alors, vous voulez la guerre,cardinal ?

– Je crois que, dans les conditions où setrouve Votre Majesté, le pis est d’attendre.

– Nelson veut la guerre ? demanda le roià sir William.

– Il la conseille du moins avec la chaleurd’un sincère et inaltérable dévouement.

– Vous voulez la guerre ? continua le roiinterrogeant sir William lui-même.

– Je répondrai, comme ambassadeurd’Angleterre, que je sais, en disant oui, seconder les désirs demon gracieux souverain.

– Cardinal, dit le roi indiquant du doigt satoilette de nuit, faites-moi le plaisir de verser de l’eau danscette cuvette et de me la donner.

Le cardinal obéit sans faire la moindreobservation, versa l’eau dans la cuvette et présenta la cuvette auroi.

Le roi retroussa ses manchettes et se lava lesmains en les frottant avec une espèce de fureur.

– Vous voyez ce que je fais, sirWilliam ? dit-il.

– Je le vois, sire, répondit l’ambassadeurd’Angleterre, mais je ne me l’explique point parfaitement.

– Eh bien, je vais vous l’expliquer, dit leroi ; je fais comme Pilate, je m’en lave les mains.

XLVI – LES INQUISITEURS D’ÉTAT

Le capitaine général Acton n’avait pointoublié l’ordre que lui avait donné la reine le matin même, et ilavait convoqué les inquisiteurs d’État dans la chambre obscure.

Neuf heures étaient l’heure indiquée ;mais, pour faire preuve de zèle d’abord, et ensuite par inquiétudepersonnelle, chacun avait voulu arriver le premier ; de sortequ’à huit heures et demie, tous trois étaient réunis.

Ces trois hommes, dont les noms sont restés enexécration à Naples, et qui doivent être inscrits par l’historiensur les tables d’airain de la postérité, à côté de ceux desLaffémas et des Jeffreys, s’appelaient le prince de Castelcicala,Guidobaldi, Vanni.

Le prince de Castelcicala, le premier engrandeur, et, par conséquent, le premier en honte, étaitambassadeur à Londres, lorsque la reine, ayant besoin de mettresous la protection d’un des premiers noms de Naples ses vengeancespubliques et privées, le rappela de son ambassade ; il luifallait un grand seigneur qui fût disposé à tout sacrifier à sonambition et prêt à boire toute honte pourvu qu’il trouvât au fonddu verre de l’or et des faveurs : elle pensa au prince deCastelcicala ; celui-ci accepta sans discussion ; ilavait compris qu’il y avait quelquefois plus à gagner à descendrequ’à monter, et, ayant calculé ce que pouvait attendre de lareconnaissance d’une reine l’homme qui se mettait au service de seshaines, de prince, il se faisait sbire et, d’ambassadeur,espion.

Guidobaldi n’était ni monté ni descendu enacceptant la mission qui lui était offerte : juge inique,magistrat prévaricateur, il était resté le même homme sansconscience qu’il avait toujours été ; seulement, honoré de lafaveur royale, membre d’une junte d’État au lieu d’être membre d’unsimple tribunal, il avait opéré sur une plus large base.

Mais, si craints et si exécrés que le fussentle prince de Castelcicala et le juge Guidobaldi, ils étaientcependant moins craints et moins détestés que le procureur fiscalVanni ; celui-là, il n’y avait point encore de comparaisonpour lui dans l’espèce humaine, et, si l’avenir lui réservait dansle Sicilien Spéciale un hideux pendant, ce pendant était encoreinconnu. – Fouquier-Tinville, me direz-vous ? Non, il fautêtre juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. Celui-ciétait l’accusateur du comité de salut public ; comme ausacrificateur, on lui amenait la victime et on lui disait :Tue ! mais il ne l’allait point chercher ; iln’était pas tout à la fois comme Vanni, espion pour la découvrir,sbire pour l’arrêter, juge pour la condamner. « Que mereproche-t-on ? criait Fouquier-Tinville à ses juges, quil’accusaient d’avoir fait tomber trois mille têtes ; est-ceque je suis un homme, moi ? Je suis une hache. Si vous memettez en accusation, il faut y mettre aussi le couteau de laguillotine. »

Non, c’est dans le genre animal, c’est dans lafamille des bêtes de nuit et de carnage, qu’il faut chercherl’équivalent de Vanni ; il y avait en lui du loup et del’hyène non-seulement au moral, mais encore au physique ; ilavait les bonds imprévus du premier lorsqu’il fallait saisir saproie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu’ilfallait s’en approcher. Il était plutôt grand que petit ; sonregard était sombre et concentré ; son visage était couleur decendre, et, comme ce terrible Charles d’Anjou, dont Villani nous alaissé un si magnifique portrait, il ne riait jamais et dormaitpeu.

La première fois qu’il vint prendre place à lapremière junte, dont il fit partie, il entra dans la salle desséances, le visage bouleversé par la terreur, – était-elle vraie oufausse ? – les lunettes relevées sur le front, se heurtant àtous les meubles, à la table ; il vint à ses confrères, ens’écriant :

– Messieurs, messieurs, voilà deux mois que jene dors point en voyant les dangers auxquels est exposé monroi !

Et, comme, en toute occasion, il ne cessait dedire mon roi, le président de la junte, s’impatientant,lui répondit à son tour :

– Votre roi ! Qu’entendez-vous par cesmots, qui cachent votre orgueil sous l’apparence du zèle ?Pourquoi ne dites-vous pas comme nous simplement : notreroi ?

Nous répondrons pour Vanni, qui ne réponditpoint :

– Celui qui dans un gouvernement faible etdespotique dit : Mon roi, doit nécessairementl’emporter sur celui qui dit seulement : Notreroi.

Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nousl’avons dit, les prisons s’emplirent de suspects ; deprétendus coupables furent entassés dans des cachots infects,privés d’air, de lumière et de pain ; une fois enfermé dansune de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause deson arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait misen liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême directeur de ladouleur publique, cessait de s’occuper de ceux qui étaient enprison une fois qu’ils y étaient, mais s’occupait seulement de ceuxqui restaient à emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils,si une sœur, si une amante, venaient prier Vanni pour un fils, pourun époux, pour un frère, pour un amant, la prière du suppliantajoutait encore au délit du prisonnier ; si les solliciteursrecouraient au roi, la chose était plus qu’inutile, elle devenaitdangereuse, parce qu’alors, du roi, Vanni en appelait à la reine,et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine ne pardonnaitjamais.

Vanni, tout au contraire de Guidobaldi, – etc’était cela qui le rendait plus terrible encore, – s’était faitune réputation de juge intègre mais inflexible ; il réunissaità une ambition sans bornes une cruauté sans limites, et, pour lemalheur de l’humanité, c’était en même temps un enthousiaste ;l’affaire qui l’occupait était toujours une affaire immense,attendu qu’il la regardait au microscope de son imagination. Detels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu’ils ont àjuger, mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parceque, ne sachant pas satisfaire leur ambition par des actionsvraiment grandes, ils donnent une grandeur imaginaire à leurspetites actions, les seules qu’ils puissent produire.

Il avait commencé à se faire cette réputationde juge intègre, mais inflexible, dans la conduite qu’il avaittenue à l’égard du prince de Tarsia. Le prince de Tarsia, avant lecardinal Ruffo, avait dirigé la fabrique de soie deSan-Leucio : c’était une double erreur que le roi et le princede Tarsia commettaient chacun de son côté, le roi en nommant leprince de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia enl’acceptant. Ignorant dans une question de comptabilité, maisincapable de frauder ; honnête homme lui-même, mais ne sachantpas s’entourer d’honnêtes gens, il se trouva, au bout de quelquesannées, dans la gestion du prince, un déficit de cent mille écusque Vanni fut chargé de liquider.

Rien n’était plus facile que cetteliquidation. Le prince était riche à un million de ducats etoffrait de payer ; mais, si le prince payait, il n’y avaitplus de bruit, il n’y avait plus de scandale, et tout le bénéficequ’espérait Vanni de cette affaire s’évanouissait ; en deuxheures, la chose pouvait être terminée et le déficit comblé sansque la fortune du prince en souffrit une grave atteinte ;l’affaire, grâce au liquidateur, dura dix ans ; le déficitpersista et le prince fut ruiné, d’argent et de réputation.

Mais Vanni eut un nom qui lui valut lesanglant honneur de faire partie de la junte d’État de 1796.

Une fois nommé, Vanni se mit à crier touthaut, à tous et partout, qu’il ne garantissait pas la sûreté de sesaugustes souverains si on ne lui laissait pas incarcérer vingtmille jacobins à Naples seulement.

Chaque fois qu’il voyait la reine, ils’approchait d’elle, soit par un de ces bonds inattendus qu’ilpartageait avec le loup, soit par cette marche oblique qu’il tenaitde l’hyène, et lui disait :

– Madame, je tiens le fil d’uneconspiration ! Madame, je suis sur la trace d’un nouveaucomplot !

Et Caroline, qui se croyait entourée decomplots et de conspirations, disait :

– Continuez, continuez, Vanni ! servezbien votre reine, et vous serez récompensé.

Cette terreur blanche dura plus de troisans ; au bout de trois ans, l’indignation publique monta commeune marée d’équinoxe, et vint en quelque sorte battre les murs desprisons, où tant de prévenus étaient enfermés sans que jamais oneût pu prouver qu’un seul était coupable ; au bout de troisans, les instructions, faites avec l’acharnement des hainespolitiques, n’avaient pu constater aucun délit ; Vannirecourut à une dernière espérance, se réfugia dans une dernièreressource, la torture.

Mais ce n’était point assez pour Vanni de latorture ordinaire : des traditions qui remontaient au moyenâge, époque depuis laquelle la torture n’avait point été appliquée,disaient que des esprits fermes, des corps robustes l’avaientsupportée ; non, il réclamait la torture extraordinaire, queles anciens législateurs autorisaient dans les cas de lèse-majesté,et demandait que les chefs du complot, c’est-à-dire le chevalier deMedici, le duc de Canzano, l’abbé Monticelli et sept ou huitautres, fussent soumis à cette torture qu’il spécifiait lui-mêmedans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu’ilétait dans l’espérance que cette faveur lui serait accordée :tormenti spietati come sopra cadaveri, c’est-à-diredes tourments pareils à ceux que l’on exercerait sur descadavres.

La conscience des juges se révolta, et,quoique Guidobaldi et Castelcicala fussent pour la torturecomme sur des cadavres, le tribunal la repoussa àl’unanimité moins leurs deux voix.

Cette unanimité était le salut des prisonnierset la chute de Vanni.

Les prisonniers furent mis en liberté, lajunte fut dissoute par le dégoût public, et Vanni renversé de sonfauteuil de procureur fiscal.

Ce fut alors que la reine lui tendit la main,qu’elle lui fit donner le titre de marquis, et que, de ces troishommes qui avaient encouru l’exécration publique, elle forma sontribunal à elle, son inquisition privée, jugeant dans la solitude,frappant dans les ténèbres, non plus avec le fer du bourreau, maisavec le poignard du sbire.

Nous avons vu à l’œuvre Pasquale deSimone ; nous allons y voir Guidobaldi, Castelcicala etVanni.

Les trois inquisiteurs d’État étaient doncréunis dans la chambre obscure ; ils étaient assis, inquietset sombres, autour de la table verte, éclairée par la lampe debronze ; l’abat-jour laissait leur visages dans l’ombre, desorte que, d’un côté à l’autre de la table, ils ne se fussent pointreconnus, s’ils n’eussent point su qui ils étaient.

Le message de la reine les troublait : unespion plus habile qu’eux avait-il découvert quelquecomplot ?

Chacun d’eux roulait donc en silence soninquiétude dans son esprit, sans en faire part à ses compagnons,attendant avec anxiété que la porte des appartements royauxs’ouvrit et que la reine parût.

Puis, de temps en temps, chacun jetait unregard rapide et ombrageux sur le coin le plus obscur de lachambre.

C’est que, dans ce coin, presque entièrementperdu dans l’ombre, à peine visible, se tenait le sbire Pasquale deSimone.

Peut-être en savait-il plus qu’eux, car, plusqu’eux encore, il était avant dans les secrets de la reine ;mais, quoiqu’ils lui donnassent des ordres, pas un des inquisiteursd’État n’eût osé l’interroger.

Seulement, sa présence témoignait de lagravité de l’affaire.

Pasquale de Simone, aux yeux mêmes desinquisiteurs d’État, était un personnage bien plus effrayant quemaître Donato.

Maître Donato, c’était le bourreau public etpatenté : Pasquale de Simone, c’était le bourreau secret etmystérieux ; l’un était l’exécuteur de la loi, l’autre celuidu bon plaisir royal.

Que le bon plaisir royal cessât de tenir pourses fidèles Guidobaldi, Castelcicala, Vanni, il ne pouvait lesdéférer à la loi : ils savaient et eussent révélé trop dechoses.

Mais il pouvait les désigner à Pasquale deSimone, faire un seul geste, et, alors, tout ce qu’ils savaient,tout ce qu’ils pouvaient dire ne les protégeait plus, mais aucontraire les condamnait ; un coup bien appliqué entre lasixième et la septième côte gauche, tout était dit, les secretsmouraient avec l’homme, et son dernier soupir, pour celui quipassait à dix pas de l’endroit où il était frappé, n’était plusqu’une haleine du vent, plus triste, un souffle de la brise, plusmélancolique que les autres.

Neuf heures sonnèrent à cette horloge dontnous avons vu le timbre faire tressaillir la reine, la premièrefois qu’à sa suite nous introduisîmes le lecteur dans cettechambre, et, comme le dernier coup du marteau vibrait encore, laporte s’ouvrit et Caroline parut.

Les trois inquisiteurs d’État se levèrent d’unseul mouvement, saluèrent la reine et s’avancèrent vers elle. Elletenait divers objets cachés sous un grand châle de cachemire rouge,jeté sur son épaule gauche plutôt en manière de manteau que dechâle.

Pasquale de Simone ne bougea point ; lasilhouette rigide du sbire resta collée contre la muraille, commeune figure de tapisserie.

La reine prit la parole sans même laisser auxinquisiteurs d’État le temps de lui adresser leurs hommages.

– Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, cen’est point vous qui tenez le fil d’un complot, ce n’est point vousqui êtes sur la trace d’une conspiration, c’est moi ; mais,plus heureuse que vous qui avez trouvé les coupables sans trouverles preuves, j’ai trouvé les preuves d’abord, et, par les preuves,je vous apporte le moyens de trouver les coupables.

– Ce n’est cependant pas le zèle qui nousmanque, madame, dit Vanni.

– Non, répondit la reine, puisque beaucoupmême vous accusent d’en avoir trop.

– Jamais, quand il s’agit de Votre Majesté,dit le prince de Castelcicala.

– Jamais ! répéta comme un échoGuidobaldi.

Pendant ce court dialogue, la reine s’étaitapprochée de la table ; elle écarta son châle et y déposa unepaire de pistolets et une lettre encore légèrement teintée desang.

Les trois inquisiteurs la regardèrent faireavec le plus grand étonnement.

– Asseyez-vous, messieurs, dit la reine.Marquis Vanni, prenez la plume et écrivez les instructions que jevais vous donner.

Les trois hommes s’assirent, et la reine,restant debout, le poing fermé et appuyé sur la table, enveloppéede son châle de pourpre comme une impératrice romaine, dicta lesparoles suivantes :

– Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier,six hommes étaient réunis dans les ruines du château de la reineJeanne ; ils en attendaient un septième, envoyé de Rome par legénéral Championnet. L’homme envoyé par le général Championnetavait quitté son cheval à Pouzzoles ; il y avait pris unebarque, et, malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque tempsaprès, éclata en effet, il s’avança par mer vers le palais en ruineoù il était attendu. Au moment où la barque allait aborder, ellesombra ; les deux pêcheurs qui la conduisaient périrent ;le messager tomba à l’eau comme eux, mais, plus heureux qu’eux, sesauva. Les six conjurés et lui restèrent en conférence jusqu’àminuit et demi, à peu près. Le messager sortit le premier ets’achemina vers la rivière de Chiaïa ; les six autres hommesquittèrent les ruines ; trois remontèrent le Pausilippe, troisautres suivirent en barque le bord de la mer en descendant du côtédu château de l’Œuf. Un peu avant d’arriver à la fontaine du Lion,le messager fut assassiné…

– Assassiné ! s’écria Vanni ; et parqui ?

– Cela ne nous regarde point, répondit lareine d’un ton glacé ; nous n’avons pas à poursuivre sesassassins.

Vanni vit qu’il avait fait fausse route et setut.

– Avant de tomber, il tua deux hommes avec lespistolets que voici, et en blessa deux avec le sabre que voustrouverez dans cette armoire. (Et la reine indiqua l’armoire où,quinze jours auparavant, elle avait enfermé le sabre et lemanteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de fabriquefrançaise ; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi,sont des manufactures royales de Naples ; ils sont marquésd’une N., première lettre du nom de baptême de leurpropriétaire.

Pas un souffle n’interrompit la reine ;on eût dit que ses trois auditeurs étaient de marbre.

– Je vous ai dit, continua-t-elle, que lesabre était de fabrique française ; mais, au lieu del’uniforme que le messager portait en arrivant et qui avait étémouillé par la pluie et par l’eau de mer, il portait unehouppelande de velours vert à brandebourgs qui lui avait été prêtéepar un des six conjurés. Le conjuré qui lui avait prêté cetteredingote avait oublié dans la poche une lettre ; c’est unelettre de femme, une lettre d’amour, adressée à un jeune homme dontle nom est Nicolino. Les N incrustées sur les pistolets prouventqu’ils appartiennent à la même personne à laquelle est adressée lalettre, et qui, en prêtant la redingote, a prêté aussi lespistolets.

– Cette lettre, dit Castelcicala après l’avoirexaminée avec soin, n’a pour toute signature qu’une initiale, unE.

– Cette lettre, dit la reine, est de lamarquise Elena de San-Clemente.

Les trois inquisiteurs se regardèrent.

– Une des dames d’honneur de Votre Majesté, jecrois, fit Guidobaldi.

– Une de mes dames d’honneur, oui, monsieur,répondit la reine avec un singulier sourire, qui semblait dénier àla marquise de San-Clemente la qualification de damed’honneur que Guidobaldi lui donnait. Or, comme les amantssont encore, à ce qu’il paraît, dans leur lune de miel, j’ai donnéce matin congé à la marquise de San-Clemente, qui était de serviceprès de moi demain, et qui sera remplacée demain par la comtesse deSan-Marco. Or, écoutez bien ceci, continua la reine.

Les trois inquisiteurs se rapprochèrent deCaroline en s’allongeant sur la table et entrèrent dans le cerclede lumière versé par la lampe, de manière que leurs trois têtes,restées jusque-là dans l’ombre, se trouvèrent tout à coupéclairées.

– Or, écoutez bien ceci : il est probableque la marquise de San-Clemente, ma dame d’honneur, commevous l’appelez, monsieur Guidobaldi, ne dira pas à son mari un motdu congé que je lui donne, et consacrera toute la journée de demainà son cher Nicolino ; vous comprenez maintenant, n’est-cepas ?

Les trois hommes levèrent leurs yeuxinterrogateurs sur la reine ; ils n’avaient point compris.

Caroline continua.

– C’est bien simple cependant, dit-elle.Pasquale de Simone entoure avec ses hommes le palais de la marquisede San-Clemente ; ils la voient sortir, ils la suivent sansaffectation ; le rendez-vous est dans une maison tierce ;ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants tout leloisir d’être ensemble. La marquise sort probablement la première,et, quand Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino, maissans lui faire aucun mal… La tête de celui qui le toucheraitautrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en élevant lavoix et en fronçant le sourcil, me répondrait de sa vie ! Leshommes de Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisentau château Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement augouverneur, qui choisit pour lui un de ses cachots les plus sûrs.S’il consent à nommer ses complices, tout va bien ; s’ilrefuse, alors, Vanni, cela vous regarde ; vous n’aurez plus untribunal stupide pour vous empêcher de donner la torture, et vousagirez comme sur un cadavre. Est-ce clair, cela,messieurs ? Et, quand je me mêle de découvrir desconspirations, suis-je un bon limier ?

– Tout ce que fait la reine est marqué au coindu génie, dit Vanni en s’inclinant. Votre Majesté a-t-elle d’autresordres à nous donner ?

– Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquisVanni vient d’écrire vous servira de règle à tous trois ;après le premier interrogatoire, vous me rendrez compte. Prenez lemanteau et le sabre qui se trouvent dans cette armoire, lespistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table commepreuves de conviction, et que Dieu vous garde !

La reine fit aux trois inquisiteurs un salutde la main ; tous trois saluèrent profondément et sortirent àreculons.

Lorsque la porte se fut refermée derrière eux,Caroline fit un signe à Pasquale de Simone ; le sbires’approcha au point de n’être séparé de la reine que par la largeurde la table.

– Tu as entendu ? lui dit la reine enjetant sur la table une bourse pleine d’or.

– Oui, Votre Majesté, répondit le sbire enprenant la bourse et en remerciant par un salut.

– Demain, ici, à la même heure, tu tetrouveras pour me rendre compte de ce qui se sera passé.

Le lendemain, à la même heure, la reineapprenait de la bouche de Pasquale que l’amant de la marquise deSan-Clemente, surpris à l’improviste, avait été arrêté à troisheures de l’après-midi sans avoir pu opposer aucune résistance,conduit au château Saint-Elme et écroué.

Elle apprit, en outre, que cet amant étaitNicolino Caracciolo, frère du duc de Rocca Romana et neveu del’amiral.

– Ah ! murmura-t-elle, si nous avions lebonheur que l’amiral en fût !

XLVII – LE DÉPART

Quinze jours après les événements que nousavons racontés dans le précédent chapitre, c’est-à-dire aprèsl’arrestation de Nicolino Caracciolo, par une de ces bellesjournées où l’automne napolitain rivalise avec le printemps etl’été des autres pays, la population, non-seulement de Naples toutentière, mais encore des villes voisines et des villages voisins,se pressait aux abords du palais royal, encombrant d’un côté ladescente du Géant, de l’autre Toledo, et, en face de la grandeentrée du château, toutes les rues qui aboutissaient à cette largeplace avant que l’église Saint-François-de-Paul, résultat d’un vœupostérieur à l’époque à laquelle nous sommes arrivés, fûtbâtie ; mais à toutes les extrémités des rues aboutissant àcette place, appelée aujourd’hui place du Plébiscite, un cordon detroupes empêchait le peuple d’aller plus loin.

C’est qu’au centre de la place, le généralMack paradait au milieu d’un brillant état-major composéd’officiers supérieurs parmi lesquels on distinguait le généralMicheroux et le général de Damas, deux émigrés français qui avaientmis leur haine et leur épée au service de l’ennemi le plus acharnéde la France ; le général Naselli, qui devait commander lecorps d’expédition dirigé sur la Toscane ; le général Parisi,le général de Gambs et le général Fonseca, les colonels San-Filippoet Giustini, et avec eux, tenant le rang d’officiers d’ordonnance,les représentants des plus illustres familles de Naples.

Ces officiers étaient couverts de croix detous les pays, de cordons de toutes les couleurs ; leursuniformes étincelaient de broderies d’or ; sur leurs chapeauxà trois cornes ondoyaient ces panaches tant aimés des peuplesméridionaux. Ils s’élançaient rapidement d’un bout à l’autre de laplace, sous prétexte de porter des ordres, mais en réalité pourfaire admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ilsmanœuvraient leurs chevaux. À toutes les fenêtres donnant sur laplace, à toutes celles d’où la vue pouvait y pénétrer, des femmesen grande toilette, ombragées par les drapeaux blancs des Bourbonset les drapeaux rouges de l’Angleterre, les saluaient en agitantleurs mouchoirs. Les cris de « Vive le roi ! vivel’Angleterre ! vive Nelson ! mort auxFrançais ! » s’élevaient comme des bouffées de menaces,comme des rafales de tempête, au milieu de la houle humaine dontles vagues venaient battre les digues qu’elles menaçaient à toutmoment de renverser. Ces cris, partis du fond de la rue, montaientde fenêtre en fenêtre, comme ces serpents de flamme qui vontallumer les feux d’artifice jusqu’aux derniers étages, et allaientmourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.

Tout cet état-major galopant sur la place,tout ce peuple entassé dans les rues, toutes ces dames agitantleurs mouchoirs, tous ces spectateurs encombrant les terrasses,tout cela attendait le roi Ferdinand, allant se mettre à la tête deson armée pour marcher de sa personne contre les Français.

Depuis huit jours déjà, la guerre étaithautement décidée ; les prêtres prêchaient dans les églises,les moines tonnaient sur les places et dans les carrefours, montéssur les bornes ou sur des tréteaux ; les proclamations deFerdinand couvraient toutes les murailles. Elles déclaraient que leroi avait fait tout ce qu’il avait pu pour conserver l’amitié desFrançais, mais que l’honneur napolitain était outragé parl’occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu’il ne pouvaittolérer l’envahissement des États du pape, qu’il aimait comme sonantique allié, et qu’il respectait comme chef de l’Église, et qu’enconséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à sonlégitime souverain.

Puis, s’adressant directement au peuple, illui disait :

« Si j’avais pu obtenir cet avantage partout autre sacrifice, je n’eusse point hésité à le faire ;mais quel espoir de succès y eût-il eu après tant de funestesexemples qui vous sont tous bien connus ? Plein de confiancedans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et dirigerames opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de lapatrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangerspour l’amour de mes compatriotes, de mes frères et de mesenfants ; car je vous ai toujours considérés comme tels. Soyezfidèles à Dieu, obéissez aux ordres de ma bien-aimée compagne, queje charge du soin de gouverner en mon absence. Je vous recommandede la respecter et de la chérir comme une mère. Je vous laisseaussi mes enfants, continuait-il, qui ne doivent pas vous êtremoins chers qu’à moi. Quels que soient les événements,souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être brave, ilsuffit de le vouloir et qu’il vaut mieux mourir glorieusement pourla cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans unefatale oppression. Que le ciel répande sur vous sesbénédictions ! Tel est le vœu de celui qui, tant qu’il vivra,conservera pour vous les tendres sentiments d’un souverain et d’unpère. »

C’était la première fois que le roi de Napless’adressait directement à son peuple, lui parlait de son amour pourlui, lui vantait sa paternité, en appelait à son courage et luiconfiait sa femme et ses enfants. Depuis la bataille de Velletri,qui avait été gagnée en 1744 par les Espagnols sur les Allemands,et qui avait assuré le trône à Charles III, les Napolitainsn’avaient entendu le canon que les jours de grandes fêtes ; cequi n’empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne secrussent les premiers soldats du monde.

Quant à Ferdinand, il n’avait jamais eul’occasion de prouver ni son courage ni ses talentsmilitaires ; donc, on ne pouvait l’accuser d’avance nid’incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser delui-même, et il s’en était expliqué en présence de Mack, comme onl’a vu, avec son cynisme ordinaire.

Or, c’était déjà un grand progrès socialqu’ayant à prendre une décision aussi grave que celle de la guerre,ayant à combattre un ennemi aussi dangereux que l’étaient lesFrançais, il s’adressât à son peuple pour se justifier bien ou mal,devant ses sujets, de cette nécessité dans laquelle il s’était misde les faire tuer.

Il est vrai que, sans compter l’aide del’Autriche, de laquelle, après la lettre qu’il avait reçue, il nefaisait aucun doute, il comptait sur une division du côté duPiémont. Une dépêche particulière avait été écrite par le princeBelmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de Sardaigne. Sinous n’avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux, et si,par conséquent, nous n’étions pas certain de son authenticité, noushésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant lamorale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.

La voici :

« Monsieur le chevalier,

» Nous savons que, dans le conseil de SaMajesté le roi de Sardaigne, plusieurs ministres circonspects, pourne pas dire timides, frémissent à l’idée de parjure et de meurtre,comme si le dernier traité d’alliance entre la France et laSardaigne était un acte politique de nature à être respecté !N’a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur ?n’a-t-il pas été accepté sous l’empire de la nécessité ? Depareils traités ne sont que des injustices du plus fort à l’égardde l’opprimé, qui, en les violant, s’en dégage à la premièreoccasion que lui offre la faveur de la fortune.

» Quoi ! en présence de votre roiprisonnier dans sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vousappelleriez parjure ne point tenir les promesses arrachées par lanécessité, désapprouvées par la conscience ? Vous appelleriezassassinat l’extermination de vos tyrans ? La faiblesse desopprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitimecontre la force qui les opprime ?

» Les bataillons français, pleins deconfiance et de sécurité dans la paix, sont disséminés dans lePiémont ; excitez le patriotisme du peuple jusqu’àl’enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire àl’honneur d’abattre un ennemi de la patrie ; ces meurtrespartiels profiteront plus au Piémont que des victoires remportéessur le champ de bataille, et jamais la postérité équitable nedonnera le nom de trahison à des actes énergiques de tout un peuplequi passe sur le cadavre de ses oppresseurs pour reconquérir saliberté. Nos braves Napolitains, sous la conduite du général Mack,donneront les premiers le signal de mort contre l’ennemi des trôneset des peuples, et peut-être seront-ils déjà en marche quand cettelettre vous parviendra. »

Toutes ces excitations avaient soulevé dans lepeuple napolitain, si facile à porter aux extrêmes, un enthousiasmequi tenait du délire. Ce roi qui, second Godefroy de Bouillon,entreprenait la guerre sainte, ce champion de l’Église qui volaitau secours des autels abattus, de la religion profanée, c’étaitl’exemple de la chrétienté, c’était l’idole de Naples, et quiconquese fut hasardé dans cette foule, vêtu d’un pantalon ou coiffé à laTitus, eût couru le risque de la vie ; aussi tous ceux quipouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c’est-à-dire de désirerle progrès, de désirer l’instruction, de regarder enfin la Francecomme l’initiatrice des peuples à la civilisation ; aussiceux-là étaient-ils prudemment enfermés chez eux et segardaient-ils bien de se mêler à cette foule.

Et cependant, si bien disposée qu’elle fût,elle n’en commençait pas moins à s’impatienter, – car c’était lamême qui injurie saint Janvier lorsqu’il tarde à faire son miracle,– et le roi, dont la présence était annoncée pour neuf heures,n’avait point encore paru, quoique toutes les horloges de toutesles églises de Naples eussent sonné dix heures et demie ; or,on savait cela, le roi n’avait point l’habitude de se faireattendre ; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujoursle premier ; au théâtre, quoiqu’il sût parfaitement que lerideau ne se lèverait point avant qu’il fût dans la salle, ilarrivait toujours pour le lever du rideau, que trois ou quatre foisà peine dans sa vie, il avait retardé ; quant à manger sonmacaroni, divertissement qu’il savait être impatiemment attendu detout le parterre, jamais il ne dépassait le moment où le Temps, quisert d’horloge à Saint-Charles, marquait dix heures avec la pointede sa faux. D’où venait donc ce peu d’empressement de se rendre auxdésirs d’un peuple auquel, dans ses proclamations, il dispensaittant d’amour ? C’est que ce roi entreprenait une aventure bienautrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou lesanglier, d’affronter à Saint-Charles deux actes d’opéra et troisactes de ballet ; le roi jouait un jeu qu’il n’avait pointjoué encore et auquel il avait la conscience de son peud’habileté ; il ne se hâtait donc point de relever sescartes.

Enfin les tambours battirent aux champs, lesquatre musiques disposées aux quatre angles de la place éclatèrenttoutes les quatre en même temps, les fenêtres de la façade dupalais donnant sur le balcon s’ouvrirent, et les balcons furentenvahis, celui du milieu par la reine, le prince royal, laprincesse de Calabre, les princes et les princesses de la familleroyale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson, Troubridge etBall, enfin par les sept ministres. Les autres balcons furentoccupés par les dames d’honneur, les chevaliers d’honneur, leschambellans de service et tous ceux qui de près ou de loin tenaientà la cour ; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques,de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans l’encadrement dela grande porte du palais, parut à cheval, escorté par les princesde Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp deconfiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu prèsde lui sur la galère capitane et de son ami particulier le ducd’Ascoli, – dont la connaissance pour nous date du même jour, – amisans lequel le roi avait déclaré ne vouloir point partir, et qui,quoi qu’il n’eût aucun grade dans l’armée, avait consenti avec joieà suivre son souverain.

Le roi, à cheval, regagnait une partie desavantages qu’il perdait à pied ; d’ailleurs, il était, avec leduc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son royaume, et,quoiqu’il se tint un peu courbé, il avait beaucoup plus de grâce àcet exercice qu’à aucun autre.

Cependant, avant même d’avoir dépassé lagrande porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairementsûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné tout autre écuyer,puis, refusant d’entrer dans la place, se cabra au point qu’ilmanqua de se renverser sur son cavalier ; mais le roi luirendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d’unseul bond, comme s’il eût eu quelque obstacle invisible à franchir,le cheval se trouva sur la place.

– Mauvais augure ! dit au duc d’Ascoli lemarquis Malaspina, homme d’esprit et frondeur enragé ; unRomain rentrerait chez lui.

Mais le roi, qui avait assez des préjugésmodernes, auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux del’antiquité, que d’ailleurs il ne connaissait point, le sourire surles lèvres, et tout fier de montrer son habileté à une pareillegalerie, s’élança au milieu du cercle que les généraux avaientformé pour le recevoir ; il était vêtu d’un brillant uniformede feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et decordons ; sur son chapeau flottait un panache rival pour lablancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry,et que l’armée devait suivre, non pas comme celui du vainqueur deMayenne sur la route de l’honneur et de la victoire, mais sur cellede la défaite et de la honte.

À la vue du roi, nous l’avons dit, les cris,les hourras, les acclamations avaient retenti et grandi comme untonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe, eut sans doute alorsun moment confiance en lui-même ; il fit pivoter son chevalpour faire face à la reine, et la salua en levant son chapeau.

Alors, tous les balcons du palais s’animèrentà leur tour ; des cris s’en échappèrent, les mouchoirsvolèrent en l’air, les enfants tendirent les bras au roi, la foulese joignit à cette démonstration, qui devint universelle et àlaquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en se pavoisant etles canons des forts en multipliant les salves de l’artillerie.

En même temps, par la pente de l’arsenal,montèrent, avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinqpièces de canon avec leurs fourgons et leurs artilleurs ; cesvingt-cinq pièces de canon étaient destinées au corps d’armée ducentre, c’est-à-dire à celui à la tête duquel devaient marcher leroi et le général Mack ; enfin venait le trésor de l’armée,enfermé dans des voitures de fer.

Onze heures sonnèrent à l’église SaintFerdinand.

C’était l’heure du départ, ou plutôt on étaiten retard d’une heure : l’heure du départ était dixheures.

Le roi voulut finir par un coup dethéâtre.

– Mes enfants ! cria-t-il en étendant lesbras vers le balcon où étaient, avec les jeunes princesses, lesjeunes princes Léopold et Albert.

Ceux-ci étaient les deux derniers fils duroi : l’un âgé de neuf ans, Léopold, qui fut depuis le princede Salerne, favori de la reine ; Albert, le favori du roi, âgéde six ans, et dont les jours étaient déjà comptés.

Les deux enfants, en s’entendant appeler parle roi, disparurent du balcon, descendirent avec leurs professeurs,et, leur échappant dans les escaliers, s’élancèrent par la grandeporte, s’aventurant, avec l’insoucieux courage de la jeunesse, aumilieu des chevaux encombrant la place, et coururent au roi.

Le roi les prit tour à tour, et, les soulevantde terre, les embrassa.

Puis il les montra au peuple en criant d’unevoix forte et qui fut entendue des premiers rangs et, par lespremiers, communiquée aux derniers :

– Je vous les recommande, mes amis ;c’est, après la reine, ce que j’ai de plus précieux au monde.

Et, rendant les enfants à leurs précepteurs,il ajouta en tirant son épée avec ce même geste qu’il avait trouvési ridicule lorsque Mack avait tiré la sienne :

– Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pourvous !

À ces paroles, l’émotion monta à soncomble ; les jeunes princesses pleurèrent, la reine porta sonmouchoir à ses yeux, le duc de Calabre leva les mains au ciel,comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la tête de son père,les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs bras, lesemportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras et ensanglots.

L’effet désiré était produit ; demeurerplus longtemps, c’était l’amoindrir ; les trompettes donnèrentle signal du départ et se mirent en marche. Un petit corps decavalerie, stationnant largo San-Ferdinando, se rangea à leur suiteet fit tête de colonne ; le roi s’avança immédiatement après,au milieu d’un grand espace vide, saluant le peuple, qui répondaitpar les cris de « Vive Ferdinand IV ! VivePie VI ! Mort aux Français ! »

Mack et tout l’état-major venaient après leroi ; après l’état-major, tout ce formidable appareil que nousavons dit, suivi lui-même d’un petit corps de cavalerie comme celuiqui marchait en tête.

Avant de quitter tout à fait la place duChâteau, le roi se retourna une dernière fois pour saluer la reineet dire adieu à ses enfants.

Puis il s’engouffra dans la longue rue deTolède, qui, par largo Mercatello, Port’Alba et largo delle Pigne,devait le conduire sur la route de Capoue, où la suite du roiallait faire sa première station, tandis que le roi ferait, àCaserte, ses adieux réels à sa femme et à ses enfants et unedernière visite à ses kangourous. Ce que le roi regrettait le plusà Naples, c’était sa crèche, qu’il laissait inachevée.

Hors de la ville, une voiturel’attendait ; il y monta avec le duc d’Ascoli, le généralMack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent tranquillementattendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les rejoindrela reine, la famille royale et les intimes de la cour, le départ dulendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.

XLVIII – QUELQUES PAGES D’HISTOIRE

Quoique nous n’ayons nullement l’intention denous faire l’historien de cette campagne, force nous est de suivrele roi Ferdinand dans sa marche triomphale au moins jusqu’à Rome,et de recueillir les événements les plus importants de cettemarche.

L’armée du roi de Sicile avait déjà, depuisplus d’un mois, pris ses positions de cantonnement ; elleétait divisée en trois corps : 22,000 hommes campaient àSan-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la plaine deSessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre enmarche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premierscorps feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livournesous les ordres du général Naselli. Le premier corps devait marchersous les ordres du roi en personne, le second sous ceux du généralMicheroux, le troisième sous ceux du général de Damas.

Mack, nous l’avons dit, conduisait le premiercorps.

C’étaient donc cinquante-deux mille hommes,sans compter le corps de Naselli, qui marchaient contre Championnetet ses neuf ou dix mille hommes.

Après trois ou quatre jours passés au camp deSan-Germano, pendant lesquels la reine et Emma Lyonna, habilléestoutes deux en amazones et montant de fringants chevaux pour faireadmirer leur adresse, passèrent la revue du premier corps d’armée,et, par tous les moyens possibles, bonnes paroles et gracieuxsourires aux officiers, double paye et distribution de vin auxsoldats, exaltèrent de leur mieux l’enthousiasme de l’armée, on sequitta en augurant la victoire ; et, tandis que la reine, EmmaLyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les ambassadeurs etles barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient Caserte,l’armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à lamême heure, sur trois points différents.

Nous avons vu les ordres donnés par le généralMacdonald au nom du général Championnet, le jour où nous avonsintroduit nos lecteurs au palais Corsini et où nous les avons faitassister aux arrivées successives de l’ambassadeur français et ducomte de Ruvo ; ces ordres, on se le rappelle, étaientd’abandonner toutes les places et toutes les positions à l’approchedes Napolitains ; on ne sera donc point étonné de voir, devantl’agression du roi Ferdinand, toute l’armée française se mettre enretraite.

Le général Micheroux, formant l’aile droiteavec dix mille soldats, traversa le Tronto, poussa devant lui lafaible garnison française d’Ascoli, et, par la voie Émilienne, pritla direction de Porto-de-Fermo ; le général de Damas, formantl’aile gauche, suivit la voie Appienne, et le roi, conduisant lecentre, partit de San-Germano et, ainsi que l’avait arrêté Mackdans son plan de campagne, marcha sur Rome par la route de Ceperanoet Frosinone.

Le corps d’armée du roi arriva à Ceperano versneuf heures du matin, et le roi fit halte dans la maison du syndicpour déjeuner. Le déjeuner fini, le général Mack, à qui le roi,depuis le départ de San-Germano, faisait l’honneur de l’admettre àsa table, demanda la permission d’appeler près de lui son aide decamp, le major Riescach.

C’était un jeune Autrichien de vingt-six àvingt-huit ans, ayant reçu une excellente éducation, parlant lefrançais comme sa langue maternelle, et très-distingué sous sonélégant uniforme. Il se rendit immédiatement aux ordres de songénéral.

Le jeune officier salua respectueusement leroi d’abord, puis son général, et attendit les ordres qu’il étaitvenu recevoir.

– Sire, dit Mack, il est dans les usages de laguerre, et surtout parmi les gens comme il faut, que l’on préviennel’ennemi que l’on va attaquer ; je crois donc de mon devoir deprévenir le général républicain que nous venons de traverser lafrontière.

– Vous dites que c’est dans les usages de laguerre ? fit le roi.

– Oui, sire.

– Alors, prévenez, général, prévenez.

– D’ailleurs, en apprenant que nous marchonscontre lui avec des forces imposantes, peut-être cédera-t-il laplace.

– Ah ! dit le roi, voilà qui serait toutà fait galant de sa part.

– Votre Majesté permet donc ?

– Je le crois bien, pardieu ! que jepermets.

Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et,appuyant son coude sur la table :

– Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à cebureau et écrivez.

Le major prit une plume.

– Écrivez, continua Mack, de votre plus belleécriture ; car il est possible que le général républicainauquel elle est adressée ne sache pas lire très-couramment ;ces messieurs ne sont pas forts, généralement parlant,continua Mack en riant du joli mot qu’il venait de faire, et je neveux pas, s’il s’obstine à rester, qu’il puisse dire qu’il ne m’apas compris.

– Si c’est au général Championnet, monsieur lebaron, répliqua le jeune homme, que cette lettre est adressée, jene crois pas que Votre Excellence ait rien de pareil à craindre.J’ai entendu dire que c’était un des hommes les plus lettrés del’armée française ; je ne m’en tiens pas moins prêt à exécuterles ordres de Votre Excellence.

– Et c’est ce que vous avez de mieux à faire,répliqua Mack un peu blessé de l’observation du jeune homme, et enfaisant un signe impératif de la tête.

Le major s’apprêta à écrire.

– Votre Majesté me laisse libre dans marédaction ? demanda au roi le général Mack.

– Parfaitement, parfaitement, répondit le roi,attendu que, si j’écrivais moi-même à votre citoyen général, silettré qu’il soit, je crois qu’il aurait de la peine à s’entirer.

– Écrivez, monsieur, dit Mack.

Et il dicta la lettre ou plutôt l’ultimatumsuivant, qui n’est rapporté dans aucune histoire, que nous copionssur le double officiel envoyé à la reine, et qui est un modèled’impertinence et d’orgueil :

« Monsieur le général,

» Je vous déclare que l’armée sicilienne,que j’ai l’honneur de commander sous les ordres du roi en personne,vient de traverser la frontière pour se mettre en possession desÉtats romains, révolutionnés et usurpés depuis la paix deCampo-Formio, révolution et usurpation qui n’ont point étéreconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste alliél’empereur et roi ; je demande donc que, sans le moindredélai, vous fassiez évacuer dans la république cisalpine lestroupes françaises qui se trouvent dans les États romains, et quevous en fassiez autant de toutes les places qu’elles occupent. Lesgénéraux commandant les diverses colonnes des troupes de Sa MajestéSicilienne ont l’ordre le plus positif de ne point commencer leshostilités là où les troupes françaises se retireront sur masignification, mais d’employer la force au cas où ellesrésisteraient.

» Je vous déclare, en outre, citoyengénéral, que je regarderai comme un acte d’hostilité que lestroupes françaises mettent le pied sur le territoire du grand-ducde Toscane. J’attends votre réponse sans le moindre retard et vousprie de me renvoyer le major Reiscach, que je vous expédie, quatreheures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra être positiveet catégorique. Quant à la demande d’évacuer les États romains etde ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane, uneréponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre devotre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l’épée à lamain, les justes demandes que je vous adresse en son nom.

» J’ai l’honneur, etc. »

– C’est fait, mon général, dit le jeuneofficier.

– Le roi n’a point d’observations àfaire ? demanda Mack à Ferdinand.

– C’est vous qui signez, n’est-ce pas ?dit le roi.

– Sans doute, sire.

– Eh bien, alors !…

Et il acheva le sens suspendu de sa phrase parun mouvement d’épaules qui voulait dire : « Faites commevous l’entendrez. »

– D’ailleurs, dit Mack, c’est ainsi que nousautres, gens de nom et de race, devons parler à ces sans-culottesde républicains.

Et, prenant la plume des mains du major, ilsigna ; puis, la lui rendant :

– Maintenant, dit-il, mettez l’adresse.

– Voulez-vous la dicter comme le reste de lalettre, monsieur ? demanda le jeune officier.

– Comment ! vous ne savez pas écrire uneadresse à présent ?

– Je ne sais si je dois dire monsieur legénéral ou citoyen général.

– Mettez citoyen, dit Mack ;pourquoi donner à ces gens-là un autre titre que celui qu’ilsprennent ?

Le jeune homme écrivit l’adresse, cacheta lalettre et se leva.

– Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allezmonter à cheval et porter cette lettre le plus rapidement possibleau général français. Je lui donne, comme vous l’avez vu, quatreheures pour prendre une décision. Vous pouvez attendre sa décisionpendant quatre heures, mais pas une minute de plus. Quant à nous,nous continuerons de marcher ; il est probable qu’à votreretour, vous nous trouverez entre Anagni et Valmonte.

Le jeune homme s’inclina devant le général,salua profondément le roi, et partit pour accomplir sa mission.

Aux avant-postes français, qu’il rencontra àFrosinone, il fut arrêté ; mais, lorsqu’il eut décliné sestitres au général Duhesme, qui dirigeait la retraite sur ce point,et montré la dépêche qu’il était chargé de remettre à Championnet,le général ordonna de le laisser passer. Cet obstacle franchi, lemessager continua son chemin vers Rome, où il arriva le lendemainvers neuf heures et demie du matin.

À la porte San-Giovanni, il lui fut faitquelques nouvelles difficultés ; mais, sa dépêche exhibée,l’officier français qui avait la garde de cette porte, demanda aujeune major s’il connaissait Rome, et, sur sa réponse négative, illui donna un soldat pour le conduire au palais du général.

Championnet venait de faire une promenade surles remparts ou plutôt autour des remparts, avec son aide de campThiébaut, celui de tous ses officiers qu’il aimait le mieux aprèsSalvato, et le général du génie Éblé, arrivé seulement depuis deuxjours, lorsqu’à la porte du palais Corsini, il trouva un paysan quil’attendait ; ce paysan, par son costume, semblait appartenirà l’ancienne province du Samnium.

Le général descendit de cheval et s’approchade lui, comprenant à première vue que c’était à lui que cet hommeavait affaire. Thiébaut voulut retenir Championnet, car lesassassinats de Basseville et de Duphot étaient encore présents à samémoire ; mais le général écarta son aide de camp et s’avançavers le paysan.

– D’où viens-tu ? demanda-t-il.

– Du Midi, répondit le Samnite.

– As-tu un mot de reconnaissance ?

– J’en ai deux : Napoli etRoma.

– Ton message est-il verbal ouécrit ?

– Écrit.

Et il lui présenta une lettre.

– Toujours de la même personne ?

– Je ne sais pas.

– Y a-t-il une réponse ?

– Non.

Championnet ouvrit la lettre ; elle avaitcinq jours de date ; il lut :

« Le mieux se soutient ; le blessés’est levé hier pour la première fois et a fait plusieurs toursdans sa chambre, appuyé au bras de sa sœur de charité. Àmoins d’imprudence grave, on peut répondre de sa vie. »

– Ah ! bravo ! s’écriaChampionnet.

Et, reportant les yeux sur la lettre, ilcontinua :

« Un des nôtres a été trahi ; oncroit qu’il est enfermé au fort Saint-Elme ; mais, s’il y a àcraindre pour lui, il n’y a point à craindre pour nous : c’estun garçon de cœur qui se ferait plutôt hacher en morceaux que derien dire.

» Le roi et l’armée sont, dit-on, partishier de San-Germano ; l’armée se compose de 52,000 hommes,dont 30,000 marchent sous les ordres du roi ; 12,000, sous lesordres de Micheroux ; 10,000, sous les ordres de Damas, sanscompter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le généralNaselli, et escortés par Nelson et une partie de l’escadreanglaise, pour débarquer en Toscane.

» L’armée traîne avec elle un parc decent canons et est abondamment pourvue de tout.

Liberté, égalité, fraternité.

» P.-S. – Le mot d’ordre duprochain messager sera Saint-Ange etSaint-Elme. »

Championnet chercha des yeux le paysan, ilavait disparu ; alors, passant la lettre au général Éblé enlui faisant signe de la tête d’entrer au palais :

– Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci ;il y a, comme on dit chez nous, à boire et à manger.

Puis, à son aide de camp Thiébaut :

– Le principal, dit-il, est que notre amiSalvato Palmieri va de mieux en mieux : et celui qui m’écrit,et que je soupçonne fort d’être un médecin, me répond maintenant desa vie. Au reste, ils me paraissent bien organisés là-bas, c’est latroisième lettre que je reçois par des messagers différents, qui,chaque fois, changent de mot d’ordre et n’attendent point laréponse.

Se tournant alors vers le généraiÉblé :

– Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela ?lui demanda-t-il.

– Je dis, répondit celui-ci en entrant lepremier dans la grande salle que nous connaissons pour y avoir déjàvu Championnet discutant avec Macdonald sur la grandeur et ladécadence des Romains, je dis que cinquante-deux mille hommes etcent pièces de canon, c’est un joli chiffre. Et vous, combienavez-vous de canons ?

– Neuf.

– Et d’hommes ?

– Onze ou douze mille, et encore le Directoirechoisit-il justement ce moment-ci pour m’en demander trois milleafin de renforcer la garnison de Corfou.

– Mais, mon général, dit Thiébaut, il mesemble que, dans les circonstances où nous nous trouvons etqu’ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à obéir à unpareil ordre.

– Peuh ! fit Championnet. Ne croyez-vouspas, Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par vous, neuf oudix mille Français ne puissent pas tenir tête à cinquante-deuxmille Napolitains, surtout commandés par le général baronMack ?

– Oh ! général, dit en riant Éblé, jesais que rien ne vous est impossible ; et, d’ailleurs, je lesconnais mieux que vous, les Napolitains.

– Et où avez-vous fait leurconnaissance ? Il y a un demi-siècle, Toulon excepté, et vousn’y étiez pas, que l’on n’a entendu leur canon.

– Lorsque je n’étais que lieutenant, répliquaÉblé, il y a douze ans de cela, j’ai été amené à Naples avecAugereau, qui n’était que sergent, et M. le colonel dePommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le baron deSalis.

– Et que diable veniez-vous faire àNaples ?

– Nous venions, par ordre de la reine et de SaSeigneurie sir John Acton, organiser l’armée à la française.

– C’est une mauvaise nouvelle que vous medonnez là, Éblé ; si j’ai affaire à une armée organisée parvous et par Augereau, les choses n’iront pas si facilement que jele croyais. Le prince Eugène disait, en apprenant qu’on envoyaitune armée contre lui, dans son incertitude du général qui lacommandait : « Si c’est Villeroy, je le battrai ; sic’est Beaufort, nous nous battrons ; si c’est Catinat, il mebattra. » Je pourrais bien en dire autant.

– Oh ! tranquillisez-vous sur cepoint ! Je ne sais quelle querelle survint alors entreM. de Salis et la reine, mais le fait est qu’après unmois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés pardes instructeurs autrichiens.

– Mais vous êtes resté à Naples, avez-vousdit, un mois ?

– Un mois ou six semaines, je ne me rappelleplus bien.

– Alors, je suis tranquille, et je comprendspourquoi le Directoire vous envoie à moi ; vous n’aurez pointperdu votre temps pendant ce mois-là.

– Non, j’ai étudié la ville et ses abords.

– Je n’ose encore dire que cela nous servira,mais qui sait ?

– En attendant, Thiébaut, continua le général,comme l’ennemi peut être ici dans trois ou quatre jours, attenduqu’il n’entre pas dans mon plan de m’opposer à sa marche, donnezl’ordre que l’on tire le canon d’alarme au fort Saint-Ange, quel’on batte la générale par toute la ville, et que la garnison, sousles ordres du général Mathieu Maurice, se rassemble place duPeuple.

– J’y vais, mon général.

L’aide de camp sortit sans donner aucun signed’étonnement et avec cette obéissance passive qui caractérise lesofficiers destinés à commander plus tard ; mais il rentrapresque aussitôt.

– Eh bien, qu’y a-t-il ? demandaChampionnet.

– Mon général, répondit le jeune homme, unaide de camp du général Mack arrive de San-Germano et demande àêtre introduit près de vous ; il est porteur, dit-il, d’unedépêche importante.

– Qu’il entre, dit Championnet, qu’ilentre ! il ne faut jamais faire attendre nos amis et encoremoins nos ennemis.

Le jeune homme entra ; il avait entendules dernières paroles du général, et, le sourire sur les lèvres,saluant avec beaucoup de grâce et de courtoisie, tandis queThiébaut transmettait à l’officier de service les trois ordres quevenait de lui donner Championnet :

– Vos amis se sont toujours trouvés bien etvos ennemis se sont souvent trouvés mal de l’application de cettemaxime, général, dit-il ; ne me traitez donc pas enennemi.

Championnet s’avança au-devant de lui, et, luitendant la main :

– Sous mon toit, monsieur, il n’y a plusd’ennemi, il n’y a que des hôtes, répliqua le général ; soyezdonc le bienvenu, dussiez-vous m’apporter la guerre dans un pan devotre manteau.

Le jeune homme salua de nouveau et remit aucommandant en chef la dépêche de Mack.

– Si ce n’est point la guerre, dit-il, c’estau moins quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Championnet décacheta la lettre, la lut sansqu’un seul mouvement de son visage décelât l’impression qu’il enressentait ; quant au messager, sachant ce que contenait cettedépêche, puisque c’était lui qui l’avait écrite, mais n’enapprouvant ni la forme ni le fond, il suivait avec anxiété les yeuxdu général passant d’une ligne à l’autre. Arrivé à la dernièreligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa poche.

– Monsieur, dit-il s’adressant au jeunemessager, l’honorable général Mack me dit que vous avez quatreheures à passer avec moi, je l’en remercie, et, je vous préviensque je ne vous fais pas grâce d’une minute.

Il tira sa montre.

– Il est dix heures un quart du matin ; àdeux heures un quart de l’après-midi, vous serez libre. Thiébaut,dit-il à son aide de camp, qui venait de rentrer après avoirtransmis les ordres du général, faites mettre un couvert de plus,monsieur nous fait l’honneur de déjeuner avec nous.

– Général, balbutia le jeune officier étonné,plus qu’étonné, embarrassé de cette politesse à l’endroit d’unhomme qui apportait une lettre si peu polie, je ne saisvraiment…

– Si vous devez accepter le déjeuner depauvres diables manquant de tout, quand vous quittez une tableroyale somptueusement servie ? dit Championnet en riant.Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on Alcibiade enpersonne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet noir deLycurgue.

– Général, répliqua l’aide de camp,laissez-moi alors vous remercier doublement de l’invitation et desconditions dans lesquelles elle est faite ; peut-être vais-jepartager le repas d’un Spartiate ; mais un Français seulpouvait avoir la courtoisie de m’y faire asseoir.

– Général, dit Thiébaut en rentrant, ledéjeuner est servi.

XLIX – LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRALCHAMPIONNET

Championnet invita le major Ulrich à passer lepremier dans la salle à manger, et lui désigna sa place entre legénéral Éblé et lui.

Le déjeuner, sans être celui d’un Sybarite,n’était pas tout à fait celui d’un Spartiate : il tenait lemilieu entre les deux ; grâce à la cave de Sa SaintetéPie VI, les vins étaient ce qu’il y avait de mieux.

Au moment où l’on se mettait à table, un coupde canon retentit, puis un second, puis un troisième.

Le jeune homme tressaillit au premier coup,écouta le second, parut indifférent au troisième.

Il ne fit aucune question.

– Vous entendez, major ? dit Championnetvoyant que son hôte gardait le silence.

– Oui, j’entends, général ; mais j’avoueque je ne comprends pas.

– C’est le canon d’alarme.

Presque en même temps, la générale commença debattre.

– Et ce tambour ? demanda en souriantl’officier autrichien.

– C’est la générale.

– Je m’en doutais !

– Dame, vous comprenez bien qu’après unelettre comme celle que le général Mack m’a fait l’honneur dem’écrire… Je présume que vous la connaissez, la lettre ?

– C’est moi qui l’ai écrite.

– Vous avez une fort belle écriture,major.

– Mais c’est le général Mack qui l’adictée.

– Le général Mack a un fort beau style.

– Mais comment se fait-il… ? continua lejeune major entendant le canon qui continuait de tirer et lagénérale qui continuait de battre. Je ne vous ai entendu donneraucun ordre ! vos tambours et vos canons m’ont-ils doncreconnu, ou sont-ils sorciers ?

– Nos canons, surtout, auraient bon besoin del’être, car vous savez ou vous ne savez pas que nous n’en avons queneuf ; vous voyez que ce n’est pas trop pour répondre à votreparc d’artillerie de cent pièces. Une seconde côtelette,major ?

– Volontiers, général.

– Non, mes canons ne tirent pas tout seuls etmes tambours ne battent pas d’eux-mêmes ; j’avais déjà donnédes ordres avant d’avoir eu l’honneur de vous voir.

– Alors, vous étiez prévenu de notremarche ?

– Oh ! j’ai un démon familier commeSocrate ; je savais que le roi et le général Mack étaientpartis, il y a six jours, c’est-à-dire lundi dernier, deSan-Germano avec 30,000 hommes ; Micheroux, d’Aquila, avec12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000 ; – sans compter legénéral Naselli et ses 8,000, hommes, qui, escortés par l’illustreamiral Nelson, doivent débarquer à cette heure à Livourne, afin denous couper la retraite en Toscane. Oh ! c’est un grandstratégiste que le général Mack, toute l’Europe sait cela ;or, vous comprenez, comme je n’ai en tout que 12,000 hommes, dontle Directoire me prend 3,000 pour renforcer la garnison de Corfou…Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous donné l’ordre queces 3,000 hommes se rendent à Ancône pour s’y embarquer ?

– Non, mon général, répondit Thiébaut ;car, sachant que nous n’avions, comme vous dites en effet, que12,000 hommes en tout, j’ai hésité à diminuer encore vos forces deces 3,000 hommes.

– Bon ! dit en souriant avec sa sérénitéordinaire le général Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, queles Spartiates n’étaient que trois cents : on est toujoursassez pour mourir. Donnez l’ordre, mon cher Thiébaut, et qu’ilspartent à l’instant même.

Thiébaut se leva et sortit.

– Prenez donc une aile de ce poulet, major,dit Championnet ; vous ne mangez pas. Scipion, qui est à lafois mon intendant, mon valet de chambre et mon cuisinier, croiraque vous trouvez sa cuisine mauvaise, et il en mourra dechagrin.

Le jeune homme, qui, en effet, s’étaitinterrompu pour écouter le général, se remit à manger, maisévidemment troublé de cette grande sérénité de Championnet, qu’ilcommençait à prendre pour un piège.

– Éblé, continua le général, aussitôt après ledéjeuner, et tandis que nous passerons avec le major de Riescach larevue de la garnison de Rome, vous prendrez les devants et vousvous tiendrez prêt à faire sauter le pont de Tivoli sur le Teveroneet le pont de Borghetto sur le Tibre, dès que les troupesfrançaises auront traversé cette rivière et ce fleuve.

– Oui, général, répondit simplement Éblé.

Le jeune major regarda Championnet.

– Un verre de ce vin d’Albano, major, ditChampionnet ; c’est de la cave de Sa Sainteté, et les amateursl’ont trouvé bon.

– Alors, général, dit Riescach buvant son vinà petits coups, vous nous abandonnez Rome ?

– Vous êtes un homme de guerre tropexpérimenté, mon cher major, répondit Championnet, pour ne passavoir que l’on ne défend pas, en 1799, sous le citoyen Barras, uneville fortifiée en 274 par l’empereur Aurélien. Si le général Mackvenait à moi, avec les flèches des Parthes, les frondes desBaléares, ou même avec ces fameux béliers d’Antoine qui avaientsoixante et quinze pieds de long, je m’y risquerais ; mais,contre les cent pièces de canon du général Mack, ce serait unefolie.

Thiébaut rentra.

– Vos ordres sont exécutés, général,dit-il.

Championnet le remercia d’un signe detête.

– Cependant, continua le général Championnet,je n’abandonne pas Rome tout à fait ; non, Thiébauts’enfermera dans le château Saint-Ange avec cinq centshommes ; n’est-ce pas Thiébaut ?

– Si vous l’ordonnez, mon général,certainement.

– Et sous aucun prétexte, vous ne vousrendrez.

– Sous aucun prétexte, vous pouvez êtretranquille.

– Vous choisirez vous-même vos hommes ;vous en trouverez bien cinq cents qui se feront tuer pour l’honneurde la France ?

– Ce ne sera point difficile.

– D’ailleurs, nous partons aujourd’hui. Jevous demande pardon, major, de parler ainsi de toutes nos petitesaffaires devant vous ; mais vous êtes du métier, vous savez ceque c’est. – Nous partons aujourd’hui. Je vous demande de tenirvingt jours seulement, Thiébaut ; au bout de vingt jours, jeserai de retour à Rome.

– Oh ! ne vous gênez pas, mon général,prenez vingt jours, prenez-en vingt-cinq, prenez en trente.

– Je n’en ai besoin que de vingt, et même jevous engage ma parole d’honneur, Thiébaut, qu’avant vingt jours, jeviens vous délivrer. – Éblé, continua le général, vous viendrez merejoindre à Civita-Castellane : c’est là que je meconcentrerai, la position est belle ; cependant, il sera utilede faire quelques ouvrages avancés. – Vous m’excusez toujours,n’est-ce pas, mon cher major ?

– Général, je vous répéterai ce que vousdisait tout à l’heure mon collègue Thiébaut, ne vous gênez pas pourmoi.

– Vous le voyez, je suis de ces joueurs quimettent cartes sur table ; vous avez soixante mille hommes,cent pièces de canon, des munitions à n’en savoir que faire ;j’ai moi, – à moins que Joubert ne m’envoie les trois mille hommesque je lui ai demandés, – neuf mille hommes, quinze mille coups decanon à tirer et deux millions de cartouches en tout. Avec unepareille infériorité, vous comprenez qu’il importe de prendre sesprécautions.

Et, comme, en l’écoutant, le jeune hommelaissait refroidir son café :

– Buvez votre café chaud, major, luidit-il ; Scipion a un grand amour-propre pour son café, et ilrecommande toujours de le boire bouillant.

– Il est en effet excellent, dit le major.

– Alors, videz votre tasse, mon jeuneami ; car, si vous le voulez bien, nous allons monter à chevalpour aller passer la revue de la garnison, dans laquelle, du mêmecoup, Thiébaut choisira ses cinq cents hommes.

Le major Riescach acheva son café jusqu’à ladernière goutte, se leva et fit signe en s’inclinant qu’il étaitprêt.

Scipion s’avança.

– Il paraît que nous partons, mongénéral ? demanda-t-il.

– Eh ! oui, mon cher Scipion ! tu lesais, dans notre diable de métier, on n’est jamais sûr de rien.

– Alors, mon général, il faut faire lesmalles, emballer les livres, serrer les cartes et lesplans ?

– Non pas ; laisse chaque chose commeelle est, nous retrouverons tout cela à notre retour. – Mon chermajor, continua Championnet en bouclant son sabre, je crois que legénéral Mack fera très-bien de loger dans ce palais ; il ytrouvera une bibliothèque et des cartes excellentes ; vous luirecommanderez mes livres et mes plans, j’y tiens beaucoup ;c’est, comme mon palais, un prêt que je lui fais et que je metssous votre sauvegarde. La chose lui sera d’autant plus commodequ’en face de nous, comme vous voyez, s’élève l’immense palaisFarnèse, où, selon toute probabilité, logera le roi. De fenêtre àfenêtre, Sa Majesté et son général en chef pourronttélégraphier.

– Si le général habite ce palais, répondit lemajor, je puis vous répondre que tout ce qui vous aura appartenu,lui sera sacré.

– Scipion, dit le général, un uniforme derechange et six chemises dans un portemanteau ; vous pouvez lefaire boucler tout de suite derrière ma selle : la revuepassée, nous nous mettons immédiatement en marche.

Cinq minutes après, les ordres de Championnetétaient exécutés, et quatre ou cinq chevaux attendaient leurscavaliers à la porte du palais Corsini.

Le jeune major chercha des yeux le sien, maisinutilement ; le palefrenier du général lui présenta un beaucheval frais, avec des fontes garnies de leurs armes. Ulrich deRiescach interrogea du regard Championnet.

– Votre cheval était fatigué, monsieur, dit legénéral ; donnez-lui le temps de se reposer, on vous l’amèneraplus frais à la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercîment, et semit en selle ; Éblé et Tiébaut en firent autant ; unepetite escorte parmi laquelle brillait notre ancien ami lebrigadier Martin, encore tout fier d’être venu en poste d’Itri àRome, dans la voiture d’un ambassadeur, suivait à quelques pas legénéral ; Scipion, que les soins du ménage retenaient, devaitrejoindre plus tard.

Le palais Corsini – où, soit dit en passant,mourut Christine de Suède – est situé sur la rive droite duTibre : en étendant la main, celui qui l’habite peut toucher,de l’autre côté de la via Lungara, la gracieuse bâtisse de laFarnesina, immortalisée par Raphaël. C’était du colossal palaisFarnèse et du charmant bijou qui n’en est qu’une dépendance queFerdinand avait fait venir tous ses chefs-d’œuvre de l’antiquité etdu moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de Caserte leshonneurs au jeune banquier André Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rivedroite du Tibre, la via Lungara ; le major Ulrich marchaitd’un côté de Championnet ; le général Éblé marchait del’autre ; le colonel Thiébaut, un peu en arrière, servait detrait d’union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence ; puisChampionnet prit la parole.

– Ce qu’il y a de merveilleux, dit-il, surcette terre romaine, c’est que, quelque part que l’on mette lepied, on marche sur l’histoire antique ou sur celle du moyen âge.Tenez, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction opposée auTibre, là, au sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où mourutle Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre, au moment oùClément VIII venait de l’appeler à Rome pour l’y fairecouronner solennellement.

Dix ans après, le même Clément VIII, leseul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisaitenfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuseBetrice Cenci ; c’est dans cette prison, et la veille de samort, que Guido Reni fit le beau portrait d’elle que vous pourrez,dans quatre ou cinq jours, quand vous serez installés à Rome, allervoir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre opposée au fortSaint-Ange, je vous montrerai les restes de la prison de Tordinone,où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par une miséricordeparticulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchéeseulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d’être conduit àl’échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec sa sœur,promené par toute la ville dans la même charrette que le bourreau,qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de lapoitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort d’uninfâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et quin’échappait lui-même à la justice qu’en arrosant ses juges d’unepluie d’or ? Un instant Clément VIII eut l’idée de fairegrâce de la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul crimeétait d’avoir fait l’office du bourreau ; mais, par malheurpour Béatrice, vers le même temps, le prince de Santa-Croce tua samère, espèce de Messaline qui déshonorait par ses amours avec deslaquais le nom paternel ; le pape s’effraya de voir plus demoralité dans les enfants que dans les pères, plus de justice dansles assassins que dans les juges, et les têtes des deux frères, dela sœur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur le mêmeéchafaud. Vous pouvez voir d’ici, par cette échappée, de l’autrecôté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut queClément VIII ait assisté à l’exécution d’une fenêtre duchâteau Saint-Ange, où il était venu par cette longue galeriecouverte que vous voyez à notre gauche, et qui fut construite parAlexandre VI pour donner à son successeur, en cas de siège oude révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se réfugierau château Saint-Ange. Il l’utilisa lui-même plus d’une fois, à ceque l’on assure, pour visiter les cardinaux qu’il emprisonnait dansle tombeau d’Adrien et qu’il étranglait, selon la tradition desCaligula et des Néron, après leur avoir fait faire un testament ensa faveur.

– Vous êtes un admirable cicérone, général, etje regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus de deux sontmalheureusement déjà écoulées, de n’avoir point quatre jours àpasser avec vous.

– Quatre jours seraient trop peu pour cemerveilleux pays ; après quatre jours, vous demanderiez quatremois ; après quatre mois, quatre ans. La vie d’un homme toutentière ne suffirait pas à dresser la liste des souvenirs querenferme la ville si justement nommée la ville éternelle. Tenez,par exemple, voyez ces restes d’arches contre lesquelles se brisele fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés dela rive : là était le pont Triomphal, là ont successivementpassé, venant du temple de Mars, qui était situé où est aujourd’huiSaint-Pierre, Paul-Émile, vainqueur de Persée ; Pompée,vainqueur de Tigrane, roi d’Arménie ; d’Artocès, roid’Ibérie ; d’Orosès, roi d’Albanie ; de Darius, roi deMédie ; d’Areta, roi de Nabatée ; d’Antiochus, roi deComagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neufcents villes, huit cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neufvilles ; ce fut à la suite de ce triomphe qu’il bâtit, avecune portion de sa part de butin, ce beau temple à Minerve quidécorait la place des Septa-Julia, près de l’aqueduc de la Virgo,et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en lettres debronze cette inscription : « Pompée le Grand, imperator,après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite,tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt millehommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçuà composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux,soumis tout le pays depuis le lac Mœris, jusqu’à la mer Rouge,acquitté le vœu qu’il a fait à Minerve. » Et, sur ce mêmepont, après lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Parbonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire mélancolique legénéral républicain, car nous aurions sans doute l’orgueil d’ypasser, nous aussi, à notre tour : et que sommes-nous pourfouler les traces de pareils hommes ?

Les réflexions qui assiégeaient la tête deChampionnet, éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda unsilence que n’osa interrompre le jeune officier, depuis le pontTriomphal, qu’il laissait à sa droite, jusqu’au pont Saint-Ange,qu’il se mit à traverser pour passer sur la rive gauche duTibre.

Au milieu du pont, cependant, au risque d’êtreindiscret :

– N’est-ce point le tombeau d’Adrien que nouslaissons derrière nous ? lui demanda le major.

Championnet regarda autour de lui comme s’ilsortait d’un rêve.

– Oui, dit-il, et le pont sur lequel noussommes fut sans doute bâti pour y conduire ; Bernin l’arestauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires. C’est dans cemonument que s’enfermera Thiébaut, et ce ne sera pas le premiersiège qu’il aura soutenu. Tenez, voici la place que vous avezentrevue de loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. Enappuyant à gauche, nous pouvons marcher sur l’emplacement même duTardinone ; sur cette petite place où nous arrivons estl’auberge de l’Ours, avec son enseigne telle qu’elle étaitau temps où y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pourdevise ces trois mots : Que sais-je ? C’était ledernier mot du génie humain après six mille ans ; dans sixmille ans viendra un autre sceptique qui dira :Peut-être !

– Et vous, général, demanda le major, quedites-vous ?

– Je dis que c’est le dernier desgouvernements que celui, – regardez à votre gauche – que celui quilaisse se faire de pareils déserts, presque au cœur d’une ville.Tenez, tous ces marais qu’habite huit mois de l’année la mal’aria,ils sont au roi que vous servez ; c’est l’héritage desFarnèse. Paul III ne se doutait pas, en léguant ces immensesterrains à son fils le duc de Parme, qu’il lui léguait la fièvre.Dites donc à votre roi Ferdinand qu’il serait non pas seulementd’un héritier pieux, mais d’un chrétien, de faire assainir et decultiver ces champs, qui l’en récompenseraient par d’abondantesmoissons. Un pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartiernouveau ; la ville enjamberait le fleuve, des maisonss’élèveraient dans tout cet espace vide du château Saint-Ange à laplace du Peuple, et la vie en chasserait la mort ; mais, pourcela, il faudrait un gouvernement qui s’occupât du bien-être de sessujets ; il faudrait ce grand bienfait que vous venezcombattre, vous homme instruit et intelligent cependant ; ilfaudrait la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire etaccidentelle comme celle que nous apportons, mais fille immortelledu progrès et du temps. Tenez, en attendant, c’est de la ruelle quilonge cette église, l’église Saint-Jérôme, qu’une nuit, vers deuxheures du matin, sortirent quatre hommes à pied et un homme àcheval, l’homme à cheval portait, en travers de la croupe de samonture, un cadavre dont les pieds pendaient d’un côté et la têtede l’autre.

» – Ne voyez-vous rien ? demandal’homme à cheval.

» Deux regardèrent du côté du châteauSaint-Ange, deux du côté de la place du Peuple.

» – Rien, dirent-ils.

» Alors, le cavalier s’avança jusqu’aubord de la rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que lacroupe fût tournée du côté de l’eau. Deux hommes prirent lecadavre, un par la tête, l’autre par les pieds, le balancèrenttrois fois, et, à la troisième, le lancèrent au fleuve.

» Au bruit que produisit le cadavre entombant à l’eau :

» – C’est fait ? demanda lecavalier.

» – Oui, monseigneur, répondirent leshommes.

» Le cavalier se retourna.

» – Et qui flotte ainsi sur l’eau ?demanda-t-il.

» – Monseigneur, répondit un des hommes,c’est son manteau.

» Un autre ramassa des pierres, courut lelong de la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant despierres dans ce manteau, jusqu’à ce qu’il eût disparu.

» – Tout va bien, dit alors lecavalier.

» Et il donna une bourse aux hommes, mitson cheval au galop et disparut.

» Le mort était le duc de Candie ;le cavalier, c’était César Borgia. Jaloux de sa sœur Lucrèce, CésarBorgia venait de tuer son frère, le duc de Candie… Par bonheur,continua Championnet, nous voilà arrivés. Le hasard, mon cher,vengeur des rois et de la papauté, vous gardait cette histoire pourla dernière ; ce n’était pas la moins curieuse, vous levoyez.

Et, en effet, le groupe que nous venons desuivre, depuis le palais Corsini jusqu’à l’extrémité de Ripetta,débouchait sur la place du Peuple, où était rangée en bataille lagarnison de Rome.

Cette garnison se composait de trois millehommes, à peu près : deux tiers français, un tierspolonais.

En apercevant le général, trois mille voix,par un élan spontané, crièrent :

– Vive la République !

Le général s’avança jusqu’au centre de lapremière ligne et fit signe qu’il voulait parler. Les criscessèrent.

– Mes amis, dit le général, je suis forcé dequitter Rome ; mais je ne l’abandonne pas. J’y laisse lecolonel Thiébaut ; il occupera le fort Saint-Ange avec cinqcents hommes ; j’ai engagé ma parole de venir le délivrer dansl’espace de vingt jours ; vous y engagez-vous avecmoi ?

– Oui, oui, oui, crièrent trois millevoix.

– Sur l’honneur ? dit Championnet.

– Sur l’honneur ! répétèrent les troismille voix.

– Maintenant, continua Championnet, choisissezparmi vous cinq cents hommes prêts à s’ensevelir sous les ruines duchâteau Saint-Ange, plutôt que de se rendre.

– Tous, tous ! nous sommes prêtstous ! crièrent ceux à qui l’on faisait cet appel.

– Sergents, dit Championnet, sortez des rangset choisissez quinze hommes par compagnie.

Au bout de dix minutes, quatre centquatre-vingts hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.

– Amis, leur dit Championnet, c’est vous quigarderez les drapeaux des deux régiments, et c’est nous quiviendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux passent dans lesrangs des hommes du fort Saint-Ange.

Les porte-drapeaux obéirent, aux crisfrénétiques de « Vive Championnet ! vive laRépublique ! »

– Colonel Thiébaut, continua Championnet,jurez et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuerjusqu’au dernier, plutôt que de vous rendre.

Tous les bras s’étendirent, toutes les voixcrièrent :

– Nous le jurons !

Championnet s’avança vers son aide decamp.

– Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il ;si j’avais un fils, c’est à lui que je donnerais la glorieusemission que je vous confie.

Le général et son aide de camp s’embrassèrentau milieu des hourras, des cris et des vivats de la garnison.

Deux heures sonnèrent à l’égliseSainte-Marie-du-Peuple.

– Major Riescach, dit Championnet au jeunemessager, les quatre heures sont écoulées et, à mon grand regret,je n’ai plus le droit de vous retenir.

Le major regarda du côté de Ripetta.

– Attendez-vous quelque chose, monsieur ?lui demanda Championnet.

– Je suis monté sur un de vos chevaux,général.

– J’espère que vous me ferez l’honneur del’accepter, monsieur, en souvenir des moments trop courts que nousvenons de passer ensemble.

– Ne pas accepter le cadeau que vous mefaites, général, ou même hésiter à l’accepter, ce serait me montrermoins courtois que vous. Merci du plus profond de mon cœur.

Il s’inclina, la main sur la poitrine.

– Et, maintenant, que dois-je reporter augénéral Mack ?

– Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, etvous ajouterez ceci, que, le jour où j’ai quitté Paris et priscongé des membres du Directoire, le citoyen Barras m’a mis la mainsur l’épaule et m’a dit : « Si la guerre éclate, enrécompense de vos services, vous serez le premier des générauxrépublicains chargé par la République de détrôner unroi. »

– Et vous avez répondu ?

– J’ai répondu : « Les intentions dela République seront remplies, j’y engage ma parole ; »et, comme je n’ai jamais manqué à ma parole d’honneur, dites au roiFerdinand de se bien tenir.

– Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeunehomme ; car, avec un chef comme vous et des hommes commeceux-là, tout est possible. Et maintenant, général, veuillezm’indiquer mon chemin.

– Brigadier Martin, dit Championnet, prenezquatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de Riescachjusqu’à la porte San-Giovanni ; vous nous rejoindrez sur laroute de la Storta.

Les deux hommes se saluèrent une dernièrefois ; le major, guidé par le brigadier Martin et escorté parses quatre dragons, s’enfonça au grand trot dans la via delBabuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents hommes regagnèrentpar Ripetta le château Saint-Ange, où ils se renfermèrent, et lereste de la garnison, Championnet et son état-major en tête, sortitde Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.

L – FERDINAND À ROME

Comme l’avait prévu le général Mack, sonenvoyé le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.

Le général n’entendit rien de tout ce que luiraconta le major de Riescach, sinon que les Français avaient évacuéRome ; il courut chez le roi et lui annonça que, sur sasommation, les Français s’étaient mis immédiatement enretraite ; que, par conséquent, le lendemain, il entrerait àRome et, dans huit jours serait en pleine possession des Étatsromains.

Le roi ordonna de doubler l’étape, et, le mêmesoir on vint coucher à Valmontone.

Le lendemain, on se remit en marche, on fithalte à Albano vers midi. De la colline, on planait sur Rome, et,au delà de Rome, la vue s’étendait jusqu’à Ostia. Mais il étaitimpossible que l’armée entrât à Rome le même jour. Il fut convenuqu’elle partirait vers trois heures de l’après-midi, qu’ellecamperait à moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures dumatin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle par la porteSan-Giovanni, et irait directement à San-Carlo entendre la messed’actions de grâces.

En effet, à trois heures, on partit d’Albano,Mack à cheval et en tête de l’armée, le roi et le duc d’Ascoli dansune voiture escortée de tout l’état-major particulier de SaMajesté ; on laissa à gauche, au-dessous de la collined’Albano, c’est-à-dire à l’endroit où eut lieu, mil huit centcinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon, lavia Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui étaitabandonnée aux antiquaires, et l’on s’arrêta vers sept heures àdeux lieues à peu près de Rome.

Le roi soupait sous une tente magnifique,divisée en trois compartiments, avec le général Mack et le ducd’Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés parmi lapetite cour qui l’avait suivi, lorsqu’on vint lui annoncer lesdéputés.

Ces députés se composaient de deux descardinaux qui n’avaient point adhéré au gouvernement républicain,des autorités qui avaient été renversées par ce gouvernement et dequelques-uns de ces martyrs comme les réactions en voient toujoursaccourir au-devant d’elles.

Ils venaient prendre les ordres du roi pour lacérémonie du lendemain.

Le roi était radieux ; lui aussi, commeles Paul-Émile, comme les Pompée, comme les Césars, dontChampionnet, trois jours auparavant, parlait au major Riescach, luiaussi allait avoir son triomphe.

Il n’était donc point si difficile d’être untriomphateur que la chose lui avait paru d’abord.

Quel effet allait faire à Caserte, et surtoutau Môle, au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe,et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers quand ils sauraientque leur roi avait triomphé !

Il avait donc vaincu, et sans tirer un seulcoup de canon, cette terrible république française, jusque-làréputée invincible ! Décidément, le général Mack, qui luiavait prédit tout cela, était un grand homme !

Il résolut, en conséquence, d’écrire le mêmesoir à la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncercette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée pour le lendemain,les députés congédiés après avoir eu l’honneur de baiser la main auroi, Sa Majesté prit la plume et écrivit :

« Ma chère maîtresse,

» Tout se succède au gré de nosdésirs ; en moins de cinq jours, je suis arrivé aux portes deRome, où je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devantnos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnèse,j’écrirai au souverain pontife qu’il peut, si tel est son bonplaisir, venir célébrer avec nous à Rome la fête de laNativité.

» Ah ! si je pouvais transporter icima crèche et la lui faire voir !

» Le messager que je vous envoie pourvous porter ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaireFerrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner avec monpauvre Jupiter, qui doit bien s’ennuyer de moi. Répondez-moi par lamême voie ; rassurez-moi sur votre chère santé et sur celle demes enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre illustregénéral Mack, j’espère léguer un trône non-seulement prospère, maisglorieux.

» Les fatigues de la campagne n’ont pasété si grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu’àprésent, j’ai pu faire presque toutes les étapes en voiture et nemonter à cheval que pour mon agrément.

» Un seul point noir reste encore àl’horizon : en quittant Rome, le général républicain a laissécinq cents hommes et un colonel au château Saint-Ange ; dansquel but ? Je ne m’en rends point parfaitement compte, mais jene m’en inquiète pas autrement : notre illustre ami le généralMack m’assurant qu’ils se rendront à la première sommation.

» Au revoir bientôt, ma chère maîtresse,soit que vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer laNativité avec nous à Rome, soit que, tout étant pacifié et SaSainteté étant rétablie sur son trône, je rentre glorieusement dansmes États.

» Recevez, chère maîtresse et épouse,pour les partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements devotre tendre mari et père.

» FERDINAND. »

» P.-S. – J’espère qu’il n’est rienarrivé de fâcheux à mes kangourous et que je les retrouverai toutaussi bien portants que je les ai laissés. À propos, transmettezmes plus affectueux souvenirs à sir William et à ladyHamilton ; quant au héros du Nil, il doit encore être àLivourne ; où qu’il soit, faites-lui part de nostriomphes. »

Il y avait longtemps que Ferdinand n’avaitécrit une si longue lettre ; mais il était dans un momentd’enthousiasme, ce qui explique sa prolixité ; il la relut,fut satisfait de sa rédaction, regretta de n’avoir pensé à sirWilliam et à lady Hamilton qu’après avoir pensé à ses kangourous,mais ne jugea point que, pour cette petite faute de mémoire, ce fûtla peine de recommencer une lettre si bien venue ; enconséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui,complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, toutbotté, et promit que la lettre serait remise entre les mains de lareine, avant le lendemain cinq heures du soir.

Après quoi, la table de jeu étant dressée, leroi se mit à faire son whist avec le duc d’Ascoli, le marquisMalaspina et le duc de Circello, gagna mille ducats, se coucharadieux et rêva qu’il faisait son entrée, non pas à Rome, mais àParis, non pas dans la capitale des États romains, mais dans lacapitale de la France, et que, son manteau royal porté par les cinqdirecteurs, il entrait dans les Tuileries, désertes depuis le 10août, ayant une couronne de lauriers sur la tête, comme César, ettenant, comme Charlemagne, le globe d’une main et l’épée del’autre !

Le jour vint dissiper les illusions de lanuit ; mais ce qui en restait suffisait pour satisfairel’amour-propre d’un homme à qui l’idée d’être conquérant étaitvenue à l’âge de cinquante ans.

Il n’entrait point encore à Paris, mais ilentrait déjà à Rome.

L’entrée fut splendide ; le roiFerdinand, à cheval, vêtu de son uniforme de feld-maréchaldautrichien, couvert de broderies, portant à son cou et sur sapoitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de famille,était attendu à la porte San-Giovanni, d’abord par l’anciensénateur, qui, accompagné des magistrats du municipe, lui présentaà genoux les clefs de Rome sur un plat d’argent ; autour dessénateurs et des magistrats du municipe étaient tous les cardinauxrestés fidèles à Pie VI ; de là, en suivant un itinérairemarqué d’avance par des jonchées de fleurs et de feuillages, le roidevait se rendre à l’église San-Carlo, où se chantait le TeDeum, et, de l’église San-Carlo, au palais Farnèse, situé,comme nous l’avons dit, de l’autre côté du Tibre, en face du palaisCorsini, que venait de quitter Championnet.

Au moment où le roi prit les clefs de Rome,les chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de blancmarchèrent en tête du cortège, portant des corbeilles de joncsdorés, pleines de feuilles de roses, qu’elles jetaient en l’aircomme au jour de la Fête-Dieu. Les corbeilles vides étaientaussitôt remplacées par des corbeilles pleines, afin qu’il n’y eûtpoint d’interruption dans la pluie odoriférante ; et, commederrière les jeunes filles marchaient à reculons de jeunes enfantsde chœur, balançant des encensoirs, on avançait entre une doublehaie formée par la population de Rome et des environs, vêtue de seshabits de fête, au milieu d’une pluie de fleurs et d’une atmosphèreembaumée.

Une admirable musique militaire – et celle deNaples est renommée entre toutes – jouait les airs les plus gais deCimarosa, de Pergolèse et de Paesiello ; puis venait, aumilieu d’un grand espace vide, le roi seul, dans l’isolementemblématique de la majesté souveraine ; derrière le roimarchait Mack et tout son état-major ; puis, derrière Mack,une masse de trente mille hommes de troupes, vingt milled’infanterie, dix mille de cavalerie, habillés à neuf, magnifiquesd’aspect, s’avançant avec un ensemble remarquable, grâce auxnombreuses manœuvres faites dans les camps, et suivis de cinquantepièces d’artillerie nouvellement fondues, de leurs caissons et deleurs fourgons nouvellement peints ; tout cela resplendissantau soleil d’une de ces magnifiques journées de novembre quel’automne méridional fait luire entre un jour de brouillard et unjour de pluie, comme un dernier adieu à l’été, comme un premiersalut à l’hiver.

Nous avons dit que l’itinéraire était tracéd’avance : on commença donc par traverser ce que l’on pourraitappeler le désert de Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et lesallées solitaires conduisant à Santa-Croce in-Gerusalemme et àSainte-Marie-Majeure, et l’on s’avança directement vers la vieillebasilique dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en saqualité de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine.Sur les degrés de l’église, au bas desquels le roi fut reçu àcheval et encensé au milieu des chants de joie et des cantiquesd’actions de grâces, était groupé tout le clergé latéranien. Leschants terminés, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiquestapis, gagna à pied la Scala santa, cet escalier sacré,transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie de la maison dePilate, que Jésus se rendant au prétoire toucha de ses pieds nus etsanglants, et que les fidèles ne montent plus qu’à genoux.

Le roi en baisa la première marche, et, aumoment où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique éclataen fanfares joyeuses, et cent mille voix firent entendre uneimmense acclamation.

Le roi demeura à genoux le temps de dire saprière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa la grandeplace de Saint-Jean, mesura des yeux le magnifique obélisque élevéà Thèbes par Thoutmasis II, respecté par Cambyse, qui renversaet mutila tous les autres, enlevé par Constantin et déterré dans legrand Cirque, suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran, toutebordée de monastères et qui descend en pente douce jusqu’auColisée ; prit ce fameux quartier des Carènes où Pompée avaitsa maison ; presqu’en ligne droite, gagna la place Trajane,dont la colonne était enterrée jusqu’au-dessus de sa base ; delà, par un angle droit, arriva au Corso, et, sur la place deVenise, qui, à l’autre extrémité de la même rue, fait pendant à laplace du Peuple, descendit à la place Colonna, et enfin suivit leCorso jusqu’à la vaste église San-Carlo, y fut reçu par tout leclergé sous son gigantesque portail, descendit de cheval pour laseconde fois, entra dans l’église, et, sous le dais qui lui étaitpréparé, entendit le Te Deum.

Puis, le Te Deum chanté, il sortit del’église, remonta à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagnédu même cortège, il continua de descendre le Corso jusqu’à la placedu Peuple, longea le cours du Tibre, et, dans le sens inverse oùl’avait longé Championnet pour sortir de Rome, prit la via dellaScroffa, où est Saint-Louis-des-Français, la grande place Navone,le forum Agenal des Romains, et, de là, en quelques instants, parla façade du palais Braschi, opposée à celle où se trouve Pasquino,il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longuecourse, terme de son triomphe.

Tout l’état-major put entrer dans cettemagnifique cour, chef-d’œuvre des trois plus grands architectes quiaient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange ; tandisqu’entre les deux fontaines qui ornent la façade du palais et quicoulent dans les plus larges coupes de granit que l’on connaisse,on mettait, autant pour l’honneur que pour la défense, quatrepièces de canon en batterie.

Un dîner de deux cents couverts était servidans la grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache, etleurs élèves. Les deux frères y travaillèrent huit ans et reçurentpour salaire cinq cents écus d’or, c’est-à-dire trois mille francsde notre monnaie.

Rome entière semblait s’être donné rendez-voussur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles, le peupleenvahit la cour, l’escalier, les antichambres et pénétra jusqu’auxportes de la galerie ; les cris de « Vive leroi ! » poussés sans interruption, forcèrent trois foisFerdinand à quitter la table et à se montrer à la fenêtre.

Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ceshéros dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait foulé latrace, ne voulut-il point attendre au lendemain pour donner au papePie VI avis de son entrée à Rome, et, oubliant que, prisonnierdes Français, il n’était pas tout à fait libre de ses actions, latête échauffée par le vin et le cœur bondissant d’orgueil, ilpassa, aussitôt le café pris, dans un cabinet de travail, et luiécrivit la lettre suivante :

À Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire deNotre-Seigneur Jésus-Christ.

« Prince des apôtres, roi des rois,

» Votre Sainteté apprendra sans douteavec la plus grande satisfaction, qu’aidé de Notre-SeigneurJésus-Christ et sous l’auguste protection du bienheureux saintJanvier, aujourd’hui même, avec mon armée, je suis entré sansrésistance et en triomphateur dans la capitale du monde chrétien.Les Français ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au simpleéclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc reprendre sa suprêmeet paternelle puissance, que je couvrirai de mon armée. Qu’elleabandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que,sur les ailes des chérubins, comme notre sainte vierge de Lorette,elle vienne et descende au Vatican pour le purifier par sa présencesacrée. Votre Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divinoffice le jour de la naissance de Notre Sauveur. »

Le soir, le roi parcourut en voiture, aumilieu des cris de « Vive le roi Ferdinand ! vive SaSainteté Pie VI ! » les principales rues de Rome etles places Navone, d’Espagne et de Venise ; il s’arrêta uninstant au théâtre Argentina, où l’on devait chanter une cantate enson honneur ; puis, de là, pour voir Rome tout enflammée, ilmonta sur les plus hautes rampes du mont Pincio.

La ville était illuminée a giorno,depuis la porte San-Giovanni jusqu’au Vatican, et depuis la placedu Peuple jusqu’à la pyramide de Cestus. Un seul monument, surmontédu drapeau tricolore et pareil à une protestation solennelle etmenaçante de la France contre l’occupation de Rome, restait obscurau milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu de toutes cesclameurs.

C’était le château Saint-Ange.

Sa masse sombre et silencieuse avait quelquechose de formidable et d’effrayant ; car le seul cri qui, dequart d’heure en quart d’heure, sortait de son silence était celuide « Sentinelles, prenez garde à vous ! » Et laseule lumière que l’on vit luire dans les ténèbres était la mècheallumée des artilleurs, debout près de leurs canons.

LI – LE FORT SAINT-ANGE PARLE

En passant place du Peuple, pour monter auPincio, le roi avait pu voir cette intéressante partie de lapopulation, composée de femmes et d’enfants, danser autour d’unbûcher qui s’élevait au milieu de la place ; à la vue duprince, les danseurs s’arrêtèrent pour crier à tue-tête :« Vive le roi Ferdinand ! vivePie VI ! »

Le roi s’arrêta de son côté, demanda ce quefaisaient là ces braves gens et quel était ce feu auquel ils sechauffaient.

On lui répondit que ce feu était celui d’unbûcher fait avec l’arbre de la Liberté planté, dix-huit moisauparavant, par les consuls de la république romaine.

Ce dévouement aux bons principes touchaFerdinand, qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie de touteespèce, la jeta au milieu de la foule en criant :

– Bravo ! mes amis !amusez-vous !

Les femmes et les enfants se ruèrent sur lescarlins, les ducats et les piastres du roi Ferdinand ; il enrésulta une effroyable mêlée dans laquelle les femmes battaient lesenfants, les enfants égratignaient les femmes ; il y eut, ensomme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de mal.

Place Navone, il vit un second bûcher.

Il fit la même question et reçut la mêmeréponse.

Le roi fouilla, non plus dans sa poche, maisdans celle du duc d’Ascoli, y prit une seconde poignée de monnaie,et, comme, cette fois, il y avait mélange d’hommes et de femmes, illa jeta aux danseurs et aux danseuses.

Cette fois, nous l’avons dit, il n’y avait pasque des femmes et des enfants, il y avait des hommes ; le sexefort se crut sur l’argent des droits plus positifs que le sexefaible ; les amants et les maris des femmes battues tirèrentleurs couteaux ; un des danseurs fut blessé et porté àl’hôpital.

Place Colonna, le même événement eutlieu ; seulement, cette fois, il se termina à la gloire de lamorale publique ; au moment où les couteaux allaient entrer enjeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les yeux etenveloppé d’un grand manteau ; un chien aboya contre lui, unenfant cria au jacobin ; les cris de l’enfant et lesaboiements du chien attirèrent l’attention des combattants, qui,sans écouter les observations du citoyen au manteau dissimulateuret au chapeau rabattu, le poussèrent dans le bûcher, où il péritmisérablement au milieu des hurlements de joie de la populace.

Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d’uneidée lumineuse : ces arbres de la Liberté que l’on abattait etdont on faisait du charbon et de la cendre, n’avaient pas poussé làtout seuls ; on les y avait plantés ; ceux qui les yavait plantés étaient plus coupables que les pauvres arbres quis’étaient laissé planter à contre-cœur peut-être ; ils’agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitableet de s’en prendre aux planteurs et non aux arbres.

Or, qui les avait plantés ?

C’étaient, comme nous l’avons dit à propos dela place du Peuple, les deux consuls de la république romaine,MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, de Piperno.

Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis etrévérés de la population, à laquelle ces deux magistrats,véritables libéraux, avaient consacré leur temps, leur intelligenceet leur fortune ; mais le peuple, au jour de la réaction,pardonne plus facilement à celui qui l’a persécuté qu’à celui quis’est dévoué pour lui, et, d’ordinaire, ses premiers défenseursdeviennent ses premiers martyrs. « Les révolutions sont commeSaturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants. »

Un homme que Zaccalone avait forcé d’envoyer àl’école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté individuelle,émit donc la proposition de réserver un des arbres de la Libertépour y pendre les deux consuls. La proposition fut naturellementadoptée à l’unanimité ; il ne s’agissait, pour la mettre àexécution, que de réserver un arbre à titre de potence et de mettrela main sur les deux consuls.

On pensa au peuplier de la place de laRotonde, qui n’était pas encore abattu, et, comme justement lesdeux magistrats demeuraient, l’un via della Maddalena, l’autre viaPie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme un hasardprovidentiel.

On courut droit à leurs maisons ; mais,heureusement, les deux magistrats avaient sans doute des idéesexactes sur la somme de reconnaissance que l’on doit attendre despeuples à la délivrance desquels on a contribué : tous deuxavaient quitté Rome.

Mais un ferblantier, dont la boutique attenaità la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux cents écuspour l’empêcher de faire faillite, et un marchand d’herbes à quiZaccalone avait envoyé son propre médecin pour soigner sa femmed’une fièvre pernicieuse, déclarèrent qu’ils avaient des notions àpeu près certaines sur l’endroit où s’étaient réfugiés les deuxcoupables, et offrirent de les livrer.

L’offre fut reçue avec enthousiasme, et, pourn’avoir point fait une course inutile, la foule commença de pillerles maisons des deux absents et d’en jeter les meubles par lesfenêtres.

Parmi les meubles, il y avait chez chacund’eux une magnifique pendule de bronze doré, l’une représentant lesacrifice d’Abraham, et l’autre Agar et Ismaël perdus dans ledésert, portant chacune cette inscription qui prouvait qu’ellevenait de la même source :

Aux Consuls de la république romaine, lesisraélites reconnaissants !

Et, en effet, les deux consuls avaient faitrendre un décret par lequel les juifs redevenaient des hommes commeles autres et participaient aux droits de citoyen.

Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquelson ne pensait point, et auxquels on n’eût probablement pas pensés’ils n’eussent point eu le tort d’être reconnaissants.

Le cri « Au Ghetto ! auGhetto ! » retentit, et l’on se précipita vers cequartier des juifs.

Lors de la proclamation du décret par lequella république romaine les faisait remonter au rang de citoyens, lesmalheureux juifs s’étaient empressés d’enlever les barrières quiles séparaient du reste de la société et s’étaient répandus dans laville, où quelques-uns s’étaient empressés de louer desappartements et d’ouvrir des magasins ; mais, aussitôt ledépart de Championnet, se sentant abandonnés et sans protecteurs,ils s’étaient de nouveau réfugiés dans leurs quartiers, dont à lahâte ils avaient rétabli les portes et les barrières, non plus pourse séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à leursennemis.

Il y eut donc, non point résistance volontaireà la foule, mais opposition matérielle à son envahissement.

Alors, cette même foule, toujours féconde enmoyens expéditifs et ingénieux, eut l’idée, non point d’enfoncerles portes et les barrières du Ghetto, mais de jeter par-dessus sonenceinte des brandons allumés au bûcher voisin.

Les brandons se succédèrent avecrapidité ; puis les perfectionneurs – il y en a partout – lesenduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto présental’aspect d’une ville bombardée, et, au bout d’une demi-heure, lesassiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs endroitsdes flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.

Au bout d’une heure de siège, le Ghetto étaittout en feu.

Alors, les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes,et, avec des cris de terreur, toute cette malheureuse population,surprise au milieu de son sommeil, hommes, femmes, enfants à deminus, se précipitèrent par les portes comme un torrent qui brise sesdigues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se répandre parla ville.

C’était là que la populace l’attendait, chacunmit la main sur son juif et s’en fit un cruel amusement ; lerépertoire tout entier des tortures fut épuisé sur cesmalheureux : les uns furent forcés de marcher pieds nus surdes charbons ardents en portant un porc entre leurs bras ; lesautres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chienspendus eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés dedouleur et de colère, les criblaient de morsures ; un autreenfin, dépouillé de ses vêtements jusqu’à la ceinture avec un chatattaché sur le dos, fut promené par la ville, battu de verges commele Christ ; seulement, les verges frappaient à la fois l’hommeet l’animal, et, de ses dents et de ses griffes, l’animal déchiraitl’homme ; enfin d’autres, plus heureux, furent jetés au Tibreet noyés purement et simplement.

Ces amusements durèrent non-seulement pendanttoute la nuit, mais encore pendant les journées du lendemain et dusurlendemain, et se présentèrent sous tant d’aspects différents,que le roi finit par demander quels étaient les hommes que l’onmartyrisait ainsi.

Il lui fut répondu que c’étaient des juifs quiavaient eu l’imprudence de se considérer, après le décret de laRépublique, comme des hommes ordinaires, et qui, en conséquence,avaient logé des chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés,étaient sortis du Ghetto, s’étaient installés dans la ville,avaient vendu des livres, s’étaient fait soigner par des médecinscatholiques et avaient enterré leurs morts aux flambeaux.

Le roi Ferdinand eut peine à croire à tantd’abominations ; mais enfin, on lui mit sous les yeux ledécret de la République qui rendait aux juifs leurs droits decitoyens : il fut bien obligé d’y croire.

Il demanda quels étaient les hommes assezabandonnés de Dieu pour avoir fait rendre un pareil décret, et onlui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.

– Mais voilà les hommes qu’il faudrait punir,plutôt que ceux qu’ils ont émancipés, s’écria le roi conservant songros bons sens jusque dans ses préjugés.

On lui répondit que l’on y avait déjà songé,que l’on était à la recherche des coupables et que deux citoyenss’étaient chargés de les livrer.

– C’est bien, dit le roi ; s’ils leslivrent, il y aura cinq cents ducats pour chacun d’eux, et les deuxconsuls seront pendus.

Le bruit de la libéralité du roi se répanditet doubla l’enthousiasme ; la foule se demanda ce qu’ellepouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien sesdésirs ; on délibéra sur ce point important, et l’on résolut,puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls par un vraibourreau et par de vraies potences, d’abattre le dernier arbre dela Liberté qu’on avait conservé à cette intention, et d’en fairedes bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer avecdu bois révolutionnaire.

En conséquence, on lui en apporta toute unecharretée qu’il paya généreusement mille ducats.

L’idée lui parut si heureuse, qu’il mit lesdeux plus grosses bûches à part et qu’il les envoya à la reine avecla lettre suivante :

« Ma chère épouse,

» Vous savez mon heureuse entrée à Rome,sans que j’aie rencontré le moindre obstacle sur ma route ;les Français se sont évanouis comme une fumée. Restent bien lescinq cents jacobins du fort Saint-Ange ; mais ceux-là setiennent si tranquilles, que je crois qu’ils ne demandent qu’unechose, c’est de se faire oublier.

» Mack part demain avec vingt-cinq millehommes pour combattre les Français ; il ralliera en route lecorps d’armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit ou quarantemille soldats, et ne présentera le combat aux Français qu’avec lachance sûre de les écraser.

» Nous sommes ici en fêtes continuelles.Croirez-vous que ces misérables jacobins avaient émancipé lesjuifs ! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne lachasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que je la donne àmes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans les boisd’Asproni ; mais on me promet mieux encore que cela : ilparaît que l’on est sur la trace des deux consuls de la soi-disantrépublique romaine. J’ai mis la tête de chacun d’eux à prix à cinqcents ducats. Je crois qu’il est d’un bon exemple qu’ils soientpendus, et, si on les pend, je ménage à la garnison du châteauSaint-Ange la surprise d’assister à leur exécution.

» Je vous envoie, pour brûler à votrenuit de Noël, deux grosses bûches tirées de l’arbre de la Libertéde la place de la Rotonde ; chauffez-vous bien, vous et tousles enfants, et pensez en vous chauffant à votre époux et à votrepère, qui vous aime.

» Je rends demain un édit pour remettreun peu de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer dansleur Ghetto et les soumettre à une sage discipline. Je vousenverrai copie de cet édit aussitôt qu’il sera rendu.

» Annoncez à Naples les faveurs dont mecomble la bonté divine ; faites chanter un Te Deumpar notre archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d’êtreentaché de jacobinisme ; ce sera sa punition ; ordonnezdes fêtes publiques et invitez Vanni à presser l’affaire de cedamné Nicolino Caracciolo.

» Je vous tiendrai au courant des succèsde notre illustre général Mack au fur et à mesure que je lesapprendrai moi-même.

» Conservez-vous en bonne santé et croyezen l’affection sincère et éternelle de votre écolier et époux.

» FERDINAND B.

» P.-S. – Présentez bien mes respects àMesdames. Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n’ensont pas moins les augustes filles du roi Louis XV. Vouspourriez autoriser Airola à faire une petite paye à ces sept Corsesqui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont recommandéspar le comte de Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniersministres de votre chère sœur Marie-Antoinette ; cela leurferait plaisir et ne nous engagerait à rien. »

Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme ill’écrivait à Caroline, rendait ce décret qui n’était que la remiseen vigueur de l’édit aboli par la soi-disantrépubliqueromaine.

Notre conscience d’historien ne nous permetpoint de changer une syllabe à ce décret ; c’est, au reste, laloi encore en vigueur à Rome aujourd’hui :

« ARTICLE PREMIER. Aucun israéliterésidant soit à Rome, soit dans les États romains, ne pourra plusloger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens à sonservice, sous peine d’être puni d’après les décretspontificaux.

» ART. 2. Tous les israélites de Rome etdes États pontificaux devront vendre, dans le délai de trois mois,leurs biens meubles et immeubles ; autrement, ils serontvendus à l’encan.

» ART. 3. Aucun israélite ne pourrademeurer à Rome, ni dans quelque ville que ce soit des Étatspontificaux, sans l’autorisation du gouvernement ; en cas decontravention, les coupables seront ramenés dans leurs ghettirespectifs.

» ART. 4. Aucun israëlite ne pourrapasser la nuit loin de son ghetto.

» ART. 5. Aucun israélite ne pourraentretenir de relations d’amitié avec un chrétien.

» ART. 6. Les israélites ne pourrontfaire le commerce des ornements sacrés, ni de quelque livre que cesoit, sous peine de cent écus d’amende et de sept ans deprison.

» ART. 7. Tout médecin catholique, appelépar un juif, devra d’abord le convertir ; si le malade s’yrefuse, il l’abandonnera sans secours ; en agissant contre cetarrêt, le médecin s’exposera à toute la rigueur dusaint-office.

» ART. 8 et dernier. Les israélites, endonnant la sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucunecérémonie et ne pourront se servir de flambeaux, sous peine deconfiscation.

» La présente mesure sera communiquée auxghetti et publiée dans les synagogues. »

Le lendemain du jour où ce décret fut rendu etaffiché, le général Mack prit congé du roi, laissant cinq millehommes à la garde de Rome, et sortit par la porte du Peuple, dansle but, comme l’avait écrit Ferdinand à son auguste épouse, depoursuivre Championnet et de le combattre partout où il lerencontrerait.

Au moment même où son arrière-garde se mettaiten marche, un cortège, qui ne manquait pas de caractère, entrait àRome par l’extrémité opposée, c’est-à-dire par la porteSan-Giovanni.

Quatre gendarmes napolitains à cheval, portantà leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient deuxhommes liés l’un à l’autre par le bras ; ces deux hommesétaient coiffés de bonnets de coton blanc et étaient vêtus de ceshouppelandes de couleur incertaine comme en portent les maladesdans les hôpitaux ; ils étaient montés à poil nu sur deuxânes, et chaque âne était conduit par un homme du peuple qui, arméd’un gros bâton, menaçait et insultait les prisonniers.

Ces prisonniers étaient les deux consuls de larépublique romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux hommes dupeuple qui conduisaient les ânes sur lesquels ils étaient montés,étaient le ferblantier et le fruitier qui avaient promis de leslivrer.

Ils tenaient parole, comme on le voit.

Les deux malheureux fugitifs, croyant être ensûreté dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone, saville natale, s’y étaient réfugiés, et, pour mieux s’y cacher,avaient revêtu l’uniforme des malades. Dénoncés par un infirmierqui devait sa place à Mattei, ils y avaient été pris, et on lesamenait à Rome pour qu’ils subissent leur jugement.

À peine eurent-ils franchi la porteSan-Giovanni et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cetinstinct fatal qui la porte à détruire ce qu’elle a élevé et àhonnir ce qu’elle a glorifié, commença par insulter lesprisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres, puiscria : « À mort ! » puis essaya de mettre sesmenaces à exécution ; il fallut que les quatre gendarmesnapolitains expliquassent bien catégoriquement à toute cettemultitude qu’on ne ramenait les consuls à Rome que pour les pendre,et que cette opération s’exécuterait le lendemain sous les yeux duroi Ferdinand, par la main du bourreau, place Saint-Ange, lieuordinaire des exécutions, et cela, à la plus grande honte de lagarnison française. Cette promesse calma la foule, qui, ne voulantpas être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendrejusqu’au lendemain, mais se dédommagea de ce retard en huant lesdeux consuls et en continuant de leur jeter de la boue et despierres.

Eux, comme des hommes résignés, attendaient,muets, tristes, mais calmes, n’essayant ni de hâter ni d’éloignerla mort, comprenant que tout était fini pour eux et que, s’ilséchappaient aux griffes du lion populaire, c’était pour tomber danscelles du tigre royal.

Ils courbaient donc la tête etattendaient.

Un poëte de circonstance – ces poëtes-là nemanquent jamais, ni aux triomphes ni aux chutes, – avait improviséles quatre vers suivants, qu’il avait immédiatement distribués etque la populace chantait sur un air improvisé comme lapoésie :

Largo, o romano populo ! all’asinino ingresso,

Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.

Di questo democratico e augusto onore edegno

Chi rese un di da console d’impi tiranni il regno[2].

Ce que nous essayerons, nous, de traduireainsi dans notre humble prose :

« Place, ô peuple romain ! àl’entrée asinaire que ne firent ni César ni Scipion lui-même. Decet auguste et démocratique honneur était digne celui qui gouvernaun jour, comme consul, le royaume des tyrans impies. »

Les prisonniers traversèrent ainsi les troisquarts de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, oùimmédiatement ils furent mis en chapelle.

Une multitude immense s’attroupa à la porte dela prison, et, pour qu’elle ne l’enfonçât point, il fallut luipromettre que, le lendemain, à midi, l’exécution aurait lieu sur laplace du château Saint-Ange, et que, pour preuve de cette promesse,elle pourrait, dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreauet ses aides dresser l’échafaud.

Deux heures après, des placards, affichés partoute la ville, annonçaient l’exécution pour le lendemain àmidi.

Cette promesse fit passer une bonne nuit auxRomains.

Selon l’engagement pris, dès sept heures dumatin, l’échafaud se dressait sur la place du château Saint-Ange,juste en face de la via Papale, entre l’arc de Gratien etValentinien et le Tibre.

C’était, comme nous l’avons dit, le lieuordinaire des exécutions, et, pour plus de commodité dans ces fêtesfunèbres, la maison du bourreau s’élevait à quelques pas de là enretour sur le quai, en face de l’emplacement de l’ancienne prisonTordinone.

Elle y demeura jusqu’en 1848, époque àlaquelle elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république quidevait durer moins longtemps encore que celle de 1798.

En même temps que les charpentiers de la mortbâtissaient l’échafaud et dressaient les potences, au milieu deslazzi du peuple, qui trouve toujours de l’esprit à dépenser pources sortes d’occasions, on ornait un balcon de riches draperies, etce travail avait le privilège de partager, avec celui del’échafaud, l’attention de la multitude ; en effet, le balcon,c’était la loge d’où le roi devait assister au spectacle.

Un immense concours de peuple arrivait desdeux extrémités opposées de Rome par la rive gauche du Tibre,venant de la place du Peuple et du Transtevère, tandis que, par lagrande rue Papale et par toutes les petites rues adjacentes, lesautres régions dégorgeaient leurs populations sur la placeSaint-Ange, qui se trouva bientôt encombrée de telle façon, qu’ilfallut mettre une garde autour de l’échafaud pour que lescharpentiers pussent continuer leur travail.

Seule, la rive droite, où est bâti le tombeaud’Adrien, était déserte ; le terrible château, qui est à Romece que la Bastille était à Paris et ce que le fort Saint-Elme est àNaples, quoique muet et paraissant inhabité, inspirait une assezgrande terreur pour que personne ne s’aventurât sur le pont qui yconduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles. En effet,le drapeau tricolore qui le dominait semblait dire à toute cettepopulace, ivre de sanglantes orgies : « Prends garde à ceque tu fais, la France est là ! »

Mais, comme pas un soldat français neparaissait sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresseétaient fermées avec soin, on s’habitua peu à peu à cette menacesilencieuse, comme des enfants s’habituent à la présence d’un lionendormi.

À onze heures, on fit sortir les deuxcondamnés de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes ;on leur mit une corde au cou, et les deux aides du bourreau prirentchacun un bout de la corde, tandis que le bourreau lui-mêmemarchait devant ; ils étaient accompagnés par cette confrériede pénitents qui assistaient les patients sur l’échafaud, et suivisd’une immense affluence de peuple ; ils furent ainsi, toujoursvêtus de leur costume d’hôpital, conduits à l’église San-Giovanni,devant la façade de laquelle on les fit descendre de leurs ânes,et, sur ses degrés, pieds nus et à genoux, ils firent amendehonorable.

Le roi, se rendant du palais Farnèse à laplace de l’exécution, passa par la via Julia au moment où les aidesdu bourreau forçaient les deux condamnés, en les tirant par leurscordes, de se mettre à genoux. Autrefois, en pareille circonstance,la présence royale était le salut du condamné ; tout étaitchangé : aujourd’hui, au contraire, la présence royaleassurait leur exécution.

La foule s’ouvrit pour laisser passer leroi ; il jeta de côté un regard inquiet au château Saint-Ange,laissa échapper un geste d’impatience à la vue du drapeau français,descendit de voiture au milieu des acclamations du peuple, parut aubalcon et salua la multitude.

Un moment après, de grands cris annoncèrentl’approche des prisonniers.

Ils étaient précédés et suivis d’undétachement de gendarmes napolitains à cheval, lesquels, sejoignant à ceux qui attendaient déjà sur la place, refoulèrent lepeuple et firent une place libre où pussent opérer tranquillementle bourreau et ses aides.

Le mutisme et la solitude du châteauSaint-Ange avaient rassuré tout le monde, et l’on ne pensait mêmeplus à lui. Quelques Romains, plus braves que les autres,s’approchèrent jusqu’au pont désert et insultèrent même laforteresse, à la manière dont les Napolitains insultent leVésuve ; ce qui fit beaucoup rire le roi Ferdinand en luirappelant ses bons lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que lesRomains avaient presque autant d’esprit qu’eux.

À midi moins cinq minutes, le cortège funèbredéboucha sur la petite place ; les condamnés paraissaientbrisés de fatigue, mais tranquilles et résignés.

Au pied de l’échafaud, on les fit descendre deleurs ânes ; après quoi, on leur détacha la corde du cou etl’on alla attacher cette même corde à la potence. Les pénitentsserrèrent de plus près les deux patients, les exhortant à la mortet leur faisant baiser le crucifix.

Mattei, en le baisant, dit :

– Ô Christ ! tu sais que je meursinnocent, et, comme toi, pour le salut et la liberté deshommes.

Zaccalone dit :

– Ô Christ ! tu m’es témoin que jepardonne à ce peuple comme tu as pardonné à tes bourreaux.

Les spectateurs les plus rapprochés despatients entendirent ces paroles, et quelques huées lesaccueillirent.

Puis une voix forte se fit entendre, quidit :

– Priez pour les âmes de ceux qui vontmourir.

C’était la voix du chef des pénitents.

Chacun se mit à genoux pour dire un AveMaria, même le roi sur son balcon, même le bourreau et sesaides sur l’échafaud.

Il y eut un moment de silence solennel etprofond.

En ce moment, un coup de canon retentit ;l’échafaud, brisé, s’écroula sous le bourreau et ses aides ;la porte du château Saint-Ange s’ouvrit, et cent grenadiers,précédés d’un tambour battant la charge, traversèrent le pont aupas de course, et, au milieu du cri de terreur de la multitude, dusauve-qui-peut des gendarmes, de l’étonnement et de l’effroi detous, s’emparèrent des deux condamnés, qu’ils entraînèrent auchâteau Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant quepeuple, bourreaux, pénitents, gendarmes et le roi lui-même fussentrevenus de leur stupeur.

Le château Saint-Ange n’avait dit qu’unmot ; mais, comme on le voit, il avait été bien dit et avaitproduit son effet.

Force fut aux Romains de se passer dependaison ce jour-là et de se rejeter sur les juifs.

Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse detrès-mauvaise humeur ; c’était le premier échec qu’iléprouvait depuis son entrée en campagne, et, malheureusement pourlui, ce ne devait point être le dernier.

LII – OÙ NANNO REPARAÎT

La lettre adressée par le roi Ferdinand à lareine Caroline avait produit l’effet qu’il en attendait. Lanouvelle du triomphe des armées royales s’était répandue, avec larapidité de l’éclair, de Mergellina au pont de la Madeleine, et dela chartreuse Saint-Martin au Môle ; puis, de Naples, elleavait été envoyée, par les moyens les plus expéditifs, dans tout lereste du royaume : des courriers étaient partis pour laCalabre, et des bâtiments légers pour les îles Lipariotes et laSicile, et, en attendant que messagers et scorridoriarrivassent à leur destination, les recommandations du vainqueuravaient été suivies : les cloches des trois cents églises deNaples, lancées à toute volée, annonçaient les Te Deum, etles salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient de leurcôté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu desarmées.

Le son des cloches et le bruit du canonretentissaient donc dans toutes les maisons de Naples, et, selonles opinions de ceux qui les habitaient, y éveillaient ou la joieou le dépit ; en effet, tous ceux qui appartenaient au partilibéral voyaient avec peine le triomphe de Ferdinand sur lesFrançais, attendu que ce n’était point le triomphe d’un peuple surun autre peuple, mais celui d’un principe sur un autre principe.Or, l’idée française représentait, aux yeux des libéraux de Naples,l’humanité, l’amour du bien public, le progrès, la lumière, laliberté, tandis que l’idée napolitaine, aux yeux de ces mêmeslibéraux, représentait la barbarie, l’égoïsme, l’immobilité,l’obscurantisme et la tyrannie.

Ceux-là, se sentant vaincus moralement,s’étaient renfermés dans leurs maisons, comprenant qu’il n’y avaitaucune sécurité pour eux à se montrer en public, se rappelant lamort terrible du duc della Torre et de son frère, et déplorantnon-seulement pour Rome, où il allait rétablir le pouvoirpontifical, mais encore pour Naples, où il allait consolider ledespotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c’est-à-dire celui desidées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.

Quant aux absolutistes, – et le nombre enétait grand à Naples, car ce nombre se composait de tout ce quiappartenait à la cour ou qui vivait ou dépendait d’elle, et dupeuple tout entier : pêcheurs, porte-faix, lazzaroni, – ceshommes étaient dans la plus effervescente jubilation. Ils couraientpar les rues en criant : « Vive Ferdinand IV !vive Pie VI ! Mort aux Français ! mort auxjacobins ! » Et, au milieu de ceux-là, criant plus fortque tous les autres, était frère Pacifique, ramenant au couvent sonâne Jacobin, près de succomber sous la charge de ses deux paniersdébordant de provisions de toute espèce et brayant de toutes sesforces à l’instar de son maître, lequel, dans ses plaisanteries peuattiques, prétendait que son compagnon de quête déplorait ladéfaite de ses congénères les jacobins.

Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire leslazzaroni, qui ne sont pas difficiles sur le choix de leurssarcasmes.

Si éloignée du centre de la ville que fût lamaison du Palmier, ou plutôt celle de la duchesse Fusco qui yattenait, le bruit des cloches et le retentissement du canon yavaient pénétré et avaient fait tressaillir Salvato, commetressaille un cheval de guerre au son de la trompette.

Ainsi que l’avait appris le généralChampionnet par le dernier billet anonyme qu’il avait reçu et qui,comme on s’en doute bien, était du digne docteur Cirillo, leblessé, sans être complétement guéri, allait beaucoup mieux. Aprèss’être levé de son lit, sur la permission du docteur, aidé de Luisaet de sa femme de chambre, pour s’étendre sur un fauteuil, ils’était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras de Luisa,avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu’enl’absence de sa maîtresse, Giovannina lui avait offert de l’aider àaccomplir une de ces promenades, il l’avait remerciée, mais avaitrefusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscritequ’il faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire,s’était alors retirée dans sa chambre et avait longuement pleuré.Il était évident que Salvato répugnait à recevoir, de la femme dechambre, les soins qui le rendaient si heureux venant de samaîtresse, et, quoiqu’elle comprît très-bien qu’entre sa maîtresseet elle, il n’y avait point, pour un homme distingué, d’hésitationpossible, elle n’en avait pas moins éprouvé une de ces douleursprofondes sur lesquelles le raisonnement ne peut rien, ou plutôtque le raisonnement rend plus amères encore.

Quand elle vit, à travers la porte vitrée,passer sa maîtresse, se rendant, après le départ du chevalier,légère comme un oiseau, à la chambre du malade, ses dents seserrèrent, elle poussa un gémissement qui ressemblait à une menace,et, de même qu’avec cet entraînement sensuel des femmes du Midivers la perfection physique, elle avait aimé le beau jeune hommesans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse instinctivementet en quelque sorte malgré elle.

– Oh ! murmura-t-elle, il guérira un jourou l’autre ; le jour où il sera guéri, il s’en ira, et c’estelle qui souffrira à son tour.

Et, à cette mauvaise pensée, le rire revintsur ses lèvres et les larmes se séchèrent dans ses yeux.

Chaque fois que le docteur Cirillo venait, –et ses visites étaient de plus en plus rares, – Giovannina suivaitsur son visage l’expression de joie que lui donnait l’améliorationtoujours croissante de la santé du blessé, et, à chaque visite,elle désirait et craignait à la fois que le docteur n’annonçât lafin de sa convalescence.

La veille du jour où retentirent à la fois lebruit des cloches et celui du canon, le docteur Cirillo vint, et,avec un sourire rayonnant, après avoir écouté la respiration deSalvato, après avoir frappé plusieurs fois sur sa poitrine etreconnu que le son perdait peu à peu de sa matité, il avait dit cesparoles, qui avaient à la fois retenti dans deux cœurs, et mêmedans trois :

– Allons, allons, dans dix ou douze jours,notre malade pourra monter à cheval et aller porter lui-même de sesnouvelles au général Championnet.

Giovannina avait remarqué qu’à ces paroles,deux grosses larmes avaient monté aux paupières de Luisa, qui neles avait retenues qu’avec effort et que le jeune homme étaitdevenu fort pâle. Quant à elle, elle avait ressenti plus vif quejamais ce double sentiment de joie et de douleur, qu’elle avaitdéjà plus d’une fois éprouvé.

Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisal’avait suivi lorsqu’il s’était retiré ; Giovannina, de soncôté, les avait suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils eussentdisparu ; puis elle était allée à la fenêtre, son observatoirehabituel. Cinq minutes après, elle avait vu le docteur sortir dujardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immédiatement dansla chambre du blessé :

– Ah ! dit-elle, elle pleure !

Au bout de dix minutes, Luisa rentra ;Giovannina remarqua ses yeux rougis, malgré l’eau dont elle venaitde les imbiber, et elle murmura :

– Elle a pleuré !

Salvato n’avait pas pleuré, lui ; leslarmes semblaient inconnues à cette figure de bronze ;seulement, lorsque la San-Felice était sortie, sa tête était tombéesur sa main, et il était devenu aussi immobile et probablementaussi indifférent à tout ce qui l’entourait que s’il eût été changéen statue ; c’était, au reste, l’état qui lui était habituelquand Luisa n’était point près de lui.

À sa rentrée, et même avant qu’elle fûtrentrée, c’est-à-dire au bruit de ses pas, il leva la tête etsourit ; de sorte que, cette fois comme toujours, la premièrechose que vit la jeune femme en rentrant dans la chambre, ce fut lesourire de l’homme qu’elle aimait.

Le sourire est le soleil de l’âme, et sonmoindre rayon suffit à sécher cette rosée du cœur qu’on appelle leslarmes.

Luisa alla droit au jeune homme, lui tenditles deux mains, et, répondant à son tour par un sourire :

– Oh ! que je suis heureuse, luidit-elle, que vous soyez tout à fait hors de danger !

Le lendemain, Luisa était près de Salvato,lorsque, vers une heure de l’après-midi, commencèrent les voléesdes cloches, et les salves d’artillerie ; la reine n’avaitreçu la dépêche de son auguste époux qu’à onze heures du matin, etil avait fallu deux heures pour donner les ordres nécessaires àcette joyeuse manifestation.

Salvato, à ce double bruit, tressaillit, commenous l’avons dit, sur son fauteuil ; il se dressa sur sespieds, les sourcils froncés et les narines ouvertes, comme s’ilsentait déjà la poudre, non pas des réjouissances publiques, maisdes champs de bataille, et il demanda, en regardant tour à tourLuisa et la jeune femme de chambre :

– Qu’est-ce que cela ?

Les deux femmes firent en même temps un gesteanalogue qui signifiait qu’elles ne pouvaient répondre à laquestion de Salvato.

– Va t’informer, Giovannina, dit laSan-Felice ; c’est probablement quelque fête que nous avonsoubliée.

Giovannina sortit.

– Quelque fête ? demanda Salvatointerrogeant Luisa du regard.

– Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?demanda la jeune femme.

– Oh ! dit Salvato en souriant, il y alongtemps que je ne compte plus les jours.

Et il ajouta avec un soupir :

– Je vais commencer d’aujourd’hui.

Luisa étendit la main vers un calendrier.

– En effet, dit-elle toute joyeuse, noussommes au dimanche de l’Avent.

– Est-ce l’habitude à Naples, dit Salvato, detirer le canon pour célébrer la venue de Notre-Seigneur ? Sic’était Natale, ce serait encore possible.

Giovannina rentra.

– Eh bien ? lui demanda laSan-Felice.

– Madame, répondit Giovannina, Michele estlà.

– Que dit-il ?

– Oh ! de singulières choses,madame ! il dit… Mais, continua-t-elle, mieux vaut que ce soità madame qu’il dise cela ; madame fera, des nouvelles deMichele, ce qu’elle voudra.

– Je reviens, mon ami, dit la San-Felice àSalvato ; je vais voir moi-même ce que dit notre fou.

Salvato répondit par un signe de tête et unsourire. Luisa sortit à son tour.

Giovannina s’attendait aux questions du jeunehomme ; mais lui, la San-Felice sortie, ferma les yeux etretomba dans son immobilité et son mutisme habituels. N’étant pointinterrogée, si grande que fût peut-être l’envie qu’elle en eût,Giovannina n’osa parler.

Luisa trouva son frère de lait l’attendantdans la salle à manger ; il avait le visage triomphant, étaitvêtu de ses habits de fête, et de son chapeau tombait un flot derubans.

– Victoire ! s’écria-t-il en apercevantLuisa, victoire, la petite sœur ! notre grand roi Ferdinandest entré à Rome, le général Mack est victorieux sur tous lespoints, les Français sont exterminés, on brûle les juifs et l’onpend les jacobins. Evviva la Madonna !… Eh bien,qu’as-tu donc ?

Cette question était provoquée par la pâleurde Luisa, à qui les forces manquaient à cette nouvelle et qui selaissait aller sur une chaise.

En effet, elle comprenait une chose :c’est que, les Français vainqueurs, Salvato pouvait rester prèsd’elle et même les attendre à Naples, mais que, les Françaisvaincus, Salvato devait tout quitter, même elle, pour allerpartager les revers de ses frères d’armes.

– Mais je te demande ce que tu as ? ditMichele.

– Rien, mon ami ; mais cette nouvelle siétonnante et si inattendue… En es-tu sûr, Michele ?

– Mais tu n’entends donc pas lescloches ? mais tu n’entends donc pas le canon ?

– Si fait, je les entends.

Et elle murmura à demi-voix :

– Et lui aussi, par malheur !

– Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voicile chevalier San-Felice qui va te le confirmer ; il est de lacour, lui, il doit savoir les nouvelles.

– Mon mari ! s’écria Luisa ; mais cen’est point son heure !

Et elle tourna vivement la tête du côté dujardin.

En effet, c’était le chevalier qui rentraitune heure plus tôt que de coutume. Il était évident que, pour qu’untel dérangement se produisit chez lui, il fallait qu’un grandévénement fût arrivé.

– Vite ! vite ! Michele, s’écriaLuisa, va dans la chambre du blessé ; mais pas un mot de ceque tu viens de me dire, et veille à ce que, de son côté,Giovannina se taise ; tu comprends ?

– Oui, je comprends que cela lui ferait de lapeine, pauvre garçon ! mais, s’il m’interroge sur les clocheset le canon… ?

– Tu diras que c’est à propos de la fête del’Avent. Va.

Michele disparut dans le corridor, dont Luisareferma la porte derrière lui. Il était temps, la tête du chevalierparaissait au moment même au-dessus du perron.

Luisa s’élança au-devant de lui, le souriresur les lèvres, mais le cœur palpitant.

– Ah ! par ma foi ! dit celui-ci enentrant, voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendaisguère : le roi Ferdinand, un héros ! Jugez donc sur lesapparences. Les Français en retraite ! Rome abandonnée par legénéral Championnet ! et, par malheur, des meurtres, desexécutions, comme si la Victoire ne savait pas rester pure. Cen’est point ainsi que la comprenaient les Grecs ; ilsl’appelaient Nicé,la faisaient fille de la Force et de laValeur, et la mettaient avec Thémis, à la suite de Jupiter. Il estvrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance pourattribut, à moins que ce ne fût pour peser l’or des vaincus. Vœvictis ! disaient-ils ; et, moi, je dirai :Vœ victoribus ! toutes les fois que les vainqueursjoindront les échafauds et les potences à leurs trophées d’armes.J’aurais été un mauvais conquérant, ma pauvre Luisa, et j’aimemieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville quipleure.

– Mais c’est donc bien vrai, ce que l’on dit,mon ami ? demanda Luisa hésitant encore à croire.

– Officiel, ma chère Luisa ; je tiens lanouvelle de la bouche même de Son Altesse le duc de Calabre, et ilm’a renvoyé bien vite m’habiller, parce qu’à cette occasion ildonne un dîner.

– Où vous allez ? s’écria la San-Feliceavec plus d’empressement qu’elle n’eût voulu.

– Oh ! mon Dieu, où je suis obligéd’aller, répondit le chevalier : un dîner de savants ; ils’agit de faire des inscriptions latines et de trouver desallégories pour le retour du roi. On va lui faire des fêtesmagnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien difficile, soitdit en passant, de te dispenser d’aller, tu comprends. Lorsque leprince est venu m’annoncer cette nouvelle à la bibliothèque,j’étais si loin de m’y attendre, que j’ai failli tomber de monéchelle ; ce qui n’eût point été poli, car c’était la preuveque je doutais furieusement du génie militaire de son père. Enfinme voilà, ma pauvre chère, si troublé, que je ne sais pas même sij’ai refermé la porte du jardin derrière moi. Tu vas m’aider àm’habiller, n’est-ce pas ? Donne-moi, toi, tout ce qu’il mefaut pour faire une petite toilette de cour… Dîneracadémique ! Comme je vais m’ennuyer avec tous ces écosseursde grec et tous ces bluteurs de latin ! Je reviendrai le plustôt que je pourrai ; mais le plus tôt que je pourrai, ce nesera pas avant dix ou onze heures du soir, Dieu ! vont-ils metrouver bête, et vais-je les trouver pédants ! Allons viens,ma petite Luisa, viens ! il est deux heures, et le dîner estpour trois. Mais que regardes-tu donc ?

Et le chevalier fit un mouvement pour voir cequi attirait les regards de sa femme du côté du jardin.

– Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussantson mari du côté de sa chambre à coucher ; tu as raison, ilfaut te hâter, ou tu ne seras pas prêt.

Ce qui attirait les yeux de Luisa et cequ’elle craignait que ne vit son mari, c’était la porte du jardinqu’en effet le chevalier avait oublié de fermer, qui s’ouvraitlentement et qui donnait passage à la sorcière Nanno, que personnen’avait revue depuis qu’elle avait quitté la maison après avoirdonné les premiers soins au blessé et avoir passé la nuit près delui. Elle s’avança de son pas sibyllin. Elle monta les marches duperron, apparut à la porte de la salle à manger, et, comme si elleeût su n’y trouver que Luisa, y entra sans hésitation, la traversalentement et sans que l’on entendit le bruit de ses pas ;puis, sans s’arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle ettremblante, comme si elle eût suivi des yeux un fantôme, disparutdans le corridor qui conduisait chez Salvato, en mettant un doigtsur sa bouche en signe de silence.

Luisa essuya avec son mouchoir la sueur quiperlait sur son front, et, pour échapper plus sûrement à cetteapparition qu’elle regardait comme fantastique, elle se jeta dansla chambre de son mari et en tira la porte derrière elle.

LIII – ACHILLE CHEZ DÉIDAMIE

Il n’avait point été difficile à Michele desuivre les instructions que lui avait données Luisa ; car,excepté un signe amical que lui avait fait le jeune officier, il nelui avait point adressé la parole.

Michele et Giovannina s’étaient alors retirésdans l’embrasure d’une fenêtre et s’y étaient livrés à uneconversation animée, mais à voix basse ; le lazzarone achevaitd’éclairer Giovannina sur les événements dont il avait eu à peinele temps de lui dire quelques mots et qui, elle le sentaitinstinctivement, allaient avoir une grande influence sur lesdestinées de Salvato et de Luisa, et, par conséquent, sur lasienne.

Quant à Salvato, quoiqu’il ne put connaîtreces événements dans leurs détails, il se doutait bien, d’après lessignes d’allégresse auxquels se livrait Naples, qu’il venaitd’arriver quelque chose d’heureux pour les Napolitains, et demalheureux pour les Français ; mais il lui semblait, si Luisavoulait lui cacher cet événement, qu’il y avait quelque chosed’indélicat à questionner des étrangers et surtout des domestiqueset des inférieurs sur ce sujet ; s’il y avait secret, iltâcherait de l’apprendre de la bouche de celle qu’il aimait.

Au milieu de la conversation de Nina et deMichele, au milieu de la rêverie du jeune officier, la portecria ; mais, comme Salvato n’avait pas reconnu le pas de laSan-Felice, il ne rouvrit pas même ses yeux qu’il tenaitfermés.

Le lazzarone et la camériste, qui n’avaientpas la même raison que Salvato de s’absorber dans leurs proprespensées, tournèrent leurs yeux vers la porte et poussèrent un crid’étonnement.

C’était Nanno qui venait d’entrer.

Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato seretourna à son tour et, quoiqu’il ne l’eût vue qu’à travers lesnuages d’un demi-évanouissement, il reconnut aussitôt la sorcièreet lui tendit la main.

– Bonjour, mère ! lui dit-il ; je teremercie d’être venue voir ton malade ; j’avais peur d’êtreforcé de quitter Naples sans avoir pu te remercier.

Nanno secoua la tête.

– Ce n’est point mon malade que je viens voir,dit-elle, car mon malade n’a plus besoin de ma science ; ce nesont point des remercîments que je viens chercher, car, n’ayantfait que le devoir d’une femme de la montagne qui connaît la vertudes plantes, je n’ai point de remercîments à recevoir ; non,je viens dire au blessé dont la cicatrice est fermée : écouteun récit de nos anciens jours que, depuis trois mille ans, lesmères redisent à leurs fils, quand elles craignent de les voirs’endormir dans un lâche repos au moment où la patrie est endanger.

L’œil du jeune homme étincela, car quelquechose lui disait que cette femme était en communication avec sapensée.

La sorcière appuya sa main gauche au dossierdu fauteuil de Salvato, couvrit de sa main droite la moitié de sonfront et ses yeux, et parut un instant chercher au fond de samémoire quelque légende longtemps oubliée.

Michele et Giovannina, ignorant ce qu’ilsallaient entendre, regardaient Nanno avec étonnement, presque aveceffroi. Salvato la dévorait des yeux ; car, nous l’avons dit,il devinait que la parole qui allait sortir de sa bouche,illuminerait comme un éclair d’orage ce qu’il y avait d’obscurencore dans les pressentiments qu’avaient éveillés en lui lespremières volées des cloches et les premières salvesd’artillerie.

Nanno releva la mante sur son front et du mêmemouvement rabattit entre ses épaules le capuchon qui encadrait satête et avec une lente et traînante accentuation qui n’était ni laparole, ni le chant, elle commença la légende suivante :

« Voici ce que les aigles de la Troïadeont raconté aux vautours de l’Albanie :

» Du temps que la vie des dieux se mêlaità celle des hommes, il y eut une union entre une déesse de la mernommée Thétys et un roi de Thessalie nommé Pélée.

*

» Neptune et Jupiter avaient voulul’épouser ; mais, ayant appris qu’il naîtrait d’elle un filsqui serait plus grand que son père, ils la cédèrent au filsd’Éaque.

*

» Thétys eut de son époux plusieursenfants, qu’elle jeta les uns après les autres au feu, pouréprouver s’ils étaient mortels ; tous périrent les uns aprèsles autres.

*

» Enfin elle en eut un que l’on appelaAchille ; sa mère allait le jeter au feu comme les autres,lorsque Pelée le lui arracha des mains et obtint d’elle qu’au lieude le tuer, elle le trempât dans le Styx ; ce qui le rendraitnon point immortel, mais invulnérable.

*

» Thétys obtint de Pluton de descendreune fois, mais une seule fois, aux Enfers, pour tremper son filsdans le Styx ; elle s’agenouilla au bord du fleuve, pritl’enfant par le talon et l’y trempa en effet.

*

» De sorte que l’enfant fut invulnérablesur toutes les parties de son corps, excepté au talon par lequel samère l’avait pris ; ce qui fit qu’elle consulta l’oracle.

*

» L’oracle lui répondit que son filsacquerrait une gloire immortelle au siège d’une grande ville, maisqu’au milieu de son triomphe il trouverait la mort.

*

» Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mèrele conduisit à la cour du roi de Scyros, et, sous des habits defemme, le mêla aux filles du roi. L’enfant atteignit l’âge dequinze ans, ignorant qu’il fût un homme… »

Mais, lorsque l’Albanaise fut arrivée là deson récit :

– Je connais ton histoire, Nanno, lui dit lejeune officier en l’interrompant ; tu me fais l’honneur de mecomparer à Achille, et tu compares Luisa à Déidamie ; mais,sois tranquille, tu n’auras pas même besoin, comme Ulysse, de memontrer une épée pour me rappeler que je suis un homme. On se bat,n’est-ce pas ? continua le jeune officier l’œilétincelant ; et ces décharges d’artillerie annoncent quelquevictoire des Napolitains sur les Français. Où se bat-on ?

– Ces cloches et ces décharges d’artillerieannoncent, répondit Nanno, que le roi Ferdinand est entré à Rome etque les massacres ont commencé.

– Merci, dit Salvato en lui saisissant lamain ; mais quel intérêt as-tu à venir me donner cet avis,toi, Calabraise, toi, sujette du roi Ferdinand ?

Nanno se redressa de toute la hauteur de sagrande taille.

– Je ne suis point Calabraise, dit-elle ;je suis une fille de l’Albanie, et les Albanais ont fui leur patriepour n’être les sujets de personne ; ils n’obéissent etn’obéiront jamais qu’aux descendants du grand Scanderberg. Toutpeuple qui se lève au nom de la liberté est son frère, et Nannoprie la Panagie pour les Français, qui viennent au nom de laliberté.

– C’est bien, dit Salvato, dont la résolutionétait prise.

Puis, s’adressant à Michele et à Nina, qui,silencieux, regardaient cette scène :

– Luisa connaissait-elle ces nouvelles,lorsque je lui ai demandé quel était le bruit que nousentendions ?

– Non, répondit Giovannina.

– C’est moi qui les lui ai apprises, ajoutaMichele.

– Et que fait-elle ? demanda le jeunehomme. Pourquoi n’est-elle point ici ?

– Le chevalier, à cause de tous cesévénements, est rentré plus tôt que de coutume, dit Michele, etsans doute ma sœur ne peut le quitter.

– Tant mieux, dit Salvato ; nous auronsle temps de tout préparer.

– Mon Dieu ! monsieur Salvato, s’écriaGiovannina, pensez-vous donc à nous quitter ?

– Je pars ce soir, Nina.

– Et votre blessure ?

– Nanno ne t’a-t-elle pas dit qu’elle étaitguérie ?

– Mais le docteur a dit qu’il fallait encoredix jours.

– Le docteur a dit cela hier ; mais il nele dirait pas aujourd’hui.

Puis, se tournant vers le jeunelazzarone :

– Michele, mon ami, tu es disposé à me rendreservice, n’est-ce pas ?

– Ah ! monsieur Salvato, vous savez quej’aime tout ce qu’aime Luisa !

Giovannina tressaillit.

– Tu crois donc qu’elle m’aime, mon bravegarçon ? demanda vivement Salvato sortant de sa réservehabituelle.

– Demandez à Giovannina ! dit lelazzarone.

Salvato se tourna vers la jeune fille ;mais celle-ci ne lui donna pas le temps de l’interroger.

– Les secrets de ma maîtresse ne sont pointles miens, dit-elle en devenant très-pâle ; et, d’ailleurs,voici madame qui m’appelle.

En effet, le nom de Nina retentissait dans lecorridor.

Nina s’élança vers la porte et sortit.

Salvato la suivit des yeux avec un étonnementmêlé d’une certaine inquiétude ; puis, comme si ce n’était pasle moment de s’arrêter aux soupçons qui lui passaient parl’esprit :

– Viens ici, Michele, dit-il ; il y a unecentaine de louis dans cette bourse : il me faut pour ce soir,à neuf heures, un cheval, mais, tu entends ? un de ces chevauxdu pays, un de ces chevaux de fatigue qui font vingt lieues d’unetraite.

– Vous aurez cela, monsieur Salvato.

– Un habit complet de paysan.

– Vous aurez cela.

– Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune hommeen riant, le plus beau sabre que tu pourras trouver ;choisis-le à ton goût et à ta main, attendu que ce sera ton sabrede colonel.

– Ah ! monsieur Salvato, s’écria Micheleradieux, comment ! vous vous rappelez votrepromesse ?

– Il est trois heures, dit le jeune homme, tun’as pas de temps à perdre pour faire tes emplettes ; à neufheures sonnantes, trouve-toi avec le cheval dans la petite ruellequi est derrière la maison, de plain-pied avec la fenêtre.

– C’est convenu, fit le lazzarone.

Puis, allant à Nanno :

– Dites donc, Nanno, continua Michele, puisquevous voilà seule avec lui, ne pourriez-vous pas arranger les chosesde manière que le danger qui menaçait ma pauvre petite sœur soitconjuré ?

– Je viens pour cela, répondit Nanno.

– Eh bien, alors, vous êtes une brave femme,parole d’honneur ! Quant à moi, continua le lazzarone avec unecertaine mélancolie, tu comprends, Nanno, s’il faut absolument,pour que ma sœur soit heureuse, faire la part du diable, eh bien,laisse le bout de ma corde aux mains de maître Donato, et net’occupe que d’elle ; il y a, du Pausilippe au pont de laMadeleine, des Michele à n’en savoir que faire et des fous àrevendre, sans compter ceux d’Aversa ; mais il n’y a, danstout l’univers, qu’une seule Luisa San-Felice. – Monsieur Salvato,votre commission sera faite, et bien faite, soyez tranquille.

Et il sortit à son tour.

Le jeune homme resta seul avec Nanno ; ilavait entendu ce qu’avait dit Michele.

– Nanno, dit-il, voilà plusieurs fois quej’entends parler de prédictions sombres faites par toi àLuisa ; qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ?

– Jeune homme, répondit-elle, tu lesais : les arrêts du ciel ne sont jamais si clairementexpliqués que l’on puisse s’y soustraire ; mais la prédictiondes astres, confirmée par les lignes de la main, menace celle quetu aimes d’une mort sanglante, et il m’est positivement révélé quec’est son amour pour toi qui causera sa mort.

– Son amour pour moi ou mon amour pourelle ? demanda Salvato.

– Son amour pour toi ; et voilà pourquoiles lois de l’honneur, comme Français, les lois de l’humanité,comme amant, t’ordonnent de la quitter pour ne jamais la revoir.Séparez-vous l’un de l’autre, séparez-vous pour toujours, etpeut-être cette séparation conjurera le sort. J’ai dit.

Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux,se retira sans vouloir davantage répondre aux questions ou écouterles prières du jeune homme.

À la porte, elle rencontra Luisa.

– Tu pars, Nanno ? lui demandacelle-ci.

– Ma mission est accomplie, répondit lasorcière, pourquoi resterais-je ?

– Et ne puis-je savoir ce que tu étais venuefaire ? demanda Luisa.

– Celui-là te le dira, répliqua Nanno enmontrant du doigt le jeune homme.

Et elle s’éloigna de ce même pas silencieux etgrave dont elle était entrée.

Luisa, comme fascinée par une visionfantastique, la suivit des yeux ; elle la vit traverser lelong corridor, franchir la salle à manger, descendre le perron,puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer derrière elle.

Mais, malgré sa disparition, Luisa demeuraimmobile ; on eût dit que, comme la nymphe Daphné, ses piedsétaient restés attachés à la terre.

– Luisa !… murmura Salvato de sa plusdouce voix.

La jeune femme tressaillit ; lafascination était rompue. Elle se retourna vers celui quil’appelait, et, le voyant les yeux brillant d’une flammeinaccoutumée, qui n’était ni celle de la fièvre ni celle del’amour, mais celle de l’enthousiasme :

– Oh ! s’écria-t-elle, malheur à moi,vous savez tout !

– Oui, chère Luisa, répondit Salvato.

– C’est pour cela que Nanno était venuealors ?

– C’est pour cela.

– Et… (la jeune femme fit un effort), et quandpartez-vous ? demanda-elle.

– J’étais résolu à partir ce soir à neufheures, Luisa ; mais je ne vous avais pas revue !…

– Et maintenant que vous m’avezrevue… ?

– Je partirai quand vous voudrez.

– Vous êtes bon et doux comme un enfant,Salvato, vous, le guerrier terrible ! Vous partirez ce soir,mon ami, à l’heure que vous aviez résolu de partir.

Salvato la regarda avec étonnement.

– Avez-vous cru, continua la jeune femme, queje vous aimerais si mal et aurais si peu de gloire de moi-même, quede vous conseiller jamais de faire quelque chose contre votrehonneur ? Votre départ me coûtera bien des larmes, Salvato, etje serai bien malheureuse quand vous serez parti, car cette âmeinconnue que vous avez apportée avec vous et mise en moi, vousl’emporterez avec vous, et Dieu seul peut savoir ce qu’il y aura detristesse et de solitude dans le vide qui va se faire autour de moncœur… Ô pauvre chambre déserte ! continua-t-elle en regardantautour d’elle tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeuxsans altérer la profonde suavité de sa voix, combien de fois jeviendrai, la nuit, chercher le rêve au lieu de la réalité !comme tous ces vulgaires objets vont me devenir chers et sepoétiser par votre absence ! Ce lit où vous avez souffert, cefauteuil où j’ai veillé près de vous, ce verre où vous avez bu,cette table où vous vous êtes appuyé, ce rideau que j’écartais pourlaisser parvenir jusqu’à vous un rayon de soleil, tout me parlerade vous, mon ami, tandis qu’à vous rien ne parlera de moi…

– Excepté mon cœur, Luisa, qui est plein devous !

– Si cela est, Salvato, vous êtes moinsmalheureux que moi ; car vous continuerez à me voir :vous savez les heures qui sont à moi ou plutôt qui étaient àvous ; votre absence n’y changera rien, mon ami ; vous meverrez entrer dans cette chambre ou en sortir aux mêmes heures oùj’y entrais et en sortais quand vous étiez là. Pas un des jours,pas un des instants que nous avons passés dans cette chambre nesera oublié, tandis que, moi, où vous chercherai-je ? Sur leschamps de bataille, au milieu du feu et de la fumée, parmi lesblessés ou les morts !… Oh ! écrivez-moi, écrivez-moi,Salvato ! ajouta la jeune femme en poussant un cri dedouleur.

– Mais le puis-je ? demanda le jeunehomme.

– Et qui vous en empêcherait ?

– Si une de mes lettres s’égarait, si elleétait trouvée !…

– Ce serait un grand malheur en effet, dit lajeune femme, non pour moi, mais pour lui.

– Pour lui !… Qui ?… Je ne vouscomprends pas, Luisa.

– Non, vous ne me comprenez pas ; non,vous ne pouvez pas comprendre, car vous ignorez quel ange de bontéj’ai pour mari. Il serait malheureux de ne pas me savoir heureuse.Oh ! soyez tranquille, je veillerai sur son bonheur.

– Mais si j’écrivais à une autreadresse ? à la duchesse Fusco, à Nina ?

– Inutile, mon ami ; et puis ce seraitune tromperie, et pourquoi tromper quand il n’y a pas et même quandil y a nécessité absolue ? Non, vous m’écrirez : « ÀLuisa San-Felice, à Mergellina, maison du Palmier. »

– Mais si une de mes lettres tombe entre lesmains de votre mari ?

– Si elle est cachetée, il me la donnera sansla décacheter ; si elle est décachetée, il me la donnera sansla lire.

– Mais enfin s’il la lisait ? dit Salvatoétonné de cette opiniâtre confiance.

– Me diriez-vous autre chose, dans ces lettresque ce qu’un tendre frère dirait à une sœur bien-aimée ?

– Je vous dirai que je vous aime.

– Si vous ne me dites que cela, Salvato, ilvous plaindra et me plaindra moi-même.

– Alors, si cet homme est tel que vous dites,c’est plus qu’un homme.

– Mais pensez donc, mon ami, que c’est un pèrebien plus qu’un époux. Depuis l’âge de cinq ans, j’ai grandi sousses yeux. Réchauffée à son cœur, vous me trouvez compatissante,instruite, intelligente ; c’est lui qui est compatissant, quiest instruit ; c’est lui qui est intelligent, carintelligence, instruction, bienveillance, je tiens tout de lui.Vous êtes bien bon, n’est-ce pas, Salvato ? vous êtes biengrand, vous êtes bien généreux ; je vous vois et je vous jugeavec les yeux de la femme qui aime. Eh bien, il est meilleur, ilest plus grand, il est plus généreux que vous, et Dieu veuillequ’il n’ait pas l’occasion de vous le prouver un jour !

– Mais vous allez me rendre jaloux de cethomme, Luisa !

– Oh ! soyez-en jaloux, mon ami, sitoutefois un amant peut-être jaloux de l’affection d’une fille pourson père. Je vous aime bien, Salvato, bien profondément, puisqu’àl’heure de vous quitter, je vous le dis de moi-même et sans quevous me le demandiez ; eh bien, si je vous voyais tous deuxcourant un danger égal, réel, suprême, et que mon secours pûtsauver un seul de vous deux, c’est lui que je sauverais, Salvato,quitte à revenir mourir avec vous.

– Ah ! Luisa, que le chevalier estheureux d’être aimé ainsi !

– Et cependant, vous ne voudriez point de cetamour, Salvato, car c’est celui que l’on a pour les êtresimmatériels et supérieurs, car cet amour n’a pas su empêcher celuique je vous ai donné : je l’aime mieux que vous et je vousaime plus que lui, voilà tout.

Et, en disant ces mots, comme si Luisa eûtépuisé toutes ses forces dans la lutte de ces deux affections quitenaient l’une son âme, l’autre son cœur, elle se laissa tomber surune chaise, renversa sa tête en arrière, joignit les mains, et, lesyeux au ciel, le sourire des bienheureux sur les lèvres, ellemurmura des mots inintelligibles.

– Que faites-vous ? demanda Salvato.

– Je prie, répondit Luisa.

– Qui ?

– Mon ange gardien… Agenouillez-vous, Salvato,et priez avec moi.

– Étrange ! étrange ! murmura lejeune homme vaincu par une force supérieure.

Et il s’agenouilla.

Au bout de quelques instants, Luisa abaissa latête, Salvato releva la sienne, tous deux se regardèrent avec uneprofonde tristesse, mais une suprême sérénité de cœur.

Les heures passèrent.

Les heures tristes s’écoulent avec la mêmerapidité, quelquefois plus rapidement que les heures heureuses. Lesdeux jeunes gens ne se promirent rien pour l’avenir, ils neparlèrent que du passé. Nina entra, Nina sortit ; ils nefirent point attention à elle, ils vivaient dans une espèce demonde inconnu, suspendus entre le ciel et la terre ;seulement, à chaque heure que sonnait la pendule, ilstressaillaient et poussaient un soupir.

À huit heures, Nina entra.

– Voici ce que Michele envoie, dit-elle.

Et elle déposa aux pieds des deux jeunes gensun paquet noué dans une serviette.

Ils ouvrirent le paquet : c’était lecostume de paysan acheté par Michele.

Les deux femmes sortirent.

En quelques minutes, Salvato eut revêtu leshabits sous lesquels il devait fuir ; il alla rouvrir laporte.

Luisa jeta un cri d’étonnement : il étaitplus beau et plus élégant encore, s’il était possible, sous l’habitde montagnard que sous celui de citadin.

La dernière heure s’écoula comme si lesminutes en eussent été changées en secondes.

Neuf heures sonnèrent.

Luisa et Salvato comptèrent, les uns après lesautres, les neuf coups frissonnants du timbre, et cependant ilssavaient bien que c’était neuf heures qui sonnaient.

Salvato regarda Luisa, elle se leva lapremière.

Nina entra.

La jeune fille était pâle comme un linge, sessourcils étaient contractés, ses lèvres entr’ouvertes laissaientvoir ses dents blanches et aiguës, sa voix semblait avoir peine àpasser entre ses dents serrées.

– Michele attend ! dit-elle.

– Allons ! dit la jeune femme en tendantla main à Salvato.

– Vous êtes noble et grande, Luisa, ditcelui-ci.

Et il se leva ; mais, tout homme qu’ilétait, il chancela.

– Appuyez-vous sur moi une fois encore, monami, dit-elle ; hélas ! ce sera la dernière.

En entrant dans la chambre qui donnait sur laruelle, ils entendirent hennir un cheval.

Michele était à son poste.

– Ouvre la fenêtre, Giovannina, dit la jeunefemme.

Giovannina obéit.

Un peu au-dessous de l’appui de la fenêtre, ondistinguait dans l’obscurité un groupe formé par un homme et uncheval ; la fenêtre s’ouvrait de plain-pied avec le parquetsur un petit balcon.

Les deux jeunes gens s’approchèrent ;Nina, qui avait ouvert la fenêtre, s’effaça et se tint derrière euxcomme une ombre.

Tous deux pleuraient dans l’obscurité, maissilencieusement, sans sanglots, pour ne point s’affaiblir l’unl’autre.

Nina ne pleurait pas, ses paupières étaientsèches et brûlantes, sa respiration sifflait dans sa poitrine.

– Luisa, disait Salvato d’une voixentre-coupée, j’ai roulé dans un papier une chaîne d’or pour Nina,vous la lui donnerez de ma part.

Luisa répondit oui par un mouvement de tête etun serrement de main, mais sans parler.

Puis, au jeune lazzarone :

– Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivradans mon cœur le souvenir de cet ange, – et il passa son brasautour du cou de la San-Felice, – c’est-à-dire tant que mon cœurbattra, chacun de ses battements me rappellera le souvenir des bonsamis entre les mains desquels je la laisse et à qui je laconfie.

Par un mouvement convulsif, indépendant de savolonté peut-être, Giovannina saisit la main du jeune homme, labaisa, la mordit presque.

Salvato, étonné, tourna la tête de soncôté ; elle se jeta en arrière.

– Monsieur Salvato, dit Michele, j’ai descomptes à vous rendre.

– Tu les rendras à ta vieille mère, Michele,et tu lui diras de prier Dieu et la Madone pour Luisa et pourmoi.

– Ah bon ! dit Michele, voilà que jepleure, à présent…

– Au revoir, mon ami ! dit Luisa. Que leSeigneur et tous les anges du ciel vous gardent !

– Au revoir ? murmura Salvato. Eh !ne savez-vous donc pas qu’il y a danger de mort pour nous si nousnous revoyons ?

Luisa le laissa à peine achever.

– Silence ! silence !dit-elle ; remettons aux mains de Dieu les choses inconnues del’avenir ; mais, quelque chose qui doive arriver, je ne vousquitterai pas sur le mot adieu.

– Eh bien, soit ! dit Salvato enjambantle balcon et se mettant en selle sans desserrer ses deux bras nouésautour du cou de Luisa, qui se laissa courber vers lui avec lasouplesse d’un roseau ; eh bien, soit ! chère adorée demon cœur. Au revoir !

Et la dernière syllabe du mot symbole del’espérance se perdit entre leurs lèvres dans un premierbaiser.

Salvato poussa un cri tout à la fois de joieet de douleur, et piqua des deux son cheval, qui, partant au galop,l’arracha des bras de Luisa et se perdit dans l’obscurité.

– Oh ! oui, murmura la jeune femme, terevoir… et mourir !

LIV – LA BATAILLE

Nous avons vu Championnet se retirer de Romeen faisant solennellement, à Thiébaut et à ses cinq cents hommes,le serment de les venir délivrer avant vingt jours.

En quarante-huit heures et en deux étapes, ilse trouva à Civita-Castellana.

Son premier soin fut de visiter la ville etses environs.

Civita-Castellana, que l’on crut longtemps, àtort, l’ancienne Véies, préoccupa d’abord Championnet commearchéologue ; mais, en calculant la distance qui sépareCivita-Castellana de Rome, distance qui est de plus de trentemilles, il comprit qu’il y avait erreur de la part de ces grandsfaiseurs d’erreurs que l’on appelle les savants, et que les ruinesque l’on trouvait à quelque distance de la ville devaient êtrecelles de Faléries.

Des études toutes modernes ont prouvé quec’était Championnet qui avait raison.

Son premier soin fut de mettre en état lacitadelle bâtie par Alexandre VI, et qui ne servait plus quede prison, ainsi que de faire prendre position aux différents corpsde sa petite armée.

Il plaça Macdonald – auquel il réserva tousles honneurs de la bataille qui devait avoir lieu – avec sept millehommes, à Borghetto, en lui ordonnant de tirer, comme défense, lemeilleur parti possible de la maison de poste et des quelquesmasures qui l’entouraient, en s’appuyant à Civita-Castellana, quiformait l’extrême droite de l’armée française ou plutôt au pied delaquelle était groupée l’armée française ; il envoya legénéral Lemoine avec cinq cents hommes dans les défilés de Terni,placés à sa gauche, en lui disant, comme Léonidas auxSpartiates : « Faites-vous tuer ! » Casabiancaet Rusca reçurent le même ordre pour les défilés d’Ascoli, formantl’extrême gauche. Tant que Lemoine, Casabianca et Ruscatiendraient, Championnet ne craignait pas d’être tourné, et, tantqu’il serait attaqué de face seulement, il espérait pouvoir sedéfendre. Enfin il envoya des courriers au général Pignatelli, quiétait en train de reformer sa légion romaine entre Civita-Ducale etMarano, afin de lui porter l’ordre de se mettre en marche dès queses hommes seraient prêts et de rallier le général polonaisKniasewitch, qui avait sous son commandement les 2e et3e bataillons de la 30e demi-brigade deligne, deux escadrons du 16e régiment de dragons, unecompagnie du 19e de chasseurs à cheval et trois piècesd’artillerie, et de marcher droit au canon, dans quelque directionqu’il l’entendit.

En outre, le chef de brigade Lahure futchargé, avec la 15e demi-brigade, de prendre position àRegnano, en avant de Civita-Castellana, et le général MauriceMathieu de se porter sur Vignanello, pour couper aux Napolitains laposition d’Orte et les empêcher de passer le Tibre.

En même temps, il envoya des courriers sur laroute de Spolette et de Foligno, pour presser l’arrivée des troismille hommes de renfort, promis par Joubert.

Ces dispositions prises, il attendit de piedferme l’ennemi, dont il pouvait suivre tous les mouvements du hautde sa position de Civita-Castellana, où il se tenait avec uneréserve d’un millier d’hommes, pour se porter où besoin serait.

Par bonheur, au lieu de poursuivre sansrelâche Championnet avec sa nombreuse et magnifique cavalerienapolitaine, Mack perdit trois jours à Rome et trois ou quatreautres jours à réunir toutes ses forces, c’est-à-dire quarantemille hommes, pour marcher sur Civita-Castellana.

Enfin le général Mack divisa son armée en cinqcolonnes et se mit en marche.

Au dire des stratégistes, voici ce que Mackeut dû faire :

Il eût dû appeler par Pérouse le corps dugénéral Naselli, conduit et escorté à Livourne par Nelson ; ileût dû conduire les principales forces de son armée, sur la gauchedu Tibre et camper à Terni ; il eût dû enfin attaquer avec desforces sextuples la petite troupe de Macdonald, qui, pris entre lessept mille hommes de Naselli et trente ou trente-cinq mille hommesque Mack eût gardés dans sa main, n’eût pu résister à cette doubleattaque ; mais, au contraire, il dissémina ses forces ens’avançant sur cinq colonnes, et laissa libre la route dePérouse.

Il est vrai que les populations environnantes,c’est-à-dire celles de Riéti, d’Otricoli et de Viterbe, excitéespar les proclamations du roi Ferdinand, s’étaient révoltées et quede toutes parts on les sentait prêtes à seconder les mouvements dugénéral Mack.

Celui-ci s’avança, précédé d’une proclamationridicule à force de barbarie. Championnet, en abandonnant Rome,avait laissé dans les hôpitaux trois cents malades qu’il avaitrecommandés à l’honneur et à l’humanité du général ennemi ;mais, averti par une dépêche du roi Ferdinand, de la sortiequ’avait faite la garnison du château Saint-Ange et de la façondont les deux consuls, prêts à être pendus, avaient été enlevés aupied même de l’échafaud, Mack rédigea un manifeste dans lequel ildéclarait à Championnet que, s’il n’abandonnait pas sa position deCivita-Castellana, et s’il osait s’y défendre, les trois centsmalades, abandonnés dans les hôpitaux romains, répondraient têtepour tête des soldats qu’il perdrait dans le combat et seraientlivrés à la juste indignation du peuple romain ; cequi voulait dire qu’ils seraient mis en morceaux par la populace duTranstevère.

La veille du jour où l’on aperçut les têtes decolonne des Napolitains, ces manifestes furent apportés auxavant-postes français par des paysans ; ils tombèrent entreles mains de Macdonald.

Cette nature loyale en fut exaspérée.

Macdonald prit la plume et écrivit au généralMack :

« Monsieur le général,

» J’ai reçu le manifeste ; prenezgarde ! les républicains ne sont point des assassins ;mais je vous déclare, de mon côté, que la mort violente d’un seulmalade des hôpitaux romains sera la condamnation à mort de toutel’armée napolitaine, et que je donnerai l’ordre à mes soldats de nepoint faire de prisonniers.

» Votre lettre, dans une heure, seraconnue de toute l’armée, où vos menaces exciteront une indignationet une horreur qui ne pourront être surpassées que par le méprisqu’inspirera celui qui les a faites.

» MACDONALD. »

Et, en effet, à l’instant même, Macdonalddistribua une douzaine de ces manifestes et les fit lire par leschefs de corps à leurs hommes, tandis que lui, montant à cheval, serendait au galop à Civita-Castellana pour communiquer cetteproclamation au général Championnet et lui demander ses ordres.

Il trouva le général sur le magnifique pont àdouble arcade jeté sur le Rio-Maggiore, et bâti en 1712 par lecardinal Imperiali ; il tenait sa lunette de campagne à lamain, examinait les approches de la ville, et faisait prendre parson secrétaire des notes sur une carte militaire.

En voyant venir à lui, au grand galop de soncheval, Macdonald pâle et agité :

– Général, lui dit-il à distance, j’ai cru quevous m’apportiez des nouvelles de l’ennemi ; mais, maintenant,je vois que je me trompe ; car, en ce cas, vous seriez calmeet non agité.

– J’en apporte, cependant, général, ditMacdonald en sautant à bas de son cheval ; lesvoici !

Et il lui présenta le manifeste.

Championnet le lut sans le moindre signe decolère, mais seulement en haussant les épaules.

– Ne connaissez-vous pas l’homme auquel nousavons affaire ? dit-il. Et qu’avez-vous répondu àcela ?

– J’ai d’abord donné l’ordre de lire lemanifeste dans l’armée.

– Vous avez bien fait ; il est bon que lesoldat connaisse son ennemi, et il est encore mieux qu’il leméprise ; mais ce n’est point le tout ; vous avezrépliqué au général Mack, à ce que je présume ?

– Oui, que chaque prisonnier napolitainrépondrait à son tour tête pour tête pour les Français malades àRome.

– Cette fois, vous avez eu tort.

– Tort ?

Championnet regarda Macdonald avec une douceurinfinie, et, lui posant la main sur l’épaule :

– Ami, lui dit-il, ce n’est point avec desreprésailles sanglantes que les républicains doivent répondre àleurs ennemis ; les rois ne sont que trop disposés à nouscalomnier, ne leur donnons pas même l’occasion de médire.Redescendez vers vos hommes, Macdonald, et lisez-leur l’ordre dujour que je vais vous donner.

Et, se tournant vers son secrétaire, il luidicta l’ordre du jour suivant, que celui-ci écrivit aucrayon :

« Ordre du jour du général Championnetavant la bataille de Civita-Castellana. »

– C’est ainsi, interrompit Championnet, ques’appellera la bataille que vous gagnerez demain, Macdonald.

Et il continua :

« Tout soldat napolitain prisonnier seratraité avec l’humanité et la douceur ordinaires des républicainsenvers les vaincus.

» Tout soldat qui se permettrait unmauvais traitement quelconque envers un prisonnier désarmé, serasévèrement puni.

» Les généraux seront responsables del’exécution de ces deux ordres… »

Championnet prenait le crayon pour signer,lorsqu’un chasseur à cheval, couvert de boue, blessé au front,apparut à l’extrémité du pont, et, venant droit àChampionnet :

– Mon général, dit-il, les Napolitains ontsurpris un avant-poste de cinquante hommes à Baccano, et les onttous égorgés dans le corps de garde ; et, de crainte quequelque blessé ne survécût et ne se sauvât, ils ont mis le feu aubâtiment, qui s’est écroulé sur les nôtres, au milieu des insultesdes royaux et des cris de joie de la population.

– Eh bien, général, dit Macdonald triomphant,que pensez-vous de la conduite de nos ennemis ?

– Qu’elle fera d’autant mieux ressortir lanôtre, Macdonald.

Et il signa.

Puis, comme Macdonald paraissait désapprouvercette modération :

– Croyez-moi, lui dit Championnet, c’est ainsique la civilisation doit répondre à la barbarie. Allez,Macdonald ; je vous prie, comme votre ami, de faire publiercet ordre du jour à l’instant même, et, au besoin, comme votregénéral, je vous l’ordonne.

Macdonald resta un moment muet et commehésitant ; puis, tout à coup, jetant ses bras autour du cou deChampionnet et l’embrassant :

– Dieu sera avec vous demain, mon chergénéral, lui dit-il ; car vous êtes en même temps la justice,le courage et la bonté.

Et, se remettant en selle, il redescendit versses hommes, les fit mettre en ligne, et, passant sur le front decette ligne, il leur lut l’ordre du jour du général Championnet,qui excita des transports d’enthousiasme.

C’étaient les derniers beaux jours de laRépublique ; nos soldats avaient encore quelques-uns de cesgrands sentiments humanitaires, brises suprêmes, haleinesaffaiblies du souffle révolutionnaire de 1789, qui devaient plustard se fondre dans l’admiration et le dévouement pour un seulhomme ; ils restèrent aussi grands, ils furent moins bons.

Championnet envoya aussitôt des courriers àLemoine et à Casabianca pour leur annoncer qu’ils seraient, selontoute probabilité, attaqués le lendemain, et leur ordonner, s’ilsétaient forcés, de lui expédier des courriers à l’instant même,afin qu’il pût prendre ses mesures. Lahure, de son côté, reçut avisde ce qui s’était passé à Baccano, par ce même chasseur qui avaitéchappé au massacre, et qui, tout sanglant encore du combat de laveille, demandait à être un des premiers au combat du lendemain,pour venger ses camarades et se venger lui-même.

Vers trois heures de l’après-midi, Championnetdescendit de Civita-Castellana, commença par visiter lesavant-postes du chef de brigade Lahure, puis le corps d’armée deMacdonald ; il se mêla aux soldats en leur rappelant qu’ilsétaient les hommes d’Arcole et de Rivoli, et qu’ils avaientl’habitude de combattre un contre trois ; que combattre uncontre quatre était, par conséquent, une nouveauté qui ne devaitpas les effrayer.

Puis il commenta son ordre du jour et celui dugénéral Mack ; il leur dit que le soldat républicain,propagateur de l’idée révolutionnaire, était un apôtre armé, tandisque les soldats du despotisme n’étaient que des mercenaires sansconvictions ; il leur demanda s’ils aimaient la patrie ets’ils regardaient la liberté comme le but des efforts de toutenation intelligente, et si, avec cette double conviction qui avaitfailli faire triompher les trois cents Spartiates de l’immensearmée de Xerxès, ils pensaient que dix mille Français pussent êtrevaincus par quarante mille Napolitains.

Et, à cette harangue paternelle, qui futcomprise de tous, parce que Championnet n’employa ni grandesparoles, ni métaphores, tous sourirent et se contentèrent dedemander si l’on ne manquerait pas de munition.

Et, sur l’assurance de Championnet qu’il n’yavait rien de pareil à craindre :

– Tout ira bien, répondirent-ils.

Le soir, Championnet fit distribuer un barilde vin de Montefiascone par compagnie, c’est-à-dire unedemi-bouteille de vin à peu près par homme ; d’excellent painfrais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana, et une ration deviande d’une demi-livre : C’était un repas de sybarites, pources hommes qui, depuis trois mois, manquaient de tout, et dont lasolde était arriérée depuis six.

Puis il fit recommander, non-seulement auxchefs, mais encore aux soldats, la plus grande vigilance.

Le soir, de grands feux s’allumèrent dans lesbivacs français, et les musiques des régiments jouèrent laMarseillaise et le Chant du départ.

Les populations, naturellement ennemies,regardaient avec étonnement, de leurs villages cachés dans les plisdes montagnes, comme autant d’embuscades, ces hommes qui allaientcombattre et probablement mourir le lendemain, et qui sepréparaient au combat et à la mort par des chants et par des fêtes.Pour ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas, le spectacle étaitgrand.

La nuit s’écoula sans alarmes ; mais lesoleil, en se levant, éclaira toute l’armée du général Mack,s’avançant sur trois colonnes ; une quatrième, qui marchaitsur Terni sans être vue, pouvait être soupçonnée au nuage depoussière qu’elle soulevait à l’horizon ; enfin, unecinquième, qui était partie dès la veille au soir de Baccano pourAscoli, était invisible.

Les trois colonnes restées sous la main deMack montaient à trente mille hommes, à peu près ; six milledevaient attaquer nos avant-postes à l’extrême gauche ; quatremille devaient occuper le village de Vignanello, qui dominait toutle champ de bataille ; enfin, la masse la plus forte, cellequi était composée de vingt mille hommes, et qui était commandéepar Mack en personne, devait attaquer Macdonald et ses sept millehommes.

Championnet avait échelonné sa réserve sur lesrampes de la montagne, au sommet de laquelle il se tenait lui-même,sa lunette à la main.

Ses officiers d’ordonnance l’entouraient,prêts à porter ses ordres partout où besoin serait.

Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya lepremier feu.

Il avait fait placer ses hommes en avant duvillage de Regnano, dont il avait fait créneler les premièresmaisons.

Les soldats qui attaquaient Lahure étaientceux-là mêmes qui, la veille, à Baccano, avaient massacré lesprisonniers. Mack leur avait fait boire du sang, comme on fait auxtigres, pour les rendre non plus courageux, mais plus féroces.

Ils abordèrent vigoureusement laposition ; mais il y avait dans l’armée française destraditions sur le courage des troupes napolitaines qui n’enfaisaient pas un fantôme bien effrayant pour nos soldats ;Lahure, avec sa 15e brigade, c’est-à-dire avec unmillier d’hommes repoussa cette première attaque au grandétonnement des Napolitains, qui revinrent à la charge avecacharnement et furent repoussés une seconde fois.

Voyant cela, le chevalier Micheroux, quicommandait la colonne ennemie, fit approcher de l’artillerie etfoudroya les premières maisons, où étaient embusqués nostirailleurs ; ces maisons s’écroulèrent bientôt, laissantleurs défenseurs sans abri. Il y eut un moment de trouble dont legénéral napolitain profita pour faire avancer une colonne d’attaquede trois mille hommes qui se rua sur le village et l’emporta.

Mais, de l’autre côté, Lahure avait reformé sapetite troupe derrière un pli de terrain, de sorte qu’au moment oùles Napolitains débouchaient du village, ils furent assaillis parun feu si violent, que ce fut à leur tour de rétrograder.

Alors, Micheroux fit attaquer les Français partrois colonnes, une de trois mille hommes qui continua d’avancerpar la principale rue du village, deux de quinze cents qui lecontournèrent.

Lahure attendit bravement l’ennemi derrière leretranchement naturel où il était embusqué et ne permit à sessoldats de faire feu qu’à bout portant ; ses soldats obéirentà la lettre ; mais les masses napolitaines étaient siprofondes, qu’elles continuèrent d’avancer, les dernières filespoussant les premières. Lahure vit qu’il allait être forcé ;il ordonna à ses hommes de se former en carré et de se retirer pasà pas sur Civita-Castellana.

La manœuvre s’exécuta comme à la parade ;trois bataillons carrés se formèrent à l’instant même sous le feudes Napolitains et soutinrent, sans se rompre, plusieurs chargestrès-brillantes de cavalerie.

Championnet, du haut de son rocher, suivaitcette magnifique défense ; il vit Lahure battre en retraitejusqu’au pont de Civita-Castellana ; mais, en même temps, ils’aperçut que cette poursuite avait mis le désordre dans les rangsdes Napolitains ; il envoya aussitôt un officier d’ordonnanceau brave chef de la 45e demi-brigade pour lui dire dereprendre l’offensive, et qu’il lui envoyait, pour seconder cemouvement, cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitôt courirla nouvelle dans les rangs des soldats, qui la reçurent aux cris de« Vive la République ! » et qui, voyant arriver lerenfort promis au pas de course et la baïonnette en avant,entendant les tambours battre la charge, s’élancèrent avec unetelle impétuosité sur les Napolitains, que ceux-ci, qui nes’attendaient point à cette attaque, croyant déjà être vainqueurs,s’étonnèrent d’abord, puis, après un moment d’hésitation, rompirentleurs rangs et s’enfuirent.

Lahure les poursuivit, leur fit cinq centsprisonniers, leur tua sept ou huit cents hommes, leur prit deuxdrapeaux, les quatre pièces de canon avec lesquelles ils avaientabattu les maisons crénelées, et rentra en vainqueur dans Regnano,où il reprit la position qu’il avait avant la bataille.

Pendant ce temps, le chef de la 3ecolonne, qui formait la droite de l’attaque principale, et quis’était emparé de Vignanello, voyant venir le général MauriceMathieu avec une colonne de deux tiers moins forte que la sienne,ordonna à ses hommes de se porter en avant du village, d’y établirune batterie de quatre pièces de canon et d’attaquer lesFrançais ; l’ordre fut exécuté. Mais le général MauriceMathieu donna un tel élan à ses troupes, que, quoique fatiguées parune marche forcée qu’elles avaient faite la veille, il commença parrepousser l’ennemi, puis le chargea si vigoureusement à son tour,qu’il fut obligé de se réfugier dans Vignanello, et cela avec tantde rapidité et de confusion, que les canonniers n’eurent pas letemps de réatteler leurs pièces, qui ne tirèrent qu’une volée, etles laissèrent avec leurs fourgons entre les mains d’unecinquantaine de dragons qui formaient toute la cavalerie du généralMaurice Mathieu ; celui-ci ordonna de tourner les quatrepièces sur le village, dont les habitants avaient pris parti pourles Napolitains et venaient de faire feu sur les Français,annonçant qu’il allait ruiner le village et passer au fil de l’épéepaysans et Napolitains, si ces derniers ne l’évacuaient pas àl’instant même.

Effrayés de la menace, les Napolitainsévacuèrent Vignanello, et, poursuivis la baïonnette dans les reins,ne s’arrêtèrent qu’à Borghetto.

Ils perdirent cinq cents hommes tués, cinqcents prisonniers, un drapeau et les quatre pièces de canon, quirestèrent entre nos mains.

L’attaque du centre était plus grave, Mack ycommandait en personne et y conduisait trente mille hommes.

L’avant-garde de Macdonald, placée entreOtricoli et Cantalupo, était commandée par le général Duhesme,passé récemment de l’armée du Rhin à celle de Rome. On sait larivalité qui existait entre l’armée du Rhin et celle d’Italie,fière d’avoir combattu sous les yeux de Bonaparte et d’avoirremporté des victoires plus retentissantes que sa rivale. Duhesmevoulut montrer du premier coup aux soldats du Tessin et du Mincioqu’il était digne de les commander : il ordonna, au lieud’attendre l’attaque, à deux bataillons du 15e léger etdu 11e de ligne, de charger tête baissée la colonne quis’avançait contre eux ; il fit manœuvrer sur le flanc droit del’ennemi deux petites pièces d’artillerie légère, se mit lui-même àla tête de trois escadrons du 19e de chasseurs à cheval,et attaqua l’ennemi au moment où celui-ci croyait l’attaquer. Priseainsi à l’improviste, l’avant-garde napolitaine fut vigoureusementrefoulée sur le corps d’armée. En voyant cette petite troupe perdueet presque engloutie dans les flots des Napolitains, Macdonaldordonna à deux mille hommes de soutenir l’avant-garde ; cesdeux mille hommes s’élancèrent au pas de charge et achevèrent demettre en désordre la première colonne, qui se replia sur laseconde, forte de dix à douze mille hommes.

Dans son mouvement rétrograde, la colonnenapolitaine avait abandonné deux pièces de canon que l’on venait demettre en batterie et qui ne tirèrent même pas, six caissons demunitions, deux drapeaux et six cents prisonniers. Cinq ou sixcents Napolitains morts ou blessés restèrent dans l’espace vide quis’allongea du point dont l’avant-garde française était partiejusqu’à celui où elle était parvenue ; mais cet espace neresta pas longtemps vide ; car Duhesme et ses hommes, forcésde se mettre en retraite devant la deuxième colonne, inquiétés surleurs flancs par les débris de l’avant-garde, qui s’étaientralliés, et par des nuées de paysans combattant en tirailleurs,reculaient pas à pas, mais enfin reculaient.

Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme,pour lui dire de revenir à sa première position, de faire halte, dese former en bataillons carrés et de recevoir l’ennemi sur sesbaïonnettes ; en même temps, il ordonna à une batterie dequatre pièces de canon, placée sur un petit mamelon qui prenait lesNapolitains en écharpe, de commencer son feu, et lui-même, avec lereste de sa troupe, c’est-à-dire avec cinq mille hommes à peu près,divisés en deux colonnes d’attaque, passant à la droite et à lagauche du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un simplecolonel.

Championnet, dominant l’immense échiquier,oubliait sa propre responsabilité pour suivre Macdonald, qu’ilaimait comme un frère ; il le voyait, avec un serrement decœur dont il n’était pas le maître, général et soldat tout à lafois, commander et combattre avec ce calme qui était le caractèredistinctif du courage de Macdonald, courage qui, dix ans plus tard,se produisant à Wagram, étonna l’empereur, lequel pourtant seconnaissait en courage. Il eût voulu être derrière lui afin de luicrier de s’arrêter, d’être plus ménager de la vie de ses hommes etde la sienne, et, malgré lui, il était obligé d’admirer, et debattre des mains à cette intrépidité. Championnet cependant sedemandait s’il ne devait pas lui envoyer un officier d’ordonnancepour l’inviter à battre en retraite, ramener sur les flancs desNapolitains, Lahure d’un côté et Maurice Mathieu de l’autre,lorsqu’il vit que Macdonald commençait de lui-même à opérer cetteretraite ; en même temps, pour la faciliter, Duhesme sereformait en colonne et poussait une pointe vigoureuse au centre decette masse, la heurtant d’un choc si vigoureux, qu’il la forçait àreculer. Macdonald, dégagé, se formait à son tour en bataillonscarrés, et semblait se faire un jeu d’attendre à cinquante pas lescharges de la cavalerie napolitaine et d’accumuler sur les deuxfaces par lesquelles il était attaqué les cadavres des hommes etdes chevaux. Duhesme, qui ne voulait rien autre chose que dégagerson chef, s’était reformé de colonne en carré, et le champ debataille offrait l’aspect de trente mille hommes assiégeant sixredoutes vivantes, composées de douze cents hommes chacune etvomissant des torrents de feu.

Mack, voyant qu’il avait affaire à un ennemiimpossible à forcer, résolut d’utiliser sa nombreuseartillerie ; il fit, sur deux points dominant le champ debataille, établir deux batteries de vingt pièces chacune, dont lesfeux croisés battaient diagonalement les carrés, tandis que dixautres pièces attaquaient particulièrement de face celui deDuhesme, qui formait le centre, dans le but, s’il parvenait àl’éventrer, d’y lancer une formidable colonne qu’il tenait prêtepour couper en deux le centre de l’armée républicaine.

Championnet voyait avec inquiétude l’affairetourner à une bataille contre laquelle le courage ni le génie nepourraient rien ; il sondait du regard les masses profondes deMack, qui ondoyaient à l’horizon, quand tout à coup, en portant lesyeux à sa gauche, il vit, vers Riéti, étinceler des armes au milieud’un tourbillon de poussière qui s’avançait rapidement ; ilcrut que c’était un nouveau renfort qui arrivait à Mack, lestroupes envoyées par lui la veille à Ascoli peut-être, qui seralliaient au canon, lorsqu’en se retournant pour demander l’avisd’un de ses officiers d’ordonnance nommé Villeneuve, et renommépour son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement opposé,c’est-à-dire sur la route de Viterbe, un second corps, qui luiparut plus considérable encore que le premier et qui s’acheminaitvers le champ de bataille avec une égale diligence. On eût dit queces deux corps, quels qu’ils fussent, s’étaient donné le mot pourarriver chacun de son côté, à la même heure, presque à la mêmeminute, pour prendre part à la même affaire.

Serait-ce le corps du général Naselli quiarriverait de Florence, et Mack serait-il un général plus habilequ’on ne l’aurait cru ?

Tout à coup, l’aide de camp Villeneuve poussaun cri de joie, et, tendant les mains vers les flots de poussièreque soulevait sur la route de Viterbe, entre Ronciglione etMonterosso, cette nombreuse troupe de soldats :

– Général, dit-il, le drapeautricolore !

– Ah ! s’écria Championnet, ce sont lesnôtres ; Joubert m’a tenu parole.

Puis, reportant les yeux sur l’autre troupequi arrivait de Riéti :

– Oh ! morbleu ! dit-il, ce seraittrop de chance !

Les yeux de tous ceux qui entouraient legénéral se portèrent sur le point qu’il désignait du doigt, et unseul cri retentit, s’échappant de toutes les bouches :

– Le drapeau tricolore ! le drapeautricolore !

– C’est Pignatelli et la légion romaine, c’estKniasewitch et ses Polonais, ses dragons et ses chasseurs àcheval ! c’est la victoire enfin !

Alors, étendant, avec un geste d’unemerveilleuse grandeur, sa main vers Rome :

– Roi Ferdinand, s’écria le généralrépublicain, tu peux maintenant, comme Richard III, offrir tacouronne pour un cheval.

LV – LA VICTOIRE

Championnet, se tournant vers l’aide de campVilleneuve :

– Vous voyez d’ici Macdonald ? luidit-il.

– Non-seulement je le vois, général, réponditl’aide de camp, mais je l’admire !

– Et vous faites bien. C’est une belle étudepour vous, jeunes gens. Voilà comme il faut être au feu.

– Vous vous y connaissez, général, ditVilleneuve.

– Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenirferme une demi-heure encore, et que la journée est à nous.

– Pas d’autre explication ?

– Non, si ce n’est que, aussitôt qu’il verrase manifester parmi les Napolitains un certain trouble dont il nepourra comprendre la cause ; je l’invite à se reformer encolonne d’attaque, à faire battre la charge et à marcher en avant.Deux de ces messieurs vous suivront, continua Championnet enindiquant deux jeunes officiers qui attendaient impatiemment sesordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur, voussuppléeront ; dans le cas contraire, ce que j’espère, mon cherVilleneuve, l’un d’eux ira à Duhesme, l’autre aux carrés degauche ; la même chose à dire à chacun, ajouterseulement : « Le général répond de tout. »

Les trois officiers, fiers d’être choisis parChampionnet, partirent au galop pour s’acquitter de leurmission.

Championnet les suivit des yeux ; il vitles braves jeunes gens s’engager dans la fournaise ardente et serendre chacun au poste qui lui était assigné.

– Brave jeunesse !… murmura-t-il ;avec des hommes comme ceux-là, bien maladroit serait celui qui selaisserait battre.

Cependant les deux corps républicainsavançaient rapidement, cavalerie en tête, l’infanterie marchant aupas de course, sans que rien annonçât leur approche auxNapolitains, sur lesquels il était évident qu’ils allaient tomber àl’improviste.

Tout à coup, sur les deux flancs de l’arméeroyale, les trompettes républicaines sonnèrent la charge, et,pareils à deux avalanches renversant tout ce qui se trouve sur leurpassage, les deux corps de cavalerie se ruèrent sur cette massecompacte, dans laquelle ils entrèrent en frayant un chemin àl’infanterie, tandis qu’autour d’elle, trois pièces d’artillerielégère manœuvraient comme des tonnerres volants.

Ce qu’avait prévu Championnet arriva :les Napolitains, ne sachant d’où venaient ces nouveaux adversairesqui semblaient tomber du ciel, commencèrent à se débander ;Macdonald et Duhesme reconnurent, à l’oscillation de l’ennemi et àl’amollissement de ses coups, qu’il se passait dans l’armée dugénéral Mack quelque chose d’extraordinaire et d’imprévu ; quece quelque chose était probablement ce qu’avait indiquéChampionnet, et que le moment était venu d’exécuter sesinstructions ; en conséquence, Macdonald rompit ses carrés,Duhesme en fit autant, les autres chefs les imitèrent, les carréss’allongèrent en colonnes et se soudèrent les uns aux autres commeles tronçons de trois immenses serpents, le terrible pas de chargeretentit, les baïonnettes menaçantes s’abaissèrent, les cris de« Vive la République ! » se firent entendre, et,devant l’élan irrésistible de la furia francese, lesNapolitains s’écartèrent.

– Allons, amis, cria Championnet aux cinq onsix cents hommes gardés par lui comme réserve, qu’il ne soit pasdit que nos frères aient vaincu sous nos yeux et que nous n’avonspas pris part à la victoire. En avant !

Et, entraînant ses hommes dans l’horriblemêlée, lui aussi vint faire sa brèche dans la muraille vivante.

Au milieu de cet immense désordre, où Dieu,qui semblait avoir conduit les différents corps français par lamain, eût pu seul se reconnaître, un grand malheur faillit arriver.Après avoir culbuté chacun de son côté les Napolitains, après lesavoir écartés comme le coin écarte le chêne, le corps de Kellermannet celui qui venait de Riéti, c’est-à-dire les dragons deKellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrèrent et seprirent pour deux corps ennemis : les dragons pointèrent leurssabres, les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à coupdeux jeunes gens se précipitèrent dans l’espace libre en criant dechaque côté : « Vive la République ! » et en seprécipitant dans les bras l’un de l’autre. Ces deux jeunes gens,c’était, du côté de Kellermann, Hector Caraffa, qui, on se lerappelle, était allé demander ce renfort à Joubert ; c’était,du côté de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato Palmieri, qui, envenant de Naples pour rejoindre son général, était tombé au milieudes Polonais et de la légion romaine ; tous deux, las d’unlong repos, guidés par leur courage et par leur haine, avaient prisla tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant d’uneégale ardeur, pareils à des faucheurs qui, partis chacun del’extrémité opposée d’un champ de blé, se rencontrent au milieu dece champ, ils s’étaient rencontrés au centre de l’armée napolitaineet s’étaient reconnus assez à temps pour que Français et Polonaisne tirassent point les uns sur les autres.

Si l’on a pris, par l’exposition que nous enavons faite, une idée exacte du caractère des deux jeunes gens, ondoit comprendre quelle joie pure et profonde ils éprouvèrent, aprèsdeux mois de séparation, à se presser dans les bras l’un del’autre, au milieu de ce cri magique poussé par dix millevoix : « Victoire ! victoire ! »

Et, en effet, la victoire était complète, lestrois colonnes de Duhesme et de Macdonald avaient, comme celles deKellermann et de Kniasewitch, pénétré jusqu’au cœur de l’arméenapolitaine en marchant sur le corps de tout ce qui avait voulu luirésister.

Championnet arriva pour achever ladéroute ; elle fut terrible, insensée, inouïe. Trente milleNapolitains, vaincus, dispersés, fuyant dans toutes les directions,se débattaient au milieu de douze mille Français vainqueurs,combinant tous leurs mouvements avec un implacable sang-froid pouranéantir d’un seul coup un ennemi trois fois plus nombreuxqu’eux.

Au milieu de cette effroyable débâcle, aumilieu des morts, des mourants, des blessés, des canons abandonnés,des fourgons entr’ouverts, des armes jonchant le sol, desprisonniers se rendant par mille, les chefs se rejoignirent ;Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri et HectorCaraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ debataille, leur laissant, ainsi qu’à Macdonald et à Duhesme, tousles honneurs d’une victoire qu’il avait dirigée, serra les mains deKellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par euxRome était sauvée, mais que ce n’était point assez de sauver Rome,qu’il fallait conquérir Naples ; qu’en conséquence, on nedevrait donner aucun relâche aux Napolitains, mais au contraire lespoursuivre à outrance et couper, s’il était possible, les défilésdes Abruzzes au roi de Naples et à son armée.

En conséquence du plan qu’il venait d’exposerà ses lieutenants, Championnet ordonna aux corps les moins fatiguésde se remettre en marche et de poursuivre ou même de devancerl’ennemi ; Salvato Palmieri et Ettore Caraffa s’offrirent pourservir de guides aux corps qui, par Civita-Ducale, Tagliacozzo etSora, devaient faire invasion dans le royaume des Deux-Siciles,Championnet accepta. Maurice Mathieu et Duhesme furent chargés decommander les deux avant-gardes, qui devaient s’avancer, l’une parAlbano et Terracine, l’autre par Tagliacozzo et Sora ; ilsauraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire,Rusca et Casabianca, que l’on avertirait de quitter leurspositions, tandis que Championnet et Kellermann rallieraient lesdifférents corps épars, prendraient en passant Lahure à Regnano,rentreraient à Rome, y rétabliraient le gouvernementrépublicain ; après quoi, l’armée française, marchant le plusrapidement possible sur les pas de son avant-garde, se dirigeraitimmédiatement sur Naples.

Ce conseil tenu à cheval, en plein air, lespieds dans le sang, on s’occupa de recueillir les trophées de lavictoire.

Trois mille morts étaient couchés sur le champde bataille ; autant de blessés, cinq mille prisonniersétaient désarmés et conduits à Civita-Castellana ; huit millefusils étaient jetés sur le sol ; trente canons et soixantecaissons, abandonnés de leurs artilleurs et de leurs chevaux,justifiaient la prédiction de Championnet, qui avait dit qu’avecdeux millions de cartouches, dix mille Français ne manquaientjamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous leseffets de campement tombés au pouvoir de l’armée républicaine, onamenait au général Championnet deux fourgons pleins d’or.

C’était le trésor de l’armée royale, montant àsept millions.

Une partie de la traite tirée par sir Williamsur la banque d’Angleterre, endossée par Nelson, escomptée par lesBacker, allait servir à remettre au courant la solde de l’arméefrançaise.

Chaque soldat reçut cent francs. Un milliondeux cent mille francs y passèrent. La part des morts fut faite etdistribuée aux survivants. Chaque caporal eut cent vingtfrancs ; chaque sergent, cent cinquante ; chaquesous-lieutenant, quatre cents ; chaque lieutenant, sixcents ; chaque capitaine, mille ; chaque colonel, quinzecents ; chaque chef de brigade, deux mille cinq cents ;chaque général, quatre mille.

La distribution fut faite le même soir, auxflambeaux, par le payeur de l’armée, qui, depuis l’entrée encampagne de 1792, ne s’était jamais trouvé si riche. Elle eut lieusur le champ de bataille même.

On résolut de réserver quinze cent millefrancs pour acheter aux soldats des habits et des souliers, et l’onenvoya le reste, c’est-à-dire près de quatre millions, enFrance.

Dans sa lettre au Directoire, lettre danslaquelle il lui annonçait sa victoire et le nom de tous ceux quis’étaient distingués, Championnet rendait compte des trois millionscinq ou six cent mille francs qu’il avait distribués ou dont ilavait décidé l’emploi ; puis il demandait que MM. lesdirecteurs voulussent bien l’autoriser à prendre pour lui cettemême somme de quatre mille francs qu’il avait fait distribuer auxautres généraux, mais dont il n’avait pas pris la liberté de fairel’application à lui-même.

La nuit fut une nuit de fête ; lesblessés étouffaient leurs gémissements pour ne pas attrister leurscompagnons d’armes ; les morts furent oubliés. N’était-cepoint assez pour eux d’être morts en un jour de victoire !

Cependant, le roi, resté à Rome, y avaitbientôt repris ses habitudes de Naples ; le jour même de labataille, il était allé, avec une escorte de trois cents hommes,chasser le sanglier à Corneto, et, comme il lui avait étéimpossible de réunir une meute de bons chiens à Rome, il avait,dans des fourgons, fait venir en poste ses chiens de Naples.

La veille au soir, il avait reçu de Mack unedépêche de Baccano en date de deux heures de l’après-midi ;elle était conçue en ces termes :

« Sire, j’ai l’honneur d’annoncer à VotreMajesté qu’aujourd’hui j’ai attaqué l’avant-garde française, qui,après une vigoureuse défense, a été détruite. L’ennemi a perducinquante hommes, tandis que la bienheureuse Providence a permisque nous n’ayons qu’un mort et deux blessés.

» On m’assure que Championnet a l’audacede m’attendre à Civita-Castellana ; demain, je marche sur luiau point du jour, et, s’il ne se met pas en retraite, je l’écrase.À huit heures du matin, Votre Majesté entendra mon canon ou plutôtson canon, et elle pourra dire : « La danse acommencé ! »

» Ce soir, part un corps de quatre millehommes pour forcer les défilés d’Ascoli, et, au point du jour, unsecond corps de même nombre pour forcer celui de Terni et prendrel’ennemi à revers, tandis que je l’attaquerai de face.

» Demain, s’il plaît à Dieu, VotreMajesté aura de bonnes nouvelles de Civita-Castellana, et, si elleva au spectacle, pourra, entre deux actes, apprendre que lesFrançais ont évacué les États romains.

» J’ai l’honneur d’être avec respect,

» De Votre Majesté, etc.,

» Baron MACK. »

Cette lettre avait été très-agréable auroi ; il l’avait reçue au dessert, l’avait lue tout haut,avait fait son whist, avait gagné cent ducats au marquis Malaspina,ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté, attendu que le marquisMalaspina était pauvre, s’était couché par là-dessus, n’avait faitqu’un somme jusqu’à six heures, où on l’avait éveillé, était partià six heures et demie pour Corneto, y était arrivé à dix, avaitécouté, avait entendu le canon, et avait dit :

– Voilà Mack qui écrase Championnet. La dansea commencé.

Et il s’était mis en chasse, avait tué de samain royale trois sangliers, était revenu fort content, avait jetéun regard de travers sur le château Saint-Ange, dont le drapeautricolore lui tirait désagréablement l’œil, avait récompensé etrégalé son escorte, avait fait dire qu’il honorerait de sa présencele théâtre Argentina, où l’on jouait le Matrimoniosegreto, de Cimarosa, et un ballet de circonstance intitulél’Entrée d’Alexandre à Babylone.

Il va sans dire que c’était le roi Ferdinandqui était Alexandre.

Le roi dîna confortablement avec sesfamiliers, le duc d’Ascoli, le marquis Malaspina, le duc de laSalhandra, son grand veneur, qu’il avait fait venir de Naples avecses chiens, son premier écuyer, le prince de Migliano, ses deuxgentilshommes en exercice, le duc de Sora et le prince Borghèse, etenfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevêque de Nicosia,qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous les huitjours, lui donnait l’absolution.

À huit heures, Sa Majesté monta en voiture etse rendit au théâtre Argentina, éclairé à giorno ; une logemagnifique lui avait été préparée, avec une table toute servie dansle salon qui la précédait, afin que, dans l’entr’acte de l’opéra auballet, elle pût manger son macaroni comme elle le faisait àNaples ; or, le bruit avait couru que ce spectacle étaitajouté à celui qui était promis par l’affiche, et la salleregorgeait de monde.

L’entrée de Sa Majesté fut accueillie par lesplus vifs applaudissements.

Sa Majesté avait eu le soin de prévenir aupalais Farnèse qu’on lui envoyât, au théâtre Argentina, lescourriers qui pourraient lui arriver de la part du général Mack, etle régisseur du théâtre, prévenu de son côté, se tenait prêt, engrand costume, à faire lever la toile et à annoncer que lesFrançais avaient évacué les États romains.

Le roi écouta le chef-d’œuvre de Cimarosa avecune distraction dont il n’était pas le maître. Peu accessible entout temps aux charmes de la musique, il y était encore plusindifférent ce soir-là que les autres soirs ; il lui semblaittoujours entendre le canon du matin, et il prêtait bien plusl’oreille aux bruits qui venaient du corridor qu’à ceux del’orchestre et du théâtre.

La toile tomba sur le dénoûment duMatrimonio segreto, au milieu des hourras de la salle toutentière ; on rappela le castrat Veluti, qui, quoique âgé deplus de quarante ans et fort ridé hors de la scène, jouait encorel’amoureuse avec le plus grand succès, et qui vint modestement,l’éventail à la main, les yeux baissés et faisant semblant derougir, tirer ses trois révérences au public, et deux laquais engrande livrée apportèrent dans la loge royale la table du souper,chargée de deux candélabres supportant chacun vingt bougies, etentre lesquels s’élevait un plat de macaroni gigantesque, surmontéd’une appétissante couche de tomates.

C’était au tour du roi à donner sareprésentation.

Sa Majesté s’avança sur le devant de la loge,et, avec sa pantomime accoutumée, annonça au public romain qu’ilallait avoir l’honneur de lui voir manger son macaroni à la manièrede Polichinelle.

Le public romain, moins démonstratif que lepublic napolitain, accueillit cette annonce mimique avec assez defroideur ; mais le roi fit au parterre un signe qui voulaitdire : « Vous ne savez pas ce que vous allez voir ;quand vous l’aurez vu, vous m’en donnerez des nouvelles. »

Puis, se retournant vers le ducd’Ascoli :

– Il me semble, dit-il, qu’il y a cabale cesoir.

– Ce n’est qu’un ennemi de plus dont VotreMajesté aura à triompher, lui répondit le courtisan, et cela nel’inquiète point.

Le roi remercia son ami par un sourire, pritle plat de macaroni d’une main, s’avança sur le devant de la loge,opéra, avec l’autre main, le mélange de la pomme d’or avec la pâte,et, ce mélange achevé, ouvrit une bouche démesurée dans laquelle,avec cette même main dédaigneuse de la fourchette, il fit tomberune cascade de macaroni qui ne pouvait se comparer qu’à cettefameuse cascade de Terni dont le général Lemoine avait été chargépar Championnet de défendre l’approche aux Napolitains.

À cette vue, les Romains, si graves et ayantconservé de la dignité suprême une si haute idée, éclatèrent derire. Ce n’était plus un roi qu’ils avaient devant les yeux,c’était Pasquin, c’était Marforio, c’était encore moins que cela,c’était le bouffon Osque Pulcinella.

Le roi, encouragé par ces rires, qu’il pritpour des applaudissements, avait déjà vidé la moitié de sonsaladier, et, s’apprêtant à engloutir le reste, en était à satroisième cascade, lorsque, tout à coup, la porte de sa loges’ouvrit avec un fracas tellement en dehors de toutes les règles del’étiquette, qu’il pivota sur lui-même la bouche ouverte et la mainen l’air, pour voir quel était le malotru qui se permettait de letroubler au beau milieu de cette importante occupation.

Ce malotru, c’était le général Mack enpersonne, mais si pâle, si effaré, si couvert de poussière, qu’àson seul aspect et sans lui demander quelles nouvelles ilapportait, le roi laissa tomber son saladier et essuya ses doigtsavec son mouchoir de batiste.

– Est-ce que… ? demanda-t-il.

– Hélas, sire !… répondit Mack.

Tous deux s’étaient compris.

Le roi s’élança dans le salon de la loge enrefermant la porte derrière lui.

– Sire, lui dit le général, j’ai abandonné lechamp de bataille, j’ai laissé l’armée pour venir dire moi-même àVotre Majesté qu’elle n’a pas un instant à perdre.

– Pour quoi faire ? demanda le roi.

– Pour quitter Rome.

– Quitter Rome ?

– Ou bien elle risquera que les Françaissoient avant elle aux défilés des Abruzzes.

– Les Français avant moi aux défilés desAbruzzes ! Mannaggio san Gennaro !Ascoli, Ascoli !

Le duc entra dans le salon.

– Dis aux autres de rester jusqu’à la fin duspectacle, tu entends ? Il est important qu’on les voie dansla loge, pour que l’on ne se doute de rien, et viens avec moi.

Le duc d’Ascoli transmit l’ordre du roi auxcourtisans, fort préoccupés de ce qui se passait, mais quicependant étaient loin de soupçonner l’entière vérité, et rejoignitle roi, qui avait déjà gagné le corridor en criant :

– Ascoli ! Ascoli ! mais viens donc,imbécile ! N’as-tu pas entendu que l’illustre général Mack adit qu’il n’y avait pas un instant à perdre, ou que ces fils de…Français seraient avant nous à Sora ?

LVI – LE RETOUR

Mack avait eu raison de craindre la rapiditédes mouvements de l’armée française : déjà, dans la nuit quiavait suivi la bataille, les deux avant-gardes, guidées, l’une parSalvato Palmieri, l’autre par Hector Caraffa, avaient pris la routede Civita-Ducale, dans l’espérance d’arriver, l’une à Sora parTagliacozzo et Capistrello, et l’autre à Ceprano par Tivoli,Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer ainsi auxNapolitains le défilé des Abruzzes.

Quant à Championnet, ses affaires une foisfinies à Rome, il devait prendre la route de Velletri et deTerracina par les marais Pontins.

Au point du jour, après avoir fait donner àLemoine et à Casabianca des nouvelles de la victoire de la veille,et leur avoir ordonné de marcher sur Civita-Ducale pour se réunirau corps d’armée de Macdonald et de Duhesme et prendre avec eux laroute de Naples, il partit avec six mille hommes pour rentrer àRome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, campa à la Storta, et,le lendemain, à huit heures du matin, se présenta à la porte duPeuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait lechâteau Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna lepalais Corsini, où, comme le lui avait promis le baron de Riescach,il retrouva chaque chose à la place où il l’avait laissée.

Le même jour, il fit afficher cetteproclamation :

« Romains !

» Je vous avais promis d’être de retour àRome avant vingt jours ; je vous tiens parole, j’y rentre ledix-septième.

» L’armée du despote napolitain a oséprésenter le combat à l’armée française.

» Une seule bataille a suffi pourl’anéantir, et, du haut de vos remparts, vous pouvez voir fuir sesdébris vers Naples, où les précéderont nos légionsvictorieuses.

» Trois mille morts et cinq mille blessésétaient couchés hier sur le champ de bataille deCivita-Castellana ; les morts auront la sépulture honorable dusoldat tué sur le champ de bataille, c’est-à-dire le champ debataille lui-même ; les blessés seront traités comme desfrères ; tous les hommes ne le sont-ils pas aux yeux del’Éternel qui les a créés !

» Les trophées de notre victoire sontcinq mille prisonniers, huit drapeaux, quarante-deux pièces decanon, huit mille fusils, toutes les munitions, tous les bagages,tous les effets de campement et enfin le trésor de l’arméenapolitaine.

» Le roi de Naples est en fuite pourregagner sa capitale, où il rentrera honteusement, accompagné desmalédictions de son peuple et du mépris du monde.

» Encore une fois, le Dieu des armées abéni notre cause. – Vive la République !

» CHAMPIONNET. »

Le même jour, le gouvernement républicainétait rétabli à Rome ; les deux consuls Mattei et Zaccalone,si miraculeusement échappés à la mort, avaient repris leur poste,et, sur l’emplacement du tombeau de Duphot, détruit, à la honte del’humanité, par la population romaine, on éleva un sarcophage où, àdéfaut de ses nobles restes jetés aux chiens, on inscrivit songlorieux nom.

Ainsi que l’avait dit Championnet, le roi deNaples avait fui ; mais, comme certaines parties de cecaractère étrange resteraient inconnues à nos lecteurs, si nousnous contentions, comme Championnet dans sa proclamation,d’indiquer le fait, nous leur demanderons la permission del’accompagner dans sa fuite.

À la porte du théâtre Argentina, Ferdinandavait trouvé sa voiture et s’était élancé dedans avec Mack, encriant à d’Ascoli d’y monter après eux.

Mack s’était respectueusement placé sur lesiège de devant.

– Mettez-vous au fond, général, lui dit le roine pouvant pas renoncer à ses habitudes de raillerie, et nesongeant pas qu’il se raillait lui-même ; il me paraît quevous allez avoir assez de chemin à faire à reculons, sans commenceravant que la chose soit absolument nécessaire.

Mack poussa un soupir et s’assit près duroi.

Le duc d’Ascoli prit place sur le devant.

On toucha au palais Farnèse ; un courrierétait arrivé de Vienne apportant une dépêche de l’empereurd’Autriche ; le roi l’ouvrit précipitamment et lut :

« Mon très-cher frère, cousin, oncle,beau-père, allié et confédéré,

» Laissez-moi vous féliciter biensincèrement sur le succès de vos armes et sur votre entréetriomphale à Rome… »

Le roi n’alla pas plus loin.

– Ah ! bon ! dit-il, en voilà unequi arrive à propos.

Et il remit la dépêche dans sa poche.

Puis, regardant autour de lui :

– Où est le courrier qui a apporté cettelettre ? demanda-t-il.

– Me voici, sire, fit le courrier ens’approchant.

– Ah ! c’est toi, mon ami ? Tiensvoilà pour ta peine, dit le roi en lui donnant sa bourse.

– Votre Majesté me fera-t-elle l’honneur de medonner une réponse pour mon auguste souverain.

– Certainement ; seulement, je te ladonnerai verbale, n’ayant pas le temps d’écrire. N’est-ce pas,Mack, que je n’ai pas le temps ?

Mack baissa la tête.

– Peu importe, dit le courrier ; je peuxrépondre à Votre Majesté que j’ai bonne mémoire.

– De sorte que tu es sûr de rapporter à tonauguste souverain ce que je vais te dire ?

– Sans y changer une syllabe.

– Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tubien ? de ma part…

– J’entends, sire.

– Dis-lui que son frère et cousin, oncle etbeau-père, allié et confédéré le roi Ferdinand est un âne.

Le courrier recula effrayé.

– N’y change pas une syllabe, reprit le roi,et tu auras dit la plus grande vérité qui soit jamais sortie de tabouche.

Le courrier se retira stupéfié.

– Et maintenant, dit le roi, comme j’ai dit àSa Majesté l’empereur d’Autriche tout ce que j’avais à lui dire,partons.

– J’oserai faire observer à Votre Majesté, ditMack, qu’il n’est pas prudent de traverser la plaine de Rome envoiture.

– Et comment voulez–vous que je latraverse ? À pied ?

– Non, mais à cheval.

– À cheval ! Et pourquoi cela, àcheval ?

– Parce qu’en voiture, Votre Majesté estobligée de suivre les routes, tandis qu’à cheval, au besoin, VotreMajesté peut prendre à travers les terres ; excellent cavaliercomme est Votre Majesté, et montée sur un bon cheval, elle n’aurapoint à craindre les mauvaises rencontres.

– Ah ! malora ! s’écria leroi, on peut donc en faire ?

– Ce n’est pas probable ; mais je doisfaire observer à Votre Majesté que ces infâmes jacobins ont osédire que, si le roi tombait entre leurs mains…

– Eh bien ?

– Ils le pendraient au premier réverbère venusi c’était dans la ville, au premier arbre rencontré si c’était enplein champ.

– Fuimmo, d’Ascoli !fuimmo !… Que faites-vous donc là-bas, vous autresfainéants ? Deux chevaux ! deux chevaux ! lesmeilleurs ! C’est qu’ils le feraient comme ils le disent, lesbrigands ! Cependant, nous ne pouvons pas aller jusqu’à Naplesà cheval ?

– Non, sire, répondit Mack ; mais, àAlbano, vous prendrez la première voiture de poste venue.

– Vous avez raison. Une paire de bottes !Je ne peux pas courir la poste en bas de soie. Une paire debottes ! Entends-tu, drôle ?

Un valet de pied se précipita par lesescaliers et revint avec une paire de longues bottes.

Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sansplus s’inquiéter de son ami d’Ascoli que s’il n’existait pas.

Au moment où il achevait de mettre sa secondebotte, on amena les deux chevaux.

– À cheval, d’Ascoli ! à cheval !dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc dans le coin de lavoiture ? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors !

– Dix hommes d’escorte, cria Mack, et unmanteau pour Sa Majesté !

– Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommesd’escorte et un manteau pour moi.

On lui apporta un manteau de couleur sombredans lequel il s’enveloppa.

Mack monta lui-même à cheval.

– Comme je ne serai rassuré que quand jeverrai Votre Majesté hors des murs de la ville, je demande à VotreMajesté la permission de l’accompagner jusqu’à la porteSan-Giovanni.

– Est-ce que vous croyez que j’ai quelquechose à craindre dans la ville, général ?

– Supposons… ce qui n’est pas supposable…

– Diable ! fit le roi ; n’importe,supposons toujours.

– Supposons que Championnet ait eu le temps defaire prévenir le commandant du château Saint-Ange, et que lesjacobins gardent les portes.

– C’est possible, cria le roi, c’estpossible ; partons.

– Partons, dit Mack.

– Eh bien, où allez-vous, général ?

– Je vous conduis, sire, à la seule porte dela ville par laquelle on ne supposera jamais que vous sortiez,attendu qu’elle est justement à l’opposé de la porte deNaples ; je vous conduis à la porte du Peuple, et, d’ailleurs,c’est la plus proche d’ici ; ce qui nous importe, c’est desortir de Rome le plus promptement possible ; une fois hors deRome, nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d’heure,nous sommes à la porte San-Giovanni.

– Il faut que ces coquins de Français soientde bien rusés démons, général, pour avoir battu un gaillard aussifin que vous.

On avait fait du chemin pendant ce dialogue,et l’on était arrivé à l’extrémité de Ripetta.

Le roi arrêta le cheval de Mack par labride.

– Holà ! général, dit-il, qu’est-ce quec’est que tous ces gens-là qui rentrent par la porte duPeuple ?

– S’ils avaient eu le temps matériel de fairetrente milles en cinq heures, je dirais que ce sont les soldats deVotre Majesté qui fuient.

– Ce sont eux, général ! ce sonteux ! Ah ! vous ne les connaissez pas, cesgaillards-là ; quand il s’agit de se sauver, ils ont des ailesaux talons.

Le roi ne s’était pas trompé, c’était la têtedes fuyards qui avaient fait un peu plus de deux lieues à l’heure,et qui commençaient à rentrer dans Rome. Le roi mit son manteau surses yeux et passa au milieu d’eux sans être reconnu.

Une fois hors de la ville, la petite troupe sejeta à droite, suivit l’enceinte d’Aurélien, dépassa la porteSan-Lorenzo, puis la porte Maggiore, et enfin arriva à cettefameuse porte San-Giovanni, où le roi, seize jours auparavant,avait en si grande pompe reçu les clefs de la ville.

– Et maintenant, dit Mack, voici la route,sire ; dans une heure, vous serez à Albano ; à Albano,vous êtes hors de tout danger.

– Vous me quittez, général ?

– Sire, mon devoir était de penser au roiavant tout ; mon devoir est maintenant de penser àl’armée.

– Allez, et faites de votre mieux ;seulement, quoi qu’il arrive, je désire que vous vous rappeliez quece n’est pas moi qui ai voulu la guerre et qui vous ai dérangé devos affaires, si vous en aviez à Vienne, pour vous faire venir àNaples.

– Hélas ! c’est bien vrai, sire, et jesuis prêt à rendre témoignage que c’est la reine qui a tout fait.Et maintenant, que Dieu garde Votre Majesté !

Mack salua le roi et mit son cheval au galop,reprenant la route par laquelle il était venu.

– Et toi, murmura le roi en enfonçant leséperons dans le ventre de son cheval et en le lançant à fond detrain sur la route d’Albano, et toi, que le diable t’emporte,imbécile !

On voit que, depuis le jour du conseil d’État,le roi n’avait pas changé d’opinion sur le compte de son général enchef.

Quelques efforts que fissent les dix hommes del’escorte pour suivre le roi et le duc d’Ascoli, les deux illustrescavaliers étaient trop bien montés, et Ferdinand, qui réglait lepas, avait trop grand’peur, pour qu’ils ne fussent pas bientôtdistancés ; d’ailleurs, il faut dire qu’avec la confiancequ’avait Ferdinand dans ses sujets, il ne regardait point – ensupposant que quelque danger l’attendît sur cette route – l’escortecomme d’un secours bien efficace, et, lorsque le roi et soncompagnon arrivèrent à la montée d’Albano, il y avait déjàlongtemps que les dix cavaliers étaient revenus sur leurs pas.

Tout le long de la route, le roi avait eu desterreurs paniques. S’il y a un endroit au monde qui présente, lanuit surtout, des aspects fantastiques, c’est la campagne de Rome,avec ses aqueducs brisés qui semblent des files de géants marchantdans les ténèbres, ses tombeaux qui se dressent tout à coup, tantôtà droite, tantôt à gauche de la route, et ces bruits mystérieux quisemblent les lamentations des ombres qui les ont habités. À chaqueinstant, Ferdinand rapprochait son cheval de son compagnon et,rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt à lui fairefranchir le fossé, lui demandait : « Vois-tu,d’Ascoli ?… » Entends-tu, d’Ascoli ? » Etd’Ascoli, plus calme que le roi, parce qu’il était plus brave,regardait et répondait : « Je ne vois rien, sire. »écoutait et répondait : « Sire, je n’entends rien. »Et Ferdinand, avec son cynisme ordinaire, ajoutait :

– Je disais à Mack que je n’étais pas sûrd’être brave ; eh bien, maintenant, je suis fixé à cesujet : décidément, je ne le suis pas.

On arriva ainsi à Albano ; les deuxfugitifs avaient mis une heure à peine pour venir de Rome ; ilétait minuit, à peu près ; toutes les portes étaient fermées,celle de la poste comme les autres.

Le duc d’Ascoli la reconnut à l’inscriptionécrite au-dessus de la porte, descendit de cheval et frappa àgrands coups.

Le maître de poste, qui était couché depuistrois heures, vint, comme d’habitude, ouvrir de mauvaise humeur eten grognant ; mais d’Ascoli prononça ce mot magique qui ouvrittoutes les portes :

– Soyez tranquille, vous serez bien payé.

La figure du maître de poste se rassérénaaussitôt.

– Que faut-il servir à LeursExcellences ? demanda-t-il.

– Une voiture, trois chevaux de poste et unpostillon qui conduise rondement, dit le roi.

– Leurs Excellences vont avoir tout cela dansun quart d’heure, dit l’hôte.

Puis, comme il commençait de tomber une pluiefine :

– Ces messieurs entreront bien, en attendant,dans ma chambre ?

– Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tuas raison. Une chambre, une chambre tout de suite !

– Et que faut-il faire des chevaux de LeursExcellences ?

– Mets-les à l’écurie ; on viendra lesreprendre de ma part, de la part du duc d’Ascoli, tuentends ?

– Oui, Excellence.

Le duc d’Ascoli regarda le roi.

– Je sais ce que je dis, fit Ferdinand ;allons toujours, et ne perdons pas de temps.

L’hôte les conduisit à une chambre où ilalluma deux chandelles.

– C’est que je n’ai qu’un cabriolet,dit-il.

– Va pour un cabriolet, s’il est solide.

– Bon ! Excellence, avec lui on irait enenfer.

– Je ne vais qu’à moitié chemin, ainsi toutest pour le mieux.

– Alors, Leurs Excellences m’achètent moncabriolet ?

– Non ; mais elles te laissent leurs deuxchevaux, qui valent quinze cents ducats, imbécile !

– Alors, les chevaux sont pour moi ?

– Si on ne te les réclame pas. Si on te lesréclame, on te payera ton cabriolet ; mais fais vite,voyons.

– Tout de suite, Excellence.

Et l’hôte, qui venait de voir le roi sansmanteau, et tout chamarré d’ordres, se retira à reculons et ensaluant jusqu’à terre.

– Bon ! dit le duc d’Ascoli, nous allonsêtre servis à la minute, les cordons de Votre Majesté ont fait leureffet.

– Tu crois, d’Ascoli ?

– Votre Majesté l’a bien vu, peu s’en estfallu que notre homme ne sortît à quatre pattes.

– Eh bien, mon cher d’Ascoli, dit le roi de savoix la plus caressante, tu ne sais pas ce que tu vasfaire ?

– Moi, sire ?

– Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point,peut-être…

– Sire ! dit d’Ascoli gravement, jevoudrai tout ce que voudra Votre Majesté.

– Oh ! je sais bien que tu m’es dévoué,je sais bien que tu es mon unique ami, je sais bien que tu es leseul homme auquel je puisse demander une pareille chose.

– C’est difficile ?

– Si difficile, que, si tu étais à ma place etque je fusse à la tienne, je ne sais pas si je ferais pour toi ceque je vais te demander de faire pour moi.

– Oh ! sire, ceci n’est point une raison,répondit d’Ascoli avec un léger sourire.

– Je crois que tu doutes de mon amitié, dit leroi, c’est mal.

– Ce qui importe en ce moment, sire, répliquale duc avec une suprême dignité, c’est que Votre Majesté ne doutepas de la mienne.

– Oh ! quand tu m’en auras donné cettepreuve-là, je ne douterai plus de rien, je t’en réponds.

– Quelle est cette preuve, sire ? Jeferai observer à Votre Majesté qu’elle perd beaucoup de temps à unechose probablement bien simple.

– Bien simple, bien simple, murmura leroi ; enfin, tu sais de quoi ont osé me menacer ces brigandsde jacobins ?

– Oui : de pendre Votre Majesté, si elletombait entre leurs mains.

– Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cherd’Ascoli, il s’agit de changer d’habit avec moi.

– Oui, dit le duc, afin que, si les jacobinsnous prennent…

– Tu comprends : s’ils nous prennent,croyant que tu es le roi, ils ne s’occuperont que de toi ;moi, pendant ce temps-là, je me défilerai, et, alors, tu te ferasreconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, tu auras lagloire de sauver ton souverain. Tu comprends ?

– Il ne s’agit point du danger plus ou moinsgrand que je courrai, sire ; il s’agit de rendre service àVotre Majesté.

Et le duc d’Ascoli, ôtant son habit et leprésentant au roi, se contenta de dire :

– Le vôtre, sire !

Le roi, si profondément égoïste qu’il fut, sesentit cependant touché de ce dévouement ; il prit le ducentre ses bras et le serra contre son cœur ; puis, ôtant sonpropre habit, il aida le duc à le passer, avec la dextérité et laprestesse d’un valet de chambre expérimenté, le boutonnant du hauten bas, quelque chose que pût faire d’Ascoli pour l’enempêcher.

– La ! dit le roi ; maintenant, lescordons.

Il commença par lui mettre au cou celui deSaint-Georges-Constantinien.

– Est-ce que tu n’es pas commandeur deSaint-Georges ? demanda le roi.

– Si fait, sire, mais sans commanderie ;Votre Majesté avait toujours promis d’en fonder une pour moi etpour les aînés de ma famille.

– Je la fonde, d’Ascoli, je la fonde, avec unerente de quatre mille ducats, tu entends ?

– Merci, sire.

– N’oublie pas de m’y faire penser ; car,moi, je serais capable de l’oublier.

– Oui, dit le duc avec un petit sentimentd’amertume, Votre Majesté est fort distraite, je sais cela.

– Chut ! ne parlons pas de mes défautsdans un pareil moment ; ce ne serait pas généreux. Mais tu asle cordon de Marie-Thérèse, au moins ?

– Non, sire, je n’ai pas cet honneur.

– Je te le ferai donner par mon gendre, soistranquille. Ainsi, mon pauvre d’Ascoli, tu n’as queSaint-Janvier ?

– Je n’ai pas plus Saint-Janvier queMarie-Thérèse, sire.

– Tu n’as pas Saint-Janvier ?

– Non, sire.

– Tu n’as pas Saint-Janvier ?Cospetto ! mais c’est une honte. Je te le donne,d’Ascoli ; je te donne celui-là avec la plaque qui est àl’habit, tu l’as bien gagné. Comme il te va bien, l’habit ! ondirait qu’il a été fait pour toi.

– Votre Majesté n’a peut-être pas remarqué quela plaque est en diamants ?

– Si fait.

– Qu’elle vaut six mille ducatspeut-être ?

– Je voudrais qu’elle en valût dix mille.

Le roi passa à son tour l’habit du duc, auquelétait attachée, en effet, la seule plaque en argent deSaint-Georges, et le boutonna lestement.

– C’est singulier, dit-il, comme je suis àl’aise dans ton habit, d’Ascoli ; je ne sais pas pourquoi,mais l’autre m’étouffait. Ah !…

Et le roi respira à pleine poitrine.

En ce moment, on entendit le pas du maître deposte qui s’approchait de la chambre.

Le roi saisit le manteau et s’apprêta à lepasser sur les épaules du duc.

– Que fait donc Votre Majesté ? s’écriad’Ascoli.

– Je vous mets votre manteau, sire.

– Mais je ne souffrirai jamais que VotreMajesté…

– Si fait, tu le souffriras,morbleu !

– Cependant, sire…

– Silence !

Le maître de poste entra.

– Les chevaux sont à la voiture de LeursExcellences, dit-il.

Puis il demeura étonné ; il lui semblaqu’il s’était fait entre les deux voyageurs un changement dont ilne se rendait pas bien compte, et que l’habit brodé avait changé dedos et les cordons de poitrine.

Pendant ce temps, le roi drapait le manteausur les épaules de d’Ascoli.

– Son Excellence, dit le roi, pour ne pas êtredérangée pendant la route, voudrait payer les postes jusqu’àTerracine.

– Rien de plus facile, dit le maître deposte : nous avons huit postes un quart ; à deux francspar cheval, c’est treize ducats ; deux chevaux de renfort àdeux francs, un ducat ; – quatorze ducats. – Combien LeursExcellences payent-elles leurs postillons ?

– Un ducat, s’ils marchent bien ;seulement, nous ne payons pas d’avance les postillons, attenduqu’ils ne marcheraient pas s’ils étaient payés.

– Avec un ducat de guides, dit le maître deposte s’inclinant devant d’Ascoli, Votre Excellence doit marchercomme le roi.

– Justement, s’écria Ferdinand, c’est comme leroi que Son Excellence veut marcher.

– Mais il me semble, dit le maître de poste,s’adressant toujours à d’Ascoli, que, si Son Excellence est aussipressée que cela, on pourrait envoyer un courrier en avant pourfaire préparer les chevaux.

– Envoyez, envoyez ! s’écria le roi. SonExcellence n’y pensait pas. Un ducat pour le courrier, undemi-ducat pour le cheval, c’est quatre ducats de plus pour lecheval ; quatorze et quatre, dix-huit ducats ; en voicivingt. La différence sera pour le dérangement que nous avons causédans votre hôtel.

Et le roi, fouillant dans la poche du gilet duduc, paya avec l’argent du duc, riant du bon tour qu’il luifaisait.

L’hôte prit une chandelle et éclaira d’Ascoli,tandis que Ferdinand, plein de soins, lui disait :

– Que Votre Excellence prenne garde, il y aici un pas ; que Votre Excellence prenne garde, il y a unemarche qui manque à l’escalier ; que Votre Excellence prennegarde, il y a un morceau de bois sur son chemin.

En arrivant à la voiture, d’Ascoli, parhabitude sans doute, se rangea pour que le roi montât lepremier.

– Jamais, jamais, s’écria le roi ens’inclinant et en mettant le chapeau à la main. Après VotreExcellence.

D’Ascoli monta le premier et voulut prendre lagauche.

– La droite, Excellence, la droite, dit leroi ; c’est déjà trop d’honneur pour moi de monter dans lamême voiture que Votre Excellence.

Et, montant après le duc, le roi se plaça à sagauche.

En un tour de main, un postillon avait sauté àcheval et avait lancé la voiture au galop dans la direction deVelletri.

– Tout est payé jusqu’à Terracine, excepté lepostillon et le courrier, cria le maître de poste.

– Et Son Excellence, dit le roi, paye doublesguides.

Sur cette séduisante promesse, le postillonfit claquer son fouet, et le cabriolet partit au galop, dépassantdes ombres que l’on voyait se mouvoir aux deux côtés du chemin avecune extraordinaire vélocité.

Ces ombres inquiétèrent le roi.

– Mon ami, demanda-t-il au postillon, quelssont donc ces gens qui font même route que nous et qui courentcomme des dératés ?

– Excellence, répondit le postillon, il paraîtqu’il y a eu aujourd’hui une bataille entre les Français et lesNapolitains, et que les Napolitains ont été battus ; cesgens-là sont des gens qui se sauvent.

– Par ma foi, dit le roi à d’Ascoli, jecroyais que nous étions les premiers ; nous sommes distancés.C’est humiliant. Quels jarrets vous ont ces gaillards-là ! Sixfrancs de guides, postillon, si vous les dépassez.

LVII – LES INQUIÉTUDES DE NELSON

Tandis que, sur la route d’Albano à Velletri,le roi Ferdinand luttait de vitesse avec ses sujets, la reineCaroline, qui ne connaissait encore que les succès de son augusteépoux, faisait, selon ses instructions, chanter des TeDeum dans toutes les églises et des cantates dans tous lesthéâtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a sespoëtes de circonstance ; mais, nous le disons hautement, à lagloire des muses italiennes, nul pays, sous le rapport de lalouange rhythmée, ne peut soutenir la comparaison avec Naples. Ilsemblait que, depuis le départ du roi et surtout depuis ses succès,leur véritable vocation se fût tout à coup révélée à deux ou troismille poëtes. C’était une pluie d’odes, de cantates, de sonnets,d’acrostiches, de quatrains, de distiques qui, déjà montée àl’averse, menaçait de tourner au déluge ; la chose étaitarrivée à ce point que, jugeant inutile d’occuper le poëte officielde la cour, le signor Vacca, à un travail auquel tant d’autresparaissaient s’être voués, la reine l’avait fait venir à Caserte,lui donnant la charge de choisir entre les deux ou trois centspièces de vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers deNaples, les dix ou douze élucubrations poétiques qui mériteraientd’être lues au théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire auchâteau, et dans le salon, quand il y avait simple raout.Seulement, par une juste décision de Sa Majesté, comme il avait étéreconnu qu’il est plus fatigant de lire dix ou douze mille vers parjour que d’en faire cinquante et même cent, – ce qui, vu lacommodité qu’offre la langue italienne pour ce genre de travail,était le minimum et le maximum fixé au louangeur patenté de SaMajesté Ferdinand IV – on avait, pour tout le temps quedurerait cette recrudescence de poésie et ce travail auquel ilpouvait se refuser, doublé les appointements du signor Vacca.

La journée du 9 décembre 1789 avait faitépoque au milieu des laborieuses journées qui l’avaient précédée.Il signor Vacca avait dépouillé un total de neuf cent piècesdifférentes, dont cent cinquante odes, cent cantates, trois centvingt sonnets, deux cent quinze acrostiches, quarante-huitquatrains et soixante-quinze distiques. Une cantate, dont le maîtrede chapelle Cimarosa avait fait immédiatement la musique, quatresonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux distiques avaientété jugés dignes de la lecture dans la salle de spectacle duchâteau de Caserte, où il y avait eu, dans cette même soirée du 9décembre, représentation extraordinaire ; cette représentationse composait des Horaces de Dominique Cimarosa, et de l’undes trois cents ballets qui ont été composés en Italie sous letitre des Jardins d’Armide.

On venait de chanter la cantate, de déclamerles deux odes, de lire les quatre sonnets, les trois acrostiches,le quatrain et les deux distiques dont se composait le bagagepoétique de la soirée, et cela au milieu des six cents spectateursque peut contenir la salle, lorsqu’on annonça qu’un courrier venaitd’arriver, apportant à la reine une lettre de son auguste époux,laquelle lettre, contenant des nouvelles du théâtre de laguerre, allait être communiquée à l’assemblée.

On battit des mains, on demanda avec ragelecture de la lettre, et le sage chevalier Ubalde, qui se tenaitprêt à dissiper, au petit sifflement de sa baguette d’acier, lesmonstres qui gardent les approches du palais d’Armide, fut chargéde faire connaître au public le contenu du royal billet.

Il s’approcha couvert de son armure, portantsur son casque un panache rouge et blanc, couleurs nationales duroyaume des Deux-Siciles, salua trois fois, baisa respectueusementla signature ; puis, à haute et intelligible voix, il donnalecture aux spectateurs de la lettre suivante :

« Ma très-chère épouse,

» J’ai été chasser ce matin à Corneto, oùl’on avait préparé pour moi des fouilles de tombeaux étrusques quel’on prétend remonter à l’antiquité la plus reculée, ce qui eût étéune grande fête pour sir William, s’il n’avait pas eu la paresse derester à Naples ; mais, comme j’ai, à Cumes, àSant’Agata-dei-Goti et à Nola, des tombeaux bien autrement vieuxque leurs tombeaux étrusques, j’ai laissé mes savants fouiller toutà leur aise et j’ai été droit à mon rendez-vous de chasse.

» Pendant tout le temps qu’a duré cettechasse, bien autrement fatigante et bien moins giboyeuse que meschasses de Persano ou d’Astroni, puisque je n’y ai tué que troissangliers, dont un, en récompense, qui m’a éventré trois de mesmeilleurs chiens, pesait plus de deux cents rottoli, nous avonsentendu le canon du côté de Civita-Castellana : c’était Mackqui était occupé à battre les Français au point précis où il nousavait annoncé qu’il les battrait ; ce qui fait, comme vous levoyez, le plus grand honneur à sa science stratégique. À troisheures et demie, au moment où j’ai quitté la chasse pour revenir àRome, le bruit du canon n’avait pas encore cessé ; il paraîtque les Français se défendent, mais cela n’a rien d’inquiétant,puisqu’ils ne sont que huit mille et que Mack a quarante millesoldats.

» Je vous écris, ma chère épouse etmaîtresse, avant de me mettre à table. On ne m’attendait qu’à septheures, et je suis arrivé à six heures et demie ; ce qui faitque, quoique j’eusse une grande faim, je n’ai point trouvé mondîner prêt et suis forcé d’attendre ; mais, vous le voyez,j’utilise agréablement ma demi-heure en vous écrivant.

» Après le dîner, j’irai au théâtreArgentina, où j’entendrai il Matrimonio segreto, et oùj’assisterai à un ballet composé en mon honneur. Il est intitulél’Entrée d’Alexandre à Babylone. Ai-je besoin de vousdire, à vous qui êtes l’instruction en personne, que c’est uneallusion délicate à mon entrée à Rome ? Si ce ballet est telqu’on me l’assure, j’enverrai celui qui l’a composé à Naples pourle monter au théâtre Saint-Charles.

» J’attends dans la soirée la nouvelled’une grande victoire ; je vous enverrai un courrier aussitôtque je l’aurai reçue.

» Sur ce, n’ayant point autre chose àvous dire que de vous souhaiter, à vous et à nos chers enfants, unesanté pareille à la mienne, je prie Dieu qu’il vous ait dans sasainte et digne garde.

» FERDINAND B. »

Comme on le voit, la partie importante de lalettre disparaissait complétement sous la partie secondaire ;il y était beaucoup plus question de la chasse au sanglier qu’avaitfaite le roi, que de la bataille qu’avait livrée Mack.Louis XIV, dans son orgueil autocratique, a dit lepremier : L’État, c’est moi ; mais cette maxime,même avant qu’elle fût matérialisée par Louis XIV, était déjà,comme elle l’a été depuis, celle de toutes les royautésdespotiques.

Malgré son vernis d’égoïsme, la lettre deFerdinand produisit l’effet que la reine en attendait, et nul nefut assez hardi dans son opposition pour ne point partagerl’espérance de Sa Majesté quant au résultat de la Bataille.

Le ballet fini, le théâtre évacué, leslumières éteintes, les invités remontés dans les voitures quidevaient les ramener ou les disséminer dans les maisons de campagnedes environs de Caserte et de Santa-Maria, la reine rentra dans sonappartement, avec les personnes de son intimité qui, logeant auchâteau, restaient à souper et à veiller avec elle ; cespersonnes étaient avant tout Emma, les dames d’honneur de service,sir William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre joursseulement, était de retour de Livourne, où il avait convoyé leshuit mille hommes du général Naselli ; c’était le prince deCastelcicala, que son rang élevait presque à la hauteur desillustres hôtes qui l’invitaient à leur table, ou des noblesconvives près desquels il s’asseyait, tandis que le métier auquelil s’était soumis le plaçait moralement au-dessous de la valetaillequi le servait ; c’était Acton, qui, ne se dissimulant pointla responsabilité qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps,redoublé de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu’aujour des revers, si ce jour-là arrivait, la reine serait son seulappui ; enfin, c’étaient, ce soir-là, par extraordinaire, lesdeux vieilles princesses, que la reine, se souvenant de larecommandation que son époux lui avait faite de ne point oublierque mesdames Victoire et Adélaïde étaient, après tout, les fillesdu roi Louis XV, avait invitées à venir passer une semaine àCaserte, et en même temps à amener avec elles leurs sept gardes ducorps, qui, sans être incorporés dans l’armée napolitaine,devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant tous reçudu ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger etloger avec les officiers de garde, et être fêtés par eux tandis queles vieilles princesses seraient fêtées par la reine ;seulement, pour faire honneur aux vieilles dames jusque dans lapersonne de leurs gardes du corps, chaque soir, elles avaientl’autorisation d’inviter à souper un d’entre eux, qui, ce soir-là,devenait leur chevalier d’honneur.

Elles étaient arrivées depuis la veille, et,la veille, elles avaient commencé leur série d’invitations parM. de Boccheciampe ; ce soir-là, c’était le tour deJean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s’étaient retirées uninstant dans leur appartement, en sortant du théâtre, de Cesare –qui, du parterre, place des officiers, avait assisté au spectacle,– de Cesare était allé les prendre à leur appartement pour entreravec elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à sesillustres convives.

Nous avons dit que Boccheciampe appartenait àla noblesse de Corse, et de Cesare à une vieille famille decaporali, c’est-à-dire d’anciens commandants militaires dedistrict, et que tous deux avaient très-bon air. Or, à ce bon airqu’il n’était point sans s’être reconnu à lui-même, de Cesare avaitajouté, ce soir-là, tout ce que la toilette d’un lieutenant permetd’ajouter à une jolie figure de vingt-trois ans et à une tournuredistinguée.

Cependant, cette jolie figure de vingt-troisans et cette tournure, si distinguée qu’elle fût, ne motivaientpoint le cri que poussa la reine en l’apercevant et qui fut répétépar Emma, par Acton, par sir William et par presque tous lesconvives.

Ce cri était tout simplement un crid’étonnement motivé par la ressemblance extraordinaire deJean-Baptiste de Cesare avec le prince François, duc deCalabre ; c’étaient le même teint rose, les mêmes yeux bleuclair, les mêmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncés, lamême taille, plus élancée peut-être : voilà tout.

De Cesare, qui n’avait jamais vu l’héritier dela couronne, et qui, par conséquent, ignorait la faveur que lehasard lui avait faite de ressembler à un fils de roi, de Cesarefut un peu troublé d’abord de cet accueil bruyant auquel il nes’attendait pas ; mais il s’en tira en homme d’esprit, disantque le prince lui pardonnerait l’audace involontaire qu’il avait delui ressembler, et, quant à la reine, comme tous ses sujets étaientses enfants, elle ne devait pas en vouloir à ceux qui avaient pourelle, non-seulement le cœur, mais la ressemblance d’un fils.

On se mit à table ; le souper futtrès-gai ; en se retrouvant dans un milieu qui rappelaitVersailles, les deux vieilles princesses avaient à peu près oubliéla perte qu’elles avaient faite de leur sœur, perte dont elles nedevaient pas se consoler ; mais c’est un des privilèges desdeuils de cour de se porter en violet et de ne durer que troissemaines.

Ce qui rendait le souper si gai, c’est quetout le monde était persuadé, comme le roi et d’après le roi, qu’àl’heure qu’il était, le canon qu’on avait entendu annonçait ladéfaite des Français ; ceux qui n’étaient pas aussi convaincusou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les autres faisaientun effort et mettaient leur physionomie au niveau des visages lesplus riants.

Nelson seul, malgré les flamboyantes effluvesdont l’inondait le regard d’Emma Lyonna, paraissait préoccupé et nese mêlait point au chœur d’espérance universelle dont on caressaitla haine et l’orgueil de la reine. Caroline finit par remarquercette préoccupation du vainqueur d’Aboukir, et, comme elle nepouvait pas l’attribuer aux rigueurs d’Emma, elle finit pars’enquérir près de lui-même des causes de son silence et de sonmanque d’abandon.

– Votre Majesté désire savoir quelles sont lespensées qui me préoccupent, demanda Nelson ; eh bien, dût mafranchise déplaire à la reine, je lui dirai en brutal marin que jesuis : Votre Majesté, je suis inquiet.

– Inquiet ! et pourquoi,milord ?

– Parce que je le suis toujours quand on tirele canon.

– Milord, dit la reine, il me semble que vousoubliez pour quelle part vous êtes dans ce canon que l’on tire.

– Justement, madame, et c’est parce que je merappelle la lettre à laquelle vous faites allusion que moninquiétude est double ; car, s’il arrivait quelque malheur àVotre Majesté, cette inquiétude se changerait en remords.

– Pourquoi l’avez-vous écrite, alors ?demanda la reine.

– Parce que vous m’aviez affirmé, madame, quevotre gendre Sa Majesté l’empereur d’Autriche se mettrait encampagne en même temps que vous.

– Et qui vous dit, milord, qu’il ne s’y estpas mis ou ne va pas s’y mettre ?

– S’il y était, madame, nous en saurionsquelque chose ; un César allemand ne se met point en marcheavec une armée de deux cent mille hommes, sans que la terre tremblequelque peu ; et, s’il n’y est pas à cette heure, c’est qu’ilne s’y mettra pas avant le mois d’avril.

– Mais, demanda Emma, n’a-t-il point écrit auroi d’entrer en campagne, assurant que, quand le roi serait à Rome,il s’y mettrait à son tour ?

– Oui, je le crois, balbutia la reine.

– Avez-vous vu de vos yeux la lettre,madame ? demanda Nelson fixant son œil gris sur la reine,comme si elle était une simple femme.

– Non ; mais le roi l’a dit àM. Acton, dit la reine en balbutiant. Au reste, en supposantque nous nous fussions trompés, ou que l’empereur d’Autriche nouseût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela ?

– Je ne dis pas précisément qu’il faudraitdésespérer ; mais j’aurais bien peur que l’armée napolitaineseule ne fût pas de force à soutenir le choc des Français.

– Comment ! vous croyez que les dix milleFrançais de M. Championnet peuvent vaincre soixante milleNapolitains commandés par le général Mack, qui passe pour lepremier stratégiste de l’Europe ?

– Je dis, madame, que toute bataille estdouteuse, que le sort de Naples dépend de celle qui s’est livréehier, je dis enfin que si, par malheur, Mack était battu, dansquinze jours les Français seraient là.

– Oh ! mon Dieu ! que dites-vouslà ? murmura madame Adélaïde en pâlissant. Comment ! nousaurions encore besoin de reprendre nos manteaux de pèlerines ?Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma sœur ?

– Je l’entends, répondit madame Victoire avecun soupir de résignation ; mais je remets notre cause auxmains du Seigneur.

– Aux mains du Seigneur ! aux mains duSeigneur ! c’est très-bien dit, religieusement parlant ;mais il paraît que le Seigneur a dans les mains tant de causes dansle genre de la nôtre, qu’il n’a pas le temps de s’en occuper.

– Milord, dit la reine à Nelson, aux parolesduquel elle attachait plus d’importance qu’elle ne voulait en avoirl’air, vous estimez donc bien peu nos soldats, que vous pensezqu’ils ne puissent vaincre six contre un les républicains, que vousattaquez, vous, avec vos Anglais, à forces égales et souventinférieures ?

– Sur mer, oui, madame, parce que la mer,c’est notre élément, à nous autres Anglais. Naître dans une île,c’est naître dans un vaisseau à l’ancre. Sur mer, je le dishardiment, un marin anglais vaut deux marins français ; mais,sur terre, c’est autre chose ! ce que les Anglais sont surmer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je haisles Français : Dieu sait si je leur ai voué une guerred’extermination ! Dieu sait enfin si je voudrais que tout cequi reste de cette nation impie, qui renie son Dieu et qui coupe latête à ses souverains, fût dans un vaisseau, et tenir, avec lepauvre Van-Guard, tout mutilé qu’il est, ce vaisseau bordà bord ! Mais ce n’est point une raison, parce que l’ondéteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui dit haine nedit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me donneraispas la peine de les haïr.

– Oh ! voyons, cher lord, dit Emma, avecun de ces airs de tête qui n’appartenaient qu’à elle, tant ilsétaient gracieux et charmants, ne faites pas ici l’oiseau demauvais augure. Les Français seront battus sur terre par le généralMack, comme ils l’ont été sur mer par l’amiral Nelson, – Et tenez,j’entends le bruit d’un fouet qui nous annonce des nouvelles.Entendez-vous, madame ? Entendez-vous, milord ?… Eh bien,c’est le courrier que nous promettait le roi et qui nousarrive.

Et, en effet, on entendit se rapprochantrapidement du château les claquements réitérés d’un fouet ; iln’était point difficile de deviner que le bruit de ce fouet étaitl’éclatante musique par laquelle les postillons ont l’habituded’annoncer leur arrivée ; mais, en même temps, ce qui pouvaitquelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c’est qu’onentendait le roulement d’une voiture. Cependant tout le monde seleva par un mouvement spontané et prêta l’oreille.

Acton fit davantage encore : visiblementle plus ému de tous, il se retourna vers la reine Caroline.

– Votre Majesté permet-elle que jem’informe ? demanda-t-il.

La reine répondit par un signe de têteaffirmatif.

Acton s’élança vers la porte, les yeux fixéssur les appartements par lesquels devait arriver l’annonce d’uncourrier ou le courrier lui-même.

On avait entendu le bruit de la voiture, quis’arrêtait sous la voûte du grand escalier.

Tout à coup, Acton, faisant trois pas enarrière, rentra à reculons dans la salle, comme un homme frappé dequelque apparition impossible.

– Le roi ! s’écria-t-il, le roi !Que veut dire cela ?

LVIII – TOUT EST PERDU, VOIREL’HONNEUR

Presque aussitôt, en effet, le roi entra,suivi du duc d’Ascoli. Une fois arrivé, et n’ayant plus rien àcraindre, le roi avait repris son rang et était passé lepremier.

Sa Majesté était dans une singulièredisposition d’esprit ; le dépit que lui inspirait sa défaiteluttait en elle contre la satisfaction d’avoir échappé au danger,et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était naturel, maisqui devenait plus amer dans les circonstances où il setrouvait.

Ajoutez à cela le malaise physique d’un homme,disons plus, d’un roi qui vient de faire soixante lieues dans unmauvais calessino, sans trouver à manger, par une froide journée etpar une pluvieuse nuit de décembre.

– Brrrou ! fit-il en entrant et en sefrottant les mains sans paraître faire attention aux personnes quise trouvaient là. Il fait meilleur ici que sur la routed’Albano ; qu’en dis-tu, Ascoli ?

Puis, comme les convives de la reine seconfondaient en révérences :

– Bonsoir, bonsoir, continua-t-il ; jesuis bien content de trouver la table mise. Depuis Rome, nousn’avons pas trouvé un morceau de viande à nous mettre sous la dent.Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt sous le pouce, commec’est restaurant ! Pouah ! les mauvaises auberges quecelles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables quicomptent sur elles ! À table, d’Ascoli, à table ! J’aiune faim d’enragé.

Et le roi se mit à table sans s’inquiéter s’ilprenait la place de quelqu’un et fit asseoir d’Ascoli près delui.

– Sire, seriez-vous assez bon pour calmer moninquiétude, fit la reine en s’approchant de son auguste époux, dontle respect tenait tout le monde éloigné, en me disant à quellecirconstance je dois le bonheur de ce retour inattendu ?

– Madame, vous m’avez raconté, je crois, – àcoup sûr, ce n’est point San-Nicandro, – l’histoire du roiFrançois Ier, qui, après je ne sais quellebataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à madamesa mère une longue lettre qui finissait par cette bellephrase : Tout est perdu, fors l’honneur. Eh bien,supposez que j’arrive de Pavie, – c’est le nom de la bataille, jeme le rappelle maintenant ; – supposez donc que j’arrive dePavie et que, n’ayant pas été assez bête pour me laisser prendrecomme le roi François Ier, au lieu de vous écrire,je viens vous dire moi-même…

– Tout est perdu, fors l’honneur !s’écria la reine effrayée.

– Oh ! non, madame, dit le roi avec unrire strident, il y a une petite variante : Tout estperdu, voire l’honneur !

– Oh ! sire, murmura d’Ascoli honteux,comme Napolitain, de ce cynisme du roi.

– Si l’honneur n’est pas perdu, d’Ascoli, fitle roi en fronçant le sourcil et en serrant les dents, preuve qu’iln’était pas aussi insensible à la situation qu’il feignait de leparaître, après quoi donc couraient ces gens qui couraient si fort,qu’en payant un ducat et demi de guides, j’ai eu toutes les peinesdu monde à les dépasser ? Après la honte !

Tout le monde se taisait, et il s’était faitun silence de glace ; car, sans rien savoir encore, onsoupçonnait déjà tout. Le roi, nous l’avons dit, était assis etavait fait asseoir le duc d’Ascoli à son côté, et, allongeant safourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en face delui, un faisan rôti qu’il avait divisé en deux parts et dont ilavait mis une moitié sur son assiette et passé l’autre àd’Ascoli.

Le roi regarda autour de lui et vit que toutle monde était debout, même la reine.

– Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc,dit-il ; quand vous aurez mal soupé, les affaires n’en irontpas mieux.

Se versant alors un plein verre de vin deBordeaux, et passant la bouteille à d’Ascoli :

– À la santé de Championnet ! dit le roi.À la bonne heure ! en voilà un homme de parole ; il avaitpromis aux républicains d’être à Rome avant le vingtième jour, etil y sera revenu le dix-septième. C’est lui qui mériterait de boirecet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire del’asprino.

– Comment, monsieur ! quedites-vous ? s’écria la reine. Championnet est àRome ?

– Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulementil n’y est peut-être pas mieux reçu que je ne le suis ici.

– Si vous n’êtes pas mieux reçu, sire, si l’onne vous a pas fait l’accueil auquel vous avez droit, vous ne devezl’attribuer qu’à l’étonnement que nous a causé votre présence, aumoment où nous nous attendions si peu au bonheur de vous revoir. Ily a à peine trois heures que j’ai reçu une lettre de vous quim’annonçait un courrier, lequel devait m’apporter des nouvelles dela bataille.

– Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier,c’est moi ; les nouvelles, les voici : nous avons étébattus à plate couture. Que dites-vous de cela, milord Nelson,vous, le vainqueur des vainqueurs ?

– Une demi-heure avant que Votre Majestéarrivât, j’exprimais mes craintes sur une défaite.

– Et personne de nous ne voulait y croire,sire, ajouta la reine.

– Il en est ainsi de la moitié des prophéties,et cependant milord Nelson n’est point prophète dans son pays. Entout cas, c’était lui qui avait raison et les autres qui avaienttort.

– Mais enfin, sire, ces quarante mille hommesavec lesquels le général Mack devait, disait-il, écraser les dixmille républicains de Championnet ?…

– Eh bien, il paraît que Mack n’était pasprophète comme milord Nelson, et que ce sont, au contraire, les dixmille républicains de Championnet qui ont écrasé les quarante millehommes de Mack. Dis donc, d’Ascoli, quand je pense que j’ai écritau souverain pontife de venir sur les ailes des chérubins faireavec moi la pâque à Rome ; j’espère qu’il ne se sera pointtrop pressé d’accepter l’invitation. Passez-moi donc ce cuissot desanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de faisanquand on n’a pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Puis, se tournant vers la reine :

– Avez-vous encore d’autres questions à mefaire, madame ? lui demanda-t-il.

– Une dernière, sire.

– Faites.

– Je m’informerai de Votre Majesté, à quelpropos cette mascarade.

Et Caroline montra d’Ascoli avec son habitbrodé, ses croix, ses cordons et ses crachats.

– Quelle mascarade ?

– Le duc d’Ascoli vêtu en roi !

– Ah ! oui, et le roi vêtu en ducd’Ascoli ! Mais, d’abord, asseyez-vous ; cela me gêne, demanger assis, tandis que vous êtes tous debout autour de moi, etsurtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se tournantvers Mesdames et saluant.

– Sire ! dit madame Victoire, quelles quesoient les circonstances dans lesquelles nous la revoyons, queVotre Majesté soit bien persuadée que nous sommes heureuses de larevoir.

– Merci, merci. Et qu’est-ce que c’est que cebeau jeune lieutenant-là qui se permet de ressembler à monfils ?

– Un des sept gardes que vous avez accordés àLeurs Altesses royales, dit la reine ; M. de Cesareest de bonne famille corse, sire, et, d’ailleurs, l’épauletteanoblit.

– Quand celui qui la porte ne la dégrade pas…Si ce que Mack m’a dit est vrai, il y a dans l’armée pas mald’épaulettes à faire changer d’épaule. Servez bien mes cousines,monsieur de Cesare, et nous vous garderons une de cesépaulettes-là.

Le roi fit signe de s’asseoir, et l’ons’assit, quoique personne ne mangeât.

– Et maintenant, dit Ferdinand à la reine,vous me demandiez pourquoi d’Ascoli était vêtu en roi et pourquoi,moi, j’étais vêtu en d’Ascoli ? D’Ascoli va vous racontercela. Raconte, duc, raconte.

– Ce n’est pas à moi, sire, à me vanter del’honneur que m’a fait Votre Majesté.

– Il appelle cela un honneur ! pauvred’Ascoli !… Eh bien, je vais vous le raconter, moi, l’honneurque je lui ai fait. Imaginez-vous qu’il m’était revenu que cesmisérables jacobins avaient dit qu’ils me pendraient si je tombaisentre leurs mains.

– Ils en eussent bien été capables !

– Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtesde cet avis… Eh bien, comme nous sommes partis tels que nous étionset sans avoir le temps de nous déguiser, à Albano, j’ai dit àd’Ascoli : « Donne-moi ton habit et prends le mien afinque, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils croient que tu esle roi et me laissent fuir ; puis, quand je serai en sûreté,tu leur expliqueras que ce n’est pas toi qui es le roi. » Maisune chose à laquelle n’avait pas pensé le pauvre d’Ascoli, ajoutale roi en éclatant de rire, c’est que, si nous eussions été pris,ils ne lui auraient pas donné le temps de s’expliquer, et qu’ilsauraient commencé par le pendre, quitte à écouter ses explicationsaprès.

– Si fait, sire, j’y avais pensé, réponditsimplement le duc, et c’est pour cela que j’ai accepté.

– Tu y avais pensé ?

– Oui, sire.

– Et, malgré cela, tu as accepté ?

– J’ai accepté, comme j’ai l’honneur de ledire à Votre Majesté, fit d’Ascoli en s’inclinant, à cause decela.

Le roi se sentit de nouveau touché de cedévouement si simple et si noble ; d’Ascoli était celui de sescourtisans qui lui avait le moins demandé et pour lequel il n’avaitjamais, par conséquent, pensé à rien faire.

– D’Ascoli, dit le roi, je te l’ai déjà dit etje te le répète, tu garderas cet habit, tel qu’il est, avec sescordons et ses plaques, en souvenir du jour où tu t’es offert àsauver la vie à ton roi, et moi, je garderai le tien en souvenir dece jour aussi. Si jamais tu avais une grâce à me demander ou unreproche à me faire, d’Ascoli, tu mettrais cet habit et tuviendrais à moi.

– Bravo ! sire, s’écria de Cesare, voilàce qui s’appelle récompenser !

– Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde,oubliez-vous que vous avez l’honneur de parler à un roi ?

– Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m’ensuis souvenu davantage, car jamais je n’ai vu un roi plusgrand.

– Ah ! ah ! dit Ferdinand, il y a dubon dans ce jeune homme. Viens ici ! commentt’appelles-tu ?

– De Cesare, sire.

– De Cesare, je t’ai dit que tu pourrais biengagner une paire d’épaulettes arrachées aux épaules d’unlâche ; tu n’attendras point jusque-là, et tu n’auras pointcette honte : je te fais capitaine. Monsieur Acton, vousveillerez à ce que son brevet lui soit expédié demain ; vous yajouterez une gratification de mille ducats.

– Que Votre Majesté me permettra de partageravec mes compagnons, sire ?

– Tu feras comme tu voudras ; mais, entout cas, présente-toi demain devant moi avec les insignes de tonnouveau grade, afin que je sois sûr que mes ordres ont étéexécutés.

Le jeune homme s’inclina et regagna sa place àreculons.

– Sire, dit Nelson, permettez-moi de vousféliciter ; vous avez été deux fois roi dans cette soirée.

– C’est pour les jours où j’oublie de l’être,milord, répondit Ferdinand avec cet accent qui flottait entre lafinesse et la bonhomie ; ce qui rendait si difficile de porterun jugement sur son compte.

Puis, se tournant vers le duc :

– Eh bien, d’Ascoli, lui dit le roi, pour enrevenir à nos moutons, est-ce marché fait ?

– Oui, sire, et la reconnaissance est toute demon côté, répliqua d’Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait labonté de me rendre une petite tabatière d’écaille sur laquelle setrouve le portrait de ma fille et qui est dans la poche de maveste, et moi, de mon côté, je vous restituerai cette lettre de SaMajesté l’empereur d’Autriche, que Votre Majesté a mise dans sapoche après en avoir lu la première ligne seulement.

– C’est vrai, je me le rappelle. Donne,duc :

– La voilà, sire.

Le roi prit la lettre des mains de d’Ascoli etl’ouvrit machinalement.

– Notre gendre se porte bien ? demanda lareine avec une certaine inquiétude.

– Je l’espère ; au reste, je vais vous ledire, attendu que, comme me le faisait observer d’Ascoli, la lettrem’a été remise au moment où je montais à cheval.

– De sorte, insista la reine, que vous n’enavez lu que la première ligne ?

– Laquelle me félicitait sur mon entréetriomphale à Rome ; or, comme le moment était mal choisi,attendu qu’elle arrivait juste au moment où j’allais en sortir peutriomphalement, je n’ai pas jugé à propos de perdre mon temps à lalire. Maintenant, c’est autre chose, et, si vous permettez, je…

– Faites, sire, dit la reine ens’inclinant.

Le roi se mit à lire ; mais, à ladeuxième ou troisième ligne, sa figure se décomposa tout à coup,et, changeant d’expression, s’assombrit visiblement.

La reine et Acton échangèrent un regard, etleurs yeux se fixèrent avidement sur cette lettre, que le roicontinuait de lire avec une agitation croissante.

– Ah ! fit le roi, voilà, par saintJanvier, qui est étrange, et, à moins que la peur ne m’ait donné laberlue…

– Mais qu’y a-t-il donc, sire ? demandala reine.

– Rien, madame, rien… Sa Majesté l’empereurm’annonce une nouvelle à laquelle je ne m’attendais pas, voilàtout.

– À l’expression de votre visage, sire, jecrains qu’elle ne soit mauvaise.

– Mauvaise ! vous ne vous trompez point,madame ; nous sommes dans notre jour ; vous le savez, ily a un proverbe qui dit : « Les corbeaux volent partroupes. » Il paraît que les mauvaises nouvelles sont commeles corbeaux.

En ce moment, un valet de pied s’approcha duroi, et, se penchant à son oreille :

– Sire, lui dit-il, la personne que VotreMajesté a fait demander en descendant de voiture, et qui, parhasard, était à San-Leucio, attend Votre Majesté dans sonappartement.

– C’est bien, répondit le roi, j’y vais.Attendez. Informez-vous si Ferrari… C’est lui qui était porteur dema nouvelle dépêche, n’est-ce pas ?

– Oui, sire.

– Eh bien, informez-vous s’il est encoreici.

– Oui, sire ; il allait repartirlorsqu’il a appris votre arrivée.

– C’est bien. Dites-lui de ne pas bouger.J’aurai besoin de lui dans un quart d’heure ou une demi-heure.

Le valet de pied sortit.

– Madame, dit le roi, vous m’excuserez si jevous quitte, mais je n’ai pas besoin de vous apprendre qu’après lacourse un peu forcée que je viens de faire, j’ai besoin derepos.

La reine fit avec la tête un signed’adhésion.

Alors, s’adressant aux deux vieillesprincesses, qui n’avaient pas cessé de chuchoter avec inquiétudedepuis qu’elles connaissaient l’état des choses :

– Mesdames, dit-il, j’eusse voulu vous offrirune hospitalité plus sûre et surtout plus durable ; mais, entout cas, si vous étiez obligées de quitter mon royaume et qu’il nevous plût pas de venir où nous serons peut-être forcés d’aller, jen’aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses royales tant qu’ellesauraient pour gardes du corps le capitaine de Cesare et sescompagnons.

Puis, à Nelson :

– Milord Nelson, continua-t-il, je vous verraidemain, j’espère, ou plutôt aujourd’hui, n’est-ce pas ? Dansles circonstances où je me trouve, j’ai besoin de connaître lesamis sur lesquels je puis compter et jusqu’à quel point je puiscompter sur eux.

Nelson s’inclina.

– Sire, répliqua-t-il, j’espère que VotreMajesté n’a pas douté et ne doutera jamais ni de mon dévouement, nide l’affection que lui porte mon auguste souverain, ni de l’appuique lui prêtera la nation anglaise.

Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois« Merci, » et « Je compte sur votrepromesse. »

Puis, s’approchant de d’Ascoli :

– Mon ami, je ne te remercie pas, luidit-il ; tu as fait une chose si simple, à ton avis du moins,que cela n’en vaut pas la peine.

Enfin, se tournant vers l’ambassadeurd’Angleterre :

– Sir William Hamilton, continua-t-il, voussouvient-il qu’au moment où cette malheureuse guerre a été décidée,je me suis, comme Pilate, lavé les mains de tout ce qui pouvaitarriver ?

– Je m’en souviens parfaitement, sire ;c’était même le cardinal Ruffo qui vous tenait la cuvette, réponditsir William.

– Eh bien, maintenant, arrive qui plante, celane me regarde plus ; cela regarde ceux qui ont tout fait sansme consulter, et qui, lorsqu’ils m’ont consulté, n’ont pas vouluécouter mes avis.

Et, ayant enveloppé d’un même regard dereproche la reine et Acton, il sortit.

La reine se rapprocha vivement d’Acton.

– Avez-vous entendu, Acton ? luidit-elle. Il a prononcé le nom de Ferrari après avoir lu la lettrede l’empereur.

– Oui, certes, madame, je l’ai entendu ;mais Ferrari ne sait rien : tout s’est passé pendant sonévanouissement et son sommeil.

– N’importe ! il sera prudent de nousdébarrasser de cet homme.

– Eh bien, dit Acton, on s’endébarrassera.

LIX – OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIENCOMPRENDRE ET FINIT PAR N’AVOIR RIEN COMPRIS.

Le personnage qui attendait le roi dans sonappartement et qui par hasard se trouvait à San-Leucio quand le roil’avait demandé, c’était le cardinal Ruffo, c’est-à-dire celuiauquel le roi avait toujours recouru dans les cas extrêmes.

Or, au cas extrême dans lequel se trouvait leroi à son arrivée, s’était jointe une complication inattendue quilui faisait encore désirer davantage de consulter son conseil.

Aussi le roi s’élança-t-il dans sa chambre encriant :

– Où est-il ? où est-il ?

– Me voilà, sire, répondit le cardinal envenant au-devant de Ferdinand.

– Avant tout, pardon, mon cher cardinal, devous avoir fait éveiller à deux heures du matin.

– Du moment que ma vie elle-même appartient àSa Majesté, mes nuits comme mes jours sont à elle.

– C’est que, voyez-vous, mon éminentissime,jamais je n’ai eu plus besoin du dévouement de mes amis qu’à cetteheure.

– Je suis heureux et fier que le roi me metteau nombre de ceux sur le dévouement desquels il peut compter.

– En me voyant revenir d’une manière siinattendue, vous vous doutez de ce qui arrive, n’est-cepas ?

– Le général Mack s’est fait battre, jeprésume.

– Ah ! ç’a été lestement fait,allez ! en une seule fois et d’un seul coup. Nos quarantemille Napolitains, à ce qu’il paraît, et c’est le cas de le dire,n’y ont vu que du feu.

– Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que jem’y attendais ?

– Mais, alors, pourquoi m’avez-vous conseilléla guerre ?

– Votre Majesté se rappellera que c’était àune condition seulement que je lui donnais ce conseil-là.

– Laquelle ?

– C’est que l’empereur d’Autriche marcheraitsur le Mincio en même temps que Votre Majesté marcherait surRome ; mais il paraît que l’empereur n’a point marché.

– Vous touchez là un bien autre mystère, monéminentissime.

– Comment ?

– Vous vous rappelez parfaitement la lettrepar laquelle l’empereur me disait qu’aussitôt que je serais à Rome,il se mettrait en campagne, n’est-ce pas ?

– Parfaitement ; nous l’avons lue,examinée et paraphrasée ensemble.

– Je dois justement l’avoir ici dans monporte-feuille particulier.

– Eh bien, sire ? demanda lecardinal.

– Eh bien, prenez connaissance de cette autrelettre que j’ai reçue à Rome au moment où je mettais le pied àl’étrier, et que je n’ai lue entièrement que ce soir, et, si vous ycomprenez quelque chose, je déclare non-seulement que vous êtesplus fin que moi, ce qui n’est pas bien difficile, mais encore quevous êtes sorcier.

– Sire, ce serait une déclaration que je vousprierais de garder pour vous. Je ne suis pas déjà si bien en courde Rome.

– Lisez, Lisez.

Le cardinal prit la lettre et lut :

« Mon cher frère et cousin, oncle etbeau-père, allié et confédéré… »

– Ah ! dit le cardinal en s’interrompant,celle-là est de la main tout entière de l’empereur.

– Lisez, lisez, fit le roi.

Le cardinal lut :

« Laissez-moi d’abord vous féliciter devotre entrée triomphale à Rome. Le dieu des batailles vous aprotégé, et je lui rends grâces de la protection qu’il vous aaccordée ; cela est d’autant plus heureux qu’il paraît s’êtrefait entre nous un grand malentendu… »

Le cardinal regarda le roi.

– Oh ! vous allez voir, monéminentissime ; vous n’êtes pas au bout, je vous enréponds.

Le cardinal continua.

« Vous me dites, dans la lettre que vousme faites l’honneur de m’écrire pour m’annoncer vos victoires, queje n’ai plus, de mon côté, qu’à tenir ma promesse, comme vous aveztenu les vôtres ; et vous me dites clairement que cettepromesse que je vous ai faite était d’entrer en campagne aussitôtque vous seriez à Rome… »

– Vous vous rappelez parfaitement, n’est-cepas, mon éminentissime, que l’empereur mon neveu avait pris cetengagement ?

– Il me semble que c’est écrit en touteslettres dans sa dépêche.

– D’ailleurs, continua le roi, qui, tandis quele cardinal lisait la première partie de la lettre de l’empereur,avait ouvert son portefeuille et y avait retrouvé la premièremissive, nous allons en juger : voici la lettre de mon cherneveu ; nous la comparerons à celle-ci, et nous verrons bienqui, de lui ou de moi, a tort. Continuez, continuez.

Le cardinal, en effet, continua :

« Non-seulement je ne vous ai pas promiscela, mais je vous ai, au contraire, positivement écrit que je neme mettrais en campagne qu’à l’arrivée du général Souvorov et deses quarante mille Russes, c’est-à-dire vers le mois d’avrilprochain… »

– Vous comprenez, mon éminentissime, reprit leroi, qu’un de nous deux est fou.

– Je dirai même un de nous trois, reprit lecardinal, car je l’ai lu comme Votre Majesté.

– Eh bien, alors, continuez.

Le cardinal se remit à sa lecture.

« Je suis d’autant plus sûr de ce que jevous dis, mon cher oncle et beau-père, que, selon la recommandationque Votre Majesté m’en avait faite j’ai écrit la lettre que j’ai eul’honneur de lui adresser tout entière de ma main… »

– Vous entendez ? de sa main !

– Oui ; mais je dirais comme VotreMajesté, que je n’y comprends absolument rien.

– Vous allez voir, Éminence, qu’il n’y a del’auguste main de mon neveu, au contraire, que l’adresse, l’en-têteet la salutation.

– Je me rappelle tout cela parfaitement.

– Continuez, alors.

Le cardinal reprit :

« Et que, pour ne m’écarter en rien de ceque j’avais l’honneur de dire à Votre Majesté, j’en ai fait prendrecopie par mon secrétaire ; cette copie, je vous l’envoie afinque vous la compariez à l’original et que vous vous assuriez devisu qu’il ne pouvait y avoir, dans mes phrases, aucuneambiguïté qui vous induisit en pareille erreur… »

Le cardinal regarda le roi.

– Y comprenez-vous quelque chose ?demanda Ferdinand.

– Pas plus que vous, sire ; maispermettez que j’aille jusqu’au bout.

– Allez, allez ! ah ! nous sommesdans de beaux draps, mon cher cardinal !

« Et, comme j’avais l’honneur de le direà Votre Majesté, continua Ruffo, je suis doublement heureux que laProvidence ait béni ses armes ; car, si au lieu d’êtrevictorieuse, elle eût été battue, il m’eût été impossible, sansmanquer aux engagements pris par moi envers les puissancesconfédérées, d’aller à son secours, et j’eusse été obligé, à mongrand regret, de l’abandonner à sa mauvaise fortune ; ce quieût été pour mon cœur un grand désespoir que, par bonheur, laProvidence m’a épargné en lui accordant la victoire… »

– Oui, la victoire, dit le roi, elle estbelle, la victoire !

« Et maintenant, recevez, mon cher frèreet cousin, oncle et beau-père… »

– Et cœtera, et cœtera !interrompit le roi. Ah !… Et maintenant, mon cher cardinal,voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par bonheur, j’aiconservé l’original.

Cette copie était effectivement incluse dansla lettre. Ruffo la tenait, il la lut. C’était bien celle de ladépêche qui avait été décachetée par la reine et Acton, et qui,leur ayant paru mal seconder leur désir, avait été remplacée par lalettre falsifiée que le roi tenait à la main, prêt à la comparer àla copie que lui envoyait François II.

Quand nous aurons remis sous les yeux de noslecteurs cette copie de la véritable lettre, – comme nous croyonsla chose nécessaire à la clarté de notre récit, – on jugera del’étonnement où elle devait jeter le roi.

« Château de Schœnbrünn, 28 septembre1798.

» Très-excellent frère, cousin et oncle,allié et confédéré,

» Je réponds à Votre Majesté de ma main,comme elle m’a écrit de la sienne.

» Mon avis, d’accord avec celui duconseil aulique, est que nous ne devons commencer la guerre contrela France que quand nous aurons réuni toutes nos chances desuccès ; et une des chances sur lesquelles il m’est permis decompter, c’est la coopération des 40,000 hommes de troupes russesconduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner lecommandement en chef de nos armées ; or, ces 40,000 hommes neseront ici qu’à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellentfrère, cousin et oncle ; retardez par tous les moyenspossibles l’ouverture des hostilités ; je ne crois pas que laFrance soit plus que nous désireuse de faire la guerre ;profitez de ses dispositions pacifiques ; donnez quelqueraison, bonne ou mauvaise, de ce qui s’est passé ; et, au moisd’avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

» Sur ce, et la présente n’étant à autrefin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié etconfédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

» FRANÇOIS. »

– Et, maintenant que vous venez de lire laprétendue copie, dit le roi, lisez l’original, et vous verrez s’ilne dit pas tout le contraire.

Et il passa au cardinal la lettre falsifiéepar Acton et par la reine, lettre qu’il lut tout haut, comme ilavait fait de la première.

Comme la première, elle doit être mise sousles yeux de nos lecteurs, qui se souviennent peut-être du sens,mais qui, à coup sûr, ont oublié le texte :

La voici :

« Château de Schœnbrünn, 28 septembre1798.

» Très-excellent frère, cousin et oncle,allié et confédéré,

» Rien ne pouvait m’être plus agréableque la lettre que vous m’écrivez et dans laquelle vous me promettezde vous soumettre en tout point à mon avis. Les nouvelles quim’arrivent de Rome me disent que l’armée française est dansl’abattement le plus complet ; il en est tout autant del’armée de la haute Italie.

» Chargez-vous donc de l’une, montrès-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré ; jeme chargerai de l’autre. À peine aurai-je appris que vous êtes àRome, que, de mon côté, j’entre en campagne avec 140,000hommes ; vous en avez de votre côté 60,000 ; j’attends40,000 Russes ; c’est plus qu’il n’en faut pour que leprochain traité de paix, au lieu de s’appeler le traité deCampo-Formio, s’appelle le traité de Paris.

» Sur ce, et la présente n’étant à autrefin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié etconfédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

» FRANÇOIS. »

Le cardinal demeura pensif après avoir achevésa lecture.

– Eh bien, éminentissime, que pensez-vous decela ? dit le roi.

– Que l’empereur a raison, mais que VotreMajesté n’a pas tort.

– Ce qui signifie ?

– Qu’il y a là-dessous, comme l’a dit VotreMajesté, quelque mystère terrible peut-être ; plus qu’unmystère, une trahison.

– Une trahison ! Et qui avait intérêt àme trahir ?

– C’est me demander le nom des coupables, sireet je ne les connais pas.

– Mais ne pourrait-on pas lesconnaître ?

– Cherchons-les, je ne demande pas mieux qued’être le limier de Votre Majesté ; Jupiter a bien trouvéFerrari… Et tenez, à propos de Ferrari, sire, il serait bon del’interroger.

– Cela a été ma première pensée ; aussilui ai-je fait dire de se tenir prêt.

– Alors, que Votre Majesté le fasse venir.

Le roi sonna ; le même valet de pied quiétait venu lui parler à table parut.

– Ferrari ! demanda le roi.

– Il attend dans l’antichambre, sire.

– Fais-le entrer.

– Votre Majesté m’a dit qu’elle était sûre decet homme.

– C’est à dire, Éminence, que je vous ai ditque je croyais en être sûr.

– Eh bien, j’irai plus loin que Votre Majesté,j’en suis sûr, moi.

Ferrari parut à la porte, botté, éperonné,prêt à partir.

– Viens ici, mon brave, lui dit le roi.

– Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches,sire ?

– Il ne s’agit pas de dépêches ce soir, monami, dit le roi ; il s’agit seulement de répondre à nosquestions.

– Je suis prêt, sire.

– Interrogez, cardinal.

– Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a laplus grande confiance en vous.

– Je crois l’avoir méritée par quinze ans debons et loyaux services, monseigneur.

– C’est pourquoi le roi vous prie de rappelertous vos souvenirs, et il veut bien vous prévenir par ma voix qu’ils’agit d’une affaire très-importante.

– J’attends votre bon plaisir, monseigneur,dit Ferrari.

– Vous vous rappelez bien les moindrescirconstances de votre voyage à Vienne, n’est-ce pas ? demandale cardinal.

– Comme si j’en arrivais, monseigneur.

– C’est bien l’empereur qui vous a remislui-même la lettre que vous avez apportée au roi ?

– Lui-même, oui, monseigneur, et j’ai déjà eul’honneur de le dire à Sa Majesté.

– Sa Majesté désirerait en recevoir uneseconde fois l’assurance de votre bouche.

– J’ai l’honneur de la lui donner.

– Où avez-vous mis la lettre del’empereur ?

– Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrantsa veste.

– Où vous êtes-vous arrêté ?

– Nulle part, excepté pour changer decheval.

– Où avez-vous dormi ?

– Je n’ai pas dormi.

– Hum ! fit le cardinal ; mais j’aientendu dire – vous nous avez même dit – qu’il vous était arrivé unaccident.

– Dans la cour du château, monseigneur ;j’ai fait tourner mon cheval trop court, il s’est abattu des quatrepieds, ma tête a porté contre une borne, et je me suis évanoui.

– Où avez-vous repris vos sens ?

– Dans la pharmacie.

– Combien de temps êtes-vous resté sansconnaissance ?

– C’est facile à calculer, monseigneur. Moncheval s’est abattu vers une heure ou une heure et demie du matin,et, quand j’ai rouvert les yeux, il commençait à faire jour.

– Au commencement d’octobre, il fait jour verscinq heures et demie du matin, six heures peut-être, c’est doncpendant quatre heures environ que vous êtes restéévanoui ?

– Environ, oui, monseigneur.

– Qui était près de vous quand vous avezrouvert les yeux ?

– Le secrétaire de Son Excellence le capitainegénéral, M. Richard, et le chirurgien de Santa-Maria.

– Vous n’avez aucun soupçon que l’on aittouché à la lettre qui était dans votre poche ?

– Quand je me suis réveillé, la première choseque j’ai faite a été d’y porter la main, elle y était toujours.J’ai examiné le cachet et l’enveloppe, ils m’ont paru intacts.

– Vous aviez donc quelques doutes ?

– Non, monseigneur, j’ai agiinstinctivement.

– Et ensuite ?

– Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien deSanta-Maria m’avait pansé pendant mon évanouissement, on m’a faitprendre un bouillon ; je suis parti, et j’ai remis ma lettre àSa Majesté. Du reste, vous étiez là, monseigneur.

– Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoiraffirmer au roi que, dans toute cette affaire, vous vous êtesconduit en bon et loyal serviteur. Voilà tout ce que l’on désiraitsavoir de vous ; n’est-ce pas, sire ?

– Oui, répondit Ferdinand.

– Sa Majesté vous permet donc de vous retirer,mon ami, et de prendre un repos dont vous devez avoir grandbesoin.

– Oserai-je demander à Sa Majesté si j’aidémérité en rien de ses bontés ?

– Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi,au contraire, et tu es plus que jamais l’homme de ma confiance.

– Voilà tout ce que je désirais savoir,sire ; car c’est la seule récompense que j’ambitionne.

Et il se retira heureux de l’assurance que luidonnait le roi.

– Eh bien ? demanda Ferdinand.

– Eh bien, sire, s’il y a eu substitution delettre, ou changement fait à la lettre, c’est pendantl’évanouissement de ce malheureux que la chose a eu lieu.

– Mais, comme il vous l’a dit, monéminentissime, le cachet et l’enveloppe étaient intacts.

– Une empreinte de cachet est facile àprendre.

– On aurait donc contrefait la signature del’empereur ? Dans tous les cas, celui qui aurait fait le coupserait un habile faussaire.

– On n’a pas eu besoin de contrefaire lasignature de l’empereur, sire.

– Comment s’y est-on pris, alors ?

– Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ceque l’on a fait.

– Que me dites-vous donc ?

– Je dis à Votre Majesté ce que l’on aurait pufaire.

– Voyons.

– Supposez, sire, que l’on se soit procuré ouque l’on ait fait faire un cachet représentant la tête deMarc-Aurèle.

– Après ?

– On aurait pu amollir la cire du cachet en laplaçant au-dessus d’une bougie, ouvrir la lettre, la plierainsi…

Et Ruffo la plia, en effet, comme avait faitActon.

– Pour quoi faire la plier ainsi ?demanda le roi.

– Pour sauvegarder l’en-tête et lasignature ; puis, avec un acide quelconque, enleverl’écriture, et, à la place de ce qui y était alors, mettre ce qu’ily a aujourd’hui.

– Vous croyez cela possible,Éminence ?

– Rien de plus facile ; je dirai même quecela expliquerait parfaitement, vous en conviendrez, sire, unelettre d’une écriture étrangère entre un entête et une salutationde l’écriture de l’empereur.

– Cardinal ! cardinal ! dit le roiaprès avoir examiné la lettre avec attention, vous êtes un bienhabile homme.

Le cardinal s’inclina.

– Et maintenant, qu’y a-t-il à faire, à votreavis ? demanda le roi.

– Laissez-moi le reste de la nuit pour ypenser, répliqua le cardinal, et, demain, nous en reparlerons.

– Mon cher Ruffo, dit le roi, n’oubliez pasque, si je ne vous fais pas premier ministre, c’est que je ne suispas le maître.

– J’en suis si bien convaincu, sire, que, touten ne l’étant pas, j’en ai la même reconnaissance à Votre Majestéque si je l’étais.

Et, saluant le roi avec son respect accoutumé,le cardinal sortit, laissant Sa Majesté pénétrée d’admiration pourlui.

LX – OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT QU’ILAMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.

On se rappelle la recommandation qu’avaitfaite le roi Ferdinand dans une de ses lettres à la reine. Cetterecommandation disait de ne point laisser languir en prisonNicolino Caracciolo et de presser le marquis Vanni, procureurfiscal, d’instruire le plus promptement possible son procès. Noslecteurs ne se sont point trompés, nous l’espérons, à l’intentionde la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu dephilanthropique. Non ! le roi avait, comme la reine, sesmotifs de haine à lui : il se rappelait que l’élégant NicolinoCaracciolo, descendu du Pausilippe pour fêter, dans le golfe deNaples, Latouche-Tréville et ses marins, avait été un des premiersà offusquer ses yeux en abandonnant la poudre, en immolant sa queueaux idées nouvelles et en laissant pousser ses favoris, et qu’ilavait enfin, un des premiers toujours à marcher dans la mauvaisevoie, substitué insolemment le pantalon à la culotte courte.

En outre, Nicolino, on le sait, était frère dubeau duc de Rocca-Romana, qui, à tort ou à raison, avait passé pourêtre l’objet d’un de ces nombreux et rapides caprices de la reine,non enregistrés par l’histoire, qui dédaigne ces sortes de détails,mais constatés par la chronique scandaleuse des cours qui envit ; or, le roi ne pouvait se venger du duc de Rocca-Romana,qui n’avait pas changé un bouton à son costume, ne s’était riencoupé, ne s’était rien laissé pousser, et, par conséquent, étaitresté dans les plus strictes règles de l’étiquette ; iln’était donc pas fâché, – un mari si débonnaire qu’il soit ayanttoujours quelque rancune contre les amants de sa femme, – iln’était donc pas fâché, n’ayant point de prétexte plausible pour sevenger du frère aîné, d’en rencontrer un pour se venger du frèrecadet. D’ailleurs, comme titre personnel à l’antipathie du roi,Nicolino Caracciolo était entaché du péché originel d’avoir uneFrançaise pour mère, et, de plus, étant déjà à moitié Français denaissance, d’être encore tout à fait Français d’opinion.

On a vu, d’ailleurs, que les soupçons du roi,tout vagues et instinctifs qu’ils étaient sur Nicolino Caracciolo,n’étaient point tout à fait dénués de fondement, puisque Nicolinoétait lié à cette grande conspiration qui s’étendait jusqu’à Rome,et qui avait pour but, en appelant les Français à Naples, d’y faireentrer avec eux la lumière, le progrès, la liberté.

Maintenant, on se rappelle par quelle suite decirconstances inattendues Nicolino Caracciolo avait été amené àprêter à Salvato, trempé par l’eau de la mer, des habits et desarmes ; comment, une lettre de femme qu’il avait oubliée dansla poche de sa redingote ayant été trouvée par Pasquale de Simone,avait été remise par celui-ci à la reine et par la reine àActon ; nous avons presque assisté à l’expérience chimiquequi, en enlevant le sang, avait laissé subsister l’écriture, etnous avons assisté tout à fait à l’expérience poétique qui, endénonçant la femme, avait permis de s’emparer de son amant ;or, l’amant arrêté et conduit, on s’en souvient, au châteauSaint-Elme, n’était autre que notre insouciant et aventureux amiNicolino Caracciolo.

Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisonssubir ici quelques redites ; nous désirons, autant quepossible, ajouter par quelques lignes – ces lignes fussent-ellesinutiles – à la clarté de notre récit, que peuvent, malgré nosefforts, obscurcir les nombreux personnages que nous mettons enscène et dont une partie est forcée de disparaître pour faire placeà d’autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois pendant unvolume entier.

Que l’on nous pardonne donc certainesdigressions en faveur de la bonne intention, et que l’on ne fassepoint de notre bonne intention un des pavés de l’enfer.

Le château Saint-Elme, où Nicolino avait étéconduit et enfermé, était, nous croyons l’avoir déjà dit, laBastille de Naples.

Le château Saint-Elme, qui a joué un grandrôle dans toutes les révolutions de Naples, et qui, par conséquent,aura le sien dans la suite de cette histoire, est bâti au sommet dela colline qui domine l’ancienne Parthénope. Nous ne chercheronspas, comme le faisait notre savant archéologue sir WilliamHamilton, si le nom Erme, premier nom du châteauSaint-Elme, vient de l’ancien mot phénicien erme, qui veutdire, élevé, sublime, ou bien lui fut donné à cause desstatues de Priape à l’aide desquelles les habitants de Nicopolismarquaient les limites de leurs champs et de leurs maisons, etqu’ils appelaient Terme. N’ayant pas reçu du ciel ceregard pénétrant qui lit dans la nuit profonde des étymologies,nous nous contenterons de faire remonter cette appellation à unechapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à la montagne surlaquelle elle était assise ; la montagne s’appela donc d’abordle mont Saint-Érasme, puis, par corruption,Saint-Erme,puis enfin en dernier lieu, et se corrompant deplus en plus, Saint-Elme. Sur ce sommet, qui domine la ville et lamer, fut d’abord bâtie une tour qui remplaça la chapelle et quel’on appela Belforte ; cette tour fut convertie en château parCharles II d’Anjou, dit le Boiteux ; ses fortificationss’augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec, non pas en1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur deNaples et ses Environs ; mais, en 1528, elle devint,par ordre de Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutesles forteresses destinées d’abord à défendre les populations aumilieu ou sur la tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme enarriva peu à peu, non-seulement à ne plus défendre la population deNaples, mais à la menacer, et c’est sous ce dernier point de vueque le sombre château fait encore la terreur des Napolitains, qui,à chaque révolution qu’ils font ou plutôt qu’ils laissent faire,demandent sa démolition au nouveau gouvernement qui succède àl’ancien. Le nouveau gouvernement, qui a besoin de se populariser,décrète la démolition de Saint-Elme, mais se garde bien de ledémolir.

Hâtons-nous de dire, attendu qu’il faut rendrejustice aux pierres comme aux gens, que l’honnête et pacifiquechâteau Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville,s’est toujours borné à menacer, n’a jamais rien détruit, et même,dans certaines circonstances, a protégé.

Nous avons dit tout à l’heure qu’il fallaitrendre justice aux pierres comme aux gens ; retournons lamaxime, et disons maintenant qu’il faut rendre justice aux genscomme aux pierres.

Ce n’était point, Dieu merci ! parparesse ou négligence que le marquis Vanni n’avait pas suivi plusactivement le procès Nicolino, non ; le marquis, véritableprocureur fiscal, ne demandant que des coupables et ne désirant qued’en trouver là même où il n’y en avait pas, était loin de mériterun pareil reproche, non ; mais c’était un homme de consciencedans son genre que le marquis Vanni : il avait fait durer septans le procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalierde Medici et de ceux qu’il s’obstinait à appeler sescomplices ; il tenait un coupable, cette fois, il avait despreuves de sa culpabilité, il était sûr que ce coupable ne pouvaitlui échapper sous la triple porte qui fermait son cachot et sous latriple muraille qui entourait Saint-Elme ; il ne regardaitdonc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour arriver àun résultat satisfaisant. D’ailleurs, il appartenait, nous l’avonsdit, pour les instincts, pour l’allure, aux animaux de la raceféline, et l’on sait que le tigre s’amuse à jouer avec l’hommeavant de le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant dela dévorer.

Le marquis Vanni s’amusait donc à jouer avecNicolino Caracciolo avant de lui faire couper la tête.

Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel oùluttaient l’un contre l’autre l’homme armé de la loi, de la tortureet de l’échafaud, et l’homme armé de son seul esprit, ce n’étaitpas celui qui avait toutes les chances de gagner qui gagnaittoujours. Loin de là. Après quatre interrogatoires successifs, quichacun avaient duré plus de deux heures, et dans lesquels Vanniavait essayé de retourner son prévenu de toutes les façons, le jugen’était pas plus avancé et le prévenu pas plus compromis que lepremier jour, c’est-à-dire que l’interrogateur en était arrivé àsavoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de NicolinoCaracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoinde recourir à un mois de prison et à une instruction de troissemaines ; mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité, – et ilétait certainement un des juges les plus curieux du royaume desDeux-Siciles, – n’avait pu en savoir davantage.

En effet, Nicolino Caracciolo s’était enfermédans ce dilemme : « Je suis coupable ou je suis innocent.Ou je suis coupable, et je ne suis pas assez bête pour faire desaveux qui me compromettront ; ou je suis innocent, et, parconséquent, n’ayant rien à avouer, je n’avouerai rien. » Ilétait résulté de ce système de défense qu’à toutes les questionsfaites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout lemonde savait, c’est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge, demeureet état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d’autresquestions, demandant à Vanni, avec l’accent du plus vif intérêts’il était marié, si sa femme était jolie, s’il l’aimait, s’il enavait des enfants, quel était leur âge, s’il avait des frères, dessœurs, si son père vivait, si sa mère était morte, combien luidonnait la reine pour le métier qu’il faisait, si son titre demarquis était transmissible à l’aîné de sa famille, s’il croyait enDieu, à l’enfer, au paradis, s’appuyant dans toutes sesdivagations, sur ce qu’il avait, pour tout ce qui regardait lemarquis, une sympathie aussi vive au moins que celle que le marquisVanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui était permis,sinon de lui faire les mêmes questions, – il ne poussait pointl’indiscrétion jusque là, – au moins des questions analogues àcelles qu’il lui faisait. Il en était résulté qu’à la fin de chaqueinterrogatoire, le marquis Vanni s’était trouvé un peu moins avancéqu’au commencement et n’avait pas même osé faire dresser par legreffier procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avaitdites, et qu’enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernièrevisite, de lui faire donner la question s’il continuait de rire aunez de cette respectable déesse que l’on appelle la Justice, il seprésentait au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre, –c’est-à-dire quelques heures après l’arrivée du roi à Caserte,arrivée complétement ignorée encore à Naples et qui n’était sue quedes personnes qui avaient eu l’honneur de voir Sa Majesté ; –il se présentait, disons-nous, au château Saint-Elme, bien décidécette fois, si Nicolino continuait de jouer le même jeu avec lui,de mettre ses menaces à exécution et d’essayer de cette fameusetorture sicut in cadaver qui lui avait été refusée à songrand regret par la majorité de la junte d’État, à laquelle iln’avait pas besoin de référer cette fois.

Vanni, dont le visage n’était pas gaid’habitude, avait donc, ce jour-là, une physionomie plus lugubreencore que de coutume.

Il était, en outre, escorté de maître Donato,le bourreau de Naples, lequel était lui-même flanqué de deux de sesaides, venus tout exprès pour l’aider à appliquer le prisonnier àla question, si le prisonnier persistait, nous ne dirons pas dansses dénégations, mais dans les facétieuses et fantastiquesplaisanteries qui n’avaient point de précédent dans les annales dela justice.

Nous ne parlons pas du greffier quiaccompagnait si assidûment Vanni dans toutes ses courses, et qui,dans sa vénération pour le procureur fiscal, gardait en sa présenceun silence si absolu, que Nicolino prétendait que ce n’était pointun homme de chair et d’os, mais purement et simplement son ombreque Vanni avait fait habiller en greffier, non pour économiser àl’État, comme on aurait pu le croire, les appointements de cemagistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous la main unsecrétaire prêt à écrire ses interrogatoires.

Pour cette grande solennité de la torture quin’avait point été donnée à Naples, ni même dans le royaume desDeux-Siciles, où elle était tombée en désuétude depuis que donCarlos était monté sur le trône de Naples, c’est-à-dire depuissoixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait avoir l’honneurde faire revivre, non point en l’exerçant in anima vili,mais sur un membre d’une des premières familles de Naples, desordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur duchâteau, pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de torturesdu château Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi,qui avait eu le désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir desa forteresse Ettore Caraffa, s’était empressé de prouver sondévouement à Sa Majesté en obéissant ponctuellement aux ordres duprocureur fiscal, de sorte que, quand celui-ci se fit annoncer, legouverneur vint au-devant de lui, et, avec le sourire de l’orgueilsatisfait :

– Venez, lui dit-il, et j’espère que vousserez content de moi.

Et il conduisit Vanni dans la salle qu’ilavait fait remettre entièrement à neuf à l’intention de NicolinoCaracciolo, lequel ne se doutait pas que l’État venait de dépenserpour lui, en instruments de torture, la somme exorbitante de septcents ducats, dont, selon les habitudes reçues à Naples, legouverneur avait mis la moitié dans sa poche.

Vanni, précédé de don Roberto et suivi de songreffier, du bourreau et de ses deux aides, descendit dans ce muséede la douleur, et, comme un général avant le combat examine lechamp sur lequel il va livrer bataille et note les accidents deterrain dont il peut tirer avantage pour la victoire, il étudia,les uns après les autres, cette collection d’instruments, sortis,pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques, les archives del’inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques sont lesplus inventifs dans ces sortes de machines destinées à fairetressaillir d’angoisse les fibres les plus profondément cachéesdans le cœur de l’homme.

Chaque instrument était bien à sa place etsurtout en bon état de service.

Alors, laissant dans cette salle funèbre,éclairée seulement de torches soutenues contre la muraille par desmains de fer, maître Donato et ses deux aides, il était passé dansla chambre voisine, séparée de la salle de tortures par une grillede fer, devant laquelle tombait un rideau de serge noire ; lalumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle insuffisantà la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore.

C’était aussi aux soins de don Robertoqu’était due la mise en état de cette chambre, ancienne salle detribunal secret abandonnée en même temps que la salle de torture.Elle n’avait rien de particulier que son absence complète decommunication avec le jour ; tout son mobilier se composaitd’une table couverte d’un tapis vert, éclairée par deux candélabresà cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, del’encre et des plumes.

Un fauteuil tenait le milieu de cette table,et, de l’autre côté, avait en face de lui la sellette duprévenu ; à côté de cette grande table, que l’on pouvaitappeler la table d’honneur, et qui était évidemment réservée aujuge, était une petite table destinée au greffier.

Au-dessus du juge était un grand crucifixtaillé dans un tronc de chêne et qu’on eût dit sorti de l’âpreciseau de Michel-Ange, tant sa rude physionomie laissait celui quile regardait dans le doute s’il avait été mis là pour soutenirl’innocent ou effrayer le coupable.

Une lampe descendant du plafond éclairaitcette terrible agonie, qui semblait, non pas celle de Jésusexpirant avec le mot pardon sur la bouche, mais celle dumauvais larron, rendant son dernier soupir dans un dernierblasphème.

Le procureur fiscal avait jusque-là toutexaminé en silence, et don Roberto, n’entendant point sortir de sabouche l’éloge qu’il se croyait en droit d’espérer, attendait avecinquiétude une marque de satisfaction quelconque ; cettemarque de satisfaction, pour s’être fait attendre, n’en fut queplus flatteuse. Vanni fit hautement l’éloge de toute cette lugubremise en scène, et promit au digne commandant que la reine seraitinformée du zèle qu’il avait déployé pour son service.

Encouragé par l’éloge d’un homme si expert enpareille matière, don Roberto exprima le timide désir que la reinevînt un jour visiter le château Saint-Elme et voir de ses propresyeux cette magnifique salle de tortures, bien autrement curieuse, àson avis, que le musée de Capodimonte ; mais, quelque créditque Vanni eût près de Sa Majesté, il n’osa promettre cette faveurroyale au digne gouverneur, qui, en poussant un soupir de regret,fut forcé de s’en tenir à la certitude qu’un récit exact seraitfait à la reine, et de la peine qu’il s’était donnée et du succèsqu’il avait obtenu.

– Et maintenant, mon cher commandant, ditVanni, remontez et envoyez-moi le prisonnier sans fers, mais sousbonne escorte ; j’espère que l’aspect de cette salle l’amèneranaturellement à des idées plus raisonnables que celles où il s’estégaré jusqu’ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d’un air dégagé,que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous pouvez,de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-êtreintéressant, pour un homme d’intelligence comme vous, d’étudier lamanière dont je dirigerai cette opération.

Don Roberto exprima au procureur fiscal, entermes chaleureux, sa reconnaissance de la permission qui lui étaitdonnée et dont il déclara vouloir profiter avec bonheur. Et,saluant jusqu’à terre le procureur fiscal, il sortit pour obéir àl’ordre qu’il venait d’en recevoir.

LXI – ULYSSE ET CIRCÉ

À peine le roi était-il, comme nous l’avonsvu, sur l’avis du valet de pied, sorti de la salle à manger pourvenir rejoindre le cardinal Ruffo dans son appartement, que, commes’il eût été le seul et unique lien qui retînt entre eux lesconvives agités d’émotions diverses, chacun s’empressa de regagnerson appartement. Le capitaine de Cesare ramena chez elles lesvieilles princesses, désespérées de voir qu’après avoir été forcéesde fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles allaientprobablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours parle même ennemi.

La reine prévint sir William qu’après lesnouvelles que venait de rapporter son mari, elle avait trop besoind’une amie pour ne pas garder chez elle sa chère Emma Lyonna. Actonfit appeler son secrétaire Richard pour lui confier le soin dedécouvrir pour quoi ou pour qui le roi était rentré dans sesappartements. Le duc d’Ascoli, réinstallé dans ses fonctions dechambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de plaques et decordons, pour lui demander s’il n’avait pas besoin de ses services.Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux, presséd’aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis,cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, quedevait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains.Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche àson gouvernement, et Nelson, la tête basse et le cœur préoccupéd’une sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicateattention, la reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignéede celle qu’elle réservait à Emma les nuits où elle la retenaitprès d’elle, quand toutefois, pendant ces nuits-là, une mêmechambre et un lit unique ne réunissaient pas les deux amies.

Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton,avait à écrire, mais à écrire une lettre, non point une dépêche. Iln’était point commandant en chef dans la Méditerranée, mais placésous les ordres de l’amiral lord comte de Saint-Vincent,infériorité qui ne lui était pas trop sensible, l’amiral letraitant plus en ami qu’en inférieur, et la dernière victoire deNelson l’ayant grandi au niveau des plus hautes réputations de lamarine anglaise.

Cette intimité entre Nelson et son commandanten chef est constatée par la correspondance de Nelson avec le comtede Saint-Vincent, qui se trouve dans le tome V de ses Lettreset Dépêches, publiées à Londres, et ceux de nos lecteurs quiaiment à consulter les pièces originales pourront recourir à cellesde ces lettres écrites par le vainqueur d’Aboukir, du 22 septembre,époque à laquelle s’ouvre ce récit, au 9 décembre, époque àlaquelle nous sommes arrivés. Ils y verront, racontées dans tousleurs détails, les irrésistibles progrès de cette passion insenséeque lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui faire oublierle soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le soin plusprécieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent ledésordre de son esprit et la passion de son cœur, seraient sonexcuse devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux milleans, a condamné l’amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur sonjugement.

Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson,profondément préoccupé d’une catastrophe qui allait jeter un grandtrouble non-seulement dans les affaires du royaume, maisprobablement dans celles de son cœur, en portant l’amirautéanglaise à prendre de nouvelles dispositions relativement à saflotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son bureau, et, sousl’impression du récit qu’avait fait le roi, si les paroleséchappées à la bouche de Ferdinand peuvent s’appeler un récit, ilcommença la lettre suivante :

À l’amiral lord comte de Saint-Vincent.

« Mon cher lord,

» Les choses ont bien changé de facedepuis ma dernière lettre datée de Livourne, et j’ai bien peur queSa Majesté le roi des Deux-Siciles ne soit sur le point de perdreun de ses royaumes et peut-être tous les deux.

» Le général Mack, ainsi que je m’enétais douté et que je crois même vous l’avoir dit, n’était qu’unfanfaron qui a gagné sa réputation de grand général je ne sais où,mais pas, certes, sur les champs de bataille ; il est vraiqu’il avait sous ses ordres une triste armée ; mais qui va sedouter que soixante mille hommes iront se faire battre par dixmille !

» Les officiers napolitains n’avaient quepeu de chose à perdre, mais tout ce qu’ils avaient à perdre, ilsl’ont perdu[3]. »

Nelson en était là de sa lettre, et, on levoit, le vainqueur d’Aboukir traitait assez durement les vaincus deCivita-Castellana. Peut-être, en effet, avait-il le droit d’êtreexigeant en matière de courage, ce rude marin qui, enfant,demandait ce que c’était que la peur et ne l’avait jamais connue,tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un lambeau desa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua plusque la moitié de lui-même et les débris vivants d’un héros. Nelson,disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu’il entendit derrièrelui un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d’unpapillon ou d’un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur.

Il se retourna et aperçut lady Hamilton.

Il jeta un cri de joie.

Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire,approcha un doigt de sa bouche, et, riante et gracieuse comme lastatue du silence heureux (on le sait, il y a plusieurs silences),elle lui fit signe de se taire.

Puis, s’avançant jusqu’à son fauteuil, elle sepencha sur le dossier et dit à demi-voix :

– Suivez-moi, Horace ; notre chère reinevous attend et veut vous parler avant de revoir son mari.

Nelson poussa un soupir en songeant quequelques mots venus de Londres, en changeant sa destination,pouvaient l’éloigner de cette magicienne, dont chaque geste, chaquemot, chaque caresse était une nouvelle chaîne ajoutée à celles dontil était déjà lié ; il se souleva péniblement de son siège, enproie à ce vertige qu’il éprouvait toujours lorsque, après unmoment d’absence, il revoyait cette éblouissante beauté.

– Conduisez-moi, lui dit-il ; vous savezque je ne vois plus rien dès que je vous vois.

Emma détacha l’écharpe de gaze qu’elle avaitenroulée autour de sa tête et dont elle s’était fait une coiffureet un voile, comme on en voit dans les miniatures d’Isabey, et, luijetant une de ses extrémités qu’il saisit au vol et portafiévreusement à ses lèvres :

– Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voicile fil du labyrinthe, dussiez-vous m’abandonner comme une autreAriane. Seulement, je vous préviens que, si ce malheur m’arrive, jene me laisserai consoler par personne, fût-ce par undieu !

Elle marcha la première, Nelson lasuivit ; elle l’eût conduit en enfer, qu’il y fût descenduavec elle.

– Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, jevous amène celui qui est à la fois mon roi et mon esclave, levoici.

La reine était assise sur un sofa dans leboudoir qui séparait la chambre d’Emma Lyonna de sa chambre ;une flamme mal éteinte brillait dans ses yeux ; cette fois,c’était celle de la colère.

– Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle,et asseyez-vous près de moi ; j’ai véritablement besoin que lavue et le contact d’un héros me console de notre abaissement…L’avez-vous vu, continua-t-elle en secouant dédaigneusement la têtede haut en bas, l’avez-vous vu, ce bouffon couronné se faisant lemessager de sa propre honte ? L’avez-vous entendu raillantlui-même sa propre lâcheté ? Ah ! Nelson, Nelson, il esttriste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d’avoirpour époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre nil’épée !

Elle attira Nelson près d’elle ; Emmas’assit à terre sur des coussins et couvrit de son regardmagnétique, tout en jouant avec ses croix et ses rubans, – commeAmy Robsart avec le collier de Leicester, – celui qu’elle avaitmission de fasciner.

– Le fait est, madame, dit Nelson, que le roiest un grand philosophe.

La reine regarda Nelson en contractant sesbeaux sourcils.

– Est-ce sérieusement que vous décorez du nomde philosophie, dit-elle, cet oubli de toute dignité ? Qu’iln’ait pas le génie d’un roi, ayant été élevé en lazzarone, cela seconçoit, le génie est un mets dont le ciel est avare ; maisn’avoir pas le cœur d’un homme ! En vérité, Nelson, c’étaitd’Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l’habit, mais le cœurd’un roi ; le roi n’était que le laquais de d’Ascoli, et quandon pense que, si ces jacobins dont il a si grand’peur l’avaientpris, il l’eût laissé pendre sans dire une parole pour lesauver !… Être à la fois la fille de Marie-Thérèse et la femmede Ferdinand, c’est, vous en conviendrez, une de ces fantaisies duhasard qui feraient douter de la Providence.

– Bon ! dit Emma, ne vaut-il pas mieuxque cela soit ainsi, et ne voyez-vous pas que c’est un miracle dela Providence, que d’avoir fait tout à la fois de vous un roi etune reine ! Mieux vaut être Sémiramis qu’Artémise, Élisabethque Marie de Médicis.

– Oh ! s’écria la reine sans écouterEmma, si j’étais homme, si je portais une épée !

– Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là,dit Emma en jouant avec celle de Nelson, et, du moment que celle-làvous protège, il n’est pas besoin d’une autre, Dieumerci !

Nelson posa sa main sur la tête d’Emma et laregarda avec l’expression d’un amour infini.

– Hélas ! chère Emma, lui dit-il, Dieusait que les paroles que je vais prononcer me brisent le cœur ens’en échappant ; mais croyez-vous que j’eusse soupiré tout àl’heure en vous voyant à l’heure où je m’y attendais le moins, sije n’avais pas, moi aussi, mes terreurs ?

– Vous ? demanda Emma.

– Oh ! je devine ce qu’il veut dire,s’écria la reine en portant son mouchoir à ses yeux ;oh ! je pleure, oui, c’est vrai, mais ce sont des larmes derage…

– Oui ; mais, moi, je ne devine pas, ditEmma, et ce que je ne devine pas, il faut qu’on me l’explique.Nelson, qu’entendez-vous par vos terreurs ? Parlez, je leveux !

Et, lui jetant un bras autour du cou et sesoulevant gracieusement à l’aide de ce bras, elle baisa son frontmutilé.

– Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si cefront qui rayonne d’orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en mêmetemps de joie, c’est que j’entrevois dans un prochain avenir unegrande douleur.

– Moi, je n’en connais qu’une au monde, ditlady Hamilton, ce serait d’être séparée de vous.

– Vous voyez bien que vous avez deviné,Emma.

– Nous séparer ! s’écria la jeune femmeavec une expression de terreur admirablement jouée ; et quipourrait nous séparer maintenant ?

– Oh ! mon Dieu ! les ordres del’Amirauté, un caprice de M. Pitt ; ne peut-on pasm’envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m’a envoyéà Calvi, à Ténériffe, à Aboukir ? À Calvi, j’ai laissé unœil ; à Ténériffe, un bras ; à Aboukir, la peau de monfront. Si l’on m’envoie à la Martinique ou à la Trinité, je demandeà y laisser la tête et que tout soit fini.

– Mais, si vous receviez un ordre commecelui-là, vous n’obéiriez pas, je l’espère ?

– Comment ferais-je, chère Emma ?

– Vous obéiriez à l’ordre de mequitter ?

– Emma ! Emma ! ne voyez-vous pasque vous vous mettez entre mon devoir et mon amour… C’est faire demoi un traître ou un désespéré.

– Eh bien, répliqua Emma, j’admets que vous nepuissiez pas dire à Sa Majesté George III : « Sire,je ne veux pas quitter Naples, parce que j’aime comme un fou lafemme de votre ambassadeur, qui, de son côté, m’aime à en perdre latête ; » mais vous pouvez bien lui dire : « Monroi, je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien,le seul appui, le seul défenseur ; vous vous devez protectionentre têtes couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieuqui vous a faits ses élus ; » et si vous ne lui ditespoint cela parce qu’un sujet ne parle pas ainsi à son roi, sirWilliam, qui a sur un frère de lait des droits que vous n’avez pas,sir William peut le lui dire.

– Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bienégoïste, mais, si vous ne nous protégez pas, nous sommes perdus,et, lorsqu’on vous présente la question sous ce jour d’un trône àmaintenir, d’un royaume à protéger, ne trouvez-vous pas qu’elles’agrandit au point qu’un homme de cœur comme vous risque quelquechose pour nous sauver ?

– Vous avez raison, madame, répondit Nelson,je ne voyais que mon amour ; ce n’est pas étonnant : cetamour, c’est l’étoile polaire de mon cœur. Votre Majesté me rendbien heureux en me montrant un dévouement où je ne voyais qu’unepassion. Cette nuit même, j’écrirai à mon ami lord Saint-Vincent,ou plutôt j’achèverai la lettre déjà commencée pour lui. Je leprierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, dem’attacher à votre service ; il comprendra cela, il écrira àl’amirauté.

– Et, dit Emma, sir William, de son côté,écrira directement au roi et à M. Pitt.

– Comprenez-vous, Nelson, continua la reine,combien nous avons besoin de vous et quels immenses services vouspouvez nous rendre ! Nous allons être, selon touteprobabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler.

– Croyez-vous donc les choses si désespérées,madame ?

La reine secoua la tête avec un tristesourire.

– Il me semble, continua Nelson, que, si leroi voulait…

– Ce serait un malheur qu’il voulût, Nelson,un malheur pour moi, je m’entends. Les Napolitains medétestent ; c’est une race jalouse de tout talent, de toutebeauté, de tout courage ; toujours courbés sous le jougallemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssentet calomnient tout ce qui n’est pas Napolitain ; ils haïssentActon parce qu’il est né en France ; ils haïssent Emma parcequ’elle est née en Angleterre ; ils me haïssent, moi, parceque je suis née en Autriche. Supposez que, par un effort de couragedont le roi n’est point capable, on rallie les débris de l’armée etque l’on arrête les Français dans le défilé des Abruzzes, lesjacobins de Naples laissés à eux-mêmes profitent de l’absence destroupes et se soulèvent, et alors les horreurs de la France en 1792et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit qu’ils ne nous traiterontpas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma, comme la princesse deLamballe ? Le roi s’en tirera toujours, grâce à ses lazzaroniqui l’adorent ; il a pour lui l’égide de la nationalité ;mais Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus.Maintenant, n’est-ce point un grand rôle que celui qui vous estréservé par la Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce queMirabeau, ce que M. de Bouillé, ce que le roi de Suède,ce que Barnave, ce que M. de la Fayette, ce que mes deuxfrères, enfin, deux empereurs n’ont pu faire pour la reine deFrance ?

– Ce serait une gloire trop grande, et àlaquelle je n’aspire pas, madame, dit Nelson, une gloireéternelle.

– Puis n’avez-vous point à faire valoir ceci,Nelson, que c’est par notre dévouement à l’Angleterre que noussommes compromis ? Si, fidèle aux traités avec la République,le gouvernement des Deux-Siciles ne vous avait point permis deprendre de l’eau, des vivres, de réparer vos avaries à Syracuse,vous étiez forcé d’aller vous ravitailler à Gibraltar et vous netrouviez plus la flotte française à Aboukir.

– C’est vrai, madame, et c’était moi qui étaisperdu alors ; un procès infamant m’était réservé à la placed’un triomphe. Comment dire : « J’avais les yeux fixéssur Naples, » quand mon devoir était de regarder du côté deTunis ?

– Enfin, n’est-ce point à propos des fêtesque, dans notre enthousiasme pour vous, nous vous avons données,que cette guerre a éclaté ? Non, Nelson, le sort du royaumedes Deux-Siciles est lié à vous, et vous êtes lié, vous, au sort deses souverains. On dira dans l’avenir : « Ils étaientabandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leursparents ; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelsonpour eux, Nelson les sauva. »

Et, dans le geste que fit la reine enprononçant ces paroles, elle étendit la main vers Nelson ;Nelson saisit cette main, mit un genou en terre et la baisa.

– Madame, dit Nelson se laissant aller àl’enthousiasme de la flatterie de la reine, Votre Majesté me prometune chose ?

– Vous avez le droit de tout demander à ceuxqui vous devront tout.

– Eh bien, je vous demande votre paroleroyale, madame, que, du jour où vous quitterez Naples, ce sera levaisseau de Nelson, et nul autre, qui conduira en Sicile votrepersonne sacrée.

– Oh ! ceci, je vous le jure, Nelson, etj’ajoute que, là où je serai, ma seule, mon unique, mon éternelleamie, ma chère Emma Lyonna sera avec moi.

Et, d’un mouvement plus passionné peut-êtreque ne le permettait cette amitié, toute grande qu’elle était, lareine prit la tête d’Emma entre ses deux mains, l’approcha vivementde ses lèvres et la baisa sur les deux yeux.

– Ma parole vous est engagée, madame, ditNelson. À partir de ce moment, vos amis sont mes amis et vosennemis mes ennemis, et, dussé-je me perdre en vous sauvant, jevous sauverai.

– Oh ! s’écria Emma, tu es bien lechevalier des rois et le champion des trônes ! tu es bien telque j’avais rêvé l’homme auquel je devais donner tout mon amour ettout mon cœur !

Et, cette fois, ce ne fut plus sur le frontcicatrisé du héros, mais sur les lèvres frémissantes de l’amant quela moderne Circé appliqua ses lèvres.

En ce moment, on gratta doucement à laporte.

– Entrez là, chers amis de mon cœur, dit lareine en leur montrant la chambre d’Emma ; c’est Acton quivient me rendre une réponse.

Nelson, enivré de louanges, d’amour,d’orgueil, entraîna Emma dans cette chambre à l’atmosphèreparfumée, dont la porte sembla se refermer d’elle-même sur eux.

En une seconde, le visage de la reine changead’expression, comme si elle eût mis ou ôté un masque ; son œils’endurcit, et, d’une voix brève, elle prononça ce seulmot :

– Entrez.

C’était Acton, en effet.

– Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait SaMajesté ?

– Le cardinal Ruffo, répondit Acton.

– Vous ne savez rien de ce qu’ils ontdit ?

– Non, madame ; mais je sais ce qu’ilsont fait.

– Qu’ont-ils fait ?

– Ils ont envoyé chercher Ferrari.

– Je m’en doutais. Raison de plus, Acton, pource que vous savez.

– À la première occasion, ce sera fait. VotreMajesté n’a pas autre chose à m’ordonner ?

– Non répondit la reine.

Acton salua et sortit.

La reine jeta un coup d’œil jaloux sur lachambre d’Emma et rentra silencieusement dans la sienne.

LXII – L’INTERROGATOIRE DE NICOLINO.

Les quelques moments qui s’écoulèrent entre lasortie du commandant don Roberto Brandi et l’entrée du prisonnierfurent employés par le procureur fiscal à passer sur ses habits deville une robe de juge, à coiffer sa tête maigre et longue d’uneperruque énorme qui devait, selon lui, ajouter à la majesté de sonvisage et à couvrir cette perruque elle-même d’un bonnet carré.

Le greffier commença par poser sur la table,comme pièces de conviction, les deux pistolets marqués d’une N etla lettre de la marquise de San-Clemente ; puis il procéda àla même toilette qu’avait faite son supérieur, toute proportion derang gardée, c’est-à-dire qu’il mit une robe plus étroite, uneperruque moins grosse, une toque moins haute.

Après quoi, il s’assit à sa petite table.

Le marquis Vanni prit place à la grande, et,comme c’était un homme d’ordre, il rangea son papier devant lui demanière qu’une feuille ne dépassât point l’autre, s’assura qu’il yavait de l’encre dans son encrier, examina le bec de sa plume, lerafraîchit avec un canif, en égalisa les deux pointes en lescoupant sur son ongle, tira de sa poche une tabatière d’or ornée duportrait de Sa Majesté, la plaça à la portée de sa main, moins poury puiser la poudre qu’elle contenait que pour jouer avec elle decet air indifférent du juge qui joue aussi insoucieusement avec lavie d’un homme qu’il joue avec sa tabatière, et attendit NicolinoCaracciolo dans la pose qu’il crut la plus propre à faire del’effet sur son prisonnier.

Par malheur, Nicolino Caracciolo n’était pointde caractère à se laisser imposer par les poses du marquisVanni ; la porte qui s’était refermée sur le commandants’ouvrit dix minutes après devant le prisonnier, et NicolinoCaracciolo, mis avec une élégance qui ne dénonçait en aucunemanière le séjour peu confortable de la prison, entra le souriresur les lèvres, en fredonnant d’une voix assez juste le Priache spunti l’aurora du Matrimonio segreto.

Il était accompagné de quatre soldats et suividu gouverneur.

Deux soldats restèrent à la porte, deux autress’avancèrent à la droite et à la gauche du prisonnier, lequelmarcha droit à la sellette qui lui était préparée, regarda avant des’asseoir autour de lui avec la plus grande attention, murmura enfrançais les trois syllabes : Tiens ! tiens !tiens ! lesquelles sont destinées, comme on sait, àexprimer un côté comique de l’étonnement, et, s’adressant avec laplus grande politesse au procureur fiscal :

– Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis,lui demanda-t-il, vous auriez lu les Mystèresd’Udolphe ?

– Qu’est-ce que cela, les Mystèresd’Udolphe ? demanda Vanni répondant à son tour, commeNicolino avait l’habitude de le faire, à une question par une autrequestion.

– C’est un nouveau roman d’une dame anglaisenommée Anne Radcliffe.

– Je ne lis pas de romans, entendez-vous,monsieur, répondit le juge d’une voix pleine de dignité.

– Vous avez tort, monsieur, très-grandtort ; il y en a de fort amusants, et je voudrais bien enavoir un à lire dans mon cachot, s’il y faisait clair.

– Monsieur, je désire que vous vous pénétriezde cette vérité…

– De laquelle, monsieur le marquis ?

– C’est que nous sommes ici pour nous occuperd’autre chose que de romans. Asseyez-vous.

– Merci, monsieur le marquis ; je voulaisseulement vous dire qu’il y avait, dans les Mystèresd’Udolphe, la description d’une chambre parfaitement pareilleà celle-ci ; c’est dans cette salle que le chef des brigandstenait ses séances.

Vanni appela à son aide toute sa dignité.

– J’espère, prévenu, que cette fois…

Nicolino l’interrompit.

– D’abord, je ne m’appelle pas prévenu, vousle savez bien.

– Il n’y a pas de degré social devant la loi,vous êtes prévenu.

– Je l’accepte comme verbe, mais non commesubstantif ; voyons, de quoi suis-je prévenu ?

– Vous êtes prévenu de complot enversl’État.

– Allons, bon ! voilà que vous retombezdans votre manie.

– Et vous dans votre irrévérence envers lajustice.

– Moi irrévérent envers la justice ?Ah ! monsieur le marquis, vous me prenez pour un autre, Dieumerci ! nul ne respecte et ne vénère la justice plus que moi.La justice ! mais c’est la parole de Dieu sur la terre.Oh ! que non ! je ne suis pas si impie que d’êtreirrévérent envers la justice. Ah ! envers les juges, c’estautre chose, je ne dis pas.

Vanni frappa avec impatience la terre dupied.

– Êtes-vous enfin décidé à répondreaujourd’hui aux questions que je vais vous faire ?

– C’est selon les questions que vous meferez.

– Prévenu !… s’écria Vanni avecimpatience.

– Encore, fit Nicolino en haussant lesépaules ; mais, voyons, qu’est-ce que cela vous fait dem’appeler prince ou duc ? Je n’ai point de préférence pourl’un ou l’autre de ces deux noms. Je vous appelle bien marquis,moi, et, à coup sûr, quoique j’aie à peine le tiers de votre âge,je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n’êtesmarquis.

– C’est bien, assez sur ce chapitre… Votreâge ?

Nicolino tira de son gousset une montremagnifique.

– Vingt et un ans trois mois huit jours cinqheures sept minutes trente-deux secondes. J’espère, cette fois, quevous ne m’accuserez pas de manquer de précision.

– Votre nom ?

– Nicolino Caracciolo, toujours.

– Votre domicile ?

– Au château Saint-Elme, cachot numéro 3,au second au-dessous de l’entre-sol.

– Je ne vous demande pas où vous demeurez àprésent ; je vous demande où vous demeuriez quand vous avezété arrêté ?

– Je ne demeurais nulle part, j’étais dans larue.

– C’est bien. Peu importe votre réponse, onsait votre domicile.

– Alors, je vous dirai comme Agamemnon àAchille :

Pourquoi le demander, puisque vous lesavez ?

– Faisiez-vous partie de la réunion deconspirateurs qui était assemblée, du 22 au 23 septembre, dans lesruines du palais de la reine Jeanne ?

– Je ne connais pas de palais de la reineJeanne à Naples.

– Vous ne connaissez pas les ruines du palaisde la reine Jeanne au Pausilippe, presque en face de la maison quevous habitez ?

– Pardon, monsieur le marquis. Qu’un homme dupeuple, un cocher de fiacre, un cicerone, voire même un ministre del’instruction publique, – Dieu sait où l’on prend les ministresdans notre époque ! – fasse une pareille erreur, cela secomprend ; mais vous, un archéologue, vous tromper enarchitecture de deux siècles et demi, et en histoire de cinq centsans, je ne vous pardonne pas cela ! Vous voulez dire lesruines du palais d’Anna Caraffa, femme du duc de Médina, le favoride Philippe IV, qui n’est pas morte étouffée commeJeanne Ire, ni empoisonnée comme Jeanne II… –remarquez que je n’affirme pas le fait, le fait étant restédouteux, – mais mangée aux poux comme Sylla et commePhilippe II… Cela n’est pas permis, monsieur Vanni, et, si lachose se répandait, on vous prendrait pour un vraimarquis !

– Eh bien, dans les ruines du palais d’AnnaCaraffa, si vous l’aimez mieux.

– Oui, je l’aime mieux ; j’aime toujoursmieux la vérité ; je suis de l’école du philosophe de Genève,et j’ai pour devise : Vitam impendere vero.Bon ! si je parle latin, voilà qu’on va me prendre pour unfaux duc !

– Étiez-vous dans les ruines du palais d’AnnaCaraffa pendant la nuit du 22 au 23 septembre ? Répondez ouiou non ! insista Vanni furieux.

– Et que diable eussé-je été y chercher ?Vous ne vous rappelez donc pas le temps qu’il faisait pendant lanuit du 22 au 23 septembre ?

– Je vais vous dire ce que vous alliez yfaire, moi : vous alliez y conspirer.

– Allons donc ! je ne conspire jamaisquand il pleut ; c’est déjà assez ennuyeux par le beautemps.

– Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingoteà quelqu’un ?

– Pas si niais, par une nuit pareille, quandil pleuvait à torrents, prêter ma redingote ! mais, si j’enavais eu deux, je les eusse mises l’une sur l’autre.

– Reconnaissez-vous ces pistolets ?

– Si je les reconnaissais, je vous diraisqu’on me les a volés ; et, comme votre police est très-malfaite, vous ne retrouveriez pas le voleur, ce qui serait humiliantpour votre police ; or, je ne veux humilier personne, je nereconnais pas ces pistolets.

– Ils sont cependant marqués d’une N.

– N’y a-t-il que moi dont le nom commence parune N à Naples ?

– Reconnaissez-vous cette lettre ?

Et Vanni montra au prisonnier la lettre de lamarquise de San-Clemente.

– Pardon, monsieur le marquis, mais ilfaudrait que je la visse de plus près.

– Approchez-vous.

Nicolino regarda l’un après l’autre les deuxsoldats qui se tenaient à sa droite et sa gauche :

– È permesso ? dit-il.

Les deux soldats s’écartèrent ; Nicolinos’approcha de la table, prit la lettre et la regarda.

– Fi donc ! demander à un galant hommes’il reconnaît une lettre de femme ! Oh ! monsieur lemarquis !

Et, approchant tranquillement la lettre d’undes candélabres, il y mit le feu.

Vanni se leva furieux.

– Que faites-vous donc ?s’écria-t-il.

– Vous le voyez bien, je la brûle ; ilfaut toujours brûler les lettres de femme, ou sinon les pauvrescréatures sont compromises.

– Soldats !… s’écria Vanni.

– Ne vous dérangez pas, dit Nicolino ensoufflant les cendres au nez de Vanni, c’est fait.

Et il alla tranquillement se rasseoir sur lasellette.

– C’est bon, dit Vanni, rira bien qui rira ledernier.

– Je n’ai ri ni le premier ni le dernier,monsieur, dit Nicolino avec hauteur ; je parle et j’agis enhonnête homme, voilà tout.

Vanni poussa une espèce de rugissement ;mais sans doute n’était-il pas au bout de ses questions, car ilparut se calmer, quoiqu’il secouât furieusement sa tabatière danssa main droite.

– Vous êtes le neveu de FrancescoCaracciolo ? reprit Vanni.

– J’ai cet honneur, monsieur le marquis,répondit tranquillement Nicolino en s’inclinant.

– Le voyez-vous souvent ?

– Le plus que je puis.

– Vous savez qu’il est infecté de mauvaisprincipes ?

– Je sais que c’est le plus honnête homme deNaples et le plus fidèle sujet de Sa Majesté, sans vous excepter,monsieur le marquis.

– Avez–vous entendu dire qu’il ait eu affaireaux républicains ?

– Oui, à Toulon, où il s’est battu contre euxsi glorieusement, qu’il doit aux différents combats qu’il leur alivrés le grade d’amiral.

– Allons, dit Vanni comme s’il prenait unerésolution subite, je vois que vous ne parlerez pas.

– Comment ! vous trouvez que je ne parlepoint assez, je parle presque tout seul.

– Je dis que nous ne tirerons aucun aveu devous par la douceur.

– Ni par la force, je vous en préviens.

– Nicolino Caracciolo, vous ne savez pasjusqu’où peuvent s’étendre mes pouvoirs de juge.

– Non, je ne sais pas jusqu’où peut s’étendrela tyrannie d’un roi.

– Nicolino Caracciolo, je vous préviens que jevais être forcé de vous appliquer à la torture.

– Appliquez, marquis, appliquez ; celafera toujours passer un instant ; on s’ennuie tant enprison !

Et Nicolino Caracciolo étira ses bras enbâillant.

– Maître Donato ! s’écria le procureurfiscal exaspéré, faites voir au prévenu la chambre de laquestion.

Maître Donato tira un cordon, les rideauxs’ouvrirent ; Nicolino put donc voir le bourreau, ses deuxaides et les formidables instruments de torture dont il étaitentouré.

– Tiens ! fit Nicolino décidé à nereculer devant rien : voici une collection qui me paraît fortcurieuse ; peut-on la voir de plus près ?

– Vous vous plaindrez de la voir de trop prèstout à l’heure, malheureux pécheur endurci !

– Vous vous trompez, marquis, réponditNicolino en secouant sa belle et noble tête, je ne me plainsjamais, je me contente de mépriser.

– Donato, Donato ! s’écria le procureurfiscal, emparez-vous du prévenu.

La grille tourna sur ses gonds, mettant encommunication la chambre de l’interrogatoire avec la salle detorture, et Donato s’avança vers le prisonnier.

– Vous êtes cicérone ? demanda le jeunehomme.

– Je suis le bourreau, répondit maîtreDonato.

– Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissantlégèrement, mais le sourire sur les lèvres et sans donner aucuneautre marque d’émotion, présentez-moi à monsieur ; selon leslois de l’étiquette anglaise, il n’aurait le droit de me parler nide me toucher, si je ne lui étais pas présenté, et, vous le savez,nous vivons sous les lois anglaises depuis l’entrée à la cour demadame l’ambassadrice d’Angleterre.

– À la torture ! à la torture !hurla Vanni.

– Marquis, dit Nicolino, je crois que vousvous privez par votre précipitation d’un grand plaisir.

– Lequel ? demanda Vanni haletant.

– Celui de m’expliquer vous-même l’usage dechacune de ces ingénieuses machines ; qui sait si cetteexplication ne suffirait point à vaincre ce que vous appelez monobstination ?

– Tu as raison, quoique ce soit un moyen pourtoi de retarder l’heure que tu redoutes.

– Aimez-vous mieux tout de suite ? ditNicolino en regardant fixement Vanni ; quant à moi, cela m’estégal.

Vanni baissa les yeux.

– Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit quej’aurai refusé à un prévenu, si coupable qu’il soit, le délai qu’ila demandé.

En effet, Vanni comprenait qu’il y avait pourlui une jouissance amère et une sombre vengeance dans l’énumérationà laquelle il allait se livrer, puisqu’il faisait précéder latorture physique d’une torture morale pire que la premièrepeut-être.

– Ah ! fit Nicolino en riant, je savaisbien que l’on obtenait tout de vous par le raisonnement, et,d’abord, voyons, monsieur le procureur fiscal, commençons par cettecorde pendue au plafond et glissant sur une poulie.

– C’est, en effet, par là que l’oncommence.

– Voyez ce que c’est que le hasard ! Nousdisions donc que cette corde… ?

– C’est ce que l’on appelle l’estrapade, monjeune ami.

Nicolino salua.

– On lie le patient les mains derrière le dos,on lui met aux pieds des poids plus ou moins lourds, on le soulèvepar cette corde jusqu’au plafond, puis on le laisse retomber parsecousses jusqu’à un pied de terre.

– Ce doit être un moyen infaillible de fairegrandir les gens… Et, continua Nicolino, cette espèce de casquependu à la muraille, comment cela s’appelle-t-il ?

– C’est la cuffia del silenzio,très-bien nommée ainsi, attendu que plus on souffre, moins on peutcrier. On met la tête du patient dans cette boîte de fer, et, àl’aide de cette vis que l’on tourne, la boîte se rétrécit ; autroisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la langue de labouche.

– Qu’est-ce que ce doit être au sixième, monDieu ! fit Nicolino avec sa même intonation railleuse. Et cefauteuil en tôle avec des clous en fer et une espèce de réchauddessous, a-t-il son utilité ?

– Vous allez le voir. On y assied le patienttout nu, on l’attache solidement aux bras du fauteuil et l’onallume du feu dans le réchaud.

– C’est moins commode que le gril de saintLaurent ; vous ne pouvez pas le retourner. Et ces coins, cemaillet et ces planches ?

– C’est la question des brodequins : onmet entre quatre planches les jambes de celui à qui on veut ladonner, on les lie avec une corde, et, à l’aide de ce maillet, onenfonce ces coins-là entre les planches du milieu.

– Pourquoi ne pas les passer tout de suiteentre le tibia et le péroné ? Ce serait plus court !… Etce chevalet entouré de coquemars ?

– C’est avec cela qu’on donne la question del’eau : on couche le patient sur le chevalet de manière qu’ilait la tête et les pieds plus bas que l’estomac, et on lui entonnedans la bouche jusqu’à cinq ou six pintes d’eau.

– Je doute que les toasts que l’on porte àvotre santé de cette façon-là, marquis, vous portent bonheur.

– Voulez-vous continuer ?

– Ma foi, non, cela me donne un trop grandmépris pour les inventeurs de toutes ces machines, et surtout pourceux qui s’en servent. J’aime décidément mieux être accusé quejuge, patient que bourreau.

– Vous refusez de faire des aveux ?

– Plus que jamais.

– Songez que ce n’est plus l’heure deplaisanter.

– Par quelle torture vous plaît-il decommencer, monsieur ?

– Par l’estrapade, répondit Vanni exaspéré dece sang-froid. Exécuteur, enlevez l’habit de monsieur.

– Pardon ! si vous voulez bien lepermettre, je l’ôterai moi-même ; je suistrès-chatouilleux.

Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolinoenleva son habit, sa veste et sa chemise, mettant au jour un torsejuvénile et blanc, un peu maigre peut-être, mais de formeparfaite.

– Encore une fois, vous ne voulez pasavouer ? cria Vanni en secouant désespérément satabatière.

– Allons donc ! répondit Nicolino, est-cequ’un gentilhomme a deux paroles ? Il est vrai, ajouta-t-ildédaigneusement, que vous ne pouvez point savoir cela, vous.

– Liez-lui les mains derrière le dos, liez-luiles mains, cria Vanni ; attachez-lui un poids de cent livres àchaque pied et levez-le jusqu’au plafond.

Les aides du bourreau se précipitèrent surNicolino pour exécuter l’ordre du procureur fiscal.

– Un instant, un instant ! cria maîtreDonato, des égards, des précautions. Il faut que cela dure ;disloquez, mais ne cassez pas ; c’est de la robaaristocratique.

Et lui-même, avec toute sorte d’égards et deprécautions comme il avait dit, il lui lia les mains derrière ledos, tandis que les deux aides lui attachaient les poids auxpieds.

– Tu ne veux pas avouer ? tu ne veux pasavouer ? cria Vanni en s’approchant de Nicolino.

– Si fait ; approchez encore, ditNicolino.

Vanni s’approcha ; Nicolino lui cracha auvisage.

– Sang du Christ ! s’écria Vanni,enlevez ! enlevez !

Le bourreau et ses aides s’apprêtaient àobéir, quand le commandant Roberto Brandi, s’approchant vivement duprocureur fiscal :

– Un billet très-pressé du prince deCastelcicala, lui dit-il.

Vanni prit le billet en faisant signe auxexécuteurs d’attendre qu’il eût lu.

Il ouvrit le billet ; mais à peine yeut-il jeté les yeux, qu’une pâleur livide envahit son visage.

Il le relut une seconde fois et devint pluspâle encore.

Puis, après un moment de silence, passant sonmouchoir sur son front ruisselant de sueur :

– Détachez le patient, dit-il, etreconduisez-le dans sa prison.

– Eh bien, mais la question ? demandamaître Donato.

– Ce sera pour un autre jour, réponditVanni.

Et il s’élança hors du cachot sans même donnerà son greffier l’ordre de le suivre.

– Et votre ombre, monsieur le procureurfiscal ? lui cria Nicolino. Vous oubliez votreombre !

On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, saveste et sa redingote avec le même calme qu’il les avait ôtées.

– Métier du diable, s’écria maître Donato, onn’y est jamais sûr de rien !

Nicolino parut touché de ce désappointement dubourreau.

– Combien gagnez-vous par an, mon ami ?lui demanda-t-il.

– J’ai quatre cents ducats de fixe,Excellence, dix ducats par exécution et quatre ducats partorture ; mais il y a plus de trois ans que, par l’entêtementdu tribunal, on n’a exécuté personne ; et, vous le voyez, aumoment de vous donner la torture, contre-ordre ! J’aurais plusde bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire,comme mon ami Pasquale de Simone.

– Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant desa poche trois pièces d’or, vous m’attendrissez ; voici douzeducats. Qu’il ne soit pas dit que l’on vous a dérangé pourrien.

Maître Donato et ses deux aides saluèrent.

Alors, Nicolino, se retournant vers RobertoBrandi, qui ne comprenait rien lui-même à ce qui s’étaitpassé :

– N’avez-vous pas entendu, commandant ?lui dit-il. M. le procureur fiscal vous a ordonné de mereconduire en prison.

Et, se remettant de lui-même au milieu dessoldats qui l’avaient amené, il sortit de la salle del’interrogatoire et regagna son cachot.

Peut-être le lecteur attend-il maintenantl’explication du changement qui s’était fait sur la physionomie dumarquis Vanni en lisant le billet du prince de Castelcicala, et del’ordre donné de remettre la torture à un autre jour, après l’avoirlu.

L’explication sera bien simple ; elleconsistera à mettre sous les yeux du lecteur le texte même dubillet ; le voici :

« Le roi est arrivé cette nuit. L’arméenapolitaine est battue ; les Français seront ici dans quinzejours.

» C. »

Or, le marquis Vanni avait réfléchi que cen’était point au moment où les Français allaient entrer à Naplesqu’il était opportun de donner la torture à un prisonnier accusépour tout crime d’être partisan des Français.

Quant à Nicolino, qui, malgré tout soncourage, était menacé d’une rude épreuve, il rentra dans le cachotnuméro 3, au second au-dessous de l’entre-sol, comme ildisait, sans savoir à quel heureux hasard il devait d’en êtrequitte à si bon marché.

LXIII – L’ABBÉ PRONIO

Vers la même heure où le procureur fiscalVanni faisait reconduire Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo,pour accomplir la promesse qu’il avait faite pendant la nuit auroi, se présentait à la porte de ses appartements.

L’ordre était donné de le recevoir. Il pénétradonc sans aucun empêchement jusqu’au roi.

Le roi était en tête-à-tête avec un hommed’une quarantaine d’années. On pouvait reconnaître cet homme pourun abbé à une imperceptible tonsure qui disparaissait au milieud’une forêt de cheveux noirs. Il était, au reste, vigoureusementdécouplé et paraissait plutôt fait pour porter l’uniforme decarabinier que la robe ecclésiastique.

Ruffo fit un pas en arrière.

– Pardon, sire, dit–il, mais je croyaistrouver Votre Majesté seule.

– Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit leroi, vous n’êtes point de trop ; je vous présente l’abbéPronio.

– Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais jene connais pas l’abbé Pronio.

– Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entreune minute avant Votre Éminence ; il vient de la part de mondirecteur, monseigneur Rossi, évêque de Nicosia ;M. l’abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui l’amène,il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout seul.Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l’abbé m’adits, c’est que c’est un homme qui parle bien et qui promet d’agirencore mieux. Racontez votre affaire : M. le cardinalRuffo est de mes amis.

– Je le sais, sire, dit l’abbé en s’inclinantdevant le cardinal, et des meilleurs même.

– Si je n’ai pas l’honneur de connaîtreM. l’abbé Pronio, vous voyez qu’en échange M. l’abbéPronio me connaît.

– Et qui ne vous connaît pas, monsieur lecardinal, vous, le fortificateur d’Ancône ! vous, l’inventeurd’un nouveau four à chauffer les boulets rouges !

– Ah ! vous voilà pris, mon éminentisme.Vous vous attendiez à ce que l’on vous fît des compliments survotre éloquence et votre sainteté, et voilà qu’on vous en fait survos exploits militaires.

– Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majestéeût confié le commandement de l’armée à Son Éminence au lieu de leconfier à un fanfaron autrichien.

– L’abbé, vous venez de dire une grandevérité, dit le roi en posant sa main sur l’épaule de Pronio.

Ruffo s’inclina.

– Mais je présume, dit-il, que M. l’abbén’est pas venu seulement pour dire des vérités qu’il me permettrade prendre pour des louanges.

– Votre Éminence a raison, dit Pronio ens’inclinant à son tour ; mais une vérité dite de temps entemps et quand l’occasion s’en présente, quoiqu’elle puisse parfoisnuire à l’imprudent qui la dit, ne peut jamais nuire au roi quil’entend.

– Vous avez de l’esprit, monsieur, ditRuffo.

– Eh bien, c’est l’effet qu’il m’a fait toutde suite, dit le roi ; et cependant il n’est que simple abbé,quand j’ai, à la honte de mon ministre des cultes, dans mon royaumetant d’ânes qui sont évêques !

– Tout cela ne nous dit pas ce qui amènel’abbé près de Votre Majesté ?

– Dites, dites, l’abbé ! le cardinal merappelle que j’ai affaire ; nous vous écoutons.

– Je serai bref, sire. J’étais hier, à neufheures du soir, chez mon neveu, qui est maître de poste.

– Tiens, c’est vrai, dit le roi, je cherchaisoù je vous avais déjà vu. Je me rappelle maintenant, c’est là.

– Justement, sire. Dix minutes auparavant, uncourrier était passé, avait commandé des chevaux et avait dit aumaître de poste : « Surtout ne faites pas attendre, c’estpour un très-grand seigneur ; » et il était reparti enriant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand seigneur,et, lorsque la voiture s’arrêta, je m’en approchai, et, à mon grandétonnement, je reconnus le roi.

– Il m’a reconnu et ne m’a rien demandé ;c’est déjà bien de sa part, n’est-ce pas, monéminentissime ?

– Je me réservais pour ce matin, sire,répondit l’abbé en s’inclinant.

– Continuez, continuez ! vous voyez bienque le cardinal vous écoute.

– Avec la plus grande attention, sire.

– Le roi, que l’on savait à Rome, continuaPronio, revenait seul dans un cabriolet, accompagné d’un seulgentilhomme qui portait les habits du roi, tandis que le roiportait les habits de ce gentilhomme ; c’était unévénement.

– Et un fier ! fit le roi.

– J’interrogeai les postillons de Fondi !et, de postillons en postillons, en remontant jusqu’à ceuxd’Albano, les nôtres avaient appris qu’il y avait eu une grandebataille, que les Napolitains avaient été battus et que le roi, –comment dirai–je cela, sire ? demanda en s’inclinantrespectueusement l’abbé, – et que le roi…

– Fichait le camp… Ah ! pardon,j’oubliais que vous êtes homme d’Église.

– Alors, j’ai été poursuivi de cette idée que,si les Napolitains étaient véritablement en fuite, ils courraienttout d’une traite jusqu’à Naples, et que, par conséquent, il n’yavait qu’un moyen d’arrêter les Français, qui, si on ne lesarrêtait pas, y seraient sur leurs talons.

– Voyons le moyen, dit Ruffo.

– C’était de révolutionner les Abruzzes et laTerre de Labour, et, puisqu’il n’y a plus d’armée à leur opposer,de leur opposer un peuple.

Ruffo regarda Pronio.

– Est-ce que vous seriez, par hasard, un hommede génie, monsieur l’abbé ? lui demanda-t-il.

– Qui sait ? répondit celui-ci.

– La chose m’en a tout l’air, sire.

– Laissez-le aller, laissez-le aller, dit leroi.

– Donc, ce matin, j’ai pris un cheval chez monneveu, je suis venu à franc étrier jusqu’à Capoue ; à la postede Capoue, je me suis informé, et j’ai appris que Sa Majesté étaità Caserte ; alors, je suis venu à Caserte et me suis présentéhardiment à la porte du roi, comme venant de la part de monseigneurRossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa Majesté.

– Vous connaissez monseigneur Rossi ?demanda Ruffo.

– Je ne l’ai jamais vu, dit l’abbé ; maisj’espérais que le roi me pardonnerait mon mensonge en faveur de labonne intention.

– Eh ! mordieu ! oui, je vouspardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui son absolution tout desuite.

– Maintenant, sire, vous savez tout, ditPronio : si le roi adopte mon projet d’insurrection, unetraînée de poudre n’ira pas plus vite ; je proclame la guerresainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays depuis Aquilajusqu’à Teano.

– Et vous ferez cela tout seul ? demandaRuffo.

– Non, monseigneur ; je m’adjoindrai deuxhommes d’exécution.

– Et quels sont ces deux hommes ?

– L’un est Gaetano Mammone, plus connu sous lenom du meunier de Sora.

– N’ai-je pas entendu prononcer son nom,demanda le roi, à propos du meurtre de ces deux jacobins dellaTorre ?

C’est possible, sire, répondit l’abbéPronio ; il est rare que Gaetano Mammone ne soit pas là quandon tue quelqu’un à dix lieues à la ronde ; il flaire lesang.

– Vous le connaissez ? demanda Ruffo.

– C’est mon ami, Éminence.

– Et quel est l’autre ?

– Un jeune brigand de la plus belle espérance,sire ; il se nomme Michele Pezza ; mais il a pris le nomde Fra-Diavolo, attendu probablement que ce qu’il y a de plusmalin, c’est un moine, et de plus mauvais le diable. À vingt et unans à peine, il est déjà chef d’une bande de trente hommes, qui setiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de lafille d’un charron d’Itri, il l’a hautement demandée en mariage, onla lui a refusée ; alors, il a loyalement prévenu son rival,nommé Peppino, qu’il le tuerait s’il ne renonçait pas à Francesca,c’est le nom de la jeune fille ; son rival a persisté, etMichele Pezza lui a tenu parole.

– C’est-à-dire qu’il l’a tué ? demandaRuffo.

– Éminence, c’est mon pénitent. Il y a quinzejours qu’avec six de ses hommes les plus résolus, il a pénétré lanuit, par le jardin qui donne sur la montagne, dans la maison dupère de Francesca, a enlevé sa fille et l’a emmenée avec lui. Ilparaît que mon drôle a des secrets à lui pour se faire aimer desfemmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore maintenant Fra-Diavoloet brigande avec lui comme si elle n’avait fait que cela toute savie.

– Et voilà les hommes que vous comptezemployer ? demanda le roi.

– Sire, on ne révolutionne pas un pays avecdes séminaristes.

– L’abbé a raison, sire, dit Ruffo.

– Soit ! Et, avec ces moyens-là, vouspromettez de réussir ?

– J’en réponds.

– Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre deLabour ?

– Depuis les enfants jusqu’aux vieillards. Jeconnais tout le monde, et tout le monde me connaît.

– Vous me paraissez bien sûr de votre affaire,mon cher abbé, dit le cardinal.

– Si sûr, que j’autorise Votre Éminence à mefaire fusiller si je ne réussis pas.

– Alors, vous comptez faire de votre amiGaetano Mammone et de votre pénitent Fra-Diavolo vos deuxlieutenants ?

– Je compte en faire deux capitaines commemoi ; ils ne valent pas moins que moi, et je ne vaux pas moinsqu’eux. Que le roi daigne seulement signer mon brevet et les leurs,pour prouver aux paysans que nous agissons en son nom, et je mecharge de tout.

– Eh ! eh ! dit le roi, je ne suispas scrupuleux ; mais nommer mes capitaines deux gaillardscomme ceux-là. Vous me donnerez bien dix minutes de réflexion,l’abbé ?

– Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien.L’affaire est trop avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, etSon Éminence est trop dévouée aux intérêts de la couronne pour nepas la lui conseiller.

– Eh bien, l’abbé, dit le roi, laissez-nous uninstant seuls, Son Éminence et moi : nous allons causer devotre proposition.

– Sire, je serai dans l’antichambre à lire monbréviaire ; Votre Majesté me fera demander quand elle aurapris une résolution.

– Allez, l’abbé, allez.

Pronio salua et sortit.

Le roi et le cardinal se regardèrent.

– Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, monéminentissime ? demanda le roi.

– Je dis que c’est un homme, sire, et que leshommes sont rares.

– Un drôle de saint Bernard pour prêcher unecroisade, dites donc !

– Eh ! sire, il réussira peut-être mieuxque le vrai n’a réussi.

– Vous êtes donc d’avis que j’accepte sonoffre ?

– Dans la position où nous sommes, sire, jen’y vois pas d’inconvénient.

– Mais, dites-moi, quand on est petit-fils deLouis XIV et qu’on s’appelle Ferdinand de Bourbon, signer dece nom des brevets à un chef de brigands et à un homme qui boit lesang comme un autre boit de l’eau claire ! car je le connaisson Gaetano Mammone, de réputation du moins.

– Je comprends la répugnance de Votre Majesté,sire ; mais signez seulement celui de l’abbé, et autorisez-leà signer ceux des autres.

– Vous êtes un homme adorable, en ce que, avecvous, on n’est jamais dans l’embarras. Rappelons-nousl’abbé ?

– Non, sire ; laissons-lui le temps delire son bréviaire ; nous avons, de notre côté, à réglerquelques petites affaires au moins aussi pressées que lessiennes.

– C’est vrai.

– Hier, Votre Majesté m’a fait l’honneur de medemander mon avis sur la falsification de certaine lettre.

– Je me le rappelle parfaitement ; etvous m’avez demandé la nuit pour réfléchir. Mon éminentissime,avez-vous réfléchi ?

– Je n’ai fait que cela, sire.

– Eh bien ?

– Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté necontestera point, c’est que j’ai l’honneur d’être détesté par lareine.

– Il en est ainsi de tout ce qui m’est fidèleet attaché, mon cher cardinal ; si nous avions le malheur denous brouiller, la reine vous adorerait.

– Or, étant déjà suffisamment détesté parelle, à mon avis, je désirerais bien, s’il était possible, sire,qu’elle ne me détestât point davantage.

– À quel propos me dites-vous cela ?

– À propos de la lettre de Sa Majestél’empereur d’Autriche.

– Que croyez-vous donc ?

– Je ne crois rien ; mais voici commentles choses se sont passées.

– Voyons cela, dit le roi s’accoudant sur sonfauteuil afin d’écouter plus commodément.

– À quelle heure Votre Majesté est-elle partiepour Naples, avec M. André Backer, le jour où le jeune homme aeu l’honneur de dîner avec Votre Majesté ?

– Entre cinq et six heures.

– Eh bien, entre six et sept heures,c’est-à-dire une heure après que Votre Majesté a été partie, avis aété donné au maître de poste de Capoue de dire à Ferrari, lorsqu’ilreprendrait chez lui le cheval qu’il y avait laissé, qu’il étaitinutile qu’il allât jusqu’à Naples, attendu que Votre Majesté étaità Caserte.

– Qui a donc donné cet avis ?

– Je désire ne nommer personne, sire ;seulement, je n’empêche point que Votre Majesté ne devine.

– Allez, je vous écoute.

– Ferrari, au lieu d’aller à Naples, est doncvenu à Caserte. Pourquoi voulait-on qu’il vînt à Caserte ? Jen’en sais rien. Pour essayer probablement sur lui quelque tentativede séduction.

– Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je lecroyais incapable de me trahir.

– On n’a pas eu la peine de s’assurer de safidélité ; Ferrari, ce qui valait mieux, a fait une chute, aperdu connaissance et a été transporté à la pharmacie.

– Par le secrétaire de M. Acton, noussavons cela.

– Là, de peur que son évanouissement ne fûttrop court et qu’il ne revînt à lui au moment où l’on ne s’yattendrait pas, on a trouvé convenable de le prolonger à l’aide dequelques gouttes de laudanum.

– Qui vous a dit cela ?

– Je n’ai eu besoin d’interroger personne. Quine veut pas être trompé ne doit s’en rapporter qu’à soi.

Le cardinal tira de sa poche une cuiller àcafé.

– Voici, dit-il, la cuiller à l’aide delaquelle on les lui a introduites dans la bouche ; il en resteune couche au fond de la cuiller, ce qui prouve que le blessé n’apas bu le laudanum lui-même, vu qu’il eût enlevé cette couche avecses lèvres, et l’odeur âcre et persistante de l’opium indique,après plus d’un mois, à quelle substance appartenait cettecouche.

Le roi regarda le cardinal avec cet étonnementnaïf qu’il manifestait lorsqu’on lui démontrait une chose que seulil n’eût pas trouvée, parce qu’elle dépassait la portée de sonintelligence.

– Et qui a fait cela ? demanda-t-il.

– Sire, répondit le cardinal, je ne nommepersonne ; je dis : ON. Qui a fait cela ? Je n’ensais rien. ON l’a fait. Voilà ce que je sais.

– Et après ?

– Votre Majesté veut aller jusqu’au bout,n’est-ce-pas ?

– Certainement que je veux aller jusqu’aubout !

– Eh bien, sire, Ferrari évanoui par laviolence du coup, endormi pour surcroît de précautions avec dulaudanum, ON a pris la lettre dans sa poche, ON l’a décachetée enplaçant la cire au-dessus d’une bougie, ON a lu la lettre, et,comme elle contenait l’opposé de ce que l’ON espérait, ON a enlevél’écriture avec de l’acide oxalique.

– Comment pouvez-vous savoir précisément avecquel acide ?

– Voici la petite bouteille, je ne dirai pointqui le contenait, mais qui le contient ; la moitié à peine,comme vous le voyez, a été employée à l’opération.

Et, comme il avait tiré de sa poche la cuillerà café, le cardinal tira de sa poche un flacon à moitié videcontenant un liquide clair comme de l’eau de roche et évidemmentdistillé.

– Et vous dites, demanda le roi, qu’avec cetteliqueur on peut enlever l’écriture ?

– Que Votre Majesté ait la bonté de me donnerune lettre sans importance.

Le roi prit sur une table le premier placetvenu ; le cardinal versa quelques gouttes du liquide surl’écriture, il l’étendit avec son doigt, en couvrit quatre ou cinqlignes et attendit.

L’écriture commença par jaunir, puis s’effaçapeu à peu.

Le cardinal lava le papier avec de l’eauordinaire, et, entre les lignes écrites au-dessus et au-dessous, ilmontra au roi un espace blanc qu’il fit sécher au feu et surlequel, sans autre préparation, il écrivit deux ou troislignes.

La démonstration ne laissait rien àdésirer.

– Ah ! San-Nicandro !San-Nicandro ! murmura le roi, quand on pense que tu aurais pum’apprendre tout cela !

– Non pas lui, sire, attendu qu’il ne lesavait pas ; mais il eût pu vous le faire apprendre pard’autres plus savants que lui.

– Revenons à notre affaire, dit le roi enpoussant un soupir. Ensuite, que s’est-il passé ?

– Il s’est passé, sire, qu’après avoirsubstitué au refus de l’empereur une adhésion, on a recacheté lalettre et on l’a scellée d’un cachet pareil à celui de Sa MajestéImpériale ; seulement, comme c’était la nuit, à la lumière desbougies, que cette opération se faisait, on l’a recachetée avec dela cire rouge qui était d’une teinte un peu plus foncée que lapremière.

Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettretournée du côté du cachet.

– Sire, dit-il, voyez la différence qu’il y aentre cette couche superposée et la couche inférieure ; aupremier abord, la teinte paraît la même, mais, en y regardant deprès, on reconnaît une différence légère et cependant visible.

– C’est vrai, s’écria le roi, c’est pardieuvrai !

– D’ailleurs, reprit le cardinal, voici lebâton de cire qui a servi à refaire le cachet ; Votre Majestévoit que sa couleur est identique avec la couche supérieure.

Le roi regardait avec étonnement les troispièces à conviction : cuiller, flacon, bâton de cire àcacheter que Ruffo venait de mettre sous ses yeux et avait déposéesles unes à côté des autres sur une table.

– Et comment vous êtes vous procuré cettecuiller, ce flacon et cette cire ? demanda le roi, tellementintéressé par cette intelligente recherche de la vérité, qu’il nevoulait point en perdre un détail.

– Oh ! de la façon la plus simple, sire.Je suis à peu près le seul médecin de votre colonie deSan-Leucio ; je viens donc de temps en temps à la pharmacie duchâteau pour y chercher quelques médicaments ; je suis venu cematin à la pharmacie comme d’habitude, mais avec certaine idéearrêtée ; j’ai trouvé cette cuiller sur la table denuit, ce flacon dans l’armoire vitrée, et ce bâton decire sur la table.

– Et cela vous a suffi pour toutdécouvrir ?

– Le cardinal de Richelieu ne demandait quetrois lignes de l’écriture d’un homme pour le faire pendre.

– Oui, dit le roi ; malheureusement, il ya des gens que l’on ne pend pas, quelque chose qu’ils aientfaite.

– Maintenant, dit le cardinal en regardantfixement le roi, tenez-vous beaucoup à Ferrari ?

– Sans doute que j’y tiens.

– Eh bien, sire, il n’y aurait pas de mal àl’éloigner pour quelque temps. Je crois l’air de Naples on ne peutplus malsain pour lui en ce moment.

– Vous croyez ?

– Je fais plus que le croire, sire, j’en suissûr.

– Pardieu ! c’est bien simple, je vais lerenvoyer à Vienne.

– C’est un voyage fatigant, sire ; maisil y a des fatigues salutaires.

– D’ailleurs, vous comprenez bien, monéminentissime, que je veux avoir le cœur net de la chose ; enconséquence, je renvoie à l’empereur, mon gendre, la dépêche danslaquelle il me dit qu’il se mettra en campagne aussitôt que jeserai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce qu’il pensede cela.

– Et, pour qu’on ne se doute de rien, VotreMajesté part pour Naples aujourd’hui avec tout le monde, en disantà Ferrari de venir me trouver cette nuit à San-Leucio, etd’exécuter mes ordres comme si c’étaient ceux de Votre Majesté.

– Et vous, alors ?

– Moi, j’écris à l’empereur au nom de VotreMajesté, j’expose ses doutes et le prie de m’envoyer la réponse, àmoi.

– À merveille ! mais Ferrari va tomberdans les mains des Français ; vous comprenez bien que leschemins sont gardés.

– Ferrari va par Bénévent et Foggia àManfredonia ; là, il s’embarque pour Trieste, et, de Trieste,reprend la poste jusqu’à Vienne si le vent est bon ; iléconomise deux jours de route et vingt-quatre heures de fatigue,et, par le même chemin qu’il est allé, il revient.

– Vous êtes un homme prodigieux, mon chercardinal ! rien ne vous est impossible.

– Tout cela convient à VotreMajesté ?

– Je serais bien difficile si cela ne meconvenait pas.

– Alors, sire, occupons-nous d’autrechose ; vous le savez, chaque minute vaut une heure, chaqueheure vaut un jour, chaque jour une année.

– Occupons-nous de l’abbé Pronio, n’est-cepas ? demanda le roi.

– Justement, sire.

– Croyez-vous qu’il aura eu le temps de lireson bréviaire ? demanda en riant le roi.

– Bon ! s’il n’a pas eu le temps de lelire aujourd’hui, dit Ruffo, il le lira demain : il n’est pashomme à douter de son salut pour si peu de chose.

Ruffo sonna.

Un valet de pied parut à la porte.

– Prévenez l’abbé Pronio que nous l’attendons,dit le roi.

LXIV – UN DISCIPLE DE MACHIAVEL

Pronio ne se fit point attendre.

Le roi et le cardinal remarquèrent que lalecture du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagésqu’ils avaient remarqués en lui.

Il entra, se tint sur le seuil de la porte,salua respectueusement le roi d’abord, le cardinal ensuite.

– J’attends les ordres de Sa Majesté,dit-il.

– Mes ordres seront faciles à suivre, mon cherabbé : j’ordonne que vous fassiez tout ce que vous m’avezpromis de faire.

– Je suis prêt, sire.

– Maintenant, entendons-nous.

Pronio regarda le roi ; il était évidentqu’il ne comprenait rien à ces mots :entendons-nous.

Je demande quelles sont vos conditions, dit leroi.

– Mes conditions ?

– Oui.

– À moi ? Mais je ne fais aucunecondition à Votre Majesté.

– Je demande, si vous l’aimez mieux, quellesfaveurs vous attendez de moi.

– Celle de servir Votre Majesté, et, aubesoin, de me faire tuer pour elle.

– Voilà tout ?

– Sans doute.

– Vous ne demandez pas un archevêché, pas unévêché, pas la plus petite abbaye ?

– Si je la sers bien, quand tout sera fini,quand les Français seront hors du royaume, si j’ai bien servi VotreMajesté, elle me récompensera ; si je l’ai mal servie, elle mefera fusiller.

– Que dites-vous de ce langage,cardinal ?

– Je dis qu’il ne m’étonne pas, sire.

– Je remercie Votre Éminence, dit ens’inclinant Pronio.

– Alors, dit le roi, il s’agit tout simplementde vous donner un brevet ?

– Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un àMammone.

– Êtes-vous leur mandataire ? demanda leroi.

– Je ne les ai pas vus, sire.

– Et, sans les avoir vus, vous répondezd’eux ?

– Comme de moi-même.

– Rédigez le brevet de M. l’abbé, monéminentissime.

Ruffo se mit à une table, écrivit quelqueslignes et lut la rédaction suivante :

« Moi, Ferdinand de Bourbon, roi desDeux-Siciles et de Jérusalem,

» Déclare :

» Ayant toute confiance dans l’éloquence,le patriotisme, les talents militaires de l’abbé Pronio,

» Le nommer

» MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dansla Terre de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres partiesde mon royaume ;

» Approuver

» Tout ce qu’il fera pour la défense duterritoire de ce royaume et pour empêcher les Français d’ypénétrer, l’autorise à signer des brevets pareils à celui-ci enfaveur des deux personnes qu’il jugera dignes de le seconder danscette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs de massesles deux personnes dont il aura fait choix.

» En foi de quoi, nous lui avons délivréle présent brevet.

» En notre château de Caserte, le 10décembre 1798. »

– Est-ce cela, monsieur ? demanda le roià Pronio après avoir entendu la lecture que venait de faire lecardinal.

– Oui, sire ; seulement, je remarque queVotre Majesté n’a pas voulu prendre la responsabilité de signer lesbrevets des deux capitaines que j’avais eu l’honneur de luirecommander.

– Non ; mais je vous ai reconnu le droitde les signer ; je veux qu’ils vous en aient l’obligation.

– Je remercie Votre Majesté, et, si elle veutmettre au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je n’auraiplus qu’à lui présenter mes humbles remercîments et à partir pourexécuter ses ordres.

Le roi prit la plume et signa ; puis,tirant le sceau de son secrétaire, il l’appliqua à côté de sasignature.

Le cardinal s’approcha du roi et lui ditquelques mots tout bas.

– Vous croyez ? demanda le roi.

– C’est mon humble avis, sire.

Le roi se tourna vers Pronio.

– Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieuxque personne, monsieur l’abbé…

– Sire, interrompit en s’inclinant Pronio,j’en demande pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq minutes,j’ai l’honneur d’être capitaine des volontaires de Sa Majesté.

– Excusez, mon cher capitaine, dit le roi enriant, j’oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un coin devotre bréviaire sortir de votre poche.

Pronio tira de sa poche le livre qui avaitattiré l’attention de Sa Majesté, et le lui présenta.

Le roi l’ouvrit à la première page etlut :

« Le Prince, parMachiavel. »

– Qu’est-ce que cela ? dit le roi neconnaissant ni l’ouvrage ni l’auteur.

– Sire, lui répondit Pronio, c’est lebréviaire des rois.

– Vous connaissez ce livre ? demandaFerdinand à Ruffo.

– Je le sais par cœur.

– Hum ! fit le roi. Je n’ai jamais su parcœur que l’office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandrome l’a appris, je crois que je l’ai un peu oublié. Enfin !… Jevous disais donc, capitaine, puisque capitaine il y a, que lecardinal prétendait, c’était cela que tout à l’heure il me disaittout bas à l’oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriezà rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux provincesoù vous êtes appelé à exercer votre commandement.

– Son Éminence est de bon conseil, sire.

– Alors, vous êtes de son avis ?

– Parfaitement.

– Mettez-vous donc là et rédigez.

– Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou aumien ? demanda Pronio.

– Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, sehâta de répondre Ruffo.

– Allez ! au nom du roi, puisque lecardinal le veut, dit Ferdinand.

Pronio salua le roi pour remercier de lapermission qu’il recevait non-seulement d’écrire au nom de sonsouverain, mais encore de s’asseoir devant lui, et, sans embarras,sans rature, de pleine source, il écrivit :

« Pendant que je suis dans la capitale dumonde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français,près desquels j’ai tout fait pour demeurer en paix, menacent depénétrer dans les Abruzzes. Je me risque donc, malgré le danger queje cours, à passer à travers leurs rangs pour regagner ma capitaleen péril ; mais, une fois à Naples, je marcherai à leurrencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. Enattendant, que les peuples courent aux armes, qu’ils volent ausecours de la religion, qu’ils défendent leur roi, ou plutôt leurpère, qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujetsleurs autels et leurs biens, l’honneur de leurs femmes et leurliberté ! Quiconque ne se rendra pas sous les drapeaux de laguerre sainte sera réputé traître à la patrie ; quiconque lesabandonnera après y avoir pris rang sera puni comme rebelle etcomme ennemi de l’Église et de l’État.

» Rome, 7 décembre 1798. »

Pronio remit sa proclamation au roi afin quele roi la pût lire.

Mais celui-ci, la passant aucardinal :

– Je ne comprends pas très-bien, monéminentissime, lui dit-il.

Ruffo se mit à lire à son tour.

Pronio, qui s’était assez médiocrementpréoccupé de l’expression de la figure du roi, pendant la lecture,suivait au contraire, avec la plus grande attention, l’effet quecette lecture produisait sur la figure du cardinal.

Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffoleva les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards dunouveau capitaine fixés sur les siens.

– Je ne m’étais pas trompé sur vous, monsieur,dit le cardinal à Pronio lorsqu’il eut fini ; vous êtes unhabile homme !

Puis, s’adressant au roi :

– Sire, continua-t-il, personne dans leroyaume n’eût fait, j’ose le dire, une si adroite proclamation, etVotre Majesté peut la signer hardiment.

– C’est votre avis mon éminentissime, et vousn’avez rien à y redire ?

– Je prie Votre Majesté de n’y pas changer unesyllabe.

Le roi prit la plume.

– Vous le voyez, dit-il, je signe deconfiance.

– Votre nom de baptême, monsieur ?demanda Ruffo à l’abbé, tandis que le roi signait.

– Joseph, monseigneur.

– Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis quevous tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de votresignature :

« Le capitaine Joseph Pronio est chargé,pour moi et en mon nom, de répandre cette proclamation, et deveiller à ce que les intentions y exprimées par moi soientfidèlement remplies. »

– Je puis ajouter cela ? demanda leroi.

– Vous le pouvez, sire.

Le roi écrivit sans objection aucune lesparoles dictées par Ruffo.

– C’est fait, dit–il.

– Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis queM. Pronio va nous faire un double de cette proclamation, –vous entendez, capitaine, le roi est si content de votreproclamation, qu’il en désire copie, – Votre Majesté va signer àl’ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.

– Monseigneur ! fit Pronio…

– Laissez-moi faire, monsieur.

– Dix mille ducats !… Eh ! eh !fit le roi.

– Sire, je supplie Votre Majesté…

– Allons, dit le roi. Sur Corradino ?

– Non ; sur la maison André Backer etCe ; c’est plus sûr et surtout plus rapide.

Le roi s’assit, fit le bon et signa.

– Voici le double de la proclamation de SaMajesté, dit Pronio en présentant la copie au cardinal.

– Maintenant, à nous deux, monsieur, ditRuffo. Vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici un bonde dix mille ducats ; allez faire tirer dans une imprimerieautant de mille exemplaires de cette proclamation qu’on en pourratirer en vingt-quatre heures ; les dix mille premiersexemplaires tirés seront affichés aujourd’hui à Naples, s’il estpossible avant que le roi y arrive. Il est midi ; il vous fautune heure et demie pour aller à Naples ; cela peut être fait àquatre heures. Emportez-en dix mille, vingt mille, trentemille ; répandez-les à foison et qu’avant demain soir, il y enait dix mille distribués.

– Et du reste de l’argent, que ferais-je,monseigneur ?

– Vous achèterez des fusils, de la poudre etdes balles.

Pronio, au comble de la joie, allait s’élancerhors de l’appartement.

– Comment ! dit Ruffo, vous ne voyezpoint, capitaine ?…

– Qui donc, monseigneur ?

– Le roi vous donne sa main à baiser.

– Oh ! sire ! s’écria Pronio baisantla main du roi, le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, jene serai point quitte envers elle.

Et Pronio sortit, prêt en effet à se fairetuer pour le roi.

Le roi attendait évidemment la sortie dePronio avec impatience ; il avait pris part à toute cettescène sans trop savoir quel rôle il y jouait.

– Eh bien, dit le roi quand la porte futrefermée, c’est probablement encore la faute de San-Nicandro, maisle diable m’emporte si je comprends votre enthousiasme pour cetteproclamation, qui ne dit pas un mot de vrai.

– Eh ! sire, c’est justement parcequ’elle ne dit pas un mot de vrai, c’est justement parce que niVotre Majesté ni moi n’aurions osé la faire, c’est justement pourcela que je l’admire.

– Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afinque je voie si elle vaut mes dix mille ducats.

– Votre Majesté ne serait point assez richepour la payer, si elle la payait à sa valeur.

– Tête d’âne ! dit Ferdinand en sedonnant un coup de poing sur le front.

– Votre Majesté veut-elle me suivre sur cettecopie ?

– Je vous suis, dit-il.

Le roi présenta le double de la proclamationau cardinal.

Ruffo lut[4] :

« Pendant que je suis dans la capitale dumonde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français,auprès desquels j’ai fait tout pour vivre en paix, menacent depénétrer dans les Abruzzes… »

– Vous savez que je n’admire pas encore.

– Vous avez tort, sire ; car remarquez laportée de ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez cetteproclamation ; vous y êtes tranquillement, sans autreintention que de rétablir la sainte Église ; vous n’yabattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez pas fairependre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les juifsou les jeter dans le Tibre ; vous y êtes innocemment, dans lesseuls intérêts du saint-père.

– Ah ! fit le roi, qui commençait àcomprendre.

– Vous n’y êtes pas, continua le cardinal,pour faire la guerre à la République, puisque vous avez tout faitauprès des Français pour vivre en paix avec eux. Eh bien, quoiquevous ayez tout fait pour vivre en paix avec eux, c’est-à-dire avecdes amis, ils menacent de pénétrer dans les Abruzzes.

– Eh ! fit le roi, qui comprenait.

– C’est donc, continua Ruffo, aux yeux de tousceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le lira, c’estdonc de leur part et non de la vôtre qu’est le mauvais procédé, larupture, la trahison. Malgré les menaces que vous a faitesl’ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux comme à des alliés quevous voulez conserver à tout prix ; vous allez à Rome, pleinde confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à Rome,que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, lesFrançais vous attaquent à l’improviste et battent Mack. Riend’étonnant, vous en conviendrez, sire, qu’un général et une arméepris à l’improviste soient battus.

– Tiens !… fit le roi, qui comprenait deplus en plus, c’est ma foi vrai.

– Votre Majesté ajoute : « Je merisque donc, malgré le danger que je cours, à traverser leursrangs pour regagner ma capitale en péril ; mais, unebonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une arméenombreuse pour les exterminer… » Voyez, sire ! malgré ledanger qu’elle y court, Votre Majesté se risque à travers leursrangs pour regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous,sire ? vous ne fuyez plus devant les Français, vous passez àtravers leurs rangs ; vous ne craignez pas le danger, vousl’affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous sitémérairement votre personne sacrée ? Pour regagner, pourprotéger, pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à larencontre de l’ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer lesFrançais, quand vous y serez rentré…

– Assez, s’écria le roi en éclatant de rire,assez, mon cher cardinal ! j’ai compris. Vous avez raison, monéminentissime, grâce à cette proclamation, je vais passer pour unhéros. Qui diable se serait douté de cela quand je changeaisd’habits avec d’Ascoli dans une auberge d’Albano ? Décidément,vous avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est un hommede génie. Ce que c’est que d’avoir étudié Machiavel !Tiens ! il a oublié son livre.

– Oh ! dit Ruffo, vous pouvez le garder,sire, pour l’étudier à votre tour ; il n’a plus rien à yapprendre.

LXV – OÙ MICHELE LE FOU EST NOMMÉCAPITAINE, EN ATTENDANT QU’IL SOIT NOMMÉ COLONEL.

Le même jour, vers quatre ou cinq heures del’après-midi, un de ces bruits sourds et menaçants comme ceux quiprécèdent les tempêtes et les tremblements de terre, s’élevant desvieux quartiers de Naples, commença d’envahir peu à peu toute laville. Des hommes sortant par bandes de l’imprimerie del signorFlorio Giordani, située largo Mercatello, le bras gauche chargé delarges feuilles imprimées, le bras droit armé d’une brosse et d’unseau plein de colle, se répandaient dans les différents quartiersde la ville, laissant, chacun derrière lui, une série d’affichesautour desquelles se groupaient les curieux et à l’aide desquelleson pouvait suivre sa trace, soit qu’il remontât au Vomero par lastrada de l’Infrascata, soit qu’il descendît par Castel-Capuano,par le Vieux-Marché, soit enfin qu’il gagnât l’albergo dei Poveripar le largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toutesa longueur, il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou àMergellina par le Ponte et la Riviera diChiaïa.

Cette série d’affiches qui causaient un sigrand bruit en rayonnant sur tous les points de la ville, c’étaitla proclamation du roi Ferdinand, ou plutôt du capitaine Pronio,dont celui-ci, selon la recommandation du cardinal Ruffo, émaillaitles murs de la capitale des Deux-Siciles ; et ce bruitprogressif, cette rumeur croissante qui s’élevait de tous lesquartiers de la ville, c’était l’effet que produisait sa lecturesur ses habitants.

En effet, d’un même coup, les Napolitainsapprenaient le retour du roi, qu’ils croyaient à Rome, etl’invasion des Français, qu’ils croyaient en retraite.

Au milieu de ce récit un peu confus desévénements, mais dans lequel cette même confusion était un trait degénie, le roi apparaissait comme la seule espérance du pays, commel’ange sauveur du royaume.

Il avait traversé les rangs des Français, carle bruit s’était déjà répandu qu’il était arrivé pendant la nuit àCaserte ; il avait risqué sa liberté, il avait exposé sesjours pour venir mourir avec ses fidèles Napolitains.

Le roi Jean n’avait pas fait davantage àPoitiers, ni Philippe de Valois à Crécy.

Il était impossible de trahir un teldévouement, de ne pas récompenser de pareils sacrifices.

Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voirun immense groupe qui discutait, commentait, disséquait laproclamation ; ceux qui faisaient partie de ces groupes et quisavaient lire, – et le nombre n’en était pas grand, – jouissaientde leur supériorité, avaient la parole, et, comme ils faisaientsemblant de comprendre, ils avaient évidemment une influencetrès-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui lesécoutaient l’œil fixe, l’oreille tendue, la bouche ouverte.

Au Vieux-Marché, où l’instruction était encoremoins répandue que partout ailleurs, un immense groupe s’étaitformé à la porte du beccaïo, et, au centre, assez rapproché dumanifeste affiché pour qu’il pût le lire, on pouvait remarquernotre ami Michele le Fou, qui, jouissant des prérogatives que luidonnait son instruction distinguée, transmettait à la multitudeébahie les nouvelles que contenait la proclamation.

– Ce que je vois de plus clair au milieu detout cela, disait le beccaïo dans son brutal bon sens et fixant surMichele son œil ardent, le seul que lui eût laissé la terriblebalafre qu’il avait reçue de la main de Salvato à Mergellina, ceque je vois de plus clair au milieu de tout cela, c’est que cesgueux de républicains, que l’enfer confonde ! ont donné labastonnade au général Mack.

– Je ne vois pas un mot de cela dans laproclamation, répondait Michele ; cependant, je dois dire quec’est probable ; nous autres gens instruits, nous appelonscela un sous-entendu.

– Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n’enest pas moins vrai que les Français – et le dernier puisse-t-ilmourir de la peste ! – marchent sur Naples et y serontpeut-être avant quinze jours.

– Oui, dit Michele ; car je vois par laproclamation qu’ils envahissent les Abruzzes ; ce qui estévidemment le chemin de Naples ; mais il ne tient qu’à nousqu’ils n’y entrent point, à Naples.

– Et comment les en empêcher ? demanda lebeccaïo.

– Rien de plus facile, dit Michele. Toi, parexemple, en prenant ton grand couteau, Pagliuccella en prenant songrand fusil, et moi en prenant mon grand sabre, chacun de nousenfin en prenant quelque chose et en marchant contre eux.

– En marchant contre eux, en marchant contreeux, grommela le beccaïo trouvant la proposition de Michele un peuhasardeuse ; c’est bien aisé à dire, cela !

– Et c’est encore plus aisé à faire, amibeccaïo : il n’est besoin que d’une chose ; il est vraique cette chose ne se trouve pas sous la peau des moutons que tuégorges : il ne faut que du courage. Je sais de bonne source,moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille : or, noussommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides,ayant de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.

– De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïovoyant dans les paroles de Michele une allusion à sonaccident ; cela te plaît à dire.

– Eh bien, continua Michele sans se préoccuperde l’interruption du beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose,ne fût-ce que d’une pierre et d’une fronde, comme le berger David,et tuons chacun le sixième d’un Français, et il n’y aura plus deFrançais, puisque nous sommes soixante mille et qu’ils ne sont quedix mille ; cela ne te sera point difficile, surtout à toi,beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six.

– Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce quim’en tombera dans les mains…

– Oui, répliqua Michele ; mais, à monavis, il ne faut point attendre qu’ils te tombent dans les mains,parce que, alors, c’est nous qui serons dans les leurs ; ilfaut aller au-devant d’eux, il faut les combattre partout où on lesrencontrera. Un homme vaut un homme, que diable ! Puisque jene te crains pas, puisque je ne crains point Pagliuccella, puisqueje ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, qui disent toujoursqu’ils m’assommeront et qui ne m’assomment jamais, à plus forteraison, six hommes qui en craignent un sont des lâches.

– Il a raison, Michele ! il araison ! crièrent plusieurs voix.

– Eh bien, alors, dit Michele, si j’ai raison,prouvez-le-moi. Je ne demande pas mieux que de me faire tuer ;que ceux qui veulent se faire tuer avec moi le disent.

– Moi ! moi ! moi ! Nous !nous ! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre chef,Michele ?

– Pardieu ! dit Michele, je ne demandepas mieux.

– Vive Michele ! vive Michele ! vivenotre capitaine ! crièrent un grand nombre de voix.

– Bon ! me voilà déjà capitaine, ditMichele ; il paraît que la prédiction de Nanno commence à seréaliser. Veux-tu être mon lieutenant, Pagliuccella ?

– Ah ! par ma foi, je le veux bien, ditcelui auquel s’adressait Michele ; tu es un bon garçon,quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais ; mais, enfin,puisqu’il faut toujours que l’on ait un chef, mieux vaut que cechef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir dutout.

– Eh bien, continua Michele, que ceux quiveulent de moi pour leur chef aillent m’attendre strada Carbonara,avec les armes qu’ils pourront se procurer ; moi, je vaischercher mon sabre.

Il se fit alors un grand mouvement dans lafoule ; chacun tira de son côté, et une centaine d’hommesprêts à reconnaître Michele le Fou pour leur chef sortirent dugroupe et se mirent chacun à la recherche de l’arme de rigueur sanslaquelle on n’était point reçu dans les rangs du capitaineMichele.

Quelque chose se passait à l’autre extrémitéde la ville, entre Tolède et le Vomero, au haut de la montée del’Infrascata, au pied de la salita dei Capuccini.

Fra Pacifico, en revenant de la quête avec sonami Jacobino, avait vu des hommes courant, le bras gauche chargéd’affiches et collant ces affiches sur les murs partout où ilstrouvaient une place convenable et à la portée de la vue ; lefrère quêteur s’était alors approché avec d’autres curieux de cetteaffiche, l’avait déchiffrée non sans peine attendu qu’il n’étaitpoint un savant de la force de Michele ; mais enfin il l’avaitdéchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu’elle contenait, sonardeur guerrière s’était, comme on le pense bien, éveillée plusmilitante que jamais en voyant ces jacobins, objet de sonexécration, prêts à franchir les frontières du royaume.

Alors, il avait furieusement frappé la terrede son bâton de laurier, il avait demandé la parole, il était montésur une borne, et, tenant Jacobino par sa longe, au milieu d’unsilence religieux, il avait expliqué, à l’immense cercle que sapopularité avait rassemblé autour de lui, ce que c’était que lesFrançais ; or, au dire de fra Pacifico, les Français étaienttous des impies, des sacrilèges, des pillards, des voleurs defemmes, des égorgeurs d’enfants, qui ne croyaient pas que la madonede Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ delCarmine poussassent de telle façon, que l’on était forcé de les luicouper tous les ans ; fra Pacifico affirmait qu’ils étaienttous bâtards du diable, et en donnait pour preuve que tous ceuxqu’il avait vus portaient, sur un point quelconque du corps,l’empreinte d’une griffe, indication certaine qu’ils étaient tousdestinés à tomber dans celles de Satan ; il était donc urgent,par tous les moyens possibles, de les empêcher d’entrer à Naples,ou Naples, brûlée de fond en comble, disparaîtrait de la surface dela terre, comme si la cendre de Pompéi ou la lave d’Herculanumavait passé sur elle.

Le discours de fra Pacifico, et surtout lapéroraison de ce discours, avaient fait le plus grand effet sur sesauditeurs. Des cris d’enthousiasme s’étaient élevés dans lafoule ; deux ou trois voix avaient demandé si, dans le cas oùle peuple napolitain se soulèverait contre les Français, fraPacifico marcherait de sa personne contre l’ennemi. Fra Pacificoavait alors répondu que non-seulement lui, mais son âne Jacobino,étaient au service de la cause du roi et de l’autel, et que, surcette humble monture, choisie par le Christ pour faire son entréetriomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoireceux qui voudraient bien combattre avec lui.

Alors, les cris « Nous sommesprêts ! nous sommes prêts ! » avaient retenti. FraPacifico n’avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidementla rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge deJacobino, et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde,avait reparu, monté cette fois sur son âne, et était, au grandgalop, revenu prendre sa place au milieu du cercle qui l’avaitélu.

Il était six heures du soir, à peu près, etNaples en était, sans que Ferdinand s’en doutât le moins du monde,au degré d’exaspération que nous avons dit, lorsque celui-ci, latête basse et se demandant quel accueil l’attendait dans sacapitale, entra par la porte Capuana, ayant le soin, pour ne pasajouter à sa disgrâce la part d’impopularité qui pesait sur lareine et sa favorite, de se séparer d’elles au moment d’entrer dansla ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del Camino, laMarinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis quelui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo dellePigne et Toledo.

Les deux voitures royales s’étaient doncséparées à la porte Capuana, la reine regagnant, avec ladyHamilton, sir William et Nelson, le palais royal par la route quenous avons dite, et le roi entrant directement, avec le ducd’Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte Capuana,célèbre à tant de titres.

C’était, on se le rappelle, justement en facede la porte Capuana, sur la place qui s’étend au bas des degrés del’église San-Giovanni à Carbonara, sur l’emplacement même où,soixante ans plus tard, fut exécuté Agésilas Milano, que Michele,par hasard, et parce que cette place est le centre des quartierspopulaires, avait donné rendez-vous à sa troupe ! or, satroupe, recrutée en route, s’était presque doublée dans l’espace àparcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis qu’il avaitrencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux cent cinquantehommes encombraient cette place au moment où le roi se présentaitpour la traverser.

Le roi savait bien qu’au milieu de ses cherslazzaroni, il n’aurait jamais rien à craindre. Il fut donc étonné,mais voilà tout, quand il vit, au milieu d’un si grand nombred’individus assemblés, et à la lueur des rares réverbères allumésde cent pas en cent pas, et des cierges, plus nombreux, brûlantdevant les madones, reluire des sabres et des canons defusil ; il se pencha en conséquence, et, touchant de la mainl’épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe :

– Mon ami, lui demanda-t-il en patoisnapolitain, pourrais-tu me dire ce qui se passe ici ?

L’homme se retourna et se trouva face à faceavec le roi.

L’homme, c’était Michele.

– Oh ! s’écria-t-il, étouffé tout à lafois par la joie de voir le roi, l’étonnement que lui causait saprésence et l’orgueil d’avoir été touché par lui ; oh !Sa Majesté ! Sa Majesté le roi Ferdinand ! Vive leroi ! vive notre père ! vive le sauveur deNaples !

Et toute la troupe répéta d’une seulevoix :

– Vive le roi ! vive notre père !vive le sauveur de Naples !

Si le roi Ferdinand s’attendait à être saluépar un cri quelconque à son retour dans sa capitale, ce n’étaitcertes pas par celui-là.

– Les entends-tu ? demanda-t-il au ducd’Ascoli. Que diable chantent-ils donc ?

– Ils crient : « Vive leroi ! » sire, répondit le duc avec sa gravitéhabituelle ; ils vous nomment leur père, ils vous appellent lesauveur de Naples ?

– Tu en es sûr ?

Les cris redoublèrent.

– Allons, dit-il, puisqu’ils le veulentabsolument…

Et, sortant à moitié par laportière :

– Oui, mes enfants, dit-il, oui, c’estmoi ; oui, c’est votre roi, c’est votre père, et, comme vousle dites très-bien, je reviens sauver Naples ou mourir avecvous.

Cette promesse redoubla l’enthousiasme, quimonta jusqu’à la frénésie.

– Pagliuccella, cria Michele, cours devantavec une dizaine d’hommes ; des torches ! desflambeaux ! des illuminations !

– Inutile, mes enfants ! cria le roi,qu’un trop grand jour importunait ; inutile ! pour quoifaire des illuminations ?

– Pour que le peuple voie que Dieu et saintJanvier lui rendent son roi sain et sauf, et qu’ils ont protégéVotre Majesté au milieu des périls qu’elle a courus en traversantles rangs des Français pour revenir dans sa fidèle ville de Naples,cria Michele.

– Des torches ! des flambeaux ! desilluminations ! crièrent Pagliuccella et ses hommes en courantcomme des dératés par la strada Carbonara. C’est le roi qui revientparmi nous. Vive le roi ! vive notre père ! vive lesauveur de Naples !

– Allons, allons, dit le roi à d’Ascoli, monavis est qu’il ne faut pas les contrarier. Laissons-les doncfaire ; mais, décidément, l’abbé Pronio est un habilehomme !

Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaronieurent un effet magique ; on sortit en foule des maisons avecdes torches ou des cierges ; toutes les fenêtres furentilluminées ; lorsqu’on arriva à la rue Foria, on la vit toutentière étincelante comme Pise le jour de la Luminara.

Il en résulta que l’entrée du roi, quimenaçait de se faire avec le silence et la honte d’une défaite,prenait, au contraire, tout l’éclat d’une victoire, tout leretentissement d’un triomphe.

À la montée du musée Borbonico, le peuple neput souffrir plus longtemps que son roi fût traîné par deschevaux ; il détela la voiture, s’y attela et la traînalui-même.

Lorsque la voiture du roi et son attelagearrivèrent à la rue de Tolède, on vit, descendant de l’Infrascata,une seconde troupe se joindre à celle de Michele le Fou, troupe nonmoins enthousiaste et non moins bruyante. Elle était conduite parfra Pacifico, monté sur son âne et portant son bâton sur son épaulecomme Hercule sa massue ; elle se composait de deux ou troiscents personnes au moins.

On descendit la rue de Tolède ; elleruisselait littéralement d’illuminations, tandis que tout ce peuplearmé de torches allumées semblait une mer phosphorescente. À peine,tant la foule était considérable, si la voiture pouvait avancer.Jamais triomphateur antique, jamais Paul-Émile, vainqueur dePersée, jamais Pompée, vainqueur de Mithridate, jamais César,vainqueur des Gaules, n’eurent un cortège pareil à celui quiramenait ce roi fugitif à son palais.

La reine était arrivée la dernière par desrues désertes et avait trouvé le palais royal muet et presquesolitaire ; puis elle avait entendu de grandes et lointainesrumeurs, quelque chose comme des grondements d’orage venant del’horizon ; elle avait, en hésitant, été au balcon, car elleentendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement dupeuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple sehâtait ; alors, elle avait plus distinctement entendu cebruit, perçu ces clameurs, vu ces torrents de lumière quidescendaient de la rue de Tolède et roulaient vers le palais royal,et elle les avait pris pour la lave d’une révolution ; elleeut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre, le 21 juin et le 10août de sa sœur Antoinette ; elle parlait déjà de fuir ;Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau, lorsqu’onvint lui dire que c’était le roi que le peuple ramenait entriomphe.

La chose lui paraissait plus qu’incroyable,elle lui paraissait impossible ; elle consulta Emma, Nelson,sir William, Acton ; aucun d’eux, Acton lui-même, ce grandmépriseur de l’humanité, ne pouvait s’expliquer cette aberration dusens moral chez tout un peuple : on ignorait la proclamationde Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait, par les soins deson auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à personne,et l’absence d’esprit philosophique empêchait les illustrespersonnages que nous venons de citer de se rendre compte à quelsmisérables petits accidents, lorsqu’un trône est ébranlé,tient son raffermissement ou sa chute.

La reine, rassurée enfin et à grand’peine,courut au balcon ; ses amis la suivirent. Acton seul resta enarrière ; dédaigneux de popularité, détesté comme étranger,accusé de tous les malheurs qui arrivaient au trône, il évitait dese montrer au public, lequel l’accueillait presque toujours par desmurmures qui parfois allaient jusqu’à l’insulte. Tant qu’il s’étaitsenti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait bravé cetteimpopularité ; mais, depuis qu’il sentait n’être plus pourelle qu’un objet de crainte, un moyen d’ambition, il avait cessé debraver l’opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cettejustice, il était profondément indifférent.

L’apparition de la reine au balcon futinaperçue, ou du moins ne parut causer aucune sensation, quoique laplace du Château fût encombrée de monde ; tous les regards,tous les cris, tous les élans du cœur étaient pour ce roi quiavait passé entre les rangs des Français pour aller mourir avecson peuple.

La reine ordonna alors que l’on prévint le ducde Calabre que son père approchait, la présence de sa mère n’ayantpas suffi à l’attirer dans les grands appartements : elle fit,en outre, amener tous les enfants royaux, leur céda sa place aubalcon et se tint derrière eux.

L’apparition des enfants royaux sur le balconfut saluée par quelques cris, mais ne détourna point l’attention dela multitude, tout entière au cortège royal, dont la têtecommençait à dépasser Sainte-Brigitte.

Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu àêtre de l’avis du cardinal Ruffo, qu’il reconnaissait de plus enplus comme bon conseiller ; avoir payé une pareille entrée dixmille ducats n’était pas cher, surtout si l’on comparait cetteentrée à celle qui l’attendait, et que sa conscience royale, si peusévère qu’elle fût, lui faisait pressentir.

Le roi descendit de voiture ; aprèsl’avoir traîné, le peuple voulut le porter : il le prit entreses bras, et, par le grand escalier, le souleva jusqu’à la porte deses appartements.

La foule était si considérable, qu’il futséparé du duc d’Ascoli, auquel personne ne fit attention et quidisparut au milieu de cette houle humaine.

Le roi se montra au balcon, donna la main auprince François, embrassa ses enfants au milieu des crisfrénétiques de cent mille personnes, et, réunissant dans un seulgroupe tous les jeunes princes et toutes les jeunes princesses,qu’il enveloppa de ses bras :

– Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourrontavec vous !

Mais tout le peuple répondit en criant d’uneseule voix :

– Pour vous et pour eux, sire, nous nousferons tuer jusqu’au dernier !

Le roi tira son mouchoir et fit semblantd’essuyer une larme.

La reine, pâle et frémissante, se recula dubalcon et alla trouver, au fond de l’appartement, Acton, debout,s’appuyant de son poing sur une table et regardant cet étrangespectacle avec son flegme irlandais.

– Nous sommes perdus ! dit-elle, le roirestera.

– Soyez tranquille, madame, dit Acton ens’inclinant ; je me charge, moi, de le faire partir.

Le peuple stationna dans la rue de Tolède et àla descente du Géant bien longtemps encore après que le roi eutdisparu et que les fenêtres furent fermées.

Le roi rentra chez lui sans même demander cequ’était devenu d’Ascoli, que l’on avait emporté chez lui évanoui,froissé, foulé aux pieds, à demi mort.

Il est vrai qu’il avait hâte de revoirJupiter, que, depuis plus de six semaines, il n’avait pas vu.

LXVI – AMANTE. – ÉPOUSE.

Les esprits vulgaires, et dont le regardglisse sur les surfaces, avaient pu croire, en voyant cettemanifestation inattendue, soudaine, presque universelle, que rienne pouvait, même momentanément, déraciner un trône reposant sur lalarge base d’une populace tout entière ; mais les espritsélevés et intelligents qui ne se laissaient pas éblouir par devaines paroles et par ces démonstrations extérieures si familièresaux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, aveuglecomme toutes les manifestations populaires, la sombre vérité,c’est-à-dire le roi en fuite, l’armée napolitaine battue, lesFrançais marchant sur Naples, et ceux-là, recevant la véritableimpression des événements, en prévoyaient l’inévitableconséquence.

Une des maisons où la nouvelle de ce quis’était passé avait produit la sensation la plus vive d’abord,parce que les deux individus habitant cette maison, se trouvaientde deux côtés divers, parfaitement renseignés, ensuite parce qu’ilsavaient chacun un grand intérêt, l’un de cœur, l’autre de relationssociales, à l’issue de ces événements, était la maison si bienconnue de nos lecteurs, sous le titre de maison du Palmier.

Luisa avait tenu parole à Salvato ;depuis le départ du jeune homme, depuis qu’il avait quitté cettechambre où, porté mourant, il était peu à peu, sous l’œil et parles soins de la jeune femme, revenu à la vie, tous les instants quel’absence de son mari lui avait laissés libres, elles les avaitpassés dans cette chambre.

Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignaitpas, elle n’éprouvait même pas le besoin de parler de Salvato àpersonne ; Giovannina, étonnée du silence de sa maîtresse àl’égard du jeune homme, avait essayé de le lui faire rompre, maisn’y avait pas réussi ; une fois Salvato parti, une foisSalvato absent, il semblait à Luisa qu’elle ne devait plus parlerde lui qu’avec Dieu.

Non, la pureté de cet amour, si puissant et simaître de son âme qu’il fût, l’avait laissée dans une mélancoliquesérénité ; elle entrait dans la chambre, souriait à tous lesmeubles, les saluait doucement de la tête, tendrement des yeux,allait s’asseoir à sa place accoutumée, c’est-à-dire au chevet dulit, et rêvait.

Ces rêveries, dans lesquelles les deux moisqui venaient de s’écouler repassaient jour par jour, heure parheure, minute par minute, devant ses yeux, où le passé, – Luisaavait deux passés : un qu’elle avait complétement oublié,l’autre auquel elle pensait sans cesse ! – ces rêveries où lepassé, disons-nous, se reconstruisait sans qu’aucun effort de samémoire eût besoin d’aider à sa reconstruction, ces rêveriesavaient une douceur infinie ; de temps en temps, quand sessouvenirs en étaient à l’heure du départ, elle portait la main àses lèvres comme pour y fixer l’unique et rapide baiser que Salvatoy avait imprimé en se séparant d’elle, et, alors, elle enretrouvait toute la suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin detravail ou de lecture ; aujourd’hui, aiguille, crayon,musique, tout était négligé ; ses amis ou son mari étaient-ilslà, Luisa vivait un pied dans le passé, l’autre dans le présent.Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans le passé,elle y vivait d’une vie factice, bien autrement douce que la vieréelle.

Il y avait quatre jours à peine que Salvatoétait parti, et ces quatre jours d’absence avaient pris une placeimmense dans la vie de Luisa ; cet espace y formait une espècede lac bleu, tranquille, solitaire et profond, réfléchissant leciel ; si l’absence de Salvato se prolongeait, ce lac idéals’agrandirait en raison de la durée de l’absence ; sil’absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie,passé et avenir, submergeant l’espérance dans l’avenir, la mémoiredans le passé, et arriverait, comme la mer, à n’avoir plus derivages visibles.

Dans cette vie de la pensée qui l’emportaitsur la vie matérielle, tout, comme dans un rêve, prenait une formeanalogue au songe dans lequel elle était perdue ; ainsi, ellevoyait sans impatience, venir à elle cette lettre tant attendue,sous la forme d’une voile blanche, point imperceptible à l’horizon,grandissant peu à peu et s’approchant doucement, en rasant le flotbleu de son aile de neige, du rivage sur lequel elle étaitcouchée.

Cette mélancolie laissée par le départ deSalvato, tempérée par l’espoir du retour, perle qu’avait faitéclore au fond de son cœur la promesse positive du jeune homme,était si douce, que son mari même, dont l’éternelle bonté semblaits’alimenter de sa vue, ne l’ayant point remarquée, n’avait pas eubesoin de lui en demander la cause ; cette tendre et profondeamitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse filiale qu’elleavait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour qu’elle portait àun autre ; il y avait peut-être un peu de pâleur dans sonsourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de labibliothèque ; peut-être y avait-il, quand elle saluait ceretour, l’humidité d’une larme dans sa voix ; mais, pour quele chevalier le remarquât, il eût fallu qu’on le lui fît remarquer.San-Felice était donc demeuré l’homme calme et heureux qu’il avaittoujours été.

Mais chacun d’eux éprouva une inquiétudedifférente, quand ils apprirent le retour du roi à Caserte.

San-Felice, en arrivant au palais royal, avaittrouvé le prince absent, et son aide de camp chargé de lui dire queSon Altesse royale était allée faire une visite au roi, revenu entoute hâte de Rome la nuit précédente.

Quoique l’événement lui eût paru grave, commeil ignorait que sa femme eût à cet événement un autre intérêt quecelui qu’il y prenait lui-même, il n’avait pas quitté le palaisroyal une minute plus tôt et était rentré chez lui à son heureaccoutumée.

Seulement, en rentrant, il avait raconté ceretour à Luisa, plutôt comme une chose extraordinaire que comme unechose inquiétante ; mais Luisa, qui savait, par lesconfidences de Salvato, qu’une bataille était instante, avait toutde suite pensé que le retour du roi se rattachait à cette bataille,et, avec assurance, elle avait émis cette supposition qui avaitétonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était revenu,il y avait probablement eu rencontre entre les Français et lesNapolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient étévainqueurs.

Mais, en émettant cette supposition, qui, pourelle, était une certitude, Luisa avait eu besoin de toute sapuissance sur elle-même pour ne pas laisser voir son émotion ;car les Français n’avaient pas été vainqueurs sans lutte, et, danscette lutte, ils avaient dû avoir un plus ou moins grand nombre demorts et de blessés ; or, qui pouvait lui assurer que Salvaton’était au nombre ni des blessés ni des morts ?

Sous le premier prétexte venu, Luisa s’étaitretirée dans sa chambre, et, devant le même crucifix qui avaitassisté son père mourant, sur lequel San-Felice avait juréd’accomplir les volontés du prince Caramanico en épousant Luisa eten la rendant heureuse, elle pria longtemps et pieusement, nedonnant pas de motif à sa prière et laissant à Dieu le soin dedécouvrir ce motif, s’il y en avait un.

À cinq heures, San-Felice avait entendu ungrand bruit dans la rue ; il s’était approché de la fenêtre,avait vu des hommes courant de tous côtés, en posant sur lamuraille des affiches que chacun s’empressait de lire. Il étaitalors descendu, s’était approché d’une affiche, avait lu comme lesautres l’incompréhensible proclamation ; puis, comme toutesprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver lemot de cette énigme politique, avait demandé à Luisa si ellevoulait descendre avec lui jusqu’à la ville pour avoir desnouvelles, et, sur son refus, y était allé seul.

En son absence, Cirillo était venu ; ilignorait le départ de Salvato ; à lui la jeune femme dittout : comment Nanno était venue et, avec son langage figuré,avait, sous la forme d’une légende grecque, fait comprendre àSalvato que les Français allaient combattre et qu’il devaitcombattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus queSan-Felice, était fort inquiet ; mais il donna la certitude àLuisa que, s’il n’était point arrivé malheur à Salvato, Salvato,par un moyen quelconque, ferait parvenir des nouvelles à ses amis.Alors, ce qu’il saurait, Cirillo s’engageait à le lui fairesavoir.

Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport,elle avait l’espérance d’être renseignée au moins aussi vite quelui.

Cirillo était parti depuis longtemps, lorsqueSan-Felice rentra ; il avait assisté au triomphe du roi ethaussé les épaules à l’enthousiasme des Napolitains ; le côtéembarrassé et obscur de la proclamation n’avait point échappé à sonesprit sagace, et son cœur n’était pas si naïf qu’il ne crût àquelque tromperie.

Il regretta de n’avoir point vu Cirillo, qu’ilaimait comme homme, qu’il admirait comme médecin.

À onze heures, il se retira chez lui, et Luisarentra chez elle, ou plutôt dans la chambre de Salvato, comme elleavait coutume de le faire quand il y était, et même depuis qu’iln’y était plus ; la crainte avait donné à son amour quelquechose de plus passionné que d’habitude ; elle s’agenouilladevant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, appuyases lèvres sur l’oreiller où avait reposé la tête du blessé.

Un léger bruit la fit retourner :Giovannina l’avait suivie ; elle se redressa, honteuse d’êtresurprise par la jeune fille, qui s’excusa en disant :

– J’ai entendu pleurer madame, et j’ai penséque madame avait peut-être besoin de moi.

Luisa se contenta de secouer la tête ;elle s’abstenait de parler, craignant que ses paroles mouillées delarmes n’en dissent plus qu’elle n’en voulait dire.

Le lendemain, Luisa était pâle, défaite ;son excuse fut le bruit que l’on avait fait toute la nuit en tirantdes pétards et des mortarelli.

Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu’unevoiture s’arrêta à la porte. Giovannina ouvrit et introduisit lesecrétaire du prince ; le prince, forcé d’aller au conseil àmidi, et désirant causer avec San-Felice avant d’aller au conseil,lui envoyait sa voiture et le priait de venir sans perdre uninstant.

Sur le perron, le chevalier croisa le facteur,qui, trouvant la porte ouverte, était entré : il tenait unelettre à la main.

– Est-ce pour moi ? demandaSan-Felice.

– Non, Excellence, c’est pour madame.

– D’où vient-elle ?

– De Portici.

– Portez vite ! c’est de la gouvernantede madame, probablement.

Et San-Felice continua son chemin et montadans la voiture, qui partit au grand trot.

Luisa avait entendu le court dialogue dufacteur et de son mari ; elle s’avança au-devant de l’homme dela poste et lui prit la lettre des mains.

Cette lettre était d’une écritureinconnue.

Elle l’ouvrit machinalement, porta son regardsur la signature et jeta un cri : la lettre était deSalvato.

Elle l’appuya sur son cœur et couruts’enfermer dans la chambre sacrée.

Il lui semblait que c’eût été une impiété delire la première lettre qu’elle recevait de son ami autre part quedans cette chambre.

– C’est de lui ! murmura-t-elle entombant sur le fauteuil placé au chevet du lit, c’est delui !

Elle fut un moment sans pouvoir lire ; lesang qui s’élançait de son cœur et qui montait à son cerveaufaisait battre ses tempes et jetait un voile sur ses yeux.

Salvato écrivait du champ debataille :

« Remerciez Dieu, ma bien-aimée ! jesuis arrivé à temps pour le combat, et n’ai point été étranger à lavictoire ; vos saintes et virginales prières ont étéexaucées ; Dieu, invoqué par le plus beau de ses anges, aveillé sur moi et sur mon honneur.

» Jamais victoire n’a été plus complète,ma bien-aimée Luisa ; sur le champ de bataille même, mon chergénéral m’a serré sur son cœur et m’a fait chef de brigade. L’arméede Mack s’est évanouie comme une fumée ! Je pars à l’instantpour Civita-Ducale, d’où je trouverai moyen de vous expédier cettelettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de ladéfaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la poste.Je vous aime tout à la fois d’un cœur gonflé d’amour et d’orgueil.Je vous aime ! je vous aime !…

» Civita-Ducale, deux heures du matin.

» Me voilà déjà plus près de vous de dixlieues. Nous avons trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan qui,grâce à mon cheval, que j’avais laissé ici et dont vous ferez tousmes compliments à Michele, consent à partir à l’instant même ;il ne s’arrêtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il enprendra aussitôt un autre ; il se charge de porter une lettreà celui de nos amis chez lequel Hector était caché à Portici. Votrelettre sera incluse dans la sienne ; il vous la ferapasser.

» Je vous dis cela pour que vous necherchiez pas comment elle vous arrive ; cette préoccupationvous éloignerait un instant de moi. Non, je veux que vous soyeztout à la joie de me lire, comme je suis, moi, tout au bonheur devous écrire.

» Notre victoire est si complète, que jene crois pas que nous ayons une autre bataille à livrer. Nousmarchons droit sur Naples, et, si rien ne nous arrête, comme c’estprobable, je pourrai vous revoir dans huit ou dix jours auplus.

» Vous laisserez ouverte la fenêtre parlaquelle je suis sorti, je rentrerai par cette même fenêtre. Jevous reverrai dans cette même chambre où j’ai été si heureux, jevous y rapporterai la vie que vous m’y avez donnée.

» Je ne négligerai aucune occasion devous écrire ; si cependant vous ne receviez pas de lettre demoi, ne soyez pas inquiète, les messagers auraient été infidèles,arrêtés ou tués.

» Ô Naples ! ma chère patrie !mon second amour après vous ! Naples, tu vas donc êtrelibre !

» Je ne veux pas retarder mon courrier,je ne veux pas retarder votre joie ; je suis heureux deuxfois, de mon bonheur et du vôtre. Au revoir, ma bien adoréeLuisa ! Je vous aime ! je vous aime !…

» SALVATO. »

Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois,vingt fois peut-être ; elle l’eût relue sans cesse, la mesuredu temps manquait.

Tout à coup, Giovannina frappa à la porte.

– M. le chevalier rentre, dit-elle.

Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit surson cœur, jeta, en sortant de la chambre, un regard vers cetteautre chambre par la fenêtre de laquelle était sorti Salvato,fenêtre par laquelle il devait rentrer.

– Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant unsourire.

Cet amour était si fécond, qu’il donnait uneexistence à tous les objets inertes ou insensibles qui entouraientLuisa et qui avaient entouré Salvato.

Luisa entra au salon par une porte, tandis queson mari y entrait par l’autre.

Le chevalier était visiblement préoccupé.

– Qu’avez-vous, mon ami ? demanda Luisamarchant à lui et le regardant avec ses yeux limpides. Vous êtestriste !

– Non, mon enfant, répondit le chevalier, pastriste : inquiet.

– Vous avez vu le prince ? demanda lajeune femme.

– Oui, répondit le chevalier.

– Et votre inquiétude vous vient de laconversation que vous avez eue avec Son-Altesse ?

Le chevalier fit de la tête un signeaffirmatif.

Luisa essaya de lire dans sa pensée.

Le chevalier s’assit, prit les deux mains deLuisa, debout devant lui, et la regarda à son tour.

– Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençaitd’atteindre un triste pressentiment. Je vous écoute.

– La situation dans laquelle se trouve lafamille royale, dit le chevalier, est aussi grave au moins que nousl’avions présagé hier au soir ; il n’y a aucune espérance dedéfendre l’entrée de Naples aux Français, et la résolution estprise par elle de se retirer en Sicile.

Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son cœur seserrer.

Le chevalier vit sur le visage de Luisa lereflet de ce qui se passait dans son cœur. Sa lèvre frémissait, sonœil se fermait à demi.

– Alors… Écoute bien ceci, mon enfant, dit lechevalier avec cet accent de douce tendresse paternelle qu’ilprenait parfois avec Luisa. Alors, le prince m’a dit :« Chevalier, vous êtes mon seul ami ; vous êtes le seulhomme avec lequel j’aie un vrai plaisir à causer ; le peud’instruction solide que j’ai, je vous le dois ; le peu que jevaux, c’est de vous que je le tiens ; un seul homme peutm’aider à supporter l’exil, et c’est vous, chevalier. Je vous enprie, je vous en supplie, si je suis obligé de partir, partez avecmoi ! »

Luisa sentit un frisson lui passer par tout lecorps.

– Et… qu’avez-vous répondu, mon ami ?demanda-t-elle d’une voix tremblante.

– J’ai eu pitié de cette infortune royale, decette faiblesse dans la grandeur, de ce prince sans ami dansl’exil, de cet héritier de la couronne sans serviteur parce qu’ilallait peut-être perdre la couronne ; j’ai promis.

Luisa tressaillit ; ce tressaillementn’échappa point au chevalier, qui lui tenait les mains.

– Mais, reprit-il vivement, comprends bienceci Luisa : ma promesse est toute personnelle, elle n’engageque moi ; éloignée de la cour, où tu as dédaigné de prendre taplace, tu n’as, toi, d’obligation envers personne.

– Vous croyez, mon ami ?

– Je le crois ; tu es donc libre, enfantchérie de mon cœur, de rester à Naples, de ne pas quitter cettemaison que tu aimes, ce jardin où tu as couru et joué tout enfant,ce petit coin de terre, enfin, où tu as amassé dix-sept ans desouvenirs ; car il y a dix-sept ans que tu es ici et que tufais la joie de mon foyer ! il me semble que tu y es venuehier.

Le chevalier poussa un soupir.

Luisa ne répondit rien ; ilcontinua :

– La duchesse Fusco, qui est exilée par lareine, la reine à peine éloignée, va revenir à son tour ; avecune pareille amie pour veiller sur toi, je n’aurai pas plus decrainte que si tu étais près d’une mère. Dans quinze jours, lesFrançais seront à Naples ; mais tu n’as rien à redouter desFrançais. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux. Ilsapportent à mon pays des bienfaits dont j’aurais voulu qu’il fûtdoté par ses souverains : la liberté, l’intelligence. Tous mesamis et, par conséquent, tous les tiens sont patriotes ;aucune révolution ne peut t’inquiéter, aucune persécution nesaurait t’atteindre.

– Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vouscroyez que je puis vivre heureuse sans vous ?

– Un mari comme moi, chère enfant, ditSan-Felice avec un soupir, n’est point un mari regrettable pour unefemme de ton âge.

– Mais, en admettant que je puisse vivre sansvous, vous, mon ami, pourrez-vous vivre sans moi ?

San-Felice baissa la tête.

– Vous craignez que cette maison, ce jardin,ce petit coin de terre, ne me manquent, continua Luisa ; maisma présence ne vous manquera-t-elle point, à vous ? notre vie,commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant tout à coup, nedéchirera-t-elle point en vous quelque chose, non-seulementd’habituel, mais encore d’indispensable ?

San-Felice resta muet.

– Quand vous ne voulez pas abandonner leprince, qui n’est que votre ami, ajouta Luisa d’une voix oppressée,me donnez-vous une preuve d’estime en me proposant de vousabandonner, vous qui êtes tout à la fois et mon père et mon ami,vous qui avez mis l’intelligence dans mon esprit, la bonté dans moncœur, Dieu dans mon âme ?

San-Felice poussa un soupir.

– Quand vous avez promis au prince de lesuivre, enfin, avez-vous pensé que je ne vous suivraispas ?

Une larme tomba des yeux du chevalier sur lamain de Luisa.

– Si vous avez pensé cela, mon ami,continua-t-elle avec un doux et triste mouvement de tête, vous avezeu tort ; mon père mourant nous a unis, Dieu a béni notreunion, la mort seule nous désunira. Je vous suivrai, mon ami.

San-Felice releva vivement sa tête rayonnantede bonheur, et ce fut une larme de Luisa qui tomba à son tour surla main de son mari.

– Mais tu m’aimes donc ? Bénédiction dubon Dieu ! tu m’aimes donc ? s’écria le chevalier.

– Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat,demandez pardon à votre fille.

San-Felice se jeta à genoux, baisant les mainsde sa fille, tandis qu’elle, levant les yeux au ciel,murmurait :

– N’est-ce pas, mon Dieu, que, si je nefaisais pas ce que je fais, n’est-ce pas que je serais indigne detous deux ?

LXVII – LES DEUX AMIRAUX.

Le prince François, en présentant à San-Felicela fuite de la famille royale en Sicile comme résolue, avait cruparler au nom de son père et de sa mère ; mais, en réalité, ilavait parlé au nom seul de la reine ; de ce côté, en effet, lafuite était résolue et on la voulait à tout prix ; mais, envoyant le dévouement de son peuple, tout aveugle qu’il était, etpar cela même qu’il était aveugle, en écoutant ces protestationsfaites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premierjusqu’au dernier, le roi s’était repris à l’idée de défendre sacapitale et d’en appeler de la lâcheté de l’armée à l’énergie de cepeuple qui s’offrait si spontanément à lui.

Il se levait donc le 11 décembre au matin,c’est-à-dire le lendemain de cet incroyable triomphe auquel nousavons essayé de faire assister nos lecteurs, sans parti prisencore, mais penchant plutôt pour celui de la résistance que pourcelui de la fuite, quand on lui annonça que l’amiral FrançoisCaracciolo était depuis une demi-heure dans l’antichambre,attendant qu’il fît jour chez sa Majesté.

Excité par les préventions de la reine,Ferdinand n’aimait point l’amiral, mais ne pouvait s’empêcher del’estimer ; son admirable courage dans les différentesrencontres qu’il avait eues avec les Barbaresques, le bonheur aveclequel il avait tiré sa frégate, la Minerve, de la rade deToulon, quand Toulon avait été repris par Bonaparte sur lesAnglais, le sang-froid qu’il avait déployé dans la protectiondonnée par lui aux autres vaisseaux, qu’il avait ramenés, mutiléspar les boulets et désemparés par la tempête, c’est vrai, maisenfin qu’il avait ramenés sans en perdre un seul, lui avaient alorsvalu le grade d’amiral.

On a vu, dans les premiers chapitres de cerécit, les motifs que croyait avoir la reine de se plaindre del’amiral, qu’elle était parvenue, avec son adresse ordinaire, àmettre assez mal dans l’esprit du roi.

Ferdinand crut que Caracciolo venait pour luidemander la grâce de Nicolino, qui était son neveu, et, enchantéd’avoir, par la fausse position où s’était mis un membre de safamille, prise sur l’amiral, auquel il se sentait dans lamalveillante disposition d’être désagréable, il ordonna de le faireentrer à l’instant même.

L’amiral, revêtu de son grand uniforme, entracalme et digne comme toujours ; sa haute position socialemettait depuis quatre cents ans les chefs de sa famille en contactavec les souverains de toute race, angevins, aragonais, espagnols,qui s’étaient succédé sur le trône de Naples ; il joignaitdonc à une suprême dignité cette courtoisie parfaite dont il avaitdonné un échantillon à la reine dans le double refus qu’il avaitfait, pour sa nièce et pour lui-même, d’assister aux fêtes que lacour avait données à l’amiral Nelson.

Cette courtoisie, de quelque part qu’ellevînt, embarrassait toujours un peu Ferdinand, dont la courtoisien’était point la qualité dominante ; aussi, lorsqu’il vitl’amiral s’arrêter respectueusement à quelques pas de lui etattendre, selon l’étiquette de la cour, que le roi lui adressât lepremier la parole, n’eut-il rien de plus pressé que de commencer laconversation par le reproche qu’il avait à lui faire.

– Ah ! vous voilà, monsieur l’amiral, luidit-il ; il paraît que vous avez fort insisté pour mevoir ?

– C’est vrai, sire, répondit Caracciolo ens’inclinant ; je croyais de toute urgence d’avoir l’honneur depénétrer jusqu’à Votre Majesté.

– Oh ! je sais ce qui vous amène, dit leroi.

– Tant mieux pour moi, sire, ditCaracciolo ; dans ce cas, c’est une justice que le roi rend àma fidélité.

– Oui, oui, vous venez me parler pour cemauvais sujet de Nicolino, votre neveu, n’est-ce pas ? quis’est mis, à ce qu’il paraît, dans une méchante affaire, puisqu’ilne s’agit pas moins que de crime de haute trahison ; mais jevous préviens que toute prière, même la vôtre, sera inutile, et quela justice aura son cours.

Un sourire passa sur la figure austère del’amiral.

– Votre Majesté est dans l’erreur,dit-il ; au milieu des grandes catastrophes politiques, lespetits accidents de famille disparaissent. Je ne sais point et neveux point savoir ce qu’a fait mon neveu ; s’il est innocent,son innocence ressortira de l’instruction du procès, comme estressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de MarioPagano et de tant de prévenus qu’après les avoir gardés trois ans,les prisons ont été obligées de rendre à la liberté ; s’il estcoupable, la justice aura son cours. Nicolino est de hauterace ; il aura le droit d’avoir la tête tranchée, et, VotreMajesté le sait, l’épée est une arme si noble, que, même aux mainsdu bourreau, elle ne déshonore pas ceux qui sont frappés parelle.

– Mais, alors, dit le roi un peu étonné decette dignité si simple et si calme, dont sa nature, sontempérament, son caractère ne lui donnaient aucune notioninstinctive ; mais, alors, si vous ne venez point me parler devotre neveu, de quoi venez-vous donc me parler ?

– Je viens vous parler de vous, sire, et duroyaume.

– Ah ! ah ! fit le roi, vous venezme donner des conseils ?

– Si Votre Majesté daigne me consulter,répondit Caracciolo avec un respectueux mouvement de tête, je seraiheureux et fier de mettre mon humble expérience à sa disposition.Dans le cas contraire, je me contenterai d’y mettre ma vie et celledes braves marins que j’ai l’honneur de commander.

Le roi eût été heureux de trouver une occasionde se fâcher ; mais, devant une pareille réserve et unsemblable respect, il n’y avait pas de prétexte à la colère.

– Hum ! fit-il, hum !

Et, après deux ou trois secondes desilence :

– Eh bien, amiral, dit-il, je vousconsulterai.

Et, en effet, il se tournait déjà versCaracciolo, lorsqu’un valet de pied, entrant par la porte desappartements, s’approcha du roi et lui dit à demi-voix quelquesparoles que Caracciolo n’entendit point et ne chercha point àentendre.

– Ah ! ah ! dit-il ; et il estlà ?

– Oui, sire ; il dit qu’avant-hier, àCaserte, Votre Majesté lui a dit qu’elle avait à lui parler.

– C’est vrai.

Se tournant alors vers Caracciolo :

– Ce que vous avez à me dire, monsieur,peut-il se dire devant un témoin ?

– Devant le monde entier, sire.

– Alors, dit le roi en se retournant vers levalet de pied, faites entrer. D’ailleurs, continua-t-il ens’adressant à Caracciolo, celui qui demande à entrer est un ami,plus qu’un ami, un allié : c’est l’illustre amiral Nelson.

En ce moment, la porte s’ouvrit et le valet depied annonça solennellement :

– Lord Horace Nelson du Nil, baron deBornhum-Thorpes, duc de Bronte !

Un léger sourire, qui n’était pas exemptd’amertume, effleura, à l’énumération de tous ces titres, leslèvres de Caracciolo.

Nelson entra ; il ignorait avec qui leroi se trouvait ; il fixa son œil gris sur celui qui l’avaitprécédé dans le cabinet du roi et reconnut l’amiral Caracciolo.

– Je n’ai pas besoin de vous présenter l’un àl’autre, n’est-ce pas, messieurs ? dit le roi. Vous vousconnaissez.

– Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.

– J’ai l’honneur de vous connaître depuis pluslongtemps que cela, monsieur, répondit Caracciolo avec sacourtoisie ordinaire : je vous connais depuis le jour où, surles côtes du Canada, vous avez, avec un brick, combattu contrequatre frégates françaises, et où vous leur avez échappé en faisanttraverser à votre bâtiment une passe que, jusque-là, on croyaitimpraticable. C’était en 1786, je crois ; il y a douze ans decela.

Nelson salua ; lui non plus, le brutalmarin, n’était point familier avec ce langage.

– Milord, dit le roi, voici l’amiralCaracciolo qui vient m’offrir ses conseils sur la situation ;vous la connaissez. Asseyez-vous et écoutez ce que l’amiral vadire ; quand il aura fini, vous répondrez si vous avez quelquechose à répondre ; seulement, je vous le dis d’avance, jeserais heureux que deux hommes si éminents et qui connaissent sibien l’art de la guerre fussent du même avis.

– Si milord, comme j’en suis certain, ditCaracciolo, est un véritable ami du royaume, j’espère qu’il n’yaura dans nos opinions que de légères divergences de détail qui nenous empêcheront point d’être d’accord sur le fond.

– Parle, Caracciolo, parle, dit le roi enrevenant à l’habitude que les rois d’Espagne et de Naples ont detutoyer leurs sujets.

– Hier, répliqua l’amiral, le bruit s’estrépandu dans la ville, à tort, je l’espère, que Votre Majesté,désespérant de défendre son royaume de terre ferme, était décidée àse retirer en Sicile.

– Et tu serais d’un avis contraire, toi, à cequ’il paraît ?

– Sire, répondit Caracciolo, je suis et jeserai toujours de l’avis de l’honneur contre les conseils de lahonte. Il y va de l’honneur du royaume, sire, et, par conséquent,de celui de votre nom, que votre capitale soit défendue jusqu’à ladernière extrémité.

– Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nosaffaires ?

– Oui, sire, mauvaises, mais non perdues.L’armée est dispersée, mais elle n’est pas détruite ; trois ouquatre mille morts, six ou huit mille prisonniers, ôtez cela decinquante-deux mille hommes, il vous en restera quarante mille,c’est-à-dire une armée quatre fois plus nombreuse encore que celledes Français, combattant sur son territoire, défendant des défilésinexpugnables, ayant l’appui des populations de vingt villes et desoixante villages, le secours de trois citadelles imprenables sansmatériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et Pescara, sanscompter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de Naples,jusqu’où les Français ne pénètreront même pas.

– Et tu te chargerais de rallier l’armée,toi ?

– Oui, sire.

– Explique-moi de quelle façon ; tu meferas plaisir.

– J’ai quatre mille marins sous mes ordres,sire ; ce sont des hommes éprouvés et non des soldats d’hiercomme ceux de votre armée de terre ; donnez-m’en l’ordre,sire, je me mets à l’instant même à leur tête ; milledéfendront le passage d’Itri à Sessa, mille celui de Sora àSan-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia ; lesmille autres, – les marins sont bons à tout, milord Nelson le saitmieux que personne, lui qui a fait faire aux siens desprodiges ! – les mille autres, transformés en pionniers,seront occupés à fortifier ces trois passages et à y faire leservice de l’artillerie ; avec eux, ne fût-ce qu’au moyen denos piques d’abordage, je soutiens le choc des Français, siterrible qu’il soit, et, quand vos soldats verront comment lesmarins meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout siVotre Majesté est là pour leur servir de drapeau.

– Et qui gardera Naples pendant cetemps ?

– Le prince royal, sire, et les huit millehommes, sous les ordres du général Naselli, que milord Nelson aconduits en Toscane, où ils n’ont plus rien à faire. Milord Nelsona laissé, je crois, une partie de sa flotte à Livourne ; qu’ilenvoie un bâtiment léger avec ordre de Sa Majesté de ramener àNaples ces huit mille hommes de troupes fraîches, et ellespourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez,sire, voyez quelle masse terrible vous reste : quarante-cinqou cinquante mille hommes de troupes, la population de trentevilles et de cinquante villages qui va se soulever, et, derrièretout cela, Naples avec ses cinq cent mille âmes. Que deviendrontdix mille Français perdus dans cet océan ?

– Hum ! fit le roi regardant Nelson, quicontinua de demeurer dans le silence.

– Il sera toujours temps, sire, continuaCaracciolo, de vous embarquer. Comprenez bien cela : lesFrançais n’ont pas une barque armée, et vous avez trois flottesdans le port : la vôtre, la flotte portugaise et celle de SaMajesté Britannique.

– Que dites-vous de la proposition del’amiral, milord ? dit le roi mettant cette fois Nelson dansla nécessité absolue de répondre.

– Je dis, sire, répondit Nelson en demeurantassis et continuant de tracer de sa main gauche, avec une plume,des hiéroglyphes sur un papier, je dis qu’il n’y a rien de pis aumonde, quand une résolution est prise, que d’en changer.

– Le roi avait-il déjà pris unerésolution ? demanda Caracciolo.

– Non, tu vois, pas encore ; j’hésite, jeflotte…

– La reine, dit Nelson, a décidé ledépart.

– La reine ? fit Caracciolo ne laissantpas au roi le temps de répondre. Très-bien ! qu’elle parte.Les femmes, dans les circonstances où nous sommes, peuvents’éloigner du danger ; mais les hommes doivent y faireface.

– Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo,milord Nelson est de l’avis du départ.

– Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais jene crois pas que milord Nelson ait donné son avis.

– Donnez-le, milord, dit le roi, je vous ledemande.

– Mon avis, sire, est le même que celui de lareine, c’est-à-dire que je verrai avec joie Votre Majesté chercheren Sicile un refuge assuré que ne lui offre plus Naples.

– Je supplie milord Nelson de ne pas donnerlégèrement son avis, dit Caracciolo s’adressant à soncollègue ; car il savait d’avance de quel poids est l’avisd’un homme de son mérite.

– J’ai dit, et je ne me rétracte point,répondit durement Nelson.

– Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson estAnglais, ne l’oubliez pas.

– Que veut dire cela, monsieur ? demandafièrement Nelson.

– Que, si vous étiez Napolitain au lieu d’êtreAnglais, milord, vous parleriez autrement.

– Et pourquoi parlerais-je autrement sij’étais Napolitain ?

– Parce que vous consulteriez l’honneur devotre pays, au lieu de consulter l’intérêt de la grandeBretagne.

– Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elleau conseil que je donne au roi, monsieur ?

– En faisant le péril plus grand, on demanderala récompense plus grande. On sait que l’Angleterre veut Malte,milord.

– L’Angleterre a Malte, monsieur ; le roila lui a donnée.

– Oh ! sire, fit Caracciolo avec le tondu reproche, on me l’avait dit, mais je n’avais pas voulu lecroire.

– Et que diable voulais-tu que je fisse deMalte ? dit le roi. Un rocher bon à faire cuire des œufs ausoleil !

– Sire, dit Caracciolo sans plus s’adresser àNelson, je vous supplie, au nom de tout ce qu’il y a de cœursvraiment napolitains dans le royaume, de ne plus écouter lesconseils étrangers, qui mettent votre trône à deux doigts del’abîme. M. Acton est étranger, sir William Hamilton estétranger, milord Nelson lui-même est étranger ; commentvoulez-vous qu’ils soient justes dans l’appréciation de l’honneurnapolitain ?

– C’est vrai, monsieur ; mais ils sontjustes dans l’appréciation de la lâcheté napolitaine, réponditNelson, et c’est pour cela que je dis au roi, après ce qui s’estpassé à Civita-Castellana : Sire, vous ne pouvez plus vousconfier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit partrahison.

Carracciolo pâlit affreusement et porta,malgré lui, la main à la garde de son épée ; mais, serappelant que Nelson n’avait qu’une main pour tirer la sienne, etque cette main, c’était la gauche, il se contenta dedire :

– Tout peuple a ses heures de défaillance,sire. Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu trois foisleur Civita-Castellana : Poitiers, Crécy, Azincourt ; uneseule victoire a suffi pour effacer trois défaites :Fontenoy.

Caracciolo prononça ces mots en regardantNelson, qui se mordit les lèvres jusqu’au sang ; puis,s’adressant de nouveau au roi :

– Sire, continua-t-il, c’est le devoir d’unroi qui aime son peuple, de lui offrir l’occasion de se releverd’une de ces défaillances ; que le roi donne un ordre, dise unmot, fasse un signe, et pas un Français ne sortira des Abruzzes,s’ils ont l’imprudence d’y entrer.

– Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant àl’amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu es del’avis d’un homme dont j’apprécie fort les avis ; tu es del’avis du cardinal Ruffo.

– Il ne manquait plus à Votre Majesté que demettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson avec unsourire de mépris.

– Cela n’a déjà pas si mal réussi à mon aïeulLouis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel, quede mettre un cardinal à la tête de ses armées, et il y a un certainRichelieu qui, en prenant la Rochelle et en forçant le Pas-de-Suze,n’a pas fait de tort à la monarchie.

– Eh bien, sire, s’écria vivement Caracciolose cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c’est le bongénie de Naples qui vous inspire ; abandonnez-vous au cardinalRuffo, suivez ses conseils, et, moi, que vous dirai-je deplus ? je suivrai ses ordres.

– Sire, dit Nelson en se levant et en saluantle roi, Votre Majesté n’oubliera pas, je l’espère, que, si lesamiraux italiens obéissent aux ordres d’un prêtre, un amiralanglais n’obéit qu’aux ordres de son gouvernement.

Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequelon pouvait lire la menace d’une haine éternelle, Nelson sortit parla même porte qui lui avait donné entrée et qui communiquait avecles appartements de la reine.

Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand laporte se fut refermée derrière lui :

– Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mesvingt mille ducats de rente, de mon duché de Bronte, de mon épée dePhilippe V et de mon grand cordon de Saint-Ferdinand. Il estcourt, mais il est net.

Puis, revenant à Caracciolo :

– Tu as bien raison, mon pauvre François, luidit-il, tout le mal est là, les étrangers ! M. Acton, sirWilliam, M. Mack, lord Nelson, la reine elle-même, desIrlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichienspartout ; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ceNelson ! C’est égal, tu l’as bien rembarré ! Si jamaisnous avons la guerre avec l’Angleterre et qu’il te tienne entre sesmains, ton compte est bon…

– Sire, dit Caracciolo en riant, je suisheureux, au risque des dangers auxquels je me suis exposé en mefaisant un ennemi du vainqueur d’Aboukir, je suis heureux d’avoirmérité votre approbation.

– As-tu vu la grimace qu’il a faite quand tului as jeté au nez… Comment as-tu dit ? Fontenoy, n’est-cepas ?

– Oui, sire.

– Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy,messieurs les Anglais ?

– Raisonnablement.

– Et quand on pense que, si San-Nicandron’avait pas fait de moi un âne, je pourrais, moi aussi, répondre deces choses-là ! Enfin, il est malheureusement trop tardmaintenant pour y remédier.

– Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vousd’insister encore ?

– Inutile, puisque je suis de ton avis. Jeverrai Ruffo aujourd’hui, et nous reparlerons de tout celaensemble ; mais pourquoi diable, maintenant que nous ne sommesque nous deux, pourquoi t’es-tu fait un ennemi de la reine ?Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle détestebien !

Caracciolo fit un mouvement de tête quiindiquait qu’il n’avait pas de réponse à faire à ce reproche duroi.

– Enfin, dit Ferdinand, ceci, c’est commel’affaire de San-Nicandro : ce qui est fait est fait ;n’en parlons plus.

– Ainsi donc, insista Caracciolo revenant àson incessante préoccupation, j’emporte l’espoir que Votre Majestéa renoncé à cette honteuse fuite et que Naples sera défenduejusqu’à la dernière extrémité ?

– Emportes-en mieux que l’espoir, emportes-enla certitude ; il y a conseil aujourd’hui, je vais leursignifier que ma volonté est de rester à Naples. J’ai bien retenutout ce que tu m’as dit de nos moyens de défense : soistranquille ; quant au Nelson, c’est Fontenoy, n’est-ce pas,qu’il faut lui cracher à la face quand on veut qu’il se morde leslèvres ? C’est bien, on s’en souviendra.

– Sire, une dernière grâce ?

– Dis.

– Si, contre toute attente, Votre Majestépartait…

– Puisque je te dis que je ne pars pas.

– Enfin, sire, si par un hasard quelconque, sipar un revirement inattendu, Votre Majesté partait, j’espèrequ’elle ne ferait pas cette honte à la marine napolitaine de partirsur un navire anglais.

– Oh ! quant à cela, tu peux êtretranquille. Si j’en étais réduit à cette extrémité, dame ! jene te réponds pas de la reine, la reine ferait ce qu’ellevoudrait ; mais, moi, je te donne ma parole d’honneur que jepars sur ton bâtiment, sur la Minerve. Ainsi, te voilàprévenu ; change ton cuisinier s’il est mauvais, et faisprovision de macaroni et de parmesan, si tu n’en as pas unequantité suffisante à bord. Au revoir… C’est bien Fontenoy,n’est-ce pas ?

– Oui, sire.

Et Caracciolo, ravi du résultat de sonentrevue avec le roi, se retira, comptant sur la double promessequ’il lui avait faite.

Le roi le suivit des yeux avec unebienveillance marquée.

– Et quand on pense, dit-il, qu’on est assezbête de se brouiller avec des hommes comme ceux-là, pour une mégèrecomme la reine et pour une drôlesse comme lady Hamilton !

LXVIII – OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCEQU’IL Y A ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLESINDÉPENDANTS.

Le roi tint la promesse qu’il avait faite àCaracciolo ; il déclara hautement et résolûment au conseilqu’il était décidé, d’après la manifestation populaire dont ilavait été témoin la veille, à rester à Naples et à défendre jusqu’àla dernière extrémité l’entrée du royaume aux Français.

Devant une déclaration si nettement formulée,il n’y avait pas d’opposition possible ; l’opposition n’eût puêtre faite que par la reine, et, rassurée par la promesse positived’Acton qu’il trouverait un moyen de faire partir le roi pour laSicile, elle avait renoncé à une lutte ouverte dans laquelle ilétait du caractère de Ferdinand de s’entêter.

En sortant du conseil, le roi trouva chez luile cardinal Ruffo ; il avait, de son côté, et selon sonexactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu avec leroi : Ferrari l’était venu trouver dans la nuit, et, unedemi-heure après, il était parti pour Vienne par la route deManfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être misesous les yeux de l’empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoupà ne pas se brouiller, l’empereur étant le seul qui pût, parl’influence qu’il exerçait en Italie, le maintenir contre laFrance, de même que, dans la situation contraire, c’était la Franceseule qui pouvait le soutenir contre l’Autriche.

Une note explicative, écrite au nom du roi dela main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la lettre etdonnait la clef de cette énigme que, sans elle, n’eût jamais pucomprendre l’empereur.

Le roi lui avait raconté ce qui s’était passéentre lui, Caracciolo et Nelson : Ruffo avait fort approuvé leroi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo enprésence de Sa Majesté. Il fut convenu que l’on attendrait desavoir l’effet qu’avait produit dans les Abruzzes le manifeste dePronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait unparti.

Le même jour encore, le roi avait reçu lavisite du jeune Corse de Cesare ; on se rappelle qu’il l’avaitfait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir avecl’uniforme de ce grade, pour s’assurer que ses ordres avaient étéexécutés et que le ministre de la guerre lui avait délivré sonbrevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté royale,s’était bien gardé d’y manquer, et le jeune homme – que leshuissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, àcause de sa ressemblance avec celui-ci, – se présentait chez le roirevêtu de son uniforme et porteur de son brevet.

Le jeune capitaine était joyeux et fier ;il venait mettre son dévouement et celui de ses compagnons auxpieds du roi ; une seule chose s’opposait à ce qu’ilsdonnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de cedévouement : c’est que les vieilles princesses en appelaient àla parole qu’elles avaient reçue d’eux de leur servir de gardes ducorps, et ne leur rendraient cette parole que lorsqu’elles seraientà bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste ; lessept jeunes gens s’étaient donc engagés à leur faire escortejusqu’à Manfredonia, lieu de leur embarquement ; deManfredonia, les princesses une fois embarquées, ils reviendraientà Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du trône et del’autel.

Les nouvelles que l’on attendait de Pronio netardèrent pas à arriver ; elles dépassaient tout ce qu’onpouvait espérer. La parole du roi avait retenti comme la voix deDieu ; les prêtres, les nobles, les syndics s’en étaient faitl’écho ; le cri « Aux armes ! » avait retentid’Isoletta à Capoue et d’Aquila à Itri ; il avait vuFra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé la mission qu’il leuravait réservée et qu’ils avaient acceptée avec enthousiasme ;leur brevet à la main, le nom du roi à la bouche, leur puissancen’avait pas de limites, puisque la loi les protégeait au lieu deles réprimer. Dès lors qu’ils pouvaient donner à leur brigandageune couleur politique, ils promettaient de soulever tout lepays.

Le brigandage, en effet, est chose nationaledans les provinces de l’Italie méridionale ; c’est un fruitindigène qui pousse dans la montagne ; on pourrait dire, enparlant des productions des Abruzzes, de la Terre de Labour, de laBasilicate et de la Calabre : Les vallées produisent lefroment, le maïs et les figues ; les collines produisentl’olive, la noix et le raisin ; les montagnes produisent lesbrigands.

Dans les provinces que je viens de nommer, lebrigandage est un état comme un autre. On est brigand comme on estboulanger, tailleur, bottier. Le métier n’a rien d’infamant ;le père, la mère, le frère, la sœur du brigand ne sont pointentachés le moins du monde par la profession de leur fils ou deleur frère, attendu que cette profession elle-même n’est point unetache. Le brigand exerce pendant huit ou neuf mois de l’année,c’est-à-dire pendant le printemps, pendant l’été, pendantl’automne ; le froid et la neige seuls le chassent de lamontagne et le repoussent vers son village ; il y rentre et yest le bienvenu, rencontre le maire, le salue et est salué parlui ; souvent il est son ami, quelquefois son parent.

Le printemps revenu, il reprend son fusil, sespistolets, son poignard, et remonte dans la montagne.

De là le proverbe « Les brigands poussentavec les feuilles. »

Depuis qu’il existe un gouvernement à Naples,et j’ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu’à nos jours,il y a des ordonnances contre les brigands, et, chose curieuse, lesordonnances des vice-rois espagnols sont exactement les mêmes quecelles des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont lesmêmes. Vols avec effraction, vols à main armée sur la grande route,lettres de rançon avec menaces d’incendie, de mutilation,d’assassinat ; assassinat, mutilation et incendie quand lesbillets n’ont point produit l’effet attendu.

En temps de révolution, le brigandage prenddes proportions gigantesques : l’opinion politique devient unprétexte, le drapeau une excuse ; le brigand est toujours duparti de la réaction, c’est-à-dire pour le trône et l’autel,attendu que le trône et l’autel acceptent seuls de tels alliés,tandis qu’au contraire les libéraux, les progressistes, lesrévolutionnaires les repoussent et les méprisent ; les annéesfameuses dans les annales du brigandage sont les années de réactionpolitique : 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c’est-à-dire toutesles années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé lebrigandage à son aide.

Le brigandage, dans ce cas, est d’autant plusinextirpable qu’il est soutenu par les autorités, qui, dans lesautres temps, ont mission de l’empêcher. Les syndics, les adjoints,les capitaines de la garde nationale sont non-seulementmanutengoli, c’est-à-dire soutiens des brigands, maissouvent brigands eux-mêmes.

En général, ce sont les prêtres et les moinesqui soutiennent moralement le brigandage, ils en sont l’âme ;les brigands, qui leur ont entendu prêcher la révolte, reçoiventd’eux, lorsqu’ils se sont révoltés, des médailles bénites quidoivent les rendre invulnérables ; si par hasard, malgré lamédaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille,impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible duciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grandségards ; le brigand pris a le pied sur la première traverse decette échelle de Jacob qui conduit droit au paradis ; il baisela médaille et meurt héroïquement, convaincu qu’il est que lafusillade lui en fait monter les autres degrés.

Maintenant, d’où vient cette différence entreles individus et les masses ? d’où vient que le soldat fuitparfois au premier coup de canon et que le bandit meurt enhéros ? Nous allons essayer de l’expliquer ; car, sanscette explication, la suite de notre récit laisserait un certaintrouble dans l’esprit de nos lecteurs ; ils se demanderaientd’où vient cette opposition morale et physique entre les mêmeshommes réunis en masse ou combattant isolément.

Le voici :

Le courage collectif est la vertu des peupleslibres.

Le courage individuel est la vertu des peuplesqui ne sont qu’indépendants.

Presque tous les peuples des montagnes, lesSuisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les Monténégrins,les Albanais, les Druses, les Circassiens, peuvent se passertrès-bien de la liberté, pourvu qu’on leur laissel’indépendance.

Expliquons la différence énorme qu’il y aentre ces deux mots : LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.

La liberté est l’abandon que chaquecitoyen fait d’une portion de son indépendance, pour en former unfonds commun qu’on appelle la loi.

L’indépendance est pour l’homme lajouissance complète de toutes ses facultés, la satisfaction de tousses désirs.

L’homme libre est l’homme de lasociété ; il s’appuie sur son voisin, qui à son tour s’appuiesur lui ; et, comme il est prêt à se sacrifier pour lesautres, il a le droit d’exiger que les autres se sacrifient pourlui.

L’homme indépendant est l’homme de lanature ; il ne se fie qu’en lui-même ; son seul allié estla montagne et la forêt ; sa sauvegarde, son fusil et sonpoignard ; ses auxiliaires sont la vue et l’ouïe.

Avec les hommes libres, on fait desarmées.

Avec les hommes indépendants, on fait desbandes.

Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte auxPyramides : Serrez les rangs !

Aux hommes indépendants, on dit, commeCharette à Machecoul : Égayez-vous, mesgars !

L’homme libre se lève à la voix de son roi oude sa patrie.

L’homme indépendant se lève à la voix de sonintérêt et de sa passion.

L’homme libre combat.

L’homme indépendant tue.

L’homme libre dit : Nous.

L’homme indépendant dit :Moi.

L’homme libre, c’est laFraternité.

L’homme indépendant n’est quel’Égoïsme.

Or, en 1798, les Napolitains n’en étaientencore qu’à l’état d’indépendance ; ils ne connaissaient ni laliberté ni la fraternité ; voilà pourquoi ils furent vaincusen bataille rangée par une armée cinq fois moins nombreuse que laleur.

Mais les paysans des provinces napolitainesont toujours été indépendants.

Voilà pourquoi, à la voix des moines parlantau nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la famille, etsurtout à la voix de la haine parlant au nom de la cupidité, dupillage et du meurtre, voilà pourquoi tout se souleva.

Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau,et se mit en campagne sans autre but que la destruction, sans autreespérance que le pillage, secondant son chef sans lui obéir,suivant son exemple et non ses ordres. Des masses avaient fuidevant les Français, des hommes isolés marchèrent contre eux ;une armée s’était évanouie, un peuple sortit de terre.

Il était temps. Les nouvelles qui arrivaientde l’armée continuaient d’être désastreuses. Une portion del’armée, sous les ordres d’un général Mœsk, que personne neconnaissait, – pas même Nelson, qui, dans ses lettres, demande quiil est, – s’était retirée sur Calvi, et s’y était fortifiée.Macdonald, chargé, comme nous l’avons dit, par Championnet, depoursuivre la victoire et de presser la retraite des troupesroyales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d’enlever laposition. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient laville et intima au général Mœsk l’ordre de se rendre :celui-ci consentit, mais à des conditions inadmissibles. Le généralMaurice Mathieu ordonna de battre à l’instant même en brèche lesmurs d’un couvent, et, par la brèche faite à ces murs, d’entrerdans la ville.

Au dixième boulet, un parlementaire seprésenta.

Mais, sans le laisser parler, le généralMaurice Mathieu lui dit :

– Prisonniers de guerre à discrétion ou passésau fil de l’épée !

Les royaux s’étaient rendus à discrétion.

La rapidité des coups portés par Macdonaldsauva une partie des prisonniers faits par Mack, mais ne put lessauver tous.

À Ascoli, trois cents républicains avaient étéliés à des arbres et fusillés.

À Abricalli, trente malades ou blessés, dontquelques-uns venaient d’être amputés, avaient été égorgés dansl’ambulance.

Les autres, couchés sur la paille, avaient étéimpitoyablement brûlés.

Mais, fidèle à sa proclamation, Championnetn’avait répondu à toutes ces barbaries que par des actesd’humanité, qui contrastaient singulièrement avec les cruautés dessoldats royaux.

Le général de Damas, seul, émigré français etqui avait cru, en cette qualité, devoir mettre son épée au servicede Ferdinand, – le général de Damas, seul, avait, à la suite decette terrible défaite de Civita-Castellana, soutenu l’honneur dudrapeau blanc. Oublié par le général Mack, qui n’avait songé qu’àune chose, à sauver le roi, – oublié avec une colonne de sept millehommes, il fit demander au général Championnet, qui venait, commeon le sait, de rentrer à Rome, la permission de traverser la villeet de rejoindre les débris de l’armée royale sur le Teverone, –débris qui, nous l’avons dit, étaient cinq fois plus nombreuxencore que l’armée victorieuse.

À cette demande, Championnet fit venir un deces jeunes officiers de distinction dont il faisait pépinièreautour de lui.

C’était le chef d’état-major Bonami.

Il lui ordonna de prendre connaissance del’état des choses et de lui faire son rapport.

Bonami monta à cheval et partit aussitôt.

Cette grande époque de la République est celleoù chaque officier des armées françaises mériterait, au fur et àmesure qu’il passe sous les yeux du lecteur, une description quirappelât celle que consacre, dans l’Iliade, Homère auxchefs grecs, et le Tasse, dans la Jérusalem délivrée, auxchefs croisés.

Nous nous contenterons de dire que Bonamiétait, comme Thiébaut, un de ces hommes de pensée et d’exécution àqui un général peut dire : « Voyez de vos yeux et agissezselon les circonstances. »

À la porte Solara, Bonami rencontra lacavalerie du général Rey, qui commençait à entrer dans la ville. Ilmit le général Rey au courant de ce dont il était question,l’excitant, sans avoir le droit de lui en donner l’ordre, à pousserdes reconnaissances sur la route d’Albano et de Frascati. Lui-même,à la tête d’un détachement de cavalerie, il traversa lePonte-Molle, l’antique pont Milvius, et s’élança de toute lavitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver legénéral de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec sondétachement, et par Macdonald, avec sa cavalerie légère.

Bonami s’était tellement hâté, qu’il avaitlaissé derrière lui les troupes de Macdonald et de Rey, auxquellesil fallait au moins une heure pour le rejoindre. Voulant leur endonner le temps, il se présenta comme parlementaire.

On le conduisit au général de Damas.

– Vous avez écrit au commandant en chef del’armée française, général, lui dit-il ; il m’envoie à vouspour que vous m’expliquiez ce que vous désirez de lui.

– Le passage pour ma division, répondit legénéral de Damas.

– Et s’il vous le refuse ?

– Il ne me restera qu’une ressource :c’est de me l’ouvrir l’épée à la main.

Bonami sourit.

– Vous devez comprendre, général, répondit-il,que vous donner bénévolement passage, à vous et à vos sept millehommes, c’est chose impossible. Quant à vous ouvrir ce passagel’épée à la main, je vous préviens qu’il y aura du travail.

– Alors, que venez-vous me proposer,colonel ? demanda le général émigré.

– Ce que l’on propose au commandant d’un corpsdans la situation où est le vôtre, général : de mettre bas lesarmes.

Ce fut au tour du général de Damas desourire.

– Monsieur le chef d’état-major, répondit-il,quand on est à la tête de sept mille hommes et que chacun de cessept mille hommes a quatre-vingts cartouches dans son sac, on ne serend pas, on passe, ou l’on meurt.

– Eh bien, soit ! dit Bonami,battons-nous, général.

Le général émigré parut réfléchir.

– Donnez-moi six heures, dit-il, pourrassembler un conseil de guerre et délibérer avec lui sur lespropositions que vous me faites.

Ce n’était point l’affaire de Bonami.

– Six heures sont inutiles, dit-il ; jevous accorde une heure.

C’était juste le temps dont le chefd’état-major avait besoin pour que son infanterie le rejoignît.

Il fut donc convenu, le général de Damas étantà la merci des Français, que, dans une heure, il donnerait uneréponse.

Bonami remit son cheval au galop et rejoignitle général Rey, pour presser la marche de ses troupes.

Mais le général de Damas, de son côté, avaitmis à profit cette heure, et, quand Bonami revint avec sa troupe,il le trouva faisant sa retraite en bon ordre sur le chemind’Orbitello.

Aussitôt, le général Rey et le chefd’état-major Bonami, à la tête, l’un d’un détachement du16e de dragons, l’autre du 7e de chasseurs,se mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à laStorta, où ils les chargèrent énergiquement.

L’arrière-garde s’arrêta pour faire face auxrépublicains.

Rey et Bonami, pour la première fois,trouvèrent chez l’ennemi une résistance sérieuse ; mais ilsl’écrasèrent sous leurs charges réitérées. Pendant ce temps, lanuit vint. Le dévouement et le courage de l’arrière-garde avaientsauvé l’armée. Le général de Damas profita des ténèbres et de saconnaissance des localités pour continuer sa retraite.

Les Français, trop fatigués pour profiter dela victoire, revinrent à la Hueta, où ils passèrent la nuit.

Bonami, en récompense de l’intelligence qu’ilavait développée dans la négociation et du courage qu’il avaitmontré dans la bataille, fut nommé par Championnet général debrigade.

Mais le général de Damas n’en avait pas finiavec les républicains. Macdonald envoya un de ses aides de camppour informer Kellermann, qui était à Borghetta avec des troupes unpeu moins fatiguées que celles qui avaient donné dans la journée,de la direction qu’avait prise la colonne napolitaine. À l’instantmême, Kellermann réunit ses troupes et se dirigea, par Ronciglione,sur Toscanelli, où il heurta la colonne du général de Damas. Ceshommes qui fuyaient si facilement, commandés par un généralallemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général français, etfirent une vigoureuse résistance. Damas n’en fut pas moins forcé àla retraite, qu’il soutint en se portant de lui-même àl’arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage.

Mais une de ces charges comme en savait faireKellermann, une blessure que reçut le général émigré, décidèrent lavictoire en faveur des Français. Déjà la plus forte partie de lacolonne napolitaine avait gagné Orbitello et avait eu le temps des’embarquer sur les bâtiments napolitains qui se trouvaient dans leport. Poussé vivement dans la ville, Damas eut le temps d’en fermerles portes derrière lui, et, soit considération pour son courage,soit que le général français ne voulût point perdre son temps àl’assaut d’une bicoque, Damas obtint de Kellermann, moyennantl’abandon de son artillerie, de s’embarquer avec son avant-gardesans être inquiété.

Il en résulta que le seul général de l’arméenapolitaine qui eût fait son devoir dans cette courte et honteusecampagne était un général français.

LXIX – LES BRIGANDS.

Vainqueur sur tous les points, et pensant querien n’entraverait sa marche sur Naples, Championnet ordonna defranchir les frontières napolitaines sur trois colonnes.

L’aile gauche, sous la conduite de Macdonald,envahit les Abruzzes par Aquila : elle devait forcer lesdéfilés de Capisteallo et de Sora.

L’aile droite, sous la conduite du généralRey, envahit la Campanie par les marais Pontins, Terracine etFondi.

Le centre, sous la conduite de Championnetlui-même, envahit la Terre de Labour par Valmontane, Ferentina,Ceperano.

Trois citadelles, presque imprenables toutestrois, défendaient les marches du royaume : Gaete,Civitella-del-Tronto, Pescara.

Gaete commandait la route de la merTyrrhénienne ; Pescara, la route de la mer Adriatique ;Civitella-del-Tronto s’élevait au sommet d’une montagne etcommandait l’Abruzze ultérieure.

Gaete était défendue par un vieux généralsuisse nommé Tchudy : il avait sous ses ordres quatre millehommes ; – comme moyen de défense, soixante et dix canons,douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un an, desvaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin.

Le général Rey le somma de se rendre.

Vieillard, Tchudy venait d’épouser une jeunefemme. Il eut peur pour elle, qui sait ? peut-être pour lui.Au lieu de tenir, il assembla un conseil, consulta l’évêque, lequelmit en avant son ministère de paix, et réunit les magistrats de laville, qui saisirent le prétexte d’épargner à Gaete les maux d’unsiège.

Cependant on hésitait encore, quand le généralfrançais lança un obus sur la ville ; cette démonstrationhostile suffit pour que Tchudy envoyât une députation auxassiégeants afin de leur demander leurs conditions.

– La place à discrétion ou toutes les rigueursde la guerre, répondit le général Rey.

Deux heures après, la place était rendue.

Duhesme, qui suivait, avec quinze centshommes, les bords de l’Adriatique, envoya au commandant de Pescara,nommé Pricard, un parlementaire pour le sommer de se rendre. Lecommandant, comme s’il eût eu l’intention de s’ensevelir sous lesruines de la ville, fit visiter ses moyens de défense à l’officierfrançais dans tous leurs détails, lui montrant les fortifications,les armes, les magasins abondant en munitions et en vivres, et lerenvoya enfin à Duhesme avec ces paroles altières :

– Une forteresse ainsi approvisionnée ne serend pas.

Ce qui n’empêcha point le commandant, aupremier coup du canon, d’ouvrir ses portes et de remettre cetteville si bien fortifiée au général Duhesme. Il y trouva soixantepièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf cent soldats.

Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà fortepar sa situation, plus forte encore par des ouvrages d’art, elleétait défendue par un Espagnol nommé Jean Lacombe, armée de dixpièces de gros calibre, fournie de munitions de guerre, riche devivres. Elle pouvait tenir un an : elle tint un jour, et serendit après deux heures de siège.

Il était donc temps, comme nous l’avons ditdans le chapitre précédent, que les chefs de bande sesubstituassent aux généraux et les brigands aux soldats.

Trois bandes, sous la direction de Pronio,s’étaient organisées avec la rapidité de l’éclair : cellequ’il commandait lui-même ; celle de Gaetano Mammone ;celle de Fra-Diavolo.

Ce fut Pronio qui le premier heurta lescolonnes françaises.

Après s’être emparé de Pescara et y avoirlaissé une garnison de quatre cents hommes, Duhesme prit la routede Chieti pour faire, comme l’ordre lui en avait été donné, sajonction avec Championnet en avant de Capoue. En arrivant à Tocco,il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona et fit hâter lepas à ses hommes.

En effet, une colonne française, commandée parle général Rusca, après être entrée sans défiance et tambourbattant dans la ville de Sulmona, avait vu tout à coup pleuvoir surelle de toutes les fenêtres une grêle de balles. Surprise de cetteagression inattendue, elle avait eu un moment d’hésitation.

Pronio, embusqué dans l’église de San-Panfilo,en avait profité, était sorti de l’église avec une centained’hommes, avait chargé de front les Français, tandis que le feuredoublait des fenêtres. Malgré les efforts de Rusca, le désordres’était mis dans les rangs de ses hommes, et il était sortiprécipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une douzaine demorts et de blessés.

Mais, à la vue des soldats de Pronio quimutilaient les morts, à la vue des habitants de la ville quiachevaient les blessés, la rougeur de la honte était montée auvisage, des républicains s’étaient reformés d’eux-mêmes, et,poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés dans Sulmona,répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle de larue.

Cependant, cachés dans les embrasures desportes, embusqués dans les ruelles, Pronio et ses hommes faisaientun feu terrible, et peut-être les Français allaient-ils êtreobligés de reculer une seconde fois, lorsqu’on entendit une vivefusillade à l’autre extrémité de la ville.

C’étaient Duhesme et ses hommes qui étaientaccourus au feu, avaient tourné Sulmona et tombaient sur lesderrières de Pronio.

Pronio, un pistolet de chaque main, courut àson arrière-garde, la rallia, se trouva en face de Duhesme,déchargea un de ses pistolets sur lui et le blessa au bras. Unrépublicain s’élança le sabre levé sur Pronio ; mais, de sonsecond coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un fusil, et, à latête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant en patoisun ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet ordre,c’était de battre en retraite et de fuir par toutes les petitesruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville futévacuée. Ceux qui occupaient les maisons s’enfuirent par lesjardins. Les Français étaient maîtres de Sulmona ; seulement,c’étaient, à leur tour, les brigands qui avaient lutté un contredix. Ils avaient été vaincus ; mais ils avaient fait éprouverdes pertes cruelles aux républicains. Cette rencontre fut doncregardée à Naples comme un triomphe.

De son côté, Fra-Diavolo, avec une centained’hommes, avait, après la prise de Gaete, honteusement rendue,défendu vaillamment le pont de Garigliana, attaqué par l’aide decamp Gourdel et une cinquantaine de républicains, que le généralRey, ne soupçonnant pas l’organisation des bandes, avait envoyéspour s’en emparer. Les Français avaient été repoussés, et l’aide decamp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs officiers et soldats,restés blessés sur le champ de bataille, avaient été ramassés àdemi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au milieu deshuées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et desdanses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommesà ces sortes de fêtes.

Fra-Diavolo avait voulu d’abord s’opposer àces meurtres, aux agonies prolongées. Il avait, dans un sentimentde pitié, déchargé sur des blessés ses pistolets et sa carabine.Mais il avait vu, au froncement de sourcil de ses hommes, auxinjures des femmes, qu’il risquait sa popularité à des actes desemblable pitié. Il s’était éloigné des bûchers où les républicainssubissaient leur martyre, et avait voulu en éloignerFrancesca ; mais Francesca n’avait voulu rien perdre duspectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus defrénésie que les autres femmes, elle dansait et hurlait.

Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello,en avant de Sora, entre le lac Fucino et le Liri.

On lui annonça que l’on voyait venir de loin,descendant les sources du Liri, un officier portant l’uniformefrançais, conduit par un guide.

– Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.

Cinq minutes après, ils étaient tous deuxdevant lui.

Le guide avait trahi la confiance del’officier, et, au lieu de le conduire au général Lemoine, auquelil était chargé de transmettre un ordre de Championnet, il l’avaitconduit à Gaetano Mammone.

C’était un des aides de camp du général enchef, nommé Claie.

– Tu arrives bien, lui dit Mammone, j’avaissoif.

On sait avec quelle liqueur Mammone avaitl’habitude d’étancher sa soif.

Il fit dépouiller l’aide de camp de son habit,de son gilet, de sa cravate et de sa chemise, ordonna qu’on luiliât les mains et qu’on l’attachât à un arbre.

Puis il lui mit le doigt sur l’artère carotidepour bien reconnaître la place où elle battait, et, la placereconnue, il y enfonça son poignard.

L’aide de camp n’avait point parlé, pointprié, point poussé une plainte : il savait aux mains de quelcannibale il était tombé, et, comme le gladiateur antique, iln’avait songé qu’à une chose, à bien mourir.

Frappé à mort, il ne jeta pas un cri, nelaissa pas échapper un soupir.

Le sang jaillit de la blessure – par élans –comme il s’échappe d’une artère.

Mammone appliqua ses lèvres au cou de l’aidede camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du ducFilomarino, et se gorgea voluptueusement de cette chair coulantequ’on appelle le sang.

Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis quele prisonnier palpitait encore, il coupa les liens quil’attachaient à l’arbre et demanda une scie.

La scie lui fut apportée.

Alors, pour boire désormais le sang dans unverre assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus dessourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette terriblecoupe avec le sang qui coulait encore de la blessure, réunit etnoua au sommet de la tête les cheveux avec une corde, afin depouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit couper parmorceaux et jeter aux chiens le reste du corps.

Puis, comme ses espions lui annonçaient qu’unpetit détachement de républicains, d’une trentaine ou d’unequarantaine d’hommes, s’avançait par la route de Tagliacozza, ilordonna de cacher les armes, de cueillir des fleurs et des branchesd’olivier, de mettre les fleurs aux mains des femmes, les branchesd’olivier aux mains des hommes et des garçons, et d’aller au-devantdu détachement, en invitant l’officier qui les commandait à veniravec ses hommes prendre leur part de la fête que le village deCapistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de joie deleur bonne venue.

Les messagers partirent en chantant. Toutesles maisons du village s’ouvrirent ; une grande table futdressée sur la place de la Mairie : on y apporta du vin, dupain, des viandes, des jambons, du fromage.

Une autre fut dressée pour les officiers dansla salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur laplace.

À une lieue de la ville, les messagers avaientrencontré le petit détachement commandé par le capitaineTremeau[5]. Un guide interprète, traître, commetoujours, qui conduisait le détachement, expliqua au capitainerépublicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et ces femmesqui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches d’Olivierà la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n’eut pasmême l’idée d’une trahison. Il embrassa les jolies filles qui luiprésentaient des fleurs ; il ordonna à la vivandière de viderson baril d’eau-de-vie : on but à la santé du généralChampionnet, à la propagation de la république française, et l’ons’achemina bras dessus, bras dessous, vers le village, en chantantla Marseillaise.

Gaetano Mammone, avec tout le reste de lapopulation, attendait le détachement français à la porte duvillage : une immense acclamation l’accueillit. On fraternisade nouveau, et, au milieu des cris de joie, on s’achemina vers lamairie.

Là, nous l’avons dit, une table étaitdressée : on y mit autant de couverts qu’il y avait desoldats. Les quelques officiers dînaient, ou plutôt devaient dînerà l’intérieur avec le syndic, les adjoints et le corps municipal,représentés par Gaetano Mammone et les principaux brigands enrôléssous ses ordres.

Les soldats, enchantés de l’accueil qui leurétait fait, mirent leurs fusils en faisceaux à dix pas de la tablepréparée pour eux ; les femmes leur enlevèrent leurs sabres,avec lesquels les enfants s’amusèrent à jouer aux soldats ;puis ils s’assirent, les bouteilles furent débouchées et les verresemplis.

Le capitaine Tremeau, un lieutenant et deuxsergents s’asseyaient en même temps dans la salle basse.

Les hommes de Mammone se glissèrent entre latable et les fusils, qu’en se mettant en route, le capitaine, pourplus de précaution, avait fait charger ; les officiers furentespacés à la table intérieure, de manière à avoir entre chacund’eux trois ou quatre brigands.

Le signal du massacre devait être donné parMammone : il lèverait à l’une des fenêtres le crâne de l’aidede camp Claie, plein de vin, et porterait la santé du roiFerdinand.

Tout se passa comme il avait été ordonné.Mammone s’approcha de la fenêtre, emplit de vin, sans être vu, lecrâne encore sanglant du malheureux officier, le prit par lescheveux comme on prend une coupe par le pied, et, paraissant à lafenêtre du milieu, le leva en portant le toast convenu.

Aussitôt, la population tout entière yrépondit par le cri :

– Mort aux Français !

Les brigands se précipitèrent sur les fusilsen faisceaux ; ceux qui, sous prétexte de les servir,entouraient les Français, se retirèrent en arrière ; unefusillade éclata à bout portant, et les républicains tombèrent sousle feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé ou quin’étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par lesenfants, qui s’étaient emparés de leurs sabres.

Quant aux officiers placés dans l’intérieur dela salle, ils voulurent s’élancer au secours de leurssoldats ; mais chacun d’eux fut maintenu par cinq ou sixhommes, qui les retinrent à leurs places.

Mammone, triomphant, s’approcha d’eux, sacoupe sanglante à la main, et leur offrit la vie s’ils voulaientboire à la santé du roi Ferdinand dans le crâne de leurcompatriote.

Tous quatre refusèrent avec horreur.

Alors, il fit apporter des clous et desmarteaux, força les officiers d’étendre les mains sur la table etleur fit clouer les mains à la table.

Puis, par les fenêtres et par les portes, onjeta des fascines et des bottes de paille dans la chambre, et l’onreferma portes et fenêtres après avoir mis le feu aux fascines et àla paille.

Cependant le supplice des républicains futmoins long et moins cruel que ne l’avait espéré leur bourreau. Undes sergents eut le courage d’arracher ses mains aux clous qui lesretenaient, et, avec l’épée du capitaine Trémeau, il rendit à sestrois compagnons le terrible service de les poignarder, et il sepoignarda lui-même après eux.

Les quatre héros moururent au cri de« Vive la République ! »

Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où ellesréjouirent le roi Ferdinand, qui, se voyant si bien secondé par sesfidèles sujets, résolut plus que jamais de ne pas quitterNaples.

Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l’abbé Proniosuivre le cours de leurs exploits, et voyons ce qui se passait chezla reine, qui, plus que jamais était, au contraire, décidée àquitter la capitale.

LXX – LE SOUTERRAIN.

Caracciolo avait dit vrai. Il importait à lapolitique de l’Angleterre que, chassés de leur capitale de terreferme, Ferdinand et Caroline se réfugiassent en Sicile, où ilsn’avaient plus rien à attendre de leurs troupes ni de leurs sujets,mais seulement des vaisseaux et des marins anglais.

Voilà pourquoi Nelson, sir William et EmmaLyonna poussaient la reine à la fuite, que lui conseillaienténergiquement, d’ailleurs, ses craintes personnelles. La reine sesavait tellement détestée, en effet, que, dans le cas où éclateraitun mouvement républicain, elle était sûre qu’autant son mari seraitdéfendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuples’écarterait, au contraire, pour laisser approcher d’elle la prisonet même la mort !

Le spectre de sa sœur Antoinette, tenant, parses cheveux blanchis en une nuit, sa tête à la main, était jour etnuit devant elle.

Or, dix jours après le retour du roi,c’est-à-dire le 18 décembre, la reine était en petit comité dans sachambre à coucher avec Acton et Emma Lyonna.

Il était huit heures du soir. Un vent terriblebattait de son aile effarée les fenêtres du palais royal, et l’onentendait le bruit de la mer qui venait se briser contre les toursaragonaises du Château-Neuf. Une seule lampe éclairait la chambreet concentrait sa lumière sur un plan du palais, où la reine etActon paraissaient chercher avidement un détail qui leuréchappait.

Dans un coin de la chambre, on pouvaitdistinguer, dans la pénombre, une silhouette immobile et muette,qui, avec l’impassibilité d’une statue, semblait attendre un ordreet se tenir prête à l’exécuter.

La reine fit un mouvement d’impatience.

– Ce passage secret existe cependant,dit-elle : j’en suis certaine, quoique, depuis longtemps, onne l’utilise plus.

– Et Votre Majesté croit que ce passage secretlui est nécessaire ?

– Indispensable ! dit la reine. Latradition assure qu’il donnait sur le port militaire, et par cepassage seul nous pouvons, sans être vus, transporter, à bord desvaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les objets d’art précieuxque nous voulons emporter avec nous. Si le peuple se doute de notredépart, et s’il nous voit transporter une seule malle à bord duVan-Guard,il s’en doutera, cela fera émeute, et il n’yaura plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver cepassage.

Et la reine, à l’aide d’une loupe, se remit àchercher obstinément les traits de crayon qui pouvaient indiquer lesouterrain dans lequel elle mettait tout son espoir.

Acton, voyant la préoccupation de la reine,releva la tête, chercha des yeux dans la chambre l’ombre que nousavons indiquée, et, l’ayant trouvée :

– Dick ! fit-il.

Le jeune homme tressaillit, comme s’il nes’était pas attendu à être appelé, et comme si surtout la penséechez lui, maîtresse souveraine du corps, l’avait emporté à millelieues de l’endroit où il se trouvait matériellement.

– Monseigneur ? répondit-il.

– Vous savez de quoi il est question,Dick ?

– Aucunement, monseigneur.

– Vous êtes cependant là depuis une heure àpeu près, monsieur, dit la reine avec une certaine impatience.

– C’est vrai Votre Majesté.

– Vous avez dû alors entendre ce que nousavons dit et savoir ce que nous cherchons ?

– Monseigneur ne m’avait point dit, madame,qu’il me fut permis d’écouter. Je n’ai donc rien entendu.

– Sir John, dit la reine avec l’accent dudoute, vous avez là un serviteur précieux.

– Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas quej’en faisais.

Puis, se tournant vers le jeune homme, quenous avons déjà vu obéir si intelligemment et si passivement auxordres de son maître pendant la nuit de la chute et del’évanouissement de Ferrari :

– Venez ici, Dick, lui dit-il.

– Me voici, monseigneur, dit le jeune homme ens’approchant.

– Vous êtes un peu architecte, jecrois ?

– J’ai, en effet, appris deux ansl’architecture.

– Eh bien, alors, voyez, cherchez ;peut-être trouverez-vous ce que nous ne trouvons pas. Il doitexister dans les caves un souterrain, un passage secret, donnant del’intérieur du palais sur le port militaire.

Acton s’écarta de la table et céda sa place àson secrétaire.

Celui-ci se pencha sur le plan ; puis, serelevant aussitôt :

– Inutile de chercher, je crois, dit-il.

– Pourquoi cela ?

– Si l’architecte du palais a pratiqué dansles fondations un passage secret, il se sera bien gardé del’indiquer sur le plan.

– Pourquoi cela ? demanda la reine avecson impatience ordinaire.

– Mais, madame, parce que, du moment que lepassage serait indiqué sur le plan, il ne serait plus un passagesecret, puisqu’il serait connu de tous ceux qui connaîtraient leplan.

La reine se mit à rire.

– Savez-vous que c’est assez logique, général,ce que dit là votre secrétaire ?

– Si logique, que j’ai honte de ne pas l’avoirtrouvé, répondit Acton.

– Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit EmmaLyonna, aidez-nous à retrouver ce souterrain. Ce souterrain unefois retrouvé, je me sens toute disposée, comme une héroïne d’AnneRadcliffe, à l’explorer et à venir rendre à la reine compte de monexploration.

Richard, avant de répondre, regarda le généralActon comme pour lui en demander la permission.

– Parlez, Dick, parlez, lui dit legénéral : la reine le permet, et j’ai la plus grande confiancedans votre intelligence et dans votre discrétion.

Dick s’inclina imperceptiblement.

– Je crois, dit-il, qu’avant tout, il faudraitexplorer toute la portion des fondations du palais qui donnent surla darse. Si bien dissimulée que soit la porte, il est impossibleque l’on n’en trouve point quelque trace.

– Alors, il faut attendre à demain, dit lareine, et c’est une nuit perdue.

Dick s’approcha de la fenêtre.

– Pourquoi cela, madame ? dit-il. Le cielest nuageux, mais la lune est dans son plein. Toutes les foisqu’elle passera entre deux nuages, elle donnera une clartésuffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement le mot d’ordre,afin que je pusse circuler librement dans l’intérieur du port.

– Rien de plus simple, dit Acton. Nous allonsaller ensemble chez le gouverneur du château : non-seulementil vous donnera le mot d’ordre, mais encore il fera prévenir lesfactionnaires de ne pas se préoccuper de vous, et de vous laisserfaire tranquillement tout ce que vous avez à faire.

– Alors, général, comme l’a dit Sa Majesté, neperdons pas de temps.

– Allez, général, allez, dit la reine. Etvous, monsieur, tachez de faire honneur à la bonne opinion que nousavons de vous.

– Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeunehomme.

Et, ayant salué respectueusement, il sortitderrière le capitaine général.

Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.

– Eh bien ? lui demanda la reine.

– Eh bien, répondit celui-ci, notre limier esten quête, et je serai bien étonné s’il revient, comme dit SaMajesté, après avoir fait buisson creux.

En effet, muni du mot d’ordre, recommandé parl’officier de garde aux sentinelles, Dick avait commencé sarecherche, et, dans un angle rentrant de la muraille, avaitdécouvert une grille à barreaux croisés, couverte de rouille et detoiles d’araignée, devant laquelle, et sans y faire attention, toutle monde passait avec l’insouciance de l’habitude. Convaincu qu’ilavait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick ne s’étaitplus préoccupé que de découvrir l’autre.

Il rentra au château, s’informa quel était leplus vieux serviteur de toute cette domesticité grouillant dans lesétages inférieurs, et il apprit que c’était le père du sommelier,qui, après avoir exercé cette charge pendant quarante ans, l’avaitcédée à son fils depuis vingt. Le vieillard avait quatre-vingt-deuxans, et était entré en fonctions près de Charles III, quil’avait amené avec lui d’Espagne l’année même de son avénement autrône.

Dick se fit conduire chez le sommelier.

Il trouva toute la famille à table. Elle secomposait de douze personnes. Le vieillard était la tige, tout lereste des rameaux. Il y avait là deux fils, deux brus et septenfants et petits-enfants.

Des deux fils, l’un était sommelier du roi,comme son père ; l’autre, serrurier du château.

L’aïeul était un beau vieillard sec, droit,vigoureux encore et paraissant n’avoir rien perdu de sonintelligence.

Dick entra, et, s’adressant à lui enespagnol :

– La reine vous demande, lui dit-il.

Le vieillard tressaillit : depuis ledépart de Charles III, c’est-à-dire depuis quarante ans,personne ne lui avait parlé sa langue.

– La reine me demande ? fit-il avecétonnement, en napolitain.

Tous les convives se levèrent de leurs sièges,comme poussés par un ressort.

– La reine vous demande, répéta Dick.

– Moi ?

– Vous.

– Votre Excellence est sûre de ne pas setromper ?

– J’en suis sûr ?

– Et quand cela ?

– À l’instant même.

– Mais je ne puis me présenter ainsi à SaMajesté.

– Elle vous demande tel que vous êtes.

– Mais, Votre Excellence…

– La reine attend.

Le vieillard se leva, plus inquiet que flattéde l’invitation, et regarda ses fils avec une certaineinquiétude.

– Dites à votre fils le serrurier de ne pointse coucher, continua Dick, toujours dans la même langue : lareine aura probablement besoin de lui ce soir.

Le vieillard transmit en napolitain l’ordre àson fils.

– Êtes-vous prêt ? demanda Dick.

– Je suis à Votre Excellence, répondit levieillard.

Et, d’un pas presque aussi ferme, quoique pluspesant que celui de son guide, il monta l’escalier de service, parlequel jugea à propos de passer Dick, et traversa lescorridors.

Les huissiers avaient vu sortir de la chambrede la reine le jeune homme avec le capitaine général : ils selevèrent pour annoncer son retour ; mais lui leur fit signe dene pas se déranger, et alla heurter doucement à la porte de lareine.

– Entrez, dit la voix impérative de Caroline,qui se doutait que Dick seul avait la discrétion de ne pas se faireannoncer.

Acton s’élança pour ouvrir la porte ;mais il n’avait pas fait deux pas, que Dick, poussant cette portedevant lui, entrait, laissant le vieillard dans l’antichambre.

– Eh bien, monsieur, demanda la reine,qu’avez-vous trouvé ?

– Ce que Votre Majesté cherchait, je l’espère,du moins.

– Vous avez trouvé le souterrain ?

– J’ai trouvé une de ses portes, et j’espèreamener à Votre majesté l’homme qui lui trouvera l’autre.

– L’homme qui trouvera l’autre ?

– L’ancien sommelier du roi Charles III,un vieillard de quatre-vingt-deux ans.

– L’avez-vous interrogé ?

– Je ne m’y suis pas cru autorisé, madame, etj’ai réservé ce soin à Votre Majesté.

– Où est cet homme ?

– Là, fit le secrétaire en indiquant laporte.

– Qu’il entre.

Dick alla à la porte.

– Entrez, dit-il.

Le vieillard entra.

– Ah ! ah ! c’est vous, Pacheco, ditla reine, qui le reconnut pour avoir été servie par lui, pendantquinze ou vingt ans. – Je ne savais pas que vous fussiez encore dece monde. Je suis aise de vous voir vivant et bien portant.

Le vieillard s’inclina.

– Vous pouvez, justement à cause de votregrand âge, me rendre un service.

– Je suis à la disposition de Sa Majesté.

– Vous devez, du temps du feu roiCharles III, – Dieu ait son âme ! – vous devez avoir euconnaissance ou entendu parler d’un passage secret donnant descaves du château sur la darse ou le port militaire ?

Le vieillard porta la main à son front.

– En effet, dit-il, je me rappelle quelquechose comme cela.

– Cherchez, Pacheco, cherchez ! nousavons besoin aujourd’hui de retrouver ce passage.

Le vieillard secoua la tête : la reinefit un mouvement d’impatience.

– Dame, on n’est plus jeune, fit Pacheco, àquatre-vingt-deux ans, la mémoire s’en va. M’est-il permis deconsulter mes fils ?

– Que sont-ils, vos fils ? demanda lareine.

– L’aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans,m’a succédé dans ma charge de sommelier ; l’autre, qui en aquarante-huit, est serrurier.

– Serrurier, dites-vous ?

– Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s’ilen était capable.

– Serrurier ! Votre Majesté entend, ditRichard. Pour ouvrir la porte, on aura besoin d’un serrurier.

– C’est bien, dit la reine. Allez consultervos fils, mais vos fils seulement, pas les femmes.

– Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté,dit le vieillard en s’inclinant pour sortir.

– Suivez cet homme, monsieur Dick, fit lareine, et revenez le plus tôt possible me faire part du résultat dela conférence.

Dick salua et sortit derrière Pacheco.

Un quart d’heure après, il rentra.

– Le passage est trouvé, dit-il, et leserrurier se tient prêt à en ouvrir la porte sur l’ordre de SaMajesté.

– Général, dit la reine, vous avez dansM. Richard un homme précieux et qu’un jour ou l’autre, je vousdemanderai probablement.

– Ce jour-là, madame, répondit Acton, sesdésirs les plus chers et les miens seront comblés. Qu’ordonne, enattendant, Votre Majesté ?

– Viens, dit la reine à Emma Lyonna : ily a des choses qu’il faut voir de ses propres yeux.

LXXI – LA LÉGENDE DU MONT CASSIN.

Le même jour et à la même heure où la porte dupassage secret s’ouvrait devant la reine, et où Emma Lyonna, selonla promesse qu’elle en avait faite, s’aventurait en héroïne deroman dans ce souterrain, précédée et éclairée par Richard, unjeune homme montait à cheval la rampe du mont Cassin, que,d’habitude, on ne monte qu’à pied ou à mulet.

Mais, soit qu’il eût toute confiance dans lepied de sa monture ou dans sa manière de la diriger, soit que,habitué au danger, le danger lui fût devenu indifférent, il étaitparti à cheval de San-Germano, et, malgré les observations qu’onavait pu lui faire sur son imprudence, déjà grande à la montée,mais qui serait plus grande encore à la descente, il avait pris lesentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint Benoit, etqui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino.

Au-dessous de lui s’étendait la vallée, où setord un instant, mais d’où s’échappe bientôt, pour se jeter à lamer, près de Gaete, le Garigliano, sur les bords duquel Gonzalve deCordoue nous battit en 1503 ; et, par un retour étrange defortune, il pouvait à mesure qu’il s’élevait, distinguer les bivacsde l’armée française, qui, après trois siècles, venait venger, enrenversant la monarchie espagnole, la défaite de Bayard, presqueaussi glorieuse pour lui qu’une victoire.

Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selonles zigzags que faisait le chemin, il avait la ville deSan-Germano, surmontée de sa vieille forteresse en ruine, fondéesur l’antique Cassinum des Romains, et qui porta ce nom, ainsi quela ville qu’il dominait, jusqu’en 844, époque à laquelle Lothaire,premier roi d’Italie, s’étant établi dans le duché de Bénévent etdans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins, fit présent àl’église du Sauveur d’un doigt de saint Germain, évêque deCapoue.

La précieuse relique donna le nom du saint àla ville italienne, et le reste du corps, envoyé en France aucouvent des Bénédictins, qui s’élevait dans la forêt de Ledia,donna ce même nom à la ville française où naquirent Henri II,Charles IX et Louis XIV[6].

Le mont Cassin, que gravit en ce moment levoyageur imprudent et qui, comme on le voit, n’a pas changé de nomet s’est contenté d’italianiser celui de Cassinum, est la montagnesainte de la Terre de Labour. C’est là que se réfugient les grandesdouleurs morales et les grandes infortunes politiques. Carloman,frère de Pépin le Bref, y repose dans son tombeau ;Grégoire VII y fit halte avant d’aller mourir à Salerne ;trois papes furent ses abbés : Étienne IX,Victor III et Léon X.

En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté parle spectacle de la corruption païenne à Rome, se retira àSublaqueum, aujourd’hui Subiaco, où sa réputation de vertu luiattira de nombreux disciples et, à leur suite, la persécution. En529, il quitta le pays, s’arrêta à Cassinum, et, voyant la collinequi domine la ville, il résolut, peut-être moins encore pour serapprocher du ciel que pour s’élever au-dessus des vapeurs dont leGarigliano couvre la vallée, de fonder sur le point culminant decette colline un monastère de son ordre.

Maintenant, à défaut de l’histoire, qui nousmanque, que l’on nous permette d’appeler à notre aide lalégende.

Saint Benoît, qui s’appelait alors Benoît toutcourt, ne fut pas plus tôt parvenu au sommet de la collineprédestinée, qu’il s’aperçut de la difficulté qu’il allait éprouverà transporter à une pareille hauteur les matériaux nécessaires àson édifice.

Il pensa alors à se faire aider dans cetravail par Satan.

Satan l’avait souvent tenté, jamais saintBenoît ne s’était laissé vaincre ; ce n’était pas assez de nes’être point laissé vaincre par Satan pour lui donner deslois : il fallait l’avoir vaincu. Saint Antoine, sur ce point,avait fait autant que Dieu lui-même.

Il s’agissait de mettre le diable dans uneposition telle, qu’il n’eût rien à lui refuser.

Soit de sa propre imagination, soit parinspiration céleste, saint Benoît, un matin, crut avoir trouvé cequ’il cherchait.

Il descendit à Cassinum, entra dans laboutique d’un brave serrurier, qu’il savait bon chrétien, l’ayantbaptisé lui-même une semaine auparavant.

Il lui ordonna de lui faire une paire depincettes.

Le serrurier lui en offrit une magnifiquepaire toute faite ; mais saint Benoît la refusa.

Il voulait une paire de pincettes touteparticulière, avec deux griffes là où les pincettes se réunissent.Il bénit l’eau dans laquelle le serrurier devait tremper son ferrouge, et lui recommanda par-dessus tout de ne jamais commencer nifinir son travail sans faire le signe de la croix.

– Voulez-vous que je les porte à VotreExcellence quand elles seront faites ? demanda leserrurier.

Saint Benoît, en effet, en attendant que sonmonastère fût bâti, habitait la grotte qui, aujourd’hui encore, ausommet du mont Cassin, est en vénération chez les fidèles commeayant été la demeure du saint.

– Non, lui répondit saint Benoît ; jeviendrai les chercher moi-même. Quand seront-ellesfaites ?

– Après-demain, sur le midi.

– À après-demain, donc.

Le jour dit, à l’heure dite, saint Benoîtentrait dans la forge du serrurier, et, dix minutes après, il ensortait, portant en mains les pincettes, mais les cachant avec soinsous son manteau.

Il y avait peu de nuits où, tandis que saintBenoît, dans sa grotte, lisait les Pères de l’Église, le diablen’entrât, soit par la porte, soit par la fenêtre et, de millefaçons différentes, n’essayât de tenter le bienheureux.

Saint Benoît prépara un pacte ainsiconçu :

« Au nom du Seigneur tout-puissant,créateur du ciel et de la terre, et de Jésus-Christ, son filsunique :

» Moi, Satan, archange maudit pour marébellion, m’engage à aider de tout mon pouvoir son serviteur saintBenoît à bâtir le monastère qu’il veut élever au sommet du montCassinum, en y transportant les pierres, les colonnes, les poutreset en somme tous les matériaux nécessaires à la fabrique duditcouvent – obéissant exactement et sans ruse à tous les ordres queme donnera Benoît.

» Au nom du Père, du Fils et duSaint-Esprit. Ainsi soit-il ! »

Il posa le papier plié sur la table, avec laplume et l’encrier qui lui avaient servi.

Le même soir, il fit ses apprêts et attendittranquillement.

Ces apprêts consistaient à mettre au feul’extrémité des pincettes bénites, et à faire rougir cetteextrémité, c’est-à-dire les pinces.

Mais on eût dit que Satan se doutait dequelque piège : il se fit attendre trois jours ou plutôt troisnuits.

La quatrième nuit, il vint enfin, profitantd’une tempête qui menaçait de mettre la création tout entière sensdessus dessous.

Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueurdes éclairs, saint Benoît faisait semblant de dormir ; mais ildormait au coin de son feu, d’un œil seulement, et tenant lespincettes à portée de sa main.

Le saint simulait si bien le sommeil, queSatan s’y laissa prendre. Il s’avança sur la pointe des griffes etallongea le cou par-dessus l’épaule du saint.

C’était ce que demandait saint Benoit :il saisit les pincettes et lui prit adroitement le nez.

Si Satan eût eu affaire à des pincettesordinaires, si rouges qu’elles eussent été, il en aurait ri, le feuétant son élément ; mais c’étaient des pincettes forgées, onse le rappelle, sous l’invocation de la croix et trempées dansl’eau bénite.

Satan, se sentant pris, commença de sauter àdroite et à gauche, et à souffler le feu enflammé au visage desaint Benoît, à le menacer et à allonger les ongles de son côté.Mais saint Benoît était garanti par la longueur des pincettes, etplus Satan bondissait, plus il crachait feu et flammes, plus ilmenaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les pincettes d’unemain et faisait le signe de la croix de l’autre.

Satan vit qu’il avait affaire à plus fort quelui, que Dieu était l’allié du saint, et il demanda àcapituler.

– Soit, dit saint Benoît, je ne demande pasmieux.

Lis le parchemin qui est sur la table etsigne-le.

– Comment veux-tu, demanda Satan, que je liseavec une paire de pincettes entre les deux yeux ?

Lis d’un œil.

Il fallut faire ce qu’exigeait le saintanachorète, et, en louchant horriblement, Satan lut leparchemin.

Une fois Satan pris, il est bon diable et semontre, en général, assez accommodant : le tout est de leprendre.

Le parchemin lu, il dit :

– Comment veux-tu que je signe ? Je nesais point écrire.

– Eh bien, alors, fais ta croix, répondit lesaint.

À ces mots : « Fais ta croix, »Satan fit un tel bond, que, sans le crochet que le saint avait eula précaution de faire faire à l’extrémité des pincettes, il tiraitson nez de l’étau où il était serré.

– Allons, dit Satan, je crois que le pluscourt est de signer.

Et il prit la plume.

– Maintenant, dit le saint, il s’agit de faireles choses régulièrement. Commençons par la date et le millésime del’année. Et surtout, ajouta le saint, écrivons lisiblement, afinqu’il n’y ait pas d’ambiguïtés.

Satan écrivit d’une belle écriturebâtarde : 24 juillet de l’an 529.

– C’est fait, dit-il.

– Point de paresse, répliqua le saint.Ajoutons : De Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Il allait signer ; mais saint Benoîtl’arrêta.

– Un instant, un instant, dit-il :approuvons l’écriture.

Satan fut forcé d’écrire, en soupirant, maisenfin il écrivit : « Approuvé l’écritureci-dessus. »

– Et maintenant, signe, dit le saint.

Satan eut bien voulu chercher quelque nouvellenoise ; mais le saint serra les pincettes plus fort qu’il neles avait encore serrées, et Satan, pour en finir, se hâta d’écrireson nom.

Le saint s’assura que, des cinq lettres dunom, aucune n’était absente, que le parafe y était ; ilordonna à Satan de plier le parchemin en quatre et posa son rosairedessus.

Puis il ouvrit les pincettes.

D’un seul bond, Satan s’élança hors de lagrotte.

Pendant trois jours, une horrible tempêtedésola les Abruzzes et se fit sentir jusqu’à Naples. Le Vésuve, leStromboli et l’Etna jetèrent des flammes. Mais, comme cette tempêtevenait de Satan et non du Seigneur, le Seigneur ne permit pointqu’aucune personne ni aucune créature vivante y périt.

La tempête à peine calmée, saint Benoît envoyachercher un architecte. Le saint, quoique non canonisé encore,était déjà tellement vénéré dans le pays, que, dès le lendemain, unarchitecte accourut.

Saint Benoit lui expliqua ce qu’il désirait,et lui montra l’emplacement sur lequel il voulait bâtir uncouvent.

C’était, nous l’avons déjà dit, le pointculminant de la montagne.

On y arrivait, à cette époque, par un étroitsentier frayé par les chèvres.

Quelque respect qu’il eût pour le saint,l’architecte ne put s’empêcher de rire.

Saint Benoit lui demanda la raison de sonhilarité.

– Et par qui ferez-vous monter les matériauxjusqu’ici ? demanda l’architecte.

– Cela me regarde, répondit saint Benoît.

Saint Benoit ayant beaucoup voyagé,l’architecte crut qu’il avait recueilli dans ses voyages d’Orientquelques moyens dynamiques connus des seuls Égyptiens, qui étaient,comme on sait, les plus forts mécaniciens de l’antiquité ; et,le saint anachorète ne lui demandant point autre chose qu’undessin, il le lui fit sur-le-champ.

Le lendemain, son pacte en main, saint Benoîtappela Satan.

Satan accourut ; saint Benoit eut peine àle reconnaître : la colère lui avait donné la jaunisse, et ilavait le nez rouge comme un charbon ardent.

En général, lorsque Satan a pris un engagementquelconque, il le remplit très-fidèlement : c’est une justiceà lui rendre.

Le saint lui donna la liste des matériaux detoute espèce dont il avait besoin. Satan appela une vingtaine deses diables les plus alertes, qui à l’instant même se mirent à labesogne.

Le lieu choisi par le saint était voisin d’unbois et d’un temple consacré à Apollon ; le saint commanda,avant tout, à Satan d’incendier la forêt.

Satan frotta son nez à un arbre résineux, etl’arbre, s’enflammant à l’instant, communiqua sa flamme à toute laforêt.

Après cela, il lui ordonna de fairedisparaître du paysage le temple païen, moins quelques colonnestrès-belles qu’il réservait pour l’église de son monastère.

Satan prit les colonnes une à une sur sonépaule, et, de peur qu’il ne leur arrivât malheur, il lestransporta lui-même à l’endroit indiqué par le saint ; puis ilsouffla sur ce qui restait du temple, et le temple disparut.

En même temps, armé d’un marteau, saint Benoitmettait en pièces la statue du dieu.

Grâce à la coopération de Satan, le monastèrefut promptement bâti. Et, si l’on doutait de la part que le diableeut dans cette œuvre, nous renverrions les incrédules aux fresquesde Giordano, son chef-d’œuvre peut-être, parce qu’il l’exécuta àson retour d’Espagne, c’est-à-dire à l’apogée de son talent, et quireprésentent le roi des enfers et ses principaux ministres occupés,bien à contre-cœur, à bâtir le monastère de saint Benoît.

Le premier monastère, bâti par cettemiraculeuse puissance que saint Benoît avait prise sur le démon,était dans toute sa splendeur, et saint Benoît, vieux de soixanteans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila, roi des Goths, quiavait beaucoup entendu parler du saint fondateur, eut l’idée de levisiter. Mais, les Goths n’étant pas encore chrétiens, c’était lacuriosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont Cassinum.Il résolut donc de s’assurer par lui-même si celui auquel ilrendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voirclair à travers un déguisement. Il prit les habits d’un de sesvalets nommé Riga, lui fit revêtir les siens, et monta aumonastère, perdu dans la foule, espérant ainsi induire saint Benoîten erreur.

Instruit de la visite du roi, saint Benoîtalla au-devant de lui, et, voyant de loin Riga qui marchait en têtedu cortège, revêtu du manteau royal et la couronne en tête, il luicria :

– Mon fils, quitte cet habit, qui n’est pas letien.

À cette apostrophe, qui prouvait que l’espritde Dieu était avec son serviteur, Riga, plein de repentir etd’humilité, tomba à genoux, et tous les autres, même le roi,l’imitèrent.

Saint Benoît, sans s’arrêter à aucun autre,alla droit à Totila et le releva ; puis, lui ayant reprochéses mœurs dissolues, il l’exhorta à devenir meilleur, lui préditqu’il prendrait Rome, régnerait neuf années encore après l’avoirprise, et mourrait.

Totila se retira tout contrit, en promettantde s’amender.

Vers le même temps, c’est-à-dire le 12 février543, sainte Scholastique, sœur jumelle de saint Benoît, mourut. Lesaint, qui était en prière dans son oratoire, entendit un soupir,leva les mains au ciel, et, le toit s’étant ouvert, il vit passerune colombe qui montait au ciel.

– C’est l’âme de ma sœur, dit-il joyeusement.Grâces soient rendues au Seigneur !

Puis il appela ses religieux, leur annonçal’heureuse nouvelle, et tous allèrent, en chantant et tenant à lamain, en signe de joie, des rameaux verts et des fleurs, tousallèrent prendre le corps, d’où l’âme en effet était sortie, etl’ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la sainte et pourson frère.

L’année suivante – d’autres chroniqueursdisent la même année – le 21 mars, saint Benoît lui-même passadoucement de cette vie à l’autre, et, chargé d’ans, riche derenommée, resplendissant de miracles, alla s’asseoir à la droite duSeigneur.

Son corps fut couché près du corps de sainteScholastique, dans le même tombeau.

Saint Benoît était né à Norcia, dansl’Ombrie ; il était de la noble famille des Guardati. Sa mère,renommée par son amour céleste et sa charité, fut sanctifiée aveclui et sa sœur, sous le nom de sainte Abondance.

Les mères et les sœurs de tous ces grandssaints de la décadence de Rome et du moyen âge, dont Dante futl’Homère, sont presque toutes saintes aussi, et, appuyées sur leursfils et leurs frères, ces femmes, compagnes de leur vie, ont partau culte qui leur est rendu.

Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainteMonique, et sainte Marcelline près de saint Ambroise.

Le monastère bâti par saint Benoît fut, en884, – Satan ayant sans doute repris le dessus, – brûlé par sesalliés les Sarrasins. Il avait déjà été saccagé par les Lombards en589, et devint, du temps des Normands, une véritable forteresse.Les abbés, qui avaient déjà le titre d’évêque, prirent celui depremier baron du royaume, qu’ils portent encore aujourd’hui.

Les tremblements de terre succédèrent auxbarbares et arrachèrent le monastère à ses fondements, une premièrefois en 1349, et une seconde fois en 1649. Urbain V, Guillaumede Grimoard, élu à Avignon, mais qui ramena la papauté à Rome,pontife pieux et lettré, érudit et artiste, ami de Pétrarque, etque la tiare alla chercher dans un couvent de bénédictins,contribua fort à rebâtir le saint monastère.

On sait tous les services rendus en France àl’histoire par les laborieux disciples de saint Benoît. Au montCassin, les ouvrages des plus grands écrivains de l’antiquitéfurent conservés par eux.

Au IXe siècle, l’abbé Desiderio, dela maison des ducs de Capoue, faisait copier par ses religieuxHorace, Térence, les Fastesd’Ovide et les Idyllesde Théocrite. Il faisait, en outre, venir de Constantinople desartistes mosaïstes, qu’il faut compter au nombre de ceux quirestaurèrent l’art en Italie.

La route qui serpente aux flancs de lamontagne sur laquelle est bâti le monastère fut construite par lessoins de l’abbé Ruggi. Elle est pavée de grandes dalles d’inégalegrandeur, comme celles des voies antiques, dalles que l’on retrouvesur la via Appia, que les Romains nommaient la reine des routes, etqui passe à deux lieues de là.

C’était le sentier que suivait le cavalier quia donné lieu à cette digression archéologique. Enveloppé dans ungrand manteau, il s’inquiétait peu de la violence du vent, qui,soufflant par rafales, s’apaisait tout à coup pour laisser tomberde larges ondées qu’accompagnaient, quoique l’on fût au mois dedécembre, des tonnerres et des éclairs pareils à ceux de la nuit oùSatan s’aventura si malencontreusement dans la grotte de saintBenoît. Puis, cette pluie tombée, le vent soufflait de nouveau,faisant rouler des masses de nuages si rapprochés de la terre, quele cavalier disparaissait au milieu d’eux pour reparaître dans uneéclaircie, et cela sans que pluie, tonnerres, éclairs ou nuagesparussent avoir prise sur lui et lui eussent fait, depuis le momentde son départ, hâter ou ralentir l’allure de son cheval.

Arrivé, au bout de trois quarts d’heure demarche, au sommet de la montagne, il disparut une dernière fois,non pas dans les nuages, mais dans la grotte que la tradition veutavoir été la demeure de saint Benoît, et, en reparaissant, setrouva en face du gigantesque couvent, qui, se découpant sur unciel marbré de gris et de noir, se dressait devant lui avecl’imposante majesté des choses immobiles.

LXXII – LE FRÈRE JOSEPH.

Les couvents des provinces méridionales del’Italie, et particulièrement ceux de la Terre de Labour, desAbruzzes et de la Basilicate, à quelque ordre qu’ils appartiennentet si pacifique que soit cet ordre, après avoir été, au moyen âge,des citadelles élevées contre les invasions barbares, sont restés,de nos jours, des forteresses contre des invasions qui ne le cèdenten rien en barbarie aux invasions du moyen âge : nous voulonsparler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent à la fois lecaractère religieux et guerrier, on n’arrive que par des espèces deponts que l’on lève, que par des herses que l’on baisse, que pardes échelles que l’on tire. Aussi, la nuit venue, c’est-à-dire àhuit heures du soir, à peu près, les portes des monastères nes’ouvrent plus que devant des recommandations puissantes ou sur unordre de l’abbé.

Si calme qu’il se montrât en apparence, lejeune homme n’était point sans être préoccupé de l’idée de trouverle couvent du mont Cassin fermé. Mais, n’ayant qu’une nuit à luipour la visite qu’il comptait y faire et ne pouvant pas renvoyercette visite au lendemain, il s’était mis en route à tout hasard.Arrivé à San-Germano à sept heures et demie du soir avec le corpsd’armée du général Championnet, il s’était informé, sans descendrede cheval, si l’on ne connaissait point, parmi les bénédictins dela montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à la foischirurgien et médecin du couvent, et, à l’instant même, il luiavait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges.Frère Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme unpraticien de la plus grande habileté et vénéré comme un homme de laplus haute philanthropie. Quoiqu’il n’appartînt à l’ordre que parl’habit, puisqu’il n’avait point fait de vœux et était simple frèreservant, nul d’un cœur plus chrétien ne se dévouait aux douleursphysiques et morales de l’humanité. Nous disons morales, parce quece qui manque aux prêtres surtout, pour accomplir leur missionfraternelle et consolatrice, c’est que, n’ayant jamais été père nimari, n’ayant jamais perdu une épouse chérie ni un enfantbien-aimé, ils ne savent point la langue terrestre qu’il fautparler aux orphelins du cœur. Dans un vers sublime, Virgile faitdire à Didon que l’on compatit facilement aux maux qu’on asoufferts. Eh bien, c’est surtout dans cette sympathique compassionque Dieu a mis l’adoucissement des douleurs morales. Pleurer aveccelui qui souffre, c’est le consoler. Or, les prêtres, qui ont desparoles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terriblequ’elle soit, des larmes pour la douleur.

Il n’en était point ainsi du frère Joseph,dont, au reste, on ignorait complétement la vie passée, et qui, unjour, était venu au couvent y demander l’hospitalité en échange del’exercice de son art.

La proposition du frère Joseph avait étéacceptée, l’hospitalité lui avait été accordée, et, alors,non-seulement sa science, mais son cœur, son âme, toute sa personnes’étaient livrés à ses nouveaux concitoyens. Pas une douleurphysique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et nuit, àapporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleursmorales, il avait des paroles prises au plus profond desentrailles. On eût dit qu’il avait été lui-même en proie à toutesces douleurs qu’il consolait par le baume souverain des pleurs queDieu nous a donné contre des angoisses qui deviendraient mortellessans lui, comme il nous a donné l’antidote contre le poison. Pourles douleurs physiques, il semblait non moins privilégié de lanature qu’il ne l’était de la Providence pour les douleurs morales.S’il ne guérissait pas toujours le mal, du moins arrivait-ilpresque toujours à endormir la souffrance. Le règne minéral et lerègne végétal semblaient, pour arriver à ce but du soulagement dela souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets les pluscachés. S’agissait-il, au lieu de ces longues et terribles maladiesqui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction, mènentlentement à la mort, – s’agissait-il d’un de ces accidents quiattaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c’étaitlà surtout que frère Joseph devenait l’opérateur merveilleux. Lebistouri, instrument d’ablation dans les mains des autres, devenaitdans les siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvrecomme pour le plus riche blessé, toutes ces précautions que lascience moderne a inventées dans le but d’adoucir l’introduction dufer dans la plaie, il les avait devinées et les appliquait. Soitimagination du patient, soit habileté de l’opérateur, le malade levoyait toujours arriver avec joie, et, lorsque, près de son litd’angoisses, frère Joseph développait cette trousse terrible auxinstruments inconnus, au lieu d’un sentiment d’effroi, c’étaittoujours un rayon d’espérance qui s’éveillait chez le pauvremalade.

Au reste, les paysans de la Terre de Labour etdes Abruzzes, qui connaissaient tous le frère Joseph, ledésignaient par un mot qui exprimait à merveille leur ignorantereconnaissance pour sa double influence physique et morale ;ils l’appelaient le Charmeur.

Et, le jour et la nuit, sans jamais seplaindre d’être dérangé dans ses études ou d’être réveillé dans sonsommeil, au milieu des neiges de l’hiver, des ardeurs de l’été,frère Joseph, sans une plainte, sans un mouvement d’impatience, lesourire sur les lèvres, quittait son fauteuil ou son lit, demandantau messager de la douleur : « Où faut-ilaller ? » et il y allait.

Voilà l’homme que venait chercher le jeunerépublicain ; car, à son manteau bleu, à son chapeau à troiscornes orné de la cocarde tricolore, et qui coiffait sa belle têtecalme et martiale à la fois, il était facile, ne fût-on pas entréau milieu de l’état-major du général en chef, de reconnaître dansle voyageur nocturne un officier de l’armée française.

Mais, à son grand étonnement, au lieu detrouver, comme il s’y attendait, les portes du couvent fermées etson intérieur silencieux, il trouva ces portes ouvertes, et lacloche, cette âme des monastères, qui se plaignait lugubrement.

Il mit pied à terre, attacha son cheval à unanneau de fer, le couvrit de son manteau avec ce soin presquefraternel que le cavalier a pour sa monture, lui recommanda lecalme et la patience comme il eût fait à une personne raisonnable,franchit le seuil, s’engagea dans le cloître, suivit un longcorridor, et, guidé par une lumière et des chants lointains, ilparvint jusqu’à l’église.

Là, un spectacle lugubre l’attendait.

Au milieu du chœur, une bière, couverte d’undrap blanc et noir, était posée sur une estrade ; autour duchœur, dans les stalles, les moines priaient ; des milliers decierges brûlaient sur l’autel et autour du cénotaphe ; et, detemps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait dans l’air saplainte douloureuse et vibrante.

C’était la mort qui était entrée au couvent etqui, en entrant, avait laissé la porte ouverte.

Le jeune officier arriva jusqu’au chœur sansque le retentissement de ses éperons eût fait tourner une seuletête. Il interrogea des yeux tous ces visages les uns après lesautres, et avec une angoisse croissante ; car, parmi ceux quipriaient autour du cercueil, il ne reconnaissait point celui qu’ilvenait chercher. Enfin, la sueur au front, le tremblement dans lavoix, il s’approcha de l’un de ces moines qui, pareils auxsénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules, semblaientavoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le trépassédans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l’épaule dudoigt :

– Mon père, qui est mort ?

– Notre saint abbé, répondit le moine.

Le jeune homme respira.

Puis, comme s’il eût eu besoin de quelquesminutes pour vaincre cette émotion qu’il savait si bien étoufferdans sa poitrine, qu’elle ne transparaissait jamais sur son visage,après un instant de silence pendant lequel ses yeux reconnaissantsse levèrent au ciel :

– Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absentou malade, que je ne le vois point avec vous ?

– Frère Joseph n’est ni absent nimalade : il est dans sa cellule, où il veille et travaille, cequi est encore prier.

Puis le moine, appelant un novice :

– Conduisez cet étranger, dit-il, à la celluledu frère Joseph.

Et, sans avoir détourné la tête, sans avoirregardé ni l’un ni l’autre de ceux à qui il avait adressé laparole, le moine reprit sa psalmodie et rentra dans son isolement.Quant à son immobilité, elle n’avait point été un momentinterrompue.

Le novice fit signe à l’officier de le suivre.Tous deux s’engagèrent dans le corridor, au milieu duquel le noviceprit un escalier d’une architecture imposante, rendue plusimposante encore par la faible et tremblante lumière du cierge quel’enfant tenait à la main et qui rendait tous les objets incertainset mobiles. Ils montèrent ensemble quatre étages de cellules ;puis enfin, au quatrième étage, l’enfant prit à gauche, et marchajusqu’à l’extrémité du corridor, et, montrant une porte àl’étranger :

– Voici la cellule du frère Joseph,dit-il.

Pendant que l’enfant s’approchait pour ladésigner, le jeune homme, sur cette porte, put lire cesmots :

« Dans le silence, Dieu parle au cœur del’homme ;

» Dans la solitude, l’homme parle au cœurde Dieu »

– Merci, répondit-il à l’enfant.

L’enfant s’éloigna sans ajouter un mot, déjàatteint de cette impassibilité du cloître par lequel les moinescroient témoigner de leur détachement des choses humaines en netémoignant que de leur indifférence pour l’humanité.

Le jeune homme resta immobile devant la porte,la main appuyée sur son cœur, comme pour en comprimer lesbattements, et regardant s’éloigner l’enfant et diminuer le pointlumineux que faisait sa marche dans les épaisses ténèbres del’immense corridor.

L’enfant rencontra l’escalier, s’y engouffralentement, sans avoir une seule fois détourné la tête du côté decelui qu’il avait conduit. Le reflet de son cierge joua encore uninstant sur les murailles, pâlissant de plus en plus, et, enfin,disparut tout à fait, – tandis que l’on put, pendant quelquessecondes encore, percevoir, mais s’affaiblissant toujours, le bruitde son pas traînant sur les dalles de l’escalier.

Le jeune homme, vivement impressionné par tousces détails de la vie automatique des couvents, frappa enfin à laporte.

– Entrez, dit une voix sonore et qui le fittressaillir par sa vivace accentuation, faisant contraste avec toutce qu’il venait de voir et d’entendre.

Il ouvrit la porte et se trouva en face d’unhomme de cinquante ans à peu près, qui en paraissait quarante àpeine. Une seule ride, celle de la pensée, sillonnait sonfront ; mais pas un fil d’argent ne brillait, messager de lavieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire, où l’oncherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyéesur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d’unlivre qu’il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairaitce tableau en l’isolant dans un cercle de lumière ; le restede la chambre était dans la demi-teinte.

Le jeune homme s’avança les brasouverts ; le lecteur leva la tête, regardant avec étonnementson élégant uniforme qui lui paraissait inconnu ; mais à peinecelui qui le portait fut-il dans le cercle de lumière projeté parla lampe, que ces deux cris s’échappèrent à la fois de la bouchedes deux hommes :

– Salvato !

– Mon père !

C’étaient, en effet, le père et le fils qui,après dix ans de séparation, se revoyaient ; et, se revoyant,se précipitaient dans les bras l’un de l’autre.

Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnuSalvato dans le voyageur nocturne ; mais peut-êtren’avaient-ils pas reconnu son père dans le frère Joseph.

LXXIII – LE PÈRE ET LE FILS.

La joie de ce père, privé depuis dix ans detoutes les joies de la famille, et qui, en revoyant son fils,sentait en même temps se réveiller en lui les fibres les plusdouces et les plus violentes de l’amour paternel, sembla parcourirla gamme entière des sensations humaines, et, dans son expression,qui avait à la fois quelque chose de charmant par sa douceur et deterrible par sa violence, toucher d’un côté à la plainte de lacolombe, de l’autre au rugissement du lion.

Il ne courut point au-devant de son fils, ilbondit sur lui ; il ne lui suffit pas de le baiser sur lesjoues, il le saisit entre ses bras, il l’enleva comme il eût faitd’un enfant, le serrant contre son cœur, sanglotant et riant toutensemble, et paraissant chercher un endroit où l’emporter pourtoujours, hors du monde, loin de la terre, près des cieux.

Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois dechêne, le tenant en travers de sa poitrine, comme la Madone deMichel-Ange tient sur ses genoux son fils crucifié, tandis que savoix haletante ne savait que dire et redire :

– Comment ! c’est toi, mon fils, monSalvato, mon enfant ! c’est toi ! c’est donctoi !

– Ô mon père ! mon père ! répondaitle jeune homme haletant lui-même, je vous aime, je vous le jure,autant qu’un fils peut aimer ; mais j’ai presque honte de lafaiblesse de cet amour en le comparant à la grandeur duvôtre !

– Non, non, n’aie pas de honte, mon enfant,répondait Palmieri : la féconde nature, l’Isis aux centmamelles, le veut ainsi : amour immense, incommensurable,infini dans le cœur des pères, amour restreint dans celui desenfants. Elle regarde devant elle, cette bonne, toujours logique etintelligente nature ; elle a voulu que l’enfant pût seconsoler de la mort du père, qui doit quitter ce monde avant lui,mais que le père fût inconsolable, au contraire, lorsque, parmalheur, il voit mourir l’enfant destiné à lui survivre.Regarde-moi, Salvato, et que nos dix ans de séparation s’effacentdans ton regard !

Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, unpeu sauvages, sur son père, en donnant à son austère visage la plusdouce expression qu’il put lui donner.

– Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avecun singulier mélange d’amour et d’orgueil, oui, j’ai fait de toi unchêne robuste et vigoureux, et non pas un élégant palmier, roseaudes tropiques. J’aurais donc tort de me plaindre aujourd’hui envoyant ce bois solide recouvert d’une rude écorce. Je voulais quetu devinsses un homme et un soldat, et tu es devenu ce que jevoulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes épaulettes de chef debrigade : elles prouvent ton courage. Tu as eu la force dem’obéir lorsqu’en te quittant, je t’ai dit : « Ne m’écrisque si tu as besoin de mon amour et de mes soins. » Car jecrains les affaiblissements terrestres, et j’ai espéré un instantque, touché de mes aspirations, Dieu se révélerait à monesprit ; car, si mon cœur veut croire (plains-moi, monenfant !) l’esprit s’obstine à douter. Mais tu n’as pas eu laforce de passer près de moi, n’est-ce pas ? sans me voir, sansm’embrasser, sans me dire : « Mon père, il te reste depar le monde un cœur qui t’aime, et ce cœur est celui de tonfils ! » Merci, mon bien-aimé Salvato, merci !

– Non, mon père, non, je n’ai pointhésité ; car une voix intérieure me disait que je vousapportais une joie attendue par vous depuis longtemps. Etcependant, une fois en chemin, le doute m’a pris. C’était au bas decette montagne que nous nous étions séparés, il y a dix ans, moipour me perdre dans le monde, vous pour vous retrouver avec Dieu.Je suis venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans lehâter ; mais j’ai senti combien je vous aimais, lorsque, ayantfranchi le seuil de l’église, parvenu à l’entrée du chœur, j’ai, aumilieu de toutes ces têtes inclinées sur le cercueil de l’abbé,cherché vainement la vôtre. Un instant, cette idée m’est venue quec’était vous, mon père bien-aimé, qui étiez couché sous le drapmortuaire. Moi-même, je n’ai point reconnu le son de ma voix quandj’ai demandé où vous étiez. Un mot m’a rassuré, un enfant m’aconduit. En face de votre porte, le doute m’a repris. Je tremblaisde vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes quej’avais vues dans la nef, et qui semblaient ne pas plus appartenirà l’humanité que celle de Memnon, car rendre des sons, ce n’est pasvivre ; mais, pour me rassurer, il ne m’a fallu que cemot : « Entrez, » prononcé par vous. Mon père, monpère, grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant parmi tous cesmorts !

– Hélas ! mon cher Salvato, réponditPalmieri, c’était cependant ce trépas factice que je cherchais enme retirant dans un monastère. Le couvent a cela de bon, qu’engénéral, il combat victorieusement le suicide. Après une grandedouleur, après une perte irréparable, se retirer dans un couvent,c’est se brûler moralement la cervelle, c’est tuer son corps sanstoucher à l’âme, au dire de l’Église ; et voilà où le doutecommence pour moi, parce que le précepte se trouve en oppositionavec la nature. Au dire de l’Église, dépouiller l’homme, c’esttendre à la perfection, – tandis qu’une voix secrète me crie queplus l’homme est homme, et, par conséquent, se répand, par lascience, par la charité, par le génie, par l’art, par la bonté, surl’humanité tout entière, meilleur est l’homme. Celui qui, danscette pieuse retraite, aperçoit le moins de bruits terrestres,disent nos frères, est celui qui, étant le plus loin de la terre,est le plus près de Dieu. J’ai voulu plier mon corps et mon esprità cette maxime, et, vivant encore, me faire cadavre ; monesprit et mon corps ont réagi et m’ont dit, au contraire :« La perfection, si elle existe, est dans la route opposée.Vis dans la solitude, mais pour doubler, au profit de l’humanité,le trésor de science que tu as acquis ; vis dans laméditation, mais que ta méditation soit féconde et non passtérile ; fais de ta douleur un baume composé de philosophie,de charité et de larmes, pour l’appliquer sur les douleurs desautres. » N’est-il pas dit dans l’Iliade que larouille de la lance d’Achille guérissait les blessures que cettelance avait faites. Il est vrai que la pauvre humanité m’a biensecondé en venant à moi quand j’hésitais à aller à elle, et enappelant à son secours la parole de vie, au lieu de la parole demort. Alors, j’ai suivi la vocation qui m’entraînait. À tous ceuxqui ont crié vers moi, j’ai répondu : « Mevoilà ! » Je ne suis pas devenu plus parfait ; mais,à coup sûr, je suis devenu plus utile. Et, chose étrange, enm’écartant des principes vulgaires, en écoutant cette voix de maconscience qui me disait : « Tu as, dans le cours de tonexistence, coûté la vie à trois personnes ; au lieu de fairepénitence, au lieu de jeûner, au lieu de prier, – ce qui ne peutêtre utile qu’à toi, en supposant que la prière, le jeûne et lapénitence expient le sang répandu, – soulage le plus de douleursqu’il te sera possible, prolonge le plus d’existences que tupourras, et, crois-moi, les actions de grâce de ceux dont tu aurasprolongé la vie et calmé les angoisses étoufferont l’accusation desmisérables que tu as envoyés avant le temps rendre compte de leurscrimes au souverain juge. »

– Continuez votre vie de charité et dedévouement : vous êtes dans le vrai, mon père… Ces hommes quivous entourent, j’ai entendu parler d’eux et de vous : on lescraint et on les respecte ; mais, vous, on vous aime et l’onvous bénit.

– Et cependant ils sont plus heureux que moi,au point de vue religieux du moins. Ils se courbent sous lacroyance ; moi, je me débats contre le doute. Pourquoi Dieua-t-il mis dans son paradis l’arbre maudit de la science ?Pourquoi, pour arriver à la foi, pourquoi faut-il toujours abdiquerune partie, la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison,tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement derien affirmer, mais encore de rien croire sans preuves ?

– Je comprends, mon père. Vous êtes hommehonnête, sans espérer une rétribution ; vous êtes homme debien, sans espérer une récompense. Vous ne croyez pas, enfin, à uneautre vie que la nôtre.

– Et toi, crois-tu ? demandaPalmieri.

Salvato sourit.

– À mon âge, dit-il, on s’occupe peu de cesgraves questions de la vie et de la mort, quoique, dans l’état quej’exerce, je sois toujours entre la vie et la mort, et souvent plusprès de la mort que les vieillards qui, les genoux débiles et lescheveux blancs, frappent à la porte du campo-santo.

Puis, après un instant de silence :

– Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement,j’ai frappé à cette porte ; mais, si je n’attendais pas laréponse à la demande que j’adressais à la tombe avec certitude, jel’attendais du moins avec espérance. Pourquoi ne faites-vous pascomme moi, mon père ? Pourquoi donc essayer, comme Hamlet, desonder la nuit du sépulcre et de chercher quels rêves s’agiterontdans notre cerveau pendant le sommeil éternel ? Pourquoi,ayant bien vécu, craignez-vous de mal mourir ?

– Je ne crains pas de mal mourir, monenfant : je crains de mourir entier. Je suis de ceux qui nesavent point enseigner ce qu’ils ne croient pas. Mon art n’estpoint si infaillible, qu’il sache éternellement lutter contre lamort. Hercule seul peut être sûr de la vaincre toujours. Or, quand,dans le pressentiment de sa fin prochaine, un malade me dit :« Vous ne pouvez plus rien pour moi comme médecin ;essayez de me consoler, ne sachant point me guérir, » au lieude profiter de l’affaiblissement de son esprit pour faire naître enlui une croyance qui n’est point en moi, je me tais alors, afin dene point donner à un mourant une affirmation sans preuve, un espoirsans certitude. Je ne conteste pas l’existence d’un mondesurnaturel ; je me contente, et c’est bien assez, de n’y pascroire. Or, n’y croyant pas, je ne puis le promettre à ceux qui lecherchent dans les ténèbres de l’agonie. Craignant de ne plusrevoir, une fois que mes yeux seront fermés pour toujours, ni lafemme que j’ai aimée, ni le fils que j’aime, je ne puis dire aumari : « Tu reverras ta femme, » au père :« Tu reverras ton enfant. »

– Mais, vous le savez, moi, j’ai revu mamère.

– Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple,une intelligence grossière, un esprit frappé de terreur, adit : « Il y avait là, près du lit de l’enfant, une ombrequi berçait son fils en chantant ; et moi, jeune encore alors,ami du merveilleux, j’ai dit : « Oui, cela peutêtre ; » j’ai cru même que cela avait été. Mais c’est envieillissant – tu sauras cela, Salvato, – c’est en vieillissant quele doute vient, parce que l’on se rapproche de plus en plus de laterrible et inévitable réalité. Que de fois, dans cette cellule,seul avec cette dévorante pensée du néant qui, à un certain âge,entre dans la vie pour n’en plus sortir, et qui, spectre invisiblemais palpable, marche côte à côte avec nous, – que de fois, en facede ce crucifix, me suis-je agenouillé à ce souvenir, légendepoétique de ton enfance, et, à l’heure où la tradition veut que lesfantômes apparaissent, plongé dans la plus profonde obscurité,n’ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur le miraclequ’il avait fait pour toi ? Jamais Dieu n’a daigné répondre.Je sais qu’il ne doit pas de manifestation de sa puissance et de savolonté à un atome comme moi ; mais enfin il eût été bon,clément, miséricordieux à lui de m’exaucer : il ne l’a pointfait.

– Il le fera, mon père.

– Non : ce serait un miracle, et lesmiracles ne sont pas dans l’ordre logique de la nature. Quesommes-nous, d’ailleurs, pour que Dieu se donne la peine, dans sonimmuable éternité, de changer la marche imposée par lui à lacréation ? que sommes-nous pour lui ? Une imperceptibleefflorescence de la matière, sur laquelle, depuis des milliers desiècles, s’exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif,appelé la vie. Ce phénomène s’étend, dans la végétation, du lichenau cèdre ; dans l’animalisation, de l’infusoire au mastodonte.Le chef-d’œuvre de la végétation, c’est la sensitive ; lechef-d’œuvre de l’animalisation, c’est l’homme. Qui fait lasupériorité de l’animal à deux pieds et sans plumes de Platon surles autres animaux ? Un hasard. Son chiffre dans l’échelle desêtres créés s’est trouvé le plus élevé : ce chiffre luidonnait droit à une portion de son individu plus complète que dansses frères inférieurs. Qu’est-ce que les Homère, les Pindare, lesEschyle, les Socrate, les Périclès, les Phidias, les Démosthène,les César, les Virgile, les Justinien, les Charlemagne ? Descerveaux un peu mieux organisés que celui de l’éléphant, un peuplus parfaits que celui du singe. Quel est le signe de cetteperfection ? La substitution de la raison à l’instinct. Lapreuve de cette organisation supérieure ? La faculté deparler, au lieu d’aboyer ou de rugir. Mais, que la mort arrive,qu’elle éteigne la parole, qu’elle détruise la raison, que le crânede celui qui fut Charlemagne, Justinien, Virgile, César,Démosthène, Phidias, Périclès, Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère,comme celui d’Yorik se remplisse de belle et bonne fange,tout sera dit : la farce de la vie sera jouée, et la chandelleéteinte dans la lanterne ne se rallumera plus ! Tu as vusouvent l’arc-en-ciel, mon enfant. C’est une arche immense,s’étendant d’un horizon à l’autre et montant jusque dans les nuées,mais dont les deux extrémités touchent à la terre : ces deuxextrémités, c’est l’enfant et le vieillard. Étudie l’enfant, et tuverras, au fur et à mesure que son cerveau se développe, seperfectionne, mûrit, la pensée, c’est-à-dire l’âme, se développer,se perfectionner, mûrir ; étudie le vieillard, et tu verras,au contraire, au fur et à mesure que le cerveau se fatigue, serapetisse, s’atrophie, la pensée, c’est-à-dire l’âme, se troubler,s’obscurcir, s’éteindre. Née avec nous, elle a suivi la fécondecroissance de la jeunesse ; devant mourir avec nous, ellesuivra la vieillesse dans sa stérile décadence. Où était l’hommeavant de naître ? Nul ne le sait. Qu’était-il ? Rien. Quesera-t-il, n’étant plus ? Rien, c’est-à-dire ce qu’il étaitavant de naître. Nous devons revivre sous une autre forme, ditl’espérance ; passer dans un monde meilleur, dit l’orgueil.Que m’importe, à moi, si, pendant le voyage, j’ai perdu la mémoire,si j’ai oublié que j’ai vécu, et si la même nuit qui s’étendait endeçà du berceau doit s’étendre au delà de la tombe ? Le jouroù l’homme gardera le souvenir de ses métamorphoses et de sespérégrinations, il sera immortel, et la mort ne sera plus qu’unaccident de son immortalité. Pythagore, seul, se souvenait d’unevie antérieure. Qu’est-ce qu’un thaumaturge qui se souvient devantun monde entier qui oublie ?… Mais, fit Palmieri en secouantla tête, assez sur cette désolante question. C’est la solitude quienfante ces rêves mauvais. Je t’ai dit ma vie ; dis-moi latienne. À ton âge, la vie s’écrit avec des lettres d’or.Jette un rayon de ton aurore et de tes espérances au milieu de moncrépuscule et de mes doutes ; parle, mon bien-aiméSalvato ! et fais-moi oublier jusqu’au son de ma voix,jusqu’au bruit de mes paroles.

Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté,toute l’aube d’une existence à raconter à son père. Il lui dit sescombats, ses triomphes, ses dangers, ses amours. Palmieri sourit etpleura tour à tour. Il voulut voir la blessure, ausculter lapoitrine ; et, le père ne se lassant pas d’interroger, le filsne se lassant point de répondre, ils virent ainsi venir le jour,et, avec le jour, monter jusqu’à eux le roulement du tambour et lesfanfares des trompettes, leur annonçant qu’il était temps de sequitter.

Mais alors Palmieri voulut se séparer de sonfils le plus tard possible, et, comme il avait fait dix ansauparavant, il reconduisit jusqu’aux premières maisons deSan-Germano le cavalier, appuyé à son bras et tenant son cheval parla bride.

LXXIV – LA RÉPONSE DE L’EMPEREUR.

Cependant le temps marchait avec sonimpassible régularité, et, quoique harcelée de tous côtés par lesbandes de Pronio, de Gaetano Mammone et de Fra-Diavolo, l’arméefrançaise suivait, aussi impassible que le temps, sa triple route àtravers les Abruzzes, la Terre de Labour et cette partie de laCampanie dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage. On était avertià Naples de tous les mouvements des républicains, et l’on y avaitsu, dès le 20, que le corps principal, c’est-à-dire celui qui étaitcommandé par le général Championnet en personne, avait campé le 18au soir à San-Germano et s’avançait sur Capoue par Mignano etCalvi.

Le 20, à huit heures du matin, le prince deMaliterno et le duc de Rocca-Romana, chacun à la tête d’un régimentde volontaires recrutés parmi la jeunesse noble ou riche de Napleset de ses environs, étaient venus prendre congé de la reine etétaient partis pour marcher au-devant des républicains.

Plus le danger approchait, plus se séparaienten deux camps opposés le parti du roi et celui de la reine.

Le parti du roi se composait du cardinalRuffo, de l’amiral Caracciolo, du ministre de la guerre Ariola, etde tous ceux qui, tenant à l’honneur du nom napolitain, voulaientla résistance à tout prix et la défense de Naples poussée à ladernière extrémité.

Le parti de la reine, se composant de sirWilliam, d’Emma Lyonna, de Nelson, d’Acton, de Castelcicala, deVanni et de Guidobaldi, voulait l’abandon de Naples, la fuiteprompte et sans lutte comme sans délai.

Puis, au milieu de tout cela, un grand troubleagitait l’esprit de la reine ; elle craignait d’un moment àl’autre le retour de Ferrari. Le roi, se voyant insolemment trompé,sachant enfin à qui il devait s’en prendre de tous les désastresqui accablaient le royaume, pouvait, comme les natures faibles,puiser dans sa terreur même un moment d’énergie et de volonté… et,pendant ce moment, échapper pour toujours à cette pressionqu’opéraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu’il n’avaitjamais aimé et une épouse qu’il n’aimait plus. Tant qu’elle avaitété jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un moyeninfaillible de ramener le roi à elle, et elle en avait usé ;mais elle commençait, comme dit Shakespeare, à descendre la valléede la vie, et le roi, entouré de jeunes et jolies femmes, échappaitfacilement à ses fascinations.

Dans la soirée du 20, il y eut conseild’État : le roi se prononça ouvertement et fermement pour ladéfense.

Le conseil fut clos à minuit.

De minuit à une heure, la reine resta dans lachambre obscure, et elle ramena chez elle Pasquale de Simone,lequel reçut des instructions secrètes de la bouche d’Acton, quil’attendait chez la reine. À une heure et demie, Dick partit pourBénévent, où, depuis deux jours déjà, avait été envoyé, par unpalefrenier de confiance, un des chevaux les plus vites des écuriesd’Acton.

La journée du 21 s’ouvrit par un de cesouragans qui, à Naples, durent habituellement trois jours, et quiont donné lieu à ce proverbe : Nasce, pasce,mori ; il naît, se repaît et meurt.

Malgré les alternatives de pluie tombant parondées, de vent soufflant par rafales, le peuple, qui avait cevague sentiment d’une grande catastrophe, encombrait, pleind’émotion, les rues, les places, les carrefours.

Mais ce qui indiquait quelque circonstanceextraordinaire, c’est que ce n’était point dans les vieux quartiersque le peuple se pressait ; et, quand nous disons le peuple,nous disons cette multitude de mariniers, de pêcheurs et delazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On remarquait, aucontraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut,gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la placedu Palais, c’est-à-dire sur toute l’étendue du largo del Castello,du théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupessemblaient, tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la ruede Tolède et la strada del Piliero. Enfin, au milieu de cesgroupes, trois hommes, fatalement connus déjà dans les émeutesprécédentes, parlaient plus haut et s’agitaient plus ardemment. Cestrois hommes, c’étaient Pasquale de Simone, le beccaïo, renduhideux par la cicatrice qui lui balafrait le visage et lui fendaitl’œil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le secret, sans savoirde quoi il était question, lâchant la bride à son caractère violentet tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt le pavé,tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire despassions du terrible franciscain.

Toute cette foule, sans savoir ce qu’elleattendait, semblait attendre quelqu’un ou quelque chose ; etle roi, qui n’en savait pas plus qu’elle, mais que ce rassemblementinquiétait, caché derrière la jalousie d’une fenêtre del’entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement Jupiter,cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement detonnerre ou un rugissement de l’eau, entendre le double cri de« Vive le roi ! » et de « Mort auxjacobins ! »

La reine, qui s’était informée où était leroi, se tenait dans la pièce à côté avec Acton, prête à agir selonles circonstances, tandis qu’Emma, dans l’appartement de la reine,emballait avec la San-Marco les papiers les plus secrets et lesbijoux les plus précieux de sa royale amie.

Vers onze heures, un jeune homme déboucha, augrand galop d’un cheval anglais, par le pont de la Madeleine,suivit la Marinella, la strada Nuova, la rue du Pilier, le largoCastello, la rue Saint-Charles, échangea des signes avec Pasqualede Simone et le beccaïo, s’engouffra par la grande porte dans lescours du palais royal, sauta sur les dalles, jeta la bride de soncheval aux mains d’un palefrenier, et, comme s’il eût su d’avanceoù retrouver la reine, entra dans le cabinet où elle attendait avecActon, et dont, comme par enchantement, la porte, à son approche,s’ouvrit devant lui.

– Eh bien ? demandèrent ensemble la reineet Acton.

– Il me suit, dit-il.

– Dans combien de temps, à peu près, sera-t-ilici ?

– Dans une demi-heure.

– Ceux qui l’attendent sont-ilsprévenus ?

– Oui.

– Eh bien, allez chez moi, et dites à ladyHamilton de prévenir Nelson.

Le jeune homme monta par les escaliers deservice avec une rapidité qui indiquait combien lui étaientfamiliers tous les détours du palais, et transmit à Emma Lyonna lesdésirs de la reine.

– Avez-vous un homme sûr pour porter un billetà milord Nelson ?

– Moi, répondit le jeune homme.

– Vous savez qu’il n’y a pas de temps àperdre.

– Je m’en doute.

– Alors…

Elle prit une plume, de l’encre, une feuillede papier sur le secrétaire de la reine et écrivit cette seuleligne :

« Ce sera probablement pour cesoir ; tenez-vous prêt.

» EMMA. »

Le jeune homme, avec la même promptitude qu’ilavait mise à monter les escaliers, les descendit, traversa lescours, prit la pente qui conduit au port militaire, se jeta dansune barque, et, malgré le vent et la pluie, se fit conduire auVan-Guard, qui, ses mâts de perroquet abattus, pour donnermoins de prise à la tempête, se tenait à cinq ou six encablures duport militaire, affourché sur ses ancres, environné des autresbâtiments anglais et portugais placés sous les ordres de l’amiralNelson.

Le jeune homme, qui – nos lecteurs l’ontdeviné – n’était autre que Richard, se fit reconnaître de l’amiral,monta lestement l’escalier de tribord, trouva Nelson dans sa cabineet lui remit le billet.

– Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés,dit Nelson ; et, pour que vous en rendiez bon témoignage,vous-même en serez porteur.

– Henry, dit Nelson à son capitaine depavillon, faites armer le canot et que l’on se tienne prêt àconduire monsieur à bord de l’Alcmène.

Puis, mettant le billet d’Emma dans sapoitrine, il écrivit à son tour :

« Très-secret[7]

» Trois barques et le petit cutter del’Alcmène, armés d’armes blanches seulement, pour setrouver à la Vittoria à sept heures et demie précises.

» Une seule barque accostera ; lesautres se tiendront à une certaine distance, les rames dressées. Labarque qui accostera sera celle du Van-Guard.

» Toutes les barques seront réunies àbord de l’Alcmèneavant sept heures, sous les ordres ducommandant Hope.

» Les grappins dans les chaloupes.

» Toutes les autres chaloupes duVan-Guard et de l’Alcmène, armées de couteaux, etles canots avec leurs caronades seront réunis à bord duVan-Guard, sous le commandement du capitaine Hardi, quis’en éloignera à huit heures précises pour prendre la mer à moitiéchemin du Molosiglio.

» Chaque chaloupe devra porter de quatreà six soldats.

» Dans le cas où l’on aurait besoin desecours, faire des signaux au moyen de feux.

» HORACE NELSON.

» L’Alcmène se tiendra prête àfiler dans la nuit, si la chose est nécessaire. »

Pendant que ces ordres étaient reçus avec unrespect égal à la ponctualité avec laquelle ils devaient êtreexécutés, un second courrier débouchait à son tour du pont de laMadeleine, et, suivant la route du premier, s’engageait sur le quaide la Marinella, longeait la strada Nuova et arrivait à la stradadel Piliero.

Là, il commença de trouver la foule plusépaisse, et, malgré son costume, dans lequel il était facile dereconnaître un courrier du cabinet du roi, il éprouva de ladifficulté à continuer son chemin, en conservant à son cheval lamême allure. D’ailleurs, comme s’ils l’eussent fait exprès, deshommes du peuple se faisaient heurter par son cheval, et,mécontents du heurt, commençaient à l’injurier. Ferrari, carc’était lui, habitué à voir respecter son uniforme, réponditd’abord par quelques coups de fouet solidement sanglés à droite età gauche. Les lazzaroni s’écartèrent et se turent par habitude.Mais, comme il arrivait à l’angle du théâtre Saint-Charles, unhomme voulut croiser le cheval, et le croisa si maladroitement,qu’il fut renversé par lui.

– Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n’est pasun courrier du roi, comme son costume pourrait vous le fairecroire. C’est un jacobin déguisé qui se sauve ! À mort lejacobin ! à mort !

Les cris « Le jacobin ! lejacobin ! à mort le jacobin ! » retentirent alorsdans la foule.

Pasquale de Simone lança au cheval soncouteau, qui entra jusqu’au manche au défaut de l’épaule.

Le beccaïo se précipita à la tête, et, habituéà saigner les brebis et les moutons, il lui ouvrit l’artère ducou.

Le cheval se dressa, hennit de douleur, battitl’air de ses pieds de devant, tandis qu’un flot de sang jaillissaitsur les assistants.

La vue du sang a une influence magique sur lespeuples méridionaux. À peine les lazzaroni se sentirent-ils arroséspar la rouge et tiède liqueur, à peine respirèrent-ils l’âcreparfum qu’elle répand, qu’ils se ruèrent avec des cris féroces surl’homme et sur le cheval.

Ferrari sentit que, si son cheval s’abattait,il était perdu. Il le soutint tant qu’il put de la bride et desjambes ; mais le malheureux animal était blessé mortellement.Il se jeta, en trébuchant, à gauche et à droite, puis il butta desjambes de devant, se releva par un effort désespéré de son maître,et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa monture pliait souslui. Il n’était qu’à cinquante pas du corps de garde dupalais : il appela au secours ; mais le bruit de sa voixse perdit dans les cris, cent fois répétés, « À mort lejacobin ! » Il saisit un pistolet dans ses fontes,espérant que la détonation serait mieux entendue que ses cris. Ence moment, son cheval s’abattit. La secousse fit partir le pistoletau hasard, et la balle alla frapper un jeune garçon de huit ou dixans, qui tomba.

– Il assassine les enfants ! cria unevoix.

À ce cri, fra Pacifico, qui s’était,jusque-là, tenu assez tranquille, se rua dans la foule, qu’ilécarta de ses coudes aigus et durs comme des coins de chêne. Ilpénétra jusqu’au centre de la mêlée au moment où, tombé avec soncheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur sespieds. Avant qu’il y fût parvenu, la massue du moine s’abattait sursa tête ; il tomba comme un bœuf frappé du maillet. Mais cen’était point cela qu’on voulait : c’était sous les yeux duroi que Ferrari devait mourir. Les cinq ou six sbires qui étaientdans le secret du drame, entourèrent le corps et le défendirent,tandis que le beccaïo, le traînant par les pieds, criait :

– Place au jacobin !

On laissa le cadavre du cheval où il était,mais après l’avoir dépouillé, et l’on suivit le beccaïo. Au bout devingt pas, on se trouva en face de la fenêtre du roi. Voulantsavoir la cause de cet effroyable tumulte, le roi ouvrit lajalousie. À sa vue, les cris se changèrent en vociférations. Enentendant ces hurlements, le roi crut qu’effectivement c’étaitquelque jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait pointcette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple,le sourire sur les lèvres ; le peuple, se sentant encouragé,voulu montrer à son roi qu’il était digne de lui. Il souleva lemalheureux Ferrari, sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore,entre ses bras ; le cadavre venait de reprendreconnaissance : il ouvrit les yeux, reconnut le roi, étenditles bras vers lui en criant :

– À l’aide ! au secours ! Sire,c’est moi ! moi, votre Ferrari !

À cette vue inattendue, terrible,inexplicable, le roi se rejeta en arrière et alla dans lesprofondeurs de la chambre tomber à moitié évanoui sur un fauteuil,– tandis qu’au contraire, Jupiter, qui, n’étant ni homme ni roi,n’avait aucune raison d’être ingrat, jeta un hurlement de douleur,et, les yeux sanglants, l’écume à la bouche, sautant par lafenêtre, s’élança au secours de son ami.

Dans ce moment, la porte de la chambres’ouvrit : la reine entra, saisit le roi par la main, le forçade se lever, le traîna vers la fenêtre, et, lui montrant ce peuplede cannibales qui se partageait les morceaux de Ferrari :

– Sire, dit-elle, vous voyez les hommes surlesquels vous comptez pour la défense de Naples et pour lanôtre ; aujourd’hui, ils égorgent vos serviteurs ;demain, ils égorgeront nos enfants ; après-demain, ils nouségorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours dans votre désir derester ?

– Faites tout préparer ! s’écria leroi : ce soir, je pars…

Et, croyant toujours voir l’égorgement dumalheureux Ferrari, croyant toujours entendre sa voix mourante quiappelait au secours, il s’enfuit la tête dans les mains, fermantles yeux, bouchant ses oreilles et se réfugiant dans celle deschambres de ses appartements qui était la plus éloignée de larue.

Lorsqu’il en sortit, deux heures après, lapremière chose qu’il vit, fut Jupiter couché tout sanglant sur unmorceau de drap qui paraissait, par des restes de fourrure et desfragments de brandebourgs, avoir appartenu au malheureuxcourrier.

Le roi s’agenouilla près de Jupiter, s’assuraque son favori n’avait aucune blessure grave, et, désirant savoirsur quoi le fidèle et courageux animal était couché, il tira dedessous lui, malgré ses gémissements, un fragment de la veste deFerrari que le chien avait disputé et arraché à ses bourreaux.

Par un hasard providentiel, ce morceau étaitcelui où se trouvait la poche de cuir destinée à renfermer lesdépêches ; le roi ouvrit le bouton qui la fermait et trouvaintact le pli impérial que le courrier rapportait en réponse à salettre.

Le roi rendit à Jupiter le lambeau devêtement, sur lequel celui-ci se recoucha en poussant un hurlementlugubre ; puis il rentra dans sa chambre, s’y enferma,décacheta la lettre impériale et lut :

« À mon très-cher frère et aimé cousin,oncle, beau-père, allié et confédéré.

» Je n’ai jamais écrit la lettre que vousm’envoyez par votre courrier Ferrari, et qui est falsifiée d’unbout à l’autre.

» Celle que j’ai eu l’honneur d’écrire àVotre Majesté était tout entière de ma main, et, au lieu del’exciter à entrer en campagne, l’invitait à ne rien tenter avantle mois d’avril prochain, époque seulement où je compte voirarriver nos bons et fidèles alliés les Russes.

» Si les coupables sont de ceux que lajustice de Votre Majesté peut atteindre, je ne lui cache point quej’aimerais à les voir punir comme ils le méritent.

» J’ai l’honneur d’être avec respect, deVotre Majesté, le très-cher frère, aimé cousin, neveu, gendre,allié et confédéré.

» FRANÇOIS. »

La reine et Acton venaient de commettre uncrime inutile.

Nous nous trompons : ce crime avait sonutilité, puisqu’il déterminait Ferdinand à quitter Naples et à seréfugier en Sicile !

LXXV – LA FUITE.

À partir de ce moment, la fuite, comme nousl’avons dit, fut résolue et fixée au soir même, 21 décembre.

Il fut convenu que le roi, la reine, toute lafamille royale, – moins le prince héréditaire, sa femme et safille, – sir William, Emma Lyonna, Acton et les plus familiers dupalais passeraient en Sicile sur le Van-Guard.

Le roi, on se le rappelle, avait promis àCaracciolo que, s’il quittait Naples, ce ne serait que sur sonbâtiment ; mais, retombé par la terreur sous le joug de lareine, le roi oublia sa promesse devant deux raisons.

La première, qui venait de lui-même, était lahonte qu’il éprouvait en face de l’amiral de quitter Naples, aprèsavoir promis d’y rester.

La seconde, qui venait de la reine, était queCaracciolo, partageant les principes patriotiques de toute lanoblesse napolitaine, pourrait, au lieu de conduire le roi enSicile, le livrer aux jacobins, qui, maîtres d’un pareil otage, leforceraient alors à établir le gouvernement qu’ils voudraient, où,pis encore, lui feraient peut-être son procès, comme les Anglaisavaient fait à Charles Ier, et les Français àLouis XVI.

Comme consolation et dédommagement del’honneur qui lui était enlevé, on décida que l’amiral aurait celuide transporter ensuite le duc de Calabre, sa famille et samaison.

On prévint les vieilles princesses de Francede la résolution prise, les invitant à pourvoir, à l’aide de leurssept gardes du corps, comme elles l’entendraient, à leur sûreté, eton leur envoya quinze mille ducats pour les aider dans leurfuite.

Ce devoir rempli, on ne s’occupa plusautrement d’elles.

Toute la journée, on descendit et l’on entassadans le passage secret les bijoux, l’argent, les meubles précieux,les œuvres d’art, les statues que l’on voulait emporter en Sicile.Le roi eût bien voulu y transporter ses kangourous ; maisc’était chose impossible. Il se contenta, par une lettre de samain, de les recommander au jardinier en chef de Caserte.

Le roi, qui avait sur le cœur la trahison dela reine et d’Acton, dont la lettre de l’empereur lui donnait lapreuve, resta enfermé dans ses appartements et refusa d’y recevoirqui que ce fût. La consigne fut sévèrement tenue à l’égardde François Caracciolo, qui, ayant, de son bâtiment, vu des alléeset venues et des signaux à bord des navires anglais, se doutait dequelque chose, et à l’égard du marquis Vanni, qui, ayant trouvé laporte de la reine fermée, et sachant par le prince de Castelcicalaqu’il était question de départ, venait, en désespoir de cause,heurter à celle du roi.

Celui-ci eut, un instant, l’idée de fairevenir le cardinal Ruffo et de se le donner pour compagnon et pourconseiller pendant le voyage ; mais il ne lui avait point étédifficile de surprendre des signes de mésintelligence entre lui etNelson. D’ailleurs, on le sait, le cardinal était détesté de lareine, et Ferdinand préféra, comme toujours, son repos auxdélicatesses de l’amitié et de la reconnaissance.

Et puis il se dit que, habile comme ill’était, le cardinal se tirerait parfaitement d’affaire toutseul.

L’embarquement fut arrêté pour dix heures dusoir. Il fut, en conséquence, convenu qu’à dix heures toutes lespersonnes qui devaient être, en compagnie de Leurs Majestés,embarquées sur le Van-Guard, se rassembleraient dansl’appartement de la reine.

À dix heures sonnantes, le roi entrait, tenantson chien en laisse ; c’était le seul ami sur lequel ilcomptât comme fidélité, et le seul, par conséquent, qu’il emmenâtavec lui.

Il avait bien pensé à Ascoli et àMalaspina ; mais il avait pensé aussi que, comme le cardinal,ils se tireraient d’affaire tout seuls.

Il jeta les yeux dans l’immense salon éclairéà peine, – on avait craint qu’une trop grande illumination nedonnât des soupçons de départ, – et il vit tous les fugitifs réunisou plutôt dispersés en différents groupes.

Le groupe principal se composait de la reine,de son fils bien-aimé, le prince Léopold, du jeune prince Albert,des quatre princesses et d’Emma Lyonna.

La reine était assise sur un canapé prèsd’Emma Lyonna, qui tenait sur ses genoux le prince Albert, sonfavori, tandis que le prince Léopold appuyait sa tête sur l’épaulede la reine. Les quatre princesses, groupées autour de leur mère,étaient, les unes assises, les autres couchées sur le tapis.

Acton, sir William, le prince de Castelcicalacausaient debout dans l’embrasure d’une fenêtre, écoutant le ventsiffler et la pluie battre contre les carreaux.

Un autre groupe de dames d’honneur, parmilesquelles on distinguait la comtesse de San-Marco, confidenteintime de la reine, entouraient une table.

Enfin, loin de tous, à peine visible dansl’obscurité, se dessinait la silhouette de Dick, qui avait sihabilement et si fidèlement, ce jour même, suivi les ordres de sonmaître et de la reine, qu’il pouvait aussi regarder un peudésormais comme sa maîtresse.

À l’entrée du roi, chacun se leva et se tournade son côté ; mais lui fit un signe de la main, afin quechacun restât à sa place.

– Ne vous dérangez point, dit-il, ne vousdérangez point, cela n’en vaut plus la peine.

Et il s’assit dans un fauteuil, près de laporte par laquelle il était entré, prenant entre ses genoux la têtede Jupiter.

À la voix de son père, le jeune prince Albert,qui, peu sympathique à la reine, demandait aux autres cet amour sinécessaire et si précieux aux enfants, qu’il cherchait vainementauprès de sa mère, se laissa glisser des genoux d’Emma et allaprésenter au roi son front pâle et un peu maladif, noyé dans uneforêt de cheveux blonds.

Le roi écarta les cheveux de l’enfant, lebaisa au front, et, après l’avoir, pensif, gardé un instant appuyécontre sa poitrine, le renvoya à Emma Lyonna, que l’enfant appelaitsa petite mère.

Il se faisait un silence lugubre dans cettesalle sombre ; ceux qui parlaient, parlaient bas.

C’était à dix heures et demie que le comte deThurn, Allemand au service de Naples, mis avec le marquis de Nizza,qui commandait la flotte portugaise, sous les ordres de Nelson,devait, par la poterne et l’escalier du Colimaçon,pénétrerdans le palais. Le comte de Thurn avait, à cet effet, reçu une clefdes appartements de la reine, qui, par une seule porte, solide,presque massive, communiquait avec cette sortie donnant sur le portmilitaire.

La pendule, au milieu du silence, sonna doncdix heures et demie.

Presque aussitôt, on entendit frapper à laporte de communication.

Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, aulieu d’ouvrir, puisqu’il avait la clef ?

Dans les circonstances suprêmes comme celle oùl’on se trouvait, tout ce qui, dans une autre situation, ne seraitqu’une cause de trouble et d’inquiétude, devient une cause deterreur.

La reine tressaillit et se leva.

– Qu’est-ce encore ? dit-elle.

Le roi se contenta de regarder ; il nesavait rien des dispositions prises.

– Mais, dit Acton toujours calme et logique,ce ne peut être que le comte de Thurn.

– Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui aidonné une clef ?

– Si Votre Majesté le permet, dit Acton, jevais aller voir.

– Allez, répondit la reine.

Acton alluma un bougeoir et s’engagea dans lecorridor. La reine le suivit des yeux avec anxiété. Le silence, delugubre qu’il était, devint mortel. Au bout de quelques instants,Acton reparut.

– Eh bien ? demanda la reine.

– Probablement, la porte n’avait point étéouverte depuis longtemps : la clef s’est brisée dans laserrure. Le comte frappait pour savoir s’il y a un moyen d’ouvrirla porte du dedans. J’ai essayé, il n’y en a point.

– Que faire, alors ?

– L’enfoncer.

– Vous lui en avez donné l’ordre ?

– Oui, madame, et voilà qu’il l’exécute.

On entendit, en effet, des coups violentsfrappés contre la porte, puis le craquement de cette porte, qui sebrisait.

Tous ces bruits avaient quelque chose desinistre.

Des pas s’approchèrent, la porte du salons’ouvrit, le comte de Thurn parut.

– Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, dubruit que je viens de faire et des moyens que j’ai été forcéd’employer ; mais la rupture de la clef était un accidentimpossible à prévoir.

– C’est un présage, dit la reine.

– En tout cas, si c’est un présage, dit le roiavec son bon sens naturel, c’est un présage qui signifie que nousferions mieux de rester que de partir.

La reine eut peur d’un retour de volonté chezson auguste époux.

– Partons, dit-elle.

– Tout est prêt, madame, dit le comte deThurn ; mais je demande la permission de communiquer au roi unordre que j’ai reçu, ce soir, de l’amiral Nelson.

Le roi se leva et s’approcha du candélabre,auprès duquel l’attendait le comte de Thurn un papier à lamain.

– Lisez, sire, lui dit-il.

– L’ordre est en anglais, dit le roi, et je nesais pas l’anglais.

– Je vais le traduire à Votre Majesté.

À l’amiral comte de Thurn.

» Golfe de Naples, 21 décembre.

» Préparez, pour être brûlées, lesfrégates et les corvettes napolitaines. »

– Comment dites-vous ? demanda leroi.

Le comte de Thurn répéta :

« Préparez, pour être brûlées, lesfrégates et les corvettes napolitaines. »

– Vous êtes sûr de ne point voustromper ? demanda le roi.

– J’en suis sûr, sire.

– Et pourquoi brûler des frégates et descorvettes qui ont coûté si cher et qu’on a mis dix ans àconstruire ?

– Pour qu’elles ne tombent pas aux mains desFrançais, sire.

– Mais ne pourrait-on pas les emmener enSicile ?

– Tel est l’ordre de milord Nelson, sire, etc’est pour cela qu’avant de transmettre cet ordre au marquis deNizza, qui est chargé de son exécution, j’ai voulu le soumettre àVotre Majesté.

– Sire, sire, dit la reine en s’approchant duroi, nous perdons un temps précieux, et pour des misères !

– Peste, madame ! s’écria le roi, vousappelez cela des misères ? Consultez le budget de la marinedepuis dix ans, et vous verrez qu’il monte à plus de cent soixantemillions.

– Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit lareine, et milord Nelson nous attend.

– Vous avez raison, dit le roi, et milordNelson n’est pas fait pour attendre, même un roi, même une reine.Vous suivrez les ordres de milord Nelson, monsieur le comte, vousbrûlerez ma flotte. Ce que l’Angleterre n’ose pas prendre, elle lebrûle. Ah ! mon pauvre Caracciolo, que tu avais bien raison,et que j’ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes conseils !Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendremilord Nelson.

Et le roi, prenant le bougeoir des mainsd’Acton, marcha le premier ; tout le monde le suivit.

Non-seulement la flotte napolitaine étaitcondamnée, mais encore le roi venait de signer son exécution.

Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vutant de fuites royales, que ce n’est presque plus la peineaujourd’hui de les décrire. Louis XVIII quittant lesTuileries, le 20 mars, – Charles X fuyant, le 29 juillet, –Louis-Philippe s’esquivant, le 24 février, – nous ont montré unetriple variété de ces départs forcés. Et, de nos jours, à Naples,nous avons vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendrele même escalier que l’aïeul et quitter pour le sol amer de l’exilla terre bien-aimée de la patrie. Seulement, l’aïeul devaitrevenir, et, selon toute probabilité, le petit-fils est proscrit àtout jamais.

Mais, à cette époque, c’était Ferdinand quiouvrait la voie à ces départs nocturnes et furtifs. Aussimarchait-il silencieux, l’oreille tendue, le cœur palpitant. Arrivéau milieu de l’escalier, en face d’une fenêtre donnant sur ladescente du Géant, il crut entendre du bruit sur cette descente,qui conduit, par une pente rapide, de la place du Palais à la rueChiatamone. Il s’arrêta et, le même bruit parvenant une secondefois à son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde setrouva dans l’obscurité.

Il fallut alors descendre à tâtons et pas àpas l’escalier étroit et difficile dans lequel on était engagé.L’escalier, sans rampe, était roide et dangereux. Cependant, l’onarriva à la dernière marche sans accident, et l’on sentit unefranche et humide bouffée de l’air extérieur.

On était à quelques pas de l’embarcadère.

Dans le port militaire, la mer, emprisonnéeentre la jetée du môle et celle du port marchand, était assezcalme ; mais on sentait le vent souffler avec violence, etl’on entendait le bruit des flots venant furieusement se brisercontre le rivage.

En arrivant sur l’espèce de quai qui longe lesmurailles du château, le comte de Thurn jeta un regard rapide etinterrogateur sur le ciel. Le ciel était chargé de nuages lourds,bas, rapides ; on eût dit une mer aérienne roulant au-dessusde la mer terrestre et s’abaissant pour venir mêler ses vagues auxsiennes. Dans cet étroit intervalle existant entre les nuages etl’eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du sud-ouest quifait les naufrages et les désastres, dont le golfe de Naples est sisouvent témoin dans les mauvais jours de l’année.

Le roi remarqua le coup d’œil inquiet du comtede Thurn.

– Si le temps était trop mauvais, lui dit-il,il ne faudrait pourtant pas nous embarquer cette nuit.

– C’est l’ordre de milord, répondit lecomte ; cependant, si Sa Majesté s’y refuse absolument…

– C’est l’ordre ! c’est l’ordre !répéta le roi, impatient ; mais s’il y a péril de viecependant ! Voyons, répondez-vous de nous, comte ?

– Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d’unhomme luttant contre le vent et la mer pour vous conduire à bord duVan-Guard.

– Mordieu ! ce n’est pas répondre, cela.Vous embarqueriez-vous par une pareille nuit ?

– Votre Majesté le voit, puisque je n’attendsqu’elle pour la conduire à bord du vaisseau amiral.

– Je dis : si vous étiez à ma place.

– À la place de Votre Majesté, et n’ayantd’ordre à recevoir que des circonstances et de Dieu, j’yregarderais à deux fois.

– Eh bien, demanda la reine impatiente, maisn’osant – tant est puissante la loi de l’étiquette – descendre dansla barque avant son mari, eh bien, qu’attendons-nous ?

– Ce que nous attendons ? s’écria le roi.N’entendez-vous point ce que dit le comte de Thurn ? Le tempsest mauvais ; il ne répond pas de nous, et il n’y a pasjusqu’à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, ne me donne leconseil de rentrer au palais.

– Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nousdéchirer tous comme vous avez vu déchirer aujourd’hui un de vosplus fidèles serviteurs. Quant à moi, j’aime encore mieux la mer etles tempêtes que Naples et sa population.

– Mon fidèle serviteur, je le regrette plusque personne, je vous prie de le croire, surtout maintenant que jesais que penser de sa mort. Mais, quant à Naples et à sapopulation, ce n’est pas moi qui aurais quelque chose à encraindre.

– Oui, je sais cela. Comme elle voit en vousson représentant, elle vous adore. Mais, moi qui n’ai pas lebonheur de jouir de ses sympathies, je pars.

Et, malgré le respect dû à l’étiquette, lareine descendit la première dans le canot.

Les jeunes princesses et le prince Léopold,habitués à obéir à la reine, bien plus qu’au roi, la suivirentcomme de jeunes cygnes suivent leur mère.

Le jeune prince Albert, seul, quitta la maind’Emma Lyonna, courut au roi, et, le saisissant par le bras et letirant du côté de la barque :

– Viens avec nous, père ! dit-il.

Le roi n’avait l’habitude de la résistance quelorsqu’il était soutenu. Il regarda autour de lui pour voir s’iltrouverait appui dans quelqu’un ; mais, sous son regard, quicontenait cependant plus de prières que de menaces, tous les yeuxse baissèrent. La reine avait, chez les uns la peur, chez lesautres l’égoïsme pour auxiliaire. Il se sentit complétement seul etabandonné, courba la tête, et, se laissant conduire par le petitprince, tirant son chien, le seul qui fût d’avis, comme lui, de nepas quitter la terre, il descendit à son tour dans la barque ets’assit sur un banc à part, en disant :

– Puisque vous le voulez tous… Allons, viens.Jupiter, viens !

À peine le roi fut-il assis, que le lieutenantqui, pour la barque du roi, tenait lieu de contre-maître,cria :

– Larguez !

Deux matelots armés de gaffes repoussèrent labarque du quai, les rames s’abaissèrent, et la barque nagea vers lasortie du port.

Les canots destinées à recevoir les autrespassagers s’approchèrent tour à tour de l’embarcadère, y prirentleur noble chargement et suivirent la barque royale.

Il y avait loin de cette sortie furtive, dansla nuit, malgré les sifflements de la tempête et les hurlements desflots, à cette joyeuse fête du 22 septembre, où, sous les ardentsrayons d’un soleil d’automne, par une mer unie, au son de lamusique de Cimarosa, au bruit des cloches, au retentissement ducanon, on était allé au-devant du vainqueur d’Aboukir. Trois mois àpeine, s’étaient passés, et c’était pour fuir ces Français, dont onavait d’une façon trop précoce célébré la défaite, que l’on étaitobligé, à minuit, dans l’ombre, par une mer mauvaise, d’allerdemander l’hospitalité au même Van-Guard que l’on avaitreçu en triomphe.

Maintenant, il s’agissait de savoir si l’onpourrait l’atteindre.

Nelson s’était rapproché de l’entrée du portautant que la sûreté de son vaisseau pouvait le luipermettre ; mais il restait toujours un quart de mille àfranchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix fois,pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.

En effet, plus la barque royale, – et l’onnous permettra, dans cette grave situation, de nous occuper toutparticulièrement d’elle, – plus la barque royale s’avançait vers lasortie du port, plus le danger apparaissait réel et menaçant. Lamer, poussée comme nous avons dit, par le vent du sud-ouest,c’est-à-dire venant des rivages d’Afrique et d’Espagne, passantentre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et Capri, sansrencontrer aucun obstacle, depuis les îles Baléares jusqu’au pieddu Vésuve, roulait d’énormes vagues qui, en se rapprochant de laterre, se repliaient sur elles-mêmes et menaçaient d’engloutir cesfrêles embarcations sous les voûtes humides, qui dans l’obscuritésemblaient des gueules de monstres prêtes à les dévorer.

En approchant de cette limite où l’on allaitpasser d’une mer comparativement calme à une mer furieuse, la reineelle-même sentit son cœur faiblir et sa résolution chanceler. Leroi, de son côté, muet et immobile, tenant son chien entre sesjambes en le serrant convulsivement par le cou, regardait d’un œilfixe et dilaté par la terreur ces longues vagues qui venaient,comme une troupe de chevaux marins, se heurter au môle, et, sebrisant contre l’obstacle de granit, s’écrouler à ses pieds enjetant une plainte sinistre et en faisant voler par-dessus lamuraille une écume impalpable et frémissante, qui, dansl’obscurité, semblait une pluie d’argent.

Malgré cette terrible apparition de la mer, lecomte de Thurn, fidèle observateur des ordres reçus, essaya defranchir l’obstacle et de dompter la résistance. Debout à l’avantde la barque, cramponné au plancher, grâce à cet équilibre du marinque de longues années de navigation peuvent seules donner, faisantface au vent qui avait enlevé son chapeau et à la mer qui lecouvrait de son embrun, il encourageait les rameurs par ces troismots répétés de temps en temps avec une monotone mais fermeaccentuation :

– Nagez ferme ! nagez !

La barque avançait.

Mais, arrivée à cette limite que nous avonsindiquée, la lutte devint sérieuse. Trois fois, la barquevictorieuse surmonta la vague et glissa sur le versantopposé ; mais trois fois la vague suivante la repoussa.

Le comte de Thurn comprit lui-même que c’étaitde la démence que de lutter avec un pareil adversaire et sedétourna pour demander au roi :

– Sire, qu’ordonnez-vous ?

Mais il n’eut pas même le temps d’achever laphrase. Pendant le mouvement qu’il fit, pendant la seconde qu’ileut l’imprudence d’abandonner la conduite du bateau, une vague,plus haute et plus furieuse que les autres, s’abattit surl’embarcation et la couvrit d’eau. La barque frémit et craqua. Lareine et les jeunes princes, qui crurent leur dernière heure venue,jetèrent un cri ; le chien poussa un hurlement lugubre.

– Rentrez ! cria le comte de Thurn ;c’est vouloir tenter Dieu que de prendre la mer par un pareiltemps. D’ailleurs, vers les cinq heures du matin, il est probableque la mer se calmera.

Les rameurs, évidemment enchantés de l’ordrequi leur était donné, par un brusque mouvement, se rejetèrent dansle port et allèrent aborder à l’endroit du quai le plus voisin dela passe.

FIN DU DEUXIÈME TOME.

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